Project Gutenberg's Les chasseurs de chevelures, by Captain Mayne-Reid

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Title: Les chasseurs de chevelures

Author: Captain Mayne-Reid

Release Date: January 11, 2004 [EBook #10682]

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

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LES CHASSEURS
DE CHEVELURES

PAR

LE CAPITAINE MAYNE-REID

Traduit de l'anglais par:
ALLYRE BUREAU




INTRODUCTION


LES SOLITUDES DE L'OUEST.

Droulez la mappemonde, et jetez les yeux sur le grand continent de
l'Amrique du Nord. Au del de l'Ouest sauvage, plus loin vers le
couchant, portez vos yeux: franchissez les mridiens; n'arrtez vos
regards que quand ils auront atteint la rgion o les fleuves aurifres
prennent leur source au milieu des pics couverts de neiges ternelles.
Arrtez-les l. Devant vous se dploie un pays dont l'aspect est vierge de
tout contact des mains de l'homme, une terre portant encore l'empreinte du
moule du Crateur comme le premier jour de la cration; une rgion dont
tous les objets sont marqus  l'image de Dieu. Son esprit, que tout
environne, vit dans la silencieuse grandeur des montagnes, et parle dans
le mugissement des fleuves. C'est un pays o tout respire le roman, et qui
offre de riches ralits  l'esprit d'aventure. Suivez-moi en imagination,
 travers des scnes imposantes d'une beaut terrible, d'une sublimit
sauvage.

Je m'arrte dans une plaine ouverte. Je me tourne vers le nord, vers le
sud, vers l'est et vers l'ouest; et, de tous cts, j'aperois le cercle
bleu du ciel qui m'environne. Ni roc, ni arbre ne vient rompre la ligne de
l'horizon. De quoi est couverte cette vaste tendue? d'arbres? non; d'eau?
non; d'herbe? non; elle est couverte de fleurs! Aussi loin que mon oeil
peut s'tendre, il aperoit des fleurs, toujours des fleurs, encore des
fleurs! C'est comme une carte colorie, une peinture brillante, maille
de toutes les fleurs du prisme. L-bas, le jaune d'or; c'est l'_hlianthe_
qui tourne son disque-cadran vers le soleil. A ct l'carlate; c'est la
_mauve_ qui lve sa rouge bannire. Ici, c'est un parterre de la
_monarda_ pourpre; l, c'est l'euphorbe talant ses feuilles d'argent;
plus loin, les fleurs clatantes de l'_asclepia_ font prdominer l'orang;
plus loin encore, les yeux s'garent sur les fleurs roses du _clom_. La
brise les agite. Des millions de corolles font flotter leurs tendards
clatants. Les longues tiges des hlianthes se courbent et se relvent en
longues ondulations, comme les vagues d'une mer dore.

Ce n'est pas tout. L'air est plein de senteurs douces comme les parfums de
l'Arabie et de l'Inde. Des myriades d'insectes agitent leurs ailes
charmantes, semblables  des fleurs. Les oiseaux-mouches voltigent
alentour, brillants comme des rayons gars du soleil, ou, se tenant en
quilibre par l'agitation rapide de leurs ailes, boivent le nectar au fond
des corolles; et l'abeille sauvage, les aisselles charges, grimpe le long
des pistils mielleux, ou s'lance vers sa ruche lointaine avec un murmure
joyeux. Qui a plant ces fleurs? qui les a mlanges dans ces riches
parterres? La nature. C'est sa plus belle parure, plus harmonieuse dans
ses nuances que les charpes de cachemire. Cette contre, c'est la
_mauvaise prairie_. Elle est mal nomme: c'est le JARDIN DE DIEU.

La scne change. Je suis, comme auparavant, dans une plaine environne
d'un horizon dont aucun obstacle ne brise le cercle. Qu'ai-je devant les
yeux? des fleurs? Non; pas une seule fleur ne se montre, et l'on ne voit
qu'une vaste tendue de verdure vivante. Du nord au sud, de l'est 
l'ouest, s'tend l'herbe de la prairie, verte comme l'meraude, et unie
comme la surface d'un lac endormi. Le vent rase la plaine, agitant l'herbe
soyeuse; tout est en mouvement, et les taches d'ombre et de lumire qui
courent sur la verdure ressemblent aux nuages pommels fuyant devant le
soleil d't. Aucun obstacle n'arrte le regard qui rencontre par hasard
la forme sombre et hrisse d'un buffalo, ou la silhouette dlie d'une
antilope; parfois il suit au loin le galop rapide d'un cheval sauvage
blanc comme la neige. Cette contre est la bonne prairie, l'inpuisable
pturage du bison.

La scne change. Le terrain n'est plus uni, mais il est toujours verdoyant
et sans arbres. La surface affecte une srie d'ondulations parallles,
s'enflant  et l en douces collines arrondies. Elle est couverte d'un
doux tapis de brillante verdure. Ces ondulations rappellent celles de
l'Ocan aprs une grande tempte, lorsque les frises d'cume ont disparu
des flots et que les grandes vagues s'apaisent. Il semble que ce soient
des vagues de cette espce qui, par un ordre souverain, se sont tout 
coup fixes et transformes en terre. C'est la _prairie ondule_.

La scne change encore. Je suis entour de verdure et de fleurs; mais la
vue est brise par des massifs et des bosquets, de bois taillis. Le
feuillage est vari, ses teintes sont vives et ses contours sont doux et
gracieux. A mesure que j'avance, de nouveaux aspects s'ouvrent  mes yeux;
des vues pittoresques et semblables  celles des plus beaux parcs. Des
bandes de buffalos, des troupeaux d'antilopes et des hordes de chevaux
sauvages, se mlent dans le lointain. Des dindons courent dans le taillis,
et des faisans s'envolent avec bruit des bords du sentier. O sont les
propritaires de ces terres, de ces champs, de ces troupeaux et de ces
faisanderies? O sont les maisons, les palais desquels dpendent ces parcs
seigneuriaux? Mes yeux se portent en avant, je m'attends  voir les
tourelles de quelque grande habitation percer au-dessus des bosquets. Mais
non. A des centaines de milles alentour, pas une chemine n'envoie sa
fume au ciel. Malgr son aspect cultiv, cette rgion n'est foule que
par le mocassin du chasseur ou de son ennemi, l'Indien rouge. Ce sont les
MOTTES, les les de la prairie semblable  une mer. Je suis dans une fort
profonde. Il est nuit, et le feu illumine de reflets rouges tous les
objets qui entourent notre bivouac. Des troncs gigantesques, presss les
uns contre les autres, nous entourent; d'normes branches, comme les bras
gris d'un gant, s'tendent dans toutes les directions. Je remarque leur
corce; elle est crevasse et se dessche en larges cailles qui pendent
au dehors. Des parasites, semblables  de longs serpents, s'enroulent
d'arbre en arbre, treignant leurs troncs comme s'ils voulaient les
touffer. Les feuilles ont disparu, sches et tombes; mais la mousse
blanche d'Espagne couvre les branches de ses festons et pend tristement
comme les draperies d'un lit funbre. Des troncs abattus de plusieurs
yards de diamtre, et  demi pourris, gisent sur le sol. Aux extrmits
s'ouvrent de vastes cavits o le porc-pic et l'opossum ont cherch un
refuge contre le froid. Mes camarades, envelopps dans leurs couvertures
et couchs sur des feuilles mortes, sont plongs dans le sommeil. Ils sont
tendus les pieds vers le feu et la tte sur le sige de leurs selles.
Les chevaux, runis autour d'un arbre et attachs  ses plus hautes
branches, semblent aussi dormir. Je suis veill et je prte l'oreille. Le
vent, qui s'est lev, siffle  travers les arbres, et agite les longues
floques blanches de la mousse: il fait entendre une mlodie suave et
mlancolique. Il y a peu d'autres bruits dans l'air, car c'est l'hiver, la
grenouille d'arbre (_tree-frog_) et la cigale se taisent. J'entends le
ptillement du feu, le bruissement des feuilles sches roules par un coup
de vent, le _cououwuoou-ah_ du hibou blanc, l'aboiement du rakoon, et, par
intervalles, le _houlement_ des loups. Ce sont les voix nocturnes de la
fort en hiver. Ces bruits ont un caractre sauvage; cependant, il y a
dans mon sein une corde qui vibre, sous leur influence, et mon esprit
s'gare dans des visions romanesques, pendant que je les coute, tendu
sur la terre.

La fort, en automne, est encore garnie de tout son feuillage. Les
feuilles ressemblent  des fleurs, tant leurs couleurs sont brillantes. Le
rouge, le brun, le jaune et l'or s'y mlangent. Les bois sont chauds et
glorieux maintenant, et les oiseaux voltigent  travers les branches
touffues. L'oeil plonge enchant dans les longues perces qu'gayent les
rayons du soleil. Le regard est frapp par l'clat des plus brillants
plumages: le vert dor du perroquet, le bleu du geai et l'aile orange de
l'oriole. L'oiseau rouge voltige plus bas dans les taillis des verts
pawpaws, ou parmi les petites feuilles couleur d'ambre des buissons de
htre. Des ailes lgres, par centaines, s'agitent  travers les
ouvertures du feuillage, brillant au soleil de tout l'clat des pierres
prcieuses.

La musique flotte dans l'air: doux chants d'amour; le cri de _l'cureuil_,
le roucoulement des _colombes_ appareilles, le _rat-ta-ta_ du _pivert_,
et le _tchirrup_ perptuel et mesur de la _cigale_, rsonnent ensemble.
Tout en haut, sur une cime des plus leves, l'_oiseau moqueur_ pousse sa
note imitative, et semble vouloir clipser et rduire au silence tous les
autres chanteurs. Je suis dans une contre o la terre, de couleur brune,
est accidente et strile. Des rochers, des ravins et des plateaux de sol
aride; des vgtaux de formes tranges croissent dans les ravins et
pendent des rochers; d'autres, de figures sphrodales, se trouvent sur la
surface de la terre brle; d'autres encore s'lvent verticalement  une
grande hauteur, semblables  de grandes colonnes canneles et ciseles;
quelques-uns tendent des branches poilues et tortues, hrisses de
rugueuses feuilles ovales. Cependant, il y a dans la forme, dans la
couleur, dans le fruit et dans les fleurs de tous ces vgtaux une sorte
d'homognit qui les proclame de la mme famille: ce sont des cactus;
c'est une fort de nopals du Mexique. Une autre plante singulire se
trouve l. Elle tend de longues feuilles pineuses qui se recourbent vers
la terre: c'est l'agave, le clbre _mezcal_ du Mexique (mezcal-plant). 
et l, mls au cactus, croissent des acacias et des _mezquites_, arbres
indignes du dsert. Aucun objet brillant n'attire les yeux; le chant
d'aucun oiseau ne frappe les oreilles. Le hibou solitaire s'enfonce dans
des fourrs impntrables, le serpent  sonnettes se glisse sous leur
ombre paisse, et le coyote traverse en rampant les clairires.

J'ai gravi montagne sur montagne, et j'aperois encore des pics levant au
loin leur tte couronne de neiges ternelles. Je m'arrte sur une roche
saillante, et mes yeux se portent sur les abmes bants, et endormis dans
le silence de la dsolation. De gros quartiers de roches y ont roul, et
gisent amoncels les uns sur les autres. Quelques-uns pendent inclins et
semblent n'attendre qu'une secousse de l'atmosphre pour rompre leur
quilibre. De noirs prcipices me glacent de terreur; une vertigineuse
faiblesse me gagne le cerveau; je m'accroche  la tige d'un pin ou 
l'angle d'un rocher solide. Devant, derrire et tout autour de moi,
s'lvent des montagnes entasses sur des montagnes dans une confusion
chaotique. Les unes sont mornes et peles; les autres montrent quelques
traces de vgtation sous formes de pins et de cdres aux noires
aiguilles, dont les troncs rabougris s'lvent ou pendent des rochers.
Ici, un pic en forme de cne s'lance jusqu' ce que la neige se perde
dans les nuages. L, un sommet lve sa fine dentelure jusqu'au ciel; sur
ces flancs gisent de monstrueuses masses de granit qui semblent y avoir
t lances par la main des Titans. Un monstre terrible, l'ours gris,
gravit les plus hauts sommets; le carcajou se tapit sur les roches
avances, guettant le passage de l'lan qui doit aller se dsaltrer au
cours d'eau infrieur, et le bighorn bondit de roc en roc, cherchant sa
timide femelle. Le vautour noir aiguise son bec impur contre les branches
du pin, et l'aigle de combat, s'levant au-dessus de tous, dcoupe sa vive
silhouette sur l'azur des cieux. Ce sont les montagnes rocheuses, les
Andes d'Amrique, les colossales vertbres du continent.

Tels sont les divers aspects de l'Ouest sauvage; tel est le thtre de
notre drame. Levons le rideau, et faisons paratre les personnages.



I


LES MARCHANDS DE LA PRAIRIE.

New-Orlans, 3 avril 18...

Mon cher Saint-Vrain,

Notre jeune ami, M. Henri Haller, part pour Saint-Louis, en _qute du
pittoresque_. Faites en sorte de lui procurer une srie complte
d'aventures.

Votre affectionn, LOUIS VALTON.

A M. Charles Saint-Vrain, Esq., htel des _Planteurs_, Saint-Louis. Muni
de cette laconique ptre, que je portais dans la poche de mon gilet, je
dbarquai  Saint-Louis le 10 avril, et me dirigeai vers l'htel des
_Planteurs_. Aprs avoir dpos mes bagages et fait mettre  l'curie mon
cheval (un cheval favori que j'avais amen avec moi), je changeai de
linge, puis, descendant au parloir, je m'enquis de M. Saint-Vrain. Il
n'tait pas  Saint-Louis: il tait parti quelques jours avant pour
remonter le Missouri. C'tait un dsappointement: je n'avais aucune autre
lettre de recommandation pour Saint-Louis. Je dus me rsigner  attendre
le retour de M. Saint-Vrain, qui devait revenir dans la semaine. Pour tuer
le temps, je parcourus la ville, les remparts et les prairies
environnantes, montant  cheval chaque jour; je fumai force cigares dans
la magnifique cour de l'htel; j'eus aussi recours au sherry et  la
lecture des journaux. Il y avait  l'htel une socit de _gentlemen_ qui
paraissaient trs-intimement lis. Je pourrais dire qu'ils formaient une
_clique_, mais c'est un vilain mot qui rendrait mal mon ide  leur gard.
C'tait plutt une bande d'amis, de joyeux compagnons. On les voyait
Toujours ensemble flner par les rues. Ils formaient un groupe  la table
d'hte, et avaient l'habitude d'y rester longtemps aprs que les dneurs
habituels s'taient retirs. Je remarquai qu'ils buvaient les vins les
plus chers et fumaient les meilleurs cigares que l'on pt trouver dans
l'htel. Mon attention tait vivement excite par ces hommes. J'tais
frapp de leurs allures particulires. Il y avait dans leur dmarche un
mlange de la roideur et du laisser-aller presque enfantin qui caractrise
l'Amricain de l'Ouest. Vtus presque de mme, habit noir fin, linge
blanc, gilet de satin et pingles de diamants, ils portaient de larges
favoris soigneusement lisss; quelques-uns avaient des moustaches. Leurs
cheveux tombaient en boucles sur leurs paules. La plupart portaient le
col de chemise rabattu, dcouvrant des cous robustes et bronzs par le
soleil. Le rapport de leurs physionomies me frappa; ils ne se
ressemblaient pas prcisment; mais il y avait dans l'expression de leurs
yeux une remarquable similitude d'expression qui indiquait sans doute chez
eux des occupations et un genre de vie pareils. taient-ce des chasseurs?
Non. Le chasseur a les mains moins hles et plus charges de bijoux: son
gilet est d'une coupe plus gaie; tout son habillement vise davantage au
faste et  la _super lgance_. De plus, le chasseur n'affecte pas ces
airs en dehors et pleins de confiance. Il est trop habitu  la prudence.
Quand il est  l'htel, il s'y tient tranquille et rserv. Le chasseur
est un oiseau de proie, et ses habitudes, comme celles de l'oiseau de
proie, sont silencieuses et solitaires.

--Quels sont ces messieurs? demandai-je  quelqu'un assis auprs de moi,
en lui indiquant ces personnages.

--Les hommes de la prairie.

--Les hommes de la prairie?.

--Oui, les marchands de Santa-F.

--Les marchands? rptai-je avec surprise, ne pouvant concilier une
lgance pareille avec aucune ide de commerce ou de prairies.

--Oui, continua mon interlocuteur! Ce gros homme de bonne mine qui est au
milieu est Bent; Bill-Bent, comme on l'appelle. Le gentleman qui est  sa
droite est le jeune Sublette; l'autre assis  sa gauche, est un des
Choteaus; celui-ci est le grave Jerry Folger.

--Ce sont donc alors ces clbres marchands de la prairie?

--Prcisment.

Je me mis  les considrer avec une curiosit croissante. Ils
m'observaient de leur ct, et je m'aperus que j'tais moi-mme l'objet
de leur conversation. A ce moment, l'un deux, un lgant et hardi jeune
homme, sortit du groupe, et s'avanant vers moi:

--Ne vous tes-vous pas enquis de M. Saint-Vrain? me demanda-t-il.

--Oui monsieur.

--Charles?

--Oui, c'est cela mme.

--C'est moi.

Je tirai ma lettre de recommandation et la lui prsentai. Il en prit
connaissance.

--Mon cher ami, me dit-il en me tendant cordialement la main, je suis
vraiment dsol de ne pas m'tre trouv ici. J'arrive de la haute rivire
ce matin. Valton est vraiment stupide de n'avoir pas ajout sur l'adresse
le nom de Bill-Bent! Depuis quand tes-vous arriv?

--Depuis trois jours. Je suis arriv le 10.

--Bon Dieu! qu'avez-vous pu faire pendant tout ce temps-l! Venez, que je
vous prsente. H! Bent! Bill! Jerry!

Un instant aprs, j'avais fraternis avec le groupe entier des marchands
de la prairie, dont mon nouvel ami Saint-Vrain faisait partie.

--C'est le premier coup? demanda l'un des marchands au moment o le
mugissement d'un gong retentissait dans la galerie.

--Oui, rpondit Bent aprs avoir consult sa montre. Nous avons juste le
temps de prendre quelque chose: Allons.

Bent se dirigea vers le salon, et nous suivmes tous _nemini
dissentiente_. On tait au milieu du printemps. La jeune menthe avait
pouss, circonstance botanique dont mes nouveaux amis semblaient avoir une
connaissance parfaite, car tous ils demandrent un _julep de menthe_. La
prparation et l'absorption de ce breuvage nous occuprent jusqu' ce que
le second coup du gong nous convoqut pour le dner.

--Venez prendre place prs de nous, monsieur Haller, dit Bent; je regrette
que nous ne vous ayons pas connu plus tt. Vous avez t bien seul!

Ce disant, il se dirigea vers la salle  manger; nous le suivmes. Pas
n'est besoin de donner la description d'un dner  l'htel des
_Planteurs_. Comme  l'ordinaire, les tranches de venaison, les langues de
buffalo, les poulets de la prairie, les excellentes grenouilles du centre
de l'Illinois en faisaient le fond. Il est inutile d'entrer dans plus de
dtails sur le repas, et quant  ce qui suivit, je ne saurais en rendre
compte. Nous restmes assis jusqu' ce qu'il n'y et plus que nous 
table. La nappe fut alors enleve, et nous commenmes  fumer des
rgalias et  boire du madre  _douze dollars_ la bouteille! Ce vin tait
command par l'un des convives, non par simple bouteille, mais par
demi-douzaines. Je me rappelle parfaitement cela, et je me souviens aussi
que la carte des vins et le crayon me furent vivement retirs des mains
chaque fois que je voulus les prendre. J'ai souvenir d'avoir entendu le
rcit d'aventures terribles avec les Pawnies, les Comanches, les
Pieds-Noirs, et d'y avoir pris un got si vif que je devins enthousiaste
de la vie de la prairie. Un des marchands, me demanda alors si je ne
voudrais pas me joindre  eux dans une de leurs tournes; sur quoi je fis
tout un discours qui avait pour conclusion l'offre d'accompagner mes
nouveaux amis dans leur prochaine expdition. Aprs cela, Saint-Vrain
dclara que j'tais fait pour ce genre de vie, ce qui me flatta
infiniment. Puis quelqu'un chanta une chanson espagnole avec
accompagnement de guitare, je crois; un autre excuta une danse de guerre
des Indiens. Enfin nous nous levmes tous et entonnmes en choeur:
_Bannire seme d'toiles!_ A partir de ce moment, je ne me rappelle plus
rien, jusqu'au lendemain matin, o je me souviens parfaitement que je
m'veillai avec un violent mal de tte.

J'avais  peine eu le temps de rflchir sur mes folies de la veille, que
ma porte s'ouvrit; Saint-Vrain et une demi-douzaine de mes compagnons de
table firent irruption dans ma chambre. Ils taient suivis d'un garon
portant plusieurs grands verres entours de glace, et remplis d'un liquide
couleur d'ambre ple.

--Un coup de sherry, monsieur Haller! cria l'un; c'est la meilleure chose
que vous puissiez prendre; buvez, mon garon, cela va vous rafrachir en
un saut d'cureuil.

J'avalai le fortifiant breuvage.

--Maintenant, mon cher ami, dit Saint-Vrain, vous valez cent pour cent de
plus! Mais, dites-moi: est-ce srieusement que vous avez parl de venir
avec nous  travers les plaines? Nous partons dans une semaine. Je serais
au regret de me sparer de vous sitt.

--Mais je parlais trs-srieusement. Je vais avec vous, si vous voulez
bien m'indiquer ce qu'il faut faire pour cela.

--Rien de plus ais. Achetez d'abord un cheval.

--J'en ai un.

--Eh bien, quelques articles de vtement, un rifle, une paire de
pistolets, un...

--Bon, bon! j'ai tout cela. Ce n'est pas a que je vous demande. Voici:
vous autres, vous portez des marchandises  Santa-F; vous doublez ou
triplez votre argent par ce moyen. Or, j'ai 10,000 dollars ici,  la
Banque. Pourquoi ne combinerais-je pas le profit avec le plaisir, et
n'emploierais-je ce capital comme vous faites pour le vtre?

--Rien ne vous en empche; c'est une bonne ide.

--Eh bien, alors, si quelqu'un de vous veut bien venir avec moi et me
guider dans le choix des marchandises qui conviennent le mieux pour le
march de Santa-F, je paierai son vin  dner, et ce n'est pas l une
petite prime de commission, j'imagine.

Les marchands de la prairie partirent d'un grand clat de rire, dclarant
qu'ils voulaient tous aller courir les boutiques avec moi. Aprs le
djeuner nous sortmes bras dessus bras dessous. Avant l'heure du dner,
j'avais converti mes fonds en calicots, couteaux longs et miroirs,
conservant juste assez d'argent pour acheter des mules, des wagons, et
engager des voituriers  Indpendance, notre point de dpart pour les
prairies. Quelques jours aprs nous remontions le Missouri en steam-boat,
et nous nous dirigions vers les prairies, sans routes traces, du
Grand-Ouest.



II


LA FIVRE DE LA PRAIRIE.

Nous employmes une semaine  nous pourvoir de mules et de wagons 
Indpendance, puis nous nous mmes en route  travers les plaines. Le
caravane se composait de cent wagons conduits par environ deux cents
hommes. Deux de ces normes vhicules contenaient toute ma pacotille. Pour
en avoir soin, j'avais engag deux grands et maigres Missouriens  longues
chevelures. J'avais aussi pris avec moi un Canadien nomade, appel God,
qui tenait  la fois du serviteur et du compagnon. Que sont devenus les
brillants _gentlemen_ de l'htel des _Planteurs_? ont-ils t laisss en
arrire? On ne voit l que des hommes en blouse de chasse, coiffs de
chapeaux rabattus. Oui, mais ces chapeaux recouvrent les mmes figures, et
sous ces blouses grossires on retrouve les joyeux compagnons que nous
avons connus. La soie noire et les diamants ont disparu; les marchands
sont pars de leur costume des prairies. La description de ma propre
toilette donnera une ide de la leur, car j'avais pris soin de me vtir
comme eux. Figurez-vous une blouse de chasse de daim faonne. Je ne puis
mieux caractriser la forme de ce vtement qu'en le comparant  la tunique
des anciens. Il est d'une couleur jaune clair, coquettement orn de
piqres et de broderies; le collet, car il y a un petit collet, est frang
d'aiguillettes tailles dans le cuir mme. La jupe, ample et longue, est
broche d'une frange semblable. Une paire de jambards en drap rouge
montant jusqu' la cuisse, emprisonne un fort pantalon et de lourdes
bottes armes de grands perons de cuivre. Une chemise de cotonnade de
couleur, une cravate bleue et un chapeau de Guayaquil  larges bords
compltent le liste des pices de mon vtement. Derrire, moi sur
l'arrire de ma selle, on peut voir un objet d'un rouge vif roul en
cylindre. C'est mon _mackinaw_, pice essentielle entre toutes, car elle
me sert de lit la nuit et de manteau dans toutes les autres occasions. Au
milieu se trouve une petite fente par laquelle je passe ma tte quand il
fait froid ou quand il pleut, et je me trouve ainsi couvert jusqu' la
cheville.

Ainsi que je l'ai dit, mes _compagnons_ de voyage sont habills comme moi.
A quelque diffrence prs dans la couleur de la couverture et des gutres,
dans le tissu de la chemise, la description que j'ai donne peut tre
considre comme un type du costume de la prairie. Nous sommes tous
galement arms et quips  peu de chose prs de la mme manire. Pour ma
part, je puis dire que je suis arm jusqu'aux dents. Mes fontes sont
garnies d'une paire de _revolvers_ de Colt,  gros calibre, de six coups
chacun. Dans ma ceinture, j'en ai une autre paire de plus petits, de cinq
coups chacun. De plus, j'ai mon rifle lger, ce qui me fait en tout
vingt-trois coups  tirer en autant de secondes. En outre, je porte dans
ma ceinture une longue lame brillante connue sous le nom de _bowie-knife_
(couteau recourb). Cet instrument est tout  la fois mon couteau de
chasse et mon couteau de table, en un mot, mon couteau pour tout faire.
Mon quipement se compose d'une gibecire, d'une poire  poudre en
bandoulire, d'une forte gourde et d'un havre-sac pour mes rations. Mais
si nous sommes quips de mme, nous sommes diversement monts. Les uns
chevauchent sur des mules, les autres sur des mustangs(1); peu d'entre
nous ont emmen leur cheval amricain favori. Je suis du nombre de ces
derniers.

[Note: (1) _Mustenos,_ chevaux mexicains de race espagnole.]

Je monte un talon  robe brun fonc,  jambes noires, et dont le museau a
la couleur de la fougre fltrie. C'est un demi-sang arabe, admirablement
proportionn. Il rpond au nom de _Moro,_ nom espagnol qu'il a reu,
j'ignore pourquoi, du planteur louisianais de qui je l'ai achet. J'ai
retenu ce nom auquel il rpond parfaitement. Il est beau, vigoureux et
rapide. Plusieurs de mes compagnons se prennent de passion pour lui
pendant la route, et m'en offrent des prix considrables. Mais je ne suis
pas tent de m'en dfaire, mon noble _Moro_ me sert trop bien. De jour en
jour je m'attache davantage  lui. Mon chien Alp, un Saint-Bernard que
j'ai achet d'un migrant suisse  Saint-Louis, possde aussi une grande
part de mes affections. En me reportant  mon livre de notes, je trouve
que nous voyagemes pendant plusieurs semaines  travers les prairies,
sans aucun incident digne d'intrt. Pour moi, l'aspect des choses
constituait un intrt assez grand; je ne me rappelle pas avoir vu un
tableau plus mouvant que celui de notre longue caravane de wagons; ces
navires de la prairie, se droulaient sur la plaine, ou grimpant lentement
quelque pente douce, leurs bches blanches se dtachant en contraste sur
le vert sombre de l'herbe. La nuit, le camp retranch par la ceinture des
wagons et les chevaux attachs  des piquets autour formaient un tableau
non moins pittoresque. Le paysage, tout nouveau pour moi, m'impressionnait
d'une faon toute particulire. Les cours d'eau taient marqus par de
hautes bordures de cotonniers dont les troncs, semblables  des colonnes,
supportaient un pais feuillage argent. Ces bordures, par leur rencontre
en diffrents points, semblaient former comme des cltures et divisaient
la prairie de telle sorte, que nous paraissions voyager  travers des
champs bords de haies gigantesques. Nous traversmes plusieurs rivires,
les unes  gu, les autres, plus larges et plus profondes, en faisant
flotter nos wagons. De temps en temps nous apercevions des daims et des
antilopes, et nos chasseurs en tuaient quelques-uns; mais nous n'avions
pas encore atteint le territoire des buffalos.

Parfois nous faisions une halte d'un jour, pour rparer nos forces, dans
quelque vallon bois, garni d'une herbe paisse et arros d'une eau pure.
De temps  autre, nous tions arrts pour racommoder un timon ou un
essieu bris, ou pour dgager un wagon embourb. J'avais peu 
m'inquiter, pour ma part, de mes quipages. Mes Missouriens se trouvaient
tre d'adroits et vigoureux compagnons qui savaient se tirer d'affaire en
s'aidant l'un l'autre, et sans se lamenter  propos de chaque accident,
comme si tout et t perdu. L'herbe tait haute; nos mules et nos boeufs,
au lieu de maigrir, devenaient plus gras de jour en jour. Je pouvais
disposer de la meilleure part du mas dont mes wagons taient pourvus en
faveur de Moro, qui se trouvait trs-bien de cette nourriture.

Comme nous approchions de l'Arkansas, nous apermes des hommes  cheval
qui disparaissaient derrires des collines. C'taient des Pawnees, et,
pendant plusieurs jours, des troupes de ces farouches guerriers rdrent
sur les flancs de la caravane. Mais ils reconnaissaient notre force, et se
tenaient hors de porte de nos longues carabines. Chaque jour m'apportait
une nouvelle impression, soit incident de voyage, soit aspect du paysage,
God, qui avait t successivement voyageur, chasseur, trappeur et
_coureur de bois_, m'avait, dans nos conversations intimes, instruit de
plusieurs dtails relatifs  la vie de la prairie; grce  cela j'tais 
mme de faire bonne figure au milieu de mes nouveaux camarades. De son
ct, Saint-Vrain, dont le caractre franc et gnreux m'avait inspir une
vive sympathie, n'pargnait aucun soin pour me rendre le voyage agrable.
De telle sorte que les courses du jour et les histoires terribles des
veilles de nuit m'eurent bientt inocul la passion de cette nouvelle
vie. J'avais gagn la _fivre de la prairie_. C'est ce que mes compagnons
me dirent en riant. Je compris plus tard la signification de ces mots: La
fivre de la prairie! Oui, j'tais justement en train de m'inoculer cette
trange affection. Elle s'emparait de moi rapidement. Les souvenirs de la
famille commenaient  s'effacer de mon esprit; et avec eux
s'vanouissaient les folles illusions de l'ambition juvnile. Les plaisirs
de la ville n'avaient plus aucun cho dans mon coeur, et je perdais toute
mmoire des doux yeux, des tresses soyeuses, des vives motions de
l'amour, si fcondes en tourments; toutes ces impressions anciennes
s'effaaient; il semblait qu'elles n'eussent jamais exist, que je ne les
eusse jamais ressenties! mes forces intellectuelles et physiques
s'accroissaient; je sentais une vivacit d'esprit, une vigueur de corps,
que je ne m'tais jamais connues. Je trouvais du plaisir dans le
mouvement. Mon sang coulait plus chaud et plus rapide dans mes veines, ma
vue tait devenue plus perante; je pouvais regarder fixement le soleil
sans baisser les paupires. Etais-je pntr d'une portion de l'essence
divine qui remplit, anime ces vastes solitudes qu'elle semble plus
particulirement habiter? Qui pourrait rpondre  cela?--La fivre de la
prairie!--Je la sens  prsent! Tandis que j'cris ces mmoires, mes
doigts se crispent comme pour saisir les rnes, mes genoux se rapprochent,
mes muscles se roidissent comme pour treindre les flancs de mon noble
cheval, et je m'lance  travers les vagues verdoyantes de la mer-prairie.



III


COURSE A DOS DE BUFFALO.

Il s'tait coul environ quatre jours quand nous atteignmes les bords de
l'Arkansas, environ six milles au-dessous des _Plum Buttes_(1). Nos wagons
furent forms en cercle et nous tablmes notre camp. Jusque-l nous
n'avions vu qu'un trs-petit nombre de buffalos; quelques mles gars,
tout au plus deux ou trois ensemble, et ils ne se laissaient pas
approcher. C'tait bien la saison de leurs courses; mais nous n'avions
rencontr encore aucun de ces grands troupeaux emports par le rut.

[Note 1: Mot  mot: Collines  fruit.]

--L-bas! cria Saint-Vrain, voil de la viande frache pour notre souper.

Nous tournmes les yeux vers le nord-ouest, que nous indiquait notre ami.
Sur l'escarpement d'un plateau peu lev, cinq silhouettes noires se
dcoupaient  l'horizon. Il nous suffit d'un coup d'oeil pour reconnatre
des buffalos. Au moment o Saint-Vrain parlait, nous tions en train de
desseller nos chevaux. Reboucler les sangles, rabattre les triers, sauter
en selle et s'lancer au galop fut l'affaire d'un moment. La moiti
d'entre nous environ partit: quelques-uns, comme moi, pour le simple
plaisir de courir, tandis que d'autres, vieux chasseurs, semblaient sentir
la chair frache. Nous n'avions fait qu'une faible journe de marche; nos
chevaux taient encore tout frais, et en trois fois l'espace de quelques
minutes, les trois milles qui nous sparaient des btes fauves furent
rduits  un. L nous fmes _vents._ Plusieurs d'entre nous, et j'tais
du nombre, n'ayant pas l'exprience de la prairie, ddaignant les avis,
ayant galop droit en avant, et les buffalos, ouvrant leurs narines au
vent, nous avaient sentis. L'un d'eux leva sa tte velue, renifla, frappa
le sol de son sabot, se roula par terre, se releva de nouveau, et partit
rapidement, suivi de ses quatre compagnons. Il ne nous restait plus
d'autre alternative que d'abandonner la chasse, ou de lancer nos chevaux
sur les traces des buffalos. Nous prmes ce dernier parti, et nous
pressmes notre galop. Tout  la fois, nous nous dirigions vers une ligne
qui nous faisait l'effet d'un mur de terre de six pieds de haut. C'tait
comme une immense marche d'escalier qui sparait deux plateaux, et qui
s'tendait  droite et  gauche aussi loin que l'oeil pouvait atteindre,
sans la moindre apparence de brche. Cet obstacle nous fora de retenir
les rnes et nous fit hsiter. Quelques-uns firent demi-tour et s'en
allrent, tandis qu'une demi-douzaine, mieux monts, parmi lesquels
Saint-Vrain, mon voyageur God et moi, ne voulant pas renoncer si aisment
 la chasse, nous piqumes des deux et parvnmes  franchir l'escarpement.
De ce point nous emes encore  courir cinq milles au grand galop, nos
chevaux blanchissant d'cume, pour atteindre le dernier de la bande, une
jeune femelle, qui tomba perce d'autant de balles que nous tions de
chasseurs  sa poursuite. Comme les autres avaient gagn pas mal d'avance,
et que nous avions assez de viande pour tous, nous nous arrtmes, et,
descendant de cheval, nous procdmes au dpouillement de la bte.
L'opration fut bientt termine sous l'habile couteau des chasseurs. Nous
avions alors le loisir de regarder en arrire et de calculer la distance
que nous avions parcourue depuis le camp.

--Huit milles,  un pouce prs, s'cria l'un.

--Nous sommes prs de la route, dit Saint-Vrain, montrant du doigt
d'anciennes traces de wagons qui marquaient le passage des marchands de
Santa-F.

--Eh bien?

--Si nous retournons au camp, nous aurons  revenir sur nos pas demain
matin. Cela fera seize milles en pure perte.

--C'est juste.

--Restons ici, alors. Il y a de l'herbe et de l'eau. Voici de la viande de
buffalo; nous avons nos couvertures; que nous faut-il de plus?

--Je suis d'avis de rester o nous sommes.

--Et moi aussi.

--Et moi aussi.

En un clin d'oeil, les sangles furent dboucles, les selles enleves, et
nos chevaux pantelants se mirent  tondre l'herbe de la prairie, dans le
cercle de leurs longes. Un ruisseau cristallin, ce que les Espagnols
appellent un _arroyo_, coulait au sud vers l'Arkansas. Sur le bord de ce
ruisseau, et prs d'un escarpement de la rive, nous choismes une place
pour notre bivouac. On ramassa du _bois de vache_, on alluma du feu, et
bientt des tranches de bosses embroches sur des btons crachrent leurs
jus dans la flamme, en crpitant. Saint-Vrain et moi nous avions
heureusement nos gourdes, et comme chacune d'elles contenait une pinte de
pur cognac, nous tions en mesure pour souper passablement. Les vieux
chasseurs s'taient munis de leurs pipes et de tabac; mon ami et moi nous
avions des cigares, et nous restmes assis autour du feu jusqu' une heure
trs-avance, fumant et prtant l'oreille aux rcits terribles des
aventures de la montagne. Enfin, la veille se termina; on raccourcit les
longes, on rapprocha les piquets; mes camarades, s'enveloppant dans leurs
couvertures, posrent leur tte sur le sige de leurs selles et
s'abandonnrent au sommeil.

Il y avait parmi nous un homme du nom de Hibbets, qui,  cause de ses
habitudes somnolentes, avait reu le sobriquet de _l'Endormi_. Pour cette
raison, on lui assigna le premier tour de garde, regardant les premires
heures de la nuit comme les moins dangereuses, car les Indiens attaquent
rarement un camp avant l'heure o le sommeil est le plus profond,
c'est--dire un peu avant le point du jour. Hibbets avait gagn son poste,
le sommet de l'escarpement, d'o il pouvait apercevoir toute la prairie
environnante. Avant la nuit, j'avais remarqu une place charmante sur le
bord de l'_arroyo_,  environ deux cents pas de l'endroit o mes camarades
taient couchs. Muni de mon rifle, de mon manteau et de ma couverture, je
me dirigeai vers ce point en criant  _l'Endormi_, de m'avertir en cas
d'alarme. Le terrain, en pente douce, tait couvert d'un pais tapis
d'herbe sche. J'y tendis mon manteau, et envelopp dans ma couverture,
je me couchai, le cigare  la bouche, pour m'endormir en fumant. Il
faisait un admirable clair de lune, si brillant, que je pouvais distinguer
la couleur des fleurs de la prairie: les euphorbes argents, les ptales
d'or du tournesol, les mauves carlates qui frangeaient les bords de
l'_arroyo_  mes pieds. Un calme enchanteur rgnait dans l'air; le silence
tait rompu seulement par les hurlements intermittents du loup de la
prairie, le ronflement lointain de mes compagnons, et le _crop-crop_ de
nos chevaux tondant l'herbe.

Je demeurai veill jusqu' ce que mon cigare en vint  me brler les
lvres (nous les fumions jusqu'au bout dans les prairies); puis, je me mis
sur le ct, et voyageai bientt dans le pays des songes. A peine avais-je
sommeill quelques minutes que j'entendis un bruit trange, quelque chose
d'analogue  un tonnerre lointain ou au mugissement d'une cataracte. Le
sol semblait trembler sous moi. Nous allons tre tremps par un orage,
--pensai-je,  moiti endormi, mais ayant encore conscience de ce qui se
passait autour de moi; je rassemblai les plis de ma couverture et
m'endormis de nouveau. Le bruit devint plus fort et plus distinct; il me
rveilla tout  fait. Je reconnus le roulement de milliers de sabots
frappant la terre, ml aux mugissements de milliers de boeufs! La terre
rsonnait et tremblait. J'entendis las voix de mes camarades, de
Saint-Vrain, et de God, ce dernier criant  pleine gorge:

--Sacrrr!... Monsieur, prenez garde! des buffles.

Je vis qu'ils avaient dtach les chevaux et les amenaient au bas de
l'escarpement. Je me dressai sur mes pieds, me dbarrassant de ma
couverture. Un effrayant spectacle s'offrit  mes yeux. Aussi loin que ma
vue pouvait s'tendre  l'ouest, la prairie semblait en mouvement. Des
vagues noires roulaient sur ses contours onduls, comme si quelque volcan
et pouss sa lave  travers la plaine. Des milliers de points brillants
tincelaient et disparaissaient sur cette surface mouvante, semblables 
des traits de feu. Le sol tremblait, les hommes criaient, les chevaux,
roidissant leurs longes, hennissaient avec terreur; mon chien aboyait et
hurlait en courant tout autour de moi! Pendant un moment je crus tre le
jouet d'un songe. Mais non; la scne tait trop relle et ne pouvait
Passer pour une vision. Je vis la bordure du flot noir  dix yards de moi
et s'approchant toujours! Alors, et seulement alors, je reconnus les
bosses velues et les prunelles tincelantes des buffalos.

--Grand Dieu! pensai-je, ils vont me passer sur le corps.

Il tait trop tard pour chercher mon salut dans la fuite. Je saisis mon
rifle et fis feu sur le plus avanc de la bande. L'effet, de ma balle fut
insensible. L'eau de l'arroyo m'claboussa jusqu' la face; un bison
monstrueux, en tte du troupeau, furieux et mugissant, s'lanait 
travers le courant et regrimpait la rive. Je fus saisi et lanc en l'air.
J'avais t jet en arrire, et je retombai sur une masse mouvante. Je ne
me sentais ni bless ni tourdi, mais j'tais emport en avant sur le dos
de plusieurs animaux qui, dans cet pais troupeau, couraient en se
touchant les flancs. Une pense soudaine me vint et m'attachant  celui
qui tait plus immdiatement au-dessous de moi, je l'enfourchai,
embrassant sa bosse, et m'accrochant aux longs poils qui garnissaient son
cou. L'animal, terrifi, prcipita sa course et eut bientt dpass la
bande. C'tait justement ce que je dsirais, et nous courmes ainsi 
travers la prairie, au plein galop du bison qui s'imaginait sans doute
qu'une panthre ou un casamount[1] tait sur ses paules.

[Note 1: Chat sauvage de montagne.]

Je n'avais aucune envie de le dsabuser, et craignant mme qu'il ne
s'apert que je n'tais pas un animal dangereux et ne se dcidt  faire
halte, je tirai mon couteau, dont j'tais heureusement muni, et je le
piquai chaque fois qu'il semblait ralentir sa course. A chaque coup de cet
aiguillon, il poussait un rugissement et redoublait de vitesse. Je courais
un danger terrible. Le troupeau nous suivait de prs, dployant un front
de prs d'un mille, et il devait invitablement me passer sur le corps, si
mon buffalo venait  s'arrter et  me laisser sur la prairie. Nanmoins,
et quel que ft le pril, je ne pouvais m'empcher de rire intrieurement
en pensant  la figure grotesque que je devais faire. Nous tombmes au
milieu d'un village de _Chiens-de-prairie_. L, je m'imaginai que l'animal
allait faire demi-tour et revenir sur ses pas. Cela interrompit mon accs
de gaiet; mais le buffalo a l'habitude de courir droit devant lui, et le
mien, heureusement, ne fit pas exception  la rgle. Il allait toujours,
tombant parfois sur les genoux, soufflant et mugissant de rage et de
terreur.

Les _Plum-Buttes_ taient directement dans la ligne de notre course.
J'avais remarqu cela depuis notre point de dpart, et je m'tais dit que
si je pouvais les atteindre, je serais sauf. Elles taient  environ trois
milles de l'endroit o nous avions tabli notre bivouac, mais,  la faon
dont je franchis cette distance, il me sembla que j'avais fait dix milles
au moins. Un petit monticule s'levait dans la prairie  quelques
centaines de yards du groupe des hauteurs. Je m'efforai de diriger ma
monture cumante vers cette butte en l'excitant  un dernier effort avec
mon couteau. Elle me porta complaisamment  une centaine de yards de sa
base. C'tait le moment de prendre cong de mon noir compagnon. J'aurais
pu facilement le tuer pendant que j'tais sur son dos. La partie la plus
vulnrable de son corps monstrueux tait  porte de mon couteau; mais, en
vrit, je n'aurais pas voulu me rendre coupable de sa mort pour
Koh-i-nor. Retirant mes doigts de la toison, je me laissai glisser le long
de son dos, et sans prendre plus de temps qu'il n'en fallait pour lui dire
bonsoir, je m'lanai de toute la vitesse de mes jambes vers la hauteur;
j'y grimpai, et m'asseyant sur un quartier de roche, je tournai mes yeux
du ct de la prairie. La lune brillait toujours d'un vif clat. Mon
buffalo avait fait halte non loin de la place o j'avais pris cong de
lui, il s'tait arrt, regardait en arrire et paraissait profondment
tonn. Il y avait quelque chose de si comique dans sa mine que je partis
d'un clat de rire; j'tais en pleine scurit sur mon poste lev. Je
regardai au sud-ouest; aussi loin que ma vue pouvait s'tendre, la prairie
tait noire et en mouvement. Les vagues vivantes venaient roulant vers
moi; je pouvais les contempler dsormais sans crainte. Ces milliers de
prunelles tincelantes, brillant de phosphorescentes lueurs, ne me
causaient plus aucun effroi. Le troupeau tait  environ un demi-mille de
distance; je crus voir quelques clairs et entendre le bruit de coups de
feu au loin sur le flanc gauche de la sombre masse; ces bruits me
donnaient  penser que mes compagnons, sur le sort desquels j'avais conu
quelques inquitudes, taient sains et saufs.

Les buffalos approchaient de la butte sur laquelle je m'tais. tabli, et,
apercevant l'obstacle, il se divisrent en deux grands courants,  ma
droite et  ma gauche. Je fus frapp, dans ce moment, de voir que mon
bison,--mon propre bison,--au lieu d'attendre que ses camarades l'eussent
rattrap et de se joindre  ceux de l'avant-garde, se mit  galoper en
secouant la tte, comme si une bande de loups et t  ses trousses; il
se dirigea obliquement de manire  se mettre en dehors de la bande. Quand
il eut atteint un point correspondant au flanc de la troupe, il s'en
rapprocha un peu et finit par se confondre dans la masse. Cette trange
tactique me frappa alors d'tonnement, mais j'appris ensuite que c'tait
une profonde stratgie de la part de cet animal. S'il ft rest o je
l'avais quitt, les buffalos de l'avant-garde auraient pu le prendre pour
quelque membre d'une autre tribu, et lui auraient certainement fait un
trs-mauvais parti. Je demeurai assis sur mon rocher environ pendant deux
heures, attendant tranquillement que le noir torrent se ft coul.
J'tais comme sur une le au milieu de cette mer sombre et couverte
d'tincelles. Un moment, je m'imaginai que c'tait moi qui tais entran,
et que la butte flottait en avant, tandis que les buffalos restaient
immobiles. Le vertige me monta au cerveau, et je ne pus chasser cette
trange illusion qu'en me dressant sur mes pieds. Le torrent roulait
toujours gagnant en avant; enfin je vis passer l'arrire-garde  moiti
dbande. Je descendis de mon asile, et me mis en devoir de chercher ma
route  travers le terrain foul et devenu noir. Ce qui tait auparavant
un vert gazon prsentait maintenant l'aspect d'une terre frachement
laboure et trpigne par un troupeau de boeufs. Des animaux blancs,
nombreux et formant comme un troupeau de moutons, passrent prs de moi;
c'taient des loups poursuivant les tranards de la bande. Je poussai en
avant, me dirigeant vers le sud. Enfin, j'entendis des voix, et,  la
clart de la lune, je vis plusieurs cavaliers galopant en cercle  travers
la plaine. Je criai Halloa! Une voix rpondit  la mienne, un des
cavaliers vint  moi  toute vitesse; c'est Saint-Vrain.

--Dieu puissant, Haller! cria-t-il en arrtant son cheval et se penchant
sur sa selle pour mieux me voir; est-ce vous ou est-ce votre spectre? En
vrit, c'est lui-mme! et vivant!

--Et qui ne s'est jamais mieux port, m'criai-je.

--Mais d'o tombez-vous? des nuages? du ciel? d'o enfin?

Et ses questions taient rptes en cho par tous les autres, qui,  ce
moment, me serraient la main comme s'ils ne m'avaient pas vu depuis un an.
God paraissait entre tous le plus stupfait.

--Mon Dieu! lanc en l'air, foul aux pieds d'un million de buffles
damns, et pas mort! Cr-r-r mtin!

--Nous nous tions mis  la recherche de votre corps, ou plutt de ce qui
pouvait en rester, dit Saint-Vrain. Nous avons fouill la prairie pas 
pas  un mille  la ronde, et nous tions presque tents de croire que les
btes froces vous avaient totalement dvor.

--Dvorer monsieur! Non! trois millions de buffles ne l'auraient pas
dvor. Mon Dieu! Ah! gredin de l'Endormi, que le diable t'emporte!

Cette apostrophe s'adressait  Hibbets, qui n'avait pas indiqu  mes
camarades l'endroit o j'tais couch, et m'avait ainsi expos  un danger
si terrible.

--Nous vous avons vu lanc en l'air, continua Saint-Vrain, et retomber
dans le plus pais de la bande. En consquence, nous vous regardions comme
perdu. Mais, au nom de Dieu, comment avez-vous pu vous tirer de l?

Je racontai mon aventure  mes camarades merveills.

--Par Dieu! cria God, c'est une merveilleuse histoire! Et voil un
gaillard qui n'est pas manchot!

A dater de ce moment, je fus considr comme un _capitaine_ parmi les gens
de la prairie. Mes compagnons avaient fait de la bonne besogne pendant ce
temps, et une douzaine de masses noires, qui gisaient sur la plaine, en
rendaient tmoignage. Ils avaient retrouv mon rifle et ma couverture;
cette dernire, enfonce dans la terre par le pitinement. Saint-Vrain
avait encore quelques gorges d'eau-de-vie dans sa gourde; aprs l'avoir
vide et avoir replac les vedettes, nous reprmes nos couches de gazon
et passmes le reste de la nuit  dormir.



IV


UNE POSITION TERRIBLE.

Peu de jours aprs, une autre aventure m'arriva; et je commenai  penser
que j'tais prdestin  devenir un _hros_ parmi les montagnards.

Un petit dtachement dont je faisais partie avait pris les devants. Notre
but tait d'arriver  Santa-F un jour ou deux avant la caravane, afin de
tout arranger avec le gouverneur pour l'entre des wagons dans cette
capitale. Nous faisions route pour le _Cimmaron_. Pendant une centaine de
milles environ, nous traversmes un dsert strile, dpourvu de gibier et
presque entirement priv d'eau. Les buffalos avaient compltement
disparu, et les daims taient plus que rares. Il fallait nous contenter de
la viande sche que nous avions emporte avec nous des tablissements.
Nous tions dans le dsert de l'_Artemisia_. De temps en temps, nous
apercevions une lgre antilope bondissant au loin devant nous, mais se
tenant hors de toute porte. Ces animaux semblaient tre plus familiers
que d'ordinaire. Trois jours aprs avoir quitt la caravane, comme nous
chevauchions prs du Cimmaron, je crus voir une tte cornue derrire un
pli de la prairie. Mes compagnons refusrent de me croire, et aucun d'eux
ne voulut m'accompagner. Alors, me dtournant de la route, je partis seul.
God ayant pris les devants, l'un de mes camarades se chargea de mon chien
que je ne voulais pas emmener, craignant d'effaroucher les antilopes. Mon
cheval tais frais et plein d'ardeur; et que je dusse russir ou non, je
savais qu'il me serait facile de rejoindre la troupe  son prochain
campement. Je piquai droit vers la place o j'avais vu disparatre
l'objet, et qui semblait tre  un demi-mille environ de la route; mais il
se trouva que la distance tait beaucoup plus grande; c'est une illusion
commune dans l'atmosphre transparente de ces rgions leves.

Un singulier accident de terrain, ce qu'on appelle dans ces contres un
_couteau des prairies_, d'une petite lvation, coupait la plaine de l'est
 l'ouest; un fourr de cactus couvrait une partie de son sommet. Je me
dirigeai vers ce fourr. Je mis pied  terre au bas de la pente, et,
conduisant mon cheval au milieu des cactus je l'attachai  une des
branches. Puis je gravis avec prcaution,  travers les feuilles
pineuses, vers le point o je m'imaginais avoir vu l'animal. A ma grande
joie, j'aperus, non pas une antilope, mais un couple de ces charmants
animaux, qui broutaient tranquillement, malheureusement trop loin pour que
ma balle pt les atteindre. Ils taient au moins  trois cents yards, sur
une pente douce et herbeuse. Entre eux et moi pas le moindre buisson pour
me cacher, dans le cas o j'aurais voulu m'approcher. Quel parti prendre?
Pendant quelques minutes, je repassai dans mon esprit les diffrentes
ruses de chasse usites pour prendre l'antilope. Imiterais-je leur cri?
Valait-il mieux chercher  les attirer en levant mon mouchoir? Elles
taient videmment trop farouches; car, de minute en minute, je les voyais
dresser leurs jolies petites ttes et jeter un regard inquiet autour
d'elles. Je me rappelai que la couverture de ma selle tait rouge. En
l'tendant sur les branches d'un buisson de cactus, je russirais
peut-tre  les attirer. Ne voyant pas d'autre moyen, j'tais sur le point
de retourner prendre ma couverture, quand tout  coup mes yeux
s'arrtrent sur sur une ligne de terre nue qui traversait la prairie,
entre moi et l'endroit o les animaux paissaient. C'tait une brisure dans
la surface de la plaine, une route de buffalo ou le lit d'un arroyo. Dans
tout les cas, c'tait le couvert dont j'avais besoin, car les antilopes
n'en taient pas  plus de cent yards, et s'en rapprochaient tout en
broutant. Je quittai les buissons et me dirigeai, en me laissant glisser
le long de la pente, vers le point o l'enfoncement me paraissait le plus
marqu. L,  ma grande surprise, je me trouvai au bord d'un large arroyo,
dont l'eau, claire et peu profonde, coulait doucement sur un lit de sable
et de gypse. Les bords ne s'levaient pas  plus de trois pieds du niveau,
de l'eau, except  l'endroit o l'escarpement venait rencontrer le
courant. L, il y avait une lvation assez forte; je longeai la base,
j'entrai dans le canal et me mis en devoir de le remonter. J'arrivai
bientt, comme j'en avais l'intention,  la place o le courant, aprs
avoir suivi une ligne parallle  l'escarpement, le traversait en le
coupant  pic. L, je m'arrtai, et regardai avec toutes sortes de
prcautions par-dessus le bord. Les antilopes s'taient rapproches 
moins d'une porte de fusil de l'arroyo; mais elles taient encore loin de
mon poste. Elles continuaient  brouter tranquillement, insouciantes du
danger. Je redescendis, et repris ma marche dans l'eau.

C'tait une rude besogne que de marcher dans cette voie. Le lit de la
ravine tait form d'une terre molle qui cdait sous le pied, et il me
fallait viter de faire le moindre bruit, sous peine d'effaroucher le
gibier; mais j'tais soutenu dans mes efforts par la perspective d'avoir
de la venaison frache pour mon souper. Aprs avoir pniblement parcouru
quelques cents yards, je me trouvai en face d'un petit buisson d'absinthe
qui touchait  la rive.

--Je suis assez prs, pensai-je, et ceci me servira de couvert.

Tout doucement je me dressai jusqu' ce que je pusse voir  travers les
feuilles. La position tait excellente. J'paulai mon fusil, et, visant au
coeur du mle, je lchai la dtente. L'animal fit un bond et retomba sur
le flanc, sans vie. J'tais sur le point de m'lancer pour m'assurer de ma
proie, lorsque j'observai que la femelle, au lieu de s'enfuir comme je m'y
attendais, s'approchait de son compagnon gisant, et flairait anxieusement
toutes les parties de son corps. Elle n'tait pas  plus de vingt yards de
moi, et je distinguais l'expression d'inquitude et d'tonnement dont son
regard tait empreint. Tout  coup, elle parut comprendre la triste
vrit, et, rejetant sa tte en arrire, elle se mit  pousser des cris
plaintifs et  courir en rond autour de son corps inanim. Mon premier
mouvement avait t de recharger et de tuer la femelle; mais je me sentais
dsarm par sa voix plaintive qui me remuait le coeur. En vrit, si
j'avais pu prvoir un aussi lamentable spectacle, je ne me serais point
cart de la route. Mais la chose tait sans remde.

--Je lui ai fait plus de mal que si je l'avais tue elle-mme, pensai-je;
le mieux que je puisse faire pour elle, maintenant, c'est de la tuer
aussi.

En vertu de ce principe d'humanit, qui devait lui tre fatal, je restai 
mon poste; je rechargeai mon fusil; je visai de nouveau, et le coup
partit. Quand la fume fut dissipe, je vis la pauvre petite crature
sanglante sur le gazon, la tte appuye sur le corps de son mle inanim.
Je mis mon rifle sur l'paule, et je me disposais  me porter en avant,
lorsque,  ma grande surprise, je me sentis pris par les pieds. J'tais
fortement retenu, comme si mes jambes eussent t serres dans un tau! Je
fis un effort pour me dgager, puis un second, plus violent, mais sans
aucun succs: au troisime, je perdis l'quilibre, et tombai  la renverse
dans l'eau. A moiti suffoqu, je parvins  me mettre debout, mais
uniquement pour reconnatre que j'tais retenu aussi fortement
qu'auparavant. De nouveau je m'agitai pour dgager mes jambes; mais je ne
pouvais les ramener ni en avant, ni en arrire, ni  droite, ni  gauche;
de plus, je m'aperus que j'enfonais peu  peu. Alors l'effrayante vrit
se fit jour dans mon esprit: _j'tais pris dans un sable mouvant!_

Un sentiment d'pouvante passa dans tout mon tre. Je renouvelai mes
efforts avec toute l'nergie du dsespoir. Je me penchais d'un ct, puis
de l'autre, tirant  me dboter les genoux. Mes pieds taient toujours
emprisonns; impossible de les bouger d'un pouce. Le sable lastique
s'tait moul autour de mes bottes de peau de cheval, et collait le cuir
au-dessus des chevilles, de telle sorte que je ne pouvais en dgager mes
jambes, et je sentais que j'enfonais de plus en plus, peu  peu, mais
irrsistiblement, et d'un mouvement continu, comme si quelque monstre
souterrain m'et tout doucement tir  lui! Je frissonnai d'horreur, et je
me mis  crier au secours! Mais qui pouvait m'entendre! il n'y avait
personne dans un rayon de plusieurs milles, pas un tre vivant.

Si pourtant: le hennissement de mon cheval me rpondit du haut de la
colline, semblant se railler de mon dsespoir. Je me penchai en avant
autant que ma position me le permettait, et, de mes doigts convulsifs, je
commenai  creuser le sable. A peine pouvais-je en atteindre la surface,
et le lger sillon que je traais tait aussitt combl que form. Une
ide me vint. Mon fusil mis en travers pourrait me supporter. Je le
cherchai autour de moi. On ne le voyait plus. Il tait enfonc dans le
sable. Pouvais-je me coucher par terre pour viter d'enfoncer davantage?
Non il y avait deux pieds d'eau; je me serais noy. Ce dernier espoir
m'chappa aussitt qu'il m'apparut. Je ne voyais plus aucun moyen de
salut. J'tais incapable de faire un effort de plus. Une trange stupeur
s'emparait de moi. Ma pense se paralysait. Je me sentais devenir fou.
Pendant un moment, ma raison fut compltement gare.

Aprs un court intervalle, je recouvrai mes sens. Je fis un effort pour
secouer la paralysie de mon esprit, afin du moins d'aborder comme un homme
doit le faire, la mort, que je sentais invitable. Je me dressai tout
debout. Mes yeux atteignaient jusqu'au niveau de la prairie, et
s'arrtrent sur les victimes encore saignantes de ma cruaut. Le coeur me
battit  cette vue. Ce qui m'arrivait tait-il une punition de Dieu? Avec
un humble sentiment de repentir, je tournai mon visage vers le ciel,
redoutant presque d'apercevoir quelque signe de la colre cleste.... Le
soleil brillait du mme clat qu'auparavant, et pas un nuage ne tachait la
vote azure. Je demeurai les yeux levs au ciel, et priai avec une
ferveur que connaissent ceux-l seulement qui se sont trouvs dans des
situations prilleuses analogues  celle o j'tais.

Comme je continuais  regarder en l'air, quelque chose attira mon
attention. Je distinguai sur le fond bleu du ciel la silhouette d'un grand
oiseau. Je reconnus bientt l'immonde oiseau des plaines, le vautour noir.
D'o venait-il? Qui pouvait le savoir? A une distance infranchissable pour
le regard de l'homme, il avait aperu ou senti les cadavres des antilopes,
et maintenant sur ses larges ailes silencieuses il descendait vers le
festin de la mort. Bientt un autre, puis encore un, puis une foule
d'autres se dtachrent sur les champs azurs de la vote cleste, et,
dcrivant de larges courbes, s'abaissrent silencieusement vers la terre.
Les premiers arrivs se posrent sur le bord de la rive, et aprs avoir
jet un coup d'oeil autour d'eux, se dirigrent vers leurs proies.
Quelques secondes aprs, la prairie tait noire de ces oiseaux immondes
qui grimpaient sur les cadavres des antilopes, et battaient de l'aile en
enfonant leurs becs ftides dans les yeux de leurs proies. Puis vinrent
les loups dcharns, affams, sortant des fourrs de cactus et rampant,
comme des lches,  travers les sinuosits de la prairie. Un combat
s'ensuivit, dans lequel les vautours furent mis en fuite, puis les loups
se jetrent sur la proie et se la disputrent, grondant les uns contre les
autres, et s'entre-dchirant.

--Grce  Dieu! pensai-je, je n'aurai pas du moins  craindre d'tre ainsi
mis en pices!

Je fus bientt dlivr de cet affreux spectacle. Mes yeux n'arrivaient
plus au niveau de la berge. Le vert tapis de la prairie avait eu mon
dernier regard. Je ne pouvais plus voir maintenant que les murs de terre
qui encaissaient le ruisseau, et l'eau qui coulait insouciante autour de
moi. Une fois encore je levai les yeux au ciel, et avec un coeur plein de
prires, je m'efforai de me rsigner  mon destin. En dpit de mes
efforts pour tre calme, les souvenirs des plaisirs terrestres, des amis,
du logis, vinrent m'assaillir et provoqurent par intervalles de violents
paroxysmes pendant lesquels je m'puisais en efforts ritrs, mais
toujours impuissants. J'entendis de nouveau le hennissement de mon cheval.
Une ide soudaine frappa mon esprit, et me rendit un nouvel espoir:
peut-tre mon cheval.... Je ne perdis pas un moment. J'levai ma voix
jusqu' ses cordes les plus hautes, et appelai l'animal par son nom. Je
l'avais attach, mais lgrement. Les branches de cactus pouvaient se
rompre. J'appelai encore, rptant les mots auxquels il tait habitu.
Pendant un moment tout fut silence, puis j'entendis les sons prcipits de
ses sabots, indiquant que l'animal faisait des efforts pour se dgager;
ensuite je pus reconnatre le bruit cadenc d'un galop rgulier et mesur.
Les sons devenaient plus proches encore et plus distincts, jusqu' ce que
l'excellente bte se montrt sur la rive au-dessus de moi. L, Moro
s'arrta, secouant la tte, et poussa un bruyant hennissement. Il
paraissait tonn, et regardait de tous cts, renclant avec force. Je
savais qu'une fois qu'il m'aurait aperu, il ne s'arrterait pas jusqu'
ce qu'il et pu frotter son nez contre ma joue, car c'tait sa coutume
habituelle. Je tendis mes mains vers lui et rptai encore les mots
magiques. Alors, regardant en bas, il m'aperut, et, s'lanant aussitt,
il sauta dans le canal. Un instant aprs, je le tenais par la bride.

Il n'y avait pas de temps  perdre; l'eau m'atteignait presque jusqu'aux
aisselles. Je saisis la longe, et, la passant sous la sangle de la selle,
je la nouai fortement, puis je m'entourai le corps avec l'autre bout.
J'avais laiss assez de corde entre moi et la sangle pour pouvoir exciter
et guider le cheval dans le cas o il faudrait un grand effort pour me
tirer d'o j'tais. Pendant tous ces prparatifs, l'animal muet semblait
comprendre ce que je faisais. Il connaissait aussi la nature du terrain
sur lequel il se trouvait, car, durant toute l'opration, il levait ses
pieds l'un aprs l'autre pour viter d'tre pris. Mes dispositions furent
enfin termines, et avec un sentiment d'anxit terrible, je donnai  mon
cheval le signal de partir. Au lieu de s'lancer, l'intelligent animal
s'loigna doucement comme s'il avait compris ma situation. La longe se
tendit, je sentis que mon corps se dplaait, et, un instant aprs,
j'prouvai une de ces jouissances profondes impossibles  dcrire, en me
trouvant dgag de mon tombeau de sable. Un cri de joie s'chappa de ma
poitrine. Je m'lanai vers mon cheval, je lui jetai mes deux bras autour
du cou; je l'embrassai avec autant de dlices que s'il et t une
charmante jeune fille. Il rpondit  mes embrassements par un petit cri
plaintif qui me prouva qu'il m'avait compris. Je me mis en qute de mon
rifle. Heureusement qu'il n'tait pas trs-enfonc, et je pus le ravoir.
Mes bottes taient restes dans le sable; mais je ne m'arrtai point  les
chercher. La place o je les avais perdues m'inspirait un sentiment de
profonde terreur.

Sans plus attendre, je quittai les bords de l'arroyo, et, montant  cheval
je me dirigeai au galop vers la route. Le soleil tait couch quand
j'arrivai au camp, o je fus accueilli par les questions de mes compagnons
tonns:

--Avez-vous trouv beaucoup de chvres? O sont donc vos bottes?--Est-ce 
la chasse ou  la pche que vous avez t?

Je rpondis  toutes ces questions en racontant mon aventure, et cette
nuit-l encore je fus le hros du bivouac.



V


SANTA-F.

Aprs avoir employ une semaine  gravir les montagnes rocheuses, nous
descendmes dans la valle du Del-Norte, et nous atteignmes la capitale
du Nouveau-Mexique, la clbre ville de Santa-F. Le lendemain, la
caravane elle-mme arriva, car nous avions perdu du temps en prenant la
route du sud, et les wagons, en traversant la passe de Raton, avaient
suivi la voie la plus rapide. Nous n'emes aucune difficult relativement
 l'entre de notre convoi, moyennant une taxe de cinq cents dollars
d'_alcavala_ pour chaque wagon. C'tait une extorsion qui dpassait le
tarif; mais les marchands taient forcs d'accepter cet impt. Santa-F
est l'entrept de la province, et le chef-lieu de son commerce. En
l'atteignant, nous fmes halte et tablmes notre camp hors des murs.

Saint-Vrain, quelques autres propritaires et moi nous nous installmes 
la _fonda_, o nous cherchmes dans le dlicieux vin d'el Paso l'oubli des
fatigues que nous avions endures  travers les plaines. La nuit de notre
arrive se passa tout entire en festins et en plaisirs. Le lendemain
matin, je fus veill par la voix de mons God, qui paraissait de joyeuse
humeur et chantonnait quelques fragments d'une chanson de bateliers
canadiens.

--Ah! monsieur, me cria-toi! en me voyant veill, aujourd'hui, ce soir,
il y a une grande _funcion_,--un bal--ce que les Mexicains appellent le
fandago. C'est trs-beau, monsieur. Vous aurez bien sr un grand plaisir 
voir un _fandago_ mexicain.

--Non, God. Mes compatriotes ne sont pas aussi grands amateurs de la
danse que les vtres.

--C'est vrai, monsieur, mais un fandago! a mrite d'tre vu. a se
compose de toutes sortes de pas: le _bolero_, la valse, la _cona_, et
beaucoup d'autres; le tout mlang de _pouchero_. Allez! monsieur, vous
verrez plus d'une jolie fille aux yeux noirs et avec de trs-courts... Ah!
diable!... de trs-courts... comment appelez-vous cela en amricain?

--Je ne sais pas de quoi vous voulez parler.

--Cela! cela, monsieur.

Et il me montrait la jupe de sa blouse de chasse.

--Ah! pardieu, je le tiens!--_Petticoes_, de trs-courts _petticoes_.
Ah! vraiment, vous verrez, vous verrez ce que c'est qu'un
fandago mexicain.

Las nias de Durango
Conmigo bailandas,
Al cielo saltandas
En el fan-dango--en el fan-dango.

Ah! voici M. de Saint-Vrain. Il n'a sans doute jamais vu un fandago.
Sacristi! comme monsieur danse! comme un vrai matre de ballets! Mais il
est de _sangre_... de sang franais, vraiment. Voyez donc!

Al cielo saltandas
En el fan-dan-go--en el fan-dang...

--Eh! God?

--Monsieur.

--Cours  la cantine et demande, prends  crdit, achte ou chippe une
bouteille du meilleur Paso.

--Faut-il essayer de la chipper, monsieur Saint-Vrain? Demanda God avec
une grimace significative.

--Non, vieux coquin de Canadien! paie-la, voil de l'argent. Du meilleur
Paso, tu entends? frais et brillant. Maintenant, _vaya!_

--Bonjour, mon brave dompteur de buffalos. Encore au lit,  ce que je
vois.

--J'ai une migraine qui me fend la tte.

--Ah! ah! ah! C'est comme moi tout  l'heure; mais God est all chercher
le remde. Poil de chien gurit la morsure. Allons, en bas du lit.

--Attendez au moins que j'aie pris une dose de votre mdecine.

--C'est juste. Vous vous trouverez mieux aprs. Dites-moi, comment vous
trouvez-vous des plaisirs de la ville, hein?

--Vous appelez cela une ville!

--Mais oui; c'est ainsi qu'on la nomme partout: la _ciudad de Santa-F_,
la fameuse ville de Santa-F, la capitale du _Nuevo-Mejico_, la mtropole
de la prairie, le paradis des vendeurs, des trappeurs et des voleurs.

--Et voil le progrs accompli dans une priode de trois cents ans! En
vrit, ce peuple semble  peine arriv aux premiers chelons de la
civilisation!

--Dites plutt qu'il en a dpass les derniers. Ici, dans cette oasis
lointaine, vous trouverez peinture, posie, danse, thtre et musique,
ftes et feux d'artifice; tous les raffinements de l'art et de l'amour qui
caractrisent une nation en dclin. Vous rencontrerez en foule des don
Quichottes, soi-disant chevaliers errants, des Romos, moins le coeur, et
des bandits, moins le courage. Vous rencontrerez... toutes sortes de
choses avant de vous croiser avec la vertu ou l'honneur.--Hol!
_muchacho!_

--_Que es seor_

--Avez-vous du caf?

--_Si, seor._

--Apportez deux tasses: _dos tazas_, entendez-vous, et leste! _Aprisa!
aprisa!_

--_Si, seor._

--Ah! voici le voyageur canadien! Eh bien, vieux Nord-Ouest, apportes-tu
le vin?

--C'est un vin dlicieux, monsieur Saint-Vrain! a vaut presque les vins
Franais.

--Il a raison, Haller! (tsap! tsap!) dlicieux, vous pouvez le dire, mon
cher God! (tsap! tsap!) Allons, buvez; cela va vous rendre fort comme un
buffalo. Voyez, il ptille comme de l'eau de Seltz![1] comme _fontaine qui
bouille_. Eh! God?

[Note 1: Nom d'une localit o il y a des eaux gazeuses, aux tats-Unis.]

--Oui, monsieur; absolument comme _fontaine qui bouille_, parbleu! oui.

--Buvez, mon ami, buvez! ne craignez pas ce vin-l; c'est pur jus de la
vigne. Sentez cela, humez ce bouquet. Dieu! Quel vin les Yankees tireront
un jour de ces raisins du Nouveau-Mexique!

--Eh quoi? croyez-vous que les Yankees aient des vues sur ce pays?

--Si je le crois? je le sais. Et pourquoi pas! A quoi peut servir cette
race de singes dans la cration? uniquement  embarrasser la terre.--Eh
bien, garon, vous avez apport le caf?

--_Ya, esta, seor_.

--Allons, prenez-moi quelques gorges de cette liqueur, cela vous remettra
sur pied tout de suite. Ils sont bons pour faire du caf, par exemple; les
Espagnols sont passs matres en cela.

--Qu'est-ce que ce _fandago_ dont God m'a parl?

--Ah! c'est vrai. Nous allons avoir une fameuse soire, vous y viendrez,
sans doute?

--Par pure curiosit!

--Trs-bien! votre curiosit sera satisfaite.

--Le vieux coquin de gouverneur doit honorer le bal de sa prsence, et,
dit-on, sa charmante seora; mais je ne crois pas que celle-ci vienne.

--Et pourquoi pas?

--Il a trop peur qu'un de ces sauvages _americanos_ ne prenne fantaisie de
l'enlever en croupe. Cela s'est vu quelquefois dans cette valle. Par
sainte Marie! c'est une charmante crature,--continua Saint-Vrain, se
parlant  lui-mme,--et je sais quelqu'un... Oh! le vieux tyran maudit!
Pensez-y donc un peu!

--A quoi?

--Mais  la manire dont il nous a traits. Cinq cents dollars par wagon!
et nous en avions un cent! en tout cinquante mille dollars.

--Mais, est-ce qu'il empoche tout cela? Est-ce que le gouvernement....

--Le gouvernement! le gouvernement n'en touche pas un centime. C'est lui
qui est le gouvernement ici. Et, grce aux ressources qu'il tire de ces
impts, il gouverne les misrables habitants avec une verge de fer.
Pauvres diables!

--Et ils le hassent, je suppose?

--Lui et les siens. Dieu sait s'ils ont raison.

--Pourquoi donc alors ne se rvoltent-ils pas?

--Cela leur arrive quelquefois. Mais que peuvent faire ces malheureux?
Comme tous les tyrans, il a su les diviser et semer entre eux des haines
irrconciliables.

--Mais il ne me semblait pas qu'il ait une arme bien formidable: il n'a
point de gardes du corps.

--Des gardes du corps, s'cria Saint-Vrain en m'interrompant. Regardez
dehors les voil, ses gardes du corps.

--_Indios bravos! les Navajoes!_ exclama God au mme instant.

Je regardai dans la rue. Une demi-douzaine d'Indiens draps dans des
sraps rays passaient devant l'auberge. Leurs regards sauvages, leur
dmarche lente et fire, les faisaient facilement distinguer des _indios
manzos_, des _pueblos_, porteurs d'eau et bcherons.

--Sont-ce des Navajoes? demandai-je.

--Oui, monsieur, oui, reprit God avec quelque animation. Sacrr...! des
Navajoes, de vritables et damns Navajoes!

--Il n'y a pas  s'y tromper, ajouta Saint-Vrain.

--Mais les Navajoes sont les ennemis dclars des Nouveaux-Mexicains.
Comment sont-ils ici? prisonniers?

--Ont-ils l'air de prisonniers?

Certes, on ne pouvait apercevoir aucun indice de captivit ni dans leurs
regards ni dans leurs allures. Ils marchaient firement le long du mur,
lanant de temps  antre sur les passants un coup d'oeil sauvage, hautain
et mprisant.

--Pourquoi sont-ils ici alors? Leur pays est bien loin vers
l'ouest.

--C'est l un de ces mystres du Nouveau-Mexique sur lesquels je vous
donnerai quelques claircissements une autre fois. Ils sont maintenant
sous la protection d'un trait de paix qui les lie, tant qu'il ne leur
convient pas de le rompre. Quant  prsent, ils sont aussi libres ici que
vous et moi; que dis-je? ils le sont bien davantage. Je ne serais point
surpris de les rencontrer ce soir au fandango.

--J'ai entendu dire que les Navajoes taient cannibales?

--C'est la vrit. Observez-les un instant! Regardez comme ils couvent des
yeux ce petit garon joufflu, qui parat instinctivement en avoir peur. Il
est heureux pour ce petit drle qu'il fasse grand jour, sans cela il
pourrait bien tre trangl sous une de ces couvertures rayes.

--Parlez-vous srieusement, Saint-Vrain!

--Sur ma parole; je ne plaisante pas! Si je me trompe, God en sait assez
pour pouvoir confirmer ce que j'avance, Eh! voyageur?

--C'est vrai, monsieur. J'ai t prisonnier dans la Nation: non pas chez
les Navagh, mais chez les damns d'Apaches. C'est la mme chose, pendant
trois mois. J'ai vu les sauvages manger,--_eat_,--un, deux _trie, trie_
enfants rtis, comme si c'taient des bosses de buffles. C'est vrai,
monsieur, c'est trs-vrai.

--C'est la vraie vrit: les Apaches et les Navajoes enlvent des enfants
dans la valle, ici, lors de leurs grandes expditions; et ceux qui ont
t  mme de s'en instruire assurent qu'ils les font rtir. Est-ce pour
les offrir en sacrifice au dieu froce Quetzalcoatl? est-ce par got pour
la chair humaine? c'est ce qu'on n'a pas encore bien pu vrifier. Bien peu
parmi ceux qui ont visit leurs villes ont eu, comme God, la chance d'en
sortir. Pas un homme de ces pays ne s'aventure  traverser la sierra de
l'ouest.

--Et comment avez-vous fait, monsieur God pour sauver votre chevelure?

--Comment, monsieur? Parce que je n'en ai pas. Je ne peux pas tre scalp.
Ce que les trappeurs yankees appellent _hur_, ma chevelure, est de la
fabrication d'un barbier de Saint-Louis. Voil, monsieur.

En disant cela, le Canadien ta sa casquette, et, avec elle, ce que
jusqu' ce moment j'avais pris pour une magnifique chevelure boucle,
c'tait une perruque.

--Maintenant, messieurs, s'cria-t-il d'un ton de bonne humeur, comment
ces sauvages pourraient-ils prendre mon scalp? Les Indiens damns n'en
toucheront pas la prime, sacr-r-r...!

Saint-Vrain et moi ne pmes nous empcher de rire  la transformation
comique de la figure du Canadien.

--Allons, God! le moins que vous puissiez faire aprs cela, c'est de
boire un coup. Tenez, servez-vous.

--Trs-oblig, monsieur Saint-Vrain, je vous remercie.

Et le voyageur, toujours altr avala le nectar d'el Paso comme il et
fait d'une tasse de lait.

--Allons, Haller! Il faut que nous allions voir les wagons.
Les affaires d'abord, le plaisir aprs, autant du moins que nous pourrons
nous en procurer au milieu de ces tas de briques. Mais nous trouverons de
quoi nous distraire  Chihuahua.

--Vous pensez que nous irons jusque-l?

--Certainement. Nous n'aurons pas acheteurs ici pour le quart de notre
cargaison. Il faudra porter le reste sur le march principal. Au camp!
allons!



VI


LE FANDANGO.

Le soir, j'tais assis dans ma chambre, attendant Saint-Vrain. Il
s'annona du dehors en chantant:

Las nias de Durango
Conmigo bailandas
Al cielo... ha!

--tes-vous prt, mon hardi cavalier?

--Pas encore. Asseyez-vous une minute et attendez-moi.

--Dpchez-vous alors: la danse commence. Je suis revenu par l. Quoi!
c'est l votre costume de bal! Ha! ha! ha!

Et Saint-Vrain clata de rire en me voyant vtu d'un habit bleu et d'un
pantalon noir assez bien conservs.

--Eh! mais sans doute, rpondis-je en le regardant, et qu'y trouvez-vous 
redire?--Mais est-ce l votre habit de bal,  vous?

Mon ami n'avait rien chang  son costume; il portait sa blouse de chasse
frange, ses gutres, sa ceinture, son couteau et ses pistolets.

--Oui, mon cher dandy, ceci est mon habit de bal; il n'y manque rien, et
si vous voulez m'en croire, vous allez remettre ce que vous avez t.
Voyez-vous un ceinturon et un couteau autour de ce bel habit bleu 
longues basques! Ha! ha! ha!

--Mais quel besoin de prendre ceinturon et couteau? Vous n'allez pas,
peut-tre, entrer dans une salle de bal avec vos pistolets  la ceinture?

--Et de quelle autre manire voulez-vous que je les porte? dans mes mains?

--Laissez-les ici.

--Ha! ha! cela ferait une belle affaire! Non, non. Un bon averti en vaut
deux. Vous ne trouverez pas un cavalier qui consente  aller  un fandango
de Santa-F sans ses pistolets  six coups. Allons, remettez votre blouse,
couvrez vos jambes comme elles l'taient, et bouclez-moi cela autour de
vous. C'est le _costume de bal_ de ce pays-ci.

--Du moment que vous m'affirmez que je serai ainsi _comme il faut_, a me
va.

--Je ne voudrais pas y aller en habit bleu, je vous le jure.

L'habit bleu fut repli et remis dans mon portemanteau. Saint-Vrain avait
raison. En arrivant au lieu de runion, une grande _sala_ dans le
voisinage de la _plaza_, nous le trouvmes rempli de chasseurs, de
trappeurs, de marchands, de voituriers, tous costums comme ils le sont
dans la montagne. Parmi eux se trouvaient une soixantaine d'indignes avec
autant de _seoritas_, que je reconnus,  leurs costumes, pour tre des
_poblanas_, c'est--dire appartenant  la plus basse classe; la seule
classe de femme, au surplus, que des trangers pussent rencontrer 
Santa-F.

Quand nous entrmes, la plupart des hommes s'taient dbarrasss de leurs
sraps pour la danse, et montraient dans tout leur clat le velours
brod, le maroquin gaufr, et les brets de couleurs voyantes. Les femmes
n'taient pas moins pittoresques dans leurs brillantes _naguas_, leurs
blanches chemisettes, et leurs petits souliers de satin. Quelques-unes
taient en train de sauter une vive polka; car cette fameuse danse tait
parvenue jusque dans ces rgions recules.

--Avez-vous entendu parler du tlgraphe lectrique?

--No, seor.

--Pourriez-vous me dire ce que c'est qu'un chemin de fer?

--_Quien sabe!_

--La polka!

--_Ah! seor, la polka! la polka! cosa bonita, tan graciosa! vaya!_

La salle de bal tait une grande _sala_ oblongue, garnie de banquettes
tout autour. Sur ces banquettes, les danseurs prenaient place, roulaient
leurs cigarettes, bavardaient et fumaient dans l'intervalle des
contredanses. Dans un coin, une demi-douzaine de fils d'Orphe faisaient
rsonner des harpes, des guitares et des mandolines; de temps en temps,
ils rehaussaient cette musique par un chant aigu,  la manire indienne.
Dans un autre angle, les montagnards, altrs, fumaient des _puros_ en
buvant du whisky de Thaos, et faisaient retentir la _sala_ de leurs
sauvages exclamations.

--Hol, ma belle enfant! _vamos, vamos_,  danser! _mucho bueno! mucho
bueno!_ voulez-vous?

C'est un grand gaillard  la mine brutale, de six pieds et plus, qui
s'adresse  une petite _poblana_ smillante.

--_Mucho bueno, seor Americano!_ rpond la dame.

--Hourra pour vous! en avant! marche! Quelle taille lgre! Vous pourriez
servir de plumet  mon chapeau. Qu'est-ce que vous voulez boire? de
l'_aguardiente_[1] Ou du vin?

[Note 1: _Aguardiente_, sorte d'eau-de-vie de bl de mas.]

--_Copitita de vino, seor._ (Un tout petit verre de vin, monsieur.)

--Voici, ma douce colombe; avalez-moi a en un saut d'cureuil!...
Maintenant, ma petite, bonne chance, et un bon mari je vous souhaite!

--_Gracias, seor Americano!_

--Comment! vous comprenez cela? _usted entiende_, vous entendez?

--_Si, seor_.

--Bravo donc! Eh bien, ma petite, connaissez-vous la danse de l'ours?

--_No entiende_.

--Vous ne comprenez pas! tenez, c'est comme a.

Et le lourdaud chasseur commence  se balancer devant sa partenaire, en
imitant les allures de l'ours gris.

--Hol, Bill! crie un camarade, tu vas tre pris au pige, si tu ne te
tiens pas sur tes gardes. As-tu tes poches bien garnies, au moins?

--Que je sois un chien, Gim, si je ne suis pas frapp l, dit le chasseur
tendant sa large main sur la rgion du coeur.

--Prends garde  toi, bonhomme! c'est une jolie fille, aprs tout.

--Trs-jolie! offre-lui un chapelet, si tu veux, et jette-toi  ses pieds!

--Beaux yeux qui ne demandent qu' se rendre; oh! les jolies jambes!

--Je voudrais bien savoir ce que son vieux magot demanderait pour la
cder. J'ai grand besoin d'une femme; je n'en ai plus eu depuis celle de
la tribu des Crow que j'avais pouse sur les bords du Yeller-Stone.

--Allons donc, bonhomme, tu n'es pas chez les Indiens. Fais, si tu veux,
que la fille y consente, et il ne t'en cotera qu'un collier de perles.

--Hourra pour le vieux Missouri! crie un voiturier.

--Allons, enfant! montrons-leur un peu comment un Virginien se fraye son
chemin. Dbarrassez la cuisine, vieilles et jeunes canailles.

--Gare  droite et  gauche! la vieille Virginie va toujours de l'avant.

--_Viva el Gobernador! viva Armijo! viva, viva!_

L'arrive d'un nouveau personnage faisait sensation dans la salle. Un gros
homme fastueux,  tournure de prtre, faisait son entre, accompagn de
plusieurs individus. C'tait le gouverneur avec sa suite, et un certain
nombre de citoyens bien couverts, qui formaient sans doute l'lite de la
socit new-mexicaine. Quelques-uns des nouveaux arrivants taient des
militaires revtus d'uniformes brillants et extravagants; on les vit
bientt pirouetter autour de la salle dans le tourbillon de la valse.

--O est la seora Armijo? demandai-je tout bas  Saint-Vrain.

--Je vous l'avais dit: elle n'est pas venue. Attendez-moi ici je m'en vais
pour quelques instants. Procurez-vous une danseuse: et voyez  vous
divertir. Je serai de retour dans un moment. Au revoir.

Sans plus d'explications, Saint-Vrain se glissa  travers la foule et
disparut.

Depuis mon entre, j'tais demeur assis sur une banquette, prs de
Saint-Vrain, dans un coin cart de la salle. Un homme d'un aspect tout
particulier occupait la place voisine de mon compagnon, et tait plong
dans l'ombre d'un rideau. J'avais remarqu cet homme tout en entrant, et
j'avais remarqu aussi que Saint-Vrain avait caus avec lui; mais je
n'avais pas t prsent, et l'interposition de mon ami avait empch un
examen plus attentif de ma part, jusqu' ce que Saint-Vrain se ft retir.
Nous tions maintenant l'un prs de l'autre, et je commenai  pousser une
sorte de reconnaissance angulaire de la figure et de la tournure qui
avaient frapp mon attention par leur tranget. Ce n'tait pas un
Amricain; on le reconnaissait  son vtement, et cependant sa figure
n'tait pas mexicaine. Ses traits taient trop accentus pour un Espagnol,
quoique son teint, hl par l'air et le soleil, ft brun et bronz. La
figure tait rase,  l'exception du menton, qui tait garni d'une barbe
noire taille en pointe. L'oeil, autant que je pus le voir sous l'ombre
d'un chapeau rabattu, tait bleu et doux. Les cheveux noirs et onduls,
marqus  et l d'un fil d'argent. Ce n'taient point l les traits
caractristiques d'un Espagnol, encore moins d'un Hispano-Amricain; et,
n'et t son costume, j'aurais assign  mon voisin une toute autre
origine. Mais il tait entirement vtu  la mexicaine, envelopp d'une
_manga_ pourpre, rehausse de broderies de velours noir le long des bords
et autour des ouvertures. Comme ce vtement le couvrait presque en entier,
je ne faisais qu'entrevoir en dessous une paire de calzoneros de velours
vert, avec des boutons jaunes et des aiguillettes de rubans blancs comme
la neige, pendant le long des coutures. La partie intrieure des
calzoneros tait garnie de basane noire gaufre, et venait joindre les
tiges d'une paire de bottes jaunes munies de forts perons en acier. La
large bande de cuir piqu qui soutenait les perons et passait sur le
cou-de-pied donnait  cette partie le contour particulier que l'on
remarque dans les portraits des anciens chevaliers arms de toutes
pices. Il portait un sombrero noir  larges bords, entour d'un large
galon d'or. Une paire de ferrets, galement en or, dpassait la bordure;
mode du pays. Cet homme avait son sombrero pench du ct de la lumire,
et paraissait vouloir cacher sa figure. Cependant, il n'tait pas
disgraci sous ce rapport. Sa physionomie, au contraire, tait ouverte et
attrayante; ses traits avaient d tre beaux autrefois, avant d'avoir t
altrs, et couverts d'un voile de profonde mlancolie par des chagrins
que j'ignorais. C'tait l'expression de cette tristesse qui m'avait
frapp au premier aspect. Pendant que je faisais toutes ces remarques, en
le regardant de ct, je m'aperus qu'il m'observait de la mme manire,
et avec un intrt qui semblait gal au mien. Il fit sans doute la mme
dcouverte, et nous nous retournmes en mme temps de manire  nous
trouver face  face; alors l'tranger tira de sa manga un petit cigarero
brod de perles et me le prsenta gracieusement en disant:

--_Quiere a fumar, caballero?_ (Dsirez-vous fumer, monsieur?)

--Volontiers, je vous remercie,--rpondis-je en espagnol.

Et en mme temps je tirai une cigarette de l'tui.

A peine avions-nous allum, que cet homme, se tournant de nouveau vers
moi, m'adressa  brle-pourpoint cette question inattendue:

--Voulez-vous vendre votre cheval?

--Non.

--Pour un bon prix?

--A aucun prix.

--Je vous en donnerai cinq cents dollars.

--Je ne le donnerais pas pour le double.

--Je vous en donnerai le double.

--Je lui suis attach. Ce n'est pas une question d'argent.

--J'en suis dsol. J'ai fait deux cents milles pour acheter ce cheval.

Je regardai mon interlocuteur avec tonnement et rptai machinalement ses
derniers mots.

--Vous nous avez donc suivis depuis l'Arkansas?

--Non, je viens du Rio-Abajo.

--Du Rio-Abajo! du bas du Del-Norte?

--Oui.

--Alors, mon cher monsieur, il y a erreur. Vous croyez parler  un autre
et traiter de quelque autre cheval.

--Oh! non; c'est bien du vtre qu'il s'agit, un talon noir, avec le nez
roux, et  tous crins; demi-sang arabe. Il a une petite marque au-dessus
de l'oeil gauche.

Ce signalement tait assurment celui de Moro, et je commenai  prouver
une sorte de crainte superstitieuse  l'endroit de mon mystrieux voisin.

--En vrit, rpliquai-je, c'est tout  fait cela; mais j'ai achet cet
talon, il y a plusieurs mois,  un planteur louisianais. Si vous arrivez
de deux cents milles au-dessous de Rio-Grande, comment, je vous le
demande, avez-vous pu avoir la moindre connaissance de moi ou de mon
cheval?

--_Dispensadme, caballero!_ je ne prtends rien de semblable.
Je viens de loin au-devant de la caravane pour acheter un cheval
amricain. Le vtre est le seul dans toute la cavalcade qui puisse me
convenir, et,  ce qu'il parait, le seul que je ne puisse me procurer 
prix d'argent.

--Je le regrette vivement; mais j'ai prouv les qualits de l'animal.
Nous sommes devenus amis, et il faudrait un motif bien puissant pour que
je consentisse  m'en sparer.

--Ah! seor, c'est un motif bien puissant qui me rend si dsireux de
l'acheter. Si vous saviez pourquoi, peut-tre...--Il hsita un moment.
--Mais non, non, non!

Aprs avoir murmur quelques paroles incohrentes au milieu desquelles je
pus distinguer les mots _buenas noches, caballero!_ l'tranger se leva en
conservant les allures mystrieuses qui le caractrisaient, et me quitta.
J'entendis le cliquetis de ses perons pendant qu'il se frayait lentement
un chemin  travers la foule joyeuse, et il disparut dans l'ombre.

Le sige vacant fut immdiatement occup par une _manola_ tout en noir,
dont la brillante _nagua_, la chemisette brode, les fines chevilles et
les petits pieds chausss de pantoufles bleues attirrent mon
attention. C'tait tout ce que je pouvais apercevoir de sa personne; de
temps en temps, l'clair d'un grand oeil noir m'arrivait  travers
l'ouverture du _rebozo tapado_ (mantille ferme). Peu  peu le _rebozo_
devint moins discret, l'ouverture s'agrandit, et il me fut permis
d'admirer les contours d'une petite figure charmante et pleine de malice.
L'extrmit de la mantille fut adroitement rejete par-dessus l'paule
gauche, et dcouvrit un bras nu, arrondi, termin par une grappe de petits
doigts chargs de bijoux, et pendant nonchalamment. Je suis passablement
timide; mais,  la vue de cette attrayante partenaire, je ne pus y tenir
plus longtemps, et, me penchant vers elle, je lui dis dans mon meilleur
espagnol:

--Voulez-vous bien, mademoiselle, m'accorder la faveur d'une valse?

La malicieuse petite manola baissa d'abord la tte en rougissant; puis,
relevant les longs cils de ses yeux noirs, me regarda et me rpondit avec
une douce voix de canari:

--_Con gusto, seor_ (avec plaisir, monsieur).

--Allons! m'criai-je, enivr de mon triomphe.

Et, saisissant la taille de ma brillante danseuse, je m'lanai dans le
tourbillonnement du bal.

Nous revnmes  nos places, et, aprs nous tre rafrachis avec un verre
d'Albuquerque, un massepain et une cigarette, nous reprmes notre lan.
Cet agrable programme fut rpt  peu prs une demi-douzaine de fois;
seulement, nous alternions la valse avec la polka, car ma manola dansait
la polka aussi bien que si elle ft ne en Bohme. Je portais  mon petit
doigt un diamant de cinquante dollars, que ma danseuse semblait trouver
_muy buonito_. La flamme de ses yeux m'avait touch le coeur, et les
fumes du champagne me montaient  la tte; je commenai  calculer le
rsultat que pourrait avoir la translation de ce diamant de mon petit
doigt au mdium de sa jolie petite main, o sans doute il aurait produit
un charmant effet. Au mme instant je m'aperus que j'tais surveill de
prs par un vigoureux _lepero_ de fort mauvaise mine, un vrai _pelado_ qui
nos suivait des yeux, et quelquefois de sa personne, dans toutes les
parties de la salle. L'expression de sa sombre figure tait un mlange de
frocit et de jalousie que ma danseuse remarquait fort bien, mais qu'elle
me semblait assez peu soucieuse de calmer.

--Quel est cet homme? lui demandai-je tout bas, comme il venait de passer
prs de nous, envelopp dans son srap ray.

--_Esta mi marido, seor_ (c'est mon mari, monsieur), me rpondit-elle
froidement.

Je renfonai ma bague jusqu' la paume et tins ma main serre comme un
tau. Pendant ce temps, le whisky de Thaos avait produit son effet sur les
danseurs. Les trappeurs et les voituriers taient devenus bruyants et
querelleurs! Les _leperos_ qui remplissaient la salle, excits par le vin,
la jalousie, leur vieille haine, et la danse, devenaient de plus en plus
sombres et farouches. Les blouses de chasses franges et les grossires
blouses brunes trouvaient faveur auprs des _majas_ aux yeux noirs  qui
le courage inspirait autant de respect que de crainte; et la crainte est
souvent un motif d'amour chez ces sortes de cratures.

Quoique les caravanes alimentassent presque exclusivement le march de
Santa-F, et que les habitants eussent un intrt vident  rester en bons
termes avec les marchands, les deux races, anglo-amricaine et
hispano-indienne, se hassent cordialement; et cette haine se manifestait
en ce moment, d'un ct par un mpris crasant, et de l'autre par des
_carajos_ concentrs et des regards froces respirant la vengeance.

Je continuais  babiller avec ma gentille partenaire. Nous tions assis
sur la banquette o je m'tais plac en arrivant. En regardant par hasard
au-dessus de moi, mes yeux s'arrtrent sur un objet brillant. Il me
sembla reconnatre un couteau dgain qu'avait  la main _su marido_, qui
se tenait debout derrire nous comme l'ombre d'un dmon. Je ne fis
qu'entrevoir comme un clair ce dangereux instrument, et je pensais  me
mettre en garde, lorsque quelqu'un me tira par la manche; je me retournai
et me trouvai en face de mon prcdent interlocuteur  la manga pourpre.

--Pardon, monsieur, me dit-il en me saluant gracieusement; je viens
d'apprendre que la caravane pousse jusqu' Chihuahua.

--Oui; nous n'avons pas acheteurs ici pour toutes nos marchandises.

--Vous y allez, naturellement?

--Certainement, il le faut.

--Reviendrez-vous par ici, seor?

--C'est trs-probable. Je n'ai pas d'autre projet pour le moment.

--Peut-tre alors pourrez-vous consentir  cder votre cheval? Il vous
sera facile d'en trouver un autre aussi bon dans la valle du Mississipi.

--Cela n'est pas probable.

--Mais seor, si vous y tiez dispos, voulez-vous me promettre la
prfrence?

--Oh! cela, je vous le promets de tout mon coeur.

Notre conversation fut interrompue par un maigre et gigantesque
Missourien,  moiti ivre, qui, marchant lourdement sur les pieds de
l'tranger, cria:

--Allons, heup, vieux marchand de graisse! donne-moi ta place.

--_Y porqu?_ (et pourquoi?) demanda le Mexicain se dressant sur ses
pieds.

Et toisant le Missourien avec une surprise indigne.

