Project Gutenberg's La Bretagne. Paysages et Recits., by Eugene Loudun

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Title: La Bretagne. Paysages et Recits.

Author: Eugene Loudun

Release Date: January 11, 2004 [EBook #10680]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BRETAGNE. PAYSAGES ET RECITS. ***




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LA
BRETAGNE

PAYSAGES ET RECITS


PAR

EUGENE LOUDUN



        La Bretagne, le pays des bons pretres,
        des bons soldats et des bons serviteurs.




1861


       *       *       *       *       *




PREFACE


A une epoque ou les nations europeennes se transforment si rapidement et
tendent a une unite qui leur imprimera une physionomie uniforme, c'est un
spectacle digne d'interet que celui d'un peuple qui a garde son caractere
propre, et, au milieu d'un changement general, est demeure le meme. C'est
le spectacle que presente la Bretagne.

Non pas que la Bretagne ait ete entierement insensible au mouvement qui
emporte le reste du monde; depuis pres d'un siecle deja, elle a subi de
nombreuses alterations. Des cinq departements bretons, le Finistere presque
seul a conserve intacts ses costumes et sa langue; il est le plus eloigne,
le bout de la terre, comme le dit son nom; le progres moderne ne l'a pas
encore atteint. Ailleurs, dans l'Ille-et-Vilaine, les Cotes-du-Nord, le
Morbihan meme, le pays du combat des Trente, des pelerinages et des
chouans, les hommes presque tous ont quitte la braie celtique pour le
pantalon des villes; il n'y a plus que les femmes qui portent encore
l'antique costume et la coiffure pittoresque. C'est que la femme, gardienne
du foyer, est aussi celle qui abandonne la derniere les anciens usages et
les traditions de la famille; dans le costume elle met du sentiment; le
quitter, c'est rompre avec le passe, avec sa race et ses aieux quand toutes
les femmes d'un pays ne tiennent plus a leur costume, ce pays ne merite
plus de nom particulier, il en change.

La langue s'est un peu mieux maintenue; on la parle encore dans les bourgs
et les villages; c'est en breton que se fait le prone le dimanche, en
breton l'allocution du recteur aux maries. Deja aussi, pourtant, la vieille
langue se perd: le bourgeois des villes ne la comprend plus; le paysan
parle le breton et entend le francais; ses rapports journaliers avec
l'etranger lui ont appris la valeur de ce nouvel idiome. Chaque jour, s'en
va un de ces vieux Bretons qui ne parlaient que la vieille langue, et il
n'est pas remplace. Il ne se reverra plus, ce temps ou deux troupes de
Bretons ennemis, de la Grande et de la Petite-Bretagne, s'arretaient tout a
coup sur le champ de bataille, entendant resonner des deux cotes les mots
de la meme langue, et se reconnaissaient et s'embrassaient; freres de la
meme race, issus de la meme terre[1]. Dans les cimetieres qui ceignent
toutes les eglises de campagne, on ne voit plus que rarement sur les tombes
nouvelles une inscription en langue bretonne; elle disparait aussi, cette
coutume nationale qui distinguait le paysan breton jusque dans la mort, qui
l'isolait des etrangers indifferents et reservait pour ses enfants seuls la
connaissance de sa vie et de son nom. Bientot cet apre et poetique langage
sera devenu le domaine des savants et l'occupation des academies, et, deja,
comme cedant a un fatal pressentiment, un pieux et noble fils de
l'Armorique s'est empresse de recueillir les poesies de ses bardes[2],
chants melancoliques de prochaines funerailles, voix des ancetres qui ne
sera plus comprise de leur posterite muette.

    [Note 1: C'est ce que l'on vit au XVIIIe siecle, dans un combat ou
    se rencontrerent face a face des Bretons armoricains et des Bretons
    du pays de Galles.]

    [Note 2: _Chants bretons_, publies par M. H. de la Villemarque.]

Ainsi se modifient ou s'effacent les traits exterieurs de ce vieux peuple,
et le chemin de fer qui s'avance, pret a lancer ses wagons comme une fleche
au coeur de l'Armorique, consommera le changement: il ne faut pas s'en
etonner; les costumes, les villes, la langue, les institutions, formes
variables, peuvent etre ou ne pas etre; mais ce qui n'a pas change en
Bretagne, c'est ce qu'il y a de plus intime dans un peuple, la religion, et
la religion est l'essence du genie breton. Les sauvages comme les Turcs,
dit Chateaubriand, n'etaient attentifs qu'a mes armes et a ma religion; les
armes, qui protegent le corps de l'homme, la religion qui est son ame meme.
C'est a ce point de vue que la Bretagne a ete peinte dans ce livre; la
Bretagne est religieuse, c'est ce qui fait qu'elle est encore la Bretagne.






LA BRETAGNE




I

Foi et poesie des Bretons.

=Le Grand-Be.--Les croix.--Les eglises.--Les clochers.=


La baie de Saint-Malo est toute parsemee de rochers sur lesquels on a
construit des forts qui protegent la ville de leurs feux croises; le
Grand-Be est un de ces ilots; naguere il etait arme de canons; aujourd'hui,
le fort abandonne tombe en ruines, et, a l'extremite de son cap, de loin on
apercoit une croix se dessinant sur l'azur du ciel. Cette croix attire tous
les regards, et c'est vers cette croix, des que la mer basse laisse a
decouvert la greve de sable et de granit, que tendent les pas des
voyageurs.

Apres avoir monte une pente raide et apre, on atteint un plateau nu, aride,
ou quelques moutons trouvent a peine a brouter une herbe rare; on tourne a
travers un defile de rochers, et, sur la pointe la plus escarpee, tout a
coup on se trouve devant une pierre et une croix de granit. C'est le
tombeau de Chateaubriand.

Il n'est pas de plus poetique tombeau: adosse au vieux monde, il regarde le
nouveau; il a sous lui l'immense mer, et les vaisseaux passent a ses pieds;
point de fleurs, point d'herbe alentour, pas d'autre bruit que le bruit de
la mer incessamment remuante, qui, dans les tempetes, couvre cette pierre
nue de l'ecume de ses flots.

La, il avait choisi sa derniere place, la, les discours s'echangent: on se
demande quelle pensee l'inspira quand il declara ne vouloir meme pas que
son nom fut inscrit sur sa tombe. Ceux-ci y voient un sentiment d'humilite,
ceux-la d'orgueil; il y a, ce me semble, l'un et l'autre, et cette humilite
et cet orgueil ont une meme source, un grand desenchantement. Cet homme qui
avait vu tant de projets avortes, tant d'ambitions decues; ce voyageur qui
avait parcouru l'univers, visite l'Orient, berceau de l'ancien monde, et
les deserts de l'Amerique ou nait le monde nouveau; ce poete qui pouvait
compter les cycles de sa vie par les revolutions, etait envahi, a la fin de
ses jours, par une tristesse sans repos. Lui qui, dans sa jeunesse, avait
prelude par des Considerations sur les revolutions, il se complut, en ses
dernieres annees, a ecrire la Vie du reformateur de la Trappe; le silence
et la solitude du cloitre etaient en harmonie avec la tristesse de son ame.
Apres avoir ete charge des plus importantes missions, avoir rempli les plus
hauts emplois, vu a l'oeuvre les hommes les plus habiles et les plus
puissants, une fois retire du cercle tournoyant du monde, il avait ete
penetre d'une accablante verite: combien peu vaut l'homme, combien peu il
fait, combien moins encore il reussit en ce qu'il tente. Ce qui cause la
joie, l'orgueil, l'enivrement du monde, le faisait sourire; il avait pour
tous les hommes un egal dedain, et ce dedain il ne s'en exceptait pas
lui-meme; il savait, selon le mot d'un ancien, qu'il y a peu de difference
d'un homme a un autre homme[1].

    [Note 1: Thucydide.]

Par humilite donc, il ne veut pas sur son tombeau d'inscription, pas de
nom: qu'importe qui lira son nom! les hommes sont petits, et il est l'un
d'eux!--Mais, par orgueil aussi, il veut une pierre nue: cette pierre, elle
sera visitee des voyageurs de toutes contrees; ils viendront la regarder,
et diront: _Chateaubriand_! Ce nom, il sera prononce sur les flots par ceux
qui arrivent et par ceux qui partent pour les regions lointaines; il
pretend obliger les hommes a savoir qui il est.

Ainsi, o instabilite continue de l'ame humaine! en lui s'unissent les
sentiments les plus contraires, le desenchantement de la gloire, et la
croyance en l'immortalite d'un nom; le dedain du scepticisme, et la soif
des applaudissements; une impression d'humilite de chretien, et un instinct
de souverain orgueil.

La verite, pourtant, est la: cette croix, signe de l'eternite sur cette
pierre marque de la mort, est l'immuable temoignage de l'inanite de
l'orgueil humain. Mais elle a aussi une autre signification: Chateaubriand
ne voulut sur son tombeau qu'une croix, de meme que Lamennais, son
compatriote, ordonna qu'elle ne fut pas plantee sur le sien, tous deux
obeissant a la meme preoccupation, dans la negation comme dans la foi. La
croix, dominant la tombe ou repose le poete breton, est le symbole du genie
de sa patrie, de la catholique Bretagne.

La foi, en Bretagne, a un caractere particulier, elle s'allie a une poesie
propre au genie breton: les objets materiels parlent en ce pays, les
pierres s'animent, les campagnes ont une voix qui revele l'ame de l'homme
conversant avec Dieu. Ce n'est pas une imagination, personne ne s'y peut
tromper: des que l'on entre en Bretagne, la physionomie du pays change, et
le signe de ce changement est la croix. Sur les chemins, a tous les
carrefours, s'eleve une croix. Il y en a de toutes les epoques; depuis le
XIIe siecle jusqu'au XIXe; il y en a de toutes les formes; la, simples
croix de granit exhaussees de quelques marches; ici, croix portant sur
leurs deux faces l'image du Christ et de la Vierge, sculptures grossieres,
mais toujours empreintes d'un sentiment sincere. La sainte Vierge, les
Bretons ne comprennent pas seulement sa tendresse, ils sentent sa douleur,
ils la partagent, ils l'expriment avec une energique verite. Voyez ce
tableau de la Vierge tenant son fils mort sur ses genoux, dans l'eglise de
Saint-Michel, a Quimperle; c'est une peinture primitive, par une main
inhabile qui ignorait les ressources de l'art; le dessin en est incorrect;
mais quelle expression de douleur! Le peintre voulait rendre la vive
souffrance de la mere: la bouche est tordue, les yeux sont fixes, la
prunelle est presque seule indiquee; cette fixite du regard est
saisissante, elle vous arrete, on reste la a regarder, on oublie que c'est
une representation, on voit la Vierge elle-meme, immobile dans sa douleur,
ne pouvant plus exprimer sa plainte, comme petrifiee, et pourtant vivante.

A cote, appuyee contre le mur, est placee une statue de la Vierge, concue
au contraire dans un sentiment delicat et tendre: elle a cette attitude
penchee, cette tete inclinee, ce doux regard de la mere qui appelle a soi
le pecheur. Sa robe tombe sur ses pieds en plis nombreux, le manteau
l'enveloppe avec une grace harmonieuse; car ce n'est plus la Vierge de
douleur, c'est la consolatrice du genre humain, tenant son fils entre ses
bras, qu'elle presente a la terre pour la benir, Notre-Dame de _Bot scao_,
la Vierge de Bonne-Nouvelle.

On connait la foi des marins a la sainte Vierge, des marins bretons
particulierement. A Brest, on cherche en vain un musee de tableaux: Brest
n'est pas une ville d'art; on y respire comme un souffle de guerre; le port
rempli de grands vaisseaux, l'arsenal et ses canons, ses boulets, ses
ancres gigantesques, les forts dresses sur les rochers, le mouvement anime
des rues ou vont et viennent des soldats de toutes armes, des matelots
arrivant de tous les points du monde, tout a le caractere precis, positif
et puissant de la realite du moment: l'homme a enfonce dans le roc les
pieds de granit de sa demeure, on dirait qu'il y est inebranlablement fixe.

Mais, montez un des escaliers qui menent de la ville basse a la ville
haute, et, sous une voute, vous trouverez quatre tableaux appendus a la
muraille; c'est la le musee de Brest, des tableaux de marine dedies a la
sainte Vierge: le depart du navire; les femmes et les enfants sur la greve,
a genoux, pendant la tempete; le vaisseau ballotte par les orages, et les
bras des matelots tendus vers le ciel; et, au retour, les marins sauves
s'acheminant, un cierge a la main, vers la chapelle de Notre-Dame. Et,
au-dessous, des legendes touchantes, cris de l'ame qui implore, s'humilie
ou rend graces: _Sainte Vierge, secourez-nous!--Sainte Vierge, secourez
ceux qui sont en mer_! Voila l'homme avec sa faiblesse, son aspiration et
son esperance, l'homme vrai: le reste n'etait qu'apparence.

Ils saisissent toutes les occasions, ils se servent de tous les pretextes
pour temoigner de leur foi: a Saint-Aubin d'Aubigne, entre Rennes et
Saint-Malo, vous longez une haie touffue, ils ont taille une croix dans une
epine, une croix qui verdit au printemps, parmi les eglantines et les
roses[1]. Vous revenez de visiter la lande de Carnac, cette lande pale et
desolee ou les pierres debout s'alignent par milliers a perte de vue,
sphinx gigantesques et silencieux qui gardent depuis vingt siecles leur
impenetrable secret; quelle est cette croix qui s'eleve sur une eminence?
C'est une croix qu'ils ont plantee sur un dolmen isole dans la lande, la
croix sur un autel druidique, en avant de cette armee de pierres qui
marquent peut-etre le cimetiere d'un grand peuple.

    [Note 1: On voit aussi, a Saint-Vincent-les-Redon, un arbre taille
    en forme de croix.]

Ailleurs, au carrefour d'une route, pres de Beauport, une source jaillit et
s'ecoule entre les rochers, a la fois fontaine et lavoir: sur les pierres
amoncelees, une niche dessine son arcade enserrant une Vierge couronnee de
fleurs: alentour, les liserons des champs, les pervenches et les eglantiers
ont pousse dans la mousse et les herbes, et enlacent la rustique chapelle
de leurs festons fleuris qui retombent sur l'enfant Jesus. Vis-a-vis,
s'etendent les champs d'ajoncs verts; par-dessus leurs longues tiges raides
apparaissent les murs a demi detruits d'une vieille abbaye, sans toit,
ouverte au ciel, silencieuse, et, par ces ogives noircies, on apercoit la
mer bleue qui s'enfonce a l'horizon, et dont on entend la rumeur prolongee,
incessante, qui emplit les champs et les airs.

Dans ce pays catholique par excellence, toutes les eglises sont
remarquables: il n'est si petit village dont l'eglise n'ait quelque partie
interessante, ou une de ces chaires exterieures, devenues si rares, et que
l'on voit encore a Guerande et a Vitre, engagees dans la muraille, et d'ou
le pretre, dans les temps de mission, en certaines circonstances
extraordinaires, parlait aux peuples assembles sur la place; ou une voute
entierement peinte, comme a Carnac et a Kernascleden; ou des medaillons de
pierre et de bois encadrant l'autel de naives sculptures dorees, a Roscoff,
a Crozon, etc.; ou un tabernacle compose comme un monument architectural,
une sorte de palais en miniature avec ses corps de logis, ses pavillons,
ses colonnes, ses domes, ses galeries, ses statues (a Rosporden); un
confessionnal antique (dans une petite chapelle pres de Chateaulin); un
baldaquin sculpte en bois ou meme en cristal (a Landivisiau); ou bien
quelque objet particulier, tel que cet ornement bizarre qui n'existe plus
que dans une seule eglise, la _roue de bonne fortune_, de Notre-Dame de
Comfort, sur la route du bec du Raz. C'est une grande roue suspendue a la
voute de l'eglise et tout entouree de clochettes; aux jours de fetes
solennelles, pour les noces ou les baptemes, on fait tourner la roue, et
toutes ces clochettes agitees forment un bruyant carillon qui regle la
marche de la procession, et accompagne de son timbre argentin et joyeux la
voix des jeunes filles, chantant des cantiques a la sainte Vierge. Ou bien,
enfin, c'est un de ces troncs, grossiers piliers equarris, ais de chene
bardes de larges bandes de fer, places au milieu de l'eglise, a cote du
catafalque de bois noir seme de larmes blanches; le tronc et le cercueil,
qui rendent sensibles a tous les yeux a la fois la fragilite de la vie, et
le principe chretien par excellence, la charite.

Les eglises des villes ont parfois de veritables chefs-d'oeuvre, les
cloitres de Treguier et de Pont-l'Abbe, par exemple, dont les arcades sont
si sveltes et si finement decoupees; ou les bas-reliefs interieurs du
portail de Sainte-Croix a Quimperle, vaste page de pierre sculptee avec
cette delicatesse et cette richesse d'invention, qualites charmantes de la
jeunesse, qui furent celles de la Renaissance. Puis, dans toutes les
eglises, pres de l'autel, vous apercevez tout d'abord la statue peinte du
saint de la paroisse, un de ces saints bretons que l'on ne trouve pas
ailleurs: saint Cornely, saint Guenole, saint Thromeur, saint Yves surtout.
Saint Yves a le privilege d'etre represente dans presque toutes les
eglises, meme celles dont il n'est pas le patron; le souvenir de ce grand
homme de bien, de ce savant pretre, de ce juge incorruptible est reste
vivant dans le coeur des Bretons. Partout vous le voyez en robe de juge, la
toque sur la tete, entre deux plaideurs, le seigneur richement vetu, en
habit de velours rouge, tout dore, avec la grande perruque, les bas de soie
et l'epee, et le pauvre paysan, tout deguenille, des trous aux coudes et
aux genoux, et pieds nus dans ses sabots. Le grand seigneur, l'air fier,
suffisant, le chapeau sur la tete, presente au saint une bourse d'or; le
paysan, le regard et l'attitude timides, la tete basse, le bonnet a la
main, attend humblement la sentence. Il n'a rien a donner, mais la justice
ne lui fera pas defaut. Saint Yves se tourne vers lui avec un bon sourire,
et lui tendant l'arret ecrit sur un parchemin, lui donne gain de cause.
C'est toute l'histoire du moyen age, les trois ordres vis-a-vis l'un de
l'autre: l'Eglise protegeant le paysan, le faible, contre le noble et le
puissant.

Quant aux monuments proprement dits, nulle part on ne rencontre davantage
de ces belles eglises du moyen age, temoignage de la piete, de la science
et du gout de cette forte epoque. Ici la cathedrale de Dol, du meilleur
temps de l'art gothique, du XIIIe siecle, imposante par sa masse, sa
grandeur, la noble simplicite de ses ornements, l'harmonie de ses
proportions; le granit de ses tours a pris, par la suite des siecles, a
l'air de la mer, une couleur de rouille, on les dirait baties de fer; la,
Treguier et ses boiseries exquises, bancs, autels, stalles, lutrin en chene
noir et brillant, decoupes d'un dessin net et fin, avec une inepuisable
variete; pas un balustre qui se ressemble; il y a de quoi fournir des
modeles a tous les sculpteurs de notre temps; plus loin, Saint-Pol de Leon
et sa fleche de granit, audacieuse et svelte, prodige d'equilibre,
inebranlable, ceinte de galeries a jour comme de gracieuses couronnes,
elancant au ciel ses clochetons aux pointes aigues, toute decoupee,
aerienne, un des joyaux de la Bretagne, et que les Bretons nomment avec un
legitime orgueil; et le Folgoat, un petit village inconnu, au nord de
Brest, perdu a l'extremite de la presqu'ile, il faut se detourner de toute
route pour le trouver; mais dans ce pauvre village, deux princes bretons,
le duc Jean III et la duchesse Anne, ont construit une eglise royale, y
accumulant tout ce que l'art gothique en sa floraison la plus riche, uni
aux caprices les plus ingenieux de la Renaissance, a imagine de plus
delicat et de plus eclatant: portraits sculptes, statues d'un beau style,
ou deja se reflete l'antiquite, choeur ogival tout cisele, et un jube (on
sait combien sont devenus rares ces gracieux et originaux monuments du
catholicisme), un jube de dentelle, ou trefles, rosaces, rinceaux, sont
tailles du ciseau le plus ferme dans un granit bleu indestructible. Le
marteau de la Revolution n'a detache que des fragments insignifiants de ces
belles pierres si purement travaillees. Apres avoir resiste aux folles
passions des hommes, elles semblent pouvoir defier le temps.

Il faudrait dire aussi les clochers de formes si variees, les clochers a
pans coupes de la Renaissance, de la Roche-Maurice-les-Landerneau, de
Landivisiau, de Ploare, de Pontcroix, de Roscoff, accostes de petits et
legers clochetons et ornes de balustrades a deux etages, comme les minarets
de l'Orient; les fleches elevees le long des cotes, celle de Treguier, par
exemple, percee a jour pour laisser passer les grands vents de la mer,
constellee de croix, de roses, de petites fenetres, de croisillons,
d'etoiles, comme un chapeau de magicien. Puis, les benitiers exprimant
toujours le caractere de l'epoque: a Dinan, dans une eglise du XIIe siecle,
une cuve massive, enorme, que quatre chevaliers armes de toutes pieces
supportent de leurs larges gantelets de fer; car le XIIe siecle est le
temps des croisades, de la chevalerie au service du Christ[1]. Dans une
eglise du XVe siecle, au contraire, a Quimper, une elegante petite
colonnette, autour de laquelle s'enroule une fine guirlande de pampres, et
au-dessus, un ange qui ploie ses ailes comme s'il descendait du ciel et se
venait poser au bord de la coupe d'eau consacree. Ou bien, et inspires par
un sentiment plus chretien encore, les benitiers exterieurs, si communs
dans toute la Bretagne, et dont les plus remarquables sont a Landivisiau, a
Morlaix, a Quimperle; le benitier interieur n'est qu'un accessoire; le
benitier exterieur, isole en avant de la porte, a une signification plus
precise: il dit ou l'on va entrer, il sollicite un premier mouvement de
l'ame: le chretien, en avancant la main vers le vase benit, s'arrete, son
coeur se recueille et se prepare. Les architectes bretons ont bien compris
cette grave pensee de la religion: les benitiers exterieurs sont de
veritables monuments, des sortes de petites chaires, le bassin decore
d'emblemes, de symboles, de tetes d'anges enveloppees de leurs ailes; le
dais elance, cisele, d'ou pendent les pointes effilees d'une broderie de
granit, et, sous le dais, debout, toujours la Vierge souriante, qui semble
inviter le fidele a entrer dans la maison de la priere.

    [Note 1: Il y a un benitier semblable a Corseul.]




II


Foi et poesie des Bretons (suite).

=Saint-Thegonec.--Les cimetieres.--Les calvaires.--Cast.=


Il n'est pas besoin de parcourir toute la Bretagne pour avoir une idee de
ces oeuvres de l'architecture embellie par la foi: dans un petit bourg, a
Saint-Thegonec, entre Morlaix et Landerneau, eglise, chapelle funeraire,
sculptures, crypte, calvaire, tous les types de l'art chretien de Bretagne,
se sont comme donne rendez-vous.

Les cimetieres bretons se ressemblent tous; presque partout ils entourent
l'eglise; ceints d'un petit mur bas, souvent ils n'ont pas meme de portes;
une grille de fer, posee a plat sur un petit fosse, suffit pour interdire
aux bestiaux l'acces de la demeure des morts[1]. Une croix, un calvaire ou
sont representees des scenes de la Passion, quelquefois la statue
agenouillee d'un pasteur regrette, image veneree qui rappelle ses vertus a
ses fideles paroissiens (a Goueznou), voila les seuls monuments de ces
cimetieres des villages bretons; les tombes sont marquees par de petits tas
de terre, serres l'un contre l'autre avec une croix dessus. Une pierre
recouvre quelques-unes de ces tombes, et, dans la pierre, on a creuse comme
une petite coupe ou s'amasse l'eau du ciel, et dont la mere, le fils,
l'ami, aspergent la tombe lorsqu'ils viennent s'agenouiller et prier pour
celui qui est couche dans la terre[2]. Ces cimetieres, places au milieu des
bourgs et des villages, ont peu d'etendue, il faut un petit nombre d'annees
pour que ces champs de la mort soient combles des corps des generations
eteintes; les morts bientot sont exhumes pour faire place aux nouveaux
venus: dans quelques villages alors, a Plouha, les fils, apres avoir
deterre les os de leurs peres, ont dresse, le long de la facade de
l'eglise, les pierres des tombes, pierres debout qui ne recouvrent plus
aucun corps, froids temoignages d'un souvenir qui de jour en jour va
s'effacant. Ailleurs, et le plus souvent, on a construit, a cote de
l'eglise, une chapelle funeraire, et la on a recueilli les os des morts
exhumes: si l'on jette un regard a travers l'etroite ogive qui s'ouvre sur
ce charnier sombre, on apercoit un enorme amas d'ossements, entasses et
meles comme des brins de paille; ce sont les hommes qui ont marche sur
terre, solitaires et delaisses jusqu'au jour de la resurrection eternelle.

    [Note 1: A Goueznou, a Plabennec, etc.]

    [Note 2: On voit aussi, en Algerie, de petites coupes creusees dans
    les pierres sepulcrales des musulmans; mais cette eau ne sert qu'a
    desalterer les oiseaux ou a arroser les fleurs qui ornent la
    tombe.]

Mais, a Saint-Thegonec, un sentiment plus respectueux ou plus tendre a
voulu du moins conserver intacte une partie de ces corps arraches a la
terre. Avant d'entrer dans l'eglise, on est frappe d'un spectacle
inattendu: a toutes les saillies du batiment, sous les porches, sur la
corniche anterieure, sont alignees, accrochees, suspendues l'une a l'autre,
une multitude de petites boites comme un chapelet; ces petites boites,
surmontees d'une croix, sont des cercueils, elles renferment le crane des
ancetres, la tete, ou, selon le mot expressif de la vieille langue, le
_chef_, ce qu'il y a de plus noble en l'homme et qui semble le resumer. Une
inscription indique la date et le nom:

_Ci git le chef de_...

On le voit par une petite ouverture en forme de coeur, autre symbole
touchant. Ce sont les archives funebres des familles, non renfermees dans
la maison ou l'habitude les eut fait oublier, mais a l'ombre de l'eglise,
devant lesquelles les generations nouvelles passent et se decouvrent, le
dimanche en venant prier[1].

    [Note 1: A Locmariaker, ce ne sont pas seulement des cercueils a
    tetes, mais des petits cercueils en miniature qui contiennent tous
    les os, et qui sont empiles l'un sur l'autre dans l'ossuaire, comme
    des ballots.]

Ca et la, sur la corniche, exposes a l'air, gisent quelques cranes de morts
qui n'ont pas eu de famille et a qui l'on n'a pas donne de cercueil,
verdis, les yeux pleins de gravier, a travers lesquels pointent des brins
d'herbe, souvent penches l'un vers l'autre, celui-la appuye peut-etre sur
celui qui fut son ennemi en ce monde.

Apres avoir passe entre ces deux rangs de cercueils suspendus, on entre
dans l'eglise, et cette eglise est comme un resume de toutes les eglises
bretonnes: tout s'y trouve, elegant benitier, boiseries sculptees, chaire
en bois, d'un travail merveilleux, chef-d'oeuvre de la fin de la
Renaissance, une des plus belles chaires de Bretagne; tableaux en bois, a
fermoirs peints, pyramide de patriarches, de rois et de prophetes de
l'Ancien Testament, montant de la terre au ciel, jusqu'a la sainte Vierge;
voute d'or et d'azur au fond tout etincelant; le choeur, l'autel et les
chapelles laterales, charges de statues, colonnes torses, tetes d'anges,
fleurs, guirlandes, dorees et peintes de toutes couleurs, un ruissellement
d'or, de verdure, de rouge eclatant et d'azur.

De cet ensemble reluisant et vivant, une porte seule, sur le cote, se
detache haute et nue; pas de sculptures, pas d'ornement; les pierres
suintent l'humidite; les assises qui ont pris une teinte noire, separees
par un ciment blanc, ont un aspect lugubre; c'est comme un grand voile de
deuil tendu dans un coin; et, en effet, c'est la porte des morts. Vous
l'ouvrez, et vous vous arretez ebloui: c'est la le cimetiere, et, dans le
cimetiere, devant vous, a droite, a gauche, une reunion inattendue de
monuments: sous le porche ou vous etes, des deux cotes, les statues
alignees des douze Apotres; en face, une large porte a trois arcs, d'un
style imposant, la porte du cimetiere, et l'on dirait d'une arche
triomphale, comme si ces Bretons avaient voulu marquer que celui qui passe
sous cette porte, couche dans le cercueil, entre non dans la terre, mais
dans la vie eternelle, le sejour de la joie et de la gloire; a droite, une
chapelle funeraire, du meme temps que le Louvre de Henri IV, decoree,
sculptee du bas en haut, comme une chasse immense taillee en granit; enfin,
a gauche, monument capital entre tous ces monuments, le Calvaire, un de ces
calvaires compliques, tels qu'on n'en trouve qu'en Bretagne, un peuple de
statues, quatre-vingts ou cent personnages en pierre, dans les attitudes
les plus naturelles et les plus naives, disciples, prophetes, saintes
femmes, larrons sur leurs gibets, gardes sur leurs chevaux, et, dominant
toute cette foule, l'arbre de la croix, colossal, a plusieurs etages, croix
sur croix, aux branches chargees de statues, la Vierge, saint Jean, les
gardes, et, tout au faite, le Christ, les bras etendus sur le monde et les
yeux au ciel; et les anges, suspendus dans les airs, recueillant dans des
coupes le sang precieux de ses mains[1].

    [Note 1: Les calvaires de Plougastel et de Pleyben, bourgs si
    remarquables du reste par leur belle eglise, sont plus compliques
    et plus grands, mais non d'un effet plus saisissant.]

Et ce n'est pas tout: entrez dans la crypte de la chapelle funeraire; et
la, vous vous trouverez en face d'un autre chef-d'oeuvre, l'ensevelissement
du Christ, execute dans des proportions colossales, cette scene qui a
inspire de tout temps les plus grands artistes. Ces statues sont peintes,
et ici la peinture, au lieu de diminuer l'impression, la complete, en
donnant a ces personnages si vivement emus l'apparence meme de la vie: vous
les entendez crier, vous voyez leurs larmes sur leurs visages palis; la
Vierge, les levres pressees sur les pieds livides de son divin Fils, la
Madeleine bouleversee par la douleur, belle encore au milieu des pleurs qui
inondent son visage: vous devenez acteur en cette scene passionnee, vous
etes saisi, pour ainsi dire, par la realite, le coup de leurs souffrances
vous frappe au coeur, et, ebranle jusqu'au plus profond de l'ame, vous etes
etonne de sentir des larmes qui coulent de vos yeux.

Et quand on songe que ces oeuvres d'art religieuses sont repandues avec la
meme profusion dans toute la Bretagne; que, dans les bourgs les plus
eloignes de toute route et de tout centre, a Saint-Herbot, dans les
montagnes Noires, dans un pays de landes, a Saint-Fiacre, qui n'est qu'un
petit village voisin du Faouet, moins meme qu'un village, un miserable
hameau de cinq ou six maisons, dans la chapelle de Rozegrand, pres de
Quimperle; modeste manoir qui merite a peine, le nom de chateau, on
rencontre des jubes de bois sculpte, peints, dores, charges de centaines de
personnages, et dont s'enorgueilliraient les plus riches eglises, oeuvres
admirables qui reproduisent avec une abondance infinie l'histoire, les
prodiges et les mysteres de la religion, et conservent chez le peuple et
raniment et accroissent l'ardeur de la foi, on ne peut s'empecher de se
demander: Quelle est donc la cause de cette multitude d'ouvrages d'art qui
ont surgi sur toute la surface de ce sol, et quelle force a donne aux
auteurs de ces oeuvres tant de qualites si rares: fecondite d'invention,
verite du geste, expression de la physionomie, sentiment vrai et profond de
ces scenes divines? Dans tous ces monuments du moyen age, c'est la meme
verite, la meme puissance d'imagination; jamais l'artiste ne se repete, il
ne se lasse pas, il ne semble pas avoir cherche, comme un musicien qui a
une multitude d'airs dans la tete ne s'arrete sur un motif que le temps de
l'exprimer avec une vivacite rapide, et passe a un autre et vous entraine
dans sa course inspiree.

Il y a une cause, en effet, a cette puissance de creation: cette societe,
comme un homme qui est parvenu a sa maturite, avait accompli tous les
travaux necessaires au but qu'elle devait atteindre. Les premiers siecles
l'avaient preparee, elle s'etait degagee des langes de l'antiquite, sa
langue etait faite, ses idees religieuses arretees; la republique
chretienne est logiquement constituee, elle a son unite. Ce peuple, alors,
est dans la complete possession de sa force; il ne lutte pas pour creer; il
n'est pas tire en sens divers par plusieurs penchants contraires; il n'est
pas emporte par ce souffle capricieux et deregle que l'on ne dirige pas,
mais qui vous pousse, qui nait du desordre des idees et que notre temps a
justement appele d'un nom nouveau, la _fantaisie_. Les ages precedents ont
cherche, amasse, rapproche; tous les materiaux sont prets sous sa main; il
n'a plus qu'a les prendre: c'est le genie meme de l'epoque qui, libre et
aise, produit et se joue en mille formes, et, comme un vase rempli, n'a
qu'a s'epancher pour faire deborder ses tresors. Alors l'imagination
partout eclate, vive et coloree; un meme esprit, dans les monuments d'art
comme dans la litterature, cree les ornements varies des eglises, invente
les fabliaux et les contes, trouve a chaque instant des images nouvelles
pour representer les opinions, les idees et les moeurs; et cette
imagination, loin de se fatiguer, feconde; car ce n'est pas une production
factice de serre chaude, c'est la floraison naturelle d'un arbre en son
printemps, toute une suite de siecles qui se couronnent dans le dernier. Et
voila pourquoi les artistes, auteurs de toutes ces oeuvres, sont inconnus.
Ces oeuvres ne sont pas d'eux, elles sont du peuple entier; ce n'est pas
leur pensee qu'ils ont rendue, mais la pensee de tous, de leurs peres et de
leurs ancetres, avec laquelle ils sont nes, ils ont ete eleves et ont vecu,
qui a penetre tout leur etre, et est devenue comme une partie meme de leur
ame. Ainsi, ils ont senti, compris, exprime sans effort, et ces monuments
de l'art sont, non la marque de leur talent et de leur passage sur terre,
mais le temoignage de leur piete et de leur foi, de la piete et de la foi
de tout un peuple.

La meme foi des anciens jours persiste encore dans la Bretagne: si l'on en
doutait, que signifient ces signes multiplies d'une piete qui ne
s'affaiblit pas, ces echarpes de cachemire, dons des femmes de
l'aristocratie, qui couvrent les autels de la cathedrale de Treguier, et
ces offrandes du pauvre, ces faisceaux de bequilles appendues au Folgoat
par les infirmes gueris? et ces pelerinages de milliers d'hommes qui,
chaque annee, viennent, comme une armee, entourer de leurs longues lignes
aux cent replis l'eglise de Sainte-Anne d'Auray? et ces tableaux miraculeux
qui tapissent du haut en bas l'eglise de la mere de la Vierge, trop petite
pour ce musee chretien incessamment renouvele? A chaque pas s'elevent des
chapelles et des eglises neuves: a Saint-Brieuc, on en construit plusieurs
a la fois; Lorient, ville toute peuplee de marins et de soldats, vient
d'elever a ses portes une eglise dans le gout du XIVe siecle; Vitre donne a
son eglise un clocher neuf et une chaire sculptee; les petits villages
dressent, dans leur cimetiere, des calvaires a personnages comme au moyen
age; le calvaire de Ploezal, entre Treguier et Guingamp, est date de 1856;
Dinan restaure et agrandit sa belle eglise de Saint-Malo; Quimper lance
dans les airs deux fleches hardies sur les tours de sa cathedrale; la
chapelle de Saint-Ilan, modele de grace et d'elegance, s'eleve toute
blanche, au bord de la mer, au milieu des toits calmes de sa colonie
pieuse; Nantes, en meme temps qu'elle batit plusieurs eglises nouvelles,
acheve son immense cathedrale, dome de Cologne de la Bretagne, auquel tous
les siecles ont mis la main, et construit cette eglise Saint-Nicolas,
reproduction presque parfaite de l'art religieux au temps de saint Louis,
oeuvre digne des plus beaux temps de l'art religieux, et qu'a suffi a
accomplir en moins de dix ans le zele de son pasteur et la piete de ses
enfants, avec le produit de leurs aumones et de leurs dons. Il y a quelques
annees, a Guingamp, on dedia a la sainte Vierge une chapelle placee a
l'exterieur de l'eglise: statues peintes des douze Apotres, autel
resplendissant, voute azuree aux etoiles d'or, nulle depense ne fut
epargnee, nulle decoration ne parut trop splendide pour orner le sanctuaire
de la Vierge; il s'y trouva cinquante mille personnes le jour de
l'inauguration. Ce sont la les fetes nationales des Bretons; ailleurs, les
peuples se pressent au passage des princes ou aux anniversaires de
revolutions qui se succedent; eux accourent de toutes les parties de la
Bretagne pour assister au couronnement de la Reine du ciel.

Et quelle piete, quel recueillement, quelle gravite dans le maintien de ces
hommes et de ces femmes agenouilles sur le pave des eglises! Ce n'est qu'a
la Trappe que j'ai vu une absorption aussi complete de l'etre humain dans
une pensee qui le remplit: il semble que toutes les fonctions de leur vie
soient aneanties; immobiles dans leur priere, ils demeurent en cette
contemplation absolue ou l'on se represente les saints, envahis par un
sentiment de veneration, de soumission et d'humilite, ou l'homme disparait
et ou il ne reste plus que le chretien. Voila ce qui est plus expressif que
tous les monuments; ces actes journaliers d'une devotion toujours egale
montrent l'etat habituel de l'ame.

Traversez, un jour de marche, la place de quelque ville ou bourg du
Finistere: l'aspect en est varie et anime; ce marche, c'est une file de
petites voitures, et sur toutes ces petites voitures, toutes sortes de
marchandises, des rubans de velours et des boucles pour les chapeaux
d'hommes, des ornements de laine tresses sur des roseaux pour les
chaussures des femmes, des epingles bariolees, a dessins enroules avec des
perles de verre, des porte-pipes de bois, de petites pipes microscopiques,
de petits instruments pour allumer la pipe, etc. Sous les tentes de ces
petits magasins roulants, une foule d'hommes et de femmes, les femmes avec
leurs coiffures de diverses formes, leurs grands fichus blancs arrondis sur
le dos et finissant en deux pointes sur la poitrine; les hommes avec leurs
braies etroitement serrees, tombant tres-bas et attachees sur les hanches,
de maniere a laisser passer la chemise entre la braie et la veste, le
chapeau aux grands bords recouvrant leurs longs cheveux souvent releves
dessous et le baton a la main, ne se pressant pas, marchant a pas comptes,
faisant leurs marches sans hate. Mais voila midi: de la haute tour du
clocher de l'eglise voisine, tombe le coup retentissant de midi; les douze
coups lentement resonnent; aussitot, a ce dernier coup, tout mouvement
cesse, tout le monde s'arrete, tout se tait, un grand silence plane sur la
place; tous ces hommes, d'un meme mouvement, otent leurs grands chapeaux,
leurs longs cheveux tombent sur leurs epaules, et tous se mettent a genoux,
se signent et murmurent a voix basse l'_Angelus_. L'etranger, au milieu de
cette foule prosternee, s'etonne lui-meme de rester debout, et s'incline
comme involontairement. Puis la priere de la Vierge finie, ils se relevent,
le mouvement recommence, et l'on entend sur la place ce bruit sourd qui
ressemble au murmure de la mer eloignee.

Il me semble les voir encore dans l'eglise de Cast (Finistere). C'etait un
dimanche, a l'heure des vepres; la cloche sonnait dans le clocher a jour,
et, sur la route, devant l'eglise, etait amassee une grande foule, hommes
et femmes, causant par groupes, doucement et sans bruit. La cloche cessa de
sonner; les groupes se rompirent aussitot, se separant en deux bandes, d'un
cote les femmes, de l'autre les hommes, se dirigeant vers l'eglise. Les
femmes entrerent les premieres; en un moment, la nef en fut remplie; au
milieu, les jeunes filles de la confrerie de la Vierge, toutes en blanc,
mais toutes les vetements ornes de broderies d'or et d'argent, des rubans
d'or serrant le bras, des ceintures d'argent et d'or ceignant la taille et
retombant en quatre bandes par derriere sur la jupe plissee, le coeur d'or
et la croix sur la poitrine; dans les contre-allees, les femmes et les
meres, en costume plus varie, et vivement colore, des coiffes a fonds bleus
et jaunes, des rubans bleus lames d'argent sur le casaquin brun, des jupes
rouges, des bas a coins brodes d'or. Toutes etaient a genoux sur le pave,
la tete inclinee, le chapelet entre les mains, dans un silence recueilli.

Puis, quand les femmes furent placees, une autre porte s'ouvrit par un cote
de l'eglise, c'etait le tour des hommes; ils entrerent, a la file, d'un pas
grave et lent, et c'etait un spectacle etrange et imposant. Autant les
femmes, dans leur costume bariole, etaient scintillantes de vives couleurs,
autant celui des hommes etait simple et severe, ce qui saisissait
l'attention, ce n'etaient pas leurs vetements presque uniformes, leurs
longues vestes brunes, seulement bordees d'un galon rouge, leurs larges
braies bouffantes; c'etait leur tete carree, les longs traits de leur
physionomie, ces grands cheveux plats, couvrant entierement leurs fronts
comme une toison epaisse, et descendant en longues nappes sur leurs epaules
et sur leur dos jusqu'au milieu des reins. Tous, enfants et hommes faits,
portaient le meme costume, tous leurs longs cheveux noirs qui, a l'air,
prennent une teinte d'un roux sombre, et sous ces longs cheveux tombant sur
les sourcils epais, leurs yeux avaient une expression energique et je ne
sais quelle fermete dure. On eut dit que ce n'etaient point des hommes de
notre pays et de notre temps; ces visages graves et immobiles, les regards
brillants qu'ils attachaient sur l'etranger, comme pour penetrer sa pensee,
ces chevelures incultes qui chargent leurs gosses tetes comme des crinieres
de betes fauves, donnaient l'idee d'un peuple a part; on pensait a ces
tribus des deserts de l'Amerique qui errent encore sur les frontieres, des
races modernes, et qui, avec leur parole breve et sentencieuse, leurs
gestes rares, leur demarche solennelle, semblent garder le mysterieux
secret des premiers jours du vieux monde.

Ils defilerent un a un, s'inclinant profondement devant l'autel, et
s'agenouillerent a leur tour sur la pierre, entourant entierement la grille
du choeur. C'etait la, la vraie assemblee des fideles; les hommes, comme
une forte milice, en avant; les femmes derriere, foule plus humble; tous
ayant oublie tout le reste, ne vivant plus que d'une pensee, tout a Dieu.
Car Dieu n'est pas pour ces barbares ce qu'il est pour nous; nous,
habitants civilises des villes, nous cherchons a expliquer Dieu; meme a
genoux dans ses temples, nous l'analysons, nous commentons ses actes, nous
doutons peut-etre s'il existe. Ils n'ont point, eux, ces vaines pensees,
meditations steriles: pour eux Dieu est, ils le savent, ils le croient; il
a fait le ciel sur leurs tetes, la terre qui produit leurs moissons, il les
a faits eux-memes, il les conserve ou les reprend; c'est l'Invisible qui
peut tout, au fond des cieux et partout a la fois, et, sous ce
Tout-Puissant, ils se voient bien petits, ils se prosternent et ils
adorent.

La priere, a-t-on dit, semblable aux battements du coeur, entretient la
vie. Le peuple breton croit et prie; une force est au dedans de lui, la
religion, source de sa virtualite, qui atteste que non-seulement il existe,
mais qu'il vit.




III

Les pierres.

=Le Morbihan.--La presqu'ile de Rhuis.--Locmariaker.--Plouharnel.--Carnac.=


Le Morbihan n'a conserve ni la langue, ni l'ancien costume breton; au
premier aspect, il ressemble au reste de la France; mais ce n'est la que la
surface; pour les moeurs, le respect des traditions, le culte de la
famille, la piete et la foi inebranlable, il ne le cede a nulle autre
partie de la Bretagne. Nulle part le sentiment royaliste ne se montra plus
vif au moment de la revolution; c'est dans le Morbihan que la guerre des
chouans se perpetua avec une ardeur toujours renaissante; ce furent ses
cotes que choisirent les emigres pour y debarquer et y recommencer la
lutte; c'est a Quiberon qu'ils combattirent, a Auray qu'ils succomberent, a
la Chartreuse que sont entasses leurs os, et, pour tout dire en un mot, le
nom du Morbihan ne se separe pas du nom de Cadoudal.

De meme aussi, c'est a sainte Anne d'Auray que se fait le grand pelerinage
de Bretagne: sainte Anne est la patronne de la Bretagne, comme saint Yves
le patron; mais saint Yves n'a que le respect des peuples, sainte Anne en a
l'amour; ils donnent a sainte Anne une part presque egale de l'affection
tendre et pour ainsi dire filiale qu'ils ont vouee a la sainte Vierge. Le
pelerinage de Sainte-Anne d'Auray n'attire pas seulement des habitants du
Morbihan; durant plus de quatre mois, des points les plus eloignes de la
Bretagne, par tous les chemins, on voit arriver des hommes, des femmes, des
enfants, des vieillards, qui ont quitte leurs champs, leurs maisons, leurs
travaux, pour venerer en sa chapelle preferee la mere de celle qui enfanta
le Sauveur. Et quelle piete! quelle devotion! Des que, de loin, dans la
lande ou ils marchent par groupes, le chapelet a la main, ils apercoivent
le clocher de l'eglise, tous aussitot se prosternent a genoux, le front
courbe, murmurant une priere a voix basse; puis ils se relevent, s'alignent
sur deux rangs, et, la tete decouverte, a pas mesures, s'avancent vers
Sainte-Anne, ou leurs cantiques, qui emplissent la campagne, annoncent
l'arrivee de nouveaux pelerins.

La, l'on rencontre alors tous les costumes, on entend tous les dialectes de
Bretagne; le centre de la Bretagne, ce n'est ni Rennes, ni Nantes, ni meme
Quimper: c'est ce petit village du Morbihan, Sainte-Anne d'Auray.

Le sol meme a un caractere particulier: il n'y a pas un etranger qui n'en
soit frappe; c'est la vraie terre celtique. A chaque pas, des menhirs, des
dolmens, des carneillous, des tumulus; les champs sont entoures de
quartiers de roc, debris de dolmens renverses; dans la lande, parmi les
verts ajoncs, surgit le cone gris d'un menhir isole; sur le bord du chemin
est affaissee, semblable a un grand animal petrifie, une pierre branlante,
masse enorme, qu'un enfant, en la poussant du doigt, met en mouvement;
partout la terre porte les indestructibles marques de son antiquite.

Et la configuration du pays est d'accord avec ce caractere si determine. Le
golfe du Morbihan, qui donne son nom a cette partie de la Bretagne, ne
communique avec l'Ocean que par une passe etroite; s'avancant longuement
dans les terres ou il decoupe de profondes anses, seme d'iles que l'on
compte par centaines, qui s'elevent blanches et sans arbres, au-dessus de
ses flots calmes, et entre lesquelles passent et disparaissent les barques
de peche, c'est un lac presque ferme, une mer interieure, la mer de
Bretagne. Au fond, la vieille ville de Vannes qui armait de grandes flottes
pour defendre l'independance gauloise contre les Romains, et, de chaque
cote, s'etendant comme des bras, la longue presqu'ile de Rhuis et la langue
de terre au bout de laquelle est assis, regardant la mer, Locmariaker, qui
deja existait au siecle de Cesar.

Autour de ce vaste bassin du Morbihan, convergent et se sont comme donne
rendez-vous les monuments des vieux temps. Ici, dans la presqu'ile de
Rhuis, d'abord le chateau a quatre faces de Sucinio, tout ruine a
l'interieur, les portes et les fenetres ouvertes au vent, mais au dehors
solide et presque entier; gris, triste et inebranlable, il est reste debout
comme une sentinelle qui garderait l'entree de la presqu'ile. Plus loin, le
couvent de Saint-Gildas, au bord de l'Ocean, ou vecut quelque temps
Abailard; puis, tout au bout, un haut monticule au milieu de la campagne
plate, le tumulus de Tumiac, amas immense de couches de terres et de
pierres alternees: de son sommet, vous dominez deux mers, le Morbihan aux
cotes dentelees, et le vaste Ocean, et dans l'Ocean, les iles autrefois
detachees de la terre, Hedic, Houat, Dumet, Belle-Isle, qui ferment au loin
l'horizon. Dans l'interieur de la pyramide armoricaine, sous vos pieds,
sont les chambres sepulcrales ou ont ete ensevelis les chefs des peuples.

