Project Gutenberg's Le vicomte de Bragelonne, Tome III., by Alexandre Dumas

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Title: Le vicomte de Bragelonne, Tome III.

Author: Alexandre Dumas

Release Date: November 4, 2004 [EBook #13949]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VICOMTE DE BRAGELONNE, ***




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Alexandre Dumas

LE VICOMTE DE BRAGELONNE


TOME III


(1848 -- 1850)



Table des matieres

Chapitre CXXXII -- Psychologie royale
Chapitre CXXXIII -- Ce que n'avaient prevu ni naiade ni dryade
Chapitre CXXXIV -- Le nouveau general des jesuites
Chapitre CXXXV -- L'orage
Chapitre CXXXVI -- La pluie
Chapitre CXXXVII -- Tobie
Chapitre CXXXVIII -- Les quatre chances de Madame
Chapitre CXXXIX -- La loterie
Chapitre CXL -- Malaga
Chapitre CXLI -- La lettre de M. de Baisemeaux
Chapitre CXLII -- Ou le lecteur verra avec plaisir que Porthos n'a
rien perdu de sa force
Chapitre CXLIII -- Le rat et le fromage
Chapitre CXLIV -- La campagne de Planchet
Chapitre CXLV -- Ce que l'on voit de la maison de Planchet
Chapitre CXLVI -- Comment Porthos, Truechen et Planchet se
quitterent amis, grace a d'Artagnan
Chapitre CXLVII -- La presentation de Porthos
Chapitre CXLVIII -- Explications
Chapitre CXLIX -- Madame et de Guiche
Chapitre CL -- Montalais et Malicorne
Chapitre CLI -- Comment de Wardes fut recu a la cour
Chapitre CLII -- Le combat
Chapitre CLIII -- Le souper du roi
Chapitre CLIV -- Apres souper
Chapitre CLV -- Comment d'Artagnan accomplit la mission dont le
roi l'avait charge
Chapitre CLVI -- L'affut
Chapitre CLVII -- Le medecin
Chapitre CLVIII -- Ou d'Artagnan reconnait qu'il s'etait trompe,
et que c'etait Manicamp qui avait raison
Chapitre CLIX -- Comment il est bon d'avoir deux cordes a son arc
Chapitre CLX -- M. Malicorne, archiviste du royaume de France
Chapitre CLXI -- Le voyage
Chapitre CLXII -- Trium-Feminat
Chapitre CLXIII -- Premiere querelle
Chapitre CLXIV -- Desespoir
Chapitre CLXV -- La fuite
Chapitre CLXVI -- Comment Louis avait, de son cote, passe le temps
de dix heures et demie a minuit
Chapitre CLXVII -- Les ambassadeurs
Chapitre CLXVIII -- Chaillot
Chapitre CLXIX -- Chez Madame
Chapitre CLXX -- Le mouchoir de Mademoiselle de La Valliere
Chapitre CLXXI -- Ou il est traite des jardiniers, des echelles et
des filles d'honneur
Chapitre CLXXII -- Ou il est traite de menuiserie et ou il est
donne quelques details sur la facon de percer les escaliers
Chapitre CLXXIII -- La promenade aux flambeaux
Chapitre CLXXIV -- L'apparition
Chapitre CLXXV -- Le portrait
Chapitre CLXXVI -- Hampton-Court
Chapitre CLXXVII -- Le courrier de Madame
Chapitre CLXXVIII -- Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne
Chapitre CLXXIX -- Deux vieux amis
Chapitre CLXXX -- Ou l'on voit qu'un marche qui ne peut pas se
faire avec l'un peut se faire avec l'autre
Chapitre CLXXXI -- La peau de l'ours
Chapitre CLXXXII -- Chez la reine mere
Chapitre CLXXXIII -- Deux amies
Chapitre CLXXXIV -- Comment Jean de La Fontaine fit son premier
conte
Chapitre CLXXXV -- La Fontaine negociateur
Chapitre CLXXXVI -- La vaisselle et les diamants de Madame de
Belliere
Chapitre CLXXXVII -- La quittance de M. de Mazarin
Chapitre CLXXXVIII -- La minute de M. Colbert
Chapitre CLXXXIX -- Ou il semble a l'auteur qu'il est temps d'en
revenir au vicomte de Bragelonne
Chapitre CXC -- Bragelonne continue ses interrogations
Chapitre CXCI -- Deux jalousies
Chapitre CXCII -- Visite domiciliaire
Chapitre CXCIII -- La methode de Porthos
Chapitre CXCIV -- Le demenagement, la trappe et le portrait
Chapitre CXCV -- Rivaux politiques
Chapitre CXCVI -- Rivaux amoureux

Chapitre CXXXII -- Psychologie royale


Le roi entra dans ses appartements d'un pas rapide.

Peut-etre Louis XIV marchait-il si vite pour ne pas chanceler. Il
laissait derriere lui comme la trace d'un deuil mysterieux.

Cette gaiete, que chacun avait remarquee dans son attitude a son
arrivee, et dont chacun s'etait rejoui, nul ne l'avait peut-etre
approfondie dans son veritable sens; mais ce depart si orageux, ce
visage si bouleverse, chacun le comprit, ou du moins le crut
comprendre facilement.

La legerete de Madame, ses plaisanteries un peu rudes pour un
caractere ombrageux, et surtout pour un caractere de roi;
l'assimilation trop familiere, sans doute, de ce roi a un homme
ordinaire; voila les raisons que l'assemblee donna du depart
precipite et inattendu de Louis XIV.

Madame, plus clairvoyante d'ailleurs, n'y vit cependant point
d'abord autre chose. C'etait assez pour elle d'avoir rendu quelque
petite torture d'amour-propre a celui qui, oubliant si promptement
des engagements contractes, semblait avoir pris a tache de
dedaigner sans cause les plus nobles et les plus illustres
conquetes.

Il n'etait pas sans une certaine importance pour Madame, dans la
situation ou se trouvaient les choses, de faire voir au roi la
difference qu'il y avait a aimer en haut lieu ou a courir
l'amourette comme un cadet de province.

Avec ces grandes amours, sentant leur loyaute et leur toute-
puissance, ayant en quelque sorte leur etiquette et leur
ostentation, un roi, non seulement ne derogeait point, mais encore
trouvait repos, securite, mystere et respect general.

Dans l'abaissement des vulgaires amours, au contraire, il
rencontrait, meme chez les plus humbles sujets, la glose et le
sarcasme; il perdait son caractere d'infaillible et d'inviolable.
Descendu dans la region des petites miseres humaines, il en
subissait les pauvres orages.

En un mot, faire du roi-dieu un simple mortel en le touchant au
coeur, ou plutot meme au visage, comme le dernier de ses sujets,
c'etait porter un coup terrible a l'orgueil de ce sang genereux:
on captivait Louis plus encore par l'amour-propre que par l'amour.
Madame avait sagement calcule sa vengeance; aussi, comme on l'a
vu, s'etait-elle vengee.

Qu'on n'aille pas croire cependant que Madame eut les passions
terribles des heroines du Moyen Age et qu'elle vit les choses sous
leur aspect sombre; Madame, au contraire, jeune, gracieuse,
spirituelle, coquette, amoureuse, plutot de fantaisie,
d'imagination ou d'ambition que de coeur; Madame, au contraire,
inaugurait cette epoque de plaisirs faciles et passagers qui
signala les cent vingt ans qui s'ecoulerent entre la moitie du
XVIIe siecle et les trois quarts du XVIIIe.

Madame voyait donc, ou plutot croyait voir les choses sous leur
veritable aspect; elle savait que le roi, son auguste beau-frere,
avait ri le premier de l'humble La Valliere, et que, selon ses
habitudes, il n'etait pas probable qu'il adorat jamais la personne
dont il avait pu rire, ne fut-ce qu'un instant.

D'ailleurs, l'amour-propre n'etait-il pas la, ce demon souffleur
qui joue un si grand role dans cette comedie dramatique qu'on
appelle la vie d'une femme; l'amour-propre ne disait-il point tout
haut, tout bas, a demi-voix, sur tous les tons possibles, qu'elle
ne pouvait veritablement, elle, princesse, jeune, belle, riche,
etre comparee a la pauvre La Valliere, aussi jeune qu'elle, c'est
vrai, mais bien moins jolie, mais tout a fait pauvre? Et que cela
n'etonne point de la part de Madame; on le sait, les plus grands
caracteres sont ceux qui se flattent le plus dans la comparaison
qu'ils font d'eux aux autres, des autres a eux.

Peut-etre demandera-t-on ce que voulait Madame avec cette attaque
si savamment combinee? Pourquoi tant de forces deployees, s'il ne
s'agissait de debusquer serieusement le roi d'un coeur tout neuf
dans lequel il comptait se loger! Madame avait-elle donc besoin de
donner une pareille importance a La Valliere, si elle ne redoutait
pas La Valliere?

Non, Madame ne redoutait pas La Valliere, au point de vue ou un
historien qui sait les choses voit l'avenir, ou plutot le passe;
Madame n'etait point un prophete ou une sibylle; Madame ne pouvait
pas plus qu'un autre lire dans ce terrible et fatal livre de
l'avenir qui garde en ses plus secretes pages les plus serieux
evenements.

Non, Madame voulait purement et simplement punir le roi de lui
avoir fait une cachotterie toute feminine; elle voulait lui
prouver clairement que s'il usait de ce genre d'armes offensives,
elle, femme d'esprit et de race, trouverait certainement dans
l'arsenal de son imagination des armes defensives a l'epreuve meme
des coups d'un roi.

Et d'ailleurs, elle voulait lui prouver que, dans ces sortes de
guerre, il n'y a plus de rois, ou tout au moins que les rois,
combattant pour leur propre compte comme des hommes ordinaires,
peuvent voir leur couronne tomber au premier choc; qu'enfin, s'il
avait espere etre adore tout d'abord, de confiance, a son seul
aspect, par toutes les femmes de sa cour, c'etait une pretention
humaine, temeraire, insultante pour certaines plus haut placees
que les autres, et que la lecon, tombant a propos sur cette tete
royale, trop haute et trop fiere, serait efficace.

Voila certainement quelles etaient les reflexions de Madame a
l'egard du roi.

L'evenement restait en dehors.

Ainsi, l'on voit qu'elle avait agi sur l'esprit de ses filles
d'honneur et avait prepare dans tous ses details la comedie qui
venait de se jouer.

Le roi en fut tout etourdi. Depuis qu'il avait echappe a
M. de Mazarin, il se voyait pour la premiere fois traite en homme.

Une pareille severite, de la part de ses sujets, lui eut fourni
matiere a resistance. Les pouvoirs croissent dans la lutte.

Mais s'attaquer a des femmes, etre attaque par elles, avoir ete
joue par de petites provinciales arrivees de Blois tout expres
pour cela, c'etait le comble du deshonneur pour un jeune roi plein
de la vanite que lui inspiraient a la fois et ses avantages
personnels et son pouvoir royal.

Rien a faire, ni reproches, ni exil, ni meme bouderies.

Bouder, c'eut ete avouer qu'on avait ete touche, comme Hamlet, par
une arme demouchetee, l'arme du ridicule.

Bouder des femmes! quelle humiliation! surtout quand ces femmes
ont le rire pour vengeance.

Oh! si, au lieu d'en laisser toute la responsabilite a des femmes,
quelque courtisan se fut mele a cette intrigue, avec quelle joie
Louis XIV eut saisi cette occasion d'utiliser la Bastille!

Mais la encore la colere royale s'arretait, repoussee par le
raisonnement.

Avoir une armee, des prisons, une puissance presque divine, et
mettre cette toute-puissance au service d'une miserable rancune,
c'etait indigne, non seulement d'un roi, mais meme d'un homme.

Il s'agissait donc purement et simplement de devorer en silence
cet affront et d'afficher sur son visage la meme mansuetude, la
meme urbanite.

Il s'agissait de traiter Madame en amie. En amie!... Et pourquoi
pas?

Ou Madame etait l'instigatrice de l'evenement, ou l'evenement
l'avait trouvee passive.

Si elle avait ete l'instigatrice, c'etait bien hardi a elle, mais
enfin n'etait-ce pas son role naturel?

Qui l'avait ete chercher dans le plus doux moment de la lune
conjugale pour lui parler un langage amoureux? Qui avait ose
calculer les chances de l'adultere, bien plus de l'inceste? Qui,
retranche derriere son omnipotence royale, avait dit a cette jeune
femme: "Ne craignez rien, aimez le roi de France, il est au-dessus
de tous, et un geste de son bras arme du sceptre vous protegera
contre tous, meme contre vos remords?"

Donc, la jeune femme avait obei a cette parole royale, avait cede
a cette voix corruptrice, et maintenant qu'elle avait fait le
sacrifice moral de son honneur, elle se voyait payee de ce
sacrifice par une infidelite d'autant plus humiliante qu'elle
avait pour cause une femme bien inferieure a celle qui avait
d'abord cru etre aimee.

Ainsi, Madame eut-elle ete l'instigatrice de la vengeance, Madame
eut eu raison.

Si, au contraire, elle etait passive dans tout cet evenement, quel
sujet avait le roi de lui en vouloir?

Devait-elle, ou plutot pouvait-elle arreter l'essor de quelques
langues provinciales? devait-elle, par un exces de zele mal
entendu, reprimer, au risque de l'envenimer, l'impertinence de ces
trois petites filles?

Tous ces raisonnements etaient autant de piqures sensibles a
l'orgueil du roi; mais, quand il avait bien repasse tous ces
griefs dans son esprit, Louis XIV s'etonnait, reflexions faites,
c'est-a-dire apres la plaie pansee, de sentir d'autres douleurs
sourdes, insupportables, inconnues.

Et voila ce qu'il n'osait s'avouer a lui-meme, c'est que ces
lancinantes atteintes avaient leur siege au coeur.

Et, en effet, il faut bien que l'historien l'avoue aux lecteurs,
comme le roi se l'avouait a lui-meme: il s'etait laisse
chatouiller le coeur par cette naive declaration de La Valliere;
il avait cru a l'amour pur, a de l'amour pour l'homme, a de
l'amour depouille de tout interet; et son ame, plus jeune et
surtout plus naive qu'il ne le supposait, avait bondi au-devant de
cette autre ame qui venait de se reveler a lui par ses
aspirations.

La chose la moins ordinaire dans l'histoire si complexe de
l'amour, c'est la double inoculation de l'amour dans deux coeurs:
pas plus de simultaneite que d'egalite; l'un aime presque toujours
avant l'autre, comme l'un finit presque toujours d'aimer apres
l'autre. Aussi le courant electrique s'etablit-il en raison de
l'intensite de la premiere passion qui s'allume. Plus Mlle de La
Valliere avait montre d'amour, plus le roi en avait ressenti.

Et voila justement ce qui etonnait le roi.

Car il lui etait bien demontre qu'aucun courant sympathique
n'avait pu entrainer son coeur, puisque cet aveu n'etait pas de
l'amour, puisque cet aveu n'etait qu'une insulte faite a l'homme
et au roi, puisque enfin c'etait, et le mot surtout brulait comme
un fer rouge, puisque enfin c'etait une mystification.

Ainsi cette petite fille a laquelle, a la rigueur, on pouvait tout
refuser, beaute, naissance, esprit, ainsi cette petite fille,
choisie par Madame elle-meme en raison de son humilite, avait non
seulement provoque le roi, mais encore dedaigne le roi, c'est-a-
dire un homme qui, comme un sultan d'Asie, n'avait qu'a chercher
des yeux, qu'a etendre la main, qu'a laisser tomber le mouchoir.

Et, depuis la veille, il avait ete preoccupe de cette petite fille
au point de ne penser qu'a elle, de ne rever que d'elle; depuis la
veille, son imagination s'etait amusee a parer son image de tous
les charmes qu'elle n'avait point; il avait enfin, lui que tant
d'affaires reclamaient, que tant de femmes appelaient, il avait,
depuis la veille, consacre toutes les minutes de sa vie, tous les
battements de son coeur, a cette unique reverie.

En verite, c'etait trop ou trop peu.

Et l'indignation du roi lui faisant oublier toutes choses, et
entre autres que de Saint-Aignan etait la, l'indignation du roi
s'exhalait dans les plus violentes imprecations.

Il est vrai que Saint-Aignan etait tapi dans un coin, et de ce
coin regardait passer la tempete.

Son desappointement a lui paraissait miserable a cote de la colere
royale.

Il comparait a son petit amour-propre l'immense orgueil de ce roi
offense, et, connaissant le coeur des rois en general et celui des
puissants en particulier, il se demandait si bientot ce poids de
fureur, suspendu jusque-la sur le vide, ne finirait point par
tomber sur lui, par cela meme que d'autres etaient coupables et
lui innocent.

En effet, tout a coup le roi s'arreta dans sa marche immoderee,
et, fixant sur de Saint-Aignan un regard courrouce.

-- Et toi, de Saint-Aignan? s'ecria-t-il.

De Saint-Aignan fit un mouvement qui signifiait:

-- Eh bien! Sire?

-- Oui, tu as ete aussi sot que moi, n'est-ce pas?

-- Sire, balbutia de Saint-Aignan.

-- Tu t'es laisse prendre a cette grossiere plaisanterie.

-- Sire, dit de Saint-Aignan, dont le frisson commencait a secouer
les membres, que Votre Majeste ne se mette point en colere: les
femmes, elle le sait, sont des creatures imparfaites creees pour
le mal; donc, leur demander le bien c'est exiger d'elles la chose
impossible.

Le roi, qui avait un profond respect de lui-meme, et qui
commencait a prendre sur ses passions cette puissance qu'il
conserva sur elles toute sa vie, le roi sentit qu'il se
deconsiderait a montrer tant d'ardeur pour un si mince objet.

-- Non, dit-il vivement, non, tu te trompes, Saint-Aignan, je ne
me mets pas en colere; j'admire seulement que nous ayons ete joues
avec tant d'adresse et d'audace par ces deux petites filles.
J'admire surtout que, pouvant nous instruire, nous ayons fait la
folie de nous en rapporter a notre propre coeur.

-- Oh! le coeur, Sire, le coeur, c'est un organe qu'il faut
absolument reduire a ses fonctions physiques, mais qu'il faut
destituer de toutes fonctions morales. J'avoue, quant a moi, que,
lorsque j'ai vu le coeur de Votre Majeste si fort preoccupe de
cette petite...

-- Preoccupe, moi? mon coeur preoccupe? Mon esprit, peut-etre;
mais quant a mon coeur... il etait...

Louis s'apercut, cette fois encore, que pour couvrir un vide, il
en allait decouvrir un autre.

-- Au reste, ajouta-t-il, je n'ai rien a reprocher a cette enfant.
Je savais qu'elle en aimait un autre.

-- Le vicomte de Bragelonne, oui. J'en avais prevenu Votre
Majeste.

-- Sans doute. Mais tu n'etais pas le premier. Le comte de La Fere
m'avait demande la main de Mlle de La Valliere pour son fils. Eh
bien! a son retour d'Angleterre, je les marierai puisqu'ils
s'aiment.

-- En verite, je reconnais la toute la generosite du roi.

-- Tiens, Saint-Aignan, crois-moi, ne nous occupons plus de ces
sortes de choses, dit Louis.

-- Oui, digerons l'affront, Sire, dit le courtisan resigne.

-- Au reste, ce sera chose facile, fit le roi en modulant un
soupir.

-- Et pour commencer, moi... dit Saint-Aignan.

-- Eh bien?

-- Eh bien! je vais faire quelque bonne epigramme sur le trio.
J'appellerai cela: _Naiade et Dryade_; cela fera plaisir a Madame.

-- Fais, Saint-Aignan, fais, murmura le roi. Tu me liras tes vers,
cela me distraira. Ah! n'importe, n'importe, Saint-Aignan, ajouta
le roi comme un homme qui respire avec peine, le coup demande une
force surhumaine pour etre dignement soutenu.

Et, comme le roi achevait ainsi en se donnant les airs de la plus
angelique patience, un des valets de service vint gratter a la
porte de la chambre.

De Saint-Aignan s'ecarta par respect.

-- Entrez, fit le roi.

Le valet entrebailla la porte.

-- Que veut-on? demanda Louis.

Le valet montra une lettre pliee en forme de triangle.

-- Pour Sa Majeste, dit-il.

-- De quelle part?

-- Je l'ignore; il a ete remis par un des officiers de service.

Le roi fit signe, le valet apporta le billet.

Le roi s'approcha des bougies, ouvrit le billet, lut la signature
et laissa echapper un cri.

Saint-Aignan etait assez respectueux pour ne pas regarder; mais,
sans regarder, il voyait et entendait.

Il accourut.

Le roi, d'un geste, congedia le valet.

-- Oh! mon Dieu! fit le roi en lisant.

-- Votre Majeste se trouve-t-elle indisposee? demanda Saint-Aignan
les bras etendus.

-- Non, non, Saint-Aignan; lis!

Et il lui passa le billet.

Les yeux de Saint-Aignan se porterent a la signature.

-- La Valliere! s'ecria-t-il. Oh! Sire!

-- Lis! lis!

Et Saint-Aignan lut:

"Sire, pardonnez-moi mon importunite, pardonnez-moi surtout le
defaut de formalites qui accompagne cette lettre; un billet me
semble plus presse et plus pressant qu'une depeche; je me permets
donc d'adresser un billet a Votre Majeste.

Je rentre chez moi brisee de douleur et de fatigue, Sire, et
j'implore de Votre Majeste la faveur d'une audience dans laquelle
je pourrai dire la verite a mon roi.

Signe: Louise de La Valliere."

-- Eh bien? demanda le roi en reprenant la lettre des mains de
Saint Aignan tout etourdi de ce qu'il venait de lire.

-- Eh bien? repeta Saint-Aignan.

-- Que penses-tu de cela?

-- Je ne sais trop.

-- Mais enfin?

-- Sire, la petite aura entendu gronder la foudre, et elle aura eu
peur.

-- Peur de quoi? demanda noblement Louis.

-- Dame! que voulez-vous, Sire! Votre Majeste a mille raisons d'en
vouloir a l'auteur ou aux auteurs d'une si mechante plaisanterie,
et la memoire de Votre Majeste, ouverte dans le mauvais sens, est
une eternelle menace pour l'imprudente.

-- Saint-Aignan, je ne vois pas comme vous.

-- Le roi doit voir mieux que moi.

-- Eh bien! je vois dans ces lignes: de la douleur, de la
contrainte, et maintenant surtout que je me rappelle certaines
particularites de la scene qui s'est passee ce soir chez Madame...
Enfin...

Le roi s'arreta sur ce sens suspendu.

-- Enfin, reprit Saint-Aignan, Votre Majeste va donner audience,
voila ce qu'il y a de plus clair dans tout cela.

-- Je ferai mieux, Saint-Aignan.

-- Que ferez-vous, Sire?

-- Prends ton manteau.

-- Mais, Sire...

-- Tu sais ou est la chambre des filles de Madame?

-- Certes.

-- Tu sais un moyen d'y penetrer?

-- Oh! quant a cela, non.

-- Mais enfin tu dois connaitre quelqu'un par la?

-- En verite, Votre Majeste est la source de toute bonne idee.

-- Tu connais quelqu'un?

-- Oui.

-- Qui connais-tu? Voyons.

-- Je connais certain garcon qui est au mieux avec certaine fille.

-- D'honneur?

-- Oui, d'honneur, Sire.

-- Avec Tonnay-Charente? demanda Louis en riant.

-- Non, malheureusement; avec Montalais.

-- Il s'appelle?

-- Malicorne.

-- Bon! Et tu peux compter sur lui?

-- Je le crois, Sire. Il doit bien avoir quelque clef... Et s'il
en a une, comme je lui ai rendu service... il m'en fera part.

-- C'est au mieux. Partons!

-- Je suis aux ordres de Votre Majeste.

Le roi jeta son propre manteau sur les epaules de Saint-Aignan et
lui demanda le sien. Puis tous deux gagnerent le vestibule.


Chapitre CXXXIII -- Ce que n'avaient prevu ni naiade ni dryade


De Saint-Aignan s'arreta au pied de l'escalier qui conduisait aux
entresols chez les filles d'honneur, au premier chez Madame. De
la, par un valet qui passait, il fit prevenir Malicorne, qui etait
encore chez Monsieur.

Au bout de dix minutes, Malicorne arriva le nez au vent et
flairant dans l'ombre.

Le roi se recula, gagnant la partie la plus obscure du vestibule.

Au contraire, de Saint-Aignan s'avanca.

Mais, aux premiers mots par lesquels il formula son desir,
Malicorne recula tout net.

-- Oh! oh! dit-il, vous me demandez a etre introduit dans les
chambres des filles d'honneur?

-- Oui.

-- Vous comprenez que je ne puis faire une pareille chose sans
savoir dans quel but vous la desirez.

-- Malheureusement, cher monsieur Malicorne, il m'est impossible
de donner aucune explication; il faut donc que vous vous fiiez a
moi comme un ami qui vous a tire d'embarras hier et qui vous prie
de l'en tirer aujourd'hui.

-- Mais moi, monsieur, je vous disais ce que je voulais; ce que je
voulais, c'etait ne point coucher a la belle etoile, et tout
honnete homme peut avouer un pareil desir; tandis que vous, vous
n'avouez rien.

-- Croyez, mon cher monsieur Malicorne, insista de Saint-Aignan,
que, s'il m'etait permis de m'expliquer, je m'expliquerais.

-- Alors, mon cher monsieur, impossible que je vous permette
d'entrer chez Mlle de Montalais.

-- Pourquoi?

-- Vous le savez mieux que personne, puisque vous m'avez pris sur
un mur, faisant la cour a Mlle de Montalais; or, ce serait
complaisant a moi, vous en conviendrez, lui faisant la cour, de
vous ouvrir la porte de sa chambre.

-- Eh! qui vous dit que ce soit pour elle que je vous demande la
clef?

-- Pour qui donc alors?

-- Elle ne loge pas seule, ce me semble?

-- Non, sans doute.

-- Elle loge avec Mlle de La Valliere?

-- Oui, mais vous n'avez pas plus affaire reellement a Mlle de La
Valliere qu'a Mlle de Montalais, et il n'y a que deux hommes a qui
je donnerais cette clef: c'est a M. de Bragelonne, s'il me priait
de la lui donner; c'est au roi, s'il me l'ordonnait.

-- Eh bien! donnez-moi donc cette clef, monsieur, je vous
l'ordonne, dit le roi en s'avancant hors de l'obscurite et en
entrouvrant son manteau. Mlle de Montalais descendra pres de vous,
tandis que nous monterons pres de Mlle de La Valliere: c'est, en
effet, a elle seule que nous avons affaire.

-- Le roi! s'ecria Malicorne en se courbant jusqu'aux genoux du
roi.

-- Oui, le roi, dit Louis en souriant, le roi qui vous sait aussi
bon gre de votre resistance que de votre capitulation. Relevez-
vous, monsieur; rendez nous le service que nous vous demandons.

-- Sire, a vos ordres, dit Malicorne en montant l'escalier.

-- Faites descendre Mlle de Montalais, dit le roi, et ne lui
sonnez mot de ma visite.

Malicorne s'inclina en signe d'obeissance et continua de monter.

Mais le roi, par une vive reflexion, le suivit, et cela avec une
rapidite si grande, que, quoique Malicorne eut deja la moitie des
escaliers d'avance, il arriva en meme temps que lui a la chambre.

Il vit alors, par la porte demeuree entrouverte derriere
Malicorne, La Valliere toute renversee dans un fauteuil, et a
l'autre coin Montalais, qui peignait ses cheveux, en robe de
chambre, debout devant une grande glace et tout en parlementant
avec Malicorne.

Le roi ouvrit brusquement la porte et entra.

Montalais poussa un cri au bruit que fit la porte, et,
reconnaissant le roi, elle s'esquiva.

A cette vue, La Valliere, de son cote, se redressa comme une morte
galvanisee et retomba sur son fauteuil.

Le roi s'avanca lentement vers elle.

-- Vous voulez une audience, mademoiselle, lui dit-il avec
froideur, me voici pret a vous entendre. Parlez.

De Saint-Aignan, fidele a son role de sourd, d'aveugle et de muet,
de Saint-Aignan s'etait place, lui, dans une encoignure de porte,
sur un escabeau que le hasard lui avait procure tout expres.

Abrite sous la tapisserie qui servait de portiere, adosse a la
muraille meme, il ecouta ainsi sans etre vu, se resignant au role
de bon chien de garde qui attend et qui veille sans jamais gener
le maitre. La Valliere, frappee de terreur a l'aspect du roi
irrite, se leva une seconde fois, et, demeurant dans une posture
humble et suppliante:

-- Sire, balbutia-t-elle, pardonnez-moi.

-- Eh! mademoiselle, que voulez-vous que je vous pardonne? demanda
Louis XIV.

-- Sire, j'ai commis une grande faute, plus qu'une grande faute,
un grand crime.

-- Vous?

-- Sire, j'ai offense Votre Majeste.

-- Pas le moins du monde, repondit Louis XIV.

-- Sire, je vous en supplie, ne gardez point vis-a-vis de moi
cette terrible gravite qui decele la colere bien legitime du roi.
Je sens que je vous ai offense, Sire; mais j'ai besoin de vous
expliquer comment je ne vous ai point offense de mon plein gre.

-- Et d'abord, mademoiselle, dit le roi, en quoi m'auriez-vous
offense? Je ne le vois pas. Est-ce par une plaisanterie de jeune
fille, plaisanterie fort innocente? Vous vous etes raillee d'un
jeune homme credule: c'est bien naturel; toute autre femme a votre
place eut fait ce que vous avez fait.

-- Oh! Votre Majeste m'ecrase avec ces paroles.

-- Et pourquoi donc?

-- Parce que, si la plaisanterie fut venue de moi, elle n'eut pas
ete innocente.

-- Enfin, mademoiselle, reprit le roi, est-ce la tout ce que vous
aviez a me dire en me demandant une audience?

Et le roi fit presque un pas en arriere.

Alors La Valliere, avec une voix breve et entrecoupee, avec des
yeux desseches par le feu des larmes, fit a son tour un pas vers
le roi.

-- Votre Majeste a tout entendu? dit-elle.

-- Tout, quoi?

-- Tout ce qui a ete dit par moi au chene royal?

-- Je n'en ai pas perdu une seule parole, mademoiselle.

-- Et Votre Majeste, lorsqu'elle m'eut entendue, a pu croire que
j'avais abuse de sa credulite.

-- Oui, credulite, c'est bien cela, vous avez dit le mot.

-- Et Votre Majeste n'a pas soupconne qu'une pauvre fille comme
moi peut etre forcee quelquefois de subir la volonte d'autrui?

-- Pardon, mais je ne comprendrai jamais que celle dont la volonte
semblait s'exprimer si librement sous le chene royal se laissat
influencer a ce point par la volonte d'autrui.

-- Oh! mais la menace, Sire!

-- La menace!... Qui vous menacait? qui osait vous menacer?

-- Ceux qui ont le droit de le faire, Sire.

-- Je ne reconnais a personne le droit de menace dans mon royaume.

-- Pardonnez-moi, Sire, il y a pres de Votre Majeste meme des
personnes assez haut placees pour avoir ou pour se croire le droit
de perdre une jeune fille sans avenir, sans fortune, et n'ayant
que sa reputation.

-- Et comment la perdre?

-- En lui faisant perdre cette reputation par une honteuse
expulsion.

-- Oh! mademoiselle, dit le roi avec une amertume profonde, j'aime
fort les gens qui se disculpent sans incriminer les autres.

-- Sire!

-- Oui, et il m'est penible, je l'avoue, de voir qu'une
justification facile, comme pourrait l'etre la votre, se vienne
compliquer devant moi d'un tissu de reproches et d'imputations.

-- Auxquelles vous n'ajoutez pas foi alors? s'ecria La Valliere.

Le roi garda le silence.

-- Oh! dites-le donc! repeta La Valliere avec vehemence.

-- Je regrette de vous l'avouer, repeta le roi en s'inclinant avec
froideur.

-- La jeune fille poussa une profonde exclamation, et, frappant
ses mains l'une dans l'autre:

-- Ainsi vous ne me croyez pas? dit-elle.

Le roi ne repondit rien.

Les traits de La Valliere s'altererent a ce silence.

-- Ainsi vous supposez que moi, moi! dit-elle, j'ai ourdi ce
ridicule, cet infame complot de me jouer aussi imprudemment de
Votre Majeste?

-- Eh! mon Dieu! ce n'est ni ridicule ni infame, dit le roi; ce
n'est pas meme un complot: c'est une raillerie plus ou moins
plaisante, voila tout.

-- Oh! murmura la jeune fille desesperee, le roi ne me croit pas,
le roi ne veut pas me croire.

-- Mais non, je ne veux pas vous croire.

-- Mon Dieu! mon Dieu!

-- Ecoutez: quoi de plus naturel, en effet? Le roi me suit,
m'ecoute, me guette; le roi veut peut-etre s'amuser a mes depens,
amusons-nous aux siens, et, comme le roi est un homme de coeur,
prenons-le par le coeur.

La Valliere cacha sa tete dans ses mains en etouffant un sanglot.
Le roi continua impitoyablement; il se vengeait sur la pauvre
victime de tout ce qu'il avait souffert.

-- Supposons donc cette fable que je l'aime et que je l'aie
distingue. Le roi est si naif et si orgueilleux a la fois, qu'il
me croira, et alors nous irons raconter cette naivete du roi, et
nous rirons.

-- Oh! s'ecria La Valliere, penser cela, penser cela, c'est
affreux!

-- Et, poursuivit le roi, ce n'est pas tout: si ce prince
orgueilleux vient a prendre au serieux la plaisanterie, s'il a
l'imprudence d'en temoigner publiquement quelque chose comme de la
joie, eh bien! devant toute la cour, le roi sera humilie; or, ce
sera, un jour, un recit charmant a faire a mon amant, une part de
dot a apporter a mon mari, que cette aventure d'un roi joue par
une malicieuse jeune fille.

-- Sire! s'ecria La Valliere egaree, delirante, pas un mot de
plus, je vous en supplie; vous ne voyez donc pas que vous me tuez?

-- Oh! raillerie, murmura le roi, qui commencait cependant a
s'emouvoir.

La Valliere tomba a genoux, et cela si rudement, que ses genoux
resonnerent sur le parquet.

Puis, joignant les mains:

-- Sire, dit-elle, je prefere la honte a la trahison.

-- Que faites-vous? demanda le roi, mais sans faire un mouvement
pour relever la jeune fille.

-- Sire, quand je vous aurai sacrifie mon honneur et ma raison,
vous croirez peut-etre a ma loyaute. Le recit qui vous a ete fait
chez Madame et par Madame est un mensonge; ce que j'ai dit sous le
grand chene...

-- Eh bien?

-- Cela seulement, c'etait la verite.

-- Mademoiselle! s'ecria le roi.

-- Sire, s'ecria La Valliere entrainee par la violence de ses
sensations, Sire, dusse-je mourir de honte a cette place ou sont
enracines mes deux genoux, je vous le repeterai jusqu'a ce que la
voix me manque: j'ai dit que je vous aimais... eh bien! je vous
aime!

-- Vous?

-- Je vous aime, Sire, depuis le jour ou je vous ai vu, depuis
qu'a Blois, ou je languissais, votre regard royal est tombe sur
moi, lumineux et vivifiant; je vous aime! Sire. C'est un crime de
lese-majeste, je le sais, qu'une pauvre fille comme moi aime son
roi et le lui dise. Punissez-moi de cette audace, meprisez-moi
pour cette imprudence; mais ne dites jamais, mais ne croyez jamais
que je vous ai raille, que je vous ai trahi. Je suis d'un sang
fidele a la royaute, Sire; et j'aime... j'aime mon roi!... Oh! je
me meurs!

Et tout a coup, epuisee de force, de voix, d'haleine, elle tomba
pliee en deux, pareille a cette fleur dont parle Virgile et qu'a
touchee la faux du moissonneur.

Le roi, a ces mots, a cette vehemente supplique, n'avait garde ni
rancune, ni doute; son coeur tout entier s'etait ouvert au souffle
ardent de cet amour qui parlait un si noble et si courageux
langage.

Aussi, lorsqu'il entendit l'aveu passionne de cet amour, il
faiblit, et voila son visage dans ses deux mains.

Mais, lorsqu'il sentit les mains de La Valliere cramponnees a ses
mains, lorsque la tiede pression de l'amoureuse jeune fille eut
gagne ses arteres, il s'embrasa a son tour, et, saisissant La
Valliere a bras-le-corps, il la releva et la serra contre son
coeur.

Mais elle, mourante, laissant aller sa tete vacillante sur ses
epaules, ne vivait plus.

Alors le roi, effraye, appela de Saint-Aignan.

De Saint-Aignan, qui avait pousse la discretion jusqu'a rester
immobile dans son coin en feignant d'essuyer une larme, accourut a
cet appel du roi.

Alors il aida Louis a faire asseoir la jeune fille sur un
fauteuil, lui frappa dans les mains, lui repandit de l'eau de la
reine de Hongrie en lui repetant:

-- Mademoiselle, allons, mademoiselle, c'est fini, le roi vous
croit, le roi vous pardonne. Eh! la, la! prenez garde, vous allez
emouvoir trop violemment le roi, mademoiselle; Sa Majeste est
sensible, Sa Majeste a un coeur. Ah! diable! mademoiselle, faites-
y attention, le roi est fort pale.

En effet, le roi palissait visiblement.

Quant a La Valliere, elle ne bougeait pas.

-- Mademoiselle! mademoiselle! en verite, continuait de Saint-
Aignan, revenez a vous, je vous en prie, je vous en supplie, il
est temps; songez a une chose, c'est que si le roi se trouvait
mal, je serais oblige d'appeler son medecin. Ah! quelle extremite,
mon Dieu! Mademoiselle, chere mademoiselle, revenez a vous, faites
un effort, vite, vite!

Il etait difficile de deployer plus d'eloquence persuasive que ne
le faisait Saint-Aignan; mais quelque chose de plus energique et
de plus actif encore que cette eloquence reveilla La Valliere.

Le roi s'etait agenouille devant elle, et lui imprimait dans la
paume de la main ces baisers brulants qui sont aux mains ce que le
baiser des levres est au visage. Elle revint enfin a elle, rouvrit
languissamment les yeux, et, avec un mourant regard:

-- Oh! Sire, murmura-t-elle, Votre Majeste m'a donc pardonne?

Le roi ne repondit pas... il etait encore trop emu.

De Saint-Aignan crut devoir s'eloigner de nouveau... Il avait
devine la flamme qui jaillissait des yeux de Sa Majeste.

La Valliere se leva.

-- Et maintenant, Sire, dit-elle avec courage, maintenant que je
me suis justifiee, je l'espere du moins, aux yeux de Votre
Majeste, accordez-moi de me retirer dans un couvent. J'y benirai
mon roi toute ma vie, et j'y mourrai en aimant Dieu, qui m'a fait
un jour de bonheur.

-- Non, non, repondit le roi, non, vous vivrez ici en benissant
Dieu, au contraire, mais en aimant Louis, qui vous fera toute une
existence de felicite, Louis qui vous aime, Louis qui vous le
jure!

-- Oh! Sire, Sire!...

Et sur ce doute de La Valliere, les baisers du roi devinrent si
brulants, que de Saint-Aignan crut qu'il etait de son devoir de
passer de l'autre cote de la tapisserie.

Mais ces baisers, qu'elle n'avait pas eu la force de repousser
d'abord, commencerent a bruler la jeune fille.

-- Oh! Sire, s'ecria-t-elle alors, ne me faites pas repentir
d'avoir ete si loyale, car ce serait me prouver que Votre Majeste
me meprise encore.

-- Mademoiselle, dit soudain le roi en se reculant plein de
respect, je n'aime et n'honore rien au monde plus que vous, et
rien a ma cour ne sera, j'en jure Dieu, aussi estime que vous ne
le serez desormais; je vous demande donc pardon de mon
emportement, mademoiselle, il venait d'un exces d'amour; mais je
puis vous prouver que j'aimerai encore davantage, en vous
respectant autant que vous pourrez le desirer.

Puis, s'inclinant devant elle et lui prenant la main:

-- Mademoiselle, lui dit-il, voulez-vous me faire cet honneur
d'agreer le baiser que je depose sur votre main?

Et la levre du roi se posa respectueuse et legere sur la main
frissonnante de la jeune fille.

-- Desormais, ajouta Louis en se relevant et en couvrant La
Valliere de son regard, desormais vous etes sous ma protection. Ne
parlez a personne du mal que je vous ai fait, pardonnez aux autres
celui qu'ils ont pu vous faire. A l'avenir, vous serez tellement
au-dessus de ceux-la, que, loin de vous inspirer de la crainte,
ils ne vous feront plus meme pitie.

Et il salua religieusement comme au sortir d'un temple.

Puis, appelant de Saint-Aignan, qui s'approcha tout humble:

-- Comte, dit-il, j'espere que Mademoiselle voudra bien vous
accorder un peu de son amitie en retour de celle que je lui ai
vouee a jamais.

De Saint-Aignan flechit le genou devant La Valliere.

-- Quelle joie pour moi, murmura-t-il, si Mademoiselle me fait un
pareil honneur!

-- Je vais vous renvoyer votre compagne, dit le roi. Adieu,
mademoiselle, ou plutot au revoir: faites-moi la grace de ne pas
m'oublier dans votre priere.

-- Oh! Sire, dit La Valliere, soyez tranquille: vous etes avec
Dieu dans mon coeur.

Ce dernier mot enivra le roi, qui, tout joyeux, entraina de Saint-
Aignan par les degres.

Madame n'avait pas prevu ce denouement-la: ni naiade ni dryade
n'en avaient parle.


Chapitre CXXXIV -- Le nouveau general des jesuites


Tandis que La Valliere et le roi confondaient dans leur premier
aveu tous les chagrins du passe, tout le bonheur du present,
toutes les esperances de l'avenir, Fouquet, rentre chez lui,
c'est-a-dire dans l'appartement qui lui avait ete departi au
chateau, Fouquet s'entretenait avec Aramis, justement de tout ce
que le roi negligeait en ce moment.

-- Vous me direz, commenca Fouquet, lorsqu'il eut installe son
hote dans un fauteuil et pris place lui-meme a ses cotes, vous me
direz, monsieur d'Herblay, ou nous en sommes maintenant de
l'affaire de Belle-Ile, et si vous en avez recu quelques
nouvelles.

-- Monsieur le surintendant, repondit Aramis, tout va de ce cote
comme nous le desirons; les depenses ont ete soldees, rien n'a
transpire de nos desseins.

-- Mais les garnisons que le roi voulait y mettre?

-- J'ai recu ce matin la nouvelle qu'elles y etaient arrivees
depuis quinze jours.

-- Et on les a traitees?

-- A merveille.

-- Mais l'ancienne garnison, qu'est-elle devenue?

-- Elle a repris terre a Sarzeau, et on l'a immediatement dirigee
sur Quimper.

-- Et les nouveaux garnisaires?

-- Sont a nous a cette heure.

-- Vous etes sur de ce que vous dites, mon cher monsieur de
Vannes?

-- Sur, et vous allez voir, d'ailleurs, comment les choses se sont
passees.

-- Mais de toutes les garnisons, vous savez cela, Belle-Ile est
justement la plus mauvaise.

-- Je sais cela et j'agis en consequence; pas d'espace, pas de
communications, pas de femmes, pas de jeu; or, aujourd'hui, c'est
grande pitie, ajouta Aramis avec un de ces sourires qui
n'appartenaient qu'a lui, de voir combien les jeunes gens
cherchent a se divertir, et combien, en consequence, ils inclinent
vers celui qui paie les divertissements.

-- Mais s'ils s'amusent a Belle-Ile?

-- S'ils s'amusent de par le roi, ils aimeront le roi; mais s'ils
s'ennuient de par le roi et s'amusent de par M. Fouquet, ils
aimeront M. Fouquet.

-- Et vous avez prevenu mon intendant, afin qu'aussitot leur
arrivee...

-- Non pas: on les a laisses huit jours s'ennuyer tout a leur
aise; mais, au bout de huit jours, ils ont reclame, disant que les
derniers officiers s'amusaient plus qu'eux. On leur a repondu
alors que les anciens officiers avaient su se faire un ami de
M. Fouquet, et que M. Fouquet, les connaissant pour des amis, leur
avait des lors voulu assez de bien pour qu'ils ne s'ennuyassent
point sur ses terres. Alors ils ont reflechi. Mais aussitot
l'intendant a ajoute que, sans prejuger les ordres de M. Fouquet,
il connaissait assez son maitre pour savoir que tout gentilhomme
au service du roi l'interessait, et qu'il ferait, bien qu'il ne
connut pas les nouveaux venus, autant pour eux qu'il avait fait
pour les autres.

-- A merveille! Et, la-dessus, les effets ont suivi les promesses,
j'espere? Je desire, vous le savez, qu'on ne promette jamais en
mon nom sans tenir.

-- La-dessus, on a mis a la disposition des officiers nos deux
corsaires et vos chevaux; on leur a donne les clefs de la maison
principale; en sorte qu'ils y font des parties de chasse et des
promenades avec ce qu'ils trouvent de dames a Belle-Ile, et ce
qu'ils ont pu en recruter ne craignant pas le mal de mer dans les
environs.

-- Et il y en a bon nombre a Sarzeau et a Vannes, n'est-ce pas,
Votre Grandeur?

-- Oh! sur toute la cote, repondit tranquillement Aramis.

-- Maintenant, pour les soldats?

-- Tout est relatif, vous comprenez; pour les soldats, du vin, des
vivres excellents et une haute paie.

-- Tres bien; en sorte?...

-- En sorte que nous pouvons compter sur cette garnison, qui est
deja meilleure que l'autre.

-- Bien.

-- Il en resulte que, si Dieu consent a ce que l'on nous
renouvelle ainsi les garnisaires seulement tous les deux mois, au
bout de trois ans l'armee y aura passe, si bien qu'au lieu d'avoir
un regiment pour nous, nous aurons cinquante mille hommes.

-- Oui, je savais bien, dit Fouquet, que nul autant que vous,
monsieur d'Herblay, n'etait un ami precieux, impayable; mais dans
tout cela, ajouta -- t-il en riant, nous oublions notre ami du
Vallon: que devient-il? Pendant ces trois jours que j'ai passes a
Saint-Mande, j'ai tout oublie, je l'avoue.

-- Oh! je ne l'oublie pas, moi, reprit Aramis. Porthos est a
Saint-Mande, graisse sur toutes les articulations, choye en
nourriture, soigne en vins; je lui ai fait donner la promenade du
petit parc, promenade que vous vous etes reservee pour vous seul;
il en use. Il recommence a marcher; il exerce sa force en courbant
de jeunes ormes ou en faisant eclater de vieux chenes, comme
faisait Milon de Crotone, et comme il n'y a pas de lions dans le
parc, il est probable que nous le retrouverons entier. C'est un
brave que notre Porthos.

-- Oui; mais, en attendant, il va s'ennuyer.

-- Oh! jamais.

-- Il va questionner?

-- Il ne voit personne.

-- Mais, enfin, il attend ou espere quelque chose?

-- Je lui ai donne un espoir que nous realiserons quelque matin,
et il vit la dessus.

-- Lequel?

-- Celui d'etre presente au roi.

-- Oh! oh! en quelle qualite?

-- D'ingenieur de Belle-Ile, pardieu!

-- Est-ce possible?

-- C'est vrai.

-- Certainement; maintenant ne serait-il point necessaire qu'il
retournat a Belle-Ile?

-- Indispensable; je songe meme a l'y envoyer le plus tot
possible. Porthos a beaucoup de representation; c'est un homme
dont d'Artagnan, Athos et moi connaissons seuls le faible. Porthos
ne se livre jamais; il est plein de dignite; devant les officiers,
il fera l'effet d'un paladin du temps des croisades. Il grisera
l'etat-major sans se griser, et sera pour tout le monde un objet
d'admiration et de sympathie; puis, s'il arrivait que nous
eussions un ordre a faire executer, Porthos est une consigne
vivante, et il faudra toujours en passer par ou il voudra.

-- Donc, renvoyez-le.

-- Aussi est-ce mon dessein, mais dans quelques jours seulement,
car il faut que je vous dise une chose.

-- Laquelle?

-- C'est que je me defie de d'Artagnan. Il n'est pas a
Fontainebleau comme vous l'avez pu remarquer, et d'Artagnan n'est
jamais absent ou oisif impunement. Aussi maintenant que mes
affaires sont faites, je vais tacher de savoir quelles sont les
affaires que fait d'Artagnan.

-- Vos affaires sont faites, dites-vous?

-- Oui.

-- Vous etes bien heureux, en ce cas, et j'en voudrais pouvoir
dire autant.

-- J'espere que vous ne vous inquietez plus?

-- Hum!

-- Le roi vous recoit a merveille.

-- Oui.

-- Et Colbert vous laisse en repos?

-- A peu pres.

-- En ce cas, dit Aramis avec cette suite d'idees qui faisait sa
force, en ce cas, nous pouvons donc songer a ce que je vous disais
hier a propos de la petite?

-- Quelle petite?

-- Vous avez deja oublie?

-- Oui.

-- A propos de La Valliere?

-- Ah! c'est juste.

-- Vous repugne-t-il donc de gagner cette fille?

-- Sur un seul point.

-- Lequel?

-- C'est que le coeur est interesse autre part, et que je ne
ressens absolument rien pour cette enfant.

-- Oh! oh! dit Aramis; occupe par le coeur, avez-vous dit?

-- Oui.

-- Diable! il faut prendre garde a cela.

-- Pourquoi?

-- Parce qu'il serait terrible d'etre occupe par le coeur quand,
ainsi que vous, on a tant besoin de sa tete.

-- Vous avez raison. Aussi, vous le voyez, a votre premier appel
j'ai tout quitte. Mais revenons a la petite. Quelle utilite voyez-
vous a ce que je m'occupe d'elle?

-- Le voici. Le roi, dit-on, a un caprice pour cette petite, a ce
que l'on croit du moins.

-- Et vous qui savez tout, vous savez autre chose?

-- Je sais que le roi a change bien rapidement; qu'avant-hier le
roi etait tout feu pour Madame; qu'il y a deja quelques jours,
Monsieur s'est plaint de ce feu a la reine mere; qu'il y a eu des
brouilles conjugales, des gronderies maternelles.

-- Comment savez-vous tout cela?

-- Je le sais, enfin.

-- Eh bien?

-- Eh bien! a la suite de ces brouilles et de ces gronderies, le
roi n'a plus adresse la parole, n'a plus fait attention a Son
Altesse Royale.

-- Apres?

-- Apres, il s'est occupe de Mlle de La Valliere. Mlle de La
Valliere est fille d'honneur de Madame. Savez-vous ce qu'en amour
on appelle un chaperon?

-- Sans doute.

-- Eh bien! Mlle de La Valliere est le chaperon de Madame.
Profitez de cette position. Vous n'avez pas besoin de cela. Mais
enfin, l'amour-propre blesse rendra la conquete plus facile; la
petite aura le secret du roi et de Madame. Vous ne savez pas ce
qu'un homme intelligent fait avec un secret.

-- Mais comment arriver a elle?

-- Vous me demandez cela? fit Aramis.

-- Sans doute, je n'aurai pas le temps de m'occuper d'elle.

-- Elle est pauvre, elle est humble, vous lui creerez une
position: soit qu'elle subjugue le roi comme maitresse, soit
qu'elle ne se rapproche de lui que comme confidente, vous aurez
fait une nouvelle adepte.

-- C'est bien, dit Fouquet. Que ferons-nous a l'egard de cette
petite?

-- Quand vous avez desire une femme, qu'avez-vous fait, monsieur
le surintendant?

-- Je lui ai ecrit. J'ai fait mes protestations d'amour. J'y ai
ajoute mes offres de service, et j'ai signe Fouquet.

-- Et nulle n'a resiste?

-- Une seule, dit Fouquet. Mais il y a quatre jours qu'elle a cede
comme les autres.

-- Voulez-vous prendre la peine d'ecrire? dit Aramis a Fouquet en
lui presentant une plume.

Fouquet la prit.

-- Dictez, dit-il. J'ai tellement la tete occupee ailleurs, que je
ne saurais trouver deux lignes.

-- Soit, fit Aramis. Ecrivez.

Et il dicta:

"Mademoiselle, je vous ai vue, et vous ne serez point etonnee que
je vous aie trouvee belle.

Mais vous ne pouvez, faute d'une position digne de vous, que
vegeter a la Cour.

L'amour d'un honnete homme, au cas ou vous auriez quelque
ambition, pourrait servir d'auxiliaire a votre esprit et a vos
charmes.

Je mets mon amour a vos pieds; mais, comme un amour, si humble et
si discret qu'il soit, peut compromettre l'objet de son culte, il
ne sied pas qu'une personne de votre merite risque d'etre
compromise sans resultat sur son avenir.

Si vous daignez repondre a mon amour, mon amour vous prouvera sa
reconnaissance en vous faisant a tout jamais libre et
independante."

Apres avoir ecrit, Fouquet regarda Aramis.

-- Signez, dit celui-ci.

-- Est-ce bien necessaire?

-- Votre signature au bas de cette lettre vaut un million; vous
oubliez cela, mon cher surintendant.

Fouquet signa.

-- Maintenant, par qui enverrez-vous la lettre? demanda Aramis.

-- Mais par un valet excellent.

-- Dont vous etes sur?

-- C'est mon grison ordinaire.

-- Tres bien.

-- Au reste, nous jouons, de ce cote-la, un jeu qui n'est pas
lourd.

-- Comment cela?

-- Si ce que vous dites est vrai des complaisances de la petite
pour le roi et pour Madame, le roi lui donnera tout l'argent
qu'elle peut desirer.

-- Le roi a donc de l'argent? demanda Aramis.

-- Dame! il faut croire, il n'en demande plus.

-- Oh! il en redemandera, soyez tranquille.

-- Il y a meme plus, j'eusse cru qu'il me parlerait de cette fete
de Vaux.

-- Eh bien?

-- Il n'en a point parle.

-- Il en parlera.

-- Oh! vous croyez le roi bien cruel, mon cher d'Herblay.

-- Pas lui.

-- Il est jeune; donc, il est bon.

-- Il est jeune; donc, il est faible ou passionne; et M. Colbert
tient dans sa vilaine main sa faiblesse ou ses passions.

-- Vous voyez bien que vous le craignez.

-- Je ne le nie pas.

-- Alors, je suis perdu.

-- Comment cela?

-- Je n'etais fort aupres du roi que par l'argent.

-- Apres?

-- Et je suis ruine.

-- Non.

-- Comment, non? Savez-vous mes affaires mieux que moi?

-- Peut-etre.

-- Et cependant s'il demande cette fete?

-- Vous la donnerez.

-- Mais l'argent?

-- En avez-vous jamais manque?

-- Oh! si vous saviez a quel prix je me suis procure le dernier.

-- Le prochain ne vous coutera rien.

-- Qui donc me le donnera?

-- Moi.

-- Vous me donnerez six millions?

-- Oui.

-- Vous, six millions?

-- Dix, s'il le faut.

-- En verite, mon cher d'Herblay, dit Fouquet, votre confiance
m'epouvante plus que la colere du roi.

-- Bah!

-- Qui donc etes-vous?

-- Vous me connaissez, ce me semble.

-- Je me trompe; alors, que voulez-vous?

-- Je veux sur le trone de France un roi qui soit devoue a
M. Fouquet, et je veux que M. Fouquet me soit devoue.

-- Oh! s'ecria Fouquet en lui serrant la main, quant a vous
appartenir, je vous appartiens bien; mais, croyez-le bien, mon
cher d'Herblay, vous vous faites illusion.

-- En quoi?

-- Jamais le roi ne me sera devoue.

-- Je ne vous ai pas dit que le roi vous serait devoue, ce me
semble.

-- Mais si, au contraire, vous venez de le dire.

-- Je n'ai pas dit le roi. J'ai dit un roi.

-- N'est-ce pas tout un?

-- Au contraire, c'est fort different.

-- Je ne comprends pas.

-- Vous allez comprendre. Supposez que ce roi soit un autre homme
que Louis XIV.

-- Un autre homme?

-- Oui, qui tienne tout de vous.

-- Impossible!

-- Meme son trone.

-- Oh! vous etes fou! Il n'y a pas d'autre homme que le roi Louis
XIV qui puisse s'asseoir sur le trone de France, je n'en vois pas,
pas un seul.

-- J'en vois un, moi.

-- A moins que ce ne soit Monsieur, dit Fouquet en regardant
Aramis avec inquietude... Mais Monsieur...

-- Ce n'est pas Monsieur.

-- Mais comment voulez-vous qu'un prince qui ne soit pas de la
race, comment voulez-vous qu'un prince qui n'aura aucun droit...

-- Mon roi a moi, ou plutot votre roi a vous, sera tout ce qu'il
faut qu'il soit, soyez tranquille.

-- Prenez garde, prenez garde, monsieur d'Herblay, vous me donnez
le frisson, vous me donnez le vertige.

Aramis sourit.

-- Vous avez le frisson et le vertige a peu de frais, repliqua-t-
il.

-- Oh! encore une fois, vous m'epouvantez.

Aramis sourit.

-- Vous riez? demanda Fouquet.

-- Et, le jour venu, vous rirez comme moi; seulement, je dois
maintenant etre seul a rire.

-- Mais expliquez-vous.

-- Au jour venu, je m'expliquerai, ne craignez rien. Vous n'etes
pas plus saint Pierre que je ne suis Jesus, et je vous dirai
pourtant: "Homme de peu de foi, pourquoi doutez-vous?"

-- Eh! mon Dieu! je doute... je doute, parce que je ne vois pas.

-- C'est qu'alors vous etes aveugle: je ne vous traiterai donc
plus en saint Pierre, mais en saint Paul, et je vous dirai: "Un
jour viendra ou tes yeux s'ouvriront."

-- Oh! dit Fouquet que je voudrais croire!

-- Vous ne croyez pas! vous a qui j'ai fait dix fois traverser
l'abime ou seul vous vous fussiez engouffre; vous ne croyez pas,
vous qui de procureur general etes monte au rang d'intendant, du
rang d'intendant au rang de premier ministre, et qui du rang de
premier ministre passerez a celui de maire du palais. Mais, non,
dit-il avec son eternel sourire... Non, non, vous ne pouvez voir,
et, par consequent vous ne pouvez croire cela.

Et Aramis se leva pour se retirer.

-- Un dernier mot, dit Fouquet, vous ne m'avez jamais parle ainsi,
vous ne vous etes jamais montre si confiant, ou plutot si
temeraire.

-- Parce que, pour parler haut, il faut avoir la voix libre.

-- Vous l'avez donc?

-- Oui.

-- Depuis peu de temps alors?

-- Depuis hier.

-- Oh! monsieur d'Herblay, prenez garde, vous poussez la securite
jusqu'a l'audace.

-- Parce que l'on peut etre audacieux quand on est puissant.

-- Vous etes puissant?

-- Je vous ai offert dix millions, je vous les offre encore.

Fouquet se leva trouble a son tour.

-- Voyons, dit-il, voyons: vous avez parle de renverser des rois,
de les remplacer par d'autres rois. Dieu me pardonne! mais voila,
si je ne suis fou, ce que vous avez dit tout a l'heure.

-- Vous n'etes pas fou, et j'ai veritablement dit cela tout a
l'heure.

-- Et pourquoi l'avez-vous dit?

-- Parce que l'on peut parler ainsi de trones renverses et de rois
crees, quand on est soi-meme au-dessus des rois et des trones...
de ce monde.

-- Alors vous etes tout-puissant? s'ecria Fouquet.

-- Je vous l'ai dit et je vous le repete, repondit Aramis l'oeil
brillant et la levre fremissante.

Fouquet se rejeta sur son fauteuil et laissa tomber sa tete dans
ses mains.

Aramis le regarda un instant comme eut fait l'ange des destinees
humaines a l'egard d'un simple mortel.

-- Adieu, lui dit-il, dormez tranquille, et envoyez votre lettre a
La Valliere. Demain, nous nous reverrons, n'est-ce pas?

-- Oui, demain, dit Fouquet en secouant la tete comme un homme qui
revient a lui; mais ou cela nous reverrons-nous?

-- A la promenade du roi, si vous voulez.

-- Fort bien.

Et ils se separerent.


Chapitre CXXXV -- L'orage


Le lendemain, le jour s'etait leve sombre et blafard, et, comme
chacun savait la promenade arretee dans le programme royal, le
regard de chacun, en ouvrant les yeux, se porta sur le ciel.

Au haut des arbres stationnait une vapeur epaisse et ardente qui
avait a peine eu la force de s'elever a trente pieds de terre sous
les rayons d'un soleil qu'on n'apercevait qu'a travers le voile
d'un lourd et epais nuage.

Ce matin-la, pas de rosee. Les gazons etaient restes secs, les
fleurs alterees. Les oiseaux chantaient avec plus de reserve qu'a
l'ordinaire dans le feuillage immobile comme s'il etait mort. Les
murmures etranges, confus, pleins de vie, qui semblent naitre et
exister par le soleil, cette respiration de la nature qui parle
incessante au milieu de tous les autres bruits, ne se faisait pas
entendre: le silence n'avait jamais ete si grand.

Cette tristesse du ciel frappa les yeux du roi lorsqu'il se mit a
la fenetre a son lever.

Mais, comme tous les ordres etaient donnes pour la promenade,
comme tous les preparatifs etaient faits, comme, chose bien plus
peremptoire, Louis comptait sur cette promenade pour repondre aux
promesses de son imagination, et, nous pouvons meme deja le dire,
aux besoins de son coeur, le roi decida sans hesitation que l'etat
du ciel n'avait rien a faire dans tout cela, que la promenade
etait decidee et que, quelque temps qu'il fit, la promenade aurait
lieu.

Au reste, il y a dans certains regnes terrestres privilegies du
ciel des heures ou l'on croirait que la volonte du roi terrestre a
son influence sur la volonte divine. Auguste avait Virgile pour
lui dire: _Nocte placet tota redeunt spectacula mane_. Louis XIV
avait Boileau, qui devait lui dire bien autre chose, et Dieu, qui
se devait montrer presque aussi complaisant pour lui que Jupiter
l'avait ete pour Auguste.

Louis entendit la messe comme a son ordinaire, mais il faut
l'avouer, quelque peu distrait de la presence du Createur par le
souvenir de la creature. Il s'occupa durant l'office a calculer
plus d'une fois le nombre des minutes, puis des secondes qui le
separaient du bienheureux moment ou la promenade allait commencer,
c'est-a-dire du moment ou Madame se mettrait en chemin avec ses
filles d'honneur.

Au reste, il va sans dire que tout le monde au chateau ignorait
l'entrevue qui avait eu lieu la veille entre La Valliere et le
roi. Montalais peut-etre, avec son bavardage habituel, l'eut
repandue; mais Montalais, dans cette circonstance, etait corrigee
par Malicorne, lequel lui avait mis aux levres le cadenas de
l'interet commun.

Quant a Louis XIV, il etait si heureux, qu'il avait pardonne, ou a
peu pres, a Madame, sa petite mechancete de la veille. En effet,
il avait plutot a s'en louer qu'a s'en plaindre. Sans cette
mechancete, il ne recevait pas la lettre de La Valliere; sans
cette lettre, il n'y avait pas d'audience, et sans cette audience
il demeurait dans l'indecision. Il entrait donc trop de felicite
dans son coeur pour que la rancune put y tenir, en ce moment du
moins.

Donc, au lieu de froncer le sourcil en apercevant sa belle-soeur,
Louis se promit de lui montrer encore plus d'amitie et de gracieux
accueil que l'ordinaire.

C'etait a une condition cependant, a la condition qu'elle serait
prete de bonne heure.

Voila les choses auxquelles Louis pensait durant la messe, et qui,
il faut le dire, lui faisaient pendant le saint exercice oublier
celles auxquelles il eut du songer en sa qualite de roi tres
chretien et de fils aine de l'Eglise.

Cependant Dieu est si bon pour les jeunes coeurs, tout ce qui est
amour, meme amour coupable, trouve si facilement grace a ses
regards paternels, qu'au sortir de la messe, Louis, en levant ses
yeux au ciel, put voir a travers les dechirures d'un nuage un coin
de ce tapis d'azur que foule le pied du Seigneur.

Il rentra au chateau, et, comme la promenade etait indiquee pour
midi seulement et qu'il n'etait que dix heures, il se mit a
travailler d'acharnement avec Colbert et Lyonne.

Mais, comme, tout en travaillant, Louis allait de la table a la
fenetre, attendu que cette fenetre donnait sur le pavillon de
Madame, il put voir dans la cour M. Fouquet, dont les courtisans,
depuis sa faveur de la veille, faisaient plus de cas que jamais,
qui venait, de son cote, d'un air affable et tout a fait heureux,
faire sa cour au roi.

Instinctivement, en voyant Fouquet, le roi se retourna vers
Colbert.

Colbert souriait et paraissait lui-meme plein d'amenite et de
jubilation. Ce bonheur lui etait venu depuis qu'un de ses
secretaires etait entre et lui avait remis un portefeuille que,
sans l'ouvrir, Colbert avait introduit dans la vaste poche de son
haut-de-chausses.

Mais, comme il y avait toujours quelque chose de sinistre au fond
de la joie de Colbert, Louis opta, entre les deux sourires, pour
celui de Fouquet.

Il fit signe au surintendant de monter; puis, se retournant vers
Lyonne et Colbert:

-- Achevez, dit-il, ce travail, posez-le sur mon bureau, je le
lirai a tete reposee.

Et il sortit.

Au signe du roi, Fouquet s'etait hate de monter. Quant a Aramis,
qui accompagnait le surintendant, il s'etait gravement replie au
milieu du groupe de courtisans vulgaires, et s'y etait perdu sans
meme avoir ete remarque par le roi.

Le roi et Fouquet se rencontrerent en haut de l'escalier.

-- Sire, dit Fouquet en voyant le gracieux accueil que lui
preparait Louis, Sire, depuis quelques jours Votre Majeste me
comble. Ce n'est plus un jeune roi, c'est un jeune dieu qui regne
sur la France, le dieu du plaisir du bonheur et de l'amour.

Le roi rougit. Pour etre flatteur, le compliment n'en etait pas
moins un peu direct.

Le roi conduisit Fouquet dans un petit salon qui separait son
cabinet de travail de sa chambre a coucher.

-- Savez-vous bien pourquoi je vous appelle? dit le roi en
s'asseyant sur le bord de la croisee, de facon a ne rien perdre de
ce qui se passerait dans les parterres sur lesquels donnait la
seconde entree du pavillon de Madame.

-- Non, Sire... mais c'est pour quelque chose d'heureux, j'en suis
certain, d'apres le gracieux sourire de Votre Majeste.

-- Ah! vous prejugez?

-- Non, Sire, je regarde et je vois.

-- Alors, vous vous trompez.

-- Moi, Sire?

-- Car je vous appelle, au contraire, pour vous faire une
querelle.

-- A moi, Sire?

-- Oui, et des plus serieuses.

-- En verite, Votre Majeste m'effraie... et cependant j'attends,
plein de confiance dans sa justice et dans sa bonte.

-- Que me dit-on, monsieur Fouquet, que vous preparez une grande
fete a Vaux?

Fouquet sourit comme fait le malade au premier frisson d'une
fievre oubliee et qui revient.

-- Et vous ne m'invitez pas? continua le roi.

-- Sire, repondit Fouquet, je ne songeais pas a cette fete, et
c'est hier au soir seulement qu'un de mes amis, Fouquet appuya sur
le mot, a bien voulu m'y faire songer.

-- Mais hier au soir je vous ai vu et vous ne m'avez parle de
rien, monsieur Fouquet.

-- Sire, comment esperer que Votre Majeste descendrait a ce point
des hautes regions ou elle vit jusqu'a honorer ma demeure de sa
presence royale?

-- Excusez, monsieur Fouquet; vous ne m'avez point parle de votre
fete.

-- Je n'ai point parle de cette fete, je le repete, au roi d'abord
parce que rien n'etait decide a l'egard de cette fete, ensuite
parce que je craignais un refus.

-- Et quelle chose vous faisait craindre ce refus, monsieur
Fouquet? Prenez garde, je suis decide a vous pousser a bout.

-- Sire, le profond desir que j'avais de voir le roi agreer mon
invitation.

-- Eh bien! monsieur Fouquet, rien de plus facile, je le vois, que
de nous entendre. Vous avez le desir de m'inviter a votre fete,
j'ai le desir d'y aller; invitez-moi, et j'irai.

-- Quoi! Votre Majeste daignerait accepter? murmura le
surintendant.

-- En verite, monsieur, dit le roi en riant, je crois que je fais
plus qu'accepter; je crois que je m'invite moi-meme.

-- Votre Majeste me comble d'honneur et de joie! s'ecria Fouquet;
mais je vais etre force de repeter ce que M. de La Vieuville
disait a votre aieul Henri IV: _Domine, non sum dignus._

-- Ma reponse a ceci, monsieur Fouquet, c'est que, si vous donnez
une fete, invite ou non, j'irai a votre fete.

-- Oh! merci, merci, mon roi! dit Fouquet en relevant la tete sous
cette faveur, qui, dans son esprit, etait sa ruine. Mais comment
Votre Majeste a-t elle ete prevenue?

-- Par le bruit public, monsieur Fouquet, qui dit des merveilles
de vous et des miracles de votre maison. Cela vous rendra-t-il
fier, monsieur Fouquet, que le roi soit jaloux de vous?

-- Cela me rendra le plus heureux homme du monde, Sire, puisque le
jour ou le roi sera jaloux de Vaux, j'aurai quelque chose de digne
a offrir a mon roi.

-- Eh bien! monsieur Fouquet, preparez votre fete, et ouvrez a
deux battants les portes de votre maison.

-- Et vous, Sire, dit Fouquet, fixez le jour.

-- D'aujourd'hui en un mois.

-- Sire, Votre Majeste n'a-t-elle rien autre chose a desirer?

-- Rien, monsieur le surintendant, sinon, d'ici la, de vous avoir
pres de moi le plus qu'il vous sera possible.

-- Sire, j'ai l'honneur d'etre de la promenade de Votre Majeste.

-- Tres bien; je sors en effet, monsieur Fouquet, et voici ces
dames qui vont au rendez-vous.

Le roi, a ces mots, avec toute l'ardeur, non seulement d'un jeune
homme, mais d'un jeune homme amoureux se retira de la fenetre pour
prendre ses gants et sa canne que lui tendait son valet de
chambre.

On entendait en dehors le pietinement des chevaux et le roulement
des roues sur le sable de la cour.

Le roi descendit. Au moment ou il apparut sur le perron, chacun
s'arreta. Le roi marcha droit a la jeune reine. Quant a la reine
mere, toujours souffrante de plus en plus de la maladie dont elle
etait atteinte, elle n'avait pas voulu sortir.

Marie-Therese monta en carrosse avec Madame, et demanda au roi de
quel cote il desirait que la promenade fut dirigee.

Le roi, qui venait de voir La Valliere, toute pale encore des
evenements de la veille, monter dans une caleche avec trois de ses
compagnes, repondit a la reine qu'il n'avait point de preference,
et qu'il serait bien partout ou elle serait.

La reine commanda alors que les piqueurs tournassent vers
Apremont.

Les piqueurs partirent en avant.

Le roi monta a cheval. Il suivit pendant quelques minutes la
voiture de la reine et de Madame en se tenant a la portiere.

Le temps s'etait a peu pres eclairci; cependant une espece de
voile poussiereux, semblable a une gaze salie, s'etendait sur
toute la surface du ciel; le soleil faisait reluire des atomes
micaces dans le periple de ses rayons.

La chaleur etait etouffante.

Mais, comme le roi ne paraissait pas faire attention a l'etat du
ciel, nul ne parut s'en inquieter, et la promenade, selon l'ordre
qui en avait ete donne par la reine, fut dirigee vers Apremont.

La troupe des courtisans etait bruyante et joyeuse, on voyait que
chacun tendait a oublier et a faire oublier aux autres les aigres
discussions de la veille.

Madame, surtout, etait charmante.

En effet, Madame voyait le roi a sa portiere, et, comme elle ne
supposait pas qu'il fut la pour la reine, elle esperait que son
prince lui etait revenu.

Mais, au bout d'un quart de lieue a peu pres fait sur la route, le
roi, apres un gracieux sourire, salua et tourna bride, laissant
filer le carrosse de la reine, puis celui des premieres dames
d'honneur, puis tous les autres successivement qui, le voyant
s'arreter, voulaient s'arreter a leur tour.

Mais le roi leur faisait signe de la main qu'ils eussent a
continuer leur chemin.

Lorsque passa le carrosse de La Valliere, le roi s'en approcha.

Le roi salua les dames et se disposait a suivre le carrosse des
filles d'honneur de la reine comme il avait suivi celui de Madame,
lorsque la file des carrosses s'arreta tout a coup.

Sans doute la reine, inquiete de l'eloignement du roi, venait de
donner l'ordre d'accomplir cette evolution.

On se rappelle que la direction de la promenade lui avait ete
accordee.

Le roi lui fit demander quel etait son desir en arretant les
voitures.

-- De marcher a pied, repondit-elle.

Sans doute esperait-elle que le roi, qui suivait a cheval le
carrosse des filles d'honneur, n'oserait a pied suivre les filles
d'honneur elles-memes.

On etait au milieu de la foret.

La promenade, en effet, s'annoncait belle, belle surtout pour des
reveurs ou des amants.

Trois belles allees, longues, ombreuses et accidentees, partaient
du petit carrefour ou l'on venait de faire halte.

Ces allees, vertes de mousse, dentelees de feuillage ayant chacune
un petit horizon d'un pied de ciel entrevu sous l'entrelacement
des arbres, voila quel etait l'aspect des localites.

Au fond de ces allees passaient et repassaient, avec des signes
manifestes d'inquietude, les chevreuils effares, qui, apres s'etre
arretes un instant au milieu du chemin et avoir releve la tete,
fuyaient comme des fleches, rentrant d'un seul bond dans
l'epaisseur des bois, ou ils disparaissaient, tandis que, de temps
en temps, un lapin philosophe, debout sur son derriere, se
grattait le museau avec les pattes de devant et interrogeait l'air
pour reconnaitre si tous ces gens qui s'approchaient et qui
venaient troubler ainsi ses meditations, ses repas et ses amours,
n'etaient pas suivis par quelque chien a jambes torses ou ne
portaient point quelque fusil sous le bras.

Toute la compagnie, au reste, etait descendue de carrosse en
voyant descendre la reine.

Marie-Therese prit le bras d'une de ses dames d'honneur, et, apres
un oblique coup d'oeil donne au roi, qui ne parut point
s'apercevoir qu'il fut le moins du monde l'objet de l'attention de
la reine, elle s'enfonca dans la foret par le premier sentier qui
s'ouvrit devant elle.

Deux piqueurs marchaient devant Sa Majeste avec des cannes dont
ils se servaient pour relever les branches ou ecarter les ronces
qui pouvaient embarrasser le chemin.

En mettant pied a terre, Madame trouva a ses cotes M. de Guiche,
qui s'inclina devant elle et se mit a sa disposition.

Monsieur, enchante de son bain de la surveille, avait declare
qu'il optait pour la riviere, et, tout en donnant conge a
de Guiche, il etait reste au chateau avec le chevalier de Lorraine
et Manicamp.

Il n'eprouvait plus ombre de jalousie.

On l'avait donc cherche inutilement dans le cortege; mais comme
Monsieur etait un prince fort personnel, qui concourait d'habitude
fort mediocrement au plaisir general, son absence avait ete plutot
un sujet de satisfaction que de regret.

Chacun avait suivi l'exemple donne par la reine et par Madame,
s'accommodant a sa guise selon le hasard ou selon son gout.

Le roi, nous l'avons dit, etait demeure pres de La Valliere, et,
descendant de cheval au moment ou l'on ouvrait la portiere du
carrosse, il lui avait offert la main.

Aussitot Montalais et Tonnay-Charente s'etaient eloignees, la
premiere par calcul, la seconde par discretion.

Seulement, il y avait cette difference entre elles deux que l'une
s'eloignait dans le desir d'etre agreable au roi et l'autre dans
celui de lui etre desagreable.

Pendant la derniere demi-heure, le temps, lui aussi, avait pris
ses dispositions: tout ce voile, comme pousse par un vent de
chaleur, s'etait masse a l'occident; puis repousse par un courant
contraire, s'avancait lentement, lourdement.

On sentait s'approcher l'orage; mais, comme le roi ne le voyait
pas, personne ne se croyait le droit de le voir.

La promenade fut donc continuee; quelques esprits inquiets
levaient de temps en temps les yeux au ciel.

D'autres, plus timides encore, se promenaient sans s'ecarter des
voitures, ou ils comptaient aller chercher un abri en cas d'orage.

Mais la plus grande partie du cortege, en voyant le roi entrer
bravement dans le bois avec La Valliere, la plus grande partie du
cortege, disons-nous, suivit le roi.

Ce que voyant, le roi prit la main de La Valliere et l'entraina
dans une allee laterale, ou cette fois personne n'osa le suivre.


Chapitre CXXXVI -- La pluie


En ce moment, dans la direction meme que venaient de prendre le
roi et La Valliere seulement, marchant sous bois au lieu de suivre
l'allee, deux hommes avancaient fort insoucieux de l'etat du ciel.

Ils tenaient leurs tetes inclinees comme des gens qui pensent a de
graves interets.

Ils n'avaient vu ni de Guiche, ni Madame, ni le roi, ni La
Valliere.

Tout a coup quelque chose passa dans l'air comme une bouffee de
flammes suivies d'un grondement sourd et lointain.

-- Ah! dit l'un des deux en relevant la tete, voici l'orage.
Regagnons-nous les carrosses, mon cher d'Herblay?

Aramis leva les yeux en l'air et interrogea le temps.

-- Oh! dit-il, rien ne presse encore.

Puis, reprenant la conversation ou il l'avait sans doute laissee:

-- Vous dites donc que la lettre que nous avons ecrite hier au
soir doit etre a cette heure parvenue a destination?

-- Je dis qu'elle l'est certainement.

-- Par qui l'avez-vous fait remettre?

-- Par mon grison, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire.

-- A-t-il rapporte la reponse?

-- Je ne l'ai pas revu; sans doute la petite etait a son service
pres de Madame ou s'habillait chez elle, elle l'aura fait
attendre. L'heure de partir est venue et nous sommes partis. Je ne
puis, en consequence, savoir ce qui s'est passe la-bas.

-- Vous avez vu le roi avant le depart?

-- Oui.

-- Comment l'avez-vous trouve?

-- Parfait ou infame, selon qu'il aurait ete vrai ou hypocrite.

-- Et la fete?

-- Aura lieu dans un mois.

-- Il s'y est invite?

-- Avec une insistance ou j'ai reconnu Colbert.

-- C'est bien.

-- La nuit ne vous a point enleve vos illusions?

-- Sur quoi?

-- Sur le concours que vous pouvez m'apporter en cette
circonstance.

-- Non, j'ai passe la nuit a ecrire, et tous les ordres sont
donnes.

-- La fete coutera plusieurs millions, ne vous le dissimulez pas.

-- J'en ferai six... Faites-en de votre cote deux ou trois a tout
hasard.

-- Vous etes un homme miraculeux, mon cher d'Herblay.

Aramis sourit.

-- Mais, demanda Fouquet avec un reste d'inquietude, puisque vous
remuez ainsi les millions, pourquoi, il y a quelques jours,
n'avez-vous pas donne de votre poche les cinquante mille francs a
Baisemeaux?

-- Parce que, il y a quelques jours, j'etais pauvre comme Job.

-- Et aujourd'hui?

-- Aujourd'hui, je suis plus riche que le roi.

-- Tres bien, fit Fouquet, je me connais en hommes. Je sais que
vous etes incapable de me manquer de parole; je ne veux point vous
arracher votre secret: n'en parlons plus.

En ce moment, un grondement sourd se fit entendre qui eclata tout
a coup en un violent coup de tonnerre.

-- Oh! oh! fit Fouquet, je vous le disais bien.

-- Allons, dit Aramis, rejoignons les carrosses.

-- Nous n'aurons pas le temps, dit Fouquet, voici la pluie.

En effet, comme si le ciel se fut ouvert, une ondee aux larges
gouttes fit tout a coup resonner le dome de la foret.

-- Oh! dit Aramis, nous avons le temps de regagner les voitures
avant que le feuillage soit inonde.

-- Mieux vaudrait, dit Fouquet, nous retirer dans quelque grotte.

-- Oui, mais ou y a-t-il une grotte? demanda Aramis.

-- Moi, dit Fouquet avec un sourire, j'en connais une a dix pas
d'ici.

Puis s'orientant:

-- Oui, dit-il, c'est bien cela.

-- Que vous etes heureux d'avoir si bonne memoire! dit Aramis en
souriant a son tour; mais ne craignez-vous pas que, ne nous voyant
pas reparaitre, votre cocher ne croie que vous avons pris une
route de retour et ne suive les voitures de la Cour?

-- Oh! dit Fouquet, il n'y a pas de danger; quand je poste mon
cocher et ma voiture a un endroit quelconque, il n'y a qu'un ordre
expres du roi qui puisse les faire deguerpir, et encore;
d'ailleurs, il me semble que nous ne sommes pas les seuls qui nous
soyons si fort avances. J'entends des pas et un bruit de voix.

Et, en disant ces mots, Fouquet se retourna, ouvrant de sa canne
une masse de feuillage qui lui masquait la route.

Le regard d'Aramis plongea en meme temps que le sien par
l'ouverture.

-- Une femme! dit Aramis.

-- Un homme! dit Fouquet.

-- La Valliere!

-- Le roi!

-- Oh! oh! dit Aramis, est-ce que le roi aussi connaitrait votre
caverne? Cela ne m'etonnerait pas; il me parait en commerce assez
bien regle avec les nymphes de Fontainebleau.

-- N'importe, dit Fouquet, gagnons-la toujours; s'il ne la connait
pas, nous verrons ce qu'il devient; s'il la connait, comme elle a
deux ouvertures, tandis qu'il entrera par l'une, nous sortirons
par l'autre.

-- Est-elle loin? demanda Aramis, voici la pluie qui filtre.

-- Nous y sommes.

Fouquet ecarta quelques branches, et l'on put apercevoir une
excavation de roche que des bruyeres, du lierre et une epaisse
glandee cachaient entierement.

Fouquet montra le chemin.

Aramis le suivit.

Au moment d'entrer dans la grotte, Aramis se retourna.

-- Oh! oh! dit-il, les voila qui entrent dans le bois les voila
qui se dirigent de ce cote.

-- Eh bien! cedons-leur la place, fit Fouquet souriant et tirant
Aramis par son manteau; mais je ne crois pas que le roi connaisse
ma grotte.

-- En effet, dit Aramis, ils cherchent, mais un arbre plus epais,
voila tout.

Aramis ne se trompait pas, le roi regardait en l'air et non pas
autour de lui.

Il tenait le bras de La Valliere sous le sien, il tenait sa main
sur la sienne.

La Valliere commencait a glisser sur l'herbe humide.

Louis regarda encore avec plus d'attention autour de lui, et,
apercevant un chene enorme au feuillage touffu, il entraina La
Valliere sous l'abri de ce chene.

La pauvre enfant regardait autour d'elle; elle semblait a la fois
craindre et desirer d'etre suivie.

Le roi la fit adosser au tronc de l'arbre, dont la vaste
circonference, protegee par l'epaisseur du feuillage, etait aussi
seche que si, en ce moment meme, la pluie n'eut point tombe par
torrents. Lui-meme se tint devant elle nu-tete.

Au bout d'un instant, quelques gouttes filtrerent a travers les
ramures de l'arbre, et vinrent tomber sur le front du roi, qui n'y
fit pas meme attention.

-- Oh! Sire! murmura La Valliere en poussant le chapeau du roi.

Mais le roi s'inclina et refusa obstinement de se couvrir.

-- C'est le cas ou jamais d'offrir votre place, dit Fouquet a
l'oreille d'Aramis.

-- C'est le cas ou jamais d'ecouter et de ne pas perdre une parole
de ce qu'ils vont se dire, repondit Aramis a l'oreille de Fouquet.

En effet, tous deux se turent, et la voix du roi put parvenir
jusqu'a eux.

-- Oh! mon Dieu! mademoiselle, dit le roi, je vois, ou plutot je
devine votre inquietude; croyez que je regrette bien sincerement
de vous avoir isolee du reste de la compagnie, et cela pour vous
mener dans un endroit ou vous allez souffrir de la pluie. Vous
etes mouillee deja, vous avez froid peut-etre?

-- Non, Sire.

-- Vous tremblez cependant?

-- Sire, c'est la crainte que l'on n'interprete a mal mon absence
au moment ou tout le monde est reuni certainement.

-- Je vous proposerais bien de retourner aux voitures,
mademoiselle; mais, en verite, regardez et ecoutez et dites-moi
s'il est possible de tenter la moindre course en ce moment?

En effet, le tonnerre grondait et la pluie ruisselait par
torrents.

-- D'ailleurs, continua le roi, il n'y a pas d'interpretation
possible en votre defaveur. N'etes-vous pas avec le roi de France,
c'est-a-dire avec le premier gentilhomme du royaume?

-- Certainement, Sire, repondit La Valliere, et c'est un honneur
bien grand pour moi; aussi n'est-ce point pour moi que je crains
les interpretations.

-- Pour qui donc, alors?

-- Pour vous, Sire.

-- Pour moi, mademoiselle? dit le roi en souriant. Je ne vous
comprends pas.

-- Votre Majeste a-t-elle donc deja oublie ce qui s'est passe hier
au soir chez Son Altesse Royale?

-- Oh! oublions cela, je vous prie, ou plutot permettez-moi de ne
me souvenir que pour vous remercier encore une fois de votre
lettre, et...

-- Sire, interrompit La Valliere, voila l'eau qui tombe, et Votre
Majeste demeure tete nue.

-- Je vous en prie, ne nous occupons que de vous, mademoiselle.

-- Oh! moi, dit La Valliere en souriant, moi, je suis une paysanne
habituee a courir par les pres de la Loire, et par les jardins de
Blois, quelque temps qu'il fasse. Et, quant a mes habits, ajouta-
t-elle en regardant sa simple toilette de mousseline, Votre
Majeste voit qu'ils n'ont pas grand-chose a risquer.

-- En effet, mademoiselle, j'ai deja remarque plus d'une fois que
vous deviez a peu pres tout a vous-meme et rien a la toilette.
Vous n'etes point coquette, et c'est pour moi une grande qualite.

-- Sire, ne me faites pas meilleure que je ne suis, et dites
seulement: Vous ne pouvez pas etre coquette.

-- Pourquoi cela?

-- Mais, dit en souriant La Valliere, parce que je ne suis pas
riche.

-- Alors vous avouez que vous aimez les belles choses s'ecria
vivement le roi.

-- Sire, je ne trouve belles que les choses auxquelles je puis
atteindre. Tout ce qui est trop haut pour moi...

-- Vous est indifferent?

-- M'est etranger comme m'etant defendu.

-- Et moi, mademoiselle, dit le roi, je ne trouve point que vous
soyez a ma Cour sur le pied ou vous devriez y etre. On ne m'a
certainement point assez parle des services de votre famille. La
fortune de votre maison a ete cruellement negligee par mon oncle.

-- Oh! non pas, Sire. Son Altesse Royale Mgr le duc d'Orleans a
toujours ete parfaitement bon pour M. de Saint-Remy, mon beau-
pere. Les services etaient humbles, et l'on peut dire que nous
avons ete payes selon nos oeuvres. Tout le monde n'a pas le
bonheur de trouver des occasions de servir son roi avec eclat.
Certes, je ne doute pas que, si les occasions se fussent
rencontrees, ma famille n'eut eu le coeur aussi grand que son
desir, mais nous n'avons pas eu ce bonheur.

-- Eh bien! mademoiselle, c'est aux rois a corriger le hasard, et
je me charge bien joyeusement de reparer, au plus vite a votre
egard, les torts de la fortune.

-- Non, Sire, s'ecria vivement La Valliere, vous laisserez, s'il
vous plait, les choses en l'etat ou elles sont.

-- Quoi! mademoiselle, vous refusez ce que je dois, ce que je veux
faire pour vous?

-- On a fait tout ce que je desirais, Sire, lorsqu'on m'a accorde
cet honneur de faire partie de la maison de Madame.

-- Mais, si vous refusez pour vous, acceptez au moins pour les
votres.

-- Sire, votre intention si genereuse m'eblouit et m'effraie, car,
en faisant pour ma maison ce que votre bonte vous pousse a faire,
Votre Majeste nous creera des envieux, et a elle des ennemis.
Laissez-moi, Sire, dans ma mediocrite; laissez a tous les
sentiments que je puis ressentir la joyeuse delicatesse du
desinteressement.

-- Oh! voila un langage bien admirable, dit le roi.

-- C'est vrai, murmura Aramis a l'oreille de Fouquet, et il n'y
doit pas etre habitue.

-- Mais, repondit Fouquet, si elle fait une pareille reponse a mon
billet?

-- Bon! dit Aramis, ne prejugeons pas et attendons la fin.

-- Et puis, cher monsieur d'Herblay, ajouta le surintendant, peu
paye pour croire a tous les sentiments que venait d'exprimer La
Valliere, c'est un habile calcul souvent que de paraitre
desinteresse avec les rois.

-- C'est justement ce que je pensais a la minute, dit Aramis.
Ecoutons.

Le roi se rapprocha de La Valliere, et, comme l'eau filtrait de
plus en plus a travers le feuillage du chene, il tint son chapeau
suspendu au-dessus de la tete de la jeune fille.

La jeune fille leva ses beaux yeux bleus vers ce chapeau royal qui
l'abritait et secoua la tete en poussant un soupir.

-- Oh! mon Dieu, dit le roi, quelle triste pensee peut donc
parvenir jusqu'a votre coeur quand je lui fais un rempart du mien?

-- Sire, je vais vous le dire. J'avais deja aborde cette question,
si difficile a discuter par une jeune fille de mon age, mais Votre
Majeste m'a impose silence. Sire, Votre Majeste ne s'appartient
pas; Sire, Votre Majeste est mariee; tout sentiment qui ecarterait
Votre Majeste de la reine, en portant Votre Majeste a s'occuper de
moi, serait pour la reine la source d'un profond chagrin.

Le roi essaya d'interrompre la jeune fille, mais elle continua
avec un geste suppliant:

-- La reine aime Votre Majeste avec une tendresse qui se comprend,
la reine suit des yeux Votre Majeste a chaque pas qui l'ecarte
d'elle. Ayant eu le bonheur de rencontrer un tel epoux, elle
demande au Ciel avec des larmes de lui en conserver la possession,
et elle est jalouse du moindre mouvement de votre coeur.

Le roi voulut parler encore, mais cette fois encore La Valliere
osa l'arreter.

-- Ne serait-ce pas une bien coupable action, lui dit-elle, si,
voyant une tendresse si vive et si noble, Votre Majeste donnait a
la reine un sujet de jalousie? oh! pardonnez-moi ce mot, Sire. Oh!
mon Dieu! je sais bien qu'il est impossible, ou plutot qu'il
devrait etre impossible que la plus grande reine du monde fut
jalouse d'une pauvre fille comme moi. Mais elle est femme, cette
reine, et, comme celui d'une simple femme, son coeur peut s'ouvrir
a des soupcons que les mechants envenimeraient. Au nom du Ciel!
Sire, ne vous occupez donc pas de moi, je ne le merite pas.

-- Oh! mademoiselle, s'ecria le roi, vous ne songez donc point
qu'en parlant comme vous le faites vous changez mon estime en
admiration.

-- Sire, vous prenez mes paroles pour ce qu'elles ne sont point;
vous me voyez meilleure que je ne suis; vous me faites plus grande
que Dieu ne m'a faite. Grace pour moi, Sire! car, si je ne savais
le roi le plus genereux homme de son royaume, je croirais que le
roi veut se railler de moi.

-- Oh! certes! vous ne craignez pas une pareille chose, j'en suis
bien certain, s'ecria Louis.

-- Sire, je serais forcee de le croire si le roi continuait a me
tenir un pareil langage.

-- Je suis donc un bien malheureux prince, dit le roi avec une
tristesse qui n'avait rien d'affecte, le plus malheureux prince de
la chretiente, puisque je n'ai pas pouvoir de donner creance a mes
paroles devant la personne que j'aime le plus au monde et qui me
brise le coeur en refusant de croire a mon amour.

-- Oh! Sire, dit La Valliere, ecartant doucement le roi, qui
s'etait de plus en plus rapproche d'elle, voila, je crois, l'orage
qui se calme et la pluie qui cesse.

Mais, au moment meme ou la pauvre enfant, pour fuir son pauvre
coeur, trop d'accord sans doute avec celui du roi, prononcait ces
paroles, l'orage se chargeait de lui donner un dementi; un eclair
bleuatre illumina la foret d'un reflet fantastique, et un coup de
tonnerre pareil a une decharge d'artillerie eclata sur la tete des
deux jeunes gens, comme si la hauteur du chene qui les abritait
eut provoque le tonnerre.

La jeune fille ne put retenir un cri d'effroi.

Le roi d'une main la rapprocha de son coeur et etendit l'autre au-
dessus de sa tete comme pour la garantir de la foudre.

Il y eut un moment de silence ou ce groupe, charmant comme tout ce
qui est jeune et aime, demeura immobile, tandis que Fouquet et
Aramis le contemplaient, non moins immobiles que La Valliere et le
roi.

-- Oh! Sire! Sire! murmura La Valliere, entendez-vous?

Et elle laissa tomber sa tete sur son epaule.

-- Oui, dit le roi, vous voyez bien que l'orage ne passe pas.

-- Sire, c'est un avertissement.

Le roi sourit.

-- Sire, c'est la voix de Dieu qui menace.

-- Eh bien! dit le roi, j'accepte effectivement ce coup de
tonnerre pour un avertissement et meme pour une menace, si d'ici a
cinq minutes il se renouvelle avec une pareille force et une egale
violence; mais, s'il n'en est rien, permettez-moi de penser que
l'orage est l'orage et rien autre chose.

En meme temps le roi leva la tete comme pour interroger le ciel.

Mais, comme si le ciel eut ete complice de Louis, pendant les cinq
minutes de silence qui suivirent l'explosion qui avait epouvante
les deux amants, aucun grondement nouveau ne se fit entendre, et,
lorsque le tonnerre retentit de nouveau, ce fut en s'eloignant
d'une maniere visible, et comme si, pendant ces cinq minutes,
l'orage, mis en fuite, eut parcouru dix lieues, fouette par l'aile
du vent.

-- Eh bien! Louise, dit tout bas le roi, me menacerez-vous encore
de la colere celeste; et puisque vous avez voulu faire de la
foudre un pressentiment, douterez-vous encore que ce ne soit pas
au moins un pressentiment de malheur?

La jeune fille releva la tete; pendant ce temps, l'eau avait perce
la voute de feuillage et ruisselait sur le visage du roi.

-- Oh! Sire, Sire! dit-elle avec un accent de crainte
irresistible, qui emut le roi au dernier point. Et c'est pour moi,
murmura-t-elle, que le roi reste ainsi decouvert et expose a la
pluie; mais que suis-je donc?

-- Vous etes, vous le voyez, dit le roi, la divinite qui fait fuir
l'orage, la deesse qui ramene le beau temps.

En effet, un rayon de soleil, filtrant a travers la foret, faisait
tomber comme autant de diamants les goutta d'eau qui roulaient sur
les feuilles ou qui tombaient verticalement dans les interstices
du feuillage.

-- Sire, dit La Valliere presque vaincue, mais faisant un supreme
effort, Sire, une derniere fois, songez aux douleurs que Votre
Majeste va avoir a subir a cause de moi. En ce moment, mon Dieu!
on vous cherche, on vous appelle. La reine doit etre inquiete, et
Madame, oh! Madame!... s'ecria la jeune fille avec un sentiment
qui ressemblait a de l'effroi.

Ce nom fit un certain effet sur le roi; il tressaillit et lacha La
Valliere, qu'il avait jusque-la tenue embrassee.

Puis il s'avanca du cote du chemin pour regarder, et revint
presque soucieux a La Valliere.

-- Madame, avez-vous dit? fit le roi.

-- Oui, Madame; Madame qui est jalouse aussi, dit La Valliere avec
un accent profond.

Et ses yeux si timides, si chastement fugitifs, oserent un instant
interroger les yeux du roi.

-- Mais, reprit Louis en faisant un effort sur lui-meme, Madame,
ce me semble, n'a aucun sujet d'etre jalouse de moi, Madame n'a
aucun droit...

-- Helas! murmura La Valliere.

-- Oh! mademoiselle, dit le roi presque avec l'accent du reproche,
seriez vous de ceux qui pensent que la soeur a le droit d'etre
jalouse du frere?

-- Sire, il ne m'appartient point de percer les secrets de Votre
Majeste.

-- Oh! vous le croyez comme les autres, s'ecria le roi.

-- Je crois que Madame est jalouse, oui, Sire, repondit fermement
La Valliere.

-- Mon Dieu! fit le roi avec inquietude, vous en apercevriez-vous
donc a ses facons envers vous? Madame a-t-elle pour vous quelque
mauvais procede que vous puissiez attribuer a cette jalousie?

-- Nullement, Sire; je suis si peu de chose, moi!

-- Oh! c'est que, s'il en etait ainsi... s'ecria Louis avec une
force singuliere.

-- Sire, interrompit la jeune fille, il ne pleut plus; on vient,
on vient, je crois.

Et, oubliant toute etiquette, elle avait saisi le bras du roi.

-- Eh bien! mademoiselle, repliqua le roi, laissons venir. Qui
donc oserait trouver mauvais que j'eusse tenu compagnie a Mlle de
La Valliere?

-- Par pitie! Sire; oh! l'on trouvera etrange que vous soyez
mouille ainsi, que vous vous soyez sacrifie pour moi.

-- Je n'ai fait que mon devoir de gentilhomme, dit Louis, et
malheur a celui qui ne ferait pas le sien en critiquant la
conduite de son roi!

En effet, en ce moment on voyait apparaitre dans l'allee quelques
tetes empressees et curieuses qui semblaient chercher, et qui,
ayant apercu le roi et La Valliere, parurent avoir trouve ce
qu'elles cherchaient.

C'etaient les envoyes de la reine et de Madame, qui mirent le
chapeau a la main en signe qu'ils avaient vu Sa Majeste.

Mais Louis ne quitta point, quelle que fut la confusion de La
Valliere, son attitude respectueuse et tendre.

Puis, quand tous les courtisans furent reunis dans l'allee, quand
tout le monde eut pu voir la marque de deference qu'il avait
donnee a la jeune fille en restant debout et tete nue devant elle
pendant l'orage, il lui offrit le bras, la ramena vers le groupe
qui attendait, repondit de la tete au salut que chacun lui
faisait, et, son chapeau toujours a la main, il la reconduisit
jusqu'a son carrosse.

Et, comme la pluie continuait de tomber encore, dernier adieu de
l'orage qui s'enfuyait, les autres dames, que le respect avait
empechees de monter en voiture avant le roi, recevaient sans cape
et sans mantelet cette pluie dont le roi, avec son chapeau,
garantissait, autant qu'il etait en son pouvoir, la plus humble
d'entre elles.

La reine et Madame durent, comme les autres, voir cette courtoisie
exageree du roi; Madame en perdit contenance au point de pousser
la reine du coude, en lui disant:

-- Regardez, mais regardez donc!

La reine ferma les yeux comme si elle eut eprouve un vertige. Elle
porta la main a son visage et remonta en carrosse.

Madame monta apres elle.

Le roi se remit a cheval, sans s'attacher de preference a aucune
portiere; il revint a Fontainebleau, les renes sur le cou de son
cheval, reveur et tout absorbe.

Quand la foule se fut eloignee, quand ils eurent entendu le bruit
des chevaux et des carrosses qui allait s'eteignant, quand ils
furent surs enfin que personne ne les pouvait voir, Aramis et
Fouquet sortirent de leur grotte. Puis, en silence, tous deux
gagnerent l'allee.

Aramis plongea son regard, non seulement dans toute l'etendue qui
se deroulait devant lui et derriere lui, mais encore dans
l'epaisseur des bois.

-- Monsieur Fouquet, dit-il quand il se fut assure que tout etait
solitaire, il faut a tout prix ravoir votre lettre a La Valliere.

-- Ce sera chose facile dit Fouquet, si le grison ne l'a pas
rendue.

-- Il faut, en tout cas, que ce soit chose possible, comprenez-
vous?

-- Oui, le roi aime cette fille, n'est-ce pas?

-- Beaucoup, et, ce qu'il y a de pis, c'est que, de son cote,
cette fille aime le roi passionnement.

-- Ce qui veut dire que nous changeons de tactique, n'est-ce pas?

-- Sans aucun doute; vous n'avez pas de temps a perdre. Il faut
que vous voyiez La Valliere, et que, sans plus songer a devenir
son amant, ce qui est impossible, vous vous declariez son plus
cher ami et son plus humble serviteur.

-- Ainsi ferai-je, repondit Fouquet, et ce sera sans repugnance;
cette enfant me semble pleine de coeur.

-- Ou d'adresse, dit Aramis; mais alors raison de plus.

Puis il ajouta apres un instant de silence:

-- Ou je me trompe, ou cette petite fille sera la grande passion
du roi. Remontons en voiture, et ventre a terre jusqu'au chateau.


Chapitre CXXXVII -- Tobie


Deux heures apres que la voiture du surintendant etait partie sur
l'ordre d'Aramis, les emportant tous deux vers Fontainebleau avec
la rapidite des nuages qui couraient au ciel sous le dernier
souffle de la tempete, La Valliere etait chez elle, en simple
peignoir de mousseline, et achevant sa collation sur une petite
table de marbre.

Tout a coup sa porte s'ouvrit, et un valet de chambre la prevint
que M. Fouquet demandait la permission de lui rendre ses devoirs.

Elle fit repeter deux fois; la pauvre enfant ne connaissait
M. Fouquet que de nom, et ne savait pas deviner ce qu'elle pouvait
avoir de commun avec un surintendant des finances.

Cependant, comme il pouvait venir de la part du roi, et, d'apres
la conversation que nous avons rapportee, la chose etait bien
possible, elle jeta un coup d'oeil sur son miroir, allongea encore
les longues boucles de ses cheveux, et donna l'ordre qu'il fut
introduit.

La Valliere cependant ne pouvait s'empecher d'eprouver un certain
trouble. La visite du surintendant n'etait pas un evenement
vulgaire dans la vie d'une femme de la Cour. Fouquet, si celebre
par sa generosite, sa galanterie et sa delicatesse avec les
femmes, avait recu plus d'invitations qu'il n'avait demande
d'audiences.

Dans beaucoup de maisons, la presence du surintendant avait
signifie fortune. Dans bon nombre de coeurs, elle avait signifie
amour.

Fouquet entra respectueusement chez La Valliere, se presentant
avec cette grace qui etait le caractere distinctif des hommes
eminents de ce siecle, et qui aujourd'hui ne se comprend plus,
meme dans les portraits de l'epoque, ou le peintre a essaye de les
faire vivre.

La Valliere repondit au salut ceremonieux de Fouquet par une
reverence de pensionnaire, et lui indiqua un siege.

Mais Fouquet, s'inclinant:

-- Je ne m'assoirai pas, mademoiselle, dit-il, que vous ne m'ayez
pardonne.

-- Moi? demanda La Valliere.

-- Oui, vous.

-- Et pardonne quoi, mon Dieu?

Fouquet fixa son plus percant regard sur la jeune fille, et ne
crut voir sur son visage que le plus naif etonnement.

-- Je vois, mademoiselle, dit-il, que vous avez autant de
generosite que d'esprit, et je lis dans vos yeux le pardon que le
sollicitais. Mais il ne me suffit pas du pardon des levres, je
vous en previens, il me faut encore le pardon du coeur et de
l'esprit.

-- Sur ma parole, monsieur, dit La Valliere, je vous jure que je
ne vous comprends pas.

-- C'est encore une delicatesse qui me charme, repondit Fouquet,
et je vois que ne voulez point que j'aie a rougir devant vous.

-- Rougir! rougir devant moi! Mais, voyons, dites, de quoi
rougiriez vous?

-- Me tromperais-je, dit Fouquet, et aurais-je le bonheur que mon
procede envers vous ne vous eut pas desobligee?

La Valliere haussa les epaules.

-- Decidement, monsieur, dit-elle, vous parlez par enigmes, et je
suis trop ignorante, a ce qu'il parait, pour vous comprendre.

-- Soit, dit Fouquet, je n'insisterai pas. Seulement, dites-moi,
je vous en supplie, que je puis compter sur votre pardon plein et
entier.

-- Monsieur, dit La Valliere avec une sorte d'impatience, je ne
puis vous faire qu'une reponse, et j'espere qu'elle vous
satisfera. Si je savais quel tort vous avez envers moi, je vous le
pardonnerais. A plus forte raison, vous comprenez bien, ne
connaissant pas ce tort...

Fouquet pinca ses levres comme eut fait Aramis.

-- Alors, dit-il, je puis esperer que, nonobstant ce qui est
arrive, nous resterons en bonne intelligence, et que vous voudrez
bien me faire la grace de croire a ma respectueuse amitie.

La Valliere crut qu'elle commencait a comprendre.

"Oh! se dit-elle en elle-meme, je n'eusse pas cru M. Fouquet si
avide de rechercher les sources d'une faveur si nouvelle."

Puis tout haut:

-- Votre amitie, monsieur? dit-elle, vous m'offrez votre amitie?
Mais, en verite, c'est pour moi tout l'honneur, et vous me
comblez.

-- Je sais, mademoiselle, repondit Fouquet, que l'amitie du maitre
peut paraitre plus brillante et plus desirable que celle du
serviteur; mais je vous garantis que cette derniere sera tout
aussi devouee, tout aussi fidele, et absolument desinteressee.

La Valliere s'inclina: il y avait, en effet, beaucoup de
conviction et de devouement reel dans la voix du surintendant.

Aussi lui tendit-elle la main.

-- Je vous crois, dit-elle.

Fouquet prit vivement la main que lui tendait la jeune fille.

-- Alors, ajouta-t-il, vous ne verrez aucune difficulte, n'est-ce
pas, a me rendre cette malheureuse lettre?

-- Quelle lettre? demanda La Valliere.

Fouquet l'interrogea, il l'avait deja fait, de toute la puissance
de son regard.

Meme naivete de physionomie, meme candeur de visage.

-- Allons, mademoiselle, dit-il, apres cette denegation, je suis
force d'avouer que votre systeme est le plus delicat du monde, et
je ne serais pas moi-meme un honnete homme si je redoutais quelque
chose d'une femme aussi genereuse que vous.

-- En verite, monsieur Fouquet, repondit La Valliere, c'est avec
un profond regret que je suis forcee de vous repeter que je ne
comprends absolument rien a vos paroles.

-- Mais, enfin, sur l'honneur, vous n'avez donc recu aucune lettre
de moi, mademoiselle?

-- Sur l'honneur, aucune, repondit fermement La Valliere.

-- C'est bien, cela me suffit, mademoiselle, permettez-moi de vous
renouveler l'assurance de toute mon estime et de tout mon respect.

Puis, s'inclinant, il sortit pour aller retrouver Aramis, qui
l'attendait chez lui, et laissant La Valliere se demander si le
surintendant etait devenu fou.

-- Eh bien! demanda Aramis qui attendait Fouquet avec impatience,
etes vous content de la favorite?

-- Enchante, repondit Fouquet, c'est une femme pleine d'esprit et
de coeur.

-- Elle ne s'est point fachee?

-- Loin de la; elle n'a pas meme eu l'air de comprendre.

-- De comprendre quoi?

-- De comprendre que je lui eusse ecrit.

-- Cependant, il a bien fallu qu'elle vous comprit pour vous
rendre la lettre, car je presume qu'elle vous l'a rendue.

-- Pas le moins du monde.

-- Au moins, vous etes-vous assure qu'elle l'avait brulee?

-- Mon cher monsieur d'Herblay, il y a deja une heure que je joue
aux propos interrompus, et je commence a avoir assez de ce jeu, si
amusant qu'il soit. Comprenez-moi donc bien; la petite a feint de
ne pas comprendre ce que je lui disais; elle a nie avoir recu
aucune lettre; donc, ayant nie positivement la reception, elle n'a
pu ni me la rendre, ni la bruler.

-- Oh! oh! dit Aramis avec inquietude, que me dites-vous la?

-- Je vous dis qu'elle m'a jure sur ses grands dieux n'avoir recu
aucune lettre.

-- Oh! c'est trop fort! Et vous n'avez pas insiste?

-- J'ai insiste, au contraire, jusqu'a l'impertinence.

-- Et elle a toujours nie?

-- Toujours.

-- Elle ne s'est pas dementie un seul instant?

-- Pas un seul instant.

-- Mais alors, mon cher, vous lui avez laisse notre lettre entre
les mains?

-- Il l'a, pardieu! bien fallu.

-- Oh! C'est une grande faute.

-- Que diable eussiez-vous fait a ma place, vous?

-- Certes, on ne pouvait la forcer, mais cela est inquietant; une
pareille lettre ne peut demeurer contre nous.

-- Oh! cette jeune fille est genereuse.

-- Si elle l'eut ete reellement, elle vous eut rendu votre lettre.

-- Je vous dis qu'elle est genereuse; j'ai vu ses yeux, je m'y
connais.

-- Alors, vous la croyez de bonne foi?

-- Oh! de tout mon coeur.

-- Eh bien! moi, je crois que nous nous trompons.

-- Comment cela?

-- Je crois qu'effectivement, comme elle vous l'a dit, elle n'a
point recu la lettre.

-- Comment! point recu la lettre?

-- Non.

-- Supposeriez-vous!...

-- Je suppose que, par un motif que nous ignorons, votre homme n'a
pas remis la lettre.

Fouquet frappa sur un timbre.

Un valet parut.

-- Faites venir Tobie, dit-il.

Un instant apres parut un homme a l'oeil inquiet, a la bouche
fine, aux bras courts, au dos voute.

Aramis attacha sur lui son oeil percant.

-- Voulez-vous me permettre de l'interroger moi-meme? demanda
Aramis.

-- Faites, dit Fouquet.

Aramis fit un mouvement pour adresser la parole au laquais, mais
il s'arreta.

-- Non, dit-il, il verrait que nous attachons trop d'importance a
sa reponse; interrogez-le, vous; moi, je vais feindre d'ecrire.

Aramis se mit en effet a une table, le dos tourne au laquais dont
il examinait chaque geste et chaque regard dans une glace
parallele.

-- Viens ici, Tobie, dit Fouquet.

Le laquais s'approcha d'un pas assez ferme.

-- Comment as-tu fait ma commission? lui demanda Fouquet.

-- Mais je l'ai faite comme a l'ordinaire, monseigneur, repliqua
l'homme.

-- Enfin, dis.

-- J'ai penetre chez Mlle de La Valliere, qui etait a la messe et
j'ai mis le billet sur sa toilette. N'est-ce point ce que vous
m'aviez dit?

-- Si fait; et c'est tout?

-- Absolument tout, monseigneur.

-- Personne n'etait la?

-- Personne.

-- T'es-tu cache comme je te l'avais dit, alors?

-- Oui.

-- Et elle est rentree?

-- Dix minutes apres.

-- Et personne n'a pu prendre la lettre?

-- Personne, car personne n'est entre.

-- De dehors, mais de l'interieur?

-- De l'endroit ou j'etais cache, je pouvais voir jusqu'au fond de
la chambre.

-- Ecoute, dit Fouquet, en regardant fixement le laquais, si cette
lettre s'est trompee de destination, avoue-le-moi; car s'il faut
qu'une erreur ait ete commise, tu la paieras de ta tete.

Tobie tressaillit, mais se remit aussitot.

-- Monseigneur, dit-il, j'ai depose la lettre a l'endroit ou j'ai
dit, et je ne demande qu'une demi-heure pour vous prouver que la
lettre est entre les mains de Mlle de La Valliere ou pour vous
rapporter la lettre elle-meme.

Aramis observait curieusement le laquais.

Fouquet etait facile dans sa confiance; vingt ans cet homme
l'avait bien servi.

-- Va, dit-il, c'est bien; mais apporte-moi la preuve que tu dis.

Le laquais sortit.

-- Eh bien! qu'en pensez-vous? demanda Fouquet a Aramis.

-- Je pense qu'il faut, par un moyen quelconque, vous assurer de
la verite. Je pense que la lettre est ou n'est pas parvenue a La
Valliere; que, dans le premier cas, il faut que La Valliere vous
la rende ou vous donne la satisfaction de la bruler devant vous;
que, dans le second, il faut ravoir la lettre, dut-il nous en
couter un million. Voyons, n'est-ce pas votre avis?

-- Oui; mais cependant, mon cher eveque, je crois que vous vous
exagerez la situation.

-- Aveugle, aveugle que vous etes! murmura Aramis.

-- La Valliere, que nous prenons pour une politique de premiere
force, est tout simplement une coquette qui espere que je lui
ferai la cour parce que je la lui ai deja faite, et qui,
maintenant qu'elle a recu confirmation de l'amour du roi, espere
me tenir en lisiere avec la lettre. C'est naturel.

Aramis secoua la tete.

-- Ce n'est point votre avis? dit Fouquet.

-- Elle n'est pas coquette.

-- Laissez-moi vous dire...

-- Oh! je me connais en femmes coquettes, fit Aramis.

-- Mon ami! mon ami!

-- Il y a longtemps que j'ai fait mes etudes, voulez-vous dire.
Oh! les femmes ne changent pas.

-- Oui, mais les hommes changent, et vous etes aujourd'hui plus
soupconneux qu'autrefois.

Puis, se mettant a rire:

-- Voyons, dit-il, si La Valliere veut m'aimer pour un tiers et le
roi pour deux tiers, trouvez-vous la condition acceptable?

Aramis se leva avec impatience.

-- La Valliere, dit-il, n'a jamais aime et n'aimera jamais que le
roi.

-- Mais enfin, dit Fouquet, que feriez-vous?

-- Demandez-moi plutot ce que j'eusse fait.

-- Eh bien! qu'eussiez-vous fait?

-- D'abord, je n'eusse point laisse sortir cet homme.

-- Tobie?

-- Oui, Tobie; c'est un traitre!

-- Oh!

-- J'en suis sur! je ne l'eusse point laisse sortir qu'il ne m'eut
avoue la verite.

-- Il est encore temps.

-- Comment cela?

-- Rappelons-le, et interrogez-le a votre tour.

-- Soit!

-- Mais je vous assure que la chose est bien inutile. Je l'ai
depuis vingt ans, et jamais il ne m'a fait la moindre confusion,
et cependant, ajouta Fouquet en riant, c'etait facile.

-- Rappelez-le toujours. Ce matin, il m'a semble voir ce visage-la
en grande conference avec un des hommes de M. Colbert.

-- Ou donc cela?

-- En face des ecuries.

-- Bah! tous mes gens sont a couteaux tires avec ceux de ce
cuistre.

-- Je l'ai vu, vous dis-je! et sa figure, qui devait m'etre
inconnue quand il est entre tout a l'heure, m'a frappe
desagreablement.

-- Pourquoi n'avez-vous rien dit pendant qu'il etait la?

-- Parce que c'est a la minute seulement que je vois clair dans
mes souvenirs.

-- Oh! oh! voila que vous m'effrayez, dit Fouquet.

Et il frappa sur le timbre.

-- Pourvu qu'il ne soit pas trop tard, dit Aramis.

Fouquet frappa une seconde fois.

Le valet de chambre ordinaire parut.

-- Tobie! dit Fouquet, faites venir Tobie.

Le valet de chambre referma la porte.

-- Vous me laissez carte blanche, n'est-ce pas?

-- Entiere.

-- Je puis employer tous les moyens pour savoir la verite?

-- Tous.

-- Meme l'intimidation?

-- Je vous fais procureur a ma place.

On attendit dix minutes, mais inutilement.

Fouquet, impatiente, frappa de nouveau sur le timbre.

-- Tobie! cria-t-il.

-- Mais, monseigneur, dit le valet, on le cherche.

-- Il ne peut etre loin, je ne l'ai charge d'aucun message.

-- Je vais voir, monseigneur.

Aramis, pendant ce temps, se promenait impatiemment mais
silencieusement dans le cabinet.

On attendit dix minutes encore.

Fouquet sonna de maniere a reveiller toute une necropole.

Le valet de chambre rentra assez tremblant pour faire croire a une
mauvaise nouvelle.

-- Monseigneur se trompe, dit-il avant meme que Fouquet
l'interrogeat, Monseigneur aura donne une commission a Tobie, car
il a ete aux ecuries prendre le meilleur coureur, et, monseigneur,
il l'a selle lui-meme.

-- Eh bien?

-- Il est parti.

-- Parti?... s'ecria Fouquet. Que l'on coure, qu'on le rattrape!

-- La! la! dit Aramis en le prenant par la main, calmons-nous;
maintenant, le mal est fait.

-- Le mal est fait?

-- Sans doute, j'en etais sur. Maintenant, ne donnons pas l'eveil;
calculons le resultat du coup et parons-le, si nous pouvons.

-- Apres tout, dit Fouquet, le mal n'est pas grand.

-- Vous trouvez cela? dit Aramis.

-- Sans doute. Il est bien permis a un homme d'ecrire un billet
d'amour a une femme.

-- A un homme, oui; a un sujet, non; surtout quand cette femme est
celle que le roi aime.

-- Eh! mon ami, le roi n'aimait pas La Valliere il y a huit jours;
il ne l'aimait meme pas hier, et la lettre est d'hier; je ne
pouvais pas deviner l'amour du roi, quand l'amour du roi
n'existait pas encore.

-- Soit, repliqua Aramis; mais la lettre n'est malheureusement pas
datee. Voila ce qui me tourmente surtout. Ah! si elle etait datee
d'hier seulement, je n'aurais pas pour vous l'ombre d'une
inquietude.

Fouquet haussa les epaules.

-- Suis-je donc en tutelle, dit-il, et le roi est-il donc roi de
mon cerveau et de ma chair?

-- Vous avez raison, repliqua Aramis; ne donnons pas aux choses
plus d'importance qu'il ne convient; puis d'ailleurs... eh bien!
si nous sommes menaces, nous avons des moyens de defense.

-- Oh! menaces! dit Fouquet, vous ne mettez pas cette piqure de
fourmi au nombre des menaces qui peuvent compromettre ma fortune
et ma vie, n'est ce pas?

-- Eh! pensez-y, monsieur Fouquet, la piqure d'une fourmi peut
tuer un geant, si la fourmi est venimeuse.

-- Mais cette toute-puissance dont vous parliez, voyons, est-elle
deja evanouie?

-- Je suis tout-puissant, soit; mais je ne suis pas immortel.

-- Voyons, retrouver Tobie serait le plus presse, ce me semble.
N'est-ce point votre avis?

-- Oh! quant a cela, vous ne le retrouverez pas, dit Aramis, et,
s'il vous etait precieux, faites-en votre deuil.

-- Enfin, il est quelque part dans le monde, dit Fouquet.

-- Vous avez raison; laissez-moi faire, repondit Aramis.


Chapitre CXXXVIII -- Les quatre chances de Madame


La reine Anne avait fait prier la jeune reine de venir lui rendre
visite.

Depuis quelque temps, souffrante et tombant du haut de sa beaute,
du haut de sa jeunesse, avec cette rapidite de declin qui signale
la decadence des femmes qui ont beaucoup lutte, Anne d'Autriche
voyait se joindre au mal physique la douleur de ne plus compter
que comme un souvenir vivant au milieu des jeunes beautes, des
jeunes esprits et des jeunes puissances de sa Cour.

Les avis de son medecin, ceux de son miroir, la desolaient bien
moins que ces avertissements inexorables de la societe des
courtisans qui, pareils aux rats du navire, abandonnent la cale ou
l'eau va penetrer grace aux avaries de la vetuste.

Anne d'Autriche ne se trouvait pas satisfaite des heures que lui
donnait son fils aine.

Le roi, bon fils, plus encore avec affectation qu'avec affection,
venait d'abord passer chez sa mere une heure le matin et une heure
le soir; mais, depuis qu'il s'etait charge des affaires de l'Etat,
la visite du matin et celle du soir s'etaient reduites d'une demi-
heure; puis, peu a peu, la visite du matin avait ete supprimee.

On se voyait a la messe; la visite meme du soir etait remplacee
par une entrevue, soit chez le roi en assemblee, soit chez Madame,
ou la reine venait assez complaisamment par egard pour ses deux
fils.

Il en resultait cet ascendant immense sur la Cour que Madame avait
conquis, et qui faisait de sa maison la veritable reunion royale.

Anne d'Autriche le sentit.

Se voyant souffrante et condamnee par la souffrance a de
frequentes retraites, elle fut desolee de prevoir que la plupart
de ses journees, de ses soirees, s'ecouleraient solitaires,
inutiles, desesperees.

Elle se rappelait avec terreur l'isolement ou jadis la laissait le
cardinal de Richelieu, fatales et insupportables soirees, pendant
lesquelles pourtant elle avait pour se consoler la jeunesse, la
beaute, qui sont toujours accompagnees de l'espoir.

Alors elle forma le projet de transporter la Cour chez elle et
d'attirer Madame, avec sa brillante escorte, dans la demeure
sombre et deja triste ou la veuve d'un roi de France, la mere d'un
roi de France, etait reduite a consoler de son veuvage anticipe la
femme toujours larmoyante d'un roi de France.

Anne reflechit.

Elle avait beaucoup intrigue dans sa vie. Dans le beau temps,
alors que sa jeune tete enfantait des projets toujours heureux,
elle avait pres d'elle, pour stimuler son ambition et son amour,
une amie plus ardente, plus ambitieuse qu'elle-meme, une amie qui
l'avait aimee, chose rare a la Cour, et que de mesquines
considerations avaient eloignee d'elle.

Mais depuis tant d'annees, excepte Mme de Motteville, excepte la
Molena, cette nourrice espagnole, confidente en sa qualite de
compatriote et de femme, qui pouvait se flatter d'avoir donne un
bon avis a la reine?

Qui donc aussi, parmi toutes ces jeunes tetes, pouvait lui
rappeler le passe, par lequel seulement elle vivait?

Anne d'Autriche se souvint de Mme de Chevreuse, d'abord exilee
plutot de sa volonte a elle-meme que de celle du roi, puis morte
en exil femme d'un gentilhomme obscur.

Elle se demanda ce que Mme de Chevreuse lui eut conseille
autrefois en pareil cas dans leurs communs embarras d'intrigues,
et, apres une serieuse meditation, il lui sembla que cette femme
rusee, pleine d'experience et de sagacite, lui repondait de sa
voix ironique:

-- Tous ces petits jeunes gens sont pauvres et avides. Ils ont
besoin d'or et de rentes pour alimenter leurs plaisirs, prenez-
les-moi par l'interet.

Anne d'Autriche adopta ce plan.

Sa bourse etait bien garnie; elle disposait d'une somme
considerable amassee par Mazarin pour elle et mise en lieu sur.

Elle avait les plus belles pierreries de France, et surtout des
perles d'une telle grosseur, qu'elles faisaient soupirer le roi
chaque fois qu'il les voyait, parce que les perles de sa couronne
n'etaient que grains de mil aupres de celles-la.

Anne d'Autriche n'avait plus de beaute ni de charmes a sa
disposition. Elle se fit riche et proposa pour appat a ceux qui
viendraient chez elle, soit de bons ecus d'or a gagner au jeu,
soit de bonnes dotations habilement faites les jours de bonne
humeur, soit des aubaines de rentes qu'elle arrachait au roi en
sollicitant, ce qu'elle s'etait decidee a faire pour entretenir
son credit.

