The Project Gutenberg EBook of Les les
by Narcisse-Henri-douard Faucher de Saint-Maurice

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Title: Les les
       Promenades dans le golfe Saint-Laurent: une partie de la Cte Nord,
       l'le aux Oeufs, l'Anticosti, l'le Saint-Paul, l'archipel de la
       Madeleine
       

Author: Narcisse-Henri-douard Faucher de Saint-Maurice

Release Date: January 28, 2005 [EBook #14828]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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BIBLIOTHQUE RELIGIEUSE ET NATIONALE.
APPROUVE PAR Mgr L'VQUE DE MONTRAL.
2ime SRIE IN-8. NEUVIME DITION.
MONTRAL, LIBRAIRIE SAINT-JOSEPH CADIEUX & DEROME.






[Illustration: F. Emmanul Crespel, Rcolet]



                         FAUCHER DE SAINT-MAURICE.


                                LES ILES


                               PROMENADES
                                DANS LE
                           GOLFE SAINT-LAURENT

              UNE PARTIE DE LA CTE NORD.--L'ILE AUX OEUFS.
               L'ANTICOSTI.--L'ILE SAINT-PAUL.--L'ARCHIPEL
                            DE LA MADELEINE.




I.

EN DESCENDANT LE FLEUVE.

Il me semble encore que les choses que je vais vous raconter se
passaient hier; et d'ici, je revois le quai de la Reine tout encombr
de pesants colis, de chanes d'ancres, de rouleaux de cbles, au milieu
desquels chuchotaient, riaient et discutaient, bruyants matelots, gens
d'affaires et amis venant serrer la main et souhaiter un heureux retour
 ceux qui s'embarquaient.

Le steamer sur lequel nous partions tait de la taille d'un aviso de
premire classe, fortement membr, un peu troit, ce qui--pour les
novices--lui faisait trop prter la bande au roulis, mais  premire
vue il promettait de se bien dfendre  la mer, promesse qu'il nous a
noblement tenue. Dans sa cale, sur son pont, le long de ses passerelles,
sur son gaillard d'arrire, s'talait la plus trange des cargaisons, et
dans ce pandmonium indescriptible s'tait donn rendez-vous tout ce qui
peut servir  un homme qui, sept mois sur douze, se donne le luxe de
vivre comme Robinson Cruso, loin de toute distraction, de toute amiti,
de tout secours humain.

Le _Napolon III_ partait ce matin-l pour ravitailler les phares de la
cte et du golfe Saint-Laurent.

Dans les flancs de sa sainte-barbe sommeillaient dix mille livres de
poudre  canon qui--affaire nerfs probablement--m'ont toujours sembl
tre un voisinage peu rassurant pour une centaine de barils de ptrole
que nous avions  fond de cale. Des quarts de porc sal et de farine,
des ballots de marchandises, des caisses d'piceries balances
lourdement au crochet d'un fort palan, descendaient et disparaissaient
par les coutilles, pendant que sur le pont on rangeait des cages 
poules non loin de deux vaches qui ruminaient mlancoliquement au pied
du grand mt, en songeant  ces vertes prairies des plaines d'Abraham
qu'elles allaient changer contre les brouillards de l'Anticosti. Un
cochon, insoucieux de son sort, se frottait le dos sur l'afft d'un
canon, regardant d'un air satisfait un groupe de matelots qui jetaient
de grosses toiles cires sur des balles de foin destines  tre
exposes  l'air, pendant que des camarades empilaient des planches et
des bardeaux le long des bastingages. Sur la dunette, une charrette
donnait l'accolade  une baleinire. Partout ce n'tait que chaos,
bourdonnement et travail. L'quipage soigneux et attentif s'empressait
de mettre la dernire main aux prparatifs du dpart, et l'ordre se
faisait vite au milieu de ce tohubohu.

Le carr des passagers faisait bientt oublier tous ces bruits et cet
inextricable fouillis. Le petit salon de l'arrire tait simple, coquet
avec ses tentures vertes, bien emmnag, et son demi-cercle de divan
promettait plus d'une bonne heure de sieste aux coureurs et aux
travailleurs de la mer. La salle  dner o nous devions passer de si
douces soires, se montrait propre, bien claire, assez large pour
mettre  l'aise quinze personnes. Elle nous permettait d'entrer de plain
pied dans des cabines parfaitement ventiles; et c'tait plaisir de
voir par leurs portires souleves un lit frais et bien blanc. Tout
promettait donc d'aller pour le mieux sur le meilleur des bateaux
possibles, et je ne me laissai distraire de toutes ces douces choses que
par le premier tour de l'hlice qui nous entranait vers l'inconnu.

Le temps tait superbe, le fleuve calme, mon cigare dlicieux, et tout
en jetant un regard  ceux qui restaient et qui agitaient leur mouchoir
en signe d'adieu, je me mis  examiner curieusement ceux qui devaient
tre mes camarades de voyage.

Sur la dunette se promenait en paletot gris, le binocle gris d'acier 
cheval sur un nez passablement rubicond, un homme  favoris gris dont
la tte s'lanait triomphalement hors d'une cravate verte, pour aller
s'enfouir sous un chapeau melon. D'une voix bgayante, mais accompagnant
chaque mot d'un coup d'oeil dont la vivacit supplait aux lenteurs
de la parole, il donnait des ordres  un colosse qui, debout sur le
gaillard d'avant, la moustache en brosse, le teint hl, le nez dans
le vent, rptait d'une voix de tonnerre chaque monosyllabe tomb des
lvres de son suprieur.

Le monsieur bgue tait notre capitaine, un de nos pilotes les plus
expriments: l'homme au torse herculen,  la physionomie franche et
ouverte qui l'coutait, n'tait que premier lieutenant. Rude tte que
celle de LeBlanc, je vous l'assure: il avait le flair des mystres de
l'abme, et sentait une caye, un grain ou un danger  dix lieues  la
ronde.

LeBlanc ne savait ni lire, ni crire, mais sa vie s'tait passe sur
l'ocan. La mer tait le livre de cet homme d'airain, et comme la
pauvret et le hasard en lui fermant le chemin de l'cole l'avaient
jet loin de toutes connaissances humaines, il avait appris seul, et
ne connaissait pour camarades de collge que la tempte et le danger.
LeBlanc savait donc par coeur la navigation que nous allions faire, et
si de notre poque personne n'et song  lui pour en faire un chevalier
de la Toison d'Or, du temps de Jason il serait pass d'emble amiral, et
aurait t de force  mener l'expdition des Argonautes.

A tribord, prs du capot d'chelle, la casquette galonne sur le coin de
la tte, l'uniforme boutonn jusqu'au col, le teint bronz, le nez en
bec d'aigle, l'oeil doux et profond, Jrme Savard, notre deuxime
lieutenant, s'occupait  transmettre automatiquement les ordres qui
pleuvaient du banc de quart  l'adresse de l'homme  la roue.

De la cambuse au capotin qui menait  la salle  manger, notre matre
d'htel, Raphal Ct, faisait trottiner son gros ventre tout en
transportant fines poulardes, langues sales et grosses pices de
rsistance. Cela ne l'empchait pas, suivant la course qu'il tenait, de
lancer un bon mot  William Dchne, le cordon bleu du bord qui suait
et soufflait devant ses fourneaux chauffs  rouge, de saluer
obsquieusement un passager qu'il ne connaissait pas, ou de lorgner d'un
oeil de fin connaisseur les meilleurs plats du jour. Gai comme pinson,
il commenait ce jour l un service agrable pour tous et qui ne se
ralentit pas une seconde pendant la dure de nos trois croisires.

Ce va et vient de l'illustre Raphal faisait pressentir les tintements
de la cloche du dner. Nous tions alors par la travers du phare de
Saint-Laurent d'Orlans, et au moment o j'allais me lever, j'aperus
dans la direction du sud scintiller au soleil le clocher de la petite
glise de Beaumont. Je n'ai jamais pu regarder ce temple agreste et sans
prtentions, sans que ma pense ne replit ses ailes sur elle-mme. Sous
cette vote de bois, toile dans le genre du sicle dernier, dans ces
vieux murs de 1732, non loin de ces fonts baptismaux  la balustrade en
fer forg et fleurdelys, dorment la chair de ma chair, les os de mes
os. C'est l que mes deux frres Charles et Pierre et que ma chre soeur
Josphine attendent, calmes et impassibles dans la tombe, le jour o il
sera du bon plaisir de Dieu de mler ma poussire  leur poussire.

Personne au milieu de ceux qui prenaient l'air sur le pont et
regardaient d'un oeil distrait ce paysage--pour moi le plus aim, sinon
le plus ravissant du monde--ne se serait dout que j'tais en frais
de broyer du noir, et dj autour de moi les manies d'un chacun
s'accentuaient.

A deux pas de l, un tudiant en mdecine, propritaire d'un norme
colis de drogues o s'taient glisss une foule d'instruments aussi
utiles que dsagrables, ttait la clientle du bord, parlant du mal de
mer  celui-ci, pronostiquant un rhumatisme  celui-l, faisant  un
troisime qui l'coutait d'un air hagard, le rsum des premiers soins
qu'il fallait donner  un noy, et prvenant chauffeurs et matelots
qu'il distribuerait _pro bono publico_, tout ce qu'exigent brlures,
contusions ou cassures, enfin toute cette srie de surprises qui
existent entre le perroquet de hune et l'arbre de couche de l'hlice.

Dans les jambes de ce Samaritain anglais, courait et jasait le plus
endiabl des gamins, _master Birdie_, homme de dix ans aux rponses
phnomnales, aux thories renversantes, qui un jour,  table, se prit
 causer d'histoire naturelle avec un joyeux shrif de ma connaissance,
bel esprit, grand parleur, et certes de fil en aiguille ce ne fut pas ce
dernier qui eut le beau rle dans la discussion.

Assis sur un rouleau de chanvre, M. Gagnier, gardien du phare de la
pointe aux Bruyres sur l'le d'Anticosti, vrai type du canadien des
anciens jours, causait  voix basse avec M. Malouin, jeune homme qui
tait parti de San Francisco pour aller embrasser son vieux pre--autre
gardien de phare--et oublier au milieu des joies de la famille sept
longues annes de travail et d'absence.

Un passager dsol confiait dj tristement  l'un des ingnieurs
qu'il avait eu tort d'oublier son paletot et de partir pour le golfe
Saint-Laurent comme on part de chez soi, par une matine ensoleille,
pour faire le tour du Belvdre. Un autre, debout prs du mt d'artimon,
chauss dans ses bottes de sept lieues, coiff d'une casquette aux
formes cosmopolites, le lorgnon ferme sous l'arcade sourcillire,
discutait gravement avec son autre compagnon de route, Agnor Gravel,
l'importante question de savoir quel tait le meilleur temps pour
prendre en mer le coup d'apptit, lorsque Raphal vint mettre tout le
monde d'accord eu sonnant vigoureusement la cloche, et clerc mdecin,
hommes de lettres, gardiens de phare, fils de famille et gamin
disparurent en un clin d'oeil du pont, pour aller se mettre en rang
d'ognons autour de la table hospitalire du _Napolon III_.

Je n'ai pas besoin de dire que ce premier dner fut assez silencieux.
Chacun tudiait la physionomie de son voisin; mais Agnor, qui n'y
allait jamais par quatre chemins, et avait dj la vellit de tutoyer
le capitaine, eut bien vite fait circuler parmi les convives cette gat
chaude et ptillante qui ne cessa de rgner entre nous, aux jours de
pluie comme aux jours de soleil.

C'tait une singulire tte que cet Agnor Gravel, et puisque son nom
reviendra souvent sur mes lvres pendant le rcit de ce voyage, j'aime
autant vous faire son portrait tout de suite.

Assez grand, large d'paules, borgne sans le laisser voir le moins du
monde, causeur jovial et bon enfant lorsqu'on lui demandait un service
ou une anecdote, saupoudrant le moindre rcit d'une lgre pointe
d'exagration gasconne, ce qui n'tait pas dsagrable, triste comme un
saule pleureur ds qu'il approchait une plume de l'encrier, Agnor avait
t une foule de choses pendant le cours de sa vie aventureuse. Tour
 tour avocat, zouave pontifical, homme de lettres, journaliste,
naturaliste, collectionneur, bibliophile, ce nouveau Vichnou avait tout
juste conserv de ses diffrentes incarnations ce qu'il fallait pour
vritablement constituer ce qu'on appelle un bon garon, trois mots
dont on fait de nos jours un usage immodr, et que l'on applique trop
souvent  tort et  travers au premier venu.

Railleur sans fiel, hardi par temprament, serviable et discret par
got, jouissant d'une bonne sant et de l'_aurea mediocritas_ d'Horace,
joyeux, bon, prodigue de tout ce qu'il avait, il prenait la vie comme
elle se prsentait  lui, sans permettre  l'ambition,  l'excs de
travail ou  l'envie de lui faire des cheveux blancs, des rides et de la
bile avant le temps. Ses ennemis le fuyaient pour ne pas tre forcs de
devenir ses amis, et sans son incomparable paresse, matre Agnor aurait
t de force  courir aprs eux, pour se les concilier, en ouvrant la
conversation par leur dire tout le mal qu'il pensait de lui, et leur
faire part de tout le bien qu'il voulait aux autres.

On sait dj qu'Agnor avait une manire particulire de s'y prendre
pour faire causer les gens; aussi ne faut-il pas s'tonner si le
lendemain de notre dpart, nonchalamment couchs sur une peau de buffle,
la tte appuye sur une bosse de chaloupe, nous tions dj en frais de
prendre des notes sur l'intressante conversation que nous tenait le
gardien d'un des phares de l'Anticosti.

Ceux qui sont habitus aux petites grandeurs, aux grandes misres et aux
minces bonheurs des villes, ne sauraient se faire une ide de la vie
que mnent l-bas ces braves gens. Obligs de faire cuire leur pain, de
tailler leurs habits, de travailler  la menuiserie, de chasser, pcher,
tre  la fois mdecin, calfat, brasseur, que sais-je? l't ils n'ont
pour distraction que la culture d'un petit carr de terre, si toutefois
l'avare rcif le permet, l'hiver que d'interminables pipes fumes en
tte  tte avec les paves arraches  la tempte, et qui flambent
tristement dans l'immense tre en pierre de la cuisine de la tour.

Notre interlocuteur, M. Gagnier, tait, un des privilgis de la bande.
Il desservait un phare confortable, spacieux, et lui du moins, pouvait
chausser ses raquettes, ou s'acheminer le long des sentiers battus par
les ours et les fauves, pour visiter ses voisins et chapper ainsi, cinq
ou six fois l'an, au terrible supplice de l'isolement.

--Ah! monsieur, disait-il  Agnor, si vous saviez comme la solitude et
le silence amnent l'homme  tre serviable et  aimer son semblable.
Mon plus proche voisin fit un jour trente-cinq milles  pied pour venir
m'apporter une lettre. D'ailleurs, ajouta-t-il en clignant de l'oeil,
c'tait un rude jarret que celui de mon compre James. Dans un temps de
disette il fut onze jours sans pouvoir fumer. Enfin n'y tenant plus, il
part, enjambe dix-huit milles par une pluie battante, et me tombe dessus
au moment o j'allais souper. Je veux le forcer  passer des habits
secs, et  boire un bon verre de rhum. Le rhum, il l'avala sans se faire
prier; mais pour ce qui est des hardes et du souper, il fit la sourde
oreille, et se mit  battre le briquet et  fumer avec tant d'apptit,
qu'une demi-heure aprs, il tait malade, comme un colier qui a voulu
faire l'homme et s'est imbib de nicotine. Pauvre James! il devait
mourir plus tard d'une maladie bien pire que celle-l, et en attendant
ce fut lui qui entra l'un des premiers dans la maison de Gamache et le
trouva mort, tendu de tout son long sur le plancher, et la main crispe
sur l'anse d'une cruche de whiskey.

--Comment Gamache, l'homme aux relations diaboliques, Gamache le
mystrieux, Gamache le terrible, le grand Gamache buvait autant que
cela? fit d'un ton de profonde commisration matre Agnor, tout en
laissant passer un soupir encore tout parfum par un vieux rhum de
Sainte-Croix.

--Oui monsieur, puisque c'est ce vice qui l'a tu, reprit gravement
Gagnier. D'ailleurs Gamache n'tait pas aussi mchant que nous le fait
la lgende. Basque, mais bon coeur sous sa rude corce, il s'tait
entour de mystre, et se faisait une rputation de sorcier pour ne pas
se voir dranger dans cette vie de libert et d'isolement qu'il aimait
autant que sa gourde et son fusil.

Puis secouant les cendres de sa pipe par dessus la lisse de plat-bord,
notre interlocuteur ajouta:

--Nous allons bien, messieurs; voil que nous sommes dj par le travers
de la Pointe--l'Outarde.

Et nous indiquant la terre de la main, Gagnier reprit gravement:

--Voyez-vous l-bas cette maisonnette blanchtre qui se dtache sur les
tons gris de la cte? C'est la demeure d'Hawkins, un homme qui a fait
une fin bien tragique! Par un de ces temps clairs et froids de dcembre,
il aperut un navire abandonn dans les glaces qui montaient lentement
avec le reflux. La batture tait solide et prise au loin, le temps
beau, l'air sec mais sans vent, et, suivi d'un chien, Hawkins partit
rsolument et se dirigea vers l'pave. Malheureusement le long de la
route le vent se fit, la neige fouette par la brise se mit  poudrer,
la mer se prit  travailler sourdement la glace, et bientt l'infortun
se trouva  la merci d'un lot flottant. Qu'advint-il? comment et quand
le pauvre Hawkins mourut-il? nul ne le sait. Seulement,  quelques jours
de l, sa femme voyait revenir au logis le fidle terreneuve, portant
nou au cou, en signe d'adieu et de souvenir, le mouchoir de son matre.
Le printemps suivant, Hawkins tait retrouv au large de la Pointe de
Mons, gel, dans l'attitude de la prire, le front, les mains et les
genoux scells encore  sa banquise solitaire!

Pendant que nous coutions attentivement ces rcits de la mer, le
_Napolon_ filait joyeusement dans une forte brise de nord-est. La
veille, nous avions ravitaill le Bicquet; aujourd'hui nous courions
dans le nord laissant par tribord les ctes verdoyantes du sud qui, vues
de cette distance, paraissent sombres, leves, ne laissant voir a et
l sur les flancs escarps des Schick-Shoacks qu'une blouissante tache
de neige, jete l par l'hiver en signe d'ternel dfi au soleil d't.

Dj nous avions entrevu Bersimis avec son joli village et son glise;
vers cinq heures nous doublions la Pointe de Mons[1], et l'approche du
phare nous tait annonce, en amont, par deux croix de bois qui abritent
des tombes de naufrags, et font le plus triste effet sur cette cte
montagneuse et boise, tranche de fois  autres par des falaises
grises, coupes  pic.

[Note 1: La pointe de Mons est ainsi nomme en l'honneur de Pierre
du Gua, sieur de Mons, l'infatigable explorateur des ctes de l'Acadie
et le fidle ami de Champlain. L'amiral Bayfield est le seul qui ait
maintenu la vritable orthographe de ce nom. Presque toutes les autres
cartes indiquent ce lieu sous le nom de Pointe des Monts, ce qui est un
non-sens topographique.]

Ds sept heures du soir la premire chaloupe du steamer tait mise 
l'eau, et bientt nous descendions  terre. Debout sur les galets, le
matre de cans nous attendait pour nous souhaiter la bienvenue dans son
aride domaine, et mettre  notre disposition son fils, dans le cas o
nous aimerions  escalader les huit tages du phare, solide construction
en pierre qui trne majestueusement au milieu de ses dpendances, de
sa poudrire, et de son abri  canon, et qui, de la hauteur de ses 75
pieds, semble narguer les temptes de la rose des vents. Nous profitmes
de la bienveillance de notre nouvel ami, montant, grimpant, soufflant,
touchant  tout, demandant des explications sur tout, jusqu' la minute
o il nous ramena sains et saufs, mais hors d'haleine sur les galets de
la grve.

Le soleil tait alors  son couchant, et je n'oublierai jamais le
spectacle qui nous ravit ce soir-l. La tour dtachait sa faade blanche
sur les teintes pourpres de l'occident. Au loin, la mer dormait, et
son immense respiration venait mourir au pied des roches moussues que
frangeaient de lgers flocons d'cume. Debout, dans la porte cintre du
phare, entour de sa famille qui l'coutait anxieuse, Ferdinand Fafard,
tte nue, la main tremblante, lisait d'une voix qui voulait paratre
ferme une lettre que nous lui apportions de l'un de ses fils. Le lecteur
pesait gravement chaque mot, savourait  longs traits chaque ligne,
s'interrompant pour jeter de temps  autre, par dessus ses lunettes, un
regard sur son auditoire attentif.

Cette scne touchante aurait mrit les honneurs de la peinture.

Fermez les yeux et groupez autour de Fafard brunes ttes de fillettes,
jeune homme au teint hl, profil de vieille et bonne mnagre
canadienne; mettez au fond les pres teintes d'un paysage du Labrador;
semez sur l'horizon une poigne de nuages cuivrs qui courent vers le
couchant; relisez, avant de crayonner, ce que je viens de vous dire plus
haut, et vous aurez un tableau vrai, sinon ravissant.

--Ah! le manque de nouvelles, nous disait le brave Fafard, c'est ce qui
nous rend la vie si triste. J'ai bien l, ajoutait-il en montrant sa
lettre, de quoi me consoler pour quelques jours; mais mon fils Pierre,
qu'est-il devenu? Et mon plus jeune frre, laiss malade ds l'automne
dernier, est-il mort? Et ma petite proprit du Saguenay, est-elle
brle lors des derniers incendies? L'incertitude fait pousser bien des
cheveux blancs. Heureux encore si nous n'avons que cela--mais les jours
d'hiver se font quelquefois bien longs ici;  preuve ceux de l'an
dernier. Figurez-vous que vers la fin de l'automne, ds les premires
bordes de neige, ma famille fut attaque par les fivres typhodes.
Les dbuts de la terrible maladie eu mirent sept au lit, et bientt les
autres suivirent. J'tais seul valide. Mon plus proche voisin demeurait
 vingt milles, et comme les mauvaises nouvelles n'ont pas besoin d'un
fort vent pour tre portes au loin, le phare tait dj signal comme
un foyer d'infection aux Indiens qui faisaient un dtour pour ne pas le
trouver sur leur passage. Un seul homme fut touch de mon malheur.
Un matin Laurent Thibeau se prsenta  ma porte et me fit part de sa
dtermination de rester avec moi et de m'aider. Tout alla mieux pour
quelque temps; mais comme nous tions alors aux derniers jours de la
navigation, les brouillards et la neige se mirent de la partie, et nous
forcrent de tirer du canon toutes les demies, quelquefois tous les
quarts d'heure. Alors la vibration se faisait terrible dans cette tour
haute de 75 pieds. Nos malades ne pouvaient la supporter, et avant
chaque dtonation, il fallait monter les cinq tages du phare
transforms en infirmerie, avertir ces pauvres malheureux, et mettre de
la ouate dans les oreilles des plus nerveux. Les jours succdrent ainsi
aux nuits sans apporter autre chose que le chagrin, l'inquitude et les
insomnies. Laurent et moi, nous tions en train de perdre la tte; le
service du phare et des malades ne se faisait plus que machinalement,
lorsque Dieu prit piti de nous, et dans sa misricorde nous envoya le
repos et la joie, en dterminant une convalescence gnrale.

Un mois de tranquillit nous remit frais et gaillards, et comme les
grands froids taient venus, j'eus le plaisir de mener une partie de mon
hpital faire visite  mon confrre de l'Ile-aux-Oeufs. C'est cette le
qu'il y a l-bas,  dix lieues sous le vent; le golfe tait pris en vive
glace, et de ma vie je n'ai fait plus belle course en traneau. Vous
voyez, messieurs, que le bon Dieu nous aime encore, et qu'il ne nous
abandonne pas tout  fait, ajouta-t-il sous forme de proraison, en
versant un verre de champagne  matre Agnor, et en lui disant:

--Gotez ferme, M. Gravel, c'est du meilleur. Je l'ai achet il y a
quinze jours d'un de nos pcheurs de la Trinit, qui en a sauv bien
d'autres du malheureux naufrage du navire marseillais du capitaine
Figueron, venu  la cte en septembre pass.

Puis, comme nous faisions mine de nous retirer:

--Allons, messieurs, une nouvelle tourne  votre prompt retour et 
votre bonheur. Quant  vous autres, mes gars, mettez le petit canot 
la mer, et faites un brin de conduite  la chaloupe de ces messieurs.
Peut-tre, avant que l'ancre du _Napolon_ ne soit leve, auront-ils le
temps de trouver dans leurs cabines quelques vieux journaux de par chez
nous. Ici, les morceaux en sont bons  lire.

Et ce fut ainsi que par un beau clair de lune, sur une mer splendide,
nous quittmes Ferdinand Fafard de la Pointe de Mons, enchants de notre
nouvelle connaissance, et joyeux d'avoir caus avec lui et de lui avoir
donn une bonne minute de distraction. Nos rameurs glissaient gaiement
sur le flot, qui s'ouvrait pour nous laisser passer. Au loin, on
entendait les ronflements d'une baleine qui venait respirer  la
surface: sur nos ttes une aurore borale s'amusait  couler des tuyaux
d'orgue pour les refondre ensuite, et de la terre le grand cyclope de
pierre nous regardait aller et disparatre.

Agnor en ce moment eut une inspiration. Sa mmoire tait implacable, et
il se mit  dclamer aux matelots bahis le commencement du beau travail
de Paul Parfait sur le phare.

--"A l'heure o le soir tombe, invariablement il s'allume; peu  peu
l'ombre enveloppe sa tour blanche et l'on ne voit plus surgir au loin
qu'un point brillant, toile factice pose par la main de l'homme au
bord des flots. Que la nuit soit claire ou sombre, calme ou tumultueuse,
l'toile luit toujours de son clat doux, paisible, immuable, pour ne
s'teindre qu'avec le retour de l'aube. Qui pourrait considrer sans
motion cette lueur perdue dans l'espace, en songeant que c'est elle
qui,  travers les brumes, sous la pluie qui fouette et le vent qui fait
rage, trace au navigateur sa route, lui marque les cueils  viter ou
la passe  gagner?

"Par les nuits toiles, le phare trace sur la mer un sillon lumineux,
et par les nuits noires il montre encore  travers l'ombre son grand
oeil vigilant. Qui ne croirait alors volontiers que le phare est vivant?
Qui ne s'adresserait  lui comme  un tre capable de comprendre?"

D'une oreille distraite j'coutais. Ma pense tait ailleurs; et la
dclamation d'Agnor avait rveill en moi d'autres ides.

Je songeais  la vie humble, pleine d'abngation et de dvouement, que
menaient les modestes gardiens de ces phares.

--A chacun sa fonction dans le grand rouage humanitaire. Ceux-ci, me
disais-je, doivent tre premiers ministres, gnraux ou millionnaires:
ceux-l seront pauvres, mconnus, mais dvous. S'il en faut des
premiers pour guider les tats, perfectionner les engins de mort et
acheter tout ce qui s'achte sur terre, il en faut aussi des seconds
pour accomplir une mission de paix, aider et rconforter ceux qui
souffrent et qui sont en pril.

Mais comme mme ici-bas, tout se compense, ce n'est pas sur les lvres
de ces dshrits que vient errer le soupir que laissait chapper le
cardinal d'Amboise mourant, lorsque se retournant vers son infirmier, il
lui disait:

--Ah! frre Jean!... que ne suis-je toujours rest frre Jean!



II.

L'EXPDITION DE L'AMIRAL WALKER.

Il faisait petit jour lorsque matre Raphal que je ne me rappelle pas
avoir vu dormir pendant le voyage, s'en vint sur la pointe des pieds,
chuchoter  la porte de nos cabines:

--L'Ile-aux-Oeufs, messieurs! Dois-je vous prparer quelques provisions
pour descendre  terre? On arme le canot en ce moment.

--Je le crois bien, nom d'une pipe! s'cria Agnor Gravel, en faisant
son apparition dans le carr avec deux bouquins sous le bras. En route
mes amis! Nous allons faire aujourd'hui un chapitre indit de l'histoire
du Canada. C'est ici, que l'amiral Sir Hovenden Walker est venu aplatir
une partie de sa flotte, sous le spcieux prtexte de mettre le sige
devant Qubec. Je vous raconterai tout cela sur l'le; et en attendant,
qui m'aime s'embarque.

Ce fut ainsi que nous nous installmes dans la baleinire, et que nous
poussmes au large.

En face gisait une le sauvage et dnude, longue de trois quarts de
mille. Elle tait forme par des rochers granitiques diviss en quatre
sections trs-sensibles, et n'avait pour habitation qu'un petit phare en
bois, lav  la chaux. Bien que le _Napolon III_ ft mouill par quinze
brasses--en approchant de la falaise on trouve soixante-quinze pieds
d'eau--la distance  franchir n'tait pas considrable; et bientt,
sous la conduite d'Agnor qui n'aimait pas ce que la brise de mer a de
piquant le matin, nous nous installions dans un de ces nombreux trous,
fouills tout le long de l'lot par les chercheurs de trsors, pendant
que l'quipage roulait sur les crans les quarts de ptrole, les
provisions et les ballots destins au Robinson de cans.

Ce ne fut qu'alors que nous fmes connaissance avec les bouquins
d'Agnor Gravel. Il venait de les sortir triomphalement hors d'un sac
qui a contenu bien d'autres choses agrables, utiles et mystrieuses,
pendant les deux mois qu'il nous tint compagnie, et ils talaient
modestement sur la mousse sombre du rocher leurs titres jaunis par le
temps.

Le premier de ces prcieux volumes tait le journal du malheureux
Walker: le second, s'intitulait l'histoire de l'Htel-Dieu de Qubec par
la mre Franoise Juchereau de Saint-Ignace.

Quelle relation y avait-il entre ce livre de loch d'un amiral anglais
et le pieux rcit d'vnements dont les chos affaiblis taient venus
s'teindre sur le seuil d'un monastre? C'est ce qu'Agnor ne devait
pas tarder  expliquer  des profanes comme nous; car, il avait dj
commenc par nous dire d'un ton grave:

--Ce fut le 11 avril 1711,  sept heures du soir, que le contre-amiral
de l'escadre blanche, Sir Hovenden Walker, accompagn par le
brigadier-gnral l'honorable John Hill, commandant les troupes de
dbarquement destines au Canada, vint recevoir au palais de Saint-James
les instructions de la reine Anne. Il y a cent soixante-et-deux ans de
cela, et comme les historiens se sont contents d'effleurer le rcit
d'un des moments d'angoisse les plus terribles de notre pass, je me
suis mis en tte de venir ici, pices en main, vous donner les prmices
d'un travail qui mritait d'tre fait, et que ma douce paresse aurait
dsir ardemment voir mener  bonne fin par un autre. Allons, passez-moi
le briquet; et puisqu'un cigare est le meilleur de tous les prambules,
j'allume et je commence.

--Les instructions de la reine Anne taient prcises. Aprs avoir pris
rendez-vous  Spithead, l'amiral et le gnral devaient, au premier vent
favorable, faire voile directement pour Boston. Une fois rendu l, Sir
Hovenden Walker dtachait de l'escadre une nombre suffisant de vaisseaux
pour quiper et envoyer les troupes de New-York, du Jersey et de
Pennsylvanie qui devaient prendre part  l'expdition du Canada, puis
une fois cette mission accomplie, renforcer sa flotte de tous les
vaisseaux disponibles et remonter immdiatement le Saint-Laurent, pour
se mettre en mesure d'attaquer Qubec au plus tt.

Emboss devant la malheureuse ville, l'amiral anglais avait ordre
d'employer toutes les forces suffisantes, tous les moyens connus pour
la rduire, pendant que le lieutenant gnral Nicholson, maintenant en
route pour organiser les milices de la colonie anglaise, combinerait un
mouvement qui s'excuterait par terre.

Tout ce qu'il est donn  l'esprit humain de prvoir avait t employ
pour assurer le succs de cette campagne, prpare longuement d'avance,
et destine ds l'abord,  tre commande par Sir Thomas Hardy. Les
mdecins de la flotte avaient t pourvus de douze mois de mdicaments.
On poussa la prcaution jusqu' embarquer d'normes grues pour hisser
les canons anglais sur les remparts de Qubec, et les vaisseaux de Sir
Hovenden renfermaient une flottille de flibots  fond plat, destins 
tre jets sur le lac Saint-Pierre pour empcher l'ennemi de communiquer
avec les assigs, et protger en mme temps--ils devaient tre arms
en frgate--les canots et les fltes qui emmenaient les troupes de
Nicholson. Les embarras d'argent avaient mme t prvus: et l'on avait
donn droit  Walker--droit qui lui fut contest plus tard--de tirer 
vue sur les commissaires de la marine, s'il arrivait  ses quipages de
manquer de vivres ou de munitions.

En cas de succs,--ce dont, avec le secours du Dieu tout puissant, la
reine Anne n'avait aucune raison de douter, puisque tous les prparatifs
avaient t faits, les ordres donns, les moyens pris pour mener  bonne
fin cette campagne--une force navale anglaise devait rester dans
le Saint-Laurent, pendant que les prises faites sur les Franais
transporteraient en Europe le gouverneur ennemi, les troupes
prisonnires, les religieux et toutes autres personnes comprises dans
les articles de la capitulation. Puis, quand ces choses glorieuses
seraient passes dans le domaine de l'histoire britannique; lorsque la
Nouvelle France aurait pris rang au nombre des vassaux de celle qui
s'intitulait alors reine d'Angleterre, de France et d'Irlande,[2] un
ordre d'embarquement devait tre donn aux troupes qui n'taient
plus ncessaires au maintien de la paix, et Sir Hovenden Walker
s'empresserait de revenir, non toutefois sans avoir attaqu Plaisance,
dans le cas o la saison lui permettrait d'approcher de Terreneuve.
Enfin, comme de tout temps il y a eu une pointe de commerce dans les
guerres anglaises, sa gracieuse Majest terminait en disant, qu'une fois
ces hauts faits accomplis, l'amiral licencierait les transports dont le
service pouvait se passer, et leur donnerait pour mission d'aller dans
les les et les ports du continent amricain y prendre cargaison, et
allger d'autant la taxe publique, tout en faisant le bnfice du
Commerce et de la richesse nationale.

[Note 2: Le titre de roi de France, pris pour la premire fois par
Edouard III d'Angleterre, fut port par ses successeurs jusqu'en 1801.]

Muni de ces instructions royales, l'amiral Sir Hovenden Walker
s'empressa de se rendre  Portsmouth, puis  Spithead, o l'attendaient
des vents contraires, des calmes plats, des accidents de mture, enfin
toute cette srie de contretemps qui s'abattent sur une escadre  voile,
et retardent l'appareillage du jour au lendemain.

Une journe, c'taient les officiers de la flotte qui n'avaient pas
encore reu l'ordre d'obir  l'amiral, et ne voulaient couter que
Sir Edward Whitaker, plus ancien que lui. Le lendemain, c'tait
l'impossibilit d'obtenir un transport pour aller chercher l'infanterie
de marine  Plymouth. Puis, les vaisseaux n'avaient pas les garnitures
d'ancre ncessaires: le gros temps s'en mlait, et la mer devenait trop
forte pour embarquer les mortiers de sige. S'il ventait bonne brise,
les navires n'taient pas encore suffisamment approvisionns. S'ils
regorgeaient de vivres, au moment d'appareiller un grain fondait sur la
frgate le _Devonshire_, et lui rasait tous ses mts de hunes, pendant
qu'une seconde frgate, le _Swiftsure_, perdait ses mts de perroquet.
Le grain pass, le calme prenait; et pendant que toutes ces contrarits
fondaient  tire d'aile sur la flotte, le secrtaire Saint-John--plus
tard lord Bolingbroke--ne cessait de dpcher courrier sur courrier 
l'amiral pour lui dire que c'tait le bon plaisir de Sa Majest de le
voir prendre la mer au plus tt.

Enfin,  force d'crire, de donner des ordres, et d'reinter des
courriers, tout devint prt. Ce fut le 29 avril 1711  quatre heures
du matin que l'amiral Walker quitta son mouillage, par un vent frais
est-sud-est, pour continuer cette srie de contrarits, d'hsitations
et de malheurs qui devait se terminer le long des falaises de
l'Ile-aux-Oeufs[3].

[Note 3: Les frgates avaient pour six mois d'approvisionnements:
les transports pour trois mois.--Livre de loch de l'amiral.]

Conformment  ses ordres, l'amiral mettait le cap sur Boston, o il
tait all 25 ans auparavant, en 1686.

A bord, sur 12,000 hommes d'embarquement, tous--l'amiral et le gnral
excepts--ignoraient l'objet de l'expdition. A 153 lieues des les
Scilly, Walker avait fait mettre en panne et distribuer  chacun de ses
capitaines un pli cachet, contenant le nom du lieu o l'escadre devait
se rallier. Pourtant ces prcautions devenaient inutiles: le prcieux
secret avait t mal gard.

Le 2 mai, Walker fut forc par une saute de vent d'ancrer  Plymouth,
pendant que ses transports se rfugiaient  Catwater. Un matelot
franais embarqu sur le _Medway_, un rengat qui prtendait avoir fait
quatre voyages dans la rivire du Canada, entendit dire dans un des
caboulots de la ville, qu'une flotte destine  la conqute de la
Nouvelle-France tait de passage en ce moment, et se fit offrir 
l'amiral anglais pour la piloter jusqu' Qubec. Walker pouvant, se
prit  dissimuler devant lui, assurant qu'il allait croiser dans la
baie de Biscaye, et fit tout de mme embarquer cet homme  bord de
l'_Humber_, avec ordre de le bien traiter. Ce qui devait tre du got de
ce nouveau Palinure car le colonel Vetch, donnant plus tard des notes
sur le compte de ce transfuge, crivait du dtroit de Canso  l'amiral,
que le pilote franais lui faisait non-seulement l'effet d'un ignorant,
d'un prtentieux, d'un cancre et d'un ivrogne, mais encore qu'il tait
sous l'impression qu'il tramait en sa tte rien qui vaille. Walker
comptait beaucoup sur l'exprience de cet homme pour viter les
dangers de la navigation du Saint-Laurent, dangers que son imagination
exagrait, au point de croire qu'une fois l'hiver venu, le fleuve ne
formait, jusqu'au fond, qu'un bloc de glace. La lettre du colonel venait
de dtruire une de ses plus chres illusions.