Tel est le cote de la presqu'ile de Rhuis; sur l'autre rivage, relie a
celui-ci par quelques pierres druidiques jetees ca et la dans les iles du
golfe, vous apercevez tout a la fois plusieurs hauts tumulus comme celui de
Tumiac; les dolmens et les grottes se succedent, et les menhirs ne se
comptent pas. Tout autour de Locmariaker[1], dont le nom si parfaitement
breton etonne l'etranger, sont disperses une quantite de monuments qui
attestent l'existence d'une cite puissante. C'est parmi ces monuments que
se trouvent la _Table de Cesar_ et le _Grand Menhir_. La voila, dans une
lande, cette fameuse table, dressee encore sur ses piliers qui, depuis deux
mille ans, n'ont pas bouge; epaisse et large tranche de roc qu'on dirait
coupee dans une montagne, elle est elevee en equilibre plus haut que la
taille d'un homme, et elle a paru si gigantesque aux peuples qu'ils n'ont
pas cru qu'elle put porter un autre nom que celui de Cesar, du geant qui
les avait vaincus.

    [Note 1: Le village du Loc consacre a Marie.]

Faites quelques pas encore dans la lande, a travers les ajoncs epineux,
vous etes arrete par une masse immense etendue sur le sol. C'est le _Grand
Menhir_, le plus grand que l'on connaisse: de la pointe a la base, il a
soixante-quatre pieds de long; obelisque colossal, il s'elevait jadis dans
la vaste solitude de ces champs, au-dessus de tous les menhirs d'alentour.
Depuis des siecles, il git renverse a terre, et tel etait son poids, qu'en
tombant il s'est brise en quatre morceaux; ils sont la, a la suite l'un de
l'autre, a l'endroit ou ils sont tombes; on dirait des troncons d'un
formidable serpent antediluvien. Nul n'a songe a les changer de place.
Comme soudes au sol, ils dureront autant que le sol meme.

Trois ou quatre lieues au dela, vous rencontrez les grottes de Plouharnel.
En revenant de la presqu'ile de Quiberon, au moment ou l'on jette un regard
derriere soi pour regarder encore la mer, la mer qui tout a l'heure ne se
verra plus, on apercoit, dans un champ, de grosses pierres peu elevees
au-dessus du sol; de loin, on les prendrait pour des dolmens renverses et
on est pres de les dedaigner; mais entrez dans le champ, et le rocher qui
vous semblait couche a terre, vous reconnaitrez que c'est le toit d'un
edifice enfoui dans le sol. Il faut, en effet, descendre de plusieurs pieds
pour penetrer dans l'interieur: alors vous avez devant vous une allee
droite, formee de larges rochers plantes en terre, comme une muraille; au
bout de cette allee, une chambre arrondie, et, sur le cote, une petite
chambre communiquant avec la grande et qui en est comme le cabinet[1].

    [Note 1: L'allee est large de trois pieds, la chambre longue de dix
    et le cabinet de six. Ces grottes ont ete decouvertes il y a peu
    d'annees.]

Le tout est recouvert des rochers que vous voyiez de loin, et qui,
semblables a des dalles monstrueuses, scellent ces sepulcres vides. Trois
grottes s'alignent a cote l'une de l'autre, paralleles et de meme longueur,
sepultures familiales ou, pres de la derniere demeure des parents, avait
ete reservee la tombe du petit enfant.

Mais voici Carnac, et ses celebres et indechiffrables alignements: a mesure
qu'on approche de Carnac, a droite et a gauche, se dressent, dans les
champs, de hautes pierres par groupes de douze ou quinze; l'un de ces
groupes, le plus considerable et compose des plus gros blocs, s'appelle le
_Camp de Cesar_; car c'est toujours ce vainqueur que l'on rencontre en
notre France, comme Alexandre et Sesostris en Asie, comme Napoleon en
Egypte, en Syrie, dans l'Europe entiere: l'homme ne creant pas, ce sont les
destructeurs d'hommes qui saisissent le plus l'imagination des nations et
dont elles consacrent le nom.

Ces groupes de rocs isoles sont comme les avant-postes d'une armee. Bientot
on se trouve au milieu de l'armee elle-meme. Tout d'abord, on n'eprouve pas
cette stupeur dont parlent les voyageurs. C'est que la, comme en toutes les
recherches de sa vie, l'homme, au milieu des choses ou il aspirait, les
possedant et les tenant en sa main, n'a qu'un etonnement, c'est qu'elles
soient si peu; dans les montagnes, touchant les pics que coupent en deux
les nuages, il se demande si ce sont la les Pyrenees ou les Alpes. De meme
ici: entre ces milliers de rocs, vous ne saisissez pas leur enormite et
leur multitude. Mais si, du haut d'un de ces blocs couches a terre comme un
monstrueux animal des premiers temps du monde, vous regardez devant vous,
vous voyez s'allonger jusqu'a l'horizon, immobiles et muettes, les longues
rangees de pierres levees sans nombre.

Elles s'etendent, en effet, en lignes droites, regulieres, egalement
separees l'une de l'autre comme si le commandement d'un general eut ecarte
largement les rangs pour en passer la revue; dans ces rangs, chaque soldat
est un roc roide, le pied profondement enfoui dans le sol, les plus petits
au bas des files comme a la queue de l'armee, les plus grands en tete;
l'homme de nos jours qui les mesure, debout a cote de ces colosses, atteint
a peine leurs genoux. Pas une marque d'ailleurs, pas une inscription; blocs
informes, recouverts d'une teinte grise, ternes et sombres, ils semblent
refleter les images mornes d'un eternel ciel de decembre.

La lande ou ils sont plantes, seche, apre, s'etend a l'entour deserte et
silencieuse. Ici, savants et ignorants admirent et interrogent. Qui a fait
cela? comment l'a-t-on fait? dans quel but l'a-t-on fait? Nul ne le sait,
nul ne l'explique. Quel peuple, pour laisser une trace ineffacable de son
passage, a amasse, apporte ici ces lourdes masses et les a dressees vers le
ciel, comme les bras petrifies de geants ensevelis? Celtes? Gaulois?
Kymris? Nul ne repond: un peuple nombreux a ete, on ignore meme son nom! Ce
peuple connaissait-il les secrets d'une mecanique puissante pour avoir
souleve ces rochers grands comme les assises de Balbeck et de Memphis? Ou
si, a force de bras, il les a arraches de la terre, amenes et plantes en
rangs rigides, quelle pensee l'animait? Est-ce un temple? quelle foi!
Est-ce une sepulture? quel symbole cache! Une catastrophe sans precedents
a-t-elle couche dans cette lande une race entiere? un choc soudain a-t-il
ouvert la terre? l'Ocean, faisant un pas, a-t-il en un instant couvert une
nation de sa nappe remuante, puis, en se retirant, tout emporte? Et les
peuples voisins auront marque la place de ce peuple evanoui par ces rocs
inebranlables, temoignage mysterieux d'un desastre qui ne sera jamais
raconte!

Il y a quelques annees, le savant, le poete qui a recueilli, annote et
traduit les chants bretons, desira sauver de la destruction un dolmen
qu'une route nouvelle allait renverser, et obtint l'autorisation de le
transporter dans le parc de la belle habitation qu'il occupe pres de
Quimperle. L'entreprise semblait aisee. C'etait un dolmen de moyenne
grandeur, et la distance a parcourir etait seulement de quatre lieues. Mais
lorsque l'on se mit a l'oeuvre, on vit surgir les obstacles: hommes et
chevaux pouvaient a peine ebranler la table du dolmen, ce ne fut qu'en
augmentant hors de toute prevision le nombre des uns et des autres qu'on
parvint a la mettre en mouvement; on y employa dix-huit hommes, cinquante
chevaux et l'on mit dix-sept jours a l'amener a la place qui lui etait
destinee; les treuils, les poulies, les leviers, les rouleaux, les levees
de terre, les moyens dont dispose l'industrie moderne et ceux dont on
suppose que se servaient les peuples celtiques, on usa de tout
successivement, et il arriva plus d'une fois que l'on ne fit que cent pas
dans une journee. Cette entreprise, si nouvelle dans cette vieille contree
qui avait perdu les traditions des ancetres, emut toutes les populations
des environs; on accourait de plusieurs lieues, on faisait haie le long des
routes pour voir marcher la _grande pierre_; beaucoup doutaient qu'elle fut
jamais retablie sur ses piliers, et, quand elle s'enfoncait lentement dans
les chemins rompus, il semblait qu'elle y dut toujours demeurer. Elle
arriva enfin a la porte du parc; ce fut un jour de fete, elle entra comme
en triomphe, un enfant etait monte dessus, portant des fleurs dans ses
mains, la foule poussait des acclamations; ce peuple celebrait le succes
d'avoir remue une pierre, lui dont les aieux dressaient et alignaient les
rocs par milliers.




IV

Quiberon.

=Le combat.--Le fort Penthievre.--La prison.--Le jugement.--Le champ des
martyrs.=


Nos rivages, comme la Grece antique, ont leur histoire: les jeunes citoyens
du Nouveau Monde, pour qui nous sommes des anciens, en longeant la cote
armoricaine, se montrent, du haut de leurs navires, un petit coin de terre,
une presqu'ile etroite et avancee dans la mer: Quiberon, Carnac, Auray, ces
bourgs et ces villages celtiques ont vu de pathetiques evenements, ont
entendu sonner d'illustres noms. A Auray, la derniere bataille des deux
competiteurs de Bretagne, Charles de Blois et Monfort, le choc de trois
chevaleries, Anglais, Francais, Bretons, Chandos et du Guesclin; a
Quiberon, la rencontre de deux armees, de deux drapeaux, symboles de deux
societes, gentilshommes descendants des preux chevaliers, republicains
commandes par un fils de palefrenier, Hoche; puis l'immolation des debris
de l'ancienne noblesse, massacre supreme qui ferme l'ere rouge de la
Terreur, comme une large effusion de sang termine un long sacrifice; voila
les faits et les noms: magnanimite, courage, nobles paroles, sentiments
sublimes, l'antiquite n'a rien de plus grand; nous n'avons rien a lui
envier.

C'est ici, a l'entree de la presqu'ile de Quiberon, pres de Carnac, que
debarquerent, a la fin du siecle dernier, des exiles francais venant, les
armes a la main, reconquerir leur patrie.

On ne voit pas sans etonnement dans l'histoire cette tentative des emigres:
c'est en 1795, la grande guerre de Vendee est finie, les principaux chefs,
Bonchamps, d'Elbee, La Rochejaquelein, Cathelineau, sont morts; Stofflet et
Charette seuls resistent a peine a la tete d'une poignee d'hommes,
poursuivis, traques, chaque jour pres de succomber. Mais les exiles
aisement s'abusent: loin de la patrie, les evenements sont passes avant de
retentir a leurs oreilles, comme l'eclair du canon se voit avant qu'on
entende le coup. Tant que la guerre de Vendee fut dans sa force, ils y
attacherent peu d'importance: quand les cent mille hommes qui avaient
franchi la Loire eurent ete tues et disperses, quand le fer et l'incendie
des colonnes infernales eurent saccage le Bocage, les princes exiles
croyaient encore la Vendee en armes; alors arrivait a Charette, du fond de
l'Europe, cette lettre de Suwarow, ecrite avec une emphase orientale, mais
non sans grandeur; alors le comte de Provence envoyait a Charette et a
Stofflet des cordons et des brevets de generaux; alors on revait une
expedition decisive dans l'Ouest, et l'on decidait une descente des emigres
en Bretagne.

Tout, cependant, n'etait pas contraire a cette entreprise: si Stofflet et
Charette etaient reduits a une grande faiblesse, leur resistance tenait la
Vendee en eveil; un secours inattendu, un premier succes pouvait la
remettre debout; les chouans, dissemines par toute la Bretagne, occupaient
une armee entiere: on n'avait pas juge trop grands les talents de Hoche
contre Tinteniac et Cadoudal; leurs bandes eparses se levaient tout a coup
devant et derriere les republicains comme ces globes fulminants, semes sur
le sol, qui eclatent sous les pas. L'etat de la France aussi semblait
favorable: maintenant que les decemvirs sanguinaires n'existaient plus, on
souffrait impatiemment le joug de la Convention; on avait horreur et mepris
de ces hommes qu'on ne craignait plus. Le pays d'ailleurs ou l'on projetait
de descendre etait un pays ami: des qu'une armee reguliere y mettrait le
pied, autour d'elle se rallieraient cinquante mille chouans aguerris;
l'Ouest tout entier se leverait; les republicains, dans cette haute maree
populaire, seraient engloutis; les Vendeens, naguere, s'etaient avances
jusqu'a soixante lieues de Paris; cette fois, des le premier jour et sans
tirer l'epee, l'armee liberatrice se retrouverait aussi pres; un prince
apparaitrait a sa tete, et, aux acclamations des peuples, elle marcherait a
grands pas vers Paris, a qui elle ramenerait la paix et ses rois.

Telles etaient les esperances et les illusions. Pour l'accomplissement de
ces grands desseins, rien n'avait ete epargne; les preparatifs furent
dignes du but. L'Angleterre donna son aide: quelques-uns ont pretendu
qu'elle avait saisi avec empressement l'occasion d'aneantir les restes de
l'ancienne marine francaise; on l'a calomniee, on ne la comprenait pas: un
plus pressant interet la poussait; l'ennemi d'alors, c'etait la Republique.
Vaisseaux, argent, munitions, elle fournit tout aux emigres, en abondance,
sans compter. Les republicains furent etonnes de l'immense materiel d'armes
et d'approvisionnements de toute sorte qu'ils trouverent apres la victoire:
les commissaires demandaient _quatre mille voitures_ pendant quinze jours
pour transporter ces richesses; Hoche les estimait, dans sa lettre a la
Convention, a _plusieurs centaines de millions_.

Quant aux emigres, la nouvelle de ces puissants preparatifs les avait
partout ranimes: il en vint des extremites de l'Europe. Un corps entier
qui, depuis trois ans, faisait la guerre en Allemagne, arriva des bords de
l'Elbe, sous le commandement de Sombreuil; tous les anciens officiers de la
marine royale accoururent. "On a trouve, ecrivait Hoche, plus de six cents
epees avec l'ancre sur la garde." Les Bretons, surtout, etaient en grand
nombre; ils allaient revoir leur pays, leurs familles, combattre, mourir du
moins sur le sol ou ils etaient nes. On composa cinq regiments, dont
plusieurs portaient de beaux noms: _Rohan, Damas, Loyal-Emigrant_;
l'artillerie avait pour chef un militaire savant et eprouve, le comte de
Rotalier. L'enthousiasme etait haut comme les esperances; beaucoup
d'officiers convertirent leur fortune en or, et l'emporterent avec eux,
nobles joueurs qui risquaient tout sur un dernier coup de des; enfin,
spectacle heroique et touchant, on voyait marcher en ligne une compagnie de
vieux officiers, tous chevaliers de Saint-Louis[1], qui portaient le
mousquet et recevaient la paye comme de simples soldats; ils etaient cent
vingt, tous ages de plus de soixante ans, et leur chef en avait
soixante-douze. On a vante l'enthousiasme des republicains; celui qui
animait ces vieillards etait aussi grand et plus admirable; car
l'enthousiasme et le desinteressement sont naturels a la jeunesse; mais
eux, dans la vieillesse et apres les epreuves de la vie, ils avaient garde
entieres ces vaillantes et genereuses vertus.

    [Note 1: Ils portaient la croix de Saint-Louis suspendue a un ruban
    de laine, faute, dit Puisaye, de moyens d'en payer un de soie.]

Oui, les moyens etaient immenses et les qualites magnanimes: mais ici, des
le debut, meme avant le depart, se revelent les defauts qui feront tout
echouer, defauts de cette generation elevee par le siecle du doute, et que
Dieu semble avoir condamnee et aveuglee jusqu'au bord du precipice, pour
qu'elle y put immanquablement tomber. Ils avaient le courage, le devoument,
l'heroisme, il leur manquait la decision, la nettete de vues; il ne se
trouva pas un homme pour conduire ces bras: Puisaye, negociateur,
diplomate, plutot que general, perdit promptement la tete; d'Hervilly,
officier de details, n'avait ni initiative ni idees d'ensemble; Sombreuil
arriva trop tard. Le commandement, d'ailleurs, etait partage: Puisaye est
le chef nominal; d'Hervilly le chef militaire; les chouans ne reconnaissent
que Puisaye, les emigres n'obeissent qu'a d'Hervilly. Puis, au lieu de
partir tous ensemble, en une masse compacte, capable d'un energique effort,
ils se divisent: le deuxieme corps ne quitte l'Angleterre que trois
semaines apres le premier; celui-ci debarque le 27 juin, celui-la le 15
juillet, le troisieme, le plus considerable, qui emmene le comte d'Artois,
attendra, avant de partir, quelque succes. C'est celui qui vint, deux mois
plus tard, faire une inutile descente a l'Ile-Dieu. Enfin, pour completer
leurs regiments, ils enrolent des soldats republicains, prisonniers en
Angleterre: ces emigres fideles, qui ne connaissent qu'un serment, ne
songent pas que ces soldats, qui s'engagent afin de sortir de prison, au
moindre echec vont deserter.

Leurs premiers pas, pourtant, furent heureux: la mer etait libre; les
vaisseaux anglais avaient repousse l'escadre de Villaret-Joyeuse sortie de
Brest pour leur barrer le chemin. Ils aborderent sans obstacle au fond de
la baie de Quiberon. La, apres quatre ans d'exil, cinq mille Francais
mirent le pied sur le sol de la patrie et ceux qui ont survecu nous ont dit
leur enivrement en touchant cette terre sacree. Des qu'elle fut en vue, des
cris de joie et d'amour eclaterent sur les vaisseaux; plusieurs se jeterent
dans les flots, pour l'atteindre plus tot, et l'embrasserent, avec des
transports et des larmes, comme une mere. Leur arrivee avait ete signalee;
les populations environnantes etaient accourues, apportant a l'armee des
vivres et des provisions: "Vieillards, femmes, enfants, jusqu'aux genoux
dans le sable, s'attelaient aux canons... la plage retentissait des cris
incessamment repetes: "Vive notre religion! vive notre roi[1]!" En se
retrouvant et se melant ensemble, parents, compatriotes et compagnons
d'armes, il semblait aux uns et aux autres qu'un souffle invincible les
allait porter en avant, et balayer les champs devant eux.

    [Note 1: Puisaye, _Memoires_, edit. de Londres, 1807, t. VI.]

Les troupes republicaines, en effet, plierent tout de suite, et cederent le
terrain. Elles etaient en petit nombre; ordre leur fut donne de se retirer
sur Quimper, afin de couvrir Brest. La Convention s'attendait a perdre la
Bretagne d'un seul coup. Presque a la fois sont occupes les villes et les
bourgs avoisinants: Carnac, Mendon, Landevan, Auray; en quelques heures,
dix-sept mille chouans arrivent, rompus a la guerre par trois annees de
combats, soldats par le coeur et par les actes, sinon par l'habit.

Mais qui les arrete? pourquoi cette ardente armee reste-t-elle comme fixee
au sol? C'est que deja eclate parmi eux la desunion, la desunion qui
accompagne toujours l'exil; alors aussi apparait la petitesse de vues du
chef. Habitue aux troupes regulieres, d'Hervilly ne dissimule pas son
dedain pour ces paysans. Quoi! pas de discipline! ils ne savent ni se
mettre en rang, ni manoeuvrer! on ne saurait s'avancer sans les avoir
formes; il leur faut apprendre a porter l'uniforme, a marcher au pas. En
vain Puisaye s'indigne de ces lenteurs, il n'a pas l'audace de s'emparer du
commandement. Les chouans, qui avaient bien soutenu le choc des regiments
republicains, sans connaitre la charge en douze temps, se voyant meprises,
murmurent ou s'eloignent. On laisse se consumer sur place cette fievre
francaise qui fait tout plier, quand on la laisse se jeter au dehors. Et
ainsi, dix jours se passent, dix jours en luttes intestines, en paroles
aigres, en mesquines operations. On quitte ce petit bourg et l'on reprend
celui-la; avant meme d'avoir combattu, on doute du succes; il faut attendre
le second corps d'armee; il faut un refuge, en cas de defaite, et, au lieu
de pousser devant soi, par ce pays ami ou chaque homme que l'on rencontre
serait un soldat ou un hote, ou la petite armee republicaine eut ete
etouffee dans la foule, on se retire prudemment d'Auray, on se cantonne
dans l'etroite presqu'ile de Quiberon, et dans le fort Penthievre qui la
ferme; on recule a quatre lieues en arriere du point qu'on occupait au
debarquement.

Ces dix jours deciderent du sort de l'expedition. Les chouans du centre ne
voyant pas s'approcher l'armee emigree, n'osent bouger; Hoche qui craignait
un soulevement general rassemble en hate tous ses soldats; il va aux
emigres qui ne viennent pas a lui; le 5 juillet, il est en face d'eux, et
le 7, deja il les a repousses dans la presqu'ile de Quiberon; il les tient
la accules a une impasse, sur une miserable langue de terre de deux lieues
de long et de quelques cents metres de large, entre deux precipices des
flots.

Maintenant l'heure des conseils est passee, celle de l'action est venue;
ils n'ont plus qu'a se battre et a mourir. C'est leur beau moment, et l'on
va reconnaitre la noblesse francaise, imprevoyante, temeraire comme la
jeunesse, mais toujours vaillante et chevaleresque, et perdant la vie avec
magnanimite, a Quiberon, comme a Azincourt et a Crecy.

Ils sont enfermes, il faut sortir de la presqu'ile: apres une premiere
tentative infructueuse et mal combinee (le 8 juillet), un plan est forme
pour forcer le camp de Hoche: deux detachements, descendant a quelques
lieues de la, a droite et a gauche, feront un detour, et par derriere
attaqueront les republicains; a un signal donne, le gros de l'armee emigree
sortira du fort Penthievre et les assaillira de front: pris entre deux feux
par des troupes superieures en nombre, Hoche ne peut resister (16 juillet).
Mais, voila qu'il arrive de ces malentendus qui dejouent les projets les
plus habilement concus, de ces accidents qui ne sont pas des coups de
hasard, mais que Dieu jette a l'encontre des capitaines quand il les veut
perdre. Le premier detachement est detourne de son chemin par un
contre-ordre venu on ne sait d'ou[1], il s'egare a dix lieues de la; son
chef meme, Tinteniac, est tue; la seconde troupe a peine a mis pied a terre
qu'elle est obligee de se rembarquer; les deux attaques sur les flancs et
les derrieres des republicains manquent ainsi a la fois; le signal qui
devait avertir de ce contre-temps n'est pas apercu.

    [Note 1: Des agents de l'interieur.]

Cependant les emigres, dans leur impatience, sortent de la presqu'ile; ils
ne veulent meme pas attendre ce renfort tant desire, le corps de Sombreuil,
quinze cents vieux soldats qui viennent d'arriver et vont debarquer. Ils
marchent en rangs epais contre le camp de Hoche place sur une hauteur et
defendu par de formidables retranchements; Hoche les laisse s'approcher;
puis, tout a coup, a quelques pas, une batterie se demasque, et une
decharge meurtriere, en un instant, en abat des centaines; les rangs sont
haches en troncons. Se figure-t-on la stupeur et l'effroi a cette surprise?
Mais ici, ces gentilshommes, qui dedaignaient les paysans, vont leur
prouver du moins qu'ils sont dignes de les commander. Un moment troubles et
desunis, bientot ils se reforment, et, comme si des trouees sanglantes ne
les avaient diminues, ils alignent leurs rangs, et du meme pas, du meme pas
qu'auparavant, ni plus vite, ni plus lentement, ils continuent a monter
vers ce rempart d'ou plonge un feu de mitraille qui les decime. Les
republicains, les voyant de ce rempart, marcher impassibles et en bon
ordre, ne pouvaient retenir leur admiration: "Il semblait, leur
disaient-ils apres la defaite, que vous marchiez a la parade.--On s'est
battu des deux cotes avec energie, ecrivait Hoche, ces hommes egares se
sont souvenus qu'ils etaient Francais et qu'ils avaient des Francais devant
eux."

C'est que la plupart etaient des officiers, et ces officiers, qui avaient
toute leur vie crie _en avant!_ a leurs soldats, soldats aujourd'hui, ne
savaient pas reculer. De soixante-douze officiers de Royal-Marine, il en
perit quarante-trois; de cette troupe heroique de cent vingt vieux
veterans, chevaliers de Saint-Louis, il en resta soixante-douze couches par
terre. Il fallut enfin ceder; qu'etait le plus intrepide courage contre des
feux de peloton? Ils auraient tous peri, des ce jour-la, sans la prevoyance
du comte de Rotalier; avec ses canons, il arreta la poursuite des
republicains, et, couvrant la retraite des emigres, les sauva au moins pour
cette fois[1].

    [Note 1: Son fils tomba pres de lui: "Enlevez cet officier,"
    dit-il, et il continua a commander.]

Le reste ressemble a toutes les histoires d'infortunes achevees; les
premieres mailles dechirees, le tissu se rompt jusqu'au bout. Du 16 au 20
juillet, chaque jour, chaque nuit, les soldats enroles en Angleterre
desertent par bandes au camp de Hoche; celui-ci n'a entre son armee et les
emigres que le fort Penthievre, et la garnison de ce fort est composee
presque entierement d'anciens republicains; la trahison, bientot, le lui
livre: quand, une nuit, ses soldats se presentent au pied des murs, ceux du
dedans leur tendent la crosse de leurs fusils pour les aider a escalader
les rochers. Et alors, c'est une debandade generale, deroute non d'une
armee, mais d'une population entiere, paysans, femmes et enfants qui,
depuis quelques jours, s'etaient refugies dans la presqu'ile. Tous fuient
devant les bataillons vainqueurs qui debordent sur cet etroit espace, tous
fuient, et ils n'ont devant eux que la mer, une mer bouleversee par la
tempete, et une cote de rocs ou les bateaux de secours ne peuvent aborder.
Il ne fallut pas de grands efforts pour venir a bout de cette foule
eperdue; sauf quelques-uns qui s'echapperent, on les prit par milliers, et
on les emmena comme des troupeaux.

A cette heure, les deux generaux ont disparu: Puisaye s'est hate d'aller
mettre ses papiers a l'abri sur la flotte anglaise; d'Hervilly a eu
l'honneur d'etre blesse mortellement le 16, a l'attaque du camp, reparant
ses fautes par la mort du soldat.

Une seule troupe avait pu se rallier, celle de Sombreuil, recemment
debarquee, un millier d'hommes environ, la plupart gentilshommes ou anciens
soldats. Apres avoir defendu le terrain, pied a pied, contre des forces
sans cesse croissantes, ils etaient arrives a l'extremite de la presqu'ile,
pres de Portaliguen; la, reunis derriere un petit mur a demi ecroule, entre
la mer agitee par l'orage et les rangs redoubles d'une armee nombreuse,
n'ayant plus qu'une ou deux cartouches par homme; ce n'est pas de se rendre
que leur vient la pensee; "Sombreuil tint conseil, raconte l'un d'eux, et
il fut alors unanimement decide que nous sortirions tous du fort, et que,
secondes par le feu tres-vif que faisaient les fregates anglaises, nous
nous precipiterions, l'epee a la main, dans les rangs republicains, ou du
moins, si la victoire ne secondait pas notre courage, nous trouverions une
mort glorieuse... Deja Sombreuil donnait l'ordre d'ouvrir les portes[1];"
mais, a leur attitude, les republicains eux-memes s'emeuvent. Cette poignee
d'hommes va-t-elle donc perir? Surs de la victoire, ils n'ont que de la
pitie: "Rendez-vous, braves emigres, s'ecrient-ils, il ne vous sera pas
fait de mal! nous sommes tous Francais!..." Ah! si ce ne furent pas les
generaux qui le jeterent, ce cri des soldats etait la voix genereuse de
Francais qui reconnaissent des hommes de leur sang, et leur pardonnent!
Sombreuil, alors, sortit du fort, un general republicain s'avanca, et
quelques paroles s'echangerent rapidement entre eux.

    [Note 1: _Ma sortie de Quiberon_, par L.V. de la V... g... o... (le
    vicomte de la Villegourio).]

C'est la ce qu'on a appele la capitulation de Quiberon, niee et affirmee
avec une egale passion par les partis contraires, parce qu'elle fut suivie
du massacre des emigres.

J'ai lu, avec une attention exacte et scrupuleuse, avec l'ardent desir de
chercher la verite, tous les recits qui ont ete ecrits de ce moment
solennel, et les relations emues des emigres qui s'echapperent plus tard
des prisons[1], et les ecrivains hostiles aux royalistes, tels que le
biographe de Hoche, Dourille, et l'impartiale narration des _Victoires et
conquetes_, ou l'on sent une ame toute francaise, et l'historien de la
Revolution, M. Thiers, qui juge les evenements en homme d'Etat, et les
pages sinceres de Rouget de Lisle, qui accompagna Tallien de Quiberon a
Paris, et qui peint en traits saisissants les hesitations et les angoisses
du proconsul preoccupe de la conduite qu'il doit tenir, et le discours
enfin de Tallien, quelques jours apres, a la Convention; j'ai recueilli en
Bretagne, sur les lieux memes, les traditions et les souvenirs; et la
conviction m'a ete donnee qu'il y eut une capitulation, non pas
capitulation reguliere, le temps et les circonstances ne le permettaient
pas, mais une capitulation conditionnelle, et les conditions memes que l'on
imposait sont la preuve d'une convention proposee et acceptee.

    [Note 1: Tous, separes par les distances et les annees, s'accordent
    sur le fait qu'il y eut capitulation.]

Entre ces recits, celui qui porte le plus le caractere de la verite est la
relation de Chaumereix, qui, lui, ecrit, non a la distance de longues
annees, mais peu de temps apres son evasion, dans l'annee meme[1]:
"Sombreuil, dit-il, s'avanca vers Hoche: Les hommes que je commande sont
determines a perir sous les ruines du fort, mais si vous voulez les laisser
rembarquer, vous epargnerez le sang francais. Le general Hoche lui
repondit: Je ne puis permettre le rembarquement, mais si vous voulez mettre
bas les armes, vous serez traites comme des prisonniers de guerre.--Les
emigres seront-ils compris dans cette capitulation? ajouta Sombreuil.--Oui,
dit le general Hoche, tout ce qui mettra bas les armes. Puis apprenant son
nom: Quant a vous, Monsieur, je ne puis rien vous promettre.--Aussi,
repondit Sombreuil, n'est-ce pas pour moi que j'ai voulu capituler, je
mourrai content, si je sauve la vie a mes braves compagnons d'armes."

    [Note 1: _Relation_ de M. de Chaumereix, officier de la marine,
    Londres, 1795.]

Et il se retire, il rapporte a ses compagnons sa conversation avec le
general republicain[1], et, sur sa parole, les emigres mettent aussitot bas
les armes.

    [Note 1: Il n'est pas certain que le general republicain qui
    confera avec Sombreuil fut Hoche; quelques relations nomment le
    general Humbert; mais cela ne change rien au fait.]

Tel est ce recit d'un temoin oculaire, et la suite des evenements confirme
sa veracite. Une fregate anglaise s'etait approchee du rivage et tirait de
meurtrieres bordees sur les republicains: "Du moins, Monsieur, faites
cesser le feu des Anglais!" s'ecria Hoche. Apres avoir reserve la vie du
jeune capitaine, il demande a Sombreuil d'epargner ses troupes, fortifiant
son engagement d'une seconde condition. Et s'il n'y avait pas accord, que
signifie la conduite de Hoche et de Tallien? pourquoi hesitent-ils a
fusiller immediatement ces emigres? la loi n'etait-elle pas formelle? Mais
non, ils attendent la decision de la Convention: Tallien court a Paris; et
la, son discours se tourne contre lui-meme: "Les emigres, dit-il,
envoyerent plusieurs parlementaires; mais quelle relation pouvait exister
entre nous et ces rebelles? Qu'y avait-il de commun entre nous que la
vengeance et la mort?" Les applaudissements l'ont enivre[1]; il ne sent pas
que son recit atteste son mensonge; car quels hommes consentiraient a se
rendre a des vainqueurs qui repoussent les parlementaires? Et, quand
l'ordre arrive a Auray de les juger, voyez-vous la stupefaction, la
douleur, l'indignation de la population, de l'armee, des generaux! Devant
la commission militaire, entendez-vous Sombreuil: "Pret a paraitre devant
Dieu, je jure qu'il y a eu capitulation, et qu'on a promis de traiter les
emigres en prisonniers de guerre!" Et, se tournant vers les soldats
presents en foule: "J'en appelle a votre temoignage, grenadiers!--C'est
vrai, repondent-ils." Et a ce serment d'un soldat, la commission militaire
se separe, elle ne les jugera pas, elle ne s'en reconnait pas le droit! Et
tous les autres officiers de l'armee refusent de juger les emigres; on est
oblige de changer la garnison d'Auray; pour former une commission, il faut
que l'on choisisse des etrangers; c'est a des officiers de la legion belge
qu'est donnee la mission de condamner ces Francais!

    [Note 1: C'etait le 9 thermidor, anniversaire de la chute de
    Robespierre. L'entree de Tallien fut une ovation.]

L'iniquite retombe sur Tallien et la Convention: Quoique un an se fut
ecoule depuis la chute de Robespierre, c'etait bien toujours la meme
assemblee, de son premier jour a son dernier, soumise a deux basses
passions, la haine et la peur, la haine chez quelques-uns, la peur chez le
plus grand nombre. Les soldats furent magnanimes, les legislateurs feroces.
Hoche leur ecrivit: "L'humanite ne peut-elle elever la voix? Songez-y,
citoyens representants, cinq mille Francais!" Pas un ne se leva pour
l'appuyer. Tallien craignait d'etre soupconne de royalisme, beaucoup de
ceux qui l'ecoutaient pouvaient etre aussi suspectes; les Montagnards les
regardaient, ils baisserent les yeux et laisserent executer une loi qu'ils
abhorraient; pour etre atroces, il leur suffit de se taire! Si ce massacre
eut du se faire a Paris, ils ne l'auraient pas ose; l'opinion leur
defendait de frapper encore; mais la mort a cent cinquante lieues, la mort
qu'on ne voit pas donner, cette mort est facile a resoudre! Qu'etaient
quelques milliers d'hommes pour cette assemblee qui en avait tant fait
egorger? leur mort ne lui apporta pas un remords de plus!

Ici, ce n'est plus de l'histoire, c'est une tragedie, une des scenes
pathetiques de ce drame de la Terreur qui se joua quatorze mois de suite
tous les jours, et qui chaque jour etait denoue par le meme acteur, le
bourreau.

Tous ceux qui ont raconte les derniers moments des victimes sont des
emigres echappes au meme sort; et, dans les recits de tous on retrouve le
meme sentiment; soit qu'ils ecrivent le lendemain du desastre, comme
Chaumereix, ou de longues annees apres, comme la Villegourio, le Charron,
Montbron, Villeneuve, ou Berthier de Grandry, c'est la meme tristesse
calme, tant elle est profonde[1]. Ils ne recriminent pas, ils n'ont ni
emportement ni amertume: la haine contre leurs bourreaux, le dedain pour
leurs chefs inhabiles ou imprudents, toutes les basses ou mesquines
passions se sont envolees de leur ame, une seule impression demeure. Ces
victimes, leurs compagnons d'armes, ces officiers qui avaient combattu dans
l'Amerique et les Indes, ces jeunes gens, fleur de l'armee, ces enfants de
quatorze ans, ce jeune Talhouet, qui se battait pres de son frere, et a
qui, prisonnier, sa mere s'attachait avec des etreintes desesperees,
qu'elle couvrait de son corps, comme si, en se mettant entre lui et la
mort, la mort ne pouvait atteindre ce fruit de ses entrailles; ces paroles
sublimes, ces actes heroiques, d'autant plus heroiques qu'il semblait
qu'ils dussent etre a jamais ignores, puisque tous devaient perir; ces
prisonniers, emmenes de Quiberon a Auray, la nuit, par des chemins mal
frayes, avec une faible escorte[2], et a qui les officiers republicains
disaient: Sauvez-vous! profitez de la nuit! et qui refusent, et dont pas un
ne manque a l'appel en arrivant a Auray [quelques-uns s'egarerent, les
lignes de soldats se rompant a chaque instant, ils appelaient et se
joignaient a l'escorte. Car ils avaient donne leur parole, et ils
comptaient la vie pour rien et d'honneur pour tout[3]]; et ces dernieres
nuits, dans la chapelle qu'ils appellent l'_antichambre de la mort_; ce
jeune Coatudavel qui, n'ayant que six mois de plus que l'age ou l'on
accordait un sursis, refuse de se rajeunir devant ses juges, _pour ne pas
sauver sa vie par un mensonge_; ce domestique qui ne veut pas vivre sans
son maitre et qui le suit a la mort; cet autre domestique Malherbe,
l'histoire a conserve son nom, qui a cet instant supreme, se sent anime du
souffle de Dieu, et, comme inspire, exhorte a la mort ses compagnons
etonnes de son eloquence, et les conjure de pardonner a leurs assassins; et
ces vieillards, veterans des anciennes guerres, qui avaient retrouve la
force de leur maturite pour marcher contre les batteries, et qui,
aujourd'hui, decouvrant leurs cheveux blancs, lisaient a haute voix la
priere des agonisants, et rappelaient aux plus jeunes les grandes pensees
de la religion et ses immortelles esperances; et ce pretre se levant au
milieu des prisonniers: "Chevaliers chretiens, toujours fideles a Dieu et
au roi, faites un acte de contrition, vos peches vous sont remis!" et les
soldats republicains qui les gardaient, tombant a genoux a ce spectacle, et
repetant les prieres des morts avec eux; et ces appels de chaque jour qui
retiraient vingt, trente, quarante victimes du groupe chaque jour plus
retreci; et, a une heure que l'on connaissait, le silence se faisant
instantanement dans la prison, chacun immobile, dans une attente qui
serrait le coeur, et, tout a coup, l'air dechire par une fusillade
eclatante, la fusillade qui jetait morts par terre ceux qui tout a l'heure
venaient de sortir vivants; et ces admirables femmes de Vannes, de Lorient,
d'Auray, soeurs de charite volontaires[4], qui envahirent litteralement la
prison, qui intercederent pour obtenir la faveur de servir les
prisonniers,--car ils demeurerent douze jours dans l'attente de leur sort,
douze jours d'anxiete, mais aussi d'espoir: la plupart etaient jeunes et ne
pouvaient se faire a l'idee de mourir; ces femmes devouees qui, plusieurs
fois le jour, leur venaient apporter le pain, le vin, les vetements, et, ce
qui vaut mieux, les douces et consolantes paroles, les soins de la mere, de
la soeur, de l'epouse, et qui savaient meme, don charmant qui n'appartient
qu'a la femme, meler a leurs encouragements cette gaite legere qui soutient
le coeur et amene le sourire d'un instant sur les mornes visages, comme
entre deux nuages une echappee de soleil; voila les scenes, les paroles,
les souvenirs que nous ont retraces ceux qu'une amitie vigilante ou un sort
heureux preserva, ou plutot que Dieu voulut garder pour que ces belles
actions fussent racontees, pour qu'il fut montre une fois de plus a quelle
force et a quelle sublimite l'homme se peut elever par le sentiment du
devoir et par la foi!

    [Note 1: Voy. l'_Expedition de Quiberon_, par Villeneuve de la
    Roche-Barnaud; _Recit de l'evasion d'un officier pris a Quiberon_,
    par le comte de Montbron; _Relation_ de M. de Chaumereix, officier
    de marine; _Temoignage d'un royaliste; Ma sortie de Quiberon_, par
    le V. de la V...g...o; _Expedition de Quiberon_, par le baron
    Charron; _Recit sommaire de la deplorable affaire de Quiberon_, par
    le chevalier Berthier de Grandry (dans la _Revue de Bretagne et de
    Vendee_); _Relation du desastre de Quiberon_, par M. de la Touche.
    Le recit de leur evasion, des obstacles et des dangers qu'ils ont
    surmontes, est une des pages les plus emouvantes de l'histoire de
    la Revolution.]

    [Note 2: Ce n'etaient pas les royalistes, disait plus tard un
    officier republicain, qui etaient nos prisonniers, c'etait nous qui
    etions les leurs, s'ils l'avaient voulu.]

    [Note 3: Chaumereix.]

    [Note 4: Ce furent mesdames Leconte, Fougere, Tanguy (femme du
    peuple, qui fit confectionner des vetements a ses frais pour les
    prisonniers), Humphry, Hemon, Kerdu, Brunet, Guillevin, Duparc, Le
    Normand, Glain, Bear, Lauzer, Vial. Une partie de ces noms avait
    ete donnee par M. Theodore Muret (_Histoire des guerres de
    l'Ouest_); la liste en a ete completee par la _Revue de Bretagne et
    de Vendee_.]

Entre toutes ces victimes de nos dissensions civiles, il en est une qui
excite un interet plus attendrissant, Sombreuil: il etait jeune, beau,
brave; il avait quitte sa fiancee, ne voulant l'epouser qu'au retour de
cette expedition: il brulait de cet amour de la gloire qui va bien a la
jeunesse; il revait de lauriers a deposer aux pieds de celle qu'il aimait.
Membre de cette famille qui avait tant de fierte et un coeur si haut, digne
fils de celui qui commandait les Invalides, digne frere de celle qui but un
verre de sang le 2 septembre pour sauver son pere, il etait predestine a la
mort. Tallien, en le voyant, ne put retenir un mot de regret: "Votre
famille est bien malheureuse!" lui dit-il. En s'exemptant lui-meme de la
capitulation, il etait deja condamne; mais il inspirait une sympathie
universelle; les generaux semblaient lui fournir les moyens de se sauver:
une sorte de liberte lui etait donnee, il n'etait pas renferme comme les
autres prisonniers, les officiers republicains le faisaient manger a leur
table; mais leurs sentiments et les siens etaient trop contraires; bientot
il refusa ces marques de preference, et retourna avec ses compagnons a la
tete desquels il ne devait plus marcher que pour aller a la mort.

La encore, dans la prison, il exercait, par sa grandeur d'ame, une
suprematie involontaire; les prisonniers prenaient courage en voyant sa
serenite. Cette serenite pourtant se dementit un jour: tandis que la
liberte ou on laisse les emigres leur donne un plus vif espoir, tout a coup
arrive l'ordre de les mettre en jugement. A ce moment, le jeune capitaine
fut saisi d'une de ces douleurs violente et soudaines qui bouleversent
l'ame jusqu'en ses profondeurs: c'est lui qui cause la mort de ces braves
gens; sans sa condescendance, ils eussent peri, mais dans les rangs de
l'ennemi, glorieusement et en soldats! Ses pensees furent troublees par un
mouvement de folie; car tout homme qui se resout a se donner la mort est
frappe dans sa raison; l'amour de la vie est l'amour le plus naturel et le
plus fort; qui n'aime plus ce don sacre de la vie ne s'aime plus, et qui ne
s'aime plus a perdu le sens de lui-meme. Dans son desespoir, il saisit un
pistolet et se l'appuya sur le front; Dieu ne permit pas que cette grande
ame se souillat par un crime. Mais alors le remords le transforma, il se
jeta aux pieds de l'eveque de Dol, et il ne fut plus que chretien. Et quand
la sentence fut prononcee, tous les deux on les vit, le vieil eveque aux
cheveux blancs, suivi de ses pretres venerables qui s'avancaient sur deux
lignes en chantant des psaumes, entre les rangs des prisonniers agenouilles
et courbes sous la benediction du vieillard, et Sombreuil, la tete haute,
marchant le premier de ses officiers. Les soldats qui l'escortaient etaient
emus de pitie en le voyant si tranquille et si fier. Puis, au lieu du
supplice, des mots simples, d'un Francais et d'un chretien, de ces mots
comme on en trouve dans l'histoire des grands hommes, qu'on se rappelle et
qui elevent l'ame: il ne veut pas qu'on lui bande les yeux: "J'ai
l'habitude de regarder mon ennemi en face!" Quand on lui commande de se
mettre a genoux: "Je m'agenouille devant Dieu, dont j'adore la justice,
mais je me releve devant vous qui n'etes que des hommes!" Ces paroles du
jeune capitaine, le soir on les repetait parmi les fideles royalistes
emprisonnes et parmi les officiers republicains, et les uns et les autres,
en le louant, disaient: "La France a perdu un de ses nobles enfants, qui
eut ete grand pour la gloire de la patrie!"

Apres lui, les autres prisonniers furent rapidement immoles: "Ils ont mis
le pied sur la terre natale, la terre natale les devorera!" avait dit
Tallien: trois commissions fonctionnaient a la fois, a Auray, a Vannes et a
Quiberon. A Vannes, on les jugeait douze par douze; en un seul jour, de
_cent trente-sept_ renfermes le matin dans la prison, il n'en resta, le
soir, que _huit_. Dans une prairie, non loin d'Auray, on les emmenait vingt
par vingt, au bord d'une fosse ouverte: les soldats, attristes et
obeissants, se hataient d'accomplir leur tache de bourreaux, et
s'eloignaient aussitot de ce champ de carnage; les fosses etaient a peine
recouvertes; souvent les chiens les venaient fouiller, et l'on voyait les
corbeaux voler dans l'air emportant une affreuse pature.

Plus tard, leurs ossements furent recueillis par une pieuse charite, et on
les montre au voyageur, amonceles sous le monument de marbre qui leur a ete
eleve pres d'Auray, a la _Chartreuse_. Mais ces marbres, ces statues et ces
inscriptions touchent moins que le lieu meme ou ils ont peri: j'ai vu ce
champ qu'on appelle d'un nom sacre, le _Champ des martyrs_, une prairie
longue, verte, entouree de haies; a l'entour, la campagne est solitaire et
silencieuse. Il n'y a la rien d'eux que leur souvenir, et cette inscription
au fronton d'un petit temple: _Hic ceciderunt, la ils sont tombes_! C'est
une catastrophe capitale, le dernier coup qui frappe la noblesse francaise
est le plus terrible, il l'atteint au coeur. Pendant deux ans, la
Revolution l'avait decimee en detail; cette fois, elle frappa de cette arme
que souhaitait un empereur romain pour trancher d'un seul coup des milliers
de tetes. L'ancienne armee, celle qui avait combattu contre le grand
Frederic et avec Washington, l'ancienne marine, qui avait vaincu sous
d'Estaing, d'Estrees et Lamothe-Piquet, disparurent; plusieurs grandes
familles, en perdant leurs fils en un meme jour, furent eteintes. Parmi les
noms inscrits sur le monument de la Chartreuse, se lisent les plus beaux de
notre histoire: La Rochefoucauld, Broglie, Fenelon, Montesquiou, Chevreuse,
d'Aiguillon, Damas, Beaufort, Beaumont, Bellegarde, Lamoignon, un La
Peyrouse, parent du celebre navigateur, Foucault, des anciens intendants de
Bretagne, d'Avaray, Caradec, un frere de Charlotte Corday, plusieurs fils
des plus anciennes familles de Bretagne, Lantivy, Goulaine, Cornullier,
Coetlosquet, Chasteignier, du Bois-Hue, la Landelle, de la famille de
l'ecrivain, la Houssaye, Kergariou, Kermoysan, Langle, dont l'aieul etait
au combat des Trente, Lanoue, descendant de Lanoue-Bras-de-fer, capitaine
de Henri IV, et Brisson, du loyal et courageux president Brisson au temps
de la Ligue, Salvert, Savatte, d'Hervilly, Talhouet, Soulange,
d'Arbouville, de la famille du general qui s'est illustre en Afrique, la
Voltaye, deux Villeneuve, La Roche-Barnaud, frere de celui qui fut sauve,
Largentaye, Lambertrie, Navailles, parent de ce Navailles qui osa noblement
resister a Louis XIV, Lusignan, des anciens rois de Jerusalem, Kerolan,
Vauquelin, Rouge, Tronjolly, Gesril du Papeu, qui, au moment de la
capitulation, se jeta a la nage pour aller porter l'ordre a la fregate
anglaise de cesser le feu, et revint, autre Regulus, partager le sort de
ses compagnons, etc., etc.

"La _Chartreuse_ occupe la place de la chapelle que le duc de Bretagne Jean
IV avait erigee sur le champ de bataille d'Auray. Ainsi la meme terre
recouvre les compagnons de du Guesclin et les compagnons de Sombreuil[1]."

    [Note 1: _Revue de Bretagne et de Vendee_.]