Et d'abord elle essaya de ce moyen sur Madame, dont la possession
lui etait la plus precieuse de toutes.

Madame, malgre l'intrepide confiance de son esprit et de sa
jeunesse, donna tete baissee dans le panneau qui etait ouvert
devant elle. Enrichie peu a peu par des dons par des cessions,
elle prit gout a ces heritages anticipes.

Anne d'Autriche usa du meme moyen sur Monsieur et sur le roi lui-
meme.

Elle institua chez elle des loteries.

Le jour ou nous sommes arrives, il s'agissait d'un medianoche chez
la reine mere, et cette princesse mettait en loterie deux
bracelets fort beaux en brillants et d'un travail exquis.

Les medaillons etaient des camees antiques de la plus grande
valeur; comme revenu, les diamants ne representaient pas une somme
bien considerable, mais l'originalite, la rarete de travail
etaient telles, qu'on desirait a la Cour non seulement posseder,
mais voir ces bracelets aux bras de la reine, et que, les jours ou
elles les portait, c'etait une faveur que d'etre admis a les
admirer en lui baisant les mains.

Les courtisans avaient meme a ce sujet adopte des variantes de
galanterie pour etablir cet aphorisme, que les bracelets eussent
ete sans prix s'ils n'avaient le malheur de se trouver en contact
avec des bras pareils a ceux de la reine.

Ce compliment avait eu l'honneur d'etre traduit dans toutes les
langues de l'Europe, plus de mille distiques latins et francais
circulaient sur cette matiere.

Le jour ou Anne d'Autriche se decida pour la loterie, c'etait un
moment decisif: le roi n'etait pas venu depuis deux jours chez sa
mere. Madame boudait apres la grande scene des dryades et des
naiades.

Le roi ne boudait plus; mais une distraction toute-puissante
l'enlevait au dessus des orages et des plaisirs de la Cour.

Anne d'Autriche opera sa diversion en annoncant la fameuse loterie
chez elle pour le soir suivant.

Elle vit, a cet effet, la jeune reine, a qui, comme nous l'avons
dit, elle demanda une visite le matin.

-- Ma fille, lui dit-elle, je vous annonce une bonne nouvelle. Le
roi m'a dit de vous les choses les plus tendres. Le roi est jeune
et facile a detourner; mais, tant que vous vous tiendrez pres de
moi, il n'osera s'ecarter de vous, a qui, d'ailleurs, il est
attache par une tres vive tendresse. Ce soir, il y a loterie chez
moi: vous y viendrez?

-- On m'a dit, fit la jeune reine avec une sorte de reproche
timide, que Votre Majeste mettait en loterie ses beaux bracelets,
qui sont d'une telle rarete, que nous n'eussions pas du les faire
sortir du garde-meuble de la couronne, ne fut-ce que parce qu'ils
vous ont appartenu.

-- Ma fille, dit alors Anne d'Autriche, qui entrevit toute la
pensee de la jeune reine et voulut la consoler de n'avoir pas recu
ce present, il fallait que j'attirasse chez moi a tout jamais
Madame.

-- Madame? fit en rougissant la jeune reine.

-- Sans doute; n'aimez-vous pas mieux avoir chez vous une rivale
pour la surveiller et la dominer, que de savoir le roi chez elle,
toujours dispose a courtiser comme a l'etre? Cette loterie est
l'attrait dont je me sers pour cela: me blamez-vous?

-- Oh! non! fit Marie-Therese en frappant dans ses mains avec cet
enfantillage de la joie espagnole.

-- Et vous ne regrettez plus, ma chere, que je ne vous aie pas
donne ces bracelets, comme c'etait d'abord mon intention?

-- Oh! non, oh! non, ma bonne mere!...

-- Eh bien! ma chere fille, faites-vous bien belle, et que notre
medianoche soit brillant: plus vous y serez gaie, plus vous y
paraitrez charmante, et vous eclipserez toutes les femmes par
votre eclat comme par votre rang.

Marie-Therese partit enthousiasmee.

Une heure apres, Anne d'Autriche recevait chez elle Madame, et, la
couvrant de caresses:

-- Bonnes nouvelles! disait-elle, le roi est charme de ma loterie.

-- Moi, dit Madame, je n'en suis pas aussi charmee; voir de beaux
bracelets comme ceux-la aux bras d'une autre femme que vous, ma
reine, ou moi, voila ce a quoi je ne puis m'habituer.

-- La! la! dit Anne d'Autriche en cachant sous un sourire une
violente douleur qu'elle venait de sentir, ne vous revoltez pas,
jeune femme... et n'allez pas tout de suite prendre les choses au
pis.

-- Ah! madame, le sort est aveugle... et vous avez, m'a-t-on dit,
deux cents billets?

-- Tout autant. Mais vous n'ignorez pas qu'il y en aura qu'un
gagnant?

-- Sans doute. A qui tombera-t-il? Le pouvez-vous dire? fit Madame
desesperee.

-- Vous me rappelez que j'ai fait un reve cette nuit... Ah! mes
reves sont bons... je dors si peu.

-- Quel reve?... Vous souffrez?

-- Non, dit la reine en etouffant, avec une constance admirable,
la torture d'un nouvel elancement dans le sein. J'ai donc reve que
le roi gagnait les bracelets.

-- Le roi?

-- Vous m'allez demander ce que le roi peut faire de bracelets,
n'est-ce pas?

-- C'est vrai.

-- Et vous ajouterez cependant qu'il serait fort heureux que le
roi gagnat, car, ayant ces bracelets, il serait force de les
donner a quelqu'un.

-- De vous les rendre, par exemple.

-- Auquel cas, je les donnerais immediatement; car vous ne pensez
pas, dit la reine en riant, que je mette ces bracelets en loterie
par gene. C'est pour les donner sans faire de jalousie; mais, si
le hasard ne voulais pas me tirer de peine, eh bien! je
corrigerais le hasard... je sais bien a qui j'offrirais les
bracelets.

Ces mots furent accompagnes d'un sourire si expressif, que Madame
dut le payer par un baiser de remerciement.

-- Mais, ajouta Anne d'Autriche, ne savez-vous pas aussi bien que
moi que le roi ne me rendrait pas les bracelets s'il les gagnait?

-- Il les donnerait a la reine, alors.

-- Non; par la meme raison qui fait qu'il ne me les rendrait pas;
attendu que, si j'eusse voulu les donner a la reine, je n'avais
pas besoin de lui pour cela.

Madame jeta un regard de cote sur les bracelets, qui, dans leur
ecrin, scintillaient sur une console voisine.

-- Qu'ils sont beaux! dit-elle en soupirant. Eh! mais, dit Madame,
voila-t il pas que nous oublions que le reve de Votre Majeste
n'est qu'un reve.

-- Il m'etonnerait fort, repartit Anne d'Autriche, que mon reve
fut trompeur; cela m'est arrive rarement.

-- Alors vous pouvez etre prophete.

-- Je vous ai dit, ma fille, que je ne reve presque jamais; mais
c'est une coincidence si etrange que celle de ce reve avec mes
idees! il entre si bien dans mes combinaisons!

-- Quelles combinaisons?

-- Celle-ci, par exemple, que vous gagnerez les bracelets.

-- Alors ce ne sera pas le roi.

-- Oh! dit Anne d'Autriche, il n'y a pas tellement loin du coeur
de Sa Majeste a votre coeur... a vous qui etes sa soeur cherie...
Il n'y a pas, dis-je, tellement loin, qu'on puisse dire que le
reve est menteur. Voyez pour vous les belles chances; comptez-les
bien.

-- Je les compte.

-- D'abord, celle du reve. Si le roi gagne, il est certain qu'il
vous donne les bracelets.

-- J'admets cela pour une.

-- Si vous les gagnez, vous les avez.

-- Naturellement; c'est encore admissible.

-- Enfin, si Monsieur les gagnait!

-- Oh! dit Madame en riant aux eclats, il les donnerait au
chevalier de Lorraine.

Anne d'Autriche se mit a rire comme sa bru, c'est-a-dire de si bon
coeur, que sa douleur reparut et la fit blemir au milieu de
l'acces d'hilarite.

-- Qu'avez-vous? dit Madame effrayee.

-- Rien, rien, le point de cote... J'ai trop ri... Nous en etions
a la quatrieme chance.

-- Oh! celle-la, je ne la vois pas.

-- Pardonnez-moi, je ne me suis pas exclue des gagnants, et, si je
gagne, vous etes sure de moi.

-- Merci! Merci! s'ecria Madame.

-- J'espere que vous voila favorisee, et qu'a present le reve
commence a prendre les solides contours de la realite.

-- En verite, vous me donnez espoir et confiance, dit Madame, et
les bracelets ainsi gagnes me seront cent fois plus precieux.

-- A ce soir donc!

-- A ce soir!

Et les princesses se separerent.

Anne d'Autriche, apres avoir quitte sa bru, se dit en examinant
les bracelets:

"Ils sont bien precieux, en effet, puisque par eux, ce soir, je me
serai concilie un coeur en meme temps que j'aurai devine un
secret."

Puis, se tournant vers son alcove deserte:

-- Est-ce ainsi que tu aurais joue, ma pauvre Chevreuse? dit-elle
au vide... Oui, n'est-ce pas?

Et, comme un parfum d'autrefois, toute sa jeunesse toute sa folle
imagination, tout le bonheur lui revinrent avec l'echo de cette
invocation.


Chapitre CXXXIX -- La loterie


Le soir, a huit heures, tout le monde etait rassemble chez la
reine mere.

Anne d'Autriche, en grand habit de ceremonie, belle des restes de
sa beaute et de toutes les ressources que la coquetterie peut
mettre en des mains habiles, dissimulait, ou plutot essayait de
dissimuler a cette foule de jeunes courtisans qui l'entouraient et
qui l'admiraient encore, grace aux combinaisons que nous avons
indiquees dans le chapitre precedent, les ravages deja visibles de
cette souffrance a laquelle elle devait succomber quelques annees
plus tard.

Madame, presque aussi coquette qu'Anne d'Autriche, et la reine,
simple et naturelle, comme toujours, etaient assises a ses cotes
et se disputaient ses bonnes graces.

Les dames d'honneur, reunies en corps d'armee pour resister avec
plus de force, et, par consequent, avec plus de succes aux
malicieux propos que les jeunes gens tenaient sur elles, se
pretaient, comme fait un bataillon carre, le secours mutuel d'une
bonne garde et d'une bonne riposte.

Montalais, savante dans cette guerre de tirailleur, protegeait
toute la ligne par le feu roulant qu'elle dirigeait sur l'ennemi.

De Saint-Aignan, au desespoir de la rigueur, insolente a force
d'etre obstinee, de Mlle de Tonnay-Charente, essayait de lui
tourner le dos; mais, vaincu par l'eclat irresistible des deux
grands yeux de la belle, il revenait a chaque instant consacrer sa
defaite par de nouvelles soumissions, auxquelles Mlle de Tonnay-
Charente ne manquait pas de riposter par de nouvelles
impertinences.

De Saint-Aignan ne savait a quel saint se vouer.

La Valliere avait non pas une cour, mais des commencements de
courtisans.

De Saint-Aignan, esperant par cette manoeuvre attirer les yeux
d'Athenais de son cote, etait venu saluer la jeune fille avec un
respect qui, a quelques esprits retardataires avait fait croire a
la volonte de balancer Athenais par Louise.

Mais ceux-la, c'etaient ceux qui n'avaient ni vu ni entendu
raconter la scene de la pluie. Seulement, comme la majorite etait
deja informee, et bien informee, sa faveur declaree avait attire a
elle les plus habiles comme les plus sots de la Cour.

Les premiers, parce qu'ils disaient, les uns, comme Montaigne:
"Que sais je?"

Les autres, parce qu'ils disaient comme Rabelais: "Peut-etre?"

Le plus grand nombre avait suivi ceux-la, comme dans les chasses
cinq ou six limiers habiles suivent seuls la fumee de la bete,
tandis que tout le reste de la meute ne suit que la fumee des
limiers.

Mesdames et la reine examinaient les toilettes de leurs filles et
de leurs dames d'honneur, ainsi que celles des autres dames; et
elles daignaient oublier qu'elles etaient reines pour se souvenir
qu'elles etaient femmes.

C'est-a-dire qu'elles dechiraient impitoyablement tout porte-jupe,
comme eut dit Moliere.

Les regards des deux princesses tomberent simultanement sur La
Valliere qui, ainsi que nous l'avons dit etait fort entouree en ce
moment. Madame fut sans pitie.

-- En verite, dit-elle en se penchant vers la reine mere, si le
sort etait juste, il favoriserait cette pauvre petite La Valliere.

-- Ce n'est pas possible, dit la reine mere en souriant.

-- Comment cela?

-- Il n'y a que deux cents billets, de sorte que tout le monde n'a
pu etre porte sur la liste.

-- Elle n'y est pas alors?

-- Non.

-- Quel dommage! Elle eut pu les gagner et les vendre.

-- Les vendre? s'ecria la reine.

-- Oui, cela lui aurait fait une dot, et elle n'eut pas ete
obligee de se marier sans trousseau, comme cela arrivera
probablement.

-- Ah bah! vraiment? Pauvre petite! dit la reine mere, n'a-t-elle
pas de robes?

Et elle prononca ces mots en femme qui n'a jamais pu savoir ce que
c'etait que la mediocrite.

-- Dame, voyez: je crois, Dieu me pardonne, qu'elle a la meme jupe
ce soir qu'elle avait ce matin a la promenade, et qu'elle aura pu
conserver, grace au soin que le roi a pris de la mettre a l'abri
de la pluie.

Au moment meme ou Madame prononcait ces paroles, le roi entrait.

Les deux princesses ne se fussent peut-etre point apercues de
cette arrivee, tant elles etaient occupees a medire. Mais Madame
vit tout a coup La Valliere, qui etait debout en face de la
galerie, se troubler et dire quelques mots aux courtisans qui
l'entouraient; ceux-ci s'ecarterent aussitot. Ce mouvement ramena
les yeux de Madame vers la porte. En ce moment, le capitaine des
gardes annonca le roi.

A cette annonce, La Valliere, qui jusque-la avait tenu les yeux
fixes sur la galerie, les abaissa tout a coup.

Le roi entra.

Il etait vetu avec une magnificence pleine de gout, et causait
avec Monsieur et le duc de Roquelaure, qui tenaient, Monsieur sa
droite, le duc de Roquelaure sa gauche.

Le roi s'avanca d'abord vers les reines, qu'il salua avec un
gracieux respect. Il prit la main de sa mere, qu'il baisa, adressa
quelques compliments a Madame sur l'elegance de sa toilette, et
commenca a faire le tour de l'assemblee.

La Valliere fut saluee comme les autres, pas plus, pas moins que
les autres.

Puis Sa Majeste revint a sa mere et a sa femme.

Lorsque les courtisans virent que le roi n'avait adresse qu'une
phrase banale a cette jeune fille si recherchee le matin, ils
tirerent sur-le-champ une conclusion de cette froideur.

Cette conclusion fut que le roi avait eu un caprice, mais que ce
caprice etait deja evanoui.

Cependant on eut du remarquer une chose, c'est que, pres de La
Valliere, au nombre des courtisans, se trouvait M. Fouquet, dont
la respectueuse politesse servit de maintien a la jeune fille, au
milieu des differentes emotions qui l'agitaient visiblement.

M. Fouquet s'appretait, au reste, a causer plus intimement avec
Mlle de La Valliere, lorsque M. Colbert s'approcha, et, apres
avoir fait sa reverence a Fouquet, dans toutes les regles de la
politesse la plus respectueuse, il parut decide a s'etablir pres
de La Valliere pour lier conversation avec elle. Fouquet quitta
aussitot la place. Tout ce manege etait devore des yeux par
Montalais et par Malicorne, qui se renvoyaient l'un a l'autre
leurs observations.

De Guiche, place dans une embrasure de fenetre, ne voyait que
Madame. Mais, comme Madame, de son cote arretait frequemment son
regard sur La Valliere, les yeux de de Guiche, guides par les yeux
de Madame, se portaient de temps en temps aussi sur la jeune
fille.

La Valliere sentit instinctivement s'alourdir sur elle le poids de
tous ces regards, charges, les uns d'interet, les autres d'envie.
Elle n'avait, pour compenser cette souffrance, ni un mot d'interet
de la part de ses compagnes, ni un regard d'amour du roi.

Aussi ce que souffrait la pauvre enfant, nul ne pourrait
l'exprimer. La reine mere fit approcher le gueridon sur lequel
etaient les billets de loterie, au nombre de deux cents, et pria
Mme de Motteville de lire la liste des elus.

Il va sans dire que cette liste etait dressee selon les lois de
l'etiquette: le roi venait d'abord, puis la reine mere, puis la
reine, puis Monsieur, puis Madame, et ainsi de suite.

Les coeurs palpitaient a cette lecture. Il y avait bien trois
cents invites chez la reine. Chacun se demandait si son nom devait
rayonner au nombre des noms privilegies.

Le roi ecoutait avec autant d'attention que les autres. Le dernier
nom prononce, il vit que La Valliere n'avait pas ete portee sur la
liste.

Chacun, au reste, put remarquer cette omission.

Le roi rougit comme lorsqu'une contrariete l'assaillait.

La Valliere, douce et resignee, ne temoigna rien.

Pendant toute la lecture, le roi ne l'avait point quittee du
regard; la jeune fille se dilatait sous cette heureuse influence
qu'elle sentait rayonner autour d'elle, trop joyeuse et trop pure
qu'elle etait pour qu'une pensee autre que d'amour penetrat dans
son esprit ou dans son coeur.

Payant par la duree de son attention cette touchante abnegation,
le roi montrait a son amante qu'il en comprenait l'etendue et la
delicatesse.

La liste close, toutes les figures de femmes omises ou oubliees se
laisserent aller au desappointement.

Malicorne aussi fut oublie dans le nombre des hommes et sa grimace
dit clairement a Montalais, oubliee aussi:

"Est-ce que nous ne nous arrangerons pas avec la fortune de
maniere qu'elle ne nous oublie pas, elle?"

"Oh! que si fait", repliqua le sourire intelligent de Mlle Aure.

Les billets furent distribues a chacun selon son numero.

Le roi recut le sien d'abord, puis la reine mere, puis Monsieur,
puis la reine et Madame, et ainsi de suite.

Alors, Anne d'Autriche ouvrit un sac en peau d'Espagne, dans
lequel se trouvaient deux cents numeros graves sur des boules de
nacre, et presenta le sac tout ouvert a la plus jeune de ses
filles d'honneur pour qu'elle y prit une boule.

L'attente, au milieu de tous ces preparatifs pleins de lenteur,
etait plus encore celle de l'avidite que celle de la curiosite.

De Saint-Aignan se pencha a l'oreille de Mlle de Tonnay-Charente:

-- Puisque nous avons chacun un numero, mademoiselle, lui dit-il,
unissons nos deux chances. A vous le bracelet, si je gagne; a moi,
si vous gagnez, un seul regard de vos beaux yeux?

-- Non pas, dit Athenais, a vous le bracelet, si vous le gagnez.
Chacun pour soi.

-- Vous etes impitoyable, dit de Saint-Aignan, et je vous punirai
par un quatrain:

_Belle Iris, a mes voeux..._
_Vous etes trop rebelle._

-- Silence! dit Athenais, vous allez m'empecher d'entendre le
numero gagnant.

-- Numero 1, dit la jeune fille qui avait tire la boule de nacre
du sac de peau d'Espagne.

-- Le roi! s'ecria la reine mere.

-- Le roi a gagne, repeta la reine joyeuse.

-- Oh! le roi! votre reve! dit a l'oreille d'Anne d'Autriche
Madame toute joyeuse.

Le roi ne fit eclater aucune satisfaction.

Il remercia seulement la fortune de ce qu'elle faisait pour lui en
adressant un petit salut a la jeune fille qui avait ete choisie
comme mandataire de la rapide deesse.

Puis, recevant des mains d'Anne d'Autriche, au milieu des murmures
de convoitise de toute l'assemblee, l'ecrin qui renfermait les
bracelets:

-- Ils sont donc reellement beaux, ces bracelets? dit-il.

-- Regardez-les, dit Anne d'Autriche, et jugez-en vous-meme.

Le roi les regarda.

-- Oui, dit-il, et voila, en effet, un admirable medaillon. Quel
fini.

-- Quel fini! repeta Madame.

La reine Marie-Therese vit facilement et du premier coup d'oeil
que le roi ne lui offrirait pas les bracelets; mais, comme il ne
paraissait pas non plus songer le moins du monde a les offrir a
Madame, elle se tint pour satisfaite, ou a peu pres.

Le roi s'assit.

Les plus familiers parmi les courtisans vinrent successivement
admirer de pres la merveille, qui bientot, avec la permission du
roi, passa de main en main.

Aussitot tous, connaisseurs ou non, s'exclamerent de surprise et
accablerent le roi de felicitations.

Il y avait, en effet, de quoi admirer pour tout le monde; les
brillants pour ceux-ci, la gravure pour ceux-la.

Les dames manifestaient visiblement leur impatience de voir un
pareil tresor accapare par les cavaliers.

-- Messieurs, messieurs, dit le roi a qui rien n'echappait, on
dirait, en verite, que vous portez des bracelets comme les Sabins:
passez-les donc un peu aux dames, qui me paraissent avoir a juste
titre la pretention de s'y connaitre mieux que vous.

Ces mots semblerent a Madame le commencement d'une decision
qu'elle attendait.

Elle puisait, d'ailleurs, cette bienheureuse croyance dans les
yeux de la reine mere.

Le courtisan qui les tenait au moment ou le roi jetait cette
observation au milieu de l'agitation generale se hata de deposer
les bracelets entre les mains de la reine Marie-Therese, qui,
sachant bien, pauvre femme! qu'ils ne lui etaient pas destines,
les regarda a peine et les passa presque aussitot a Madame.

Celle-ci et, plus particulierement qu'elle encore, Monsieur
donnerent aux bracelets un long regard de convoitise.

Puis elle passa les joyaux aux dames ses voisines, en prononcant
ce seul mot, mais avec un accent qui valait une longue phrase:

-- Magnifiques!

Les dames, qui avaient recu les bracelets des mains de Madame,
mirent le temps qui leur convint a les examiner, puis elles les
firent circuler en les poussant a droite.

Pendant ce temps, le roi s'entretenait tranquillement avec
de Guiche et Fouquet.

Il laissait parler plutot qu'il n'ecoutait.

Habituee a certains tours de phrases, son oreille comme celle de
tous les hommes qui exercent sur d'autres hommes une superiorite
incontestable, ne prenait des discours semes ca et la que
l'indispensable mot qui merite une reponse.

Quant a son attention, elle etait autre part.

Elle errait avec ses yeux.

Mlle de Tonnay-Charente etait la derniere des dames inscrites pour
les billets, et, comme si elle eut pris rang selon son inscription
sur la liste, elle n'avait apres elle que Montalais et La
Valliere.

Lorsque les bracelets arriverent a ces deux dernieres, on parut ne
plus s'en occuper.

L'humilite des mains qui maniaient momentanement ces joyaux leur
otait toute leur importance.

Ce qui n'empecha point Montalais de tressaillir de joie, d'envie
et de cupidite a la vue de ces belles pierres, plus encore que de
ce magnifique travail.

Il est evident que, mise en demeure entre la valeur pecuniaire et
la beaute artistique, Montalais eut sans hesitation prefere les
diamants aux camees.

Aussi eut-elle grand-peine a les passer a sa compagne La Valliere.
La Valliere attacha sur les bijoux un regard presque indifferent.

-- Oh! que ces bracelets sont riches! que ces bracelets sont
magnifiques! s'ecria Montalais; et tu ne t'extasies pas sur eux,
Louise? Mais, en verite, tu n'es donc pas femme?

-- Si fait, repondit la jeune fille avec un accent d'adorable
melancolie. Mais pourquoi desirer ce qui ne peut nous appartenir?

Le roi, la tete penchee en avant, ecoutait ce que la jeune fille
allait dire.

A peine la vibration de cette voix eut-elle frappe son oreille,
qu'il se leva tout rayonnant, et, traversant tout le cercle pour
aller de sa place a La Valliere:

-- Mademoiselle, dit-il, vous vous trompez, vous etes femme, et
toute femme a droit a des bijoux de femme.

-- Oh! Sire, dit La Valliere, Votre Majeste ne veut donc pas
croire absolument a ma modestie?

-- Je crois que vous avez toutes les vertus, mademoiselle, la
franchise comme les autres; je vous adjure donc de dire
franchement ce que vous pensez de ces bracelets.

-- Qu'ils sont beaux, Sire, et qu'ils ne peuvent etre offerts qu'a
une reine.

-- Cela me ravit que votre opinion soit telle, mademoiselle; les
bracelets sont a vous, et le roi vous prie de les accepter.

Et comme, avec un mouvement qui ressemblait a de l'effroi, La
Valliere tendait vivement l'ecrin au roi, le roi repoussa
doucement de sa main la main tremblante de La Valliere.

Un silence d'etonnement, plus funebre qu'un silence de mort,
regnait dans l'assemblee. Et cependant, on n'avait pas, du cote
des reines, entendu ce qu'il avait dit, ni compris ce qu'il avait
fait.

Une charitable amie se chargea de repandre la nouvelle. Ce fut
Tonnay Charente, a qui Madame avait fait signe de s'approcher.

-- Ah! mon Dieu! s'ecria de Tonnay-Charente, est-elle heureuse,
cette La Valliere! le roi vient de lui donner les bracelets.

Madame se mordit les levres avec une telle force, que le sang
apparut a la surface de la peau.

La jeune reine regarda alternativement La Valliere et Madame et se
mit a rire.

Anne d'Autriche appuya son menton sur sa belle main blanche, et
demeura longtemps absorbee par un soupcon qui lui mordait l'esprit
et par une douleur atroce qui lui mordait le coeur.

De Guiche, en voyant palir Madame, en devinant ce qui la faisait
palir, de Guiche quitta precipitamment l'assemblee et disparut.
Malicorne put alors se glisser jusqu'a Montalais, et, a la faveur
du tumulte general des conversations:

-- Aure, lui dit-il, tu as pres de toi notre fortune et notre
avenir.

-- Oui, repondit celle-ci.

Et elle embrassa tendrement La Valliere, qu'interieurement elle
etait tentee d'etrangler.


Chapitre CXL -- Malaga


Pendant tout ce long et violent debat des ambitions de cour contre
les amours de coeur, un de nos personnages, le moins a negliger
peut-etre, etait fort neglige, fort oublie, fort malheureux.

En effet, d'Artagnan, d'Artagnan, car il faut le nommer par son
nom pour qu'on se rappelle qu'il a existe, d'Artagnan n'avait
absolument rien a faire dans ce monde brillant et leger. Apres
avoir suivi le roi pendant deux jours a Fontainebleau, et avoir
regarde toutes les bergerades et tous les travestissements heroi-
comiques de son souverain, le mousquetaire avait senti que cela ne
suffisait point a remplir sa vie.

Accoste a chaque instant par des gens qui lui disaient: "Comment
trouvez-vous que m'aille cet habit, monsieur d'Artagnan?" il leur
repondait de sa voix placide et railleuse: "Mais je trouve que
vous etes aussi bien habille que le plus beau singe de la foire
Saint-Laurent.".

C'etait un compliment comme les faisait d'Artagnan quand il n'en
voulait pas faire d'autre: bon gre mal gre, il fallait donc s'en
contenter.

Et, quand on lui demandait: "Monsieur d'Artagnan, comment vous
habillez-vous ce soir?" il repondait: "Je me deshabillerai."

Ce qui faisait rire meme les dames.

Mais, apres deux jours passes ainsi, le mousquetaire voyant que
rien de serieux ne s'agitait la-dessous, et que le roi avait
completement, ou du moins paraissait avoir completement oublie
Paris, Saint-Mande et Belle-Ile; que M. Colbert revait lampions et
feux d'artifice; que les dames en avaient pour un mois au moins
d'oeillades a rendre et a donner; D'Artagnan demanda au roi un
conge pour affaires de famille.

Au moment ou d'Artagnan lui faisait cette demande, le roi se
couchait, rompu d'avoir danse.

-- Vous voulez me quitter, monsieur d'Artagnan? demanda-t-il d'un
air etonne.

Louis XIV ne comprenait jamais que l'on se separat de lui quand on
pouvait avoir l'insigne honneur de demeurer pres de lui.

-- Sire, dit d'Artagnan, je vous quitte parce que je ne vous sers
a rien. Ah! si je pouvais vous tenir le balancier, tandis que vous
dansez, ce serait autre chose.

-- Mais, mon cher monsieur d'Artagnan, repondit gravement le roi,
on danse sans balancier.

-- Ah! tiens, dit le mousquetaire continuant son ironie
insensible, tiens, je ne savais pas, moi!

-- Vous ne m'avez donc pas vu danser? demanda le roi.

-- Oui; mais j'ai cru que cela irait toujours de plus fort en plus
fort. Je me suis trompe: raison de plus pour que je me retire.
Sire, je le repete, vous n'avez pas besoin de moi; d'ailleurs, si
Votre Majeste en avait besoin, elle saurait ou me trouver.

-- C'est bien, dit le roi.

Et il accorda le conge.

Nous ne chercherons donc pas d'Artagnan a Fontainebleau, ce serait
chose inutile; mais, avec la permission de nos lecteurs, nous le
retrouverons rue des Lombards, au _Pilon d'Or_, chez notre
venerable ami Planchet.

Il est huit heures du soir, il fait chaud, une seule fenetre est
ouverte, c'est celle d'une chambre de l'entresol.

Un parfum d'epicerie, mele au parfum moins exotique, mais plus
penetrant, de la fange de la rue monte aux narines du
mousquetaire.

D'Artagnan, couche sur une immense chaise a dossier plat, les
jambes, non pas allongees, mais posees sur un escabeau, forme
l'angle le plus obtus qui se puisse voir.

L'oeil, si fin et si mobile d'habitude, est fixe, presque voile,
et a pris pour but invariable le petit coin du ciel bleu que l'on
apercoit derriere la dechirure des cheminees; il y a du bleu tout
juste ce qu'il en faudrait pour mettre une piece a l'un des sacs
de lentilles ou de haricots qui forment le principal ameublement
de la boutique du rez-de-chaussee.

Ainsi etendu, ainsi abruti dans son observation transfenestrale,
d'Artagnan n'est plus un homme de guerre, d'Artagnan n'est plus un
officier du palais, c'est un bourgeois croupissant entre le diner
et le souper, entre le souper et le coucher; un de ces braves
cerveaux ossifies qui n'ont plus de place pour une seule idee,
tant la matiere guette avec ferocite aux portes de l'intelligence,
et surveille la contrebande qui pourrait se faire en introduisant
dans le crane un symptome de pensee.

Nous avons dit qu'il faisait nuit; les boutiques s'allumaient
tandis que les fenetres des appartements superieurs se fermaient;
une patrouille de soldats du guet faisait entendre le bruit
regulier de son pas.

D'Artagnan continuait a ne rien entendre et a ne rien regarder que
le coin bleu de son ciel.

A deux pas de lui, tout a fait dans l'ombre, couche sur un sac de
mais, Planchet, le ventre sur ce sac, les deux bras sous son
menton, regardait d'Artagnan penser, rever ou dormir les yeux
ouverts.

L'observation durait deja depuis fort longtemps.

Planchet commenca par faire:

-- Hum! hum!

D'Artagnan ne bougea point.

Planchet vit alors qu'il fallait recourir a quelque moyen plus
efficace: apres mures reflexions, ce qu'il trouva de plus
ingenieux dans les circonstances presentes, fut de se laisser
rouler de son sac sur le parquet en murmurant contre lui-meme le
mot:

-- Imbecile!

Mais, quel que fut le bruit produit par la chute de Planchet,
d'Artagnan, qui, dans le cours de son existence, avait entendu
bien d'autres bruits, ne parut pas faire le moindre cas de ce
bruit-la.

D'ailleurs, une enorme charrette, chargee de pierres, debouchant
de la rue Saint-Mederic, absorba dans le bruit de ses roues le
bruit de la chute de Planchet.

Cependant Planchet crut, en signe d'approbation tacite, le voir
imperceptiblement sourire au mot imbecile.

Ce qui, l'enhardissant lui fit dire:

-- Est-ce que vous dormez, monsieur d'Artagnan?

-- Non, Planchet, je ne dors _meme_ pas, repondit le mousquetaire.

-- J'ai le desespoir, fit Planchet, d'avoir entendu le mot _meme_.

-- Eh bien! quoi? est-ce que ce mot n'est pas francais, monsieur
Planchet?

-- Si fait, monsieur d'Artagnan.

-- Eh bien?

-- Eh bien! ce mot m'afflige.

-- Developpe-moi ton affliction, Planchet, dit d'Artagnan.

-- Si vous dites que vous ne dormez meme pas, c'est comme si vous
disiez que vous n'avez meme pas la consolation de dormir. Ou
mieux, c'est comme si vous disiez en d'autres termes: Planchet, je
m'ennuie a crever.

-- Planchet, tu sais que je ne m'ennuie jamais.

-- Excepte aujourd'hui et avant-hier.

-- Bah!

-- Monsieur d'Artagnan, voila huit jours que vous etes revenu de
Fontainebleau; voila huit jours que vous n'avez plus ni vos ordres
a donner, ni votre compagnie a faire manoeuvrer. Le bruit des
mousquets, des tambours et de toute la royaute vous manque;
d'ailleurs, moi qui ai porte le mousquet, je concois cela.

-- Planchet, repondit d'Artagnan, je t'assure que je ne m'ennuie
pas le moins du monde.

-- Que faites-vous, en ce cas, couche la comme un mort?

-- Mon ami Planchet, il y avait au siege de La Rochelle quand j'y
etais, quand tu y etais, quand nous y etions enfin, il y avait au
siege de La Rochelle un Arabe qu'on renommait pour sa facon de
pointer les couleuvrines. C'etait un garcon d'esprit, quoiqu'il
fut d'une singuliere couleur, couleur de tes olives. Eh bien! cet
Arabe, quand il avait mange ou travaille, se couchait comme je
suis couche en ce moment, et fumait je ne sais quelles feuilles
magiques dans un grand tube a bout d'ambre; et, si quelque chef,
venant a passer, lui reprochait de toujours dormir, il repondait
tranquillement: "Mieux vaut etre assis que debout, couche
qu'assis, mort que couche."

-- C'etait un Arabe lugubre et par sa couleur et par ses
sentences, dit Planchet. Je me le rappelle parfaitement. Il
coupait les tetes des protestants avec beaucoup de satisfaction.

-- Precisement, et il les embaumait quand elles en valaient la
peine.

-- Oui, et quand il travaillait a cet embaumement avec toutes ses
herbes et toutes ses grandes plantes, il avait l'air d'un vannier
qui fait des corbeilles.

-- Oui, Planchet, oui, c'est bien cela.

-- Oh! moi aussi, j'ai de la memoire.

-- Je n'en doute pas; mais que dis-tu de son raisonnement?

-- Monsieur, je le trouve parfait d'une part, mais stupide de
l'autre.

-- Devise, Planchet, devise.

-- Eh bien! monsieur, en effet, mieux vaut etre assis que debout,
c'est constant surtout lorsqu'on est fatigue. Dans certaines
circonstances -- et Planchet sourit d'un air coquin -- mieux vaut
etre couche qu'assis. Mais, quant a la derniere proposition: mieux
vaut etre mort que couche, je declare que je la trouve absurde;
que ma preference incontestable est pour le lit, et que, si vous
n'etes point de mon avis, c'est que, comme j'ai l'honneur de vous
le dire, vous vous ennuyez a crever.

-- Planchet, tu connais M. La Fontaine?

-- Le pharmacien du coin de la rue Saint-Mederic?

-- Non, le fabuliste.

-- Ah! maitre corbeau?

-- Justement; eh bien! je suis comme son lievre.

-- Il a donc un lievre aussi?

-- Il a toutes sortes d'animaux.

-- Eh bien! que fait-il, son lievre?

-- Il songe.

-- Ah! ah!

-- Planchet, je suis comme le lievre de M. La Fontaine, je songe.

-- Vous songez? fit Planchet inquiet.

-- Oui; ton logis, Planchet, est assez triste pour pousser a la
meditation; tu conviendras de cela, je l'espere.

-- Cependant, monsieur, vous avez vue sur la rue.

-- Pardieu! voila qui est recreatif, hein?

-- Il n'en est pas moins vrai, monsieur, que, si vous logiez sur
le derriere, vous vous ennuieriez... Non, je veux dire que vous
songeriez encore plus.

-- Ma foi! je ne sais pas, Planchet.

-- Encore, fit l'epicier, si vos songeries etaient du genre de
celle qui vous a conduit a la restauration du roi Charles II.

Et Planchet fit entendre un petit rire qui n'etait pas sans
signification.

-- Ah! Planchet, mon ami, dit d'Artagnan, vous devenez ambitieux.

-- Est-ce qu'il n'y aurait pas quelque autre roi a restaurer,
monsieur d'Artagnan, quelque autre Monck a mettre en boite?

-- Non, mon cher Planchet, tous les rois sont sur leurs trones...
moins bien peut-etre que je ne suis sur cette chaise; mais enfin
ils y sont.

Et d'Artagnan poussa un soupir.

-- Monsieur d'Artagnan, fit Planchet, vous me faites de la peine.

-- Tu es bien bon, Planchet.

-- J'ai un soupcon, Dieu me pardonne.

-- Lequel?

-- Monsieur d'Artagnan, vous maigrissez.

-- Oh! fit d'Artagnan frappant sur son thorax, qui resonna comme
une cuirasse vide, c'est impossible, Planchet.

-- Ah! voyez-vous, dit Planchet avec effusion, c'est que si vous
maigrissiez chez moi...

-- Eh bien!

-- Eh bien! je ferais un malheur.

-- Allons, bon!

-- Oui.

-- Que ferais-tu? Voyons.

-- Je trouverais celui qui cause votre chagrin.

-- Voila que j'ai un chagrin, maintenant.

-- Oui, vous en avez un.

-- Non, Planchet, non.

-- Je vous dis que si, moi; vous avez un chagrin, et vous
maigrissez.

-- Je maigris, tu es sur?

-- A vue d'oeil... Malaga! si vous maigrissez encore, je prends ma
rapiere, et je m'en vais tout droit couper la gorge a
M. d'Herblay.

-- Hein! fit d'Artagnan en bondissant sur sa chaise, que dites-
vous la, Planchet? et que fait le nom de M. d'Herblay dans votre
epicerie?

-- Bon! bon! fachez-vous si vous voulez, injuriez-moi si vous
voulez; mais, morbleu! je sais ce que je sais.

D'Artagnan s'etait, pendant cette seconde sortie de Planchet,
place de maniere a ne pas perdre un seul de ses regards, c'est-a-
dire qu'il s'etait assis, les deux mains appuyees sur ses deux
genoux, le cou tendu vers le digne epicier.

-- Voyons, explique-toi, dit-il, et dis-moi comment tu as pu
proferer un blaspheme de cette force. M. d'Herblay, ton ancien
chef, mon ami, un homme d'Eglise, un mousquetaire devenu eveque,
tu leverais l'epee sur lui, Planchet?

-- Je leverais l'epee sur mon pere quand je vous vois dans ces
etats-la.

-- M. d'Herblay, un gentilhomme!

-- Cela m'est bien egal, a moi, qu'il soit gentilhomme. Il vous
fait rever noir, voila ce que je sais. Et, de rever noir, on
maigrit. Malaga! Je ne veux pas que M. d'Artagnan sorte de chez
moi plus maigre qu'il n'y est entre.

-- Comment me fait-il rever noir? Voyons, explique, explique.

-- Voila trois nuits que vous avez le cauchemar.

-- Moi?

-- Oui, vous, et que, dans votre cauchemar, vous repetez: "Aramis!
sournois d'Aramis!"

-- Ah! j'ai dit cela? fit d'Artagnan inquiet.

-- Vous l'avez dit, foi de Planchet!

-- Et bien, apres? Tu sais le proverbe, mon ami. "Tout songe est
mensonge."

-- Non pas; car, chaque fois que, depuis trois jours, vous etes
sorti, vous n'avez pas manque de me demander au retour: "As-tu vu
M. d'Herblay?" ou bien encore: "As-tu recu pour moi des lettres de
M. d'Herblay?"

-- Mais il me semble qu'il est bien naturel que je m'interesse a
ce cher ami? dit d'Artagnan.

-- D'accord, mais pas au point d'en diminuer.

-- Planchet, j'engraisserai, je t'en donne ma parole d'honneur.

-- Bien! monsieur, je l'accepte; car je sais que, lorsque vous
donnez votre parole d'honneur, c'est sacre...

-- Je ne reverai plus d'Aramis.

-- Tres bien!

-- Je ne te demanderai plus s'il y a des lettres de M. d'Herblay.

-- Parfaitement.

-- Mais tu m'expliqueras une chose.

-- Parlez, monsieur.

-- Je suis observateur...

-- Je le sais bien...

-- Et tout a l'heure tu as dit un juron singulier...

-- Oui.

-- Dont tu n'as pas l'habitude.

-- "Malaga!" vous voulez dire?

-- Justement.

-- C'est mon juron depuis que je suis epicier.

-- C'est juste, c'est un nom de raisin sec.

-- C'est mon juron de ferocite; quand une fois j'ai dit "Malaga!"
je ne suis plus un homme.

-- Mais enfin je ne te connaissais pas ce juron-la.

-- C'est juste, monsieur, on me l'a donne.

Et Planchet, en prononcant ces paroles, cligna de l'oeil avec un
petit air de finesse qui appela toute l'attention de d'Artagnan.

-- Eh! eh! fit-il.

Planchet repeta:

-- Eh! eh!

-- Tiens! tiens! monsieur Planchet.

-- Dame! monsieur, dit Planchet, je ne suis pas comme vous, moi,
je ne passe pas ma vie a songer.

-- Tu as tort.

-- Je veux dire a m'ennuyer, monsieur; nous n'avons qu'un faible
temps a vivre, pourquoi ne pas en profiter?

-- Tu es philosophe epicurien, a ce qu'il parait, Planchet?

-- Pourquoi pas? La main est bonne, on ecrit et l'on pese du sucre
et des epices; le pied est sur, on danse ou l'on se promene;
l'estomac a des dents, on devore et l'on digere; le coeur n'est
pas trop racorni; eh bien! monsieur...

-- Eh bien! quoi, Planchet?

-- Ah! voila!... fit l'epicier en se frottant les mains.

D'Artagnan croisa une jambe sur l'autre.

-- Planchet, mon ami, dit-il, vous m'abrutissez de surprise.

-- Pourquoi?

-- Parce que vous vous revelez a moi sous un jour absolument
nouveau.

Planchet, flatte au dernier point, continua de se frotter les
mains a s'enlever l'epiderme.

-- Ah! ah! dit-il, parce que je ne suis qu'une bete, vous croyez
que je serai un imbecile?

-- Bien! Planchet, voila un raisonnement.

-- Suivez bien mon idee, monsieur. Je me suis dit, continua
Planchet, sans plaisir, il n'est pas de bonheur sur la terre.

-- Oh! que c'est bien vrai, ce que tu dis la, Planchet!
interrompit d'Artagnan.

-- Or, prenons, sinon du plaisir, le plaisir n'est pas chose si
commune, du moins, des consolations.

-- Et tu te consoles?

-- Justement.

-- Explique-moi ta maniere de te consoler.

-- Je mets un bouclier pour aller combattre l'ennui. Je regle mon
temps de patience, et, a la veille juste du jour ou je sens que je
vais m'ennuyer, je m'amuse.

-- Ce n'est pas plus difficile que cela?

-- Non.

-- Et tu as trouve cela tout seul?

-- Tout seul.

-- C'est miraculeux.

-- Qu'en dites-vous?

-- Je dis que ta philosophie n'a pas sa pareille au monde.

-- Eh bien! alors, suivez mon exemple.

-- C'est tentant.

-- Faites comme moi.

-- Je ne demanderais pas mieux; mais toutes les ames n'ont pas la
meme trempe, et peut-etre que, s'il fallait que je m'amusasse
comme toi, je m'ennuierais horriblement...

-- Bah! essayez d'abord.

-- Que fais-tu? Voyons.

-- Avez-vous remarque que je m'absente?

-- Oui.

-- D'une certaine facon?

-- Periodiquement.

-- C'est cela, ma foi! Vous l'avez remarque?

-- Mon cher Planchet, tu comprends que, lorsqu'on se voit a peu
pres tous les jours, quand l'un s'absente, celui-la manque a
l'autre? Est-ce que je ne te manque pas, a toi, quand je suis en
campagne?

-- Immensement! c'est-a-dire que je suis comme un corps sans ame.

-- Ceci convenu, continuons.

-- A quelle epoque est-ce que je m'absente?

-- Le 15 et le 30 de chaque mois.

-- Et je reste dehors?

-- Tantot deux, tantot trois, tantot quatre jours.

-- Qu'avez-vous cru que j'allais faire?

-- Les recettes.

-- Et, en revenant, vous m'avez trouve le visage?...

-- Fort satisfait.

-- Vous voyez, vous le dites vous-meme, toujours satisfait. Et
vous avez attribue cette satisfaction?...

-- A ce que ton commerce allait bien; a ce que les achats de riz,
de pruneaux, de cassonade, de poires tapees et de melasse allaient
a merveille. Tu as toujours ete fort pittoresque de caractere,
Planchet; aussi n'ai-je pas ete surpris un instant de te voir
opter pour l'epicerie, qui est un des commerces les plus varies et
les plus doux au caractere, en ce qu'on y manie presque toutes
choses naturelles et parfumees.

-- C'est bien dit, monsieur; mais quelle erreur est la votre!

-- Comment, j'erre?

-- Quand vous croyez que je vais comme cela tous les quinze jours
en recettes ou en achats. Oh! oh! monsieur, comment diable avez-
vous pu croire une pareille chose? Oh! oh! oh!

Et Planchet se mit a rire de facon a inspirer a d'Artagnan les
doutes les plus injurieux sur sa propre intelligence.

-- J'avoue, dit le mousquetaire, que je ne suis pas a ta hauteur.

-- Monsieur, c'est vrai.

-- Comment, c'est vrai?

-- Il faut bien que ce soit vrai puisque vous le dites; mais
remarquez bien que cela ne vous fait rien perdre dans mon esprit.

-- Ah! c'est bien heureux!

-- Non, vous etes un homme de genie, vous; et, quand il s'agit de
guerre, de surprises, de tactique et de coups de main, dame! les
rois sont bien peu de chose a cote de vous; mais, pour le repos de
l'ame, les soins du corps, les confitures de la vie, si cela peut
se dire, ah! monsieur, ne me parlez pas des hommes de genie, ils
sont leurs propres bourreaux.

-- Bon! Planchet, dit d'Artagnan petillant de curiosite, voila que
tu m'interesses au plus haut point.

-- Vous vous ennuyez deja moins que tout a l'heure, n'est-ce pas?

-- Je ne m'ennuyais pas; cependant, depuis que tu me parles, je
m'amuse davantage.

-- Allons donc! bon commencement! Je vous guerirai.

-- Je ne demande pas mieux.

-- Voulez-vous que j'essaie?

-- A l'instant.

-- Soit! Avez-vous ici des chevaux?

-- Oui: dix, vingt, trente.

-- Il n'en est pas besoin de tant que cela; deux, voila tout.

-- Ils sont a ta disposition, Planchet.

-- Bon! je vous emmene.

-- Quand cela?

-- Demain.

-- Ou?

-- Ah! vous en demandez trop.

-- Cependant tu m'avoueras qu'il est important que je sache ou je
vais.

-- Aimez-vous la campagne?

-- Mediocrement, Planchet.

-- Alors vous aimez la ville?

-- C'est selon.

-- Eh bien! je vous mene dans un endroit moitie ville moitie
campagne.

-- Bon!

-- Dans un endroit ou vous vous amuserez, j'en suis sur.

-- A merveille!

-- Et, miracle, dans un endroit d'ou vous revenez pour vous y etre
ennuye.

-- Moi?

-- Mortellement!

-- C'est donc a Fontainebleau que tu vas?

-- A Fontainebleau, juste!

-- Tu vas a Fontainebleau, toi?

-- J'y vais.

-- Et que vas-tu faire a Fontainebleau, Bon Dieu?

Planchet repondit a d'Artagnan par un clignement d'yeux plein de
malice.

-- Tu as quelque terre par la, scelerat!

-- Oh! une misere, une bicoque.

-- Je t'y prends.

-- Mais c'est gentil, parole d'honneur!

-- Je vais a la campagne de Planchet! s'ecria d'Artagnan.

-- Quand vous voudrez.

-- N'avons-nous pas dit demain?

-- Demain, soit; et puis, d'ailleurs, demain, c'est le 14, c'est-
a-dire la veille du jour ou j'ai peur de m'ennuyer, ainsi donc,
c'est convenu.

-- Convenu.

-- Vous me pretez un de vos chevaux?

-- Le meilleur.

-- Non, je prefere le plus doux; je n'ai jamais ete excellent
cavalier, vous le savez, et, dans l'epicerie, je me suis encore
rouille; et puis...

-- Et puis quoi?

-- Et puis, ajouta Planchet avec un autre clin d'oeil, et puis je
ne veux pas me fatiguer.

-- Et pourquoi? se hasarda a demander d'Artagnan.

-- Parce que je ne m'amuserais plus, repondit Planchet.

Et la-dessus il se leva de dessus son sac de mais en s'etirant et
en faisant craquer tous ses os, les uns apres les autres avec une
sorte d'harmonie.

-- Planchet! Planchet! s'ecria d'Artagnan, je declare qu'il n'est
point sur la terre de sybarite qui puisse vous etre compare. Ah!
Planchet, on voit bien que nous n'avons pas encore mange l'un pres
de l'autre un tonneau de sel.

-- Et pourquoi cela, monsieur?

-- Parce que je ne te connaissais pas encore, dit d'Artagnan, et
que, decidement, j'en reviens a croire definitivement ce que
j'avais pense un instant le jour ou, a Boulogne, tu as etrangle,
ou peu s'en faut, Lubin, le valet de M. de Wardes; Planchet, c'est
que tu es un homme de ressource.

Planchet se mit a rire d'un rire plein de fatuite, donna le
bonsoir au mousquetaire, et descendit dans son arriere-boutique,
qui lui servait de chambre a coucher.

D'Artagnan reprit sa premiere position sur sa chaise, et son
front, deride un instant, devint plus pensif que jamais.

Il avait deja oublie les folies et les reves de Planchet.

"Oui, se dit-il en ressaisissant le fil de ses pensees,
interrompues par cet agreable colloque auquel nous venons de faire
participer le public; oui, tout est la:

"1 deg. savoir ce que Baisemeaux voulait a Aramis;

"2 deg. savoir pourquoi Aramis ne me donne point de ses nouvelles;

"3 deg. savoir ou est Porthos.

"Sous ces trois points git le mystere.

"Or, continua d'Artagnan, puisque nos amis ne nous avouent rien,
ayons recours a notre pauvre intelligence. On fait ce qu'on peut,
mordioux! ou malaga! comme dit Planchet."


Chapitre CXLI -- La lettre de M. de Baisemeaux


D'Artagnan, fidele a son plan, alla des le lendemain matin rendre
visite a M. de Baisemeaux.

C'etait jour de proprete a la Bastille: les canons etaient
brosses, fourbis, les escaliers grattes; les porte-clefs
semblaient occupes du soin de polir leurs clefs elles-memes.

Quant aux soldats de la garnison, ils se promenaient dans leurs
cours, sous pretexte qu'ils etaient assez propres.

Le commandant Baisemeaux recut d'Artagnan d'une facon plus que
polie; mais il fut avec lui d'une reserve tellement serree, que
toute la finesse de d'Artagnan ne lui tira pas une syllabe.

Plus il se retenait dans ses limites, plus la defiance de
d'Artagnan croissait.

Ce dernier crut meme remarquer que le commandant agissait en vertu
d'une recommandation recente.

Baisemeaux n'avait pas ete au Palais-Royal, avec d'Artagnan,
l'homme froid et impenetrable que celui-ci trouva dans le
Baisemeaux de la Bastille.

Quand d'Artagnan voulut le faire parler sur les affaires si
pressantes d'argent qui avaient amene Baisemeaux a la recherche
d'Aramis et le rendaient expansif malgre tout ce soir-la,
Baisemeaux pretexta des ordres a donner dans la prison meme, et
laissa d'Artagnan se morfondre si longtemps a l'attendre, que
notre mousquetaire, certain de ne point obtenir un mot de plus,
partit de la Bastille sans que Baisemeaux fut revenu de son
inspection.

Mais il avait un soupcon, d'Artagnan, et, une fois le soupcon
eveille, l'esprit de d'Artagnan ne dormait plus.

Il etait aux hommes ce que le chat est aux quadrupedes, l'embleme
de l'inquietude a la fois et de l'impatience.

Un chat inquiet ne demeure pas plus en place que le flocon de soie
qui se balance a tout souffle d'air. Un chat qui guette est mort
devant son poste d'observation, et ni la faim ni la soif ne savent
le tirer de sa meditation.

D'Artagnan, qui brulait d'impatience, secoua tout a coup ce
sentiment comme un manteau trop lourd. Il se dit que la chose
qu'on lui cachait etait precisement celle qu'il importait de
savoir.

En consequence, il reflechit que Baisemeaux ne manquerait pas de
faire prevenir Aramis, si Aramis lui avait donne une
recommandation quelconque. C'est ce qui arriva.

Baisemeaux avait a peine eu le temps materiel de revenir du
donjon, que d'Artagnan s'etait mis en embuscade pres de la rue du
Petit-Musc, de facon a voir tous ceux qui sortiraient de la
Bastille.

Apres une heure de station a la _Herse-d'Or_, sous l'auvent ou
l'on prenait un peu d'ombre, d'Artagnan vit sortir un soldat de
garde.

Or, c'etait le meilleur indice qu'il put desirer. Tout gardien ou
porte-clefs a ses jours de sortie et meme ses heures a la
Bastille, puisque tous sont astreints a n'avoir ni femme ni
logement dans le chateau; ils peuvent donc sortir sans exciter la
curiosite.

Mais un soldat caserne est renferme pour vingt-quatre heures
lorsqu'il est de garde, on le sait bien, et d'Artagnan le savait
mieux que personne. Ce soldat ne devait donc sortir en tenue de
service que pour un ordre expres et presse.

Le soldat, disons-nous, partit de la Bastille, et lentement,
lentement, comme un heureux mortel a qui, au lieu d'une faction
devant un insipide corps de garde, ou sur un bastion non moins
ennuyeux, arrive la bonne aubaine d'une liberte jointe a une
promenade, ces deux plaisirs comptant comme service. Il se dirigea
vers le faubourg Saint-Antoine, humant l'air, le soleil, et
regardant les femmes.

D'Artagnan le suivit de loin. Il n'avait pas encore fixe ses idees
la-dessus.

"Il faut tout d'abord, pensa-t-il, que je voie la figure de ce
drole. Un homme vu est un homme juge."

D'Artagnan doubla le pas, et, ce qui n'etait pas bien difficile,
devanca le soldat.

Non seulement il vit sa figure, qui etait assez intelligente et
resolue, mais encore il vit son nez, qui etait un peu rouge.

"Le drole aime l'eau-de-vie", se dit-il.

En meme temps qu'il voyait le nez rouge, il voyait dans la
ceinture du soldat un papier blanc.

"Bon! il a une lettre, ajouta d'Artagnan. Or, un soldat se trouve
trop joyeux d'etre choisi par M. de Baisemeaux pour estafette, il
ne vend pas le message."

Comme d'Artagnan se rongeait les poings, le soldat avancait
toujours dans le faubourg Saint-Antoine.

"Il va certainement a Saint-Mande, se dit-il, et je ne saurai pas
ce qu'il y a dans la lettre..."

C'etait a en perdre la tete.

"Si j'etais en uniforme, se dit d'Artagnan, je ferais prendre le
drole et sa lettre avec lui. Le premier corps de garde me
preterait la main. Mais du diable si je dis mon nom pour un fait
de ce genre. Le faire boire, il se defiera et puis il me
grisera... Mordioux! je n'ai plus d'esprit, et c'en est fait de
moi. Attaquer ce malheureux, le faire degainer, le tuer pour sa
lettre. Bon, s'il s'agissait d'une lettre de reine a un lord, ou
d'une lettre de cardinal a une reine. Mais, mon Dieu, quelles
pietres intrigues que celles de MM. Aramis et Fouquet avec
M. Colbert! La vie d'un homme pour cela, oh! non, pas meme dix
ecus."

Comme il philosophait de la sorte en mangeant ses ongles et
moustaches, il apercut un petit groupe d'archers et un
commissaire.

Ces gens emmenaient un homme de belle mine qui se debattait du
meilleur coeur.

Les archers lui avaient dechire ses habits, et on le trainait. Il
demandait qu'on le conduisit avec egards, se pretendant
gentilhomme et soldat.

Il vit notre soldat marcher dans la rue, et cria:

-- Soldat, a moi!

Le soldat marcha du meme pas vers celui qui l'interpellait, et la
foule le suivit.

Une idee vint alors a d'Artagnan.

C'etait la premiere: on verra qu'elle n'etait pas mauvaise.

Tandis que le gentilhomme racontait au soldat qu'il venait d'etre
pris dans une maison comme voleur, tandis qu'il n'etait qu'un
amant, le soldat le plaignait et lui donnait des consolations et
des conseils avec cette gravite que le soldat francais met au
service de son amour-propre et de l'esprit de corps. D'Artagnan se
glissa derriere le soldat presse par la foule, et lui tira
nettement et promptement le papier de la ceinture.

Comme, a ce moment, le gentilhomme dechire tiraillait ce soldat,
comme le commissaire tiraillait le gentilhomme, d'Artagnan put
operer sa capture sans le moindre inconvenient.

Il se mit a dix pas derriere un pilier de maison, et lut sur
l'adresse:

"A M. du Vallon, chez M. Fouquet, a Saint-Mande."

-- Bon, dit-il.

Et il decacheta sans dechirer, puis il tira le papier plie en
quatre, qui contenait seulement ces mots:

"Cher monsieur du Vallon, veuillez faire dire a M. d'Herblay qu'il
est venu a la Bastille et qu'il a questionne.

"Votre devoue,

"De Baisemeaux."

-- Eh bien! a la bonne heure, s'ecria d'Artagnan, voila qui est
parfaitement limpide. Porthos en est.

Sur de ce qu'il voulait savoir:

"Mordioux! pensa le mousquetaire, voila un pauvre diable de soldat
a qui cet enrage sournois de Baisemeaux va faire payer cher ma
supercherie... S'il rentre sans lettre... que lui fera-t-on? Au
fait, je n'ai pas besoin de cette lettre; quand l'oeuf est avale,
a quoi bon les coquilles?"

D'Artagnan vit que le commissaire et les archers avaient convaincu
le soldat et continuaient d'emmener leur prisonnier.

Celui-ci restait environne de la foule et continuait ses
doleances.

D'Artagnan vint au milieu de tous et laissa tomber la lettre sans
que personne le vit, puis il s'eloigna rapidement. Le soldat
reprenait sa route vers Saint-Mande, pensant beaucoup a ce
gentilhomme qui avait implore sa protection.

Tout a coup il pensa un peu a sa lettre, et, regardant sa
ceinture, il la vit depouillee. Son cri d'effroi fit plaisir a
d'Artagnan.

Ce pauvre soldat jeta les yeux tout autour de lui avec angoisse,
et enfin, derriere lui, a vingt pas, il apercut la bienheureuse
enveloppe. Il fondit dessus comme un faucon sur sa proie.

L'enveloppe etait bien un peu poudreuse, un peu froissee, mais
enfin la lettre etait retrouvee.

D'Artagnan vit que le cachet brise occupait beaucoup le soldat. Le
brave homme finit cependant par se consoler, il remit le papier
dans sa ceinture.

"Va, dit d'Artagnan, j'ai le temps desormais; precede-moi. Il
parait qu'Aramis n'est pas a Paris, puisque Baisemeaux ecrit a
Porthos. Ce cher Porthos, quelle joie de le revoir... et de causer
avec lui!" dit le Gascon.

Et, reglant son pas sur celui du soldat, il se promit d'arriver un
quart d'heure apres lui chez M. Fouquet.


Chapitre CXLII -- Ou le lecteur verra avec plaisir que Porthos n'a
rien perdu de sa force


D'Artagnan avait, selon son habitude, calcule que chaque heure
vaut soixante minutes et chaque minute soixante secondes.

Grace a ce calcul parfaitement exact de minutes et de secondes, il
arriva devant la porte du surintendant au moment meme ou le soldat
en sortait la ceinture vide.

D'Artagnan se presenta a la porte, qu'un concierge, brode sur
toutes les coutures, lui tint entrouverte.

D'Artagnan aurait bien voulu entrer sans se nommer, mais il n'y
avait pas moyen. Il se nomma.

Malgre cette concession, qui devait lever toute difficulte,
d'Artagnan le pensait du moins, le concierge hesita; cependant, a
ce titre repete pour la seconde fois, capitaine des gardes du roi,
le concierge, sans livrer tout a fait passage, cessa de le barrer
completement.

D'Artagnan comprit qu'une formidable consigne avait ete donnee.

Il se decida donc a mentir, ce qui, d'ailleurs, ne lui coutait
point par trop, quand il voyait par-dela le mensonge le salut de
l'Etat, ou meme purement et simplement son interet personnel.

Il ajouta donc, aux declarations deja faites par lui, que le
soldat qui venait d'apporter une lettre a M. du Vallon n'etait
autre que son messager, et que cette lettre avait pour but
d'annoncer son arrivee, a lui.

Des lors, nul ne s'opposa plus a l'entree de d'Artagnan, et
d'Artagnan entra.

Un valet voulut l'accompagner, mais il repondit qu'il etait
inutile de prendre cette peine a son endroit, attendu qu'il savait
parfaitement ou se tenait M. du Vallon.

Il n'y avait rien a repondre a un homme si completement instruit.

On laissa faire d'Artagnan.

Perrons, salons, jardins, tout fut passe en revue par le
mousquetaire. Il marcha un quart d'heure dans cette maison plus
que royale, qui comptait autant de merveilles que de meubles,
autant de serviteurs que de colonnes et de portes.

"Decidement, se dit-il, cette maison n'a d'autres limites que les
limites de la terre. Est-ce que Porthos aurait eu la fantaisie de
s'en retourner a Pierrefonds, sans sortir de chez M. Fouquet?"

Enfin, il arriva dans une partie reculee du chateau, ceinte d'un
mur de pierres de taille sur lesquelles grimpait une profusion de
plantes grasses ruisselantes de fleurs, grosses et solides comme
des fruits.

De distance en distance, sur le mur d'enceinte, s'elevaient des
statues dans des poses timides ou mysterieuses. C'etaient des
vestales cachees sous le peplum aux grands plis; des veilleurs
agiles enfermes dans leurs voiles de marbre et couvant le palais
de leurs furtifs regards.

Un Hermes, le doigt sur la bouche, une Iris aux ailes eployees,
une Nuit tout arrosee de pavots, dominaient les jardins et les
batiments qu'on entrevoyait derriere les arbres; toutes ces
statues se profilaient en blanc sur les hauts cypres, qui
dardaient leurs cimes noires vers le ciel.

Autour de ces cypres s'etaient enroules des rosiers seculaires,
qui attachaient leurs anneaux fleuris a chaque fourche des
branches et semaient sur les ramures inferieures et sur les
statues des pluies de fleurs embaumees.

Ces enchantements parurent au mousquetaire l'effort supreme de
l'esprit humain. Il etait dans une disposition d'esprit a
poetiser. L'idee que Porthos habitait un pareil Eden lui donna de
Porthos une idee plus haute, tant il est vrai que les esprits les
plus eleves ne sont point exempts de l'influence de l'entourage.

D'Artagnan trouva la porte; a la porte, une espece de ressort
qu'il decouvrit et qu'il fit jouer. La porte s'ouvrit.

D'Artagnan entra, referma la porte et penetra dans un pavillon
bati en rotonde, et dans lequel on n'entendait d'autre bruit que
celui des cascades et des chants d'oiseaux.

A la porte du pavillon, il rencontra un laquais.

-- C'est ici, dit sans hesitation d'Artagnan, que demeure M. le
baron du Vallon, n'est-ce pas.

-- Oui, monsieur, repondit le laquais.

-- Prevenez-le que M. le chevalier d'Artagnan, capitaine aux
mousquetaires de Sa Majeste, l'attend.

D'Artagnan fut introduit dans un salon.

D'Artagnan ne demeura pas longtemps dans l'attente: un pas bien
connu ebranla le parquet de la salle voisine, une porte s'ouvrit
ou plutot s'enfonca, et Porthos vint se jeter dans les bras de son
ami avec une sorte d'embarras qui ne lui allait pas mal.

-- Vous ici? s'ecria-t-il.

-- Et vous? repliqua d'Artagnan. Ah! sournois!

-- Oui, dit Porthos en souriant d'un sourire embarrasse, oui, vous
me trouvez chez M. Fouquet, et cela vous etonne un peu, n'est-ce
pas?

-- Non pas; pourquoi ne seriez-vous pas des amis de M. Fouquet?
M. Fouquet a bon nombre d'amis, surtout parmi les hommes d'esprit.

Porthos eut la modestie de ne pas prendre le compliment pour lui.

-- Puis, ajouta-t-il, vous m'avez vu a Belle-Ile.

-- Raison de plus pour que je sois porte a croire que vous etes
des amis de M. Fouquet.

-- Le fait est que je le connais, dit Porthos avec un certain
embarras.

-- Ah! mon ami, dit d'Artagnan, que vous etes coupable envers moi!

-- Comment cela? s'ecria Porthos.

-- Comment! vous accomplissez un ouvrage aussi admirable que celui
des fortifications de Belle-Ile, et vous ne m'en avertissez pas.

Porthos rougit.

-- Il y a plus, continua d'Artagnan, vous me voyez la-bas; vous
savez que je suis au roi, et vous ne devinez pas que le roi,
jaloux de connaitre quel est l'homme de merite qui accomplit une
oeuvre dont on lui fait les plus magnifiques recits, vous ne
devinez pas que le roi m'a envoye pour savoir quel etait cet
homme?

-- Comment! le roi vous avait envoye pour savoir...

-- Pardieu! Mais ne parlons plus de cela.

-- Corne de boeuf! dit Porthos, au contraire, parlons-en; ainsi,
le roi savait que l'on fortifiait Belle-Ile?

-- Bon! est-ce que le roi ne sait pas tout?

-- Mais il ne savait pas qui le fortifiait?

-- Non; seulement, il se doutait, d'apres ce qu'on lui avait dit
des travaux, que c'etait un illustre homme de guerre.

-- Diable! dit Porthos, si j'avais su cela.

-- Vous ne vous seriez pas sauve de Vannes, n'est-ce pas?

-- Non. Qu'avez-vous dit quand vous ne m'avez plus trouve?

-- Mon cher, j'ai reflechi.

-- Ah! oui, vous reflechissez, vous... Et a quoi cela vous a-t-il
mene de reflechir?

-- A deviner toute la verite.

-- Ah! vous avez devine?

-- Oui.

-- Qu'avez-vous devine? Voyons, dit Porthos en s'accommodant dans
un fauteuil et prenant des airs de sphinx.

-- J'ai devine, d'abord, que vous fortifiiez Belle-Ile.

-- Ah! cela n'etait pas bien difficile, vous m'avez vu a l'oeuvre.

-- Attendez donc; mais j'ai devine encore quelque chose, c'est que
vous fortifiiez Belle-Ile par ordre de M. Fouquet.

-- C'est vrai.

-- Ce n'est pas le tout. Quand je suis en train de deviner, je ne
m'arrete pas en route.

-- Ce cher d'Artagnan!

-- J'ai devine que M. Fouquet voulait garder le secret le plus
profond sur ces fortifications.

-- C'etait son intention, en effet, a ce que je crois, dit
Porthos.

-- Oui; mais savez-vous pourquoi il voulait garder ce secret?

-- Dame! pour que la chose ne fut pas sue, dit Porthos.

-- D'abord. Mais ce desir etait soumis a l'idee d'une
galanterie...

-- En effet, dit Porthos, j'ai entendu dire que M. Fouquet etait
fort galant.

-- A l'idee d'une galanterie qu'il voulait faire au roi.

-- Oh! oh!

-- Cela vous etonne?

-- Oui.

-- Vous ne saviez pas cela?

-- Non.

-- Eh bien! je le sais, moi.

-- Vous etes donc sorcier.

-- Pas le moins du monde.

-- Comment le savez-vous, alors?

-- Ah! voila! par un moyen bien simple! j'ai entendu M. Fouquet le
dire lui-meme au roi.

-- Lui dire quoi?

-- Qu'il avait fait fortifier Belle-Ile a son intention, et qu'il
lui faisait cadeau de Belle-Ile.

-- Ah! vous avez entendu M. Fouquet dire cela au roi?

-- En toutes lettres. Il a meme ajoute: "Belle-Ile a ete fortifiee
par un ingenieur de mes amis, homme de beaucoup de merite, que je
demanderai la permission de presenter au roi." -- "Son nom?" a
demande le roi. "Le baron du Vallon", a repondu M. Fouquet. "C'est
bien, a repondu le roi, vous me le presenterez."

-- Le roi a repondu cela?

-- Foi de d'Artagnan!

-- Oh! oh! fit Porthos. Mais pourquoi ne m'a-t-on pas presente,
alors?

-- Ne vous a-t-on point parle de cette presentation?

-- Si fait, mais je l'attends toujours.

-- Soyez tranquille, elle viendra.

-- Hum! hum! grogna Porthos.

D'Artagnan fit semblant de ne pas entendre, et, changeant la
conversation:

-- Mais vous habitez un lieu bien solitaire, cher ami, ce me
semble? demanda-t-il.

-- J'ai toujours aime l'isolement. Je suis melancolique, repondit
Porthos avec un soupir.

-- Tiens! c'est etrange, fit d'Artagnan, je n'avais pas remarque
cela.

-- C'est depuis que je me livre a l'etude, dit Porthos d'un air
soucieux.

-- Mais les travaux de l'esprit n'ont pas nui a la sante du corps,
j'espere?

-- Oh! nullement.

-- Les forces vont toujours bien?

-- Trop bien, mon ami, trop bien.

-- C'est que j'avais entendu dire que, dans les premiers jours de
votre arrivee...

-- Oui, je ne pouvais plus remuer, n'est-ce pas?

-- Comment, fit d'Artagnan avec un sourire, et a propos de quoi ne
pouviez-vous plus remuer?

Porthos comprit qu'il avait dit une betise et voulut se reprendre.

-- Oui, je suis venu de Belle-Ile ici sur de mauvais chevaux, dit-
il, et cela m'avait fatigue.

-- Cela ne m'etonne plus, que, moi qui venais derriere vous, j'en
aie trouve sept ou huit de creves sur la route.

-- Je suis lourd, voyez-vous, dit Porthos.

-- De sorte que vous etiez moulu?

-- La graisse m'a fondu, et cette fonte m'a rendu malade.

-- Ah! pauvre Porthos!... Et Aramis, comment a-t-il ete pour vous
dans tout cela?

-- Tres bien... Il m'a fait soigner par le propre medecin de
M. Fouquet. Mais figurez-vous qu'au bout de huit jours je ne
respirais plus.

-- Comment cela?

-- La chambre etait trop petite: j'absorbais trop d'air.

-- Vraiment?

-- A ce que l'on m'a dit, du moins... Et l'on m'a transporte dans
un autre logement.

-- Ou vous respiriez, cette fois?

-- Plus librement, oui; mais pas d'exercice, rien a faire. Le
medecin pretendait que je ne devais pas bouger; moi, au contraire,
je me sentais plus fort que jamais. Cela donna naissance a un
grave accident.

-- A quel accident?

-- Imaginez-vous, cher ami, que je me revoltai contre les
ordonnances de cet imbecile de medecin et que je resolus de
sortir, que cela lui convint ou ne lui convint pas. En
consequence, j'ordonnai au valet qui me servait d'apporter mes
habits.

-- Vous etiez donc tout nu, mon pauvre Porthos?

-- Non pas, j'avais une magnifique robe de chambre, au contraire.
Le laquais obeit; je me revetis de mes habits, qui etaient devenus
trop larges; mais, chose etrange, mes pieds etaient devenus trop
larges, eux.

-- Oui, j'entends bien.

-- Et mes bottes etaient devenues trop etroites.

-- Vos pieds etaient restes enfles.

-- Tiens! vous avez devine.

-- Parbleu! Et c'est la l'accident dont vous me vouliez
entretenir?

-- Ah bien! oui! Je ne fis pas la meme reflexion que vous. Je me
dis: "Puisque mes pieds ont entre dix fois dans mes bottes, il n'y
a aucune raison pour qu'ils n'y entrent pas une onzieme."

-- Cette fois, mon cher Porthos, permettez-moi de vous le dire,
vous manquiez de logique.

-- Bref, j'etais donc place en face d'une cloison; j'essayais de
mettre ma botte droite; je tirais avec les mains, je poussais avec
le jarret, faisant des efforts inouis, quand, tout a coup, les
deux oreilles de mes bottes demeurerent dans mes mains; mon pied
partit comme une catapulte.

-- Catapulte! Comme vous etes fort sur les fortifications, cher
Porthos!

-- Mon pied partit donc comme une catapulte et rencontra la
cloison, qu'il effondra. Mon ami, je crus que, comme Samson,
j'avais demoli le temple. Ce qui tomba du coup de tableaux, de
porcelaines, de vases de fleurs, de tapisseries, de batons de
rideaux, c'est inoui.

-- Vraiment!

-- Sans compter que de l'autre cote de la cloison etait une
etagere chargee de porcelaines.

-- Que vous renversates?

-- Que je lancai a l'autre bout de l'autre chambre.

Porthos se mit a rire.

-- En verite, comme vous dites, c'est inoui!

Et d'Artagnan se mit a rire comme Porthos.

Porthos, aussitot, se mit a rire plus fort que d'Artagnan.

-- Je cassai, dit Porthos d'une voix entrecoupee par cette
hilarite croissante, pour plus de trois mille francs de
porcelaines, oh! oh! oh!...

-- Bon! dit d'Artagnan.

-- J'ecrasai pour plus de quatre mille francs de glaces, oh! oh!
oh!...

-- Excellent!

-- Sans compter un lustre qui me tomba juste sur la tete et qui
fut brise en mille morceaux, oh! oh! oh!...

-- Sur la tete? dit d'Artagnan, qui se tenait les cotes.

-- En plein!

-- Mais vous eutes la tete cassee?

-- Non, puisque je vous dis, au contraire, que c'est le lustre qui
se brisa comme verre qu'il etait.

-- Ah! le lustre etait de verre?

-- De verre de Venise; une curiosite, mon cher, un morceau qui
n'avait pas son pareil, une piece qui pesait deux cents livres.

-- Et qui vous tomba sur la tete?

-- Sur... la... tete!... Figurez-vous un globe de cristal tout
dore, tout incruste en bas, des parfums qui brulaient en haut, des
becs qui jetaient de la flamme lorsqu'ils etaient allumes.

-- Bien entendu; mais ils ne l'etaient pas?

-- Heureusement, j'eusse ete incendie.

-- Et vous n'avez ete qu'aplati?

-- Non.

-- Comment, non.

-- Non, le lustre m'est tombe sur le crane. Nous avons la, a ce
qu'il parait, sur le sommet de la tete, une croute excessivement
solide.

-- Qui vous a dit cela, Porthos?

-- Le medecin. Une maniere de dome qui supporterait Notre-Dame de
Paris.

-- Bah!

-- Oui, il parait que nous avons le crane ainsi fait.

-- Parlez pour vous, cher ami; c'est votre crane a vous qui est
fait ainsi et non celui des autres.

-- C'est possible, dit Porthos avec fatuite; tant il y a que, lors
de la chute du lustre sur ce dome que nous avons au sommet de la
tete, ce fut un bruit pareil a la detonation d'un canon; le
cristal fut brise et je tombai tout inonde.

-- De sang, pauvre Porthos!

-- Non, de parfums qui sentaient comme des cremes; c'etait
excellent, mais cela sentait trop bon, je fus comme etourdi de
cette bonne odeur; vous avez eprouve cela quelquefois, n'est-ce
pas, d'Artagnan?

-- Oui, en respirant du muguet; de sorte, mon pauvre ami, que vous
futes renverse du choc et abasourdi de l'odeur.

-- Mais ce qu'il y a de particulier, et le medecin m'a affirme,
sur son honneur, qu'il n'avait jamais rien vu de pareil...

-- Vous eutes au moins une bosse? interrompit d'Artagnan.

-- J'en eus cinq.

-- Pourquoi cinq?

-- Attendez: le lustre avait, a son extremite inferieure, cinq
ornements dores extremement aigus.

-- Aie!

-- Ces cinq ornements penetrerent dans mes cheveux, que je porte
fort epais, comme vous voyez.

-- Heureusement.

-- Et s'imprimerent dans ma peau. Mais, voyez la singularite, ces
choses-la n'arrivent qu'a moi! Au lieu de faire des creux, ils
firent des bosses. Le medecin n'a jamais pu m'expliquer cela d'une
maniere satisfaisante.

-- Eh bien! je vais vous l'expliquer, moi.

-- Vous me rendrez service, dit Porthos en clignant des yeux, ce
qui etait chez lui le signe de l'attention portee au plus haut
degre.

-- Depuis que vous faites fonctionner votre cerveau a de hautes
etudes, a des calculs importants, la tete a profite; de sorte que
vous avez maintenant une tete trop pleine de science.

-- Vous croyez?

-- J'en suis sur. Il en resulte qu'au lieu de rien laisser
penetrer d'etranger dans l'interieur de la tete, votre boite
osseuse, qui est deja trop pleine, profite des ouvertures qui s'y
font pour laisser echapper ce trop-plein.

-- Ah! fit Porthos, a qui cette explication paraissait plus claire
que celle du medecin.

-- Les cinq protuberances causees par les cinq ornements du lustre
furent certainement des amas scientifiques, amenes exterieurement
par la force des choses.

-- En effet, dit Porthos, et la preuve, c'est que cela me faisait
plus de mal dehors que dedans. Je vous avouerai meme que, quand je
mettais mon chapeau sur ma tete, en l'enfoncant du poing avec
cette energie gracieuse que nous possedons, nous autres
gentilshommes d'epee, eh bien! si mon coup de poing n'etait pas
parfaitement mesure, je ressentais des douleurs extremes.

-- Porthos, je vous crois.

-- Aussi, mon bon ami, dit le geant, M. Fouquet se decida-t-il,
voyant le peu de solidite de la maison, a me donner un autre
logis. On me mit en consequence ici.

-- C'est le parc reserve, n'est-ce pas?

-- Oui.

-- Celui des rendez-vous? celui qui est si celebre dans les
histoires mysterieuses du surintendant?

-- Je ne sais pas: je n'y ai eu ni rendez-vous ni histoires
mysterieuses; mais on m'autorise a y exercer mes muscles, et je
profite de la permission en deracinant des arbres.

-- Pour quoi faire?

-- Pour m'entretenir la main, et puis pour y prendre des nids
d'oiseaux: je trouve cela plus commode que de monter dessus.

-- Vous etes pastoral comme Tircis, mon cher Porthos.

-- Oui, j'aime les petits oeufs; je les aime infiniment plus que
les gros. Vous n'avez point idee comme c'est delicat, une omelette
de quatre ou cinq cents oeufs de verdier, de pinson, de sansonnet,
de merle et de grive.

-- Mais cinq cents oeufs, c'est monstrueux!

-- Cela tient dans un saladier, dit Porthos.

D'Artagnan admira cinq minutes Porthos, comme s'il le voyait pour
la premiere fois.

Quant a Porthos, il s'epanouit joyeusement sous le regard de son
ami.

Ils demeurerent quelques instants ainsi, d'Artagnan regardant,
Porthos s'epanouissant.

D'Artagnan cherchait evidemment a donner un nouveau tour a la
conversation.

-- Vous divertissez-vous beaucoup ici, Porthos? demanda-t-il
enfin, sans doute lorsqu'il eut trouve ce qu'il cherchait.

-- Pas toujours.

-- Je concois cela; mais, quand vous vous ennuierez par trop, que
ferez vous?

-- Oh! je ne suis pas ici pour longtemps. Aramis attend que ma
derniere bosse ait disparu pour me presenter au roi, qui ne peut
pas souffrir les bosses, a ce qu'on m'a dit.

-- Aramis est donc toujours a Paris?

-- Non.

-- Et ou est-il?

-- A Fontainebleau.

-- Seul?

-- Avec M. Fouquet.

-- Tres bien. Mais savez-vous une chose?

-- Non. Dites-la-moi et je la saurai.

-- C'est que je crois qu'Aramis vous oublie.

-- Vous croyez?

-- La-bas, voyez-vous, on rit, on danse, on festoie, on fait
sauter les vins de M. de Mazarin. Savez-vous qu'il y a ballet tous
les soirs, la-bas?

-- Diable! diable!

-- Je vous declare donc que votre cher Aramis vous oublie.

-- Cela se pourrait bien, et je l'ai pense parfois.

-- A moins qu'il ne vous trahisse, le sournois!

-- Oh!

-- Vous le savez, c'est un fin renard, qu'Aramis.

-- Oui, mais me trahir...

-- Ecoutez; d'abord, il vous sequestre.

-- Comment, il me sequestre! Je suis sequestre, moi?

-- Pardieu!

-- Je voudrais bien que vous me prouvassiez cela?

-- Rien de plus facile. Sortez-vous?

-- Jamais.

-- Montez-vous a cheval?

-- Jamais.

-- Laisse-t-on parvenir vos amis jusqu'a vous?

-- Jamais.

-- Eh bien! mon ami, ne sortir jamais, ne jamais monter a cheval,
ne jamais voir ses amis, cela s'appelle etre sequestre.

-- Et pourquoi Aramis me sequestrerait-il? demanda Porthos.

-- Voyons, dit d'Artagnan, soyez franc, Porthos.

-- Comme l'or.

-- C'est Aramis qui a fait le plan des fortifications de Belle-
Ile, n'est-ce pas?

Porthos rougit.

-- Oui, dit-il, mais voila tout ce qu'il a fait.

-- Justement, et mon avis est que ce n'est pas une tres grande
affaire.

-- C'est le mien aussi.

-- Bien; je suis enchante que nous soyons du meme avis.

-- Il n'est meme jamais venu a Belle-Ile, dit Porthos.

-- Vous voyez bien.

-- C'est moi qui allais a Vannes, comme vous avez pu le voir.

-- Dites comme je l'ai vu. Eh bien! voila justement l'affaire, mon
cher Porthos, Aramis, qui n'a fait que les plans, voudrait passer
pour l'ingenieur; tandis que, vous qui avez bati pierre a pierre
la muraille, la citadelle et les bastions, il voudrait vous
releguer au rang de constructeur.

-- De constructeur, c'est-a-dire de macon?

-- De macon, c'est cela.

-- De gacheur de mortier?

-- Justement.

-- De manoeuvre?

-- Vous y etes.

-- Oh! oh! cher Aramis, vous vous croyez toujours vingt-cinq ans,
a ce qu'il parait?

-- Ce n'est pas le tout: il vous en croit cinquante.

-- J'aurais bien voulu le voir a la besogne.

-- Oui.

-- Un gaillard qui a la goutte.

-- Oui.

-- La gravelle.

-- Oui.

-- A qui il manque trois dents.

-- Quatre.

-- Tandis que moi, regardez!

Et Porthos, ecartant ses grosses levres, exhiba deux rangees de
dents un peu moins blanches que la neige, mais aussi nettes, aussi
dures et aussi saines que l'ivoire.

-- Vous ne vous figurez pas, Porthos, dit d'Artagnan, combien le
roi tient aux dents. Les votres me decident; je vous presenterai
au roi.

-- Vous?

-- Pourquoi pas? Croyez-vous que je sois plus mal en cour
qu'Aramis?

-- Oh! non.

-- Croyez-vous que j'aie la moindre pretention sur les
fortifications de Belle-Ile?

-- Oh! certes non.

-- C'est donc votre interet seul qui peut me faire agir.

-- Je n'en doute pas.

-- Eh bien! je suis intime ami du roi, et la preuve, c'est que,
lorsqu'il y a quelque chose de desagreable a lui dire, c'est moi
qui m'en charge.

-- Mais, cher ami, si vous me presentez...

-- Apres?

-- Aramis se fachera.

-- Contre moi?

-- Non, contre moi.

-- Bah! que ce soit lui ou que ce soit moi qui vous presente,
puisque vous deviez etre presente, c'est la meme chose.

-- On devait me faire faire des habits.

-- Les votres sont splendides.

-- Oh! ceux que j'avais commandes etaient bien plus beaux.

-- Prenez garde, le roi aime la simplicite.

-- Alors je serai simple. Mais que dira M. Fouquet de me savoir
parti?

-- Etes-vous donc prisonnier sur parole?

-- Non, pas tout a fait. Mais je lui avais promis de ne pas
m'eloigner sans le prevenir.

-- Attendez, nous allons revenir a cela. Avez-vous quelque chose a
faire ici?

-- Moi? Rien de bien important, du moins.

-- A moins cependant que vous ne soyez l'intermediaire d'Aramis
pour quelque chose de grave.

-- Ma foi, non.

-- Ce que je vous en dis, vous comprenez, c'est par interet pour
vous. Je suppose, par exemple, que vous etes charge d'envoyer a
Aramis des messages, des lettres.

-- Ah! des lettres, oui. Je lui envoie de certaines lettres.

-- Ou cela?

-- A Fontainebleau.

-- Et avez-vous de ces lettres?

-- Mais...

-- Laissez-moi dire. Et avez-vous de ces lettres?

-- Je viens justement d'en recevoir une.

-- Interessante?

-- Je le suppose.

-- Vous ne les lisez donc pas?

-- Je ne suis pas curieux.

Et Porthos tira de sa poche la lettre du soldat que Porthos
n'avait pas lue, mais que d'Artagnan avait lue, lui.

-- Savez-vous ce qu'il faut faire? dit d'Artagnan.

-- Parbleu! ce que je fais toujours, l'envoyer.

-- Non pas.

-- Comment cela, la garder?

-- Non, pas encore. Ne vous a-t-on pas dit que cette lettre etait
importante.

-- Tres importante.

-- Eh bien! il faut la porter vous-meme a Fontainebleau.

-- A Aramis.

-- Oui.

-- C'est juste.

-- Et puisque le roi y est...

-- Vous profiterez de cela?...

-- Je profiterai de cela pour vous presenter au roi.

-- Ah! corne de boeuf! d'Artagnan, il n'y a en verite que vous
pour trouver des expedients.

-- Donc, au lieu d'envoyer a notre ami des messages plus ou moins
fideles, c'est nous-memes qui lui portons la lettre.

-- Je n'y avais meme pas songe, c'est bien simple cependant.

-- C'est pourquoi il est urgent, mon cher Porthos, que nous
partions tout de suite.

-- En effet, dit Porthos, plus tot nous partirons, moins la lettre
d'Aramis eprouvera de retard.

-- Porthos, vous raisonnez toujours puissamment, et chez vous la
logique seconde l'imagination.

-- Vous trouvez? dit Porthos.

-- C'est le resultat des etudes solides, repondit d'Artagnan.
Allons, venez.

-- Mais, dit Porthos, ma promesse a M. Fouquet?

-- Laquelle?

-- De ne point quitter Saint-Mande sans le prevenir?

-- Ah! mon cher Porthos, dit d'Artagnan, que vous etes jeune!

-- Comment cela!

-- Vous arrivez a Fontainebleau, n'est-ce pas?

-- Oui.

-- Vous y trouverez M. Fouquet?

-- Oui.

-- Chez le roi probablement?

-- Chez le roi, repeta majestueusement Porthos.

-- Et vous l'abordez en lui disant: "Monsieur Fouquet, j'ai
l'honneur de vous prevenir que je viens de quitter Saint-Mande."

-- Et, dit Porthos avec la meme majeste, me voyant a Fontainebleau
chez le roi, M. Fouquet ne pourra pas dire que je mens.

-- Mon cher Porthos, j'ouvrais la bouche pour vous le dire; vous
me devancez en tout. Oh! Porthos! quelle heureuse nature vous
etes! l'age n'a pas mordu sur vous.

-- Pas trop.

-- Alors tout est dit.

-- Je crois que oui.

-- Vous n'avez plus de scrupules?

-- Je crois que non.

-- Alors je vous emmene.

-- Parfaitement; je vais faire seller mes chevaux.

-- Vous avez des chevaux ici?

-- J'en ai cinq.

-- Que vous avez fait venir de Pierrefonds?

-- Que M. Fouquet m'a donnes.

-- Mon cher Porthos, nous n'avons pas besoin de cinq chevaux pour
deux; d'ailleurs, j'en ai deja trois a Paris, cela ferait huit; ce
serait trop.

-- Ce ne serait pas trop si j'avais mes gens ici; mais, helas! je
ne les ai pas.

-- Vous regrettez vos gens?

-- Je regrette Mousqueton, Mousqueton me manque.

-- Excellent coeur! dit d'Artagnan; mais, croyez-moi, laissez vos
chevaux ici comme vous avez laisse Mousqueton la-bas.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que, plus tard...

-- Eh bien?

-- Eh bien! plus tard, peut-etre sera-t-il bien que M. Fouquet ne
vous ait rien donne du tout.

-- Je ne comprends pas, dit Porthos.

-- Il est inutile que vous compreniez.

-- Cependant...

-- Je vous expliquerai cela plus tard, Porthos.

-- C'est de la politique, je parie.

-- Et de la plus subtile.

Porthos baissa la tete sur ce mot de politique; puis, apres un
moment de reverie, il ajouta:

-- Je vous avouerai, d'Artagnan, que je ne suis pas politique.

-- Je le sais, pardieu! bien.

-- Oh! nul ne sait cela; vous me l'avez dit vous-meme, vous, le
brave des braves.

-- Que vous ai-je dit, Porthos?

-- Que l'on avait ses jours. Vous me l'avez dit et je l'ai
eprouve. Il y a des jours ou l'on eprouve moins de plaisir que
dans d'autres a recevoir des coups d'epee.

-- C'est ma pensee.

-- C'est la mienne aussi, quoique je ne croie guere aux coups qui
tuent.

-- Diable! vous avez tue, cependant?

-- Oui, mais je n'ai jamais ete tue.

-- La raison est bonne.

-- Donc, je ne crois pas mourir jamais de la lame d'une epee ou de
la balle d'un fusil.

-- Alors, vous n'avez peur de rien?... Ah! de l'eau, peut-etre?

-- Non, je nage comme une loutre.

-- De la fievre quartaine?

-- Je ne l'ai jamais eue, et ne crois point l'avoir jamais; mais
je vous avouerai une chose...

Et Porthos baissa la voix.

-- Laquelle? demanda d'Artagnan en se mettant au diapason de
Porthos.

-- Je vous avouerai, repeta Porthos, que j'ai une horrible peur de
la politique.

-- Ah! bah! s'ecria d'Artagnan.

-- Tout beau! dit Porthos d'une voix de stentor. J'ai vu Son
Eminence M. le cardinal de Richelieu et Son Eminence M. le
cardinal de Mazarin; l'un avait une politique rouge, l'autre une
politique noire. Je n'ai jamais ete beaucoup plus content de l'une
que de l'autre: la premiere a fait couper le cou a
M. de Marcillac, a M. de Thou, a M. de Cinq-Mars, a M. de Chalais,
a M. de Boutteville, a M. de Montmorency; la seconde a fait
echarper une foule de frondeurs, dont nous etions, mon cher.

-- Dont, au contraire, nous n'etions pas, dit d'Artagnan.

-- Oh! si fait; car si je degainais pour le cardinal moi, je
frappais pour le roi.

-- Cher Porthos!

-- J'acheve. Ma peur de la politique est donc telle, que, s'il y a
de la politique la-dessous, j'aime mieux retourner a Pierrefonds.

-- Vous auriez raison, si cela etait; mais avec moi, cher Porthos,
jamais de politique, c'est net. Vous avez travaille a fortifier
Belle-Ile; le roi a voulu savoir le nom de l'habile ingenieur qui
avait fait les travaux; vous etes timide comme tous les hommes
d'un vrai merite; peut-etre Aramis veut-il vous mettre sous le
boisseau. Moi, je vous prends; moi, je vous declare; moi, je vous
produis; le roi vous recompense et voila toute ma politique.

-- C'est la mienne, morbleu! dit Porthos en tendant la main a
d'Artagnan.

Mais d'Artagnan connaissait la main de Porthos; il savait qu'une
fois emprisonnee entre les cinq doigts du baron, une main
ordinaire n'en sortait pas sans foulure. Il tendit donc, non pas
la main, mais le poing a son ami. Porthos ne s'en apercut meme
pas. Apres quoi ils sortirent tous deux de Saint-Mande.

Les gardiens chuchoterent bien un peu et se dirent a l'oreille
quelques paroles que d'Artagnan comprit, mais qu'il se garda bien
de faire comprendre a Porthos.

"Notre ami, dit-il, etait bel et bien prisonnier d'Aramis. Voyons
ce qu'il va resulter de la mise en liberte de ce conspirateur."


Chapitre CXLIII -- Le rat et le fromage


D'Artagnan et Porthos revinrent a pied comme d'Artagnan etait
venu.

Lorsque d'Artagnan, entrant le premier dans la boutique du _Pilon
d'Or_, eut annonce a Planchet que M. du Vallon serait un des
voyageurs privilegies; lorsque Porthos, en entrant dans la
boutique, eu fait cliqueter avec son plumet les chandelles de bois
suspendues a l'auvent, quelque chose comme un pressentiment
douloureux troubla la joie que Planchet se promettait pour le
lendemain.

Mais c'etait un coeur d'or que notre epicier, relique precieuse du
bon temps, qui est toujours et a toujours ete pour ceux qui
vieillissent le temps de leur jeunesse, et pour ceux qui sont
jeunes la vieillesse de leurs ancetres.

Planchet, malgre ce fremissement interieur aussitot reprime que
ressenti, accueillit donc Porthos avec un respect de tendre
cordialite.

Porthos, un peu roide d'abord, a cause de la distance sociale qui
existait a cette epoque entre un baron et un epicier, Porthos
finit par s'humaniser en voyant chez Planchet tant de bon vouloir
et de prevenances.

Il fut surtout sensible a la liberte qui lui fut donnee ou plutot
offerte, de plonger ses larges mains dans les caisses de fruits
secs et confits, dans les sacs d'amandes et de noisettes, dans les
tiroirs pleins de sucrerie.

Aussi, malgre les invitations que lui fit Planchet de monter a
l'entresol, choisit-il pour habitation favorite, pendant la soiree
qu'il avait a passer chez Planchet, la boutique, ou ses doigts
rencontraient toujours ce que son nez avait senti et vu.

Les belles figues de Provence, les avelines du Forest, les prunes
de la Touraine, devinrent pour Porthos l'objet d'une distraction
qu'il savoura pendant cinq heures sans interruption.

Sous ses dents, comme sous des meules, se broyaient les noyaux,
dont les debris jonchaient le plancher et criaient sous les
semelles de ceux qui allaient et venaient; Porthos egrenait dans
ses levres, d'un seul coup, les riches grappes de muscat sec, aux
violettes couleurs, dont une demi-livre passait ainsi d'un seul
coup de sa bouche dans son estomac.

Dans un coin du magasin, les garcons, tapis avec epouvante,
s'entre regardaient sans oser se parler.

Ils ignoraient Porthos, ils ne l'avaient jamais vu. La race de ces
Titans qui avaient porte les dernieres cuirasses d'Hugues Capet,
de Philippe-Auguste et de Francois Ier commencait a disparaitre.
Ils se demandaient donc mentalement si ce n'etait point la l'ogre
des contes de fees, qui allait faire disparaitre dans son
insatiable estomac le magasin tout entier de Planchet, et cela
sans operer le moindre demenagement des tonnes et des caisses.

Croquant, machant, cassant, grignotant, sucant et avalant, Porthos
disait de temps en temps a l'epicier:

-- Vous avez la un joli commerce, ami Planchet.

-- Il n'en aura bientot plus si cela continue, grommela le premier
garcon, qui avait parole de Planchet pour lui succeder.

Et, dans son desespoir, il s'approcha de Porthos, qui tenait toute
la place du passage qui conduisait de l'arriere-boutique a la
boutique. Il esperait que Porthos se leverait, et que ce mouvement
le distrairait de ses idees devorantes.

-- Que desirez-vous, mon ami? demanda Porthos d'un air affable.

-- Je desirerais passer, monsieur, si cela ne vous genait pas
trop.

-- C'est trop juste, dit Porthos, et cela ne me gene pas du tout.

Et en meme temps il prit le garcon par la ceinture, l'enleva de
terre, et le posa doucement de l'autre cote.

Le tout en souriant toujours avec le meme air affable.

Les jambes manquerent au garcon epouvante au moment ou Porthos le
posait a terre, si bien qu'il tomba le derriere sur des lieges.

Cependant, voyant la douceur de ce geant, il se hasarda de
nouveau.

-- Ah! monsieur, dit-il, prenez garde.

-- A quoi, mon ami? demanda Porthos.

-- Vous allez vous mettre le feu dans le corps.

-- Comment cela, mon bon ami? fit Porthos.

-- Ce sont tous aliments qui echauffent, monsieur.

-- Lesquels?

-- Les raisins, les noisettes, les amandes.

-- Oui, mais, si les amandes, les noisettes et les raisins
echauffent...

-- C'est incontestable, monsieur.

-- Le miel rafraichit.

Et allongeant la main vers un petit baril de miel ouvert, dans
lequel plongeait la spatule a l'aide de laquelle on le sert aux
pratiques, Porthos en avala une bonne demi-livre.

-- Mon ami, dit Porthos, je vous demanderai de l'eau maintenant.

-- Dans un seau, monsieur? demanda naivement le garcon.

-- Non, dans une carafe; une carafe suffira, repondit Porthos avec
bonhomie.

Et, portant la carafe a sa bouche, comme un sonneur fait de sa
trompe, il vida la carafe d'un seul coup.

Planchet tressaillait dans tous les sentiments qui correspondent
aux fibres de la propriete et de l'amour-propre.

Cependant, hote digne de l'hospitalite antique, il feignait de
causer tres attentivement avec d'Artagnan, et lui repetait sans
cesse:

-- Ah! monsieur, quelle joie!... ah! monsieur, quel honneur!

-- A quelle heure souperons-nous, Planchet? demanda Porthos; j'ai
appetit.

Le premier garcon joignit les mains.

Les deux autres se coulerent sous les comptoirs, craignant que
Porthos ne sentit la chair fraiche.

-- Nous prendrons seulement ici un leger gouter, dit d'Artagnan,
et, une fois a la campagne de Planchet, nous souperons.

-- Ah! c'est a votre campagne que nous allons Planchet? dit
Porthos. Tant mieux.

-- Vous me comblez, monsieur le baron.

_Monsieur le baron_ fit grand effet sur les garcons, qui virent
un homme de la plus haute qualite dans un appetit de cette espece.

D'ailleurs, ce titre les rassura. Jamais ils n'avaient entendu
dire qu'un ogre eut ete appele _monsieur le baron_.

-- Je prendrai quelques biscuits pour ma route, dit nonchalamment
Porthos.

Et, ce disant, il vida tout un bocal de biscuits anises dans la
vaste poche de son pourpoint.

-- Ma boutique est sauvee, s'ecria Planchet.

-- Oui, comme le fromage, dit le premier garcon.

-- Quel fromage?

-- Ce fromage de Hollande dans lequel etait entre un rat et dont
nous ne trouvames plus que la croute.

Planchet regarda sa boutique, et, a la vue de ce qui avait echappe
a la dent de Porthos, il trouva la comparaison exageree.

Le premier garcon s'apercut de ce qui se passait dans l'esprit de
son maitre.

-- Gare au retour! lui dit-il.

-- Vous avez des fruits chez vous? dit Porthos en montant
l'entresol, ou l'on venait d'annoncer que la collation etait
servie.

"Helas!" pensa l'epicier en adressant a d'Artagnan un regard plein
de prieres, que celui-ci comprit a moitie.

Apres la collation, on se mit en route.

Il etait tard lorsque les trois cavaliers, partis de Paris vers
six heures, arriverent sur le pave de Fontainebleau.

La route s'etait faite gaiement. Porthos prenait gout a la societe
de Planchet, parce que celui-ci lui temoignait beaucoup de respect
et l'entretenait avec amour de ses pres, de ses bois et de ses
garennes.

Porthos avait les gouts et l'orgueil du proprietaire.

D'Artagnan, lorsqu'il eut vu aux prises les deux compagnons, prit
les bas-cotes de la route, et, laissant la bride flotter sur le
cou de sa monture, il s'isola du monde entier comme de Porthos et
de Planchet.

La lune glissait doucement a travers le feuillage bleuatre de la
foret. Les senteurs de la plaine montaient, embaumees, aux narines
des chevaux, qui soufflaient avec de grands bonds de joie.

Porthos et Planchet se mirent a parler foins.

Planchet avoua a Porthos que, dans l'age mur de sa vie, il avait,
en effet, neglige l'agriculture pour le commerce, mais que son
enfance s'etait ecoulee en Picardie, dans les belles luzernes qui
lui montaient jusqu'aux genoux et sous les pommiers verts aux
pommes rouges; aussi s'etait-il jure, aussitot sa fortune faite,
de retourner a la nature, et de finir ses jours comme il les avait
commences, le plus pres possible de la terre, ou tous les hommes
s'en vont.

-- Eh! eh! dit Porthos, alors, mon cher monsieur Planchet, votre
retraite est proche?

-- Comment cela?

-- Oui, vous me paraissez en train de faire une petite fortune.

-- Mais oui, repondit Planchet, on boulotte.

-- Voyons, combien ambitionnez-vous et a quel chiffre comptez-vous
vous retirer?

-- Monsieur, dit Planchet sans repondre a la question, si
interessante qu'elle fut, monsieur, une chose me fait beaucoup de
peine.

-- Quelle chose? demanda Porthos en regardant derriere lui comme
pour chercher cette chose qui inquietait Planchet et l'en
delivrer.

-- Autrefois, dit l'epicier, vous m'appeliez Planchet tout court
et vous m'eussiez dit: "Combien ambitionnes-tu, Planchet, et a
quel chiffre comptes-tu te retirer?"

-- Certainement, certainement, autrefois j'eusse dit cela,
repliqua l'honnete Porthos avec un embarras plein de delicatesse;
mais autrefois...

-- Autrefois, j'etais le laquais de M. d'Artagnan, n'est-ce pas
cela que vous voulez dire?

-- Oui.

-- Eh bien! si je ne suis plus tout a fait son laquais, je suis
encore son serviteur; et, de plus, depuis ce temps-la...

-- Eh bien! Planchet?

-- Depuis ce temps-la, j'ai eu l'honneur d'etre son associe.

-- Oh! oh! fit Porthos. Quoi! d'Artagnan s'est mis dans
l'epicerie?

-- Non, non, dit d'Artagnan, que ces paroles tirerent de sa
reverie et qui mit son esprit a la conversation avec l'habilete et
la rapidite qui distinguaient chaque operation de son esprit et de
son corps. Ce n'est pas d'Artagnan qui s'est mis dans l'epicerie,
c'est Planchet qui s'est mis dans la politique. Voila!

-- Oui, dit Planchet avec orgueil et satisfaction a la fois, nous
avons fait ensemble une petite operation qui m'a rapporte, a moi,
cent mille livres, a M. d'Artagnan deux cent mille.

-- Oh! oh! fit Porthos avec admiration.

-- En sorte, monsieur le baron, continua l'epicier, que je vous
prie de nouveau de m'appeler Planchet comme par le passe et de me
tutoyer toujours. Vous ne sauriez croire le plaisir que cela me
procurera.

-- Je le veux, s'il en est ainsi, mon cher Planchet, repliqua
Porthos.

Et, comme il se trouvait pres de Planchet, il leva la main pour
lui frapper sur l'epaule en signe de cordiale amitie.

Mais un mouvement providentiel du cheval derangea le geste du
cavalier, de sorte que sa main tomba sur la croupe du cheval de
Planchet.

L'animal plia les reins.

D'Artagnan se mit a rire et a penser tout haut.

-- Prends garde, Planchet; car, si Porthos t'aime trop, il te
caressera, et, s'il te caresse, il t'aplatira: Porthos est
toujours tres fort, vois-tu.

-- Oh! dit Planchet, Mousqueton n'en est pas mort, et cependant
M. le baron l'aime bien.

-- Certainement, dit Porthos avec un soupir qui fit simultanement
cabrer les trois chevaux, et je disais encore ce matin a
d'Artagnan combien je le regrettais: mais, dis-moi, Planchet?

-- Merci, monsieur le baron, merci.

-- Brave garcon, va! Combien as-tu d'arpents de parc, toi?

-- De parc?

-- Oui. Nous compterons les pres ensuite, puis les bois apres.

-- Ou cela, monsieur.

-- A ton chateau.

-- Mais, monsieur le baron, je n'ai ni chateau, ni parc, ni pres,
ni bois.

-- Qu'as-tu donc, demanda Porthos, et pourquoi nommes-tu cela une
campagne, alors?

-- Je n'ai point dit une campagne, monsieur le baron, repliqua
Planchet un peu humilie, mais un simple pied-a-terre.

-- Ah! ah! fit Porthos, je comprends; tu te reserves.

-- Non, monsieur le baron, je dis la bonne verite: j'ai deux
chambres d'amis, voila tout.

-- Mais alors, dans quoi se promenent-ils, tes amis?

-- D'abord, dans la foret du roi, qui est fort belle.

-- Le fait est que la foret est belle, dit Porthos, presque aussi
belle que ma foret du Berri.

Planchet ouvrit de grands yeux.

-- Vous avez une foret dans le genre de la foret de Fontainebleau,
monsieur le baron? balbutia-t-il.

-- Oui, j'en ai meme deux; mais celle du Berri est ma favorite.

-- Pourquoi cela? demanda gracieusement Planchet.

-- Mais, d'abord, parce que je n'en connais pas la fin; et,
ensuite, parce qu'elle est pleine de braconniers.

-- Et comment cette profusion de braconniers peut-elle vous rendre
cette foret si agreable?

-- En ce qu'ils chassent mon gibier et que, moi, je les chasse, ce
qui, en temps de paix, est en petit, pour moi, une image de la
guerre.

On en etait a ce moment de la conversation, lorsque Planchet,
levant le nez, apercut les premieres maisons de Fontainebleau qui
se dessinaient en vigueur sur le ciel, tandis qu'au-dessus de la
masse compacte et informe s'elancaient les toits aigus du chateau,
dont les ardoises reluisaient a la lune comme les ecailles d'un
immense poisson.

-- Messieurs, dit Planchet, j'ai l'honneur de vous annoncer que
nous sommes arrives a Fontainebleau.


Chapitre CXLIV -- La campagne de Planchet


Les cavaliers leverent la tete et virent que l'honnete Planchet
disait l'exacte verite.

Dix minutes apres, ils etaient dans la rue de Lyon, de l'autre
cote de l'Auberge du _Beau-Paon_.

Une grande haie de sureaux touffus, d'aubepines et de houblons
formait une cloture impenetrable et noire, derriere laquelle
s'elevait une maison blanche a large toit de tuiles.

Deux fenetres de cette maison donnaient sur la rue.

Toutes deux etaient sombres.

Entre les deux, une petite porte surmontee d'un auvent soutenu par
des pilastres y donnait entree.

On arrivait a cette porte par un seuil eleve.

Planchet mit pied a terre comme s'il allait frapper a cette porte;
puis, se ravisant, il prit son cheval par la bride et marcha
environ trente pas encore.

Ses deux compagnons le suivirent.

Alors il arriva devant une porte charretiere a claire-voie situee
trente pas plus loin, et, levant un loquet de bois, seule cloture
de cette porte, il poussa l'un des battants.

Alors il entra le premier, tira son cheval par la bride, dans une
petite cour entouree de fumier, dont la bonne odeur decelait une
etable toute voisine.

-- Il sent bon, dit bruyamment Porthos en mettant a son tour pied
a terre, et je me croirais, en verite dans mes vacheries de
Pierrefonds.

-- Je n'ai qu'une vache, se hata de dire modestement Planchet.

-- Et moi, j'en ai trente, dit Porthos, ou plutot je ne sais pas
le nombre de mes vaches.

Les deux cavaliers etaient entres, Planchet referma la porte
derriere eux.

Pendant ce temps, d'Artagnan, qui avait mis pied a terre avec sa
legerete habituelle, humait le bon air, et, joyeux comme un
Parisien qui voit de la verdure, il arrachait un brin de
chevrefeuille d'une main, une eglantine de l'autre.

Porthos avait mis ses mains sur des pois qui montaient le long des
perches et mangeait ou plutot broutait cosses et fruits.

Planchet s'occupa aussitot de reveiller, dans ses appentis, une
maniere de paysan, vieux et casse, qui couchait sur des mousses
couvertes d'une souquenille.

Ce paysan, reconnaissant Planchet, l'appela _notre maitre_, a la
grande satisfaction de l'epicier.

-- Mettez les chevaux au ratelier, mon vieux, et bonne pitance,
dit Planchet.

-- Oh! oui-da! les belles betes, dit le paysan; oh! il faut
qu'elles en crevent!

-- Doucement, doucement, l'ami, dit d'Artagnan; peste! comme nous
y allons: l'avoine et la botte de paille, rien de plus.

-- Et de l'eau blanche pour ma monture a moi, dit Porthos, car
elle a bien chaud, ce me semble.

-- Oh! ne craignez rien, messieurs, repondit Planchet, le pere
Celestin est un vieux gendarme d'Ivry. Il connait l'ecurie; venez
a la maison, venez.

Il attira les deux amis par une allee fort couverte qui traversait
un potager, puis une petite luzerne, et qui, enfin, aboutissait a
un petit jardin derriere lequel s'elevait la maison, dont on avait
deja vu la principale facade du cote de la rue.

A mesure que l'on approchait, on pouvait distinguer, par deux
fenetres ouvertes au rez-de-chaussee et qui donnaient acces a la
chambre, l'interieur, le _penetral_ de Planchet.

Cette chambre, doucement eclairee par une lampe placee sur la
table, apparaissait au fond du jardin comme une riante image de la
tranquillite, de l'aisance et du bonheur.

Partout ou tombait la paillette de lumiere detachee du centre
lumineux sur une faience ancienne, sur un meuble luisant de
proprete, sur une arme pendue a la tapisserie, la pure clarte
trouvait un pur reflet, et la goutte de feu venait dormir sur la
chose agreable a l'oeil.

Cette lampe, qui eclairait la chambre, tandis que le feuillage des
jasmins et des aristoloches tombait de l'encadrement des fenetres,
illuminait splendidement une nappe damassee blanche comme un
quartier de neige.

Deux couverts etaient mis sur cette nappe. Un vin jauni roulait
ses rubis dans le cristal a facettes de la longue bouteille, et un
grand pot de faience bleue, a couvercle d'argent, contenait un
cidre ecumeux.

Pres de la table, dans un fauteuil a large dossier, dormait une
femme de trente ans, au visage epanoui par la sante et la
fraicheur.

Et, sur les genoux de cette fraiche creature, un gros chat doux,
pelotonnant son corps sur ses pattes pliees, faisait entendre le
ronflement caracteristique qui, avec les yeux demi-clos, signifie,
dans les moeurs felines: "Je suis parfaitement heureux."

Les deux amis s'arreterent devant cette fenetre, tout ebahis de
surprise.

Planchet, en voyant leur etonnement, fut emu d'une douce joie.

-- Ah! coquin de Planchet! dit d'Artagnan, je comprends tes
absences.

-- Oh! oh! voila du linge bien blanc, dit a son tour Porthos d'une
voix de tonnerre.

Au bruit de cette voix, le chat s'enfuit, la menagere se reveilla
en sursaut, et Planchet, prenant un air gracieux, introduisit les
deux compagnons dans la chambre ou etait dresse le couvert.

-- Permettez-moi, dit-il, ma chere, de vous presenter M. le
chevalier d'Artagnan, mon protecteur.

D'Artagnan prit la main de la dame en homme de Cour et avec les
memes manieres chevaleresques qu'il eut pris celle de Madame.

-- M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, ajouta
Planchet.

Porthos fit un salut dont Anne d'Autriche se fut declaree
satisfaite, sous peine d'etre bien exigeante.

Alors, ce fut au tour de Planchet.

Il embrassa bien franchement la dame, apres toutefois avoir fait
un signe qui semblait demander la permission a d'Artagnan et a
Porthos.

Permission qui lui fut accordee, bien entendu.

D'Artagnan fit un compliment a Planchet.

-- Voila, dit-il, un homme qui sait arranger sa vie.

-- Monsieur, repondit Planchet en riant, la vie est un capital que
l'homme doit placer le plus ingenieusement qu'il lui est
possible...

-- Et tu en retires de gros interets, dit Porthos en riant comme
un tonnerre.

Planchet revint a sa menagere.

-- Ma chere amie, dit-il, vous voyez la les deux hommes qui ont
conduit une partie de mon existence. Je vous les ai nommes bien
des fois tous les deux.

-- Et deux autres encore, dit la dame avec un accent flamand des
plus prononces.

-- Madame est Hollandaise? demanda d'Artagnan.

Porthos frisa sa moustache, ce que remarqua d'Artagnan, qui
remarquait tout.

-- Je suis Anversoise, repondit la dame.

-- Et elle s'appelle dame Gechter, dit Planchet.

-- Vous n'appelez point ainsi madame, dit d'Artagnan.

-- Pourquoi cela? demanda Planchet.

-- Parce que ce serait la vieillir chaque fois que vous
l'appelleriez.

-- Non, je l'appelle Truechen.

-- Charmant nom, dit Porthos.

-- Truechen, dit Planchet, m'est arrivee de Flandre avec sa vertu
et deux mille florins. Elle fuyait un mari facheux qui la battait.
En ma qualite de Picard, j'ai toujours aime les Artesiennes. De
l'Artois a la Flandre, il n'y a qu'un pas. Elle vint pleurer chez
son parrain, mon predecesseur de la rue des Lombards; elle placa
chez moi ses deux milles florins que j'ai fait fructifier, et qui
lui en rapportent dix mille.

-- Bravo, Planchet!

-- Elle est libre, elle est riche; elle a une vache, elle commande
a une servante et au pere Celestin; elle me file toutes mes
chemises, elle me tricote tous mes bas d'hiver elle ne me voit que
tous les quinze jours, et elle veut bien se trouver heureuse.

-- Heureuse che suis effectivement... dit Truechen avec abandon.

Porthos frisa l'autre hemisphere de sa moustache.

"Diable! diable! pensa d'Artagnan, est-ce que Porthos aurait des
intentions?..."

En attendant, Truechen, comprenant de quoi il etait question, avait
excite sa cuisiniere, ajoute deux couverts, et charge la table de
mets exquis, qui font d'un souper un repas, et d'un repas un
festin.

Beurre frais, boeuf sale, anchois et thon, toute l'epicerie de
Planchet.

Poulets, legumes, salade, poisson d'etang, poisson de riviere,
gibier de foret, toutes les ressources de la province.

De plus, Planchet revenait du cellier, charge de dix bouteilles
dont le verre disparaissait sous une epaisse couche de poudre
grise.

Cet aspect rejouit le coeur de Porthos.

-- J'ai faim, dit-il.

Et il s'assit pres de dame Truechen avec un regard assassin.

D'Artagnan s'assit de l'autre cote.

Planchet, discretement et joyeusement, se placa en face.

-- Ne vous ennuyez pas, dit-il, si, pendant le souper, Truechen
quitte souvent la table; elle surveille vos chambres a coucher.

En effet, la menagere faisait de nombreux voyages, et l'on
entendait au premier etage gemir les bois de lit et crier des
roulettes sur le carreau.

Pendant ce temps, les trois hommes mangeaient et buvaient, Porthos
surtout.

C'etait merveille que de les voir.

Les dix bouteilles etaient dix ombres lorsque Truechen redescendit
avec du fromage.

D'Artagnan avait conserve toute sa dignite.

Porthos, au contraire, avait perdu une partie de la sienne.

On chantait bataille, on parla chansons.

D'Artagnan conseilla un nouveau voyage a la cave, et, comme
Planchet ne marchait pas avec toute la regularite du _scavant
fantassin_, le capitaine des mousquetaires proposa de
l'accompagner.

Ils partirent donc en fredonnant des chansons a faire peur aux
diables les plus flamands.

Truechen demeura a table pres de Porthos.

Tandis que les deux gourmets choisissaient derriere les falourdes,
on entendit ce bruit sec et sonore que produisent, en faisant le
vide, deux levres sur une joue.

"Porthos se sera cru a La Rochelle", pensa d'Artagnan.

Ils remonterent charges de bouteilles.

Planchet n'y voyait plus, tant il chantait.

D'Artagnan, qui y voyait toujours, remarqua combien la joue gauche
de Truechen etait plus rouge que la droite.

Or, Porthos souriait a la gauche de Truechen, et frisait, de ses
deux mains, les deux cotes de ses moustaches a la fois.

Truechen souriait aussi au magnifique seigneur.

Le vin petillant d'Anjou fit des trois hommes trois diables
d'abord, trois soliveaux ensuite.

D'Artagnan n'eut que la force de prendre un bougeoir pour eclairer
a Planchet son propre escalier.

Planchet traina Porthos, que poussait Truechen, fort joviale aussi
de son cote.

Ce fut d'Artagnan qui trouva les chambres et decouvrit les lits.
Porthos se plongea dans le sien, deshabille par son ami le
mousquetaire.

D'Artagnan se jeta sur le sien en disant:

-- Mordioux! j'avais cependant jure de ne plus toucher a ce vin
jaune qui sent la pierre a fusil. Fi! si les mousquetaires
voyaient leur capitaine dans un pareil etat!

Et, tirant les rideaux du lit:

-- Heureusement qu'ils ne me verront pas, ajouta-t-il.

Planchet fut enleve dans les bras de Truechen, qui le deshabilla et
ferma rideaux et portes.

-- C'est divertissant, la campagne, dit Porthos en allongeant ses
jambes qui passerent a travers le bois du lit, ce qui produisit un
ecroulement enorme auquel nul ne prit garde, tant on s'etait
diverti a la campagne de Planchet.

Tout le monde ronflait a deux heures de l'apres minuit.


Chapitre CXLV -- Ce que l'on voit de la maison de Planchet


Le lendemain trouva les trois heros dormant du meilleur coeur.

Truechen avait ferme les volets en femme qui craint, pour des yeux
alourdis, la premiere visite du soleil levant.

Aussi faisait-il nuit noire sous les rideaux de Porthos et sous le
baldaquin de Planchet, quand d'Artagnan, reveille le premier, par
un rayon indiscret qui percait les fenetres, sauta a bas du lit,
comme pour arriver le premier a l'assaut.

Il prit d'assaut la chambre de Porthos, voisine de la sienne.

Ce digne Porthos dormait comme un tonnerre gronde; il etalait
fierement dans l'obscurite son torse gigantesque, et son poing
gonfle pendait hors du lit sur le tapis de pieds.

D'Artagnan reveilla Porthos, qui frotta ses yeux d'assez bonne
grace.

Pendant ce temps, Planchet s'habillait et venait recevoir, aux
portes de leurs chambres, ses deux hotes vacillants encore de la
veille.

Bien qu'il fut encore matin, toute la maison etait deja sur pied.
La cuisiniere massacrait sans pitie dans la basse-cour, et le pere
Celestin cueillait des cerises dans le jardin.

Porthos, tout guilleret, tendit une main a Planchet, et d'Artagnan
demanda la permission d'embrasser Mme Truechen.

Celle-ci, qui ne gardait pas rancune aux vaincus, s'approcha de
Porthos, auquel la meme faveur fut accordee.

Porthos embrassa Mme Truechen avec un gros soupir.

Alors Planchet prit les deux amis par la main.

-- Je vais vous montrer la maison, dit-il; hier au soir, nous
sommes entres ici comme dans un four, et nous n'avons rien pu
voir; mais au jour, tout change d'aspect et vous serez contents.

-- Commencons par la vue, dit d'Artagnan, la vue me charme avant
toutes choses; j'ai toujours habite des maisons royales, et les
princes ne savent pas trop mal choisir leurs points de vue.

-- Moi, dit Porthos, j'ai toujours tenu a la vue. Dans mon chateau
de Pierrefonds, j'ai fait percer quatre allees qui aboutissent a
une perspective variee.

-- Vous allez voir ma perspective, dit Planchet.

Et il conduisit les deux hotes a une fenetre.

-- Ah! oui, c'est la rue de Lyon, dit d'Artagnan.

-- Oui. J'ai deux fenetres par ici, vue insignifiante; on apercoit
cette auberge, toujours remuante et bruyante; c'est un voisinage
desagreable. J'avais quatre fenetres par ici, je n'en ai conserve
que deux.

-- Passons, dit d'Artagnan.

Ils rentrerent dans un corridor conduisant aux chambres, et
Planchet poussa les volets.

-- Tiens, tiens! dit Porthos, qu'est-ce que cela, la-bas?

-- La foret, dit Planchet. C'est l'horizon, toujours une ligne
epaisse, qui est jaunatre au printemps, verte l'ete, rouge
l'automne et blanche l'hiver.

-- Tres bien; mais c'est un rideau qui empeche de voir plus loin.

-- Oui, dit Planchet; mais, d'ici la, on voit...

-- Ah! ce grand champ!... dit Porthos. Tiens!... qu'est-ce que j'y
remarque?... Des croix, des pierres.

-- Ah ca! mais c'est le cimetiere! s'ecria d'Artagnan.

-- Justement, dit Planchet; je vous assure que c'est tres curieux.
Il ne se passe pas de jour qu'on n'enterre ici quelqu'un.
Fontainebleau est assez fort. Tantot ce sont des jeunes filles
vetues de blanc avec des bannieres, tantot des echevins ou des
bourgeois riches avec les chantres et la fabrique de la paroisse,
quelquefois des officiers de la maison du roi.

-- Moi, je n'aime pas cela, dit Porthos.

-- C'est peu divertissant, dit d'Artagnan.

-- Je vous assure que cela donne des pensees saintes, repliqua
Planchet.

-- Ah! je ne dis pas.

-- Mais, continua Planchet, nous devons mourir un jour, et il y a
quelque part une maxime que j'ai retenue, celle-ci: "C'est une
salutaire pensee que la pensee de la mort."

-- Je ne vous dis pas le contraire, fit Porthos.

-- Mais, objecta d'Artagnan, c'est aussi une pensee salutaire que
celle de la verdure, des fleurs, des rivieres, des horizons bleus,
des larges plaines sans fin...

-- Si je les avais, je ne les repousserais pas, dit Planchet,
mais, n'ayant que ce petit cimetiere, fleuri aussi, moussu,
ombreux et calme, je m'en contente, et je pense aux gens de la
ville qui demeurent rue des Lombards, par exemple, et qui
entendent rouler deux mille chariots par jour, et pietiner dans la
boue cent cinquante mille personnes.

-- Mais vivantes, dit Porthos, vivantes!

-- Voila justement pourquoi, dit Planchet timidement, cela me
repose, de voir un peu des morts.

-- Ce diable de Planchet, fit d'Artagnan, il etait ne pour etre
poete comme pour etre epicier.

-- Monsieur, dit Planchet, j'etais une de ces bonnes pates d'homme
que Dieu a faites pour s'animer durant un certain temps et pour
trouver bonnes toutes choses qui accompagnent leur sejour sur
terre.

D'Artagnan s'assit alors pres de la fenetre, et, cette philosophie
de Planchet lui ayant paru solide, il y reva.