D'ailleurs, les contrarits continuaient  s'acharner sur le malheureux
officier.

A peine en mer, Sir Hovenden s'aperut d'une impardonnable distraction:
le transport _Mary_ avait t oubli  Catwater avec une partie du
rgiment du colonel Disney. Par une nuit d'orage, le mt de misaine
du _Monmouth_ fut emport comme une paille. La marche de l'escadre se
voyait continuellement retarde par les transports qui marchaient comme
des sabots; par tous les temps, il fallait leur faire passer pniblement
des cbles de remorque. Dans un cas press, tait-il urgent de
communiquer avec le gnral Hill embarqu sur le _Devonshire_? celui-ci
souffrait trop du mal de mer pour s'occuper de choses srieuses.

L'indiscipline se mit de la partie. Malgr la dfense formelle de se
sparer de la flotte et de courir sus aux voiles ennemies, un soir, prs
du banc de Terreneuve, le capitaine Buttler du _Dunkirk_ et le
capitaine Soanes de l'_Edgar_, deux officiers qui avaient pour consigne
l'importante fonction de rpter les signaux de l'amiral aux vaisseaux
de l'escadre, se couvrirent de toiles, et appuyrent vivement la chasse
 un petit navire marchand qui louvoyait sur l'horizon. Alors il
fallait svir. Un conseil de guerre se runissait. Et de ces deux vieux
officiers qui auraient pu tre si utiles en montrant l'exemple, l'un, le
capitaine de l'_Edgar_--parce qu'il fut constat que le secrtaire
de l'amiral avait oubli de lui communiquer la consigne--se voyait
rprimander svrement et retrancher trois mois de solde; L'autre--celui
du _Dunkirk_--tait renvoy du service.

Malgr ces dboires, le 25 juin, aprs cinquante-huit jours de mer,
l'amiral Walker vint jeter l'ancre devant Boston, o l'attendaient des
ftes brillantes et de lamentables dceptions. En mettant pied 
terre, Sir Hovenden sembla devenir le lion de la Nouvelle-Angleterre.
L'ouverture des cours de l'universit de Cambridge se faisait le 4
juillet, sous sa prsidence. Le 5 et le 10 du mme mois il assistait au
dfil des troupes d'infanterie de marine, passes en revue sur Noodles
Island, par le gnral Hill. Le 24 il se rendait  Roxbury faire
l'inspection d'un rgiment de miliciens destins  l'expdition du
Canada. Le 19 et le 23 c'tait une srie de bals et de dners donns 
bord de l'_Humber_--en l'honneur des chefs indiens du Connecticut, ainsi
que des _Mohocks_, reus  bord du vaisseau-amiral au bruit du canon,
des fanfares et des hourrahs de l'quipage. Ces derniers qui formaient
partie des cinq nations furent l'objet d'une distinction spciale. Sir
Hovenden Walker voulut bien trinquer avec leurs sachems; et les chefs
pour ne pas rester en arrire de courtoisie, portrent un toast  Sa
Majest, en disant  l'amiral:

--Depuis longtemps nous nous attendions  contempler les merveilles que
nous voyons maintenant. Nous sommes dans la joie en songeant que la
Reine a pris un tel soin de nous; car, nous commencions  dsesprer.
Maintenant nous ferons tout en notre possible, et nous esprons que
dornavant les franais seront vaincus en Amrique.

Ces raots et ces collations fines se succdrent ainsi  la file, qui
 bord de l'escadre, qui chez le gouverneur, qui chez les officiers
suprieurs de la colonie, jusqu'au moment o il fallut parler d'affaires
srieuses.

Il s'agissait maintenant de trouver et d'embarquer en toute hte
quatre mois de provisions, pour 9385 soldats et matelots destins 
l'expdition navale contre la Nouvelle-France.

Un seul homme dans Boston pouvait fournir une aussi importante commande.
C'tait le capitaine Belcher, ngociant riche et rus, qui en peu de
temps avait su se rendre matre du march de la Nouvelle-Angleterre, et
le contrlait  sa guise. Tout en prtant l'oreille aux propositions de
l'amiral, et en gagnant du temps par des promesses, Belcher russit 
accaparer le sel disponible, et prit  sa solde tous les boulangers de
la ville: si bien que, le jour venu pour excuter son contrat, il
se trouva eu mesure de faire ses conditions lui-mme et d'exiger de
l'argent comptant. Les bouchers se mirent de la partie; ils ne voulaient
livrer leur viande que contre-espces sonnantes.

Pendant ces pourparlers, un temps prcieux se perdait. La frgate le
_Chester_ venait de briser son tambot: il fallut le rparer. Plus de
seize pieds de la fausse quille du _Humber_ ayant t emports, on ne
put songer  l'abattre en carne, et deux plongeurs furent chargs de
l'examiner et de faire rapport. La frgate _Sapphire_ tait expdie
 Annapolis avec deux compagnies de miliciens. Sur la demande du
gouverneur de la Nouvelle-Angleterre, ces troupes taient destines 
relever l'infanterie de marine; mais sir Charles Hobby, gouverneur de
cette dernire ville, gardait le tout, en homme prudent, et malgr
des ordres formels, ne laissait pas chapper cette belle occasion de
renforcer sa garnison. Soldats et matelots dsertaient par escouade; et
cet amour de la vie au grand air devenait tellement pidmique, qu'un
soir,  bord du transport la _Reine Anne,_ six soldats, parmi lesquels
le matre canonnier et le matre d'quipage, commands par le deuxime
lieutenant, mettaient une chaloupe  la mer et s'enfuyaient  force de
rames. L'assemble du Massachusetts effraye des proportions que prenait
ce sauve-qui-peut gnral, avait--il est vrai--promulgu une loi svre
contre les dserteurs, mais le gouverneur Dudley semblait  tout instant
vouloir entraver les projets de Walker.

L'amiral essaya alors de la diplomatie. Un jour, le 9 juillet, il
transmet  la flotte le signal de dployer les voiles du petit hunier,
pour faire croire aux autorits qu'il commenait l'appareillage, et
aiguillonner ainsi le patriotisme des Bostonnais. Cette manoeuvre les
laissa aussi froids que le reste, et  bout de patience, Walker finit
par crire vertement au gouverneur Dudley, et par lui dire que le peuple
de la Nouvelle-Angleterre vivait comme au temps o il n'y avait pas
de roi en Isral: chacun se conduisant  sa guise, et faisant du
patriotisme et de la grandeur nationale une question secondaire  ses
intrts.

A partir de ce moment les rapports entre ces deux personnages devinrent
de plus en plus aigres.

--"Je suis d'avis, et tous les officiers de la marine et du corps de
dbarquement partagent mon opinion, crivait de nouveau l'amiral au
gouverneur, que votre gouvernement au lieu d'aider et de hter le dpart
de la flotte, l'a entrav autant que possible. Comment pourrez-vous vous
dfendre contre un aussi grand nombre de tmoins et contre des faits
aussi vidents? Lorsque le parlement anglais fera une enqute sur votre
conduite, et qu'il lui sera dmontr le peu d'aide que vous ayez donn
 la partie navale de cette expdition, il y aura alors un tel cri
d'indignation, que la Nouvelle-Angleterre sera force de se repentir
de son inaction. Quand avec la protection de Dieu je suis arriv ici,
j'esprais que les instructions royales seraient suivies  la lettre;
que les transports et les pataches de cette colonie auraient t arms
et approvisionns de suite; que mes cadres auraient t complts, et
que chacun ferait preuve de patriotisme en me permettant de reprendre la
mer au plus tt. Le contraire est arriv. Rien n'est prt; mes hommes
m'abandonnent, et avec mes seuls dserteurs j'aurais pu quiper
vos transports. Jamais toute l'astuce du gouvernement de la
Nouvelle-Angleterre fera croire  la Reine et  son conseil, que la
colonie n'a pu me donner 400 matelots. Mon sjour sera court ici; avec
la bndiction de Dieu, j'espre mettre  la voile demain ou lundi au
plus tard, et tout ce qui peut m'arriver de malheur, je le mets sur
le compte du gouvernement de la Nouvelle-Angleterre--_liberavi animam
meam_."

Enfin, la prise du _Neptune_, convoy,  cent lieues et plus du cap au
Finistre, par une flotte sous le commandement de Duguay-Trouin,
vint ajouter aux transes de l'amiral; et en date du 27 juillet il
transmettait au gouverneur une liste des vaisseaux ennemis, tout en lui
crivant[4]:

--Je vous donne avis que, dans le cas o je quitterais cette rade en
d'aussi mauvaises conditions, et que j'irais me heurter,  monsieur
Duguay, comme cela est probable, s'il se propose de venir ici, je mets
sur le compte de la colonie tous les accidents qui pourront m'arriver
par le manque de matelots.

[Note 4: Ces vaisseaux taient le _Lys_ de 78 canons, le _Magnanime_
de 76, de l'_Apollon_ de 72, le _Brillant_ de 74, le _Glorieux_ de 68,
le _Fidle_ de 70, l'_Aigle_ de 74, le _Prote_ de 68, et le _Jason_ de
48 canons.]

Nanmoins,  force de correspondre, de rager et de se faire du mauvais
sang, l'amiral Walker tait  la veille de voir sa flotte en mesure de
se mettre en campagne, lorsqu'une dernire humiliation fondit sur lui.
Les pilotes recruts  grands frais dans toutes les criques et baies de
la Nouvelle-Angleterre se faisaient tirer l'oreille, et prtendaient
ne plus connatre le golfe et le fleuve Saint-Laurent. Bref, ils se
cachaient ou refusaient d'embarquer, et il fallut un warrant royal pour
les consigner  bord.

Ce fut dans ces tristes circonstances, et aprs avoir puis toutes ses
ressources  se chicaner comme un clerc d'huissier, que l'amiral sir
Hovenden Walker appareilla le 30 juillet 1711. Une flotte splendide
le suivait: et derrire lui soixante et dix-sept navires de haut-bord
sortirent des passes de Nantasket, et prirent orgueilleusement la haute
mer[5].

[Note 5: Voici une liste exacte de cette flotte. Vaisseau amiral,
l'_Edgar_ 70 canons: le _Windsor_ 60 canons, le _Montague_ 69 canons,
le _Swiftsure_ 70 canons, le _Sunderland_ 60 canons, le _Monmouth_ 70
canons, le _Dunkirk_ 60 canons, le _Humber_ 80 canons, le _Devonshire_
80 canons. Transports: _Recovery Delight, Eagle, Fortune, Reward,
Success Pink, Willing Mind, Rose, Life, Happy Union, Queen Anne,
Resolution, Marlborough, Samuel, Pheasant, Three Martins, Smyrna
Marchant, Globe, Samuel, Colchester, Nathanael et Elizabeth, Samuel et
Anne, George, Isabella Anne Catherine, Blenheim, Chatham, Blessing,
Rebecca, Two Sheriffs, Sarah, Rebecca Anne Blessing, Prince Eugne,
Dolphin, Mary, Herbin Galley, Friend's increase, Marlborough, Anna,
Jrmie et Thomas, les Barbades, Anchor and Hope, Adventure, Content,
Jean et Marie, Speedwell, Dolphin, Elisabeth, Marie, Samuel, le Basib,
la Grenade, Goodwill, Anna, Jean et Sarah, Marguerite, Dispatch, Four
friends, Francis, Jean et Hannah, Henriette, Blessing, l'Antilope,
Hannah et Elizabeth, Friend's adventure, Rebecca, Marthe et Annah,
Jeanne,_ l'Unit, et le Newcastle_, _L'Entreprise_ de 40 canons,
le _Saphire_ de 40, le _Kingston_ de 60, le _Lopard_ de 54, et le
_Chester_ de 54 canons, ainsi qu'une prise, le _Triton_, rejoignirent
l'amiral dans le golfe. Quant au _Leostoff_ et au _Feversham,_ frgates
de 36 canons qui faisaient partie de l'escadre, personne n'en entendit
plus parler.]

A bord tout tait dans la joie. Le temps tait clair; il ventait frais
et bon comme disent les marins, et Dieu daignait enfin sourire  cet
amiral anglais qui, malgr la paix existante alors entre la reine Anne
et le roi trs-chrtien, s'en allait, pour satisfaire un royal caprice,
porter la torche et l'pe dans le pays de nos pres. Dans ces temps
hlas! le paradoxe tait une arme subtile entre les mains du pouvoir.
Anne n'tait pas femme  rester en arrire, et dans un jour de spleen,
elle s'tait mise en tte que les Franais tablis au Canada et
obissant aux prtendus titres de Sa Majest le roi de France, taient
tout autant ses sujets que s'ils fussent ns dans la Grande-Bretagne ou
en Irlande. Ces beaux sentiments trouvrent un cho fidle chez l'amiral
Walker; et il s'tait occup  les consigner dans une ronflante
proclamation, bien longtemps avant que sa flotte, pre  son oeuvre de
destruction, se ft mise  courir toutes voiles dehors, la poulaine
tourne vers Qubec.

A la hauteur du Cap-Breton, l'_Edgar_ sur lequel tait hiss le pavillon
amiral, fut rejoint par le _Chester_ qui mit  son bord le capitaine
Paradis. Ce dernier commandait le _Neptune_ de la Rochelle, petit navire
de 120 tonneaux, arm de 10 canons, portant 70 hommes, dont 80 destins
 la garnison de Qubec. Il avait t amarin quelques jours auparavant
par le capitaine Matthews. Vieux loup de mer qui avait fait deux
naufrages dans le golfe, et en tait rendu  son quarantime voyage au
Canada, le capitaine Paradis connaissait son Saint-Laurent par coeur; et
dcidment, le ciel semblait se ranger du ct de l'amiral, en jetant
sur sa route pareil pilote. Une rcompense de cinq cents pistoles--soit
deux cent cinquante louis--dont cent pistoles d'arrhes, fut promise au
capitaine Paradis s'il voulait se faire le lamaneur de la flotte: une
fois rendu  Qubec, le prix du _Neptune_ lui serait pay en entier, et
sa vieillesse mise  l'abri du besoin.

Pour tre juste envers le prisonnier de Walker, les mmoires et les
documents du temps ne mentionnent pas s'il accepta ou refusa. La seule
chose qui soit parvenue jusqu' nous, c'est que Paradis, au dire mme
de l'amiral, ne se gna nullement pour lui faire un sombre tableau des
misres et des intempries qui attendaient la flotte anglaise dans les
eaux de la Nouvelle-France. Ces avis concordaient avec ce que le
premier lieutenant du _Neptune_, expdi  Boston  bord de la prise du
_Chester_, avait dj assur  l'amiral:

--Si vous vous aventurez dans le Saint-Laurent avec pareille flotte, lui
disait-il, vous y perdrez tous vos vaisseaux.

Sur le moment, Walker crut que ces paroles n'taient qu'une ruse de la
part d'un Franais qui voulait sauver son pays de l'invasion. Bientt,
l'ide d'tre oblig d'endurer peut-tre les rigueurs d'un hiver
canadien se prit  hanter continuellement le cerveau de l'amiral, et
plus tard, ce cauchemar lui faisait crire une de ses meilleures pages.
Mais en ce moment, tout entier  ce que lui disait Paradis, et se
rappelant en mme temps la conversation du lieutenant du _Neptune_,
Walker devint soucieux; et la brise venant  tourner grand frais, il
prit la rsolution de se mettre  l'abri dans le havre de Gasp. Un
navire franais de la Biscaye tait l, en train de charger du poisson
pour l'Europe. On s'en empara, et comme le lendemain il fallait faire
d'inutiles efforts pour le touer au large, l'ordre fut donn de le
saborder, de mettre le feu aux habitations du bassin, de dtruire les
provisions qu'on y trouverait, et de faire prisonniers tous ceux qu'on
rencontrerait, pendant que le _Sapphire_ et le _Lopard_ iraient brler
Bonaventure, qui ne fut sauv que par un calme plat.

Amre drision des choses humaines! Qui aurait dit en ce moment au
chevalier Sir Hovenden Walker, contre-amiral de l'escadre blanche, que
ce mchant lougre coul  fond, et cette dizaine de baraques rduites en
cendres seraient les seuls souvenirs que sa formidable armada laisserait
aux flots oublieux du Saint-Laurent, l'aurait-il cr?

Un vent frais poussa bientt l'escadre hors du bassin de Gasp. En le
dbouquant la brise flchit, le calme se fit; et, une pluie fine se
prit  tomber pendant qu'au large le brouillard se faisait. Bientt il
enveloppa la flotte, ne laissant voir que de fois  autres les voiles
d'une frgate ou d'un transport, qui tchaient de garder autant que
possible leur ligne de bataille pour viter le boulet que chaque
commandant de division avait ordre de leur envoyer, dans le cas o ils
s'en spareraient. Ceci dura toute la journe du 22 aot, mais le soir
le vent se prit  souffler en foudre, le brouillard devint de plus en
plus intense, la sonde ne mordit pas, et comme depuis le mardi les
vigies n'avaient pas signal la terre, ou calcula par estime qu'on
serrait de prs le Nord.

L'officier de loch venait de faire une erreur de quinze lieues!

Paradis consult, fut alors d'avis de mettre en panne avec les amures
 bbord, tout en ayant soin de se tenir la tte au sud au moyen du
perroquet d'artimon et du grand hunier.

Deux heures et demie se passrent  faire cette manoeuvre, et l'amiral
venait de se mettre au lit, quand tout  coup, le capitaine de l'_Edgar_
crut entrevoir l terre. D'aprs de nouveaux calculs, il en tait
arriv  la conclusion que c'tait la cte sud, et courant avertir
son suprieur, il reut l'ordre de faire des signaux  la flotte pour
qu'elle virt immdiatement vent arrire, et recomment la mme
manoeuvre avec les amures  tribord.

Un jeune officier du rgiment du gnral Seymour, le capitaine Goddard,
se trouvait alors sur le gaillard d'arrire. Il aperut la mer dferler
et se briser sous le vent, au moment o l'_Edgar_ faisait son abate; et
tout effray, il se prcipita dans les appartements de l'amiral, en lui
criant:

--Sir Hovenden! nous sommes entours de rcifs!

L'amiral se prit  plaisanter M. Goddard sur sa frayeur; lui assura que
le capitaine de sa frgate, M. Paddon, tait encore plus comptent pour
les choses de la mer qu'un officier d'infanterie, et lui souhaita le
bonsoir.

Le fantassin ne se tint pas pour battu. Pendant cette conversation
avec son suprieur les brisants avaient grandi: un tumulte terrible se
faisait sur le pont, et oublieux de l'tiquette pour ne plus songer
qu'au salut de tous, le capitaine Goddard rentrant de nouveau dans le
carr de Sir Hovenden, le supplia au nom de Dieu, de monter sur son banc
de quart.

L'amiral s'y rendit gaiement--_in gown and slippers--_en robe de chambre
et en pantoufles.

L'_Edgar_ tait  la veille de talonner. Tout le monde avait perdu la
tte; personne ne savait o tait all Paradis. La frgate faisant
chapelle s'tait laisse coiffer, et avait rejet les brisants sous sa
hanche, pendant que pour comble de malheur, le capitaine Paddon hors
de lui, faisait dgager une ancre qui drapa de suite, et qu'il fallut
couper immdiatement.

La lune sortit alors du brouillard, et montrant distinctement la
cte Nord, permit  l'amiral de rassurer un peu ses hommes. Sur ces
entrefaites, Paradis que l'on avait veill fit transmettre l'ordre de
hisser toutes les voiles. Il fallait sortir de l couvert de toiles, ou
chavirer.

L'_Edgar,_ sous la main ferme du capitaine canadien-franais se pencha
sur les brisants, fit une seconde abate, plongea fermement ses cubiers
sous la lame, et sortit.

Pendant cette nuit l, spar de son escadre, l'amiral courut dans le
sud; puis, au matin, en reprenant sa borde, il fit la rencontre du
_Swiftsure,_ qui lui apprit une partie de l'immense dsastre que nous ne
connaissons plus que sous le nom du "naufrage de l'Anglais."

A ce rapport vint bientt se joindre celui du capitaine Alexander, du
_Chatam._ Il tait navrant.

Huit gros transports de 2,316 tonneaux et trois quarts,--ancienne
jauge,--l'_Isabella Anne-Catherine,_ le _Samuel et Anne,_ le _Nathaniel
et Elisabeth,_ le _Marlborough,_ le _Chatam,_ le _Colchester,_ le
_Content_ et le _Marchand de Smyrne_ taient venus s'ventrer sur
l'Ile-aux-Oeufs, pendant cette nuit terrible. Les capitaines Richard
Bayley, Thomas Walkhup et Henry Vernon s'taient noys. Jusqu' prsent
884 cadavres jonchaient les criques de l'Ile-aux-Oeufs et les sables
de la cte du Labrador. Trois frgates le _Windsor_, l'_Aigle_ et le
_Montagne_ n'avaient vit une perte totale, qu'en se rfugiant, sans le
savoir, dans la passe o le _Napolon III_ est ancr en ce moment. Par
ce dsastre, les rgiments des colonels Windress, Kaine et Clayton,
ainsi que celui du gnral Seymour, entirement composs de vtrans de
l'arme de Marlborough, se trouvaient presqu'anantis: et l'on reconnut
sur la grve deux compagnies entires des gardes de la reine, qu'on
distingua  leurs casaques rouges[6].

[Note 6: _Vide_ Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France, Livre
XV, page 357.

D'aprs les numros des lundis 10 et 23 juillet 1711 du _Boston
News-Letter, published by authority,_ les rgiments embarqus sur les
transports de l'amiral Walker, taient ceux des colonels Kirke, Seymour,
Disney, Windresse, Clayton, Kaine, ainsi que celui du gnral Hill.
Outre ces troupes, il y avait 600 hommes d'infanterie de marine
commands par le colonel Churchill, et un train d'artillerie de
quarante chevaux sous les ordres du colonel King. Les troupes de milice
consistaient en deux rgiments levs dans la baie du Massahusetts, dans
le New-Hampshire et dans la plantation du Rhode-Island, le premier
command par le colonel Walton, le second par le colonel l'honorable M.
Vetch.]

Quel tait le chiffre exact des pertes de l'amiral Walker? Nul ne le
saura positivement, mais ce que l'historien peut rappeler, sans faire
erreur, c'est que ds son arrive  Boston, Sir Hovenden demandait au
gouverneur Dudley quatre mois de rations pour les 9,885 hommes qu'il
amenait d'Angleterre; puis que lors du conseil de guerre tenu
sur l'opportunit d'attaquer Plaisance, aprs le naufrage de
l'Ile-aux-Oeufs, il dclara ne plus avoir que 3,802 hommes  bord de ses
frgates et 3,841 sur ses transports, soit un total de 7,643 matelots et
soldats.

Or, d'aprs le rapport officiel de l'amiral Walker, 220 hommes
embarqurent  bord de l'_Isabella Anne Catherine;_ 102 taient sur le
_Chatam;_ 150 sur le _Marlborough;_ 246 sur le _Marchand de Smyrne;_ 354
sur le _Colchester;_ 188 sur le _Nathaniel et Elizabeth;_ et 150 sur le
_Samuel et Anne:_ soit un total de 1,410. Tous ses vaisseaux, plus
le _Content_ qui n'est pas mentionn dans cette pice justificative,
prirent sur l'Ile-aux-Oeufs. Et en faisant la part de la maladie et des
dsertions, nous pouvons donc sans exagrer mettre  1,100 le nombre des
noys et des manquants  l'appel, le lendemain de la triste nuit du 22
aot.[7]

[Note 7: Il ne faut pas oublier, que dans l'introduction de son
journal, page 25, Walker avoue avoir perdu, en s'en revenant, la frgate
le _Feversham_ de 36 canons, commande par le capitaine Paston, ayant 
son bord 196 hommes d'quipage, et trois nouveaux transports dont les
morts n'entrent pas dans le dnombrement.

Au moment de livrer cette page  l'impression un curieux bouquin me
tombe sous la main. Il est intitul: _The chronological historian,
containing a regular account of all transactions relating to British
affairs, by Mr. Johnson, London, MDCCXLIII_.

On lit ce qui suit aux pages 313, 314:

22 August 1711.--Eight of the transports of Sir Hovenden Walker's fleet
with eight hundred officers and soldiers were cast away in the river
Canada, where upon the rest of the fleet returned to New-England.

9 October 1711.--Sir Hovenden Walker and Brigadier Hill with the
fleet of men of war and transports returned to Portsmouth from their
Expedition of Canada, and on the 15 instant the admiral's ship the
_Edgar_ was accidentally blown up with 400 seamen and several other
people on board, _all the officers being ashore_.]

Ce soir-l, la tempte s'tait rappel qu'elle avait jadis dompt
l'orgueil d'un autre amiral anglais, Sir William Phipps, en lui
arrachant plus de mille hommes, et en lui brisant 38 vaisseaux.
Vingt minutes lui avaient suffi pour faire cette nouvelle oeuvre de
destruction, et sauver la Nouvelle-France de l'treinte de l'Anglais.

Atterr par son incroyable dsastre, l'amiral Walker enjoignit au
capitaine Cook du _Lopard_ de croiser autour de l'le et de sauver ceux
qu'il pourrait, pendant que lui-mme courrait des bordes toute la
nuit. Le lendemain, il dpcha le _Monmouth_, avec ordre de chercher un
mouillage sr dans les environs, pour la flotte; mais l'officier de ce
navire ayant fait un rapport ngatif, et les pilotes se reconnaissant
incapables de conduire l'escadre dans la baie des Sept-Iles, l'amiral
donna l'ordre de rpartir les survivants sur le reste de ses vaisseaux,
et runit son conseil de guerre.

On tait alors  six lieues ouest-sud-ouest de la pointe des Monts
Peles.

Tous les capitaines et pilotes furent somms de se rendre auprs du
pavillon amiral, hiss temporairement  bord du _Windsor_. Les minutes
de cette sance disent que Sir Hovenden Walker prsida, et que les
officiers prsents furent, le capitaine Joseph Soans du _Swiftsure_,
le capitaine John Mitchel du _Monmouth_, le capitaine Robert Arris du
_Windsor_, le capitaine George Walton du _Montague_, le capitaine Henry
Gore du _Dunkirk_, le capitaine George Paddon de l'_Edgar_, le capitaine
John Cockburn du _Sunderland_, et le capitaine Augustin Rouse du
_Sapphire_. La discussion dbuta sur un ton d'aigreur. Quelques
officiers allrent jusqu' reprocher  Sir Hovenden Walker de ne pas les
avoir consults, avant le dpart de Boston. L'amiral fut hautain.
Le capitaine Bonner pilote de l'_Edgar_, et M. Miller pilote du
_Swiftsure_, insistrent sur le danger qu'offrait le passage de l'le
aux Coudres, prs de Qubec. Leurs camarades vinrent  la suite les uns
des autres avouer leur incomptence, et il fut rsolu  l'unanimit
d'abandonner toute tentative sur Qubec, et de s'en aller  la rivire
Espagnole, au cap Breton, pendant que le _Lopard_, en compagnie d'un
brick le _Four Friends_ et d'un sloop le _Blessing_, continueraient 
croiser le long du lieu du sinistre.

Au Cap Breton, les ttonnements et les pertes de temps recommencrent.
Walker n'osait plus retourner en Angleterre sans tenter un coup de main
sur Plaisance. D'ailleurs ses instructions taient positives l-dessus.
Beaucoup d'officiers furent de l'avis de l'amiral; mais le gnral Hill
fit  ce projet une forte opposition. On eut recours encore une fois
 un conseil de guerre, et il fut rsolu  l'unanimit, vu que l'on
n'avait plus que pour onze semaines de vivres--les hommes tant mis 
la demi-ration--de faire voile vers les ctes anglaises. Mais avant de
partir, l'amiral crut prudent de prendre possession de cette terre
au nom de la reine Anne, en remplaant les armes de France par une
inscription latine taille en forme de croix.

Tout tait maintenant au complet, puisque cette croix qui se dressait
sur le Cap Breton, faisait face  l'entre de ce golfe et de ce fleuve
Saint-Laurent, devenus le tombeau des Anglais, et remplaait celle que
Sir Hovenden Walker avait oubli de laisser sur la cte dserte du
Labrador.

Ainsi se termina cette terrible expdition arme  grands frais, et sur
laquelle la reine Anne et ses ministres reposrent tant d'esprances. La
dsertion des quipages, l'indiscipline des officiers, l'incomptence
des pilotes, l'incroyable _jettatura_ de l'amiral, et surtout le manque
de patriotisme des Bostonnais, toujours prts  importuner le roi pour
lui faire tenter un coup de main sur Qubec, mais incapables de faire le
moindre sacrifice pcuniaire pour aider Sa Majest  mener  bonne fin
pareille entreprise--furent les causes premires des dsastres de cette
campagne qui, loin de perdre la Nouvelle-France, comme on l'esprait, ne
fut qu'une source de profits pour elle.

"--On crut envoyer  l'Ile-aux-Oeufs ramener leurs dpouilles, dit la
soeur Jeanne-Franoise Juchereau de Saint-Ignace, dans son Histoire
de l'Htel-Dieu de Qubec. Monsieur Duplessis, receveur des droits
de monsieur l'amiral, et monsieur de Montseignat, agent de la ferme,
frtrent une barque et gagrent quarante hommes,  qui ils donnrent un
aumnier et des provisions de vivres pour aller passer l'hiver dans cet
endroit, afin qu'au printemps ils tirassent tout ce qu'ils pourraient.
Ils partirent en 1711 et revinrent en 1712, au mois de juin, avec cinq
btiments chargs. Ils trouvrent un spectacle dont le rcit fait
horreur: plus de 2,000 cadavres nus sur la grve qui avaient presque
tous des postures de dsesprs: les uns grinaient des dents, les
autres s'arrachaient les cheveux, quelques-uns taient  demi-enterrs
dans le sable, d'autres s'embrassaient. Il y avait jusqu' sept femmes
qui se tenaient par la main et qui apparemment avaient pri ensemble.
Un sera tonn qu'il se soit trouv des femmes dans ce naufrage. Les
Anglais se tenaient si assurs de prendre ce pays qu'ils en avaient
dj distribu les gouvernements et les emplois: ceux qui devaient les
remplir emmenaient leurs femmes et leurs enfants afin de s'tablir en
arrivant. Les Franais prisonniers qui taient dans la flotte, y en
virent quantit qui suivaient leurs pres ou leurs maris, et grand
nombre de familles entires qui venaient pour prendre habitation."

"La vue de tant de morts tait affreuse, et l'odeur qui en sortait tait
insupportable; quoique la mare en emportt tous les jours quelques-uns,
il en restait assez pour infecter l'air. On en vit qui s'taient mis
dans le creux des arbres; d'autres s'taient fourrs dans les herbes. On
vit les pistes d'hommes pendant deux ou trois lieues, ce qui fit croire
que quelques-uns avaient t rejoindre plus bas leurs navires. Il devait
y avoir de vieux officiers; car on trouva des commissions signes du Roy
d'Angleterre, Jacques II, rfugi en France ds 1689. Il y avait aussi
des catholiques, car parmi les hardes il se trouva des images de la
Sainte-Vierge."

"On rapporta des ancres d'une grosseur surprenante, des canons, des
boulets, des chanes de fer, des habits fort toffs, des couvertures,
des selles de chevaux magnifiques, des pes d'argent, des tentes bien
doubles, des fusils en abondance, de la vaisselle, des ferrures de
toutes sortes, des cloches, des agrs de vaisseaux et une infinit
d'autres choses."

On en vendit pour 5000 livres.

Tout le monde courait  cet encan: chacun voulait avoir quelque chose
des Anglais.

On y laissa beaucoup plus qu'on en put enlever; cela tait si avant dans
l'eau qu'il fut impossible de tirer tout ce qu'on vit.

On en rapporta deux ans aprs pour 12,000 livres, sans compter tout ce
qu'on avait t d'ailleurs; "c'en fut assez, ajoute navement la
soeur Saint-Ignace, pour nous faire esprer que nos ennemis ne nous
attaqueraient plus et pour affermir notre confiance en Dieu."

A Qubec, l'effet de ce dsastre fut immense. La nouvelle y tait
parvenue ds le 19 octobre 1711. C'tait M. de la Valtrie qui, de retour
du Labrador, l'avait annonce le premier; et nos pres voyant que la
colonie venait d'tre sauve d'une perte certaine, ne purent contenir
leur joie. Le vocable de la petite glise de la basse-ville de Qubec,
Notre-Dame de la Victoire, fut chang par la ville reconnaissante, en
celui de Notre-Dame des Victoires.

"On ne parlait plus que de la merveille opre en notre faveur, dit
une chronique du temps; les potes puisrent leur verve pour rimer
de toutes les faons sur ce naufrage. Les uns taient historiques et
faisaient agrablement le dtail de la campagne des Anglais; les antres
satiriques et raillaient sur la manire dont ils s'taient perdus. Le
Parnasse devint accessible  tout le monde: les dames mmes prirent la
libert d'y monter, quelques-unes d'entre elles commencrent et mirent
les messieurs en train, et non seulement les sculiers, mais les prtres
et les religieux faisaient tous les jours des pices nouvelles."

En Angleterre, le retour de l'expdition de l'amiral Walker sema la
honte  la cour et le deuil dans les familles. La main de Dieu ne cessa
pas de s'appesantir sur le malheureux Sir Hovenden. A peine arriv 
Londres pour se rapporter  l'Amiraut, une estafette l'y rejoignit et
lui annona la plus terrible des nouvelles. L'_Edgar,_ belle frgate de
70 canons, monte par 470 marins d'quipe, et qui avait navigu sous
pavillon-amiral pendant une partie de la campagne, venait de faire
explosion en rade de Portsmouth! Pas un homme, pas un officier, pas un
document, n'avait t sauv; et il ne restait pas mme une pave pour
tre dpose plus tard au Muse Britannique, et y indiquer qu'une
frgate du nom de l'_Edgar_ avait exist jadis dans la marine royale.[8]

Qu'ajouter  cette srie de malheurs?

[Note 8: Parmi ces documents se trouvait l'original du journal tenu
par Sir William Phipps lors de son expdition de Qubec.

--The French minister came to me this evening, brought with him Sir
William Phipp's original journal of his Qubec expedition, and gave it
me. This was blown up amongst several other material papers and draughts
in the _Edgar_--Walker's Journal p. 87.]

Pendant quelques annes, Sir Hovenden Walker honni et ridiculis par
tous, lorsque son collgue,--le gnral Hill,--se voyait honor d'un
commandement, reut dans sa retraite  Somersham, prs de Saint Ives
Huntington. Ses vieux camarades de l'Amiraut, qui avaient servi avec
lui ou sous lui, oublieux de sa captivit en France et de ses vingt-huit
annes de commandement, pour ne plus se souvenir que du naufrage de
l'Ile-aux-Oeufs, refusrent pendant deux ans de rgler ses comptes, sous
prtexte que les pices justificatives s'taient perdues sur l'_Edgar_:
puis, l'anne suivante, sans aucun avis pralable, ils le retranchrent
de la liste des amiraux, et lui trent sa demi-solde. Enfin, un jour
que l'amiral tait de passage  Londres, un journal, le _Saint James
Post_, ayant annonc qu'il avait t arrt  sa rsidence de Newington
Stoak par ordre de la Reine, Walker, qui aurait pu voir ses services
accepts par la rpublique de Venise ou par le czar de Moscou, mais qui
tait trop loyal pour se mettre dans la position de pouvoir porter un
jour les armes contre l'Angleterre, se dcida le coeur navr,  quitter
son implacable patrie pour se rendre dans la Caroline du Sud, y cultiver
une plantation.

L encore, les sarcasmes et la haine de ses compatriotes poursuivirent
le proscrit anglais.

A sa grande surprise, aprs son dsastre, l'amiral Walker avait t
assailli  Boston, par une avalanche de brochures plus violentes les
unes que les autres. J'ai dit  sa grande surprise, car Sir Hovenden qui
rvait d'clipser la gloire de Drake et de Cavendish en s'emparant de
Qubec, pensait srieusement tre rcompens pour avoir ramen les
restes de l'expdition. Dans ces brochures, le gouverneur Dudley, le
colonel Nicholson, tous les _New-Englanders_ s'en donnrent  coeur
joie sur le compte du malheureux amiral, et bientt ces dnonciations
parvinrent jusqu'en Caroline, o elles attisrent tellement les passions
populaires contre lui, que Sir Hovenden Walker fut oblig d'aller
chercher un refuge aux Barbades.

Nanmoins, petit  petit ces haines et ces rancunes de l'orgueil anglais
bless, se turent. Le calme se refit dans cette existence brise. Ds
1720, Sir Hovenden Walker put faire imprimer une justification et un
rapport complet sur sa triste expdition, et ce journal fut accueilli
avec assez de faveur, si l'on en juge par la raret de ce bouquin,
devenu presqu'introuvable aujourd'hui. Bientt, l'oubli se fit autour
du vieil amiral; et, revenu dans la Caroline, il finit par s'teindre
tranquillement dans sa plantation, en l'anne 1725, au milieu des muses
qu'il cultivait avec un certain succs, et entour des ditions de son
pote favori, Horace, qui lui avait fourni l'pigraphe de sa dfense:

  Sois fort dans la dtresse et si ta bonne toile
  Fait natre enfin pour toi des vents moins dsastreux;
  A ces protecteurs dangereux
  Ne livre qu' demi ta voile.