--_Porky_ te damne! Je suis fatigu de danser. J'ai besoin de m'asseoir.
Voil, vieille bte.

Il y avait tant d'insolence et de brutalit dans l'acte de cet homme que
je ne pus m'empcher d'intervenir.

--Allons! dis-je en m'adressant  lui, vous n'avez pas le droit de prendre
la place de ce gentleman, et surtout d'agir d'une telle faon.

--Eh! monsieur, qui diable vous demande votre avis? Allons, heup! je dis.

Et il saisit le Mexicain par le coin de sa manga comme pour l'arracher de
son sige.

Avant que j'eusse eu le temps de rpliquer  cette apostrophe et  ce
geste, l'tranger tait debout, et d'un coup de poing bien appliqu
envoyait rouler l'insolent  quelques pas.

Ce fut comme un signal. Les querelles atteignirent leur plus haut
paroxysme. Un mouvement se fit dans toute la salle. Les clameurs des
ivrognes se mlrent aux maldictions dictes par l'esprit de vengeance;
les couteaux brillrent hors de l'tui: les femmes jetrent des cris
d'pouvante, et les coups de feu clatrent, remplissant la chambre d'une
paisse fume. Les lumires s'teignirent, et l'on entendit le bruit d'une
lutte effroyable dans les tnbres, la chute de corps pesants, les
vocifrations, les jurements, etc. La mle dura environ cinq minutes.
N'ayant pour ma part aucun motif d'irritation contre qui que ce ft, je
restai debout  ma place sans faire usage ni de mon couteau ni de mes
pistolets; ma _maja_, effraye, se serrait contre moi en me tenant par la
main. Une vive douleur que je ressentis  l'paule gauche me fit lcher
tout  coup ma jolie compagne, et, sous l'empire de cette inexpressible
faiblesse que provoque toujours une blessure reue, je m'affaissai sur la
banquette. J'y demeurai assis jusqu' ce que le tumulte ft apais,
sentant fort bien qu'un ruisseau de sang s'chappait de mon dos et
imbibait mes vtements de dessous.

Je restai dans cette position, dis-je, jusqu' ce que le tumulte et pris
fin; j'aperus un grand nombre d'hommes vtus en chasseurs courant  et
l en gesticulant avec violence. Les uns cherchaient  justifier ce qu'ils
appelaient une bagarre, tandis que d'autres, les plus respectables parmi
les marchands, les blmaient. Les _leperos_ et les femmes avaient tous
disparu, et je vis que les _Americanos_ avaient remport la victoire.
Plusieurs corps gisaient sur le plancher; c'taient des hommes morts ou
mourants. L'un tait un Amricain, le Missourien, qui avait t la cause
immdiate du tumulte; les autres taient des _pelados_. Ma nouvelle
connaissance, l'homme  la manga pourpre n'tait plus l. Ma _fandanguera_
avait galement disparu, ainsi que _su marido_, et, en regardant  ma main
gauche, je reconnus que mon diamant aussi avait disparu.

--Saint-Vrain! Saint-Vrain! criai-je en voyant la figure de mon ami se
montrer  la porte.

--O tes-vous, Haller, mon vieux camarade? Comment allez-vous? bien,
j'espre?

--Pas tout  fait, je crains.

--Bon Dieu! qu'y a-t-il donc? Ae! vous avez reu un coup de couteau dans
les reins! Ce n'est pas dangereux, j'espre. Otons vos habits que je voie
cela.

--Si nous regagnions d'abord ma chambre?

--Allons! tout de suite, mon cher garon; appuyez-vous sur moi; appuyez,
appuyez-vous!

Le fandango tait fini.



VII


SGUIN LE CHASSEUR DE SCALPS.

J'avais eu prcdemment le plaisir de recevoir une blessure sur le champ
de bataille. Je dis _le plaisir;_ sous certains rapports, les blessures
ont leur charme. On vous a transport sur une civire en lieu de sret;
un aide de camp, pench sur le cou de son cheval cumant, annonce que
l'ennemi est en pleine droute, et vous dlivre ainsi de la crainte d'tre
transperc par quelque lancier moustachu; un chirurgien se penche
affectueusement vers vous, et, aprs avoir examin pendant quelque temps
votre blessure, vous dit: Ce n'est qu'une gratignure, et vous serez guri
avant une ou deux semaines. Alors vous apparaissent les visions de la
gloire, de la gloire chante par les gazettes; le mal prsent est oubli
dans la contemplation des triomphes futurs, des flicitations des amis,
des tendres sourires de quelque personne plus chre encore. Rconfort par
ces esprances, vous restez tendu sur votre dur lit de camp, remerciant
presque la balle qui vous a travers la cuisse, ou le coup de sabre qui
vous a ouvert le bras. Ces motions, je les avais ressenties. Combien sont
diffrents les sentiments qui vous agitent quand on agonise des suites
d'une blessure due au poignard d'un assassin!

J'tais surtout fort inquiet de savoir quelle pouvait tre la profondeur
de ma blessure. tais-je mortellement atteint? Telle est la premire
question que l'on s'adresse quand on s'est senti frapp. Il est rare que
le bless puisse se rendre compte du plus ou moins de gravit de son tat.
La vie peut s'chapper avec le sang  chaque pulsation des artres, sans
que la souffrance dpasse beaucoup celle d'une piqre d'pingle. En
arrivant  la _fonda_, je tombai puis sur mon lit. Saint-Vrain fendit ma
blouse de chasse depuis le haut jusqu'en bas, et commena par examiner la
plaie. Je ne pouvais voir la figure de mon ami, puisqu'il tait derrire
moi, et j'attendais avec impatience.

--Est-ce profond? demandai-je.

--Pas aussi profond qu'un puits et moins large qu'une voie de wagon, me
fut-il rpondu. Vous tes sauf, mon vieux camarade. Remerciez-en Dieu, et
non l'homme qui vous a coutel, car le gredin a fait tout ce qu'il a pu
pour vous expdier. C'est un coup de couteau espagnol, et c'est une
terrible blessure. Par le Seigneur! Haller, il s'en est peu fallu! un
pouce de plus, et l'pine dorsale tait atteinte, mon garon? Mais vous
tes sauf, je vous l'assure. God, passez-moi cette ponge!

--Sacr-re!... murmura God avec toute l'nergie franaise pendant qu'il
tendait l'ponge humide.

Je sentis le frais de l'eau, puis une compresse de coton fin et tout neuf,
ce qu'on put trouver de mieux dans ma garde-robe, fut applique sur la
blessure, et fixe avec des bandes. Le plus adroit chirurgien n'aurait pas
fait mieux.

--Voil qui est bien arrang, ajouta Saint-Vrain, en posant la dernire
pingle et en me plaant dans la position la plus commode. Mais qui donc a
provoqu cette bagarre, et comment avez-vous fait pour y jouer un pareil
rle? Et j'tais dehors, malheureusement!

--Avez-vous remarqu un homme d'une tournure trange?

--Qui? celui qui portait une manga rouge?

--Oui.

--Qui tait assis prs de nous?

--Oui.

--Ah! je ne m'tonne pas que vous lui ayez trouv une tournure trange, et
il est plus trange encore qu'il ne parat. Je l'ai vu, je le connais, et
peut-tre suis-je le seul de tous ceux qui taient l qui puisse en dire
autant. Si; il y en avait un autre, continua Saint-Vrain avec un singulier
sourire; mais ce qui m'intrigue, c'est de savoir pourquoi il se trouvait
l. Armijo ne doit pas l'avoir vu. Mais continuez.

Je racontai  Saint-Vrain toute ma conversation avec l'tranger, et les
incidents qui avaient mis fin au fandango.

--C'est bizarre! trs-bizarre! Que diable peut-il avoir tant  faire de
votre cheval? Courir deux cents milles, et offrir mille dollars!

--Mfiez-vous capitaine! God me donnait le titre de capitaine depuis mon
aventure avec les buffalos; si ce monsieur a fait deux cents mille et veut
payer un mille, _thousand_ dollars, pardieu! c'est que Moro lui plat
diablement. Cela montre une grande passion pour ce cheval! _why_,
pourquoi, puisqu'il en a tant envie, pourquoi ne le volerait-il pas?

Je fus frapp de cette supposition, et me tournai vers Saint-Vrain.

--Avec la permission du capitaine, je vais cacher le cheval,--continua le
Canadien en se dirigeant vers la porte.

--Ne vous tourmentez pas, vieux Nord-Ouest, du moins en ce qui concerne ce
gentleman. Il ne volera pas votre cheval. Malgr cela, ce n'est pas une
raison pour vous empcher de suivre votre ide et de cacher l'animal. Il y
a assez de coquins  Santa-F pour voler les chevaux de tout un rgiment.
Ce que vous avez de mieux  faire, c'est de l'attacher tout prs de cette
porte.

God aprs avoir envoy Santa-F et tous ses habitants  un pays o il
fait beaucoup plus chaud qu'au Canada, c'est--dire  tous les diables, se
dirigea vers la porte et disparut.

--Quel est donc cet homme? demandai-je, qui semble environn de tant de
mystres?

--Ah! si vous saviez! Je vous raconterai, quand l'occasion s'en
prsentera, quelques pisodes tranges; mais pas ce soir. Vous n'avez pas
besoin d'tre excit. C'est le fameux Sguin, le chasseur de scalps.

--Le chasseur de scalps!

--Oui; vous avez sans doute entendu parler de lui, cela ne peut pas tre
autrement pour peu que vous ayez parcouru la montagne.

--J'en ai entendu parler. L'infme sclrat! l'gorgeur sans piti
d'innocentes victimes!...

Une forme noire s'agita sur le mur, c'tait l'ombre d'un homme. Je levai
les yeux. Sguin tait devant moi. Saint-Vrain, en le voyant entrer,
s'tait retourn, et se tenait prs de la fentre, semblant surveiller la
rue. J'tais sur le point de continuer ma tirade en lui donnant la forme
de l'apostrophe, et d'ordonner  cet homme de s'ter de devant mes yeux;
mais je me sentis impressionn par la nature de son regard, et je restai
muet. Je ne saurais dire s'il m'avait entendu ou s'il avait compris  qui
s'adressaient les pithtes injurieuses que j'avais profres; rien dans
sa contenance ne trahissait qu'il en ft ainsi. Je remarquai seulement le
mme regard qui m'avait tout d'abord attir, la mme expression de
mlancolie profonde. Se pouvait-il que cet homme ft l'abominable bandit
dont j'avais entendu parler, l'auteur de tant d'atrocits horribles?

--Monsieur, dit-il, voyant que je gardais le silence, je suis vivement
pein de ce qui vous est arriv. J'ai t la cause involontaire de ce
malheur. Votre blessure est-elle grave?

--Non, rpondis-je avec une scheresse qui sembla le dconcerter.

--J'en suis heureux, reprit-il aprs une pause. Je venais vous remercier
de votre gnreuse intervention; je quitte Santa-F dans dix minutes, et
je viens vous faire mes adieux.

Il me tendit la main. Je murmurai le mot adieu, mais sans rpondre  son
geste par un geste semblable. Les rcits des cruauts atroces associes au
nom de cet homme me revenaient  l'esprit, et je ressentais une profonde
rpulsion pour lui. Son bras demeura tendu et sa physionomie revtit une
trange expression quand il s'aperut que j'hsitais.

--Je ne puis accepter votre main, lui dis-je enfin.

--Et pourquoi? demanda-t-il avec douceur.

--Pourquoi? Elle est rouge, elle est rouge de sang. Retirez-vous,
monsieur, retirez-vous!

Il arrta sur moi un regard rempli de douleur dans lequel on n'apercevait
aucun symptme de colre; il retira sa main sous les plis de sa manga, et,
poussant un profond soupir, se retourna et sortit lentement de la chambre.
Saint-Vrain, qui tait revenu sur la fin de cette scne, courut vers la
porte, et le suivit des yeux. Je pus, de la place o j'tais couch, voir
le Mexicain au moment o il traversait le vestibule. Il s'tait envelopp
jusqu'aux yeux dans sa manga, et marchait dans l'attitude du plus profond
abattement. Un instant aprs il avait disparu, ayant pass sous le porche
et de l dans la rue.

--Il y quelque chose de vraiment mystrieux chez cet homme. Dites-moi,
Saint-Vrain...

--Chut! chut! regardez l-has! interrompit mon ami, tandis que sa main
tait dirige vers la porte ouverte.

Je regardai, et,  la clart de la lune, je vis trois formes humaines
glissant le long du mur et se dirigeant vers l'entre de la cour. Leur
taille, leur attitude toute particulire et leurs pas silencieux me
convainquirent que c'taient des Indiens. Un moment aprs, ils avaient
disparu sous l'ombre paisse du porche.

--Quels sont ces individus? demandai-je.

--Les ennemis du pauvre Sguin, plus dangereux pour lui que vous ne le
dsireriez si vous le connaissiez mieux. Je tremble pour lui si ces btes
froces le rencontrent dans la nuit. Mais non; il est bien sur ses gardes,
et il sera secouru s'il est attaqu; il le sera. Demeurez tranquille,
Harry! je reviens dans moins d'une seconde.

Disant cela, Saint-Vrain me quitta, et, un instant aprs, je le vis
traverser rapidement la grande porte. Je restai plong dans des rflexions
profondes sur l'tranget des incidents qui se multipliaient autour de
moi, et ces rflexions n'taient pas toutes gaies. J'avais outrag un
homme qui ne m'avait fait aucune injure et pour lequel il tait vident
que mon ami professait un grand respect. Le bruit d'un sabot de cheval sur
la pierre se fit entendre auprs de moi: c'tait God avec Moro, et, un
instant aprs, je l'entendis enfoncer un piquet entre les pavs. Presque
aussitt, Saint-Vrain rentra.

--Eh bien, demandai-je, que s'est-il pass?

--Pas grand chose. C'est un renard qui ne s'endort jamais. Il tait 
cheval avant qu'ils fussent prs de lui, et a bientt t hors de leur
atteinte.

--Mais ne peuvent-ils pas le poursuivre  cheval.

--Ce n'est pas probable. Il a des compagnons prs d'ici, je vous le
garantis. Armijo, c'est lui qui a mis ces coquins-l sur ses traces
--Armijo ne dispose pas de forces capables d'oser le suivre une fois qu'il
sera dans ses montagnes.

--Mais, mon cher Saint-Vrain, dites-moi donc ce que vous savez  l'endroit
de cet homme extraordinaire. Ma curiosit est excite au plus haut degr.

--Non, pas ce soir, Harry; pas ce soir. Je ne veux pas vous causer plus
d'agitation; en outre, j'ai besoin de vous quitter en ce moment. A demain,
donc. Bonsoir! bonsoir!

Et, ce disant, mon ptulant ami me laissa entre les mains de God, au
repos de la nuit.



VIII


LAISS EN ARRIRE.

Le dpart de la caravane pour Chihuahua avait t fix au troisime jour
aprs le fandango. Ce jour arriv, je me trouve hors d'tat de partir! Mon
chirurgien, abominable sangsue mexicaine, m'affirme que c'est courir  une
mort certaine que de me mettre en route. En l'absence de toute preuve
contraire, je suis forc de m'en rapporter  lui. Je n'ai pas d'autre
alternative que la triste ncessit d'attendre  Santa-F le retour des
marchands.

Clou sur mon lit par la fivre, je dis adieu  mes compagnons. Nous nous
sparons  regret; mais surtout je suis vivement affect en disant adieu 
Saint-Vrain, dont la joyeuse et cordiale confraternit avait t ma
consolation pendant ces trois jours de souffrance. Il me donna une
nouvelle preuve de son amiti en se chargeant de la conduite de mes wagons
et de la vente de mes marchandises sur le march de Chihuahua.

--Ne vous inquitez pas, mon garon, me dit-il en me quittant. Tchez de
tuer le temps avec le champagne et le pas. Nous serons revenus en un saut
d'cureuil; et, croyez-moi.

Je vous rapporterai des doublons mexicains de quoi charger une mule. Dieu
vous garde! Adieu!

Je pus me mettre sur mon sant, et,  travers la fentre ouverte, voir
dfiler les bches blanches des wagons, qui semblaient une chane de
collines en mouvement. J'entendis le claquement des fouets et les sonores
_huo-hya_ des voituriers. Je vis les marchands  cheval galoper  la
suite, et je me retournai sur ma couche plein du sentiment de ma solitude
et de mon abandon. Pendant plusieurs jours, je demeurai couch, inquiet et
agit, malgr l'influence consolatrice du champagne et les soins
affectueux, quoique rudes, de mon valet voyageur. Enfin je pus me lever,
m'habiller et m'asseoir  ma _ventana_. De l, j'avais une belle vue de la
place et des rues adjacentes, voies sablonneuses, bordes de maisons
brunes bties en _adob_ [1].

[Note 1: Larges briques sches au soleil.]

Des heures entires s'coulent pour moi dans la contemplation des gens qui
passent. La scne n'est pas dpourvue de nouveaut et de varit. De
laides figures basanes se montrent sous les plis de noirs robozos; des
yeux menaants lancent leurs flammes sous les larges bords des
_sombreros._ Des _poblanas_ en courts jupons et en pantoufles passent sous
ma fentre. Des groupes d'Indiens soumis, des _pueblos,_ arrivent des
_rancherias_ (petites fermes) voisines, frappant leurs nes pour les faire
avancer. Ils apportent des paniers de fruits et de lgumes. Ils
s'installent au milieu de la place sablonneuse, derrire des tas de poires
longues, ou des pyramides de tomates et de _chile._ Les femmes, achetant
au dtail, ne font que rire, chanter et babiller. La _tortillera,_ 
genoux prs de son _metat_, fait cuire sa pte de mas, l'tend en
feuilles minces, la pose sur les pierres chaudes et crie: _Tortillas!
tortillas! calientes!_ (Tortillas toutes chaudes). La _cocinera_ pluche
les gousses poivres de _chile colorado_, agite le liquide rouge avec sa
cuiller de bois, et allche les pratiques par ces mots: _Chile bueno!
excellente!--Carbon! carbon!_ crie le charbonnier!--_Agua! agua limpia!_
chante le porteur d'eau.--_Pan fino! Pan blanco!_ hurle le boulanger. Et
une foule d'autres cris pousss par les vendeurs d'_atole_, de _huevos_ et
de _leche_, forment l'ensemble le plus discordant qu'on puisse imaginer.


Telles sont les voix d'une place publique au Mexique. C'est d'abord assez
amusant; mais cela devient monotone, puis dsagrable; jusqu' ce qu'enfin
j'en sois obsd au point de ne pouvoir plus les entendre sans en avoir la
fivre.

Quelques jours aprs, je puis enfin marcher, et je vais me promener avec
mon fidle God. Nous parcourons la ville. Elle me fait l'effet d'un vaste
amas de briques prpares pour recevoir le feu. Partout nous trouvons le
mme _adobe_ brun, les mmes _leperos_ de mauvaise mine, flnant aux coins
des rues; les mmes jeunes filles aux jambes nues et chausses de
pantoufles; les mmes files d'nes rosss; les mmes bruits et les mmes
dtestables cris. Nous passons devant une espce de masure dans un
quartier loign, et nous sommes salus par des voix sortant de
l'intrieur. Elles crient; _Mueran los Yankees! Abajo los Americanos!_
Sans doute le _pelado_  qui je suis redevable de ma blessure est parmi
les canailles qui garnissent les croises. Mais je connais trop l'anarchie
du pays pour m'aviser d'en appeler  la justice! Les mmes cris nous
suivirent dans une autre rue, puis sur la place. God et moi nous
rentrmes  la fonda convaincus qu'il n'tait pas sans danger de nous
montrer en public. Nous rsolmes en consquence de rester dans l'enceinte
de l'htel.

A aucune poque de ma vie je n'ai autant souffert de l'ennui que dans
cette ville  demi barbare, et confin entre les murs d'une sale auberge.
Et cet ennui tait d'autant plus pesant, que je venais de traverser une
priode toute de gaiet, au milieu de joyeux garons que je me
reprsentais  leurs bivouacs sur les bords du Del-Norte, buvant, riant en
coutant quelque terrible histoire des montagnes. God partageait mes
sentiments et se dsesprait comme moi. L'humeur joviale du voyageur
disparaissait. On n'entendait plus la chanson des bateliers canadiens,
mais les s..., les f..., et les godd... ronflaient  chaque instant,
provoqus par tout ce qui tenait du Mexique ou des Mexicains. Je pris
enfin la rsolution de mettre un terme  nos souffrances.

--Nous ne pourrons jamais nous habituer  cette vie-l, God! dis-je un
jour  mon compagnon.

--Ah! monsieur! jamais, jamais nous ne pourrons nous y habituer! Ah! c'est
assommant plus assommant qu'une assemble de quakers...

--Je suis dcid  ne pas la mener plus longtemps.

--Mais qu'est-ce que monsieur prtend faire? Quel moyen, capitaine?

--Je quitte cette maudite ville, et cela pas plus tard que demain.

--Mais monsieur est-il assez fort pour monter  cheval?

--J'en veux courir le risque, God. Si les forces me manquent, il y a
d'autres villes le long de la rivire o nous pourrions nous arrter. O
que ce soit, nous serons mieux qu'ici.

--C'est vrai, capitaine; il y a de beaux villages le long de la rivire:
Albuquerque, Tom. Il n'en manque pas, et, Dieu merci, nous y serons mieux
qu'ici. Santa-F est un repaire d'affreux gredins. C'est fameux de nous en
aller, monsieur, fameux.

--Fameux ou non, God, je m'en vais. Ainsi, prparez tout cette nuit,
mme, car je veux quitter la ville avant le lever du soleil.

-Dieu merci, ce sera avec un grand plaisir que je prparerai tout.

Et le Canadien sortit en courant de la chambre, se frottant les mains de
joie.

J'avais pris la rsolution de quitter Santa-F  tout prix; je voulais, si
mes forces  moiti rtablies me le permettaient, suivre, et mme, s'il
tait possible, rattraper la caravane. Je savais qu'elle ne pouvait faire
que de courtes tapes  travers les routes sablonneuses du Del-Norte. Si
je ne pouvais parvenir  rejoindre mes amis, je m'arrterais  Albuquerque
ou  El-Paso, l'un ou l'autre de ces points devant m'offrir une rsidence
au moins aussi agrable que celle que je quittais.

Mon chirurgien fit tous ses efforts pour me dissuader de partir. Il me
reprsenta que j'tais encore en trs-mauvais tat, que ma blessure tait
loin d'tre cicatrise. Il me fit un tableau trs-loquent des dangers de
la fivre, de la gangrne, de l'hmorragie. Voyant que j'tais rsolu, il
mit fin  ses remontrances, et me prsenta sa note. Elle montait  la
modeste somme de cent dollars! C'tait une vritable extorsion. Mais que
pouvais-je faire? Je criai, je temptai. Le Mexicain me menaa de la
justice du gouverneur. God jura en franais, en espagnol, en anglais et
en indien; tout cela fut inutile. Je vis qu'il fallait payer et je payai,
quoique avec mauvaise grce.

La sangsue disparut, et le matre d'htel lui succda. Celui-ci, comme le
premier, me supplia avec instances de ne pas partir. Il me donna quantit
d'excellentes raisons pour me faire changer d'avis.

--Ne partez pas! sur votre vie, seor, ne partez pas!

--Et pourquoi, mon bon Jos? demandai-je.

--Oh! _seor, los lndios bravos! los Navajoes! caramba!_

--Mais je ne vais pas du ct des Indiens. Je descends la rivire; je
traverse les villes du Nouveau-Mexique.

--Ah! seor, les villes! vous n'avez pas de _seguridad_. Non! Non! Nulle
part on n'est  l'abri du Navajo. Nous avons des _novedades_ (des
nouvelles toutes fraches). _Polvidera! Pobre Polvidera!_ elle a t
attaque dimanche dernier. Dimanche, _seor_, pendant que tout le monde
tait  la messe. Et puis, _seor_, les brigands ont entour l'glise;
et... _oh! caramba!_ ils ont tran dehors tous ces pauvres gens, hommes,
femmes et enfants. Puis, _seor_, ils ont tu les hommes, et pour les
femmes... _Dios de mi alma!_

--Eh bien, et les femmes?

--Oh! _seor_, toutes parties, emmenes aux montagnes par les sauvages.
_Pobres mugeres!_

--C'est une lamentable histoire, en vrit! mais les Indiens,  ce que
j'ai entendu dire, ne font de pareils coups qu' de longs intervalles.
J'ai la chance de ne pas les rencontrer maintenant. En tout cas, Jos,
j'ai rsolu d'en courir le risque.

--Mais, _seor_, continua Jos abaissant sa voix au diapason de la
confidence, il y d'autres voleurs, outre les Indiens; il y en a de blancs,
_muchos, muchissimos!_ Ah! je vous le dis, _mi amo_, des voleurs blancs;
_blancos, blancos y muy feos_ (et bien dangereux) _carrai!_

Et Jos serra les poings comme s'il se ft dbattu contre un ennemi
imaginaire. Tous ses efforts pour veiller mes craintes furent inutiles.
Je rpondis en montrant mes revolvers, mon rifle et la ceinture bien
garnie de mon domestique God. Quand le bonhomme mexicain vit que j'tais
dtermin  le priver du seul hte qu'il et dans sa maison, il se retira
d'un air maussade et revint un instant aprs avec sa note. Comme celle du
mdecin, elle tait hors de toute proportion raisonnable, mais encore une
fois je n'y pouvais rien, et je payai. Le lendemain, au petit jour,
j'tais en selle, suivi de God et d'une couple de mules pesamment
charges; je quittais la ville maudite et suivais la route du Rio-Abajo.



IX


LE DEL-NORTE.

Pendant plusieurs jours nous ctoymes le Del-Norte en le descendant. Nous
traversmes beaucoup de villages, la plupart semblables  Santa-F. Nous
emes  franchir des _zequias_, des canaux d'irrigation, et  suivre les
bordures de champs nombreux, talant le vert clair des plantations de
mas. Nous vmes des vignes et de grandes fermes (_haciendas_). Celles-ci
paraissaient de plus en plus riches  mesure que nous nous avancions au
sud de la province, vers le Rio-Abajo. Au loin,  l'est et  l'ouest, nous
dcouvrions de noires montagnes dont le profil ondul s'levait vers le
ciel. C'tait la double range des montagnes Rocheuses. De longs
contre-forts se dirigeaient, de distance en distance, vers la rivire, et,
en certains endroits, semblaient clore la valle, ajoutant un charme de
plus au magnifique paysage qui se droulait devant nous  mesure que nous
avancions.

Nous vmes des costumes pittoresques dans les villages et sur la route;
les hommes portaient le srap  carreaux ou la couverture raye des
Navajoes; le sombrero conique  larges bords; les _calzoneros_ de velours,
avec des ranges de brillantes aiguillettes attaches  la veste par
l'lgante ceinture. Nous vmes des _mangas_ et des _tilmas_, et des
hommes chausss de sandales comme dans les pays orientaux. Chez les
femmes, nous pmes admirer le gracieux _rebozo_, la courte _nagua_ et la
chemisette brode. Nous vmes encore tous les lourds et grossiers
instruments de l'agriculture: la charrette grinante avec ses roues
pleines; la charrue primitive avec sa fourche  trois branches,  peine
corchant le sol; les boeufs sous le joug, activs par l'aiguillon, les
houes recourbes entre les mains des cerfs-pons. Tout cela, curieux et
nouveau pour nous, indiquait un pays o les connaissances agricoles n'en
taient qu'aux premiers rudiments.

En route, nous rencontrmes de nombreux _atajos_ conduits par leurs
_arrieros_. Les mules taient petites,  poil ras,  jambes grles et
rtives. Les _arrieros_ avaient pour montures des _mustangs_ aux jarrets
nerveux. Les selles  hauts pommeaux et  hautes dossires, les brides en
corde de crin; les figures basanes et les barbes tailles en pointe des
cavaliers; les normes perons sonnant  chaque pas; les exclamations:
_Hola! mula! Malraya! vaya!_ nous remarqumes toutes ces choses, qui
taient pour nous autant d'indices du caractre hispano-amricain des
populations que nous traversions. Dans toute autre circonstance, j'eusse
t vivement intress. Mais alors tout passait devant moi comme un
panorama ou comme les scnes fugitives d'un rve prolong. C'est avec ce
caractre que les impressions de ce voyage sont restes dans ma mmoire.
Je commenais  tre sous l'influence du dlire et de la fivre. Ce
n'tait qu'un commencement; nanmoins, cette disposition suffisait pour
dnaturer l'image des objets qui m'environnaient et leur donner un aspect
trange et fatigant. Ma blessure me faisait souffrir de nouveau; l'ardeur
du soleil, la poussire, la soif, et, par-dessus tout, le misrable gte
que je trouvais dans les _posadas_ du Nouveau-Mexique m'occasionnaient des
souffrances excessives.

Le cinquime jour, aprs notre dpart de Santa-F, nous entrmes dans le
sale petit _pueblo_ de Parida. J'avais l'intention d'y passer la nuit,
mais j'y trouvai si peu de chances de m'tablir un peu confortablement,
que je me dcidai  pousser jusqu' _Socorro_. C'tait le dernier point
habit du Nouveau-Mexique, et nous approchions du terrible dsert: la
_Jornada del muerte_ (l'tape de la mort). God ne connaissait pas le
pays, et  Parida je m'tais pourvu d'un guide qui nous tait
indispensable. Cet homme avait offert ses services, et comme j'avais
appris qu'il ne nous serait pas si facile d'en trouver un autre  Socorro,
j'avais t forc de le garder. C'tait un gaillard de mauvaise mine, velu
comme un ours et qui m'avait fortement dplu  premire vue; mais je vis,
en arrivant  Socorro, que j'avais t bien inform. Impossible d'y
trouver un guide  quelque prix que ce ft, tant tait grande la terreur
inspire par la _Jornada_ et ses htes frquents, les Apaches.

Socorro tait en pleine rumeur  propos de nouvelles incursions des
Indiens. Ceux-ci avaient attaqu un convoi prs du passage de
Fra-Cristobal, et massacr les arrieros jusqu'au dernier. Le village tait
constern. Les habitants redoutaient une attaque, et me considrrent
comme atteint de folie quand je fis connatre mon intention de traverser
le dsert. Je commenais  craindre qu'on ne dtournt mon guide de son
engagement; mais il resta inbranlable, et assura plus que jamais qu'il
nous accompagnerait jusqu'au bout. Indpendamment de la chance de
rencontrer les Apaches, j'tais en assez mauvaise position pour affronter
la _Jornada._ Ma blessure tait devenue trs-douloureuse, et j'tais
dvor par la fivre. Mais la caravane avait travers Socorro, trois jours
seulement auparavant, et j'avais l'espoir de rejoindre mes anciens
compagnons avant qu'ils eussent atteint El-Paso. Cela me dtermina  fixer
mon dpart au lendemain matin, et  prendre toutes les dispositions
ncessaires pour une course rapide.

God et moi nous nous veillmes avant le jour. Mon domestique sortit pour
avertir le guide et seller les chevaux et les mules. Je restai dans la
maison pour prparer le caf avant de partir. J'avais pour tmoin oisif de
cette opration le matre de l'auberge, qui s'tait lev et se promenait
gravement dans la salle, envelopp dans son srap. Au beau milieu de ma
besogne, je fus interrompu par la voix de God, qui appelait du dehors:

--Mon matre! mon matre! le gredin s'est sauv!

--Qu'est-ce que vous dites? Qui est-ce qui s'est sauv?

--Oh! monsieur! le Mexicain avec la mule; il l'a vole et s'est sauv
avec. Venez, monsieur, venez.

Rempli d'inquitude, je suivis le Canadien  l'curie. Mon cheval!... Dieu
merci, il tait l. Une des mules manquait; c'tait celle que le guide
avait monte depuis Parida.

--Peut-tre n'est-il pas encore parti, hasardai-je; il peut se faire qu'il
soit encore dans la ville.

Nous cherchmes de tous cts et envoymes dans toutes les directions,
mais sans succs. Nos doutes furent enfin levs par quelques hommes
arrivant pour le march; ils avaient rencontr notre homme beaucoup plus
haut, le long de la rivire, menant la mule au triple galop.... Que
pouvions-nous faire? Le poursuivre jusqu' Parida? C'tait une journe de
perdue. Je pensai bien, d'ailleurs, qu'il n'aurait pas t si sot que de
prendre cette direction; l'et-il fait, c'et t peine perdue pour nous
que de nous adresser  la justice. En consquence, je pris le parti de
laisser cela jusqu' ce que le retour de la caravane me mt  mme de
retrouver le voleur et de poursuivre son chtiment devant les autorits.
Mes regrets de la perte de mon mulet furent quelque peu mlangs d'une
sorte de reconnaissance envers le coquin qui l'avait vol, lorsque je
caressai de la main le nez de mon bon cheval. Pourquoi n'avait-il pas pris
Moro de prfrence  la mule? C'est une question que je n'ai jamais pu
rsoudre jusqu' prsent. Je ne puis m'expliquer la prfrence de cette
canaille qu'en l'attribuant  quelques scrupules d'un vieux reste
d'honntet, ou  la stupidit la plus complte. Je cherchai  me procurer
un autre guide; je m'adressai  tous les habitants de Socorro; mais ce fut
en vain. Ils ne connaissaient pas une me qui voult consentir 
entreprendre un tel voyage.

--_Los Apaches! Los Apaches!_

Je m'adressai aux pons, aux mendiants de la place:

--_Los Apaches!_

Partout o je me tournais, je ne recevais qu'une rponse: _Los Apaches,_
et un petit mouvement du doigt indicateur,  la hauteur du nez, ce qui est
la faon la plus expressive de dire non dans tout le Mexique.

--Il est clair, God, que nous ne trouverons pas de guide. Il faut
affronter la Jornada sans ce secours. Qu'en dites-vous, voyageur?

--Je suis prt, mon matre; allons!

Suivi de mon fidle compagnon, avec la seule mule de bagage qui nous
restt, je pris la route du dsert. Nous dormmes la nuit suivante au
milieu des ruines de Valverde, et le lendemain, partis de trs-bonne
heure, nous entrions dans la _Jornada del Muerte_.



X


LA JORNADA DEL MUERTE.

Au bout de deux heures, nous avions atteint le passage de Fra-Cristobal.
L, la route s'loigne de la rivire et pntre dans le dsert sans eau.
Nous entrons dans le gu peu profond et nous traversons sur la rive
orientale. Nous remplissons nos outres avec grand soin, et nous laissons
nos btes boire  discrtion. Aprs une courte halte pour nous rafrachir
nous-mmes, nous reprenons notre marche. Quelques milles sont  peine
franchis que nous pouvons vrifier la justesse du nom donn  ce terrible
dsert. Le sol est jonch d'ossements d'animaux divers. Il y a aussi des
ossements humains. Ce sphrode blanc, marbr de rainures grises et
denteles, c'est un crne humain: il est plac prs du squelette d'un
cheval. Le cheval et l'homme sont tombs, ensemble, et ensemble leurs
cadavres sont devenus la proie des loups. Au milieu de leur course
altre, ils avaient t abattus par le dsespoir, ignorant que l'eau
n'tait plus loigne d'eux que d'un seul effort de plus! Nous rencontrons
le squelette d'une mule, avec son bt encore boucl, et une vieille
couverture longtemps battue par les vents. D'autres objets, videmment
apports l par la main de l'homme, frappent nos yeux  mesure que nous
avanons. Un bidon bris, des tessons de bouteilles, un vieux chapeau, un
morceau de couverture de selle, un peron couvert de rouille, une courroie
rompue et tant d'autres vestiges se trouvent sous nos pas et racontent de
lamentables histoires. Et nous n'tions encore que sur le bord du dsert.
Nous venions de nous rafrachir. Qu'adviendrait-il de nous quand, ayant
travers, nous approcherions de la rive oppose? tions-nous destins 
laisser des souvenirs du mme genre!

De tristes pressentiments venaient nous assaillir, lorsque nos yeux
mesuraient la vaste plaine aride qui s'tendait  l'infini devant nous.
Nous ne craignions pas les Apaches. La nature elle-mme tait notre plus
redoutable ennemi. Nous marchions en suivant les traces des wagons. La
proccupation nous rendait muets. Les montagnes de Cristobal s'abaissaient
derrire et nous avions presque _perdu la terre de vue_. Nous apercevions
bien les sommets de la _Sierra-Blanca_, au loin, tout au loin  l'est;
mais devant nous, au sud, l'oeil n'tait arrt par aucun point saillant,
par aucune limite. La chaleur commenait  tre excessive. J'avais prvu
cela au moment du dpart, sentant que la matine avait t trs-froide, et
voyant la rivire couverte de brouillards. Dans tout le cours de mes
voyages  travers toutes sortes de climats, j'ai remarqu que de telles
matines pronostiquent des heures brlantes pour le milieu du jour. Les
rayons du soleil deviennent de plus en plus torrides  mesure qu'il
s'lve. Un vent violent souffle, mais il n'apporte aucune fracheur. Au
contraire; il soulve des nuages de sable brlant et nous les lance  la
face. Il est midi. Le soleil est au znith. Nous marchons pniblement 
travers le sable mouvant. Pendant plusieurs milles nous n'apercevons aucun
signe de vgtation. Les traces des wagons ne peuvent plus nous guider: le
vent les a effaces.

Nous entrons dans une plaine couverte d'_artemisia_ et de hideux buissons
de plantes grasses. Les branches tordues et entrelaces entravent notre
marche. Pendant plusieurs heures, nous chevauchons  travers des fourrs
de sauge amre, et nous atteignons enfin une autre rgion, une plaine
sablonneuse et ondule. De longs chanons arides descendent des montagnes
et semblent s'enfoncer dans les vagues du sable amoncel de chaque ct.
Nous ne sommes plus entravs par les feuilles argentes de l'artemisia.
Nous ne voyons devant nous que l'espace sans limite, sans chemins tracs
et sans arbres. La rverbration de la lumire par la surface unie du sol
nous aveugle. Le vent souffle moins fort, et de noirs nuages flottant dans
l'air s'loignent lentement. Tout  coup nous nous arrtons frapps
d'tonnement. Une scne trange nous environne. D'normes colonnes de
sable soulev par des tourbillons de vent s'lvent verticalement
jusqu'aux nuages. Ces colonnes se meuvent  et l  travers la plaine.
Elles sont jaunes et lumineuses. Le soleil brille  travers les cristaux
voltigeants. Elles se meuvent lentement, mais s'approchent incessamment de
nous. Je les considre avec un sentiment de terreur. J'ai entendu raconter
que des voyageurs, enlevs dans leur tourbillonnement rapide, ont t
prcipits de hauteurs effrayantes sur le sol. La mule de bagages,
effraye du phnomne, brise son licol et s'chappe vers les hauteurs.
God s'lance  sa poursuite. Je reste seul. Neuf ou dix gigantesques
colonnes se montrent  prsent, rasant la plaine, et m'environnent de leur
cercle. Il semble que ce soient des tres surnaturels, cratures d'un
monde de fantmes, anims par le dmon. Deux d'entre elles s'approchent
l'une de l'autre. Un choc court et violent provoque leur mutuelle
destruction; le sable retombe sur la terre, et un nuage de poussire
flotte au-dessus, se dissipant peu  peu. Plusieurs se sont rapproches de
moi et me touchent presque. Mon chien hurle et aboie. Le cheval souffle
avec effroi et frissonne entre mes jambes, en proie  une profonde
terreur. Interdit, incertain, je reste sur ma selle, attendant l'vnement
avec une anxit inexprimable. Mes oreilles sont remplies d'un
bourdonnement pareil au bruit d'une grande machine; mes yeux sont frapps
d'blouissements au milieu desquels se mlent toutes les couleurs; mon
cerveau est en bullition. D'tranges apparitions voltigent devant moi.
J'ai le dlire de la fivre. Les courants chargs se rencontrent et se
heurtent dans leur terrible tourbillonnement. Je me sens saisi par une
force invincible et arrach de ma selle. Mes yeux, ma bouche, mes oreilles
sont remplis de poussire. Le sable, les pierres et les branches d'arbres
me fouettent la figure, je suis lanc avec violence contre le sol.

Un moment, je reste immobile,  moiti enseveli et aveugle. Je sens que
d'pais nuages de sable roulent au-dessus de moi. Je ne suis ni bless, ni
contusionn; j'essaie de regarder autour de moi, mais il m'est impossible
de rien distinguer; je ne puis ouvrir mes yeux, qui me font horriblement
souffrir. J'tends les bras, cherchant aprs mon cheval. Je l'appelle par
son nom. Un petit cri plaintif me rpond. Je me dirige du ct d'o vient
ce cri, et je pose ma main sur l'animal. Il gt couch sur le flanc. Je
saisis la bride et il se relve; mais je sens qu'il tremble comme la
feuille. Pendant prs d'une demi-heure, je reste auprs de sa tte,
dbarrassant mes yeux du sable qui les remplit, et attendant que le simoun
soit pass. Enfin l'atmosphre s'claircit, et le ciel se dgage; mais le
sable, encore agit le long des collines, me cache la surface de la
plaine. God a disparu. Sans doute il est dans les environs; je l'appelle
 haute voix; j'coute, pas de rponse. De nouveau j'appelle avec plus de
force... rien; rien que le sifflement du vent. Aucun indice de la
direction qu'il a pu prendre! Je remonte  cheval et parcours la plaine
dans tous les sens. Je dcrivis un cercle d'un mille environ, en
l'appelant  chaque instant. Partout le silence et aucune trace sur le
sol. Je courus pendant une heure, galopant d'une colline  l'autre, mais
sans apercevoir aucun vestige de mon camarade ou des mules. J'tais
dsespr. J'avais cri jusqu' extinction. Je ne pouvais pas pousser plus
loin mes recherches. Ma gorge tait en feu; je voulus boire! Mon Dieu! ma
gourde tait brise, et la mule de bagage avait emport les outres. Les
morceaux de la calebasse pendaient encore aprs la courroie, et les
dernires gouttes de l'eau qu'elle avait contenue coulaient le long des
flancs de mon cheval. Et j'tais  cinquante milles de l'eau!

Vous ne pouvez comprendre toute l'horreur de cette situation, vous qui
vivez dans des contres septentrionales, sur une terre remplie de lacs, de
rivires et de sources limpides. Vous n'avez jamais ressenti la soif. Vous
ne savez pas ce que c'est que d'tre priv d'eau! Elle coule pour vous de
toutes les hauteurs, et vous tes blas sur ses qualits. Elle est trop
crue; elle est trop fade; elle n'est pas assez limpide. Il n'en est pas
ainsi pour l'habitant du dsert, pour celui qui voyage  travers l'ocan
des prairies. L'eau est le principal objet de ses soins, de son ternelle
inquitude: l'eau est la divinit qu'il adore. Il peut lutter contre la
faim tant qu'il lui reste un lambeau de ses vtements de cuir. Si le
gibier manque, il peut attraper des marmottes, chasser le lzard et
ramasser les grillons de la prairie. Il peut se procurer toutes sortes
d'aliments. Donnez-lui de l'eau, il pourra vivre et se tirer d'affaire;
avec du temps il atteindra la limite du dsert. Priv d'eau, il essayera
de mcher une bille ou une pierre de calcdoine; ouvrira les cactus
sphrodaux et fouillera les entrailles du buffalo sanglant; mais il
finira toujours par mourir. Sans eau, eut-il d'ailleurs des provisions en
abondance, il faut qu'il meure. Ah vous ne savez pas ce que c'est que la
soif! C'est une terrible chose. Dans les sauvages dserts de l'ouest c'est
la _soif qui tue._

Il tait tout naturel que je fusse en proie au dsespoir. Je pensais avoir
atteint environ le milieu de la _Jornada_. Je savais que, sans eau, il me
serait impossible d'atteindre l'autre extrmit. L'angoisse m'avait dj
saisi; ma langue tait dessche et ma gorge se contractait. La fivre et
la poussire du dsert augmentaient encore mes souffrances. Le besoin,
l'atroce besoin de boire, m'accablait d'incessantes tortures. Ma prsence
d'esprit m'avait abandonn et j'tais compltement dsorient. Les
montagnes, qui jusqu'alors nous avaient servi de guide, semblaient
maintenant se diriger dans tous les sens. J'tais embrouill au milieu de
toutes ces chanes de collines. Je me rappelais avoir entendu parler d'une
fontaine l'_Ojo del Muerto_, qui, disait-on, se trouvait  l'ouest de la
route. Quelquefois il y avait de l'eau dans cette fontaine; d'autres fois
il tait arriv que des voyageurs l'avaient trouve compltement  sec, et
avaient laiss leurs os sur ses bords. Voil du moins ce qu'on racontait 
Socorro. Pendant quelques minutes, je restai indcis; puis, tirant presque
machinalement la rne droite, je dirigeai mon cheval vers l'ouest. Je
voulais d'abord chercher la fontaine, et si je ne la trouvais pas, pousser
vers la rivire. C'tait revenir sur mes pas, mais il me fallait de l'eau
sous peine de mort. Je me laissais aller sur ma selle, faible et
vacillant, m'abandonnant  l'instinct de mon cheval. Je n'avais plus
l'nergie ncessaire pour le conduire. Il me porta plusieurs milles vers
l'ouest, car j'avais le soleil en face. Tout  coup je fus rveill de ma
stupeur. Un spectacle enchanteur frappait mes yeux. Un lac!--Un lac, dont
la surface brillait comme le cristal! tais-je bien sr de le voir?
N'tait-ce pas un mirage? Non, ses contours taient trop fortement
arrts. Ils n'avaient pas cette apparence grle et nuageuse qui
caractrise le phnomne. Non; ce n'tait pas un mirage. C'tait bien de
l'eau!

Involontairement mes perons pressrent les flancs de mon cheval; mais il
n'avait pas besoin d'tre excit. Il avait vu l'eau et se prcipitait vers
elle avec une nergie toute nouvelle. Un moment aprs, il tait dedans
jusqu'au ventre. Je m'lanai de ma selle et plongeai  mon tour, et
j'tais sur le point de puiser l'eau avec le creux de mes mains, lorsque
mon attention fut veille par l'attitude de mon cheval. Au lieu de boire
avidement, il s'tait arrt, secouant la tte, et soufflant avec toutes
les apparences du dsappointement. Mon chien, lui aussi, refusait de boire
et s'loignait de la rive en se lamentant et en hurlant. Je compris ce que
cela signifiait; mais avec cette obstination qui repousse tous les
tmoignages et ne s'en rapporte qu' l'exprience propre, je puisai
quelques gouttes dans ma main et les portai  mes lvres. L'eau tait
sale et brlante! J'aurais pu prvoir cela avant d'arriver au lac, car
j'avais travers des champs de sel qui l'environnaient comme d'une
ceinture de neige; mais,  ce moment, la fivre me brlait le cerveau et
je n'avais plus ma raison. Il tait inutile de rester l plus longtemps.
Je sautai sur ma selle. Je m'loignai du bord et de sa blanche ceinture de
sel.  et l le sabot de mon cheval sonnait contre les ossements blanchis
d'animaux, tristes restes de nombreuses victimes. Ce lac mritait bien son
nom de _Laguna del Muerto_ (lac de la mort). Je me dirigeai vers son
extrmit mridionale, et pointai de nouveau vers l'ouest, dans l'espoir
de gagner la rivire.

A dater de ce moment jusqu' une poque assez loigne, o je me trouvai
plac au milieu d'une scne toute diffrente, ma mmoire ne me rappelle
que des choses confuses; quelques incidents, sans aucune liaison entre
eux, mais se rapportant  des faits rels, sont rests dans mon souvenir.
Ils sont mls dans mon esprit avec d'autres visions trop terribles et
trop dpourvues de vraisemblance pour que je puisse les considrer
autrement que comme des hallucinations de mon cerveau malade.
Quelques-unes cependant taient relles. De temps en temps la raison avait
d me revenir, sous l'influence d'une espce d'oscillation trange de mon
cerveau. Je me rappelle tre descendu de cheval sur une hauteur.
J'avais d parcourir auparavant une longue route sans m'en rendre compte,
car le soleil tait prs de l'horizon quand je mis pied  terre. C'tait
un point trs-lev, au bord d'un prcipice, et devant moi je voyais une
belle rivire, coulant doucement  travers des bosquets verts comme
l'meraude. Il me semblait que ces bosquets taient remplis d'oiseaux qui
chantaient dlicieusement. L'air tait rempli de parfums et le paysage qui
se droulait devant moi m'offrait tous les enchantements d'un lyse.
Autour de moi tout paraissait lugubre, strile et brl d'une intolrable
chaleur. La soif qui me torturait tait surexcite encore par l'aspect de
l'eau. Tout cela tait rel: tout cela tait exact.

       *       *       *       *       *

Il faut que je boive! Il faut que j'atteigne la rivire! c'est de l'eau
douce et frache... Oh! il faut que je boive! Que vois-je? Le rocher est 
pic. Non, je ne puis descendre ici; je descendrai plus facilement l-bas.
--Qui est l!--Qui tes-vous, monsieur?

--Ah! c'est toi, mon brave Moro; c'est toi, Alp, Venez! Venez! suivez-moi!
descendons! descendons  la rivire!--Ah! Encore ce rocher maudit!
--Regardez comme cette eau est belle! Elle nous sourit. On entend son
joyeux clapotement! Allons boire!--Non, pas encore; nous ne pouvons pas
encore descendre. Il faut aller plus loin. Mon Dieu! il n'est pas possible
de sauter d'une telle hauteur! mais il faut pourtant que nous apaisions
notre soif! Viens. God! viens, Moro, mon vieil ami! Alp! Viens! Allons!
nous atteindrons la rivire; nous boirons.--Qui parle de Tantale? Ah! ah!
ce n'est pas moi; ce n'est pas moi!--Arrire! dmon! ne me poussez pas!
--Arrire! arrire! Vous dis-je.--Oh!... Des formes tranges, des dmons
innombrables, dansent autour de moi et me tirent vers le bord du rocher.
Je perds pied; je me sens lanc dans l'air, puis tomber, tomber, et tomber
encore, et cependant l'eau reste toujours  la mme distance de moi, et je
la vois au-dessous couler brillante au milieu des arbres verts....

       *       *       *       *       *

Je suis sur une roche, sur une masse de dimensions normes; mais elle
n'est pas en repos; elle se meut  travers l'espace, tandis que je reste
immobile sur elle, tendu, rlant de dsespoir et d'impuissance. C'est un
arolithe! ce ne peut tre qu'un arolithe! Grand Dieu! quel choc quand il
va rencontrer une plante! Horreur! horreur!

       *       *       *       *       *

Le soleil se soulve au-dessous de moi et oscille dans toutes les
directions comme secou par un tremblement de terre!

       *       *       *       *       *

La moiti de tout cela tait rel; la moiti tait un rve, un rve du
genre de ceux dans lesquels vous jettent les premires atteintes d'un
empoisonnement.



XI


ZO

Je suis couch, et mes yeux suivent les contours des figures qui couvrent
les rideaux. Ce sont des scnes de l'ancien temps; des chevaliers revtus
de cottes de maille, le heaume sur la tte, et  cheval, dirigent les uns
contre les autres des lances penches, quelques-uns tombent de leur selle,
atteints par le fer mortel. Il y a d'autres scnes encore; de nobles
dames, assises sur des palefrois flamands, suivent de l'oeil le vol de
l'merillon. Elles sont entoures de leurs pages de service, qui tiennent
en laisse des chiens de races curieuses et disparues. Peut-tre
n'ont-elles jamais exist que dans l'imagination de quelque artiste  la
vieille mode: quoi qu'il en soit, je considre leurs formes tranges avec
une sorte d'extase  moiti idiote. Les beaux traits des nobles dames me
causent une vive impression. Sont-ils aussi le produit de l'imagination du
peintre, ou ces divins contours reprsentent-ils le type du temps? Dans ce
dernier cas, il n'est pas tonnant que tant de corselets fussent fausss
et tant de lances brises pour gagner un de leurs sourires. Des baguettes
de mtal soutiennent les rideaux; elles sont brillantes et se recourbent
de manire  former un ciel de lit. Mes yeux courent le long de ces
baguettes, analysant leur configuration et admirant, comme un enfant le
pourrait faire, la rgularit de leur courbure. Je ne suis pas chez moi.
Toutes ces choses me sont trangres. Cependant,--pens-je,--j'ai dj vu
quelque chose de semblable; mais o?--Oh! je sais; avec de larges rayures
tisses de soie; c'tait une couverture de Navajo!--O tais-je donc?
--dans le New-Mexico?--Oui.--Maintenant je me souviens! la _Jornada!_
--Mais comment suis-je venu ici?

C'est un labyrinthe inextricable; il m'est impossible d'en trouver le fil.
Mes doigts! comme ils sont blancs et effils! et mes ongles! longs et
bleus comme les griffes d'un oiseau! Ma barbe est longue! je la sens  mon
menton! Comment se fait-il que j'aie une barbe? Je n'en ai jamais port;
je veux la couper... Ces chevaliers! comme ils se battent! oeuvre
sanglante! Celui-l, le plus petit, veut dsaronner l'autre. Oh! quel
lan prend son cheval et comme il est ferme en selle. Le cheval et le
cavalier semblent ne faire qu'un seul tre. Leurs mes sont unies par un
mystrieux lien. Le mme sentiment les anime. En chargeant ainsi ils ne
peuvent manquer de vaincre. Oh! les belles dames! Comme celle qui porte le
faucon perch sur son poing est brillante! comme elle est fire! comme
elle est charmante!... Fatigu, je m'endormis de nouveau.

       *       *       *       *       *

Mes yeux parcourent encore les scnes peintes sur les rideaux; les
chevaliers et les dames, les chiens de chasse, les faucons et les chevaux.
Mes ides se sont claircies, et j'entends de la musique. Je reste
silencieux et j'coute. Ce sont des voix de femmes; c'est un chant doux et
dlicatement modul. L'une joue d'un instrument  cordes. Je reconnais les
sons de la harpe espagnole, mais la musique est franaise; c'est une
chanson normande; les paroles appartiennent  la langue de cette contre
romantique. Cela me cause une vive surprise, car la mmoire des derniers
vnements m'est revenue, et je sais bien que je suis loin de la France.

La lumire clairait mon lit, et, en dtournant la tte, je m'aperus que
les rideaux taient ouverts. J'tais couch dans une grande chambre,
irrgulirement, mais lgamment meuble. Des figures humaines taient
devant moi, les unes debout, les autres assises; quelques-unes couches
sur le plancher; d'autres occupaient des chaises ou des ottomanes; toutes
paraissaient absorbes dans quelque occupation. Il me semblait voir un
assez grand nombre de personnes, six ou huit pour le moins. Mais c'tait
Une illusion; je m'aperus bientt que ma rtine malade, doublait les
objets, et que chaque chose m'apparaissait sous forme d'un couple dont une
image tait la reproduction de l'autre. Je m'efforai de raffermir mon
regard; ma vue devint plus distincte et plus exacte. Alors je vis qu'il
n'y avait que trois personnes dans la chambre, un homme et deux femmes. Je
gardais le silence, ne sachant trop si cette scne ne constituait pas une
nouvelle phase de mon rve. Mes regards passaient d'une personne  l'autre
sans s'arrter sur aucune d'elles. La plus rapproche de moi tait une
femme d'un ge mr, assise sur une ottomane trs basse. La harpe dont
j'avais entendu les sons tait devant elle, et elle continuait  en jouer.
Elle devait avoir t,  ce qu'il me parut, d'une rare beaut dans sa
jeunesse; et elle tait encore belle sous beaucoup de rapports. Elle avait
conserv des traits pleins de noblesse, mais sa figure portait l'empreinte
de souffrances morales plus qu'ordinaires. Les soucis plus que le temps
avaient rid le satin de ses joues. C'tait une Franaise; un ethnologiste
pouvait l'affirmer  premire vue. Les lignes caractristiques de sa race
privilgie taient facilement reconnaissables. Je ne pus m'empcher de
penser qu'il avait t un temps o les sourires de cette figure avaient d
faire battre plus d'un coeur. Le sourire avait disparu maintenant, et
avait fait place  l'expression d'une tristesse profonde et sympathique.
Cette mlancolie se faisait sentir aussi dans sa voix, dans son chant,
dans chacune des notes qui s'chappaient des vibrations de l'instrument.

Mes regards se portrent plus loin. Un homme, qui avait pass l'ge moyen
tait assis devant une table,  peu prs au milieu de la chambre. Sa
figure tait tourne de mon ct, et sa nationalit n'tait pas plus
difficile  reconnatre que celle de la dame. Les joues vermeilles, le
front large, le menton prominent, la petite casquette verte  forme haute
et conique, les lunettes bleues taient autant de signes caractristiques.
C'tait un Allemand. L'expression de sa physionomie n'tait pas trs
intelligente; mais il avait une de ces figures que l'on retrouve chez bien
des hommes dont l'intelligence a brill dans des recherches artistiques ou
scientifiques de tout genre; recherches profondes et merveilleuses, dues 
des talents ordinaires fconds par un travail extraordinaire; travail
herculen qui ne connat pas de repos: Plion sur Ossa. L'homme que
j'avais devant les yeux me sembla devoir tre un de ces travailleurs
infatigables. L'occupation  laquelle il se livrait tait galement
caractristique. Devant lui, sur la table, et autour de lui, sur le
plancher, taient tendus les objets de son tude: des plantes et des
arbrisseaux de diffrentes espces. Il tait occup  les classer, et les
plaait avec prcaution entre les feuilles de son herbier. Il tait clair
que cet homme tait un botaniste. Un regard jet  droite dtourna bien
vite mon attention du naturaliste et de son travail. J'avais sous les yeux
la plus charmante crature qu'il m'et jamais t donn de voir; mon coeur
bondit dans ma poitrine et je me penchai avec effort en avant frapp
d'admiration. L'iris dans tout son clat, les teintes roses de l'aurore,
les brillantes nuances de l'oiseau de Junon, sont de belles et douces
choses. Runissez-les; rassemblez toutes les beauts de la nature dans un
harmonieux ensemble, et vous n'approcherez pas de la mystrieuse influence
qu'exerce sur le coeur de celui qui la contemple l'aspect enchanteur d'une
jolie femme. Parmi toutes les choses cres, il n'y a rien d'aussi beau,
rien d'aussi ravissant qu'une jolie femme! Cependant ce n'tait point une
femme qui tenait ainsi mon regard captif, mais une enfant,--une jeune
fille, une jeune vierge,-- peine au seuil de la pubert, et prte 
fleurir aux premiers rayons de l'amour.

Il me sembla que j'avais dj vu cette figure. Je l'avais vue en, effet,
un moment auparavant, lorsque je regardais la dame plus ge. C'taient
les mmes traits, et, si je puis ainsi parler, le mme type transmis de la
mre  la fille; le mme front lev, le mme angle facial, la mme ligne
du nez, droite comme un rayon de lumire, et la courbe des narines,
dlicatement dessine en spirale, que l'on retrouve dans les mdailles
grecques. Leurs cheveux aussi taient de la mme couleur, d'un blond dor;
mais chez la mre l'or tait mlang de quelques fils d'argent. Les
tresses de la jeune fille semblaient des rayons du soleil, tombant sur son
cou et sur des paules dont les blancs contours paraissaient avoir t
taills dans un bloc de Carrare. On trouvera sans doute que j'emploie un
langage bien lev, bien potique. Il m'est impossible d'crire ou de
parler autrement sur ce sujet. Au reste, je m'arrte l, et je supprime
des dtails qui auraient peu d'intrt pour le lecteur. En change,
accordez-moi la faveur de croire que la charmante crature, qui fit alors
sur moi une impression dsormais ineffaable, tait belle, tait adorable.

--Ah! il serait bien krande la gomblaisance, si matame et matemoiselle ils
foulaient chouer la _Marseillaise_, la krante _Marseillaise_. Qu'en tit
_mein lieb fraulein?_ (Ma chre demoiselle.)

--Zo! Zo! prends ta mandoline. Oui, docteur, nous allons jouer, pour
vous faire plaisir. Vous aimez la musique, et nous aussi. Allons, Zo.

La jeune fille, qui jusque-l avait suivi avec attention le travail du
naturaliste, se dirigea vers un coin de la chambre, et dcrochant un
instrument qui ressemblait  une guitare, elle retourna s'asseoir prs de
sa mre. La mandoline fut mise d'accord avec la harpe, et les cordes des
deux instruments retentirent des notes vibrantes de la _Marseillaise_. Il
y avait quelque chose de particulirement gracieux dans ce petit concert.
L'accompagnement, autant que j'en pus juger, tait parfaitement excut,
et les voix, pleines de douceur, s'y harmonisaient admirablement. Mes yeux
ne quittaient pas la jeune Zo, dont la figure, anime par les fortes
penses de l'hymne, s'illuminait de rayons divins; elle semblait une jeune
desse de la libert jetant le cri: Aux armes! Le botaniste avait
interrompu son travail et prtait l'oreille avec dlices. A chaque retour
de l'nergique appel: _Aux armes, citoyens!_ le brave homme battait des
mains et frappait la mesure avec ses pieds sur le plancher. Le mme
enthousiasme qui,  cette poque, mettait toute l'Europe en rumeur
clatait dans tous ses traits.

--O suis-je donc! Des figures franaises, de la musique franaise, des
voix franaises, la causerie franaise!-Car le botaniste s'tait servi de
cette langue, en s'adressant aux dames, bien qu'avec un fort accent des
bords du Rhin, qui m'avait confirm dans ma premire impression,
relativement  sa nationalit.--O suis-je donc? Mon oeil errait tout
autour de la chambre cherchant une rponse  cette question. Je
reconnaissais le style de l'ameublement; les chaises de campche avec les
pieds en croix, un _rebozo_, un _pautat_ de feuilles de palmier. Ah! Alp!
Mon chien tait couch sur le tapis prs de mon lit, et il dormait.

--Alp!... Alp!...

--Oh! maman! maman! coutez! l'tranger appelle.

Le chien s'tait dress; et, posant ses pattes de devant sur le lit
frottait son nez contre moi avec de joyeux petits cris. Je sortis une main
de mon lit et le caressai en lui adressant quelques mots de tendresse.

--Oh! maman! maman! il le reconnat! Voyez donc!

La dame se leva vivement et s'approcha du lit. L'Allemand me prit le
poignet, et repoussa le Saint-Bernard qui tait sur le point de s'lancer
sur moi.

--Mon Dieu! il est mieux. Ses yeux, docteur, quel changement!

--Ya, ya! beaugoup mieux; pien beaugoup mieux. Hush! arrire, tog! En
arrire, mon pon gien!

--Qui?... quoi?... dites-moi?... o suis-je? qui tes-vous?

--Ne craignez rien, nous sommes des amis. Vous avez t bien malade.

--Oui, oui; nous sommes des amis, rpta la jeune fille...

--Ne craignez rien, nous veillerons sur vous. Voici le bon docteur, voici
maman, et moi je suis...

--Un ange du ciel, charmante Zo!

L'enfant me regarda d'un air merveill, et rougit en disant:

--Ah! maman, il sait mon nom!

C'tait le premier compliment qu'elle et jamais reu, inspir par
l'amour.

--C'est pon, madame; il est pien beaugoup mieux; il sera pientt tepout,
maindenant. Ote-toi de l, mon pon Alp! Ton matre il fa pien; pon gien: 
pas!  pas!

--Peut-tre, docteur, ferions-nous bien de le laisser. Le bruit...

--Non, non! je vous en prie, restez avec moi. La musique! voulez-vous
jouer encore?

--Oui, la musique, elle est trs-ponne, trs-ponne pour la malatie.

--Oh! maman, jouons alors.

La mre et la fille reprirent leurs instruments et recommencrent  jouer.
J'coutais les douces mlodies, couvant les musiciennes du regard. A la
longue, mes paupires s'appesantirent, et les ralits qui m'entouraient
se perdirent dans les nuages du rve.

Mon rve fut interrompu par la cessation brusque de la musique. Je crus
entendre,  moiti endormi, que l'on ouvrait la porte.

Quand je regardai  la place occupe peu d'instants avant par les
excutants, je vis qu'ils taient partis. La mandoline avait t pose sur
l'ottomane, mais _Elle_ n'tait plus l. Je ne pouvais pas, de la place
que j'occupais, voir la chambre tout entire; mais j'entendis que
quelqu'un tait entr par la porte extrieure. Les paroles tendres, que
l'on change quand un voyageur chri rentre chez lui, frapprent mon
oreille. Elles se mlaient au bruit particulier des robes de soie
froisses. Les mots: Papa!--Ma bonne petite Zo! ceux-ci, articuls par
une voix d'homme, se firent entendre. Ensuite vinrent des explications
changes  voix basse et que je ne pouvais saisir. Quelques minutes
s'coulrent; j'coutai en silence. On marchait dans la salle d'entre. Un
cliquetis d'perons accompagnait le bruit sourd des bottes sur le
plancher. Les pas se firent entendre dans la chambre et s'approchrent de
mon lit. Je me retournai; je levai les yeux; le chasseur de chevelures
tait devant moi!



XII


SGUIN

--Vous allez mieux? vous serez bientt rtabli; je suis heureux de voir
que vous vous tes tir de l.

Il dit cela sans me prsenter la main.

--C'est  vous que je dois la vie, n'est-ce pas?

Cela peut paratre trange, mais ds que j'aperus cet homme, je demeurai
convaincu que je lui devais la vie. Je crois mme que cette ide m'avait
travers le cerveau auparavant, dans la courte priode qui s'tait coule
depuis que j'avais repris connaissance. L'avais-je rencontr pendant mes
courses dsespres  la recherche de l'eau, ou avais-je rv de lui dans
mon dlire?

--Oh! oui! me rpondit-il en souriant; mais vous devez vous rappeler que
j'tais redevable envers vous du risque que vous aviez couru de la perdre
pour moi.

--Voulez-vous accepter ma main? Voulez-vous me pardonner?

Aprs tout, il y a une pointe d'gosme mme dans la reconnaissance.

Quel changement s'tait opr dans mes sentiments  l'gard de cet homme!
Je lui tendais la main, et, quelques jours auparavant, dans l'orgueil de
ma moralit, j'avais repouss la sienne avec horreur. Mais j'tais alors
sous l'influence d'autres penses. L'homme que j'avais devant les yeux
tait le mari de la dame que j'avais vue; c'tait le pre de Zo. Son
caractre, son affreux surnom, j'oubliais tout; et, un instant aprs, nos
mains se serraient dans une treinte amicale.

--Je n'ai rien  vous pardonner. J'honore le sentiment qui vous a pouss 
agir comme vous l'avez fait. Une pareille dclaration peut vous sembler
trange. D'aprs ce que vous saviez de moi, vous avez bien agi; mais un
jour viendra, monsieur, o vous me connatrez mieux, et o les actes qui
vous font horreur non-seulement vous sembleront excusables, mais seront
justifis  vos yeux. Assez pour l'instant. Je suis venu prs de vous pour
vous prier de taire ici ce que vous savez sur mon compte.

Sa voix s'teignit dans un soupir en me disant ces mots, tandis que sa
main indiquait en mme temps la porte de la chambre.

--Mais, dis-je  Sguin, dsirant dtourner la conversation d'un sujet qui
lui paraissait pnible, comment suis-je venu dans cette maison? C'est la
vtre, je suppose? Comment y suis-je venu? O m'avez-vous trouv?

--Dans une terrible position, me rpondit-il avec un sourire. Je puis 
peine rclamer le mrite de vous avoir sauv. C'est votre noble cheval que
vous devez remercier de votre salut.

--Ah! mon cheval! mon brave Moro, je l'ai perdu!

--Votre cheval est ici, attach  sa mangeoire pleine de mas,  dix pas
de vous. Je crois que vous le trouverez en meilleur tat que la dernire
fois que vous l'avez vu. Vos mules sont dehors. Vos bagages sont
prservs, ils sont l.

Et sa main indiquait le pied du lit.

--Et?...

--God, voulez-vous dire? interrompit-il; ne vous inquitez pas de lui. Il
est sauf aussi; il est absent dans ce moment, mais il va bientt revenir.

--Comment pourrai-je jamais reconnatre?... Oh! voil de bonnes nouvelles.
Mon brave Moro? mon bon chien Alp! Mais que s'est-il donc pass? Vous
dites que je dois la vie  mon cheval? Il me l'a sauve dj une fois.
Comment cela s'est-il fait?

--Tout simplement: nous vous avons trouv  quelques milles d'ici, sur un
rocher qui surplombe le Del-Norte. Vous tiez suspendu par votre _lasso_,
qui, par un hasard heureux, s'tait nou autour de votre corps. Le lasso
tait attach par une de ses extrmits  l'anneau du mors, et le noble
animal, arc-bout sur les pieds de devant et les jarrets de derrire
ploys, soutenait votre charge sur son col.

--Brave Moro, quelle situation terrible!

--Terrible! vous pouvez le dire! Si vous tiez tomb, vous auriez franchi
plus de mille pieds avant de vous briser sur les roches infrieures.
C'tait en vrit une pouvantable situation.

--J'aurai perdu l'quilibre en cherchant mon chemin vers l'eau.

--Dans votre dlire, vous vous tes lanc en avant. Vous auriez
recommenc une seconde fois si nous ne vous en avions pas empch. Quand
nous vous emes hl sur le rocher, vous ftes tous les efforts
imaginables pour retourner en arrire; vous voyiez l'eau dessous, mais
vous ne voyiez pas le prcipice. La soif est une terrible chose: c'est une
vritable frnsie.

--Je me souviens confusment de tout cela. Je croyais que c'tait un rve.

--Ne vous tourmentez pas le cerveau. Le docteur me fait signe qu'il faut
que je vous laisse. J'avais quelque chose  vous dire, je vous l'ai dit
(ici un nuage de tristesse obscurcit le visage de mon interlocuteur);
autrement je ne serais pas entr vous voir. Je n'ai pas de temps  perdre;
il faut que je sois loin d'ici cette nuit mme. Dans quelques jours, je
reviendrai. Pendant ce temps, remettez vos esprits et rtablissez votre
corps. Le docteur aura soin que vous ne manquiez de rien. Ma femme et ma
fille pourvoiront  votre nourriture.

--Merci! merci!

--Vous ferez bien de rester ici jusqu' ce que vos amis reviennent de
Chihuahua. Ils doivent passer prs de cette maison, et je vous avertirai
quand ils approcheront. Vous aimez l'tude; il y a ici des livres en
plusieurs langues; amusez-vous. On vous fera de la musique. Adieu,
monsieur!

--Arrtez, monsieur, un moment! Vous paraissiez avoir un caprice bien vif
pour mon cheval.

--Ah! monsieur, ce n'tait pas un caprice; mais je vous expliquerai cela
une autre fois. Peut-tre la cause qui me le rendait ncessaire
n'existe-t-elle plus.

--Prenez-le si vous voulez; j'en trouverai un autre qui le remplacera pour
moi.

--Non, monsieur. Pouvez-vous croire que je consentirais  vous priver d'un
animal que vous aimez tant et que vous avez tant de raisons d'aimer? Non,
non! gardez le brave Moro; je ne m'tonne pas de l'attachement que vous
portez  ce noble animal.

--Vous dites que vous avez une longue course  faire cette nuit; prenez-le
au moins pour cette circonstance.

--Cela, je l'accepte volontiers, car mon cheval est presque sur les dents.
Je suis rest deux jours en selle. Eh bien, adieu.

Sguin me serra la main et se dirigea vers la porte. Ses bottes armes
d'perons rsonnrent sur le plancher; un instant aprs, la porte se ferma
derrire lui. Je demeurai seul, coutant tous les bruits qui me venaient
du dehors. Environ une demi-heure aprs qu'il m'et quitt, j'entendis le
bruit des sabots d'un cheval, et je vis l'ombre d'un cavalier traverser le
champ lumineux de la fentre. Il tait parti pour son voyage; sans doute
pour l'accomplissement de quelqu'une de ces oeuvres sanglantes qui se
rattachaient  son terrible mtier! Pendant quelque temps je pensai  cet
homme trange, et je ressentis une grande fatigue d'esprit. Puis mes
rflexions furent interrompues par des voix douces; devant moi se tenaient
deux figures aimables, et j'oubliai le chasseur de chevelures.



XIII


AMOUR

Je voudrais pouvoir renfermer en dix mots l'histoire des dix jours qui
suivirent. Je tiens  ne pas fatiguer le lecteur de tous les dtails de
mon amour; de mon amour qui, dans l'espace de quelques heures, avait
atteint les limites de la passion la plus ardente et la plus profonde.
J'tais jeune alors; j'tais  l'ge auquel on est le plus vivement
impressionn par des vnements romanesques du genre de ceux au milieu
desquels j'avais rencontr cette charmante enfant;  cet ge o le coeur,
sans soucis de l'avenir, s'abandonne irrsistiblement aux attractions
lectriques de l'amour. Je dis lectriques; je crois en effet que les
sympathies que l'amour fait clater entre les jeunes gens sont des
phnomnes purement lectriques. Plus tard, la puissance de ce fluide se
perd; la raison gouverne alors. Nous avons conscience de la mutabilit
possible des affections, car nous avons l'exprience des serments rompus,
et nous perdons cette douce confiance qui fait toute la force de l'amour
dans la jeunesse. Nous devenons imprieux ou jaloux, suivant que nous
croyons gagner ou perdre du terrain. L'amour de l'ge mr est mlang d'un
grossier alliage qui altre son caractre divin. L'amour que je ressentis
alors fut, je puis le dire, ma premire passion vritable. J'avais cru
quelquefois aimer auparavant, mais j'avais t le jouet d'illusions
passagres; illusions d'colier de village qui voyait le ciel dans les
yeux brillants de sa timide compagne de classe, ou qui, par hasard, 
quelque pique-nique de famille, dans un vallon romantique, avait cueilli
un baiser sur les joues roses d'une jolie petite cousine.

Mes forces renaissaient avec une rapidit qui surprenait grandement mon
savant amateur de plantes. L'amour ranimait et alimentait le foyer de la
vie. L'esprit ragit sur la matire, et il est certain, quoi qu'on en
puisse dire, que le corps est soumis  l'influence de la volont. Le dsir
de gurir, de vivre pour un objet aim, est souvent le plus efficace de
tous les remdes: c'tait le mien. Ma vigueur revint, et je commenai 
pouvoir me lever. Un coup d'oeil dans la glace me prouva que je reprenais
des couleurs. L'instinct pousse l'oiseau  lisser ses ailes et  donner
le plus brillant clat  son plumage, pendant tout le temps o il courtise
sa femelle. Le mme sentiment me rendait trs-soigneux de ma toilette. Mon
portemanteau fut vid, mes rasoirs tirs de leur tui, ma longue barbe
disparut, et mes moustaches furent rduites  des proportions
raisonnables.

Je fais ici ma confession complte. On m'avait dit que je n'tais pas
laid, et je croyais ce que l'on m'avait dit. Je suis homme, et j'ai la
vanit de l'homme. N'tes-vous pas ainsi? Quant  Zo, enfant de la nature
encore endormie dans la plus complte innocence, elle n'avait pas de ces
proccupations. Les artifices de la toilette n'occupaient point sa pense.
Elle n'avait nulle conscience des grces dont elle tait si abondamment
pourvue. Son pre, le vieux botaniste des _pueblos pons_ et les valets de
la maison taient,  ce que j'appris, les seuls hommes qu'elle et jamais
vus jusqu' mon arrive. Depuis nombre d'annes sa mre et elle vivaient
dans leur intrieur, aussi renfermes que si elles eussent t recluses
dans un couvent. Il y avait l un mystre qui ne me fut rvl que plus
tard. C'tait donc un coeur virginal, pur et sans tache, un coeur dont les
doux rves n'avaient point encore t troubls par les clairs de la
passion, contre la sainte innocence duquel le dieu des amours n'avait
encore dcoch aucun de ses traits. Appartenez-vous au mme sexe que moi?
Avez-vous jamais dsir conqurir un coeur comme celui-l? Si vous pouvez
rpondre affirmativement  cette question, je n'ai pas besoin de vous dire
ce dont vous aurez gard, comme moi, le souvenir:  savoir que tous les
efforts que vous aurez pu faire pour arriver  un tel but ont t
inutiles. Vous avez t aim tout de suite, ou vous ne l'avez jamais t.
Le coeur de la vierge ne se conquiert pas par les subtilits de la
galanterie. Il ne fait pas de ces demi-avances que vous pouvez rendre
dcisives par de tendres assiduits. Un objet l'attire ou le repousse, et
l'impression est instantane comme la foudre. C'est un coup de d. Le sort
s'est prononc pour ou contre vous. Dans ce dernier cas, ce que vous avez
de mieux  faire, c'est de quitter la partie. Aucun effort ne triomphera
de l'obstacle et n'veillera les motions de l'amour. Vous pourrez gagner
l'amiti; l'amour, jamais. Vos coquetteries avec d'autres n'veilleront
aucun sentiment de jalousie; aucuns sacrifices ne parviendront  vous
faire aimer. Vous pouvez conqurir des mondes, mais vous n'aurez aucune
action sur les battements silencieux et secrets de ce jeune coeur. Vous
pouvez devenir un hros chant dans toutes les langues, mais celui dont
l'image aura rempli la pense de la jeune fille sera son seul hros, plus
grand, plus noble pour elle que tous les autres. Celui qui possdera cette
chre petite crature la possdera tout entire, quelque humble de
condition, quelque indigne qu'il puisse tre. Chez elle, il n'y aura ni
retenue, ni raisonnement, ni prudence, ni finesse. Elle cdera tout
simplement aux impulsions mystrieuses de la nature. Sous cette influence,
elle portera son coeur tout entier sur l'autel, et se dvouera, s'il le
faut, au plus cruel sacrifice. En est-il ainsi des coeurs plus avancs
dans la vie, qui ont dj subi plus d'un assaut? Avec les _belles,_ les
coquettes? Non, soyez repouss par une de ces femmes, ce n'est pas un
motif pour vous dsesprer. Vous pouvez avoir des qualits qui, avec le
temps transformeront les regards svres en sourires. Vous pouvez faire de
grandes choses; vous pouvez acqurir de la renomme; et au ddain qui vous
a d'abord accueilli succdera peut-tre une humilit qui mettra cette
femme  vos pieds. C'est encore de l'amour, sans doute, de l'amour violent
mme, bas sur l'admiration qu'inspire quelque qualit intellectuelle, ou
mme physique, dont vous aurez fait preuve. C'est un amour qui prend pour
guide la raison, et non ce mystrieux instinct auquel obit seulement le
premier. Quel est celui de ces deux amours dont l'homme doit le plus
s'enorgueillir? Duquel sommes-nous les plus fiers? Du dernier? Hlas! non.
Et que celui qui nous a faits ainsi rponde pourquoi; mais _je n'ai jamais
rencontr un seul homme qui ne prfrt tre aim pour les agrments de sa
personne plutt que pour les qualits de son esprit._ Vous pouvez trouver
mauvais que je fasse cette dclaration; vous pouvez protester contre. Elle
n'en reste pas moins vraie. Oh! il n'y a pas de joie plus douce, de
triomphe plus enivrant que de serrer contre son sein la tremblante petite
captive dont le coeur est agit des innocentes pulsations d'un amour de
jeune fille!

Ce sont l des rflexion faites aprs coup. A l'poque dont je retrace
l'histoire, j'tais trop jeune pour raisonner ainsi; trop peu familiaris
avec la diplomatie de la passion. Nanmoins, mon esprit, alors, se jeta
dans de longues suites de raisonnements, et je combinai des plans nombreux
pour arriver  dcouvrir si j'tais aim.

Il y avait une guitare dans la maison. Pendant que j'tais au collge,
j'avais appris  jouer de cet instrument, dont les sons charmaient Zo et
sa mre. Je leur disais des airs de mon pays, des chants d'amour; et, le
coeur battant, j'piais sur sa physionomie l'effet que pouvaient produire
les phrases brlantes de ces romances. Plus d'une fois, j'avais pos l
l'instrument avec un dsappointement complet. De jour en jour, mes
rflexions devenaient plus tristes. Se pouvait-il qu'elle ft trop jeune
pour comprendre la signification du mot amour? trop jeune pour prouver
ce sentiment? Elle n'avait que douze ans, il est vrai; mais c'tait une
fille des pays chauds, et j'avais vu souvent, sous le ciel brlant du
Mexique, des pouses, des mres de famille qui n'avaient que cet ge. Tous
les jours nous sortions ensemble. Le botaniste tait occup de ses
travaux, et la mre se livrait silencieusement aux soins de l'intrieur.
L'amour n'est pas aveugle. Il peut tre tout ce que l'on voudra au monde;
mais pour tout ce qui concerne l'objet aim, il a ses yeux, toujours
veills, d'Argus.

       *       *       *       *       *

Je maniais habilement le crayon, et j'amusais ma compagne en faisant des
croquis sur des carrs de papier et sur les feuilles blanches de ses
cahiers de musique. La plupart de ces croquis reprsentaient des figures
de femmes, dans toutes sortes d'attitudes et de costumes. Elles se
ressemblaient toutes par les traits du visage. L'enfant, sans en deviner
la cause, avait remarqu cette particularit.

--Pourquoi cela? demanda-t-elle un jour que nous tions assis l'un prs de
l'autre. Ces femmes ont toutes des costumes diffrents, elles sont de
diffrentes nations, n'est-ce pas? Et pourtant elles se ressemblent
toutes? Elles ont les mmes traits; mais tout  fait les mmes traits, je
crois?

--C'est votre figure, Zo; je ne puis pas en dessiner d'autre. Elle leva
ses grands yeux, et les fixa sur moi avec une expression d'tonnement
naf; mais sa physionomie ne trahissait aucun embarras.

--Cela me ressemble?

--Oui, autant que je puis le faire.

--Et pourquoi ne pouvez-vous pas dessiner d'autres figures?

--Pourquoi? parce que je...--Zo, je crains que vous ne me compreniez pas.

--Oh! Henri, croyez-vous donc que je sois une si mauvaise colire? Est-ce
que je ne comprends pas tout ce que vous me racontez des pays lointains
que vous avez parcourus? Srement, je comprendrai cela tout aussi bien...

--Alors, je vais vous le dire, Zo.

Je me penchai en avant, le coeur mu et la voix tremblante.

--C'est parce que votre figure est toujours devant mes yeux; je ne puis
pas en dessiner d'autre. C'est que... je vous aime, Zo!...

--Oh! c'est l la raison? Et, quand vous aimez quelqu'un, sa figure est
toujours devant vos yeux, que cette personne soit prsente ou non? Est-ce
ainsi?

--C'est ainsi, rpondis-je, tristement dsappoint.

--Et c'est cela qu'on appelle l'amour, Henri?

--Oui.

--Alors je dois vous aimer, car, quelque part que je sois, je vois
toujours votre figure, comme si elle tait devant moi! Si je savais me
servir du crayon comme vous, je suis sre que je pourrais la dessiner,
quand mme vous ne seriez pas l! Eh bien, alors, est-ce que vous pensez
que je vous aime, Henri?

La plume ne pourrait rendre ce que j'prouvai en ce moment. Nous tions
assis et la feuille de papier sur laquelle taient les croquis tait
tendue entre nous deux. Ma main glissa sur la surface jusqu' ce que les
doigts de ma compagne, qui n'opposait aucune rsistance, fussent serrs
dans les miens. Une commotion violente rsulta de ce contact lectrique.
Le papier tomba sur le plancher, et le coeur tremblant, mais rempli
d'orgueil, j'attirai sur mon sein la charmante crature qui se laissait
faire. Nos lvres se rencontrrent dans un premier baiser. Je sentis son
coeur battre contre ma poitrine. Oh! bonheur! joies du ciel! j'tais le
_souverain de ce cher petit coeur!..._



XIV


LUMIRE ET OMBRE

La maison que nous habitions occupait le milieu d'un enclos carr qui
s'tendait jusqu'au bord de la rivire de Del-Norte. Cet enclos, qui
renfermait un parterre et un jardin anglais, tait dfendu de tous cts
par de hauts murs en _adob_. Le fate de ces murs tait garni d'une
range de cactus dont les grosse branches pineuses formaient
d'infranchissables _chevaux de frise_. On n'arrivait  la maison et au
jardin que par une porte massive munie d'un guichet, laquelle, ainsi que
je l'avais remarqu, tait toujours ferme et barricade. Je n'avais nulle
envie d'aller dehors. Le jardin, qui tait fort grand, limitait mes
promenades, souvent je m'y promenais avec Zo et sa mre, et plus souvent
encore avec Zo seule. On trouvait dans cette enceinte plus d'un objet
intressant. Il y avait une ruine, et la maison elle-mme gardait encore
les traces d'une ancienne splendeur efface. C'tait un grand btiment
dans le style moresque-espagnol, avec un toit plat (_azotea_) bord d'un
parapet crnel sur la faade.  et l, l'absence de quelqu'une des dents
de pierre de ces crneaux accusait la ngligence et le dlabrement. Le
jardin tait rempli de symptmes analogues; mais dans ces ruines mmes on
trouvait un clatant tmoignage du soin qui avait prsid autrefois 
l'installation de ces statues brises, de ces fontaines sans eaux, de ces
berceaux effondrs, de ces grandes alles envahies par les mauvaises
herbes, et dont les restes accusaient  la fois la grandeur passe et
l'abandon prsent. On avait runi l beaucoup d'arbres d'espces rares et
exotiques; mais il y avait quelque chose de sauvage dans l'aspect de leurs
fruits et de leurs feuillages. Leurs branches entrelaces formaient
d'pais fourrs qui dnotaient l'absence de toute culture. Cette
sauvagerie n'tait pas dnue d'un certain charme; en outre, l'odorat
tait agrablement frapp par l'arme de milliers de fleurs, dont l'air
tait continuellement embaum. Les murs du jardin aboutissaient  la
rivire et s'arrtaient l; car la rive, coupe  pic, et la profondeur de
l'eau qui coulait au pied, formaient une dfense suffisante de ce cot.
Une paisse range de cotonniers bordait le rivage, et, sous leur ombre,
on avait plac de nombreux siges de maonnerie vernisse, dans le style
propre aux contres espagnoles. Il y avait un escalier taill dans la
berge, au-dessus duquel pendaient les branches d'arbustes pleureurs, et
qui conduisait jusqu'au bord de l'eau. J'avais remarqu une petite barque
amarre sous les saules, auprs de la dernire marche. De ce ct
seulement, les yeux pouvaient franchir les limites de l'enclos. Le point
de vue tait magnifique, et commandait le cours sinueux du Del-Norte  la
distance de plusieurs milles.

Le pays, de l'autre ct de la rivire, paraissait inculte et inhabit.
Aussi loin que l'oeil pouvait s'tendre, le riche feuillage du cotonnier
garnissait le paysage, et couvrait la rivire de son ombre. Au sud, prs
de la ligne de l'horizon, une flche solitaire s'lanait du milieu des
massifs d'arbres. C'tait l'glise d'_El-Paso del Norte_ dont les coteaux
couverts de vignes se confondaient avec les plans intrieurs du ciel
lointain. A l'est, s'levaient les hauts pics des montagnes Rocheuses; la
chane mystrieuse des _Organos_, dont les lacs sombres et levs, avec
leurs flux et reflux, impriment  l'me du chasseur solitaire une
superstitieuse terreur. A l'ouest, tout au loin, et  peine visibles, les
ranges jumelles des Mimbres, ces montagnes d'or, dont les dfils
rsonnent si rarement sous le pas de l'homme. Le trappeur intrpide
lui-mme rebrousse chemin quand il approche de ces contres inconnues qui
s'tendent au nord-ouest du Gila: c'est le pays des Apaches et des
Navajoes anthropophages.

Chaque soir nous allions sous les bosquets de cotonniers, et, assis prs
l'un de l'autre sur un des bancs, nous admirions ensemble les feux du
soleil couchant. A ce moment de la journe nous tions toujours seuls, moi
et ma petite compagne. Je dis ma petite compagne, et cependant,  cette
poque, j'avais cru voir en elle un changement soudain; il me semblait que
sa taille s'tait leve, et que les lignes de son corps accusaient de
plus en plus les contours de la femme! A mes yeux, ce n'tait plus une
enfant. Ses formes se dveloppaient, les globes de son sein soulevaient
son corsage par des ondulations plus amples, et ses gestes prenaient ces
allures fminines qui commandent le respect. Son teint se rehaussait de
plus vives couleurs, et son visage revtait un clat plus brillant de jour
en jour. La flamme de l'amour, qui s'chappait de ses grands yeux noirs,
ajoutait encore  leur humide clat. Il s'oprait une transformation dans
son me et dans son corps, et cette transformation tait l'oeuvre de
l'amour. Elle tait sous l'influence divine!

Un soir, nous tions assis comme d'habitude, sous l'ombre solennelle d'un
bosquet. Nous avions pris avec nous la guitare et la mandoline, mais 
peine en avions-nous tir quelques notes, la musique tait oublie et les
instruments reposaient sur le gazon  nos pieds. Nous prfrions  tout la
mlodie de nos propres voix. Nous tions plus charms par l'expression de
nos sentiments intimes que par celle des chants les plus tendres. Il y
avait assez de musique autour de nous: le bourdonnement de l'abeille
sauvage, disant adieu aux corolles qui se fermaient, le whoup du _gruya_
 dans les glaeuls lointains, et le doux roucoulement des colombes
perches par couples sur les branches des arbres voisins et se murmurant
comme nous leurs amours. Le feuillage des bois avait revtu les tons
chauds et varis de l'automne. L'ombre des grands arbres se jouait sur la
surface de l'eau, et diaprait le courant calme et silencieux. Le soleil
allait atteindre l'horizon, le clocher d'_El-Paso_, rflchissant ses
rayons, scintillait comme une toile d'or. Nos yeux erraient au hasard, et
s'arrtaient sur la girouette tincelante.

--L'glise! murmura ma compagne, comme se parlant  elle-mme. C'est 
peine si je puis me rappeler comment elle est. Il y a si longtemps que je
ne l'ai vue!

--Depuis combien de temps, donc?

--Oh! bien des annes, bien des annes; j'tais toute jeune alors.

--Et depuis lors vous n'avez pas dpass l'enceinte de ces murs?

--Oh! si fait. Papa nous a conduites souvent en bateau, en descendant la
rivire; mais pas dans ces derniers temps.

--Et vous n'avez pas envie d'aller l-bas dans ces grands bois si gais?

--Je ne le dsire pas. Je suis heureuse ici.

--Mais serez-vous toujours heureuse ici?

--Et pourquoi pas, Henri? Quand vous tes prs de moi, comment ne
serais-je pas heureuse?

--Mais quand....

Une triste pense sembla obscurcir son esprit. Tout entire  l'amour,
elle n'avait jamais rflchi  la possibilit de mon dpart, et je n'y
avais pas rflchi plus qu'elle. Ses joues plirent soudainement, et je
lus une profonde douleur dans ses yeux qu'elle fixa sur moi; mais les mots
taient prononcs.

--... Quand il faudra que je vous quitte?

Elle se jeta entre mes bras avec un cri aigu, comme si elle avait t
frappe au coeur, et, d'une voix passionne, cria:

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! me quitter! me quitter!--Oh! vous ne me
quitterez pas vous qui m'avez appris  aimer.

--Oh! Henri, pourquoi m'avez-vous dit que vous m'aimiez? Pourquoi
m'avez-vous _enseign l'amour?_

--Zo!

--Henri! Henri! Dites que vous ne me quitterez pas?

--Jamais! Zo! je vous le jure! Jamais! jamais.

--Il me sembla entendre  ce moment le bruit d'un aviron. Mais l'agitation
violente de la passion, le contact de ma bien-aime, qui, dans le
transport de ses craintes, m'avait enlac de ses deux bras, m'empchrent
de tourner les yeux vers le bord.

C'est sans doute un _osprey_[1] qui plonge, pensai-je, et, ne m'occupant
plus de cela, je me laissai aller  l'extase d'un long et enivrant baiser.
Au moment o je relevais la tte, une forme qui s'levait de la rive
frappa mes yeux: un noir sombrero bord d'un galon d'or. Un coup d'oeil me
suffit pour reconnatre celui qui le portait: c'tait Sguin. Un instant
aprs, il tait prs de nous.

[Note 1: Aigle pcheur.]

--Papa! s'cria Zo, se levant tout  coup et se jetant dans ses bras.

Le pre la retint auprs de lui en lui prenant les deux mains qu'il tint
serres dans les siennes. Pendant un moment il garda le silence, fixant
sur moi un regard dont je ne saurais rendre l'expression. C'tait un
mlange de reproche, de douleur et d'indignation. Je m'tais lev pour
aller  sa rencontre; mais ce regard trange me cloua sur place, et je
restai debout, rougissant et silencieux.

--Et c'est ainsi que vous me rcompensez de vous avoir sauv la vie? Un
noble remercment, mon cher monsieur, qu'en pensez-vous?

Je ne rpondis pas.

--Monsieur, continua-t-il, la voix tremblante d'motion, vous ne pouviez
pas m'offenser plus cruellement.

--Vous vous trompez, monsieur; je ne vous ai point offens.

--Comment qualifiez-vous votre conduite? Abuser mon enfant!

--Abuser? m'criai-je, sentant mon courage revenir sous cette accusation.

--Oui, abuser!... Ne vous tes-vous pas fait aimer d'elle?

--Je me suis fait aimer d'elle loyalement.

--Fi! monsieur, c'est une enfant et non pas une femme. Vous en faire aimer
loyalement! Sait-elle seulement ce que c'est que l'amour?

--Papa, je sais ce que c'est que l'amour. Je le sais depuis plusieurs
jours. Ne soyez pas fch contre Henri, car je l'aime! oh! papa! je l'aime
de tout mon coeur!

Il se tourna vers elle, et la regarda avec tonnement.

--Qu'est-ce que j'entends, s'cria-t-il; oh! mon Dieu! Mon enfant! mon
enfant!

Sa voix me remua jusqu'au fond du coeur; elle tait pleine de sanglots.

--coutez-moi, monsieur, criai-je en me plaant rsolument devant lui.
J'ai conquis l'amour de votre fille; je lui ai donn tout le mien en
change. Nous sommes du mme rang, de la mme condition. Quel crime ai-je
donc commis? En quoi vous ai-je offens?

Il me regarda quelques instants sans faire aucune rponse.

--Vous seriez donc dispos  l'pouser? me dit-il enfin, avec un
changement vident de ton.

--Si j'avais laiss cet amour se dvelopper ainsi sans avoir cette
intention, j'aurais mrit tous vos reproches. J'aurais tratreusement
abus de cette enfant, comme vous l'avez dit.

--M'pouser! s'cria Zo, avec un air de profonde surprise.

--coutez! la pauvre enfant! elle ne sait pas mme ce que ce mot veut
dire!

--Oui, charmante Zo! je vous pouserai; autrement mon coeur, comme le
vtre, serait bris pour jamais!

--Oh! monsieur!

--C'est bien, monsieur, assez pour l'instant. Vous avez conquis cette
enfant sur elle-mme; il vous reste  la conqurir sur moi. Je veux sonder
la profondeur de votre attachement. Je veux vous soumettre  une preuve.

--J'accepte toutes les preuves que vous voudrez m'imposer.

--Nous verrons; venez, rentrons. Viens, Zo.

Et, la prenant par la main, il la conduisit vers la maison. Je marchai
derrire eux.

Comme nous traversions un petit bois d'orangers sauvages, o l'alle se
rtrcissait, le pre quitta la main de sa fille et passa en avant. Zo se
trouvait entre nous deux, et au moment o nous tions au milieu du
bosquet, elle se retourna soudainement, et plaant sa main sur la mienne,
murmura en tremblant et  voix basse:

--Henri, dites-moi ce que c'est qu'pouser?

--Chre Zo! pas  prsent; cela est trop difficile  expliquer; plus
tard, je....

--Viens Zo! ta main, mon enfant!

--Papa, me voici!



XV


UNE AUTOBIOGRAPHIE

J'tais seul avec mon hte dans l'appartement que j'occupais
depuis mon arrive dans la maison. Les femmes s'taient retires
dans une autre pice. Sguin, en entrant dans la chambre, avait
donn un tour de clef et pouss les verrous. Quelle terrible preuve
allait-il imposer  ma loyaut,  mon amour? Cet homme, connu
par tant d'exploits sanguinaires, allait-il s'attaquer  ma vie?
Allait-il me lier  lui par quelque pouvantable serment? De sombres
apprhensions me traversaient l'esprit; je demeurais silencieux, mais non
sans prouver quelques craintes. Une bouteille de vin tait place entre
nous deux, et Sguin, remplissant deux verres, m'invita  boire. Cette
politesse me rassura. Mais le vin n'tait-il pas emp...? Il avait vid son
verre avant que ma pense n'et complt sa forme.

--Je le calomnie, pensai-je. Cet homme, aprs tout, est incapable d'un
pareil acte de trahison.

Je bus, et la chaleur du vin me rendit un peu de calme et de tranquillit.
Aprs un moment de silence, il entama la conversation par cette question
_ex abrupto_:

--Que savez-vous de moi?

--Votre nom et votre surnom; rien de plus.

--C'est plus qu'on n'en sait ici.

Et sa main indiquait la porte par un geste expressif.

--Qui vous a le plus souvent parl de moi?

--Un ami que vous avez vu  Santa-F.

--Ah! Saint-Vrain; un brave garon, plein de courage. Je l'ai rencontr
autrefois  Chihuahua. Il ne vous a rien dit de plus relativement  moi.

--Non. Il m'avait promis de me donner quelques dtails sur vous, mais il
n'y a plus pens; la caravane est partie et nous nous sommes trouvs
spars.

--Donc, vous avez appris que j'tais Sguin, le chasseur de scalps; que
j'tais employ par les citoyens d'El-Paso pour aller  la chasse des
Apaches et des Navajoes, et qu'on me payait une somme dtermine pour
chaque chevelure d'Indien cloue  leurs portes? Vous avez appris cela?

--Oui.

--Tout cela est vrai.

Je gardai le silence.

