The Project Gutenberg EBook of Sodome et Gomorrhe--Volume 2, by Marcel Proust

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: Sodome et Gomorrhe--Volume 2

Author: Marcel Proust

Release Date: February 15, 2005 [EBook #15075]
Last Updated: November 20, 2017

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SODOME ET GOMORRHE--VOLUME 2 ***




Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed
Proofreading Team. From images generously made available by gallica
(Bibliothque nationale de France)







MARCEL PROUST

A LA RECHERCHE
DU TEMPS PERDU

X

SODOME ET GOMORRHE
_DEUXIME PARTIE_



GALLIMARD
OEUVRES COMPLTES (_18 vol._).

_A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU_

DU CT DE CHEZ SWANN (_2 vol._).
A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (_3 vol._).
LE CT DE GUERMANTES (_3 Vol._).
SODOME ET GOMORRHE (_2 Vol._).
LA PRISONNIRE (_2 Vol._).
ALBERTINE DISPARUE.
LE TEMPS RETROUV (_2 Vol._).

PASTICHES ET MLANGES.

LES PLAISIRS ET LES JOURS.

CHRONIQUES.

LETTRES A LA N. R. F.

MORCEAUX CHOISIS.

UN AMOUR DE SWANN

(_dition illustre par Laprade_).






SODOME ET GOMORRHE

DEUXIME PARTIE

(SUITE)


Le lendemain, le fameux mercredi, dans ce mme petit chemin de fer que
je venais de prendre  Balbec, pour aller dner  la Raspelire, je
tenais beaucoup  ne pas manquer Cottard  Graincourt-Saint-Vast o un
nouveau tlphonage de Mme Verdurin m'avait dit que je le retrouverais.
Il devait monter dans mon train et m'indiquerait o il fallait descendre
pour trouver les voitures qu'on envoyait de la Raspelire  la gare.
Aussi, le petit train ne s'arrtant qu'un instant  Graincourt, premire
station aprs Doncires, d'avance je m'tais mis  la portire tant
j'avais peur de ne pas voir Cottard ou de ne pas tre vu de lui.
Craintes bien vaines! Je ne m'tais pas rendu compte  quel point le
petit clan ayant faonn tous les habitus sur le mme type, ceux-ci,
par surcrot en grande tenue de dner, attendant sur le quai, se
laissaient tout de suite reconnatre  un certain air d'assurance,
d'lgance et de familiarit,  des regards qui franchissaient comme un
espace vide, o rien n'arrte l'attention, les rangs presss du vulgaire
public, guettaient l'arrive de quelque habitu qui avait pris le train
 une station prcdente et ptillaient dj de la causerie prochaine.
Ce signe d'lection, dont l'habitude de dner ensemble avait marqu
les membres du petit groupe, ne les distinguait pas seulement quand,
nombreux, en force, ils taient masss, faisant une tache plus brillante
au milieu du troupeau des voyageurs--ce que Brichot appelait le
pecus--sur les ternes visages desquels ne pouvait se lire aucune
notion relative aux Verdurin, aucun espoir de jamais dner  la
Raspelire. D'ailleurs ces voyageurs vulgaires eussent t moins
intresss que moi si devant eux on et prononc--et malgr la notorit
acquise par certains--les noms de ces fidles que je m'tonnais de voir
continuer  dner en ville, alors que plusieurs le faisaient dj,
d'aprs les rcits que j'avais entendus, avant ma naissance,  une
poque  la fois assez distante et assez vague pour que je fusse tent
de m'en exagrer l'loignement. Le contraste entre la continuation
non seulement de leur existence, mais du plein de leurs forces, et
l'anantissement de tant d'amis que j'avais dj vus, ici ou l,
disparatre, me donnait ce mme sentiment que nous prouvons quand, 
la dernire heure des journaux, nous lisons prcisment la nouvelle que
nous attendions le moins, par exemple celle d'un dcs prmatur et qui
nous semble fortuit parce que les causes dont il est l'aboutissant nous
sont restes inconnues. Ce sentiment est celui que la mort n'atteint pas
uniformment tous les hommes, mais qu'une lame plus avance de sa monte
tragique emporte une existence situe au niveau d'autres que longtemps
encore les lames suivantes pargneront. Nous verrons, du reste, plus
tard la diversit des morts qui circulent invisiblement tre la cause de
l'inattendu spcial que prsentent, dans les journaux, les ncrologies.
Puis je voyais qu'avec le temps, non seulement des dons rels, qui
peuvent coexister avec la pire vulgarit de conversation, se dvoilent
et s'imposent, mais encore que des individus mdiocres arrivent  ces
hautes places, attaches dans l'imagination de notre enfance  quelques
vieillards clbres, sans songer que le seraient, un certain nombre
d'annes plus tard, leurs disciples devenus matres et inspirant
maintenant le respect et la crainte qu'ils prouvaient jadis. Mais
si les noms des fidles n'taient pas connus du pecus, leur aspect
pourtant les dsignait  ses yeux. Mme dans le train (lorsque le hasard
de ce que les uns et les autres d'entre eux avaient eu  faire dans la
journe les y runissait tous ensemble), n'ayant plus  cueillir  une
station suivante qu'un isol, le wagon dans lequel ils se trouvaient
assembls, dsign par le coude du sculpteur Ski, pavois par le Temps
de Cottard, fleurissait de loin comme une voiture de luxe et ralliait,
 la gare voulue, le camarade retardataire. Le seul  qui eussent pu
chapper,  cause de sa demi-ccit, ces signes de promission tait
Brichot. Mais aussi l'un des habitus assurait volontairement  l'gard
de l'aveugle les fonctions de guetteur et, ds qu'on avait aperu son
chapeau de paille, son parapluie vert et ses lunettes bleues, on le
dirigeait avec douceur et hte vers le compartiment d'lection. De sorte
qu'il tait sans exemple qu'un des fidles,  moins d'exciter les plus
graves soupons de bamboche, ou mme de ne pas tre venu par le train,
n'et pas retrouv les autres en cours de route. Quelquefois l'inverse
se produisait: un fidle avait d aller assez loin dans l'aprs-midi et,
en consquence, devait faire une partie du parcours seul avant d'tre
rejoint par le groupe; mais, mme ainsi isol, seul de son espce, il ne
manquait pas le plus souvent de produire quelque effet. Le Futur
vers lequel il se dirigeait le dsignait  la personne assise sur la
banquette d'en face, laquelle se disait: Ce doit tre quelqu'un,
discernait, ft-ce autour du chapeau mou de Cottard ou du sculpteur Ski,
une vague aurole, et n'tait qu' demi tonne quand,  la station
suivante, une foule lgante, si c'tait leur point terminus,
accueillait le fidle  la portire et s'en allait avec lui vers l'une
des voitures qui attendaient, salus tous trs bas par l'employ de
Doville, ou bien, si c'tait  une station intermdiaire, envahissait
le compartiment. C'est ce que fit, et avec prcipitation, car plusieurs
taient arrivs en retard, juste au moment o le train dj en gare
allait repartir, la troupe que Cottard mena au pas de course vers le
wagon  la fentre duquel il avait vu mes signaux. Brichot, qui se
trouvait parmi ces fidles, l'tait devenu davantage au cours de ces
annes qui, pour d'autres, avaient diminu leur assiduit. Sa vue
baissant progressivement l'avait oblig, mme  Paris,  diminuer de
plus en plus les travaux du soir. D'ailleurs il avait peu de sympathie
pour la Nouvelle Sorbonne o les ides d'exactitude scientifique, 
l'allemande, commenaient  l'emporter sur l'humanisme. Il se bornait
exclusivement maintenant  son cours et aux jurys d'examen; aussi
avait-il beaucoup plus de temps  donner  la mondanit. C'est--dire
aux soires chez les Verdurin, ou  celles qu'offrait parfois aux
Verdurin tel ou tel fidle, tremblant d'motion. Il est vrai qu' deux
reprises l'amour avait manqu de faire ce que les travaux ne pouvaient
plus: dtacher Brichot du petit clan. Mais Mme Verdurin, qui veillait
au grain, et d'ailleurs, en ayant pris l'habitude dans l'intrt de son
salon, avait fini par trouver un plaisir dsintress dans ce genre
de drames et d'excutions, l'avait irrmdiablement brouill avec la
personne dangereuse, sachant, comme elle le disait, mettre bon ordre
 tout et porter le fer rouge dans la plaie. Cela lui avait t
d'autant plus ais pour l'une des personnes dangereuses que c'tait
simplement la blanchisseuse de Brichot, et Mme Verdurin, ayant ses
petites entres dans le cinquime du professeur, carlate d'orgueil
quand elle daignait monter ses tages, n'avait eu qu' mettre  la porte
cette femme de rien. Comment, avait dit la Patronne  Brichot, une
femme comme moi vous fait l'honneur de venir chez vous, et vous recevez
une telle crature? Brichot n'avait jamais oubli le service que Mme
Verdurin lui avait rendu en empchant sa vieillesse de sombrer dans la
fange, et lui tait de plus en plus attach, alors qu'en contraste
avec ce regain d'affection, et peut-tre  cause de lui, la Patronne
commenait  se dgoter d'un fidle par trop docile et de l'obissance
de qui elle tait sre d'avance. Mais Brichot tirait de son intimit
chez les Verdurin un clat qui le distinguait entre tous ses collgues
de la Sorbonne. Ils taient blouis par les rcits qu'il leur faisait de
dners auxquels on ne les inviterait jamais, par la mention, dans des
revues, ou par le portrait expos au Salon, qu'avaient fait de lui tel
crivain ou tel peintre rputs dont les titulaires des autres chaires
de la Facult des Lettres prisaient le talent mais n'avaient aucune
chance d'attirer l'attention, enfin par l'lgance vestimentaire
elle-mme du philosophe mondain, lgance qu'ils avaient prise
d'abord pour du laisser-aller jusqu' ce que leur collgue leur et
bienveillamment expliqu que le chapeau haute forme se laisse volontiers
poser par terre, au cours d'une visite, et n'est pas de mise pour les
dners  la campagne, si lgants soient-ils, o il doit tre remplac
par le chapeau mou, fort bien port avec le smoking. Pendant les
premires secondes o le petit groupe se fut engouffr dans le wagon, je
ne pus mme pas parler  Cottard, car il tait suffoqu, moins d'avoir
couru pour ne pas manquer le train, que par l'merveillement de l'avoir
attrap si juste. Il en prouvait plus que la joie d'une russite,
presque l'hilarit d'une joyeuse farce. Ah! elle est bien bonne!
dit-il quand il se fut remis. Un peu plus! nom d'une pipe, c'est ce qui
s'appelle arriver  pic! ajouta-t-il en clignant de l'oeil, non pas
pour demander si l'expression tait juste, car il dbordait maintenant
d'assurance, mais par satisfaction. Enfin il put me nommer aux autres
membres du petit clan. Je fus ennuy de voir qu'ils taient presque tous
dans la tenue qu'on appelle  Paris smoking. J'avais oubli que les
Verdurin commenaient vers le monde une volution timide, ralentie
par l'affaire Dreyfus, acclre par la musique nouvelle, volution
d'ailleurs dmentie par eux, et qu'ils continueraient de dmentir
jusqu' ce qu'elle et abouti, comme ces objectifs militaires qu'un
gnral n'annonce que lorsqu'il les a atteints, de faon  ne pas avoir
l'air battu s'il les manque. Le monde tait d'ailleurs, de son ct,
tout prpar  aller vers eux. Il en tait encore  les considrer
comme des gens chez qui n'allait personne de la socit mais qui n'en
prouvent aucun regret. Le salon Verdurin passait pour un Temple de la
Musique. C'tait l, assurait-on, que Vinteuil avait trouv inspiration,
encouragement. Or si la Sonate de Vinteuil restait entirement
incomprise et  peu prs inconnue, son nom, prononc comme celui du plus
grand musicien contemporain, exerait un prestige extraordinaire. Enfin
certains jeunes gens du faubourg s'tant aviss qu'ils devaient tre
aussi instruits que des bourgeois, il y en avait trois parmi eux qui
avaient appris la musique et auprs desquels la Sonate de Vinteuil
jouissait d'une rputation norme. Ils en parlaient, rentrs chez eux,
 la mre intelligente qui les avait pousss  se cultiver. Et
s'intressant aux tudes de leurs fils, au concert les mres regardaient
avec un certain respect Mme Verdurin, dans sa premire loge, qui suivait
la partition. Jusqu'ici cette mondanit latente des Verdurin ne se
traduisait que par deux faits. D'une part, Mme Verdurin disait de la
princesse de Caprarola: Ah! celle-l est intelligente, c'est une femme
agrable. Ce que je ne peux pas supporter, ce sont les imbciles, les
gens qui m'ennuient, a me rend folle. Ce qui et donn  penser 
quelqu'un d'un peu fin que la princesse de Caprarola, femme du plus
grand monde, avait fait une visite  Mme Verdurin. Elle avait mme
prononc son nom au cours d'une visite de condolances qu'elle avait
faite  Mme Swann aprs la mort du mari de celle-ci, et lui avait
demand si elle les connaissait. Comment dites-vous? avait rpondu
Odette d'un air subitement triste.--Verdurin.--Ah! alors je sais,
avait-elle repris avec dsolation, je ne les connais pas, ou plutt je
les connais sans les connatre, ce sont des gens que j'ai vus autrefois
chez des amis, il y a longtemps, ils sont agrables. La princesse de
Caprarola partie, Odette aurait bien voulu avoir dit simplement la
vrit. Mais le mensonge immdiat tait non le produit de ses calculs,
mais la rvlation de ses craintes, de ses dsirs. Elle niait non ce
qu'il et t adroit de nier, mais ce qu'elle aurait voulu qui ne ft
pas, mme si l'interlocuteur devait apprendre dans une heure que cela
tait en effet. Peu aprs elle avait repris son assurance et avait mme
t au-devant des questions en disant, pour ne pas avoir l'air de les
craindre: Mme Verdurin, mais comment, je l'ai normment connue, avec
une affectation d'humilit comme une grande dame qui raconte qu'elle a
pris le tramway. On parle beaucoup des Verdurin depuis quelque temps,
disait Mme de Souvr. Odette, avec un ddain souriant de duchesse,
rpondait: Mais oui, il me semble en effet qu'on en parle beaucoup. De
temps en temps il y a comme cela des gens nouveaux qui arrivent dans la
socit, sans penser qu'elle tait elle-mme une des plus nouvelles.
La princesse de Caprarola y a dn, reprit Mme de Souvr.--Ah! rpondit
Odette en accentuant son sourire, cela ne m'tonne pas. C'est toujours
par la princesse de Caprarola que ces choses-l commencent, et puis il
en vient une autre, par exemple la comtesse Mol. Odette, en disant
cela, avait l'air d'avoir un profond ddain pour les deux grandes
dames qui avaient l'habitude d'essuyer les pltres dans les salons
nouvellement ouverts. On sentait  son ton que cela voulait dire
qu'elle, Odette, comme Mme de Souvr, on ne russirait pas  les
embarquer dans ces galres-l.

Aprs l'aveu qu'avait fait Mme Verdurin de l'intelligence de la
princesse de Caprarola, le second signe que les Verdurin avaient
conscience du destin futur tait que (sans l'avoir formellement demand,
bien entendu) ils souhaitaient vivement qu'on vnt maintenant dner chez
eux en habit du soir; M. Verdurin et pu maintenant tre salu sans
honte par son neveu, celui qui tait dans les choux.

Parmi ceux qui montrent dans mon wagon  Graincourt se trouvait
Saniette, qui jadis avait t chass de chez les Verdurin par son cousin
Forcheville, mais tait revenu. Ses dfauts, au point de vue de la vie
mondaine, taient autrefois--malgr des qualits suprieures--un peu
du mme genre que ceux de Cottard, timidit, dsir de plaire, efforts
infructueux pour y russir. Mais si la vie, en faisant revtir  Cottard
(sinon chez les Verdurin, o il tait, par la suggestion que les minutes
anciennes exercent sur nous quand nous nous retrouvons dans un milieu
accoutum, rest quelque peu le mme, du moins dans sa clientle, dans
son service d'hpital,  l'Acadmie de Mdecine) des dehors de froideur,
de ddain, de gravit qui s'accentuaient pendant qu'il dbitait devant
ses lves complaisants ses calembours, avait creus une vritable
coupure entre le Cottard actuel et l'ancien, les mmes dfauts s'taient
au contraire exagrs chez Saniette, au fur et  mesure qu'il cherchait
 s'en corriger. Sentant qu'il ennuyait souvent, qu'on ne l'coutait
pas, au lieu de ralentir alors, comme l'et fait Cottard, de forcer
l'attention par l'air d'autorit, non seulement il tchait, par un ton
badin, de se faire pardonner le tour trop srieux de sa conversation,
mais pressait son dbit, dblayait, usait d'abrviations pour paratre
moins long, plus familier avec les choses dont il parlait, et parvenait
seulement, en les rendant inintelligibles,  sembler interminable. Son
assurance n'tait pas comme celle de Cottard qui glaait ses malades,
lesquels aux gens qui vantaient son amnit dans le monde rpondaient:
Ce n'est plus le mme homme quand il vous reoit dans son cabinet,
vous dans la lumire, lui  contre-jour et les yeux perants. Elle
n'imposait pas, on sentait qu'elle cachait trop de timidit, qu'un
rien suffirait  la mettre en fuite. Saniette,  qui ses amis avaient
toujours dit qu'il se dfiait trop de lui-mme, et qui, en effet, voyait
des gens qu'il jugeait avec raison fort infrieurs obtenir aisment les
succs qui lui taient refuss, ne commenait plus une histoire sans
sourire de la drlerie de celle-ci, de peur qu'un air srieux ne ft
pas suffisamment valoir sa marchandise. Quelquefois, faisant crdit au
comique que lui-mme avait l'air de trouver  ce qu'il allait dire, on
lui faisait la faveur d'un silence gnral. Mais le rcit tombait
 plat. Un convive dou d'un bon coeur glissait parfois  Saniette
l'encouragement, priv, presque secret, d'un sourire d'approbation, le
lui faisant parvenir furtivement, sans veiller l'attention, comme
on vous glisse un billet. Mais personne n'allait jusqu' assumer la
responsabilit,  risquer l'adhsion publique d'un clat de rire.
Longtemps aprs l'histoire finie et tombe, Saniette, dsol, restait
seul  se sourire  lui-mme, comme gotant en elle et pour soi la
dlectation qu'il feignait de trouver suffisante et que les autres
n'avaient pas prouve. Quant au sculpteur Ski, appel ainsi  cause de
la difficult qu'on trouvait  prononcer son nom polonais, et parce que
lui-mme affectait, depuis qu'il vivait dans une certaine socit, de ne
pas vouloir tre confondu avec des parents fort bien poss, mais un peu
ennuyeux et trs nombreux, il avait,  quarante-cinq ans et fort laid,
une espce de gaminerie, de fantaisie rveuse qu'il avait garde pour
avoir t jusqu' dix ans le plus ravissant enfant prodige du monde,
coqueluche de toutes les dames. Mme Verdurin prtendait qu'il tait
plus artiste qu'Elstir. Il n'avait d'ailleurs avec celui-ci que des
ressemblances purement extrieures. Elles suffisaient pour qu'Elstir,
qui avait une fois rencontr Ski, et pour lui la rpulsion profonde que
nous inspirent, plus encore que les tres tout  fait opposs  nous,
ceux qui nous ressemblent en moins bien, en qui s'tale ce que nous
avons de moins bon, les dfauts dont nous nous sommes guris, nous
rappelant fcheusement ce que nous avons pu paratre  certains avant
que nous fussions devenus ce que nous sommes. Mais Mme Verdurin croyait
que Ski avait plus de temprament qu'Elstir parce qu'il n'y avait aucun
art pour lequel il n'et de la facilit, et elle tait persuade que
cette facilit il l'et pousse jusqu'au talent s'il avait eu moins de
paresse. Celle-ci paraissait mme  la Patronne un don de plus, tant le
contraire du travail, qu'elle croyait le lot des tres sans gnie. Ski
peignait tout ce qu'on voulait, sur des boutons de manchette ou sur des
dessus de porte. Il chantait avec une voix de compositeur, jouait de
mmoire, en donnant au piano l'impression de l'orchestre, moins par
sa virtuosit que par ses fausses basses signifiant l'impuissance des
doigts  indiquer qu'ici il y a un piston que, du reste, il imitait
avec la bouche. Cherchant ses mots en parlant pour faire croire  une
impression curieuse, de la mme faon qu'il retardait un accord plaqu
ensuite en disant: Ping, pour faire sentir les cuivres, il passait
pour merveilleusement intelligent, mais ses ides se ramenaient en
ralit  deux ou trois, extrmement courtes. Ennuy de sa rputation
de fantaisiste, il s'tait mis en tte de montrer qu'il tait un tre
pratique, positif, d'o chez lui une triomphante affectation de fausse
prcision, de faux bon sens, aggravs parce qu'il n'avait aucune mmoire
et des informations toujours inexactes. Ses mouvements de tte, de cou,
de jambes, eussent t gracieux s'il et eu encore neuf ans, des boucles
blondes, un grand col de dentelles et de petites bottes de cuir rouge.
Arrivs en avance avec Cottard et Brichot  la gare de Graincourt, ils
avaient laiss Brichot dans la salle d'attente et taient alls faire un
tour. Quand Cottard avait voulu revenir, Ski avait rpondu: Mais rien
ne presse. Aujourd'hui ce n'est pas le train local, c'est le train
dpartemental. Ravi de voir l'effet que cette nuance dans la prcision
produisait sur Cottard, il ajouta, parlant de lui-mme: Oui, parce que
Ski aime les arts, parce qu'il modle la glaise, on croit qu'il n'est
pas pratique. Personne ne connat la ligne mieux que moi. Nanmoins ils
taient revenus vers la gare, quand tout d'un coup, apercevant la fume
du petit train qui arrivait, Cottard, poussant un hurlement, avait cri:
Nous n'avons qu' prendre nos jambes  notre cou. Ils taient en effet
arrivs juste, la distinction entre le train local et dpartemental
n'ayant jamais exist que dans l'esprit de Ski. Mais est-ce que la
princesse n'est pas dans le train? demanda d'une voix vibrante Brichot,
dont les lunettes normes, resplendissantes comme ces rflecteurs que
les laryngologues s'attachent au front pour clairer la gorge de leurs
malades, semblaient avoir emprunt leur vie aux yeux du professeur, et,
peut-tre  cause de l'effort qu'il faisait pour accommoder sa vision
avec elles, semblaient, mme dans les moments les plus insignifiants,
regarder elles-mmes avec une attention soutenue et une fixit
extraordinaire. D'ailleurs la maladie, en retirant peu  peu la vue 
Brichot, lui avait rvl les beauts de ce sens, comme il faut souvent
que nous nous dcidions  nous sparer d'un objet,  en faire cadeau
par exemple, pour le regarder, le regretter, l'admirer. Non, non,
la princesse a t reconduire jusqu' Maineville des invits de Mme
Verdurin qui prenaient le train de Paris. Il ne serait mme pas
impossible que Mme Verdurin, qui avait affaire  Saint-Mars, ft avec
elle! Comme cela elle voyagerait avec nous et nous ferions route tous
ensemble, ce serait charmant. Il s'agira d'ouvrir l'oeil  Maineville,
et le bon! Ah! a ne fait rien, on peut dire que nous avons bien failli
manquer le coche. Quand j'ai vu le train j'ai t sidr. C'est ce qui
s'appelle arriver au moment psychologique. Voyez-vous a que nous ayons
manqu le train? Mme Verdurin s'apercevant que les voitures revenaient
sans nous? Tableau! ajouta le docteur qui n'tait pas encore remis de
son moi. Voil une quipe qui n'est pas banale. Dites donc, Brichot,
qu'est-ce que vous dites de notre petite escapade? demanda le docteur
avec une certaine fiert.--Par ma foi, rpondit Brichot, en effet,
si vous n'aviez plus trouv le train, c'et t, comme et parl feu
Villemain, un sale coup pour la fanfare! Mais moi, distrait ds les
premiers instants par ces gens que je ne connaissais pas, je me rappelai
tout d'un coup ce que Cottard m'avait dit dans la salle de danse du
petit Casino, et, comme si un chanon invisible et pu relier un organe
et les images du souvenir, celle d'Albertine appuyant ses seins contre
ceux d'Andre me faisait un mal terrible au coeur. Ce mal ne dura pas:
l'ide de relations possibles entre Albertine et des femmes ne me
semblait plus possible depuis l'avant-veille, o les avances que mon
amie avait faites  Saint-Loup avaient excit en moi une nouvelle
jalousie qui m'avait fait oublier la premire. J'avais la navet
des gens qui croient qu'un got en exclut forcment un autre. A
Harambouville, comme le tram tait bond, un fermier en blouse bleue,
qui n'avait qu'un billet de troisime, monta dans notre compartiment.
Le docteur, trouvant qu'on ne pourrait pas laisser voyager la princesse
avec lui, appela un employ, exhiba sa carte de mdecin d'une grande
compagnie de chemin de fer et fora le chef de gare  faire descendre
le fermier. Cette scne peina et alarma  un tel point la timidit de
Saniette que, ds qu'il la vit commencer, craignant dj,  cause de
la quantit de paysans qui taient sur le quai, qu'elle ne prt les
proportions d'une jacquerie, il feignit d'avoir mal au ventre, et
pour qu'on ne pt l'accuser d'avoir sa part de responsabilit dans la
violence du docteur, il enfila le couloir en feignant de chercher ce que
Cottard appelait les water. N'en trouvant pas, il regarda le paysage
de l'autre extrmit du tortillard. Si ce sont vos dbuts chez Mme
Verdurin, Monsieur, me dit Brichot, qui tenait  montrer ses talents 
un nouveau, vous verrez qu'il n'y a pas de milieu o l'on sente mieux
la douceur de vivre, comme disait un des inventeurs du dilettantisme,
du je m'enfichisme, de beaucoup de mots en isme  la mode chez nos
snobinettes, je veux dire M. le prince de Talleyrand. Car, quand il
parlait de ces grands seigneurs du pass, il trouvait spirituel, et
couleur de l'poque de faire prcder leur titre de Monsieur et disait
Monsieur le duc de La Rochefoucauld, Monsieur le cardinal de Retz, qu'il
appelait aussi de temps en temps: Ce struggle for lifer de Gondi, ce
boulangiste de Marsillac. Et il ne manquait jamais, avec un sourire,
d'appeler Montesquieu, quand il parlait de lui: Monsieur le Prsident
Secondat de Montesquieu. Un homme du monde spirituel et t agac de
ce pdantisme, qui sent l'cole. Mais, dans les parfaites manires de
l'homme du monde, en parlant d'un prince, il y a un pdantisme aussi qui
trahit une autre caste, celle o l'on fait prcder le nom Guillaume de
l'Empereur et o l'on parle  la troisime personne  une Altesse.
Ah! celui-l, reprit Brichot, en parlant de Monsieur le prince de
Talleyrand, il faut le saluer chapeau bas. C'est un anctre.--C'est un
milieu charmant, me dit Cottard, vous trouverez un peu de tout, car Mme
Verdurin n'est pas exclusive: des savants illustres comme Brichot de la
haute noblesse comme, par exemple, la princesse Sherbatoff, une grande
dame russe, amie de la grande-duchesse Eudoxie qui mme la voit seule
aux heures o personne n'est admis. En effet, la grande-duchesse
Eudoxie, ne se souciant pas que la princesse Sherbatoff, qui depuis
longtemps n'tait plus reue par personne, vnt chez elle quand elle et
pu y avoir du monde, ne la laissait venir que de trs bonne heure, quand
l'Altesse n'avait auprs d'elle aucun des amis  qui il et t aussi
dsagrable de rencontrer la princesse que cela et t gnant pour
celle-ci. Comme depuis trois ans, aussitt aprs avoir quitt, comme une
manucure, la grande-duchesse, Mme Sherbatoff partait chez Mme Verdurin,
qui venait seulement de s'veiller, et ne la quittait plus, on peut
dire que la fidlit de la princesse passait infiniment celle mme de
Brichot, si assidu pourtant  ces mercredis, o il avait le plaisir de
se croire,  Paris, une sorte de Chateaubriand  l'Abbaye-aux-Bois et
o,  la campagne, il se faisait l'effet de devenir l'quivalent de ce
que pouvait tre chez Mme du Chtelet celui qu'il nommait toujours (avec
une malice et une satisfaction de lettr): M. de Voltaire.