--Il y a du vrai dans tout cela, et depuis que je suis ici, je me suis
toujours dout de quelque chose de semblable, dit une voix trangre, en
s'adressant  Agnor Gravel. Des golettes prises par le calme, dans la
passe du Nord, y ont dj repch des canons. Dame! ils n'taient pas
neufs la rouille les rongeait; les hutres et les coquilles s'taient
attaches au fer et au cuivre, et ils n'taient plus de grande utilit,
si ce n'est pour servir de lest. A l'autre bout de l'le,  la pointe
des Anglais, la cabane du pre Ruel est pleine de bayonnettes, de
haches, de boulets et autres vieilles ferrailles, qu'il s'amuse 
ramasser lorsqu'il ne pche pas. Et, puisque vous tes si curieux de
ces choses, venez, avec moi jusqu'au phare: je vous donnerai un bout
de baguette de fusil qui vient de l'Anglais, et que l'autre jour en
seinant, nous avons ramen au plein.

Cette voix sympathique tait celle de M. Paul Ct, l'excellent gardien
du phare de l'Ile-aux-Oeufs.

Agnor ne se fit pas prier pour accepter ce morceau de cuivre tout rong
par le temps et par la mer. Il l'examina longuement: puis, aprs l'avoir
retourn en tous sens, il le glissa flegmatiquement dans la fameuse
sacoche, en nous disant sous forme de proraison:

--Les bibelots du pre Ruel, et ce bout de baguette de fusil, voil
peut-tre tout ce qui reste maintenant pour raconter au passant la fin
terrible de l'expdition de Sir Hovenden Walker. Si d'un ct l'histoire
fut indulgente pour le marin anglais, et si quelques-uns de ses
compatriotes, Smith entre autres, allrent jusqu' passer sous silence
cette catastrophe, la lgende s'empara de la navrante ballade, et c'est
ainsi que la soeur Juchereau de Saint-Ignace crivit plus tard que Sir
Hovenden "craignant d'tre mal reu de la Reine fit sauter en l'air son
navire quand il fut sur la Tamise". Il est vrai que Charlevoix assurait
 son tour "qu'il se brisa sur l'Ile-aux-Oeufs avec sept de ses plus
gros transports."

Puis aprs une pause:

--La premire de ces assertions tait sans doute suffisante pour donner
libre cours  l'imagination de mon voisin de gauche, reprit Gravel en me
regardant malicieusement, car, si je ne me trompe pas, tu as jadis
crit dans tes _"Contes  la Veille"_ l'histoire de cet _amiral du
brouillard_ qui demandait  ses perscuteurs:

--Pouviez-vous vous attendre  ce que j'ordonnasse au vent et  la
tempte de s'arrter? Serait-il devenu possible que, par les subtilits
de la magie, j'eusse eu le pouvoir de crer l'ouragan et de tisser des
brouillards dans le seul but de noyer tant de malheureux et de chercher
le danger, sans aucun autre profit ou avantage pour moi, que le plaisir
toujours strile de faire le mal pour le mal?



III.

AU MILIEU DU GOLFE.

Situ  soixante-et-dix pieds an-dessus du niveau de la haute mare et 
six cents pieds au bout sud du rocher, le phare de l'Ile-aux-Oeufs est
une construction octogone de trente-cinq pieds de haut. Cette tourelle
surplombe la maison du gardien Paul Ct, et dj sur le pas de la porte
on voyait les figures souriantes de ses deux filles, qui s'empressaient
pour mieux nous recevoir pendant que, par la fentre entr'ouverte un bel
enfant,  l'oeil intelligent, mais aux joues plies par la fivre et
par la douleur, nous regardait venir d'un air tout tonn. Quinze jours
auparavant, en voulant tirer sur une outarde, il s'tait dcharg un
fusil dans le bras gauche, et sa blessure soigne tant bien que mal par
des gens qui n'avaient pas la moindre notion de chirurgie, prsentait
dj les symptmes de la gangrne.

Pourtant, notre prsence sur l'le avait ramen un peu de gaiet et
partout dans cette maison rgnait le plaisir de l'hospitalit. A
l'intrieur du phare, tout n'tait que joie, bruit et questions. La
vaisselle, les nappes, les friandises des jours de fte sortaient des
coffres et des armoires. Pendant que madame Ct trottinait et donnait
des ordres pour nous faire servir une collation froide, Agenor et sa
bruyante compagnie s'taient empars de l'harmonium plac dans le petit
salon qui fait face  la mer, et entonnaient l'_In exitu Isral_ de leur
plus belle voix de mlomanes. Quant au matre de cans il ne flnait
gure, non plus; et sous son oeil vigilant, pots, verres bols et
carafons s'alignaient ainsi, sans vergogne sur table et commodes,
dfiant  qui mieux mieux la proverbiale sobrit de notre capitaine.

Ce fut alors qu'un de nos officiers mis en belle humeur par toutes ces
bonnes choses, se prit  nous raconter sur la famille Ct un trait
d'hrosme qui mrite d'tre connu.

Chaque anne, du premier avril au vingt dcembre, le phare de
l'Ile-aux-Oeufs doit tre allum. Du ct de la mer il offre une lumire
blanche, tournante, visible  quinze milles, et qui donne un clat
chaque minute et demie. Tous les marins savent si la rotation d'un
phare  feu changeant doit se faire avec une prcision mathmatique.
Autrement, il peut y avoir erreur. Une lumire est prise pour une autre,
et un sinistre devient alors la fatale consquence du moindre retard
apport dans le fonctionnement de la machine. Or, une nuit vers la fin
de l'automne de 1872, le pivot de la roue de communication de mouvement
qui s'abaisse, de manire  ce que les roues d'angle engrnent
convenablement, se cassa. La saison tait trop avance pour faire
parvenir la nouvelle  Qubec et demander du secours au ministre de la
marine. Force fut donc de remplacer la mcanique par l'nergie humaine,
et le gardien, aid par sa famille, se dvoua. Pendant cinq semaines,
cet automne-l, et cinq semaines au printemps suivant, homme, femme,
filles et enfants tournrent  bras cet appareil. Le givre, le froid,
la lassitude engourdissaient les mains; le sommeil alourdissait les
paupires. N'importe, il fallait tourner toujours, tourner sans cesse,
sans se hter, sans se reposer, tant que durerait ce terrible quart, o
la consigne consistait  devenir automate et  faire marcher la
lumire qui indiquait la route aux travailleurs de la mer. Pendant ces
interminables nuits, o les engelures, les insomnies et l'nervement
s'taient donn rendez-vous dans cette tour, pas une plainte ne se fit
entendre. Personne, depuis l'enfant de dix ans jusqu' la femme de
quarante, ne fut trouv en dfaut; et le phare de l'le-aux-Oeufs
continua, chaque minute et demie,  jeter sa lumire protectrice sur les
profondeurs orageuses du golfe.

Que de navires, sans le savoir, furent sauvs, ces annes-l, par
l'hrosme obscur de Paul Ct, de sa femme et de ses filles, les
demoiselles Pelletier.

Dj, quelques heures avaient t consacres  la douce hospitalit de
ces braves gens, lorsqu'un matelot vint nous prvenir que la baleinire
attendait; et bientt nous quittions l'le au milieu d'un feu de
mousqueterie bien conditionn. Agnor s'tait lu  l'unanimit chef de
la ptarade du bord, pendant que Paul Ct, debout sur un rocher et arm
d'un vieux mousquet franais, s'efforait de remettre consciencieusement
 Gravel l'horrible tintamarre que ce dernier s'tait ingni  tirer
hors des flancs de son harmonium.

Mais hlas! cent fois hlas! le psalmiste avait peut-tre en tte le
bourdonnement de ces bruyantes salves, lorsqu'il crivait: "_periit
gloria, eorum tum sonitu._" Bientt, nous ne vmes plus que de petits
flocons de fume blanchtre s'lever de la falaise, o toussait le
mousquet obstin du gardien du phare, pendant que, toutes voiles dehors
et vapeur  trois quarts de vitesse, nous laissions dans notre sillage
le flot o dormaient les matelots de Sir Hovenden Walker, et que nous
cinglions rapidement vers la baie des Sept-Iles.

Il ventait grand frais, et comme le baromtre s'tait pris  baisser
et qu'il prsageait du gros temps, le capitaine dcida que nous
chercherions, pour la nuit, un refuge dans ce havre spacieux. Vers cinq
heures de l'aprs-midi, nous nous engagions donc dans la passe qui
s'ouvre entre les les aux Basques et celles du Carousel et de la
Manowin.

Rien de ferique comme le spectacle qui nous attendait au moment o nous
allions dbouquer le chenal du milieu, qui a une largeur d'un mille et
quart. Inclin sous ses huniers et faisant demi-vapeur, le _Napolon
III_ passait comme une flche, rasant  une encablure  peine des
rochers qui avaient de quatre  cinq cents pieds de hauteur, et dont les
ttes semblaient avoir t atteintes par la lame d'acier de Roland qui,
apprenant la trahison d'Anglique, s'amusait pour tromper sa douleur
 fendre des montagnes d'un seul coup d'pe. Large de deux milles et
trois quarts  son entre, la baie des Sept-Iles s'tend  peu prs 
six milles du nord  l'ouest. Aprs avoir fait notre dernire abate,
l'ancre mordit sur un fond d'argile; et doucement  l'abri, au milieu
de cet immense cercle qui pourrait contenir  l'aise les plus belles
flottes du monde, on se serait cru alors sur un lac tranquille, si le
sifflement du vent dans nos hunes et dans nos mts de perroquet ne ft
venu nous avertir que la tempte sre de nous rejoindre une autre
fois, passait firement au-dessus de nos ttes, ddaignant pour le
quart-d'heure de secouer le _Napolon III_ dans ses bras nerveux.

Si un climat rigoureux, une terre aride et le dfaut de bois de
construction n'taient l pour entraver ses dbuts, il y aurait moyen de
fonder sur cette grve sablonneuse un des plus beaux entrepts de pche,
et l'une des plus fortes villes maritimes du continent amricain. Six
forts construits avec toutes les innovations cres par le gnie moderne
et jets  l'entre des chenaux de l'est, de l'ouest et du milieu--trois
goulets qui mnent au fond de la baie--seraient suffisants pour dfendre
les passes et saborder n'importe quel vaisseau qui voudrait les forcer.
Mais la solitude et la dsolation semblent faites pour le Labrador; et
il vaut mieux respecter le secret de Dieu qui, si l'on en croit une
lgende raconte par les gens de mer, a voulu que le silence, les longs
hivers et l'abandon pesassent  tout jamais sur cette terre, qui fut
maudite avant d'tre donne en partage  Can.

A la place de cette splendide cit que nous nous sommes amuss  fonder
ce soir-l, on apercevait du pont du navire un maigre entrept de la
compagnie de la Baie d'Hudson, et une petite chapelle destine au culte
catholique. Six hommes d'quipe nous conduisirent  terre, o nous fmes
accueillis par un Irlandais, facteur de la puissante raison sociale qui
jadis avait le monopole des fauves arctiques, et rgnait en souveraine
jusque dans les solitudes du ple nord. Ce brave homme nous fit les
honneurs de son magasin, o nous ne vmes qu'une assez mince provision
de fourrures.

C'tait l'poque de la traite avec les Montagnais. Sur la grve gisaient
dix on onze ouigouams, autour desquels pullulaient des chiens  la queue
en trompette. La cloche venait de tinter le signal de la prire du soir,
et chacun dans la tribu se htait, pour arriver un des premiers,  la
petite chapelle construite en bois et peinte en bleu  l'intrieur. Les
hommes entraient de ce pas furtif et lger qui caractrise les races qui
s'en vont, et allaient s'agenouiller du ct qui leur tait rserv;
pendant que dans leur compartiment, la tte enveloppe dans un large
foulard rouge, les femmes s'accroupissaient sur leurs talons, et
ressemblaient ainsi  ces moresques qu'aimait tant  peindre ce pauvre
Henri Regnault, tu par les Prussiens  Buzenval. Bientt, une voix
vieillotte et nasillarde attaqua bravement le chapelet. La langue
montagnaise doit se prter admirablement  la dclamation, si l'on en
juge par notre exprience de ce soir-l; car, tout en ne manquant pas un
seul _gloria_, ni un seul _ave_, la vieille charge de rciter la prire
battait intrpidement la mesure sur les antipodes sauvages d'un rejeton
des anciens nophytes du P. Maximin Leclre[9]. Le moutard, comme il en
avait le droit, hurlait  coeur fendre, pendant que l'implacable main
montait et descendait sur la partie lse, avec la prcision d'une
pendule. Le chapelet ne subissait pas une minute de retard pour tout
cela et une madone tricote en laine jaune et bleue regardait cette
excution d'un air abasourdi, pendant qu'un saint, sculpt dans le
chne d'un mt trouv au plain, donnait gravement dans sa niche, en se
rappelant sans doute les prils qu'il avait courus jadis, sur la terre
et sur l'onde. Au milieu de ces choses, certains parfums htroclites
s'taient hypocritement glisss dans l'atmosphre; et toute la tribu
toussait comme si elle se disposait  entrer  l'hpital. Un mouvement
trs prononc de tangage et de roulis entre le pouce et l'index,
sans cesse plongs dans le scalp d'bne de ces enfants de la fort,
indiquait clairement que chaque personne, portait sur elle des myriades
d'autres cratures du bon Dieu. Il n'en fallut pas plus pour dcourager
notre talent d'observateur. Agnor, malgr nos protestations, commenait
 trouver ternels ces hommages rendus  la patience suprme, et de
guerre lasse nous retournmes respirer sur la grve, admirant sans
rserve le courage des saints missionnaires d'autrefois qui, pour
arracher ces mes  l'ignorance et  l'idoltrie, n'avaient pas craint
d'affronter la misre, le froid, les rigueurs de l'hiver, les tortures,
la maladie, _and last but not least_, l'incomparable vermine qui suit
partout le peau-rouge.

[Note 9: Le P. Maximin Leclre, frre du P. Chrtien Leclre, tait
de Lille en Flandre, et avait dj servi cinq ans aux Sept-Iles et 
l'le d'Anticosti. _Harrisse, Bibliographie de la N-France_, p. 160.]

Il tait crit que nous ririons ce jour-l; car Agnor  qui son
caractre nerveux ne permettait pas de rester en place, venait de
dcouvrir le chef de ces ex-anthropophages. Il tait assis gravement
sur un banc, appuyant sans faon son royal dos sur le revtement de
la petite chapelle. Une casquette d'ingnieur de la marine anglaise,
rehausse par l'clat d'un large galon d'or, ornait la tte huileuse
du roi de ces parages qui, pour nous faire honneur, s'tait aussi
pompeusement par que la mre Jzabel. Aprs s'tre respectueusement
inclin devant ce collgue du roi de Prusse, qui a nom Barthlmy I,
nous cherchions et nous allions trouver quelques-unes de ces paroles
polies et flatteuses qui concilient de suite, aux humbles et aux petits,
la faveur des grands de la terre, lorsque Gravel, sans plus de faon se
mit  marchander les mocassins en peau de caribou qui protgeaient les
pieds de Sa Majest. Barthlmy, avec toute la dignit possible, leva en
l'air trois de ses doigts de potentat, pendant que ses lvres royales
daignaient laisser passer le mot "shilling". Agnor se mit alors 
compter six douze sous, et ce fut ainsi que matre Gravel trouva le
moyen d'entrer dans les bottes de S. M. Barthlmy I. Le roi devait
pourtant avoir une joie plus complte encore que celle que lui procurait
la possession de cette menue monnaie. Un de nos camarades de voyage, M.
Smith, ayant tir de sa poche un galon d'argent de la longueur de huit
pouces, plus ou moins, remarqua un clair de convoitise dans la
prunelle du chef indien. Il le lui offrit gracieusement, et, dans son
enthousiasme, Sa Majest oublieuse de tout dcorum, se mit  danser une
gavotte autour de nous. Je crois qu'en ce moment nous aurions pu obtenir
n'importe quoi de sa haute protection; d'autant plus que, si la chose
existait en ce royaume, une baronnie vaudrait un mtre de galon rouge,
et un duch s'changerait contre une casquette anglaise. O Jean
Verrazzano,  Roberval,  Cook,  Marion,  Lapeyrouse, dire que vous
tes disparus dans les oesophages de gens semblables  ceux-ci, et qui
n'auraient pas demand mieux que de troquer le djeuner de ce matin-l,
contre un bout de cuivre ou un vieux couteau de pacotille!

Pendant que nous prenions nos bats  la cour de Barthlmy I, le temps
tait devenu aussi maussade que la figure d'un ministre en train de
remettre son portefeuille. Un rideau de brume courait sur la mer.
Nous nous embarqumes avant qu'il et eu le temps de nous masquer le
_Napolon III_, et bientt nous dormions tranquillement sur nos ancres,
bercs au bruit des rafales qui s'engouffraient le long des lots mornes
et dserts qui bouchent l'entre de la baie.

A quelques encablures tait mouille une golette amricaine, arrive
de la veille. La tempte l'avait force  venir chercher un refuge
aux Sept-Iles, et dans le courant de l'aprs-midi, une embarcation se
dtacha de son arrire et se dirigea vers notre steamer. Elle tait
monte par le capitaine Johnson et cinq matelots amricains, au nez en
poinon,  la tte osseuse et nergique, aux paules athltiques et  la
chique monstrueuse. Partis de Gloucester depuis deux mois, ils faisaient
la pche au fltan, et trente mille livres de cet excellent poisson
taient dj entasses dans la cale de leur btiment. L'quipage de ces
goletons de pche est pay  la part: en moyenne, chaque homme gagne
ainsi de cinquante  soixante piastres par mois, et cela pendant toute
l'anne, car pour eux la morte-saison n'existe pas, puisque l'hiver ils
s'en vont prendre la morne sur les bancs de Terreneuve. En quatre jours,
l'anne prcdente, notre hte avait eu la chance d'emmagasiner  son
bord 32,000 livres de ce dernier poisson.

Ces pches miraculeuses se renouvellent souvent, et cet amricain
nous raconta qu'un de ses amis, le capitaine O'Brien de la golette
l'_Ossipee_ avait pris, en un mois, 90,628 livres de fltan qui, vu
l'encombrement du march, ne lui avaient rapport pour cette courte
croisire, que deux mille cinq cent trente-trois piastres. Il y a deux
espces de fltan, ajoutait le capitaine Johnson: l'une est blanche et
se vend habituellement seize cents la livre, l'autre est grise et se
donne pour onze cents.

Malheureusement, comme cela arrive presque toujours en Amrique,
lorsqu'un mineur cupide frappe un filon qui rapporte, il finit par le
gter avant de lui faire donner son rendement. Il en a t de mme pour
la pche au fltan dans les eaux canadiennes. Les Amricains l'puisent
chaque anne, et la consquence invitable de cette destruction, sans
relche, a t la baisse toujours croissante du prix de ce poisson
recherch qui, s'il n'est protg par une sage lgislation, finira par
disparatre. Ce qui se vendait en 1873 pour seize et onze cents, ne
valait plus en 1876 que neuf cents et demi et cinq cents et demi, et
dernirement encore la golette l'_Arequipa_ appartenant  la maison
Rowe et Jordan, commande par le capitaine Dowdell, rentrait
 Gloucester, aprs une station de treize jours dans le golfe
Saint-Laurent, avec un chargement de 32,000 livres valant $2,100. La
part seule du cuisinier, pour ces treize jours d'ouvrage se montait 
$155, et celle de chaque homme d'quipage  $119.

Depuis la signature du trait de Genve, les armateurs et les pcheurs
amricains ont le droit de venir vivre et faire fortune, o nos pcheurs
canadiens ne trouvent que le moyen de vgter et de se traner dans la
misre et la routine. Deux golettes amricaines, assure le commandant
Lavoie, dans son rapport de 1875, entrrent un matin  la pointe aux
Esquimaux, et  l'tonnement de ceux qui taient prsents, prirent  une
distance de 20  50 verges du rivage 75,000 livres de fltan. Il est
vrai que nos rivaux, au lieu de se diviser sur de niaises questions
locales, et de s'asservir insoucieusement au monopole jersiais, ne
ngligent rien pour obtenir le succs et surtout de gros profits. Ils
ont  leur disposition les plus fins voiliers, les engins de pche les
plus perfectionns, les appts les plus dispendieux, et par-dessus
tout,--chose, parat-il, impossible  rencontrer chez nous,--ils allient
l'esprit de concorde  celui d'entreprise.

Si la visite du capitaine Johnson tait intressante pour nous, elle
tait pour lui on ne peut plus intresse. Il venait s'informer si nous
allions saisir sa golette, car elle pchait en contrebande; et il
ignorait compltement ce qui s'tait conclu lors de la convention de
Genve. Or, le trait devenait en force quelques jours aprs. Notre
capitaine jugea prudent de ne pas trop faire de zle. Nous avions assez
alors des rclamations de l'_Alabama_; et sur sa rponse ngative, la
joie reparut sur toutes ces figures de loups de mer.

On organisa un concert  bord. Un de nos lieutenants avait dcouvert
un violon  trois cordes. Encourage par les sons d'une petite
flte sournoise, une lutte d'harmonie s'engagea entre ces terribles
instruments, le vent et les cordages, pendant que le capitaine qui n'y
pouvait rien, nous racontait, en guise de distraction, la fin de son
premier ingnieur, M. Crockett. Lors de la croisire prcdente, ce
musicien distingu,  force de faire des fugues et des arpges, avait
fini un beau soir par fermer  tout jamais son cahier de musique. Dans
un moment de folie incontrlable, il se figura que les modestes chants
de la terre ne lui allaient plus. D'une main fbrile il avait dpos sa
casquette d'uniforme sur le capot d'chelle, et du haut des bastingages
de tribord il s'tait perdu dans le trmolo de l'ocan.

Ce rcit me rappela la mort de mon ami, le commandant Ttu, qui tait
venu s'teindre dans ces parages, et comme ce brave garon subit la loi
commune, et qu'il semble oubli maintenant, je crus bon, pendant que
flte et violon allaient toujours _crescendo_, de me rfugier sur le
banc de quart, et l, d'essayer  me rappeler les moindres dtails de
cette triste occurrence.

On aurait dit que ces choses s'taient passes la veille, tant elles se
prsentaient fraches  ma mmoire.

C'tait cependant vers les premiers jours de mai 1868: la golette arme
_la Canadienne_ se balanait sur ses ancres, prte  quitter la rade de
Qubec, pour s'acheminer vers la haute mer. Une vritable coquetterie
de marin avait prsid  son armement. Les matelots avaient endoss la
tenue de service; le pont bien cir donnait des reflets de glace de
Venise; les canons brillaient comme un anneau de fianailles; les
flammes et les banderolles couraient du beaupr  la corne d'artimon, et
de temps  autre un joyeux vivat s'chappait du carr des officiers. On
partait pour la campagne de l'anne pour courir sus  la contrebande
et  la fraude, protger le gagne-pain des pcheurs du golfe; et le
commandant qui tenait toujours  bien faire les choses, donnait  ses
amis, ce jour-l un repas d'adieu.

La _Canadienne_ partit joyeuse, s'inclinant coquettement sous le baiser
de la vague, et entranant avec elle son bruyant quipage.

Six mois se passrent, et avec eux une croisire comme chaque parole
d'adieu l'avait souhaite. Puis au mois d'octobre--mensonge, ou plutt
vrit de la poussire humaine,--l'lgant officier que tous avaient
connu si jovial, si spirituel, si dvou  ce que la religion nous dit
d'aimer sur la terre, nous revenait seul, clou dans une caisse que l'on
dposa vers minuit, sur un quai, au milieu des colis de la cargaison.

L'agonie s'tait passe ainsi.

Partie le 11 octobre au matin de la Longue-Pointe, prs de Mingan,
_la Canadienne_, aprs s'tre mise en panne vis--vis la rivire au
Tonnerre, armait un canot sur l'ordre du commandant qui avait manifest
le dsir de se rendre  terre.

En route, M. Ttu se plaignit d'une violente douleur dans la rgion du
coeur; mais de retour  son bord, le mal avait disparu assez pour lui
permettre de rciter  son quipage la prire du soir.

Le mieux continua  se manifester. Aprs le souper il causa avec un
garde-pche de la cte nord, Beaulieu, et comme la mer devenait forte,
il donna l'ordre  son capitaine de mettre sur les Sept-Iles.

Vers onze heures de la nuit le malaise regagna du terrain. Croyant  une
indigestion, le commandant, avec cette nature nergique que tous lui
connaissaient, sauta hors de son cadre pour prendre ce qu'il croyait
tre un vomitif. C'tait de la poudre antimoniale, substance
comparativement inoffensive, crivait son prdcesseur, le commandant
Fortin. Plus tard, ajoutait-il encore, comme la douleur augmentait, il
prit de la magnsie, puis de la menthe, puis deux lgres doses d'opium.

Le mieux se montra de nouveau, et croyant que tout tait fini, M. Ttu
donna l'ordre au matre d'htel d'aller se reposer.

--Je sonnerai, s'il y a lieu.

Quelque temps aprs, le garde-pche qui tait couch dans le carr, vit
le commandant passer dans son cabinet de toilette: il revint d'un pas
ferme vers son lit, s'y appuya; puis joignant les mains, murmura:

--Mon Dieu! que je suis faible! Mon Dieu! ayez piti de moi!

Ce furent l ses dernires paroles.

Quelques secondes aprs, le rle l'empoignait: et quand son compagnon
de carr courut  lui, suivi du capitaine qui essaya de soulever le
commandant dans ses bras, ces deux hommes atterrs ne purent saisir au
passage que trois longs soupirs entrecoups.

Le commandant Ttu venait de descendre son dernier quart.

Jeune--trente-quatre ans--dou d'une intelligence suprieure, d'une me
profondment catholique, d'un coeur loyal--dans une acception que bien
des gens de notre sicle auraient peine  comprendre, Thophile Ttu
remplissait  la satisfaction de tous le poste d'honneur qu'on lui avait
confi. Ses tudes, militaires et scientifiques, ses connaissances en
droit maritime, ses travaux particuliers, contriburent  en faire un
spcialiste qui, hlas! n'eut que le temps de se faire regretter.

Le matin de ce triste jour, la _Canadienne_, flamme en berne, cinglait
vers le bassin de Gasp, emportant la dpouille de son ancien
commandant. Le lendemain elle s'arrtait au milieu de la baie. Une
foule norme tait alle au-devant du cercueil qui, couvert du drapeau
anglais, tait port sur les paules de six marins de choix. Les cordons
du pole taient tenus par les consuls et les notables: le canon
grondait de minute en minute, et le deuil qui assombrissait toutes ces
figures de pcheurs, au teint hl par le vent de la mer, donnait bien
la mesure de la perte qu'ils venaient de faire.

Puis, tout en arpentant le banc de quart, mon esprit me ramenait 
Qubec, o la modestie qui avait prsid  la vie de M. Ttu avait jet
un dernier reflet sur ses funrailles.

Ici, plus de garde d'honneur, plus de clairons, plus de fanfares de
deuil: mais-un long cortge d'amis se droulant en file, sous un ciel
gris et sombre d'automne, derrire un modeste cercueil, sur lequel
reposaient les insignes de lieutenant de vaisseau.

Au cimetire, un temps d'arrt au bord d'une fosse que les croque-morts
avaient oubli de faire assez large; et ce bruit mat et mystrieux de la
terre qui s'grne et croule de la pelle du fossoyeur sur une tombe, o
gt une parcelle du coeur de ceux qui se groupent silencieux autour du
trou bant.

La mer rapproche de Dieu. Ce soir-l--et je n'ai pas besoin de l'crire
ici--une fervente prire fut dite pour l'me de celui qui dort
maintenant,  quelques pas de la fosse des pauvres, au pied d'une humble
croix du cimetire de Belmont; de cette croix qui sera toujours pour
le croyant ce qu'tait l'_ancre de salut_ pour le commandant de la
_Canadienne_, un gage de foi et d'esprance en la misricorde de son
Dieu.

Au milieu de ces retours vers le pass, nous avions quitt
l'hospitalire baie des Sept-Iles.

Elle commenait  s'effacer derrire nous, et le cap tourn vers
l'Anticosti, nous tanguions et nous nous laissions emporter sur le dos
flexible de la houle du large. Chacun avait regagn son cadre,
except les officiers de service et le gardien du phare de la
Pointe-aux-Bruyres, mon fidle conteur Gagnier, qui ne tarissait plus,
une fois qu'il tait mis  mme de nous dire quelques uns des terribles
drames de son le.

--Avez-vous entendu parler de la catastrophe de la baie du Renard? me
dit-il, en allumant un cigare.

--Non, mon ami. O se trouve cette baie?

--A quelque vingt milles de mon phare, endroit o j'ai bien hte
d'arriver.

--Et que s'est-il donc pass  la baie du Renard?

--Quelque chose qui se prsente assez souvent sur notre le. Il y a de
cela assez longtemps, au printemps de 1820, un trappeur, en visitant ses
piges, fit la trouvaille d'une corde qui pendait le long d'un rocher.
Il la tira  lui. Une cloche de navire se mit aussitt  tinter. Le
premier mouvement du chasseur fut celui de la frayeur; mais aprs avoir
rflchi, il fit le tour du plateau, et se trouva en face de trente
cadavres. C'tait tout ce qui restait de l'quipage et des passagers du
vapeur le _Granicus_. Jets  la cte vers la fin du mois de Novembre
1818, non-seulement ces malheureux avaient eu  combattre contre le
froid; mais la faim s'tait mise  les harceler sans piti. La lutte
avait t longue,  en juger par les tristes reliefs qui entouraient ces
morts. Dans un four, construit tant bien que mal,  quelques pas de l,
gisait la moiti d'un cadavre qui avait servi  repatre ces pauvres
affams. A la branche d'une pruche tait suspendu le corps dchiquet
d'une petite fille qui, elle aussi, avait d faire partie du lugubre
garde-manger. Mangeurs et mangs furent enterrs ple-mle dans une
vaste fosse que les pcheurs ont eu la prcaution d'entourer d'une
palissade. Je vous mnerai voir ce triste endroit, si vous passez
quelques jours au phare.

--Merci de votre complaisance, et je ne dis pas non, si le capitaine
veut nous accorder cette relche; mais en attendant, savez-vous que
votre naufrage du _Granicus_ m'en rappelle un autre qui s'est pass en
1736? A cette poque un gouvernement prvoyant n'avait pas encore song
 venir en aide aux marins dvoys, en jetant sur leurs routes des
phares, des amers, et, en cas de malheur, des dpts de provisions et
des maisons de secours. Ce naufrage est celui du P. Crespel. Embarqu
sur la _Renomme_, vaisseau de 300 tonneaux, arm de 14 canons et
command par M. de Freneuse, il vint se jeter " un quart de lieue de
terre, sur la pointe d'une batture de roches plates, loigne d'environ
huit lieues de la pointe mridionale de l'Anticosti". C'est peut-tre
une des plus navrantes lgendes de l'le. A coup sr, c'est la moins
connue; et comme causer aide  tuer le temps  bord, je veux vous conter
de fil en aiguille ce terrible pisode de la mer[10].

[Note 10: Ce naufrage est racont  son frre par le pre Emmanuel
Crespel qui le lui dcrit d'une manire trs-vive. Bibaud nous dit
dans son "Magasin du Bas-Canada" que, "ce rcollet arriva dans la
Nouvelle-France au commencement d'octobre 1724". Aprs tre rest
quelque temps  Qubec, le P. Crespel fut nomm par Mgr de la Croix
de Saint-Vallier missionnaire de Sorel, o il demeura deux ans. M.
de Lignerie l'emmena alors comme aumnier de l'expdition contre les
Outagamis, et  son retour le P. Crespel desservit le fort de Niagara
pendant les trois annes d'usage, puis successivement le Dtroit, le
fort de Frontenac, et celui de la pointe  la Chevelure, sur le lac
Champlain: mission pnible s'il en fut une, assure-t-il, en mentionnant
cette dernire dans son livre. Sauv du naufrage de la _Renomme_, le
P. Crespel fut nomm  la cure de Soulanges, o il demeura deux ans.
L'ordre de ses suprieurs le fit alors repasser en France, sur le
vaisseau du roi le _Rubis_, commandant de Jonquires, pour prendre le
vicariat du couvent d'Avesnes en Hainault. Il y demeura jusqu' ce qu'il
fut nomm aumnier des troupes franaises commandes par le marchal
de Maillebois, et finit son long et dur apostolat par venir mourir 
Qubec, le 28 avril 1775, aprs avoir t pendant quinze ans suprieur
commissaire de son ordre, au Canada.]

--C'tait le 3 novembre 1736 que M. de Freneuse partait de Qubec avec
54 hommes  son bord[11]. Tout s'tait pass sans aucune avarie jusqu'au
14 au matin. Il y avait bien eu, de fois  autre, quelque saute de vent
qui, jet au nord-nord-est, avait pass au nord-est, puis  l'est, pour
se fixer pendant deux jours au sud-sud-est. Jusque l, solide et neuve,
la _Renomme_ se comportait admirablement. Les ris pris dans les
huniers, elle louvoyait au large de l'Anticosti, se gouvernant sur son
compas au sud-est-quart-est, puis au sud-est. Tout--coup, le vent
frachit et se met  souffler en tempte. La lame se creuse, devient
fatigante; et en voulant virer  terre, le navire touche, talonne et
embarque aussitt d'normes paquets de mer. Il n'en fallait pas plus
pour faire perdre la tte  une partie de l'quipage. Seul, le matre
canonnier eut en ce moment le sang-froid de sauter dans la soute aux
provisions, d'y prendre ce qu'il put de biscuit, de monter quelques
fusils, un baril de poudre et une trentaine de gargousses, et d'entasser
le tout dans le petit canot. Une vague vint sur ces entrefaites ajouter
encore aux plaintes et  la confusion, en emportant le gouvernail de la
_Renomme_, et le mt d'artimon rompu  coups de hache, tant tomb sur
la hanche de bbord, fit prter la bande au malheureux navire.

[Note 11: La _Renomme_ devait se rendre  la Rochelle: elle tait
consigne  M. Pacaud, trsorier de France.]

Impassible au milieu de ce chaos, M. de Freneuse donne l'ordre de hisser
la chaloupe sur ses porte-manteaux. Vingt personnes embarquent; mais au
moment o la dernire prend place, un des palans manque: et la moiti de
cette grappe humaine est prcipite dans l'abme pendant que ceux qui
restent, se cramponnent aux plats-bord de l'embarcation, suspendue en
l'air. Pas un muscle n'a bronch sur la figure de M. de Freneuse,  la
vue de cette nouvelle catastrophe. D'une voix forte il donne l'ordre
de filer le palan d'arrire. Mais au moment o la chaloupe reprend
son quilibre et touche au flot, une vague brise le gouvernail de
l'embarcation, et celle-ci mal assise, est rase coup sur coup par deux
lames. On parvient pourtant  pousser au large. Un des sous-officiers
gouverne le mieux possible avec un mauvais aviron, et matelots et
passagers tremps par la pluie qui tombait par torrents et masquait
l'atterrage, la figure fouette par les embruns de la mer, rament au
plus prs, en rcitant  haute voix le _confiteor_, et en s'unissant au
P. Crespel qui psalmodiait les versets du _miserere_. Pendant ce temps,
un ressac terrible bat  la cte. On l'entend clairement  bord. Le
bruit va grandissant. Tout--coup la chaloupe entre dans le tourbillon
mugissant. Une lame norme l'empoigne, la soulve, la chavire, et roule
chacun ple-mle et meurtris sur le sable et sur les galets de la grve.

Un nouvel acte de sang-froid venait de prolonger les jours de ces
malheureux. Voyant la chaloupe grimper sur le dos de la dernire vague,
et prvoyant qu'elle la reporterait au large, un matelot avait pass
un grelin dans un organeau, l'avait enroul autour de son poignet, et
s'tait laiss porter  terre avec lui.

La mer venait de lcher sa proie; mais la position des naufrags n'en
tait gure devenue meilleure. Le hasard les avait jets sur un lot que
la mare haute recouvrait, et en gagnant la terre ferme, ils faillirent
prir une troisime fois. Il fallait traverser  gu la rivire du
Pavillon.

Quelques heures aprs, le petit canot mont par six personnes vint les
rejoindre. Elles rapportaient que dix-sept matelots n'avaient pas voulu
abandonner M. de Freneuse. Ce dernier ne pouvait se dcider  quitter
son navire; et on peut se faire une triste ide de cette premire nuit
passe, par les uns sans abri et sans feu sur cette terre dserte de
l'Anticosti, par les autres sur un navire battu en brche par la mer, et
certains d'tre engouffrs par elle d'une minute  l'autre.

A minuit, la tempte tait dans toute sa violence. Chacun avait perdu
l'espoir de se sauver, lorsqu'au petit jour, on s'aperut que le navire
tenait bon. La violence du flot tait tombe. Il n'y avait plus une
minute  perdre pour le sauvetage, et chacun se mit  l'oeuvre. On
embarqua des provisions avaries, les outils du charpentier, du goudron,
une hache, quelques voiles. Puis, il fallut regagner terre; et le
capitaine de Freneuse les larmes aux yeux et emportant son pavillon,
quitta le dernier l'pave de la _Renomme_.

Cette seconde nuit passe sur l'le, fut encore plus triste que la
premire. Il tomba deux pieds de neige. Sans les voiles, tout le monde
serait mort de froid. Ces rudes dbuts ne dcouragrent personne; de
suite on se mit au travail. Le mt d'artimon de la _Renomme_ tait venu
du plain; on tailla dedans une quille nouvelle pour la chaloupe. Elle
fut calfate avec soin, et son tambot et ses bordages furent refaits 
neuf. Pendant que les uns coupaient du bois, les autres faisaient fondre
la neige. Bref, on se cra le plus d'occupations possibles pour tcher
d'oublier: mais hlas!  ces heures de travail, succdrent bientt les
heures d'puisement. Les malheureux naufrags avaient, au moins, une
perspective de six mois sur l'le d'Anticosti, puisqu'il leur fallait y
attendre l'ouverture de la navigation. Or, en ces temps-l, les navires
qui passaient de Qubec en France n'emportaient que pour deux mois de
vivres. Au moment o elle avait touch, la _Renomme_ avait onze jours
de mer; une partie des provisions taient avaries par le naufrage,
et en s'astreignant  la plus stricte conomie, c'est--dire en ne
distribuant  chacun qu'une maigre ration par vingt-quatre heures,
chaque homme pouvait--tous calculs faits--prolonger sa vie de quarante
jours! A cette incontestable certitude, tait venu se joindre l'hiver,
arriv dans toute sa rigueur. La glace rendait le navire inaccessible;
six pieds de neige couvraient le sol, et pour comble de dsespoir, les
fivres venaient de faire leur apparition et exeraient de faciles
ravages sur ces natures macies.