--Maintenant, monsieur, reprit-il aprs une pause, voulez-vous encore
pouser ma fille, la fille d'un abominable meurtrier?

--Vos crimes ne sont pas les siens. Elle est innocente mme de la
connaissance de ces crimes, avez-vous dit. Vous pouvez tre un dmon;
elle, c'est un ange.

Une expression douloureuse se peignit sur sa figure, pendant que je
parlais ainsi.

--Crimes! dmon! murmurait-il comme se parlant  lui-mme; oui, vous avez
le droit de parler ainsi. C'est ainsi que pense le monde. On vous a
racont les histoires des hommes de la montagne dans toutes leurs
exagrations sanglantes. On vous a dit que, pendant une trve, j'avais
invit un village d'Apaches  un banquet dont j'avais empoisonn les
viandes; qu'ainsi j'avais empoisonn tous mes htes, hommes, femmes,
enfants, et qu'ensuite je les avais scalps! On vous a dit que j'avais
fait placer en face de la bouche d'un canon deux cents sauvages qui
ignoraient l'effet de cet instrument de destruction; que j'avais mis le
feu  cette pice charge  mitraille, et massacr ainsi ces pauvres gens
sans dfiance. On vous a sans doute racont ces actes de cruaut, et
beaucoup d'autres encore.

--C'est vrai. On m'a racont ces histoires lorsque j'tais parmi les
chasseurs de la montagne; mais je ne savais trop si je devais les croire.

--Monsieur, ces histoires sont fausses; elles sont fausses et dnues de
tout fondement.

--Je suis heureux de vous entendre parler ainsi. Je ne pouvais pas
aujourd'hui vous croire capable de pareils actes de barbarie.

--Et cependant, fussent-elles vraies jusque dans leurs plus horribles
dtails, elles n'approcheraient pas encore de toutes les cruauts dont les
sauvages se sont rendus coupables envers les habitants de ces frontires
sans dfense. Si vous saviez l'histoire de ce pays pendant les dix
dernires annes, les massacres et les assassinats, les ravages et les
incendies, les vols et les enlvements; des provinces entirement
dpeuples; des villages livrs aux flammes; les hommes gorgs  leur
propre foyer; les femmes les plus charmantes, emmenes captives et livres
aux embrassements de ces voleurs du dsert! Oh! Dieu! et moi aussi, j'ai
reu des atteintes qui m'excuseront  vos yeux, et qui m'excuseront
peut-tre aussi devant le tribunal suprme!

En disant ces mots, il cacha sa tte dans ses mains, et s'accouda les deux
mains sur la table.

--J'ai besoin de vous faire une courte histoire de ma vie.

Je fis un signe d'assentiment, et, aprs avoir rempli et vid un second
verre de vin, il continua en ces termes:

--Je ne suis pas Franais, comme on le suppose; je suis crole de la
Nouvelle-Orlans; mes parents taient des rfugis de Saint-Domingue, o,
 la suite de la rvolte des ngres, ils avaient vu leurs biens confisqus
par le sanguinaire Christophe. Aprs avoir fait mes tudes pour tre
ingnieur civil, je fus envoy aux mines de Mexico en cette qualit par le
propritaire d'une de ces mines, qui connaissait mon pre. J'tais jeune
alors, et je passai plusieurs annes employ dans les tablissements de
Zacatecas et de San-Luis-Potosi. Quand j'eus conomis quelque argent sur
mes appointements, je commenai  penser  m'tablir pour mon propre
compte. Le bruit courait depuis longtemps que de riches veines d'or
existaient aux bords du Gila et de ses affluents. On avait recueilli dans
ces rivires des sables aurifres, et le quartz laiteux, qui enveloppe
ordinairement l'or, se montrait partout  nu dans les montagnes solitaires
de cette rgion sauvage. Je partis pour cette contre avee une troupe
d'hommes choisis; et aprs avoir voyag pendant plusieurs semaines 
travers la chane des Mimbres, je trouvai, prs de la source du Gila, de
prcieux gisements de minerai. J'installai une mine, et, au bout de cinq
ans, j'tais riche. Alors je me rappelai la compagne de mon enfance: une
belle et charmante cousine qui avait conquis toute ma confiance et m'avait
inspir mon premier amour. Pour moi le premier amour devait tre le
dernier; ce n'tait pas, comme cela arrive si souvent, un sentiment
fugitif. A travers tous mes voyages, son souvenir m'avait accompagn.
M'avait-elle gard sa foi comme je lui avais gard la mienne? Je rsolus
donc de m'en assurer par moi-mme, et, laissant mes affaires  la garde de
mon mayoral, je partis pour ma ville natale.

Adle avait t fidle  sa parole, et je revins  mon tablissement avec
elle. Je btis une maison  Valverde, le district le plus voisin de ma
mine. Valverde tait alors une ville florissante; maintenant elle est en
ruine, et vous avez pu voir ce qui en reste en venant ici. L, nous
vcmes plusieurs annes au sein du bonheur et de la richesse. Ces jours
passs m'apparaissent maintenant comme autant de sicles de flicit. Nous
nous aimions avec ardeur, et notre union fut bnie par la naissance de
deux enfants, de deux filles. La plus jeune ressemblait  sa mre;
l'ane, m'a-t-on dit tenait principalement de moi. Nous les adorions,
trop peut-tre; nous tions trop heureux de les possder.

A cette poque, un nouveau gouverneur fut envoy  Santa-F; un homme qui,
par son libertinage et sa tyrannie, a t jusqu' ce jour la plaie de
cette province. Il n'y a pas d'acte si vil, de crime si noir, dont ce
monstre ne soit capable. Il se montra d'abord trs-aimable, et fut reu
dans toutes les maisons des gens riches de la valle. Comme j'tais du
nombre de ceux-ci, je fus honor de ses visites, et cela trs-frquemment.
Il rsidait de prfrence  Albuquerque, et donnait de grandes ftes  son
palais. Ma femme et moi y tions toujours invits des premiers. En
revanche, il venait souvent dans notre maison de Valverde, sous le
prtexte d'inspecter les diffrentes parties de la province. Je m'aperus
enfin que ses visites s'adressaient  ma femme, auprs de laquelle il se
montrait fort empress. Je ne vous parlerai pas de la beaut d'Adle 
cette poque. Vous pouvez vous en faire une ide, et votre imagination
sera aide par les grces que vous paraissez avoir dcouvertes dans sa
fille, car la petite Zo est l'exacte reproduction de ce qu'tait sa mre,
 son ge.

A l'poque dont je parle, elle tait dans tout l'clat de sa beaut. Tout
le monde parlait d'elle, et ces loges avaient piqu la vanit du tyran
libertin. En consquence, je devins l'objet de toutes ses prvenances
amicales. Rien de tout cela ne m'avait chapp; mais, confiant dans la
vertu de ma femme, je m'inquitais peu de ce qu'il pourrait faire. Aucune
insulte apparente, jusque-l n'avait appel mon attention. A mon retour
d'une longue absence motive par les travaux de la mine, Adle me donna
connaissance des tentatives insultantes dont elle avait t l'objet, 
diffrentes poques, de la part de Son Excellence, choses qu'elle m'avait
tues jusque-l, par dlicatesse; elle m'apprit qu'elle avait t
particulirement outrage dans une visite toute rcente, pendant mon
absence. C'en tait assez pour le sang d'un crole. Je partis pour
Albuquerque, et, en pleine place publique, devant tout le monde assembl,
je chtiai l'insulteur. Arrt et jet en prison, je ne fus rendu  la
libert qu'aprs plusieurs semaines. Quand je retournai chez moi, je
retrouvai ma maison pille, et ma famille dans le dsespoir. Les froces
Navajoes avaient pass par l. Tout avait t dtruit, mis en pices dans
mon habitation, et mon enfant!... Dieu puissant! ma petite Adle avait t
emmene captive dans les montagnes....

--Et votre femme? et votre autre fille? demandai-je, brlant de savoir le
reste.

--Elles avaient chapp. Au milieu d'un terrible combat, car mes pauvres
pons se dfendaient bravement, ma femme, tenant Zo dans ses bras,
s'tait sauve hors de la maison et s'tait rfugie dans une cave qui
ouvrait sur le jardin. Je les retrouvai dans la hutte d'un vaquero, au
milieu des bois; elles s'taient enfuies jusque-l.

--Et votre fille Adle, en avez-vous entendu parler depuis?

--Oui, oui. Je vais y revenir dans un instant. A la mme poque, ma mine
fut attaque et ruine; la plupart des ouvriers, tous ceux qui n'avaient
pu s'enfuir, furent massacrs; l'tablissement qui faisait toute ma
fortune fut dtruit. Avec quelques-uns des mineurs qui avaient chapp et
d'autres habitants de Valverde qui, comme moi, avaient souffert,
j'organisai une bande et poursuivis les sauvages; mais nous ne pmes les
atteindre et nous revnmes, la plupart le coeur bris et la sant
profondment altre. Oh! monsieur, vous ne pouvez pas savoir ce que c'est
que d'avoir perdu une enfant chrie! Vous ne pouvez pas comprendre
l'agonie d'un pre ainsi dpouill!

Sguin se prit la tte entre les deux mains et garda un moment le silence.
Son attitude accusait la plus profonde douleur.

--Mon histoire sera bientt termine, jusqu' l'poque o nous sommes, du
moins. Qui peut en prvoir la suite? Pendant des annes, j'errai sur les
frontires des Indiens, en qute de mon enfant. J'tais aid par une
petite troupe d'individus, la plupart aussi malheureux que moi; les uns
ayant perdu leurs femmes, les autres leurs filles, de la mme manire.
Mais nos ressources s'puisaient, et le dsespoir s'empara de nous. Les
sentiments de mes compagnons se refroidirent avec le temps. L'un aprs
l'autre, ils me quittrent. Le gouverneur de New-Mexico ne nous prtait
aucun secours. Au contraire, on souponnait, et c'est maintenant un fait
avr, on souponnait le gouverneur lui-mme d'tre secrtement ligu avec
les chefs des Navajoes. Il s'tait engag  ne pas les inquiter, et, de
leur ct, ils avaient promis de ne piller que ses ennemis.

En apprenant cette horrible trame, je reconnus la main qui m'avait frapp.
Furieux de l'affront que je lui avais inflig, exaspr par le mpris de
ma femme, le misrable avait trouv un moyen de se venger. Deux fois
depuis, sa vie a t entre mes mains; mais je n'aurais pu le tuer sans
risquer ma propre tte, et j'avais des motifs pour tenir  la vie. Le jour
viendra o je pourrai m'acquitter envers lui.

Comme je vous l'ai dit, ma troupe s'tait disperse. Dcourag, et
sentant le danger qu'il y avait pour moi  rester plus longtemps dans le
New-Mexico, je quittai cette province et traversai la Jornada pour me
rendre  El-Paso. L, je vcus quelque temps, pleurant mon enfant perdue.
Je ne restai pas longtemps inactif. Les frquentes incursions des Apaches
dans les provinces de Sonora et de Chihuahua avaient rendu le gouvernement
plus nergique dans la dfense de la frontire. Les presidios furent mis
en meilleur tat de dfense et reurent des garnisons plus fortes; une
bande d'aventuriers, de volontaires, fut organise, dont la paie tait
proportionne au nombre de chevelures envoyes aux tablissements. On
m'offrit le commandement de cette trange gurilla, et, dans l'espoir de
retrouver ma fille, j'acceptai: je devins chasseur de scalp. C'tait une
terrible mission, et si la vengeance avait t mon seul objet, il y a
longtemps que j'aurais pu me retirer satisfait. Nous fmes plus d'une
expdition sanglante, et, plus d'une fois, nous exermes d'pouvantables
reprsailles.

Je savais que ma fille tait captive chez les Navajoes. Je l'avais appris,
 diffrentes poques, de la bouche des prisonniers que j'avais faits;
mais j'tais toujours arrt par la faiblesse de ma troupe et des moyens
dont je disposais. Des rvolutions successives et la guerre civile
dsolaient et ruinaient les tats du Mexique; nous fmes laisss de ct.
Malgr tous mes efforts, je ne pouvais runir une force suffisante pour
pntrer dans cette contre dserte qui s'tend au nord du Gilla, et au
centre de laquelle se trouvent les huttes des sauvages Navajoes.

--Et vous croyez!...

--Patience, j'aurai bientt fini. Ma troupe est aujourd'hui plus forte
qu'elle n'a jamais t. J'ai reu d'un homme rcemment chapp des mains
des Navajoes l'avis formel que les guerriers des deux tribus sont sur le
point de partir pour le Sud. Ils runissent leurs forces dans le but de
faire une grande incursion; ils veulent pousser,  ce qu'on dit, jusqu'aux
portes de Durango. Mon intention est de pntrer dans leur pays pendant
qu'ils seront absents, et d'aller y chercher ma fille.

--Et vous croyez qu'elle vit encore?

--Je le sais. Le mme individu qui m'a donn ces nouvelles, et qui, le
pauvre diable, y a laiss sa chevelure et ses oreilles, l'a vue souvent.
Elle est devenue, m'a-t-il dit, parmi ces sauvages, une sorte de reine
possdant un pouvoir et des privilges particuliers. Oui, elle vit encore,
et si je puis parvenir  la retrouver,  la ramener ici, cette scne
tragique sera la dernire  laquelle j'aurai pris part; je m'en irai loin
de ce pays.

J'avais cout avec une profonde attention l'trange rcit de Sguin.
L'loignement que j'prouvais auparavant pour cet homme, d'aprs ce qu'on
m'avait dit de son caractre, s'effaait et faisait place  la compassion;
que dis-je?  l'admiration. Il avait tant souffert! Une telle infortune
expiait ses crimes et les justifiait pleinement  mes yeux. Peut-tre
tais-je trop indulgent dans mon jugement. Il tait naturel que je fusse
ainsi. Quand cette rvlation fut termine, j'prouvai une vive motion de
plaisir. Je sentis une joie profonde de savoir qu'elle n'tait pas la
fille d'un dmon, comme je l'avais cru. Sguin sembla pntrer ma pense,
car un sourire de satisfaction, de triomphe, je pourrais dire, claira sa
figure. Il se pencha sur la table pour atteindre la bouteille.

--Monsieur, cette histoire a d vous fatiguer. Buvez donc.

Il y eut un moment de silence, pendant que nous vidions nos verres.

--Et maintenant, monsieur, vous connaissez, un peu mieux qu'auparavant, le
pre de celle que vous aimez. tes-vous encore dispos  l'pouser?

--Oh! monsieur! plus que jamais elle est un objet sacr pour moi.

--Mais il vous faut la conqurir de moi, comme je vous l'ai dit.

--Alors, monsieur, dites-moi comment; je suis prt  tous les sacrifices
qui ne dpasseront pas mes forces.

--Il faut que vous m'aidiez  retrouver sa soeur.

--Volontiers.

--Il faut venir avec moi au dsert.

--J'y consens.

--C'est assez. Nous partons demain.

Il se leva, et se mit  marcher dans la chambre.

--De bonne heure? demandai-je, craignant presque qu'il me refust une
entrevue avec celle que je brlais plus que jamais d'embrasser.

--Au point du jour, rpondit-il, semblant ne pas s'apercevoir de mon
inquitude.

--Il faut que je visite mon cheval et mes armes, dis-je en me levant et en
me dirigeant vers la porte, dans l'espoir de la rencontrer dehors.

--Tout est prpar; God est l. Revenez mon ami; elle n'est point dans la
salle. Restez o vous tes. Je vais chercher les armes dont vous avez
besoin.--Adle! Zo!--Ah! Docteur, vous tes revenu avec votre rcolte de
simples! C'est bien! Nous partons demain. Adle, du caf, mon amour! Et
puis, faites-nous un peu de musique. Votre hte vous quitte demain.

Zo s'lana entre nous deux avec un cri.

--Non, non, non, non! s'cria-t-elle, se tournant vers l'un et vers
l'autre avec toute l'nergie d'un coeur au dsespoir.

--Allons, ma petite colombe! dit le pre en lui prenant les deux mains; ne
t'effarouche pas ainsi. C'est seulement pour une courte absence. Il
reviendra.

--Dans combien de temps, papa? Dans combien de temps,
Henri?

--Mais, dans trs-peu de temps, et cela me paratra plus long qu' vous,
Zo.

--Oh! non, non! Une heure, ce serait longtemps. Combien d'heures
serez-vous absent?

--Oh! cela durera plusieurs jours, je crains.

--Plusieurs jours! Oh! papa! oh! Henri! plusieurs jours!

--Allons, petite fille, ce sera bientt pass. Va, aide ta mre  faire le
caf.

--Oh! papa, plusieurs jours, de longs jours... Ils ne passeront pas vite
quand je serai seule.

--Mais tu ne seras pas seule. Ta mre sera avec toi.

--Ah!

Soupirant et d'un air tout proccup, elle quitta la chambre pour obir 
l'ordre de son pre. En passant la porte, elle pousse un second soupir
plus profond encore.

Le docteur observait, silencieux et tonn, toute cette scne, et quand la
lgre figure eut disparu dans la grande salle, je l'entendis qui
murmurait:

--Oh! ja! bovre bedite _fraulein!_ je m'en afais pien toud!



XVI


LE HAUT DEL-NORTE.

Je ne veux pas fatiguer le lecteur par les dtails d'une scne de dpart.
Nous tions en selle avant que les toiles eussent pli, et nous suivions
la voie sablonneuse. A peu de distance de la maison, la route faisait un
coude et s'enfonait dans un bois pais. L, j'arrtai mon cheval, je
laissai passer mes compagnons, et, me dressant sur mes triers, je
regardai en arrire. Mes yeux se dirigrent du ct des vieux murs gris,
et se portrent sur l'_azotea_.

Sur le bord du parapet, se dessinant  la ple lueur de l'aurore, tait
celle que cherchait mon regard. Je ne pouvais distinguer ses traits; mais
je reconnaissais le charmant ovale de sa figure, qui se dcoupait sur le
ciel comme un noir mdaillon. Elle se tenait auprs d'un des
palmiers-yucca qui croissaient sur la terrasse. La main appuye au tronc,
elle se penchait en avant, interrogeant l'ombre de ses yeux. Peut-tre
aperut-elle les ondulations d'un mouchoir agit; peut-tre entendit-elle
son nom, et rpondit-elle au tendre adieu qui lui fut port par la brise
du matin. S'il en est ainsi, sa voix fut couverte par le bruit des
piaffements de mon cheval qui, tournant brusquement sur lui-mme,
m'emporta sous l'ombre paisse de la fort. Plusieurs fois je me retournai
pour tcher d'apercevoir encore cette silhouette chrie, mais d'aucun
point la maison n'tait visible. Elle tait cache par les bois sombres et
majestueux. Je ne voyais plus que les longues aiguilles des palmillas
pittoresques; et, la route descendant entre deux collines, ces palmillas
eux-mmes disparurent bientt  mes yeux.

Je lchai la bride, et, laissant mon cheval aller  volont, je tombai
dans une suite de penses  la fois douces et pnibles. Je sentais que
l'amour dont mon coeur tait rempli occuperait toute ma vie; que,
dornavant, cet amour serait le pivot de toutes mes esprances, le
puissant mobile de toutes mes actions. Je venais d'atteindre l'ge
d'homme, et je n'ignorais pas cette vrit, qu'un amour pur comme celui-l
tait le meilleur prservatif contre les carts de la jeunesse, la
meilleure sauvegarde contre tous les entranements dangereux. J'avais
appris cela de celui qui avait prsid  ma premire ducation, et dont
l'exprience m'avait t souvent d'un trop puissant secours pour que je ne
lui accordasse pas toute confiance. Plus d'une fois j'avais eu l'occasion
de reconnatre la justesse de ses avis. La passion que j'avais inspire 
cette jeune fille tait, j'en avais conscience, aussi profonde, aussi
ardente que celle que j'prouvais moi-mme; peut-tre plus vive encore;
car mon coeur avait connu d'autres affections, tandis que le sien n'avait
jamais battu que sous l'influence des tendres soins qui avaient entour
son enfance. C'tait son premier sentiment puissant, sa premire passion.
Comment n'aurait-il pas envahi tout son coeur, domin toutes ses penses?
Elle, si bien faite pour l'amour, si semblable  la Vnus mythologique?

Ces rflexions n'avaient rien que d'agrable; mais le tableau
s'assombrissait quand je cessais de considrer le pass. Quelque chose, un
dmon sans doute, me disait tout bas: Tu ne la reverras plus jamais! Cette
ide toute hypothtique qu'elle ft, suffisait pour me remplir l'esprit de
sombres prsages, et je me mis  interroger l'avenir. Je n'tais point en
route pour une de ces parties de plaisir de laquelle on revient  jour et
 heure fixes. J'allais affronter des dangers, les dangers du dsert, dont
je connaissais toute la gravit. Dans nos plans de la nuit prcdente,
Sguin n'avait pas dissimul les prils de notre expdition. Il me les
avait dtaills avant de m'imposer l'engagement de le suivre. Quelques
semaines auparavant, je m'en serais proccup; ces prils mme auraient
t pour moi un motif d'excitation de plus. Mais alors mes sentiments
taient bien changs; je savais que la vie d'une autre tait attache  la
mienne. Que serait-ce donc si le dmon disait vrai? Ne plus la revoir,
jamais! jamais!... Affreuse pense--et je cheminais affaiss sur ma selle,
sous l'influence d'une amre tristesse. Mais je me sentais port par mon
cher Moro qui semblait reconnatre son cavalier; son dos lastique se
soulevait sous moi; mon me rpondait  la sienne, et les effluves de son
ardeur ragissaient sur moi. Un instant aprs je rassemblais les rnes et
je m'lanais au galop pour rejoindre mes compagnons. La route, bordant la
rivire, la traversant de temps en temps au moyen de gus peu profonds,
serpentait  travers les valles garnies de bois touffus.

Le chemin tait difficile  cause des broussailles paisses; et quoique
les arbres eussent t entaills pour tablir la route, on n'y voyait
aucun signe de passage antrieur,  peine quelques pas, de cheval. Le pays
paraissait sauvage et compltement inhabit. Nous en voyions la preuve
dans les rencontres frquentes de daims et d'antilopes, qui traversaient
le chemin et sortaient des taillis sous le nez de nos chevaux. De temps en
temps, la route s'loignait beaucoup de la rivire pour viter ses coudes
nombreux. Plusieurs fois nous traversmes de larges espaces o de grands
arbres avaient t abattus, et o des dfrichements avaient t pratiqus;
mais cela devait remonter  une poque trs recule, car la terre qui
avait t remue avec la charrue, tait maintenant couverte de fourrs
pais et impntrables. Quelques troncs briss et tombant en pourriture,
quelques lambeaux de murailles, croules, en adob, indiquait la place o
le _rancho_ du settler avait t pos. Nous passmes prs d'une glise en
ruines, dont les vieilles tourelles s'croulaient pierre  pierre. Tout
autour, des monceaux d'adob couvraient la terre sur une tendue de
plusieurs acres. Un village prospre avait exist l. Qu'tait-il devenu?
O taient ses habitants affairs? Un chat sauvage s'lana du milieu des
ronces qui recouvraient les ruines, et s'enfona dans la fort; un hibou
s'envola lourdement du haut d'une coupole croulante, et voleta autour de
nos ttes en poussant son plaintif _wo-ho-ah_ ajoutant ainsi un trait de
plus  cette scne de dsolation. Pendant que nous traversions ces ruines,
un silence de mort nous environnait, troubl seulement par le houloulement
De l'oiseau de nuit et par le _cronk-cronk_ des fragments de poteries dont
les rues dsertes taient parsemes et qui craquaient sous les pieds de
nos chevaux. Mais o donc taient ceux dont l'cho de ces murs avait
autrefois rpercut les voix? qui s'taient agenouills sous l'ombre
sainte de ces piliers jadis consacrs? Ils taient partis; pour quel pays?
Et pourquoi? Je fis ces questions  Sguin qui me rpondit laconiquement:

--Les Indiens!

C'tait l'oeuvre du sauvage arm de sa lance redoutable, de son couteau 
scalper, de son arc et de sa hache de combat, de ses flches empoisonnes
et de sa torche incendiaire.

--Les Navajoes? demandai-je.

--Les Navajoes et les Apaches.

--Mais ne viennent-ils plus par ici?

Un sentiment d'anxit m'avait tout  coup travers l'esprit. Nous tions
encore tout prs de la maison; je pensais  ses murailles sans dfense.
J'attendais la rponse avec anxit.

--Ils n'y viennent plus.

--Et pourquoi?

--Ceci est notre territoire, rpondit-il d'un ton significatif. Nous
voici, monsieur, dans un pays o vivent d'tranges habitants; vous verrez.
Malheur  l'Apache ou au Navajo qui oserait pntrer dans ces forts.

A mesure que nous avancions, la contre devenait plus ouverte, et nous
voyions deux chanes de hautes collines tailles  pic, s'tendant au nord
et au sud sur les deux rives du fleuve, ces collines se rapprochaient
tellement qu'elles semblaient barrer compltement la rivire. Mais ce
n'tait qu'une apparence. En avanant plus loin, nous entrmes dans un de
ces terribles passages que l'on dsigne dans le pays sous le nom de
_caons_ [1], et que l'on voit indiqus si souvent sur les cartes de
l'Amrique intertropicale. La rivire, en traversant ce canon, cumait
entre deux immenses rochers taills  pic, s'levant  une hauteur de
plus de mille pieds, et dont les profils,  mesure que nous nous en
approchions, nous figuraient deux gants furieux qui, spars par une main
puissante, continuaient de se menacer l'un l'autre. On ne pouvait regarder
sans un sentiment de terreur, les faces lisses de ses normes rochers et
je sentis un frisson dans mes veines quand je me trouvai sur le seuil de
cette porte gigantesque.

[Note 1: prononcez kagnonz.]

--Voyez-vous ce point? dit Sguin en indiquant une roche qui surplombait
la plus haute cime de cet abme.

Je fis signe que oui, car la question m'tait adresse.

--Eh bien, voil le saut que vous tiez si dsireux de faire. Nous vous
avons trouv vous balanant contre ce rocher l-haut.

--Grand Dieu! m'criai-je, considrant cette effrayante hauteur. Bien que
solidement assis sur ma selle, je me sentis pris de vertige  cet aspect,
et je fus forc de marcher quelques pas.

--Et sans votre noble cheval, continua mon compagnon, le docteur que voici
aurait pu se perdre dans toutes sortes d'hypothses en examinant ce qui
serait rest de vos os. Oh! Moro! beau Moro!

--Oh! _mein got!_ ya! ya! dit avec le ton de l'assentiment le botaniste,
regardant le prcipice, et semblant prouver le mme sentiment de malaise
que moi.

Sguin tait venu se placer  ct de moi, et flattait de la main le cou
de mon cheval avec un air d'admiration.

--Mais pourquoi donc, lui dis-je, me rappelant les circonstances de notre
premire entrevue; pourquoi donc tiez-vous si dsireux de possder Moro?

--Une fantaisie.

--Ne puis-je savoir pourquoi? Il me semble au fait que vous m'avez dit
alors que vous ne pouviez pas me l'apprendre?

--Oh! si fait; je puis facilement vous le dire. Je voulais tenter
l'enlvement de ma fille, et j'avais besoin pour cela du secours de votre
cheval.

--Mais, comment?

--C'tait avant que j'eusse entendu parler de l'expdition projete par
nos ennemis. Comme je n'avais aucun espoir de la recouvrer autrement, je
voulais pntrer dans le pays, seul ou avec un ami sr, et recourir  la
ruse pour l'enlever. Leurs chevaux sont rapides; mais ils ne peuvent
lutter contre un arabe, ainsi que vous aurez l'occasion de vous en
assurer. Avec un animal comme celui-ci, j'aurais pu me sauver,  moins
d'tre entour; et, mme dans ce cas, j'aurais pu m'en tirer au prix de
quelques lgres blessures. J'avais l'intention de me dguiser et d'entrer
dans leur ville sous la figure d'un de leurs guerriers. Depuis longtemps
je possde  fond leur langue.

--C'et t l une prilleuse entreprise.

--Sans aucun doute! mais c'tait ma dernire ressource, et je n'y avais
recours qu'aprs avoir puis tous les efforts; aprs tant d'annes
d'attente, je ne pouvais plus y tenir. Je risquais ma vie. C'tait un coup
de dsespoir, mais,  ce moment, j'y tais pleinement dtermin.

--J'espre que nous russirons, cette fois.

--J'y compte fermement. Il semble que la Providence veuille enfin se
dclarer en ma faveur. D'un ct, l'absence de ceux qui l'ont enleve; de
l'autre, le renfort considrable qu'a reu ma troupe d'un gros parti de
trappeurs des plaines de l'Est. Les peaux d'ours sont tombes, comme ils
disent,  ne pas valoir une bourre de fusil, et ils trouvent que les
Peaux-Rouges rapportent davantage. Ah! j'espre en venir  bout, cette
fois.

Il accompagna ces derniers mots d'un profond soupir.

Nous arrivions en ce moment  l'entre d'une gorge, et l'ombre d'un bois
de cotonniers nous invitait au repos.

--Faisons halte ici, dit Sguin.

Nous mmes pied  terre, et nos chevaux furent attachs de manire 
pouvoir patre. Nous prmes place sur l'pais gazon, et nous talmes les
provisions dont nous nous tions munis pour le voyage.



XVII


GOGRAPHIE ET GOLOGIE.

Nous nous reposmes environ une heure sous l'ombre frache, pendant que
nos chevaux se refaisaient aux dpens de l'excellent pturage qui
croissait abondant autour d'eux. Nous causions du pays curieux que nous
tions en train de traverser; curieux sous le rapport de sa gographie, de
sa gologie, de sa botanique et de son histoire; curieux enfin sous tous
les rapports. Je suis, je puis le dire, un voyageur de profession.
J'prouvais un vif intrt  me renseigner sur les contres sauvages qui
s'tendaient  des centaines de milles autour de nous; et il n'y avait pas
d'homme plus capable de m'instruire  cet gard que mon interlocuteur. Mon
voyage en aval de la rivire m'avait trs-peu initi  la physionomie du
pays. J'tais  cette poque, ainsi que je l'ai dit, dvor par la fivre;
et ce que j'avais pu voir n'avait laiss dans ma mmoire que des souvenirs
confus comme ceux d'un songe. Mais j'avais repris possession de toutes mes
facults, et les paysages que nous traversions tantt charmants et revtus
des richesses mridionales, tantt sauvages, accidents, pittoresques,
frappaient vivement mon imagination.

L'ide que cette partie du pays avait t occupe autrefois par les
compagnons de Cortez, ainsi que le prouvaient de nombreuses ruines;
qu'elle avait t reconquise par les sauvages, ses anciens possesseurs;
l'vocation des scnes tragiques qui avaient d accompagner cette reprise
de possession, inspiraient une foule de penses romanesques auxquelles les
ralits qui nous environnaient formaient un admirable cadre. Sguin tait
communicatif, d'une intelligence leve, et ses vues taient pleines de
largeur. L'espoir d'embrasser bientt son enfant, si longtemps perdue,
soutenait en lui la vie. Depuis bien des annes, il ne s'tait pas senti
aussi heureux.

--C'est vrai, dit-il rpondant  une de mes questions, on connat bien peu
de choses de toute cette contre, au del des tablissements mexicains.
Ceux qui auraient pu en dresser la carte gographique n'ont pas accompli
cette tche. Ils taient trop absorbs dans la recherche de l'or; et leurs
misrables descendants, comme vous avez pu le voir, sont trop occups  se
voler les uns les autres, pour s'inquiter d'autre chose. Ils ne savent
rien de leur pays au del des bornes de leurs domaines, et le dsert gagne
tous les jours sur eux. Tout ce qu'ils en savent, c'est que c'est de ce
ct que viennent leurs ennemis, qu'ils redoutent comme les enfants
craignent le loup et Croquemitaine.

--Nous sommes ici, continua Sguin,  peu prs au centre du continent: au
coeur du Sahara amricain. Le Nouveau-Mexique est une oasis, rien de plus.
Le dsert l'environne d'une ceinture de plusieurs centaines de milles de
largeur; dans certaines directions, vous pouvez faire mille milles, 
partir du Del-Norte, sans rencontrer un point ferme. L'oasis de New-Mexico
doit son existence aux eaux fertilisantes du Del-Norte. C'est le seul
point habit par les blancs, entre la rive droite de Mississipi et les
bords de l'ocan Pacifique, en Californie. Vous y tes arriv en
traversant un dsert, n'est-ce pas?

--Oui. Et,  mesure que nous nous loignions du Mississipi en nous
rapprochant des montagnes Rocheuses, le pays devenait de plus en plus
strile. Pendant les trois cents derniers milles environ, nous pouvions 
peine trouver l'eau et l'herbe ncessaires  nos animaux. Mais est-ce
qu'il en est ainsi au nord et au sud de la route que nous avons suivie?

Au nord et au sud, pendant plus d'un millier de milles, depuis les plaines
du Texas jusqu'aux lacs du Canada, tout le long de la baie des montagnes
Rocheuses, et jusqu' moiti chemin des tablissements qui bordent le
Mississipi, vous ne trouverez pas un arbre, pas un brin d'herbe.

--Et  l'ouest des montagnes?

--Quinze cents milles de dsert en longueur sur  peu prs sept ou huit
cents de large. Mais la contre de l'ouest prsente un caractre
diffrent. Elle est plus accidente, plus montagneuse, et, si cela est
possible, plus dsole encore dans son aspect. Les feux volcaniques ont eu
l une action plus puissante, et, quoique des milliers d'annes se soient
coules depuis que les volcans sont teints, les roches ignes, 
beaucoup d'endroits, semblent appartenir  un soulvement tout rcent. Les
couleurs de la lave et des scories qui couvrent les plaines  plusieurs
milles d'tendue, dans certains endroits n'ont subi aucune modification
sous l'action vgtale ou climatrique. Je dis que l'action climatrique
n'a eu aucun effet, parce qu'elle n'existe pour ainsi dire pas dans cette
rgion centrale.

--Je ne vous comprends pas.

--Voici ce que je veux dire: les changements atmosphriques sont
insensibles ici; rarement il y a pluie ou tempte. Je connais tels
districts o pas une goutte d'eau n'est tombe dans le cours de plusieurs
annes.

--Et pouvez-vous vous rendre compte de ce phnomne?

--J'ai ma thorie; peut-tre ne semblerait-elle pas satisfaisante au
mtorologiste savant; mais je veux vous l'exposer.

Je prtai l'oreille avec attention, car je savais que mon compagnon tait
un homme de science, d'exprience et d'observation, et les sujets du genre
de ceux qui nous occupaient m'avaient toujours vivement intress. Il
continua:

--Il ne peut y avoir de pluie s'il n'y a pas de vapeur dans l'air. Il ne
peut y avoir de vapeur dans l'air s'il n'y a pas d'eau sur la terre pour
la produire. Ici, l'eau est rare, et pour cause.

Cette rgion du dsert est  une grande hauteur; c'est un plateau
trs-lev. Le point o nous sommes est  prs de 6,000 pieds au-dessus du
niveau de la mer. De l, la raret des sources qui, d'aprs les lois de
l'hydraulique, doivent tre alimentes par des rgions encore plus
leves; or, il n'en existe pas sur ce continent. Supposez que je puisse
couvrir ce pays d'une vaste mer, entoure comme d'un mur par ces hautes
montagnes qui le traversent; et cette mer a exist, j'en suis convaincu, 
l'poque de la cration de ces bassins. Supposez que je cre une telle mer
sans lui laisser aucune voie d'coulement, sans le moindre ruisseau
d'puisement; avec le temps, elle irait se perdre dans l'Ocan, et
laisserait la contre dans l'tat de scheresse o vous la voyez
aujourd'hui.

--Mais comment cela! par l'vaporation?

-Au contraire; l'absence d'vaporation serait la cause de leur puisement.
Et je crois que c'est ainsi que les choses se sont passes.

--Je ne saurais comprendre cela.

--C'est trs-simple. Cette rgion, nous l'avons dit, est trs-leve; en
consquence, l'atmosphre est froide, et l'vaporation s'y produit avec
moins d'nergie que sur les eaux de l'Ocan. Maintenant, il s'tablira
entre l'Ocan et cette mer intrieure, un change de vapeurs par le moyen
des vents et des courants d'air; car c'est ainsi seulement que le peu
d'eau qui arrive sur ces plateaux peut parvenir. Cet change sera
ncessairement en faveur des mers intrieures, puisque leur puissance
d'vaporation est moindre, et pour d'autres causes encore. Nous n'avons
pas le temps de procder  une dmonstration rgulire de ce rsultat.
Admettez-le, quant  prsent, vous y rflchirez plus tard  loisir.

--J'entrevois la vrit; je vois ce qui se passe.

--Que suit-il de l? Ces mers intrieures se rempliront graduellement
jusqu' qu'elles dbordent. La premire petite rigole qui passera
par-dessus le bord sera le signal de leur destruction. L'eau se creusera
peu  peu un canal  travers le mur des montagnes; tout petit d'abord,
puis devenant de plus en plus large et profond sous l'incessante action du
flot, jusqu' ce que, aprs nombre d'annes,--de sicles,--de centaines de
sicles, de milliers, peut-tre, une grande ouverture comme celle-ci (et
Sguin me montrait le caon) soit pratique; et bientt la plaine aride
que nous voyons derrire sera livre  l'tude du gologue tonn.

--Et vous pensez que les plaines situes entre les Andes et les montagnes
Rocheuses sont des lits desschs de mers?

--Je n'ai pas le moindre doute  cet gard. Aprs le soulvement de ses
immenses murailles, les cavits ncessairement remplies par les pluies de
l'Ocan, formrent des mers; d'abord trs-basses, puis de plus en plus
profondes, jusqu' ce que leur niveau atteignit celui des montagnes qui
leur servaient de barrire, et que, comme je vous l'ai expliqu, elles se
frayassent un chemin pour retourner  l'Ocan.

--Mais est-ce qu'il n'existe pas encore une mer de ce genre?

--Le grand Lac Sal? Oui, c'en est une. Il est situ au nord-ouest de
l'endroit o nous sommes. Ce n'est pas seulement une mer, mais tout un
systme de lacs, de sources, de rivires, les unes sales les autres d'eau
douce; et ces eaux n'ont aucun coulement vers l'Ocan. Elles sont barres
par des collines et des montagnes qui constituent dans leur ensemble un
systme gographique complet.

--Est-ce que cela ne dtruit pas votre thorie?

--Non. Le bassin o ce phnomne se produit est beaucoup moins lev que
la plupart des plateaux du dsert. La puissance d'vaporation quilibre
l'apport de ces sources et de ces rivires, et consquemment neutralise
leur effet, c'est--dire que dans l'change de vapeurs qui se fait avec
l'Ocan, ce bassin donne autant qu'il reoit. Cela tient moins encore 
son peu d'lvation qu' l'inclinaison particulire des montagnes qui y
versent leurs eaux. Placez-le dans une situation plus froide, _coeteris
paribus_, et avec le temps, l'eau se creusera un canal d'puisement. Il en
est de ce lac comme de la mer Caspienne, de la mer d'Aral, de la mer
Morte. Non, mon ami, l'existence du grand Lac Sal ne contrarie pas ma
thorie. Autour de ses bords le pays est fertile; fertile  cause des
pluies dont il est redevable aux masses d'eau qui l'entourent. Ces pluies
ne se produisent que dans un rayon assez restreint, et ne peuvent agir sur
toute la rgion des dserts qui restent secs et striles  cause de leur
grande distance de l'Ocan.

--Mais les vapeurs qui s'lvent de l'Ocan ne peuvent-elles venir
jusqu'au dsert?

--Elles le peuvent, comme je vous l'ai dit, dans une certaine mesure;
autrement il n'y pleuvrait jamais. Quelquefois, sous l'influence de
quelque cause extraordinaire, telle que des vents violents, les nuages
arrivent par masses jusqu'au centre du continent. Alors vous avez des
temptes, et de terribles temptes! Mais, gnralement, ce sont seulement
les bords des nuages qui arrivent jusque-l, et ces lambeaux de nuages
combins avec les vapeurs, rsultant de l'vaporation propre des sources
et des rivires du pays, fournissent toute la pluie qui y tombe. Les
grandes masses de vapeur qui s'lvent du Pacifique et se dirigent vers
l'est, s'arrtent d'abord sur les ctes et y dposent leurs eaux; celles
qui s'lvent plus haut et dpassent le sommet des montagnes vont plus
loin, mais elles sont arrtes,  cent milles de l, par les sommets plus
levs de la sierra Nevada, o elles se condensent et retournent en
arrire vers l'Ocan, par les cours du Sacramento et du San-Joachim. Il
n'y a que la bordure de ces nuages qui, s'levant encore plus haut et
chappant  l'attraction de la Nevada, traverse et vient s'abattre sur le
dsert. Qu'en rsulte-t-il? L'eau n'est pas plutt tombe qu'elle est
entrane vers la mer par le Gila et le Colorado, dont les ondes grossies
fertilisent les pentes de la Nevada; pendant ce temps, quelques fragments,
chapps d'autres masses de nuages, apportent un faible tribut d'humidit
aux plateaux arides et levs de l'intrieur, et se rsolvent en pluie ou
en neige sur les pics des montagnes Rocheuses. De l les sources des
rivires qui coulent  l'est et  l'ouest; de l les oasis, semblables 
des parcs que l'on rencontre au milieu des montagnes. De l les fertile
valles du Del-Norte et des autres cours d'eau qui couvrent ces terres
centrales de leurs nombreux mandres. Les nuages qui s'lvent de
l'Atlantique agissent de la mme manire en traversant la chane des
Alleghanis. Aprs avoir dcrit un grand arc de cercle autour de la terre,
ils se condensent et tombent dans les valles de l'Ohio et du Mississipi.
De quelque ct que vous abordiez ce grand continent,  mesure que vous
Vous approchez du centre, la fertilit diminue et cela tient uniquement
au manque d'eau. En beaucoup d'endroits, partout o l'on peut apercevoir
une trace d'herbe, le sol renferme tous les lments d'une riche
vgtation. Le docteur vous le dira: il l'a analys.

--Ya! ya! cela est vrai, se contenta d'affirmer le docteur.

--Il y a beaucoup d'oasis, continua Sguin, et ds qu'on a de l'eau pour
pouvoir arroser, une vgtation luxuriante apparat aussitt. Vous avez d
remarquer cela en suivant le cours infrieur de la rivire, et c'est ainsi
que les choses se passaient dans les tablissements espagnols sur les
rives du Gila.

--Mais pourquoi ces tablissements ont-ils t abandonns? demandai-je,
n'ayant jamais entendu assigner aucune cause raisonnable  la dispersion
de ces florissantes colonies.

--Pourquoi! rpondit Sguin avec une nergie marque, pourquoi! Tant
qu'une race autre que la race ibrienne n'aura pas pris possession de
cette terre, l'Apache, le Navajo et le Comanches, les vaincus de Cortez,
et quelquefois ses vainqueurs chasseront les descendants de ces premiers
conqurants du Mexique. Voyez, les provinces de Sonora, de Chihuahua, 
moiti dpeuples! Voyez le Nouveau-Mexique: ses habitants ne vivent que
par tolrance; il semble qu'ils ne cultivent la terre que pour leurs
ennemis, qui prlvent sur eux un tribut annuel!--Mais, allons! le soleil
nous dit qu'il est temps de partir; allons! Montez  cheval; nous pouvons
suivre la rivire, continua-t-il. Il n'a pas plu depuis quelque temps et
l'eau est basse; autrement il nous aurait fallu faire quinze milles 
travers la montagne. Tenez-vous prs des rochers! Marchez derrire moi!

Cet avertissement donn, il entra dans le canon; je le suivis, ainsi que
God et le docteur.



XVIII


LES CHASSEURS DE CHEVELURES

Il tait presque nuit quand nous arrivmes au camp, au camp des chasseurs
de scalps. Notre arrive fut  peine remarque. Les hommes prs desquels
nous passions se bornaient  jeter un coup d'oeil sur nous. Pas un ne se
leva de son sige ou ne se drangea de son occupation. On nous laissa
desseller nos chevaux et les placer o nous le jugemes  propos.

J'tais fatigu de la course, aprs avoir pass si longtemps sans faire
usage du cheval. J'tendis ma couverture par terre, et je m'assis, le dos
appuy contre un tronc d'arbre. J'aurais volontiers dormi, mais
l'tranget de tous les objets qui m'environnaient tenait mon imagination
veille; je regardais et j'coutais avec une vive curiosit. Il me
faudrait le secours du pinceau pour vous donner une esquisse de la scne,
et encore ne pourrais-je vous en donner qu'une faible ide. Jamais
ensemble plus sauvage et plus pittoresque ne frappa la vue d'aucun homme.
Cela me rappelait les gravures o sont reprsents les bivouacs de
brigands dans les sombres gorges des Abruzzes. Je dcris d'aprs des
souvenirs qui se rapportent  une poque dj bien loigne de ma vie
aventureuse. Je ne puis donc reproduire que les points les plus saillants
du tableau. Les petits dtails m'ont chapp; alors cependant les moindres
choses me frappaient par leur nouveaut, et leur tranget fixait pendant
quelque temps mon attention. Peu  peu ces choses me devinrent familires,
et ds lors, elles s'effacrent de ma mmoire comme le font les actes
ordinaires de la vie.

Le camp tait tabli sur la rive du Del-Norte, dans une clairire
environne de cotonniers dont les troncs lisses s'lanaient au-dessus
d'un pais fourr de palmiers nains et de _baonnettes_ espagnoles.
Quelques tentes en lambeaux taient dresses  et l; on y voyait aussi
des huttes en peaux de btes,  la manire indienne. Mais le plus grand
nombre des chasseurs avaient construit leur abri avec une peau de buffalo
supporte par quatre piquets debout. Il y avait, dans le fourr, des
sortes de cabanes formes de branchages et couvertes avec des feuilles
palmes d'yucca, ou des joncs arrachs au bord de la rivire. Des sentiers
frays  travers le feuillage conduisaient dans toutes les directions. A
travers une de ces perces, on apercevait le vert tapis d'une prairie dans
laquelle taient groups les mules et les _mustangs_, attachs  des
piquets par de longues cordes tranantes. On voyait de tous cts des
ballots, des selles, des brides, celles-l poses sur des troncs d'arbres,
celles-ci suspendues aux branches; des sabres rouills se balanaient
devant les tentes et les huttes; des ustensiles de campement de toutes
sortes, tels que casseroles, chaudires, haches, etc., jonchaient le sol.
Autour de grands feux, o brillaient des arbres entiers, des groupes
d'hommes taient assis. Ils ne cherchaient pas la chaleur, car la
temprature n'tait pas froide: ils faisaient griller des tranches de
venaison; ou fumaient dans des pipes de toutes formes et de toutes
dimensions. Quelques-uns fourbissaient leurs armes ou rparaient leurs
vtements.

Des sons de toutes les langues frappaient mon oreille: lambeaux entremls
de franais, d'espagnol, d'anglais et d'indien. Les exclamations se
croisaient, chacune caractrisant la nationalit de ceux qui les
profraient: _Hilloa, Dick! kung it, old hoss, whot ore ye' bout?_ (Hol,
Dick! accroche-moi a, vieille rosse; qu'est-ce que tu fais donc?)
--Sacrr...!--_Carramba!_--Pardieu, monsieur!--_By the eternal
airthquake!_ (par le tremblement de terre ternel).--_Vaya, hombre,
vaya!_ --_Carajo!_--By Gosh!_--_Santissima, Maria!_--Sacrr...!
On aurait pu croire que les diffrentes nations avaient envoy l des
reprsentants pour tablir un concours de jurements.

Trois groupes distincts taient forms. Dans chacun d'eux un langage
particulier dominait, et il y avait une espce d'homognit de costume
chez les hommes qui composaient chacun de ces groupes. Le plus voisin de
moi parlait espagnol: c'taient des Mexicains. Voici, autant que je me le
rappelle, la description de l'habillement de l'un d'eux:

Des _calzoneros_ de velours vert, taills  la manire des culottes de
marin; courts de la ceinture, serrs sur les hanches, larges du bas,
doubls  la partie infrieure de cuir noir ornement de filets gaufrs et
de broderies; fendus  la couture extrieure, depuis la hanche jusqu' la
cuisse; orns de tresses, et bords de ranges d'aiguillettes  ferrets
d'argent. Les fentes sont ouvertes, car la soire est chaude, et laissant
apercevoir les _calzoncillos_ de mousseline blanche, pendant  larges plis
jusqu'autour de la cheville. Les bottes sont en peau de biche tanne, de
couleur naturelle. Le cuir en est rougetre; le bout est arrondi, les
talons sont arms d'perons, pesant chacun une livre au moins; et garnis
de molettes de trois pouces de diamtre! Ces perons, curieusement
travaills, sont attachs  la botte par des courroies de cuir ouvr. Des
petits grelots (_campanillas_) pendent de chacune des dents de ces
molettes colossales, et font entendre leur tintement,  chaque mouvement
du pied. Les calzoneros ne sont point soutenus par des bretelles, mais
fixs autour de la taille par une ceinture ou une charpe de soie
carlate. Cette ceinture fait plusieurs fois le tour du corps; elle se
noue par derrire, et les bouts frangs pendent gracieusement prs de la
hanche gauche. Pas de gilet; une jaquette d'toffe brune brode, juste au
corps, courte par derrire,  la grecque, et laissant voir la chemise
elle-mme,  large collet, brode sur le devant, tmoigne de l'habilet
suprieure de quelque _poblana_  l'oeil noir. Le _sombrero_  larges
bords projette son ombre sur tout cet ensemble; c'est un lourd chapeau en
cuir verni noir, garni d'une large bordure en galon d'argent. Des glands,
galement en argent, tombent sur le ct et donnent  cette coiffure un
aspect tout particulier. Sur une paule pend le pittoresque srap, 
moiti roul. Un baudrier et une gibecire, une escopette sur laquelle la
main est appuye, une ceinture de cuir garnie d'une paire de pistolets de
faible calibre, un long couteau espagnol suspendu obliquement sur la
hanche gauche, compltent le costume que j'ai pris pour type de ma
description. A quelques menus dtails prs, tous les hommes qui composent
le groupe le plus rapproch de moi sont vtus de cette manire.
Quelques-uns portent des _calzoneros_ de peau, avec un spencer ou
pourpoint de mme matire, ferm par devant et par derrire. D'autres ont,
au lieu du srap en toffe peinte, la couverture des Navajoes avec ses
larges raies noires. D'autres laissent pendre de leurs paules la superbe
et gracieuse _manga_. La plupart sont chausss de mocassins; un petit
nombre, les plus pauvres, n'ont que le simple _guarache_, la sandale des
Astques. La physionomie de ces hommes est sombre et sauvage; leurs
cheveux longs et roides sont noirs comme l'aile du corbeau; des barbes et
des moustaches incultes couvrent leurs visages; des yeux noirs froces
brillent sous les larges bords de leurs chapeaux. Ils sont gnralement
petits de taille; mais il y a dans leurs corps une souplesse qui dnote la
vigueur et l'activit. Leurs membres, bien dcoupls, sont endurcis  la
fatigue et aux privations. Tous, ou presque tous, sont ns dans les fermes
du Mexique; habitant la frontire, ils ont eu souvent  combattre les
Indiens. Ce sont des _ciboleros_, des _vaqueros_, des _rancheros_ et des
_monteros_, qui,  force de frquenter les montagnards, les chasseurs de
races gauloise et saxonne des plaines de l'est, ont acquis un degr
d'audace et de courage dont ceux de leur pays sont rarement dous. C'est
la chevalerie de la frontire mexicaine. Ils fument des cigarettes, qu'ils
roulent entre leurs doigts, dans des feuilles de mas. Ils jouent au
_monte_ sur leurs couvertures tendues  terre, et leur enjeu est du
tabac. On entend les maldictions et les _carajo_ de ceux qui perdent;
les gagnants adressent de ferventes actions de grces  la _santissima
Virgen_. Ils parlent une sorte de patois espagnol; leurs voix sont rudes
et dsagrables.

A une courte distance, un second groupe attire mon attention. Ceux qui le
composent diffrent des prcdents sous tous les rapports: la voix,
l'habillement, le langage et la physionomie. On reconnat au premier coup
d'oeil des Anglo-Amricains. Ce sont des trappeurs, des chasseurs de la
prairie, des montagnards. Choisissons aussi parmi eux un type qui nous
servira pour les dpeindre tous.

Il se tient debout, appuy sur sa longue carabine, et regarde le feu. Il a
six pieds de haut, dans ses mocassins, et sa charpente dnote la force
hrditaire du Saxon. Ses bras sont comme des troncs de jeunes chnes; la
main qui tient le canon du fusil est large, maigre et musculeuse. Ses
joues, larges et fermes, sont en partie caches sous d'pais favoris qui
se runissent sous le menton et viennent rejoindre la barbe qui entoure
les lvres. Cette barbe n'est ni blonde ni noire; mais d'un brun fonc qui
s'claircit autour de la bouche, o l'action combine de l'eau et du
soleil lui a donn une teinte d'ambre. L'oeil est gris ou gris-bleu, petit
et lgrement pliss vers les coins. Le regard est ferme, et reste
gnralement fixe. Il semble pntrer jusqu' votre intrieur. Les cheveux
bruns sont moyennement longs. Ils ont t coups sans doute lors de la
dernire visite  l'entrept de commerce, ou aux tablissements; le teint,
quoique bronz comme celui d'un multre, n'est devenu ainsi que par
l'action du hle. Il tait autrefois clair comme celui des blonds. La
physionomie est empreinte d'un caractre assez imposant. On peut dire
qu'elle est belle. L'expression gnrale est celle du courage tempr par
la bonne humeur et la gnrosit. L'habillement de l'homme dont je viens
de tracer le portrait sort des manufactures du pays, c'est--dire de son
pays  lui, la prairie et les parcs de la montagne dserte. Il s'en est
procur les matriaux avec la balle de son rifle, et l'a faonn de ses
propres mains,  moins qu'il ne soit un de ceux qui, dans un de leurs
moments de repos, prennent, pour partager leur hutte, quelque fille
indienne, des Sioux, des Crows ou des Cheyennes. Ce vtement consiste en
une blouse de peau de daim prpare, rendue souple comme un gant par
l'action de la fume; de grandes jambires montant jusqu' la ceinture et
des mocassins de mme matire; ces derniers, garnis d'une semelle de cuir
pais de buffalo. La blouse serre  la taille, mais ouverte sur la
poitrine et au cou, se termine par un lgant collet qui retombe en
arrire jusque sur les paules. Par-dessous on voit une autre chemise de
matire plus fine, en peau prpare d'antilope, de faon ou de daim fauve.
Sur sa tte un bonnet de peau de rackoon [1] orne,  l'avant, du museau
de l'animal, et portant  l'arrire sa queue raye, qui retombe, comme un
panache, sur l'paule gauche. L'quipement se compose d'un sac  balles,
en peau non apprte de chat des montagnes, et d'une grande corne en forme
de croissant sur laquelle sont cisels d'intressants souvenirs. Il a pour
armes un long couteau, un _bowie_ (lame recourbe), un lourd pistolet,
soigneusement attach par une courroie qui lui serre la taille. Ajoutez 
cela un rifle de cinq pieds de long, du poids de neuf livres, et si droit
que la crosse est presque le prolongement de la ligne du canon.

[Note: Sorte de blaireau.]

Dans tout cet habillement, cet quipement et cet armement, on s'est peu
proccup du luxe et de l'lgance; cependant, la coupe de la blouse en
forme de tunique n'est pas dpourvue de grce. Les franges du collet et
des gutres ne manquent pas de style, et il y a dans le bonnet de peau de
rackoon une certaine coquetterie qui prouve que celui qui le porte n'est
pas tout  fait indiffrent aux avantages de son apparence extrieure. Un
petit sac ou sachet gentiment brod avec des piquants bariols de
porc-pic pend sur sa poitrine. Par moments, il le contemple avec un
regard de satisfaction: c'est son porte-pipe, gage d'amour de quelque
demoiselle aux yeux noirs, aux cheveux de jais, sans doute, et habitant
comme lui ces contres sauvages. Tel est l'ensemble d'un trappeur de la
montagne. Plusieurs hommes,  peu de chose prs vtus et quips de mme,
se tiennent autour de celui dont j'ai trac le portrait. Quelques-uns
portent des chapeaux rabattus, de feutre gris; d'autres des bonnets de
peau de chat; ceux-ci ont des blouses de chasse de nuances plus claires et
brodes des plus vives couleurs; ceux-l, au contraire, en portent d'uses
et rapices, noircies de fume; mais le caractre gnral des costumes
les fait aisment reconnatre; il tait impossible de se tromper sur leur
titre de vritables montagnards.

Le troisime des groupes que j'ai signals tait plus loign de la place
que j'occupais. Ma curiosit, pour ne pas dire mon tonnement, avait t
vivement excite lorsque j'avais reconnu que ce groupe tait compos
d'Indiens.

--Sont-ils donc prisonniers? pensai-je. Non; ils ne sont point enchans;
rien dans leur apparence, dans leur attitude, n'indique qu'ils soient
captifs; et cependant ce sont des Indiens. Font-ils donc partie de la
bande qui combat contre...?

Pendant que je faisais mes hypothses, un chasseur passa prs de moi.

--Quels sont ces Indiens? demandai-je en indiquant le groupe.

--Des Delawares; quelques Chawnies.

J'avais donc sous les yeux de ces clbres Delawares, des descendants de
cette grande tribu qui, la premire, sur les bords de l'Atlantique, avait
livr bataille aux visages ples. C'est une merveilleuse histoire que la
leur. La guerre tait l'cole de leurs enfants, la guerre tait leur
passion favorite, leur dlassement, leur profession. Il n'en reste plus
maintenant qu'un petit nombre. Leur histoire arrivera bientt  son
dernier chapitre! Je me levai et m'approchai d'eux avec un vif sentiment
d'intrt. Quelques-uns taient assis autour du feu, et fumaient dans des
pipes d'argile rouge durcie, curieusement ciseles. D'autres se
promenaient avec cette gravit majestueuse si remarquable chez l'Indien
des forts. Il rgnait au milieu d'eux un silence qui contrastait
singulirement avec le bavardage criard de leurs allis mexicains. De
temps en temps, une question articule d'une voix basse, mais sonore,
recevait une rponse courte et sentencieuse, parfois un simple bruit
guttural, un signe de tte plein de dignit, ou un geste de la main; tout
en conversant ainsi, ils remplissaient leurs pipes avec du _kini-kin-ik_
et se passaient, de l'un  l'autre, les prcieux instruments.

Je considrais ces stoques enfants des forts avec une motion plus forte
que celle de la simple curiosit; avec ce sentiment que l'on prouve,
quand on regarde, pour la premire fois, une chose dont on a entendu
raconter ou dont on a lu d'tranges rcits. L'histoire de leurs guerres et
de leurs courses errantes tait toute frache dans ma mmoire. Les acteurs
mmes de ces grandes scnes taient l devant moi, ou du moins des types
de leurs races, dans toute la ralit, dans toute la sauvagerie
pittoresque de leur individualit. C'taient ces hommes qui chasss de
leur pays par les pionniers venus de l'Atlantique, n'avaient cd qu' la
fatalit, victimes de la destine de leur race. Aprs avoir travers les
Apaches, ils avaient disput pied  pied le terrain, de contre en
contre, le long des Alleghanis, dans des forts des bords de l'Ohio,
jusqu'au coeur de la _terre sanglante_.[1]

[Note 1: _Bloody Ground._ Partie du territoire de l'Ohio, nomme  cause
des combats sanglants livrs aux Indiens par les premiers colons.]

Et toujours les visages ples taient sur leurs traces, les repoussant,
les refoulant sans trve vers le soleil couchant. Les combats meurtriers,
la foi punique, les traits rompus, d'anne en anne, claircissaient
leurs rangs. Et, toujours refusant de vivre auprs de leurs vainqueurs
blancs, ils reculaient, s'ouvrant un chemin, par de nouveaux combats, 
travers des tribus d'hommes rouges comme eux, et trois fois suprieurs en
nombre! La fourche de la rivire Osage fut leur dernire halte. L,
l'usurpateur s'engagea de respecter  tout jamais leur territoire. Mais
cette concession arrivait trop tard. La vie errante et guerrire tait
devenue pour eux une ncessit de nature; et, avec un mprisant ddain,
ils refusrent les travaux pacifiques de la terre. Le reste de leur tribu
se runit sur les bords de l'Osage; mais, au bout d'une saison, ils
avaient disparu. Tous les guerriers et les jeunes gens taient partis, ne
laissant sur les territoires concds que les vieillards, les femmes et
les hommes sans courage. O taient-ils alls! O sont-ils maintenant!
Celui qui veut trouver les Delawares doit les chercher dans les grandes
prairies, dans les valles boises de la montagne, dans les endroits
hants par l'ours, le castor, le bighhorn et le buffalo. L il les
trouvera, par bandes dissmines, seuls ou ligus avec leurs anciens
ennemis les visages ples; trappant et chassant, combattant le Yuta ou le
Rapaho, le Crow ou le Cheyenne, le Navajo et l'Apache.

J'tais, je le rpte, profondment mu en contemplant ces hommes;
j'analysais leurs traits et leur habillement pittoresque. Bien qu'on n'en
vit pas deux qui fussent vtus exactement de mme, il y avait une certaine
similitude de costume entre eux tous. La plupart portaient des blouses de
chasse, non en peau de daim comme celles des blancs, mais en calicot
imprim, couvertes de brillants dessins. Ce vtement, coquettement arrang
et orn de bordures, faisait un singulier effet avec l'quipement de
guerre des Indiens. Mais c'tait par la coiffure spcialement que le
costume des Delawares et des Chawnies se distinguait de celui de leurs
allis, les blancs. En effet, cette coiffure se composait d'un turban
form avec une charpe ou avec un mouchoir de couleur clatante, comme en
portent les brunes croles d'Hati. Dans le groupe que j'avais sous les
yeux on n'aurait pas trouv deux de ces turbans qui fussent semblables,
mais ils avaient tous le mme caractre. Les plus beaux taient faits avec
des mouchoirs rays de madras. Ils taient surmonts de panaches composs
avec les plumes brillantes de l'aigle de guerre, ou les plumes bleues du
Gruya.

[Note: Sorte de petite grue bleutre.]

Leur costume tait complt par des gutres de peau de daim et des
mocassins  peu prs semblables  ceux des trappeurs. Les gutres de
quelques-uns taient ornes de chevelures attaches le long de la couture
extrieure, et faisant montre des sombres prouesses de celui qui les
portait. Je remarquai que leurs mocassins avaient une forme particulire,
et diffraient compltement de ceux des Indiens des prairies. Ils taient
cousus sur le dessus, sans broderies ni ornements, et bords d'un double
ourlet.

Ces guerriers taient arms et quips comme les chasseurs blancs. Depuis
longtemps ils avaient abandonn l'arc, et beaucoup d'entre eux auraient pu
rendre des points ou disputer la mouche  leurs associs des montagnes,
dans le maniement du fusil. Indpendamment du rifle et du long couteau, la
plupart portaient l'ancienne arme traditionnelle de leur race, le terrible
tomahawk.

J'ai dcrit les trois groupes caractristiques qui avaient frapp
mes yeux dans le camp. Il y avait, en outre, des individus qui
n'appartenaient  aucun des trois et qui semblaient participer du
caractre de plusieurs. C'taient des Franais, des voyageurs canadiens,
des rdeurs de la compagnie du nord-ouest, portant des capotes blanches,
plaisantant, dansant, et chantant leurs chansons de bateliers, avec tout
l'esprit de leur race; c'taient des _pueblos_, des _Indios manzos_,
couverts de leurs gracieuses _tilmas_, et considrs plutt comme des
serviteurs que comme des associs par ceux qui les entouraient. C'taient
des multres aussi, des ngres, noirs comme du jais, chapps des
plantations de la Louisiane, et qui prfraient cette vie vagabonde aux
coups du fouet sifflant du commandeur. On voyait encore l des uniformes
en lambeaux qui dsignaient les dserteurs de quelque poste de la
frontire; des Kanakas des les Sandwich, qui avaient travers les dserts
de la Californie, etc., etc. On trouvait enfin, rassembls dans ce camp,
des hommes de toutes les couleur, de tous les pays, parlant toutes les
langues. Les hasards de l'existence, l'amour des aventures les avaient
conduits l. Tous ces hommes plus ou moins tranges formaient la bande la
plus extraordinaire qu'il m'ait jamais t donn de voir: la bande des
chasseurs de chevelures.



XIX


LUTTE D'ADRESSE.

J'avais regagn ma couverture, et j'tais sur le point de m'y tendre,
quand le cri d'un _gruya_ attira mon attention. Je levai les yeux et
j'aperus un de ces oiseaux qui volait vers le camp. Il venait par une des
clairires ouvrant sur la rivire, et se tenait  une faible hauteur. Son
vol paresseux et ses larges ailes appelaient un coup de fusil. Une
dtonation se fit entendre. Un des Mexicains avait dcharg son escopette,
mais l'oiseau continuait  voler, agitant ses ailes avec plus d'nergie,
comme pour se mettre hors de porte.

Les trappeurs se mirent  rire, et une voix cria:

--Fichue bte! est-ce que tu pourrais seulement mettre ta balle dans une
couverture tendue, avec cette espce d'entonnoir? Pish!

Je me retournai pour voir l'auteur de cette brutale apostrophe. Deux
hommes paulaient leurs fusils et visaient l'oiseau. L'un d'eux tait le
jeune chasseur dont j'ai dcrit le costume, l'autre un Indien que je
n'avais pas encore aperu. Les deux dtonations n'en firent qu'une, et la
grue, abaissant son long cou, tomba en tournant au milieu des arbres, et
resta accroche  une branche. De la position que chacun d'eux occupait,
aucun des tireurs n'avait pu voir que l'autre avait fait feu. Ils taient
spars par une tente, et les deux coups taient partis ensemble. Un
trappeur s'cria:

--Bien tir, Garey! que Dieu assiste tout ce qui se trouve devant la
bouche de ton vieux _tueur d'ours_, quand ton oeil est au point de mire!

A ce moment, l'Indien faisait le tour de la tente. Il entendit cette
phrase, et vit la fume qui sortait encore du fusil du jeune chasseur;
il se dirigea vers lui en disant:

--Est-ce que vous avez tir, monsieur?

Ces mots furent prononcs avec l'accent anglais le plus pur, le moins
mlang d'indien, et cela seul aurait suffi pour exciter ma surprise si
dj mon attention n'et t vivement veille sur cet homme.

--Quel est cet Indien? demandai-je  un de mes voisins.

--Connais pas; nouvel arriv, fut toute la rponse.

--Croyez-vous qu'il soit tranger ici?

--Tout juste; venu il y a peu de temps; personne ne le connat, je crois;
si fait pourtant; le capitaine. Je les ai vus se serrer la main.

Je regardai l'Indien avec un intrt croissant. Il pouvait avoir trente
ans environ et n'avait gure moins de sept pieds (anglais) de taille. Ses
proportions vraiment apolloniennes le faisaient paratre moins grand. Sa
figure avait le type romain. Un front pur, un nez aquilin, de larges
mchoires, accusaient chez lui l'intelligence aussi bien que la fermet et
l'nergie. Il portait une blouse de chasse, de hautes gutres et des
mocassins; mais tous ces vtements diffraient essentiellement de ceux des
chasseurs ou des Indiens. Sa blouse tait en peau-de daim rouge, prpare
autrement que les trappeurs n'ont l'habitude de le faire. Presque aussi
blanche que la peau dont on fait les gants, elle tait ferme sur la
poitrine et magnifiquement brode avec des piquants de porc-pic; les
manches ornes de la mme manire; le collet et la jupe rehausss par une
garniture d'hermine douce et blanche comme la neige. Une range de peaux
entires de cet animal formait, tout autour de la jupe, une bordure  la
fois coteuse et remarquablement belle. Mais ce qui distinguait le plus
particulirement cet homme, c'tait sa chevelure. Elle tombait abondante
sur ses paules et flottait presque jusqu' terre quand il marchait. Elle
avait donc prs de sept pieds de longueur. Noire, brillante et
plantureuse, elle me rappelait la queue de ces grands chevaux flamands que
j'avais vus attels aux chars funbres  Londres. Son bonnet tait garni
d'un cercle complet de plumes d'aigles, ce qui, chez les sauvages,
constitue la suprme lgance. Cette magnifique coiffure ajoutait  la
majest de son aspect. Une peau blanche de buffalo pendait de ses paules,
et le drapait gracieusement comme une toge. Cette fourrure blanche
s'harmonisait avec le ton gnral de l'habillement et formait repoussoir 
sa noire chevelure. Il portait encore d'autres ornements; l'clat des
mtaux resplendissait sur ses armes et sur les diffrentes pices de son
quipement; le bois et la crosse de son fusil taient richement
damasquins en argent.

Si ma description est aussi minutieuse, cela tient  ce que le premier
aspect de cet homme me frappa tellement que jamais il ne sortira de ma
mmoire. C'tait le _beau idal_ d'un sauvage romantique et pittoresque;
et, de plus, chez lui rien ne rappelait le sauvage, ni son langage, ni ses
manires. Au contraire, la question qu'il venait d'adresser au trappeur
avait t faite du ton de la plus exquise politesse. La rponse ne fut pas
aussi courtoise.

--Si j'ai tir? N'as-tu pas entendu le coup? N'as-tu pas vu tomber la
bte? Regarde l-haut!

Et Garey montrait l'oiseau accroch dans l'arbre.

--Il parait alors que nous avons tir simultanment.

L'Indien, en disant cela, montrait son fusil, de la bouche duquel la fume
s'chappait encore.

--Voyez-vous, a, l'Indien! que nous ayons tir simultanment, ou
trangrement, ou similairement, je m'en fiche comme de la queue d'un
blaireau; mais j'ai vu l'oiseau, je l'ai ajust, et c'est ma balle qui l'a
mis bas.

--Je crois l'avoir touch aussi, rpliqua l'Indien modestement.

--J'm'en doute, avec cette espce de joujou! dit Garey, jetant un regard
de ddain sur le fusil de son comptiteur, et ramenant ses yeux avec
orgueil sur le canon, bronz par le service et les intempries de son
rifle qu'il tait en train de recharger, aprs l'avoir essuy.

--Joujou, si vous voulez, rpondit l'Indien, mais il envoie sa balle plus
droit et plus loin qu'aucune arme que je connaisse jusqu' prsent. Je
garantis que mon coup a port en plein corps de la grue.

--Voyez-vous a, mssieu! car je suppose qu'il faut appeler mssieu un
gentleman qui parle si bien et qui parat si bien lev, quoiqu'il soit
Indien. C'est bien ais  voir qui est-ce qui a touch l'oiseau. Votre
machine est du numro 50 ou  peu prs, mon killbair,[1] du 90. C'est pas
difficile de dire qui est-ce qui a tu la bte. Nous allons bien voir.

[Note 1: _Killbair_, pour _killbear_, tueur d'ours.]

Et, en disant cela, le chasseur se dirigea vers l'arbre ou le _gruya_
tait accroch.

--Comment vas-tu faire pour l'atteindre? cria un des chasseurs qui s'tait
avanc pour tre tmoin de la curieuse dispute.

Garey ne rpondit rien et se mit en devoir d'pauler son fusil. Le coup
partit, et la branche, frappe par la balle, s'affaissa sous la charge du
_gruya_. Mais l'oiseau tait pris dans une double fourche et resta
suspendu sur la branche brise. Un murmure d'approbation suivit ce coup;
et les hommes qui applaudissaient ainsi n'taient point habitus 
s'mouvoir pour peu de chose. L'Indien s'approcha  son tour, ayant
recharg son fusil. Il visa, et sa balle atteignit la branche au point
dj frapp, et la coupa net. L'oiseau tomba  terre, au milieu des
applaudissements de tous les spectateurs, mais surtout des Indiens et des
chasseurs mexicains. On le prit et on l'examina; deux balles lui avaient
travers le corps; l'une ou l'autre aurait suffi pour le tuer. Un nuage de
mcontentement se montra sur la figure du jeune trappeur. tre ainsi
gal, dpass, dans l'usage de son arme favorite, en prsence de tant de
chasseurs de tous les pays, et cela par un Indien, bien plus encore, avec
un _fusil de clinquant!_ Les montagnards n'ont aucune confiance dans les
fusils  crosses ornes et brillantes. Les rifles  paillettes,
disent-ils, c'est comme les rasoirs  paillettes: c'est bon pour amuser
les jobards. Il tait vident cependant que le rifle de l'Indien tranger
avait t confectionn pour faire un bon usage. Il fallut tout l'empire
que le trappeur avait sur lui-mme pour cacher son chagrin. Sans mot dire,
il se mit  nettoyer son arme avec ce calme stoque particulier aux hommes
de sa profession. Je remarquai qu'il le chargeait avec un soin extrme.
videmment, il ne voulait pas en rester l de cette lutte d'adresse, et il
tenait  battre l'Indien ou  tre battu par lui compltement. Il
communiqua cette intention  voix basse  un de ses camarades. Son fusil
fut bientt recharg, et, le tenant inclin  la manire des chasseurs, il
se tourna vers la foule,  laquelle on tait venu se joindre de toutes les
parties du camp.

--Un coup comme a, dit-il, a n'est pas plus difficile que de mettre dans
un tronc d'arbre. Il n'y a pas d'homme qui ne puisse en faire autant, pour
peu qu'il sache regarder droit dans son point de mire. Mais je connais une
autre espce de coup qui n'est pas si ais; faut savoir tenir ses nerfs.

Le trappeur s'arrta et regarda l'Indien qui rechargeait aussi son fusil.

--Dites donc, tranger! reprit-il en s'adressant  lui, avez-vous ici un
camarade qui connaisse votre force?

--Oui! rpondit l'Indien, aprs un moment d'hsitation....

--Et ce camarade a-t-il une pleine confiance dans votre adresse?

--Oh! je le crois. Pourquoi me demandez-vous cela?

--Parce que je vas vous montrer un coup que nous avions l'habitude de
faire au fort de Bent, pour amuser les enfants. a n'a rien de bien
extraordinaire comme coup; mais a remue un peu les nerfs, faut le dire.
H! oh! Rub!

--Au diable, qu'est-ce que tu veux?

Ces mots furent prononcs avec une nergie et un ton de mauvaise humeur
qui firent tourner tous les yeux vers l'endroit d'o ils taient sortis.
Au premier abord, il semblait qu'il n'y et personne dans cette direction.
Mais, en regardant avec plus de soin  travers les troncs d'arbres et les
cpes, on dcouvrait un individu assis auprs d'un des feux. Il aurait
t difficile de reconnatre que c'tait un corps humain, n'et t le
mouvement des bras. Le dos tait tourn du cot de la foule, et la tte,
penche du ct du feu, n'tait pas visible. D'o nous tions, cela
ressemblait plutt  un tronc de cotonnier recouvert d'une peau de
Chevreuil terreuse qu' un corps humain. En s'approchant et en le
regardant par devant, on reconnaissait avoir affaire  un homme trs
extraordinaire il est vrai, tenant  deux mains une longue cte de daim,
et la rongeant avec ce qui lui restait de dents. L'aspect gnral de cet
individu avait quelque chose de bizarre et de frappant. Son habillement,
si on pouvait appeler cela un habillement, tait aussi simple que sauvage.
Il se composait d'une chose qui pouvait avoir t autrefois une blouse de
chasse, mais qui ressemblait beaucoup plus alors  un sac de peau, dont on
aurait ouvert les bouts et aux cts duquel on aurait cousu des manches.
Ce sac tait d'une couleur brun sale; les manches, rpes et fronces aux
plis des bras taient attaches autour des poignets; il tait graisseux du
haut en bas, et maill  et l de plaques de boue! On n'y voyait aucun
essai d'ornements ou de franges. Il y avait eu autrefois un collet, mais
on l'avait videmment rogn, de temps en temps, soit pour rapicer le
reste, soit pour tout autre motif, et  peine en restait-il vestige. Les
gutres et les mocassins allaient de pair avec la blouse et semblaient
sortir de la mme pice. Ils taient aussi d'un brun sale, rapics, rps
et graisseux. Ces deux parties du vtement ne se rejoignaient pas, mais
laissaient  nu une partie des chevilles qui, elles aussi, taient d'un
brun sale, comme la peau de daim. On ne voyait ni chemise, ni veste, ni
aucun autre vtement,  l'exception d'une troite casquette qui avait t
autrefois un bonnet de peau de chat, mais dont tous les poils taient
partis laissant  dcouvert une surface de peau graisseuse qui
s'harmonisait parfaitement avec les autres parties de l'habillement. Le
bonnet, la blouse, les jambards et les mocassins, semblaient n'avoir
jamais t ts depuis le jour o ils avaient t mis pour la premire
fois, et cela devait avoir eu lieu nombre d'annes auparavant. La blouse
ouverte laissait  nu la poitrine et le cou qui, aussi bien que la figure,
les mains et les chevilles avaient pris, sous l'action du soleil et de la
fume des bivouacs, la couleur du cuivre brut. L'homme tout entier,
l'habillement compris, semblait avoir t enfum  dessein! Sa figure
annonait environ soixante ans. Ses traits taient fins et lgrement
aquilins; son petit oeil noir vif et perant. Ses cheveux noirs taient
coups courts. Son teint avait d tre originairement brun, et nonobstant,
il n'y avait rien de franais ou d'espagnol dans sa physionomie. Il
paraissait plutt appartenir  la race des Saxons bruns.

Pendant que je regardais aussi cet homme vers lequel la curiosit m'avait
attir, je crus m'apercevoir qu'il y avait en lui quelque chose de
particulirement trange, en dehors de la bizarrerie de son accoutrement.
Il semblait qu'il manqut quelque chose  sa tte. Qu'est-ce que cela
pouvait tre? Je ne fus pas longtemps  le dcouvrir. Lorsque je fus en
face de lui, je vis que ce qui lui manquait, c'taient... ses oreilles.
Cette dcouverte me causa une impression voisine de la crainte. Il y a
quelque chose de saisissant dans l'aspect d'un homme priv de ses
oreilles. Cela veille l'ide de quelque drame pouvantable, de quelque
scne terrible, d'une cruelle vengeance; cela fait penser au chtiment de
quelque crime affreux. Mon esprit s'garait dans diverses hypothses,
lorsque je me rappelai un dtail mentionn par Sguin, la nuit prcdente.
J'avais devant les yeux, sans doute, l'individu dont il m'avait parl. Je
me sentis tranquillis. Aprs avoir fait la rponse mentionne plus haut,
cet homme singulier resta assis quelques instants, la tte entre les
genoux, ruminant, marmottant et grognant comme un vieux loup maigre dont
on troublerait le repas.

--Viens ici, Rub! j'ai besoin de toi un instant, continua Garey d'un ton
presque menaant.

--T'as beau avoir besoin de moi; l'Enfant ne se drangera pas qu'il n'ait
fini de nettoyer son os; il ne peut pas maintenant.

--Allons, vieux chien, dpche-toi alors!

Et l'impatient trappeur, posant la crosse de son fusil  terre, attendit
silencieux et de mauvaise humeur. Aprs avoir marronn, rong et grogn
quelques minutes encore, le vieux Rub, car c'tait le nom sous lequel ce
fourreau de cuir tait connu, se leva lentement et se dirigea vers la
foule.

--Qu'est-ce que tu veux, Billye? demanda-t-il au trappeur en allant  lui.

--J'ai besoin que tu me tiennes a, rpondit Garey en lui prsentant une
petite coquille blanche et ronde  peu prs de la dimension d'une montre.
La terre  nos pieds tait couverte de ces coquillages.

--Est-ce un pari, garon?

--Non, ce n'est pas un pari.

--Pourquoi donc user ta poudre alors? en as-tu trop?

--J'ai t battu, reprit le trappeur  voix basse, et battu par cet
Indien.

Rub chercha de l'oeil l'Indien, qui se tenait droit et majestueux, dans
toute la noblesse de son plumage. Aucune apparence de triomphe ou de
fanfaronnade ne se montrait sur sa figure; il s'appuyait sur son rifle
dans une attitude  la fois calme et digne. A la manire dont le vieux
Rub le regarda, on pouvait facilement deviner qu'il l'avait dj vu
auparavant, mais ailleurs que dans ce camp. Il le toisa du haut en bas,
arrta un instant les yeux sur ses pieds, et ses lvres murmurrent
quelques syllabes inintelligibles qui se terminrent brusquement par le
mot: _Coco_.

--Tu crois que c'est un Coco? demanda l'autre avec un intrt marqu.

--Est-ce que tu es aveugle, Billye? Est-ce que tu ne vois pas ses
mocassins?

--Tu as raison; mais j'ai demeur chez cette nation, il y a deux ans, et
je n'ai pas vu d'homme pareil  celui-l.

--Il n'y tait pas.

--O tait-il donc?

--Dans un pays o on ne voit gure de peaux-rouges. Il doit bien tirer:
autrefois, il couvrait la mouche  tout coup.

--Tu l'as donc connu?

--Oui, oui,  tout coup. Jolie fille, beau garon!--O veux-tu que j'aille
me mettre?

Je crus voir que Garey n'aurait pas mieux demand que de continuer la
conversation. Il tendit l'oreille avec un intrt marqu quand l'autre
pronona les mots: jolie fille. Ces mots veillaient sans doute en lui un
tendre souvenir; mais, voyant que son camarade se prparait  s'loigner,
il lui montra du doigt un sentier ouvert qui se dirigeait vers l'est, et
lui rpondit simplement: Soixante.

--Prends garde  mes griffes, entends-tu? Les Indiens m'en ont dj enlev
une, et l'Enfant a besoin de mnager les autres.

Le vieux trappeur, en disant cela, fit un geste arrondi de la main droite,
et je vis que le petit doigt tait absent.

--As pas peur, vieille rosse! lui fut-il rpondu.

Sans plus d'observations, l'homme enfum s'loigna d'un pas lent  la
rgularit duquel on reconnaissait qu'il mesurait la distance. Quand il
eut marqu le soixantime pas, il se retourna et se redressa en joignant
les talons; puis il tendit son bras droit de manire que sa main ft au
niveau de son paule; il tenait entre deux doigts la coquille dont il
prsentait la face au tireur:

--Allons, Billye, cria-t-il alors, tire et tiens-toi bien.

Le coquillage tait lgrement concave, et le creux tait tourn de notre
ct. Le pouce et le doigt indicateur en cachaient une partie du bord sur
la moiti de la circonfrence, et la surface visible pour le tireur ne
dpassait pas la largeur du fond d'une montre ordinaire. C'tait un
mouvant spectacle; l'on aurait tort de penser, comme quelques voyageurs
voudraient le faire croire, que des faits de ce genre fussent trs-communs
parmi les hommes de la montagne. Un coup pareil prouve doublement
l'habilet du tireur, d'abord, en montrant tout l'empire qu'il sait
exercer sur lui-mme, et, en second lieu, par la confiance clatante qu'un
autre manifeste dans cette adresse, confiance mieux tablie par une
semblable preuve que par tous les serments du monde. Certes, en pareil
cas, il y a au moins autant de mrite  tenir le but qu' le toucher.
Beaucoup de chasseurs consentiraient  risquer le coup, mais bien peu se
soucieraient de tenir la coquille. C'tait, dis-je, un mouvant spectacle,
et je me sentais frmir en le regardant. Plus d'un frmissait comme moi;
mais personne ne tenta d'intervenir. Peu l'eussent os, quand bien mme
les deux hommes se fussent disposs  tirer l'un sur l'autre. Tous deux
taient considrs parmi leurs camarades, comme d'excellents tireurs,
comme des trappeurs de premier ordre. Garey, aprs avoir aspir fortement,
se planta ferme, le talon de son pied gauche oppos et un peu en avant de
son cou-de-pied droit. Puis, armant son fusil, il laissa tomber le canon
dans la main gauche, et cria  son camarade:

--Attention, vieux rongeur d'os, garde  toi!

Ces mots  peine prononcs, le chasseur mettait en joue. Il se fit un
silence de mort; tous les yeux taient fixs sur le but. Le coup partit et
l'on vit la coquille enleve, brise en cinquante morceaux! Il y eut une
grande acclamation de la foule. Le vieux Rub se baissa pour ramasser un
des fragments, et, aprs l'avoir examin un moment, cria  haute voix:

--_Plomb centre!_ nom d'une pipe.

Le jeune trappeur avait en effet touch au centre mme de la coquille,
ainsi que le prouvait la marque bleutre faite par la balle.



XX


UN COUP A LA TELL.

Tous les regards se portrent sur l'Indien. Pendant toute la scne que je
viens de dcrire, il tait demeur spectateur silencieux et calme, et
maintenant il avait les yeux baisss vers le sol et semblait chercher
quelque chose. Un petit convolvulus, connu sous le nom de _gourde de la
prairie_, tait  ses pieds; rond de la grosseur environ d'une orange, et
 peu prs de la mme couleur. Il se baissa et le ramassa. Aprs l'avoir
examin, il le soupesa comme pour en calculer le poids. Que prtend-il
faire de cela? Veut-il le lancer en l'air et le traverser d'une balle
pendant qu'il retombera! Quelle peut tre son intention? Chacun observe
ses mouvements en silence. Presque tous les chasseurs de scalps, cinquante
 soixante, sont groups autour de lui. Sguin seul est occup, avec le
docteur et quelques hommes,  dresser une tente  quelque distance. Garey
se tient de ct, quelque peu fier de son triomphe, mais non exempt
d'apprhensions. Le vieux Rub est retourn  son feu, et s'est mis en
train de ronger un nouvel os. La petite gourde parat satisfaire l'Indien.
Un long morceau d'os, un fmur d'aigle, curieusement sculpt, et perc de
trous comme un instrument de musique, est suspendu  son cou. Il le porte
 ses lvres, en bouche tous les trous avec ses doigts et fait entendre
trois notes aigus et stridentes, formant une succession trange. Puis il
laisse retomber l'instrument, et regarde  l'est dans la profondeur des
bois. Les yeux de tous les assistants se portent dans la mme direction.
Les chasseurs, dont la curiosit est excite par ce mystre, gardent le
silence et ne parlent qu' voix basse. Les trois notes sont rptes comme
par un cho. Il est vident que l'Indien a un compagnon dans le bois, et
nul parmi ceux qui sont l ne semble en avoir connaissance,  l'exception
d'un seul cependant, le vieux Rub.

--Attention, enfants! s'crie celui-ci regardant par-dessus son paule. Je
gagerais cet os contre une grillade de boeuf que vous allez voir la plus
jolie fille que vos yeux aient jamais rencontre.

Personne ne rpond: nous sommes tous trop attentifs  ce qui va se passer.
Un bruit se fait entendre, comme celui de buissons qu'on carte; puis les
pas d'un pied lger, et le craquement des branches sches. Une apparition
brillante se montre au milieu du feuillage: une femme s'avance  travers
les arbres. C'est une jeune fille indienne dans un costume trange et
pittoresque. Elle sort du fourr et marche rsolument vers la foule.
L'tonnement et l'admiration se peignent dans tous les regards. Nous
examinons tous sa taille, sa figure et son singulier costume.

Il y a de l'analogie entre ses vtements et ceux de l'Indien, auquel elle
ressemble d'ailleurs sous tous les autres rapports. Sa tunique est d'une
toffe plus fine, en peau de faon, richement orne et rehausse de plumes
brillantes de toutes couleurs. Cette tunique descend jusqu'au milieu des
cuisses et se termine par une bordure de coquillages qui s'entrechoquent,
avec un lger bruit de castagnettes,  chacun de ses mouvements. Ses
jambes sont entoures de gutres de drap rouge, bordes comme la tunique,
et descendant jusqu'aux chevilles o elles rencontrent les attaches des
mocassins blancs, brods de plumes de couleur et serrant le pied dont la
petitesse est remarquable. Une ceinture de _vampum_ retient la tunique
autour de la taille, faisant valoir le dveloppement d'un buste bien
form, et les courbes gracieuses d'un beau corps de femme. Sa coiffure est
semblable  celle de son compagnon, mais plus petite et plus lgre; ses
cheveux, comme ceux de l'Indien, pendent sur ses paules et descendent
presque jusqu' terre. Plusieurs colliers de diffrentes couleurs
interrompent seuls la nudit de son cou, de sa gorge et d'une partie de sa
poitrine. L'expression de sa physionomie est leve et noble. La ligne des
yeux est oblique; les lvres dessinent une double courbure; le cou est
plein et rond. Son teint est celui des Indiens: mais l'incarnat perce 
travers la peau brune de ses joues, et donne  ses traits cette expression
particulire que l'on remarque chez les quarteronnes des Indes
Occidentales. C'est une jeune fille, mais arrive  son plein
dveloppement; c'est un type de sant florissante et de beaut sauvage.
Elle s'avance au milieu des murmures d'admiration de tous les hommes. Sous
ces blouses de chasse plus d'un coeur bat qui n'est gure habitu
d'ordinaire  s'occuper des charmes de la beaut.

L'attitude de Garey, en ce moment, me frappa. Sa figure est dcompose, le
sang a quitt ses joues, ses lvres sont blanches et serres, et ses yeux
s'environnent d'un cercle noir. Ils expriment la colre et un autre
sentiment encore. Est-ce de la jalousie? Oui! Il s'est plac derrire un
de ses camarades comme pour viter d'tre vu. Une de ses mains caresse
involontairement le manche de son couteau; l'autre serre le canon de son
fusil comme s'il voulait l'craser entre ses doigts.

La jeune fille s'approche. L'Indien lui prsente la gourde, lui dit
quelques mots dans une langue qui m'est inconnue. Elle prend la gourde
sans faire aucune rponse et se dirige, sur l'indication qui lui en est
donne, vers la place prcdemment occupe par Rub. Arrive auprs de
l'arbre qui marque le but, elle s'arrte et se retourne, comme avait fait
le trappeur. Il y avait quelque chose de si dramatique, de si thtral
dans tout ce qui se passait, que jusque-l nous avions tous attendu le
_dnoment_ en silence. Nous crmes comprendre alors de quoi il
s'agissait, et les hommes commencrent  changer quelques paroles.

--Il va enlever cette gourde d'entre les doigts de la fille, dit un
chasseur.

--Ce n'est pas une grande affaire, aprs tout, ajouta un autre; et telle
tait l'opinion intime de la plupart de ceux qui taient l.

--Ouache! il n'aura pas battu Garey s'il ne fait que a, s'crie un
troisime.

Quelle fut notre stupfaction lorsque nous vmes la jeune fille retirer sa
coiffure de plumes, placer la gourde sur sa tte, croiser ses bras sur sa
poitrine, et se tenir en face de nous aussi calme, aussi immobile que si
elle et t incruste dans l'arbre. Un murmure courut dans la foule.
L'Indien levait son fusil pour viser; tout  coup un homme se prcipite
vers lui pour l'empcher d'ajuster. C'est Garey.

--Non, vous ne ferez pas cela! Non! crie-t-il, relevant le fusil baiss.
--Elle m'a trahi, cela est clair; mais je ne voudrais pas voir la femme
qui m'a aim autrefois, ou qui m'a dit qu'elle m'aimait, courir un pareil
danger. Non! Bill Garey n'est pas homme  assister tranquillement  un
semblable spectacle.

--Qu'est-ce que c'est? s'crie l'Indien d'une voix de tonnerre. Qui donc
ose ainsi se mettre devant moi?

--Moi, je l'ose, rpond Garey. Elle vous appartient maintenant, je
suppose. Vous pouvez l'emmener o bon vous semblera, et prendre cela
aussi, ajouta-t-il en arrachant de son cou le porte-pipe brod en le
jetant aux pieds de l'Indien, mais vous ne tirerez pas sur elle tant que
je serai l pour l'empcher.

--De quel droit venez-vous m'interrompre? Ma soeur n'a aucune crainte,
et....

--Votre soeur!

--Oui, ma soeur.

--C'est votre soeur? demanda Garey avec anxit. Les manires et la
physionomie du chasseur ont entirement chang d'expression.

--C'est ma soeur; je vous l'ai dit.

--tes-vous donc El-Sol?

--C'est mon nom.

--Je vous demande pardon; mais....

--Je vous pardonne. Laissez-moi continuer.

--Oh! monsieur, ne faites pas cela. Non! non! C'est votre soeur, et je
reconnais que vous avez tous droits sur elle; mais ce n'est pas
ncessaire. J'ai entendu parler de votre adresse; je me reconnais battu.
Pour la grce de Dieu, ne risquez pas cela! Par l'attachement que vous lui
portez, ne le faites pas!

--Il n'y a aucun danger. Je veux vous le faire voir

--Non, non! Si vous voulez tirer, eh bien, laissez-moi prendre sa place;
je tiendrai la gourde: laissez-moi faire! dit le chasseur d'une voix
entrecoupe et suppliante.

--Hol! Billye; de quoi diable t'inquites-tu? dit Rub intervenant.
Ote-toi de l! laisse-nous voir le coup. J'en ai dj entendu parler. Ne
t'effarouche pas, nigaud! il va enlever cela comme un coup de vent, tu
verras!

Et le vieux trappeur en disant cela, prit son camarade par le bras, et le
retira de devant l'Indien.

Pendant tout ce temps, la jeune fille tait reste en place, semblant ne
pas comprendre la cause de cette interruption. Garey lui avait tourn le
dos, et la distance, jointe  deux annes de sparation, l'avait sans
doute empche de le reconnatre. Avant que Garey et pu essayer de
s'interposer de nouveau, le fusil de l'Indien tait  l'paule et abaiss.
Son doigt touchait la dtente et son oeil fixait le point de mire. Il
tait tard pour intervenir. Tout essai de ce genre et pu avoir un
rsultat mortel. Le chasseur vit cela, en se retournant, et, s'arrtant
soudain par un effort violent, il demeura immobile et silencieux. Il y eut
un moment d'attente terrible pour tous; un moment d'motion profonde.
Chacun retenait son souffle; tous les yeux taient fixs sur le fruit
jaune, pas plus gros qu'une orange, ainsi que je l'ai dit.--Mon Dieu! le
coup ne partira-t-il donc pas? Il partit. L'clair, la dtonation, la
ligne de feu, un hourra effrayant, l'lan de la foule en avant, tout cela
fut simultan. La boule traverse tait emporte; la jeune fille se tenait
debout, saine et sauve. Je courus comme les autres. La fume pour un
instant, m'empcha de voir. J'entendis les notes stridentes du sifflet de
l'Indien. Je regardai devant moi, la jeune fille avait disparu: Nous
courmes vers la place qu'elle avait occupe; nous entendmes un
froissement sous le bois, et le bruit des pas qui s'loignaient. Mais,
retenus par un sentiment dlicat de rserve, et craignant de mcontenter
son frre, personne de nous ne tenta de la suivre. Les morceaux de la
gourde furent trouvs par terre. Ils portaient la marque de la balle qui
s'tait enfonce dans le tronc de l'arbre; l'un des chasseurs se mit en
devoir de l'en extraire avec la pointe de son couteau.

Quand nous revnmes sur nos pas, l'Indien s'tait loign et se tenait
auprs de Sguin, avec qui il causait familirement. Comme nous rentrions
dans le camp, je vis Garey qui se baissait et ramassait un objet brillant.
C'tait son _gage d'amour_ qu'il replaait avec soin autour de son cou 
la place accoutume. A sa physionomie et  la manire dont il le caressait
de la main, on pouvait juger que le chasseur considrait ce souvenir avec
plus de complaisance et de respect que jamais.



XXI


DE PLUS FORT EN PLUS FORT.

J'tais plong dans une sorte de rverie, mon esprit repassait les
vnements dont je venais d'tre tmoin, quand une voix, que je reconnus
pour tre celle du vieux Rub, me tira de ma proccupation.

--Attention, vous autres, garons! Les coups du vieux Rub ne sont pas 
mpriser, et, si je ne fais pas mieux que cet Indien, vous pourrez me
couper les oreilles.

Un rire bruyant accueillit cette allusion du trappeur,  ses oreilles
dont, ainsi que je l'ai dit, il tait dj priv; elles avaient t
coupes de si prs qu'il ne restait plus la moindre prise au couteau ou
aux ciseaux.

--Comment vas-tu faire, Rub? cria un des chasseurs. Vas-tu tirer le but
sur ta propre tte?

--Attendez un peu, vous allez voir, rpliqua Rub, se dirigeant vers un
arbre, et tirant de son repos un long et lourd rifle qu'il se mit 
essuyer avec soin.

L'attention se porta alors sur les mouvements du trappeur. On se mit 
btir des conjectures sur ce qu'il voulait faire. Par quel exploit
voulait-il donc clipser le coup dont on venait d'tre tmoin? Personne ne
pouvait le deviner.

--Je le battrai, continua-t-il en rechargeant son fusil, ou bien vous
pourrez me couper le petit doigt de la main droite. Un autre clat de rire
se fit entendre, car chacun pouvait voir que ce doigt lui manquait dj.

--Oui, oui, oui, dit-il encore regardant en face tous ceux qui
l'entouraient; je veux tre scalp si je ne fais pas mieux que lui.

A cette dernire boutade, les rires redoublrent, car, bien que le bonnet
de peau de chat lui couvrit entirement la tte, tous ceux qui taient l
savaient que le vieux Rub avait depuis longtemps perdu la peau de son
crne.

--Mais comment vas-tu t'y prendre? Dis-nous a, vieille rosse.

--Vous voyez bien a, n'est-ce pas? demanda le trappeur, montrant un petit
fruit du cactus _pitayaya_ qu'il venait de cueillir et de dbarrasser de
son enveloppe pineuse.

--Oui, oui, firent plusieurs.

--Vous le voyez, n'est-ce pas? Vous voyez que a n'est pas moiti aussi
gros que la calebasse de l'Indien. Vous voyez bien, n'est-ce pas?

--Oh! certainement. Un idiot le verrait.