Pendant les executions, des femmes veillaient aux environs, pretes a
secourir ceux qui parviendraient a se sauver; une vingtaine a peu pres
eurent ce bonheur; on cite Fournier de Boisairault d'Oiron, qui se jeta a
terre au moment ou l'on tira et qui s'echappa; un autre, un jeune homme,
Rieux, le dernier rejeton d'une des plus illustres familles bretonnes,
s'elanca des rangs des victimes et s'enfuit a travers les champs et les
marais; il avait franchi une petite riviere a la nage, et etait pres
d'atteindre un bois ou on l'attendait, quand une balle le frappa; il tomba
au lieu meme ou, quatre cents ans auparavant, son aieul, le marechal de
Rieux, etait mort a cote de Charles de Blois[1].

    [Note 1: Le P. Arthur Martin, _Pelerinage a Sainte-Anne d'Auray_.]

"Les emigres de Quiberon, a dit Napoleon, sont descendus les armes a la
main sur le sol de la patrie, mais ils l'ont fait pour la cause de leur
roi, ils etaient salaries de nos ennemis, cela est vrai, mais ils l'etaient
pour la cause de leur roi; la France donna la mort a leur action et des
larmes a leur courage; tout devoument est heroique[1]."

    [Note 1: _Memoires_.]

Un poete viendra, un jour, qui redira ces scenes pathetiques, et, comme
Shakespeare, deroulera l'histoire des guerres civiles de la patrie,
l'epopee de nos gloires et de nos malheurs, de nos heros et de nos martyrs;
et il lui suffira, pour etre sublime, de representer la verite.




V

Les Rochers.--Combourg.

=Madame de Sevigne et Chateaubriand.=


En sortant de Vitre, on suit un joli chemin qui serpente; a un detour, on
longe un mur qui soutient une terrasse; une simple barriere, au bout de ce
mur, separe le chemin d'un vaste preau: on est arrive. Ce preau c'est la
grande cour; a droite, la chapelle, ronde comme un pigeonnier; a gauche,
les servitudes; au fond des batiments en equerre, au milieu desquels
s'eleve une tour a plusieurs pans, le chateau. Les gravures en donnent une
assez exacte idee; c'est plus qu'une maison, et ce n'est pas tout a fait un
chateau. A peine depuis deux siecles y a-t-on touche. A l'exception de la
teinte grise dont le temps a recouvert la pierre, tel il devait etre au
temps de madame de Sevigne.

Rien de plus simple, et, pourtant, combien cette modeste demeure emeut plus
que ces grands chateaux que l'on rencontre partout et qui s'etalent
somptueusement dans leur architecture neuve! C'est qu'ici, il y a une ame
qui vivifie tout, et qui donne un sens a ce que l'on voit. On n'est point
ici etranger et isole, on marche accompagne d'une personne que l'on ne voit
pas et qui cependant est presente, cette charmante femme, si vive et si
gaie que tous ceux avec qui elle avait commerce en etaient animes et
rejouis, une de ces femmes autour desquelles on se groupe, qui, en quelque
lieu qu'elles aillent, et des le premier moment, deviennent le centre d'un
monde et exercent, sans y songer et naturellement, le prestige d'une douce
et legitime royaute.

Aussitot, et par un soudain mouvement de l'esprit, ses lettres, ses recits
reviennent en notre pensee. C'est dans cette cour qu'un dimanche, a
l'instant ou elle finissait d'ecrire a sa fille quelques-unes de ces lignes
d'une tendresse qui ressemble a la passion, en regardant par la fenetre,
elle vit arriver un grand et nombreux train de seigneurs, "quatre carrosses
a six chevaux, avec cinquante gardes a cheval, plusieurs chevaux de main,
et plusieurs pages a cheval. C'etaient M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de
Lavardin, MM. de Coetlogon, de Lokmaria, les barons de Guais, les eveques
de Rennes, de Saint-Malo..." On suit cette brillante societe dans le salon.
Ce salon, a peu de details pres, est le meme qu'en 1672; au
rez-de-chaussee, eclaire a la fois par la cour et par le jardin, tout en
boiserie, selon le style du temps, ce qui avait autrement de grandeur que
nos papiers peints moires et lustres; une vaste cheminee, large, profonde,
avec de beaux chenets de bronze qui, ainsi que tout ce qui se faisait dans
ce temps, semblent faits pour durer des siecles; sur la cheminee une de ces
hautes pendules incrustees d'ecaille et de cuivre, comme on en voit dans
les palais de Louis XIV; puis, suspendus aux panneaux, dans de vieux cadres
sculptes, les portraits brunis de toute cette famille de guerriers, de
magistrats, de fins et spirituels courtisans, de saintes meme, les Rabutin,
les Sevigne, les Coulanges, les Chantal, noble et grave compagnie parmi
laquelle elle vivait, et avec qui, lorsqu'elle levait les yeux de son
papier, elle echangeait des pensees et continuait la causerie etincelante,
gracieuse et attachante de ces lettres que l'on se passait de main en main
et dont on s'arrachait des copies.

Du salon on entre de plain pied dans le jardin, un vaste jardin carre, a
grandes allees droites, "tout a fait sur le dessin de Lenotre" avec des
arbres artistement tailles et une double ligne d'orangers vieux deja de son
temps, un vrai jardin francais, avec une terrasse a l'une des extremites.
Les Rochers sont situes sur un plateau et la terrasse en est le point le
plus eleve: de la, on embrasse toute la campagne d'alentour, arrondie comme
un vaste cirque, basse au premier plan, puis montant en pente douce jusqu'a
l'horizon. Cette campagne a un aspect monotone: ce ne sont que bois et
landes; a peine une ou deux maisons et un clocher au milieu des arbres:
tout fait silence, on est au bout du monde, dans un desert. Et, en se
retournant, on a devant soi le jardin ferme par les arbres du parc comme
par un rideau, le jardin plat et sans voix dont la solitude prolonge la
tristesse du paysage: bientot, le calme universel qui plane autour de vous
envahit et domine l'ame, on n'a plus envie de parler, et l'on ralentit le
pas.

Dans le parc, meme solitude: le mail a ete abattu, mais ils existent
toujours ces vieux arbres qu'elle-meme avait plantes, qu'elle avait vus
"pas plus hauts que cela," et qui avaient forme ces belles avenues
couvertes dont elle disait: "C'est passer une galerie que d'aller au bout."
C'est la qu'elle se sauve des le matin, emportant avec elle un "petit
livre, un livre de devotion et un livre d'histoire," Tacite, la _Vie de
saint Thomas de Cantorbery_, le Tasse, les _Iconoclastes_, et surtout et le
plus souvent Nicole, Nicole qui est "de la meme etoffe que Pascal," qu'elle
ne se lasse pas de louer, de recommander a sa fille et a ses amis, et dont
elle voudrait, tant elle s'en trouve l'esprit nourri, "faire un bouillon
pour l'avaler." La, elle passe des jours "toute seule, tete a tete, revant
un peu a Dieu, a sa providence, possedant son ame," allant du livre de
devotion au livre d'histoire, "cela fait du divertissement," de temps en
temps interrompant sa lecture pour admirer "ces beaux arbres devenus grands
et droits," ces longues allees "ou l'on est mieux que dans une chambre," ou
il ne vient personne, et dont "rien n'egale le silence, la tranquillite et
la solitude."

Vous figurez-vous cette grande dame habituee a la conversation des plus
beaux esprits de Paris et de Versailles, que le gouverneur de Bretagne et
la princesse de Tarente, et tout ce qu'il y avait de distingue aux Etats de
Bretagne, venaient chercher, emmener malgre elle, et dont il semblait qu'on
ne pouvait se passer, la voyez-vous absorbee et ravie par la tristesse de
ces bois solitaires? afin de la mieux savourer "marchant a l'aventure,"
pretant l'oreille au chant de mille oiseaux, au murmure des feuilles, "ah!
la jolie chose qu'une feuille qui chante!" et s'arretant au bout d'une
allee "ou le couchant fait des merveilles!"

Ce n'etait pas une mode alors d'affecter pour la nature une admiration qui
degenere en une adoration impie; on n'en parlait pas pour faire des
phrases; mais, ainsi que ces grands hommes dont le genie se fortifie par
les contrastes, ainsi que Moliere, si plaisant au theatre, si morne dans le
monde, cette femme eblouissante de gaite sentait naivement la poesie du
spectacle de la terre, sentiment fatal aux coeurs faibles, aux caracteres
faux, mais qui eleve les ames droites et sainement trempees.

Elle restait tard en ces bois: "Je n'en reviens pas que la nuit ne soit
bien declaree, que le feu et les flambeaux ne rendent ma chambre d'un bon
air." Cette chambre est une piece au rez-de-chaussee, longue, a panneaux de
boiserie comme le salon, et eclairee par une seule fenetre: au fond, le
lit; le long des murs, des fauteuils de soie cramoisie; pres de la fenetre,
le secretaire ouvert, et l'ecritoire de laque et le registre ou elle
recueillait les meilleures pensees des auteurs; puis, dans un angle, le
cabinet avec l'etroite psyche drapee, et les boites et les petits
ustensiles de toilette, et le petit fauteuil rond et bas ou elle s'asseyait
pour se faire poudrer: tout cela y est encore. Voila le lieu choisi, separe
des grands appartements ou elle se retire le soir, "une bonne chambre avec
un grand feu."

Ce n'est plus le temps de la reverie vagabonde, c'est l'heure de la
meditation et des fortes lectures: elle les fait le plus souvent en
compagnie de son fils ou de l'abbe, ou de quelqu'un de ces familiers que
l'on avait au XVIIe siecle, intermediaires entre le serviteur et le maitre,
dont on disait _un tel, gentilhomme appartenant a M. le Prince_, et que
l'on traitait, a qui l'on parlait avec une simplicite aimable qui mettait a
l'aise sans humilier. Elle preferait lire a deux, car "il y a une grande
difference entre lire seule ou avec des gens qui relevent les beaux
endroits et qui reveillent l'attention." Et ces livres (elle fait observer
qu'elle garde pour le soir tout ce qu'elle a de plus gros), ce sont des
histoires, Amyot, Josephe, Davila, Guichardin, des traites de philosophie,
Pascal, Descartes, Mallebranche, ou les Peres, les _Homelies_ de saint
Chrysostome, saint Hilaire, saint Prosper, Abbadie, les _Variations_. Elle
a sous la main les moralistes, les poetes, les ascetes, qu'elle a apportes
de Paris, et ranges dans son cabinet; peu de romans; et si elle "se laisse
prendre a la glu de la Calprenede et de sa Cleopatre," ce n'est qu'un
moment, un souvenir de jeunesse, et elle s'en excuse comme d'une faiblesse.

Telles etaient les etudes habituelles aux femmes de la plus haute societe
de ce temps, des etudes serieuses, solides, presque viriles; la plupart, et
madame de Sevigne la premiere, savaient et parlaient plusieurs langues,
l'italien, l'espagnol, quelques-unes le latin. Et ces etudes, elles les
continuaient non-seulement jusqu'a l'age ou elles se mariaient, mais toute
leur vie, non pour s'en prevaloir, mais pour etre capables de converser
avec les hommes, de connaitre les choses les plus utiles au vrai but de la
vie, pour s'ameliorer et se perfectionner. De la cette surete de jugement,
cette justesse de gout, cette langue exacte, pleine, nourrie, qui
s'unissaient a la grace, a la legerete, a la delicatesse propres a la
femme, et rendaient leur conversation si aimable et leur commerce si
attachant. Parfois, une marquise de La Fayette, une madame de Sevigne,
ecrivait un petit livre de recits, de portraits faits d'apres les modeles
qui avaient passe autour d'elle, ou des lettres, memoires improvises, qui
mettaient en scene le roi, et la cour, et la ville, et toute cette societe,
la plus brillante de notre histoire; et, dans ce petit livre qu'on avouait
a peine, dans ces lettres ecrites sans effort, au vol de la plume, les
juges les plus difficiles reconnaissaient, et la posterite admire en
s'etonnant la fine observation et la peinture fidele des hommes, des
moeurs, des caracteres, et la pensee, l'eloquence, le style precis, la
force comique, mieux encore le veritable esprit et le charme, les plus
rares qualites des grands ecrivains.

Madame de Sevigne n'a pas decrit son chateau; si elle jette ca et la
quelques mots sur son parc, son jardin, sa chambre, son mail, c'est a
propos de ce qui se passe, de ce qu'elle fait. Une preoccupation vaniteuse
ne la fait pas parler; elle ne pouvait moins dire, et, cependant, par ce
peu de mots, elle donne une idee exacte et vraie de ce qui est; lorsqu'on
va chez elle, ce que l'on attendait, on le trouve. M. de Chateaubriand, au
contraire, s'est attache a faire un imposant tableau du lieu ou il passa sa
jeunesse: pour le haut personnage qu'il y va peindre, il faut un cadre
colossal. Le Combourg qui reste dans l'esprit apres la lecture de ses
Memoires, c'est un chateau immense, aux vastes salles sans nombre, un
desert de pierres, _ou auraient ete a l'aise cent chevaliers avec leur
suite_; du village il est a peine question; on voit seule la terrible
forteresse, noire, menacante, isolee, surgir du milieu des bois. Les
habitants de ce sombre manoir prennent alors une proportion enorme: le
pere, dur, silencieux, redoute de toute sa famille, renferme le jour, et
n'apparaissant que quelques heures le soir, comme un spectre dont la
presence comprime les sentiments, les voeux et jusqu'aux paroles de sa
femme et de ses enfants; la mere brisee et mourante sous cette etreinte de
fer; la soeur revant melancoliquement d'une passion fatale qu'elle combat
sans savoir comment la nommer; le fils enfin, triste, inquiet, sauvage
comme Hippolyte, passant ses journees dans les bois, et, un fusil a la
main, s'enivrant de l'independance des landes desertes. On dirait d'une
famille des temps homeriques, d'un de ces clans perdus dans une gorge de
montagnes, qui communique a peine avec le reste du monde, et dont les fils
sont deja des heros: par son aire haut montee, par ses premiers coups
d'aile, par ses penchants de roi, il a voulu se montrer aigle des le
commencement.

A l'exception de quelques bois qui ont ete abattus, rien n'a change a
Combourg: la grande allee pres du preau, les servitudes, le preau meme, les
marronniers au pied du perron, le chateau, sont intacts; l'impression que
l'on recoit n'est pourtant pas tout a fait d'accord avec celle des
_Memoires_. En arrivant dans le bourg, ce n'est pas sans etonnement qu'on
le trouve a la fois si considerable et si rapproche du chateau: c'est, non
pas un petit village, mais presque une petite ville, aux rues larges, aux
maisons des XVe et XVIe siecles, en pierres de taille, separees, isolees
l'une de l'autre par d'etroites ruelles, comme dans plusieurs villes de
Bretagne, ce qui leur donne l'apparence de logis feodaux. Le portail de
l'avant-cour du chateau s'ouvre directement sur l'une des rues; le chateau
est ainsi, sauf la grandeur, comme une des maisons du bourg. Il en fait
partie integrante; ce voisinage amoindrit un peu son importance.

Vu du preau, le chateau, avec ses grosses tours rondes, ses toits aigus,
ses machecoulis, sa facade morne percee de deux ou trois fenetres, son haut
perron, a un aspect imposant; mais, a l'interieur, l'effet n'est plus le
meme. La salle qui sert de vestibule est basse et mesquine, la cour petite,
etroite, comme ces cours des maisons de Paris qui ressemblent a des puits
entre de hautes murailles. On rencontre deux ou trois pieces qui seraient
grandes a la ville, mais pas une de ces vastes salles des vraiment grands
chateaux de Clisson, de Tiffauges ou meme de Sucinio; le reste n'est que
chambres de dimension mediocre et petits cabinets dans les tours; on
cherche cette multitude de chambres dont parle M. de Chateaubriand, on les
a vite comptees et visitees: non-seulement cent chevaliers et leur suite
n'y auraient pas ete a l'aise, mais, on le peut affirmer, trente personnes
y seraient genees.

Cette exageration sur un point si facile a verifier donne quelques doutes
sur le reste. Puis, en parcourant le chateau, on vous montre la chambre de
Chateaubriand enfant: c'est une petite chambre, ronde, dans une tour, a
fenetres etroites, qui l'empechent d'etre sombre plutot qu'elles ne
l'eclairent. On y a apporte les meubles qu'il avait dans sa chambre a
Paris, en ses dernieres annees: un petit lit de fer, des rideaux de calicot
attaches a un ciel-de-lit en fer, un crucifix de fer, un encrier de fer, un
benitier de fer, une table du bois le plus commun. Voila les meubles de M.
de Chateaubriand, ancien ministre, ancien ambassadeur! Quoi! c'est la la
table ou il ecrivit cette pompeuse description du chateau de ses peres, et
ou, tout en protestant n'y attacher aucune importance, il eut soin de
rediger, en tete de ses memoires, une si complete genealogie de sa famille!
tant d'orgueil avec un mobilier plus modeste que celui d'une cellule de
moine! A la fois la superbe montant au faite et s'ecriant: Voyez comme je
suis grand! et l'humilite descendant plus bas que le dernier des visiteurs!
On ne s'abuse pas a cette simplicite affectee; ce n'est pas l'imagination
qui l'a egare; il y a parti pris: il a voulu forcer l'admiration par un
contraste sensible a tout le monde; il faut, comme en face de son tombeau,
que l'on dise: Quelle modestie! Oui, la modestie de ce philosophe au
manteau de mendiant dont les trous laissaient voir son orgueil, cette
humilite s'etale si publiquement qu'elle produit le meme effet que la plus
dedaigneuse fierte: on en est blesse, on la dedaigne aussi et l'on n'en
tient compte.

Il est des ecrivains qui gagnent a etre frequentes; telle est madame de
Sevigne. L'homme n'aime rien tant que de trouver l'homme dans un auteur;
c'est ce qui fait le charme des anciens, de Plutarque en particulier, et
madame de Sevigne, en ecrivant, est restee femme. M. de Chateaubriand, au
contraire, tend sans cesse a ne pas paraitre homme, il pose comme un etre
en dehors, au-dessus de l'humanite; il ne songe qu'a se faire admirer; il
n'a ni naturel ni naivete, on sent partout l'effort, dans son style comme
dans sa vie: aussi n'inspire-t-il pas de sympathie; on consent parfois a
l'admirer, on ne parvient pas a l'aimer; et l'on ne va pas volontiers
chercher un maitre qui vous parle toujours de haut. Madame de Sevigne se
fait tout d'abord aimer, ce n'est qu'en second lieu qu'on l'admire, et,
plus on la connait, plus on desire la visiter.




VI

Saint-Ilan.

=Colonie agricole.--un poete et un soldat bretons.=


Lorsque l'on suit la cote apre et haute de la baie de Saint-Brieuc, a une
lieue environ de la ville on apercoit une fleche neuve et elegamment
decoupee qui domine la campagne: c'est la chapelle de Saint-Ilan, et cette
chapelle indique aussitot quelle pensee a inspire cette colonie
d'agriculteurs et d'orphelins, asile de charite ouvert au repentir, a la
renaissance morale et au devoument.

Bientot apparaissent les toits d'ardoises de la ferme, les etables, les
ateliers, les batiments d'exploitation groupes sur une pente douce qui
descend a la mer. Tout alentour, les champs sont mieux cultives, les arbres
plus vigoureux, les prairies plus vertes et plus fraiches: on sent partout
une sollicitude intelligente et toujours presente. Dans les sentiers
sinueux passent, conduisant de beaux attelages, des hommes, de jeunes
garcons, vetus de la blouse uniforme du travail: a leur air, a leur tenue
reguliere, on reconnait que ce ne sont pas des paysans ordinaires; en les
disciplinant la regle les a ennoblis. Les enfants ont une allure heureuse,
le visage gai, un regard ouvert qui semble interroger et vouloir saisir la
reponse; les hommes, une demarche grave, une physionomie sereine et
serieuse a la fois, quelque chose de concentre et d'ardent, comme on se
figure les premiers chretiens: ce sont, en effet, des chretiens, et les
enfants, des orphelins, de pauvres petits abandonnes, retires du
vagabondage ou du vice, rendus par la religion et le travail a la vie de
l'ame et a la sante du corps; les _freres laboureurs_, d'energiques
successeurs des moines qui defricherent du meme coup, en Bretagne, les
champs et les coeurs. Et ces freres, et ces orphelins guides par quelques
pretres, composent cette colonie de Saint-Ilan fondee par un poete[1],
ruche d'ou se sont deja elances des essaims nombreux d'agriculteurs, mere
feconde dont les enfants sont destines a couvrir un jour l'Armorique de
leurs associations laborieuses, realisant, sans emphase et sans discours,
l'alliance fraternelle du riche et du pauvre, avec la charrue et sous le
signe de la croix.

    [Note 1: M. Ach. du Clesieux.]

Pres de la ferme est l'habitation du fondateur de la colonie, le _naif
manoir_[1] entoure et surmonte de grands arbres entre lesquels on voit la
mer. Partout un silence immense, ce silence des champs qui etonne
l'habitant des populeuses cites, qui d'abord l'attriste, mais dont ensuite
il se sent penetre, dont il jouit et goute la saine quietude; le silence
sur la terre, et dans l'eloignement le bruit de la mer, ce murmure des
flots qui ne cesse jamais, qui est toujours le meme, et que le coeur
ecoute, toujours attentif et egalement charme de cette plainte monotone,
lui qui change incessamment.

    [Note 1: M. Sainte-Beuve.]

On entre dans cette paisible demeure; un petit salon, sanctuaire de la
famille, est decore de tableaux recueillis avec un soin delicat et sous
l'inspiration d'une pensee unique: des sujets religieux, une vue de Rome,
le _forum_ seme de ruines, image immortelle de la societe paienne detruite,
quelques portraits, celui de Bretignieres, un des fondateurs de Mettray, du
prince Theodore Galitzin, qui deposa 25,000 francs sur la premiere pierre
de la chapelle de Saint-Ilan, et, a une place choisie, present
inappreciable du peintre, une reproduction excellente du _Saint Augustin et
sainte Monique_ d'Ary Scheffer. Tous deux, la mere sainte, et le fils, ce
_Platon purifie_, selon le mot du grand philosophe chretien[1], ils
conversent un soir, appuyes a une fenetre, les yeux au ciel, refletant en
leurs regards l'infini des cieux; les sublimes pensees montent de leur ame,
ils ont cette aspiration de l'immortalite qui, dans les natures elues, se
change en une passion epuree, et les souleve de la terre et les
transfigure, comme si deja elles vivaient de la vie eternelle.

    [Note 1: Saint Thomas d'Aquin.]

Cabinet d'etude, lieu de retraite et de priere, la on se recueille et l'on
medite; voyageur venu des grandes villes, une atmosphere calme descend sur
vous et vous enveloppe; vous sentez un apaisement inaccoutume.

La, passe la meilleure partie de ses jours le poete qui, naguere, au temps
des vives luttes litteraires, combattit au premier rang, et qui, sorti
jeune encore de la bataille, a fait de la charite la mission et le but de
sa vie. Souvent il se mele a ces freres laboureurs, a ces enfants qu'il
instruit par sa parole et son exemple, s'occupant aux travaux des champs,
sous le ciel, a cette culture de la terre qui assainit le corps, et d'ou
l'on revient toujours le coeur content et le front degage; la vaste etendue
des champs qui s'enfoncent a l'horizon, la terre ou le germe croit sans
bruit, donnent le sentiment d'une force puissante qui produit sans hate,
avec serenite. Le soir, il retrouve autour de son foyer la famille reunie,
l'epouse pieuse, les filles belles de cette beaute eclatante et ferme des
filles de la mer, ses domestiques vieillis dans la maison, ou qu'il a vus
naitre, et a qui il parle avec cette familiarite, ce tutoiement du maitre
respecte qui, au lieu de blesser, attache. C'est une vraie demeure
bretonne; on y a des sentiments bretons, l'amour du sol, un noble orgueil
de la vieille race armoricaine, et comme un reste de cette fierte nationale
qui semble protester et revendiquer son antique gloire.

Je la vois encore, la belle jeune fille, a qui nous etrangers de France,
nous demandions un soir une chanson de son pays. Elle commenca un chant de
guerre, _Lez-Breiz_, le Chevalier breton, heroique recit d'une lutte corps
a corps de Bretons contre Francais, et ou les Bretons etaient vainqueurs:

  Entre deux seigneurs, un Franc, un Breton,
  S'apprete un combat, combat de renom.

Coupe en courtes strophes, tantot le chant retentissait cadence comme le
pas d'un cheval de guerre qui fait sonner l'armure, tantot il semblait
suivre les coups repetes des epees sur les casques d'acier. Et la jeune
Bretonne, aux yeux brillants, debout pres du piano muet, sans autre
accompagnement que le murmure de la mer qui se brisait au pied des murs,
s'animait en cette bataille, de sa main tendue donnant le signal:

  J'apercois Lez-Breiz, suivi de ses gens,
  Bataillon nombreux arme jusqu'aux dents;

ou de sa voix fiere entonnant l'hymne du triomphe de Lez-Breiz:

  Treize combattants tombes sous ses coups!
  L'insolent Lorgnez, le premier de tous.
  Lez-Breiz sur leurs corps s'en vint s'accouder,
  Et se delassait a les regarder[1].

    [Note 1: A. Brizeux, _Histoires poetiques_.]

Et nous, souriant a cet enthousiasme, nous admirions sa beaute pure, et
cette noble jeune fille nous apparaissait comme la figure ideale de la
Bretagne des anciens ages, celebrant les chocs chevaleresques et chantant
d'heroiques morts.

Ou bien, ce sont d'autres scenes d'un caractere antique: a la fin du repas
qui rassemble la famille, entre dans la salle un ancien soldat, naguere
vaillant serviteur du grand Empereur, aujourd'hui contre-maitre de
Saint-Ilan. Le poete, d'un regard affectueux et cordial, lui montre une
place entre ses deux filles; et le vieux soldat, qui porte sur sa poitrine
la croix qu'il a payee du prix de ses blessures, s'asseoit a la table
hospitaliere ou on lui sert une coupe d'un vin qui rejouit son coeur. La
tete droite, la physionomie grave, de cette gravite que donne l'habitude de
l'obeissance, le regard calme et ferme, il se tient immobile et attentif,
en cette placidite propre aux vieux soldats qui, a la fin de leur vie, se
recueillent silencieux dans le souvenir des combats eloignes.

Quelques mots du poete raniment ces souvenirs profonds, les etrangers
l'interrogent, et le grenadier de la vieille garde ouvre les pages depuis
longtemps fermees du livre de son passe. On se sent grandir a ces recits de
guerre, de ces combats qu'on n'a pas livres, mais qui reveillent en nous
les plus nobles sentiments: l'amour de la patrie et de la gloire, le
devoument et le mepris de la mort. Il dit les guerres homeriques ou il se
trouva, le siege de Saragosse, cet assaut des murs, des rues, des maisons,
ou les assieges furent dignes de leurs vainqueurs, la campagne de France,
Champ-Aubert, Montmirail, derniers grands coups d'aile de l'aigle blesse au
haut des airs. Il etait du petit nombre des soldats d'elite qui
accompagnerent l'Empereur a l'ile d'Elbe. Il l'avait vu solitaire et
soucieux errer sur la greve, s'arreter au bord de la mer, du cote de la
France, fixant sur l'horizon son long regard, comme s'il eut voulu passer
par dela. Et quelques jours apres c'etait le depart, et la marche rapide a
travers la France, et la troupe fidele grossissant dans sa course,
entrainant avec elle les volontes et les coeurs, puis courant vers le nord
heurter les nations, et se dissipant et s'evanouissant enfin aux coups de
la foudre.

Et, apres avoir rappele ces luttes de geants, ces efforts d'un heros qui
combat le monde et ce desastre sans retour, lorsque ses levres se
fermaient, le vieux soldat demeurait accable et morne; les yeux baisses, il
ecoutait comme les derniers bruits de la bataille, la rumeur lointaine
d'une armee qui fuit dans les ombres.

Le poete, alors, pressant sa main d'une etreinte affectueuse: Marc
Jaffrain, j'ai fait pour toi des vers; un jour, quinze ans aujourd'hui se
sont passes,

  Je te dis: d'un projet je sens la noble envie:
  Veux-tu m'abandonner le reste de ta vie?
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Une larme brilla dans ton oeil expressif,
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Et ton front devint fier comme un jour de combat.
  Puis, bientot poursuivant notre obscure conquete,
  D'un groupe d'orphelins tu marchas a la tete.
  Le matin, le clairon annoncait le reveil;
  Je te vois, devancant le lever du soleil,
  Guider tes vingt enfants a l'apre labourage,
  Et par des chants pieux ranimer leur courage.
  La journee a sa fin, tu t'asseyais alors,
  Ton devoir s'appliquait aux travaux du dehors,
  Le mien etait d'ouvrir a ces intelligences
  Les regions de l'ame et des humbles sciences;
  Et, lorsque finissait l'heure de la lecon,
  Prenant sur tes genoux le plus petit garcon,
  Retenant mieux que lui le sens de la parole,
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  D'un jour rempli goutant le repos plein de charmes,
  Que de fois je serrai ta main forte avec larmes!
  Et, depuis, le Seigneur a beni nos travaux[1].

    [Note 1: UNE VOIX DANS LA FOULE: _a Marc Jaffrain_.]

Et le poete encore dit la troupe d'orphelins, qui _au signal du travail a
saisi la charrue_, la _terre fecondee_ par les sueurs, la pensee marchant
_dans des sentiers nouveaux_, les _biens reparateurs_ repandus _par la
grace d'en haut_, l'oeuvre enfin, _complete et benie_,

  Dont apres vous, mon Dieu, le fondateur c'est lui!

Et, tandis que passaient devant ses yeux, dans une langue harmonieuse, ces
quinze ans de travaux, de vive ardeur et de devoument, un naif sourire
eclairait le front du vieux soldat; il se rejouissait de ce bien qu'il
avait fait, et que, semblable aux enfants, aux poetes, aux ames noblement
douees, il avait deja oublie.

Le paysage qui encadre ces scenes familieres ou heroiques, a une grandeur
solennelle: c'est la mer, la mer immense, _barrant et nivelant l'horizon
sous sa ligne sombre_, comme dit le poete[1]; a de certaines heures, apres
qu'elle s'est retiree a une longue distance, en laissant nue sa greve de
sable fin ou se dessinent mille meandres, elle revient precipitee,
grandissant a chaque pas, envahissant en peu d'instants le vaste espace
lentement delaisse. Alors le pere: Allons, a cheval! a cheval!

    [Note 1: Amedee Pommier.]

  Ma grande fille, heureuse avec tes dix-huit ans!

en avant dans la mer! Vis-a-vis de ces flots qui s'avancent d'un
irresistible mouvement, l'homme a comme un desir sauvage de lutter avec
eux; un fier instinct le pousse, il semble qu'il veuille faire sentir aux
elements sa superiorite et sa force souveraine. Et, le front battu par la
brise, aspirant l'haleine amere, tous deux vont au-devant de la masse d'eau
vivante et profonde, et un cri de male volupte s'echappe de leurs levres:

  Ta joie, o jeune fille, est l'azur du ciel meme!
  La vague ou nos chevaux entrent jusqu'au poitrail,
  Fait naitre sur ta joue un reflet de corail,
  Quand tu t'emeus de ce bapteme[1].

    [Note 1: A. du Clesieux, _Promenade_.]

Ainsi se passe la vie du poete, face a face avec la nature, vie de la
famille et du travail qui garde comme un souvenir des scenes de la Bible et
d'Homere, ou mieux encore de l'existence independante des nobles Bretons
des premiers siecles, bardes, agriculteurs et guerriers. C'est la vraie vie
de l'homme, simple et fortifiante, et qu'un autre poete, il y a longtemps
deja, idealisa en ces beaux vers:

  . . . . Sur un rocher, devant l'eternite,
  Devant son grand miroir et son fidele embleme,
  Devant votre Ocean, pres des greves qu'il aime,
  Vous etes reste seul a veiller, a guerir,
  A prier pour renaitre, a finir de mourir,
  A jeter le passe, vain naufrage, a l'ecume,
  A noyer dans les flots vos depots d'amertume;
  Repuisant la jeunesse au vrai soleil d'amour;
  Patriarche d'ailleurs pour tous ceux d'alentour,
  Donnant, les instruisant, et dans vos jours de joie
  Chantant sur une lyre![1] . . . . . .

    [Note 1: Sainte-Beuve, _Pensees d'aout, a Ach. du Clesieux_.]

Parfois, apres plusieurs annees d'absence, le poete vient a Paris; il passe
quelques soirs dans ce monde des salons agite par tant de passions
diverses, qui espere si vite, qui desespere plus vite encore. Les projets
precipites, les oeuvres commencees, les monuments qui surgissent du sol,
ces quartiers neufs qui s'improvisent, ce luxe bruyant, cette foule
toujours empressee, ces joies, ces abattements sans mesure, cette vie
ardente qui se remue, gronde et eclate en rumeurs confuses, passent devant
lui comme un eblouissement. Quelle melee, quels contrastes! Bien et mal,
charite sincere et vanites de charite; oubli de l'ame, de l'eternite, et
aspirations a la foi; la meme foule se ruant aux theatres pour y savourer
les apres emotions des filles de marbre, et se pressant dans les temples,
suspendue a la parole d'un pretre qui lui devoile ses vices secrets; se
rassasiant, en sa soif immoderee de plaisir, de voluptes sans les gouter;
et presque au meme instant, a la voix d'un orateur, au chant d'un poete, se
recueillant attentive, ecoutant d'une oreille delicate et charmee les
accents inspires qui reveillent en elle les sublimes sentiments, longtemps
assoupis, jamais eteints, qu'il suffit de remuer pour qu'il en jaillisse
une flamme comme d'un foyer immortel!

Et lui, nouveau venu, etranger a cette melee, au bord de cette tempete de
la vie sociale, plus emouvante que la tempete des flots qui battent ses
greves, il s'anime, son coeur bat vivement a ces vives impressions; et,
parmi ces _voix de la foule_, lui aussi il jette sa voix, cri energique du
_vates_, poete et devin, essayant d'arreter cette foule qui court au hasard
et qui prodigue chacun de ses jours comme si chaque jour n'avait pas de
fin. Il ecoute, il contemple la rumeur de cette fournaise ou mugissent
mille materiaux en fusion, ce qui surgit a la surface, ce qui vole en
l'air, ce qui fait eclater les applaudissements ou est accueilli par les
huees. Et ce _Paris, bourse, mode, sermon, theatre, charite, faux plaisir,
ni vice ni vertu_[1], le drame du siecle, il en trace a grands traits une
large fresque, comme ce tableau de naufrage que le peintre antique avait
suspendu sur le rivage au bord des vagues bruissantes.

    [Note 1: Titres des principales pieces du volume de poesies
    intitule: _Une voix dans la foule_.]

  De toutes les cites o cite souveraine,
  Paris, qui t'a donne ton fier bandeau de reine
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Tes foules eveillant, comme au loin les rameurs,
  De sourds mugissements ou de vastes clameurs?
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Le travail t'embrassant, quand sa grande aile s'ouvre,
  Depuis le Pantheon jusqu'aux sommets du Louvre,
  Animant les marteaux, la scie et les leviers,
  Et ne laissant dormir aucun de tes quartiers;
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Tes orchestres geants, tes fetes colossales,
  Tout ce tumulte enfin, ce brillant coloris
  Qui rend belle a ton front ta couronne, o Paris!

Cette voix, ainsi que son modele, a ses cris d'enthousiasme et de douleur,
de desolation et de dedain, d'admiration et de colere; mais elle ne se
confond pas avec toutes les autres. Ces emotions profondes du poete, elles
ne vibrent pas du meme son que les emotions de la multitude, elles ont un
accent etrange, inaccoutume, et qui, par sa dissonnance, les fait entendre
au-dessus de l'universelle clameur. Ce poete est un chretien agissant; il
possede ces vertus chretiennes qu'a ignorees le monde antique: il juge, il
condamne, mais il aime; il s'emeut des douleurs de l'humanite, de ses
vices, de ses erreurs, il sait ce que valent les _coeurs souffrants_, les
_coeurs aimes_; d'une voix douce et tendre il les encourage et les console;
il fait briller la lumiere immortelle aux yeux des faibles et des egares,
et il les entraine apres lui dans son aspiration vers Dieu.




VII

La mer.

=Brest.--Douarnenez.--Le bec du Raz.--Legende de la ville d'Is.=


Nous aimons tous la mer; tous, nous nous arretons avec admiration devant sa
plaine immense: nul qui, la premiere fois, ne soit remue a son aspect; nul
qui ne reve de la revoir une fois qu'il l'a vue. Pour quelques-uns elle est
une amie; des qu'ils y reviennent, de loin ils se hatent, comme on court
vers un etre cher apres son absence. En face de la mer, les ames tendres
sont plus reveuses, les esprits puissants plus meditatifs, les plus
insensibles meme s'etonnent. Sur un rocher, au bord des flots, les elegants
et les futiles du monde, aussi bien que les philosophes, s'asseoient et,
des heures entieres, immobiles, remplis d'idees inexprimees, demeurent la,
a la regarder.

Qu'y a-t-il donc de commun entre nous, o hommes, et la mer? quel charme ont
ces flots qui passent? quelle cause de cet universel attrait? Est-ce son
immensite? Le ciel aussi est immense, et il n'est donne qu'aux Augustin de
l'absorber dans sa contemplation de la serenite des cieux. Est-ce son
uniformite? Le desert aussi est uniforme, et on le traverse, on ne s'arrete
pas. Non, ce qui, en la mer, attire, attache, c'est le mouvement, parce
qu'il est l'image de l'action, de ce que cherchent partout les hommes qui,
lorsqu'ils ne peuvent agir, ont besoin de voir agir. Le reflux emmene la
mer, je la suis s'eloignant, je la suis revenant; je sais qu'elle ne
manquera pas, je l'attends, et, avec elle, le mouvement toujours le meme,
toujours nouveau, toujours vivant. Parfois mon regard s'arrete a un point
obscur, a une voile qui s'enfonce derriere la courbe de l'horizon; mais,
toujours je me reprends a contempler ces flots qui se succedent a mes
pieds, et dont pas un ne revient apres qu'on l'a vu.

Nous levons les yeux au ciel, car c'est l'espoir, l'avenir; la est la vraie
vie immuable, eternelle, et qui, par cela meme, est l'action eternelle. Ce
regard que nous lancons au ciel est une aspiration, un geste de l'ame qui
se porte vers l'ideal; et il ne dure pas, c'est un eclair. Mais le mal qui
est en nous demeure, la soif de l'infini; et, enveloppes par le corps, ne
pouvant penetrer l'infini meme, nous en poursuivons le signe et
l'imparfaite image ici-bas dans ce qui s'en rapproche le plus, la mer. La
mer semble tenir sa vie d'elle-meme, elle nous fascine, et nous la
regardons avec une insistante insatiabilite, comme si, par cette
contemplation tenace, nous allions saisir le secret de la vie infinie,
l'arreter et la fixer.

La Manche, resserree entre la grande et la petite Bretagne, est plus agitee
que l'Ocean; ses vagues, pressees et battant le rivage d'un mouvement plus
violent et plus saccade, ont decoupe les cotes du nord de la Bretagne comme
le ciseleur taille l'ivoire en mille dessins varies: c'est une suite de
criques, d'anses, de baies creusees dans les terres, de caps et de
promontoires qui s'avancent dans la mer, de petites iles et de rochers nus
semes sur la plaine azuree et que le flot entoure d'une ecume argentee.
Telle est la cote qui regarde l'Angleterre; au point ou le rivage fait un
coude et monte vers le nord pour former la presqu'ile de Normandie, la mer,
au contraire, rase le bord plutot qu'elle ne le heurte; sur quelques points
meme, elle s'est retiree: autrefois elle brisait ses flots contre les murs
de Dol; depuis des siecles elle s'est eloignee jusqu'a pres de trois
lieues; ou jadis revenaient incessamment les vagues qui ne s'epuisent pas,
s'etend une longue plaine sans rides, presque au niveau de la mer dont elle
est la suite et le prolongement sans transition, on dirait que la terre a
bu toute l'eau; et elle est devenue fraiche, fertile, richement cultivee,
semee de milliers de beaux arbres.

Mais la mer, dominatrice hautaine, en se retirant, a laisse une marque de
la souverainete qu'elle a eue sur cette terre. Au milieu de la plaine
s'eleve, a plusieurs centaines de pieds, un amas de rochers escarpes du
cote de l'Ocean, a pans rudement coupes et portant les traces des tempetes
qui les ont aprement tailles: on l'appelle le Mont-Dol, tant il parait haut
sur ce sol nivele comme avec la main. Isole dans la plaine verdoyante qui
ressemble a un jardin, ce monceau de rocs est encore une ile.

De son sommet on embrasse une vaste etendue: devant soi la baie de Cancale
tout entiere, a gauche la cote de Bretagne qui fuit vers l'ouest, a droite
celle de Normandie qui monte vers le nord, et dans la mer meme, tour a tour
ile et presqu'ile, le mont Saint-Michel, bati sur les rochers et s'elancant
en pointe comme une pyramide. Le mont Saint-Michel est une forteresse; le
Mont-Dol, au contraire, est un lieu de priere et de secours. Sur le point
le plus eleve, les Bretons ont eleve une statue de la Vierge; de fort loin
en mer, on voit se dessiner sur le ciel sa forme blanche. De cet ecueil ou
jadis se brisaient les navires, aujourd'hui la Vierge clemente dirige les
matelots et leur indique la route du port.

A l'ouest, la cote de Bretagne a un autre caractere en face de
l'Atlantique, elle est largement et profondement ouverte: la, l'Ocean a
toute sa puissance, rien ne l'arrete, ses longues lames viennent du fond de
l'horizon sans obstacle, jusqu'a cette terre qui semble se detacher en
avant pour leur resister. Ainsi qu'un fort de granit, le Finistere a devant
lui une armee qui l'assiege et l'assaille incessamment de ses vagues
innombrables, lutte de la force immobile contre l'action qui ne se repose
pas. En ce combat qui dure depuis des siecles, la terre, si rude qu'elle
soit, a ete vaincue: l'Ocean, avancant d'un mouvement lent et continu, pied
a pied, gagne un peu chaque jour; il sape, il ronge, il mine; il s'insinue
patiemment par les plus faibles endroits. Ici, s'enfoncant dans le sol, il
perce des puits ouverts en entonnoirs, de hautes arcades sous lesquelles il
passe comme un triomphateur, en elevant sa rumeur qui ressemble a celle
d'un peuple; la, il creuse des grottes profondes, des cavernes sonores dont
il heurte le fond d'un coup sourd de ses lames, comme un belier qui bat une
muraille. Tels le _Trou du Diable_ et les _Grottes de Morgatte_, dans la
presqu'ile de Crozon, que la mer a taillees largement dans le roc.

Mais, a de certains jours, jours d'attaque generale, la mer ramasse toutes
ses forces, herisse son dos de vagues et se precipite contre la terre d'un
elan si violent et si emporte qu'elle franchit d'un coup les remparts de
granit; l'enceinte est entamee, la breche est ouverte, une vaste etendue
s'efface sous les flots. L'assaut de la mer a reussi, la voila etablie en
cette place, elle n'en sortira plus. De l'ancienne enceinte de la terre, il
ne reste ca et la que quelques rochers isoles (Ouessant, Sein, Belle-Ile,
Houat, Hoedic, etc.), bastions separes du corps de la place, perdus au
milieu de l'ennemi, et destines, tot ou tard, a etre engloutis.

C'est ainsi qu'ont ete decoupees dans la masse de la presqu'ile les grandes
baies de Brest, de Douarnenez et d'Audierne.

A Brest, la mer n'a pu rompre qu'une petite langue de terre, mais,
s'elancant par cette passe etroite (le Goulet), elle a etendu sa nappe
profonde jusque bien avant dans les terres et a forme cette rade immense ou
eussent manoeuvre a l'aise les trois mille vaisseaux de Xerxes, abri sur,
prepare de longue main pour les flottes, et ou le genie de Richelieu fonda
le plus puissant arsenal de la France.

Le port de Brest, lorsque nous le vimes pour la premiere fois, etait rempli
de vaisseaux qui revenaient de Crimee, et avaient fait la campagne de
Sebastopol et de la Baltique. On debarquait tous les jours des bombes, des
boulets, des fragments de fer rouilles et brunis, ramasses sur les champs
de bataille. Dans les conversations des marins et des soldats, a chaque
instant retentissaient les noms glorieux d'Inkermann, Traktir, la
Tchernaia, Malakoff, et ces grands souvenirs, evoques par ceux qui avaient
fait cette histoire, donnaient au discours un air heroique; il semblait
entendre des eclats de clairons. Sur la poupe des vaisseaux on lisait des
noms immortels: _Austerlitz, Napoleon, du Guesclin, Jean-Bart, Duquesne, la
Reine Blanche, Louis XIV_; ca et la se dressaient muettes les canonnieres
formidables: la canonniere, une masse sombre, large de proue et de poupe,
epaisse de bordage, un bloc noir de fer, avec un court et gros tuyau au
milieu; elle marche, pas un homme n'apparait sur le pont, elle semble
voguer seule par sa propre impulsion; on dirait un monstre, un de ces
grands cetaces que l'on voit flotter a la surface de la mer. En face des
murailles ennemies elle s'arrete; tout a coup, de ses sabords jaillissent
des boulets enormes dans un nuage de fumee; elle fremit et resonne avec un
bruit sourd en ses flancs de fer. L'ennemi etonne qui l'examinait
curieusement, aux entailles qu'elle fait dans ses murs, reconnait une
machine de guerre[1]. A son tour, il riposte, mais sur la carapace de fer
les boulets ricochent et vont tomber dans les flots; la plus lourde bombe
imprime a peine une trace a ces plaques impenetrables. Ce n'est pas un
vaisseau de guerre, c'est une citadelle d'airain, comme en revent les
conteurs de combats de geants; elle vomit le feu, les genies qui le lancent
sont invisibles.

    [Note 1: Les Russes, a Kynburn, prirent un instant les canonnieres
    pour des _chalands_, gros bateaux de transport.]

Tout ce port etait anime d'un mouvement puissant et fort, comme un corps
robuste ou la vie ne s'arrete pas. Entre les grands navires, par d'etroites
passes et de sinueux canaux, circulaient en tous sens des barques de toute
forme et de toute grandeur, et la svelte baleiniere aux avirons flexibles,
volant rapide comme un oiseau, et les larges chalands, pesamment charges,
que vingt-quatre vigoureux rameurs, les bras tendus sur leurs longues
rames, se baissant et se relevant d'un mouvement uniforme, font avancer
peniblement. Le long du quai, des bandes de forcats halaient des barques
que guidait un autre forcat, seul debout a l'arriere: une corde passee sur
l'epaule, penches a la file, ils allaient d'un pas lent et lourd, sans
hate, sans ardeur. Pourquoi s'efforcer? mollesse et ardeur sont egalement
indifferents; pourquoi se hater? le temps pour eux ne marche ni plus ni
moins vite, ils ont devant eux l'eternite. Tandis que ces hommes avilis
passaient pres de nous, couverts d'ignobles casaques, la tete a demi cachee
sous leurs bonnets jaunes, figures pales et rayees de rides basses, a
l'oeil terne, a la bouche deformee, physionomies sinistres ou abruties; en
entendant le chant monotone qui regle leurs pas pesants et qu'accompagne le
cliquetis lugubre des chaines, une horreur secrete nous serrait le coeur,
nous detournions les yeux et nous nous ecartions de ce spectacle terrible;
et eux, nous les sentions nous poursuivre de leurs longs regards, enflammes
d'envie, de desirs feroces et d'une haine furieuse contre ces heureux de la
societe dont ils etaient separes comme des damnes.

Sur les larges quais etaient amonceles les munitions et le materiel de
guerre, les canons de toute grandeur, ranges en lignes rigides, et
allongeant leurs cous noirs et lustres, depuis les legeres pieces de
campagne jusqu'aux lancastres dont la gueule engloutirait le corps d'un
homme, les boulets entasses en piles regulieres, les bombes monstrueuses
que deux hommes portent avec peine, et les ancres colossales qui dressent a
quinze pieds en l'air leurs dents de fer, et dont on lit le poids enorme
ecrit sur leurs tiges: _huit mille livres, dix mille livres_; et les grands
cables de fer couches au pied des ancres, que l'on ne peut soulever qu'a
l'aide d'une machine, et que la mer, d'un coup de ses vagues, casse comme
un fil de soie en ses heures de colere; et, tout le long du port, les
magasins, les hopitaux, les casernes, les ateliers ou les masses de fer
sortent toutes rouges de la fournaise, et, aplaties sous les marteaux
pesants, s'allongent en longues bandes que manient, enroulent et tordent
les forgerons demi-nus, haletants, et passant comme des spectres aux lueurs
d'un brasier etincelant.