Il fallut prendre une dcision suprme.

Un poste franais passait alors l'hiver  Mingan, o il s'occupait 
faire la chasse au loup-marin. Pour se rendre l, il fallait d'abord
faire quarante lieues de grve avant d'atteindre la pointe nord-ouest de
l'le, puis comme le dit le P. Crespel, "descendre un peu et traverser
douze lieues de haute mer". On agita l'ide de se diviser en deux
groupes. L'un devait rester  la rivire au Pavillon: l'autre irait 
Mingan chercher du secours. Lorsque cette proposition fut soumise au
conseil, chacun la trouva inattaquable. La grande difficult consistait
 dsigner ceux qui feraient du premier groupe, et ceux qui feraient
partie du second. C'tait  qui ne resterait pas en arrire.

Dans cette pnible alternative, le P. Crespel eut recours  Dieu. Le 26
novembre, il dit la messe du Saint-Esprit; et ds que le saint sacrifice
eut t termin, vingt-quatre hommes se levrent, et prirent la
rsolution de se rsigner  la volont divine, assurant qu'ils
hiverneraient cote que cote  la rivire au Pavillon.

Cet acte d'abngation tranchait le noeud gordien. Toute cette nuit-l
fut employe  entendre des confessions; et le lendemain, aprs avoir
laiss des provisions  ces braves gens, et leur avoir jur sur les
saints vangiles qu'ils reviendraient les reprendre aussitt que
possible, le capitaine de Freneuse, le P. Crespel, M. de Senneville,
suivis de trente-huit personnes, prirent le chemin de l'inconnu. La
misre et le danger avaient nivel la position de ces hommes. Avant de
se quitter officiers et matelots s'embrassrent en pleurant. Hlas! bien
peu devaient se revoir.

En partant, M. de Freneuse subdivisa ses gens en deux sections. Treize
d'entre eux manoeuvraient le petit canot; vingt-sept s'embarqurent
dans la chaloupe. Jusqu'au 2 dcembre, cette navigation de conserve fut
affreuse. A peine gagnait-on chaque jour deux ou trois lieues qu'il
fallait faire  la rame, et par un froid intense. Le soir, on dormait
sur la neige: et pour toute nourriture ces pauvres abandonns n'avaient
qu'un peu de morue sche, et quelques gouttes de colle de farine
dtrempe dans de l'eau de neige.

Le 2 dcembre, le temps se mit au beau. Une petite brise soufflait sans
pret, et la joie renaissait sur ces figures hves et dcharnes,
lorsqu'en voulant doubler la pointe sud-ouest, la chaloupe qui allait 
la voile, fit la rencontre d'une houle affreuse. En manoeuvrant pour
lui chapper, elle perdit le canot de vue. Plus tard on sut ce qu'tait
devenu ce dernier: il s'tait laiss affaler. Mais comme pour le quart
d'heure, il fallait faire terre au plus vite, on finit par y parvenir
 deux lieues de l, au milieu de mille prcautions. Un grand feu fut
allum sur la cte, pour indiquer aux retardataires o se trouvaient les
gens de M. de Freneuse; puis, aprs avoir mang un peu de colle,
ils s'endormirent dans l'eau et dans la neige fondante, pour n'tre
rveills que par une tempte terrible. Ds ses premires bourrasques,
elle jeta la chaloupe  la cte. Il fallut alors s'occuper  la rparer
de suite; mais ce contre-temps eut son bon ct. Deux renards qui
taient venus rder dans les environs furent pris au pige, et cette
viande frache devint par la suite d'un grand secours.

Ds le 7 dcembre, M. de Freneuse put reprendre la mer, mais le coeur
navr. Malgr de nombreuses reconnaissances, il n'avait pu dcouvrir
aucune trace de son canot.

A peine la chaloupe eut-elle fait trois heures de marche qu'une nouvelle
tempte l'assaillissait au large. Pas un havre, pas une crique ne
s'offrait pour donner refuge  ces malheureux; et cette nuit-l fut
peut-tre une des plus terribles qu'ils eurent  endurer. Ils la
passrent  errer au milieu des vagues et des glaces, dans une baie o
le grappin ne mordait pas. On ne russit  dbarquer qu'au petit jour,
au milieu d'un froid brlant, qui ne tarda gure  faire prendre la
baie, et avec elle la chaloupe. Ds lors celle-ci devenait inutile.

Il fallut donc se dcider  ne pas pousser plus loin. Les provisions
furent dbarques; et de suite on se mit  l'oeuvre pour construire des
cabanes en branches de sapin[12], ainsi qu'un petit dpt, o les vivres
furent disposs de manire,  ce que personne ne pt y toucher sans
tre aussitt vu par les autres. Puis, on adopta un rglement pour la
distribution. Chacun avait droit  quatre onces de colle par jour; et
on fit en sorte que deux livres de farine et deux livres de viande de
renard pussent servir au repas quotidien de dix-sept hommes! Une fois la
semaine, une cuillere  bouche de pois venait rompre la monotonie de
cette cuisine; et en vrit, dit le P. Crespel, c'tait le meilleur de
nos dners.

[Foonote 12: Le P. Crespel qui, dans ses missions chez les Outagamis
s'tait mis au fait de cette tude d'architecture primitive, avoue
ingnument que sa cabane tait la plus commode.]

Les exercices du corps devinrent obligatoires. Lger, Basile et le
P. Crespel allaient couper des fagots et faire du bois; d'autres
transportaient l'approvisionnement aux cabanes; les troisimes traaient
ou entretenaient la route qui menait  la fort. Au milieu de ces
occupations, les preuves ne faisaient gure dfaut. La vermine rongeait
ces malheureux qui n'avaient qu'un change pour tous vtements. La fume
des huttes et les blouissantes blancheurs de la neige donnaient  la
plupart de douloureuses ophtalmies; et la mauvaise nourriture, jointe
 l'eau de neige, avaient engendr la constipation et le diabte, sans
faire, pour cela, ployer d'un cran l'nergie de ces hommes de fer.

Le 24 dcembre, le P. Crespel fit dgeler quelques gouttes de vin. La
Nol approchait; et il se prparait  dire la messe de minuit. Elle fut
clbre sans pompe, ni ornements, dans la plus grande des cabanes.
Ce dut tre un spectacle sublime que de voir tous ces abandonns,
se recueillir au milieu des solitudes de l'Anticosti, et dans leur
dnuement sans exemple, se rapprocher d'un enfant nu et couch dans une
table, pour mler leurs larmes aux siennes, et pour l'y adorer.

L'anne 1737 dbuta pour ces pauvres gens d'une manire, terrible. Ds
l'aube du jour de l'an, Foucault envoy  la dcouverte, revint avec la
poignante nouvelle que la chaloupe avait t enleve par les glaces.
Pendant cinq jours, ce ne furent que gmissements et lamentations. Tout
le monde se sentait perdu. Chacun voulait mourir. L'esprit de suicide
passait et repassait dans ces cerveaux troubls par tant de malheurs, et
le P. Crespel ne cessa, pendant ce temps, de leur dmontrer la grandeur
de l'apostolat de la souffrance: cette seule voie que Dieu avait prise
pour racheter le genre humain. Il les supplia de se confier en la
misricorde divine; clbra le jour des Rois une seconde messe du
Saint-Esprit, pour le prier de donner sa force et ses lumires  ces
mes si prouves, et parla dans son sermon, de la grandeur de la
mission qui incombe  ceux qui se dvouent pour sauver les autres.
Touchs par ces bonnes paroles, Foucault et Vaillant s'offrirent pour
aller  la recherche de la chaloupe.

--Tant il est vrai, ajoute finement le P. Crespel, que dans quelque
situation que l'on soit, on aime toujours  s'entendre lever.
L'amour-propre ne nous quitte qu'avec la vie.

Bien leur prit de cet excs de zle. Deux heures aprs, ils accouraient
tout joyeux, et annonaient  leurs camarades qu'en fouillant la grve
et le bois, ils taient tombs sur un ouigouam indien, et sur deux
canots d'corce abrits sous des branches. Comme trophe de leur
expdition, ils emportaient une hache et de la graisse de loup-marin.

L'le tait habite!

Il n'y avait plus  en douter, et les clats de la joie la plus vive
succdrent au plus sombre des chagrins. Chacun sentait le courage lui
revenir. Le lendemain fut tout aussi joyeux. En poussant plus loin leurs
excursions, deux matelots dcouvrirent la chaloupe arrte au large,
dans un champ de glace, et en revenant au camp avec cette heureuse
nouvelle, ils firent l'inapprciable trouvaille d'un coffre plein
d'habits, que le flot avait arrach  la _Renomme,_ et que les hasards
de la mer taient venus apporter l.

Mais tous ces rires ne durrent qu'un clair. L'preuve allait revenir
plus amre que jamais.

Le 23 janvier, le matre-charpentier mourut presque subitement. Des
symptmes alarmants s'accenturent de plus en plus. Fresque tous les
hommes eurent les jambes enfles: et le 16 fvrier, un coup terrible
vint foudroyer le camp. Le capitaine de Freneuse s'en tait retourn
vers Dieu, au milieu des prires de l'Extrme-Onction. Puis, ce
fut autour de Jrme Bosseman; puis,  celui de Girard; puis, au
matre-canonnier qui, avant de mourir, abjura le calvinisme. Chacun,
avant l'heure suprme, se confessait au P. Crespel, et s'teignait
saintement dans la rsignation. Quand tout tait fini, les moins faibles
se levaient, tranaient au dehors les cadavres de leurs camarades, et
les amoncelaient dans la neige,  la porte de la cabane. Nul n'avait la
force d'aller plus loin.

Les lments conjurs luttrent avec ces angoisses terribles. Le 6 mars,
une tempte de neige se dchana sur l'le et crasa sous une avalanche
la cabane du P. Crespel, le forant  venir se rfugier dans celle des
matelots, qui tait plus spacieuse. L, pendant trois jours, ils furent
retenus prisonniers par l'ouragan, sans pouvoir allumer du feu, n'ayant
rien  manger, ne se dsaltrant qu'avec de la neige fondue, et voyant
prir de froid cinq de leurs camarades. A tout prix, il fallait sortir
de ce tombeau. En unissant leurs efforts, ils russissent  dblayer
la neige et vont alors aux provisions. Hlas! le froid est piquant. Un
quart d'heure suffit pour geler les pieds et les mains de Basile et de
Foucault, qu'il faut rentrer  bras dans la cabane. Grce cependant au
dvouement de ces deux hommes, une ration de trois onces de colle
vint rompre ce jene de trois jours; mais elle fut mange avec tant
d'avidit, que tous faillirent en mourir. Encourags par l'exemple de
Basile et de Foucault, Lger, Furst et le P. Crespel courent au bois
pour en remporter quelques fagots. Ds huit heures du soir cette maigre
provision est dj consume, et le froid devint si intense cette
nuit-l, que le sieur Vaillant pre fut trouv mort sur son lit de
branches de sapin. Il fallut songer  changer de cabane et  dblayer
celle du P. Crespel. Elle tait la plus petite, et pouvait tre plus
facilement chauffe. On ne peut imaginer rien de plus navrant que le
sombre dfil qui se fit alors: les moins clopps portant sur leurs
paules MM. de Senneville et Vaillant fils qui tombaient par morceaux,
pendant que Le Vasseur, Basile et Foucault, ayant les extrmits geles,
se tranaient sur leurs coudes et sur leurs genoux.

Le 17 mars, la mort vint mettre un terme aux souffrances de Basile;
et le 19, Foucault, qui tait jeune et d'une grande force musculaire,
s'teignit aprs une agonie terrible. Les plaies de ces malheureux ne
pouvaient tre panses qu'avec de l'urine, et des lambeaux de vtements
arrachs aux pauvres morts servaient de charpie aux vivants. Douze jours
aprs ces deux dparts, les pieds de MM. de Senneville et Vaillant se
dtachrent en putrfaction; mais, au milieu de ces douleurs et de cette
infection, ils ne cessaient de mettre leur confiance en Dieu et d'unir
leurs souffrances  celles du Christ. Le P. Crespel tait mu de cette
foi inbranlable et de cette rsignation sublime qui semblaient se
reflter sur les autres; car, au milieu de toutes ces horreurs, pas un
mot de dcouragement ne se fit entendre. Chacun essayait d'apporter 
son voisin quelques distractions ou quelques douceurs; et ce fut ainsi
que le 1er avril, en allant  la dcouverte du ct o les canots
d'corce taient cachs, Lger ramena au camp un indien et sa femme.

C'taient les premires figures humaines qu'on et vues depuis le dpart
de la rivire au Pavillon. Le P. Crespel parlait  merveille plusieurs
idiomes sauvages; il expliqua  ces nouveaux htes leur triste
situation, et les supplia les larmes aux yeux d'aller  la chasse et de
leur apporter des vivres.

L'indien promit solennellement.

Le lendemain arrive. Deux jours, trois jours se passent; le peau-rouge
ne revient pas. Alors n'y pouvant plus tenir, Lger et le P. Crespel se
tranent jusqu'au ouigouam, mais pour constater avec terreur qu'un des
canots est disparu! Rendues prudentes par le malheur, ces deux ombres
dcharnes s'attellent sur celui qui restait, le transportent jusqu'
leur cabane et l'attachent  la porte, bien persuades que l'un des
indiens ne quittera pas l'le, sans venir rclamer sa proprit.

Hlas! nul ne vint, sinon la terrible visiteuse accoutume, la mort.
Elle enleva successivement MM. Le Vasseur, Vaillant fils, g de seize
ans, et de Senneville qui en avait vingt, et tait fils du lieutenant
du Roy,  Montral[13]. Dgag du soin des malades et n'ayant plus de
vivres, le P. Crespel runit alors en conseil les survivants. Il fut
dcid de quitter cet endroit funeste et de partir en canot. Pour rendre
serviable l'embarcation de l'indien, on l'enduisit de graisse: des
avirons furent dgrossis, et le 21 avril fut dsign comme le jour de
l'embarquement.

[Note 13: Le pre du jeune de Senneville, avant d'exercer la charge
de Lieutenant du Roy de Montral, avait t page de madame la Dauphine,
et avait servi dans les mousquetaires. Son fils tait n au Canada.

--On dirait qu'une trange fatalit s'attache  ce nom de Senneville.
Lors du naufrage de l'_Auguste,_ M. de Senneville, cadet 
l'aiguillette, et mademoiselle de Senneville furent au nombre des noys.

Ce terrible sinistre eut lieu sur les ctes du Cap-Breton en octobre
1761. L'_Auguste,_ tait un navire affrt par le gnral Murray _pour_
rapatrier en France les officiers, les soldats et les Franais qui en
avaient manifest le dsir. Il portait  son bord les soldats du Barn
ainsi que ceux du Royal Roussillon. Parmi les victimes de ce dsastre
furent les capitaines, MM. le chevalier de la Corne de Bcancour de
Portneuf: les lieutenants, MM. de Varennes, Godefroy, de la Vrenderie,
de Saint-Paul, de Saint-Blin, de Marolles et Pcaudy de Contrecoeur;
les enseignes en pied, MM Villebond de Sourdis, Groschaine-Rainbaut,
de Laperire, de la Durantaye et d'Espervanche; et les cadets 
l'aiguillette, MM. de la Corne de Saint-Luc, le chevalier de la Corne,
de la Corne-Dobreuil, de Senneville, de Saint-Paul fils, et de Villebond
fils.

A cette nombreuse liste, M. Saint-Luc de La Corne, qui fut un des cinq
survivants de ce naufrage, ajoute les noms de Paul Hry, Franois Hry,
Lchelle, Louis Hervieux, bourgeois, et de mesdames de Saint-Paul, de
Mzire, Busquet, de Villebond, ainsi que ceux de mesdemoiselles de
Sourdis, de Senneville et de Mzire.

M. de Lacorne retrouva aussi sur la grve, et enterra le corps d'un
ngociant anglais nomm Delivier, le second, trois officiers de
l'_Auguste,_ le matre d'htel, huit matelots, deux mousses, le
cuisinier, douze femmes tant de bourgeois que de soldats, seize enfants,
huit habitants et trente-deux soldats.]

Une moiti de jambon de renard composait alors tout le garde-manger
de cette troupe d'affams. Il avait t entendu qu'on en boirait le
bouillon, rservant la viande pour le lendemain: mais ds que les
parfums de cet trange pot-au-feu se firent sentir, chacun se jeta comme
un loup sur le gigot, qui fut mang en un tour de main. "Bien loin de
nous rendre nos forces, cet excs nous en ta", dit la relation laisse
par le P. Crespel: de sorte que le lendemain ils se rveillrent
affaiblis, plus malades qu'auparavant, et qui plus est, sans ressources.
Deux jours se passrent alors dans la faim et le dsespoir. Personne
ne voulait lutter plus longtemps contre la mort; et dj, la plupart
s'taient jets  genoux sur la grve en disant les litanies des
agonisants, lorsqu'un coup de fusil retentit sur le rivage.

C'tait l'indien. Propritaire prvoyant il venait savoir ce qu'tait
devenu son canot.

En l'apercevant, les malheureux se tranent vers lui, poussant les plus
navrantes supplications; mais le sauvage n'entend pas de cette oreille,
et prend la fuite. Le P. Crespel et Lger sont en bottes: qu'importe? Ce
nouvel abandon rend l'haleine  ces moribonds. Ils se mettent  donner
la chasse au fugitif; traversent tant bien que mal la rivire Becsie, et
finissent par rejoindre le fuyard, qu'un enfant de sept ans embarrasse
dans sa course. Pris comme un livre au collet, le peau-rouge, redevenu
diplomate, leur indique un endroit du bois o il a cach un quartier
d'ours  demi-cuit, et tous ensemble, Indien et Franais passent la nuit
blanche  s'observer mutuellement du coin de l'oeil.

Le lendemain, le P. Crespel intime au sauvage l'ordre de le conduire
au camp de sa tribu. Le canot contenant l'enfant, devenu un otage, est
plac sr un traneau: Lger, et le pre Rcollet s'attellent dessus,
pendant que l'indien marche devant et sert de guide. Au bout d'une lieue
de marche la petite caravane dbouche sur la mer, et comme c'tait la
voie la plus courte, on se dcide  la prendre. Mais ici s'lve une
nouvelle difficult. Le canot ne peut contenir que trois personnes.
L'indien a dsign pour l'accompagner son enfant et le P. Crespel
qui, s'embarque au milieu des lamentations de ses camarades,  qui,
cependant, il russit  arracher le serment de suivre le rivage dans la
direction, prise par l'embarcation.

Le soir de ce jour-l, l'indien proposa au pre de descendre  terre
pour y faire du feu. Ce dernier y consentit, avec d'autant plus de
plaisir que la bise tait mordante. Mais tant mont sur un monticule de
glace pour examiner les alentours, le sauvage profita de ce que le pre
avait le dos tourn, pour gagner le bois avec son enfant.

La mort seule pouvait maintenant mettre fin  cette srie de
catastrophes. Abandonn de tous, le P. Crespel s'appuya sur le canon
de son fusil, remit ses peines entre les mains de Dieu, et rcita les
versets du livre de Job. Pendant qu'il priait ainsi, il fut rejoint par
Lger. Avec des larmes dans la voix, ce dernier lui annona que son
camarade Furst tait tomb d'puisement  une distance considrable de
l, et qu'il avait t oblig de le laisser sur la neige.

En ce moment, un coup de fusil retentit. La fort s'ouvrait  quelques
pas de l. Lger, que le courage n'avait pas encore laiss, dcide
le pre Rcollet  l'y accompagner, et au moment de s'y engager, un
deuxime coup de feu se fait entendre. Rendus de plus en plus prudents
par l'exprience, les deux abandonns se gardent bien d'y rpondre. Ils
marchent, se guidant sur l'endroit d'o viennent ces dtonations; et
bientt, ils dbouchent dans une clairire o fumait la cabane d'un chef
indien.

Ce brave homme leur fit le plus touchant accueil, tout en leur
expliquant l'trange conduite du guide du P. Crespel, qui ne les avait
ainsi abandonns, que par crainte du scorbut, de la variole, et du
"mauvais air."

Enfin, ceux-ci taient sauvs! mais tout n'tait pas fini, Furst restait
en arrire. Le Pre Crespel, offrit en cadeau son fusil au chef pour
le dcider  l'aller chercher. Ce fut peine inutile. "M. Furst, dit la
relation, passa la nuit sur la neige, o Dieu seul put le garantir de la
mort, car dans la cabane mme, nous endurmes un froid inexprimable, et
ce ne fut que le lendemain, comme nous nous disposions  aller au-devant
de lui, que nous le vmes arriver".

Deux jours furent alors consacrs au repos. Pendant ce court espace de
temps, ces malheureux qui n'oubliaient pas le serment fait  ceux qui
taient rests  la rivire au Pavillon, recouvrirent assez de leurs
forces pour s'embarquer le premier mai et mettre le cap sur Mingan. Le
P. Crespel fut le premier  y arriver. Le vent tant tomb en route, ce
vaillant homme, dans sa hte de faire expdier aussitt que possible des
secours  ses camarades, s'tait fait mettre sur un canot d'corce et
l'avait pagay seul, pendant l'espace de six lieues de mer.

M. Volant commandait le poste de Mingan. Il reut ses compatriotes
 merveille. Pas un instant ne fut perdu pour aller au secours de
l'quipage de la _Renomme:_ et une grosse chaloupe arme, et bien
approvisionne fut dpche sous son commandement.

M. Volant emmenait avec lui le P. Crespel, Furst et Lger.

Ds qu'ils furent par le travers de la rivire au Pavillon, une salve de
mousqueterie fut tire. Alors on vit quatre hommes, qui ressemblaient
 des fauves, sortir du bois, se jeter  genoux, et tendre des bras
suppliants vers la chaloupe. Les soins les plus empresss furent donns
 ces gens qui n'taient plus que de vritables squelettes. Pendant
les prgrinations du P. Crespel et de sa troupe, ces pauvres matelots
avaient endur d'incroyables souffrances. Tour  tour ils avaient vu
leurs camarades tomber, dcims, les uns par le froid, les antres par
les maladies gangreneuses; tous par l'inanition. Les vivres finirent par
manquer compltement. Alors on eut recours aux expdients. Tout passa
pour la nourriture jusqu'aux souliers des morts que l'on faisait
bouillir dans de la neige, puis griller sur la braise, et quand cette
dernire ressource manqua, on se rejeta sur les culottes de peau. Il
n'en restait plus qu'une, lorsque M. Volant tait arriv en sauveur,
et devant ces innarrables misres, ce dernier comprit toutes les
prcautions dont il fallait user. Des ordres svres furent donns pour
qu'on ne distribut que peu de nourriture  la fois  ces estomacs qui
en avaient perdu l'habitude; mais malgr cela, l'un des survivants, un
breton nomm Tenguy, mourut subitement en avalant un verre d'eau-de-vie,
et la joie fit perdre la raison  Tourillet, un autre de ses camarades
d'infortune.[14] Quant aux autres, Baudet et Boneau--tous deux
originaires de l'le de Rh--ils se mirent  enfler par tout le corps,
et la chaloupe de M. Volant fut change en infirmerie, pendant qu'
terre, on s'occupait  donner la spulture aux vingt et un cadavres
qui marquaient l'endroit, o la premire escouade des matelots de la
_Renomme_ avait pass son dernier hiver.

[Note 14: Tourillet tait contre-matre, du dpartement de Brest.]

Une modeste croix indiqua le lieu o ils avaient souffert, o ils
s'taient rsigns, et o le sacrifice avait t consomm; puis, on
reprit la mer, en ctoyant le rivage  distance, rapproche et en
remontant  petites journes, afin de dcouvrir les traces des gens du
canot.

A quelques lieues de l'endroit o s'lve aujourd'hui le phare gard par
M. Pope, les gens de M. Volant dcouvrirent les corps de deux hommes qui
gisaient sur la grve, non loin des fragments d'une petite embarcation.
C'tait tout ce qui restait, pour indiquer le sort des treize hommes qui
avaient vogu de conserve avec la chaloupe de M. de Freneuse, jusqu'au
moment o ce dernier les avait perdus de vue, en doublant par une grosse
mer la pointe sud-ouest, le soir du deux dcembre 1736.

Pendant le cours de ce rcit, la lune s'tait leve: elle clairait de
sa lumire mlancolique les flots qui doucement bruissaient sous la
proue du _Napolon III._ Dj le matelot de vigie avait piqu le quart
de minuit. Nous regagnmes alors nos cadres, afin d'tre plus frais
et dispos, lorsque le matre d'quipage viendrait nous veiller le
lendemain, pour descendre  cette pointe ouest de l'le d'Anticosti, qui
avait vu s'embarquer le P. Crespel allant chercher  Mingan la bonne
nouvelle, pour la rapporter aux trois survivants de la _Renomme._



IV.

L'ILE D'ANTICOSTI.

Ds sept heures du matin, le _Napolon III_ mouillait par le travers de
la pointe ouest de l'Anticosti[15] et le vent de terre nous apportait
le bruit de la canonnade qui saluait notre arrive. Les habitations
du poste se pavoisaient de drapeaux et de banderolles en signe de
rjouissance; et bientt nous tions reus  bras ouverts par le gardien
du phare, M. Malouin, qui certes, ne s'attendait pas  la surprise que
nous lui mnagions.

[Note 15: Le mot Anticosti est indien et non espagnol (_ante_ en face
_costa_ de la cte) comme l'ont prtendu certains tymologistes. Thvei
appelle cette Ile _Naticousti_ dans son Grand-Insulaire; Lescarbot
_Anticosti_, et Haklyt _Natiscotee_. "Ce dernier mot, remarque l'abb
Laverdire, se rapproche davantage de celui de _Natas couel_ (o l'on
prend l'ours) que lui donnent les Montagnais".]

Un fort cheval normand attel  une lourde charrette de roulage, aux
roues peintes en rouge, tait venu au devant de la chaloupe, et nous
attendait avec de l'eau jusqu'au poitrail. La baleinire ne pouvait
atterrir, et cet, ingnieux genre de locomotion exempta les pieds de
nos seigneuries de venir en contact avec l'onde-amre qui, ce matin-l,
tait de ces plus, froides et de ces plus basses. Entasss ple-mle sur
le vhicule amphibie, nous fmes prsents en bloc  M. Malouin qui,
tout en nous aidant  sauter sur la grve, nous dit du ton le plus
cordial du monde:

--Soyez les bienvenus, messieurs!

Tout--coup, un passager s'avana vers lui, tte nue, et s'adressant au
vieux gardien du phare lui dit d'un ton tremblant:

--Ne me reconnaissez-vous donc pas?

--Mais, oui, attendez. Cette voix.....? Oh! mon Dieu! c'est toi, mon
fils!

Et enlacs dans les bras l'un de l'autre, ils se tinrent longtemps
embrasss.

Depuis neuf ans le jeune Malouin tait parti pour l'tranger, dans le
but d'y tenter fortune. La Californie, qui a t le tombeau de tant
d'autres, lui avait souri. Il revenait aujourd'hui partager ses pargnes
avec son pre, et dorer ses vieux jours de l'_aurea mediocritas_ du
pote. Dans le cours de ma vie aventureuse, bien des choses m'ont fait
plaisir, jamais je n'ai prouv plus grand contentement du coeur, qu'au
moment o ce vieillard et cet homme fait, oublieux des longues heures de
la sparation, se jetrent dans les bras l'un de l'autre pour pleurer de
bonheur.

Il fallait se garder de venir rompre ce tte--tte, et bientt nous
nous parpillmes sur la grve, chacun se livrant  son plaisir favori:
celui-ci faisant collection de coquillages, celui-l discutant gologie,
cet autre se plaignant de ce que la sensation du roulis le suivait
jusque sur le rivage. Quant  nous, guids par un domestique, nous
allmes visiter le phare, belle lumire de second ordre, dont l'appareil
a t construit en 1856 par la maison L. Sautter, de Paris.

Cent neuf pieds sparent le sol de la girouette. Le foyer de la
lanterne, qui donne une lumire fixe et blanche, est  112 pieds
au-dessus du niveau des hautes eaux. De la galerie de la tour, l'oeil
embrasse, par un temps calme, une des plus ravissantes marines du golfe
Saint-Laurent. En temps de brume et pendant les temptes de neige,
un coup de canon, tir d'heure en heure indique aux gens du large
l'approche de la pointe ouest. En cas d'accident, un dpt de provisions
o se trouvent six barils de farine, quatre barils de lard, huit barils
de pois et six paires de raquettes, est mis  la disposition des
naufrags qui ne sont pas les seuls  en profiter, si l'on en juge par
ce qui est arriv en 1874. Une bande de Terreneuviens avait hivern dans
l'le, et s'tant laisse surprendre par la famine, vint dfoncer 
coups de hache la petite maison qui contenait le prcieux dpt. Pendant
quelques jours ces cumeurs firent bombance aux dpens du gouvernement
de la Puissance, se contentant de se bourrer l'estomac autant que
possible et de rire aux larmes des lgitimes remontrances du gardien.

Comme tout n'est qu'antithse ici-bas,  quelques arpents du dpt qui
contient tout ce qui peut rendre  la vie, le voyageur gar trouve
aussi le champ du dernier repos. Dans ce petit cimetire, dort, entoure
de ses trois enfants, une pauvre mre dont l'pitaphe porte pour toute
lgende les mots:

  ALICE WRIGHT.
  _September 22 years; 1865_.

Rien de triste comme cette jeune femme abandonne avec ses enfants dans
cette solitude, et n'ayant pour tout regret que les gmissements du flot
qui dferle  quelques pas.

Deux annes plus tard, lors de ma troisime croisire dans le golfe
Saint-Laurent, en faisant une nouvelle visite  cette tombe, en
compagnie de plusieurs amis, nous vmes que la mort, cette grande
pourvoyeuse, avait envoy une nouvelle compagne  la pauvre Alice
Wright. C'tait une petite fille de dix ans, du nom de Bliveau, qui, un
matin de juin, s'en tait alle jouer dans les bois d'alentour, pendant
que ses parents dfrichaient une terre nouvelle. Aprs les courses
sur l'herbe, la cueillette des rares fleurs sauvages de l'le, et les
chasses donnes aux petits oiseaux, la pauvrette se sentit fatigue. Un
nid de verdure s'offrait au milieu d'un taillis  quelques pas de l:
elle s'y blottit pour ne plus se rveiller que parmi les anges; car son
pre, tant venu mettre le feu  ces broussailles, brla vive sans le
savoir son unique enfant!

Cette navrante histoire avait coup la verve  mes compagnons de route,
et maintenant que je songe  ces choses, je me rappelle que pour nous en
distraire, nous acceptmes la proposition du docteur de la Terrire, que
nous avions trouv sur l'le, en mission officielle. Le gouvernement l'y
avait envoy, avec l'ordre de vacciner tous ceux qui se prsenteraient
 lui; et comme il y avait chmage ce jour-l, arms chacun d'un long
bton ramass sur la grve, nous tions alls pousser une reconnaissance
 deux milles du phare,  la pointe des Anglais. C'est l qu'tait, il
n'y a pas longtemps, le sige principal de la compagnie Forsyth. Nous
en avions dj entendu dire monts et merveilles. Ces utopistes de la
finance voulaient, ni plus ni moins, relier la baie d'Ellis  celle
du Renard, par une route macadamise longue de 120 milles. Des
embranchements de chemin de fer sillonneraient l'le en tous sens. Le
remuement de capitaux qu'entranerait l'ouverture de cette voie, ferait
de la pointe ouest  la pointe aux Bruyres un vaste champ en culture,
et l'Anticosti ralisait la premire, ce rve de l'ami Dupont, qu'un
pote a rendu avec tant de verve:

  L, de sa roue en feu le coche humanitaire
  Usera jusqu'aux os les muscles de la terre;
  Du haut de ce vaisseau les hommes stupfaits
  Ne verront qu'une mer de choux et de navets.
  Le monde sera propre et net comme une cuelle;
  L'humanitairerie en fera sa gamelle
  Et le globe ras, sans barbe ni cheveux,
  Comme un grand potiron roulera dans les cieux.

Nous arrivmes  cet Eldorado par un sentier couvert de pierre  chaux,
une des seules richesses de l'le. De fois  autres, nous tions
bien obligs de passer  gu quelques ruisseaux; o, appuys sur nos
gourdins, de renouveler le saut prilleux du vaillant compagnon de
Corts, de don Pedro de Alvarado qui, serr de prs par les Mexicains,
le soir de la nuit triste, et se trouvant en face d'un canal qu'il
fallait traverser  la nage, ficha le fer de sa lance en terre, s'appuya
fermement sur le manche, et franchit ainsi une distance qui ne fut
gale que plus tard, dans les contes de Perrault, par les fabuleuses,
enjambes du petit Poucet.

En route, la causerie roula sur les extravagances de la compagnie
Forsyth. En bon voyageur, j'ai contract l'habitude de prendre un peu
et de laisser beaucoup de ce qui se dit autour de moi. J'avoue qu'il me
fallut ici abandonner cette habitude. Nous tions arrivs; et dans les
vastes hangars qui s'levaient devant nous, on avait entass......

--Des pelles, des pioches, des charrues, des vivres, des habillements,
enfin tout ce qui convient  de nouveaux colons, dira le lecteur
prvoyant.

Nenni! homme prudent. A la place de ces, premires ncessits de la vie,
on voyait pour des milliers de piastres de chevilles en fer pour les
bottes, des masses, des enclumes, des perches de lignes superbes des
marche-pieds de carrosses, des poignes de cercueils, une imprimerie;
bric--brac impossible envoy d'Angleterre par des gens qui avaient
tromp la compagnie, et qu'il fallut revendre plus tard  des prix
infimes. Notre lieutenant, LeBlanc, nous assura qu'en change de cinq
piastres il avait reu des effets pour une valeur de quarante-cinq
dollars parmi lesquels se trouvait un magnifique _Ulster coat_, qu'un
loustic baptisa du nom de "sortie-d'hpital". Au milieu de cette
pacotille impossible, pendant que dans les vitrines s'talaient des
selles anglaises, des livrets d'hameons et de mouches, des boucles
de harnois, on avait oubli le ncessaire; et le lard se vendait une
piastre la livre!

Autour de ces magasins, vides aujourd'hui, est venu se grouper un
village assez propret, habit par des Acadiens et par quelques familles
irlandaises. Nous y trouvmes tout le monde en liesse. Chacun tait
endimanch. Ce petit Landerneau tait en l'air, car ce jour-l un
photographe avait fait son apparition dans ces endroits reculs. Ce
noble reprsentant de l'art tait une femme de l'Islet qui avait frt
un goleton, et se faisait accompagner par sa fille et par trois hommes
d'quipage. Elle courait, pendant la belle saison, le Labrador et les
les du golfe, prenant le portrait de celui-ci pour trois gallons
d'huile de loup-marin, changeant la binette de celui-l contre de
l'dredon, des oeufs d'oiseaux, confectionnant la caricature d'un
troisime pour la valeur d'une peau de renard; bref, se tirant toujours
d'affaire, et russissant  faire louvoyer tant bien que mal sa golette
sur les flots du Pactole. L'occasion, l'herbe tendre, et je pense,
quelque diable aussi nous poussant, nous fmes comme les autres. Nous
emes la satisfaction de voir nos ttes, hles par le vent de mer,
ressortir  ct du minois frais et veill d'une gentille Acadienne,
mademoiselle Lelivre qui, partie il y a quelques mois de la Grande
Rivire, accomplissait ici une mission de dvouement et d'utilit
publique. Enferme pendant cinq heures, chaque jour, dans un cabanon
en bois rond dont la porte tait dcore d'une planche noire, d'o
ressortait en lettres d'or le nom d'un navire naufrag, le _Tanaro_,
elle faisait avec grand succs l'cole  quarante-trois lves; et
rarement il est donn  des voyageurs de rencontrer des enfants plus
propres, mieux levs, rpondant plus poliment, et saluant les passants
avec plus de courtoisie.

C'est ici,  la pointe des Anglais, c'est--dire  une lieue de la
pointe ouest, que M. Ferland place le principal tablissement de
Jolliet.

Jolliet! voil un nom qui, avec celui du P. Marquette, veille dans tous
les coeurs franais le souvenir des gloires du pass; de longues marches
dans les solitudes de l'ouest; de nuits d'insomnie employes  se
dfendre contre les embches de l'indien, les intempries des saisons,
les morsures des moustiques; d'interminables courses en canot d'corce,
entreprises dans le but de raliser le grand rve de la dcouverte du
Mississipi.

  Le voyez-vous, l-bas, debout comme un prophte,
  Le regard rayonnant d'audace satisfaite,
  La main tendue au loin vers l'Occident bronz
  Prendre possession de ce domaine immense,
  Au nom du Dieu vivant, au nom du roi de France
  Et du monde civilis!

  Jolliet! Jolliet! deux sicles de conqutes,
  Deux sicles sans rivaux ont pass sur nos ttes,
  Depuis l'heure sublime o, de ta propre main,
  Tu jetas, d'un seul trait sr la carte du monde
  Ces vastes rgions, zone immense et fconde,
  Futur grenier du genre humain.

  Oui, deux sicles ont fui! La solitude vierge
  N'est plus l. Du progrs le flot montant submerge
  Les vestiges derniers d'un pass qui finit.
  O le dsert dormait, grandit la mtropole;
  Et le fleuve asservi courbe sa large paule
  Sous l'arche aux piliers de granit. [16]

[Note 16: Ces beaux vers font partie d'une pice, lue  l'Universit
Laval lors du deuxime centenaire de la dcouverte du Mississipi, par
l'auteur, M. L. H. Frchette, ancien dput de Lvis aux Communes du
Canada.]