Son absence de relations avait permis  la princesse Sherbatoff de
montrer, depuis quelques annes, aux Verdurin une fidlit qui faisait
d'elle plus qu'une fidle ordinaire, la fidle type, l'idal que Mme
Verdurin avait longtemps cru inaccessible et, qu'arrive au retour
d'ge, elle trouvait enfin incarn en cette nouvelle recrue fminine.
De quelque jalousie qu'en et t torture la Patronne, il tait sans
exemple que les plus assidus de ses fidles ne l'eussent lche une
fois. Les plus casaniers se laissaient tenter par un voyage; les plus
continents avaient eu une bonne fortune; les plus robustes pouvaient
attraper la grippe, les plus oisifs tre pris par leurs vingt-huit
jours, les plus indiffrents aller fermer les yeux  leur mre
mourante. Et c'tait en vain que Mme Verdurin leur disait alors, comme
l'impratrice romaine, qu'elle tait le seul gnral  qui dt obir sa
lgion, comme le Christ ou le Kaiser, que celui qui aimait son pre et
sa mre autant qu'elle et n'tait pas prt  les quitter pour la suivre
n'tait pas digne d'elle, qu'au lieu de s'affaiblir au lit ou de se
laisser berner par une grue, ils feraient mieux de rester prs d'elle,
elle, seul remde et seule volupt. Mais la destine, qui se plat
parfois  embellir la fin des existences qui se prolongent tard, avait
fait rencontrer  Mme Verdurin la princesse Sherbatoff. Brouille avec
sa famille, exile de son pays, ne connaissant plus que la baronne
Putbus et la grande-duchesse Eudoxie, chez lesquelles, parce qu'elle
n'avait pas envie de rencontrer les amies de la premire, et parce que
la seconde n'avait pas envie que ses amies rencontrassent la princesse,
elle n'allait qu'aux heures matinales o Mme Verdurin dormait encore, ne
se souvenant pas d'avoir gard la chambre une seule fois depuis l'ge de
douze ans, o elle avait eu la rougeole, ayant rpondu, le 31 dcembre,
 Mme Verdurin qui, inquite d'tre seule, lui avait demand si elle
ne pourrait pas rester coucher  l'improviste, malgr le jour de
l'an: Mais qu'est-ce qui pourrait m'en empcher n'importe quel jour?
D'ailleurs, ce jour-l, on reste en famille et vous tes ma famille,
vivant dans une pension et changeant de pension quand les Verdurin
dmnageaient, les suivant dans leurs villgiatures, la princesse avait
si bien ralis pour Mme Verdurin le vers de Vigny:

  Toi seule me parus ce qu'on cherche toujours

que la Prsidente du petit cercle, dsireuse de s'assurer une fidle
jusque dans la mort, lui avait demand que celle des deux qui
mourrait la dernire se ft enterrer  ct de l'autre. Vis--vis des
trangers--parmi lesquels il faut toujours compter celui  qui nous
mentons le plus parce que c'est celui par qui il nous serait le plus
pnible d'tre mpris: nous-mme,--la princesse Sherbatoff avait soin
de reprsenter ses trois seules amitis--avec la grande-duchesse, avec
les Verdurin, avec la baronne Putbus--comme les seules, non que des
cataclysmes indpendant de sa volont eussent laiss merger au milieu
de la destruction de tout le reste, mais qu'un libre choix lui avait
fait lire de prfrence  toute autre, et auxquelles un certain got de
solitude et de simplicit l'avait fait se borner. Je ne vois _personne_
d'autre, disait-elle en insistant sur le caractre inflexible de ce qui
avait plutt l'air d'une rgle qu'on s'impose que d'une ncessit qu'on
subit. Elle ajoutait: Je ne frquente que trois maisons, comme les
auteurs qui, craignant de ne pouvoir aller jusqu' la quatrime,
annoncent que leur pice n'aura que trois reprsentations. Que M. et Mme
Verdurin ajoutassent foi ou non  cette fiction, ils avaient aid la
princesse  l'inculquer dans l'esprit des fidles. Et ceux-ci taient
persuads  la fois que la princesse, entre des milliers de relations
qui s'offraient  elle, avait choisi les seuls Verdurin, et que les
Verdurin, sollicits en vain par toute la haute aristocratie, n'avaient
consenti  faire qu'une exception, en faveur de la princesse.

A leurs yeux, la princesse, trop suprieure  son milieu d'origine pour
ne pas s'y ennuyer, entre tant de gens qu'elle et pu frquenter ne
trouvait agrables que les seuls Verdurin, et rciproquement ceux-ci,
sourds aux avances de toute l'aristocratie qui s'offrait  eux,
n'avaient consenti  faire qu'une seule exception, en faveur d'une
grande dame plus intelligente que ses pareilles, la princesse
Sherbatoff.

La princesse tait fort riche; elle avait  toutes les premires une
grande baignoire o, avec l'autorisation de Mme Verdurin, elle emmenait
les fidles et jamais personne d'autre. On se montrait cette personne
nigmatique et ple, qui avait vieilli sans blanchir, et plutt en
rougissant comme certains fruits durables et ratatins des haies. On
admirait  la fois sa puissance et son humilit, car, ayant toujours
avec elle un acadmicien, Brichot, un clbre savant, Cottard, le
premier pianiste du temps, plus tard M. de Charlus, elle s'efforait
pourtant de retenir exprs la baignoire la plus obscure, restait au
fond, ne s'occupait en rien de la salle, vivait exclusivement pour le
petit groupe, qui, un peu avant la fin de la reprsentation, se retirait
en suivant cette souveraine trange et non dpourvue d'une beaut
timide, fascinante et use. Or, si Mme Sherbatoff ne regardait pas
la salle, restait dans l'ombre, c'tait pour tcher d'oublier qu'il
existait un monde vivant qu'elle dsirait passionnment et ne pouvait
pas connatre; la coterie dans une baignoire tait pour elle ce
qu'est pour certains animaux l'immobilit quasi cadavrique en prsence
du danger. Nanmoins, le got de nouveaut et de curiosit qui travaille
les gens du monde faisait qu'ils prtaient peut-tre plus d'attention 
cette mystrieuse inconnue qu'aux clbrits des premires loges, chez
qui chacun venait en visite. On s'imaginait qu'elle tait autrement
que les personnes qu'on connaissait; qu'une merveilleuse intelligence,
jointe  une bont divinatrice, retenaient autour d'elle ce petit milieu
de gens minents. La princesse tait force, si on lui parlait de
quelqu'un ou si on lui prsentait quelqu'un, de feindre une grande
froideur pour maintenir la fiction de son horreur du monde. Nanmoins,
avec l'appui de Cottard ou de Mme Verdurin, quelques nouveaux
russissaient  la connatre, et son ivresse d'en connatre un tait
telle qu'elle en oubliait la fable de l'isolement voulu et se dpensait
follement pour le nouveau venu. S'il tait fort mdiocre, chacun
s'tonnait. Quelle chose singulire que la princesse, qui ne veut
connatre personne, aille faire une exception pour cet tre si peu
caractristique. Mais ces fcondantes connaissances taient rares, et
la princesse vivait troitement confine au milieu des fidles.

Cottard disait beaucoup plus souvent: Je le verrai mercredi chez les
Verdurin, que: Je le verrai mardi  l'Acadmie. Il parlait aussi des
mercredis comme d'une occupation aussi importante et aussi inluctable.
D'ailleurs Cottard tait de ces gens peu recherchs qui se font un
devoir aussi imprieux de se rendre  une invitation que si elle
constituait un ordre, comme une convocation militaire ou judiciaire.
Il fallait qu'il ft appel par une visite bien importante pour qu'il
lcht les Verdurin le mercredi, l'importance ayant trait, d'ailleurs,
plutt  la qualit du malade qu' la gravit de la maladie. Car
Cottard, quoique bon homme, renonait aux douceurs du mercredi non pour
un ouvrier frapp d'une attaque, mais pour le coryza d'un ministre.
Encore, dans ce cas, disait-il  sa femme: Excuse-moi bien auprs de
Mme Verdurin. Prviens que j'arriverai en retard. Cette Excellence
aurait bien pu choisir un autre jour pour tre enrhume. Un mercredi,
leur vieille cuisinire s'tant coup la veine du bras, Cottard, dj en
smoking pour aller chez les Verdurin, avait hauss les paules quand
sa femme lui avait timidement demand s'il ne pourrait pas panser la
blesse: Mais je ne peux pas, Lontine, s'tait-il cri en gmissant;
tu vois bien que j'ai mon gilet blanc. Pour ne pas impatienter son
mari, Mme Cottard avait fait chercher au plus vite le chef de clinique.
Celui-ci, pour aller plus vite, avait pris une voiture, de sorte que la
sienne entrant dans la cour au moment o celle de Cottard allait sortir
pour le mener chez les Verdurin, on avait perdu cinq minutes  avancer,
 reculer. Mme Cottard tait gne que le chef de clinique vt son
matre en tenue de soire. Cottard pestait du retard, peut-tre par
remords, et partit avec une humeur excrable qu'il fallut tous les
plaisirs du mercredi pour arriver  dissiper.

Si un client de Cottard lui demandait: Rencontrez-vous quelquefois
les Guermantes? c'est de la meilleure foi du monde que le professeur
rpondait: Peut-tre pas justement les Guermantes, je ne sais pas. Mais
je vois tout ce monde-l chez des amis  moi. Vous avez certainement
entendu parler des Verdurin. Ils connaissent tout le monde. Et puis eux,
du moins, ce ne sont pas des gens chics dcatis. Il y a du rpondant. On
value gnralement que Mme Verdurin est riche  trente-cinq millions.
Dame, trente-cinq millions, c'est un chiffre. Aussi elle n'y va pas avec
le dos de la cuiller. Vous me parliez de la duchesse de Guermantes. Je
vais vous dire la diffrence: Mme Verdurin c'est une grande dame, la
duchesse de Guermantes est probablement une pure. Vous saisissez bien
la nuance, n'est-ce pas? En tout cas, que les Guermantes aillent ou non
chez Mme Verdurin, elle reoit, ce qui vaut mieux, les d'Sherbatoff, les
d'Forcheville, et _tutti quanti_, des gens de la plus haute vole, toute
la noblesse de France et de Navarre,  qui vous me verriez parler de
pair  compagnon. D'ailleurs ce genre d'individus recherche volontiers
les princes de la science, ajoutait-il avec un sourire d'amour-propre
bat, amen  ses lvres par la satisfaction orgueilleuse, non pas
tellement que l'expression jadis rserve aux Potain, aux Charcot,
s'appliqut maintenant  lui, mais qu'il st enfin user comme il
convenait de toutes celles que l'usage autorise et, qu'aprs les avoir
longtemps pioches, il possdait  fond. Aussi, aprs m'avoir cit la
princesse Sherbatoff parmi les personnes que recevait Mme Verdurin,
Cottard ajoutait en clignant de l'oeil: Vous voyez le genre de la
maison, vous comprenez ce que je veux dire? Il voulait dire ce qu'il y
a de plus chic. Or, recevoir une dame russe qui ne connaissait que la
grande-duchesse Eudoxie, c'tait peu. Mais la princesse Sherbatoff et
mme pu ne pas la connatre sans qu'eussent t amoindries l'opinion que
Cottard avait relativement  la suprme lgance du salon Verdurin et sa
joie d'y tre reu. La splendeur dont nous semblent revtus les gens que
nous frquentons n'est pas plus intrinsque que celle de ces personnages
de thtre pour l'habillement desquels il est bien inutile qu'un
directeur dpense des centaines de mille francs  acheter des costumes
authentiques et des bijoux vrais qui ne feront aucun effet, quand
un grand dcorateur donnera une impression de luxe mille fois plus
somptueuse en dirigeant un rayon factice sur un pourpoint de grosse
toile sem de bouchons de verre et sur un manteau en papier. Tel homme a
pass sa vie au milieu des grands de la terre qui n'taient pour lui
que d'ennuyeux parents ou de fastidieuses connaissances, parce qu'une
habitude contracte ds le berceau les avait dpouills  ses yeux de
tout prestige. Mais, en revanche, il a suffi que celui-ci vnt, par
quelque hasard, s'ajouter aux personnes les plus obscures, pour que
d'innombrables Cottard aient vcu blouis par des femmes titres
dont ils s'imaginaient que le salon tait le centre des lgances
aristocratiques, et qui n'taient mme pas ce qu'taient Mme de
Villeparisis et ses amies (des grandes dames dchues que l'aristocratie
qui avait t leve avec elles ne frquentait plus); non, celles dont
l'amiti a t l'orgueil de tant de gens, si ceux-ci publiaient leurs
mmoires et y donnaient les noms de ces femmes et de celles qu'elles
recevaient, personne, pas plus Mme de Cambremer que Mme de Guermantes,
ne pourrait les identifier. Mais qu'importe! Un Cottard a ainsi sa
marquise, laquelle est pour lui la baronne, comme, dans Marivaux, la
baronne dont on ne dit jamais le nom et dont on n'a mme pas l'ide
qu'elle en a jamais eu un. Cottard croit d'autant plus y trouver rsume
l'aristocratie--laquelle ignore cette dame--que plus les titres sont
douteux plus les couronnes tiennent de place sur les verres, sur
l'argenterie, sur le papier  lettres, sur les malles. De nombreux
Cottard, qui ont cru passer leur vie au coeur du faubourg Saint-Germain,
ont eu leur imagination peut-tre plus enchante de rves fodaux que
ceux qui avaient effectivement vcu parmi des princes, de mme que, pour
le petit commerant qui, le dimanche, va parfois visiter des difices
du vieux temps, c'est quelquefois dans ceux dont toutes les
pierres sont du ntre, et dont les votes ont t, par des lves de
Viollet-le-Duc, peintes en bleu et semes d'toiles d'or, qu'ils ont le
plus la sensation du moyen ge. La princesse sera  Maineville. Elle
voyagera avec nous. Mais je ne vous prsenterai pas tout de suite. Il
vaudra mieux que ce soit Mme Verdurin qui fasse cela. A moins que je
ne trouve un joint. Comptez alors que je sauterai dessus.--De quoi
parliez-vous, dit Saniette, qui fit semblant d'avoir t prendre
l'air.--Je citai  Monsieur, dit Brichot, un mot que vous connaissez
bien de celui qui est  mon avis le premier des fins de sicle (du
sicle 18 s'entend), le prnomm Charles-Maurice, abb de Prigord. Il
avait commenc par promettre d'tre un trs bon journaliste. Mais
il tourna mal, je veux dire qu'il devint ministre! La vie a de ces
disgrces. Politicien peu scrupuleux au demeurant, qui, avec des ddains
de grand seigneur rac, ne se gnait pas de travailler  ses heures pour
le roi de Prusse, c'est le cas de le dire, et mourut dans la peau d'un
centre gauche.

A Saint-Pierre-des-Ifs monta une splendide jeune fille qui,
malheureusement, ne faisait pas partie du petit groupe. Je ne pouvais
dtacher mes yeux de sa chair de magnolia, de ses yeux noirs, de la
construction admirable et haute de ses formes. Au bout d'une seconde
elle voulut ouvrir une glace, car il faisait un peu chaud dans le
compartiment, et ne voulant pas demander la permission  tout le monde,
comme seul je n'avais pas de manteau, elle me dit d'une voix rapide,
frache et rieuse: a ne vous est pas dsagrable, Monsieur, l'air?
J'aurais voulu lui dire: Venez avec nous chez les Verdurin, ou:
Dites-moi votre nom et votre adresse. Je rpondis: Non, l'air ne me
gne pas, Mademoiselle. Et aprs, sans se dranger de sa place: La
fume, a ne gne pas vos amis? et elle alluma une cigarette. A la
troisime station elle descendit d'un saut. Le lendemain, je demandai 
Albertine qui cela pouvait tre. Car, stupidement, croyant qu'on ne
peut aimer qu'une chose, jaloux de l'attitude d'Albertine  l'gard de
Robert, j'tais rassur quant aux femmes. Albertine me dit, je crois
trs sincrement, qu'elle ne savait pas. Je voudrais tant la retrouver,
m'criai-je.--Tranquillisez-vous, on se retrouve toujours, rpondit
Albertine. Dans le cas particulier elle se trompait; je n'ai jamais
retrouv ni identifi la belle fille  la cigarette. On verra du reste
pourquoi, pendant longtemps, je dus cesser de la chercher. Mais je ne
l'ai pas oublie. Il m'arrive souvent en pensant  elle d'tre pris
d'une folle envie. Mais ces retours du dsir nous forcent  rflchir
que, si on voulait retrouver ces jeunes filles-l avec le mme plaisir,
il faudrait revenir aussi  l'anne, qui a t suivie depuis de
dix autres pendant lesquelles la jeune fille s'est fane. On peut
quelquefois retrouver un tre, mais non abolir le temps. Tout cela
jusqu'au jour imprvu et triste comme une nuit d'hiver, o on ne cherche
plus cette jeune fille-l, ni aucune autre, o trouver vous effraierait
mme. Car on ne se sent plus assez d'attraits pour plaire, ni de force
pour aimer. Non pas, bien entendu, qu'on soit, au sens propre du mot,
impuissant. Et quant  aimer, on aimerait plus que jamais. Mais on sent
que c'est une trop grande entreprise pour le peu de forces qu'on garde.
Le repos ternel a dj mis des intervalles o l'on ne peut sortir, ni
parler. Mettre un pied sur la marche qu'il faut, c'est une russite
comme de ne pas manquer le saut prilleux. tre vu dans cet tat par
une jeune fille qu'on aime, mme si l'on a gard son visage et tous ses
cheveux blonds de jeune homme! On ne peut plus assumer la fatigue de se
mettre au pas de la jeunesse. Tant pis si le dsir charnel redouble au
lieu de s'amortir! On fait venir pour lui une femme  qui l'on ne se
souciera pas de plaire, qui ne partagera qu'un soir votre couche et
qu'on ne reverra jamais.

On doit tre toujours sans nouvelles du violoniste, dit Cottard.
L'vnement du jour, dans le petit clan, tait en effet le lchage du
violoniste favori de Mme Verdurin. Celui-ci, qui faisait son service
militaire prs de Doncires, venait trois fois par semaine dner  la
Raspelire, car il avait la permission de minuit. Or, l'avant-veille,
pour la premire fois, les fidles n'avaient pu arriver  le dcouvrir
dans le tram. On avait suppos qu'il l'avait manqu. Mais Mme Verdurin
avait eu beau envoyer au tram suivant, enfin au dernier, la voiture
tait revenue vide. Il a t srement fourr au bloc, il n'y a pas
d'autre explication de sa fugue. Ah! dame, vous savez, dans le mtier
militaire, avec ces gaillards-l, il suffit d'un adjudant grincheux.--Ce
sera d'autant plus mortifiant pour Mme Verdurin, dit Brichot, s'il lche
encore ce soir, que notre aimable htesse reoit justement  dner pour
la premire fois les voisins qui lui ont lou la Raspelire, le marquis
et la marquise de Cambremer.--Ce soir, le marquis et la marquise de
Cambremer! s'cria Cottard. Mais je n'en savais absolument rien.
Naturellement je savais comme vous tous qu'ils devaient venir un jour,
mais je ne savais pas que ce ft si proche. Sapristi, dit-il en
se tournant vers moi, qu'est-ce que je vous ai dit: la princesse
Sherbatoff, le marquis et la marquise de Cambremer. Et aprs avoir
rpt ces noms en se berant de leur mlodie: Vous voyez que nous nous
mettons bien, me dit-il. N'importe, pour vos dbuts, vous mettez dans le
mille. Cela va tre une chambre exceptionnellement brillante. Et se
tournant vers Brichot, il ajouta: La Patronne doit tre furieuse. Il
n'est que temps que nous arrivions lui prter main forte. Depuis que
Mme Verdurin tait  la Raspelire, elle affectait vis--vis des fidles
d'tre, en effet, dans l'obligation, et au dsespoir d'inviter une fois
ses propritaires. Elle aurait ainsi de meilleures conditions pour
l'anne suivante, disait-elle, et ne le faisait que par intrt. Mais
elle prtendait avoir une telle terreur, se faire un tel monstre d'un
dner avec des gens qui n'taient pas du petit groupe, qu'elle le
remettait toujours. Il l'effrayait, du reste, un peu pour les motifs
qu'elle proclamait, tout en les exagrant, si par un autre ct il
l'enchantait pour des raisons de snobisme qu'elle prfrait taire. Elle
tait donc  demi sincre, elle croyait le petit clan quelque chose de
si unique au monde, un de ces ensembles comme il faut des sicles
pour en constituer un pareil, qu'elle tremblait  la pense d'y voir
introduits ces gens de province, ignorants de la Ttralogie et des
Matres, qui ne sauraient pas tenir leur partie dans le concert de la
conversation gnrale et taient capables, en venant chez Mme Verdurin,
de dtruire un des fameux mercredis, chefs-d'oeuvre incomparables et
fragiles, pareils  ces verreries de Venise qu'une fausse note suffit 
briser. De plus, ils doivent tre tout ce qu'il y a de plus _anti_, et
galonnards, avait dit M. Verdurin.--Ah! a, par exemple, a m'est gal,
voil assez longtemps qu'on en parle de cette histoire-l, avait
rpondu Mme Verdurin qui, sincrement dreyfusarde, et cependant voulu
trouver dans la prpondrance de son salon dreyfusiste une rcompense
mondaine. Or le dreyfusisme triomphait politiquement, mais non pas
mondainement. Labori, Reinach, Picquart, Zola, restaient, pour les gens
du monde, des espces de tratres qui ne pouvaient que les loigner
du petit noyau. Aussi, aprs cette incursion dans la politique, Mme
Verdurin tenait-elle  rentrer dans l'art. D'ailleurs d'Indy, Debussy,
n'taient-ils pas mal dans l'Affaire? Pour ce qui est de
l'Affaire, nous n'aurions qu' les mettre  ct de Brichot, dit-elle
(l'universitaire tant le seul des fidles qui avait pris le parti de
l'tat-Major, ce qui l'avait fait beaucoup baisser dans l'estime de Mme
Verdurin). On n'est pas oblig de parler ternellement de l'affaire
Dreyfus. Non, la vrit, c'est que les Cambremer m'embtent. Quant aux
fidles, aussi excits par le dsir inavou qu'ils avaient de connatre
les Cambremer, que dupes de l'ennui affect que Mme Verdurin disait
prouver  les recevoir, ils reprenaient chaque jour, en causant avec
elle, les vils arguments qu'elle donnait elle-mme en faveur de cette
invitation, tchaient de les rendre irrsistibles. Dcidez-vous une
bonne fois, rptait Cottard, et vous aurez les concessions pour le
loyer, ce sont eux qui paieront le jardinier, vous aurez la jouissance
du pr. Tout cela vaut bien de s'ennuyer une soire. Je n'en parle que
pour vous, ajoutait-il, bien que le coeur lui et battu une fois que,
dans la voiture de Mme Verdurin, il avait crois celle de la vieille
Mme de Cambremer sur la route, et surtout qu'il ft humili pour les
employs du chemin de fer, quand,  la gare, il se trouvait prs du
marquis. De leur ct, les Cambremer, vivant bien trop loin du mouvement
mondain pour pouvoir mme se douter que certaines femmes lgantes
parlaient avec quelque considration de Mme Verdurin, s'imaginaient que
celle-ci tait une personne qui ne pouvait connatre que des bohmes,
n'tait mme peut-tre pas lgitimement marie, et, en fait de gens
ns, ne verrait jamais qu'eux. Ils ne s'taient rsigns  y dner
que pour tre en bons termes avec une locataire dont ils espraient le
retour pour de nombreuses saisons, surtout depuis qu'ils avaient, le
mois prcdent, appris qu'elle venait d'hriter de tant de millions.
C'est en silence et sans plaisanteries de mauvais got qu'ils se
prparaient au jour fatal. Les fidles n'espraient plus qu'il vnt
jamais, tant de fois Mme Verdurin en avait dj fix devant eux la
date, toujours change. Ces fausses rsolutions avaient pour but, non
seulement de faire ostentation de l'ennui que lui causait ce dner, mais
de tenir en haleine les membres du petit groupe qui habitaient dans
le voisinage et taient parfois enclins  lcher. Non que la Patronne
devint que le grand jour leur tait aussi agrable qu' elle-mme,
mais parce que, les ayant persuads que ce dner tait pour elle la plus
terrible des corves, elle pouvait faire appel  leur dvouement. Vous
n'allez pas me laisser seule en tte  tte avec ces Chinois-l! Il
faut au contraire que nous soyons en nombre pour supporter l'ennui.
Naturellement nous ne pourrons parler de rien de ce qui nous intresse.
Ce sera un mercredi de rat, que voulez-vous!