Longtemps on suit les sinuosites de ce port qui s'enfonce dans les terres,
au milieu de ce formidable appareil de guerre, entre les magasins aux
hautes murailles, aux mille fenetres, et les vaisseaux aux mats presses,
qui s'elevent comme des citadelles. Qui connait Paris et son prodigieux
labeur, les revolutions de ses quartiers brusquement coupes en larges
trouees; qui a vu, a l'Exposition universelle, les colossales machines de
l'industrie remuant leurs longs leviers et tournant leurs grandes roues qui
broyaient en mille sens les produits infinis de la matiere, s'etonne encore
et est comme epouvante de cette active puissance de l'homme, de cette
ardeur incessante, acharnee a accumuler les moyens de destruction et les
machines de mort, de cette formidable usine de la guerre, enserree en des
remparts de granit et ou s'entassent sans relache les engins de fer depuis
deux cents ans.

Tel etait Sebastopol! nous disaient les marins: sa rade, se prolongeant
dans les terres, pouvait aussi contenir toute une flotte, son port etait
aussi vaste que Brest; ses bassins, ses magasins, ses arsenaux etaient
aussi batis en granit, ses forts tailles dans le rocher. En quelques jours,
toute cette force a ete aneantie: les assises de roc des bassins ont ete
brisees et precipitees dans la mer, les magasins, renverses de leur faite,
ont saute en l'air; ces longues rangees de constructions massives,
casernes, ateliers, arsenaux, tout ce Brest que vous voyez, supposez-le
secoue en ses fondements par les mains de Titans souterrains, arrache de sa
base, et, forts, bastions, quartiers entiers bouleverses de fond en comble,
_foules aux pieds comme la moisson dans l'aire_[1], voila Sebastopol
aujourd'hui: des blocs de granit entasses et laisses la pele-mele par la
tempete de la guerre!

    [Note 1: Isaie, XXI, 10.]

La rade de Brest est ouverte a l'extremite de la Bretagne, en face meme de
l'Ocean; de l'autre cote de la presqu'ile, la mer a dechire et emporte une
longue bande de terre et a forme ainsi la baie d'Audierne qui regarde le
golfe de Gascogne. Cette baie, peu profonde, battue a la fois des vents de
l'ouest et du sud, est inhospitaliere aux matelots; mais, comme s'il eut
voulu diminuer pour les vaisseaux les chances de naufrage, entre la rade de
Brest et la baie d'Audierne, Dieu leur a prepare une autre retraite, la
baie de Douarnenez, aussi vaste et aussi sure que la rade de Brest, et d'un
acces plus facile. La rade de Brest est fermee par un goulet etroit, afin
de garder les vaisseaux de guerre; la baie de Douarnenez s'ouvre par une
large passe, on y entre et l'on en sort aisement, elle est propre au
commerce, aux petits navires et aux bateaux; arrondissant en un vaste
demi-cercle sa courbe grandiose, c'est moins la mer qu'un bassin de peche.
Trois ou quatre petits ports s'abritent au fond des anses, et dans ces
petits ports semble se cacher tout un peuple de pecheurs aux aguets pret a
s'elancer des qu'une proie est signalee, et des qu'il l'a saisie, revenant
vite, charge de butin, le deposer dans ses magasins, comme la fourmi.

Le principal de ces ports, Douarnenez, fournit des sardines a presque toute
la France. Comme les villes de bains, il a deux physionomies; il y a le
Douarnenez d'hiver et celui d'ete: l'hiver, c'est un bourg de quinze cents
habitants; l'ete, pendant la saison de la peche, c'est une ville de dix
mille ames. Veut-on avoir une idee de cette peche: qu'on sache que
Douarnenez et les trois petits ports groupes comme des faubourgs a ses
cotes, Lequet, Triboul et Porut (leurs noms ne se trouvent sur aucune
carte), emploient a la peche de la sardine plus de huit cent cinquante
barques, et que chaque barque, montee de cinq a six hommes, rapporte chaque
jour de quinze a vingt-cinq mille sardines: la peche durant quatre mois,
que l'on calcule quelles breches ces huit cent cinquante barques ouvrent
dans l'incommensurable armee qui, tous les ans, vient invariablement
s'engouffrer dans la baie; et pourtant, malgre ses pertes sans nombre,
cette armee, continuant sa marche, est encore pour les cotes plus eloignees
une mine feconde, les marins du golfe de Gascogne puisent encore a pleins
filets dans ses rangs inepuisables; et chaque ete, en un ordre immuable,
sans qu'aucune revolution vienne a l'encontre, recommence le meme mouvement
par le meme chemin, et des millions de petits poissons descendent en
colonnes serrees le long des cotes, pour servir de nourriture a l'homme
indifferent devant ce spectacle incessant de la providence de Dieu!

Le matin, toutes ces barques legeres dressent leurs petits mats, et,
tendant leurs voiles au vent, elles partent ensemble, sous le clair soleil,
comme une volee d'oiseaux. Pendant la premiere heure, la baie est toute
couverte de points blancs, paquerettes semees sur la mer bleue. Puis la
svelte escadrille s'avance de plus en plus vers la haute mer, et le dernier
petit point blanc disparait. En l'absence des pecheurs, la ville
silencieuse semble deserte: la peche sera-t-elle bonne? un orage ne se
levera-t-il pas? Mais le soleil s'abaisse, et les voiles reparaissent au
loin, fendant l'onde plus lentement sous leur charge lourde: la ville alors
se reveille, les portes des maisons s'ouvrent et les rues se remplissent,
le mouvement est general; les femmes, avec leurs paniers, se hatent,
descendant au port, et des que la flotille, s'alignant en rangs presses,
touche le rivage, elles s'elancent et envahissent les bateaux, comme si
elles les prenaient a l'abordage: un va-et-vient rapide s'etablit aussitot
des barques au rivage, on entasse le poisson dans les paniers, on s'appelle
et on crie, les prix se debattent, c'est le marche. Bientot les lanternes
et les flambeaux s'allument, chaque barque en est eclairee; en un clin
d'oeil une illumination s'improvise, des milliers d'etincelles s'agitent
sur les vagues mouvantes, et l'on voit les jeunes filles aux jupes
retroussees, le panier sur la tete, courir d'un pied agile sur la planche
etroite et frele, comme des ombres.

Au dela de Douarnenez, et en tendant vers l'ouest, la terre, resserree
entre deux baies, s'allonge comme un grand fer de lance vers l'Ocean:
c'est, avec la cote de Penmark, le point le plus inculte de la Bretagne, le
_bec du Raz_: a mesure que l'on avance, les collines diminuent de hauteur,
le sol s'abaisse, et tout, avec le sol, semble s'affaisser. Les maisons, a
peine hautes d'un etage, sont comme accroupies, les arbres, battus des
vents de la mer, chetifs et etioles, ne s'elevent qu'a quelques pieds
au-dessus des toits. Des champs de sarrasin, ou il y a plus de pierres que
de terre, sont entoures de petits murs de cailloux amonceles sans ordre; et
ces petits murs bas, croisant a l'infini leurs lignes blanches, ressemblent
a des milliers de tombes d'un cimetiere abandonne.

Des landes pales recouvrent comme d'un manteau sombre la plaine morne et
deserte; ca et la pointe une croix ou le clocher aigu d'une chapelle. Des
moutons noirs paissent une herbe rare dans d'etroites enceintes; un cheval
isole tourne autour du pieu ou il est attache; de distance en distance
apparait debout un patre immobile; a son attitude, a sa forme vague qui se
dessine sur le ciel gris et que la perspective allonge, on ne sait si c'est
un etre vivant ou quelque debris druidique; on est pres de le prendre pour
un menhir.

Puis, plus de maisons, plus de champs, plus meme les petits murs de pierres
entassees: la lande partout, des sables et des pierres, une terre arrondie
en mamelons qui montent et s'abaissent par grandes vagues, comme la mer.
Enfin, d'un point plus eleve, on apercoit tout a coup la mer, non plus
seulement a droite et a gauche, mais partout, devant soi, faisant le tour
de l'horizon a perte de vue. Des blocs de rochers enormes s'avancent
longuement parmi les flots, comme si la terre voulait faire un pas de plus
et poser son pied de granit dans l'Ocean. Rien que la mer, et, sur cette
mer nue, un navire perdu dans l'immensite.

Encore quelques pas, vous voila au bord: un tapage, un bruit continu, une
rumeur incessante, sourde et dechirante a la fois, comme d'un canon qui
gronderait au loin. Ce sont les vagues qui roulent sur les ecueils, s'y
dechirent en larges nappes, et, pressees l'une par l'autre, viennent
frapper les rocs a pic du rivage, leur donner l'assaut et monter contre
leur muraille impassible, pour retomber a leurs pieds en glauques remous,
mugissant et grondant comme des lionnes a demi domptees.

Au pied de ces rochers on s'arrete un instant, puis, pousse par cette
curiosite infinie de l'homme qui tend toujours plus avant, on les veut
franchir. On escalade leurs sommets aigus, leurs aiguilles dentelees, leurs
assises penchantes. Et la, comme dans les montagnes, en ces vastes
solitudes de la mer, la distance trompe; on croyait n'avoir devant soi que
quelques rocs; ils grandissent en approchant, le but recule a mesure qu'on
le croit toucher; apres ces rocs, d'autres encore. Et, quand, montant,
descendant, se baissant ca et la pour cueillir _l'oeillet de poete_, petite
fleur d'un rose pale qui croit sur une mousse reche et rase, on est parvenu
a quelque angle herisse, quand, en s'accrochant a une asperite de la
pierre, on se penche au bord de l'abime ou bouillonne et bruit et tempete
la vague verdatre, on ecoute ce fracas formidable, on regarde cette onde
vivante, sans se fatiguer, sans s'en rassasier; on est comme enivre de
cette rumeur qui, depuis des siecles, toujours la meme, a ete ecoutee des
Bretons et des Celtes, et qui, aujourd'hui comme alors, emplit l'ame d'une
terreur secrete et d'une tristesse solennelle.

C'est la le bec du Raz: a cette masse de rocs que battent les flots sans
cesse irrites, et qui git, etendue comme le squelette d'un geant exhume,
finit la terre. C'est bien ainsi qu'on se figure l'antique Armorique, apre,
inculte, sol dur que percent a chaque pas les rocs et les pierres, des
cotes escarpees, la mer sauvage, et a l'horizon, une ile montant de la mer,
l'ile de Sein, retraite des Druides mystiques qui vivaient separes des
hommes et ne communiquaient qu'avec le ciel.

Cette cote de rochers n'a pas toujours eu cet aspect desole: la baie de
Douarnenez est une des conquetes de l'Ocean. Les terribles cataclysmes ont,
de tout temps, ete consideres par les peuples comme des effets de la colere
de Dieu, la punition des crimes de leurs peres. La science qui examine ces
rocs et ces rivages, qui sonde les flots des mers, pretend expliquer les
revolutions de la terre par quelque mouvement naturel. Quand quelques
hommes, echappes aux lames rapides, plus rapides que les plus vites
coursiers, reviennent apres la tempete et interrogent d'un pas hesitant le
sol bouleverse, ils trouvent, a la place des lieux qu'ils cherchaient la
mer, la mer qui etend au loin sa plaine sans fin et sans fond; ou etait une
ville, les flots; la vague maintenant apaisee, comme dans les vers du
poete, baise amoureusement le rivage, et sous cette eau etincelant au
soleil, rien de ce qui est englouti ne parait.

Le sentiment de la justice divine alors s'eveille dans les coeurs; ils se
disent que ce peuple, emporte tout d'un coup et sans remission, n'a pu etre
frappe sans l'avoir merite: les actions du passe se levent devant eux, et
des fantomes paraissent dans l'air, montrant du doigt l'abime. Alors, on se
rappelle le mot de l'antique vieillard: que Dieu punit les peuples des
crimes de ses rois. Les peres en transmettent le souvenir a leurs enfants,
et ceux-ci le repetent aux generations qui suivent, et ainsi se perpetue la
tradition vivante, immortelle, qui ne separe pas le crime de la peine, la
cause de l'effet, bien autrement veritable que la science, qui change sans
cesse ses systemes.

Ainsi l'on raconte comment se forma cette vaste baie de Douarnenez. Ici (en
quel lieu precis, les savants l'ignorent, mais le peuple le sait),
existait, il y a quinze siecles, au temps deja du christianisme, une ville
riche, capitale d'un Etat puissant, une ville qui s'appelait d'un nom de
forme hieroglyphique, IS. Face a face de la mer, Is n'etait separe des
vagues toujours menacantes que par une digue elevee dont les ecluses se
fermaient par une porte unique, et le roi avait une clef d'argent pour
ouvrir cette porte, quand il en etait besoin. Le roi de ce temps-la,
Gradlon, etait sage et prudent. Il avait ete instruit a la verite par un
saint, Corentin, dont Quimper a ajoute le nom au sien, comme un talisman;
mais la fille de Gradlon, Dahut, etait de la race des Messalines; elle
_avait pris pour ses pages les sept peches capitaux_, et, comme Marguerite
de Bourgogne, elle avait sa Tour de Nesle, sur les rochers dominant les
flots. La, elle se faisait amener, chaque nuit, des amants masques; ses
voluptes etaient sauvages, elle aimait a jeter les cris du plaisir au
milieu des rugissements des tempetes: au matin, un ressort du masque
subitement presse brisait les vertebres de l'amant de la nuit, et son corps
etait precipite dans un gouffre.

Mais un jour, Dieu la frappa de demence: lasse de posseder de faciles
voluptes, elle voulut, ainsi que Neron, jouir d'un spectacle inattendu,
d'une cite tout entiere se debattant, comme une bacchante, dans l'ivresse
du desespoir. Ce ne fut pas le feu qu'elle lanca sur la ville: elle deroba
au roi son pere la clef d'argent de la porte des ecluses, et elle l'ouvrit
a l'Ocean; l'Ocean s'elanca aussitot hurlant et bondissant. Elle eut, sans
doute, pendant quelques instants devant elle un de ces tableaux de maisons
croulantes, de morts instantanees, de dechirantes agonies, desastres sans
nombre, que revent certains hommes, melange de sauvagerie et de
civilisation, qui artistes en leurs feroces instincts, se donnent, une fois
dans leur vie, la joie de contempler de _sublimes horreurs!_ mais, quand
elle se fut rassasiee des tortures de toutes ces victimes, de cette ville
sombrant comme un vaisseau, a son tour elle eut peur; le flot grandissant
roulait vers elle; elle jeta un cri d'angoisse, le cri du coupable qui tout
a coup sent les griffes du chatiment, ce cri qui venge en un seul instant
l'humanite et atteste la justice de Dieu. Ce cri desespere, Gradlon, son
pere, l'entendit; sur un cheval rapide, il accourut au secours de sa fille,
l'atteignit, la mit en croupe, et, tournant bride aussitot, reprit sur une
langue etroite de terre, entre les flots montant toujours, sa course
precipitee. Mais tandis que, froide de terreur, elle etreignait Gradlon de
ses mains crispees, elle entendit dans les airs une voix surnaturelle qui
disait a son pere: "Si tu te veux sauver, lache ce demon! jette-le aux
flots qui le demandent!" C'etait comme le _Coeur mort qui bat_, dans la
fiction du poete, le remords qui appelait lui-meme le chatiment; et alors
eperdue, jetant derriere elle un regard sur le gouffre mouvant, elle fut
fascinee par le mugissant abime, elle ouvrit tout grands ses bras, elle
tomba en arriere, et, comme une bete feroce affamee, le flot bondissant la
devora.

L'Ocean, aussitot calme, des qu'il eut englouti sa proie, arreta subitement
sa course, ses vagues soulevees s'aplanirent, et il ne fit pas un pas au
dela du lieu ou le crime, saisi vivant, avait disparu.

De la ville d'Is, il ne resta rien; ou s'elevaient ses tours et bien par
dela, s'etendit la mer profonde, la baie de Douarnenez, que, semblable a
une dent de fer mordant dans la mer, ferme le bec du Raz. Longtemps a la
mer basse, apparurent sur la plage humide de grands debris, de larges
quartiers de pierres chargees de sculptures etranges, et de signes ecrits
en une langue inconnue. Puis, peu a peu, l'Ocean en ses rudes secousses
emmena ces ruines eparses au fond de ses abimes, et la plage deserte ne fut
plus qu'une surface de sable uni.

Parfois encore pourtant, le pecheur avance dans la haute mer, en retirant
son ancre, la sent heurter des pierres sous les flots, et, retenant le
cable tendu, il s'avance etonne en ligne droite, comme le long d'un pan de
muraille. Ces murs, c'est la ville d'Is submergee. Elle est la, au fond des
flots, a jamais perdue, et l'oeil de l'homme ne la verra plus. Puis, a la
nuit, quand il s'apprete pour le retour, au milieu du choc retentissant des
vagues qui se combattent au bec du Raz, il entend dans l'ombre des clameurs
desolees et de lamentables sanglots, les cris immortellement desesperes des
amants d'une nuit de Dahut.

La-bas, un courant terrible entraine les navires, les lance contre les
ecueils, les brise dans les nuits sombres, et la mer rejette les cadavres
sur le rivage. Le pecheur alors ouvre sa voile au vent, et il s'enfuit, en
faisant le signe de la croix, loin de cette cote maudite, qui s'appelle
d'un nom sinistre, _baie des Trepasses_, de ce chaos de rocs ou la mer
s'engouffre en des abimes, et que la foi des peuples a nomme l'_Enfer_.




VIII

Saint-Florent.

=Monument de Bonchamp.--Passage de la Loire.--L'abbaye.=


La Loire descend, d'Angers a Nantes, entre deux rives largement ecartees,
aplaties, a travers de vertes iles; a mi-chemin, elle fait un coude, et
l'on se trouve en face d'un coteau seme de bois, dont la croupe s'etale
arrondie, et laisse trainer dans l'eau ses dernieres branches, comme un
gros bouquet de feuillage; au sommet, le fut svelte et blanc d'une colonne
se detache dans l'air; c'est Saint-Florent.

C'etait un jour d'ete; assis sur le penchant de ce coteau vert, je voyais
la vaste campagne parsemee de clochers et de maisons, vivante et
retentissante de bruits, qui s'etendait au loin et s'unissait vaguement au
ciel abaisse. La Loire brillante emportait vers les grandes villes les
barques, aux voiles deployees; a l'horizon, non loin d'Angers, la ville
noire, eclataient les toits hauts et les murs blancs du chateau de Serrent
que visitent les princes; de l'autre cote, apparaissait le bourg de Mauves
qui, par sa prairie, touche a Nantes, d'ou l'on descend vers la mer. Sur
les iles de sable jaune que couvre ou delaisse le fleuve en ses frequents
caprices, de petits enfants, aux jambes nues, couraient pres de leurs
boeufs qui rongeaient les basses feuilles des saules du bord; dans l'herbe,
chantaient les insectes, et les oiseaux amoureux partaient du milieu des
branches. La terre, calme en son immobilite qui respire, semblait livrer a
l'homme son domaine et ses tresors, le convier au bonheur et a la joie.

Oui, aujourd'hui, c'etait la paix; mais, dans le passe, tout ce qui
m'environnait ne rappelait que luttes, combats, destruction. Les murs que
je touchais, les bourgs que l'on me montrait dans la plaine, l'ile etendue
a mes pieds, ont, depuis deux mille ans, ete le theatre de scenes
incessantes de carnage: Romains et Gaulois, Bretons et Angevins, Anglais et
Francais, republicains et Vendeens, ont tour a tour possede, perdu,
reconquis, couvert de ruines, de sang et de morts cette terre riche et
feconde. Cette ile au milieu du fleuve etait, au VIIIe siecle, le repaire
de pirates normands; elle s'appelle l'_ile Batailleuse_; sur cette
esplanade qui domine la Loire, au moyen age, s'elevait un chateau-fort,
d'ou un baron avide ranconnait les barques au passage. A l'autre bord, un
autre chateau, nomme la Madeleine, surveillait de son cote la Loire. Entre
les deux seigneurs, la guerre etait permanente: Angevins de Saint-Florent
et Bretons de la Madeleine passaient et repassaient sans cesse le fleuve,
et se livraient des combats acharnes. Les Angevins finirent par etre
domptes; ils cederent aux Bretons l'extremite de l'esplanade qui s'avance
comme un haut promontoire au-dessus du fleuve; cette pointe de terre
s'appelle encore la _Bretagne_; tout a l'entour c'etait l'Anjou, ce petit
coin seul etait la Bretagne; les vainqueurs ont perpetue leur triomphe en
ce qui demeure le plus d'un peuple, le nom et la langue.

Mais notre temps laisse a la posterite de plus emouvants souvenirs: ce
bourg que l'on apercoit en face est la Meilleraye ou Bonchamp expira; cet
autre, Varade ou il fut enterre; dans celui-ci, a Saint-Florent meme, il
fit grace aux prisonniers republicains, et on lui a erige un tombeau; c'est
ici que les Vendeens vaincus passerent la Loire, et ici que fut tire le
premier coup de canon qui alla eveiller Cathelineau dans sa chaumiere:
c'est comme le resume des guerres de la Vendee.

Le 10 mars 1793, on devait tirer au sort, a Saint-Florent, pour la levee de
trois cent mille hommes. Dans un carrefour forme par deux ou trois rues au
haut de la ville, les jeunes gens du pays, leurs batons a cordon de cuir a
la main, etaient reunis en groupes nombreux et agites. Leurs peres leur
avaient dit qu'en devenant soldats de la republique, ils serviraient les
ennemis de Dieu et de la religion. Ils etaient bien resolus a ne pas
partir, mais la plupart ne savaient ce qu'ils avaient a faire; seulement,
quelques-uns, venus avec leurs fusils, s'etaient caches dans les maisons
voisines et attendaient. De son cote, le commandant republicain avait fait
trainer jusque-la une piece de canon qui, braquee sous une grande porte,
menacait la place et les rues.

On commence l'appel des conscrits; pas un ne se presente; l'ordre est donne
de saisir les refractaires; les gendarmes sont accueillis par une huee
generale; les paysans, faisant le moulinet avec leurs batons, les
bousculent et les repoussent. Le chef de la troupe somme alors la foule
d'evacuer la place; la foule, menacante, demeure immobile; il commande le
feu, les paysans s'enfuient de tous cotes; en un clin d'oeil, la place fut
deserte; personne n'avait ete tue.

Mais, a l'instant, des fenetres des maisons, du fond de la place, des
angles des rues, part une fusillade nourrie; la troupe surprise et
decouverte se trouble; les paysans reviennent, les plus braves s'elancent
sur la piece avant qu'elle tire de nouveau; les soldats se sauvent, le
canon est pris.

Trois jours apres, les cloches de toutes les paroisses, sonnant le tocsin,
jetaient aux mille echos du Bocage, de la Loire a la Plaine, et de Saumur a
la mer, le cri de guerre de tout un peuple. La Vendee entiere etait debout,
debout pour son roi, et bien plus encore pour son culte et son Dieu, pour
ces croyances intimes et profondes, vraie vie de l'homme, force et vertu du
foyer domestique, pour la guerre sacree, selon le mot antique: _Pro aris et
focis_. Voila la raison de la resistance heroique de ce peuple, qu'on a
appele un _peuple de geants_; il est tombe sous le nombre, il n'a pas ete
vaincu; sa cause a triomphe: la religion qu'il avait defendue sur les
champs de bataille de la Vendee.

Maintenant, du haut de cette esplanade, voyez-vous, dans la vaste plaine,
cette foule confuse, paysans, femmes, vieillards, enfants, pele-mele avec
les chevaux, les canons, les chariots, cent mille etres humains se hatant,
se pressant aux bords du fleuve; ces barques chargees allant et venant
d'une rive a l'autre; ce jeune chef, la Rochejaquelein, tout enflamme,
galopant et donnant des ordres; dans une voiture trainee a petits pas,
Lescure blesse a mort? Entendez-vous les cris, les mouvements confus, le
bruit du canon lointain?

Huit mois se sont ecoules; apres avoir defait six armees, pris Thouars,
Saumur, Angers, battu Kleber et ses Mayencais, le peuple vendeen, decime
enfin, dans une derniere bataille, a Cholet, fuit le sol de la patrie, et,
comme le cerf blesse, se jette dans le fleuve, aspirant a l'autre bord,
pour y prolonger sa lutte et sa vie.

Cependant, dans une salle carrelee d'une petite maison, au bas de la ville,
Bonchamp etait etendu et pres d'expirer. Des femmes pieuses l'entouraient
de leurs soins, soins inutiles, il le savait, et ce general, que si peu de
mois venaient de rendre immortel, attendait en priant l'heure de l'eternel
repos.

Au meme moment, cinq mille prisonniers republicains etaient entasses dans
un ancien couvent, en face de plusieurs canons charges a mitraille.

La masse du peuple avait franchi le fleuve; il ne restait plus au dela que
quelques milliers d'hommes; la question alors s'eleva: que faire des
prisonniers, bouches inutiles et ennemies? On ne pouvait les garder; il y
avait peril a les relacher. Une proposition alors est jetee dans la foule,
une de ces propositions violentes qui se font jour dans les temps de crise,
qui n'appartiennent a personne, et que tout le monde accepte: Il faut s'en
defaire! il faut les fusiller! Le mot vole et bientot devient un cri
general, la volonte du peuple.

Dans la chambre meme ou Bonchamp agonisait, les officiers s'en
entretenaient; il ne s'agissait plus que de designer l'heure. Bonchamp
alors, les entendant, se souleva de son lit avec effort; il fit signe a
quelques-uns des chefs de s'approcher, et, d'une voix qu'entrecoupait la
souffrance: "Mes amis, j'ai une priere a vous adresser; c'est sans doute la
derniere, mais, avant que je meure, assurez-moi qu'elle sera ecoutee: je
demande qu'on ne tue pas les prisonniers."

C'est a ce beau moment que le sculpteur David l'a represente[1]: le voici,
ce genereux homme, tel qu'il dut etre, se dressant a demi, le corps ouvert
par la blessure, la figure tiree par la douleur, la main tremblante, le
regard comme eclaire, deja presque hors du monde, et cherchant a se derober
un instant encore a la mort, pour donner a d'autres cette vie qui, par sa
bouche entr'ouverte, va s'echapper!

    [Note 1: Le monument de Bonchamp est dans le choeur de l'eglise de
    Saint-Florent.]

Et aussitot, sans hesiter, sans reflechir, emportes par cet irresistible
choc des grandes pensees qui toujours entrainent les hommes, preuve sublime
qu'ils ont une ame: Oui, oui, s'ecrient les assistants, grace! grace! Et
ils s'elancent au dehors, tous veulent l'annoncer aux prisonniers. La
Rochejaquelein, le premier, monte en courant la rue raboteuse, arrive a la
porte du couvent, et, l'ouvrant toute grande: Laissez-les aller,
s'ecrie-t-il, grace! Bonchamp le veut, Bonchamp l'ordonne!

Les canons sont detournes, et les prisonniers, passant a travers la foule
qui s'ecarte, se dispersent dans la campagne, par toutes les routes,
jusqu'a perte de vue du bourg; en quelques instants tous avaient disparu;
il n'en resta pas un a Saint-Florent.

Et il n'est pas vrai, ainsi que quelques-uns l'ont raconte, que ces
prisonniers, a peine sauves, aient tire presque aussitot sur leurs
liberateurs. Seulement, et c'est ce qui a cause l'erreur de ces historiens,
a la fin du jour, l'avant-garde republicaine arriva a Saint-Florent, ou
elle esperait trouver encore les Vendeens: le representant Choudieu, qui
marchait en tete avec une escorte de cavaliers, alla droit a la maison d'un
des principaux habitants du bourg, et s'informa des Vendeens; on lui apprit
que tous avaient franchi le fleuve.--Mais leur artillerie?
demanda-t-il.--Ils n'ont pu l'emmener; ils en ont laisse ici une grande
partie.--Ou sont les canons? dit-il vivement; quelqu'un peut-il m'y
conduire?--Moi, je vais vous y mener! s'ecria un jeune garcon de douze ans,
en se presentant. Choudieu saisit l'enfant par un bras, l'enleva sur sa
botte, et le mit en selle devant lui; puis, suivi de ses cavaliers, il
arriva a l'esplanade, ou etaient restes les canons. Les Vendeens, soit
hate, soit ignorance, ne les avaient pas encloues. Le representant, alors,
de ce lieu eleve, apercut par dela le large fleuve la foule du peuple
vendeen, encore haletante, fuyant a travers les ombres qui s'abaissaient:
Nous ne les atteindrons pas, dit-il, mais, du moins, informons-les de notre
presence. Il fit mettre pied a terre a ses soldats et pointer les pieces
sur Varade; cinq ou six boulets franchirent le fleuve et vinrent mourir
inoffensifs sur le sable.

Ce recit m'etait fait par le neveu de ce jeune garcon qui, jadis, dans
l'impatiente ardeur de son age, avait guide Choudieu; et, en rappelant ces
details qui rehabilitaient le parti contraire, cet homme, coeur franc et
loyal, relevait noblement la tete, heureux d'attester qu'un crime de plus
n'avait pas souille ces luttes fratricides.

J'etais a la place meme ou avaient ete pointes les canons de Choudieu; la
s'eleve aujourd'hui la colonne commemorative de Bonchamp, et, a cote, le
couvent, jadis celebre abbaye de benedictins, qui servit de prison aux
republicains. Et ce couvent, car il semble que ce petit bourg, sur les
confins de la Bretagne et de la Vendee, ait ete le rendez-vous d'evenements
extraordinaires, il a ete incendie, non par les republicains, comme on le
pourrait croire, mais par un Vendeen. Son nom etait Poitevin, mais on
l'appelait _Chante-en-Hiver_: ainsi que les peuples primitifs des forets
americaines, ces guerriers de la Vendee avaient aussi leur langue
pittoresque et expressive. Quand, a la fin de la guerre, le soldat de
Bonchamp revint a Saint-Florent et qu'il revit ce couvent ou, enfant, il
avait prie Dieu, et dont les republicains avaient fait une caserne, dans sa
foi vendeenne il s'indigna. Il courut au bas de la ville, chargea sur son
epaule deux bottes de paille, et les jeta tout enflammees dans le couvent:
le feu gagna aussitot les cloitres, en un instant le couvent fut enveloppe
de flammes. Les habitants du bourg accoururent; debout sur un pan de mur a
demi ecroule, Chante-en-Hiver suivait les progres de l'incendie; il arreta
ceux qui voulaient l'eteindre: Non! non! dit-il; ne faut-il pas que la
maison de Dieu soit purifiee des bleus? Et la foule immobile laissa
l'incendie devorer le couvent.

Quant a la colonne de Bonchamp, on cherche en vain a dechiffrer
l'inscription qui y etait gravee; les plaques de marbre de la base ont ete
brisees en 1832 par les soldats d'une garnison passagere. Si rapide est
l'action de notre temps, si violents et opposes les mouvements qui
emportent ce siecle justement appele le siecle des revolutions, que, dans
ses tours et retours, il efface aujourd'hui les oeuvres d'hier et n'en
laisse que des vestiges. Il en est deja des monuments eriges aux chefs
vendeens comme des monuments de l'antique Grece; ces evenements, dont il
reste encore des temoins, ne sont, aux lieux memes ou ils se sont passes,
marques que par des debris.

Non loin de Saint-Florent, au Pin-en-Mauges, un autre monument a ete
mutile, la statue de Cathelineau, que les Vendeens lui avaient erigee en
face de sa maison. Il avait pourtant bien merite un hommage populaire, ce
paysan que ses vertus, autant que son courage, avaient eleve au premier
rang. Il y avait parmi les capitaines vendeens des gentilshommes de haute
naissance, de savants officiers; lorsqu'ils voulurent nommer un general en
chef, ils elurent Cathelineau. C'est qu'il possedait les qualites par
lesquelles les hommes sont partout domines: la fermete calme, qui est le
plus grand signe de la force, le sens droit et la nettete de vue dans le
conseil, l'enthousiasme dans la bataille; sa modestie et sa candeur le
faisaient aimer, sa piete et sa vie sans tache, respecter; il semblait que
Dieu marchait avec un tel homme; on l'appelait le _saint de l'Anjou_. Quand
il eut expire, un vieillard parut sur le seuil de la maison, et dit ces
simples mots a la foule agenouillee: "Le bon general a rendu son ame a qui
la lui avait donnee pour venger sa gloire," oraison funebre qui embrasse,
dans sa brievete, le genie du heros, la croyance du chretien, et le but
sublime ou il tendait.

Le voyageur qui traverse le Pin-en-Mauges s'arrete devant la maison de
Cathelineau, devenue une auberge; on lui montre le four ou le Vendeen
cuisait son pain, sa chambre transformee en ecurie; vis-a-vis, une petite
place triangulaire est jonchee de debris; la etait le monument: la statue
git dans l'humble cimetiere de la paroisse.

De nos jours, cependant, ces ruines ont ete en partie relevees: a
Saint-Florent, le couvent a ete restaure; dans la maison meme ou il a
expire, un tombeau a ete erige a Cathelineau, et, sur ce tombeau, une
statue, copie exacte de celle du Pin-en-Mauges. Ainsi reposent cote a cote
Bonchamp et Cathelineau, le general paysan pres du general gentilhomme. Ces
restaurations ne sont pas dues aux retours des partis, mais a la religion:
dans le couvent on a etabli une ecole de Freres; la maison, ou est place le
tombeau, est devenue la chapelle d'une ecole de Soeurs: une sainte femme,
un genereux et noble Vendeen[1], ont repare ces ruines pour les consacrer a
des oeuvres pieuses: c'est le vrai sentiment de la Vendee. Ainsi, tout est
a sa place: cette auberge, etablie dans une demeure heroique, cette statue
brisee, ce cimetiere ou elle est deposee, cette chapelle qui protege la
tombe de Cathelineau, autant de traits qui marquent le caractere de ce
siecle, l'industrie triomphante, la vieille royaute renversee, et la
religion immortelle relevant les ruines des guerres civiles, et seule
gardienne des genereux souvenirs.

    [Note 1: Madame Baudoin et M. le comte de Quatrebarbes.]




IX

Les vieilles villes.--Les vieilles maisons.

=Dol.--Dinan.--Morlaix.--Lannion.--Cesson.=


La petite, comme la Grande-Bretagne, est une terre de marins: la position
avancee de cette large presqu'ile dans l'Ocean, entre le golfe de Gascogne
qui tient a l'Espagne, et la Manche qui tient a l'Angleterre, ses ports
naturels, les nombreuses rivieres qui descendent du plateau central, et,
comme les rayons d'un cercle, aboutissent a la mer, ont ete cause que, de
tout temps, la vie s'est portee aux extremites. Des l'antiquite, les
Bretons furent marins et pecheurs; la force resistante de l'Armorique etait
sur les cotes. C'est Vannes et Nantes qui, avec leurs flottes, soutinrent
contre Cesar la lutte la plus courageuse et la plus longue.

Malgre les siecles et les revolutions, ce caractere de la Bretagne n'a pas
change. Le centre est morne, la circonference animee; un moine comparait
cette presqu'ile arrondie en demi-cercle a la couronne de sa tonsure, un
chevalier a un fer de cheval bien fourni a l'entour et presque vide au
milieu. La plupart des villes importantes de Bretagne sont des ports, des
ports situes non pas sur le bord de la mer, mais a quelques lieues de
l'Ocean, sur de petites rivieres navigables ou le flot porte les navires.
Elles ont ainsi des villes du centre les beaux arbres et la verte campagne,
du port de mer l'animation et le mouvement; on y sent la mer voisine sans
la voir, son air apre et fortifiant. Dans quelques-unes (a Lezardrieux, a
Lannion) les deux rives sont reunies par un pont suspendu, haut, leger,
semblable a ces ponts de lianes des fleuves du Nouveau Monde, et sous
lequel passent les navires aux longs mats: lorsque soufflent les grands
vents de la mer, ils agitent et soulevent ce chemin aerien; on le voit
monter et descendre d'un mouvement uniforme comme une poitrine qui respire;
le pieton qui passe en chancelant sur cette planche tendue dans l'air, la
mer au-dessous de soi, se hate, luttant contre le vent et faisant le signe
de la croix, et, quand il l'a traversee, il entre au bout du pont, dans une
petite chapelle, rendre graces a Dieu.

La position de ces petites villes attire et plait; la partie principale est
batie le plus souvent sur une colline: a Quimperle, a Treguier, a Dinan,
apparait tout en haut la tour de l'eglise; autour sont groupees les
maisons; le port est au-dessous, la ville des marins et des pecheurs.
Autrefois elles etaient fortifiees; peu a peu elles ont rase leurs
remparts, et les deux cites se sont reunies. Quelques-unes cependant ont
garde leurs vieux murs. En arrivant a Guerande, on se trouve tout a coup
devant une ligne de hautes murailles; de distance en distance saillissent
de grosses tours renflees; une porte a creneaux et a meurtrieres s'ouvre
beante avec sa herse suspendue, les fosses sont encore remplis d'eau; c'est
veritablement une ville du XIVe siecle; on verrait se promener sur le
rempart un homme d'armes couvert de fer, et le pot en tete, on ne s'en
etonnerait pas.

La campagne qui entoure la ville est une vaste plaine seche, denudee; a
peine, ca et la, quelques arbres rabougris et ronges par le vent de la mer;
des plaques d'eau reluisent au soleil, decoupees en petits carres
reguliers, ce sont les marais salants; partout ailleurs, des monticules de
sable. Ce coin de terre aride rappellerait l'Afrique a un voyageur: la
plaine sablonneuse et brulee, le desert; les mulons de sel qui la jalonnent
de leur cone pointu, les tentes dispersees d'une tribu; les paludiers vetus
de blanc qui galopent sur leurs petits chevaux entre les lagunes, les
Arabes au burnous de laine, courant a travers le desert.

Par dela ce desert, s'etend la mer bleue qui, dans l'eloignement, semble
immobile, et sur laquelle glissent les vaisseaux.

Guerande est en plaine, Dinan sur une montagne, avec un port sous ses
grands murs. Du haut de ses remparts, vous decouvrez, tout en bas, une
toute petite riviere, un ruisseau, ou circulent de petites barques, de
petits et etroits bateaux a vapeur, un petit quai etroit aussi, borde de
vieilles maisons pressees, et sur ce quai (les jours de marche) des
centaines de voitures et de chariots entasses, et parmi ces chariots une
fourmiliere blanche et noire d'hommes et de femmes, parlant, criant,
gesticulant, avec un bruit confus, une sourde rumeur qui monte jusqu'a
vous, tout cela au fond, a plusieurs centaines de pieds, comme dans un
entonnoir; et ces bateaux, et ces maisons, ces chariots et ces hommes sont
si petits, que vous diriez d'un jeu d'optique.

Maintenant entrez dans l'interieur de la ville; devant vous s'ouvre une rue
du XIVe siecle, presque intacte, longue et tortueuse; c'etait la coutume du
moyen age: avec les rues tortueuses on se preservait de la grande chaleur
et des attaques de l'ennemi. Vous connaissiez les maisons du moyen age par
les gravures et les vieux tableaux; vous les retrouvez ici debout,
habitees, vivantes; ces images sont la realite. Oui, voila, a droite et a
gauche, les maisons serrees l'une contre l'autre, dressant les pointes de
leurs pignons aigus; voila les porches carres a gros piliers de bois, les
boutiques a basse devanture; ces porches otent une partie du jour au
rez-de-chaussee, et vous croiriez que c'est un desavantage; au contraire,
les marchands etalent leurs denrees sous le porche et s'y tiennent
eux-memes; la maison est ainsi ouverte a tout venant. On circule sous les
porches, a travers les ballots, les caisses et les paniers; c'est a la fois
la maison et la rue, un continuel commerce des boutiquiers avec les
passants. Voila les etages surplombant l'un sur l'autre, a peine separes
par des poutres etroites, les fenetres a mille compartiments, a petites
vitres qui se touchent presque: la maison en est toute eclairee, la lumiere
y entre de tous cotes, et avec elle, la gaite. Voila la facade sillonnee de
poutres croisees, enchevetrees en losanges, trefles, triangles, rosaces,
dans tous les sens; et, sur tous ces montants, supports et croises, un
debordement de dessin capricieux, la plus inepuisable imagination,
l'ornementation la plus fantastique.

Ici, a Dol, ou l'on trouve les plus vieilles maisons de la Bretagne (il y
en a quelques-unes du XIIe siecle), les piliers des poutres sont couronnes
de gros chapiteaux carres ou l'on dechiffre quelque bete symbolique, moitie
homme et animal, une tete de femme a trompe recourbee, un lion aile aux
pieds d'oiseau, un porc avec des jambes d'homme; toujours quelque invention
propre a recreer les yeux et a egayer les passants. La, a Treguier, le
decorateur c'est le macon: sur la facade recrepie, entre les poutres
croisees, avec la pointe de son marteau il a trace mille petits dessins,
etoiles, soleils, arabesques, chiffres entrelaces; de loin c'est une facade
blanche, de pres c'est une guipure, une broderie; A Dinan, a Morlaix, a
Saint-Brieuc c'est le tour du sculpteur: toute poutre est tailladee,
ciselee, bosselee; ici des portraits en medaillon, avec la coiffure
antique; la des scenes de chasse, ou chiens et veneurs courent, le long de
la frise, apres un cerf qui s'embarrasse dans les branches; sur la poutre
principale, au milieu de la facade, s'etagent et montent, du pave jusqu'au
toit, cinq ou six personnages en pied, un chevalier arme de toutes pieces,
casque en tete, la lance a la main; au-dessus, Hercule avec sa massue et
chausse de grandes bottes; plus haut, un saint Christophe colossal, portant
Jesus sur ses epaules; aux angles des rues, un etre grotesque se penche et
se detache de la maison comme s'il venait saluer le passant, ou un nain
bossu ouvre sa grande bouche d'un air narquois, et pointe sur vous ses
petits yeux en ricanant; ou, mieux encore, un bonhomme, vetu de l'habit
breton, veste brodee, gilets etages et barioles, chapeau a bords
retrousses, longs cheveux descendant jusqu'au milieu du dos, braies
plissees a peine attachees aux reins, accroupi et soufflant de ses joues
bouffies dans le biniou dont la panse s'epanouit entre ses bras: c'est la
representation meme de l'homme du pays, le type national; il porte le nom
de la ville: a Vannes, c'est _Vannes et sa femme_; Nantes a _ses enfants
Nantais_; dans l'eglise de Mauron il y a un pilier qu'on appelle le
_Mauron_; ici le bonhomme se nomme _le Morlaix_.

Puis, au milieu de ce peuple de statues, d'images d'hommes, de monstres,
d'animaux, partout, aux angles des rues, presque a chaque maison, la niche
consacree, la niche de la sainte Vierge, la bonne Vierge et l'enfant Jesus,
habillee de beaux habits, toute peinte et doree, et couronnee de fleurs,
entouree de petits cierges et de lanternes qu'on allume aux jours de fete;
et alors c'est, par toute la ville, une guirlande de feux suspendus, une
illumination resplendissante et joyeuse.

Ailleurs, a Lannion, d'une etroite rue, d'une venelle (la Bretagne a
conserve sur les ecriteaux de ses rues ce vieux mot qu'emploie encore la
Fontaine), vous debouchez sur la place du Marche: a droite, a gauche,
devant vous, toutes les maisons sont peintes du haut en bas, rouges,
brunes, vertes, bleues; c'est un eblouissement, et ces couleurs vives,
variees, a cote l'une de l'autre, ne sont pas criardes, ne choquent pas
l'oeil: les poutres grises, les ardoises bleuatres, les vitres claires, les
lignes blanches du platre, le fond rouge ou bleu, tout cela se mele
ensemble, se confond en un harmonieux ensemble; le soleil s'est arrete la
et y a jete un rayon de son prisme diapre; ces maisons etincelantes sont
animees, on y sent circuler la vie.

Oui, la vie: rien n'est plus vivant que cet aspect des villes de Bretagne:
elles sont trop eloignees du centre pour avoir suivi la mode; a peine
quelques maisons modernes font disparate: les maisons, une fois
construites, sont restees telles qu'il y a quatre siecles; partout la
couleur eclatante, ce qui frappe, ce qui saisit, et avec la couleur, les
formes variees, le mouvement et la vie. La vie, c'est le caractere du moyen
age; epoque agissante, il marchait, il se remuait, il se constituait: voila
pourquoi sa qualite particuliere est la couleur, non la ligne: la ligne est
la qualite d'une epoque assise, ou tout est defini, rangs, principes,
institutions, comme au XVIIe siecle; la couleur, c'est la qualite d'une
societe qui cherche une position, qui change de place et se tourne sans
cesse, qui est en _revolution_, le mot dit la chose. Voila aussi pourquoi
l'ecole romantique, s'est tant eprise du moyen age, elle sentait que le
moyen age et l'epoque ou elle parut etaient dans des conditions analogues;
la ligne ne lui convenait pas avec ses beautes regulieres, imposantes et
ordonnees; ce qui lui etait propre, c'etait la couleur, l'agitation du
drame, la vie en marche comme une armee.

Les details sont en harmonie avec l'ensemble; a mesure que vous avancez
dans ces rues etroites, vous etes frappe de signes particuliers qui vous
disent que vous n'etes pas en France: les maisons de toute la ville sont
numerotees dans un ordre unique (a Paimpol, a Auray, a Lamballe, etc.)
comme en Allemagne; le n deg. 560, par exemple, n'est pas celui d'une rue, mais
un des numeros de toute la ville; cette classification uniforme doit
remonter au XVIIe siecle, quand la nation s'unifiait, que tout tendait a
former un centre, un bloc. Sur les enseignes des boutiques, vous lisez des
noms rauques et durs a prononcer, des noms celtiques: _Kerharo, Pechic,
Quemener, Le Corb, Kerest, Cosquer, Coeffic, Le Houedec, Langloch, Sancio,
Kergroes_. Au fond de ces petites boutiques, dans la demi-ombre, pres des
ballots proprement ranges, vous apercevez la haute coiffe d'une bretonne
assise, tricotant avec une impassible regularite; de vieux meubles brunis
et luisants encombrent la chambre trop etroite, des bahuts, des tables
sculptees, des lits a plusieurs etages, montant l'un sur l'autre jusqu'au
plafond, comme dans un navire. Quelquefois, reste d'une aisance disparue,
le lit n'est pas seulement un meuble ordinaire: large, profond, il a des
portes comme une armoire, avec des ferrures ouvragees, des balustres
sculptes a meneaux delicats; c'est presque un monument. Tel etait celui que
nous vimes a Lehon, pres de Dinan, dans une petite maison dont la porte
etait toute grande ouverte, selon l'usage de Bretagne; une pauvre vieille
femme etait la, assise sur un escabeau a trois pieds, tournant d'une main
ridee un vieux rouet finement decoupe, du temps de Louis XIII. Ce rouet, le
grand lit ferme, a rosaces, qui tenait tout un cote de la chambre, le banc
de bois et la table a pieds tournes, la vieille femme dans l'exact costume
breton, on eut dit que rien n'avait bouge depuis des siecles; madame de
Sevigne s'y serait reconnue: "Combien gagnez-vous, ma bonne femme, a filer
ainsi tout le jour?--Quatre ou cinq sous, dit-elle." Ce devait etre le meme
prix au XVIIe siecle. Comment donc fait-elle pour vivre? Nous demeurames
silencieux et attendris en face de cette humble resignation qui ne se
plaignait pas.

Il y a quelque chose de sacre dans les habitudes anciennes, dit Ciceron. Le
vieux mobilier des siecles passes est conserve en Bretagne, meme dans les
eglises; on trouve des bancs sculptes dans les cathedrales de Treguier, de
Quimper, ou des confessionnaux du meme style que le lit de Lehon, a
balustres, a rose, et a serrure compliquee (dans une petite chapelle de
Chateaulin). Dinan a un musee; dans ce musee, il y a de tout, des pierres
et des medailles, des poteries et des tableaux; mais de plus, il y a
quelque chose de particulierement breton, des reliques bretonnes, la
pantoufle de la duchesse Anne, la giberne de Latour d'Auvergne, le casque
de du Guesclin.

Est-il besoin de dire qu'en Bretagne plus qu'ailleurs on rencontre de ces
vieux chateaux-forts, demanteles, tombant en ruines, qui, du haut de la
colline ou ils sont plantes, semblent surveiller la campagne, et sur
lesquels s'attache involontairement le regard du voyageur? S'il faut dire
la verite, tous les chateaux-forts se ressemblent, qui en a vu deux ou
trois peut se figurer les autres; et pourtant, une ruine interesse toujours
l'homme; c'est que la, toujours il fait la comparaison de son etat present
avec son etat passe; parmi ces pierres ecroulees se relevent et passent les
hommes d'autrefois; ce que regardent les yeux n'est que l'enveloppe de ce
que revent sa memoire et sa pensee. Parfois meme le present est debout a
cote du passe comme a Cesson.