-- Pardieu! s'ecria Porthos, voila que justement on nous donne la
comedie. Est-ce que je n'entends pas un peu chanter?

-- Mais oui, l'on chante, dit d'Artagnan.

-- Oh! c'est un enterrement de dernier ordre, dit Planchet
dedaigneusement. Il n'y a la que le pretre officiant, le bedeau et
l'enfant de choeur. Vous voyez, messieurs, que le defunt ou la
defunte n'etait pas un prince.

-- Non, personne ne suit son convoi.

-- Si fait, dit Porthos, je vois un homme.

-- Oui, c'est vrai, un homme enveloppe d'un manteau, dit
d'Artagnan.

-- Cela ne vaut pas la peine d'etre vu, dit Planchet.

-- Cela m'interesse, dit vivement d'Artagnan en s'accoudant sur la
fenetre.

-- Allons, allons, vous y mordez, dit joyeusement Planchet; c'est
comme moi: les premiers jours, j'etais triste de faire des signes
de croix toute la journee, et les chants m'allaient entrer comme
des clous dans le cerveau; depuis, je me berce avec les chants, et
je n'ai jamais vu d'aussi jolis oiseaux que ceux du cimetiere.

-- Moi, fit Porthos, je ne m'amuse plus; j'aime mieux descendre.

Planchet ne fit qu'un bond; il offrit sa main a Porthos pour le
conduire dans le jardin.

-- Quoi! vous restez la? dit Porthos a d'Artagnan en se
retournant.

-- Oui, mon ami, oui; je vous rejoindrai.

-- Eh! eh! M. d'Artagnan n'a pas tort, dit Planchet; enterre-t-on
deja?

-- Pas encore.

-- Ah! oui, le fossoyeur attend que les cordes soient nouees
autour de la biere... Tiens! il entre une femme a l'autre
extremite du cimetiere.

-- Oui, oui, cher Planchet, dit vivement d'Artagnan; mais laisse-
moi, laisse-moi; je commence a entrer dans les meditations
salutaires, ne me trouble pas.

Planchet parti, d'Artagnan devora des yeux, derriere le volet
demi-clos, ce qui se passait en face.

Les deux porteurs du cadavre avaient detache les bretelles de leur
civiere et laisserent glisser leur fardeau dans la fosse.

A quelques pas, l'homme au manteau, seul spectateur de la scene
lugubre, s'adossait a un grand cypres, et derobait entierement sa
figure aux fossoyeurs et aux pretres. Le corps du defunt fut
enseveli en cinq minutes.

La fosse comblee, les pretres s'en retournerent. Le fossoyeur leur
adressa quelques mots et partit derriere eux.

L'homme au manteau les salua au passage et mit une piece de
monnaie dans la main du fossoyeur.

-- Mordioux! murmura d'Artagnan, mais c'est Aramis, cet homme-la!

Aramis, en effet, demeura seul, de ce cote du moins; car, a peine
avait-il tourne la tete, que le pas d'une femme et le frolement
d'une robe bruirent dans le chemin pres de lui.

Il se retourna aussitot et ota son chapeau avec un grand respect
de courtisan; il conduisit la dame sous un couvert de marronniers
et de tilleuls qui ombrageaient une tombe fastueuse.

-- Ah! par exemple, dit d'Artagnan, l'eveque de Vannes donnant des
rendez-vous! C'est toujours l'abbe Aramis, muguetant a Noisy-le-
Sec. Oui, ajouta le mousquetaire; mais, dans un cimetiere, c'est
un rendez-vous sacre.

Et il se mit a rire.

La conversation dura une grosse demi-heure.

D'Artagnan ne pouvait pas voir le visage de la dame, car elle lui
tournait le dos; mais il voyait parfaitement, a la raideur des
deux interlocuteurs, a la symetrie de leurs gestes, a la facon
compassee, industrieuse, dont ils se lancaient les regards comme
attaque ou comme defense, il voyait qu'on ne parlait pas d'amour.

A la fin de la conversation, la dame se leva, et ce fut elle qui
s'inclina profondement devant Aramis.

-- Oh! oh! dit d'Artagnan, mais cela finit comme un rendez-vous
d'amour!... Le cavalier s'agenouille au commencement; la
demoiselle est domptee ensuite, et c'est elle qui supplie...
Quelle est cette demoiselle? Je donnerais un ongle pour la voir.

Mais ce fut impossible. Aramis s'en alla le premier; la dame
s'enfonca sous ses coiffes et partit ensuite.

D'Artagnan n'y tint plus: il courut a la fenetre de la rue de
Lyon.

Aramis venait d'entrer dans l'auberge.

La dame se dirigeait en sens inverse. Elle allait rejoindre
vraisemblablement un equipage de deux chevaux de main et d'un
carrosse qu'on voyait a la lisiere du bois.

Elle marchait lentement, tete baissee, absorbee dans une profonde
reverie.

-- Mordioux! mordioux! il faut que je connaisse cette femme, dit
encore le mousquetaire.

Et, sans plus deliberer, il se mit a la poursuivre.

Chemin faisant, il se demandait par quel moyen il la forcerait a
lever son voile.

-- Elle n'est pas jeune, dit-il; c'est une femme du grand monde.
Je connais, ou le diable m'emporte! cette tournure-la.

Comme il courait, le bruit de ses eperons et de ses bottes sur le
sol battu de la rue faisait un cliquetis etrange; un bonheur lui
arriva sur lequel il ne comptait pas.

Ce bruit inquieta la dame; elle crut etre suivie ou poursuivie, ce
qui etait vrai, et elle se retourna.

D'Artagnan sauta comme s'il eut recu dans les mollets une charge
de plomb a moineaux; puis, faisant un crochet pour revenir sur ses
pas:

-- Mme de Chevreuse! murmura-t-il.

D'Artagnan ne voulut pas rentrer sans tout savoir.

Il demanda au pere Celestin de s'informer pres du fossoyeur quel
etait le mort qu'on avait enseveli le matin meme.

-- Un pauvre mendiant franciscain, repliqua celui-ci, qui n'avait
meme pas un chien pour l'aimer en ce monde et l'escorter a sa
derniere demeure.

"S'il en etait ainsi, pensa d'Artagnan, Aramis n'eut pas assiste a
son convoi. Ce n'est pas un chien, pour le devouement, que
M. l'eveque de Vannes; pour le flair, je ne dis pas!"


Chapitre CXLVI -- Comment Porthos, Truechen et Planchet se
quitterent amis, grace a d'Artagnan


On fit grosse chere dans la maison de Planchet.

Porthos brisa une echelle et deux cerisiers, depouilla les
framboisiers, mais ne put arriver jusqu'aux fraises, a cause,
disait-il, de son ceinturon.

Truechen, qui s'etait deja apprivoisee avec le geant, lui repondit:

-- Ce n'est pas le ceinturon, c'est le fendre.

Et Porthos, ravi de joie, embrassa Truechen, qui lui cueillait
plein sa main de fraises et lui fit manger dans sa main.
D'Artagnan, qui arriva sur ces entrefaites, gourmanda Porthos sur
sa paresse et plaignit tout bas Planchet.

Porthos dejeuna bien; quant il eut fini:

-- Je me plairais ici, dit-il en regardant Truechen.

Truechen sourit.

Planchet en fit autant, non sans un peu de gene.

Alors d'Artagnan dit a Porthos:

-- Il ne faut pas, mon ami, que les delices de Capoue vous fassent
oublier le but reel de notre voyage a Fontainebleau.

-- Ma presentation au roi?

-- Precisement, je veux aller faire un tour en ville pour preparer
cela. Ne sortez pas d'ici, je vous prie.

-- Oh! non, s'ecria Porthos.

Planchet regarda d'Artagnan avec crainte.

-- Est-ce que vous serez absent longtemps? dit-il.

-- Non, mon ami, et, des ce soir, je te debarrasse de deux hotes
un peu lourds pour toi.

-- Oh! monsieur d'Artagnan, pouvez-vous dire?

-- Non; vois-tu, ton coeur est excellent, mais ta maison est
petite. Tel n'a que deux arpents, qui peut loger un roi et le
rendre tres heureux; mais tu n'es pas ne grand seigneur, toi.

-- M. Porthos non plus, murmura Planchet.

-- Il l'est devenu, mon cher; il est suzerain de cent mille livres
de rente depuis vingt ans, et, depuis cinquante, il est suzerain
de deux poings et d'une echine qui n'ont jamais eu de rivaux dans
ce beau royaume de France. Porthos est un tres grand seigneur a
cote de toi, mon fils, et... Je ne t'en dis pas davantage; je te
sais intelligent.

-- Mais non, mais non, monsieur; expliquez-moi...

-- Regarde ton verger depouille, ton garde-manger vide, ton lit
casse, ta cave a sec, regarde... Mme Truechen...

-- Ah! mon Dieu! dit Planchet.

-- Porthos, vois-tu, est seigneur de trente villages qui
renferment trois cents vassales fort egrillardes, et c'est un bien
bel homme que Porthos!

-- Ah! mon Dieu! repeta Planchet.

-- Mme Truechen est une excellente personne, continua d'Artagnan;
conserve-la pour toi, entends-tu.

Et il lui frappa sur l'epaule.

A ce moment, l'epicier apercut Truechen et Porthos eloignes sous
une tonnelle.

Truechen, avec une grace toute flamande, faisait a Porthos des
boucles d'oreilles avec des doubles cerises, et Porthos riait
amoureusement, comme Samson devant Dalila.

Planchet serra la main de d'Artagnan et courut vers la tonnelle.

Rendons a Porthos cette justice qu'il ne se derangea pas... Sans
doute il ne croyait pas mal faire.

Truechen non plus ne se derangea pas, ce qui indisposa Planchet;
mais il avait vu assez de beau monde dans sa boutique pour faire
bonne contenance devant un desagrement.

Planchet prit le bras de Porthos et lui proposa d'aller voir les
chevaux.

Porthos dit qu'il etait fatigue.

Planchet proposa au baron du Vallon de gouter d'un noyau qu'il
faisait lui meme et qui n'avait pas son pareil.

Le baron accepta.

C'est ainsi que, toute la journee, Planchet sut occuper son
ennemi. Il sacrifia son buffet a son amour-propre.

D'Artagnan revint deux heures apres.

-- Tout est dispose, dit-il; j'ai vu Sa Majeste un moment au
depart pour la chasse: le roi nous attend ce soir.

-- Le roi m'attend! cria Porthos en se redressant.

Et, il faut bien l'avouer, car c'est une onde mobile que le coeur
de l'homme, a partir de ce moment, Porthos ne regarda plus
Mme Truechen avec cette grace touchante qui avait amolli le coeur
de l'Anversoise.

Planchet chauffa de son mieux ces dispositions ambitieuses. Il
raconta ou plutot repassa toutes les splendeurs du dernier regne;
les batailles, les sieges, les ceremonies. Il dit le luxe des
Anglais, les aubaines conquises par les trois braves compagnons,
dont d'Artagnan, le plus humble au debut, avait fini par devenir
le chef.

Il enthousiasma Porthos en lui montrant sa jeunesse evanouie; il
vanta comme il put la chastete de ce grand seigneur et sa religion
a respecter l'amitie; il fut eloquent, il fut adroit. Il charma
Porthos, fit trembler Truechen et fit rever d'Artagnan.

A six heures, le mousquetaire ordonna de preparer les chevaux et
fit habiller Porthos.

Il remercia Planchet de sa bonne hospitalite, lui glissa quelques
mots vagues d'un emploi qu'on pourrait lui trouver a la Cour, ce
qui grandit immediatement Planchet dans l'esprit de Truechen, ou le
pauvre epicier, si bon, si genereux, si devoue avait baisse depuis
l'apparition et le parallele de deux grands seigneurs.

Car les femmes sont ainsi faites: elles ambitionnent ce qu'elles
n'ont pas; elles dedaignent ce qu'elles ambitionnaient, quand
elles l'ont.

Apres avoir rendu ce service a son ami Planchet d'Artagnan dit a
Porthos tout bas:

-- Vous avez, mon ami, une bague assez jolie a votre doigt.

-- Trois cents pistoles, dit Porthos.

-- Mme Truechen gardera bien mieux votre souvenir si vous lui
laissez cette bague-la, repliqua d'Artagnan.

Porthos hesita.

-- Vous trouvez qu'elle n'est pas assez belle? dit le
mousquetaire. Je vous comprends; un grand seigneur comme vous ne
va pas loger chez un ancien serviteur sans payer grassement
l'hospitalite; mais, croyez-moi Planchet a un si bon coeur, qu'il
ne remarquera pas que vous avez cent mille livres de rente.

-- J'ai bien envie, dit Porthos gonfle par ce discours, de donner
a Mme Truechen ma petite metairie de Bracieux; c'est aussi une
jolie bague au doigt... douze arpents.

-- C'est trop, mon bon Porthos, trop pour le moment... Gardez cela
pour plus tard.

Il lui ota le diamant du doigt, et, s'approchant de Truechen:

-- Madame, dit-il, M. le baron ne sait comment vous prier
d'accepter, pour l'amour de lui, cette petite bague. M. du Vallon
est un des hommes les plus genereux et les plus discrets que je
connaisse. Il voulait vous offrir une metairie qu'il possede a
Bracieux; je l'en ai dissuade.

-- Oh! fit Truechen devorant le diamant du regard.

-- Monsieur le baron! s'ecria Planchet attendri.

-- Mon bon ami! balbutia Porthos, charme d'avoir ete si bien
traduit par d'Artagnan.

Toutes ces exclamations, se croisant, firent un denouement
pathetique a la journee, qui pouvait se terminer d'une facon
grotesque.

Mais d'Artagnan etait la, et partout, lorsque d'Artagnan avait
commande, les choses n'avaient fini que selon son gout et son
desir.

On s'embrassa. Truechen, rendue a elle-meme par la magnificence du
baron, se sentit a sa place, et n'offrit qu'un front timide et
rougissant au grand seigneur avec lequel elle se familiarisait si
bien la veille.

Planchet lui-meme fut penetre d'humilite.

En veine de generosite, le baron Porthos aurait volontiers vide
ses poches dans les mains de la cuisiniere et de Celestin.

Mais d'Artagnan l'arreta.

-- A mon tour, dit-il.

Et il donna une pistole a la femme et deux a l'homme.

Ce furent des benedictions a rejouir le coeur d'Harpagon et a le
rendre prodigue.

D'Artagnan se fit conduire par Planchet jusqu'au chateau et
introduisit Porthos dans son appartement de capitaine, ou il
penetra sans avoir ete apercu de ceux qu'il redoutait de
rencontrer.


Chapitre CXLVII -- La presentation de Porthos


Le soir meme, a sept heures, le roi donnait audience a un
ambassadeur des Provinces-Unies dans le grand salon.

L'audience dura un quart d'heure.

Apres quoi, il recut les nouveaux presentes et quelques dames qui
passerent les premieres.

Dans un coin du salon, derriere la colonne, Porthos et d'Artagnan
s'entretenaient en attendant leur tour.

-- Savez-vous la nouvelle? dit le mousquetaire a son ami.

-- Non.

-- Eh bien! regardez-le.

Porthos se haussa sur la pointe des pieds et vit M. Fouquet en
habit de ceremonie qui conduisait Aramis au roi.

-- Aramis! dit Porthos.

-- Presente au roi par M. Fouquet.

-- Ah! fit Porthos.

-- Pour avoir fortifie Belle-Ile, continua d'Artagnan.

-- Et moi?

-- Vous? Vous, comme j'avais l'honneur de vous le dire, vous etes
le bon Porthos, la bonte du Bon Dieu; aussi vous prie-t-on de
garder un peu Saint Mande.

-- Ah! repeta Porthos.

-- Mais je suis la heureusement, dit d'Artagnan, et ce sera mon
tour tout a l'heure.

En ce moment, Fouquet s'adressait au roi:

-- Sire, dit-il, j'ai une faveur a demander a Votre Majeste.
M. d'Herblay n'est pas ambitieux, mais il sait qu'il peut etre
utile. Votre Majeste a besoin d'avoir un agent a Rome et de
l'avoir puissant; nous pouvons avoir un chapeau pour M. d'Herblay.

Le roi fit un mouvement.

-- Je ne demande pas souvent a Votre Majeste, dit Fouquet.

-- C'est un cas, repondit le roi, qui traduisait toujours ainsi
ses hesitations.

A ce mot, nul n'avait rien a repondre.

Fouquet et Aramis se regarderent.

Le roi reprit:

-- M. d'Herblay peut aussi nous servir en France: un archeveque,
par exemple.

-- Sire, objecta Fouquet avec une grace qui lui etait
particuliere, Votre Majeste comble M. d'Herblay: l'archeveche peut
etre dans les bonnes graces du roi le complement du chapeau; l'un
n'exclut pas l'autre.

Le roi admira la presence d'esprit et sourit.

-- D'Artagnan n'eut pas mieux repondu, dit-il.

Il n'eut pas plutot prononce ce nom, que d'Artagnan parut.

-- Votre Majeste m'appelle? dit-il.

Aramis et Fouquet firent un pas pour s'eloigner.

-- Permettez, Sire, dit vivement d'Artagnan, qui demasqua Porthos,
permettez que je presente a Votre Majeste M. le baron du Vallon,
l'un des plus braves gentilshommes de France.

Aramis, a l'aspect de Porthos, devint pale; Fouquet crispa ses
poings sous ses manchettes.

D'Artagnan leur sourit a tous deux, tandis que Porthos
s'inclinait, visiblement emu, devant la majeste royale.

-- Porthos ici! murmura Fouquet a l'oreille d'Aramis.

-- Chut! c'est une trahison, repliqua celui-ci.

-- Sire, dit d'Artagnan, voila six ans que je devrais avoir
presente M. du Vallon a Votre Majeste; mais certains hommes
ressemblent aux etoiles; ils ne vont pas sans le cortege de leurs
amis. La pleiade ne se desunit pas, voila pourquoi j'ai choisi,
pour vous presenter M. du Vallon, le moment ou vous verriez a cote
de lui M. d'Herblay.

Aramis faillit perdre contenance. Il regarda d'Artagnan d'un air
superbe, comme pour accepter le defi que celui-ci semblait lui
jeter.

-- Ah! ces messieurs sont bons amis? dit le roi.

-- Excellents, Sire, et l'un repond de l'autre. Demandez a
M. de Vannes comment a ete fortifiee Belle-Ile?

Fouquet s'eloigna d'un pas.

-- Belle-Ile, dit froidement Aramis, a ete fortifiee par Monsieur.

Et il montra Porthos, qui salua une seconde fois.

Louis admirait et se defiait.

-- Oui, dit d'Artagnan; mais demandez a M. le baron qui l'a aide
dans ses travaux?

-- Aramis, dit Porthos franchement.

Et il designa l'eveque.

"Que diable signifie tout cela, pensa l'eveque, et quel denouement
aura cette comedie?"

-- Quoi! dit le roi, M. le cardinal... je veux dire l'eveque...
s'appelle Aramis?

-- Nom de guerre, dit d'Artagnan.

-- Nom d'amitie, dit Aramis.

-- Pas de modestie, s'ecria d'Artagnan: sous ce pretre, Sire, se
cache le plus brillant officier, le plus intrepide gentilhomme, le
plus savant theologien de votre royaume.

Louis leva la tete.

-- Et un ingenieur! dit-il en admirant la physionomie, reellement
admirable alors, d'Aramis.

-- Ingenieur par occasion, Sire, dit celui-ci.

-- Mon compagnon aux mousquetaires, Sire, dit avec chaleur
d'Artagnan, l'homme dont les conseils ont aide plus de cent fois
les desseins des ministres de votre pere... M. d'Herblay, en un
mot, qui, avec M. du Vallon, moi et M. le comte de La Fere, connu
de Votre Majeste... formait ce quadrille dont plusieurs ont parle
sous le feu roi et pendant votre minorite.

-- Et qui a fortifie Belle-Ile, repeta le roi avec un accent
profond.

Aramis s'avanca.

-- Pour servir le fils, dit-il, comme j'ai servi le pere.

D'Artagnan regarda bien Aramis, tandis qu'il proferait ces
paroles. Il y demela tant de respect vrai, tant de chaleureux
devouement, tant de conviction incontestable, que lui, lui,
d'Artagnan, l'eternel douteur, lui, l'infaillible, il y fut pris.

-- On n'a pas un tel accent lorsqu'on ment, dit-il.

Louis fut penetre.

-- En ce cas, dit-il a Fouquet, qui attendait avec anxiete le
resultat de cette epreuve, le chapeau est accorde. Monsieur
d'Herblay, je vous donne ma parole pour la premiere promotion.
Remerciez M. Fouquet.

Ces mots furent entendus par Colbert, dont ils dechirerent le
coeur. Il sortit precipitamment de la salle.

-- Vous, monsieur du Vallon, dit le roi, demandez... J'aime a
recompenser les serviteurs de mon pere.

-- Sire, dit Porthos...

Et il ne put aller plus loin.

-- Sire, s'ecria d'Artagnan, ce digne gentilhomme est interdit par
la majeste de votre personne, lui qui a soutenu fierement le
regard et le feu de mille ennemis. Mais je sais ce qu'il pense, et
moi, plus habitue a regarder le soleil... je vais vous dire sa
pensee: il n'a besoin de rien, il ne desire que le bonheur de
contempler Votre Majeste pendant un quart d'heure.

-- Vous soupez avec moi ce soir, dit le roi en saluant Porthos
avec un gracieux sourire.

Porthos devint cramoisi de joie et d'orgueil.

Le roi le congedia, et d'Artagnan le poussa dans la salle apres
l'avoir embrasse.

-- Mettez-vous pres de moi a table, dit Porthos a son oreille.

-- Oui, mon ami.

-- Aramis me boude, n'est-ce pas?

-- Aramis ne vous a jamais tant aime. Songez donc que je viens de
lui faire avoir le chapeau de cardinal.

-- C'est vrai, dit Porthos. A propos, le roi aime-t-il qu'on mange
beaucoup a sa table?

-- C'est le flatter, dit d'Artagnan, car il possede un royal
appetit.

-- Vous m'enchantez, dit Porthos.


Chapitre CXLVIII -- Explications


Aramis avait fait habilement une conversion pour aller trouver
d'Artagnan et Porthos.

Il arriva pres de ce dernier derriere la colonne, et, lui serrant
la main:

-- Vous vous etes echappe de ma prison? lui dit-il.

-- Ne le grondez pas, dit d'Artagnan; c'est moi, cher Aramis, qui
lui ai donne la clef des champs.

-- Ah! mon ami, repliqua Aramis en regardant Porthos, est-ce que
vous auriez attendu avec moins de patience?

D'Artagnan vint au secours de Porthos, qui soufflait deja.

-- Vous autres, gens d'Eglise, dit-il a Aramis, vous etes de
grands politiques. Nous autres gens d'epee, nous allons au but.
Voici le fait. J'etais alle visiter ce cher Baisemeaux.

Aramis dressa l'oreille.

-- Tiens! dit Porthos, vous me faites souvenir que j'ai une lettre
de Baisemeaux pour vous, Aramis.

Et Porthos tendit a l'eveque la lettre que nous connaissons.

Aramis demanda la permission de la lire, et la lut, sans que
d'Artagnan parut un moment gene par cette circonstance qu'il avait
prevue tout entiere.

Du reste, Aramis lui-meme fit si bonne contenance que d'Artagnan
l'admira plus que jamais.

La lettre lue, Aramis la mit dans sa poche d'un air parfaitement
calme.

-- Vous disiez donc, cher capitaine? dit-il.

-- Je disais, continua le mousquetaire, que j'etais alle rendre
visite a Baisemeaux pour le service.

-- Pour le service? dit Aramis.

-- Oui, fit d'Artagnan. Et naturellement, nous parlames de vous et
de nos amis. Je dois dire que Baisemeaux me recut froidement. Je
pris conge. Or, comme je revenais, un soldat m'aborda et me dit il
me reconnaissait sans doute malgre mon habit de ville: "Capitaine
voulez-vous m'obliger en me lisant le nom ecrit sur cette
enveloppe?" Et je lus: _A M. du Vallon, a Saint-Mande chez
M. Fouquet._ "Pardieu! me dis-je, Porthos n'est pas retourne,
comme je le pensais, a Pierrefonds ou a Belle-Ile, Porthos est a
Saint-Mande chez M. Fouquet. M. Fouquet n'est pas a Saint-Mande.
Porthos est donc seul, ou avec Aramis, allons voir Porthos." Et
j'allai voir Porthos.

-- Tres bien! dit Aramis reveur.

-- Vous ne m'aviez pas conte cela, fit Porthos.

-- Je n'en ai pas eu le temps, mon ami.

-- Et vous emmenates Porthos a Fontainebleau?

-- Chez Planchet.

-- Planchet demeure a Fontainebleau? dit Aramis.

-- Oui, pres du cimetiere! s'ecria Porthos etourdiment.

-- Comment, pres du cimetiere? fit Aramis soupconneux.

"Allons, bon! pensa le mousquetaire, profitons de la bagarre,
puisqu'il y a bagarre."

-- Oui, du cimetiere, dit Porthos. Planchet, certainement, est un
excellent garcon qui fait d'excellentes confitures, mais il a des
fenetres qui donnent sur le cimetiere. C'est attristant! Ainsi ce
matin...

-- Ce matin?... dit Aramis de plus en plus agite.

D'Artagnan tourna le dos et alla tambouriner sur la vitre un petit
air de marche.

-- Ce matin, continua Porthos, nous avons vu enterrer un chretien.

-- Ah! ah!

-- C'est attristant! Je ne vivrais pas, moi, dans une maison d'ou
l'on voit continuellement des morts. Au contraire, d'Artagnan
parait aimer beaucoup cela.

-- Ah! d'Artagnan a vu?

-- Il n'a pas vu, il a devore des yeux.

Aramis tressaillit et se retourna pour regarder le mousquetaire;
mais celui ci etait deja en grande conversation avec de Saint-
Aignan.

Aramis continua d'interroger Porthos; puis, quand il eut exprime
tout le jus de ce citron gigantesque, il en jeta l'ecorce.

Il retourna vers son ami d'Artagnan et, lui frappant sur l'epaule:

-- Ami, dit-il, quand de Saint-Aignan se fut eloigne, car le
souper du roi etait annonce.

-- Cher ami, repliqua d'Artagnan.

-- Nous ne soupons point avec le roi, nous autres.

-- Si fait; moi, je soupe.

-- Pouvez-vous causer dix minutes avec moi?

-- Vingt. Il en faut tout autant pour que Sa Majeste se mette a
table.

-- Ou voulez-vous que nous causions?

-- Mais ici, sur ces bancs: le roi parti, l'on peut s'asseoir, et
la salle est vide.

-- Asseyons-nous donc.

Ils s'assirent. Aramis prit une des mains de d'Artagnan;

-- Avouez-moi, cher ami, dit-il, que vous avez engage Porthos a se
defier un peu de moi?

-- Je l'avoue, mais non pas comme vous l'entendez. J'ai vu Porthos
s'ennuyer a la mort, et j'ai voulu, en le presentant au roi, faire
pour lui et pour vous ce que jamais vous ne ferez vous-meme.

-- Quoi?

-- Votre eloge.

-- Vous l'avez fait noblement merci!

-- Et je vous ai approche le chapeau qui se reculait.

-- Ah! je l'avoue, dit Aramis avec un singulier sourire; en
verite, vous etes un homme unique pour faire la fortune de vos
amis.

-- Vous voyez donc que je n'ai agi que pour faire celle de
Porthos.

-- Oh! je m'en chargeais de mon cote; mais vous avez le bras plus
long que nous.

Ce fut au tour de d'Artagnan de sourire.

-- Voyons, dit Aramis, nous nous devons la verite: m'aimez-vous
toujours, mon cher d'Artagnan?

-- Toujours comme autrefois, repliqua d'Artagnan sans trop se
compromettre par cette reponse.

-- Alors, merci, et franchise entiere, dit Aramis; vous veniez a
Belle-Ile pour le roi?

-- Pardieu.

-- Vous vouliez donc nous enlever le plaisir d'offrir Belle-Ile
toute fortifiee au roi?

-- Mais, mon ami, pour vous oter le plaisir, il eut fallu d'abord
que je fusse instruit de votre intention.

-- Vous veniez a Belle-Ile sans rien savoir?

-- De vous, oui! Comment diable voulez-vous que je me figure
Aramis devenu ingenieur au point de fortifier comme Polybe ou
Archimede?

-- C'est pourtant vrai. Cependant vous m'avez devine la-bas?

-- Oh! oui.

-- Et Porthos aussi?

-- Tres cher, je n'ai pas devine qu'Aramis fut ingenieur. Je n'ai
pu deviner que Porthos le fut devenu. Il y a un Latin qui a dit:
"On devient orateur, on nait poete." Mais il n'a jamais dit: "On
nait Porthos, et l'on devient ingenieur."

-- Vous avez toujours un charmant esprit, dit froidement Aramis.
Je poursuis.

-- Poursuivez.

-- Quand vous avez tenu notre secret, vous vous etes hate de le
venir dire au roi?

-- J'ai d'autant plus couru, mon bon ami, que je vous ai vu courir
plus fort. Lorsqu'un homme pesant deux cent cinquante-huit livres,
comme Porthos, court la poste, quand un prelat goutteux pardon,
c'est vous qui me l'avez dit, quand un prelat brule le chemin, je
suppose, moi, que ces deux amis, qui n'ont pas voulu me prevenir,
avaient des choses de la derniere consequence a me cacher, et, ma
foi! je cours... je cours aussi vite que ma maigreur et l'absence
de goutte me le permettent.

-- Cher ami, n'avez-vous pas reflechi que vous pouviez me rendre,
a moi et a Porthos, un triste service?

-- Je l'ai bien pense; mais vous m'aviez fait jouer, Porthos et
vous, un triste role a Belle-Ile.

-- Pardonnez-moi, dit Aramis.

-- Excusez-moi, dit d'Artagnan.

-- En sorte, poursuivit Aramis, que vous savez tout maintenant?

-- Ma foi, non.

-- Vous savez que j'ai du faire prevenir tout de suite M. Fouquet,
pour qu'il vous prevint pres du roi?

-- C'est la l'obscur.

-- Mais non. M. Fouquet a des ennemis, vous le reconnaissez?

-- Oh! oui.

-- Il en a un surtout.

-- Dangereux?

-- Mortel! Eh bien! pour combattre l'influence de cet ennemi,
M. Fouquet a du faire preuve, devant le roi, d'un grand devouement
et de grands sacrifices. Il a fait une surprise a Sa Majeste en
lui offrant Belle-Ile. Vous, arrivant le premier a Paris, la
surprise etait detruite. Nous avions l'air de ceder a la crainte.

-- Je comprends.

-- Voila tout le mystere, dit Aramis, satisfait d'avoir convaincu
le mousquetaire.

-- Seulement, dit celui-ci, plus simple etait de me tirer a
quartier a Belle-Ile pour me dire: "Cher amis, nous fortifions
Belle-Ile-en-Mer pour l'offrir au roi. Rendez-nous le service de
nous dire pour qui vous agissez. Etes-vous l'ami de M. Colbert ou
celui de M. Fouquet?" Peut-etre n'eusse-je rien repondu; mais vous
eussiez ajoute: "Etes-vous mon ami?" J'aurais dit: "Oui."

Aramis pencha la tete.

-- De cette facon, continua d'Artagnan, vous me paralysiez, et je
venais dire au roi: "Sire, M. Fouquet fortifie Belle-Ile, et tres
bien; mais voici un mot que M. le gouverneur de Belle-Ile m'a
donne pour Votre Majeste." ou bien: "Voici une visite de
M. Fouquet a l'endroit de ses intentions." Je ne jouais pas un sot
role; vous aviez votre surprise, et nous n'avions pas besoin de
loucher en nous regardant.

-- Tandis, repliqua Aramis, qu'aujourd'hui vous avez agi tout a
fait en ami de M. Colbert. Vous etes donc son ami?

-- Ma foi, non! s'ecria le capitaine. M. Colbert est un cuistre,
et je le hais comme je haissais Mazarin, mais sans le craindre.

-- Eh bien! moi, dit Aramis, j'aime M. Fouquet, et je suis a lui.
Vous connaissez ma position... Je n'ai pas de bien... M. Fouquet
m'a fait avoir des benefices, un eveche; M. Fouquet m'a oblige
comme un galant homme, et je me souviens assez du monde pour
apprecier les bons procedes. Donc, M. Fouquet m'a gagne le coeur,
et je me suis mis a son service.

-- Rien de mieux. Vous avez la un bon maitre.

Aramis se pinca les levres.

-- Le meilleur, je crois, de tous ceux qu'on pourrait avoir.

Puis il fit une pause.

D'Artagnan se garda bien de l'interrompre.

-- Vous savez sans doute de Porthos comment il s'est trouve mele a
tout ceci?

-- Non, dit d'Artagnan; je suis curieux, c'est vrai, mais je ne
questionne jamais un ami quand il veut me cacher son veritable
secret.

-- Je m'en vais vous le dire.

-- Ce n'est pas la peine si la confidence m'engage.

-- Oh! ne craignez rien; Porthos est l'homme que j'ai aime le
plus, parce qu'il est simple et bon; Porthos est un esprit droit.
Depuis que je suis eveque, je recherche les natures simples, qui
me font aimer la verite, hair l'intrigue.

D'Artagnan se caressa la moustache.

-- J'ai vu et recherche Porthos; il etait oisif, sa presence me
rappelait mes beaux jours d'autrefois, sans m'engager a mal faire
au present. J'ai appele Porthos a Vannes. M. Fouquet, qui m'aime,
ayant su que Porthos m'aimait, lui a promis l'ordre a la premiere
promotion; voila tout le secret.

-- Je n'en abuserai pas, dit d'Artagnan.

-- Je le sais bien, cher ami; nul n'a plus que vous de reel
honneur.

-- Je m'en flatte, Aramis.

-- Maintenant...

Et le prelat regarda son ami jusqu'au fond de l'ame.

-- Maintenant, causons de nous pour nous. Voulez vous devenir un
des amis de M. Fouquet? Ne m'interrompez pas avant de savoir ce
que cela veut dire.

-- J'ecoute.

-- Voulez-vous devenir marechal de France, pair duc, et posseder
un duche d'un million?

-- Mais, mon ami, repliqua d'Artagnan, pour obtenir tout cela, que
faut-il faire?

-- Etre l'homme de M. Fouquet.

-- Moi, je suis l'homme du roi, cher ami.

-- Pas exclusivement, je suppose?

-- Oh! d'Artagnan n'est qu'un.

-- Vous avez, je le presume, une ambition, comme un grand coeur
que vous etes.

-- Mais, oui.

-- Eh bien?

-- Eh bien! je desire etre marechal de France; mais le roi me fera
marechal, duc, pair; le roi me donnera tout cela.

Aramis attacha sur d'Artagnan son limpide regard.

-- Est-ce que le roi n'est pas le maitre? dit d'Artagnan.

-- Nul ne le conteste; mais Louis XIII etait aussi le maitre.

-- Oh! mais, cher ami, entre Richelieu et Louis XIII il n'y avait
pas un M. d'Artagnan, dit tranquillement le mousquetaire.

-- Autour du roi, fit Aramis, il est bien des pierres
d'achoppement.

-- Pas pour le roi?

-- Sans doute; mais...

-- Tenez, Aramis, je vois que tout le monde pense a soi et jamais
a ce petit prince; moi, je me soutiendrai en le soutenant.

-- Et l'ingratitude?

-- Les faibles en ont peur!

-- Vous etes bien sur de vous.

-- Je crois que oui.

-- Mais le roi peut n'avoir plus besoin de vous.

-- Au contraire, je crois qu'il en aura plus besoin que jamais;
et, tenez, mon cher, s'il fallait arreter un nouveau Conde, qui
l'arreterait? Ceci... ceci seul en France.

Et d'Artagnan frappa son epee.

-- Vous avez raison, dit Aramis en palissant.

Et il se leva et serra la main de d'Artagnan.

-- Voici le dernier appel du souper, dit le capitaine des
mousquetaires; vous permettez...

Aramis passa son bras au cou du mousquetaire, et lui dit:

-- Un ami comme vous est le plus beau joyau de la couronne royale.

Puis ils se separerent.

"Je le disais bien, pensa d'Artagnan, qu'il y avait quelque
chose."

"Il faut se hater de mettre le feu aux poudres, dit Aramis;
d'Artagnan a evente la meche."


Chapitre CXLIX -- Madame et de Guiche


Nous avons vu que le comte de Guiche etait sorti de la salle le
jour ou Louis XIV avait offert avec tant de galanterie a La
Valliere les merveilleux bracelets gagnes a la loterie.

Le comte se promena quelque temps hors du palais l'esprit devore
par mille soupcons et mille inquietudes.

Puis on le vit guettant sur la terrasse, en face des quinconces,
le depart de Madame.

Une grosse demi-heure s'ecoula. Seul, a ce moment, le comte ne
pouvait avoir de bien divertissantes idees.

Il tira ses tablettes de sa poche, et se decida, apres mille
hesitations a ecrire ces mots:

"Madame, je vous supplie de m'accorder un moment d'entretien. Ne
vous alarmez pas de cette demande qui n'a rien d'etranger au
profond respect avec lequel je suis, etc., etc."

Il signait cette singuliere supplique pliee en billet d'amour,
quand il vit sortir du chateau plusieurs femmes, puis des hommes,
presque tout le cercle de la reine, enfin.

Il vit La Valliere elle-meme, puis Montalais causant avec
Malicorne.

Il vit jusqu'au dernier des convies qui tout a l'heure peuplaient
le cabinet de la reine mere.

Madame n'etait point passee; il fallait cependant qu'elle
traversat cette cour pour rentrer chez elle, et, de la terrasse,
de Guiche plongeait dans cette cour.

Enfin, il vit Madame sortir avec deux pages qui portaient des
flambeaux. Elle marchait vite, et, arrivee a sa porte, elle cria.

-- Pages, qu'on aille s'informer de M. le comte de Guiche. Il doit
me rendre compte d'une commission. S'il est libre, qu'on le prie
de passer chez moi.

De Guiche demeura muet et cache dans son ombre; mais, sitot que
Madame fut rentree, il s'elanca de la terrasse en bas les degres;
il prit l'air le plus indifferent pour se faire rencontrer par les
pages, qui couraient deja vers son logement.

"Ah! Madame me fait chercher!" se dit-il tout emu.

Et il serra son billet, desormais inutile.

-- Comte, dit un des pages en l'apercevant, nous sommes heureux de
vous rencontrer.

-- Qu'y a-t-il, messieurs?

-- Un ordre de Madame.

-- Un ordre de Madame? fit de Guiche d'un air surpris.

-- Oui, comte, Son Altesse Royale vous demande; vous lui devez,
nous a-t elle dit, compte d'une commission. Etes-vous libre?

-- Je suis tout entier aux ordres de Son Altesse Royale.

-- Veuillez donc nous suivre.

Monte chez la princesse, de Guiche la trouva pale et agitee.

A la porte se tenait Montalais, un peu inquiete de ce qui se
passait dans l'esprit de sa maitresse.

De Guiche parut.

-- Ah! c'est vous, monsieur de Guiche, dit Madame; entrez, je vous
prie... Mademoiselle de Montalais, votre service est fini.

Montalais, encore plus intriguee, salua et sortit.

Les deux interlocuteurs resterent seuls.

Le comte avait tout l'avantage: c'etait Madame qui l'avait appele
a un rendez-vous. Mais, cet avantage, comment etait-il possible au
comte d'en user? C'etait une personne si fantasque que Madame!
c'etait un caractere si mobile que celui de Son Altesse Royale!

Elle le fit bien voir; car abordant soudain la conversation:

-- Eh bien! dit-elle, n'avez-vous rien a me dire?

Il crut qu'elle avait devine sa pensee; il crut; ceux qui aiment
sont ainsi faits; ils sont credules et aveugles comme des poetes
ou des prophetes; il crut qu'elle savait le desir qu'il avait de
la voir, et le sujet de ce desir.

-- Oui, bien, madame, dit-il, et je trouve cela fort etrange.

-- L'affaire des bracelets, s'ecria-t-elle vivement, n'est-ce pas?

-- Oui, madame.

-- Vous croyez le roi amoureux? Dites.

De Guiche la regarda longuement; elle baissa les yeux sous ce
regard qui allait jusqu'au coeur.

-- Je crois, dit-il, que le roi peut avoir eu le dessein de
tourmenter quelqu'un ici; le roi, sans cela, ne se montrerait pas
empresse comme il est; il ne risquerait pas de compromettre de
gaiete de coeur une jeune fille jusqu'alors inattaquable.

-- Bon! cette effrontee? dit hautement la princesse.

-- Je puis affirmer a Votre Altesse Royale, dit de Guiche avec une
fermete respectueuse, que Mlle de La Valliere est aimee d'un homme
qu'il convient de respecter, car c'est un galant homme.

-- Oh! Bragelonne, peut-etre?

-- Mon ami. Oui, madame.

-- Eh bien! quand il serait votre ami, qu'importe au roi?

-- Le roi sait que Bragelonne est fiance a Mlle de La Valliere;
et, comme Raoul a servi le roi bravement, le roi n'ira pas causer
un malheur irreparable.

Madame se mit a rire avec des eclats qui firent sur de Guiche une
douloureuse impression.

-- Je vous repete, madame, que je ne crois pas le roi amoureux de
La Valliere, et la preuve que je ne le crois pas, c'est que je
voulais vous demander de qui Sa Majeste peut chercher a piquer
l'amour-propre dans cette circonstance. Vous qui connaissez toute
la Cour, vous m'aiderez a trouver d'autant plus assurement, que,
dit-on partout, Votre Altesse Royale est fort intime avec le roi.

Madame se mordit les levres, et, faute de bonnes raisons, elle
detourna la conversation.

-- Prouvez-moi, dit-elle en attachant sur lui un de ces regards
dans lesquels l'ame semble passer tout entiere, prouvez-moi que
vous cherchiez a m'interroger, moi qui vous ai appele.

De Guiche tira gravement de ses tablettes ce qu'il avait ecrit, et
le montra.

-- Sympathie, dit-elle.

-- Oui, fit le comte avec une insurmontable tendresse, oui,
sympathie; mais, moi, je vous ai explique comment et pourquoi je
vous cherchais; vous, madame, vous etes encore a me dire pourquoi
vous me mandiez pres de vous.

-- C'est vrai.

Et elle hesita.

-- Ces bracelets me feront perdre la tete, dit-elle tout a coup.

-- Vous vous attendiez a ce que le roi dut vous les offrir?
repliqua de Guiche.

-- Pourquoi pas?

-- Mais avant vous, madame, avant vous sa belle soeur, le roi
n'avait-il pas la reine?

-- Avant La Valliere, s'ecria la princesse, ulceree, n'avait-il
pas moi? n'avait-il pas toute la Cour?

-- Je vous assure, madame, dit respectueusement le comte, que si
l'on vous entendait parler ainsi, que si l'on voyait vos yeux
rouges, et, Dieu me pardonne! cette larme qui monte a vos cils;
oh! oui! tout le monde dirait que Votre Altesse Royale est
jalouse.

-- Jalouse! dit la princesse avec hauteur; jalouse de La Valliere?

Elle s'attendait a faire plier de Guiche avec ce geste hautain et
ce ton superbe.

-- Jalouse de La Valliere, oui, madame, repeta-t-il bravement.

-- Je crois, monsieur, balbutia-t-elle, que vous vous permettez de
m'insulter?

-- Je ne le crois pas, madame, repliqua le comte un peu agite,
mais resolu a dompter cette fougueuse colere.

-- Sortez! dit la princesse au comble de l'exasperation, tant le
sang-froid et le respect muet de de Guiche lui tournaient a fiel
et a rage.

De Guiche recula d'un pas, fit sa reverence avec lenteur, se
releva blanc comme ses manchettes, et, d'une voix legerement
alteree:

-- Ce n'etait pas la peine que je m'empressasse, dit-il, pour
subir cette injuste disgrace.

Et il tourna le dos sans precipitation.

Il n'avait pas fait cinq pas, que Madame s'elanca comme une
tigresse apres lui, le saisit par la manche, et, le retournant:

-- Ce que vous affectez de respect, dit-elle en tremblant de
fureur, est plus insultant que l'insulte. Voyons, insultez-moi,
mais au moins parlez!

-- Et vous, madame, dit le comte doucement en tirant son epee,
percez-moi le coeur, mais ne me faites pas mourir a petit feu.

Au regard qu'il arreta sur elle, regard empreint d'amour, de
resolution, de desespoir meme, elle comprit qu'un homme, si calme
en apparence, se passerait l'epee dans la poitrine si elle
ajoutait un mot.

Elle lui arracha le fer d'entre les mains, et, serrant son bras
avec un delire qui pouvait passer pour de la tendresse:

-- Comte, dit-elle, menagez-moi. Vous voyez que je souffre, et
vous n'avez aucune pitie.

Les larmes, derniere crise de cet acces, etoufferent sa voix.
De Guiche, la voyant pleurer, la prit dans ses bras et la porta
jusqu'a son fauteuil; un moment encore, elle suffoquait.

-- Pourquoi, murmura-t-il a ses genoux, ne m'avouez-vous pas vos
peines? Aimez-vous quelqu'un? Dites-le-moi? J'en mourrai, mais
apres que je vous aurai soulagee, consolee, servie meme.

-- Oh! vous m'aimez ainsi! repliqua-t-elle vaincue.

-- Je vous aime a ce point, oui, madame.

Et elle lui donna ses deux mains.

-- J'aime, en effet, murmura-t-elle si bas que nul n'eut pu
l'entendre.

Lui l'entendit.

-- Le roi? dit-il.

Elle secoua doucement la tete, et son sourire fut comme ces
eclaircies de nuages par lesquelles, apres la tempete, on croit
voir le paradis s'ouvrir.

-- Mais, ajouta-t-elle, il y a d'autres passions dans un coeur
bien ne. L'amour, c'est la poesie; mais la vie de ce coeur, c'est
l'orgueil. Comte, je suis nee sur le trone, je suis fiere et
jalouse de mon rang. Pourquoi le roi rapproche-t-il de lui des
indignites?

-- Encore! fit le comte; voila que vous maltraitez cette pauvre
fille qui sera la femme de mon ami.

-- Vous etes assez simple pour croire cela, vous?

-- Si je ne le croyais pas, dit-il fort pale, Bragelonne serait
prevenu demain; oui, si je supposais que cette pauvre La Valliere
eut oublie les serments qu'elle a faits a Raoul. Mais non, ce
serait une lachete de trahir le secret d'une femme; ce serait un
crime de troubler le repos d'un ami.

-- Vous croyez, dit la princesse avec un sauvage eclat de rire,
que l'ignorance est du bonheur?

-- Je le crois, repliqua-t-il.

-- Prouvez! prouvez donc! dit-elle vivement.

-- C'est facile: madame, on dit dans toute la Cour que le roi vous
aimait et que vous aimiez le roi.

-- Eh bien? fit-elle en respirant peniblement.

-- Eh bien! admettez que Raoul, mon ami, fut venu me dire: "Oui,
le roi aime Madame; oui, le roi a touche le coeur de Madame",
j'eusse peut-etre tue Raoul!

-- Il eut fallu, dit la princesse avec cette obstination des
femmes qui se sentent imprenables, que M. de Bragelonne eut eu des
preuves pour vous parler ainsi.

-- Toujours est-il, repondit de Guiche en soupirant, que, n'ayant
pas ete averti, je n'ai rien approfondi, et qu'aujourd'hui mon
ignorance m'a sauve la vie.

-- Vous pousseriez jusqu'a l'egoisme et la froideur, dit Madame,
que vous laisseriez ce malheureux jeune homme continuer d'aimer La
Valliere?

-- Jusqu'au jour ou La Valliere me sera revelee coupable, oui,
madame.

-- Mais les bracelets?

-- Eh! madame, puisque vous vous attendiez a les recevoir du roi,
qu'eusse-je pu dire?

L'argument etait vigoureux; la princesse en fut ecrasee. Elle ne
se releva plus des ce moment.

Mais, comme elle avait l'ame pleine de noblesse, comme elle avait
l'esprit ardent d'intelligence, elle comprit toute la delicatesse
de de Guiche.

Elle lut clairement dans son coeur qu'il soupconnait le roi
d'aimer La Valliere, et ne voulait pas user de cet expedient
vulgaire, qui consiste a ruiner un rival dans l'esprit d'une
femme, en donnant a celle-ci l'assurance, la certitude que ce
rival courtise une autre femme.

Elle devina qu'il soupconnait La Valliere, et que, pour lui
laisser le temps de se convertir, pour ne pas la faire perdre a
jamais, il se reservait une demarche directe ou quelques
observations plus nettes.

Elle lut en un mot tant de grandeur reelle, tant de generosite
dans le coeur de son amant, qu'elle sentit s'embraser le sien au
contact d'une flamme aussi pure.

De Guiche, en restant, malgre la crainte de deplaire, un homme de
consequence et de devouement, grandissait a l'etat de heros, et la
reduisait a l'etat de femme jalouse et mesquine.

Elle l'en aima si tendrement, qu'elle ne put s'empecher de lui en
donner un temoignage.

-- Voila bien des paroles perdues, dit-elle en lui prenant la
main. Soupcons, inquietudes, defiances, douleurs, je crois que
nous avons prononce tous ces noms.

-- Helas! oui, madame.

-- Effacez-les de votre coeur comme je les chasse du mien. Comte,
que cette La Valliere aime le roi ou ne l'aime pas, que le roi
aime ou n'aime pas La Valliere, faisons, a partir de ce moment,
une distinction dans nos deux roles. Vous ouvrez de grands yeux;
je gage que vous ne me comprenez pas?

-- Vous etes si vive, madame, que je tremble toujours de vous
deplaire.

-- Voyez comme il tremble, le bel effraye! dit-elle avec un
enjouement plein de charme. Oui, monsieur, j'ai deux roles a
jouer. Je suis la soeur du roi, la belle-soeur de sa femme. A ce
titre, ne faut-il pas que je m'occupe des intrigues du menage?
Votre avis?

-- Le moins possible, madame.

-- D'accord, mais c'est une question de dignite; ensuite je suis
la femme de Monsieur.

De Guiche soupira.

-- Ce qui, dit-elle tendrement, doit vous exhorter a me parler
toujours avec le plus souverain respect.

-- Oh! s'ecria-t-il en tombant a ses pieds, qu'il baisa comme ceux
d'une divinite.

-- Vraiment, murmura-t-elle, je crois que j'ai encore un autre
role. Je l'oubliais.

-- Lequel? lequel?

-- Je suis femme, dit-elle plus bas encore. J'aime.

Il se releva. Elle lui ouvrit ses bras; leurs levres se
toucherent.

Un pas retentit derriere la tapisserie. Montalais heurta.

-- Qu'y a-t-il, mademoiselle? dit Madame.

-- On cherche M. de Guiche, repondit Montalais, qui eut tout le
temps de voir le desordre des acteurs de ces quatre roles, car
constamment de Guiche avait heroiquement aussi joue le sien.


Chapitre CL -- Montalais et Malicorne


Montalais avait raison. M. de Guiche, appele partout, etait fort
expose, par la multiplication meme des affaires, a ne repondre
nulle part.

Aussi, telle est la force des situations faibles, que Madame,
malgre son orgueil blesse, malgre sa colere interieure, ne put
rien reprocher, momentanement, du moins, a Montalais, qui venait
de violer si audacieusement la consigne quasi royale qui l'avait
eloignee.

De Guiche aussi perdit la tete, ou, plutot, disons-le, de Guiche
avait perdu la tete avant l'arrivee de Montalais; car a peine eut-
il entendu la voix de la jeune fille, que, sans prendre conge de
Madame, comme la plus simple politesse l'exigeait meme entre
egaux, il s'enfuit le coeur brulant, la tete folle, laissant la
princesse une main levee et lui faisant un geste d'adieu. C'est
que de Guiche pouvait dire, comme le dit Cherubin cent ans plus
tard, qu'il emportait aux levres du bonheur pour une eternite.

Montalais trouva donc les deux amants fort en desordre: il y avait
desordre chez celui qui s'enfuyait, desordre chez celle qui
restait.

Aussi la jeune fille murmura, tout en jetant un regard
interrogateur autour d'elle:

-- Je crois que, cette fois, j'en sais autant que la femme la plus
curieuse peut desirer en savoir.

Madame fut tellement embarrassee de ce regard inquisiteur, que,
comme si elle eut entendu l'aparte de Montalais, elle ne dit pas
un seul mot a sa fille d'honneur, et, baissant les yeux, rentra
dans sa chambre a coucher.

Ce que voyant, Montalais ecouta.

Alors elle entendit Madame qui fermait les verrous de sa chambre.

De ce moment elle comprit qu'elle avait sa nuit a elle, et,
faisant du cote de cette porte qui venait de se fermer un geste
assez irrespectueux, lequel voulait dire: "Bonne nuit, princesse!"
elle descendit retrouver Malicorne, fort occupe pour le moment a
suivre de l'oeil un courrier tout poudreux qui sortait de chez le
comte de Guiche.

Montalais comprit que Malicorne accomplissait quelque oeuvre
d'importance; elle le laissa tendre les yeux, allonger le cou, et,
quand Malicorne en fut revenu a sa position naturelle, elle lui
frappa seulement sur l'epaule.

-- Eh bien! dit Montalais, quoi de nouveau?

-- M. de Guiche aime Madame, dit Malicorne.

-- Belle nouvelle! Je sais quelque chose de plus frais, moi.

-- Et que savez-vous?

-- C'est que Madame aime M. de Guiche.

-- L'un etait la consequence de l'autre.

-- Pas toujours, mon beau monsieur.

-- Cet axiome serait-il a mon adresse?

-- Les personnes presentes sont toujours exceptees.

-- Merci, fit Malicorne. Et de l'autre cote? continua-t-il en
interrogeant.

-- Le roi a voulu ce soir, apres la loterie, voir Mlle de La
Valliere.

-- Eh bien! il l'a vue?

-- Non pas.

-- Comment, non pas?

-- La porte etait fermee.

-- De sorte que?...

-- De sorte que le roi s'en est retourne tout penaud comme un
simple voleur qui a oublie ses outils.

-- Bien.

-- Et du troisieme cote? demanda Montalais.

-- Le courrier qui arrive a M. de Guiche est envoye par
M. de Bragelonne.

-- Bon! fit Montalais en frappant dans ses mains.

-- Pourquoi, bon?

-- Parce que voila de l'occupation. Si nous nous ennuyons
maintenant, nous aurons du malheur.

-- Il importe de se diviser la besogne, fit Malicorne, afin de ne
point faire confusion.

-- Rien de plus simple, repliqua Montalais. Trois intrigues un peu
bien chauffees, un peu bien menees, donnent, l'une dans l'autre,
et au bas chiffre, trois billets par jour.

-- Oh! s'ecria Malicorne en haussant les epaules, vous n'y pensez
pas, ma chere, trois billets en un jour, c'est bon pour des
sentiments bourgeois. Un mousquetaire en service, une petite fille
au couvent, echangeant le billet quotidiennement par le haut de
l'echelle ou par le trou fait au mur. En un billet tient toute la
poesie de ces pauvres petits coeurs-la. Mais chez nous... Oh! que
vous connaissez peu le Tendre royal, ma chere.

-- Voyons, concluez, dit Montalais impatientee. On peut venir.

-- Conclure! Je n'en suis qu'a la narration. J'ai encore trois
points.

-- En verite, il me fera mourir, avec son flegme de Flamand!
s'ecria Montalais.

-- Et vous, vous me ferez perdre la tete avec vos vivacites
d'Italienne. Je vous disais donc que nos amoureux s'ecriront des
volumes, mais ou voulez vous en venir?

-- A ceci, qu'aucune de nos dames ne peut garder les lettres
qu'elle recevra.

-- Sans aucun doute.

-- Que M. de Guiche n'osera pas garder les siennes non plus.

-- C'est probable.

-- Eh bien! je garderai tout cela, moi.

-- Voila justement ce qui est impossible, dit Malicorne.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que vous n'etes pas chez vous; que votre chambre est
commune a La Valliere et a vous; que l'on pratique assez
volontiers des visites et des fouilles dans une chambre de fille
d'honneur; que je crains fort la reine, jalouse comme une
Espagnole, la reine mere, jalouse comme deux Espagnoles, et,
enfin, Madame jalouse comme dix Espagnoles.

-- Vous oubliez quelqu'un.

-- Qui?

-- Monsieur.

-- Je ne parlais que pour les femmes. Numerotons donc. Monsieur,
N deg. 1.

-- N deg. 2, de Guiche.

-- N deg. 3, le vicomte de Bragelonne.

-- N deg. 4, et le roi.

-- Le roi?

-- Certainement, le roi, qui sera non seulement plus jaloux, mais
encore plus puissant que tout le monde. Ah! ma chere!

-- Apres?

-- Dans quel guepier vous etes-vous fourree!

-- Pas encore assez avant, si vous voulez m'y suivre.

-- Certainement que je vous y suivrai. Cependant...

-- Cependant?...

-- Tandis qu'il en est temps encore, je crois qu'il serait prudent
de retourner en arriere.

-- Et moi, au contraire, je crois que le plus prudent est de nous
mettre du premier coup a la tete de toutes ces intrigues-la.

-- Vous n'y suffirez pas.

-- Avec vous, j'en menerais dix. C'est mon element, voyez-vous.
J'etais faite pour vivre a la Cour, comme la salamandre est faite
pour vivre dans les flammes.

-- Votre comparaison ne me rassure pas le moins du monde, chere
amie. J'ai entendu dire a des savants fort savants, d'abord qu'il
n'y a pas de salamandres, et qu'y en eut-il, elles seraient
parfaitement grillees, elles seraient parfaitement roties en
sortant du feu.

-- Vos savants peuvent etre fort savants en affaires de
salamandres. Or, vos savants ne vous diront point ceci, que je
vous dis, moi: Aure de Montalais est appelee a etre, avant un
mois, le premier diplomate de la Cour de France!

-- Soit, mais a la condition que j'en serai le deuxieme.

-- C'est dit: alliance offensive et defensive, bien entendu.

-- Seulement, defiez-vous des lettres.

-- Je vous les remettrai au fur et a mesure qu'on me les remettra.

-- Que dirons-nous au roi, de Madame?

-- Que Madame aime toujours le roi.

-- Que dirons-nous a Madame, du roi?

-- Qu'elle aurait le plus grand tort de ne pas le menager.

-- Que dirons-nous a La Valliere, de Madame?

-- Tout ce que nous voudrons: La Valliere est a nous.

-- A nous?

-- Doublement.

-- Comment cela?

-- Par le vicomte de Bragelonne, d'abord.

-- Expliquez-vous.

-- Vous n'oubliez pas, je l'espere, que M. de Bragelonne a ecrit
beaucoup de lettres a Mlle de La Valliere?

-- Je n'oublie rien.

-- Ces lettres, c'est moi qui les recevais, c'est moi qui les
cachais.

-- Et, par consequent, c'est vous qui les avez?

-- Toujours.

-- Ou cela? ici?

-- Oh! que non pas. Je les ai a Blois, dans la petite chambre que
vous savez.

-- Petite chambre cherie, petite chambre amoureuse, antichambre du
palais que je vous ferai habiter un jour. Mais, pardon, vous dites
que toutes ces lettres sont dans cette petite chambre?

-- Oui.

-- Ne les mettiez-vous pas dans un coffret?

-- Sans doute, dans le meme coffret ou je mettais les lettres que
je recevais de vous, et ou je deposais les miennes quand vos
affaires ou vos plaisirs vous empechaient de venir au rendez-vous.

-- Ah! fort bien, dit Malicorne.

-- Pourquoi cette satisfaction?

-- Parce que je vois la possibilite de ne pas courir a Blois apres
les lettres. Je les ai ici.

-- Vous avez rapporte le coffret?

-- Il m'etait cher, venant de vous.

-- Prenez-y garde, au moins; le coffret contient des originaux qui
auront un grand prix plus tard.

-- Je le sais parbleu bien! et voila justement pourquoi je ris, et
de tout mon coeur meme.

-- Maintenant, un dernier mot.

-- Pourquoi donc un dernier?

-- Avons-nous besoin d'auxiliaires?

-- D'aucun.

-- Valets, servantes?

-- Mauvais, detestable! Vous donnerez les lettres, vous les
recevrez. Oh! pas de fierte; sans quoi, M. Malicorne et Mlle Aure,
ne faisant pas leurs affaires eux-memes, devront se resoudre a les
voir faire par d'autres.

-- Vous avez raison; mais que se passe-t-il chez M. de Guiche?

-- Rien; il ouvre sa fenetre.

-- Disparaissons.

Et tous deux disparurent; la conjuration etait nouee.

La fenetre qui venait de s'ouvrir etait, en effet, celle du comte
de Guiche.

Mais, comme eussent pu le penser les ignorants, ce n'etait pas
seulement pour tacher de voir l'ombre de Madame a travers ses
rideaux qu'il se mettait a cette fenetre, et sa preoccupation
n'etait pas toute amoureuse.

Il venait, comme nous l'avons dit, de recevoir un courrier; ce
courrier lui avait ete envoye par de Bragelonne. De Bragelonne
avait ecrit a de Guiche.

Celui-ci avait lu et relu la lettre, laquelle lui avait fait une
profonde impression.

-- Etrange! etrange! murmurait-il. Par quels moyens puissants la
destinee entraine-t-elle donc les gens a leur but?

Et, quittant la fenetre pour se rapprocher de la lumiere, il relut
une troisieme fois cette lettre, dont les lignes brulaient a la
fois son esprit et ses yeux.


"Calais.

"Mon cher comte,

J'ai trouve a Calais M. de Wardes, qui a ete blesse grievement
dans une affaire avec M. de Buckingham.

C'est un homme brave, comme vous savez, que de Wardes, mais
haineux et mechant.

Il m'a entretenu de vous, pour qui, dit-il, son coeur a beaucoup
de penchant; de Madame, qu'il trouve belle et aimable.

Il a devine votre amour pour la personne que vous savez.

Il m'a aussi entretenu d'une personne que j'aime, et m'a temoigne
le plus vif interet en me plaignant fort, le tout avec des
obscurites qui m'ont effraye d'abord, mais que j'ai fini par
prendre pour les resultats de ses habitudes de mystere.

Voici le fait:

Il aurait recu des nouvelles de la Cour. Vous comprenez que ce
n'est que par M. de Lorraine.

On s'entretient, disent ses nouvelles, d'un changement survenu
dans l'affection du roi.

Vous savez qui cela regarde.

Ensuite, disaient encore ses nouvelles, on parle d'une fille
d'honneur qui donne sujet a la medisance.

Ces phrases vagues ne m'ont point permis de dormir. J'ai deplore
depuis hier que mon caractere droit et faible, malgre une certaine
obstination, m'ait laisse sans replique a ces insinuations.

En un mot, M. de Wardes partait pour Paris; je n'ai point retarde
son depart avec des explications; et puis il me paraissait dur, je
l'avoue, de mettre a la question un homme dont les blessures sont
a peine fermees.

Bref, il est parti a petites journees, parti pour assister, dit-
il, au curieux spectacle que la Cour ne peut manquer d'offrir sous
peu de temps.

Il a ajoute a ces paroles certaines felicitations, puis certaines
condoleances. Je n'ai pas plus compris les unes que les autres.
J'etais etourdi par mes pensees et par une defiance envers cet
homme, defiance, vous le savez mieux que personne, que je n'ai
jamais pu surmonter.

Mais, lui parti, mon esprit s'est ouvert.

Il est impossible qu'un caractere comme celui de de Wardes n'ait
pas infiltre quelque peu de sa mechancete dans les rapports que
nous avons eus ensemble.

Il est donc impossible que dans toutes les paroles mysterieuses
que M. de Wardes m'a dites, il n'y ait point un sens mysterieux
dont je puisse me faire l'application a moi ou a qui savez.

Force que j'etais de partir promptement pour obeir au roi, je n'ai
point eu l'idee de courir apres M. de Wardes pour obtenir
l'explication de ses reticences; mais je vous expedie un courrier
et vous ecris cette lettre, qui vous exposera tous mes doutes.
Vous, c'est moi: j'ai pense, vous agirez.

M. de Wardes arrivera sous peu: sachez ce qu'il a voulu dire, si
deja vous ne le savez.

Au reste M. de Wardes a pretendu que M. de Buckingham avait quitte
Paris, comble par Madame; c'est une affaire qui m'eut
immediatement mis l'epee a la main sans la necessite ou je crois
me trouver de faire passer le service du roi avant toute querelle.

Brulez cette lettre, que vous remet Olivain.

Qui dit Olivain, dit la surete meme.

Veuillez, je vous prie, mon cher comte, me rappeler au souvenir de
Mlle de La Valliere, dont je baise respectueusement les mains.

Vous, je vous embrasse.

Vicomte de Bragelonne.

P.-S.-- Si quelque chose de grave survenait, tout doit se prevoir,
cher ami, expediez-moi un courrier avec ce seul mot: "Venez", et
je serai a Paris, trente-six heures apres votre lettre recue.


De Guiche soupira, replia la lettre une troisieme fois, et, au
lieu de la bruler, comme le lui avait recommande Raoul, il la
remit dans sa poche.

Il avait besoin de la lire et de la relire encore.

-- Quel trouble et quelle confiance a la fois, murmura le comte;
toute l'ame de Raoul est dans cette lettre; il y oublie le comte
de La Fere, et il y parle de son respect pour Louise! Il m'avertit
pour moi, il me supplie pour lui. Ah! continua de Guiche avec un
geste menacant, vous vous melez de mes affaires, monsieur de
Wardes? Eh bien! je vais m'occuper des votres. Quant a toi, mon
pauvre Raoul, ton coeur me laisse un depot; je veillerai sur lui,
ne crains rien.

Cette promesse faite, de Guiche fit prier Malicorne de passer chez
lui sans retard, s'il etait possible.

Malicorne se rendit a l'invitation avec une vivacite qui etait le
premier resultat de sa conversation avec Montalais.

Plus de Guiche, qui se croyait couvert, questionna Malicorne, plus
celui-ci, qui travaillait a l'ombre, devina son interrogateur.

Il s'ensuivit que, apres un quart d'heure de conversation, pendant
lequel de Guiche crut decouvrir toute la verite sur La Valliere et
sur le roi, il n'apprit absolument rien que ce qu'il avait vu de
ses yeux; tandis que Malicorne apprit ou devina, comme on voudra,
que Raoul avait de la defiance a distance et que de Guiche allait
veiller sur le tresor des Hesperides.

Malicorne accepta d'etre le dragon.

De Guiche crut avoir tout fait pour son ami et ne s'occupa plus
que de soi.

On annonca le lendemain au soir le retour de de Wardes, et sa
premiere apparition chez le roi.

Apres sa visite, le convalescent devait se rendre chez Monsieur.

De Guiche se rendit chez Monsieur avant l'heure.


Chapitre CLI -- Comment de Wardes fut recu a la cour


Monsieur avait accueilli de Wardes avec cette faveur insigne que
le rafraichissement de l'esprit conseille a tout caractere leger
pour la nouveaute qui arrive.

De Wardes, qu'en effet on n'avait pas vu depuis un mois, etait du
fruit nouveau. Le caresser, c'etait d'abord une infidelite a faire
aux anciens, et une infidelite a toujours son charme; c'etait, de
plus, une reparation a lui faire, a lui. Monsieur le traita donc
on ne peut plus favorablement.

M. le chevalier de Lorraine, qui craignait fort ce rival, mais qui
respectait cette seconde nature, en tout semblable a la sienne,
plus le courage, M. le chevalier de Lorraine eut pour de Wardes
des caresses plus douces encore que n'en avait eu Monsieur.

De Guiche etait la, comme nous l'avons dit, mais se tenait un peu
a l'ecart, attendant patiemment que toutes ces embrassades fussent
terminees.

De Wardes, tout en parlant aux autres, et meme a Monsieur, n'avait
pas perdu de Guiche de vue; son instinct lui disait qu'il etait la
pour lui.

Aussi alla-t-il a de Guiche aussitot qu'il en eut fini avec les
autres.

Tous deux echangerent les compliments les plus courtois; apres
quoi, de Wardes revint a Monsieur et aux autres gentilshommes.

Au milieu de toutes ces felicitations de bon retour on annonca
Madame.

Madame avait appris l'arrivee de de Wardes. Elle savait tous les
details de son voyage et de son duel avec Buckingham. Elle n'etait
pas fachee d'etre la aux premieres paroles qui devaient etre
prononcees par celui qu'elle savait son ennemi.

Elle avait deux ou trois dames d'honneur avec elle.

De Wardes fit a Madame les plus gracieux saluts, et annonca tout
d'abord, pour commencer les hostilites, qu'il etait pret a donner
des nouvelles de M. de Buckingham a ses amis.

C'etait une reponse directe a la froideur avec laquelle Madame
l'avait accueilli.

L'attaque etait vive, Madame sentit le coup sans paraitre l'avoir
recu. Elle jeta rapidement les yeux sur Monsieur et sur de Guiche.

Monsieur rougit, de Guiche palit.

Madame seule ne changea point de physionomie; mais, comprenant
combien cet ennemi pouvait lui susciter de desagrements pres des
deux personnes qui l'ecoutaient, elle se pencha en souriant du
cote du voyageur.

Le voyageur parlait d'autre chose.

Madame etait brave, imprudente meme: toute retraite la jetait en
avant. Apres le premier serrement de coeur, elle revint au feu.

-- Avez-vous beaucoup souffert de vos blessures, monsieur
de Wardes? demanda-t-elle; car nous avons appris que vous aviez eu
la mauvaise chance d'etre blesse.

Ce fut au tour de de Wardes de tressaillir; il se pinca les
levres.

-- Non, madame, dit-il, presque pas.

-- Cependant, par cette horrible chaleur...

-- L'air de la mer est frais, madame, et puis j'avais une
consolation.

-- Oh! tant mieux!... Laquelle?

-- Celle de savoir que mon adversaire souffrait plus que moi.

-- Ah! il a ete blesse plus grievement que vous? J'ignorais cela,
dit la princesse avec une complete insensibilite.

-- Oh! madame, vous vous trompez, ou plutot vous faites semblant
de vous tromper a mes paroles. Je ne dis pas que son corps ait
plus souffert que moi; mais son coeur etait atteint.

De Guiche comprit ou tendait la lutte; il hasarda un signe a
Madame; ce signe la suppliait d'abandonner la partie.

Mais elle, sans repondre a de Guiche, sans faire semblant de le
voir, et toujours souriante:

-- Eh! quoi! demanda-t-elle, M. de Buckingham avait-il donc ete
touche au coeur? Je ne croyais pas, moi, jusqu'a present, qu'une
blessure au coeur se put guerir.

-- Helas! madame, repondit gracieusement de Wardes, les femmes
croient toutes cela, et c'est ce qui leur donne sur nous la
superiorite de la confiance.

-- Ma mie, vous comprenez mal, fit le prince impatient.
M. de Wardes veut dire que le duc de Buckingham avait ete touche
au coeur par autre chose que par une epee.

-- Ah! bien! bien! s'ecria Madame. Ah! c'est une plaisanterie de
M. de Wardes; fort bien; seulement je voudrais savoir si
M. de Buckingham gouterait cette plaisanterie. En verite, c'est
bien dommage qu'il ne soit point la, monsieur de Wardes.

Un eclair passa dans les yeux du jeune homme.

-- Oh! dit-il les dents serrees, je le voudrais aussi, moi.

De Guiche ne bougea pas.

Madame semblait attendre qu'il vint a son secours.

Monsieur hesitait.

Le chevalier de Lorraine s'avanca et prit la parole.

-- Madame, dit-il, de Wardes sait bien que, pour un Buckingham,
etre touche au coeur n'est pas chose nouvelle, et que ce qu'il a
dit s'est vu deja.

-- Au lieu d'un allie, deux ennemis, murmura Madame, deux ennemis
ligues, acharnes!

Et elle changea la conversation.

Changer de conversation est, on le sait, un droit des princes, que
l'etiquette ordonne de respecter.

Le reste de l'entretien fut donc modere; les principaux acteurs
avaient fini leurs roles.

Madame se retira de bonne heure, et Monsieur, qui voulait
l'interroger, lui donna la main.

Le chevalier craignait trop que la bonne intelligence ne s'etablit
entre les deux epoux pour les laisser tranquillement ensemble.

Il s'achemina donc vers l'appartement de Monsieur pour le
surprendre a son retour, et detruire avec trois mots toutes les
bonnes impressions que Madame aurait pu semer dans son coeur.
De Guiche fit un pas vers de Wardes, que beaucoup de gens
entouraient.

Il lui indiquait ainsi le desir de causer avec lui. De Wardes lui
fit, des yeux et de la tete, signe qu'il le comprenait.

Ce signe, pour les etrangers, n'avait rien que d'amical.

Alors de Guiche put se retourner et attendre.

Il n'attendit pas longtemps. De Wardes, debarrasse de ses
interlocuteurs, s'approcha de de Guiche, et tous deux, apres un
nouveau salut, se mirent a marcher cote a cote.

-- Vous avez fait un bon retour, mon cher de Wardes? dit le comte.

-- Excellent, comme vous voyez.

-- Et vous avez toujours l'esprit tres gai?

-- Plus que jamais.

-- C'est un grand bonheur.

-- Que voulez-vous! tout est si bouffon dans ce monde, tout est si
grotesque autour de nous!

-- Vous avez raison.

-- Ah! vous etes donc de mon avis?

-- Parbleu! Et vous nous apportez des nouvelles de la-bas?

-- Non, ma foi! j'en viens chercher ici.

-- Parlez. Vous avez cependant vu du monde a Boulogne, un de nos
amis, et il n'y a pas si longtemps de cela.

-- Du monde... de... de nos amis?...

-- Vous avez la memoire courte.

-- Ah! c'est vrai: Bragelonne?

-- Justement.

-- Qui allait en mission pres du roi Charles?

-- C'est cela. Eh bien! ne vous a-t-il pas dit, ou ne lui avez-
vous pas dit?...

-- Je ne sais trop ce que je lui ai dit, je vous l'avoue, mais ce
que je ne lui ai pas dit, je le sais.

De Wardes etait la finesse meme. Il sentait parfaitement, a
l'attitude de de Guiche, attitude pleine de froideur, de dignite,
que la conversation prenait une mauvaise tournure. Il resolut de
se laisser aller a la conversation et de se tenir sur ses gardes.

-- Qu'est-ce donc, s'il vous plait, que cette chose que vous ne
lui avez pas dite? demanda de Guiche.

-- Eh bien! la chose concernant La Valliere.

-- La Valliere... Qu'est-ce que cela? et quelle est cette chose si
etrange que vous l'avez sue la-bas, vous, tandis que Bragelonne,
qui etait ici, ne l'a pas sue, lui?

-- Est-ce serieusement que vous me faites cette question?

-- On ne peut plus serieusement.

-- Quoi! vous, homme de cour, vous, vivant chez Madame, vous, le
commensal de la maison, vous, l'ami de Monsieur, vous, le favori
de notre belle princesse?

De Guiche rougit de colere.

-- De quelle princesse parlez-vous? demanda-t-il.

-- Mais je n'en connais qu'une, mon cher. Je parle de Madame. Est-
ce que vous avez une autre princesse au coeur? Voyons.

De Guiche allait se lancer; mais il vit la feinte.

Une querelle etait imminente entre les deux jeunes gens. De Wardes
voulait seulement la querelle au nom de Madame, tandis que
de Guiche ne l'acceptait qu'au nom de La Valliere. C'etait, a
partir de ce moment, un jeu de feintes, et qui devait durer
jusqu'a ce que l'un d'eux fut touche.

De Guiche reprit donc tout son sang-froid.

-- Il n'est pas le moins du monde question de Madame dans tout
ceci, mon cher de Wardes, dit de Guiche, mais de ce que vous
disiez la, a l'instant meme.

-- Et que disais-je?

-- Que vous aviez cache a Bragelonne certaines choses.

-- Que vous savez aussi bien que moi, repliqua de Wardes.

-- Non, d'honneur!

-- Allons donc!

-- Si vous me le dites, je le saurai; mais non autrement, je vous
jure!

-- Comment! j'arrive de la-bas, de soixante lieues; vous n'avez
pas bouge d'ici; vous avez vu de vos yeux, vous, ce que la
renommee m'a rapporte la-bas, elle, et je vous entends me dire
serieusement que vous ne savez pas? oh! comte, vous n'etes pas
charitable.

-- Ce sera comme il vous plaira, de Wardes; mais, je vous le
repete, je ne sais rien.

-- Vous faites le discret, c'est prudent.

-- Ainsi, vous ne me direz rien, pas plus a moi qu'a Bragelonne?

-- Vous faites la sourde oreille, je suis bien convaincu que
Madame ne serait pas si maitresse d'elle-meme que vous.

"Ah! double hypocrite, murmura de Guiche, te voila revenu sur ton
terrain."

-- Eh bien! alors, continua de Wardes, puisqu'il nous est si
difficile de nous entendre sur La Valliere et Bragelonne, causons
de vos affaires personnelles.

-- Mais, dit de Guiche, je n'ai point d'affaires personnelles,
moi. Vous n'avez rien dit de moi, je suppose, a Bragelonne, que
vous ne puissiez me redire, a moi?

-- Non. Mais, comprenez-vous, de Guiche? c'est qu'autant je suis
ignorant sur certaines choses, autant je suis ferre sur d'autres.
S'il s'agissait, par exemple, de vous parler des relations de
M. de Buckingham a Paris, comme j'ai fait le voyage avec le duc,
je pourrais vous dire les choses les plus interessantes. Voulez-
vous que je vous les dise?

De Guiche passa sa main sur son front moite de sueur.

-- Mais, non, dit-il, cent fois non, je n'ai point de curiosite
pour ce qui ne me regarde pas. M. de Buckingham n'est pour moi
qu'une simple connaissance, tandis que Raoul est un ami intime. Je
n'ai donc aucune curiosite de savoir ce qui est arrive a
M. de Buckingham, tandis que j'ai tout interet a savoir ce qui est
arrive a Raoul.

-- A Paris?

-- Oui, a Paris ou a Boulogne. Vous comprenez, moi, je suis
present: si quelque evenement advient, je suis la pour y faire
face; tandis que Raoul est absent et n'a que moi pour le
representer; donc, les affaires de Raoul avant les miennes.

-- Mais Raoul reviendra.

-- Oui, apres sa mission. En attendant, vous comprenez, il ne peut
courir de mauvais bruits sur lui sans que je les examine.

-- D'autant plus qu'il y restera quelque temps, a Londres, dit
de Wardes en ricanant.

-- Vous croyez? demanda naivement de Guiche.

-- Parbleu! croyez-vous qu'on l'a envoye a Londres pour qu'il ne
fasse qu'y aller et en revenir? Non pas; on l'a envoye a Londres
pour qu'il y reste.

-- Ah! comte, dit de Guiche en saisissant avec force la main de
de Wardes, voici un soupcon bien facheux pour Bragelonne, et qui
justifie a merveille ce qu'il m'a ecrit de Boulogne.

De Wardes redevint froid; l'amour de la raillerie l'avait pousse
en avant, et il avait, par son imprudence, donne prise sur lui.

-- Eh bien! voyons, qu'a-t-il ecrit? demanda-t-il.

-- Que vous lui aviez glisse quelques insinuations perfides contre
La Valliere et que vous aviez paru rire de sa grande confiance
dans cette jeune fille.

-- Oui, j'ai fait tout cela, dit de Wardes, et j'etais pret, en le
faisant, a m'entendre dire par le vicomte de Bragelonne ce que dit
un homme a un autre homme lorsque ce dernier le mecontente. Ainsi,
par exemple, si je vous cherchais une querelle, a vous, je vous
dirais que Madame, apres avoir distingue M. de Buckingham, passe
en ce moment pour n'avoir renvoye le beau duc qu'a votre profit.

-- Oh! cela ne me blesserait pas le moins du monde, cher
de Wardes, dit de Guiche en souriant malgre le frisson qui courait
dans ses veines comme une injection de feu. Peste! une telle
faveur, c'est du miel.

-- D'accord; mais, si je voulais absolument une querelle avec
vous, je chercherais un dementi, et je vous parlerais de certain
bosquet ou vous vous rencontrates avec cette illustre princesse,
de certaines genuflexions, de certains baisemains, et vous qui
etes un homme secret, vous, vif et pointilleux...

-- Eh bien! non, je vous jure, dit de Guiche en l'interrompant
avec le sourire sur les levres, quoiqu'il fut porte a croire qu'il
allait mourir, non, je vous jure que cela ne me toucherait pas,
que je ne vous donnerais aucun dementi. Que voulez-vous, tres cher
comte, je suis ainsi fait; pour les choses qui me regardent, je
suis de glace. Ah! c'est bien autre chose lorsqu'il s'agit d'un
ami absent, d'un ami qui, en partant, nous a confie ses interets;
oh! pour cet ami, voyez-vous, de Wardes, je suis tout de feu!

-- Je vous comprends, monsieur de Guiche; mais, vous avez beau
dire, il ne peut etre question entre nous, a cette heure, ni de
Bragelonne, ni de cette jeune fille sans importance qu'on appelle
La Valliere.

En ce moment, quelques jeunes gens de la Cour traversaient le
salon, et, ayant deja entendu les paroles qui venaient d'etre
prononcees, etaient a meme d'entendre celles qui allaient suivre.

De Wardes s'en apercut et continua tout haut:

-- Oh! si La Valliere etait une coquette comme Madame, dont les
agaceries, tres innocentes, je le veux bien, ont d'abord fait
renvoyer M. de Buckingham en Angleterre, et ensuite vous ont fait
exiler, vous, car, enfin, vous vous y etes laisse prendre a ses
agaceries, n'est-ce pas, monsieur?

Les gentilshommes s'approcherent, de Saint-Aignan en tete,
Manicamp apres.

-- Eh! mon cher, que voulez-vous? dit de Guiche en riant, je suis
un fat, moi, tout le monde sait cela. J'ai pris au serieux une
plaisanterie, et je me suis fait exiler. Mais j'ai vu mon erreur,
j'ai courbe ma vanite aux pieds de qui de droit, et j'ai obtenu
mon rappel en faisant amende honorable et en me promettant a moi-
meme de me guerir de ce defaut, et, vous le voyez, j'en suis si
bien gueri, que je ris maintenant de ce qui, il y a quatre jours,
me brisait le coeur. Mais, lui, Raoul, il est aime; il ne rit pas
des bruits qui peuvent troubler son bonheur, des bruits dont vous
vous etes fait l'interprete quand vous saviez cependant, comte,
comme moi, comme ces messieurs, comme tout le monde, que ces
bruits n'etaient qu'une calomnie.

-- Une calomnie! s'ecria de Wardes, furieux de se voir pousse dans
le piege par le sang-froid de de Guiche.

-- Mais oui, une calomnie. Dame! voici sa lettre, dans laquelle il
me dit que vous avez mal parle de Mlle de La Valliere, et ou il me
demande si ce que vous avez dit de cette jeune fille est vrai.
Voulez-vous que je fasse juges ces messieurs, de Wardes?

Et, avec le plus grand sang-froid, de Guiche lut tout haut le
paragraphe de la lettre qui concernait La Valliere.

-- Et, maintenant, continua de Guiche, il est bien constate pour
moi que vous avez voulu blesser le repos de ce cher Bragelonne, et
que vos propos etaient malicieux.

De Wardes regarda autour de lui pour savoir s'il aurait appui
quelque part; mais, a cette idee que de Wardes avait insulte, soit
directement, soit indirectement, celle qui etait l'idole du jour,
chacun secoua la tete, et de Wardes ne vit que des hommes prets a
lui donner tort.

-- Messieurs, dit de Guiche devinant d'instinct le sentiment
general, notre discussion avec M. de Wardes porte sur un sujet si
delicat, qu'il est important que personne n'en entende plus que
vous n'en avez entendu. Gardez donc les portes, je vous prie, et
laissez-nous achever cette conversation entre nous, comme il
convient a deux gentilshommes dont l'un a donne a l'autre un
dementi.

-- Messieurs! messieurs! s'ecrierent les assistants.

-- Trouvez-vous que j'avais tort de defendre Mlle de La Valliere?
dit de Guiche. En ce cas, je passe condamnation et je retire les
paroles blessantes que j'ai pu dire contre M. de Wardes.

-- Peste! dit de Saint-Aignan, non pas!... Mlle de La Valliere est
un ange.

-- La vertu, la purete en personne, dit Manicamp.

-- Vous voyez, monsieur de Wardes, dit de Guiche, je ne suis point
le seul qui prenne la defense de la pauvre enfant. Messieurs, une
seconde fois, je vous supplie de nous laisser. Vous voyez qu'il
est impossible d'etre plus calme que nous ne le sommes.

Les courtisans ne demandaient pas mieux que de s'eloigner; les uns
allerent a une porte, les autres a l'autre.

Les deux jeunes gens resterent seuls.

-- Bien joue, dit de Wardes au comte.

-- N'est-ce pas? repondit celui-ci.

-- Que voulez-vous? je me suis rouille en province, mon cher,
tandis que vous, ce que vous avez gagne de puissance sur vous-meme
me confond, comte; on acquiert toujours quelque chose dans la
societe des femmes; acceptez donc tous mes compliments.

-- Je les accepte.

-- Et je les retournerai a Madame.

-- Oh! maintenant, mon cher monsieur de Wardes, parlons-en aussi
haut qu'il vous plaira.

-- Ne m'en defiez pas.

-- Oh! je vous en defie! Vous etes connu pour un mechant homme; si
vous faites cela, vous passerez pour un lache, et Monsieur vous
fera pendre ce soir a l'espagnolette de sa fenetre. Parlez, mon
cher de Wardes, parlez.

-- Je suis battu.

-- Oui, mais pas encore autant qu'il convient.

-- Je vois que vous ne seriez pas fache de me battre a plate
couture.

-- Non, mieux encore.

-- Diable! c'est que, pour le moment, mon cher comte, vous tombez
mal; apres celle que je viens de jouer, une partie ne peut me
convenir. J'ai perdu trop de sang a Boulogne: au moindre effort
mes blessures se rouvriraient, et, en verite, vous auriez de moi
trop bon marche.

-- C'est vrai, dit de Guiche, et cependant, vous avez, en
arrivant, fait montre de votre belle mine et de vos bons bras.

-- Oui, les bras vont encore, c'est vrai; mais les jambes sont
faibles, et puis je n'ai pas tenu le fleuret depuis ce diable de
duel; et vous, j'en reponds, vous vous escrimez tous les jours
pour mettre a bonne fin votre petit guet-apens.

-- Sur l'honneur, monsieur, repondit de Guiche, voici une demi-
annee que je n'ai fait d'exercice.

-- Non, voyez-vous, comte, toute reflexion faite, je ne me battrai
pas, pas avec vous, du moins. J'attendrai Bragelonne, puisque vous
dites que c'est Bragelonne qui m'en veut.

-- Oh! que non pas, vous n'attendrez pas Bragelonne, s'ecria
de Guiche hors de lui; car, vous l'avez dit, Bragelonne peut
tarder a revenir, et, en attendant, votre mechant esprit fera son
oeuvre.

-- Cependant, j'aurai une excuse. Prenez garde!

-- Je vous donne huit jours pour achever de vous retablir.

-- C'est deja mieux. Dans huit jours, nous verrons.

-- Oui, oui, je comprends: en huit jours, on peut echapper a
l'ennemi. Non, non, pas un.

-- Vous etes fou, monsieur, dit de Wardes en faisant un pas de
retraite.

-- Et vous, vous etes un miserable. Si vous ne vous battez pas de
bonne grace...

-- Eh bien?

-- Je vous denonce au roi comme ayant refuse de vous battre apres
avoir insulte La Valliere.

-- Ah! fit de Wardes, vous etes dangereusement perfide, monsieur
l'honnete homme.

-- Rien de plus dangereux que la perfidie de celui qui marche
toujours loyalement.

-- Rendez-moi mes jambes, alors, ou faites-vous saigner a blanc
pour egaliser nos chances.

-- Non pas, j'ai mieux que cela.

-- Dites.

-- Nous monterons a cheval tous deux et nous echangerons trois
coups de pistolet. Vous tirez de premiere force. Je vous ai vu
abattre des hirondelles, a balle et au galop. Ne dites pas non, je
vous ai vu.

-- Je crois que vous avez raison, dit de Wardes; et, comme cela,
il est possible que je vous tue.

-- En verite, vous me rendriez service.

-- Je ferai de mon mieux.

-- Est-ce dit?

-- Votre main.

-- La voici... A une condition, pourtant.

-- Laquelle?

-- Vous me jurez de ne rien dire ou faire dire au roi?

-- Rien, je vous le jure.

-- Je vais chercher mon cheval.

-- Et moi le mien.

-- Ou irons-nous?

-- Dans la plaine; je sais un endroit excellent.

-- Partons-nous ensemble?

-- Pourquoi pas?

Et tous deux, s'acheminant vers les ecuries, passerent sous les
fenetres de Madame, doucement eclairees; une ombre grandissait
derriere les rideaux de dentelle.

-- Voila pourtant une femme, dit de Wardes en souriant, qui ne se
doute pas que nous allons a la mort pour elle.


Chapitre CLII -- Le combat


De Wardes choisit son cheval, et de Guiche le sien.

Puis chacun le sella lui-meme avec une selle a fontes.

De Wardes n'avait point de pistolets. De Guiche en avait deux
paires. Il les alla chercher chez lui, les chargea, et donna le
choix a de Wardes.

De Wardes choisit des pistolets dont il s'etait vingt fois servi,
les memes avec lesquels de Guiche lui avait vu tuer les
hirondelles au vol.

-- Vous ne vous etonnerez point, dit-il, que je prenne toutes mes
precautions. Vos armes vous sont connues. Je ne fais, par
consequent, qu'egaliser les chances.

-- L'observation etait inutile, repondit de Guiche, et vous etes
dans votre droit.

-- Maintenant, dit de Wardes, je vous prie de vouloir bien m'aider
a monter a cheval, car j'y eprouve encore une certaine difficulte.

-- Alors, il fallait prendre le parti a pied.

-- Non, une fois en selle, je vaux mon homme.

-- C'est bien, n'en parlons plus.

Et de Guiche aida de Wardes a monter a cheval.

-- Maintenant, continua le jeune homme, dans notre ardeur a nous
exterminer, nous n'avons pas pris garde a une chose.

-- A laquelle?

-- C'est qu'il fait nuit, et qu'il faudra nous tuer a tatons.

-- Soit, ce sera toujours le meme resultat.

-- Cependant, il faut prendre garde a une autre circonstance, qui
est que les honnetes gens ne se vont point battre sans compagnons.

-- Oh! s'ecria de Guiche, vous etes aussi desireux que moi de bien
faire les choses.

-- Oui; mais je ne veux point que l'on puisse dire que vous m'avez
assassine, pas plus que, dans le cas ou je vous tuerais, je ne
veux etre accuse d'un crime.

-- A-t-on dit pareille chose de votre duel avec M. de Buckingham?
dit de Guiche. Il s'est cependant accompli dans les memes
conditions ou le notre va s'accomplir.

-- Bon! Il faisait encore jour et nous etions dans l'eau jusqu'aux
cuisses; d'ailleurs, bon nombre de spectateurs etaient ranges sur
le rivage et nous regardaient.

De Guiche reflechit un instant; mais cette pensee qui s'etait deja
presentee a son esprit s'y raffermit, que de Wardes voulait avoir
des temoins pour ramener la conversation sur Madame et donner un
tour nouveau au combat.

Il ne repliqua donc rien, et, comme de Wardes l'interrogea une
derniere fois du regard, il lui repondit par un signe de tete qui
voulait dire que le mieux etait de s'en tenir ou l'on en etait.

Les deux adversaires se mirent, en consequence, en chemin et
sortirent du chateau par cette porte que nous connaissons pour
avoir vu tout pres d'elle Montalais et Malicorne.

La nuit, comme pour combattre la chaleur de la journee, avait
amasse tous les nuages qu'elle poussait silencieusement et
lourdement de l'ouest a l'est. Ce dome, sans eclaircies et sans
tonnerres apparents, pesait de tout son poids sur la terre et
commencait a se trouer sous les efforts du vent, comme une immense
toile detachee d'un lambris.

Les gouttes d'eau tombaient tiedes et larges sur la terre, ou
elles agglomeraient la poussiere en globules roulants.

En meme temps, des haies qui aspiraient l'orage, des fleurs
alterees, des arbres echeveles, s'exhalaient mille odeurs
aromatiques qui ramenaient au cerveau les souvenirs doux, les
idees de jeunesse, de vie eternelle, de bonheur et d'amour.

-- La terre sent bien bon, dit de Wardes; c'est une coquetterie de
sa part pour nous attirer a elle.

-- A propos, repliqua de Guiche, il m'est venu plusieurs idees et
je veux vous les soumettre.

-- Relatives?

-- Relatives a notre combat.

-- En effet, il est temps, ce me semble, que nous nous en
occupions.

-- Sera-ce un combat ordinaire et regle selon la coutume?

-- Voyons notre coutume?

-- Nous mettrons pied a terre dans une bonne plaine, nous
attacherons nos chevaux au premier objet venu, nous nous joindrons
sans armes, puis nous nous eloignerons de cent cinquante pas
chacun pour revenir l'un sur l'autre.

-- Bon! c'est ainsi que je tuai le pauvre Follivent, voici trois
semaines, a la Saint-Denis.

-- Pardon, vous oubliez un detail.

-- Lequel?

-- Dans votre duel avec Follivent, vous marchates a pied l'un sur
l'autre, l'epee aux dents et le pistolet au poing.

-- C'est vrai.

-- Cette fois, au contraire, comme je ne puis pas marcher, vous
l'avouez vous-meme, nous remontons a cheval et nous nous choquons,
le premier qui veut tirer tire.

-- C'est ce qu'il y a de mieux, sans doute, mais il fait nuit; il
faut compter plus de coups perdus qu'il n'y en aurait dans le
jour.

-- Soit! Chacun pourra tirer trois coups, les deux qui seront tout
charges, et un troisieme de recharge.

-- A merveille! ou notre combat aura-t-il lieu?

-- Avez-vous quelque preference?

-- Non.

-- Vous voyez ce petit bois qui s'etend devant nous?

-- Le bois Rochin? Parfaitement.

-- Vous le connaissez?

-- A merveille.

-- Vous savez, alors, qu'il a une clairiere a son centre?

-- Oui.

-- Gagnons cette clairiere.

-- Soit!

-- C'est une espece de champ clos naturel, avec toutes sortes de
chemins, de faux fuyants, de sentiers, de fosses, de tournants,
d'allees; nous serons la a merveille.

-- Je le veux, si vous le voulez. Nous sommes arrives, je crois?

-- Oui. Voyez le bel espace dans le rond-point. Le peu de clarte
qui tombe des etoiles, comme dit Corneille, se concentre en cette
place; les limites naturelles sont le bois qui circuite avec ses
barrieres.

-- Soit! Faites comme vous dites.

-- Terminons les conditions, alors.

-- Voici les miennes; si vous avez quelque chose contre, vous le
direz.

-- J'ecoute.

-- Cheval tue oblige son maitre a combattre a pied.

-- C'est incontestable, puisque nous n'avons pas de chevaux de
rechange.

-- Mais n'oblige pas l'adversaire a descendre de son cheval.

-- L'adversaire sera libre d'agir comme bon lui semblera.

-- Les adversaires, s'etant joints une fois, peuvent ne se plus
quitter, et, par consequent, tirer l'un sur l'autre a bout
portant.

-- Accepte.

-- Trois charges sans plus, n'est-ce pas?

-- C'est suffisant, je crois. Voici de la poudre et des balles
pour vos pistolets; mesurez trois charges, prenez trois balles;
j'en ferai autant, puis nous repandrons le reste de la poudre et
nous jetterons le reste des balles.

-- Et nous jurons sur le Christ, n'est-ce pas, ajouta de Wardes,
que nous n'avons plus sur nous ni poudre ni balles?

-- C'est convenu; moi, je le jure.

De Guiche etendit la main vers le ciel.

De Wardes l'imita.

-- Et maintenant, mon cher comte, dit-il, laissez-moi vous dire
que je ne suis dupe de rien. Vous etes, ou vous serez l'amant de
Madame. J'ai penetre le secret, vous avez peur que je ne
l'ebruite; vous voulez me tuer pour vous assurer le silence, c'est
tout simple, et, a votre place, j'en ferais autant.

De Guiche baissa la tete.

-- Seulement, continua de Wardes triomphant, etait-ce bien la
peine, dites-moi, de me jeter encore dans les bras cette mauvaise
affaire de Bragelonne? Prenez garde, mon cher ami, en acculant le
sanglier, on l'enrage; en forcant le renard, on lui donne la
ferocite du jaguar. Il en resulte que, mis aux abois par vous, je
me defends jusqu'a la mort.

-- C'est votre droit.

-- Oui, mais, prenez garde, je ferai bien du mal; ainsi, pour
commencer, vous devinez bien, n'est-ce pas, que je n'ai point fait
la sottise de cadenasser mon secret, ou plutot votre secret dans
mon coeur? Il y a un ami, un ami spirituel, vous le connaissez,
qui est entre en participation de mon secret; ainsi, comprenez
bien que, si vous me tuez, ma mort n'aura pas servi a grand-chose;
tandis qu'au contraire, si je vous tue, dame! tout est possible,
vous comprenez.

De Guiche frissonna.

-- Si je vous tue, continua de Wardes, vous aurez attache a Madame
deux ennemis qui travailleront a qui mieux mieux a la ruiner.

-- Oh! monsieur, s'ecria de Guiche furieux, ne comptez pas ainsi
sur ma mort; de ces deux ennemis, j'espere bien tuer l'un tout de
suite, et l'autre a la premiere occasion.

De Wardes ne repondit que par un eclat de rire tellement
diabolique, qu'un homme superstitieux s'en fut effraye.

Mais de Guiche n'etait point impressionnable a ce point.

-- Je crois, dit-il, que tout est regle, monsieur de Wardes;
ainsi, prenez du champ, je vous prie, a moins que vous ne
preferiez que ce soit moi.

-- Non pas, dit de Wardes, enchante de vous epargner une peine.

Et, mettant son cheval au galop, il traversa la clairiere dans
toute son etendue, et alla prendre son poste au point de la
circonference du carrefour qui faisait face a celui ou de Guiche
s'etait arrete.

De Guiche demeura immobile.

A la distance de cent pas a peu pres, les deux adversaires etaient
absolument invisibles l'un a l'autre, perdus qu'ils etaient dans
l'ombre epaisse des ormes et des chataigniers.

Une minute s'ecoula au milieu du plus profond silence.

Au bout de cette minute, chacun, au sein de l'ombre ou il etait
cache, entendit le double cliquetis du chien resonnant dans la
batterie.

De Guiche, suivant la tactique ordinaire, mit son cheval au galop,
persuade qu'il trouverait une double garantie de surete dans
l'ondulation du mouvement et dans la vitesse de la course.

Cette course se dirigea en droite ligne sur le point qu'a son avis
devait occuper son adversaire.

A la moitie du chemin, il s'attendait a rencontrer de Wardes: il
se trompait.

Il continua sa course, presumant que de Wardes l'attendait
immobile.

Mais au deux tiers de la clairiere, il vit le carrefour
s'illuminer tout a coup, et une balle coupa en sifflant la plume
qui s'arrondissait sur son chapeau.

Presque en meme temps, et comme si le feu du premier coup eut
servi a eclairer l'autre, un second coup retentit, et une seconde
balle vint trouer la tete du cheval de de Guiche, un peu au-
dessous de l'oreille.

L'animal tomba.

Ces deux coups, venant d'une direction tout opposee a celle dans
laquelle il s'attendait a trouver de Wardes, frapperent de Guiche
de surprise; mais, comme c'etait un homme d'un grand sang-froid,
il calcula sa chute, mais non pas si bien, cependant, que le bout
de sa botte ne se trouvat pris sous son cheval.

Heureusement, dans son agonie, l'animal fit un mouvement, et
de Guiche put degager sa jambe moins pressee.

De Guiche se releva, se tata; il n'etait point blesse.

Du moment ou il avait senti le cheval faiblir, il avait place ses
deux pistolets dans les fontes, de peur que la chute ne fit partir
un des deux coups et meme tous les deux, ce qui l'eut desarme
inutilement.

Une fois debout, il reprit ses pistolets dans ses fontes, et
s'avanca vers l'endroit ou, a la lueur de la flamme, il avait vu
apparaitre de Wardes. De Guiche s'etait, apres le premier coup,
rendu compte de la manoeuvre de son adversaire, qui etait on ne
peut plus simple.

Au lieu de courir sur de Guiche ou de rester a sa place a
l'attendre, de Wardes avait, pendant une quinzaine de pas a peu
pres, suivi le cercle d'ombre qui le derobait a la vue de son
adversaire, et, au moment ou celui-ci lui presentait le flanc dans
sa course, il l'avait tire de sa place, ajustant a l'aise, et
servi au lieu d'etre gene par le galop du cheval.

On a vu que, malgre l'obscurite, la premiere balle avait passe a
un pouce a peine de la tete de de Guiche.

De Wardes etait si sur de son coup, qu'il avait cru voir tomber
de Guiche. Son etonnement fut grand lorsque, au contraire le
cavalier demeura en selle.

Il se pressa pour tirer le second coup, fit un ecart de main et
tua le cheval.

C'etait une heureuse maladresse, si de Guiche demeurait engage
sous l'animal. Avant qu'il eut pu se degager, de Wardes
rechargeait son troisieme coup et tenait de Guiche a sa merci.

Mais, tout au contraire, de Guiche etait debout et avait trois
coups a tirer.

De Guiche comprit la position... Il s'agissait de gagner de Wardes
de vitesse. Il prit sa course, afin de le joindre avant qu'il eut
fini de recharger son pistolet.

De Wardes le voyait arriver comme une tempete. La balle etait
juste et resistait a la baguette. Mal charger etait s'exposer a
perdre un dernier coup. Bien charger etait perdre son temps, ou
plutot c'etait perdre la vie.

Il fit faire un ecart a son cheval.

De Guiche pivota sur lui-meme, et, au moment ou le cheval
retombait, le coup partit, enlevant le chapeau de de Wardes.

De Wardes comprit qu'il avait un instant a lui; il en profita pour
achever de charger son pistolet.

De Guiche, ne voyant pas tomber son adversaire, jeta le premier
pistolet devenu inutile, et marcha sur de Wardes en levant le
second.

Mais, au troisieme pas qu'il fit, de Wardes le prit tout marchant
et le coup partit.

Un rugissement de colere y repondit; le bras du comte se crispa et
s'abattit. Le pistolet tomba.

De Wardes vit le comte se baisser, ramasser le pistolet de la main
gauche, et faire un nouveau pas en avant.

Le moment etait supreme.

-- Je suis perdu, murmura de Wardes, il n'est point blesse a mort.

Mais au moment ou de Guiche levait son pistolet sur de Wardes, la
tete, les epaules et les jarrets du comte flechirent a la fois. Il
poussa un soupir douloureux et vint rouler aux pieds du cheval de
de Wardes.

-- Allons donc! murmura celui-ci.

Et, rassemblant les renes, il piqua des deux.

Le cheval franchit le corps inerte et emporta rapidement de Wardes
au chateau.

Arrive la, de Wardes demeura un quart d'heure a tenir conseil.

Dans son impatience a quitter le champ de bataille, il avait
neglige de s'assurer que de Guiche fut mort.

Une double hypothese se presentait a l'esprit agite de de Wardes.

Ou de Guiche etait tue, ou de Guiche etait seulement blesse.

-- Si de Guiche etait tue, fallait-il laisser ainsi son corps aux
loups? C'etait une cruaute inutile, puisque, si de Guiche etait
tue, il ne parlerait certes pas.

S'il n'etait pas tue, pourquoi, en ne lui portant pas secours, se
faire passer pour un sauvage incapable de generosite?

Cette derniere consideration l'emporta.

De Wardes s'informa de Manicamp.

Il apprit que Manicamp s'etait informe de de Guiche et, ne sachant
point ou le joindre, s'etait alle coucher.

De Wardes alla reveiller le dormeur et lui conta l'affaire, que
Manicamp ecouta sans dire un mot, mais avec une expression
d'energie croissante dont on aurait cru sa physionomie incapable.

Seulement, lorsque de Wardes eut fini, Manicamp prononca un seul
mot:

-- Allons!

Tout en marchant, Manicamp se montait l'imagination, et, au fur et
a mesure que de Wardes lui racontait l'evenement, il
s'assombrissait davantage.

-- Ainsi, dit-il lorsque de Wardes eut fini, vous le croyez mort?

-- Helas! oui.

-- Et vous vous etes battus comme cela sans temoins?

-- Il l'a voulu.

-- C'est singulier!

-- Comment, c'est singulier?

-- Oui, le caractere de M. de Guiche ressemble bien peu a cela.

-- Vous ne doutez pas de ma parole, je suppose?

-- He! he!

-- Vous en doutez?

-- Un peu... Mais j'en douterai bien plus encore, je vous en
previens, si je vois le pauvre garcon mort.

-- Monsieur Manicamp!

-- Monsieur de Wardes!

-- Il me semble que vous m'insultez!

-- Ce sera comme vous voudrez. Que voulez-vous? moi, je n'ai
jamais aime les gens qui viennent vous dire: "J'ai tue M. Untel
dans un coin; c'est un bien grand malheur, mais je l'ai tue
loyalement." Il fait nuit bien noire pour cet adverbe-la monsieur
de Wardes!

-- Silence, nous sommes arrives.

En effet, on commencait a apercevoir la petite clairiere, et, dans
l'espace vide, la masse immobile du cheval mort.

A droite du cheval, sur l'herbe noire, gisait, la face contre
terre, le pauvre comte baigne dans son sang.

Il etait demeure a la meme place et ne paraissait meme pas avoir
fait un mouvement.

Manicamp se jeta a genoux, souleva le comte, et le trouva froid et
trempe de sang.

Il le laissa retomber.

Puis, s'allongeant pres de lui, il chercha jusqu'a ce qu'il eut
trouve le pistolet de de Guiche.

-- Morbleu! dit-il alors en se relevant, pale comme un spectre et
le pistolet au poing; morbleu! vous ne vous trompiez pas, il est
bien mort!

-- Mort? repeta de Wardes.

-- Oui, et son pistolet est charge, ajouta Manicamp en
interrogeant du doigt le bassinet.

-- Mais ne vous ai-je pas dit que je l'avais pris dans la marche
et que j'avais tire sur lui au moment ou il visait sur moi?

-- Etes-vous bien sur de vous etre battu contre lui, monsieur
de Wardes? Moi, je l'avoue, j'ai bien peur que vous ne l'ayez
assassine. Oh! ne criez pas! vous avez tire vos trois coups, et
son pistolet est charge! Vous avez tue son cheval, et lui, lui,
de Guiche, un des meilleurs tireurs de France, n'a touche ni vous
ni votre cheval! Tenez, monsieur de Wardes, vous avez du malheur
de m'avoir amene ici; tout ce sang m'a monte a la tete; je suis un
peu ivre, et je crois, sur l'honneur! puisque l'occasion s'en
presente, que je vais vous faire sauter la cervelle. Monsieur
de Wardes, recommandez votre ame a Dieu!

-- Monsieur de Manicamp, vous n'y songez point?

-- Si fait, au contraire, j'y songe trop.

-- Vous m'assassineriez?

-- Sans remords, pour le moment, du moins.

-- Etes-vous gentilhomme?

-- On a ete page; donc on a fait ses preuves.

-- Laissez-moi defendre ma vie, alors.

-- Bon! pour que vous me fassiez a moi, ce que vous avez fait au
pauvre de Guiche.

Et Manicamp, soulevant son pistolet, l'arreta, le bras tendu et le
sourcil fronce, a la hauteur de la poitrine de de Wardes.

De Wardes n'essaya pas meme de fuir, il etait terrifie.

Alors, dans cet effroyable silence d'un instant, qui parut un
siecle a de Wardes, un soupir se fit entendre.

-- Oh! s'ecria de Wardes! il vit! il vit! A moi, monsieur
de Guiche, on veut m'assassiner!

Manicamp se recula, et, entre les deux jeunes gens, on vit le
comte se soulever peniblement sur une main.

Manicamp jeta le pistolet a dix pas, et courut a son ami en
poussant un cri de joie.

De Wardes essuya son front inonde d'une sueur glacee.

-- Il etait temps! murmura-t-il.

-- Qu'avez-vous? demanda Manicamp a de Guiche, et de quelle facon
etes vous blesse?

De Guiche montra sa main mutilee et sa poitrine sanglante.

-- Comte! s'ecria de Wardes, on m'accuse de vous avoir assassine;
parlez, je vous en conjure, dites que j'ai loyalement combattu!

-- C'est vrai, dit le blesse, M. de Wardes a combattu loyalement,
et quiconque dirait le contraire se ferait de moi un ennemi.

-- Eh! monsieur, dit Manicamp, aidez-moi d'abord a transporter ce
pauvre garcon, et, apres, je vous donnerai toutes les
satisfactions qu'il vous plaira, ou, si vous etes par trop presse,
faisons mieux: pansons le comte avec votre mouchoir et le mien,
et, puisqu'il reste deux balles a tirer, tirons-les.

-- Merci, dit de Wardes. Deux fois en une heure j'ai vu la mort de
trop pres: c'est trop laid, la mort, et je prefere vos excuses.

Manicamp se mit a rire, et de Guiche aussi, malgre ses
souffrances.

Les deux jeunes gens voulurent le porter, mais il declara qu'il se
sentait assez fort pour marcher seul. La balle lui avait brise
l'annulaire et le petit doigt, mais avait ete glisser sur une cote
sans penetrer dans la poitrine. C'etait donc plutot la douleur que
la gravite de la blessure qui avait foudroye de Guiche.

Manicamp lui passa un bras sous une epaule, de Wardes un bras sous
l'autre, et ils l'amenerent ainsi a Fontainebleau, chez le medecin
qui avait assiste a son lit de mort le franciscain predecesseur
d'Aramis.


Chapitre CLIII -- Le souper du roi


Le roi s'etait mis a table pendant ce temps, et la suite peu
nombreuse des invites du jour avait pris place a ses cotes apres
le geste habituel qui prescrivait de s'asseoir.

Des cette epoque, bien que l'etiquette ne fut pas encore reglee
comme elle le fut plus tard, la Cour de France avait entierement
rompu avec les traditions de bonhomie et de patriarcale affabilite
qu'on retrouvait encore chez Henri IV, et que l'esprit soupconneux
de Louis XIII avait peu a peu effacees, pour les remplacer par des
habitudes fastueuses de grandeur, qu'il etait desespere de ne
pouvoir atteindre.

Le roi dinait donc a une petite table separee qui dominait, comme
le bureau d'un president, les tables voisines; petite table,
avons-nous dit: hatons-nous cependant d'ajouter que cette petite
table etait encore la plus grande de toutes.

En outre, c'etait celle sur laquelle s'entassaient un plus
prodigieux nombre de mets varies, poissons, gibiers, viandes
domestiques, fruits, legumes et conserves.

Le roi, jeune et vigoureux, grand chasseur, adonne a tous les
exercices violents, avait, en outre, cette chaleur naturelle du
sang, commune a tous les Bourbons, qui cuit rapidement les
digestions et renouvelle les appetits.

Louis XIV etait un redoutable convive; il aimait a critiquer ses
cuisiniers; mais, lorsqu'il leur faisait honneur, cet honneur
etait gigantesque.

Le roi commencait par manger plusieurs potages, soit ensemble,
dans une espece de macedoine, soit separement; il entremelait ou
plutot il separait chacun de ces potages d'un verre de vin vieux.

Il mangeait vite et assez avidement.

Porthos, qui des l'abord avait par respect attendu un coup de
coude de d'Artagnan, voyant le roi s'escrimer de la sorte, se
retourna vers le mousquetaire, et dit a demi-voix:

-- Il me semble qu'on peut aller, dit-il, Sa Majeste encourage.
Voyez donc.

-- Le roi mange, dit d'Artagnan, mais il cause en meme temps;
arrangez-vous de facon que si, par hasard, il vous adressait la
parole, il ne vous prenne pas la bouche pleine, ce qui serait
disgracieux.

-- Le bon moyen alors, dit Porthos, c'est de ne point souper.
Cependant j'ai faim, je l'avoue, et tout cela sent des odeurs
appetissantes, et qui sollicitent a la fois mon odorat et mon
appetit.

-- N'allez pas vous aviser de ne point manger, dit d'Artagnan,
vous facheriez Sa Majeste. Le roi a pour habitude de dire que
celui-la travaille bien qui mange bien, et il n'aime pas qu'on
fasse petite bouche a sa table.

-- Alors, comment eviter d'avoir la bouche pleine si on mange? dit
Porthos.

-- Il s'agit simplement, repondit le capitaine des mousquetaires,
d'avaler lorsque le roi vous fera l'honneur de vous adresser la
parole.

-- Tres bien.

Et, a partir de ce moment, Porthos se mit a manger avec un
enthousiasme poli.

Le roi, de temps en temps, levait les yeux sur le groupe, et, en
connaisseur, appreciait les dispositions de son convive.

-- Monsieur du Vallon! dit-il.

Porthos en etait a un salmis de lievre, et en engloutissait un
demi-rable.

Son nom, prononce ainsi, le fit tressaillir, et, d'un vigoureux
elan du gosier, il absorba la bouchee entiere.

-- Sire, dit Porthos d'une voix etouffee, mais suffisamment
intelligible neanmoins.

-- Que l'on passe a M. du Vallon ces filets d'agneau, dit le roi.
Aimez-vous les viandes jaunes, monsieur du Vallon?

-- Sire, j'aime tout, repliqua Porthos.

Et d'Artagnan lui souffla:

-- Tout ce que m'envoie Votre Majeste.

Porthos repeta:

-- Tout ce que m'envoie Votre Majeste.

Le roi fit, avec la tete, un signe de satisfaction.

-- On mange bien quand on travaille bien, repartit le roi,
enchante d'avoir en tete a tete un mangeur de la force de Porthos.

Porthos recut le plat d'agneau et en fit glisser une partie sur
son assiette.

-- Eh bien? dit le roi.

-- Exquis! fit tranquillement Porthos.

-- A-t-on d'aussi fins moutons dans votre province, monsieur du
Vallon? continua le roi.

-- Sire, dit Porthos, je crois qu'en ma province, comme partout,
ce qu'il y a de meilleur est d'abord au roi; mais, ensuite, je ne
mange pas le mouton de la meme facon que le mange Votre Majeste.

-- Ah! ah! Et comment le mangez-vous?

-- D'ordinaire, je me fais accommoder un agneau tout entier.

-- Tout entier?

-- Oui, Sire.

-- Et de quelle facon?

-- Voici: mon cuisinier, le drole est Allemand, Sire; mon
cuisinier bourre l'agneau en question de petites saucisses qu'il
fait venir de Strasbourg; d'andouillettes, qu'il fait venir de
Troyes; de mauviettes, qu'il fait venir de Pithiviers; par je ne
sais quel moyen, il desosse le mouton, comme il ferait d'une
volaille, tout en lui laissant la peau, qui fait autour de
l'animal une croute rissolee; lorsqu'on le coupe par belles
tranches, comme on ferait d'un enorme saucisson, il en sort un jus
tout rose qui est a la fois agreable a l'oeil et exquis au palais.

Et Porthos fit clapper sa langue.

Le roi ouvrit de grands yeux charmes, et, tout en attaquant du
faisan en daube qu'on lui presentait:

-- Voila, monsieur du Vallon, un manger que je convoiterais, dit-
il. Quoi! le mouton entier?

-- Entier, oui, Sire.

-- Passez donc ces faisans a M. du Vallon; je vois que c'est un
amateur.

L'ordre fut execute.

Puis, revenant au mouton:

-- Et cela n'est pas trop gras?

-- Non, Sire; les graisses tombent en meme temps que le jus et
surnagent; alors mon ecuyer tranchant les enleve avec une cuiller
d'argent, que j'ai fait faire expres.

-- Et vous demeurez? demanda le roi.

-- A Pierrefonds, Sire.

-- A Pierrefonds; ou est cela, monsieur du Vallon? du cote de
Belle-Ile?

-- Oh! non pas, Sire, Pierrefonds est dans le Soissonnais.

-- Je croyais que vous me parliez de ces moutons a cause des pres
sales.

-- Non, Sire, j'ai des pres qui ne sont pas sales, c'est vrai,
mais qui n'en valent pas moins.

Le roi passa aux entremets, mais sans perdre de vue Porthos, qui
continuait d'officier de son mieux.

-- Vous avez un bel appetit, monsieur du Vallon, dit-il, et vous
faites un bon convive.

-- Ah! ma foi! Sire, si Votre Majeste venait jamais a Pierrefonds,
nous mangerions bien notre mouton a nous deux, car vous ne manquez
pas d'appetit non plus, vous.

D'Artagnan poussa un bon coup de pied a Porthos sous la table.
Porthos rougit.

-- A l'age heureux de Votre Majeste, dit Porthos pour se
rattraper, j'etais aux mousquetaires, et nul ne pouvait me
rassasier. Votre Majeste a bel appetit, comme j'avais l'honneur de
le lui dire, mais elle choisit avec trop de delicatesse pour etre
appelee un grand mangeur.

Le roi parut charme de la politesse de son antagoniste.

-- Taterez-vous de ces cremes? dit-il a Porthos?

-- Sire, Votre Majeste me traite trop bien pour que je ne lui dise
pas la verite tout entiere.

-- Dites, monsieur du Vallon, dites.

-- Eh bien! Sire, en fait de sucreries, je ne connais que les
pates, et encore il faut qu'elles soient bien compactes; toutes
ces mousses m'enflent l'estomac, et tiennent une place qui me
parait trop precieuse pour la si mal occuper.

-- Ah! messieurs, dit le roi en montrant Porthos voila un
veritable modele de gastronomie. Ainsi mangeaient nos peres, qui
savaient si bien manger, ajouta Sa Majeste, tandis que nous, nous
picorons.

Et, en disant ces mots, il prit une assiette de blanc de volaille
melee de jambon.

Porthos, de son cote, entama une terrine de perdreaux et de rales.

L'echanson remplit joyeusement le verre de Sa Majeste.

-- Donnez de mon vin a M. du Vallon, dit le roi.

C'etait un des grands honneurs de la table royale, D'Artagnan
pressa le genou de son ami.

-- Si vous pouvez avaler seulement la moitie de cette hure de
sanglier que je vois la, dit-il a Porthos, je vous juge duc et
pair dans un an.

-- Tout a l'heure, dit flegmatiquement Porthos, je m'y mettrai.

Le tour de la hure ne tarda pas a venir en effet, car le roi
prenait plaisir a pousser ce beau convive, il ne fit point passer
de mets a Porthos, qu'il ne les eut degustes lui-meme: il gouta
donc la hure. Porthos se montra beau joueur, au lieu d'en manger
la moitie, comme avait dit d'Artagnan, il en mangea les trois
quarts.

-- Il est impossible, dit le roi a demi-voix, qu'un gentilhomme
qui soupe si bien tous les jours, et avec de si belles dents, ne
soit pas le plus honnete homme de mon royaume.

-- Entendez-vous? dit d'Artagnan a l'oreille de son ami.

-- Oui, je crois que j'ai un peu de faveur, dit Porthos en se
balancant sur sa chaise.

-- Oh! vous avez le vent en poupe. Oui! oui! oui!

Le roi et Porthos continuerent de manger ainsi a la grande
satisfaction des convies, dont quelques-uns, par emulation,
avaient essaye de les suivre, mais avaient du renoncer en chemin.

Le roi rougissait, et la reaction du sang a son visage annoncait
le commencement de la plenitude.

C'est alors que Louis XIV, au lieu de prendre de la gaiete, comme
tous les buveurs, s'assombrissait et devenait taciturne.

Porthos, au contraire, devenait guilleret et expansif.

Le pied de d'Artagnan dut lui rappeler plus d'une fois cette
particularite.

Le dessert parut.

Le roi ne songeait plus a Porthos; il tournait ses yeux vers la
porte d'entree, et on l'entendit demander parfois pourquoi
M. de Saint-Aignan tardait tant a venir.

Enfin, au moment ou Sa Majeste terminait un pot de confitures de
prunes avec un grand soupir, M. de Saint-Aignan parut.

Les yeux du roi, qui s'etaient eteints peu a peu, brillerent
aussitot.

Le comte se dirigea vers la table du roi, et, a son approche,
Louis XIV se leva.

Tout le monde se leva, Porthos meme, qui achevait un nougat
capable de coller l'une a l'autre les deux machoires d'un
crocodile. Le souper etait fini.


Chapitre CLIV -- Apres souper


Le roi prit le bras de Saint-Aignan et passa dans la chambre
voisine.

-- Que vous avez tarde, comte! dit le roi.

-- J'apportais la reponse, Sire, repondit le comte.

-- C'est donc bien long pour elle de repondre a ce que je lui
ecrivais?

-- Sire, Votre Majeste avait daigne faire des vers; Mlle de La
Valliere a voulu payer le roi de la meme monnaie, c'est-a-dire en
or.

-- Des vers, de Saint-Aignan!... s'ecria le roi ravi. Donne,
donne.

Et Louis rompit le cachet d'une petite lettre qui renfermait
effectivement des vers que l'histoire nous a conserves, et qui
sont meilleurs d'intention que de facture.

Tels qu'ils etaient, cependant, ils enchanterent le roi, qui
temoigna sa joie par des transports non equivoques; mais le
silence general avertit Louis, si chatouilleux sur les
bienseances, que sa joie pouvait donner matiere a des
interpretations.

Il se retourna et mit le billet dans sa poche; puis, faisant un
pas qui le ramena sur le seuil de la porte aupres de ses hotes:

-- Monsieur du Vallon, dit-il, je vous ai vu avec le plus vif
plaisir, et je vous reverrai avec un plaisir nouveau.

Porthos s'inclina, comme eut fait le colosse de Rhodes, et sortit
a reculons.

-- Monsieur d'Artagnan, continua le roi, vous attendrez mes ordres
dans la galerie; je vous suis oblige de m'avoir fait connaitre
M. du Vallon. Messieurs, je retourne demain a Paris, pour le
depart des ambassadeurs d'Espagne et de Hollande. A demain donc.

La salle se vida aussitot.

Le roi prit le bras de Saint-Aignan, et lui fit relire encore les
vers de La Valliere.

-- Comment les trouves-tu? dit-il.

-- Sire... charmants!

-- Ils me charment, en effet, et s'ils etaient connus...

-- Oh! les poetes en seraient jaloux; mais ils ne les connaitront
pas.

-- Lui avez-vous donne les miens?

-- Oh! Sire, elle les a devores.

-- Ils etaient faibles, j'en ai peur.

-- Ce n'est pas ce que Mlle de La Valliere en a dit.

-- Vous croyez qu'elle les a trouves de son gout?

-- J'en suis sur, Sire...

-- Il me faudrait repondre, alors.

-- Oh! Sire... tout de suite... apres souper... Votre Majeste se
fatiguera.

-- Je crois que vous avez raison: l'etude apres le repas est
nuisible.

-- Le travail du poete surtout; et puis, en ce moment, il y aurait
preoccupation chez Mlle de La Valliere.

-- Quelle preoccupation?

-- Ah! Sire, comme chez toutes ces dames.

-- Pourquoi?

-- A cause de l'accident de ce pauvre de Guiche.

-- Ah! mon Dieu! est-il arrive un malheur a de Guiche?

-- Oui, Sire, il a toute une main emportee, il a un trou a la
poitrine, il se meurt.

-- Bon Dieu! et qui vous a dit cela?

-- Manicamp l'a rapporte tout a l'heure chez un medecin de
Fontainebleau, et le bruit s'en est repandu ici.