Cinq ans aprs son voyage au Mississipi, Jolliet tait cr seigneur de
l'le d'Anticosti. Cette le lui tait donne "en considration de la
dcouverte que le dit sieur Jolliet avait faite du pays des Illinois,
dont il avait envoy la carte, depuis transmise  monseigneur Colbert,
ainsi que d'un voyage qu'il venait de faire  la baie d'Hudson dans
l'intrt et l'avantage de la ferme du Roy".

Ds lors, le nouveau suzerain s'occupa du soin d'amliorer les
ressources de son fief en faisant, la traite avec le nord, et en
chassant le loup-marin.

Ses actes ne sont plus signs que Jolliet d'Anticosti; et plus tard, un
de ses fils se faisait appeler Jean Jolliet de Mingan. Six ans aprs
avoir pris possession de son le, en 1681, un recensement cit par
M. Ferland donne de curieux dtails sur la famille du dcouvreur du
Mississipi.

D'abord apparat Louis Jolliet g de 42 ans; puis vient sa femme Glaire
Bissot, fille de Normands de Pont-Audemer, ge de 23 ans; puis leurs
enfants, Louis g de cinq ans, Jean g de trois ans, Anne de deux
ans et Claire d'un an. La maison du sire de cans se composait de six
domestiques arms de six fusils, et Jolliet tait propritaire de deux
btes  cornes et de deux arpents de terre dfriche.

Si l'on en croit Charlevoix, en donnant cette seigneurie  Jolliet, le
roi de France ne lui fit pas un grand prsent. Elle n'est absolument
bonne  rien, remarque cet historien. Elle est mal boise, son
territoire est strile, et elle n'a pas un seul havre o un btiment
puisse tre en sret. Les ctes de cette le sont assez poissonneuses;
toutefois je suis persuad, conclut Charlevoix, que les hritiers du
sieur Jolliet troqueraient volontiers leur vaste seigneurie pour le plus
petit fief de France.

Jolliet mourut trs pauvre, en 1700, dans son Anticosti prtendent les
uns, sur une des les Mingan,--celle situe devant le gros Mcatina, au
Labrador-assure M. Henry Harrisse. Celui qui avait donn la moiti d'un
hmisphre  la France; cet hydrographe du roy qui avait eu la patience
de faire quarante-neuf voyages pour prendre connaissance de la rivire
et du golfe, avant de dresser sa carte du Saint-Laurent; celui que la
Grce aurait mis au rang des dieux et que Rome aurait port au Capitole;
cet homme fut enfoui modestement par une main inconnue, sous une grve
quelconque, n'ayant pour pitaphe que la page mue que lui  consacre
l'histoire reconnaissante.

O mon pays! que fais-tu donc de tes gloires? Crois-tu qu'un peuple se
dshonore en rigeant des statues  des gens comme Jacques-Cartier,
Champlain, de Maisonneuve, Joliette, Dollard et Montcalm?

Mais ces rminiscences du pass semblent m'entraner loin de cet humble
rcit de voyage, et me faire oublier le phare de la pointe de l'Ouest
o, au milieu de la canonnade qui nous avait accueillis le matin,
j'avais remarqu la voix vibrante d'une pice assise sur un afft de
gazon. Ce canon ne ressemblait nullement  celui que le ministre de
la marine fait livrer aux gardiens de lumire. C'tait un spcimen de
l'artillerie anglaise du XVIIe sicle, pice longue, en fer battu,
pesant 2,800 livres. Elle avait t ramasse, il y a une vingtaine
d'annes, sur les brisants qui font face au phare. A cette poque, elle
tait entoure de plusieurs autres canons qui,  mare basse, servaient
aux chasseurs d'outardes et de canards pour les aider  dfiler le
gibier. Mais petit  petit, ces tmoins muets d'une autre poque
disparurent. L'an dernier, il ne restait plus que deux de ces puissants
engins de guerre: encore, n'asschaient-ils que lors des grandes mares,
et ils finirent  leur tour par tre entrans en eau profonde, lors de
la dbcle du printemps. M. Malouin m'assura, qu'au jusant de la grande
mer le voyageur qui se promnerait en chaloupe dans les environs,
apercevrait encore une foule de ces pices qui dtachent sur le vert
sombre des algues marines leurs longs cous rouilles et couverts de
coquillages.

Quel terrible drame s'est donc pass sur cette pointe de brisants? et
qui jamais viendra raconter les pripties de ce dsastre?

Je l'ai dit, ces pices d'artillerie sont anglaises, et elles
ressemblent  s'y mprendre aux canons du XVIIe sicle que l'on montre
encore dans la Tour de Londres. Ne serait-ce pas sur les rcifs de la
pointe ouest que le capitaine Rainsford, commandant une des frgates de
l'amiral Phipps, serait venu se heurter et se briser en fuyant  pleines
voiles cette ville de Qubec, dans la cathdrale de laquelle, le comte
de Frontenac avait pieusement suspendu le pavillon du contre-amiral
anglais humili et vaincu?

L'histoire du temps rapporte qu'il fit naufrage sur l'le Anticosti, o
il russit  dbarquer avec quelques-uns de ses compagnons. Plusieurs
se noyrent en voulant prendre terre trop prcipitamment; et comme les
survivants n'avaient que peu de provisions, il fut entendu que la ration
de chaque homme serait de deux biscuits, une demi-livre de lard,
une demi-livre de farine, une pinte et quart de pois et deux petits
poissons. Quelques paves du navire leur servirent  lever une hutte,
o ils s'installrent tant bien que mal, jusqu' ce que le froid et le
scorbut fussent venus claircir leurs rangs. Le premier qui mourut fut
le chirurgien. On l'enterra le 20 dcembre 1690; et quarante hommes le
suivirent en quelques semaines. La faim de ces malheureux tait extrme.
Nuit et jour, les plus faibles taient obliges de se cacher ou de
veiller, crainte de se voir voler leur maigre ration ou d'tre assomms
et mangs par les plus forts. Un jour, un matelot irlandais enfona,
malgr les protestations de tous, le dpt  provisions, et mangea  lui
seul dix-huit biscuits, ce qui le fit tellement enfler que, deux heures
aprs, il faillit crever comme une peau de bouc. Enfin,  bout
de ressources et d'expdients, cinq des matelots de Rainsford se
dcidrent, le 22 mars 1691,  mettre en mer une petite chaloupe
chappe au naufrage et qu'ils avaient calfate le mieux possible. Ils
mirent le cap sur Boston, o ils arrivaient  demi-morts d'puisement,
aprs trente-cinq jours de navigation. Un navire de guerre fut expdi
de suite au secours de Rainsford; et ces naufrags dcims par
la misre, ne furent tirs de leur triste position que par un
miracle,--c'est le capitaine qui l'assure lui-mme,--plus heureux en
cela que bien d'autres de leurs camarades qui prirent au nombre de
plus de mille, soit dans le golfe Saint-Laurent, soit dans la mer des
Antilles, o leurs vaisseaux avaient t pourchasss par l'ouragan.

Le secret du capitaine Rainsford n'est pas le seul que la tempte ait
confi  la discrtion, des brisants de la pointe ouest de l'Anticosti.
Mon interlocuteur,  qui je rappelais les dboires de l'amiral William
Phipps, m'apprit  son tour, qu'un matin, en sortant du phare, il avait
trouv sur la grve un brigantin, la quille en l'air, et tout son monde
noy  bord.

  Oh! combien de marins, combien de capitaines
  Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
  Dans ce morne horizon se sont ensevelis!
  Combien ont disparu, dure et triste fortune!
  Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
  Sous l'aveugle Ocan  jamais enfouis.

  Combien de patrons morts avec leurs quipages!
  L'ouragan de leur vie a pris toutes les pages
  Et d'un souffle il a tout dispers sur les flots!
  Nul ne saura leur fin dans l'abme plonge,
  Chaque vague en passant, d'un butin s'est charge;
  L'une a saisi l'esquif, l'autre les matelots[17].

[Note 17: Victor Hugo, _Les rayons et les ombres_.]

Une journe charmante s'tait coule en tudes, en rcits et en
prgrinations. M. Malouin voulut nous offrir  souper. On avait tu
le veau gras en l'honneur du retour inespr de son fils, et cette
excellente rception devait terminer notre relche comme elle avait
commenc. Pour cette fois, c'tait  mon tour d'tre agrablement
surpris.

Nous tions au salon. D'une main distraite je feuilletais un album de
photographie, pieux legs laiss  la famille du gardien par une de
ses filles devenue religieuse. Tout--coup mes yeux tombrent sur le
portrait de ma soeur ane Augusta qui avait t l'amie de mademoiselle
Malouin. Aussitt cette joyeuse trouvaille me ramena aux joies de la
famille absente. Mon oeil se mouilla au souvenir de ceux qui m'aiment,
et tout rveur je restais l, en contemplation devant cette douce vision
qui hlas! ne devait faire que passer sur terre. Quel est donc le pote
qui a dit:

Les chemins d'ici-bas vont tous au cimetire?

A quelque temps de l, ma sainte soeur, ma douce Augusta nous quittait,
le sourire de l'esprance et de la rsignation sur les lvres.

  Ainsi doit s'engloutir notre frle existence.

  ......... ........ ....... ....... ........ ......

  Et de nos souvenirs rien ne sera rest
  D'autres enfants chris...........................
  Fouleront sous leurs pieds nos tertres funraires
  Et ne penseront pas que nous avons t.

  Car tout disparatra, les parures, les grces,
  Les danses et les jeux, les innocents plaisirs;
  Et le temps de son aile emportera nos traces
  Comme l'aile des vents emporte nos soupirs. [18]

[Note 18: Jules Prier. _Les veilles d'un artisan._]

La rude voix de LeBlanc vint faire diversion  mes penses, en nous
criant que la chaloupe tait prte. Il fallait partir: le _Napolon III
_ tait dj sous vapeur. Notre pavillon salua. Une salve lui rpondit
du rivage; et deux heures aprs nous passions devant Ellis Bay, mieux
connue de nos navigateurs canadiens-franais sous le nom de baie de
Gamache.

Les souvenirs que Louis Olivier Gamache a laisss dans le golfe
Saint-Laurent sont des plus vivaces. Les combats de Le Moyne d'Iberville
et de ses rudes matelots; les aventures du baron de Saint-Castin; les
dsastres de Phipps et de Walker seront depuis longtemps oublis de
la foule, quand les caboteurs et les mariniers canadiens-franais se
raconteront encore le soir, au pied du grand mt, les merveilleux
exploits de Gamache. Dans cent ans et plus, ils se diront la manire
dont il s'y prenait pour faire la contrebande des fourrures, en vitant
les croiseurs de la Baie d'Hudson; ses tours incroyables; et ses
relations avec le malin esprit qui lui obissait comme un mousse, et
poussait la condescendance jusqu' souffler dans ses bonnettes et ses
perroquets, pendant que la proue du mystrieux navire du capitaine
canadien glissait sur une mer polie comme l'acier.

Le hros de ces rcits du gaillard d'avant, Louis Olivier Gamache est n
 l'Islet en 1784, d'une famille originaire des environs de Chartres. Il
dbuta sa longue vie par l'cole de la garcette. Matelot dans la marine
anglaise, son enfance se passa  courir le monde; mais ces excursions
lointaines finirent par le blaser. Aprs avoir essay un petit commerce
le long de la cte de Rimouski, Gamache vint se fixer dans l'le
d'Anticosti, et le farouche aventurier ne tarda pas  se faire
reconnatre comme le souverain absolu de cette solitude. Du fond de
sa baie, o il cultivait quelques arpents de terre, levait quelques
animaux, et faisait la pche en grand, l'ancien matelot dirigeait des
excursions sur la cte nord, trafiquait avec les Montagnais, et se
moquait surtout du monopole de la Compagnie de la baie d'Hudson. Si
l'hospitalit de Gamache tait proverbiale, ses excentricits ne
l'taient pas moins; et jointes  sa vie solitaire et  sa mort
mystrieuse, elles donnrent naissance aux lgendes qui se racontent
encore sur son compte. Pas n'est besoin d'ajouter qu' bord
longues-vues, jumelles avaient t mises en rquisition pour regarder un
coin de cette terre illustre par matre Gamache. Mais hlas! la maison
qu'avait habite le clbre marin tait brle. Nous ne vmes qu'un pt
de maisonnettes groupes prs de ses ruines, et des enfants jouer
et foltrer  deux pas de la tombe de celui qui fut si longtemps le
croque-mitaine du golfe Saint-Laurent.

Pousss par la mare et par la vapeur, nous arrivmes bientt en face
de la pointe sud-ouest de l'le. C'est l que se trouve situ le plus
ancien phare de l'Anticosti. Btie en 1831, cette tour circulaire,
recouverte de bois blanchi, mesure une hauteur de cent pieds, et une
minute d'intervalle s'coule entre chaque clat de la lumire, qui est
visible entre les points nord-nord-ouest-quart sud au sud-est et est.

Le temps tait superbe. Tout prs de nous la mer venait mourir au pied
d'un quai naturel, taill par la vague dans un immense banc de calcaire
gris, o les fossiles pullulent; et pendant que chacun s'parpillait sur
la grve, j'eus  loisir le temps de collectionner des coraux et des
coquillages.

Au point de vue gologique l'le d'Anticosti est un trsor inapprciable
pour l'amateur. Un palontologiste, mort depuis, M. Billings crivait au
regrett sir William Logan, que le groupe de cette le tait compos de
lits du passage silurien infrieur et superpos simultanment avec le
conglomrat d'Onida, le grs de Mdina, le groupe Clinton des gologues
de New-York et la formation Caradoc d'Angleterre.

A l'appui de cette thorie, un des employs du bureau des gologues
canadiens, M. Richardson,[19] assurait qu'aprs avoir fait une tude
minutieuse de cette le, il tait arriv  la conclusion qu'elle
se composait "de calcaires argileux ayant 2,300 pieds d'paisseur,
rgulirement stratifis par couches conformes et presque horizontales.
Tous ces faits tendent  prouver, ajoute-t-il, que ces strates ont t
prcipites au fond d'une mer tranquille, en succession non-interrompue,
pendant la priode o les parties suprieures du groupe de la rivire
Hudson, le conglomrat d'Onida, le grs de Mdina et le groupe Clinton
taient en train de se dposer dans cette partie de l'ocan palozoque
qui constitue maintenant l'tat de New-York, et quelques-unes des
contres adjacentes. Si cette manire de voir est exacte, les roches
d'Anticosti deviennent alors trs-intressantes, parce qu'elles nous
procurent, avec une grande perfection, une faune jusqu'ici inconnue 
la palontologie de l'Amrique septentrionale. En songeant  la grande
paisseur des sdiments entre les groupes de la rivire Hudson et de
Clinton, on se convainc que leur dposition a occup un laps de temps
considrable; et comme le conglomrat d'Onida n'est pas fossilifre, et
que le grs de Mdina ne fournit que quelques espces peu marques, nous
avons t jusqu' prsent presque sans moyens de connatre l'histoire
des mers amricaines de cette poque. Les fossiles de la partie moyenne
des roches de l'Anticosti remplissent exactement cette lacune, et nous
procurent les matriaux ncessaires pour relier le groupe de la rivire
Hudson  celui de Clinton, par les lits de passage, contenant les
fossiles caractristiques des deux formations, associs  plusieurs
espces nouvelles qui ne se prsentent ni dans l'un ni dans l'autre de
ces groupes."

[Note 19: Rapport de l'anne 1856 par E. Billings, palontologiste,
adress  Sir William E. Logan, gologue provincial-p.263.]

Au nombre des dcouvertes faites par M. Richardson, se trouvent certains
fossiles, dsigns par M. Billings sous le nom de genre _beatricea_. Ils
ont, dit-il, la forme d'arbre, et furent recueillis, par le premier,
dans les terrains siluriens infrieurs et moyens de l'le. Ces plantes,
d'aprs la description de ce savant voyageur, se composent de tiges
presque droites, d'un pouce  quatorze pouces de diamtre, perfores sur
toute l'tendue par un tube cylindrique et presque central; en dehors de
ce tube se rencontrent de nombreuses couches concentriques, semblables 
celles d'un arbre exogne.

A l'est de la rivire au Saumon, sir William Logan assure qu'il se
prsente un escarpement de soixante pieds de hauteur, dans lequel des
troncs abattus de ce fossile avancent en dehors de la falaise. Leurs
extrmits circulaires et l'orifice qu'ils ont au milieu, donnent 
cette cte l'aspect d'une citadelle hrisse de gueules de canons, et
les voyageurs frapps de cette ressemblance n'ont pas cru mieux faire,
qu'en donnant  cet endroit le nom de Pointe--la-Batterie.

Que de rarets scientifiques doivent se trouver caches ainsi sous ces
bancs de calcaire, et attendent l, depuis des milliers d'annes, les
tudes et les recherches de la curiosit et de la patience humaines!
Petit  petit, sans se hter, elles rvlent leurs mystres chaque
jour; et dernirement encore un pcheur, en voulant entrer dans une
des criques qui bordent ce paradis de gologie, trouvait,  son grand
tonnement, une norme baleine entirement ptrifie et dans un parfait
tat de conservation.

Tout en collectionnant ainsi un peu partout et un peu de tout, notre
promenade nous, conduisit jusqu' la tour, et l nous fmes connaissance
avec son gardien, M. E. Pope, qui nous fit l'accueil des gens de sa
race, et nous offrit cette hospitalit cossaise que les sceptiques
prtendent relgue  tout jamais, au fond du libretto de la Dame
Blanche. Sa famille se trouvait runie dans la vaste cuisine du phare,
dont le parquet tait en pierre. Une pave de bois flott flambait dans
l'tre; et  et l des trophes de chasse, des ailes d'aiglons, des
ttes d'ours, des carabines et des engins de pche relevaient la couleur
sombre de la boiserie. Une fentre entr'ouverte laissait voir un coin de
paysage qui ne manquait pas de charmes: tout autour de nous respirait la
sant et le bien-tre. Il nous paraissait vident que M. Pope possdait
un secret qui manque  bien des gardiens de phare. O plusieurs de nos
compatriotes auraient senti les treintes de la solitude et de la gne,
cet homme essentiellement pratique russissait  se crer une aisance
relative. Ses champs taient dfrichs et bien fums; ses tables
pleines; ses vignots couverts de morues, et ce qui surprenait surtout
les gens de l'le, au bout d'un an ses vaches ne mouraient pas de
ce mystrieux catarrhe qui emportait toutes les btes  cornes de
l'Anticosti. Elles seules, avaient le privilge de vivre et d'attendre 
point le pot-au-feu. Un joli yacht se balanait dans la baie au milieu
d'une escadrille de berges destines  faire la pche sur les fonds:
bref, M. Pope avait fait fi du dicton favori de grand nombre de ses
collgues, qui se laissent aller  l'apathie et rpondent  ceux qui
essayent de les en tirer:

--Bah!  quoi sert de dfricher la terre, d'exploiter la mer ou de se
crer de nouvelles occupations? Nettoyons, allumons, teignons notre
phare aux heures rglementaires, et pendant que vogue ainsi la galre,
croisons-nous les bras. Notre salaire n'est-il pas gagn? Gardons-nous
bien surtout de faire valoir ce qui nous entoure et qui n'est 
personne. Ce serait travailler pour son successeur; et la vie est trop
courte pour s'amuser ainsi.

M. Pope a cru devoir prendre un autre genre d'gosme. Sa lumire est
en ordre, ainsi que ses champs, ses tables, ses exploitations. Tout en
faisant son devoir, il ne rougit pas d'employer le temps de manire 
laisser  ses enfants une fortune assez rondelette, qu'il leur lguera
un jour avec l'amour de l'conomie et du travail.

A quelques arpents du phare de la pointe sud-ouest se trouve la cabane
d'un pauvre colon du nom de Fortin. Il vint nous demander si nous avions
un prtre  bord.

--Depuis trois ans, nous disait-il, ma femme et moi nous n'avons pas
entendu la messe. C'est une bien grande privation pour un catholique!

Il devait se passer encore trois longues annes avant que le pieux dsir
de Fortin pt se raliser.

Ce fut un des aumniers de notre troisime croisire, M. l'abb Marcoux,
qui eut le bonheur de s'acquitter de cette mission, et d'offrir le
saint sacrifice dans cet humble cabanon, pendant qu'un de ses confrres
changeait la hutte voisine en confessionnal.

En me reportant ainsi vers le pass, je me rappelle la surprise
qu'prouva Agnor Gravel, en retrouvant parmi les plus fervents
pnitents de l'le, une de ses vieilles connaissances, le pre Luc
Marolles.

Depuis trente six ans le pre Luc habitait l'Anticosti. Il avait t
l'ami de Gamache; avait trapp et couru en tous sens les bois et les
rivires de l'le. Ce n'tait pas  ce mtier-l, parat-il, que saint
Augustin recueillit les notes qui servirent plus tard  rdiger sa _Cit
de Dieu_. Ce qui venait  l'appui de cette hypothse, c'est que des
mauvaises langues prtendaient avoir vu le pre Luc tituber, comme No
dans ses plus belles vignes. D'autres avaient ou-dire, qu'il ne se
gnait pas de jurer comme un payen. Mais ces commrages n'avaient plus
leur raison d'tre. Celui que nous avions quitt pervier, plus tard
nous devions le retrouver colombe: et le pre Luc dpouill du vieil
homme, et fier d'avoir mis en liesse tous les justes du paradis, a
continu depuis  tre l'exemple de l'le.

La premire fois que nous le rencontrmes chez M. Pope, il vint nous
donner sans faon une vigoureuse poigne de main, et causer des
dernires nouvelles.

Comme d'habitude, elles ne roulaient que sur des histoires de naufrage:

--Tenez, messieurs, nous disait-il, en nous indiquant du doigt une
pointe sombre qui se perdait sous l'horizon: voyez-vous, l-bas, cette
langue de terre qui touche  la rivire Observation? Un brick est venu
y faire cte, en dcembre dernier. Il neigeait  ne pas voir le bout de
son nez: l'quipage tait  demi gel; et ce ne fut qu'aprs des efforts
inous qu'il parvint  descendre  la mer une de ses chaloupes. A peine
cette embarcation et-elle franchi trois encablures qu'elle se prit
 talonner. Fous de peur, se croyant sur les brisants, ses matelots
remirent le cap sur leur brick naufrag, et vinrent se faire craser
par la mer, le long des flancs du navire. Sept matelots et le capitaine
prirent ainsi; pendant que le second, accompagn d'un de ses hommes,
furent rejets  la mer par le contre-coup. Ils nagrent ferme: mais la
vague les porta malgr leurs efforts, vers le rcif o la baleinire
avait touch. De rechef ils se croient perdus, lorsqu'une lame en se
retirant ne leur laisse de l'eau qu' la ceinture: puis venant les
reprendre, elles les lance sans connaissance sur ces cayes qui les
avaient tant effrays un quart d'heure auparavant, et qui n'taient
autre chose que le rivage! Ds le petit jour, en se rendant  la
rivire, le second trbucha sur le corps mutil de son capitaine: il
tait venu atterrir pendant la nuit.

Quant aux autres, je les retrouvai tous le lendemain; et parmi eux un
ngre qui s'tait noy la tte en bas, le pied droit pris entre un
chanon de l'ancre et l'cubier.

Tout en causant ainsi, le pre Luc nous avait entrans du ct du petit
cimetire, situ prs de la tour. Un enclos en bois peint y renferme
le tombeau destin aux Pope, et qu'occupent dj deux membres de cette
honorable famille.

Un peu plus loin, sont entasss ple-mle, sous des monticules de tourbe
couverts de ronces, les corps des vingt et un naufrags, faisant partie
de l'quipage du "_George Channing_," navire anglais qui vint  la cte
en 1830. Neuf de ces malheureux sont couchs dans une mme fosse. Une
pitaphe se dresse sur ce morne charnier. Elle consiste en une planche,
sur laquelle une main amie a grav avec la pointe d'un couteau ces
lignes, que je reproduis textuellement:

                To
            the memory
                of

  DAVID CORMACK     GEORGE MILLER

   who departed this life on the

   22 December       23 December
     aged 25           aged 51

having been shipwrecked in the OTTAWA, London
          2nd December 1835.

Erected by the remaining survivors of the crew.

Jamais de ma vie je n'ai vu quelque chose de plus triste et de plus
navrant que ces tombes d'inconnus qui demeurent l sans prires; et
pour oublier ces tristesses, nous prmes le parti de nous rendre  la
gracieuse invitation de madame Pope. Chez elle une charmante surprise
nous attendait. Sur une table, au milieu du salon de la tour, taient
parpills une foule de croquis, d'tudes et de dessins signs par
mademoiselle Grce Pope. Ces bauches indiquaient non-seulement les plus
heureuses dispositions pour la peinture, mais elles prouvaient que cette
enfant de treize ans avait un talent remarquable pour l'art statuaire.
On nous fit voir un modle en argile d'une matrone romaine agenouille,
qui certes, par l'lgance de la draperie, la puret des lignes et la
finesse du travail, n'aurait pas fait honte aux dbuts de certains
artistes  la mode. Les uns admiraient j'tais du nombre. D'autres
hasardaient de timides conseils. Pendant ce temps-l, madame Pope
faisait  ses htes une distribution de zoophytes, de coquilles, et
ce ne fut que lorsque nous emes repris la haute mer, que nous pmes
compter nos trsors, et bien nous rappeler les attentions dlicates de
cette hospitalit.

Notre dpart avait t prcipit. Du haut du phare, le capitaine avait
vu un banc de brume se former  l'horizon, et  peine avions-nous couru
une borde au large, qu'il fallut caper. Dj le brouillard nous
enveloppait, pour ne plus nous quitter qu'aprs quatre-vingt-sept
heures.

Rien de triste comme cette nuit en plein jour qui parfois, ne permet pas
 un matelot de distinguer son voisin sur le pont. Autour de lui, tout
est nuageux, opaque. La mer est l, qui confond ses teintes gristres
avec le ciel fumeux: et sans le monotone clapotis de la vague qui
se brise sur le flanc du navire, l'homme  la roue croirait que son
capitaine le fait voguer vers le nant.

Au milieu de ce chaos, nous devions nous orienter et veiller au plus
prs: on se trouvait sur la route la plus frquente par les navires.
La brise frachissant vers la tombe de la nuit, les vigies furent
doubles. Une houle grosse et longue nous balanait au milieu du rideau
de crpe qui ne cessait de nous couvrir; et toujours factieux, Agnor
Gravel, qui se souciait fort peu des collisions, profita de l'occasion
pour donner du courage  un passager, en lui assurant qu'avec un vapeur
en fer, de la force du _Napolon III_ on tait certain de couler
n'importe quel voilier qui viendrait se mettre par notre travers.

Pendant quatre-vingts heures nous emes sur les yeux l'impntrable
tissu du brouillard. Quelquefois le soleil perait en curieux ce dme
de brume, dont nous tions le centre. L'azur du ciel nous apparaissait
alors dans toute sa splendeur sereine, mais ce n'tait que pour nous
renouveler le supplice de Tantale. Tout aussitt, la vote sombre se
refermait sur notre grand mt. D'abord, ce n'taient que de lgers
flocons de fume qui tachetaient rapidement le fond de saphir. Puis des
teintes laiteuses, se grouprent petit  petit autour du disque solaire.
D'blouissante, la lumire devint ple peu  peu: elle passa au jaune
blafard, au roux; puis elle alla s'amoindrissant, jusqu' ce que le
brouillard plus dense et plus entt que jamais, et ramen la tristesse
sur nos fronts, en touffant le soleil dans sa chape de plomb.

Je ne le cache pas, ce fut avec un sentiment d'indfinissable plaisir
que nous dbarqumes  la pointe sud. Plongs dans cette demi-obscurit,
ne respirant que moiteur et humidit, la vie du bord tait devenue pour
nous d'une monotonie dsesprante. Invariablement, la conversation
roulait sur le vent qu'il faisait, et sur celui qui soufflerait le
lendemain. L'oeil se fatiguait  interroger l'horizon qui restait
muet. Les uns avaient un faible pour le baromtre, et le consultaient
constamment. D'autres n'avaient foi que dans les sondages, et se
dressaient  chaque instant, comme des points d'interrogation, devant
l'officier charg de cette dlicate opration. Le soir, chacun
s'endormait du sommeil du juste, en faisant des rves, dont les moins
farouches leur montrait le _Napolon III_ passant  toute vapeur sur le
corps des navires, assez imprudents pour se trouver sur son passage.

Ds le petit jour, une seule interrogation partait de tous les coins du
carr:

--Raphal, quel temps ce matin?

--De la brume, messieurs, encore de la brume, toujours de la brume!
rpondait le matre d'htel, tout en veillant  ce que la table ft
prpare pour le djener.

Et les heures, succdaient ainsi aux heures, sans que le jour pt voir
le jour.

Nouveau Lazare, le soleil enfin quitta son linceul! Il tait l, se
mirant dans la mer; et nos yeux purent se reposer sur autre chose que
sur l'insaisissable. Ils avaient devant eux le phare de la pointe sud,
tour blanche, hexagone, qui atteint soixante-quinze pieds de hauteur, et
dont la lumire blanche place  cinquante-quatre pieds du sol donne
un clat toutes les vingt secondes. Prs de l, se trouvaient groupes
quelques maisonnettes, dont l'une, trop petite et mal construite, est
destine au gardien, et l'autre renferme un engin  vapeur qui, pendant
les temptes de neige ou par les temps obscurs et brumeux, fait rsonner
un sifflet dix secondes par minutes.

La garde du phare de la pointe sud est confie par le ministre de la
marine  un homme aussi instruit qu'nergique, M. David Ttu. Grand, les
paules lgrement votes, l'oeil doux et serein, possdant un poignet
de fer et une sant  toute preuve, notre ami nous reprsentait
 merveille le type du canadien-franais de jadis; et cet esprit
chevaleresque et aventureux qui, n'obissant qu' son impulsion, et
ne se laissant guider que par son flair et par ses connaissances,
parcourait en tous sens le continent amricain, y faisant des
dcouvertes merveilleuses, et ne revenait au pays, que pour lguer 
d'antres son amour du voyage, de la libert et de l'inconnu. Ce fut dans
une de ses longues promenades sur la cte du Labrador que David Ttu
dcouvrit ces fameux gisements de sable qui, bien exploits, donneraient
les plus beaux minerais magntiques du monde. Ce fut aussi grce  son
courage, que les maraudeurs de Saint-Alban purent chapper aux limiers
qui les traquaient comme des fauves. Rendez-vous avait t pris au
milieu de la nuit sur le pont de glace, en face de Qubec. L, un homme
se faisait reconnatre de Ttu, au moyen d'un signe accept, et ils
devaient alors se remettre aveuglment  sa discrtion. Malheureusement,
les confdrs s'garrent sur le fleuve. Ce ne fut qu'au point du jour,
qu'ils purent rejoindre leur guide prs de la pointe de l'le d'Orlans,
Sons sa conduite, ils descendirent en voiture le long de la cte nord
jusqu'au Saguenay; puis  pied jusqu' Moise, ou, au printemps, ils
s'embarqurent sur une golette que Ttu commanda pour l'occasion.
Cet excellent marin, profitant alors d'une tempte qui rendait la mer
intenable, put courir dposer ses passagers  bord d'un croiseur qui les
attendait dans le golfe.

L'esprit d'aventure, le got de la solitude faisaient de notre ami,
un homme on ne peut plus apte  remplir les fonctions de gardien
de lumire. Les longs quarts de nuit qu'il lui fallait faire, lui
permettaient de se livrer  ses tudes favorites sur l'histoire
naturelle. Il aimait son phare comme un chasseur d'Afrique aime son
cheval arabe. Une partie de la journe se passait , l'astiquer et  le
mettre en ordre; puis, quand la besogne tait termine, quand l'hiver
tait venu et que sa lumire avait t teinte--le vingt dcembre--alors
commenait la saison des chasses et des explorations. Vite, on,
chaussait les raquettes. Les fusils taient dmonts et nettoys, les
piges prouvs, et bientt, le jarret solide et alerte, envelopp dans
une chaude vareuse, on voyait Ttu, la carabine sur l'paule, portant
avec lui des provisions pour plusieurs jours, prendre la lisire du bois
ou le long de la grve, et aller dclarer une guerre sans merci aux
loutres, aux ours et aux renards gris, rouges, noirs, et argents.
Rarement ce nouvel Oeil-de-Faucon revenait bredouille; et plus sa chasse
ou sa pche avait t abondante, plus ses voisins et ses amis, les
pauvres, s'en ressentaient. Alors fourrures prcieuses, morceaux de
venaison, grosses pices, truites monstrueuses, tout passait entre les
mains de cet homme, qui se souciait fort peu, en ce temps-l, de savoir
ce que sa gauche ou sa droite faisaient.

Le soir au coin du feu, maints trappeurs racontent encore les histoires
merveilleuses de ce pcheur habile et de ce chasseur adroit; mais nulle
 mon avis ne vaut celle de l'ours tu au vol.

Ttu avait ou-dire qu'une baleine morte tait venue atterrir 
quelques lieues de son habitation. En homme qui sait profiter du vieux
dicton--aide-toi, le ciel t'aidera--il part, accompagn de Crispin, son
domestique, bien dcids tous deux  tirer du ctac toute l'huile
qu'il pourrait rendre. La nuit tombait lorsqu'ils arrivrent au lieu de
l'chouage; et comme avant de camper, Ttu tenait  tre renseign sur
la valeur de l'pave, les chasseurs se dirigrent du ct de la baleine.
Ils avaient t devancs par des rdeurs de grve encore plus alertes
qu'eux: et deux ours noirs s'en donnaient  coeur joie, le museau plong
dans les flancs du monstre, mangeant comme deux clercs chapps
de carme, et ne s'interrompant de fois  autre que pour respirer
longuement, et pour lcher leurs babines toutes ruisselantes de lard.

Le domestique de Ttu tait devenu pratique au contact de ce matre.

--M. David, lui dit-il doucement, en glissant une balle dans son fusil,
permettez-moi de tirer le plus gros? J'ai besoin d'une robe de carriole,
lorsque je retournerai chez moi,  l'automne. Et ma foi! plus d'un
faraud m'enviera cette peau d'ours, lorsque le dimanche, mon cheval
m'attendra  la porte de l'glise de Berthier.

Sa vie de trappeur, autant qu'une certaine fable de Lafontaine, avaient
mis Ttu au courant des habitudes ruses de matre _Ursus_. Aussi,
fit-il signe  son compagnon de ne pas trop se presser de tirer. L'ours,
dont la fourrure soyeuse devait orner l'arrire d'une des carrioles de
Berthier, se prsentait mal; et puisque Crispin tenait absolument 
celui-l, il fallait attendre le moment favorable, pour le prendre 
l'oeil ou au coeur.

Mais la chanson de Nadaud aura toujours raison:

  L'ambition perd les hommes.

Crispin, rendu nerveux par l'appt du butin, venait d'pauler. V'lan! le
coup part. La balle ricoche sur le museau de l'ours, et va, comme Jonas
se perdre dans le ventre de la baleine. Le second ours, plus gourmet et
sans doute de meilleure famille que son camarade, avait russi, pendant
le colloque des chasseurs,  se hisser sur le dos du ctac. C'tait
sa manire  lui de mettre la main au plat. La dtonation du fusil le
surprit l; et tout effray, perdant la tte comme Balthazar au milieu
de son festin, mais ayant moins de dcorum que ce roi, il s'lana dans
l'espace, o la balle de Ttu vint le rejoindre. Celle-ci l'envoya
rouler roide mort sur le dos de son compagnon qui, hurlant de douleur,
le museau hach par la balle de Crispin, et surpris par cette avalanche
d'un nouveau genre, prit le bois au galop, laissant le propritaire de
la petite carriole de Berthier rflchir  la philosophie de ces deux
vers, que Ttu prenait le malin plaisir de lui rpter, en rechargeant
sa carabine:

  .....................il ne faut jamais
  Vendre la peau de l'ours qu'on ne l'ait mis par terre.

David Ttu avait reu de la nature certains talents de socit qui, sur
l'le d'Anticosti, ne sont pas  ddaigner. Tour  tour cordonnier,
mcanicien, inventeur, zoologiste, gologue, lettr, homme du monde,
cordon bleu et trappeur, il avait su donner  la maison qu'il habitait
le cachet de ses occupations multiples. Aux murs taient accrochs des
canardires, des pistolets, une carabine, un fusil de rempart et des
perches de ligne. Dans un coin, on voyait un coffre de pharmacie sauv
du naufrage du _Shandon_. Tout se coudoyait dans sa petite bibliothque,
depuis le _Cornhill Magazine_, l'_almanach de Raspail_, jusqu'
l'_Imitation de Jsus-Christ_ et un trait d'entomologie. Une
courte-pointe en fourrure couvrait un lit de sangle, auprs duquel
se dressait une table de nuit surcharge de botes de fossiles et de
paperasses, o le matre, au moment o nous entrions, venait d'insrer
ses dernires observations mtorologiques, et sur lesquelles il avait
ngligemment jet, en guise de presse-papier, une norme dfense de
morse.

Inutile de peindre la joie de Ttu en nous apercevant. Quoique beaucoup
plus g que moi, il avait t mon compagnon d'enfance, et bien qu'un
mois de causeries n'et pas suffi pour nous dire tout ce que nous avions
vu et appris depuis une sparation de douze ans, il fallait subir
les exigences de la consigne, et le laisser libre de son temps. Nous
n'avions que cinq heures devant nous pour ravitailler ce phare. Mais
avant d'aller sur la grve prendre livraison de ce que lui expdiait le
ministre de la marine, Ttu donna des ordres pour faire prparer en
notre honneur, une chasse aux homards.