--Bien, supposez que j'enlve a  soixante pas, _plomb centre_.

--La belle affaire! s'crirent plusieurs voix, sur un ton de
dsappointement.

--Pose a sur un bton, et n'importe qui de nous l'enlvera, dit le
principal orateur de la troupe.--Voil Barney qui le ferait avec son vieux
mousquet de munition. N'est-ce, pas Barney?

--Certainement, en visant bien, rpondit un tout petit homme appuy sur un
mousquet et vtu d'un uniforme en lambeaux qui avait t autrefois bleu de
ciel. J'avais dj remarqu cet individu, en partie  cause de son
costume, mais plus particulirement encore  cause de la couleur rouge de
ses cheveux qui taient les plus rouges que j'eusse jamais vus, et qui,
ayant t coups ras, selon la svre discipline de la caserne,
commenaient  repousser tout autour de sa petite tte ronde, drus,
serrs, gros, et de la couleur d'une carotte pluche. Il tait impossible
de se tromper sur le pays de Barney. Pour parler le langage des trappeurs,
un _idiot_ pouvait le dire. Qui avait conduit l cet individu? Il ne me
fut pas difficile de m'en instruire. Il avait tenu garnison, comme soldat,
dans un des postes de la frontire. C'tait un des _bleus-de-ciel de
l'oncle Sam_. Fatigu de la viande de porc, de la pipe de terre, et des
distributions trop gnreuses de couenne de lard, il avait dsert. Je ne
sais pas quel tait son vritable nom, mais il s'tait prsent sous celui
de O'Corck: Barney O'Corck.

Un clat de rire accueillit la rponse  la question du chasseur.

--N'importe qui de nous, continua l'orateur, peut enlever cette boulette
comme a. Mais a fait une petite diffrence quand on voit  travers la
mire une jolie fille comme celle de tout  l'heure.

--Tu as raison, Dick, dit un autre chasseur, a vous fait passer un petit
frisson dans les jointures.

--Quelle cleste apparition! que de grces! que de beaut! s'cria le
petit Irlandais, avec une vivacit et une expression qui provoqurent de
nouveaux clats de rire.

--Pish! fit Rub, qui avait fini de charger, vous tes un tas de nigauds;
v'l ce que vous tes. Qu'est-ce qui vous parle d'un pieu? J'ajusterai sur
une squaw tout aussi bien que l'Indien, et elle ne demandera pas mieux que
de porter le but pour l'Enfant; elle ne demandera pas mieux.

--Une squaw! Toi! une squaw?

--Oui, rosses, j'ai une _squaw_ que je ne changerais pas contre deux des
siennes. Je ne voudrais pas, pour rien au monde, faire seulement une
gratignure  la pauvre vieille. Tenez-vous tranquilles et attendez un
peu; vous allez voir.

Ce disant, le vieux goguenard enfum mit son fusil sur son paule et
s'enfona dans le bois.

Moi, et quelques autres nouveaux venus qui ne connaissions pas Rub, nous
crmes vraiment qu'il avait une vieille compagne. On ne voyait aucune
femme dans le camp, mais elle pouvait tre quelque part dans le bois. Les
trappeurs, qui le connaissaient mieux, commenaient  comprendre que le
vieux bonhomme se prparait  faire quelque farce; ils y taient habitus.

Nous ne restmes pas longtemps en suspens. Quelques minutes aprs, Rub
revenait cte  cte avec sa _vieille squaw_, sous la forme d'un mustang
long, maigre, dcharn, osseux, et que, vu de plus prs, on reconnaissait
pour une jument. C'tait l la _squaw_ de Rub, et, de fait, elle lui
ressemblait quelque peu, except par les oreilles, qu'elle portait fort
longues, comme tous ceux de sa race; cette race mme qui avait fourni le
coursier sur lequel don Quichotte chargeait les moulins  vent. Ces
longues oreilles l'auraient fait prendre pour une mule; en l'examinant
attentivement, on reconnaissait un pur mustang. Sa robe paraissait avoir
t autrefois de cette couleur brun jauntre que l'on dsigne sous le nom
de terre de Sienne; couleur trs-commune chez les chevaux mexicains. Mais
le temps et les cicatrices l'avaient quelque peu mtamorphose, et le
poils gris dominaient sur tout son corps, particulirement vers la tte et
l'encolure. Ces parties taient d'un gris sale de nuances mlanges. Elle
tait fortement poussive, et de minute en minute, sous l'action
spasmodique des poumons, son dos se soulevait par saccades, comme si elle
avait fait un effort impuissant pour lancer une ruade. Son chine tait
mince comme un rail, et elle portait sa tte plus basse que ses paules.
Mais il y avait quelque chose dans le scintillement de son oeil unique
(car elle n'en avait qu'un) qui indiquait de sa part l'intention formelle
de durer encore longtemps. C'tait une bonne bte de selle. Telle tait la
vieille squaw que Rub avait promis d'exposer  sa balle. Son entre fut
salue par de retentissants clats de rire.

--Maintenant, regardez bien, garons, dit-il en faisant halte devant la
foule, vous pouvez rire, vous pouvez rire, jacassez et blaguez tant qu'il
vous plaira! mais l'Enfant va faire un coup qui surpassera celui de
l'Indien;--il le fera,--ou il n'est qu'une mazette.

Plusieurs des assistants firent observer que la chose ne leur paraissait
pas impossible, mais qu'ils dsiraient voir comment il s'y prendrait pour
cela. Tous ceux qui le connaissaient ne doutaient pas que Rub ne ft,
comme il l'tait en effet, un des meilleurs tireurs de la montagne; aussi
fort peut-tre que l'Indien: mais les circonstances et la manire de
procder avaient donn un grand clat au coup prcdent. On ne voyait pas
tous les jours une jeune fille comme celle-l placer sa tte devant le
canon d'un fusil; et il n'y avait gure de chasseur qui se ft risqu 
tirer sur un but ainsi dispos. Comment donc Rub allait-il s'y prendre
pour faire mieux que l'Indien. Telle tait la question que chacun
adressait  son voisin, et qui fut enfin adresse  Rub lui-mme.

--Taisez vos mchoires, rpondit-il, et je vas vous le montrer. D'abord,
et d'une, vous voyez tous que ce fruit que voici n'est pas moiti aussi
gros que celui de l'autre?

--Oui, certainement, rpondirent plusieurs voix. C'tait une circonstance
en sa faveur videmment.

--Oui! oui!

--Bien; maintenant, autre chose. L'Indien a enlev le but de dessus la
tte. Eh bien, l'Enfant va l'enlever de dessus la queue Votre Indien en
ferait-il autant? Eh! garons?

--Non! non!

--a l'enfonce-t-y ou a ne l'enfonce-t-y pas?

--a l'enfonce! Certainement. C'est bien plus fort. Hourra! vocifrrent
plusieurs voix au milieu des convulsions de rire de tous. Personne ne
contesta, car les chasseurs, prenant got  la farce, dsiraient la voir
aller jusqu'au bout.

Rub ne les fit pas longtemps languir. Laissant son fusil entre les mains
de son ami Garey, il conduisit la vieille jument vers la place qu'avait
occupe la jeune Indienne. Arriv l, il s'arrta. Nous nous attendions
tous  le voir tourner l'animal, de manire  prsenter le flanc, pour
mettre son corps hors d'atteinte, mais nous vmes bientt que ce n'tait
pas l'intention du vieux compagnon. En faisant ainsi, il aurait manqu
l'effet, et nul doute qu'il ne se ft beaucoup proccup de la mise en
scne. Choisissant une place o le terrain tait un peu en pente, il y
conduisit le mustang, et le plaa de manire  ce que ses pieds de devant
fussent en contre-bas. La queue se trouvait ainsi dominer le reste du
corps. Aprs avoir pos l'animal bien carrment, l'arrire tourn vers le
camp, il lui dit quelques mots tout bas, puis il plaa le fruit sur la
courbe la plus leve de la croupe, et revint sur ses pas. La jument
resterait-elle l sans bouger? Il n'y avait rien  craindre de ce ct.
Elle avait t dresse  garder l'immobilit la plus complte pendant des
priodes plus longues que celle qui lui tait impose en ce moment. La
bte, dont on ne voyait que les jambes de derrire et le croupion, car les
mules lui avaient arrach tous les crins de la queue, prsentait un aspect
tellement risible, que la plupart des spectateurs en tait  se pmer.

--Taisez vos btes de rires, entendez-vous! dit Rub, saisissant son fusil
et prenant position.

Les rires cessrent, nul ne voulant dranger le coup.

--Maintenant, vieux _tar-guts_, ne perds pas ta charge! Murmura le vieux
trappeur en parlant  son fusil qui, un instant aprs, tait lev, puis
abaiss.

Personne ne doutait que Rub ne dt atteindre l'objet qu'il visait.
C'tait un coup familier aux tireurs de l'Ouest, que de toucher un but 
soixante yards. Et certainement Rub l'aurait fait.

Mais juste au moment o il pressait la dtente, le dos de la jument fut
soulev par une de ces convulsions spasmodiques auxquelles elle tait
sujette, et le _pitahaya_ tomba  terre. La balle tait partie, et, rasant
l'paule de la bte, elle alla traverser une de ses oreilles. La direction
du coup ne put tre reconnue qu'ensuite; mais l'effet produit fut
immdiatement visible. La jument, touche en un endroit des plus
sensibles, poussa un cri presque humain; et, se retournant de bout en
bout, se mit  galoper vers le camp, lanant des ruades  tout ce qui se
rencontrait sur son chemin. Les cris et les rires clatants des trappeurs,
les sauvages exclamations des Indiens, les _vayas_ et _vivas_ des
Mexicains, les jurements terribles du vieux Rub formrent un trange
concert dont ma plume est impuissante  reproduire l'effet.



XXII


LE PLAN DE CAMPAGNE.

Peu aprs cet incident, je me trouvais au milieu de la _caballada_,
cherchant mon cheval, lorsque le son d'un clairon frappa mon oreille.
C'tait pour tout le monde le signal de se rassembler, et je retournai sur
mes pas. En rentrant au camp, je vis Sguin debout prs de la tente, et
tenant encore le clairon  la main. Les chasseurs se groupaient autour de
lui. Ils furent bientt tous runis, attendant que le chef parlt.

--Camarades, dit Sguin, demain nous levons le camp pour une expdition
contre nos ennemis. Je vous ai convoqus ici pour vous faire connatre mes
intentions et vous demander votre avis!

Un murmure approbateur suivit cette annonce. La leve d'un camp est
toujours une bonne nouvelle pour des hommes qui font la guerre. On peut
voir qu'il en tait de mme pour ces bandes mlanges de guerilleros. Le
chef continua:

--Il n'est pas probable que nous ayons beaucoup  combattre. Le dsert
lui-mme est le principal danger que nous aurons  affronter; mais nous
prendrons nos prcautions en consquence.

J'ai appris de bonne source que nos ennemis sont en ce moment mme sur le
point de partir pour une grande expdition qui a pour but le pillage des
villes de Sonora et de Chihuahua. Ils ont l'intention, s'ils ne sont pas
arrts par les troupes du gouvernement, de pousser jusqu' Durango. Deux
tribus ont combin leurs mouvements; et l'on pense que tous les guerriers
partiront pour le Sud, laissant derrire eux, leur contre sans dfense.
Je me propose donc, aussitt que j'aurai pu m'assurer qu'ils sont
partis, d'entrer sur leur territoire, et de pntrer jusqu' la principale
ville des Navajoes.

--Bravo!--Hourra!--_Bueno!_--Trs-bien!--_Good as wheat!_ (c'est pain
bni!) et nombre d'autres exclamations approbatives suivirent cette
dclaration.

--Quelques-uns d'entre vous connaissent mon but dans cette expdition.
D'autres l'ignorent. Je veux que vous le sachiez tous. C'est de....

--Faire une bonne moisson de chevelures, quoi donc? S'cria un rude
gaillard  l'air brutal, interrompant le chef.

--Non, Kirker! rpliqua Sguin, jetant sur cet homme un regard mcontent,
ce n'est pas cela, nous ne devons trouver l-bas que des femmes. Malheur 
celui qui fera tomber un cheveu de la tte d'une femme indienne. Je
payerai pour chaque chevelure de femme ou d'enfants pargns.

--Quels seront donc nos profits? Nous ne pouvons pas ramener des
prisonniers! Nous aurons assez  faire pour nous tirer tous seuls du
dsert en revenant.

Ces observations semblaient exprimer les sentiments de beaucoup de membres
de la troupe, qui les confirmrent par un murmure d'assentiment.

--Vous ne perdrez rien. Tous les prisonniers que vous pourrez faire seront
compts sur le terrain, et chacun sera pay en raison du nombre qu'il en
aura fait. Quand nous serons revenus, je vous en tiendrai compte.

--Oh! alors, a suffit, dirent plusieurs voix.

--Que cela soit donc bien entendu; on ne touchera ni aux femmes ni aux
enfants. Le butin que vous pourrez faire vous appartient d'aprs vos lois;
mais le sang ne doit pas tre rpandu. Nous en avons assez aux mains dj.
Vous engagez-vous  cela?

--_Yes, yes!_

--_Si!_

--Oui! oui!

--_Ya, ya!_

--Tous!

--_All._

--_Todos, todos_ crirent une multitude de voix, chacun rpondant dans sa
langue.

--Que celui  qui cela ne convient pas parle?

Un profond silence suivit cet appel. Tous adhraient au dsir de leur
chef.

--Je suis heureux de voir que vous tes unanimes. Je vais maintenant vous
exposer mon projet dans son ensemble. Il est juste que vous le
connaissiez.

--Oui, voyons a, dit Kirker; faut savoir un peu ce qu'on va faire,
puisque ce n'est pas pour ramasser des scalps.

--Nous allons  la recherche de nos amis et de nos parents qui, depuis des
annes, sont captifs chez nos sauvages ennemis. Il y en a beaucoup parmi
nous qui ont perdu des parents, des femmes, des soeurs et des filles.

Un murmure d'assentiment, sorti principalement des rangs des Mexicains,
vint attester la vrit de cette allgation.

--Moi-mme, continua Sguin, et sa voix tremblait en prononant ces mots,
moi-mme, je suis de ce nombre. Bien des annes, de longues annes se sont
coules, depuis que mon enfant, ma fille, m'a t vole par les Navajoes.
J'ai acquis tout dernirement la certitude qu'elle est encore vivante, et
qu'elle est dans leur capitale, avec beaucoup d'autres captives blanches.
Nous allons donc les dlivrer, les rendre  leurs amis,  leurs familles.

Un cri d'approbation sortit de la foule:

--Bravo! nous les dlivrerons, vive le capitaine, _viva el gefe!_

Quand le silence fut rtabli, Sguin continua:

--Vous connaissez le but, vous l'approuvez. Je vais maintenant vous faire
connatre le plan que j'ai conu pour l'atteindre, et j'couterai vos
avis.

Ici le chef fit une pause; les hommes demeurrent silencieux et dans
l'attente.

--Il y a trois passages, reprit-il enfin, par lesquels nous pouvons
pntrer dans le pays des Indiens en partant d'ici. Il y a d'abord la
route du _Puerco_ de l'ouest. Elle nous conduirait directement aux villes
des Navajoes.

--Et pourquoi ne pas prendre cette route? demanda un des chasseurs
mexicains; je connais trs-bien le chemin jusqu'aux villes des Pecos.

-Parce que nous ne pourrions pas traverser les villes des Pecos sans tre
vus par les espions des Navajoes. Il y en a toujours de ce ct. Bien
plus, continua Sguin, avec une expression qui correspondait  un
sentiment cach, nous n'aurions pas atteint le haut Del-Norte, que les
Navajoes seraient instruits de notre approche. Nous avons des ennemis tout
prs de nous.

--_Carrai!_ c'est vrai, dit un chasseur, parlant espagnol.

--Qu'ils aient vent de notre arrive, et, quand bien mme leurs guerriers
seraient partis pour le Sud, vous pensez bien que notre expdition serait
manque.

--C'est vrai, c'est vrai, crirent plusieurs voix.

--Pour la mme raison, nous ne pouvons pas prendre la passe de
_Polvidera_. En outre, dans cette saison, nous aurions peu de chance de
trouver du gibier sur ces deux routes. Nous ne sommes pas approvisionns
suffisamment pour une expdition pareille. Il faut que nous trouvions un
pays giboyeux avant d'entrer dans le dsert.

--C'est juste, capitaine; mais il n'y a gure de gibier  rencontrer en
prenant par la vieille mine. Quelle autre route pourrons-nous donc suivre?

--Il y a une autre route meilleure que toutes celles-l,  mon avis. Nous
allons nous diriger vers le sud, et ensuite vers l'ouest  travers les
_Llanos_ [1]de la vieille mission. De l nous remonterons vers le nord, et
entrerons dans le pays des Apaches.

[Note 1: lianos.]

--Oui, oui, c'est le meilleur chemin, capitaine.

--Notre voyage sera un peu plus long, mais il sera plus facile. Nous
trouverons des troupeaux de buffalos ou de boeufs sauvagessur les Llanos.
De plus, nous pourrons choisir notre moment avec sret, car en nous
tenant cachs dans les montagnes du _Pinon_, d'o l'on dcouvre le sentier
de guerre des Apaches, nous verrons passer nos ennemis. Quand ils auront
gagn le sud, nous traverserons le Gila, et nous remonterons l'Azul ou le
Prieto. Aprs avoir atteint le but de notre expdition, nous reviendrons
chez nous par le plus court chemin.

--Bravo! _Viva!_--C'est bien cela, capitaine!--C'est l le meilleur plan!

Tous les chasseurs approuvrent. Il n'y eut pas une seule objection. Le
mot _Prieto_ avait frapp leur oreille comme une musique dlicieuse.
C'tait un mot magique: le nom de la fameuse rivire dans les eaux de
laquelle les lgendes des trappeurs avaient plac depuis longtemps
l'_Eldorado_, la _Montagne-d'Or_. Plus d'une histoire sur cette rgion
renomme avait t raconte  la lueur des feux de bivouac des chasseurs;
toutes s'accordaient sur ce point que l'or se trouvait l en rognons  la
surface du sol, et couvrait de ses grains brillants le lit de la rivire.
Souvent des trappeurs avaient dirig des expditions vers cette terre
inconnue, trs-peu, disait-on, avaient pu y arriver. On n'en citait pas un
seul qui en ft revenu. Les chasseurs entrevoyaient, pour la premire
fois, la chance de pntrer dans cette rgion avec scurit, et leur
imagination se remplissait des visions les plus fantastiques. Beaucoup
d'entre eux s'taient joints  la troupe de Sguin dans l'espoir qu'un
jour ou l'autre cette expdition pourrait tre entreprise, et qu'ils
parviendraient ainsi  la _Montagne-d'Or_. Quelle fut donc leur joie
lorsque Sguin dclara son intention de se diriger vers le Prieto! A ce
nom, un bourdonnement significatif courut  travers la foule, et les
hommes se regardrent l'un l'autre avec un air de satisfaction.

--Demain donc, nous nous mettrons en marche, ajouta le chef. Allez
maintenant et faites vos prparatifs. Nous partons au point du jour.

Aussitt que Sguin eut fini de parler, les chasseurs se sparrent;
chacun se mit en devoir de rassembler ses nippes, besogne bientt faite,
car les rudes gaillards taient fort peu encombrs d'quipages. Assis sur
un tronc d'arbre, j'examinai pendant quelque temps les mouvements de mes
farouches compagnons, et prtai l'oreille  leurs babliens et grossiers
dialogues. Le soleil disparut et la nuit se fit, car, dans ces latitudes,
le crpuscule ne dure qu'un instant. De nouveaux troncs d'arbres furent
placs sur les feux et lancrent bientt de grandes flammes. Les hommes
s'assirent autour, faisant cuire de la viande, mangeant, fumant, causant 
haute voix, et riant aux histoires de leurs propres hauts faits.
L'expression sauvage de ces physionomies tait encore rehausse par la
lumire. Les barbes paraissaient plus noires, les dents brillaient plus
blanches, les yeux semblaient plus enfoncs, les regards plus perants et
plus diaboliques. Les costumes pittoresques, les turbans, les chapeaux
espagnols, les plumes, les vtements mlangs; les escopettes et les
Rifles poss contre les arbres; les selles  hauts pommeaux, places sur
des troncs d'arbres et sur des souches; les brides accroches aux branches
infrieures; des guirlandes de viande sche disposes en festons devant
les tentes, des tranches de venaison encore fumantes et laissant perler
leurs gouttes de jus  moiti coagul; tout cela formait un spectacle des
plus curieux et des plus attachants. On voyait briller, dans la nuit,
comme des taches de sang, les couches de vermillon tendues sur les fronts
des guerriers indiens. C'tait une peinture  la fois sauvage et
belliqueuse, mais prsentant un aspect de frocit qui soulevait le coeur
non accoutum  un tel spectacle. Une semblable peinture ne pouvait se
rencontrer que dans un bivac de gurilleros, de brigands, de _chasseurs
d'hommes_.



XXIII


EL-SOL ET LA LUNA.

--Venez, dit Sguin en me touchant le bras, notre souper est prt, je vois
le docteur qui nous appelle.

Je me rendis avec empressement  cette invitation, car l'air frais du soir
avait aiguis mon apptit. Nous nous dirigemes vers la tente devant
laquelle un feu tait allum. Prs de ce feu, le docteur, assist par God
et un pon pueblo, mettait la dernire main  un savoureux souper, dont
une partie avait t dj transporte sous la tente. Nous suivmes les
plats, et prmes place sur nos selles, nos couvertures et nos ballots qui
nous servaient de siges.

--Vraiment, docteur, dit Sguin, vous avez fait preuve ce soir d'un
admirable talent comme cuisinier. C'est un souper de Lucullus.

--Oh! mon gabitaine, ch'ai vait de mon mieux; M. Caut m'a tonn un pon
goup te main.

--Eh bien, M. Haller et moi nous ferons honneur  vos plats. Attaquons-le.

--Oui, oui! bien, monsieur Capitaine, dit God arrivant, tout empress,
avec une multitude de viandes.

Le Canadien tait dans son lment toutes les fois qu'il y avait beaucoup
 cuire et  manger.

Nous fmes bientt aux prises avec de tendres filets de vache sauvage, des
tranches rties de venaison, des langues sches de buffalo, des tortillas
et du caf. Le caf et les tortillas taient l'ouvrage du Pueblo, qui
tait le professeur de God dans ces sortes de prparations. Mais God
avait un plat de choix, un _petit morceau_ en rserve, qu'il apporta d'un
air tout triomphant.

--Voici, messieurs! s'cria-t-il en le posant devant nous.

--Qu'est-ce que c'est, God?

--Une fricasse, monsieur.

--Fricasse de quoi?

--De grenouilles: ce que les Yankees appellent _Bou-Frog_
(grenouilles-boeuf)...

--Une fricasse de _Bull-frogs?_

--Oui, oui, mon matre. En voulez-vous?

--Non, je vous remercie.

--J'en accepterai, monsieur God, dit Sguin.

--_Ich, ich!_ mons God; les crnouilles sont trs-pons mancher. Et le
docteur tendit son assiette pour tre servi.

God, en suivant le bord de la rivire, tait tomb sur une mare pleine de
grenouilles normes, et cette fricasse tait le produit de sa rcolte. Je
n'avais point encore perdu mon antipathie nationale pour les victimes de
l'anathme de saint Patrick, et, au grand tonnement du voyageur, je
refusai de prendre part au rgal.

Pendant la causerie du souper, je recueillis sur l'histoire du docteur
quelques dtails qui, joints  ce que j'en avais appris dj,
m'inspirrent pour ce brave naturaliste un grand intrt. Jusqu' ce
moment, je n'aurais pas cru qu'un homme de ce caractre pt se trouver
dans la compagnie de gens comme les chasseurs de scalps. Quelques dtails
qui me furent donns alors m'expliqurent cette anomalie. Il s'appelait
Reichter, Friedrich Reichter. Il tait de Strasbourg, et avait exerc la
mdecine avec succs dans cette cit des cloches. L'amour de la science,
et particulirement de la botanique, l'avait entran bien loin de sa
demeure des bords du Rhin. Il tait parti pour les Etats-Unis; de l il
s'tait dirig vers les rgions les plus recules de l'Ouest, pour faire
la classification de la flore de ces pays perdus. Il avait pass plusieurs
annes dans la grande valle du Mississipi; et, se joignant  une des
caravanes de Saint-Louis, il tait venu  travers les prairies jusqu'
l'oasis du New-Mexico. Dans ses courses scientifiques le long du
Del-Norte, il avait rencontr les chasseurs de scalps, et, sduit par
l'occasion qui s'offrait  lui de pntrer dans les rgions inexplores
jusqu'alors par les amants de la science, il avait offert de suivre la
bande. Cette offre avait t accepte avec empressement,  cause des
services qu'il pouvait rendre comme mdecin; et depuis deux ans, il tait
avec eux; partageant leurs fatigues et leurs dangers. Il avait travers
bien des aventures prilleuses, souffert bien des privations, pouss par
l'amour de son tude favorite, et peut-tre aussi par les rves du
triomphe que lui vaudrait un jour, parmi les savants de l'Europe, la
publication d'une flore inconnue. Pauvre Reichter! pauvre Friedrich
Reichter! c'tait le rve d'un rve; il ne devait pas s'accomplir.

Notre souper se termina enfin, et le dessert fut arros par une
bouteille de vin d'El-Paso. Le camp en tait abondamment pourvu, ainsi que
de whisky de Taos; et les clats joyeux qui nous venaient du dehors
prouvaient que les chasseurs faisaient une large consommation de cette
dernire liqueur. Le docteur sortit sa grande pipe, God remplit un petit
fourneau en terre rouge, pendant que Sguin et moi nous allumions nos
cigarettes.

--Mais, dites-moi, demandai-je  Sguin, quel est cet Indien? Celui qui a
excut ce terrible coup d'adresse sur...

--Ah! El-Sol; c'est un Coco.

--Un Coco?

--Oui, de la tribu des Maricopas.

--Mais cela ne m'en apprend pas plus qu'auparavant. Je savais dj cela.

--Vous saviez cela? qui vous l'a dit?

--J'ai entendu le vieux Rub le dire  son ami Garey.

--Ah! c'est juste; il doit le connatre.

Et Sguin garda le silence.

--Eh bien? repris-je, dsirant en savoir davantage, qu'est-ce que c'est
que les Maricopas? Je n'ai jamais entendu parler d'eux.

--C'est une tribu trs-peu connue; une nation singulirement compose. Ils
sont ennemis des Apaches et des Navajoes. Leur pays est situ au-dessous
du Gila. Ils viennent des bords du Pacifique, des rives de la mer de
Californie.

--Mais cet homme a reu une excellente ducation,  ce qu'il parat du
moins. Il parle anglais et franais aussi bien que vous et moi. Il parat
avoir du talent, de l'intelligence, de la politesse. En un mot, c'est un
gentleman.

--Il est tout ce que vous avez dit.

--Je ne puis comprendre...

--Je vais vous l'expliquer, mon ami. Cet homme a t lev dans une des
plus clbres universits de l'Europe. Il a t plus loin encore dans ses
voyages, et a parcouru plus de pays diffrents, peut-tre, qu'aucun de
nous.

--Mais comment a-t-il fait! Un Indien!

--Avec le secours d'un levier qui a souvent permis  des hommes sans
valeur personnelle (et El-Sol n'est pas du nombre de ceux-l) d'accomplir
de trs-grandes choses, ou tout au moins de se donner l'air de les avoir
accomplies, avec le secours de l'or.

--De l'or? et o donc a-t-il pris tout cet or? J'ai toujours entendu dire
qu'il y en avait trs-peu chez les Indiens. Les blancs les ont dpouills
de tout celui qu'ils pouvaient avoir autrefois.

--Cela est vrai, en gnral, et vrai pour les Maricopas en particulier...
Il fut une poque o ils possdaient l'or en quantits considrables, et
des perles aussi, recueillies au fond de la mer Vermeille. Toutes ces
richesses ont disparu. Les rvrends pres jsuites peuvent dire quel
chemin elles ont pris.

--Mais cet homme? El-Sol?

--C'est un chef. Il n'a pas perdu tout son or. Il en a encore assez pour
ses besoins; et il n'est pas de ceux que les _padres_ puissent enjler
avec des chapelets ou du vermillon. Non; il a vu le monde, et a appris 
connatre toute la valeur de ce brillant mtal.

--Mais sa soeur a-t-elle reu la mme ducation que lui?

--Non; la pauvre Luna n'a pas quitt la vie sauvage; mais il lui a appris
beaucoup de choses. Il a t absent plusieurs annes, et, depuis peu
seulement, il a rejoint sa tribu.

--Leurs noms sont tranges: _le Soleil! la Lune!_

--Ils leur ont t donns par les Espagnols de Sonora; mais ils ne sont
que la traduction de leurs noms indiens. Cela est trs-commun sur les
frontires.

--Comment sont-ils ici?

Je fis cette question avec un peu d'hsitation, pensant qu'il pouvait y
avoir quelque particularit sur laquelle on ne pouvait me rpondre.

--En partie, rpondit Sguin, par reconnaissance envers moi, je suppose.
J'ai sauv El-Sol des mains des Navajoes quand il tait enfant. Peut-tre
y a-t-il encore une autre raison. Mais attendez, continua-t-il, semblant
vouloir dtourner la conversation vous ferez connaissance avec mes amis
Indiens. Vous allez tre compagnons pendant un certain temps. C'est un
homme instruit; il vous intressera. Prenez garde  votre coeur avec la
charmante Luna.--Vincent! Allez  la tente du chef Coco, priez-le de venir
prendre un verre d'el-paso avec nous. Dites-lui d'amener sa soeur avec
lui.

Le serviteur se mit rapidement en marche  travers le camp. Pendant son
absence, nous nous entretnmes du merveilleux coup de fusil tir par
l'Indien.

--Je ne l'ai jamais vu tirer, dit Sguin, sans mettre sa balle dans le
but. Il y a quelque chose de mystrieux dans une telle adresse. Son coup
est infaillible, et il semble que la balle obisse  sa volont. Il faut
qu'il y ait une sorte de principe dirigeant dans l'esprit, indpendant de
la force des nerfs et de la puissance de la vue. Lui et un autre sont les
seuls  qui je connaisse cette singulire puissance.

Ces derniers mots furent prononcs par Sguin comme s'il se parlait 
lui-mme; aprs les avoir prononcs, il garda quelques moments le silence,
et parut rveur. Avant que la conversation et repris, El-Sol et sa soeur
entrrent dans la tente, et Sguin nous prsenta l'un  l'autre. Peu
d'instants aprs, El-Sol, le docteur, Sguin et moi tions engags dans
une conversation, trs-anime.

Nous ne parlions ni de chevaux, ni de fusils, ni de scalps, ni de guerre,
ni de sang, ni de rien de ce qui avait rapport  la terrible dnomination
du camp. Nous discutions un point de la science essentiellement peu
guerrire de la botanique: les rapports de famille des diffrentes espces
de cactus! J'avais tudi cette science, et je reconnus que j'en savais
moins  cet gard que chacun de mes trois interlocuteurs. Je fus frapp de
cela sur le moment, et encore plus, lorsque j'y rflchis plus tard, du
simple fait qu'une telle conversation et pris place entre nous, dans ce
lieu, au milieu des circonstances qui nous environnaient. Deux heures
durant, nous demeurmes tranquillement assis, fumant et causant de sujets
du mme genre. Pendant que nous tions ainsi occups, j'observais, 
travers la toile, l'ombre d'un homme. Je regardai dehors ce que ma
position me permettait de faire sans me lever, et je reconnus,  la
lumire qui sortait de la tente, une blouse de chasse avec un porte-pipe
brod, pendant sur la poitrine.

La Luna tait assise prs de son frre, cousant des semelles paisses 
une paire de mocassins. Je remarquai qu'elle avait l'air proccup, et de
temps en temps jetait un coup d'oeil hors de la tente. Au plus fort de
notre discussion, elle se leva silencieusement, quoique sans aucune
apparence de dissimulation, et sortit. Un instant aprs, elle revint, et
je vis luire dans ses yeux la flamme de l'amour, quand elle se remit  son
ouvrage.

El-Sol et sa soeur nous quittrent enfin, et peu aprs, Sguin, le docteur
et moi, rouls dans nos sraps, nous nous laissions aller au sommeil.



XXIV


LE SENTIER DE LA GUERRE.

La troupe tait  cheval  l'aube du jour, et, avant que la dernire note
du clairon se ft teinte, nos chevaux taient dans l'eau, se dirigeant
vers l'autre bord de la rivire. Nous dbouchmes bientt des bois qui
couvraient le fond de la valle, et nous entrmes dans les plaines
sablonneuses qui s'tendent  l'ouest vers les montagnes des Mimbres. Nous
coupmes  travers ces plaines dans la direction du sud, gravissant de
longues collines de sable qui s'allongeaient de l'est  l'ouest. La
poussire tait amoncele en couches paisses, et nos chevaux enfonaient
jusqu'au fanon. Nous traversions alors la partie ouest de la _jornada_.
Nous marchions en file indienne. L'habitude a fait prvaloir cette
disposition parmi les Indiens et les chasseurs quand ils sont en marche.
Les passages resserrs des forts et les dfils troits des montagnes
n'en permettent pas d'autre. Et mme, lorsque nous tions en pays plat,
notre cavalcade occupait une longueur de prs d'un quart de mille.
L'_atajo_[1] suivait sous la conduite des _arrieros._

[Note 1: Convoi des mules de bagages.]

Nous fmes notre premire journe sans nous arrter. Il n'y avait ni herbe
ni eau sur notre route, et une halte sous les rayons ardents du soleil
n'aurait pas t de nature  nous rafrachir. De bonne heure, dans
l'aprs-midi, une ligne noire, traversant la plaine, nous apparut dans le
lointain. En nous rapprochant, nous vmes un mur de verdure devant nous,
et nous reconnmes un bois de cotonniers. Les chasseurs le signalrent
comme tant le bois de Paloma. Peu aprs, nous nous engagions sous l'ombre
de ces votes tremblantes, et nous atteignions les bords d'un clair
ruisseau o nous tablmes notre halte pour la nuit.

Pour installer notre campement, nous n'avions plus ni tentes ni cabanes;
les tentes dont on s'tait servi sur le Del-Norte avaient t laisses en
arrire et caches dans le fourr. Une expdition comme la ntre exigeait
que l'on ne ft pas encombr de bagages. Chacun n'avait que sa couverture
pour abri, pour lit et pour manteau. On alluma les feux et l'on fit rtir
la viande. Fatigus de notre route (le premier jour de marche  cheval, il
en est toujours ainsi), nous fmes bientt envelopps dans nos couvertures
et plongs dans un profond sommeil. Le lendemain matin, nous fmes tirs
du repos par les sons du clairon qui sonnait le _rveil_. La troupe avait
une sorte d'organisation militaire, et chacun obissait aux sonneries,
comme dans un rgiment de cavalerie lgre. Aprs un djeuner lestement
prpar et plus lestement aval, nos chevaux furent dtachs de leurs
piquets, sells, enfourchs, et,  un nouveau signal, nous nous mettions
en route. Les jours suivants ne furent marqus par aucun incident digne
d'tre remarqu. Le sol strile tait,  et l, couvert de sauge sauvage
et de _mesquite_. Il y avait aussi des massifs de cactus et d'pais
buissons de crosote qui exhalaient leur odeur nausabonde au choc du
sabot de nos montures. Le quatrime soir nous campions prs d'une source,
l'_Ojo de Vaca_, situe sur la frontire orientale des Llanos. La grande
prairie est coupe  l'ouest par le _sentier de guerre_ des Apaches, qui
se dirige au sud vers Sonora. Prs du sentier, et le commandant, une haute
montagne s'lve et domine au loin la plaine. C'est le Pinon. Notre
intention tait de gagner cette montagne et de nous tenir cachs au milieu
des rochers prs d'une source bien connue, jusqu' ce que nos ennemis
fussent passs. Mais, pour faire cela, il fallait traverser le sentier de
guerre, et nos traces nous auraient dnoncs. C'tait une difficult que
Sguin n'avait pas prvue. Le Pinon tait le seul point duquel nous
puissions tre aperus. Il fallait donc atteindre cette montagne, et
comment le faire sans traverser le sentier qui nous en sparait!

Aussitt notre arrive  l'Ojo de Vaca, Sguin runit les hommes en
conseil pour dlibrer sur cette grave question.

--Dployons-nous sur la prairie, dit un chasseur, et restons trs-carts
les uns des autres jusqu' ce que nous ayons travers le sentier de guerre
des Apaches. Ils ne feront pas attention  quelques traces dissmines 
et l, je le parie.

--Ouais! compte l-dessus, reprit un autre; croyez-vous qu'un Indien soit
capable de rencontrer une piste de cheval sans la suivre jusqu'au bout?
Cela est impossible.

--Nous pouvons envelopper les sabots de nos chevaux, pour le temps de la
traverse, suggra l'homme qui avait dj parl.

--Ah! ouiche; a serait encore pire. J'ai essay de ce moyen-l une fois,
et j'ai bien failli y perdre ma chevelure. Il n'y a qu'un Indien aveugle
qui pourrait tre pris  cela. Il ne faut pas nous y risquer.

--Ils ne sont pas si vtilleux quand ils suivent le sentier de la guerre,
je vous le garantis. Et je ne vois pas pourquoi nous ne nous contenterions
pas de ce moyen.

La plupart des chasseurs parurent tre de ravis du second. Les Indiens,
pensrent-ils, ne pourraient manquer de remarquer un si grand nombre de
traces de sabots envelopps, et de flairer quelque chose en l'air. L'ide
de tamponner les pieds des chevaux fut donc abandonne. Mais que faire?

Le trappeur Rub, qui jusque-l n'avait rien dit, attira sur lui
l'attention gnrale par cette exclamation:

--Pish!

--Eh bien, qu'as-tu  dire, vieille rosse? demanda un des chasseurs.

-Que vous tes un tas de fichues btes, tous tant que vous tes. Je ferais
passer autant de chevaux qu'il en pourrait tenir dans cette prairie 
travers le sentier des Apaches sans laisser une trace que l'Indien le plus
fin puisse suivre et particulirement un Indien marchant  la guerre,
comme ceux qui vont passer ici.

--Comment? demanda Sguin.

--Je vous dirai comment, capitaine, si vous voulez me dire quel besoin
vous avez de traverser le chemin.

--Mais, c'est pour nous cacher dans les gorges du Pinon; voil tout.

--Et comment rester cachs dans le Pinon sans eau?

--Il y a une source sur le ct, au pied de la montagne.

--C'est vrai comme l'criture. Je sais trs-bien cela; mais les Indiens
viendront remplir leurs outres  cette source quand ils passeront pour se
rendre dans le sud. Et comment prtendez-vous aller auprs de cette source
avec toute cette cavalerie sans laisser de traces? Voil ce que l'Enfant
ne comprend pas bien clairement.

--Vous avez raison, Rub. Nous ne pouvons pas approcher de la source du
Pinon sans laisser nos traces, et il est vident que l'arme des Indiens
fera halte ici.

--Je ne vois rien de mieux  faire pour nous que de traverser la prairie.
Nous pourrons chasser des bisons, jusqu' ce qu'il soient passs. Ainsi,
dans l'ide de l'Enfant, il suffit qu'une douzaine de nous se cachent dans
le Pinon, et surveille le passage de ces moricauds. Une douzaine peut
faire cela avec sret, mais pas un rgiment tout entier de cavalerie.

--Et les autres: les laisserez-vous ici?

--Non, pas ici. Qu'ils s'en aillent au nord-est, et coupent, a l'ouest,
les hauteurs des Mesquites. Il y a l un ravin,  peu prs  vingt milles
de ce ct du sentier de guerre. L, ils trouveront de l'eau et de
l'herbe, et pourront rester cachs jusqu' ce qu'on aille les prvenir.

--Mais pourquoi ne pas rester ici auprs de ce ruisseau, o il y a aussi
de l'eau et de l'herbe  foison.

--Parce que, capitaine, il pourrait bien arriver qu'un part d'Indiens prit
lui-mme cette direction. Et je crois que nous ferions bien de faire
disparatre toutes les traces de notre passage avant de quitter cette
place.

La force des raisonnements de Rub frappa tout le monde, et principalement
Sguin qui rsolut de suivre entirement ses avis. Les hommes qui devaient
se mettre en observation furent choisis, et le reste de la bande, avec
l'_atajo_, prit la direction du nord-est, aprs que l'on eut enlev toute
les traces de notre sjour auprs du ruisseau. La grande troupe se dirigea
vers les monts Mesquites,  dix ou douze milles au nord-ouest du ruisseau.
L ils devaient rester cachs prs d'un cours d'eau bien connu de la
plupart d'entre eux, et attendre jusqu' ce qu'on vint les chercher pour
nous rejoindre. Le dtachement d'observation, dont je faisais partie, se
dirigea  l'ouest  travers la prairie. Rub, Garey, El-Sol et sa soeur,
plus Sanchez, un ci-devant torador et une demi-douzaine d'autres
composaient ce dtachement, plac sous la direction de Sguin lui-mme.

Avant de quitter l'Ojo de Vaca, nous avions dferr nos chevaux et rempli
les trous des clous avec de la terre, afin que leurs traces pussent tre
prises pour celles des mustangs sauvages. Cette prcaution tait
ncessaire, car notre vie pouvait dpendre d'une seule empreinte de fer de
cheval. En approchant de l'endroit o le sentier de guerre coupait la
prairie, nous nous cartmes  environ un demi-mille les uns des autres.
De cette faon, nous nous dirigemes vers le Pinon, prs duquel nous nous
runmes de nouveau, puis nous suivmes le pied de la montagne en
inclinant vers le nord. Le soleil baissait quand nous atteignmes la
fontaine aprs avoir couru toute la journe pour traverser la prairie. La
position de la source nous fut rvle par un bouquet de cotonniers et de
saules. Nous vitmes de conduire nos chevaux prs de l'eau; mais ayant
gagn une gorge dans l'intrieur de la montagne, nous nous y engagemes et
prmes notre cachette dans un massif de pins-noyers (_nut-pine_), o nous
passmes la nuit. Aux premires lueurs du jour, nous fmes une
reconnaissance des lieux. Devant nous tait une arte peu leve couverte
de rochers pars et de pins-noyers dissmins. Cette arte formait la
sparation entre le dfil et la plaine. De son sommet, couronn par un
massif de pins, nous dcouvrions l'eau et le sentier, et notre vue
atteignait jusqu'aux Llanos qui s'tendaient au nord, au sud et  l'est.
C'tait justement l'espce d'observatoire dont nous avions besoin pour
l'occasion. Ds cette matine, il devint ncessaire de descendre pour
faire de l'eau. Dans ce but, nous nous tions munis d'un double baquet
mule et d'outres supplmentaires. Nous allmes  la source, et remplmes
tous nos vases, ayant soin de ne laisser aucune trace de nos pas sur la
terre humide. Toute la journe nous fmes faction, mais pas un Indien ne
se montra. Les daims et les antilopes, une petite troupe de buffalos,
vinrent boire  une des branches du ruisseau, et retournrent ensuite aux
verts pturages. Il y avait de quoi tenter des chasseurs, car il nous
tait facile de les approcher  porte de fusil; mais nous n'osions pas
les tirer. Nous savions que les chiens des Indiens seraient mis sur la
piste par le sang rpandu. Sur le soir, nous retournmes encore  la
provision d'eau, et nous fmes deux fois le voyage, car nos animaux
commenaient  souffrir de la soif. Nous prmes les mmes prcautions que
la premire fois.

Le lendemain, nos yeux restrent anxieusement fixs sur l'horizon, au
nord. Sguin avait une petite lunette d'approche, et nous pouvions
dcouvrir la prairie jusqu' une distance de prs de trois milles; mais
l'ennemi ne se montra pas plus que la veille. Le troisime jour se passa
de mme, et nous commencions  craindre que les ennemis n'eussent pris un
autre sentier. Une autre circonstance nous inquitait: nous avions
consomm presque toutes nos provisions, et nous nous voyions rduits 
manger crues les noix du Pinon. Nous n'osions pas allumer du feu pour les
faire griller. Les Indiens reconnaissent une fume  d'normes distances.
Le quatrime jour arriva, et rien ne troubla encore la tranquillit de
l'horizon, au nord. Nos provisions taient puises, et la faim commenait
 nous mordre les entrailles. Les noix ne suffisaient point pour
l'apaiser. Le gibier abondait  la source et sur la prairie. Quelqu'un
proposa de se glisser  travers les saules et de tirer une antilope ou un
daim ray. Ces animaux se montraient par troupeaux tout autour de nous.

--C'est trop dangereux, dit Sguin, leurs chiens sentiraient le sang. Cela
nous trahirait.

--Je puis vous en procurer un sans verser une goutte de sang, reprit un
chasseur mexicain.

--Comment cela? demandmes-nous tous ensemble.

L'homme montra son lasso.

--Mais vos traces? Vos pieds feront de profondes empreintes dans la lutte.

--Nous pourrons les effacer, capitaine, rpondit le chasseur.

--Essayez donc, dit le chef consentant.


Le Mexicain dtacha le lasso de sa selle, et, prenant avec lui un
compagnon, se dirigea vers la source. Ils se glissrent  travers les
saules et se mirent en embuscade. Nous les suivions du regard du haut de
la crte.

Ils n'taient pas l depuis un quart d'heure, que nous vmes un troupeau
d'antilopes s'approcher, venant de la plaine. Elles se dirigeaient droit 
la source, se suivant  la file, et furent bientt tout prs des saules o
les chasseurs s'taient embusqus. L, elles s'arrtrent tout  coup,
levant leurs ttes et reniflant l'air. Elles avaient senti le danger; mais
il tait trop tard pour celle qui tait en avant.

--Voil le lasso parti, cria l'un de nous.

Nous vmes le noeud traversant l'air et tombant sur le chef de file. Le
troupeau fit volte-face, mais la courroie tait enroule autour du cou du
premier de la bande, qui, aprs deux ou trois bonds, tomba sur le flanc et
demeura sans mouvement. Le chasseur sortit du bouquet de saules, et,
chargeant l'animal mort sur ses paules, revint vers l'entre du dfil.
Son compagnon suivait, effaant les traces du chasseur et les siennes
propres. Au bout de quelques instants ils nous avaient rejoints.
L'antilope fut dpouille et mange crue, toute saignante.

Nos chevaux, affams et altrs, maigrissaient  vue d'oeil. Nous n'osions
pas aller trop souvent  l'eau, bien que notre prudence se relcht 
mesure que le temps se passait. Deux autres antilopes furent prises au
lasso par l'habile chasseur. La nuit qui suivit le quatrime jour tait
claire par une lune brillante. Les Indiens marchent souvent au clair de
la lune, et particulirement quand ils suivent le sentier de la guerre.
Nous avions des vedettes aussi bien la nuit que le jour, et, cette
uit-l, nous exermes une surveillance avec meilleur espoir que
prcdemment. C'tait une si belle nuit! pleine de lune, calme et pure.
Notre attente ne fut point trompe. Vers minuit, la sentinelle nous
veilla. On distinguait au nord des formes noires se dtachant sur le
ciel. Ce pouvaient tre des buffalos. Ces objets s'approchaient de nous.
Chacun de nous se tient le regard tendu au loin sur le tapis d'herbe
argente, et cherche  percer l'atmosphre. Nous voyons briller quelque
chose: ce sont des armes, sans doute,--des chevaux,--des cavaliers,--ce
sont les Indiens!

--Oh! Dieu! camarades, nous sommes fous! et nos chevaux, s'ils allaient
hennir?....

Nous nous prcipitons  la suite de notre chef en bas de la colline, 
travers les rochers et les arbres, nous courons au fourr, o nos animaux
sont attachs. Peut-tre il est trop tard, car les chevaux s'entendent les
uns les autres  plusieurs milles de distance, et le plus lger bruit se
transmet au loin  travers l'atmosphre tranquille de ces hauts plateaux.
Nous arrivons prs de la _caballada_. Que fait Sguin? Il a dtach la
couverture qui est  l'arrire de la selle, et il enveloppe la tte de son
cheval. Nous suivons son exemple; sans changer une parole, car nous
comprenons qu'il n'y a pas autre chose  faire. Au bout de quelques
minutes, nous avons reconquis notre scurit, et nous remontons  notre
poste d'observation.

Nous nous y tions pris  temps, car, en atteignant le sommet, nous
entendmes les exclamations des Indiens, les _thoump, thoump_ des sabots
sur le sol rsistant de la plaine; de temps en temps un hennissement
annonant que leurs chevaux sentaient l'approche de l'eau. Ceux qui
taient en tte se dirigeaient vers la source; et nous apermes la longue
ligne des cavaliers s'tendant jusqu'au point le plus loign de
l'horizon. Ils approchrent encore, et nous pmes distinguer les
banderoles et les pointes brillantes de leurs lances. Nous voyons aussi
leurs corps demi-nus luire aux rayons de la lune. Au bout de quelques
instants, ceux qui taient en tte atteignaient les buissons, faisaient
halte, laissaient boire leurs animaux, puis, faisant demi-tour, gagnaient
le milieu de la prairie au trot, et l, sautant  terre, dharnachaient
leurs chevaux. Il devenait vident que leur intention tait de camper l
pour la nuit. Pendant prs d'une heure, ils dfilrent ainsi, jusqu' ce
que deux cents guerriers fussent runis dans la plaine sous nos yeux.

Nous observions tous leurs mouvements. Nous ne craignions pas d'tre vus.
Nos corps taient cachs derrire les rochers et nos figures masques par
le feuillage des arbres du Pinon. Nous pouvions facilement voir et
entendre tout ce qui se passait, les sauvages n'tant pas  plus de trois
cents yards de notre poste. Ils commencent par attacher leurs chevaux 
des piquets disposs en un large cercle, au loin dans la plaine. L,
l'herbe est plus longue et plus paisse que dans le voisinage de la
source. Ils dtachent et rapportent avec eux les harnais, composs de
brides en crin, de couvertures en cuir de buffalo et de peaux d'ours gris.
Peu d'entre eux ont des selles. Les Indiens n'ont pas l'habitude de s'en
servir dans les expditions de guerre. Chaque homme plante sa lance dans
le sol, et place, auprs de son bouclier, son arc et son carquois. Il
tend  son ct une couverture de laine, ou une peau de bte, qui lui
sert  la fois de tente et de lit. Les lances, bien alignes sur la
prairie, y forment un front de plusieurs centaines de yards, et en un
instant leur camp est form avec une promptitude et une rgularit  faire
honte aux plus vieilles troupes. Leur camp est divis en deux parties,
correspondant  deux bandes: celle des Apaches et celle des Navajoes. La
dernire est, de beaucoup, la moins nombreuse, et se trouve la plus
loigne, par rapport  nous. Nous entendons le bruit de leurs tomahawks
attaquant les arbres du fourr au pied de la montagne, et nous les voyons
retourner vers la plaine, chargs de fagots qu'ils empilent et qu'ils
allument. Un grand nombre de feux brillent bientt dans la nuit. Les
sauvages s'assoient autour et font cuire leur souper. Nous pouvons
distinguer les peintures dont sont orns leurs visages et leurs poitrines
nues. Il y en a de toutes les couleurs: les uns sont peints en rouge,
comme s'ils taient barbouills de sang; d'autres en noir de jais. Ceux-ci
ont la moiti de la figure peinte en blanc et l'autre moiti en rouge ou
en noir. Ceux-l sont marqus comme des chiens de chasse, d'autres sont
rays et zbrs. Leurs joues et leurs poitrines sont tatoues de figures
d'animaux: de loups, de panthres, d'ours, de buffalos et autres hideux
hiroglyphes, vivement clairs par l'ardente flamme du bois de pin.
Quelques-uns portent une main rouge peinte sur le coeur; un grand nombre
talent comme devise des ttes de mort ou des os en croix. Chacun d'eux a
adopt un symbole correspondant  son caractre. Ce sont des cussons o
la fantaisie joue le mme rle que dans le choix des armoiries que l'on
voit sur les portires des voitures, sur les boutons des livres, ou sur
la mdaille de cuivre du facteur de magasin. La vanit est de tous les
pays, et les sauvages, comme les civiliss, ont aussi leurs hochets.

Mais qu'est-ce donc? des casques brillants, de cuivre et d'acier, avec des
plumes d'autruche! Une telle coiffure  des sauvages! O ont-ils pris
cela? Aux cuirassiers de Chihuahua. Pauvres diables, tus dans quelque
rencontre avec ces lanciers du dsert.

La viande saignante crpite au feu sur des broches de bois de saule, les
Indiens placent des noix du Pinon sous les cendres, et les en retirent
grilles et fumantes; ils allument leur pipe de terre durcie, et lancent
en l'air des nuages de fume. Ils gesticulent en se racontant les uns aux
autres leurs sanglantes aventures. Nous les entendons crier, causer et
rire comme de vrais saltimbanques. Combien sont-ils diffrents des Indiens
de la fort! Pendant deux heures, nous suivons tous leurs mouvements et
nous les coutons. Enfin les hommes qui doivent garder les chevaux sont
choisis et se dirigent vers la caballada; des Indiens, l'un aprs l'autre,
tendent leurs peaux de btes, s'enroulent dans leurs couvertures et
s'endorment. Les flammes cessent de briller, mais,  la lueur de la lune,
nous pouvons distinguer les corps couchs des sauvages. Des formes
blanches se meuvent au milieu d'eux; ce sont les chiens qutant aprs les
dbris du souper. Ils courent  et l, grondant l'un aprs l'autre, et
aboyant aux coyotes qui rdent  la lisire du camp. Plus loin, sur la
prairie, les chevaux sont encore veills et occups. Nous entendons le
bruit de leurs sabots frappant le sol et le craquement de l'herbe touffue,
sous leurs dents. D'espace en espace nous apercevons la forme droite d'un
homme debout: ce sont les sentinelles de la caballada.



XXV


TROIS JOURS DANS LA TRAPPE.

Nous dmes nous proccuper alors de notre propre situation. Les dangers et
les difficults dont nous tions entours apparurent  nos yeux.

--Est-ce que les sauvages vont rester ici pour chasser?

Cette pense sembla nous venir  tous au mme instant, et nous changemes
des regards inquiets et consterns.

--Cela n'est pas improbable, dit Sguin  voix basse, et d'un ton grave;
il est vident qu'ils ne sont pas approvisionns de viande; et comment
pourraient-ils sans cela entreprendre la traverse du dsert? Ils
chasseront ici ou plus loin. Pourquoi pas ici?

--S'il en est ainsi, nous sommes dans une jolie trappe! Interrompit un
chasseur montrant successivement l'entre de la gorge d'un ct et la
montagne de l'autre.--Comment sortirons-nous d'ici? Je serais vraiment
curieux de le savoir.

Nos yeux suivirent les gestes de celui qui parlait. En face de l'ouverture
de la ravine,  moins de cent yards de distance des rochers qui en
obstruaient l'entre, nous apercevions la ligne du camp des Indiens. Plus
prs encore, il y avait une sentinelle. On n'aurait pu s'aventurer 
sortir, la sentinelle ft-elle endormie, sans s'exposer  rencontrer les
chiens qui rdaient en foule dans le camp. Derrire nous, la montagne se
dressait verticalement comme un mur. Elle tait inaccessible. Nous tions
positivement dans une trappe.

--_Carra_! s'cria un des hommes, nous allons crever de faim et de soif
s'ils restent ici pour chasser!

--a sera encore plus tt fait de nous, reprit un autre, s'il leur prend
fantaisie de pntrer dans la gorge!

Cette hypothse pouvait se raliser, bien qu'il y et peu d'apparence. Le
ravin formait une espce de cul-de-sac qui entrait de biais dans la
montagne et se terminait  un mur de rochers. Rien ne pouvait attirer nos
ennemis dans cette direction,  moins, toutefois, qu'ils ne vinssent y
chercher des noix du Pinon. Quelques-uns de leurs chiens aussi ne
pouvaient-ils pas venir de ce ct, en qute de gibier, ou attirs par
l'odeur de nos chevaux? Tout cela tait possible, et chacune de ces
probabilits nous faisait frissonner.

--S'ils ne nous dcouvrent pas, dit Sguin, cherchant  nous rassurer,
nous pourrons vivre un jour ou deux avec des noix de pin. Quand les noix
nous feront dfaut, nous tuerons un de nos chevaux. Quelle quantit d'eau
avons-nous?

--Nous avons de la chance, capitaine, nos outres sont presque pleines.

--Mais nos pauvres btes? Il n'y aura pas de quoi les abreuver.

--Il n'y a pas  craindre la soif tant que nous aurons de cela, dit
El-Sol, regardant  terre et indiquant du pied une grosse masse arrondie
qui croissait parmi les rochers: c'tait un cactus sphrodal. Voyez,
continua-t-il, il y en a par centaines.

Tout le monde comprit ce qu'El-Sol voulait dire, et les regards se
reposrent avec satisfaction sur les cactus.

--Camarades, reprit Sguin, il ne sert  rien de nous dsoler. Que ceux
qui peuvent dormir dorment. Il suffit de poser une sentinelle l-bas et
une autre ici. Allez, Sanchez! Et le chef indiqua en bas de la ravine un
poste d'o on pouvait surveiller l'entre.

La sentinelle s'loigna, et prit son poste en silence. Les autres
descendirent, et, aprs avoir visit les muselires des chevaux,
retournrent  la station de la vedette place sur la crte. L, nous nous
roulmes dans nos couvertures, et, nous tendant sur les rochers, nous
nous endormmes pour le reste de la nuit.

Avant le jour, nous sommes tous sur pied, et nous guettons  travers le
feuillage avec un vif sentiment d'inquitude. Le camp des Indiens est
plong dans le calme le plus profond. C'est mauvais signe! S'ils avaient
d partir, ils auraient t debout plus tt. Ils ont l'habitude de se
mettre en route avant l'aube. Ces symptmes augmentent nos alarmes. Une
lueur grise commence  se rpandre sur la prairie. Une bande blanche se
montre  l'horizon, du ct de l'Orient. Le camp se rveille. Nous
entendons des voix. Des formes noires s'agitent au milieu des lances
plantes verticalement dans le sol. Des sauvages gigantesques traversent
la plaine. Des peaux de btes couvrent leurs paules et les protgent
contre l'air vif du matin. Ils portent des fagots. Ils rallument les feux.
Nos hommes causent  voix basse, tendus sur les rochers et suivant de
l'oeil tous leurs mouvements.

--Il est vident qu'ils ont l'intention de faire sjour ici.

--Oui, a y est; c'est sr et certain! Fichtre! je voudrais bien savoir
combien de temps ils vont y rester.

--Trois jours au moins; peut-tre cinq ou six.

--B...igre de chien! nous serons flambs avant qu'il n'en soit pass la
moiti!

--Que diable auraient-ils  faire ici si longtemps? Je parie, moi, qu'ils
vont filer aussitt qu'ils pourront.

--Sans doute; mais pourront-ils partir plus tt?

--Ils ont bien assez d'un jour pour ramasser toute la viande dont ils ont
besoin. Voyez! il y a l-bas des buffalos en masse. Regardez! l-bas, tout
l-bas!

Et celui qui parlait montrait des silhouettes noires qui se dtachaient
sur le ciel brillant. C'tait un troupeau de buffalos.

--C'est juste. En moins d'une demi-journe, ils auront abattu autant de
viande qu'ils en veulent. Mais comment la feront-ils scher en moins de
trois jours. C'est l ce que je serais bien aise de savoir.

--_Es verdad!_ dit un des Mexicains, un cibolero; _tres dias, al menos!_

--Oui, messieurs! Et gare si le soleil nous joue le mauvais tour de ne pas
se montrer.

Ces propos sont changs entre deux ou trois hommes qui parlent  voix
basse, mais assez haut cependant pour que nous les entendions. Ils nous
rvlent une nouvelle face de la question, que nous n'avions pas encore
envisage. Si les Indiens restent l jusqu' ce que leurs viandes soient
sches, nous sommes grandement exposs  mourir de soif ou  tre
dcouverts dans notre cachette. Nous savons que l'opration du
desschement de la viande de buffalo demande trois jours, avec un bon
soleil, comme un chasseur l'a insinu. Cela, joint  une premire journe
employe  la chasse, nous fait quatre jours d'emprisonnement dans le
ravin! La perspective est redoutable. Nous pressentons les atroces et
mortelles tortures de la soif. La famine n'est pas  craindre; nos chevaux
sont l et nous avons nos couteaux. Ils nous fourniront de la viande, au
besoin, pour plusieurs semaines. Mais les cactus suffiront-ils  calmer la
soif des hommes et des btes pendant trois ou quatre jours? C'est l une
question que personne ne peut rsoudre. Le cactus a souvent soulag un
chasseur pendant quelque temps; il lui a rendu les forces ncessaires pour
gagner un cours d'eau, mais plusieurs jours! L'preuve ne tarde pas 
commencer. Le jour s'est lev; les Indiens sont sur pied. La moiti
d'entre eux dtachent les chevaux de leurs piquets et les conduisent 
l'eau. Ils ajustent les brides, prennent leurs lances, bandent leurs arcs,
mettent le carquois sur leurs paules et sautent  cheval. Aprs une
courte consultation, ils se dirigent au galop vers l'est. Une demi-heure
aprs, nous les voyons poursuivant les buffalos  travers la prairie, les
perant de leurs flches et les traversant de leurs longues lances. Ceux
qui sont restent au camp mnent leurs chevaux  la source, et les
reconduisent dans la prairie. Puis ils abattent de jeunes arbres, pour
alimenter les feux. Voyez! les voil qui enfoncent de longues perches dans
la terre, et qui tendent des cordes de l'une  l'autre. Dans quel but?
Nous ne le savons que trop.

--Ah! regardez l-bas! murmure un des chasseurs en voyant ces prparatifs;
l-bas, les cordes  scher la viande! Maintenant, il n'y a pas  dire,
nous voil en cage pour tout de bon.

--_Por todos los santos, es verdad!_

--_Caramba! carajo! chingaro!_ grommelle le cibolero qui voit parfaitement
ce que signifient ces perches et ces cordes.

Nous observons avec un intrt fivreux tous les mouvements des sauvages.
Le doute ne nous est plus permis. Ils se disposent  rester l plusieurs
jours. Les perches dresses prsentent un dveloppement de plus de cent
yards, devant le front du campement. Les sauvages attendent le retour de
leurs chasseurs. Quelques-uns montent  cheval et se dirigent au galop
vers la battue des buffalos qui fuient au loin dans la plaine. Nous
regardons  travers les feuilles en redoublant de prcautions, car le jour
est clatant, et les yeux perants de nos ennemis interrogent tous les
objets qui les entourent. Nous parlons  voix basse, bien que la distance
rende,  la rigueur, cette prcaution superflue; mais, dans notre terreur,
il nous semble que l'on peut nous entendre. L'absence des chasseurs
indiens a dur environ deux heures. Nous les voyons maintenant revenir 
travers la prairie, par groupes spars. Ils s'avancent lentement. Chacun
d'eux porte une charge devant lui, sur le garrot de son cheval. Ce sont de
larges masses de chair rouge, frachement dpouille et fumante. Les uns
portent les ctes et les quartiers, les autres les bosses, ceux-ci les
langues, les coeurs, les foies, les _petits morceaux_, envelopps dans les
peaux des animaux tus. Ils arrivent au camp et jettent leurs chargements
sur le sol. Alors commence une scne de bruit et de confusion. Les
sauvages courent  et l, criant, bavardant, riant et sautant. Avec leurs
longs couteaux  scalper, ils coupent de larges tranches et les placent
sur les braises ardentes, ils dcoupent les bosses, et enlvent la graisse
blanche et remplissent des boudins. Ils dploient les foies bruns qu'ils
mangent crus. Ils brisent les os avec leurs tomahawks, et avalent la
moelle savoureuse. Tout cela est accompagn de cris, d'exclamations, de
rires bruyants et de folles gambades. Cette scne se prolonge pendant plus
d'une heure. Une troupe frache de chasseurs monte  cheval et part. Ceux
qui restent dcoupent la viande en longues bandes qu'ils accrochent aux
cordes prpares dans ce but. Ils la laissent ainsi pour tre transforme
en _tasajo_ par l'action du soleil. Nous savons ce qui nous attend; le
pril est extrme; mais des hommes comme ceux qui composent la bande de
Sguin ne sont pas gens  abandonner la partie tant qu'il reste une ombre
d'espoir. Il faut qu'un cas soit bien dsespr pour qu'ils se sentent 
bout de ressources.

--Il n'y a pas besoin de nous tourmenter tant que nous ne sommes pas
atteints dans nos oeuvres vives, dit un des chasseurs.

--Si c'est tre atteint dans ses oeuvres vives que d'avoir le ventre
creux, rplique un autre, je le suis, et ferme. Je mangerais un ne tout
cru, sans lui ter la peau.

--Allons, garons, rplique un troisime, ramassons des noix de pin et
rgalons-nous.

Nous suivons cet avis et nous nous mettons  la recherche des noix. A
notre grand dsappointement, nous dcouvrons que ce prcieux fruit est
assez rare. Il n'y a pas sur la terre ou sur les arbres de quoi nous
soutenir pendant deux jours.

--Par le diable! s'crie un des hommes, nous serons forcs de nous en
prendre  nos btes.

--Soit, mais nous avons encore le temps, nous attendrons que nous nous
soyons un peu rong les poings avant d'en venir l.

On procde  la distribution de l'eau qui se fait dans une petite tasse.
Il n'en reste plus gure dans les outres, et nos pauvres chevaux
souffrent.

--Occupons-nous d'eux, dit Sguin, se mettant en devoir d'plucher un
cactus avec son couteau.

Chacun de nous en fait autant et enlve soigneusement les ctes et les
piquants. Un liquide frais et gommeux coule des tissus ouverts. Nous
arrachons, en brisant leurs courtes queues, les boules vertes des cactus,
nous les portons dans le fourr et les plaons devant nos animaux. Ceux-ci
s'emparent avidement de ces plantes succulentes, les broient entre les
dents et avalent le jus et les fibres. Ils y trouvent  boire et  manger.
Dieu merci! nous pouvons esprer de les sauver. Nous renouvelons la
provision devant eux jusqu' ce qu'ils en aient assez. Deux sentinelles
sont entretenues en permanence, l'une sur la crte de la colline, l'autre
en vue de l'ouverture du dfil. Les autres restent dans le ravin, et
cherchent, sur les flancs, les fruits coniques du Pinon. C'est ainsi que
se passe notre premire journe. Jusqu' une heure trs-avance de la
soire, nous voyons les chasseurs Indiens rentrer dans le camp apportant
leur charge de chair de buffalo. Les feux sont partout allums, et les
sauvages, assis autour, passent presque toute la nuit  faire des
grillades et  manger. Le lendemain, ils ne se lvent que trs-tard. C'est
un jour de repos et de paresse; la viande pend aux cordes, et ils ne
peuvent qu'attendre la fin de l'opration. Ils flnent dans le camp; ils
arrangent leurs brides et leurs lassos, ou passent la visite de leurs
armes. Ils mnent boire leurs chevaux et les reconduisent au milieu de
l'herbe frache. Plus de cent d'entre eux sont incessamment occups 
faire griller de larges tranches de viandes, et  les manger. C'est un
festin perptuel. Leurs chiens sont fort affairs aussi, aprs les os
dpouills. Ils ne quitteront probablement pas cette cure, et nous
n'avons pas  craindre qu'ils viennent rder du ct de la ravine tant
qu'ils seront ainsi attabls. Cela nous rassure un peu. Le soleil est
chaud pendant toute la seconde journe, et nous rtit dans notre ravin
dessch. Cette chaleur redouble notre soif; mais nous sommes loin de nous
en plaindre, car elle htera le dpart des sauvages. Vers le soir, le
_tasajo_ commence  prendre une teinte brune et  se racornir. Encore un
jour comme cela, et il sera bon  empaqueter. Notre eau est puise; nous
suons les feuilles succulentes du cactus, dont l'humidit trompe notre
soif, sans pourtant l'apaiser. La faim se fait sentir de plus en plus
vive. Nous avons mang toutes les noix de pin, et il ne nous reste plus
qu' tuer un de nos chevaux.

--Attendons jusqu' demain, propose-t-on. Laissons encore une chance aux
pauvres btes. Qui sait ce qui peut arriver demain matin?

Cette proposition est accepte. Il n'y a pas un chasseur qui ne regarde la
perte de son cheval comme un des plus grands malheurs qui puisse
l'atteindre dans la prairie. Dvors par la faim, nous nous couchons,
attendant la venue du troisime jour. Le matin arrive, et nous grimpons
comme d'habitude  notre observatoire.

Les sauvages dorment tard comme la veille; mais ils se lvent enfin, et,
aprs avoir fait boire leurs chevaux, recommencent  faire cuire de la
viande. L'aspect des tranches saignantes, des ctes juteuses fumant sur la
braise, l'odeur savoureuse que nous apporte la brise surexcitent notre
faim jusqu' la rendre intolrable. Nous ne pouvons pas rsister plus
longtemps. Il faut qu'un cheval meure! Lequel? La loi de la montagne en
dcidera. Onze cailloux blancs et un noir sont placs dans un seau vide;
l'un aprs l'autre nous sommes conduits auprs, les yeux bands. Je
tremble, en mettant la main dans le vase autant que s'il s'agissait de ma
propre vie.

--Grce soit rendue au ciel! mon brave Moro est sauv!...

Un des Mexicains a pris la pierre noire.

--Nous avons de la chance! s'cria un chasseur, un bon mustang bien gras
vaut mieux qu'un boeuf maigre.

En effet, le cheval dsign par le sort est trs-bien en chair. Les
sentinelles sont replaces, et nous nous dirigeons vers le fourr pour
excuter la sentence. On s'approche de la victime avec prcaution; on
l'attache  un arbre, et on lui met des entraves aux quatre jambes pour
qu'elle ne puisse se dbattre. On se propose de la saigner  blanc. Le
cibolero a dgain son long couteau; un homme se tient prt  recevoir
dans un seau le prcieux liquide, le sang. Quelques-uns, munis de tasses,
se prparent  boire aussitt que le sang coulera. Un bruit inusit nous
arrte court. Nous regardons  travers les feuilles. Un gros animal gris,
ressemblant  un loup, est sur la lisire du fourr et nous regarde.
Est-ce un loup? Non; c'est un chien indien. L'excution est suspendue,
chacun de nous s'arme de son couteau. Nous nous approchons doucement de
l'animal; mais il se doute de nos intentions, pousse un sourd grognement,
et court vers l'extrmit du dfil. Nous le suivons des yeux. L'homme en
faction est prcisment le propritaire du cheval vou  la mort. Le chien
ne peut regagner la plaine qu'en passant prs de lui, et le Mexicain se
tient, la lance en arrt, prt  le recevoir. L'animal se voit coup, il
se retourne et court en arrire; puis, prenant un lan dsespr, il
essaie de franchir la vedette. Au mme moment il pousse un hurlement
terrible. Il est empal sur la lance. Nous nous lanons vers la crte
pour voir si le hurlement a attir l'attention des sauvages. Aucun
mouvement inusit ne se manifeste parmi eux; ils n'ont rien entendu. Le
chien est dpec et dvor avant que la chair palpitante ait eu le temps
de se refroidir! Le cheval est prserv. La rcolte des cactus
rafrachissants pour nos btes nous occupe pendant quelque temps. Quand
nous retournons  notre observatoire, un joyeux spectacle s'offre  nos
yeux. Les guerriers assis autour des feux renouvellent les peintures de
leurs corps. Nous savons ce que cela veut dire. Le _tasajo_ est devenu
noir. Grce au soleil brlant il sera bientt bon  empaqueter.
Quelques-uns des Indiens s'occupent  empoisonner les pointes de leurs
flches. Ces symptmes raniment notre courage. Ils se mettront bientt en
marche, sinon cette nuit, demain au point du jour. Nous nous flicitons
rciproquement, et suivons de l'oeil tous les mouvements du camp. Nos
esprances s'accroissent  la chute du jour. Ah! voici un mouvement
inaccoutum. Un ordre a t donn. Voil!

--_Mira! Mira!--See!--Look! look!_--Tous les chasseurs s'exclament  la
fois, mais  voix basse.

--Par le grand diable vivant! ils vont partir  la brune.

Les sauvages dtachent le _tasajo_ et le mettent en rouleaux. Puis, chaque
homme se dirige vers son cheval, les piquets sont arrachs: les btes
menes  l'eau; on les bride, on les harnache et on les sangle. Les
guerriers prennent leurs lances, endossent leur carquois, ramassent leurs
boucliers et leurs arcs, et sautent lgrement  cheval. Un moment aprs,
leur file est forme avec la rapidit de la pense, et, reprenant leur
sentier, ils se dirigent, un par un, vers le sud. La troupe la plus
nombreuse est passe. La plus petite, celle des Navajoes, suit la mme
route. Non, cependant! cette dernire oblique soudainement vers la gauche
et traverse la prairie, se dirigeant  l'est, vers la source de l'Ojo de
Vaca.



XXVI


LES DIGGERS.[1]

[Note 1: _Diggers_, mot  mot: homme qui creuse, fossoyeur. C'est une race
particulire de sauvage de ces montagnes.]

Notre premier mouvement fut de nous prcipiter au bas de la cte, vers la
source, pour y satisfaire notre soif, et vers la plaine pour apaiser notre
faim avec les os dpouills de viandes dont le camp tait jonch.
Nanmoins, la prudence nous retint.

--Attendez qu'ils aient disparu, dit Garey. Ils seront hors de vue en
trois sauts de chvre.

--Oui, restons ici un instant encore, ajoute un autre; quelques-uns
peuvent avoir oubli quelque chose et revenir sur leurs pas.

Cela n'tait pas impossible, et, bien qu'il nous en cott, nous nous
rsignmes  rester quelque temps encore dans le dfil. Nous descendmes
au fourr pour faire nos prparatifs de dpart: seller nos chevaux et les
dbarrasser des couvertures dont leurs ttes taient emmaillotes. Pauvres
btes! Elles semblaient comprendre que nous allions les dlivrer. Pendant
ce temps, notre sentinelle avait gagn le sommet de la colline pour
surveiller les deux troupes, et nous avertir aussitt que les Indiens
auraient disparu.

--Je voudrais bien savoir pourquoi les Navajoes vont par l'Ojo de Vaca,
dit notre chef d'un air inquiet; il est heureux que nos camarades ne
soient pas rests l.

--Ils doivent s'ennuyer de nous attendre o ils sont, ajouta Garey, 
moins qu'ils n'aient trouv dans les mesquites plus de queues noires que
je ne me l'imagine..

--_Vaya!_ s'cria Sanchez, ils peuvent rendre grce  la _Santissima_ de
ne pas tre rests avec nous. Je suis rduit  l'tat de squelette _Mira!
Carra!_

Nos chevaux taient sells et brids nos lassos accrochs; la sentinelle
ne nous avait point encore avertis. Notre patience tait  bout.

--Allons! dit l'un de nous, avanons: ils sont assez loin maintenant. Ils
ne vont pas s'amuser  revenir en arrire tout le long de la route. Ce
qu'ils cherchent est devant eux, je suppose. Par le diable! le butin qui
les tente est assez beau!

Nous ne pmes y tenir plus longtemps. Nous hlmes la sentinelle. Elle
n'apercevait plus que les ttes dans le lointain.

--Cela suffit, dit Sguin, venez; emmenez les chevaux!

Les hommes s'empressrent d'obir, et nous courmes vers le
fond de la ravine, avec nos btes. Un jeune homme, le _pueblo_ domestique
de Sguin, tait  quelques pas devant. Il avait hte d'arriver  la
source. Au moment o il atteignit l'ouverture de la gorge, nous le vmes
se jeter  terre avec toutes les apparences de l'effroi, tirant son cheval
en arrire et s'criant:

--_Mi amo! mi amo! todavia son!_ (Monsieur! monsieur! Ils sont encore l!)

--Qui? demande Sguin, se portant rapidement en avant.

--Les Indiens! monsieur! les Indiens!

--Vous tes fou! O les voyez-vous?

--Dans le camp, monsieur. Regardez l-bas!

Je suivis Sguin vers les rochers qui masquaient l'entre du dfil. Nous
regardmes avec prcaution par-dessus. Un singulier tableau s'offrit  nos
yeux. Le camp tait dans l'tat o les Indiens l'avaient laiss, les
perches encore debout. Les peaux velues de buffalos, les os empils,
couvraient la plaine; des centaines de coyotes rdaient  et l, grondant
l'un aprs l'autre, ou s'acharnant  poursuivre tel d'entre eux qui avait
trouv un meilleur morceau que ses compagnons. Les feux continuaient 
brler, et les loups, galopant  travers les cendres, soulevaient des
nuages jaunes. Mais il y avait quelque chose de plus extraordinaire que
tout cela, quelque chose qui me frappa d'pouvante. Cinq ou six formes
quasi humaines s'agitaient auprs des feux, ramassant les dbris de peaux
et d'os, et les disputant aux loups qui hurlaient en foule tout autour
d'eux. Cinq ou six autres figures semblables, assises autour d'un monceau
de bois allum, rongeaient silencieusement des ctes  moiti grilles!
taient-ce donc des... en vrit, c'taient bien des tres humains! Ce ne
fut pas sans une profonde stupfaction que je considrai ces corps
rabougris et rids, ces bras longs comme ceux d'un singe, ces ttes
monstrueuses et disproportionnes d'o pendaient des cheveux noirs et
sales, tortills comme des serpents. Un ou deux paraissaient avoir un
lambeau de vtement, quelque vieux haillon dchir. Les autres taient
aussi nus que les btes fauves qui les entouraient; nus de la tte aux
pieds. C'tait un spectacle hideux que celui de ces espces de dmons
noirs accroupis autour des feux, tenant au bout de leurs longs bras rids
des os  moiti dcharns dont ils arrachaient la viande avec leurs dents
brillantes. C'tait horrible  voir, et il se passa quelques instants
avant que l'tonnement me permit de demander, qui ou quoi ils pouvaient
tre. Je pus enfin articuler ma question.

--_Los Yamparicos_, rpondit le _cibolero_.

--Les quoi? demandai-je encore.

--_Los Indios Yamparicos, seor_.

--Les Diggers, les Diggers dit un chasseur croyant mieux expliquer ainsi
l'trange apparition.

--Oui, ce sont des Indiens Diggers, ajouta Sguin. Avanons. Nous n'avons
rien  craindre d'eux.

--Mais nous avons quelque chose  gagner avec eux, ajouta un des
chasseurs, d'un air significatif. La peau du crne d'un Digger se paie
aussi bien qu'une autre, tout autant que celle d'un chef Pache.

--Que personne ne fasse feu! dit Sguin d'un ton ferme. Il est trop tt
encore: regardez l-bas!

Et il montra au bout de la plaine deux ou trois objets brillants, les
casques des guerriers qui s'loignaient, et qu'on apercevait encore
au-dessus de l'herbe.

--Et comment pourrons-nous les prendre, alors, capitaine? demanda le
chasseur. Ils nous chapperont dans les rochers; ils vont fuir comme des
chiens effrays.

--Mieux vaut les laisser partir, les pauvres diables! dit Sguin, semblant
dsirer que le sang ne ft pas ainsi rpandu inutilement.

--Non pas, capitaine, reprit le mme interlocuteur. Nous ne ferons pas
feu; mais nous les attraperons, si nous pouvons, sans cela. Garons,
suivez-moi, par ici!

Et l'homme allait diriger son cheval  travers les roches parpilles, de
manire  passer inaperu entre les nains et la montagne. Mais il fut
tromp dans son attente; car au moment o El-Sol et sa soeur se montrrent
 l'ouverture, leurs vtements brillants frapprent les yeux des Diggers.
Comme des daims effarouchs, ceux-ci furent aussitt sur pied et coururent
ou plutt volrent vers le bas de la montagne. Les chasseurs se lancrent
au galop pour leur couper le passage; mais il tait trop tard. Avant
qu'ils pussent les joindre, les Diggers avaient disparu dans une crevasse,
et on les voyait grimper comme des chamois, le long des rochers  pic, 
l'abri de toute atteinte. Un seul des chasseurs, Sanchez, russit  faire
une prise. Sa victime avait atteint une saillie leve, et rampait tout le
long, lorsque le lasso du torador s'enroula autour de son cou. Un moment
aprs, son corps se brisait sur le roc! Je courus pour le voir: il tait
mort sur le coup. Son cadavre ne prsentait plus qu'une masse informe,
d'un aspect hideux et repoussant.

Le chasseur, sans piti, s'occupa fort peu de tout cela. Il lana une
grossire plaisanterie, se pencha vers la tte de sa victime, et, sparant
la peau du crne, il fourra le scalpel tout sanglant et tout fumant dans
la poche de ses _calzoneros_.



XXVII


DACOMA.

Aprs cet pisode, nous nous prcipitmes vers la source, et, mettant pied
 terre, nous laissmes nos chevaux boire  discrtion. Nous n'avions pas
 craindre qu'ils fussent tents de s'loigner. Autant qu'eux, nous tions
presss de boire; et, nous glissant parmi les branches, nous nous mimes 
puiser de l'eau  pleines tasses. Il semblait que nous ne pourrions jamais
venir  bout de nous dsaltrer; mais un autre besoin aussi imprieux nous
fit quitter la source, et nous courmes vers le camp,  la recherche des
moyens d'apaiser notre faim. Nos cris mirent en fuite les coyotes et les
loups blancs, que nous achevmes de chasser  coups de pierres. Au moment
o nous allions ramasser les dbris souills de poussire, une exclamation
trange d'un des chasseurs nous fit brusquement tourner les yeux.

--_Malaray, camarados; mira el arco!_

Le Mexicain qui profrait ces mots montrait un objet gisant  ses pieds,
sur le sol. Nous fmes bientt prs de lui.

--_Caspita!_ s'cria encore cet homme, c'est un arc blanc!

--Un arc blanc, de par le diable! rpta Garey.

--Un arc blanc! crirent plusieurs autres, considrant l'objet avec un air
d'tonnement et d'effroi.

--C'est l'arc d'un grand guerrier, je le certifie, dit Garey.

--Oui, ajouta un autre, et son propritaire ne manquera pas de revenir
pour le chercher aussitt que... Sacredi! Regardez l-bas! Le voil qui
vient, par les cinquante mille diables!

Nos yeux se portrent tous ensemble  l'extrmit de la prairie,  l'est,
du ct qu'indiquait celui qui venait de parler. Tout au bout de l'horizon
on voyait poindre comme une toile brillante en mouvement. C'tait tout
autre chose; un regard nous suffit pour reconnatre un casque qui
rflchissait les rayons du soleil et qui suivait les mouvements rguliers
d'un cheval au galop.

--Aux saules! enfants! aux saules! cria Sguin. Laissez l'arc! laissez-le
 la place o il tait. A vos chevaux! emmenez-les! leste! leste!

En un instant chacun de nous tenait son cheval par la bride et le guidait
ou plutt le tranait vers le fourr de saules. L nous nous mimes en
selle pour tre prts  tout vnement, et restmes immobiles, guettant 
travers le feuillage.

--Ferons-nous feu quand il approchera, capitaine? Demanda un des hommes.

--Non.

--Nous pouvons le prendre aisment, quand il se baissera pour prendre son
arc.

--Non, sur votre vie!

--Que faut-il faire alors, capitaine?

--Laissez-le prendre son arc et s'en aller! rpondit Sguin.

--Pourquoi a, capitaine? pourquoi donc a?

--Insenss! vous ne voyez pas que toute la tribu serait sur nos talons
avant le milieu de la nuit? tes-vous fous? Laissez-le aller. Il peut ne
pas reconnatre nos traces, puisque nos chevaux ne sont pas ferrs: s'il
ne les voit pas, laissez-le aller comme il sera venu, je vous le dis.

--Mais que ferons-nous, s'il jette les yeux de ce ct?

Garey, en disant cela, montrait les rochers situs au pied de la montagne.

--Maldiction! le Digger! s'cria Sguin en changeant de couleur.

Le cadavre tait tout  fait en vue sur le devant des rochers; le crne
sanglant tourn en l'air et vers le dehors de telle sorte qu'il ne pouvait
manquer de frapper les yeux d'un homme venant du ct de la plaine.
Quelques coyotes avaient dj grimp sur la plate-forme o tait le
cadavre, et flairaient tout autour, semblant hsiter devant cette masse
hideuse.

--Il ne peut pas manquer de le voir, capitaine, ajouta le chasseur.

--S'il le voit, il faudra nous en dfaire par la lance ou par le lasso, ou
le prendre vivant. Que pas un coup de fusil ne soit tir. Les Indiens
pourraient encore l'entendre, et seraient sur notre dos avant que nous
eussions fait le tour de la montagne. Non! mettez vos fusils en
bandoulire! Que ceux qui ont des lances et des lassos se tiennent prts.

--Quand devrons-nous charger, capitaine?

--Laissez-moi le soin de choisir le moment. Peut-tre mettra-t-il pied 
terre pour ramasser son arc, ou bien il viendra  la source pour faire
boire son cheval. Dans ce cas, nous l'entourerons. S'il voit le corps du
Digger, il s'en approchera, peut-tre, pour l'examiner de plus prs. Dans
ce cas encore, nous pourrons facilement lui couper le chemin. Ayez
patience! je vous donnerai le signal..

Pendant ce temps, le Navajo arrivait au grand galop. A la fin du dialogue
prcdent, il n'tait plus qu' trois cents yards de la source, et
avanait sans ralentir son allure. Les yeux fixs sur lui, nous gardions
le silence et retenions notre respiration. L'homme et le cheval
captivaient tous deux notre attention. C'tait un beau spectacle. Le
cheval tait un mustang  large encolure, noir comme le charbon, aux yeux
ardents, aux naseaux rouges et ouverts. Sa bouche tait pleine d'cume, et
de blancs flocons marbraient son cou, son poitrail et ses paules. Il
tait couvert de sueur, et on voyait reluire ses flancs vigoureux  chacun
des lans de sa course. Le cavalier tait nu jusqu' la ceinture; son
casque et ses plumes, quelques ornements qui brillaient sur son cou, sur
sa poitrine et  ses poignets, interrompaient seuls cette nudit. Une
sorte de tunique, de couleur voyante, toute brode, couvrait ses hanches
et ses cuisses. Les jambes taient nues  partir du genou, et les pieds
chausss de mocassins qui embotaient troitement la cheville. Diffrent
en cela des autres Apaches, il n'avait point de peinture sur le corps, et
sa peau bronze resplendissait de tout l'clat de la sant. Ses traits
taient nobles et belliqueux, son oeil fier et perant, et sa longue
chevelure noire qui pendait derrire lui allait se mler  la queue de son
cheval. Il tait bien assis, sur une selle espagnole, sa lance, pose sur
l'trier et reposant lgrement contre son bras droit. Son bras gauche
tait pass dans les brassards d'un bouclier blanc, et un carquois plein
de flches emplumes se balanait sur son paule. C'tait un magnifique
spectacle que de voir ce cheval et ce cavalier se dtachant sur le fond
vert de la prairie; un tableau qui rappelait plutt un des hros d'Homre
qu'un sauvage de l'Ouest.

--Wagh! s'cria un des chasseurs  voix basse, comme a brille! regarde
cette coiffure, c'est comme une braise.

--Oui, rpliqua Garey, nous pouvons remercier ce morceau de mtal. Nous
serions dans la nasse o il est maintenant, si nous ne l'avions pas aperu
 temps. Mais, continua le trappeur, sa voix prenant un accent
d'exclamation, Dacoma! par l'ternel c'est Dacoma, le second chef des
Navajoes!

Je me tournai vers Sguin pour voir l'effet de cette annonce. Le Maricopa
tait pench vers lui et lui parlait  voix basse, dans une langue
inconnue, en gesticulant avec nergie. Je saisis le nom de _Dacoma_
prononc, avec une expression de haine froce, par le chef indien qui, au
mme instant, montrait le cavalier qui avanait toujours.

--Eh bien, alors, repartit Sguin, paraissant cder aux voeux de l'autre,
nous ne le laisserons pas chapper, qu'il voie ou non nos traces. Mais ne
faites pas usage de votre fusil; les Indiens ne sont pas  plus de dix
milles d'ici; ils sont encore l-bas, derrire ce pli de terrain. Nous
pourrons aisment l'entourer; si nous le manquons de cette faon, je me
charge de l'atteindre avec mon cheval et en voici encore un autre qui le
gagnera de vitesse.

Sguin, en disant ces derniers mots, indiquait Moro.

--Silence, continua-t-il, baissant la voix. Ssschht!

Il se fit un silence de mort. Chacun pressait son cheval entre ses genoux
comme pour lui commander l'immobilit. Le Navajo avait atteint la limite
du camp abandonn et inclinant vers la gauche, il galopait obliquement,
cartant les loups sur son passage. Il tait pench d'un ct, son regard
cherchant  terre. Arriv en face de notre embuscade, il dcouvrit l'objet
de ses recherches, et dgageant son pied de l'trier, dirigea son cheval
de manire  passer auprs. Puis, sans retenir les rnes, sans ralentir
son allure, il se baissa jusqu' ce que les plumes de son casque
balayassent la terre et, ramassant l'arc, se remit immdiatement en selle.

--Superbe! s'cria le torador.

--Par le diable! c'est dommage de le tuer, murmura un chasseur; et un
sourd murmure d'admiration se fit entendre au milieu de tous ces hommes.

Aprs quelque temps de galop, l'Indien fit brusquement volte-face et il
tait sur le point de repartir, quand son regard fut attir par le crne
sanglant du Yamparico. Sous la secousse des rnes, son cheval ploya les
jarrets jusqu' terre, et l'Indien resta immobile, considrant le corps
avec surprise.

--Superbe! superbe! s'cria encore Sanchez. _Caramba_, il est superbe!

C'tait en effet un des plus beaux tableaux que l'on pt voir. Le cheval
avec sa queue tale  terre, la crinire hrisse et les naseaux fumants,
frmissant de tout son corps sous le geste de son intrpide cavalier; le
cavalier lui-mme avec son casque brillant, aux plumes ondoyantes, sa peau
bronze, son port ferme et gracieux et l'oeil fix sur l'objet qui causait
son tonnement.

C'tait, comme Sanchez l'avait dit, un magnifique tableau, une statue
vivante, et nous tions tous frapps d'admiration en le regardant. Pas un
de nous,  une exception prs cependant, n'aurait voulu tirer le coup
destin  jeter cette statue en bas de son pidestal. Le cheval et l'homme
restrent quelques moments dans cette attitude. Puis la figure du cavalier
changea tout  coup d'expression. Il jeta autour de lui un regard
inquisiteur et presque effray. Ses yeux s'arrtrent sur l'eau encore
trouble par suite du pitinement de nos chevaux. Un coup d'oeil lui
suffit; et, sous une nouvelle secousse de la bride, le cheval se releva et
partit au galop  travers la prairie. Au mme instant, le signal de
charger nous tait donn et, nous lanant en avant, nous sortions du
fourr tous ensemble. Nous avions  traverser un petit ruisseau. Sguin
tait  quelques pas devant; je vis son cheval butter, broncher sur la
rive et tomber, sur le flanc, dans l'eau! Tous les autres franchirent
l'obstacle. Je ne m'arrtai pas pour regarder en arrire; la prise de
l'Indien tait une question de vie ou de mort pour nous tous. J'enfonai
l'peron vigoureusement, continuant la poursuite. Pendant quelque temps,
nous galopmes de front en groupe serr. Quant nous fmes au milieu de la
plaine, nous vmes l'Indien,  peu prs  douze longueurs de cheval de
nous, et nous nous apermes avec inquitude qu'il conservait sa distance,
si mme il ne gagnait pas un peu. Nous avions oubli l'tat de nos
animaux: affaiblis par la dite, engourdis par un repos si prolong dans
le ravin, et, pour comble, sortant de boire avec excs.

La vitesse suprieure de Moro me fit bientt prendre la tte de mes
compagnons. Seul, El-Sol tait encore devant moi, je le vis prparer son
lasso, le lancer et donner la secousse; mais le noeud revint frapper les
flancs de son cheval: il avait manqu son coup. Pendant qu'il rassemblait
sa courroie, je le dpassai et je pus lire sur sa figure l'expression du
chagrin et du dsappointement. Mon arabe s'chauffait  la poursuite, et
j'eus bientt pris une grande avance sur mes camarades. Je me rapprochais
de plus en plus du Navajo; bientt nous ne fmes plus qu' une douzaine de
pas l'un de l'autre. Je ne savais comment faire. Je tenais mon rifle  la
main et j'aurais pu facilement tirer sur l'Indien par derrire, mais je me
rappelais la recommandation de Sguin et nous tions encore plus prs de
l'ennemi; je ne savais mme pas trop si nous n'tions pas dj en vue de
la bande. Je n'osai donc faire feu. Me servirais-je de mon couteau?
essaierais-je de dsaronner mon ennemi avec la crosse de mon fusil?
Pendant que je dbattais en moi-mme cette question, Dacoma, regardant
par-dessus son paule, vit que j'tais seul prs de lui. Immdiatement il
fit volte-face et mettant sa lance en arrt, vint sur moi au galop. Son
cheval paraissait obir  la voix et  la pression des genoux sans le
secours des rnes. A peine eus-je le temps de parer, avec mon fusil, le
coup qui m'arrivait en pleine poitrine. Le fer, dtourn, m'atteignit au
bras et entama les chairs. Mon rifle, violemment choqu par le bois de la
lance, chappa de mes mains. La blessure, la secousse et la perte de mon
arme m'avaient drang dans le maniement de mon cheval et il se passa
quelques instants avant que je pusse saisir la bride pour le faire
retourner. Mon antagoniste, lui, avait fait demi-tour aussitt, et je m'en
aperus au sifflement d'une flche qui me passa dans les cheveux au-dessus
de l'oreille droite. Au moment o je faisais face de nouveau, une autre
flche tait pose sur la corde, partait et me traversait le bras droit.
L'exaspration me fit perdre toute prudence et, tirant un pistolet de mes
fontes, je l'armai et galopai en avant. C'tait le seul moyen de prserver
ma vie. Au mme moment, l'Indien laissant l son arc, se disposa  me
charger encore avec sa lance, et se prcipita  ma rencontre. J'tais
dcid  ne tirer qu' coup sr et  bout portant.

Nous arrivions l'un sur l'autre au plein galop. Nos chevaux allaient se
toucher; je visai, je pressai la dtente... Le chien s'abattit avec un
coup sec! Le fer de la lance brilla sous mes yeux: la pointe tait sur ma
poitrine. Quelque chose me frappa violemment en plein visage. C'tait la
courroie d'un lasso. Je vis le noeud s'abattre sur les paules de l'Indien
et descendre jusqu' ses coudes: la courroie se tendit. Il y eut un cri
terrible, une secousse dans tout le corps de mon adversaire; la lance
tomba de ses mains; et, au mme instant, il tait prcipit de sa selle,
et restait tendu, sans mouvement, sur le sol. Son cheval heurta le mien
avec une violence qui fit rouler les deux animaux sur le gazon. Renvers
avec Moro, je fus presque aussitt sur pied. Tout cela s'tait pass en
beaucoup moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. En me relevant, je
vis El-Sol qui se tenait, le couteau  la main, prs du Navajo garrott
par le noeud du lasso.

--Le cheval! le cheval! Assurez-vous du cheval! cria Sguin.

Et les chasseurs se prcipitrent en foule  la poursuite du mustang, qui,
la bride tranante, s'enfuyait  travers la prairie. Au bout de quelques
minutes, l'animal tait pris au lasso, et ramen  la place qui avait
failli tre consacre par ma tombe.



XXVIII


UN DINER A DEUX SERVICES.

El-Sol, ai-je dit, se tenait debout auprs de l'Indien tendu  terre. Sa
physionomie trahissait deux sentiments: la haine et le triomphe. Sa soeur
arrivait en ce moment, au galop, et sautant en bas de son cheval, elle
courut vers lui.

--Regarde, lui dit son frre, en montrant le chef Navajo; regarde le
meurtrier de notre mre.

La jeune fille poussa une courte et vive exclamation; puis, tirant son
couteau, elle se prcipita sur le captif.

--Non, Luna! cria El-Sol, la tirant en arrire, non; nous ne sommes pas
des assassins. Ce ne serait pas, d'ailleurs, une vengeance suffisante: il
ne doit pas mourir encore. Nous le montrerons vivant aux femmes des
Maricopas. Elles danseront la mamanchic autour du grand chef, du fier
guerrier captur sans aucune blessure!

Ces derniers mots, prononcs d'un ton mprisant, produisirent
immdiatement leur effet sur le Navajo.

--Chien de Coco! s'cria-t-il en faisant un effort involontaire pour se
dbarrasser de ses liens. Chien de Coco! ligu avec les voleurs blancs.
Chien!

--Ah! tu me reconnais. Dacoma? C'est bien...

--Chien! rpta encore le Navajo, l'interrompant.

Les mots sortaient en sifflant  travers ses dents serres, tandis que son
regard brillait d'une frocit sauvage.

--C'est lui! c'est lui? cria Rub, accourant au galop. C'est lui! C'est un
Indien aussi froce qu'un couperet. Assommez-le! dchirez-le! charpez-le
 coups de lanires; c'est un chapp de l'enfer: que l'enfer le reprenne!

--Voyons votre blessure, monsieur Haller, dit Sguin descendant de cheval,
et s'approchant de moi non sans quelque inquitude,  ce qu'il me parut.
O est-elle? dans les chairs' Il n'y a rien de grave, pourvu toutefois que
la flche ne soit pas empoisonne. Je le crains. El-Sol! ici! vite, mon
ami! Dites-moi si cette pointe n'a pas t empoisonne.

--Retirons-la d'abord, rpondit le Maricopa, rpondant  l'appel. Il ne
faut pas perdre de temps pour cela.