-- Rapporte? Pauvre de Guiche! et comment cela lui est-il arrive?

-- Ah! voila, Sire! comment cela lui est-il arrive?

-- Vous me dites cela d'un air tout a fait singulier, de Saint-
Aignan. Donnez-moi des details... Que dit-il?

-- Lui, ne dit rien, Sire, mais les autres.

-- Quels autres?

-- Ceux qui l'ont rapporte, Sire.

-- Qui sont-ils, ceux-la?

-- Je ne sais, Sire; mais M. de Manicamp le sait, M. de Manicamp
est de ses amis.

-- Comme tout le monde, dit le roi.

-- Oh! non, reprit de Saint-Aignan, vous vous trompez, Sire; tout
le monde n'est pas precisement des amis de M. de Guiche.

-- Comment le savez-vous?

-- Est-ce que le roi veut que je m'explique?

-- Sans doute, je le veux.

-- Eh bien! Sire, je crois avoir oui parler d'une querelle entre
deux gentilshommes.

-- Quand?

-- Ce soir meme, avant le souper de Votre Majeste.

-- Cela ne prouve guere. J'ai fait des ordonnances si severes a
l'egard des duels, que nul, je suppose, n'osera y contrevenir.

-- Aussi Dieu me preserve d'accuser personne! s'ecria de Saint-
Aignan. Votre Majeste m'a ordonne de parler, je parle.

-- Dites donc alors comment le comte de Guiche a ete blesse.

-- Sire, on dit a l'affut.

-- Ce soir?

-- Ce soir.

-- Une main emportee! un trou a la poitrine! Qui etait a l'affut
avec M. de Guiche?

-- Je ne sais, Sire... Mais M. de Manicamp sait ou doit savoir.

-- Vous me cachez quelque chose, de Saint-Aignan.

-- Rien, Sire, rien.

-- Alors expliquez-moi l'accident; est-ce un mousquet qui a creve?

-- Peut-etre bien. Mais, en y reflechissant, non, Sire, car on a
trouve pres de de Guiche son pistolet encore charge.

-- Son pistolet? Mais, on ne va pas a l'affut avec un pistolet, ce
me semble.

-- Sire, on ajoute que le cheval de de Guiche a ete tue, et que le
cadavre du cheval est encore dans la clairiere.

-- Son cheval? De Guiche va a l'affut a cheval? De Saint-Aignan,
je ne comprends rien a ce que vous me dites. Ou la chose s'est-
elle passee?

-- Sire, au bois Rochin, dans le rond-point.

-- Bien. Appelez M. d'Artagnan.

De Saint-Aignan obeit. Le mousquetaire entra.

-- Monsieur d'Artagnan, dit le roi, vous allez sortir par la
petite porte du degre particulier.

-- Oui, Sire.

-- Vous monterez a cheval.

-- Oui, Sire.

-- Et vous irez au rond-point du bois Rochin. Connaissez-vous
l'endroit?

-- Sire, je m'y suis battu deux fois.

-- Comment! s'ecria le roi, etourdi de la reponse.

-- Sire, sous les edits de M. le cardinal de Richelieu repartit
d'Artagnan avec son flegme ordinaire.

-- C'est different, monsieur. Vous irez donc la, et vous
examinerez soigneusement les localites. Un homme y a ete blesse,
et vous y trouverez un cheval mort. Vous me direz ce que vous
pensez sur cet evenement.

-- Bien, Sire.

-- Il va sans dire que c'est votre opinion a vous, et non celle
d'un autre que je veux avoir.

-- Vous l'aurez dans une heure, Sire.

-- Je vous defends de communiquer avec qui que ce soit.

-- Excepte avec celui qui me donnera une lanterne, dit d'Artagnan.

-- Oui, bien entendu, dit le roi en riant de cette liberte, qu'il
ne tolerait que chez son capitaine des mousquetaires.

D'Artagnan sortit par le petit degre.

-- Maintenant, qu'on appelle mon medecin, ajouta Louis.

Dix minutes apres, le medecin du roi arrivait essouffle.

-- Monsieur, vous allez, lui dit le roi, vous transporter avec
M. de Saint-Aignan ou il vous conduira, et me rendrez compte de
l'etat du malade que vous verrez dans la maison ou je vous prie
d'aller.

Le medecin obeit sans observation, comme on commencait des cette
epoque a obeir a Louis XIV, et sortit precedant de Saint-Aignan.

-- Vous, de Saint-Aignan, envoyez-moi Manicamp, avant que le
medecin ait pu lui parler.

De Saint-Aignan sortit a son tour.


Chapitre CLV -- Comment d'Artagnan accomplit la mission dont le
roi l'avait charge


Pendant que le roi prenait ces dernieres dispositions pour arriver
a la verite, d'Artagnan, sans perdre une seconde, courait a
l'ecurie, decrochait la lanterne, sellait son cheval lui-meme, et
se dirigeait vers l'endroit designe par Sa Majeste.

Il n'avait, suivant sa promesse, vu ni rencontre personne, et,
comme nous l'avons dit, il avait pousse le scrupule jusqu'a faire,
sans l'intervention des valets d'ecurie et des palefreniers, ce
qu'il avait a faire.

D'Artagnan etait de ceux qui se piquent, dans les moments
difficiles, de doubler leur propre valeur.

En cinq minutes de galop, il fut au bois, attacha son cheval au
premier arbre qu'il rencontra, et penetra a pied jusqu'a la
clairiere.

Alors il commenca de parcourir a pied, et sa lanterne a la main,
toute la surface du rond-point, vint, revint, mesura, examina, et,
apres une demi-heure d'exploration il reprit silencieusement son
cheval, et s'en revint reflechissant et au pas a Fontainebleau.

Louis attendait dans son cabinet: il etait seul et crayonnait sur
un papier des lignes qu'au premier coup d'oeil d'Artagnan reconnut
inegales et fort raturees.

Il en conclut que ce devaient etre des vers.

Il leva la tete et apercut d'Artagnan.

-- Eh bien! monsieur, dit-il, m'apportez-vous des nouvelles?

-- Oui, Sire.

-- Qu'avez-vous vu?

-- Voici la probabilite, Sire, dit d'Artagnan.

-- C'etait une certitude que je vous avais demandee.

-- Je m'en rapprocherai autant que je pourrai; le temps etait
commode pour les investigations dans le genre de celles que je
viens de faire: il a plu ce soir et les chemins etaient
detrempes...

-- Au fait, monsieur d'Artagnan.

-- Sire, Votre Majeste m'avait dit qu'il y avait un cheval mort au
carrefour du bois Rochin; j'ai donc commence par etudier les
chemins.

"Je dis les chemins, attendu qu'on arrive au centre du carrefour
par quatre chemins.

"Celui que j'avais suivi moi-meme presentait seul des traces
fraiches. Deux chevaux l'avaient suivi cote a cote: leurs huit
pieds etaient marques bien distinctement dans la glaise.

"L'un des cavaliers etait plus presse que l'autre. Les pas de l'un
sont toujours en avant de l'autre d'une demi-longueur de cheval.

-- Alors vous etes sur qu'ils sont venus a deux? dit le roi.

-- Oui, Sire. Les chevaux sont deux grandes betes d'un pas egal,
des chevaux habitues a la manoeuvre, car ils ont tourne en
parfaite oblique la barriere du rond-point.

-- Apres, monsieur?

-- La, les cavaliers sont restes un instant a regler sans doute
les conditions du combat; les chevaux s'impatientaient. L'un des
cavaliers parlait, l'autre ecoutait et se contentait de repondre.
Son cheval grattait la terre du pied, ce qui prouve que, dans sa
preoccupation a ecouter, il lui lachait la bride.

-- Alors il y a eu combat?

-- Sans conteste.

-- Continuez; vous etes un habile observateur.

-- L'un des deux cavaliers est reste en place, celui qui ecoutait;
l'autre a traverse la clairiere, et a d'abord ete se mettre en
face de son adversaire. Alors celui qui etait reste en place a
franchi le rond-point au galop jusqu'aux deux tiers de sa
longueur, croyant marcher sur son ennemi; mais celui-ci avait
suivi la circonference du bois.

-- Vous ignorez les noms, n'est-ce pas?

-- Tout a fait, Sire. Seulement, celui-ci qui avait suivi la
circonference du bois montait un cheval noir.

-- Comment savez-vous cela?

-- Quelques crins de sa queue sont restes aux ronces qui
garnissent le bord du fosse.

-- Continuez.

-- Quant a l'autre cheval, je n'ai pas eu de peine a en faire le
signalement, puisqu'il est reste mort sur le champ de bataille.

-- Et de quoi ce cheval est-il mort?

-- D'une balle qui lui a troue la tempe.

-- Cette balle etait celle d'un pistolet ou d'un fusil?

-- D'un pistolet, Sire. Au reste, la blessure du cheval m'a
indique la tactique de celui qui l'avait tue. Il avait suivi la
circonference du bois pour avoir son adversaire en flanc. J'ai
d'ailleurs, suivi ses pas sur l'herbe.

-- Les pas du cheval noir?

-- Oui, Sire.

-- Allez, monsieur d'Artagnan.

-- Maintenant que Votre Majeste voit la position des deux
adversaires, il faut que je quitte le cavalier stationnaire pour
le cavalier qui passe au galop.

-- Faites.

-- Le cheval du cavalier qui chargeait fut tue sur le coup.

-- Comment savez-vous cela?

-- Le cavalier n'a pas eu le temps de mettre pied a terre et est
tombe avec lui. J'ai vu la trace de sa jambe, qu'il avait tiree
avec effort de dessous le cheval. L'eperon, presse par le poids de
l'animal, avait laboure la terre.

-- Bien. Et qu'a-t-il dit en se relevant?

-- Il a marche droit sur son adversaire.

-- Toujours place sur la lisiere du bois?

-- Oui, Sire. Puis, arrive a une belle portee, il s'est arrete
solidement, ses deux talons sont marques l'un pres de l'autre, il
a tire et a manque son adversaire.

-- Comment savez-vous cela, qu'il l'a manque?

-- J'ai trouve le chapeau troue d'une balle.

-- Ah! une preuve, s'ecria le roi.

-- Insuffisante, Sire, repondit froidement d'Artagnan: c'est un
chapeau sans lettres, sans armes; une plume rouge comme a tous les
chapeaux; le galon meme n'a rien de particulier.

-- Et l'homme au chapeau troue a-t-il tire son second coup?

-- Oh! Sire, ses deux coups etaient deja tires.

-- Comment avez-vous su cela?

-- J'ai retrouve les bourres du pistolet.

-- Et la balle qui n'a pas tue le cheval, qu'est-elle devenue?

-- Elle a coupe la plume du chapeau de celui sur qui elle etait
dirigee, et a ete briser un petit bouleau de l'autre cote de la
clairiere.

-- Alors, l'homme au cheval noir etait desarme, tandis que son
adversaire avait encore un coup a tirer.

-- Sire, pendant que le cavalier demonte se relevait, l'autre
rechargeait son arme. Seulement, il etait fort trouble en la
rechargeant, la main lui tremblait.

-- Comment savez-vous cela?

-- La moitie de la charge est tombee a terre, et il a jete la
baguette, ne prenant pas le temps de la remettre au pistolet.

-- Monsieur d'Artagnan, ce que vous dites la est merveilleux!

-- Ce n'est que de l'observation, Sire, et le moindre batteur
d'estrade en ferait autant.

-- On voit la scene rien qu'a vous entendre.

-- Je l'ai, en effet, reconstruite dans mon esprit, a peu de
changements pres.

-- Maintenant, revenons au cavalier demonte. Vous disiez qu'il
avait marche sur son adversaire tandis que celui-ci rechargeait
son pistolet?

-- Oui; mais au moment ou il visait lui-meme, l'autre tira.

-- Oh! fit le roi, et le coup?

-- Le coup fut terrible, Sire; le cavalier demonte tomba sur la
face apres avoir fait trois pas mal assures.

-- Ou avait-il ete frappe?

-- A deux endroits: a la main droite d'abord, puis, du meme coup,
a la poitrine.

-- Mais comment pouvez-vous deviner cela? demanda le roi plein
d'admiration.

-- Oh! c'est bien simple: la crosse du pistolet etait tout
ensanglantee, et l'on y voyait la trace de la balle avec les
fragments d'une bague brisee. Le blesse a donc eu, selon toute
probabilite, l'annulaire et le petit doigt emportes.

-- Voila pour la main, j'en conviens; mais la poitrine?

-- Sire, il y avait deux flaques de sang a la distance de deux
pieds et demi l'une de l'autre. A l'une de ces flaques, l'herbe
etait arrachee par la main crispee; a l'autre, l'herbe etait
affaissee seulement par le poids du corps.

-- Pauvre de Guiche! s'ecria le roi.

-- Ah! c'etait M. de Guiche? dit tranquillement le mousquetaire.
Je m'en etais doute; mais je n'osais en parler a Votre Majeste.

-- Et comment vous en doutiez-vous?

-- J'avais reconnu les armes des Grammont sur les fontes du cheval
mort.

-- Et vous le croyez blesse grievement?

-- Tres grievement, puisqu'il est tombe sur le coup et qu'il est
reste longtemps a la meme place; cependant il a pu marcher, en
s'en allant, soutenu par deux amis.

-- Vous l'avez donc rencontre, revenant?

-- Non; mais j'ai releve les pas des trois hommes: l'homme de
droite et l'homme de gauche marchaient librement, facilement; mais
celui du milieu avait le pas lourd. D'ailleurs, des traces de sang
accompagnaient ce pas.

-- Maintenant, monsieur, que vous avez si bien vu le combat
qu'aucun detail ne vous en a echappe, dites-moi deux mots de
l'adversaire de de Guiche.

-- Oh! Sire, je ne le connais pas.

-- Vous qui voyez tout si bien, cependant.

-- Oui, Sire, dit d'Artagnan, je vois tout; mais je ne dis pas
tout ce que je vois, et, puisque le pauvre diable a echappe, que
Votre Majeste me permette de lui dire que ce n'est pas moi qui le
denoncerai.

-- C'est cependant un coupable, monsieur, que celui qui se bat en
duel.

-- Pas pour moi, Sire, dit froidement d'Artagnan.

-- Monsieur, s'ecria le roi, savez-vous bien ce que vous dites?

-- Parfaitement, Sire; mais, a mes yeux, voyez-vous, un homme qui
se bat bien est un brave homme. Voila mon opinion. Vous pouvez en
avoir une autre; c'est naturel, vous etes le maitre.

-- Monsieur d'Artagnan, j'ai ordonne cependant...

D'Artagnan interrompit le roi avec un geste respectueux.

-- Vous m'avez ordonne d'aller chercher des renseignements sur un
combat, Sire; vous les avez. M'ordonnez-vous d'arreter
l'adversaire de M. de Guiche, j'obeirai; mais ne m'ordonnez point
de vous le denoncer, car, cette fois, je n'obeirai pas.

-- Eh bien! arretez-le.

-- Nommez-le moi, Sire.

Louis frappa du pied.

Puis, apres un instant de reflexion:

-- Vous avez dix fois, vingt fois, cent fois raison, dit-il.

-- C'est mon avis, Sire; je suis heureux que ce soit en meme temps
celui de Votre Majeste.

-- Encore un mot... Qui a porte secours a de Guiche?

-- Je l'ignore.

-- Mais vous parlez de deux hommes... Il y avait donc un temoin?

-- Il n'y avait pas de temoin. Il y a plus... M. de Guiche une
fois tombe, son adversaire s'est enfui sans meme lui porter
secours.

-- Le miserable!

-- Dame! Sire, c'est l'effet de vos ordonnances. On s'est bien
battu, on a echappe a une premiere mort, on veut echapper a une
seconde. On se souvient de M. de Boutteville... Peste!

-- Et, alors on devient lache.

-- Non, l'on devient prudent.

-- Donc, il s'est enfui?

-- Oui, et aussi vite que son cheval a pu l'emporter meme.

-- Et dans quelle direction?

-- Dans celle du chateau.

-- Apres?

-- Apres, j'ai eu l'honneur de le dire a Votre Majeste, deux
hommes, a pied, sont venus qui ont emmene M. de Guiche.

-- Quelle preuve avez-vous que ces hommes soient venus apres le
combat?

-- Ah! une preuve manifeste; au moment du combat, la pluie venait
de cesser, le terrain n'avait pas eu le temps de l'absorber et
etait devenu humide: les pas enfoncent; mais apres le combat, mais
pendant le temps que M. de Guiche est reste evanoui, la terre
s'est consolidee et les pas s'impregnaient moins profondement.

-- Monsieur d'Artagnan, dit-il, vous etes, en verite, le plus
habile homme de mon royaume.

-- C'est ce que pensait M. de Richelieu, c'est ce que disait
M. de Mazarin, Sire.

-- Maintenant, il nous reste a voir si votre sagacite est en
defaut.

-- Oh! Sire, l'homme se trompe: _Errare humanum est_, dit
philosophiquement le mousquetaire.

-- Alors vous n'appartenez pas a l'humanite, monsieur d'Artagnan,
car je crois que vous ne vous trompez jamais.

-- Votre Majeste disait que nous allions voir.

-- Oui.

-- Comment cela, s'il lui plait?

-- J'ai envoye chercher M. de Manicamp, et M. de Manicamp va
venir.

-- Et M. de Manicamp sait le secret?

-- De Guiche n'a pas de secrets pour M. de Manicamp.

-- Nul n'assistait au combat, je le repete, et, a moins que
M. de Manicamp ne soit un de ces deux hommes qui l'ont ramene...

-- Chut! dit le roi, voici qu'il vient: demeurez la et pretez
l'oreille.

-- Tres bien, Sire, dit le mousquetaire.

A la meme minute, Manicamp et de Saint-Aignan paraissaient au
seuil de la porte.


Chapitre CLVI -- L'affut


Le roi fit un signe au mousquetaire, l'autre a de Saint-Aignan.

Le signe etait imperieux et signifiait: "Sur votre vie, taisez-
vous!"

D'Artagnan se retira, comme un soldat, dans l'angle du cabinet.

De Saint-Aignan, comme un favori, s'appuya sur le dossier du
fauteuil du roi.

Manicamp, la jambe droite en avant, le sourire aux levres, les
mains blanches et gracieuses, s'avanca pour faire sa reverence au
roi.

Le roi rendit le salut avec la tete.

-- Bonsoir, monsieur de Manicamp, dit-il.

-- Votre Majeste m'a fait l'honneur de me mander aupres d'elle,
dit Manicamp.

-- Oui, pour apprendre de vous tous les details du malheureux
accident arrive au comte de Guiche.

-- Oh! Sire, c'est douloureux.

-- Vous etiez la?

-- Pas precisement, Sire.

-- Mais vous arrivates sur le theatre de l'accident quelques
instants apres cet accident accompli?

-- C'est cela, oui, Sire, une demi-heure a peu pres.

-- Et ou cet accident a-t-il eu lieu?

-- Je crois, Sire, que l'endroit s'appelle le rond-point du bois
Rochin.

-- Oui, rendez-vous de chasse.

-- C'est cela meme, Sire.

-- Eh bien! contez-moi ce que vous savez de details sur ce
malheur, monsieur de Manicamp. Contez.

-- C'est que Votre Majeste est peut-etre instruite, et je
craindrais de la fatiguer par des repetitions.

-- Non, ne craignez pas.

Manicamp regarda tout autour de lui; il ne vit que d'Artagnan
adosse aux boiseries, d'Artagnan calme, bienveillant, bonhomme, et
de Saint-Aignan avec lequel il etait venu, et qui se tenait
toujours adosse au fauteuil du roi avec une figure egalement
gracieuse.

Il se decida donc a parler.

-- Votre Majeste n'ignore pas, dit-il, que les accidents sont
communs a la chasse?

-- A la chasse?

-- Oui, Sire, je veux dire a l'affut.

-- Ah! ah! dit le roi, c'est a l'affut que l'accident est arrive?

-- Mais oui, Sire, hasarda Manicamp; est-ce que Votre Majeste
l'ignorait?

-- Mais a peu pres, dit le roi fort vite, car toujours Louis XIV
repugna a mentir; c'est donc a l'affut, dites-vous, que l'accident
est arrive?

-- Helas! oui, malheureusement, Sire.

Le roi fit une pause.

-- A l'affut de quel animal? demanda-t-il.

-- Du sanglier, Sire.

-- Et quelle idee a donc eue de Guiche de s'en aller comme cela,
tout seul, a l'affut du sanglier? C'est un exercice de campagnard,
cela, et bon, tout au plus, pour celui qui n'a pas, comme le
marechal de Grammont, chiens et piqueurs pour chasser en
gentilhomme.

Manicamp plia les epaules.

-- La jeunesse est temeraire, dit-il sentencieusement.

-- Enfin!... continuez, dit le roi.

-- Tant il y a, continua Manicamp, n'osant s'aventurer et posant
un mot apres l'autre, comme fait de ses pieds un paludier dans un
marais, tant il y a, Sire, que le pauvre de Guiche s'en alla tout
seul a l'affut.

-- Tout seul, voire! le beau chasseur! Eh! M. de Guiche ne sait-il
pas que le sanglier revient sur le coup?

-- Voila justement ce qui est arrive, Sire.

-- Il avait donc eu connaissance de la bete?

-- Oui, Sire. Des paysans l'avaient vue dans leurs pommes de
terre.

-- Et quel animal etait-ce?

-- Un ragot.

-- Il fallait donc me prevenir, monsieur, que de Guiche avait des
idees de suicide; car, enfin, je l'ai vu chasser, c'est un veneur
tres expert. Quand il tire sur l'animal accule et tenant aux
chiens, il prend toutes ses precautions, et cependant il tire avec
une carabine, et, cette fois, il s'en va affronter le sanglier
avec de simples pistolets!

Manicamp tressaillit.

-- Des pistolets de luxe, excellents pour se battre en duel avec
un homme et non avec un sanglier, que diable!

-- Sire, il y a des choses qui ne s'expliquent pas bien.

-- Vous avez raison, et l'evenement qui nous occupe est une de ces
choses la. Continuez.

Pendant ce recit, de Saint-Aignan, qui eut peut-etre fait signe a
Manicamp de ne pas s'enferrer, etait couche en joue par le regard
obstine du roi.

Il y avait donc, entre lui et Manicamp, impossibilite de
communiquer. Quant a d'Artagnan, la statue du Silence, a Athenes,
etait plus bruyante et plus expressive que lui.

Manicamp continua donc, lance dans la voie qu'il avait prise, a
s'enfoncer dans le panneau.

-- Sire, dit-il, voici probablement comment la chose s'est passee.
De Guiche attendait le sanglier.

-- A cheval ou a pied? demanda le roi.

-- A cheval. Il tira sur la bete, la manqua.

-- Le maladroit!

-- La bete fonca sur lui.

-- Et le cheval fut tue?

-- Ah! Votre Majeste sait cela?

-- On m'a dit qu'un cheval avait ete trouve mort au carrefour du
bois Rochin. J'ai presume que c'etait le cheval de de Guiche.

-- C'etait lui, effectivement, Sire.

-- Voila pour le cheval, c'est bien; mais pour de Guiche?

-- De Guiche une fois a terre, fut fouille par le sanglier et
blesse a la main et a la poitrine.

-- C'est un horrible accident; mais, il faut le dire, c'est la
faute de de Guiche. Comment va-t-on a l'affut d'un pareil animal
avec des pistolets! Il avait donc oublie la fable d'Adonis?

Manicamp se gratta l'oreille.

-- C'est vrai, dit-il, grande imprudence.

-- Vous expliquez-vous cela, monsieur de Manicamp?

-- Sire, ce qui est ecrit est ecrit.

-- Ah! vous etes fataliste!

Manicamp s'agitait, fort mal a son aise.

-- Je vous en veux, monsieur de Manicamp, continua le roi.

-- A moi, Sire.

-- Oui! Comment! vous etes l'ami de Guiche, vous savez qu'il est
sujet a de pareilles folies, et vous ne l'arretez pas?

Manicamp ne savait a quoi s'en tenir; le ton du roi n'etait plus
precisement celui d'un homme credule.

D'un autre cote, ce ton n'avait ni la severite du drame, ni
l'insistance de l'interrogatoire.

Il y avait plus de raillerie que de menace.

-- Et vous dites donc, continua le roi, que c'est bien le cheval
de Guiche que l'on a retrouve mort?

-- Oh! mon Dieu, oui, lui-meme.

-- Cela vous a-t-il etonne?

-- Non, Sire. A la derniere chasse, M. de Saint-Maure, Votre
Majeste se le rappelle, a eu un cheval tue sous lui, et de la meme
facon.

-- Oui, mais eventre.

-- Sans doute, Sire.

-- Le cheval de Guiche eut ete eventre comme celui de M. de Saint-
Maure que cela ne m'etonnerait point, pardieu!

Manicamp ouvrit de grands yeux.

-- Mais ce qui m'etonne, continua le roi, c'est que le cheval
de Guiche, au lieu d'avoir le ventre ouvert, ait la tete cassee.

Manicamp se troubla.

-- Est-ce que je me trompe? reprit le roi, est-ce que ce n'est
point a la tempe que le cheval de Guiche a ete frappe? Avouez,
monsieur de Manicamp, que voila un coup singulier.

-- Sire, vous savez que le cheval est un animal tres intelligent,
il aura essaye de se defendre.

-- Mais un cheval se defend avec les pieds de derriere, et non
avec la tete.

-- Alors, le cheval, effraye, se sera abattu, dit Manicamp, et le
sanglier, vous comprenez, Sire, le sanglier...

-- Oui, je comprends pour le cheval; mais pour le cavalier?

-- Eh bien! c'est tout simple: le sanglier est revenu du cheval au
cavalier, et, comme j'ai deja eu l'honneur de le dire a Votre
Majeste, a ecrase la main de de Guiche au moment ou il allait
tirer sur lui son second coup de pistolet; puis, d'un coup de
boutoir, il lui a troue la poitrine.

-- Cela est on ne peut plus vraisemblable, en verite, monsieur de
Manicamp; vous avez tort de vous defier de votre eloquence, et
vous contez a merveille.

-- Le roi est bien bon, dit Manicamp en faisant un salut des plus
embarrasses.

-- A partir d'aujourd'hui seulement, je defendrai a mes
gentilshommes d'aller a l'affut. Peste! autant vaudrait leur
permettre le duel.

Manicamp tressaillit et fit un mouvement pour se retirer.

-- Le roi est satisfait? demanda-t-il.

-- Enchante; mais ne vous retirez point encore, monsieur de
Manicamp, dit Louis, j'ai affaire de vous.

"Allons, allons, pensa d'Artagnan, encore un qui n'est pas de
notre force."

Et il poussa un soupir qui pouvait signifier: "Oh! les hommes de
notre force, ou sont-ils maintenant?"

En ce moment, un huissier souleva la portiere et annonca le
medecin du roi.

-- Ah! s'ecria Louis, voila justement M. Valot qui vient de
visiter M. de Guiche. Nous allons avoir des nouvelles du blesse.

Manicamp se sentit plus mal a l'aise que jamais.

-- De cette facon, au moins, ajouta le roi, nous aurons la
conscience nette.

Et il regarda d'Artagnan, qui ne sourcilla point.


Chapitre CLVII -- Le medecin


M. Valot entra.

La mise en scene etait la meme: le roi assis, de Saint-Aignan
toujours accoude a son fauteuil, d'Artagnan toujours adosse a la
muraille, Manicamp toujours debout.

-- Eh bien! monsieur Valot, fit le roi, m'avez-vous obei?

-- Avec empressement, Sire.

-- Vous vous etes rendu chez votre confrere de Fontainebleau?

-- Oui, Sire.

-- Et vous y avez trouve M. de Guiche?

-- J'y ai trouve M. de Guiche.

-- En quel etat? Dites franchement.

-- En tres piteux etat, Sire.

-- Cependant, voyons, le sanglier ne l'a pas devore?

-- Devore qui?

-- Guiche.

-- Quel sanglier?

-- Le sanglier qui l'a blesse.

-- M. de Guiche a ete blesse par un sanglier?

-- On le dit, du moins.

-- Quelque braconnier plutot...

-- Comment, quelque braconnier?...

-- Quelque mari jaloux, quelque amant maltraite, lequel, pour se
venger, aura tire sur lui.

-- Mais que dites-vous donc la, monsieur Valot? Les blessures de
M. de Guiche ne sont-elles pas produites par la defense d'un
sanglier?

-- Les blessures de M. de Guiche sont produites par une balle de
pistolet qui lui a ecrase l'annulaire et le petit doigt de la main
droite, apres quoi, elle a ete se loger dans les muscles
intercostaux de la poitrine.

-- Une balle! Vous etes sur que M. de Guiche a ete blesse par une
balle?... s'ecria le roi jouant l'homme surpris.

-- Ma foi, dit Valot, si sur que la voila, Sire.

Et il presenta au roi une balle a moitie aplatie.

Le roi la regarda sans y toucher.

-- Il avait cela dans la poitrine, le pauvre garcon? demanda-t-il.

-- Pas precisement. La balle n'avait pas penetre, elle s'etait
aplatie, comme vous voyez, ou sous la sous-garde du pistolet ou
sur le cote droit du sternum.

-- Bon Dieu! fit le roi serieusement, vous ne me disiez rien de
tout cela, monsieur de Manicamp?

-- Sire...

-- Qu'est-ce donc, voyons, que cette invention de sanglier,
d'affut, de chasse de nuit? Voyons, parlez.

-- Ah! Sire...

-- Il me parait que vous avez raison, dit le roi en se tournant
vers son capitaine des mousquetaires, et qu'il y a eu combat.

Le roi avait, plus que tout autre, cette faculte donnee aux grands
de compromettre et de diviser les inferieurs.

Manicamp lanca au mousquetaire un regard plein de reproches.

D'Artagnan comprit ce regard, et ne voulut pas rester sous le
poids de l'accusation.

Il fit un pas.

-- Sire, dit-il, Votre Majeste m'a commande d'aller explorer le
carrefour du bois Rochin, et de lui dire, d'apres mon estime, ce
qui s'y etait passe. Je lui ai fait part de mes observations, mais
sans denoncer personne. C'est Sa Majeste elle-meme qui, la
premiere, a nomme M. le comte de Guiche.

-- Bien! bien! monsieur, dit le roi avec hauteur; vous avez fait
votre devoir, et je suis content de vous, cela doit vous suffire.
Mais vous, monsieur de Manicamp, vous n'avez pas fait le votre,
car vous m'avez menti.

-- Menti, Sire! Le mot est dur.

-- Trouvez-en un autre.

-- Sire, je n'en chercherai pas. J'ai deja eu le malheur de
deplaire a Sa Majeste, et, ce que je trouve de mieux c'est
d'accepter humblement les reproches qu'elle jugera a propos de
m'adresser.

-- Vous avez raison, monsieur, on me deplait toujours en me
cachant la verite.

-- Quelquefois, Sire, on ignore.

-- Ne mentez plus, ou je double la peine.

Manicamp s'inclina en palissant.

D'Artagnan fit encore un pas en avant, decide a intervenir, si la
colere toujours grandissante du roi atteignait certaines limites.

-- Monsieur, continua le roi, vous voyez qu'il est inutile de nier
la chose plus longtemps. M. de Guiche s'est battu.

-- Je ne dis pas non, Sire, et Votre Majeste eut ete genereuse en
ne forcant pas un gentilhomme au mensonge.

-- Force! Qui vous forcait?

-- Sire, M. de Guiche est mon ami. Votre Majeste a defendu les
duels sous peine de mort. Un mensonge sauve mon ami. Je mens.

-- Bien, murmura d'Artagnan, voila un joli garcon, mordioux!

-- Monsieur, reprit le roi, au lieu de mentir, il fallait
l'empecher de se battre.

-- Oh! Sire, Votre Majeste, qui est le gentilhomme le plus
accompli de France, sait bien que, nous autres, gens d'epee, nous
n'avons jamais regarde M. de Boutteville comme deshonore pour etre
mort en Greve. Ce qui deshonore, c'est d'eviter son ennemi, et non
de rencontrer le bourreau.

-- Eh bien! soit, dit Louis XIV, je veux bien vous ouvrir un moyen
de tout reparer.

-- S'il est de ceux qui conviennent a un gentilhomme, je le
saisirai avec empressement, Sire.

-- Le nom de l'adversaire de M. de Guiche?

-- Oh! oh! murmura d'Artagnan, est-ce que nous allons continuer
Louis XIII?...

-- Sire!... fit Manicamp avec un accent de reproche.

-- Vous ne voulez pas le nommer, a ce qu'il parait? dit le roi.

-- Sire, je ne le connais pas.

-- Bravo! dit d'Artagnan.

-- Monsieur de Manicamp, remettez votre epee au capitaine.

Manicamp s'inclina gracieusement, detacha son epee en souriant et
la tendit au mousquetaire.

Mais de Saint-Aignan s'avanca vivement entre d'Artagnan et lui.

-- Sire, dit-il, avec la permission de Votre Majeste.

-- Faites, dit le roi, enchante peut-etre au fond du coeur que
quelqu'un se placat entre lui et la colere a laquelle il s'etait
laisse emporter.

-- Manicamp, vous etes un brave, et le roi appreciera votre
conduite; mais vouloir trop bien servir ses amis, c'est leur
nuire. Manicamp, vous savez le nom que Sa Majeste vous demande?

-- C'est vrai, je le sais.

-- Alors, vous le direz.

-- Si j'eusse du le dire, ce serait deja fait.

-- Alors, je le dirai, moi, qui ne suis pas, comme vous, interesse
a cette prud'homie.

-- Vous, vous etes libre; mais il me semble cependant...

-- Oh! treve de magnanimite; je ne vous laisserai point aller a la
Bastille comme cela. Parlez, ou je parle.

Manicamp etait homme d'esprit, et comprit qu'il avait fait assez
pour donner de lui une parfaite opinion; maintenant, il ne
s'agissait plus que d'y perseverer en reconquerant les bonnes
graces du roi.

-- Parlez, monsieur, dit-il a de Saint-Aignan. J'ai fait pour mon
compte tout ce que ma conscience me disait de faire, et il fallait
que ma conscience ordonnat bien haut, ajouta-t-il en se retournant
vers le roi, puisqu'elle l'a emporte sur les commandements de Sa
Majeste; mais Sa Majeste me pardonnera, je l'espere, quand elle
saura que j'avais a garder l'honneur d'une dame.

-- D'une dame? demanda le roi inquiet.

-- Oui, Sire.

-- Une dame fut la cause de ce combat?

Manicamp s'inclina.

Le roi se leva et s'approcha de Manicamp.

-- Si la personne est considerable, dit-il, je ne me plaindrai pas
que vous ayez pris des menagements, au contraire.

-- Sire, tout ce qui touche a la maison du roi, ou a la maison de
son frere, est considerable a mes yeux.

-- A la maison de mon frere? repeta Louis XIV avec une sorte
d'hesitation... La cause de ce combat est une dame de la maison de
mon frere?

-- Ou de Madame.

-- Ah! de Madame?

-- Oui, Sire.

-- Ainsi, cette dame?...

-- Est une des filles d'honneur de la maison de Son Altesse Royale
Mme la duchesse d'Orleans.

-- Pour qui M. de Guiche s'est battu, dites-vous?

-- Oui, et, cette fois, je ne mens plus.

Louis fit un mouvement plein de trouble.

-- Messieurs, dit-il en se retournant vers les spectateurs de
cette scene, veuillez vous eloigner un instant, j'ai besoin de
demeurer seul avec M. de Manicamp. Je sais qu'il a des choses
precieuses a me dire pour sa justification, et qu'il n'ose le
faire devant temoins... Remettez votre epee, monsieur de Manicamp.

Manicamp remit son epee au ceinturon.

-- Le drole est, decidement, plein de presence d'esprit, murmura
le mousquetaire en prenant le bras de Saint-Aignan et en se
retirant avec lui.

-- Il s'en tirera, fit ce dernier a l'oreille de d'Artagnan.

-- Et avec honneur, comte.

Manicamp adressa a de Saint-Aignan et au capitaine un regard de
remerciement qui passa inapercu du roi.

-- Allons, allons, dit d'Artagnan en franchissant le seuil de la
porte, j'avais mauvaise opinion de la generation nouvelle. Eh
bien! je me trompais, et ces petits jeunes gens ont du bon.

Valot precedait le favori et le capitaine.

Le roi et Manicamp resterent seuls dans le cabinet.


Chapitre CLVIII -- Ou d'Artagnan reconnait qu'il s'etait trompe,
et que c'etait Manicamp qui avait raison


Le roi s'assura par lui-meme, en allant jusqu'a la porte, que
personne n'ecoutait, et revint se placer precipitamment en face de
son interlocuteur.

-- Ca! dit-il, maintenant que nous sommes seuls, monsieur de
Manicamp, expliquez-vous.

-- Avec la plus grande franchise, Sire, repondit le jeune homme.

-- Et tout d'abord, ajouta le roi, sachez que rien ne me tient
tant au coeur que l'honneur des dames.

-- Voila justement pourquoi je menageais votre delicatesse, Sire.

-- Oui, je comprends tout maintenant. Vous dites donc qu'il
s'agissait d'une fille de ma belle-soeur, et que la personne en
question, l'adversaire de Guiche, l'homme enfin que vous ne voulez
pas nommer...

-- Mais que M. de Saint-Aignan vous nommera, Sire.

-- Oui. Vous dites donc que cet homme a offense quelqu'un de chez
Madame.

-- Mlle de La Valliere, oui, Sire.

-- Ah! fit le roi, comme s'il s'y fut attendu, et comme si
cependant ce coup lui avait perce le coeur; ah! c'est Mlle de La
Valliere que l'on outrageait?

-- Je ne dis point precisement qu'on l'outrageat, Sire.

-- Mais enfin...

-- Je dis qu'on parlait d'elle en termes peu convenables.

-- En termes peu convenables de Mlle de La Valliere! Et vous
refusez de me dire quel etait l'insolent?...

-- Sire, je croyais que c'etait chose convenue, et que Votre
Majeste avait renonce a faire de moi un denonciateur.

-- C'est juste, vous avez raison, reprit le roi en se moderant;
d'ailleurs, je saurai toujours assez tot le nom de celui qu'il me
faudra punir.

Manicamp vit bien que la question etait retournee.

Quant au roi, il s'apercut qu'il venait de se laisser entrainer un
peu loin.

Aussi se reprit-il:

-- Et je punirai, non point parce qu'il s'agit de Mlle de La
Valliere, bien que je l'estime particulierement; mais parce que
l'objet de la querelle est une femme. Or je pretends qu'a ma cour
on respecte les femmes, et qu'on ne se querelle pas.

Manicamp s'inclina.

-- Maintenant, voyons, monsieur de Manicamp, continua le roi, que
disait on de Mlle de La Valliere?

-- Mais Votre Majeste ne devine-t-elle pas?

-- Moi?

-- Votre Majeste sait bien quelle sorte de plaisanterie peuvent se
permettre les jeunes gens.

-- On disait sans doute qu'elle aimait quelqu'un, hasarda le roi.

-- C'est probable.

-- Mais Mlle de La Valliere a le droit d'aimer qui bon lui semble,
dit le roi.

-- C'est justement ce que soutenait de Guiche.

-- Et c'est pour cela qu'il s'est battu?

-- Oui, Sire, pour cette seule cause.

Le roi rougit.

-- Et, dit-il, vous n'en savez pas davantage?

-- Sur quel chapitre, Sire?

-- Mais sur le chapitre fort interessant que vous racontez a cette
heure.

-- Et quelle chose le roi veut-il que je sache?

-- Eh bien! par exemple, le nom de l'homme que La Valliere aime et
que l'adversaire de de Guiche lui contestait le droit d'aimer?

-- Sire, je ne sais rien, je n'ai rien entendu, rien surpris; mais
je tiens de Guiche pour un grand coeur, et, s'il s'est
momentanement substitue au protecteur de La Valliere, c'est que ce
protecteur etait trop haut place pour prendre lui-meme sa defense.

Ces mots etaient plus que transparents; aussi firent-ils rougir le
roi, mais, cette fois, de plaisir.

Il frappa doucement sur l'epaule de Manicamp.

-- Allons, allons, vous etes non seulement un spirituel garcon,
monsieur de Manicamp, mais encore un brave gentilhomme, et je
trouve votre ami de Guiche un paladin tout a fait de mon gout;
vous le lui temoignerez, n'est-ce pas?

-- Ainsi donc, Sire, Votre Majeste me pardonne?

-- Tout a fait.

-- Et je suis libre?

Le roi sourit et tendit la main a Manicamp.

Manicamp saisit cette main et la baisa.

-- Et puis, ajouta le roi, vous contez a merveille.

-- Moi, Sire?

-- Vous m'avez fait un recit excellent de cet accident arrive a
de Guiche. Je vois le sanglier sortant du bois, je vois le cheval
s'abattant, je vois l'animal allant du cheval au cavalier. Vous ne
racontez pas, monsieur, vous peignez.

-- Sire, je crois que Votre Majeste daigne se railler de moi, dit
Manicamp.

-- Au contraire, fit Louis XIV serieusement, je ris si peu,
monsieur de Manicamp, que je veux que vous racontiez a tout le
monde cette aventure.

-- L'aventure de l'affut?

-- Oui, telle que vous me l'avez contee, a moi, sans en changer un
seul mot, vous comprenez?

-- Parfaitement, Sire.

-- Et vous la raconterez?

-- Sans perdre une minute.

-- Eh bien! maintenant, rappelez vous-meme M. d'Artagnan; j'espere
que vous n'en avez plus peur.

-- Oh! Sire, des que je suis sur des bontes de Votre Majeste pour
moi, je ne crains plus rien.

-- Appelez donc, dit le roi.

Manicamp ouvrit la porte.

-- Messieurs, dit-il, le roi vous appelle.

D'Artagnan, Saint-Aignan et Valot rentrerent.

-- Messieurs, dit le roi, je vous fais rappeler pour vous dire que
l'explication de M. de Manicamp m'a entierement satisfait.

D'Artagnan jeta a Valot d'un cote, et a Saint-Aignan de l'autre,
un regard qui signifiait: "Eh bien! que vous disais-je?"

Le roi entraina Manicamp du cote de la porte, puis tout bas:

-- Que M. de Guiche se soigne, lui dit-il, et surtout qu'il se
guerisse vite; je veux me hater de le remercier au nom de toutes
les dames, mais surtout qu'il ne recommence jamais.

-- Dut-il mourir cent fois, Sire, il recommencera cent fois s'il
s'agit de l'honneur de Votre Majeste.

C'etait direct. Mais, nous l'avons dit, le roi Louis XIV aimait
l'encens, et, pourvu qu'on lui en donnat, il n'etait pas tres
exigeant sur la qualite.

-- C'est bien, c'est bien, dit-il en congediant Manicamp, je
verrai de Guiche moi-meme et je lui ferai entendre raison.

Alors le roi, se retournant vers les trois spectateurs de cette
scene:

-- Monsieur d'Artagnan? dit-il.

-- Sire.

-- Dites-moi donc, comment se fait-il que vous ayez la vue si
trouble, vous qui d'ordinaire avez de si bons yeux?

-- J'ai la vue trouble, moi, Sire?

-- Sans doute.

-- Cela doit etre certainement, puisque Votre Majeste le dit. Mais
en quoi trouble, s'il vous plait?

-- Mais a propos de cet evenement du bois Rochin.

-- Ah! ah!

-- Sans doute. Vous avez vu les traces de deux chevaux, les pas de
deux hommes, vous avez releve les details d'un combat. Rien de
tout cela n'a existe; illusion pure!

-- Ah! ah! fit encore d'Artagnan.

-- C'est comme ces pietinements du cheval, c'est comme ces indices
de lutte. Lutte de de Guiche contre le sanglier, pas autre chose;
seulement, la lutte a ete longue et terrible, a ce qu'il parait.

-- Ah! ah! continua d'Artagnan.

-- Et quand je pense que j'ai un instant ajoute foi a une pareille
erreur; mais aussi vous parliez avec un tel aplomb.

-- En effet, Sire, il faut que j'aie eu la berlue, dit d'Artagnan
avec une belle humeur qui charma le roi.

-- Vous en convenez, alors?

-- Pardieu! Sire, si j'en conviens!

-- De sorte que, maintenant, vous voyez la chose?...

-- Tout autrement que je ne la voyais il y a une demi-heure.

-- Et vous attribuez cette difference dans votre opinion?

-- Oh! a une chose bien simple, Sire; il y a une demi-heure, je
revenais du bois Rochin, ou je n'avais pour m'eclairer qu'une
mechante lanterne d'ecurie...

-- Tandis qu'a cette heure?...

-- A cette heure, j'ai tous les flambeaux de votre cabinet, et, de
plus, les deux yeux du roi, qui eclairent comme des soleils.

Le roi se mit a rire, et de Saint-Aignan a eclater.

-- C'est comme M. Valot, dit d'Artagnan reprenant la parole aux
levres du roi, il s'est figure que non seulement M. de Guiche
avait ete blesse par une balle, mais encore qu'il avait retire une
balle de sa poitrine.

-- Ma foi! dit Valot, j'avoue...

-- N'est-ce pas que vous l'avez cru? reprit d'Artagnan.

-- C'est-a-dire, dit Valot, que non seulement je l'ai cru, mais
qu'a cette heure encore j'en jurerais.

-- Eh bien! mon cher docteur, vous avez reve cela.

-- J'avais reve?

-- La blessure de M. de Guiche, reve! la balle, reve!... Ainsi,
croyez-moi, n'en parlez plus.

-- Bien dit, fit le roi; le conseil que vous donne d'Artagnan est
bon. Ne parlez plus de votre reve a personne, monsieur Valot, et,
foi de gentilhomme! vous ne vous en repentirez point. Bonsoir,
messieurs. Oh! la triste chose qu'un affut au sanglier!

-- La triste chose, repeta d'Artagnan a pleine voix qu'un affut au
sanglier!

Et il repeta encore ce mot par toutes les chambres ou il passa.

Et il sortit du chateau, emmenant Valot avec lui.

-- Maintenant que nous sommes seuls, dit le roi a de Saint-Aignan,
comment se nomme l'adversaire de de Guiche?

De Saint-Aignan regarda le roi.

-- Oh! n'hesite pas, dit le roi, tu sais bien que je dois
pardonner.

-- De Wardes, dit de Saint-Aignan.

-- Bien.

Puis, rentrant chez lui vivement:

-- Pardonner n'est pas oublier, dit Louis XIV.


Chapitre CLIX -- Comment il est bon d'avoir deux cordes a son arc


Manicamp sortait de chez le roi, tout heureux d'avoir si bien
reussi, quand, en arrivant au bas de l'escalier et passant devant
une portiere, il se sentit tout a coup tirer par une manche.

Il se retourna et reconnut Montalais qui l'attendait au passage,
et qui, mysterieusement, le corps penche en avant et la voix
basse, lui dit:

-- Monsieur, venez vite, je vous prie.

-- Et ou cela, mademoiselle? demanda Manicamp.

-- D'abord, un veritable chevalier ne m'eut point fait cette
question, il m'eut suivie sans avoir besoin d'explication aucune.

-- Eh bien! mademoiselle, dit Manicamp, je suis pret a me conduire
en vrai chevalier.

-- Non, il est trop tard, et vous n'en avez pas le merite. Nous
allons chez Madame; venez.

-- Ah! ah! fit Manicamp. Allons chez Madame.

Et il suivit Montalais, qui courait devant lui legere comme
Galatee.

"Cette fois, se disait Manicamp tout en suivant son guide, je ne
crois pas que les histoires de chasse soient de mise. Nous
essaierons cependant, et, au besoin... ma fois! au besoin, nous
trouverons autre chose."

Montalais courait toujours.

"Comme c'est fatigant, pensa Manicamp, d'avoir a la fois besoin de
son esprit et de ses jambes!"

Enfin on arriva.

Madame avait acheve sa toilette de nuit; elle etait en deshabille
elegant; mais on comprenait que cette toilette etait faite avant
qu'elle eut a subir les emotions qui l'agitaient.

Elle attendait avec une impatience visible.

Aussi Montalais et Manicamp la trouverent-ils debout pres de la
porte.

Au bruit de leurs pas, Madame etait venue au-devant d'eux.

-- Ah! dit-elle, enfin!

-- Voici M. de Manicamp, repondit Montalais.

Manicamp s'inclina respectueusement.

Madame fit signe a Montalais de se retirer. La jeune fille obeit.

Madame la suivit des yeux en silence, jusqu'a ce que la porte se
fut refermee derriere elle; puis, se retournant vers Manicamp:

-- Qu'y a-t-il donc et que m'apprend-on, monsieur de Manicamp?
dit-elle; il y a quelqu'un de blesse au chateau?

-- Oui, madame, malheureusement... M. de Guiche.

-- Oui, M. de Guiche, repeta la princesse. En effet, je l'avais
entendu dire, mais non affirmer. Ainsi, bien veritablement, c'est
a M. de Guiche qu'est arrivee cette infortune?

-- A lui-meme, madame.

-- Savez-vous bien, monsieur de Manicamp, dit vivement la
princesse, que les duels sont antipathiques au roi?

-- Certes, madame; mais un duel avec une bete fauve n'est pas
justiciable de Sa Majeste.

-- Oh! vous ne me ferez pas l'injure de croire que j'ajouterai foi
a cette fable absurde repandue je ne sais trop dans quel but, et
pretendant que M. de Guiche a ete blesse par un sanglier. Non,
non, monsieur; la verite est connue, et, dans ce moment, outre le
desagrement de sa blessure, M. de Guiche court le risque de sa
liberte.

-- Helas! madame, dit Manicamp, je le sais bien; mais qu'y faire?

-- Vous avez vu Sa Majeste?

-- Oui, madame.

-- Que lui avez-vous dit?

-- Je lui ai raconte comment M. de Guiche avait ete a l'affut,
comment un sanglier etait sorti du bois Rochin, comment
M. de Guiche avait tire sur lui, et comment enfin l'animal furieux
etait revenu sur le tireur, avait tue son cheval et l'avait lui-
meme grievement blesse.

-- Et le roi a cru tout cela?

-- Parfaitement.

-- Oh! vous me surprenez, monsieur de Manicamp, vous me surprenez
beaucoup.

Et Madame se promena de long en large en jetant de temps en temps
un coup d'oeil interrogateur sur Manicamp, qui demeurait
impassible et sans mouvement a la place qu'il avait adoptee en
entrant. Enfin, elle s'arreta.

-- Cependant, dit-elle, tout le monde s'accorde ici a donner une
autre cause a cette blessure.

-- Et quelle cause, madame? fit Manicamp, puis-je, sans
indiscretion, adresser cette question a Votre Altesse?

-- Vous demandez cela, vous, l'ami intime de M. de Guiche? vous,
son confident?

-- Oh! madame, l'ami intime, oui; son confident, non. De Guiche
est un de ces hommes qui peuvent avoir des secrets, qui en ont
meme, certainement, mais qui ne les disent pas. De Guiche est
discret, madame.

-- Eh bien! alors, ces secrets que M. de Guiche renferme en lui,
c'est donc moi qui aurai le plaisir de vous les apprendre, dit la
princesse avec depit; car, en verite, le roi pourrait vous
interroger une seconde fois, et si, cette seconde fois, vous lui
faisiez le meme conte qu'a la premiere, il pourrait bien ne pas
s'en contenter.

-- Mais, madame, je crois que Votre Altesse est dans l'erreur a
l'egard du roi. Sa Majeste a ete fort satisfaite de moi, je vous
jure.

-- Alors, permettez-moi de vous dire, monsieur de Manicamp, que
cela prouve une seule chose, c'est que Sa Majeste est tres facile
a satisfaire.

-- Je crois que Votre Altesse a tort de s'arreter a cette opinion.
Sa Majeste est connue pour ne se payer que de bonnes raisons.

-- Et croyez-vous qu'elle vous saura gre de votre officieux
mensonge, quand demain elle apprendra que M. de Guiche a eu pour
M. de Bragelonne, son ami, une querelle qui a degenere en
rencontre?

-- Une querelle pour M. de Bragelonne? dit Manicamp de l'air le
plus naif qu'il y ait au monde; que me fait donc l'honneur de me
dire Votre Altesse?

-- Qu'y a-t-il d'etonnant? M. de Guiche est susceptible,
irritable, il s'emporte facilement.

-- Je tiens, au contraire, madame, M. de Guiche pour tres patient,
et n'etre jamais susceptible et irritable qu'avec les plus justes
motifs.

-- Mais n'est-ce pas un juste motif que l'amitie? dit la
princesse.

-- Oh! certes, madame, et surtout pour un coeur comme le sien.

-- Eh bien! M. de Bragelonne est un ami de M. de Guiche; vous ne
nierez pas ce fait?

-- Un tres grand ami.

-- Eh bien! M. de Guiche a pris le parti de M. de Bragelonne, et
comme M. de Bragelonne etait absent et ne pouvait se battre, il
s'est battu pour lui.

Manicamp se mit a sourire, et fit deux ou trois mouvements de tete
et d'epaules qui signifiaient: "Dame! si vous le voulez
absolument..."

-- Mais enfin, dit la princesse impatientee, parlez!

-- Moi?

-- Sans doute; il est evident que vous n'etes pas de mon avis, et
que vous avez quelque chose a dire.

-- Je n'ai a dire, madame, qu'une seule chose.

-- Dites-la!

-- C'est que je ne comprends pas un mot de ce que vous me faites
l'honneur de me raconter.

-- Comment! vous ne comprenez pas un mot a cette querelle de
M. de Guiche avec M. de Wardes? s'ecria la princesse presque
irritee.

Manicamp se tut.

-- Querelle, continua-t-elle, nee d'un propos plus ou moins
malveillant ou plus ou moins fonde sur la vertu de certaine dame?

-- Ah! de certaine dame? Ceci est autre chose, dit Manicamp.

-- Vous commencez a comprendre, n'est-ce pas?

-- Votre Altesse m'excusera, mais je n'ose...

-- Vous n'osez pas? dit Madame exasperee. Eh bien! attendez, je
vais oser, moi.

-- Madame, madame! s'ecria Manicamp, comme s'il etait effraye,
faites attention a ce que vous allez dire.

-- Ah! il parait que, si j'etais un homme, vous vous battriez avec
moi, malgre les edits de Sa Majeste, comme M. de Guiche s'est
battu avec M. de Wardes, et cela pour la vertu de Mlle de La
Valliere.

-- De Mlle de La Valliere! s'ecria Manicamp en faisant un
soubresaut subit comme s'il etait a cent lieues de s'attendre a
entendre prononcer ce nom.

-- Oh! qu'avez-vous donc, monsieur de Manicamp, pour bondir ainsi?
dit Madame avec ironie; auriez-vous l'impertinence de douter,
vous, de cette vertu?

-- Mais il ne s'agit pas le moins du monde, en tout cela, de la
vertu de Mlle de La Valliere, madame.

-- Comment! lorsque deux hommes se sont brule la cervelle pour une
femme, vous dites qu'elle n'a rien a faire dans tout cela et qu'il
n'est point question d'elle? Ah! je ne vous croyais pas si bon
courtisan, monsieur de Manicamp.

-- Pardon, pardon, madame, dit le jeune homme, mais nous voila
bien loin de compte. Vous me faites l'honneur de me parler une
langue, et moi, a ce qu'il parait, j'en parle une autre.

-- Plait-il?

-- Pardon, j'ai cru comprendre que Votre Altesse me voulait dire
que MM. de Guiche et de Wardes s'etaient battus pour Mlle de La
Valliere.

-- Mais oui.

-- Pour Mlle de La Valliere, n'est-ce pas? repeta Manicamp.

-- Eh! mon Dieu, je ne dis pas que M. de Guiche s'occupat en
personne de Mlle de La Valliere; mais qu'il s'en est occupe par
procuration.

-- Par procuration!

-- Voyons, ne faites donc pas toujours l'homme effare. Ne sait-on
pas ici que M. de Bragelonne est fiance a Mlle de La Valliere, et
qu'en partant pour la mission que le roi lui a confiee a Londres,
il a charge son ami, M. de Guiche, de veiller sur cette
interessante personne?

-- Ah! je ne dis plus rien, Votre Altesse est instruite.

-- De tout, je vous en previens.

Manicamp se mit a rire, action qui faillit exasperer la princesse,
laquelle n'etait pas, comme on le sait, d'une humeur bien
endurante.

-- Madame, reprit le discret Manicamp en saluant la princesse,
enterrons toute cette affaire, qui ne sera jamais bien eclaircie.

-- Oh! quant a cela, il n'y a plus rien a faire, et les
eclaircissements sont complets. Le roi saura que de Guiche a pris
parti pour cette petite aventuriere qui se donne des airs de
grande dame; il saura que M. de Bragelonne ayant nomme pour son
gardien ordinaire du jardin des Hesperides son ami M. de Guiche,
celui-ci a donne le coup de dent requis au marquis de Wardes, qui
osait porter la main sur la pomme d'or. Or, vous n'etes pas sans
savoir, monsieur de Manicamp, vous qui savez si bien toutes
choses, que le roi convoite de son cote le fameux tresor, et que
peut-etre saura-t-il mauvais gre a M. de Guiche de s'en constituer
le defenseur. Etes-vous assez renseigne maintenant, et vous faut-
il un autre avis? Parlez, demandez.

-- Non, madame, non je ne veux rien savoir de plus.

-- Sachez cependant, car il faut que vous sachiez cela, monsieur
de Manicamp, sachez que l'indignation de Sa Majeste sera suivie
d'effets terribles. Chez les princes d'un caractere comme l'est
celui du roi, la colere amoureuse est un ouragan.

-- Que vous apaisez, vous, madame.

-- Moi! s'ecria la princesse avec un geste de violente ironie;
moi! et a quel titre?

-- Parce que vous n'aimez pas les injustices, madame.

-- Et ce serait une injustice, selon vous, que d'empecher le roi
de faire ses affaires d'amour?

-- Vous intercederez cependant en faveur de M. de Guiche.

-- Eh! cette fois vous devenez fou, monsieur, dit la princesse
d'un ton plein de hauteur.

-- Au contraire, madame, je suis dans mon meilleur sens, et, je le
repete, vous defendrez M. de Guiche aupres du roi.

-- Moi?

-- Oui.

-- Et comment cela?

-- Parce que la cause de M. de Guiche, c'est la votre, madame, dit
tout bas avec ardeur Manicamp, dont les yeux venaient de
s'allumer.

-- Que voulez-vous dire?

-- Je dis, madame, que, dans le nom de La Valliere, a propos de
cette defense prise par M. de Guiche pour M. de Bragelonne absent,
je m'etonne que Votre Altesse n'ait pas devine un pretexte.

-- Un pretexte?

-- Oui.

-- Mais un pretexte a quoi? repeta en balbutiant la princesse que
venaient d'instruire les regards de Manicamp.

-- Maintenant, madame, dit le jeune homme, j'en ai dit assez, je
presume, pour engager Votre Altesse a ne pas charger, devant le
roi, ce pauvre de Guiche, sur qui vont tomber toutes les inimities
fomentees par un certain parti tres oppose au votre.

-- Vous voulez dire, au contraire, ce me semble, que tous ceux qui
n'aiment point Mlle de La Valliere, et meme peut-etre quelques-uns
de ceux qui l'aiment, en voudront au comte?

-- Oh! Madame, poussez-vous aussi loin l'obstination, et
n'ouvrirez-vous point l'oreille aux paroles d'un ami devoue? Faut-
il que je m'expose a vous deplaire, faut-il que je vous nomme,
malgre moi, la personne qui fut la veritable cause de la querelle?

-- La personne! fit Madame en rougissant.

-- Faut-il, continua Manicamp, que je vous montre le pauvre
de Guiche irrite, furieux, exaspere de tous ces bruits qui courent
sur cette personne? Faut-il, si vous vous obstinez a ne pas la
reconnaitre, et si, moi, le respect continue de m'empecher de la
nommer, faut-il que je vous rappelle les scenes de Monsieur avec
milord de Buckingham, les insinuations lancees a propos de cet
exil du duc? Faut-il que je vous retrace les soins du comte a
plaire, a observer, a proteger cette personne pour laquelle seule
il vit, pour laquelle seule il respire? Eh bien! je le ferai, et
quand je vous aurai rappele tout cela, peut-etre comprendrez-vous
que le comte, a bout de patience, harcele depuis longtemps par
de Wardes, au premier mot desobligeant que celui-ci aura prononce
sur cette personne, aura pris feu et respire la vengeance.

La princesse cacha son visage dans ses mains.

-- Monsieur! monsieur! s'ecria-t-elle, savez-vous bien ce que vous
dites la et a qui vous le dites?

-- Alors, madame, poursuivit Manicamp comme s'il n'eut point
entendu les exclamations de la princesse, rien ne vous etonnera
plus, ni l'ardeur du comte a chercher cette querelle, ni son
adresse merveilleuse a la transporter sur un terrain etranger a
vos interets. Cela surtout est prodigieux d'habilete et de sang-
froid; et, si la personne pour laquelle le comte de Guiche s'est
battu et a verse son sang, en realite, doit quelque reconnaissance
au pauvre blesse, ce n'est vraiment pas pour le sang qu'il a
perdu, pour la douleur qu'il a soufferte, mais pour sa demarche a
l'endroit d'un honneur qui lui est plus precieux que le sien.

-- Oh! s'ecria Madame comme si elle eut ete seule; oh! ce serait
veritablement a cause de moi?

Manicamp put respirer; il avait bravement gagne le temps du repos:
il respira.

Madame, de son cote, demeura quelque temps plongee dans une
reverie douloureuse. On devinait son agitation aux mouvements
precipites de son sein, a la langueur de ses yeux, aux pressions
frequentes de sa main sur son coeur.

Mais, chez elle, la coquetterie n'etait pas une passion inerte;
c'etait, au contraire, un feu qui cherchait des aliments et qui
les trouvait.

-- Alors, dit-elle, le comte aura oblige deux personnes a la fois,
car M. de Bragelonne aussi doit a M. de Guiche une grande
reconnaissance; d'autant plus grande, que, partout et toujours,
Mlle de La Valliere passera pour avoir ete defendue par ce
genereux champion.

Manicamp comprit qu'il demeurait un reste de doute dans le coeur
de la princesse, et son esprit s'echauffa par la resistance.

-- Beau service, en verite, dit-il, que celui qu'il a rendu a Mlle
de La Valliere! beau service que celui qu'il a rendu a
M. de Bragelonne! Le duel a fait un eclat qui deshonore a moitie
cette jeune fille, un eclat qui la brouille necessairement avec le
vicomte. Il en resulte que le coup de pistolet de M. de Wardes a
eu trois resultats au lieu d'un: il tue a la fois l'honneur d'une
femme, le bonheur d'un homme, et peut-etre, en meme temps, a-t-il
blesse a mort un des meilleurs gentilshommes de France! Ah!
madame! votre logique est bien froide: elle condamne toujours,
elle n'absout jamais.

Les derniers mots de Manicamp battirent en breche le dernier doute
demeure non pas dans le coeur, mais dans l'esprit de Madame. Ce
n'etait plus ni une princesse avec ses scrupules ni une femme avec
ses soupconneux retours, c'etait un coeur qui venait de sentir le
froid profond d'une blessure.

-- Blesse a mort! murmura-t-elle d'une voix haletante; oh!
monsieur de Manicamp, n'avez-vous pas dit blesse a mort?

Manicamp ne repondit que par un profond soupir.

-- Ainsi donc, vous dites que le comte est dangereusement blesse?
continua la princesse.

-- Eh! madame, il a une main brisee et une balle dans la poitrine.

-- Mon Dieu! mon Dieu! reprit la princesse avec l'excitation de la
fievre, c'est affreux, monsieur de Manicamp! Une main brisee,
dites-vous? une balle dans la poitrine, mon Dieu! Et c'est ce
lache, ce miserable, c'est cet assassin de de Wardes qui a fait
cela! Decidement, le Ciel n'est pas juste.

Manicamp paraissait en proie a une violente emotion. Il avait, en
effet, deploye beaucoup d'energie dans la derniere partie de son
plaidoyer.

Quant a Madame, elle n'en etait plus a calculer les convenances;
lorsque chez elle la passion parlait, colere ou sympathie, rien
n'en arretait plus l'elan.

Madame s'approcha de Manicamp, qui venait de se laisser tomber sur
un siege, comme si la douleur etait une assez puissante excuse a
commettre une infraction aux lois de l'etiquette.

-- Monsieur, dit-elle en lui prenant la main, soyez franc.

Manicamp releva la tete.

-- M. de Guiche, continua Madame, est-il en danger de mort?

-- Deux fois, madame, dit-il: d'abord, a cause de l'hemorragie qui
s'est declaree, une artere ayant ete offensee a la main; ensuite,
a cause de la blessure de la poitrine qui aurait, le medecin le
craignait du moins, offense quelque organe essentiel.

-- Alors il peut mourir?

-- Mourir, oui, madame, et sans meme avoir la consolation de
savoir que vous avez connu son devouement.

-- Vous le lui direz.

-- Moi?

-- Oui; n'etes-vous pas son ami?

-- Moi? oh! non, madame, je ne dirai a M. de Guiche, si le
malheureux est encore en etat de m'entendre, je ne lui dirai que
ce que j'ai vu, c'est-a-dire votre cruaute pour lui.

-- Monsieur, oh! vous ne commettrez pas cette barbarie.

-- Oh! si fait, madame, je dirai cette verite, car, enfin, la
nature est puissante chez un homme de son age. Les medecins sont
savants, et si, par hasard, le pauvre comte survivait a sa
blessure, je ne voudrais pas qu'il restat expose a mourir de la
blessure du coeur apres avoir echappe a celle du corps.

Sur ces mots, Manicamp se leva, et, avec un profond respect, parut
vouloir prendre conge.

-- Au moins, monsieur, dit Madame en l'arretant d'un air presque
suppliant, vous voudrez bien me dire en quel etat se trouve le
malade; quel est le medecin qui le soigne?

-- Il est fort mal, madame, voila pour son etat. Quant a son
medecin, c'est le medecin de Sa Majeste elle-meme, M. Valot.
Celui-ci est, en outre, assiste du confrere chez lequel
M. de Guiche a ete transporte.

-- Comment! il n'est pas au chateau? fit Madame.

-- Helas! madame, le pauvre garcon etait si mal, qu'il n'a pu etre
amene jusqu'ici.

-- Donnez-moi l'adresse, monsieur, dit vivement la princesse:
j'enverrai querir de ses nouvelles.

-- Rue du Feurre; une maison de briques avec des volets blancs. Le
nom du medecin est inscrit sur la porte.

-- Vous retournez pres du blesse, monsieur de Manicamp?

-- Oui, madame.

-- Alors il convient que vous me rendiez un service.

-- Je suis aux ordres de Votre Altesse.

-- Faites ce que vous vouliez faire: retournez pres de
M. de Guiche, eloignez tous les assistants; veuillez vous eloigner
vous-meme.

-- Madame...

-- Ne perdons pas de temps en explications inutiles. Voila le
fait; n'y voyez pas autre chose que ce qui s'y trouve, ne demandez
pas autre chose que ce que je vous dis. Je vais envoyer une de mes
femmes, deux peut-etre, a cause de l'heure avancee; je ne voudrais
pas qu'elles vous vissent, ou plus franchement, je ne voudrais pas
que vous les vissiez: ce sont des scrupules que vous devez
comprendre, vous surtout, monsieur de Manicamp, qui devinez tout.

-- Oh! madame, parfaitement; je puis meme faire mieux, je
marcherai devant vos messageres; ce sera a la fois un moyen de
leur indiquer surement la route et de les proteger si le hasard
faisait qu'elles eussent, contre toute probabilite, besoin de
protection.

-- Et puis, par ce moyen surtout, elles entreront sans difficulte
aucune, n'est-ce pas?

-- Certes, madame; car, passant le premier, j'aplanirais ces
difficultes, si le hasard faisait qu'elles existassent.

-- Eh bien! allez, allez, monsieur de Manicamp, et attendez au bas
de l'escalier.

-- J'y vais, madame.

-- Attendez.

Manicamp s'arreta.

-- Quand vous entendrez descendre deux femmes, sortez et suivez,
sans vous retourner, la route qui conduit chez le pauvre comte.

-- Mais, si le hasard faisait descendre deux autres personnes que
je m'y trompasse?

-- On frappera trois fois doucement dans les mains.

-- Oui, madame.

-- Allez, allez.

Manicamp se retourna, salua une derniere fois, et sortit la joie
dans le coeur. Il n'ignorait pas, en effet, que la presence de
Madame etait le meilleur baume a appliquer sur les plaies du
blesse.

Un quart d'heure ne s'etait pas ecoule que le bruit d'une porte
qu'on ouvrait et qu'on refermait avec precaution parvint jusqu'a
lui. Puis il entendit les pas legers glissant le long de la rampe,
puis les trois coups frappes dans les mains, c'est-a-dire le
signal convenu.

Il sortit aussitot, et, fidele a sa parole, se dirigea, sans
retourner la tete, a travers les rues de Fontainebleau, vers la
demeure du medecin.


Chapitre CLX -- M. Malicorne, archiviste du royaume de France

Deux femmes, ensevelies dans leurs mantes et le visage couvert
d'un demi-masque de velours noir, suivaient timidement les pas de
Manicamp.

Au premier etage, derriere les rideaux de damas rouge, brillait la
douce lueur d'une lampe posee sur un dressoir.

A l'autre extremite de la meme chambre, dans un lit a colonnes
torses, ferme de rideaux pareils a ceux qui eteignaient le feu de
la lampe, reposait de Guiche, la tete elevee sur un double
oreiller, les yeux noyes dans un brouillard epais; de longs
cheveux noirs, boucles, eparpilles sur le lit, paraient de leur
desordre les tempes seches et pales du jeune homme.

On sentait que la fievre etait la principale hotesse de cette
chambre.

De Guiche revait. Son esprit suivait, a travers les tenebres, un
de ces reves du delire comme Dieu en envoie sur la route de la
mort a ceux qui vont tomber dans l'univers de l'eternite.

Deux ou trois taches de sang encore liquide maculaient le parquet.

Manicamp monta les degres avec precipitation; seulement, au seuil,
il s'arreta, poussa doucement la porte, passa la tete dans la
chambre, et, voyant que tout etait tranquille, il s'approcha, sur
la pointe du pied, du grand fauteuil de cuir, echantillon mobilier
du regne de Henri IV, et, voyant que la garde-malade s'y etait
naturellement endormie, il la reveilla et la pria de passer dans
la piece voisine.

Puis, debout pres du lit, il demeura un instant a se demander s'il
fallait reveiller de Guiche pour lui apprendre la bonne nouvelle.

Mais, comme derriere la portiere il commencait a entendre le
fremissement soyeux des robes et la respiration haletante de ses
compagnes de route, comme il voyait deja cette portiere impatiente
se soulever, il s'effaca le long du lit et suivit la garde-malade
dans la chambre voisine.

Alors, au moment meme ou il disparaissait, la draperie se souleva
et les deux femmes entrerent dans la chambre qu'il venait de
quitter.

Celle qui etait entree la premiere fit a sa compagne un geste
imperieux qui la cloua sur un escabeau pres de la porte.

Puis elle s'avanca resolument vers le lit, fit glisser les rideaux
sur la tringle de fer et rejeta leurs plis flottants derriere le
chevet.

Elle vit alors la figure palie du comte; elle vit sa main droite,
enveloppee d'un linge eblouissant de blancheur, se dessiner sur la
courtepointe a ramages sombres qui couvrait une partie de ce lit
de douleur.

Elle frissonna en voyant une goutte de sang qui allait
s'elargissant sur ce linge.

La poitrine blanche du jeune homme etait decouverte, comme si le
frais de la nuit eut du aider sa respiration. Une petite
bandelette attachait l'appareil de la blessure, autour de laquelle
s'elargissait un cercle bleuatre de sang extravase.

Un soupir profond s'exhala de la bouche de la jeune femme. Elle
s'appuya contre la colonne du lit, et regarda par les trous de son
masque ce douloureux spectacle.

Un souffle rauque et strident passait comme le rale de la mort par
les dents serrees du comte.

La dame masquee saisit la main gauche du blesse.

Cette main brulait comme un charbon ardent.

Mais, au moment ou se posa dessus la main glacee de la dame,
l'action de ce froid fut telle, que de Guiche ouvrit les yeux et
tacha de rentrer dans la vie en animant son regard.

La premiere chose qu'il apercut, fut le fantome dresse devant la
colonne de son lit.

A cette vue, ses yeux se dilaterent, mais sans que l'intelligence
y allumat sa pure etincelle.

Alors la dame fit un signe a sa compagne, qui etait demeuree pres
de la porte; sans doute celle-ci avait sa lecon faite, car, d'une
voix clairement accentuee, et sans hesitation aucune, elle
prononca ces mots:

-- Monsieur le comte, Son Altesse Royale Madame a voulu savoir
comment vous supportiez les douleurs de cette blessure et vous
temoigner par ma bouche tout le regret qu'elle eprouve de vous
voir souffrir.

Au mot _Madame_, de Guiche fit un mouvement; il n'avait point
encore remarque la personne a laquelle appartenait cette voix.

Il se retourna donc naturellement vers le point d'ou venait cette
voix.

Mais, comme la main glacee ne l'avait point abandonne, il en
revint a regarder ce fantome immobile.

-- Est-ce vous qui me parlez, madame, demanda-t-il d'une voix
affaiblie, ou y avait-il avec vous une autre personne dans cette
chambre?

-- Oui, repondit le fantome d'une voix presque inintelligible et
en baissant la tete.

-- Eh bien! fit le blesse avec effort, merci. Dites a Madame que
je ne regrette plus de mourir, puisqu'elle s'est souvenue de moi.

A ce mot mourir, prononce par un mourant, la dame masquee ne put
retenir ses larmes, qui coulerent sous son masque et apparurent
sur ses joues a l'endroit ou le masque cessait de les couvrir.

De Guiche, s'il eut ete plus maitre de ses sens, les eut vues
rouler en perles brillantes et tomber sur son lit.

La dame, oubliant qu'elle avait un masque, porta la main a ses
yeux pour les essuyer, et, rencontrant sous sa main le velours
agacant et froid, elle arracha le masque avec colere et le jeta
sur le parquet.

A cette apparition inattendue, qui semblait pour lui sortir d'un
nuage, de Guiche poussa un cri et tendit les bras.

Mais toute parole expira sur ses levres, comme toute force dans
ses veines.

Sa main droite, qui avait suivi l'impulsion de la volonte sans
calculer son degre de puissance, sa main droite retomba sur le
lit, et, tout aussitot, ce linge si blanc fut rougi d'une tache
plus large.

Et, pendant ce temps, les yeux du jeune homme se couvraient et se
fermaient comme s'il eut commence d'entrer en lutte avec l'ange
indomptable de la mort.

Puis, apres quelques mouvements sans volonte, la tete se retrouva
immobile sur l'oreiller.

Seulement, de pale, elle etait devenue livide.

La dame eut peur; mais, cette fois, contrairement a l'habitude, la
peur fut attractive.

Elle se pencha vers le jeune homme, devorant de son souffle ce
visage froid et decolore, qu'elle toucha presque; puis elle deposa
un rapide baiser sur la main gauche de de Guiche, qui, secoue
comme par une decharge electrique, se reveilla une seconde fois,
ouvrit de grands yeux sans pensee, et retomba dans un
evanouissement profond.

-- Allons, dit-elle a sa compagne, allons, nous ne pouvons
demeurer plus longtemps ici; j'y ferais quelque folie.

-- Madame! madame! Votre Altesse oublie son masque, dit la
vigilante compagne.

-- Ramassez-le, repondit sa maitresse en se glissant eperdue par
l'escalier.

Et, comme la porte de la rue etait restee entrouverte, les deux
oiseaux legers passerent par cette ouverture, et, d'une course
legere, regagnerent le palais.

L'une des deux dames monta jusqu'aux appartements de Madame, ou
elle disparut.

L'autre entra dans l'appartement des filles d'honneur, c'est-a-
dire a l'entresol.

Arrivee a sa chambre, elle s'assit devant une table, et, sans se
donner le temps de respirer, elle se mit a ecrire le billet
suivant:

"Ce soir, Madame a ete voir M. de Guiche. Tout va a merveille de
ce cote. Allez du votre, et surtout brulez ce papier."

Puis elle plia la lettre en lui donnant une forme longue, et,
sortant de chez elle avec precaution, elle traversa un corridor
qui conduisait au service des gentilshommes de Monsieur.

La, elle s'arreta devant une porte, sous laquelle, ayant heurte
deux coups secs, elle glissa le papier et s'enfuit.

Alors, revenant chez elle, elle fit disparaitre toute trace de sa
sortie et de l'ecriture du billet.

Au milieu des investigations auxquelles elle se livrait, dans le
but que nous venons de dire, elle apercut sur la table le masque
de Madame qu'elle avait rapporte suivant l'ordre de sa maitresse,
mais qu'elle avait oublie de lui remettre.

-- Oh! oh! dit-elle, n'oublions pas de faire demain ce que j'ai
oublie de faire aujourd'hui.

Et elle prit le masque par sa joue de velours, et, sentant son
pouce humide, elle regarda son pouce.

Il etait non seulement humide, mais rougi.

Le masque etait tombe sur une de ces taches de sang qui, nous
l'avons dit, maculaient le parquet, et, de l'exterieur noir, qui
avait ete mis par le hasard en contact avec lui, le sang avait
passe a l'interieur et tachait la batiste blanche.

-- Oh! oh! dit Montalais, car nos lecteurs l'ont sans doute deja
reconnue a toutes les manoeuvres que nous avons decrites, oh! oh!
je ne lui rendrai plus ce masque, il est trop precieux maintenant.

Et, se levant, elle courut a un coffret de bois d'erable qui
renfermait plusieurs objets de toilette et de parfumerie.

-- Non, pas encore ici, dit-elle, un pareil depot n'est pas de
ceux que l'on abandonne a l'aventure.

Puis, apres un moment de silence et avec un sourire qui
n'appartenait qu'a elle:

-- Beau masque, ajouta Montalais, teint du sang de ce brave
chevalier, tu iras rejoindre au magasin des merveilles les lettres
de La Valliere, celles de Raoul, toute cette amoureuse collection
enfin qui fera un jour l'histoire de France et l'histoire de la
royaute. Tu iras chez M. Malicorne, continua la folle en riant,
tandis qu'elle commencait a se deshabiller; chez ce digne
M. Malicorne, dit-elle en soufflant sa bougie, qui croit n'etre
que maitre des appartements de Monsieur, et que je fais, moi,
archiviste et historiographe de la maison de Bourbon et des
meilleures maisons du royaume. Qu'il se plaigne, maintenant, ce
bourru de Malicorne!

Et elle tira ses rideaux et s'endormit.


Chapitre CLXI -- Le voyage


Le lendemain, jour indique pour le depart, le roi, a onze heures
sonnantes, descendit, avec les reines et Madame, le grand degre
pour aller prendre son carrosse, attele de six chevaux piaffant au
bas de l'escalier.

Toute la cour attendait dans le Fer-a-cheval en habits de voyage;
et c'etait un brillant spectacle que cette quantite de chevaux
selles, de carrosses atteles, d'hommes et de femmes entoures de
leurs officiers, de leurs valets et de leurs pages.

Le roi monta dans son carrosse accompagne des deux reines.

Madame en fit autant avec Monsieur.

Les filles d'honneur imiterent cet exemple et prirent place, deux
par deux, dans les carrosses qui leur etaient destines.

Le carrosse du roi prit la tete, puis vint celui de Madame, puis
les autres suivirent, selon l'etiquette.

Le temps etait chaud; un leger souffle d'air, qu'on avait pu
croire assez fort le matin pour rafraichir l'atmosphere, fut
bientot embrase par le soleil cache sous les nuages, et ne
s'infiltra plus, a travers cette chaude vapeur qui s'elevait du
sol, que comme un vent brulant qui soulevait une fine poussiere et
frappait au visage les voyageurs presses d'arriver.

Madame fut la premiere qui se plaignit de la chaleur.

Monsieur lui repondit en se renversant dans le carrosse comme un
homme qui va s'evanouir, et il s'inonda de sels et d'eaux de
senteur, tout en poussant de profonds soupirs.

Alors Madame lui dit de son air le plus aimable:

-- En verite, monsieur, je croyais que vous eussiez ete assez
galant, par la chaleur qu'il fait, pour me laisser mon carrosse a
moi toute seule et faire la route a cheval.

-- A cheval! s'ecria le prince avec un accent d'effroi qui fit
voir combien il etait loin d'adherer a cet etrange projet; a
cheval! Mais vous n'y pensez pas, madame, toute ma peau s'en irait
par pieces au contact de ce vent de feu.

Madame se mit a rire.

-- Vous prendrez mon parasol, dit-elle.

-- Et la peine de le tenir? repondit Monsieur avec le plus grand
sang-froid. D'ailleurs, je n'ai pas de cheval.

-- Comment! pas de cheval? repliqua la princesse, qui, si elle ne
gagnait pas l'isolement, gagnait du moins la taquinerie; pas de
cheval? Vous faites erreur, monsieur, car je vois la-bas votre bai
favori.

-- Mon cheval bai? s'ecria le prince en essayant d'executer vers
la portiere un mouvement qui lui causa tant de gene, qu'il ne
l'accomplit qu'a moitie, et qu'il se hata de reprendre son
immobilite.

-- Oui, dit Madame, votre cheval, conduit en main par
M. de Malicorne.

-- Pauvre bete! repliqua le prince, comme il va avoir chaud!

Et, sur ces paroles, il ferma les yeux, pareil a un mourant qui
expire.

Madame, de son cote, s'etendit paresseusement dans l'autre coin de
la caleche et ferma les yeux aussi, non pas pour dormir, mais pour
songer tout a son aise.

Cependant le roi, assis sur le devant de la voiture, dont il avait
cede le fond aux deux reines, eprouvait cette vive contrariete des
amants inquiets qui, toujours, sans jamais assouvir cette soif
ardente, desirent la vue de l'objet aime, puis s'eloignent a demi
contents sans s'apercevoir qu'ils ont amasse une soif plus ardente
encore.

Le roi, marchant en tete comme nous avons dit, ne pouvait, de sa
place, apercevoir les carrosses des dames et des filles d'honneur,
qui venaient les derniers.

Il lui fallait, d'ailleurs, repondre aux eternelles
interpellations de la jeune reine, qui, tout heureuse de posseder
_son cher mari_, comme elle disait dans son oubli de l'etiquette
royale, l'investissait de tout son amour, le garrottait de tous
ses soins, de peur qu'on ne vint le lui prendre ou qu'il ne lui
prit l'envie de la quitter.

Anne d'Autriche, que rien n'occupait alors que les elancements
sourds que, de temps en temps, elle eprouvait dans le sein, Anne
d'Autriche faisait joyeuse contenance, et, bien qu'elle devinat
l'impatience du roi, elle prolongeait malicieusement son supplice
par des reprises inattendues de conversation, au moment ou le roi,
retombe en lui-meme, commencait a y caresser ses secretes amours.

Tout cela, petits soins de la part de la reine, taquinerie de la
part d'Anne d'Autriche, tout cela finit pas sembler insupportable
au roi, qui ne savait pas commander aux mouvements de son coeur.

Il se plaignit d'abord de la chaleur; c'etait un acheminement a
d'autres plaintes.

Mais ce fut avec assez d'adresse pour que Marie-Therese ne devinat
point son but.

Prenant donc ce que disait le roi au pied de la lettre, elle
eventa Louis de ses plumes d'autruche.

Mais, la chaleur passee, le roi se plaignit de crampes et
d'impatiences dans les jambes, et comme, justement, le carrosse
s'arretait pour relayer:

-- Voulez-vous que je descende avec vous? demanda la reine. Moi
aussi, j'ai les jambes inquietes. Nous ferons quelques pas a pied,
puis les carrosses nous rejoindront et nous y reprendrons notre
place.

Le roi fronca le sourcil; c'est une rude epreuve que fait subir a
son infidele la femme jalouse qui, quoique en proie a la jalousie,
s'observe avec assez de puissance pour ne pas donner de pretexte a
la colere.

Neanmoins, le roi ne pouvait refuser: il accepta donc, descendit,
donna le bras a la reine, et fit avec elle plusieurs pas, tandis
que l'on changeait de chevaux.

Tout en marchant, il jetait un coup d'oeil envieux sur les
courtisans qui avaient le bonheur de faire la route a cheval.

La reine s'apercut bientot que la promenade a pied ne plaisait pas
plus au roi que le voyage en voiture. Elle demanda donc a remonter
en carrosse.

Le roi la conduisit jusqu'au marchepied, mais ne remonta point
avec elle. Il fit trois pas en arriere et chercha, dans la file
des carrosses, a reconnaitre celui qui l'interessait si vivement.

A la portiere du sixieme, apparaissait la blanche figure de La
Valliere.

Comme le roi, immobile a sa place, se perdait en reveries sans
voir que tout etait pret et que l'on n'attendait plus que lui, il
entendit, a trois pas, une voix qui l'interpellait
respectueusement. C'etait M. de Malicorne, en costume complet
d'ecuyer, tenant sous son bras gauche la bride de deux chevaux.

-- Votre Majeste a demande un cheval? dit-il.

-- Un cheval! Vous auriez un de mes chevaux? demanda le roi, qui
essayait de reconnaitre ce gentilhomme, dont la figure ne lui
etait pas encore familiere.

-- Sire, repondit Malicorne, j'ai au moins un cheval au service de
Votre Majeste.

Et Malicorne indiqua le cheval bai de Monsieur, qu'avait remarque
Madame.

L'animal etait superbe et royalement caparaconne.

-- Mais ce n'est pas un de mes chevaux, monsieur? dit le roi.

-- Sire, c'est un cheval des ecuries de Son Altesse Royale. Mais
Son Altesse Royale ne monte pas a cheval quand il fait si chaud.

Le roi ne repondit rien, mais s'approcha vivement de ce cheval,
qui creusait la terre avec son pied.

Malicorne fit un mouvement pour tenir l'etrier; Sa Majeste etait
deja en selle.

Rendu a la gaiete par cette bonne chance, le roi courut tout
souriant au carrosse des reines qui l'attendaient, et malgre l'air
effare de Marie Therese:

-- Ah! ma foi! dit-il, j'ai trouve ce cheval et j'en profite.
J'etouffais dans le carrosse. Au revoir, mesdames.

Puis, s'inclinant gracieusement sur le col arrondi de sa monture,
il disparut en une seconde.

Anne d'Autriche se pencha pour le suivre des yeux; il n'allait pas
bien loin, car, parvenu au sixieme carrosse, il fit plier les
jarrets de son cheval et ota son chapeau.

Il saluait La Valliere, qui, a sa vue, poussa un petit cri de
surprise, en meme temps qu'elle rougissait de plaisir.

Montalais, qui occupait l'autre coin du carrosse, rendit au roi un
profond salut. Puis, en femme d'esprit, elle feignit d'etre tres
occupee du paysage, et se retira dans le coin a gauche.

La conversation du roi et de La Valliere commenca comme toutes les
conversations d'amants, par d'eloquents regards et par quelques
mots d'abord vides de sens. Le roi expliqua comment il avait eu
chaud dans son carrosse, a tel point qu'un cheval lui avait paru
un bienfait.

-- Et, ajouta-t-il, le bienfaiteur est un homme tout a fait
intelligent, car il m'a devine. Maintenant, il me reste un desir,
c'est de savoir quel est le gentilhomme qui a servi si adroitement
son roi, et l'a sauve du cruel ennui ou il etait.

Montalais, pendant ce colloque qui, des les premiers mots, l'avait
reveillee, Montalais s'etait approchee et s'etait arrangee de
facon a rencontrer le regard du roi vers la fin de sa phrase.

Il en resulta que, comme le roi regardait autant elle que La
Valliere en interrogeant, elle put croire que c'etait elle que
l'on interrogeait, et, par consequent, elle pouvait repondre.

Elle repondit donc:

-- Sire, le cheval que monte Votre Majeste est un des chevaux de
Monsieur, que conduisait en main un des gentilshommes de Son
Altesse Royale.

-- Et comment s'appelle ce gentilhomme, s'il vous plait,
mademoiselle?

-- M. de Malicorne, Sire.

Le nom fit son effet ordinaire.

-- Malicorne? repeta le roi en souriant.

-- Oui, Sire, repliqua Aure. Tenez, c'est ce cavalier qui galope
ici a ma gauche.

Et elle indiquait, en effet, notre Malicorne, qui, d'un air beat,
galopait a la portiere de gauche, sachant bien qu'on parlait de
lui en ce moment meme, mais ne bougeant pas plus sur la selle
qu'un sourd et muet.

-- Oui, c'est ce cavalier, dit le roi; je me rappelle sa figure et
je me rappellerai son nom.

Et le roi regarda tendrement La Valliere.

Aure n'avait plus rien a faire; elle avait laisse tomber le nom de
Malicorne; le terrain etait bon; il n'y avait maintenant qu'a
laisser le nom pousser et l'evenement porter ses fruits.

En consequence, elle se rejeta dans son coin avec le droit de
faire a M. de Malicorne autant de signes agreables qu'elle
voudrait, puisque M. de Malicorne avait eu le bonheur de plaire au
roi. Comme on comprend bien, Montalais ne s'en fit pas faute. Et
Malicorne, avec sa fine oreille et son oeil sournois, empocha les
mots:

-- Tout va bien.

Le tout accompagne d'une pantomime qui renfermait un semblant de
baiser.

-- Helas! mademoiselle, dit enfin le roi, voila que la liberte de
la campagne va cesser; votre service chez Madame sera plus
rigoureux, et nous ne vous verrons plus.

-- Votre Majeste aime trop Madame, repondit Louise, pour ne pas
venir chez elle souvent; et quand Votre Majeste traversera la
chambre...

-- Ah! dit le roi d'une voix tendre et qui baissait par degres,
s'apercevoir n'est point se voir, et cependant il semble que ce
soit assez pour vous.

Louise ne repondit rien; un soupir gonflait son coeur, mais elle
etouffa ce soupir.

-- Vous avez sur vous-meme une grande puissance, dit le roi.

La Valliere sourit avec melancolie.

-- Employez cette force a aimer, continua-t-il, et je benirai Dieu
de vous l'avoir donnee.

La Valliere garda le silence, mais leva sur le roi un oeil charge
d'amour.

Alors, comme s'il eut ete devore par ce brulant regard, Louis
passa la main sur son front, et, pressant son cheval des genoux,
lui fit faire quelques pas en avant.

Elle, renversee en arriere, l'oeil demi-clos, couvait du regard ce
beau cavalier, dont les plumes ondoyaient au vent: elle aimait ses
bras arrondis avec grace; sa jambe, fine et nerveuse, serrant les
flancs du cheval; cette coupe arrondie de profil, que dessinaient
de beaux cheveux boucles, se relevant parfois pour decouvrir une
oreille rose et charmante.

Enfin, elle aimait, la pauvre enfant, et elle s'enivrait de son
amour. Apres un instant, le roi revint pres d'elle.

-- Oh! fit-il, vous ne voyez donc pas que votre silence me perce
le coeur! oh! mademoiselle, que vous devez etre impitoyable
lorsque vous etes resolue a quelque rupture; puis je vous crois
changeante... Enfin, enfin, je crains cet amour profond qui me
vient de vous.

-- Oh! Sire, vous vous trompez, dit La Valliere, quand j'aimerai,
ce sera pour toute la vie.

-- Quand vous aimerez! s'ecria le roi avec hauteur. Quoi! vous
n'aimez donc pas?

Elle cacha son visage dans ses mains.

-- Voyez-vous, voyez-vous, dit le roi, que j'ai raison de vous
accuser; voyez-vous que vous etes changeante, capricieuse,
coquette, peut-etre; voyez-vous! oh! mon Dieu! mon Dieu!

-- Oh! non, dit-elle. Rassurez-vous, Sire, non, non, non!

-- Promettez-moi donc alors que vous serez toujours la meme pour
moi?

-- Oh! toujours, Sire.

-- Que vous n'aurez point de ces duretes qui brisent le coeur,
point de ces changements soudains qui me donneraient la mort?

-- Non! oh! non.

-- Eh bien, tenez, j'aime les promesses, j'aime a mettre sous la
garantie du serment, c'est-a-dire sous la sauvegarde de Dieu, tout
ce qui interesse mon coeur et mon amour. Promettez-moi, ou plutot
jurez-moi, jurez-moi que, si dans cette vie que nous allons
commencer, vie toute de sacrifices, de mysteres, de douleurs, vie
toute de contretemps et de malentendus; jurez-moi que, si nous
nous sommes trompes, que, si nous nous sommes mal compris, que, si
nous nous sommes fait un tort, et c'est un crime en amour, jurez-
moi, Louise!...

Elle tressaillit jusqu'au fond de l'ame; c'etait la premiere fois
qu'elle entendait son nom prononce ainsi par son royal amant.

Quant a Louis, otant son gant, il etendit la main jusque dans le
carrosse.

-- Jurez-moi, continua-t-il, que, dans toutes nos querelles,
jamais, une fois loin l'un de l'autre, jamais nous ne laisserons
passer la nuit sur une brouille sans qu'une visite, ou tout au
moins un message de l'un de nous aille porter a l'autre la
consolation et le repos.

La Valliere prit dans ses deux mains froides la main brulante de
son amant, et la serra doucement, jusqu'a ce qu'un mouvement du
cheval, effraye par la rotation et la proximite de la roue,
l'arrachat a ce bonheur.

Elle avait jure.

-- Retournez, Sire, dit-elle, retournez pres des reines; je sens
un orage la bas, un orage qui menace mon coeur.

Louis obeit, salua Mlle de Montalais et partit au galop pour
rejoindre le carrosse des reines.

En passant, il vit Monsieur qui dormait.

Madame ne dormait pas, elle.

Elle dit au roi, a son passage:

-- Quel bon cheval, Sire!... N'est-ce pas le cheval bai de
Monsieur?

Quant a la jeune reine, elle ne dit rien que ces mots:

-- Etes-vous mieux, mon cher Sire?


Chapitre CLXII -- _Trium-Feminat_


Le roi, une fois a Paris, se rendit au Conseil et travailla une
partie de la journee. La reine demeura chez elle avec la reine
mere, et fondit en larmes apres avoir fait son adieu au roi.

-- Ah! ma mere, dit-elle, le roi ne m'aime plus. Que deviendrai-
je, mon Dieu?

-- Un mari aime toujours une femme telle que vous, repondit Anne
d'Autriche.

-- Le moment peut venir, ma mere, ou il aimera une autre femme que
moi.

-- Qu'appelez-vous aimer?

-- Oh! toujours penser a quelqu'un, toujours rechercher cette
personne.

-- Est-ce que vous avez remarque, dit Anne d'Autriche, que le roi
fit de ces sortes de choses?

-- Non, madame, dit la jeune reine en hesitant.

-- Vous voyez bien, Marie!

-- Et cependant, ma mere, avouez que le roi me delaisse?

-- Le roi, ma fille, appartient a tout son royaume.

-- Et voila pourquoi il ne m'appartient plus, a moi; voila
pourquoi je me verrai, comme se sont vues tant de reines,
delaissee, oubliee, tandis que l'amour, la gloire et les honneurs
seront pour les autres. Oh! ma mere, le roi est si beau! Combien
lui diront qu'elles l'aiment, combien devront l'aimer!

-- Il est rare que les femmes aiment un homme dans le roi. Mais
cela dut-il arriver, j'en doute, souhaitez plutot, Marie, que ces
femmes aiment reellement votre mari. D'abord, l'amour devoue de la
maitresse est un element de dissolution rapide pour l'amour de
l'amant; et puis, a force d'aimer, la maitresse perd tout empire
sur l'amant, dont elle ne desire ni la puissance ni la richesse,
mais l'amour. Souhaitez donc que le roi n'aime guere, et que sa
maitresse aime beaucoup!

-- Oh! ma mere, quelle puissance que celle d'un amour profond!

-- Et vous dites que vous etes abandonnee.

-- C'est vrai, c'est vrai, je deraisonne... Il est un supplice
pourtant, ma mere, auquel je ne saurais resister.

-- Lequel?

-- Celui d'un heureux choix, celui d'un menage qu'il se ferait a
cote du notre; celui d'une famille qu'il trouverait chez une autre
femme. Oh! si je voyais jamais des enfants au roi... j'en
mourrais!

-- Marie! Marie! repliqua la reine mere avec un sourire, et elle
prit la main de la jeune reine: rappelez-vous ce mot que je vais
vous dire, et qu'a jamais il vous serve de consolation: le roi ne
peut avoir de dauphin sans vous, et vous pouvez en avoir sans lui.

A ces paroles, qu'elle accompagna d'un expressif eclat de rire, la
reine mere quitta sa bru pour aller au-devant de Madame, dont un
page venait d'annoncer la venue dans le grand cabinet.

Madame avait pris a peine le temps de se deshabiller. Elle
arrivait avec une de ces physionomies agitees qui decelent un plan
dont l'execution occupe et dont le resultat inquiete.

-- Je venais voir, dit-elle, si Vos Majestes avaient quelque
fatigue de notre petit voyage?

-- Aucune, dit la reine mere.

-- Un peu, repliqua Marie-Therese.

-- Moi, mesdames, j'ai surtout souffert de la contrariete.

-- Quelle contrariete? demanda Anne d'Autriche.

-- Cette fatigue que devait prendre le roi a courir ainsi a
cheval.

-- Bon! cela fait du bien au roi.

-- Et je le lui ai conseille moi-meme, dit Marie-Therese en
palissant.

Madame ne repondit rien a cela, seulement, un de ces sourires qui
n'appartenaient qu'a elle se dessina sur ses levres, sans passer
sur le reste de sa physionomie; puis, changeant aussitot la
tournure de la conversation:

-- Nous retrouvons Paris tout semblable au Paris que nous avons
quitte: toujours des intrigues, toujours des trames, toujours des
coquetteries.

-- Intrigues!... Quelles intrigues? demanda la reine mere.

-- On parle beaucoup de M. Fouquet et de Mme Plessis-Belliere.

-- Qui s'inscrit ainsi au numero dix mille? repliqua la reine
mere. Mais les trames, s'il vous plait?

-- Nous avons, a ce qu'il parait, des demeles avec la Hollande.

-- Comment cela?

-- Monsieur me racontait cette histoire des medailles.

-- Ah! s'ecria la jeune reine, ces medailles frappees en
Hollande... ou l'on voit un nuage passer sur le soleil du roi.
Vous avez tort d'appeler cela de la trame, c'est de l'injure.

-- Si meprisable que le roi la meprisera, repondit la reine mere.
Mais, que disiez-vous des coquetteries? Est-ce que vous voudriez
parler de Mme d'Olonne?

-- Non pas, non pas; je chercherai plus pres de nous.

-- _Casa de usted_ murmura la reine mere, sans remuer les levres,
a l'oreille de sa bru.

Madame n'entendit rien et continua:

-- Vous savez l'affreuse nouvelle?

-- Oh! oui, cette blessure de M. de Guiche.

-- Et vous l'attribuez, comme tout le monde, a un accident de
chasse?

-- Mais oui, firent les deux reines, cette fois interessees.

Madame se rapprocha.

-- Un duel, dit-elle tout bas.

-- Ah! fit severement Anne d'Autriche, aux oreilles de qui sonnait
mal ce mot _duel_, proscrit en France depuis qu'elle y regnait.

-- Un deplorable duel, qui a failli couter, a Monsieur, deux de
ses meilleurs amis; au roi, deux bons serviteurs.

-- Pourquoi ce duel? demanda la jeune reine animee d'un instinct
secret.

-- Coquetteries, repeta triomphalement Madame. Ces messieurs ont
disserte sur la vertu d'une dame: l'un a trouve que Pallas etait
peu de chose a cote d'elle; l'autre a pretendu que cette dame
imitait Venus agacant Mars, et, ma foi! ces messieurs ont combattu
comme Hector et Achille.

-- Venus agacant Mars? se dit tout bas la jeune reine, sans oser
approfondir l'allegorie.

-- Qui est cette dame? demanda nettement Anne d'Autriche. Vous
avez dit, je crois, une dame d'honneur?

-- L'ai-je dit? fit Madame.

-- Oui. Je croyais meme vous avoir entendue la nommer.

-- Savez-vous qu'une femme de cette espece est funeste dans une
maison royale?

-- C'est Mlle de La Valliere? dit la reine mere.

-- Mon Dieu, oui, c'est cette petite laide.

-- Je la croyais fiancee a un gentilhomme qui n'est ni
M. de Guiche ni M. de Wardes, je suppose?

-- C'est possible, madame.

La jeune reine prit une tapisserie, qu'elle defit avec une
affectation de tranquillite, dementie par le tremblement de ses
doigts.

-- Que parliez-vous de Venus et de Mars? poursuivit la reine mere;
est-ce qu'il y a un _Mars_?

-- Elle s'en vante.

-- Vous venez de dire qu'elle s'en vante?

-- Il a ete la cause du combat.

-- Et M. de Guiche a soutenu la cause de Mars?

-- Oui, certes, en bon serviteur.

-- En bon serviteur! s'ecria la jeune reine oubliant toute reserve
pour laisser echapper sa jalousie; serviteur de qui?

-- Mars, repliqua Madame, ne pouvant etre defendu qu'aux depens de
cette Venus, M. de Guiche a soutenu l'innocence absolue de Mars,
et affirme sans doute que Venus s'en vantait.

-- Et M. de Wardes, dit tranquillement Anne d'Autriche, propageait
le bruit que Venus avait raison.

"Ah! de Wardes, pensa Madame, vous paierez cher cette blessure
faite au plus noble des hommes."

Et elle se mit a charger de Wardes avec tout l'acharnement
possible, payant ainsi la dette du blesse et la sienne avec la
certitude qu'elle faisait pour l'avenir la ruine de son ennemi.
Elle en dit tant, que Manicamp, s'il se fut trouve la, eut
regrette d'avoir si bien servi son ami, puisqu'il en resultait la
ruine de ce malheureux ennemi.

-- Dans tout cela, dit Anne d'Autriche, je ne vois qu'une peste,
qui est cette La Valliere.

La jeune reine reprit son ouvrage avec une froideur absolue.

Madame ecouta.

-- Est-ce que tel n'est pas votre avis? lui dit Anne d'Autriche.
Est-ce que vous ne faites pas remonter a elle la cause de cette
querelle et du combat?

Madame repondit par un geste qui n'etait pas plus une affirmation
qu'une negation.

-- Je ne comprends pas trop alors ce que vous m'avez dit touchant
le danger de la coquetterie, reprit Anne d'Autriche.

-- Il est vrai, se hata de dire Madame, que, si la jeune personne
n'avait pas ete coquette, Mars ne se serait pas occupe d'elle.

Ce mot de _Mars_ ramena une fugitive rougeur sur les joues de la
jeune reine; mais elle ne continua pas moins son ouvrage commence.

-- Je ne veux pas qu'a ma Cour on arme ainsi les hommes les uns
contre les autres, dit flegmatiquement Anne d'Autriche. Ces moeurs
furent peut-etre utiles dans un temps ou la noblesse, divisee,
n'avait d'autre point de ralliement que la galanterie. Alors les
femmes, regnant seules, avaient le privilege d'entretenir la
valeur des gentilshommes par des essais frequents. Mais
aujourd'hui, Dieu soit loue! il n'y a qu'un seul maitre en France.
A ce maitre est du le concours de toute force et de toute pensee.
Je ne souffrirai pas qu'on enleve a mon fils un de ses serviteurs.

Elle se tourna vers la jeune reine.

-- Que faire a cette La Valliere? dit-elle.

-- La Valliere? fit la reine paraissant surprise. Je ne connais
pas ce nom.

Et cette reponse fut accompagnee d'un de ces sourires glaces qui
vont seulement aux bouches royales.

Madame etait elle-meme une grande princesse, grande par l'esprit,
la naissance et l'orgueil; toutefois, le poids de cette reponse
l'ecrasa; elle fut obligee d'attendre un moment pour se remettre.

-- C'est une de mes filles d'honneur, repliqua-t-elle avec un
salut.

-- Alors, repliqua Marie-Therese du meme ton, c'est votre affaire,
ma soeur... non la notre.

-- Pardon, reprit Anne d'Autriche, c'est mon affaire, a moi. Et je
comprends fort bien, poursuivit-elle en adressant a Madame un
regard d'intelligence, je comprends pourquoi Madame m'a dit ce
qu'elle vient de me dire.

-- Vous, ce qui emane de vous, madame, dit la princesse anglaise,
sort de la bouche de la Sagesse.

-- En renvoyant cette fille dans son pays, dit Marie-Therese avec
douceur, on lui ferait une pension.

-- Sur ma cassette! s'ecria vivement Madame.

-- Non, non, madame, interrompit Anne d'Autriche, pas d'eclat,
s'il vous plait. Le roi n'aime pas qu'on fasse parler mal des
dames. Que tout ceci, s'il vous plait, s'acheve en famille.

-- Madame, vous aurez l'obligeance de faire mander ici cette
fille.

-- Vous, ma fille, vous serez assez bonne pour rentrer un moment
chez vous.

Les prieres de la vieille reine etaient des ordres. Marie-Therese
se leva pour rentrer dans son appartement, et Madame pour faire
appeler La Valliere par un page.


Chapitre CLXIII -- Premiere querelle


La Valliere entra chez la reine mere, sans se douter le moins du
monde qu'il se fut trame contre elle un complot dangereux.

Elle croyait qu'il s'agissait du service, et jamais la reine mere
n'avait ete mauvaise pour elle en pareille circonstance.
D'ailleurs, ne ressortissant pas immediatement a l'autorite d'Anne
d'Autriche, elle ne pouvait avoir avec elle que des rapports
officieux, auxquels sa propre complaisance et le rang de l'auguste
princesse lui faisaient un devoir de donner toute la bonne grace
possible.

Elle s'avanca donc vers la reine mere avec ce sourire placide et
doux qui faisait sa principale beaute.

Comme elle ne s'approchait pas assez, Anne d'Autriche lui fit
signe de venir jusqu'a sa chaise.

Alors Madame rentra, et, d'un air parfaitement tranquille, s'assit
pres de sa belle-mere, en reprenant l'ouvrage commence par Marie-
Therese.

La Valliere, au lieu de l'ordre qu'elle s'attendait a recevoir
sur-le-champ, s'apercut de ces preambules, et interrogea
curieusement, sinon avec inquietude, le visage des deux
princesses.

Anne reflechissait.

Madame conservait une affectation d'indifference qui eut alarme de
moins timides.

-- Mademoiselle, fit soudain la reine mere sans songer a moderer
son accent espagnol, ce qu'elle ne manquait jamais de faire a
moins qu'elle ne fut en colere, venez un peu, que nous causions de
vous, puisque tout le monde en cause.

-- De moi? s'ecria La Valliere en palissant.

-- Feignez de l'ignorer, belle; savez-vous le duel de M. de Guiche
et de M. de Wardes?

-- Mon Dieu! madame, le bruit en est venu hier jusqu'a moi,
repliqua La Valliere en joignant les mains.

-- Et vous ne l'aviez pas senti d'avance, ce bruit?

-- Pourquoi l'eusse-je senti, madame?

-- Parce que deux hommes ne se battent jamais sans motif, et que
vous deviez connaitre les motifs de l'animosite des deux
adversaires.

-- Je l'ignorais absolument, madame.

-- C'est un systeme de defense un peu banal que la negation
perseverante, et, vous qui etes un bel esprit mademoiselle, vous
devez fuir les banalites. Autre chose.

-- Mon Dieu! madame, Votre Majeste m'epouvante avec cet air glace.
Aurais-je eu le malheur d'encourir sa disgrace?

Madame se mit a rire. La Valliere la regarda d'un air stupefait.

Anne reprit:

-- Ma disgrace!... Encourir ma disgrace! Vous n'y pensez pas,
mademoiselle de La Valliere, il faut que je pense aux gens pour
les prendre en disgrace. Je ne pense a vous que parce qu'on parle
de vous un peu trop, et je n'aime point qu'on parle des filles de
ma Cour.

-- Votre Majeste me fait l'honneur de me le dire, repliqua La
Valliere effrayee; mais je ne comprends pas en quoi l'on peut
s'occuper de moi.

-- Je m'en vais donc vous le dire. M. de Guiche aurait eu a vous
defendre.

-- Moi?

-- Vous-meme. C'est d'un chevalier, et les belles aventurieres
aiment que les chevaliers levent la lance pour elles. Moi, je hais
les champs, alors je hais surtout les aventures et... faites-en
votre profit.

La Valliere se plia aux pieds de la reine, qui lui tourna le dos.
Elle tendit les mains a Madame, qui lui rit au nez.

Un sentiment d'orgueil la releva.

-- Mesdames, dit-elle, j'ai demande quel est mon crime; Votre
Majeste doit me le dire, et je remarque que Votre Majeste me
condamne avant de m'avoir admise a me justifier.

-- Eh! s'ecria Anne d'Autriche, voyez donc les belles phrases,
madame, voyez donc les beaux sentiments; c'est une infante que
cette fille, c'est une des aspirantes du grand Cyrus... c'est un
puits de tendresse et de formules heroiques. On voit bien, ma
toute belle, que nous entretenons notre esprit dans le commerce
des tetes couronnees.

La Valliere se sentit mordre au coeur; elle devint non plus pale,
mais blanche comme un lis, et toute sa force l'abandonna.

-- Je voulais vous dire, interrompit dedaigneusement la reine,
que, si vous continuez a nourrir des sentiments pareils, vous nous
humilierez, nous femmes, a tel point que nous aurons honte de
figurer pres de vous. Devenez simple, mademoiselle. A propos, que
me disait-on? vous etes fiancee, je crois?

La Valliere comprima son coeur, qu'une souffrance nouvelle venait
de dechirer.

-- Repondez donc quand on vous parle!

-- Oui, madame.

-- A un gentilhomme?

-- Oui, madame.

-- Qui s'appelle?

-- M. le vicomte de Bragelonne.

-- Savez-vous que c'est un sort bien heureux pour vous,
mademoiselle, et que, sans fortune, sans position... sans grands
avantages personnels, vous devriez benir le Ciel qui vous fait un
avenir comme celui-la.

La Valliere ne repliqua rien.

-- Ou est-il ce vicomte de Bragelonne? poursuivit la reine.

-- En Angleterre, dit Madame, ou le bruit des succes de
Mademoiselle ne manquera pas de lui parvenir.

-- O ciel! murmura La Valliere eperdue.

-- Eh bien! mademoiselle, dit Anne d'Autriche, on fera revenir ce
garcon-la, et on vous expediera quelque part avec lui. Si vous
etes d'un avis different, les filles ont des visees bizarres,
fiez-vous a moi, je vous remettrai dans le bon chemin: je l'ai
fait pour des filles qui ne vous valaient pas.

La Valliere n'entendait plus. L'impitoyable reine ajouta:

-- Je vous enverrai seule quelque part ou vous reflechirez
murement. La reflexion calme les ardeurs du sang; elle devore
toutes les illusions de la jeunesse. Je suppose que vous m'avez
comprise?

-- Madame! Madame!

-- Pas un mot.

-- Madame, je suis innocente de tout ce que Votre Majeste peut
supposer. Madame, voyez mon desespoir. J'aime, je respecte tant
Votre Majeste!

-- Il vaudrait mieux que vous ne me respectassiez pas, dit la
reine avec une froide ironie. Il vaudrait mieux que vous ne
fussiez pas innocente. Vous figurez-vous, par hasard, que je me
contenterais de m'en aller, si vous aviez commis la faute?

-- Oh! mais, madame, vous me tuez?

-- Pas de comedie, s'il vous plait, ou je me charge du denouement.
Allez, rentrez chez vous, et que ma lecon vous profite.

-- Madame, dit La Valliere a la duchesse d'Orleans, dont elle
saisit les mains, priez pour moi, vous qui etes si bonne!

-- Moi! repliqua celle-ci avec une joie insultante, moi bonne?...
Ah! mademoiselle, vous n'en pensez pas un mot!

Et, brusquement, elle repoussa la main de la jeune fille.

Celle-ci, au lieu de flechir, comme les deux princesses pouvaient
l'attendre de sa paleur et de ses larmes, reprit tout a coup son
calme et sa dignite; elle fit une reverence profonde et sortit.

-- Eh bien! dit Anne d'Autriche a Madame, croyez-vous qu'elle
recommencera?

-- Je me defie des caracteres doux et patients, repliqua Madame.
Rien n'est plus courageux qu'un coeur patient, rien n'est plus sur
de soi qu'un esprit doux.

-- Je vous reponds qu'elle pensera plus d'une fois avant de
regarder le dieu Mars.

-- A moins qu'elle ne se serve de son bouclier, riposta Madame.

Un fier regard de la reine mere repondit a cette objection, qui ne
manquait pas de finesse, et les deux dames, a peu pres sures de
leur victoire, allerent retrouver Marie-Therese, qui les attendait
en deguisant son impatience.

Il etait alors six heures et demie du soir, et le roi venait de
prendre son gouter. Il ne perdit pas de temps; le repas fini, les
affaires terminees, il prit de Saint-Aignan par le bras et lui
ordonna de le conduire a l'appartement de La Valliere. Le
courtisan fit une grosse exclamation.

-- Eh bien! quoi? repliqua le roi; c'est une habitude a prendre,
et, pour prendre une habitude, il faut qu'on commence par quelques
fois.

-- Mais, Sire, l'appartement des filles, ici, c'est une lanterne:
tout le monde voit ceux qui entrent et ceux qui sortent. Il me
semble qu'un pretexte... Celui-ci, par exemple...

-- Voyons.

-- Si Votre Majeste voulait attendre que Madame fut chez elle.

-- Plus de pretextes! plus d'attentes! Assez de ces contretemps,
de ces mysteres; je ne vois pas en quoi le roi de France se
deshonore a entretenir une fille d'esprit. Honni soit qui mal y
pense!

-- Sire, Sire, Votre Majeste me pardonnera un exces de zele...

-- Parle.

-- Et la reine?

-- C'est vrai! c'est vrai! Je veux que la reine soit toujours
respectee. Eh bien! encore ce soir, j'irai chez Mlle de La
Valliere, et puis, ce jour passe, je prendrai tous les pretextes
que tu voudras. Demain, nous chercherons: ce soir, je n'ai pas le
temps.

De Saint-Aignan ne repliqua pas; il descendit le degre devant le
roi et traversa les cours avec une honte que n'effacait point cet
insigne honneur de servir d'appui au roi.

C'est que de Saint-Aignan voulait se conserver tout confit dans
l'esprit de Madame et des deux reines. C'est qu'il ne voulait pas
non plus deplaire a Mlle de La Valliere, et que pour faire tant de
belles choses, il etait difficile de ne pas se heurter a quelques
difficultes.

Or, les fenetres de la jeune reine, celles de la reine mere,
celles de Madame elle-meme donnaient sur la cour des filles. Etre
vu conduisant le roi, c'etait rompre avec trois grandes
princesses, avec trois femmes d'un credit inamovible, pour le
faible appat d'un ephemere credit de maitresse.

Ce malheureux de Saint-Aignan, qui avait tant de courage pour
proteger La Valliere sous les quinconces ou dans le parc de
Fontainebleau, ne se sentait plus brave a la grande lumiere: il
trouvait mille defauts a cette fille et brulait d'en faire part au
roi.

Mais son supplice finit; les cours furent traversees. Pas un
rideau ne se souleva, pas une fenetre ne s'ouvrit. Le roi marchait
vite: d'abord a cause de son impatience, puis a cause des longues
jambes de de Saint-Aignan, qui le precedait.

A la porte, de Saint-Aignan voulut s'eclipser; le roi le retint.

C'etait une delicatesse dont le courtisan se fut bien passe.

Il dut suivre Louis chez La Valliere.

A l'arrivee du monarque, la jeune fille achevait d'essuyer ses
yeux; elle le fit si precipitamment, que le roi s'en apercut. Il
la questionna comme un amant interesse; il la pressa.

-- Je n'ai rien, dit-elle, Sire.

-- Mais, enfin, vous pleuriez.

-- Oh! non pas, Sire.

-- Regardez, de Saint-Aignan, est-ce que je me trompe?

De Saint-Aignan dut repondre; mais il etait bien embarrasse.

-- Enfin, vous avez les yeux rouges, mademoiselle, dit le roi.

-- La poussiere du chemin, Sire.

-- Mais non, mais non, vous n'avez pas cet air de satisfaction qui
vous rend si belle et si attrayante. Vous ne me regardez pas.

-- Sire!

-- Que dis-je! vous evitez mes regards.

Elle se detournait en effet.

-- Mais, au nom du Ciel, qu'y a-t-il? demanda Louis, dont le sang
bouillait.

-- Rien, encore une fois, Sire; et je suis prete a montrer a Votre
Majeste que mon esprit est aussi libre qu'elle le desire.

-- Votre esprit libre, quand je vous vois embarrassee de tout,
meme de votre geste! Est-ce que l'on vous aurait blessee, fachee?

-- Non, non, Sire.

-- Oh! c'est qu'il faudrait me le declarer! dit le jeune prince
avec des yeux etincelants.

-- Mais personne, Sire, personne ne m'a offensee.

-- Alors, voyons, reprenez cette reveuse gaiete ou cette joyeuse
melancolie que j'aimais en vous ce matin; voyons... de grace!

-- Oui, Sire, oui!

Le roi frappa du pied.

-- Voila qui est inexplicable, dit-il, un changement pareil!

Et il regarda de Saint-Aignan, qui, lui aussi, s'apercevait bien
de cette morne langueur de La Valliere, comme aussi de
l'impatience du roi.

Louis eut beau prier, il eut beau s'ingenier a combattre cette
disposition fatale, la jeune fille etait brisee; l'aspect meme de
la mort ne l'eut pas reveillee de sa torpeur.

Le roi vit dans cette negative facilite un mystere desobligeant;
il se mit a regarder autour de lui d'un air soupconneux.

Justement il y avait dans la chambre de La Valliere un portrait en
miniature d'Athos.

Le roi vit ce portrait qui ressemblait beaucoup a Bragelonne; car
il avait ete fait pendant la jeunesse du comte.

Il attacha sur cette peinture des regards menacants.

La Valliere, dans l'etat d'oppression ou elle se trouvait et a
cent lieues, d'ailleurs, de penser a cette peinture, ne put
deviner la preoccupation du roi.

Et cependant le roi s'etait jete dans un souvenir terrible qui,
plus d'une fois, avait preoccupe son esprit, mais qu'il avait
toujours ecarte.

Il se rappelait cette intimite des deux jeunes gens depuis leur
naissance.

Il se rappelait les fiancailles qui en avaient ete la suite.

Il se rappelait qu'Athos etait venu lui demander la main de La
Valliere pour Raoul.

Il se figura qu'a son retour a Paris, La Valliere avait trouve
certaines nouvelles de Londres, et que ces nouvelles avaient
contrebalance l'influence que, lui, avait pu prendre sur elle.

Presque aussitot il se sentit pique aux tempes par le taon
farouche qu'on appelle la jalousie.

Il interrogea de nouveau avec amertume.

La Valliere ne pouvait repondre: il lui fallait tout dire, il lui
fallait accuser la reine, il lui fallait accuser Madame.

C'etait une lutte ouverte a soutenir avec deux grandes et
puissantes princesses.

Il lui semblait d'abord que, ne faisant rien pour cacher ce qui se
passait en elle au roi, le roi devait lire dans son coeur a
travers son silence.

Que, s'il l'aimait reellement, il devait tout comprendre, tout
deviner.

Qu'etait-ce donc que la sympathie, sinon la flamme divine qui
devait eclairer le coeur, et dispenser les vrais amants de la
parole?

Elle se tut donc, se contentant de soupirer, de pleurer, de cacher
sa tete dans ses mains.

Ces soupirs, ces pleurs, qui avaient d'abord attendri, puis
effraye Louis XIV, l'irritaient maintenant.

Il ne pouvait supporter l'opposition, pas plus l'opposition des
soupirs et des larmes que toute autre opposition.

Toutes ses paroles devinrent aigres, pressantes, agressives.

C'etait une nouvelle douleur jointe aux douleurs de la jeune
fille.

Elle puisa, dans ce qu'elle regardait comme une injustice de la
part de son amant, la force de resister non seulement aux autres,
mais encore a celle-la.

Le roi commenca a accuser directement.

La Valliere ne tenta meme pas de se defendre; elle supporta toutes
ces accusations sans repondre autrement qu'en secouant la tete,
sans prononcer d'autres paroles que ces deux mots qui s'echappent
des coeurs profondement affliges:

-- Mon Dieu! mon Dieu!

Mais, au lieu de calmer l'irritation du roi, ce cri de douleur
l'augmentait: c'etait un appel a une puissance superieure a la
sienne, a un etre qui pouvait defendre La Valliere contre lui.

D'ailleurs, il se voyait seconde par de Saint-Aignan. De Saint-
Aignan, comme nous l'avons dit, voyait l'orage grossir; il ne
connaissait pas le degre d'amour que Louis XIV pouvait eprouver;
il sentait venir tous les coups des trois princesses, la ruine de
la pauvre La Valliere, et il n'etait pas assez chevalier pour ne
pas craindre d'etre entraine dans cette ruine.

De Saint-Aignan ne repondait donc aux interpellations du roi que
par des mots prononces a demi-voix ou par des gestes saccades, qui
avaient pour but d'envenimer les choses et d'amener une brouille
dont le resultat devait le delivrer du souci de traverser les
cours en plein jour, pour suivre son illustre compagnon chez La
Valliere.

Pendant ce temps, le roi s'exaltait de plus en plus.

Il fit trois pas pour sortir et revint.

La jeune fille n'avait pas leve la tete, quoique le bruit des pas
eut du l'avertir que son amant s'eloignait.

Il s'arreta un instant devant elle, les bras croises.

-- Une derniere fois, mademoiselle, dit-il, voulez-vous parler?
Voulez vous donner une cause a ce changement, a cette versatilite,
a ce caprice?

-- Que voulez-vous que je vous dise, mon Dieu? murmura La
Valliere. Vous voyez bien, Sire, que je suis ecrasee en ce moment!
vous voyez bien que je n'ai ni la volonte, ni la pensee, ni la
parole!

-- Est-ce donc si difficile de dire la verite? En moins de mots
que vous ne venez d'en proferer, vous l'eussiez dite!

-- Mais, la verite, sur quoi?

-- Sur tout.

La verite monta, en effet, du coeur aux levres de La Valliere. Ses
bras firent un mouvement pour s'ouvrir, mais sa bouche resta
muette, ses bras retomberent. La pauvre enfant n'avait pas encore
ete assez malheureuse pour risquer une pareille revelation.

-- Je ne sais rien, balbutia-t-elle.

-- Oh! c'est plus que de la coquetterie, s'ecria le roi; c'est
plus que du caprice: c'est de la trahison!

Et, cette fois, sans que rien l'arretat, sans que les
tiraillements de son coeur pussent le faire retourner en arriere,
il s'elanca hors de la chambre avec un geste desespere.

De Saint-Aignan le suivit, ne demandant pas mieux que de partir.

Louis XIV ne s'arreta que dans l'escalier, et, se cramponnant a la
rampe:

-- Vois-tu, dit-il, j'ai ete indignement dupe.

-- Comment cela, Sire? demanda le favori.

-- De Guiche s'est battu pour le vicomte de Bragelonne. Et ce
Bragelonne!...

-- Eh bien?

-- Eh bien! elle l'aime toujours! Et, en verite, de Saint-Aignan,
je mourrais de honte si, dans trois jours, il me restait encore un
atome de cet amour dans le coeur.

Et Louis XIV reprit sa course vers son appartement a lui.

-- Ah! je l'avais bien dit a Votre Majeste, murmura de Saint-
Aignan en continuant de suivre le roi et en guettant timidement a
toutes les fenetres.