Cette chasse se fait au moyen de chiens de Terreneuve qui plongent et
vont  mare basse, chercher ces dlicieux crustacs dans ces herbes
marines que Denys appelait des plantins, et que les pcheurs du golfe
ont baptises du nom de prairies  homards. Enfoncs dans d'normes
bottes sauvages, que l'on avait eu la complaisance de nous prter, et
arms chacun d'un panier et d'un bton, au bout duquel tait fix un
crochet de fer, nous cheminions dans l'eau et suivions de point en point
les instructions de notre guide. Il fallait marcher  pas compts et
avoir l'oeil vif, pour distinguer dans cette herbe verte qui suivait les
ondulations de la mer, la carapace noire ou les longues serres de ceux
que nous cherchions. En voyions-nous un: vite nous plongions notre engin
de pche pour tcher de l'attraper. Mais prompt comme l'clair, le
crustac nous avait dpasss d'un coup de queue, et la chasse tait 
recommencer, aux grands clats de rire de notre guide. Celui-ci, plus
expert, n'avait qu' glisser hypocritement son croc sous le ventre de
la pauvre bte,  la chatouiller quelques secondes, puis  l'envoyer
rejoindre brusquement la douzaine et demie de camarades qui, tout
abasourdis par leur changement de garnison, se livraient  la plus
excentrique des manoeuvres pour sortir de leur prison d'osier. Quant aux
terre neuves, ils n'y mettaient pas tant de faons. Ds qu'ils avaient
flair un de ces malheureux homards, ils le happaient hardiment et
allaient le dposer sur la grve.

En mer, cinq heures peuvent apporter bien des changements. Le temps, qui
s'tait mis au beau, fut de nouveau gt par l'impitoyable brume. A tire
d'aile, elle accourait du large. La houle s'tait refaite; elle devenait
creuse, et bien qu'elle n'offrt aucun danger, comme la baleinire
remorquait une longue chelle, et que le vent soufflait dans une
direction oppose  la mare, nous arrivmes couverts d'embruns au
_Napolon III_.

En accostant, les hommes se dfendirent mal. Nous faillmes emplir; et
la vague poussa l'impudence jusqu' s'approprier la casquette d'Agnor
Gravel, qui s'en vengea, en parodiant le fameux vers de Racine:

  Le flot qui l'emporta recule pouvant.

L'alexandrin de Thramne fut la seule oraison funbre que reut cette
vieille amie de vingt ans.

En voyant venir le brouillard, Ttu craignit que nous eussions quelques
difficults  retrouver la route du steamer; et, prenant sa boussole, il
avait tenu  nous faire la conduite. Fermement assis sur le banc d'un
esquif long de dix pieds, qu'il gouvernait comme une plume au moyen de
deux lgers avirons, il vint ainsi jusqu'au _Napolon III_. Nous sachant
alors en sret, il revira de bord, salua de la main; et ramant vers
terre, la dernire fois que nous le vmes, comme l'oiseau prcurseur des
temptes, il se laissait bercer ainsi qu'un ptrel sur le dos des vagues
normes.

Trente milles sparent  peine la pointe sud de la Pointe-aux-Bruyres.
Avec une bonne brise pour un voilier, et du temps calme pour un
vapeur, cette distance n'est qu'une promenade d'agrment; mais avec le
brouillard tout doit compter en mer. Il fallut donc remettre  la cape,
et nous mmes trente-six heures  franchir douze lieues. De temps 
antre, le son d'une conque ou d'un porte-voix nous arrivait  travers la
brume, qui s'tendait plus grise et plus paisse que jamais. C'tait un
gros navire qui arrivait sur nous. Comme un fantme, il passait sous
notre trave, ou coupait notre sillage, puis une seconde aprs, sombrait
dans le brouillard, o nous disparaissions  notre tour. Appuys sur les
bastingages, les matelots oisifs fumaient leurs pipes et se laissaient
bercer par la mer, d'un air ahuri; pendant que Jim, vieille gaffe
rouille par de nombreuses campagnes faites  bord des marines anglaise
et chilienne, leur disait d'un ton goguenard, en dsignant Agnor
Gravel, qui, se croyant protg par la densit de la brume, se livrait 
de douloureuses tudes sur le mal de mer:

--_Well tars! I think that a man who travels at sea for his pleasure,
might as well go to purgatory for his past time._

Ce ne fut qu'en sondant, et qu'en prenant mille prcautions, que nous
arrivmes ainsi par le travers de la Pointe-aux-Bruyres. Bientt, 
la faveur d'une claircie nous pmes apercevoir le phare. Il a t
construit en 1855, et a la forme d'une tour blanche, circulaire, haute
de cent-dix pieds. D'aprs le livre bleu de la marine, ce phare est
toujours ouvert au sud de la pointe au Cormoran, et est visible entre
les points sud-ouest-quart-nord et est. Il est bti sur une pointe trs
basse qui vue d'une certaine distance en mer, s'efface compltement
pour ne laisser apercevoir que la tour. Celle-ci, par un curieux effet
d'optique, ressemble alors  une voile sur l'horizon.

Notre aimable camarade de route, M. Gagnier, devait nous quitter ici.
Avant de nous dire adieu, il voulut nous faire les honneurs de son
domaine, qui ressemble plutt  une ferme modle qu' l'emplacement d'un
phare. Nous sautmes donc ensemble dans la baleinire; et bientt nos
vigoureux rameurs nous dbarqurent sur l'troite lisire de grve qui
spare la mer d'un petit lac d'eau douce. Le voyageur, en parcourant
cette partie de l'Anticosti, rencontre assez frquemment ces lagunes,
peuples d'anguilles. Elles sont creuses dans une vaste tourbire qui,
d'aprs M. James Richardson, s'tend le long des terres basses de la
cte sud de l'le, depuis la Pointe-aux-Bruyres jusqu' huit ou neuf
milles de la pointe sud-ouest. Cette plaine continue de tourbe a plus de
quatre-vingts milles d'tendue. Sa largeur moyenne est de deux milles;
elle prsente une superficie de plus de cent-soixante milles carrs, et
les sondages lui ont donn, une paisseur de trois  dix pieds. En y
pratiquant des canaux, on pourrait aisment l'asscher et la rendre
propre  l'exploitation. C'est, autant que je sache, ajoute M.
Richardson, la plus vaste tourbire du Canada. On y a trac une route
qui conduit au phare. Elle n'est pas trs longue, un mille tout au plus,
mais ce jour-l, elle nous parut interminable. Nous tions accompagns
par un norme terreneuve qui nous montrait des dents  rendre jaloux
n'importe qui, par leur blancheur, et  faire trembler n'importe quel
mollet, par leur longueur. Ce terrible chantillon de la race canine
tait appuy par un petit taureau noir,  l'encolure puissante. L'oeil
en feu, les naseaux frmissants de colre, ce dernier faisait de droite
et de gauche des charges  fond de train sur les envahisseurs de son
le. Heureusement que Gagnier tait trs bien avec le terre-neuve.
Pendant qu'il le cajolait et l'amadouait de son mieux, nous nous
dbarrassions de notre second assaillant, en faisant pleuvoir un dluge
de pierres et de bois flott sur cet animal farouche et dgnr, dont
les paisibles anctres s'taient jadis illustrs au service des rois
fainants.

Une rception cordiale nous attendait  la tour, et un excellent dner
y avait t servi par les soins de madame Gagnier. Pendant que nous lui
faisions honneur, les questions et les rponses pleuvaient des quatre
coins de la table. L'un, apprenait avec surprise la mort du fondateur de
la confdration canadienne, de Sir George Cartier; l'autre, interpell
sur les affaires de France, annonait la prsidence du marchal de
MacMahon. Chacun vidait le dessus de son panier en change des nouvelles
locales, et ce fut ainsi que nous apprmes la fin terrible d'un des
enfants de la famille Bradley. En jouant, il s'tait perdu dans les
bois. De longues et de frquentes battues furent organises. Tout fut
inutile: et les parents s'taient dj rsigns, lorsqu'ils virent leur
pauvre coeur soumis  une nouvelle preuve. Quelques mois plus tard, un
second enfant partit dans une embarcation, conduite par un domestique.
Ils se rendaient  trois milles de l; mais un coup de vent du nord les
surprit en vue de la cte, et ils furent entrans vers la haute mer.
Ont-ils t recueillis par un navire qui passait? Le golfe leur a-t-il
donn une de ses vagues pour linceul? Nul n'a pu pntrer encore un
secret que l'abme semble vouloir si bien garder.

Notre amphitryon tait l'ami intime de David Ttu, et que de fois, ils
avaient franchi  pied ou en berge les trente milles qui les sparaient
l'un de l'autre, et ce, pour avoir le plaisir de causer et de fumer une
pipe ensemble! Comme tous les insparables, leurs caractres faisaient
antithse. Ils ne s'accordaient que sur deux choses, la pche et la
chasse. Autant Ttu adorait sa libert et ses franches coudes, autant
Gagnier aimait le confort, la vie domestique. Sur cette le dserte,
livr aux seules ressources de son bon sens et de sa modeste
bibliothque, il avait russi  former et  lever la plus charmante
famille du monde. Il est vrai qu'une femme pieuse et dvoue l'avait
aid  mener  bonne fin cette tche sublime, et que le Dieu qui aime
tant les petits enfants avait bni leurs efforts chrtiens.

L'intrieur du phare de la Pointe-aux Bruyres ressemble plutt  celui
d'une de nos riches chaumires canadiennes-franaises, qu' un poste
jet au milieu de la solitude pour guider ou secourir les naufrags. En
homme prudent, Gagnier a su tirer parti de tout: pas un coin o l'oeil
ne rencontrt une armoire. Un pole toujours ronflant, des couvre-plats
bien tams, une longue file d'assiettes, de bols et de soucoupes rangs
dans des buffets  jour, donnent  la cuisine un perptuel air de fte.
Le salon est joli, bien dispos et trouverait grce devant le plus
difficile. Des chambres  coucher sort ce parfum de linge net et blanc,
qui fait l'orgueil des mnagres de notre pays, et depuis la lanterne
jusqu'au rez-de-chausse du phare, tout respire le calme, l'ordre et la
propret.

Hlas! cette tranquillit ne pouvait toujours durer. Bientt
l'impitoyable mort vint faire jaillir les larmes au milieu de cette
douce joie.

En 1874 un brigantin, l'Alexina, faisait naufrage prs de la
Pointe-aux-Bruyres. Tout le monde put quitter l'pave et gagner terre
sain et sauf: mais  la suite du froid et de la misre, un matelot de
l'Islet, du nom de Deroy, fut atteint d'une fivre crbrale.
Depuis quelque temps dj le jeune Thomas Gagnier--il avait treize
ans--souffrait de la consomption. On le voyait dprir promptement sous
ce rude climat; mais en apprenant la terrible position de Deroy, le pre
du poitrinaire oublia les fatigues que pourrait occasionner  sa
famille un nouveau malade, et donna des ordres pour que le matelot ft
transport  la tour. Tous les soins furent prodigus  ce jeune homme
de vingt-trois ans: mais sans rsultat. Deroy mourut, emport au milieu
d'une attaque de dlire, et celui qui ne l'avait pas abandonn un seul
instant, son fidle camarade Adlard Couillard-Desprs--troisime
lieutenant  bord du _Napolon III_--fut oblig de prendre le
cadavre dans ses bras, de le descendre sans bruit,  onze heures du
soir--crainte d'attirer l'attention du jeune Gagnier qui se mourait--et
d'aller le dposer dans un hangar, o il passa le reste de la nuit 
l'ensevelir,  lui faire un cercueil, et  ouvrir  grand'peine une
fosse dans la terre gele. Ceci se passait au commencement d'avril. Le
sept du mme mois, l'enfant du gardien de la Pointe-aux-Bruyres rendait
 son tour le dernier soupir. Desprs et les autres naufrags venaient
de trouver l'occasion de regagner la cte sud: et le malheureux pre,
laiss  sa propre initiative, fut forc de faire l'ensevelissement, la
tombe et la fosse: de porter lui-mme son enfant jusqu'au petit enclos
qui sert de cimetire, et de l'y enterrer au milieu de sa famille au
dsespoir qui sanglotait un _de profundis_.

--Je me sentis alors tellement fou de douleur, me disait le brave
Gagnier, avec des larmes dans les yeux, que j'oubliai les vivants pour
ce cher petit mort. A force de penser  cette catastrophe, je faillis un
jour prendre mes jambes  mon cou et me sauver dans les bois.

Ce ne fut qu'en 1875, que j'eus l'occasion de visiter le dpt de
naufrags, o les gens de _l'Alexina_ avaient pass l'hiver. Le
lieutenant Couillard-Desprs nous conduisit  cet abri, qu'un
gouvernement prvoyant a rig l, pour les malheureux jets  la cte.
Cet officier en faisait les honneurs avec d'autant plus de plaisir, que
lui-mme y avait t sauv d'une mort certaine. L'habitation se compose
d'un seul appartement et d'un grenier. Une double range de couchettes
en bois, superposes les unes sur les autres, fait le tour de cette
unique chambre, et les htes que le hasard loge  pareille enseigne,
n'ont pour matelas que de la paille qui parfois n'est point
trs-frache. Un grand pole en fonte occupe le milieu de ce rduit: et
seule sa lueur l'claire  la veille, car le ministre de la marine ne
fournit pas le luminaire.

La provision rglementaire d'un dpt de naufrags consiste en quinze
quarts de farine, sept quarts de pois, du sucre, du th, et sept barils
de lard[20].

[Note 20: En 1874, on a ajout  ces provisions, deux botes de
viandes en conserve, et douze couvertes.]

Tant pis pour ceux qui arrivent les derniers  cette htellerie de la
mer. D'autres y taient passs auparavant: et la ration quotidienne
donne  l'quipage de _l'Alexina_ ne se composa que d'une petite mesure
de pois, d'une livre et demie de farine, et de trois-quarts de livre de
lard. Desprs fut acclam cuisinier en chef de cette bande d'affams; et
comme la batterie mise  sa disposition ne se composait que d'un polon,
ainsi que d'un plat de fer-blanc, et que les couteaux taient surtout
remarquables par leur absence, il eut un trait de gnie, en se promenant
un jour sur la grve. Remarquant une large coquille, il la ramassa et
y adapta une pince en bois. Ses camarades en firent autant; et on peut
s'imaginer tous les services que cette cuillre improvise rendit
alternativement,  la pure aux pois et aux vareuses des naufrags
de l'_Alexina_. Le frugal menu dtaill plus haut ne rappelle pas
prcisment celui des _Frres Provenaux_: et que de fois les gardiens
du phare, se laissant attendrir par la vue des maladies et des
privations qui fondent sur ces dlaisss, ne leur fournissent-ils pas
des provisions prises sur leur propre rserve.

Le ministre de la marine s'est montr d'une grande sollicitude pour
tout ce qui touche  l'habillement des naufrags. Le matre du phare
distribue  chaque homme, ds son arrive, un excellent gilet de laine
bleue, un pantalon en serge, une paire de caleons, deux vestons de
flanelle, des bas, des bottes, des mocassins, des raquettes, un bonnet
de fourrure, des mitaines et une chaude vareuse. Pour peu qu'un homme
ait de l'nergie, et ne se laisse pas abattre par l'oisivet et par
l'isolement, il peut ainsi passer un hiver assez confortable: et la
chasse, la pche et la coupe du bois de corde le tiennent toujours en
haleine empchant ses muscles de s'engourdir.

La vue de cette chambre dsole, o un interminable hiver s'tait pass,
avait rappel au lieutenant Desprs ce qu'il y avait souffert. Devant
ses yeux repassait le naufrage de l'_Alexina_, l'atterrage miraculeux
de son unique embarcation, la maladie de Deroy, sa triste agonie, et la
nuit terrible de l'ensevelissement. Tout en songeant  ces choses, ses
pas distraits l'avaient men jusqu' l'endroit o dormait son camarade
de danger: et j'aidai Desprs  planter une croix sur ce tertre
solitaire, pour indiquer au passant qu'un chrtien s'tait endormi l,
sur les bords de la mer, en attendant paisiblement l'heure solennelle de
la rsurrection.

Mais ces rminiscences d'une troisime croisire, que je dois, pour ne
pas me rpter, mler sans cesse  ceux de mon premier voyage, me font
oublier qu'il nous faut retourner  bord. Gagnier et son excellente
famille ont reu nos adieux. Les avirons frappent le flot en cadence;
et pendant que nous tournons le dos  cette terre inhospitalire de
l'Anticosti qui, pour nous a menti si gracieusement  sa rputation, je
songe  ce que l'avenir peut rserver  cette le qui a une longueur de
cent vingt-deux milles, une largeur de trente, et une circonfrence de
deux cent soixante-dix. Prive de ports et entoure d'une redoutable
ceinture de rcifs, j'ai bien peur que tous les efforts faits pour la
coloniser ou la dfricher restent infructueux.

Depuis l'instant o elle fut dcouverte et baptise par Jacques-Cartier
du nom de l'Assomption, l'Anticosti n'a gure chang d'aspect. C'est
toujours cette terre que Champlain trouvait "blanchtre comme les
falaises de la cte de Dieppe," et que le routier de Jean Alphonse de
Saintonge nous prsente dans son langage potique, comme tant "assise
sur des rochers blancs et d'albtre, couverte d'arbres jusques au bord
de la mer." Seulement, ces reprsentants du rgne vgtal sont en
certains endroits tellement rabougris et tellement enchevtrs les
uns dans les autres, qu'on peut marcher des arpents sur leurs cmes
mtamorphoses en ressorts lastiques.

Quelques-uns ont prtendu que l'le renfermait des richesses minrales.
Je ne crois pas qu'il se soit fait quelques travaux en ce sens, depuis
le jour o Charlevoix livra  la postrit la dsopilante histoire de la
premire tentative.

--"Il courut un bruit il y a quelques annes, assure cet crivain, qu'on
avait dcouvert  Anticosti une mine d'argent, et faute de mineurs
on fit partir de Qubec, o j'tais alors, un orfvre pour en faire
l'preuve; mais il n'alla pas bien loin. Il s'aperut bientt au
discours de celui qui avait donn l'avis, que la mine n'existait que
dans le cerveau bless de cet homme, lequel lui recommandait sans cesse
d'avoir confiance en Dieu. Il jugea que si la confiance en Dieu pouvait
par miracle faire trouver une mine, il n'tait pas ncessaire d'aller
jusqu' l'Anticosti, et il revint sur ses pas."

Pendant l't, l'le d'Anticosti est parcourue par des bandes nomades de
pcheurs qui exploitent le saumon, la morue, le maquereau, le homard et
le hareng. Au printemps, les chasseurs de loups-marins arrivent  leur
tour; et avec ces poissons et cet amphibie, la chaux, la tourbe, la
pierre de taille et les collections de fossiles, demeurent,  tout
prendre, les seules et vritables richesses de l'le.

L'hiver, la population sdentaire ne dpasse gure soixante-quinze
personnes. Pareil nombre compte peu aux yeux de la statistique; mais
n'oublions pas que l'le d'Anticosti rserve pour le jour du jugement
dernier la terrible quote-part qu'elle doit au recensement des humains.
Alors, de ses rives dsertes se lveront officiers, soldats et matelots,
portion considrable de l'immense foule des fils de ces pauvres gens,
qui

  Sont morts en attendant tous les jours sur la grve
  Ceux qui ne sont pas revenus.



V.

L'ARCHIPEL DE LA MADELEINE

Pour ravitailler le Rocher-aux-Oiseaux, il faut que la mer soit
parfaitement calme. Au moindre souffle qui court sur la surface du
golfe, la vague agit comme un blier contre la falaise escarpe de
l'lot, et rduit en atome tout ce qui commet l'imprudence de passer 
porte de son treinte. Il ne faut donc pas s'tonner si, dix heures
aprs son dpart de l'Anticosti, le _Napolon III_ luttant contre une
petite brise, frisait l'le Brion, et allait jeter l'ancre dans une des
criques de ce groupe. Il tait alors cinq heures de l'aprs-midi. Devant
nous se dtachaient les flancs rougetres de l'le: ils tranchaient
sur le bleu de la mer; et vu du tillac, le paysage qui nous entourait,
semblait devenir l'avant-plan d'une marine superbe, dont le fond se
serait compos des les de la Madeleine et du Rocher-aux-Oiseaux.

Ce fut le 25 juin 1534, que Jacques-Cartier dcouvrit cette partie de
l'archipel de la Madeleine. Il lui donna le nom de Brion, en l'honneur
de l'amiral de France le vicomte de Chabot, seigneur de Brion; mais
comme ici-bas tout se perd, cette le n'est plus connue par la plupart
de nos marins canadiens-franais que sous le nom de Brillante, pendant
que les cartes anglaises la dsignent sous le nom de Bryon Island, et
que la gographie lmentaire  l'usage des lves des frres de la
doctrine chrtienne, au Canada, l'appelle potiquement l'le de Byron.
En y dbarquant, Cartier et ses compagnons furent si merveills par sa
prodigieuse fertilit, que le capitaine malouin crut devoir rappeler
dans le "_Discours de son voyage_" le souvenir de ce qu'il y vit ce
jour-l.

--"Ces les sont de meilleure terre que nous eussions oncques vues, en
sorte qu'un champ d'icelle vaut plus que toute la terre Neuve. Nous la
trouvmes pleine de grands arbres, de prairies, de campagnes pleines
de froment sauvage et de pois qui taient fleuris aussi pais et beaux
comme l'on et pu voir en Bretagne, et qui semblaient avoir t sems
par des Laboureurs. L'on y voyait aussi grande quantit de raisins ayant
la fleur blanche dessus, des fraises, roses incarnates, persil et autres
herbes de bonne et forte odeur".

Hlas! depuis le jour o Cartier mit le pied dans ce lieu enchanteur,
Brion a perdu ses airs de paradis terrestre. Ses grands arbres sont
disparus les uns aprs les autres. Ses vignes se sont dessches; et ses
roses incarnates sont mortes, touffes sous les pres baisers de la
bise du Nord. Seule, la terre de l'le a su conserver sa fcondit; ses
prairies sont restes fameuses dans tout le golfe Saint-Laurent. Elles
fournissent  l'levage une nourriture saine, qui peut soutenir la
comparaison avec les meilleurs gazons anglais. Aussi le btail qu'on y
fait patre est-il superbe, et les moutons de Brion ne dpareraient pas
l'tal du plus difficile de nos bouchers canadiens, un jour de foire de
Pques.

Jadis, Brion jouissait d'une autre clbrit: c'tait l que se
runissaient ces troupeaux de vaches marines qui faisaient navement
consigner la remarque suivante, dans le livre de loch de Cartier:

--"A l'entour de cette le il y a plusieurs grandes btes comme grands
boeufs, qui ont deux dents en la bouche comme l'lphant, et vivent mme
en la mer. Nous en vmes une qui dormait sur le rivage".

Champlain fait la mme remarque quelque part; et longtemps aprs ces
voyageurs, on venait  l'abri des falaises de cette le, se livrer  la
chasse productive de l'ivoire. Depuis plus d'un sicle les morses
sont disparus du golfe. Ils ont cherch un refuge dans les solitudes
arctiques, et  peine d'annes en annes trouve-t-on sur les rivages du
Labrador ou sur les ctes de l'Anticosti une dfense ou un crne de ces
mammifres marins, entrans l par les courants ou par les glaces, pour
indiquer au voyageur que le golfe Saint-Laurent a perdu l'une de ses
plus prcieuses ressources. Pourchasss sans trve ni merci, comme
l'tait autrefois la baleine, comme l'est aujourd'hui la morue, le
fltan et le loup marin, les vaches marines ont fini par suivre la
loi commune des animaux qui doivent s'teindre, dans un avenir assez
rapproch.

--"C'est ainsi, nous assure M. l'abb Provancher, que le lion qu'on ne
voit plus qu'en Afrique, se trouvait autrefois en Grce. L'auroch qui
pat encore dans les forts de la Lithuanie, se rencontrait jadis
en France. Le loup a disparu de la Grande-Bretagne; le cerf  bois
gigantesque a dsert l'Europe; le castor n'y est plus qu'extrmement
rare, de mme que la tortue, la loutre et le lynx. Le bouquetin ne
se voit plus que dans les Pyrnes et les Alpes, et l'ours dans les
montagnes de la Suisse. Enfin, il y a plus d'un sicle que l'oiseau
appel le _doute_ a disparu de l'Ile-de-France. La mme chose se voit en
Amrique. Le cachalot, la _vache marine_ n'ont pas t vus dans le golfe
depuis plus de soixante ans. La morue qui se pchait autrefois jusqu'
Kamouraska, se rend  peine  prsent  Rimouski[21]. Le cerf du Canada
qu'on chassait jadis sur les bords du Saint-Laurent ne se trouve plus
que dans l'ouest: le castor et l'orignal y sont devenus rares. Le lynx
roux a quitt l'est du Saint-Laurent, et le dindon sauvage qui tait si
commun sur les bords du lac Huron, ne s'y rencontre plus que rarement".

[Note 21: Elle ne dpasse gure Matane, maintenant.]

Aux judicieuses observations de ce naturaliste, j'ajouterai l'exprience
des enseignements de l'histoire. Pendant plus d'un sicle et demi,
l'anguille fut une des principales ressources de nos habitants: ils en
prenaient des quantits prodigieuses entre Trois-Rivires et Qubec. En
1646 le Journal des Jsuites rapporte que la seule pcherie de Sillery
en donna quarante milliers! Que devient aujourd'hui cette branche
importante d'un commerce jadis si lucratif? Faute d'avoir t protge,
l'anguille va diminuant de jour en jour. Du temps de Charlevoix, les
marsouins et les pourcils venaient prendre leurs bats jusque dans la
rade de Qubec; aucun de ces souffleurs ne se hasarderait maintenant
au-del de Sainte-Anne-de-la-Pocatire. En 1720, Tadoussac tait encore
remarquable par la pche de la baleine. Qui, de nos jours, peut se
vanter d'avoir harponn l'un de ces ctacs, dans les eaux de l'ancien
moulin Baude? Enfin, l'le Bouge qui, au XVIIe sicle, tait clbre par
ses pcheries au loup-marin, ne l'est plus gure que par sa solitude et
ses naufrages[22].

[Note 22:--Au mois de juin, M. Abraham avec deux de ses gendres, s'en
alla pour la premire fois  la pche des loups marins; il en prit
la veille de la Saint-Jean quarante  l'le Rouge, et il en fit six
barriques d'huile. _Journal des Jsuites._]

Quand donc nos lacs, nos rivires, nos mers et nos forts seront-ils
contrls par de sages rglements? et quand donc nos parlements et nos
conseils d'tats se mettront-ils dans la tte cet incontestable axiome:

--Lgifrer pour les btes, c'est protger l'homme.

En attendant la solution de ce problme lmentaire d'conomie
politique, les habitants de Brion ont fait leur deuil de la vache
marine, et ont essay de se rattraper sur l'agriculture.

Quelques-uns d'entre eux taient dj  bord, et nous offraient leurs
services. L'un surtout, M. William Didgewell, insistait pour nous mener
 sa mtairie qui se trouve  un mille et demi dans l'intrieur, nous
invitant  venir y goter du lait, des gteaux de sarrasin, et  nous
laisser aller aux douceurs de la vie pastorale. Cette proposition fut
accepte de grand coeur.

Parmi les notes et les informations que nous recueillmes sur Brion,
nous apprmes que sa population se composait d'une cinquantaine de
personnes, rparties dans les cinq maisons de l'le. Elle est cossaise,
 l'exception d'un Franais qui habite seul,  l'autre extrmit de
Brion. La pche, l'amour du travail et une grande connaissance de
l'agriculture mettent ces insulaires  l'abri du besoin. Chacun jouit
ici, d'une modeste aisance et de la plus complte libert. Ces braves
gens ont rsolu le problme difficile de vivre sans l'entremise du code
municipal; et ce n'est pas vers leur le que doivent se diriger les
avocats, en qute d'un cours d'eau en litige ou d'un procs de bornage.
Nanmoins, l'isolement les a rendus dfiants envers les trangers: et
l'un d'eux me demandait, si un pige ne se cachait pas sous la srie de
questions imprimes, que lui avait officiellement adresses le comit
charg par l'Assemble Lgislative de la province de Qubec, de
s'enqurir de la tenure des terres dans l'archipel de la Madeleine.
J'eus beau lui donner les meilleures raisons du monde pour l'engager 
y rpondre, je ne pus le convaincre: et je ne crois pas qu'un seul
habitant de Brion ait pris la peine de se dranger, pour venir en aide 
la commission d'enqute.

Leur le a un peu plus de quatre milles de longueur, sur une largeur de
un mille et quart: ses plus hautes falaises ne dpassent pas deux cent
dix pieds de hauteur. Les flancs de Brion sont parsems de cavernes et
de trous ils indiquent l'action incessante de la mer sur cette terre
poreuse, o l'eau frache est rare.

Les savants sont d'opinion que le groupe de la Madeleine a d former
jadis une masse compacte. Je n'ai pas de peine  les croire; car
l'amiral Bayfield a constat que Brion est reli  mi-chemin, d'un ct,
aux les de la Madeleine--distance de 10 1/2 milles--par une lisire
de roche o la sonde donne quatre brasses; et que, de l'autre ct, un
second banc, qui donne sept brasses la rattache au Rocher-aux-Oiseaux,
sis  l0 3/4 milles. Par un temps bien calme, l'oeil distingue sous le
flot ces dangereux rcifs; et on peut dduire de l, qu'une tempte doit
tre terrible dans ces parages, surtout avec une mer qui crve ainsi
du fond. Cela n'empche pas les habitants d'tre aussi hardis marins,
qu'ils sont habiles agriculteurs. Leur principal dbouch est Amherst,
une des les de la Madeleine, et il faut que la brise soit bien
carabine pour les empcher d'aller changer sur ce march, leur
poisson, leur foin, leurs bestiaux et leurs denres.

De frais qu'il tait, le vent tomba compltement vers deux heures du
matin. Notre longue promenade sur le Brion nous avait donn un sommeil
de plomb; et ce ne fut qu'aprs bien des efforts ritrs que notre
matre d'htel parvint  nous faire hisser nos pantalons et carguer nos
bonnets de nuit. Avec une mer calme, par un soleil radieux, nous venions
d'arriver par le travers du Rocher-aux-Oiseaux. Cinq minutes aprs, nous
grimpions sur le pont; et un cri d'admiration saluait ce rcif trange,
jet au milieu de la mer pour faire l'effroi des matelots et le bonheur
de la gente aile.

Nous tions rendus au 25 juin. Ce matin-l, il y avait 340 ans, que ces
rochers avaient t dcouverts par Jacques-Cartier. Pouss par un vent
du nord-Ouest, il avait t oblig de courir quinze lieues dans le
sud-est, et s'tait ainsi approch "de trois les, desquelles y en avait
deux petites droites comme un mur, en sorte qu'il tait impossible d'y
monter dessus, et entre icelles, y a un petit cueil. Ces les, ajoute
ce marin, taient plus remplies d'oiseaux que ne serait un pr d'herbe,
lesquels faisaient l leurs nids, et en la plus grande de ces les y en
avait un monde de ceux que nous appelions _Margaux_, qui sont blancs et
plus grands qu'oysons, et taient spars en un canton, et en l'autre
part y avaient des _Godets_.... Nous descendmes au plus bas de la plus
petite et tumes plus de mille _Godets_ et _Apponats_[23], et en mmes
tant que voulmes en nos barques, et en eussions pu, en moins d'une
heure, remplir trente semblables barques. Ces les furent appeles du
nom de _Margaux_[24]".

[Note 23: On les nomme perroquets, aujourd'hui ce palmipde est le
_grand macareux du nord_.]

[Note 24: Discours du voyage fait par le capitaine Jacques-Cartier,
en la terre du Canada, dite Nouvelle France, en l'an 1534, p. 4. A
Rouen--de l'imprimerie de Raphal du Petit Val--MDXCVIII]

Ceci se passait en 1534. Quatre-vingt-douze ans plus tard, en 1626,
Champlain croisait dans ces parages, et ne constatait plus que la
prsence de deux lots, au lieu des trois relevs par Jacques-Cartier.
L'un s'tait effondr dans la mer, et ses habitants surpris par ce
cataclysme, avaient tourbillonn un instant sur le gouffre qui venait
d'engloutir leur domaine; puis, oublieux comme tout tre cr, ils
taient partis  tire-d'aile pour aller demander l'hospitalit aux
camarades, rests en possession des rochers qui sont encore debout
aujourd'hui. De mme que Cartier, Champlain trouve en passant par l,
"telle quantit d'oyseaux appels _tangueux_ qui ne se peut dire de
plus: les vaisseaux, quand il fait calme, avec leurs batteaux vont 
ces les, et tuent de ces oyseaux  coups de bton en quantit qu'ils
veulent".[25]

[Note 25: Oeuvres de Champlain, p. 1084. Edition Laverdire.]

Espce de citadelle, accessible que par escalade, et continuellement
ronge par la mer, le Rocher-aux-Oiseaux dpasse, comme aspect, comme
tranget, toutes les descriptions que ces voyageurs clbres en ont
fait. Longue de 770 verges, large de 270, couvrant une superficie de
sept acres et trois quarts, et prsentant du ct du sud un prcipice
perpendiculaire de 80 pieds, qui atteint 114 pieds du ct du nord,
l'le principale est couverte de pingouins, d'alques  bec en rasoir,
de guillemots, de fous de Bazan et de grands macareux du nord. Ils y
planent, y pchent, y couvent et y vivent par millions. Partout, leurs
nids couvrent la croupe du brisant, qu' une lieue en mer, surtout par
un clair de lune, on prendrait pour un rocher couvert de neige,--tant il
est tapiss de blanc duvet. A trois arpents de cette rpublique aile,
ces oiseaux abasourdissaient dj notre quipage de leurs cris. Nous les
voyions  tout instant, tournoyer autour de l'le, prendre terre aprs
quelques minutes de valse fantastique, et s'accroupir sur leurs nids
qu'ils retrouvent sans hsiter, au milieu de cet inextricable fouillis.
A l'poque de la couvaison, ces derniers sont en si grand nombre, qu'ils
font ressembler la cime  un champ de pomme de terre que la bche du
jardinier viendrait de rechausser.

Le Rocher-aux-Oiseaux est un des nombreux endroits du golfe
Saint-Laurent, o il ne faut pas trop flner. Il n'est permis aux
navigateurs de s'en approcher, que lorsque les vents dorment; et sous
pareille circonstance, pas n'est besoin de dire que nos chaloupes
n'avaient pas mis grand temps  quitter leurs porte-manteaux. Bientt,
nous mettions le pied sur une troite lisire de grve, compose d'une
srie de blocs erratiques, que la mer dans ses jours de fureur, a rouls
aux pieds des falaises rousstres de l'le. Malgr le calme plat qui
nous entourait, un assez fort ressac se faisait sentir au rocher.
L'paule herculenne du lieutenant LeBlanc nous prta son appui; et nous
sautmes au bas des chelles que nous devions escalader.

--Bon voyage, messieurs, nous cria-t-il, en nous voyant nous engager sur
le premier chelon. Ayez le pied ferme; et surtout prenez garde  ces
maudits margaux. Un suffit, pour _encharogner_ toute une marine!

Ce volatile tait le seul ennemi que nous connaissions  LeBlanc. Un
jour, en passant prs d'un nid et craignant de faire mal  la mre, il
l'avait doucement recule de la main. En rcompense de cette attention
dlicate, le lieutenant s'tait fait saisir  la joue par une paire de
tenailles aussi maternelle que terrible; et au mpris du dcorum,
cet officier, vigoureusement peronn dans sa course insense par
l'implacable oiseau, qui restait suspendu  dix lignes de son oeil
gauche, avait t forc de galoper dans cet quipage, devant ses
matelots bahis, et de faire ainsi deux fois le tour de l'le.

Ce fut en riant aux clats du rcit de cet engagement corps  corps, que
nous montmes  l'escalade.

Agnor Gravel battait la marche. Nous grimpions  sa suite: j'tais le
serre-file. Dj une partie de l'ascension se terminait; nous avions
derrire nous cinquante pieds d'abme, et la premire chelle tait
dpasse. Il fallait maintenant se rendre  la seconde, spare de
nous par une corniche longue de cinq pas, large de dix-huit pouces, et
courant sur une pente incline[26].

[Note 26: Une petite plate-forme, entoure d'une balustrade en
fer, spare maintenant le point d'intersection des chelles, et rend
l'ascension plus commode.]

  Agnor l'a bien pass,
  Tire lire,

fredonnai-je gaiement, sur l'air des _Canards_; et fermement, je posai
le pied sur l'troite lisire. En ce moment, un caillou roule sous mon
talon, ferr. La terre et le tuf s'grnent sous moi. Je les sens qui
cdent, et les entends qui tombent  pic dans l'abme. Mais avec un
sabot de mule on passe partout, me disais-je; et m'aidant _unguibus et
rostro_, les reins souples comme une lame d'acier, j'appuie lgrement
sur le sol qui cherche  se drober, et saute sur le dernier barreau de
la seconde chelle. Celle-ci avait une longueur de quarante pieds. Tout
en nage les yeux fixs sur le sommet qui surplombe, les mains fermement
poses sur les barres, je gravissais lentement l'espace, pendant que je
tranais sur mon dos cet trange frisson que donne le vide. Dix chelons
restaient encore; puis tout tait fini. Mais, horreur! mes jambes se
roidissent! Je viens de sentir distinctement l'chelle osciller dans ses
crampons de fer, et se dtacher du rocher! Une sueur froide couvre mon
front: mes yeux se ferment involontairement. Le vertige bourdonne dans
mes oreilles: il veut s'emparer de mon cerveau; et dj je suis envahi
par cette attraction mystrieuse qu'exerce toujours l'abme, sur les
proies qu'il veut se donner. Le vide m'attirait; j'allais lcher prise
pour tomber dans l'horrible spirale, lorsqu'un reste de volont se prend
 refluer vers mon coeur. Ma droite, et ma gauche se font tenailles,
arrachent le corps  sa dangereuse immobilit; soulvent mes jambes,
qui sont devenues lourdes comme des masses de plomb, et par un dernier
effort me dposent sur la crte dentele du gouffre.

A quatre-vingts pieds en l'air, je venais d'prouver ce mouvement de
tangage, que ressentent quelquefois sur terre les personnes qui arrivent
de la mer; je ne sais s'il me fallait passer en cette minute, par toutes
les agonies du vertige pour eu tre guri, mais depuis, j'ai refait cinq
ou six fois cette route arienne, et j'ai grimp dans les mtures les
plus hautes, sans jamais prouver la moindre faiblesse, ni la moindre
crainte.