La flche me traversait le bras d'outre en outre. El-Sol prit  deux mains
le bout emplum, cassa le bois prs de la plaie, puis, saisissant le dard
du ct de la pointe, il le retira doucement de la blessure.

--Laissez saigner, dit-il, pendant que je vais examiner la pointe. Il ne
semble pas que ce soit une flche de guerre. Mais les Navajoes emploient
un poison excessivement subtil. Heureusement j'ai le moyen de reconnatre
sa prsence, et j'en possde l'antidote. En disant cela, il sortit de son
sac une touffe de coton. Il essuya soigneusement le sang qui tachait la
pointe. Il dboucha ensuite une petite fiole, et, versant quelques gouttes
sur le mtal, observa le rsultat. J'attendais avec une vive anxit.
Sguin aussi paraissait inquiet; et comme je savais que ce dernier avait
d souvent tre tmoin des effets d'une flche empoisonne, j'tais
peu rassur par l'inquitude qu'il manifestait en suivant l'opration.
S'il craignait un danger, c'est que le danger devait tre rel.

--Monsieur Haller, dit enfin El-Sol, vous avez une heureuse chance. Je
puis appeler cela une heureuse chance, car incontestablement votre
antagoniste doit avoir dans son carquois des flches moins inoffensives
que celle-l. Laissez-moi voir, ajouta-t-il.

Et, soulevant le Navajo, il tira une autre flche du carquois qui tait
encore attach derrire le dos de l'Indien. Aprs avoir renouvel
l'preuve, il s'cria:

-Je vous le disais bien! Regardez celle-ci: verte comme du planton! Il en
a tir deux; o est l'autre? Camarades, aidez-moi  la trouver. Il ne faut
pas laisser un pareil tmoin derrire nous.

Quelques hommes descendirent de cheval et cherchrent la flche qui avait
t tire la premire. J'indiquai, autant que je le pus, la direction et
la distance probable o elle devait se trouver; un instant aprs, elle
tait ramasse. El-Sol la prit, et versa quelques gouttes de sa liqueur
sur la pointe. Elle devint verte comme la prcdente.

-Vous pouvez remercier vos patrons, monsieur Haller, dit le Coco, de ce
que ce ne soit pas celle-i qui ait travers votre bras, car il aurait
fallu toute la science du docteur Reichter, et la mienne, pour vous
sauver. Mais qu'est-ce que cela? une autre blessure!... Ah! il vous a
touch  la premire charge. Laissez-moi voir.

--Je pense que ce n'est qu'une simple gratignure.

--Nous sommes ici sous un climat terrible, monsieur Haller. J'ai vu des
gratignures de ce genre tourner en blessures mortelles quand on n'en
prenait pas un soin suffisant. Luna! un peu de coton, petite soeur! Je
vais tcher de panser la vtre de telle sorte que vous n'ayez  craindre
aucun mauvais rsultat. Je vous dois bien cela, car sans vous, monsieur,
il m'aurait chapp.

--Mais sans vous, monsieur, il m'aurait tu.

--Ma foi, reprit le Coco en souriant, il est supposable que sans moi vous
ne vous en seriez pas tir aussi bien. Votre arme vous a trahi... Ce n'est
pas chose facile que de parer un coup de lance avec la crosse d'un fusil,
et vous avez merveilleusement excut cette parade. Je ne m'tonne pas que
vous ayez eu recours au pistolet  la deuxime rencontre. J'en aurais fait
autant, si je l'avais manqu une seconde fois avec mon lasso. Mais nous
avons t favoriss tous les deux. Il vous faudra porter votre bras en
charpe pendant un jour ou deux. Luna! votre charpe!

--Non! dis-je, en voyant la jeune fille dtacher une magnifique ceinture
noue autour de sa taille; non, je vous en prie, je trouverai autre chose.

--Tenez, monsieur, si cela peut convenir? dit le jeune trappeur Garey
intervenant, je suis heureux de pouvoir vous l'offrir.

Garey en disant cela, tira un mouchoir de couleur de dessous sa blouse de
chasse, et me le prsenta.

--Vous tes bien bon; je vous remercie, rpondis-je, bien que je comprisse
en faveur de qui le mouchoir m'tait offert. Vous voudrez bien accepter
ceci en retour?

Et je lui tendis un de mes petits revolvers; c'tait une arme qui, dans un
pareil moment, et sur un pareil thtre, valait son poids de perles.

Le montagnard savait bien cela, et accepta avec reconnaissance le cadeau
que je lui offrais. Mais quelque valeur qu'il pt y attacher, je vis que
le simple sourire qu'il reut d'un autre ct constituait  ses yeux une
rcompense plus prcieuse encore, et je devinai que l'charpe,  quelque
prix que ce ft, changerait bientt de propritaire. J'observais la
physionomie d'El-Sol pour savoir s'il avait remarqu et s'il approuvait
tout ce petit mange. Aucun signe d'motion n'apparut sur sa figure. Il
tait occup de mes blessures et les pansait avec une adresse qui et fait
la rputation d'un membre de l'Acadmie de mdecine.

--Maintenant, dit-il quand il eut fini, vous serez en tat de rentrer en
ligne dans une couple de jours au plus tard. Vous avez un mauvais mors,
monsieur Haller, mais votre cheval est le meilleur que j'aie jamais vu. Je
ne m'tonne pas que vous ayez refus de le vendre.

Presque toute la conversation avait eu lieu en anglais. Le chef Coco
parlait cette langue avec une admirable nettet et un accent des plus
agrables. Il parlait franais, aussi, comme un Parisien; et c'tait
ordinairement dans cette langue qu'il causait avec Sguin. J'en tais
merveill. Les hommes taient remonts  cheval et avaient hte de
regagner le camp. Nous mourions littralement de faim; nous retournmes
sur nos pas pour reprendre le repas interrompu d'une faon si
intempestive. A peu de distance du camp, nous mimes pied  terre, et,
aprs avoir attach nos chevaux  des piquets, au milieu de l'herbe, nous
procdmes  la recherche des dbris de viande dont nous avions vu des
quantits quelque temps auparavant. Un nouveau dboire nous tait rserv;
pas un lambeau de viande ne restait! Les coyotes avaient profit de notre
absence, et nous ne trouvions plus que des os entirement rongs. Les
ctes et les cuisses des buffalos avaient t nettoyes et grattes comme
un couteau. La hideuse carcasse du Digger, elle-mme, tait rduite 
l'tat de squelette!

--Bigre! s'cria un des chasseurs; du loup maintenant, ou rien.

Et l'homme mit son fusil en joue.

--Arrtez! cria Sguin voyant cela. tes-vous fou, monsieur!

--Je ne crois pas, capitaine, rpliqua le chasseur, relevant son fusil
d'un air de mauvaise humeur. Il faut pourtant bien que nous mangions, je
suppose. Je ne vois plus que des loups par ici; et comment les
attraperons-nous sans tirer dessus?

Sguin ne rpondit rien, et se contenta de montrer l'arc qu'El-Sol tait
en train de bander.

--Oh! c'est juste; vous avez raison, capitaine; je vous demande pardon.
J'avais oubli ce morceau d'os.

Le Coco prit une flche dans le carquois, en soumit la pointe  l'preuve
de sa liqueur. C'tait une flche de chasse: il l'ajusta sur la corde, et
l'envoya  travers le corps d'un loup blanc qui tomba mort sur le coup. Il
retira sa flche, l'essuya, et abattit un autre loup, puis un autre
encore, et ainsi, jusqu' ce que cinq ou six cadavres fussent tendus sur
le sol.

--Tuez un coyote pendant que vous y tes, cria un des chasseurs. Des
gentlemen comme nous doivent avoir au moins deux services  leur dner.

Tout le monde se mit  rire  cette saillie; El-Sol ne se fit pas prier,
et ajouta un coyote aux victimes dj sacrifies.

--Je crois que nous en aurons assez maintenant pour un repas, dit El-Sol,
retirant la flche et la replaant dans le carquois.

--Oui, reprit le farceur. S'il nous en faut d'autres, nous pourrons
retourner  l'office. C'est un genre de viande qui gagne beaucoup  tre
mange frache.

--Tu as raison, camarade, dit un autre; pour ma part, j'ai toujours eu un
got particulier pour le loup blanc; je vas me rgaler.

Les chasseurs, tout en riant des plaisanteries de leur camarade, avaient
tir leurs couteaux brillants, et ils eurent bientt dpouill les loups.
L'adresse avec laquelle cette opration fut excute prouvait qu'elle
n'avait rien de nouveau pour eux. La viande fut aussitt dpece, chacun
prit son morceau et le fit rtir.

--Camarades! comment appellerez-vous cela? Boeuf ou mouton? demanda l'un
d'eux qui commenait  manger.

--Du mouton-loup, pardieu! rpondit-on.

--C'est ma foi un bon manger, tout de mme. La peau une fois te, c'est
tendre comme de l'cureuil.

--a vous a un petit got de chvre; ne trouvez-vous pas?

--a me rappelle plutt le chien.

--a n'est pas mauvais du tout; c'est meilleur que du boeuf maigre comme on
en mange si souvent.

--Je le trouverais un peu meilleur si j'tais sr que celui que je mange
n'a pas t dpouiller la carcasse qui est l sur le rocher.

Et l'homme montrait le squelette du Digger.

Cette ide tait horrible, et dans toute autre circonstance elle et agi
sur nous comme de l'mtique.

--Pouah! s'cria un chasseur, vous m'avez presque soulev le coeur.
J'allais goter du coyote avant que vous ne parliez. Je ne peux plus
maintenant, car je les ai vus flairer autour avant que nous n'allions
l-bas.

--Dis donc, vieux gourmand, tu ne t'inquites gure de a toi.

Cette question s'adressait  Rub, qui tait srieusement occup aprs une
cte, et qui ne fit aucune rponse.

--Lui? allons donc, dit un autre, rpondant  sa place; Rub a mang plus
d'un bon morceau dans son temps. N'est-ce pas, Rub?

--Oui, et si vous devez vivre dans la montagne aussi longtemps que
l'Enfant, vous serez bien aise de n'avoir jamais  mordre dans une viande
plus rpugnante que la viande du loup; croyez-moi, mes petits amours.

--De la chair humaine, peut-tre?

--Oui, c'est ce que Rub veut dire.

--Garons, dit Rub sans faire attention  la remarque, et paraissant de
bonne humeur depuis que son apptit tait satisfait, quelle est la chose
la plus dsagrable, sans parler de la chair humaine, que chacun de vous
ait jamais mange?

-Eh bien, sans parler de la chair humaine, comme vous dites, rpondit un
des chasseurs, le rat musqu est la plus dtestable viande  laquelle
j'aie mis la dent.

--J'ai mang tout cru un livre nourri de sauge, dit un autre, et je n'ai
jamais rien trouv d'aussi amer.

--Les hiboux ne valent pas grand-chose, ajouta un troisime.

--J'ai mang du _chince_,[1] continua un quatrime, et je dois dire qu'il
y a bien des choses qui sont meilleures.

 [Note: Chinche, mouffette, sorte de fouine doue d'une telle puissance
d'infection que son simple passage suffit  empoisonner un endroit clos
pour un mois]

--_Carajo!_ s'cria un Mexicain, et que dites-vous du singe? J'en ai fait
ma nourriture pendant assez longtemps dans le Sud.

--Oh! je crois volontiers que le singe est une nourriture coriace; mais
j'ai us mes dents aprs du cuir sec de buffalo, et je vous prie de croire
que ce n'tait pas tendre.

--L'Enfant, reprit Rub aprs que chacun eut dit son mot, l'Enfant a mang
de toutes les cratures que vous avez nommes, si ce n'est pourtant du
singe. Il n'a pas mang de singe, parce qu'il n'y en a pas de ce ct-ci.
Il ne vous dira pas si c'est coriace, si a ne l'est pas, si c'est amer ou
non; mais, une fois dans sa vie, le vieux ngre a mang d'une vermine qui
ne valait pas mieux, si elle valait autant.

--Qu'est-ce que c'tait, Rub? qu'est-ce que c'tait? demandrent-ils tous
 la fois, curieux de savoir ce que le vieux chasseur pouvait avoir mang
de plus rpugnant que les viandes dj mentionnes.

--C'tait du vautour noir; voil ce que c'tait.

--Du vautour noir! rptrent-ils tous.

--Pas autre chose.

--Pouah? a ne devait pas sentir bon, si je ne me trompe.

--a passe tout ce que vous pouvez dire.

--Et quand avez-vous mang ce vautour, vieux camarade? demanda un des
chasseurs, supposant bien qu'il devait y avoir quelque histoire relative 
ce repas.

--Oui, conte-nous a, Rub! conte-nous a.

--Eh bien, commena Rub, aprs un moment de silence, il y a  peu prs
six ans de cela; j'avais t laiss  pied, sur l'Arkansas, par les
Rapahos,  prs de deux cents milles au-dessus de la fort du Big. Les
maudits gueux m'avaient pris mon cheval, mes peaux de castor et tout. H!
h! continua l'orateur, avec un petit gloussement; h! h! ils croyaient
bien en avoir fini avec le vieux Rub, en le laissant ainsi tout seul.

--S'ils l'ont fait, remarqua un chasseur, c'est qu'ils comptaient
l-dessus. Eh bien, et le vautour?

--Ainsi donc j'tais dpouill de tout: il ne me restait juste qu'un
pantalon de peau, et j'tais  plus de deux cents milles de tout pays
habit! Le fort de Bent tait l'endroit le plus proche: je pris cette
direction.

Je n'ai jamais vu de ma vie de gibier aussi farouche. Si j'avais eu mes
trappes, je lui en aurais fait voir des grises; mais il n'y avait pas une
de ces btes, depuis les mineurs aquatiques jusqu'aux buffalos de la
prairie, qui ne part comprendre  quoi le pauvre ngre en tait rduit.
Pendant deux grands jours, je ne pus rien prendre que des lzards, et
encore c'est  peine si j'en trouvais.

--Les lzards font un triste plat, remarqua un des auditeurs.

-Vous pouvez le dire. La graisse de ces jointures de cuisse vaut mieux,
bien sr.

Et, en disant cela, Rub renouvelait ses attaques au mouton-loup.

--Je mangeai les jambes de mes culottes, jusqu' ce que je fusse aussi nu
que la Roche de Chimely.

--Cr nom! tait-ce en hiver?

--Non. Le temps tait doux et assez chaud pour qu'on pt aller ainsi. Je
ne me souciais gure de mes jambes de peau  cet endroit; mais j'aurais
voulu en avoir plus longtemps  manger.

Le troisime jour, je tombai sur une ville de rats des sables. Les cheveux
du vieux ngre taient plus longs alors qu'ils ne sont aujourd'hui. J'en
fis des collets, et j'attrapai pas mal de rats; mais ils devinrent
farouches, eux aussi, les satans animaux, et je dus renoncer  cette
spculation. C'tait le troisime jour depuis que j'avais t plant l,
et j'en avais au moins pour toute une grande semaine. Je commenai 
croire qu'il tait temps pour l'Enfant de dire adieu  ce monde. Le soleil
venait de se lever, et j'tais assis sur le bord de la rivire, quand je
vis quelque chose de drle qui flottait sur l'eau. Quand a s'approcha, je
vis que c'tait la carcasse d'un petit buffalo qui commenait  se gter,
et, dessus, une couple de vautours qui se rgalaient  mme. Tout 'tait
loin de la rive et l'eau tait profonde; mais je me dis que je l'amnerais
 bord. Je ne fus pas long  me dshabiller, vous pensez. Un clat de rire
des chasseurs interrompit Rub.

--Je me mis  l'eau et gagnai le milieu  la nage. Je n'avais pas fait la
moiti du chemin que je sentais la chose  plein nez. En me voyant
approcher, les oiseaux s'envolrent. Je fus bientt prs de la carcasse,
mais je vis d'un coup d'oeil qu'elle tait trop avance tout de mme.

--Quel malheur! s'cria un des chasseurs.

--Je n'tais pas d'humeur  avoir pris un bain pour rien: je saisis la
queue entre mes dents et me mis  nager vers le bord. Au bout de trois
brasses la queue se dtacha! Je poussai la charogne, en nageant derrire
jusqu' un banc de sable dcouvert. Elle manqua tomber en pices quand je
la tirai de l'eau. _a n'tait vraiment pas mangeable!_

Ici Rub prit une nouvelle bouche de mouton-loup et garda le silence
jusqu' ce qu'il l'et avale. Les chasseurs, vivement intresss par ce
rcit, en attendaient la suite avec impatience. Enfin il reprit:

--Les deux oiseaux de proie voltigeaient alentour, et d'autres arrivaient
aussi. Je pensai que je pourrais bien me faire un bon repas avec un
d'entre eux. Je me couchai donc auprs de la carcasse et ne bougeai pas
plus qu'un opossum. Au bout de quelques instants, les oiseaux arrivrent
se poser sur le banc de sable, et un gros mle vint se percher sur la bte
morte. Avant qu'il n'et le temps de reprendre son vol, je l'avais agripp
par les pattes.

--Hourra! bien fait, nom d'un chien!

--L'odeur de la satane bte n'tait gure plus apptissante que celle de
la charogne; mais je m'inquitais peu que ce ft du chien mort, du vautour
ou du veau; je plumai et je dpouillai l'oiseau.

--Et tu l'as mang?

--Non-on, rpondit en tranant Rub, vex sans doute d'tre ainsi
interrompu, c'est lui qui m'a mang.

--L'as-tu mang cru, Rub? demanda un des chasseurs.

--Et comment aurait-il fait autrement? il n'avait pas un brin de feu, et
rien pour en allumer....

--Animal bte! s'cria Rub se retournant brusquement vers celui qui
venait de parler; je ferais du feu, quand il n'y en aurait pas un brin
plus prs de moi que l'enfer!

Un bruyant clat de rire suivit cette furieuse apostrophe, et il se passa
quelques minutes avant que le trappeur se calmt assez pour reprendre sa
narration.

--Les autres oiseaux, continua-t-il enfin, voyant le vieux mle empoign,
devinrent sauvages, et s'en allrent de l'autre ct de la rivire. Il n'y
avait plus moyen de recommencer le mme jeu. Justement alors, j'aperus un
coyote qui venait en rampant le long du bord, puis un autre sur ses
talons, puis deux ou trois encore qui suivaient. Je savais bien que ce ne
serait pas une plaisanterie commode que d'en empoigner un par la jambe;
mais je rsolus pourtant d'essayer, et je me recouchai comme auparavant
prs de la carcasse. Mais je vis que a ne prenait pas. Les btes madres
se doutaient du tour et se tenaient  distance. J'aurais bien pu me cacher
sous quelques broussailles qui taient prs de l, et je commenais  y
tirer l'appt; mais une autre ide me vint. Il y avait un amas de bois sur
le bord; j'en ramassai et construisis une trappe tout autour du cadavre.
En un clin d'oeil de chvre, j'avais six btes prises au pige.

--Hourra! tu tais sauv alors, vieux troubadour.

--Je ramassai des pierres, j'en mis un tas sur la trappe. Et laissai
tomber tout sur eux, et moi par-dessus. Seigneur mon Dieu! camarades, vous
n'avez jamais vu ni entendu pareil vacarme, pareils aboiements,
hurlements, grognements, remuements: c'tait comme si je les avais mis
dans un bain de poivre. H! h! H! ho! ho! ho!

Et le vieux trappeur enfum riait avec dlices au souvenir de cette
aventure.

--Et tu parvins jusqu'au fort de Bent, sain et sauf, j'imagine?

--Ou-ou-i. J'corchai les btes avec une pierre tranchante, et je me fis
une espce de chemise et une sorte de pantalon. Le vieux ngre ne se
souciait pas de donner  rire  ceux du fort en y arrivant tout nu. Je fis
provision de viande de loup pour ma route, et j'arrivai en moins d'une
semaine. Bill se trouvait l en personne; vous connaissez tous Bill Bent?
Ce n'tait pas la premire fois que nous nous voyions. Une demi-heure
aprs mon arrive au fort, j'tais quip, tout flambant neuf et pourvu
d'un nouveau rifle; ce rifle, c'tait _Tar-guts_, celui que voil.

--Ah! c'est l que tu as eu Tar-guts, alors?

--C'est l que j'ai eu Tar-guts, et c'est un bon fusil. Hi! Hi! hi! Je ne
l'ai pas gard longtemps  rien faire. Hi! hi! hi! Ho! ho! ho!

Et Rub s'abandonna  un nouvel accs d'hilarit.

--A propos de quoi ris-tu maintenant, Rub? demanda un de ses camarades.

--Hi! hi! hi! de quoi je ris? hi! hi! hi! ho! ho! C'est le meilleur de la
farce. Hi! hi! hi! de quoi je ris?

--Oui, dis-nous a, l'ami.

--Voil de quoi je ris, reprit Rub en s'apaisant un peu. Il n'y avait pas
trois jours que j'tais au fort de Bent, quand... Devinez qui arriva au
fort?

--Qui? les Rapahos, peut-tre?

--Juste, les mmes Indiens, les mmes gredins qui m'avaient fichu  pied.
Ils venaient au fort pour faire du commerce avec Bill, et, avec eux, ma
vieille jument et mon fusil.

--Tu les as repris, alors?

--Na-tu-relle-ment. Il y avait l des montagnards qui n'taient pas gens 
souffrir que l'Enfant et t plant l au milieu de la prairie pour rien.
La voil, la vieille bte! et Rub montrait sa jument.--Pour le rifle, je
le laissai  Bill, et je gardai en change, Tar-guts, voyant qu'il tait
le meilleur.

--Ainsi, tu tais quitte avec les Rapahos?

--Quant  a, mon garon, a dpend de ce que tu appelles quitte. Vois-tu
ces marques-l, ces coches qui sont  part?

Le trappeur montrait une range de petites coches faite sur la crosse de
son rifle.

--Oui! oui! crirent plusieurs voix.

--Il y en a cinq, n'est-ce pas?

--Une, deux, trois... Oui, cinq.

--_Autant de Rapahos!_

L'histoire de Rub tait finie.



XXIX


LES FAUSSES PISTES.--UNE RUSE DE TRAPPEUR.

Pendant ce temps, les hommes avaient termin leur repas et commenaient 
se runir autour de Sguin dans le but de dlibrer sur ce qu'il y avait 
faire. On avait dj envoy une sentinelle sur les rochers pour surveiller
les alentours, et nous avertir au cas o les Indiens se montreraient de
nouveau sur la prairie. Nous comprenions tous que notre position tait des
plus critiques. Le Navajo, notre prisonnier, tait un personnage trop
important (c'tait le second chef de la nation) pour tre abandonn ainsi;
les hommes placs directement sous ses ordres, la moiti de la tribu
environ, reviendraient certainement  sa recherche. Ne le trouvant pas 
la source, en supposant mme qu'ils ne dcouvrissent pas nos traces, ils
retourneraient dans leur pays par le sentier de la guerre. Ceci devait
rendre notre expdition impraticable, car la bande de Dacoma seule tait
plus nombreuse que la ntre; et si nous rencontrions ces Indiens dans les
dfils de leurs montagnes, nous n'aurions aucune chance de leur chapper.
Pendant quelque temps, Sguin garda le silence, et demeura les yeux fixs
sur la terre. Il laborait videmment quelque plan d'action. Aucun des
chasseurs ne voulut l'interrompre.

--Camarades, dit-il enfin, c'est un coup malheureux; mais nous ne pouvions
pas faire autrement. Cela aurait pu tourner plus mal. Au point o en sont
les choses, il faut modifier nos plans. Ils vont, pour sr, se mettre  la
recherche de leur chef, et remonter jusqu'aux villes des Navajoes. Que
faire, alors? Notre bande ne peut ni escalader le Pinon ni traverser le
sentier de guerre en aucun point. Ils ne manqueraient pas de dcouvrir nos
traces.

--Pourquoi n'irions-nous pas tout droit rejoindre notre troupe o elle est
cache, et ne ferions-nous pas le tour par la vieille mine? Nous n'aurons
pas  traverser le sentier de la guerre.

Cette proposition tait faite par un des chasseurs.

-_Vaya!_ objecta un Mexicain; nous nous trouverions nez  nez avec les
Navajos en arrivant  leur ville! _Carrai!_ a ne peut pas aller,
_amigo!_ La plupart d'entre nous n'en reviendraient pas. _Santissima!_
Non!

-Rien ne prouve que nous les rencontrerons, fit observer celui qui avait
parl le premier; ils ne vont pas rester dans leur ville, quand ils
verront que celui qu'ils cherchent n'y est pas revenu.

--C'est juste, dit Sguin; ils n'y resteront pas. Sans aucun doute, ils
reprendront le sentier de la guerre; mais je connais le pays du ct de la
vieille mine....

--Allons par l! allons par l! crirent plusieurs voix.

--Il n'y a pas de gibier de ce ct, continua Sguin. Nous n'avons pas de
provisions; il nous est impossible de prendre cette route.

--Pas moyen d'aller par l.

--Nous serions morts de faim avant d'avoir travers les Mimbres.

--Et il n'y a pas d'eau non plus, sur cette route.

--Non, ma foi; pas de quoi faire boire un rat des sables.

-Il faut chercher autre chose, dit Sguin.

Aprs une pause de rflexion, il ajouta d'un air sombre:

--Il nous faut traverser le sentier, et aller par le Prieto, ou renoncer 
l'expdition.

Le mot Prieto, plac en regard de cette phrase: _renoncer  l'expdition_,
excita au plus haut degr l'esprit d'invention chez les chasseurs. On
proposa plan sur plan; mais tous avaient pour dfaut d'offrir la
probabilit sinon la certitude, que nos traces seraient dcouvertes par
l'ennemi et que nous serions rejoints avant d'avoir pu regagner le
Del-Norte. Tous furent rejets les uns aprs les autres. Pendant toute
cette discussion, le vieux Rub n'avait pas souffl mot. Le trappeur
essorill tait assis sur l'herbe, accroupi sur ses jarrets, traant des
lignes avec son couteau, et paraissant occup  tresser le plan de quelque
fortification.

--Qu'est-ce que tu fais l, vieux fourreau de cuir? Demanda un de ses
camarades.

--Je n'ai plus l'oreille aussi fine qu'avant de venir dans ce maudit pays;
mais il me semble avoir entendu quelques-uns dire que nous ne pouvions pas
traverser le sentier des Paches sans qu'on ft sur nos talons au bout de
deux jours. a n'est pourtant pas malin.

--Comment vas-tu nous prouver a, vieux....

--Tais-toi, imbcile! ta langue remue comme la queue d'un castor quand le
flot monte.

--Pouvez-vous nous indiquer un moyen de nous tirer de cette difficult,
Rub! J'avoue que je n'en vois aucun.

A cet appel de Sguin, tous les yeux se tournrent vers le trappeur.

--Eh bien, capitaine, je vas vous dire comment je comprends la chose. Vous
en prendrez ce que vous voudrez; mais si vous faites ce que je vas vous
dire, il n'y a ni Pache ni Navagh qui puisse flairer d'ici  une semaine
par o nous serons passs. S'ils s'y reconnaissent, je veux que l'on me
coupe les oreilles. C'tait la plaisanterie favorite de Rub, et elle ne
manquait jamais d'gayer les chasseurs. Sguin lui-mme ne put rprimer un
sourire et pria le trappeur de continuer.

--D'abord et avant tout, donc, dit Rub, il n'y a pas de danger qu'on se
mette  courir aprs ce mal blanchi avant deux jours au plus tt.

--Comment cela?

--Voici pourquoi: vous savez que ce n'est qu'un second chef, et ils
peuvent trs-bien se passer de lui. Mais ce n'est pas tout. Cet Indien a
oubli son arc, cette machine blanche. Maintenant, vous savez tous aussi
bien que l'Enfant, qu'un pareil oubli est une mauvaise recommandation aux
yeux des Indiens.

--Tu as raison en cela, vieux, remarqua un chasseur.

--Eh bien, le gredin sait bien a. Vous comprenez maintenant, et c'est
aussi clair que le pic du _Pike_, qu'il est revenu sur ses pas sans dire
aux autres une syllabe de pourquoi; il ne le leur a bien sr pas laiss
savoir s'il a pu faire autrement.

--Cela est vraisemblable, dit Sguin; continuez, Rub.

--Bien plus encore, continua le trappeur, je parierais gros qu'il leur a
dfendu de le suivre, afin que personne ne pt voir ce qu'il venait faire.
S'il avait eu la pense qu'on le souponnt, il aurait envoy quelque
autre, et ne serait pas venu lui-mme: voil ca qu'il aurait fait.

Cela tait assez vraisemblable, et la connaissance que les chasseurs de
scalps avaient du caractre des Navajos les confirma tous dans la mme
pense.

--Je suis sr qu'ils reviendront en arrire, continua Rub, du moins la
moiti de la tribu, celle qu'il commande. Mais il se passera trois jours
et peut-tre quatre avant qu'ils ne boivent l'eau de Pignion.

--Mais ils seront sur nos traces le jour d'aprs.

--Si nous sommes assez fous pour laisser des traces, ils les suivront,
c'est clair.

--Et comment ne pas en laisser? demanda Sguin.

--a n'est pas plus difficile que d'abattre un arbre.

--Comment? Comment cela? demanda tout le monde  la fois.

--Sans doute, mais quel moyen employer? demanda Sguin.

--Vraiment, cap'n, il faut que votre chute vous ait brouill les ides. Je
croyais qu'il n'y avait que ces autres brutes capables de ne pas trouver
le moyen du premier coup.

--J'avoue, Rub, rpondit Sguin en souriant, que je ne vois pas comment
vous pouvez les mettre sur une fausse voie.

--Eh bien donc, continua le trappeur, quelque peu flatt de montrer sa
supriorit dans les ruses de la prairie, l'Enfant est capable de vous
dire comment il peut les mettre sur une voie qui les conduira tout droit 
tous les diables.

--Hourra pour toi, vieux sac de cuir!

--Vous voyez ce carquois sur l'paule de cet Indien?

--Oui, oui!

--Il est plein de flches ou peu s'en faut, n'est-ce pas?

--Il l'est. Eh bien?

--Eh bien donc, qu'un de nous enfourche le mustang de l'Indien; n'importe
qui peut faire a aussi bien que moi; qu'il traverse le sentier des
Paches, et qu'il jette ces flches la pointe tourne vers le sud, et si
les Navaghs ne suivent pas cette direction jusqu' ce qu'ils aient rejoint
les Paches, l'Enfant vous abandonne sa chevelure pour une pipe du plus
mauvais tabac de Kentucky.

--_Viva!_ Il a raison! il a raison! Hourra pour le Vieux Rub! s'crirent
tous les chasseurs en mme temps.

--Ils ne comprendront pas trop pourquoi il a pris ce chemin, mais a ne
fait rien. Ils reconnatront les flches, a suffit. Pendant qu'ils s'en
retourneront par l-bas, nous irons fouiller dans leur garde-manger; nous
aurons tout le temps ncessaire pour nous tirer tranquillement du gupier,
et revenir chez nous.

--Oui, c'est cela, par le diable!

--Notre bande, continua Rub, n'a pas besoin de venir jusqu' la source du
Pignion, ni  prsent ni aprs. Elle peut traverser le sentier de la
guerre, plus haut, vers le Heely, et nous rejoindre de l'autre ct de la
montagne, o il y a en masse du gibier, des buffalos et du btail de toute
espce. La vieille terre de la Mission en est pleine. Il faut absolument
que nous passions par l; il n'y a aucune chance de trouver des bisons par
ici, aprs la chasse que les Indiens viennent de leur donner.

--Tout cela est juste, dit Sguin. i1 faut que nous fassions le tour de la
montagne avant de rencontrer des buffalos. Les chasseurs indiens les ont
fait disparatre des Llanos. Ainsi donc, en route! mettons-nous tout de
suite  l'ouvrage. Nous avons encore deux heures avant le coucher du
soleil. Par quoi devons-nous commencer, Rub? Vous avez fourni l'ensemble
du plan; je me fie  vous pour les dtails.

--Eh bien, dans mon opinion, cap'n, la premire chose que nous ayons 
faire, c'est d'envoyer un homme, au grandissime galop,  la place o la
bande est cache; il leur fera traverser le sentier.

--O pensez-vous qu'ils devront le traverser?

--A peu prs  vingt milles au nord d'ici, il y a une place sche et dure,
une bonne place pour ne pas laisser de traces. S'ils savent s'y prendre,
ils ne feront pas d'empreintes qu'on puisse voir. Je me chargerais d'y
faire passer un convoi de wagons de la compagnie Bent sans que le plus
madr des Indiens soit capable d'en reconnatre la piste; je m'en
chargerais.

--Je vais envoyer immdiatement un homme. Ici, Sanchez! vous avez un bon
cheval, et vous connaissez le terrain. Nos amis sont cachs  vingt milles
d'ici, tout au plus; conduisez-les le long du bord et avec prcaution,
comme on l'a dit. Vous nous trouverez au nord de la montagne. Vous pouvez
courir toute la nuit, et nous avoir rejoints demain de bonne heure. Allez!

Le torero, sans faire aucune rponse, dtacha son cheval du piquet, sauta
en selle, et prit au galop la direction du nord-ouest.

--Heureusement, dit Sguin, le suivant de l'oeil pendant quelques
instants, ils ont pitin le sol tout autour; autrement, les empreintes de
notre dernire lutte en auraient racont long sur notre compte.

--Il n'y a pas de danger de ce ct, rpliqua Rub; mais quand nous aurons
quitt d'ici, cap'n, nous ne suivrons plus leur route. Ils dcouvriraient
bientt notre piste. Il faut que nous prenions un chemin qui ne garde pas
de traces. Et Rub montrait le sentier pierreux qui s'tendait au nord et
au sud, contournant le pied de la montagne.

--Oui, nous suivrons ce chemin; nous n'y laisserons aucune empreinte. Et
puis, aprs?

--Ma seconde ide est de nous dbarrasser de cette machine qui est l-bas.

Et le trappeur, en disant ces mots, indiquait d'un geste de tte le
squelette du Yamporica.

--C'est vrai, j'avais oubli cela. Qu'allons-nous en faire?

--Enterrons-le, dit un des hommes.

--Ouais! Non pas. Brlons-le! conseilla un autre.

--Oui, a vaut mieux, fit un troisime.

On s'arrta  ce dernier parti. Le squelette fut amen en bas; les taches
de sang soigneusement effaces des rochers; le crne bris d'un coup de
tomahawk; les ossements mis en pices; puis le tout fut jet dans le feu
ml avec un tas d'os de buffalos dj carboniss sous les cendres. Un
anatomiste seul aurait pu trouver l les vestiges d'un squelette humain.

--A prsent, Rub, les flches?

--Si vous voulez me laisser faire avec Billy Garey, je crois qu' nous
deux nous arrangerons a de manire  mettre dedans tous les Indiens du
pays. Nous aurons  peu prs trois milles  faire, mais nous serons
revenus avant que vous ayez fini de remplir les gourdes, les outres, et
tout prpar pour le dpart.

--Trs-bien! prenez les flches.

--C'est assez de quatre attrapes, dit Rub, tirant quatre flches du
carquois. Gardez le reste. Nous aurons besoin de viande de loup avant de
nous en aller. Nous ne trouverons pas la queue d'une autre bte, tant que
nous n'aurons pas fait le tour de lamontagne. Billy! enfourche-moi le
mustang de ce Navagh. C'est un beau cheval; mais je ne donnerais pas ma
vieille jument pour tout un escadron de ses pareils. Prends une de ces
plumes noires.

Le vieux trappeur arracha une des plumes d'autruche du casque de Dacoma,
et continua:

--Garons! veillez sur la vieille jument jusqu' ce que je revienne; ne la
laissez pas chapper. Il me faut une couverture. Allons! ne parlez pas
tous  la fois.

--Voil, Rub, voil! crirent tous les chasseurs, offrant chacun sa
couverture.

--J'en aurai assez d'une. Il ne nous en faut que trois; celle de Bill, la
mienne et une autre. L, Billy, mets a devant toi. Maintenant suis le
sentier des Paches pendant trois cents yards  peu prs, et ensuite tu
traverseras; ne marche pas dans le fray; tiens-toi  mes cts, et marque
bien tes empreintes. Au galop, animal!

Le jeune chasseur appuya ses talons contre les flancs du mustang, et
partit au grand galop en suivant le sentier des Apaches. Quand il eut
couru environ trois cents yards, il s'arrta, attendant de nouvelles
instructions de son camarade. Pendant ce temps, le vieux Rub prenait une
flche, et, attachant quelques brins de plumes d'autruche  l'extrmit
barbele, il la fichait dans la plus leve des perches que les Indiens
avaient laisses debout sur le terrain du camp. La pointe tait tourne
vers le sud du sentier des Apaches, et la flche tait si bien en vue,
avec sa plume noire, qu'elle ne pouvait manquer de frapper les yeux de
quiconque viendrait du ct des Llanos. Cela fait, il suivit son camarade
 pied, se tenant  distance du sentier et marchant avec prcaution. En
arrivant prs de Garey, il posa une seconde flche par terre, la pointe
tourne aussi vers le sud, et de faon  ce qu'elle pt tre aperue de
l'endroit o tait la premire. Garey galopa encore en avant, en suivant
le sentier, tandis que Rub marchait, dans la prairie, sur une ligne
parallle au sentier.

Aprs avoir fait ainsi deux ou trois milles, Garey ralentit son allure, et
mit le mustang au pas. Un peu plus loin, il s'arrta de nouveau, et mit le
cheval au repos dans la partie battue du chemin. L, Rub le rejoignit, et
tendit les trois couvertures sur la terre, bout  bout, dans la direction
de l'ouest, en travers du chemin. Garey mit pied  terre et conduisit le
cheval tout doucement en le faisant marcher sur les couvertures. Comme ses
pieds ne portaient que sur deux  la fois,  mesure que celle de derrire
devenait libre, elle tait enleve et replace en avant. Ce mange fut
rpt jusqu' ce que le mustang ft arriv  environ cinquante fois sa
longueur dans le milieu de la prairie. Tout cela fut excut avec une
adresse et une lgance gales  celles que dploya sir Walter Raleigh
dans le trait de galanterie qui lui a valu sa rputation. Garey alors
ramassa les couvertures, remonta  cheval et revint sur ses pas en suivant
le pied de la montagne; Rub tait retourn auprs du sentier et avait
plac une flche  l'endroit o le mustang l'avait quitt; et il
continuait  marcher vers le sud avec la quatrime. Quand il eut fait prs
d'un demi-mille, nous le vmes se baisser au-dessus du sentier, se
relever, traverser vers le pied de la montagne et suivre la route qu'avait
pris son compagnon. Les fausses pistes taient poses; la ruse tait
complte.

El-Sol, de son ct, n'tait pas rest inactif. Plus d'un loup avait t
tu et dpouill, et la viande avait t empaquete dans les peaux. Les
gourdes taient pleines, notre prisonnier solidement garrott sur une
mule, et nous attendions le retour de nos compagnons. Sguin avait rsolu
de laisser deux hommes en vedette  la source. Ils avaient pour
instructions de tenir leurs chevaux au milieu des rochers et de leur
porter  boire avec un seau, de manire  ne pas faire d'empreintes
fraches auprs de l'eau. L'un d'eux devait rester constamment sur une
minence, et observer la prairie avec la lunette. Ds que le retour des
Navajos serait signal, leur consigne tait de se retirer, sans tre vus,
en suivant le pied de la montagne; puis de s'arrter dix milles plus loin
au nord,  une place d'o l'on dcouvrait encore la plaine. L, ils
devaient demeurer jusqu' ce qu'ils eussent pu s'assurer de la direction
prise par les Indiens en quittant la source, et alors seulement, venir en
toute hte rejoindre la bande avec leurs nouvelles. Tous ces arrangements
taient pris, lorsque Rub et Garey revinrent; nous montmes  cheval et
nous nous dirigemes, par un long circuit, vers le pied de la montagne.
Quand nous l'emes atteint, nous trouvmes un chemin pierreux sur lequel
les sabots de nos chevaux ne laissaient aucune empreinte. Nous marchions
vers le nord, en suivant une ligne presque parallle au Sentier de la
guerre.



XXX


UN TROUPEAU CERN.

Une marche de vingt milles nous conduisit  la place o nous devions tre
rejoints par le gros de la bande. Nous fmes halte prs d'un petit cours
d'eau qui prenait sa source dans le Pinon et courait  l'ouest vers le
San-Pedro. Il y avait l du bois pour nous et de l'herbe en abondance pour
nos chevaux. Nos camarades arrivrent le lendemain matin, ayant voyag
toute la nuit. Leurs provisions taient puises aussi bien que les
ntres, et, au lieu de nous arrter pour reposer nos btes fatigues, nous
dmes pousser en avant,  travers un dfil de la sierra, dans l'espoir de
trouver du gibier de l'autre ct. Vers midi, nous dbouchions dans un
pays coup de clairires, de petites prairies entoures de forts
touffues, et semes d'lots de bois. Ces prairies taient couvertes d'un
pais gazon, et les traces des buffalos se montraient tout autour de nous.
Nous voyions leurs _sentiers_, leurs _dbris de cornes_ et leurs _lits_.
Nous voyions aussi le _bois de vache_ du btail sauvage. Nous ne pouvions
pas manquer de rencontrer bientt des uns ou des autres.

Nous tions encore sur le cours d'eau, prs duquel nous avions camp la
nuit prcdente et nous fmes une halte mridienne pour rafrachir nos
chevaux. Autour de nous, des cactus de toutes formes nous fournissent en
abondance des fruits rouges et jaunes. Nous cueillons des poires de
_pitahaya_, et nous les mangeons avec dlices; nous trouvons des baies de
cormier, des yampas et des racines de _pomme blanche_. Nous composons un
excellent dner avec des fruits et des lgumes de toutes sortes qu'on ne
rencontre  l'tat indigne que dans ces rgions sauvages. Mais les
estomacs des chasseurs aspirent  leur rfection favorite, les _bosses_ et
les _boudins_ de buffalo; aprs une halte de deux heures, nous nous
dirigions vers les clairires. Il y avait une heure environ que nous
marchions entre les _chapparals_, quand Rub, qui tait de quelques pas en
avant, nous servant de guide, se retourna sur sa selle, et indiqua quelque
chose derrire lui.

--Qu'est-ce qu'il y a, Rub? demanda Sguin  voix basse.

--Piste frache, cap'n; bisons!

--Combien? pouvez-vous dire?

--Un troupeau d'une cinquantaine: Ils ont travers le fourr l-bas. Je
vois le ciel. Il y a une clairire pas loin de nous, et je parierais qu'il
y en a un tas dedans. Je crois que c'est une petite prairie, cap'n.

--Halte! messieurs, dit Sguin, halte! et faites silence. Va en avant,
Rub. Venez, monsieur Haller; vous tes un amateur de chasse; venez avec
nous!

Je suivis le guide et Sguin  travers les buissons, m'avanant tout
doucement et silencieusement, comme eux. Au bout de quelques minutes, nous
atteignions le bord d'une prairie remplie de hautes herbes. En regardant
avec prcaution  travers les feuilles d'un _prosopis_, nous dcouvrmes
toute la clairire. Les buffalos taient au milieu. C'tait, comme Rub
l'avait bien conjectur, une petite prairie, large d'un mille et demi
environ, et ferme de tous cts par un pais rideau de forts. Prs du
centre il y avait un bouquet d'arbres vigoureux qui s'lanait du milieu
d'un fourr touffu. Un groupe de saules, en saillie sur ce petit bois,
indiquait la prsence de l'eau.

--Il y a une source l-bas, murmura Rub; ils sont justement en train d'y
rafrachir leurs mufles.

Cela tait assez visible; quelques-uns des animaux sortaient en ce moment
du milieu des saules, et nous pouvions distinguer leurs flancs humides et
la salive qui dgouttait de leurs babines.

--Comment les prendrons-nous, Rub? demanda Sguin; pensez-vous que nous
puissions les approcher?

--Je n'en doute pas, cap'n. L'herbe peut nous cacher facilement, et nous
pouvons nous glisser  l'abri des buissons.

--Mais comment? Nous ne pourrions pas les poursuivre; il n'y a pas assez
de champ libre. Ils seront dans la fort au premier bruit. Nous les
perdrons tous.

--C'est aussi vrai que l'criture.

--Que faut-il faire alors?

--Le vieux ngre ne voit qu'un moyen  prendre.

--Lequel?

--Les entourer.

--C'est juste; si nous pouvons. Comment est le vent?

--Mort comme un Indien  qui on a coup la tte, rpondit le trappeur,
prenant une lgre plume de son bonnet et la lanant en l'air. Voyez,
cap'n, elle retombe d'aplomb!

--Oui, c'est vrai!

--Nous pouvons entourer les buffles avant qu'ils ne nous ventent, et nous
avons assez de monde pour leur faire une bonne haie. Mettons-nous vite 
la besogne, cap'n; il y a  marcher d'ici au bout l-bas.

--Divisons nos hommes, alors, dit Sguin, retournant son cheval. Vous en
conduirez la moiti  leur poste, je me chargerai des autres. Monsieur
Haller, restez o vous tes: c'est une place aussi bonne que n'importe
quelle autre. Quand vous entendrez le clairon, vous pourrez galoper en
avant, et vous ferez de votre mieux. Si nous russissons, nous aurons du
plaisir et un bon souper; et je suppose que vous devez en avoir besoin.

Ce disant, Sguin me quitta et retourna vers ses hommes, suivi du vieux
Rub. Leur intention tait de partager la bande en deux parts, d'en
conduire une par la gauche, l'autre par la droite, et de placer les hommes
de distance en distance tout autour de la prairie. Ils devaient marcher 
couvert sous le bois et ne se montrer qu'au signal convenu. De cette
manire, si les buffalos voulaient nous donner le temps d'excuter la
manoeuvre, nous tions srs de prendre tout le troupeau.

Aussitt que Sguin m'eut quitt, j'examinai mon rifle, mes pistolets, et
renouvelai les capsules. Aprs cela n'ayant plus rien  faire, je me mis 
considrer les animaux qui paissaient, insouciants du danger. Un moment
aprs, je vis les oiseaux s'envoler dans le bois; et les cris du geai bleu
m'indiquaient les progrs de la battue. De temps  autre, un vieux buffle,
sur les flancs du troupeau, secouait sa crinire hrisse, reniflait le
vent et frappait vigoureusement le sol de son sabot; il avait videmment
un soupon que tout n'allait pas bien autour de lui. Les autres semblaient
ne pas remarquer ces dmonstrations, et continuaient  brouter
tranquillement l'herbe luxuriante. Je pensais au beau coup de filet que
nous allions faire, lorsque mes yeux furent attirs par un objet qui
sortait de l'lot de bois. C'tait un jeune buffalo qui se rapprochait du
troupeau. Je trouvais quelque peu trange qu'il se ft ainsi spar du
reste de la bande, car les jeunes veaux, levs par leurs mres dans la
crainte du loup, ont l'habitude de rester au milieu des troupeaux.

--Il sera rest en arrire  la source, pensai-je. Peut-tre les autres
l'ont-ils repouss du bord et n'a-t-il pu boire que quand ils ont t
partis.

Il me sembla qu'il marchait difficilement, comme s'il et t bless;
mais, comme il s'avanait au milieu des hautes herbes, je ne le voyais
qu'imparfaitement. Il y avait l une bande de coyotes (il y en a toujours)
guettant le troupeau. Ceux-ci, apercevant le veau qui sortait du bois,
dirigrent une attaque simultane contre lui. Je les vis qui
l'entouraient, et il me sembla que j'entendais leurs hurlements froces;
mais le veau paraissait se frayer chemin, en se dfendant,  travers le
plus pais de cette bande, et, au bout de peu d'instants, je l'aperus
prs de ses compagnons et je le perdis de vue au milieu de tous les
autres.

--C'est un bon gibier que le jeune bison, me dis-je  moi-mme; et je
portai mes yeux autour de la ceinture du bois pour reconnatre o les
chasseurs en taient de la battue. Je voyais les ailes brillantes des
geais miroiter  travers les branches, et j'entendais leurs cris perants.
Jugeant d'aprs ces signes, je reconnus que les hommes s'avanaient assez
lentement. Il y avait une demi-heure que Sguin m'avait quitt, et ils
n'avaient pas encore fait la moiti du tour. Je me mis alors  calculer
combien de temps j'avais encore  attendre, et me livrai au monologue
suivant:

--La prairie a un mille et demi de diamtre; le cercle fait trois fois
autant, soit quatre milles et demi. Bah! le signal ne sera pas donn avant
une heure. Prenons donc patience, et mais qu'est-ce? les btes se
couchent! Bon. Il n'y a pas de danger qu'elles se sauvent. Nous allons
faire une fameuse chasse? Une, deux, trois... en voil six de couches.
C'est probablement la chaleur et l'eau. Elles auront trop bu. Encore une!
Heureuses btes! Rien autre chose  faire qu' manger et  dormir, tandis
que moi... Et de huit. Cela va bien. Je vais bientt me trouver en face
d'un bon repas. Elles s'y prennent d'une drle de manire pour se coucher.
On dirait qu'elles tombent comme blesses. Deux de plus! Elles y seront
bientt toutes. Tant mieux. Nous serons arrivs dessus avant qu'elles
n'aient eu le temps de se relever. Oh! je voudrais bien entendre le
clairon!

Et tout en roulant ces penses, j'coutais si je n'entendais pas le
signal, quoique sachant fort bien qu'il ne pouvait pas tre donn de
quelque temps encore. Les buffalos s'avanaient lentement, broutant tout
en marchant, et continuant de se coucher l'un aprs l'autre. Je trouvais
assez trange de les voir ainsi s'affaisser successivement, mais j'avais
vu des troupeaux de btail, prs des fermes, en faire autant, et j'tais 
cette poque peu familiaris avec les moeurs des buffalos. Quelques-uns
semblaient s'agiter violemment sur le sol et le frapper avec force de
leurs pieds. J'avais entendu parler de la manire toute particulire dont
ces animaux ont l'habitude de se _vautrer_, et je pensai qu'ils taient en
train de se livrer  cet exercice. J'aurais voulu mieux jouir de la vue de
ce curieux spectacle; mais les hautes herbes m'en empchaient. Je
n'apercevais que les paules velues et, de temps en temps, quelque sabot
qui se levait au-dessus de l'herbe. Je suivais ces mouvements avec un
grand intrt, et j'tais certain maintenant que l'enveloppement serait
complet avant qu'il ne leur prt fantaisie de se lever. Enfin, le dernier
de la bande suivit l'exemple de ses compagnons et disparut. Ils taient
alors tous sur le flanc,  moiti ensevelis dans l'herbe. Il me sembla que
je voyais le veau encore sur ses pieds; mais  ce moment le clairon
retentit, et des cris partirent de tous les cts de la prairie. J'appuyai
l'peron sur les flancs de mon cheval et m'lanai dans la plaine.
Cinquante autres avaient fait comme moi, poussant des cris en sortant du
bois. La bride dans la main gauche, et mon rifle pos en travers devant
moi, je galopais avec toute l'ardeur que pouvait inspirer une pareille
chasse. Mon fusil tait arm, je me tenais prt, et je tenais  honneur de
tirer le premier coup. Il n'y avait pas loin du poste que j'avais occup
au buffalo le plus rapproch. Mon cheval allait comme une flche, et je
fus bientt  porte.

--Est-ce que la bte est endormie? Je n'en suis plus qu' dix pas et elle
ne bouge pas! Ma foi, je vais tirer dessus pendant qu'elle est couche.

Je levai mon fusil, je mis en joue, et j'appuyai le doigt sur la dtente,
lorsque quelque chose de rouge frappa mes yeux, c'tait du sang!
J'abaissai mon fusil avec un sentiment de terreur et retins les rnes.
Mais, avant que j'eusse pu ralentir ma course, je fus port au milieu du
troupeau abattu. L, mon cheval s'arrta court, et je restai clou sur ma
selle comme sous l'empire d'un charme. Je me sentais saisi d'une
superstitieuse terreur. Devant moi, autour de moi, du sang! De quelque
ct que mes yeux se portassent, du sang, toujours du sang!

Mes camarades se rapprochaient, criant tout en courant; mais leurs cris
cessrent, et, l'un aprs l'autre, ils tirrent la bride, comme j'avais
fait, et demeurrent confondus et consterns. Un pareil spectacle tait
fait pour tonner, en effet. Devant nous gisaient les cadavres des
buffalos, tous morts ou dans les dernires convulsions de l'agonie. Chacun
d'eux portait sous la gorge une blessure d'o le sang coulait  gros
bouillons, et se rpandait sur leurs flancs encore pantelants. Il y en
avait des flaques sur le sol de la prairie, et les claboussures des coups
de pieds convulsifs tachaient le gazon tout autour.

--Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire?

--Whagh!--_Santissima!_--Sacrr... s'crirent les chasseurs.

--Ce n'est bien sr pas la main d'un homme qui a fait cela!

--Eh! ce n'est pas autre chose, cria une voix bien connue, si toutefois
vous appelez un Indien un homme. C'est un tour de Peau-Rouge, et
l'Enfant... Tenez! tenez!

En mme temps que cette exclamation, j'entendis le craquement d'un fusil
que l'on arme. Je me retournai; Rub mettait en joue. Je suivis
machinalement la direction du canon, j'aperus quelque chose qui se
remuait dans l'herbe.

--C'est un buffalo qui se dbat encore! pensai-je, voyant une masse velue
d'un gris brun, il veut l'achever... tiens, c'est le veau!

J'avais  peine fait cette remarque, que je vis l'animal se dresser sur
ses deux jambes de derrire en poussant un cri sauvage, mais humain.
L'enveloppe hrisse tomba, et un sauvage tout nu se montra, tendant ses
bras, dans une attitude suppliante. Je n'aurais pu le sauver. Le chien
s'tait abattu et la balle tait partie; elle avait perc la brune
poitrine; le sang jaillit et la victime tomba en avant sur le corps d'un
des buffles.

--Whagh! Rub! s'cria un des hommes; pourquoi ne lui as-tu pas laiss le
temps d'corcher ce gibier? Il s'en serait si bien acquitt pendant qu'il
tait en train....

Et le chasseur clata de rire aprs cette sanglante plaisanterie.

--Cherchez l, garons! dit Rub montrant l'lot. Si vous cherchez bien,
vous ferez partir un autre veau! Je vais m'occuper de la chevelure de
celui-ci.

Les chasseurs, sur cet avis, se dirigrent au galop vers l'lot avec
l'intention de l'entourer. Je ne pus rprimer un sentiment de dgot en
assistant  cette froide effusion du sang. Je tirai ma bride par un
mouvement involontaire, et m'loignai de la place o le sauvage tait
tomb. Il tait couch sur le ventre nu jusqu' la ceinture. Le trou par
lequel la balle tait sortie se trouvait plac sous l'paule gauche. Les
membres s'agitaient encore, mais c'taient les dernires convulsions de
l'agonie. La peau qui avait servi  son dguisement tait en paquet  la
place o il l'avait jete. Prs de cette peau se trouvait un arc et
plusieurs flches: celles-ci taient rouges jusqu' l'encoche. Les plumes,
pleines de sang, taient colles au bois. Ces flches avaient perc
d'outre en outre les corps monstrueux des animaux. Chacune d'elles avait
fait plusieurs victimes. Le vieux trappeur se dirigea vers le cadavre, et
descendit posment de cheval.

--Cinquante dollars par chevelure! murmura-t-il, dgainant son couteau, et
se baissant vers le corps: c'est plus que je n'aurais pu tirer de la
mienne. a vaut mieux qu'une peau de castor! Au diable les castors! dit
l'Enfant. Tendre des trappes pour ramasser des peaux, c'est un fichu
mtier, quand bien mme le gibier donnerait comme des mangeurs d'herbe
dans la saison des veaux. Allons, toi, ngre! continua-t-il en saisissant
la longue chevelure du sauvage, et retournant sa figure en l'air: je vais
te gater un peu le visage. Hourra; coyote de Pache! hourra!

Un clair de triomphe et de vengeance illumina la figure de l'trange
vieillard pendant qu'il poussait ce dernier cri.

--Est-ce que c'est un Apache? demanda un des chasseurs, qui tait rest
prs de Rub.

--C'en est un, un coyote de Pache, un de ces gredins qui ont coup les
oreilles de l'Enfant! que l'enfer les prenne tous! Je jure bien d'arranger
de la mme faon tous ceux qui me tomberont dans les griffes. _Wou-wough_
vilain loup! tu y es, toi! te v'l propre, hein! En parlant ainsi, il
rassemblait les longues boucles de cheveux dans sa main gauche, et en deux
coups de couteau, l'un en quarte, et l'autre en tierce, il dcrivit autour
du crne un cercle aussi parfait que s'il et t trac au compas. Puis la
lame brillante passa sous la peau et le scalp fut enlev.

--Et de six, continua-t-il, se parlant  lui-mme en plaant le scalp dans
sa ceinture.--Six  cinquante la pice. Trois cents dollars de chevelures
paches. Au diable, ma foi, les trappes et les castors.

Aprs avoir mis en sret le trophe sanglant, il essuya son couteau sur
la crinire des buffalos, et se mit en devoir de faire, sur la crosse de
son fusil, une nouvelle entaille  la suite des cinq qui y taient dj
marques. Ces six coches indiquaient seulement les Apaches; car, en
regardant le long du bois de l'arme, je vis qu'il y avait plusieurs
colonnes  ce terrible registre.



XXXI


UN AUTRE COUP.

La dtonation d'un fusil frappa mes oreilles et dtourna mon attention des
faits et gestes du vieux trappeur. En me retournant, je vis un lger nuage
bleu flottant sur la prairie; mais il me fut impossible de deviner sur
quoi le coup avait t tir. Trente ou quarante chasseurs avaient entour
l'lot et restaient immobiles sur leurs selles, formant une sorte de
cercle irrgulier. Ils taient encore  quelque distance du petit bois, et
hors de porte des flches. Ils tenaient leurs fusils en travers et
changeaient des cris. videmment, le sauvage n'tait pas seul. Il devait
avoir un ou plusieurs compagnons dans le fourr. Toutefois, il ne pouvait
pas y en avoir en grand nombre; car les broussailles infrieures n'taient
pas capables de recler plus d'une douzaine de corps, et les yeux perants
des chasseurs fouillaient dans toutes les directions. Il me semblait voir
une compagnie de chasseurs dans une bruyre, attendant que le gibier
partit; mais ici, Dieu puissant! le gibier tait de la race humaine!
C'tait un terrible spectacle. Je tournai les yeux du ct de Sguin
pensant qu'il interviendrait peut-tre pour arrter cette atroce _battue_.
Il vit mon regard interrogateur et dtourna la tte. Je crus apercevoir
qu'il tait honteux de l'oeuvre  laquelle ses compagnons travaillaient;
mais la ncessit commandait de tuer ou de prendre tous les Indiens qui
pouvaient se trouver dans l'lot; je compris que toute observation de ma
part serait absolument inutile. Quant aux chasseurs eux-mmes, ils
n'auraient fait qu'en rire. C'tait leur plaisir et leur profession; et je
suis certain que, dans ce moment, leurs sentiments taient exactement de
la mme nature que ceux qui agitent les chasseurs en train de dbusquer un
ours de sa tanire. L'intrt tait peut-tre plus vivement excit encore;
mais  coup sr il n'y avait pas plus de disposition  la merci. Je retins
mon cheval, et attendis, plein d'motions pnibles, le dnoment de ce
drame sauvage.

--_Vaya! Irlandes!_ qu'est-ce que vous avez vu? demanda un des Mexicains
s'adressant  Barney. Je reconnus par l que c'tait l'Irlandais qui avait
fait feu.

--Une Peau-Rouge, par le diable! rpondit celui-ci.

--N'est-ce pas ta propre tte que tu auras vue dans l'eau? cria un
chasseur d'un ton moqueur.

--C'tait peut-tre le diable, Barney!

--Vraiment, camarades, j'ai vu quelque chose qui lui ressemblait fort, et
je l'ai tu tout de mme.

--Ha! ha! Barney a tu le diable! Ha! ha!

--_Vaya!_ s'cria un trappeur, poussant son cheval vers le fourr;
l'imbcile n'a rien vu du tout. Je parie tout ce qu'on voudra....

--Arrtez, camarade, cria Garey, prenons des prcautions, mfions-nous des
Peaux-Rouges. Il y a des Indiens l-dedans, qu'il en ait vu ou non; ce
gredin-l n'tait pas seul bien sr, essayons de voir comme a....

Le jeune chasseur mit pied  terre, tourna son cheval le flanc vers le
bois, et, se mettant du ct oppos, il fit marcher l'animal en suivant
une spirale qui se rapprochait de plus en plus du fourr. De cette
manire, son corps tait cach, et sa tte seule pouvait tre aperue
derrire le pommeau de la selle, sur laquelle tait appuy son fusil arm
et en joue. Plusieurs autres, voyant faire Garey, descendirent de cheval
et suivirent son exemple. Le silence se fit de plus en plus profond, 
mesure que le diamtre de leur course se resserrait. En peu de temps, ils
furent tout prs de l'lot. Pas une flche n'avait siffl encore. N'y
avait-il donc personne l? On aurait pu le croire, et les hommes
pntrrent hardiment dans le fourr. J'observais tout cela avec un
intrt palpitant. Je commenais  esprer que les buissons taient vides.
Je prtais l'oreille  tous les sons; j'entendis le craquement des
branches et les murmures des hommes. Il y eut un moment de silence, quand
ils pntrrent plus avant. Puis une exclamation soudaine, et une voix
cria:

--Une peau rouge morte! Hourra pour Barney!

--La balle de Barney l'a travers, par tous les diables! Cria un autre.
Hilloa! vieux bleu de ciel! Viens ici voir ce que tu as fait!

Les autres chasseurs et le ci-devant soldat se dirigrent vers le couvert.
Je m'avanai lentement aprs eux. En arrivant, je les vis tranant le
corps d'un Indien hors du petit bois: un sauvage nu comme l'autre. Il
tait mort, et on se prparait  le scalper.

--Allons, Barney? dit un des hommes d'un ton plaisant, la chevelure est 
toi. Pourquoi ne la prends-tu pas, gaillard?

--Elle est  moi, dites-vous! demanda Barney s'adressant  celui qui
venait de parler, et avec un fort accent irlandais.

--Certainement: tu as tu l'homme; c'est ton droit.

--Est-ce que a vaut vraiment cinquante dollars?

--a se paie comme du froment.

--Auriez-vous la complaisance de l'enlever pour moi?

--Oh! certainement, avec beaucoup de plaisir, reprit le chasseur, imitant
l'accent de Barney, sparant en mme temps le scalp et le lui prsentant.

Barney prit le hideux trophe, et je parierais qu'il n'en ressentit pas
beaucoup de fiert. Pauvre Celte! Il pouvait bien s'tre rendu coupable de
plus d'un accroc  la discipline, dans sa vie de garnison, mais videmment
c'tait son premier pas dans le commerce du sang humain.

Les chasseurs descendirent tous de cheval et se mirent  fouiller le
fourr dans tous les sens. La recherche fut trs-minutieuse, car il y
avait encore un mystre. Un arc de plus, c'est--dire un troisime arc,
avait t trouv avec son carquois et ses flches. O tait le
propritaire? S'tait-il chapp du fourr pendant que les hommes taient
occups auprs des buffalos morts? C'tait peu probable, mais ce n'tait
pas impossible. Les chasseurs connaissaient l'agilit extrme des
sauvages, et nul n'osait affirmer que celui-ci n'et pas gagn la fort,
inaperu.

--Si cet Indien s'est chapp, dit Garey, nous n'avons pas mme le temps
d'corcher ces buffles. Il y a pour sr une troupe de sa tribu  moins de
vingt milles d'ici.

--Cherchez au pied des saules, cria la voix du chef, tout prs de l'eau.

Il y avait l une mare. L'eau en tait trouble et les bords avaient t
trpigns par les buffalos. D'un ct, elle tait profonde, et les saules
penchs laissaient pendre leurs branches jusque sur la surface de l'eau.
Plusieurs hommes se dirigrent de ce ct et sondrent le fourr avec
leurs lances et le canon de leurs fusils. Le vieux Rub tait venu avec
les autres, et tait le bouchon de sa corne  poudre avec ses dents, se
disposant  recharger. Son petit oeil noir lanait des flammes dans toutes
les directions, devant, autour de lui et jusque dans l'eau. Une pense
subite lui traversa le cerveau. Il repoussa le bouchon de sa corne, prit
l'Irlandais, qui tait le plus prs de lui, par le bras, et lui glissa
dans l'oreille d'un ton pressant:

--Paddy! Barney! donnez-moi votre fusil, vite, mon ami, vite!

Sur cette invitation pressante, Barney lui passa immdiatement son arme,
et prit le fusil que le trappeur lui tendait. Rub saisit vivement le
mousquet, et se tint un moment comme s'il allait tirer sur quelque objet
du ct de la mare. Tout  coup, il fit un demi-tour sans bouger les pieds
de place, et, dirigeant le canon de son fusil en l'air, il tira au milieu
du feuillage. Un cri aigu suivit le coup; un corps pesant dgringola 
travers les branches qui se rompaient, et tomba sur le sol  mes pieds. Je
sentis sur mes yeux des gouttes chaudes qui m'occasionnaient un
frmissement: c'tait du sang! J'en tais aveugl. J'entendis les hommes
accourir de tous les points du fourr. Quand j'eus recouvr la vue,
j'aperus un sauvage nu qui disparaissait  travers le feuillage.

--Manqu, s.... mille tonnerres! cria le trappeur. Au diable soit le fusil
de munition! ajouta-t-il, jetant  terre le mousquet et s'lanant le
couteau  la main.

Je suivis comme les autres. Plusieurs coups de feu partirent du milieu des
buissons. Quand nous atteignmes le bord de l'lot, je vis l'Indien,
toujours debout, et courant avec l'agilit d'une antilope. Il ne suivait
pas une ligne droite, mais sautait de ct et d'autre, en zigzag, de
manire  ne pouvoir tre vis par ceux qui le poursuivaient. Aucune balle
ne l'avait encore atteint, assez grivement du moins pour ralentir sa
course. On pouvait voir une trane de sang sur son corps brun; mais la
blessure, quelle qu'elle ft, ne semblait pas le gner dans sa fuite.
Pensant qu'il n'avait aucune chance de s'chapper, je n'avais pas
l'intention de dcharger mon fusil dans cette circonstance. Je demeurai
donc prs du buisson, cach derrire les feuilles, et suivant les
pripties de la chasse. Quelques chasseurs continuaient  le poursuivre 
pied, tandis que les plus aviss couraient  leurs chevaux. Ceux-ci se
trouvaient tous du ct oppos du petit bois, un seul except, la jument
du trappeur Rub, qui broutait  la place o Rub avait mis pied  terre,
au milieu des buffalos morts, prcisment dans la direction de l'homme que
l'on poursuivait. Le sauvage, en s'approchant d'elle, parut tre saisi
d'une ide soudaine, et dviant lgrement de sa course, il arracha le
piquet, ramassa le lasso avec toute la dextrit d'un Gaucho, et sauta sur
le dos de la bte.

C'tait une ide fort ingnieuse, mais elle tourna bien mal pour l'Indien.
A peine tait-il en selle qu'un cri particulier se fit entendre, dominant
tous les autres bruits; c'tait un appel pouss par le trappeur essorill.
La vieille jument reconnut ce signal, et, au lieu de courir dans la
direction imprime par son cavalier, elle fit demi-tour immdiatement et
revint en arrire au galop. A ce moment, une balle tire sur le sauvage
corcha la hanche du mustang qui, baissant les oreilles, commena  se
cabrer et  ruer avec une telle violence que ses quatre pieds semblaient
dtachs du sol en mme temps. L'Indien cherchait  se jeter en bas de la
selle; mais le mouvement de l'avant  l'arrire lui imprimait des
secousses terribles. Enfin, il fut dsaronn et tomba par terre sur le
dos. Avant qu'il et pu se remettre du coup, un Mexicain tait arriv au
galop, et avec sa longue lance l'avait clou sur le sol.

Une scne de jurements, dans laquelle Rub jouait le principal rle,
suivit cet incident. Sa colre tait doublement motive. Les fusils de
munition furent vous  tous les diables, et comme le vieux trappeur tait
inquiet de la blessure reue par sa jument, les _fichues ganaches  l'oeil
de travers_ reurent une large part de ses anathmes. Le mustang cependant
n'avait pas essuy de dommage srieux, et, quand Rub eut vrifi le fait,
le bouillonnement sonore de sa colre s'apaisa dans un sourd grognement et
finit par cesser tout  fait. Aucun symptme ne donnait  croire qu'il y
et encore d'autres sauvages dans les environs, les chasseurs s'occuprent
immdiatement de satisfaire leur faim. Les feux furent allums, et un
plantureux repas de viande de buffalo permit  tout le monde de se
refaire. Aprs le repas, on tint conseil. Il fut convenu qn'on se
dirigerait vers la vieille Mission que l'on savait tre  dix milles tout
au plus de distance. L, nous pourrions tenir facilement en cas d'attaque
de la part de la tribu des Coyoteros,  laquelle les trois sauvages tus
appartenaient. Au dire de presque tous, nous devions nous attendre  tre
suivis par cette tribu, et  l'avoir sur notre dos avant que nous eussions
pu quitter les ruines. Les buffalos furent lestement dpouills, la chair
empaquete, et, prenant notre course  l'ouest, nous nous dirigemes vers
la Mission.



XXXII


UNE AMRE DCEPTION.

Nous arrivmes aux ruines un peu aprs le coucher du soleil. Les hiboux et
les loups effarouchs nous cdrent la place, et nous installmes notre
camp au milieu des murs croulants. Nos chevaux furent attachs sur les
pelouses dsertes, et dans les vergers depuis longtemps abandonns, o les
fruits mrs jonchaient la terre en tas pais. Les feux, bientt allums,
illuminrent de leurs reflets brillants les piliers gris; une partie de la
viande fut dpaquete et cuite pour le souper. Il y avait l de l'eau en
abondance. Une branche du San-Pedro coulait au pied des murs de la
Mission. Il y avait, dans les jardins, des yams, du raisin, des pommes de
Grenade, des coings, des melons, des poires, des pches et des pommes;
nous emes de quoi faire un excellent repas. Aprs le dner, qui fut
court, les sentinelles furent places  tous les chemins qui conduisaient
vers les ruines. Les hommes taient affaiblis et fatigus par le long
jene qui avait prcd cette rfection, et au bout de peu de temps ils se
couchrent la tte reposant sur leurs selles et s'endormirent. Ainsi se
passa notre premire nuit  la Mission de San-Pedro. Nous devions y
sjourner trois jours, ou tout au moins attendre que la chair de buffalo
ft sche et bonne  empaqueter.

Ce furent des jours pnibles pour moi. L'oisivet dveloppait les mauvais
instincts de mes associs  demi sauvages. Des plaisanteries obscnes et
des jurements affreux rsonnaient continuellement  mes oreilles; je n'y
chappais qu'en allant courir les bois avec le vieux botaniste, qui passa
tout ce temps au milieu des joies vives et pures que procurent les
dcouvertes scientifiques. Le Maricopa tait aussi pour moi un agrable
compagnon. Cet homme trange avait fait d'excellentes tudes, et
connaissait  peu prs tous les auteurs de quelque renom. Il se tenait sur
une trs-grande rserve toutes les fois que j'essayais de le faire parler
de lui. Sguin, pendant ces trois jours, demeura taciturne et solitaire,
s'occupant trs-peu de ce qui se passait autour de lui. Il semblait dvor
d'impatience, et,  chaque instant, allait visiter le _tasajo_. Il passait
des heures entires sur les hauteurs voisines, et tenait ses regards fixs
du ct de l'est. C'tait le point d'o devaient revenir les hommes que
nous avions laisss en observation au Pinon. Une _azotea_ dominait les
ruines. J'avais l'habitude de m'y rendre chaque aprs-midi, quand le
soleil avait perdu de son ardeur. De cette place on jouissait d'une belle
vue de la valle; mais son principal attrait pour moi rsidait dans
l'isolement que je pouvais m'y procurer. Les chasseurs montaient rarement
l; leurs propos sauvages et silencieux n'arrivaient pas  cette hauteur.
J'avais coutume d'tendre ma couverture prs des parapets  demi crouls,
de m'y coucher, et de me livrer, dans cette position,  de douces penses
rtrospectives, ou  des rves d'avenir plus doux encore. Un seul objet
brillait dans ma mmoire; un seul objet occupait mes esprances. Je n'ai
pas besoin de le dire,  ceux du moins qui ont vritablement aim.

Je suis  ma place favorite, sur l'_azotea_. Il est nuit; mais on s'en
douterait  peine. Une pleine lune d'automne est au znith, et se dtache
sur les profondeurs bleues d'un ciel sans nuages. Dans mon pays lointain,
ce serait la lune des moissons. Ici elle n'claire ni les moissons ni le
logis du moissonneur; mais cette saison, belle dans tous les climats,
n'est pas moins charmante dans ces lieux sauvages et romantiques. La
Mission est assise sur un plateau des Andes septentrionales,  plusieurs
milliers de pieds au-dessus du niveau de la mer. L'air est vif et sec. On
reconnat son peu de densit  la nettet des objets qui frappent la vue,
 l'aspect des montagnes que l'on croirait voisines, bien que leur
loignement soit considrable,  la fermet des contours qui se dtachent
sur le ciel. Je m'en aperois encore au peu d'lvation de la temprature,
 l'ardeur de mon sang, au jeu facile de mes poumons. Ah! c'est un pays
favorable pour les personnes frappes d'tisie et de langueur. Si l'on
savait cela dans les contres populeuses! L'air, dgag de vapeurs, est
inond par la lumire ple de la lune. Mon oeil se repose sur des objets
curieux, sur des formes de vgtation particulires au sol de cette
contre. Leur nouveaut m'intresse. A la blanche lueur, je vois les
feuilles lancoles de l'uyucca, les grandes colonnes du pitahaya et le
feuillage dentel du cactus cochinal. Des sons flottent dans l'espace; ce
sont les bruits du camp, des hommes et des animaux; mais, Dieu merci! je
n'entends qu'un bourdonnement lointain. Une autre voix plus agrable
frappe mon oreille; c'est le chant de l'oiseau moqueur, le rossignol du
monde occidental. Il pousse ses notes imitatives du sommet d'un arbre
voisin, et remplit l'air d'une douce mlodie. La lune plane par-dessus
tout; je la suis dans sa course leve. Elle semble prsider aux penses
qui m'occupent,  mon amour! Que de fois les potes ont chant son pouvoir
sur cette douce passion! Chez eux l'imagination seule parlait: c'tait une
affaire de style; mais dans tous les temps et dans tous les pays, ce fut
et c'est une croyance. D'o vient cette croyance? d'o vient la croyance
en Dieu? car ces sentiments ont la mme source. Cette foi instinctive, si
gnralement rpandue, reposerait-elle sur une erreur? Se pourrait-il que
notre esprit ne ft, aprs tout, que matire, fluide lectrique? Mais, en
admettant cela, pourquoi ne serait-il pas influenc par la lune? Pourquoi
n'aurait-il pas ses mares, son flux et son reflux aussi bien que les
plaines de l'air et celles de l'Ocan?

Couch sur ma couverture et m'abreuvant des rayons de la lune, je
m'abandonne  une suite de rveries sentimentales et philosophiques.
J'voque le souvenir des scnes qui ont d se passer dans les ruines qui
m'environnent; les faits et les mfaits des pres capucins entours de
leurs serfs chausss de sandales. Ce retour au pass n'occupe pas
longtemps mon esprit. Je traverse rapidement des ges reculs, et ma
pense se reporte sur l'tre charmant que j'aime et que j'ai rcemment
quitt: Zo, ma charmante Zo! A elle je pensai longtemps. Pensait-elle 
moi dans ce moment? Souffrait-elle de mon absence? Aspirait-elle aprs mon
retour? Ses yeux se remplissaient-ils de larmes quand elle regardait du
haut de la terrasse solitaire? Mon coeur rpondait: Oui! battant d'orgueil
et de bonheur. Les scnes horribles que j'affrontais pour son salut
devaient-elles se terminer bientt? De longs jours nous sparaient encore,
sans doute. J'aime les aventures; elles ont fait le charme de toute ma
vie.

Mais ce qui se passait autour de moi!... Je n'avais pas encore commis de
crime; mais j'avais assist passif  des crimes, domin par la ncessit
de la situation que je m'tais faite. Ne serais-je pas bientt entran
moi-mme  tremper dans quelque horrible drame du genre de ceux qui
constituaient la vie habituelle des hommes dont j'tais entour. Dans le
programme que Sguin m'avait dvelopp, je n'avais pas compris les
cruauts inutiles dont j'tais forc d'tre le tmoin. Il n'tait plus
temps de reculer; il fallait aller en avant, et traverser encore d'autres
scnes de sang et de brutalit, jusqu' l'heure o il me serait donn de
revoir ma fiance, et de recevoir comme prix de mes preuves l'adorable
Zo.

Ma rverie fut interrompue. J'entendis des voix et des pas; on
s'approchait de la place o j'tais couch. J'aperus deux hommes engags
dans une conversation anime. Ils ne me voyaient pas, cach que j'tais
derrire quelques fragments de parapet bris, et dans l'ombre. Quand ils
furent plus prs, je reconnus le patois de mon serviteur canadien, et l'on
ne pouvait pas se tromper  celui de son compagnon. C'tait l'accent de
Barney, sans aucun doute. Ces dignes garons, ainsi que je l'ai dj dit,
s'taient lis comme deux larrons en foire, et ne se quittaient plus.
Quelques actes de complaisance avaient attach le fantassin  son associ,
plus fin et plus expriment;--ce dernier avait pris l'autre sous son
patronage et sous sa protection.

Je fus contrari de ce drangement, mais la curiosit me fit rester
immobile et silencieux. Barney parlait au moment o je commenai  les
entendre.

--En vrit, monsieur Gaoud, je ne donnerais pas cette nuit dlicieuse
pour tout l'or du monde. J'avais remarqu le petit bocal dj: mais que le
diable m'trangle si j'avais cru que c'tait autre chose que de l'eau
claire. Voyez-vous a! Aurait-on pens que ce vieux loustic d'Allemand en
apporterait un plein bocal et garderait comme a tout pour lui! Vous tes
bien sr que 'en est?

--Oui! oui! c'est de la bonne liqueur, de l'_aguardiente_.

--_Agouardenty_, vous dites?

--Oui, vraiment, monsieur Barney. Je l'ai flaire plus d'une fois. a sent
trs-fort; c'est fort, c'est bon!

--Mais pourquoi ne l'avez-vous pas pris vous-mme? Vous saviez bien o le
docteur fourrait a, et vous auriez pu l'attraper bien plus facilement que
moi.

--Pourquoi, Barney?

--Parce que, mon ami, je ne veux pas me mettre mal avec M. le docteur, il
pourrait me souponner.

--Je ne vois pas clairement la chose. Il peut vous souponner dans tous
les cas. Eh bien alors?

--Oh! alors, n'importe! je jurerai mes grands dieux que ce n'est pas moi.
J'aurai la conscience tranquille.

--Par le ciel! nous pouvons prendre la liqueur  prsent. Voulez-vous,
monsieur Gaoud; pour moi je ne demande pas mieux: c'est dit, n'est-ce
pas?

--Oui, trs-bien!

--Pour lors,  prsent ou jamais; c'est le bon moment. Le vieux bonhomme
est sorti; je l'ai vu partir moi-mme. La place est bonne ici pour boire.
Venez et montrez-moi o il la cache; et, par saint Patrick, je suis votre
homme pour l'attraper!

--Trs-bien; allons! monsieur Barney, allons!

Quelque obscure que cette conversation puisse paratre, je la compris
parfaitement. Le naturaliste avait apport parmi ses bagages un petit
bocal d'_aguardiente_, de l'alcool de Mezcal, dans le but de conserver
quelques chantillons rares de la famille des serpents ou des lzards,
s'il avait la chance d'en rencontrer. Je compris donc qu'il ne s'agissait
de rien moins que d'un complot ayant pour but de s'emparer de ce bocal et
de vider son contenu.

Mon premier mouvement fut de me lever pour mettre obstacle  leur dessein,
et, de plus, administrer un savon salutaire  mon voyageur ainsi qu' son
compagnon  cheveux rouges; mais, aprs un moment de rflexion, je pensai
qu'il valait mieux s'y prendre d'une autre faon et les laisser se punir
eux-mmes.

Je me rappelais que, quelques jours avant notre arrive  l'_Ojo de Vaca_,
le docteur avait pris un serpent du genre des vipres, deux ou trois
sortes de lzards, et une hideuse bte baptise par les chasseurs du nom
de _grenouille  cornes_. Il les avait plongs dans l'alcool pour les
conserver. Je l'avais vu faire, et ni mon Franais ni l'Irlandais ne se
doutaient de cela. Je rsolus donc de les laisser boire une bonne gorge
de l'infusion avant d'intervenir. Je n'attendis pas longtemps. Au bout de
peu d'instants, ils remontrent, et Barney tait charg du prcieux bocal.
Ils s'assirent tout prs de l'endroit o j'tais couch, puis, dbouchant
le flacon, ils remplirent leurs tasses d'tain et commencrent  goter.
On n'aurait pas trouv ailleurs une paire de gaillards plus altrs; et
d'une seule gorge, chacun d'eux eut vid sa tasse jusqu'au fond.

--Un drle de got, ne trouvez-vous pas? dit Barney aprs avoir dtach la
tasse de ses lvres.

--Oui, c'est vrai, monsieur.

--Que pensez-vous que ce soit?

--Je ne sais quoi. a sent le... dame le... dame!...

--Le poisson, vous voulez dire?

--Oui, a sent comme le poisson: un drle de bouquet, fichtre!

--Je suppose que les Mexicains mettent quelque chose l dedans pour donner
du got  l'_aguardiente_. C'est diablement fort tout de mme. a ne vaut
pas grand'chose et on n'en ferait pas grand cas, si on avait  sa porte
de la bonne liqueur d'Irlande. Oh! mre de Mose! c'est l une fameuse
boisson!

Et l'Irlandais secouait la tte, ajoutant ainsi  l'emphase de son
admiration pour le whisky de son pays.

--Mais, monsieur Gaoud, continua-t-il, le whisky est le whisky, sans
aucun doute; mais, si nous ne pouvons avoir de la brioche, ce n'est pas
une raison pour ddaigner le pain; ainsi donc, je vous en demanderai
encore un coup.

Le gaillard tendit sa tasse pour qu'on la remplit de nouveau.

God pencha le flacon, et versa une partie de son contenu dans les deux
tasses.

Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a dans ma tasse? s'cria-t-il aprs avoir bu
une gorge.

--Qu'est-ce que c'est? laissez voir. a! sur mon me, on dirait d'une
bte.

--Sacr-r-r... c'est une vilaine bte du Texas, c'est une grenouille! C'est
donc a que a empoisonnait le poisson. Oh! o-ouach!

--Oh! sainte Mre! il y en a une autre dans la mienne! Par le diable!
c'est un scorpion; un lzard! Houch! ouach! ouach!

--Vou-achr! ha-a-ach! Mon Dieu! ouachr! ach! Sacr...! oachr! ach! o-oa-a
-achr!

--Sacr tonnerre! Ho-ach! Le vieux satan docteur! A-ouach!

--Ack! ackr! Vierge sainte! ha! ho! hohachr! Poison! Poison!

Et les deux ivrognes marchrent avec agitation sur l'azota, se
dbarrassant l'estomac, crachant tant qu'ils pouvaient, remplis de
terreur, et pensant qu'ils devaient tre empoisonns. Je m'tais relev et
riais comme un fou. Mes clats de rire et les exclamations des deux
victimes attirrent une foule de chasseurs sur la terrasse, et quand ils
eurent vu de quoi il s'agissait, les ruines retentirent du fracas de leurs
moqueries sauvages. Le docteur, qui tait arriv avec les autres, gotait
peu la plaisanterie. Cependant, aprs une courte recherche, il retrouva
ses lzards et les remit dans le bocal, qui contenait encore assez
d'alcool pour les recouvrir. Il pouvait tre tranquille sur l'avenir: son
flacon tait  l'abri des tentatives des chasseurs les plus altrs.



XXXIII


LA VILLE FANTME.

Le matin du quatrime jour, les hommes que nous avions laisss en
observation rejoignirent, et nous apprmes d'eux que les Navajos avaient
pris la route du sud. Les Indiens, revenus  la source, le second jour
aprs notre dpart, avaient suivi la direction indique par les flches.
C'tait la bande de Dacoma; en tout,  peu prs, trois cents guerriers.
Nous n'avions rien de mieux  faire que de plier bagage le plus
promptement possible et de poursuivre notre marche vers le nord. Une heure
aprs, nous tions en selle et suivions la rive rocheuse du San-Pedro. Une
longue journe de marche nous conduisit aux bords dsols du Gila; et nous
campmes, pour la nuit, prs du fleuve, au milieu des ruines clbres qui
marquent la seconde halte des Aztques lors de leur migration.

A l'exception du botaniste, du chef Coco, de moi et peut-tre de Sguin,
pas un de la bande ne semblait s'inquiter de ses intressantes
antiquits. Les traces de l'ours gris, que l'on voyait sur la terre molle,
occupaient bien plus les chasseurs que les poteries brises et leurs
peintures hiroglyphiques. Deux de ces animaux furent dcouverts prs du
camp, et un terrible combat s'ensuivit, dans lequel un des Mexicains
faillit perdre la vie, et n'chappa qu'aprs avoir eu la tte et le cou en
partie dpouills. Les ours furent tus et servirent  notre souper. Le
jour suivant, nous remontmes le Gila jusqu' l'embouchure de San Carlos,
o nous fmes halte pour la nuit. Le San-Carlos vient du nord, et Sguin
avait rsolu de remonter le cours de cette rivire pendant une centaine de
milles, et, ensuite, de traverser  l'est vers le pays des Navajos. Quand
il eut fait connatre sa dcision, un esprit de rvolte se manifesta parmi
les hommes, et des murmures de mcontentement grondrent de tous cts.
Peu d'instants aprs, cependant, plusieurs tant descendus et s'tant
avancs dans l'eau,  quelque distance du bord, ramassrent quelques
grains d'or dans le lit de la rivire. On aperut aussi, parmi les
rochers, comme indice du prcieux mtal, la _quixa_, que les Mexicains
dsignent sous le nom de _mre de l'or_. Il y avait des mineurs dans la
troupe, qui connaissaient trs-bien cela, et cette dcouverte sembla les
satisfaire. On ne parla plus davantage de gagner le Prieto. Peut-tre le
San-Carlos se trouverait-il aussi riche. Cette rivire avait, comme
l'autre, la rputation d'tre aurifre. En tout cas, l'expdition, en se
dirigeant vers l'est, devait traverser le Prieto dans la partie leve de
son cours, et cette perspective eut pour effet d'apaiser les mutins, du
moins pour l'instant. Une autre considration encore contribuait  les
calmer: le caractre de Sguin. Il n'y avait pas un individu de la bande
qui se soucit de le contrarier en la moindre des choses. Tous le
connaissaient trop bien pour cela; et ces hommes, qui faisaient
gnralement bon march de leur vie quand ils se croyaient dans le droit
consacr par la loi de la montagne, savaient bien que retarder
l'expdition dans le but de chercher de l'or n'tait ni conforme  leur
contrat avec lui, ni d'accord avec ses dsirs. Plus d'un dans la troupe,
d'ailleurs, tait vivement attir vers les villes des Navajos par des
motifs semblables  ceux qui animaient Sguin. Enfin, dernier argument qui
n'chappait pas  la majorit: la bande de Dacoma devait se mettre  notre
poursuite aussitt qu'elle aurait rejoint les Apaches. Nous n'avions donc
pas de temps  perdre  la recherche de l'or, et le plus simple chasseur
de scalps comprenait bien cela. Au point du jour, nous tions de nouveau
en route, et nous suivions la rive du San-Carlos. Nous avions pntr dans
le grand dsert qui s'tend au nord depuis le Gila jusqu'aux sources du
Colorado. Nous y tions entrs sans guide, car pas un de la troupe n'avait
jamais travers ces rgions inconnues. Rub lui-mme ne connaissait
nullement cette partie du pays. Nous n'avions pas de boussole, mais nous
pouvions nous en passer. Presque tous nous tions capables d'indiquer la
direction du nord sans nous tromper d'un degr, et nous savions
reconnatre l'heure exacte,  10 minutes prs, soit de nuit, soit de jour,
 la simple inspection du firmament. Avec un ciel clair, avec les
indications des arbres et des rochers, nous n'avions besoin ni de boussole
ni de chronomtre. Une vie passe sous la vote toile, dans ces prairies
leves et dans ces gorges de montagnes, o rarement un toit leur drobait
la vue de l'azur des cieux, avait fait de tous ces rdeurs insouciants
autant d'astronomes. Leur ducation, sous ce rapport, tait accomplie, et
elle reposait sur une exprience acquise  travers bien des prils. Leur
connaissance de ces sortes de choses me paraissait tout  fait
instinctive. Nous avions encore un guide aussi sr que l'aiguille
aimante; nous traversions les rgions de la _plante polaire_, et  chaque
pas la direction des feuilles de cette plante nous indiquait notre
mridien. Notre route en tait seme, et nos chevaux les crasaient en
marchant.

Pendant plusieurs jours nous avanmes vers le nord  travers un pays de
montagnes tranges, dont les sommets, de formes fantastiques et
bizarrement groups, s'levaient jusqu'au ciel. L, nous apercevions des
formes hmisphriques comme des dmes d'glise; ici, des tours gothiques
se dressaient devant nous; ailleurs, c'taient des aiguilles gigantesques
dont la pointe semblait percer la vote bleue. Des rochers, semblables 
des colonnes, en supportaient d'autres poss horizontalement; d'immenses
votes tailles dans le roc semblaient des ruines antdiluviennes, des
temples de druides d'une race de gants! Ces formes si singulires taient
encore rehausses par les plus brillantes couleurs. Les roches stratifies
talaient tour  tour le rouge, le blanc, le vert, le jaune et les tons
taient aussi vifs que s'ils eussent t tout frachement tirs de la
palette d'un peintre. Aucune fume ne les avait ternis depuis qu'ils
avaient merg de leurs couches souterraines. Aucun nuage ne voilait la
nettet de leurs contours. Ce n'tait point un pays de nuages, et tout le
temps que nous le traversmes, nous n'apermes pas une tache au ciel;
rien au-dessus de nous que l'ther bleu et sans limites. Je me rappelai
les observations de Sguin. Il y avait quelque chose d'imposant dans la
vue de ces blouissantes montagnes; quelque chose de vivant qui nous
empchait de remarquer l'aspect dsol de tout ce qui nous entourait. Par
moment, nous ne pouvions nous empcher de croire que nous nous trouvions
dans un pays trs-peupl, trs-riche et trs-avanc, si on en jugeait par
la grandeur de son architecture. En ralit, nous traversions la partie la
plus sauvage du globe, une terre qu'aucun pied humain n'avait jamais
foule, sinon le pied chauss du mocassin: la rgion de l'Apache-Loup et
du misrable Vamparico.

Nous suivions les bords de la rivire;  et l, pendant nos haltes, nous
cherchions de l'or. Nous n'en trouvions que de trs-petites quantits, et
les chasseurs commenaient  parler tout haut du Prieto. L,
prtendaient-ils, l'or se trouvait en lingots. Quatre jours aprs avoir
quitt le Gila, nous arrivmes  un endroit o le San-Carlos se frayait un
caon  travers une haute sierra. Nous y fmes halte pour la nuit. Le
lendemain matin, nous dcouvrmes qu'il nous serait impossible de suivre
plus longtemps le cours de la rivire sans escalader la montagne. Sguin
annona son intention de la quitter et de se diriger vers l'est. Les
chasseurs accueillirent cette dclaration par de joyeux hourras. La vision
de l'or brillait de nouveau  leurs yeux. Nous attendmes au bord du
San-Carlos, que la grande chaleur du jour ft passe, afin que nos chevaux
pussent se rafrachir  discrtion. Puis, nous remettant en selle, nous
coupmes  travers la plaine. Nous avions l'intention de voyager toute la
nuit, ou du moins jusqu' ce que nous trouvassions de l'eau, car une halte
sans eau ne pouvait nous procurer aucun repos. Avant que nous eussions
march longtemps, nous nous trouvmes en face d'une terrible _jornada_, un
de ces dserts redouts, sans herbe, sans arbre, sans eau. Devant nous,
s'tendait du nord au sud une range infrieure de montagnes, puis
au-dessus une autre chane plus leve et couronne de sommets neigeux. On
voyait facilement que ces deux chanes taient distinctes, et la plus
loigne devait tre d'une prodigieuse lvation. Cela nous tait rvl
par les neiges ternelles dont ses pics taient couverts. Une rivire,
peut-tre celle-l mme que nous cherchions, devait ncessairement se
trouver au pied des montagnes neigeuses. Mais la distance tait immense.
Si nous ne trouvions pas un cours d'eau en avant des premires montagnes,
nous tions grandement exposs  prir de soif. Telle tait notre
perspective. Nous marchions sur un sol aride,  travers des plaines de
lave et de roches aigus qui blessaient les pieds de nos chevaux: et,
parfois, les coupaient. Il n'y avait autour de nous d'autre vgtation que
l'artmise au vert maladif, et le feuillage ftide de la crosote. Aucun
tre vivant ne se montrait,  l'exception du hideux lzard, du serpent 
sonnettes et des grillons du dsert, qui rampaient sur le sol dur, par
myriades, et que nos chevaux crasaient sous leurs pieds. _De l'eau!_
tel tait le cri qui commenait  tre profr dans toutes les langues.
--_Water!_ criait le trappeur suffoquant.--De l'eau! criait le Canadien.
--_Agua! agua!_ criait le Mexicain.

A moins de vingt milles du San-Carlos, nos gourdes taient aussi sches
que le rocher. La poussire de la plaine et la chaleur de l'atmosphre
avaient provoqu chez nous une soif intense, et nous avions tout puis.
Nous tions partis assez tard l'aprs-midi. Au soleil couchant, les
montagnes en face de nous semblaient toujours tre  la mme distance.
Nous voyagemes toute la nuit, et, quand le soleil se leva, nous en tions
encore trs-loigns. Cette illusion se produit toujours dans l'atmosphre
transparente de ces rgions leves. Les hommes mchonnaient tout en
causant. Ils tenaient dans leur bouche de petites balles, ou des cailloux
d'obsidienne, qu'ils mordaient avec des efforts dsesprs. Quand nous
atteignmes les premires montagnes, le soleil tait dj haut sur
l'horizon. A notre grande consternation, nous n'y trouvmes pas une goutte
d'eau! La chane prsentait un front de roches sches, tellement serres
et striles, que les buissons de crosote eux-mmes ne trouvaient pas de
quoi s'y nourrir. Ces roches taient aussi dpourvues de vgtation que le
jour o elles taient sorties de la terre  l'tat de lave. Des
dtachements se rpandirent dans toutes les directions et grimprent dans
les ravins; mais aprs avoir perdu beaucoup de temps en recherches
infructueuses, nous renonmes, dsesprs. Il y avait un passage qui
paraissait traverser la chane. Nous y entrmes et marchmes en avant,
silencieux et agits de sinistres penses. Peu aprs nous dbuchions de
l'autre ct, et une scne d'un singulier caractre frappait nos yeux.
Devant nous une plaine entoure de tous cts par de hautes montagnes; 
l'extrmit oppose, les monts neigeux prenaient naissance, et montraient
leurs normes rochers s'levant verticalement  plus de mille pieds de
hauteur. Les roches noires apparaissaient amonceles les unes sur les
autres, jusqu' la limite des neiges immacules dont les sommets taient
recouverts. Mais ce qui causait notre principal tonnement, c'tait la
surface de la plaine. Elle tait aussi couverte d'un manteau d'une
clatante blancheur; cependant la place plus leve que nous occupions
tait parfaitement nue, et nous y ressentions vivement la chaleur du
soleil. Ce que nous voyions dans la valle ne pouvait donc pas tre de la
neige.

L'uniformit de la valle, les montagnes chaotiques, dont elle tait
environne, m'impressionnaient vivement par leur aspect froid et dsol.
Il semblait que tout ft mort autour de nous et que la nature ft
enveloppe dans son linceul. Mes compagnons paraissaient prouver la mme
sensation que moi, et tout le monde se taisait. Nous descendmes la pente
du dfil qui conduisait dans cette singulire valle. En vain nos yeux
interrogeaient l'espace: aucune apparence d'eau devant nous. Mais nous
n'avions pas le choix: il fallait traverser. A l'extrmit la plus
loigne, au pied des montagnes neigeuses, nous crmes distinguer une
ligne noire, comme celle d'une range d'arbres, et nous nous dirigemes
vers ce point. En arrivant sur la plaine nous trouvmes le sol couvert
d'une couche paisse de soude, blanche comme de la neige. Il y en avait
assez l pour satisfaire aux besoins de toute la race humaine; mais,
depuis sa formation nulle main ne s'tait encore baisse pour la ramasser.
Trois ou quatre massifs de rocher se trouvaient sur notre route, prs de
l'endroit o le dfil dbouchait dans la valle. Pendant que nous les
contournions, nos yeux tombrent sur une large ouverture pratique dans
les montagnes qui taient en face de nous. A travers cette ouverture, les
rayons du soleil brillaient et coupaient en charpe le paysage d'une
trane de lumire jaune. Dans cette lumire, se jouaient par myriades les
lgers cristaux de la soude soulev par la brise. Pendant que nous
descendions, je remarquai que les objets prenaient autour de nous un
aspect tout diffrent de celui qu'ils nous avaient prsent d'en haut.
Comme par enchantement, la blanche surface disparaissait et faisait place
 des champs de verdure au milieu desquels s'lanaient de grands arbres
couverts d'un pais et vert feuillage.