Malheureusement, il n'en fut pas a la sortie comme il en avait ete
a l'arrivee.

Un rideau se souleva; derriere etait Madame.

Madame avait vu le roi sortir de l'appartement des filles
d'honneur.

Elle se leva lorsque le roi fut passe, et sortit precipitamment de
chez elle; elle monta, deux par deux, les marches de l'escalier
qui conduisait a cette chambre d'ou venait de sortir le roi.


Chapitre CLXIV -- Desespoir


Apres le depart du roi, La Valliere s'etait soulevee, les bras
etendus, comme pour le suivre, comme pour l'arreter; puis,
lorsque, les portes refermees par lui, le bruit de ses pas s'etait
perdu dans l'eloignement, elle n'avait plus eu que tout juste
assez de force pour aller tomber aux pieds de son crucifix.

Elle demeura la, brisee, ecrasee, engloutie dans sa douleur, sans
se rendre compte d'autre chose que de sa douleur meme, douleur
qu'elle ne comprenait, d'ailleurs, que par l'instinct et la
sensation.

Au milieu de ce tumulte de ses pensees, La Valliere entendit
rouvrir sa porte; elle tressaillit. Elle se retourna, croyant que
c'etait le roi qui revenait.

Elle se trompait, c'etait Madame.

Que lui importait Madame! Elle retomba, la tete sur son prie-Dieu.
C'etait Madame, emue, irritee, menacante. Mais qu'etait-ce que
cela?

-- Mademoiselle, dit la princesse s'arretant devant La Valliere,
c'est fort beau, j'en conviens, de s'agenouiller, de prier, de
jouer la religion; mais, si soumise que vous soyez au roi du Ciel,
il convient que vous fassiez un peu la volonte des princes de la
terre.

La Valliere souleva peniblement sa tete en signe de respect.

-- Tout a l'heure, continua Madame, il vous a ete fait une
recommandation, ce me semble?

L'oeil a la fois fixe et egare de La Valliere montra son ignorance
et son oubli.

-- La reine vous a recommande, continua Madame, de vous menager
assez pour que nul ne put repandre de bruits sur votre compte.

Le regard de La Valliere devint interrogateur.

-- Eh bien! continua Madame, il sort de chez vous quelqu'un dont
la presence est une accusation.

La Valliere resta muette.

-- Il ne faut pas, continua Madame, que ma maison, qui est celle
de la premiere princesse du sang, donne un mauvais exemple a la
Cour; vous seriez la cause de ce mauvais exemple. Je vous declare
donc, mademoiselle, hors de la presence de tout temoin, car je ne
veux pas vous humilier, je vous declare donc que vous etes libre
de partir de ce moment, et que vous pouvez retourner chez
Mme votre mere, a Blois.

La Valliere ne pouvait tomber plus bas; La Valliere ne pouvait
souffrir plus qu'elle n'avait souffert.

Sa contenance ne changea point; ses mains demeurerent jointes sur
ses genoux comme celles de la divine Madeleine.

-- Vous m'avez entendue? dit Madame.

Un simple frissonnement qui parcourut tout le corps de La Valliere
repondit pour elle.

Et, comme la victime ne donnait pas d'autre signe d'existence,
Madame sortit.

Alors, a son coeur suspendu, a son sang fige en quelque sorte dans
ses veines, La Valliere sentit peu a peu se succeder des
pulsations plus rapides aux poignets, au cou et aux tempes. Ces
pulsations, en s'augmentant progressivement, se changerent bientot
en une fievre vertigineuse, dans le delire de laquelle elle vit
tourbillonner toutes les figures de ses amis luttant contre ses
ennemis.

Elle entendait s'entrechoquer a la fois dans ses oreilles
assourdies des mots menacants et des mots d'amour; elle ne se
souvenait plus d'etre elle-meme; elle etait soulevee hors de sa
premiere existence comme par les ailes d'une puissante tempete,
et, a l'horizon du chemin dans lequel le vertige la poussait, elle
voyait la pierre du tombeau se soulevant et lui montrant
l'interieur formidable et sombre de l'eternelle nuit.

Mais cette douloureuse obsession de reves finit par se calmer,
pour faire place a la resignation habituelle de son caractere.

Un rayon d'espoir se glissa dans son coeur comme un rayon de jour
dans le cachot d'un pauvre prisonnier.

Elle se reporta sur la route de Fontainebleau, elle vit le roi a
cheval a la portiere de son carrosse, lui disant qu'il l'aimait,
lui demandant son amour, lui faisant jurer et jurant que jamais
une soiree ne passerait sur une brouille sans qu'une visite, une
lettre, un signe vint substituer le repos de la nuit au trouble du
soir. C'etait le roi qui avait trouve cela, qui avait fait jurer
cela, qui lui-meme avait jure cela. Il etait donc impossible que
le roi manquat a la promesse qu'il avait lui-meme exigee, a moins
que le roi ne fut un despote qui commandat l'amour comme il
commandait l'obeissance, a moins que le roi ne fut un indifferent
que le premier obstacle suffit pour arreter en chemin.

Le roi, ce doux protecteur, qui, d'un mot, d'un seul mot, pouvait
faire cesser toutes ses peines, le roi se joignait donc a ses
persecuteurs.

Oh! sa colere ne pouvait durer. Maintenant qu'il etait seul, il
devait souffrir tout ce qu'elle souffrait elle-meme. Mais lui, lui
n'etait pas enchaine comme elle; lui pouvait agir, se mouvoir,
venir; elle, elle, elle ne pouvait rien qu'attendre.

Et elle attendait de toute son ame, la pauvre enfant; car il etait
impossible que le roi ne vint pas.

Il etait dix heures et demie a peine.

Il allait ou venir, ou lui ecrire, ou lui faire dire une bonne
parole par M. de Saint-Aignan.

S'il venait, oh! comme elle allait s'elancer au-devant de lui!
comme elle allait repousser cette delicatesse qu'elle trouvait
maintenant mal entendue! comme elle allait lui dire: "Ce n'est pas
moi qui ne vous aime pas; ce sont elles qui ne veulent pas que je
vous aime."

Et alors, il faut le dire, en y reflechissant, et au fur et a
mesure qu'elle y reflechissait, elle trouvait Louis moins
coupable. En effet, il ignorait tout. Qu'avait-il du penser de son
obstination a garder le silence? Impatient, irritable, comme on
connaissait le roi, il etait extraordinaire qu'il eut meme
conserve si longtemps son sang-froid. Oh! sans doute elle n'eut
pas agi ainsi, elle: elle eut tout compris, tout devine. Mais elle
etait une pauvre fille et non pas un grand roi.

Oh! s'il venait! s'il venait!... comme elle lui pardonnerait tout
ce qu'il venait de lui faire souffrir! comme elle l'aimerait
davantage pour avoir souffert!

Et sa tete tendue vers la porte, ses levres entrouvertes,
attendaient, Dieu lui pardonne cette idee profane! le baiser que
les levres du roi distillaient si suavement le matin quand il
prononcait le mot amour.

Si le roi ne venait pas, au moins ecrirait-il; c'etait la seconde
chance, chance moins douce, moins heureuse que l'autre, mais qui
prouverait tout autant d'amour, et seulement un amour plus
craintif. Oh! comme elle devorerait cette lettre! comme elle se
haterait d'y repondre! comme, une fois le messager parti, elle
baiserait, relirait, presserait sur son coeur le bienheureux
papier qui devait lui apporter le repos, la tranquillite, le
bonheur!

Enfin, le roi ne venait pas; si le roi n'ecrivait pas, il etait au
moins impossible qu'il n'envoyat pas de Saint-Aignan ou que de
Saint-Aignan ne vint pas de lui-meme. A un tiers, comme elle
dirait tout! La majeste royale ne serait plus la pour glacer ses
paroles sur ses levres, et alors aucun doute ne pourrait demeurer
dans le coeur du roi.

Tout, chez La Valliere, coeur et regard, matiere et esprit, se
tourna donc vers l'attente.

Elle se dit qu'elle avait encore une heure d'espoir; que, jusqu'a
minuit, le roi pouvait venir, ecrire ou envoyer; qu'a minuit
seulement, toute attente serait inutile, tout espoir serait perdu.

Tant qu'il y eut quelque bruit dans le palais, la pauvre enfant
crut etre la cause de ce bruit; tant qu'il passa des gens dans la
cour, elle crut que ces gens etaient des messagers du roi venant
chez elle.

Onze heures sonnerent; puis onze heures un quart; puis onze heures
et demie.

Les minutes coulaient lentement dans cette anxiete, et pourtant
elles fuyaient encore trop vite.

Les trois quarts sonnerent.

Minuit! minuit! la derniere, la supreme esperance vint a son tour.

Avec le dernier tintement de l'horloge, la derniere lumiere
s'eteignit; avec la derniere lumiere, le dernier espoir.

Ainsi, le roi lui-meme l'avait trompee; le premier, il mentait au
serment qu'il avait fait le jour meme; douze heures entre le
serment et le parjure! Ce n'etait pas avoir garde longtemps
l'illusion.

Donc, non seulement le roi n'aimait pas, mais encore il meprisait
celle que tout le monde accablait; il la meprisait au point de
l'abandonner a la honte d'une expulsion qui equivalait a une
sentence ignominieuse; et cependant, c'etait lui, lui, le roi, qui
etait la cause premiere de cette ignominie.

Un sourire amer, le seul symptome de colere qui, pendant cette
longue lutte, eut passe sur la figure angelique de la victime, un
sourire amer apparut sur ses levres.

En effet, pour elle, que restait-il sur la terre apres le roi?
Rien. Seulement, Dieu restait au ciel.

Elle pensa a Dieu.

-- Mon Dieu! dit-elle, vous me dicterez vous-meme ce que j'ai a
faire. C'est de vous que j'attends tout, de vous que je dois tout
attendre.

Et elle regarda son crucifix, dont elle baisa les pieds avec
amour.

-- Voila, dit-elle, un maitre qui n'oublie et n'abandonne jamais
ceux qui ne l'abandonnent et qui ne l'oublient pas; c'est a celui-
la seul qu'il faut se sacrifier.

Alors, il eut ete visible, si quelqu'un eut pu plonger son regard
dans cette chambre, il eut ete visible, disons-nous, que la pauvre
desesperee prenait une resolution derniere, arretait un plan
supreme dans son esprit, montait enfin cette grande echelle de
Jacob qui conduit les ames de la terre au ciel.

Alors, et comme ses genoux n'avaient plus la force de la soutenir,
elle se laissa peu a peu aller sur les marches du prie-Dieu, la
tete adossee au bois de la croix, et, l'oeil fixe, la respiration
haletante, elle guetta sur les vitres les premieres heures du
jour.

Deux heures du matin la trouverent dans cet egarement ou, plutot,
dans cette extase. Elle ne s'appartenait deja plus.

Aussi, lorsqu'elle vit la teinte violette du matin descendre sur
les toits du palais et dessiner vaguement les contours du christ
d'ivoire qu'elle tenait embrasse, elle se leva avec une certaine
force, baisa les pieds du divin martyr, descendit l'escalier de sa
chambre, et s'enveloppa la tete d'une mante tout en descendant.

Elle arriva au guichet juste au moment ou la ronde de
mousquetaires en ouvrait la porte pour admettre le premier poste
des Suisses.

Alors, se glissant derriere les hommes de garde, elle gagna la rue
avant que le chef de la patrouille eut meme songe a se demander
quelle etait cette jeune femme qui s'echappait si matin du palais.


Chapitre CLXV -- La fuite


La Valliere sortit derriere la patrouille.

La patrouille se dirigea a droite par la rue Saint-Honore,
machinalement La Valliere tourna a gauche.

Sa resolution etait prise, son dessein arrete; elle voulait se
rendre aux Carmelites de Chaillot, dont la superieure avait une
reputation de severite qui faisait fremir les mondaines de la
Cour.

La Valliere n'avait jamais vu Paris, elle n'etait jamais sortie a
pied, elle n'eut pas trouve son chemin, meme dans une disposition
d'esprit plus calme. Cela explique comment elle remontait la rue
Saint-Honore au lieu de la descendre.

Elle avait hate de s'eloigner du Palais-Royal, et elle s'en
eloignait.

Elle avait oui dire seulement que Chaillot regardait la Seine;
elle se dirigeait donc vers la Seine.

Elle prit la rue du Coq, et, ne pouvant traverser le Louvre,
appuya vers l'eglise Saint-Germain-l'Auxerrois longeant
l'emplacement ou Perrault batit depuis sa colonnade.

Bientot elle atteignit les quais.

Sa marche etait rapide et agitee. A peine sentait-elle cette
faiblesse qui, de temps en temps, lui rappelait, en la forcant de
boiter legerement, cette entorse qu'elle s'etait donnee dans sa
jeunesse.

A une autre heure de la journee, sa contenance eut appele les
soupcons des gens les moins clairvoyants, attire les regards des
passants les moins curieux.

Mais, a deux heures et demie du matin, les rues de Paris sont
desertes ou a peu pres, et il ne s'y trouve guere que les artisans
laborieux qui vont gagner le pain du jour, ou bien les oisifs
dangereux qui regagnent leur domicile apres une nuit d'agitation
et de debauches.

Pour les premiers, le jour commence, pour les autres, le jour
finit.

La Valliere eut peur de tous ces visages sur lesquels son
ignorance des types parisiens ne lui permettait pas de distinguer
le type de la probite de celui du cynisme. Pour elle, la misere
etait un epouvantail; et tous ces gens qu'elle rencontrait
semblaient etre des miserables.

Sa toilette, qui etait celle de la veille, etait recherchee, meme
dans sa negligence, car c'etait la meme avec laquelle elle s'etait
rendue chez la reine mere; en outre, sous sa mante relevee pour
qu'elle put voir a se conduire, sa paleur et ses beaux yeux
parlaient un langage inconnu a ces hommes du peuple, et, sans le
savoir, la pauvre fugitive sollicitait la brutalite des uns, la
pitie des autres.

La Valliere marcha ainsi d'une seule course, haletante,
precipitee, jusqu'a la hauteur de la place de Greve.

De temps en temps, elle s'arretait, appuyait sa main sur son
coeur, s'adossait a une maison, reprenait haleine et continuait sa
course plus rapidement qu'auparavant.

Arrivee a la place de Greve, La Valliere se trouva en face d'un
groupe de trois hommes debrailles, chancelants, avines, qui
sortaient d'un bateau amarre sur le port.

Ce bateau etait charge de vins, et l'on voyait qu'ils avaient fait
honneur a la marchandise.

Ils chantaient leurs exploits bachiques sur trois tons differents,
quand, en arrivant a l'extremite de la rampe donnant sur le quai,
ils se trouverent faire tout a coup obstacle a la marche de la
jeune fille.

La Valliere s'arreta.

Eux, de leur cote, a l'aspect de cette femme aux vetements de
Cour, firent une halte, et, d'un commun accord, se prirent par les
mains et entourerent La Valliere en lui chantant:

_Vous qui vous ennuyez seulette, _
_Venez, venez rire avec nous._

La Valliere comprit alors que ces hommes s'adressaient a elle et
voulaient l'empecher de passer; elle tenta plusieurs efforts pour
fuir, mais ils furent inutiles.

Ses jambes faillirent, elle comprit qu'elle allait tomber, et
poussa un cri de terreur.

Mais, au meme instant, le cercle qui l'entourait s'ouvrit sous
l'effort d'une puissante pression.

L'un des insulteurs fut culbute a gauche, l'autre alla rouler a
droite jusqu'au bord de l'eau, le troisieme vacilla sur ses
jambes.

Un officier de mousquetaires se trouva en face de la jeune fille
le sourcil fronce, la menace a la bouche, la main levee pour
continuer la menace.

Les ivrognes s'esquiverent a la vue de l'uniforme, et surtout
devant la preuve de force que venait de donner celui qui le
portait.

-- Mordioux! s'ecria l'officier, mais c'est Mlle de La Valliere!

La Valliere, etourdie de ce qui venait de se passer, stupefaite
d'entendre prononcer son nom, La Valliere leva les yeux et
reconnut d'Artagnan.

-- Oui, monsieur, dit-elle, c'est moi, c'est bien moi.

Et, en meme temps, elle se soutenait a son bras.

-- Vous me protegerez, n'est-ce pas, monsieur d'Artagnan? ajouta-
t-elle et une voix suppliante.

-- Certainement que je vous protegerai; mais ou allez-vous, mon
Dieu, a cette heure?

-- Je vais a Chaillot.

-- Vous allez a Chaillot par la Rapee? Mais, en verite,
mademoiselle, vous lui tournez le dos.

-- Alors, monsieur, soyez assez bon pour me remettre dans mon
chemin et pour me conduire pendant quelques pas.

-- Oh! volontiers.

-- Mais comment se fait-il donc que je vous trouve la? Par quelle
faveur du Ciel etiez-vous a portee de venir a mon secours? Il me
semble, en verite, que je reve; il me semble que je deviens folle.

-- Je me trouvais la, mademoiselle, parce que j'ai une maison
place de Greve, a l'_Image-de-Notre-Dame_; que j'ai ete toucher
les loyers hier, et que j'y ai passe la nuit. Aussi desirai-je
etre de bonne heure au palais pour y inspecter mes postes.

-- Merci! dit La Valliere.

"Voila ce que je faisais, oui, se dit d'Artagnan, mais elle, que
faisait-elle, et pourquoi va-t-elle a Chaillot a une pareille
heure?"

Et il lui offrit son bras.

La Valliere le prit et se mit a marcher avec precipitation.

Cependant cette precipitation cachait une grande faiblesse.
D'Artagnan le sentit, il proposa a La Valliere de se reposer; elle
refusa.

-- C'est que vous ignorez sans doute ou est Chaillot? demanda
d'Artagnan.

-- Oui, je l'ignore.

-- C'est tres loin.

-- Peu importe!

-- Il y a une lieue au moins.

-- Je ferai cette lieue.

D'Artagnan ne repliqua point; il connaissait, au simple accent,
les resolutions reelles.

Il porta plutot qu'il n'accompagna La Valliere.

Enfin ils apercurent les hauteurs.

-- Dans quelle maison vous rendez-vous, mademoiselle? demanda
d'Artagnan.

-- Aux Carmelites, monsieur.

-- Aux Carmelites! repeta d'Artagnan etonne.

-- Oui; et, puisque Dieu vous a envoye vers moi pour me soutenir
dans ma route, recevez et mes remerciements et mes adieux.

-- Aux Carmelites! vos adieux! Mais vous entrez donc en religion?
s'ecria d'Artagnan.

-- Oui, monsieur.

-- Vous!!!

Il y avait dans ce _vous_, que nous avons accompagne de trois
points d'exclamation pour le rendre aussi expressif que possible,
il y avait dans ce _vous_ tout un poeme; il rappelait a La
Valliere et ses souvenirs anciens de Blois et ses nouveaux
souvenirs de Fontainebleau; il lui disait: "_Vous_ qui pourriez
etre heureuse avec Raoul, _vous_ qui pourriez etre puissante avec
Louis, vous allez entrer en religion, _vous!_"

-- Oui, monsieur, dit-elle, moi. Je me rends la servante du
Seigneur; je renonce a tout ce monde.

-- Mais ne vous trompez-vous pas a votre vocation? ne vous
trompez-vous pas a la volonte de Dieu?

-- Non, puisque c'est Dieu qui a permis que je vous rencontrasse.
Sans vous, je succombais certainement a la fatigue, et, puisque
Dieu vous envoyait sur ma route, c'est qu'il voulait que je pusse
en atteindre le but.

-- Oh! fit d'Artagnan avec doute, cela me semble un peu bien
subtil.

-- Quoi qu'il en soit, reprit la jeune fille, vous voila instruit
de ma demarche et de ma resolution. Maintenant, j'ai une derniere
grace a vous demander, tout en vous adressant les remerciements.

-- Dites, mademoiselle.

-- Le roi ignore ma fuite du Palais-Royal.

D'Artagnan fit un mouvement.

-- Le roi, continua La Valliere, ignore ce que je vais faire.

-- Le roi ignore?... s'ecria d'Artagnan. Mais, mademoiselle,
prenez garde; vous ne calculez pas la portee de votre action. Nul
ne doit rien faire que le roi ignore, surtout les personnes de la
Cour.

-- Je ne suis plus de la Cour, monsieur.

D'Artagnan regarda la jeune fille avec un etonnement croissant.

-- Oh! ne vous inquietez pas, monsieur, continua-t-elle, tout est
calcule, et, tout ne le fut-il pas, il serait trop tard maintenant
pour revenir sur ma resolution; l'action est accomplie.

-- Et bien! voyons, mademoiselle, que desirez-vous?

-- Monsieur, par la pitie que l'on doit au malheur, par la
generosite de votre ame, par votre foi de gentilhomme, je vous
adjure de me faire un serment.

-- Un serment?

-- Oui.

-- Lequel?

-- Jurez-moi, monsieur d'Artagnan, que vous ne direz pas au roi
que vous m'avez vue et que je suis aux Carmelites.

D'Artagnan secoua la tete.

-- Je ne jurerai point cela, dit-il.

-- Et pourquoi?

-- Parce que je connais le roi, parce que je vous connais, parce
que je me connais moi-meme, parce que je connais tout le genre
humain; non, je ne jurerai point cela.

-- Alors, s'ecria La Valliere avec une energie dont on l'eut crue
incapable, au lieu des benedictions dont je vous eusse comble
jusqu'a la fin de mes jours, soyez maudit! car vous me rendez la
plus miserable de toutes les creatures!

Nous avons dit que d'Artagnan connaissait tous les accents qui
venaient du coeur, il ne put resister a celui-la.

Il vit la degradation de ces traits; il vit le tremblement de ces
membres; il vit chanceler tout ce corps frele et delicat ebranle
par secousses; il comprit qu'une resistance la tuerait.

-- Qu'il soit donc fait comme vous le voulez, dit-il. Soyez
tranquille, mademoiselle, je ne dirai rien au roi.

-- Oh! merci, merci! s'ecria La Valliere; vous etes le plus
genereux des hommes.

Et, dans le transport de sa joie, elle saisit les mains de
d'Artagnan et les serra entre les siennes.

Celui-ci se sentait attendri.

-- Mordioux! dit-il, en voila une qui commence par ou les autres
finissent: c'est touchant.

Alors La Valliere, qui, au moment du paroxysme de sa douleur,
etait tombee assise sur une pierre, se leva et marcha vers le
couvent des Carmelites, que l'on voyait se dresser dans la lumiere
naissante. D'Artagnan la suivait de loin.

La porte du parloir etait entrouverte; elle s'y glissa comme une
ombre pale, et, remerciant d'Artagnan d'un seul signe de la main,
elle disparut a ses yeux.

Quand d'Artagnan se trouva tout a fait seul, il reflechit
profondement a ce qui venait de se passer.

-- Voila, par ma foi! dit-il, ce qu'on appelle une fausse
position... Conserver un secret pareil, c'est garder dans sa poche
un charbon ardent et esperer qu'il ne brulera pas l'etoffe. Ne pas
garder le secret, quand on a jure qu'on le garderait, c'est d'un
homme sans honneur. Ordinairement, les bonnes idees me viennent en
courant; mais, cette fois, ou je me trompe fort, ou il faut que je
coure beaucoup pour trouver la solution de cette affaire... Ou
courir?... Ma foi! au bout du compte, du cote de Paris; c'est le
bon cote... Seulement, courons vite... Mais pour courir vite,
mieux valent quatre jambes que deux. Malheureusement, pour le
moment, je n'ai que mes deux jambes... Un cheval! comme j'ai
entendu dire au theatre de Londres; ma couronne pour un cheval!...
J'y songe, cela ne me coutera point aussi cher que cela... Il y a
un poste de mousquetaires a la barriere de la Conference, et, pour
un cheval qu'il me faut, j'en trouverai dix.

En vertu de cette resolution, prise avec sa rapidite habituelle,
d'Artagnan descendit soudain les hauteurs, gagna le poste, y prit
le meilleur coursier qu'il y put trouver, et fut rendu au palais
en dix minutes.

Cinq heures sonnaient a l'horloge du Palais-Royal.

D'Artagnan s'informa du roi.

Le roi s'etait couche a son heure ordinaire, apres avoir travaille
avec M. Colbert, et dormait encore, selon toute probabilite.

-- Allons, dit-il, elle m'avait dit vrai, le roi ignore tout; s'il
savait seulement la moitie de ce qui s'est passe, le Palais-Royal
serait, a cette heure, sens dessus dessous.

Encore emu de la querelle qu'il venait d'avoir avec La Valliere,
il errait dans son cabinet, fort desireux de trouver une occasion
de faire un eclat, apres s'etre retenu si longtemps.

Colbert, en voyant le roi, jugea d'un coup d'oeil la situation, et
comprit les intentions du monarque. Il louvoya.

Quand le maitre demanda compte de ce qu'il fallait dire le
lendemain, le sous-intendant commenca par trouver etrange que Sa
Majeste n'eut pas ete mise au courant par M. Fouquet.

-- M. Fouquet, dit-il, sait toute cette affaire de la Hollande: il
recoit directement toutes les correspondances.

Le roi, accoutume a entendre M. Colbert piller M. Fouquet, laissa
passer cette boutade sans repliquer; seulement il ecouta.

Colbert vit l'effet produit et se hata de revenir sur ses pas en
disant que M. Fouquet n'etait pas toutefois aussi coupable qu'il
paraissait l'etre au premier abord, attendu qu'il avait dans ce
moment de grandes preoccupations. Le roi leva la tete.

-- Quelle preoccupations? dit-il.

-- Sire, les hommes ne sont que des hommes, et M. Fouquet a ses
defauts avec ses grandes qualites.

-- Ah! des defauts, qui n'en a pas, monsieur Colbert?...

-- Votre Majeste en a bien, dit hardiment Colbert, qui savait
lancer une sourde flatterie dans un leger blame, comme la fleche
qui fend l'air malgre son poids, grace a de faibles plumes qui la
soutiennent.

Le roi sourit.

-- Quel defaut a donc M. Fouquet? dit-il.

-- Toujours le meme, Sire; on le dit amoureux.

-- Amoureux, de qui?


Chapitre CLXVI -- Comment Louis avait, de son cote, passe le temps
de dix heures et demie a minuit


Le roi, au sortir de la chambre des filles d'honneur, avait trouve
chez lui Colbert qui l'attendait pour prendre ses ordres a
l'occasion de la ceremonie du lendemain.

Il s'agissait, comme nous l'avons dit, d'une reception
d'ambassadeurs hollandais et espagnols.

Louis XIV avait de graves sujets de mecontentement contre la
Hollande; les Etats avaient tergiverse deja plusieurs fois dans
leurs relations avec la France, et, sans s'apercevoir ou sans
s'inquieter d'une rupture, ils laissaient encore une fois
l'alliance avec le roi Tres Chretien, pour nouer toutes sortes
d'intrigues avec l'Espagne.

Louis XIV, a son avenement, c'est-a-dire a la mort de Mazarin,
avait trouve cette question politique ebauchee.

Elle etait d'une solution difficile pour un jeune homme; mais
comme, alors, toute la nation etait le roi, tout ce que resolvait
la tete, le corps se trouvait pret a l'executer.

Un peu de colere, la reaction d'un sang jeune et vivace au
cerveau, c'etait assez pour changer une ancienne ligne politique
et creer un autre systeme.

Le role des diplomates de l'epoque se reduisait a arranger entre
eux les coups d'Etat dont leurs souverains pouvaient avoir besoin.

Louis n'etait pas dans une disposition d'esprit capable de lui
dicter une politique savante.

-- Je ne sais trop, Sire; je me mele peu de galanterie, comme on
dit.

-- Mais, enfin, vous savez, puisque vous parlez?

-- J'ai oui prononcer...

-- Quoi?

-- Un nom.

-- Lequel?

-- Mais je ne m'en souviens plus.

-- Dites toujours.

-- Je crois que c'est celui d'une des filles de Madame.

Le roi tressaillit.

-- Vous en savez plus que vous ne voulez dire, monsieur Colbert,
murmura t-il.

-- Oh! Sire, je vous assure que non.

-- Mais, enfin, on les connait, ces demoiselles de Madame; et, en
vous disant leurs noms, vous rencontreriez peut-etre celui que
vous cherchez.

-- Non, Sire.

-- Essayez.

-- Ce serait inutile, Sire. Quand il s'agit d'un nom de dame
compromise, ma memoire est un coffre d'airain dont j'ai perdu la
clef.

Un nuage passa dans l'esprit et sur le front du roi puis, voulant
paraitre maitre de lui-meme et secouant la tete:

-- Voyons cette affaire de Hollande, dit-il.

-- Et d'abord, Sire, a quelle heure Votre Majeste veut-elle
recevoir les ambassadeurs?

-- De bon matin.

-- Onze heures?

-- C'est trop tard... Neuf heures.

-- C'est bien tot.

-- Pour des amis, cela n'a pas d'importance; on fait tout ce qu'on
veut avec des amis; mais pour des ennemis alors rien de mieux,
s'ils se blessent. Je ne serais pas fache, je l'avoue, d'en finir
avec tous ces oiseaux de marais qui me fatiguent de leurs cris.

-- Sire, il sera fait comme Votre Majeste voudra... A neuf heures
donc... Je donnerai des ordres en consequence. Est-ce audience
solennelle?

-- Non. Je veux m'expliquer avec eux et ne pas envenimer les
choses, comme il arrive toujours en presence de beaucoup de gens;
mais, en meme temps, je veux les tirer au clair, pour n'avoir pas
a recommencer.

-- Votre Majeste designera les personnes qui assisteront a cette
reception.

-- J'en ferai la liste... Parlons de ces ambassadeurs: que
veulent-ils?

-- Allies a l'Espagne, ils ne gagnent rien; allies avec la France,
ils perdent beaucoup.

-- Comment cela?

-- Allies avec l'Espagne, ils se voient bordes et proteges par les
possessions de leur allie; ils n'y peuvent mordre malgre leur
envie. D'Anvers a Rotterdam, il n'y a qu'un pas par l'Escaut et la
Meuse. S'ils veulent mordre au gateau espagnol, vous, Sire, le
gendre du roi d'Espagne, vous pouvez, en deux jours, aller de chez
vous a Bruxelles avec de la cavalerie. Il s'agit donc de se
brouiller assez avec vous et de vous faire assez suspecter
l'Espagne pour que vous ne vous meliez pas de ses affaires.

-- Il est bien plus simple alors, repondit le roi, de faire avec
moi une solide alliance a laquelle je gagnerais quelque chose,
tandis qu'ils y gagneraient tout?

-- Non pas; car, s'ils arrivaient, par hasard, a vous avoir pour
limitrophe, Votre Majeste n'est pas un voisin commode; jeune,
ardent, belliqueux, le roi de France peut porter de rudes coups a
la Hollande, surtout s'il s'approche d'elle.

-- Je comprends parfaitement, monsieur Colbert, et c'est bien
explique. Mais la conclusion, s'il vous plait?

-- Jamais la sagesse ne manque aux decisions de Votre Majeste.

-- Que me diront ces ambassadeurs?

-- Ils diront a Votre Majeste qu'ils desirent fortement son
alliance, et ce sera un mensonge; ils diront aux Espagnols que les
trois puissances doivent s'unir contre la prosperite de
l'Angleterre, et ce sera un mensonge; car l'alliee naturelle de
Votre Majeste, aujourd'hui, c'est l'Angleterre, qui a des
vaisseaux quand vous n'en avez pas; c'est l'Angleterre, qui peut
balancer la puissance des Hollandais dans l'Inde: c'est
l'Angleterre, enfin, pays monarchique, ou Votre Majeste a des
alliances de consanguinite.

-- Bien; mais que repondriez-vous?

-- Je repondrais, Sire, avec une moderation sans egale, que la
Hollande n'est pas parfaitement disposee pour le roi de France,
que les symptomes de l'esprit public, chez les Hollandais, sont
alarmants pour Votre Majeste, que certaines medailles ont ete
frappees avec des devises injurieuses.

-- Pour moi? s'ecria le jeune roi exalte.

-- Oh! non pas, Sire, non; injurieuses n'est pas le mot, et je me
suis trompe. Je voulais dire flatteuses outre mesure pour les
Bataves.

-- Oh! s'il en est ainsi, peu importe l'orgueil des Bataves, dit
le roi en soupirant.

-- Votre Majeste a mille fois raison. Cependant, ce n'est jamais
un mal politique, le roi le sait mieux que moi, d'etre injuste
pour obtenir une concession. Votre Majeste, se plaignant avec
susceptibilite des Bataves, leur paraitra bien plus considerable.

-- Qu'est-ce que ces medailles? demanda Louis; car si j'en parle,
il faut que je sache quoi dire.

-- Ma foi! Sire, je ne sais trop... quelque devise
outrecuidante... Voila tout le sens, les mots ne font rien a la
chose.

-- Bien, j'articulerai le mot medaille, et ils comprendront s'ils
veulent.

-- Oh! ils comprendront. Votre Majeste pourra aussi glisser
quelques mots de certains pamphlets qui courent.

-- Jamais! Les pamphlets salissent ceux qui les ecrivent, bien
plus que ceux contre lesquels on les a ecrits. Monsieur Colbert,
je vous remercie, vous pouvez vous retirer.

-- Sire!

-- Adieu! N'oubliez pas l'heure et soyez la.

-- Sire, j'attends la liste de Votre Majeste.

-- C'est vrai.

Le roi se mit a rever; il ne pensait pas du tout a cette liste. La
pendule sonnait onze heures et demie.

On voyait sur le visage du prince le combat terrible de l'orgueil
et de l'amour.

La conversation politique avait eteint beaucoup d'irritation chez
Louis, et le visage pale, altere de La Valliere parlait a son
imagination un bien autre langage que les medailles hollandaises
ou les pamphlets bataves.

Il demeura dix minutes a se demander s'il fallait ou s'il ne
fallait pas retourner chez La Valliere; mais, Colbert ayant
insiste respectueusement pour avoir la liste, le roi rougit de
penser a l'amour quand les affaires commandaient.

Il dicta donc:

-- La reine-mere... la reine... Madame... Mme de Motteville...
Mlle de Chatillon... Mme de Navailles. Et en hommes: Monsieur...
M. le prince... M. de Grammont... M. de Manicamp... M. de Saint-
Aignan... et les officiers de service.

-- Les ministres? dit Colbert.

-- Cela va sans dire, et les secretaires.

-- Sire, je vais tout preparer: les ordres seront a domicile
demain.

-- Dites aujourd'hui, repliqua tristement Louis.

Minuit sonnait.

C'etait l'heure ou se mourait de chagrin, de souffrances, la
pauvre La Valliere.

Le service du roi entra pour son coucher. La reine attendait
depuis une heure.

Louis passa chez elle avec un soupir; mais, tout en soupirant, il
se felicitait de son courage. Il s'applaudissait d'etre ferme en
amour comme en politique.


Chapitre CLXVII -- Les ambassadeurs


D'Artagnan, a peu de chose pres, avait appris tout ce que nous
venons de raconter; car il avait, parmi ses amis, tous les gens
utiles de la maison, serviteurs officieux, fiers d'etre salues par
le capitaine des mousquetaires, car le capitaine etait une
puissance; puis, en dehors de l'ambition, fiers d'etre comptes
pour quelque chose par un homme aussi brave que l'etait
d'Artagnan.

D'Artagnan se faisait instruire ainsi tous les matins de ce qu'il
n'avait pu voir ou savoir la veille, n'etant pas ubiquiste, de
sorte que, de ce qu'il avait su par lui-meme chaque jour, et de ce
qu'il avait appris par les autres, il faisait un faisceau qu'il
denouait au besoin pour y prendre telle arme qu'il jugeait
necessaire.

De cette facon, les deux yeux de d'Artagnan lui rendaient le meme
office que les cent yeux d'Argus.

Secrets politiques, secrets de ruelles, propos echappes aux
courtisans a l'issue de l'antichambre; ainsi, d'Artagnan savait
tout et renfermait tout dans le vaste et impenetrable tombeau de
sa memoire, a cote des secrets royaux si cherement achetes, gardes
si fidelement.

Il sut donc l'entrevue avec Colbert; il sut donc le rendez-vous
donne aux ambassadeurs pour le matin; il sut donc qu'il y serait
question de medailles; et, tout en reconstruisant la conversation
sur ces quelques mots venus jusqu'a lui, il regagna son poste dans
les appartements pour etre la au moment ou le roi se reveillerait.

Le roi se reveilla de fort bonne heure; ce qui prouvait que, lui
aussi, de son cote, avait assez mal dormi. Vers sept heures, il
entrouvrit doucement sa porte.

D'Artagnan etait a son poste.

Sa Majeste etait pale et paraissait fatiguee; au reste, sa
toilette n'etait point achevee.

-- Faites appeler M. de Saint-Aignan, dit-il.

De Saint-Aignan s'attendait sans doute a etre appele; car
lorsqu'on se presenta chez lui, il etait tout habille.

De Saint-Aignan sa hata d'obeir et passa chez le roi.

Un instant apres, le roi et de Saint-Aignan passerent; le roi
marchait le premier.

D'Artagnan etait a la fenetre donnant sur les cours; il n'eut pas
besoin de se deranger pour suivre le roi des yeux. On eut dit
qu'il avait d'avance devine ou irait le roi.

Le roi allait chez les filles d'honneur.

Cela n'etonna point d'Artagnan. Il se doutait bien, quoique La
Valliere ne lui en eut rien dit, que Sa Majeste avait des torts a
reparer.

De Saint-Aignan le suivait comme la veille, un peu moins inquiet,
un peu moins agite cependant; car il esperait qu'a sept heures du
matin il n'y avait encore que lui et le roi d'eveilles, parmi les
augustes hotes du chateau.

D'Artagnan etait a sa fenetre, insouciant et calme. On eut jure
qu'il ne voyait rien et qu'il ignorait completement quels etaient
ces deux coureurs d'aventures, qui traversaient les cours
enveloppes de leurs manteaux.

Et cependant d'Artagnan, tout en ayant l'air de ne les point
regarder, ne les perdait point de vue, et, tout en sifflotant
cette vieille marche des mousquetaires qu'il ne se rappelait que
dans les grandes occasions, devinait et calculait d'avance toute
cette tempete de cris et de coleres qui allait s'elever au retour.

En effet, le roi entrant chez La Valliere, et trouvant la chambre
vide, et le lit intact, le roi commenca de s'effrayer et appela
Montalais.

Montalais accourut; mais son etonnement fut egal a celui du roi.

Tout ce qu'elle put dire a Sa Majeste, c'est qu'il lui avait
semble entendre pleurer La Valliere une partie de la nuit; mais,
sachant que Sa Majeste etait revenue, elle n'avait ose s'informer.

-- Mais, demanda le roi, ou croyez-vous qu'elle soit allee?

-- Sire, repondit Montalais, Louise est une personne fort
sentimentale, et souvent je l'ai vue se lever avant le jour et
aller au jardin; peut-etre y sera-t elle ce matin?

La chose parut probable au roi, qui descendit aussitot pour se
mettre a la recherche de la fugitive.

D'Artagnan le vit paraitre, pale et causant vivement avec son
compagnon.

Il se dirigea vers les jardins.

De Saint-Aignan le suivait tout essouffle.

D'Artagnan ne bougeait pas de sa fenetre, sifflotant toujours, ne
paraissant rien voir et voyant tout.

-- Allons, allons, murmura-t-il quand le roi eut disparu, la
passion de Sa Majeste est plus forte que je ne le croyais; il fait
la, ce me semble, des choses qu'il n'a pas faites pour Mlle de
Mancini.

Le roi reparut un quart d'heure apres. Il avait cherche partout.
Il etait hors d'haleine.

Il va sans dire que le roi n'avait rien trouve.

De Saint-Aignan le suivait, s'eventant avec son chapeau, et
demandant, d'une voix alteree, des renseignements aux premiers
serviteurs venus, a tous ceux qu'il rencontrait.

Manicamp se trouva sur sa route. Manicamp arrivait de
Fontainebleau a petites journees; ou les autres avaient mis six
heures, il en avait mis, lui, vingt-quatre.

-- Avez-vous vu Mlle de La Valliere? lui demanda de Saint-Aignan.

Ce a quoi Manicamp, toujours reveur et distrait, repondit, croyant
qu'on lui parlait de Guiche:

-- Merci, le comte va un peu mieux.

Et il continua sa route jusqu'a l'antichambre, ou il trouva
d'Artagnan, a qui il demanda des explications sur cet air effare
qu'il avait cru voir au roi.

D'Artagnan lui repondit qu'il s'etait trompe; que le roi, au
contraire, etait d'une gaiete folle.

Huit heures sonnerent sur ces entrefaites.

Le roi, d'ordinaire, prenait son dejeuner a ce moment.

Il etait arrete, par le code de l'etiquette, que le roi aurait
toujours faim a huit heures.

Il se fit servir sur une petite table, dans sa chambre a coucher,
et mangea vite.

De Saint-Aignan, dont il ne voulait pas se separer, lui tint la
serviette. Puis il expedia quelques audiences militaires.

Pendant ces audiences, il envoya de Saint-Aignan aux decouvertes.

Puis, toujours occupe, toujours anxieux, toujours guettant le
retour de Saint-Aignan, qui avait mis son monde en campagne et qui
s'y etait mis lui-meme, le roi atteignit neuf heures.

A neuf heures sonnantes, il passa dans son cabinet.

Les ambassadeurs entraient eux-memes, au premier coup de ces neuf
heures.

Au dernier coup, les reines et Madame parurent.

Les ambassadeurs etaient trois pour la Hollande, deux pour
l'Espagne.

Le roi jeta sur eux un coup d'oeil, et salua.

En ce moment aussi, de Saint-Aignan entrait.

C'etait pour le roi une entree bien autrement importante que celle
des ambassadeurs, en quelque nombre qu'ils fussent et de quelque
pays qu'ils vinssent.

Aussi, avant toutes choses, le roi fit-il a de Saint-Aignan un
signe interrogatif, auquel celui-ci repondit par une negation
decisive.

Le roi faillit perdre tout courage; mais, comme les reines, les
grands et les ambassadeurs avaient les yeux fixes sur lui, il fit
un violent effort et invita les derniers a parler.

Alors un des deputes espagnols fit un long discours, dans lequel
il vantait les avantages de l'alliance espagnole.

Le roi l'interrompit en lui disant:

-- Monsieur, j'espere que ce qui est bien pour la France doit etre
tres bien pour l'Espagne.

Ce mot, et surtout la facon peremptoire dont il fut prononce, fit
palir l'ambassadeur et rougir les deux reines, qui, Espagnoles
l'une et l'autre, se sentirent, par cette reponse, blessees dans
leur orgueil de parente et de nationalite.

L'ambassadeur hollandais prit la parole a son tour, et se plaignit
des preventions que le roi temoignait contre le gouvernement de
son pays.

Le roi l'interrompit:

-- Monsieur, dit-il, il est etrange que vous veniez vous plaindre,
lorsque c'est moi qui ai sujet de me plaindre; et cependant, vous
le voyez, je ne le fais pas.

-- Vous plaindre, Sire, demanda le Hollandais, et de quelle
offense?

Le roi sourit avec amertume.

-- Me blamerez-vous, par hasard, monsieur, dit-il, d'avoir des
preventions contre un gouvernement qui autorise et protege les
insulteurs publics?

-- Sire!...

-- Je vous dis, reprit le roi en s'irritant de ses propres
chagrins, bien plus que de la question politique, je vous dis que
la Hollande est une terre d'asile pour quiconque me hait, et
surtout pour quiconque m'injurie.

-- Oh! Sire!...

-- Ah! des preuves, n'est-ce pas? Eh bien! on en aura facilement,
des preuves. D'ou naissent ces pamphlets insolents qui me
representent comme un monarque sans gloire et sans autorite? Vos
presses en gemissent. Si j'avais la mes secretaires, je vous
citerais les titres des ouvrages avec les noms d'imprimeurs.

-- Sire, repondit l'ambassadeur, un pamphlet ne peut etre l'oeuvre
d'une nation. Est-il equitable qu'un grand roi, tel que l'est
Votre Majeste, rende un grand peuple responsable du crime de
quelques forcenes qui meurent de faim?

-- Soit, je vous accorde cela, monsieur. Mais, quand la monnaie
d'Amsterdam frappe des medailles a ma honte, est-ce aussi le crime
de quelques forcenes?

-- Des medailles? balbutia l'ambassadeur.

-- Des medailles, repeta le roi en regardant Colbert.

-- Il faudrait, hasarda le Hollandais, que Votre Majeste fut bien
sure...

Le roi regardait toujours Colbert, mais Colbert avait l'air de ne
pas comprendre, et se taisait, malgre les provocations du roi.

Alors d'Artagnan s'approcha, et, tirant de sa poche une piece de
monnaie qu'il mit entre les mains du roi:

-- Voila la medaille que Votre Majeste cherche, dit-il.

Le roi la prit.

Alors il put voir de cet oeil qui, depuis qu'il etait
veritablement le maitre, n'avait fait que planer, alors il put
voir, disons-nous, une image insolente representant la Hollande
qui, comme Josue, arretait le soleil, avec cette legende: _In
conspectu meo, stetit sol._

-- En ma presence, le soleil s'est arrete, s'ecria le roi furieux.
Ah! vous ne nierez plus, je l'espere.

-- Et le soleil, dit d'Artagnan, c'est celui-ci.

Et il montra, sur tous les panneaux du cabinet, le soleil, embleme
multiplie et resplendissant, qui etalait partout sa superbe
devise: _Nec pluribus impar_.

La colere de Louis, alimentee par les elancements de sa douleur
particuliere, n'avait pas besoin de cet aliment pour tout devorer.
On voyait dans ses yeux l'ardeur d'une vive querelle toute prete a
eclater.

Un regard de Colbert enchaina l'orage.

L'ambassadeur hasarda des excuses.

Il dit que la vanite des peuples ne tirait pas a consequence; que
la Hollande etait fiere d'avoir, avec si peu de ressources,
soutenu son rang de grande nation, meme contre de grands rois, et
que, si un peu de fumee avait enivre ses compatriotes, le roi
etait prie d'excuser cette ivresse.

Le roi sembla chercher conseil. Il regarda Colbert, qui resta
impassible.

Puis d'Artagnan.

D'Artagnan haussa les epaules.

Ce mouvement fut une ecluse levee par laquelle se dechaina la
colere du roi, contenue depuis trop longtemps.

Chacun ne sachant pas ou cette colere emportait, tous gardaient un
morne silence.

Le deuxieme ambassadeur en profita pour commencer aussi ses
excuses.

Tandis qu'il parlait et que le roi, retombe peu a peu dans sa
reverie personnelle, ecoutait cette voix pleine de trouble comme
un homme distrait ecoute le murmure d'une cascade, d'Artagnan, qui
avait a sa gauche de Saint-Aignan, s'approcha de lui, et, d'une
voix parfaitement calculee pour qu'elle allat frapper le roi:

-- Savez-vous la nouvelle, comte? dit-il.

-- Quelle nouvelle? fit de Saint-Aignan.

-- Mais la nouvelle de La Valliere.

Le roi tressaillit et fit involontairement un pas de cote vers les
deux causeurs.

-- Qu'est-il donc arrive a La Valliere? demanda de Saint-Aignan
d'un ton qu'on peut facilement imaginer.

-- Eh! pauvre enfant! dit d'Artagnan, elle est entree en religion.

-- En religion? s'ecria de Saint-Aignan.

-- En religion? s'ecria le roi au milieu du discours de
l'ambassadeur.

Puis, sous l'empire de l'etiquette, il se remit, mais ecoutant
toujours.

-- Quelle religion? demanda de Saint-Aignan.

-- Les Carmelites de Chaillot.

-- De qui diable savez-vous cela?

-- D'elle-meme.

-- Vous l'avez vue?

-- C'est moi qui l'ai conduite aux Carmelites.

Le roi ne perdait pas un mot; il bouillait au-dedans et commencait
a rugir.

-- Mais pourquoi cette fuite? demanda de Saint-Aignan.

-- Parce que la pauvre fille a ete hier chassee de la Cour, dit
d'Artagnan.

Il n'eut pas plutot lache ce mot, que le roi fit un geste
d'autorite.

-- Assez, monsieur, dit-il a l'ambassadeur, assez!

Puis, s'avancant vers le capitaine:

-- Qui dit cela, s'ecria-t-il, que La Valliere est en religion?

-- M. d'Artagnan, dit le favori.

-- Et c'est vrai, ce que vous dites la? fit le roi se retournant
vers le mousquetaire.

-- Vrai comme la verite.

Le roi ferma les poings et palit.

-- Vous avez encore ajoute quelque chose, monsieur d'Artagnan,
dit-il.

-- Je ne sais plus, Sire.

-- Vous avez ajoute que Mlle de La Valliere avait ete chassee de
la Cour.

-- Oui, Sire.

-- Et c'est encore vrai, cela?

-- Informez-vous, Sire.

-- Et par qui?

-- Oh! fit d'Artagnan en homme qui se recuse.

Le roi bondit, laissant de cote ambassadeurs, ministres,
courtisans et politiques.

La reine mere se leva: elle avait tout entendu, ou ce qu'elle
n'avait pas entendu, elle l'avait devine.

Madame, defaillante de colere et de peur, essaya de se lever aussi
comme la reine mere; mais elle retomba sur son fauteuil, que, par
un mouvement instinctif, elle fit rouler en arriere.

-- Messieurs, dit le roi, l'audience est finie; je ferai savoir ma
reponse, ou plutot ma volonte, a l'Espagne et a la Hollande.

Et, d'un geste imperieux, il congedia les ambassadeurs.

-- Prenez garde, mon fils, dit la reine mere avec indignation,
prenez garde; vous n'etes guere maitre de vous, ce me semble.

-- Ah! madame, rugit le jeune lion avec un geste effrayant, si je
ne suis pas maitre de moi, je le serai, je vous en reponds, de
ceux qui m'outragent. Venez avec moi, monsieur d'Artagnan, venez.

Et il quitta la salle au milieu de la stupefaction et de la
terreur de tous.

Le roi descendit l'escalier et s'appreta a traverser la cour.

-- Sire, dit d'Artagnan, Votre Majeste se trompe de chemin.

-- Non, je vais aux ecuries.

-- Inutile, Sire, j'ai des chevaux tout prets pour Votre Majeste.

Le roi ne repondit a son serviteur que par un regard; mais ce
regard promettait plus que l'ambition de trois d'Artagnan n'eut
ose esperer.


Chapitre CLXVIII -- Chaillot


Quoiqu'on ne les eut point appeles, Manicamp et Malicorne avaient
suivi le roi et d'Artagnan.

C'etaient deux hommes fort intelligents; seulement, Malicorne
arrivait souvent trop tot par ambition; Manicamp arrivait souvent
trop tard par paresse.

Cette fois, ils arriverent juste.

Cinq chevaux etaient prepares.

Deux furent accapares par le roi et d'Artagnan; deux par Manicamp
et Malicorne. Un page des ecuries monta le cinquieme. Toute la
cavalcade partit au galop.

D'Artagnan avait bien reellement choisi les chevaux lui-meme; de
veritables chevaux d'amants en peine; des chevaux qui ne couraient
pas, qui volaient.

Dix minutes apres le depart, la cavalcade, sous la forme d'un
tourbillon de poussiere, arrivait a Chaillot.

Le roi se jeta litteralement a bas de son cheval. Mais, si
rapidement qu'il accomplit cette manoeuvre, il trouva d'Artagnan a
la bride de sa monture.

Le roi fit au mousquetaire un signe de remerciement, et jeta la
bride au bras du page.

Puis il s'elanca dans le vestibule, et, poussant violemment la
porte, il entra dans le parloir.

Manicamp, Malicorne et le page demeurerent dehors; d'Artagnan
suivit son maitre.

En entrant dans le parloir, le premier objet qui frappa le roi fut
Louise, non pas a genoux, mais couchee au pied d'un grand crucifix
de pierre.

La jeune fille etait etendue sur la dalle humide, et a peine
visible, dans l'ombre de cette salle, qui ne recevait le jour que
par une etroite fenetre grillee et toute voilee par des plantes
grimpantes.

Elle etait seule, inanimee, froide comme la pierre sur laquelle
reposait son corps.

En l'apercevant ainsi, le roi la crut morte, et poussa un cri
terrible qui fit accourir d'Artagnan.

Le roi avait deja passe un bras autour de son corps. D'Artagnan
aida le roi a soulever la pauvre femme, que l'engourdissement de
la mort avait deja saisie.

Le roi la prit entierement dans ses bras, rechauffa de ses baisers
ses mains et ses tempes glacees.

D'Artagnan se pendit a la cloche de la tour.

Alors accoururent les soeurs carmelites.

Les saintes filles pousserent des cris de scandale a la vue de ces
hommes tenant une femme dans leurs bras.

La superieure accourut aussi.

Mais, femme plus mondaine que les femmes de la Cour, malgre toute
son austerite, du premier coup d'oeil, elle reconnut le roi au
respect que lui temoignaient les assistants, comme aussi a l'air
de maitre avec lequel il bouleversait toute la communaute.

A la vue du roi, elle s'etait retiree chez elle; ce qui etait un
moyen de ne pas compromettre sa dignite.

Mais elle envoya par les religieuses toutes sortes de cordiaux,
d'eaux de la reine de Hongrie, de melisse, etc., etc., ordonnant,
en outre, que les portes fussent fermees.

Il etait temps: la douleur du roi devenait bruyante et desesperee.

Le roi paraissait decide a envoyer chercher son medecin, lorsque
La Valliere revint a la vie.

En rouvrant les yeux, la premiere chose qu'elle apercut fut le
roi, a ses pieds. Sans doute elle ne le reconnut point, car elle
poussa un douloureux soupir.

Louis la couvait d'un regard avide.

Enfin, ses yeux errants se fixerent sur le roi. Elle le reconnut,
et fit un effort pour s'arracher de ses bras.

-- Eh quoi! murmura-t-elle, le sacrifice n'est donc pas encore
accompli?

-- Oh! non, non! s'ecria le roi, et il ne s'accomplira pas, c'est
moi qui vous le jure.

Elle se releva faible et toute brisee qu'elle etait.

-- Il le faut cependant, dit-elle; il le faut, ne m'arretez plus.

-- Je vous laisserais vous sacrifier, moi? s'ecria Louis. Jamais!
jamais!

-- Bon! murmura d'Artagnan, il est temps de sortir. Du moment
qu'ils commencent a parler, epargnons-leur les oreilles.

D'Artagnan sortit, les deux amants demeurerent seuls.

-- Sire, continua La Valliere, pas un mot de plus, je vous en
supplie. Ne perdez pas le seul avenir que j'espere, c'est-a-dire
mon salut; tout le votre, c'est-a-dire votre gloire, pour un
caprice.

-- Un caprice? s'ecria le roi.

-- Oh! maintenant, dit La Valliere, maintenant, Sire, je vois
clair dans votre coeur.

-- Vous, Louise?

-- Oh! oui, moi!

-- Expliquez-vous.

-- Un entrainement incomprehensible, deraisonnable, peut vous
paraitre momentanement une excuse suffisante; mais vous avez des
devoirs qui sont incompatibles avec votre amour pour une pauvre
fille. Oubliez-moi.

-- Moi, vous oublier?

-- C'est deja fait.

-- Plutot mourir!

-- Sire, vous ne pouvez aimer celle que vous avez consenti a tuer
cette nuit aussi cruellement que vous l'avez fait.

-- Que me dites-vous? Voyons, expliquez-vous.

-- Que m'avez-vous demande hier au matin, dites, de vous aimer?
Que m'avez-vous promis en echange. De ne jamais passer minuit sans
m'offrir une reconciliation, quand vous auriez eu de la colere
contre moi.

-- Oh! pardonnez-moi, pardonnez-moi, Louise! J'etais fou de
jalousie.

-- Sire, la jalousie est une mauvaise pensee, qui venait comme
l'ivraie quand on l'a coupee. Vous serez encore jaloux, et vous
acheverez de me tuer. Ayez la pitie de me laisser mourir.

-- Encore un mot comme celui-la, mademoiselle, et vous me verrez
expirer a vos pieds.

-- Non, non, Sire, je sais mieux ce que je vaux. Croyez-moi, et
vous ne vous perdrez pas pour une malheureuse que tout le monde
meprise.

-- Oh! nommez-moi donc ceux-la que vous accusez, nommez-les-moi!

-- Je n'ai de plaintes a faire contre personne, Sire; je n'accuse
que moi. Adieu, Sire! Vous vous compromettez en me parlant ainsi.

-- Prenez garde, Louise; en me parlant ainsi, vous me reduisez au
desespoir; prenez garde!

-- Oh! Sire! Sire! laissez-moi avec Dieu, je vous en supplie!

-- Je vous arracherai a Dieu meme!

-- Mais, auparavant, s'ecria la pauvre enfant, arrachez-moi donc a
ces ennemis feroces qui en veulent a ma vie et a mon honneur. Si
vous avez assez de force pour aimer, ayez donc assez de pouvoir
pour me defendre; mais non, celle que vous dites aimer, on
l'insulte, on la raille, on la chasse.

Et l'inoffensive enfant, forcee par sa douleur d'accuser, se
tordait les bras avec des sanglots.

-- On vous a chassee! s'ecria le roi. Voila la seconde fois que
j'entends ce mot.

-- Ignominieusement, Sire. Vous le voyez bien, je n'ai plus
d'autre protecteur que Dieu, d'autre consolation que la priere,
d'autre asile que le cloitre.

-- Vous aurez mon palais, vous aurez ma Cour. Oh! ne craignez plus
rien, Louise; ceux-la ou plutot celles-la qui vous ont chassee
hier trembleront demain devant vous; que dis-je, demain? ce matin
j'ai deja gronde, menace. Je puis laisser echapper la foudre que
je retiens encore. Louise! Louise! vous serez cruellement vengee.
Des larmes de sang paieront vos larmes. Nommez-moi seulement vos
ennemis.

-- Jamais! jamais!

-- Comment voulez-vous que je frappe alors?

-- Sire, ceux qu'il faudrait frapper feraient reculer votre main.

-- Oh! vous ne me connaissez point! s'ecria Louis exaspere. Plutot
que de reculer, je brulerais mon royaume et je maudirais ma
famille. Oui, je frapperais jusqu'a ce bras, si ce bras etait
assez lache pour ne pas aneantir tout ce qui s'est fait l'ennemi
de la plus douce des creatures.

Et, en effet, en disant ces mots, Louis frappa violemment du poing
sur la cloison de chene, qui rendit un lugubre murmure.

La Valliere s'epouvanta. La colere de ce jeune homme tout-puissant
avait quelque chose d'imposant et de sinistre, parce que, comme
celle de la tempete, elle pouvait etre mortelle.

Elle, dont la douleur croyait n'avoir pas d'egale, fut vaincue par
cette douleur qui se faisait jour par la menace et par la
violence.

-- Sire, dit-elle, une derniere fois, eloignez-vous, je vous en
supplie; deja le calme de cette retraite m'a fortifiee: je me sens
plus calme sous la main de Dieu. Dieu est un protecteur devant qui
tombent toutes les petites mechancetes humaines. Sire, encore une
fois, laissez-moi avec Dieu.

-- Alors, s'ecria Louis, dites franchement que vous ne m'avez
jamais aime, dites que mon humilite, dites que mon repentir
flattent votre orgueil, mais que vous ne vous affligez pas de ma
douleur. Dites que le roi de France n'est plus pour vous un amant
dont la tendresse pouvait faire votre bonheur, mais un despote
dont le caprice a brise dans votre coeur jusqu'a la derniere fibre
de la sensibilite. Ne dites pas que vous cherchez Dieu, dites que
vous fuyez le roi. Non, Dieu n'est pas complice des resolutions
inflexibles. Dieu admet la penitence et le remords: il pardonne,
il veut qu'on aime.

Louise se tordait de souffrance en entendant ces paroles, qui
faisaient couler la flamme jusqu'au plus profond de ses veines.

-- Mais vous n'avez donc pas entendu? dit-elle.

-- Quoi?

-- Vous n'avez donc pas entendu que je suis chassee, meprisee,
meprisable?

-- Je vous ferai la plus respectee, la plus adoree, la plus enviee
a ma cour.

-- Prouvez-moi que vous n'avez pas cesse de m'aimer.

-- Comment cela?

-- Fuyez-moi.

-- Je vous le prouverai en ne vous quittant plus.

-- Mais croyez-vous donc que je souffrirai cela, Sire? Croyez-vous
que je vous laisserai declarer la guerre a toute votre famille?
Croyez-vous que je vous laisserai repousser pour moi mere, femme
et soeur?

-- Ah! vous les avez donc nommees, enfin; ce sont donc elles qui
ont fait le mal? Par le Dieu tout-puissant! je les punirai!

-- Et moi, voila pourquoi l'avenir m'effraie, voila pourquoi je
refuse tout, voila pourquoi je ne veux pas que vous me vengiez.
Assez de larmes, mon Dieu! assez de douleurs, assez de plaintes
comme cela. Oh! jamais, je ne couterai plaintes, douleurs, ni
larmes a qui que ce soit. J'ai trop gemi, j'ai trop pleure, j'ai
trop souffert!

-- Et mes larmes a moi, mes douleurs a moi, mes plaintes a moi,
les comptez-vous donc pour rien?

-- Ne me parlez pas ainsi, Sire, au nom du Ciel! Au nom du Ciel!
ne me parlez pas ainsi. J'ai besoin de tout mon courage pour
accomplir le sacrifice.

-- Louise, Louise, je t'en supplie! Commande, ordonne, venge-toi
ou pardonne, mais ne m'abandonne pas!

-- Helas! il faut que nous nous separions, Sire.

-- Mais tu ne m'aimes donc point?

-- Oh! Dieu le sait!

-- Mensonge! Mensonge!

-- Oh! si je ne vous aimais pas, Sire, mais je vous laisserais
faire, je me laisserais venger, j'accepterais, en echange de
l'insulte que l'on m'a faite, ce doux triomphe de l'orgueil que
vous me proposez! Tandis que, vous le voyez bien, je ne veux pas
meme de la douce compensation de votre amour, de votre amour qui
est ma vie, cependant, puisque j'ai voulu mourir, croyant que vous
ne m'aimiez plus.

-- Eh bien! oui, oui, je le sais maintenant, je le reconnais a
cette heure: vous etes la plus sainte, la plus venerable des
femmes. Nulle n'est digne, comme vous, non seulement de mon amour
et de mon respect, mais encore de l'amour et du respect de tous;
aussi, nulle ne sera aimee comme vous, Louise! nulle n'aura sur
moi l'empire que vous avez. Oui, je vous le jure, je briserais en
ce moment le monde comme du verre, si le monde me genait. Vous
m'ordonnez de me calmer, de pardonner? Soit, je me calmerai. Vous
voulez regner par la douceur et par la clemence? Je serai clement
et doux. Dictez-moi seulement ma conduite, j'obeirai.

-- Ah! mon Dieu! que suis-je, moi, pauvre fille, pour dicter une
syllabe a un roi tel que vous?

-- Vous etes ma vie et mon ame! N'est-ce pas l'ame qui regit le
corps?

-- Oh! vous m'aimez donc, mon cher Sire?

-- A deux genoux, les mains jointes, de toutes les forces que Dieu
a mises en moi. Je vous aime assez pour vous donner ma vie en
souriant si vous dites un mot!

-- Vous m'aimez?

-- Oh! oui.

-- Alors, je n'ai plus rien a desirer au monde... Votre main,
Sire, et disons nous adieu! J'ai eu dans cette vie tout le bonheur
qui m'etait echu.

-- Oh! non, ne dis pas que ta vie commence! Ton bonheur, ce n'est
pas hier, c'est aujourd'hui, c'est demain, c'est toujours! A toi
l'avenir! a toi tout ce qui est a moi! Plus de ces idees de
separation, plus de ces desespoirs sombres: l'amour est notre
Dieu, c'est le besoin de nos ames. Tu vivras pour moi, comme je
vivrai pour toi.

Et, se prosternant devant elle, il baisa ses genoux avec des
transports inexprimables de joie et de reconnaissance.

-- Oh! Sire! Sire! tout cela est un reve.

-- Pourquoi un reve?

-- Parce que je ne puis revenir a la Cour. Exilee, comment vous
revoir? Ne vaut-il pas mieux prendre le cloitre pour y enterrer,
dans le baume de votre amour, les derniers elans de votre coeur et
votre dernier aveu?

-- Exilee, vous? s'ecria Louis XIV. Et qui donc exile quand je
rappelle?

-- Oh! Sire, quelque chose qui regne au-dessus des rois: le monde
et l'opinion. Reflechissez-y, vous ne pouvez aimer une femme
chassee; celle que votre mere a tachee d'un soupcon, celle que
votre soeur a fletrie d'un chatiment, celle-la est indigne de
vous.

-- Indigne, celle qui m'appartient?

-- Oui, c'est justement cela, Sire; du moment qu'elle vous
appartient, votre maitresse est indigne.

-- Ah! vous avez raison, Louise, et toutes les delicatesses sont
en vous. Eh bien! vous ne serez pas exilee.

-- Oh! vous n'avez pas entendu Madame, on le voit bien.

-- J'en appellerai a ma mere.

-- Oh! vous n'avez pas vu votre mere!

-- Elle aussi? Pauvre Louise! Tout le monde etait donc contre
vous?

-- Oui, oui, pauvre Louise, qui pliait deja sous l'orage lorsque
vous etes venu, lorsque vous avez acheve de la briser.

-- Oh! pardon.

-- Donc, vous ne flechirez ni l'une ni l'autre; croyez-moi, le mal
est sans remede, car je ne vous permettrai jamais ni la violence
ni l'autorite.

-- Eh bien! Louise, pour vous prouver combien je vous aime, je
veux faire une chose: j'irai trouver Madame.

-- Vous?

-- Je lui ferai revoquer la sentence: je la forcerai.

-- Forcer? oh! non, non!

-- C'est vrai: je la flechirai.

Louise secoua la tete.

-- Je prierai, s'il le faut, dit Louis. Croirez-vous a mon amour
apres cela?

Louise releva la tete.

-- Oh! jamais pour moi, jamais ne vous humiliez; laissez-moi bien
plutot mourir.

Louis reflechit, ses traits prirent une teinte sombre.

-- J'aimerai autant que vous avez aime, dit-il; je souffrirai
autant que vous avez souffert; ce sera mon expiation a vos yeux.
Allons, mademoiselle, laissons la ces mesquines considerations;
soyons grands comme notre douleur, soyons forts comme notre amour!

Et, en disant ces paroles, il la prit dans ses bras et lui fit une
ceinture de ses deux mains.

-- Mon seul bien! ma vie! suivez-moi, dit-il.

Elle fit un dernier effort dans lequel elle concentra non plus
toute sa volonte, sa volonte etait deja vaincue, mais toutes ses
forces.

-- Non! repliqua-t-elle faiblement, non, non! je mourrais de
honte!

-- Non! vous rentrerez en reine. Nul ne sait votre sortie...
D'Artagnan seul...

-- Il m'a donc trahie, lui aussi?

-- Comment cela?

-- Il avait jure...

-- J'avais jure de ne rien dire au roi, dit d'Artagnan passant sa
tete fine a travers la porte entrouverte, j'ai tenu ma parole.
J'ai parle a M. de Saint Aignan: ce n'est point ma faute si le roi
a entendu, n'est-ce pas, Sire?

-- C'est vrai, pardonnez-lui, dit le roi.

La Valliere sourit et tendit au mousquetaire sa main frele et
blanche.

-- Monsieur d'Artagnan, dit le roi ravi, faites donc chercher un
carrosse pour Mademoiselle.

-- Sire, repondit le capitaine, le carrosse attend.

-- Oh! j'ai la le modele des serviteurs! s'ecria le roi.

-- Tu as mis le temps a t'en apercevoir, murmura d'Artagnan,
flatte, toutefois, de la louange.

La Valliere etait vaincue: apres quelques hesitations, elle se
laissa entrainer, defaillante, par son royal amant.

Mais, a la porte du parloir, au moment de le quitter, elle
s'arracha des bras du roi et revint au crucifix de pierre qu'elle
baisa en disant:

-- Mon Dieu! vous m'aviez attiree; mon Dieu! vous m'avez
repoussee; mais votre grace est infinie. Seulement quand je
reviendrai, oubliez que je m'en suis eloignee; car, lorsque je
reviendrai a vous, ce sera pour ne plus vous quitter.

Le roi laissa echapper un sanglot.

D'Artagnan essuya une larme.

Louis entraina la jeune femme, la souleva jusque dans le carrosse
et mit d'Artagnan aupres d'elle.

Et lui-meme, montant a cheval, piqua vers le Palais-Royal, ou, des
son arrivee, il fit prevenir Madame qu'elle eut a lui accorder un
moment d'audience.


Chapitre CLXIX -- Chez Madame


A la facon dont le roi avait quitte les ambassadeurs, les moins
clairvoyants avaient devine une guerre.

Les ambassadeurs eux-memes, peu instruits de la chronique intime,
avaient interprete contre eux ce mot celebre: "Si je ne suis pas
maitre de moi, je le serai de ceux qui m'outragent."

Heureusement pour les destinees de la France et de la Hollande,
Colbert les avait suivis pour leur donner quelques explications,
mais les reines et Madame, fort intelligentes de tout ce qui se
faisait dans leurs maisons, ayant entendu ce mot plein de menaces,
s'en etaient allees avec beaucoup de crainte et de depit.

Madame, surtout, sentait que la colere royale tomberait sur elle,
et, comme elle etait brave, haute a l'exces, au lieu de chercher
appui chez la reine mere, elle s'etait retiree chez elle, sinon
sans inquietude, du moins sans intention d'eviter le combat. De
temps en temps, Anne d'Autriche envoyait des messagers pour
s'informer si le roi etait revenu.

Le silence que gardait le chateau sur cette affaire et la
disparition de Louise etaient le presage d'une quantite de
malheurs pour qui savait l'humeur fiere et irritable du roi.

Mais Madame, tenant ferme contre tous ces bruits, se renferma dans
son appartement, appela Montalais pres d'elle, et, de sa voix la
moins emue, fit causer cette fille sur l'evenement. Au moment ou
l'eloquente Montalais concluait avec toutes sortes de precautions
oratoires et recommandait a Madame la tolerance sous benefice de
reciprocite, M. Malicorne parut chez Madame pour demander une
audience a cette princesse.

Le digne ami de Montalais portait sur son visage tous les signes
de l'emotion la plus vive. Il etait impossible de s'y meprendre:
l'entrevue demandee par le roi devait etre un des chapitres les
plus interessants de cette histoire du coeur des rois et des
hommes.

Madame fut troublee par cette arrivee de son beau-frere; elle ne
l'attendait pas si tot; elle ne s'attendait pas surtout, a une
demarche directe de Louis.

Or, les femmes, qui font si bien la guerre indirectement, sont
toujours moins habiles et moins fortes quand il s'agit d'accepter
une bataille en face.

Madame, avons-nous dit, n'etait pas de ceux qui reculent, elle
avait le defaut ou la qualite contraire.

Elle exagerait la vaillance; aussi, cette depeche du roi apportee
par Malicorne, lui fit-elle l'effet de la trompette qui sonne les
hostilites. Elle releva fierement le gant.

Cinq minutes apres, le roi montait l'escalier.

Il etait rouge d'avoir couru a cheval. Ses habits poudreux et en
desordre contrastaient avec la toilette si fraiche et si ajustee
de Madame, qui, elle, palissait sous son rouge.

Louis ne fit pas de preambule; il s'assit, Montalais disparut.

Madame s'assit en face du roi.

-- Ma soeur, dit Louis, vous savez que Mlle de La Valliere s'est
enfuie de chez elle ce matin, et qu'elle a ete porter sa douleur,
son desespoir dans un cloitre?

En prononcant ces mots, la voix du roi etait singulierement emue.

-- C'est Votre Majeste qui me l'apprend, repliqua Madame.

-- J'aurais cru que vous l'aviez appris ce matin, lors de la
reception des ambassadeurs, dit le roi.

-- A votre emotion, oui, Sire, j'ai devine qu'il se passait
quelque chose d'extraordinaire, mais sans preciser.

Le roi etait franc et allait au but:

-- Ma soeur, dit-il, pourquoi avez-vous renvoye Mlle de La
Valliere?

-- Parce que son service me deplaisait, repliqua sechement Madame.

Le roi devint pourpre, et ses yeux amasserent un feu que tout le
courage de Madame eut peine a soutenir.

Il se contint pourtant et ajouta:

-- Il faut une raison bien forte, ma soeur, a une femme bonne
comme vous, pour expulser et deshonorer non seulement une jeune
fille, mais toute la famille de cette fille. Vous savez que la
ville a les yeux ouverts sur la conduite des femmes de la Cour.
Renvoyer une fille d'honneur, c'est lui attribuer un crime, une
faute tout au moins. Quel est donc le crime, quelle est donc la
faute de Mlle de La Valliere?

-- Puisque vous vous faites le protecteur de Mlle de La Valliere,
repliqua froidement Madame, je vais vous donner des explications
que j'aurais le droit de ne donner a personne.

-- Pas meme au roi? s'ecria Louis en se couvrant par un geste de
colere.

-- Vous m'avez appelee votre soeur, dit Madame, et je suis chez
moi.

-- N'importe! fit le jeune monarque honteux d'avoir ete emporte,
vous ne pouvez dire, madame, et nul ne peut dire dans ce royaume
qu'il a le droit de ne pas s'expliquer devant moi.

-- Puisque vous le prenez ainsi, dit Madame avec une sombre
colere, il me reste a m'incliner devant Votre Majeste et a me
taire.

-- Non, n'equivoquons point.

-- La protection dont vous couvrez Mlle de La Valliere m'impose le
respect.

-- N'equivoquons point, vous dis-je; vous savez bien que, chef de
la noblesse de France, je dois compte a tous de l'honneur des
familles. Vous chassez Mlle de La Valliere ou toute autre...

Mouvement d'epaules de Madame.

-- Ou toute autre, je le repete, continua le roi, et comme vous
deshonorez cette personne en agissant ainsi, je vous demande une
explication, afin de confirmer ou de combattre cette sentence.

-- Combattre ma sentence? s'ecria Madame avec hauteur. Quoi! quand
j'ai chasse de chez moi une de mes suivantes, vous m'ordonneriez
de la reprendre?

Le roi se tut.

-- Ce ne serait plus de l'exces de pouvoir, Sire, ce serait de
l'inconvenance.

-- Madame!

-- Oh! je me revolterais, en qualite de femme, contre un abus hors
de toute dignite; je ne serais plus une princesse de votre sang,
une fille de roi; je serais la derniere des creatures, je serais
plus humble que la servante renvoyee.

Le roi bondit de fureur.

-- Ce n'est pas un coeur, s'ecria-t-il, qui bat dans votre
poitrine; si vous en agissez ainsi avec moi, laissez-moi agir avec
la meme rigueur.

Quelquefois une balle egaree porte dans une bataille. Ce mot, que
le roi ne disait pas avec intention, frappa Madame et l'ebranla un
moment: elle pouvait, un jour ou l'autre, craindre des
represailles.

-- Enfin, dit-elle, Sire, expliquez-vous.

-- Je vous demande, madame, ce qu'a fait contre vous Mlle de La
Valliere?

-- Elle est le plus artificieux entremetteur d'intrigues que je
connaisse; elle a fait battre deux amis, elle a fait parler d'elle
en termes si honteux, que toute la Cour fronce le sourcil au seul
bruit de son nom.

-- Elle? elle? dit le roi.

-- Sous cette enveloppe si douce et si hypocrite, continua Madame,
elle cache un esprit plein de ruse et de noirceur.

-- Elle?

-- Vous pouvez vous y trompez, Sire; mais, moi, je la connais:
elle est capable d'exciter a la guerre les meilleurs parents et
les plus intimes amis. Voyez deja ce qu'elle seme de discorde
entre nous.

-- Je vous proteste... dit le roi.

-- Sire, examinez bien ceci: nous vivions en bonne intelligence,
et, par ses rapports, ses plaintes artificieuses, elle a indispose
Votre Majeste contre moi.

-- Je jure, dit le roi, que jamais une parole amere n'est sortie
de ses levres; je jure que, meme dans mes emportements, elle ne
m'a laisse menacer personne; je jure que vous n'avez pas d'amie
plus devouee, plus respectueuse.

-- D'amie? dit Madame avec une expression de dedain supreme.

-- Prenez garde, madame, dit le roi, vous oubliez que vous m'avez
compris, et que, des ce moment, tout s'egalise. Mlle de La
Valliere sera ce que je voudrai qu'elle soit, et demain, si je
l'entends ainsi, elle sera prete a s'asseoir sur un trone.

-- Elle n'y sera pas nee, du moins, et vous ne pourrez faire que
pour l'avenir, mais rien pour le passe.

-- Madame, j'ai ete pour vous plein de complaisance et de
civilite: ne me faites pas souvenir que je suis le maitre.

-- Sire, vous me l'avez deja repete deux fois. J'ai eu l'honneur
de vous dire que je m'inclinais.

-- Alors, voulez-vous m'accorder que Mlle de La Valliere rentre
chez vous?

-- A quoi bon, Sire, puisque vous avez un trone a lui donner? Je
suis trop peu pour proteger une telle puissance.

-- Treve de cet esprit mechant et dedaigneux. Accordez-moi sa
grace.

-- Jamais!

-- Vous me poussez a la guerre dans ma famille?

-- J'ai ma famille aussi, ou je me refugierai.

-- Est-ce une menace, et vous oublierez-vous a ce point? Croyez-
vous que, si vous poussiez jusque-la l'offense, vos parents vous
soutiendraient?

-- J'espere, Sire, que vous ne me forcerez a rien qui soit indigne
de mon rang.

-- J'esperais que vous vous souviendriez de notre amitie, que vous
me traiteriez en frere.

-- Ce n'est pas vous meconnaitre pour mon frere, dit-elle, que de
refuser une injustice a Votre Majeste.

-- Une injustice?

-- Oh! Sire, si j'apprenais a tout le monde la conduite de La
Valliere, si les reines savaient...

-- Allons, allons, Henriette, laissez parler votre coeur,
souvenez-vous que vous m'avez aime, souvenez-vous que le coeur des
humains doit etre aussi misericordieux que le coeur du souverain
Maitre. N'ayez point d'inflexibilite pour les autres; pardonnez a
La Valliere.

-- Je ne puis; elle m'a offensee.

-- Mais, moi, moi?

-- Sire, pour vous je ferai tout au monde, excepte cela.

-- Alors, vous me conseillez le desespoir... Vous me rejetez dans
cette derniere ressource des gens faibles; alors vous me
conseillez la colere et l'eclat?

-- Sire, je vous conseille la raison.

-- La raison?... Ma soeur je n'ai plus de raison.

-- Sire, par grace!

-- Ma soeur! par pitie, c'est la premiere fois que je supplie; ma
soeur je n'ai plus d'espoir qu'en vous.

-- Oh! Sire, vous pleurez?

-- De rage, oui, d'humiliation. Avoir ete oblige de m'abaisser aux
prieres, moi! le roi! Toute ma vie, je detesterai ce moment. Ma
soeur, vous m'avez fait endurer en une seconde plus de maux que je
n'en avais prevu dans les plus dures extremites de cette vie.

Et le roi, se levant, donna un libre essor a ses larmes, qui,
effectivement, etaient des pleurs de colere et de honte.

Madame fut, non pas touchee, car les femmes les meilleures n'ont
pas de pitie dans l'orgueil, mais elle eut peur que ces larmes
n'entrainassent avec elles tout ce qu'il y avait d'humain dans le
coeur du roi.

-- Ordonnez, Sire, dit-elle; et, puisque vous preferez mon
humiliation a la votre, bien que la mienne soit publique et que la
votre n'ait que moi pour temoin, parlez, j'obeirai au roi.

-- Non, non, Henriette! s'ecria Louis transporte de
reconnaissance, vous aurez cede au frere!

-- Je n'ai plus de frere, puisque j'obeis.

-- Voulez-vous tout mon royaume pour remerciement?

-- Comme vous aimez! dit-elle, quand vous aimez!

Il ne repondit pas. Il avait pris la main de Madame et la couvrait
de baisers.

-- Ainsi, dit-il, vous recevrez cette pauvre fille, vous lui
pardonnerez, vous reconnaitrez la douceur, la droiture de son
coeur?

-- Je la maintiendrai dans ma maison.

-- Non, vous lui rendrez votre amitie, ma chere soeur.

-- Je ne l'ai jamais aimee.

-- Eh bien! pour l'amour de moi, vous la traiterez bien, n'est-ce
pas, Henriette?

-- Soit! je la traiterai comme une fille a vous!

Le roi se releva. Par ce mot echappe si funestement, Madame avait
detruit tout le merite de son sacrifice. Le roi ne lui devait plus
rien.

Ulcere, mortellement atteint, il repliqua:

-- Merci, madame, je me souviendrai eternellement du service que
vous m'avez rendu.

Et saluant avec une affectation de ceremonie, il prit conge.

En passant devant une glace, il vit ses yeux rouges et frappa du
pied avec colere.

Mais il etait trop tard: Malicorne et d'Artagnan, places a la
porte, avaient vu ses yeux.

"Le roi a pleure", pensa Malicorne.

D'Artagnan s'approcha respectueusement du roi.

-- Sire, dit-il tout bas, il vous faut prendre le petit degre pour
rentrer chez vous.

-- Pourquoi?

-- Parce que la poussiere du chemin a laisse des traces sur votre
visage, dit d'Artagnan. Allez, Sire, allez!

"Mordioux! pensa-t-il, quand le roi eut cede comme un enfant, gare
a ceux qui feront pleurer celle qui fait pleurer le roi."


Chapitre CLXX -- Le mouchoir de Mademoiselle de La Valliere


Madame n'etait pas mechante: elle n'etait qu'emportee. Le roi
n'etait pas imprudent: il n'etait qu'amoureux.

A peine tous deux eurent-ils fait cette sorte de pacte, qui
aboutissait au rappel de La Valliere, que l'un et l'autre
chercherent a gagner sur le marche.

Le roi voulut voir La Valliere a chaque instant du jour.

Madame, qui sentait le depit du roi depuis la scene des
supplications, ne voulait pas abandonner La Valliere sans
combattre.

Elle semait donc les difficultes sous les pas du roi.

En effet, le roi, pour obtenir la presence de sa maitresse, devait
etre force de faire la cour a sa belle-soeur.

De ce plan derivait toute la politique de Madame.

Comme elle avait choisi quelqu'un pour la seconder, et que ce
quelqu'un etait Montalais, le roi se trouva cerne chaque fois
qu'il venait chez Madame. On l'entourait, et on ne le quittait
pas. Madame deployait dans ses entretiens une grace et un esprit
qui eclipsaient tout.

Montalais lui succedait. Elle ne tarda pas a devenir insupportable
au roi.

C'est ce qu'elle attendait.

Alors elle lanca Malicorne; celui-ci trouva le moyen de dire au
roi qu'il y avait une jeune personne bien malheureuse a la Cour.

Le roi demanda qui etait cette personne.

Malicorne repondit que c'etait Mlle de Montalais.

Alors le roi declara que c'etait bien fait qu'une personne fut
malheureuse quand elle rendait la pareille aux autres.

Malicorne s'expliqua, Mlle de Montalais avait donne ses ordres.

Le roi ouvrit les yeux; il remarqua que Madame, sitot que Sa
Majeste paraissait, paraissait aussi; qu'elle etait dans les
corridors jusqu'apres le depart du roi; qu'elle le reconduisait de
peur qu'il ne parlat dans les antichambres a quelqu'une des
filles.

Un soir, elle alla plus loin.

Le roi etait assis au milieu des dames, et il tenait dans sa main,
sous sa manchette, un billet qu'il voulait glisser dans les mains
de La Valliere.

Madame devina cette intention et ce billet. Il etait bien
difficile d'empecher le roi d'aller ou bon lui semblait.

Cependant il fallait l'empecher d'aller a La Valliere, de lui dire
bonjour, et de laisser tomber le billet sur ses genoux, derriere
son eventail ou dans son mouchoir.

Le roi, qui observait aussi, se douta qu'on lui tendait un piege.

Il se leva et transporta son fauteuil sans affectation pres de
Mlle de Chatillon, avec laquelle il badina.

On faisait des bouts rimes; de Mlle de Chatillon, il alla vers
Montalais, puis vers Mlle de Tonnay-Charente.

Alors, par cette manoeuvre habile, il se trouva assis devant La
Valliere, qu'il masquait entierement.

Madame feignait une grande occupation: elle rectifiait un dessin
de fleurs sur un canevas de tapisserie.

Le roi montra le bout du billet blanc a La Valliere, et celle-ci
allongea son mouchoir, avec un regard qui voulait dire: "Mettez le
billet dedans."

Puis, comme le roi avait pose son mouchoir a lui sur son fauteuil,
il fut assez adroit pour le jeter par terre.

De sorte que La Valliere glissa son mouchoir a elle sur le
fauteuil.

Le roi le prit sans rien faire paraitre, il y mit le billet et
replaca le mouchoir sur le fauteuil.

Restait a La Valliere le temps juste d'allonger la main pour
prendre le mouchoir avec son precieux depot.

Mais Madame avait tout vu.

Elle dit a Chatillon:

-- Chatillon, ramassez donc le mouchoir du roi, s'il vous plait,
sur le tapis.

Et la jeune fille ayant obei precipitamment, le roi s'etant
derange, La Valliere s'etant troublee, on vit l'autre mouchoir sur
le fauteuil.

-- Ah! pardon! Votre Majeste a deux mouchoirs, dit-elle.

Et force fut au roi de renfermer dans sa poche le mouchoir de La
Valliere avec le sien. Il y gagnait ce souvenir de l'amante, mais
l'amante y perdait un quatrain qui avait coute dix heures au roi,
qui valait peut-etre a lui seul un long poeme.

D'ou la colere du roi et le desespoir de La Valliere.

Ce serait chose impossible a decrire.

Mais alors il se passa un evenement incroyable.

Quand le roi partit pour retourner chez lui, Malicorne, prevenu on
ne sait comment, se trouvait dans l'antichambre.

Les antichambres du Palais-Royal sont obscures naturellement, et,
le soir, on y mettait peu de ceremonie chez Madame; elles etaient
mal eclairees.

Le roi aimait ce petit jour. Regle generale, l'amour, dont
l'esprit et le coeur flamboient constamment, n'aime pas la lumiere
autre part que dans l'esprit et dans le coeur.

Donc, l'antichambre etait obscure; un seul page portait le
flambeau devant Sa Majeste.

Le roi marchait d'un pas lent et devorait sa colere.

Malicorne passa tres pres du roi, le heurta presque, et lui
demanda pardon avec une humilite parfaite; mais le roi, de fort
mauvaise humeur, traita fort mal Malicorne, qui s'esquiva sans
bruit.

Louis se coucha, ayant eu, ce soir-la, quelque petite querelle
avec la reine, et le lendemain, au moment ou il passait dans son
cabinet, le desir lui vint de baiser le mouchoir de La Valliere.

Il appela son valet de chambre.

-- Apportez-moi, dit-il, l'habit que je portais hier; mais ayez
bien soin de ne toucher a rien de ce qu'il pourrait contenir.

L'ordre fut execute, le roi fouilla lui-meme dans la poche de son
habit.

Il n'y trouva qu'un seul mouchoir, le sien; celui de La Valliere
avait disparu.

Comme il se perdait en conjectures et en soupcons, une lettre de
La Valliere lui fut apportee. Elle etait concue en ces termes.

"Qu'il est aimable a vous, mon cher seigneur, de m'avoir envoye
ces beaux vers! que votre amour est ingenieux et perseverant!
Comment ne seriez vous pas aime?"

-- Qu'est-ce que cela signifie, pensa le roi, il y a meprise.
Cherchez bien, dit-il au valet de chambre, un mouchoir qui devait
etre dans ma poche, et si vous ne le trouvez pas, et si vous y
avez touche...

Il se ravisa. Faire une affaire d'Etat de la perte de ce mouchoir,
c'etait ouvrir toute une chronique, il ajouta:

-- J'avais dans ce mouchoir une note importante qui s'etait
glissee dans les plis.

-- Mais, Sire, dit le valet de chambre, Votre Majeste n'avait
qu'un mouchoir, et le voici.

-- C'est vrai, repliqua le roi en grincant des dents, c'est vrai.
O pauvrete, que je t'envie! Heureux celui qui prend lui-meme et
ote de sa poche les mouchoirs et les billets.

Il relut la lettre de La Valliere en cherchant par quel hasard le
quatrain pouvait etre arrive a son adresse. Il y avait un post-
scriptum a cette lettre:

"Je vous renvoie par votre messager cette reponse si peu digne de
l'envoi."

-- A la bonne heure! Je vais savoir quelque chose, dit-il avec
joie. Qui est la, dit-il, et qui m'apporte ce billet?

-- M. Malicorne, repliqua timidement le valet de chambre.

-- Qu'il entre.

Malicorne entra.

-- Vous venez de chez Mlle de La Valliere? dit le roi avec un
soupir.

-- Oui, Sire.

-- Et vous avez porte a Mlle de La Valliere quelque chose de ma
part?

-- Moi, Sire?

-- Oui, vous.

-- Non pas, Sire, non pas.

-- Mlle de La Valliere le dit formellement.

-- Oh! Sire, Mlle de La Valliere se trompe.

Le roi fronca le sourcil.

-- Quel est ce jeu? dit-il. Expliquez-vous; pourquoi Mlle de La
Valliere vous appelle-t-elle mon messager?... Qu'avez-vous porte a
cette dame? Parlez vite monsieur.

-- Sire, j'ai porte a Mlle de La Valliere un mouchoir, et voila
tout.

-- Un mouchoir... Quel mouchoir?

-- Sire, au moment ou j'eus la douleur, hier, de me heurter contre
la personne de Votre Majeste, malheur que je deplorerai toute ma
vie, surtout apres le mecontentement que vous me temoignates; a ce
moment, Sire, je demeurai immobile de desespoir, Votre Majeste
etait trop loin pour entendre mes excuses, et je vis par terre
quelque chose de blanc.

-- Ah! fit le roi.

-- Je me baissai, c'etait un mouchoir. J'eus un instant l'idee
qu'en heurtant Votre Majeste, j'avais aide a ce que ce mouchoir
sortit de sa poche; mais, en le palpant respectueusement, je
sentis un chiffre que je regardai, c'etait le chiffre de Mlle de
La Valliere; je presumai qu'en arrivant cette demoiselle avait
laisse tomber son mouchoir, je me hatai de le lui rendre a la
sortie, et voila tout ce que j'ai remis a Mlle de La Valliere; je
supplie Votre Majeste de le croire.

Malicorne etait si naif, si desole, si humble, que le roi prit un
excessif plaisir a l'entendre.

Il lui sut gre de ce hasard comme du plus grand service rendu.

-- Voila deja deux heureuses rencontres que j'ai avec vous,
monsieur, dit il: vous pouvez compter sur mon amitie.

Le fait est que, purement et simplement, Malicorne avait vole le
mouchoir dans la poche du roi aussi galamment que l'eut pu faire
un des tire-laine de la bonne ville de Paris.

Madame ignora toujours cette histoire. Mais Montalais la fit
soupconner a La Valliere, et la Valliere la conta plus tard au
roi, qui en rit excessivement et proclama Malicorne un grand
politique.

Louis XIV avait raison, et l'on sait qu'il se connaissait en
hommes.


Chapitre CLXXI -- Ou il est traite des jardiniers, des echelles et
des filles d'honneur


Malheureusement, les miracles ne pouvaient toujours durer, tandis
que la mauvaise humeur de Madame durait toujours.

Au bout de huit jours, le roi en etait venu a ne plus pouvoir
regarder La Valliere sans qu'un regard de soupcon croisat le sien.

Lorsqu'une partie de promenade etait proposee, pour eviter que la
scene de la pluie ou du chene royal ne se renouvelat, Madame avait
des indispositions toutes pretes: grace a ces indispositions, elle
ne sortait pas, et ses filles d'honneur restaient a la maison.

De visite nocturne, pas la moindre; il n'y avait pas moyen.

C'est que, sous ce rapport, des les premiers jours, le roi avait
eprouve un douloureux echec.

Comme a Fontainebleau, il avait pris de Saint-Aignan avec lui et
avait voulu se rendre chez La Valliere. Mais il n'avait trouve que
Mlle de Tonnay-Charente, qui s'etait mise a crier au feu et au
voleur; de telle sorte qu'une legion de femmes de chambres, de
surveillantes et de pages etaient accourus, et que de Saint-
Aignan, reste seul pour sauver l'honneur de son maitre enfui,
avait encouru, de la part de la reine mere et de Madame, une
mercuriale severe.

En outre, le lendemain, il avait recu deux cartels de la famille
de Mortemart.

Il avait fallu que le roi intervint.

Cette meprise etait venue de ce que Madame avait subitement
ordonne un changement de logis a ses filles, et que La Valliere et
Montalais avaient ete appelees a coucher dans le cabinet meme de
leur maitresse.

Rien n'etait donc plus possible, pas meme les lettres: ecrire sous
les yeux d'un argus aussi feroce, d'une douceur aussi inegale que
celle de Madame, c'etait s'exposer aux plus grands dangers.

On peut juger dans quel etat d'irritation continue et de colere
croissante toutes ces piqures d'aiguille mettaient le lion.

Le roi se decomposait le sang a chercher des moyens, et, comme il
ne s'ouvrait ni a Malicorne ni a d'Artagnan, les moyens ne se
trouvaient pas.

Malicorne eut bien ca et la quelques eclairs heroiques pour
encourager le roi a une entiere confidence.

Mais, soit honte, soit defiance, le roi commencait d'abord a
mordre, puis bientot abandonnait l'hamecon.

Ainsi, par exemple, un soir que le roi traversait le jardin et
regardait tristement les fenetres de Madame, Malicorne heurta une
echelle sous une bordure de buis, et dit a Manicamp, qui marchait
avec lui derriere le roi, et qui n'avait rien heurte ni rien vu:

-- Est-ce que vous n'avez pas vu que je viens de heurter une
echelle et que j'ai manque de tomber?

-- Non, dit Manicamp, distrait comme d'habitude; mais vous n'etes
pas tombe, a ce qu'il parait?

-- N'importe! il n'en est pas moins dangereux de laisser ainsi
trainer les echelles.

-- Oui, l'on peut se faire mal, surtout quand on est distrait.

-- Ce n'est pas cela: je veux dire qu'il est dangereux de laisser
trainer ainsi les echelles sous les fenetres des filles d'honneur.

Louis tressaillit imperceptiblement.

-- Comment cela? demanda Manicamp.

-- Parlez plus haut, lui souffla Malicorne en lui poussant le
bras.

-- Comment cela? dit plus haut Manicamp.

Le roi preta l'oreille.

-- Voila, par exemple, dit Malicorne, une echelle qui a dix-neuf
pieds, juste la hauteur de la corniche des fenetres.

Manicamp, au lieu de repondre, revassait.

-- Demandez-moi donc de quelles fenetres, lui souffla Malicorne.

-- Mais de quelles fenetres entendez-vous donc parler? lui demanda
tout haut Manicamp.

-- De celles de Madame.

-- Eh!

-- Oh! je ne dis pas que l'on ose jamais monter chez Madame; mais
dans le cabinet de Madame, separe par une simple cloison, couchent
Mlles de La Valliere et de Montalais, qui sont deux jolies
personnes.

-- Par une simple cloison? dit Manicamp.

-- Tenez, voici la lumiere assez eclatante des appartements de
Madame: voyez-vous ces deux fenetres?

-- Oui.

-- Et cette fenetre voisine des autres, eclairee d'une facon moins
vive, la voyez-vous?

-- A merveille.

-- C'est celle des filles d'honneur. Tenez, il fait chaud, voila
justement Mlle de La Valliere qui ouvre sa fenetre; ah! qu'un
amoureux hardi pourrait lui dire de choses, s'il soupconnait la
cette echelle de dix-neuf pieds qui atteint juste a la corniche!

-- Mais elle n'est pas seule, avez-vous dit? elle est avec Mlle de
Montalais?

-- Mlle de Montalais ne compte pas; c'est une amie d'enfance,
entierement devouee, un veritable puits ou l'on peut jeter tous
les secrets qu'on veut perdre.

Pas un mot de l'entretien n'avait echappe au roi.

Malicorne avait meme remarque que le roi avait ralenti le pas pour
lui donner le temps de finir.

Aussi, arrive a la porte, il congedia tout le monde, a l'exception
de Malicorne.

Cela n'etonna personne, on savait le roi amoureux et on le
soupconnait de faire des vers au clair de la lune.

Bien qu'il n'y eut pas de lune ce soir-la, le roi neanmoins
pouvait avoir des vers a faire.

Tout le monde partit.

Alors le roi se retourna vers Malicorne, qui attendait
respectueusement que le roi lui adressat la parole.

-- Que parliez-vous tout a l'heure d'echelle, monsieur Malicorne?
demanda-t-il.

-- Moi, Sire, je parlais d'echelle?

Et Malicorne leva les yeux au ciel comme pour rattraper ses
paroles envolees.

-- Oui, d'une echelle de dix-neuf pieds.

-- Ah! oui, Sire, c'est vrai, mais je parlais a M. de Manicamp, et
je me fusse tu si j'eusse su que Votre Majeste put nous entendre.

-- Et pourquoi vous fussiez-vous tu?

-- Parce que je n'eusse pas voulu faire gronder le jardinier qui
l'a oubliee... pauvre diable!

-- Ne craignez rien... Voyons, qu'est-ce que cette echelle?

-- Votre Majeste veut-elle la voir?

-- Oui.

-- Rien de plus facile, elle est la, Sire.

-- Dans le buis?

-- Justement.

-- Montrez-la-moi.

Malicorne revint sur ses pas et conduisit le roi a l'echelle.

-- La voila, Sire, dit-il.

-- Tirez-la donc un peu.

Malicorne mit l'echelle dans l'allee.

Le roi marcha longitudinalement dans le sens de l'echelle.

-- Hum! fit-il... Vous dites qu'elle a dix-neuf pieds?

-- Oui, Sire.

-- Dix-neuf pieds, c'est beaucoup: je ne la crois pas si longue,
moi.

-- On voit mal comme cela, Sire. Si l'echelle etait debout contre
un arbre ou contre un mur, par exemple, on verrait mieux, attendu
que la comparaison aiderait beaucoup.

-- Oh! n'importe, monsieur Malicorne, j'ai peine a croire que
l'echelle ait dix-neuf pieds.

-- Je sais combien Votre Majeste a le coup d'oeil sur, et
cependant je gagerais.

Le roi secoua la tete.

-- Il y a un moyen infaillible de verification, dit Malicorne.

-- Lequel?

-- Chacun sait, Sire, que le rez-de-chaussee du palais a dix-huit
pieds.

-- C'est vrai, on peut le savoir.

-- Eh bien! en appliquant l'echelle le long du mur, on jugerait.

-- C'est vrai.

Malicorne enleva l'echelle comme une plume et la dressa contre la
muraille.

Il choisit, ou plutot le hasard choisit la fenetre meme du cabinet
de La Valliere pour faire son experience.

L'echelle arriva juste a l'arete de la corniche, c'est-a-dire
presque a l'appui de la fenetre, de sorte qu'un homme place sur
l'avant-dernier echelon, un homme de taille moyenne, comme etait
le roi, par exemple, pouvait facilement communiquer avec les
habitants ou plutot les habitantes de la chambre.

A peine l'echelle fut-elle posee, que le roi, laissant la l'espece
de comedie qu'il jouait, commenca a gravir les echelons, tandis
que Malicorne tenait l'echelle. Mais a peine etait-il a moitie de
sa route aerienne, qu'une patrouille de Suisses parut dans le
jardin et s'avanca droit a l'echelle.

Le roi descendit precipitamment et se cacha dans un massif.

Malicorne comprit qu'il fallait se sacrifier. S'il se cachait de
son cote, on chercherait jusqu'a ce que l'on trouvat ou lui ou le
roi, et peut-etre tous deux.

Mieux valait qu'il fut trouve tout seul.

En consequence, Malicorne se cacha si maladroitement qu'il fut
arrete tout seul. Une fois arrete, Malicorne fut conduit au poste;
une fois au poste, il se nomma; une fois nomme, il fut reconnu.

Pendant ce temps, de massif en massif, le roi regagnait la petite
porte de son appartement, fort humilie et surtout fort
desappointe.

D'autant plus que le bruit de l'arrestation avait attire La
Valliere et la Montalais a leur fenetre, et que Madame elle-meme
avait paru a la sienne entre deux bougies, demandant de quoi il
s'agissait.

Pendant ce temps, Malicorne se reclamait de d'Artagnan. D'Artagnan
accourut a l'appel de Malicorne.

Mais en vain essaya-t-il de lui faire comprendre ses raisons, mais
en vain d'Artagnan les comprit-il, mais en vain encore ces deux
esprits si fins et si inventifs donnerent-ils un tour a
l'aventure; il n'y eut pour Malicorne d'autre ressource que de
passer pour avoir voulu entrer chez Mlle de Montalais, comme
M. de Saint-Aignan avait passe pour avoir voulu forcer la porte de
Mlle de Tonnay-Charente.

Madame etait inflexible, pour cette double raison que, si en effet
M. Malicorne avait voulu entrer nuitamment chez elle par la
fenetre et a l'aide d'une echelle pour voir Montalais, c'etait de
la part de Malicorne un essai punissable et qu'il fallait punir.

Et, par cette autre raison que, si Malicorne, au lieu d'agir en
son propre nom, avait agi comme intermediaire entre La Valliere et
une personne qu'elle ne voulait pas nommer, son crime etait bien
plus grand encore, puisque la passion, qui excuse tout, n'etait
point la pour l'excuser.

Madame jeta donc les hauts cris et fit chasser Malicorne de la
maison de Monsieur, sans reflechir, la pauvre aveugle, que
Malicorne et Montalais la tenaient dans leurs serres par la visite
a M. de Guiche et par bien d'autres endroits tout aussi delicats.

Montalais, furieuse, voulut se venger tout de suite, Malicorne lui
demontra que l'appui du roi valait toutes les disgraces du monde
et qu'il etait beau de souffrir pour le roi.

Malicorne avait raison. Aussi, quoiqu'elle fut femme, et plutot
dix fois qu'une, ramena-t-il Montalais a son avis.

Puis, de son cote, hatons-nous de le dire, le roi aida aux
consolations.

D'abord, il fit compter a Malicorne cinquante mille livres en
dedommagement de sa charge perdue.

Ensuite, il le placa dans sa propre maison, heureux de se venger
ainsi sur Madame de tout ce qu'elle avait fait endurer a lui et a
La Valliere.

Mais, n'ayant plus Malicorne pour lui voler ses mouchoirs et lui
mesurer ses echelles, le pauvre amant etait denue.

Plus d'espoir de se rapprocher jamais de La Valliere, tant qu'elle
resterait au Palais-Royal.

Toutes les dignites et toutes les sommes du monde ne pouvaient
remedier a cela.

Heureusement, Malicorne veillait.

Il fit si bien qu'il rencontra Montalais. Il est vrai que, de son
cote, Montalais faisait de son mieux pour rencontrer Malicorne.

-- Que faites-vous la nuit, chez Madame? demanda-t-il a la jeune
fille.

-- Mais, la nuit, je dors, repliqua-t-elle.

-- Comment, vous dormez?

-- Sans doute.

-- Mais cela est fort mal de dormir; il ne convient pas qu'avec
une douleur comme celle que vous eprouvez une fille dorme.

-- Et quelle douleur est-ce donc que j'eprouve?

-- N'etes-vous pas au desespoir de mon absence?

-- Mais non, puisque vous avez recu cinquante mille livres et une
charge chez le roi.

-- N'importe, vous etes tres affligee de ne plus me voir comme
vous me voyiez auparavant; vous etes au desespoir surtout de ce
que j'ai perdu la confiance de Madame; est-ce vrai, cela? Voyons.

-- Oh! c'est tres vrai.

-- Eh bien! cette affliction vous empeche de dormir, la nuit, et
alors vous sanglotez, vous soupirez, vous vous mouchez bruyamment,
et cela dix fois par minute.

-- Mais, mon cher Malicorne, Madame ne supporte pas le moindre
bruit chez elle.

-- Je le sais pardieu bien, qu'elle ne peut rien supporter; aussi
vous dis-je qu'elle s'empressera, voyant une douleur si profonde,
de vous mettre a la porte de chez elle.

-- Je comprends.

-- C'est heureux.

-- Mais qu'arrivera-t-il alors?

-- Il arrivera que La Valliere, se voyant separee de vous,
poussera la nuit de tels gemissements et de telles lamentations,
qu'elle fera du desespoir pour deux.

-- Alors on la mettra dans une autre chambre.

-- Oui, mais laquelle?

-- Laquelle? Vous voila embarrasse, monsieur des Inventions.

-- Nullement; quelle que soit cette chambre, elle vaudra toujours
mieux que celle de Madame.

-- C'est vrai.

-- Eh bien! commencez-moi un peu vos jeremiades cette nuit.

-- Je n'y manquerai pas.

-- Et donnez-moi le mot a La Valliere.

-- Ne craignez rien, elle pleure assez tout bas.

-- Eh bien! qu'elle pleure tout haut.

Et ils se separerent.


Chapitre CLXXII -- Ou il est traite de menuiserie et ou il est
donne quelques details sur la facon de percer les escaliers


Le conseil donne a Montalais fut communique a La Valliere, qui
reconnut qu'il manquait de sagesse, et qui, apres quelque
resistance venant plutot de sa timidite que de sa froideur,
resolut de le mettre a execution.

Cette histoire, des deux femmes pleurant et emplissant de bruits
lamentables la chambre a coucher de Madame, fut le chef-d'oeuvre
de Malicorne.

Comme rien n'est aussi vrai que l'invraisemblable, aussi naturel
que le romanesque, cette espece de conte des _Mille et Une Nuits_
reussit parfaitement aupres de Madame.

Elle eloigna d'abord Montalais.

Puis, trois jours, ou plutot trois nuits apres avoir eloigne
Montalais, elle eloigna La Valliere.

On donna une chambre a cette derniere dans les petits appartements
mansardes situes au-dessus des appartements des gentilshommes.

Un etage, c'est-a-dire un plancher, separait les demoiselles des
officiers et des gentilshommes.

Un escalier particulier, place sous la surveillance de
Mme de Navailles, conduisait chez elles.

Pour plus grande surete, Mme de Navailles, qui avait entendu
parler des tentatives anterieures de Sa Majeste, avait fait
griller les fenetres des chambres et les ouvertures des cheminees.

Il y avait donc toute surete pour l'honneur de Mlle de La
Valliere, dont la chambre ressemblait plus a une cage qu'a toute
autre chose.

Mlle de La Valliere, lorsqu'elle etait chez elle, et elle y etait
souvent, Madame n'utilisant guere ses services depuis qu'elle la
savait en surete sous le regard de Mme de Navailles, Mlle de La
Valliere n'avait donc d'autre distraction que de regarder a
travers les grilles de sa fenetre. Or, un matin qu'elle regardait
comme d'habitude, elle apercut Malicorne a une fenetre parallele a
la sienne.

Il tenait en main un aplomb de charpentier, lorgnait les
batiments, et additionnait des formules algebriques sur du papier.
Il ne ressemblait pas mal ainsi a ces ingenieurs qui, du coin
d'une tranchee, relevent les angles d'un bastion ou prennent la
hauteur des murs d'une forteresse.

La Valliere reconnut Malicorne et le salua.

Malicorne, a son tour, repondit par un grand salut et disparut de
la fenetre.

Elle s'etonna de cette espece de froideur, peu habituelle au
caractere toujours egal de Malicorne; mais elle se souvint que le
pauvre garcon avait perdu son emploi pour elle, et qu'il ne devait
pas etre dans d'excellentes dispositions a son egard, puisque,
selon toute probabilite, elle ne serait jamais en position de lui
rendre ce qu'il avait perdu.

Elle savait pardonner les offenses, a plus forte raison compatir
au malheur.

La Valliere eut demande conseil a Montalais, si Montalais eut ete
la; mais Montalais etait absente.

C'etait l'heure ou Montalais faisait sa correspondance.

Tout a coup, La Valliere vit un objet lance de la fenetre ou avait
apparu Malicorne traverser l'espace, passer a travers ses barreaux
et rouler sur son parquet.

Elle alla curieusement vers cet objet et le ramassa. C'etait une
de ces bobines sur lesquelles on devide la soie.

Seulement, au lieu de soie, un petit papier s'enroulait sur la
bobine.

La Valliere le deroula et lut:

"Mademoiselle,

"Je suis inquiet de savoir deux choses:

"La premiere, de savoir si le parquet de votre appartement est de
bois ou de briques.

"La seconde, de savoir encore a quelle distance de la fenetre est
place votre lit.

"Excusez mon importunite, et veuillez me faire reponse par la meme
voie qui vous a apporte ma lettre, c'est-a-dire par la voie de la
bobine.

"Seulement, au lieu de la jeter dans ma chambre comme je l'ai
jetee dans la votre, ce qui vous serait plus difficile qu'a moi,
ayez tout simplement l'obligeance de la laisser tomber.

"Croyez-moi surtout, Mademoiselle, votre bien humble et bien
respectueux serviteur,

"Malicorne.

"Ecrivez la reponse, s'il vous plait, sur la lettre meme."

-- Ah! le pauvre garcon, s'ecria La Valliere, il faut qu'il soit
devenu fou.

Et elle dirigea du cote de son correspondant, que l'on entrevoyait
dans la penombre de la chambre, un regard plein d'affectueuse
compassion.

Malicorne comprit, et secoua la tete comme pour lui repondre:

"Non, non, je ne suis point fou, soyez tranquille."

Elle sourit d'un air de doute.

"Non, non, reprit-il du geste, la tete est bonne."

Et il montra sa tete.

Puis, agitant la main comme un homme qui ecrit rapidement:

"Allons, ecrivez", mima-t-il avec une sorte de priere.

La Valliere, fut-il fou, ne vit point d'inconvenient a faire ce
que Malicorne lui demandait; elle prit un crayon et ecrivit:
"Bois."

Puis elle compta dix pas de la fenetre a son lit, et ecrivit
encore: "Dix pas."

Ce qu'ayant fait, elle regarda du cote de Malicorne, lequel la
salua et lui fit signe qu'il descendait.

La Valliere comprit que c'etait pour recevoir la bobine.

Elle s'approcha de la fenetre, et, conformement aux instructions
de Malicorne, elle la laissa tomber.

Le rouleau courait encore sur les dalles quand Malicorne s'elanca,
l'atteignit, le ramassa, se mit a l'eplucher comme fait un singe
d'une noix, et courut d'abord vers la demeure de M. de Saint-
Aignan.

De Saint-Aignan avait choisi ou plutot sollicite son logement le
plus pres possible du roi, pareil a ces plantes qui recherchent
les rayons du soleil pour se developper plus fructueusement.

Son logement se composait de deux pieces, dans le corps de logis
meme occupe par Louis XIV.

M. de Saint-Aignan etait fier de cette proximite, qui lui donnait
l'acces facile chez Sa Majeste, et, de plus, la faveur de quelques
rencontres inattendues.

Il s'occupait, au moment ou nous parlons de lui, a faire tapisser
magnifiquement ces deux pieces, comptant sur l'honneur de quelques
visites du roi, car Sa Majeste, depuis la passion qu'elle avait
pour La Valliere, avait choisi de Saint-Aignan pour confident, et
ne pouvait se passer de lui ni la nuit ni le jour.

Malicorne se fit introduire chez le comte et ne rencontra point de
difficultes, parce qu'il etait bien vu du roi et que le credit de
l'un est toujours une amorce pour l'autre.

De Saint-Aignan demanda au visiteur s'il etait riche de quelque
nouvelle.

-- D'une grande, repondit celui-ci.

-- Ah! ah! fit de Saint-Aignan, curieux comme un favori; laquelle?

-- Mlle de La Valliere a demenage.

-- Comment cela? dit de Saint-Aignan en ouvrant de grands yeux.

-- Oui.

-- Elle logeait chez Madame.

-- Precisement. Mais Madame s'est ennuyee du voisinage et l'a
installee dans une chambre qui se trouve precisement au-dessus de
votre futur appartement.

-- Comment, _la-haut?_ s'ecria de Saint-Aignan avec surprise et en
designant du doigt l'etage superieur.

-- Non, dit Malicorne, _la-bas_.

Et il lui montra le corps de batiment situe en face.

-- Pourquoi dites-vous alors que sa chambre est au-dessus de mon
appartement?

-- Parce que je suis certain que votre appartement doit tout
naturellement etre sous la chambre de La Valliere.

De Saint-Aignan, a ces mots, envoya a l'adresse du pauvre
Malicorne un de ces regards comme La Valliere lui en avait deja
envoye un, un quart d'heure auparavant. C'est-a-dire qu'il le crut
fou.

-- Monsieur, lui dit Malicorne, je demande a repondre a votre
pensee.

-- Comment! a ma pensee?...

-- Sans doute; vous n'avez pas compris, ce me semble parfaitement
ce que je voulais dire.

-- Je l'avoue.

-- Eh bien! vous n'ignorez pas qu'au-dessous des filles d'honneur
de Madame sont loges les gentilshommes du roi et de Monsieur.

-- Oui, puisque Manicamp, de Wardes et autres y logent.

-- Precisement. Eh bien! monsieur, admirez la singularite de la
rencontre: les deux chambres destinees a M. de Guiche sont juste
les deux chambres situees au-dessous de celles qu'occupent Mlle de
Montalais et Mlle de La Valliere.

-- Eh bien! apres?

-- Eh bien! apres... ces deux chambres sont libres, puisque
M. de Guiche, blesse, est malade a Fontainebleau.

-- Je vous jure, mon cher monsieur, que je ne devine pas.

-- Ah! si j'avais le bonheur de m'appeler de Saint-Aignan, je
devinerais tout de suite, moi.

-- Et que feriez-vous?

-- Je troquerais immediatement les chambres que j'occupe ici
contre celles que M. de Guiche n'occupe point la-bas.

-- Y pensez-vous? fit de Saint-Aignan avec dedain; abandonner le
premier poste d'honneur, le voisinage du roi, un privilege accorde
seulement aux princes de sang, aux ducs et pairs?... Mais, mon
cher monsieur de Malicorne, permettez-moi de vous dire que vous
etes fou.

-- Monsieur, repondit gravement le jeune homme, vous commettez
deux erreurs... Je m'appelle Malicorne tout court, et je ne suis
pas fou.

Puis, tirant un papier de sa poche:

-- Ecoutez ceci, dit-il; apres quoi, je vous montrerai cela.

-- J'ecoute, dit de Saint-Aignan.

-- Vous savez que Madame veille sur La Valliere comme Argus
veillait sur la nymphe Io.

-- Je le sais.

-- Vous savez que le roi a voulu, mais en vain, parler a la
prisonniere, et que ni vous ni moi n'avons reussi a lui procurer
cette fortune.

-- Vous en savez surtout quelque chose, vous, mon pauvre
Malicorne.

-- Eh bien! que supposez-vous qu'il arriverait a celui dont
l'imagination rapprocherait les deux amants?

-- Oh! le roi ne bornerait pas a peu de chose sa reconnaissance.

-- Monsieur de Saint-Aignan!...

-- Apres?

-- Ne seriez-vous pas curieux de tater un peu de la reconnaissance
royale?

-- Certes, repondit de Saint-Aignan, une faveur de mon maitre,
quand j'aurais fait mon devoir, ne saurait que m'etre precieuse.

-- Alors, regardez ce papier, monsieur le comte.

-- Qu'est-ce que ce papier? un plan?

-- Celui des deux chambres de M. de Guiche, qui, selon toute
probabilite, vont devenir vos deux chambres.

-- Oh! non, quoi qu'il arrive.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que mes deux chambres, a moi, sont convoitees par trop de
gentilshommes a qui je ne les abandonnerais certes pas: par
M. de Roquelaure, par M. de La Ferte, par M. Dangeau.

-- Alors, je vous quitte, monsieur le comte, et je vais offrir a
l'un de ces messieurs le plan que je vous presentais et les
avantages y annexes.

-- Mais que ne les gardez-vous pour vous? demanda de Saint-Aignan
avec defiance.

-- Parce que le roi ne me fera jamais l'honneur de venir
ostensiblement chez moi, tandis qu'il ira a merveille chez l'un de
ces messieurs.

-- Quoi! le roi ira chez l'un de ces messieurs?

-- Pardieu! s'il ira? dix fois pour une. Comment! vous me demandez
si le roi ira dans un appartement qui le rapprochera de Mlle de La
Valliere!

-- Beau rapprochement... avec tout un etage entre soi.

Malicorne deplia le petit papier de la bobine.

-- Monsieur le comte, dit-il, remarquez, je vous prie, que le
plancher de la chambre de Mlle de La Valliere est un simple
parquet de bois.

-- Eh bien?

-- Eh! bien, vous prendrez un ouvrier charpentier qui, enferme
chez vous sans savoir ou on le mene, ouvrira votre plafond et, par
consequent, le parquet de Mlle de La Valliere.

-- Ah! mon Dieu! s'ecria de Saint-Aignan comme ebloui.

-- Plait-il? fit Malicorne.

-- Je dis que voila une idee bien audacieuse, monsieur.

-- Elle paraitra bien mesquine au roi, je vous assure.

-- Les amoureux ne reflechissent point au danger.

-- Quel danger craignez-vous, monsieur le comte?

-- Mais un percement pareil, c'est un bruit effroyable, tout le
chateau en retentira?

-- Oh! monsieur le comte, je suis sur, moi, que l'ouvrier que je
vous designerai ne fera pas le moindre bruit. Il sciera un
quadrilatere de six pieds avec une scie garnie d'etoupe, et nul,
meme des plus voisins, ne s'apercevra qu'il travaille.

-- Ah! mon cher monsieur Malicorne, vous m'etourdissez, vous me
bouleversez.

-- Je continue, repondit tranquillement Malicorne: dans la chambre
dont vous avez perce le plafond, vous entendez bien, n'est-ce pas?

-- Oui.

-- Vous dresserez un escalier qui permette, soit a Mlle de La
Valliere de descendre chez vous, soit au roi de monter chez Mlle
de La Valliere.

-- Mais cet escalier, on le verra?

-- Non, car, de votre cote, il sera cache par une cloison sur
laquelle vous etendrez une tapisserie pareille a celle qui garnira
le reste de l'appartement; chez Mlle de La Valliere, il
disparaitra sous une trappe qui sera le parquet meme, et qui
s'ouvrira sous le lit.

-- En effet, dit de Saint-Aignan, dont les yeux commencerent a
etinceler.

-- Maintenant, monsieur le comte, je n'ai pas besoin de vous faire
avouer que le roi viendra souvent dans la chambre ou sera etabli
un pareil escalier. Je crois que M. Dangeau, particulierement,
sera frappe de mon idee, et je vais la lui developper.

-- Ah! cher monsieur Malicorne! s'ecria de Saint-Aignan, vous
oubliez que c'est a moi que vous en avez parle le premier, et que,
par consequent, j'ai les droits de la priorite.

-- Voulez-vous donc la preference?

-- Si je la veux! je crois bien!

-- Le fait est, monsieur de Saint-Aignan, que c'est un cordon pour
la premiere promotion que je vous donne la, et peut-etre meme
quelque bon duche.

-- C'est, du moins, repondit de Saint-Aignan rouge de plaisir, une
occasion de montrer au roi qu'il n'a pas tort de m'appeler
quelquefois son ami, occasion, cher monsieur Malicorne, que je
vous devrai.

-- Vous ne l'oublierez pas un peu? demanda Malicorne en souriant.

-- Je m'en ferai gloire, monsieur.

-- Moi, monsieur, je ne suis pas l'ami du roi, je suis son
serviteur.

-- Oui, et, si vous pensez qu'il y a un cordon bleu pour moi dans
cet escalier, je pense qu'il y aura bien pour vous un rouleau de
lettres de noblesse.

Malicorne s'inclina.

-- Il ne s'agit plus, maintenant, que de demenager, dit de Saint-
Aignan.

-- Je ne vois pas que le roi s'y oppose; demandez-lui-en la
permission.

-- A l'instant meme je cours chez lui.

-- Et moi, je vais me procurer l'ouvrier dont nous avons besoin.

-- Quand l'aurai-je?

-- Ce soir.

-- N'oubliez pas les precautions.

-- Je vous l'amene les yeux bandes.

-- Et moi, je vous envoie un de mes carrosses.

-- Sans armoiries.

-- Avec un de mes laquais sans livree, c'est convenu.

-- Tres bien, monsieur le comte.

-- Mais La Valliere.

-- Eh bien?

-- Que dira-t-elle en voyant l'operation?

-- Je vous assure que cela l'interessera beaucoup.

-- Je le crois.

-- Je suis meme sur que, si le roi n'a pas l'audace de monter chez
elle, elle aura la curiosite de descendre.

-- Esperons, dit de Saint-Aignan.

-- Oui, esperons, repeta Malicorne.

-- Je m'en vais chez le roi, alors.

-- Et vous faites a merveille.

-- A quelle heure ce soir mon ouvrier?

-- A huit heures.

-- Et combien de temps estimez-vous qu'il lui faudra pour scier
son quadrilatere?

-- Mais deux heures, a peu pres; seulement, ensuite, il lui faudra
le temps d'achever ce qu'on appelle les raccords. Une nuit et une
partie de la journee du lendemain: c'est deux jours qu'il faut
compter avec l'escalier.

-- Deux jours, c'est bien long.

-- Dame! quand on se mele d'ouvrir une porte sur le paradis, faut-
il, au moins, que cette porte soit decente.

-- Vous avez raison; a tantot, cher monsieur Malicorne. Mon
demenagement sera pret pour apres-demain au soir.


Chapitre CLXXIII -- La promenade aux flambeaux


De Saint-Aignan, ravi de ce qu'il venait d'entendre, enchante de
ce qu'il entrevoyait, prit sa course vers les deux chambres de
de Guiche.

Lui qui, un quart d'heure auparavant, n'eut pas donne ses deux
chambres pour un million, il etait pret a acheter, pour un
million, si on le lui eut demande, les deux bienheureuses chambres
qu'il convoitait maintenant.

Mais il n'y rencontra pas tant d'exigences. M. de Guiche ne savait
pas encore ou il devait loger, et, d'ailleurs, etait trop
souffrant toujours pour s'occuper de son logement.

De Saint-Aignan eut donc les deux chambres de de Guiche. De son
cote, M. Dangeau eut les deux chambres de de Saint-Aignan,
moyennant un pot-de-vin de six mille livres a l'intendant du
comte, et crut avoir fait une affaire d'or.

Les deux chambres de Dangeau devinrent le futur logement de
de Guiche.

Le tout, sans que nous puissions affirmer bien surement que, dans
ce demenagement general, ce sont ces deux chambres que de Guiche
habitera.

Quant a M. Dangeau, il etait si transporte de joie, qu'il ne se
donna meme pas la peine de supposer que de Saint-Aignan avait un
interet superieur a demenager.

Une heure apres cette nouvelle resolution prise par de Saint-
Aignan, de Saint-Aignan etait donc en possession des deux
chambres. Dix minutes apres que de Saint-Aignan etait en
possession des deux chambres, Malicorne entrait chez de Saint-
Aignan escorte des tapissiers.

Pendant ce temps le roi demandait de Saint-Aignan; on courait chez
de Saint-Aignan, et l'on trouvait Dangeau; Dangeau renvoyait chez
de Guiche, et l'on trouvait enfin de Saint-Aignan.

Mais il y avait retard, de sorte que le roi avait deja donne deux
ou trois mouvements d'impatience lorsque de Saint-Aignan entra
tout essouffle chez son maitre.