--En effet, rpondit Brichot, en s'adressant  moi, je crois que Mme
Verdurin, qui est trs intelligente et apporte une grande coquetterie 
l'laboration de ses mercredis, ne tenait gure  recevoir ces hobereaux
de grande ligne mais sans esprit. Elle n'a pu se rsoudre  inviter la
marquise douairire, mais s'est rsigne au fils et  la belle-fille.

--Ah! nous verrons la marquise de Cambremer? dit Cottard avec un sourire
o il crut devoir mettre de la paillardise et du marivaudage, bien
qu'il ignort si Mme de Cambremer tait jolie ou non. Mais le titre de
marquise veillait en lui des images prestigieuses et galantes. Ah! je
la connais, dit Ski, qui l'avait rencontre, une fois qu'il se promenait
avec Mme Verdurin.--Vous ne la connaissez pas au sens biblique, dit, en
coulant un regard louche sous son lorgnon, le docteur, dont c'tait
une des plaisanteries favorites.--Elle est intelligente, me dit Ski.
Naturellement, reprit-il en voyant que je ne disais rien et appuyant en
souriant sur chaque mot, elle est intelligente et elle ne l'est pas, il
lui manque l'instruction, elle est frivole, mais elle a l'instinct des
jolies choses. Elle se taira, mais elle ne dira jamais une btise. Et
puis elle est d'une jolie coloration. Ce serait un portrait qui serait
amusant  peindre, ajouta-t-il en fermant  demi les yeux comme s'il la
regardait posant devant lui. Comme je pensais tout le contraire de ce
que Ski exprimait avec tant de nuances, je me contentai de dire qu'elle
tait la soeur d'un ingnieur trs distingu, M. Legrandin. H bien,
vous voyez, vous serez prsent  une jolie femme, me dit Brichot, et on
ne sait jamais ce qui peut en rsulter. Cloptre n'tait mme pas une
grande dame, c'tait la petite femme, la petite femme inconsciente et
terrible de notre Meilhac, et voyez les consquences, non seulement pour
ce jobard d'Antoine, mais pour le monde antique.--J'ai dj t prsent
 Mme de Cambremer, rpondis-je.--Ah! mais alors vous allez vous trouver
en pays de connaissance.--Je serai d'autant plus heureux de la voir,
rpondis-je, qu'elle m'avait promis un ouvrage de l'ancien cur de
Combray sur les noms de lieux de cette rgion-ci, et je vais pouvoir
lui rappeler sa promesse. Je m'intresse  ce prtre et aussi aux
tymologies.--Ne vous fiez pas trop  celles qu'il indique, me rpondit
Brichot; l'ouvrage, qui est  la Raspelire et que je me suis amus 
feuilleter, ne me dit rien qui vaille; il fourmille d'erreurs. Je vais
vous en donner un exemple. Le mot _Bricq_ entre dans la formation d'une
quantit de noms de lieux de nos environs. Le brave ecclsiastique a
eu l'ide passablement biscornue qu'il vient de _Briga_, hauteur, lieu
fortifi. Il le voit dj dans les peuplades celtiques, Latobriges,
Nemetobriges, etc., et le suit jusque dans les noms comme Briand, Brion,
etc... Pour en revenir au pays que nous avons le plaisir de traverser
en ce moment avec vous, Bricquebosc signifierait le bois de la hauteur,
Bricqueville l'habitation de la hauteur, Bricquebec, o nous nous
arrterons dans un instant avant d'arriver  Maineville, la hauteur prs
du ruisseau. Or ce n'est pas du tout cela, pour la raison que _bricq_
est le vieux mot norois qui signifie tout simplement: un pont. De mme
que _fleur_, que le protg de Mme de Cambremer se donne une peine
infinie pour rattacher tantt aux mots scandinaves _floi, flo_, tantt
au mot irlandais _ae_ et _aer_, est au contraire,  n'en point douter,
le _fiord_ des Danois et signifie: port. De mme l'excellent prtre
croit que la station de Saint-Martin-le-Vtu, qui avoisine la
Raspelire, signifie Saint-Martin-le-Vieux (_vetus_). Il est certain
que le mot de _vieux_ a jou un grand rle dans la toponymie de cette
rgion. _Vieux_ vient gnralement de _vadum_ et signifie un gu, comme
au lieu dit: les Vieux. C'est ce que les Anglais appelaient ford
(Oxford, Hereford). Mais, dans le cas particulier, _vieux_ vient non pas
de _vetus_, mais de _vastatus_, lieu dvast et nu. Vous avez prs d'ici
Sottevast, le vast de Setold; Brillevast, le vast de Berold. Je suis
d'autant plus certain de l'erreur du cur, que Saint-Martin-le-Vieux
s'est appel autrefois Saint-Martin-du-Gast et mme
Saint-Martin-de-Terregate. Or le _v_ et le _g_ dans ces mots sont la
mme lettre. On dit: dvaster mais aussi: gcher. Jachres et gtines
(du haut allemand _wastinna_) ont ce mme sens: Terregate c'est donc
_terra vastata_. Quant  Saint-Mars, jadis (honni soit qui mal y
pense) Saint-Merd, c'est Saint-Medardus, qui est tantt Saint-Mdard,
Saint-Mard, Saint-Marc, Cinq-Mars, et jusqu' Dammas. Il ne faut du
reste pas oublier que, tout prs d'ici, des lieux, portant ce mme nom
de Mars, attestent simplement une origine paenne (le dieu Mars) reste
vivace en ce pays, mais que le saint homme se refuse  reconnatre. Les
hauteurs ddies aux dieux sont en particulier fort nombreuses, comme
la montagne de Jupiter (Jeumont). Votre cur n'en veut rien voir et, en
revanche, partout o le christianisme a laiss des traces, elles lui
chappent. Il a pouss son voyage jusqu' Loctudy, nom barbare, dit-il,
alors que c'est _Locus sancti Tudeni_, et n'a pas davantage, dans
Sammaroles, devin _Sanctus Martialis_. Votre cur, continua Brichot,
en voyant qu'il m'intressait, fait venir les mots en _hon, home, holm_,
du mot _holl (hullus)_, colline, alors qu'il vient du norois _holm_,
le, que vous connaissez bien dans Stockholm, et qui dans tout ce
pays-ci est si rpandu, la Houlme. Engohomme, Tahoume, Robehomme,
Nhomme, Quettehon, etc. Ces noms me firent penser au jour o Albertine
avait voulu aller  Amfreville-la-Bigot (du nom de deux de ses seigneurs
successifs, me dit Brichot), et o elle m'avait ensuite propos de dner
ensemble  Robehomme. Quant  Montmartin, nous allions y passer dans un
instant. Est-ce que Nhomme, demandai-je, n'est pas prs de Carquethuit
et de Clitourps?--Parfaitement, Nhomme c'est le holm, l'le ou
presqu'le du fameux vicomte Nigel dont le nom est rest aussi dans
Nville. Carquethuit et Clitourps, dont vous me parlez, sont, pour le
protg de Mme de Cambremer, l'occasion d'autres erreurs. Sans doute il
voit bien que _carque_, c'est une glise, la _Kirche_ des Allemands.
Vous connaissez Querqueville, sans parler de Dunkerque. Car mieux
vaudrait alors nous arrter  ce fameux mot de _Dun_ qui, pour les
Celtes, signifiait une lvation. Et cela vous le retrouverez dans
toute la France. Votre abb s'hypnotisait devant Duneville repris dans
l'Eure-et-Loir; il et trouv Chteaudun, Dun-le-Roi dans le Cher;
Duneau dans la Sarthe; Dun dans l'Arige; Dune-les-Places dans la
Nivre, etc., etc. Ce Dun lui fait commettre une curieuse erreur en
ce qui concerne Doville, o nous descendrons et o nous attendent les
confortables voitures de Mme Verdurin. Doville, en latin _donvilla_,
dit-il. En effet Doville est au pied de grandes hauteurs. Votre cur,
qui sait tout, sent tout de mme qu'il a fait une bvue. Il a lu,
en effet, dans un ancien Fouill _Domvilla_. Alors il se rtracte;
Douville, selon lui, est un fief de l'Abb, _Domino Abbati_, du mont
Saint-Michel. Il s'en rjouit, ce qui est assez bizarre quand on pense 
la vie scandaleuse que, depuis le _Capitulaire_ de Saint-Clair-sur-Epte,
on menait au mont Saint-Michel, et ce qui ne serait pas plus
extraordinaire que de voir le roi de Danemark suzerain de toute cette
cte o il faisait clbrer beaucoup plus le culte d'Odin que celui du
Christ. D'autre part, la supposition que l'_n_ a t change en _m_ ne
me choque pas et exige moins d'altration que le trs correct Lyon qui,
lui aussi, vient de Dun (_Lugdunum_). Mais enfin l'abb se trompe.
Douville n'a jamais t Douville, mais Doville, _Eudonis Villa_, le
village d'Eudes. Douville s'appelait autrefois Escalecliff, l'escalier
de la pente. Vers 1233, Eudes le Bouteiller, seigneur d'Escalecliff,
partit pour la Terre-Sainte; au moment de partir il fit remise de
l'glise  l'abbaye de Blanchelande. change de bons procds: le
village prit son nom, d'o actuellement Douville. Mais j'ajoute que la
toponymie, o je suis d'ailleurs fort ignare, n'est pas une science
exacte; si nous n'avions ce tmoignage historique, Douville pourrait
fort bien venir d'Ouville, c'est--dire: les Eaux. Les formes en _ai_
(Aigues-Mortes), de _aqua_, se changent fort souvent en _eu_, en _ou_.
Or il y avait tout prs de Douville des eaux renommes, Carquebut.
Vous pensez que le cur tait trop content de trouver l quelque trace
chrtienne, encore que ce pays semble avoir t assez difficile 
vangliser, puisqu'il a fallu que s'y reprissent successivement saint
Ursal, saint Gofroi, saint Barsanore, saint Laurent de Brvedent, lequel
passa enfin la main aux moines de Beaubec. Mais pour _tuit_ l'auteur se
trompe, il y voit une forme de _toft_, masure, comme dans Criquetot,
Ectot, Yvetot, alors que c'est le _thveit_, essart, dfrichement, comme
dans Braquetuit, le Thuit, Regnetuit, etc. De mme, s'il reconnat dans
Clitourps le _thorp_ normand, qui veut dire: village, il veut que la
premire partie du nom drive de _clivus_, pente, alors qu'elle vient
de _cliff_, rocher. Mais ses plus grosses bvues viennent moins de son
ignorance que de ses prjugs. Si bon Franais qu'on soit, faut-il nier
l'vidence et prendre Saint-Laurent-en-Bray pour le prtre romain si
connu, alors qu'il s'agit de saint Lawrence Toot, archevque de Dublin?
Mais plus que le sentiment patriotique, le parti pris religieux de votre
ami lui fait commettre des erreurs grossires. Ainsi vous avez non loin
de chez nos htes de la Raspelire deux Montmartin, Montmartin-sur-Mer
et Montmartin-en-Graignes. Pour Graignes, le bon cur n'a pas commis
d'erreur, il a bien vu que Graignes, en latin _Grania_, en grec _crn_,
signifie: tangs, marais; combien de Cresmays, de Croen, de Gremeville,
de Lengronne, ne pourrait-on pas citer? Mais pour Montmartin, votre
prtendu linguiste veut absolument qu'il s'agisse de paroisses ddies 
saint Martin. Il s'autorise de ce que le saint est leur patron, mais ne
se rend pas compte qu'il n'a t pris pour tel qu'aprs coup; ou plutt
il est aveugl par sa haine du paganisme; il ne veut pas voir qu'on
aurait dit Mont-Saint-Martin comme on dit le mont Saint-Michel, s'il
s'tait agi de saint Martin, tandis que le nom de Montmartin s'applique,
de faon beaucoup plus paenne,  des temples consacrs au dieu Mars,
temples dont nous ne possdons pas, il est vrai, d'autres vestiges, mais
que la prsence inconteste, dans le voisinage, de vastes camps romains
rendrait des plus vraisemblables mme sans le nom de Montmartin qui
tranche le doute. Vous voyez que le petit livre que vous allez trouver
 la Raspelire n'est pas des mieux faits. J'objectai qu' Combray le
cur nous avait appris souvent des tymologies intressantes. Il tait
probablement mieux sur son terrain, le voyage en Normandie l'aura
dpays.--Et ne l'aura pas guri, ajoutai-je, car il tait arriv
neurasthnique et est reparti rhumatisant.--Ah! c'est la faute  la
neurasthnie. Il est tomb de la neurasthnie dans la philologie, comme
et dit mon bon matre Pocquelin. Dites donc, Cottard, vous semble-t-il
que la neurasthnie puisse avoir une influence fcheuse sur la
philologie, la philologie une influence calmante sur la neurasthnie, et
la gurison de la neurasthnie conduire au rhumatisme?--Parfaitement,
le rhumatisme et la neurasthnie sont deux formes vicariantes
du neuro-arthritisme. On peut passer de l'une  l'autre par
mtastase.--L'minent professeur, dit Brichot, s'exprime, Dieu me
pardonne, dans un franais aussi ml de latin et de grec qu'eut pu le
faire M. Purgon lui-mme, de moliresque mmoire! A moi, mon oncle, je
veux dire notre Sarcey national... Mais il ne put achever sa phrase. Le
professeur venait de sursauter et de pousser un hurlement: Nom de d'l,
s'cria-t-il en passant enfin au langage articul, nous avons pass
Maineville (h! h!) et mme Renneville. Il venait de voir que le
train s'arrtait  Saint-Mars-le-Vieux, o presque tous les voyageurs
descendaient. Ils n'ont pas d pourtant brler l'arrt. Nous n'aurons
pas fait attention en parlant des Cambremer.--coutez-moi, Ski,
attendez, je vais vous dire une bonne chose, dit Cottard qui avait
pris en affection cette expression usite dans certains milieux
mdicaux. La princesse doit tre dans le train, elle ne nous aura pas
vus et sera monte dans un autre compartiment. Allons  sa recherche.
Pourvu que tout cela n'aille pas amener de grabuge! Et il nous emmena
tous  la recherche de la princesse Sherbatoff. Il la trouva dans le
coin d'un wagon vide, en train de lire la _Revue des Deux-Mondes_. Elle
avait pris depuis de longues annes, par peur des rebuffades, l'habitude
de se tenir  sa place, de rester dans son coin, dans la vie comme dans
le train, et d'attendre pour donner la main qu'on lui et dit bonjour.
Elle continua  lire quand les fidles entrrent dans son wagon. Je la
reconnus aussitt; cette femme, qui pouvait avoir perdu sa situation
mais n'en tait pas moins d'une grande naissance, qui en tout cas tait
la perle d'un salon comme celui des Verdurin, c'tait la dame que, dans
le mme train, j'avais cru, l'avant-veille, pouvoir tre une tenancire
de maison publique. Sa personnalit sociale, si incertaine, me devint
claire aussitt quand je sus son nom, comme quand, aprs avoir pein sur
une devinette, on apprend enfin le mot qui rend clair tout ce qui tait
rest obscur et qui, pour les personnes, est le nom. Apprendre le
surlendemain quelle tait la personne  ct de qui on a voyag dans le
train sans parvenir  trouver son rang social est une surprise beaucoup
plus amusante que de lire dans la livraison nouvelle d'une revue le
mot de l'nigme propose dans la prcdente livraison. Les grands
restaurants, les casinos, les tortillards sont le muse des familles
de ces nigmes sociales. Princesse, nous vous aurons manque 
Maineville! Vous permettez que nous prenions place dans votre
compartiment?--Mais comment donc, fit la princesse qui, en entendant
Cottard lui parler, leva seulement alors de sur sa revue des yeux qui,
comme ceux de M. de Charlus, quoique plus doux, voyaient trs bien
les personnes de la prsence de qui elle faisait semblant de ne pas
s'apercevoir. Cottard, rflchissant  ce que le fait d'tre invit avec
les Cambremer tait pour moi une recommandation suffisante, prit, au
bout d'un moment, la dcision de me prsenter  la princesse, laquelle
s'inclina avec une grande politesse, mais eut l'air d'entendre mon nom
pour la premire fois. Cr nom, s'cria le docteur, ma femme a oubli
de faire changer les boutons de mon gilet blanc. Ah! les femmes, a ne
pense  rien. Ne vous mariez jamais, voyez-vous, me dit-il. Et comme
c'tait une des plaisanteries qu'il jugeait convenables quand on n'avait
rien  dire, il regarda du coin de l'oeil la princesse et les autres
fidles, qui, parce qu'il tait professeur et acadmicien, sourirent en
admirant sa bonne humeur et son absence de morgue. La princesse nous
apprit que le jeune violoniste tait retrouv. Il avait gard le lit la
veille  cause d'une migraine, mais viendrait ce soir et amnerait un
vieil ami de son pre qu'il avait retrouv  Doncires. Elle l'avait su
par Mme Verdurin avec qui elle avait djeun le matin, nous dit-elle
d'une voix rapide o le roulement des _r_, de l'accent russe, tait
doucement marmonn au fond de la gorge, comme si c'taient non des _r_
mais des _l_. Ah! vous avez djeun ce matin avec elle, dit Cottard 
la princesse; mais en me regardant, car ces paroles avaient pour but de
me montrer combien la princesse tait intime avec la Patronne. Vous tes
une fidle, vous!--Oui, j'aime ce petit celcle intelligent, aglable,
pas mchant, tout simple, pas snob et o on a de l'esplit jusqu'au
bout des ongles.--Nom d'une pipe, j'ai d perdre mon billet, je ne le
retrouve pas, s'cria Cottard sans s'inquiter d'ailleurs outre mesure.
Il savait qu' Douville, o deux landaus allaient nous attendre,
l'employ le laisserait passer sans billet et ne s'en dcouvrirait que
plus bas afin de donner par ce salut l'explication de son indulgence, 
savoir qu'il avait bien reconnu en Cottard un habitu des Verdurin.
On ne me mettra pas  la salle de police pour cela, conclut le
docteur.--Vous disiez, Monsieur, demandai-je  Brichot, qu'il y avait
prs d'ici des eaux renommes; comment le sait-on?--Le nom de la station
suivante l'atteste entre bien d'autres tmoignages. Elle s'appelle
Fervaches.--Je ne complends pas ce qu'il veut dil, grommela la
princesse, d'un ton dont elle m'aurait dit par gentillesse: Il nous
embte, n'est-ce pas? Mais, princesse, Fervaches veut dire, eaux
chaudes, _fervidae aquae_... Mais  propos du jeune violoniste, continua
Brichot, j'oubliais, Cottard, de vous parler de la grande nouvelle.
Saviez-vous que notre pauvre ami Dechambre, l'ancien pianiste favori de
Mme Verdurin, vient de mourir? C'est effrayant.--Il tait encore jeune,
rpondit Cottard, mais il devait faire quelque chose du ct du foie, il
devait avoir quelque salet de ce ct, il avait une fichue tte depuis
quelque temps.--Mais il n'tait pas si jeune, dit Brichot; du temps o
Elstir et Swann allaient chez Mme Verdurin, Dechambre tait dj une
notorit parisienne, et, chose admirable, sans avoir reu  l'tranger
le baptme du succs. Ah! il n'tait pas un adepte de l'vangile selon
saint Barnum, celui-l.--Vous confondez, il ne pouvait aller chez Mme
Verdurin  ce moment-l, il tait encore en nourrice.--Mais,  moins que
ma vieille mmoire ne soit infidle, il me semblait que Dechambre
jouait la sonate de Vinteuil pour Swann quand ce cercleux, en rupture
d'aristocratie, ne se doutait gure qu'il serait un jour le prince
consort embourgeois de notre Odette nationale.--C'est impossible, la
sonate de Vinteuil a t joue chez Mme Verdurin longtemps aprs
que Swann n'y allait plus, dit le docteur qui, comme les gens qui
travaillent beaucoup et croient retenir beaucoup de choses qu'ils se
figurent tre utiles, en oublient beaucoup d'autres, ce qui leur permet
de s'extasier devant la mmoire de gens qui n'ont rien  faire. Vous
faites tort  vos connaissances, vous n'tes pourtant pas ramolli,
dit en souriant le docteur. Brichot convint de son erreur. Le train
s'arrta. C'tait la Sogne. Ce nom m'intriguait. Comme j'aimerais
savoir ce que veulent dire tous ces noms, dis-je  Cottard.--Mais
demandez  M. Brichot, il le sait peut-tre.--Mais la Sogne, c'est la
Cicogne, _Siconia_, rpondit Brichot que je brlais d'interroger sur
bien d'autres noms.

Oubliant qu'elle tenait  son coin, Mme Sherbatoff m'offrit
aimablement de changer de place avec moi pour que je pusse mieux
causer avec Brichot  qui je voulais demander d'autres tymologies qui
m'intressaient, et elle assura qu'il lui tait indiffrent de voyager
en avant, en arrire, debout, etc... Elle restait sur la dfensive tant
qu'elle ignorait les intentions des nouveaux venus, mais quand elle
avait reconnu que celles-ci taient aimables, elle cherchait de toutes
manires  faire plaisir  chacun. Enfin le train s'arrta  la station
de Doville-Fterne, laquelle tant situe  peu prs  gale distance
du village de Fterne et de celui de Doville, portait,  cause de cette
particularit, leurs deux noms. Saperlipopette, s'cria le docteur
Cottard, quand nous fmes devant la barrire o on prenait les billets
et feignant seulement de s'en apercevoir, je ne peux pas retrouver mon
ticket, j'ai d le perdre. Mais l'employ, tant sa casquette, assura
que cela ne faisait rien et sourit respectueusement. La princesse
(donnant des explications au cocher, comme et fait une espce de dame
d'honneur de Mme Verdurin, laquelle,  cause des Cambremer, n'avait pu
venir  la gare, ce qu'elle faisait du reste rarement) me prit, ainsi
que Brichot, avec elle dans une des voitures. Dans l'autre montrent le
docteur, Saniette et Ski.

Le cocher, bien que tout jeune, tait le premier cocher des Verdurin, le
seul qui ft vraiment cocher en titre; il leur faisait faire, dans le
jour, toutes leurs promenades car il connaissait tous les chemins, et
le soir allait chercher et reconduire ensuite les fidles. Il tait
accompagn d'extras (qu'il choisissait) en cas de ncessit. C'tait
un excellent garon, sobre et adroit, mais avec une de ces figures
mlancoliques o le regard, trop fixe, signifie qu'on se fait pour un
rien de la bile, mme des ides noires. Mais il tait en ce moment fort
heureux car il avait russi  placer son frre, autre excellente pte
d'homme, chez les Verdurin. Nous traversmes d'abord Doville. Des
mamelons herbus y descendaient jusqu' la mer en amples pts auxquels
la saturation de l'humidit et du sel donnent une paisseur, un
moelleux, une vivacit de tons extrmes. Les lots et les dcoupures de
Rivebelle, beaucoup plus rapprochs ici qu' Balbec, donnaient  cette
partie de la mer l'aspect nouveau pour moi d'un plan en relief. Nous
passmes devant de petits chalets lous presque tous par des peintres;
nous prmes un sentier o des vaches en libert, aussi effrayes que nos
chevaux, nous barrrent dix minutes le passage, et nous nous engagemes
dans la route de la corniche. Mais, par les dieux immortels, demanda
tout  coup Brichot, revenons  ce pauvre Dechambre; croyez-vous que Mme
Verdurin _sache_? Lui a-t-on _dit_? Mme Verdurin, comme presque tous
les gens du monde, justement parce qu'elle avait besoin de la socit
des autres, ne pensait plus un seul jour  eux aprs qu'tant morts, ils
ne pouvaient plus venir aux mercredis, ni aux samedis, ni dner en robe
de chambre. Et on ne pouvait pas dire du petit clan, image en cela de
tous les salons, qu'il se composait de plus de morts que de vivants, vu
que, ds qu'on tait mort, c'tait comme si on n'avait jamais exist.
Mais pour viter l'ennui d'avoir  parler des dfunts, voire de
suspendre les dners, chose impossible  la Patronne,  cause d'un
deuil, M. Verdurin feignait que la mort des fidles affectt tellement
sa femme que, dans l'intrt de sa sant, il ne fallait pas en parler.
D'ailleurs, et peut-tre justement parce que la mort des autres lui
semblait un accident si dfinitif et si vulgaire, la pense de la sienne
propre lui faisait horreur et il fuyait toute rflexion pouvant
s'y rapporter. Quant  Brichot, comme il tait trs brave homme et
parfaitement dupe de ce que M. Verdurin disait de sa femme, il redoutait
pour son amie les motions d'un pareil chagrin. Oui, elle _sait tout_
depuis ce matin, dit la princesse, on n'a _pas pu lui cacher_.--Ah!
mille tonnerres de Zeus, s'cria Brichot, ah! a a d tre un coup
terrible, un ami de vingt-cinq ans! En voil un qui tait des
ntres!--videmment, videmment, que voulez-vous, dit Cottard. Ce sont
des circonstances toujours pnibles; mais Mme Verdurin est une femme
forte, c'est une crbrale encore plus qu'une motive.--Je ne suis pas
tout  fait de l'avis du docteur, dit la princesse,  qui dcidment son
parler rapide, son accent murmur, donnait l'air  la fois boudeur et
mutin. Mme Verdurin, sous une apparence froide, cache des trsors de
sensibilit. M. Verdurin m'a dit qu'il avait eu beaucoup de peine 
l'empcher d'aller  Paris pour la crmonie; il a t oblig de lui
faire croire que tout se ferait  la campagne.--Ah! diable, elle voulait
aller  Paris. Mais je sais bien que c'est une femme de coeur, peut-tre
de trop de coeur mme. Pauvre Dechambre! Comme le disait Mme Verdurin
il n'y a pas deux mois: A ct de lui Plant, Paderewski, Risler mme,
rien ne tient. Ah! il a pu dire plus justement que ce m'as-tu vu de
Nron, qui a trouv le moyen de rouler la science allemande elle-mme:
_Qualis artifex pereo_! Mais lui, du moins, Dechambre, a d
mourir dans l'accomplissement du sacerdoce, en odeur de dvotion
beethovenienne; et bravement, je n'en doute pas; en bonne justice,
cet officiant de la musique allemande aurait mrit de trpasser en
clbrant la messe en _r_. Mais il tait, au demeurant, homme 
accueillir la camarde avec un trille, car cet excutant de gnie
retrouvait parfois, dans son ascendance de Champenois parisianis, des
crneries et des lgances de garde-franaise.