--Des cotonniers! s'cria un chasseur en regardant les bosquets encore
loigns.

--Ce sont d'normes sapins, pardieu! s'cria un autre.

--Il y a de l'eau l, camarades, bien sr! fit remarquer un troisime.

--Oui, messieurs! il est impossible que de pareilles tiges croissent sur
une prairie sche. Regardez! Hilloa!

--De par tous les diables, voil une maison l-bas!

--Une maison! une, deux, trois!... Mais c'est tout une ville, ou bien il
n'y a pas un seul mur. Tenez! Jim, regardez l-bas! Wagh!

Je marchais devant avec Sguin; le reste de la bande atteignait la bouche
du dfil derrire nous. J'avais t absorb pendant quelques instants
dans la contemplation de la blanche efflorescence qui couvrait le sol et
je prtais l'oreille au craquement de ces incrustations sous le sabot de
mon cheval. Ces exclamations me firent lever les yeux. Sous l'impression
de ce que je vis, je tirai les deux rnes d'une seule secousse. Sguin
avait fait comme moi, et toute la troupe s'tait arrte en mme temps.
Nous venions justement de tourner une des masses qui nous empchaient de
voir la grande ouverture qui se trouvait alors prcisment en face de
nous; et, prs de sa base, du ct du sud, on voyait s'lever les murs et
les difices d'une cit; d'une vaste cit, si l'on en jugeait par la
distance et par l'aspect colossal de son architecture. Les colonnes des
temples, les grandes portes, les fentres, les balcons, les parapets, les
escaliers tournants nous apparaissaient distinctement. Un grand nombre de
tours s'levaient trs-haut au-dessus des toits; au milieu, un grand
difice ressemblant  un temple et couronn d'un dme massif, dominait
toutes les autres constructions. Je considrais cette apparition soudaine
avec un sentiment d'incrdulit. C'tait un songe, une chimre, un mirage
peut-tre.... Non, cependant le mirage ne prsente pas un tableau aussi
net. Il y avait l des toits, des chemines, des murs, des fentres. Il y
avait des maisons fortifies avec leurs crneaux rguliers et leurs
embrasures. Tout cela tait rel: c'tait une ville. tait-ce donc l la
_Cibolo_ des pres espagnols? tait-ce la ville aux portes d'or et aux
tours polies? Aprs tout, l'histoire raconte par les prtres voyageurs ne
pouvait-elle pas tre vraie? Qui donc avait dmontr que ce ft une fable!
Qui avait jamais pntr dans ces rgions o les rcits des prtres
plaaient la ville dore de Cibolo? Je vis que Sguin tait, autant que
moi, surpris et embarrass. Il ne connaissait rien de ce pays. Il avait vu
souvent des mirages, mais pas un seul qui ressemblt  ce que nous avions
sous les yeux.

Pendant quelque temps, nous demeurmes immobiles sur nos selles, en proie
 de singulires motions. Pousserions-nous en avant? Sans doute. Il nous
fallait arriver  l'eau. Nous mourions de soif. Aiguillonns par ce
besoin, nous partmes  toute bride. A peine avions-nous couru quelques
pas, qu'un cri simultan fut pouss par tous les chasseurs. Quelque chose
de nouveau,--quelque chose de terrible,--tait devant nous. Prs du pied
de la montagne se montrait une ligne de formes sombres, en mouvement:
c'taient _des hommes  cheval_! Nous arrtmes court nos chevaux; notre
troupe entire fit halte au mme instant.

--Des Indiens! telle fut l'exclamation gnrale.

--Il faut que ce soient des Indiens murmura Sguin: il n'y a pas d'autres
cratures humaines par ici. Des Indiens! mais non. Jamais il n'y eut
d'Indiens semblables  cela. Voyez! ce ne sont pas des hommes! Regardez
leurs chevaux monstrueux, leurs normes fusils: _ce sont des gants_! Par
le ciel! continua-t-il aprs un moment d'arrt, ils sont sans corps, _ce
sont des fantmes_!

Il y eut des exclamations de terreur parmi les chasseurs placs en
arrire. taient-ce l les habitants de la cit? Il y avait une proportion
parfaite entre la taille colossale des chevaux et celle des cavaliers.
Pendant un moment, la terreur m'envahit comme les autres; mais cela ne
dura qu'un instant. Un souvenir soudain me vint  l'esprit; je me rappelai
les montagnes du Hartz et ses dmons. Je reconnus que le phnomne que
nous avions devant nous devait tre le mme, une illusion d'optique, un
effet de mirage. Je levai la main au-dessus de ma tte. Le gant qui tait
devant les autres imita le mouvement. Je piquai de l'peron les flancs de
mon cheval et galopai en avant. Il fit de mme, comme s'il ft venu  ma
rencontre. Aprs quelque temps de galop, j'avais dpass l'angle
rflecteur, et l'ombre du gant disparut instantanment dans l'air. La
ville aussi avait disparu; mais nous retrouvmes les contours de plus
d'une forme singulire dans les grandes roches stratifies qui bordaient
la valle. Nous ne fmes pas longtemps sans perdre de vue, galement, les
bouquets d'arbres gigantesques. En revanche, nous vmes distinctement au
pied de la montagne, non loin de l'ouverture, une ceinture de saules verts
et peu levs, mais des saules rels. Sous leur feuillage, on voyait
quelque chose qui brillait au soleil comme des paillettes d'argent,
_c'tait de l'eau!_ C'tait un bras du Prieto. Nos chevaux hennirent  cet
aspect; un instant aprs, nous avions mis pied  terre sur le rivage, et
nous tions tous agenouills auprs du courant.



XXXIV


LA MONTAGNE D'OR.

Aprs une marche si pnible, il tait ncessaire de faire une halte plus
longue que d'habitude. Nous restmes prs de l'arroyo tout le jour et
toute la nuit suivante. Mais les chasseurs avaient hte de boire les eaux
du Prieto lui-mme; le lendemain matin, nous levmes le camp et prmes
notre direction vers cette rivire. A midi, nous tions sur ses bords.
C'tait une singulire rivire, traversant une rgion de montagnes mornes,
arides et dsoles. Le courant s'tait fray son chemin  travers ces
montagnes, y creusant plusieurs canons, et roulait ses flots dans un lit
presque partout inaccessible. Elle paraissait noire et sombre. O donc
taient les sables d'or? Aprs avoir suivi ses bords pendant quelque
temps, nous nous arrtmes  un endroit o l'on pouvait gagner la rive.
Les chasseurs, sans s'occuper d'autre chose, franchirent promptement les
rochers et descendirent vers l'eau. C'est  peine s'ils prirent le temps
de boire. Ils fouillrent dans les interstices des rochers tombs des
hauteurs; ils ramassrent le sable avec leurs mains et se mirent  le
laver dans leurs tasses; ils attaqurent les roches quartzeuses  coups de
tomahawk et en crasrent les fragments entre deux grosses pierres. Ils ne
trouvrent pas une parcelle d'or. Ils avaient pris la rivire trop haut,
ou bien l'Eldorado se trouvait encore plus au nord.

Harasss, baigns de sueur, furieux, jurant et grognant, ils obirent 
l'ordre de marcher en avant. Nous suivmes le cours du fleuve et nous nous
arrtmes, pour la nuit,  une autre place o l'eau tait accessible pour
nos animaux. L, les chasseurs cherchrent encore de l'or, et n'en
trouvrent pas plus qu'auparavant. La contre aurifre tait au-dessous,
ils n'en doutaient plus. Le chef les avait conduits par le San-Carlos pour
les en dtourner, craignant que la recherche de l'or ne retardt la
marche. Il n'avait nul souci de leurs intrts. Il ne pensait qu'au but
Particulier qu'il voulait atteindre. Ils s'en retourneraient aussi pauvres
qu'ils taient venus, a lui tait bien gal. Jamais ils ne retrouveraient
une occasion pareille. Tels taient les murmures entremls de jurements.
Sguin n'entendait rien, ou feignait de ne pas entendre. Il avait un de
ces caractres qui savent tout supporter, jusqu' ce que le moment
favorable pour agir se prsente. Il tait naturellement emport, comme
tous les croles; mais le temps et l'adversit avaient amen son caractre
 un calme et  un sang-froid qui convenaient admirablement au chef d'une
semblable troupe. Quand il se dcidait  agir, il devenait, comme on dit
dans l'Ouest, _un homme dangereux_, et les chasseurs de scalps savaient
cela. Pour l'instant, il ne prenait pas garde  leurs murmures.

Longtemps avant le point du jour, nous nous tions remis en selle, et nous
nous dirigions vers le haut Prieto. Nous avions remarqu des feux  une
certaine distance pendant la nuit et nous savions que c'taient ceux des
villages des Apaches. Notre intention tait de traverser leur pays sans
tre aperus, et nous devions, quand le jour aurait paru, nous cacher
parmi les rochers jusqu' la nuit suivante. Quand l'aube devint claire,
nous fmes halte dans une profonde ravine, et quelques-uns de nous
grimprent sur la hauteur pour reconnatre. Nous vmes la fume s'lever
au-dessus des villages, au loin; mais nous les avions dpasss pendant
l'obscurit, et, au lieu de rester dans notre cachette, nous continumes
notre route  travers une large plaine couverte de sauges et de cactus. De
chaque ct les montagnes se dressaient, s'levant rapidement  partir de
la plaine, et affectant ces formes fantastiques qui caractrisent les pics
de ces rgions. En haut des roches  pic, formant d'effrayants abmes, on
dcouvrait des plateaux mornes, arides, silencieux. La plaine arrivait
jusqu' la base mme des rochers qui avaient d ncessairement tre
baigns par les eaux autrefois. C'tait videmment le lit d'un ancien
ocan. Je me rappelai la thorie de Sguin sur les mers intrieures. Peu
aprs le lever du soleil, la direction que nous suivions nous conduisit 
une route indienne. L nous traversmes la rivire avec l'intention de
nous en sparer et de marcher  l'est. Nous arrtmes nos chevaux au
milieu de l'eau et les laissmes boire  discrtion. Quelques-uns des
chasseurs qui taient ports en avant avaient gravi le bord escarp. Nous
fmes attirs par des exclamations d'une nature inaccoutume. En levant
les yeux, nous vmes que plusieurs d'entre eux, sur le haut de la cte,
montraient le nord avec des gestes trs-anims. Voyaient-ils les Indiens?

--Qu'y a-t-il? cria Sguin, pendant que nous avancions.

--Une montagne d'or; une montagne d'or! Telle fut la rponse.

Nous pressmes nos chevaux vers le sommet. Au loin vers le nord, aussi
loin que l'oeil pouvait s'tendre, une masse brillante rflchissait les
rayons du soleil. C'tait une montagne, et le long de ses flancs, de la
base au sommet, la roche avait l'clat et la couleur de l'or! La
rverbration des rayons du soleil sur cette surface nous blouissait.
tait-ce donc une montagne d'or?

Les chasseurs taient fous de bonheur! C'tait la montagne dont il avait
t si souvent question autour des feux des bivouacs. Lequel d'entre eux
n'en avait pas entendu parler, qu'il y et cru ou non? Ce n'tait donc pas
une fable. La montagne tait l devant eux, dans toute son clatante
splendeur! Je me retournai et regardai Sguin. Il se tenait les yeux
baisss; sa physionomie exprimait une vive inquitude. Il comprenait la
cause de l'illusion; le Maricopa, Reichter et moi la comprenions aussi. Au
Premier coup d'oeil, nous avions reconnu les cailles brillantes de la
slnite. Sguin vit qu'il y avait l une grande difficult  surmonter.
Cette blouissante hallucination tait trs-loin de notre direction; mais
il tait vident que ni menaces ni prires ne seraient coutes. Les
hommes taient tous rsolus  aller vers cette montagne. Quelques-uns
avaient dj tourn la tte de leurs chevaux de ce ct, et s'avanaient
dans cette direction. Sguin leur ordonna de revenir. Une dispute terrible
s'ensuivit, et peu aprs ce fut une vritable rvolte. En vain Sguin fit
valoir la ncessit d'arriver le plus promptement possible  la ville; en
vain il reprsenta le danger que nous courions d'tre surpris par la bande
de Dacoma, qui pendant ce temps serait sur nos traces; en vain le chef
Coco, le docteur et moi-mme, affirmmes  nos compagnons ignorants que ce
qu'ils voyaient n'tait que la surface d'un rocher sans valeur. Les hommes
s'obstinaient. Cette vue, qui rpondait  leurs esprances longtemps
caresses, les avait enivrs. Ils avaient perdu la raison; ils taient
fous.

--En avant donc! cria Sguin, faisant un effort dsespr pour contenir sa
fureur. En avant, insenss, suivez votre aveugle passion. Vous payerez
cette folie de votre vie!

En disant ces mots, il retourna son cheval et prit sa course vers le phare
brillant. Les hommes le suivirent en poussant de joyeuses et sonores
acclamations. Aprs un long jour de course nous atteignmes la base de la
montagne. Les chasseurs se jetrent en bas de cheval et grimprent vers
les roches brillantes. Ils les atteignirent; les attaqurent avec leurs
tomahawks, leurs crosses de pistolets; les grattrent avec leurs couteaux;
enlevrent des feuilles de mica et de slnite transparente... puis les
jetrent  leurs pieds, honteux et mortifis; l'un aprs l'autre ils
revinrent dans la plaine, l'air triste et profondment abattus; pas un ne
dit mot; ils remontrent  cheval et suivirent leur chef.

Nous avions perdu un jour  ce voyage sans profit; mais nous nous
consolions en pensant que les Indiens, suivant nos traces, feraient le
mme dtour. Nous courions maintenant au sud-ouest; mais ayant trouv une
source non loin du pied de la montagne, nous y restmes toute la nuit.
Aprs une autre journe de marche au sud-est, Rub reconnut le profil des
montagnes. Nous approchions de la grande ville des Navajoes. Cette
nuit-l, nous campmes prs d'un cours d'eau, un bras du Prieto, qui se
dirige vers l'est. Un grand abme entre deux rochers marquait le cours de
la rivire au-dessus de nous. Le guide montra cette ouverture, pendant que
nous nous avancions vers le lieu de notre halte.

--Qu'est-ce, Rub? demanda Sguin.

--Vous voyez cette gorge en face de vous?

--Oui; qu'est-ce que c'est?

--La ville est l.



XXXV


NAVAJOA.

La soire du jour suivant tait avance quand nous atteignmes le pied de
la sierra,  l'embouchure du canon. Nous ne pouvions pas suivre le bord de
l'eau plus loin, car il n'y avait dans le chenal ni sentier ni endroit
guable. Il fallait ncessairement franchir l'escarpement qui formait la
joue mridionale de l'ouverture. Un chemin fray  travers des pins
chtifs s'offrait  nous, et, sur les pas de notre guide, nous commenmes
l'ascension de la montagne. Aprs avoir gravi pendant une heure environ,
en suivant une route effrayante au bord de l'abme. Nous parvnmes  la
crte; nos yeux se portrent vers l'est. Nous avions atteint le but de
notre voyage. La ville des Navajoes tait devant nous!

--Voil! _Mira el pueblo! That's the town!_ Hourra! S'crirent les
chasseurs, chacun dans sa langue.

--Oh Dieu! enfin, la voil! murmura Sguin dont les traits exprimaient une
motion profonde; soyez bni! mon Dieu! Halte! camarades, halte!

Nous retnmes les rnes, et, immobiles sur nos chevaux fatigus, nous
demeurmes les yeux tourns vers la plaine. Un magnifique panorama,
magnifique sous tous les rapports, s'talait devant nous; l'intrt avec
lequel nous le considrions tait encore redoubl par les circonstances
particulires qui nous avaient amens  en jouir. Placs  l'extrmit
occidentale d'une valle oblongue, nous la voyons se drouler dans toute
sa longueur. C'est, non pas une valle proprement dite, bien qu'elle ft
ainsi appele par les Amricains espagnols, mais plutt une plaine
entoure de tout cts par des montagnes. Sa forme est elliptique. Le
grand axe, ou diamtre des foyers de cette ellipse, peut avoir dix ou
douze milles de longueur; le petit axe en a cinq ou six. La surface
entire prsente un champ de verdure dont le plan n'est coup ni de
buissons, ni de haies, ni de collines. C'est comme un lac tranquille
transform en meraude. Une ligne d'argent la traverse dans toute son
tendue, en courbes gracieuses, et marque le cours d'une rivire
cristalline. Mais les montagnes! Quelles sauvages montagnes! surtout
celles qui bordent la valle au nord. Ce sont des masses de granit
amonceles. Quelles convulsions de la nature doivent avoir prsid  leur
naissance! Leur aspect prsente l'ide d'une plante en proie aux douleurs
de l'enfantement. Des rochers normes sont suspendus,  peine en
quilibre, au-dessus de prcipices affreux. Il semble que le choc d'une
plume suffirait pour occasionner la chute de ces masses gigantesques.
D'effrayants abmes montrent dans leurs profondeurs de sombres dfils
qu'aucun bruit ne trouble.  et l, des arbres noueux, des pins et des
cdres, croissent horizontalement et pendent le long des rochers. Les
branches hideuses des cactus, le feuillage maladif des buissons de
crosote, se montrent dans les fissures, et ajoutent un trait de plus au
caractre pre et morne du paysage. Telle est la barrire septentrionale
de la valle. La sierra du midi prsente un contraste gologique complet.
Pas une roche de granit ne se montre de ce ct. On y voit aussi des
rochers amoncels, mais blancs comme la neige. Ce sont des montagnes de
quartz laiteux. Elles sont domines par des pics de formes diverses, nus
et brillants; d'normes masses pendent sur les profonds abmes: les
ravins, comme les hauteurs, sont dpourvus d'arbres. La vgtation qui s'y
montre a tous les caractres de la dsolation. Les deux sierras convergent
vers l'extrmit orientale de la valle. Du sommet que nous occupons, et
qui se trouve  l'ouest, nous dcouvrons tout le tableau. A l'autre bout
de la valle, nous apercevons une place noire au pied de la montagne. Nous
reconnaissons une fort de pins, mais elle est trop loigne pour que nous
puissions distinguer les arbres. La rivire semble sortir de cette fort,
et, sur ses bords, prs de la lisire du bois, nous apercevons un ensemble
de constructions pyramidales tranges. Ce sont des maisons. C'est la ville
de Navajoa!

Nos yeux s'arrtent sur cette ville avec une vive curiosit. Nous
distinguons le profil des maisons, bien qu'elles soient  prs de dix
milles de distance. C'est une trange architecture. Quelques-unes sont
spares des autres, et ont des toits en terrasse, au-dessus desquels nous
voyons flotter des bannires. L'une, grande entre toutes, prsente
l'apparence d'un temple. Elle est dans la plaine ouverte, hors de la
ville, et, au moyen de la lunette, nous apercevons de nombreuses formes
qui se meuvent sur son sommet. Ces formes sont des tres humains. Il y en
a aussi sur les toits et les parapets des maisons plus petites; nous en
voyons beaucoup d'autres, sur la plaine, entre la ville et nous, chassant
devant eux des troupes de bestiaux, de mules et de mustangs. Quelques-uns
sont sur les bords de la rivire, et nous en apercevons qui plongent dans
l'eau. Plusieurs groupes de chevaux, dont les flancs arrondis accusent le
bon tat d'entretien, pturent tranquillement dans la prairie. Des troupes
de cygnes sauvages, d'oies et de grues bleues suivent en nageant et en
voltigeant le courant sinueux de la rivire. Le soleil baisse; les
montagnes rflchissent des teintes d'ambre, et les cristaux quartzeux
resplendissent sur les pics de la sierra mridionale. La scne est
imposante par sa beaut et le silence qui l'environne. Combien de temps
s'coulera-t-il, pensais-je, avant que ce tableau si calme soit rempli de
meurtre et de pillage?

Nous demeurons quelque temps absorbs dans la contemplation de la valle
sans profrer un seul mot. C'est le silence qui prcde les rsolutions
terribles. L'esprit de mes compagnons est agit de penses et d'motions
diverses, diverses par leur nature et par leur degr de vivacit, et
diffrant autant les unes des autres, que le ciel diffre de l'enfer.
Quelques-unes de ces motions sont saintes. Des hommes ont le regard tendu
sur la plaine, croyant ou s'imaginant distinguer,  cette distance, les
traits d'un tre aim, d'une pouse, d'une soeur, d'une fille, ou
peut-tre d'une personne plus tendrement chrie encore. Non; cela ne
pouvait tre; nul n'tait plus profondment affect que le pre cherchant
son enfant. De tous les sentiments mis en jeu l, l'amour paternel tait
le plus fort. Hlas! il y avait des motions d'une autre nature dans le
coeur de ceux qui m'entouraient, des passions terribles et impitoyables.
Des regards froces taient lancs sur la ville; les uns respiraient la
vengeance, les autres l'amour du pillage; d'autres encore, vrais regards
de dmons, la soif du meurtre. On en avait caus  voix basse tout le long
de la route, et les hommes dus dans leurs esprances au sujet de l'or,
s'entretenaient du _prix des chevelures_.

Sur l'ordre de Sguin, les chasseurs se retirrent sous les arbres et
tinrent prcipitamment conseil. Comment devait-on s'y prendre pour
s'emparer de la ville? Nous ne pouvions pas approcher en plein jour. Les
habitants nous auraient vus longtemps avant que nous eussions franchi la
distance, et ils fuiraient vers la fort. Nous perdrions ainsi tout le
fruit de notre expdition. Pouvions-nous envoyer un dtachement 
l'extrmit orientale de la valle pour empcher la fuite? Non pas 
travers la plaine du moins, car les montagnes arrivaient jusqu' son
niveau, sans hauteurs intermdiaires, et sans dfil prs de leurs flancs.
A quelques endroits, le rocher s'levait verticalement  une hauteur de
Mille pieds environ. Cette ide fut abandonne. Pouvions-nous tourner la
sierra du sud, et arriver par la fort elle-mme? De cette manire, nous
marchions  couvert jusqu'auprs des maisons. Le guide, interrog,
rpondit que cela tait possible; mais il fallait faire un dtour
d'environ 50 milles. Nous n'avions pas le temps, et nous y renonmes.

Le seul plan praticable tait donc de nous approcher de la ville pendant
la nuit, ou, du moins, c'tait celui qui prsentait le plus de chances de
succs. On s'y arrta. Sguin ne voulait pas faire une attaque de nuit,
mais seulement entourer les maisons en restant  une certaine distance, et
se tenir en embuscade jusqu'au matin. La retraite serait ainsi coupe, et
nous serions srs de retrouver nos prisonniers  la lumire du jour. Les
hommes s'tendirent sur le sol, et, le bras pass dans la bride de leurs
chevaux, attendirent le coucher du soleil.



XXXVI


L'EMBUSCADE NOCTURNE

Une petite heure se passa ainsi. Le globe brillant disparut derrire nous,
et les roches de quartz revtirent une teinte sombre. Les derniers rayons
du soleil illuminrent un moment les pics les plus levs, puis
s'clipsrent. La nuit tait venue. Nous descendmes la pente rapide en
une longue file et atteignmes la plaine; puis, tournant  gauche, nous
suivmes le pied de la montagne. Les rochers nous servaient de guides.
Nous avancions avec prudence et parlions  voix basse. La route que nous
suivions tait seme de roches dtaches, tombes du haut de la montagne.
Nous tions obligs de contourner des contre-forts qui s'avanaient jusque
dans la plaine. De temps en temps, nous nous arrtions pour tenir conseil.

Aprs avoir march ainsi pendant dix  douze milles, nous nous trouvmes
de l'autre ct de la ville. Nous n'en tions pas  plus d'un mille. Nous
apercevions les feux allums sur la plaine, et nous entendions les voix de
ceux qui taient autour. L, nous divismes la troupe en deux parts. Un
petit dtachement resta cach dans un dfil au milieu des rochers. Ce
dtachement fut charg de la garde du chef captif et des mules de bagages.
Le corps principal se porta en avant, sous la conduite de Rub, et suivit
la lisire de la fort, laissant un poste de distance en distance. Ces
postes se cachrent  leurs stations respectives, gardant un profond
silence et attendant le signal du clairon, qui devait tre donn au point
du jour.

       *       *       *       *       *

La nuit s'coule lente et silencieuse. Les feux s'teignent l'un aprs
l'autre, et la plaine reste enveloppe des ombres d'une nuit sans lune. De
sombres nuages flottent dans l'air, la pluie menace, phnomne rare dans
cette rgion. Le cygne fait entendre son cri discordant, le gruya pousse
sa note cuivre au-dessus de la rivire, le loup hurle sur la lisire du
village endormi. La voix de la chauve-souris gante traverse les airs. On
entend le _flap-flap_ de ses grandes ailes quand elle descend en le sol de
la prairie rsonne sourdement sous les sabots des chevaux, le craquement
de l'herbe se mle au _tink-ling_ des anneaux des mors, car les chevaux
mangent tout brids. Par moments, un chasseur endormi murmure quelques
mots, se dbattant en rve contre quelque terrible ennemi. Ainsi la nuit
se passe, traversant les groupes de lumineux _cucujos_[1]

[Note 1: Coloptres phosphorescents.]

Tout se tait au moment o le jour approche. Les loups cessent de hurler;
le cygne et la grue bleue font silence; l'oiseau de proie nocturne a garni
sa panse vorace, et s'est perch sur un pin de la montagne; les mouches
phosphorescentes disparaissent sous l'influence des heures plus froides;
et les chevaux, ayant ptur toute l'herbe qui se trouvait  leur porte,
sont couchs et endormis.

Une lumire grise commence  se rpandre sur la valle; elle glisse le
long des blancs rochers de la montagne de quartz. L'air frais du matin
rveille les chasseurs. L'un aprs l'autre ils se lvent. Ils frissonnent
en se redressant, et ramassent autour d'eux les plis de leurs manteaux.
Ils paraissent fatigus; leurs figures sont ples et blafardes. L'aube
grise donne un air de fantme  leurs faces barbues et non laves. Un
instant aprs, ils rassemblent les longes et les attachent aux anneaux;
visitent les chiens et les amorces de leurs fusils, et rebouclent leurs
ceintures; tirent de leurs havre-sacs des morceaux de _tasajo_ et les
mangent crus. Debout auprs de leurs chevaux, ils se tiennent prts  se
mettre en selle. Le moment n'est pas encore venu. La lumire gagne la
valle. Le brouillard bleu qui couvrait la rivire pendant la nuit
s'lve. Nous distinguons tous les dtails des maisons. Quelles
singulires constructions! Les plus leves ont un, deux, et jusqu'
quatre tages. Toutes affectent la forme d'une pyramide tronque. Chaque
tage est en retraite sur celui qui est au-dessous, d'o rsulte une srie
de terrasses superposes. Les maisons sont d'un blanc jauntre, couleur de
la terre qui a servi  les construire. On n'y voit pas de fentres; des
portes ouvertes  chaque tage sur le dehors donnent accs dans
l'intrieur; des chelles dresses de terrasse en terrasse sont appuyes
contre les murs. Sur le sommet de quelques-unes, il y a des perches
portant des bannires, ce sont les demeures des principaux chefs et des
grands guerriers de la nation. Nous voyons le temple distinctement. Il a
la mme forme que les maisons, mais il est plus large et plus lev. De
son toit s'lance un grand mt portant une bannire avec un trange
cusson. Prs des maisons sont des enclos remplis de mules et de mustangs:
c'est le btail de la ville.

Le jour devient plus clair. Nous voyons des formes apparatre sur les
toits et se mouvoir le long des terrasses. Ce sont des figures humaines
enveloppes de vtements flottant comme des robes, en toffes rayes. Nous
reconnaissons la couverture des Navajoes, avec ses raies alternes, noires
et blanches. Avec la lunette, nous apercevons les formes plus distinctes
et nous pouvons reconnatre les sexes. Les cheveux pendent ngligemment
sur les paules et descendent jusqu'au bas des reins. La plupart sont des
femmes de diffrents ges. On aperoit beaucoup d'enfants. Il y a des
hommes, des vieillards  cheveux blancs; d'autres plus jeunes, en petit
nombre, mais ce ne sont pas des guerriers; tous les guerriers sont
absents. Au moyen des chelles, ils descendent de terrasse en terrasse, se
dirigent vers la plaine et vont rallumer les feux. Quelques-uns portent
des vases de terre, des _ollas_ sur leur tte, et vont  la rivire puiser
de l'eau. Ils sont  peu prs nus. Nous voyons leurs corps bruns et leurs
poitrines dcouvertes. Ce sont des esclaves. Ah! les vieillards se
dirigent vers le sommet du temple. Des femmes et des enfants les suivent;
les uns en blanc, les autres vtus de couleurs varies. Il y a des jeunes
filles et des jeunes garons; ce sont les enfants des chefs. Une centaine
environ sont runis sur le toit le plus lev. Un autel est dress prs de
la hampe du drapeau. La fume s'lve, la flamme brille: ils ont allum du
feu sur l'autel. coutez les chants et les sons du tambour indien! Le
bruit cesse; tous restent immobiles et silencieux, la face tourne vers
l'est.

--Qu'est-ce que cela signifie?

--Ils attendent que le soleil paraisse. Ces peuples adorent le soleil.

Les chasseurs, dont la curiosit est excite, restent le regard tendu,
observant la crmonie. Le sommet le plus lev de la montagne quartzeuse
s'allume. C'est le premier signe de l'arrive du soleil. La teinte dore
descend le long du pic. D'autres points s'illuminent. Les rayons viennent
frapper les figures des adorateurs. Voyez! il y a des blancs parmi eux!
Un, deux, plusieurs blancs: ce sont des femmes et des jeunes filles.

--Oh! Dieu, faites qu'elle soit l! s'crie Sguin prenant sa lunette avec
empressement, et portant le clairon  ses lvres.

Quelques notes clatantes rsonnent dans la valle. Les cavaliers
entendent le signal. Ils dbouchent des bois et des dfils. Ils galopent
 travers la plaine, et se dploient en avanant. En peu de minutes nous
avons form un grand arc de cercle autour de la ville. Nos chevaux nous
mnent vers le pied des murailles. L'atajo et le chef captif, confis  la
garde d'un petit nombre d'hommes, sont rests dans le dfil. Les sons du
clairon ont attir l'attention des habitants. Ils s'arrtent un moment,
frapps d'immobilit par la surprise. Ils voient la ligne qui les
enveloppe. Ils aperoivent les cavaliers qui s'avancent. Serait-ce un jeu
de la part de quelque tribu amie? Non. Ces voix trangres, ce clairon,
tout cela est nouveau pour les oreilles des Indiens. Quelques-uns
cependant ont dj entendu ces sons, ils reconnaissent la trompette de
guerre des visages ples! Pendant un moment la consternation les prive de
la facult d'agir. Ils nous regardent jusqu' ce que nous soyons tout
prs. Ils voient les visages ples, les armes tranges, les chevaux
singulirement harnachs. C'est l'ennemi! ce sont les blancs! Ils courent
d'une place  l'autre, de rue en rue. Ceux qui portaient de l'eau jettent
leurs _ollas_ et prennent leur course, en criant, vers les maisons. Ils
montent sur les toits et retirent les chelles aprs eux. Des exclamations
sont changes; les hommes, les femmes et les enfants poussent des cris
affreux. La terreur est peinte sur toutes les figures; l'pouvante se lit
dans tous leurs mouvements. Pendant ce temps, notre ligne s'est resserre,
et nous ne sommes plus qu' deux cents yards des murs. Nous faisons halte
un moment. Vingt hommes sont laisss pour former une arrire-garde. Les
autres se runissent en corps et se portent en avant sur les pas de leurs
chefs.



XXXVII


ADLE.

Nous nous dirigeons vers le grand btiment, nous l'entourons et nous
faisons halte de nouveau. Les vieillards sont toujours sur le toit et
garnissent le parapet. Ils sont en proie  la terreur et tremblent comme
des enfants.

--Ne craignez rien; nous venons en amis! crie Sguin, parlant une langue
qui nous est trangre et leur faisant des signes.

Sa voix ne peut percer le bruit des cris perants que l'on entend de tous
cts. Il rpte les mmes mots et renouvelle ses signes avec plus
d'nergie. Les vieillards se groupent au bord du parapet. L'un d'entre eux
se distingue au milieu de tous les autres. Ses cheveux blancs comme la
neige tombent jusqu' sa ceinture. De brillants ornements pendent  ses
oreilles et sur sa poitrine. Il est revtu d'une robe blanche. Il a toute
l'apparence d'un chef; tous les autres lui obissent. Sur un signe de sa
main, les cris cessent. Il se penche au-dessus du parapet comme pour nous
parler.

--_Amigos! amigos!_ crie-t-il en espagnol.

--Oui, oui, nous sommes des amis, rpond Sguin dans la mme langue.. Ne
craignez rien de nous! Nous ne venons pas pour vous faire du mal.

--Pourquoi nous feriez-vous du mal? Nous sommes en paix avec tous les
blancs de l'Est. Nous sommes les fils de Moctezuma. Nous sommes Navajoes.
Que voulez-vous de nous?

--Nous venons pour nos parents, vos captives blanches. Ce sont nos femmes
et nos filles.

--Des captives blanches! vous vous trompez: nous n'avons pas de captives.
Celles que vous cherchez sont parmi les Apaches, loin, l-bas, vers le
sud.

--Non. Elles sont parmi vous, rpond Sguin, j'ai des informations
prcises et sres  cet gard. Pas de retard, donc! Nous avons fait un
long voyage pour les retrouver, et nous ne nous en irons pas sans elles.

Le vieillard se tourne vers ses compagnons. Ils parlent  voix basse et
changent des signes. Les figures se retournent du ct de Sguin.

--Croyez-moi, seor chef, dit le vieillard, parlant avec emphase, vous
avez t mal inform. Nous n'avons pas de captives blanches.

--Pish! vieux menteur impudent! cria Rub en sortant de la foule et tant
son bonnet de peau de chat. Reconnais-tu l'Enfant, le reconnais-tu?

Le crne dpouill se montre aux yeux des Indiens. Un murmure plein
d'alarmes se fait entendre parmi eux. Le chef aux cheveux blancs semble
dconcert. Il sait l'histoire de cette tte scalpe. De sourds
grondements se font entendre aussi parmi les chasseurs. Ils ont vu les
femmes blanches en galopant vers la ville. Ce mensonge les irrite, et le
bruit menaant des rifles qu'on arme se fait entendre tout autour de nous.

--Vous avez dit des paroles fausses, vieillard, crie Sguin. Nous savons
que vous avez des captives blanches, rendez-nous-les donc, si vous voulez
sauver vos ttes.

--Et vite! crie Garey, levant son rifle avec un geste menaant. Plus vite
que a, ou bien je fais sauter la cervelle de ton vieux crne.

--Patience, _amigo_, vous verrez nos femmes blanches; mais ce ne sont pas
des captives. Ce sont nos filles, les enfants de Moctezuma.

L'Indien descend au troisime tage du temple. Il disparat sous une porte
et revient presque aussitt, amenant avec lui cinq femmes revtues du
costume des Navajoes. Ce sont des femmes et des jeunes filles et, ainsi
qu'on peut le voir au premier coup d'oeil, elles appartiennent  la race
hispano-mexicaine.

Mais il y en a parmi nous qui les connaissent plus particulirement. Trois
d'entre elles sont reconnues par autant de chasseurs, et  la vue de
ceux-ci, elles se prcipitent vers le parapet, tendent leurs bras, et
poussent des exclamations de joie. Les chasseurs les appellent:

--Pepe!--Rafaela!--Jesusita!--entremlant leurs noms d'expressions de
tendresse. Ils leur crient de descendre, en leur montrant des chelles.

--_Bajan, nias, bajan! aprisa! aprisa!_ (Venez en bas, chres filles;
descendez vite, vite!)

Les chelles sont sur les terrasses. Les jeunes filles ne peuvent les
remuer. Leurs matres se tiennent auprs d'elles, les sourcils froncs, et
silencieux.

--Tendez les chelles! crie Garey menaant de son fusil, tendez les
chelles et aidez les jeunes filles  descendre, ou je fais de l'un de
vous un cadavre.

--Les chelles! les chelles! crient une multitude de voix.

Les Indiens obissent. Les jeunes filles descendent, et, un moment aprs,
tombent dans les bras de leurs amis. Deux restaient encore, trois
seulement tant descendues. Sguin avait mis pied  terre et les avait
examines toutes les trois. Aucune d'elles n'tait l'objet de sa
sollicitude. Il monte  l'chelle, suivi de quelques-uns des hommes. Il
s'lance de terrasse en terrasse jusqu' la troisime, et se porte
vivement vers les deux captives. Elles reculent  son approche, et, se
mprenant sur ses intentions, poussent des cris de terreur. Sguin les
examine d'un regard perant. Le pre interroge ses propres instincts, sa
mmoire confuse. L'une des femmes est trop ge; l'autre est affreuse et
prsente tous les dehors d'une esclave.

--Mon Dieu! se pourrait-il! s'crie-t-il avec un sanglot. Il y avait un
signe... Non! non! cela ne se peut pas! Il s'lance en avant, saisit la
jeune fille par le poignet, mais sans brusquerie, relve la manche et
dcouvre le bras jusqu' l'paule.

--Non! s'crie-t-il de nouveau, rien! Ce n'est pas elle.

Il la quitte et s'lance vers le vieil Indien, qui recule, pouvant de
l'expression terrible de son regard.

--Toutes ne sont pas l! crie Sguin d'une voix de tonnerre; il y en a
d'autres: amne-les ici, vieillard, ou je t'crase sur la terre.

--Nous n'avons pas ici d'autres femmes blanches, rpond l'Indien d'un ton
calme et dcid.

--Tu mens! tu mens! ta vie m'en rpondra. Ici! Rub, viens le confondre.

--Tu mens, vieille canaille! tes cheveux blancs ne resteront pas longtemps
 leur place, si tu ne l'amnes pas bientt ici. O est-elle, la jeune
reine?

--Au sud. Et l'Indien indiquait la direction du midi.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'crie Sguin, dans sa langue natale, avec
l'accent du plus profond dsespoir.

--Ne le croyez pas, cap'n! J'ai vu bien des Indiens dans ma vie, mais je
n'ai jamais vu un menteur plus effront que cette vieille vermine. Vous
l'avez entendu tout  l'heure  propos des autres filles?

--C'est vrai, il a menti tout  l'heure; mais elle!... elle peut tre
partie.

--Il n'y a pas un mot de vrai dans ses paroles. Il ne sait que mentir.
C'est un matre charlatan; il ne dit que des impostures. La jeune fille
est ce qu'ils appellent la reine des mystres. Elle sait beaucoup de
choses, et aide ce vieux bandit dans toutes ses momeries et dans les
sacrifices. Il ne se soucie pas de la perdre, elle est ici quelque part,
j'en suis sr; mais elle est cache, c'est certain.

--Camarades! crie Sguin se prcipitant vers le parapet, prenez des
chelles! fouillez toutes les maisons! faites sortir tout le monde, jeunes
et vieux. Conduisez-les au milieu de la plaine. Ne laissez pas un coin
sans l'examiner. Ramenez-moi mon enfant.

Les chasseurs s'emparent des chelles. Avec celles du grand temple, ils
sont bientt en possession des autres. Ils courent de maison en maison et
font sortir les habitants, qui poussent des cris d'pouvante. Dans
quelques habitations, il y a des hommes, des guerriers tranards, des
enfants et des _dandys_. Ceux qui rsistent sont tus, scalps et jets
par-dessus les parapets. Les habitants arrivent en foule devant le temple,
conduits par les chasseurs: il y a des femmes et des filles de tous ges.
Sguin les examine avec attention; son coeur est oppress.  l'arrive de
chaque nouveau groupe, il dcouvre les visages; c'est en vain! Plusieurs
sont jeunes et jolies, mais brunes comme la feuille qui tombe. On ne l'a
pas encore trouve. J'aperois les trois captives dlivres prs de leurs
amis mexicains. Elles pourront peut-tre indiquer le lieu o on peut la
trouver.

--Interrogez-les! dis-je tout bas au chef.

--Ah! vous avez raison. Je n'y pensais pas. Allons, allons!

Nous descendons par les chelles, nous courons vers les captives. Sguin
donne une description rapide de celle qu'il cherche.

--Ce doit tre la reine des mystres, dit l'une.

--Oui! oui! s'crie Sguin, tremblant d'anxit, c'est elle; c'est la
reine des mystres.

--Elle est dans la ville, alors, ajoute une autre.

--O? o? crie le pre hors de lui.

--O?... o?... rptent les jeunes filles s'interrogeant l'une l'autre.

--Je l'ai vue ce matin, il y a peu d'instants, juste avant que vous
n'arriviez.

--Je l'ai vu, lui, qui la pressait de rentrer, ajoute une seconde,
montrant le vieil Indien. Il l'a cache.

--_Caval!_ s'crie une autre, peut-tre dans l'_Estufa_.

--L'_Estufa_? qu'est-ce que c'est?

C'est l'endroit o brle le feu sacr, o il prpare ses mdicaments.

--O est-ce? Conduisez-moi.

--_Ay de mi!_ nous ne savons pas le chemin; c'est un endroit secret o on
brle les gens! _Ay de mi!_

--Mais, seor, c'est dans le temple, quelque part sous terre. _Il_ le sait
bien. Il n'y a que _lui_ qui ait le droit d'y entrer. _Ourra!_ l'_Estufa_
est un endroit terrible, c'est du moins ce que tout le monde dit.

Une ide vague que sa fille peut tre en danger traverse l'esprit de
Sguin. Peut-tre est-elle morte dj, ou en proie  quelque terrible
agonie. Il est frapp, et nous le sommes comme lui, de l'expression de
froide mchancet qui se montre sur la physionomie du vieux chef-mdecin.
Il y a dans cette figure quelque chose de plus que chez les Indiens
ordinaires, quelque chose qui indique une dtermination entte de mourir,
plutt que d'abandonner ce qu'il a mis dans sa tte de conserver. On
reconnat en lui cette ruse dmoniaque, caractre distinctif de ceux qui,
parmi les tribus sauvages, s'lvent  la position qu'il occupe. En proie
 cette ide, Sguin court vers les chelles, remonte sur le toit, suivi
de quelques hommes. Il se jette sur le prtre imposteur, le saisit par ses
longs cheveux.

--Conduis-moi vers elle! crie-t-il d'une voix de tonnerre, conduis-moi
vers cette reine, la reine des mystres! _Elle est ma fille!_

--Votre fille! la reine des mystres! rpond l'Indien tremblant pour sa
vie, mais rsistant encore  la menace. Non, homme blanc, non, elle n'est
pas votre fille, la reine est des ntres. C'est la fille du Soleil; c'est
l'enfant d'un chef des Navajoes!

--Ne me tente pas davantage, vieillard, ne me tente pas, te dis-je.
coute: si on a touch  un de ses cheveux, tous payeront pour elle. Je ne
laisserai pas un tre vivant dans ta ville. Marche! conduis-moi 
l'_Estufa_.

--A l'_Estufa_!  l'_Estufa_!--crient les chasseurs.

Des mains vigoureuses empoignent l'Indien par ses vtements et 'accrochent
 ses cheveux. On brandit  ses yeux les couteaux dj rouges de sang; on
l'entrane du toit et on lui fait descendre les chelles. Il n'oppose plus
aucune rsistance, car il voit que toute hsitation sera dsormais le
signal de sa mort. Moiti tran, moiti dirigeant la marche, il atteint
le rez-de-chausse du temple. Il pntre dans un passage masqu par des
peaux de buffalos. Sguin le suit, ne le quitte pas de l'oeil et ne le
lche pas de la main. Nous marchons en foule derrire, sur les talons les
uns des autres. Nous traversons des couloirs sombres, qui descendent et
forment un labyrinthe inextricable. Nous arrivons dans une large pice
faiblement claire. Des images fantastiques frappent nos yeux, mystiques
symboles d'une horrible religion. Les murs sont couverts de formes
hideuses et de peaux de btes sauvages. Nous voyons la tte froce de
l'ours gris; celles du buffalo blanc, du carcajou, de la panthre, et du
loup toujours affam. Nous reconnaissons les cornes et le frontal de
l'lan, du cimmaron, du buffle farouche.  et l sont des figures
d'idoles, de formes grotesques et monstrueuses, grossirement sculptes,
en bois ou en pierre rouge du dsert. Une lampe jette une faible lumire;
et sur un _brasero_, plac  peu prs au milieu de la pice, brille une
petite flamme bleutre. C'est le feu sacr: le feu qui, depuis des
sicles, brle en l'honneur du dieu Quetzalcoatl! Nous ne nous arrtons
pas  examiner tous ces objets. Nous courons dans toutes les directions,
renversant les idoles et arrachant les peaux sacres. D'normes serpents
rampent sur le sol et s'enroulent autour de nos pieds. Ils ont t
troubls, effrays par cette invasion inaccoutume. Nous aussi nous sommes
pouvants, car nous entendons la terrible crcelle de la queue du
crotale! Les chasseurs sautent par-dessus, et les frappent de la crosse de
leurs fusils; ils en crasent un grand nombre sur le pav. Tout est cris
et confusion. Les exhalaisons du charbon nous asphyxient; nous touffons.
O est Sguin? Par o est-il pass?

coutez! des cris! c'est la voix d'une femme! Des voix d'hommes s'y mlent
aussi. Nous nous prcipitons vers le point d'o partent ces cris. Nous
cartons violemment les cloisons de peaux accroches. Nous apercevons
notre chef. Il tient une femme entre ses bras; une jeune fille, une belle
jeune fille couverte d'or et de plumes brillantes. Elle crie et se dbat
pour lui chapper, au moment o nous entrons. Il la tient avec force et a
relev la manche de peau de faon de sa tunique. Il examine son bras
gauche, qu'il serre contre sa poitrine.

--C'est elle! c'est elle! s'crie-t-il d'une voix tremblante d'motion.
Oh! mon Dieu, c'est elle! Adle Adle! ne me reconnais-tu pas, moi, ton
pre?

Elle continue  crier. Elle le repousse, tend les bras  l'Indien, et
l'appelle  son secours! Le pre lui parle avec toute l'nergie de la
tendresse la plus ardente. Elle ne l'coute pas. Elle dtourne son visage
et se trane avec effort jusqu'aux pieds du prtre, dont elle embrasse les
genoux.

--Elle ne me connat pas! Oh! Dieu! mon enfant! ma fille!

Sguin lui parle encore dans la langue des Indiens, et avec l'accent de la
prire.

--Adle! Adle! je suis ton pre!

--Vous! qui tes-vous? des blancs! nos ennemis! Ne me touchez pas! hommes
blancs! arrire!

--Chre, chre Adle; ne me repousse pas, moi, ton pre! Te
rappelles-tu....

--Mon pre!... mon pre tait un grand chef. Il est mort. Voici mon pre:
le Soleil est mon pre. Je suis la fille de Moctezuma! je suis la reine
des Navajoes.

En disant ces mots, un changement s'opre en elle. Elle ne rampe plus.
Elle se relve sur ses pieds. Ses cris ont cess, et elle se tient dans
une attitude fire et indigne.

--Oh! Adle, continue Sguin de plus en plus pressant, regarde-moi! ne te
rappelles-tu pas? Regarde ma figure! Oh! Mon Dieu! ici! regarde! regarde
ceci, voil ta mre. Adle! regarde; c'est son portrait; ton ange de mre!
Regarde-le! regarde, oh! Adle!

Sguin, tout en parlant, tire une miniature de son sein et la place sous
les yeux de sa fille. Cet objet attire son attention. Elle le regarde,
mais sans manifester aucun souvenir. Sa curiosit seule est excite. Elle
semble frappe des accents nergiques mais suppliants de son pre. Elle le
considre avec tonnement. Puis, elle le repousse de nouveau. Il est
vident qu'elle ne le reconnat pas. Elle a perdu le souvenir de son pre
et de tous les siens. Elle a oubli la langue de son enfance; parents,
Famille, elle a tout oubli!

Je ne puis retenir mes larmes en regardant la figure de mon malheureux
ami. Semblable  un homme atteint d'une blessure mortelle, mais encore
vivant, il se tenait debout, au milieu du groupe, silencieux et cras de
douleur. Sa tte tait retombe sur sa poitrine; le sang avait abandonn
ses joues; son oeil errait avec une expression d'imbcillit douloureuse 
contempler. Je me faisais facilement une ide du terrible conflit qui
s'agitait dans son sein. Il ne fit plus aucun effort pour persuader sa
fille. Il n'essaya pas davantage d'approcher d'elle; mais il garda pendant
quelque temps la mme attitude, sans profrer un mot.

--Emmenez-la! murmura-t-il enfin d'une voix rauque et entrecoupe;
emmenez-la! Peut-tre, si Dieu le permet, elle se rappellera un jour.



XXXVIII


LE SCALP BLANC

Il nous fallut traverser de nouveau l'horrible salle pour remonter sur la
terrasse infrieure du temple. Comme je m'avanais vers le parapet, je vis
en bas une scne qui me remplit de crainte. Mon coeur se serra et
s'environna comme d'un nuage. L'impression fut soudaine, indfinissable
comme la cause qui la produisait. tait-ce l'aspect du sang? (car il y en
avait de rpandu). Non; ce ne pouvait tre cela. J'avais vu trop souvent
le sang couler dans ces derniers temps; je m'tais mme habitu  le voir
verser sans ncessit. D'autres choses, d'autres bruits,  peine
perceptibles  l'oeil ou  l'oreille, agissaient sur mon esprit comme de
terribles prsages. Il y avait une sorte d'_lectricit funeste_ dans
l'air, non dans l'atmosphre physique, mais dans l'atmosphre morale, et
cette lectricit exerait son influence sur moi par un de ces mystrieux
canaux que la philosophie n'a point encore dfinis. Rflchissez un peu
sur ce que vous avez prouv vous-mme. Ne vous est-il pas arriv souvent
de sentir la colre ou les mauvaises passions veilles autour de vous,
avant qu'aucun symptme, aucun mot, aucun acte, n'et manifest ces
dispositions chez ceux qui vous entouraient? De mme que l'animal prvoit
la tempte lorsque l'atmosphre est encore tranquille, je sentais
instinctivement que quelque chose de terrible allait se passer. Peut-tre
trouvais-je ce prsage dans la complte tranquillit mme qui nous
environnait. Dans le monde physique, la tempte est toujours prcde d'un
moment de calme.

Devant le temple taient runies les femmes du village, les jeunes filles
et les enfants; en tout,  peu prs deux cents. Elles taient diversement
habilles; quelques-unes drapes dans des couvertures rayes; d'autres
portant des tilmas, des tuniques de peau de faon brodes, ornes de plumes
et teintes de vives couleurs; d'autres des vtements de la civilisation:
de riches robes de satin qui avaient appartenu aux dames du Del-Norte, des
jupes  falbalas qui avaient voltig autour des chevilles de quelque
joyeuse _maja_ passionne pour la danse. Bon nombre d'entre elles taient
entirement nues, n'tant pas mme protges par la simple feuille de
figuier. Toutes taient indiennes, mais avaient le teint plus ou moins
fonc, et elles diffraient autant par la couleur; quelques unes taient
vieilles, rides, affreuses; la plupart taient jeunes, d'un aspect noble,
et vraiment belles. On les voyait groupes dans des attitudes diverses.
Les cris avaient cess, mais un murmure de sourdes et plaintives
exclamations circulait au milieu d'elles.

En regardant, je vis que le sang coulait de leurs oreilles! Il tachait
leur cou, et se rpandait sur leurs vtements. J'en eus bientt reconnu la
cause. On leur avait arrach leurs pendants d'oreilles. Les chasseurs de
scalps, descendus de cheval, les entouraient en les serrant de prs. Ils
causaient  voix basse. Mon attention fut attire par des articles curieux
d'ornement ou de toilette qui sortaient  moiti de leurs poches ou de
leurs havresacs; des colliers et d'autres bijoux de mtal brillant;
--c'tait de l'or,--qui pendaient  leurs cous, sur leurs poitrines. Ils
avaient fait main basse sur la _bijouterie_ des femmes indiennes. D'autres
objets frapprent ma vue et me causrent une impression pnible. Des
scalps frais et saignants taient attachs derrire la ceinture de
plusieurs d'entre eux. Les manches de leurs couteaux et leurs doigts
taient rouges; ils avaient les mains pleines de sang; leurs regards
taient sinistres. Ce tableau tait effrayant, de sombres nuages roulant
au-dessus de la valle et couvrant les montagnes d'un voile opaque,
ajoutaient encore  l'horreur de la scne. Des clairs s'lanaient des
diffrents pics, suivis de dtonations rapproches et terribles du
tonnerre.

--Faites venir l'_atajo_, cria Sguin, descendant l'chelle avec sa fille.

Un signal fut donn, et peu aprs les mules conduites par les arrieros
arrivrent au galop  travers la plaine.

--Ramassez toute la viande sche que vous pourrez trouver. Empaquetez, le
plus vite possible.

Devant la plupart des maisons, il y avait des cordes garnies de tasajo,
accroches aux murs. Il y avait aussi des fruits et des lgumes secs, du
_chile_, des racines de kamas, et des sacs de peaux remplis de noix de pin
et de baies. La viande fut bientt dcroche, runie, et les hommes
aidrent les arrieros  l'empaqueter.

--C'est  peine si nous en aurons assez, dit Sguin.--Hol, Rub,
continua-t-il, appelant le vieux trappeur, choisissez nos prisonniers.
Nous ne pouvons en prendre plus de vingt. Vous les connaissez; prenez ceux
qui conviendront le mieux pour ngocier des changes.

Ce disant, le chef se dirigea vers l'_atajo_ avec sa fille, dans le but de
la faire monter sur une des mules. Rub procdait  l'excution de l'ordre
qu'il avait reu. Peu aprs, il avait choisi un certain nombre de captifs
qui se laissaient faire, et il les avait fait sortir de la foule.
C'taient principalement des jeunes filles et de jeunes garons, que leurs
traits et leurs vtements classaient parmi la noblesse de la nation;
c'taient des enfants de chefs et de guerriers.

--Wagh! s'cria Kirker, avec sa brutalit accoutume, il y a l des femmes
pour tout le monde, camarades! pourquoi chacun de nous n'en prendrait-il
pas? qui nous en empche?

--Kirker a raison, ajouta un autre, je me suis promis de m'en donner au
moins une.

--Mais comment les nourrirons-nous en route? nous n'avons pas assez de
viande pour en prendre une chacun.

--Au diable la viande, s'cria celui qui avait parl le second. Nous
pouvons atteindre le Del-Norte en quatre jours au plus. Qu'avons-nous
besoin de tant de viande.

--Il y en a en masse de la viande, ajouta Kirker. Ne croyez donc pas le
capitaine; et puis, d'ailleurs, s'il en manque en route, nous planterons
l les donzelles en leur prenant ce qu'elles ont de plus prcieux pour
nous.

Ces mots furent accompagns d'un geste significatif dsignant la
chevelure, et dont la froce expression tait rvoltante  voir.

--Eh bien, camarades, qu'en dites-vous?

--Je pense comme Kirker.

--Moi aussi.

--Moi aussi.

--Je ne donne de conseils  personne, ajouta le brutal; chacun de vous
peut faire comme il lui plat; mais quant  moi, je ne me soucie pas de
jener au milieu de l'abondance.

--C'est juste, camarade, tu as raison; c'est juste.

--Eh bien, c'est celui qui a parl le premier qui choisit le premier, vous
le savez; c'est la loi de la montagne. Ainsi donc, la vieille, je te
prends pour moi. Viens, veux-tu?

En disant cela, il s'empara d'une des Indiennes, une grosse femme de bonne
mine; il la prit brutalement par la taille et la conduisit vers l'atajo.
La femme se mit  crier et  se dbattre, effraye, non pas de ce qu'on
avait dit, car elle n'en avait pas compris un mot, mais terrifie par
l'expression froce dont la physionomie de cet homme tait empreinte.

--Veux-tu bien taire tes mchoires! cria-t-il, la poussant vers les mules.
Je ne vas pas te manger. Wagh! ne sois donc pas si farouche. Allons!
grimpe-moi l. Allons, houpp!

Et, en poussant cette dernire exclamation, il hissa la femme sur une des
mules.

--Si tu ne restes pas tranquille, je vas t'attacher; rappelle-toi de a.

Et il lui montrait son lasso, en lui indiquant du geste son intention. Une
horrible scne suivit ce premier acte de brutalit.

Nombre de chasseurs de scalps suivirent l'exemple de leur sclrat
compagnon. Chacun d'eux choisit une jeune fille ou une femme  son got,
et la trana vers l'_atajo_. Les femmes criaient; les hommes criaient plus
fort et juraient. Quelques-uns se disputaient la mme prise, une jeune
fille plus belle que ses compagnes; une querelle s'ensuivit. Les
imprcations, les menaces furent changes; les couteaux brillrent hors
de la gaine, et les pistolets craqurent.

--Tirons-la au sort! s'cria l'un d'eux.

--Oui, bravo! tirons! tirons! s'crirent-ils tous.

La proposition tait adopte; la loterie eut lieu, et la belle sauvage
devint la proprit du gagnant. Peu d'instants aprs, chacune des mules de
l'atajo tait charge d'une jeune fille indienne. Quelques-uns des
chasseurs n'avaient pas pris part  cet enlvement des Sabines. Plusieurs
le dsapprouvaient (car tous n'taient pas mchants) par simple motif
d'humanit; d'autres ne se souciaient pas d'tre emptrs d'une _squaw_,
et se tenaient  part, assistant  cette scne avec des rires sauvages.
Pendant tout ce temps, Sguin tait de l'autre ct du btiment avec sa
fille. Il l'avait installe sur une des mules et couvrait ses paules avec
un srap. Il procdait  tous ces arrangements de dpart avec des soins
que lui suggrait sa sollicitude paternelle. A la fin, le bruit attira son
attention et, laissant sa fille aux mains de ses serviteurs, il courut
vers la faade.

--Camarades! cria-t-il en voyant les captives montes sur les mules, et
comprenant ce qui s'tait pass. Il y a trop de captifs l. Sont-ce ceux
que vous avez choisis? ajouta-t-il en se tournant vers le trappeur Rub.

--Non, rpondit celui-ci; les voil. Et il montra le groupe qu'il avait
plac  l'cart.

--Faites descendre ces femmes, alors, et placez vos prisonniers, sur les
mules. Nous avons un dsert  traverser, et c'est tout ce nous pourrons
faire que d'en venir  bout avec ce nombre.

Puis, sans paratre remarquer les regards furieux de ses compagnons, il se
mit en devoir, avec Rub et quelques autres, d'excuter l'ordre qu'il
avait donn. L'indignation des chasseurs tourna en rvolte ouverte. Des
regards furieux se croisrent, et des menaces se firent entendre.

--Par le ciel! cria l'un, j'emmnerai la mienne, ou j'aurai sa chevelure.

--_Vaya_! s'cria un autre en espagnol. Pourquoi les emmener? Elles ne
seront que des occasions d'embarras, aprs tout. Il n'y en a pas une qui
vaille la prime de ses cheveux.

--Prenons les cheveux, alors, et laissons les moricaudes! Proposa un
troisime.

--C'est ce que je dis.

--Et moi aussi.

--J'en suis, pardieu!

--Camarades! dit Sguin, se tournant vers les mutins, et parlant avec
beaucoup de douceur, rappelez-vous votre promesse; faites le compte de vos
prisonniers comme cela vous conviendra. Je rponds du payement pour tous.

--Pouvez-vous payer tout de suite? demanda une voix.

--Vous savez bien que cela n'est pas possible.

--Payez tout de suite! payez tout de suite! dit une voix.

--L'argent ou les scalps, voil!

-_Carajo_! o donc le capitaine trouvera-t-il l'argent, quand nous serons
 El-Paso, plutt qu'ici? Il n'est ni juif ni banquier, que je sache, et
je n'ai pas appris qu'il ft devenu si riche. D'o nous tirera-t-il tout
cet argent?

-Pas du _cabildo_,[1] bien sr,  moins de prsenter des scalps. Je le
garantis.

[Note 1: Le bureau o se payaient les primes.]

--C'est juste, Jos! On ne lui donnera pas plus d'argent  lui qu' nous;
et nous pouvons le recevoir nous-mmes si nous prsentons les peaux; nous
le pouvons.

--Wagh! il se soucie bien de nous, maintenant qu'il a retrouv ce qu'il
cherchait!

--Il se fiche de nous comme d'un tas de ngres! Il n'a pas voulu nous
conduire par le Prieto, o nous aurions ramass de l'or  poigne-main.

--Maintenant, il veut encore nous ter cette chance de gagner quelque
chose. Nous serions bien btes de l'couter.

Je crus en ce moment pouvoir intervenir avec succs. L'argent paraissait
tre le seul mobile des rvolts; du moins c'tait le seul motif qu'ils
missent en avant et, plutt que d'tre tmoin du drame horrible qui
menaait, j'aurais sacrifi toute ma fortune.

--Messieurs, criai-je de manire  pouvoir tre entendu au milieu du
bruit, si vous voulez vous en rapporter  ma parole, voici ce que j'ai 
vous dire: j'ai envoy un chargement  Chihuahua avec la dernire
caravane. Pendant que nous retournerons  El-Paso, les marchands seront
revenus et je serai mis en possession de fonds qui dpassent du double ce
que vous demandez. Si vous acceptez ma parole, je me porte garant que
vous serez tous pays.

--Wagh! c'est fort bien, ce que vous dites l; mais est-ce que nous savons
quelque chose de vous ou de votre chargement?

-_Vaya!_ un oiseau dans la main vaut mieux que deux sur l'arbre.

--C'est un marchand! Qui est-ce qui va croire  sa parole?

--Au diable son chargement! les scalps ou de l'argent; de l'argent ou les
scalps, voil mon avis. Vous pouvez les prendre, vous pouvez les laisser,
camarades, mais c'est le seul profit que vous aurez dans tout ceci,
soyez-en srs.

Les hommes avaient got le sang et comme le tigre, ils en taient plus
altrs encore. Leurs yeux lanaient des flammes et les figures de
quelques-uns portaient l'empreinte d'une frocit bestiale horrible 
voir. La discipline qui avait jusque-l maintenu cette bande, quelque peu
semblable  une bande de brigands, semblait tout  fait brise; l'autorit
du chef tait mconnue. En face se tenaient les femmes, qui se serraient
confusment les unes contre les autres. Elles ne pouvaient comprendre ce
qui se disait, mais elles voyaient les attitudes menaantes et les figures
agites de fureur; elles voyaient les couteaux nus; elles entendaient le
bruit des fusils et des pistolets que l'on armait. Le danger leur
apparaissait de plus en plus imminent et elles se groupaient en
frissonnant. Jusqu' ce moment, Sguin avait dirig l'installation des
prisonniers sur les mules. Il paraissait en proie  une trange
proccupation qui ne l'avait pas quitt depuis la scne entre lui et sa
fille. Cette grande douleur, qui lui remplissait le coeur, semblait le
rendre insensible  tout ce qui se passait. Il n'en tait pas ainsi.

A peine Kirker (c'tait lui qui avait parl le dernier) eut-il prononc
son dernier mot, qu'il se fit dans l'attitude de Sguin un changement
prompt comme l'clair. Sortant tout  coup de son indiffrence apparente,
il se porta devant le front des rvolts.

--Osez! cria-t-il d'une voix de tonnerre, osez enfreindre vos serments!
Par le ciel! le premier qui lve son couteau ou son fusil, est un homme
mort!

Il y eut une pause, un moment de profond silence.

--J'ai fait voeu, continua-t-il, que s'il plaisait  Dieu de me rendre mon
enfant, cette main ne verserait plus une seule goutte de sang. Que
personne de vous ne me force  manquer  ce voeu, ou, par le ciel! son sang
sera le premier rpandu!

Un murmure de vengeance courut dans la foule, mais pas un ne rpondit.

--Vous n'tes qu'une brute sans courage, avec tous vos airs matamores,
continua-t-il se tournant vers Kirker et le regardant dans le blanc des
yeux. Remettez ce couteau tout de suite! Ou, par le Dieu vivant! je vous
envoie la balle de ce pistolet  travers le coeur!

Sguin avait tir son pistolet, se tenant prt  excuter sa menace. Il
semblait qu'il et grandi; son oeil dilat, brillant et terrible, fit
reculer cet homme qui se vit mort, s'il dsobissait; et, avec un sourd
rugissement, il remit son couteau dans la gaine.

Mais la rvolte n'tait pas encore apaise. Ces hommes ne se laissaient
pas dompter si facilement. Des exclamations furieuses se firent entendre,
et les mutins cherchrent  s'encourager l'un l'autre par leurs cris.

Je m'tais plac  ct du chef avec mes revolvers arms, prt  faire feu
et rsolu  le soutenir jusqu' la mort. Beaucoup d'autres avaient fait
comme moi, et, parmi eux, Rub, Garey, Sanchez le torero et le Maricopa.
Les deux partis en prsence taient  peu prs gaux en nombre, et si nous
en tions venus aux mains, le combat et t terrible; mais, juste  ce
moment, quelque chose apparut dans le lointain qui calma nos fureurs
intestines: c'tait l'ennemi commun. Tout  l'extrmit occidentale de la
valle, nous apermes des formes noires, par centaines, accourant 
travers la plaine. Bien qu'elles fussent encore  une grande distance, les
yeux exercs des chasseurs les reconnurent au premier regard; c'taient
des cavaliers; c'taient des Indiens; c'taient les Navajoes lancs 
notre poursuite. Ils arrivaient  plein galop, et se prcipitaient 
travers la prairie comme des chiens de chasse lancs sur une piste. En un
instant, ils allaient tre sur nous.

--L-bas! cria Sguin: l-bas, voil des scalps de quoi vous satisfaire;
mais prenez garde aux vtres. Allons,  cheval! En avant l'atajo! je vous
tiendrai parole. A cheval, braves compagnons!  cheval!

Les derniers mots furent prononcs d'un ton conciliant. Mais il n'y avait
pas besoin de cela pour activer les mouvements des chasseurs. L'imminence
du danger suffisait. Ils auraient pu sans doute soutenir l'attaque 
l'abri des maisons, mais seulement jusqu'au retour du gros de la tribu, et
ils sentaient bien que c'en tait fait de leur vie, s'ils taient
atteints. Rester dans la ville et t folie et personne n'y pensa. En un
clin d'oeil nous tions tous en selle; l'_atajo_, charg des captifs et
des provisions, se dirigeait en toute hte vers les bois. Nous nous
proposions de traverser le dfil qui ouvrait du ct de l'est, puisque
notre retraite tait coupe par les cavaliers, venant de l'autre ct.
Sguin avait pris la tte et conduisait la mule sur laquelle sa fille
tait monte. Les autres suivaient, galopant  travers la plaine sans rang
et sans ordre. Je fus des derniers  quitter la ville. J'tais rest en
arrire avec intention, craignant quelque mauvais coup et dtermin 
l'empcher si je pouvais.

--Enfin, pensai-je, ils sont tous partis!

Et enfonant mes perons dans les flancs de mon cheval, je m'lanai aprs
les autres.

Quand j'eus galop jusqu' environ cent yards des murs, un cri terrible
retentit derrire moi; j'arrtai mon cheval et me retournai sur ma selle
pour voir ce que c'tait. Un autre cri plus terrible et plus sauvage
encore m'indiqua l'endroit d'o tait parti le premier. Sur le toit le
plus lev du temple, deux hommes se dbattaient. Je les reconnus au
premier coup d'oeil; je vis aussi que c'tait une lutte  mort. L'un des
deux hommes tait le chef-mdecin que je reconnus  ses cheveux blancs; la
blouse troite, les jambires, les chevilles nues, le bonnet enfonc de
son antagoniste me le firent facilement reconnatre. C'tait le trappeur
essorill. Le combat fut court. Je ne l'avais pas vu commencer, mais je
vis le dnoment. Au moment o je me retournais, le trappeur avait accul
son adversaire contre le parapet et de son bras long et musculeux il le
forait  se pencher par-dessus le bord; de l'autre main, il brandissait
son couteau. La lame brilla et disparut dans le corps; un flot rouge coula
sur les vtements de l'Indien; ses bras se dtendirent; son corps, pli
en deux sur le bord du parapet, se balana un moment et tomba avec un
bruit sourd sur la terrasse au-dessous. Le mme hurlement sauvage retentit
encore une fois  mes oreilles, et le chasseur disparut du toit. Je me
retournai pour reprendre ma route. Je pensai qu'il s'agissait du payement
de quelque dette ancienne, de quelque terrible revanche. Le bruit d'un
cheval lanc au galop se fit entendre derrire moi, un cavalier me
suivait. Je n'eus pas besoin de me retourner pour comprendre que c'tait
le trappeur.

--Prt rendu, c'est lgitime, dit-on. C'est, ma foi, une belle chevelure
tout de mme.--Wagh! a ne peut pas me payer ni me remplacer la mienne;
mais c'est gal, a fait toujours plaisir.

Je me retournai pour comprendre la signification de ce discours. Ce que je
vis suffit pour m'clairer. Quelque chose pendait  la ceinture du vieux
trappeur: on eut dit un cheveau de lin blanc comme la neige, mais ce
n'tait pas cela; c'tait une chevelure, _c'tait un scalp_. Des gouttes
de sang coulaient le long des fils argents et, en travers, au milieu, on
voyait une large bande rouge. C'tait la place o le trappeur avait essuy
son couteau!



XXXIX


COMBAT DANS LE DFIL.

Arrivs au bois, nous suivmes le chemin des Indiens, en remontant le
courant. Nous allions aussi vite que l'atajo le permettait. Aprs une
course de cinq milles, nous atteignmes l'extrmit orientale de la
valle. L les sierras se rapprochent, entrent dans la rivire et forment
un canon. C'est une porte gigantesque semblable  celle que nous avions
traverse en entrant dans la valle par l'ouest, et d'un aspect plus
effrayant encore. Il n'y avait de route ni d'un ct ni de l'autre de la
rivire; en cela ce canon diffrait du premier. La valle tait encaisse
par des rochers  pic, et il n'y avait pas d'autre chemin que le lit mme
de la rivire. Celle-ci tait peu profonde; mais dans les moments de
grandes eaux, elle se transformait en torrent, et alors la valle devenait
inaccessible par l'est. Cela arrivait rarement dans ces rgions sans
pluies.

Nous pntrmes dans le canon sans nous arrter, galopant sur les
cailloux, contournant les roches normes qui gisaient au milieu. Au-dessus
de nous s'levaient  plus de mille pieds de hauteur, des rochers
menaants qui, parfois, s'avanaient jusqu'au-dessus du courant; des pins
noueux, qui avaient pris racine dans les fentes, pendaient en dessous; des
masses informes de cactus et de mezcals grimpaient le long des fissures,
et ajoutaient  l'aspect sauvage du site par leur feuillage sombre, mais
pittoresque. L'ombre projete des roches surplombantes rendait le dfil
trs-sombre. L'obscurit tait augmente encore par les nuages orageux qui
descendaient jusqu'au-dessous des cimes. De temps en temps, un clair
dchirait la nue et se rflchissait dans l'eau  nos pieds. Les coups de
tonnerre, brefs, secs, retentissaient dans la ravine, mais il ne pleuvait
pas encore. Nous avancions en toute hte  travers l'eau peu profonde,
suivant notre guide. Quelques endroits n'taient pas sans dangers, car le
courant avait une trs-grande force aux angles des rochers, et son
imptuosit faisait perdre pied  nos chevaux; mais nous n'avions pas le
choix de la route, et nous traversions pressant nos animaux de la voix et
de l'peron. Aprs avoir march ainsi pendant plusieurs centaines de
yards, nous atteignmes l'entre du canon et gravmes les bords.

--Maintenant, cap'n, cria le guide, retenant les rnes, et montrant
l'entre, voil la place o nous devons faire halte. Nous pouvons les
retenir ici assez longtemps pour les dgoter du passage: voil ce que
nous pouvons faire.

--Vous tes sr qu'il n'y a point d'autre passage que celui-ci pour
sortir?

--Pas mme un trou  faire passer un chat;  moins qu'ils ne fassent le
tour par l'autre bout; et a leur prendrait, pour sr, au moins deux
jours.

--Il faut dfendre ce passage, alors. Pied  terre, compagnons!
Placez-vous derrire les rochers.

--Si vous voulez m'en croire, cap'n, vous enverrez les mules et les femmes
en avant avec un dtachement pour les garder; a ne galope pas bien, ces
btes-l. Et il faudra se dmener de la tte et de la queue quand nous
aurons  dguerpir d'ici; s'ils partent maintenant nous les rattraperons
aisment de l'autre ct sur la prairie.

--Vous avez raison, Rub; nous ne pourrons pas tenir bien longtemps ici:
nos munitions s'puiseront. Il faut qu'ils aillent en avant. Cette
montagne est-elle dans la direction de notre route, pensez-vous?

Sguin, en disant cela, montrait un pic couvert de neiges, qui dominait la
plaine au loin  l'est.

--Le chemin que nous devons suivre pour gagner la vieille Mine passe tout
auprs, cap'n. Au sud-est de cette neige, il y a un passage; c'est par l
que je me suis sauv.

--Trs-bien; le dtachement se dirigera sur cette montagne. Je vais donner
l'ordre du dpart tout de suite.

Vingt hommes environ, ceux qui avaient les plus mauvais chevaux, furent
choisis dans la troupe. On leur confia la garde de l'_atajo_ et des
captifs, et ils se dirigrent immdiatement vers la montagne neigeuse.
El-Sol s'en alla avec ce dtachement, se chargeant particulirement de
eiller sur Dacoma et sur la fille de notre chef. Nous autres tous, nous
nous prparmes  dfendre le dfil. Les chevaux furent attachs dans une
gorge, et nous primes position de manire  commander l'embouchure du
_caon_ avec nos fusils. Nous attendions en silence l'approche de
l'ennemi.

Nous n'avions encore entendu aucun cri de guerre; mais nous savions que
ceux qui nous poursuivaient ne devaient pas tre loin, et, agenouills
derrire les rochers, nous tendions nos regards  travers les tnbres de
la sombre ravine. Il est difficile de donner avec la plume une ide plus
exacte de notre position. Le lieu que nous avions choisi pour tablir
notre ligne de dfense tait unique dans sa disposition, et il n'est pas
ais de le dcrire. Cependant je ne puis me dispenser de faire connatre
quelques-uns des caractres particuliers du site, pour l'intelligence de
ce qui va suivre.

La rivire, aprs avoir dcrit de nombreux dtours en suivant un canal
sinueux et peu profond, entrait dans le _caon_ par une vaste ouverture
semblable  une porte borde de deux piliers gigantesques. L'un de ces
piliers tait form par l'extrmit escarpe de la chane granitique;
l'autre tait une masse dtache de roches stratifies. Aprs cette
ouverture, le canal s'largissait jusqu' environ cent yards; son lit
tait sem de roches normes et de monceaux d'arbres  demi submergs. Un
peu plus loin, les montagnes se rapprochaient si prs, que deux cavaliers
de front, pouvaient  peine passer; plus loin, le canal s'largissait de
nouveau, et le lit de la rivire tait encore rempli de rochers, normes
fragments qui s'taient dtachs des montagnes et avaient roul l. La
place que nous avions choisie tait au milieu des rochers et des troncs
d'arbres, en dedans du _caon_, et au-dessous de la grande ouverture qui
en fermait l'entre en venant du dehors. La ncessit nous avait fait
prendre cette position; c'tait la seule o la rive prsentt une pente et
un chemin en communication avec le pays ouvert, par o nos ennemis
pouvaient nous prendre en flanc si nous les laissions arriver jusque-l.
Il fallait,  tout prix, empcher cela; nous nous plames donc de
manire  dfendre l'troit passage qui formait le second tranglement du
canal. Nous savions que, au del de ce point, les rochers  pic arrivaient
des deux cts jusque dans l'eau, et qu'il tait impossible de les gravir.
Si nous pouvions leur interdire l'accs du bord inclin, il ne leur serait
pas possible d'avancer plus loin. Ils n'auraient plus ds lors d'autre
ressource que de nous prendre en flanc, en retournant par la valle et en
faisant le tour par le dfil de l'ouest, ce qui ncessitait une course de
cinquante milles au moins. En tout cas, nous pouvions les tenir en chec
jusqu' ce que l'_atajo_ et gagn une bonne avance; et alors, montant 
cheval, forcer de vitesse pour les rattraper pendant la nuit. Nous savions
bien qu'il nous faudrait,  la fin, abandonner la dfense, faute de
munitions, et nous n'en avions pas pour bien longtemps.

Au commandement de notre chef, nous nous tions jets au milieu des
rochers. Le tonnerre grondait au-dessus de nos ttes et le bruit se
rpercutait dans le _caon_. De noirs nuages roulaient sur le prcipice,
dchirs de temps en temps par les clairs. De larges gouttes commenaient
 tomber sur les pierres. Comme Sguin me l'avait dit, la pluie, le
tonnerre et les clairs sont des phnomnes rares dans ces rgions; mais,
lorsqu'ils s'y produisent, c'est avec la violence qui caractrise les
temptes des tropiques. Les lments, sortant de leur tranquillit
ordinaire, se livrent  de terribles batailles. L'lectricit longtemps
amasse, rompt son quilibre, semble vouloir tout ravager et substituer un
nouveau chaos aux harmonies de la nature. L'oeil du gognosiste, en
observant les traits de cette terre leve, ne peut se tromper sur les
caractres de ses variations atmosphriques. Les effrayants _caons_, les
profondes ravines, les rives irrgulires des cours d'eau, leurs lits
creuss  pic, tout dmontre que c'est un pays  inondations subites. Au
loin,  l'est, en amont de la rivire, nous voyions le tempte dchane
dans toute sa fureur. Les montagnes, de ce ct, taient compltement
voiles; d'pais nuages de pluie les couvraient, et nous entendions le
bruit sourd de l'eau tombant  flots. Nous ne pouvions manquer d'tre
bientt atteints.

--Qu'est-ce qui les arrte donc? demanda une voix.

Ceux qui nous poursuivaient avaient eu le temps d'arriver. Ce retard tait
inexplicable.

--Dieu seul le sait! rpondit un autre. Je suppose qu'ils ont fait halte 
la ville pour se badigeonner  neuf.

--Eh bien, leurs peintures seront laves, c'est sr. Prenez garde  vos
amorces, vous autres, entendez-vous?

--Par le diable! il va en tomber une, d'onde!

--C'est ce qu'il nous faut, garons! Hourra pour la pluie! cria le vieux
Rub.

--Pourquoi? Est-ce que tu prouves le besoin d'tre tremp, vieux fourreau
de cuir?

--C'est justement ce que l'Enfant dsire.

--Eh bien, pas moi. Je voudrais bien savoir quel tant besoin tu as d'tre
mouill. Est-ce que tu veux mettre ta vieille carcasse  la lessive?

--S'il pleut pendant deux heures, voyez-vous, continua Rub sans prendre
garde  cette plaisanterie, nous n'aurons plus besoin de rester ici,
voyez-vous!

--Et pourquoi cela, Rub? demanda Sguin avec intrt.

--Pourquoi, cap'n? rpondit le guide: J'ai vu un orage faire de cette
gorge un endroit dans lequel ni vous ni personne n'auriez voulu vous
aventurer. Hourra! le voici qui vient pour sr, le voici! hourra!

Comme le trappeur prononait ces derniers mots, un gros nuage noir
arrivait de l'est en roulant et enveloppait de ses replis gigantesques
tout le dfil; les clairs dchiraient ses flancs et le tonnerre
retentissait avec violence. La pluie, ds lors, se mit  tomber, non pas
en gouttes, mais selon les voeux du chasseur,  pleins torrents. Les
hommes s'empressrent de couvrir les batteries de leurs fusils avec le pan
de leurs blouses, et restrent silencieux sous les assauts de la tempte.
Un autre bruit, que nous entendmes entre les piliers, attira notre
attention. Ce bruit ressemblait  celui d'un train de voitures passant sur
une route de gravier. C'tait le pitinement des chevaux sur le lit de
galets du _caon_. Les Navajoes approchaient. Tout  coup le bruit cessa.
Ils avaient fait halte. Dans quel dessein? Sans doute pour reconnatre.
Cette hypothse se vrifia: peu d'instants aprs, quelque chose de rouge
se montra au-dessus d'une roche loigne. C'tait le front d'un Indien,
recouvert de sa couche de vermillon. Il tait hors de porte du fusil, et
les chasseurs le suivirent de l'oeil sans bouger. Bientt un autre parut,
puis un autre, puis, enfin, un grand nombre de formes noires se glissrent
de roche en roche, s'avanant ainsi  travers le _caon_. Ils avaient mis
pied  terre et s'approchaient silencieusement.

Nos figures taient caches par le varech qui couvrait les rochers, et les
Indiens ne nous avaient pas encore aperus. Il tait vident qu'ils
taient dans le doute sur la question de savoir si nous avions march en
avant, et leur avant-garde poussait une reconnaissance. En peu de temps,
le plus avanc, tantt sautant, tantt courant, tait arriv  la place o
le _caon_ se resserrait le plus. Il y avait un gros rocher prs de ce
point, et le haut de la tte de l'Indien se montra un instant au-dessus.
Au mme moment, une demi-douzaine de coups de feu partirent: la tte
disparut, et, l'instant d'aprs, nous vmes le bras brun du sauvage tendu
la paume en l'air. Les messagers de mort taient alls  leur adresse. Nos
ennemis avaient ds lors, en perdant un des leurs, il est vrai, acquis la
certitude de notre prsence et dcouvert notre position. L'avant-garde
battit en retraite avec les mmes prcautions qu'elle avait prises pour
s'avancer. Les hommes qui avaient tir rechargrent leurs armes, et se
remettant  genoux, se tinrent l'oeil en arrt et le fusil arm. Un long
intervalle de temps s'coula avant que nous entendissions rien du ct de
l'ennemi, qui, sans doute, tait en train de dbattre un plan d'attaque.
Il n'y avait pour eux qu'un moyen de venir  bout de nous, c'tait
d'excuter une charge par le _canon_, et de nous attaquer corps  corps.
En faisant ainsi, ils avaient la chance de n'essuyer que la premire
dcharge et d'arriver sur nous avant que nous eussions le temps de
recharger nos armes. Comme ils avaient de beaucoup l'avantage du nombre,
il leur deviendrait facile de gagner la bataille au moyen de leurs longues
lances.

Nous comprenions fort bien tout cela, mais nous savions aussi qu'une
premire dcharge, quand elle est bien dirige, a pour effet certain
d'arrter court une troupe d'Indiens, et nous comptions l-dessus pour
notre salut. Nous tions convenus de tirer par pelotons, afin de nous
mnager une seconde vole si les Indiens ne battaient pas en retraite  la
premire. Pendant prs d'une heure, les chasseurs restrent accroupis sous
une pluie battante, ne s'occupant que de tenir  l'abri les batteries de
leurs fusils. L'eau commenait  couler en ruisseaux plus rapides entre
les galets et  tourbillonner autour des roches. Elle remplissait le large
canal dans lequel nous tions et nous montait jusqu' la cheville.
Au-dessus et au-dessous, le courant resserr dans les tranglements du
canal courait avec une imptuosit croissante. Le soleil s'tait couch,
ou du moins avait disparu, et la ravine o nous nous trouvions tait
compltement obscure. Nous attendions avec impatience que l'ennemi se
montrt de nouveau.

--Ils sont peut-tre partis pour faire le tour? suggra un des hommes.

--Non! ils attendront jusqu' la nuit; alors seulement ils attaqueront.

--Laissez-les attendre, alors, si a leur plat, murmura Rub. Encore une
demi-heure et a ira bien; ou c'est que l'Enfant ne comprend plus rien aux
apparences du temps.

--St! st! firent plusieurs hommes, les voici! ils viennent!

Tous les regards se tendirent vers le passage. Des formes noires, en
foule, se montraient  distance, remplissant tout le lit de la rivire.
C'taient les Indiens  cheval. Nous comprimes qu'ils voulaient excuter
une charge. Leurs mouvements nous confirmrent dans cette ide. Ils
s'taient forms en deux corps, et tenaient leurs arcs prts  lancer une
grle de flches au moment o ils prendraient le galop.

--Garde  vous, garons! cria Rub, voil le moment de bien se tenir;
attention  viser juste, et  taper dur, entendez-vous!

Le trappeur n'avait pas achev de parler qu'un hurlement terrible clata,
pouss par deux cents voix runies. C'tait le cri de guerre des Navajoes.
A ces cris menaants, les chasseurs rpondirent par de retentissantes
acclamations, au milieu desquelles se faisaient entendre les sauvages
hurlements de leurs allis Delawares et Shawnies. Les Indiens s'arrtrent
un moment derrire l'tranglement du _caon_, jusqu' ce que ceux qui
taient en arrire les eussent rejoints. Puis, poussant de nouveau leur
cri de guerre, ils se prcipitrent en avant vers l'troite ouverture.
Leur charge fut si soudaine, que plusieurs l'avaient dpasse avant qu'un
coup de feu et t tir. Puis on entendit le bruit des coups de fusil, la
ptarade des rifles et les dtonations plus fortes des tromblons
espagnols, mls aux sifflements des flches indiennes. Les clameurs
d'encouragement et de dfi se croisaient; au milieu du bruit l'on
distinguait les sourdes imprcations de ceux qu'avait atteints la balle ou
la flche empoisonne.

Plusieurs Indiens taient tombs  notre premire vole, d'autres
s'taient avancs jusqu'au lieu de notre embuscade et nous lanaient leurs
flches  la figure. Mais tous nos fusils n'taient pas dchargs, et 
chaque dtonation nouvelle, nous voyions tomber de sa selle un de nos
audacieux ennemis. Le gros de la troupe, retourn derrire les rochers, se
reformait pour une nouvelle charge. C'tait le moment le plus dangereux.
Nos fusils taient vides; nous ne pouvions plus les empcher de forcer le
passage et d'arriver jusqu' la plaine ouverte. Je vis Sguin tirer son
pistolet et se porter en avant, invitant tous ceux qui avaient une arme
semblable  suivre son exemple. Nous nous prcipitmes sur les traces de
notre chef jusqu' l'embouchure du _caon_, et l nous attendmes la
charge. Notre attente ne fut pas longue; l'ennemi, exaspr par toutes
sortes de raisons, tait dcid  nous exterminer cote que cote. Nous
entendmes encore le terrible cri de guerre, et pendant qu'il rsonnait,
rpercut par mille chos, les sauvages s'lancrent au galop vers
l'ouverture.

--Maintenant,  nous! cria une voix. Feu! hourra!

La dtonation des cinquante pistolets n'en fit qu'une. Les chevaux qui
taient en avant reculrent et s'abattirent en arrire, se dbattant des
quatre pieds dans l'troit passage. Ils tombrent tous  la fois, et
barrrent entirement le chenal. D'autres cavaliers arrivaient derrire
excitant leurs montures. Plusieurs furent renverss sur les corps
amoncels. Leurs chevaux se relevaient pour retomber encore, foulant aux
pieds les morts et les vivants. Quelques-uns parvinrent  se frayer un
passage et nous attaqurent avec leurs lances. Nous les repoussmes 
coups de crosses et en vnmes aux mains avec les couteaux et les
tomahawks. Le courant refoul par le barrage des cadavres d'hommes et de
chevaux, se brisait en cumant contre les rochers. Nous nous battions dans
l'eau jusqu'aux cuisses. Le tonnerre grondait sur nos ttes, et nous
tions aveugls par les clairs. Il semblait que les lments prissent
part au combat. Les cris continuaient plus sauvages et plus furieux que
jamais. Les jurements sortaient des bouches cumantes, et les hommes
s'touffaient dans des embrassements qui ne se terminaient que par la mort
d'un des combattants. Mais l'eau, en montant, soulevait les corps des
chevaux qui, jusque-l, avaient obstru le passage, et les entranait
au-del de l'ouverture. Toutes les forces des Indiens allaient nous
craser. Grand Dieu! ils se runissent pour une nouvelle charge, et nos
fusils sont vides!

A ce moment un nouveau bruit frappe nos oreilles. Ce ne sont pas les cris
des hommes, ce ne sont pas les dtonations des armes  feu; ce ne sont pas
les clats du tonnerre. C'est le mugissement terrible du torrent. Un cri
d'alarme se fait entendre derrire nous. Une voix nous appelle: Fuyez, sur
votre vie! Au rivage! au rivage! Je me retourne: je vois mes compagnons se
prcipiter vers la pente abordable, en poussant des cris de terreur. Au
mme instant, mes yeux sont attirs par une masse qui s'approche. A moins
de vingt yards de la place o je suis, et entrant dans le _caon_, je vois
une montagne noire et cumante: c'est l'eau, portant sur la crte de ses
vagues des arbres dracins et des branches tordues. Il semble que les
portes de quelque cluse gigantesque ont t brusquement ouvertes, et que
le premier flot s'en chappe. Au moment o mes yeux l'aperoivent, elle se
heurte contre les piliers de l'entre du _caon_ avec un bruit semblable 
celui du tonnerre; puis recule en mugissant et s'lve  une hauteur de
vingt pieds. Un instant aprs, l'eau se prcipite  travers l'ouverture.
J'entends les cris d'pouvante des Indiens qui font faire volte-face 
leurs chevaux et prennent la fuite. Je cours vers le bord,  la suite de
mes compagnons. Je suis arrt par le flot qui me monte dj jusqu'aux
cuisses; mais, par un effort dsespr, je plonge et fends la vague,
jusqu' ce que j'aie atteint un lieu de sret. A peine suis-je parvenu 
grimper sur la rive que le torrent passe, roulant, sifflant et
bouillonnant. Je m'arrte pour le regarder. D'o je suis, je puis
apercevoir la ravine dans presque toute sa longueur. Les Indiens fuient au
grand galop, et je vois les queues des derniers chevaux disparatre 
l'angle du rocher. Les corps des morts et des blesss gisent encore dans
le chenal. Il y a parmi eux des chasseurs et des Indiens. Les blesss
poussent des clameurs terribles en voyant le flot qui s'avance. Nos
camarades nous appellent  leur secours. Mais nous ne pouvons rien faire
pour les sauver! Le courant les saisit dans son irrsistible tourbillon;
ils sont enlevs comme des plumes, et emports avec la rapidit d'un
boulet de canon.

--Il y a trois bons compagnons de moins! Wagh!

--Qui sont-ils? demande Sguin; les hommes regardent autour d'eux avec
anxit.

--Il y a un Delaware et le gros Jim Harris. puis...

--Quel est le troisime qui manque? Personne ne peut-il me le dire?

--Je crois, capitaine, que c'est Kirker.

--C'est Kirker, par l'ternel! Je l'ai vu tomber, wagh! Ils auront son
scalp, c'est certain.

--S'ils peuvent le repcher, a ne fait pas de doute.

--Ils auront  en repcher plus d'un des leurs, j'ose le dire. C'est un
furieux coup de mare, sacr...! Je les ai bien vus courir comme le
tonnerre; mais l'eau court vite et ces moricauds passeront un mauvais
quart d'heure si elle leur arrive sur le corps avant qu'ils aient gagn
l'autre bout!

Pendant que le trappeur parlait, les corps de ses camarades qui se
dbattaient encore au milieu du flot, taient emports  un dtour du
_caon_ et tourbillonnaient hors de notre vue. Le chenal tait alors
rempli par l'eau cumante et jauntre qui battait les flancs du rocher et
se prcipitait en avant. Nous tions pour le moment hors de danger. Le
_caon_ tait devenu impraticable, et aprs avoir considr quelques
instants le torrent, en proie, pour la plupart,  une profonde angoisse,
nous fmes volte-face et gagnmes l'endroit o nous avions laiss nos
chevaux.



XL


LA BARRANCA.

Aprs avoir conduit nos chevaux vers l'ouverture qui donnait sur la
plaine, nous revnmes au fourr pour couper du bois et allumer du feu.
Nous nous sentions en sret. Nos ennemis, en supposant qu'ils eussent
chapp dans leur valle ne pouvaient nous atteindre qu'en faisant le tour
des montagnes, ou en attendant que la rivire et repris son niveau. Il
est vrai que l'eau devait baisser aussi vite qu'elle s'tait leve si la
pluie cessait; mais, heureusement, l'orage tait encore dans toute sa
force. Nous savions qu'il nous serait facile de rejoindre promptement
l'_atajo_, et nous nous dterminmes  rester quelque temps prs du
_caon_, jusqu' ce que les hommes et les chevaux eussent pu rafrachir
leurs forces par un repas. Les uns et les autres avaient besoin de
nourriture et les vnements des jours prcdents n'avaient pas permis
d'tablir un bivouac rgulier. Bientt les feux flambrent sous le couvert
des rochers surplombant. Nous fmes griller de la viande sche pour notre
souper, et nous mangemes avec apptit. Nous avions grand besoin aussi de
scher nos vtements. Plusieurs hommes avaient t blesss. Ils furent,
tant bien que mal, panss par leurs camarades, le docteur tant all en
avant avec l'_atajo_.

Nous demeurmes quelques heures prs du _caon_. La tempte continuait 
mugir autour de nous, et l'eau s'levait de plus en plus. C'tait
justement ce que nous dsirions. Nous regardions avec une vive
satisfaction le flot monter  une telle hauteur que, Rub l'assurait, la
rivire ne pourrait pas reprendre son niveau avant un intervalle de
plusieurs heures. Le moment vint enfin de reprendre notre course. Il tait
prs de minuit quand nous montmes  cheval. La pluie avait presque effac
les traces laisses par le dtachement d'El-Sol; mais la plupart des
hommes de la troupe taient d'excellents guides, et Rub, prenant la tte,
nous conduisit au grand trot. De temps en temps la lueur d'un clair nous
montrait les pas des mules marqus dans la boue, et le pic blanc qui nous
servait de point de mire. Nous marchmes toute la nuit. Une heure aprs le
lever du soleil, nous rejoignions l'_atajo_, prs de la base de la
montagne neigeuse. Nous fmes halte dans un des dfils, et, aprs
quelques instants employs  djeuner, nous continumes notre voyage 
travers la sierra. La route conduisait, par une ravine dessche, vers une
plaine ouverte qui s'tendait  perte de vue  l'est et  l'ouest. C'tait
un dsert.

       *       *       *       *       *

Je n'entrerai pas dans le dtail de tous les vnements qui marqurent la
traverse de cette terrible _jornada_. Ces vnements taient du mme
genre que ceux que nous avions essuys dans les dserts de l'ouest. Nous
emes  souffrir de la soif, car il nous fallut faire une traite de 60
milles sans eau. Nous traversmes des plaines couvertes de sauge o pas un
tre vivant ne troublait la monotonie mortelle de l'immensit qui nous
environnait. Nous fmes obligs de faire cuire nos aliments sans autre
combustible que l'artemisia. Puis nos provisions s'puisrent, et les
mules de bagages tombrent l'une aprs l'autre sous le couteau des
chasseurs affams. Plusieurs nuits, nous dmes nous passer de feu. Nous
n'osions plus en allumer, car, bien que l'ennemi ne se ft pas encore
montr, nous savions qu'il devait tre sur nos traces. Nous avions voyag
avec une telle rapidit qu'il n'avait pu encore parvenir  nous rejoindre.
Pendant trois jours, nous nous tions dirigs vers le sud-est. Le soir du
troisime jour, nous dcouvrmes les sommets des Mimbres,  la bordure
orientale du dsert. Les pics de ces montagnes taient bien connus des
chasseurs et servirent dsormais  diriger notre marche. Nous nous
approchions des Mimbres en suivant une diagonale.

Notre intention tait de traverser la sierra par la route de la
Vieille-Mine, l'ancien tablissement, si prospre autrefois, de notre
chef. Pour lui, chaque dtail du paysage tait un souvenir. Je remarquai
que son ardeur lui revenait  mesure que nous avancions. Au coucher du
soleil, nous atteignmes la tte de la _Barranca del oro_, une crevasse
immense qui traversait la plaine o tait assise la mine dserte. Cet
abme, qui semblait avoir t ouvert par quelque tremblement de terre,
prsentait une longueur de vingt milles. De chaque ct il y avait un
chemin, le sol tait plat et s'tendait jusqu'au bord mme de la fissure
bante. A peu prs  moiti chemin de la mine, sur la rive gauche, le
guide connaissait une source, et nous nous dirigemes de ce ct avec
l'intention de camper prs de l'eau.

Nous marchions pniblement. Il tait prs de minuit quand nous atteignmes
la source. Nos chevaux furent dtels et attachs au milieu de la plaine.
Sguin avait rsolu que nous nous reposerions l plus longtemps qu'
l'ordinaire. Il se sentait rassur en approchant de ce pays qu'il
connaissait si bien. Il y avait un bouquet de cotonniers et de saules qui
bordaient la source, nous allummes notre feu au milieu de ce bois. Une
mule fut encore sacrifie  la divinit de la faim, et les chasseurs,
Aprs s'tre repus de cette viande coriace, s'tendirent sur le sol et
s'endormirent. L'homme prpos  la garde des chevaux resta seul debout,
s'appuyant sur son rifle, prs de la caballada. J'tais couch prs du
feu, la tte appuye sur ma selle; Sguin tait prs de moi avec sa fille.
Les jeunes filles mexicaines et les Indiennes captives taient pelotonnes
 terre, enveloppes dans leurs tilmas et leurs couvertures rayes. Toutes
dormaient ou semblaient dormir.