La tour de Cesson (pres de Saint-Brieuc) etait jadis une puissante
forteresse; pendant la guerre de la succession de Bretagne, entre Blois et
Montfort, c'etait par la qu'arrivaient les Anglais, allies de Montfort;
Montfort avait-il le dessus, il tenait Cesson, et y recevait ses renforts
d'Angleterre; Blois etait-il le plus fort, il s'en emparait et empechait
les Anglais de debarquer. En trente ans de combats, Cesson passa ainsi
plusieurs fois de l'un a l'autre. Au temps de la Ligue, il devint le
repaire d'un capitaine ligueur qui pillait et ranconnait tout le pays; mais
un jour vint ou Henri IV, resolu a remettre toutes choses en ordre, obligea
les gouverneurs de forteresses a se soumettre, ou, quand ils ne se
soumettaient pas, les fit pendre. Le chateau de Cesson fut alors abattu; il
ne resta debout que la tour du donjon ouverte a tous les vents.

Aujourd'hui elle appartient a un riche proprietaire, ancien representant,
esprit sagace et instruit, unissant, comme quelques hommes de notre epoque,
les idees d'egalite et un instinctif amour du luxe, a la fois democrate et
chatelain. De meme que les seigneurs d'autrefois, il a voulu avoir son
chateau, un chateau moderne et un jardin anglais, un jardin malgre le sol
de roc ou ne s'enfoncent pas les racines, malgre les ouragans qui arrachent
les arbres, malgre l'air acre et salin qui, comme sur tous les bords de la
mer, ronge la feuille et penche les branches du cote de la terre; cette
inclinaison uniforme d'un seul cote donne aux rivages de la mer une
solennelle tristesse; l'homme sent que la sa force est impuissante; c'est
une autre main qui courbe ces arbres et leur donne leur pli pour toujours.
Mais lui, dure tete bretonne, avec la tenacite de sa race, il a creuse ca
et la de larges espaces ou il a plante des arbres verts; ces pauvres petits
arbres, du fond de ces trous, elevent timidement la tete de quelques
pouces, jusqu'a ce que l'apre bise, venant par-dessus, les arrete
brusquement et leur dise aussi en son langage: Tu ne monteras pas plus
haut!

Quant au chateau, il eut un instant la pensee de le batir dans les flancs
de la vieille tour; des divans de soie de son salon, on eut apercu la
pleine mer par les fenetres a ogives percees dans un mur de dix pieds; mais
il fut intimide par cette masse de pierres qui se tiennent a peine et
surplombent au-dessus de sa tete; il desespera d'atteindre, avec ses petits
etages, le haut de cette ruine decouronnee, et il se resigna a construire
son chateau au pied de la tour, a quelques pas, dans son ombre. La il a
bati un pittoresque logis, une sorte de villa italienne, peinte de vives
couleurs, avec une galerie a jour courant le long du toit plat, il y a
rassemble les stucs et les marbres, les vases et les dorures, tout le luxe
de notre temps.

Mais, lorsqu'on sort de cette jolie et coquette demeure, le contraste des
deux societes apparait saisissant: le petit chateau, accroupi au bas de la
tour, s'abaisse comme humilie et craintif; tous les details
s'amoindrissent; il semble qu'a peine un homme passerait par ses portes
etroites; on dirait qu'on le peut saisir a deux mains par les arcs de sa
balustrade comme par des anses, l'enlever de terre, et l'emporter comme un
joujou d'enfant. Et vis-a-vis, au contraire, s'eleve la haute tour, montee
sur un enorme monceau de debris ecroules; les grandes pierres de son faite
pendent dans le vide, et sur l'azur du ciel s'ouvrent les degres de son
escalier rompu. Dressee a l'extremite d'un promontoire qui s'avance dans la
mer, de plusieurs lieues, de toute la cote et de l'Ocean, on apercoit sa
masse longue et sombre; tout a l'entour la campagne est nue et sans arbres,
presque sans maisons; ebrechee et crevee, elle s'allonge vers le ciel,
comme un colossal obelisque; au-dessous, a plusieurs centaines de pieds, la
mer frappe de ses vagues sa base de rochers, les vents la battent
incessamment, et de ses flancs s'envolent, en jetant de longs cris, les
oiseaux aux ailes grises, vers l'Ocean.




X

Saint-Nazaire.

=Le nouveau port et la nouvelle ville.=


La Bretagne, quelque isolee qu'elle soit par ses moeurs du reste de la
France, n'est pas restee etrangere a l'incessante activite de notre epoque:
elle aussi a vu les larges routes traverser ses landes desertes et les
chemins de fer pousser en avant leurs rails rigides, qui tout a l'heure
vont atteindre Brest, au bout de la terre. Mais son oeuvre la plus
importante devait etre sur la cote meme, au bord de cette mer qui l'attire
et lui donne la vie: ses petits ports ne lui suffisaient plus; au versant
de la presqu'ile, a cinquante lieues de Brest, elle a cree un grand port,
Saint-Nazaire.

Il y a dix ans, c'etait un village de cinq cents ames; il n'y avait pas de
port; on n'y voyait que quelques barques de pecheurs qui se mettaient a
l'abri derriere une petite jetee. Aujourd'hui, c'est une ville de cinq
mille ames, qui, dans dix ans, en aura trente mille.

Depuis longtemps on se plaignait que les sables empechaient les grands
navires de remonter la Loire jusqu'a Nantes; ils s'arretaient a Paimbeuf,
ou ils s'allegeaient d'une partie de leur cargaison. Ce beau fleuve de la
Loire est en effet sillonne et comme parcouru, dans presque tout son cours,
par des sables voyageurs. Pres de son embouchure meme, a trois lieues de la
mer, ou la Loire est large d'une lieue, le chenal n'a parfois pas plus de
deux pieds d'eau; les bateaux a vapeur qui courent charges de voyageurs
entre ses deux rives basses et verdoyantes, labourent le fond du fleuve
avec leur quille comme une charrue, et laissent en fuyant, derriere eux, de
longs sillons d'une eau troublee et jaunatre.

Un jour, il est decide que Saint-Nazaire deviendra un port. Aussitot, avec
cette ardeur propre a notre age, on se met a l'oeuvre: la terre est
largement entamee; on creuse un bassin de vingt-quatre pieds de profondeur;
les plus grands navires de commerce y peuvent entrer, meme les fregates; le
chemin de fer de Nantes est prolonge jusqu'a Saint-Nazaire; en peu de
temps, vingt rails s'alignent et se croisent au bord du bassin. Cependant,
pour couvrir ce port nouveau, il faut des fortifications: on amoncelle les
terres enlevees des quatorze hectares du bassin, on les eleve tout autour
comme des collines; de larges fosses les environnent; bientot la maconnerie
les revetira, ils seront armes de canons; Saint-Nazaire ne sera pas
seulement un port, il sera une ville forte.

Ces immenses travaux sont improvises en quatre ans, improvises, mais
parfaits. Vastes quais aux dures assises de granit, larges ecluses, lourdes
portes de fer, grues colossales, on enfonce profondement dans le sol, on
attache par des chaines enormes et redoublees tout cet attirail puissant de
machines, tout ce que l'homme a pu inventer de plus fort pour lutter contre
cette eau legere qui, en lechant les quartiers de roc, les use, les rompt
et les emporte.

Mais le principal restait a faire, la ville: le gouvernement avait
construit le port, les remparts; les particuliers ont bati la ville; tout
de suite on l'a concue sur un grand plan: on a vu un Havre nouveau dans
l'avenir, non un avenir de cent ans, mais un avenir prochain, immediat. En
ce temps-ci, ou l'on ne compte plus par mille francs, mais par millions,
les speculateurs sont accourus; des fortunes se sont elevees en trois
jours; tel champ estime il y a dix ans quinze mille francs, s'est vendu
sept cent mille; mais rien n'etonne aujourd'hui en fait de revolutions,
nous en vivons.

Voici trois ans que cette ville est commencee, et deja l'on entrevoit le
developpement qu'elle va prendre. On lit, dans les recits des voyageurs, la
creation des villes neuves des Etats-Unis: une bande de pionniers s'avance
vers l'ouest, au bord des forets et des prairies indefinies; ils abattent
les arbres seculaires, et, tandis que l'on arrache les souches enormes du
sol, sur le terrain a peine deblaye des maisons s'elevent, des magasins
s'ouvrent, un chemin de fer relie la ville eloignee aux grands ports de
l'est. De meme ici: a cote de l'ancien village, dont les maisons basses
sont entassees autour du petit clocher de la vieille eglise, une grande
cite sort de terre, neuve et blanche; les quartiers se dessinent, les
maisons se groupent aux carrefours; on suit de l'oeil dans la campagne la
trace des rues longues et larges; une douzaine de maisons, a droite et a
gauche, au commencement, au milieu et au bout, se dressent comme les jalons
alignes de la rue nouvelle; dans les intervalles, des prairies et des bles;
ici une maison haute de quatre etages, avec des boutiques resplendissantes,
peintes et dorees comme a Paris; a cote un champ laboure, une haie chargee
de mures, une hutte de chaume. Demain, la hutte sera jetee a terre, la haie
arrachee, le champ defonce, et une autre grande maison s'appuiera a la
maison voisine, on la bordera de trottoirs, on allumera le gaz; voila une
rue Vivienne. Une vaste place est tracee devant le bassin; il n'y a la
encore que deux ou trois maisons a chaque extremite; le centre est rempli
de decombres; mais ces maisons, ce sont de grands cafes, des hotels ou la
table est sans cesse dressee et toujours servie: une population active,
ardente, pressee, ouvriers, marins, industriels, voyageurs, va et vient,
remue les moellons, creuse la terre, descend des wagons, debarque des
bateaux a vapeur, charge et decharge les navires; de la jetee a la gare,
c'est tout un peuple fourmillant dans un espace etroit encore.

Deja les premiers negociants de Nantes y ont des comptoirs, deja le bassin
est rempli de navires venus de tous les points du monde; on y voit ces
grands clippers americains de dimensions colossales, qui jaugent dix-huit
cents tonneaux et tirent vingt-quatre pieds d'eau, comme des fregates. Deja
l'on a compris l'insuffisance d'un seul bassin; on en commence un second,
on en projette un troisieme. A toute heure, les longs bateaux a vapeur
filent devant vous, pour remorquer les navires, pour transporter les
marchandises et les materiaux necessaires au service du port; et, au
travers de ce mouvement general, du bruit incessant des chantiers de toutes
sortes, des pelles, des pioches et des marteaux, des chaines qui crient en
levant les ancres, du murmure sourd des machines ca et la dressees, des
cris d'appel des ouvriers, des chants cadences des matelots penches sur le
cabestan, par-dessus meme la rumeur aboyante des vagues qui tombent sur le
rivage comme une masse de plomb, a coups egaux, de temps en temps un
sifflet strident, aigu, dechire l'air, et s'eleve vers le ciel comme une
plainte de douleur qui s'echappe et se tait tout a coup. C'est le sifflet
du chemin de fer, de la locomotive toujours allumee, toujours prete a
partir, la machine du _mouvement_, c'est son nom, et qui semble dire:
Allons! allons! pressez-vous! avancons!




XI

Les lutteurs.

=Les costumes.--Les Pardons.--La lutte.--Postic.=


Les Pardons de Bretagne sont, avant tout, des fetes religieuses, mais aussi
des fetes de village, des _assemblees_, comme on dit en Poitou, ou les
divertissements et les jeux succedent aux ceremonies de l'Eglise. Si le
pardon dure deux jours, la premiere journee appartient exclusivement a la
religion: la grand'messe d'abord; l'eglise de la paroisse a d'avance ete
decoree avec soin, paree de fleurs et de feuillages; ni chaises ni bancs,
d'ailleurs: hommes et femmes, les femmes dans la nef, les hommes dans le
choeur et les bas cotes, tous sont agenouilles sur le pave, le chapelet
entre leurs doigts, pieusement recueillis, repondant aux chants du pretre
d'une seule voix, voix puissante des fideles assembles qui porte au ciel la
priere avec tant de force, qu'il semble que Dieu ne lui saurait resister.

Apres la messe, la procession en grande pompe: les jeunes filles, en blanc,
semant des fleurs; les garcons les plus robustes tenant levees les vieilles
bannieres brodees d'or, d'argent et de soie; les croix, les chasses
etincelantes, les statues peintes des saints, les dais surmontes de plumes,
au milieu de deux files, s'avancant d'un pas lent, que marque le chant des
cantiques; et, derriere le pretre qui porte le saint Sacrement une foule
d'hommes, le chapeau a la main et silencieux. Le soir, les vepres, ou nul
ne manque non plus qu'a la grand'messe; enfin le salut, la benediction,
cette ceremonie essentiellement catholique, a laquelle l'indifferent meme
n'assiste pas sans une emotion involontaire, et aussi saisissante dans une
humble eglise de village que dans les magnifiques cathedrales.

Dans l'intervalle de la procession et des vepres, de nombreux pelerins
accomplissent les voeux formes pour implorer une grace ou pour remercier
Dieu. Les uns remplissent la chapelle du saint en l'honneur de qui a lieu
le pardon, et y passent des heures en prieres; d'autres, plus fervents,
font autour de l'eglise, a une fontaine miraculeuse ou a un tombeau, de
longs voyages, pieds nus ou sur leurs genoux. Cependant ceux qui n'ont
point a s'acquitter d'un voeu se tiennent en dehors de l'eglise, sur la
place, conversant par groupes, doucement et gravement; nul bruit, aucun
cri, rien qui puisse troubler la saintete du jour; les cabarets sont vides
et les rendez-vous des jeux, deserts.

Ainsi se passe le premier jour du pardon; le lendemain est tout aux jeux.

Jadis, dans la plupart des paroisses de Bretagne, il n'y avait pas de
pardon sans courses, danses, luttes, jeux singuliers et particuliers au
pays. Bien plus que la langue et le costume, ces vieux usages peu a peu ont
ete delaisses. Les courses de chevaux, les danses surtout, protegees par
les femmes, ont persiste; mais les luttes, ces luttes heroiques que
celebraient les poetes, et dont ils glorifiaient les vainqueurs en des vers
que les jeunes filles chantaient aux veillees, on ne les trouve plus que
dans un petit nombre de paroisses, sur les confins du Finistere et du
Morbihan. La du moins, l'enthousiasme pour ces rudes joutes n'a pas
diminue; quelque minime que soit le prix, de nombreux lutteurs sont
toujours prets a le disputer, et jeunes, fiers, ardents, devant une foule
toujours emue, a briguer l'honneur de vaincre.

Parfois meme, ces jeux rustiques prennent un air de grandeur inaccoutumee.
Un riche proprietaire, defricheur de landes, comme les moines des premiers
siecles, savant admirateur des bardes bretons, barde lui-meme, poete en
cette langue celtique qui est demeuree immuable depuis trois mille ans,
veut celebrer un heureux evenement survenu dans sa maison, et donne une
fete populaire avec la pompe et l'eclat consacre par la tradition
antique[1].

    [Note 1: Il y a quelques annees, une fete de ce genre fut donnee
    par un savant breton, M. de la Villemarque, qui, a la science la
    plus sure, unit ce vif sentiment de la poesie qu'on dirait inne
    dans la nation armoricaine.]

Longtemps a l'avance la fete est annoncee dans cent paroisses: on
l'apprend, on se le repete le dimanche, au sortir de la messe. On y reverra
tous les jeux anciens, la course a pied, ou se deploie l'agilite des jeunes
hommes, les courses de chevaux qui attestent qu'elle n'a rien perdu de ses
robustes et patientes qualites, cette race de petits chevaux nerveux,
infatigables, courageux, que l'on dirait issus, comme les Bretons, de ce
sol de rocs; puis, apres les courses des femmes, et les courses en sac qui
font epanouir les visages et eclater les longs rires, les luttes, la
meilleure part de la fete. Le prix de la lutte, cette fois, ce n'est pas un
ruban, un chapeau, un maigre mouton de cinq francs; on parle de presents
magnifiques: trois prix sont reserves aux vainqueurs, une somme d'argent
suffisante pour acheter un champ, un taureau de quatre ans, aux cornes
dorees, et un costume breton complet; ce costume a coute trois mois de
travail au tailleur, qui a epuise tout son art a orner les larges
boutonnieres, les parements, les gilets et les guetres, de fins dessins en
soie de toutes couleurs, superbe vetement dont sera fier le plus riche gars
du pays. Des invitations ont ete adressees aux lutteurs les plus renommes,
a ceux de Rosporden, de Banalec, de Pont-Aven, de Fouesnant, de Kerneven;
on n'a pas oublie ceux de Scaer et de Guiscriff, connus par l'ardente
rivalite qui rend si longs leurs combats: Scaer est du Finistere, Guiscriff
du Morbihan; on verra ou, des deux pays, naissent les plus forts hommes.
Enfin, a la fete doit venir Mathurin[1], le fameux sonneur de biniou, celui
qui alla a Paris, jouer des airs bretons dans un drame breton, _la Closerie
des genets_, et que le roi voulut entendre dans son palais des Tuileries.
Vieux a cette heure, aveugle, on ne le voit plus que rarement aux pardons;
mais, repondant cette fois a l'appel du poete, il jouera quelques-uns de
ces airs melancoliques et sauvages, dont les notes aigues s'entendent par
dela les longues landes, airs des anciens temps, que le Breton, absent de
la patrie, repete au dedans de lui-meme, assis au bord de la route, le
front dans la main.

    [Note 1: Mathurin est mort au mois de septembre 1859.]

Entre les jolies petites villes des cotes de Bretagne, Pont-Aven est une de
celles qui charment le plus d'abord et inspirent le desir de s'y arreter.
Un ravin tout encombre d'enormes roches, d'arbres confusement pousses,
aulnes, peupliers, saules, et, parmi ces arbres et ces rochers, une petite
riviere rapide, tournant autour des rochers, glissant entre leurs defiles,
bouillonnant en petites cascades, noire ou claire, selon qu'elle reflete
l'ombre des arbres ou la lumiere du ciel: voila le fond du tableau. Sur les
deux versants s'etagent les maisons de la ville, et presque autant de
moulins que de maisons s'eparpillent sur les bords, assis sur les roches ou
a demi caches dans les arbres[1]. Tout est riant et frais en cette jolie
vallee: au tic-tac regulier des grandes roues se mele le murmure de l'eau,
le frolement des herbes et des feuilles; la voix sourde de la nature, qui
ne se tait jamais, adoucit le bruit dur et triste du travail de l'homme.

    [Note 1: Le proverbe dit: Pont-Aven, quatorze maisons, quatorze
    moulins.]

Un peu plus bas, la riviere s'elargit, et, libre en son cours, plus
profonde, salee deja et verdatre, va se perdre dans la grande mer.

C'est dans une prairie, non loin de ce joli bourg qui attire les peintres,
qu'avait ete assigne le rendez-vous des luttes. Au lieu le plus eleve, sur
une estrade, etaient assis deux vieillards, celebres autrefois par leurs
victoires, et qui, aujourd'hui, a l'age de plus de quatre-vingts ans, la
tete couverte de longs cheveux blancs, avaient ete nommes juges du combat.
Derriere eux, de grands bois fermaient la prairie comme un rideau vert, et
en face s'etendait la mer, la mer qu'on n'entendait pas, mais que l'on
voyait bleue, immense, se confondant a l'horizon avec le firmament, et tout
etincelante aux rayons du soleil. Tel etait le lieu du combat: sous un ciel
eclatant, au bord des forets, vis-a-vis de cette mer que les hommes, comme
si elle allait repondre a leurs questions, ne se lassent pas de contempler.
Le poetique genie du barde breton semblait avoir choisi ce beau site, en
souvenir de Virgile et d'Homere.

La prairie est couverte d'hommes et de femmes arrives des points les plus
opposes, et qui portent comme ecrit le nom de leur village sur leurs
costumes varies. On reconnait la coiffe des femmes de Pleyben qui enveloppe
leur figure comme un beguin de religieuse; la coiffure de Landerneau qui
s'allonge par derriere, rappelant la cornette du moyen age; le grand et
haut bonnet des artisanes de Rosporden, dont les dentelles flottent au
vent; celui des femmes de Saint-Thegonec, qui en relevent sur le sommet de
la tete les barbes gonflees comme des voiles de navire; puis, le plus joli
des costumes bretons, celui des filles de Pont-Aven, dont une coquetterie
et une proprete recherchee font valoir le beau teint et la taille elegante:
nulle ne les egale pour le luxe et l'eclatante blancheur de leurs
coiffures, de leurs manches et de leurs larges collerettes. La coiffe,
appliquee sur le front et descendant le long des tempes, laisse voir leurs
cheveux soigneusement lisses, puis, s'ecartant sur les cotes, comme des
ailes, encadre l'ovale regulier de leurs frais visages. Du coude au
poignet, les bras sont enveloppes, mais non caches par de larges manches de
mousseline bouffante, et une collerette a petits plis menus dessine autour
du cou et des epaules une courbe gracieuse.

Un peu plus loin, voici la singuliere coiffure bigarree de Pont-l'Abbe:
grandes et fortes, la peau teinte de la couleur orangee propre aux races
asiatiques, on dirait que les femmes de Pont-l'Abbe sont une tribu
etrangere venue, a travers l'Ocean, sur les cotes de l'Armorique. Leur
costume ne ressemble a aucun des costumes de Bretagne: la coiffure,
composee de bandes de drap d'or, d'etoffes rouges brodees en soie, de
mousseline bleue, est posee un peu en avant, ainsi qu'un leger bonnet grec,
sur le sommet de la tete; les cheveux par derriere sont a decouvert. Ces
bonnets bleus, rouges, dores, brillent ca et la parmi les coiffes blanches
comme des fleurs aux couleurs vives et scintillantes; ils ont donne leur
nom aux femmes de Pont-l'Abbe: on dit les _bigoudens_ de Pont-l'Abbe. Le
reste du costume a autant d'eclat: la jupe, le corsage, les manches sont
ornes de larges galons verts, rouges, dores, de broderies, de torsades,
d'oeilleres en soie de toutes couleurs, et ces couleurs si diverses,
hardiment rapprochees, se fondent dans un ensemble brillant et harmonieux.
Les peuples simples ont souvent le secret de cette alliance heureuse de
couleurs opposees ou echoue la science des nations les plus raffinees.

Le costume des hommes n'est pas moins varie; on voit, l'un a cote de
l'autre, les hommes de Saint-Herbot et de Chateauneuf-du-Faou, dont le long
habit brun double de vert, orne de passementeries, de boutons et de
broderies de soie rouge, descend jusqu'aux genoux, comme l'ample habit du
temps de Louis XIV; les habitants des montagnes d'Arree avec leurs vestes
blanches; ceux du Faouet, dont le chapeau de paille, a larges bords, est
recouvert d'une sorte de resille qui retombe du sommet comme les fils d'or
ces casquettes de jockeys; les elegants de Fouesnant, qui mettent l'un sur
l'autre deux larges pantalons de couleur differente, debordant sur le
coude-pied; les hommes de Gourin, aux culottes demi-collantes, et ceux de
Quimperle, qui portent encore l'antique _bragou-bras_, la braie celtique a
mille plis, bouffant des deux cotes, descendant tout a fait au bas des
reins, et laissant passer la chemise entre le gros bouton qui le retient,
et la ceinture serree avec une large boucle de cuivre; et les gens de
Scaer, enfin, que l'on distingue tout de suite au saint sacrement brode en
soie qu'ils portent au milieu du dos, comme s'ils s'etaient declares serfs
de Dieu.

Un roulement de tambour annonce l'ouverture des luttes; un vaste cercle se
forme a l'instant, chacun prend place: les hommes s'etendent sur l'herbe, a
plat ventre, c'est le premier rang; d'autres, les retardataires,
s'agenouillent ou s'asseoient sur leurs talons, en seconde ligne; quant aux
femmes, elles se tiennent derriere, debout, en rangs presses.

Toutes ne se plaindront pas, d'ailleurs, de la place qui leur est assignee:
plus d'une, reconnue dans la foule par un jeune garcon qu'elle aussi, avant
lui-meme, a apercu, le verra de loin quitter son rang, se glisser derriere
le cercle attentif, et, le sentant, sans le voir, tout pres d'elle,
tournera a demi la tete pour entendre de douces paroles et laissera pendre
sa main dans la main de son amoureux, promesse muette et gage de prochaines
fiancailles.

Les luttes debutent par les plus jeunes: des adolescents, des enfants
presque, de douze a quatorze ans, se depouillent de leur veste, se prennent
a bras le corps, et cherchent a se jeter par terre. La lutte n'est pas
longue, l'un a vite renverse l'autre; mais, a peine le vaincu s'est-il
releve, qu'il se precipite sur son adversaire, et le combat recommence.
Trois, quatre, dix defaites successives ne le decouragent pas; il a deja
cette obstination des hommes de sa race. Tous les deux se serrent, se
pressent, les bras raidis, les yeux en feu, le visage rouge de sang, et
plus la lutte se renouvelle, plus elle devient longue et tenace. Tel qui a
ete renverse, la premiere fois, presque immediatement, resiste ensuite un
quart d'heure aux efforts redoubles de son vainqueur. Cependant, malgre
leur acharnement, pas un mouvement de colere, pas un geste defendu, pas une
infraction aux regles de la lutte: on ne doit se prendre que par le buste;
aucun, pour gagner un avantage, ne frapperait au visage son adversaire, ou
ne le saisirait par les cheveux. Ces enfants ont la conscience de ce qu'ils
se doivent a eux-memes: ils veulent se montrer dignes de devenir un jour de
vrais lutteurs. Enfin, et en s'y prenant a plusieurs fois, on les separe.
C'est le tour des hommes.

Un homme sort des rangs, et, le chapeau a la main, fait le tour du cercle.
Si personne ne se presente pour le lui disputer, le prix lui appartient.
Mais un autre aussi entre dans l'arene: a ce moment une femme, quittant
precipitamment sa place, court apres lui, et le retient par le bras, c'est
sa mere; il est trop jeune encore, elle ne veut pas qu'il lutte, il recevra
peut-etre un mauvais coup. Le jeune homme resiste; impatient de montrer sa
force, il ecarte doucement sa mere, et elle le suit malgre lui, et on la
voit lui parler avec cette vivacite d'amour qu'ont seules les meres; elle
lui prend les mains de peur qu'il ne s'echappe d'elle. L'assemblee assiste
impatiente et divisee a ce combat de tendresse et de fiere ardeur: les
jeunes gens et les jeunes filles sont pour le fils, les plus ages pour la
mere,--jusqu'a ce que l'un des vieillards, jugeant en faveur de la plus
faible, decide qu'une fois encore le fils cedera a la douce contrainte des
pleurs maternels.

Un autre, d'ailleurs, s'est presente; celui-ci est un lutteur celebre, cent
bouches le nomment a la fois; il fait deux pas en avant avec lenteur et
gravite, et etendant le bras: _Reste debout!_ dit-il. A ces mots, Yves
Herve, du bourg de Banalec, s'arrete: il a reconnu Postic, de Scaer; le
prix sera vivement dispute. Aussitot il quitte sa veste et son gilet, ne
gardant que son bragou-bras et sa chemise de grosse toile, exactement
serree au corps, afin que son adversaire ait moins de prise. Ses parrains
s'approchent et, rassemblant ses longs cheveux, les nouent par derriere
avec un long ruban; Les pieds nus, il se tient immobile, allegre et agile
pour le combat. Postic aussi s'est depouille de ses vetements, mais ses
parrains ne se sont pas presentes pour lui attacher les cheveux; il les
laisse flotter librement sur son cou; le haut de la tete nue, le visage
maigre et sillonne des rides que creusent de bonne heure les travaux des
champs, il ressemble presque a un vieillard, mais sa taille haute et
droite, ses bras robustes croises sur sa poitrine, et le regard assure de
ses yeux enfonces sous ses sourcils, decelent l'homme dans la force de
l'age.

Le signal est donne: les deux adversaires font le signe de la croix, et
s'approchent lentement l'un de l'autre, les yeux dans les yeux, les bras
tendus, cherchant comment ils se vont saisir. Puis, d'un meme mouvement,
ils se joignent et enlacent leurs bras; en un moment ils sont serres l'un
contre l'autre d'une force egale; de leurs mains crispees, ils tachent, a
travers la chemise, de saisir la peau; tous deux, maitres d'eux-memes,
combinent a la fois leur propre effort et celui de l'adversaire; on voit
les muscles saillir a leur cou et sur leurs epaules. Herve sait quelle est
la force et l'habilete de Postic, mais c'est pour lui un honneur de le
combattre, il ambitionne la gloire de le vaincre, et, deux fois deja, il a
evite le choc par lequel Postic le devait renverser. Quant a Postic, la
lutte lui est si familiere, qu'il semble moderer sa force plutot que la
developper tout entiere; a un moment meme ou il veille moins sur lui, un de
ses pieds cede, il glisse et tombe. Un grand cri part de l'assemblee, les
juges se levent de leur siege: mais, dans le temps meme ou il perdait pied,
Postic a vu le danger, et, d'un mouvement agile et preste, s'est tourne de
maniere a tomber sur le cote. Il reste la, quelques secondes, immobile,
pour qu'il soit bien prouve qu'il n'est pas vaincu. En effet, le vaincu,
c'est la loi des luttes, doit etre renverse droit sur le dos, les deux
epaules touchant la terre; c'est ce qu'on appelle _avoir le saut_. Les
juges declarent que le coup ne compte pas, et Postic se releve, aux
applaudissements des uns, au milieu du silence des autres.

Le spectacle va avoir maintenant une autre physionomie: jusque-la,
l'assemblee avait assiste, muette, aux incidents de la lutte; mais les
passions sont, a cette heure, eveillees: les gens de Scaer prennent parti
pour Postic, ceux de Banalec pour Herve. Le combat est repris plus vif,
plus acharne que la premiere fois; les deux lutteurs, animes par un interet
plus ardent, ont a soutenir, l'un son premier succes, l'autre sa
reputation. Ils ne demeurent plus dans le meme lieu, ils se pressent, ils
se poussent de plusieurs pas en arriere ou en avant; a chaque instant les
jambes sont lancees l'une dans l'autre; les bras, enlaces autour du buste,
font plier les reins; deux fois successivement ils s'enlevent de terre, et
l'on croit qu'ils vont tomber ensemble, puis ils reprennent pied et
recommencent le combat. Ils ont alors, dans ces mouvements precipites, des
gestes et des attitudes d'une admirable noblesse: lorsque Postic, tenant
fermement le bras droit d'Herve, et, lui serrant l'epaule gauche de son
autre main, l'eloigne de lui, et, la tete baissee en avant, s'appuie sur
l'une de ses jambes raidie comme un arc fortement bande, il rappelle ces
belles statues d'athletes que nous a laissees l'antiquite, et que l'on
regarde avec une sorte d'orgueil, tant elles donnent une grande idee de la
beaute et de la force de l'homme.

Les spectateurs, cependant, les yeux attaches sur les combattants, suivent
leurs mouvements avec une emotion passionnee: tout est oublie, excepte le
spectacle qui est devant eux. Hommes et femmes se baissent, se redressent,
comme si eux-memes prenaient part a la lutte; de la voix et du geste, ils
excitent les combattants; on entend a chaque instant: _Stard! Derta!
Courage! tiens bon!_ Ou bien ce sont des cris d'admiration a un coup
habile: _Ce n'est pas sot!_ Quelques-uns, emportes par une ardeur dont ils
n'ont pas conscience, se trainent sur leurs genoux et sur leurs mains, et
suivent dans sa marche desordonnee la lutte qui, a tout moment, change de
place; tous les bras sont agites, les yeux animes et brillants, tout le
monde a la fievre.

Mais, tandis que la lutte semble le plus incertaine, Postic saisit, de ses
deux mains fermees comme des etaux, le corps d'Herve, l'arrache du sol, et,
d'un effort gigantesque, l'enlevant par-dessus sa tete, le lance derriere
lui. Herve tombe lourdement, le choc a ete si violent qu'il demeure etendu
de tout son long; le sang lui sort par le nez et la bouche. Il n'y a de
doute pour personne, les deux epaules ont a la fois touche la terre. Les
vieillards se levent: _Mad!_ disent-ils, _le coup est bon!_ D'unanimes
applaudissements eclatent dans l'assemblee: Herve s'eloigne en essuyant le
sang qui coule de son visage, et Postic rentre dans le cercle, du meme pas
grave et lent qu'en arrivant.

L'issue du combat n'est pas toujours aussi franche et decisive: deux
lutteurs se rencontrent quelquefois de force presque egale, qui combattent
longtemps sans qu'il y ait un vainqueur. C'est ce qui arriva au Pardon de
Rosporden, en 1859: les deux rivaux etaient, dans une nature differente,
comme les types du lutteur breton; l'un, grand, elance, blond et sans
barbe, quoiqu'il eut trente ans, paraissait plus jeune que son age; on ne
l'avait vu encore qu'une ou deux fois dans les luttes, et l'on doutait
d'abord qu'il put soutenir un combat un peu prolonge. Mais, quand il eut
mis bas sa veste, que ses cheveux noues par derriere et sa chemise a demi
ouverte eurent laisse voir ses larges reins et ses fortes epaules que
surmontait une tete petite comme celle des athletes antiques, un murmure
d'etonnement parcourut l'assemblee; il parut tout a coup un autre homme,
ainsi que ce faux mendiant qui, dans Homere, se depouille de ses haillons
et s'avance d'un pas noble et majestueux, semblable a un dieu. Son nom
etait Trolez, c'est-a-dire _lait tourne_.

L'autre s'appelait Le Guichet; il n'avait que vingt ans, et contrairement a
son compagnon, on l'eut dit plus age. Brun, petit, ramasse, le cou rentre
dans les epaules, a chacun de ses mouvements, ses muscles solides
ressortaient, pareils a des cordes, sur ses bras robustes; sa grosse tete,
ses cheveux noirs, epais, a demi longs, tombant sur son front bas et
presque sur ses yeux, sa poitrine velue, l'expression resolue de son visage
carre, lui donnaient un aspect etrangement sauvage; on ne pouvait
s'empecher de le comparer a un taureau.

Apres s'etre mesures des yeux, ils se saisirent, et alors commenca une
lutte, d'abord lente, mesuree, chacun calculant la force de son adversaire,
puis plus pressee et plus precipitee. Trolez, de ses longs bras entourant
son rival, s'efforcait de l'enlever de terre; mais, a peine celui-ci
avait-il perdu pied, qu'il retombait aussi solide et affermi qu'auparavant.
Le but de Le Guichet etait de lancer un de ces rapides coups de pied qui
font plier subitement la jambe; l'adversaire perd l'equilibre et tombe.
Mais Trolez, attentif a tous ses gestes, ne se laissait pas approcher: les
jambes ecartees, le dos longuement tendu et appuye sur ses reins, il
demeurait comme ancre dans le sol; il n'avancait ni ne reculait, ses pieds
ne bougeaient pas de la place qu'ils occupaient; aux assauts redoubles de
son rival, il resistait impassible comme une muraille.

Cette immobilite obstinee excitait, au lieu de l'abattre, l'ardeur de Le
Guichet. Abandonnant sa tactique premiere et se servant, comme d'un moyen
de vaincre, de l'inegalite de sa taille, il se jetait a corps perdu sur
Trolez, et, lui enfoncant sa grosse tete sous l'aisselle, ainsi qu'un coin
enorme, de son cou et de ses rudes epaules il poussait en avant, semblable
a un boeuf qui choque un chene de son front, pensant le soulever et le
porter de tout son poids a terre. Mais nulle secousse ne faisait devier
Trolez d'une ligne.

Longtemps et a plusieurs fois, ils se prirent et se quitterent, rouges, la
chemise en lambeaux, une sueur abondante coulant sur leurs visages et le
sang sortant par leurs narines. Enfin, apres des assauts coup sur coup
renouveles, tous deux s'arreterent en meme temps, haletants et non epuises,
mais reconnaissant l'un chez l'autre une force qu'ils se sentaient
impuissants a surmonter. Les juges, qui avaient assiste avec etonnement et
admiration aux peripeties du combat, ne pouvant nommer un vainqueur,
voulurent cependant leur donner une marque d'estime, et leur partagerent le
prix. Trolez, que son inexperience dans l'art de la lutte avait seule
empeche de triompher, qui s'etait contente de resister, mais qui, dans sa
resistance, avait montre une vigueur sans egale, recut la plus large part;
Le Guichet recut la moindre, comme premices des prix qu'il saurait un jour
remporter. Puis, tous deux se tendirent la main, sans forfanterie et sans
rancune, oubliant leur rivalite passagere, et redevenus compagnons du meme
village.

Telle est la generosite de la belle jeunesse: elle aime le combat pour le
combat meme; ses interets, elle n'en a souci, et, confiante en l'avenir
qu'elle ne mesure pas, si elle est vaincue aujourd'hui, elle compte sur le
jour de demain pour gagner les succes et la gloire. Mais, plus tard, quand
il s'est epuise en de durs efforts contre les obstacles de la vie, l'homme
mur ressent en lui les premieres secousses des passions envieuses; moins
fort, il s'irrite, et il hait; il n'a pas seulement des emules a vaincre,
il a des ennemis a humilier, et ce sentiment de rivalite jalouse, il le
decore d'un beau nom, il l'appelle le sentiment de l'_honneur_.

Ce Pardon de Rosporden, deja remarquable par le combat incertain de Le
Guichet et de Trolez, fut signale par un evenement emouvant et inattendu:
Postic, le fameux lutteur qui n'etait jamais sorti d'une lutte que
victorieux, fut ce jour-la vaincu. Trois fois deja dans la journee, il
etait entre dans la lice et avait remporte le prix. Infatigable et plein de
confiance, il se presenta une quatrieme fois, et tout d'un coup, sans que
rien fit presumer l'affaiblissement de ses forces, et alors que les
spectateurs attendaient avec assurance le moment ou il renverserait son
adversaire, il fut souleve violemment et jete a terre; il tomba en
entrainant avec lui son rival. A ce coup soudain, l'assemblee demeura
muette, pas un applaudissement n'eclata; on ne pouvait croire que Postic,
_eut eu le saut_. Mais il ne pouvait y avoir d'incertitude; les juges
proclamerent le vainqueur. Postic alors se releva: son rival etait presque
inconnu comme lutteur; il lui serra fortement la main, puis, sans qu'un
geste, sans que son visage et sa voix exprimassent les agitations de son
coeur, mais pale, et les bras croises sur sa poitrine, il annonca aux juges
que, jamais plus desormais, il ne paraitrait dans les luttes.




XII

Les monuments.

=Vanneau.--Les statues.--Colonne de Louis XVI.--Du Guesclin.=


Les grands caracteres appellent la lutte: la Bretagne est le pays de France
le plus religieux, gardien de l'ancienne foi, representant de l'ancienne
societe; c'est en Bretagne que la Revolution a triomphe avec le plus de
hauteur: sur ce sol royaliste et chretien, en face de ces croix, de ces
calvaires, de ces statues de saints, de ces eglises, elle a affecte de
planter les monuments qui attestent sa victoire. Partout on trouve les
marques de son triomphe: de quelque cote que l'on entre en Bretagne, a
Saint-Florent, la colonne de Bonchamp mutilee; au Pin-en-Mauges, le
monument de Cathelineau renverse; a Rennes, a Nantes, des inscriptions en
l'honneur de la Revolution. A Saint-Malo, les premiers noms que l'on entend
prononcer sont les noms de Lamennais et Chateaubriand, c'est-a-dire des
deux plus grands revolutionnaires du XIXe siecle. Car, si Lamennais est le
philosophe qui nie le principe de l'ancienne societe, Chateaubriand est
l'ecrivain de la nouvelle; c'est lui qui a change la vieille langue, qui a
introduit une nouvelle forme; l'un est haineux et amer, comme les revoltes
qui ressentent encore, tandis qu'ils detruisent, des secousses de leur
conscience; l'autre est melancolique et triste, comme un homme qui vit
parmi des ruines.

A Rennes, dans la capitale de l'ancienne Bretagne, au point le plus
culminant de la ville, lorsque vous montez a cette belle promenade du
Thabor d'ou vous dominez, etendue a vos pieds, la terre de Bretagne, la
vraie Bretagne qui commence, vous rencontrez une colonne surmontee d'une
statue, avec cette inscription:

  =A VANNEAU, A PAPU.=

Quels sont ces noms? qu'ont-ils fait pour qu'on leur erige une colonne?
L'inscription vous le dit:

  MORTS POUR LA LIBERTE EN JUILLET 1830.

Et en effet, la statue, c'est la Liberte, tenant en main la Charte de
1830.--O pauvres heros inconnus et oublies de ceux-la memes qui vous ont
dresse un monument! qui songe a vous, Vanneau, et a vous, Papu? Papu
surtout, qu'etait-il? pourquoi la destinee de ces deux noms, Vanneau, Papu,
est-elle si differente? pourquoi un seul jouit-il de quelque notoriete, et
l'autre est-il si oublie? On ne separe pas les noms d'Harmodius et
d'Aristogiton. Paris a donne le nom de Vanneau a une des rues nouvelles du
faubourg Saint-Germain, entre les hotels de Castries, de La Rochefoucauld,
de Damas et de Beauffremont; mais qui jamais entendit parler de Papu? Il y
a un peu plus de trente ans qu'il est mort; personne ne sait qu'il a
vecu.--Ils sont morts pour la liberte! Pauvres gens encore! Cette liberte,
elle a dure dix-huit ans et meme un peu moins. Vanneau et Papu etaient
jeunes; s'ils avaient vecu quelques annees de plus, ils n'auraient pas eu
atteint l'age de la maturite, qu'ils auraient vu cette meme liberte de
nouveau attaquee, et, cette fois, se seraient-ils fait tuer pour elle?
Colonne de Vanneau et de Papu, colonne de Juillet, quels enseignements
donnez-vous a nos fils, quelle pensee noble et elevee porterez-vous de nous
a la posterite?

De meme, a Nantes, au milieu des severes hotels de cette fidele noblesse de
Bretagne, dont les membres les plus illustres verserent leur sang pour leur
roi, a quelques pas des statues des grands hommes bretons qui bardent
l'entree des deux cours, sur la base meme de la colonne qui supporte la
statue de Louis XVI, une inscription revolutionnaire est scellee, une
inscription qui glorifie la revolte d'un peuple contre son souverain, qui
atteste la ruine de la vieille monarchie, et la defaite du frere meme de
Louis XVI par ses sujets! et cette inscription, que personne n'a ose encore
enlever, elle a ete appliquee la par des Anglais, par les ennemis
seculaires de la Bretagne et de la France.

  ICI PRES, A EU LIEU UNE LUTTE SANGLANTE
  ENTRE LES OPPRESSEURS ET LES OPPRIMES,
  LE 30 JUILLET 1830.
  DES LABOUREURS ET DES OUVRIERS ANGLAIS
  ONT FAIT POSER CETTE INSCRIPTION, EN TEMOIGNAGE
  DE LEUR ADMIRATION POUR LA BRAVOURE,
  LA VALEUR ET L'INTREPIDITE NANTAISE.

Ce ne sont pas la les veritables monuments de la Bretagne; ces monuments,
vous les trouverez a Saint-Cast, ou a ete elevee une colonne commemorative
de la defaite des Anglais en 1758, par des paysans bretons rassembles a la
hate, precurseurs des chouans de 93, qui n'avaient pas appris la guerre,
mais a qui le sentiment national enseigna la victoire; a la Chartreuse,
pres d'Auray, ou sont entasses les os des victimes de Quiberon; dans
l'eglise de Brest, ou Louis XVI a fait placer le coeur de du Couedic, un de
ces marins bretons qui avaient transporte jusque dans le XVIIIe siecle
l'esprit de la chevalerie antique; a Rennes, devant la facade du palais du
parlement de Bretagne, ou sont dressees, dans une noble attitude, les
statues de savants jurisconsultes, de consciencieux historiens, de graves
magistrats, Gerbier, d'Argentre, Toullier; a Nantes, ou, au pied, et comme
les gardes du vieux chateau des ducs de Bretagne, se tiennent debout les
plus illustres des heros de l'Armorique, du Guesclin, Clisson, Richemont,
la reine Anne, grands noms bretons et aussi grands noms francais; les
gloires des deux peuples ici se confondent: Clisson et du Guesclin, les
vainqueurs des ennemis de la France, en meme temps que chevaliers bretons;
Richemont, que l'histoire appelle moins le duc Arthur de Bretagne que le
connetable de Richemont, et cette charmante femme, gracieux symbole de
l'union des deux nations, la duchesse Anne de Bretagne, qui est aussi la
reine de France.

Puis, dans presque toutes les villes, a Rennes, a Nantes, a Dinan, a
Saint-Brieuc, a Saint-Malo, la statue du grand homme breton par excellence,
du Guesclin. Du Guesclin! son souvenir domine toute la Bretagne; quand on
en cherche la raison, ce n'est pas parce qu'il fut un vaillant chevalier;
bien d'autres l'ont ete; non pas meme parce que, Breton, il parvint aux
plus hautes dignites et fut connetable et generalissime des armees de
France; ses compatriotes lui reprochaient, au contraire, de s'etre fait
plus Francais que Breton, et il y eut un moment ou il vit s'eloigner de lui
la plupart des chevaliers bretons; c'est que, outre les qualites de son
pays, il eut, a un eminent degre, les vertus du vrai chevalier, la loyaute
inalterable, cette loyaute a laquelle rendaient hommage les Anglais, quand
ils venaient deposer les clefs de Chateauneuf-Randon sur son cercueil,
obeissant au mort comme s'il eut ete vivant, parce qu'ils savaient qu'il
aurait agi ainsi; la liberale munificence: a plusieurs reprises il
distribua tout ce qu'il possedait a ses compagnons d'armes; la persistante
volonte, une finesse qui n'excluait pas la franchise, deux qualites qui
s'unissent difficilement et qui appartiennent en propre au Breton; on sait
comment, a Avignon, il sut obtenir du pape de l'argent et l'absolution pour
les Grandes Compagnies; le desinteressement, enfin, et la grandeur d'ame:
il est prisonnier du Prince Noir, on le laisse libre de fixer lui-meme sa
rancon: il se taxe a cent mille florins. Ou trouverez-vous une pareille
somme? lui dit le prince de Galles.--Les rois, les princes, le pape la
payeront, et, si j'allais dans mon pays, il n'est pas une femme qui ne
filat sa quenouille pour me racheter! Magnanime confiance qui demande
autant qu'elle donne! En du Guesclin, les Bretons honorent non-seulement le
grand homme breton, mais le type du chevalier chretien.

Voila les veritables monuments de la Bretagne, les monuments consacres a
ses grands princes, a ses heros, aux representants de son histoire et de sa
gloire passee. Les villes de Bretagne ne pouvaient pas ne point avoir ces
statues sur leurs places; la voix des peuples commandait, pour ainsi dire,
de les elever, afin qu'ils eussent sans cesse devant les yeux ces modeles
de vaillance, de sagesse et d'honneur, qui ne sont d'aucun parti et que la
Bretagne peut presenter a tous les pays et a tous les siecles.

Et enfin, c'est Nantes qui, seule de toutes les villes de France, a songe a
elever une statue a Louis XVI, pensee bretonne a la fois et francaise: le
dernier roi de France dans la capitale de la Bretagne, le roi pieux dans la
religieuse cite; en face de la vieille cathedrale, a la limite des deux
pays, entre le grand fleuve de la Loire, qui vient des campagnes de France,
du coeur meme de la France, et la jolie riviere d'Erdre qui descend, calme
douce, de la vieille Armorique.

La France, un jour, reconnaissante et repentante, elevera un monument a
Louis XVI, le plus pur, le plus devoue de tous ses rois, qui, au milieu
d'une corruption generale, dans une cour ou ses freres memes continuaient
le doute philosophique et les debauches de Louis XV, demeura croyant et
chaste; qui apporta sur le trone "les deux qualites qui font les bons rois,
la crainte de Dieu et l'amour du peuple[1]," et a qui cet amour sincere
revela les besoins de la chose publique; qui restaura la marine, aida les
Etats-Unis a s'affranchir, supprima les derniers vestiges de la feodalite,
abolit la torture et donna l'edit de tolerance; qui, le premier, eut la
pensee des reformes salutaires, les indiqua et les commenca au prix de ses
droits, de sa liberte et de son sang; a ce roi honnete homme, enfin, dont
Napoleon Ier voulait rehabiliter solennellement la memoire, que le pape Pie
VI songeait a faire canoniser[2], et que les peuples appelerent le
_restaurateur de la liberte francaise_, avant qu'il eut merite le titre de
_roi-martyr_!

    [Note 1: Mignet.]

    [Note 2: Allocution du 17 juin 1793.]




XIII

Queriolet.