-- Tu m'abandonnes donc aussi, toi? lui dit Louis XIV, de ce ton
lamentable dont Cesar avait du, dix-huit cents ans auparavant,
dire le _Tu quoque._

-- Sire, dit de Saint-Aignan, je n'abandonne pas le roi, tout au
contraire; seulement, je m'occupe de mon demenagement.

-- De quel demenagement? Je croyais ton demenagement termine
depuis trois jours.

-- Oui, Sire. Mais je me trouve mal ou je suis, et je passe dans
le corps de logis en face.

-- Quand je te disais que, toi aussi, tu m'abandonnais! s'ecria le
roi. Oh! mais cela passe les bornes. Ainsi je n'avais qu'une femme
dont mon coeur se souciat, toute ma famille se ligue pour me
l'arracher. J'avais un ami a qui je confiais mes peines et qui
m'aidait a en supporter le poids, cet ami se lasse de mes plaintes
et me quitte sans meme me demander conge.

De Saint-Aignan se mit a rire.

Le roi devina qu'il y avait quelque mystere dans ce manque de
respect.

-- Qu'y a-t-il? s'ecria le roi plein d'espoir.

-- Il y a, Sire, que cet ami, que le roi calomnie, va essayer de
rendre a son roi le bonheur qu'il a perdu.

-- Tu vas me faire voir La Valliere? fit Louis XIV.

-- Sire, je n'en reponds pas encore, mais...

-- Mais?...

-- Mais je l'espere.

-- Oh! comment? comment? Dis-moi cela, de Saint-Aignan. Je veux
connaitre ton projet, je veux t'y aider de tout mon pouvoir.

-- Sire, repondit de Saint-Aignan, je ne sais pas encore bien moi-
meme comment je vais m'y prendre pour arriver a ce but; mais j'ai
tout lieu de croire que, des demain...

-- Demain, dis-tu?

-- Oui, Sire.

-- Oh! quel bonheur! Mais pourquoi demenages-tu?

-- Pour vous servir mieux.

-- Et en quoi, etant demenage, me peux-tu mieux servir?

-- Savez-vous ou sont situees les deux chambres que l'on destinait
au comte de Guiche.

-- Oui.

-- Alors, vous savez ou je vais.

-- Sans doute; mais cela ne m'avance a rien.

-- Comment! vous ne comprenez pas, Sire, qu'au-dessus de ce
logement sont deux chambres?

-- Lesquelles?

-- L'une, celle de Mlle de Montalais, et l'autre...

-- L'autre, c'est celle de La Valliere, de Saint-Aignan?

-- Allons donc, Sire.

-- Oh! de Saint-Aignan, c'est vrai, oui, c'est vrai. De Saint-
Aignan, c'est une heureuse idee, une idee d'ami, de poete; en me
rapprochant d'elle, lorsque l'univers m'en separe, tu vaux mieux
pour moi que Pylade pour Oreste, que Patrocle pour Achille.

-- Sire, dit de Saint-Aignan avec un sourire, je doute que, si
Votre Majeste connaissait mes projets dans toute leur etendue,
elle continuat a me donner des qualifications si pompeuses. Ah!
Sire, j'en connais de plus triviales que certains puritains de la
Cour ne manqueront pas de m'appliquer quand ils sauront ce que je
compte faire pour Votre Majeste.

-- De Saint-Aignan, je meurs d'impatience; de Saint-Aignan, je
desseche; de Saint-Aignan, je n'attendrai jamais jusqu'a demain...
Demain! mais, demain, c'est une eternite.

-- Et cependant, Sire, s'il vous plait, vous allez sortir tout a
l'heure et distraire cette impatience par une bonne promenade.

-- Avec toi, soit: nous causerons de tes projets, nous parlerons
d'elle.

-- Non pas, Sire, je reste.

-- Avec qui sortirai-je, alors?

-- Avec les dames.

-- Ah! ma foi, non, de Saint-Aignan.

-- Sire, il le faut.

-- Non, non! mille fois non! Non, je ne m'exposerai plus a ce
supplice horrible d'etre a deux pas d'elle, de la voir,
d'effleurer sa robe en passant et de ne rien lui dire. Non, je
renonce a ce supplice que tu crois un bonheur et qui n'est qu'une
torture qui brule mes yeux, qui devore mes mains, qui broie mon
coeur; la voir en presence de tous les etrangers et ne pas lui
dire que je l'aime, quand tout mon etre lui revele cet amour et me
trahit devant tous. Non, je me suis jure a moi-meme que je ne le
ferais plus, et je tiendrai mon serment.

-- Cependant, Sire, ecoutez bien ceci.

-- Je n'ecoute rien, de Saint-Aignan.

-- En ce cas, je continue. Il est urgent, Sire, comprenez-vous
bien, urgent, de toute urgence, que Madame et ses filles d'honneur
soient absentes deux heures de votre domicile.

-- Tu me confonds, de Saint-Aignan.

-- Il est dur pour moi de commander a mon roi; mais dans cette
circonstance, je commande, Sire: il me faut une chasse ou une
promenade.

-- Mais cette promenade, cette chasse, ce serait un caprice, une
bizarrerie! En manifestant de pareilles impatiences, je decouvre a
toute ma Cour un coeur qui ne s'appartient plus a lui-meme. Ne
dit-on pas deja trop que je reve la conquete du monde, mais
qu'auparavant je devrais commencer par faire la conquete de moi-
meme?

-- Ceux qui disent cela, Sire, sont des impertinents et des
factieux; mais, quels qu'ils soient, si Votre Majeste prefere les
ecouter, je n'ai plus rien a dire. Alors, le jour de demain se
recule a des epoques indeterminees.

-- De Saint-Aignan, je sortirai ce soir... Ce soir, j'irai coucher
a Saint-Germain aux flambeaux; j'y dejeunerai demain et serai de
retour a Paris vers les trois heures. Est-ce cela?

-- Tout a fait.

-- Alors je partirai ce soir pour huit heures.

-- Votre Majeste a devine la minute.

-- Et tu ne veux rien me dire?

-- C'est-a-dire que je ne puis rien vous dire. L'industrie est
pour quelque chose dans ce monde, Sire; cependant le hasard y joue
un si grand role, que j'ai l'habitude de lui laisser toujours la
part la plus etroite, certain qu'il s'arrangera de maniere a
prendre toujours la plus large.

-- Allons, je m'abandonne a toi.

-- Et vous avez raison.

Reconforte de la sorte, le roi s'en alla tout droit chez Madame,
ou il annonca la promenade projetee.

Madame crut a l'instant meme voir, dans cette partie improvisee,
un complot du roi pour entretenir La Valliere, soit sur la route,
a la faveur de l'obscurite, soit autrement; mais elle se garda
bien de rien manifester a son beau-frere, et accepta l'invitation
le sourire sur les levres.

Elle donna, tout haut, des ordres pour que ses filles d'honneur la
suivissent, se reservant de faire le soir ce qui lui paraitrait le
plus propre a contrarier les amours de Sa Majeste.

Puis, lorsqu'elle fut seule et que le pauvre amant qui avait donne
cet ordre put croire que Mlle de La Valliere serait de la
promenade, au moment peut-etre ou il se repaissait en idee de ce
triste bonheur des amants persecutes, qui est de realiser, par la
seule vue, toutes les joies de la possession interdite, en ce
moment meme, Madame au milieu de ses filles d'honneur, disait:

-- J'aurai assez de deux demoiselles ce soir: Mlle de Tonnay-
Charente et Mlle de Montalais.

La Valliere avait prevu le coup, et, par consequent, s'y
attendait; mais la persecution l'avait rendue forte. Elle ne donna
point a Madame la joie de voir sur son visage l'impression du coup
qu'elle recevait au coeur.

Au contraire, souriant avec cette ineffable douceur qui donnait un
caractere angelique a sa physionomie:

-- Ainsi, madame, me voila libre ce soir? dit-elle.

-- Oui, sans doute.

-- J'en profiterai pour avancer cette tapisserie que Son Altesse a
bien voulu remarquer, et que, d'avance, j'ai eu l'honneur de lui
offrir.

Et, ayant fait une respectueuse reverence, elle se retira chez
elle.

Mlles de Montalais et de Tonnay-Charente en firent autant.

Le bruit de la promenade sortit avec elles de la chambre de Madame
et se repandit par tout le chateau. Dix minutes apres, Malicorne
savait la resolution de Madame et faisait passer sous la porte de
Montalais un billet concu en ces termes:

"Il faut que L. V. passe la nuit avec Madame."

Montalais, selon les conventions faites, commenca par bruler le
papier, puis se mit a reflechir.

Montalais etait une fille de ressources, et elle eut bientot
arrete son plan.

A l'heure ou elle devait se rendre chez Madame, c'est-a-dire vers
cinq heures, elle traversa le preau tout courant, et, arrivee a
dix pas d'un groupe d'officiers, poussa un cri, tomba
gracieusement sur un genou, se releva et continua son chemin, mais
en boitant.

Les gentilshommes accoururent a elle pour la soutenir. Montalais
s'etait donne une entorse.

Elle n'en voulut pas moins, fidele a son devoir, continuer son
ascension chez Madame.

-- Qu'y a-t-il, et pourquoi boitez-vous? lui demanda celle-ci; je
vous prenais pour La Valliere.

Montalais raconta comment, en courant pour venir plus vite, elle
s'etait tordu le pied.

Madame parut la plaindre et voulut faire venir, a l'instant meme,
un chirurgien.

Mais elle, assurant que l'accident n'avait rien de grave:

-- Madame, dit-elle, je m'afflige seulement de manquer a mon
service, et j'eusse voulu prier Mlle de La Valliere de me
remplacer pres de Votre Altesse...

Madame fronca le sourcil.

-- Mais je n'en ai rien fait, continua Montalais.

-- Et pourquoi n'en avez-vous rien fait? demanda Madame.

-- Parce que la pauvre La Valliere paraissait si heureuse d'avoir
sa liberte pour un soir et pour une nuit, que je ne me suis pas
senti le courage de la mettre en service a ma place.

-- Comment, elle est joyeuse a ce point? demanda Madame frappee de
ces paroles.

-- C'est-a-dire qu'elle en est folle; elle chantait, elle toujours
si melancolique. Au reste, Votre Altesse sait qu'elle deteste le
monde, et que son caractere contient un grain de sauvagerie.

"Oh! oh! pensa Madame, cette grande gaiete ne me parait pas
naturelle, a moi."

-- Elle a deja fait ses preparatifs, continua Montalais pour diner
chez elle, en tete a tete avec un de ses livres cheris. Et puis,
d'ailleurs, Votre Altesse a six autres demoiselles qui seront bien
heureuses de l'accompagner; aussi n'ai-je pas meme fait ma
proposition a Mlle de La Valliere.

Madame se tut.

-- Ai-je bien fait? continua Montalais avec un leger serrement de
coeur, en voyant si mal reussir cette ruse de guerre sur laquelle
elle avait si completement compte, qu'elle n'avait pas cru
necessaire d'en chercher une autre. Madame m'approuve? continua-t-
elle.

Madame pensait que, pendant la nuit, le roi pourrait bien quitter
Saint-Germain, et que, comme on ne comptait que quatre lieues et
demie de Paris a Saint-Germain il pourrait bien etre en une heure
a Paris.

-- Dites-moi, fit-elle, en vous sachant blessee, La Valliere vous
a au moins offert sa compagnie?

-- Oh! elle ne connait pas encore mon accident; mais, le connut-
elle, je ne lui demanderai certes rien qui la derange de ses
projets. Je crois qu'elle veut realiser seule, ce soir, la partie
de plaisir du feu roi, quand il disait a M. de Saint-Mars:
"Ennuyons-nous, monsieur de Saint-Mars, ennuyons-nous bien."

Madame etait convaincue que quelque mystere amoureux etait cache
sous cette soif de solitude. Ce mystere devait etre le retour
nocturne de Louis. Il n'y avait plus a en douter, La Valliere
etait prevenue de ce retour, de la cette joie de rester au Palais-
Royal.

C'etait tout un plan combine d'avance.

-- Je ne serai pas leur dupe, dit Madame.

Et elle prit un parti decisif.

-- Mademoiselle de Montalais, dit-elle, veuillez prevenir votre
amie, mademoiselle de La Valliere, que je suis au desespoir de
troubler ses projets de solitude; mais, au lieu de s'ennuyer seule
chez elle, comme elle le desirait, elle viendra s'ennuyer avec
nous a Saint-Germain.

-- Ah! pauvre La Valliere, fit Montalais d'un air dolent, mais
avec l'allegresse dans le coeur. Oh! madame, est-ce qu'il n'y
aurait pas moyen que Votre Altesse...

-- Assez, dit Madame, je le veux! Je prefere la societe de Mlle La
Baume Le Blanc a toutes les autres societes. Allez, envoyez-la-moi
et soignez votre jambe.

Montalais ne se fit pas repeter l'ordre. Elle rentra, ecrivit sa
reponse a Malicorne, et la glissa sous le tapis. "On ira", disait
cette reponse. Une Spartiate n'eut pas ecrit plus laconiquement.

"De cette facon, pensait Madame, pendant la route, je la
surveille, pendant la nuit, elle couche pres de moi, et bien
adroite est Sa Majeste si elle echange un seul mot avec Mlle de La
Valliere.

La Valliere recut l'ordre de partir avec la meme douceur
indifferente qu'elle avait recu l'ordre de rester.

Seulement, interieurement, sa joie fut vive, et elle regarda ce
changement de resolution de la princesse comme une consolation que
lui envoyait la Providence.

Moins penetrante que Madame, elle mettait tout sur le compte du
hasard.

Tandis que tout le monde, a l'exception des disgracies, des
malades et des gens ayant des entorses, se dirigeait vers Saint-
Germain, Malicorne faisait entrer son ouvrier dans un carrosse de
M. de Saint-Aignan et le conduisait dans la chambre correspondant
a la chambre de La Valliere.

Cet homme se mit a l'oeuvre, alleche par la splendide recompense
qui lui avait ete promise.

Comme on avait fait prendre chez les ingenieurs de la maison du
roi tous les outils les plus excellents, entre autres une de ces
scies aux morsures invincibles qui vont tailler dans l'eau les
madriers de chene durs comme du fer, l'ouvrage avanca rapidement,
et un morceau carre du plafond, choisi entre deux solives, tomba
dans les bras de Saint-Aignan, de Malicorne, de l'ouvrier et d'un
valet de confiance, personnage mis au monde pour tout voir, tout
entendre et ne rien repeter.

Seulement, en vertu d'un nouveau plan indique par Malicorne,
l'ouverture fut pratiquee dans l'angle.

Voici pourquoi.

Comme il n'y avait pas de cabinet de toilette dans la chambre de
La Valliere, La Valliere avait demande et obtenu, le matin meme,
un grand paravent destine a remplacer une cloison.

Le paravent avait ete accorde.

Il suffisait parfaitement pour cacher l'ouverture, qui d'ailleurs,
serait dissimulee par tous les artifices de l'ebenisterie.

Le trou pratique, l'ouvrier se glissa entre les solives et se
trouva dans la chambre de La Valliere.

Arrive la, il scia carrement le plancher, et, avec les feuilles
memes du parquet, il confectionna une trappe s'adaptant si
parfaitement a l'ouverture, que l'oeil le plus exerce n'y pouvait
voir que les interstices obliges d'une soudure de parquet.

Malicorne avait tout prevu. Une poignee et deux charnieres,
achetees d'avance, furent posees a cette feuille de bois.

Un de ces petits escaliers tournants, comme on commencait a en
poser dans les entresols, fut achete tout fait par l'industrieux
Malicorne, et paye deux mille livres.

Il etait plus haut qu'il n'etait besoin; mais le charpentier en
supprima des degres, et il se trouva d'exacte mesure.

Cet escalier, destine a recevoir un si illustre poids, fut
accroche au mur par deux crampons seulement.

Quant a sa base, elle fut arretee dans le parquet meme du comte
par deux fiches vissees: le roi et tout son conseil eussent pu
monter et descendre cet escalier sans aucune crainte.

Tout marteau frappait sur un coussinet d'etoupes, toute lime
mordait, le manche enveloppe de laine, la lame trempee d'huile.

D'ailleurs, le travail le plus bruyant avait ete fait pendant la
nuit et pendant la matinee, c'est-a-dire en l'absence de La
Valliere et de Madame.

Quand, vers deux heures, la Cour rentra au Palais-Royal, et que La
Valliere remonta dans sa chambre, tout etait en place, et pas la
moindre parcelle de sciure, pas le plus petit copeau ne venaient
attester la violation de domicile.

Seulement, de Saint-Aignan, qui avait voulu aider de son mieux
dans ce travail, avait dechire ses doigts et sa chemise, et
depense beaucoup de sueur au service de son roi.

La paume de ses mains, surtout, etait toute garnie d'ampoules.

Ces ampoules venaient de ce qu'il avait tenu l'echelle a
Malicorne.

Il avait, en outre, apporte un a un les cinq morceaux de
l'escalier, formes chacun de deux marches.

Enfin, nous pouvons le dire, le roi, s'il l'eut vu si ardent a
l'oeuvre, le roi lui eut jure reconnaissance eternelle.

Comme l'avait prevu Malicorne, l'homme des mesures exactes,
l'ouvrier eut termine toutes ses operations en vingt-quatre
heures.

Il recut vingt-quatre louis et partit comble de joie; c'etait
autant qu'il gagnait d'ordinaire en six mois.

Nul n'avait le plus petit soupcon de ce qui s'etait passe sous
l'appartement de Mlle de La Valliere.

Mais, le soir du second jour, au moment ou La Valliere venait de
quitter le cercle de Madame et rentrait chez elle, un leger
craquement retentit au fond de la chambre.

Etonnee, elle regarda d'ou venait le bruit. Le bruit recommenca.

-- Qui est la? demanda-t-elle avec un accent d'effroi.

-- Moi, repondit la voix si connue du roi.

-- Vous!... vous! s'ecria la jeune fille qui se crut un instant
sous l'empire d'un songe. Mais ou cela, vous?... vous, Sire?

-- Ici, repliqua le roi en depliant une des feuilles du paravent,
et en apparaissant comme une ombre au fond de l'appartement.

La Valliere poussa un cri et tomba toute frissonnante sur un
fauteuil.


Chapitre CLXXIV -- L'apparition


La Valliere se remit promptement de sa surprise; a force d'etre
respectueux, le roi lui rendait par sa presence plus de confiance
que son apparition ne lui en avait ote.

Mais, comme il vit surtout que ce qui inquietait La Valliere,
c'etait la facon dont il avait penetre chez elle, il lui expliqua
le systeme de l'escalier cache par le paravent, se defendant
surtout d'etre une apparition surnaturelle.

-- Oh! Sire, lui dit La Valliere en secouant sa blonde tete avec
un charmant sourire, present ou absent, vous n'apparaissez pas
moins a mon esprit dans un moment que dans l'autre.

-- Ce qui veut dire, Louise?

-- Oh! ce que vous savez bien, Sire: c'est qu'il n'est pas un
instant ou la pauvre fille dont vous avez surpris le secret a
Fontainebleau, et que vous etes venu reprendre au pied de la
croix, ne pense a vous.

-- Louise, vous me comblez de joie et de bonheur.

La Valliere sourit tristement et continua:

-- Mais, Sire, avez-vous reflechi que votre ingenieuse invention
ne pouvait nous etre d'aucune utilite?

-- Et pourquoi cela? Dites, j'attends.

-- Parce que cette chambre ou je loge, Sire, n'est point a l'abri
des recherches, il s'en faut; Madame peut y venir par hasard; a
chaque instant du jour, mes compagnes y viennent; fermer ma porte
en dedans, c'est me denoncer aussi clairement que si j'ecrivais
dessus: "N'entrez pas, le roi est ici!" Et, tenez, Sire, en ce
moment meme, rien n'empeche que la porte ne s'ouvre, et que Votre
Majeste, surprise, ne soit vue pres de moi.

-- C'est alors, dit en riant le roi, que je serais veritablement
pris pour un fantome, car nul ne peut dire par ou je suis venu
ici. Or, il n'y a que les fantomes qui passent a travers les murs
ou a travers les plafonds.

-- Oh! Sire, quelle aventure! songez-y bien, Sire, quel scandale!
Jamais rien de pareil n'aurait ete dit sur les filles d'honneur,
pauvres creatures que la mechancete n'epargne guere, cependant.

-- Et vous concluez de tout cela, ma chere Louise?... Voyons,
dites, expliquez-vous!

-- Qu'il faut, helas! pardonnez-moi, c'est un mot bien dur...

Louis sourit.

-- Voyons, dit-il.

-- Qu'il faut que Votre Majeste supprime l'escalier, machinations
et surprises; car le mal d'etre pris ici, songez-y, Sire, serait
plus grand que le bonheur de s'y voir.

-- Eh bien! chere Louise, repondit le roi avec amour, au lieu de
supprimer cet escalier par lequel je monte, il est un moyen plus
simple auquel vous n'avez point pense.

-- Un moyen... encore?...

-- Oui, encore. Oh! vous ne m'aimez pas comme je vous aime,
Louise, puisque je suis plus inventif que vous.

Elle le regarda. Louis lui tendit la main, qu'elle serra
doucement.

-- Vous dites, continua le roi, que je serai surpris en venant ou
chacun peut entrer a son aise?

-- Tenez, Sire, au moment meme ou vous en parlez, j'en tremble.

-- Soit, mais vous ne seriez pas surprise, vous, en descendant cet
escalier pour venir dans les chambres qui sont au-dessous.

-- Sire, Sire, que dites-vous la? s'ecria La Valliere effrayee.

-- Vous me comprenez mal, Louise, puisque, a mon premier mot, vous
prenez cette grande colere; d'abord, savez-vous a qui
appartiennent ces chambres?

-- Mais a M. le comte de Guiche.

-- Non pas, a M. de Saint-Aignan.

-- Vrai! s'ecria La Valliere.

Et ce mot, echappe du coeur joyeux de la jeune fille, fit luire
comme un eclair de doux presage dans le coeur epanoui du roi.

-- Oui, a de Saint-Aignan, a notre ami, dit-il.

-- Mais, Sire, reprit La Valliere, je ne puis pas plus aller chez
M. de Saint Aignan que chez M. le comte de Guiche, hasarda l'ange
redevenu femme.

-- Pourquoi donc ne le pouvez-vous pas, Louise?

-- Impossible! impossible!

-- Il me semble, Louise, que, sous la sauvegarde du roi, l'on peut
tout.

-- Sous la sauvegarde du roi? dit-elle avec un regard charge
d'amour.

-- Oh! vous croyez a ma parole, n'est-ce pas?

-- J'y crois lorsque vous n'y etes pas, Sire; mais, lorsque vous y
etes, lorsque vous me parlez, lorsque je vous vois, je ne crois
plus a rien.

-- Que vous faut-il pour vous rassurer, mon Dieu?

-- C'est peu respectueux, je le sais, de douter ainsi du roi; mais
vous n'etes pas le roi, pour moi.

-- Oh! Dieu merci, je l'espere bien; vous voyez comme je cherche.
Ecoutez: la presence d'un tiers vous rassurera-t-elle?

-- La presence de M. de Saint-Aignan? oui.

-- En verite, Louise, vous me percez le coeur avec de pareils
soupcons.

La Valliere ne repondit rien, elle regarda seulement Louis de ce
clair regard qui penetrait jusqu'au fond des coeurs, et dit tout
bas:

-- Helas! helas! ce n'est pas de vous que je me defie, ce n'est
pas sur vous que portent mes soupcons.

-- J'accepte donc, dit le roi en soupirant, et M. de Saint-Aignan,
qui a l'heureux privilege de vous rassurer, sera toujours present
a notre entretien, je vous le promets.

-- Bien vrai, Sire?

-- Foi de gentilhomme! Et vous, de votre cote?...

-- Attendez, oh! ce n'est pas tout.

-- Encore quelque chose, Louise?

-- Oh! certainement; ne vous lassez pas si vite, car nous ne
sommes pas au bout, Sire.

-- Allons, achevez de me percer le coeur.

-- Vous comprenez bien, Sire, que ces entretiens doivent au moins
avoir, pres de M. de Saint-Aignan lui-meme, une sorte de motif
raisonnable.

-- De motif raisonnable! reprit le roi d'un ton de doux reproche.

-- Sans doute. Reflechissez, Sire.

-- Oh! vous avez toutes les delicatesses, et, croyez-le, mon seul
desir est de vous egaler sur ce point. Eh bien! Louise, il sera
fait comme vous desirez. Nos entretiens auront un objet
raisonnable, et j'ai deja trouve cet objet.

-- De sorte, Sire?... dit La Valliere en souriant.

-- Que, des demain, si vous voulez...

-- Demain?

-- Vous voulez dire que c'est trop tard? s'ecria le roi en serrant
entre ses deux mains la main brulante de La Valliere.

En ce moment, des pas se firent entendre dans le corridor.

-- Sire, Sire, s'ecria La Valliere, quelqu'un s'approche,
quelqu'un vient, entendez-vous? Sire, Sire, fuyez, je vous en
supplie!

Le roi ne fit qu'un bond de sa chaise derriere le paravent.

Il etait temps; comme le roi tirait un des feuillets sur lui, le
bouton de la porte tourna, et Montalais parut sur le seuil.

Il va sans dire qu'elle entra tout naturellement et sans faire
aucune ceremonie.

Elle savait bien, la rusee, que frapper discretement a cette porte
au lieu de la pousser, c'etait montrer a La Valliere une defiance
desobligeante.

Elle entra donc, et apres un rapide coup d'oeil qui lui montra
deux chaises fort pres l'une de l'autre, elle employa tant de
temps a refermer la porte qui se rebellait on ne sait comment, que
le roi eut celui de lever la trappe et de redescendre chez de
Saint-Aignan.

Un bruit imperceptible pour toute oreille moins fine que la sienne
avertit Montalais de la disparition du prince; elle reussit alors
a fermer la porte rebelle, et s'approcha de La Valliere.

-- Causons, Louise, lui dit-elle, causons serieusement, vous le
voulez bien.

Louise, toute a son emotion, n'entendit pas sans une secrete
terreur ce serieusement, sur lequel Montalais avait appuye a
dessein.

-- Mon Dieu! ma chere Aure, murmura-t-elle, qu'y a-t-il donc
encore?

-- Il y a, chere amie, que Madame se doute de tout.

-- De tout quoi?

-- Avons-nous besoin de nous expliquer, et ne comprends-tu pas ce
que je veux dire? Voyons: tu as du voir les fluctuations de Madame
depuis plusieurs jours; tu as du voir comme elle t'a prise aupres
d'elle, puis congediee, puis reprise.

-- C'est etrange, en effet; mais je suis habituee a ses
bizarreries.

-- Attends encore. Tu as remarque ensuite que Madame, apres
t'avoir exclue de la promenade, hier, t'a fait donner ordre
d'assister a cette promenade.

-- Si je l'ai remarque! sans doute.

-- Eh bien! il parait que Madame a maintenant des renseignements
suffisants, car elle a ete droit au but, n'ayant plus rien a
opposer en France a ce torrent qui brise tous les obstacles; tu
sais ce que je veux dire par le torrent?

La Valliere cacha son visage entre ses mains.

-- Je veux dire, poursuivit Montalais impitoyablement, ce torrent
qui a enfonce la porte des Carmelites de Chaillot, et renverse
tous les prejuges de cour, tant a Fontainebleau qu'a Paris.

-- Helas! helas! murmura La Valliere, toujours voilee par ses
doigts, entre lesquels roulaient ses larmes.

-- Oh! ne t'afflige pas ainsi, lorsque tu n'es qu'a la moitie de
tes peines.

-- Mon Dieu! s'ecria la jeune fille avec anxiete, qu'y a-t-il donc
encore?

-- Eh bien! voici le fait. Madame, denuee d'auxiliaires en France,
car elle a use successivement les deux reines, Monsieur et toute
la Cour, Madame s'est souvenue d'une certaine personne qui a sur
toi de pretendus droits.

La Valliere devint blanche comme une statue de cire.

-- Cette personne, continua Montalais, n'est point a Paris en ce
moment.

-- Oh! mon Dieu! murmura Louise.

-- Cette personne, si je ne me trompe, est en Angleterre.

-- Oui, oui, soupira La Valliere a demi brisee.

-- N'est-ce pas a la Cour du roi Charles II que se trouve cette
personne? Dis.

-- Oui.

-- Eh bien! ce soir, une lettre est partie du cabinet de Madame
pour Saint-James, avec ordre pour le courrier de pousser d'une
traite jusqu'a Hampton-Court, qui est, a ce qu'il parait, une
maison royale situee a douze milles de Londres!

-- Oui, apres?

-- Or, comme Madame ecrit regulierement a Londres tous les quinze
jours, et que le courrier ordinaire avait ete expedie a Londres il
y a trois jours seulement, j'ai pense qu'une circonstance grave
pouvait seule lui mettre la plume a la main. Madame est paresseuse
pour ecrire, comme tu sais.

-- Oh! oui.

-- Cette lettre a donc ete ecrite, quelque chose me le dit, pour
toi.

-- Pour moi? repeta la malheureuse jeune fille avec la docilite
d'un automate.

-- Et moi qui la vis, cette lettre, sur le bureau de Madame avant
qu'elle fut cachetee, j'ai cru y lire...

-- Tu as cru y lire?...

-- Peut-etre me suis-je trompee.

-- Quoi?... Voyons.

-- Le nom de Bragelonne.

La Valliere se leva, en proie a la plus douloureuse agitation.

-- Montalais, dit-elle avec une voix pleine de sanglots, deja se
sont enfuis tous les reves riants de la jeunesse et de
l'innocence. Je n'ai plus rien a te cacher, a toi ni a personne.
Ma vie est a decouvert, et s'ouvre comme un livre ou tout le monde
peut lire, depuis le roi jusqu'au premier passant. Aure, ma chere
Aure, que faire? Que devenir?

Montalais se rapprocha.

-- Dame, consulte-toi, dit-elle.

-- Eh bien! je n'aime pas M. de Bragelonne; quand je dis que je ne
l'aime pas, comprends-moi: je l'aime comme la plus tendre soeur
peut aimer un bon frere; mais ce n'est point cela qu'il me
demande, ce n'est point cela que je lui ai promis.

-- Enfin, tu aimes le roi, dit Montalais, et c'est une assez bonne
excuse.

-- Oui, j'aime le roi, murmura sourdement la jeune fille, et j'ai
paye assez cher le droit de prononcer ces mots. Eh bien! parle,
Montalais; que peux-tu pour moi ou contre moi dans la position ou
je me trouve?

-- Parle-moi plus clairement.

-- Que te dirai-je?

-- Ainsi, rien de plus particulier?

-- Non, fit Louise avec etonnement.

-- Bien! Alors, c'est un simple conseil que tu me demandes?

-- Oui.

-- Relativement a M. Raoul?

-- Pas autre chose.

-- C'est delicat, repliqua Montalais.

-- Non, rien n'est delicat la-dedans. Faut-il que je l'epouse pour
lui tenir la promesse faite? faut-il que je continue d'ecouter le
roi?

-- Sais-tu bien que tu me mets dans une position difficile? dit
Montalais en souriant. Tu me demandes si tu dois epouser Raoul,
dont je suis l'amie, et a qui je fais un mortel deplaisir en me
prononcant contre lui. Tu me parles ensuite de ne plus ecouter le
roi, le roi, dont je suis la sujette, et que j'offenserais en te
conseillant d'une certaine facon. Ah! Louise, Louise, tu fais bon
marche d'une bien difficile position.

-- Vous ne m'avez pas comprise, Aure, dit La Valliere blessee du
ton legerement railleur qu'avait pris Montalais: si je parle
d'epouser M. de Bragelonne, c'est que je puis l'epouser sans lui
faire aucun deplaisir; mais, par la meme raison, si j'ecoute le
roi, faut-il le faire usurpateur d'un bien fort mediocre, c'est
vrai, mais auquel l'amour prete une certaine apparence de valeur?
Ce que je te demande donc, c'est de m'enseigner un moyen de me
degager honorablement, soit d'un cote, soit de l'autre, ou plutot
je te demande de quel cote je puis me degager le plus
honorablement.

-- Ma chere Louise, repondit Montalais apres un silence, je ne
suis pas un des sept sages de la Grece et je n'ai point de regles
de conduite parfaitement invariables; mais, en echange, j'ai
quelque experience, et je puis te dire que jamais une femme ne
demande un conseil du genre de celui que tu me demandes sans etre
fortement embarrassee. Or, tu as fait une promesse solennelle, tu
as de l'honneur; si donc tu es embarrassee, ayant pris un tel
engagement, ce n'est pas le conseil d'une etrangere, tout est
etranger pour un coeur plein d'amour, ce n'est pas, dis-je, mon
conseil qui te tirera d'embarras. Je ne te le donnerai donc point,
d'autant plus qu'a ta place je serais encore plus embarrassee
apres le conseil qu'auparavant. Tout ce que je puis faire, c'est
de te repeter ce que je t'ai deja dit: veux-tu que je t'aide?

-- Oh! oui.

-- Eh bien! c'est tout... Dis-moi en quoi tu veux que je t'aide;
dis-moi pour qui et contre qui. De cette facon nous ne ferons
point d'ecole.

-- Mais, d'abord, toi, dit La Valliere en pressant la main de sa
compagne, pour qui ou contre qui te declares-tu?

-- Pour toi, si tu es veritablement mon amie...

-- N'es-tu pas la confidente de Madame?

-- Raison de plus pour t'etre utile; si je ne savais rien de ce
cote-la, je ne pourrais pas t'aider, et tu ne tirerais, par
consequent, aucun profit de ma connaissance. Les amities vivent de
ces sortes de benefices mutuels.

-- Il en resulte que tu resteras en meme temps l'amie de Madame?

-- Evidemment. T'en plains-tu?

-- Non, dit La Valliere reveuse, car cette franchise cynique lui
paraissait une offense faite a la femme et un tort fait a l'amie.

-- A la bonne heure, dit Montalais; car, en ce cas, tu serais bien
sotte.

-- Donc, tu me serviras?

-- Avec devouement, surtout si tu me sers de meme.

-- On dirait que tu ne connais pas mon coeur, dit La Valliere en
regardant Montalais avec de grands yeux etonnes.

-- Dame! c'est que, depuis que nous sommes a la Cour, ma chere
Louise, nous sommes bien changees.

-- Comment, cela!

-- C'est bien simple: etais-tu la seconde reine de France, la-bas,
a Blois?

La Valliere baissa la tete et se mit a pleurer.

Montalais la regarda d'une facon indefinissable et on l'entendit
murmurer ces mots:

-- Pauvre fille!

Puis, se reprenant.

-- Pauvre roi! dit-elle.

Elle baisa Louise au front et regagna son appartement, ou
l'attendait Malicorne.


Chapitre CLXXV -- Le portrait


Dans cette maladie qu'on appelle _l'amour_, les acces se suivent a
des intervalles toujours plus rapproches des que le mal debute.

Plus tard, les acces s'eloignent les uns des autres, au fur et a
mesure que la guerison arrive.

Cela pose, comme axiome en general et comme tete de chapitre en
particulier, continuons notre recit.

Le lendemain, jour fixe par le roi pour le premier entretien chez
de Saint-Aignan, La Valliere, en ouvrant son paravent, trouva sur
le parquet un billet ecrit de la main du roi.

Ce billet avait passe de l'etage inferieur au superieur par la
fente du parquet. Nulle main indiscrete, nul regard curieux ne
pouvait monter ou montait ce simple papier.

C'etait une des idees de Malicorne. Voyant combien de Saint-Aignan
allait devenir utile au roi par son logement, il n'avait pas voulu
que le courtisan devint encore indispensable comme messager, et il
s'etait, de son autorite privee, reserve ce dernier poste.

La Valliere lut avidement ce billet qui lui fixait deux heures de
l'apres-midi pour le moment du rendez-vous, et qui lui indiquait
le moyen de lever la plaque parquetee.

-- Faites-vous belle, ajoutait le post-scriptum de la lettre.

Ces derniers mots etonnerent la jeune fille, mais en meme temps
ils la rassurerent.

L'heure marchait lentement. Elle finit cependant par arriver.

Aussi ponctuelle que la pretresse Hero, Louise leva la trappe au
dernier coup de deux heures, et trouva sur les premiers degres le
roi, qui l'attendait respectueusement pour lui donner la main.

Cette delicate deference la toucha sensiblement.

Au bas de l'escalier, les deux amants trouverent le comte qui,
avec un sourire et une reverence du meilleur gout, fit a La
Valliere ses remerciements sur l'honneur qu'il recevait d'elle.

Puis, se tournant vers le roi:

-- Sire, dit-il, notre homme est arrive.

La Valliere, inquiete, regarda Louis.

-- Mademoiselle, dit le roi, si je vous ai priee de me faire
l'honneur de descendre ici, c'est par interet. J'ai fait demander
un excellent peintre qui saisit parfaitement les ressemblances, et
je desire que vous l'autorisiez a vous peindre. D'ailleurs, si
vous l'exigiez absolument, le portrait resterait chez vous.

La Valliere rougit.

-- Vous le voyez, lui dit le roi, nous ne serons plus trois
seulement: nous voila quatre. Eh! mon Dieu! du moment que nous ne
serons pas seuls, nous serons tant que vous voudrez.

La Valliere serra doucement le bout des doigts de son royal amant.

-- Passons dans la chambre voisine, s'il plait a Votre Majeste,
dit de Saint Aignan.

Il ouvrit la porte et fit passer ses hotes.

Le roi marchait derriere La Valliere et devorait des yeux son cou
blanc comme de la nacre, sur lequel s'enroulaient les anneaux
serres et crepus des cheveux argentes de la jeune fille.

La Valliere etait vetue d'une etoffe de soie epaisse de couleur
gris perle glacee de rose; une parure de jais faisait valoir la
blancheur de sa peau; ses mains fines et diaphanes froissaient un
bouquet de pensees, de roses du Bengale et de clematites au
feuillage finement decoupe, au-dessus desquelles s'elevait, comme
une coupe a verser des parfums, une tulipe de Harlem aux tons gris
et violets, pure et merveilleuse espece, qui avait coute cinq ans
de combinaisons au jardinier et cinq mille livres au roi.

Ce bouquet, Louis l'avait mis dans la main de La Valliere en la
saluant.

Dans cette chambre, dont de Saint-Aignan venait d'ouvrir la porte,
se tenait un jeune homme vetu d'un habit de velours leger avec de
beaux yeux noirs et de grands cheveux bruns.

C'etait le peintre.

Sa toile etait toute prete, sa palette faite.

Il s'inclina devant Mlle de La Valliere avec cette grave curiosite
de l'artiste qui etudie son modele, salua le roi discretement,
comme s'il ne le connaissait pas, et comme il eut, par consequent,
salue un autre gentilhomme.

Puis, conduisant Mlle de La Valliere jusqu'au siege prepare pour
elle, il l'invita a s'asseoir.

La jeune fille se posa gracieusement et avec abandon, les mains
occupees, les jambes etendues sur des coussins, et, pour que ses
regards n'eussent rien de vague ou rien d'affecte, le peintre la
pria de se choisir une occupation.

Alors Louis XIV, en souriant, vint s'asseoir sur les coussins aux
pieds de sa maitresse.

De sorte qu'elle, penchee en arriere, adossee au fauteuil, ses
fleurs a la main, de sorte que lui, les yeux leves vers elle et la
devorant du regard, ils formaient un groupe charmant que l'artiste
contempla plusieurs minutes avec satisfaction, tandis que, de son
cote, de Saint-Aignan le contemplait avec envie.

Le peintre esquissa rapidement; puis, sous les premiers coups du
pinceau, on vit sortir du fond gris cette molle et poetique figure
aux yeux doux, aux joues roses encadrees dans des cheveux d'un pur
argent.

Cependant les deux amants parlaient peu et se regardaient
beaucoup; parfois leurs yeux devenaient si languissants, que le
peintre etait force d'interrompre son ouvrage pour ne pas
representer une Erycine au lieu d'une La Valliere.

C'est alors que de Saint-Aignan revenait a la rescousse; il
recitait des vers ou disait quelques-unes de ces historiettes
comme Patru les racontait, comme Tallemant des Reaux les racontait
si bien.

Ou bien La Valliere etait fatiguee, et l'on se reposait.

Aussitot un plateau de porcelaine de Chine, charge des plus beaux
fruits que l'on avait pu trouver, aussitot le vin de Xeres,
distillant ses topazes dans l'argent cisele, servaient
d'accessoires a ce tableau, dont le peintre ne devait retracer que
la plus ephemere figure.

Louis s'enivrait d'amour; La Valliere, de bonheur; de Saint-
Aignan, d'ambition.

Le peintre se composait des souvenirs pour sa vieillesse.

Deux heures s'ecoulerent ainsi; puis, quatre heures ayant sonne,
La Valliere se leva, et fit un signe au roi.

Louis se leva, s'approcha du tableau, et adressa quelques
compliments flatteurs a l'artiste.

De Saint-Aignan vantait la ressemblance, deja assuree, a ce qu'il
pretendait.

La Valliere, a son tour, remercia le peintre en rougissant, et
passa dans la chambre voisine, ou le roi la suivit, apres avoir
appele de Saint-Aignan.

-- A demain, n'est-ce pas? dit-il a La Valliere.

-- Mais, Sire, songez-vous que l'on viendra certainement chez moi,
qu'on ne m'y trouvera pas?

-- Eh bien?

-- Alors, que deviendrai-je?

-- Vous etes bien craintive, Louise!

-- Mais, enfin, si Madame me faisait demander?

-- Oh! repliqua le roi, est-ce qu'un jour n'arrivera pas ou vous
me direz vous-meme de tout braver pour ne plus vous quitter?

-- Ce jour-la, Sire, je serais une insensee et vous ne devriez pas
me croire.

-- A demain, Louise.

La Valliere poussa un soupir; puis, sans force contre la demande
royale:

-- Puisque vous le voulez, Sire, a demain, repeta-t-elle.

Et, a ces mots, elle monta legerement les degres et disparut aux
yeux de son amant.

-- Eh bien! Sire?... demanda de Saint-Aignan lorsqu'elle fut
partie.

-- Eh bien! de Saint-Aignan, hier, je me croyais le plus heureux
des hommes.

-- Et Votre Majeste, aujourd'hui, dit en souriant le comte, s'en
croirait-elle par hasard le plus malheureux?

-- Non, mais cet amour est une soif inextinguible; en vain je
bois, en vain je devore les gouttes d'eau que ton industrie me
procure: plus je bois, plus j'ai soif.

-- Sire, c'est un peu votre faute, et Votre Majeste s'est fait la
position telle qu'elle est.

-- Tu as raison.

-- Donc, en pareil cas, Sire, le moyen d'etre heureux, c'est de se
croire satisfait et d'attendre.

-- Attendre! Tu connais donc ce mot-la, toi, attendre?

-- La, Sire, la! ne vous desolez point. J'ai deja cherche, je
chercherai encore.

Le roi secoua la tete d'un air desespere.

-- Et quoi! Sire, vous n'etes plus content deja?

-- Eh! si fait, mon cher de Saint-Aignan; mais trouve, mon Dieu!
trouve.

-- Sire, je m'engage a chercher, voila tout ce que je puis dire.

Le roi voulut revoir encore le portrait, ne pouvant revoir
l'original. Il indiqua quelques changements au peintre, et sortit.

Derriere lui, de Saint-Aignan congedia l'artiste.

Chevalets, couleurs et peintre n'etaient pas disparus, que
Malicorne montra sa tete entre les deux portieres.

De Saint-Aignan le recut a bras ouverts, et cependant avec une
certaine tristesse. Le nuage qui avait passe sur le soleil royal
voilait, a son tour, le satellite fidele.

Malicorne vit, du premier coup d'oeil, ce crepe etendu sur le
visage de de Saint-Aignan.

-- Oh! monsieur le comte, dit-il, comme vous voila noir!

-- J'en ai bien le sujet, ma foi! mon cher monsieur Malicorne;
croiriez vous que le roi n'est pas content?

-- Pas content de son escalier?

-- Oh! non, au contraire, l'escalier a plu beaucoup.

-- C'est donc la decoration des chambres qui n'est pas selon son
gout?

-- Oh! pour cela, il n'y a pas seulement songe. Non, ce qui a
deplu au roi...

-- Je vais vous le dire, monsieur le comte: c'est d'etre venu, lui
quatrieme, a un rendez-vous d'amour. Comment, monsieur le comte,
vous n'avez pas devine cela, vous?

-- Mais comment l'eusse-je devine, cher monsieur Malicorne, quand
je n'ai fait que suivre a la lettre les instructions du roi?

-- En verite, Sa Majeste a voulu, a toute force, vous voir pres
d'elle?

-- Positivement.

-- Et Sa Majeste a voulu avoir, en outre, M. le peintre que j'ai
rencontre en bas?

-- Exige, monsieur Malicorne, exige!

-- Alors, je le comprends, pardieu! bien, que Sa Majeste ait ete
mecontente.

-- Mecontente de ce que l'on a ponctuellement obei a ses ordres?
Je ne vous comprends plus.

Malicorne se gratta l'oreille.

-- A quelle heure, demanda-t-il, le roi avait-il dit qu'il se
rendrait chez vous?

-- A deux heures.

-- Et vous etiez chez vous a attendre le roi?

-- Des une heure et demie.

-- Ah! vraiment!

-- Peste! il eut fait beau me voir inexact devant le roi.

Malicorne, malgre le respect qu'il portait a de Saint-Aignan, ne
put s'empecher de hausser les epaules.

-- Et ce peintre, fit-il, le roi l'avait-il demande aussi pour
deux heures?

-- Non, mais moi, je le tenais ici des midi. Mieux vaut, vous
comprenez, qu'un peintre attende deux heures, que le roi une
minute.

Malicorne se mit a rire silencieusement.

-- Voyons, cher monsieur Malicorne, dit Saint-Aignan, riez moins
de moi et parlez davantage.

-- Vous l'exigez?

-- Je vous en supplie.

-- Eh bien! monsieur le comte, si vous voulez que le roi soit un
peu plus content la premiere fois qu'il viendra...

-- Il vient demain.

-- Eh bien! si vous voulez que le roi soit un peu plus content
demain...

-- Ventre-saint-gris! comme disait son aieul, si je le veux! je le
crois bien!

-- Eh bien! demain, au moment ou arrivera le roi, ayez affaire
dehors, mais pour une chose qui ne peut se remettre, pour une
chose indispensable.

-- Oh! oh!

-- Pendant vingt minutes.

-- Laisser le roi seul pendant vingt minutes? s'ecria de Saint-
Aignan effraye.

-- Allons, mettons que je n'ai rien dit, fit Malicorne, tirant
vers la porte.

-- Si fait, si fait, cher monsieur Malicorne; au contraire,
achevez, je commence a comprendre. Et le peintre, le peintre?

-- Oh! le peintre, lui, il faut qu'il soit en retard d'une demi-
heure.

-- Une demi-heure, vous croyez?

-- Oui, je crois.

-- Mon cher monsieur, je ferai comme vous dites.

-- Et je crois que vous vous en trouverez bien; me permettez-vous
de venir m'informer un peu demain?

-- Certes.

-- J'ai bien l'honneur d'etre votre serviteur respectueux,
monsieur de Saint Aignan.

Et Malicorne sortit a reculons.

"Decidement ce garcon-la a plus d'esprit que moi", se dit de
Saint-Aignan entraine par sa conviction.


Chapitre CLXXVI -- Hampton-Court


Cette revelation que nous venons de voir Montalais faire a La
Valliere, a la fin de notre avant-dernier chapitre, nous ramene
tout naturellement au principal heros de cette histoire, pauvre
chevalier errant au souffle du caprice d'un roi.

Si notre lecteur veut bien nous suivre, nous passerons donc avec
lui ce detroit plus orageux que l'Europe qui separe Calais de
Douvres; nous traverserons cette verte et plantureuse campagne aux
mille ruisseaux qui ceint Charing, Maidstone et dix autres villes
plus pittoresques les unes que les autres, et nous arriverons
enfin a Londres.

De la, comme des limiers qui suivent une piste, lorsque nous
aurons reconnu que Raoul a fait un premier sejour a White-Hall, un
second a Saint-James; quand nous saurons qu'il a ete recu par
Monck et introduit dans les meilleures societes de la Cour de
Charles II, nous courrons apres lui jusqu'a l'une des maisons
d'ete de Charles II, pres de la ville de Kingston, a Hampton-
Court, que baigne la Tamise.

Le fleuve n'est pas encore, a cet endroit, l'orgueilleuse voie qui
charrie chaque jour un demi-million de voyageurs, et tourmente ses
eaux noires comme celles du Cocyte, en disant: "Moi aussi, je suis
la mer."

Non, ce n'est encore qu'une douce et verte riviere aux margelles
moussues, aux larges miroirs refletant les saules et les hetres,
avec quelque barque de bois desseche qui dort ca et la au milieu
des roseaux, dans une anse d'aulnes et de myosotis.

Les paysages s'etendent alentour calmes et riches; la maison de
briques perce de ses cheminees, aux fumees bleues, une epaisse
cuirasse de houx flaves et verts; l'enfant vetu d'un sarrau rouge
parait et disparait dans les grandes herbes comme un coquelicot
qui se courbe sous le souffle du vent.

Les gros moutons blancs ruminent en fermant les yeux sous l'ombre
des petits trembles trapus, et, de loin en loin, le martin-
pecheur, aux flancs d'emeraude et d'or, court comme une balle
magique a la surface de l'eau et frise etourdiment la ligne de son
confrere, l'homme pecheur, qui guette, assis sur son batelet, la
tanche et l'alose.

Au-dessus de ce paradis, fait d'ombre noire et de douce lumiere,
se leve le manoir d'Hampton-Court, bati par Wolsey, sejour que
l'orgueilleux cardinal avait cree desirable meme pour un roi, et
qu'il fut force, en courtisan timide, de donner a son maitre Henri
VIII, lequel avait fronce le sourcil d'envie et de cupidite au
seul aspect du chateau neuf.

Hampton-Court, aux murailles de briques, aux grandes fenetres, aux
belles grilles de fer; Hampton-Court, avec ses mille tourillons,
ses clochetons bizarres, ses discrets promenoirs et ses fontaines
interieures pareilles a celles de l'Alhambra; Hampton-Court, c'est
le berceau des roses, du jasmin et des clematites. C'est la joie
des yeux et de l'odorat, c'est la bordure la plus charmante de ce
tableau d'amour que deroula Charles II, parmi les voluptueuses
peintures du Titien, du Pordenone, de Van Dyck, lui qui avait dans
sa galerie le portrait de Charles Ier, roi martyr, et sur ses
boiseries les trous des balles puritaines lancees par les soldats
de Cromwell, le 24 aout 1648, alors qu'ils avaient amene Charles
Ier prisonnier a Hampton-Court.

C'est la que tenait sa cour ce roi toujours ivre de plaisir; ce
roi poete par le desir; ce malheureux d'autrefois qui se payait,
par un jour de volupte, chaque minute ecoulee naguere dans
l'angoisse et la misere.

Ce n'etait pas le doux gazon d'Hampton-Court, si doux que l'on
croit fouler le velours; ce n'etait pas le carre de fleurs
touffues qui ceint le pied de chaque arbre et fait un lit aux
rosiers de vingt pieds qui s'epanouissent en plein ciel comme des
gerbes d'artifice; ce n'etaient pas les grands tilleuls dont les
rameaux tombent jusqu'a terre comme des saules, et voilent tout
amour ou toute reverie sous leur ombre ou plutot sous leur
chevelure; ce n'etait pas tout cela que Charles II aimait dans son
beau palais d'Hampton Court.

Peut-etre etait-ce alors cette belle eau rousse pareille aux eaux
de la mer Caspienne, cette eau immense, ridee par un vent frais,
comme les ondulations de la chevelure de Cleopatre, ces eaux
tapissees de cressons, de nenuphars blancs aux bulbes vigoureuses
qui s'entrouvrent pour laisser voir comme l'oeuf le germe d'or
rutilant au fond de l'enveloppe laiteuse, ces eaux mysterieuses et
pleines de murmures, sur lesquelles naviguent les cygnes noirs et
les petits canards avides, frele couvee au duvet de soie, qui
poursuivent la mouche verte sur les glaieuls et la grenouille dans
ses repaires de mousse.

C'etaient peut-etre les houx enormes au feuillage bicolore, les
ponts riants jetes sur les canaux, les biches qui brament dans les
allees sans fin, et les bergeronnettes qui pietinent en voletant
dans les bordures de buis et de trefle.

Car il y a de tout cela dans Hampton-Court; il y a, en outre, les
espaliers de roses blanches qui grimpent le long des hauts
treillages pour laisser retomber sur le sol leur neige odorante;
il y a dans le parc les vieux sycomores aux troncs verdissants qui
baignent leurs pieds dans une poetique et luxuriante moisissure.

Non, ce que Charles II aimait dans Hampton-Court, c'etaient les
ombres charmantes qui couraient apres midi sur ses terrasses,
lorsque, comme Louis XIV, il avait fait peindre leurs beautes dans
son grand cabinet par un des pinceaux intelligents de son epoque,
pinceaux qui savaient attacher sur la toile un rayon echappe de
tant de beaux yeux qui lancaient l'amour.

Le jour ou nous arrivons a Hampton-Court, le ciel est presque doux
et clair comme en un jour de France, l'air est d'une tiedeur
humide, les geraniums, les pois de senteur enormes, les seringats
et les heliotropes, jetes par millions dans le parterre, exhalent
leurs aromes enivrants.

Il est une heure. Le roi, revenu de la chasse, a dine, rendu
visite a la duchesse de Castelmaine, la maitresse en titre, et,
apres cette preuve de fidelite, il peut a l'aise se permettre des
infidelites jusqu'au soir.

Toute la Cour folatre et aime. C'est le temps ou les dames
demandent serieusement aux gentilshommes leur sentiment sur tel ou
tel pied plus ou moins charmant, selon qu'il est chausse d'un bas
de soie rose ou d'un bas de soie verte.

C'est le temps ou Charles II declare qu'il n'y a pas de salut pour
une femme sans le bas de soie verte, parce que Mlle Lucy Stewart
les porte de cette couleur.

Tandis que le roi cherche a communiquer ses preferences, nous
verrons, dans l'allee des hetres qui faisait face a la terrasse,
une jeune dame en habit de couleur severe marchant aupres d'un
autre habit de couleur lilas et bleu sombre.

Elles traverserent le parterre de gazon, au milieu duquel
s'elevait une belle fontaine aux sirenes de bronze, et s'en
allerent en causant sur la terrasse, le long de laquelle, de la
cloture de briques, sortaient dans le parc plusieurs cabinets
varies de forme; mais, comme ces cabinets etaient pour la plupart
occupes, ces jeunes femmes passerent: l'une rougissait, l'autre
revait.

Enfin, elles vinrent au bout de cette terrasse qui dominait toute
la Tamise, et, trouvant un frais abri, s'assirent cote a cote.

-- Ou allons-nous, Stewart? dit la plus jeune des deux femmes a sa
compagne.

-- Ma chere Graffton, nous allons, tu le vois bien, ou tu nous
menes.

-- Moi?

-- Sans doute, toi! a l'extremite du palais, vers ce banc ou le
jeune Francais attend et soupire.

Miss Mary Graffton s'arreta court.

-- Non, non, dit-elle, je ne vais pas la.

-- Pourquoi?

-- Retournons, Stewart.

-- Avancons, au contraire, et expliquons-nous.

-- Sur quoi?

-- Sur ce que le vicomte de Bragelonne est de toutes les
promenades que tu fais, comme tu es de toutes les promenades qu'il
fait.

-- Et tu en conclus qu'il m'aime ou que je l'aime?

-- Pourquoi pas? C'est un charmant gentilhomme. Personne ne
m'entend, je l'espere, dit miss Lucy Stewart en se retournant avec
un sourire qui indiquait, au reste, que son inquietude n'etait pas
grande.

-- Non, non, dit Mary, le roi est dans son cabinet ovale avec
M. de Buckingham.

-- A propos de M. de Buckingham, Mary...

-- Quoi?

-- Il me semble qu'il s'est declare ton chevalier depuis le retour
de France; comment va ton coeur de ce cote?

Mary Graffton haussa les epaules.

-- Bon! bon! je demanderai cela au beau Bragelonne, dit Stewart en
riant; allons le retrouver bien vite.

-- Pour quoi faire?

-- J'ai a lui parler, moi.

-- Pas encore; un mot auparavant. Voyons, toi, Stewart, qui sais
les petits secrets du roi.

-- Tu crois cela?

-- Dame! tu dois les savoir, ou personne ne les saura; dis,
pourquoi M. de Bragelonne est-il en Angleterre, et qu'y fait-il?

-- Ce que fait tout gentilhomme envoye par son roi vers un autre
roi.

-- Soit; mais, serieusement, quoique la politique ne soit pas
notre fort, nous en savons assez pour comprendre que
M. de Bragelonne n'a point ici de mission serieuse.

-- Ecoute dit Stewart avec une gravite affectee, je veux bien pour
toi trahir un secret d'Etat. Veux-tu que je te recite la lettre de
credit donnee par le roi Louis XIV a M. de Bragelonne, et adressee
a Sa Majeste le roi Charles II?

-- Oui, sans doute.

-- La voici: "Mon frere, je vous envoie un gentilhomme de ma Cour,
fils de quelqu'un que vous aimez. Traitez-le bien, je vous en
prie, et faites-lui aimer l'Angleterre."

-- Il y avait cela?

-- Tout net... ou l'equivalent. Je ne reponds pas de la forme,
mais je reponds du fond.

-- Eh bien! qu'en as-tu deduit, ou plutot qu'en a deduit le roi?

-- Que Sa Majeste francaise avait ses raisons pour eloigner
M. de Bragelonne, et le marier... autre part qu'en France.

-- De sorte qu'en vertu de cette lettre?...

-- Le roi Charles II a recu de Bragelonne comme tu sais,
splendidement et amicalement; il lui a donne la plus belle chambre
de White-Hall, et, comme tu es la plus precieuse personne de sa
Cour, attendu que tu as refuse son coeur... allons, ne rougis
pas... il a voulu te donner du gout pour le Francais et lui faire
ce beau present. Voila pourquoi, toi, heritiere de trois cent
mille livres, toi, future duchesse, toi, belle et bonne, il t'a
mise de toutes les promenades dont M. de Bragelonne faisait
partie. Enfin, c'etait un complot, une espece de conspiration.
Vois si tu veux y mettre le feu, je t'en livre la meche.

Miss Mary sourit avec une expression charmante qui lui etait
familiere, et serrant le bras de sa compagne:

-- Remercie le roi, dit-elle.

-- Oui, oui, mais M. de Buckingham est jaloux. Prends garde!
repliqua Stewart.

Ces mots etaient a peine prononces, que M. de Buckingham sortait
de l'un des pavillons de la terrasse et, s'approchant des deux
femmes avec un sourire:

-- Vous vous trompez, miss Lucy, dit-il, non, je ne suis pas
jaloux, et la preuve, miss Mary, c'est que voici la-bas celui qui
devrait etre la cause de ma jalousie, le vicomte de Bragelonne,
qui reve tout seul. Pauvre garcon! Permettez donc que je lui
abandonne votre gracieuse compagnie pendant quelques minutes,
attendu que j'ai besoin de causer pendant ces quelques minutes
avec miss Lucy Stewart.

Alors, s'inclinant du cote de Lucy:

-- Me ferez-vous, dit-il, l'honneur de prendre ma main pour aller
saluer le roi, qui nous attend?

Et, a ces mots, Buckingham, toujours riant, prit la main de miss
Lucy Stewart et l'emmena.

Restee seule, Mary Graffton, la tete inclinee sur l'epaule avec
cette mollesse gracieuse particuliere aux jeunes Anglaises,
demeura un instant immobile, les yeux fixes sur Raoul, mais comme
indecise de ce qu'elle devait faire. Enfin, apres que ses joues,
en palissant et en rougissant tour a tour, eurent revele le combat
qui se passait dans son coeur, elle parut prendre une resolution
et s'avanca d'un pas assez ferme vers le banc ou Raoul etait
assis, et revait comme on l'avait bien dit.

Le bruit des pas de miss Mary, si leger qu'il fut sur la pelouse
verte, reveilla Raoul; il detourna la tete, apercut la jeune fille
et marcha au-devant de la compagne que son heureux destin lui
amenait.

-- On m'envoie a vous, monsieur, dit Mary Graffton; m'acceptez-
vous?

-- Et a qui dois-je etre reconnaissant d'un pareil bonheur,
mademoiselle, demanda Raoul.

-- A M. de Buckingham, repliqua Mary en affectant la gaiete.

-- A M. de Buckingham, qui recherche si passionnement votre
precieuse compagnie! Mademoiselle, dois-je vous croire?

-- En effet, monsieur, vous le voyez, tout conspire a ce que nous
passions la meilleure ou plutot la plus longue part de nos
journees ensemble. Hier, c'etait le roi qui m'ordonnait de vous
faire asseoir pres de moi, a table; aujourd'hui, c'est
M. de Buckingham qui me prie de venir m'asseoir pres de vous, sur
ce banc.

-- Et il s'est eloigne pour me laisser la place libre? demanda
Raoul, avec embarras.

-- Regardez la-bas, au detour de l'allee, il va disparaitre avec
miss Stewart. A-t-on de ces complaisances-la en France, monsieur
le vicomte?

-- Mademoiselle, je ne pourrais trop dire ce qui se fait en
France, car a peine si je suis Francais. J'ai vecu dans plusieurs
pays et presque toujours en soldat; puis j'ai passe beaucoup de
temps a la campagne; je suis un sauvage.

-- Vous ne vous plaisez point en Angleterre, n'est-ce pas?

-- Je ne sais, dit Raoul distraitement et en poussant un soupir.

-- Comment, vous ne savez?...

-- Pardon, fit Raoul en secouant la tete et en rappelant a lui ses
pensees. Pardon, je n'entendais pas.

-- Oh! dit la jeune femme en soupirant a son tour, comme le duc de
Buckingham a eu tort de m'envoyer ici!

-- Tort? dit vivement Raoul. Vous avez raison: ma compagnie est
maussade, et vous vous ennuyez avec moi. M. de Buckingham a eu
tort de vous envoyer ici.

-- C'est justement, repliqua la jeune femme avec sa voix serieuse
et vibrante, c'est justement parce que je ne m'ennuie pas avec
vous que M. de Buckingham a eu tort de m'envoyer pres de vous.

Raoul rougit a son tour.

-- Mais, reprit-il, comment M. de Buckingham vous envoie-t-il pres
de moi, et comment y venez-vous vous-meme? M. de Buckingham vous
aime, et vous l'aimez...

-- Non, repondit gravement Mary, non! M. de Buckingham ne m'aime
point, puisqu'il aime Mme la duchesse d'Orleans; et, quant a moi,
je n'ai aucun amour pour le duc.

Raoul regarda la jeune femme avec etonnement.

-- Etes-vous l'ami de M. de Buckingham, vicomte? demanda-t-elle.

-- M. le duc me fait l'honneur de m'appeler son ami, depuis que
nous nous sommes vus en France.

-- Vous etes de simples connaissances, alors?

-- Non, car M. le duc de Buckingham est l'ami tres intime d'un
gentilhomme que j'aime comme un frere.

-- De M. le comte de Guiche.

-- Oui, mademoiselle.

-- Lequel aime Mme la duchesse d'Orleans?

-- Oh! que dites-vous la?

-- Et qui en est aime, continua tranquillement la jeune femme.

Raoul baissa la tete; miss Mary Graffton continua en soupirant:

-- Ils sont bien heureux!... Tenez, quittez-moi, monsieur de
Bragelonne, car M. de Buckingham vous a donne une facheuse
commission en m'offrant a vous comme compagne de promenade. Votre
coeur est ailleurs, et a peine si vous me faites l'aumone de votre
esprit. Avouez, avouez... Ce serait mal a vous, vicomte, de ne pas
avouer.

-- Madame, je l'avoue.

Elle le regarda.

Il etait si simple et si beau, son oeil avait tant de limpidite,
de douce franchise et de resolution, qu'il ne pouvait venir a
l'idee d'une femme, aussi distinguee que l'etait miss Mary, que le
jeune homme fut un discourtois ou un niais.

Elle vit seulement qu'il aimait une autre femme qu'elle dans toute
la sincerite de son coeur.

-- Oui, je comprends, dit-elle; vous etes amoureux en France.

Raoul s'inclina.

-- Le duc connait-il cet amour?

-- Nul ne le sait, repondit Raoul.

-- Et pourquoi me le dites-vous, a moi?

-- Mademoiselle...

-- Allons, parlez.

-- Je ne puis.

-- C'est donc a moi d'aller au-devant de l'explication; vous ne
voulez rien me dire, a moi, parce que vous etes convaincu
maintenant que je n'aime point le duc, parce que vous voyez que je
vous eusse aime peut-etre, parce que vous etes un gentilhomme
plein de coeur et de delicatesse, et qu'au lieu de prendre, ne
fut-ce que pour vous distraire un moment, une main que l'on
approchait de la votre, qu'au lieu de sourire a ma bouche qui vous
souriait, vous avez prefere, vous qui etes jeune, me dire, a moi
qui suis belle: "J'aime en France!" Eh bien! merci monsieur de
Bragelonne, vous etes un noble gentilhomme, et je vous en aime
davantage... d'amitie. A present, ne parlons plus de moi, parlons
de vous. Oubliez que miss Graffton vous a parle d'elle; dites-moi
pourquoi vous etes triste, pourquoi vous l'etes davantage encore
depuis quelques jours?

Raoul fut emu jusqu'au fond du coeur a l'accent doux et triste de
cette voix; il ne put trouver un mot de reponse; la jeune fille
vint encore a son secours.

-- Plaignez-moi, dit-elle. Ma mere etait Francaise. Je puis donc
dire que je suis Francaise par le sang et l'ame. Mais sur cette
ardeur planent sans cesse le brouillard et la tristesse de
l'Angleterre. Parfois je reve d'or et de magnifiques felicites;
mais soudain la brume arrive et s'etend sur mon reve qu'elle
eteint. Cette fois encore, il en a ete ainsi. Pardon, assez la-
dessus; donnez-moi votre main et contez vos chagrins a une amie.

-- Vous etes Francaise, avez vous dit, Francaise d'ame et de sang!

-- Oui, non seulement, je le repete, ma mere etait Francaise; mais
encore, comme mon pere, ami du roi Charles Ier, s'etait exile en
France, et pendant le proces du prince, et pendant la vie du
Protecteur, j'ai ete elevee a Paris; a la restauration du roi
Charles II, mon pere est revenu en Angleterre pour y mourir
presque aussitot, pauvre pere! Alors, le roi Charles m'a faite
duchesse et a complete mon douaire.

-- Avez-vous encore quelque parent en France? demanda Raoul avec
un profond interet.

-- J'ai une soeur, mon ainee de sept ou huit ans, mariee en France
et deja veuve; elle s'appelle Mme de Belliere.

Raoul fit un mouvement.

-- Vous la connaissez?

-- J'ai entendu prononcer son nom.

-- Elle aime aussi, et ses dernieres lettres m'annoncent qu'elle
est heureuse, donc elle est aimee. Moi, je vous le disais,
monsieur de Bragelonne, j'ai la moitie de son ame, mais je n'ai
point la moitie de son bonheur. Mais parlons de vous. Qui aimez-
vous en France?

-- Une jeune fille douce et blanche comme un lis.

-- Mais, si elle vous aime, pourquoi etes-vous triste?

-- On m'a dit qu'elle ne m'aimait plus.

-- Vous ne le croyez pas, j'espere?

-- Celui qui m'ecrit n'a point signe sa lettre.

-- Une denonciation anonyme! Oh! c'est quelque trahison, dit miss
Graffton.

-- Tenez, dit Raoul en montrant a la jeune fille un billet qu'il
avait lu cent fois.

Mary Graffton prit le billet et lut:

"Vicomte, disait cette lettre, vous avez bien raison de vous
divertir la-bas avec les belles dames du roi Charles II; car, a la
Cour du roi Louis XIV, on vous assiege dans le chateau de vos
amours. Restez donc a jamais a Londres, pauvre vicomte, ou revenez
vite a Paris."

-- Pas de signature? dit Miss Mary.

-- Non.

-- Donc, n'y croyez pas.

-- Oui; mais voici une seconde lettre.

-- De qui?

-- De M. de Guiche.

-- Oh! c'est autre chose! Et cette lettre vous dit?...

-- Lisez.

"Mon ami, je suis blesse, malade. Revenez, Raoul; revenez!

De Guiche."

-- Et qu'allez-vous faire? demanda la jeune fille avec un
serrement de coeur.

-- Mon intention, en recevant cette lettre, a ete de prendre a
l'instant meme conge du roi.

-- Et vous la recutes?...

-- Avant-hier.

-- Elle est datee de Fontainebleau.

-- C'est etrange, n'est-ce pas? la Cour est a Paris. Enfin, je
fusse parti. Mais, quand je parlai au roi de mon depart, il se mit
a rire et me dit: "Monsieur l'ambassadeur, d'ou vient que vous
partez? Est-ce que votre maitre vous rappelle?" Je rougis, je fus
decontenance car, en effet, le roi m'a envoye ici, et je n'ai
point recu d'ordre de retour.

Mary fronca un sourcil pensif.

-- Et vous restez? demanda-t-elle.

-- Il le faut, mademoiselle.

-- Et celle que vous aimez?...

-- Eh bien?...

-- Vous ecrit-elle?

-- Jamais.

-- Jamais! Oh! elle ne vous aime donc pas?

-- Au moins, elle ne m'a point ecrit depuis mon depart.

-- Vous ecrivait-elle, auparavant?

-- Quelquefois... Oh! j'espere qu'elle aura eu un empechement.

-- Voici le duc: silence.

En effet, Buckingham reparaissait au bout de l'allee seul et
souriant; il vint lentement et tendit la main aux deux causeurs.

-- Vous etes-vous entendus? dit-il.

-- Sur quoi? demanda Mary Graffton.

-- Sur ce qui peut vous rendre heureuse, chere Mary, et rendre
Raoul moins malheureux?

-- Je ne vous comprends point, milord, dit Raoul.

-- Voila mon sentiment, miss Mary. Voulez-vous que je vous le dise
devant Monsieur?

Et il souriait.

-- Si vous voulez dire, repondit la jeune fille avec fierte, que
j'etais disposee a aimer M. de Bragelonne, c'est inutile, car je
le lui ai dit.

Buckingham reflechit, et sans se decontenancer, comme elle s'y
attendait:

-- C'est, dit-il, parce que je vous connais un delicat esprit et
surtout une ame loyale, que je vous laissais avec
M. de Bragelonne, dont le coeur malade peut se guerir entre les
mains d'un medecin comme vous.

-- Mais, milord, avant de me parler du coeur de M. de Bragelonne,
vous me parliez du votre. Voulez-vous donc que je guerisse deux
coeurs a la fois?

-- Il est vrai, miss Mary; mais vous me rendrez cette justice, que
j'ai bientot cesse une poursuite inutile, reconnaissant que ma
blessure, a moi, etait incurable.

Mary se recueillit un instant.

-- Milord, dit-elle, M. de Bragelonne est heureux. Il aime, on
l'aime. Il n'a donc pas besoin d'un medecin tel que moi.

-- M. de Bragelonne, dit Buckingham, est a la veille de faire une
grave maladie, et il a besoin, plus que jamais, que l'on soigne
son coeur.

-- Expliquez-vous, milord? demanda vivement Raoul.

-- Non, peu a peu je m'expliquerais; mais, si vous le desirez, je
puis dire a miss Mary ce que vous ne pouvez entendre.

-- Milord, vous me mettez a la torture: milord, vous savez quelque
chose.

-- Je sais que miss Mary Graffton est le plus charmant objet qu'un
coeur malade puisse rencontrer sur son chemin.

-- Milord, je vous ai deja dit que le vicomte de Bragelonne aimait
ailleurs, fit la jeune fille.

-- Il a tort.

-- Vous le savez donc, monsieur le duc? vous savez donc que j'ai
tort?

-- Oui.

-- Mais qui aime-t-il donc? s'ecria la jeune fille.

-- Il aime une femme indigne de lui, dit tranquillement
Buckingham, avec ce flegme qu'un Anglais seul puise dans sa tete
et dans son coeur.

Miss Mary Graffton fit un cri qui, non moins que les paroles
prononcees par Buckingham, appela sur les joues de Bragelonne la
paleur du saisissement et le frissonnement de la terreur.

-- Duc, s'ecria-t-il, vous venez de prononcer de telles paroles
que, sans tarder d'une seconde, j'en vais chercher l'explication a
Paris.

-- Vous resterez ici, dit Buckingham.

-- Moi?

-- Oui, vous.

-- Et comment cela?

-- Parce que vous n'avez pas le droit de partir, et qu'on ne
quitte pas le service d'un roi pour celui d'une femme, fut-elle
digne d'etre aimee comme l'est Mary Graffton.

-- Alors instruisez-moi.

-- Je le veux bien. Mais resterez-vous?

-- Oui, si vous me parlez franchement.

Ils en etaient la, et sans doute Buckingham allait dire, non pas
tout ce qui etait, mais tout ce qu'il savait, lorsqu'un valet de
pied du roi parut a l'extremite de la terrasse et s'avanca vers le
cabinet ou etait le roi avec miss Lucy Stewart.

Cet homme precedait un courrier poudreux qui paraissait avoir mis
pied a terre il y avait quelques instants a peine.

-- Le courrier de France! le courrier de Madame! s'ecria Raoul
reconnaissant la livree de la duchesse.

L'homme et le courrier firent prevenir le roi tandis que le duc et
miss Graffton echangeaient un regard d'intelligence.

-- Voulez-vous donc que je pleure?

-- Non, mais je voudrais vous voir un peu plus melancolique.

-- Merci Dieu! ma belle, je l'ai ete assez longtemps: quatorze ans
d'exil, de pauvrete, de misere; il me semblait que c'etait une
dette payee; et puis la melancolie enlaidit.

-- Non pas, voyez plutot le jeune Francais.

-- Oh! le vicomte de Bragelonne, vous aussi! Dieu me damne! elles
en deviendront toutes folles les unes apres les autres;
d'ailleurs, lui, il a raison d'etre melancolique.

-- Et pourquoi cela?

-- Ah bien! il faut que je vous livre les secrets d'Etat.

-- Il le faut si je le veux, puisque vous avez dit que vous etiez
pret a faire tout ce que je voudrais.

-- Eh bien! il s'ennuie dans ce pays, la! Etes-vous contente?

-- Il s'ennuie?

-- Oui, preuve qu'il est un niais.

-- Comment, un niais?

-- Sans doute. Comprenez-vous cela? Je lui permets d'aimer miss
Mary Graffton, et il s'ennuie!

-- Bon! il parait que, si vous n'etiez pas aime de miss Lucy
Stewart, vous vous consoleriez, vous, en aimant miss Mary
Graffton?

-- Je ne dis pas cela: d'abord, vous savez bien que Mary Graffton
ne m'aime pas; or, on ne se console d'un amour perdu que par un
amour trouve. Mais, encore une fois, ce n'est pas de moi qu'il est
question, c'est de ce jeune homme. Ne dirait-on pas que celle
qu'il laisse derriere lui est une Helene, une Helene avant Peris,
bien entendu.

-- Mais il laisse donc quelqu'un, ce gentilhomme?

-- C'est-a-dire qu'on le laisse.


Chapitre CLXXVII -- Le courrier de Madame


Charles II etait en train de prouver ou d'essayer de prouver a
miss Stewart qu'il ne s'occupait que d'elle; en consequence, il
lui promettait un amour pareil a celui que son aieul Henri IV
avait eu pour Gabrielle.

Malheureusement pour Charles II, il etait tombe sur un mauvais
jour, sur un jour ou miss Stewart s'etait mis en tete de le rendre
jaloux.

Aussi, a cette promesse, au lieu de s'attendrir comme l'esperait
Charles II, se mit-elle a eclater de rire.

-- Oh! Sire, Sire, s'ecria-t-elle tout en riant, si j'avais le
malheur de vous demander une preuve de cet amour, combien serait-
il facile de voir que vous mentez.

-- Ecoutez, lui dit Charles, vous connaissez mes cartons de
Raphael; vous savez si j'y tiens; le monde me les envie, vous
savez encore cela: mon pere les fit acheter par Van Dyck. Voulez-
vous que je les fasse porter aujourd'hui meme chez vous?

-- Oh! non, repondit la jeune fille; gardez-vous-en bien, Sire, je
suis trop a l'etroit pour loger de pareils hotes.

-- Alors je vous donnerai Hampton-Court pour mettre les cartons.

-- Soyez moins genereux, Sire, et aimez plus longtemps, voila tout
ce que je vous demande.

-- Je vous aimerai toujours; n'est-ce pas assez?

-- Vous riez, Sire.

-- Pauvre garcon! Au fait, tant pis!

-- Comment, tant pis!

-- Oui, pourquoi s'en va-t-il?

-- Croyez-vous que ce soit de son gre qu'il s'en aille?

-- Il est donc force?

-- Par ordre, ma chere Stewart, il a quitte Paris par ordre.

-- Et par quel ordre?

-- Devinez.

-- Du roi?

-- Juste.

-- Ah! vous m'ouvrez les yeux.

-- N'en dites rien, au moins.

-- Vous savez bien que, pour la discretion, je vaux un homme.
Ainsi le roi le renvoie?

-- Oui.

-- Et, pendant son absence, il lui prend sa maitresse.

-- Oui, et, comprenez-vous, le pauvre enfant, au lieu de remercier
le roi, il se lamente!

-- Remercier le roi de ce qu'il lui enleve sa maitresse? Ah ca!
mais ce n'est pas galant le moins du monde, pour les femmes en
general et pour les maitresses en particulier, ce que vous dites
la, Sire.

-- Mais comprenez donc, parbleu! Si celle que le roi lui enleve
etait une miss Graffton ou une miss Stewart, je serais de son
avis, et je ne le trouverais meme pas assez desespere; mais c'est
une petite fille maigre et boiteuse... Au diable soit de la
fidelite! comme on dit en France. Refuser celle qui est riche pour
celle qui est pauvre, celle qui l'aime pour celle qui le trompe,
a-t-on jamais vu cela?

-- Croyez-vous que Mary ait serieusement envie de plaire au
vicomte, Sire?

-- Oui, je le crois.

-- Eh bien! le vicomte s'habituera a l'Angleterre. Mary a bonne
tete, et, quand elle veut, elle veut bien.

-- Ma chere miss Stewart, prenez garde, si le vicomte s'acclimate
a notre pays: il n'y a pas longtemps, avant-hier encore, il m'est
venu demander la permission de le quitter.

-- Et vous la lui avez refusee?

-- Je le crois bien! le roi mon frere a trop a coeur qu'il soit
absent, et, quant a moi, j'y mets de l'amour-propre: il ne sera
pas dit que j'aurai tendu a ce _youngman_ le plus noble et le plus
doux appat de l'Angleterre...

-- Vous etes galant, Sire, dit miss Stewart avec une charmante
moue.

-- Je ne compte pas miss Stewart, dit le roi, celle-la est un
appat royal, et, puisque je m'y suis pris, un autre, j'espere, ne
s'y prendra point; je dis donc, enfin, que je n'aurai pas fait
inutilement les doux yeux a ce jeune homme; il restera chez nous,
il se mariera chez nous, ou, Dieu me damne!...

-- Et j'espere bien qu'une fois marie, au lieu d'en vouloir a
Votre Majeste, il lui en sera reconnaissant; car tout le monde
s'empresse a lui plaire, jusqu'a M. de Buckingham qui, chose
incroyable, s'efface devant lui.

-- Et jusqu'a miss Stewart, qui l'appelle un charmant cavalier.

-- Ecoutez, Sire, vous m'avez assez vante miss Graffton, passez-
moi a mon tour un peu de Bragelonne. Mais, a propos, Sire, vous
etes depuis quelque temps d'une bonte qui me surprend; vous songez
aux absents, vous pardonnez les offenses, vous etes presque
parfait. D'ou vient?...

Charles II se mit a rire.

-- C'est parce que vous vous laissez aimer, dit-il.

-- Oh! il doit y avoir une autre raison.

-- Dame! j'oblige mon frere Louis XIV.

-- Donnez-m'en une autre encore.

-- Eh bien! le vrai motif, c'est que Buckingham m'a recommande ce
jeune homme, et m'a dit: "Sire, je commence par renoncer, en
faveur du vicomte de Bragelonne, a miss Graffton; faites comme
moi."

-- Oh! c'est un digne gentilhomme, en verite, que le duc.

-- Allons, bien; echauffez-vous maintenant la tete pour
Buckingham. Il parait que vous voulez me faire damner aujourd'hui.

En ce moment, on gratta a la porte.

-- Qui se permet de nous deranger? s'ecria Charles avec
impatience.

-- En verite, Sire, dit Stewart, voila un _qui se permet_ de la
plus supreme fatuite, et, pour vous en punir...

Elle alla elle-meme ouvrir la porte.

-- Ah! c'est un messager de France, dit miss Stewart.

-- Un messager de France! s'ecria Charles; de ma soeur peut-etre?

-- Oui, Sire, dit l'huissier, et messager extraordinaire.

-- Entrez, entrez, dit Charles.

Le courrier entra.

-- Vous avez une lettre de Mme la duchesse d'Orleans? demanda le
roi.

-- Oui, Sire, repondit le courrier, et tellement pressee, que j'ai
mis vingt-six heures seulement pour l'apporter a Votre Majeste, et
encore ai-je perdu trois quarts d'heure a Calais.

-- On reconnaitra ce zele, dit le roi.

Et il ouvrit la lettre.

Puis, se prenant a rire aux eclats:

-- En verite, s'ecria-t-il, je n'y comprends plus rien.

Et il relut la lettre une seconde fois.

Miss Stewart affectait un maintien plein de reserve, et contenait
son ardente curiosite.

-- Francis, dit le roi a son valet, que l'on fasse rafraichir et
coucher ce brave garcon, et que, demain, en se reveillant, il
trouve a son chevet un petit sac de cinquante louis.

-- Sire!

-- Va, mon ami, va! Ma soeur avait bien raison de te recommander
la diligence; c'est presse.

Et il se remit a rire plus fort que jamais.

Le messager, le valet de chambre et miss Stewart elle-meme ne
savaient quelle contenance garder.

-- Ah! fit le roi en se renversant sur son fauteuil, et quand je
pense que tu as creve... combien de chevaux?

-- Deux.

-- Deux chevaux pour apporter cette nouvelle! C'est bien; va, mon
ami, va.

Le courrier sortit avec le valet de chambre.

Charles II alla a la fenetre qu'il ouvrit, et, se penchant au-
dehors:

-- Duc! cria-t-il, duc de Buckingham, mon cher Buckingham, venez!

Le duc se hata d'accourir; mais, arrive au seuil de la porte, et
apercevant miss Stewart, il hesita a entrer.

-- Viens donc, et ferme la porte, duc.

Le duc obeit, et, voyant le roi de si joyeuse humeur, s'approcha
en souriant.

-- Eh bien! mon cher duc, ou en es-tu avec ton Francais?

-- Mais j'en suis, de son cote, au plus pur desespoir, Sire.

-- Et pourquoi?

-- Parce que cette adorable miss Graffton veut l'epouser, et qu'il
ne veut pas.

-- Mais ce Francais n'est donc qu'un beotien! s'ecria miss
Stewart; qu'il dise _oui_, ou qu'il dise _non_, et que cela
finisse.

-- Mais, dit gravement Buckingham, vous savez, ou vous devez
savoir, madame, que M. de Bragelonne aime ailleurs.

-- Alors, dit le roi venant au secours de miss Stewart, rien de
plus simple; qu'il dise non.

-- Oh! c'est que je lui ai prouve qu'il avait tort de ne pas dire
oui!

-- Tu lui as donc avoue que sa La Valliere le trompait?

-- Ma foi! oui, tout net.

-- Et qu'a-t-il fait?

-- Il a fait un bond comme pour franchir le detroit.

-- Enfin, dit miss Stewart, il a fait quelque chose: c'est ma foi!
bien heureux.

-- Mais, continua Buckingham, je l'ai arrete: je l'ai mis aux
prises avec miss Mary, et j'espere bien que, maintenant, il ne
partira point, comme il en avait manifeste l'intention.

-- Il manifestait l'intention de partir? s'ecria le roi.

-- Un instant, j'ai doute qu'aucune puissance humaine fut capable
de l'arreter; mais les yeux de miss Mary sont braques sur lui: il
restera.

-- Eh bien! voila ce qui te trompe, Buckingham, dit le roi en
eclatant de rire; ce malheureux est predestine.

-- Predestine a quoi?

-- A etre trompe, ce qui n'est rien; mais a le voir, ce qui est
beaucoup.

-- A distance, et avec l'aide de miss Graffton, le coup sera pare.

-- Eh bien! pas du tout; il n'y aura ni distance, ni aide de miss
Graffton. Bragelonne partira pour Paris dans une heure.

Buckingham tressaillit, miss Stewart ouvrit de grands yeux.

-- Mais, Sire, Votre Majeste sait bien que c'est impossible, dit
le duc.

-- C'est-a-dire, mon cher Buckingham, qu'il est impossible,
maintenant, que le contraire arrive.

-- Sire, figurez-vous que ce jeune homme est un lion.

-- Je le veux bien, Villiers.

-- Et que sa colere est terrible.

-- Je ne dis pas non, cher ami.

-- S'il voit son malheur de pres, tant pis pour l'auteur de son
malheur.

-- Soit; mais que veux-tu que j'y fasse?

-- Fut-ce le roi, s'ecria Buckingham, je ne repondrais pas de lui!

-- Oh! le roi a des mousquetaires pour le garder, dit Charles
tranquillement; je sais cela, moi, qui ai fait antichambre chez
lui a Blois. Il a M. d'Artagnan. Peste! voila un gardien! Je
m'accommoderais, vois-tu de vingt coleres comme celles de ton
Bragelonne, si j'avais quatre gardiens comme M. d'Artagnan.

-- Oh! mais que Votre Majeste, qui est si bonne, reflechisse, dit
Buckingham.

-- Tiens, dit Charles II en presentant la lettre au duc, lis, et
reponds toi meme. A ma place, que ferais-tu?

Buckingham prit lentement la lettre de Madame, et lut ces mots en
tremblant d'emotion:

"Pour vous, pour moi, pour l'honneur et le salut de tous, renvoyez
immediatement en France M. de Bragelonne.

"Votre soeur devouee,

"Henriette."

-- Qu'en dis-tu, Villiers?

-- Ma foi! Sire, je n'en dis rien, repondit le duc stupefait.

-- Est-ce toi, voyons, dit le roi avec affectation, qui me
conseillerais de ne pas obeir a ma soeur quand elle me parle avec
cette insistance?

-- Oh! non, non, Sire, et cependant...

-- Tu n'as pas lu le _post-scriptum, _Villiers; il est sous le
pli, et m'avait echappe d'abord a moi-meme: lis.

Le duc leva, en effet, un pli qui cachait cette ligne.

"Mille souvenirs a ceux qui m'aiment."

Le front palissant du duc s'abaissa vers la terre; la feuille
trembla dans ses doigts, comme si le papier se fut change en un
plomb epais.

Le roi attendit un instant, et, voyant que Buckingham restait
muet:

-- Qu'il suive donc sa destinee, comme nous la notre, continua le
roi; chacun souffre sa passion en ce monde: j'ai eu la mienne,
j'ai eu celle des miens, j'ai porte double croix. Au diable les
soucis, maintenant! Va, Villiers, va me querir ce gentilhomme.

Le duc ouvrit la porte treillissee du cabinet, et, montrant au roi
Raoul et Mary qui marchaient a cote l'un de l'autre:

-- Oh! Sire, dit-il, quelle cruaute pour cette pauvre miss
Graffton!

-- Allons, allons, appelle, dit Charles II en froncant ses
sourcils noirs; tout le monde est donc sentimental ici? Bon: voila
miss Stewart qui s'essuie les yeux, a present. Maudit Francais,
va!

Le duc appela Raoul, et, allant prendre la main de miss Graffton,
il l'amena devant le cabinet du roi.

-- Monsieur de Bragelonne, dit Charles II, ne me demandiez-vous
pas, avant-hier, la permission de retourner a Paris?

-- Oui, Sire, repondit Raoul, que ce debut etourdit tout d'abord.

-- Eh bien! mon cher vicomte, j'avais refuse, je crois?

-- Oui, Sire.

-- Et vous m'en avez voulu?

-- Non, Sire; car Votre Majeste refusait, certainement, pour
d'excellents motifs; Votre Majeste est trop sage et trop bonne
pour ne pas bien faire tout ce qu'elle fait.

-- Je vous alleguai, je crois, cette raison, que le roi de France
ne vous avait pas rappele?

-- Oui, Sire, vous m'avez, en effet, repondu cela.

-- Eh bien! j'ai reflechi, monsieur de Bragelonne; si le roi, en
effet, ne vous a pas fixe le retour, il m'a recommande de vous
rendre agreable le sejour de l'Angleterre; or, puisque vous me
demandiez a partir, c'est que le sejour de l'Angleterre ne vous
etait pas agreable?

-- Je n'ai pas dit cela, Sire.

-- Non; mais votre demande signifiait au moins, dit le roi, qu'un
autre sejour vous serait plus agreable que celui-ci.

En ce moment, Raoul se tourna vers la porte contre le chambranle
de laquelle miss Graffton etait appuyee pale et defaite.

Son autre bras etait pose sur le bras de Buckingham.

-- Vous ne repondez pas, poursuivit Charles; le proverbe francais
est positif: "Qui ne dit mot consent." Eh bien! monsieur de
Bragelonne, je me vois en mesure de vous satisfaire; vous pouvez,
quand vous voudrez, partir pour la France, je vous y autorise.

-- Sire!... s'ecria Raoul.

-- Oh! murmura Mary en etreignant le bras de Buckingham.

-- Vous pouvez etre ce soir a Douvres, continua le roi; la maree
monte a deux heures du matin.

Raoul, stupefait, balbutia quelques mots qui tenaient le milieu
entre le remerciement et l'excuse.

-- Je vous dis donc adieu, monsieur de Bragelonne, et vous
souhaite toutes sortes de prosperites, dit le roi en se levant;
vous me ferez le plaisir de garder, en souvenir de moi, ce
diamant, que je destinais a une corbeille de noces.

Miss Graffton semblait pres de defaillir.

Raoul recut le diamant; en le recevant, il sentait ses genoux
trembler.

Il adressa quelques compliments au roi, quelques compliments a
miss Stewart, et chercha Buckingham pour lui dire adieu.

Le roi profita de ce moment pour disparaitre.

Raoul trouva le duc occupe a relever le courage de miss Graffton.

-- Dites-lui de rester, mademoiselle, je vous en supplie,
murmurait Buckingham.

-- Je lui dis de partir, repondit miss Graffton en se ranimant; je
ne suis pas de ces femmes qui ont plus d'orgueil que de coeur; si
on l'aime en France, qu'il retourne en France, et qu'il me
benisse, moi qui lui aurai conseille d'aller trouver son bonheur.
Si, au contraire, on ne l'aime plus, qu'il revienne, je l'aimerai
encore, et son infortune ne l'aura point amoindri a mes yeux. Il y
a dans les armes de ma maison ce que Dieu a grave dans mon coeur:
_Habenti parum, egenti cuncta. _"Aux riches peu, aux pauvres
tout."

-- Je doute, ami, dit Buckingham, que vous trouviez la-bas
l'equivalent de ce que vous laissez ici.

-- Je crois ou du moins j'espere, dit Raoul d'un air sombre, que
ce que j'aime est digne de moi; mais, s'il est vrai que j'ai un
indigne amour, comme vous avez essaye de me le faire entendre,
monsieur le duc, je l'arracherai de mon coeur, dusse-je arracher
mon coeur avec l'amour.

Mary Graffton leva les yeux sur lui avec une expression
d'indefinissable pitie.

Raoul sourit tristement.

-- Mademoiselle, dit-il, le diamant que le roi me donne etait
destine a vous, laissez-moi vous l'offrir; si je me marie en
France, vous me le renverrez; si je ne me marie pas, gardez-le.

Et, saluant, il s'eloigna.

"Que veut-il dire?" pensa Buckingham, tandis que Raoul serrait
respectueusement la main glacee de miss Mary.

Miss Mary comprit le regard que Buckingham fixait sur elle.

-- Si c'etait une bague de fiancailles, dit-elle, je ne
l'accepterais point.

-- Vous lui offrez cependant de revenir a vous.

-- Oh! duc, s'ecria la jeune fille avec des sanglots, une femme
comme moi n'est jamais prise pour consolation par un homme comme
lui.

-- Alors, vous pensez qu'il ne reviendra pas.

-- Jamais, dit miss Graffton d'une voix etranglee.

-- Eh bien! je vous dis, moi, qu'il trouvera la-bas son bonheur
detruit, sa fiancee perdue... son honneur meme entame... Que lui
restera-t-il donc qui vaille votre amour? oh! dites, Mary, vous
qui vous connaissez vous meme!

Miss Graffton posa sa blanche main sur le bras de Buckingham, et,
tandis que Raoul fuyait dans l'allee des tilleuls avec une
rapidite vertigineuse, elle chanta d'une voix mourante ces vers de
_Romeo et Juliette_:

_Il faut partir et vivre, _
_Ou rester et mourir._

Lorsqu'elle acheva le dernier mot, Raoul avait disparu. Miss
Graffton rentra chez elle, plus pale et plus silencieuse qu'une
ombre.

Buckingham profita du courrier qui etait venu apporter la lettre
au roi pour ecrire a Madame et au comte de Guiche.

Le roi avait parle juste. A deux heures du matin, la maree etait
haute, et Raoul s'embarquait pour la France.


Chapitre CLXXVIII -- Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne


Le roi surveillait ce portrait de La Valliere avec un soin qui
venait autant du desir de la voir ressemblante que du dessein de
faire durer ce portrait longtemps.

Il fallait le voir suivant le pinceau, attendre l'achevement d'un
plan ou le resultat d'une teinte, et conseiller au peintre
diverses modifications auxquelles celui-ci consentait avec une
felicite respectueuse.

Puis, quand le peintre, suivant le conseil de Malicorne, avait un
peu tarde, quand Saint-Aignan avait une petite absence, il fallait
voir, et personne ne les voyait, ces silences pleins d'expression,
qui unissaient dans un soupir deux ames fort disposees a se
comprendre et fort desireuses du calme et de la meditation.

Alors les minutes s'ecoulaient comme par magie. Le roi se
rapprochait de sa maitresse et venait la bruler du feu de son
regard, du contact de son haleine.

Un bruit se faisait-il entendre dans l'antichambre, le peintre
arrivait-il, Saint-Aignan revenait-il en s'excusant, le roi se
mettait a parler, La Valliere a lui repondre precipitamment, et
leurs yeux disaient a Saint-Aignan que, pendant son absence, ils
avaient vecu un siecle.

En un mot, Malicorne, ce philosophe sans le vouloir, avait su
donner au roi l'appetit dans l'abondance et le desir dans la
certitude de la possession.

Ce que La Valliere redoutait n'arriva pas.

Nul ne devina que, dans la journee, elle sortait deux ou trois
heures de chez elle. Elle feignait une sante irreguliere. Ceux qui
se presentaient chez elle frappaient avant d'entrer. Malicorne,
l'homme des inventions ingenieuses, avait imagine un mecanisme
acoustique par lequel La Valliere, dans l'appartement de Saint-
Aignan, etait prevenue des visites que l'on venait faire dans la
chambre qu'elle habitait ordinairement.

Ainsi donc, sans sortir, sans avoir de confidentes elle rentrait
chez elle, deroutant par une apparition tardive peut-etre, mais
qui combattait victorieusement neanmoins tous les soupcons des
sceptiques les plus acharnes.

Malicorne avait demande a Saint-Aignan des nouvelles du lendemain.
Saint-Aignan avait ete force d'avouer que ce quart d'heure de
liberte donnait au roi une humeur des plus joyeuses.

-- Il faudra doubler la dose, repliqua Malicorne, mais
insensiblement; attendez qu'on le desire.

On le desira si bien, qu'un soir, le quatrieme jour, au moment ou
le peintre pliait bagage sans que Saint-Aignan fut rentre, Saint-
Aignan entra et vit sur le visage de La Valliere une ombre de
contrariete qu'elle n'avait pu dissimuler. Le roi fut moins
secret, il temoigna son depit par un mouvement d'epaules tres
significatif. La Valliere rougit, alors.

"Bon! s'ecria Saint-Aignan dans sa pensee, M. Malicorne sera
enchante ce soir."

En effet, Malicorne fut enchante le soir.

-- Il est bien evident, dit-il au comte, que Mlle de La Valliere
esperait que vous tarderiez au moins de dix minutes.

-- Et le roi une demi-heure, cher monsieur Malicorne.

-- Vous seriez un mauvais serviteur du roi, repliqua celui-ci, si
vous refusiez cette demi-heure de satisfaction a Sa Majeste.

-- Mais le peintre? objecta Saint-Aignan.

-- Je m'en charge, dit Malicorne; seulement, laissez-moi prendre
conseil des visages et des circonstances; ce sont mes operations
de magie, a moi, et, quand les sorciers prennent avec l'astrolabe
la hauteur du soleil, de la lune et de leurs constellations, moi,
je me contente de regarder si les yeux sont cercles de noir, ou si
la bouche decrit l'arc convexe ou l'arc concave.

-- Observez donc!

-- N'ayez pas peur.

Et le ruse Malicorne eut tout le loisir d'observer.

Car, le soir meme, le roi alla chez Madame avec les reines, et fit
une si grosse mine, poussa de si rudes soupirs, regarda La
Valliere avec des yeux si fort mourants, que Malicorne dit a
Montalais, le soir:

-- A demain!

Et il alla trouver le peintre dans sa maison de la rue des
Jardins-Saint-Paul, pour le prier de remettre la seance a deux
jours.

Saint-Aignan n'etait pas chez lui, quand La Valliere, deja
familiarisee avec l'etage inferieur, leva le parquet et descendit.

Le roi, comme d'habitude, l'attendait sur l'escalier, et tenait un
bouquet a la main; en la voyant, il la prit dans ses bras.

La Valliere, tout emue, regarda autour d'elle, et, ne voyant que
le roi, ne se plaignit pas. Ils s'assirent.

Louis, couche pres des coussins sur lesquels elle reposait, et la
tete inclinee sur les genoux de sa maitresse, place la comme dans
un asile d'ou l'on ne pouvait le bannir, la regardait, et, comme
si le moment fut venu ou rien ne pouvait plus s'interposer entre
ces deux ames, elle, de son cote, se mit a le devorer du regard.

Alors, de ses yeux si doux, si purs, se degageait une flamme
toujours jaillissante dont les rayons allaient chercher le coeur
de son royal amant pour le rechauffer d'abord et le devorer
ensuite.

Embrase par le contact des genoux tremblants, fremissant de
bonheur lorsque la main de Louise descendait sur ses cheveux, le
roi s'engourdissait dans cette felicite, et s'attendait toujours a
voir entrer le peintre ou de Saint Aignan.

Dans cette prevision douloureuse, il s'efforcait parfois de fuir
la seduction qui s'infiltrait dans ses veines, il appelait le
sommeil du coeur et des sens, il repoussait la realite toute
prete, pour courir apres l'ombre.

Mais la porte ne s'ouvrit ni pour de Saint-Aignan, ni pour le
peintre; mais les tapisseries ne frissonnerent meme point. Un
silence de mystere et de volupte engourdit jusqu'aux oiseaux dans
leur cage doree.

Le roi, vaincu, retourna sa tete et colla sa bouche brulante dans
les deux mains reunies de La Valliere; elle perdit la raison, et
serra sur les levres de son amant ses deux mains convulsives.

Louis se roula chancelant a genoux, et, comme La Valliere n'avait
pas derange sa tete, le front du roi se trouva au niveau des
levres de la jeune femme, qui, dans son extase, effleura d'un
furtif et mourant baiser les cheveux parfumes qui lui caressaient
les joues.

Le roi la saisit dans ses bras, et, sans qu'elle resistat, ils
echangerent ce premier baiser, ce baiser ardent qui change l'amour
en un delire.

Ni le peintre ni de Saint-Aignan ne rentrerent ce jour-la.

Une sorte d'ivresse pesante et douce, qui rafraichit les sens et
laisse circuler comme un lent poison le sommeil dans les veines,
ce sommeil impalpable, languissant comme la vie heureuse, tomba,
pareille a un nuage, entre la vie passee et la vie a venir des
deux amants.

Au sein de ce sommeil plein de reves, un bruit continu a l'etage
superieur inquieta d'abord La Valliere, mais sans la reveiller
tout a fait.

Cependant, comme ce bruit continuait, comme il se faisait
comprendre, comme il rappelait la realite a la jeune femme ivre de
l'illusion, elle se releva tout effaree, belle de son desordre, en
disant:

-- Quelqu'un m'attend la-haut. Louis! Louis, n'entendez-vous pas?

-- Eh! n'etes-vous pas celle que j'attends? dit le roi avec
tendresse. Que les autres desormais vous attendent.

Mais elle, secouant doucement la tete:

-- Bonheur cache!... dit-elle avec deux grosses larmes, pouvoir
cache... Mon orgueil doit se taire comme mon coeur.

Le bruit recommenca.

-- J'entends la voix de Montalais, dit-elle.

Et elle monta precipitamment l'escalier.

Le roi montait avec elle, ne pouvant se decider a la quitter et
couvrant de baisers sa main et le bas de sa robe.

-- Oui, oui, repeta La Valliere, la moitie du corps deja passe a
travers la trappe, oui, la voix de Montalais qui appelle; il faut
qu'il soit arrive quelque chose d'important.

-- Allez donc, cher amour, dit le roi, et revenez vite.

-- Oh! pas aujourd'hui. Adieu! adieu!

Et elle s'abaissa encore une fois pour embrasser son amant, puis
elle s'echappa.

Montalais attendait en effet, tout agitee, toute pale.

-- Vite, vite, dit-elle, il monte.

-- Qui cela? qui est-ce qui monte?

-- Lui! Je l'avais bien prevu.

-- Mais qui donc, lui? tu me fais mourir!

-- Raoul, murmura Montalais.

-- Moi, oui, moi, dit une voix joyeuse dans les derniers degres du
grand escalier.

La Valliere poussa un cri terrible et se renversa en arriere.

-- Me voici, me voici, chere Louise, dit Raoul en accourant. Oh!
je savais bien, moi, que vous m'aimiez toujours.

La Valliere fit un geste d'effroi, un autre geste de malediction;
elle s'efforca de parler et ne put articuler qu'une seule parole:

-- Non, non! dit-elle.

Et elle tomba dans les bras de Montalais en murmurant:

-- Ne m'approchez pas!

Montalais fit signe a Raoul, qui, petrifie sur le seuil, ne
chercha pas meme a faire un pas de plus dans la chambre.

Puis jetant les yeux du cote du paravent:

-- Oh! dit-elle, l'imprudente! la trappe n'est pas meme fermee!

Et elle s'avanca vers l'angle de la chambre pour refermer d'abord
le paravent, et puis, derriere le paravent, la trappe.

Mais de cette trappe s'elanca le roi, qui avait entendu le cri de
La Valliere et qui venait a son secours.

Il s'agenouilla devant elle en accablant de questions Montalais
qui commencait a perdre la tete.

Mais, au moment ou le roi tombait a genoux, on entendit un cri de
douleur sur le carre et le bruit d'un pas dans le corridor. Le roi
voulut courir pour voir qui avait pousse ce cri, pour reconnaitre
qui faisait ce bruit de pas.

Montalais chercha a le retenir, mais ce fut vainement.

Le roi, quittant La Valliere, alla vers la porte; mais Raoul etait
deja loin, de sorte que le roi ne vit qu'une espece d'ombre
tournant l'angle du corridor.


Chapitre CLXXIX -- Deux vieux amis


Tandis que chacun pensait a ses affaires a la Cour, un homme se
rendait mysterieusement derriere la place de Greve, dans une
maison qui nous est deja connue pour l'avoir vue assiegee, un jour
d'emeute, par d'Artagnan.

Cette maison avait sa principale entree par la place Baudoyer.

Assez grande, entouree de jardins, ceinte dans la rue Saint-Jean
par des boutiques de taillandiers qui la garantissaient des
regards curieux, elle etait renfermee dans ce triple rempart de
pierres, de bruit et de verdure, comme une momie parfumee dans sa
triple boite.

L'homme dont nous parlons marchait d'un pas assure, bien qu'il ne
fut pas de la premiere jeunesse. A voir son manteau couleur de
muraille et sa longue epee, qui relevait ce manteau, nul n'eut pu
reconnaitre le chercheur d'aventurer; et si l'on eut bien consulte
ce croc de moustaches releve, cette peau fine et lisse qui
apparaissait sous le sombrero, comment ne pas croire que les
aventures dussent etre galantes?

En effet, a peine le cavalier fut-il entre dans la maison que huit
heures sonnerent a Saint-Gervais.

Et, dix minutes apres, une dame, suivie d'un laquais arme, vint
frapper a la meme porte, qu'une vieille suivante lui ouvrit
aussitot.

Cette dame leva son voile en entrant. Ce n'etait plus une beaute,
mais c'etait encore une femme; elle n'etait plus jeune; mais elle
etait encore alerte et d'une belle prestance. Elle dissimulait,
sous une toilette riche et de bon gout, un age que Ninon de
Lenclos seule affronta en souriant.

A peine fut-elle dans le vestibule, que le cavalier, dont nous
n'avons fait qu'esquisser les traits, vint a elle en lui tendant
la main.

-- Chere duchesse, dit-il. Bonjour.

-- Bonjour, mon cher Aramis, repliqua la duchesse.

Il la conduisit a un salon elegamment meuble, dont les fenetres
hautes s'empourpraient des derniers feux du jour tamises par les
cimes noires de quelques sapins.

Tous deux s'assirent cote a cote.

Ils n'eurent ni l'un ni l'autre la pensee de demander de la
lumiere, et s'ensevelirent ainsi dans l'ombre comme ils eussent
voulu s'ensevelir mutuellement dans l'oubli.

-- Chevalier, dit la duchesse, vous ne m'avez plus donne signe
d'existence depuis notre entrevue de Fontainebleau, et j'avoue que
votre presence, le jour de la mort du franciscain, j'avoue que
votre initiation a certains secrets, m'ont donne le plus vif
etonnement que j'aie eu de ma vie.

-- Je puis vous expliquer ma presence, je puis vous expliquer mon
initiation, dit Aramis.

-- Mais, avant tout, repliqua vivement la duchesse, parlons un peu
de nous. Voila longtemps que nous sommes de bons amis.

-- Oui, madame, et, s'il plait a Dieu, nous le serons, sinon
longtemps, du moins toujours.

-- Cela est certain, chevalier, et ma visite en est un temoignage.

-- Nous n'avons plus a present, madame la duchesse, les memes
interets qu'autrefois, dit Aramis en souriant sans crainte dans
cette penombre, car on n'y pouvait deviner que son sourire fut
moins agreable et moins frais qu'autrefois.

-- Aujourd'hui, chevalier, nous avons d'autres interets. Chaque
age apporte les siens, et comme nous nous comprenons aujourd'hui,
en causant, aussi bien que nous le faisions autrefois sans parler,
causons; voulez-vous?

-- Duchesse, a vos ordres. Ah! pardon, comment avez-vous donc
retrouve mon adresse? Et pourquoi?

-- Pourquoi? Je vous l'ai dit. La curiosite. Je voulais savoir ce
que vous etes a ce franciscain, avec lequel j'avais affaire, et
qui est mort si etrangement. Vous savez qu'a notre entrevue a
Fontainebleau, dans ce cimetiere, au pied de cette tombe,
recemment fermee, nous fumes emus l'un et l'autre au point de ne
nous rien confier l'un a l'autre.

-- Oui, madame.

-- Eh bien! je ne vous eus pas plutot quitte, que je me repentis.
J'ai toujours ete avide de m'instruire, vous savez que
Mme de Longueville est un peu comme moi, n'est-ce pas?

-- Je ne sais, dit Aramis discretement.

-- Je me rappelai donc, continua la duchesse, que nous n'avions
rien dit dans ce cimetiere, ni vous de ce que vous etiez a ce
franciscain dont vous avez surveille l'inhumation, ni moi de ce
que je lui etais. Aussi, tout cela m'a paru indigne de deux bons
amis comme nous, et j'ai cherche l'occasion de me rapprocher de
vous pour vous donner la preuve que je vous suis acquise, et que
Marie Michon, la pauvre morte, a laisse sur terre une ombre pleine
de memoire.

Aramis s'inclina sur la main de la duchesse et y deposa un galant
baiser.

-- Vous avez du avoir quelque peine a me retrouver, dit-il.

-- Oui, fit-elle, contrariee d'etre ramenee a ce que voulait
savoir Aramis; mais je vous savais ami de M. Fouquet, j'ai cherche
pres de M. Fouquet.

-- Ami? oh! s'ecria le chevalier, vous dites trop, madame. Un
pauvre pretre favorise par ce genereux protecteur, un coeur plein
de reconnaissance et de fidelite, voila tout ce que je suis a
M. Fouquet.

-- Il vous a fait eveque?

-- Oui, duchesse.

-- Mais, beau mousquetaire, c'est votre retraite.

"Comme a toi l'intrigue politique", pensa Aramis.

-- Or, ajouta-t-il, vous vous enquites aupres de M. Fouquet?

-- Facilement. Vous aviez ete a Fontainebleau avec lui, vous aviez
fait un petit voyage a votre diocese, qui est Belle-Ile-en-Mer, je
crois?

-- Non pas, non pas, madame, dit Aramis. Mon diocese est Vannes.

-- C'est ce que je voulais dire. Je croyais seulement que Belle-
Ile-en-Mer...

-- Est une maison a M. Fouquet, voila tout.

-- Ah! c'est qu'on m'avait dit que Belle-Ile-en-Mer etait
fortifiee or, je vous sais homme de guerre, mon ami.

-- J'ai tout desappris depuis que je suis d'Eglise, dit Aramis
pique.

-- Il suffit... J'ai donc su que vous etiez revenu de Vannes, et
j'ai envoye chez un ami, M. le comte de La Fere.

-- Ah! fit Aramis.

-- Celui-la est discret: il m'a fait repondre qu'il ignorait votre
adresse.

"Toujours Athos, pensa l'eveque: ce qui est bon est toujours bon."

-- Alors... vous savez que je ne puis me montrer ici, et que la
reine mere a toujours contre moi quelque chose.

-- Mais oui, et je m'en etonne.

-- Oh! cela tient a toutes sortes de raisons. Mais passons... Je
suis forcee de me cacher; j'ai donc, par bonheur, rencontre
M. d'Artagnan, un de vos anciens amis, n'est-ce pas?

-- Un de mes amis presents, duchesse.

Il m'a renseignee, lui; il m'a envoyee a M. de Baisemeaux, le
gouverneur de la Bastille.

Aramis frissonna, et ses yeux degagerent dans l'ombre une flamme
qu'il ne put cacher a sa clairvoyante amie.

-- M. de Baisemeaux! dit-il; et pourquoi d'Artagnan vous envoya-t-
il a M. de Baisemeaux?

-- Ah! je ne sais.

-- Que veut dire ceci? dit l'eveque en resumant ses forces
intellectuelles pour soutenir dignement le combat.

-- M. de Baisemeaux etait votre oblige, m'a dit d'Artagnan.

-- C'est vrai.

-- Et l'on sait toujours l'adresse d'un creancier comme celle d'un
debiteur.

-- C'est encore vrai. Alors, Baisemeaux vous a indique?

-- Saint-Mande, ou je vous ai fait tenir une lettre.

-- Que voici, et qui m'est precieuse, dit Aramis, puisque je lui
dois le plaisir de vous voir.

La duchesse, satisfaite d'avoir ainsi effleure sans malheur toutes
les difficultes de cette exposition delicate, respira.

Aramis ne respira pas.

-- Nous en etions, dit-il, a votre visite a Baisemeaux?

-- Non, dit-elle en riant, plus loin.

-- Alors, c'est a votre rancune contre la reine mere?

-- Plus loin encore, reprit-elle, plus loin; nous en sommes aux
rapports... C'est simple, reprit la duchesse en prenant son parti.
Vous savez que je vis avec M. de Laicques?

-- Oui, madame.

-- Un quasi-epoux?

-- On le dit.

-- A Bruxelles?

-- Oui.

-- Vous savez que mes enfants m'ont ruinee et depouillee?

-- Ah! quelle misere, duchesse!

-- C'est affreux! il a fallu que je m'ingeniasse a vivre, et
surtout a ne point vegeter.

-- Cela se concoit.

-- J'avais des haines a exploiter, des amities a servir; je
n'avais plus de credit, plus de protecteurs.

-- Vous qui avez protege tant de gens, dit suavement Aramis.

-- C'est toujours comme cela, chevalier. Je vis, en ce temps, le
roi d'Espagne.

-- Ah!

-- Qui venait de nommer un general des jesuites, comme c'est
l'usage.

-- Ah! c'est l'usage?

-- Vous l'ignoriez?

-- Pardon, j'etais distrait.

-- En effet, vous devez savoir cela, vous qui etiez en si bonne
intimite avec le franciscain.

-- Avec le general des jesuites, vous voulez dire?

-- Precisement... Donc je vis le roi d'Espagne. Il me voulait du
bien et ne pouvait m'en faire. Il me recommanda cependant, dans
les Flandres, moi et Laicques, et me fit donner une pension sur
les fonds de l'ordre.

-- Des jesuites?

-- Oui. Le general, je veux dire le franciscain, me fut envoye.

-- Tres bien.

-- Et comme, pour regulariser la situation, d'apres les statuts de
l'ordre, je devais etre censee rendre des services... Vous savez
que c'est la regle?

-- Je l'ignorais.

Mme de Chevreuse s'arreta pour regarder Aramis; mais il faisait
nuit sombre.

-- Eh bien! c'est la regle, reprit-elle. Je devais donc paraitre
avoir une utilite quelconque. Je proposai de voyager pour l'ordre,
et l'on me rangea parmi les affilies voyageurs. Vous comprenez que
c'etait une apparence et une formalite.

-- A merveille.

-- Ainsi touchai-je ma pension, qui etait fort convenable.

-- Mon Dieu! duchesse, ce que vous me dites la est un coup de
poignard pour moi. Vous, obligee de recevoir une pension des
jesuites!

-- Non, chevalier, de l'Espagne.

-- Ah! sauf le cas de conscience, duchesse, vous m'avouerez que
c'est bien la meme chose.

-- Non, non, pas du tout.

-- Mais enfin, de cette belle fortune, il reste bien...

-- Il me reste Dampierre. Voila tout.

-- C'est encore tres beau.

-- Oui, mais Dampierre greve, Dampierre hypotheque, Dampierre un
peu ruine comme la proprietaire.

-- Et la reine mere voit tout cela d'un oeil sec? dit Aramis avec
un curieux regard qui ne rencontra que tenebres.

-- Oui, elle a tout oublie.

-- Vous avez, ce me semble, duchesse, essaye de rentrer en grace?

-- Oui; mais, par une singularite qui n'a pas de nom, voila-t-il
pas que le petit roi herite de l'antipathie que son cher pere
avait pour ma personne. Ah! me direz-vous, je suis bien une de ces
femmes que l'on hait, je ne suis plus de celles que l'on aime.

-- Chere duchesse, arrivons vite, je vous prie, a ce qui vous
amene, car je crois que nous pouvons nous etre utiles l'un a
l'autre.

-- Je l'ai pense. Je venais donc a Fontainebleau dans un double
but. D'abord, j'y etais mandee par ce franciscain que vous
connaissez... A propos, comment le connaissez-vous? car je vous ai
raconte mon histoire, et vous ne m'avez pas conte la votre.

-- Je le connus d'une facon bien naturelle, duchesse. J'ai etudie
la theologie avec lui a Parme; nous etions devenus amis, et tantot
les affaires, tantot les voyages, tantot la guerre nous avaient
separes.

-- Vous saviez bien qu'il fut general des jesuites?

-- Je m'en doutais.

-- Mais, enfin, par quel hasard etrange veniez-vous, vous aussi, a
cette hotellerie ou se reunissaient les affilies voyageurs?

-- Oh! dit Aramis d'une voix calme, c'est un pur hasard. Moi,
j'allais a Fontainebleau chez M. Fouquet pour avoir une audience
du roi; moi, je passais; moi, j'etais inconnu; je vis par le
chemin ce pauvre moribond et je le reconnus. Vous savez le reste,
il expira dans mes bras.

-- Oui, mais en vous laissant dans le ciel et sur la terre une si
grande puissance, que vous donnates en son nom des ordres
souverains.

-- Il me chargea effectivement de quelques commissions.

-- Et pour moi?

-- Je vous l'ai dit. Une somme de douze mille livres a payer. Je
crois vous avoir donne la signature necessaire pour toucher. Ne
touchates-vous pas?

-- Si fait, si fait. Oh! mon cher prelat, vous donnez ces ordres,
m'a-t-on dit, avec un tel mystere et une si auguste majeste, que
l'on vous crut generalement le successeur du cher defunt.

Aramis rougit d'impatience. La duchesse continua:

-- Je m'en suis informee, dit-elle, pres du roi d'Espagne, et il
eclaircit mes doutes sur ce point. Tout general des jesuites est,
a sa nomination, et doit etre Espagnol d'apres les statuts de
l'ordre. Vous n'etes pas Espagnol et vous n'avez pas ete nomme par
le roi d'Espagne.

Aramis ne repliqua rien que ces mots:

-- Vous voyez bien, duchesse, que vous etiez dans l'erreur,
puisque le roi d'Espagne vous a dit cela.

-- Oui, cher Aramis; mais il y a autre chose que j'ai pense, moi.

-- Quoi donc?

-- Vous savez que je pense un peu a tout.

-- Oh! oui, duchesse.

-- Vous savez l'espagnol?

-- Tout Francais qui a fait sa Fronde sait l'espagnol.

-- Vous avez vecu dans les Flandres?

-- Trois ans.

-- Vous avez passe a Madrid?

-- Quinze mois.

-- Vous etes donc en mesure d'etre naturalise Espagnol quand vous
le voudrez.

-- Vous croyez? fit Aramis avec une bonhomie qui trompa la
duchesse.

-- Sans doute... Deux ans de sejour et la connaissance de la
langue sont des regles indispensables. Vous avez trois ans et
demi... quinze mois de trop.

-- Ou voulez-vous en venir, chere dame?

-- A ceci: je suis bien avec le roi d'Espagne.

"Je n'y suis pas mal", pensa Aramis.

-- Voulez-vous, continua la duchesse, que je demande pour vous, au
roi, la succession du franciscain?

-- Oh! duchesse!

-- Vous l'avez peut-etre? dit-elle.

-- Non, sur ma parole!

-- Eh bien! je puis vous rendre ce service.

-- Pourquoi ne l'avez-vous pas rendu a M. de Laicques, duchesse?
C'est un homme plein de talent et que vous aimez.

-- Oui, certes; mais cela ne s'est pas trouve. Enfin, repondez,
Laicques ou pas Laicques, voulez-vous?

-- Duchesse, non, merci!

"Il est nomme", pensa-t-elle.

-- Si vous me refusez ainsi, reprit Mme de Chevreuse, ce n'est pas
m'enhardir a vous demander pour moi.

-- Oh! demandez, demandez.

-- Demander!... Je ne le puis, si vous n'avez pas le pouvoir de
m'accorder.

-- Si peu que je puisse, demandez toujours.

-- J'ai besoin d'une somme d'argent pour faire reparer Dampierre.

-- Ah! repliqua Aramis froidement, de l'argent?... Voyons,
duchesse, combien serait-ce?

-- Oh! une somme ronde.

-- Tant pis! Vous savez que je ne suis pas riche?

-- Vous, non; mais l'ordre. Si vous eussiez ete general...

-- Vous savez que je ne suis pas general.

-- Alors, vous avez un ami qui, lui, doit etre riche: M. Fouquet.

-- M. Fouquet? madame, il est plus qu'a moitie ruine.

-- On le disait, et je ne voulais pas le croire.

-- Pourquoi, duchesse?

-- Parce que j'ai du cardinal Mazarin quelques lettres, c'est-a-
dire Laicques les a, qui etablissent des comptes etranges.

-- Quels comptes?

-- C'est a propos de rentes vendues, d'emprunts faits, je ne me
souviens plus bien. Toujours est-il que le sous intendant, d'apres
des lettres signees Mazarin, aurait puise une trentaine de
millions dans les coffres de l'Etat. Le cas est grave.

Aramis enfonca ses ongles dans sa main.

-- Quoi! dit-il, vous avez des lettres semblables et vous n'en
avez pas fait part a M. Fouquet?

-- Ah! repliqua la duchesse, ces sortes de choses sont des
reserves que l'on garde. Le jour du besoin venu, on les tire de
l'armoire.

-- Et le jour du besoin est venu? dit Aramis.

-- Oui, mon cher.

-- Et vous allez montrer ces lettres a M. Fouquet?

-- J'aime mieux vous en parler a vous.

-- Il faut que vous ayez bien besoin d'argent, pauvre amie, pour
penser a ces sortes de choses, vous qui teniez en si pietre estime
la prose de M. de Mazarin.

-- J'ai, en effet, besoin d'argent.

-- Et puis, continua Aramis d'un ton froid, vous avez du vous
faire peine a vous-meme en recourant a cette ressource. Elle est
cruelle.

-- Oh! si j'eusse voulu faire le mal et non le bien dit
Mme de Chevreuse, au lieu de demander au general de l'ordre ou a
M. Fouquet les cinq cent mille livres dont j'ai besoin...

-- Cinq cent mille livres!

-- Pas davantage. Trouvez-vous que ce soit beaucoup? Il faut cela,
au moins, pour reparer Dampierre.

-- Oui, madame.

-- Je dis donc qu'au lieu de demander cette somme, j'eusse ete
trouver mon ancienne amie, la reine mere; les lettres de son
epoux, le _signor_ Mazarini, m'eussent servi d'introduction, et je
lui eusse demande cette bagatelle en lui disant: "Madame, je veux
avoir l'honneur de recevoir Votre Majeste a Dampierre; permettez-
moi de mettre Dampierre en etat."

Aramis ne repliqua pas un mot.

-- Eh bien! dit-elle, a quoi songez-vous?

-- Je fais des additions, dit Aramis.

-- Et M. Fouquet fait des soustractions. Moi, j'essaie de
multiplier. Les beaux calculateurs que nous sommes! comme nous
pourrions nous entendre!

-- Voulez-vous me permettre de reflechir? dit Aramis.

-- Non... Pour une semblable ouverture, entre gens comme nous,
c'est oui ou non qu'il faut repondre, et cela tout de suite.

"C'est un piege, pensa l'eveque; il est impossible qu'une pareille
femme soit ecoutee d'Anne d'Autriche."

-- Eh bien? fit la duchesse.

-- Eh bien! madame, je serais fort surpris si M. Fouquet pouvait
disposer de cinq cent mille livres a cette heure.

-- Il n'en faut donc plus parler, dit la duchesse, et Dampierre se
restaurera comme il pourra.

-- Oh! vous n'etes pas, je suppose, embarrassee a ce point?

-- Non, je ne suis jamais embarrassee.

-- Et la reine fera certainement pour vous, continua l'eveque, ce
que le surintendant ne peut faire.

-- Oh! mais oui... Dites-moi, vous ne voulez pas, par exemple, que
je parle moi-meme a M. Fouquet de ces lettres?

-- Vous ferez, a cet egard, duchesse, tout ce qu'il vous plaira;
mais M. Fouquet se sent ou ne se sent pas coupable; s'il l'est, je
le sais assez fier pour ne pas l'avouer; s'il ne l'est pas, il
s'offensera fort de cette menace.