Comme les autres, j'tais puis de fatigue; mais l'agitation de mes
penses me tenait veill. Mon esprit contemplait l'avenir brillant.
Bientt,--pensai-je,--bientt je serai dlivr de ces horribles scnes;
bientt il me sera permis de respirer une atmosphre plus pure, prs de ma
bien-aime Zo. Charmante Zo! Dans deux jours je vous retrouverai, je
vous serrerai dans mes bras, je sentirai la douce pression de vos lvres
chries, je vous appellerai: mon amour! mon bien! ma vie! Nous reprendrons
nos promenades dans le jardin silencieux, sous les alles qui bordent la
rivire; nous nous assirons encore sur les bancs couverts de mousse,
pendant les heures tranquilles du soir; nous nous rpterons ces mots
brlants qui font battre nos coeurs d'un bonheur si profond! Zo,
innocente enfant! pure comme les anges! Cette question d'une ignorance
enfantine: Henri, qu'est-ce que le mariage? Ah! douce Zo! vous
l'apprendrez bientt! Quand donc pourrai-je vous l'enseigner? Quand donc
serez-vous mienne? mienne pour toujours! Zo! Zo! tes-vous veille?
tes-vous tendue sur votre lit en proie  l'insomnie, ou suis-je prsent
dans vos rves? Aspirez-vous aprs mon retour comme j'y aspire moi-mme?
Oh! quand donc la nuit sera-t-elle passe! Je ne puis prendre aucun repos;
j'ai besoin de marcher, de courir sans cesse et sans relche, en avant,
toujours en avant!

Mon oeil tait arrt sur la figure d'Adle, claire par la lueur du feu.
J'y retrouvais les traits de sa soeur: le front noble, lev, les sourcils
arqus et les narines recourbes; mais la fracheur du teint n'y tait
plus; le sourire de l'innocence anglique avait disparu. Les cheveux
taient noirs, la peau brunie. Il y avait dans le regard une fermet et
une expression sauvage, acquises, sans aucun doute, par la contemplation
de plus d'une scne terrible. Elle tait toujours belle, mais ce n'tait
plus la beaut thre de ma bien-aime. Son sein tait soulev par des
pulsations brves et irrgulires. Une ou deux fois, pendant que je la
regardais, elle s'veilla  moiti, et murmura quelques mots dans la
langue des Indiens. Son sommeil tait inquiet et agit. Pendant le voyage,
Sguin avait veill sur elle avec toute la sollicitude d'un pre; mais
elle avait reu ses soins avec indiffrence, et tout au plus avait-elle
adress un froid remercment. Il tait difficile d'analyser les sentiments
qui l'agitaient. La plupart du temps elle restait immobile et gardait le
silence. Le pre avait cherch une ou deux fois  rveiller en elle
quelque souvenir de son enfance, mais sans aucun succs; et chaque fois il
avait d, le coeur rempli de tristesse, renoncer  ses efforts. Je le
croyais endormi, je me trompais. En le regardant plus attentivement, je
vis qu'il avait les yeux fixs sur sa fille avec un intrt profond, et
prtait l'oreille aux phrases entrecoupes qui s'chappaient de ses
lvres. Il y avait dans son regard une expression de chagrin et d'anxit
qui me toucha jusqu'aux larmes. Parmi les quelques mots, inintelligibles
pour moi, qu'Adle avait murmurs tout endormie, j'avais saisi le nom de
Dacoma. Je vis Sguin tressaillir  ce nom.

--Pauvre enfant! dit-il, voyant que j'tais veill, elle rve; elle a des
songes agits. J'ai presque envie de l'veiller.

--Elle a besoin de repos, rpondis-je.

--Oui; mais repose-t-elle ainsi? Ecoutez! encore Dacoma.

--C'est le nom du chef captif.

--Oui. Ils devaient se marier, conformment  la loi indienne.

--Mais comment savez-vous cela?

--Par Rub. Il l'a entendu dire pendant qu'il tait prisonnier dans leur
ville.

--Et l'aimait-elle, pensez-vous?

--Non; il est clair que non. Elle avait t adopte comme fille par le
chef-mdecin et Dacoma la rclamait pour pouse.

Moyennant certaines conditions, elle lui aurait t livre. Elle le
redoutait et ne l'aimait pas, les paroles entrecoupes de son rve en font
foi. Pauvre enfant! quelle triste destine que la sienne!

--Encore deux journes de marche et ses preuves seront termines. Elle
sera rendue  la maison paternelle,  sa mre.

--Ah! si elle reste dans cet tat, le coeur de ma pauvre Adle en sera
bris!

--Ne craignez pas cela, mon ami. Le temps lui rendra la mmoire. Il me
semble avoir entendu parler d'une histoire semblable arrive dans les
tablissements frontires du Mississipi.

--Oh! sans doute; il y en a eu beaucoup de semblables. Esprons que tout
se passera bien.

--Une fois chez elle, les objets qui ont entour son enfance feront vibrer
quelque corde du souvenir. Elle peut encore se rappeler tout le pass. Ne
le croyez-vous pas?

--Esprons! esprons!

--En tout cas, la socit de sa mre et de celle sa soeur effaceront
bientt les ides de la vie sauvage. Ne craignez rien! Elle redeviendra
votre fille encore.

Je disais tout cela dans le but de le consoler. Sguin ne rpondit rien;
mais je vis que sa figure conservait la mme expression de douleur et
d'inquitude. Mon coeur n'tait pas non plus exempt d'alarmes. De noirs
pressentiments commenaient  m'agiter sans que j'en pusse dfinir la
cause. Ses penses taient-elles du mme genre que les miennes?

--Combien de temps nous faut-il encore, demandai-je, pour atteindre votre
maison du Del-Norte?

Je ne sais pourquoi je fis alors cette question. Craignais-je encore que
nous pussions tre atteints par l'ennemi qui nous poursuivait?

--Nous pouvons arriver aprs-demain soir, rpondit-il. Fasse le ciel que
nous les retrouvions en bonne sant!

Je tressaillis  ces mots. Ils me dvoilaient la cause de mes inquitudes;
c'tait l le vrai motif de mes vagues pressentiments.

--Vous avez des craintes? demandai-je avidement.

--J'ai des craintes.

--Des craintes. De quoi? de qui?

--Des Navajoes.

--Des Navajoes?

--Oui. Je suis inquiet depuis que je les ai vus se diriger  l'est du
Pinon. Je ne puis comprendre pourquoi ils ont pris cette direction, 
moins d'admettre qu'ils mditaient une attaque contre les tablissements
qui bordent la vieille route des Llanos. Sinon, je crains qu'ils n'aient
fait une descente dans la valle d'El-Paso, peut-tre sur la ville
elle-mme. Une chose peut les avoir empch d'attaquer la ville; c'est le
dpart de la troupe de Dacoma, qui les a trop affaiblis pour tenter cette
entreprise; mais le danger n'en sera devenu que plus grand pour les petits
tablissements qui sont au nord et au sud de cette ville.

Le malaise que j'avais ressenti jusque-l sans m'en rendre compte,
provenait d'un mot qui tait chapp  Sguin  la source du Pinon. Mon
esprit avait creus cette ide, de temps en temps, pendant que nous
traversions le dsert; mais comme il n'avait plus parl de cela depuis, je
pensai qu'il n'y attachait pas grande importance. Je m'tais grandement
tromp.

--Il est plus que probable, continua-t-il, que les habitants d'El-Paso
auront pu se dfendre. Ils se sont battus dj avec plus de courage que ne
le font d'ordinaire les habitants des autres villes; aussi, depuis assez
longtemps, ils ont t exempts du pillage, en partie  cause de cela, en
partie  cause de la protection qui rsultait pour eux du voisinage de
notre bande, pendant ces derniers temps, circonstance parfaitement connue
des sauvages. Il est  esprer que la crainte de nous rencontrer aura
empch ceux-ci de pntrer dans la _jornada_, au nord de la ville. S'il
en est ainsi, les ntres auront t prservs.

--Dieu veuille qu'il en soit ainsi! m'criai-je.

--Dormons, ajouta Sguin, peut-tre nos craintes sont-elles chimriques,
et, en tout cas, elles ne servent  rien. Demain nous reprendrons notre
course, sans plus nous arrter, si nos btes peuvent y suffire.
Reposez-vous, mon ami; vous n'avez pas trop de temps pour cela.

Ce disant, il appuya sa tte sur sa selle, et s'arrangea pour dormir. Peu
d'instants aprs, comme si cela et t un acte de sa volont, il parut
plong dans un profond sommeil. Il n'en fut pas de mme pour moi. Le
sommeil avait fui mes paupires; j'tais dans l'agitation de la fivre;
j'avais le cerveau rempli d'images effrayantes. Le contraste entre ces
ides terribles et les rveries de bonheur, auxquelles je venais de me
livrer quelques instants auparavant, rendait mes apprhensions encore plus
vives. Je me reprsentai les scnes affreuses qui, peut-tre,
s'accomplissaient dans ce moment mme; ma bien-aime se dbattant entre
les bras d'un sauvage audacieux; car les Indiens du Sud, je le savais,
n'taient nullement dous de ces dlicatesses chevaleresques, de cette
rserve froide qui caractrisent les peaux rouges des forts. Je la voyais
entrane en esclavage, devenant la _squaw_ de quelque Indien brutal, et
dans l'agonie de ces penses, je me dressai sur mes pieds, et me mis 
courir  travers la prairie. A moiti fou, je marchais sans savoir o
j'allais. J'errai ainsi pendant plusieurs heures, sans me rendre compte du
temps. Je m'arrtai au bord de la barranca. La lune brillait, mais l'abme
bant, ouvert  mes pieds, tait rempli d'ombre et de silence. Mon oeil ne
pouvait en percer les tnbres. A une grande distance au-dessus de moi
j'apercevais le camp et la caballada; mes forces taient puises, et
donnant cours  ma douleur, je m'assis sur le bord mme de l'abme. Les
tortures aigus qui m'avaient donn des forces jusque-l firent place  un
sentiment de profonde lassitude. Le sommeil vainquit la douleur: je
m'endormis.



XLI


L'ENNEMI.

Je dormis peut-tre une heure ou une heure et demie. Si mes rves eussent
t des ralits, ils auraient rempli l'espace d'un sicle. L'air frais du
matin me rveilla tout frissonnant. La lune tait couche; je me rappelais
l'avoir vue tout prs de l'horizon quand le sommeil m'avait pris.
Nanmoins, il ne faisait pas trs-nuit, et je voyais trs-loin  travers
la brume.

--Peut-tre est-ce l'aube, pensai-je, et je me tournai du ct de l'est.

En effet, une ligne de lumire bordait l'horizon de ce ct. Nous tions
au matin. Je savais que l'intention de Sguin tait de partir de
trs-bonne heure, et j'allais me lever, lorsque des voix frapprent mon
oreille. J'entendais des phrases courtes, comme des exclamations, et le
bruit d'une troupe de chevaux sur le sol ferme de la prairie.

--Ils sont levs, pensai-je, et se prparent  partir.

Dans cette persuasion, je me dressai sur mes pieds, et htai ma course
vers le camp. Au bout de dix pas, je m'aperus que le bruit des voix
venait de derrire moi. Je m'arrtai pour couter. Plus de doute, je m'en
loignais.

-Je me suis tromp de direction! dis-je en moi-mme, et je m'avanai au
bord de la barranca pour m'en assurer.

Quel fut mon tonnement lorsque je reconnus que j'tais bien dans la bonne
voie, et que cependant le bruit provenait de l'autre ct! Ma premire
ide fut que la troupe m'avait laiss l et s'tait mise en route.

--Mais non; Sguin ne m'aurait pas ainsi abandonn. Ah! Il a sans doute
envoy quelques hommes  ma recherche, ce sont eux.

Je criai: Hol! pour leur faire savoir o j'tais. Pas de rponse. Je
criai de nouveau plus fort que la premire fois. Le bruit cessa
immdiatement. J'imaginais que les cavaliers prtaient l'oreille, et je
criai une troisime fois de toutes mes forces. Il y eut un moment de
silence; puis, j'entendis le murmure de plusieurs voix et le bruit du
galop des chevaux qui venaient vers moi. Je m'tonnais de ce que personne
n'et encore rpondu  mon appel; mais mon tonnement fit place  la
consternation quand je m'aperus que la troupe qui s'approchait tait de
l'autre ct de la barranca. Avant que je fusse revenu de ma surprise, les
cavaliers taient en face de moi et s'arrtaient sur le bord de l'abme.
J'en tais spar par la largeur de la crevasse, environ trois cents
yards, mais je les voyais trs-distinctement  travers la brume lgre.
Ils paraissaient tre une centaine;  leurs longues lances,  leurs ttes
emplumes,  leurs corps demi-nus, je reconnus, au premier coup d'oeil,
des Indiens.

Je ne cherchai pas  en savoir davantage: je m'lanai vers le camp de
toute la vitesse de mes jambes. Je vis, de l'autre ct, les cavaliers qui
galopaient paralllement. En arrivant  la source, je trouvai les
chasseurs, pris au dpourvu, et s'lanant sur leurs selles. Sguin et
quelques autres taient alls au bord de la crevasse, et regardaient d'un
autre ct. Il n'y avait plus  penser  une retraite immdiate pour
viter d'tre vus, car l'ennemi,  la faveur du crpuscule, avait dj pu
reconnatre la force de notre troupe.

Quoique les deux bandes ne fussent spares que par une distance de trois
cents yards, elles avaient  parcourir au moins vingt milles avant de
pouvoir se rencontrer. En consquence, Sguin et les chasseurs avaient le
temps de se reconnatre. Il fut donc rsolu qu'on resterait o l'on tait,
jusqu' ce qu'on pt savoir  qui nous avions affaire. Les Indiens avaient
fait halte de l'autre ct, en face de nous, et restaient en selle,
cherchant  percer la distance. Ils semblaient surpris de cette rencontre.
L'aube n'tait pas encore assez claire pour qu'ils pussent distinguer qui
nous tions. Bientt le jour se fit: nos vtements, nos quipages nous
firent reconnatre, et un cri sauvage, le cri de guerre des Navajoes,
traversa l'abme.

--C'est la bande de Dacoma! cria une voix. Ils ont pris le mauvais ct de
la crevasse.

--Non, cria un autre; ils ne sont pas assez nombreux pour que ce soit la
bande de Dacoma. Ils ne sont pas plus d'une centaine.

--L'eau a peut-tre emport le reste,--suggra celui qui avait parl le
premier.

--Wagh! comment auraient-ils pu manquer notre piste qui est aussi claire
qu'une voie de wagons? a ne peut pas tre eux.

--Qui donc, alors? Ce sont des Navagh: je les reconnatrais les yeux
ferms.

--C'est la bande du premier chef, dit Rub, qui arrivait en ce moment.
Regardez, l-bas, le vieux gredin lui-mme sur son cheval mouchet.

--Vous croyez que ce sont eux, Rub? demanda Sguin.

--Sr et certain, cap'n.

--Mais o est le reste de la bande? Ils ne sont pas tous l.

--Ils ne sont pas loin, pour sr. St! st! je les entends qui viennent.

--L-bas, une masse! Regardez camarades, regardez!

A travers le brouillard qui commenait  s'lever, nous voyions s'avancer
un corps nombreux et pais de cavaliers. Ils accouraient en criant, en
hurlant, comme s'ils eussent conduit un troupeau de btail. En effet,
quand le brouillard se fut dissip, nous vmes une grande quantit de
chevaux, de btes  cornes et des moutons, couvrant la plaine  une grande
distance. Derrire venaient les Indiens  cheval, qui galopaient  et l,
pressant les animaux avec leurs lances et les poussant en avant.

--Seigneur Dieu! en voil un butin! s'cria un des chasseurs.

--Oui, les gaillards ont fait quelque chose, eux, dans leur expdition.
Nous, nous revenons les mains vides comme nous sommes partis. Wagh!

Jusqu' ce moment, j'avais t occup  harnacher mon cheval, et
j'arrivais alors. Mes yeux ne se portrent ni sur les Indiens ni sur les
bestiaux capturs. Autre chose attirait mes regards, et le sang me
refluait au coeur. Loin, en arrire de la troupe qui s'avanait, un petit
groupe spar se montrait. Les vtements lgers flottant au vent
indiquaient que ce n'taient pas des indiens. C'taient des femmes
captives! Il paraissait y en avoir environ une vingtaine, mais je
m'inquitai peu de leur nombre. Je vis qu'elles taient  cheval et que
chacune d'elles tait garde par un Indien galement  cheval. Le coeur
palpitant, je les regardai attentivement l'une aprs l'autre; mais la
distance tait trop grande pour distinguer les traits. Je me tournai vers
notre chef. Il avait l'oeil appliqu  sa lunette. Je le vis tressaillir;
ses joues devinrent ples, ses lvres s'agitrent convulsivement, et la
lunette tomba de ses mains sur le sol. Il s'affaissa sur lui-mme d'un
air gar en s'criant:

--Mon Dieu! mon Dieu! vous m'avez encore frapp!

Je ramassai la lunette pour m'assurer de la vrit. Mais je n'eus pas
besoin de m'en servir. Au moment o je me relevais, un animal qui courait
le long du bord oppos frappa mes yeux.

C'tait mon chien Alp! je portai la lunette  mes yeux, et un instant
aprs, je reconnaissais la figure de ma bien-aime. Elle me paraissait si
rapproche que je pus  peine m'empcher de l'appeler. Je distinguais ses
beaux traits couverts de pleur, ses joues baignes de larmes, sa riche
chevelure dore qui pendait, dnoue, sur ses paules, tombant jusque sur
le cou de son cheval. Elle tait couverte d'un _srap_. Un jeune Indien
marchait  ct d'elle, mont sur un magnifique talon, et vtu d'un
uniforme de hussard mexicain. Je ne regardais qu'elle et cependant du mme
coup d'oeil j'aperus sa mre au milieu des captives places derrire.

Le troupeau des chevaux et des bestiaux passa, et les femmes, accompagnes
de leurs gardes, arrivrent en face de nous. Les captives furent laisses
en arrire dans la prairie, pendant que les guerriers s'avanaient pour
rejoindre ceux de leurs camarades qui s'taient arrts sur le bord de la
barranca. Il tait alors grand jour. Le brouillard s'tait dissip, et les
deux troupes ennemies s'observaient d'un bord  l'autre de l'abme.



XLII


NOUVELLES DOULEURS.

C'tait une singulire rencontre. L se trouvaient en prsence deux
troupes d'ennemis acharns, revenant chacune du pays de l'autre, charge
de butin, et emmenant des prisonniers! Elles se rencontraient  moiti
chemin; elles se voyaient,  porte de mousquet, animes des sentiments
les plus violents d'hostilit, et cependant un combat tait impossible, 
moins que les deux partis ne franchissent un espace de prs de vingt
milles. D'un ct, les Navajoes, dont la physionomie exprimait une
consternation profonde, car les guerriers avaient reconnu leurs enfants;
de l'autre, les chasseurs de scalps, dont la plupart pouvaient
reconnatre, parmi les captives de l'ennemi, une femme, une soeur, ou une
fille.

Chaque parti jetait sur l'autre des regards empreints de fureur et de
vengeance. S'ils se fussent rencontrs en pleine prairie, ils auraient
combattu jusqu' la mort. Il semblait que la main de Dieu et plac entre
eux une barrire pour empcher l'effusion du sang et prvenir une bataille
 laquelle la largeur de l'abme tait le seul obstacle. Ma plume est
impuissante  rendre les sentiments qui m'agitrent  ce moment. Je me
souviens seulement que je sentis mon courage et ma vigueur corporelle se
doubler instantanment. Jusque-l, je n'avais t que spectateur  peu
prs passif des vnements de l'expdition. Je n'avais t excit par
aucun lan de mon propre coeur; mais maintenant je me sentais anim de
toute l'nergie du dsespoir.

Une pense me vint, et je courus vers les chasseurs pour la leur
communiquer. Sguin commenait  se remettre du coup terrible qui venait
de le frapper. Les chasseurs avaient appris la cause de son accablement
extraordinaire, et l'entouraient; quelques-uns cherchaient  le consoler.
Peu d'entre eux connaissaient les affaires de famille de leur chef, mais
ils avaient entendu parler de ses anciens malheurs; la perte de sa mine,
la ruine de sa proprit, la captivit de sa fille. Quand ils surent que,
parmi les prisonniers de l'ennemi, se trouvaient sa femme et sa seconde
fille, ces coeurs durs eux-mmes furent mus de piti au spectacle d'une
telle infortune. Des exclamations sympathiques se firent entendre, et tous
exprimrent la rsolution de mourir ou de reprendre les captives. C'tait
dans l'intention d'exciter cette dtermination que je m'tais port vers
le groupe. Je voulais, au prix de toute ma fortune, proposer des
rcompenses au dvouement et au courage; mais voyant que des motifs plus
nobles avaient provoqu ce que je voulais obtenir, je gardai le silence.
Sguin parut touch du dvouement de ses camarades, et fit preuve de son
nergie accoutume. Les hommes s'assemblrent pour donner leurs avis et
couter ses instructions. Garey prit le premier la parole:

--Nous pouvons en venir  bout, cap'n, mme corps  corps; ils ne sont pas
plus de deux cents.

--Juste cent quatre-vingt-seize, dit un chasseur, sans compter les femmes.
J'ai fait le calcul; c'est le nombre exact.

--Eh bien, continua Garey, nous valons un peu mieux qu'eux sous le rapport
du courage, je suppose, et nous rtablirons l'quilibre du nombre avec nos
rifles. Je n'ai jamais craint les Indiens  deux contre un, et mme
quelque chose de plus, si vous voulez.

--Regarde le terrain, Bill! c'est tout plaine. Qu'est-ce que nous aurons
aprs la premire dcharge' Ils auront l'avantage avec leurs arcs et leurs
lances. Wagh! ils nous embrocheront comme des poulets.

--Je ne dis pas qu'il faut les attaquer sur la prairie. Nous pouvons les
suivre jusque dans les montagnes, et nous battre au milieu des rochers.
Voil ce que je propose.

--Oui. Ils ne peuvent pas nous chapper  la course avec tous ces
troupeaux, c'est certain.

--Ils n'ont pas la moindre intention de fuir. Ils dsirent bien plutt en
venir aux coups.

--C'est justement ce qu'il nous faut, dit Garey; rien ne nous empche
d'aller l-bas, et de livrer bataille quand la position sera favorable.

Le trappeur, en disant ces mots, montrait le pied des Mimbres,  environ
dix milles  l'est.

--Ils pourront bien attendre qu'ils soient encore plus en nombre. La
principale troupe est plus nombreuse encore que celle-l. Elle comptait au
moins quatre cents hommes quand ils ont pass le Pinon.

--Rub, o le reste peut-il tre? demanda Sguin; je dcouvre d'ici
jusqu' la mine; ils ne sont pas dans la plaine!

--Il ne doit pas y en avoir par ici, cap'n. Nous avons un peu de chance de
ce ct; le vieux fou a envoy une partie de sa bande par l'autre route,
sur une fausse piste, probablement.

--Et qui vous fait penser qu'ils ont pris par l'autre route?

--Voici, cap'n; la raison est toute simple: s'il y en avait d'autres aprs
eux, nous aurions vu quelques-uns de ces moricauds de l'autre ct, courir
en arrire pour les presser d'arriver; comprenez-vous? Or, il n'y en a pas
un seul qui ait boug.

--Vous avez raison, Rub, rpondit Sguin, encourag par la probabilit de
cette assertion. Quel est votre avis? continua-t-il en s'adressant au
vieux trappeur, aux conseils duquel il avait l'habitude de recourir dans
les cas difficiles.

--Ma foi, cap'n, c'est un cas qui a besoin d'tre examin. Je n'ai encore
rien trouv qui me satisfasse, jusqu' prsent. Si vous voulez me donner
une couple de minutes, je tcherai de vous rpondre du mieux que je
pourrai.

--Trs-bien; nous attendrons votre avis. Camarades, visitez vos armes, et
voyez  les mettre en bon tat.

Pendant cette consultation, qui avait pris quelques secondes, l'ennemi
paraissait occup de la mme manire, de l'autre ct. Les Indiens
s'taient runis autour de leur chef, et on pouvait voir,  leurs gestes,
qu'ils dlibraient sur un plan d'action. En dcouvrant entre nos mains
les enfants de leurs principaux guerriers, ils avaient t frapps de
consternation. Ce qu'ils voyaient leur inspirait les plus terribles
apprhensions sur ce qu'ils ne voyaient pas. A leur retour d'une
expdition heureuse, charge de butin et pleins d'ides de ftes et de
triomphes, ils s'apercevaient tout  coup qu'ils avaient t pris dans
leur propre pige. Il tait clair pour eux que nous avions pntr dans la
ville. Naturellement, ils devaient penser que nous avions pill et brl
leurs maisons, massacr leurs femmes et leurs enfants. Ils ne pouvaient
s'imaginer autre chose; c'tait ainsi qu'ils avaient agi eux-mmes, et ils
jugeaient notre conduite d'aprs la leur. De plus, ils nous voyaient assez
nombreux pour dfendre, tout au moins contre eux, ce que nous avions pris;
ils savaient bien qu'avec leurs armes  feu, les chasseurs de scalps
avaient l'avantage sur eux tant qu'il n'y avait pas une trop forte
disproportion dans le nombre. Ils avaient donc besoin, tout aussi bien que
nous, de dlibrer, et nous comprmes qu'il se passerait quelque temps
avant qu'ils en vinssent aux actes. Leur embarras n'tait pas moindre que
le ntre.

Les chasseurs, obissant aux ordres de Sguin, gardaient le silence,
attendant que Rub donnt son avis. Le vieux trappeur se tenait  part,
appuy sur son rifle, ses deux mains contournant l'extrmit du canon. Il
avait t le bouchon, et regardait dans l'intrieur du fusil, comme s'il
et consult un oracle au fond de l'troit cylindre. C'tait une des
manies de Rub, et ceux qui connaissaient cette habitude l'observaient en
souriant. Aprs quelques minutes de rflexions silencieuses, l'oracle
parut avoir fourni la rponse; et Rub, remettant le bouchon  sa place,
s'avana lentement vers le chef.

--Billy a raison, cap'n. S'il faut nous battre avec ces Indiens,
arrangeons-nous pour que l'affaire ait lieu au milieu des rochers ou des
bois. Ils nous abmeraient dans la prairie, c'est sr. Maintenant, il y a
deux choses: s'ils viennent sur nous, notre terrain est l-bas (l'orateur
indiquait le contrefort des Mimbres); si, au contraire, nous sommes
obligs de les suivre, a nous sera aussi facile que d'abattre un arbre;
ils ne nous chapperont pas.

--Mais comment ferez-vous pour les provisions dans ce cas? Nous ne pouvons
pas traverser le dsert sans cela.

--Pour a, capitaine, il n'y a pas la plus petite difficult. Dans une
prairie sche, comme il y en a par l, j'empoignerais toute cette
cavalcade aussi aisment qu'un troupeau de buffles, et nous en aurons
notre bonne part, je m'en vante. Mais il y a quelque chose de pire que
tout cela et que l'Enfant flaire d'ici.

--Quoi?

--J'ai peur que nous ne tombions sur la bande de Dacoma,
en retournant en arrire; voil de quoi j'ai peur.

--C'est vrai; ce n'est que trop probable.

--C'est sr;  moins qu'ils n'aient t tous noys dans le _caon_, et je
ne le crois pas. Ils connaissent trop bien le passage.

La probabilit de voir la troupe de Dacoma se joindre  celle du premier
chef, nous frappa tous, et rpandit un voile de dcouragement sur toutes
les figures. Cette troupe tait certainement  notre poursuite, et devait
bientt nous rattraper.

--Maintenant, cap'n continua le trappeur, je vous ai dit ce que je pensais
de la chose si nous tions disposs  nous battre. Mais j'ai comme une
ide que nous pourrons dlivrer les femmes sans brler une amorce.

--Comment? comment? demandrent vivement le chef et les autres.

--Voici le moyen, reprit le trappeur qui, me faisait bouillir par la
prolixit de son style, vous voyez bien ces Indiens qui sont de l'autre
ct de la crevasse?

--Oui, oui, rpondit vivement Sguin.

--Trs-bien; vous voyez maintenant ceux qui sont ici et le trappeur
montrait nos captifs.

--Oui! oui!

--Eh bien, ceux que vous voyez l-bas, quoique leur peau soit rouge comme
du cuivre, ont pour leurs enfants la mme tendresse que s'ils taient
chrtiens. Ils les mangent de temps en temps, c'est vrai, mais ils ont
pour cela des motifs de religion que nous ne comprenons pas trop, je
l'avoue.

--Et que voulez-vous que nous fassions?

--Que nous hissions un chiffon blanc, et que nous offrions un change de
prisonniers. Ils comprendront cela, et entreront en arrangement, j'en suis
sr. Cette jolie petite fille aux longs cheveux est la fille du premier
chef, et les autres appartiennent aux principaux de la tribu; je les ai
choisies  bonne enseigne. En outre, nous avons ici Dacoma et la jeune
reine. Ils doivent s'en mordre les ongles jusqu'au sang de les voir entre
nos mains. Vous pourrez leur rendre le chef, et ngocier pour la reine le
mieux que vous pourrez.

--Je suivrai votre avis, s'cria Sguin l'oeil brillant de l'espoir de
russir dans cette ngociation.

--Il n'y a pas de temps  perdre alors, cap'n. Si les hommes de Dacoma se
montrent, tout ce que je vous ai dit ne vaudra pas la peau d'un rat des
sables.

--Nous ne perdrons pas un instant.

Et Sguin donna des ordres pour que le signe de paix ft arbor.

--Il serait bon avant tout, cap'n, de leur montrer en plein tout ce que
nous avons  eux. Ils n'ont pas vu Dacoma encore, ni la reine, qui sont l
derrire les buissons.

--C'est juste, rpondit Sguin, camarades, amenez-les captifs au bord de
la barranca. Amenez le chef Navajo. Amenez la... amenez ma fille.

Les hommes s'empressrent d'obir  cet ordre, et peu d'instants aprs les
enfants captifs, Dacoma et la reine des mystres furent placs au bord de
l'abme. Les _sraps_ qui les enveloppaient furent retirs, et ils
restrent exposs dans leurs costumes habituels aux Indiens. Dacoma avait
encore son casque, et la reine tait reconnaissable  sa tunique richement
orne de plumes. Ils furent immdiatement reconnus. Un cri d'une
expression singulire sortit de la poitrine des Navajoes  l'aspect de ces
nouveaux tmoignages de leur dconfiture.

Les guerriers brandirent leur lances et les enfoncrent sur le sol avec
une indignation impuissante. Quelques-uns tirrent des scalps de leur
ceinture, les placrent sur la pointe de leurs lances et les secourent
devant nous au-dessus de l'abme. Ils crurent que la bande de Dacoma avait
t dtruite; que leurs femmes et leurs enfants avaient t gorgs, et
ils clatrent en imprcations mles de cris et de gestes violents. En
mme temps, un mouvement se fit remarquer parmi les principaux guerriers.
Ils se consultaient. Leur dlibration termine, quelques-uns se
dirigrent au galop vers les femmes captives qu'on avait laisses en
arrire dans la plaine.

--Grand Dieu! m'criai-je, frapp d'une ide horrible, ils vont les
gorger! Vite, vite, le drapeaux de paix!

Mais avant que la bannire ft attache au bton, les femmes mexicaines
taient descendues de cheval, leurs rebozos taient enlevs, et on les
conduisait vers le prcipice. C'tait dans le simple but de prendre une
revanche, de montrer leurs prisonniers; car il tait vident que les
sauvages savaient avoir parmi leurs captives la femme et la fille de notre
chef. Elles furent places en vidence, en avant de toutes les autres, sur
le bord mme de la barranca.



XLIII


LE DRAPEAU DE TRVE.

Ils auraient pu s'pargner cette peine; notre agonie tait assez grande
dj. Mais, nanmoins, la scne qui suivit renouvela toutes nos douleurs.
Jusqu' ce moment nous n'avions pas t reconnus par les tres chris qui
taient si prs de nous. La distance tait trop grande pour l'oeil nu, et
nos figures hles, nos habits souills par la route, constituaient un
vritable dguisement. Mais l'amour a l'intelligence prompte et la vue
perante; les yeux de ma bien-aime se portrent sur moi; je la vis
tressaillir et se jeter en avant, j'entendis son cri de dsespoir; elle
tendit ses deux bras blancs comme la neige et s'affaissa sur le rocher,
prive de connaissance. Au mme instant, madame Sguin reconnaissait son
mari et l'appelait par son nom. Sguin lui rpondait d'une voix forte, lui
adressait des encouragements, et l'engageait  rester calme et
silencieuse. Plusieurs autres femmes, toutes jeunes et jolies, avaient
reconnu leurs frres, leurs fiancs, et il s'ensuivit une scne
dchirante.

Mes yeux restaient fixs sur Zo. Elle reprenait ses sens; le sauvage,
vtu en hussard, tait descendu de cheval; il la prenait dans ses bras et
l'emmenait dans la prairie. Je les suivais d'un regard impuissant. Cet
Indien lui rendait les soins les plus tendres; et j'en tais presque
reconnaissant, bien que je reconnusse que ces attentions taient dictes
par l'amour. Peu d'instants aprs, elle se redressa sur ses pieds et
revint en courant vers la barranca. J'entendis mon nom prononc; je lui
renvoyai le sien; mais,  ce moment, la mre et la fille furent entoures
par leurs gardiens, et entranes en arrire. Pendant ce temps, le drapeau
blanc avait t prpar. Sguin s'tait plac devant nous, et le tenait
lev. Nous gardions le silence, attendant la rponse avec anxit. Il y
eut un mouvement parmi les Indiens rassembls. Nous entendions leurs voix:
ils parlaient avec animation, et nous vmes qu'il se prparait quelque
chose au milieu d'eux. Immdiatement, un homme grand et de belle apparence
pera la foule, tenant dans la main gauche un objet blanc: c'tait une
peau de faon tanne. Dans sa main droite il avait une lance. Il plaa la
peau de faon sur le fer de la lance et s'avana en l'levant. C'tait la
rponse  notre signal de paix.

--Silence, camarades! s'cria Sguin s'adressant aux chasseurs. Puis,
levant la voix, il s'exprima ainsi en langue indienne:

--Navajoes! vous savez qui nous sommes. Nous avons travers votre pays et
visit votre principale ville. Notre but tait de retrouver nos parents,
qui taient captifs chez vous. Nous en avons retrouv quelques-uns; mais
il y en a beaucoup que nous n'avons pu dcouvrir. Pour que ceux-l nous
fussent rendus plus tard, nous avons pris des otages, vous le voyez. Nous
aurions pu en prendre davantage, mais nous nous sommes contents de
ceux-ci. Nous n'avons pas brl votre ville: nous avons respect la vie de
vos femmes, de vos filles, de vos enfants. A l'exception de ces
prisonniers, vous trouverez tous les autres comme vous les avez laisss.

Un murmure circula dans les rangs des Indiens. C'tait un murmure de
satisfaction. Ils taient dans la persuasion que leur ville tait
dtruite, leurs femmes massacres, et les paroles de Sguin produisirent
sur eux une profonde sensation. Nous entendmes de joyeuses exclamations
et les phrases de flicitations que les guerriers changeaient. Le silence
se rtablit; Sguin continua:

--Nous voyons que vous avez t dans notre pays. Vous avez, comme nous,
fait des prisonniers. Vous tes des hommes rouges. Les hommes rouges
aiment leurs proches comme le font les hommes blancs. Nous savons cela, et
c'est pour cette raison que j'ai lev la bannire de la paix, afin que
nous puissions nous rendre mutuellement nos prisonniers. Cela sera
agrable au Grand-Esprit, et nous sera agrable  tous en mme temps. Ceux
que vous avez pris sont ce qu'il y a de plus cher au monde pour nous, et
ceux que nous avons en notre possession vous sont galement chers.
Navajoes! j'ai dit. J'attends votre rponse.

Quand Sguin eut fini, les guerriers se rassemblrent autour du grand
chef, nous les vmes engags dans un dbat trs-anim. Il y avait
videmment deux opinions contraires; mais le dbat fut bientt termin, et
le grand chef, s'avanant, donna quelques ordres  celui qui tenait le
drapeau. Celui-ci, d'une voix forte, rpondit  Sguin en ces termes:

--Chef blanc, tu as bien parl, et tes paroles ont t peses par nos
guerriers. Ce que tu demandes est juste et bon. L'change de nos
prisonniers sera agrable au Grand-Esprit et nous satisfera tous. Mais
comment pouvons-nous savoir si tes paroles sont vraies? Tu dis que vous
n'avez pas brl notre ville et que vous avez pargn nos femmes et nos
enfants. Comment saurons-nous si cela est la vrit? Notre ville est loin;
nos femmes aussi, si elles sont encore vivantes. Nous ne pouvons pas les
interroger. Nous n'avons que ta parole; cela n'est pas assez.

Sguin avait prvu les difficults, et il ordonna qu'un de ses
prisonniers, un jeune garon trs-veill, fut amen en avant. Le jeune
sauvage se montra un instant aprs auprs de lui.

--Interrogez-le! s'cria-t-il en le montrant  son interlocuteur.

--Et pourquoi n'adresserions-nous pas nos questions  notre frre, le chef
Dacoma? Ce garon est jeune, il peut ne pas nous comprendre. Nous en
croirons mieux la parole du chef.

--Dacoma n'tait pas avec nous dans la ville. Il ignore ce qui s'y est
pass.

--Que Dacoma le dise, alors.

--Mon frre a tort de se mfier ainsi, rpondit Sguin mais il aura la
rponse de Dacoma. Et il adressa quelques mots au chef Navajo qui tait
assis sur la terre auprs de lui.

La question fut faite directement  Dacoma par l'Indien qui tait de
l'autre ct. Le fier guerrier, qui semblait exaspr par la situation
humiliante dans laquelle il se trouvait, rpondit ngativement par un
geste brusque de la main et une courte exclamation.

--Maintenant, frre, continua Sguin,--vous voyez que j'ai dit la vrit.
Questionnez maintenant ce garon sur ce que je vous ai avanc.

On demanda au jeune Indien si nous avions brl la ville et si nous avions
fait du mal aux femmes et aux enfants. Aux deux questions, il rpondit
ngativement.

--Eh bien, dit Sguin, mon frre est-il satisfait?

Un temps assez long se passa sans qu'il fut fait de rponse. Les guerriers
se rassemblrent de nouveau en conseil et se mirent  gesticuler avec
violence et rapidit. Nous comprimes qu'il y avait un parti oppos  la
paix, et qui poussait  tenter la fortune de la guerre. Ce parti tait
compos des jeunes guerriers; et je remarquai que l'Indien costum en
hussard qui, comme Rub me l'apprit, tait le fils du grand chef,
paraissait tre le principal meneur de ceux-l. Si le grand chef n'et pas
t aussi vivement intress au rsultat des ngociations, les conseils
belliqueux l'auraient emport, car les guerriers savaient que ce serait
pour eux une honte parmi les tribus environnantes de revenir sans
prisonniers. De plus, il y en avait plusieurs parmi eux qui avaient un
autre motif pour les retenir; ils avaient jet les yeux sur les filles du
Del-Norte et lei avaient trouves belles. Mais l'avis des anciens prvalut
enfin, et l'orateur reprit:

--Les guerriers Navajoes ont rflchi sur ce qu'ils ont entendu. Ils
pensent que le chef blanc a dit la vrit; et ils consentent  l'change
des prisonniers. Pour que les choses se passent d'une manire convenable,
ils proposent que vingt guerriers soient choisis de chaque ct; que ces
guerriers laissent, en prsence de tous, leurs armes sur la prairie;
qu'ils conduisent les captifs  l'extrmit de la barranca, du ct de la
mine, et que l, ils dbattent les conditions de l'change. Que tous les
autres, des deux cts, restent o ils sont jusqu' ce que les guerriers
sans armes soient revenus avec les prisonniers changs; alors les
drapeaux blancs seront abattus, et les deux camps seront libres de tout
engagement. Telles sont les paroles des guerriers Navajoes.

Sguin dut prendre le temps de rflchir avant de rpondre  cette
proposition. Elle paraissait assez avantageuse, mais il y avait dans ses
termes quelque chose qui nous faisait souponner un dessein cach. La
dernire phrase indiquait chez l'ennemi l'intention formelle d'essayer de
reprendre les captifs qui allaient nous tre rendus; mais nous nous
inquitions peu de cela, pourvu que nous pussions les avoir une fois avec
nous, du mme ct de la barranca. La proposition de faire conduire les
prisonniers au lieu de l'change, par des hommes dsarms, tait
trs-raisonnable, et le chiffre indiqu, vingt de chaque ct, constituait
un nombre suffisant. Mais Sguin comprit trs-bien comment les Navajoes
interprtaient le mot _dsarm_. En consquence, plusieurs des chasseurs
reurent  voix basse l'avis de se retirer derrire les buissons et de
cacher couteaux et pistolets sous leurs blouses de chasse. Nous crmes
apercevoir une manoeuvre semblable de l'autre ct, et voir les Indiens
cacher de mme leur tomahawks. Nous ne pouvions faire aucune objection aux
conditions proposes, et comme Sguin sentait qu'il n'y avait pas de temps
 perdre, il se hta de les accepter.

Aussitt que cela eut t annonc aux Navajoes, vingt hommes, dj
dsigns sans doute, s'avancrent au milieu de la prairie, plantrent
leurs arcs, leurs carquois et leurs boucliers. Nous ne vmes point de
tomahawks, et nous comprmes que chaque Navajo avait gard cette arme. Il
ne leur avait pas t difficile de les cacher sur eux, car la plupart
portaient des vtements civiliss, enlevs dans le pillage des
tablissements et des fermes. Nous nous en inquitions peu, tant arms
nous-mmes. Nous remarqumes que tous les hommes ainsi choisis taient
d'une force peu commune. C'taient les principaux guerriers de la tribu.
Nous fmes nos choix en consquence. El-Sol, Garey, Rub, le torador
Sanchez en taient; Sguin et moi galement. La plupart des trappeurs et
quelques Indiens Delawares compltrent le nombre.

Les vingt hommes dsigns se dirigrent vers la prairie, comme les
Navajos avaient fait, et dposrent leurs rifles en prsence de l'ennemi.
Nous plames nos captifs sur des chevaux et sur des mules, et nous les
disposmes pour le dpart. La reine et les jeunes filles mexicaines furent
runies aux prisonniers. C'tait un coup de tactique de la part de Sguin.
Il savait que nous avions assez de captifs pour faire l'change tte
contre tte, sans ces dernires; mais il comprenait et nous comprenions
comme lui, que laisser la reine en arrire, ce serait rompre la
Ngociation et, peut-tre, en rendre la reprise impossible. Il avait
rsolu en consquence de l'emmener et de ngocier le plus habilement
possible, en ce qui la concernait, sur le terrain de la confrence. S'il
ne russissait pas, il en appellerait aux armes et il nous savait bien
prpars  cet vnement. Les deux dtachements furent prts enfin et
s'avancrent paralllement de chaque ct de la barranca. Les corps
principaux restrent en observation, changeant d'un bord  l'autre de
l'abme des regards de haine et de dfiance. Pas un mouvement ne pouvait
tre tent sans tre immdiatement aperu, car les deux plaines, spares
par la barranca, faisaient partie du mme plateau horizontal. Un seul
cavalier, s'loignant d'une des deux troupes, aurait t vu par les hommes
de l'autre pendant une distance de plusieurs milles. Les bannires
pacifiques flottaient toujours en l'air, les lances qui les portaient
fiches en terre; mais chacune des deux bandes ennemies tenait ses chevaux
sells et brids, prts  tre monts au premier mouvement suspect.



XLIV


UN TRAIT ORAGEUX.

Dans la barranca mme se trouvait la mine. Les puits d'extraction
laborieusement creuss dans le roc, de chaque cot, semblaient autant de
caves. Un petit ruisseau partageait la ravine en deux et se frayait
difficilement un chemin  travers les roches qui avaient roul au fond.
Sur le bord du ruisseau, on voyait quelques vieilles constructions
enfumes, et des cabanes de mineurs en ruine; la plupart taient
effondres et croulantes de vtust. Le terrain, tout autour, tait
obstru, rendu presque impraticable par les ronces, les mezcals et les
cactus; toutes plantes vigoureuses, touffues et pineuses. En approchant
de ce point, les routes, de chaque ct de la barranca, s'abaissaient par
une pente rapide et convergeaient jusqu' leur rencontre au milieu des
dcombres. Les deux dtachements s'arrtrent en vue des masures et
changrent des signaux.

Aprs quelques pourparlers, les Navajoes proposrent que les captifs
resteraient sur le sommet des deux rives, sous la garde de deux hommes;
les autres, dix-huit de chaque ct, devant descendre au fond de la
barranca, se runir au milieu des maisons, et aprs avoir fum le calumet,
dterminer les conditions de l'change. Cette proposition ne plaisait ni 
Sguin ni  moi. Nous comprenions qu'en cas de rupture de ngociations (et
cette rupture nous paraissait plus que probable) notre victoire mme, en
supposant que nous la remportions, ne nous servirait de rien. Avant que
nous pussions rejoindre les prisonnires des Navajoes, en haut de la
ravine, les deux gardiens les auraient emmenes, et, nous frmissions rien
que d'y penser, les auraient peut-tre gorges sur place! C'tait une
horrible supposition, mais elle n'avait rien d'exagr. Nous comprenions,
en outre, que la crmonie du calumet nous ferait perdre encore du temps;
et nous tions dans des transes continuelles au sujet de la bande de
Dacoma qui, videmment, ne devait pas tre loin. Mais l'ennemi s'obstinait
dans sa proposition. Impossible de formuler nos objections sans dvoiler
notre arrire-pense; force nous fut donc d'accepter.

Nous mmes pied  terre, laissant nos chevaux  la garde des hommes qui
surveillaient les prisonniers et, descendant au fond de la ravine, nous
nous trouvmes face  face avec les guerriers navajos. C'taient dix-huit
hommes choisis: grands, musculeux, larges des paules, avec des
physionomies ruses et farouches. On ne voyait pas un sourire sur toutes
ces figures, et menteuse et t la bouche qui aurait essay d'en grimacer
un. Leurs coeurs dbordaient de haine et leurs regards taient chargs de
vengeance. Pendant un moment, les deux partis s'observrent en silence. Ce
n'taient point des ennemis ordinaires; ce n'tait point une hostilit
ordinaire qui animait ces hommes, depuis des annes, les uns contre les
autres; ce n'tait point un motif ordinaire qui les amenait pour la
premire fois  s'aborder autrement que les armes  la main. Cette
attitude pacifique leur tait impose, aux uns comme aux autres, et
c'tait entre eux quelque chose comme la trve qui s'tablit entre le lion
et le tigre, lorsqu'ils se rencontrent dans la mme avenue d'une fort
touffue, et s'arrtent en se mesurant du regard. La convention relative
aux armes avait t observe des deux cts de la mme manire, et chacun
le savait. Les manches des tomahawks, les poignes des couteaux et les
crosses brillantes des pistolets taient  peine dissimuls sous les
vtements. D'un ct comme de l'autre, on avait fait peu d'efforts pour
les cacher. Enfin la _reconnaissance_ mutuelle fut termine, et l'on
entama la question. On chercha inutilement une place libre de buissons et
de ruines, assez large pour nous runir assis et fumer le calumet. Sguin
indiqua une des maisons, une construction en adob, qui tait dans un tat
de conservation supportable, et on y entra pour l'examiner. C'tait un
btiment qui avait servi de fonderie; des trucks briss et divers
ustensiles gisaient sur le sol. Il n'y avait qu'une seule pice, pas
trs-grande, avec un brasero rempli de scories et de cendres froides au
milieu. Deux hommes furent chargs d'allumer du feu sur le brasero; les
autres prirent place sur les trucks et sur les masses de roche quartzeuse
dissmines dans la pice.

Au moment ou j'allais m'asseoir, j'entendis derrire moi un hurlement
plaintif qui se termina par un aboiement. Je me retournai, c'tait Alp,
c'tait mon chien. L'animal, dans la frnsie de sa joie, se jeta sur moi
 plusieurs reprises, m'enlaant de ses pattes, et il se passa quelque
temps avant que je parvinsse  le calmer et  prendre place. Nous nous
trouvmes enfin tous installs chaque ct du feu, de chaque groupe
formant un arc de cercle et faisant face  l'autre.

Une lourde porte pendait encore sur ses gonds; mais comme il n'y avait
point de fentres dans la pice, on dut la laisser ouverte. Bientt le feu
brilla; le calumet de pierre, rempli de _kimkinik_ et allum, circula de
bouche en bouche au milieu du plus profond silence. Nous remarqumes que
chacun des Indiens, contrairement  l'habitude qui consiste  aspirer une
bouffe ou deux, fumait longtemps et lentement. L'intention de traner la
crmonie en longueur tait vidente. Ces dlais nous mettaient au
supplice, Sguin et moi. Arriv aux chasseurs, le calumet circula
rapidement. Ces prliminaires, soi-disant pacifiques, termins, on entama
la ngociation. Ds les premiers mots, je vis poindre un danger. Les
Navajoes, et surtout les jeunes guerriers, affectaient un air bravache et
une attitude provocante que les chasseurs n'taient pas d'humeur  pouvoir
supporter longtemps, et ils ne l'eussent pas support un seul instant,
n'et t la circonstance particulire o leur chef se trouvait plac. Par
gard pour lui, ils faisaient tous leurs efforts pour se contenir, mais il
tait clair qu'il ne faudrait qu'une tincelle pour allumer l'incendie.

La premire question  dbattre portait sur le nombre de prisonniers.
L'ennemi en avait dix-neuf; tandis que nous, sans compter la reine et les
jeunes filles mexicaines, nous en avions vingt et un. L'avantage tait de
notre ct; mais  notre grande surprise, les Indiens, s'appuyant sur ce
que la plupart de leurs captifs taient des femmes, tandis que le plus
grand nombre des ntres n'taient que des enfants, levrent la prtention
de faire l'change sur le pied de deux des ntres pour un des leurs.
Sguin rpondit que nous ne pouvions accepter une pareille absurdit; mais
que, comme il ne voulait conserver aucun prisonnier, il donnerait nos
vingt et un pour les dix-neuf.

--Vingt et un! s'cria un des guerriers; qu'est-ce que c'est? Vous en avez
vingt-sept. Nous les avons compts sur la rive.

--Six de celles que vous avez comptes nous appartiennent. Ce sont des
blanches et des Mexicaines.

--Six blanches! rpliqua le sauvage, il n'y en a que cinq. Quelle est donc
la sixime? C'est peut-tre notre reine? Elle est blanche de teint; et le
chef ple l'aura prise pour un visage ple.

--Hal ha! ha! firent les sauvages clatant de rire, notre reine, un visage
ple! Ha! ha! ha!

--Votre reine, dit Sguin d'un ton solennel, votre reine, comme vous
l'appelez, est ma fille.

--Ha! ha! ha! hurlrent-ils de nouveau en choeur et d'un air mprisant:
--Sa fille! Ha! ha! ha!

Et la chambre retentit de leurs rires de dmons.

--Oui, ajouta-t-il d'une voix forte, mais tremblante d'motion, car il
voyait la tournure que les choses allaient prendre. Oui, c'est ma fille!

--Et comment cela peut-il tre? demanda un des guerriers, un des orateurs
de la tribu. Tu as une fille parmi nos captives; nous savons cela. Elle
est blanche comme la neige qui couvre le sommet de la montagne. Ses
cheveux sont jaunes comme l'or de ses bracelets. La reine a le teint brun.
Parmi les femmes de nos tribus il y en a beaucoup qui sont aussi blanches
qu'elle; ses cheveux sont noirs comme l'aile du vautour. Comment cela se
ferait-il? Chez nous, les enfants d'une mme famille sont semblables les
uns aux autres. N'en est-il pas de mme des vtres? Si la reine est ta
fille, celle qui a les cheveux d'or ne l'est donc pas. Tu ne peux pas tre
le pre des deux. Mais non! continua le rus sauvage levant la voix, la
reine n'est pas ta fille. Elle est de notre race. C'est un enfant de
Moctezuma; c'est la reine des Navajoes.

--Il faut que notre reine nous soit rendue! s'crirent les guerriers.
Elle est ntre! nous la voulons!

En vain Sguin ritra ses rclamations paternelles; en vain il donna tous
les dtails d'poques et de circonstances relatives  l'enlvement de sa
fille par les Navajos eux-mmes, les guerriers s'obstinrent  rpter:

--C'est notre reine, nous voulons qu'elle nous soit rendue!

Sguin, dans un loquent discours, en appela aux sentiments du vieux chef
dont la fille se trouvait dans une situation analogue; mais il tait
vident que celui-ci, en et-il la volont, n'avait pas le pouvoir de
calmer la tempte. Les plus jeunes guerriers rpondaient par des cris
drisoires, et l'un d'eux s'cria que le chef blanc extravaguait. Ils
continurent quelque temps  gesticuler, dclarant, d'un ton formel, qu'
aucune condition, ils ne consentiraient  un change si la reine n'en
faisait pas partie. Il tait facile de voir qu'ils attachaient une
importance mystique  la possession de leur reine. Entre elle et Dacoma
lui-mme, leur choix n'et pas t douteux.

Les exigences se produisaient d'une manire si insultante que nous en
vnmes  nous rjouir intrieurement de leur intention manifeste d'en
finir par une bataille. Les rifles, principal objet de leurs craintes,
n'tant pas l, ils se croyaient srs de la victoire.

Les chasseurs ne demandaient pas mieux que d'en venir aux mains, et se
sentaient galement certains de l'emporter. Seulement, ils attendaient le
signal de leur chef. Sguin se tourna vers eux, et baissant la tte, car
il parlait debout, il leur recommanda  voix basse le calme et la
patience. Puis, couvrant ses yeux de sa main, il demeura quelques instants
plong dans une mditation profonde.

Les chasseurs avaient pleine confiance dans l'intelligence aussi bien que
dans le courage de leur chef. Ils comprirent qu'il combinait un plan
d'action quelconque, et attendirent patiemment le rsultat. De leur ct,
les Indiens ne se montraient nullement presss. Ils ne s'inquitaient pas
du temps perdu, esprant toujours l'arrive de la bande de Dacoma. Ils
demeuraient tranquilles sur leurs siges, changeant leurs penses par des
monosyllabes gutturaux ou de courtes phrases; quelques-uns coupaient de
temps en temps la conversation par des clats de rire. Ils paraissaient
tout  fait  leur aise, et ne semblaient aucunement redouter la chance
d'un combat avec nous. Et, en vrit,  considrer les deux partis, chacun
aurait dit que, homme contre homme, nous n'tions pas capables de leur
rsister. Tous,  une ou deux exceptions prs, avaient six pieds de
taille, quelques-uns plus; tandis que la plupart de nos chasseurs taient
petits et maigres. Mais c'taient des hommes prouvs. Les Navajos se
sentaient avantageusement arms pour un combat corps  corps. Ils savaient
bien aussi que nous n'tions pas sans dfense; toutefois, ils ne
connaissaient pas la nature de nos armes. Ils avaient vu les couteaux
et les pistolets; mais ils pensaient qu'aprs une premire dcharge
incertaine et mal dirige, les couteaux ne seraient pas d'un grand secours
contre leurs terribles tomahawks. Ils ignoraient que plusieurs d'entre
nous,--El-Sol, Sguin, Garey et moi,--avions dans nos ceintures la plus
terrible de toutes les armes dans un combat  bout portant: le _revolver_
de Colt. C'tait une invention toute rcente, et aucun Navajo n'avait
encore entendu les dtonations successives et mortelles de cette arme.

--Frres! dit Sguin reprenant de nouveau la parole, vous refusez de
croire que je suis pre de votre reine. Deux de vos prisonnires, que vous
savez bien tre ma femme et ma fille, sont sa mre et sa soeur. Si vous
tes de bonne foi, donc, vous ne pouvez refuser la proposition que je vais
vous faire. Que ces deux captives soient amenes ici; que la jeune reine
soit amene de son ct. Si elle ne reconnat pas les siens, j'abandonne
mes prtentions, et ma fille sera libre de retourner avec les guerriers
Navajos.

Les chasseurs entendirent cette proposition avec surprise. Ils savaient
que tous les efforts de Sguin pour veiller un souvenir dans la mmoire
de sa fille avaient t infructueux. Quel espoir y avait-il qu'elle pt
reconnatre sa mre? Sguin lui-mme n'y comptait pas beaucoup, et un
moment de rflexion me fit penser que sa proposition tait motive par
quelque pense secrte. Il reconnaissait que l'abandon de la reine tait
la condition _sine qua non_ de l'acceptation de l'change par les Indiens;
que, sans cela, les ngociations allaient tre brusquement rompues, sa
femme et sa fille restant entre les mains de nos ennemis. Il pensait au
sort terrible qui leur tait rserv dans cette captivit, tandis que
son autre fille n'y retournerait que pour tre entoure d'hommages et de
respects. Il fallait les sauver  tout prix; il fallait sacrifier l'une
pour racheter les autres. Mais Sguin avait encore un autre projet.
C'tait une manoeuvre stratgique de sa part une dernire tentative
dsespre. Voici ce qu'il disait:

Si, une fois sa femme et sa fille se trouvaient avec lui dans les ruines,
peut-tre pourrait-il, au milieu du dsordre d'un combat, les enlever;
peut-tre russirait-il, dans ce cas,  enlever la reine elle-mme;
c'tait une chance  tenter en dsespoir de cause. En quelques mots
murmurs  voix basse, il communiqua cette pense  ceux de ses compagnons
qui taient le plus prs de lui, afin de leur inspirer patience et
prudence. Aussitt que cette proposition fut formule, les Navajos
quittrent leurs siges, et se rassemblrent dans un coin de la chambre
pour dlibrer. Ils parlaient  voix basse. Nous ne pouvions par
consquent entendre ce qu'ils disaient. Mais,  l'expression de leurs
figures, de leur gestes, nous comprenions qu'ils taient disposs 
accepter. Ils avaient observ attentivement la reine pendant qu'elle se
promenait sur le bord de la barranca; ils avaient correspondu par signes
avec elle avant que nous eussions pu l'empcher. Sans aucun doute, elle
les avait informs de ce qui s'tait pass dans le _caon_ avec les
guerriers de Dacoma, et avait fait connatre la probabilit de leur
arrive prochaine. Sa longue absence, l'ge auquel elle avait t emmene
captive, son genre de vie, les bons procds dont on avait us envers
elle, avaient effac depuis longtemps tout souvenir de sa premire enfance
et de ses parents. Les russ sauvages savaient tout cela, et, aprs une
discussion prolonge pendant prs d'une heure, ils reprirent leurs siges
et formulrent leur assentiment  la proposition.

Deux hommes de chaque troupe furent envoys pour ramener les trois
captives, et nous restmes assis attendant leur arrive. Peu d'instants
aprs, elles taient introduites. Il me serait difficile de dcrire la
scne qui suivit leur entre. Sguin, sa femme et sa fille, se retrouvant
dans de telles circonstances; l'motion que j'prouvai en serrant un
instant dans mes bras ma bien-aime, qui sanglotait et se pmait de
douleur; la mre reconnaissant son enfant si longtemps perdue; ses
angoisses quand elle vit l'insuccs de ses efforts pour rveiller la
mmoire dans ce coeur ferm pour elle; la fureur et la piti se partageant
le coeur des chasseurs; les gestes et les exclamations de triomphe des
Indiens; tout cela formait un tableau qui reste toujours vivant dans ma
mmoire, mais que ma plume est impuissante  retracer.

Quelques minutes aprs, les captives taient reconduites hors de la
maison, confies  la garde de deux hommes de chaque troupe, et nous
reprenions la ngociation entame.



XLV


BATAILLE ENTRE QUATRE MURS.

Ce qui venait de se passer n'avait point rendu meilleures les dispositions
des deux partis, notamment celles des chasseurs. Les Indiens triomphaient,
mais ils ne se relchaient en rien de leurs prtentions draisonnables.
Ils revinrent sur leur offre primitive; pour celles de nos captives qui
avaient l'ge de femme, ils consentaient  changer tte contre tte; pour
Dacoma, ils offraient deux prisonniers; mais pour le reste, ils exigeaient
deux contre un. De cette manire, nous ne pouvions dlivrer que douze des
femmes mexicaines environ; mais voyant qu'ils taient dcids  ne pas
faire plus, Sguin consentit enfin  cet arrangement, pourvu que le choix
nous ft accord parmi les prisonniers que nous voulions dlivrer. Nous
fmes aussi indigns que surpris en voyant cette demande rejete. Il nous
tait impossible de douter, dsormais, du rsultat de la ngociation.

L'air tait charg d'lectricit furieuse. La haine s'allumait sur toutes
les figures, la vengeance clatait dans tous les regards. Les Indiens nous
regardaient du coin de l'oeil d'un air moqueur et menaant. Ils
paraissaient triomphants, convaincus qu'ils taient de leur supriorit.
De l'autre ct, les chasseurs frmissaient sous le coup d'une indignation
double par le dpit. Jamais ils n'avaient t ainsi bravs par des
Indiens. Habitus toute leur vie, moiti par fanfaronnade, moiti par
exprience,  regarder les hommes rouges comme infrieurs  eux en adresse
et en courage, ils ne pouvaient souffrir de se voir ainsi exposs  leurs
bravades insultantes. C'tait cette rage furieuse qu'prouve un suprieur
contre l'infrieur qui lui rsiste, un lord contre un serf, le matre
contre son esclave qui se rvolte sous le fouet et s'attaque  lui. Tout
cela s'ajoutait  leur haine traditionnelle pour les Indiens.

Je jetai un regard sur eux. Jamais figures ne furent animes d'une telle
expression. Leurs lvres blanches taient serres contre leurs dents;
leurs joues ples, leurs yeux dmesurment ouverts, semblaient sortir de
leurs orbites. On ne voyait sur leurs visages d'autre mouvement que celui
de la contraction des muscles. Leurs mains plonges sous leurs blouses, 
demi-ouvertes sur la poitrine, serraient la poigne de leurs armes; ils
semblaient tre, non pas assis, mais accroupis comme la panthre qui va
s'lancer sur sa proie. Il y eut un moment de silence des deux cts. Un
cri se fit entendre, venant du dehors: le cri d'un aigle de guerre.

Nous n'y aurions sans doute pas fait attention, car nous savions que ces
oiseaux taient trs-communs dans les Mimbres, et l'un d'eux pouvait se
trouver au-dessus de la ravine; mais il nous sembla que ce cri faisait une
certaine impression sur nos adversaires. Ceux-ci n'taient point hommes 
laisser percer une motion soudaine; mais leurs regards nous parurent
prendre une expression plus hautaine et plus triomphante encore. tait-ce
donc un signal? Nous prtmes l'oreille un moment. Le cri fut rpt, et
quoiqu'il ressemblt,  s'y mprendre  celui de l'oiseau que nous
connaissions tous trs-bien (l'aigle  tte blanche), nous n'en restmes
pas moins frapps d'apprhensions srieuses. Le jeune chef costum en
hussard s'tait lev. C'tait lui qui s'tait montr le plus violent et
le plus exigeant de tous nos ennemis. Homme d'un fort vilain caractre et
de moeurs trs-dpraves, d'aprs ce que nous avait dit Rub, il n'en
jouissait pas moins d'un grand crdit parmi les guerriers. C'est lui qui
avait refus la proposition de Sguin, et il se disposait  dduire les
raisons de ce refus. Nous les connaissions bien sans qu'il et besoin de
nous les dire.

--Pourquoi? s'cria-t-il en regardant Sguin, pourquoi le chef, ple
est-il si dsireux de choisir parmi nos captives? Voudrait-il par hasard,
reprendre la jeune fille aux cheveux d'or?

Il s'arrta un moment comme pour attendre une rponse, mais Sguin garda
le silence.

--Si le chef ple croit que notre reine est sa fille, pourquoi ne
consentirait-il pas  ce qu'elle ft accompagne par sa soeur, qui
viendrait avec elle dans notre pays?

Il fit une pause, mais Sguin se tut comme auparavant. L'orateur continua.

--Pourquoi la jeune fille aux cheveux d'or ne resterait-t-elle pas parmi
nous et ne deviendrait-elle pas ma femme? Que suis-je, moi qui parle
ainsi? Un chef parmi les Navajos, parmi les descendants du grand
Moctezuma, le fils de leur roi!

Le sauvage promena autour de lui un regard superbe en disant ces mots.

--Qui est-elle? continua-t-il, celle que je prendrais ainsi pour pouse?
La fille d'un homme qui n'est pas mme respect parmi les siens; la fille
d'un _culatta_ [1]

[Note 1: Expression du dernier mpris parmi les Mexicains.]

Je regardai Sguin. Son corps semblait grandir; les veines de son cou se
gonflaient; ses yeux brillaient de ce feu sauvage que j'avais dj eu
occasion de remarquer chez lui. La crise approchait. Le cri de l'aigle
retentit encore.

--Mais non! continua le sauvage, qui semblait puiser une nouvelle audace
dans ce signal. Je n'en dirai pas plus. J'aime la jeune fille; elle sera 
moi! et cette nuit mme elle dormira sous m....

Il ne termina pas sa phrase. La balle de Sguin l'avait frapp au milieu
du front. Je vis la tache ronde et rouge avec le cercle bleu de la poudre,
et la victime tomba en avant. Tous au mme instant, nous fmes sur pied.
Indiens et chasseurs s'taient levs comme un seul homme. On n'entendit
qu'un seul cri de vengeance et de dfi sortant de toutes les poitrines.
Les tomahawks, les couteaux et les pistolets furent tirs en mme temps.
Une seconde aprs, nous nous battions corps  corps.

Oh! ce fut un effroyable vacarme; les coups de pistolets, les clairs des
couteaux, le sifflement des tomahawks dans l'air, formaient une
pouvantable mle. Il semblerait qu'au premier choc les deux rangs
eussent d tre abattus. Il n'en fut pas ainsi. Dans un semblable combat,
si les premiers coups sont terribles, ils sont habituellement pars, et la
vie humaine est chose difficile  prendre, surtout quand il s'agit de la
vie d'hommes comme ceux qui taient l. Peu tombrent. Quelques-uns
sortirent de la mle blesss et couverts de sang, mais pour reprendre
immdiatement part au combat. Plusieurs s'taient saisis corps  corps;
des couples s'treignaient, qui ne devaient se lcher que quand l'un des
deux serait mort. D'autres se dirigeaient vers la porte dans l'intention
de combattre en plein air: le nombre fut petit de ceux qui parvinrent 
sortir; sous le poids de la foule, la porte se ferma, et fut bientt
barre par des cadavres. Nous nous battions dans les tnbres. Mais il y
faisait assez clair cependant pour nous reconnatre. Les pistolets
lanaient de frquents clairs  la lueur desquels se montrait un horrible
spectacle. La lumire tombait sur des figures livides de fureur, sur des
armes rouges et pleines de sang, sur des cadavres, sur des combattants
dans toutes les attitudes diverses d'un combat  mort.

Les hurlements des Indiens, les cris non moins sauvages de leurs ennemis
blancs, ne cessaient pas; mais les voix s'enrouaient, les cris se
transformaient en rugissements touffs, en jurements, en exclamations
brves et trangles. Par intervalles on entendait rsonner les coups, et
le bruit sourd des corps tombant  terre. La chambre se remplissait de
fume, de poussire et de vapeurs sulfureuses; les combattants taient 
moiti suffoqus.

Ds le commencement de la bataille, arm de mon revolver, j'avais tir 
la tte du sauvage qui tait le plus rapproch de moi. J'avais tir coup
sur coup et sans compter; quelquefois au hasard, d'autrefois en visant un
ennemi; enfin, le bruit sec du chien s'abattant sur les chemines sans
capsules m'avertit que j'avais puis mes six canons. Cela s'tait pass
en quelques secondes. Je replaai machinalement l'arme vide  ma ceinture,
et mon premier mouvement fut de courir ouvrir la porte. Avant que je pusse
l'atteindre, elle tait ferme; impossible de sortir. Je me retournai,
cherchant un adversaire; je ne fus pas longtemps sans en trouver un. A la
lueur d'un coup de pistolet, je vis un Indien se prcipitant sur moi la
hache leve.

Je ne sais quelle circonstance m'avait empch de tirer mon couteau
jusqu' ce moment; il tait trop tard, et, relevant mes bras pour parer le
coup, je m'lanai tte baisse contre le sauvage. Je sentis le froid du
fer glissant dans les chairs de mon paule; la blessure tait lgre. Le
sauvage avait manqu son coup  cause de mon brusque mouvement; mais
l'lan que j'avais pris nous porta l'un contre l'autre, et nous nous
saismes corps  corps. Renverss sur les rochers, nous nous dbattions 
terre sans pouvoir faire usage d'aucune arme; nous nous relevmes,
toujours embrasss, puis nous retombmes avec violence. Il y eut un choc,
un craquement terrible, et nous nous trouvmes tendus sur le sol, en
pleine lumire! J'tais bloui, aveugl. J'entendais derrire moi le bruit
des poutres qui tombaient; mais j'tais trop occup pour chercher  me
rendre compte de ce qui se passait.

Le choc nous avait spars; nous tions debout au mme instant, nous nous
saisissions encore pour retomber de nouveau sur la terre. Nous luttions,
nous nous dbattions au milieu des pines et des cactus. Je me sentis
faiblir, tandis que mon adversaire, habitu  ces sortes de combats,
semblait reprendre incessamment de nouvelles forces. Trois fois il m'avait
tenu sous lui; mais j'avais toujours russi  saisir son bras droit et 
empcher la hache de descendre. Au moment o nous traversions la muraille,
je venais de saisir mon couteau; mais mon bras tait retenu aussi, et je
ne pouvais en faire usage. A la quatrime chute, mon adversaire se trouva
dessous. Un cri d'agonie sortit de ses lvres; sa tte s'affaissa dans les
buissons, et il resta sans mouvement entre mes bras. Je sentis son
treinte se relcher peu  peu. Je regardai sa figure: ses yeux taient
vitreux et retourns; le sang lui sortait de la bouche. Il tait mort.

J'avais pourtant conscience de ne l'avoir point frapp, et j'en tais
encore  tcher de retirer mon bras de dessous lui pour jouer du couteau,
quand je sentis qu'il ne rsistait plus. Mais je vis alors mon couteau: il
tait rouge de la lame jusqu'au manche; ma main aussi tait rouge. En
tombant, la pointe de l'arme s'tait trouve en l'air et l'Indien s'tait
enferr. Ma pense se porta sur Zo; et me dbarrassant de l'treinte du
sauvage, je me dressai sur mes pieds. La masure tait en flammes. Le toit
tait tomb sur le brasero, et les planches sches avaient pris feu
immdiatement. Des hommes sortaient du milieu des ruines embrases, mais
non pour fuir; sous les jets de la flamme, au milieu de la fume brlante,
ils continuaient de combattre, furieux, cumant de rage. Je ne m'arrtai
pas  voir qui pouvaient tre ces combattants acharns. Je m'lanai,
cherchant de tous cts les objets de ma sollicitude.

Des vtements flottants frapprent mes yeux, au loin, sur la pente de la
ravine, dans la direction du camp des Navajos. C'taient elles! toutes
les trois montaient rapidement, chacune accompagne et presse par un
sauvage. Mon premier mouvement fut de m'lancer aprs elles; mais, au mme
instant, cinquante cavaliers se montraient sur la hauteur et arrivaient
sur nous au galop. C'et t folie de suivre les prisonnires; je me
retournai pour battre en retraite du ct o nous avions laiss nos
captifs et nos chevaux. Comme je traversais le fond de la ravine, deux
coups de feu sifflrent  mes oreilles, venant de notre ct. Je levai les
yeux et vis les chasseurs lancs au grand galop poursuivis par une nue de
sauvages  cheval. C'tait la bande de Dacoma. Ne sachant quel parti
prendre, je m'arrtai un moment  considrer la poursuite.

Les chasseurs, en arrivant aux cabanes, ne s'arrtrent point; ils
continurent leur course par le front de la valle, faisant feu tout en
fuyant. Un gros d'indiens se lana  leur poursuite; une autre troupe
s'arrta prs des ruines fumantes et se mit en devoir de fouiller tout
autour des murs. Cependant je m'tais cach dans le fourr de cactus; mais
il tait vident que mon asile serait bientt dcouvert par les sauvages.
Je me glissai vers le bord en rampant sur les mains et sur les genoux, et,
en atteignant la pente, je me trouvai en face de l'entre d'une cave, une
troite galerie de mine; j'y pntrai et je m'y blottis.



XLVI


SINGULIRE RENCONTRE DANS UNE CAVE.

La cavit dans laquelle je m'tais rfugi prsentait une forme
irrgulire. Dans les parois du rocher, les mineurs avaient creus
d'troites galeries, suivant les ramifications de la _quixa_.... La cave
n'tait pas profonde: la veine s'tait trouve insuffisante, sans doute,
et on l'avait abandonne. Je m'avanai jusque dans la partie obscure,
puis, grimpant contre un des flancs, je trouvai une sorte de niche o je
me blottis. En regardant avec prcaution au bord de la roche, je voyais 
une certaine distance dehors, jusqu'au fond de la barranca, o les
buissons taient pais et entrelacs. A peine tais-je install, que mon
attention fut attire par une des scnes qui se passaient  l'extrieur.
Deux hommes rampaient sur leurs mains et sur leurs genoux  travers les
cactus, prcisment devant l'ouverture. Derrire eux une demi-douzaine de
sauvages  cheval fouillaient les buissons, mais ne les avaient point
encore aperus. Je reconnus immdiatement God et le docteur. Ce dernier
tait le plus rapproch de moi. Comme il s'avanait sur les galets,
quelque chose sortit d'entre les pierres  porte de sa main. C'tait,
autant que je pus en juger, un petit animal du genre des armadilles. Je
vis le docteur s'allonger, le saisir, et d'un air tout satisfait, le
fourrer dans un petit sac plac  son ct.

Pendant ce temps, les Indiens, criant et hurlant, n'taient pas  plus de
cinquante yards derrire lui. Sans doute l'animal appartenait  quelque
espce nouvelle, mais le zl naturaliste ne put jamais en donner
connaissance au monde; il avait  peine retir sa main, qu'un cri de
sauvages annona que lui et God venaient d'tre aperus. Un moment aprs,
ils taient tendus sur le sol, percs de coups de lance, sans mouvement
et sans vie! Leurs meurtriers descendirent de cheval avec l'intention de
les scalper. Pauvre Reichter! son bonnet lui fut t, le trophe sanglant
fut arrach, et il resta gisant, le crne dpouill et rouge, tourn de
mon ct. Horrible spectacle! Un autre Indien se tenait auprs du
Canadien, son long couteau  la main. Quoique vraiment apitoy sur le sort
de mon pauvre compagnon, et fort peu en humeur de rire, je ne pus
m'empcher d'observer avec curiosit ce qui allait se passer. Le sauvage
s'arrta un moment, admirant les magnifiques boucles qui ornaient la tte
de sa victime. Il pensait sans doute  l'effet superbe que produirait une
telle bordure attache  ses jambards. Il paraissait extasi de bonheur,
et, aux courbes qu'il dessinait en l'air avec son couteau, on pouvait
juger que son intention tait de dpouiller la tte tout entire. Il coupa
d'abord quelques mches  l'entour, puis il saisit une poigne de cheveux;
mais avant que la lame de son couteau et touch la peau, la chevelure
lui resta dans la main et dcouvrit un crne blanc et poli comme du
marbre! Le sauvage poussa un cri de terreur, lcha la perruque, et, se
rejetant en arrire, vint rouler sur le cadavre du docteur. Ses camarades
arrivrent  ce cri; plusieurs, mettant pied  terre, s'approchrent, avec
un air de surprise, de l'objet trange et inconnu.

L'un deux, plus courageux que les autres, ramassa la perruque, et ils se
mirent tous  l'examiner avec une curiosit minutieuse. L'un aprs
l'autre, ils vinrent considrer de prs le crne luisant et passer la main
sur sa surface polie, en accompagnant ces gestes d'exclamations tonnes.
Ils replacrent la perruque dessus, la retirrent de nouveau, l'ajustant
de toutes sortes de faons. Enfin, celui qui l'avait rclame comme tant
sa proprit ta sa coiffure de plumes, et, mettant la perruque sur sa
tte, sens devant derrire, il se mit  marcher firement, les longues
boucles pendant sur sa figure. C'tait une scne vraiment grotesque et
dont je me serais beaucoup amus en toute autre circonstance.

Il y avait quelque chose d'irrsistiblement comique dans l'tonnement des
acteurs; mais la tragdie m'avait trop mu pour que je fusse dispos 
rire de la farce. Trop d'horreurs m'environnaient. Sguin peut-tre mort!
_Elle_ perdue pour jamais, esclave de quelque sauvage brutal! Ma propre
situation tait terrible aussi; je ne voyais pas trop comment je pourrais
en sortir, et combien de temps j'chapperais aux recherches. Au surplus,
cela m'inquitait beaucoup moins que le reste. Je ne tenais gure  ma
propre vie; mais il y a un instinct de conservation qui agit mme en
dehors de la volont; l'esprance me revint bientt au coeur, et avec
elle le dsir de vivre. Je me mis  rver. J'organiserais une troupe
puissante; j'irais la sauver. Oui! Quand bien mme je devrais employer 
cela des annes entires, j'accomplirais cette oeuvre. Je la retrouverais
toujours fidle! Elle ne pouvait pas oublier, _Elle!_ Pauvre Sguin! les
esprances de toute une vie dtruites ainsi en une heure! et le sacrifice
scell de son propre sang! Je ne voulais cependant pas dsesprer. Dt mon
destin tre pareil au sien, je reprendrais la tche o il l'avait laisse.
Le rideau se lverait sur de nouvelles scnes, et je ne quitterais point
la partie avant d'arriver  un dnoment heureux ou, du moins, avant
d'avoir tir de ces maux une effroyable vengeance.

Malheureux Sguin! Je ne m'tonnais plus qu'il se ft fait chasseur de
scalps. Je comprenais maintenant tout ce qu'il y avait de saint et de
sacr dans sa haine impitoyable pour l'Indien sans piti. Moi aussi, je
ressentais cette haine implacable. Toutes ces rflexions passrent
rapidement dans mon esprit, car la scne que j'ai dcrite n'avait pas dur
longtemps. Je me mis alors  examiner tout autour de moi pour reconnatre
si j'tais suffisamment cach dans ma niche. Il pouvait bien leur venir 
l'ide d'explorer les puits de mine. En cherchant  percer l'ombre qui
m'environnait, mon regard rencontra un objet qui me fit tressaillir et me
donna une sueur froide. Quelque terribles qu'eussent t les scnes que je
venais de traverser, ce que je voyais me causa une nouvelle pouvante. A
l'endroit le plus sombre, je distinguai deux petits points brillants. Ils
ne scintillaient pas, mais jetaient une sorte de lueur verdtre. Je
reconnus que c'taient des yeux. J'tais dans la cave avec une panthre!
ou peut-tre avec un compagnon plus terrible encore, un ours gris! Mon
premier mouvement fut de me rejeter en arrire dans ma cachette. Je me
reculai jusqu' ce que je rencontrasse le roc.

Je n'avais pas l'ide de chercher  m'chapper. C'et t me jeter dans le
feu pour viter la glace, car les Indiens taient encore devant la cave.
Bien plus, toute tentative de retraite n'aurait fait qu'exciter l'animal,
qui peut-tre en ce moment se prparait  s'lancer sur moi. J'tais
accroupi, et je cherchais dans ma ceinture le manche de mon couteau. Je le
saisis enfin, et, le dgainant, je me mis en attitude de dfense. Pendant
tout ce temps, j'avais tenu mon regard fix sur les deux orbes qui
brillaient devant moi. Ils taient galement arrts sur moi, et me
regardaient sans un clignement. Je ne pouvais en dtacher mes yeux, qui
semblaient anims d'une volont propre. Je me sentais saisi d'une espce
de fascination, et je m'imaginais que si je cessais de le regarder,
l'animal s'lancerait sur moi.

J'avais entendu parler de btes froces domines par le regard de l'homme,
et je faisais tous mes efforts pour impressionner favorablement mon
vis--vis. Nous restmes ainsi pendant quelque temps sans bouger ni l'un
ni l'autre d'un pouce. Le corps de l'animal tait compltement invisible
pour moi; je n'apercevais que les cercles luisants qui semblaient
incrusts dans de l'bne. Voyant qu'il demeurait si longtemps sans
bouger, je supposai qu'il tait couch dans son repaire, et n'attaquerait
pas tant qu'il serait troubl par le bruit du dehors, tant que les Indiens
ne seraient pas partis. Il me vint  l'ide que je n'avais rien de mieux 
faire que de prparer mes armes. Un couteau ne pouvait m'tre d'une grande
utilit dans un combat avec un ours gris. Mon pistolet tait  ma
ceinture, mais il tait dcharg. L'animal me permettrait-il de le
recharger? Je pris le parti d'essayer.

Sans cesser de regarder la bte, je cherchai mon pistolet et ma poire 
poudre; les ayant trouvs, je commenai  garnir les canons. J'oprais
silencieusement, car je savais que ces animaux y voient dans les tnbres,
et que, sous ce rapport, mon _vis--vis_ avait l'avantage sur moi. Je
bourrai la poudre avec mon doigt. Je plaai le canon charg en face de la
batterie, et armai le pistolet. Au cliquetis du chien, je vis un mouvement
dans les yeux. L'animal allait s'lancer! Prompt comme la pense, je mis
mon doigt sur la dtente. Mais avant que j'eusse pu viser, une voix bien
connue se fit entendre:

--Un moment donc, s... mille ton...! s'cria-t-elle. Pourquoi diable ne
dites-vous pas que vous tes un blanc? Je croyais avoir affaire  une
canaille d'Indien. Qui diable tes-vous donc! Serait-ce Bill Garey? Oh!
non, vous n'tes pas Billye, bien sr.

--Non, rpondis-je, revenant de ma surprise, ce n'est pas Bill.

--Oh! je le pensais bien, Bill m'aurait devin plus vite que a. Il aurait
reconnu le regard du vieux ngre, comme j'aurais reconnu le sien. Ah!
pauvre Billye! je crains bien que le bon trappeur soit flamb! Il n'y en a
pas beaucoup qui le vaillent dans les montagnes; non, il n'y en a pas
beaucoup.

--Maudite affaire! continua la voix avec une expression profonde, voil ce
que c'est que de laisser son rifle derrire soi. Si j'avais eu _Targuts_
entre les mains, je ne serais pas cach ici comme un _oposum_ effray.
Mais il est perdu le bon fusil; il est perdu! et la vieille jument aussi;
et je suis l, dsarm, dmont! gredin de sort!

Ces derniers mots furent prononcs avec un sifflement pnible, qui rsonna
dans toute la cave.

--Vous tes le jeune ami du capitaine, n'est-ce pas? Demanda Rub en
changeant de ton.

--Oui, rpondis-je.

--Je ne vous avais pas vu entrer, autrement j'aurais parl plus tt. J'ai
reu une gratignure au bras, et j'tais en train d'arranger a quand vous
serez entr. Qui pensiez-vous donc que j'tais?

--Je ne croyais pas que vous fussiez un homme. Je vous prenais pour un
ours gris.

--Ha! ha! ha! h! hi! hi! C'est ce que je me disais quand j'ai entendu
craquer votre pistolet. Hi! hi! hi! Si jamais je rencontre encore Bill
Garey, je le ferai bien rire. Le vieux Rub pris pour un ours gris! La
bonne farce! H! h! h! hi! hi! Hi! ho! ho! hoou!

Et le vieux trappeur se livra  un accs de gaiet, tout comme s'il et
assist  quelque farce de trteaux  cent milles de toute espce de
danger.

--Savez-vous quelque chose de Sguin? demandai-je, dsirant savoir s'il y
avait quelque probabilit que mon ami ft encore vivant.

--Si je sais quelque chose? Oui, je sais quelque chose. Je l'ai peru un
instant. Avez-vous jamais vu un _catamount_ bondir?

--Je crois que oui, rpondis-je.

--Eh bien, vous pouvez vous le figurer. Il tait dans la masure quand elle
s'est croule. J'y tais aussi; mais je n'y suis pas rest longtemps
aprs. Je me glissai vers la porte, et je vis alors le capitaine aux
prises avec un Indien sur un tas de dcombres. Mais a n'a pas t long.
Le cap'n lui a log quelque chose entre les ctes, et le moricaud est
tomb.

--Mais Sguin, l'avez-vous revu depuis?

--Si je l'ai revu depuis? Non, je ne l'ai pas revu.

--Je crains qu'il n'ait t tu.

--a n'est pas probable, jeune homme. Il connat les puits d'ici mieux que
personne de nous; et il a du savoir o se cacher. Il s'est mis  l'abri,
sr et certain.

--Sans doute, il a pu le faire s'il a voulu, dis-je, pensant que Sguin
avait peut-tre expos tmrairement sa vie en voulant suivre les
captives.

--Ne soyez pas inquiet de lui, jeune homme. Le cap'n n'est pas un gaillard
 fourrer ses doigts dans une ruche o il n'y a pas de miel; il n'est pas
homme  a.

--Mais o peut-il tre all, puisque vous ne l'avez plus revu depuis ce
moment-l?

--O il peut tre all? Il y a cinquante chemins qu'il a pu prendre au
milieu de la bagarre. Je ne me suis pas occup de regarder par o il
passait. Il avait laiss l l'Indien mort sans prendre sa chevelure; et je
m'tais baiss pour la cueillir; quand je me suis relev, il n'tait plus
l, mais l'autre, l'_Indien_, y tait, lui. Cet Indien-l a quelque
amulette, c'est sr.

--De quel Indien voulez-vous parler?

--Celui qui nous a rejoints sur le Del-Norte, le Coco.

--El-Sol! que lui est-il arriv? est-il tu?

--Lui, tu! par ma foi, non; il ne peut pas tre tu: telle est l'opinion
de l'Enfant. Il est sorti de la cabane aprs qu'elle tait tombe, et son
bel habit tait aussi propre que s'il venait de le tirer d'une armoire. Il
y en avait deux aprs lui; et, bon Dieu! fallait voir comme il les a
expdis! J'arrivai sur un par derrire et je lui plantai mon couteau dans
les ctes; mais la manire dont il a dpch l'autre tait un peu soigne.
C'est le plus beau coup que j'aie vu dans les montagnes, o j'en ai vu
plus d'un, je peux le dire.

--Comment donc a-t-il fait?

--Vous savez que cet Indien, le Coco, combattait avec une hachette!

--Oui.

--Bien, alors; c'est une fameuse arme pour ceux qui savent s'en servir, et
il est fort sur cet instrument-l, lui; personne ne lui en remontrerait.
L'autre avait une hachette aussi; mais il ne l'a pas garde longtemps; en
une minute elle lui avait t arrache des mains, et le Coco lui a plant
un coup de la sienne! Wagh! c'tait un fameux coup, un coup comme on n'en
voit pas souvent. La tte du moricaud a t fendue jusqu'aux paules. Elle
a t spare en deux moitis comme on n'aurait pas pu le faire avec une
large hache! Quand la vermine fut tendue  terre on aurait dit qu'elle
avait deux ttes. Juste  ce moment, je vis les Indiens qui arrivaient des
deux cts; et comme l'Enfant n'avait ni cheval ni armes, si ce n'est un
couteau, il pensa que a n'tait pas sain pour lui de rester l plus
longtemps, et il alla se cacher. Voil!



XLVII


ENFUMS.

Nous avions parl  voix basse, car les Indiens se tenaient toujours
devant la cave. Un grand nombre taient venus se joindre aux premiers, et
examinaient le crne du Canadien avec la mme curiosit et la mme
surprise qu'avaient manifestes leurs camarades. Rub et moi nous les
observions en gardant le silence; le trappeur tait venu se placer auprs
de moi, de faon qu'il pouvait voir dehors et me parler tous bas. Je
craignais toujours que les sauvages ne dirigeassent leurs recherches du
ct de notre puits.

--a n'est pas probable, dit mon compagnon; il y a trop de puits comme a,
voyez-vous; il y en a une masse, plus de cent, de l'autre ct. De plus,
presque tous les hommes qui se sont sauvs ont pris par l, et je crois
que les Indiens suivront la mme direction; a les empchera de... Jsus,
mon Dieu, ne voil-t-il pas ce damn chien, maintenant!

Je ne compris que trop la signification du ton de profonde alarme avec
lequel ces derniers mots avaient t prononcs. En mme temps que Rub
j'avais aperu Alp. Il courait  et l devant la cave. Le pauvre animal
tait  ma recherche. Un moment aprs il tait sur la piste du chemin que
j'avais suivi  travers les cactus, et venait en courant dans la direction
de l'ouverture. En arrivant prs du corps du Canadien, il s'arrta, parut
l'examiner, poussa un hurlement, et passa  celui du docteur, autour
duquel il rpta la mme dmonstration. Il alla plusieurs fois de l'un 
l'autre, et enfin les quitta; puis interrogeant la terre avec son nez, il
disparut de nos yeux.

Ses tranges allures avaient attir l'attention des sauvages, qui, tous,
l'observaient. Mon compagnon et moi, nous commencions  esprer qu'il
avait perdu mes traces, lorsque,  notre grande consternation, il reparut
une seconde fois, suivant ma piste comme auparavant. Cette fois il sauta
par-dessus les cadavres, et un moment aprs il s'lanait dans la cave.
Les cris des sauvages nous annoncrent que nous tions dcouverts. Nous
essaymes de chasser le chien, et nous y russmes, Rub lui ayant donn
un coup de couteau; mais la blessure elle-mme et les allures de l'animal
dmontrrent aux ennemis qu'il y avait quelqu'un dans l'excavation.
L'entre fut bientt obscurcie par une masse de sauvages criant et
hurlant.

--Maintenant, jeune homme, dit mon compagnon, voil le moment de vous
servir de votre pistolet. C'est un pistolet du nouveau genre que vous avez
l! Chargez-en tous les canons.

--Est-ce que j'aurai le temps de les charger?

--Vous aurez tout le temps. Il faut qu'ils aillent  la masure pour avoir
une torche, dpchez-vous! Mettez-vous en tat d'en descendre
quelques-uns.

Sans prendre le temps de rpondre, je saisis ma poudrire et chargeai les
cinq autres canons du revolver.

A peine avais-je fini, qu'un des Indiens se montra devant l'ouverture,
tenant  la main un brandon qu'il se disposait  jeter dans la cave.

--A vous maintenant, cria Rub. F... ichez-moi ce b...-l par terre!
Allons!

Je tirai, et le sauvage, lchant la torche, tomba mort dessus!

Un cri de fureur suivit la dtonation, et les Indiens disparurent de
l'ouverture. Un instant aprs, nous vmes un bras s'allonger, et le
cadavre fut retir de l'entre.

--Que croyez-vous qu'ils vont faire maintenant? demandai-je  mon
compagnon.

--Je ne peux pas vous dire exactement; mais la position n'est pas bonne,
j'en conviens. Rechargez votre coup. Je crois que nous en abattrons plus
d'un avant qu'ils ne prennent notre peau. Gredin de sort! mon bon fusil
Targuts! Ah! si je l'avais seulement avec moi! Vous avez six coups,
n'est-ce pas? bon! Vous pouvez remplir la cave de leurs carcasses avant
qu'ils arrivent jusqu' nous. C'est une bonne arme que celle-l: on ne
peut pas dire le contraire. J'ai vu le cap'n s'en servir. Bon Dieu! quelle
musique il lui a fait jouer sur ces moricauds dans la masure! Il y en a
plus d'un qu'il a mis  bas avec. Chargez bien, jeune homme. Vous avez
tout le temps. Ils savent qu'il ne fait pas bon de s'y frotter.

Pendant tout ce dialogue, aucun des Indiens ne se montra; mais nous les
entendions parler de chaque ct de l'ouverture, en dehors. Ils taient en
train de discuter un plan d'attaque contre nous. Comme Rub l'avait
suppos, ils semblaient se douter que la balle tait partie d'un revolver.
Probablement quelqu'un des survivants du dernier combat leur avait donn
connaissance du terrible rle qu'y avaient jou ces nouveaux pistolets, et
ils ne se souciaient pas de s'y exposer. Qu'allaient-ils essayer? De nous
prendre par la famine?

--a se peut, dit Rub, rpondant  cette question, et a ne leur sera pas
difficile. Il n'y a pas un brin de victuaille ici,  moins que nous ne
mangions des cailloux. Mais il y a un autre moyen qui nous ferait sortir
bien plus vite, s'ils ont l'esprit de l'employer. Ha! s'cria le trappeur
avec nergie; je m'y attendais bien. Les gueux vont nous enfumer. Regardez
l-bas!

Je regardai dehors  une certaine distance, je vis des Indiens venant dans
la direction de la cave, et apportant des brasses de broussailles. Leur
intention tait claire.

--Mais pourront-ils russir? demandai-je, mettant en doute la possibilit
de nous enfumer par ce moyen;--ne pourrons-nous pas supporter la fume?

--Supporter la fume! Vous tes jeune, l'ami. Savez-vous quelle sorte de
plantes ils vont chercher l-bas!

--Non; qu'est-ce que c'est donc?

--C'est une plante qui ne sent pas bon: c'est la plante la plus puante que
vous ayez jamais sentie, je le parie. Sa fume ferait sortir un chinche de
son trou. Je vous le dis, jeune homme, nous serons forcs de quitter la
place, ou nous toufferons ici. L'Enfant aimerait mieux se battre contre
trente Indiens et plus que de rester  cette fume. Quand elle commencera
 gagner, je prendrai mon lan dehors; voil, ce que je ferai, jeune
homme.

--Mais comment? demandai-je haletant, comment nous y prendrons-nous?

--Comment? Nous sommes srs d'tre pincs ici, n'est-ce pas?

--Je suis dcid  me dfendre jusqu' la dernire extrmit.

--Trs-bien; alors voici ce qu'il faut faire, et il ne faut pas faire
autrement: quand la fume s'lvera de manire qu'ils ne puissent pas nous
voir sortir, vous vous jetterez au milieu d'eux. Vous avez le pistolet et
vous pouvez aller de l'avant. Tirez sur tous ceux qui vous barreront le
chemin, et courez comme un daim! Je me tiendrai sur vos talons. Si
seulement nous pouvons passer au travers, nous gagnerons les broussailles,
et nous nous fourrons dans les puits de l'autre ct. Les caves
communiquent de l'une  l'autre, et nous pourrons les dpister. J'ai vu le
temps o le vieux Rub savait un peu courir; mais les jointures sont un
peu raides maintenant. Nous pouvons essayer pourtant; et puis, jeune
homme, nous n'avons pas d'autre chance, comprenez-vous?

Je promis de suivre  la lettre les instructions que venait de me donner
mon compagnon.

--Ils n'auront pas encore le scalp du vieux Rub de cette fois, ils ne
l'auront pas encore, hi! hi! hi! murmura mon camarade, incapable de jamais
dsesprer.

Je me retournai vers lui. Il riait de sa propre plaisanterie, et, dans une
telle situation, cette gaiet me causa comme une sorte d'pouvante.

Plusieurs charges de broussailles avaient t empiles  l'embouchure de
la cave. Je reconnus des plantes de crosote: l'_ideondo_. On les avait
places sur la torche encore allume; elles prirent feu et dgagrent une
fume noire et paisse. D'autres broussailles furent ajoutes par-dessus,
et la vapeur ftide, pousse par l'air du dehors, commena  nous entrer
dans les narines et dans la gorge, provoquant chez nous un sentiment subit
de faiblesse et de suffocation. Je n'aurais pu supporter longtemps cette
atteinte; Rub me cria:

--Allons, voil le moment, jeune homme! dehors, et tapez dessus!

Sous l'empire d'une rsolution dsespre, je m'lanai, le pistolet au
poing,  travers les broussailles fumantes. J'entendis un cri sauvage et
terrible. Je me trouvai au milieu d'une foule d'hommes,--d'ennemis. Je vis
les lances, les tomahawks, les couteaux sanglant levs sur moi, et....



XLVIII


UN NOUVEAU MODE D'QUITATION.

Quand je revins  moi, j'tais tendu  terre, et mon chien, la cause
innocente de ma captivit, me lchait la figure. Je n'avais pas d rester
longtemps sans connaissance, car les sauvages taient encore autour de
moi, gesticulant avec violence. L'un d'eux repoussait les autres en
arrire. Je le reconnus, c'tait Dacoma. Le chef pronona une courte
harangue qui parut apaiser les guerriers. Je ne comprenais pas ce qu'il
disait, mais j'entendis plusieurs fois le nom de Quetzalcoatl. C'tait le
nom de leur dieu; je ne l'ignorais pas, mais je ne m'expliquais pas dans
le moment quel rapport il pouvait y avoir entre ce Dieu et la conservation
de ma vie. Je crus que Dacoma, en me protgeant, obissait  quelque
sentiment de piti ou de reconnaissance, et je cherchais  me rappeler
quel genre de service j'avais pu lui rendre pendant qu'il tait
prisonnier. Je me trompais grossirement sur les intentions de
l'orgueilleux sauvage.

Une vive douleur que je ressentais  la tte m'inquitait. Avais-je donc
t scalp? Je portai la main  mes cheveux pour m'en assurer; mes boucles
brunes taient  leur place; mais j'avais eu le derrire de la tte fendu
par un coup de tomahawk. J'avais t frapp au moment o je sortais et
avant d'avoir pu faire feu. Qu'tait devenu Rub? Je me soulevai un peu et
regardai autour de moi. Je ne le vis nulle part. S'tait-il chapp, comme
il en avait annonc l'intention? Cela n'tait pas possible; aucun homme
n'et t capable, sans autre arme qu'un couteau, de se frayer passage au
milieu de tant d'ennemis. De plus, je ne voyais parmi les sauvages aucun
symptme de l'agitation qu'aurait immanquablement provoqu la fuite d'un
ennemi. Nul n'avait quitt la place. Qu'tait-il donc devenu? Ha! je
compris alors le sens de sa plaisanterie relativement  un scalp. Ce mot
n'avait pas t, comme  l'ordinaire,  double mais bien  triple entente.
Le trappeur, au lieu de me suivre, tait rest tranquillement dans le
trou, d'o il m'observait sans aucun doute, sain et sauf, et se flicitant
de l'avoir ainsi chapp. Les Indiens ne s'imaginant pas que nous fussions
deux dans la cave, et satisfaits d'en avoir fait sortir un, n'essayrent
plus de l'enfumer. Je n'avais pas envie de les dtromper. La mort ou la
capture de Rub ne m'aurait t d'aucun soulagement; mais je ne pus
m'empcher de faire quelques rflexions assez maussades sur le stratagme
employ par le vieux renard pour se tirer d'affaire.