Le spectacle qui nous attendait sur l'le, tait encore plus
extraordinaire que celui que nous avions contempl du pont du vapeur.
Pendant que nous nous reposions sur le maigre gazon du rocher, des
myriades de godets, de margaux, de perroquets de mer et de marmettes
taient l, couvant et jacassant,  une longueur de bton.[27] Diviss
en cantons, comme du temps de Cartier et de Champlain, leurs nids
abondaient et surgissaient de partout. Ici, c'tait celui du margaux,
petit creux entour de branchage et de terre, o reposait un oeuf
blanc, de la grosseur de celui d'une oie. L-bas, les macareux du
nord dormaient dans les anfractuosits du rocher, ou entraient, puis
ressortaient flegmatiquement des terriers qu'ils s'taient creuss 
mme la falaise. Serrs en rang le long des corniches de l'le, ceux-ci,
graves et hautains, faisaient l'effet d'une chambre de pairs qui se
serait compose de pingouins, de guillemets et de macareux; pendant
qu' leurs pieds, se battaient ou discutaient  grands cris les fous de
Bazan, qui personnifiaient  s'y mprendre les communes dmocratiques.
Je n'ai pas besoin d'ajouter, qu'une odeur fortement inconstitutionnelle
s'levait de ce champ de libert. Mais, hlas! pendant que ces
assembles dlibrantes s'occupaient de la gestion des affaires de leur
rpublique, la mort et l'meute grondaient  leur porte. Dj, les
journes de juin s'taient leves pour elles. Bientt, des pierres
pleuvent de toutes parts sur les malheureux habitants du rocher. Des
coups de fusil se font entendre; et les bandes insurges s'avancent,
guides par Agnor Gravel, qui sifflote entre ses dents:

  Margot! Margot!
  Lve ton sabot,
  La danse commence.

[Note 27: Les marins canadiens ont conserv  deux de ces espces
d'oiseaux les noms que leur donna Cartier: celui du _margaux_ et du
_godet._ Seulement, par abrviation, ils disent _God_ en parlant de ce
dernier. Champlain avait nomm le _margaux_ le _tangueux,_ et en fait
une excellente description. Nanmoins il montre un peu trop de bonne
volont envers ce volatile, lorsqu'il crit que "les petits marges sont
aussi _bon_ que pigeonneaux".

--"Ils sont gros comme des oies, dit-il, ont le bec fort dangereux, sont
tout blancs, hormis le bout des ailes qui est noir, et sont de bons
pcheurs pour le poisson qu'ils prennent et portent sur leurs les, pour
manger".

Le margaux est le fou de Bazan; la marmette le guillemet; le perroquet
de mer, le grand macareux du nord, et le pingouin du golfe l'alque  bec
en rasoir.]

Nos matelots, excits par ce chant bachique, que Mass ne se serait
gure attendu  voir mtamorphos un jour en hymne rvolutionnaire,
roulaient dans l'espace des quartiers de roche  rendre Sysiphe
poitrinaire, tout en chantant  tue-tte sur l'air que vous connaissez.

A chaque reprise de ce choeur des _Noces de Jeannette,_ les pierres et
les coups de fusil partaient drus comme grle. Il fallait voir alors
les malheureux volatiles dgringoler par grappes dans l'onde qui, ce
jour-l, n'tait pas aussi amre que leur existence. Franchement,
pareille tuerie devenait dgotante. C'tait avoir des dispositions au
meurtre que de taper ainsi sur ces animaux stupides et comme nos gens y
prenaient got, ce ne fut qu' force d'instances que nous parvnmes 
faire cesser cet inutile massacre.

Les plumes du fou de Bazan sont soyeuses, trs fourres, trs
blanches, mais donnent une forte odeur de musc. Bien prpares, elles
acqureraient une certaine valeur dans le commerce; et je suis tonn
que quelques-uns de nos industriels n'aient pas encore song  exploiter
cette source de facile revenu. En revanche, les Amricains, qui sont
 l'afft de tout, commencent  les connatre. Ils se sont aperus de
plus, que les oeufs du margaux taient d'excellent dbit. A l'poque de
la couvaison, leurs quipages descendent dans les les o se rfugient
ces oiseaux, cassent les oeufs qu'ils trouvent dans les nids, pour en
obtenir de plus frais; puis, quand ce truc a russi, ils chargent leurs
golettes, mettent le cap sur Boston, et vendent leur cargaison 25  30
cents la douzaine.

C'est surtout au milieu des les qui bordent la cte du Labrador,
que cette dsastreuse industrie s'exerce. L'abb Perron, longtemps
missionnaire  Nastashquouan, crivait  ce sujet:

"De peur que leur larcin soit dcouvert, les Amricains enfouissent dans
le sable les quarts d'oeufs qu'ils ont ramasss, ou les descendent
au fond de l'eau, jusqu' ce qu'ils en aient assez pour former une
cargaison. Lorsque ceux qui ont chapp  leurs perquisitions ont t
couvs et sont clos, ils viennent de nouveau parcourir nos les, tuent
le gibier, enlvent sa plume, et abandonnent par monceaux sa chair  la
corruption".

Trois jours aprs notre dpart, le Rocher-aux-Oiseaux fut saccag par
ces cumeurs de nids! Ne serait-il pas temps de dfendre svrement ces
excursions priodiques qui tendent  exterminer notre gibier? Ces gens
l, ne sont pas difficiles sur les oeufs: il empilent  fond de cale
tous ceux qui leur tombent sous la main.

Ces palmipdes ne sont pas les seuls tres ails qui aient lu domicile
sur le Rocher-aux-Oiseaux. Deux grives y ont pass un t. Une autre
anne, un couple d'mrillons est venu semer la terreur et le deuil au
milieu des plus paisibles mnages de l'le; et en 1875, je retrouvai
la maison du gardien pleine de fauvettes et de moucherolles. Elles
entraient par les fentres entr'ouvertes, et sautillaient en becquetant
sur le buffet et les modestes meubles du seul abri que prsente cette
solitude[28].

[Note 28: M. F. X. Blanger le savant conservateur du muse
zoologique, de l'Universit Laval, a eu la complaisance de dterminer la
classification de quelques-uns des oiseaux que nous vmes sur le rocher.
Ils appartiennent au genre _Miotilta varia_ de Veillot, ainsi qu'au
genre _Dendroica aestiva_ et _Dendroica castenea,_ de Baird, et font
partie de la nombreuse famille des _Sylvicolidae,_ oiseaux qui vivent
exclusivement d'insectes, et habitent ordinairement les forts.]

Le phare du Rocher-aux-Oiseaux est une tour blanche hexagone, qui fut
allume pour la premire fois en 1870. Elle est  140 pieds au-dessus
de la hante mare, et donne un feu blanc, fixe, dioptrique, de second
ordre, qui s'aperoit  vingt et un milles en mer.

Chaque dimanche soir, pendant l'hiver, le phare du Rocher-aux-Oiseaux
rallume ses feux depuis sept heures jusqu' neuf heures. Si la lumire
reste visible pendant ce temps, c'est, un signe que tout va bien sur
le Rocher; mais si elle se masque trois fois en l'espace de ces deux
heures, alerte sur la cte de Brion ou de la Madeleine! Un accident est
arriv aux habitants de l'le. Comme le phare est construit sur un point
trs-expos, M. Mitchell quand il tait ministre de la marine, donna
l'ordre en 1873 d'ajouter des tais  la tour afin de mieux l'assujettir
au roc.

L'habitation du gardien se trouve situe  deux cents pieds de la
lumire. C'est une maisonnette petite, puante et mal tenue: mais
l'impression qu'elle m'avait laisse lors de mon premier voyage s'est
efface depuis. En 1875, elle avait chang de main: et sous la direction
de M. Whelan, elle tait devenue beaucoup plus confortable. En y
entrant, on nous montre un puits creus dans le roc: il contient 3,000
gallons d'eau de pluie, la seule qu'on puisse se procurer sur l'le.
Cette fontaine improvise, ne demande pas mieux que d'tre remplace
par une bonne machine  distiller l'eau de mer. Une passerelle court de
l'habitation  la lumire; elle sert de lien de communication avec la
tour, et les jours de vent, ses solides garde-fous en fer empchent le
gardien et ses aides, d'tre emports par les terribles rafales qui
balayent alors tout ce qui ne se trouve pas clou  ce rocher, o pousse
 peine une herbe languissante et tiole. A quelques pas du corps de
logis s'lve une croix, plante entre de gros morceaux de tuf: elle est
protge par une balustrade en bois, dj branlante et toute disjointe.
En attendant que cet endroit devienne un cimetire, c'est le lieu o,
quand le temps est propice, on vient s'agenouiller pour faire la prire
du soir, et admirer les plus beaux couchers du soleil au monde. Un peu
plus loin, se dresse l poudrire, et l'abri o se cache le canon charg
d'annoncer d'heure en heure l'approche du rcif, aux navires surpris par
la neige ou par la brume.

Un petit tramway en bois, court du dpt de provisions  la maison de la
tour; et du ct nord-ouest de l'le, trois ouvriers intelligents MM.
Jobin, Blanchet et Roza, ont accompli un vritable tour de force, en
taillant dans le roc une tranche perpendiculaire, haute de 127 pieds
et large de 28. Elle permet  une grue de faire mouvoir une bote,
suspendue  un cble en fil de fer: dans cet lvateur on dpose les
effets destins au phare, lorsque la mer ne brise pas trop de ce ct.

Lors de notre passage au Rocher, en 1873, la population de l'le se
composait de quatre hommes et d'une petite fille.

Tout ce qui mritait d'tre vu ou tudi sur le Rocher-aux-Oiseaux,
l'avait t par nous. Il ne nous restait plus qu' refaire le prcipice,
o nous nous engagemes allgrement, escorts en route par quelques
morceaux de coke anglais, provenant d'un quart, arrt dans son
ascension par une anfractuosit du rocher, et que matre LeBlanc,
attach au bout d'une forte corde, s'en tait all dfoncer  grands
coups de hache. Au milieu de ce bombardement d'un nouveau genre, nous
descendions le plus vite possible, qui ayant des chapelets d'oeufs
enrouls autour du cou, qui des peaux d'oiseaux suspendues derrire
lui par des bouts de ficelles; chacun vitent les projectiles qui lui
passaient le long des oreilles, et tous arrivant tant bien que mal au
pied du rocher, o notre quipage nous attendait, en dfendant les
flancs de la baleinire contre la morsure de la falaise.

L'opration du ravitaillement tait finie: mais pour y arriver, que de
courage et de mpris de la fatigue n'avait-il pas fallu  nos braves
matelots? Dans l'eau jusqu'au cou, les uns empchent les chaloupes de
frapper avec le ressac; les autres, aident  dbarquer et  rouler sur
deux madriers mal assujettis, les quarts de poudre, de ptrole et de
provisions destins  l'le; les troisimes travaillent  la grue, ou
dgagent les objets qui se mlent, s'enchevtrent et ne peuvent arriver
 destination. C'est ainsi que chaque escouade se hte de faire sa
besogne, sous le commandement d'officiers qui montrent l'exemple et ne
s'pargnent gure. Les lieutenants LeBlanc, Savard et Couillard-Desprs
sont l, payant de leur personne; et je ne crois pas qu'on puisse
rencontrer ailleurs des gens plus dvous et de meilleure humeur. Puis,
quand la rude besogne est termine; quand aprs douze heures de travail,
les baleinires reviennent  bord, ces hommes tremps, rompus et qui
devraient tre sur les dents, regagnent leur carr en chantant, et
trouvent encore le moyen d'exploiter la vieille gat gauloise, en riant
aux clats, et en faisant des lazzis sur les aventures de la journe.

Par sa position exceptionnelle au milieu du golfe Saint-Laurent, le
Rocher-aux-Oiseaux est plac sur la route du neuf-dixime des steamers,
et de la moiti des navires  voile qui vont  Qubec ou  Montral.
Aussi est-il appel  rendre, comme observatoire tlgraphique, les
services les plus signals. Bientt, grce aux efforts du commandant
Fortin, dput de Gasp aux Communes du Canada, ce rcif qui, jusqu'
prsent, n'a t qu'un objet de terreur pour les marins, perdra son
antique rputation. Il accomplira, lui aussi, sa mission dans le rouage
universel. Reli par un cble sous-marin au Cap Breton, au groupe de
la Madeleine, au Nouveau-Brunswick,  l'le du Prince-Edouard, 
la Gaspsie,  l'Anticosti--et plus tard  la cte nord, et 
Belle-Isle--il annoncera au monde le passage des navires, donnera les
nouvelles qui serviront de bases  d'importantes tudes mtorologiques,
et indiquera aux pcheurs et aux habitants de la cte, les
prgrinations du hareng, du maquereau, de la morue et du loup-marin,
ainsi que l'endroit o il viendra se porter pour leur faire une pche ou
une chasse fructueuses.

Il tait cinq heures du soir, lorsque le premier tour de l'hlice nous
arracha  la contemplation du Rocher-aux-Oiseaux. Le soleil tait chaud:
et pendant que nous courions sur Brion pour y passer la nuit, le second
rocher se montrait  nous sous les apparences les plus fantastiques.
Il tait  un demi-mille sous le vent; et tandis que celui que nous
quittions prenait dans l'loignement la forme d'une tour Martello,
celui-ci ressemblait  un bastion,  travers lequel on aurait perc une
porte de guerre, arche profonde de trente pieds, large de cinquante, et
haute de vingt. Puis,  mesure que le steamer avanait, il perdit cette
forme, pour affecter celle d'une pyramide, n'ayant gure plus de vingt
pieds de superficie. Fire et inaccessible, comme le bonnet phrygien de
la libert, elle allait se perdre dans les profondeurs du ciel bleu.

Aprs les rudes labeurs de la journe, nos hommes avaient mrit de
prendre une nuit de repos, et le lendemain, quittant plus frais et plus
dispos le petit havre de Brion, nous faisions route vers les les de
la Madeleine. Depuis assez longtemps, le _Napolon III_ filait  toute
vapeur, sur le dos d'une mer calme qui l'entranait dans ses vagues
longues et presqu'insensibles. Tout  coup l'ordre fut donn de virer
de bord. Notre capitaine venait d'avoir la premire attaque de cette
terrible maladie--un ramollissement crbral--qui devait l'emporter deux
ans aprs. Sous les premires treintes de ce mal trange, cette tte
intelligente avait senti sa mmoire vaciller. Cet excellent marin,
s'tait tromp dans ses calculs, et au lieu du groupe de la Madeleine,
nous avions devant nous les ctes montagneuses de Terreneuve piveles de
larges taches de neige. Mis en prsence de cette barrire inattendue, le
_Napolon III_ fit volte-face. Bientt nous emes sous notre beaupr les
falaises escarpes de l'le Saint-Paul, et nous apermes l'un de ces
phares firement camp sur un mamelon gris. Cette le, qui a trois
milles, est jete  l'entre du golfe Saint-Laurent, entre les
extrmits sud-ouest de Terreneuve et nord du Cap Breton. Elle se
compose de deux lots, spars l'un de l'autre par un bras de mer si
troit, que vus du pont d'un navire, ces deux fragments semblent ne
faire qu'un tout compact La plus grande hauteur de Saint-Paul, est de
quatre cent cinquante pieds au-dessus du niveau de l mer. Le sol est
compos de roches appartenant aux formations primaires; et comme l'le
est coupe  pic,  peine prsente-t-elle aux bateaux-pcheurs deux
abris passables, les anses de la-Trinit et de l'Atlantique. Encore,
pour y tenir, faut-il que le vent se lve de terre. Bien, des naufrages
terribles ont eu lieu sur cette le "escarpe et sans bord", o vivotent
 peine quelques pinettes rabougries, sous lesquelles, se cachent une
demi-douzaine de renards, arrivs sur l'le, "on n'a jamais su comment".

Nanmoins, depuis quelques annes Saint-Paul a perdu de sa sauvage
rputation. Le gouvernement y a fait construire deux tours blanches,
octogones, dont l'une, btie sur le rocher vis--vis la pointe nord-est
de Saint-Paul, donne une lumire blanche, fixe, masque entre nord
quart-est-quart-est et est-nord-est, tandis que l'autre, rige sur la
pointe sud-ouest de l'le, donne un clat blanc toutes les minutes.
Le ministre de la marine a complt cette oeuvre philanthropique, en
faisant construire un sifflet d'alarme sur le cot sud-ouest de l'anse
de l'Atlantique,  un demi-mille  peu prs de l'tablissement de
secours. Pendant les temps couverts et les temptes, ce sifflet se fait
entendre toutes les minutes.

Les trombes ne sont pas frquentes dans le golfe Saint-Laurent; mais
elles y sont d'une violence inoue. Le 16 aot 1816, Saint-Paul fut
dvast par un de ces cataclysmes atmosphriques, et je ne saurais mieux
faire que de reproduire ici le rcit officiel de cette catastrophe,
tel que transmis par le gardien du phare au ministre de la marine, 
Ottawa.

"Du 1er au 16 aot, nous n'avions eu ni pluie ni nuages pour temprer
les brillants rayons du soleil. Finalement, l'atmosphre se remplit
d'une fume si paisse, qu'on et dit que la terre entire tait en feu.
Le 16, le temps changea; le vent passa au N. N. E. avec grain-de pluie.
La fume, qui depuis quelques jours tait devenue insupportable, se
dissipa, et nous esprmes du beau temps. Dans la matine du 17, le vent
souffla de l'est; le soleil fut trs chaud. Dans l'aprs-midi, le vent
passa au S. S. O. avec grain de pluie. Le matin du 18, il tait sud,
avec rises et nuages menaants. Dans l'aprs-midi, le firmament offrait
un aspect terrible: les nuages paraissaient se heurter les uns contre
les autres, et tourner dans toutes les directions. Vers quatre heures
p. m., nous commenmes  entendre des coups de tonnerre dans le lointain.
Un quart d'heure aprs, la foudre et la pluie taient dans leur plein
dchanement. Le vent se mit au N. O. Je sortis, et fis le tour des
btiments, afin de voir si tout tait en bon ordre. Tout  coup, il
tait alors 9 1/2 heures, j'entendis un bruit terrible. En tournant mes
regards dans la direction d'o il partait, j'aperus un spectacle qui
me fit frissonner de la tte aux pieds:  moins d'un quart de mille de
l'endroit o je me trouvais, je vis, vers l'ouest, des roches, de la
terre, de l'eau et des arbres s'lever en tourbillonnant dans l'air,
jusqu' une hauteur de plus de 100 pieds. J'examinai attentivement la
trombe, pour voir quelle direction elle prendrait, et constatai avec
terreur qu'elle traversait l'anse en se dirigeant sur moi, et qu'elle
allait probablement emporter le logement dans sa course furibonde. Ma
mre, une soeur sourde-muette, les domestiques taient dans la maison,
et j'avais deux hommes occups aux champs. Je courus les avertir. En
route, une rafale se dchana autour de moi, emportant dans l'espace une
pierre meulire, des roches et des arbrisseaux. Le corps principal de la
trombe tait prs de moi; je courus avec toute la vitesse de mes jambes
vers le logement, et criai aux deux hommes qui taient dans le champ de
me suivre. Ils me parurent terriblement effrays; l'un d'eux n'eut que
le temps d'entrer dans la maison. Comme nous franchissions le seuil de
la porte, il se fit une obscurit aussi profonde que celle de la nuit,
et la tempte qui clata, fit trembler l'difice de la base au sommet.
Au milieu du pltre qui tombait, des chemines, des vitres rduites
en atomes, des chaises, des tables renverses, nous crmes que notre
dernire heure tait arrive. Toutefois, la tourmente s'en alla aussi
rapidement qu'elle tait venue. Le calme se rtablit, et le soleil
reparut dans tout son clat: mais quel dsastre! La fume du pltre qui
tombait nous avait fait croire que la maison tait en feu; voyant qu'il
n'en tait rien, je sortis le mieux que je pus. Au moment o la trombe
avait fait son apparition, deux de mes hommes se trouvaient  un quart
de mille de la maison. En voyant le tourbillon s'avancer, et comprenant
qu'ils ne pourraient pas arriver  temps, ils se jetrent  terre, se
cramponnrent aux buissons, et chapprent  la destruction. Il n'en
fut pas ainsi du pauvre homme qui n'avait pas sembl entendre mes cris
d'avertissement: aprs une demi-heure de recherches, nous le trouvmes
mort sur le pas de la porte. Il a d tre tu dans le champ, et emport
par la trombe  l'endroit o nous le retrouvmes, distance d'environ 300
pieds. Je constatai que cinq btiments avaient t dtruits avec leur
contenu; il n'en restait pas une parcelle. La cabane de la chaloupe,
le dpt aux provisions et le logement sont encore debout, mais
terriblement endommags. Le logement est une vritable ruine: le toit
est dfonc en plusieurs endroits, les chemines, renverses, les
fondations croules, les fentres brises, et  l'intrieur tout le
pltre est tomb. Ce qui a t dtruit, consiste en une maison de
refuge, la grange, l'table, et deux antres btiments situs sur le
sommet de la colline,  600 pieds l'un de l'autre. Quatre de ces
difices couvraient on espace de 70 x 20 pieds. Les deux ponts sur
lesquels je venais de passer un instant auparavant, furent emports, 
une distance d'environ 400 pieds, et mis en pices. Une roche de 3 x
4 pieds de diamtre et 18 pouces d'paisseur, fut brise en trois ou
quatre morceaux. Une charrue et une pierre qui se trouvaient dans la
maison de refuge, ainsi que des ustensiles de ferme et de cuisine, des
outils de charpentier, furent enlevs par dessus la maison, et trouvs 
plus de 200 pieds de l. L'homme prpos  la garde du phare sud-ouest
me dit que, vers 4 heures p. m., il vit six tourbillons d'eau s'lever
dans la direction de l'ouest,  trois milles; deux passrent au sud-est
de l'le. De l'tablissement de secours nous en apermes un, aprs le
dsastre: deux gagnrent au nord, et deux autres, dont l'eau s'abattit
sur la station, passrent pardessus l'le. Les deux qui atteignirent
l'le vinrent prs de la station sud-ouest, mais ne firent heureusement
aucun, dommage."

Nous n'emes pas  passer par de pareilles pripties. La journe tait
ravissante; une petite brise venait agiter mollement la tente que nous
avions fait tendre sur le gaillard d'arrire, et envelopp dans son
panache de fume, le _Napolon III_ insoucieux, rasait impunment la
cte de fer de Saint-Paul. Petit  petit ces lots dserts s'enfuirent
derrire nous, pour se plonger dans un bain de lumire, et bientt nous
vmes surgir en proue les flancs verts-sombres du Cap Nord,--une des
extrmits de l'le du Cap-Breton [29]--qui se dtachaient vigoureusement
sur les tons glauques de la mer. J'tais alors appuy sur le bastingage
de bbord, et tout en m'occupant  fumer un cigare, mon oeil distrait se
rivait  cette ligne de rocs sauvages, derrire lesquels l'imagination
me montrait ce vieux Louisbourg qui avait une ceinture de cinquante
acres de fortification, et "dont les tours, au dire de Garneau,
s'levaient au-dessus des mers du Nord comme des gants menaants". Ce
n'tait plus cet endroit triste et oubli que heurte aujourd'hui, sans
le savoir, le pied du marchand de poisson ou du spculateur de charbon
de terre. Non! Ce que le temps et la rage des hommes avaient dmantel
et fini par niveler, reprenait une forme sous le coup de baguette de la
pense. La ville royale surgissait de nouveau hors des mornes qui la
recouvrent, pour m'apparatre avec sa cathdrale, son thtre, sa
brasserie, ses chapelles, ses hpitaux, ses-couvents, ses riches
demeures. La brise du golfe m'apportait alors des bruits de clairons
et des roulements de tambours. De fortes patrouilles parcouraient en
cadence ces remparts disparus, qui miraient de nouveau leurs massives
assises dans l'eau dormante de leurs fosss. Le lourd pont-levis charg
de protger la ville du cot de la campagne, se levait au commandement
d'un officier suprieur, et allait se boucler  de gigantesques
supports. La batterie tournante qui en dfendait l'entre se mettait 
tonner, comme aux jours de parade de jadis, et du ct de la mer, des
corsaires taills pour la course sortaient du port qui leur servait de
nid, et se couvrant de toile, allaient courir sus  l'Anglais. Puis les
mauvais jours arrivaient  tire-d'aile. Bigot qui devait dbuter par la
catastrophe de la flotte du duc d'Anville, pour finir par tre si
fatal  la Nouvelle-France tout entire, tait l. Il enveloppait
le malheureux Louisbourg dans les effluves de son mauvais-oeil.
Commissaire-ordonnateur de la colonie du Cap-Breton, il apportait dj
un rglement de la solde des hommes, ce manque de rgularit qui, plus
tard, devait le faire embastiller. La garnison se rvoltait. Les
suisses qui ne meurent bien que lorsqu'ils sont pays, dposaient leurs
officiers, s'emparaient des casernes, ainsi que des magasins du roi;
pendant que l'ennemi profitant des divisions intestines, prchait la
guerre sainte, et faisant inscrire sur ses drapeaux les mots "_Nil
desperandum Christo duce"_ venait mettre le sige devant la redoutable
forteresse. Une lutte terrible s'engageait alors; lutte trange, o ces
rvolts de la veille s'obstinaient  se battre et  mourir au nom de
la France, tandis qu' leur tour les officiers, ces chevaliers de
Saint-Louis, dont pas un n'et rougi d'orgueil  la pense de tomber au
champ d'honneur,--s'obstinaient par une fatale erreur,  se mfier de
leurs soldats. Et, consquence fatale! Louisbourg la vierge, Louisbourg
l'imprenable, tombait entre les mains d'une arme de paysans, commande
par William Pepperell, petit marchand dont l'enseigne se trouvait 
Kittery Point, un des Bourgs ignors de la Nouvelle Angleterre. Puis,
pendant que de braves diplomates s'occupaient  rendre le Cap-Breton 
la France, en retour de Madras prise par de la Bourdonnaye, l'orgueil du
vieux sang gaulois me montait  la figure, en songeant que nous n'avions
pas toujours t les vaincus de ces parages, et que longtemps avant la
chute de Louisbourg, longtemps avant le trait d'Aix-la-Chapelle, un
capitaine du port de Dieppe avait, avec une poigne de matelots, forc
lord James Stuart de se rendre prisonnier, et de remettre entre
les mains du capitaine Claude le fort du Port-aux-Baleines, o cet
aventureux seigneur cossais tait venu planter l'tendard du roi
d'Angleterre[30].

[Note 29: Jacques-Cartier avait baptis ce promontoire du nom de cap
de Lorraine, et donna  l'Ile, que Verrazzani avait nomme le du Cape,
celui d'le Saint-Laurent. Plus tard, elle prit le nom d'Ile Royale pour
garder dfinitivement celui de cap Breton. Drake dans ses _"Nooks and
corners of New England coast"_ prtend,  la page 21, que le Cap Breton
avait sa place sur la carte, longtemps avant la dcouverte de Cartier.
Un vieux portulan du temps de Henri II, mentionne ce nom, assure-t-il.

Le cap Breton a 110 milles de long sur 90 de large, et comprend  peu
prs 200,000 acres de terre. Il est spar de la Nouvelle-cosse par le
dtroit de Canseau qui, dans-certains endroits n'a pas plus de 3/4 de
mille de largeur, tandis que dans d'autres, il y en a le double.]

[Note 30: Stuart fut amen en France au mois de dcembre 1629, et
remis entre les mains de Richelieu.]

A mesure que ces rves de jadis passaient devant moi, pour aller se
perdre au milieu des spirales bleutres de la fume de mon cigare, ces
fanfares de guerre, ces bruits devenaient de moins en moins distincts.
Bientt ils s'vanouirent. Seule, je n'entendis plus que la grande voix
de la mer qui,  son tour, venait me raconter les mystrieux pisodes
qui se sont drouls au pied des falaises du Cap-Breton. Devant mes yeux
pouvants passa alors comme l'clair, un navire dmt, pourchass par
un ouragan du sud-est. Sur son tillac, je distinguais les mles
figures des jsuites Lallemand, Noyrot et de Vieuxpont, et j'entendais
l'quipage constern chanter d'une voix tremblante le _Salve Regina_,
pendant que le vaisseau affol courait toujours sur l'aile de la
tourmente. Tout--coup un craquement terrible se fait entendre; ces
malheureux-- l'exception de dix--viennent de s'abmer sur les les
Canso, et bientt mon oreille navre n'est plus frappe que par la voix
forte du P. Noyrot qui, entran par un norme paquet de mer, psalmodie
fermement:

_--In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum._

Puis la vague suivante me montre  la hauteur de Louisbourg, le
_Chameau_, "grande et belle flte du roi, commande par M. de Voutron."
Nagure partie joyeuse des ctes de France, elle se trouvait maintenant
en pleine perdition. Des ecclsiastiques, de brillants officiers, des
dames, un gouverneur des Trois-Rivires, M. de Louvigny, un intendant
habile, M. de Chazel, venu pour remplacer M. Bgon, des soldats, des
marins, des paysans se trouvent  bord. Mais que sont le rang, la
puissance, la jeunesse, la beaut, l'habilet, la science, la force
et le courage, devant le moindre des sauvages caprices de l'ocan? Un
simple soulvement de sa vaste poitrine, a suffi pour prcipiter corps
et biens la frgate du roi au fond de l'abme.

Chaque flot qui passait ainsi devant moi, avait sa lugubre histoire.
L'un, engloutissait, la frgate anglaise, le _Nassau_; dmtait et
dispersait la flotte de l'amiral Holburn. L'autre, roulait des cadavres
inconnus, des paves oublies, des navires sans noms. Un troisime
plus aristocratique, ne voulait servir de suaire qu'aux naufrags de
l'_Auguste_. Il courait porter sur la grve dsole les dpouilles de
messeigneurs de Varennes, de Portneuf, de la Verendrye, d'Espervenche,
de la Corne de Saint-Luc, de Marolles, de Pcaudy de Contrecoeur, de
Saint-Blin, de Villebond de Sourdis, de la Durantaye; et celles des
nobles et puissantes dames de Saint Paul de Mezires, de Sourdis et de
Senneville. A ct de ces noys de haute ligne, flottaient pars les
corps des grenadiers des rgiments du Barn et du Royal Roussillon,
glorieux dbris chapps aux batailles des plaines d'Abraham et de
Sainte-Foye, pour servir de pture aux requins du golfe Saint-Laurent,
et blanchir de leurs os les rives dsertes du Cap Breton.

Franchement, le cigare que je fumais ne me tournait pas les ides  une
folle gaiet. J'en secouai les cendres sur le plat-bord et, le lanant
 la mer, j'allais essayer de jeter avec lui l'trange vision qui
m'obsdait, lorsque j'aperus le ravissant groupe des les de la
Madeleine. Le soleil tait  son couchant, et les collines rouges qui
bordent la grve, se dtachaient admirablement sur le vert des prairies
qui prenaient une teinte mordore, sous les rayons solaires. Le steamer
entrait dans l'Anse--la-cabane. En face de nous tait le phare: et un
peu  gauche, le village acadien parpill le long du demi-cercle form
par la crique. Tout autour du _Napolon III_, des berges aux voiles
peintes en rouge couraient charges de poissons, et laissaient arriver
sur la grve. On ferlait la toile: puis on dmtait; et tout aussitt de
robustes pcheurs au teint hl, aux bras nus, faisaient la chane et
jetaient la morue, le hareng, le homard aux femmes qui les ramassaient
et les empilaient sur le rivage. Dessinez  l'extrmit de ce paysage
une petite grotte, sombre, mystrieuse, qui montre aux poissons sa
gueule bante: jetez un peu plus loin un rocher perc  jour, en ayant
soin de laisser entrevoir  travers son arche les franges bleues de la
mer, et vous aurez une marine de ces plus originales.

Bien d'autres voyageurs que nous ont t frapps par l'aspect potique
des les de la Madeleine. L'un d'eux, le savant amiral Bayfield charg
d'en faire le relev hydrographique, ne pouvait s'empcher de consigner
en ces termes, dans son "_Pilote du Saint-Laurent_," les impressions que
lui avait causes l'approche de ce groupe:

--Par une journe chaude et ensoleille, l'oeil ne peut se rassasier
de contempler ces falaises multicolores, o le rouge est la couleur
dominante, et o le jaune blafard des lagunes de sable fait antithse au
vert tendre des pturages, au vert sombre des bois, au bleu saphir
du ciel et de la mer. Ces contrastes produisent alors un effet
extraordinaire, et contribuent  donner  cet archipel un cachet
artistique, qu'on ne saurait retrouver aux autres les du golfe
Saint-Laurent. Par les jours de gros temps, lorsque le vent d'est
fouette et fait rage, le paysage change, il est vrai; mais il n'en reste
pas moins aussi caractristique. Alors les pics isols des les, leurs
falaises chiffes, se glissent, apparaissent confusment  travers la
pluie, le brouillard, et semblent relis entre eux par une ceinture
de brisants qui masquent presqu'entirement les bancs de sable et les
lagunes. Garde  vous, matelots! n'approchez pas alors impunment de la
Madeleine. En voulant la serrer de trop prs, vous talonneriez, et vous
seriez naufrags avant d'avoir pu mme venter le danger.

C'est ce qui arriva au _Napolon III_, lors de sa croisire de 1875.
En voulant lui faire prendre la passe du chenal de _Sandy Hook_, le
capitaine Desprs--un brave et excellent marin, dont le nom reviendra
plus d'une fois sous ma plume, dans le cours de ces rcits--rasa de trop
prs un banc de sable qui change avec les annes. Pris au talon dans sa
course, le _Napolon III_ se mit  battre l'obstacle en brche; mais
une secousse de la vague dgageant son arrire, porta son milieu sur
un bourrelet de sable. Cette nouvelle situation pouvait avoir pour le
navire les plus fcheuses consquences. Ses deux extrmits cessant
d'tre soutenues, le steamer devait invitablement flchir et se casser.
Sur l'ordre du capitaine la machine est renverse. Deux canots commands
par le lieutenant Leblanc sont mis  la mer, et font le tour du
_Napolon III_.  un quart d'encablure de nous, on annonce partout trois
brasses de fond. Il devenait vident que nous tions saisis par le
bout du banc de _Sandy Hook_, et dj le brouillard se dissipant, nous
laissait apercevoir la lumire rouge du phare de l'le d'Entre. Une
petite ancre de toue est alors porte  l'arrire. La vapeur est
renverse de nouveau, et la manoeuvre conduite de manire  ce que nous
puissions grener l'extrmit du banc, en pivotant sur notre axe. Peine
inutile; le cable de toue, mal soutenu, se prend dans l'hlice, se
rompt, et bien que tout le monde fasse son devoir, le dcouragement
s'empare de quelques-uns. Un conseil rassembl  la hte dcide
d'attendre la mare du lendemain: ce qui tait plus facile  dire qu'
faire. La houle travaillait lourdement une de nos hanches, et c'tait
vraiment piti, que d'entendre et de sentir sous ses pieds craquer cette
puissante membrure. Mais ici-bas, il ne faut douter de rien: si l'Ocan
a souvent de folles colres, souvent il prsente aussi des ressources
inattendues. Une pice de mer vient frapper le steamer par le travers,
lui fait violemment prter la bande et le force  se relever.

Tout tremblant sous ce terrible coup de blier, le _Napolon III_ frmit
depuis la quille jusqu'au mt de hune. Bientt on sent le pont glisser
sous nous.

--Le _Napolon III_ remue! s'crie notre camarade Brault d'une voix
formidable. Et cette exclamation partie du gaillard d'arrire arrive
jusqu'aux vigies de beaupr.

--Vapeur en arrire! commande aussitt le capitaine. Qu'une escouade
d'hommes descende  fond de cale reporter sur bbord, les colis et les
objets pesants.

Brault et Agnor Gravel prennent aussitt le commandement de ces caliers
improviss; dix minutes leur suffisent pour oprer ce branle-bas.

Les mcaniciens dploient encore plus de zle, et  force de chauffer la
machine, ils faillirent mettre le feu aux hunes et aux perroquets qui
avaient t orients de manire  profiter du vent de proue. Mais
pendant que ces divers commandements s'excutent, le malheureux steamer
talonne et frappe plus que jamais. Sa membrure et ses courbes gmissent
sous l'action frmissante de la lutte. La bande s'accentue de plus
en plus  tribord, et dj on recommence  dsesprer du rsultat,
lorsqu'une vague norme soulve le _Napolon III_ du lit de sable o il
s'est tordu pendant cinq heures et dix minutes, et, sans secousse, le
remet en eau profonde.

--C'est un singulier assemblage de force et de faiblesse qu'un navire,
s'criait, dans un moment semblable, l'amiral Julien de la Gravire; il
dompte un ouragan et trbuche sur un grain de sable.

Notre vaillant steamer tait de ceux qui se fient  la mine avenante et
toute pastorale du groupe de la Madeleine. Il avait failli en payer la
faon; et notre capitaine qui en tait  son premier chouage, dut ce
jour-l faire comme l'amiral Bruat, qui avait la rputation d'tre le
plus rude choueur du monde. Il apprit par coeur, pour s'en servir au
besoin, l'antique proverbe breton:

--Qui veut vivre vieux marin doit saluer les grains et arrondir les
pointes.[31]

[Note 31: Cet incident de voyage donna rumeur  une dpche, que
publiait le 11 septembre 1875, le _Star_ de Montral.

--A dispatch from Quebec, states that there has been a rumor for some
days past, which was revived again yesterday, that the government
steamer "_Napolon III_," which left five weeks ago, on a cruise to the
lighthouses of the gulf Saint-Lawrence, has foundered and all hands
perished.]

C'tait un peu l'opinion de Leblanc qui, lui aussi pendant cette nuit
terrible, avait nglig d'arrondir sa pointe, et s'tait fait broyer un
doigt par le bout de la patte de l'ancre. L'application d'un caustique
nergique fut juge ncessaire. Pendant qu'elle se faisait, de grosses
sueurs froides perlaient du front du lieutenant; mais ses lvres
semblaient, par le plus narquois des sourires, dfier les crispations de
la chair.