De la hauteur o nous tions dj, la mer n'apparaissait plus, ainsi que
de Balbec, pareille aux ondulations de montagnes souleves, mais, au
contraire, comme apparat d'un pic, ou d'une route qui contourne la
montagne, un glacier bleutre, ou une plaine blouissante, situs  une
moindre altitude. Le dchiquetage des remous y semblait immobilis et
avoir dessin pour toujours leurs cercles concentriques; l'mail mme de
la mer, qui changeait insensiblement de couleur, prenait vers le fond de
la baie, o se creusait un estuaire, la blancheur bleue d'un lait o de
petits bacs noirs qui n'avanaient pas semblaient emptrs comme des
mouches. Il ne me semblait pas qu'on pt dcouvrir de nulle part un
tableau plus vaste. Mais  chaque tournant une partie nouvelle s'y
ajoutait, et quand nous arrivmes  l'octroi de Doville, l'peron de
falaise qui nous avait cach jusque-l une moiti de la baie rentra,
et je vis tout  coup  ma gauche un golfe aussi profond que celui que
j'avais eu jusque-l devant moi, mais dont il changeait les proportions
et doublait la beaut. L'air  ce point si lev devenait d'une vivacit
et d'une puret qui m'enivraient. J'aimais les Verdurin; qu'ils nous
eussent envoy une voiture me semblait d'une bont attendrissante.
J'aurais voulu embrasser la princesse. Je lui dis que je n'avais jamais
rien vu d'aussi beau. Elle fit profession d'aimer aussi ce pays plus que
tout autre. Mais je sentais bien que, pour elle comme pour les Verdurin,
la grande affaire tait non de le contempler en touristes, mais d'y
faire de bons repas, d'y recevoir une socit qui leur plaisait, d'y
crire des lettres, d'y lire, bref d'y vivre, laissant passivement
sa beaut les baigner plutt qu'ils n'en faisaient l'objet de leur
proccupation.

De l'octroi, la voiture s'tant arrte pour un instant  une telle
hauteur au-dessus de la mer que, comme d'un sommet, la vue du gouffre
bleutre donnait presque le vertige, j'ouvris le carreau; le bruit
distinctement peru de chaque flot qui se brisait avait, dans sa douceur
et dans sa nettet, quelque chose de sublime. N'tait-il pas comme un
indice de mensuration qui, renversant nos impressions habituelles,
nous montre que les distances verticales peuvent tre assimiles aux
distances horizontales, au contraire de la reprsentation que notre
esprit s'en fait d'habitude; et que, rapprochant ainsi de nous le ciel,
elles ne sont pas grandes; qu'elles sont mme moins grandes pour un
bruit qui les franchit, comme faisait celui de ces petits flots, car le
milieu qu'il a  traverser est plus pur? Et, en effet, si on reculait
seulement de deux mtres en arrire de l'octroi, on ne distinguait plus
ce bruit de vagues auquel deux cents mtres de falaise n'avaient pas
enlev sa dlicate, minutieuse et douce prcision. Je me disais que
ma grand'mre aurait eu pour lui cette admiration que lui inspiraient
toutes les manifestations de la nature ou de l'art dans la simplicit
desquelles on lit la grandeur. Mon exaltation tait  son comble et
soulevait tout ce qui m'entourait. J'tais attendri que les Verdurin
nous eussent envoy chercher  la gare. Je le dis  la princesse, qui
parut trouver que j'exagrais beaucoup une si simple politesse. Je sais
qu'elle avoua plus tard  Cottard qu'elle me trouvait bien enthousiaste;
il lui rpondit que j'tais trop motif et que j'aurais eu besoin de
calmants et de faire du tricot. Je faisais remarquer  la princesse
chaque arbre, chaque petite maison croulant sous ses roses, je lui
faisais tout admirer, j'aurais voulu la serrer elle-mme contre mon
coeur. Elle me dit qu'elle voyait que j'tais dou pour la peinture, que
je devrais dessiner, qu'elle tait surprise qu'on ne me l'et pas encore
dit. Et elle confessa qu'en effet ce pays tait pittoresque. Nous
traversmes, perch sur la hauteur, le petit village d'Englesqueville
(_Engleberti Villa_), nous dit Brichot. Mais tes-vous bien sr que
le dner de ce soir a lieu, malgr la mort de Dechambre, princesse?
ajouta-t-il sans rflchir que la venue  la gare des voitures dans
lesquelles nous tions tait dj une rponse.--Oui, dit la princesse,
M. Verdurin a tenu  ce qu'il ne soit pas remis, justement pour empcher
sa femme de penser. Et puis, aprs tant d'annes qu'elle n'a jamais
manqu de recevoir un mercredi, ce changement dans ses habitudes aurait
pu l'impressionner. Elle est trs nerveuse ces temps-ci. M. Verdurin
tait particulirement heureux que vous veniez dner ce soir parce qu'il
savait que ce serait une grande distraction pour Mme Verdurin, dit la
princesse, oubliant sa feinte de ne pas avoir entendu parler de moi. Je
crois que vous ferez bien de ne parler de _rien devant_ Mme Verdurin,
ajouta la princesse.--Ah! vous faites bien de me le dire, rpondit
navement Brichot. Je transmettrai la recommandation  Cottard. La
voiture s'arrta un instant. Elle repartit, mais le bruit que faisaient
les roues dans le village avait cess. Nous tions entrs dans l'alle
d'honneur de la Raspelire o M. Verdurin nous attendait au perron.
J'ai bien fait de mettre un smoking, dit-il, en constatant avec plaisir
que les fidles avaient le leur, puisque j'ai des hommes si chics. Et
comme je m'excusais de mon veston: Mais, voyons, c'est parfait. Ici ce
sont des dners de camarades. Je vous offrirais bien de vous prter
un des mes smokings mais il ne vous irait pas. Le _shake hand_ plein
d'motion que, en pntrant dans le vestibule de la Raspelire, et en
manire de condolances pour la mort du pianiste, Brichot donna au
Patron ne provoqua de la part de celui-ci aucun commentaire. Je lui dis
mon admiration pour ce pays. Ah! tant mieux, et vous n'avez rien vu,
nous vous le montrerons. Pourquoi ne viendriez-vous pas habiter quelques
semaines ici? l'air est excellent. Brichot craignait que sa poigne de
mains n'et pas t comprise. H bien! ce pauvre Dechambre! dit-il,
mais  mi-voix, dans la crainte que Mme Verdurin ne ft pas loin.--C'est
affreux, rpondit allgrement M. Verdurin.--Si jeune, reprit Brichot.
Agac de s'attarder  ces inutilits, M. Verdurin rpliqua d'un ton
press et avec un gmissement suraigu, non de chagrin, mais d'impatience
irrite: H bien oui, mais qu'est-ce que vous voulez, nous n'y pouvons
rien, ce ne sont pas nos paroles qui le ressusciteront, n'est-ce pas?
Et la douceur lui revenant avec la jovialit: Allons, mon brave
Brichot, posez vite vos affaires. Nous avons une bouillabaisse qui
n'attend pas. Surtout, au nom du ciel, n'allez pas parler de Dechambre 
Mme Verdurin! Vous savez qu'elle cache beaucoup ce qu'elle ressent, mais
elle a une vritable maladie de la sensibilit. Non, mais je vous jure,
quand elle a appris que Dechambre tait mort, elle a presque pleur,
dit M. Verdurin d'un ton profondment ironique. A l'entendre on aurait
dit qu'il fallait une espce de dmence pour regretter un ami de trente
ans, et d'autre part on devinait que l'union perptuelle de M. Verdurin
avec sa femme n'allait pas, de la part de celui-ci, sans qu'il la juget
toujours et qu'elle l'agat souvent. Si vous lui en parlez elle va
encore se rendre malade. C'est dplorable, trois semaines aprs sa
bronchite. Dans ces cas-l, c'est moi qui suis le garde-malade. Vous
comprenez que je sors d'en prendre. Affligez-vous sur le sort de
Dechambre dans votre coeur tant que vous voudrez. Pensez-y, mais n'en
parlez pas. J'aimais bien Dechambre, mais vous ne pouvez pas m'en
vouloir d'aimer encore plus ma femme. Tenez, voil Cottard, vous allez
pouvoir lui demander. Et en effet, il savait qu'un mdecin de la
famille sait rendre bien des petits services, comme de prescrire par
exemple qu'il ne faut pas avoir de chagrin.

Cottard, docile, avait dit  la Patronne: Bouleversez-vous comme a
et vous _me_ ferez demain 39 de fivre, comme il aurait dit  la
cuisinire: Vous me ferez demain du ris de veau. La mdecine, faute de
gurir, s'occupe  changer le sens des verbes et des pronoms.

M. Verdurin fut heureux de constater que Saniette, malgr les rebuffades
que celui-ci avait essuyes l'avant-veille, n'avait pas dsert le
petit noyau. En effet, Mme Verdurin et son mari avaient contract dans
l'oisivet des instincts cruels  qui les grandes circonstances, trop
rares, ne suffisaient plus. On avait bien pu brouiller Odette avec
Swann, Brichot avec sa matresse. On recommencerait avec d'autres,
c'tait entendu. Mais l'occasion ne s'en prsentait pas tous les jours.
Tandis que, grce  sa sensibilit frmissante,  sa timidit craintive
et vite affole, Saniette leur offrait un souffre-douleur quotidien.
Aussi, de peur qu'il lcht, avait-on soin de l'inviter avec des paroles
aimables et persuasives comme en ont au lyce les vtrans, au rgiment
les anciens pour un bleu qu'on veut amadouer afin de pouvoir s'en
saisir,  seules fins alors de le chatouiller et de lui faire des
brimades quand il ne pourra plus s'chapper. Surtout, rappela Cottard
 Brichot qui n'avait pas entendu M. Verdurin, _motus_ devant Mme
Verdurin.--Soyez sans crainte,  Cottard, vous avez affaire  un sage,
comme dit Thocrite. D'ailleurs M. Verdurin a raison,  quoi servent nos
plaintes, ajouta-t-il, car, capable d'assimiler des formes verbales et
les ides qu'elles amenaient en lui, mais n'ayant pas de finesse,
il avait admir dans les paroles de M. Verdurin le plus courageux
stocisme. N'importe, c'est un grand talent qui disparat.--Comment,
vous parlez encore de Dechambre? dit M. Verdurin qui nous avait prcds
et qui, voyant que nous ne le suivions pas, tait revenu en arrire.
coutez, dit-il  Brichot, il ne faut d'exagration en rien. Ce n'est
pas une raison parce qu'il est mort pour en faire un gnie qu'il n'tait
pas. Il jouait bien, c'est entendu, il tait surtout bien encadr ici;
transplant, il n'existait plus. Ma femme s'en tait engoue et avait
fait sa rputation. Vous savez comme elle est. Je dirai plus, dans
l'intrt mme de sa rputation il est mort au bon moment,  point,
comme les demoiselles de Caen, grilles selon les recettes incomparables
de Pampille, vont l'tre, j'espre ( moins que vous ne vous ternisiez
par vos jrmiades dans cette kasbah ouverte  tous les vents). Vous ne
voulez tout de mme pas nous faire crever tous parce que Dechambre est
mort et quand, depuis un an, il tait oblig de faire des gammes avant
de donner un concert, pour retrouver momentanment, bien momentanment,
sa souplesse. Du reste, vous allez entendre ce soir, ou du moins
rencontrer, car ce mtin-l dlaisse trop souvent aprs dner l'art pour
les cartes, quelqu'un qui est un autre artiste que Dechambre, un petit
que ma femme a dcouvert (comme elle avait dcouvert Dechambre,
et Paderewski et le reste): Morel. Il n'est pas encore arriv, ce
bougre-l. Je vais tre oblig d'envoyer une voiture au dernier train.
Il vient avec un vieil ami de sa famille qu'il a retrouv et qui
l'embte  crever, mais sans qui il aurait t oblig, pour ne pas avoir
de plaintes de son pre, de rester sans cela  Doncires  lui tenir
compagnie: le baron de Charlus. Les fidles entrrent. M. Verdurin,
rest en arrire avec moi pendant que j'tais mes affaires, me prit le
bras en plaisantant, comme fait  un dner un matre de maison qui
n'a pas d'invite  vous donner  conduire. Vous avez fait bon
voyage?--Oui, M. Brichot m'a appris des choses qui m'ont beaucoup
intress, dis-je en pensant aux tymologies et parce que j'avais
entendu dire que les Verdurin admiraient beaucoup Brichot. Cela
m'aurait tonn qu'il ne vous et rien appris, me dit M. Verdurin,
c'est un homme si effac, qui parle si peu des choses qu'il sait.
Ce compliment ne me parut pas trs juste. Il a l'air charmant,
dis-je.--Exquis, dlicieux, pas pion pour un sou, fantaisiste, lger, ma
femme l'adore, moi aussi! rpondit M. Verdurin sur un ton d'exagration
et de rciter une leon. Alors seulement je compris que ce qu'il m'avait
dit de Brichot tait ironique. Et je me demandai si M. Verdurin, depuis
le temps lointain dont j'avais entendu parler, n'avait pas secou la
tutelle de sa femme.

Le sculpteur fut trs tonn d'apprendre que les Verdurin consentaient 
recevoir M. de Charlus. Alors que dans le faubourg Saint-Germain, o M.
de Charlus tait si connu, on ne parlait jamais de ses moeurs (ignores
du plus grand nombre, objet de doute pour d'autres, qui croyaient plutt
 des amitis exaltes, mais platoniques,  des imprudences, et enfin
soigneusement dissimules par les seuls renseigns, qui haussaient les
paules quand quelque malveillante Gallardon risquait une insinuation),
ces moeurs, connues  peine de quelques intimes, taient au contraire
journellement dcries loin du milieu o il vivait, comme certains coups
de canon qu'on n'entend qu'aprs l'interfrence d'une zone silencieuse.
D'ailleurs dans ces milieux bourgeois et artistes o il passait pour
l'incarnation mme de l'inversion, sa grande situation mondaine, sa
haute origine, taient entirement ignores, par un phnomne analogue 
celui qui, dans le peuple roumain, fait que le nom de Ronsard est connu
comme celui d'un grand seigneur, tandis que son oeuvre potique y est
inconnue. Bien plus, la noblesse de Ronsard repose en Roumanie sur une
erreur. De mme, si dans le monde des peintres, des comdiens, M.
de Charlus avait si mauvaise rputation, cela tenait  ce qu'on le
confondait avec un comte Leblois de Charlus, qui n'avait mme pas la
moindre parent avec lui, ou extrmement lointaine, et qui avait t
arrt, peut-tre par erreur, dans une descente de police reste
fameuse. En somme, toutes les histoires qu'on racontait sur M. de
Charlus s'appliquaient au faux. Beaucoup de professionnels juraient
avoir eu des relations avec M. de Charlus et taient de bonne foi,
croyant que le faux Charlus tait le vrai, et le faux peut-tre
favorisant, moiti par ostentation de noblesse, moiti par dissimulation
de vice, une confusion qui, pour le vrai (le baron que nous
connaissons), fut longtemps prjudiciable, et ensuite, quand il eut
gliss sur sa pente, devint commode, car  lui aussi elle permit de
dire: Ce n'est pas moi. Actuellement, en effet, ce n'tait pas de lui
qu'on parlait. Enfin, ce qui ajoutait,  la fausset des commentaires
d'un fait vrai (les gots du baron), il avait t l'ami intime et
parfaitement pur d'un auteur qui, dans le monde des thtres, avait, on
ne sait pourquoi, cette rputation et ne la mritait nullement. Quand on
les apercevait  une premire ensemble, on disait: Vous savez, de
mme qu'on croyait que la duchesse de Guermantes avait des relations
immorales avec la princesse de Parme; lgende indestructible, car elle
ne se serait vanouie qu' une proximit de ces deux grandes dames o
les gens qui la rptaient n'atteindraient vraisemblablement jamais
qu'en les lorgnant au thtre et en les calomniant auprs du titulaire
du fauteuil voisin. Des moeurs de M. de Charlus le sculpteur concluait,
avec d'autant moins d'hsitation, que la situation mondaine du baron
devait tre aussi mauvaise, qu'il ne possdait sur la famille  laquelle
appartenait M. de Charlus, sur son titre, sur son nom, aucune espce de
renseignement. De mme que Cottard croyait que tout le monde sait que le
titre de docteur en mdecine n'est rien, celui d'interne des hpitaux
quelque chose, les gens du monde se trompent en se figurant que tout le
monde possde sur l'importance sociale de leur nom les mmes notions
qu'eux-mmes et les personnes de leur milieu.

Le prince d'Agrigente passait pour un rasta aux yeux d'un chasseur de
cercle  qui il devait vingt-cinq louis, et ne reprenait son importance
que dans le faubourg Saint-Germain o il avait trois soeurs duchesses,
car ce ne sont pas sur les gens modestes, aux yeux de qui il compte
peu, mais sur les gens brillants, au courant de ce qu'il est, que fait
quelque effet le grand seigneur. M. de Charlus allait, du reste, pouvoir
se rendre compte, ds le soir mme, que le Patron avait sur les plus
illustres familles ducales des notions peu approfondies. Persuad que
les Verdurin allaient faire un pas de clerc en laissant s'introduire
dans leur salon si select un individu tar, le sculpteur crut devoir
prendre  part la Patronne. Vous faites entirement erreur, d'ailleurs
je ne crois jamais ces choses-l, et puis, quand ce serait vrai, je vous
dirai que ce ne serait pas trs compromettant pour moi! lui rpondit
Mme Verdurin, furieuse, car, Morel tant le principal lment des
mercredis, elle tenait avant tout  ne pas le mcontenter. Quant 
Cottard il ne put donner d'avis, car il avait demand  monter un
instant faire une petite commission dans le buen retiro et  crire
ensuite dans la chambre de M. Verdurin une lettre trs presse pour un
malade.

Un grand diteur de Paris venu en visite, et qui avait pens qu'on le
retiendrait, s'en alla brutalement, avec rapidit, comprenant qu'il
n'tait pas assez lgant pour le petit clan. C'tait un homme grand et
fort, trs brun, studieux, avec quelque chose de tranchant. Il avait
l'air d'un couteau  papier en bne.

Mme Verdurin qui, pour nous recevoir dans son immense salon, o des
trophes de gramines, de coquelicots, de fleurs des champs, cueillis le
jour mme, alternaient avec le mme motif peint en camaeu, deux sicles
auparavant, par un artiste d'un got exquis, s'tait leve un instant
d'une partie qu'elle faisait avec un vieil ami, nous demanda la
permission de la finir en deux minutes et tout en causant avec nous.
D'ailleurs, ce que je lui dis de mes impressions ne lui fut qu' demi
agrable. D'abord j'tais scandalis de voir qu'elle et son mari
rentraient tous les jours longtemps avant l'heure de ces couchers de
soleil qui passaient pour si beaux, vus de cette falaise, plus encore de
la terrasse de la Raspelire, et pour lesquels j'aurais fait des lieues.
Oui, c'est incomparable, dit lgrement Mme Verdurin en jetant un coup
d'oeil sur les immenses croises qui faisaient porte vitre. Nous avons
beau voir cela tout le temps, nous ne nous en lassons pas, et elle
ramena ses regards vers ses cartes. Or, mon enthousiasme mme me rendait
exigeant. Je me plaignais de ne pas voir du salon les rochers de
Darnetal qu'Elstir m'avait dit adorables  ce moment o ils rfractaient
tant de couleurs. Ah! vous ne pouvez pas les voir d'ici, il faudrait
aller au bout du parc,  la Vue de la baie. Du banc qui est l-bas
vous embrassez tout le panorama. Mais vous ne pouvez pas y aller tout
seul, vous vous perdriez. Je vais vous y conduire, si vous voulez,
ajouta-t-elle mollement.--Mais non, voyons, tu n'as pas assez des
douleurs que tu as prises l'autre jour, tu veux en prendre de nouvelles.
Il reviendra, il verra la vue de la baie une autre fois. Je n'insistai
pas, et je compris qu'il suffisait aux Verdurin de savoir que ce soleil
couchant tait, jusque dans leur salon ou dans leur salle  manger,
comme une magnifique peinture, comme un prcieux mail japonais,
justifiant le prix lev auquel ils louaient la Raspelire toute
meuble, mais vers lequel ils levaient rarement les yeux; leur grande
affaire ici tait de vivre agrablement, de se promener, de bien manger,
de causer, de recevoir d'agrables amis  qui ils faisaient faire
d'amusantes parties de billard, de bons repas, de joyeux goters. Je
vis cependant plus tard avec quelle intelligence ils avaient appris 
connatre ce pays, faisant faire  leurs htes des promenades aussi
indites que la musique qu'ils leur faisaient couter. Le rle que les
fleurs de la Raspelire, les chemins le long de la mer, les vieilles
maisons, les glises inconnues, jouaient dans la vie de M. Verdurin
tait si grand, que ceux qui ne le voyaient qu' Paris et qui, eux,
remplaaient la vie au bord de la mer et  la campagne par des luxes
citadins, pouvaient  peine comprendre l'ide que lui-mme se faisait de
sa propre vie, et l'importance que ses joies lui donnaient  ses propres
yeux. Cette importance tait encore accrue du fait que les Verdurin
taient persuads que la Raspelire, qu'ils comptaient acheter, tait
une proprit unique au monde. Cette supriorit que leur amour-propre
leur faisait attribuer  la Raspelire justifia  leurs yeux mon
enthousiasme qui, sans cela, les et agacs un peu,  cause des
dceptions qu'il comportait (comme celles que l'audition de la Berma
m'avait jadis causes) et dont je leur faisais l'aveu sincre.

J'entends la voiture qui revient, murmura tout  coup la Patronne.
Disons en un mot que Mme Verdurin, en dehors mme des changements
invitables de l'ge, ne ressemblait plus  ce qu'elle tait au temps o
Swann et Odette coutaient chez elle la petite phrase. Mme quand on la
jouait, elle n'tait plus oblige  l'air extnu d'admiration qu'elle
prenait autrefois, car celui-ci tait devenu sa figure. Sous l'action
des innombrables nvralgies que la musique de Bach, de Wagner, de
Vinteuil, de Debussy lui avait occasionnes, le front de Mme Verdurin
avait pris des proportions normes, comme les membres qu'un rhumatisme
finit par dformer. Ses tempes, pareilles  deux belles sphres
brlantes, endolories et laiteuses, o roule immortellement l'Harmonie,
rejetaient, de chaque ct, des mches argentes, et proclamaient, pour
le compte de la Patronne, sans que celle-ci et besoin de parler: Je
sais ce qui m'attend ce soir. Ses traits ne prenaient plus la peine de
formuler successivement des impressions esthtiques trop fortes, car ils
taient eux-mmes comme leur expression permanente dans un visage ravag
et superbe. Cette attitude de rsignation aux souffrances toujours
prochaines infliges par le Beau, et du courage qu'il y avait eu 
mettre une robe quand on relevait  peine de la dernire sonate, faisait
que Mme Verdurin, mme pour couter la plus cruelle musique, gardait un
visage ddaigneusement impassible et se cachait mme pour avaler les
deux cuilleres d'aspirine.

Ah! oui, les voici, s'cria M. Verdurin avec soulagement en voyant
la porte s'ouvrir sur Morel suivi de M. de Charlus. Celui-ci, pour qui
dner chez les Verdurin n'tait nullement aller dans le monde, mais dans
un mauvais lieu, tait intimid comme un collgien qui entre pour la
premire fois dans une maison publique et a mille respects pour la
patronne. Aussi le dsir habituel qu'avait M. de Charlus de paratre
viril et froid fut-il domin (quand il apparut dans la porte ouverte)
par ces ides de politesse traditionnelles qui se rveillent ds que la
timidit dtruit une attitude factice et fait appel aux ressources de
l'inconscient. Quand c'est dans un Charlus, qu'il soit d'ailleurs noble
ou bourgeois, qu'agit un tel sentiment de politesse instinctive et
atavique envers des inconnus, c'est toujours l'me d'une parente du sexe
fminin, auxiliatrice comme une desse ou incarne comme un double,
qui se charge de l'introduire dans un salon nouveau et de modeler son
attitude jusqu' ce qu'il soit arriv devant la matresse de maison. Tel
jeune peintre, lev par une sainte cousine protestante, entrera la tte
oblique et chevrotante, les yeux au ciel, les mains cramponnes  un
manchon invisible, dont la forme voque et la prsence relle et
tutlaire aideront l'artiste intimid  franchir sans agoraphobie
l'espace creus d'abmes qui va de l'antichambre au petit salon. Ainsi
la pieuse parente dont le souvenir le guide aujourd'hui entrait il y
a bien des annes, et d'un air si gmissant qu'on se demandait quel
malheur elle venait annoncer quand,  ses premires paroles, on
comprenait, comme maintenant pour le peintre, qu'elle venait faire une
visite de digestion. En vertu de cette mme loi, qui veut que la vie,
dans l'intrt de l'acte encore inaccompli, fasse servir, utilise,
dnature, dans une perptuelle prostitution, les legs les plus
respectables, parfois les plus saints, quelquefois seulement les plus
innocents du pass, et bien qu'elle engendrt alors un aspect diffrent,
celui des neveux de Mme Cottard qui affligeait sa famille par ses
manires effmines et ses frquentations faisait toujours une entre
joyeuse, comme s'il venait vous faire une surprise ou vous annoncer un
hritage, illumin d'un bonheur dont il et t vain de lui demander la
cause qui tenait  son hrdit inconsciente et  son sexe dplac. Il
marchait sur les pointes, tait sans doute lui-mme tonn de ne pas
tenir  la main un carnet de cartes de visites, tendait la main en
ouvrant la bouche en coeur comme il avait vu sa tante le faire, et son
seul regard inquiet tait pour la glace o il semblait vouloir vrifier,
bien qu'il ft nu-tte, si son chapeau, comme avait un jour demand Mme
Cottard  Swann, n'tait pas de travers. Quant  M. de Charlus,  qui
la socit o il avait vcu fournissait,  cette minute critique, des
exemples diffrents, d'autres arabesques d'amabilit, et enfin la maxime
qu'on doit savoir dans certains cas, pour de simples petits bourgeois,
mettre au jour et faire servir ses grces les plus rares et
habituellement gardes en rserve, c'est en se trmoussant, avec
mivrerie et la mme ampleur dont un enjuponnement et largi et gn
ses dandinements, qu'il se dirigea vers Mme Verdurin, avec un air si
flatt et si honor qu'on et dit qu'tre prsent chez elle tait pour
lui une suprme faveur. Son visage  demi inclin, o la satisfaction le
disputait au comme il faut, se plissait de petites rides d'affabilit.
On aurait cru voir s'avancer Mme de Marsantes, tant ressortait  ce
moment la femme qu'une erreur de la nature avait mise dans le corps de
M. de Charlus. Certes cette erreur, le baron avait durement pein
pour la dissimuler et prendre une apparence masculine. Mais  peine y
tait-il parvenu que, ayant pendant le mme temps gard les mmes gots,
cette habitude de sentir en femme lui donnait une nouvelle apparence
fminine, ne celle-l non de l'hrdit, mais de la vie individuelle.
Et comme il arrivait peu  peu  penser, mme les choses sociales, au
fminin, et cela sans s'en apercevoir, car ce n'est pas qu' force de
mentir aux autres, mais aussi de se mentir  soi-mme, qu'on cesse de
s'apercevoir qu'on ment, bien qu'il et demand  son corps de rendre
manifeste (au moment o il entrait chez les Verdurin) toute la
courtoisie d'un grand seigneur, ce corps, qui avait bien compris ce que
M. de Charlus avait cess d'entendre, dploya, au point que le baron et
mrit l'pithte de lady-like, toutes les sductions d'une grande dame.
Au reste, peut-on sparer entirement l'aspect de M. de Charlus du fait
que les fils, n'ayant pas toujours la ressemblance paternelle, mme sans
tre invertis et en recherchant des femmes, consomment dans leur visage
la profanation de leur mre? Mais laissons ici ce qui mriterait un
chapitre  part: les mres profanes.