=Un caractere breton.=


C'est la, c'est en Bretagne, que l'on rencontre des hommes fortement
caracterises, race dure comme le sol, solide comme le granit; il semble
qu'aux vents de la mer qui battent leurs cotes, ils se soient raidis. On
dit proverbialement une _tete bretonne_, c'est-a-dire une tete qui veut,
qui persiste et va jusqu'au bout. Nulle province n'a donne a la France plus
de genies indociles. La Bretagne a commence par Abelard, au XIe siecle,
elle a fini dans le notre par Broussais et Lamennais, et par Chateaubriand,
liberal a la maniere des vieux Bretons, et au fond, ennemi du pouvoir.
Toujours le parlement de Bretagne fut difficile a mater; il resistait
encore quand les autres avaient depuis longtemps cede. Les emeutes de
Rennes et des autres villes de Bretagne, sous Louis XIV et Louis XV,
etaient excitees ou soutenues par le parlement. Du Guesclin,--il n'y a pas
de plus mauvais garnement sur la terre, disait sa mere,--est un des types
de ces apres Bretons, et aussi ce du Couedic qui, avant d'attaquer un
vaisseau anglais (combat de _la Surveillante_ contre _le Quebec_, le 7
octobre 1779, pres des iles d'Ouessant), fait mettre son equipage a genoux
et reciter le _De profundis_, et apres: _Maintenant vous pouvez mourir!_ et
il se promene sur le pont, frappant du pied, dit un contemporain, comme une
baleine qui frappe la mer de sa queue. Le combat fut terrible, le vaisseau
anglais sauta, et la fregate de du Couedic rentra a Brest, presque en
ruines. D'autres, moins celebres, ont une vigueur, une raideur de
caractere, et de principes qui, dans l'antiquite, en eut fait des
stoiciens, et, au XVIIe siecle, des jansenistes, E. Souvestre, Alex. Duval,
Duclos: le premier, philosophe pratique, le second, ardent en ses haines,
le troisieme, d'une franchise abrupte. Je veux raconter ici quelques traits
d'un homme presque inconnu, le Gouvello de Queriolet, qui donneront une
idee de ces natures a part, tout d'une piece, pour qui il n'est pas de
demi-mesures, egalement extremes dans le bien comme dans le mal.

Sa vie a deux parts: le brigand et le saint. Il etait ne, en 1602, a Auray,
d'une riche et puissante famille; son enfance annonca bien sa jeunesse. Nul
enfant n'eut de plus mauvais instincts et un plus mechant naturel. Il ne
respecte ni Dieu, ni ses parents, ni ses maitres; malgre de grandes
facultes, on n'en peut rien tirer: ses camarades memes, il les injurie et
les bat, il rappelle du Guesclin qui desolait son pere et sa mere, mais
avec cette difference qu'il ne se trouve pas une seule bonne religieuse qui
porte un heureux horoscope sur un tel garnement.

A peine adolescent, il a tous les vices des debauches: il hante les mauvais
lieux et les maisons de jeu; il crochete le coffre de son pere, lui derobe
deux mille livres, se sauve de la maison paternelle, et le voila lance par
le monde, comme un etalon echappe. Nul frein, nulle barriere: a Paris, il
s'associe a des filous pour voler au jeu; en Allemagne, il court le pays,
guerroyant pour le premier venu; il se trouve encore la trop a l'etroit, il
songe a aller a Constantinople, il s'y fera Turc, et y vivra en pleine
licence et a son caprice.

Apres une eclipse pourtant, il reparait en Bretagne. Le hasard de sa
naissance lui donnait droit a une charge de magistrature, et ce n'est pas
un des moindres etonnements, en ce temps qui suit les guerres civiles,
qu'un tel homme conseiller au parlement de Rennes. Mais cette nouvelle
dignite ne le retient pas; au contraire, elle ne lui sert qu'a se livrer a
tous les exces avec impunite; bientot il devient fameux par ses
debordements: duelliste, libertin, hypocrite et impie, c'est Mirabeau,
Richelieu et don Juan tout ensemble. Il a rompu avec toute sa famille; son
nom et ses titres, il ne s'en soucie, il les traine dans les orgies; la vie
des hommes, l'honneur des femmes, sont pour lui un enjeu; il poursuit les
unes pour les perdre, il insulte les autres pour les tuer. Il avait acquis
une terrible habilete aux armes, seul exercice auquel il se fut applique;
de meme que Gondi sa soutane, il se plait a faire dechirer sa robe de
magistrat dans les duels. Il marche litteralement l'epee au poing, insolent
envers tout le monde, injuriant les passants, sans s'occuper de la qualite
ni du nombre; une fois, une troupe de cavaliers indignes s'arretent en le
menacant; peu lui importe, il sont six, sept, huit, il fond dessus; le
premier qu'il joint, il le jette a terre, l'enfile de sa lame la retire du
cadavre, sans plus s'en soucier que d'un chien, et s'elance sur les autres
qui, epouvantes de cet enrage, s'enfuient au plus vite; une autre fois, il
se battit contre quatorze.

Des femmes, il en est de meme: il joint l'audace a la ruse; il les attaque
en pleine rue, ou se deguise en charbonnier pour penetrer chez elles; il
fait de longs voyages expres afin d'aller seduire une belle, ou il apporte
sur son dos une echelle pour escalader une fenetre. Il en veut surtout aux
religieuses; en corrompre quelqu'une lui est un regal qui depasse les
seductions ordinaires; il s'introduit dans un couvent en sa qualite de
magistrat, et une fois la, il deploie l'hypocrisie la plus raffinee. Le don
Juan de Moliere n'a rien de plus complet que ses affectations de langage
devot, ses roulements d'yeux, ses soupirs, ses sentiments de componction;
il edifie les bonnes Soeurs par ses paroles eloquentes sur la brievete de
la vie, la necessite de se tenir toujours sur ses gardes, de penser a
l'eternite, au terrible moment ou il faudra rendre ses comptes; il leur
fait part de sa resolution de racheter ses peches par des aumones, de faire
l'Eglise son heritiere par des fondations pieuses, etc. De meme aussi que
don Juan, et c'est peut-etre chez lui que Moliere a pris ce trait, il donne
l'aumone a un mendiant a condition que le pauvre homme ne la demandera pas
_au nom de Dieu_, et, pour lui montrer l'exemple, il blaspheme tout haut
dans les rues, il se moque de Dieu, il appelle a lui les demons.

Car il ne craint pas plus Dieu que le monde: une nuit, le tonnerre roule
au-dessus de sa maison, a coups repetes; exaspere de cette voix de Dieu qui
le semble menacer, il s'elance de son lit, ouvre sa fenetre, et, comme Ajax
defiant Jupiter, decharge ses pistolets contre le ciel, tandis que la
foudre tombe sur son lit.

C'est un veritable revolte contre la societe, non qu'il ait a s'en
plaindre, mais par nature perverse, ayant du plaisir a jouer cette partie,
prenant a tache de se faire craindre et detester, comme d'autres de se
faire aimer, et, en ce sens, un etre veritablement diabolique.

Il mena cette vie jusqu'a trente-deux ans. A ce moment, un evenement
inattendu, imprevu, le changea. Il etait alle a Loudun, en Poitou, pour
voir une belle protestante dont il avait entendu parler et pour essayer de
la seduire. C'etait le temps des exorcismes qui accompagnerent et suivirent
le proces d'Urbain Grandier. Ce spectacle extraordinaire, qui n'etait pour
tant d'autres qu'un sujet de curiosite, le bouleversa: tout d'un coup, le
cote grave de la vie se devoile et lui apparait; il va trouver un pretre,
se jette a genoux et lui fait une confession generale: il etait converti.

S'il se convertit, ce n'est pas par faiblesse d'esprit, affaissement de ses
forces, a un age ou les passions amorties sont pres de s'eteindre: a cette
heure, son energie est aussi grande, la vigueur de son esprit n'a pas
baisse: "Vous ne deliberez pas pour vous enivrer, dit saint Clement
d'Alexandrie, vous ne deliberez pas pour faire une injure; il n'y a qu'une
occasion ou vous deliberiez, c'est quand on vous propose d'embrasser la
piete!" Lui, il ne delibere pas; subitement eclaire par cette lumiere que
les sceptiques nomment un trait du hasard, et que les chretiens appellent
la grace de Dieu, il voit qu'il est dans la mauvaise voie, et, sans
hesiter, avec cette soudainete de volonte propre aux ames superieures,
rebrousse chemin et prend la route opposee: c'est le meme homme, seulement,
selon le sens exact du mot, il se _convertit_, c'est-a-dire il se tourne
dans le sens contraire.

La conversion d'un homme est toute autre que celle d'une femme: vous est-il
arrive parfois d'entrer, durant la journee, dans une eglise? elle est
presque deserte; seulement quelques femmes, dispersees dans la nef, prient
ou meditent en silence; vous apaisez vos pas, vous admirez leur
recueillement, leur piete, leur modestie. Mais ce n'est pas ce qui vous
etonne le plus: c'est si, parmi ces femmes, vous voyez un homme, un homme a
genoux au pied d'un autel, absorbe dans sa pensee et le front dans ses
mains. Pourquoi donc la vue de cet homme vous etonne-t-elle? C'est que, les
femmes, il semble naturel qu'elles s'humilient devant le Tres-Haut: elles
sont faibles, elles s'avouent faibles, elles tendent a la source de toute
force. Mais l'homme, qui se proclame l'etre fort, qui combine, regle et
conduit les affaires du siecle, qui n'admet pas d'autre directeur que
lui-meme, qui, chaque jour, puise plus de confiance en sa raison par les
grandes choses qu'il a faites avec cette raison, cet homme prosterne,
humilie et priant comme une femme! pour en venir la, il faut qu'il ait un
bien puissant et profond sentiment de son impuissance, qu'il ait lutte bien
longtemps, bien durement, qu'il soit alle au fond des plus intimes
meditations, pour avoir vu qu'il n'y avait que Dieu capable de le proteger.
C'est apres avoir examine, pese toutes les ressources de la force departie
a l'homme que sa raison est arrivee au bout, s'est trouvee face a face avec
Dieu, a reconnu que Dieu seul est fort, et s'est abaissee. Il y a la a la
fois la plus grande force de la raison, et l'humiliation de cette meme
raison.

Un des spectacles les plus emouvants qu'il m'ait ete donne de voir en
Afrique est celui d'une ceremonie religieuse, la veille du beiram. C'etait
le soir, dans une mosquee: le ramadan finissait, et les musulmans
s'assemblaient pour adresser, au dernier jour de ce temps de penitence, une
solennelle priere a Dieu. Du haut d'une galerie ou etaient admis les
chretiens, nous embrassions au-dessous de nous la vaste nef, etincelante de
lumieres et toute remplie de croyants: la, pas une femme; des hommes
seulement, en rangs reguliers, agenouilles sur les nattes, et tous
immobiles, recueillis, sans qu'un seul fit un mouvement de curiosite ou
d'inattention. Les marabouts, au fond, chantaient une hymne lente, dont la
psalmodie severe ressemblait au chant de nos eglises: a certains moments,
le chant se taisait, et une voix isolee s'elevait, comme un cri vers le
ciel, comme la plainte de Job s'adressant a Dieu, demandant une consolation
et un appui. Et l'on voyait alors tous ces hommes, vetus de blanc, la tete
enveloppee du haik que ceint la corde de chameau, se prosterner ensemble,
le front a terre, les bras et les mains etendus, dans le sentiment de leur
neant.

Les Europeens, qu'avait amenes un vain amour de nouveautes, gais,
insoucieux, riants, se montraient avec des plaisanteries ces genuflexions
et ces prosternements. Ils ne voyaient la qu'un spectacle inconnu; il y
avait pourtant un grand enseignement. Ces hommes humilies, a genoux, qui,
avec leurs vetements blancs, ressemblaient a des moines, c'etaient ces
Arabes si fiers d'ordinaire, dont l'attitude et la demarche sont empreintes
d'une si profonde dignite, qui passent, independants, leur vie dans la
plaine et sous la tente; et parcourent le desert, dont ils sont les
maitres, sur leurs chevaux rapides, dont les jeux quotidiens sont de vrais
jeux de l'homme, les _fantasias_, ou, lances au galop, ils se poursuivent
et se depassent, jetant leurs longs fusils en l'air, ajustant, couches sur
leurs hautes selles, un ennemi invisible, faisant retentir la poudre qui
les enivre et les enveloppe de fumee; ces memes Arabes qui, hier encore,
poussant le cri de guerre, livraient aux Francais ces combats acharnes
d'ou, quand ils en triomphaient, nos capitaines rapportaient un nom
glorieux! Eh bien! ces adversaires terribles, que nous avons appris a
estimer en les combattant, c'etaient eux qui, la, prosternes et courbes
sous la main de Dieu, rendaient a Dieu l'hommage qui lui est du, grands et
veritablement hommes dans leur adoration comme dans la bataille.

C'est la un serieux sujet d'esperer en l'avenir de ce peuple: il a des
vices, il est abattu par la corruption d'une religion fausse, mais il
possede une vertu feconde: son coeur est religieux; il a le sentiment de sa
condition vis-a-vis de Dieu, il ne s'abuse pas sur sa force, il ne se
dresse pas debout comme un rival du Tout-Puissant; il se relevera.

Queriolet etait resolu a changer de vie: mais ne croyez pas qu'il se va
confiner dans un monastere, pour s'y abimer dans les prieres et les
meditations solitaires: cette vie de retraite semble trop facile a cette
ame active; il avait donne au monde le spectacle de ses desordres et de ses
vices, il fera le monde temoin de sa penitence: la il trouvera encore a
chaque pas les memes objets qui l'ont tente; il lui faut combattre des
ennemis vivants, presents, qui se renouvellent sans cesse: voici la
cupidite, l'orgueil, la volupte; il part en croisade, il n'attend pas
l'ennemi, il le va chercher.

D'abord, il se prend au plus rude et plus difficile a vaincre, l'orgueil,
l'orgueil qui, selon le mot d'un Pere[1], est un renoncement a Dieu et un
mepris des hommes. Il n'a pas plus tot arrete sa resolution, qu'il monte a
cheval pour retourner en Bretagne: on ne voyageait pas en ces jours de
troubles sans etre arme; il etait venu en Poitou dans un menacant equipage,
les pistolets a la ceinture et l'epee au flanc; il en repart dans une toute
autre attitude: il attache ses pistolets et son epee sur sa selle, avec des
cordes; desormais, il ne s'en servira plus. Les routes sont infestees de
brigands, qu'importe! qu'on l'attaque, il sera dans l'impossibilite de se
defendre. Bien plus, des qu'il est arrive dans son chateau, il quitte ses
habits brodes, ses plumes et ses dentelles, et, revetu d'un vieux pourpoint
a l'envers, un chapeau deforme sur la tete et un baton a la main, il se met
en route pour un pelerinage, mendiant son pain, couchant, la nuit, sous un
porche ou dans une ecurie. Ce jeune seigneur si fier, si arrogant, qui
prenait partout le haut du pave, un jour, une troupe de gueux, le voyant
prier a deux genoux a la porte d'une eglise, le raillent, l'injurient et se
jettent sur lui. Ah! a ce moment, le nouveau converti s'indigne, il se
retrouve gentilhomme, et leve son baton pour se defendre; mais ce mouvement
de l'homme du passe n'a qu'un instant; il commande a son sang de se calmer,
il lance son baton derriere lui, et se laisse accabler de coups. Diogene
jeta son ecuelle, reconnaissant qu'il pouvait boire avec sa main: il ne
faisait faire qu'un sacrifice a son corps; Queriolet ne porta plus de
baton, sacrifice bien autrement dur, impose, non a son corps, mais a son
ame qui avait essaye de se revolter.

    [Note 1: Saint Jean Climaque.]

Il a conquis l'humilite, premiere vertu, la plus contraire a la nature, la
plus difficile a pratiquer, il est chretien; maintenant, on le peut dire,
tout etait facile: il avait brise le grand ressort qui fait agir les
hommes; des lors, ce que font d'ordinaire les hommes, il ne le faisait
plus: il avait en lui une force qui l'elevait au-dessus de la terre, il
accomplissait sans effort des actions que nous, d'en bas, alourdis, nous
regardons comme impossibles: mais, ainsi qu'on l'a dit, "qui ne tend pas a
l'impossible n'accomplit pas le necessaire."

Aussi, je ne m'etonne pas de ses jeunes, de ses prieres continuelles, des
rigueurs auxquelles il se condamne: Il avait ete impie; il consacre sa vie
a etudier, a connaitre cette religion qu'il avait abandonnee, a servir et
adorer Dieu qu'il avait blaspheme; il avait ete voluptueux, debauche; il
passe en prieres, a genoux, sept et huit heures par jour, quelquefois dix
heures; il s'impose l'obligation de jeuner le reste de sa vie, de trois
jours l'un, au pain et a l'eau, sans compter le long sejour qu'il fait de
temps en temps dans des lieux deserts, livre aux plus rudes austerites. Il
avait eu pour les femmes un de ces penchants violents par lesquels l'homme
ressemble a un animal aveugle et furieux; il fait le voeu, et il l'observa
jusqu'a sa mort, vis-a-vis meme de ses parentes, de ne plus regarder jamais
une femme de ces yeux qui avaient tant peche. Sa vie passee avait ete une
vie tout effeminee, de mollesse et de plaisirs faciles; il en mene une
toute dure, de fatigues et de peines, il ne dort que tout habille, par
terre ou sur une chaise; comme d'autres inventent des voluptes nouvelles,
il s'applique a la recherche des pratiques les plus rudes; de tourments
dont il puisse souffrir a chaque instant: il porte des souliers dont les
clous transpercent la semelle et entrent dans les chairs, et il entreprend
ainsi de longs pelerinages, faisant jusqu'a dix lieues par jour dans ce
supplice. En un mot, la regle qu'il a prise est _de faire a son corps le
plus de mal qu'il pourra_[1].

    [Note 1: Le P. Dominique de Sainte-Catherine, _Vie de M. de
    Queriolet_.]

Le plus de mal a son corps, et le plus de bien a son prochain. Le poete,
quand il a voulu faire de l'avare un portrait saisissant, l'a montre avec
tous les dons de la fortune: il possede une grande maison, des valets, des
chevaux, une voiture, seulement il n'en use pas; et c'est dans Moliere un
trait de genie: la vilite de son avare parait d'autant plus qu'il est plus
riche. Queriolet aussi, qui veut se livrer a la penitence, ne suit pas la
regle ordinaire; il ne se defait pas de ses biens, il ne se rend pas
indigent; il a un chateau, des domestiques et des terres, il les garde;
seulement, tout cela n'est pas son bien, mais celui des pauvres; il ne le
possede pas, il ne s'en regarde que comme l'econome. Lui aussi, il est
avare, il place toute sa fortune chez les pauvres; mais c'est un avare plus
avise qu'un autre, il touchera l'interet dans le ciel.

Ainsi, il conserve ses domestiques, mais pour l'aider dans son oeuvre de
charite; son chateau, il le transforme en hopital, il y recueille et y
installe tous les malades et les infirmes du pays, et, n'en trouvant pas
encore assez, il fait des voyages expres pour en aller chercher au loin. A
toute heure, on peut entrer chez lui, il a toujours a donner; quand il n'y
a plus rien, il distribue ses vetements, et jusqu'a ses rideaux et ses
draps; jamais son ble n'est porte sur le marche pour etre vendu, il le
partage entre les pauvres; qu'a-t-il besoin d'ailleurs de ces revenus? il
ne depense pas par an cent livres; quand il ne jeune pas, il ne se nourrit
que de legumes, de pain et d'eau. Que l'on oppose Queriolet a l'austere
censeur de Rome, a Caton, calculant les moyens de faire rendre le plus
d'interet a son argent et epiant l'heure ou il est bon de vendre ses vieux
esclaves pour ne les plus nourrir, et que l'on dise ce que vaut la vertu du
stoicien pres de l'humble charite de ce grand chretien inconnu!

Mais ce n'est meme pas avec les paiens qu'il le faut comparer. Quels
chretiens ne depasse-t-il pas en vertu! Il est rencontre par un gentilhomme
qui, le prenant pour un pauvre, le bat et manque le tuer: il l'aide a
remonter sur son cheval; un autre jour, il se presente, a Rennes, dans une
maison qu'il avait dotee pour y recueillir les indigents: il se laisse
repousser et mettre a la porte, sans se faire reconnaitre. On l'avait,
presque de force, ordonne pretre; il s'y resout, mais il ne confesse que
les pauvres, il ne veut etre que le serviteur des plus petits, des plus
humbles, avec qui il se puisse encore humilier. Sa vie se partage entre la
priere, les pauvres et les malades: cet elegant, ce raffine, ce debauche
s'est fait le propre infirmier de son hopital; il veille au chevet des
mourants, il soigne les galeux, il panse les plaies degoutantes; nouveau
Job, Job chretien, plus sublime que celui de l'ancienne loi, car il s'est
mis volontairement sur le fumier des autres.

Il est, a un autre point de vue, l'exemple le plus vif de la volonte et de
l'energie. Descartes avait dit: Je fais table rase de mon esprit, j'oublie
tout ce que j'ai appris, et j'eleverai un nouvel edifice, pierre a pierre,
en commencant par la premiere; et on l'admire pour avoir eu cette pensee et
avoir accompli ce qu'il avait concu. Je m'etonne autant de l'oeuvre de
Queriolet; dire: Je ferai en moi tel travail moral, n'atteste pas moins de
force, et y avoir reussi n'est pas moins admirable.

C'est a ce moment, sans doute, qu'on fit son portrait, place en tete de
l'histoire de sa vie, ou il est represente avec un type fortement
caracterise: le nez en avant, un front bute, entete, des pommettes maigres,
saillantes, les yeux brides, yeux dont la vivacite et la flamme sont
adoucies et abattues par la continuite de la priere et des larmes, visage
qui vous arrete, qui se fait regarder et dont on se souvient.

Il demeura dans la solitude, les meditations, les rigueurs et les bonnes
oeuvres, et sa penitence dura vingt-six ans. Il mourut jeune, en 1660, car
les austerites avaient vite epuise son corps: quand il se sentit pres de sa
fin, il se traina a Sainte-Anne d'Auray, le lieu de pelerinage de la
Bretagne; il y voulut mourir et y avoir son tombeau, gardant ainsi, jusque
dans la mort, le double caractere de sa religion et de sa race, de chretien
et de Breton.




XIV

Du mouvement intellectuel en Bretagne.

=Archeologie.--Histoire.--Litterature.--Arts.--L'Association bretonne.=


Ce serait un lieu commun aujourd'hui de faire remarquer le developpement
des etudes historiques en France; ce qu'il importe de constater, c'est le
caractere serieux qu'elles ont pris depuis quelques annees. Lors du
mouvement romantique de la Restauration, on s'eprit avec enthousiasme des
vieilles chroniques et des legendes; mais cette ardeur nouvelle tenait plus
au plaisir de decouvrir des sujets et des tableaux curieux et pittoresques
qu'a un amour sincere et desinteresse de la verite. Ce fut le temps des
romans historiques, des drames aux passions violentes, ou l'imagination
suppleait a la demi-science des auteurs, et ou la fantaisie etait si
intimement melee a l'histoire, qu'il etait difficile de faire la part de la
realite et de la fiction. Le siecle etait en sa jeunesse, il faisait de la
poesie, non de l'histoire.

Ce moment de premiere fievre est passe: l'epoque de la maturite est
arrivee, et, avec la maturite, la gravite des etudes et de la pensee. Les
hommes que nous voyons aujourd'hui a l'oeuvre, ont, dans leurs travaux, une
suite et une experience qui les decele hommes faits; ils ne se contentent
plus des premieres impressions, il leur faut quelque chose de precis et
d'exact, le vrai; l'histoire de leur pays a pour eux un vif interet, ils
veulent connaitre les moeurs du passe, ses usages, ses arts, ses grands
hommes, ses origines: de la, le developpement des etudes archeologiques,
etudes qui appartiennent plus particulierement a la province.






I

Archeologie et histoire.


L'archeologie, c'est l'histoire de detail. De meme que l'histoire
naturelle, en grandissant, s'est divisee et subdivisee en une multitude de
branches: geologie, anatomie comparee, paleontologie, embryogenie, etc.,
l'histoire, a mesure qu'elle a etendu son domaine, a ete obligee de le
repartir entre plusieurs mains: les epoques ont ete classees, et, dans
chaque epoque, les faits, les institutions, les monuments, les usages, les
lois: architecture civile et religieuse, peinture et sculpture, vitraux et
boiseries, emaux, carreaux histories, vieilles chartes, chroniques et
legendes, voila l'archeologie, et chacun de ces sujets suffit a absorber la
vie de plusieurs savants.

Une veritable armee d'erudits s'est repandue sur le vaste champ de
l'histoire, le fouillant a l'envi, ne laissant rien de cote. Bientot ils
n'ont plus travaille separement, ils se sont reunis; partout des societes
d'antiquaires se sont formees, et, tout d'abord, elles se sont signalees
par un eminent service, dont on ne saurait se montrer assez reconnaissant;
elles ont conserve nos vieux monuments. Il y avait une horde de
demolisseurs que l'opinion stigmatisait du nom de _bande noire_, mais qui
n'en continuait pas moins son oeuvre indigne, et faisait tomber
incessamment sur les eglises et les chateaux le marteau de la destruction.
C'est contre cette horde qu'entreprirent de lutter les antiquaires; ils se
placerent devant les monuments menaces, et declarerent qu'ils etaient la
pour les defendre. Le public etait indifferent; ils le reveillerent, en lui
expliquant ce qu'etaient ces vieux debris qu'il ne regardait meme pas, ils
accumulerent les recherches, repandirent la connaissance du moyen age,
developperent le gout; ils firent l'education de la bourgeoisie en art, en
histoire. L'argent manquait, ils contribuerent de leur bourse; ils etaient
sans soutien, ils firent appel aux sympathies, au souvenir des gloires
nationales. Le gouvernement ne put se dispenser de leur venir en aide, il
leur donna une part de son budget; il mit son sceau sur les monuments,
comme on couvre d'un manteau un pauvre. Devant cette protection inattendue,
la _bande noire_ recula, et ainsi furent sauves de la ruine, conserves et
restaures, une foule de chefs-d'oeuvre dont le sol de la France est
couvert, que l'on dedaignait, que l'on ne connaissait pas, et qui font
aujourd'hui l'objet de l'admiration des artistes, et des etudes des
savants.

On ne croit pas etre injuste envers les autres contrees de la France en
disant que la Bretagne se distingue entre toutes par son zele pour les
etudes historiques. Dans toutes les villes importantes, il existe une
societe archeologique; il n'est pas un bourg, pour ainsi dire, ou ne vive
un de ces patients, modestes et infatigables _chercheurs de pistes_, qui
s'appliquent a une partie speciale de l'histoire de leur pays et l'etudient
a fond: ainsi, M. Bizeul, de Blain, qui vient de mourir, a pris les voies
romaines, sur lesquelles il a emis parfois des hypotheses discutables,
mais, souvent aussi, des vues justes et perspicaces; M. Rame, de Rennes,
les carreaux histories; M. Etiennez, les archives de Nantes; M. du
Chatellier, de Quimperle, les curiosites archeologiques de son pays; M.
Durocher, de Rennes, la carte geologique de Bretagne.

Le veritable centre de l'archeologie est le Morbihan, le classique pays des
dolmens et des menhirs; la, a Carnac, en face des immenses alignements de
pierres debout, a proximite de Locmariaker, un jeune erudit, M. de
Keranflec'h, savant dans les origines et dans la langue de sa patrie,
cherche a expliquer les monuments druidiques au milieu desquels il vit et a
en dechiffrer le sens. Un examen attentif et perseverant, une rare
perspicacite lui ont inspire un systeme ingenieux, sinon certain, du moins
probable, sur cet immense amas de pierres symboliques, qui, comme le
sphinx, posent a la science une enigme dont jusqu'ici elles ont garde le
secret.

La societe archeologique de Vannes est fort active: elle a fonde un musee,
et elle compte des antiquaires connus par de nombreux travaux: M.
Lallemand, qui s'occupe surtout de l'art aux premiers temps du
christianisme; M. Rosenzweig, de la recherche des anciennes chartes et des
archives; M. le docteur Halleguen, de Chateaulin, des antiquites romaines;
plusieurs ecclesiastiques, M. l'abbe Marot, qui s'est applique aux
antiquites celtiques; M. l'abbe Piederriere, a l'art du moyen age; M. de La
Morvonnais, enfin, qui a ecrit sur l'architecture romaine en Bretagne un
livre ou les appreciations d'une critique fine et juste se joignent aux
vues d'ensemble, et que l'Institut a couronne. Les numismates, de leur
cote, eclairent les points obscurs de l'histoire de leur province. A
Morlaix, c'est M. Lemiere, a Rennes, M. Bigot; M. Bigot a publie et
commente toutes les monnaies de Bretagne, dans un volume qui lui a valu les
distinctions des academies. A Fontenay, qui, par sa position, est une ville
plutot poitevine que bretonne, mais qui, par ses inclinations, se rattache
a la Bretagne, habite un autre numismate, M. Fillon; mais M. Fillon n'est
pas uniquement savant en medailles; il a rassemble et publie deja, en
partie, une multitude de chartes, de pieces relatives a la Bretagne, a
l'histoire de la Revolution et a la guerre de la Vendee. C'est a la fois un
fureteur et un collectionneur, mais sans l'etroitesse d'idees qui
accompagne souvent ces gouts exclusifs. De la masse de documents qu'il
amasse il tire des deductions generales; aussi ses travaux ont-ils porte
son nom hors de la province: ce n'est plus un savant de l'Ouest; Paris le
connait, et la Societe royale de Londres l'a nomme son correspondant.

D'autres, comme M. du Laurens de La Barre ou le docteur Fouquet,
recueillent les legendes populaires: La Fontaine avait bien raison de dire:

  Si _Peau d'ane_ m'etait conte,
  J'y prendrais un plaisir extreme.

Quoi de plus attachant, en effet, que ces recits legendaires ou se revelent
les usages du peuple, ses traditions, ses croyances, ses superstitions, ou
sont si bien unis le diable a l'homme et les saints aux affaires de la
terre, que le lecteur, entrevoyant vaguement ce qu'il y a de vrai, sans
pouvoir le preciser, jouit a la fois de la poesie du reve et du mysterieux
attrait de l'inconnu? Bien plus, jusqu'a quel point ne croyons-nous pas
nous-memes a ces histoires fantastiques? on ne saurait le dire. En voyant
la bonne foi, le ton serieux et convaincu du narrateur, en l'entendant
citer ses temoins, accumuler ses preuves, designer du doigt les monuments
du recit, on se demande qui se trompe ici, et si ce peuple, qui tout entier
atteste la verite de ces faits, n'a pas plus de bon sens que le sceptique
qui en rit. Il va sans dire que MM. Fouquet et du Laurens de la Barre ne
sont que les rapporteurs de ces legendes: M. de la Barre est plus
litteraire et plus moraliste, M. le docteur Fouquet plus naif; il ne raille
pas, on voit qu'il sait parfois a quoi s'en tenir, mais il ne fait pas de
reflexion qui vous desenchante; au contraire, il a le respect de ces
moeurs, de ces croyances; il venere les vieilles pierres, les lieux de
pelerinage, il raconte, comme un homme qui se plait a ce qu'il raconte, et
l'on se plait a l'ecouter[1].

    [Note 1: Voir l'_Appendice_.]

La legende tient a la fois du conte, de l'archeologie et de l'histoire;
elle sert de transition a l'histoire proprement dite: cette vieille
province de Bretagne a conserve, avec sa foi, ses costumes et sa langue, un
profond sentiment national, et l'histoire est pour elle une maniere de
temoigner de son respect pour les ancetres. L'histoire de la Bretagne,
depuis les temps les plus recules, a ete examinee, discutee et racontee
sous toutes les formes: monographies de villes, biographies d'hommes
illustres, vies des saints, descriptions topographiques. Les ouvrages
publies recemment sont presque innombrables: en premiere ligne, la
_Biographie bretonne_, entreprise il y a deja plusieurs annees, par un
savant devoue et infatigable, M. Levot, bibliothecaire de la marine a
Brest, qui, avec le concours de tout ce qu'il y a en Bretagne d'hommes
instruits, a retrouve dans les chartes, dans les archives et les papiers de
famille, des faits ignores, relatifs a des citoyens eminents oublies ou
meconnus, et dresse comme un inventaire complet de toutes les illustrations
de sa patrie; puis, sous une forme plus scientifique, une autre histoire de
la Bretagne, _les Anciens eveches de Bretagne_, par MM. Geslin de Bourgogne
et An. de Barthelemy, un des ouvrages les plus considerables qui aient ete
publies depuis longtemps par les departements. _Les Eveches de Bretagne_
n'auront pas moins de quatre gros volumes et un atlas de planches
representant les types de l'architecture religieuse, civile et militaire:
histoire generale, histoire de chaque diocese, de ses eveques, de ses
etablissements religieux, des villes, des fiefs, des paroisses, etc. C'est
une revue exacte des evenements et des institutions, un veritable monument
eleve a l'ancienne Bretagne.

A cote de ces grandes oeuvres, voici une foule d'etudes speciales: tandis
que d'excellents erudits ecrivent l'histoire de leur ville natale ou la vie
de ses grands hommes, M. Ropartz, la _Vie de saint Yves_, patron de la
Bretagne, l'_Histoire de Guingamp_ et celle _des Missionnaires et
Fondateurs d'ordres religieux_ en Bretagne; M. l'abbe Mouillard, la _Vie de
saint Vincent Ferrier_; M. de La Bigne-Villeneuve, l'_Histoire de Rennes_,
et M. Cunat, de Saint-Malo, la Biographie de ces marins magnanimes, de ces
vaillants corsaires, Suffren, Surcouf, du Guay-Trouin, qui s'elancaient,
comme des milans de leur aire, de ce port fatal aux Anglais; d'autres
approfondissent les questions les plus difficiles et les plus ardues: M. A.
de Blois, de Quimper, les _Origines du droit breton_; M. A. de Courson, le
_Cartulaire de Redon_; M. du Fougeroux, de Fontenay, les _Premiers temps de
l'Histoire du Poitou_. M. Marteville, de Rennes, publie une nouvelle
edition de l'ouvrage classique sur la Bretagne, le _Dictionnaire d'Ogee_;
et, a la pointe la plus eloignee de l'Armorique, a Saint-Pol de Leon,
petite ville qui fut autrefois un eveche, et qui aujourd'hui est presque
deserte, un savant genealogiste, M. Pol de Courcy, auteur du _Dictionnaire
heraldique de la Bretagne_, fait paraitre un magnifique Album de miniatures
(_fac simile_) du XVe siecle, le _Combat des Trente_, accompagne de
documents puises aux sources les plus authentiques sur les heros de cette
lutte homerique, dont le glorieux souvenir est consacre par l'obelisque de
la lande de _Mi-Voie_.

Dans les grandes villes, les ressources d'erudition permettent
d'entreprendre des ouvrages etendus, comme les _Annales universelles_ de M.
Fourmont, a Nantes, immense volume in-folio divise en quinze ou vingt
colonnes, ou viennent se ranger cote a cote tous les peuples de la terre,
depuis la creation du monde. Il est facile de faire ces sortes de tables
synoptiques; mais ce qui est moins aise, et ce qui donne au livre de M.
Fourmont une valeur serieuse, c'est qu'il l'a compose a un point de vue
scientifique. Il y a la plusieurs annees de recherches laborieuses et une
lecture immense: il est au courant de toutes les decouvertes modernes, des
travaux des savants de l'Europe et des savants de Calcutta; Zend des
Persans, monuments du Mexique, Vedas des Indiens et Kings des Chinois, lui
sont aussi familiers que les traditions celtiques et les Eddas des
Scandinaves; aussi, a la lueur de ce faisceau de lumieres jaillissant de
tous les points, il a, on n'ose dire debrouille, mais eclaire le chaos des
premiers temps, la separation des peuples, leurs origines, leurs parentes,
leurs migrations. Puis, apres que, dans cette premiere partie, il a fait un
rapide precis des evenements, il reprend chaque periode, il en ecrit
l'histoire morale: religions, langues, moeurs, institutions, philosophies,
etc., dans la meme forme synoptique, de maniere a donner a la fois le
spectacle de la marche de chaque peuple separement, et du mouvement general
de l'humanite, jusqu'au jour ou le vieux monde vient, comme un grand
fleuve, se jeter, se confondre et s'epurer dans le christianisme.

La aussi, dans ces centres intellectuels, a Rennes, a Nantes, les etudes
historiques ont une physionomie plus vive; on y livre des batailles
d'erudition. Les ecrivains bretons, avec leur opiniatrete passee en
proverbe, et leur franchise ardente, qui n'est pas moins remarquable quand
ils traitent un point d'histoire conteste, prennent aussitot les armes,
attaquent et poussent devant eux, et frappent a coups redoubles tout
historien coupable d'erreur, jusqu'a ce qu'il tombe abattu. Ainsi, a
Rennes, M. Vert, M. de Kerdrel, qui a montre si clairement, si fortement,
le veritable esprit de la _Reforme en Bretagne_, a l'occasion de
l'_Histoire de la ligue en Bretagne_, par M. Gregoire; a Nantes, MM. Bire
et Gueraud; a Vitre, M. de la Borderie. M. Bire s'est attache a l'_Histoire
de la Revolution_ de M. Michelet, qui avait touche a la Bretagne et a la
Vendee, et il a fait de ce livre, d'une main aussi ferme que sure, une
dissection qui ne laisse rien de cote: omissions, oublis volontaires,
silence sur les atrocites des republicains, exagerations emportees; il a
montre a nu la faiblesse et la partialite de cet ecrivain, naguere
noblement inspire, aujourd'hui trouble par le fanatisme, qui ne recherche
pas la verite, mais qui se passionne, qui ne raconte pas, mais qui plaide,
qui ne peint pas, mais qui combat. M. Bire discute et ecrit, comme on
devrait toujours le faire, avec force, convenance, erudition et emotion.

M. Arm. Gueraud, correspondant du ministere pour les monuments historiques,
est a la fois ecrivain, antiquaire, libraire, imprimeur: intelligence vive,
ouverte a tout, instruit en beaucoup de choses, il connait tres-bien sa
province, hommes, livres, sol, monuments; il a publie sur plusieurs parties
de l'histoire de son pays des notices importantes, entre autres celle sur
le _marechal de Raiz_, le faux Barbe-Bleue de nos contes, ou, les pieces du
proces en main, il a rectifie les erreurs populaires et montre, telle
qu'elle etait reellement, cette dure, vigoureuse et violente figure, sorte
de Claude Frollo laic, melange de vices affreux et de brillantes qualites,
courage, science, passions sauvages et cruaute de damne. Nul historien ne
pourra desormais se passer de consulter l'ouvrage de M. Gueraud. Un livre
plus important encore est le recueil des _Chansons de la Bretagne et du
Poitou_ depuis les temps les plus recules, recueil compose de plus de douze
cents chansons, qui donne sur les moeurs, les usages, les coutumes et la
langue des details souvent negliges par les historiens, et singulierement
propres a completer la physionomie d'un peuple.

Mais le plus savant des historiens bretons est M. de la Borderie, ancien
eleve de l'Ecole des chartes, que le gouvernement a charge de dresser le
catalogue raisonne des archives et des pieces historiques de l'ancienne
chambre des comptes de Nantes. Outre un grand nombre de fragments sur les
points les plus obscurs de l'histoire de la Bretagne, M. de la Borderie a
ecrit l'histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, un des episodes les
plus dramatiques de la lutte que la Bretagne n'a cesse de soutenir contre
l'ancienne monarchie pour le maintien de ses privileges. On ne peut nier
que ce recit ne soit fait dans un esprit de nationalite exclusif; mais un
interet puissant s'attache a cette histoire, interet qui tient au talent
original de l'auteur. Il n'a aucune pretention, il ne cherche pas les
phrases a effet; on voit un homme preoccupe, avant tout, de montrer la
verite, et qui, la trouvant si contraire a ce que l'on a cru et ecrit
jusqu'ici, et si favorable a sa patrie, s'anime en vous la demontrant. Il
est heureux et fier, comme il le dit quelque part, de publier des pieces si
glorieuses pour son pays; il devient eloquent, et son emotion sincere gagne
le lecteur; on partage son indignation ou sa pitie. Au milieu de ce recit
net, ordonne, qui marche droit a son but et ne s'avance qu'a mesure que le
terrain est bien affermi, le Breton se reconnait: il a parfois des
railleries et des sourires goguenards qui rappellent l'esprit gaulois, et
pour lesquels il y a un mot gaulois aussi et expressif, le mot _gouailler_.
Il est, de plus, doue a un eminent degre de la finesse bretonne, plus
habile et plus deliee que la finesse normande si vantee. Il vous presente
les choses d'une telle facon qu'il vous fait presque toujours conclure avec
lui, et ce n'est que plus tard, en y reflechissant, que l'on s'etonne
d'etre alle si loin dans son sens. Il faut le dire: quelque etrange que
puisse paraitre une telle assertion au monde litteraire parisien, cette
histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, par M. de la Borderie, est
superieure a bien des oeuvres publiees a Paris, signees de noms illustres
et vantees comme des chefs-d'oeuvre. On y trouve, a cote d'une erudition
large et sure, l'amour du sujet, l'agrement de la narration, la lucidite de
la composition, la conscience de l'historien. Avec de telles qualites, M.
de la Borderie n'a pas fait seulement ce que l'on nomme aujourd'hui si
facilement et si vaguement un _beau livre_, il a fait un bon livre, un
livre vrai, qui a epuise le sujet et qu'on ne refera plus. On ne saurait
mieux louer un historien.




II

L'Association bretonne.


Il est une institution qui distingue la Bretagne des autres provinces et ou
se reflete son genie, l'_Association bretonne_.

Dans ce pays couvert encore de landes et de terres incultes, et ou il reste
tant de ruines des anciens ages, des hommes intelligents ont compris que
ces deux interets ne devaient pas etre separes, les progres de
l'agriculture et l'etude des monuments de l'histoire locale. Les comices
agricoles ne s'occupent que des travaux d'agriculture, les societes
savantes que de l'esprit; l'Association bretonne les a reunis: elle est a
la fois une association agricole et une association litteraire. Aux
experiences de l'agriculture, aux recherches archeologiques, elle donne de
la suite et de l'unite; les efforts ne sont plus isoles, ils se font avec
ensemble; l'Association bretonne continue, au XIXe siecle, l'oeuvre des
moines des premiers temps du christianisme dans la Gaule, qui defrichaient
le sol et eclairaient les ames.

Un appel a ete fait dans les cinq departements de la Bretagne a tous ceux
qui avaient a coeur les interets de leur patrie, aux ecrivains et aux
proprietaires, aux gentilshommes et aux simples paysans, et les adhesions
sont arrivees de toutes parts. L'Association a deux moyens d'action: un
_bulletin_ mensuel, et un _congres_ annuel. Le bulletin rend compte des
travaux des associes, des experiences, des essais, des decouvertes
scientifiques; le congres ouvre des concours, tient des seances publiques,
distribue des prix et des recompenses. Afin de faciliter les reunions et
d'en faire profiter tout le pays, le congres se tient alternativement dans
chaque departement; une annee a Rennes, une autre a Saint-Brieuc, une autre
fois a Vitre ou a Redon; en 1858, il s'est reuni a Quimper.

A chaque congres, des questions nouvelles sont agitees, discutees,
eclaircies[1]: ces savants modestes qui consacrent leurs veilles a des
recherches longues et penibles, sont assures que leurs travaux ne seront
pas ignores; tant d'intelligences vives et distinguees, qui demeureraient
oisives dans le calme des petites villes, voient devant elles un but a
leurs efforts; la publicite en est assuree, ils seront connus et apprecies.
D'un bout de la province a l'autre, de Rennes a Brest, de Nantes a
Saint-Malo, on se communique ses oeuvres et ses plans; tel antiquaire, a
Saint-Brieuc, s'occupe des memes recherches qu'un autre a Quimper: il est
un jour dans l'annee ou ils se retrouvent, ou se resserrent les liens
d'etudes et d'amitie.

    [Note 1: Voir l'_Appendice_.]

Le congres est un centre moral et intellectuel, bien plus, un centre
national: ces congres sont de veritables assises bretonnes; ils remplacent
les anciens Etats: on y voit reunis, comme aux Etats, les trois ordres, le
clerge, la noblesse et le tiers-etat, le tiers-etat plus nombreux qu'avant
la Revolution, et de plus, meles aux nobles et aux bourgeois, les paysans.

La Bretagne est une des provinces de France ou les proprietaires vivent le
plus sur leurs terres; beaucoup y passent l'annee tout entiere. De la une
communaute d'habitudes, un echange de services, des relations plus
familieres et plus intimes, qui n'otent rien au respect d'une part, a la
dignite de l'autre. Proprietaires et fermiers, reunis au congres, sont
soumis aux memes conditions et juges par les memes lois; souvent le
proprietaire concourt avec son fermier. Dans ces melees animees, ou l'on se
communique ses procedes, ou l'on s'aide de ses conseils, ou l'on distribue
des prix et des encouragements, les riches proprietaires et les nobles
traitent les paysans sur le pied de l'egalite; ici, la superiorite est au
plus habile: c'est un paysan, Guevenoux, qui, en 1857, eut les honneurs du
congres de Redon.

Voici quatorze ans que l'Association bretonne existe; l'ardeur a toujours
ete en croissant; les congres sont devenus des solennites: on y vient de
tous les points de la Bretagne. Le congres s'ouvre par une messe du
Saint-Esprit, les autorites du pays le president, les prix sont decernes en
grande pompe. Au concours des laboureurs, on voit souvent soixante charrues
en ligne partir a la fois et ouvrir devant elles un long et droit sillon.
Parmi les juges, on cite des membres de l'Institut, des savants couronnes
par les academies, les plus beaux noms de la Bretagne, et ceux qui se sont
jadis illustres dans les guerres contre les Anglais, et ceux qui viennent
de conquerir, en Afrique et en Crimee, une gloire nouvelle: le comte de
Sesmaisons, le general Duchaussoy, le comte Caffarelli, MM. de la
Villemarque, de la Monneraye, etc. Les habitants des chateaux voisins, les
dames de la ville, remplissent la vaste salle des seances, ou se livrent
des luttes qui sont quelquefois vives, car les Bretons tiennent fortement a
leurs opinions, mais toujours courtoises. Les membres de l'Association se
rendent a la distribution des prix en grand appareil, au milieu d'une
population empressee comme pour une fete, au son des cloches, entre deux
haies de troupes, a travers les rues de la ville, pavoisees du drapeau
national breton, la banniere a hermines en tete. Voila les fetes qu'il faut
au peuple et que le peuple aime: quand il assiste a ces solennites, ou il
se voit represente par les plus nobles et les plus dignes, il se sent vivre
et il se redresse avec un legitime orgueil, car il se rend la justice qu'il
est encore capable de grandes choses.

Depuis que ces pages ont ete ecrites, l'Association bretonne a ete
dissoute: un zele plus ardent qu'eclaire la representa comme une reunion
d'hommes qui, sous d'apparentes etudes d'histoire, cachaient des
preoccupations moins desinteressees; on craignit qu'elle ne devint un foyer
de passions et d'intrigues politiques. Ces craintes n'etaient pas fondees:
l'Association bretonne se composait d'elements divers, d'hommes appartenant
a tous les partis, ses congres se reunissaient avec le concours de
l'autorite; elle n'avait aucun des caracteres des associations politiques,
aucune des conditions des societes organisees pour conspirer. Quelle que
soit d'ailleurs la realite ou la vraisemblance des accusations qui ont
amene sa suppression, on ne saurait trop regretter une association qui,
pendant qu'elle a existe, a rendu tant de services a l'agriculture, a la
science historique et archeologique, qui excitait dans cinq departements
une emulation genereuse, donnait un but et un ensemble a leurs travaux,
developpait le gout des etudes serieuses et tendait a former dans la
province un de ces centres intellectuels qui, sans diminuer la force du
coeur de la France, reveillent a ses extremites le mouvement, la pensee et
la vie.




III

Musees et collections.


Outre leurs bibliotheques et leurs musees, on trouve dans presque toutes
les villes de Bretagne des collections particulieres. Paris, grace a Dieu,
n'a pas absorbe tous les chefs-d'oeuvre de l'art; plusieurs causes, le
loisir, l'aisance, les heritages, la destruction ou la vente des vieux
chateaux, le gout, enfin, des curiosites de l'art que developpe
l'uniformite d'une vie calme et inactive, ont facilite la formation des
collections en province. Ces collections sont precieuses en ce qu'elles ont
presque toutes le caractere local, qu'elles completent ou expliquent
l'histoire du pays. Sans doute, on ne saurait les comparer aux grandes
collections de Paris; mais il est tel livre, telle oeuvre d'art conserves
dans le musee d'une petite ville qu'envierait le Louvre ou l'hotel Cluny,
et que l'on est pourtant heureux de n'y pas voir. Ces beaux fragments que
l'on rencontre au milieu d'objets souvent mediocres, on les examine avec un
soin plus attentif, on les apprecie mieux; leur isolement meme leur donne
un interet de plus.