--Ce n'est rien, disait-il, en dsignant son doigt pantelant, auprs de
l'effort qu'a d faire cette nuit la bonne Sainte-Anne-du-Nord, pour
soulever sur une de ses mains le _Napolon III_ en danger.

Rira qui voudra de cette pieuse navet. Pour moi, un marin
canadien-franais n'est gure complet sans cette foi robuste, et le mot
de mon vieux Le Blanc nous fit venir des larmes aux yeux.

Par leur position, les les de la Madeleine sont exposes aux coups
de vent, et deux temptes sont restes clbres dans les annales de
l'archipel.

La premire est celle du 23 aot 1873. Elle dura trois jours sans
dsemparer, et surprit quatre-vingt-quatre navires ancrs dans la baie
de Plaisance. Ds les premires rafales, quarante-huit d'entre eux se
mirent de suite  chasser sur leurs ancres: dix allrent s'ensabler sur
la rive de la baie, et trente-huit firent cte dans le havre d'Amherst,
o ils trouvrent vingt-six de leurs camarades revenus au mouillage,
pendant que dix seulement rsistaient encore sur leurs fonds. Au milieu
des pripties de cet pouvantable ouragan, qui le croirait? on n'eut 
dplorer que la mort de trois personnes. "Quelques-uns de ces malheureux
navires, rapporte le commandant Lavoie, aprs avoir t ballotts de
tous cts et avoir perdu leurs ancres, allrent se jeter sur le rocher
 fleur d'eau qui est au pied de la cte des Demoiselles. La lame
brisait  cet endroit  une hauteur de cent pieds! Sans Aim Nadeau et
James Cassidy qui virent venir  terre, la _Diploma_, l'_Ellen Woodward_
et _l'Emma Rich_, les quipages de ces navires auraient certainement
pri. Ces deux hommes courageux descendirent le cap,  l'aide d'une
corde, et aids du chien de terreneuve de Cassidy qui saisissait un 
un les naufrags dans le ressac, ils purent oprer leur sauvetage, et
arracher  une mort certaine trente et une personnes." L'anne suivante,
le 18 juin, une seconde tempte vint fondre sur l'archipel. Ces ravages
ne furent pas aussi considrables que la premire, et pendant les quatre
jours qu'elle dura, elle ne put mettre  la cte que deux golettes, et
balayer la plupart des filets et des engins de pche qui taient  la
mer.

Ce fut le 28 juin 1534 que Jacques-Cartier reconnut les les de la
Madeleine, que deux jours auparavant il avait prises pour la terre
ferme. "Nous allmes, dit-il, le long des dites terres environ dix
lieues, jusqu' un Cap de terre rouge qui est roide et coup comme un
roc, dans lequel on voit un entre-deux qui est vers le Nord, et est un
pays fort bas, et y a aussi comme une petite plaine entre la mer et
un tang, et de ce Cap de terre et tang jusques  un autre Cap qui
paraissait, y a environ quatorze lieues, et la terre se fait en faon
d'un demi-cercle tout environn de sablon comme une fosse, sur laquelle
l'on voit des marais et tangs aussi loin que se peut tendre l'oeil. Et
avant que d'arriver au premier Cap, l'on trouve deux petites les assez
prs de terre. A cinq lieues du second Cap il y a une le vers Surouest
qui est trs haute et pointue, laquelle fut nomme Alezay, et le premier
Cap fut appel de Saint-Pierre, parce que nous y arrivmes au jour et
fte du dit saint".

Plus tard, en mentionnant ce groupe, Champlain frapp sans doute par
l'aspect singulier qu'offraient ces les relies entre elles par
d'immenses lisires de sable, les dsigne sous le nom de "Rames-Brion."
Au temps de Denys--en 1672--elles ne s'appelaient plus que les les de
la Madeleine; et alors comme  prsent, le seul souvenir gard par les
marins oublieux au temps o Champlain croisait dans ces parages, tait
le nom de l'le Aubert, que de nos jours les Anglais appellent Amherst
Island, nom que les habitants franais du groupe se refusent 
reconnatre.

Denys assure, dans sa description de _l'Amrique septentrionale_, qu'il
chassa plusieurs fois les Anglais de la Madeleine, "les Franais tant
en possession de ces lieux-l de temps immmorial." Nanmoins, la plus
ancienne concession de cet archipel remonte  la date du 16 janvier
1663; et eu feuilletant le deuxime volume de mmoires des commissaires
du Roy, je vois que ce jour-l, un acte a t pass au bureau de la
compagnie de la Nouvelle-France, donnant en pleine proprit au sieur
Doublet, capitaine de navire, l'le Saint-Jean,--aujourd'hui l'le du
Prince Edouard--les les des Oiseaux et celles de Brion, toutes sises
dans le golfe Saint-Laurent. Cette concession tait faite au capitaine
normand " condition de n'exercer aucune traite ou ngoce avec les
sauvages". Doublet embarqua sur deux navires tout ce qui pouvait servir
 la nouvelle colonie; mais en jetant l'ancre  l'le Perce, on lui
apprit que la compagnie de la Nouvelle-France avait outre-pass ses
droits, et que le sieur Denys, "gouverneur-lieutenant gnral pour le
Roy et propritaire de toutes les terres et isles qui sont depuis le
cap de Campseaux jusqu'au cap des Roziers", tait depuis dix ans en
possession du groupe de la Madeleine. Le capitaine Doublet ne se
dcouragea pas pour si peu. Faisant voile vers ces les, il y dbarqua
ses pcheurs basques et normands, et pendant deux ans y dirigea, en
compagnie de son intendant M. Brevedent, l'exploitation de la pche;
mais le succs ne rpondant pas  ses efforts, la colonie se dispersa.

Que devinrent ces immenses possessions entre les mains de ses hritiers?
L'histoire ne le dit pas. Ce que l'on sait, c'est que le 18 aot 17l7,
le sieur Duchesnay, tout en demandant au Roy le titre de grand-matre
des eaux et forts, priait Sa Majest de lui accorder la concession de
ces les, et qu'en 1719, le comte de Saint-Pierre, premier cuyer de la
duchesse d'Orlans, formait une compagnie pour exploiter les les de
Saint-Jean, de Miscou et de la Madeleine. "C'tait, dit Garneau, 
l'poque du fameux systme de Law, et il tait plus facile de trouver
les fonds que de leur conserver la valeur factice que l'engouement des
spculateurs y avait momentanment attache. Malheureusement, l'intrt
qui avait runi les associs de la compagnie Saint-Pierre, les divisa;
tous les intresss voulurent avoir part  la rgie, et peu d'entre eux
avaient l'exprience de ces entreprises. On ne doit pas en consquence
tre surpris si tout choua. L'le tomba dans l'oubli, d'o on l'avait
momentanment tire, jusque vers 1749, poque o les Acadiens fuyant le
joug anglais, commencrent  s'y tablir."

Pendant quelques annes, ces malheureux proscrits y vcurent sans tre
molests; mais un jour, le hasard voulut qu'une frgate anglaise vnt
reconnatre l'archipel de la Madeleine. Elle portait  son bord le
nouveau gouverneur du Canada, lord Dorchester, et tait commande par le
capitaine Sir Isaac Coffin, qu'on n'avait pas encore jug  propos de
mettre  la porte de la marine royale[32], pour le rhabiliter plus tard,
en lui donnant le titre de baronnet et le grade d'amiral. Ce jour-l,
le temps tait clair, le ciel serein; un soleil chaud et bienfaisant
enveloppait de ses effluves les ctes et les pics empourprs de ces
les. Toutes les lunettes de la frgate taient braques sur ce paradis
terrestre; celle de Sir Isaac plus encore que les autres. Quand elle eut
scrut l'horizon, et fouill  l'aise l'archipel qu'on longeait en ce
moment, l'officier anglais la dposa gravement sur son banc de quart, et
se tournant vers lord Dorchester, le supplia de lui concder les les
qui gisaient devant lui. Comment refuser quelque chose  un capitaine de
frgate, qui n'a cess de combler pendant toute une longue traverse,
ses htes distingus de soins, de grogs et de confort? Le nouveau
potentat promit de faire droit  la requte de Sir Isaac; et le 31
juillet 1787, il la lui adressait officiellement. Mais comme l'oubli est
commensal de haut lieu, et hante frquemment le cabinet des gouverneurs
et des ministres, ce fut son successeur Robert Prescott qui fit droit 
la demande du capitaine Coffin. Onze ans aprs, le 24 aot 1798 "l'le 
la Madeleine, l'le de l'Entre, l'le du Corps Mort, Shag Island, l'le
de Brion et l'le aux Oiseaux furent concdes  perptuit, en franc
et commun soccage,  titre de faut  Sir Isaac Coffin et  ses hoirs
et ayant causes". Ce royal cadeau leur tait fait  la condition, que la
partie de l'le de la Madeleine, comprenant la pointe nord-est et Old
Harry's Point serait rserve pour le soutien et l'entretien d'un clerg
protestant dans la province de Qubec; et si d'un ct, le gouvernement
britannique gardait le droit d'exploiter les mines, d'ouvrir des chemins
et de construire des fortifications, d'un autre ct Sir Isaac Coffin
s'obligeait, "sous peine de nullit, de permettre la libre entre et
sortie de ses les aux sujets anglais qui dsiraient venir y pcher, et
s'engageait  leur laisser abattre et emporter le bois ncessaire  leur
chauffage et  l'exploitation avantageuse de leurs pcheries."

[Note 32: In 1773, Isaac Coffin was taken to sea by lieutenant Hunter
of the _Gasp_, at the recommendation of Admiral John Montague. His
commander officer said he never knew any young men to acquire so much
nautical knowledge in so short a time. After reaching the grade of
post-captain, Coffin for a breach of the regulation of the service, was
deprived of his vessel, and Earl Howe struck his name from the list of
post-captains. This act being illegal, he was reinstated in 1790. In
1804, he was made a baronet, and in 1814 became a full admiral in the
British navy.

Drake--_Nooks and corners of New England coast_ p. 342.]

Peu soucieux des droits des premiers colons, le gouvernement anglais
venait de commettre un acte d'irrparable injustice. Il frappait  mort
le dveloppement et l'avenir de ce ravissant archipel, que le matelot
appelle dans son langage pittoresque, le Royaume du Poisson. Aussi,
depuis cette fatale date du 24 aot 1798, les habitante de la Madeleine,
sachant qu'ils ne peuvent possder leurs terres, ne se livrent qu'au
travail ncessaire pour les faire vivre, et ne connaissent que par
oui-dire les jouissances de la proprit et l'amour du sol.

Un aussi triste tat de choses devait finir par mouvoir le gouvernement
de la province de Qubec. Soixante-seize ans aprs la concession de ces
les, un bureau fut charg par le parlement, de s'enqurir de la tenure
des terres de l'archipel. Cinquante-deux habitants de la Madeleine
s'empressrent de rpondre  la srie de questions imprimes que
l'on avait fait distribuer  la population. Les uns demeuraient dans
l'archipel depuis vingt-cinq, trente-cinq et quarante-cinq ans; d'autres
depuis cinquante, cinquante-trois et soixante ans. Un seul, M. Jean
Nelson Arseneau, y tait n; et le doyen des rsidents se trouvait tre
M. Bruno Terriau, qui habitait ce groupe depuis soixante-seize ans. Tous
dclaraient qu'ils occupaient des lots comme locataires, en vertu de
baux emphytotiques, et leurs rponses portaient  la connaissance du
gouvernement de curieuses rvlations.

Ainsi, quelques colons avaient des billets de simple location qui leur
donnaient droit d'obtenir un bail du propritaire, tandis que d'autres
avaient un bail de quatre-vingt-dix neuf ans. Ceux qui taient porteurs
d'un bail de cinquante-deux ans, pouvaient le faire durer; et les
dtenteurs d'un bail de dix ans taient en droit d'exiger un bail
perptuel du propritaire. Ce dernier mode semble ne plaire que
mdiocrement aux agents de l'amiral Coffin. Chacun s'accorde  dire
qu'il tend  disparatre peu  peu: car chaque fois que l'occasion s'en
prsente, ces employs changent contre d'autres les baux de dix ans.

Gnralement, ces contrats de louage renferment des clauses qui
permettent au seigneur de l'archipel de reprendre ses terres, de jouir
de leur amlioration, et de s'emparer sans remboursement, des btiments
et de la maison du locataire, si par malheur ce dernier n'a pu excuter
les clauses de son bail. C'est ainsi que deux des descendants des plus
anciens pionniers des les de la Madeleine, Louis Boudraut et Franois
Lapierre, furent obligs--aprs bien des annes de travaux et de
privations--d'abandonner  l'amiral Coffin la terre o avaient vcu
leurs anctres, et que leurs enfants avaient amliore de leur mieux.
C'est ainsi que Fabien Lapierre faillit tre dpouill de tout son
avoir. Cet homme s'tant dcid  partir, en 1863, pour explorer la
cte nord du Labrador, avait laiss une terre qu'il occupait depuis
vingt-cinq ans, aux soins de deux de ses compatriotes, Basile Cormier et
Emile Morin. Ils devaient en jouir  la condition de l'entretenir, de
payer la rente et de la lui remettre lors de son retour. Pendant la
premire anne tout alla pour le mieux. L'agent avait consenti 
recevoir la redevance des deux mandataires de Lapierre: mais ds
le commencement de la deuxime anne, il refusa leur argent, prit
possession de la terre, en faucha le foin, ouvrit de force la maison de
l'absent, y mit sa rcolte, qu'il n'emporta qu'en hiver, puis vendit le
tout, terre et dpendances  Dsir Giasson. L'anne suivante, Lapierre
revint et rclama. En rponse, l'agent de l'amiral Coffin le menaa de
l'empcher de couper du bois, et lui fit dire que s'il continuait  se
plaindre, il le ferait chasser du pays. A force de supplications, ce
pauvre homme aid par les conseils de son cur, l'abb Boudreault,
finit par recouvrer la moiti de sa terre,  la condition toutefois de
consentir  un nouveau bail qui l'obligeait  payer annuellement un
schelling par arpent.

Quant  l'autre moiti de son bien, elle tait reste, et est encore en
la possession de l'acheteur Giasson qui s'en tait lgalement empar
moyennant la somme de cinq louis [33]. On comprend le malaise que pareil
rgime doit faire peser sur l'archipel; et quelques-uns des habitants
secouant leur torpeur, allrent jusqu' contester devant la cour de
circuit de la Madeleine la validit des titres de l'amiral Coffin. Les
uns plaidaient prescription. D'autres allguaient l'illgalit des baux
et leur tenure onreuse, contraire  la colonisation et au progrs des
les. Les plus philosophes racontaient, que pendant prs d'un sicle
leurs aeux avaient cultiv en pleine proprit ces mmes terres, que
leurs descendants et leurs hritiers lgitimes n'occupaient plus que
comme simples locataires; tandis que les plus normands assuraient, qu'on
avait d consulter les anctres, et que ces derniers n'avaient jamais
consenti de titre  l'amiral Coffin. Toutes ces rclamations ne
servirent  rien. La cour dcida en faveur du propritaire; et comme il
arrive presque toujours, les plaideurs qui avaient peut-tre une chance
en appelant de ce jugement, ne purent faute de moyens pcuniaires,
s'adresser  un tribunal plus lev. Les choses reprirent donc leur
Cours.

[Note 33: L'imagination n'entre pour rien dans ces rcits. Je ne fais
qu'analyser, les rponses aux questions poses par le comit charg
de s'enqurir de la tenure des terres dans les les de la
Madeleine--1874--_Vide_ p. 26 et 27.]

L'apathie et le dcouragement rgnrent alors en suzerains sur ces les,
qui n'attendent que l'avnement d'un nouveau rgime, pour devenir
un grenier d'abondance, un entrept de richesse. Les locataires
continurent  payer les contributions locales et scolaires, pendant que
leur seigneur et matre percevait rigoureusement les rentes annuelles
de ses terres; rentes exorbitantes, lorsqu'on les compare  celles des
terres en ce pays. Nanmoins, au milieu de ce sourd mcontentement,
quelques anciens colons trouvent le moyen d'tre satisfaits de leur
position. Plusieurs d'entre eux ont cent acres en tat de culture, pour
lesquels ils ne payent annuellement que quinze shillings, ou un quintal
de morue. Ce sont les rois de l'archipel ceux-l, et ils font bien des
envieux autour d'eux; car, un jeune colon qui dsirerait louer la mme
tendue de terre inculte et dboise, serait oblig de donner vingt
piastres chaque anne. En remplissant cette condition, ce dernier
devient alors locataire. Pendant quelque temps la jeunesse, l'ambition,
l'amour du travail dcupleront ses forces. Sous le soc de sa charrue,
ces landes dsertes deviendront des champs fertiles. La pche viendra
combler son dficit. Il pourra vivre convenablement et sera heureux
autant que peut l'tre un locataire. Mais viennent les mauvais jours;
que la rente soit en retard; alors arrivent les menaces de l'agent. Le
dmon de l'expropriation plane sur la petite proprit; et il ne reste
plus au malheureux travailleur, que l'exil ou la servitude.

Il ne faut pas s'tonner, si presque toute cette population qui,
ailleurs, serait entreprenante et riche, demeure ici dans le
demi-sommeil et dans la pauvret. Les trangers fuient ce nid de
fodalit, et un ngociant amricain venu il y a quelques annes visiter
l'archipel, dans le but d'y fonder un tablissement de pche, de
la valeur de $80,000, s'en retourna dgot, disant  qui voulait
l'couter:

--Mon pre a fui l'Irlande pour ne plus entendre parler du vieux rgime
emphytotique. Ce ne sera pas son fils qui remettra un pareil gouffre
sur le chemin de ses petits enfants.

Ces vexations ont eu pour rsultat d'tablir un fort courant migrateur
entre le Labrador et l'archipel. Plus de trois cents chefs de famille
ont quitt les les et sont alls fonder  Kkaska,  Natashquouan, 
la Pointe-aux-Esquimaux, d'importants groupes de la race franaise. Ces
dparts ont affaibli d'autant la population des les de la Madeleine.
Tous les ans, grand nombre de compatriotes viennent  leur tour
rejoindre ceux qui sont partis; et dj l'on prvoit dans un avenir
assez rapproch la dsertion complte de l'archipel. Pour remdier  ce
triste tat de choses, il n'y a qu'un moyen  prendre. Tous ceux qui
ont t consults par la commission parlementaire sont unanimes 
le suggrer. Le gouvernement de Qubec doit acheter les droits du
propritaire, et l'un des colons les plus respects de l'archipel,
M. Painchaud, n'hsite pas  affirmer que sous ce nouveau rgime, un
huitime des habitants paierait de suite, et affranchirait aussitt les
terres de toutes redevances seigneuriales.

Mais cette longue digression, ncessaire pour bien faire comprendre la
position anormale de ces insulaires, me fait oublier les quelques
heures charmantes que nous devions passer au petit village acadien de
l'Anse--la-Cabane. Le premier compatriote qui nous y accueillit  bras
ouverts, fut un brave charpentier du nom de Migneault. Dans sa joie, il
voulut nous faire connatre de suite le patriarche de l'endroit, et
nous conduisit  la maison de M. Vigneault. Ce dernier tait un beau
vieillard, g de quatre-vingt-dix ans. Il virait au milieu de sa
famille. Ses deux fils taient venus se btir de chaque ct du toit
paternel; et pendant de longues annes, tous ensemble, ils avaient
savour la douce vrit du commandement du Seigneur:

--Pre et mre tu honoreras afin de vivre longuement.

Un voile de tristesse devait pourtant tomber, un jour, sur ce bonheur
terrestre. Le soir o nous le vmes pour la premire fois, le pre
Vigneault avait perdu sa franche gaiet. Il tait pensif. Ses yeux
rougis par les larmes plutt que par l'ge, erraient douloureusement
sur le havre; et  travers la fentre, ils suivaient anxieusement les
manoeuvres d'une petite golette qui venait d'appareiller, et qui finit
par disparatre dans les demi-teintes du crpuscule. Hlas! son fils
Dsir tait  bord. En compagnie de douze familles acadiennes, il
s'en allait demander au sol des Sept-Iles ces plaisirs inconnus de
la proprit, qu'il troquait contre les douces joies de la maison
paternelle.

M. Vigneault tait n  Saint-Pierre de Miquelon, o son pre tait
arriv, Dieu sait comment, aprs avoir fait partie de cette malheureuse
colonie acadienne qui, lors de sa cruelle dispersion par les Anglais,
vit ses rejetons parpills aux quatre vents des cieux. Plus tard,
il tait venu aux les de la Madeleine, o  force de travail et
d'intelligence il s'tait cr une aisance relative. Son ge, sa longue
exprience, son esprit ferme et lucide, ses bonnes manires, lui
conciliaient le respect et la confiance de tout le monde. Ici, les
dcisions du pre Vigneault taient respectes  l'gal de celles que
donnent ailleurs le juge ou le cur.

Ce fut dans son hospitalire maison que mon oreille fut frappe pour
la premire fois par l'intonation que les Acadiens donnent  la langue
franaise. Un tranger qui se mlerait  leur conversation, se croirait
transport en Gascogne, et se figurerait entendre causer des Bordelais.
Ainsi, ces braves gens diront une _fo_ pour une fois. Le mot anne se
prononcera chez eux _ne_, tout comme sur les bords de la Garonne. Un
cheval devient un _gueval_ au pluriel, et un _chevau_ au singulier;
puis, ils font un assez grand abus des "_j'tions_," des "_je
pourrions_," et des "_je pensions_".[34] Leurs moeurs sont simples
et douces. Ils vivent surtout de pche, et s'occupent quelque peu
d'agriculture. Comme caboteurs, ils n'ont pas leurs matres au monde,
et ils peuvent donner des points aux plus habiles chasseurs et aux plus
patients pcheurs. L'un des habitants de l'le, M. Fox, interrog sur
les particularits distinctives du caractre acadien, rpondait  la
commission parlementaire:

--Le caractre particulier du peuple acadien est de vivre sur mer.

[Note 34: Dans une notice sur le patois saintongais que vient de
publier la "_Revue des langues Romanes_" de Montpellier, je trouve ce
curieux passage:

"Les noms qui, en franais, se terminent en _al,_ font _au_ en
saintongais, pour ces deux nombres: le _chevau_, _l'animau_, _in
jrnau._ (Ancien franais; _li chevaus_ (sujet du verbe); le cheval
(rgime) pluriel _li cheval_ (sujet), les chevaux (rgime).)

"Quelques paysans de la Saintonge pour faire les muscadins disent aussi,
_ds cheval, ds journal_.

"On connat la leon de beau langage donne par un paysan  son fils qui
revient de la ville--"_Qu'as-tu vut de jolit, drole?--P'pa j'ai vui ds
chevau superbes.--Dis donc cheval, animau._

Grand nombre de Canadiens et d'Acadiens tirent leur origine du pays
d'Annis et de la Saintonge, cette terre aime, qui a vu natre Samuel de
Champlain.]

Ces mots, sont  eux seuls une dfinition.

Ds le petit jour, quand la saison de pche est venue, vous voyez
l'Acadien faire sa prire, mettre gaiement sa berge en mer, gagner les
fonds  morue qui se trouvent  trois, quatre et quelque fois  six
milles au large. L, il ne cesse d'agiter sa ligne  l'eau, de la
retirer, de la bouetter, et de la reconfier aux profondeurs de la mer,
jusqu' ce que son embarcation soit pleine de poissons. Alors les voiles
se hissent. On regagne la grve. Quelques quarts-d'heure suffisent pour
trancher la morue que l'on vient de capturer; puis on remte la berge,
elle glisse de nouveau vers son poste de pche, et on russit ainsi 
faire quelquefois trois ou quatre voyages par jour. Pendant tout ce
temps, un morceau de galette, un biscuit ou une miche de pain--quand il
y en a--suffit pour entretenir la vie de ce robuste pcheur. L'Acadien
est l'homme le plus frugal que je connaisse; il se contente, au milieu
de tous ces pnibles travaux, d'une nourriture que ddaigneraient la
plupart des mendiants de nos villes.

La pche de la morue, avec celle du hareng et du maquereau, constituent
les apports de la campagne d't. Quant  celle d'hiver, elle se fait
pendant les mois de mars, avril et mai. Alors commence la chasse au
loup-marin. Diviss par groupes de six ou dix hommes, vous voyez les
Acadiens arms de cordes et de btons, prendre le pas gymnastique, et
franchir en courant des distances de dix  douze milles, avant d'arriver
sur le terrain de chasse. Pour y parvenir, il a fallu sauter par-dessus
les crevasses et les profondes fissures des champs de glace, ou prendre
la banquise par escalade. Mais qu'est-ce que tous ces dangers, au prix
des plaisirs que va leur donner la chasse qui les attend? Les loups
marins ne sont-ils pas l, derrire cette muraille glace, qui se
prlassent en famille? Et comme une trombe, les Acadiens arrivent sur
les malheureux phoques qui ne se doutent de rien. Le massacre commence,
au milieu des cris et des gmissements. Quand chacun a sa part de butin,
les chasseurs reprennent la route du village, tranant leur proie
derrire eux; et ils sont prts  recommencer leurs courses, tant que
durent le jour et la bonne chance.

N sur les bords de la mer, habitu  ses caprices,  ses caresses et 
ses colres, le peuple acadien voit en elle son vritable domaine. Et
comme hiver, il ne cesse de se confier,  elle. La mer, fidle  cette
longue amiti, ne cesse  son tour, de les combler de ses inpuisables
gnrosits.

Nous venions de ravitailler l'Anse--la-Cabane, et comme la nuit tait
survenue, il nous y fallut attendre le jour, pour dbarquer plus
commodment les provisions destines au phare de l'Entre. Au soleil
levant, nous tions dj embosss par le travers de cette le, dont les
pics escarps ont cette couleur rougetre particulire au groupe de
la Madeleine; et bientt, les uns taient  mme de fouler ces gazons
plantureux, o ruminait une magnifique race de moutons, pendant que ceux
qui taient rests  bord, s'amusaient  contempler le paysage. Sur
notre avant se dessinait le petit village d'Amherst, group autour de
son glise. A tribord, on apercevait le Havre-aux-Maisons; et tout
autour de nous croisait une flotte de quatre cents golettes, qui
couraient le maquereau, toutes voiles dehors. Certes, Gudin n'aurait
pu demander une marine plus pittoresque, pour la fixer sur une de ses
toiles immortelles.

De l'le d'Entre nous devions nous rendre  l'le de la Pierre
Meulire[35]. Nous profitmes de ce point d'arrt pour nous faire
dbarquer au petit quai de la maison Leslie, qui tient l un magasin
d'approvisionnement assez considrable. La foule encombrait ce comptoir,
et rien d'amusant comme d'entendre ses colloques avec les commis de M.
Leslie. C'tait  qui se montrerait le plus normand en affaires. Les
femmes braillaient surtout dans cette lutte pacifique. Tout en suivant
de prs leurs petites transactions, elles ne perdaient pas une maille
du tricot qu'elles tranent ici, partout o elles vont. Modestes,
intelligentes, pieuses, dvoues, les Acadiennes sont vraiment dignes du
nom de femmes. Elles n'appartiennent gure  cette catgorie du sexe qui
faisait dire  Buchamore--un type russi de vieux grognard, invent par
Alfred Assollant:

--"Je n'aime pas ces demoiselles qui ne savent rien faire que se peigner
tout le jour, se regarder dans une glace, essayer des robes, faire des
grimaces, mettre des gants et parler du bout des lvres comme si l'on
n'tait pas digne de les entendre, ou d'une voix tantt plus flute que
celle des serins et tantt plus aigre que celle des pie-griches.
a, c'est des bcasses, comme disait mon vieux cur. a ne sait pas
travailler, a ne sait pas s'occuper, a ne sait pas penser, a ne sait
que faire de ses dix doigts. Quand c'est riche, a ennuie son mari et
ses enfants. Quand a n'a pas d'argent, a ne trouve pas de mari, o si
a en trouve, a grogne, a se fche, a ennuie tout le monde, et tout
le monde s'en va."

[Note 35: Les Anglais la nomment Grindstone Island.]

Au milieu de la cohue qui encombrait la maison Leslie se trouvait, un
vieillard, n  Saint Roch de Qubec, et qui habitait l'le de la Pierre
Meulire depuis soixante-sept ans. Il s'appelait M. Thorn, et avait
laiss au pays un frre, dont il tait sans nouvelles depuis fort
longtemps. Pendant que nous causions ainsi des absents, notre ingnieur,
M. Barbour, vint nous prvenir qu'il allait visiter le phare du Grand
Etang du Nord. Je devais l'accompagner, mais nous ne pmes trouver
de voitures, et je regrette encore aujourd'hui la perte de la seule
occasion qu'il m'ait t donn de pouvoir tudier, et observer les
moeurs de ces campagnes, o vit, travaille, et meurt une des populations
les plus honntes de la terre.

On m'apprit ici que l'archipel de la Madeleine se compose d'cueils, et
qu' part de Brion et du Rocher-aux-Oiseaux, il compte six les qui se
nomment le Corps-Mort, Amherst ou l'le Aubert, la Pierre-Meulire,
l'le d'Entre, Allright et la Grosse Ile. Ces groupes prsentent
ensemble une superficie d' peu prs 55,400 acres qui, suivant le
recensement de 1871, est habite par une population de 3,172, dont
2,883 Acadiens. Les rcifs les plus  craindre sont--au dire des
pcheurs--ceux de la Pierre du gros Cap, de la Perle, d'Allright, du
Cheval Blanc, les bancs de Colombine et l'cueil de Doyle. Ce dernier
n'a que trois encablures de long sur une demie de largeur, et c'est l,
m'assure-t-on, que des navires courant sous la brise ont soudainement
disparu aux yeux de plusieurs de mes interlocuteurs. Quant aux courants,
ils sont tellement irrguliers, qu'on me fit la mme rponse donne
jadis  l'amiral Bayfield, et que personne ne put me dire prcisment
leur vitesse et leur direction.

A ces renseignements gographiques et hydrographiques venaient se mler
les plaintes et les confidences d'un chacun. Tous regrettaient le
dboisement des les. Prives de bois de construction, elles sont
maintenant en train de voir disparatre leur maigre bois de chauffage.
Chacun avouait que son voisin se tirait d'affaire comme il le pouvait,
faisant feu de tout, et dtruisant la fort sans discernement. Quelques
uns mme finissaient leurs dolances, en prophtisant que dans vingt ans
il n'y aurait plus une seule broussaille sur l'archipel, et qu'alors on
serait oblig de faire venir  grands frais du charbon de terre de la
Nouvelle-cosse et du Cap-Breton. Puis, la grande question du chauffage
puise, arrivaient les observations gnrales. Celui-ci dsirerait voir
inaugurer une meilleure tenure de terre dans les les; celui-l aurait
aim que le propritaire protget plus efficacement son locataire; un
troisime se plaignait amrement d'tre sans nouvelles depuis le mois de
novembre jusqu'au quinze de mai, et plus longtemps encore.

--Si au moins, disait-il en secouant tristement sa pipe, nous avions des
communications tlgraphiques avec la terre ferme?

--Bah! des moulins  farine et des moulins  toffes sont encore plus
ncessaires que ton tlgraphe, rpliquait dans un coin, un pcheur,
plus positif que ce rveur. A ta place je m'en contenterais.

--La belle affaire que tes moulins! pour les construire il faudrait
peut-tre se faire taxer, et je m'en tiens  ce que me font payer les
commissaires d'coles; un par cent, et quelquefois un et demi.

--Encore si le propritaire nous montrait l'exemple, et payait comme
nous, rpliquait le pcheur positif.

--Pas si-bte, Ev. Il se tient au courant des nouvelles, et lit ses
journaux dans son htel de Londres, pendant que pour rencontrer notre
taxe municipale, nous donnons nos deux jours de travail sur les chemins
publics, ou que nous payons quatre-vingts cents par jour pour chaque
chef de famille.

Une fois sur la taxe, les conversations menaaient d'aller loin, lorsque
l'ingnieur, M. Barbour, fit son apparition au milieu du groupe. Il
tait temps de se rembarquer. Nous sortmes du magasin Leslie, pendant
que tout le monde se dcouvrait sur notre passage; et une chaude poigne
de main nous spara pour la vie de ces braves gens.

Le _Napolon III_ tait dj sous vapeur. Comme le temps tait splendide
et que la besogne avait t promptement expdie, le capitaine, mis
en belle humeur par ces bonnes choses, voulut nous permettre d'aller
reconnatre le fameux rocher du Corps-Mort, qu'au mois de septembre
1804, Moore a chant dans ses plus beaux vers. Nous prmes donc par la
passe de Sandy Hook, et en contournant l'le d'Amherst, nous ne pmes
nous empcher d'admirer la beaut du paysage qui dfilait sous nos yeux;
et de nous demander pourquoi ces ravissants endroits n'taient pas plus
frquents par les touristes. Comme place d'eau, si les les de la
Madeleine n'avaient pas  lutter contre l'le du Prince-Edouard, elles
seraient sans rivales dans le golfe Saint-Laurent. Les points de vues y
sont superbes; le gibier y abonde, et elles rservent  l'amateur, en
qute de poissons, d'inpuisables ditions de la pche miraculeuse,
qu'il peut renouveler  loisir dans les baies et des havres
admirablement disposs pour les courses de yacht et le sport maritime.

Pendant que nous causions de toutes ces merveilles ignores, le
Corps-Mort se dessina par le travers de notre hanche de tribord.
Vraiment, le langage populaire lui avait bien donn le seul nom qu'il
pt porter; car, vu de cette distance, il ressemblait  s'y mprendre au
cadavre d'un matelot flottant au gr des vagues. Involontairement je me
rappelai alors _l'Ile des Morts_, ces belles strophes qu'un de nos bons
potes canadiens, James Donelley, avait imites de Thomas Moore: [36].

  See you, beneath you cloud so dark,
  Fast gliding along, a gloomy bark?
  Her sails are full, though the wind is still,
  And there blows not a breath her sails to fill!

  Oh! what doth that vessel of darkness bear?
  The silent calm of the grave is there,
  Save now and again a death-knell rung,
  And the flap of the sails with night-fog hung?

  There lieth a wreck on the dismal shore
  Of cold and pitiless Labrador;
  Where, under the moon, upon mounts of frost,
  Full many a mariner's bones are tost!

  You shadowy bark hath been to that wreck,
  And the dim blue fire, that lights her deck,
  Doth play on as pale and livid a crew
  As ever yet drank the church-yard dew!

  To Dead-man's Isle, in the eye of the blast,
  To Dead-man's Isle she speeds her fast,
  By skeleton shapes her sails are furl'd,
  And the hand that steers is not of this world!

  Oh! hurry thee on--oh! hurry thee on,
  Thou terrible bark! ere the night be gone;
  Nor let morning look on so foul a sight
  As would blanch for ever her rosy light!

[Note 36: Voil les vers de Moore. Ils sont intituls: _"Written on
passing Dead-man's island, in the Gulf of Saint Lawrence, late in the
evening, September, 1804"_.]

  Ami, vois-tu l-bas, sous ce nuage sombre,
  Cet trange vaisseau qui s'avance dans l'ombre,
  Et qu'un souffle inconnu fait bondir sur tes eaux?
  D'un vent mystrieux ses voiles semblent pleines!
  Et pourtant les zphirs retiennent leurs baleines:
  Dans un calme profond au loin dorment les flots.

  Qu'a-t-il donc  son bord ce vaisseau des tnbres?
  Il porte du tombeau tous les signes funbres;
  Un silence de mort sur les ondes le suit.
  Seul un glas triste et lent parfois s'y fait entendre,
  Avec un battement des voiles que fait pendre
  L'humide pesanteur des brumes de la nuit.

  Au milieu des rochers de la strile plage
  Gisent des os blanchis, jets par le naufrage,
  Sous les brouillards pais du sombre Labrador.

  La lune, en clairant ces lieux impitoyables,
  Dcouvre avec horreur ces restes lamentables,
  Que les flots irrits se disputent encore.

  C'est l que cette barque en sa course nocturne
  Va cueillir en passant la troupe taciturne
  Qui semble maintenant  son bord se mouvoir.
  Une flamme bleutre  demi les claire,
  Et jamais la rose, au morne cimetire,
  Ne tomba sur des fronts plus livides  voir.

  C'est  l'Ile-des-Morts qu'un vent fatal les guide!
  C'est--l'Ile-des-Morts que s'avance rapide
  Cette ombre de vaisseau par des ombres conduit
  Des squelettes sont l, droulant  la brise
  La sinistre voilure; une forme indcise
  Debout veille  la poupe, et la barque obit!

  Fuis,  barque terrible!  barque de mystre!
  Fuyez pendant que l'ombre enveloppe la terre.
  Fantmes de la nuit, rentrez vite au cercueil,
  De peur qu' votre aspect la jeune et tendre aurore
  Ne dpouille son front de l'clat qui le dore,
  Et se cache  jamais sous un voile de deuil.

Quel contraste entre le _Napolon III_ et ce vaisseau fantme que venait
de faire surgir,  la vue du Corps Mort, la puissante imagination du
pote. Son taille-mer fermement pos sur la vague, ses tuyaux, ses
vergues et son pont inonds par les feux du soleil couchant, notre
steamer venait de jeter en poupe l'le des Morts, et la proue tourne
vers la Nouvelle-cosse, il courait rapide vers Pictou, o nous allions
oublier pour quelques jours ces cres parfums de la mer que nous venions
de humer, les paysages et les bonnes gens que nous venions de voir, pour
respirer la poussire des villes et goter aux fades douceurs de la
civilisation.

FIN



  TABLE DES MATIRES

  I.--En descendant le fleuve.

  II.--L'Expdition de l'amiral Walker.

  III.--Au milieu du golfe.

  IV.--L'Ile d'Anticosti.

  V.--L'Archipel de la Madeleine.






End of the Project Gutenberg EBook of Les les
by Narcisse-Henri-douard Faucher de Saint-Maurice

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