Bien que d'autres raisons prsidassent  cette transformation de M. de
Charlus et que des ferments purement physiques fissent travailler chez
lui la matire, et passer peu  peu son corps dans la catgorie des
corps de femme, pourtant le changement que nous marquons ici tait
d'origine spirituelle. A force de se croire malade, on le devient, on
maigrit, on n'a plus la force de se lever, on a des entrites nerveuses.
A force de penser tendrement aux hommes on devient femme, et une robe
postiche entrave vos pas. L'ide fixe peut modifier (aussi bien que,
dans d'autres cas, la sant) dans ceux-l le sexe. Morel, qui le
suivait, vint me dire bonjour. Ds ce moment-l,  cause d'un double
changement qui se produisit en lui, il me donna (hlas! je ne sus pas
assez tt en tenir compte) une mauvaise impression. Voici pourquoi. J'ai
dit que Morel, chapp de la servitude de son pre, se complaisait en
gnral  une familiarit fort ddaigneuse. Il m'avait parl, le jour o
il m'avait apport les photographies, sans mme me dire une seule fois
Monsieur, me traitant de haut en bas. Quelle fut ma surprise chez Mme
Verdurin de le voir s'incliner trs bas devant moi, et devant moi seul,
et d'entendre, avant mme qu'il et prononc d'autre parole, les mots
de respect, de trs respectueux--ces mots que je croyais impossibles 
amener sous sa plume ou sur ses lvres-- moi adresss. J'eus aussitt
l'impression qu'il avait quelque chose  me demander. Me prenant  part
au bout d'une minute: Monsieur me rendrait bien grand service, me
dit-il, allant cette fois jusqu' me parler  la troisime personne,
en cachant entirement  Mme Verdurin et  ses invits le genre de
profession que mon pre a exerc chez son oncle. Il vaudrait mieux dire
qu'il tait, dans votre famille, l'intendant de domaines si vastes, que
cela le faisait presque l'gal de vos parents. La demande de Morel me
contrariait infiniment, non pas en ce qu'elle me forait  grandir la
situation de son pre, ce qui m'tait tout  fait gal, mais la fortune
au moins apparente du mien, ce que je trouvais ridicule. Mais son air
tait si malheureux, si urgent que je ne refusai pas. Non, avant dner,
dit-il d'un ton suppliant, Monsieur a mille prtextes pour prendre
 part Mme Verdurin. C'est ce que je fis en effet, en tchant de
rehausser de mon mieux l'clat du pre de Morel, sans trop exagrer le
train ni les biens au soleil de mes parents. Cela passa comme une
lettre  la poste, malgr l'tonnement de Mme Verdurin qui avait connu
vaguement mon grand-pre. Et comme elle n'avait pas de tact, hassait
les familles (ce dissolvant du petit noyau), aprs m'avoir dit qu'elle
avait autrefois aperu mon arrire-grand-pre et m'en avoir parl comme
de quelqu'un d' peu prs idiot qui n'et rien compris au petit groupe
et qui, selon son expression, n'en tait pas, elle me dit: C'est,
du reste, si ennuyeux les familles, on n'aspire qu' en sortir; et
aussitt elle me raconta sur le pre de mon grand-pre ce trait que
j'ignorais, bien qu' la maison j'eusse souponn (je ne l'avais pas
connu, mais on parlait beaucoup de lui) sa rare avarice (oppose  la
gnrosit un peu trop fastueuse de mon grand-oncle, l'ami de la dame en
rose et le patron du pre de Morel): Du moment que vos grands-parents
avaient un intendant si chic, cela prouve qu'il y a des gens de toutes
les couleurs dans les familles. Le pre de votre grand-pre tait si
avare que, presque gteux  la fin de sa vie--entre nous il n'a jamais
t bien fort, vous les rachetez tous,--il ne se rsignait pas 
dpenser trois sous pour son omnibus. De sorte qu'on avait t oblig de
le faire suivre, de payer sparment le conducteur, et de faire croire
au vieux grigou que son ami, M. de Persigny, ministre d'tat, avait
obtenu qu'il circult pour rien dans les omnibus. Du reste, je suis trs
contente que le pre de _notre_ Morel ait t si bien. J'avais compris
qu'il tait professeur de lyce, a ne fait rien, j'avais mal
compris. Mais c'est de peu d'importance car je vous dirai qu'ici nous
n'apprcions que la valeur propre, la contribution personnelle, ce que
j'appelle la participation. Pourvu qu'on soit d'art, pourvu en un mot
qu'on soit de la confrrie, le reste importe peu. La faon dont Morel
en tait--autant que j'ai pu l'apprendre--tait qu'il aimait assez les
femmes et les hommes pour faire plaisir  chaque sexe  l'aide de ce
qu'il avait expriment sur l'autre--c'est ce qu'on verra plus tard.
Mais ce qui est essentiel  dire ici, c'est que, ds que je lui eus
donn ma parole d'intervenir auprs de Mme Verdurin, ds que je l'eus
fait surtout, et sans retour possible en arrire, le respect de Morel
 mon gard s'envola comme par enchantement, les formules respectueuses
disparurent, et mme pendant quelque temps il m'vita, s'arrangeant pour
avoir l'air de me ddaigner, de sorte que, si Mme Verdurin voulait que
je lui disse quelque chose, lui demandasse tel morceau de musique, il
continuait  parler avec un fidle, puis passait  un autre, changeait
de place si j'allais  lui. On tait oblig de lui dire jusqu' trois
ou quatre fois que je lui avais adress la parole, aprs quoi il me
rpondait, l'air contraint, brivement,  moins que nous ne fussions
seuls. Dans ce cas-l il tait expansif, amical, car il avait des
parties de caractre charmantes. Je n'en conclus pas moins de cette
premire soire que sa nature devait tre vile, qu'il ne reculait quand
il le fallait devant aucune platitude, ignorait la reconnaissance. En
quoi il ressemblait au commun des hommes. Mais comme j'avais en moi un
peu de ma grand'mre et me plaisais  la diversit des hommes sans rien
attendre d'eux ou leur en vouloir, je ngligeai sa bassesse, je me plus
 sa gaiet quand cela se prsenta, mme  ce que je crois avoir t une
sincre amiti de sa part quand, ayant fait tout le tour de ses fausses
connaissances de la nature humaine, il s'aperut (par -coups, car il
avait d'tranges retours  sa sauvagerie primitive et aveugle) que ma
douceur avec lui tait dsintresse, que mon indulgence ne venait pas
d'un manque de clairvoyance, mais de ce qu'il appela bont, et surtout
je m'enchantai  son art, qui n'tait gure qu'une virtuosit admirable
mais me faisait (sans qu'il ft au sens intellectuel du mot un vrai
musicien) rentendre ou connatre tant de belle musique. D'ailleurs un
manager, M. de Charlus (chez qui j'ignorais ces talents, bien que Mme
de Guermantes, qui l'avait connu fort diffrent dans leur jeunesse,
prtendt qu'il lui avait fait une sonate, peint un ventail, etc...),
modeste en ce qui concernait ses vraies supriorits, mais de tout
premier ordre, sut mettre cette virtuosit au service d'un sens
artistique multiple et qu'il dcupla. Qu'on imagine quelque artiste,
purement adroit, des ballets russes, styl, instruit, dvelopp en tous
sens par M. de Diaghilew.

Je venais de transmettre  Mme Verdurin le message dont m'avait charg
Morel, et je parlais de Saint-Loup avec M. de Charlus, quand Cottard
entra au salon en annonant, comme s'il y avait le feu, que les
Cambremer, arrivaient. Mme Verdurin, pour ne pas avoir l'air, vis--vis
de nouveaux comme M. de Charlus (que Cottard n'avait pas vu) et comme
moi, d'attacher tant d'importance  l'arrive des Cambremer, ne bougea
pas, ne rpondit pas  l'annonce de cette nouvelle et se contenta de
dire au docteur, en s'ventant avec grce, et du mme ton factice qu'une
marquise du Thtre-Franais: Le baron nous disait justement... C'en
tait trop pour Cottard! Moins vivement qu'il n'et fait autrefois, car
l'tude et les hautes situations avaient ralenti son dbit, mais avec
cette motion tout de mme qu'il retrouvait chez les Verdurin: Un
baron! O a, un baron? O a, un baron? s'cria-t-il en le cherchant
des yeux avec un tonnement qui frisait l'incrdulit. Mme Verdurin,
avec l'indiffrence affecte d'une matresse de maison  qui un
domestique vient, devant les invits, de casser un verre de prix,
et avec l'intonation artificielle et surleve d'un premier prix du
Conservatoire jouant du Dumas fils, rpondit, en dsignant avec son
ventail le protecteur de Morel: Mais, le baron de Charlus,  qui je
vais vous nommer... Monsieur le professeur Cottard. Il ne dplaisait
d'ailleurs pas  Mme Verdurin d'avoir l'occasion de jouer  la dame. M.
de Charlus tendit deux doigts que le professeur serra avec le sourire
bnvole d'un prince de la science. Mais il s'arrta net en voyant
entrer les Cambremer, tandis que M. de Charlus m'entranait dans un coin
pour me dire un mot, non sans palper mes muscles, ce qui est une manire
allemande. M. de Cambremer ne ressemblait gure  la vieille marquise.
Il tait, comme elle le disait avec tendresse, tout  fait du ct
de son papa. Pour qui n'avait entendu que parler de lui, ou mme de
lettres de lui, vives et convenablement tournes, son physique tonnait.
Sans doute devait-on s'y habituer. Mais son nez avait choisi, pour venir
se placer de travers au-dessus de sa bouche, peut-tre la seule ligne
oblique, entre tant d'autres, qu'on n'et eu l'ide de tracer sur ce
visage, et qui signifiait une btise vulgaire, aggrave encore par le
voisinage d'un teint normand  la rougeur de pommes. Il est possible que
les yeux de M. de Cambremer gardassent dans leurs paupires un peu de
ce ciel du Cotentin, si doux par les beaux jours ensoleills, o le
promeneur s'amuse  voir, arrtes au bord de la route, et  compter
par centaines les ombres des peupliers, mais ces paupires lourdes,
chassieuses et mal rabattues, eussent empch l'intelligence elle-mme
de passer. Aussi, dcontenanc par la minceur de ce regard bleu, se
reportait-on au grand nez de travers. Par une transposition de sens,
M. de Cambremer vous regardait avec son nez. Ce nez de M. de Cambremer
n'tait pas laid, plutt un peu trop beau, trop fort, trop fier de son
importance. Busqu, astiqu, luisant, flambant neuf, il tait
tout dispos  compenser l'insuffisance spirituelle du regard;
malheureusement, si les yeux sont quelquefois l'organe o se rvle
l'intelligence, le nez (quelle que soit d'ailleurs l'intime solidarit
et la rpercussion insouponne des traits les uns sur les autres), le
nez est gnralement l'organe o s'tale le plus aisment la btise.

La convenance de vtements sombres que portait toujours, mme le matin,
M. de Cambremer, avait beau rassurer ceux qu'blouissait et exasprait
l'insolent clat des costumes de plage des gens qu'ils ne connaissaient
pas, on ne pouvait comprendre que la femme du premier prsident dclart
d'un air de flair et d'autorit, en personne qui a plus que vous
l'exprience de la haute socit d'Alenon, que devant M. de Cambremer
on se sentait tout de suite, mme avant de savoir qui il tait, en
prsence d'un homme de haute distinction, d'un homme parfaitement bien
lev, qui changeait du genre de Balbec, un homme enfin auprs de qui on
pouvait respirer. Il tait pour elle, asphyxie par tant de touristes de
Balbec, qui ne connaissaient pas son monde, comme un flacon de sels.
Il me sembla au contraire qu'il tait des gens que ma grand'mre et
trouvs tout de suite trs mal, et, comme elle ne comprenait pas le
snobisme, elle et sans doute t stupfaite qu'il et russi 
tre pous par Mlle Legrandin qui devait tre difficile en fait de
distinction, elle dont le frre tait si bien. Tout au plus pouvait-on
dire de la laideur vulgaire de M. de Cambremer qu'elle tait un peu du
pays et avait quelque chose de trs anciennement local; on pensait,
devant ses traits fautifs et qu'on et voulu rectifier,  ces noms de
petites villes normandes sur l'tymologie desquels mon cur se trompait
parce que les paysans, articulant mal ou ayant compris de travers le mot
normand ou latin qui les dsigne, ont fini par fixer dans un barbarisme
qu'on trouve dj dans les cartulaires, comme et dit Brichot, un
contre-sens et un vice de prononciation. La vie dans ces vieilles
petites villes peut d'ailleurs se passer agrablement, et M. de
Cambremer devait avoir des qualits, car, s'il tait d'une mre que la
vieille marquise prfrt son fils  sa belle-fille, en revanche, elle
qui avait plusieurs enfants, dont deux au moins n'taient pas sans
mrites, dclarait souvent que le marquis tait  son avis le meilleur
de la famille. Pendant le peu de temps qu'il avait pass dans l'arme,
ses camarades, trouvant trop long de dire Cambremer, lui avaient donn
le surnom de Cancan, qu'il n'avait d'ailleurs mrit en rien. Il savait
orner un dner o on l'invitait en disant au moment du poisson (le
poisson ft-il pourri) ou  l'entre: Mais dites donc, il me semble
que voil une belle bte. Et sa femme, ayant adopt en entrant dans la
famille tout ce qu'elle avait cru faire partie du genre de ce monde-l,
se mettait  la hauteur des amis de son mari et peut-tre cherchait 
lui plaire comme une matresse et comme si elle avait jadis t mle 
sa vie de garon, en disant d'un air dgag, quand elle parlait de lui 
des officiers: Vous allez voir Cancan. Cancan est all  Balbec, mais
il reviendra ce soir. Elle tait furieuse de se compromettre ce soir
chez les Verdurin et ne le faisait qu' la prire de sa belle-mre et de
son mari, dans l'intrt de la location. Mais, moins bien leve qu'eux,
elle ne se cachait pas du motif et depuis quinze jours faisait avec ses
amies des gorges chaudes de ce dner. Vous savez que nous dnons chez
nos locataires. Cela vaudra bien une augmentation. Au fond, je suis
assez curieuse de savoir ce qu'ils ont pu faire de notre pauvre vieille
Raspelire (comme si elle y ft ne, et y retrouvt tous les souvenirs
des siens). Notre vieux garde m'a encore dit hier qu'on ne reconnaissait
plus rien. Je n'ose pas penser  tout ce qui doit se passer l dedans.
Je crois que nous ferons bien de faire dsinfecter tout, avant de nous
rinstaller. Elle arriva hautaine et morose, de l'air d'une grande dame
dont le chteau, du fait d'une guerre, est occup par les ennemis, mais
qui se sent tout de mme chez elle et tient  montrer aux vainqueurs
qu'ils sont des intrus. Mme de Cambremer ne put me voir d'abord, car
j'tais dans une baie latrale avec M. de Charlus, lequel me disait
avoir appris par Morel que son pre avait t intendant dans
ma famille, et qu'il comptait suffisamment, lui Charlus, sur mon
intelligence et ma magnanimit (terme commun  lui et  Swann) pour me
refuser l'ignoble et mesquin plaisir que de vulgaires petits imbciles
(j'tais prvenu) ne manqueraient pas,  ma place, de prendre en
rvlant  nos htes des dtails que ceux-ci pourraient croire
amoindrissants. Le seul fait que je m'intresse  lui et tende sur lui
ma protection a quelque chose de surminent et abolit le pass, conclut
le baron. Tout en l'coutant et en lui promettant le silence, que
j'aurais gard mme sans l'espoir de passer en change pour intelligent
et magnanime, je regardais Mme de Cambremer. Et j'eus peine 
reconnatre la chose fondante et savoureuse que j'avais eue l'autre jour
auprs de moi  l'heure du goter, sur la terrasse de Balbec, dans la
galette normande que je voyais, dure comme un galet, o les fidles
eussent en vain essay de mettre la dent. Irrite d'avance du ct
bonasse que son mari tenait de sa mre et qui lui ferait prendre un air
honor quand on lui prsenterait l'assistance des fidles, dsireuse
pourtant de remplir ses fonctions de femme du monde, quand on lui eut
nomm Brichot, elle voulut lui faire faire la connaissance de son mari
parce qu'elle avait vu ses amies plus lgantes faire ainsi, mais la
rage ou l'orgueil l'emportant sur l'ostentation du savoir-vivre, elle
dit, non comme elle aurait d: Permettez-moi de vous prsenter mon
mari, mais: Je vous prsente  mon mari, tenant haut ainsi le drapeau
des Cambremer, en dpit d'eux-mmes, car le marquis s'inclina devant
Brichot aussi bas qu'elle avait prvu. Mais toute cette humeur de Mme
de Cambremer changea soudain quand elle aperut M. de Charlus, qu'elle
connaissait de vue. Jamais elle n'avait russi  se le faire prsenter,
mme au temps de la liaison qu'elle avait eue avec Swann. Car M. de
Charlus, prenant toujours le parti des femmes, de sa belle-soeur contre
les matresses de M. de Guermantes, d'Odette, pas encore marie alors,
mais vieille liaison de Swann, contre les nouvelles, avait, svre
dfenseur de la morale et protecteur fidle des mnages, donn 
Odette--et tenu--la promesse de ne pas se laisser nommer  Mme de
Cambremer. Celle-ci ne s'tait certes pas doute que c'tait chez les
Verdurin qu'elle connatrait enfin cet homme inapprochable. M. de
Cambremer savait que c'tait une si grande joie pour elle qu'il en tait
lui-mme attendri, et qu'il regarda sa femme d'un air qui signifiait:
Vous tes contente de vous tre dcide  venir, n'est-ce pas?
Il parlait du reste fort peu, sachant qu'il avait pous une femme
suprieure. Moi, indigne, disait-il  tout moment, et citait
volontiers une fable de La Fontaine et une de Florian qui lui
paraissaient s'appliquer  son ignorance, et, d'autre part, lui
permettre, sous les formes d'une ddaigneuse flatterie, de montrer aux
hommes de science qui n'taient pas du Jockey qu'on pouvait chasser et
avoir lu des fables. Le malheur est qu'il n'en connaissait gure que
deux. Aussi revenaient-elles souvent. Mme de Cambremer n'tait pas
bte, mais elle avait diverses habitudes fort agaantes. Chez elle la
dformation des noms n'avait absolument rien du ddain aristocratique.
Ce n'est pas elle qui, comme la duchesse de Guermantes (laquelle par
sa naissance et d tre, plus que Mme de Cambremer,  l'abri de ce
ridicule), et dit, pour ne pas avoir l'air de savoir le nom peu lgant
(alors qu'il est maintenant celui d'une des femmes les plus difficiles
 approcher) de Julien de Monchteau: une petite Madame... Pic de la
Mirandole. Non, quand Mme de Cambremer citait  faux un nom, c'tait
par bienveillance, pour ne pas avoir l'air de savoir quelque chose et
quand, par sincrit, pourtant elle l'avouait, croyant le cacher en le
dmarquant. Si, par exemple, elle dfendait une femme, elle cherchait 
dissimuler, tout en voulant ne pas mentir  qui la suppliait de dire
la vrit, que Madame une telle tait actuellement la matresse de M.
Sylvain Lvy, et elle disait: Non... je ne sais absolument rien sur
elle, je crois qu'on lui a reproch d'avoir inspir une passion  un
monsieur dont je ne sais pas le nom, quelque chose comme Cahn, Kohn,
Kuhn; du reste, je crois que ce monsieur est mort depuis fort longtemps
et qu'il n'y a jamais rien eu entre eux. C'est le procd semblable 
celui des menteurs--et inverse du leur--qui, en altrant ce qu'ils ont
fait quand ils le racontent  une matresse ou simplement  un ami, se
figurent que l'une ou l'autre ne verra pas immdiatement que la phrase
dite (de mme que Cahn, Kohn, Kuhn) est interpole, est d'une autre
espce que celles qui composent la conversation, est  double fond.