Ainsi, quel prix n'acquiert pas dans une ville de province le chef-d'oeuvre
d'un maitre, comme la _Chasse au lion_, de Rubens, et _le Christ en croix_,
de Jordaens, du musee de Rennes, ou la satisfaisante et dramatique toile de
Sigalon, l'_Athalie_, du musee de Nantes, une des rares compositions
originales de ce consciencieux artiste, a qui l'etude assidue de
Michel-Ange avait revele l'energie de l'expression, l'ampleur de la
composition, la grandeur du style? Le manuscrit de _saint Augustin_, de la
bibliotheque de Nantes, serait-il autant goute s'il etait a Paris, tandis
qu'il n'est pas un etranger a qui l'on ne montre ce charmant specimen de
l'art du XVe siecle, dont les miniatures, du meme style que les magnifiques
manuscrits de la bibliotheque des ducs de Bourgogne, semblent avoir ete
peintes par la meme main, avec la meme naivete, la meme couleur brillante
et durable, la meme finesse d'execution et le meme sentiment religieux. Et,
dans les collections particulieres, qui ne remarquera avec une vive
curiosite la serrure signee _Donatello_, du cabinet de M. Mauduyt,
merveille d'art et d'industrie a la fois, travail aussi savant
qu'ingenieux, ou s'est jouee la fantaisie de l'artiste florentin, et les
manuscrits autographes de Dom _Lobineau_, l'historien de la Bretagne,
appartenant a M. de la Borderie, et le recueil des lettres de _Camille
Desmoulins_, de la collection de M. le baron de Girardot, dans lesquelles
se montre sous un jour inconnu, comme pere, frere, epoux, le fougueux et
eloquent ecrivain de la Revolution? Enfin, ou seraient mieux places que
dans un musee breton, a Dinan, ces reliques essentiellement bretonnes, la
giberne de _La Tour-d'Auvergne_, qui ne fut pas seulement le premier
grenadier de France, mais aussi un des premiers savants de la Bretagne, et
les pantoufles de la _reine Anne_, que les Bretons appellent toujours la
_duchesse_ Anne, et le casque de _du Guesclin_, le heros-breton?

Je n'indique ici que quelques-uns des plus rares tresors. Les musees et les
cabinets des villes de Bretagne possedent, d'ailleurs, une quantite
d'objets curieux ou importants pour l'art et l'histoire. Le musee de
Rennes, outre une collection de 600 dessins italiens legues, au siecle
dernier, par M. de Robbien, et ou l'on admire des croquis de _Rembrandt_,
de _Michel-Ange_ et du _Perugin_, peut citer, apres son Jordaens et son
Rubens, plusieurs belles toiles: les _Noces de Cana_, attribuees a _Jean
Cousin_, des _Casanova_, des _Paul Veronese_, un _Tintoret_, un
_Desportes_, et une scene de cour de _Clouet-Janet_, d'une touche aussi
delicate que les tableaux de ce maitre au Louvre. Le musee de Nantes est un
des plus riches de province: outre plusieurs compositions de peintres
anciens, il doit a la munificence de deux donateurs, M. Urvoy de
Saint-Bedan et le duc de Feltre, une collection remarquable d'oeuvres des
peintres contemporains, _Ary Scheffer, Ziegler, Grenier, Vernet, Leopold
Robert_, deux ou trois toiles du meilleur temps de _Brascassat_, les
_Taureaux attaques par les loups_, entre autres, que Paris a revus et
admires a l'Exposition universelle de 1855; une suite, enfin, de dessins de
_Paul Delaroche_, ou l'on peut voir avec quelle gravite et quelle
profondeur de pensee le consciencieux artiste etudiait ses sujets, et
comment il parvenait a unir les qualites les plus diverses, la precision du
dessin, la vivacite de l'expression et la verite des caracteres.

Les collections archeologiques ont ete, on le concoit, plus faciles a
former; le gout et l'etude des antiquites poussait a recueillir de tous
cotes les objets qui presentaient quelque interet historique ou artistique.
Ici, les particuliers ont rivalise avec les villes qui, presque toutes, ont
fonde des musees archeologiques. Celui de Vannes se distingue par une
collection d'armes celtiques trouvees dans le pays; le musee archeologique
de Nantes, par des debris d'anciens monuments de la ville ou des antiquites
locales, des sculptures de l'ancienne eglise de _Saint-Nicolas_, des
tombeaux carlovingiens de _Reze_, des chapiteaux merovingiens de _Vertou_,
des bas-reliefs gallo-romains provenant du _Bouffay_, des fragments de
l'eglise de _Saint-Felix_, qui remontent au VIe siecle, etc. Quant aux
cabinets particuliers, on peut a peine mentionner les principaux: a Rennes,
celui de. M. _Aussant_, qui a rassemble une quantite d'objets d'art et
d'antiquites; a Fontenay, la savante collection de medailles de M. _B.
Fillon_; a Nantes, la bibliotheque de M. _Dobree_, riche en incunables et
en livres rares, la collection d'autographes de M. _Lajarriette_, qui vient
d'etre vendue, celle de gravures de M. _Antime Menard_; les tableaux de
Madame _Barbier_, et les cabinets deja cites de MM. Mauduyt et de Girardot.
A Vitre, M. de la Borderie, qui est archiviste paleographe, a pris pour
specialite de recueillir les manuscrits relatifs a l'histoire de Bretagne,
entre lesquels on doit signaler des papiers importants du prieur _Audren de
Kerdrel_ et d'_Albert le Grand_. Le cabinet de M. le docteur Mauduyt est
des plus varies: monnaies bretonnes, armes de tous les pays, antiquites
egyptiennes, objets d'art; le tout catalogue et classe avec autant
d'erudition que de gout. M. le baron de Girardot possede d'importants
documents sur la Revolution et l'emigration, plusieurs lettres des rois de
France; et, piece inestimable, une tres-eloquente lettre du marechal de la
Chatre a Henri III, datee de 1579, ou il refuse d'executer les ordres du
roi, qui lui commandait de massacrer les protestants dans sa province.
Cette lettre, d'une irrecusable authenticite, prouve que le noble
gouverneur d'Orthez eut des imitateurs, et qu'au temps meme des luttes les
plus passionnees, il se trouva des ames genereuses, animees de sentiments
vraiment francais, et qui avaient conserve le respect de la vie humaine;
l'histoire devra desormais citer le marechal de la Chatre: lui aussi, sans
l'avoir cherche et y avoir pense, a droit a un renom immortel.

Le museum d'histoire naturelle de Nantes a une specialite: une collection
de mineraux du departement, qui en determine les couches geologiques, et
une longue suite de coquilles et de plantes marines recueillies par les
capitaines de navires dans toutes les mers du globe. Mais le cabinet du
conservateur du museum, M. Caillaud, est peut-etre plus curieux encore: de
son voyage en Egypte, il a rapporte une foule d'objets, propres surtout aux
usages domestiques, qui mettent, pour ainsi dire, sous les yeux, les moeurs
de l'antique Thebes, depuis les oreillers de pierre en croissant, sur
lesquels on pouvait s'appuyer et dormir sans avoir chaud, jusqu'aux chats
et crocodiles embaumes, depuis les souliers encore couverts de la boue du
Nil, une boue de trois mille ans, jusqu'aux chaussettes et aux chemises de
lin, dont la forme ne differe guere des notres, depuis les fausses tresses
et les perruques des dames egyptiennes jusqu'aux boites contenant le fard
dont elles peignaient leur visage.

Enfin, il n'est pas jusqu'aux chateaux, ou l'on ne rencontre de rares
collections amassees par d'anciennes et opulentes familles, et qui sont
ouvertes aux visiteurs comme ces galeries des palais de l'Italie, dont les
maitres sont moins les proprietaires que les gardiens; et, parmi ces
chateaux, en premiere ligne, le chateau de la Seilleraie, pres de Nantes,
ou, au milieu d'une multitude d'objets d'art precieux de statues de marbre,
de curiosites venues de tous les pays, sont reunis dans une vaste salle
plus de trois cents portraits des XVIIe et XVIIIe siecles; veritable musee
francais, galerie de grands hommes et de femmes celebres dont s'est
entouree, ainsi que d'une garde de glorieux ancetres, une des plus nobles
et des plus illustres familles de Bretagne, les Bec-de-Lievre.

Ces musees, ces collections, partout repandues, ont bien plus de prix en
province qu'a Paris. En province, ou l'esprit se laisse facilement aller a
la paresse, s'amollit et s'abat, ou il n'est pas reveille par cette
production continue d'oeuvres de la pensee qui, sans cesse, tient Paris
debout, on a besoin de secousses intellectuelles, et ces secousses,
precisement, parce qu'elles sont plus rares, ont une action plus vive et
plus profonde: la vue de ces chefs-d'oeuvre, rencontres ca et la a de longs
intervalles, est comme l'eclair qui decouvre tout a coup un pan de ciel
bleu, fait entrevoir au-dessus de la vie materielle l'atmosphere des nobles
pensees, et ramene dans les ames le culte sacre du beau.




IV

Societe academique de Nantes.--Poetes et romanciers.


Nantes a tous les caracteres de la grande ville moderne: son port, ou des
milliers de navires debarquent les produits de l'Amerique et des Indes; sa
Bourse active, ses fabriques et ses usines bruyantes, aux hautes cheminees
d'ou s'echappe une noire fumee; les magasins et les cafes de ses rues
neuves, resplendissants de glaces et de dorures, comme a Paris; et, dans
les vieux quartiers, les boutiques sombres encombrees de ballots, de cafes,
de sucres, des denrees de tous les pays du monde; son chemin de fer qui
traverse la cite de part en part, le long de son beau fleuve, a vingt pas
des navires, et emporte et rapporte incessamment, au vol de ses chevaux de
feu, les lourds wagons de Paris a Nantes, de Nantes a Saint-Nazaire,
reliant d'un double sillon la capitale a la mer; ses courses, ses theatres,
et ce mouvement, enfin, condition et marque distinctive de notre age,
violent, fievreux, qui precipite les revirements de fortune, et qui, pour
arriver plus vite, a trouve des ressources nouvelles, la vapeur,
l'electricite, la lumiere du soleil, prompts comme nos desirs impatients.

Mais Nantes n'est pas uniquement une ville de commerce et d'industrie,
preoccupee de vendre des epices, de raffiner du sucre ou d'armer des
navires: les lettres, les arts, les sciences y sont cultives avec zele,
ardeur, et, ce qui est plus rare, avec desinteressement.

Elle n'est pas, comme Rennes, le siege d'une faculte des lettres et d'une
ecole de droit; mais le gouvernement a reconnu que cette grande cite a une
importance exceptionnelle, et il y a fonde une _Ecole preparatoire_ des
sciences et des arts, sorte d'annexe aux Facultes, qui distribue un
enseignement moins eleve que les Facultes, superieur aux lycees, qui
convient surtout a une ville riche et commercante, et ou les jeunes gens
peuvent continuer leurs etudes litteraires et se maintenir au niveau du
progres des sciences. Ajoutez que Nantes possede une _Ecole industrielle_,
une _Ecole chorale_, un _Cercle des beaux-arts_, a la fois ecole de dessin
et galerie permanente d'exposition des ouvrages des artistes nantais, une
_Ecole secondaire de medecine_, une _Revue_, une _Societe academique_, et
de riches et beaux etablissements scientifiques, museum, musee,
bibliotheque, etc.; que les arts, la musique, la peinture, la sculpture y
sont cultives, non par des amateurs, mais par des artistes dignes d'etre
partout estimes et distingues, et qui continuent cette noble suite de
peintres provinciaux dont M. de Chenevieres a fait connaitre la vie ignoree
et les oeuvres souvent admirables[1]: M. Charles Leroux, peintre de
paysages, qui copie la nature bretonne avec amour et grandeur; M. de
Wismes, auteur de ces grands ouvrages pittoresques, la _Vendee_, le _Maine_
et l'_Anjou_, aujourd'hui connus et repandus dans toute la France; M.
Bournichon, M. Dandiran, toute une ecole d'habiles sculpteurs en bois; des
statuaires surtout d'un talent eminent, Suc, grand artiste, mort il y a peu
de temps, et M. Amedee Mesnard, son emule, plein d'imagination, de verve et
de pensee, a qui a ete confiee l'execution de la statue equestre de
Gradlon, placee sur le portail de la cathedrale de Quimper, auteur d'une
quantite d'oeuvres populaires en Bretagne, entre autres, du fronton de
Notre-Dame de Bon Port, composition de quatorze figures colossales, et de
cette poetique statue de _sainte Anne_, qui, du haut d'un rocher, a
l'entree du port de Nantes, domine la ville et le cours du fleuve, et
semble suivre et proteger les vaisseaux descendant a la mer!

    [Note 1: _Peintres Provinciaux de l'ancienne France_, 3 vol,
    in-8 deg..]

Nantes n'est pas seulement la capitale de la Bretagne par son etendue et sa
population; le nombre et l'importance des oeuvres de l'esprit en font le
centre d'un grand mouvement intellectuel.

La Societe academique de Nantes est connue depuis longtemps par des travaux
serieux qu'elle publie dans un Bulletin mensuel, et elle compte plusieurs
hommes d'un merite distingue: M. l'abbe Fournier, cure de Saint-Nicolas,
ancien representant a l'Assemblee constituante, dont tout a l'heure on dira
l'oeuvre capitale; M. le baron de Girardot, secretaire general de la
prefecture, qui, mettant a profit un long sejour a Paris, la frequentation
des hommes eminents et le gout des etudes historiques, avec un zele actif,
une erudition vaste et variee, a entrepris des etudes serieuses sur la
Revolution, et a qui l'on doit un savant livre, _les Administrations
departementales de 1790 a l'an VIII_, ou l'experience de l'administrateur a
heureusement aide l'historien; M. Gueraud, M. Fillon, que nous avons deja
cites; M. Dugat-Matifeux, ardent investigateur des faits peu connus de
l'Histoire de l'Ouest, qui a publie une Etude sur l'historien Travers; des
savants, M. le docteur Guepin, qui s'occupe d'etudes d'oculistique; M.
Robiere, de chimie; M. Huette, de curieuses observations de meteorologie;
M. le docteur Foullon, antiquaire et collectionneur, qui a traite de
l'_Organisation de la medecine_ au point de vue des services publics, etc.

Mais le premier de tous est un savant illustre, qui n'appartient pas
seulement a la Bretagne, mais a la France, le celebre voyageur en Egypte,
M. Caillaud. Doue de l'esprit le plus sagace et le plus penetrant, il a
fait en histoire naturelle plusieurs decouvertes, une surtout, des plus
interessantes, pour laquelle la Hollande lui a decerne, il y a peu
d'annees, un prix extraordinaire, la decouverte du _procede de perforation
des pholades_. On avait jusqu'alors cru que les pholades, petits mollusques
tres-communs sur les cotes de Bretagne, employaient, pour percer le dur
granit ou elles vivent, un acide qu'elles distillaient a travers les valves
de leur coquille. M. Caillaud eut des doutes a ce sujet: il recueillit,
pres du Pouliguen, des pholades attachees a des morceaux de roc (gneiss),
les placa dans un bocal d'eau de mer incessamment renouvelee, et attendit
l'effet de leur travail. Huit jours, quinze jours se passerent sans que les
pholades donnassent signe de vie, lorsqu'une nuit il fut eveille par un
bruit de scie qui retentissait dans le bocal; il se leve, et, a la lueur
d'une lampe, il voit un des petits animaux se tournant et se retournant a
droite et a gauche, avec un mouvement regulier, a la maniere d'une vrille
qui perce un trou; puis, apres un certain temps, la pholade s'arrete, et un
jet de poussiere fine obscurcit l'eau du bocal; c'etait le residu de son
travail, la partie du roc pulverise ou elle avait penetre, dont elle se
debarrassait et qu'elle chassait au dehors. Et tour a tour le savant,
attentif et charme, surprend une a une les pholades accomplissant leur
patient ouvrage, et se creusant leur demeure, l'arrondissant et la
polissant, comme avec la rape la plus delicate, sans autre instrument que
leur coquille; et cette coquille, au lieu de se deteriorer par le
frottement continu, se developpe a mesure que le travail avance; a la scie
qui s'use une autre scie s'ajoute, puis une troisieme, une quatrieme, et
ainsi de suite jusqu'a _quarante_, que M. Caillaud a comptees, et avec
lesquelles le petit animal, a force de tourner et retourner sa frele
enveloppe, cette coquille que la pression d'un doigt d'enfant suffirait a
briser, perce a jour le granit sur lequel s'emousse un ciseau de fer!
phenomene admirable qui confond la sagesse humaine, et qui est un de ces
millions de miracles naturels que Dieu nous fait voir constamment dans la
creation!

Il se publiait, il y a peu de temps encore, deux revues a Nantes: la _Revue
des provinces de l'Ouest_, dirigee par M. Gueraud, avait choisi une
specialite precieuse, les documents inedits ou relatifs a l'histoire de la
Bretagne, que d'actifs et intelligents archeologues, MM. Gueraud, Fillon,
Marchegay, Duchatellier, tiraient des archives departementales, episcopales
et municipales et des collections particulieres, completant ainsi, pour la
province de Bretagne, la savante _Bibliotheque de l'Ecole des chartes_; de
plus un Bulletin bibliographique indiquait tous les ouvrages imprimes en
Bretagne ou concernant les departements de l'ouest, ou qui ont pour auteurs
des Bretons et des Poitevins. Cette revue n'existe plus.

La _Revue de Bretagne et de Vendee_ a ete fondee par M. de la Borderie, qui
a reuni autour de lui les hommes les plus distingues de la province. La on
retrouve plusieurs des ecrivains bretons qui ont acquis a Paris une juste
reputation par de grands travaux: MM. de Carne, de Courson, de la
Gournerie, de Courcy, de la Villemarque, etc.; a cote d'eux, de jeunes
hommes d'un talent deja mur, et qui seraient estimes sur un plus grand
theatre: M. Alf. Giraud, ancien eleve de l'Ecole des chartes, auteur de
notices sur Tiraqueau, Brisson, etc., ecrites d'un style tour a tour colore
de poesie et aiguise d'une pointe de raillerie gauloise; M. de Rochebrune,
qui cultive et juge les arts avec gout et intelligence; M. Ropartz, dont
l'Academie des inscriptions a distingue recemment les Etudes historiques;
puis de vrais Bretons qui parlent et ecrivent la langue de leurs peres, le
breton: M. le Joubioux, M. Luzel, M. l'abbe Guillome, mort il y a deux ans
a peine, et dont ses compatriotes ont dit que: "c'etait le plus grand poete
qui ait ecrit en langue celtique." Car elle produit encore des fleurs de
poesie celtique, cette vieille terre armoricaine, des poesies d'une saveur
franche et d'un caractere original, nees du souffle des evenements
contemporains ou inspirees par le sentiment de la nature. La nature, les
Bretons l'ont de tout temps vivement et profondement sentie, bien avant
J.J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre; les poetes n'ont jamais manque
en Bretagne, et les plus beaux chants, les plus populaires, sont dus a des
paysans, a des patres, a des cloarecs, a de jeunes filles. Ce ne sont pas
des paysans ordinaires, ces Bretons aux costumes pittoresques, qui parlent
la langue nationale; qui ont garde les moeurs antiques, et dont la vie se
passe parmi les monuments des druides et les manoirs consacres par la
legende, dans les vastes landes couvertes de genets et la solitude des
grands espaces, ou en face de la mer, sur les apres cotes aux rocs de
granit. Autour d'eux il y a comme une atmosphere qui les transforme et les
idealise; on les trouve poetiques, et ils sont naturellement poetes[1].

    [Note 1: Voir l'_Appendice_.]

Tous les poetes bretons qui se sont fait un nom dans la litterature
contemporaine, MM. Ach. du Clesieux, H. Violeau, de Francheville et
Brizeux, le barde breton par excellence, sont animes du meme genie,
s'inspirent des memes sentiments: la foi, la religion du foyer, le culte de
la famille, l'amour du pays; tous connaissent cette passion de melancolie,
amante de l'infini, que Chateaubriand avait comme sucee au sein de la mere
patrie, et qui lui donnait un si imposant caractere de gravite, enfin cette
reverie naive et touchante qui valut a l'un d'eux, Raymond du Dore,
l'hommage le plus delicat et le plus rare: il avait publie, il y a vingt
ans, sans le signer, un volume de poesies; un jour, dans une ville du Nord,
quelqu'un, une ame aimante sans doute, en rencontra un exemplaire, et il
fut si emu par cette poesie douce et tendre, qu'il voulut faire partager a
d'autres le charme qu'il avait ressenti; il le fit imprimer de nouveau, et,
ne sachant quel nom y inscrire, il lui donna le gracieux titre de _Fleurs
inconnues_.

Ce sont aussi ces qualites qui font l'attrait des vers de poetes plus
jeunes qui chantent aujourd'hui, M. Emile Grimaud, M. Stephane Halgan,
mademoiselle Elisa Morin, M. le comte de Saint-Jean, et un conteur qui, lui
aussi, est poete en prose, Jules d'Herbauge. Les _Recits et nouvelles_ de
Jules d'Herbauge (sous ce nom se cache une femme qui porte un nom illustre,
madame la comtesse de ........), ont ete publies en partie par la _Revue
des Deux-Mondes_, et les juges les plus difficiles y reconnurent aussitot
un talent vraiment superieur: une exposition simple faite avec un calme sur
de soi, force que possedent seuls les maitres; ils partent d'un pas mesure,
comme des gens qui savent quelle route ils ont entreprise et comment ils la
doivent finir; les caracteres se dessinant, l'action se nouant en peu de
mots, sans reflexions par les faits memes; peu de dialogue,--le dialogue
n'est souvent qu'un moyen de cacher l'embarras du romancier, qui n'est pas
maitre de son sujet; lorsque les caracteres sont bien traces, il n'est pas
besoin de tant de paroles; aussi peut-on remarquer que les conteurs de
notre temps qui excellent dans le dialogue ne dessinent pas de
caracteres;--un puissant interet dramatique, naissant du developpement des
passions, qui vous emeut, vous attache et vous entraine, parce que l'auteur
est lui-meme emu des evenements qu'il voit et qu'il met sous les yeux;
l'impartialite dans la peinture des moeurs, une intelligence enfin des
sentiments les plus divers. Deux nouvelles bretonnes, _la Jaguerre_ et _la
Grande Perriere_, rappellent par la terreur, le fantastique et la verite,
les beaux recits de Walter Scott; dans d'autres, la finesse d'observation
et une singuliere connaissance des ruses feminines decelent la main d'une
femme.

Le comte de Saint-Jean, pseudonyme d'une autre femme qui a donne deux
recueils remarquables par une verve poetique peu commune, et mademoiselle
Elisa Morin, dont les vers sont sincerement emus et souvent passionnes,
continuent la pleiade de femmes poetes auxquelles la ville de Nantes a
donne naissance: mesdames Dufresnoy, la princesse C. de Salm-Dyck, Melanie
Waldor et Elisa Mercoeur.

M. Stephane Halgan a publie un volume de poesies, intitule _Souvenirs
bretons_, ou l'on reconnait deux manieres, l'imitation de MM. Hugo et de
Musset, avec une certaine habilete dans la facture du vers; puis, et c'est
la meilleure partie, les poesies vraiment bretonnes; car il faut remarquer
que les pieces imitees sont des sujets vagues, etrangers a la Bretagne, et
qui pourraient aussi bien etre ecrites a Paris qu'a Nantes ou a Rennes;
mais quand M. Halgan traite un sujet breton, le poete redevient lui-meme;
il s'emeut, il se complait a ce qu'il voit et raconte. On dirait qu'il
passe encore sa langue sur ses levres, quand il peint le souper de
crepes[1]. Voyez avec quelle nettete et quel tour pittoresque il decrit le
brillant costume de Loc-Tudy (_le retour du Pardon_); il parcourt la plaine
nue qui s'etend de Guerande au bourg de Batz, semee de mulons de sel et
coupee de marais salants, et, en quelques traits, il en rend la tristesse
et la sauvage grandeur, de meme qu'il dessine fierement la robuste
population des paludiers du Croisic:

    [Note 1: Voir l'_Appendice_.]

  ... C'est un beau peuple, un peuple jeune et male,
  A la taille elancee et svelte, aux yeux altiers,
  Aux cheveux longs et noirs, au teint blanc sous le hale[1].

    [Note 1: Voir l'_Appendice_.]

M. Steph. Halgan est deja un poete breton, et plus il avancera, plus il
deviendra Breton. M. Em. Grimaud n'a plus a se former, c'est le poete
national, qui cherche et qui trouve ses impressions dans l'histoire, dans
le sol de son pays, la Vendee. Il avait commence aussi, comme bien des
jeunes poetes, par l'imitation. Son premier volume, les _Fleurs de Vendee_,
contient plusieurs pieces ou l'on retrouve le faire, la coupe, les idees
memes des poetes de l'ecole romantique; mais le caractere original n'a pas
tarde a se deceler. Il a en lui deux sources pures et profondes: le
sentiment de la nature et l'amour de son pays; il sent les harmonies de la
campagne; il erre le matin dans les champs, en ecoutant d'une oreille
attentive et charmee la bergeronnette et la fauvette qui _lui dit ses plus
belles chansons_, le merle sifflant dans le buisson; il erre dans les bois
en reveur, avec cette melancolie propre au Vendeen; ou bien savourant
l'haleine du Bocage aux premiers jours de mai, le long des chemins
couverts, il decouvre les gracieux et frais mysteres des hotes du
printemps[1].

    [Note 1: Voir l'_Appendice_.]

Son pays, sa noble Vendee, il ne l'aime pas simplement, il la respecte, il
l'admire, et il la chante comme un fils pieux; il recueille ses traditions
et ses legendes, mais non pas a la facon des chroniqueurs froids et
sceptiques; il les redit en sa poetique langue, avec l'accent et l'emotion
de l'enfant qui croit, qui s'etonne, et qui fremit a ce qu'il raconte; il a
la foi ardente et fiere de ses peres:

Insultez-les, s'ecrie-t-il, en parlant des vieux Vendeens!

  Insultez-les, o juifs, fils des anciens maudits!
  Ils vont ou vous n'irez jamais, en paradis!

_La Peche maudite_ est une terrible histoire; elle a pour refrain:

  Il ne faut pas pecher le jour des morts!

Une seule chaloupe part; elle est montee par un pecheur impie qui a fait le
tour du monde, un sceptique qui ne croit plus a rien:

  Il n'a plus peur meme des revenants!

Les poissons par milliers entourent sa barque; il jette le filet, mais tout
a coup le poisson fuit comme par enchantement, et qu'amene-t-il? Une _tete
de mort_!

Quand, a la fin de son premier recueil, le poete s'ecrie:

  Qui te celebrera, Vendee, o ma patrie?
  Quelle muse dira ta gloire et tes malheurs,
  O terre de geants et de genets en fleurs?

on voyait bien qu'il sentait en lui une force qui le poussait, et qu'un
jour il serait lui-meme ce poete vendeen.

Il l'a ete, il l'est: dans _les Vendeens_, il a peint les sublimes actions
de cette guerre heroique et douloureuse, et alors l'enthousiasme l'emporte
sur ses ailes: le poete est presque un soldat, il y a en lui quelque chose
de contenu, comme un sauvage desir de parcourir la lande le fusil a la
main. Il n'admire pas seulement Bonchamp, Lescure, Cathelineau, Charette,
la Rochejaquelein, les heros avec lesquels il marche a la bataille, au
supplice, a la mort; il les aime et les fait aimer.




V

Monuments.


Ce pays de foi n'a pas change: nulle part on ne construit un plus grand
nombre d'eglises, et de belles eglises. Il en a ete en Bretagne comme a
Athenes: Athenes etait peuplee de plus de quatre mille statues; le gout y
devint general, le sentiment du beau, pour ainsi dire, naturel. En
Bretagne, toutes les eglises sont jolies; la vue d'oeuvres excellentes y a
conserve plus qu'ailleurs la purete du gout; a part Brest, ville nouvelle
(elle n'a pas plus de deux cents ans), ou les eglises sont d'un style
batard, sans caractere et sans grandeur, toutes les constructions recentes
ont ete concues dans le style _gothique_, qui ne devrait pas s'appeler
autrement que le style _catholique_.

Du nord au midi, partout s'elevent des chapelles, des basiliques, des
cathedrales: a Lorient, a Saint-Brieuc, a Quimper, a Dinan, a Nantes.
Saint-Brieuc, en meme temps qu'il restaure son eglise de Saint-Guillaume,
construit l'elegante chapelle de Notre-Dame de l'Esperance, imitation du
XIIIe siecle. A ses portes, le fondateur de la colonie de Saint-Ilan, M.
Ach. du Clesieux, a pose, au bord de la mer, une jolie chapelle, ornee de
sculptures executees par un statuaire du pays, M. Oge, et dont le blanc
clocher, hardi, elance, decoupe a jour, se detache sur le fond du ciel et
guide au loin les matelots qui longent la cote armoricaine. A Nantes, il
n'y a pas moins de dix eglises en voie d'execution: d'abord, la cathedrale,
_Saint-Pierre_, dont l'achevement a ete resolu il y a peu d'annees, et il
ne s'agit pas seulement d'ajouter quelques parties peu importantes au vaste
edifice, mais d'en doubler presque l'etendue; quand elle sera achevee, ce
sera le dome de Cologne de la Bretagne; puis la _Madeleine_, l'eglise des
_Jesuites_, la chapelle du _petit seminaire, Saint-Clement_, les _Minimes,
Notre-Dame de Bon Port_, le _grand seminaire, Notre-Dame de Toute Joie_,
etc.

Et chacune de ces eglises est remarquable par quelque detail
caracteristique. Ici, a la Madeleine, c'est un baldaquin curieusement
colorie, comme on en voit dans quelques villes du midi de la France et de
l'Italie; la, a Notre-Dame de la Salette, une chaire en pierre d'un bel et
harmonieux effet; a la maison des Minimes, occupee par la congregation des
missionnaires diocesains, une serrurerie artistique, de riches verrieres
executees par un Nantais, M. Echappe; des tableaux decoratifs en email, de
Devers, qui, par la propriete qu'ils ont de resister a l'action de l'air,
conviennent si bien a orner les portiques et les galeries a jour; la cour
du grand seminaire a ete entouree par M. Nau, architecte de la cathedrale,
d'un noble et severe cloitre roman, etc. Ailleurs, c'est un trait de
moeurs: entrez a Saint-Clement, qu'a construit dans le style du XIIIe
siecle M. Liberge; au fond du choeur, encore inacheve, vous verrez une
petite statue de la Vierge que les ouvriers y ont placee, avec cette
inscription naive, inspiree par une vraie foi bretonne:

  SOUS LA PROTECTION DE MARIE
  TOUT GRANDIT.

Le culte de la sainte Vierge est d'ailleurs si populaire en Bretagne, que
meme les habitations particulieres se sont mises sous sa garde. En sortant
de Saint-Clement, on s'arrete devant l'hotel Briant-Desmarets, elegant
logis imite du XVe siecle, avec porche largement ouvert, cheminees en
spirales, pinacles finement fouilles, ogives et clefs de voutes ciselees,
fenetres a croisees et a meneaux, goules, guivres et tarasques allongeant
le cou sous le toit, girouettes fantastiques, toute la brillante et
coquette ornementation du gothique le plus fleuri; au milieu de la facade,
sous un dais a jour, suspendu en l'air comme une couronne, apparait debout
la Vierge souriant d'un sourire qui benit, et a qui l'on dirait que ce
palais est consacre.

A Quimper, les tours de la cathedrale etaient decouronnees de leurs hautes
fleches; l'eveque a eu l'idee de faire appel a la piete des fideles; il a
demande a chacun un sou; personne dans le diocese, meme les plus pauvres,
ne s'est abstenu; les riches, au lieu d'un sou, ont donne cent francs, et
au bout de peu d'annees, le double clocher s'est dresse au-dessus de la
ville de saint Corentin.

C'est le moyen age, dira-t-on: oui, c'est le moyen age et il n'y a pas que
ce trait. Vous venez de voir les fideles concourir de leur bourse a
l'oeuvre; en plus d'un lieu, les ouvriers donnent par semaine une journee
de leur travail; d'autres renouvellent des arts presque perdus; un macon de
Treguier, Hernot, taille dans le granit ces grands calvaires compliques,
tels qu'en executaient les imagiers du XVe Siecle, ou trente, quarante
personnages representent les scenes de la Passion avec une vivacite
d'expression et un mouvement anime qui vous saisit et vous emeut. Un autre
ouvrier de Rennes, Herault, sculpte des chaires en bois d'une ornementation
aussi delicate et aussi finie que les belles boiseries de la cathedrale de
Saint-Brieuc, qui furent sculptees aussi au XVIIe siecle par un paysan.
Enfin, pour completer la ressemblance, l'architecte de ces eglises souvent
est un pretre. L'eglise des Eudistes, a Redon, a ete batie sur les plans de
M. l'abbe Brune; la chapelle des jesuites, a Nantes, par un pere de la
compagnie, le P. Tournesac; Notre-Dame de la Salette, par M. l'abbe
Rousteau; et les eglises construites par ces ecclesiastiques ne le cedent a
celles des architectes speciaux ni en science, ni en gout, ni en harmonie.
Le genie du XIIIe siecle s'est reveille avec l'ardeur religieuse, et s'est
pose, comme jadis, sur la tete d'humbles pretres et de pauvres paysans.

"Les antiquaires ne comptent-ils pas parmi les ecclesiastiques sur tous les
points de la France, des collaborateurs et des amis? a dit un venerable
prelat[1]. L'amour de la science n'est-il pas une partie de l'heritage
ecclesiastique? L'histoire l'atteste: c'est aux eveques et aux moines que
l'art gothique est redevable de ses vrais chefs-d'oeuvre et de ses plus
incontestables grandeurs." L'eglise Saint-Nicolas, de Nantes, en est une
preuve nouvelle; on peut dire qu'elle est l'oeuvre de deux hommes
superieurs, l'architecte, M. Lassus, et le cure de Saint-Nicolas, M. l'abbe
Fournier. M. Lassus, mort il y a peu de temps, etait, avec M.
Viollet-Leduc, l'architecte de notre epoque qui connaissait le mieux l'art
du moyen age; il appartenait a cette ecole qui, il y a trente ans, en face
des formes grecques et romaines que l'on s'obstinait a imposer
indifferemment aux eglises, aux casernes et aux palais, proclama
l'excellence de l'architecture gothique, son caractere national, sa
convenance avec notre climat, son appropriation au culte catholique. La
restauration savante de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle avait deja
temoigne de l'etendue de son erudition et de la surete de son gout. Il lui
a ete donne de produire deux oeuvres completes: l'eglise de Belleville et
Saint-Nicolas de Nantes, consideres aujourd'hui comme les reproductions les
plus exactes, les plus correctes et les plus elegantes du XIIIe siecle. A
Nantes, il eut le bonheur d'etre seconde par le cure, M. l'abbe Fournier,
un de ces hommes qui, quel que soit le milieu ou ils se trouvent, savent
donner le branle, le mouvement et la vie: activite qui ne se lasse pas,
ardeur toujours prete, intelligence rapide, connaissances variees et
etendues, amour du beau, M. l'abbe Fournier avait tout ce qu'il fallait
pour concevoir, entreprendre et mener a fin une oeuvre aussi considerable.
Pas de difficulte qui le rebutat: le gouvernement ne pouvait donner qu'une
subvention insuffisante, il previt quelles sommes enormes couterait son
eglise: il n'hesita pas, il se mit a l'ouvrage, comptant sur la foi et la
charite de ses paroissiens, et elles ne lui ont pas manque. L'architecte et
le cure s'entendaient; ils avaient tous deux reve une eglise modele, rien
ne fut neglige: ornementation exterieure, sculpture delicate, vitraux,
statues, peintures murales, le pave meme, fait en labyrinthe, comme dans
les anciennes eglises, ils ont voulu avoir tout ce qui reproduisait le
caractere et la physionomie des basiliques du temps de saint Louis.
L'architecte ne comptait pas avec le temps, le cure avec l'argent;
l'architecte cherchait en tout la perfection; pas un detail qui ne lui
coutat des recherches; il feuilletait les manuscrits du moyen age pour une
serrure comme pour un balustre; le cure, quoique desireux de jouir de son
eglise comprenait pourtant ces scrupules du savant; il l'aidait et le
soutenait de ses conseils et de son gout. En moins de huit annees le
monument etait construit et livre au culte; il ne reste plus que les
clochers a elever et quelques ornements a finir. Saint-Nicolas de Nantes
aura coute des millions; l'architecte et le cure auront attache leur nom a
cette grande oeuvre; l'un etait la pensee, l'autre le bras; tous deux,
comme au moyen age, on les representera s'agenouillant devant le trone de
Dieu, avec une eglise dans la main.

    [Note 1: Mgr George, eveque de Perigueux, au Congres archeologique
    de 1858.]



CONCLUSION.


Telle est en Bretagne l'activite des travaux de l'intelligence, une
activite generale et feconde, et ce que nous avons dit de la Bretagne, on
le peut dire des autres provinces de la France. Le vulgaire parfois, en
voyant des hommes raisonnables s'eprendre de l'etude des antiquites, sourit
de dedain. Un archeologue trouve une poterie romaine, une medaille presque
fruste, le voila absorbe: a quoi bon?--A quoi?--completer une
collection.--A quoi bon la collection?--A fixer une epoque indecise de
l'histoire, a mieux connaitre les hommes, les moeurs, les usages, la marche
des civilisations disparues, pour developper et faire progresser la notre,
conformement a cet instinct de perfectionnement indefini et a ce sentiment
de grandeur inconnue que Dieu a mis dans le coeur de l'homme.

Sans doute, tous ces travaux n'ont pas la meme valeur; mais tous sont
utiles et serviront un jour. L'histoire, disait Pline le Jeune, de quelque
maniere qu'elle soit ecrite, fait plaisir. Il y a plus: il ne faut pas voir
dans les etudes locales des savants de province le travail isole, mais le
but, non la notice parfois seche, decoloree et froide, mais le resultat
qu'ignore peut-etre son auteur. Il existe des auteurs mal recompenses de
leurs utiles et rudes travaux, et que l'Anglais Johnson appelle les
_pionniers de la litterature_. Les archeologues sont les pionniers de
l'histoire, laborieuse avant-garde qui defriche et nettoie le sol,
semblable a ces colons de l'Amerique qui s'avancent a travers les forets et
les immenses prairies, ouvrant de larges eclaircies, et sillonnant du soc
de leurs charrues le terrain ou bientot s'eleveront les grandes cites. Ces
collections, ces recherches minutieuses, les systemes qu'elles enfantent,
ces documents, tresors caches et tires, pour ainsi dire, de fouilles
souterraines, ce sont les materiaux de l'histoire, emmagasines, ranges,
etiquetes. L'historien, plus tard, viendra faire sa ronde, et choisira et
emportera les morceaux qui conviennent au grand edifice qu'il concoit; ce
sont la les elements d'une veritable et nationale histoire de France, qu'on
ecrira un jour en dix volumes, et qui, en attendant, se rassemble en mille.

On ne peut, sans emotion, contempler ce grand mouvement qui se fait par
toute la France et qui s'applique aux monuments et aux antiquites de notre
histoire. La societe nouvelle, si ardente et si pressee d'agir, rencontre a
chaque pas des restes de l'ancienne, et se hate de les recueillir et d'en
marquer le caractere. C'est une maison qui croule; tout va s'effondrer; on
met de cote, on ramasse, on classe les objets les plus precieux ou les
mieux conserves; la jeune societe va d'un autre cote, et elle ne veut pas
que les os de ses ancetres soient disperses; sentiment naturel a l'homme,
il comprend qu'il y a une solidarite entre lui et son passe: dans ces
oeuvres du passe, ces monuments, ces debris, quelque difference qu'il y ait
entre le present et le point de depart, il reconnait le germe de l'esprit
qui l'anime lui-meme, les progres qu'il a faits, les transformations qu'il
a subies; il s'interesse a ces hommes d'autrefois, parce que ce sont ses
aieux; il sent palpiter quelque chose en lui qui est une partie de leur ame
et de leur vie!






XV

Paysages.

=Pontivy.--Redon.--Ploermel.--Guemenee.--Josselyn.--Le champ du combat des
Trente.=


Tandis que les villes situees dans les montagnes du Centre, les montagnes
Noires et les monts d'Arree, ont le mieux garde les vieilles traditions, et
qu'il n'est pas de bourgs plus completement bretons que le Faouet, Gourin,
Carhaix, Pleyben, etc., les villes de la plaine perdent au contraire, de
plus en plus, le caractere national; a mesure que l'on s'avance vers l'est,
elles ont une physionomie moins accusee; on marche de desenchantement en
desenchantement.

Qu'est-ce, en effet, que Napoleonville, Redon, Ploermel? Les partisans de
l'ancienne royaute nomment Pontivy la ville que ceux de la societe nouvelle
appellent Napoleonville. Les uns et les autres ont raison, mais bien plus
les seconds. Il y a la deux villes juxtaposees: la vieille, a rues
etroites, a maisons anciennes, et la nouvelle, accolee a la vieille, et
dont les longues et larges rues annoncent la ville moderne; la vieille a
son chateau demantele, que personne n'habite et dont les pierres
s'ecroulent une a une; la nouvelle, ses vastes casernes toutes
retentissantes du bruit des chevaux et des clairons, et bordees par le
canal qui apporte les marchandises, les produits du commerce, le mouvement
de la vie moderne; Pontivy se transforme chaque jour un peu pour devenir
Napoleonville.

Redon, au premier aspect, a quelque chose de plus breton. Ses vieilles
eglises, dont une surtout, vaste basilique romaine, ne le cede en rien aux
plus remarquables eglises de Bretagne, son antique halle supportee par des
piliers a base du XIe siecle, rappellent d'abord les vraies cites bretonnes
du Finistere; mais on est bien vite desabuse. Par la Vilaine, large ici et
profonde, les navires, apres avoir passe a toutes voiles sous le pont de la
Roche-Bernard, jete entre deux rochers a deux cents pieds au-dessus de
l'eau, arrivent de la mer jusqu'a Redon. Un ancien proverbe disait que,
chaque siecle, Rieux, ville voisine, irait diminuant et Redon grandissant.
La prediction s'est accomplie: Rieux n'est plus qu'un bourg sans
importance; Redon, pour les besoins de son commerce sans cesse accru, a
construit des quais, creuse un large bassin, bati de vastes magasins. Par
Nantes, il est en rapport avec le centre de la France; par la mer, avec les
ports de l'Europe entiere. Il sera bientot, comme tous les ports,
cosmopolite.

Ploermel a davantage encore cet aspect indecis qui semble indiquer
l'indifference de race et de caractere. Un musicien celebre a place le
sujet d'une de ses oeuvres a Ploermel, et a voulu peindre la Bretagne dans
une fete patronale de Ploermel. S'il eut connu la Bretagne, il aurait su
que nulle part le genie breton n'est moins marque: on n'y parle pas breton;
le costume n'a rien de breton; les moeurs ne se distinguent pas des moeurs
de l'interieur; Ploermel n'a meme pas de veritable Pardon. C'est une petite
ville monotone, sans animation, telle qu'on en rencontre partout en
province. Ce n'est presque plus la Bretagne, c'est deja la France.

Il reste pourtant quelques debris: c'etait la jadis le coeur de la
Bretagne; on est pres de Josselyn, de Guemenee, du champ du combat des
Trente. Josselyn est la demeure d'un des derniers Rohan: beau chateau, avec
ses deux facades dissemblables, les grosses tours sur la riviere, et la
gracieuse et legere decoration de la facade de la cour, marquant, chacune a
sa maniere, la force qui appartenait aux anciens chevaliers de la feodalite
et l'elegance des grands seigneurs de la monarchie. Ce palais a encore un
grand aspect, mais avec un air de morne tristesse: la couleur grise du
temps donne a ses murailles une teinte melancolique, comme la couleur plus
pale de la vieillesse qui commence s'etend sur un beau visage. Qu'est
devenue la splendeur de cette maison? ou sont les princes de cette fiere et
illustre famille, les Soubise, les Guemenee, les Montbazon?

Au pied du chateau, coule une riviere, ou plutot un canal qui, ici, s'unit
a la riviere, participant ainsi du cours d'eau cree par Dieu et du fosse
creuse par l'homme, alliant a la courbe independante de la riviere
capricieuse la ligne droite et raide du canal industriel.

Voila que commence l'automne: le ciel a pali, sa voute immense est toute
couverte de petits nuages; pas un souffle de vent ne les pousse; son dome
semble frappe d'une immobilite eternelle. La riviere, unie comme une glace,
reflete en traits arretes les longs peupliers qui bordent ses rives; ils
s'alignent comme une armee, un leger frisson court sur leur cime sans la
faire plier, et ce murmure continu qui se prolonge finit par emplir, comme
une grande voix, la nature entiere. Dans cette universelle paix, quelques
bruits lointains traversent les airs; une paysanne qu'on n'apercoit pas
chante sa chanson, dont une note triste termine le refrain; les batteurs
suspendent et recommencent leurs coups cadences; sur le sol sonore, les
fleaux lourdement retombent; a leurs coups pesants, on dirait la plainte de
l'homme qui gemit de ne pouvoir quitter la terre qui le retient.

Le soleil ne parait pas dans le ciel; le bleu eclatant a fait place a une
lumiere terne; ce n'est pas la froide clarte de l'hiver, ce n'est plus la
chaude transparence de l'ete: pas d'oiseau qui chante, pas d'insecte qui
murmure; une paix solennelle s'etend sur les cieux, la terre et les eaux;
la nature s'enveloppe dans un calme puissant; elle semble, reveuse et
etonnee, se reposer d'avoir produit tous ses fruits. Ainsi l'homme, dont
Dieu a touche un moment le front, apres qu'il a verse ses pensees, s'arrete
et demeure immobile, les yeux fixes sur un point invisible, et comme
suivant dans l'air l'ange fugitif qui l'inspira.

A quelques lieues de Josselyn s'etend, sur la pente d'une colline,
Guemenee, vieille petite ville qui n'est guere formee que d'une rue, et la
rue de vieilles maisons a pignons aigus qui n'ont pas bouge depuis des
siecles, puis un chateau a demi ruine et revetu de lierres; c'est une des
dernieres images que l'on emporte de la Bretagne, avec le souvenir du grand
nom de Rohan.

La pluie serree tombe sur la terre seche avec le bruit d'un bois qui se
casse en craquant. La vallee est comme recouverte d'une gaze; les arbres,
au loin, ont perdu leurs couleurs, et la colline confond sa ligne indecise
avec le ciel abaisse; la voute du ciel est changee en une vaste coupole de
plomb, et dans le cercle entier de l'horizon la pluie descend a grand
bruit, abondante comme les pleurs qui s'ecoulent de l'oeil de l'homme,
quand il s'affaisse, abattu par un coup que la douleur enfonce avant dans
son coeur.

Puis tout a coup, les nuages, ayant laisse echapper leur charge, s'enlevent
et se dissipent en tous sens, argentes par le soleil pale: en quelques
instants, le voile de vapeurs, dechire en mille pieces, s'evanouit, et la
vallee reparait et s'etale, fraiche, resplendissante, eclairee; ses plans,
doucement inclines, se dessinent d'un trait net dans un air clair, et toute
chose reprend sa place et sa couleur: les toits de tuile rouge eclatent a
travers les peupliers d'un vert tendre, les champs de chaume s'encadrent,
comme d'une bordure, dans une rangee d'arbres au feuillage presque noir;
tout alentour, les collines montent en amphitheatre jusqu'au ciel; en un
endroit, elles se rompent, et a travers la breche s'ouvre une campagne qui
fuit dans un lointain infini, ou le regard s'attache, et ou il poursuit
l'insaisissable et l'inconnu, comme dans la vie le coeur dedaigne l'heure
presente et attend l'avenir qu'il ne possedera peut-etre pas.

Et maintenant, marchant a travers ce pays de landes et de terres a demi
cultivees, entre Ploermel et Josselyn, a moitie chemin a peu pres, vous
rencontrez une barriere qui separe de la route un massif de pins. La etait
jadis le _chene de Mi-voie_; vous etes au champ du _combat des Trente_! La
un poete voulait que l'on dressat un monument brut comme les rochers de la
vieille terre, rude et durable: trente blocs de pierre, trente statues
taillees a grands coups; corps solides, le casque en tete et l'epee a la
main, couverts de fer et changes en granit. Alignes sur leurs piedestaux
carres, ranges en bataille, a leur fiere attitude, a leur fermete
inebranlable, on eut reconnu les trente vainqueurs bretons; ils seraient
comme les temoins indestructibles de l'heroique histoire, de la foi et des
fortes moeurs d'un vieux peuple.