-- Vous raisonnez toujours comme un ange.

Et la duchesse se leva.

-- Ainsi, vous allez denoncer M. Fouquet a la reine? dit Aramis.

-- Denoncer?... Oh! le vilain mot. Je ne denoncerai pas, mon cher
ami; vous savez trop bien la politique pour ignorer comment ces
choses-la s'executent; je prendrai parti contre M. Fouquet, voila
tout.

-- C'est juste.

-- Et, dans une guerre de parti, une arme est une arme.

-- Sans doute.

-- Une fois bien remise avec la reine mere, je puis etre
dangereuse.

-- C'est votre droit, duchesse.

-- J'en userai, mon cher ami.

-- Vous n'ignorez pas que M. Fouquet est au mieux avec le roi
d'Espagne, duchesse?

-- Oh! je le suppose.

-- M. Fouquet, si vous faites une guerre de parti comme vous
dites, vous en fera une autre.

-- Ah! que voulez-vous!

-- Ce sera son droit aussi, n'est-ce pas?

-- Certes.

-- Et, comme il est bien avec l'Espagne, il se fera une arme de
cette amitie.

-- Vous voulez dire qu'il sera bien avec le general de l'ordre des
jesuites, mon cher Aramis.

-- Cela peut arriver, duchesse.

-- Et qu'alors on me supprimera la pension que je touche par la.

-- J'en ai bien peur.

-- On se consolera. Eh! mon cher, apres Richelieu, apres la
Fronde, apres l'exil, qu'y a-t-il a redouter pour
Mme de Chevreuse?

-- La pension, vous le savez, est de quarante-huit mille livres.

-- Helas! je le sais bien.

-- De plus, quand on fait la guerre de parti, on frappe, vous ne
l'ignorez pas, sur les amis de l'ennemi.

-- Ah! vous voulez dire qu'on tombera sur ce pauvre Laicques?

-- C'est presque inevitable, duchesse.

-- Oh! il ne touche que douze mille livres de pension.

-- Oui; mais le roi d'Espagne a du credit; consulte par
M. Fouquet, il peut faire enfermer M. Laicques dans quelque
forteresse.

-- Je n'ai pas grand-peur de cela, mon bon ami, parce que, grace a
une reconciliation avec Anne d'Autriche, j'obtiendrai que la
France demande la liberte de Laicques.

-- C'est vrai. Alors, vous aurez autre chose a redouter.

-- Quoi donc? fit la duchesse en jouant la surprise et l'effroi.

-- Vous saurez et vous savez qu'une fois affilie a l'ordre, on
n'en sort pas sans difficultes. Les secrets qu'on a pu penetrer
sont malsains, ils portent avec eux des germes de malheur pour
quiconque les revele.

La duchesse reflechit un moment.

-- Voila qui est plus serieux, dit-elle; j'y aviserai.

Et, malgre l'obscurite profonde, Aramis sentit un regard brulant
comme un fer rouge s'echapper des yeux de son amie pour venir
plonger dans son coeur.

-- Recapitulons, dit Aramis, qui se tint alors sur ses gardes et
glissa sa main sous son pourpoint, ou il avait un stylet cache.

-- C'est cela, recapitulons: les bons comptes font les bons amis.

-- La suppression de votre pension...

-- Quarante-huit mille livres, et celle de Laicques douze, font
soixante mille livres; voila ce que vous voulez dire, n'est-ce
pas?

-- Precisement, et je cherche le contrepoids que vous trouvez a
cela?

-- Cinq cent mille livres que j'aurai chez la reine.

-- Ou que vous n'aurez pas.

-- Je sais le moyen de les avoir, dit etourdiment la duchesse.

Ces mots firent dresser l'oreille au chevalier. A partir de cette
faute de l'adversaire, son esprit fut tellement en garde, que lui
profita toujours, et qu'elle, par consequent, perdit l'avantage.

-- J'admets que vous ayez cet argent, reprit-il, vous perdrez le
double, ayant cent mille francs de pension a toucher au lieu de
soixante mille, et cela pendant dix ans.

-- Non, car je ne souffrirai cette diminution de revenu que
pendant la duree du ministere de M. Fouquet; or, cette duree, je
l'evalue a deux mois.

-- Ah! fit Aramis.

-- Je suis franche, comme vous voyez.

-- Je vous remercie, duchesse, mais vous auriez tort de supposer
qu'apres la disgrace de M. Fouquet, l'ordre recommencerait a vous
payer votre pension.

-- Je sais le moyen de faire financer l'ordre, comme je sais le
moyen de faire contribuer la reine mere.

-- Alors, duchesse, nous sommes tous forces de baisser pavillon
devant vous; a vous la victoire! a vous le triomphe! Soyez
clemente, je vous en prie. Sonnez, clairons!

-- Comment est-il possible, reprit la duchesse, sans prendre garde
a l'ironie, que vous reculiez devant cinq cent mille malheureuses
livres, quand il s'agit de vous epargner, je veux dire a votre
ami, pardon, a votre protecteur, un desagrement comme celui que
cause une guerre de parti?

-- Duchesse, voici pourquoi: c'est qu'apres les cinq cent mille
livres, M. de Laicques demandera sa part, qui sera aussi de cinq
cent mille livres, n'est-ce pas? c'est qu'apres la part de
M. de Laicques et la votre viendront la part de vos enfants, celle
de vos pauvres, de tout le monde, et que des lettres, si
compromettantes qu'elles soient, ne valent pas trois a quatre
millions. Vrai Dieu! duchesse, les ferrets de la reine de France
valaient mieux que ces chiffons signes Mazarin, et pourtant ils
n'ont pas coute le quart de ce que vous demandez pour vous.

-- Ah! c'est vrai, c'est vrai; mais le marchand prise sa
marchandise ce qu'il veut. C'est a l'acheteur d'acquerir ou de
refuser.

-- Tenez, duchesse, voulez-vous que je vous dise pourquoi je
n'acheterai pas vos lettres?

-- Dites.

-- Vos lettres de Mazarin sont fausses.

-- Allons donc!

-- Sans doute; car il serait pour le moins etrange que, brouillee
avec la reine par M. Mazarin, vous eussiez entretenu avec ce
dernier un commerce intime; cela sentirait la passion,
l'espionnage, la... ma foi! je ne veux pas dire le mot.

-- Dites toujours.

-- La complaisance.

-- Tout cela est vrai; mais, ce qui ne l'est pas moins, c'est ce
qu'il y a dans la lettre.

-- Je vous jure, duchesse, que vous ne pourrez pas vous en servir
aupres de la reine.

-- Oh! que si fait, je puis me servir de tout aupres de la reine.

"Bon! pensa Aramis. Chante donc, pie-grieche! siffle donc,
vipere!"

Mais la duchesse en avait assez dit; elle fit deux pas vers la
porte.

Aramis lui gardait une disgrace... l'imprecation que fait entendre
le vaincu derriere le char du triomphateur.

Il sonna.

Des lumieres parurent dans le salon.

Alors l'eveque se trouva dans un cercle de lumieres qui
resplendissaient sur le visage defait de la duchesse.

Aramis attacha un long et ironique regard sur ses joues palies et
dessechees, sur ces yeux dont l'etincelle s'echappait de deux
paupieres nues, sur cette bouche dont les levres enfermaient avec
soin des dents noircies et rares.

Il affecta, lui, de poser gracieusement sa jambe pure et nerveuse,
sa tete lumineuse et fiere, il sourit pour laisser entrevoir ses
dents, qui, a la lumiere, avaient encore une sorte d'eclat. La
coquette vieillie comprit le galant railleur; elle etait justement
placee devant une grande glace ou toute sa decrepitude, si
soigneusement dissimulee, apparut manifeste par le contraste.

Alors, sans meme saluer Aramis, qui s'inclinait souple et charmant
comme le mousquetaire d'autrefois, elle partit d'un pas vacillant
et alourdi par la precipitation.

Aramis glissa comme un zephyr sur le parquet pour la conduire
jusqu'a la porte.

Mme de Chevreuse fit un signe a son grand laquais, qui reprit le
mousqueton, et elle quitta cette maison ou deux amis si tendres ne
s'etaient pas entendus pour s'etre trop bien compris.


Chapitre CLXXX -- Ou l'on voit qu'un marche qui ne peut pas se
faire avec l'un peut se faire avec l'autre


Aramis avait devine juste: a peine sortie de la maison de la place
Baudoyer, Mme la duchesse de Chevreuse se fit conduire chez elle.

Elle craignait d'etre suivie sans doute, et cherchait a innocenter
ainsi sa promenade; mais, a peine rentree a l'hotel, a peine sure
que personne ne la suivrait pour l'inquieter, elle fit ouvrir la
porte du jardin qui donnait sur une autre rue, et se rendit rue
Croix-des-Petits-Champs, ou demeurait M. Colbert.

Nous avons dit que le soir etait venu: c'est la nuit qu'il
faudrait dire, et une nuit epaisse. Paris, redevenu calme, cachait
dans son ombre indulgente la noble duchesse conduisant son
intrigue politique, et la simple bourgeoise qui, attardee apres un
souper en ville, prenait au bras d'un amant le plus long chemin
pour regagner le logis conjugal.

Mme de Chevreuse avait trop l'habitude de la politique nocturne
pour ignorer qu'un ministre ne se cele jamais, fut-ce chez lui,
aux jeunes et belles dames qui craignent la poussiere des bureaux,
ou aux vieilles dames tres savantes qui craignent l'echo indiscret
des ministeres.

Un valet recut la duchesse sous le peristyle, et, disons-le, il la
recut assez mal. Cet homme lui expliqua meme, apres avoir vu son
visage, que ce n'etait pas a une pareille heure et a un pareil age
que l'on venait troubler le dernier travail de M. Colbert.

Mais Mme de Chevreuse, sans se facher, ecrivit sur une feuille de
ses tablettes son nom, nom bruyant, qui avait tant de fois tinte
desagreablement aux oreilles de Louis XIII et du grand cardinal.

Elle ecrivit ce nom avec la grande ecriture ignorante des hauts
seigneurs de cette epoque, plia le papier d'une facon qui lui
etait particuliere, et le remit au valet sans ajouter un mot, mais
d'une mine si imperieuse, que le drole, habitue a flairer son
monde, sentit la princesse, baissa la tete et courut chez
M. Colbert.

Il sans dire que le ministre poussa un petit cri en ouvrant le
papier, et que, ce cri instruisant suffisamment le valet de
l'interet qu'il fallait prendre a la visite mysterieuse, le valet
revint en courant chercher la duchesse.

Elle monta donc assez lourdement le premier etage de la belle
maison neuve, se remit au palier pour ne pas entrer essoufflee, et
parut devant M. Colbert, qui tenait lui-meme les battants de sa
porte.

La duchesse s'arreta au seuil pour bien regarder celui avec lequel
elle avait affaire.

Au premier abord, la tete ronde, lourde, epaisse, les gros
sourcils, la moue disgracieuse de cette figure ecrasee par une
calotte pareille a celle des pretres, cet ensemble, disons-nous,
promit a la duchesse peu de difficultes dans les negociations,
mais aussi peu d'interet dans le debat des articles.

Car il n'y avait pas d'apparence que cette grosse nature fut
sensible aux charmes d'une vengeance raffinee ou d'une ambition
alteree.

Mais, lorsque la duchesse vit de plus pres les petits yeux noirs
percants, le pli longitudinal de ce front bombe, severe, la
crispation imperceptible de ces levres, sur lesquelles on observa
tres vulgairement de la bonhomie, Mme de Chevreuse changea d'idee
et put se dire: "J'ai trouve mon homme!"

-- Qui me procure l'honneur de votre visite, madame? demanda
l'intendant des finances.

-- Le besoin que j'ai de vous, monsieur, reprit la duchesse, et
celui que vous avez de moi.

-- Heureux, madame, d'avoir entendu la premiere partie de votre
phrase; mais, quant a la seconde...

Mme de Chevreuse s'assit sur le fauteuil que Colbert lui avancait.

-- Monsieur Colbert, vous etes intendant des finances?

-- Oui, madame.

-- Et vous aspirez a devenir surintendant?...

-- Madame!

-- Ne niez pas; cela ferait longueur dans notre conversation:
c'est inutile.

-- Cependant, madame, si plein de bonne volonte, de politesse
meme, que je sois envers une dame de votre merite, rien ne me fera
confesser que je cherche a supplanter mon superieur.

-- Je ne vous ai point parle de supplanter, monsieur Colbert. Est-
ce que, par hasard, j'aurais prononce ce mot? Je ne crois pas. Le
mot remplacer est moins agressif et plus convenable
grammaticalement, comme disait M. de Voiture. Je pretends donc que
vous aspirez a remplacer M. Fouquet.

-- La fortune de M. Fouquet, madame, est de celles qui resistent.
M. le surintendant joue, dans ce siecle, le role du colosse de
Rhodes: les vaisseaux passent au-dessous de lui et ne le
renversent pas.

-- Je me fusse servie precisement de cette comparaison. Oui,
M. Fouquet joue le role du colosse de Rhodes; mais je me souviens
d'avoir oui raconter a M. Conrart... un academicien, je crois...
que, le colosse de Rhodes etant tombe, le marchand qui l'avait
fait jeter bas... un simple marchand, monsieur Colbert... fit
charger quatre cents chameaux de ses debris. Un marchand! c'est
bien moins fort qu'un intendant des finances.

-- Madame, je puis vous assurer que je ne renverserai jamais
M. Fouquet.

-- Eh bien! monsieur Colbert, puisque vous vous obstinez a faire
de la sensibilite avec moi, comme si vous ignoriez que je
m'appelle Mme de Chevreuse, et que je suis vieille, c'est-a-dire
que vous avez affaire a une femme qui a fait de la politique avec
M. de Richelieu et qui n'a plus de temps a perdre, comme, dis-je,
vous commettez cette imprudence, je m'en vais aller trouver des
gens plus intelligents et plus presses de faire fortune.

-- En quoi, madame, en quoi?

-- Vous me donnez une pauvre idee des negociations d'aujourd'hui,
monsieur. Je vous jure bien que, si, de mon temps, une femme fut
allee trouver M. de Cinq-Mars, qui pourtant n'etait pas un grand
esprit, je vous jure que, si elle lui eut dit sur le cardinal ce
que je viens de vous dire sur M. Fouquet, M. de Cinq-Mars, a
l'heure qu'il est, eut deja mis les fers au feu.

-- Allons, madame, allons, un peu d'indulgence.

-- Ainsi, vous voulez bien consentir a remplacer M. Fouquet?

-- Si le roi congedie M. Fouquet, oui, certes.

-- Encore une parole de trop; il est bien evident que, si vous
n'avez pas encore fait chasser M. Fouquet, c'est que vous n'avez
pas pu le faire. Aussi, je ne serais qu'une sotte pecore, si,
venant a vous, je ne vous apportais pas ce qui vous manque.

-- Je suis desole d'insister, madame, dit Colbert apres un silence
qui avait permis a la duchesse de sonder toute la profondeur de sa
dissimulation; mais je dois vous prevenir que, depuis six ans,
denonciations sur denonciations se succedent contre M. Fouquet,
sans que jamais l'assiette de M. le surintendant ait ete deplacee.

-- Il y a temps pour tout, monsieur Colbert; ceux qui ont fait ces
denonciations ne s'appelaient pas Mme de Chevreuse, et ils
n'avaient pas de preuves equivalentes a six lettres de
M. de Mazarin, etablissant le delit dont il s'agit.

-- Le delit?

-- Le crime, s'il vous plait mieux.

-- Un crime! Commis par M. Fouquet?

-- Rien que cela... Tiens, c'est etrange, monsieur Colbert; vous
qui avez la figure froide et peu significative, je vous vois tout
illumine.

-- Un crime?

-- Enchantee que cela vous fasse quelque effet.

-- Oh! c'est que le mot renferme tant de choses, madame!

-- Il renferme un brevet de surintendant des finances pour vous,
et une lettre d'exil ou de Bastille pour M. Fouquet.

-- Pardonnez-moi, madame la duchesse, il est presque impossible
que M. Fouquet soit exile: emprisonne, disgracie, c'est deja tant!

-- Oh! je sais ce que je dis, repartit froidement
Mme de Chevreuse. Je ne vis pas tellement eloignee de Paris, que
je ne sache ce qui s'y passe. Le roi n'aime pas M. Fouquet, et il
perdra volontiers M. Fouquet, si on lui en donne l'occasion.

-- Il faut que l'occasion soit bonne.

-- Assez bonne. Aussi, c'est une occasion que j'evalue a cinq cent
mille livres.

-- Comment cela? dit Colbert.

-- Je veux dire, monsieur, que, tenant cette occasion dans mes
mains, je ne la ferai passer dans les votres que moyennant un
retour de cinq cent mille livres.

-- Tres bien, madame, je comprends. Mais, puisque vous venez de
fixer un prix a la vente, voyons la valeur vendue.

-- Oh! la moindre chose: six lettres, je vous l'ai dit, de
M. de Mazarin; des autographes qui ne seraient pas trop chers,
assurement, s'ils etablissaient d'une facon irrecusable que
M. Fouquet avait detourne de grosses sommes pour se les
approprier.

-- D'une facon irrecusable, dit Colbert les yeux brillants de
joie.

-- Irrecusable! Voulez-vous lire les lettres?

-- De tout coeur! La copie, bien entendu?

-- Bien entendu, oui.

Mme la duchesse tira de son sein une petite liasse aplatie par le
corset de velours:

-- Lisez, dit-elle.

Colbert se jeta avidement sur ces papiers et les devora.

-- A merveille! dit-il.

-- C'est assez net, n'est-ce pas?

-- Oui, madame, oui. M. de Mazarin aurait remis de l'argent a
M. Fouquet, lequel aurait garde cet argent, mais quel argent?

-- Ah! voila, quel argent? Si nous traitons ensemble, je joindrai
a ses lettres une septieme, qui vous donnera les derniers
renseignements.

Colbert reflechit.

-- Et les originaux des lettres?

-- Question inutile. C'est comme si je vous demandais: Monsieur
Colbert, les sacs d'argent que vous me donnerez seront-ils pleins
ou vides?

-- Tres bien, madame.

-- Est-ce conclu?

-- Non pas.

-- Comment?

-- Il y a une chose a laquelle nous n'avons reflechi ni l'un ni
l'autre.

-- Dites-la-moi.

-- M. Fouquet ne peut etre perdu en cette occurrence que par un
proces.

-- Oui.

-- Un scandale public.

-- Oui. Eh bien?

-- Eh bien! on ne peut lui faire ni le proces ni le scandale.

-- Parce que?

-- Parce qu'il est procureur general au Parlement, parce que tout,
en France, administration, armee, justice, commerce, se relie
mutuellement par une chaine de bon vouloir qu'on appelle esprit de
corps. Ainsi, madame, jamais le Parlement ne souffrira que son
chef soit traine devant un tribunal. Jamais, s'il y est traine
d'autorite royale, jamais il ne sera condamne.

-- Ah! ma foi! monsieur Colbert, cela ne me regarde pas.

-- Je le sais, madame, mais cela me regarde, moi, et diminue la
valeur de votre apport. A quoi peut me servir une preuve de crime
sans la possibilite de condamnation?

-- Soupconne seulement, M. Fouquet perdra sa charge de
surintendant.

-- Voila grand-chose! s'ecria Colbert, dont les traits sombres
eclaterent tout a coup, illumines d'une expression de haine et de
vengeance.

-- Ah! ah! monsieur Colbert, dit la duchesse, excusez-moi, je ne
vous savais pas si fort impressionnable. Bien, tres bien! Alors,
puisqu'il vous faut plus que je n'ai, ne parlons plus de rien.

-- Si fait, madame, parlons-en toujours. Seulement, vos valeurs
ayant baisse, abaissez vos pretentions.

-- Vous marchandez?

-- C'est une necessite pour quiconque veut payer loyalement.

-- Combien m'offrez-vous?

-- Deux cent mille livres.

La duchesse lui rit au nez; puis, tout a coup:

-- Attendez, dit-elle.

-- Vous consentez?

-- Pas encore, j'ai une autre combinaison.

-- Dites.

-- Vous me donnez trois cent mille livres.

-- Non pas! non pas!

-- Oh! c'est a prendre ou a laisser... Et puis, ce n'est pas tout.

-- Encore?... Vous devenez impossible, madame la duchesse.

-- Moins que vous ne le croyez, ce n'est plus de l'argent que je
vous demande.

-- Quoi donc, alors?

-- Un service. Vous savez que j'ai toujours aime tendrement la
reine.

-- Eh bien?

-- Eh bien! je veux avoir une entrevue avec Sa Majeste.

-- Avec la reine?

-- Oui, monsieur Colbert, avec la reine, qui n'est plus mon amie,
c'est vrai, et depuis longtemps, mais qui peut le devenir encore,
si on en fournit l'occasion.

-- Sa Majeste ne recoit plus personne, madame. Elle souffre
beaucoup. Vous n'ignorez pas que les acces de son mal se reiterent
plus frequemment...

-- Voila precisement pourquoi je desire avoir une entrevue avec Sa
Majeste. Figurez-vous que dans la Flandre, nous avons beaucoup de
ces sortes de maladies.

-- Des cancers? Maladie affreuse, incurable.

-- Ne croyez donc pas cela, monsieur Colbert. Le paysan flamand
est un peu l'homme de la nature; il n'a pas precisement une femme,
il a une femelle.

-- Eh bien! madame?

-- Eh bien! monsieur Colbert, tandis qu'il fume sa pipe, la femme
travaille: elle tire l'eau du puits, elle charge le mulet ou
l'ane, elle se charge elle-meme. Se menageant peu, elle se heurte
ca et la, souvent meme elle est battue. Un cancer vient d'une
contusion.

-- C'est vrai.

-- Les Flamandes ne meurent pas pour cela. Elles vont, quand elles
souffrent trop, a la recherche du remede. Et les beguines de
Bruges sont d'admirables medecins pour toutes les maladies. Elles
ont des eaux precieuses, des topiques, des specifiques: elles
donnent a la malade un flacon et un cierge, beneficient sur le
clerge et servent Dieu par l'exploitation de leurs deux
marchandises. J'apporterai donc a la reine l'eau du beguinage de
Bruges. Sa Majeste guerira, et brulera autant de cierges qu'elle
le jugera convenable. Vous voyez, monsieur Colbert, que,
m'empecher d'aller voir la reine, c'est presque un crime de
regicide.

-- Madame la duchesse, vous etes une femme de trop d'esprit, vous
me confondez; toutefois, je devine bien que cette grande charite
envers la reine couvre un petit interet personnel.

-- Est-ce que je me donne la peine de le cacher, monsieur Colbert?
Vous avez dit, je crois, un petit interet personnel? Apprenez donc
que c'est un grand interet, et je vous le prouverai en me
resumant. Si vous me faites entrer chez Sa Majeste, je me contente
des trois cent mille livres reclamees; sinon, je garde mes
lettres, a moins que vous n'en donniez, seance tenante, cinq cent
mille livres.

Et, se levant sur cette parole decisive, la vieille duchesse
laissa M. Colbert dans une desagreable perplexite.

Marchander encore etait devenu impossible; ne plus marchander,
c'etait perdre infiniment trop.

-- Madame, dit-il, je vais avoir le plaisir de vous compter cent
mille ecus.

-- Oh! fit la duchesse.

-- Mais comment aurai-je les lettres veritables?

-- De la facon la plus simple, mon cher monsieur Colbert... A qui
vous fiez vous?

Le grave financier se mit a rire silencieusement, de sorte que ses
gros sourcils noirs montaient et descendaient comme deux ailes de
chauve-souris sur la ligne profonde de son front jaune.

-- A personne, dit-il.

-- Oh! vous ferez bien une exception en votre faveur, monsieur
Colbert.

-- Comment cela, madame la duchesse?

-- Je veux dire que, si vous preniez la peine de venir avec moi a
l'endroit ou sont les lettres, elles vous seraient remises a vous-
meme, et vous pourriez les verifier, les controler.

-- Il est vrai.

-- Vous vous seriez muni de cent mille ecus, parce que je ne me
fie, moi non plus, a personne.

M. l'intendant Colbert rougit jusqu'aux sourcils. Il etait, comme
tous les hommes superieurs dans l'art des chiffres, d'une probite
insolente et mathematique.

-- J'emporterai, dit-il, madame, la somme promise, en deux bons
payables a ma caisse. Cela vous satisfera-t-il?

-- Que ne sont-ils de deux millions, vos bons de caisse, monsieur
l'intendant!... Je vais donc avoir l'honneur de vous montrer le
chemin.

-- Permettez que je fasse atteler mes chevaux.

-- J'ai un carrosse en bas, monsieur.

Colbert toussa comme un homme irresolu. Il se figura un moment que
la proposition de la duchesse etait un piege; que peut-etre on
attendait a la porte; que cette dame, dont le secret venait de se
vendre cent mille ecus a Colbert, devait avoir propose ce secret a
M. Fouquet pour la meme somme.

Comme il hesitait beaucoup, la duchesse le regarda dans les yeux.

-- Vous aimez mieux votre carrosse? dit-elle.

-- Je l'avoue.

-- Vous vous figurez que je vous conduis dans quelque traquenard?

-- Madame la duchesse, vous avez le caractere folatre, et moi,
revetu d'un caractere aussi grave, je puis etre compromis par une
plaisanterie.

-- Oui; enfin, vous avez peur? Eh bien! prenez votre carrosse,
autant de laquais que vous voudrez... Seulement, reflechissez-y
bien... ce que nous faisons a nous deux, nous le savons seuls; ce
qu'un tiers aura vu, nous l'apprenons a tout l'univers. Apres tout
moi, je n'y tiens pas: mon carrosse suivra le votre, et je me
tiens pour satisfaite de monter dans votre carrosse pour aller
chez la reine.

-- Chez la reine?

-- Vous l'aviez deja oublie? Quoi! une clause de cette importance
pour moi vous avait echappe? Que c'etait peu pour vous, mon Dieu!
Si j'avais su, je vous eusse demande le double.

-- J'ai reflechi, madame la duchesse; je ne vous accompagnerai
pas.

-- Vrai!... Pourquoi?

-- Parce que j'ai en vous une confiance sans bornes.

-- Vous me comblez!... Mais, pour que je touche les cent mille
ecus?...

-- Les voici.

L'intendant griffonna quelques mots sur un papier qu'il remit a la
duchesse.

-- Vous etes payee, dit-il.

-- Le trait est beau, monsieur Colbert, et je vais vous en
recompenser.

En disant ces mots, elle se mit a rire.

Le rire de Mme de Chevreuse etait un murmure sinistre; tout homme
qui sent la jeunesse, la foi, l'amour, la vie battre en son coeur,
prefere des pleurs a ce rire lamentable.

La duchesse ouvrit le haut de son justaucorps et tira de son sein
rougi une petite liasse de papiers noues d'un ruban couleur feu.
Les agrafes avaient cede sous la pression brutale de ses mains
nerveuses. La peau, eraillee par l'extraction et le frottement des
papiers, apparaissait sans pudeur aux yeux de l'intendant, fort
intrigue de ces preliminaires etranges. La duchesse riait
toujours.

-- Voila, dit-elle, les veritables lettres de M. de Mazarin. Vous
les avez, et, de plus, la duchesse de Chevreuse s'est deshabillee
devant vous, comme si vous eussiez ete... Je ne veux pas vous dire
des noms qui vous donneraient de l'orgueil ou de la jalousie.
Maintenant, monsieur Colbert, fit-elle en agrafant et en nouant
avec rapidite le corps de sa robe, votre bonne fortune est finie;
accompagnez-moi chez la reine.

-- Non pas, madame: si vous alliez encourir de nouveau la disgrace
de Sa Majeste, et que l'on sut au Palais-Royal que j'ai ete votre
introducteur, la reine ne me le pardonnerait de sa vie. Non. J'ai
des gens devoues au palais, ceux-la vous feront entrer sans me
compromettre.

-- Comme il vous plaira, pourvu que j'entre.

-- Comment appelez-vous les dames religieuses de Bruges qui
guerissent les malades?

-- Les beguines.

-- Vous etes une beguine.

-- Soit, mais il faudra bien que je cesse de l'etre.

-- Cela vous regarde.

-- Pardon! pardon! je ne veux pas etre exposee a ce qu'on me
refuse l'entree.

-- Cela vous regarde encore, madame. Je vais commander au premier
valet de chambre du gentilhomme de service chez Sa Majeste de
laisser entrer une beguine apportant un remede efficace pour
soulager les douleurs de Sa Majeste. Vous portez ma lettre, vous
vous chargez du remede et des explications. J'avoue la beguine, je
nie Mme de Chevreuse.

-- Qu'a cela ne tienne.

-- Voici la lettre d'introduction, madame.


Chapitre CLXXXI -- La peau de l'ours


Colbert donna cette lettre a la duchesse, lui retira doucement le
siege derriere lequel elle s'abritait.

Mme de Chevreuse salua tres legerement et sortit.

Colbert, qui avait reconnu l'ecriture de Mazarin et compte les
lettres, sonna son secretaire et lui enjoignit d'aller chercher
chez lui M. Vanel, conseiller au Parlement. Le secretaire repliqua
que M. le conseiller, fidele a ses habitudes, venait d'entrer dans
la maison pour rendre compte a l'intendant des principaux details
du travail accompli ce jour meme dans la seance du Parlement.

Colbert s'approcha des lampes, relut les lettres du defunt
cardinal, sourit plusieurs fois en reconnaissant toute la valeur
des pieces que venait de lui livrer Mme de Chevreuse, et, en
etayant pour plusieurs minutes sa grosse tete dans ses mains, il
reflechit profondement.

Pendant ces quelques minutes, un homme gros et grand, a la figure
osseuse, aux yeux fixes, au nez crochu, avait fait son entree dans
le cabinet de Colbert avec une assurance modeste, qui decelait un
caractere a la fois souple et decide: souple envers le maitre qui
pouvait jeter la proie, ferme envers les chiens qui eussent pu lui
disputer cette proie opime.

M. Vanel avait sous le bras un dossier volumineux; il le posa sur
le bureau meme, ou les deux coudes de Colbert etayaient sa tete.

-- Bonjour, monsieur Vanel, dit celui-ci en se reveillant de sa
meditation.

-- Bonjour, monseigneur, dit naturellement Vanel.

-- C'est _monsieur_ qu'il faut dire, repliqua doucement Colbert.

-- On appelle _monseigneur_ les ministres, dit Vanel avec un sang-
froid imperturbable; vous etes ministre!

-- Pas encore!

-- De fait, je vous appelle monseigneur; d'ailleurs, vous etes mon
seigneur, a moi, cela me suffit; s'il vous deplait que je vous
appelle ainsi devant le monde, laissez-moi vous appeler de ce nom
dans le particulier.

Colbert leva la tete a la hauteur des lampes et lut ou chercha a
lire sur le visage de Vanel pour combien la sincerite entrait dans
cette protestation de devouement.

Mais le conseiller savait soutenir le poids d'un regard, ce regard
fut-il celui de Monseigneur.

Colbert soupira. Il n'avait rien lu sur le visage de Vanel; Vanel
pouvait etre honnete. Colbert songea que cet inferieur lui etait
superieur, en cela qu'il avait une femme infidele.

Au moment ou il s'apitoyait sur le sort de cet homme Vanel tira
froidement de sa poche un billet parfume, cachete de cire
d'Espagne, et le tendit a Monseigneur.

-- Qu'est cela, Vanel?

-- Une lettre de ma femme, monseigneur.

Colbert toussa. Il prit la lettre, l'ouvrit, la lut et l'enferma
dans sa poche, tandis que Vanel feuilletait impassiblement son
volume de procedure.

-- Vanel, dit tout a coup le protecteur a son protege, vous etes
un homme de travail, vous?

-- Oui, monseigneur.

-- Douze heures d'etudes ne vous effraient pas?

-- J'en fais quinze par jour.

-- Impossible! Un conseiller ne saurait travailler plus de trois
heures pour le Parlement.

-- Oh! je fais des etats pour un ami que j'ai aux comptes, et,
comme il me reste du temps, j'etudie l'hebreu.

-- Vous etes fort considere au Parlement, Vanel?

-- Je crois que oui, monseigneur.

-- Il s'agirait de ne pas croupir sur le siege de conseiller.

-- Que faire pour cela?

-- Acheter une charge.

-- Laquelle?

-- Quelque chose de grand. Les petites ambitions sont les plus
malaisees a satisfaire.

-- Les petites bourses, monseigneur, sont les plus difficiles a
remplir.

-- Et puis, quelle charge voyez-vous? fit Colbert.

-- Je n'en vois pas, c'est vrai.

-- Il y en a bien une, mais il faut etre le roi pour l'acheter
sans se gener; or, le roi ne se donnera pas, je crois, la
fantaisie d'acheter une charge de procureur general.

En entendant ces mots, Vanel attacha sur Colbert son regard humble
et terne a la fois.

Colbert se demanda s'il avait ete devine, ou seulement rencontre
par la pensee de cet homme.

-- Que me parlez-vous, monseigneur, dit Vanel, de la charge de
procureur general au Parlement? Je n'en sache pas d'autre que
celle de M. Fouquet.

-- Precisement, mon cher conseiller.

-- Vous n'etes pas degoute, monseigneur; mais, avant que la
marchandise soit achetee, ne faut-il pas qu'elle soit vendue?

-- Je crois, monsieur Vanel, que cette charge-la sera sous peu a
vendre...

-- A vendre!... la charge de procureur de M. Fouquet?

-- On le dit.

-- La charge qui le fait inviolable, a vendre? Oh! oh!

Et Vanel se mit a rire.

-- En auriez-vous peur, de cette charge? dit gravement Colbert.

-- Peur! non pas...

-- Ni envie?

-- Monseigneur se moque de moi! repliqua Vanel; comment un
conseiller du Parlement n'aurait-il pas envie de devenir procureur
general?

-- Alors, monsieur Vanel... puisque je vous dis que la charge se
presente a vendre.

-- Monseigneur le dit.

-- Le bruit en court.

-- Je repete que c'est impossible; jamais un homme ne jette le
bouclier derriere lequel il abrite son honneur, sa fortune et sa
vie.

-- Parfois il est des fous qui se croient au-dessus de toutes les
mauvaises chances, monsieur Vanel.

-- Oui, monseigneur; mais ces fous-la ne font pas leurs folies au
profit des pauvres Vanels qu'il y a dans le monde.

-- Pourquoi pas?

-- Parce que ces Vanels sont pauvres.

-- Il est vrai que la charge de M. Fouquet peut couter gros. Qu'y
mettriez vous, monsieur Vanel?

-- Tout ce que je possede, monseigneur.

-- Ce qui veut dire?

-- Trois a quatre cent mille livres.

-- Et la charge vaut?

-- Un million et demi, au plus bas. Je sais des gens qui en ont
offert un million sept cent mille livres sans decider M. Fouquet.
Or, si par hasard il arrivait que M. Fouquet voulut vendre, ce que
je ne crois pas, malgre ce qu'on m'en a dit...

-- Ah! l'on vous en a dit quelque chose! Qui cela?

-- M. de Gourville... M. Pelisson. Oh! en l'air.

-- Eh bien! si M. Fouquet voulait vendre?...

-- Je ne pourrais encore acheter, attendu que M. le surintendant
ne vendra que pour avoir de l'argent frais, et personne n'a un
million et demi a jeter sur une table.

Colbert interrompit en cet endroit le conseiller par une pantomime
imperieuse. Il avait recommence a reflechir.

Voyant l'attitude serieuse du maitre, voyant sa perseverance a
mettre la conversation sur ce sujet, M. Vanel attendait une
solution sans oser la provoquer.

-- Expliquez-moi bien, dit alors Colbert, les privileges de la
charge de procureur general.

-- Le droit de mise en accusation contre tout sujet francais qui
n'est pas prince du sang; la mise a neant de toute accusation
dirigee contre tout Francais qui n'est pas roi ou prince. Un
procureur general est le bras droit du roi pour frapper un
coupable, il est son bras aussi pour eteindre le flambeau de la
justice. Aussi M. Fouquet se soutiendra-t-il contre le roi lui-
meme en ameutant les parlements; aussi le roi menagera-t-il
M. Fouquet malgre tout pour faire enregistrer ses edits sans
conteste. Le procureur general peut etre un instrument bien utile
ou bien dangereux.

-- Voulez-vous etre procureur general, Vanel? dit tout a coup
Colbert en adoucissant son regard et sa voix.

-- Moi? s'ecria celui-ci. Mais j'ai eu l'honneur de vous
representer qu'il manque au moins onze cent mille livres a ma
caisse.

-- Vous emprunterez cette somme a vos amis.

-- Je n'ai pas d'amis plus riches que moi.

-- Un honnete homme!

-- Si tout le monde pensait comme vous, monseigneur.

-- Je le pense, cela suffit, et, au besoin, je repondrai de vous.

-- Prenez garde au proverbe, monseigneur.

-- Lequel?

-- Qui repond paie.

-- Qu'a cela ne tienne.

Vanel se leva, tout remue par cette offre si subitement, si
inopinement faite par un homme que les plus frivoles prenaient au
serieux.

-- Ne vous jouez pas de moi, monseigneur, dit-il.

-- Voyons, faisons vite, monsieur Vanel. Vous dites que
M. Gourville vous a parle de la charge de M. Fouquet?

-- M. Pelisson aussi.

-- Officiellement, ou officieusement?

-- Voici leurs paroles: "Ces gens du Parlement sont ambitieux et
riches; ils devraient bien se cotiser pour faire deux ou trois
millions a M. Fouquet, leur protecteur, leur lumiere."

-- Et vous avez dit?

-- J'ai dit que, pour ma part, je donnerais dix mille livres s'il
le fallait.

-- Ah! vous aimez donc M. Fouquet? s'ecria M. Colbert avec un
regard plein de haine.

-- Non; mais M. Fouquet est notre procureur general; il s'endette,
il se noie; nous devons sauver l'honneur du corps.

-- Voila qui m'explique pourquoi M. Fouquet sera toujours sain et
sauf tant qu'il occupera sa charge, repliqua Colbert.

-- La-dessus, poursuivit Vanel, M. Gourville a ajoute: "Faire
l'aumone a M. Fouquet, c'est toujours un procede humiliant auquel
il repondra par un refus; que le Parlement se cotise pour acheter
dignement la charge de son procureur general, alors tout va bien,
l'honneur du corps est sauf, et l'orgueil de M. Fouquet sauve."

-- C'est une ouverture cela.

-- Je l'ai considere ainsi, monseigneur.

-- Eh bien! monsieur Vanel, vous irez trouver immediatement
M. Gourville ou M. Pelisson; connaissez-vous quelque autre ami de
M. Fouquet?

-- Je connais beaucoup M. de La Fontaine.

-- La Fontaine le rimeur?

-- Precisement; il faisait des vers a ma femme, quand M. Fouquet
etait de nos amis.

-- Adressez-vous donc a lui pour obtenir une entrevue de M. le
surintendant.

-- Volontiers; mais la somme?

-- Au jour et a l'heure fixes, monsieur Vanel, vous serez nanti de
la somme, ne vous inquietez point.

-- Monseigneur, une telle munificence! Vous effacez le roi, vous
surpassez M. Fouquet.

-- Un moment... ne faisons pas abus des mots. Je ne vous donne pas
quatorze cent mille livres, monsieur Vanel: j'ai des enfants.

-- Eh! monsieur, vous me les pretez; cela suffit.

-- Je vous les prete, oui.

-- Demandez tel interet, telle garantie qu'il vous plaira,
monseigneur, je suis pret, et, vos desirs etant satisfaits, je
repeterai encore que vous surpassez les rois et M. Fouquet en
munificence. Vos conditions?

-- Le remboursement en huit annees.

-- Oh! tres bien.

-- Hypotheque sur la charge elle-meme.

-- Parfaitement; est-ce tout?

-- Attendez. Je me reserve le droit de vous racheter la charge a
cent cinquante mille livres de benefice si vous ne suiviez pas,
dans la gestion de cette charge, une ligne conforme aux interets
du roi et a mes desseins.

-- Ah! ah! dit Vanel un peu emu.

-- Cela renferme-t-il quelque chose qui vous puisse choquer,
monsieur Vanel? dit froidement Colbert.

-- Non, non, repliqua vivement Vanel.

-- Eh bien! nous signerons cet acte quand il vous plaira. Courez
chez les amis de M. Fouquet.

-- J'y vole...

-- Et obtenez du surintendant une entrevue.

-- Oui, monseigneur.

-- Soyez facile aux concessions.

-- Oui.

-- Et les arrangements une fois pris?...

-- Je me hate de le faire signer.

-- Gardez-vous-en bien!... Ne parlez jamais de signature avec
M. Fouquet, ni de dedit, ni meme de parole, entendez-vous? vous
perdriez tout!

-- Eh bien! alors, monseigneur, que faire? C'est trop difficile...

-- Tachez seulement que M. Fouquet vous touche dans la main...
Allez!


Chapitre CLXXXII -- Chez la reine mere


La reine mere etait dans sa chambre a coucher au Palais-Royal avec
Mme de Motteville et la _senora_ Molina. Le roi, attendu jusqu'au
soir, n'avait pas paru; la reine, tout impatiente, avait envoye
chercher souvent de ses nouvelles.

Le temps semblait etre a l'orage. Les courtisans et les dames
s'evitaient dans les antichambres et les corridors pour ne point
se parler de sujets compromettants.

Monsieur avait joint le roi des le matin pour une partie de
chasse.

Madame demeurait chez elle, boudant tout le monde.

Quant a la reine mere, apres avoir fait ses prieres en latin, elle
causait menage avec ses deux amies en pur castillan.

Mme de Motteville, qui comprenait admirablement cette langue,
repondait en francais.

Lorsque les trois dames eurent epuise toutes les formules de la
dissimulation et de la politesse pour en arriver a dire que la
conduite du roi faisait mourir de chagrin la reine, la reine mere
et toute sa parente, lorsqu'on eut, en termes choisis, fulmine
toutes les imprecations contre Mlle de La Valliere, la reine mere
termina les recriminations par ces mots pleins de sa pensee et de
son caractere:

-- _Estos hijos!_ dit-elle a Molina.

C'est-a-dire: "Ces enfants!"

Mot profond dans la bouche d'une mere; mot terrible dans la bouche
d'une reine qui, comme Anne d'Autriche, celait de si singuliers
secrets dans son ame assombrie.

-- Oui, repliqua Molina, ces enfants! a qui toute mere se
sacrifie.

-- A qui, repliqua la reine, une mere a tout sacrifie.

Et elle n'acheva pas sa phrase. Il lui sembla, quand elle leva les
yeux vers le portrait en pied du pale Louis XIII, que son epoux
laissait une fois encore la lumiere monter a ses yeux ternes, le
courroux gonfler ses narines de toile. Le portrait s'animait; il
ne parlait pas, il menacait. Un profond silence succeda aux
dernieres paroles de la reine. La Molina se mit a fourrager les
rubans et les dentelles d'une vaste corbeille. Mme de Motteville,
surprise de cet eclair qui avait illumine simultanement
d'intelligence le regard de la confidente et celui de la
maitresse, Mme de Motteville, disons-nous, baissa les yeux en
femme discrete, et, ne cherchant plus a voir, ecouta de toutes ses
oreilles. Elle ne surprit qu'un "hum!" significatif de la duegne
espagnole, image de la circonspection. Elle surprit aussi un
soupir exhale comme un souffle du sein de la reine.

Elle leva la tete aussitot.

-- Vous souffrez? dit-elle.

-- Non, Motteville, non; pourquoi dis-tu cela?

-- Votre Majeste avait gemi.

-- Tu as raison, en effet; oui, je souffre un peu.

-- M. Valot est pres d'ici, chez Madame, je crois.

-- Chez Madame, pourquoi?

-- Madame a ses nerfs.

-- Belle maladie! M. Valot a bien tort d'etre chez Madame, quand
un autre medecin guerirait Madame...

Mme de Motteville leva encore ses yeux surpris.

-- Un medecin autre que M. Valot? dit-elle; qui donc?

-- Le travail, Motteville, le travail... Ah! si quelqu'un est
malade, c'est ma pauvre fille.

-- C'est aussi Votre Majeste.

-- Moins ce soir.

-- Ne vous y fiez pas, madame!

Et, comme pour justifier cette menace, de Mme de Motteville, une
douleur aigue mordit la reine au coeur, la fit palir et la
renversa sur un fauteuil avec tous les symptomes d'une pamoison
soudaine.

-- Mes gouttes! murmura-t-elle.

-- Prout! prout! repliqua la Molina, qui, sans hater sa marche,
alla tirer d'une armoire d'ecaille doree un grand flacon de
cristal de roche et l'apporta ouvert a la reine.

Celle-ci respira frenetiquement, a plusieurs reprises, et murmura:

-- C'est par la que le Seigneur me tuera. Soit faite par sa
volonte sainte!

-- On ne meurt pas pour mal avoir, ajouta la Molina en replacant
le flacon dans l'armoire.

-- Votre Majeste va bien, maintenant? demanda Mme de Motteville.

-- Mieux.

Et la reine posa son doigt sur ses levres pour commander la
discretion a sa favorite.

-- C'est etrange! dit, apres un silence, Mme de Motteville.

-- Qu'y a-t-il d'etrange? demanda la reine.

-- Votre Majeste se souvient-elle du jour ou cette douleur apparut
pour la premiere fois?

-- Je me souviens que c'etait un jour bien triste, Motteville.

-- Ce jour n'avait pas toujours ete triste pour Votre Majeste.

-- Pourquoi?

-- Parce que, vingt-trois ans auparavant, madame, Sa Majeste le
roi regnant, votre glorieux fils, etait ne a la meme heure.

La reine poussa un cri, pencha son front sur ses mains et s'abima
durant quelques secondes.

Etait-ce souvenir ou reflexion? etait-ce encore la douleur?

La Molina jeta sur Mme de Motteville un regard presque furieux,
tant il ressemblait a un reproche, et la digne femme, n'y ayant
rien compris, allait questionner pour l'acquit de sa conscience,
lorsque soudain Anne d'Autriche se levant:

-- Le 5 septembre! dit-elle; oui, ma douleur a paru le 5
septembre. Grande joie un jour, grande douleur un autre jour.
Grande douleur, ajouta-t-elle tout bas, expiation d'une trop
grande joie!

Et, a partir de ce moment, Anne d'Autriche, qui semblait avoir
epuise toute sa memoire et toute sa raison, demeura impenetrable,
l'oeil morne, la pensee vague, les mains pendantes.

-- Il faut nous mettre au lit, dit la Molina.

-- Tout a l'heure, Molina.

-- Laissons la reine, ajouta la tenace Espagnole.

Mme de Motteville se leva; des larmes brillantes et grosses comme
des larmes d'enfant coulaient lentement sur les joues blanches de
la reine.

Molina, s'en apercevant, darda sur Anne d'Autriche son oeil noir
et vigilant.

-- Oui, oui, reprit soudain la reine. Laissez-nous, Motteville.
Allez.

Ce mot _nous_ sonna desagreablement a l'oreille de la favorite
francaise. Il signifiait qu'un echange de secrets ou de souvenirs
allait se faire. Il signifiait qu'une personne etait de trop dans
l'entretien a sa plus interessante phase.

-- Madame, Molina suffira-t-elle au service de Votre Majeste?
demanda la Francaise.

-- Oui, repondit l'Espagnole.

Et Mme de Motteville s'inclina. Tout a coup une vieille femme de
chambre, vetue comme elle l'etait a la Cour d'Espagne en 1620,
ouvrit les portieres, et surprenant la reine dans ses larmes,
Mme de Motteville dans sa retraite savante, la Molina dans sa
diplomatie:

-- Le remede! le remede! cria-t-elle joyeusement a la reine en
s'approchant sans facon du groupe.

-- Quel remede, _Chica_? dit Anne d'Autriche.

-- Pour le mal de Votre Majeste, repondit celle-ci.

-- Qui l'apporte? demanda vivement Mme de Motteville; M. Valot?

-- Non, une dame de Flandre.

-- Une dame de Flandre? Une Espagnole? interrogea la reine.

-- Je ne sais.

-- Qui l'envoie?

-- M. Colbert.

-- Son nom?

-- Elle ne l'a pas dit.

-- Sa condition?

-- Elle le dira.

-- Son visage?

-- Elle est masquee.

-- Vois, Molina! s'ecria la reine.

-- C'est inutile, repondit tout a coup une voix ferme et douce a
la fois, partie de l'autre cote des tapisseries, voix qui fit
tressaillir les autres dames et frissonner la reine.

En meme temps, une femme masquee paraissait entre les rideaux.

Avant que la reine eut parle:

-- Je suis une dame du beguinage de Bruges, dit la dame inconnue,
et j'apporte, en effet, le remede qui doit guerir Votre Majeste.

Chacun se tut. La beguine ne fit point un pas.

-- Parlez, dit la reine.

-- Quand nous serons seules, ajouta la beguine.

Anne d'Autriche adressa un regard a ses compagnes, celles-ci se
retirerent.

La beguine fit alors trois pas vers la reine et s'inclina
reverencieusement.

La reine regardait avec defiance cette femme qui la regardait
aussi avec des yeux brillants par les trous de son masque.

-- La reine de France est donc bien malade, dit Anne d'Autriche,
que l'on sait, au beguinage de Bruges, qu'elle a besoin d'etre
guerie?

-- Ne menacez point, reine, dit la beguine avec douceur; je suis
venue a vous pleine de respect et de compassion, j'y suis venue de
la part d'une amie.

-- Prouvez-le donc! Soulagez au lieu d'irriter.

-- Facilement; et Votre Majeste va voir si l'on est son amie.

-- Voyons.

-- Quel malheur est-il arrive a Votre Majeste depuis vingt-trois
ans?...

-- Mais, de grands malheurs: n'ai-je pas perdu le roi?

-- Je ne parle pas de ces sortes de malheurs. Je veux vous
demander si, depuis... la naissance du roi... une indiscretion
d'amie a cause quelque douleur a Votre Majeste.

-- Je ne vous comprends pas, repondit la reine en serrant les
dents pour cacher son emotion.

-- Je vais me faire comprendre. Votre Majeste se souvient que le
roi est ne le 3 septembre 1638, a onze heures un quart?

-- Oui, begaya la reine.

-- A midi et demi, continua la beguine, le dauphin, ondoye deja
par Mgr de Meaux sous les yeux du roi, sous vos yeux etait reconnu
heritier de la couronne de France. Le roi se rendit a la chapelle
du vieux chateau de Saint Germain pour entendre le _Te Deum_.

-- Tout cela est exact, murmura la reine.

-- L'accouchement de Votre Majeste s'etait fait en presence de feu
Monsieur, des princes, des dames de la Cour. Le medecin du roi,
Bouvard, et le chirurgien Honore se tenaient dans l'antichambre.
Votre Majeste s'endormit vers trois heures jusqu'a sept heures
environ, n'est-ce pas?

-- Sans doute; mais vous me recitez la ce que tout le monde sait
comme vous et moi.

-- J'arrive, madame, a ce que peu de personnes savent. Peu de
personnes, disais-je? helas! je pourrais dire deux personnes, car
il y en avait cinq seulement autrefois, et, depuis quelques
annees, le secret s'est assure par la mort des principaux
participants. Le roi notre seigneur dort avec ses peres; la sage-
femme Peronne l'a suivi de pres, Laporte est oublie deja.

La reine ouvrit la bouche pour repondre; elle trouva sous sa main
glacee, dont elle caressait son visage, les gouttes pressees d'une
sueur brulante.

-- Il etait huit heures, poursuivit la beguine; le roi soupait
d'un grand coeur; ce n'etaient autour de lui que joie, cris,
rasades; le peuple hurlait sous les balcons; les Suisses, les
mousquetaires et les gardes erraient par la ville, portes en
triomphe par les etudiants ivres.

Ces bruits formidables de l'allegresse publique faisaient gemir
doucement dans les bras de Mme de Hausac, sa gouvernante, le
dauphin, le futur roi de France, dont les yeux, lorsqu'ils
s'ouvriraient, devaient apercevoir deux couronnes au fond de son
berceau. Tout a coup Votre Majeste poussa un cri percant, et dame
Peronne reparut a son chevet.

Les medecins dinaient dans une salle eloignee. Le palais, desert a
force d'etre envahi, n'avait plus ni consignes ni gardes. La sage-
femme, apres avoir examine l'etat de Votre Majeste, se recria,
surprise, et, vous prenant en ses bras, eploree, folle de douleur,
envoya Laporte pour prevenir le roi que Sa Majeste la reine
voulait le voir dans sa chambre. Laporte, vous le savez, madame,
etait un homme de sang-froid et d'esprit. Il n'approcha pas du roi
en serviteur effraye qui sent son importance, et veut effrayer
aussi; d'ailleurs, ce n'etait pas une nouvelle effrayante que
celle qu'attendait le roi. Toujours est-il que Laporte parut, le
sourire sur les levres, pres de la chaise du roi et lui dit:

"-- Sire, la reine est bien heureuse et le serait encore plus de
voir Votre Majeste."

Ce jour-la, Louis XIII eut donne sa couronne a un pauvre pour un
Dieu gard! Gai, leger, vif, le roi sortit de table en disant, du
ton que Henri IV eut pu prendre:

"-- Messieurs, je vais voir ma femme."

Il arriva chez vous, madame, au moment ou dame Peronne lui tendait
un second prince, beau et fort comme le premier, en lui disant:
"Sire, Dieu ne veut pas que le royaume de France tombe en
quenouille.

Le roi, dans son premier mouvement, sauta sur cet enfant et cria:
"Merci, mon Dieu!"

La beguine s'arreta en cet endroit, remarquant combien souffrait
la reine. Anne d'Autriche, renversee dans son fauteuil, la tete
penchee, les yeux fixes, ecoutait sans entendre et ses levres
s'agitaient convulsivement pour une priere a Dieu ou pour une
imprecation contre cette femme.

-- Ah! ne croyez pas que, s'il n'y a qu'un dauphin en France,
s'ecria la beguine, ne croyez pas que, si la reine a laisse cet
enfant vegeter loin du trone, ne croyez pas qu'elle fut une
mauvaise mere. Oh! non... Il est des gens qui savent combien de
larmes elle a versees; il est des gens qui ont pu compter les
ardents baisers qu'elle donnait a la pauvre creature en echange de
cette vie de misere et d'ombre a laquelle la raison d'Etat
condamnait le frere jumeau de Louis XIV.

-- Mon Dieu! mon Dieu! murmura faiblement la reine.

-- On sait, continua vivement la beguine, que le roi, se voyant
deux fils, tous deux egaux en age, en pretentions, trembla pour le
salut de la France, pour la tranquillite de son Etat. On sait que
M. le cardinal de Richelieu, mande a cet effet par Louis XIII,
reflechit plus d'une heure dans le cabinet de Sa Majeste, et
prononca cette sentence: "Il y a un roi ne pour succeder a Sa
Majeste. Dieu en a fait naitre un autre pour succeder a ce premier
roi; mais, a present, nous n'avons besoin que du premier-ne;
cachons le second a la France comme Dieu l'avait cache a ses
parents eux-memes." Un prince, c'est pour l'Etat la paix et la
securite; deux competiteurs, c'est la guerre civile et l'anarchie.

La reine se leva brusquement, pale et les poings crispes.

-- Vous en savez trop, dit-elle d'une voix sourde, puisque vous
touchez aux secrets de l'Etat. Quant aux amis de qui vous tenez ce
secret, ce sont des laches, de faux amis. Vous etes leur complice
dans le crime qui s'accomplit aujourd'hui. Maintenant, a bas le
masque, ou je vous fais arreter par mon capitaine des gardes. Oh!
ce secret ne me fait pas peur! Vous l'avez eu, vous me le rendrez!
Il se glacera dans votre sein; ni ce secret ni votre vie ne vous
appartiennent plus a partir de ce moment!

Anne d'Autriche, joignant le geste a la menace, fit deux pas vers
la beguine.

-- Apprenez, dit celle-ci, a connaitre la fidelite, l'honneur, la
discretion de vos amis abandonnes.

Elle enleva soudain son masque.

-- Mme de Chevreuse! s'ecria la reine.

-- La seule confidente du secret, avec Votre Majeste.

-- Ah! murmura Anne d'Autriche, venez m'embrasser, duchesse.
Helas! c'est tuer ses amis, que se jouer ainsi avec leurs chagrins
mortels.

Et la reine, appuyant sa tete sur l'epaule de la vieille duchesse,
laissa echapper de ses yeux une source de larmes ameres.

-- Que vous etes jeune encore! dit celle-ci d'une voix sourde.
Vous pleurez!


Chapitre CLXXXIII -- Deux amies


La reine regarda fierement Mme de Chevreuse.

-- Je crois, dit-elle, que vous avez prononce le mot heureuse en
parlant de moi. Jusqu'a present, duchesse, j'avais cru impossible
qu'une creature humaine put se trouver moins heureuse que la reine
de France.

-- Madame, vous avez ete, en effet, une mere de douleurs. Mais, a
cote de ces miseres illustres dont nous nous entretenions tout a
l'heure, nous, vieilles amies, separees par la mechancete des
hommes; a cote, dis-je, de ces infortunes royales, vous avez les
joies peu sensibles, c'est vrai, mais fort enviees de ce monde.

-- Lesquelles? dit amerement Anne d'Autriche. Comment pouvez-vous
prononcer le mot joie, duchesse, vous qui tout a l'heure
reconnaissiez qu'il faut des remedes a mon corps et a mon esprit?

Mme de Chevreuse se recueillit un moment.

-- Que les rois sont loin des autres hommes! murmura-t-elle.

-- Que voulez-vous dire?

-- Je veux dire qu'ils sont tellement eloignes du vulgaire, qu'ils
oublient pour les autres toutes les necessites de la vie. Comme
l'habitant de la montagne africaine qui, du sein de ses plateaux
verdoyants rafraichis par les ruisseaux de neige, ne comprend pas
que l'habitant de la plaine meure de soif et de faim au milieu des
terres calcinees par le soleil.

La reine rougit legerement; elle venait de comprendre.

-- Savez-vous, dit-elle, que c'est mal de nous avoir delaissee?

-- Oh! madame, le roi a herite, dit-on, la haine que me portait
son pere. Le roi me congedierait s'il me savait au Palais-Royal.

-- Je ne dis pas que le roi soit bien dispose en votre faveur,
duchesse, repliqua la reine: mais, moi, je pourrais...
secretement.

La duchesse laissa percer un sourire dedaigneux qui inquieta son
interlocutrice.

-- Du reste, se hata d'ajouter la reine, vous avez tres bien fait
de venir ici.

-- Merci, madame!

-- Ne fut-ce que pour nous donner cette joie de dementir le bruit
de votre mort.

-- On avait dit effectivement que j'etais morte?

-- Partout.

-- Mes enfants n'avaient pas pris le deuil, cependant.

-- Ah! vous savez, duchesse, la Cour voyage souvent; nous voyons
peu MM. d'Albert et de Luynes, et bien des choses echappent dans
les preoccupations au milieu desquelles nous vivons constamment.

-- Votre Majeste n'eut pas du croire au bruit de ma mort.

-- Pourquoi pas? Helas! nous sommes mortels; ne voyez-vous pas que
moi, votre soeur cadette, comme nous disions autrefois, je penche
deja vers la sepulture?

-- Votre Majeste, si elle avait cru que j'etais morte, devait
s'etonner alors de n'avoir pas recu de mes nouvelles.

-- La mort surprend parfois bien vite, duchesse.

-- Oh! Votre Majeste! Les ames chargees de secrets comme celui
dont nous parlions tout a l'heure ont toujours un besoin
d'epanchement qu'il faut satisfaire d'avance. Au nombre des relais
prepares pour l'eternite, on compte la mise en ordre de ses
papiers.

La reine tressaillit.

-- Votre Majeste, dit la duchesse, saura d'une facon certaine le
jour de ma mort.

-- Comment cela?

-- Parce que Votre Majeste recevra le lendemain, sous une
quadruple enveloppe, tout ce qui a echappe de nos petites
correspondances si mysterieuses d'autrefois.

-- Vous n'avez pas brule? s'ecria Anne avec effroi.

-- Oh! chere Majeste, repliqua la duchesse, les traitres seuls
brulent une correspondance royale.

-- Les traitres?

-- Oui, sans doute; ou plutot ils font semblant de la bruler, la
gardent ou la vendent.

-- Mon Dieu!

-- Les fideles, au contraire, enfouissent precieusement de pareils
tresors; puis, un jour, ils viennent trouver leur reine, et lui
disent: "Madame, je vieillis, je me sens malade; il y a danger de
mort pour moi, danger de revelation pour le secret de Votre
Majeste; prenez donc ce papier dangereux et brulez-le vous-meme."

-- Un papier dangereux! Lequel?

-- Quant a moi, je n'en ai qu'un, c'est vrai, mais il est bien
dangereux.

-- Oh! duchesse, dites, dites!

-- C'est ce billet... date du 2 aout 1644, ou vous me recommandiez
d'aller a Noisy-le-Sec pour voir ce cher et malheureux enfant. Il
y a cela de votre main, madame: "Cher malheureux enfant."

Il se fit un silence profond a ce moment: la reine sondait
l'abime, Mme de Chevreuse tendait son piege.

-- Oui, malheureux, bien malheureux! murmura Anne d'Autriche;
quelle triste existence a-t-il menee, ce pauvre enfant, pour
aboutir a une si cruelle fin!

-- Il est mort? s'ecria vivement la duchesse avec une curiosite
dont la reine saisit avidement l'accent sincere.

-- Mort de consomption, mort oublie, fletri, mort comme ces
pauvres fleurs donnees par un amant et que la maitresse laisse
expirer dans un tiroir pour les cacher a tout le monde.

-- Mort! repeta la duchesse avec un air de decouragement qui eut
bien rejoui la reine, s'il n'eut ete tempere par un melange de
doute. Mort a Noisy-le-Sec?

-- Mais oui, dans les bras de son gouverneur, pauvre serviteur
honnete, qui n'a pas survecu longtemps.

-- Cela se concoit: c'est si lourd a porter un deuil et un secret
pareils.

La reine ne se donna pas la peine de relever l'ironie de cette
reflexion. Mme de Chevreuse continua.

-- Eh bien! madame, je m'informai, il y a quelques annees, a
Noisy-le-Sec meme, du sort de cet enfant si malheureux. On
m'apprit qu'il ne passait pas pour etre mort, voila pourquoi je ne
m'etais pas affligee tout d'abord avec Votre Majeste. Oh! certes,
si je l'eusse cru, jamais une allusion a ce deplorable evenement
ne fut venue reveiller les bien legitimes douleurs de Votre
Majeste.

-- Vous dites que l'enfant ne passait pas pour etre mort a Noisy?

-- Non, madame.

-- Que disait-on de lui, alors?

-- On disait... On se trompait sans doute.

-- Dites toujours.

-- On disait qu'un soir, vers 1645, une dame belle et majestueuse,
ce qui se remarqua malgre le masque et la mante qui la cachaient,
une dame de haute qualite, de tres haute qualite sans doute, etait
venue dans un carrosse a l'embranchement de la route, la meme,
vous savez, ou j'attendais des nouvelles du jeune prince, quand
Votre Majeste daignait m'y envoyer.

-- Eh bien?

-- Et que le gouverneur avait mene l'enfant a cette dame.

-- Apres?

-- Le lendemain, gouverneur et enfant avaient quitte le pays.

-- Vous voyez bien! il y a du vrai la-dedans, puisque,
effectivement, le pauvre enfant mourut d'un de ces coups de foudre
qui font que, jusqu'a sept ans, au dire des medecins, la vie des
enfants tient a un fil.

-- Oh! ce que dit Votre Majeste est la verite; nul ne le sait
mieux que vous, madame; nul ne le croit plus que moi. Mais admirez
la bizarrerie...

"Qu'est-ce encore?" pensa la reine.

-- La personne qui m'avait rapporte ces details, qui avait ete
s'informer de la sante de l'enfant, cette personne...

-- Vous aviez confie un pareil soin a quelqu'un? Oh! duchesse!

-- Quelqu'un de muet comme Votre Majeste, comme moi-meme; mettons
que c'est moi-meme, madame. Ce quelqu'un, dis-je, passant quelque
temps apres en Touraine...

-- En Touraine?

-- Reconnut le gouverneur et l'enfant, pardon! crut les
reconnaitre, vivants tous deux, gais et heureux et florissants
tous deux, l'un dans sa verte vieillesse, l'autre dans sa jeunesse
en fleur! Jugez, d'apres cela, ce que c'est que les bruits qui
courent, ayez donc foi, apres cela, a quoi que ce soit de ce qui
se passe en ce monde. Mais je fatigue Votre Majeste. Oh! ce n'est
pas mon intention, et je prendrai conge d'elle apres lui avoir
renouvele l'assurance de mon respectueux devouement.

-- Arretez, duchesse; causons un peu de vous.

-- De moi? Oh! madame, n'abaissez pas vos regards jusque-la.

-- Pourquoi donc? N'etes-vous pas ma plus ancienne amie? Est-ce
que vous m'en voulez, duchesse?

-- Moi! mon Dieu, pour quel motif? Serais-je venue aupres de Votre
Majeste, si j'avais sujet de lui en vouloir?

-- Duchesse, les ans nous gagnent; il faut nous serrer contre la
mort qui menace.

-- Madame, vous me comblez avec ces douces paroles.

-- Nulle ne m'a jamais aimee, servie comme vous, duchesse.

-- Votre Majeste s'en souvient?

-- Toujours... Duchesse, une preuve d'amitie.

-- Ah! madame, tout mon etre appartient a Votre Majeste.

-- Cette preuve, voyons!

-- Laquelle?

-- Demandez-moi quelque chose.

-- Demander?

-- Oh! je sais que vous etes l'ame la plus desinteressee, la plus
grande, la plus royale.

-- Ne me louez pas trop, madame, dit la duchesse inquiete.

-- Je ne vous louerai jamais autant que vous le meritez.

-- Avec l'age, avec les malheurs, on change beaucoup, madame.

-- Dieu vous entende, duchesse!

-- Comment cela?

-- Oui, la duchesse d'autrefois, la belle, la fiere, l'adoree
Chevreuse m'eut repondu ingratement: "Je ne veux rien de vous."
Benis soient donc les malheurs, s'ils sont venus, puisqu'ils vous
auront changee, et que peut-etre vous me repondrez: "J'accepte."

La duchesse adoucit son regard et son sourire; elle etait sous le
charme et ne se cachait plus.

-- Parlez, chere, dit la reine, que voulez-vous?

-- Il faut donc s'expliquer?...

-- Sans hesitation.

-- Eh bien! Votre Majeste peut me faire une joie indicible, une
joie incomparable.

-- Voyons, fit la reine, un peu refroidie par l'inquietude. Mais,
avant toute chose, ma bonne Chevreuse, souvenez-vous que je suis
en puissance de fils comme j'etais autrefois en puissance de mari.

-- Je vous menagerai, chere reine.

-- Appelez-moi Anne, comme autrefois; ce sera un doux echo de la
belle jeunesse.

-- Soit. Eh bien! ma veneree maitresse, Anne cherie...

-- Sais-tu toujours l'espagnol?

-- Toujours.

-- Demande-moi en espagnol alors.

-- Voici: faites-moi l'honneur de venir passer quelques jours a
Dampierre.

-- C'est tout? s'ecria la reine stupefaite.

-- Oui.

-- Rien que cela?

-- Bon Dieu! auriez-vous l'idee que je ne vous demande pas la le
plus enorme bienfait? S'il en est ainsi, vous ne me connaissez
plus. Acceptez vous?

-- Oui, de grand coeur.

-- Oh! merci!

-- Et je serai heureuse, continua la reine avec defiance si ma
presence peut vous etre utile a quelque chose.

-- Utile? s'ecria la duchesse en riant. Oh! non, non, agreable,
douce, delicieuse, oui, mille fois oui. C'est donc promis?

-- C'est jure.

La duchesse se jeta sur la main si belle de la reine et la couvrit
de baisers.

"C'est une bonne femme au fond, pensa la reine, et... genereuse
d'esprit."

-- Votre Majeste, reprit la duchesse, consentirait-elle a me
donner quinze jours?

-- Oui, certes! Pourquoi?

-- Parce que, dit la duchesse, me sachant en disgrace, nul ne
voulait me preter les cent mille ecus dont j'ai besoin pour
reparer Dampierre. Mais, lorsqu'on va savoir que c'est pour y
recevoir Votre Majeste, tous les fonds de Paris afflueront chez
moi.

-- Ah! fit la reine en remuant doucement la tete avec
intelligence, cent mille ecus! il faut cent mille ecus pour
reparer Dampierre?

-- Tout autant.

-- Et personne ne veut vous les preter?

-- Personne.

-- Je les preterai, moi, si vous voulez, duchesse.

-- Oh! je n'oserais.

-- Vous auriez tort.

-- Vrai?

-- Foi de reine!... Cent mille ecus, ce n'est reellement pas
beaucoup.

-- N'est-ce pas?

-- Non. Oh! je sais que vous n'avez jamais fait payer votre
discretion ce qu'elle vaut. Duchesse, avancez-moi cette table, que
je vous fasse un bon sur M. Colbert; non, sur M. Fouquet, qui est
un bien plus galant homme.

-- Paie-t-il?

-- S'il ne paie pas, je paierai; mais ce serait la premiere fois
qu'il me refuserait.

La reine ecrivit, donna la cedule a la duchesse, et la congedia
apres l'avoir gaiement embrassee.


Chapitre CLXXXIV -- Comment Jean de La Fontaine fit son premier
conte


Toutes ces intrigues sont epuisees; l'esprit humain, si multiple
dans ses exhibitions, a pu se developper a l'aise dans les trois
cadres que notre recit lui a fournis.

Peut-etre s'agira-t-il encore de politique et d'intrigues dans le
tableau que nous preparons, mais les ressorts en seront tellement
caches, que l'on ne verra que les fleurs et les peintures,
absolument comme dans ces theatres forains ou parait, sur la
scene, un colosse qui marche mu par les petites jambes et les bras
greles d'un enfant cache dans sa carcasse.

Nous retournons a Saint-Mande, ou le surintendant recoit, selon
son habitude, sa societe choisie d'epicuriens.

Depuis quelque temps, le maitre a ete rudement eprouve. Chacun se
ressent au logis de la detresse du ministre. Plus de grandes et
folles reunions. La finance a ete un pretexte pour Fouquet, et
jamais, comme le dit spirituellement Gourville, pretexte n'a ete
plus fallacieux; de finances, pas l'ombre.

M. Vatel s'ingenie a soutenir la reputation de la maison.
Cependant les jardiniers, qui alimentent les offices, se plaignent
d'un retard ruineux. Les expeditionnaires de vins d'Espagne
envoient frequemment des mandats que nul ne paie. Les pecheurs que
le surintendant gage sur les cotes de Normandie supputent que,
s'ils etaient rembourses, la rentree de la somme leur permettrait
de se retirer a terre. La maree, qui, plus tard, doit faire mourir
Vatel, la maree n'arrive pas du tout.

Cependant, pour le jour de reception ordinaire, les amis de
Fouquet se presentent plus nombreux que de coutume. Gourville et
l'abbe Fouquet causent finances, c'est-a-dire que l'abbe emprunte
quelques pistoles a Gourville. Pelisson, assis les jambes
croisees, termine la peroraison d'un discours par lequel Fouquet
doit rouvrir le Parlement.

Et ce discours est un chef-d'oeuvre, parce que Pelisson le fait
pour son ami, c'est-a-dire qu'il y met tout ce que, certainement,
il n'irait pas chercher pour lui-meme. Bientot, se disputant sur
les rimes faciles, arrivent du fond du jardin Loret et La
Fontaine.

Les peintres et les musiciens se dirigent a leur tour du cote de
la salle a manger. Lorsque huit heures sonneront, on soupera.

Le surintendant ne fait jamais attendre.

Il est sept heures et demie; l'appetit s'annonce assez galamment.

Quand tous les convives sont reunis, Gourville va droit a
Pelisson, le tire de sa reverie et l'amene au milieu d'un salon
dont il a ferme les portes.

-- Eh bien! dit-il, quoi de nouveau?

Pelisson, levant sa tete intelligente et douce:

-- J'ai emprunte, dit-il, vingt-cinq mille livres a ma tante. Les
voici en bons de caisse.

-- Bien, repondit Gourville, il ne manque plus que cent quatre-
vingt-quinze mille livres pour le premier paiement.

-- Le paiement de quoi? demanda La Fontaine du ton qu'il mettait a
dire: "Avez-vous lu Baruch?"

-- Voila encore mon distrait, dit Gourville. Quoi! c'est vous qui
nous avez appris que la petite terre de Corbeil allait etre vendue
par un creancier de M. Fouquet; c'est vous qui avez propose la
cotisation de tous les amis d'Epicure; c'est vous qui avez dit que
vous feriez vendre un coin de votre maison de Chateau-Thierry pour
fournir votre contingent, et vous venez dire aujourd'hui: "Le
paiement de quoi?"

Un rire universel accueillit cette sortie et fit rougir La
Fontaine.

-- Pardon, pardon, dit-il, c'est vrai, je n'avais pas oublie. Oh!
non; seulement...

-- Seulement, tu ne te souvenais plus, repliqua Loret.

-- Voila la verite. Le fait est qu'il a raison. Entre oublier et
ne plus se souvenir, il y a une grande difference.

-- Alors, ajouta Pelisson, vous apportez cette obole, prix du coin
de terre vendu?

-- Vendu? Non.

-- Vous n'avez pas vendu votre clos? demanda Gourville etonne, car
il connaissait le desinteressement du poete.

-- Ma femme n'a pas voulu, repondit ce dernier.

Nouveaux rires.

-- Cependant, vous etes alle a Chateau-Thierry pour cela? lui fut-
il repondu.

-- Certes, et a cheval.

-- Pauvre Jean!

-- Huit chevaux differents: j'etais roue.

-- Excellent ami!... Et la-bas vous vous etes repose?

-- Repose? Ah bien! oui! La-bas, j'ai eu bien de la besogne.

-- Comment cela?

-- Ma femme avait fait des coquetteries avec celui a qui je
voulais vendre la terre. Cet homme s'est dedit; je l'ai appele en
duel.

-- Tres bien! dit le poete; et vous vous etes battus?

-- Il parait que non.

-- Vous n'en savez donc rien?

-- Non, ma femme et ses parents se sont meles de cela. J'ai eu un
quart d'heure durant l'epee a la main; mais je n'ai pas ete
blesse.

-- Et l'adversaire?

-- L'adversaire non plus; il n'etait pas venu sur le terrain.

-- C'est admirable! s'ecria-t-on de toutes parts; vous avez du
vous courroucer?

-- Tres fort; j'avais gagne un rhume; je suis rentre a la maison,
et ma femme m'a querelle.

-- Tout de bon?

-- Tout de bon. Elle m'a jete un pain a la tete, un gros pain.

-- Et vous?

-- Moi? Je lui ai renverse toute la table sur le corps, et sur le
corps de ses convives; puis je suis remonte a cheval, et me voila.

Nul n'eut su tenir son serieux a l'expose de cette heroide
comique. Quand l'ouragan des rires se fut un peu calme:

-- Voila tout ce que vous avez rapporte? dit-on a La Fontaine.

-- Oh! non pas, j'ai eu une excellente idee.

-- Dites.

-- Avez-vous remarque qu'il se fait en France beaucoup de poesies
badines?

-- Mais oui, repliqua l'assemblee.

-- Et que, poursuivit La Fontaine, il ne s'en imprime que fort
peu?

-- Les lois sont dures, c'est vrai.

-- Eh bien! marchandise rare est une marchandise chere, ai-je
pense. C'est pourquoi je me suis mis a composer un petit poeme
extremement licencieux.

-- Oh! oh! cher poete.

-- Extremement grivois.

-- Oh! oh!

-- Extremement cynique.

-- Diable! diable!

-- J'y ai mis, continua froidement le poete, tout ce que j'ai pu
trouver de mots galants.

Chacun se tordait de rire, tandis que ce brave poete mettait ainsi
l'enseigne a sa marchandise.

-- Et, poursuivit-il, je m'appliquai a depasser tout ce que
Boccace, l'Aretin et autres maitres ont fait dans ce genre.

-- Bon Dieu! s'ecria Pelisson; mais il sera damne!

-- Vous croyez? demanda naivement La Fontaine; je vous jure que je
n'ai pas fait cela pour moi, mais uniquement pour M. Fouquet.

Cette conclusion mirifique mit le comble a la satisfaction des
assistants.

-- Et j'ai vendu cet opuscule huit cent livres la premiere
edition, s'ecria La Fontaine en se frottant les mains. Les livres
de piete s'achetent moitie moins.

-- Il eut mieux valu, dit Gourville en riant, faire deux livres de
piete.

-- C'est trop long et pas assez divertissant, repliqua
tranquillement La Fontaine; mes huit cents livres sont dans ce
petit sac; je les offre.

Et il mit, en effet, son offrande dans les mains du tresorier des
epicuriens.

Puis ce fut au tour de Loret, qui donna cent cinquante livres; les
autres s'epuiserent de meme. Il y eut, compte fait, quarante mille
livres dans l'escarcelle.

Jamais plus genereux deniers ne resonnerent dans les balances
divines ou la charite pese les bons coeurs et les bonnes
intentions contre les pieces fausses des devots hypocrites.

On faisait encore tinter les ecus quand le surintendant entra ou
plutot se glissa dans la salle. Il avait tout entendu.

On vit cet homme, qui avait remue tant de milliards, ce riche qui
avait epuise tous les plaisirs et tous les honneurs, ce coeur
immense, ce cerveau fecond qui avaient, comme deux creusets
avides, devore la substance materielle et morale du premier
royaume du monde, on vit Fouquet depasser le seuil avec les yeux
pleins de larmes, tremper ses doigts blancs et fins dans l'or et
l'argent.

-- Pauvre aumone, dit-il d'une voix tendre et emue, tu
disparaitras dans le plus petit des plis de ma bourse vide; mais
tu as empli jusqu'au bord ce que nul n'epuisera jamais: mon coeur!
Merci, mes amis, merci!

Et, comme il ne pouvait embrasser tous ceux qui se trouvaient la
et qui pleuraient bien aussi un peu, tout philosophes qu'ils
etaient, il embrassa La Fontaine en lui disant:

-- Pauvre garcon qui s'est fait battre pour moi par sa femme, et
damner par son confesseur!

-- Bon! ce n'est rien, repondit le poete; que vos creanciers
attendent deux ans, j'aurai fait cent autres contes qui, a deux
editions chacun, paieront la dette.


Chapitre CLXXXV -- La Fontaine negociateur


Fouquet serra la main de La Fontaine avec une charmante
effusion...

-- Mon cher poete, lui dit-il, faites-nous cent autres contes, non
seulement pour les quatre-vingts pistoles que chacun d'eux
rapportera, mais encore pour enrichir notre langue de cent chefs-
d'oeuvre.

-- Oh! oh! dit La Fontaine en se rengorgeant, il ne faut pas
croire que j'aie seulement apporte cette idee et ces quatre-vingts
pistoles a M. le surintendant.

-- Oh! mais, s'ecria-t-on de toutes parts, M. de La Fontaine est
en fonds aujourd'hui.

-- Benie soit l'idee, si elle m'apporte un ou deux millions, dit
gaiement Fouquet.

-- Precisement, repliqua La Fontaine.

-- Vite, vite! cria l'assemblee.

-- Prenez garde, dit Pelisson a l'oreille de La Fontaine, vous
avez eu grand succes jusqu'a present, n'allez pas lancer la fleche
au-dela du but.

-- Nenni, monsieur Pelisson, et, vous qui etes un homme de gout,
vous m'approuverez tout le premier.

-- Il s'agit de millions? dit Gourville.

-- J'ai la quinze cent mille livres, monsieur Gourville.

Et il frappa sa poitrine.

-- Au diable, le Gascon de Chateau-Thierry! cria Loret.

-- Ce n'est pas la poche qu'il fallait toucher, dit Fouquet, c'est
la cervelle.

-- Tenez, ajouta La Fontaine, monsieur le surintendant, vous
n'etes pas un procureur general, vous etes un poete.

-- C'est vrai! s'ecrierent Loret, Conrart, et tout ce qu'il y
avait la de gens de lettres.

-- Vous etes, dis-je, un poete et un peintre, un statuaire, un ami
des arts et des sciences; mais, avouez-le vous-meme, vous n'etes
pas un homme de robe.

-- Je l'avoue, repliqua en souriant M. Fouquet.

-- On vous mettrait de l'Academie que vous refuseriez, n'est-ce
pas?

-- Je crois que oui, n'en deplaise aux academiciens.

-- Eh bien! pourquoi, ne voulant pas faire partie de l'Academie,
vous laissez-vous aller a faire partie du Parlement?

-- Oh! oh! dit Pelisson, nous parlons politique?

-- Je demande, poursuivit La Fontaine, si la robe sied ou ne sied
pas a M. Fouquet.

-- Ce n'est pas de la robe qu'il s'agit, riposta Pelisson,
contrarie des rires de l'assemblee.

-- Au contraire, c'est de la robe, dit Loret.

-- Otez la robe au procureur general, dit Conrart, nous avons
M. Fouquet, ce dont nous ne nous plaignons pas; mais comme il
n'est pas de procureur general sans robe, nous declarons, d'apres
M. de La Fontaine, que certainement la robe est un epouvantail.

-- _Fugiunt risus leporesque_, dit Loret.

-- Les ris et les graces, fit un savant.

-- Moi, poursuivit Pelisson gravement, ce n'est pas comme cela que
je traduis _lepores_.

-- Et comment le traduisez-vous? demanda La Fontaine.

-- Je le traduis ainsi: "Les lievres se sauvent en voyant
M. Fouquet."

Eclats de rire, dont le surintendant prit sa part.

-- Pourquoi les lievres? objecta Conrart pique.

-- Parce que le lievre sera celui qui ne se rejouira point de voir
M. Fouquet dans les attributs de sa force parlementaire.

-- Oh! oh! murmurerent les poetes.

-- _Quo non ascendam?_ dit Conrart, me parait impossible avec une
robe de procureur.

-- Et a moi, sans cette robe, dit l'obstine Pelisson. Qu'en
pensez-vous, Gourville?

-- Je pense que la robe est bonne, repliqua celui-ci; mais je
pense egalement qu'un million et demi vaudrait mieux que la robe.

-- Et je suis de l'avis de Gourville, s'ecria Fouquet en coupant
court a la discussion par son opinion, qui devait necessairement
dominer toutes les autres.

-- Un million et demi! grommela Pelisson; pardieu! je sais une
fable indienne...

-- Contez-la-moi, dit La Fontaine; je dois la savoir aussi.

-- La tortue avait une carapace, dit Pelisson; elle se refugiait
la-dedans quand ses ennemis la menacaient. Un jour, quelqu'un lui
dit: "Vous avez bien chaud l'ete dans cette maison-la, et vous
etes bien empechee de montrer vos graces. Voila la couleuvre qui
vous donnera un million et demi de votre ecaille."

-- Bon! fit le surintendant en riant.

-- Apres? fit La Fontaine, interesse par l'apologue bien plus que
par la moralite.

-- La tortue vendit sa carapace et resta nue. Un vautour la vit;
il avait faim; il lui brisa les reins d'un coup de bec et la
devora.

-- O _muthos deloi?_... dit Conrart.

-- Que M. Fouquet fera bien de garder sa robe.

La Fontaine prit la moralite au serieux.

-- Vous oubliez Eschyle, dit-il a son adversaire.

-- Qu'est-ce a dire?

-- Eschyle le Chauve.

-- Apres?

-- Eschyle, dont un vautour, votre vautour probablement, grand
amateur de tortues, prit d'en haut le crane pour une pierre, et
lanca sur ce crane une tortue toute blottie dans sa carapace.

-- Eh! mon Dieu! La Fontaine a raison, reprit Fouquet devenu
pensif, tout vautour, quand il a faim de tortues, sait bien leur
briser gratis l'ecaille; trop heureuses les tortues dont une
couleuvre paie l'enveloppe un million et demi. Qu'on m'apporte une
couleuvre genereuse comme celle de votre fable, Pelisson, et je
lui donne ma carapace.

-- _Rara avis in terris!_ s'ecria Conrart.

-- Et semblable a un cygne noir, n'est-ce pas? ajouta La Fontaine.
Eh bien! oui, precisement, un oiseau tout noir et tres rare; je
l'ai trouve.

-- Vous avez trouve un acquereur pour ma charge de procureur?
s'ecria Fouquet.

-- Oui, monsieur.

-- Mais M. le surintendant n'a jamais dit qu'il dut vendre, reprit
Pelisson.

-- Pardonnez-moi: vous-meme, vous en avez parle, dit Conrart.

-- J'en suis temoin, fit Gourville.

-- Il tient aux beaux discours qu'il me fait, dit en riant
Fouquet. Cet acquereur, voyons, La Fontaine?

-- Un oiseau tout noir, un conseiller au Parlement, un brave
homme.

-- Qui s'appelle?

-- Vanel.

-- Vanel! s'ecria Fouquet, Vanel! le mari de?...

-- Precisement, son mari; oui, monsieur.

-- Ce cher homme! dit Fouquet avec interet, il veut etre procureur
general?

-- Il veut etre tout ce que vous etes, monsieur, dit Gourville, et
faire absolument ce que vous avez fait.

-- Oh! mais c'est bien rejouissant: contez-nous donc cela, La
Fontaine.

-- C'est tout simple. Je le vois de temps en temps. Tantot je le
rencontre: il flanait sur la place de la Bastille, precisement
vers l'instant ou j'allais prendre le petit carrosse de Saint-
Mande.

-- Il devait guetter sa femme, bien sur, interrompit Loret.

-- Oh! mon Dieu, non, dit simplement Fouquet; il n'est pas jaloux.

-- Il m'aborde donc, m'embrasse, me conduit au Cabaret de
l'_Image-Saint Fiacre_, et m'entretient de ses chagrins.

-- Il a des chagrins?

-- Oui, sa femme lui donne de l'ambition.

-- Et il vous dit?...

-- Qu'on lui a parle d'une charge au Parlement; que le nom de
M. Fouquet a ete prononce, que, depuis ce temps Mme Vanel reve de
s'appeler Mme la procureuse generale, et qu'elle en meurt toutes
les nuits qu'elle n'en reve pas.

-- Pauvre femme! dit Fouquet.

-- Attendez. Conrart me dit toujours que je ne sais pas faire les
affaires: vous allez voir comment je menai celle-ci.

-- Voyons!

-- "Savez-vous, dis-je a Vanel, que c'est cher, une charge comme
celle de M. Fouquet?"

-- "Combien a peu pres?" fit-il.

-- "M. Fouquet en a refuse dix-sept cent mille livres."

-- "Ma femme, repliqua Vanel, avait mis cela aux environs de
quatorze cent mille."

-- "Comptant?" lui fis-je.

-- "Oui; elle a vendu un bien en Guienne, elle a realise."

-- C'est un joli lot a toucher d'un coup, dit sentencieusement
l'abbe Fouquet, qui n'avait pas encore parle.

-- Cette pauvre dame Vanel! murmura Fouquet.

Pelisson haussa les epaules.

-- Un demon! dit-il bas a l'oreille de Fouquet.

-- Precisement!... Il serait charmant d'employer l'argent de ce
demon a reparer le mal que s'est fait pour moi un ange.

Pelisson regarda d'un air surpris Fouquet, dont les pensees se
fixaient, a partir de ce moment, sur un nouveau but.

-- Eh bien! demanda La Fontaine, ma negociation?

-- Admirable! cher poete.

-- Oui, dit Gourville; mais tel se vante d'avoir envie d'un
cheval, qui n'a pas seulement de quoi payer la bride.

-- Le Vanel se dedirait si on le prenait au mot, continua l'abbe
Fouquet.

-- Je ne crois pas, dit La Fontaine.

-- Qu'en savez-vous?

-- C'est que vous ignorez le denouement de mon histoire.

-- Ah! s'il y a un denouement, dit Gourville, pourquoi flaner en
route?

-- _Semper ad adventum, _n'est-ce pas cela? dit Fouquet du ton
d'un grand seigneur qui se fourvoie dans les barbarismes.

Les latinistes battirent des mains.

-- Mon denouement, s'ecria La Fontaine, c'est que Vanel, ce tenace
oiseau, sachant que je venais a Saint-Mande, m'a supplie de
l'emmener.

-- Oh! oh!

-- Et de le presenter, s'il etait possible, a Monseigneur.

-- En sorte?...

-- En sorte qu'il est la, sur la pelouse du Bel-Air.

-- Comme un scarabee.

-- Vous dites cela, Gourville, a cause des antennes, mauvais
plaisant!

-- Eh bien! monsieur Fouquet?

-- Eh bien! il ne convient pas que le mari de Mme Vanel s'enrhume
hors de chez moi; envoyez-le querir, La Fontaine, puisque vous
savez ou il est.

-- J'y cours moi-meme.

-- Je vous y accompagne, dit l'abbe Fouquet; je porterai les sacs.

-- Pas de mauvaise plaisanterie, dit severement Fouquet; que
l'affaire soit serieuse, si affaire il y a. Tout d'abord, soyons
hospitaliers. Excusez-moi bien, La Fontaine, aupres de ce galant
homme, et dites-lui que je suis desespere de l'avoir fait
attendre, mais que j'ignorais qu'il fut la.

La Fontaine etait deja parti. Par bonheur, Gourville
l'accompagnait; car, tout entier a ses chiffres, le poete se
trompait de route, et courait vers Saint Maur.

Un quart d'heure apres, M. Vanel fut introduit dans le cabinet du
surintendant, ce meme cabinet dont nous avons donne la description
et les aboutissants au commencement de cette histoire. Fouquet, le
voyant entrer appela Pelisson, et lui parla quelques minutes a
l'oreille.

-- Retenez bien ceci, lui dit-il: que toute l'argenterie, que
toute la vaisselle, que tous les joyaux soient emballes dans le
carrosse. Vous prendrez les chevaux noirs; l'orfevre vous
accompagnera; vous reculerez le souper jusqu'a l'arrivee de
Mme de Belliere.

-- Encore faut-il que Mme de Belliere soit prevenue, dit Pelisson.

-- Inutile, je m'en charge.

-- Tres bien.

-- Allez, mon ami.

Pelisson partit, devinant mal, mais confiant, comme sont tous les
vrais amis, dans la volonte qu'il subissait. La est la force des
ames d'elite. La defiance n'est faite que pour les natures
inferieures.

Vanel s'inclina donc devant le surintendant. Il allait commencer
une harangue.

-- Asseyez-vous, monsieur, lui dit civilement Fouquet. Il me
parait que vous voulez acquerir ma charge?

-- Monseigneur...

-- Combien pouvez-vous m'en donner?

-- C'est a vous, monseigneur, de fixer le chiffre. Je sais qu'on
vous a fait des offres.

-- Mme Vanel, m'a-t-on dit, l'estime quatorze cent mille livres.

-- C'est tout ce que nous avons.

-- Pouvez-vous donner la somme tout de suite?

-- Je ne l'ai pas sur moi, dit naivement Vanel, effare de cette
simplicite, de cette grandeur, lui qui s'attendait a des luttes, a
des finesses, a des marches d'echiquier.

-- Quand l'aurez-vous?

-- Quand il plaira a Monseigneur.

Et il tremblait que Fouquet ne se jouat de lui.

-- Si ce n'etait la peine de retourner a Paris, je vous dirais
tout de suite...

-- Oh! monseigneur...

-- Mais, interrompit le surintendant, mettons le solde et la
signature a demain matin.

-- Soit, repliqua Vanel glace, abasourdi.

-- Six heures, ajouta Fouquet.

-- Six heures, repeta Vanel.

-- Adieu, monsieur Vanel! Dites a Mme Vanel que je lui baise les
mains.

Et Fouquet se leva.

Alors Vanel, a qui le sang montait aux yeux et qui commencait a
perdre le tete:

-- Monseigneur, monseigneur, dit-il serieusement, est-ce que vous
me donnez parole?

Fouquet tourna la tete.

-- Pardieu! dit-il; et vous?

Vanel hesita, frissonna et finit par avancer timidement sa main.
Fouquet ouvrit et avanca noblement la sienne. Cette main loyale
s'impregna une seconde de la moiteur d'un main hypocrite; Vanel
serra les doigts de Fouquet pour se mieux convaincre.

Le surintendant degagea doucement sa main.

-- Adieu! dit-il.

Vanel courut a reculons vers la porte, se precipita par les
vestibules et s'enfuit.

Pelisson introduisit cet homme dans le cabinet que Fouquet n'avait
pas encore quitte.

Le surintendant remercia l'orfevre d'avoir bien voulu lui garder
comme un depot ces richesses qu'il avait le droit de vendre. Il
jeta les yeux sur le total des comptes, qui s'elevait a treize
cent mille livres.

Puis, se placant a son bureau, il ecrivit un bon de quatorze cent
mille livres, payables a vue a sa caisse, avant midi le lendemain.

-- Cent mille livres de benefice! s'ecria l'orfevre. Ah!
monseigneur, quelle generosite!

-- Non pas, non pas, monsieur, dit Fouquet en lui touchant
l'epaule, il est des politesses qui ne se paient jamais. Le
benefice est a peu pres celui que vous eussiez fait; mais il reste
l'interet de votre argent.

En disant ces mots, il detachait de sa manchette un bouton de
diamants que ce meme orfevre avait bien souvent estime trois mille
pistoles.

-- Prenez ceci en memoire de moi, dit-il a l'orfevre, et adieu;
vous etes un honnete homme.

-- Et vous, s'ecria l'orfevre, touche profondement, vous,
monseigneur, vous etes un brave seigneur.

Fouquet fit passer le digne orfevre par une porte derobee; puis il
alla recevoir Mme de Belliere, que tous les convies entouraient
deja.

La marquise etait belle toujours; mais, ce jour-la, elle
resplendissait.

-- Ne trouvez-vous pas, messieurs, dit Fouquet, que Madame est
d'une beaute incomparable ce soir? Savez-vous pourquoi?

-- Parce que Madame est la plus belle des femmes, dit quelqu'un.

-- Non, mais parce qu'elle en est la meilleure. Cependant...

-- Cependant? dit la marquise en souriant.

-- Cependant, tous les joyaux que porte Madame ce soir sont des
pierres fausses.

Elle rougit.


Chapitre CLXXXVI -- La vaisselle et les diamants de Madame de
Belliere


A peine Fouquet eut-il congedie Vanel, qu'il reflechit un moment.

-- On ne saurait trop faire, dit-il, pour la femme que l'on a
aimee. Marguerite desire etre procureuse, pourquoi ne lui pas
faire ce plaisir? Maintenant que la conscience la plus scrupuleuse
ne saurait rien me reprocher, pensons a la femme qui m'aime.
Mme de Belliere doit etre la.

Il indiqua du doigt la porte secrete.

S'etant enferme, il ouvrit le couloir souterrain et se dirigea
rapidement vers la communication etablie entre la maison de
Vincennes et sa maison a lui.

Il avait neglige d'avertir son amie avec la sonnette, bien assure
qu'elle ne manquait jamais au rendez-vous.

En effet, la marquise etait arrivee. Elle attendait. Le bruit que
fit le surintendant l'avertit; elle accourut pour recevoir par-
dessous la porte le billet qu'il lui passa.

_"Venez, marquise, on vous attend pour souper._"

Heureuse et active, Mme de Belliere gagna son carrosse dans
l'avenue de Vincennes, et elle vint tendre sa main sur le perron a
Gourville, qui, pour mieux plaire au maitre, guettait son arrivee
dans la cour.

Elle n'avait pas vu entrer, fumants et blancs d'ecume, les chevaux
noirs de Fouquet, qui ramenaient a Saint-Mande Pelisson et
l'orfevre lui-meme a qui Mme de Belliere avait vendu sa vaisselle
et ses joyaux.

-- Oh! oh! s'ecrierent tous les convives; on peut dire cela sans
crainte d'une femme qui a les plus beaux diamants de Paris.

-- Eh bien? dit tout bas Fouquet a Pelisson.

-- Eh bien! j'ai enfin compris, repliqua celui-ci, et vous avez
bien fait.

-- C'est heureux, fit en souriant le surintendant.

-- Monseigneur est servi, cria majestueusement Vatel.

Le flot des convives se precipita moins lentement qu'il n'est
d'usage dans les fetes ministerielles vers la salle a manger, ou
les attendait un magnifique spectacle.

Sur les buffets, sur les dressoirs, sur la table, au milieu des
fleurs et des lumieres, brillait a eblouir la vaisselle d'or et
d'argent la plus riche qu'on put voir; c'etait un reste de ces
vieilles magnificences que les artistes florentins, amenes par les
Medicis, avaient sculptees, ciselees fondues pour les dressoirs de
fleurs, quand il y avait de l'or en France; ces merveilles
cachees, enfouies pendant les guerres civiles, avaient reparu
timidement dans les intermittences de cette guerre de bon gout
qu'on appelait la Fronde; alors que seigneurs, se battant contre
seigneurs, se tuaient mais ne se pillaient pas. Toute cette
vaisselle etait marquee aux armes de Mme de Belliere.

-- Tiens, s'ecria La Fontaine, un P. et un B.

Mais ce qu'il y avait de plus curieux, c'etait le couvert de la
marquise, a la place que lui avait assignee Fouquet; pres de lui
s'elevait une pyramide de diamants, de saphirs, d'emeraudes, de
camees antiques; la sardoine gravee par les vieux Grecs de l'Asie
Mineure avec ses montures d'or de Mysie, les curieuses mosaiques
de la vieille Alexandrie montees en argent, les bracelets massifs
de l'Egypte de Cleopatre jonchaient un vaste plat de Palissy,
supporte sur un trepied de bronze dore, sculpte par Benvenuto.

La marquise palit en voyant ce qu'elle ne comptait jamais revoir.
Un profond silence, precurseur des emotions vives, occupait la
salle engourdie et inquiete.

Fouquet ne fit pas meme un signe pour chasser tous les valets
chamarres qui couraient, abeilles pressees, autour des vastes
buffets et des tables d'office.

-- Messieurs, dit-il, cette vaisselle que vous voyez appartenait a
Mme de Belliere, qui, un jour, voyant un de ses amis dans la gene,
envoya tout cet or et tout cet argent chez l'orfevre avec cette
masse de joyaux qui se dressent la devant elle. Cette belle action
d'une amie devait etre comprise par des amis tels que vous.
Heureux l'homme qui se voit aime ainsi! Buvons a la sante de
Mme de Belliere.

Une immense acclamation couvrit ses paroles et fit tomber muette,
pamee sur son siege, la pauvre femme, qui venait de perdre ses
sens, pareille aux oiseaux de la Grece qui traversaient le ciel
au-dessus de l'arene a Olympie.

-- Et puis, ajouta Pelisson, que toute vertu touchait, que toute
beaute charmait, buvons un peu aussi a celui qui inspira la belle
action de Madame; car un pareil homme doit etre digne d'etre aime.

Ce fut le tour de la marquise. Elle se leva pale et souriante,
tendit son verre avec une main defaillante dont les doigts
tremblants frotterent les doigts de Fouquet, tandis que ses yeux
mourants encore allaient chercher tout l'amour qui brulait dans ce
genereux coeur.

Commence de cette heroique facon, le souper devint promptement une
fete; nul ne s'occupa plus d'avoir de l'esprit, personne n'en
manqua.

La Fontaine oublia son vin de Gorgny, et permit a Vatel de le
reconcilier avec les vins du Rhone et ceux d'Espagne.

L'abbe Fouquet devint si bon, que Gourville lui dit:

-- Prenez garde, monsieur l'abbe! si vous etes aussi tendre, on
vous mangera.

Les heures s'ecoulerent ainsi joyeuses et secouant des roses sur
les convives. Contre son ordinaire, le surintendant ne quitta pas
la table avant les dernieres largesses du dessert.

Il souriait a la plupart de ses amis, ivre comme on l'est quand on
a enivre le coeur avant la tete, et, pour la premiere fois, il
venait de regarder l'horloge.

Soudain une voiture roula dans la cour, et on l'entendit, chose
etrange! au milieu du bruit et des chansons.

Fouquet dressa l'oreille, puis il tourna les yeux vers
l'antichambre. Il lui sembla qu'un pas y retentissait, et que ce
pas, au lieu de fouler le sol, pesait sur son coeur.

Instinctivement son pied quitta le pied que Mme de Belliere
appuyait sur le sien depuis deux heures.

-- M. d'Herblay, eveque de Vannes, cria l'huissier.

Et la figure sombre et pensive d'Aramis apparut sur le seuil,
entre les debris de deux guirlandes dont une flamme de lampe
venait de rompre les fils.


Chapitre CLXXXVII -- La quittance de M. de Mazarin


Fouquet eut pousse un cri de joie en apercevant un ami nouveau, si
l'air glace, le regard distrait d'Aramis ne lui eussent rendu
toute sa reserve.

-- Est-ce que vous nous aidez a prendre le dessert? demanda-t-il
cependant; est-ce que vous ne vous effraierez pas un peu de tout
ce bruit que font nos folies?

-- Monseigneur, repliqua respectueusement Aramis, je commencerai
par m'excuser pres de vous de troubler votre joyeuse reunion; puis
je vous demanderai, apres le plaisir, un moment d'audience pour
les affaires.

Comme ce mot affaires avait fait dresser l'oreille a quelques
epicuriens, Fouquet se leva.

-- Les affaires toujours, dit-il, monsieur d'Herblay; trop heureux
sommes nous quand les affaires n'arrivent qu'a la fin du repas.

Et, ce disant, il prit la main de Mme de Belliere, qui le
considerait avec une sorte d'inquietude; il la conduisit dans le
plus voisin salon, apres l'avoir confiee aux plus raisonnables de
la compagnie.

Quant a lui, prenant Aramis par le bras, il se dirigea vers son
cabinet.

Aramis, une fois la, oublia le respect de l'etiquette. Il s'assit:

-- Devinez, dit-il, qui j'ai vu ce soir?

-- Mon cher chevalier, toutes les fois que vous commencez de la
sorte, je suis sur de m'entendre annoncer quelque chose de
desagreable.

-- Cette fois encore, vous ne vous serez pas trompe, mon cher ami,
repliqua Aramis.

-- Ne me faites pas languir, ajouta flegmatiquement Fouquet.

-- Eh bien! j'ai vu Mme de Chevreuse.

-- La vieille duchesse?

-- Oui.

-- Ou son ombre?

-- Non pas. Une vieille louve.

-- Sans dents?

-- C'est possible, mais non pas sans griffes.

-- Eh bien! pourquoi m'en voudrait-elle? Je ne suis pas avare avec
les femmes qui ne sont pas prudes. C'est la une qualite que prise
toujours meme la femme qui n'ose plus provoquer l'amour.

-- Mme de Chevreuse le sait bien, que vous n'etes pas avare,
puisqu'elle veut vous arracher de l'argent.

-- Bon! sous quel pretexte?

-- Ah! les pretextes ne lui manquent jamais. Voici le sien.

-- J'ecoute.

-- Il paraitrait que la duchesse possede plusieurs lettres de
M. de Mazarin.

-- Cela ne m'etonne pas, le prelat etait galant.

-- Oui; mais ces lettres n'auraient pas de rapport avec les amours
du prelat. Elles traitent, dit-on, d'affaires de finances.

-- C'est moins interessant.

-- Vous ne soupconnez pas un peu ce que je veux dire?

-- Pas du tout.

-- N'auriez-vous jamais entendu parler d'une accusation de
detournement de fonds?

-- Cent fois! mille fois! Depuis que je suis aux affaires, mon
cher d'Herblay, je n'ai jamais entendu parler que de cela. C'est
comme vous, eveque, lorsqu'on vous reproche votre impiete; vous,
mousquetaire, votre poltronnerie; ce qu'on reproche
perpetuellement au ministre des Finances, c'est de voler les
finances.

-- Bien; mais precisons, car M. de Mazarin precise, a ce que dit
la duchesse.

-- Voyons ce qu'il precise.

-- Quelque chose comme une somme de treize millions dont vous
seriez fort empeche, vous, de preciser l'emploi.

-- Treize millions! dit le surintendant en s'allongeant dans son
fauteuil pour mieux lever la tete vers le plafond. Treize
millions... Ah! dame! je les cherche, voyez-vous, parmi tous ceux
qu'on m'accuse d'avoir voles.

-- Ne riez pas, mon cher monsieur, c'est grave. Il est certain que
la duchesse a les lettres, et que les lettres doivent etre bonnes,
attendu qu'elle voulait les vendre cinq cent mille livres.

-- On peut avoir une fort jolie calomnie pour ce prix-la, repondit
Fouquet. Eh! mais je sais ce que vous voulez dire.

Fouquet se mit a rire de bon coeur.

-- Tant mieux! fit Aramis peu rassure.

-- L'histoire de ces treize millions me revient. Oui, c'est cela;
je les tiens.

-- Vous me faites grand plaisir. Voyons un peu.

-- Imaginez-vous, mon cher, que le _signor_ Mazarin, Dieu ait son
ame! fit un jour ce benefice de treize millions sur une concession
de terres en litige dans la Valteline; il les biffa sur le
registre des recettes, me les fit envoyer, et se les fit donner
par moi, pour frais de guerre.

-- Bien. Alors la destination est justifiee.

-- Non pas; le cardinal les fit placer sous mon nom, et m'envoya
une decharge.

-- Vous avez cette decharge?

-- Parbleu! dit Fouquet en se levant tranquillement pour aller aux
tiroirs de son vaste bureau d'ebene incruste de nacre et d'or.

-- Ce que j'admire en vous, dit Aramis charme, c'est votre memoire
d'abord, puis votre sang-froid, et enfin l'ordre parfait qui regne
dans votre administration, a vous, le poete par excellence.

-- Oui, dit Fouquet, j'ai de l'ordre par esprit de paresse, pour
m'epargner de chercher. Ainsi, je sais que le recu de Mazarin est
dans le troisieme tiroir, lettre M.; j'ouvre ce tiroir et je mets
immediatement la main sur le papier qu'il me faut. La nuit, sans
bougie, je le trouverais.

Et il palpa d'une main sure la liasse de papiers entasses dans le
tiroir ouvert.

-- Il y a plus, continua-t-il, je me rappelle ce papier comme si
je le voyais; il est fort, un peu rugueux, dore sur tranche;
Mazarin avait fait un pate d'encre sur le chiffre de la date. Eh
bien! fit-il, voila le papier qui sent qu'on s'occupe de lui et
qu'il est necessaire, il se cache et se revolte.

Et le surintendant regarda dans le tiroir.

-- C'est etrange, dit Fouquet.

-- Votre memoire vous fait defaut, mon cher monsieur, cherchez
dans une autre liasse.

Fouquet prit la liasse et la parcourut encore une fois; puis il
palit.

-- Ne vous obstinez pas a celle-ci, dit Aramis, cherchez ailleurs.

-- Inutile, inutile, jamais je n'ai fait une erreur; nul que moi
n'arrange ces sortes de papiers; nul n'ouvre ce tiroir, auquel,
vous voyez, j'ai fait faire un secret dont personne que moi ne
connait le chiffre.

-- Que concluez-vous alors? dit Aramis agite.

-- Que le recu de Mazarin m'a ete vole. Mme de Chevreuse avait
raison, chevalier; j'ai detourne les deniers publics; j'ai vole
treize millions dans les coffres de l'Etat; je suis un voleur,
monsieur d'Herblay.

-- Monsieur! monsieur! ne vous irritez pas, ne vous exaltez pas!

-- Pourquoi ne pas m'exalter, chevalier? La cause en vaut la
peine. Un bon proces, un bon jugement, et votre ami M. le
surintendant peut suivre a Montfaucon son collegue Enguerrand de
Marigny, son predecesseur Samblancay.

-- Oh! fit Aramis en souriant, pas si vite.

-- Comment, pas si vite! Que supposez-vous donc que
Mme de Chevreuse aura fait de ces lettres; car vous les avez
refusees, n'est-ce pas?

-- Oh! oui, refuse net. Je suppose qu'elle les sera allee vendre a
M. Colbert.

-- Eh bien! voyez-vous?

-- J'ai dit que je supposais, je pourrais dire que j'en suis sur;
car je l'ai fait suivre, et, en me quittant, elle est rentree chez
elle, puis elle est sortie par une porte de derriere et s'est
rendue a la maison de l'intendant, rue Croix des-Petits-Champs.

-- Proces alors, scandale et deshonneur, le tout tombant comme
tombe la foudre, aveuglement, brutalement, impitoyablement.

Aramis s'approcha de Fouquet, qui fremissait dans son fauteuil,
aupres des tiroirs ouverts; il lui posa la main sur l'epaule, et,
d'un ton affectueux:

-- N'oubliez jamais, dit-il, que la position de M. Fouquet ne se
peut comparer a celle de Samblancay ou de Marigny.

-- Et pourquoi, mon Dieu?

-- Parce que le proces de ces ministres s'est fait, parfait, et
que l'arret a ete execute; tandis qu'a votre egard il ne peut en
arriver de meme.

-- Encore un coup, pourquoi? Dans tous les temps, un
concessionnaire est un criminel.

-- Les criminels qui savent trouver un lieu d'asile ne sont jamais
en danger.

-- Me sauver? fuir?

-- Je ne vous parle pas de cela, et vous oubliez que ces sortes de
proces sont evoques par le Parlement, instruits par le procureur
general, et que vous etes procureur general. Vous voyez bien qu'a
moins de vouloir vous condamner vous-meme...

-- Oh! s'ecria tout a coup Fouquet en frappant la table de son
poing.

-- Eh bien! quoi? qu'y a-t-il?

-- Il y a que je ne suis plus procureur general.

Aramis, a son tour, palit de maniere a paraitre livide; il serra
ses doigts, qui craquerent les uns sur les autres, et, d'un oeil
hagard qui foudroya Fouquet:

-- Vous n'etes plus procureur general? dit-il en scandant chaque
syllabe.

-- Non.

-- Depuis quand?

-- Depuis quatre ou cinq heures.

-- Prenez garde, interrompit froidement Aramis, je crois que vous
n'etes pas en possession de votre bon sens, mon ami; remettez-
vous.

-- Je vous dis, reprit Fouquet, que tantot quelqu'un est venu, de
la part de mes amis, m'offrir quatorze cent mille livres de ma
charge, et que j'ai vendu ma charge.

Aramis demeura interdit; sa figure intelligente et railleuse prit
un caractere de morne effroi qui fit plus d'effet sur le
surintendant que tous les cris et tous les discours du monde.

-- Vous aviez donc bien besoin d'argent? dit-il enfin.

-- Oui, pour acquitter une dette d'honneur.

Et il raconta en peu de mots a Aramis la generosite de
Mme de Belliere et la facon dont il avait cru devoir payer cette
generosite.

-- Voila un beau trait, dit Aramis. Cela vous coute?

-- Tout justement les quatorze cent mille livres de ma charge.

-- Que vous avez recues comme cela tout de suite, sans reflechir?
O imprudent ami!

-- Je ne les ai pas recues, mais je les recevrai demain.

-- Ce n'est donc pas fait encore?

-- Il faut que ce soit fait puisque j'ai donne a l'orfevre, pour
midi, un bon sur ma caisse, ou l'argent de l'acquereur entrera de
six a sept heures.

-- Dieu soit loue! s'ecria Aramis en battant des mains, rien n'est
acheve, puisque vous n'avez pas ete paye.

-- Mais l'orfevre?

-- Vous recevrez de moi les quatorze cent mille livres a midi
moins un quart.

-- Un moment, un moment! c'est ce matin, a six heures, que je
signe.

-- Oh! je vous reponds que vous ne signerez pas.

-- J'ai donne ma parole, chevalier.

-- Si vous l'avez donnee, vous la reprendrez, voila tout.

-- Oh! que me dites-vous la? s'ecria Fouquet avec un accent
profondement loyal. Reprendre une parole quand on est Fouquet!

Aramis repondit au regard severe du ministre par un regard
courrouce.

-- Monsieur, dit-il, je crois avoir merite d'etre appele un
honnete homme, n'est-ce pas? Sous la casaque du soldat, j'ai
risque cinq cents fois ma vie; sous l'habit du pretre, j'ai rendu
de plus grands services encore, a Dieu, a l'Etat ou a mes amis.
Une parole vaut ce que vaut l'homme qui la donne. Elle est, quand
il la tient, de l'or pur; elle est un fer tranchant quand il ne
veut pas la tenir. Il se defend alors avec cette parole comme avec
une arme d'honneur, attendu que, lorsqu'il ne tient pas cette
parole, cet homme d'honneur, c'est qu'il est en danger de mort,
c'est qu'il court plus de risques que son adversaire n'a de
benefices a faire. Alors, monsieur, on en appelle a Dieu et a son
droit.

Fouquet baissa la tete:

-- Je suis, dit-il, un pauvre Breton opiniatre et vulgaire; mon
esprit admire et craint le votre. Je ne dis pas que je tiens ma
parole par vertu; je la tiens, si vous voulez, par routine; mais,
enfin, les hommes du commun sont assez simples pour admirer cette
routine; c'est ma seule vertu, laissez-m'en les honneurs.

-- Alors vous signerez demain la vente de cette charge, qui vous
defendait contre tous vos ennemis?

-- Je signerai.

-- Vous vous livrerez pieds et poings lies pour un faux-semblant
d'honneur qui dedaigneraient les plus scrupuleux casuistes?

-- Je signerai.

Aramis poussa un profond soupir, regarda tout autour de lui avec
l'impatience d'un homme qui voudrait briser quelque chose.

-- Nous avons encore un moyen, dit-il, et j'espere que vous ne me
refuserez pas de l'employer, celui-la.

-- Assurement non, s'il est loyal... comme tout ce que vous
proposez, cher ami.

-- Je ne sache rien de plus loyal qu'une renonciation de votre
acquereur. Est-ce votre ami?

-- Certes... Mais...

-- Mais... si vous me permettez de traiter l'affaire, je ne
desespere point.

-- Oh! je vous laisserai absolument maitre.

-- Avec qui avez-vous traite? Quel homme est-ce?

-- Je ne sais pas si vous connaissez le Parlement?

-- En grande partie. C'est un president quelconque?

-- Non; un simple conseiller.

-- Ah! ah!

-- Qui s'appelle Vanel.

Aramis devint pourpre.

-- Vanel! s'ecria-t-il en se relevant; Vanel! le mari de
Marguerite Vanel?

-- Precisement.

-- De votre ancienne maitresse?

-- Oui, mon cher; elle a desire d'etre Mme la procureuse generale.
Je lui devais bien cela, au pauvre Vanel, et j'y gagne puisque
c'est encore faire plaisir a sa femme.

Aramis vint droit a Fouquet et lui prit la main.

-- Vous savez, dit-il avec sang-froid, le nom du nouvel amant de
Mme Vanel?

-- Ah! elle a un nouvel amant? Je l'ignorais; et, ma foi, non, je
ne sais pas comment il se nomme.

-- Il se nomme M. Jean-Baptiste Colbert; il est intendant des
finances; il demeure rue Croix-des-Petits-Champs, la ou
Mme de Chevreuse est allee, ce soir avec les lettres de Mazarin
qu'elle veut vendre.

-- Mon Dieu! murmura Fouquet en essuyant son front ruisselant de
sueur, mon Dieu!

-- Vous commencez a comprendre, n'est-ce pas?

-- Que je suis perdu, oui.

-- Trouvez-vous que cela vaille la peine de tenir un peu moins que
Regulus a sa parole?

-- Non, dit Fouquet.

-- Les gens entetes, murmura Aramis, s'arrangent toujours de facon
qu'on les admire.

Fouquet lui tendit la main.

A ce moment, une riche horloge d'ecaille, a figures d'or, placee
sur une console en face de la cheminee, sonna six heures du matin.

Une porte cria dans le vestibule.

-- M. Vanel, vint dire Gourville a la porte du cabinet, demande si
Monseigneur peut le recevoir.

Fouquet detourna ses yeux des yeux d'Aramis et repondit:

-- Faites entrer M. Vanel.


Chapitre CLXXXVIII -- La minute de M. Colbert


Vanel, entrant a ce moment de la conversation n'etait rien autre
chose pour Aramis et Fouquet que le point qui termine une phrase.

Mais, pour Vanel qui arrivait, la presence d'Aramis dans le
cabinet de Fouquet devait avoir une bien autre signification.

Aussi l'acheteur, a son premier pas dans la chambre, arreta-t-il
sur cette physionomie, a la fois si fine et si ferme de l'eveque
de Vannes, un regard etonne qui devint bientot scrutateur.

Quant a Fouquet, veritable homme politique, c'est-a-dire maitre de
lui-meme, il avait deja, par la force de sa volonte, fait
disparaitre de son visage les traces de l'emotion causee par la
revelation d'Aramis.

Ce n'etait donc plus un homme abattu par le malheur et reduit aux
expedients; il avait redresse la tete et allonge la main pour
faire entrer Vanel.

Il etait premier ministre, il etait chez lui.

Aramis connaissait le surintendant. Toute la delicatesse de son
coeur, toute la largeur de son esprit n'avaient rien qui put
l'etonner. Il se borna donc, momentanement, quitte a reprendre
plus tard une part active dans la conversation, au role difficile
de l'homme qui regarde et qui ecoute pour apprendre et pour
comprendre.

Vanel etait visiblement emu. Il s'avanca jusqu'au milieu du
cabinet, saluant tout et tous.

-- Je viens... dit-il.

Fouquet fit un signe de tete.

-- Vous etes exact, monsieur Vanel, dit-il.

-- En affaires, monseigneur, repondit Vanel, je crois que
l'exactitude est une vertu.

-- Oui, monsieur.

-- Pardon, interrompit Aramis, en designant du doigt Vanel et
s'adressant a Fouquet; pardon, c'est Monsieur qui se presente pour
acheter une charge, n'est-ce pas?

-- C'est moi, repondit Vanel, etonne du ton de supreme hauteur
avec lequel Aramis avait fait la question. Mais comment dois-je
appeler celui qui me fait l'honneur?...

-- Appelez-moi monseigneur, repondit sechement Aramis.

Vanel s'inclina.

-- Allons, allons, messieurs, dit Fouquet, treve de ceremonies;
venons au fait.

-- Monseigneur le voit, dit Vanel, j'attends son bon plaisir.

-- C'est moi qui, au contraire, attendais, repondit Fouquet.

-- Qu'attendait monseigneur?

-- Je pensais que vous aviez peut-etre quelque chose a me dire.

"Oh! oh! murmura Vanel en lui-meme, il a reflechi, je suis perdu!"

Mais, reprenant courage:

-- Non, monseigneur, rien, absolument rien que ce que je vous ai
dit hier et que je suis pret a vous repeter.

-- Voyons, franchement, monsieur Vanel, le marche n'est-il pas un
peu lourd pour vous, dites?

-- Certes, monseigneur, quinze cent mille livres, c'est une somme
importante.

-- Si importante, dit Fouquet, que j'avais reflechi...

-- Vous aviez reflechi, monseigneur? s'ecria vivement Vanel.

-- Oui, que vous n'etes peut-etre pas encore en mesure d'acheter.

-- Oh! monseigneur!...

-- Tranquillisez-vous, monsieur Vanel, je ne vous blamerai pas
d'un manque de parole qui tiendra evidemment a votre impuissance.

-- Si fait, monseigneur, vous me blameriez, et vous auriez raison,
dit Vanel; car c'est d'un imprudent ou d'un fou de prendre des
engagements qu'il ne peut pas tenir, et j'ai toujours regarde une
chose convenue comme une chose faite.

Fouquet rougit. Aramis fit un _hum!_ d'impatience.

-- Il ne faudrait pas cependant vous exagerer ces idees-la,
monsieur, dit le surintendant; car l'esprit de l'homme est
variable et plein de petits caprices fort excusables, fort
respectables meme parfois; et tel a desire hier, qui aujourd'hui
se repent.

Vanel sentit une sueur froide couler de son front sur ses joues.

-- Monseigneur!... balbutia-t-il.

Quant a Aramis, heureux de voir le surintendant se poser avec tant
de nettete dans le debat, il s'accouda au marbre d'une console, et
commenca de jouer avec un petit couteau d'or a manche de
malachite.

Fouquet prit son temps; puis, apres un moment de silence:

-- Tenez, mon cher monsieur Vanel, dit-il, je vais vous expliquer
la situation.

Vanel fremit.

-- Vous etes un galant homme, continua Fouquet, et comme moi, vous
comprendrez.

Vanel chancela.

-- Je voulais vendre hier.

-- Monseigneur avait fait plus que de vouloir vendre, monseigneur
avait vendu.

-- Eh bien, soit! mais aujourd'hui, je vous demande comme une
faveur de me rendre la parole que vous aviez recue de moi.

-- Cette parole, je l'ai recue, dit Vanel, comme un inflexible
echo.

-- Je le sais. Voila pourquoi je vous supplie, monsieur Vanel,
entendez vous? je vous supplie de me la rendre...

Fouquet s'arreta. Ce mot: _je vous supplie_, dont il ne voyait pas
l'effet immediat, ce mot venait de lui dechirer la gorge au
passage.

Aramis, toujours jouant avec son couteau, fixait sur Vanel des
regards qui semblaient vouloir penetrer jusqu'au fond de son ame.

Vanel s'inclina.

-- Monseigneur, dit-il, je suis bien emu de l'honneur que vous me
faites de me consulter sur un fait accompli; mais...

-- Ne dites pas de mais, cher monsieur Vanel.

-- Helas! monseigneur, songez donc que j'ai apporte l'argent; je
veux dire la somme.

Et il ouvrit un gros portefeuille.

-- Tenez, monseigneur, dit-il, voila le contrat de la vente que je
viens de faire d'une terre de ma femme. Le bon est autorise,
revetu des signatures necessaires, payable a vue; c'est de
l'argent comptant; l'affaire est faite en un mot.

-- Mon cher monsieur Vanel, il n'est point d'affaire en ce monde,
si importante qu'elle soit, qui ne se remette pour obliger...

-- Certes... murmura gauchement Vanel.

-- Pour obliger un homme dont on se fera ainsi l'ami, continua
Fouquet.

-- Certes, monseigneur.

-- D'autant plus legitimement l'ami, monsieur Vanel, que le
service rendu aura ete plus considerable. Eh bien! voyons,
monsieur, que decidez-vous?

Vanel garda le silence.

Pendant ce temps, Aramis avait resume ses observations.

Le visage etroit de Vanel, ses orbites enfoncees, ses sourcils
ronds comme des arcades, avaient decele a l'eveque de Vannes un
type d'avare et d'ambitieux. Battre en breche une passion par une
autre, telle etait la methode d'Aramis. Il vit Fouquet vaincu,
demoralise; il se jeta dans la lutte avec des armes nouvelles.

-- Pardon, dit-il, monseigneur; vous oubliez de faire comprendre a
M. Vanel et que ses interets sont diametralement opposes a cette
renonciation de la vente.

Vanel regarda l'eveque avec etonnement; il ne s'attendait pas a
trouver la un auxiliaire. Fouquet aussi s'arreta pour ecouter
l'eveque.

-- Ainsi, continua Aramis, M. Vanel a vendu pour acheter votre
charge, monseigneur, une terre de Mme sa femme; eh bien! c'est une
affaire, cela; on ne deplace pas comme il l'a fait quinze cent
mille livres sans de notables pertes, sans de graves embarras.

-- C'est vrai, dit Vanel, a qui Aramis, avec ses lumineux regards,
arrachait la verite du fond du coeur.

-- Des embarras, poursuivit Aramis, se resolvent en depenses, et,
quand on fait une depense d'argent, les depenses d'argent se
cotent au N deg. 1, parmi les charges.

-- Oui, oui, dit Fouquet, qui commencait a comprendre les
intentions d'Aramis.