Mme Verdurin demanda  l'oreille de son mari: Est-ce que je donne le
bras au baron de Charlus? Comme tu auras  ta droite Mme de Cambremer,
on aurait pu croiser les politesses.--Non, dit M. Verdurin, puisque
l'autre est plus lev en grade (voulant dire que M. de Cambremer tait
marquis), M. de Charlus est en somme son infrieur.--Eh bien, je le
mettrai  ct de la princesse. Et Mme Verdurin prsenta  M. de
Charlus Mme Sherbatoff; ils s'inclinrent en silence tous deux, de l'air
d'en savoir long l'un sur l'autre et de se promettre un mutuel secret.
M. Verdurin me prsenta  M. de Cambremer. Avant mme qu'il n'et parl
de sa voix forte et lgrement bgayante, sa haute taille et sa figure
colore manifestaient dans leur oscillation l'hsitation martiale d'un
chef qui cherche  vous rassurer et vous dit: On m'a parl, nous
arrangerons cela; je vous ferai lever votre punition; nous ne sommes pas
des buveurs de sang; tout ira bien. Puis, me serrant la main: Je crois
que vous connaissez ma mre, me dit-il. Le verbe croire lui semblait
d'ailleurs convenir  la discrtion d'une premire prsentation mais
nullement exprimer un doute, car il ajouta: J'ai du reste une lettre
d'elle pour vous. M. de Cambremer tait navement heureux de revoir
des lieux o il avait vcu si longtemps. Je me retrouve, dit-il 
Mme Verdurin, tandis que son regard s'merveillait de reconnatre les
peintures de fleurs en trumeaux au-dessus des portes, et les bustes en
marbre sur leurs hauts socles. Il pouvait pourtant se trouver dpays,
car Mme Verdurin avait apport quantit de vieilles belles choses
qu'elle possdait. A ce point de vue, Mme Verdurin, tout en passant aux
yeux des Cambremer pour tout bouleverser, tait non pas rvolutionnaire
mais intelligemment conservatrice, dans un sens qu'ils ne comprenaient
pas. Ils l'accusaient aussi  tort de dtester la vieille demeure et de
la dshonorer par de simples toiles au lieu de leur riche peluche, comme
un cur ignorant reprochant  un architecte diocsain de remettre
en place de vieux bois sculpts laisss au rancart et auxquels
l'ecclsiastique avait cru bon de substituer des ornements achets place
Saint-Sulpice. Enfin, un jardin de cur commenait  remplacer devant
le chteau les plates-bandes qui faisaient l'orgueil non seulement
des Cambremer mais de leur jardinier. Celui-ci, qui considrait les
Cambremer comme ses seuls matres et gmissait sous le joug des
Verdurin, comme si la terre et t momentanment occupe par un
envahisseur et une troupe de soudards, allait en secret porter ses
dolances  la propritaire dpossde, s'indignait du mpris o taient
tenus ses araucarias, ses bgonias, ses joubarbes, ses dahlias doubles,
et qu'on ost dans une aussi riche demeure faire pousser des fleurs
aussi communes que des anthmis et des cheveux de Vnus. Mme Verdurin
sentait cette sourde opposition et tait dcide, si elle faisait un
long bail ou mme achetait la Raspelire,  mettre comme condition le
renvoi du jardinier, auquel la vieille propritaire au contraire tenait
extrmement. Il l'avait servie pour rien dans des temps difficiles,
l'adorait; mais par ce morcellement bizarre de l'opinion des gens du
peuple, o le mpris moral le plus profond s'enclave dans l'estime la
plus passionne, laquelle chevauche  son tour de vieilles rancunes
inabolies, il disait souvent de Mme de Cambremer qui, en 70, dans un
chteau qu'elle avait dans l'Est, surprise par l'invasion, avait d
souffrir pendant un mois le contact des Allemands: Ce qu'on a beaucoup
reproch  Madame la marquise, c'est, pendant la guerre, d'avoir pris
le parti des Prussiens et de les avoir mme logs chez elle. A un autre
moment, j'aurais compris; mais en temps de guerre, elle n'aurait pas d.
C'est pas bien. De sorte qu'il lui tait fidle jusqu' la mort, la
vnrait pour sa bont et accrditait qu'elle se ft rendue coupable
de trahison. Mme Verdurin fut pique que M. de Cambremer prtendt
reconnatre si bien la Raspelire. Vous devez pourtant trouver quelques
changements, rpondit-elle. Il y a d'abord de grands diables de bronze
de Barbedienne et de petits coquins de siges en peluche que je me suis
empresse d'expdier au grenier, qui est encore trop bon pour eux.
Aprs cette acerbe riposte adresse  M. de Cambremer, elle lui offrit
le bras pour aller  table. Il hsita un instant, se disant: Je ne peux
tout de mme pas passer avant M. de Charlus. Mais, pensant que celui-ci
tait un vieil ami de la maison du moment qu'il n'avait pas la place
d'honneur, il se dcida  prendre le bras qui lui tait offert et dit 
Mme Verdurin combien il tait fier d'tre admis dans le cnacle
(c'est ainsi qu'il appela le petit noyau, non sans rire un peu de la
satisfaction de connatre ce terme). Cottard, qui tait assis  ct de
M. de Charlus, le regardait, pour faire connaissance, sous son lorgnon,
et pour rompre la glace, avec des clignements beaucoup plus insistants
qu'ils n'eussent t jadis, et non coups de timidits. Et ses regards
engageants, accrus par leur sourire, n'taient plus contenus par le
verre du lorgnon et le dbordaient de tous cts. Le baron, qui voyait
facilement partout des pareils  lui, ne douta pas que Cottard n'en ft
un et ne lui ft de l'oeil. Aussitt il tmoigna au professeur la duret
des invertis, aussi mprisants pour ceux  qui ils plaisent qu'ardemment
empresss auprs de ceux qui leur plaisent. Sans doute, bien que chacun
parle mensongrement de la douceur, toujours refuse par le destin,
d'tre aim, c'est une loi gnrale, et dont l'empire est bien loin de
s'tendre sur les seuls Charlus, que l'tre que nous n'aimons pas et qui
nous aime nous paraisse insupportable. A cet tre,  telle femme dont
nous ne dirons pas qu'elle nous aime mais qu'elle nous cramponne, nous
prfrons la socit de n'importe quelle autre qui n'aura ni son charme,
ni son agrment, ni son esprit. Elle ne les recouvrera pour nous que
quand elle aura cess de nous aimer. En ce sens, on pourrait ne voir que
la transposition, sous une forme cocasse, de cette rgle universelle,
dans l'irritation cause chez un inverti par un homme qui lui dplat et
le recherche. Mais elle est chez lui bien plus forte. Aussi, tandis
que le commun des hommes cherche  la dissimuler tout en l'prouvant,
l'inverti la fait implacablement sentir  celui qui la provoque, comme
il ne le ferait certainement pas sentir  une femme, M. de Charlus, par
exemple,  la princesse de Guermantes dont la passion l'ennuyait, mais
le flattait. Mais quand ils voient un autre homme tmoigner envers eux
d'un got particulier, alors, soit incomprhension que ce soit le mme
que le leur, soit fcheux rappel que ce got, embelli par eux tant que
c'est eux-mmes qui l'prouvent, est considr comme un vice, soit dsir
de se rhabiliter par un clat dans une circonstance o cela ne leur
cote pas, soit par une crainte d'tre devins, qu'ils retrouvent
soudain quand le dsir ne les mne plus, les yeux bands, d'imprudence
en imprudence, soit par la fureur de subir, du fait de l'attitude
quivoque d'un autre, le dommage que par la leur, si cet autre leur
plaisait, ils ne craindraient pas de lui causer, ceux que cela
n'embarrasse pas de suivre un jeune homme pendant des lieues, de ne pas
le quitter des yeux au thtre mme s'il est avec des amis, risquant
par cela de le brouiller avec eux, on peut les entendre, pour peu qu'un
autre qui ne leur plat pas les regarde, dire: Monsieur, pour qui me
prenez-vous? (simplement parce qu'on les prend pour ce qu'ils sont); je
ne vous comprends pas, inutile d'insister, vous faites erreur, aller au
besoin jusqu'aux gifles, et, devant quelqu'un qui connat l'imprudent,
s'indigner: Comment, vous connaissez cette horreur? Elle a une faon de
vous regarder!... En voil des manires! M. de Charlus n'alla pas aussi
loin, mais il prit l'air offens et glacial qu'ont, lorsqu'on a l'air de
les croire lgres, les femmes qui ne le sont pas, et encore plus celles
qui le sont. D'ailleurs, l'inverti, mis en prsence d'un inverti, voit
non pas seulement une image dplaisante de lui-mme, qui ne pourrait,
purement inanime, que faire souffrir son amour-propre, mais un autre
lui-mme, vivant, agissant dans le mme sens, capable donc de le faire
souffrir dans ses amours. Aussi est-ce dans un sens d'instinct de
conservation qu'il dira du mal du concurrent possible, soit avec les
gens qui peuvent nuire  celui-ci (et sans que l'inverti n 1 s'inquite
de passer pour menteur quand il accable ainsi l'inverti n2 aux yeux de
personnes qui peuvent tre renseignes sur son propre cas), soit avec le
jeune homme qu'il a lev, qui va peut-tre lui tre enlev et auquel
il s'agit de persuader que les mmes choses qu'il a tout avantage 
faire avec lui causeraient le malheur de sa vie s'il se laissait aller
 les faire avec l'autre. Pour M. de Charlus, qui pensait peut-tre
aux dangers (bien imaginaires) que la prsence de ce Cottard, dont il
comprenait  faux le sourire, ferait courir  Morel, un inverti qui
ne lui plaisait pas n'tait pas seulement une caricature de lui-mme,
c'tait aussi un rival dsign. Un commerant, et tenant un commerce
rare, en dbarquant dans la ville de province o il vient s'installer
pour la vie, s'il voit que, sur la mme place, juste en face, le mme
commerce est tenu par un concurrent, il n'est pas plus dconfit qu'un
Charlus allant cacher ses amours dans une rgion tranquille et qui, le
jour de l'arrive, aperoit le gentilhomme du lieu, ou le coiffeur,
desquels l'aspect et les manires ne lui laissent aucun doute. Le
commerant prend souvent son concurrent en haine; cette haine dgnre
parfois en mlancolie, et pour peu qu'il y ait hrdit assez charge,
on a vu dans des petites villes le commerant montrer des commencements
de folie qu'on ne gurit qu'en le dcidant  vendre son fonds et 
s'expatrier. La rage de l'inverti est plus lancinante encore. Il a
compris que, ds la premire seconde, le gentilhomme et le coiffeur
ont dsir son jeune compagnon. Il a beau rpter cent fois par jour
 celui-ci que le coiffeur et le gentilhomme sont des bandits dont
l'approche le dshonorerait, il est oblig, comme Harpagon, de veiller
sur son trsor et se relve la nuit pour voir si on ne le lui prend
pas. Et c'est ce qui fait sans doute, plus encore que le dsir ou la
commodit d'habitudes communes, et presque autant que cette exprience
de soi-mme, qui est la seule vraie, que l'inverti dpiste l'inverti
avec une rapidit et une sret presque infaillibles. Il peut se tromper
un moment, mais une divination rapide le remet dans la vrit. Aussi
l'erreur de M. de Charlus fut-elle courte. Le discernement divin lui
montra au bout d'un instant que Cottard n'tait pas de sa sorte et qu'il
n'avait  craindre ses avances ni pour lui-mme, ce qui n'et fait que
l'exasprer, ni pour Morel, ce qui lui et paru plus grave. Il reprit
son calme, et comme il tait encore sous l'influence du passage de Vnus
androgyne, par moments il souriait faiblement aux Verdurin, sans prendre
la peine d'ouvrir la bouche, en dplissant seulement un coin de lvres,
et pour une seconde allumait clinement ses yeux, lui si fru de
virilit, exactement comme et fait sa belle-soeur la duchesse de
Guermantes. Vous chassez beaucoup, Monsieur? dit Mme Verdurin avec
mpris  M. de Cambremer.--Est-ce que Ski vous a racont qu'il nous en
est arriv une excellente? demanda Cottard  la Patronne.--Je chasse
surtout dans la fort de Chantepie, rpondit M. de Cambremer.--Non, je
n'ai rien racont, dit Ski.--Mrite-t-elle son nom? demanda Brichot 
M. de Cambremer, aprs m'avoir regard du coin de l'oeil, car il m'avait
promis de parler tymologies, tout en me demandant de dissimuler aux
Cambremer le mpris que lui inspiraient celles du cur de Combray.
C'est sans doute que je ne suis pas capable de comprendre, mais je ne
saisis pas votre question, dit M. de Cambremer.--Je veux dire: Est-ce
qu'il y chante beaucoup de pies? rpondit Brichot. Cottard cependant
souffrait que Mme Verdurin ignort qu'ils avaient failli manquer le
train. Allons, voyons, dit Mme Cottard  son mari pour l'encourager,
raconte ton odysse.--En effet, elle sort de l'ordinaire, dit le docteur
qui recommena son rcit. Quand j'ai vu que le train tait en gare,
je suis rest mdus. Tout cela par la faute de Ski. Vous tes plutt
bizarrode dans vos renseignements, mon cher! Et Brichot qui nous
attendait  la gare!--Je croyais, dit l'universitaire, en jetant autour
de lui ce qui lui restait de regard et en souriant de ses lvres minces,
que si vous vous tiez attard  Graincourt, c'est que vous aviez
rencontr quelque pripatticienne.--Voulez-vous vous taire? si ma femme
vous entendait! dit le professeur. La femme  mo, il est jalouse.--Ah!
ce Brichot, s'cria Ski, en qui l'grillarde plaisanterie de Brichot
veillait la gaiet de tradition, il est toujours le mme; bien qu'il
ne st pas,  vrai dire, si l'universitaire avait jamais t polisson.
Et pour ajouter  ces paroles consacres le geste rituel, il fit mine de
ne pouvoir rsister au dsir de lui pincer la jambe. Il ne change pas
ce gaillard-l, continua Ski, et, sans penser  ce que la quasi-ccit
de l'universitaire donnait de triste et de comique  ces mots, il
ajouta: Toujours un petit oeil pour les femmes.--Voyez-vous, dit M. de
Cambremer, ce que c'est que de rencontrer un savant. Voil quinze ans
que je chasse dans la fort de Chantepie et jamais je n'avais rflchi 
ce que son nom voulait dire. Mme de Cambremer jeta un regard svre 
son mari; elle n'aurait pas voulu qu'il s'humilit ainsi devant Brichot.
Elle fut plus mcontente encore quand,  chaque expression toute faite
qu'employait Cancan, Cottard, qui en connaissait le fort et le faible
parce qu'il les avait laborieusement apprises, dmontrait au marquis,
lequel confessait sa btise, qu'elles ne voulaient rien dire: Pourquoi:
bte comme chou? Croyez-vous que les choux soient plus btes qu'autre
chose? Vous dites: rpter trente-six fois la mme chose. Pourquoi
particulirement trente-six? Pourquoi: dormir comme un pieu? Pourquoi:
Tonnerre de Brest? Pourquoi: faire les quatre cents coups? Mais alors
la dfense de M. de Cambremer tait prise par Brichot, qui expliquait
l'origine de chaque locution. Mais Mme de Cambremer tait surtout
occupe  examiner les changements que les Verdurin avaient apports
 la Raspelire, afin de pouvoir en critiquer certains, en importer 
Fterne d'autres, ou peut-tre les mmes. Je me demande ce que c'est
que ce lustre qui s'en va tout de traviole. J'ai peine  reconnatre
ma vieille Raspelire, ajouta-t-elle d'un air familirement
aristocratique, comme elle et parl d'un serviteur dont elle et
prtendu moins dsigner l'ge que dire qu'il l'avait vu natre. Et
comme elle tait un peu livresque dans son langage: Tout de mme,
ajouta-t-elle  mi-voix, il me semble que, si j'habitais chez les
autres, j'aurais quelque vergogne  tout changer ainsi.--C'est
malheureux que vous ne soyez pas venus avec eux, dit Mme Verdurin  M.
de Charlus et  Morel, esprant que M. de Charlus tait de revue et se
plierait  la rgle d'arriver tous par le mme train. Vous tes sr que
Chantepie veut dire la pie qui chante, Chochotte? ajouta-t-elle pour
montrer qu'en grande matresse de maison elle prenait part  toutes les
conversations  la fois. Parlez-moi donc un peu de ce violoniste, me
dit Mme de Cambremer, il m'intresse; j'adore la musique, et il me
semble que j'ai entendu parler de lui, faites mon instruction. Elle
avait appris que Morel tait venu avec M. de Charlus et voulait, en
faisant venir le premier, tcher de se lier avec le second. Elle ajouta
pourtant, pour que je ne pusse deviner cette raison: M. Brichot aussi
m'intresse. Car si elle tait fort cultive, de mme que certaines
personnes prdisposes  l'obsit mangent  peine et marchent toute la
journe sans cesser d'engraisser  vue d'oeil, de mme Mme de Cambremer
avait beau approfondir, et surtout  Fterne, une philosophie de plus en
plus sotrique, une musique de plus en plus savante, elle ne sortait
de ces tudes que pour machiner des intrigues qui lui permissent
de couper les amitis bourgeoises de sa jeunesse et de nouer des
relations qu'elle avait cru d'abord faire partie de la socit de sa
belle-famille et qu'elle s'tait aperue ensuite tre situes beaucoup
plus haut et beaucoup plus loin. Un philosophe qui n'tait pas
assez moderne pour elle, Leibniz, a dit que le trajet est long de
l'intelligence au coeur. Ce trajet, Mme de Cambremer n'avait pas t,
plus que son frre, de force  le parcourir. Ne quittant la lecture de
Stuart Mill que pour celle de Lachelier, au fur et  mesure qu'elle
croyait moins  la ralit du monde extrieur, elle mettait plus
d'acharnement  chercher  s'y faire, avant de mourir, une bonne
position. prise d'art raliste, aucun objet ne lui paraissait assez
humble pour servir de modle au peintre ou  l'crivain. Un tableau ou
un roman mondain lui eussent donn la nause; un moujik de Tolsto, un
paysan de Millet taient l'extrme limite sociale qu'elle ne permettait
pas  l'artiste de dpasser. Mais franchir celle qui bornait ses propres
relations, s'lever jusqu' la frquentation de duchesses, tait le
but de tous ses efforts, tant le traitement spirituel auquel elle
se soumettait, par le moyen de l'tude des chefs-d'oeuvre, restait
inefficace contre le snobisme congnital et morbide qui se dveloppait
chez elle. Celui-ci avait mme fini par gurir certains penchants 
l'avarice et  l'adultre, auxquels, tant jeune, elle tait encline,
pareil en cela  ces tats pathologiques singuliers et permanents qui
semblent immuniser ceux qui en sont atteints contre les autres maladies.
Je ne pouvais, du reste, m'empcher, en l'entendant parler, de
rendre justice, sans y prendre aucun plaisir, au raffinement de ses
expressions. C'taient celles qu'ont,  une poque donne, toutes les
personnes d'une mme envergure intellectuelle, de sorte que l'expression
raffine fournit aussitt, comme l'arc de cercle, le moyen de dcrire et
de limiter toute la circonfrence. Aussi ces expressions font-elles que
les personnes qui les emploient m'ennuient immdiatement comme dj
connues, mais aussi passent pour suprieures, et me furent souvent
offertes comme voisines dlicieuses et inapprcies. Vous n'ignorez
pas, Madame, que beaucoup de rgions forestires tirent leur nom des
animaux qui les peuplent. A ct de la fort de Chantepie, vous avez le
bois de Chantereine.--Je ne sais pas de quelle reine il s'agit, mais
vous n'tes pas galant pour elle, dit M. de Cambremer.--Attrapez,
Chochotte, dit Mme Verdurin. Et  part cela, le voyage s'est bien
pass?--Nous n'avons rencontr que de vagues humanits qui remplissaient
le train. Mais je rponds  la question de M. de Cambremer; reine n'est
pas ici la femme d'un roi, mais la grenouille. C'est le nom qu'elle
a gard longtemps dans ce pays, comme en tmoigne la station de
Renneville, qui devrait s'crire Reineville.--Il me semble que vous avez
l une belle bte, dit M. de Cambremer  Mme Verdurin, en montrant un
poisson. C'tait l un de ces compliments  l'aide desquels il croyait
payer son cot  un dner, et dj rendre sa politesse. (Les inviter
est inutile, disait-il souvent en parlant de tels de leurs amis 
sa femme. Ils ont t enchants de nous avoir. C'taient eux qui me
remerciaient.) D'ailleurs je dois vous dire que je vais presque chaque
jour  Renneville depuis bien des annes, et je n'y ai vu pas plus de
grenouilles qu'ailleurs. Mme de Cambremer avait fait venir ici le cur
d'une paroisse o elle a de grands biens et qui a la mme tournure
d'esprit que vous,  ce qu'il semble. Il a crit un ouvrage.--Je crois
bien, je l'ai lu avec infiniment d'intrt, rpondit hypocritement
Brichot. La satisfaction que son orgueil recevait indirectement de cette
rponse fit rire longuement M. de Cambremer. Ah! eh bien, l'auteur,
comment dirais-je, de cette gographie, de ce glossaire, pilogue
longuement sur le nom d'une petite localit dont nous tions autrefois,
si je puis dire, les seigneurs, et qui se nomme Pont--Couleuvre. Or
je ne suis videmment qu'un vulgaire ignorant  ct de ce puits de
science, mais je suis bien all mille fois  Pont--Couleuvre pour lui
une, et du diable si j'y ai jamais vu un seul de ces vilains serpents,
je dis vilains, malgr l'loge qu'en fait le bon La Fontaine (_L'Homme
et la couleuvre_ tait une des deux fables).--Vous n'en avez pas vu, et
c'est vous qui avez vu juste, rpondit Brichot. Certes, l'crivain
dont vous parlez connat  fond son sujet, il a crit un livre
remarquable.--Voire! s'exclama Mme de Cambremer, ce livre, c'est bien le
cas de le dire, est un vritable travail de Bndictin.--Sans doute il a
consult quelques pouills (on entend par l les listes des bnfices et
des cures de chaque diocse), ce qui a pu lui fournir le nom des patrons
lacs et des collateurs ecclsiastiques. Mais il est d'autres sources.
Un de mes plus savants amis y a puis. Il a trouv que le mme lieu
tait dnomm Pont--Quileuvre. Ce nom bizarre l'incita  remonter plus
haut encore,  un texte latin o le pont que votre ami croit infest de
couleuvres est dsign: _Pons cui aperit_. Pont ferm qui ne s'ouvrait
que moyennant une honnte rtribution.--Vous parlez de grenouilles. Moi,
en me trouvant au milieu de personnes si savantes, je me fais l'effet de
la grenouille devant l'aropage (c'tait la seconde fable), dit Cancan
qui faisait souvent, en riant beaucoup, cette plaisanterie grce 
laquelle il croyait  la fois, par humilit et avec -propos, faire
profession d'ignorance et talage de savoir. Quant  Cottard, bloqu par
le silence de M. de Charlus et essayant de se donner de l'air des
autres cts, il se tourna vers moi et me fit une de ces questions qui
frappaient ses malades s'il tait tomb juste et montraient ainsi qu'il
tait pour ainsi dire dans leur corps; si, au contraire, il tombait 
faux, lui permettaient de rectifier certaines thories, d'largir les
points de vue anciens. Quand vous arrivez  ces sites relativement
levs comme celui o nous nous trouvons en ce moment, remarquez-vous
que cela augmente votre tendance aux touffements? me demanda-t-il,
certain ou de faire admirer, ou de complter son instruction. M. de
Cambremer entendit la question et sourit. Je ne peux pas vous dire
comme a m'amuse d'apprendre que vous avez des touffements, me
jeta-t-il  travers la table. Il ne voulait pas dire par cela que cela
l'gayait, bien que ce ft vrai aussi. Car cet homme excellent ne
pouvait cependant pas entendre parler du malheur d'autrui sans un
sentiment de bien-tre et un spasme d'hilarit qui faisaient vite place
 la piti d'un bon coeur. Mais sa phrase avait un autre sens, que
prcisa celle qui la suivit: a m'amuse, me dit-il, parce que justement
ma soeur en a aussi. En somme, cela l'amusait comme s'il m'avait
entendu citer comme un des mes amis quelqu'un qui et frquent beaucoup
chez eux. Comme le monde est petit, fut la rflexion qu'il formula
mentalement et que je vis crite sur son visage souriant quand Cottard
me parla de mes touffements. Et ceux-ci devinrent,  dater de ce dner,
comme une sorte de relation commune et dont M. de Cambremer ne manquait
jamais de me demander des nouvelles, ne ft-ce que pour en donner  sa
soeur. Tout en rpondant aux questions que sa femme me posait sur
Morel, je pensais  une conversation que j'avais eue avec ma mre dans
l'aprs-midi. Comme, tout en ne me dconseillant pas d'aller chez les
Verdurin si cela pouvait me distraire, elle me rappelait que c'tait un
milieu qui n'aurait pas plu  mon grand-pre et lui et fait crier: A
la garde, ma mre avait ajout: coute, le prsident Toureuil et sa
femme m'ont dit qu'ils avaient djeun avec Mme Bontemps. On ne m'a rien
demand. Mais j'ai cru comprendre qu'un mariage entre Albertine et toi
serait le rve de sa tante. Je crois que la vraie raison est que tu leur
es  tous trs sympathique. Tout de mme, le luxe qu'ils croient que tu
pourrais lui donner, les relations qu'on sait plus ou moins que nous
avons, je crois que tout cela n'y est pas tranger, quoique secondaire.
Je ne t'en aurais pas parl, parce que je n'y tiens pas, mais comme je
me figure qu'on t'en parlera, j'ai mieux aim prendre les devants.--Mais
toi, comment la trouves-tu? avais-je demand  ma mre.--Mais moi, ce
n'est pas moi qui l'pouserai. Tu peux certainement faire mille fois
mieux comme mariage. Mais je crois que ta grand'mre n'aurait pas aim
qu'on t'influence. Actuellement je ne peux pas te dire comment je trouve
Albertine, je ne la trouve pas. Je te dirai comme Mme de Svign: Elle
a de bonnes qualits, du moins je le crois. Mais, dans ce commencement,
je ne sais la louer que par des ngatives. Elle n'est point ceci, elle
n'a point l'accent de Rennes. Avec le temps, je dirai peut-tre: elle
est cela. Et je la trouverai toujours bien si elle doit te rendre
heureux. Mais par ces mots mmes, qui remettaient entre mes mains de
dcider de mon bonheur, ma mre m'avait mis dans cet tat de doute o
j'avais dj t quand, mon pre m'ayant permis d'aller  _Phdre_
et surtout d'tre homme de lettres, je m'tais senti tout  coup une
responsabilit trop grande, la peur de le peiner, et cette mlancolie
qu'il y a quand on cesse d'obir  des ordres qui, au jour le jour, vous
cachent l'avenir, de se rendre, compte qu'on a enfin commenc de vivre
pour de bon, comme une grande personne, la vie, la seule vie qui soit 
la disposition de chacun de nous.

Peut-tre le mieux serait-il d'attendre un peu, de commencer par voir
Albertine comme par le pass pour tcher d'apprendre si je l'aimais
vraiment. Je pourrais l'amener chez les Verdurin pour la distraire, et
ceci me rappela que je n'y tais venu moi-mme ce soir que pour savoir
si Mme Putbus y habitait ou allait y venir. En tout cas, elle ne dnait
pas. A propos de votre ami Saint-Loup, me dit Mme de Cambremer, usant
ainsi d'une expression qui marquait plus de suite dans les ides que ses
phrases ne l'eussent laiss croire, car si elle me parlait de musique
elle pensait aux Guermantes, vous savez que tout le monde parle de son
mariage avec la nice de la princesse de Guermantes. Je vous dirai que,
pour ma part, de tous ces potins mondains je ne me proccupe _mie_. Je
fus pris de la crainte d'avoir parl sans sympathie devant Robert de
cette jeune fille faussement originale, et dont l'esprit tait aussi
mdiocre que le caractre tait violent. Il n'y a presque pas une
nouvelle que nous apprenions qui ne nous fasse regretter un de nos
propos. Je rpondis  Mme de Cambremer, ce qui du reste tait vrai, que
je n'en savais rien, et que d'ailleurs la fiance me paraissait encore
bien jeune. C'est peut-tre pour cela que ce n'est pas encore officiel;
en tout cas on le dit beaucoup.--J'aime mieux vous prvenir, dit
schement Mme Verdurin  Mme de Cambremer, ayant entendu que celle-ci
m'avait parl de Morel, et, quand elle avait baiss la voix pour me
parler des fianailles de Saint-Loup, ayant cru qu'elle m'en parlait
encore. Ce n'est pas de la musiquette qu'on fait ici. En art, vous
savez, les fidles de mes mercredis, mes enfants comme je les appelle,
c'est effrayant ce qu'ils sont avancs, ajouta-t-elle avec un air
d'orgueilleuse terreur. Je leur dis quelquefois: Mes petites bonnes
gens, vous marchez plus vite que votre patronne  qui les audaces ne
passent pas pourtant pour avoir jamais fait peur. Tous les ans a va un
peu plus loin; je vois bientt le jour o ils ne marcheront plus pour
Wagner et pour d'Indy.--Mais c'est trs bien d'tre avanc, on ne l'est
jamais assez, dit Mme de Cambremer, tout en inspectant chaque coin
de la salle  manger, en cherchant  reconnatre les choses qu'avait
laisses sa belle-mre, celles qu'avait apportes Mme Verdurin, et 
prendre celle-ci en flagrant dlit de faute de got. Cependant, elle
cherchait  me parler du sujet qui l'intressait le plus, M. de Charlus.
Elle trouvait touchant qu'il protget un violoniste. Il a l'air
intelligent.--Mme d'une verve extrme pour un homme dj un peu g,
dis-je.--Ag? Mais il n'a pas l'air g, regardez, le cheveu est rest
jeune. (Car depuis trois ou quatre ans le mot cheveu avait t
employ au singulier par un de ces inconnus qui sont les lanceurs des
modes littraires, et toutes les personnes ayant la longueur de rayon de
Mme de Cambremer disaient le cheveu, non sans un sourire affect. A
l'heure actuelle on dit encore le cheveu, mais de l'excs du singulier
renatra le pluriel.) Ce qui m'intresse surtout chez M. de Charlus,
ajouta-t-elle, c'est qu'on sent chez lui le don. Je vous dirai que je
fais bon march du savoir. Ce qui s'apprend ne m'intresse pas. Ces
paroles ne sont pas en contradiction avec la valeur particulire de Mme
de Cambremer, qui tait prcisment imite et acquise. Mais justement
une des choses qu'on devait savoir  ce moment-l, c'est que le savoir
n'est rien et ne pse pas un ftu  ct de l'originalit. Mme de
Cambremer avait appris, comme le reste, qu'il ne faut rien apprendre.
C'est pour cela, me dit-elle, que Brichot, qui a son ct curieux,
car je ne fais pas fi d'une certaine rudition savoureuse, m'intresse
pourtant beaucoup moins. Mais Brichot,  ce moment-l, n'tait occup
que d'une chose: entendant qu'on parlait musique, il tremblait que le
sujet ne rappelt  Mme Verdurin la mort de Dechambre. Il voulait dire
quelque chose pour carter ce souvenir funeste. M. de Cambremer lui en
fournit l'occasion par cette question: Alors, les lieux boiss portent
toujours des noms d'animaux?--Que non pas, rpondit Brichot, heureux de
dployer son savoir devant tant de nouveaux, parmi lesquels je lui avais
dit qu'il tait sr d'en intresser au moins un. Il suffit de voir
combien, dans les noms de personnes elles-mmes, un arbre est conserv,
comme une fougre dans de la houille. Un de nos pres conscrits
s'appelle M. de Saulces de Freycinet, ce qui signifie, sauf erreur, lieu
plant de saules et de frnes, _salix et fraxinetum_; son neveu M.
de Selves runit plus d'arbres encore, puisqu'il se nomme de Selves,
_sylva_. Saniette voyait avec joie la conversation prendre un tour si
anim. Il pouvait, puisque Brichot parlait tout le temps, garder un
silence qui lui viterait d'tre l'objet des brocards de M. et Mme
Verdurin. Et devenu plus sensible encore dans sa joie d'tre dlivr, il
avait t attendri d'entendre M. Verdurin, malgr la solennit d'un tel
dner, dire au matre d'htel de mettre une carafe d'eau prs de M.
Saniette qui ne buvait pas autre chose. (Les gnraux qui font tuer le
plus de soldats tiennent  ce qu'ils soient bien nourris.) Enfin Mme
Verdurin avait une fois souri  Saniette. Dcidment, c'taient de
bonnes gens. Il ne serait plus tortur. A ce moment le repas fut
interrompu par un convive que j'ai oubli de citer, un illustre
philosophe norvgien, qui parlait le franais trs bien mais trs
lentement, pour la double raison, d'abord que, l'ayant appris depuis
peu et ne voulant pas faire de fautes (il en faisait pourtant
quelques-unes), il se reportait pour chaque mot  une sorte de
dictionnaire intrieur; ensuite parce qu'en tant que mtaphysicien, il
pensait toujours ce qu'il voulait dire pendant qu'il le disait, ce qui,
mme chez un Franais, est une cause de lenteur. C'tait, du reste, un
tre dlicieux, quoique pareil en apparence  beaucoup d'autres, sauf
sur un point. Cet homme au parler si lent (il y avait un silence entre
chaque mot) devenait d'une rapidit vertigineuse pour s'chapper ds
qu'il avait dit adieu. Sa prcipitation faisait croire la premire fois
qu'il avait la colique ou encore un besoin plus pressant.