Mais ces epiques projets ne germent plus que dans quelques tetes bretonnes:
les pensees de la multitude sont emportees vers des soucis plus pressants:
qui attache tant d'importance, parmi nous, au triomphe de trente Bretons du
XIVe siecle? Un obelisque ou s'effacent chaque jour les noms qui y sont
ecrits, c'en est assez pour une gloire qui ne nous touche plus; cette
plantation d'arbres verts qui ne durent qu'un temps, marque l'esprit de
l'epoque qui produit hativement et qui veut jouir vite, sans s'inquieter de
la duree.

Des vents inaccoutumes et vifs s'elevent que ne connaissait pas l'ete; leur
souffle constant agite les feuilles des arbres. D'abord les arbres ne
semblent pas changes, ils sont verts encore; mais peu a peu ils prennent
une teinte plus froide, les feuilles palissent, puis jaunissent; une
couleur de rouille s'etend sur quelques-unes, comme un demi-deuil qui se
prepare; la vie s'en va par leurs extremites, comme le sang d'un homme qui
coulerait par tous les pores; la fin de l'annee est proche; la nature,
lentement et invinciblement, accomplit son oeuvre; ces grands vents
marquent le feuillage pour la mort.

Bientot ces vents deviennent plus forts; ils secouent violemment les hautes
cimes des arbres, qui se balancent alternativement a droite et a gauche,
comme un pendule oscille au coup qui l'ebranle. La condition des arbres est
l'image de celle de l'homme. Ce coup, c'est le premier avertissement de
Dieu a l'homme; il se sent secoue dans sa force, il n'a plus les pieds
fermement poses a terre, une faiblesse interieure s'est glissee dans ses
os, et il hesite pour la premiere fois. Les arbres ne sont pas tout d'un
coup depouilles; il faut plusieurs semaines, plusieurs mois pour que leur
ruine soit entiere. Le vent d'automne arrache quelques-unes de leurs
feuilles, puis il passe dans le feuillage eclairci comme par des breches,
et ces breches une fois ouvertes, ce n'est plus une a une, c'est par
bandes, par masses qu'il les entraine. Et ces depouilles, a mesure aussi,
deviennent plus laides et plus hideuses: les premieres feuilles etaient
jaunies, les dernieres sont fanees, fletries, presque en poussiere. Ainsi
de l'homme: apres que les annees de son ete ont donne leur moisson, le vent
du tombeau se leve; comme les feuilles des arbres, une a une ses facultes
palissent; elles tombent l'une apres l'autre, ses sensations vives et ses
impressions fremissantes; il voit se detacher de lui et comme s'ecrouler a
ses pieds ses parties les plus nobles; son intelligence, son corps, son
coeur, tout est frappe dans sa beaute; tout ce qui faisait sa force
s'envole.

Cependant ces grands vents, roulant sur les arbres, elevent des bruits
nouveaux, des murmures qui se prolongent, des sifflements brusquement
arretes, des sons plaintifs: et ces bruits, ces murmures ont une gravite
jusqu'alors inconnue; on les ecoute avec une tristesse reveuse et muette.
C'est la grande melancolie de la vieillesse, le silence, les meditations,
les retours, les souvenirs: l'homme entend derriere lui le flot de sa vie
ecoulee; il approche du sommet de la colline ou son horizon finit, et ou,
le sol se rompant tout a coup, il va commencer un autre voyage dans un pays
qu'il ne voit pas, et ou nul ne le verra.

Mornes paysages de l'automne, tristesse solennelle de la vieillesse,
changement qui se precipite et dont le denoument est inconnu, voila l'image
de l'antique Bretagne, de la Bretagne qui s'en va.

       *       *       *       *       *






=APPENDICE=




I


Nous donnons ici quatre legendes bretonnes, recueillies dans le Morbihan et
le Finistere, et qui feront connaitre l'esprit du pays ou elles sont nees.
_La Lande de Lanvaux_ et _la Cathedrale_ sont extraites du livre de M. le
docteur A. Fouquet, intitule _Contes, legendes et chansons du Morbihan_; la
legende de _Saint Christophe_ a ete publiee par M. du Chalard, et celle du
_Chene de la Laita_ par M. du Laurens de la Barre, dans la _Revue de
Bretagne et de Vendee_.



=LA LANDE DE LANVAUX.=


Des bords de l'Ars aux rives de la Claie s'etend une immense plaine, ou le
voyageur ne saurait trouver une ombre contre le soleil, un abri contre le
vent, un refuge contre la pluie. Les pieds n'y foulent que des bruyeres
dessechees et des ajoncs rabougris; l'oreille n'y entend que les cris
plaintifs des vanneaux et les chants stridents des grillons; l'oeil n'y
decouvre que des rochers brises et des blocs bouleverses sur les sommets
peles de ce desert.

La, point de ruisseau qui serpente et qui murmure, point de source qui
filtre sous des gazons fleuris, point de lac azure qui reflechisse un
feuillage ombreux, mais des marais fangeux dans les bas-fonds, des
fondrieres boueuses sous des herbes raides et sombres, un etang aux eaux
rouillees dont les tristes bords n'ont pas un arbre, pas une fleur, pas un
glayeul.

Un jour que j'etais assis reveur au pied d'un menhir mutile et que
j'embrassais du regard le vaste et lugubre horizon qui s'etendait devant
moi, un jeune patre, abandonnant son maigre troupeau, vint, avec la douce
familiarite de l'enfance, s'asseoir pres de moi, et, sans craindre d'etre
indiscret, me dit: "--Savez-vous, Monsieur, pourquoi la lande de Lanvaux
est si nue, et pourquoi les pierres y sont toutes brisees?--Non, mon
enfant, repondis-je; mais le sais-tu, toi?--Oh! oui, Monsieur, ma
grand'mere, qui est bien vieille et qui sait bien des choses, m'a dit
comment cela est arrive.--Eh bien, raconte-moi, petit, ce que ta grand'mere
t'a appris.

"--Il y a bien longtemps, bien longtemps, que de Molac a Pleucadeuc, on
comptait bien des villages sur cette lande: un de ces villages, entoure de
courtils et de vergers, s'elevait la ou vous voyez l'etang de Coetdelo.

"Un jour saint Pierre et saint Paul, qui voyageaient sur la terre pour voir
comment allait le monde en ce temps-la, arriverent a ce village par une
pluie battante, et trempes jusqu'aux os. Ils etaient pauvrement vetus,
portaient sur l'epaule des bissacs pour serrer le pain de la charite, et
tenaient en main des batons pour se defendre des chiens.

"Les deux saints allerent heurter a la porte de la plus belle maison du
village, demandant a entrer pour secher leurs habits au feu de la cuisine;
mais cette maison appartenait a M. Richard, qui etait un ladre et un
mechant. M. Richard ouvrit lui-meme sa porte, mais, loin de faire entrer
les saints comme ils le demandaient, il les menaca, s'ils ne s'en allaient
au plus vite, de lacher son chien sur eux. Les deux saints s'enfuirent
jusqu'a l'autre bout du village, et cette fois ils allerent frapper a la
porte de la plus pauvre cabane.

"Dans cette cabane logeait le bonhomme Misere, qui, les voyant trempes de
pluie, les recut avec bonte, les fit asseoir a son foyer, alluma le plus
promptement possible un fagot de bois mort ramasse le matin meme, et leur
servit promptement du lait aigre et quelques bribes de pain noir, qu'il
avait obtenus en mendiant, car il etait vieux, infirme, et ne pouvait plus
travailler.

"Quand le bois fut tout brule et le pain tout mange, saint Pierre dit a
Misere: "Tu es un brave homme; tu nous as donne tout ce que tu avais recu,
et ta charite a ete bien faite, car elle a ete faite de coeur et toute pour
Dieu. Que ta foi soit egale a ta charite; forme un souhait et il sera
accompli." A ce langage, et surtout a l'odeur de saintete qu'ils
repandaient, Misere reconnut deux hotes du paradis, tomba a genoux et leur
dit "Je ne possede au monde qu'un pommier, dont les fruits me sont voles
chaque annee pendant que je vais recueillir des aumones. Comme ces fruits
sont le seul bien auquel je tienne ici-bas, accordez-moi que tout ce qui
montera dans mon pommier ne puisse en descendre sans ma permission, et vous
aurez fait pour moi mille fois plus que je n'ai fait pour vous.--Que ton
desir soit satisfait!" dirent saint Pierre et saint Paul, et tous deux
disparurent.

"A l'automne suivant, le pommier de Misere etait charge de beaux fruits,
que le bonhomme, cette fois, comptait bien manger seul; mais un matin qu'il
sortait de sa cabane, et qu'il jetait les yeux sur son arbre pour voir si
les pommes etaient bonnes a cueillir, il apercut M. Richard pris dans les
branches, et faisant d'inutiles efforts pour descendre: "Comment! s'ecria
Misere, c'est vous, Monsieur Richard, qui avez tant de biens et qui volez
encore les fruits du pauvre!... Eh bien! tout le monde va savoir que vous
etes un voleur..." Et aussitot le bonhomme courut appeler tous les gens du
village. Tous accoururent, et crierent _haro_ sur M. Richard, deteste a
cause de son avarice et de sa mechancete.

"M. Richard, honteux et confus, priait, suppliait Misere de l'aider a
descendre, promettant de lui payer tous les fruits qu'il lui avait pris, et
de lui donner encore une belle somme; mais le bonhomme le laissa tout le
jour s'agiter et se demener en vain dans l'arbre, et la nuit venue, il le
lacha, en lui disant: "Allez, Monsieur Richard, je ne veux rien de vous;
mais n'y revenez plus, car cette fois vous n'en sortirez pas."

"Un jour que Misere, etait bien malade, la Mort se presenta a lui tout a
coup et lui dit de sa plus grosse voix:--Allons, Misere. il faut me suivre;
es-tu pret?--Vous savez bien, repondit le bonhomme, que je suis toujours
pret a vous suivre, car je n'ai rien a emporter de ce monde et rien a y
laisser; mais, cependant, il n'est ame qui n'ait un desir ou un regret en
quittant ce monde, et j'ai un service a reclamer de vous. Vous etes si
bonne que vous ne refuserez pas de me le rendre, d'autant plus que pour me
satisfaire, il vous faut peu de temps et encore moins de peine... Vous
voyez, pres de ma porte, ce beau pommier qui a de si beaux fruits, je
voudrais bien manger une de ces pommes; seriez-vous assez complaisante pour
m'en cueillir une?--Qu'a cela ne tienne! dit la Mort, je veux, au moins une
fois, etre agreable a quelqu'un et plus a toi qu'a tout autre.--Et la Mort,
sans defiance, monta dans le pommier. Mais, quand elle voulut descendre, ca
lui fut impossible: elle eut beau faire des efforts a ebranler l'arbre,
elle eut beau prier, hurler, grincer, se tordre, rien n'y fit, et la mort
fut forcee de reconnaitre la une main plus puissante que la sienne.

Il fallut bien recourir a Misere, qui riait de la Mort et faisait la sourde
oreille a ses cris. "--Ah! bonhomme! lui dit-elle, laisse-moi partir; j'ai
tant de besogne a faire que je n'ai pas de temps a perdre.--Bien, bien! dit
Misere, si vous etes pressee, moi je ne le suis pas.--Mais, dit la Mort, je
te promets de t'epargner cette fois, et, si tu me rends la liberte, je te
laisserai vivre dix ans encore.--Ce n'est pas assez, je veux vivre jusqu'au
jugement dernier.--Eh bien! soit; que Misere dure jusqu'a la fin des
temps!"

"Et la Mort furieuse s'elanca du pommier la faulx en main, et dans sa rage
frappa les hommes, les maisons, les arbres, les pierres; et Misere resta
seul sur cette terre desolee!..."



=LA CATHEDRALE.=


Un soir d'hiver, un honnete gantier de la rue de Saint-Guenhael revenait de
la place Mainliere, a Vannes, ou il avait donne ses soins a un tailleur de
ses amis qui s'en allait mourant. Comme il passait devant la cathedrale,
dont les portes n'etaient point encore fermees, il voulut, avant de
regagner sa demeure, prier pour l'objet de son affection et de ses
inquietudes, et, dans cette intention, il penetra dans l'eglise et alla
s'agenouiller au fond d'une des chapelles laterales.

A cette heure avancee, il y avait peu de fideles dans le saint temple,
l'obscurite y etait presque complete, et le plus profond silence y regnait.
Fatigue de plusieurs nuits de veilles, le bon gantier ne tarda pas a
s'endormir, et si profondement, qu'il n'entendit ni la voix des cloches
tintant l'_Angelus_, ni le bruit des clefs agitees par les bedeaux avant la
cloture des portes, et se trouva ainsi enferme dans la cathedrale.

A la douzieme heure de la nuit, le gantier transi de froid se reveilla
enfin, et jetant autour de lui des regards surpris, il eut quelque peine a
se rendre compte du lieu ou il se trouvait; mais bientot l'etrange
spectacle qu'il eut sous les yeux lui rendit la memoire; car, au pied de
l'autel pres duquel il s'etait endormi, un pretre, revetu d'une chasuble
noire, a large croix blanche, etait debout, pret a commencer une messe, et
sur l'autel, couvert d'un drap noir lame de blanc, vacillaient les pales
clartes de deux bougies ornees de tetes de morts et d'os croises en
sautoir.

Quoique preoccupe de sombres pensees, et fort emu de cette scene lugubre
qui le surprenait tout a coup, le gantier remarqua qu'il n'y avait point de
repondant, et s'appreta a lui servir lui-meme la messe. Il alla se mettre a
genoux aux pieds du pretre, sur lequel il jeta furtivement un regard.

O terreur!!! ce pretre etait un squelette aux os sans chair, aux orbites
creuses et vides!...

Eperdu, aneanti, le gantier tomba sans sentiment la face contre terre, et
ce ne fut qu'a l'_Angelus_ du matin qu'il reprit connaissance et regagna sa
demeure.

Mais au sein meme de sa famille qui l'entourait de soins, il restait
toujours sombre et taciturne. Le sourire n'approchait jamais de ses levres,
et jamais sa bouche n'avait de douces paroles pour sa compagne, de tendres
baisers pour ses enfants. La nuit meme, le repos ne visitait plus sa
couche, et quand la fatigue lui apportait le sommeil, ce sommeil etait plus
laborieux que ses penibles veilles, traverse qu'il etait de terreurs
incessantes sur lesquelles son intelligence troublee n'avait aucun empire.
Pour sauver sa raison et tenter de rendre un peu de calme a son ame, le
malheureux gantier resolut enfin de recourir au pretre charge de la
direction de sa conscience, et de lui reveler la cause de ses terribles
emotions.

"Pourquoi, mon fils, lui dit le pretre, abandonner ainsi votre ame a des
terreurs qui sont peut-etre le fruit d'une erreur des sens, et qui, si
elles sont les effets d'une effrayante realite, doivent etre serieusement
approfondies, car le demon vous a tendu un piege dans cette nuit dont le
souvenir vous tourmente, ou Dieu lui-meme vous a choisi pour etre
l'instrument d'une sainte expiation, d'une reparation necessaire. Il faut
donc, mon fils, dans le double interet de votre salut temporel et de votre
salut eternel, aller attendre, dans la meme chapelle et a la meme heure,
l'apparition qui vous a tant epouvante.

--Helas! mon pere, repondit le gantier, n'imposez pas a ma faiblesse une
epreuve qui me tuerait...

--Sans doute elle vous tuerait, reprit le pretre, si vous tentiez de la
subir arme de la seule raison, mais vous le savez, mon fils, la foi rend
invincible, et la priere est la plus sure de toutes les armes; priez donc
et croyez!... et si le spectre vient encore a vous, interrogez-le au nom du
Dieu vivant; qu'il dise ce qu'il veut et au nom de qui il vient... Allez,
mon fils, je vous absous, que Dieu vous soutienne!..."

Le soir meme, fort dans sa foi, mais faible dans sa chair, le gantier se
rendit a l'eglise, s'agenouilla dans la meme chapelle et se fit enfermer
encore, mais cette fois il ne s'endormit pas; il pria jusqu'a l'heure
attendue avec impatience et pourtant redoutee.

Au premier coup de minuit, les deux bougies s'allumerent d'elles-memes;
l'autel se tendit de noir; puis d'un pas lent et sourd, le squelette,
revetu de la chasuble de deuil, parut a l'entree de la chapelle.

"Si tu viens au nom de Satan, s'ecria le gantier d'une voix emue,
retire-toi, fuis ce temple saint; mais si tu viens au nom de Dieu
tout-puissant, dis... que veux-tu?

--Ecoute et crois, mon fils, celui qui vient au nom du Seigneur, murmura le
spectre... Voila deja bien des annees, oh! des annees bien longues pour
ceux qui souffrent! que chaque nuit, a la meme heure, j'attends, a cet
autel, un chretien qui me reponde une messe que j'avais promise, quand
j'etais au nombre des vivants et que je n'ai point dite alors, par
negligence d'abord, par oubli ensuite. Cette negligence et cet oubli
coupables ont eu des suites terribles, car ils ont pour longtemps ferme les
portes du ciel a l'ame de celui qui devait la dire, et aussi a l'ame de
celui pour qui elle devait etre dite... Sois beni, mon fils, toi que Dieu a
choisi pour etre l'instrument du salut de deux ames!... Aussitot le spectre
et le gantier s'agenouillerent au pied de l'autel, et la messe des morts
commenca; mais quand le pretre eut prononce le _requiescat in pace_, il
disparut, et le gantier, jetant les yeux vers la croisee, vit deux trainees
lumineuses qui montaient au ciel...

Il essuya alors la sueur glacee de son front, attendit dans la priere
l'heure de l'_Angelus_, et quand il rentra dans sa famille avec un doux
sourire aux levres, il y rapporta le calme et la joie, car son ame etait
completement rasserenee.



=LEGENDE DE SAINT CHRISTOPHE.=


Saint Christophe, comme tout le monde le sait, etait doue de robustes
epaules; aussi, dans le temps jadis, lui avait-on confie l'emploi de
passeur sur la riviere du Scorff. Un beau jour, Jesus-Christ arrive au bord
de l'eau avec ses douze apotres; Christophe s'empresse de les prendre dans
ses bras et les transporte sur l'autre rive avec toute sorte d'egards.

"Voyons, dit Jesus-Christ, que desires-tu pour ton salaire?

--Demande le paradis, lui souffla saint Pierre a l'oreille.

--Laissez-moi faire, j'ai mon idee. Eh bien! Seigneur, puisque vous voulez
me faire un don, ordonnez que tous les objets que je pourrai desirer soient
forces d'entrer dans mon sac.

--Je le veux, dit Jesus-Christ, mais a condition que tu ne demanderas
jamais d'argent et seulement les objets dont tu pourras avoir besoin."

Longtemps il en fut ainsi; le sac ne se remplissait que de pain, de fruits,
de legumes, et souvent il se vidait au profit des pauvres; mais qui peut
jurer de ne jamais succomber a la tentation? Un matin, Christophe, en
passant dans les rues de la ville, s'arreta devant la boutique d'un
changeur; il eut tort, car la vue de toutes ces piles d'argent lui inspira
de mauvaises idees: "Vois, lui disait _er milliguet_[1], tout ce que tu
pourrais faire avec cet or! Quand ce ne serait que pour rebatir la
chaumiere des malheureux et leur rendre l'existence plus douce; et dire
qu'il te suffit d'un signe pour que tout cela soit a toi!"

    [Note 1: Le Maudit.]

Christophe eut un moment de faiblesse, et l'argent passa dans son sac.
_Petra faut tho_[1]? Ce n'etait encore qu'un homme, et il n'etait pas
devenu saint, comme il le fut depuis. Aussi cette premiere faiblesse fut
suivie de bien d'autres, et, tout en etant genereux, pour le pauvre monde,
il ne laissait pas que de gouter les charmes de la bonne chere et tout ce
qui s'ensuit. Or, un jour qu'apres diner, il se reposait a l'ombre sur le
gazon, vint a passer _er diaoul_[2], qui se mit a le narguer et a lui faire
toutes sortes de sottes plaisanteries. Christophe n'etait pas patient, les
poings lui demangeaient, aussi fut-il bientot debout et la bataille
commenca; comme les forces etaient egales, deux jours dura la lutte, sans
qu'on put en prevoir la fin. L'herbe epaisse avait disparu sous leurs
pieds, et l'on entendait au loin comme le bruit de deux marteaux tombant et
retombant l'un apres l'autre; ils y seraient encore si Christophe ne
s'etait heureusement souvenu de son sac: "Ah! _milliguet diaoul_[3], par la
vertu de Notre-Seigneur, tu vas entrer dans mon sac." Ce qui fut fait a
l'instant, et aussitot de bien lier les cordons sur son prisonnier qu'il
jette sur ses epaules, en cherchant dans sa tete comment il s'en
debarrassera. Il passait pres d'une forge ou trois vigoureux compagnons
battaient le fer rouge a grands renforts de bras. "Voila mon affaire, se
dit Christophe," et s'adressant aux forgerons: "Tenez, leur dit-il, j'ai la
un mechant animal dans mon sac. Il n'y a pas de vilains tours qu'il n'ait
faits dans sa vie; si vous voulez le forger jusqu'a ce qu'il soit reduit a
l'epaisseur d'une piece de six liards, je vous donnerai un ecu.--Accepte!"
Et aussitot, malgre les cris et les soubresauts du diable, on le forge et
le reforge durant toute la nuit. Comme le jour commencait a poindre, on
entendit une voix faible venant du fond du sac et qui disait:

    [Note 1: Que voulez-vous?]

    [Note 2: Le diable.]

    [Note 3: Ah! maudit diable!]

"Christophe, Christophe, je me rends; que faut-il faire pour sortir de la?

--Me jurer obeissance quand je l'exigerai, et me laisser tranquille
desormais.

--Je le jure.

C'est bien, va-t'en, et puisse-je ne jamais te revoir!"

A partir de ce moment Christophe changea tout a fait d'existence, il ne
s'occupa plus que de bonnes oeuvres, et quand les forces ne lui permirent
plus de continuer a etre le passeur du Scorff, il se retira dans un petit
ermitage sur les ruines duquel a ete batie la chapelle qu'on voit encore
aujourd'hui. La il vivait dans la priere et la penitence, entoure des
nombreux pelerins qu'attirait sa reputation de saintete. Cependant,
lorsqu'apres sa mort, il se presenta devant saint Pierre, qui, comme vous
le savez, a les clefs du paradis, ce dernier, se souvenant qu'il avait
jadis meprise son conseil, ne voulut jamais le laisser entrer. Le pauvre
Christophe, tout triste, s'en allait la tete basse, et dans sa distraction
il prit l'escalier qui conduit a l'enfer. Il descend ainsi un grand nombre
de marches, et arrive enfin a une porte ou se tenait un jeune homme de
bonne mine qui l'engagea a entrer; mais Satan, qui passait par la, s'ecria
aussitot: "Non, non, je le reconnais, renvoyez-le, il est trop fin pour
moi!"

Voila donc Christophe qui remonte et se trouve de nouveau a l'entree du
paradis. On entendait au dedans une musique delicieuse qui augmentait
encore son desir de penetrer plus loin; aussi s'approchant le plus
possible:

"Monseigneur saint Pierre, quelle admirable harmonie vous avez la-dedans!
Si vous pouviez seulement entrebailler la porte, on en jouirait un peu du
dehors."

Le bon saint Pierre se laisse attendrir et fait ce qu'on lui demande; mais
aussitot Christophe jetant son sac a l'interieur entre et s'assied dessus
en lui disant: "Je suis chez moi, vous ne pourrez plus me faire sortir." On
lui donna raison, et saint Christophe est depuis toujours reste dans le
ciel, ou la fin de sa vie lui avait d'ailleurs merite une bonne place.



=LE VIEUX CHENE DE LA LAITA.=


En ce temps-la, il y avait au bourg de Clohars un jeune couple en promesse
de mariage: on devait faire la noce le lendemain du pardon de
_Toul-Foen_[1]; c'est le joli pardon des oiseaux, qui a lieu en juin a
l'entree de la foret, du cote de Quimperle. Un soir que nos amoureux
regagnaient leur village apres avoir visite des parents dans la paroisse de
Guidel, ils descendirent au passage de Carnoet pour traverser la riviere.
Guern, le jeune homme, appela le batelier et dit a Maharit, sa fiancee, de
l'attendre tandis qu'il irait allumer sa pipe chez son parrain dont la
chaumiere etait voisine. Le passeur vint a l'appel: Maharit entra dans la
barque, et fut surprise de la voir s'eloigner aussitot du bord: croyant que
le patron plaisantait, elle le pria d'attendre son cousin:--elle disait
_son cousin_ par precaution, car les bateliers sont _jaseurs_ quelquefois;
mais le bateau etant arrive dans le courant, filait, filait toujours plus
rapidement.

    [Note 1: _Toul-foen_ signifie Trou de foin, ou Lieu des foins.]

"Arretez, pere Pouldu, arretez, s'ecria la pauvre fille d'une voix
suppliante; que dirait Loic Guern d'une telle folie?..."

Vaines prieres: le passeur, immobile, sans voix et sans regard, paraissait
insensible, et la barque entrainee descendait toujours... toujours...

Maharit eperdue detourna la tete pour appeler son fiance a son secours.
Debout sur la rive assombrie, enveloppes de leurs suaires, elle vit des
spectres se dresser et tendre les bras vers elle d'un air menacant:
c'etaient les femmes mortes de Commore, et l'on eut reconnu Triphine, au
poignard dont le manche sanglant sortait de sa poitrine. Maharit poussa un
cri de terreur, et tomba evanouie au fond du bateau, qui disparut alors au
detour de la riviere.

Guern en ce moment arrivait au passage; il appela la paysanne, de tous les
cotes, il attendit et appela encore; il interrogea le fleuve d'un regard
anxieux, mais il ne vit rien, rien que l'eau paisible et sombre; il ecouta
longtemps et n'entendit rien, rien que le rossignol chantant sous la
feuillee.

"Le bateau est deja loin, bien loin d'ici lui dit une vieille mendiante en
se levant du milieu des joncs et des herbes touffues,--apparemment que la
fille curieuse a regarde derriere elle et oublie de faire le signe de la
croix en y entrant.

--Vous etes folle, la mere, dit le paysan, que diable me contez-vous la?"

Et il s'en alla courir toute la nuit le long du rivage, comme une ame en
peine, appelant a grands cris sa fiancee et le passeur tour a tour.

A l'aube du matin, Guern revint au village, il demanda Maharit a ses
parents, a tout le monde; personne n'avait revu la jeune fille. Il passa
les jours suivants a explorer tous les sentiers, a sonder tous les buissons
de la foret, sans decouvrir aucune trace de sa _douce_ envolee. Enfin,
trois jours apres, comme il s'etait assis accable de fatigue et de douleur,
sur un rocher au bord de la riviere, il vit passer la vieille mendiante,
qui lui adressa ces paroles:

"Eh bien! _paour Guernik_ (pauvre petit Guern), as-tu retrouve Maharit, la
jolie fille de Clohars-Carnoet?

--Helas! non, repondit le paysan les larmes aux yeux; en savez-vous des
nouvelles? O doux Sauveur! dites-le moi, car Maharit devait etre ma _moitie
de menage_.

--Pauvre simple incredule, je t'ai deja dit qu'elle a regarde derriere elle
dans le bateau, et pour cette raison le passeur l'aura conduite a la _plage
des morts_.

--Ou est donc cette plage maudite, reprit Guern, je veux y aller,
dusse-je!...

--Ah! c'est un secret, interrompit la vieille, c'est le secret du sorcier
qui mene la barque de ce passage; mais tout sorcier qu'il est, ceux qui
sont cheris de Jesus l'emportent sur lui, et les gens charitables sont
benis de Dieu... J'ai faim, Guern, j'ai bien faim: la charite, mon
enfant!...

--Pauvre femme, dit le paysan, tenez, voici mon pain, car je n'ai pas faim,
depuis que j'ai perdu Maharit.

--Merci, Guern, tu es un bon chretien, et je vais te donner un conseil.
Avant de t'embarquer dans ce bateau maudit, dont le patron s'est vendu au
diable, il faut te munir d'une branche de houx que tu iras couper a minuit
au village des _Korrigans_, dans la foret, au-dessus de l'endroit appele le
_Saut du cerf_; tu tremperas cette branche dans le benitier de la chapelle
de Saint-Leger, qui protege les fiances, et tu viendras ici pour passer
l'eau.

--Que ferai-je ensuite, ma bonne mere?

--Quand tu seras embarque, continua la vieille, prends garde de regarder en
arriere; tu diras ton chapelet, et lorsque tu seras rendu au
trente-troisieme grain, tu ordonneras au passeur, en lui montrant la
branche de houx, de te conduire _vivant a la plage des morts_. Le sorcier
tremblera a la vue du rameau benit et t'obeira."

Le paysan, plein d'espoir, suivit en tous points les conseils de la vieille
mendiante, et un soir, muni de la branche de houx, cachee sous son habit,
il se rendit au rivage de la Laita, grossie par un orage recent. Le
batelier vint a son appel: en entrant dans la barque, Guern commenca son
chapelet; mais, vers le milieu de la riviere, tout emu au souvenir de sa
fiancee qu'il esperait revoir, il oublia ses prieres et se pencha en dehors
du bateau; alors le chapelet echappa de ses mains tremblantes et tomba dans
l'eau; tout a coup des cris sauvages retentirent sur les rives, puis la
barque, entrainee par le courant, devia avec une rapidite effrayante.

Guern, cependant, se souvint de sa branche de houx; il la prit a la main,
et la montrant au passeur il lui ordonna de le conduire aupres de sa
fiancee; puis, sans attendre l'effet de cet ordre, l'imprudent frappa le
sorcier de son rameau benit. Celui-ci poussa un cri terrible, abandonna les
rames et s'elanca la tete la premiere dans l'eau profonde et noire.
Quelques moments apres, a la clarte de la lune, le paysan vit sortir de la
riviere un chene desseche dont le tronc, penche sur l'eau, demeura fixe au
rivage entre deux rochers, a l'endroit ou l'on voit encore aujourd'hui _le
vieux chene de la Laita_.

Guern, au desespoir, fit entendre de longs gemissements, et bientot la
barque alla se briser contre un rocher vis-a-vis de Saint-Maurice. Le
malheureux se sauva difficilement a la nage.--Depuis ce temps on vit a tous
les pardons de Clohars, de Saint-Leger et des environs, un pauvre paysan,
pale et demi-nu, courir comme un possede; il disait a qui voulait
l'entendre: "Conduisez-moi sur la _plage des morts_. Jesus vous
recompensera!"

Et des larmes brulantes coulaient de ses yeux ternes et desoles.




II


Si l'on veut se faire une idee de la variete et de l'importance des
questions traitees par l'Association bretonne, il suffit de parcourir le
programme d'un des derniers congres. Voici celui de 1857, tenu a Redon:



=Premiere partie.--Archeologie.=


1. Completer et rectifier, s'il y a lieu, la statistique monumentale
d'Ille-et-Vilaine:

  1 deg. Monuments celtiques.

  2 deg. Voies et etablissements romains (villes, camps, villas, etc.).

  3 deg. Monuments religieux du moyen age et de la Renaissance.

  4 deg. Monuments de l'architecture militaire des memes periodes.

  5 deg. Monuments civils, tels que batiments claustraux, beffrois ou horloges,
     maisons anciennes, etc.

  6 deg. Mobilier des eglises.

  7 deg. Meubles et objets anciens existants soit dans les collections
     publiques, soit chez des particuliers.

II. Signaler specialement les maisons anciennes de la province qui portent
une date certaine, et en donner des descriptions ou des dessins.

III. Monographie historique et descriptive de l'abbaye et de l'eglise
Saint-Sauveur de Redon.

IV. Monographie du chateau de Blain.

V. Recueillir tous les documents relatifs a l'histoire de la ville de
Redon.

VI. Indiquer les meilleures mesures a prendre pour assurer la conservation
de la chapelle gallo-romaine de Langon.

VII. La marche de l'architecture ogivale en Bretagne a ses differentes
periodes d'origine, de developpement et de decadence, concorde-t-elle, sous
le rapport des dates, avec le mouvement architectural qui s'est opere dans
le centre et dans le nord de la France?

VIII. Quelles donnees peuvent fournir l'histoire, la tradition et les
monuments de toute sorte, statues, bas-reliefs, tableaux, gravures,
vitraux, etc., pour la representation des principaux personnages de
l'histoire de la Bretagne?

IX. Faire connaitre les documents concernant les artistes bretons,
architectes, peintres, sculpteurs, orfevres, etc., depuis les temps les
plus recules jusqu'a nos jours.

X. Recueillir les inscriptions de l'antiquite, du moyen age et de la
Renaissance, existant en Bretagne et particulierement dans
l'Ille-et-Vilaine.



=Deuxieme partie--Histoire.=


XI. Comparer les differents systemes auxquels a donne lieu jusqu'a ce jour
l'emigration des Bretons insulaires dans l'Armorique.

XII. A quelle epoque remonte l'origine des dioceses de Nantes, de Vannes et
de Rennes?

XIII. Determiner, s'il est possible, le lieu precis de la naissance de
saint Hilaire; existe-t-il quelques traditions relatives a ce grand eveque
dans les environs de Redon, specialement dans la paroisse de Blain?

XIV. Rechercher, a l'aide des textes, des denominations topographiques et
des traditions, le lieu ou se livra, en 845, la bataille de Ballon.

XV. Les principaux documents publies ou mis en oeuvre dans l'_Histoire de
Bretagne_ de dom Morin et dom Taillandier, ont-ils ete l'objet d'une
critique suffisante?

XVI. Quelle valeur historique faut-il attribuer aux vers de Marbode sur la
ville de Rennes et ses habitants?

XVII. Recueillir les documents relatifs a l'histoire de l'agriculture et du
commerce de la Bretagne.

XVIII. Recueillir les documents concernant l'histoire des chemins et canaux
de Bretagne.


_Nota_. La classe d'archeologie, consacrera l'une des journees a une
excursion monumentale, dont le but sera determine dans une des premieres
seances du congres.




III


Tout le monde connait le _Barzaz-Breiz, chants populaires de la Bretagne_,
publies par M. de la Villemarque. Nous en detachons une seule piece, les
_Fleurs de mai_, douce et touchante elegie, composee par deux jeunes soeurs
paysannes, et traduite avec naivete et grace en vers francais par M. Emile
Grimaud.

"Un poetique et gracieux usage (dit M. de la Villemarque), existe sur la
limite de la Cornouaille et du pays de Vannes: on seme de fleurs la couche
des jeunes filles qui meurent au mois de mai. Ces premices du printemps
sont regardees comme un presage d'eternel bonheur pour celles qui en
peuvent jouir, et il n'est pas une jeune malade dont les voeux ne hatent le
retour de la saison des fleurs, si les fleurs sont pres d'eclore, ou
l'instant de sa delivrance, si elles doivent bientot se fletrir."



LES FLEURS DE MAI.


I.

  Si vous aviez vu Jeff passer sur le rivage,
  Avec ses yeux brillants, avec son frais visage,

  Et vu Jeff au pardon danser, belle d'ardeur,
  Vous en auriez ete rejoui dans le coeur.

  Mais de pitie votre ame aurait ete pressee,
  A voir la pauvre fille en son lit affaissee;

  Le mal avait ronge ses membres affaiblis,
  Et sa joue etait pale, oh! pale comme un lis.

  Ses compagnes venaient s'asseoir pres de sa couche;
  Or, elle leur disait, d'une voix qui les touche:

  --"Mes compagnes, cessez, si vous m'aimez un peu,
  De repandre des pleurs, cessez, au nom de Dieu.

  "A la mort, vous savez, on ne peut se soustraire:
  Dieu lui-meme est bien mort, en croix, sur le Calvaire!"


II

  A la fontaine, un soir, j'allais puisser de l'eau,
  Le rossignol de nuit chantait sur un rameau:

  --"Voila le mois de mai qui passe, et sur les routes
  Voila que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes;

  "Les regrets sont moins vifs a l'aurore des ans:
  Heureuses celles-la qui meurent au printemps!

  "De meme qu'une rose abandonne la branche,
  Ainsi vers le tombeau la jeunesse se penche;

  "Avant huit jours passes celles qui vont mourir,
  Des plus nouvelles fleurs on viendra les couvrir,

  "Et du sein de ces fleurs, ouvrant de blanches ailes,
  Elles s'eleveront aux spheres eternelles."


III

  Jeffik, le rossignol chantait hier au soir;
  Jeffik, ce qu'il disait, voulez-vous le savoir?

  --"Voila le mois de mai qui passe, et sur les routes
  Voila que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes."

  Lorsque la pauvre fille entendit cette voix,
  Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, en croix:

  --"Pour que Dieu, votre fils, ait pitie de mon ame,
  Je vais en votre honneur, Marie, o sainte Dame,

  "Je vais dire un _Ave_, pour que j'aille bientot
  Attendre aupres de vous mes compagnes, la-haut."

  La priere venait,--sur sa levre muette,--
  A peine de finir, qu'elle pencha la tete:

  Elle pencha la tete et puis ferma les yeux;
  Alors on entendit un son melodieux:

  Dans le courtil c'etait le rossignol encore:
  --"Heureuses, disait-il en sa langue sonore,

  "Les vierges qu'au printemps le bon Dieu fait mourir,
  Et que de fraiches fleurs on se plait a couvrir!"




IV


A la piece charmante que l'on vient de lire, et que signerait un vrai
poete, nous en joindrons une autre d'un caractere different, et ou, a
defaut de l'elegance du langage, dit le P. A. Martin (_Pelerinage de
Sainte-Anne d'Auray_), des marins bretons ont su laisser une empreinte de
la male energie de leur foi. C'est un cantique compose par des matelots de
la paroisse d'Arzon qui eurent le bonheur d'echapper presque seuls au
massacre de l'equipage, grace a leur confiance en sainte Anne.

"Ce cantique, dont l'air caracteristique est de ceux que les peuples
n'oublient jamais, est encore solennellement chante par la paroisse
entiere, lorsque au jour anniversaire de la delivrance de ses anciens
enfants, elle vient en pelerinage renouveler a la sainte ses sentiments de
reconnaissance et d'amour."



CANTIQUE D'ARZON.

    Sainte mere de Marie,
    Par un miraculeux sort,
    Vous nous conservez la vie
    Dans le danger de la mort.

    Avec actions de grace,
  Nous venons en ce saint lieu
  Honorer en cette place
  La sainte Aieule de Dieu.

    Sainte mere de Marie, etc.

    Nous avons ete de bande
  Quarante et deux Arzonnois,
  A la guerre de Hollande,
  Pour le plus grand de nos Rois.

    Sainte mere de Marie, etc.

    Ce peuple de notre cote
  Vint ici a grand concours,
  Les fetes de Pentecote,
  Implorer votre secours.

    Sainte mere de Marie, etc.

    Pendant que l'ordre nous mande
  Qu'il nous falloit faire etat
  De voguer vers la Hollande,
  Pour leur livrer le combat.

    Sainte mere de Marie, etc.

    Ce fut de Juin le septieme,
  Mil six cent septante et trois,
  Que le combat fut extreme
  De nous et des Hollandois.

  Sainte mere de Marie, etc.

    Les boulets comme la grele,
  Passoient parmi nos vaisseaux
  Brisant mats, cordages, voile,
  En mettant tout en lambeaux.

    Sainte mere de Marie, etc.

    La merveille est toute sure
  Que pas un homme d'Arzon
  Ne recut la moindre injure,
  De mousquet, ni de canon.

    Sainte mere de marie, etc.

    Un d'Arzon changeant de place,
  Un boulet vint a passer,
  Brisant de celui la face
  Qui venoit de s'y placer.

    Sainte mere de Marie, etc.

    L'Arzonnois la sauvant belle,
  Eut l'epaule et les deux yeux
  Tout couverts de la cervelle
  De ce pauvre malheureux.

    Sainte mere de Marie, etc.

    De Jesus la sainte Aieule,
  Par un bienfait singulier,
  Nous connaissons que vous seule
  Nous gardiez en ce danger.

    Sainte mere de Marie, etc.

    Par humble reconnaissance,
  Nous flechissons les genoux,
  Adorant votre puissance
  Qui a paru envers nous.

    Sainte mere de Marie, etc.

    Recevez toutes nos classes,
  Pour tout le temps a venir;
  Sous l'asile de vos graces,
  Nul ne pourra mal finir.

    Sainte mere de Marie, etc.




V


Parmi les pieces de M. Stephane Halgan frappees au vrai type breton, nous
citerons particulierement les _Crepes_ et _le Retour du Pardon_: on y
trouvera des details de moeurs du pays, en meme temps qu'un specimen du
style vif, pittoresque et un peu apre du poete armoricain.



LES CREPES.

  Dans le seigle ou dans le froment
      Aux fleurs legeres,
  Naissent tes fleurs, bleuet charmant,
  La paille ombrage obligeamment
      Ces etrangeres.

  Des colzas jaunis au printemps,
      Moissons superbes,
  Les souffles d'avril palpitants
  Courbent en flots d'or eclatants
      Les hautes gerbes.

      Le trefle a diverses couleurs,
      . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Mieux que toutes ces fleurs, celles que j'aime a voir,
  A l'automne, ce sont les grappes de ble noir
      Balancant leurs fleurettes blanches;
  Le paysan joyeux, contemplant son labour,
  Bravement mis, le coeur leger, se rend au bourg
      Pour les offices des dimanches.

  Il se plait a compter le nombre de setiers
  Qui, la moisson battue, empliront ses greniers.
      Sous le vent du matin qui passe,
  Sous le soleil qui jette a flots ses gais rayons,
  Une senteur de miel, s'exhalant des sillons,
      Remplit sa poitrine et l'espace.

  C'est ce ble sarrasin, aux triangles noircis
  Qui doit de l'an qui vient eloigner les soucis,
      Et nourrir toute la famille.
  Eh! oui, l'ami, qui vas tout le long des buissons,
  Comme le beau reflet de ces blanches moissons,
      L'esperance en ton ame brille.

  Tous les tiens mangeront des crepes; tous les tiens
  Sans se gener en bons parents, en bons chretiens,
      Pourront piocher a la gamelle;
  Et, benissant le ciel qui lui fait ce present,
  Chacun prendra sa part au bassin reluisant
      Ou la crepe au caille se mele.

Le poete, surpris par un orage, entre dans une chaumiere, et assiste a la
confection des crepes:

  Je voyais pres de moi la servante au bras nu
      Faisant fumer la poele.

  La pate s'etalait; son flot moins transparent
      S'arrondissait en crepe;
  Et le gateau cuisait, cuisait--en susurrant
      Ainsi qu'un vol de guepe.

  Lorsque la crepe etait bien blonde d'un cote,
      D'une batte legere
  Voici qu'un tour de main leste et precipite
      La tournait tout entiere.

  Les crepes se pliant, s'entassant a foison,
      La maie en etait pleine;
  Car c'est la l'aliment de toute la maison
      Pour toute la semaine.

  L'orage s'eloignait vers Quimper reporte,
      Roulement monotone,
  Et, sous un ciel baigne de vapeurs, je quittai
      La chaumiere bretonne.

  Je rentrai dans ma barque. . . . . . . .

  Et dans ces grands vallons qui s'en viennent mourir
      Au bord des eaux superbes,
  Voyant les sarrasins finissant de fleurir,
      Bientot murs pour les gerbes,

  Je demandais au ciel. . . . . . . . . .

  ... Que la sombre nue aux funestes lueurs,
      Planant sur la campagne,
  Epargnat les bles noirs, les bles aux blanches fleurs,
      Ce pain de la Bretagne!

Voici le debut de la piece _le Retour du Pardon_:


        LE VOYAGEUR.

  Je vois d'ou vous venez: bonjour, la brave femme;
  Pieds nus, baton en main, votre fille avec vous;
  Vous venez de prier sainte Anne, notre Dame,
  Qui tient plus sainte encor qu'elle sur ses genoux.
  Bonjour! menagez bien votre monture blanche,
  Car deja vers la terre elle a le front courbe;
  Nous sommes a jeudi, mais ce n'est que dimanche
  Que vous arriverez bien tard a Pont-l'Abbe.


        LA FILLE.

  Sont-ils donc des sorciers, ces messieurs de la ville,
  Pour voir d'ou nous venons, ou nous allons ainsi?


        LA MERE.

  Savoir d'ou nous venons n'est pas bien difficile,
  Puisque c'etait hier le jour de grand'merci,
  Et que, de Pluneret a Quimper, la grand'route
  Est couverte en entier de pelerins lasses,
  Qui viennent de querir la-bas, quoi qu'il leur coute,
  Les pardons accordes a tous ces jours passes.


        LE VOYAGEUR.

  Savoir ou vous allez est encor plus commode
  Les femmes de Quimper ont des fichus plisses
  Et tout raidis au bleu; je connais bien leur mode;
  Leurs coiffes vont au vent tant que c'en est assez.
  Vous, sur un justaucorps qui ne va qu'a la taille
  Vous cousez deux beaux rangs de galons couleur d'or;
  Autour de votre cou, sous ce gilet qui baille,
  Un autre plus etroit s'apercoit bien encor.
  Un ruban pareil tourne au bas de votre robe,
  Et d'un rouge cordon releves avec gout,
  Vos cheveux, que devant le bonnet nous derobe,
  Ressortent en arriere et chargent votre cou.
  Je reviens du pays dont c'est la la coiffure;
  Je reviens de Kersaint et Tremeane.
  Vous ne voudriez pas me tromper, je le jure:--
  Dites,--vous qui riez,--n'ai-je pas devine?




V


Un fragment de la jolie piece intitulee _Nos Buissons_ montrera avec
quelles fraiches et jeunes inspirations M. E. Grimaud a ecrit le volume
de poesies qu'il a si justement appelees _Fleurs de Vendee_.

  Voici la saison cherie:
  L'epine noire est fleurie,
  Saluez le gai printemps!

  L'aubepine s'est couverte
  D'une robe blanche et verte
  Qui fait le vent embaume,
  Comme la deesse antique
  Dont la robe balsamique
  Laisse un souffle parfume.

  Que ton destin s'accomplisse,
  Fleur de la ronce, calice
  D'ou sort ce fruit savoureux,
  La mure, la noire perle,
  Pour qui l'enfant et le merle
  Ont des regards amoureux.

  O senteurs du chevrefeuille,
  Sucs que l'abeille recueille,
  Que boivent les papillons!
  O l'arome qui s'epanche
  Du troene a grappe blanche,
  Ce lilas de nos vallons!

  Le liseron court, s'enlace,
  Et jamais il ne se lasse
  De grimper, de festonner!
  A voir sa cloche argentine,
  Lorsque le zephyr l'incline,
  On pense: elle va sonner!

  Le sureau dresse sa tige,
  La demoiselle y voltige,
  Sachant que son miel est doux;
  Le lezard vert dans la haie,
  Au moindre bruit qui l'effraye,
  Se glisse a travers les houx.

  L'araignee industrieuse
  Tend sa toile captieuse
  Entre deux brins d'eglantier;
  Plus fine que la dentelle,
  D'un sylphe on dirait une aile
  Dont il perdit la moitie.

  Et plus bas maintes fleurettes
  Decoupent leurs collerettes
  D'azur et d'argent et d'or:
  --La primevere hative,
  La violette craintive
  Qui derobe son tresor,

  La veronique celeste,
  Et la bruyere modeste,
  Au calice delie;
  Le myosotis qu'on donne
  A l'ami qu'on abandonne,
  Pour n'en pas etre oublie!

       *       *       *       *       *






  TABLE DES MATIERES.


  PREFACE

     I.   Foi et poesie des Bretons
    II.   Foi et poesie des Bretons (suite)
   III.   Les pierres
    IV.   Quiberon
     V.   Les Rochers--Combourg
    VI.   Saint-Ilan
   VII.   La mer
  VIII.   Saint-Florent
    IX.   Les vieilles villes--Les vieilles maisons
     X.   Saint-Nazaire
    XI.   Les lutteurs
   XII.   Les monuments
  XIII.   Queriolet
   XIV.   Du mouvement intellectuel en Bretagne
    XV.   Paysages


  APPENDICE






End of Project Gutenberg's La Bretagne. Paysages et Recits., by Eugene Loudun

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throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year.

     http://www.gutenberg.net/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     http://www.gutenberg.net/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     http://www.gutenberg.net/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     http://www.gutenberg.net/GUTINDEX.ALL