Vanel resta muet: il avait compris.

Aramis remarqua cette froideur et cette abstention.

"Bon! se dit-il, laide face, tu fais le discret jusqu'a ce que tu
connaisses la somme; mais, ne crains rien, je vais t'envoyer une
telle volee d'ecus, que tu capituleras."

-- Il faut tout de suite offrir a M. Vanel cent mille ecus, dit
Fouquet emporte par sa generosite.

La somme etait belle. Un prince se fut contente d'un pareil pot-
de-vin. Cent mille ecus, a cette epoque, etaient la dot d'une
fille de roi.

Vanel ne bougea pas.

"C'est un coquin, pensa l'eveque; il lui faut les cinq cent mille
livres toutes rondes." Et il fit un signe a Fouquet.

-- Vous semblez avoir depense plus que cela, cher monsieur Vanel,
dit le surintendant. Oh! l'argent est hors de prix. Oui, vous
aurez fait un sacrifice en vendant cette terre. Eh bien! ou avais-
je la tete? C'est un bon de cinq cent mille livres que je vais
vous signer. Encore serai-je bien votre oblige de tout mon coeur.

Vanel n'eut pas un eclat de joie ou de desir. Sa physionomie resta
impassible, et pas un muscle de son visage ne bougea.

Aramis envoya un regard desespere a Fouquet. Puis, s'avancant vers
Vanel, il le prit par le haut de son pourpoint avec le geste
familier aux hommes d'une grande importance.

-- Monsieur Vanel, dit-il ce n'est pas la gene, ce n'est pas le
deplacement d'argent, ce n'est pas la vente de votre terre qui
vous occupent; c'est une plus haute idee. Je la comprends. Notez
bien mes paroles.

-- Oui, monseigneur.

Et le malheureux commencait a trembler; le feu des yeux du prelat
le devorait.

-- Je vous offre donc, moi, au nom du surintendant, non pas trois
cent mille livres, non pas cinq cent mille, mais un million. Un
million, entendez-vous?

Et il le secoua nerveusement.

-- Un million! repeta Vanel tout pale.

-- Un million, c'est-a-dire, par le temps qui court, soixante-six
mille livres de revenu.

-- Allons, monsieur, dit Fouquet, cela ne se refuse pas.

Repondez donc; acceptez-vous?

-- Impossible... murmura Vanel.

Aramis pinca ses levres, et quelque chose comme un nuage blanc
passa sur sa physionomie.

On devinait la foudre derriere ce nuage. Il ne lachait point
Vanel.

-- Vous avez achete la charge quinze cent mille livres, n'est-ce
pas? Eh bien! on vous donnera ces quinze cent mille livres; vous
aurez gagne un million et demi a venir visiter M. Fouquet et a lui
toucher la main. Honneur et profit tout a la fois, monsieur Vanel.

-- Je ne puis, repondit Vanel sourdement.

-- Bien! repondit Aramis, qui avait tellement serre le pourpoint
qu'au moment ou il le lacha Vanel fut renvoye en arriere par la
commotion; bien! on voit assez clairement ce que vous etes venu
faire ici.

-- Oui, on le voit, dit Fouquet.

-- Mais... dit Vanel en essayant de se redresser devant la
faiblesse de ces deux hommes d'honneur.

-- Le coquin eleve la voix, je pense! dit Aramis avec un ton
d'empereur.

-- Coquin? repeta Vanel.

-- C'est miserable que je voulais dire, ajouta Aramis revenu au
sang-froid. Allons, tirez vite votre acte de vente, monsieur; vous
devez l'avoir la dans quelque poche, tout prepare, comme
l'assassin tient son pistolet ou son poignard cache sous son
manteau.

Vanel grommela.

-- Assez! cria Fouquet. Cet acte, voyons!

Vanel fouilla en tremblotant dans sa poche; il en retira son
portefeuille, et du portefeuille s'echappa un papier, tandis que
Vanel offrait l'autre a Fouquet.

Aramis fondit sur ce papier, dont il venait de reconnaitre
l'ecriture.

-- Pardon, c'est la minute de l'acte, dit Vanel.

-- Je le vois bien, repartit Aramis avec un sourire plus cruel que
n'eut ete un coup de fouet, et, ce que j'admire c'est que cette
minute est de la main de M. Colbert. Tenez, monseigneur, regardez.

Il passa la minute a Fouquet, lequel reconnut la verite du fait.
Surcharge de ratures, de mots ajoutes, les marges toutes noircies,
cet acte, vivant temoignage de la trame de Colbert, venait de tout
reveler a la victime.

-- Eh bien? murmura Fouquet.

Vanel, atterre, semblait chercher un trou profond pour s'y
engloutir.

-- Eh bien! dit Aramis, si vous ne vous appeliez Fouquet, et si
votre ennemi ne s'appelait Colbert; si vous n'aviez en face que ce
lache voleur que voici, je vous dirais: Niez... une pareille
preuve detruit toute parole; mais ces gens-la croiraient que vous
avez peur; ils vous craindraient moins; tenez, monseigneur.

Il lui presenta la plume.

-- Signez, dit-il.

Fouquet serra la main d'Aramis; mais, au lieu de l'acte qu'on lui
presentait, il prit la minute.

-- Non, pas ce papier, dit vivement Aramis, mais celui-ci, l'autre
est trop precieux pour que vous ne le gardiez point.

-- Oh! non pas, repliqua Fouquet, je signerai sur l'ecriture meme
de M. Colbert, et j'ecris: "Approuve l'ecriture."

Il signa.

-- Tenez, monsieur Vanel, dit-il ensuite.

Vanel saisit le papier, donna son argent et voulut s'enfuir.

-- Un moment! dit Aramis. Etes-vous bien sur qu'il y a le compte
de l'argent? Cela se compte, monsieur Vanel, surtout quand c'est
de l'argent que M. Colbert donne aux femmes. Ah! c'est qu'il n'est
pas genereux comme M. Fouquet, ce digne M. Colbert.

Et Aramis, epelant chaque mot, chaque lettre du bon a toucher,
distilla toute sa colere et tout son mepris goutte a goutte sur le
miserable, qui souffrit un demi-quart d'heure ce supplice; puis on
le renvoya, non pas meme de la voix, mais d'un geste, comme on
renvoie un manant, comme on chasse un laquais.

Une fois que Vanel fut parti, le ministre et le prelat, les yeux
fixes l'un sur l'autre, garderent un instant le silence.

-- Eh bien! fit Aramis rompant le silence le premier, a quoi
comparez-vous un homme qui, devant combattre un ennemi cuirasse,
arme, enrage, se met nu, jette ses armes et envoie des baisers
gracieux a l'adversaire? La bonne foi, monsieur Fouquet, c'est une
arme dont les scelerats usent souvent contre les gens de bien, et
elle leur reussit. Les gens de bien devraient donc user aussi de
mauvaise foi contre les coquins. Vous verriez comme ils seraient
forts sans cesser d'etre honnetes.

-- On appellerait leurs actes des actes de coquins, repliqua
Fouquet.

-- Pas du tout; on appellerait cela de la coquetterie, de la
probite. Enfin, puisque vous avez termine avec ce Vanel, puisque
vous vous etes prive du bonheur de le terrasser en lui reniant
votre parole, puisque vous avez donne contre vous la seule arme
qui puisse nous perdre...

-- Oh! mon ami, dit Fouquet avec tristesse, vous voila comme le
precepteur philosophe dont nous parlait l'autre jour La
Fontaine... Il voit que l'enfant se noie et lui fait un discours
en trois points.

Aramis sourit.

-- Philosophe, oui; precepteur, oui; enfant qui se noie, oui; mais
enfant qu'on sauvera, vous allez le voir. Et d'abord, parlons
affaires.

Fouquet le regarda d'un air etonne.

-- Est-ce que vous ne m'avez pas naguere confie certain projet
d'une fete a Vaux?

-- Oh! dit Fouquet, c'etait dans le bon temps!

-- Une fete a laquelle, je crois, le roi s'etait invite de lui-
meme?

-- Non, mon cher prelat; une fete a laquelle M. Colbert avait
conseille au roi de s'inviter.

-- Ah! oui, comme etant une fete trop couteuse pour que vous ne
vous y ruinassiez point.

-- C'est cela. Dans le bon temps, comme je vous disais tout a
l'heure, j'avais cet orgueil de montrer a mes ennemis la fecondite
de mes ressources; je tenais a l'honneur de les frapper
d'epouvante en creant des millions la ou ils n'avaient vu que des
banqueroutes possibles. Mais, aujourd'hui, je compte avec l'Etat,
avec le roi, avec moi-meme; aujourd'hui, je vais devenir l'homme
de la lesine; je saurai prouver au monde que j'agis sur des
deniers comme sur des sacs de pistoles, et, a partir de demain,
mes equipages vendus, mes maisons en gage, ma depense suspendue...

-- A partir de demain, interrompit Aramis tranquillement, vous
allez, mon cher ami, vous occuper sans relache de cette belle fete
de Vaux, qui doit etre citee un jour parmi les heroiques
magnificences de votre beau temps.

-- Vous etes fou, chevalier d'Herblay.

-- Moi? Vous ne le pensez pas.

-- Comment! Mais savez-vous ce que peut couter une fete, la plus
simple du monde, a Vaux? Quatre a cinq millions.

-- Je ne vous parle pas de la plus simple du monde, mon cher
surintendant.

-- Mais, puisque la fete est donnee au roi, repondit Fouquet, qui
se meprenait sur la pensee d'Aramis, elle ne peut etre simple.

-- Justement, elle doit etre de la plus grande magnificence.

-- Alors, je depenserai dix a douze millions.

-- Vous en depenserez vingt s'il le faut, dit Aramis sans emotion.

-- Ou les prendrais-je? s'ecria Fouquet.

-- Cela me regarde, monsieur le surintendant, et ne concevez pas
un instant d'inquietude. L'argent sera plus vite a votre
disposition que vous n'aurez arrete le projet de votre fete.

-- Chevalier! chevalier! dit Fouquet saisi de vertige, ou
m'entrainez vous?

-- De l'autre cote du gouffre ou vous alliez tomber, repliqua
l'eveque de Vannes. Accrochez-vous a mon manteau; n'ayez pas peur.

-- Que ne m'aviez-vous dit cela plus tot, Aramis! Un jour s'est
presente ou, avec un million, vous m'auriez sauve.

-- Tandis que, aujourd'hui... Tandis que, aujourd'hui, j'en
donnerais vingt, dit le prelat. Eh bien! soit!... Mais la raison
est simple, mon ami: le jour dont vous parlez, je n'avais pas a ma
disposition le million necessaire. Aujourd'hui j'aurai facilement
les vingt millions qu'il me faut.

-- Dieu vous entende et me sauve!

Aramis se reprit a sourire etrangement comme d'habitude.

-- Dieu m'entend toujours, moi, dit-il; cela depend peut-etre de
ce que je le prie tres haut.

-- Je m'abandonne a vous sans reserve, murmura Fouquet.

-- Oh! je ne l'entends pas ainsi. C'est moi qui suis a vous sans
reserve. Aussi, vous qui etes l'esprit le plus fin, le plus
delicat et le plus ingenieux, vous ordonnerez toute la fete
jusqu'au moindre detail. Seulement...

-- Seulement? dit Fouquet en homme habitue a sentir le prix des
parentheses.

-- Eh bien! vous laissant toute l'invention du detail, je me
reserve la surveillance de l'execution.

-- Comment cela?

-- Je veux dire que vous ferez de moi, pour ce jour-la, un
majordome, un intendant superieur, une sorte de factotum, qui
participera du capitaine des gardes et de l'econome; je ferai
marcher les gens, et j'aurai les clefs des portes; vous donnerez
vos ordres, c'est vrai, mais c'est a moi que vous les donnerez;
ils passeront par ma bouche pour arriver a leur destination, vous
comprenez?

-- Non, je ne comprends pas.

-- Mais vous acceptez?

-- Pardieu! oui, mon ami.

-- C'est tout ce qu'il nous faut. Merci donc et faites votre liste
d'invitations.

-- Et qui inviterai-je?

-- Tout le monde!


Chapitre CLXXXIX -- Ou il semble a l'auteur qu'il est temps d'en
revenir au vicomte de Bragelonne


Nos lecteurs ont vu dans cette histoire se derouler parallelement
les aventures de la generation nouvelle et celles de la generation
passee.

Aux uns le reflet de la gloire d'autrefois, l'experience des
choses douloureuses de ce monde. A ceux-la aussi la paix qui
envahit le coeur, et permet au sang de s'endormir autour des
cicatrices qui furent de cruelles blessures.

Aux autres les combats d'amour-propre et d'amour, les chagrins
amers et les joies ineffables: la vie au lieu de la memoire.

Si quelque variete a surgi aux yeux du lecteur dans les episodes
de ce recit, la cause en est aux fecondes nuances qui jaillissent
de cette double palette, ou deux tableaux vont se cotoyant, se
melant et harmoniant leur ton severe et leur ton joyeux.

Le repos des emotions de l'un s'y trouve au sein des emotions de
l'autre. Apres avoir raisonne avec les vieillards, on aime a
delirer avec les jeunes gens.

Aussi, quand les fils de cette histoire n'attacheraient pas
puissamment le chapitre que nous ecrivons a celui que vous venons
d'ecrire, n'en prendrions-nous pas plus de souci que Ruysdael n'en
prenait pour peindre un ciel d'automne apres avoir acheve un
printemps.

Nous engageons le lecteur a en faire autant et a reprendre Raoul
de Bragelonne a l'endroit ou notre derniere esquisse l'avait
laisse.

Ivre, epouvante, desole, ou plutot sans raison, sans volonte, sans
parti pris, il s'enfuit apres la scene dont il avait vu la fin
chez La Valliere. Le roi, Montalais, Louise, cette chambre, cette
exclusion etrange, cette douleur de Louise, cet effroi de
Montalais, ce courroux du roi, tout lui presageait un malheur.
Mais lequel?

Arrive de Londres parce qu'on lui annoncait un danger, il trouvait
du premier coup l'apparence de ce danger. N'etait-ce point assez
pour un amant? oui, certes; mais ce n'etait point assez pour un
noble coeur, fier de s'exposer sur une droiture egale a la sienne.

Cependant Raoul ne chercha pas les explications la ou vont tout de
suite les chercher les amants jaloux ou moins timides. Il n'alla
point dire a sa maitresse: "Louise, est-ce que vous ne m'aimez
plus? Louise, est-ce que vous en aimez un autre?" Homme plein de
courage, plein d'amitie comme il etait plein d'amour, religieux
observateur de sa parole, et croyant a la parole d'autrui, Raoul
se dit: "De Guiche m'a ecrit pour me prevenir; de Guiche sait
quelque chose; je vais aller demander a de Guiche ce qu'il sait,
et lui dire ce que j'ai vu."

Le trajet n'etait pas long. De Guiche, rapporte de Fontainebleau a
Paris depuis deux jours, commencait a se remettre de sa blessure
et faisait quelques pas dans sa chambre.

Il poussa un cri de joie en voyant Raoul entrer avec sa furie
d'amitie.

Raoul poussa un cri de douleur en voyant de Guiche si pale, si
amaigri, si triste. Deux mots et le geste que fit le blesse pour
ecarter le bras de Raoul suffirent a ce dernier pour lui apprendre
la verite.

-- Ah! voila! dit Raoul en s'asseyant a cote de son ami, on aime
et l'on meurt.

-- Non, non, l'on ne meurt pas, repliqua de Guiche en souriant,
puisque je suis debout, puisque je vous presse dans mes bras.

-- Ah! je m'entends.

-- Et je vous entends aussi. Vous vous persuadez que je suis
malheureux, Raoul.

-- Helas!

-- Non. Je suis le plus heureux des hommes! Je souffre avec mon
corps, mais non avec mon coeur, avec mon ame. Si vous saviez!...
Oh! je suis le plus heureux des hommes!

-- Oh! tant mieux! repondit Raoul; tant mieux, pourvu que cela
dure.

-- C'est fini; j'en ai pour jusqu'a la mort, Raoul.

-- Vous, je n'en doute pas; mais elle...

-- Ecoutez, ami, je l'aime... parce que... Mais vous ne m'ecoutez
pas.

-- Pardon.

-- Vous etes preoccupe?

-- Mais oui. Votre sante, d'abord...

-- Ce n'est pas cela.

-- Mon cher, vous auriez tort, je crois, de m'interroger, vous.

Et il accentua ce _vous_ de maniere a eclairer completement son
ami sur la nature du mal et la difficulte du remede.

-- Vous me dites cela, Raoul, a cause de ce que je vous ai ecrit.

-- Mais oui... Voulez-vous que nous en causions quand vous aurez
fini de me conter vos plaisirs et vos peines?

-- Cher ami, a vous, bien a vous, tout de suite.

-- Merci! J'ai hate... je brule... je suis venu de Londres ici en
moitie moins de temps que les courriers d'Etat n'en mettent
d'ordinaire. Eh bien! que vouliez-vous?

-- Mais rien autre chose, mon ami, que de vous faire venir.

-- Eh bien! me voici.

-- C'est bien, alors.

-- Il y a encore autre chose, j'imagine?

-- Ma foi, non!

-- De Guiche!

-- D'honneur!

-- Vous ne m'avez pas arrache violemment a des esperances, vous ne
m'avez pas expose a une disgrace du roi par ce retour qui est une
infraction a ses ordres, vous ne m'avez pas, enfin, attache la
jalousie au coeur, ce serpent, pour me dire: "C'est bien, dormez
tranquille."

-- Je ne vous dis pas: "Dormez tranquille", Raoul; mais,
comprenez-moi bien, je ne veux ni ne puis vous dire autre chose.

-- Oh! mon ami, pour qui me prenez-vous?

-- Comment?

-- Si vous savez, pourquoi me cachez-vous? Si vous ne savez pas,
pourquoi m'avertissez-vous?

-- C'est vrai, j'ai eu tort. Oh! je me repens bien, voyez-vous,
Raoul. Ce n'est rien que d'ecrire a un ami: "Venez!" Mais avoir
cet ami en face, le sentir frissonner, haleter sous l'attente
d'une parole qu'on n'ose lui dire...

-- Osez! J'ai du coeur, si vous n'en avez pas! s'ecria Raoul au
desespoir.

-- Voila que vous etes injuste et que vous oubliez avoir affaire a
un pauvre blesse... la moitie de votre coeur... La! calmez-vous!
Je vous ai dit: "Venez." Vous etes venu; n'en demandez pas
davantage a ce malheureux de Guiche.

-- Vous m'avez dit de venir, esperant que je verrais, n'est-ce
pas?

-- Mais...

-- Pas d'hesitation! J'ai vu.

-- Ah!... fit de Guiche.

-- Ou du moins, j'ai cru...

-- Vous voyez bien, vous doutez. Mais, si vous doutez, mon pauvre
ami que me reste-t-il a faire?

-- J'ai vu La Valliere troublee... Montalais effaree... Le roi...

-- Le roi?

-- Oui... Vous detournez la tete... Le danger est la, le mal est
la, n'est-ce pas? c'est le roi?

-- Je ne dis rien.

-- Oh! vous en dites mille et mille fois plus! Des faits, par
grace, par pitie, des faits! Mon ami, mon seul ami, parlez! J'ai
le coeur perce, saignant; je meurs de desespoir!...

-- S'il en est ainsi, cher Raoul, repliqua de Guiche, vous me
mettez a l'aise, et je vais vous parler, sur que je ne dirai que
des choses consolantes en comparaison du desespoir que je vous
vois.

-- J'ecoute! j'ecoute!...

-- Eh bien! fit le comte de Guiche, je puis vous dire ce que vous
apprendriez de la bouche du premier venu.

-- Du premier venu! on en parle? s'ecria Raoul.

-- Avant de dire: "On en parle", mon ami, sachez d'abord de quoi
l'on peut parler. Il ne s'agit, je vous jure, de rien qui ne soit
au fond tres innocent; peut-etre une promenade...

-- Ah! une promenade avec le roi?

-- Mais oui, avec le roi; il me semble que le roi s'est promene
deja bien souvent avec des dames, sans que pour cela...

-- Vous ne m'eussiez pas ecrit, repeterai-je, si cette promenade
etait bien naturelle.

-- Je sais que, pendant cet orage, il faisait meilleur pour le roi
de se mettre a l'abri que de rester debout tete nue devant La
Valliere; mais...

-- Mais?...

-- Le roi est si poli!

-- Oh! de Guiche, de Guiche, vous me faites mourir!

-- Taisons-nous donc.

-- Non, continuez. Cette promenade a ete suivie d'autres?

-- Non, c'est-a-dire, oui; il y a eu l'aventure du chene. Est-ce
cela? Je n'en sais rien.

Raoul se leva. De Guiche essaya de l'imiter malgre sa faiblesse.

-- Voyez-vous, dit-il, je n'ajouterai pas un mot; j'en ai trop dit
ou trop peu. D'autres vous renseigneront s'ils veulent ou s'ils
peuvent: mon office etait de vous avertir, je l'ai fait.
Surveillez a present vos affaires vous-meme.

-- Questionner? Helas! vous n'etes pas mon ami, vous qui me parlez
ainsi, dit le jeune homme desole. Le premier que je questionnerai
sera un mechant ou un sot; mechant, il me mentira pour me
tourmenter; sot, il fera pis encore. Ah! de Guiche! de Guiche!
avant deux heures j'aurai trouve dix mensonges et dix duels.
Sauvez-moi! le meilleur n'est-il pas de savoir son mal?

-- Mais je ne sais rien, vous dis-je! J'etais blesse, fievreux:
j'avais perdu l'esprit, je n'ai de cela qu'une teinture effacee.
Mais, pardieu! nous cherchons loin quand nous avons notre homme
sous la main. Est-ce que vous n'avez pas d'Artagnan pour ami?

-- Oh! c'est vrai, c'est vrai!

-- Allez donc a lui. Il fera la lumiere, et ne cherchera pas a
blesser vos yeux.

Un laquais entra.

-- Qu'y a-t-il? demanda de Guiche.

-- On attend M. le comte dans le cabinet des Porcelaines.

-- Bien. Vous permettez, cher Raoul? Depuis que je marche, je suis
si fier!

-- Je vous offrirais mon bras, de Guiche, si je ne devinais que la
personne est une femme.

-- Je crois que oui, repartit de Guiche en souriant.

Et il quitta Raoul.

Celui-ci demeura immobile, absorbe, ecrase, comme le mineur sur
qui une voute vient de s'ecrouler; il est blesse, son sang coule,
sa pensee s'interrompt, il essaie de se remettre et de sauver sa
vie avec sa raison. Quelques minutes suffirent a Raoul pour
dissiper les eblouissements de ces deux revelations. Il avait deja
ressaisi le fil de ses idees quand, soudain, a travers la porte,
il crut reconnaitre la voix de Montalais dans le cabinet des
Porcelaines.

-- Elle! s'ecria-t-il. Oui, c'est bien sa voix. Oh! voila une
femme qui pourrait me dire la verite; mais, la questionnerai-je
ici? Elle se cache meme de moi; elle vient sans doute de la part
de Madame... Je la verrai chez elle. Elle m'expliquera son effroi,
sa fuite, la maladresse avec laquelle on m'a evince; elle me dira
tout cela... quand M. d'Artagnan, qui sait tout, m'aura raffermi
le coeur. Madame... une coquette... Eh bien! oui, une coquette,
mais qui aime a ses bons moments, une coquette qui, comme la mort
ou la vie, a son caprice, mais qui fait dire a de Guiche qu'il est
le plus heureux des hommes. Celui-la, du moins, est sur des roses.
Allons!

Il s'enfuit hors de chez le comte, et, tout en se reprochant de
n'avoir parle que de lui-meme a de Guiche, il arriva chez
d'Artagnan.


Chapitre CXC -- Bragelonne continue ses interrogations


Le capitaine etait de service; il faisait sa huitaine, enseveli
dans le fauteuil de cuir, l'eperon fiche dans le parquet, l'epee
entre les jambes, et lisait force lettres en tortillant sa
moustache.

D'Artagnan poussa un grognement de joie en apercevant le fils de
son ami.

-- Raoul, mon garcon, dit-il, par quel hasard est-ce que le roi
t'a rappele?

Ces mots sonnerent mal a l'oreille du jeune homme, qui,
s'asseyant, repliqua:

-- Ma foi! je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que je suis
revenu.

-- Hum! fit d'Artagnan en repliant les lettres avec un regard
plein d'intention dirige vers son interlocuteur. Que dis-tu la,
garcon? Que le roi ne t'a pas rappele, et que te voila revenu? Je
ne comprends pas bien cela.

Raoul etait deja pale, il roulait deja son chapeau d'un air
contraint.

-- Quelle diable de mine fais-tu, et quelle conversation
mortuaire! fit le capitaine. Est-ce que c'est en Angleterre qu'on
prend ces facons-la? Mordioux! j'y ai ete, moi, en Angleterre, et
j'en suis revenu gai comme un pinson. Parleras-tu?

-- J'ai trop a dire.

-- Ah! ah! Comment va ton pere?

-- Cher ami, pardonnez-moi; j'allais vous le demander.

D'Artagnan redoubla l'acuite de ce regard auquel nul secret ne
resistait.

-- Tu as du chagrin? dit-il.

-- Pardieu! vous le savez bien, monsieur d'Artagnan.

-- Moi?

-- Sans doute. Oh! ne faites pas l'etonne.

-- Je ne fais pas l'etonne, mon ami.

-- Cher capitaine, je sais fort bien qu'au jeu de la finesse comme
au jeu de la force, je serai battu par vous. En ce moment, voyez-
vous, je suis un sot, et je suis un ciron. Je n'ai ni cerveau ni
bras, ne me meprisez pas, aidez-moi. En deux mots, je suis le plus
miserable des etres vivants.

-- Oh! oh! pourquoi cela? demanda d'Artagnan en debouclant son
ceinturon et en adoucissant son sourire.

-- Parce que Mlle de La Valliere me trompe.

D'Artagnan ne changea pas de physionomie.

-- Elle te trompe! elle te trompe! voila de grands mots. Qui te
les a dits?

-- Tout le monde.

-- Ah! si tout le monde l'a dit, il faut qu'il y ait quelque chose
de vrai. Moi, je crois au feu quand je vois la fumee. Cela est
ridicule, mais cela est.

-- Ainsi, vous croyez? s'ecria vivement Bragelonne.

-- Ah! si tu me prends a partie...

-- Sans doute.

-- Je ne me mele pas de ces affaires-la, moi; tu le sais bien.

-- Comment, pour un ami? pour un fils?

-- Justement. Si tu etais un etranger, je te dirais... je ne te
dirais rien du tout... Comment va Porthos, le sais-tu?

-- Monsieur, s'ecria Raoul, en serrant la main de d'Artagnan, au
nom de cette amitie que vous avez vouee a mon pere!

-- Ah! diable! tu es bien malade... de curiosite.

-- Ce n'est pas de curiosite, c'est d'amour.

-- Bon! autre grand mot. Si tu etais reellement amoureux, mon cher
Raoul, ce serait different.

-- Que voulez-vous dire?

-- Je te dis que, si tu etais pris d'un amour tellement serieux,
que je pusse croire m'adresser toujours a ton coeur... Mais c'est
impossible.

-- Je vous dis que j'aime eperdument Louise.

D'Artagnan lut avec ses yeux au fond du coeur de Raoul.

-- Impossible, te dis-je... Tu es comme tous les jeunes gens; tu
n'es pas amoureux, tu es fou.

-- Eh bien! quand il n'y aurait que cela?

-- Jamais homme sage n'a fait devier une cervelle d'un crane qui
tourne. J'y ai perdu mon latin cent fois en ma vie. Tu
m'ecouterais, que tu ne m'entendrais pas; tu m'entendrais, que tu
ne me comprendrais pas; tu me comprendrais, que tu ne m'obeirais
pas.

-- Oh! essayez, essayez!

-- Je dis plus: si j'etais assez malheureux pour savoir quelque
chose et assez bete pour t'en faire part... Tu es mon ami, dis-tu?

-- Oh! oui.

-- Eh bien! je me brouillerais avec toi. Tu ne me pardonnerais
jamais d'avoir detruit ton illusion, comme on dit en amour.

-- Monsieur d'Artagnan, vous savez tout; vous me laissez dans
l'embarras, dans le desespoir, dans la mort! c'est affreux!

-- La! la!

-- Je ne crie jamais, vous le savez. Mais, comme mon pere et Dieu
ne me pardonneraient jamais de m'etre casse la tete d'un coup de
pistolet, eh bien! je vais aller me faire conter ce que vous me
refusez par le premier venu; je lui donnerai un dementi...

-- Et tu le tueras? la belle affaire! Tant mieux! Qu'est-ce que
cela me fait a moi? Tue, mon garcon, tue, si cela peut te faire
plaisir. C'est comme pour les gens qui ont mal aux dents; ils me
disent: "Oh! que je souffre! Je mordrais dans du fer." Je leur
dis: "Mordez, mes amis, mordez! la dent y restera."

-- Je ne tuerai pas, monsieur, dit Raoul d'un air sombre.

-- Oui, oh! oui, vous prenez de ces airs-la, vous autres,
aujourd'hui. Vous vous ferez tuer, n'est-ce pas? Ah! que c'est
joli! et comme je te regretterai, par exemple! Comme je dirai
toute la journee: "C'etait un fier niais, que le petit Bragelonne!
une double brute! J'avais passe ma vie a lui faire tenir
proprement une epee, et ce drole est alle se faire embrocher comme
un oiseau.: Allez, Raoul, allez vous faire tuer, mon ami. Je ne
sais pas qui vous a appris la logique; mais, Dieu me damne! comme
disent les Anglais, celui-la, monsieur a vole l'argent de votre
pere.

Raoul, silencieux, enfonca sa tete dans ses mains et murmura:

-- On n'a pas d'amis, non!

-- Ah bah! dit d'Artagnan.

-- On n'a que des railleurs ou des indifferents.

-- Sornettes! Je ne suis pas un railleur, tout Gascon que je suis.
Et indifferent! Si je l'etais, il y a un quart d'heure deja que je
vous aurais envoye a tous les diables; car vous rendriez triste un
homme fou de joie, et mort un homme triste. Comment, jeune homme,
vous voulez que j'aille vous degouter de votre amoureuse, et vous
apprendre a execrer les femmes, qui sont l'honneur et la felicite
de la vie humaine?

-- Monsieur, dites, dites, et je vous benirai!

-- Eh! mon cher, croyez-vous, par hasard, que je me suis fourre
dans la cervelle toutes les affaires du menuisier et du peintre,
de l'escalier et du portrait, et cent mille autres contes a dormir
debout?

-- Un menuisier! qu'est-ce que signifie ce menuisier?

-- Ma foi! je ne sais pas; on m'a dit qu'il y avait un menuisier
qui avait perce un parquet.

-- Chez La Valliere?...

-- Ah! je ne sais pas ou.

-- Chez le roi?

-- Bon! Si c'etait chez le roi, j'irais vous le dire, n'est-ce
pas?

-- Chez qui, alors?

-- Voila une heure que je me tue a vous repeter que je l'ignore.

-- Mais le peintre, alors? ce portrait?...

-- Il paraitrait que le roi aurait fait faire le portrait d'une
dame de la Cour.

-- De La Valliere?

-- Eh! tu n'as que ce nom-la dans la bouche. Qui te parle de La
Valliere?

-- Mais, alors, si ce n'est pas d'elle, pourquoi voulez-vous que
cela me touche?

-- Je ne veux pas que cela te touche. Mais tu me questionnes, je
te reponds. Tu veux savoir la chronique scandaleuse, je te la
donne. Fais-en ton profit.

Raoul se frappa le front avec desespoir.

-- C'est a en mourir! dit-il.

-- Tu l'as deja dit.

-- Oui, vous avez raison.

Et il fit un pas pour s'eloigner.

-- Ou vas-tu? dit d'Artagnan.

-- Je vais trouver quelqu'un qui me dira la verite.

-- Qui cela?

-- Une femme.

-- Mlle de La Valliere elle-meme, n'est-ce pas? dit d'Artagnan
avec un sourire. Ah! tu as la une fameuse idee; tu cherchais a
etre console, tu vas l'etre tout de suite. Elle ne te dira pas de
mal d'elle-meme, va.

-- Vous vous trompez, monsieur, repliqua Raoul; la femme a qui je
m'adresserai me dira beaucoup de mal.

-- Montalais, je parie?

-- Oui, Montalais.

-- Ah! son amie? Une femme qui, en cette qualite, exagerera
fortement le bien ou le mal. Ne parlez pas a Montalais, mon bon
Raoul.

-- Ce n'est pas la raison qui vous pousse a m'eloigner de
Montalais.

-- Eh bien! je l'avoue... Et, de fait, pourquoi jouerais-je avec
toi comme le chat avec une pauvre souris? Tu me fais peine, vrai.
Et si je desire que tu ne parles pas a la Montalais, en ce moment,
c'est que tu vas livrer ton secret et qu'on en abusera. Attends,
si tu peux.

-- Je ne peux pas.

-- Tant pis! Vois-tu, Raoul, si j'avais une idee... Mais je n'en
ai pas.

-- Promettez-moi, mon ami, de me plaindre, cela me suffira, et
laissez-moi sortir d'affaire tout seul.

-- Ah bien! oui! t'embourber, a la bonne heure! Place-toi ici, a
cette table, et prends la plume.

-- Pour quoi faire?

-- Pour ecrire a la Montalais et lui demander un rendez-vous.

-- Ah! fit Raoul en se jetant sur la plume que lui tendait le
capitaine.

Tout a coup la porte s'ouvrit, et un mousquetaire, s'approchant de
d'Artagnan:

-- Mon capitaine, dit-il, il y a la Mlle de Montalais qui voudrait
vous parler.

-- A moi? murmura d'Artagnan. Qu'elle entre, et je verrai bien si
c'etait a moi qu'elle voulait parler.

Le ruse capitaine avait flaire juste.

Montalais, en entrant, vit Raoul, et s'ecria:

-- Monsieur! Monsieur!... Pardon, monsieur d'Artagnan.

-- Je vous pardonne, mademoiselle, dit d'Artagnan; je sais qu'a
mon age ceux qui me cherchent bien ont besoin de moi.

-- Je cherchais M. de Bragelonne, repondit Montalais.

-- Comme cela se trouve! je vous cherchais aussi.

-- Raoul, ne voulez-vous pas aller avec Mademoiselle!

-- De tout mon coeur.

-- Allez donc!

Et il poussa doucement Raoul hors du cabinet; puis, prenant la
main de Montalais:

-- Soyez bonne fille, dit-il tout bas; menagez-le, et menagez-la.

-- Ah! dit-elle sur le meme ton, ce n'est pas moi qui lui
parlerai.

-- Comment cela?

-- C'est Madame qui le fait chercher.

-- Ah! bon! s'ecria d'Artagnan, c'est Madame! Avant une heure, le
pauvre garcon sera gueri.

-- Ou mort! fit Montalais avec compassion. Adieu, monsieur
d'Artagnan!

Et elle courut rejoindre Raoul, qui l'attendait loin de la porte,
bien intrigue, bien inquiet de ce dialogue qui ne promettait rien
de bon.


Chapitre CXCI -- Deux jalousies


Les amants sont tendres pour tout ce qui touche leur bien-aimee;
Raoul ne se vit pas plutot avec Montalais, qu'il lui baisa la main
avec ardeur.

-- La, la, dit tristement la jeune fille. Vous placez la des
baisers a fonds perdus, cher monsieur Raoul; je vous garantis meme
qu'ils ne vous rapporteront pas interet.

-- Comment?... quoi?... M'expliquerez-vous, ma chere Aure?...

-- C'est Madame qui vous expliquera tout cela. C'est chez elle que
je vous conduis.

-- Quoi!...

-- Silence! et pas de ces regards effarouches. Les fenetres, ici,
ont des yeux, les murs de larges oreilles. Faites-moi le plaisir
de ne plus me regarder; faites-moi le plaisir de me parler tres
haut de la pluie, du beau temps et des agrements de l'Angleterre.

-- Enfin...

-- Ah!... je vous previens que quelque part, je ne sais ou, mais
quelque part, Madame doit avoir un oeil ouvert et une oreille
tendue. Je ne me soucie pas, vous comprenez, d'etre chassee ou
embastillee. Parlons, vous dis-je, ou plutot ne parlons pas.

Raoul serra ses poings, enleva le pas et fit la mine d'un homme de
coeur, c'est vrai, mais d'un homme de coeur qui va au supplice.

Montalais, l'oeil eveille, la demarche leste, la tete a tout vent,
le precedait.

Raoul fut introduit immediatement dans le cabinet de Madame.

"Allons, pensa-t-il, cette journee se passera sans que je sache
rien. De Guiche a eu trop pitie de moi; il s'est entendu avec
Madame, et tous deux, par un complot amical, eloignent la solution
du probleme. Que n'ai-je la un bon ennemi!... ce serpent de
de Wardes, par exemple; il mordrait, c'est vrai; mais je
n'hesiterais plus... Hesiter... douter... mieux vaut mourir!"

Raoul etait devant Madame.

Henriette, plus charmante que jamais, se tenait a demi renversee
dans un fauteuil, ses pieds mignons sur un coussin de velours
brode; elle jouait avec un petit chat aux soies touffues, qui lui
mordillait les doigts et se pendait aux guipures de son col.

Madame songeait; elle songeait profondement; il lui fallut la voix
de Montalais, celle de Raoul, pour la faire sortir de cette
reverie.

-- Votre Altesse m'a mande? repeta Raoul.

Madame secoua la tete comme si elle se reveillait.

-- Bonjour, monsieur de Bragelonne, dit-elle; oui, je vous ai
mande. Vous voila donc revenu d'Angleterre?

-- Au service de Votre Altesse Royale.

-- Merci! Laissez-nous, Montalais.

Montalais sortit.

-- Vous avez bien quelques minutes a me donner, n'est-ce pas,
monsieur de Bragelonne?

-- Toute ma vie appartient a Votre Altesse Royale, repartit avec
respect Raoul, qui devinait quelque chose de sombre sous toutes
ces politesses de Madame, et a qui ce sombre ne deplaisait pas,
persuade qu'il etait d'une certaine affinite des sentiments de
Madame avec les siens.

En effet, ce caractere etrange de la princesse, tous les gens
intelligents de la Cour en connaissaient la volonte capricieuse et
le fantasque despotisme.

Madame avait ete flattee outre mesure des hommages du roi; Madame
avait fait parler d'elle et inspire a la reine cette jalousie
mortelle qui est le ver rongeur de toutes les felicites feminines;
Madame, en un mot, pour guerir un orgueil blesse, s'etait fait un
coeur amoureux.

Nous savons, nous, ce que Madame avait fait pour rappeler Raoul,
eloigne par Louis XIV. Sa lettre a Charles II, Raoul ne la
connaissait pas; mais d'Artagnan l'avait bien devinee.

Cet inexplicable melange de l'amour et de la vanite, ces
tendresses inouies, ces perfidies enormes, qui les expliquera?
Personne, pas meme l'ange mauvais qui allume la coquetterie au
coeur des femmes.

-- Monsieur de Bragelonne, dit la princesse apres un silence,
etes-vous revenu content?

Bragelonne regarda Madame Henriette, et, la voyant pale de ce
qu'elle cachait, de ce qu'elle retenait, de ce qu'elle brulait de
dire:

-- Content? dit-il; de quoi voulez-vous que je sois content ou
mecontent, Madame?

-- Mais de quoi peut etre content ou mecontent un homme de votre
age et de votre mine?

"Comme elle va vite! pensa Raoul effraye; que va-t-elle souffler
en mon coeur?"

Puis, effraye de ce qu'il allait apprendre et voulant reculer le
moment si desire, mais si terrible, ou il apprendrait tout:

-- Madame, repliqua-t-il, j'avais laisse un tendre ami en bonne
sante, je l'ai retrouve malade.

-- Voulez-vous parler de M. de Guiche? demanda Madame Henriette
avec une imperturbable tranquillite; c'est, dit-on, un ami tres
cher a vous?

-- Oui, madame.

-- Eh bien! c'est vrai, il a ete blesse; mais il va mieux. Oh!
M. de Guiche n'est pas a plaindre, dit-elle vite.

Puis se reprenant:

-- Est-ce qu'il est a plaindre? dit-elle; est-ce qu'il s'est
plaint? est-ce qu'il a un chagrin quelconque que nous ne
connaitrions pas?

-- Je ne parle que de sa blessure, madame.

-- A la bonne heure; car, pour le reste, M. de Guiche semble etre
fort heureux: on le voit d'une humeur joyeuse. Tenez, monsieur de
Bragelonne, je suis bien sure que vous choisiriez encore d'etre
blesse comme lui au corps!... Qu'est-ce qu'une blessure au corps?

Raoul tressaillit.

"Elle y revient, dit-il. Helas!..."

Il ne repliqua rien.

-- Plait-il? fit-elle.

-- Je n'ai rien dit, madame.

-- Vous n'avez rien dit! Vous me desapprouvez donc? Vous etes donc
satisfait?

Raoul se rapprocha.

-- Madame, dit-il, Votre Altesse Royale veut me dire quelque
chose, et sa generosite naturelle la pousse a menager ses paroles.
Veuille Votre Altesse ne plus rien menager. Je suis fort et
j'ecoute.

-- Ah! repliqua Henriette, que comprenez-vous, maintenant?

-- Ce que Votre Altesse veut me faire comprendre.

Et Raoul trembla, malgre lui, en prononcant ces mots.

-- En effet, murmura la princesse. C'est cruel; mais puisque j'ai
commence...

-- Oui, madame, puisque Votre Altesse a daigne commencer, qu'elle
daigne achever...

Henriette se leva precipitamment et fit quelques pas dans sa
chambre.

-- Que vous a dit M. de Guiche? dit-elle soudain.

-- Rien, madame.

-- Rien! il ne vous a rien dit? oh! que je le reconnais bien la!

-- Il voulait me menager, sans doute.

-- Et voila ce que les amis appellent l'amitie! Mais
M. d'Artagnan, que vous quittez, il vous a parle, lui?

-- Pas plus que de Guiche, madame.

Henriette fit un mouvement d'impatience.

-- Au moins, dit-elle, vous savez tout ce que la Cour a dit?

-- Je ne sais rien du tout, madame.

-- Ni la scene de l'orage?

-- Ni la scene de l'orage!...

-- Ni les tete-a-tete dans la foret?

-- Ni les tete-a-tete dans la foret!...

-- Ni la fuite a Chaillot?

Raoul, qui penchait comme la fleur tranchee par la faucille, fit
des efforts surhumains pour sourire, et repondit avec une exquise
douceur:

-- J'ai eu l'honneur de dire a Votre Altesse Royale que je ne sais
absolument rien. Je suis un pauvre oublie qui arrive d'Angleterre;
entre les gens d'ici et moi, il y avait tant de flots bruyants,
que le bruit de toutes les choses dont Votre Altesse me parle
n'ont pu arriver a mon oreille.

Henriette fut touchee de cette paleur, de cette mansuetude, de ce
courage. Le sentiment dominant de son coeur, a ce moment, c'etait
un vif desir d'entendre chez le pauvre amant le souvenir de celle
qui le faisait ainsi souffrir.

-- Monsieur de Bragelonne, dit-elle, ce que vos amis n'ont pas
voulu faire, je veux le faire pour vous, que j'estime et que
j'aime. C'est moi qui serai votre amie. Vous portez ici la tete
comme un honnete homme, et je ne veux pas que vous la courbiez
sous le ridicule; dans huit jours, on dirait sous du mepris.

-- Ah! fit Raoul livide, c'en est deja la?

-- Si vous ne savez pas, dit la princesse, je vois que vous
devinez; vous etiez le fiance de Mlle de La Valliere, n'est-ce
pas?

-- Oui, madame.

-- A ce titre, je vous dois un avertissement; comme, d'un jour a
l'autre, je chasserai Mlle de La Valliere de chez moi...

-- Chasser La Valliere! s'ecria Bragelonne.

-- Sans doute. Croyez-vous que j'aurai toujours egard aux larmes
et aux jeremiades du roi? Non, non, ma maison ne sera pas plus
longtemps commode pour ces sortes d'usages; mais vous
chancelez!...

-- Non, madame, pardon, dit Bragelonne en faisant un effort; j'ai
cru que j'allais mourir, voila tout. Votre Altesse Royale me
faisait l'honneur de me dire que le roi avait pleure, supplie.

-- Oui, mais en vain.

Et elle raconta a Raoul la scene de Chaillot et le desespoir du
roi au retour; elle raconta son indulgence a elle-meme, et le
terrible mot avec lequel la princesse outragee, la coquette
humiliee, avait terrasse la colere royale.

Raoul baissa la tete.

-- Qu'en pensez-vous? dit-elle.

-- Le roi l'aime! repliqua-t-il.

-- Mais vous avez l'air de dire qu'elle ne l'aime pas.

-- Helas! je pense encore au temps ou elle m'a aime, madame.

Henriette eut un moment d'admiration pour cette incredulite
sublime; puis, haussant les epaules:

-- Vous ne me croyez pas! dit-elle. Oh! comme vous l'aimez,
_vous!_ et vous doutez qu'elle aime le roi, _elle?_

-- Jusqu'a la preuve. Pardon, j'ai sa parole, voyez-vous, et elle
est fille noble.

-- La preuve?... Eh bien! soit; venez!


Chapitre CXCII -- Visite domiciliaire


La princesse, precedant Raoul, le conduisit a travers la cour vers
le corps de batiment qu'habitait La Valliere, et, montant
l'escalier qu'avait monte Raoul le matin meme, elle s'arreta a la
porte de la chambre ou le jeune homme, a son tour, avait ete si
etrangement recu par Montalais.

Le moment etait bien choisi pour accomplir le projet concu par
Madame Henriette: le chateau etait vide; le roi, les courtisans et
les dames etaient partis pour Saint-Germain. Madame Henriette,
seule, sachant le retour de Bragelonne et pensant au parti qu'elle
avait a tirer de ce retour, avait pretexte une indisposition, et
etait restee.

Madame etait donc sure de trouver vides la chambre de La Valliere,
et l'appartement de Saint-Aignan. Elle tira une double clef de sa
poche, et ouvrit la porte de sa demoiselle d'honneur.

Le regard de Bragelonne plongea dans cette chambre qu'il reconnut,
et l'impression que lui fit la vue de cette chambre fut un des
premiers supplices qui l'attendaient.

La princesse le regarda, et son oeil exerce put voir ce qui se
passait dans le coeur du jeune homme.

-- Vous m'avez demande des preuves, dit-elle; ne soyez donc pas
surpris si je vous en donne. Maintenant, si vous ne vous croyez
pas le courage de les supporter, il en est temps encore, retirons-
nous.

-- Merci, madame, dit Bragelonne; mais je suis venu pour etre
convaincu. Vous avez promis de me convaincre, convainquez-moi.

-- Entrez donc, dit Madame, et refermez la porte derriere vous.

Bragelonne obeit, et se retourna vers la princesse, qu'il
interrogea du regard.

-- Vous savez ou vous etes? demanda Madame Henriette.

-- Mais tout me porte a croire, madame, que je suis dans la
chambre de Mlle de La Valliere?

-- Vous y etes.

-- Mais je ferai observer a Votre Altesse que cette chambre est
une chambre, et n'est pas une preuve.

-- Attendez.

La princesse s'achemina vers le pied du lit, replia le paravent,
et, se baissant vers le parquet:

-- Tenez, dit-elle, baissez-vous et levez vous-meme cette trappe.

-- Cette trappe? s'ecria Raoul avec surprise, car les mots de
d'Artagnan commencaient a lui revenir en memoire, et il se
souvenait que d'Artagnan avait vaguement prononce ce mot.

Et Raoul chercha des yeux, mais inutilement, une fente qui
indiquat une ouverture ou un anneau qui aidat a soulever une
portion quelconque du plancher.

-- Ah! c'est vrai! dit en riant Madame Henriette j'oubliais le
ressort cache: la quatrieme feuille du parquet; appuyer sur
l'endroit ou le bois fait un noeud. Voila l'instruction. Appuyez
vous-meme, vicomte, appuyez, c'est ici.

Raoul, pale comme un mort, appuya le pouce sur l'endroit indique
et, en effet, a l'instant meme, le ressort joua et la trappe se
souleva d'elle-meme.

-- C'est tres ingenieux, dit la princesse, et l'on voit que
l'architecte a prevu que ce serait une petite main qui aurait a
utiliser ce ressort: voyez comme cette trappe s'ouvre toute seule?

-- Un escalier! s'ecria Raoul.

-- Oui, et tres elegant meme, dit Madame Henriette. Voyez,
vicomte, cet escalier a une rampe destinee a garantir des chutes
les delicates personnes qui se hasarderaient a le descendre, ce
qui fait que je m'y risque. Allons, suivez-moi, vicomte, suivez-
moi.

-- Mais, avant de vous suivre, madame, ou conduit cet escalier?

-- Ah! c'est vrai, j'oubliais de vous le dire.

-- J'ecoute, madame, dit Raoul respirant a peine.

-- Vous savez peut-etre que M. de Saint-Aignan demeurait autrefois
presque porte a porte avec le roi?

-- Oui, madame, je le sais; c'etait ainsi avant mon depart et,
plus d'une fois, j'ai eu l'honneur de le visiter a son ancien
logement.

-- Eh bien! il a obtenu du roi de changer ce commode et bel
appartement que vous lui connaissiez contre les deux petites
chambres auxquelles mene cet escalier, et qui forment un logement
deux fois plus petit et dix fois plus eloigne de celui du roi,
dont le voisinage, cependant, n'est point dedaigne, en general,
par messieurs de la Cour.

-- Fort bien, madame, reprit Raoul; mais continuez, je vous prie,
car je ne comprends point encore.

-- Eh bien! il s'est trouve, par hasard, continua la princesse,
que ce logement de M. de Saint-Aignan est situe au-dessous de ceux
de mes filles, et particulierement au-dessous de celui de La
Valliere.

-- Mais dans quel but cette trappe et cet escalier?

-- Dame! je l'ignore. Voulez-vous que nous descendions chez
M. de Saint Aignan? Peut-etre y trouverons-nous l'explication de
l'enigme.

Et Madame donna l'exemple en descendant elle-meme.

Raoul la suivit en soupirant.

Chaque marche qui craquait sous les pieds de Bragelonne le faisait
penetrer d'un pas dans cet appartement mysterieux, qui renfermait
encore les soupirs de La Valliere, et les plus suaves parfums de
son corps.

Bragelonne reconnut, en absorbant l'air par ses haletantes
aspirations, que la jeune fille avait du passer par la.

Puis, apres ces emanations, preuves invisibles, mais certaines,
vinrent les fleurs qu'elle aimait, les livres qu'elle avait
choisis. Raoul eut-il conserve un seul doute, qu'il l'eut perdu a
cette secrete harmonie des gouts et des alliances de l'esprit avec
l'usage des objets qui accompagnent la vie. La Valliere etait pour
Bragelonne en vivante presence dans les meubles, dans le choix des
etoffes, dans les reflets memes du parquet.

Muet et ecrase, il n'avait plus rien a apprendre, et ne suivait
plus son impitoyable conductrice que comme le patient suit le
bourreau.

Madame, cruelle comme une femme delicate et nerveuse, ne lui
faisait grace d'aucun detail.

Mais, il faut le dire, malgre l'espece d'apathie dans laquelle il
etait tombe, aucun de ces details, fut-il reste seul, n'eut
echappe a Raoul. Le bonheur de la femme qu'il aime, quand ce
bonheur lui vient d'un rival, est une torture pour un jaloux.
Mais, pour un jaloux tel que etait Raoul, pour ce coeur qui, pour
la premiere fois s'impregnait de fiel, le bonheur de Louise,
c'etait une mort ignominieuse, la mort du corps et de l'ame.

Il devina tout: les mains qui s'etaient serrees, les visages
rapproches qui s'etaient maries en face des miroirs, sorte de
serment si doux pour les amants qui se voient deux fois, afin de
mieux graver le tableau dans leur souvenir.

Il devina le baiser invisible sous les epaisses portieres
retombant delivrees de leurs embrasses. Il traduisit en fievreuses
douleurs l'eloquence des lits de repos, enfouis dans leur ombre.

Ce luxe, cette recherche pleine d'enivrement, ce soin minutieux
d'epargner tout deplaisir a l'objet aime, ou de lui causer une
gracieuse surprise; cette puissance de l'amour multipliee par la
puissance royale, frappa Raoul d'un coup mortel. Oh! s'il est un
adoucissement aux poignantes douleurs de la jalousie, c'est
l'inferiorite de l'homme qu'on vous prefere: tandis qu'au
contraire s'il est un enfer dans l'enfer, une torture sans nom
dans la langue, c'est la toute-puissance d'un dieu mise a la
disposition d'un rival, avec la jeunesse, la beaute, la grace.
Dans ces moments-la, Dieu lui-meme semble avoir pris parti contre
l'amant dedaigne.

Une derniere douleur etait reservee au pauvre Raoul: Madame
Henriette souleva un rideau de soie, et, derriere le rideau, il
apercut le portrait de La Valliere.

Non seulement le portrait de La Valliere, mais de La Valliere
jeune, belle, joyeuse, aspirant la vie par tous les pores, parce
qu'a dix-huit ans, la vie, c'est l'amour.

-- Louise! murmura Bragelonne, Louise! C'est donc vrai? Oh! tu ne
m'as jamais aime, car jamais tu ne m'as regarde ainsi.

Et il lui sembla que son coeur venait d'etre tordu dans sa
poitrine.

Madame Henriette le regardait, presque envieuse de cette douleur,
quoiqu'elle sut bien n'avoir rien a envier, et qu'elle etait aimee
de Guiche comme La Valliere etait aimee de Bragelonne.

Raoul surprit ce regard de Madame Henriette.

-- Oh! pardon, pardon, dit-il; je devrais etre plus maitre de moi,
je le sais, me trouvant en face de vous, madame. Mais, puisse le
Seigneur, Dieu du ciel et de la terre, ne jamais vous frapper du
coup qui m'atteint en ce moment! Car vous etes femme, et sans
doute vous ne pourriez pas supporter une pareille douleur.
Pardonnez-moi, je ne suis qu'un pauvre gentilhomme, tandis que
vous etes, vous, de la race de ces heureux, de ces tout-puissants,
de ces elus...

-- Monsieur de Bragelonne, repliqua Henriette, un coeur comme le
votre merite les soins et les egards d'un coeur de reine. Je suis
votre amie, monsieur; aussi n'ai-je point voulu que toute votre
vie soit empoisonnee par la perfidie et souillee par le ridicule.
C'est moi qui, plus brave que tous les pretendus amis, j'excepte
M. de Guiche, vous ai fait revenir de Londres; c'est moi qui vous
fournis les preuves douloureuses, mais necessaires, qui seront
votre guerison, si vous etes un courageux amant et non pas un
Amadis pleurard. Ne me remerciez pas: plaignez-moi meme, et ne
servez pas moins bien le roi.

Raoul sourit avec amertume.

-- Ah! c'est vrai, dit-il, j'oubliais ceci: le roi est mon maitre.

-- Il y va de votre liberte! il y va de votre vie!

Un regard clair et penetrant de Raoul apprit a Madame Henriette
qu'elle se trompait, et que son dernier argument n'etait pas de
ceux qui touchassent ce jeune homme.

-- Prenez garde, monsieur de Bragelonne, dit-elle; mais, en ne
pesant pas toutes vos actions, vous jetteriez dans la colere un
prince dispose a s'emporter hors des limites de la raison; vous
jetteriez dans la douleur vos amis et votre famille; inclinez-
vous, soumettez-vous, guerissez-vous.

-- Merci, madame, dit-il. J'apprecie le conseil que Votre Altesse
me donne, et je tacherai de le suivre; mais, un dernier mot je
vous prie.

-- Dites.

-- Est-ce une indiscretion que de vous demander le secret de cet
escalier, de cette trappe, de ce portrait, secret que vous avez
decouvert?

-- Oh! rien de plus simple; j'ai, pour cause de surveillance, le
double des clefs de mes filles; il m'a paru etrange que La
Valliere se renfermat si souvent; il m'a paru etrange que
M. de Saint-Aignan changeat de logis; il m'a paru etrange que le
roi vint voir si quotidiennement M. de Saint-Aignan, si avant que
celui-ci fut dans son amitie; enfin, il m'a paru etrange que tant
de choses se fussent faites depuis votre absence, que les
habitudes de la Cour en etaient changees. Je ne veux pas etre
jouee par le roi, je ne veux pas servir de manteau a ses amours;
car, apres La Valliere qui pleure, il aura Montalais qui rit,
Tonnay-Charente qui chante; ce n'est pas un role digne de moi.
J'ai leve les scrupules de mon amitie, j'ai decouvert le secret...
Je vous blesse; encore une fois, excusez-moi, mais j'avais un
devoir a remplir; c'est fini, vous voila prevenu; l'orage va
venir, garantissez-vous.

-- Vous concluez quelque chose, cependant, madame, repondit
Bragelonne avec fermete; car vous ne supposez pas que j'accepterai
sans rien dire la honte que je subis et la trahison qu'on me fait.

-- Vous prendrez a ce sujet le parti qui vous conviendra, monsieur
Raoul. Seulement, ne dites point la source d'ou vous tenez la
verite; voila tout ce que je vous demande, voila le seul prix que
j'exige du service que je vous ai rendu.

-- Ne craignez rien, madame, dit Bragelonne avec un sourire amer.

-- J'ai, moi, gagne le serrurier que les amants avaient mis dans
leurs interets. Vous pouvez fort bien avoir fait comme moi, n'est-
ce pas?

-- Oui, madame. Votre Altesse Royale ne me donne aucun conseil et
ne m'impose aucune reserve que celle de ne pas la compromettre?

-- Pas d'autre.

-- Je vais donc supplier Votre Altesse Royale de m'accorder une
minute de sejour ici.

-- Sans moi?

-- Oh! non, madame. Peu importe; ce que j'ai a faire, je puis le
faire devant vous. Je vous demande une minute pour ecrire un mot a
quelqu'un.

-- C'est hasardeux, monsieur de Bragelonne. Prenez garde!

-- Personne ne peut savoir si Votre Altesse Royale m'a fait
l'honneur de me conduire ici. D'ailleurs, je signe la lettre que
j'ecris.

-- Faites, monsieur.

Raoul avait deja tire ses tablettes et trace rapidement ces mots
sur une feuille blanche:

"Monsieur le comte,

"Ne vous etonnez pas de trouver ici ce papier signe de moi, avant
qu'un de mes amis, que j'enverrai tantot chez vous ait eu
l'honneur de vous expliquer l'objet de ma visite.

"Vicomte Raoul de Bragelonne."

Il roula cette feuille, la glissa dans la serrure de la porte qui
communiquait a la chambre des deux amants, et, bien assure que ce
papier etait tellement visible que de Saint-Aignan le devait voir
en rentrant, il rejoignit la princesse, arrivee deja au haut de
l'escalier.

Sur le palier, ils se separerent: Raoul affectant de remercier Son
Altesse, Henriette plaignant ou faisant semblant de plaindre de
tout son coeur le malheureux qu'elle venait de condamner a un
aussi horrible supplice.

-- Oh! dit-elle en le voyant s'eloigner pale et l'oeil injecte de
sang; oh! si j'avais su, j'aurais cache la verite a ce pauvre
jeune homme.


Chapitre CXCIII -- La methode de Porthos


La multiplicite des personnages que nous avons introduits dans
cette longue histoire fait que chacun est oblige de ne paraitre
qu'a son tour et selon les exigences du recit. Il en resulte que
nos lecteurs n'ont pas eu l'occasion de se retrouver avec notre
ami Porthos depuis son retour de Fontainebleau.

Les honneurs qu'il avait recus du roi n'avaient point change le
caractere placide et affectueux du respectable seigneur;
seulement, il redressait la tete plus que de coutume, et quelque
chose de majestueux se revelait dans son maintien, depuis qu'il
avait recu la faveur de diner a la table du roi. La salle a manger
de Sa Majeste avait produit un certain effet sur Porthos. Le
seigneur de Bracieux et de Pierrefonds aimait a se rappeler que,
durant ce diner memorable, force serviteurs et bon nombre
d'officiers, se trouvant derriere les convives, donnaient bon air
au repas et meublaient la piece.

Porthos se promit de conferer a M. Mouston une dignite quelconque,
d'etablir une hierarchie dans le reste de ses gens, et de se creer
une maison militaire; ce qui n'etait pas insolite parmi les grands
capitaines, attendu que, dans le precedent siecle, on remarquait
ce luxe chez MM. de Treville, de Schomberg, de La Vieuville, sans
parler de MM. de Richelieu, de Conde, et de Bouillon-Turenne.

Lui, Porthos, ami du roi et de M. Fouquet baron, ingenieur, etc.,
pourquoi ne jouirait-il pas de tous les agrements attaches aux
grands biens et aux grands merites?

Un peu delaisse d'Aramis, lequel, nous le savons, s'occupait
beaucoup de M. Fouquet, un peu neglige, a cause du service, par
d'Artagnan, blase sur Truechen et sur Planchet, Porthos se surprit
a rever sans trop savoir pourquoi; mais a quiconque lui eut dit:
"Est-ce qu'il vous manque quelque chose, Porthos?" il eut
assurement repondu: "Oui."

Apres un de ces diners pendant lesquels Porthos essayait de se
rappeler tous les details du diner royal, demi-joyeux, grace au
bon vin, demi-triste, grace aux idees ambitieuses, Porthos se
laissait aller a un commencement de sieste, quand son valet de
chambre vint l'avertir que M. de Bragelonne voulait lui parler.

Porthos passa dans la salle voisine, ou il trouva son jeune ami
dans les dispositions que nous connaissons.

Raoul vint serrer la main de Porthos, qui, surpris de sa gravite,
lui offrit un siege.

-- Cher monsieur du Vallon, dit Raoul, j'ai un service a vous
demander.

-- Cela tombe a merveille, mon jeune ami, repliqua Porthos. On m'a
envoye huit mille livres, ce matin, de Pierrefonds, et, si c'est
d'argent que vous avez besoin...

-- Non, ce n'est pas d'argent; merci, mon excellent ami.

-- Tant pis! J'ai toujours entendu dire que c'est la le plus rare
des services, mais le plus aise a rendre. Ce mot m'a frappe;
j'aime a citer les mots qui me frappent.

-- Vous avez un coeur aussi bon que votre esprit est sain.

-- Vous etes trop bon. Vous dinerez bien, peut-etre?

-- Oh! non, je n'ai pas faim.

-- Hein! Quel affreux pays que l'Angleterre?

-- Pas trop; mais...

-- Voyez-vous, si l'on n'y trouvait pas l'excellent poisson et la
belle viande qu'il y a, ce ne serait pas supportable.

-- Oui... je venais...

-- Je vous ecoute. Permettez seulement que je me rafraichisse. On
mange sale a Paris. Pouah!

Et Porthos se fit apporter une bouteille de vin de Champagne.

Puis, ayant rempli avant le sien le verre de Raoul, il but un
large coup, et, satisfait, il reprit:

-- Il me fallait cela pour vous entendre sans distraction. Me
voici tout a vous. Que demandez-vous, cher Raoul? que desirez-
vous?

-- Dites-moi votre opinion sur les querelles, mon cher ami.

-- Mon opinion?... Voyons, developpez un peu votre idee, repondit
Porthos en se grattant le front.

-- Je veux dire: Etes-vous d'un bon naturel quand il y a demele
entre vos amis et des etrangers?

-- Oh! d'un naturel excellent, comme toujours.

-- Fort bien; mais que faites-vous alors?

-- Quand mes amis ont des querelles, j'ai un principe.

-- Lequel?

-- C'est que le temps perdu est irreparable, et que l'on n'arrange
jamais aussi bien une affaire que lorsque l'on a encore
l'echauffement de la dispute.

-- Ah! vraiment, voila votre principe?

-- Absolument. Aussi, des que la querelle est engagee, je mets les
parties en presence.

-- Oui-da?

-- Vous comprenez que, de cette facon, il est impossible qu'une
affaire ne s'arrange pas.

-- J'aurais cru, dit avec etonnement Raoul, que, prise ainsi, une
affaire devait, au contraire...

-- Pas le moins du monde. Songez que j'ai eu, dans ma vie, quelque
chose comme cent quatre-vingts a cent quatre-vingt-dix duels
regles, sans compter les prises d'epees et les rencontres
fortuites.

-- C'est un beau chiffre, dit Raoul en souriant malgre lui.

-- Oh! ce n'est rien; moi, je suis si doux!... D'Artagnan compte
ses duels par centaines. Il est vrai qu'il est dur et piquant, je
le lui ai souvent repete.

-- Ainsi, reprit Raoul, vous arrangez d'ordinaire les affaires que
vos amis vous confient?

-- Il n'y a pas d'exemple que je n'aie fini par en arranger une,
dit Porthos avec mansuetude et une confiance qui firent bondir
Raoul.

-- Mais, dit-il, les arrangements sont-ils au moins honorables?

-- Oh! je vous en reponds; et, a ce propos, je vais vous expliquer
mon autre principe. Une fois que mon ami m'a remis sa querelle,
voici comme je procede: je vais trouver son adversaire sur-le-
champ; je m'arme d'une politesse et d'un sang-froid qui sont de
rigueur en pareille circonstance.

-- C'est a cela, dit Raoul avec amertume, que vous devez
d'arranger si bien et si surement les affaires?

-- Je le crois. Je vais donc trouver l'adversaire et je lui dis:
"Monsieur, il est impossible que vous ne compreniez pas a quel
point vous avez outrage mon ami."

Raoul fronca le sourcil.

-- Quelquefois, souvent meme, poursuivit Porthos, mon ami n'a pas
ete offense du tout; il a meme offense le premier: vous jugez si
mon discours est adroit.

Et Porthos eclata de rire.

"Decidement, se disait Raoul pendant que retentissait le tonnerre
formidable de cette hilarite, decidement j'ai du malheur.
De Guiche me bat froid, d'Artagnan me raille, Porthos est mou: nul
ne veut arranger cette affaire a ma facon. Et moi qui m'etais
adresse a Porthos pour trouver une epee au lieu d'un
raisonnement!... Ah! quelle mauvaise chance!"

Porthos se remit, et continua:

-- J'ai donc, par un seul mot, mis l'adversaire dans son tort.

-- C'est selon, dit distraitement Raoul.

-- Non pas, c'est sur. Je l'ai mis dans son tort; c'est a ce
moment que je deploie toute ma courtoisie, pour aboutir a
l'heureuse issue de mon projet. Je m'avance donc d'une mine
affable, et, prenant la main de l'adversaire...

-- Oh! fit Raoul impatient.

-- "Monsieur, lui dis-je, a present que vous etes convaincu de
l'offense, nous sommes assures de la reparation. Entre mon ami et
vous, c'est desormais un echange de gracieux procedes. En
consequence, je suis charge de vous donner la longueur de l'epee
de mon ami."

-- Hein? fit Raoul.

-- Attendez donc!... "La longueur de l'epee de mon ami. J'ai un
cheval en bas; mon ami est a tel endroit, qui attend impatiemment
votre aimable presence; je vous emmene; nous prenons votre temoin
en passant, l'affaire est arrangee."

-- Et, dit Raoul pale de depit, vous reconciliez les deux
adversaires sur le terrain?

-- Plait-il? interrompit Porthos. Reconcilier? pour quoi faire?

-- Vous dites que l'affaire est arrangee...

-- Sans doute, puisque mon ami attend.

-- Eh bien! quoi! s'il attend...

-- Eh bien! s'il attend, c'est pour se delier les jambes.
L'adversaire, au contraire, est encore tout roide du cheval; on
s'aligne, et mon ami tue l'adversaire. C'est fini.

-- Ah! il le tue? s'ecria Raoul.

-- Pardieu! dit Porthos, est-ce que je prends jamais pour amis des
gens qui se font tuer? J'ai cent et un amis, a la tete desquels
sont M. votre pere, Aramis et d'Artagnan, tous gens fort vivants,
je crois!

-- Oh! mon cher baron, s'exclama Raoul dans l'exces de sa joie.

-- Vous approuvez ma methode, alors? fit le geant.

-- Je l'approuve si bien, que j'y aurai recours aujourd'hui, sans
retard, a l'instant meme. Vous etes l'homme que je cherchais.

-- Bon! me voici; vous voulez vous battre?

-- Absolument.

-- C'est bien naturel... Avec qui?

-- Avec M. de Saint-Aignan.

-- Je le connais... un charmant gascon, qui a ete fort poli avec
moi le jour ou j'eus l'honneur de diner chez le roi. Certes, je
lui rendrai sa politesse, meme quand ce ne serait pas mon
habitude. Ah ca! il vous a donc offense?

-- Mortellement.

-- Diable! Je pourrai dire mortellement?

-- Plus encore, si vous voulez.

-- C'est bien commode.

-- Voila une affaire tout arrangee, n'est-ce pas? dit Raoul en
souriant.

-- Cela va de soi... Ou l'attendez-vous?

-- Ah! pardon, c'est delicat. M. de Saint-Aignan est fort ami du
roi.

-- Je l'ai oui dire.

-- Et si je le tue?

-- Vous le tuerez certainement. C'est a vous de vous
precautionner; mais, maintenant, ces choses-la ne souffrent pas de
difficultes. Si vous eussiez vecu de notre temps, a la bonne
heure!

-- Cher ami vous ne m'avez pas compris. Je veux dire que,
M. de Saint-Aignan etant un ami du roi, l'affaire sera plus
difficile a engager, attendu que le roi peut savoir a l'avance...

-- Eh! non pas! Ma methode, vous savez bien: "Monsieur, vous avez
offense mon ami, et..."

-- Oui, je le sais.

-- Et puis: "Monsieur, le cheval est en bas." Je l'emmene donc
avant qu'il ait parle a personne.

-- Se laissera-t-il emmener comme cela?

-- Pardieu! je voudrais bien voir! Il serait le premier. Il est
vrai que les jeunes gens d'aujourd'hui... Mais bah! je l'enleverai
s'il le faut.

Et Porthos, joignant le geste a la parole, enleva Raoul et sa
chaise.

-- Tres bien, dit le jeune homme en riant. Il nous reste a poser
la question a M. de Saint-Aignan.

-- Quelle question?

-- Celle de l'offense.

-- Eh bien! mais, c'est fait, ce me semble.

-- Non, mon cher monsieur du Vallon, l'habitude chez nous autres
gens d'aujourd'hui, comme vous dites, veut qu'on s'explique les
causes de l'offense.

-- Par votre nouvelle methode, oui. Eh bien! alors, contez-moi
votre affaire...

-- C'est que...

-- Ah dame! voila l'ennui! Autrefois, nous n'avions jamais besoin
de conter. On se battait parce qu'on se battait. Je ne connais pas
de meilleure raison, moi.

-- Vous etes dans le vrai, mon ami.

-- J'ecoute vos motifs.

-- J'en ai trop a raconter. Seulement, comme il faut preciser...

-- Oui, oui, diable! avec la nouvelle methode.

-- Comme il faut, dis-je, preciser; comme, d'un autre cote
l'affaire est pleine de difficultes et commande un secret
absolu...

-- Oh! oh!

-- Vous aurez l'obligeance de dire seulement a M. de Saint-Aignan,
et il le comprendra, qu'il m'a offense: d'abord, en demenageant.

-- En demenageant?... Bien, fit Porthos, qui se mit a recapituler
sur ses doigts. Apres?

-- Puis en faisant construire une trappe dans son nouveau
logement.

-- Je comprends, dit Porthos; une trappe. Peste! c'est grave! Je
crois bien que vous devez etre furieux de cela! Et pourquoi ce
drole ferait-il faire des trappes sans vous avoir consulte? Des
trappes!... mordioux!... Je n'en ai pas, moi, si ce n'est mon
oubliette de Bracieux!

-- Vous ajouterez, dit Raoul, que mon dernier motif de me croire
outrage, c'est le portrait que M. de Saint-Aignan sait bien.

-- Eh! mais, encore un portrait?... Quoi! un demenagement, une
trappe et un portrait? Mais, mon ami, dit Porthos, avec l'un de
ces griefs seulement, il y a de quoi faire s'entr'egorger toute la
gentilhommerie de France et d'Espagne, ce qui n'est pas peu dire.

-- Ainsi, cher, vous voila suffisamment muni?

-- J'emmene un deuxieme cheval. Choisissez votre lieu de rendez-
vous, et, pendant que vous attendrez, faites des plies et fendez-
vous a fond, cela donne une elasticite rare.

-- Merci! J'attendrai au bois de Vincennes, pres des Minimes.

-- Voila qui va bien... Ou trouve-t-on ce M. de Saint-Aignan?

-- Au Palais-Royal.

Porthos agita une grosse sonnette. Son valet parut.

-- Mon habit de ceremonie, dit-il; mon cheval et un cheval de
main.

Le valet s'inclina et sortit.

-- Votre pere sait-il cela? dit Porthos.

-- Non; je vais lui ecrire.

-- Et d'Artagnan?

-- M. d'Artagnan non plus. Il est prudent, il m'aurait detourne.

-- D'Artagnan est homme de bon conseil, cependant, dit Porthos
etonne, dans sa modestie loyale qu'on eut songe a lui quand il y
avait un d'Artagnan au monde.

-- Cher monsieur du Vallon, repliqua Raoul, ne me questionnez
plus, je vous en conjure. J'ai dit tout ce que j'avais a dire.
C'est l'action que j'attends; je l'attends rude et decisive, comme
vous savez les preparer. Voila pourquoi je vous ai choisi.

-- Vous serez content de moi, repliqua Porthos.

-- Et songez, cher ami, que, hors nous, tout le monde doit ignorer
cette rencontre.

-- On s'apercoit toujours de ces choses-la, dit Porthos quand on
trouve un corps mort dans le bois. Ah! cher ami, je vous promets
tout, hors de dissimuler le corps mort. Il est la, on le voit,
c'est inevitable. J'ai pour principe de ne pas enterrer. Cela sent
son assassin. Au risque de risque, comme dit le Normand.

-- Brave et cher ami, a l'ouvrage!

-- Reposez-vous sur moi, dit le geant en finissant la bouteille,
tandis que son laquais etalait sur un meuble le somptueux habit et
les dentelles.

Quant a Raoul, il sortit en se disant avec une joie.

"Oh! roi perfide! roi traitre! je ne puis t'atteindre! Je ne le
veux pas! Les rois sont des personnes sacrees; mais ton complice,
ton complaisant, qui te represente, ce lache va payer ton crime!
Je le tuerai en ton nom, et, apres, nous songerons a Louise!"


Chapitre CXCIV -- Le demenagement, la trappe et le portrait


Porthos, charge, a sa grande satisfaction, de cette mission qui le
rajeunissait, economisa une demi-heure sur le temps qu'il mettait
d'habitude a ses toilettes de ceremonie.

En homme qui s'est frotte au grand monde, il avait commence par
envoyer son laquais s'informer si M. de Saint-Aignan etait chez
lui.

On lui avait fait reponse que M. le comte de Saint-Aignan avait eu
l'honneur d'accompagner le roi a Saint-Germain, ainsi que toute la
Cour, mais que M. le comte venait de rentrer a l'instant meme.

Sur cette reponse, Porthos se hata et arriva au logis de de Saint-
Aignan, comme celui-ci venait de faire tirer ses bottes.

La promenade avait ete superbe. Le roi, de plus en plus amoureux
et de plus en plus heureux, se montrait de charmante humeur pour
tout le monde; il avait des bontes a nulle autre pareilles, comme
disaient les poetes du temps.

M. de Saint-Aignan, on se le rappelle, etait poete, et pensait
l'avoir prouve en assez de circonstances memorables pour qu'on ne
lui contestat point ce titre.

Comme un infatigable croqueur de rimes, il avait, pendant toute la
route, saupoudre de quatrains, de sixains et de madrigaux, le roi
d'abord, La Valliere ensuite.

De son cote, le roi etait en verve et avait fait un distique.

Quant a La Valliere, comme les femmes qui aiment elle avait fait
deux sonnets.

Comme on le voit, la journee n'avait pas ete mauvaise pour
Apollon.

Aussi, de retour a Paris, de Saint-Aignan, qui savait d'avance que
ses vers iraient courir les ruelles, se preoccupait-il, un peu
plus qu'il ne l'avait fait pendant la promenade, de la facture et
de l'idee.

En consequence, pareil a un tendre pere qui est sur le point de
produire ses enfants dans le monde, il se demandait si le public
trouverait droits, corrects et gracieux ces fils de son
imagination. Donc, pour en avoir le coeur net, M. de Saint-Aignan
se recitait a lui-meme le madrigal suivant, qu'il avait dit de
memoire au roi, et qu'il avait promis de lui donner ecrit a son
retour:

_Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours_
_Ce que votre pensee a votre coeur confie;_
_Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie_
_A plus aimer vos yeux qui m'ont joue ces tours?_

Ce madrigal, tout gracieux qu'il etait, ne paraissait pas parfait
a de Saint-Aignan, du moment ou il le passait de la tradition
orale a la poesie manuscrite. Plusieurs l'avaient trouve charmant,
l'auteur tout le premier; mais a la seconde vue, ce n'etait plus
le meme engouement. Aussi de Saint-Aignan, devant sa table, une
jambe croisee sur l'autre et se grattant la tempe, repetait-il:

_Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours..._

-- Oh! quand a celui-la, murmura de Saint-Aignan, celui-la est
irreprochable. J'ajouterais meme qu'il a un petit air Ronsard ou
Malherbe dont je suis content. Malheureusement, il n'en est pas de
meme du second. On a bien raison de dire que le vers le plus
facile a faire est le premier.

Et il continua:

_Ce que votre pensee a votre coeur confie..._

-- Ah! voila la pensee qui confie au coeur! Pourquoi le coeur ne
confierait-il pas aussi bien a la pensee? Ma foi, quant a moi, je
n'y vois pas d'obstacle. Ou diable ai-je ete associer ces deux
hemistiches? Par exemple, le troisieme est bon:

_Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie..._

quoique la rime ne soit pas riche... _vie_ et _confie_... Ma foi!
l'abbe Boyer, qui est un grand poete, a fait rimer, comme moi,
_vie_ et _confie_ dans la tragedie d'_Oropaste, ou le Faux
Tonaxare, _sans compter que M. Corneille ne s'en gene pas dans sa
tragedie de _Sophonisbe_. Va donc pour _vie_ et _confie._ Oui,
mais le vers est impertinent. Je me rappelle que le roi s'est
mordu l'ongle, a ce moment. En effet, il a l'air de dire a Mlle de
La Valliere: "D'ou vient que je suis ensorcele de vous?" Il eut
mieux valu dire, je crois:

_Que benis soient les dieux qui condamnent ma vie._

_Condamnent!_ Ah bien! oui! voila encore une politesse! Le roi
condamne a La Valliere... Non!

Puis il repeta:

_Mais benis soient les dieux qui... destinent ma vie._

-- Pas mal; quoique _destinent ma vie_ soit faible; mais ma foi!
tout ne peut pas etre fort dans un quatrain. _A plus aimer vos
yeux..._ Plus aimer qui? quoi? obscurite... L'obscurite n'est
rien; puisque La Valliere et le roi m'ont compris, tout le monde
me comprendra. Oui, mais voila le triste!... c'est le dernier
hemistiche: _Qui m'ont joue ces tours._ Le pluriel force pour la
rime! et puis appeler la pudeur de La Valliere un tour! Ce n'est
pas heureux. Je vais passer par la langue de tous les gratte-
papier mes confreres. On appellera mes poesies des vers de grand
seigneur; et, si le roi entend dire que je suis un mauvais poete,
l'idee lui viendra de le croire.

Et, tout en confiant ces paroles a son coeur, et son coeur a ses
pensees, le comte se deshabillait plus completement. Il venait de
quitter son habit et sa veste pour passer sa robe de chambre,
lorsqu'on lui annonca la visite de M. le baron du Vallon de
Bracieux de Pierrefonds.

-- Eh! fit-il, qu'est-ce que cette grappe de noms? Je ne connais
point cela.

-- C'est, repondit le laquais, un gentilhomme qui a eu l'honneur
de diner avec M. le comte, a la table du roi, pendant le sejour de
Sa Majeste a Fontainebleau.

-- Chez le roi, a Fontainebleau? s'ecria de Saint-Aignan. Eh!
vite, vite, introduisez ce gentilhomme.

Le laquais se hata d'obeir. Porthos entra.

M. de Saint-Aignan avait la memoire des courtisans: a la premiere
vue, il reconnut donc le seigneur de province, a la reputation
bizarre, et que le roi avait si bien recu a Fontainebleau, malgre
quelques sourires des officiers presents. Il s'avanca donc vers
Porthos avec tous les signes d'une bienveillance que Porthos
trouva toute naturelle, lui qui arborait, en entrant chez un
adversaire, l'etendard de la politesse la plus raffinee.

De Saint-Aignan fit avancer un siege par le laquais qui avait
annonce Porthos. Ce dernier, qui ne voyait rien d'exagere dans ces
politesses, s'assit et toussa. Les politesses d'usage
s'echangerent entre les deux gentilshommes; puis, comme c'etait le
comte qui recevait la visite:

-- Monsieur le baron, dit-il, a quelle heureuse rencontre dois-je
la faveur de votre visite?

-- C'est justement ce que je vais avoir l'honneur de vous
expliquer, monsieur le comte, repliqua Porthos; mais, pardon...

-- Qu'y a-t-il, monsieur? demanda de Saint-Aignan.

-- Je m'apercois que je casse votre chaise.

-- Nullement, monsieur, dit de Saint-Aignan, nullement.

-- Si fait, monsieur le comte, si fait, je la romps; et si bien
meme, que, si je tarde, je vais choir, position tout a fait
inconvenante dans le role grave que je viens jouer aupres de vous.

Porthos se leva. Il etait temps, la chaise s'etait deja affaissee
sur elle-meme de quelques pouces. De Saint-Aignan chercha des yeux
un plus solide recipient pour son hote.

-- Les meubles modernes, dit Porthos tandis que le comte se
livrait a cette recherche, les meubles modernes sont devenus d'une
legerete ridicule. Dans ma jeunesse, epoque ou je m'asseyais avec
bien plus d'energie encore qu'aujourd'hui, je ne me rappelle point
avoir jamais rompu un siege, sinon dans les auberges avec mes
bras.

De Saint-Aignan sourit agreablement a la plaisanterie.

-- Mais, dit Porthos en s'installant sur un lit de repos qui
gemit, mais qui resista, ce n'est point de cela qu'il s'agit,
malheureusement.

-- Comment, malheureusement? Est-ce que vous seriez porteur d'un
message de mauvais augure, monsieur le baron?

-- De mauvais augure pour un gentilhomme? oh! non, monsieur le
comte, repliqua noblement Porthos. Je viens seulement vous
annoncer que vous avez offense bien cruellement un de mes amis.

-- Moi, monsieur! s'ecria de Saint-Aignan; moi, j'ai offense un de
vos amis? Et lequel, je vous prie?

-- M. Raoul de Bragelonne.

-- J'ai offense M. de Bragelonne, moi? s'ecria de Saint-Aignan.
Ah! mais, en verite, monsieur, cela m'est impossible; car
M. de Bragelonne, que je connais peu, je dirai meme que je ne
connais point, est en Angleterre: ne l'ayant point vu depuis fort
longtemps, je ne saurais l'avoir offense.

-- M. de Bragelonne est a Paris, monsieur le comte, dit Porthos
impassible; et, quant a l'avoir offense, je vous reponds que c'est
vrai, puisqu'il me l'a dit lui-meme. Oui, monsieur le comte, vous
l'avez cruellement, mortellement offense, je repete le mot.

-- Mais impossible, monsieur le baron, je vous jure, impossible.

-- D'ailleurs, ajouta Porthos, vous ne pouvez ignorer cette
circonstance, attendu que M. de Bragelonne m'a declare vous avoir
prevenu par un billet.

-- Je n'ai recu aucun billet, monsieur, je vous en donne ma
parole.

-- Voila qui est extraordinaire! repondit Porthos; et ce que dit
Raoul...

-- Je vais vous convaincre que je n'ai rien recu dit de Saint-
Aignan.

Et il sonna.

-- Basque, dit-il, combien de lettres ou de billets sont venus ici
en mon absence.

-- Trois, monsieur le comte.

-- Qui sont?...

-- Le billet de M. de Fiesque, celui de Mme de La Ferte, et la
lettre de M. de Las Fuentes.

-- Voila tout?

-- Tout, monsieur le comte.

-- Dis la verite devant Monsieur, la verite, entends-tu bien? Je
reponds de toi.

-- Monsieur, il y avait encore le billet de...

-- De?... Dis vite, voyons.

-- De Mlle de La Val...

-- Cela suffit, interrompit discretement Porthos. Fort bien, je
vous crois, monsieur le comte.

De Saint-Aignan congedia le valet et alla lui-meme fermer la
porte; mais, comme il revenait, regardant devant lui par hasard,
il vit sortir de la serrure de la chambre voisine ce fameux papier
que Bragelonne y avait glisse en partant.

-- Qu'est-ce que cela? dit-il.

Porthos, adosse a cette chambre, se retourna.

-- Oh! oh! fit Porthos.

-- Un billet dans la serrure! s'ecria de Saint-Aignan.

-- Ce pourrait bien etre le notre, monsieur le comte, dit Porthos.
Voyez.

De Saint-Aignan prit le papier.

-- Un billet de M. de Bragelonne! s'ecria-t-il.

-- Voyez-vous, j'avais raison. Oh! quand je dis une chose, moi...

-- Apporte ici par M. de Bragelonne lui-meme, murmura le comte en
palissant. Mais c'est indigne! Comment donc a-t-il penetre ici?

De Saint-Aignan sonna encore. Basque reparut.

-- Qui est venu ici, pendant que j'etais a la promenade avec le
roi?

-- Personne, monsieur.

-- C'est impossible! il faut qu'il soit venu quelqu'un!

-- Mais, monsieur, personne n'a pu entrer, puisque j'avais les
clefs dans ma poche.

-- Cependant, ce billet qui etait dans la serrure. Quelqu'un l'y a
mis; il n'est pas venu seul.

Basque ouvrit les bras en signe d'ignorance absolue.

-- C'est probablement M. de Bragelonne qui l'y aura mis? dit
Porthos.

-- Alors, il serait entre ici?

-- Sans doute, monsieur.

-- Mais, enfin, puisque j'avais la clef dans ma poche, reprit
Basque avec perseverance.

De Saint-Aignan froissa le billet apres l'avoir lu.

-- Il y a quelque chose la-dessous, murmura-t-il absorbe.

Porthos le laissa un instant a ses reflexions.

Puis il revint a son message.

-- Vous plairait-il que nous en revinssions a notre affaire?
demanda-t-il en s'adressant a de Saint-Aignan quand le laquais eut
disparu.

-- Mais je crois la comprendre par ce billet si etrangement
arrive. M. de Bragelonne m'annonce un ami...

-- Je suis son ami; c'est donc moi qu'il vous annonce.

-- Pour m'adresser une provocation?

-- Precisement.

-- Et il se plaint que je l'ai offense?

-- Cruellement, mortellement!

-- De quelle facon, s'il vous plait? Car sa demarche est trop
mysterieuse pour que je n'y cherche pas au moins un sens.

-- Monsieur, repondit Porthos, mon ami doit avoir raison, et,
quant a sa demarche, si elle est mysterieuse comme vous dites,
n'en accusez que vous.

Porthos prononca ces dernieres paroles avec une confiance qui,
pour un homme peu habitue a sa facon, devait reveler une infinite
de sens.

-- Mystere, soit! Voyons le mystere, dit de Saint-Aignan.

Mais Porthos s'inclina.

-- Vous trouverez bon que je n'y entre point, monsieur, dit-il, et
pour d'excellentes raisons.

-- Que je comprends a merveille. Oui, monsieur, effleurons alors.
Voyons, monsieur je vous ecoute.

-- Il y a d'abord, monsieur, dit Porthos, que vous avez demenage?

-- C'est vrai, j'ai demenage, dit de Saint-Aignan.

-- Vous l'avouez? dit Porthos d'un air de satisfaction visible.

-- Si je l'avoue? Mais oui, je l'avoue. Pourquoi donc voulez-vous
que je ne l'avoue pas?

-- Vous avez avoue. Bien, nota Porthos en levant seulement un
doigt en l'air.

-- Ah ca! monsieur, comment mon demenagement peut-il avoir cause
dommage a M. de Bragelonne? Repondez, voyons. Car je ne comprends
absolument rien a ce que vous me dites.

Porthos l'arreta.

-- Monsieur, dit-il gravement, ce grief est le premier de ceux que
M. de Bragelonne articule contre vous. S'il l'articule, c'est
qu'il s'est senti blesse.

De Saint-Aignan battit du pied le parquet avec impatience.

-- Cela ressemble a une mauvaise querelle, dit-il.

-- On ne saurait avoir une mauvaise querelle avec un aussi galant
homme que le vicomte de Bragelonne, repartit Porthos; mais, enfin,
vous n'avez rien a ajouter au sujet du demenagement, n'est-ce pas?

-- Non. Apres?

-- Ah! apres? Mais remarquez bien, monsieur, que voila deja un
grief abominable auquel vous ne repondez pas, ou plutot auquel
vous repondez mal. Comment, monsieur, vous demenagez, cela offense
M. de Bragelonne, et vous ne vous excusez pas? Tres bien!

-- Quoi! s'ecria de Saint-Aignan, qui s'irritait du flegme de ce
personnage; quoi! j'ai besoin de consulter M. de Bragelonne sur le
sujet de demenager ou non? Allons donc, monsieur!

-- Obligatoire, monsieur, obligatoire. Toutefois, vous m'avouerez
que cela n'est rien en comparaison du second grief.

Porthos prit un air severe.

-- Et cette trappe, monsieur, dit-il, et cette trappe?

De Saint-Aignan devint excessivement pale. Il recula sa chaise si
brusquement, que Porthos, tout naif qu'il etait, s'apercut que le
coup avait porte avant.

-- La trappe, murmura de Saint-Aignan.

-- Oui, monsieur, expliquez-la si vous pouvez, dit Porthos en
secouant la tete.

De Saint-Aignan baissa le front.

-- Oh! je suis trahi, murmura-t-il; on sait tout!

-- On sait toujours tout, repliqua Porthos, qui ne savait rien.

-- Vous m'en voyez accable, poursuivit de Saint-Aignan, accable a
ce point que j'en perds la tete!

-- Conscience coupable, monsieur. Oh! votre affaire n'est pas
bonne.

-- Monsieur!

-- Et quand le public sera instruit, et qu'il se fera juge...

-- Oh! monsieur, s'ecria vivement le comte, un pareil secret doit
etre ignore, meme du confesseur!

-- Nous aviserons, dit Porthos, et le secret n'ira pas loin, en
effet.

-- Mais, monsieur, reprit de Saint-Aignan, M. de Bragelonne, en
penetrant ce secret, se rend-il compte du danger qu'il court, et
qu'il fait courir?

-- M. de Bragelonne ne court aucun danger, monsieur, n'en craint
aucun, et vous l'experimenterez bientot, avec l'aide de Dieu.

"Cet homme est un enrage, pensa de Saint-Aignan. Que me veut-il?"

Puis il reprit tout haut:

-- Voyons, monsieur, assoupissons cette affaire.

-- Vous oubliez le portrait? dit Porthos avec une voix de tonnerre
qui glaca le sang du comte.

Comme le portrait etait celui de La Valliere, et qu'il n'y avait
plus a s'y meprendre, de Saint-Aignan sentit ses yeux se dessiller
tout a fait.

-- Ah! s'ecria-t-il, ah! monsieur, je me souviens que
M. de Bragelonne etait son fiance.

Porthos prit un air imposant, la majeste de l'ignorance.

-- Il ne m'importe en rien, ni a vous non plus, dit-il, que mon
ami soit ou non le fiance de qui vous dites. Je suis meme surpris
que vous ayez prononce cette parole indiscrete. Elle pourra faire
tort a votre cause, monsieur.

-- Monsieur, vous etes l'esprit, la delicatesse et la loyaute en
une personne. Je vois tout ce dont il s'agit.

-- Tant mieux! dit Porthos.

-- Et, poursuivit de Saint-Aignan, vous me l'avez fait entendre de
la facon la plus ingenieuse et la plus exquise. Merci, monsieur,
merci!

Porthos se rengorgea.

-- Seulement, a present que je sais tout, souffrez que je vous
explique...

Porthos secoua la tete en homme qui ne veut pas entendre; mais de
Saint Aignan continua:

-- Je suis au desespoir, voyez-vous, de tout ce qui arrive; mais
qu'eussiez-vous fait a ma place? Voyons, entre nous, dites-moi ce
que vous eussiez fait?

Porthos leva la tete.

-- Il ne s'agit point de ce que j'eusse fait, jeune homme; vous
avez, dit-il, connaissance des trois griefs, n'est-ce pas?

-- Pour le premier, pour le demenagement, monsieur, et ici, c'est
a l'homme d'esprit et d'honneur que je m'adresse, quand une
auguste volonte elle-meme me conviait a demenager, devais-je,
pouvais-je desobeir?

Porthos fit un mouvement que de Saint-Aignan ne lui donna pas le
temps d'achever.

-- Ah! ma franchise vous touche, dit-il, interpretant le mouvement
a sa maniere. Vous sentez que j'ai raison.

Porthos ne repliqua rien.

-- Je passe a cette malheureuse trappe, poursuivit de Saint-Aignan
en appuyant sa main sur le bras de Porthos; cette trappe, cause du
mal, moyen du mal; cette trappe construite pour ce que vous savez.
Eh bien! en bonne foi, supposez-vous que ce soit moi qui, de mon
plein gre, dans un endroit pareil, aie fait ouvrir une trappe
destinee... Oh! non, vous ne le croyez pas, et, ici encore, vous
sentez, vous devinez, vous comprenez, une volonte au-dessus de la
mienne. Vous appreciez l'entrainement, je ne parle pas de l'amour,
cette folie irresistible... Mon Dieu!... heureusement, j'ai
affaire a un homme plein de coeur de sensibilite; sans quoi, que
de malheur et de scandale sur elle, pauvre enfant!... et sur
celui... que je ne veux pas nommer!

Porthos, etourdi, abasourdi par l'eloquence et les gestes de
Saint-Aignan, faisait mille efforts pour recevoir cette averse de
paroles, auxquelles il ne comprenait pas le plus petit mot, droit
et immobile sur son siege; il y parvint.

De Saint-Aignan, lance dans sa peroraison, continua, en donnant
une action nouvelle a sa voix, une vehemence croissante a son
geste:

-- Quant au portrait, car je comprends que le portrait est le
grief principal; quant au portrait, voyons, suis-je coupable? Qui
a desire avoir son portrait? est-ce moi? Qui l'aime? est-ce moi?
Qui la veut? est-ce moi?... Qui l'a prise? est-ce moi? Non! mille
fois non! je sais que M. de Bragelonne doit etre desespere, je
sais que ces malheurs-la sont cruels. Tenez, moi aussi, je
souffre. Mais pas de resistance possible. Luttera-t-il? on en
rirait. S'il s'obstine seulement, il se perd. Vous me direz que le
desespoir est une folie; mais vous etes raisonnable, vous, vous
m'avez compris. Je vois a votre air grave reflechi, embarrasse
meme, que l'importance de la situation vous a frappe. Retournez
donc vers M. de Bragelonne; remerciez-le, comme je l'en remercie
moi-meme, d'avoir choisi pour intermediaire un homme de votre
merite. Croyez que, de mon cote, je garderai une reconnaissance
eternelle a celui qui a pacifie si ingenieusement si
intelligemment notre discorde. Et, puisque le malheur a voulu que
ce secret fut a quatre au lieu d'etre a trois, eh bien! ce secret,
qui peut faire la fortune du plus ambitieux, je me rejouis de le
partager avec vous; je m'en rejouis du fond de l'ame. A partir de
ce moment, disposez donc de moi, je me mets a votre merci. Que
faut-il que je fasse pour vous? Que dois-je demander, exiger meme?
Parlez, monsieur, parlez.

Et, selon l'usage familierement amical des courtisans de cette
epoque, de Saint-Aignan vint enlacer Porthos et le serrer
tendrement dans ses bras.

Porthos se laissa faire avec un flegme inoui.

-- Parlez, repeta de Saint-Aignan; que demandez-vous?

-- Monsieur, dit Porthos, j'ai en bas un cheval; faites moi le
plaisir de le monter; il est excellent et ne vous jouera point de
mauvais tours.

-- Monter a cheval! pour quoi faire? demanda de Saint-Aignan avec
curiosite.

-- Mais, pour venir avec moi ou nous attend M. de Bragelonne.

-- Ah! il voudrait me parler, je le concois; avoir des details.
Helas! c'est bien delicat! Mais, en ce moment, je ne puis, le roi
m'attend.

-- Le roi attendra, dit Porthos.

-- Mais, ou donc m'attend M. de Bragelonne?

-- Aux Minimes, a Vincennes.

-- Ah ca! mais, rions-nous?

-- Je ne crois pas; moi, du moins.

Et Porthos donna a son visage la rigidite de ses lignes les plus
severes.

-- Mais les Minimes, c'est un rendez-vous d'epee, cela? Eh bien!
qu'ai-je a faire aux Minimes, alors?

Porthos tira lentement son epee.

-- Voici la mesure de l'epee de mon ami, dit-il.

-- Corbleu! Cet homme est fou! s'ecria de Saint-Aignan.

Le rouge monta aux oreilles de Porthos.

-- Monsieur, dit-il, si je n'avais pas l'honneur d'etre chez vous,
et de servir les interets de M. de Bragelonne, je vous jetterais
par votre fenetre! Ce sera partie remise, et vous ne perdrez rien
pour attendre. Venez-vous aux Minimes, monsieur?

-- Eh!...

-- Y venez-vous de bonne volonte?

-- Mais...

-- Je vous y porte si vous n'y venez pas! Prenez garde!

-- Basque! s'ecria M. de Saint-Aignan.

-- Le roi appelle M. le comte, dit Basque.

-- C'est different, dit Porthos; le service du roi avant tout.
Nous attendrons la jusqu'a ce soir, monsieur.

Et, saluant de Saint-Aignan avec sa courtoisie ordinaire, Porthos
sortit, enchante d'avoir arrange encore une affaire.

De Saint-Aignan le regarda sortir; puis, repassant a la hate son
habit et sa veste, il courut en reparant le desordre de sa
toilette, et disant:

-- Aux Minimes!... aux Minimes!... Nous verrons comment le roi va
prendre ce cartel-la. Il est bien pour lui, pardieu!


Chapitre CXCV -- Rivaux politiques


Le roi, apres cette promenade si fertile pour Apollon, et dans
laquelle chacun payait son tribut aux Muses, comme disaient les
poetes de l'epoque, le roi trouva chez lui M. Fouquet qui
l'attendait.

Derriere le roi venait M. Colbert, qui l'avait pris dans un
corridor comme s'il l'eut attendu a l'affut, et qui le suivait
comme son ombre jalouse et surveillante; M. Colbert, avec sa tete
carree, son gros luxe d'habits debrailles, qui le faisaient
ressembler quelque peu a un seigneur flamand apres la biere.

M. Fouquet, a la vue de son ennemi, demeura calme, et s'attacha
pendant toute la scene qui allait suivre a observer cette conduite
si difficile de l'homme superieur dont le coeur regorge de mepris,
et qui ne veut pas meme temoigner son mepris, dans la crainte de
faire encore trop d'honneur a son adversaire.

Colbert ne cachait pas une joie insultante. Pour lui, c'etait de
la part de M. Fouquet une partie mal jouee et perdue sans
ressource, quoiqu'elle ne fut pas encore terminee. Colbert etait
de cette ecole d'hommes politiques qui n'admirent que l'habilete,
qui n'estiment que le succes.

De plus, Colbert, qui n'etait pas seulement un homme envieux et
jaloux, mais qui avait a coeur tous les interets du roi, parce
qu'il etait doue au fond de la supreme probite du chiffre, Colbert
pouvait se donner a lui-meme le pretexte, si heureux lorsque l'on
hait, qu'il agissait, en haissant et en perdant M. Fouquet, en vue
du bien de l'Etat et de la dignite royale.

Aucun de ces details n'echappa a Fouquet. A travers les gros
sourcils de son ennemi, et malgre le jeu incessant de ses
paupieres, il lisait, par les yeux, jusqu'au fond du coeur de
Colbert; il vit donc tout ce qu'il y avait dans ce coeur: haine et
triomphe.

Seulement, comme, tout en penetrant, il voulait rester
impenetrable, il rasserena son visage, sourit de ce charmant
sourire sympathique qui n'appartenait qu'a lui, et, donnant
l'elasticite la plus noble et la plus souple a la fois a son
salut:

-- Sire, dit-il, je vois, a l'air joyeux de Votre Majeste, qu'elle
a fait une bonne promenade.

-- Charmante, en effet, monsieur le surintendant, charmante! Vous
avez eu bien tort de ne pas venir avec nous, comme je vous y avais
invite.

-- Sire, je travaillais, repondit le surintendant.

Fouquet n'eut pas meme besoin de detourner la tete; il ne
regardait pas du cote de M. Colbert.

-- Ah! la campagne, monsieur Fouquet! s'ecria le roi. Mon Dieu,
que je voudrais pouvoir toujours vivre a la campagne, en plein
air, sous les arbres!

-- Oh! Votre Majeste n'est pas encore lasse du trone, j'espere?
dit Fouquet.

-- Non; mais les trones de verdure sont bien doux.

-- En verite, Sire, Votre Majeste comble tous mes voeux en parlant
ainsi. J'avais justement une requete a lui presenter.

-- De la part de qui, monsieur le surintendant?

-- De la part des nymphes de Vaux.

-- Ah! ah! fit Louis XIV.

-- Le roi m'a daigne faire une promesse, dit Fouquet.

-- Oui, je me rappelle.

-- La fete de Vaux, la fameuse fete, n'est-ce pas, Sire? dit
Colbert essayant de faire preuve de credit en se melant a la
conversation.

Fouquet, avec un profond mepris, ne releva pas le mot. Ce fut pour
lui comme si Colbert n'avait ni pense ni parle.

-- Votre Majeste sait, dit-il, que je destine ma terre de Vaux a
recevoir le plus aimable des princes, le plus puissant des rois.

-- J'ai promis, monsieur, dit Louis XIV en souriant, et un roi n'a
que sa parole.

-- Et moi, Sire, je viens dire a Votre Majeste que je suis
absolument a ses ordres.

-- Me promettez-vous beaucoup de merveilles, monsieur le
surintendant?

Et Louis XIV regarda Colbert.

-- Des merveilles? Oh! non, Sire. Je ne m'engage point a cela;
j'espere pouvoir promettre un peu de plaisir, peut-etre meme un
peu d'oubli au roi.

-- Non pas, non pas, monsieur Fouquet, dit le roi. J'insiste sur
le mot merveille. Oh! vous etes un magicien, nous connaissons
votre pouvoir, nous savons que vous trouvez de l'or, n'y en eut-il
point au monde. Aussi le peuple dit que vous en faites.

Fouquet sentit que le coup partait d'un double carquois et que le
roi lui lancait a la fois une fleche de son arc, une fleche de
l'arc de Colbert. Il se mit a rire.

-- Oh! dit-il, le peuple sait parfaitement dans quelle mine je le
prends, cet or. Il le sait trop, peut-etre; et du reste, ajouta-t-
il fierement, je puis assurer Votre Majeste que l'or destine a
payer la fete de Vaux ne fera couler ni sang ni larmes. Des
sueurs, peut-etre. On les paiera.

Louis resta interdit. Il voulut regarder Colbert, Colbert aussi
voulut repliquer; un coup d'oeil d'aigle, un regard loyal, royal
meme, lance par Fouquet, arreta la parole sur ses levres.

Le roi, s'etait remis pendant ce temps. Il se tourna vers Fouquet,
et lui dit:

-- Donc, vous formulez votre invitation?

-- Oui, Sire, s'il plait a Votre Majeste.

-- Pour quel jour?

-- Pour le jour qu'il vous conviendra, Sire.

-- C'est parler en enchanteur qui improvise, monsieur Fouquet. Je
n'en dirais pas autant, moi.

-- Votre Majeste fera, quand elle le voudra, tout ce qu'un roi
peut et doit faire. Le roi de France a des serviteurs capables de
tout pour son service et pour ses plaisirs.

Colbert essaya de regarder le surintendant pour voir si ce mot
etait un retour a des sentiments moins hostiles. Fouquet n'avait
pas meme regarde son ennemi. Colbert n'existait pas pour lui.

-- Eh bien! a huit jours, voulez-vous? dit le roi.

-- A huit jours, Sire.

-- Nous sommes a mardi; voulez-vous jusqu'au dimanche suivant?

-- Le delai que daigne accorder Sa Majeste secondera puissamment
les travaux que mes architectes vont entreprendre pour concourir
au divertissement du roi et de ses amis.

-- Et, en parlant de mes amis, repartit le roi, comment les
traitez-vous?

-- Le roi est maitre partout, Sire; le roi fait sa liste et donne
ses ordres. Tous ceux qu'il daigne inviter sont des hotes tres
respectes par moi.

-- Merci! reprit le roi, touche de la noble pensee exprimee avec
un noble accent.

Fouquet prit alors conge de Louis XIV, apres quelques mots donnes
aux details de certaines affaires...

Il sentit que Colbert demeurait avec le roi, qu'on allait
s'entretenir de lui, que ni l'un ni l'autre ne l'epargnerait.

La satisfaction de donner un dernier coup, un terrible coup a son
ennemi, lui apparut comme une compensation a tout ce qu'on allait
lui faire souffrir...

Il revint donc promptement, lorsque deja il avait touche la porte,
et, s'adressant au roi:

-- Pardon! Sire, dit-il pardon!

-- De quoi pardon, monsieur? fit le prince avec amenite.

-- D'une faute grave, que je commettais sans m'en apercevoir.

-- Une faute, vous? Ah! monsieur Fouquet, il faudra bien que je
vous pardonne. Contre quoi avez-vous peche, ou contre qui?

-- Contre toute convenance, Sire. J'oubliais de faire part a Votre
Majeste d'une circonstance assez importante.

-- Laquelle?

Colbert frissonna; il crut a une denonciation. Sa conduite avait
ete demasquee. Un mot de Fouquet, une preuve articulee, et, devant
la loyaute juvenile de Louis XIV, s'effacait toute la faveur de
Colbert. Celui-ci trembla donc qu'un coup si hardi ne vint
renverser tout son echafaudage, et, de fait, le coup etait si beau
a jouer, qu'Aramis, le beau joueur, ne l'eut pas manque.

-- Sire, dit Fouquet d'un air degage, puisque vous avez eu la
bonte de me pardonner, je suis tout loger dans ma confession: ce
matin, j'ai vendu l'une de mes charges.

-- Une de vos charges! s'ecria le roi; laquelle donc?

Colbert devint livide.

-- Celle qui me donnait, Sire, une grande robe et un air severe:
la charge de procureur general.

Le roi poussa un cri involontaire, et regarda Colbert.

Celui-ci, la sueur au front, se sentit pres de defaillir.

-- A qui vendites-vous cette charge, monsieur Fouquet? demanda le
roi.

Colbert s'appuya au chambranle de la cheminee.

-- A un conseiller du Parlement, Sire, qui s'appelle M. Vanel.

-- Vanel?

-- Un ami de M. l'intendant Colbert, ajouta Fouquet en laissant
tomber ces mots avec une nonchalance inimitable, avec une
expression d'oubli et d'ignorance que le peintre, l'acteur et le
poete doivent renoncer a reproduire avec le pinceau, le geste ou
la plume.

Puis, ayant fini, ayant ecrase Colbert sous le poids de cette
superiorite, le surintendant salua de nouveau le roi, et partit a
moitie venge par la stupefaction du prince et par l'humiliation du
favori.

-- Est-il possible? se dit le roi quand Fouquet eut disparu. Il a
vendu cette charge?

-- Oui, Sire, repliqua Colbert avec intention.

-- Il est fou! risqua le roi.

Colbert, cette fois, ne repliqua pas; il avait entrevu la pensee
du maitre. Cette pensee le vengeait aussi. A sa haine venait se
joindre sa jalousie; a son plan de ruine venait s'allier une
menace de disgrace.

Desormais, Colbert le sentit, entre Louis XIV et lui, les idees
hostiles ne rencontraient plus d'obstacles, et la premiere faute
de Fouquet qui pourrait servir de pretexte devancerait de pres le
chatiment.

Fouquet avait laisse tomber son arme. Haine et Jalousie venaient
de la ramasser.

Colbert fut invite par le roi a la fete de Vaux; il salua comme un
homme sur de lui, il accepta comme un homme qui oblige.

Le roi en etait au nom de Saint-Aignan sur la liste d'ordres,
quand l'huissier annonca le comte de Saint-Aignan.

Colbert se retira discretement a l'arrivee du Mercure royal.


Chapitre CXCVI -- Rivaux amoureux


De Saint-Aignan avait quitte Louis XIV il y avait deux heures a
peine; mais, dans cette premiere effervescence de son amour, quand
Louis XIV ne voyait pas La Valliere, il fallait qu'il parlat
d'elle. Or, la seule personne avec laquelle il put en parler a son
aise etait de Saint-Aignan; de Saint -- Aignan lui etait donc
indispensable.

-- Ah! c'est vous, comte? s'ecria-t-il en l'apercevant, doublement
joyeux qu'il etait de le voir et de ne plus voir Colbert, dont la
figure renfrognee l'attristait toujours. Tant mieux! je suis
content de vous voir; vous serez du voyage, n'est-ce pas?

-- Du voyage, Sire? demanda de Saint-Aignan. Et de quel voyage?

-- De celui que nous ferons pour aller jouir de la fete que nous
donne M. le surintendant a Vaux. Ah! de Saint-Aignan, tu vas enfin
voir une fete pres de laquelle nos divertissements de
Fontainebleau seront des jeux de robins.

-- A Vaux! le surintendant donne une fete a Votre Majeste, et a
Vaux, rien que cela?

-- Rien que cela! Je te trouve charmant de faire le dedaigneux.
Sais-tu, toi qui fais le dedaigneux, que, lorsqu'on saura que
M. Fouquet me recoit a Vaux, de dimanche en huit, sais-tu que l'on
s'egorgera pour etre invite a cette fete? Je te le repete donc, de
Saint-Aignan, tu seras du voyage.

-- Oui, si, d'ici la, je n'en ai pas fait un autre plus long et
moins agreable.

-- Lequel?

-- Celui de Styx, Sire.

-- Fi! dit Louis XIV en riant.

-- Non, serieusement, Sire, repondit de Saint-Aignan. J'y suis
convie, et de facon, en verite, a ne pas trop savoir de quelle
maniere m'y prendre pour refuser.

-- Je ne te comprends pas, mon cher. Je sais que tu es en verve
poetique; mais tache de ne pas tomber d'Apollon en Phebus.

-- Eh bien! donc, si Votre Majeste daigne m'ecouter je ne mettrai
pas plus longtemps l'esprit de mon roi a la torture.

-- Parle.

-- Le roi connait-il M. le baron du Vallon?

-- Oui, pardieu! un bon serviteur du roi mon pere, et un beau
convive, ma foi! Car c'est de celui qui a dine avec nous a
Fontainebleau que tu veux parler?

-- Precisement. Mais Votre Majeste a oublie d'ajouter a ses
qualites: un aimable tueur de gens.

-- Comment! il veut te tuer, M. du Vallon.

-- Ou me faire tuer, ce qui est tout un.

-- Oh! par exemple!

-- Ne riez pas, Sire, je ne dis rien qui soit au-dessous de la
verite.

-- Et tu dis qu'il veut te faire tuer?

-- C'est son idee pour le moment, a ce digne gentilhomme.

-- Sois tranquille, je te defendrai, s'il a tort.

-- Ah! il y a un _si._

-- Sans doute. Voyons, reponds comme s'il s'agissait d'un autre,
mon pauvre de Saint-Aignan; a-t-il tort ou raison?

-- Votre Majeste va en juger.

-- Que lui as-tu fait?

-- Oh! a lui, rien; mais il parait que j'ai fait a un de ses amis.

-- C'est tout comme; et, son ami, est-ce un des quatre fameux?

-- Non, c'est le fils d'un des quatre fameux, voila tout.

-- Qu'as-tu fait a ce fils? Voyons.

-- Dame! j'ai aide quelqu'un a lui prendre sa maitresse.

-- Et tu avoues cela?

-- Il faut bien que je l'avoue, puisque c'est vrai.

-- En ce cas, tu as tort.

-- Ah! j'ai tort?

-- Oui, et, ma foi, s'il te tue...

-- Eh bien?

-- Eh bien! il aura raison.

-- Ah! voila donc comme vous jugez, Sire?

-- Trouves-tu la methode mauvaise?

-- Je la trouve expeditive.

-- Bonne justice et prompte, disait mon aieul Henri IV.

-- Alors, que le roi signe vite la grace de mon adversaire, qui
m'attend aux Minimes pour me tuer.

-- Son nom et un parchemin.

-- Sire, il y a un parchemin sur la table de Votre Majeste, et,
quant a son nom...

-- Quant a son nom?

-- C'est le vicomte de Bragelonne, Sire.

-- Le vicomte de Bragelonne? s'ecria le roi en passant du rire a
la plus profonde stupeur.

Puis, apres un moment de silence, pendant lequel il essuya la
sueur qui coulait sur son front:

-- Bragelonne! murmura-t-il.

-- Pas davantage, Sire, dit de Saint-Aignan.

-- Bragelonne, le fiance de?...

-- Oh! mon Dieu, oui! Bragelonne, le fiance de...

-- Il etait a Londres, cependant!

-- Oui; mais je puis vous repondre qu'il n'y est plus, Sire.

-- Et il est a Paris?

-- C'est-a-dire qu'il est aux Minimes, ou il m'attend, comme j'ai
eu l'honneur de le dire au roi.

-- Sachant tout?

-- Et bien d'autres choses encore! Si le roi veut voir le billet
qu'il m'a fait tenir...

Et de Saint-Aignan tira de sa poche le billet que nous
connaissons.

-- Quand Votre Majeste aura lu le billet, dit-il, j'aurai
l'honneur de lui dire comment il m'est parvenu.

Le roi lut avec agitation, et aussitot.

-- Eh bien? demanda-t-il.

-- Eh bien! Votre Majeste connait certaine serrure ciselee,
fermant certaine porte en bois d'ebene, qui separe certaine
chambre de certain sanctuaire bleu et blanc?

-- Certainement, le boudoir de Louise.

-- Oui, Sire. Eh bien! c'est dans le trou de cette serrure que
j'ai trouve ce billet. Qui l'y a mis? M. de Bragelonne ou le
diable? Mais, comme le billet sent l'ambre et non le soufre, je
conclus que ce doit etre non pas le diable, mais bien
M. de Bragelonne.

Louis pencha la tete et parut absorbe tristement. Peut-etre en ce
moment quelque chose comme un remords traversait-il son coeur.

-- Oh! dit-il, ce secret decouvert!

-- Sire, je vais faire de mon mieux pour que ce secret meure dans
la poitrine qui le renferme, dit de Saint-Aignan d'un ton de
bravoure tout espagnol.

Et il fit un mouvement pour gagner la porte; mais d'un geste le
roi l'arreta.

-- Et ou allez-vous? demanda-t-il.

-- Mais ou l'on m'attend, Sire.

-- Quoi faire?

-- Me battre, probablement.

-- Vous battre? s'ecria le roi. Un moment, s'il vous plait,
monsieur le comte!

De Saint-Aignan secoua la tete comme l'enfant qui se mutine quand
on veut l'empecher de se jeter dans un puits ou de jouer avec un
couteau.

-- Mais cependant, Sire... fit-il.

-- Et d'abord, dit le roi, je ne suis pas eclaire.

-- Oh! sur ce point, que Votre Majeste interroge, repondit de
Saint-Aignan, et je ferai la lumiere.

-- Qui vous a dit que M. de Bragelonne a penetre dans la chambre
en question?

-- Ce billet que j'ai trouve dans la serrure, comme j'ai eu
l'honneur de le dire a Votre Majeste.

-- Qui te dit que c'est lui qui l'y a mis?

-- Quel autre que lui eut ose se charger d'une pareille
commission?

-- Tu as raison. Comment a-t-il penetre chez toi?

-- Ah! ceci est fort grave, attendu que toutes les portes etaient
fermees, et que mon laquais, Basque, avait les clefs dans ses
poches.

-- Eh bien! on aura gagne ton laquais.

-- Impossible, Sire.

-- Pourquoi, impossible?

-- Parce que, si on l'eut gagne, on n'eut pas perdu le pauvre
garcon, dont on pouvait encore avoir besoin plus tard, en
manifestant clairement qu'on s'etait servi de lui.

-- C'est juste. Maintenant, il ne resterait donc qu'une
conjecture.

-- Voyons, Sire, si cette conjecture est la meme que celle qui
s'est presentee a mon esprit?

-- C'est qu'il se serait introduit par l'escalier.

-- Helas! Sire, cela me parait plus que probable.

-- Il n'en faut pas moins que quelqu'un ait vendu le secret de la
trappe.

-- Vendu ou donne.

-- Pourquoi cette distinction?

-- Parce que certaines personnes, Sire, etant au-dessus du prix
d'une trahison, donnent et ne vendent pas.

-- Que veux-tu dire?

-- Oh! Sire, Votre Majeste a l'esprit trop subtil pour ne pas
m'epargner, en devinant, l'embarras de nommer.

-- Tu as raison: Madame!

-- Ah! fit de Saint-Aignan.

-- Madame, qui s'est inquietee du demenagement.

-- Madame, qui a les clefs des chambres de ses filles, et qui est
assez puissante pour decouvrir ce que nul, excepte vous, Sire, ou
elle, ne decouvrirait.

-- Et tu crois que ma soeur aura fait alliance avec Bragelonne?

-- Eh! eh! Sire...

-- A ce point de l'instruire de tous ces details?

-- Peut-etre mieux encore.

-- Mieux!... Acheve.

-- Peut-etre au point de l'accompagner.

-- Ou cela? En bas, chez toi?

-- Croyez-vous la chose impossible, Sire?

-- Oh!

-- Ecoutez. Le roi sait si Madame aime les parfums?

-- Oui, c'est une habitude qu'elle a prise de ma mere.

-- La verveine surtout?

-- C'est son odeur de predilection.

-- Eh bien! mon appartement embaume la verveine.

Le roi demeura pensif.

-- Mais, reprit-il, apres un moment de silence pourquoi Madame
prendrait elle le parti de Bragelonne contre moi?

En disant ces mots, auxquels de Saint-Aignan eut bien facilement
repondu par ceux-ci: "Jalousie de femme!" le roi sondait son ami
jusqu'au fond du coeur pour voir s'il avait penetre le secret de
sa galanterie avec sa belle -- soeur. Mais de Saint-Aignan n'etait
pas un courtisan mediocre; il ne se risquait pas a la legere dans
la decouverte des secrets de famille; il etait trop ami des Muses
pour ne pas songer souvent a ce pauvre Ovidius Naso, dont les yeux
verserent tant de larmes pour expier le crime d'avoir vu on ne
sait quoi dans la maison d'Auguste. Il passa donc adroitement a
cote du secret de Madame. Mais comme il avait fait preuve de
sagacite en indiquant que Madame etait venue chez lui avec
Bragelonne, il fallait payer l'usure de cet amour-propre et
repondre nettement a cette question: "Pourquoi Madame est-elle
contre moi avec Bragelonne?"

-- Pourquoi? repondit de Saint-Aignan. Mais Votre Majeste oublie
donc que M. le comte de Guiche est l'ami intime du vicomte de
Bragelonne?

-- Je ne vois pas le rapport, repondit le roi.

-- Ah! pardon, Sire, fit de Saint-Aignan; mais je croyais M. le
comte de Guiche grand ami de Madame.

-- C'est juste, repartit le roi; il n'y a plus besoin de chercher,
le coup est venu de la.

-- Et, pour le parer, le roi n'est-il pas d'avis qu'il faut en
porter un autre?

-- Oui; mais pas du genre de ceux qu'on se porte au bois de
Vincennes, repondit le roi.

-- Votre Majeste oublie, dit de Saint-Aignan, que je suis
gentilhomme, et que l'on m'a provoque.

-- Ce n'est pas toi que cela regarde.

-- Mais c'est moi qu'on attend aux Minimes, Sire, depuis plus
d'une heure; moi qui en suis cause, et deshonore si je ne vais pas
ou l'on m'attend.

-- Le premier honneur d'un gentilhomme, c'est l'obeissance a son
roi.

-- Sire...

-- J'ordonne que tu demeures!

-- Sire...

-- Obeis.

-- Comme il plaira a Votre Majeste, Sire.

-- D'ailleurs, je veux eclaircir toute cette affaire; je veux
savoir comment on s'est joue de moi avec assez d'audace pour
penetrer dans le sanctuaire de mes predilections. Ceux qui ont
fait cela, de Saint-Aignan, ce n'est pas toi qui dois les punir,
car ce n'est pas ton honneur qu'ils ont attaque, c'est le mien.

-- Je supplie Votre Majeste de ne pas accabler de sa colere
M. de Bragelonne, qui, dans cette affaire, a pu manquer de
prudence, mais pas de loyaute.

-- Assez! Je saurai faire la part du juste et de l'injuste, meme
au fort de ma colere. Pas un mot de cela a Madame, surtout.

-- Mais que faire vis-a-vis de M. de Bragelonne, Sire? Il va me
chercher, et...

-- Je lui aurai parle ou fait parler avant ce soir.

-- Encore une fois, Sire, je vous en supplie, de l'indulgence.

-- J'ai ete indulgent assez longtemps, comte, dit Louis XIV en
froncant le sourcil; il est temps que je montre a certaines
personnes que je suis le maitre chez moi.

Le roi prononcait a peine ces mots, qui annoncaient qu'au nouveau
ressentiment se melait le souvenir d'un ancien, que l'huissier
apparut sur le seuil du cabinet.

-- Qu'y a-t-il? demanda le roi, et pourquoi vient-on quand je n'ai
point appele?

-- Sire, dit l'huissier, Votre Majeste m'a ordonne, une fois pour
toutes, de laisser passer M. le comte de La Fere toutes les fois
qu'il aurait a parler a Votre Majeste.

-- Apres?

-- M. le comte de La Fere est la qui attend.

Le roi et de Saint-Aignan echangerent a ces mots un regard dans
lequel il y avait plus d'inquietude que de surprise. Louis hesita
un instant. Mais, presque aussitot, prenant sa resolution:

-- Va, dit-il a de Saint-Aignan, va trouver Louise, instruis-la de
ce qui se trame contre nous; ne lui laisse pas ignorer que Madame
recommence ses persecutions, et qu'elle a mis en campagne des gens
qui eussent mieux fait de rester neutres.

-- Sire...

-- Si Louise s'effraie, continua le roi, rassure-la; dis-lui que
l'amour du roi est un bouclier impenetrable. Si, ce dont j'aime a
douter, elle savait tout deja ou si elle avait subi de son cote
quelque attaque, dis-lui bien, de Saint -- Aignan, ajouta le roi
tout frissonnant de colere et de fievre, dis-lui bien que, cette
fois, au lieu de la defendre, je la vengerai, et cela si
severement, que nul, desormais, n'osera lever les yeux jusqu'a
elle.

-- Est-ce tout, Sire?

-- C'est tout. Va vite, et demeure fidele, toi qui vis au milieu
de cet enfer, sans avoir comme moi l'espoir du paradis.

Saint-Aignan s'epuisa en protestations de devouement; il prit et
baisa la main du roi et sortit radieux.

Fin du tome III





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by Alexandre Dumas

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agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
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1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
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request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
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License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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