--Mon cher--collgue, dit-il  Brichot, aprs avoir dlibr dans son
esprit si collgue tait le terme qui convenait, j'ai une sorte
de--dsir pour savoir s'il y a d'autres arbres dans la--nomenclature de
votre belle langue--franaise--latine--normande. Madame (il voulait
dire Mme Verdurin quoiqu'il n'ost la regarder) m'a dit que vous saviez
toutes choses. N'est-ce pas prcisment le moment?--Non, c'est le moment
de manger, interrompit Mme Verdurin qui voyait que le dner n'en
finissait pas. Ah! bien; rpondit le Scandinave, baissant la tte dans
son assiette, avec un sourire triste et rsign. Mais je dois faire
observer  Madame que, si je me suis permis ce questionnaire--pardon, ce
questation--c'est que je dois retourner demain  Paris pour dner chez
la Tour d'Argent ou chez l'Htel Meurice. Mon confrre--franais--M.
Boutroux, doit nous y parler des sances de spiritisme--pardon, des
vocations spiritueuses--qu'il a contrles.--Ce n'est pas si bon qu'on
dit, la Tour d'Argent, dit Mme Verdurin agace. J'y ai mme fait des
dners dtestables.--Mais est-ce que je me trompe, est-ce que la
nourriture qu'on mange chez Madame n'est pas de la plus fine cuisine
franaise?--Mon Dieu, ce n'est pas positivement mauvais, rpondit
Mme Verdurin radoucie. Et si vous venez mercredi prochain ce sera
meilleur.--Mais je pars lundi pour Alger, et de l je vais  Cap. Et
quand je serai  Cap de Bonne-Esprance, je ne pourrai plus rencontrer
mon illustre collgue--pardon, je ne pourrai plus rencontrer mon
confrre. Et il se mit, par obissance, aprs avoir fourni ces excuses
rtrospectives,  manger avec une rapidit vertigineuse. Mais Brichot
tait trop heureux de pouvoir donner d'autres tymologies vgtales et
il rpondit, intressant tellement le Norvgien que celui-ci cessa de
nouveau de manger, mais en faisant signe qu'on pouvait ter son assiette
pleine et passer au plat suivant: Un des Quarante, dit Brichot, a
nom Houssaye, ou lieu plant de houx; dans celui d'un fin diplomate,
d'Ormesson, vous retrouvez l'orme, l'_ulmus_ cher  Virgile et qui a
donn son nom  la ville d'Ulm; dans celui de ses collgues, M. de La
Boulaye, le bouleau; M. d'Aunay, l'aune; M. de Bussire, le buis; M.
Albaret, l'aubier (je me promis de le dire  Cleste); M. de Cholet,
le chou, et le pommier dans le nom de M. de La Pommeraye, que nous
entendmes confrencier, Saniette, vous en souvient-il, du temps que
le bon Porel avait t envoy aux confins du monde, comme proconsul en
Odonie? Au nom de Saniette prononc par Brichot, M. Verdurin lana 
sa femme et  Cottard un regard ironique qui dmonta le timide.--Vous
disiez que Cholet vient de chou, dis-je  Brichot. Est-ce qu'une station
o j'ai pass avant d'arriver  Doncires, Saint-Frichoux, vient aussi
de chou?--Non, Saint-Frichoux, c'est _Sanctus Fructuosus_, comme
_Sanctus Ferreolus_ donna Saint-Fargeau, mais ce n'est pas normand du
tout.--Il sait trop de choses, il nous ennuie, gloussa doucement la
princesse.--Il y a tant d'autres noms qui m'intressent, mais je ne
peux pas tout vous demander en une fois. Et me tournant vers Cottard:
Est-ce que Mme Putbus est ici? lui demandai-je. Non, Dieu merci,
rpondit Mme Verdurin qui avait entendu ma question. J'ai tch de
driver ses villgiatures vers Venise, nous en sommes dbarrasss pour
cette anne.--Je vais avoir moi-mme droit  deux arbres, dit M.
de Charlus, car j'ai  peu prs retenu une petite maison entre
Saint-Martin-du-Chne et Saint-Pierre-des-Ifs.--Mais c'est trs prs
d'ici, j'espre que vous viendrez souvent en compagnie de Charlie Morel.
Vous n'aurez qu' vous entendre avec notre petit groupe pour les trains,
vous tes  deux pas de Doncires, dit Mme Verdurin qui dtestait
qu'on ne vnt pas par le mme train et aux heures o elle envoyait des
voitures. Elle savait combien la monte  la Raspelire, mme en
faisant le tour par des lacis, derrire Fterne, ce qui retardait d'une
demi-heure, tait dure, elle craignait que ceux qui feraient bande 
part ne trouvassent pas de voitures pour les conduire, ou mme, tant en
ralit rests chez eux, puissent prendre le prtexte de n'en avoir pas
trouv  Doville-Fterne et de ne pas s'tre senti la force de faire une
telle ascension  pied. A cette invitation M. de Charlus se contenta de
rpondre par une muette inclinaison. Il ne doit pas tre commode tous
les jours, il a un air pinc, chuchota  Ski le docteur qui, tant rest
trs simple malgr une couche superficielle d'orgueil, ne cherchait pas
 cacher que Charlus le snobait. Il ignore sans doute que dans toutes
les villes d'eau, et mme  Paris dans les cliniques, les mdecins, pour
qui je suis naturellement le grand chef, tiennent  honneur de me
prsenter  tous les nobles qui sont l, et qui n'en mnent pas
large. Cela rend mme assez agrable pour moi le sjour des stations
balnaires, ajouta-t-il d'un air lger. Mme  Doncires, le major du
rgiment, qui est le mdecin traitant du colonel, m'a invit  djeuner
avec lui en me disant que j'tais en situation de dner avec le gnral.
Et ce gnral est un monsieur _de_ quelque chose. Je ne sais pas si ses
parchemins sont plus ou moins anciens que ceux de ce baron.--Ne vous
montez pas le bourrichon, c'est une bien pauvre couronne, rpondit Ski
 mi-voix, et il ajouta quelque chose de confus avec un verbe, o je
distinguai seulement les dernires syllabes arder, occup que j'tais
d'couter ce que Brichot disait  M. de Charlus. Non probablement,
j'ai le regret de vous le dire, vous n'avez qu'un seul arbre, car si
Saint-Martin-du-Chne est videmment _Sanctus Martinus juxta quercum_,
en revanche le mot _if_ peut tre simplement la racine, _ave_, _eve_,
qui veut dire humide comme dans Aveyron, Lodve, Yvette, et que vous
voyez subsister dans nos viers de cuisine. C'est l'eau, qui en breton
se dit Ster, Stermaria, Sterlaer, Sterbouest, Ster-en-Dreuchen. Je
n'entendis pas la fin, car, quelque plaisir que j'eusse eu  rentendre
le nom de Stermaria, malgr moi j'entendais Cottard, prs duquel
j'tais, qui disait tout bas  Ski: Ah! mais je ne savais pas. Alors
c'est un monsieur qui sait se retourner dans la vie. Comment! il est de
la confrrie! Pourtant il n'a pas les yeux bords de jambon. Il faudra
que je fasse attention  mes pieds sous la table, il n'aurait qu'
en pincer pour moi. Du reste, cela ne m'tonne qu' moiti. Je vois
plusieurs nobles  la douche, dans le costume d'Adam, ce sont plus ou
moins des dgnrs. Je ne leur parle pas parce qu'en somme je suis
fonctionnaire et que cela pourrait me faire du tort. Mais ils savent
parfaitement qui je suis. Saniette, que l'interpellation de Brichot
avait effray, commenait  respirer, comme quelqu'un qui a peur
de l'orage et qui voit que l'clair n'a t suivi d'aucun bruit de
tonnerre, quand il entendit M. Verdurin le questionner, tout en
attachant sur lui un regard qui ne lchait pas le malheureux tant qu'il
parlait, de faon  le dcontenancer tout de suite et  ne pas lui
permettre de reprendre ses esprits. Mais vous nous aviez toujours cach
que vous frquentiez les matines de l'Odon, Saniette? Tremblant comme
une recrue devant un sergent tourmenteur, Saniette rpondit, en donnant
 sa phrase les plus petites dimensions qu'il put afin qu'elle et plus
de chance d'chapper aux coups: Une fois,  la _Chercheuse_.--Qu'est-ce
qu'il dit, hurla M. Verdurin, d'un air  la fois coeur et furieux,
en fronant les sourcils comme s'il n'avait pas assez de toute son
attention pour comprendre quelque chose d'inintelligible. D'abord on ne
comprend pas ce que vous dites, qu'est-ce que vous avez dans la bouche?
demanda M. Verdurin de plus en plus violent, et faisant allusion au
dfaut de prononciation de Saniette. Pauvre Saniette, je ne veux pas
que vous le rendiez malheureux, dit Mme Verdurin sur un ton de fausse
piti et pour ne laisser un doute  personne sur l'intention insolente
de son mari. J'tais  la Ch..., Che...--Che, che, tchez de parler
clairement, dit M. Verdurin, je ne vous entends mme pas. Presque aucun
des fidles ne se retenait de s'esclaffer, et ils avaient l'air d'une
bande d'anthropophages chez qui une blessure faite  un blanc a rveill
le got du sang. Car l'instinct d'imitation et l'absence de courage
gouvernent les socits comme les foules. Et tout le monde rit de
quelqu'un dont on voit se moquer, quitte  le vnrer dix ans plus tard
dans un cercle o il est admir. C'est de la mme faon que le peuple
chasse ou acclame les rois. Voyons, ce n'est pas sa faute, dit Mme
Verdurin.--Ce n'est pas la mienne non plus, on ne dne pas en ville
quand on ne peut plus articuler.--J'tais  la _Chercheuse d'esprit_
de Favart.--Quoi? c'est la _Chercheuse d'esprit_ que vous appelez la
_Chercheuse_? Ah! c'est magnifique, j'aurais pu chercher cent ans sans
trouver, s'cria M. Verdurin qui pourtant aurait jug du premier coup
que quelqu'un n'tait pas lettr, artiste, n'en tait pas, s'il
l'avait entendu dire le titre complet de certaines oeuvres. Par exemple
il fallait dire _le Malade, le Bourgeois_; et ceux qui auraient ajout
imaginaire ou gentilhomme eussent tmoign qu'ils n'taient pas de
la boutique, de mme que, dans un salon, quelqu'un prouve qu'il
n'est pas du monde en disant: M. de Montesquiou-Fezensac pour M. de
Montesquiou. Mais ce n'est pas si extraordinaire, dit Saniette
essouffl par l'motion mais souriant, quoiqu'il n'en et pas envie. Mme
Verdurin clata: Oh! si, s'cria-t-elle en ricanant. Soyez convaincu
que personne au monde n'aurait pu deviner qu'il s'agissait de la
_Chercheuse d'esprit_. M. Verdurin reprit d'une voix douce et
s'adressant  la fois  Saniette et  Brichot: C'est une jolie pice,
d'ailleurs, la _Chercheuse d'esprit_. Prononce sur un ton srieux,
cette simple phrase, o on ne pouvait trouver trace de mchancet, fit
 Saniette autant de bien et excita chez lui autant de gratitude qu'une
amabilit. Il ne put profrer une seule parole et garda un silence
heureux. Brichot fut plus loquace. Il est vrai, rpondit-il  M.
Verdurin, et si on la faisait passer pour l'oeuvre de quelque auteur
sarmate ou scandinave, on pourrait poser la candidature de la
_Chercheuse d'esprit_  la situation vacante de chef-d'oeuvre. Mais,
soit dit sans manquer de respect aux mnes du gentil Favart, il n'tait
pas de temprament ibsnien. (Aussitt il rougit jusqu'aux oreilles en
pensant au philosophe norvgien, lequel avait un air malheureux parce
qu'il cherchait en vain  identifier quel vgtal pouvait tre le buis
que Brichot avait cit tout  l'heure  propos de Bussire.) D'ailleurs,
la satrapie de Porel tant maintenant occupe par un fonctionnaire qui
est un tolstosant de rigoureuse observance, il se pourrait que
nous vissions _Anna Karnine_ ou _Rsurrection_ sous l'architrave
odonienne.--Je sais le portrait de Favart dont vous voulez parler, dit
M. de Charlus. J'en ai vu une trs belle preuve chez la comtesse Mol.
Le nom de la comtesse Mol produisit une forte impression sur Mme
Verdurin. Ah! vous allez chez Mme de Mol, s'cria-t-elle. Elle
pensait qu'on disait la comtesse Mol, Madame Mol, simplement par
abrviation, comme elle entendait dire les Rohan, ou, par ddain, comme
elle-mme disait: Madame La Trmolle. Elle n'avait aucun doute que
la comtesse Mol, connaissant la reine de Grce et la princesse de
Caprarola, et autant que personne droit  la particule, et pour une
fois elle tait dcide  la donner  une personne si brillante et qui
s'tait montre fort aimable pour elle. Aussi, pour bien montrer qu'elle
avait parl ainsi  dessein et ne marchandait pas ce de  la comtesse,
elle reprit: Mais je ne savais pas du tout que vous connaissiez Madame
de Mol! comme si 'avait t doublement extraordinaire et que M.
de Charlus connt cette dame et que Mme Verdurin ne st pas qu'il la
connaissait. Or le monde, ou du moins ce que M. de Charlus appelait
ainsi, forme un tout relativement homogne et clos. Autant il est
comprhensible que, dans l'immensit disparate de la bourgeoisie, un
avocat dise  quelqu'un qui connat un de ses camarades de collge:
Mais comment diable connaissez-vous un tel? en revanche, s'tonner
qu'un Franais connt le sens du mot temple ou fort ne serait
gure plus extraordinaire que d'admirer les hasards qui avaient pu
conjoindre M. de Charlus et la comtesse Mol. De plus, mme si une telle
connaissance n'et pas tout naturellement dcoul des lois mondaines,
si elle et t fortuite, comment et-il t bizarre que Mme Verdurin
l'ignort puisqu'elle voyait M. de Charlus pour la premire fois, et que
ses relations avec Mme Mol taient loin d'tre la seule chose qu'elle
ne st pas relativement  lui, de qui,  vrai dire, elle ne savait rien.
Qu'est-ce qui jouait cette _Chercheuse d'esprit_, mon petit Saniette?
demanda M. Verdurin. Bien que sentant l'orage pass, l'ancien archiviste
hsitait  rpondre: Mais aussi, dit Mme Verdurin, tu l'intimides, tu
te moques de tout ce qu'il dit, et puis tu veux qu'il rponde. Voyons,
dites, qui jouait a? on vous donnera de la galantine  emporter, dit
Mme Verdurin, faisant une mchante allusion  la ruine o Saniette
s'tait prcipit lui-mme en voulant en tirer un mnage de ses amis.
Je me rappelle seulement que c'tait Mme Samary qui faisait la Zerbine,
dit Saniette.--La Zerbine? Qu'est-ce que c'est que a? cria M. Verdurin
comme s'il y avait le feu.--C'est un emploi de vieux rpertoire, voir
le Capitaine Fracasse, comme qui dirait le Tranche Montagne, le
Pdant.--Ah! le pdant, c'est vous. La Zerbine! Non, mais il est toqu,
s'cria M. Verdurin. Mme Verdurin regarda ses convives en riant comme
pour excuser Saniette. La Zerbine, il s'imagine que tout le monde sait
aussitt ce que cela veut dire. Vous tes comme M. de Longepierre,
l'homme le plus bte que je connaisse, qui nous disait familirement
l'autre jour le Banat. Personne n'a su de quoi il voulait parler.
Finalement on a appris que c'tait une province de Serbie. Pour mettre
fin au supplice de Saniette, qui me faisait plus de mal qu' lui, je
demandai  Brichot s'il savait ce que signifiait Balbec. Balbec est
probablement une corruption de Dalbec, me dit-il. Il faudrait pouvoir
consulter les chartes des rois d'Angleterre, suzerains de la Normandie,
car Balbec dpendait de la baronnie de Douvres,  cause de quoi on
disait souvent Balbec d'Outre-Mer, Balbec-en-Terre. Mais la baronnie de
Douvres elle-mme relevait de l'vch de Bayeux, et malgr des droits
qu'eurent momentanment les Templiers sur l'abbaye,  partir de Louis
d'Harcourt, patriarche de Jrusalem et vque de Bayeux, ce furent les
vques de ce diocse qui furent collateurs aux biens de Balbec. C'est
ce que m'a expliqu le doyen de Doville, homme chauve, loquent,
chimrique et gourmet, qui vit dans l'obdience de Brillat-Savarin,
et m'a expos avec des termes un tantinet sibyllins d'incertaines
pdagogies, tout en me faisant manger d'admirables pommes de terre
frites. Tandis que Brichot souriait, pour montrer ce qu'il y avait de
spirituel  unir des choses aussi disparates et  employer pour des
choses communes un langage ironiquement lev, Saniette cherchait 
placer quelque trait d'esprit qui pt le relever de son effondrement
de tout  l'heure. Le trait d'esprit tait ce qu'on appelait un  peu
prs, mais qui avait chang de forme, car il y a une volution pour
les calembours comme pour les genres littraires, les pidmies qui
disparaissent remplaces par d'autres, etc... Jadis la forme de l'
peu prs tait le comble. Mais elle tait suranne, personne ne
l'employait plus, il n'y avait plus que Cottard pour dire encore
parfois, au milieu d'une partie de piquet: Savez-vous quel est le
comble de la distraction? c'est de prendre l'dit de Nantes pour une
Anglaise. Les combles avaient t remplacs par les surnoms. Au fond,
c'tait toujours le vieil  peu prs, mais, comme le surnom tait  la
mode, on ne s'en apercevait pas. Malheureusement pour Saniette, quand
ces  peu prs n'taient pas de lui et d'habitude inconnus au petit
noyau, il les dbitait si timidement que, malgr le rire dont il les
faisait suivre pour signaler leur caractre humoristique, personne ne
les comprenait. Et si, au contraire, le mot tait de lui, comme il
l'avait gnralement trouv en causant avec un des fidles, celui-ci
l'avait rpt en se l'appropriant, le mot tait alors connu, mais non
comme tant de Saniette. Aussi quand il glissait un de ceux-l on le
reconnaissait, mais, parce qu'il en tait l'auteur, on l'accusait de
plagiat. Or donc, continua Brichot, _Bec_ en normand est ruisseau; il y
a l'abbaye du Bec; Mobec, le ruisseau du marais (_Mor_ ou _Mer_ voulait
dire marais, comme dans Morville, ou dans Bricquemar, Alvimare,
Cambremer); Bricquebec, le ruisseau de la hauteur, venant de _Briga_,
lieu fortifi, comme dans Bricqueville, Bricquebosc, le Bric, Briand, ou
bien _brice_, pont, qui est le mme que _bruck_ en allemand (Innsbruck)
et qu'en anglais _bridge_ qui termine tant de noms de lieux (Cambridge,
etc.). Vous avez encore en Normandie bien d'autres _bec_: Caudebec,
Bolbec, le Robec, le Bec-Hellouin, Becquerel. C'est la forme normande du
germain _Bach_, Offenbach, Anspach; Varaguebec, du vieux mot _varaigne_,
quivalent de garenne, bois, tangs rservs. Quant  _Dal_, reprit
Brichot, c'est une forme de _thal_, valle: Darnetal, Rosendal, et mme
jusque prs de Louviers, Becdal. La rivire qui a donn son nom  Dalbec
est d'ailleurs charmante. Vue d'une falaise (_fels_ en allemand, vous
avez mme non loin d'ici, sur une hauteur, la jolie ville de Falaise),
elle voisine les flches de l'glise, situe en ralit  une grande
distance, et a l'air de les reflter.-Je crois bien, dis-je, c'est un
effet qu'Elstir aime beaucoup. J'en ai vu plusieurs esquisses chez
lui.-Elstir! Vous connaissez Tiche? s'cria Mme Verdurin. Mais vous
savez que je l'ai connu dans la dernire intimit. Grce au ciel je ne
le vois plus. Non, mais demandez  Cottard,  Brichot, il avait son
couvert mis chez moi, il venait tous les jours. En voil un dont on peut
dire que a ne lui a pas russi de quitter notre petit noyau. Je vous
montrerai tout  l'heure des fleurs qu'il a peintes pour moi; vous
verrez quelle diffrence avec ce qu'il fait aujourd'hui et que je n'aime
pas du tout, mais pas du tout! Mais comment! je lui avais fait faire un
portrait de Cottard, sans compter tout ce qu'il a fait d'aprs moi.-Et
il avait fait au professeur des cheveux mauves, dit Mme Cottard,
oubliant qu'alors son mari n'tait pas agrg. Je ne sais, Monsieur, si
vous trouvez que mon mari a des cheveux mauves.-a ne fait rien, dit
Mme Verdurin en levant le menton d'un air de ddain pour Mme Cottard et
d'admiration pour celui dont elle parlait, c'tait d'un fier coloriste,
d'un beau peintre. Tandis que, ajouta-t-elle en s'adressant de nouveau
 moi, je ne sais pas si vous appelez cela de la peinture, toutes ces
grandes diablesses de compositions, ces grandes machines qu'il expose
depuis qu'il ne vient plus chez moi. Moi, j'appelle cela du barbouill,
c'est d'un poncif, et puis a manque de relief, de personnalit. Il y
a de tout le monde l dedans.-Il restitue la grce du XVIIIe, mais
moderne, dit prcipitamment Saniette, tonifi et remis en selle par mon
amabilit. Mais j'aime mieux Helleu.-Il n'y a aucun rapport avec Helleu,
dit Mme Verdurin.-Si, c'est du XVIIIe sicle fbrile. C'est un Watteau 
vapeur, et il se mit  rire.--Oh! connu, archiconnu, il y a des annes
qu'on me le ressert, dit M. Verdurin  qui, en effet, Ski l'avait
racont autrefois, mais comme fait par lui-mme. Ce n'est pas de chance
que, pour une fois que vous prononcez intelligiblement quelque chose
d'assez drle, ce ne soit pas de vous.--a me fait de la peine, reprit
Mme Verdurin, parce que c'tait quelqu'un de dou, il a gch un joli
temprament de peintre. Ah! s'il tait rest ici! Mais il serait devenu
le premier paysagiste de notre temps. Et c'est une femme qui l'a conduit
si bas! a ne m'tonne pas d'ailleurs, car l'homme tait agrable, mais
vulgaire. Au fond c'tait un mdiocre. Je vous dirai que je l'ai senti
tout de suite. Dans le fond, il ne m'a jamais intresse. Je l'aimais
bien, c'tait tout. D'abord, il tait d'un sale. Vous aimez beaucoup a,
vous, les gens qui ne se lavent jamais?--Qu'est-ce que c'est que cette
chose si jolie de ton que nous mangeons? demanda Ski.--Cela s'appelle
de la mousse  la fraise, dit Mme Verdurin.--Mais c'est ra-vis-sant.
Il faudrait faire dboucher des bouteilles de Chteau-Margaux, de
Chteau-Lafite, de Porto.--Je ne peux pas vous dire comme il m'amuse, il
ne boit que de l'eau, dit Mme Verdurin pour dissimuler sous l'agrment
qu'elle trouvait  cette fantaisie l'effroi que lui causait cette
prodigalit.--Mais ce n'est pas pour boire, reprit Ski, vous en
remplirez tous nos verres, on apportera de merveilleuses pches,
d'normes brugnons, l, en face du soleil couch; a sera luxuriant
comme un beau Vronse.--a cotera presque aussi cher, murmura M.
Verdurin.--Mais enlevez ces fromages si vilains de ton, dit-il en
essayant de retirer l'assiette du Patron, qui dfendit son gruyre de
toutes ses forces.--Vous comprenez que je ne regrette pas Elstir, me dit
Mme Verdurin, celui-ci est autrement dou. Elstir, c'est le travail,
l'homme qui ne sait pas lcher sa peinture quand il en a envie. C'est le
bon lve, la bte  concours. Ski, lui, ne connat que sa fantaisie.
Vous le verrez allumer sa cigarette au milieu du dner.--Au fait, je ne
sais pas pourquoi vous n'avez pas voulu recevoir sa femme, dit Cottard,
il serait ici comme autrefois.--Dites donc, voulez-vous tre poli, vous?
Je ne reois pas de gourgandines, Monsieur le Professeur, dit Mme
Verdurin, qui avait, au contraire, fait tout ce qu'elle avait pu pour
faire revenir Elstir, mme avec sa femme. Mais avant qu'ils fussent
maris elle avait cherch  les brouiller, elle avait dit  Elstir que
la femme qu'il aimait tait bte, sale, lgre, avait vol. Pour une
fois elle n'avait pas russi la rupture. C'est avec le salon Verdurin
qu'Elstir avait rompu; et il s'en flicitait comme les convertis
bnissent la maladie ou le revers qui les a jets dans la retraite
et leur a fait connatre la voie du salut. Il est magnifique, le
Professeur, dit-elle. Dclarez plutt que mon salon est une maison de
rendez-vous. Mais on dirait que vous ne savez pas ce que c'est que Mme
Elstir. J'aimerais mieux recevoir la dernire des filles! Ah! non, je
ne mange pas de ce pain-l. D'ailleurs je vous dirai que j'aurais t
d'autant plus bte de passer sur la femme que le mari ne m'intresse
plus, c'est dmod, ce n'est mme plus dessin.--C'est extraordinaire
pour un homme d'une pareille intelligence, dit Cottard.--Oh! non,
rpondit Mme Verdurin, mme  l'poque o il avait du talent, car il
en a eu, le gredin, et  revendre, ce qui agaait chez lui c'est qu'il
n'tait aucunement intelligent. Mme Verdurin, pour porter ce jugement
sur Elstir, n'avait pas attendu leur brouille et qu'elle n'aimt plus sa
peinture. C'est que, mme au temps o il faisait partie du petit groupe,
il arrivait qu'Elstir passait des journes entires avec telle femme
qu' tort ou  raison Mme Verdurin trouvait bcasse, ce qui,  son
avis, n'tait pas le fait d'un homme intelligent. Non, dit-elle d'un
air d'quit, je crois que sa femme et lui sont trs bien faits pour
aller ensemble. Dieu sait que je ne connais pas de crature plus
ennuyeuse sur la terre et que je deviendrais enrage s'il me fallait
passer deux heures avec elle. Mais on dit qu'il la trouve trs
intelligente. C'est qu'il faut bien l'avouer, notre _Tiche_ tait
surtout _excessivement bte_! Je l'ai vu pat par des personnes que
vous n'imaginez pas, par de braves idiotes dont on n'aurait jamais voulu
dans notre petit clan. H bien! il leur crivait, il discutait avec
elles, lui, Elstir! a n'empche pas des cts charmants, ah! charmants,
charmants et dlicieusement absurdes, naturellement. Car Mme Verdurin
tait persuade que les hommes vraiment remarquables font mille folies.
Ide fausse o il y a pourtant quelque vrit. Certes les folies des
gens sont insupportables. Mais un dsquilibre qu'on ne dcouvre qu'
la longue est la consquence de l'entre dans un cerveau humain de
dlicatesses pour lesquelles il n'est pas habituellement fait. En sorte
que les trangets des gens charmants exasprent, mais qu'il n'y a gure
de gens charmants qui ne soient, par ailleurs, tranges. Tenez, je vais
pouvoir vous montrer tout de suite ses fleurs, me dit-elle en voyant
que son mari lui faisait signe qu'on pouvait se lever de table. Et elle
reprit le bras de M. de Cambremer. M. Verdurin voulut s'en excuser
auprs de M. de Charlus, ds qu'il eut quitt Mme de Cambremer, et lui
donner ses raisons, surtout pour le plaisir de causer de ces nuances
mondaines avec un homme titr, momentanment l'infrieur de ceux qui lui
assignaient la place  laquelle ils jugeaient qu'il avait droit. Mais
d'abord il tint  montrer  M. de Charlus qu'intellectuellement il
l'estimait trop pour penser qu'il pt faire attention  ces bagatelles:
Excusez-moi de vous parler de ces riens, commena-t-il, car je suppose
bien le peu de cas que vous en faites. Les esprits bourgeois y font
attention, mais les autres, les artistes, les gens qui en sont
vraiment, s'en fichent. Or ds les premiers mots que nous avons
changs, j'ai compris que vous en tiez! M. de Charlus, qui donnait 
cette locution un sens fort diffrent, eut un haut-le-corps. Aprs les
oeillades du docteur, l'injurieuse franchise du Patron le suffoquait.
Ne protestez pas, cher Monsieur, vous en tes, c'est clair comme le
jour, reprit M. Verdurin. Remarquez que je ne sais pas si vous exercez
un art quelconque, mais ce n'est pas ncessaire. Ce n'est pas toujours
suffisant. Degrange, qui vient de mourir, jouait parfaitement avec le
plus robuste mcanisme, mais n'en tait pas, on sentait tout de suite
qu'il n'en tait pas. Brichot n'en est pas. Morel en est, ma femme en
est, je sens que vous en tes...--Qu'alliez-vous me dire? interrompit
M. de Charlus, qui commenait  tre rassur sur ce que voulait
signifier M. Verdurin, mais qui prfrait qu'il crit moins haut ces
paroles  double sens. Nous vous avons mis seulement  gauche,
rpondit M. Verdurin. M. de Charlus, avec un sourire comprhensif,
bonhomme et insolent, rpondit: Mais voyons! Cela n'a aucune
importance, _ici!_ Et il eut un petit rire qui lui tait spcial--un
rire qui lui venait probablement de quelque grand'mre bavaroise ou
lorraine, qui le tenait elle-mme, tout identique, d'une aeule, de
sorte qu'il sonnait ainsi, inchang, depuis pas mal de sicles, dans
de vieilles petites cours de l'Europe, et qu'on gotait sa qualit
prcieuse comme celle de certains instruments anciens devenus
rarissimes. Il y a des moments o, pour peindre compltement quelqu'un,
il faudrait que l'imitation phontique se joignt  la description, et
celle du personnage que faisait M. de Charlus risque d'tre incomplte
par le manque de ce petit rire si fin, si lger, comme certaines oeuvres
de Bach ne sont jamais rendues exactement parce que les orchestres
manquent de ces petites trompettes au son si particulier, pour
lesquelles l'auteur a crit telle ou telle partie. Mais, expliqua M.
Verdurin, bless, c'est  dessein. Je n'attache aucune importance aux
titres de noblesse, ajouta-t-il, avec ce sourire ddaigneux que j'ai vu
tant de personnes que j'ai connues,  l'encontre de ma grand'mre et de
ma mre, avoir pour toutes les choses qu'elles ne possdent pas, devant
ceux qui ainsi, pensent-ils, ne pourront pas se faire,  l'aide d'elles,
une supriorit sur eux. Mais enfin puisqu'il y avait justement M.
de Cambremer et qu'il est marquis, comme vous n'tes que
baron...--Permettez, rpondit M. de Charlus, avec un air de hauteur,
 M. Verdurin tonn, je suis aussi duc de Brabant, damoiseau de
Montargis, prince d'Olron, de Carency, de Viazeggio et des Dunes.
D'ailleurs, cela ne fait absolument rien. Ne vous tourmentez pas,
ajouta-t-il en reprenant son fin sourire, qui s'panouit sur ces
derniers mots: J'ai tout de suite vu que vous n'aviez pas l'habitude.