On ne me laissa pas le temps de m'appesantir beaucoup sur ce dtail: deux
des sauvages me saisirent par les bras et m'entranrent vers les ruines
encore en feu. Grand Dieu! tait-ce pour me rserver  ce genre de mort,
le plus cruel de tous, que Dacoma m'avait sauv de leurs tomahawks! Ils me
lirent les pieds et les mains. Plusieurs de mes compagnons taient autour
de moi et subissaient le mme traitement. Je reconnus Sanchez, le
torador, et l'Irlandais aux cheveux rouges. Il y en avait encore trois
autres dont je n'ai jamais su les noms. Nous tions sur la place ouverte
devant la masure brle. Nous pouvions voir tout ce qui se passait
alentour. Les Indiens cherchaient  dgager les cadavres de leurs amis du
milieu des poutres embrases. Quand j'eus vrifi que Sguin n'tait ni
parmi les prisonniers ni parmi les morts, je les observai avec moins
d'inquitude. Le sol de la cabane, dblay des ruines, prsentait un
horrible spectacle. Plus de douze cadavres taient tendus l,  moiti
brls et calcins. Leurs vtements taient consums; mais aux lambeaux
qui en restaient encore, on pouvait reconnatre  quel parti chacun avait
appartenu. Le plus grand nombre taient des Navajos. Il y avait aussi
plusieurs cadavres de chasseurs fumant sous leurs blouses racornies. Je
pensai  Garey; mais autant que j'en pus juger,  l'aspect de ces restes
informes, il n'tait point parmi les morts.

Il n'y avait point de scalps  prendre pour les Indiens. Le feu n'avait
pas laiss un cheveu sur la tte de leurs ennemis. Cette circonstance
parut leur causer une vive contrarit, et ils rejetrent les corps des
chasseurs au milieu des flammes, qui s'chappaient encore du milieu des
chevrons empils. Puis, formant un cercle autour, ils entonnrent,  plein
gosier, un choeur de vengeance. Pendant tout ce temps, nous restions
tendus o l'on nous avait mis, gards par une douzaine de sauvages, et en
proie  de terribles apprhensions. Nous voyions le feu encore brlant au
milieu duquel on avait jet les cadavres  demi consums de nos camarades.
Nous redoutions un sort pareil. Mais nous reconnmes bientt que nous
tions rservs pour d'autres desseins. Six mules furent amenes, et nous
y fmes installs d'une faon toute particulire. On nous fit asseoir le
visage tourn vers la queue; puis nos pieds furent solidement lis sous le
cou des animaux; ensuite on nous fora  nous tendre sur le dos des
mules, le menton reposant sur leur croupe; dans cette position, nos bras
furent placs de sorte que nos mains vinssent se runir par dessous le
ventre, et nos poignets furent attachs  leur tour comme l'avaient t
nos pieds. La position tait fort incommode, et, pour surcrot, les mules,
non habitues  des fardeaux de ce genre, se cabraient et ruaient,  la
grande joie de nos vainqueurs. Ce jeu cruel se prolongea longtemps aprs
que les mules elles-mmes en taient fatigues, car les sauvages
s'amusaient  les exciter avec le fer de leur lance, et en leur plaant
des branches de cactus sous la queue. Nous avions presque perdu
connaissance.

Les Indiens se divisrent alors en deux bandes qui remontrent la
barranca, chacune d'un ct. Les uns emmenrent les captives mexicaines
avec les filles et les enfants de la tribu. La troupe la plus nombreuse,
sous les ordres de Dacoma, devenu principal chef par la mort de l'autre,
tu dans le dernier combat, nous prit avec elle. On nous conduisit vers
l'endroit o se trouvait la source, et arriv au bord de l'eau, on fit
halte pour la nuit. On nous dtacha de dessus les mules; on nous garrotta
solidement les uns aux autres, et nous fmes surveills, sans
interruption, jusqu'au lendemain matin. Puis on nous _paqueta_ de nouveau
comme la veille, et nous fmes emmens  l'ouest,  travers le dsert.



XLIX


UNE NUANCE BON TEINT.

Aprs quatre jours de voyage, quatre jours de tortures, nous rentrmes
dans la valle de Navajo. Les captives, emmenes par le premier
dtachement avec tout le butin, taient arrives avant nous, et nous vmes
tout le btail provenant de l'expdition pars dans la plaine. En
approchant de la ville nous rencontrmes une foule de femmes et d'enfants,
beaucoup plus que nous n'en avions vu lors de notre premire visite. Il en
tait venu des autres villages des Navajos, situs plus au nord. Tous
accouraient pour assister  la rentre triomphale des guerriers, et
prendre part aux rjouissances qui suivent toujours le retour d'une
expdition heureuse.

Je remarquai parmi ces femmes beaucoup de figures du type espagnol.
C'taient des prisonnires qui avaient fini par pouser des guerriers
indiens. Elles taient vtues comme les autres, et semblaient participer 
la joie gnrale. Ainsi que la fille de Sguin, elles s'taient
indianises. Il y avait beaucoup de mtis, sang ml, descendant des
Indiens et des captives mexicaines, enfants de ces Sabines amricaines.
On nous fit traverser les rues et sortir du village par l'extrmit ouest.
La foule nous suivait en poussant des exclamations de triomphe, de haine
et de curiosit. On nous conduisit prs des bords de la rivire,  environ
cent yards des maisons. En vain j'avais promen mes regards do ct et
d'autre, autant que ma position incommode me le permettait, je n'avais
aperu ni _elle_, ni les autres captives. O pouvaient-elles tre?
Probablement dans le temple. Ce temple, situ de l'autre ct de la ville,
tait masqu par des maisons. De la place o nous tions, je n'en pouvais
apercevoir que le sommet. On nous dtacha, et on nous mit  terre. Ce
changement de position nous procura un grand soulagement. C'tait un grand
bonheur pour nous de pouvoir nous tenir assis; mais ce bonheur ne dura pas
longtemps. Nous nous apermes bientt qu'on ne nous avait tir de la
glace que pour nous mettre dans le feu. Il s'agissait simplement de nous
retourner. Jusque-l, nous avions t couchs sur le ventre; nous allions
tre couchs sur le dos. En peu d'instants le changement fut accompli.

Les sauvages nous traitaient avec aussi peu de crmonie que s'il se ft
agi de choses inanimes. Et, en vrit, nous ne valions gure mieux. On
nous tendit sur le gazon. Autour de chacun de nous, quatre longs piquets
formant un paralllogramme taient enfoncs dans le sol. On nous attacha
les quatre membres avec des courroies qui furent passes autour des
piquets, et tendues de telle sorte que nos jointures en craquaient. Nous
tions ainsi, gisant la face en l'air, comme des peaux mises au soleil
pour scher. On nous avait disposs sur deux rangs, bout  bout, de telle
sorte que la tte de ceux qui taient en avant se trouvait entre les
jambes de ceux qui taient sur la mme file en arrire. Nous tions six en
tout, formant trois couples un peu espacs. Dans cette position, et
attachs ainsi, nous ne pouvions faire aucun mouvement. La tte seule
jouissait d'un peu de libert; grce  la flexibilit du cou, nous
pouvions voir ce qui se passait  droite,  gauche et devant nous.

Aussitt que notre installation fut termine, la curiosit me porta 
regarder tout autour de moi. Je reconnus que j'occupais l'arrire de la
file de droite, et que mon chef de file tait le ci-devant soldat O'Cork.
Les Indiens chargs de nous garder commencrent par nous dpouiller de
presque tous nos vtements, puis ils s'loignrent. Les squaws et les
jeunes filles nous entourrent alors. Je remarquai qu'elles se
rassemblaient en foule devant moi et formaient un cercle pais autour de
l'Irlandais. Leurs gestes grotesques, leurs exclamations tranges et
l'expression d'tonnement de leur physionomie me frapprent.

-_Ta-yah! Ta-yah!_--criaient-elles, accompagnant ces exclamations
debruyants clats de rire.

Qu'est-ce que cela pouvait signifier! Barney tait videmment le sujet de
leur gaiet. Mais qu'y avait-il de si extraordinaire en lui de plus qu'en
nous autres? Je levai la tte pour savoir de qui il s'agissait; je compris
tout immdiatement. Un des Indiens, avant de partir, avait pris le bonnet
de l'Irlandais, dont la petite tte rouge restait expose  tous les yeux.
C'tait cette tte, place entre mes deux pieds, qui, semblable  une
boule lumineuse, avait attir l'attention de toutes les femmes. Peu  peu
les squaws s'approchrent jusqu' ce qu'elles fussent entasses en cercle
pais autour du corps de mon camarade. Enfin, l'une d'elles se baissa et
toucha la tte, puis retira brusquement sa main, comme si elle se ft
brle. Ce geste provoqua de nouveaux clats de rire, et bientt toutes
les femmes du village furent runies autour de l'Irlandais, se poussant,
se bousculant, pour voir de plus prs.

On ne s'occupa d'aucun de nous; seulement on nous foulait aux pieds sans
aucun gard. Une demi-douzaine de squaws fort lourdes se servaient de mes
jambes comme de marchepied, pour mieux voir par-dessus les paules des
autres. Comme la vue n'tait pas intercepte par un grand nombre de jupes,
j'apercevais encore la tte de l'Irlandais qui brillait comme un mtore
au milieu d'une fort de jambes. Les Squaws devinrent de moins en moins
rserves dans leurs attouchements, et, prenant des cheveux brin  brin,
elles cherchaient  les arracher en riant comme des folles. Je n'tais 
coup sr ni en position, ni en disposition de m'gayer, mais il y avait
dans le derrire de la tte de Barney une telle expression de rsignation
patiente, qu'elle et drid un fossoyeur. Sanchez et les autres riaient
aux larmes. Pendant assez longtemps notre camarade endura le traitement en
silence, mais enfin la douleur l'emporta sur la patience, et il commena 
parler tout haut.

--Allons, allons, les filles, dit-il d'un ton de prire peu dgag, a
vous amuse, n'est-ce pas? Est-ce que vous n'aviez jamais vu des cheveux
rouges auparavant?

Les squaws, en entendant ces mots, qu'elles ne comprirent naturellement
pas, se mirent  rire de plus belle, dcouvrant leurs dents blanches.

--Vraiment, si je vous avais avec moi dans mon vieux manoir d'O'Cork, je
pourrais vous en montrer des quantits  vous rendre contentes pour toute
votre vie. Allons donc, tez-vous de dessus moi! vous me trpignez les
jambes  me broyer les os! Aie! Ne me tirez pas comme a! Sainte Mre!
voulez-vous me laisser tranquille? Que le diable vous envoie toutes ses...
Aie!

Le ton duquel furent prononcs ces derniers mots montrait que O'Cork tait
sorti de son caractre, mais cela ne fit qu'augmenter l'activit de celles
qui le tourmentaient, et leur gaiet ne connut plus de bornes. Elles se
mirent  l'piler avec plus d'acharnement que jamais, criant toujours; de
telle sorte que les maldictions incessantes de O'Cork n'arrivaient plus 
mes oreilles que par bouffes:

-Mre de Mose!... Seigneur mon Dieu!... Sainte Vierge!... et autres
exclamations.

La scne dura ainsi pendant quelques minutes; puis, tout  coup, il y et
un arrt; les femmes se consultrent, prparant sans doute quelque nouveau
tour. Plusieurs jeunes filles furent envoyes vers les maisons, et
revinrent avec une large olla et un autre vase plus petit. Que
prtendaient-elles faire? Nous ne fmes pas longtemps sans le savoir.
L'olla fut remplie d'eau  la rivire, et l'autre vase plac prs de la
tte de Barney. Ce dernier contenait du savon de yucca, en usage parmi les
Mexicains du Nord. Les femmes se proposaient de laver  fond les cheveux
pour en faire partir le rouge.

Les lanires qui attachaient les bras de l'Irlandais furent relches,
afin qu'il pt tre mis sur son sant; on lui couvrit les cheveux d'un
empltre de savon: deux squaws robustes le prirent chacun par une paule,
puis, imbibant d'eau des bouchons de fibres d'corce, elles se mirent 
frotter vigoureusement. Cette opration parut tre trs-peu du got de
Barney, qui se prit  hurler et  remuer la tte dans tous les sens, pour
y chapper. Vains efforts. Une des squaws lui saisit la tte entre ses
deux mains et la tint ferme, tandis que l'autre, puisant de l'eau frache,
le savonna plus nergiquement que jamais. Les Indiennes hurlaient et
dansaient tout autour; au milieu de tout ce bruit, j'entendais Barney
ternuer et crier d'une voix touffe:

--Sainte mre de Dieu!... htch-tch! vous frotterez bien... tch-itch!...
jusqu', enlever la... p-tch! peau, sans que... tch-iteh! a s'en aille.
Je vous dis... itch-tch! que c'est leur couleur!... a n... ich-tch! a ne
s'en ira p... itch-tch! pas... atch-itch hitch!

Mais les protestations du pauvre diable ne servaient  rien. Le frottage
et le savonnage allrent leur train pendant dix minutes au moins. Puis on
souleva la grande olla, et on en versa tout le contenu sur la tte et sur
les paules du patient.

Quel fut l'tonnement des femmes, lorsqu'elles s'aperurent qu'au lieu de
disparatre, la couleur rouge tait devenue, s'il tait possible, plus
clatante et plus vive que jamais. Une autre olla pleine d'eau fut vide
en manire de douche sur les oreilles du pauvre Irlandais; mais rien n'y
faisait. Barney n'avait pas t si bien dbarbouill depuis longtemps, et
il ne serait pas sorti mieux lav des mains d'un rgiment de barbiers.

Quand les squaws virent que la teinture rsistait  tous leurs efforts,
elles abandonnrent la partie, et notre camarade fut replac sur le dos.
Son lit n'tait plus aussi sec qu'auparavant, ni le mien non plus, car
l'eau avait imbib la terre tout autour, et nous tions tous couchs dans
la boue. Mais c'tait un lger inconvnient au milieu de tout ce que nous
avions  supporter. Longtemps encore les femmes et les enfants des Indiens
restrent autour de nous, chacun d'eux examinant curieusement la tte de
notre camarade. Nous emes notre part de leur curiosit; mais O'Cork tait
l'_lphant_ de la mnagerie. Les Indiennes avaient vu des cheveux
semblables aux ntres sur la tte de leurs captives mexicaines; mais, sans
aucun doute, Barney tait le premier rouge qui et pntr jusque-l dans
la valle des Navajos. La nuit vint enfin; les squaws retournrent au
village, nous laissant  la garde de sentinelles qui ne nous quittrent
pas de l'oeil jusqu'au lendemain matin.



L


MERVEILLEMENT DES NATURELS.

Jusque-l nous tions demeurs dans une complte ignorance du sort qui
nous tait rserv. Mais d'aprs tout ce que nous avions entendu dire des
sauvages, et d'aprs notre propre exprience, nous nous attendions  de
cruelles tortures. Sanchez, qui connaissait un peu la langue, ne nous
laissa, au surplus, aucun doute  cet gard. Au milieu des conversations
des femmes, il avait saisi quelques mots qui l'avaient instruit de ce
qu'on nous destinait. Quand elles furent parties, il nous fit part du
programme, d'aprs ce qu'il avait pu comprendre.

--Demain, dit-il, ils vont danser la _mamanchic_, la grande danse de
Moctezuma. C'est la fte des femmes et des enfants. Aprs-demain, il y
aura un grand tournoi dans lequel les guerriers montreront leur adresse 
l'arc,  la lutte et  l'quitation. S'ils veulent me laisser faire, je
leur montrerai quelque chose en fait de voltige.

Sanchez n'tait pas seulement un torro de premire force, il avait pass
ses jeunes annes dans un cirque, et, nous le savions tous, c'tait un
admirable cuyer.

--Le troisime jour, continua-t-il, nous ferons la course des massues;
vous savez ce que c'est?

Nous en avions tous entendu parler.

--Et le quatrime?

--Oui, le quatrime!

--_On nous fera rtir_.

Cette brusque dclaration nous aurait mus davantage si l'ide et t
nouvelle pour nous. Mais, depuis notre capture, nous avions considr ce
dnoment comme un des plus probables. Nous savions bien que si l'on nous
avait laiss la vie sauve  la mine, ce n'tait pas pour nous rserver une
mort plus douce; nous savions aussi que les sauvages ne faisaient jamais
des hommes prisonniers pour les garder vivants. Rub constituait une rare
exception, son histoire tait des plus extraordinaire, et il n'avait
chapp qu' force de ruse.

--Leur dieu, continua Sanchez, est celui des Mexicains Aztques; ces
tribus sont de la mme race, croit-on; je suis assez ignorant sur ces
matires, mais j'ai entendu des gens dire cela. Ce dieu porte un nom
diablement dur  prononcer. _Carrai!_ je ne m'en souviens plus.

--Quetzalcoatl?

--_Caval!_ c'est bien a. _Pues, seores_, c'est un dieu du feu,
trs-grand amateur de chair humaine, qu'il prfre rtie,  ce que disent
ses adorateurs. C'est pour a qu'on nous fera rtir. a sera pour lui tre
agrable, et en mme temps pour se faire plaisir  eux-mmes. _Dos pajaros
a un golpe_ (deux oiseaux avec une seule pierre). [1]

[Note 1: _Two birds with one stone_, proverbe anglais qui correspond :
_d'une pierre deux coup_.]

Il n'tait pas seulement probable, mais tout  fait certain que nous
serions traits ainsi; et l-dessus, nous nous endormmes n'ayant rien de
mieux  faire. Le lendemain matin, nous vmes tous les Indiens occups 
se peindre le corps et  faire leur toilette. Puis la fameuse danse, la
_mamanchic_ commena.

Cette crmonie eut lieu sur la prairie,  quelque distance en avant de la
faade du temple. Pralablement on nous avait dtachs de nos piquets et
on nous avait conduits sur le thtre de la fte, afin que nous pussions
voir la nation dans toute sa gloire. Nous tions toujours garrotts, mais
nos liens nous laissaient la libert de nous tenir assis. C'tait un grand
adoucissement, et ce changement de position nous causa plus de plaisir que
la vue du spectacle.

C'est  peine si je pourrais dcrire cette danse quand bien mme je
l'aurais regarde, et je ne la regardai point. Comme Sanchez nous l'avait
dit, elle tait excute par les femmes de la tribu seulement. Des
processions de jeunes filles, dans des costumes gais et fantastiques,
portant des guirlandes de fleurs, marchaient en rond et dessinaient toutes
sortes de figures. Un guerrier et une jeune fille placs sur une
plate-forme leve reprsentaient Moctezuma et la reine; autour d'eux
s'excutaient les danses et les chants. La crmonie se terminait par une
prosternation en demi-cercle devant le trne qui tait occup,  ce que je
vis, par Dacoma et Adle. Celle-ei me parut triste.

--Pauvre Sguin! pensai-je; elle n'a plus personne pour la protger 
prsent. Son prtendu pre, le chef-mdecin, lui tait peut-tre attach;
il n'est plus l non plus, et....

Je cessai bientt de penser  Adle; d'autres sujets d'alarmes plus vives
vinrent m'assaillir. Mon me, aussi bien que mes yeux, se portait du ct
du temple que nous pouvions apercevoir de l'endroit o on nous avait
placs. Nous en tions trop loin pour reconnatre les traits de femmes
blanches qui garnissaient les terrasses. _Elle_ tait l sans doute, mais
je ne pouvais la distinguer des autres. Peut-tre valait-il mieux qu'il en
ft ainsi. C'est ce que je pensai alors.

Un Indien tait au milieu d'elles. J'avais dj vu Dacoma, avant le
commencement de la danse, paradant firement devant elles dans tout
l'clat de sa robe royale. Ce chef, au dire de Rub, tait brave, mais
brutal et licencieux; mon coeur tait douloureusement oppress, quand on
nous reconduisit  la place que nous occupions auparavant. Les sauvages
passrent en festins la plus grande partie de la nuit suivante; il n'en
fut pas de mme pour nous. On nous fournissait  peine la nourriture
suffisante, nous souffrions beaucoup de la soif; nos gardiens se
dcidaient difficilement  se dranger pour nous donner de l'eau, bien que
la rivire coult  nos pieds.

Le jour revint et le festin recommena. De nouveaux bestiaux furent
sacrifis et d'normes quartiers de viandes accrochs au-dessus
des flammes. Ds le matin, les guerriers s'quiprent, sans revtir
cependant le costume de guerre, et le tournoi commena. On nous conduisit
encore sur le thtre des jeux, mais on nous plaa plus loin dans la
prairie. Je voyais distinctement sur la terrasse du temple les blancs
vtements des captives. Le temple tait leur demeure. Sanchez l'avait
entendu dire par les Indiens qui causaient entre eux: et il me l'avait
rpt. Elles devaient y rester jusqu'au cinquime jour, lendemain de
notre sacrifice. Puis le chef en choisirait une pour lui, et les autres
devraient tre tires au sort par les guerriers! Oh! ces heures furent
cruelles  passer.

Quelquefois, je dsirais la revoir une fois encore avant de mourir; puis
la rflexion me soufflait qu'il vaudrait mieux ne plus nous rencontrer. La
connaissance de mon malheureux destin ne pourrait qu'augmenter l'amertume
de ses douleurs. Oh! ces heures furent cruelles! Je me mis  regarder le
carrousel des sauvages. Il y avait des passes d'armes et des exercices
d'quitation. Des hommes couraient au galop avec un seul pied sur le
cheval, et dans cette position lanaient la javeline ou la flche droit au
but. D'autres excutaient la voltige sur des chevaux lancs  fond de
train, et sautaient de l'un sur l'autre. Ceux-ci sautaient  bas de la
selle au milieu d'une course rapide; ceux-l montraient leur adresse 
manier le lasso. Puis il y eut des joutes dans lesquelles les guerriers
cherchaient  se dsaronner l'un l'autre comme des chevaliers du moyen
age. C'tait, en fait, un trs-beau spectacle: un grand hippodrome dans le
dsert. Mais je n'tais point en disposition de m'en amuser. Sanchez y
trouvait plus de plaisir que moi. Je le voyais suivre chaque exercice avec
un intrt croissant. Tout  coup il parut agit; sa figure prit une
expression trange: quelque pense soudaine, quelque rsolution subite
venait de s'emparer de lui.

--Dites  vos guerriers, s'cria-t-il, s'adressant  un de nos gardiens,
dans la langue des Navajos, dites  vos guerriers que je ferais mieux que
le plus fort d'entre eux, et que je pourrais leur montrer comment on
manoeuvre un cheval. Le sauvage rpta ce que le prisonnier avait dit: peu
aprs plusieurs guerriers  cheval l'entourrent et l'apostrophrent.

--Toi! un misrable esclave blanc, lutter avec des guerriers navajos! Ha!
ha! ha!

--Savez-vous aller  cheval sur la tte, vous autres?

--Sur la tte! comment?

--Vous tenir sur la tte pendant que le cheval est au galop!

--Non; ni toi ni personne. Nous sommes les meilleurs cavaliers de toute la
contre, et nous ne le pourrions pas.

--Je le puis, moi, affirma solennellement le torador.

--Il se vante! c'est un fou! crirent-ils tous.

--Laissons-le essayer, cria l'un; donnez-lui un cheval; il n'y a pas de
danger.

--Donnez-moi mon cheval et je vous le ferai voir.

--Quel est ton cheval?

--Ce n'est aucun de ceux dont vous vous tes servis, bien sr; mais
amenez-moi ce mustang pommel, donnez-moi un champ de cent fois sa
longueur sur la prairie, et je vous apprendrai un nouveau tour.

Le cheval qu'indiquait Sanchez tait celui sur lequel il tait venu depuis
Del-Norte. En cherchant  le reconnatre, j'aperus mon arabe favori,
pturant au milieu des autres.

Les Indiens se consultrent et consentirent  la demande du torro. Le
cheval qu'il avait dsign fut pris au lasso et amen prs de notre
camarade, qu'on dbarrassa de ses liens. Les Indiens n'avaient pas peur
qu'il s'chappt. Ils savaient bien que leurs chevaux ne seraient pas
embarrasss d'atteindre le mustang pommel; de plus, il y avait un poste
tabli  chacune des entres de la valle, de sorte que, Sanchez leur
et-il chapp dans la plaine, il n'aurait pu sortir de la valle.
Celle-ci constituait en elle-mme une prison.

Sanchez eut bientt termin ses prparatifs. Il noua solidement une peau
de buffle sur le dos de son cheval, puis le conduisit par la bride en lui
faisant dcrire plusieurs fois de suite le mme rond. Quand l'animal eut
reconnu le terrain, le torero lcha la bride, et fit entendre un cri
particulier. Aussitt le cheval se mit  parcourir le cercle au petit
galop. Aprs deux ou trois tours, Sanchez sauta sur son dos, et excuta ce
tour bien connu qui consiste  chevaucher la tte en bas, les pieds en
l'air. Mais ce tour de force, s'il n'avait rien d'extraordinaire pour les
cuyers de profession, tait nouveau pour les Navajos qui semblaient
merveills et poussaient des cris d'admiration. Ils le firent recommencer
maintes et maintes fois jusqu' ce que le mustang pommel ft en nage.
Sanchez ne voulut pas quitter la partie sans donner aux spectateurs un
chantillon complet de son savoir-faire, et il russit  les tonner au
suprme degr. Quand le carrousel fut termin et qu'on nous reconduisit au
bord de la rivire, Sanchez n'tait plus avec nous. Il avait gagn la vie
sauve. Les Navajos l'avaient pris pour professeur d'quitation.



LI


LA COURSE AUX MASSUES.

Le lendemain arriva. C'tait le jour o nous devions entrer en scne. Nos
ennemis procdrent aux prparatifs. Ils allrent au bois, en revinrent
avec des branches en forme de massues, frachement coupes, et
s'habillrent comme pour une course ou une partie de paume. Ds le matin,
on nous conduisit devant la faade du temple. En arrivant, mes yeux se
portrent sur la terrasse. Ma bien-aime tait l; elle m'avait reconnu.
Mes vtements en lambeaux taient souills de sang et de boue; mes cheveux
pleins de terre; mes bras, couverts de cicatrices; ma figure et mon cou,
noirs de poudre; malgr tout cela, elle m'avait reconnu. Les yeux de
l'amour pntrent tous les voiles.

Je n'essayerai pas de dcrire la scne qui suivit. Y eut-il jamais
situation plus terrible, motions plus poignantes, coeurs plus briss! Un
amour comme le ntre, tantalis par la proximit! Nous tions presque 
porte de nous embrasser, et cependant le sort levait entre nous une
infranchissable barrire; nous nous sentions spars pour jamais; nous
connaissions mutuellement le sort qui nous tait rserv; elle tait sre
de ma mort; et moi... Des milliers de penses, toutes plus affreuses les
unes que les autres, nous remplissaient le coeur. Pourrais-je les numrer
ou les dire? Les mots sont impuissants  rendre de pareilles motions.
L'imagination du lecteur y supplera. Ses cris, son dsespoir, ses
sanglots dchirants me brisaient le coeur. Ple et dfaite, ses beaux
cheveux en dsordre, elle se prcipitait avec frnsie vers le parapet
comme si elle et voulu le franchir. Elle se dbattait entre les bras de
ses compagnes qui cherchaient  la retenir; puis l'immobilit succdait
aux transports. Elle avait perdu connaissance, on l'entranait hors de ma
vue.

J'avais les pieds et les poings lis. Deux fois pendant cette scne
j'avais voulu me dresser, ne pouvant matriser mon motion: deux fois
j'tais retomb. Je cessai mes efforts et restai couch sur le sol dans
l'agonie de mon impuissance. Tout cela n'avait pas dur dix secondes; mais
que de souffrances accumules dans un seul instant! C'tait la
condensation des misres de toute une vie.

Pendant prs d'une demi-heure je ne vis rien de ce qui se passait autour
de moi. Mon esprit n'tait point absorb, mais paralys, mais tout  fait
mort. Je n'avais plus de pense. Enfin, je sortis de ma stupeur. Les
sauvages avaient achev de tout prparer pour leur jeu cruel. Deux ranges
d'hommes se dployaient paralllement sur une longueur de plusieurs
centaines de yards. Ils taient arms de massues et placs en face les uns
des autres  une distance de trois  quatre pas. Nous devions traverser en
courant l'espace compris entre les deux lignes, recevant les coups de ceux
qui pouvaient nous atteindre au passage. Celui qui aurait russi 
franchir toute la ligne et  atteindre le pied de la montagne avant d'tre
repris, devait avoir la vie sauve. Telle tait du moins la promesse!

--Est-ce vrai, Sanchez! demandai-je tout bas au torro qui tait prs de
moi.

--Non, me rpondit-il sur le mme ton. C'est un moyen de vous exciter 
mieux courir, afin d'animer le jeu. Vous devez mourir dans tous les cas.
Je les ai entendus causer de cela.

En bonne conscience. C'et t une mince faveur que de nous accorder la
vie  de telles conditions; car l'homme le plus vigoureux et le plus agile
n'aurait pu les remplir.

--Sanchez, dis-je encore au torro, Sguin tait votre ami. Vous ferez
tout ce que vous pourrez pour elle.

Sanchez savait bien de qui je voulais parler.

--Je le ferai, je le ferai! rpondit-il paraissant profondment mu.

--Brave Sanchez! Dites-lui tout ce que j'ai souffert pour elle... Non,
non; ne lui parlez pas de cela!

Je ne savais vraiment plus ce que je disais.

--Sanchez, ajoutai-je encore, une ide qui m'avait dj travers l'esprit
me revenant, ne pourriez-vous pas... un couteau, une arme... n'importe
quoi... ne pourriez-vous pas me procurer une arme quand on me dliera?

--Cela ne vous servirait  rien. Vous n'chapperiez pas quand vous en
auriez cinquante.

--Cela se peut. Mais j'essayerai. Le pire qui puisse m'arriver, c'est de
mourir; et j'aime mieux mourir au milieu d'une lutte.

--a vaudrait mieux, en effet, murmura le torro. J'essayerai de vous
procurer une arme; mais je pourrai bien le payer de... Il fit une pause.
Regardez derrire vous, continua-t-il d'un ton significatif, tout en
levant les yeux comme pour examiner le profil des montagnes, vous
apercevrez un tomahawk. Je crois qu'il est assez mal gard, et que vous
pourrez facilement vous en emparer.

Je compris et je regardai autour de moi.

Dacoma tait  quelques pas, surveillant le dpart des coureurs.

Je vis l'arme  sa ceinture: elle pendait ngligemment. On pouvait
l'arracher.

Je tiens beaucoup  la vie, et je suis capable de dployer une grande
nergie pour la dfendre. Je n'avais pas encore eu occasion de faire
preuve de cette nergie dans les aventures que nous avions traverses.
J'tais rest jusque-l spectateur presque passif des scnes qui avaient
eu lieu, et gnralement, je les avais contemples avec un certain dgot.
Mais, dans d'autres circonstances, j'ai pu vrifier ce trait distinctif de
mon caractre. Sur le champ de bataille,  ma connaissance, il m'est
arriv trois fois de devoir mon salut  ma vive perception du danger et 
ma promptitude pour y chapper. Un peu plus on un peu moins brave, j'eusse
t perdu: cela peut sembler obscur, nigmatique; mais c'est un fait
d'exprience.

Quand j'tais jeune, j'tais renomm pour ma rapidit  la course. Pour
sauter et pour courir, je n'avais jamais rencontr mon suprieur; et mes
anciens camarades de collge se rappellent encore les prouesses de mes
jambes. Ne croyez pas que je cite ces particularits pour m'enorgueillir.
La premire est un simple dtail de mon caractre, les autres sont des
facults physiques dont aujourd'hui, parvenu  l'ge mr, je me sens trop
peu fier. Je les rappelle uniquement pour expliquer ce qui va suivre.

Depuis le moment o j'avais t pris, j'avais constamment rumin des plans
d'vasion. Mais je n'avais pas trouv la plus petite occasion favorable.
Tout le long de la route, nous avions t surveills avec la plus stricte
vigilance. J'avais pass la dernire nuit  combiner un nouveau plan qui
m'tait venu en tte en voyant Sanchez sur son cheval. Ce plan, je l'avais
compltement mri, et il n'y manquait que la possession d'une arme.
J'avais bon espoir d'chapper; je n'avais eu ni le temps, ni l'occasion de
parler de mon projet au torro, et, d'ailleurs, il ne m'et servi de rien
de le lui raconter. Mme sans arme, j'entrevoyais la chance de me sauver;
mais, j'avais besoin d'en avoir une pour le cas o il se trouverait parmi
les sauvages un meilleur coureur que moi. Je pouvais tre tu; c'tait
mme assez vraisemblable; mais cette mort tait moins affreuse que celle
qui m'tait rserve pour le lendemain. Avec ou sans arme, j'tais dcid
 tenter l'aventure, au risque d'y prir.

On dliait O'Cork. C'tait lui qui devait courir le premier. Il y avait un
cercle de sauvages autour du point de dpart: les vieillards et les
infirmes du village qui se tenaient l pour jouir du spectacle. On n'avait
pas peur que nous prissions la fuite; on n'y pensait mme pas; une valle
ferme avec un poste  chaque issue; des chevaux en quantit tout prs de
l, et qu'on pouvait monter en un instant. Il tait impossible de
s'chapper, du moins le pensaient-ils.

O'Cork partit. Pauvre Barnay; c'tait un triste coureur! Il n'avait pas
fait dix pas dans l'avenue vivante, qu'il recevait un coup de massue, et
on l'emportait sanglant et inanim, au milieu des rires de la foule
enchante. Un second subit le mme sort, puis un troisime: c'tait mon
tour; on me dlia. Je me dressai sur mes pieds, j'employai le peu
d'instants qui m'taient accords  me dtirer les membres,  concentrer
dans mon me et dans mon corps toute l'nergie dont j'tais capable pour
faire face  une circonstance aussi dsespre. Le signal de se tenir prt
fut donn aux Indiens. Ils reprirent leurs places, brandissant leurs
massues, et impatients de me voir partir.

Dacoma tait derrire moi. D'un regard de ct, j'avais mesur l'espace
qui me sparait de lui. Je reculai de quelques pas, feignant de vouloir me
donner un peu plus d'lan; quand je fus sur le point de le toucher, je fis
brusquement volte-face; avec l'agilit d'un chat et la dextrit d'un
voleur, je saisis le tomahawk et l'arrachai de sa ceinture. J'essayai de
le frapper, mais, dans ma prcipitation, je le manquai; je n'avais pas le
temps de recommencer; je me retournai et pris ma course. Dacoma tait
immobile de surprise, et j'tais hors de son atteinte avant qu'il et fait
un mouvement pour me suivre.

Je courais, non vers l'avenue forme par les guerriers, mais vers un ct
du cercle des spectateurs qui, je l'ai dit, tait form de vieillards et
d'infirmes. Ceux-ci avaient tir leurs couteaux et leurs rangs serrs me
barraient le chemin. Au lieu d'essayer de me frayer une voie au milieu
d'eux, ce  quoi j'aurais pu ne pas russir, je m'lanai d'un bond
terrible et sautai par-dessus leurs paules. Deux ou trois de ceux qui
taient en arrire cherchrent  m'arrter au moment o je passai prs
d'eux; mais je les vitai, et, un instant aprs, j'tais au milieu de la
plaine; le village entier tait lanc sur mes traces.

Ma direction tait dtermine d'avance dans mon esprit, et sans la
ressource que j'avais en vue, je n'aurais pas tent l'aventure: je courais
vers l'endroit o taient les chevaux. Il s'agissait de ma vie, et je
n'avais pas besoin d'tre autrement encourag  faire de mon mieux. J'eus
bientt distanc ceux qui taient le plus prs de moi au dpart. Mais les
meilleurs coureurs se trouvaient parmi les guerriers qui avaient form la
haie, et ceux-l commenaient  dpasser les autres. Nanmoins, ils ne
gagnaient pas sur moi. J'avais encore mes jambes de collgien. Aprs un
mille de chasse, je vis que j'tais  moins de la moiti de cette distance
de la caballada, et  plus de trois cents yards de ceux qui me
poursuivaient; mais,  ma grande terreur, en jetant un regard en arrire,
je vis des hommes  cheval. Ils taient encore bien loin; mais ils ne
tarderaient pas  m'atteindre. tais-je assez prs pour qu'il pt
m'entendre? Je criai de toute ma force, et sans ralentir ma course: Moro,
Moro!

Il se fit un mouvement parmi les chevaux, qui se mirent  secouer leurs
ttes, puis, j'en vis un sortir des rangs et se diriger vers moi au galop.
Je le reconnus  son large poitrail noir et  son museau roux: c'tait
Moro, mon brave et fidle Moro! Les autres suivaient en foule, mais, avant
qu'ils fussent arrivs sur moi, j'avais atteint mon cheval, et, tout
pantelant, je m'tais lanc sur son dos! Je n'avais pas de bride, mais ma
bonne bte tait habitue  obir  la voix,  la main et aux genoux; je
la dirigeai  travers le troupeau, vers l'extrmit occidentale de la
valle. J'entendais les hurlements des chasseurs  cheval, pendant que je
traversais la caballada; je jetai un regard en arrire; une bande de vingt
hommes environ courait aprs moi au triple galop. Mais je ne les craignais
plus maintenant. Je connaissais trop bien Moro. Quand j'eus franchi les
douze milles de la valle et gravi la pente de la Sierra, j'aperus ceux
qui me poursuivaient loin derrire, dans la plaine,  cinq ou six milles
pour le moins.



LII


COMBAT AU BORD D'UN PRCIPICE.

Un repos de plusieurs jours avait rendu  mon cheval toute son nergie, et
il gravit la pente rocailleuse d'un pas rapide. Il me communiquait une
partie de sa vigueur, et je sentais mes forces revenir. C'tait heureux,
car j'allais avoir bientt  m'en servir. J'approchais de l'endroit o le
poste tait tabli. Au moment o je m'tais chapp de la ville, tout
entier au pril immdiat, je ne m'tais plus proccup de ce dernier
danger. La pense m'en revint tout  coup, et je commenai  faire
provision de courage pour l'affronter. Je savais qu'il y avait un poste
sur la montagne: Sanchez me l'avait appris, et il le tenait de la bouche
des Indiens.

Combien d'hommes allais-je rencontrer l? Deux taient bien suffisants,
plus que suffisants pour moi, affaibli que j'tais et n'ayant d'autre arme
qu'un tomahawk dont j'tais fort peu habile  me servir. Sans aucun doute,
ces hommes auraient leurs arcs, leurs lances, leurs tomahawks et leurs
couteaux. Toutes les chances taient contre moi. A quel endroit les
trouverais-je? En qualit de vedettes, leur principal devoir tait de
surveiller le dehors. Ils devaient donc tre  une place d'o on pt
dcouvrir cette plaine. Je me rappelais parfaitement bien la route:
c'tait celle par laquelle nous avions pntr dans la valle. Il y avait
une plate-forme sur le sommet occidental de la Sierra. Le souvenir m'en
tait rest parce que nous y avions fait halte pendant que notre guide
allait en reconnaissance en avant.

Un rocher surplombait cette plate-forme; je me souvenais aussi de cela;
car, pendant l'absence du guide, Sguin et moi nous avions mis pied 
terre et nous l'avions gravi. De ce rocher, on dcouvrait tout le pays
extrieur au nord et  l'ouest. Sans aucun doute, les vedettes avaient
choisi ce point. Seraient-elles sur le sommet? Dans ce cas, le meilleur
parti  prendre tait de passer au galop, de manire  ne pas leur donner
de temps de descendre, et  courir seulement le risque des flches et des
lances. Passer au galop! Non, cela tait impossible; aux deux extrmits
de la plate-forme la route se rtrcissait jusqu' n'avoir pas deux pieds
de largeur, borde d'un ct par un rocher  pic, et de l'autre par le
prcipice du canon. C'tait une simple saillie de rocher qu'il tait
dangereux de traverser, mme  pied et  pas compts. De plus, mon cheval
avait t referr  la Mission. Les fers taient polis par la marche, et
la roche tait glissante comme du verre.

Pendant que toutes ces penses roulaient dans mon esprit, j'approchais du
sommet de la Sierra. La perspective tait redoutable; le pril que
j'allais affronter tait extrme, et dans toute autre circonstance, il
m'aurait fait reculer. Mais le danger qui tait derrire moi ne me
permettait pas d'hsiter; et sans savoir au juste comment je m'y
prendrais, je poursuivais mon chemin. Je m'avanais avec prcaution,
dirigeant mon cheval sur les parties les plus molles de la route, pour
amortir le bruit de ses pas. A chaque dtour, je m'arrtais et sondais du
regard; mais je n'avais pas de temps  perdre, et mes haltes taient
courtes. Le sentier s'levait  travers un bois pais de cdres et de pins
rabougris. Il dcrivait un zigzag sur le penchant de la montagne. Prs du
sommet, il tournait brusquement vers la droite et entrait dans le _canon_.
L commenait la saillie de roc qui continuait la route et rgnait tout le
long du prcipice. En atteignant ce point, je dcouvris le rocher o je
m'attendais  voir la sentinelle.

Je ne m'tais point tromp; elle tait l; et je fus agrablement surpris
de voir qu'il n'y avait qu'un seul homme. Il tait assis sur la cime du
rocher le plus lev, et son corps brun se dtachait distinctement sur le
bleu ple du ciel. La distance qui me sparait de lui tait de trois cents
yards au plus, et il me fallait. Suivre la saillie qui me rapprochait de
lui jusqu'au tiers environ de cette distance. Au moment o je l'aperus,
je m'arrtai pour me reconnatre. Il ne m'avait encore ni vu ni entendu;
il me tournait le dos et paraissait observer attentivement la plaine du
ct de l'ouest. A ct de la roche sur laquelle il tait assis, sa lance
tait plante dans le sol; son bouclier, son arc et son carquois,
appuys contre. Je voyais sur lui le manche d'un couteau et un tomahawk.

Mes instants taient compts; en un clin d'oeil j'eus je pris ma
rsolution. C'tait d'atteindre le dfil, et de tcher de le traverser
avant que l'Indien et le temps de descendre pour me couper le chemin. Je
pressai les flancs de mon cheval. J'avanai, avec lenteur et prudence,
pour deux raisons: d'abord parce que Moro n'osait pas aller plus vite, et
puis, parce que j'esprais ainsi passer sans attirer l'attention de la
sentinelle. Le torrent mugissait au-dessous; le bruit pouvait touffer
celui des sabots sur le roc. J'allais donc, soutenu par cet espoir. Mon
oeil passait du prilleux sentier au sauvage, et du sauvage au sentier que
mon cheval suivait, frissonnant de terreur. Quand j'eus march environ
vingt pas le long de la saillie, j'arrivai en vue de la plate-forme; l,
j'aperus un groupe qui me fit saisir en tremblant la crinire de Moro:
c'tait un signe par lequel je m'arrtais toujours quand je ne voulais pas
me servir du mors. Il demeura immobile, et je considrai ce que j'avais
devant moi.

Deux chevaux, deux mustangs, et un homme, un Indien! Les mustangs, sells
et brids, se tenaient tranquillement sur la plate-forme, et un lasso,
attach  la selle de l'un, tait enroul au poignet de l'Indien.
Celui-ci, accroupi, le dos appuy  un rocher, les bras sur les genoux et
la tte sur les bras, paraissait endormi. Prs de lui, son arc, ses
flches, sa lance et son bouclier. La situation tait terrible. Je ne
pouvais plus passer sans tre entendu par celui-l, et il fallait
absolument passer. Quand mme je n'aurais pas t poursuivi, il ne m'tait
plus possible de reculer, car le passage tait trop troit pour que mon
cheval pt se retourner. Je pensai  me laisser glisser  terre, 
m'avancer  pas de loup, et d'un coup de tomahawk... Le moyen tait cruel;
mais je n'avais pas le choix et l'instinct de la conservation parlait plus
haut que tous les sentiments. Mais il tait crit que je n'aurais pas
recours  cette terrible extrmit. Moro, impatient de sortir d'une
position aussi dangereuse, renifla et frappa le roc de son sabot. A ce
bruit les chevaux espagnols rpondirent par un hennissement. Les sauvages
furent aussitt sur leurs pieds, et leurs cris simultans m'apprirent que
tous deux m'avaient aperu. La sentinelle du haut rocher saisit sa lance
et se prcipita en avant; mais je m'occupais exclusivement, pour le
moment, de son camarade. Celui-ci, en me voyant, avait saisi son arc, et,
machinalement, avait saut sur son cheval; puis, avec un cri sauvage, il
s'tait avanc  ma rencontre sur l'troit sentier. Une flche siffla 
mes oreilles; dans sa prcipitation, il avait mal vis.

Les ttes de nos chevaux se rencontrrent. Ils restrent ainsi, les yeux
dilats, soufflant de leurs naseaux. Tous les deux semblaient partager la
fureur de leurs cavaliers et comprendre qu'il s'agissait d'un combat
mortel. Ils s'taient rencontrs dans l'endroit le plus resserr du
passage. Ni l'un ni l'autre ne pouvait retourner sur ses pas; il fallait
que l'un des deux ft prcipit dans l'abme: une chute de plus de mille
pieds, et le torrent au fond! Je m'arrtai avec un sentiment profond de
dsespoir. Pas une arme avec laquelle je pusse atteindre mon ennemi; lui,
il avait son arc, et je le voyais ajuster une seconde flche sur la corde.
Au milieu de cette crise, trois ides se croisrent dans mon cerveau se
suivant comme trois clairs. Mon premier mouvement fut de pousser Moro en
avant, comptant sur sa force suprieure pour prcipiter l'autre. Si
j'avais eu une bride et des perons, je n'aurais pas hsit; mais je
n'avais ni l'une ni les autres; la chance tait trop redoutable; puis, je
pensai  lancer mon tomahawk  la tte de mon antagoniste. Enfin, je
m'arrtai  ceci: mettre pied  terre et m'attaquer au cheval de l'Indien.
C'tait videmment le meilleur parti: en un instant je me laissai glisser
du ct du rocher. Au moment o je descendais, une flche me frla la
joue; j'avais t prserv par la promptitude de mon mouvement.

Je rampai le long des flancs de mon cheval et me plaai devant le nez du
mustang. L'animal, semblant deviner mon intention, se cabra en renclant;
mais il lui fallut bien retomber  la mme place. L'Indien prparait une
troisime flche, mais celle-ci ne devait jamais partir. Au moment o les
sabots du mustang refrappaient le rocher, mon tomahawk s'abattait entre
ses deux yeux. Je sentis le craquement de l'os sous le fer de la hachette.
Immdiatement je vis disparatre dans l'abme cheval et cavalier, celui-ci
poussant un cri terrible et cherchant vainement  s'lancer de la selle.
Il y eut un moment de silence, un long moment;--ils tombaient, ils
tombaient... Enfin, on entendit un bruit sourd,--le choc de leurs corps
rencontrant la surface de l'eau! Je n'eus pas la curiosit de regarder au
fond, et d'ailleurs je n'en aurais pas eu le temps. Quand je me relevai
(car je m'tais mis  genoux pour frapper), je vis l'autre sauvage
atteignant la plateforme. Il ne s'arrta pas un instant, mais vint en
courant sur moi et la lance en arrt. J'allais tre travers d'outre en
outre, si je ne russissais pas  parer le coup. Heureusement la pointe
rencontra le fer de ma hache; la lance dtourne passa derrire moi, et
nos corps se rencontrrent avec une violence qui nous fit rouler tous deux
au bord du prcipice.

Aussitt que j'eus repris mon quilibre, je recommenai l'attaque, serrant
mon adversaire de prs, afin qu'il ne pt pas se servir de sa lance.
Voyant cela, il abandonna cette arme et saisit son tomahawk. Nous
combattions corps  corps, hache contre hache! Tour  tour nous avancions
ou nous reculions, suivant que nous avions  parer ou  frapper. Plusieurs
fois nous nous saismes en tchant de nous prcipiter l'un l'autre dans
l'abme; mais la crainte d'tre entrans retenait nos efforts; nous nous
lchions et recommencions la lutte au tomahawk. Pas un mot n'tait chang
entre nous. Nous n'avions rien  nous dire; nous ne pouvions d'ailleurs
nous comprendre. Notre seule pense, notre seul but tait de nous
dbarrasser l'un de l'autre, et il fallait absolument, pour cela, que l'un
de nous deux ft tu. Ds que nous avions t aux prises, l'Indien avait
interrompu ses cris; nous nous battions en silence et avec acharnement. De
temps en temps une exclamation sourde, le sifflement de nos respirations,
le choc de nos tomahawks, le hennissement de nos chevaux et le mugissement
continuel du torrent: tels taient les seuls bruits de la lutte. Pendant
quelques minutes nous combattmes sur l'troit sentier; nous nous tions
fait plusieurs blessures, mais ni l'un ni l'autre n'tait grivement
atteint. Enfin je russis  faire reculer mon adversaire jusqu' la
plate-forme. L nous avions du champ, et nous nous attaqumes avec plus
d'nergie que jamais. Aprs quelques coups changs, nos tomahawks se
rencontrrent avec une telle violence, qu'ils nous chapprent des mains 
tous deux. Sans chercher  recouvrer nos armes, nous nous prcipitmes
l'un sur l'autre, et aprs une courte lutte corps  corps, nous roulmes
 terre. Je croyais que mon adversaire avait un couteau, mais je m'tais
sans doute tromp, car il s'en serait certainement servi. Je reconnus
bientt qu'il tait plus vigoureux que moi. Ses bras musculeux me
serraient  me faire craquer les ctes. Nous roulions ensemble, tantt
dessus tantt dessous. Chaque mouvement nous rapprochait du prcipice! Je
ne pouvais me dbarrasser de son treinte. Ses doigts nerveux taient
serrs autour de mon cou; il m'tranglait... Mes forces m'abandonnrent;
je ne pus rsister plus longtemps; je me sentis mourir. J'tais... je...
O Dieu! Pardon!--Oh!

Mon vanouissement ne dut pas tre long, car, quand la conscience me
revint, je sentis encore la sueur de mes efforts prcdents, et mes
blessures taient toutes saignantes, la vie reprenait possession de mon
tre; j'tais toujours sur la plate-forme; mais qu'tait donc devenu mon
adversaire? Comment ne m'avait-il pas achev? Pourquoi ne m'avait-il pas
jet dans l'abme? Je me soulevai sur un bras et regardai autour de moi.
Je ne vis d'autre tre vivant que mon cheval et celui de l'Indien galopant
sur la plate-forme et se livrant un combat  coups de tte et  coups de
pieds. Mais j'entendais un bruit, le bruit d'une lutte terrible: les
rugissements rauques et entrecoups d'un chien dvorant un ennemi, mls
aux cris d'une voix humaine, d'une voix agonisante! Que signifiait cela?
Il y avait une crevasse sur la plate-forme, une crevasse assez profonde,
et le bruit paraissait sortir de l. Je me dirigeai de ce ct. C'tait un
affreux spectacle. La ravine avait environ dix pieds de profondeur, et,
tout au fond, parmi les pines et les cactus, un chien norme tait en
train de dchirer quelque chose qui criait et se dbattait. C'tait un
homme, un Indien. Tout me fut expliqu. Le chien, c'tait Alp; l'homme,
c'tait mon dernier adversaire.

Au moment o j'arrivai sur le bord de la crevasse, le chien tenait son
ennemi sous lui et le renversait  chaque nouvel effort que celui-ci
faisait pour se relever. Le sauvage criait comme un dsespr. Il me
sembla voir l'animal enfonant ses crocs dans la gorge de l'Indien; mais
d'autres proccupations m'empchrent de regarder plus longtemps.
J'entendis des voix derrire moi. Les sauvages lancs  ma poursuite
atteignaient le canon et pressaient leurs chevaux vers la saillie.

M'lancer sur mon cheval, le diriger vers la sortie, tourner le rocher et
descendre la montagne, fut l'affaire d'un moment. En approchant du pied,
j'entendis du bruit dans les buissons qui bordaient la route, un animal
en sortait  quelques pas derrire moi: c'tait mon Saint-Bernard. En
venant auprs de moi, il poussa un long hurlement et se mit  remuer la
queue. Je ne comprenais pas comment il avait pu s'chapper, car les
Indiens avaient d atteindre la plate-forme avant qu'il et pu sortir de
la ravine; mais le sang frais lui souillait ses babines et le poil de sa
poitrine, montrait qu'il en avait mis un, tout au moins, hors d'tat de le
retenir. En arrivant sur la plaine, je jetai un coup d'oeil en arrire.
Les Indiens descendaient la pente de la Sierra. J'avais prs d'un
demi-mille d'avance, et, prenant la montagne Neigeuse pour guide, je me
lanai dans la prairie ouverte devant moi.



LIII


RENCONTRE INESPRE.

Quand je quittai le pied de la montagne, le pic blanc se montrait devant
moi  la distance de trente milles. Jusque-l on ne voyait pas une
colline, pas un buisson, sauf quelques arbrisseaux nains l'artemisia. Il
n'tait pas encore midi. Pourrais-je atteindre la montagne Neigeuse avant
le coucher du soleil? Dans ce cas, je me proposais de prendre notre
ancienne route vers la mine. De l, je gagnerais le Del-Norte en suivant
une branche du Paloma ou quelque autre cours d'eau latral. Tel tait 
peu prs mon plan.

Je devais m'attendre  tre poursuivi jusqu'aux portes d'El Paso; quand
j'eus fait un mille environ, un coup d'oeil en arrire me fit voir les
Indiens dbouchant dans la plaine et galopant aprs moi.

Ce n'tait plus une question de vitesse. Pas un de leurs chevaux ne
pouvait lutter avec le mien. Mais Moro aurait-il le mme fond que leurs
mustangs? Je connaissais la nature nerveuse, infatigable de cette race
espagnole; je les savais capables de galoper sans interruption pendant une
journe entire, et je n'tais pas sans inquitude sur le rsultat d'une
lutte prolonge. Pour l'instant, il m'tait facile de garder mon avance
sans presser mon cheval, dont je tenais  mnager les forces. Tant qu'il
ne serait pas rendu, je ne risquais pas d'tre atteint; je galopais donc
posment, observant les mouvements des Indiens et me bornant  conserver
ma distance. De temps en temps je sautais  terre pour soulager Moro, et
je courais cte  cte avec lui.

Mon chien suivait, jetant parfois un regard intelligent sur moi et
semblant avoir conscience du motif qui me faisait voyager avec une telle
hte. Pendant tout le jour je restai en vue des Indiens; je pouvais
distinguer leurs armes et les compter; ils taient environ une vingtaine
en tout. Les tranards avaient tourn bride, et les hommes bien monts
continuaient seuls la poursuite. En approchant du pied de la montagne
Neigeuse, je me rappelai qu'il y avait de l'eau  notre ancien campement
dans le dfil. Je pressai mon cheval pour gagner le temps de nous
rafrachir tous les deux. J'avais l'intention de faire une courte halte,
de laisser le noble animal reprendre haleine et se refaire un peu aux
dpens de l'herbe grasse qui entourait le ruisseau. Mon salut dpendait de
la conservation de ses forces, et c'tait le moyen de les lui conserver.

Le soleil tait prs de se coucher quand j'atteignis le dfil. Avant de
m'engager au milieu des rochers, je jetai un coup d'oeil en arrire.
J'avais gagn du terrain pendant la dernire heure. Ils taient au moins 
trois milles derrire, et leurs chevaux paraissaient fatigus. Tout en
continuant ma course, je me mis  rflchir. J'tais maintenant sur une
route connue; mon courage se ranimait, mes esprances, si longtemps
obscurcies, renaissaient brillantes et vivaces. Toute mon nergie, toute
ma fortune, toute ma vie, allaient tre consacres  un seul but. Je
lverais une troupe plus nombreuse que toutes celles qu'avait commandes
Sguin. Je trouverais des hommes parmi les employs de la caravane,  son
retour; j'irais fouiller tous les postes de trappeurs et de chasseurs dans
la montagne; j'invoquerais l'appui du gouvernement mexicain; je lui
demanderais des subsides, des troupes. J'en appellerais aux citoyens d'El
Paso, de Chihuahua, de Durango, je...

--Par Josaphat! voil un camarade qui galope sans selle et sans bride!

Cinq ou six hommes arms de rifles sortirent des rochers et m'entourrent.

--Que je sois mang par un Indien si ce n'est pas le jeune homme qui m'a
pris pour un ours gris! Billye! regarde donc! Le voil, c'est lui, c'est
lui-mme! Hi! hi! hi! ho! ho!

--Rub! Garey!

--Eh quoi! par Jupiter! c'est mon ami Haller! hourrah! Mon vieux camarade!
est-ce que vous ne me reconnaissez pas?

--Saint-Vrain!

--Lui-mme, parbleu! Est-ce que je suis chang? Quant  vous, il m'et t
difficile de vous reconnatre, si le vieux trappeur ne nous avait pas
instruit de tout ce qui vous est arriv. Mais, dites-moi donc, comment
avez-vous pu vous tirer des mains des Philistins?

--D'abord, dites-moi ce que vous tes ici, et pourquoi vous y tes?

--Oh! nous sommes un poste d'avant-garde! l'arme est l-bas.

--L'arme?

-Oui; nous l'appelons ainsi. Il y a l six cents hommes: et c'est une
vritable arme pour ce pays-ci.

--Mais, qui? Quels sont ces hommes?

--Il y en a de toutes les sortes et de toutes les couleurs. Il y a des
habitants de Chihuahua et d'El Paso, des ngres, des chasseurs, des
trappeurs, des voituriers; votre humble serviteur commande la troupe de
ces derniers. Et puis, il y a la bande de notre ami Sguin.

--Sguin! est-il...

-Quoi? C'est notre gnral en chef. Mais venez: le camp est tabli prs de
la fontaine. Allons-y. Vous paraissez affam, et j'ai dans mes bagages une
provision de paso premire qualit. Venez!

--Attendez un instant, je suis poursuivi!

-Poursuivi! s'crirent les chasseurs levant tous en mme temps leurs
rifles et regardant vers l'entre de la ravine. Combien?

-Une vingtaine environ.

--Sont-ils sur vos talons?

--Non.

--Dans combien de temps pourront-ils arriver?

--Ils sont  trois milles, avec des chevaux fatigus, comme vous pouvez
l'imaginer.

--Trois quarts d'heure, une demi-heure, tout au moins. Venez! nous avons
le temps d'aller l-bas et de tout prparer pour les bien recevoir. Rub!
restez-l avec les autres; nous serons revenus avant qu'ils arrivent,
Venez, Haller! venez!

Je suivis mon excellent ami, qui me conduisit  la source. L, je trouvai
l'arme; elle en avait bien la physionomie, car deux ou trois cents hommes
taient en uniforme; c'taient les volontaires de Chihuahua et d'El Paso.
La dernire incursion des Indiens avait port au comble l'exaspration des
habitants, et cet armement inaccoutum en tait la consquence. Sguin,
avec le reste de sa bande, avait rencontr les volontaires  El Paso, et
les avait conduits en toute hte sur les traces des Navajos. C'est par
lui que Saint-Vrain avait su que j'tais prisonnier, et celui-ci, dans
l'espoir de me dlivrer, s'tait joint  l'expdition avec environ
quarante ou cinquante des employs de la caravane. La plupart des hommes
de la bande de Sguin avaient chapp au combat de la barranca; j'appris
avec plaisir qu'El Sol et la Luna taient du nombre. Ils accompagnaient
Sguin, et je les trouvai dans sa tente.

Sguin m'accueillit comme on accueille le porteur d'heureuses nouvelles.
Elles taient sauves encore. Ce fut tout ce que je pus lui dire, et tout
ce qu'il voulait savoir. Nous n'avions pas de temps  perdre en vaines
paroles.

Cent hommes montrent immdiatement  cheval et se dirigrent vers la
ravine. En arrivant  l'avant-poste, ils conduisirent leurs chevaux
derrire les rochers et se mirent en embuscade.

L'ordre tait de prendre tous les Indiens, morts ou vifs. On avait
pour instructions de laisser l'ennemi s'engager dans la ravine jusqu'au
del de l'embuscade, de le suivre jusqu'en vue du corps d'arme et de le
prendre ainsi entre deux feux.

Au-dessus du cours d'eau, la ravine, tait rocheuse et les chevaux n'y
laissaient pas de traces. De plus, les Indiens, acharns  ma poursuite,
ne s'inquiteraient pas de chercher des traces jusqu' ce qu'ils fussent
arrivs prs de l'eau. Du moment qu'ils auraient eu dpass l'embuscade,
pas un ne pourrait s'chapper, car le dfil tait bord de chaque ct
par des rochers  pic. Quand les cent hommes furent partis, cent autres
montrent  cheval et se placrent en observation devant le passage.
L'attente ne fut pas longue. Nos arrangements taient  peine termins,
qu'un Indien se montra  l'angle du rocher,  peu prs  deux cents yards
de la source. C'tait le premier de la bande des Indiens. Ceux-ci avaient
dj dpass l'embuscade, immobile et silencieuse. Le sauvage, voyant des
hommes arms, s'arrta brusquement; puis il poussa un cri, et courut en
arrire vers ses camarades. Ceux-ci suivirent son exemple, firent
volte-face; mais avant qu'ils eussent regagner la ravine, les cavaliers
cachs, sortant du milieu des rochers, arrivaient sur eux au galop. Les
Indiens se voyant pris et reconnaissant la supriorit du nombre, jetrent
leurs lances et demandrent merci. Un instant aprs, ils taient tous
prisonniers. Tout cela n'avait pas pris une demi-heure, et nous
retournmes vers la source avec nos captifs solidement garrotts.

Les chefs se runirent autour de Sguin pour dlibrer sur un plan
d'attaque contre la ville. Devions-nous partir cette nuit mme? On me
demanda mon avis; je rpondis naturellement que le plus tt serait le
mieux pour le salut des captifs. Mes sentiments, partags par Sguin,
taient opposs  tout dlai. Nos camarades prisonniers devaient mourir le
lendemain; nous pouvions encore arriver  temps pour les sauver. Comment
nous y prendrions-nous pour aborder la valle? C'tait l la premire
question  discuter. Incontestablement, l'ennemi avait plac des postes
aux deux extrmits.

Un corps aussi important que le ntre ne pouvait s'approcher par la plaine
sans tre immdiatement signal. C'tait une grave difficult.

--Divisons-nous, dit un des nommes de la vieille bande de Sguin;
attaquons par les deux bouts, nous les prendrons dans la trappe.

--Wagh! rpondit un autre, a ne se peut pas. Il y a dix milles de forts
l-dedans. Si nous nous montrons ainsi  ces moricauds, ils gagneront les
bois avec les femmes et tout le reste, et nous aurons toutes les peines du
monde  les retrouver.

Celui-ci avait videmment raison. Nous ne devions pas attaquer
ouvertement. Il fallait user de stratagme. On appela au conseil un homme
qui devait bientt lever la difficult: c'tait le vieux trappeur sans
oreilles et sans chevelure, Rub.

--Cap'n, dit-il aprs un moment de rflexion, nous n'avons pas besoin de
nous montrer avant de nous tre rendus matres du _canon_.

--Comment nous en rendrons-nous matres? demanda Sguin.

--Dshabillez ces vingt moricauds, rpondit Rub, montrant les
prisonniers; que vingt de nous mettent leurs habits. Nous conduirons avec
nous le jeune camarade, celui qui m'a pris pour un ours gris! Hi! hi! hi!
Le vieux Rub pris pour un ours gris! Nous le conduirons comme prisonnier.
Maintenant, cap'n, vous comprenez?

--Ces vingt hommes iront en avant, prendront le poste et attendront le
corps d'arme.

--Voil la chose, c'est justement mon ide.

--C'est ce qu'il y a de mieux, c'est la seule chose  faire; nous agirons
ainsi.

Sguin donna immdiatement l'ordre de dpouiller les Indiens de leurs
vtements. La plupart taient revtus d'habits pills sur les Mexicains.
Il y en avait de toutes les formes et de toutes les couleurs.

--Je vous engage, cap'n, dit Rub voyant. Sguin se prparer  choisir les
hommes de cette avant-garde, je vous engage  prendre principalement des
Delawares. Ces Navaghs sont trs-russ, et on ne les attrape pas
facilement. Ils pourraient reconnatre une peau blanche au clair de la
lune. Ceux de nous qui iront avec eux devront se peindre en Indien,
autrement nous serons vents; nous le serons srement.

Sguin, suivant cet avis, choisit le plus de Delawares et de Chawnies
qu'il put, et leur fit revtir les costumes des Navajos. Lui-mme. Rub,
Garey et quelques autres, compltrent le nombre. Quant  moi, je devais
naturellement jouer le rle de prisonnier. Les blancs changrent d'habits
et se peignirent en Indiens, genre de toilette fort usit dans la prairie,
et auquel ils taient tous habitus. Pour Rub, la chose ne fut pas
difficile. Sa couleur naturelle suffisait presque pour ce dguisement. Il
ne se donna pas la peine d'ter sa blouse et son pantalon. Il aurait fallu
les couper, et il ne se souciait pas de sacrifier ainsi son vtement
favori. Il passa les autres habits par dessus, et, peu d'instants aprs,
se montra revtu de calzoneros taillads, orns de boutons brillants
depuis la hanche jusqu' la cheville; d'une jaquette justaucorps, qui lui
tait chue en partage. Un lgant sombrero pos coquettement sur sa tte
acheva de le transformer en un dandy des plus grotesques. Tous ses
camarades accueillirent cette mtamorphose par de bruyants clats de rire,
et Rub lui-mme prouvait un singulier plaisir  se sentir aussi
gracieusement harnach. Avant que le soleil et disparu, tout tait prt,
et l'avant-garde se mettait en route. Le corps d'arme, sous la conduite
de Saint-Vrain, devait suivre  une heure de distance. Quelques hommes
seulement, des Mexicains, restaient  la source, pour garder les
prisonniers navajos.



LIV


LA DLIVRANCE.

Nous coupmes la plaine droit dans la direction de l'entre orientale de
la valle. Nous atteignmes le canon  peu prs deux heures avant le jour.
Tout se passa comme nous le dsirions. Il y avait un poste de cinq Indiens
 l'extrmit du dfil; ils se laissrent approcher sans dfiance et nous
les prmes sans coup frir. Le corps d'arme arriva bientt aprs, et
toujours prcd de l'avant-garde, traversa le canon. Arrivs  la lisire
des bois situs prs de la ville, nous fmes halte et nous nous couchmes
au milieu des arbres.

La ville tait claire par la lune, un profond silence rgnait dans la
valle. Rien ne remuait  une heure aussi matinale; mais nous apercevions
deux ou trois formes noires, debout prs de la rivire. C'taient les
sentinelles qui gardaient nos camarades prisonniers. Cela nous rassura;
ils taient donc encore vivants. En ce moment ils ne se doutaient gure,
les pauvres diables, que l'heure de la dlivrance ft si prs d'eux. Pour
les mmes raisons que la premire fois, nous retardions l'attaque jusqu'
ce qu'il fit jour; nous attendions comme alors, mais la perspective
n'tait plus la mme. La ville tait dfendue maintenant par six cents
guerriers, nombre  peu prs gal au ntre; et nous devions compter sur un
combat  outrance. Nous ne redoutions pas le rsultat, mais nous avions 
craindre que les sauvages, par esprit de vengeance, ne missent  mort les
prisonniers pendant la bataille. Ils savaient que notre principal but
tait de les dlivrer, et, s'ils taient vaincus, ils pouvaient se donner
l'horrible satisfaction de ce massacre. Tout cela n'tait que trop
probable, et nous dmes prendre toutes les mesures possibles pour empcher
un pareil rsultat. Nous tions satisfaits de penser que les femmes
captives taient toujours dans le temple. Rub nous assura que c'tait
leur habitude constante d'y tenir renfermes les nouvelles prisonnires
pendant plusieurs jours, avant de les distribuer entre les guerriers. La
reine, aussi, demeurait dans ce btiment.

Il fut donc dcid que la troupe travestie se porterait en avant, me
conduisant comme prisonnier, aux premires lueurs du jour, et irait
entourer le temple; par ce coup hardi, on mettait les captives blanches en
sret. A un signal du clairon ou au premier coup de feu, l'arme entire
devait s'lancer au galop. C'tait le meilleur plan et aprs en avoir
arrt tous les dtails, nous attendmes l'aube. Elle arriva bientt. Les
rayons de l'aurore se mlrent  la lumire de la lune. Les objets
devinrent plus distincts. Au moment o le quartz laiteux des rochers
revtit ses nuances matinales, nous sortmes de notre couvert et nous nous
dirigemes vers la ville. J'tais en apparence li sur mon cheval, et
gard entre deux Delawares.

En approchant des maisons, nous vmes plusieurs hommes sur les toits. Ils
se mirent  courir  et l, appelant les autres; des groupes nombreux
garnirent les terrasses, et nous fmes accueillis par des cris de
flicitations. vitant les rues, nous prmes, au grand trot, la direction
du temple. Ds que nous emes atteint la base des murs, nous sautmes en
bas de nos chevaux et grimpmes aux chelles. Les parapets des terrasses
taient garnis d'un certain nombre de femmes. Parmi elles, Sguin reconnut
sa fille, la reine. En un clin d'oeil elle fut emmene et mise en sret
dans l'intrieur. Un instant aprs je retrouvais ma bien-aime auprs de
sa mre et je la serrais dans mes bras. Les autres captives taient l;
sans perdre de temps en explications, nous les fmes rentrer dans les
chambres et nous gardmes les portes, le pistolet au poing. Tout cela
s'tait fait en moins de deux minutes; mais avant que nous eussions fini,
un cri sauvage annonait que la ruse tait dcouverte. Des hurlements de
rage clatrent dans toute la ville, et les guerriers, s'lanant de leurs
maisons, accoururent; vers le temple. Les flches commencrent  siffler
autour de nous; mais  travers tous les bruits, les sons du clairon, qui
donnaient le signal de l'attaque, se firent entendre.

Nos camarades sortirent du bois et; accoururent au galop. A deux cents
yards de la ville, les cavaliers se divisrent en deux colonnes, qui
dcrivirent, chacune, un quart de cercle pour attaquer par les deux bouts
 la fois. Les Indiens se portrent  la dfense des abords du village;
mais, en dpit d'une grle de flches qui abattit plusieurs hommes, les
cavaliers pntrrent dans les rues, et, mettant pied  terre,
combattirent les Indiens corps  corps, dans leurs murailles. Les cris,
les coups de fusil, les dtonations sourdes des escopettes, annoncrent
bientt que la bataille tait engage partout. Une forte troupe, commande
par El Sol et Saint-Vrain, tait venue au galop jusqu'au temple. Voyant
que nous avions mis les captives en sret, ces hommes mirent pied  terre
 leur tour et attaqurent la ville de ce ct, pntrant dans les maisons
et forant  sortir les guerriers qui les dfendaient. Le combat devint
gnral. L'air tait branl par les cris et les coups de feu. Chaque
terrasse tait une arne o se livraient des luttes mortelles. Des femmes
en foule, poussant des cris d'pouvante, couraient le long des parapets,
ou gagnaient le dehors, s'enfuyant vers les bois. Des chevaux effrays,
soufflant, hennissant, galopaient  travers les rues et se sauvaient dans
la prairie, la bride tranante; d'autres, enferms dans des parcs, se
prcipitaient sur les barrires et les brisaient. C'tait une scne
d'effroyable confusion, un terrible spectacle.

Au milieu de tout cela, j'tais simple spectateur. Je gardais la porte
d'une chambre o taient enfermes celles qui nous taient chres. De mon
poste lev, je dcouvrais tout le village, et je pouvais suivre les
progrs de la bataille sur tous les points. Beaucoup tombaient de part et
d'autre, car les sauvages combattaient avec le courage du dsespoir. Je ne
redoutais pas l'issue de la lutte; les blancs avaient trop d'injures 
laver, et le souvenir de tous les maux qu'ils avaient soufferts doublait
leur force et leur ardeur. Ils avaient l'avantage des armes pour ce genre
de combat, les sauvages tant principalement redoutables en plaine, avec
leurs longues lances. Au moment o mes yeux se portaient sur les terrasses
suprieures, une scne terrible attira mon attention et me fit oublier
toutes les autres. Sur un toit lev, deux hommes taient engags dans un
combat terrible et mortel. A leurs brillants vtements, je reconnus les
combattants. C'taient Dacoma et le Maricopa! Le Navajo avait une lance;
l'autre tenait un rifle dont il se servait en guise de massue. Quand mes
yeux tombrent sur eux, ce dernier venait de parer et portait un coup que
son antagoniste vita. Dacoma, se retournant subitement, revint  la
charge avec sa lance, et avant qu'El Sol pt se retirer, le coup tait
port et la lance lui traversait le corps. Involontairement je poussai un
cri; je m'attendais  voir le noble Indien tomber. Quel fut mon tonnement
en le voyant brandir son tomahawk au-dessus de sa tte, se porter en avant
sur la lance, et abattre le Navajo  ses pieds! Attir lui-mme par l'arme
qui le perait d'outre en outre, il tomba sur son ennemi; mais, se
relevant bientt, il retira la lance de son corps, et, se penchant
au-dessus du parapet, il s'cria:

--Viens, Luna! viens ici! Notre mre est venge.

Je vis la jeune fille s'lancer vers le toit, suivie de Garey, et un
moment aprs, le Maricopa tombait, sans connaissance, entre les bras du
trappeur. Rub, Saint-Vrain et quelques autres arrivrent  leur tour et
examinrent la blessure. Je les observais avec une anxit profonde, car
le caractre de cet homme singulier m'avait inspir une vive affection.
Quelques instants aprs, Saint-Vrain venait me rejoindre, et j'apprenais
que la blessure n'tait pas mortelle. On pouvait rpondre de la vie d'El
Sol.

       *       *       *       *      *

La bataille tait finie. Les guerriers survivants avaient fui vers la
fort. On entendait encore par-ci, par-l, un coup de feu isol et le cri
d'un sauvage qu'on dcouvrait cach dans quelque coin. Beaucoup de
captives blanches avaient t trouves dans la ville, et on les amenait
devant la faade du temple, garde par un poste de Mexicains. Les femmes
indiennes s'taient rfugies dans les bois. C'tait heureux; car les
chasseurs et beaucoup de volontaires, exasprs par leurs blessures,
chauffs par le combat, couraient partout comme des furieux. La fume
s'chappait de plus d'une maison, les flammes suivaient, et la plus grande
partie de la ville ne montra bientt plus que des monceaux de ruines
fumantes. Nous passmes la journe entire  la ville des Navajos pour
refaire nos chevaux et nous prparer  la traverse du dsert. Les
troupeaux pills furent rassembls. On tua la quantit de bestiaux
ncessaire pour les besoins immdiats. Le reste fut remis en garde aux
_vaqueros_ pour tre emmen. La plupart des chevaux des Indiens furent
pris au lasso; les uns servirent aux captives dlivres, les autres furent
emmens comme butin. Mais il n'aurait pas t prudent de rester longtemps
dans la valle. Il y avait d'autres tribus de Navajos vers le nord, qui
pouvaient bientt tre sur notre dos. Il y avait aussi leurs allis: la
grande nation des Apaches au sud, et celle des Nijoras  l'ouest.

Nous savions que tous ces Indiens s'uniraient pour se mettre  notre
poursuite. Le but de notre expdition tait atteint: l'intention du chef
au moins tait entirement remplie; un grand nombre de captives que leurs
proches avaient crues perdues pour toujours taient dlivres. Il se
passerait quelque temps avant que les Indiens tentassent de renouveler les
excursions par lesquelles ils avaient coutume de porter chaque anne la
dsolation dans les _pueblos_ de la frontire. Le lendemain, au lever du
soleil, nous avions repass le _canon_ et nous nous dirigions vers la
montagne Neigeuse.



LV


EL PASO DEL-NORTE.

Je ne dcrirai pas notre traverse du dsert, et je n'entrerai pas dans le
dtail des incidents de notre voyage au retour. Toutes les fatigues,
toutes les difficults taient pour moi des sources de plaisir. J'avais du
bonheur  veiller sur _elle_, et, tout le long de la route, ce fut ma
principale occupation. Les sourires que je recevais me payaient, et au
del, de mes peines. Mais taient-ce donc des peines? tait-ce un travail
pour moi que de remplir ses gourdes d'eau frache  chaque nouveau
ruisseau, d'arranger la couverture sur sa selle, de manire  lui faire un
sige commode; de lui fabriquer un parasol avec les larges feuilles du
palmier; de l'aider  monter  cheval et  en descendre? Non, ce n'tait
pas un travail. Nous tions heureux pendant ce voyage. Moi, du moins,
j'tais heureux, car j'avais accompli l'preuve qui m'avait t impose,
et j'avais gagn ma fiance.

Le souvenir des prils auxquels nous venions d'chapper donnait plus de
prix encore  notre flicit. Une seule chose assombrissait parfois le
ciel de nos penses: la reine--Adle!--Elle revenait au berceau de son
enfance, et ce n'tait pas volontairement; elle y revenait en prisonnire,
prisonnire de ses propres parents, de son pre et de sa mre! Pendant
tout le voyage, ceux-ci veillaient sur elle avec la plus tendre
sollicitude, et ne recevaient, en change de leurs soins, que des regards
froids et silencieux. Leur coeur tait rempli de douleur.

Nous n'tions pas poursuivis, ou du moins l'ennemi ne se montra pas.
Peut-tre ne fmes-nous pas suivis du tout. Le chtiment avait t
terrible, et il devait se passer quelque temps avant que les Indiens
rassemblassent les forces suffisantes pour revenir  la charge. Nous ne
perdions pas un moment, d'ailleurs, et voyagions aussi vite que le
permettait la composition de notre caravane. En cinq jours, nous
atteignmes la _Barranca del Oro_, et nous traversmes la vieille mine,
thtre de notre lutte sanglante. Pendant notre halte au milieu des
cabanes ruines, je cherchai si je ne trouverais pas quelques vestiges de
mon pauvre compagnon et du malheureux docteur.  la place o j'avais vu
leurs corps, je trouvai deux squelettes dpouills par les loups aussi
compltement que s'ils avaient t prpars pour un cabinet d'anatomie.
C'tait tout ce qui restait des deux infortuns.

En quittant la _Barranca del Oro_, nous fmes route vers les sources du
rio des Mimbres et suivmes ce cours d'eau jusqu'au Del-Norte. Le jour
suivant, nous entrions dans le pueblo d'El-Paso. Notre arrive provoqua
une scne des plus intressantes.  notre approche de la ville, la
population entire se porta  notre rencontre. Quelques-uns venaient par
curiosit, d'autres pour nous faire accueil et prendre part  la joie de
notre retour triomphant; beaucoup taient pousss par d'autres sentiments.
Nous avions ramen avec nous un grand nombre de captives dlivres,
environ cinquante, et elles furent immdiatement entoures d'une foule de
citadins. Parmi cette foule, il y avait des mres, des soeurs, des amants,
des maris, dont la douleur n'avait encore pu s'apaiser, et dont notre
victoire terminait le deuil.

Les questions se croisaient, les regards cherchaient, l'anxit tait
peinte sur toutes les figures. Les reconnaissances provoquaient des cris
de joie. Mais il y avait aussi des cris de dsespoir; car parmi ceux qui
taient partis quelques jours auparavant pleins de sant et d'ardeur,
beaucoup n'taient pas revenus. Un pisode entre tous, un pisode bien
triste, me frappa. Deux femmes du peuple avaient jet les yeux sur une
captive, une jeune fille qui me parut avoir dix ans environ. Chacune se
disait la mre de cette enfant; chacune l'avait saisie par le bras, sans
violence, mais avec l'intention de la disputer  l'autre. La foule les
entourait, et ces deux femmes faisaient retentir l'air de leurs cris et de
leurs rclamations plaintives. L'une tablissait l'ge de l'enfant,
racontait prcisment l'histoire de sa capture par les sauvages, signalait
certaines marques sur son corps, et dclarait qu'elle tait prte  faire
le serment que c'tait sa fille. L'autre en appelait aux spectateurs leur
faisait remarquer que l'enfant n'avait pas les cheveux et les yeux de la
mme couleur que l'autre femme; elle montrait la ressemblance de la jeune
captive avec son autre fille qui tait l, et qu'elle disait tre la soeur
ane. Toutes les deux parlaient en mme temps et embrassaient la pauvre
enfant, chacune de son ct, tout en parlant. La petite captive, tout
interdite, se tenait entre les deux, recevant leurs caresses d'un air
tonn. C'tait une enfant charmante, costume  l'indienne, brunie par le
soleil du dsert. Il tait vident qu'elle n'avait nul souvenir d'aucune
des deux femmes; pour elle, il n'y avait pas de mre! Tout enfant, elle
avait t emmene au dsert, et, comme la fille de Sguin, elle avait
oubli les impressions de ses premires annes. Elle avait oubli son
pre, sa mre, elle avait tout oubli. C'tait, comme je l'ai dit, une
scne pnible  voir. L'angoisse des deux femmes, leurs appels passionns,
leurs caresses extravagantes mais pleines d'amour, leurs cris plaintifs,
mls de sanglots et de pleurs, remplissaient le coeur de tristesse. Le
dbat fut termin,  ce que je pus voir, par l'intervention de l'alcade
qui, arriv sur les lieux, confia l'enfant  la police pour tre garde
jusqu' ce que la mre vritable et pu tablir les preuves de sa
maternit. Je n'ai jamais su la fin de ce petit drame.

Le retour de l'expdition  El Paso fut clbr par une ovation
triomphale. Salves de canon, carillons de toutes les cloches, feux
d'artifice, messes solennelles, musique en plein air dans toute la ville,
rien n'y manqua. Les banquets et les rjouissances suivirent, la nuit fut
claire par une brillante illumination de bougies, et un _gran funcion de
baile_--un _fandago_--complta la manifestation de l'allgresse gnrale.

Le lendemain matin, Sguin se prpara  retourner  sa vieille habitation
de Del Norte, avec sa femme et ses filles. La maison tait encore debout,
 ce que nous avions appris. Elle n'avait pas t pille. Les sauvages,
lorsqu'ils s'en taient empars, s'taient trouvs serrs de prs par un
gros de _Paisanos_, et avaient d partir en toute hte, avec leurs
prisonnires, laissant les choses dans l'tat o ils les avaient trouves.
Saint-Vrain et moi nous suivions la famille. Le chef avait pour l'avenir
des projets dans lesquels tous deux nous tions intresss. Nous devions
les examiner mrement  la maison.

Ma spculation de commerce m'avait rapport plus que Saint-Vrain ne
l'avait prsum. Mes dix mille dollars avaient t tripls. Saint-Vrain
aussi tait  la tte d'un joli capital, et nous pmes reconnatre
largement les services que nos derniers compagnons nous avaient rendus.
Mais la plupart d'entre eux avaient dj reu un autre salaire. En sortant
d'El Paso, je retournai par hasard la tte, et je vis une longue range
d'objets noirs suspendus au-dessus des portes. Il n'y avait pas  se
tromper sur la nature de ces objets,  nuls autres semblables: c'taient
des scalps.



LVI


UNE VIBRATION DES CORDES DE LA MMOIRE.

Le deuxime soir aprs notre arrive  la vieille maison du Del Norte,
nous tions runis, Sguin, Saint-Vrain et moi, sur l'azota. J'ignore
dans quel but notre hte nous avait conduits l. Peut-tre voulait-il
contempler une fois encore cette terre sauvage, thtre de tant de scnes
de sa vie aventureuse. Nos plans taient arrts. Nous devions partir le
lendemain, traverser les grandes plaines et regagner le Mississipi.
_Elles_ partaient avec nous.

C'tait une belle et chaude soire. L'atmosphre tait lgre et lastique
comme elle l'est toujours sur les hauts plateaux du monde occidental. Son
influence semblait s'tendre sur toute la nature anime; il y avait de la
joie dans le chant des oiseaux, dans le bourdonnement des abeilles
domestiques. La fort lointaine nous envoyait la mlodie de son doux
murmure; on n'entendait pas les rugissements habituels de ses htes
sauvages et cruels: tout semblait respirer la paix et l'amour. Les
_arrieros_ chantaient gaiement, en s'occupant en bas des prparatifs de
dpart. Moi aussi, je me sentais joyeux; depuis plusieurs jours le bonheur
tait dans mon me, mais cet air pur, le plus brillant avenir qui
s'ouvrait devant moi, ajoutaient encore  ma flicit.

Il n'en tait pas ainsi de mes compagnons. Tous deux semblaient tristes.
Sguin gardait le silence. Je croyais qu'il tait mont l pour regarder
une dernire fois la belle valle. Sa pense tait ailleurs. Il marchait
de long en large, les bras croiss, les yeux baisss et fixs sur le
ciment de la terrasse. Il ne regardait rien; il ne voyait rien. L'oeil de
son esprit seul tait veill. Ses sourcils froncs accusaient de pnibles
proccupations. Je n'en savais que trop la cause. _Elle_ persistait  ne
pas le reconnatre. Mais Saint-Vrain,--le spirituel, le brillant, le
bouillonnant Saint-Vrain,--quelle infortune l'avait donc frapp? quel
nuage tait venu assombrir le ciel rose de sa destine? quel serpent
s'tait gliss dans son coeur?  quel chagrin si vif pouvait-il tre en
proie, que le ptillant Paso lui-mme tait impuissant  dissiper?
Saint-Vrain ne parlait plus; Saint-Vrain soupirait; Saint-Vrain tait
triste! J'en devinais  moiti la cause: Saint-Vrain tait....

On entend sur l'escalier des pas lgers et un frlement de robes. Des
femmes montent. Nous voyons paratre madame Sguin, Adle et Zo. Je
regarde la mre;--sa figure aussi est voile de tristesse. Pourquoi
n'est-elle pas heureuse? pourquoi n'est-elle pas joyeuse d'avoir retrouv
son enfant si longtemps perdue! Ah! C'est qu'elle ne l'a pas encore
retrouve!

Mes yeux se portent sur la fille--l'ane--la reine. L'expression de ses
traits est des plus tranges. Avez-vous vu l'ocelot captif? Avez-vous vu
l'oiseau sauvage qui refuse de s'apprivoiser, et frappe, de ses ailes
saignantes, les barreaux de la cage qui lui sert de prison. Vous pouvez
alors vous imaginer cette expression. Je ne saurais la dpeindre. Elle ne
porte plus le costume indien. On l'a remplac par les vtements de la vie
civilise, qu'elle supporte impatiemment. On s'en aperoit aux dchirures
de la jupe, au corsage bant, dcouvrant  moiti son sein qui se soulve,
agit par des penses cruelles. Elle suit sa mre et sa soeur, mais non
comme une compagne. Elle semble prisonnire; elle est comme un aigle  qui
on a coup les ailes. Elle ne regarde personne. Les tendres attentions
dont on l'a entoure ne l'ont point touche. Ds que sa mre, qui l'a
conduite sur l'azota, lui lche la main, elle s'loigne, va s'accroupir 
l'cart, et change plusieurs fois de place, sous l'influence d'motions
profondes. Accoude sur le parapet,  l'extrmit occidentale de l'azota,
elle regarde au loin--du ct des Mimbres. Elle connat bien ces
montagnes, ces pics de slnite brillante, ces sentinelles immobiles du
dsert; elle les connat bien: son coeur suit ses yeux.

Tous nous l'observons, elle est l'objet de notre commune sollicitude.
C'est  elle que se rapportent toutes les douleurs. Son pre, sa mre, sa
soeur, l'observent avec une profonde tristesse; Saint-Vrain aussi.
Cependant, chez ce dernier l'expression n'est pas la mme. Son regard
trahit l'....

Elle s'est retourne subitement; et s'apercevant que tous nos yeux sont
fixs sur elle, nous regarde l'un aprs l'autre... Ses yeux rencontrent
ceux de Saint-Vrain! Sa physionomie change tout  coup; elle s'illumine,
comme le soleil se dgageant des nuages. Ses yeux s'allument. Je connais
cette flamme: je l'ai vue dj, non dans ses yeux, mais dans des yeux qui
ressemblaient aux siens, dans ceux de sa soeur; je connais cette flamme:
c'est celle de l'amour. Saint-Vrain, lui aussi, est en proie  la mme
motion. Heureux Saint-Vrain! heureux, car son amour est partag. Il
l'ignore encore, mais je le sais, moi. Je pourrais d'un seul mot combler
son coeur de joie.

Quelques moments se passent ainsi. Ils se regardent: leurs yeux changent
des clairs. Ni l'un ni l'autre ne peut les dtourner. Ils obissent  la
puissance suprme de l'amour. L'nergique et fire attitude de la jeune
fille s'affaisse peu  peu; ses traits se dtendent; son regard devient
plus doux; tout son extrieur s'est transfigur. Elle se laisse aller sur
un banc et s'appuie contre le parapet. Elle ne se tourne plus vers l'est;
ses regards ne cherchent plus les Mimbres. Son coeur n'est plus au dsert!
il a suivi ses yeux qui restent continuellement fixs sur Saint-Vrain. De
temps en temps, ils s'abaissent sur les dalles de l'azola; mais sa pense
les ramne au mme objet; elle le regarde tendrement, plus tendrement
chaque fois qu'elle y revient. L'angoisse de la captivit est oublie.
Elle ne dsire plus s'enfuir. L'endroit o il est n'est plus pour elle une
prison; c'est un paradis. On peut maintenant laisser les portes ouvertes.
L'oiseau ne fera plus d'efforts pour sortir de sa cage: il est apprivois.
Ce que la mmoire, l'amiti, les caresses, n'ont pu faire, est accompli
par l'amour en un instant; la puissance mystrieuse de l'amour a
transform ce coeur sauvage; le temps d'une pulsation a suffi pour cela:
les souvenirs du dsert sont effacs. Je crus voir que Sguin avait tout
remarqu, car il observait avec attention les moindres mouvements de sa
fille. Il me sembla que cette dcouverte lui faisait plaisir; il
Paraissait moins triste qu'auparavant. Mais je ne continuai pas  suivre
cette scne. Un intrt plus vif m'attira d'un autre ct, et, obissant 
une douce attraction, je me dirigeai vers l'angle mridional de l'azola.
Je n'tais pas seul. Ma bien-aime tait avec moi, et nos mains taient
jointes, comme nos coeurs. Notre amour n'avait point  se cacher; avec Zo,
il n'avait jamais t question de secrets sous ce rapport. Notre passion
s'abandonnait aux impulsions de la nature. Zo ne savait rien des usages
conventionnels du monde, de la socit, des cercles soi-disant raffins.
Elle ignorait que l'amour ft un sentiment dont on pt avoir  rougir.
Jusque-l, nuls tmoins ne l'avaient gne. La prsence mme de ses
parents, si redoutable aux amoureux moins purs que nous ne l'tions,
n'avait jamais mis le moindre obstacle  l'expression de ses sentiments.
Seule ou devant eux, sa conduite tait la mme. Elle ignorait les
hypocrisies de la nature conventionnelle; les scrupules, les intrigues,
les luttes simules. Elle ignorait les terreurs des mes coupables. Elle
suivait navement les impulsions places en elle par le Crateur. Il n'en
tait pas tout  fait de mme chez moi. J'avais vcu dans la socit; peu,
il est vrai, mais assez pour ne pas croire autant  l'innocente puret de
l'amour; assez pour tre devenu quelque peu sceptique sur sa sincrit.
Grce  elle, je me dbarrassais de ce misrable scepticisme; mon me
s'ouvrait  l'influence divine: je comprenais toute la noblesse de la
passion. Notre attachement tait sanctionn par ceux-l mmes qui seuls
avaient le droit de le sanctionner. Il tait sanctifi par sa propre
puret. Nous contemplons le paysage, rendu plus beau par le coucher du
soleil, dont les rayons ne frappent plus la rivire, mais dorent encore le
feuillage des cotonniers qui la couvrent, et envoient,  et l, une
trane lumineuse sur les flots. La fort est diapre des riches nuances
de l'automne. Les feuilles vertes sont entremles de feuilles rouges; ici
elles revtent le jaune d'or, l le marron fonc. Sous cette brillante
mosaque, le fleuve dploie ses courbes sinueuses, comme un serpent
gigantesque dont la tte va se perdre dans les bois sombres qui
environnent El Paso. Tout cela se droule  nos yeux, car la place que
nous occupons domine le paysage. Nous voyons les maisons brunes du
village, le clocher brillant de son glise.

Combien de fois, dans nos heures d'ivresse, nous avons regard ce clocher!
Jamais avec autant de bonheur que dans ce moment. Nous sentons que nos
coeurs dbordent. Nous parlons du pass comme du prsent; car Zo compte
maintenant des vnements dans sa vie. Sombres tableaux, il est vrai; mais
souvent ce sont ceux-l dont un aime le plus  voquer le souvenir. Les
scnes du dsert ont ouvert  son intelligence tout un horizon de penses
nouvelles qui provoquent de sa part des questions sans nombre. Nous
parlons de l'avenir. Il est tout lumire, quoique un long et prilleux
voyage nous en spare encore. Nous n'y pensons pas. Nous regardons au
del; nous pensons  l'poque o je lui enseignerai, o elle apprendra de
moi ce que c'est que le mariage.

Les vibrations d'une mandoline se font entendre. Nous nous retournons.
Madame Sguin est assise sur un banc; elle tient l'instrument dans ses
mains; elle l'accorde. Jusqu' ce moment, elle n'y avait pas touch. Il
n'y avait pas eu de musique depuis notre retour. C'est  la demande de
Sguin que l'instrument a t apport, il veut, par la musique, chasser
les sombres souvenirs; ou peut-tre espre-t-il adoucir les penses
cruelles qui tourmentent encore son enfant. Madame Sguin se dispose 
jouer; nous nous rapprochons pour entendre. Sguin et Saint-Vrain causent
 part. Adle est encore assise o nous l'avons laisse, silencieuse,
absorbe.

La musique commence; c'est un air joyeux, un fandango; un de ces airs dont
les Andalouses aiment  suivre la cadence avec leurs pieds. Sguin et
Saint-Vrain se sont retourns; nous regardons tous la figure d'Adle. Nous
tchons de lire dans ses traits. Les premires notes l'ont fait
tressaillir; ses yeux vont de l'un  l'autre, de l'instrument  celle qui
le tient; elle semble tonne, curieuse. La musique continue. La jeune
fille s'est leve, et par un mouvement machinal, elle se rapproche du banc
o sa mre est assise. Elle s'accroupit  ses pieds, place son oreille
tout prs de la boite vibrante, et prte une oreille attentive. Sa figure
revt une expression singulire.

Je regarde Sguin; sa physionomie n'est pas moins trange; ses yeux sont
fixs sur ceux de sa fille; il la dvore du regard; ses lvres sont
entrouvertes; il semble ne pas respirer. Ses bras pendent sans mouvement,
et il se penche vers elle comme pour lire sur son visage les penses qui
agitent son me. Il se relve, comme frapp d'une ide soudaine.

--Oh! Adle! Adle! s'crie-t-il d'une voix oppresse! En s'adressant 
sa femme, oh! chante cette chanson, cette romance si douce, tu te
rappelles? cette chanson que tu avais l'habitude de lui rpter si
souvent. Tu te la rappelles? Adle! Regarde-la! vite! vite! Oh! mon Dieu!
peut-tre elle pourra...

La musique l'interrompt. La mre l'a compris, et, avec l'habilet d'une
virtuose, elle amne par une modulation savante un chant d'un caractre
tout diffrent: je reconnais la douce cantilne espagnole: La madre a su
hija (La mre  son enfant).

Elle chante en s'accompagnant de la mandoline. Elle y met toute son me;
l'amour maternel l'inspire. Elle donne aux paroles l'accent le plus
passionn, le plus tendre:

Tu duermes, cara nia.
Tu duermes en la paz.
Los angeles del cielo
Los angeles guardan, guardan
Nia mia! Cara ni--

       *       *       *       *       *

Le chant est interrompu par un cri,--un cri dont l'expression est
impossible  rendre. Les premiers mots de la romance avaient fait
tressaillir la jeune fille, et son attention avait redoubl, s'il tait
possible. Pendant que le chant continuait, l'expression singulire que
nous avons remarque sur sa figure devenait de plus en plus visible et
marque. Quand la voix arriva au refrain de la mlodie, une exclamation
trange sortit de ses lvres. Elle se dressa sur ses pieds, regarda avec
garement celle qui chantait.

Ce fut un clair! L'instant d'aprs, elle criait d'un accent profond et
passionn: Maman! maman! et tombait dans les bras de sa mre.

Sguin avait dit vrai lorsqu'il s'tait cri: Peut-tre un jour Dieu
permettra qu'elle se rappelle! Elle se rappelait non seulement sa mre,
mais, bientt aprs, elle le reconnaissait lui aussi. Les cordes de la
mmoire avaient vibr, les portes du souvenir s'taient ouvertes. Elle
retrouvait les impressions de son enfance. _Elle se rappelait tout!_

Je ne veux point tenter de dcrire la scne qui suivit. Je n'essayerai pas
de peindre les sentiments des acteurs de cette scne, les cris de joie
cleste mls de sanglots et de larmes, larmes de bonheur!

Nous tions tous heureux, ivres de joie; mais pour Sguin, cette heure
tait _l'heure de sa vie._



FIN










End of Project Gutenberg's Les chasseurs de chevelures, by Captain Mayne-Reid

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHASSEURS DE CHEVELURES ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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