Mme Verdurin vint  moi pour me montrer les fleurs d'Elstir. Si cet
acte, devenu depuis longtemps si indiffrent pour moi, aller dner
en ville, m'avait au contraire, sous la forme, qui le renouvelait
entirement, d'un voyage le long de la cte, suivi d'une monte en
voiture jusqu' deux cents mtres au-dessus de la mer, procur une sorte
d'ivresse, celle-ci ne s'tait pas dissipe  la Raspelire. Tenez,
regardez-moi a, me dit la Patronne, en me montrant de grosses et
magnifiques roses d'Elstir, mais dont l'onctueux carlate et la
blancheur fouette s'enlevaient avec un relief un peu trop crmeux sur
la jardinire o elles taient poses. Croyez-vous qu'il aurait encore
assez de patte pour attraper a? Est-ce assez fort! Et puis, c'est beau
comme matire, a serait amusant  tripoter. Je ne peux pas vous dire
comme c'tait amusant de les lui voir peindre. On sentait que a
l'intressait de chercher cet effet-l. Et le regard de la Patronne
s'arrta rveusement sur ce prsent de l'artiste o se trouvaient
rsums, non seulement son grand talent, mais leur longue amiti qui ne
survivait plus qu'en ces souvenirs qu'il lui en avait laisss; derrire
les fleurs autrefois cueillies par lui pour elle-mme, elle croyait
revoir la belle main qui les avait peintes, en une matine, dans leur
fracheur, si bien que, les unes sur la table, l'autre adoss  un
fauteuil de la salle  manger, avaient pu figurer en tte  tte, pour
le djeuner de la Patronne, les roses encore vivantes et leur portrait 
demi ressemblant. A demi seulement, Elstir ne pouvant regarder une fleur
qu'en la transplantant d'abord dans ce jardin intrieur o nous sommes
forcs de rester toujours. Il avait montr dans cette aquarelle
l'apparition des roses qu'il avait vues et que sans lui on n'et connues
jamais; de sorte qu'on peut dire que c'tait une varit nouvelle dont
ce peintre, comme un ingnieux horticulteur, avait enrichi la famille
des Roses. Du jour o il a quitt le petit noyau, a a t un homme
fini. Il parat que mes dners lui faisaient perdre du temps, que je
nuisais au dveloppement de son _gnie_, dit-elle sur un ton d'ironie.
Comme si la frquentation d'une femme comme moi pouvait ne pas tre
salutaire  un artiste, s'cria-t-elle dans un mouvement d'orgueil.
Tout prs de nous, M. de Cambremer, qui tait dj assis, esquissa, en
voyant M. de Charlus debout, le mouvement de se lever et de lui donner
sa chaise. Cette offre ne correspondait peut-tre, dans la pense du
marquis, qu' une intention de vague politesse. M. de Charlus prfra y
attacher la signification d'un devoir que le simple gentilhomme savait
qu'il avait  rendre  un prince, et ne crut pas pouvoir mieux tablir
son droit  cette prsance qu'en la dclinant. Aussi s'cria-t-il:
Mais comment donc! Je vous en prie! Par exemple! Le ton astucieusement
vhment de cette protestation avait dj quelque chose de fort
Guermantes, qui s'accusa davantage dans le geste impratif, inutile et
familier avec lequel M. de Charlus pesa de ses deux mains, et comme pour
le forcer  se rasseoir, sur les paules de M. de Cambremer, qui ne
s'tait pas lev: Ah! voyons, mon cher, insista le baron, il ne
manquerait plus que a! Il n'y a pas de raison! de notre temps on
rserve a aux princes du sang. Je ne touchai pas plus les Cambremer
que Mme Verdurin par mon enthousiasme pour leur maison. Car j'tais
froid devant des beauts qu'ils me signalaient et m'exaltais de
rminiscences confuses; quelquefois mme je leur avouais ma dception,
ne trouvant pas quelque chose conforme  ce que son nom m'avait fait
imaginer. J'indignai Mme de Cambremer en lui disant que j'avais cru que
c'tait plus campagne. En revanche, je m'arrtai avec extase  renifler
l'odeur d'un vent coulis qui passait par la porte. Je vois que vous
aimez les courants d'air, me dirent-ils. Mon loge du morceau de
lustrine verte bouchant un carreau cass n'eut pas plus de succs: Mais
quelle horreur! s'cria la marquise. Le comble fut quand je dis: Ma
plus grande joie a t quand je suis arriv. Quand j'ai entendu rsonner
mes pas dans la galerie, je ne sais pas dans quel bureau de mairie de
village, o il y a la carte du canton, je me crus entr. Cette fois Mme
de Cambremer me tourna rsolument le dos. Vous n'avez pas trouv tout
cela trop mal arrang? lui demanda son mari avec la mme sollicitude
apitoye que s'il se ft inform comment sa femme avait support une
triste crmonie. Il y a de belles choses. Mais comme la malveillance,
quand les rgles fixes d'un got sr ne lui imposent pas de bornes
invitables, trouve tout  critiquer, de leur personne ou de leur
maison, chez les gens qui vous ont supplants: Oui, mais elles ne sont
pas  leur place. Et voire, sont-elles si belles que a?--Vous avez
remarqu, dit M. de Cambremer avec une tristesse que contenait quelque
fermet, il y a des toiles de Jouy qui montrent la corde, des choses
tout uses dans ce salon!--Et cette pice d'toffe avec ses grosses
roses, comme un couvre-pied de paysanne, dit Mme de Cambremer, dont
la culture toute postiche s'appliquait exclusivement  la philosophie
idaliste,  la peinture impressionniste et  la musique de Debussy. Et
pour ne pas requrir uniquement au nom du luxe mais aussi du got: Et
ils ont mis des brise-bise! Quelle faute de style! Que voulez-vous, ces
gens, ils ne savent pas, o auraient-ils appris? a doit tre de gros
commerants retirs. C'est dj pas mal pour eux.--Les chandeliers m'ont
paru beaux, dit le marquis, sans qu'on st pourquoi il exceptait les
chandeliers, de mme qu'invitablement, chaque fois qu'on parlait d'une
glise, que ce ft la cathdrale de Chartres, de Reims, d'Amiens, ou
l'glise de Balbec, ce qu'il s'empressait toujours de citer comme
admirable c'tait: le buffet d'orgue, la chaire et les oeuvres de
misricorde. Quant au jardin, n'en parlons pas, dit Mme de Cambremer.
C'est un massacre. Ces alles qui s'en vont tout de guingois! Je
profitai de ce que Mme Verdurin servait le caf pour aller jeter un coup
d'oeil sur la lettre que M. de Cambremer m'avait remise, et o sa mre
m'invitait  dner. Avec ce rien d'encre, l'criture traduisait une
individualit dsormais pour moi reconnaissable entre toutes, sans qu'il
y et plus besoin de recourir  l'hypothse de plumes spciales que des
couleurs rares et mystrieusement fabriques ne sont ncessaires au
peintre pour exprimer sa vision originale. Mme un paralys, atteint
d'agraphie aprs une attaque et rduit  regarder les caractres comme
un dessin, sans savoir les lire, aurait compris que Mme de Cambremer
appartenait  une vieille famille o la culture enthousiaste des lettres
et des arts avait donn un peu d'air aux traditions aristocratiques.
Il aurait devin aussi vers quelles annes la marquise avait appris
simultanment  crire et  jouer Chopin. C'tait l'poque o les gens
bien levs observaient la rgle d'tre aimables et celle dite des trois
adjectifs. Mme de Cambremer les combinait toutes les deux. Un adjectif
louangeux ne lui suffisait pas, elle le faisait suivre (aprs un petit
tiret) d'un second, puis (aprs un deuxime tiret) d'un troisime. Mais
ce qui lui tait particulier, c'est que, contrairement au but social
et littraire qu'elle se proposait, la succession des trois pithtes
revtait, dans les billets de Mme de Cambremer, l'aspect non d'une
progression, mais d'un _diminuendo_. Mme de Cambremer me dit, dans
cette premire lettre, qu'elle avait vu Saint-Loup et avait encore plus
apprci que jamais ses qualits uniques--rares--relles, et qu'il
devait revenir avec un de ses amis (prcisment celui qui aimait la
belle-fille), et que, si je voulais venir, avec ou sans eux, dner 
Fterne, elle en serait ravie--heureuse--contente. Peut-tre tait-ce
parce que le dsir d'amabilit n'tait pas gal chez elle par la
fertilit de l'imagination et la richesse du vocabulaire que cette dame
tenait  pousser trois exclamations, n'avait la force de donner dans la
deuxime et la troisime qu'un cho affaibli de la premire. Qu'il y et
eu seulement un quatrime adjectif, et de l'amabilit initiale il ne
serait rien rest. Enfin, par une certaine simplicit raffine qui
n'avait pas d tre sans produire une impression considrable dans la
famille et mme le cercle des relations, Mme de Cambremer avait pris
l'habitude de substituer au mot, qui pouvait finir par avoir l'air
mensonger, de sincre, celui de vrai. Et pour bien montrer qu'il
s'agissait en effet de quelque chose de sincre, elle rompait l'alliance
conventionnelle qui et mis vrai avant le substantif, et le plantait
bravement aprs. Ses lettres finissaient par: Croyez  mon amiti
vraie. Croyez  ma sympathie vraie. Malheureusement c'tait tellement
devenu une formule que cette affectation de franchise donnait plus
l'impression de la politesse menteuse que les antiques formules au sens
desquelles on ne songe plus. J'tais d'ailleurs gn pour lire par le
bruit confus des conversations que dominait la voix plus haute de M. de
Charlus n'ayant pas lch son sujet et disant  M. de Cambremer: Vous
me faisiez penser, en voulant que je prisse votre place,  un Monsieur
qui m'a envoy ce matin une lettre en mettant comme adresse: A
son Altesse, le Baron de Charlus, et qui la commenait par:
Monseigneur.--En effet, votre correspondant exagrait un peu,
rpondit M. de Cambremer en se livrant  une discrte hilarit. M. de
Charlus l'avait provoque; il ne la partagea pas. Mais dans le fond,
mon cher, dit-il, remarquez que, hraldiquement parlant, c'est lui qui
est dans le vrai; je n'en fais pas une question de personne, vous pensez
bien. J'en parle comme s'il s'agissait d'un autre. Mais que voulez-vous,
l'histoire est l'histoire, nous n'y pouvons rien et il ne dpend pas de
nous de la refaire. Je ne vous citerai pas l'empereur Guillaume qui, 
Kiel, n'a jamais cess de me donner du Monseigneur. J'ai ou dire qu'il
appelait ainsi tous les ducs franais, ce qui est abusif, et ce qui est
peut-tre simplement une dlicate attention qui, par-dessus notre tte,
vise la France.--Dlicate et plus ou moins sincre, dit M. de Cambremer.
Ah! je ne suis pas de votre avis. Remarquez que, personnellement, un
seigneur de dernier ordre comme ce Hohenzollern, de plus protestant, et
qui a dpossd mon cousin le roi de Hanovre, n'est pas pour me plaire,
ajouta M. de Charlus, auquel le Hanovre semblait tenir plus  coeur que
l'Alsace-Lorraine. Mais je crois le penchant qui porte l'Empereur vers
nous profondment sincre. Les imbciles vous diront que c'est un
Empereur de thtre. Il est au contraire merveilleusement intelligent,
il ne s'y connat pas en peinture, et il a forc M. Tschudi de retirer
les Elstir des muses nationaux. Mais Louis XIV n'aimait pas les matres
hollandais, avait aussi le got de l'apparat, et a t, somme toute, un
grand souverain. Encore Guillaume II a-t-il arm son pays, au point de
vue militaire et naval, comme Louis XIV n'avait pas fait, et j'espre
que son rgne ne connatra jamais les revers qui ont assombri, sur
la fin, le rgne de celui qu'on appelle banalement le Roi Soleil. La
Rpublique a commis une grande faute,  mon avis, en repoussant
les amabilits du Hohenzollern ou en ne les lui rendant qu'au
compte-gouttes. Il s'en rend lui-mme trs bien compte et dit, avec ce
don d'expression qu'il a: Ce que je veux, c'est une poigne de mains,
ce n'est pas un coup de chapeau. Comme homme, il est vil; il a
abandonn, livr, reni ses meilleurs amis dans des circonstances o son
silence a t aussi misrable que le leur a t grand, continua M. de
Charlus qui, emport toujours sur sa pente, glissait vers l'affaire
Eulenbourg et se rappelait le mot que lui avait dit l'un des inculps
les plus haut placs: Faut-il que l'Empereur ait confiance en notre
dlicatesse pour avoir os permettre un pareil procs. Mais, d'ailleurs,
il ne s'est pas tromp en ayant eu foi dans notre discrtion. Jusque sur
l'chafaud nous aurions ferm la bouche. Du reste, tout cela n'a rien
 voir avec ce que je voulais dire,  savoir qu'en Allemagne, princes
mdiatiss, nous sommes Durchlaucht, et qu'en France notre rang
d'Altesse tait publiquement reconnu. Saint-Simon prtend que nous
l'avions pris par abus, ce en quoi il se trompe parfaitement. La raison
qu'il en donne,  savoir que Louis XIV nous fit faire dfense de
l'appeler le Roi trs chrtien, et nous ordonna de l'appeler le Roi tout
court, prouve simplement que nous relevions de lui et nullement que nous
n'avions pas la qualit de prince. Sans quoi, il aurait fallu le dnier
au duc de Lorraine et  combien d'autres. D'ailleurs, plusieurs de nos
titres viennent de la Maison de Lorraine par Thrse d'Espinoy, ma
bisaeule, qui tait la fille du damoiseau de Commercy. S'tant aperu
que Morel l'coutait, M. de Charlus dveloppa plus amplement les raisons
de sa prtention. J'ai fait observer  mon frre que ce n'est pas dans
la troisime partie du Gotha, mais dans la deuxime, pour ne pas dire
dans la premire, que la notice sur notre famille devrait se trouver,
dit-il sans se rendre compte que Morel ne savait pas ce qu'tait le
Gotha. Mais c'est lui que a regarde, il est mon chef d'armes, et du
moment qu'il le trouve bon ainsi et qu'il laisse passer la chose, je
n'ai qu' fermer les yeux.--M. Brichot m'a beaucoup intress, dis-je 
Mme Verdurin qui venait  moi, et tout en mettant la lettre de Mme de
Cambremer dans ma poche.--C'est un esprit cultiv et un brave homme, me
rpondit-elle froidement. Il manque videmment d'originalit et de got,
il a une terrible mmoire. On disait des aeux des gens que nous avons
ce soir, les migrs, qu'ils n'avaient rien oubli. Mais ils avaient du
moins l'excuse, dit-elle en prenant  son compte un mot de Swann, qu'ils
n'avaient rien appris. Tandis que Brichot sait tout, et nous jette  la
tte, pendant le dner, des piles de dictionnaires. Je crois que vous
n'ignorez plus rien de ce que veut dire le nom de telle ville, de tel
village. Pendant que Mme Verdurin parlait, je pensais que je m'tais
promis de lui demander quelque chose, mais je ne pouvais me rappeler ce
que c'tait. Je suis sr que vous parlez de Brichot. Hein, Chantepie,
et Freycinet, il ne vous a fait grce de rien. Je vous ai regarde,
ma petite Patronne.--Je vous ai bien vu, j'ai failli clater. Je ne
saurais dire aujourd'hui comment Mme Verdurin tait habille ce soir-l.
Peut-tre, au moment, ne le savais-je pas davantage, car je n'ai pas
l'esprit d'observation. Mais, sentant que sa toilette n'tait pas sans
prtention, je lui dis quelque chose d'aimable et mme d'admiratif. Elle
tait comme presque toutes les femmes, lesquelles s'imaginent qu'un
compliment qu'on leur fait est la stricte expression de la vrit, et
que c'est un jugement qu'on porte impartialement, irrsistiblement,
comme s'il s'agissait d'un objet d'art ne se rattachant pas  une
personne. Aussi fut-ce avec un srieux qui me fit rougir de mon
hypocrisie qu'elle me posa cette orgueilleuse et nave question,
habituelle en pareilles circonstances: Cela vous plat?--Vous parlez de
Chantepie, je suis sr, dit M. Verdurin s'approchant de nous. J'avais
t seul, pensant  ma lustrine verte et  une odeur de bois,  ne pas
remarquer qu'en numrant ces tymologies, Brichot avait fait rire de
lui. Et comme les impressions qui donnaient pour moi leur valeur aux
choses taient de celles que les autres personnes ou n'prouvent pas, ou
refoulent sans y penser, comme insignifiantes, et que, par consquent,
si j'avais pu les communiquer elles fussent restes incomprises ou
auraient t ddaignes, elles taient entirement inutilisables pour
moi et avaient de plus l'inconvnient de me faire passer pour stupide
aux yeux de Mme Verdurin, qui voyait que j'avais gob Brichot, comme
je l'avais dj paru  Mme de Guermantes parce que je me plaisais chez
Mme d'Arpajon. Pour Brichot pourtant il y avait une autre raison. Je
n'tais pas du petit clan. Et dans tout clan, qu'il soit mondain,
politique, littraire, on contracte une facilit perverse  dcouvrir
dans une conversation, dans un discours officiel, dans une nouvelle,
dans un sonnet, tout ce que l'honnte lecteur n'aurait jamais song  y
voir. Que de fois il m'est arriv, lisant avec une certaine motion un
conte habilement fil par un acadmicien disert et un peu vieillot,
d'tre sur le point de dire  Bloch ou  Mme de Guermantes: Comme c'est
joli! quand, avant que j'eusse ouvert la bouche, ils s'criaient,
chacun dans un langage diffrent: Si vous voulez passer un bon moment,
lisez un conte de un tel. La stupidit humaine n'a jamais t aussi
loin. Le mpris de Bloch provenait surtout de ce que certains effets
de style, agrables du reste, taient un peu fans; celui de Mme de
Guermantes de ce que le conte semblait prouver justement le contraire
de ce que voulait dire l'auteur, pour des raisons de fait qu'elle avait
l'ingniosit de dduire mais auxquelles je n'eusse jamais pens. Je fus
aussi surpris de voir l'ironie que cachait l'amabilit apparente des
Verdurin pour Brichot que d'entendre, quelques jours plus tard, 
Fterne, les Cambremer me dire, devant l'loge enthousiaste que je
faisais de la Raspelire: Ce n'est pas possible que vous soyez sincre,
aprs ce qu'ils en ont fait. Il est vrai qu'ils avourent que la
vaisselle tait belle. Pas plus que les choquants brise-bise, je ne
l'avais vue. Enfin, maintenant, quand vous retournerez  Balbec, vous
saurez ce que Balbec signifie, dit ironiquement M. Verdurin. C'tait
justement les choses que m'apprenait Brichot qui m'intressaient. Quant
 ce qu'on appelait son esprit, il tait exactement le mme qui avait
t si got autrefois dans le petit clan. Il parlait avec la mme
irritante facilit, mais ses paroles ne portaient plus, avaient 
vaincre un silence hostile ou de dsagrables chos; ce qui avait
chang tait, non ce qu'il dbitait, mais l'acoustique du salon et les
dispositions du public. Gare, dit  mi-voix Mme Verdurin en montrant
Brichot. Celui-ci, ayant gard l'oue plus perante que la vue, jeta sur
la Patronne un regard, vite dtourn, de myope et de philosophe. Si ses
yeux taient moins bons, ceux de son esprit jetaient en revanche sur les
choses un plus large regard. Il voyait le peu qu'on pouvait attendre des
affections humaines, il s'y tait rsign. Certes il en souffrait.
Il arrive que, mme celui qui un seul soir, dans un milieu o il a
l'habitude de plaire, devine qu'on l'a trouv ou trop frivole, ou trop
pdant, ou trop gauche, ou trop cavalier, etc..., rentre chez lui
malheureux. Souvent c'est  cause d'une question d'opinions, de systme,
qu'il a paru  d'autres absurde ou vieux-jeu. Souvent il sait 
merveille que ces autres ne le valent pas. Il pourrait aisment
dissquer les sophismes  l'aide desquels on l'a condamn tacitement, il
veut aller faire une visite, crire une lettre: plus sage, il ne fait
rien, attend l'invitation de la semaine suivante. Parfois aussi ces
disgrces, au lieu de finir en une soire, durent des mois. Dues 
l'instabilit des jugements mondains, elles l'augmentent encore. Car
celui qui sait que Mme X... le mprise, sentant qu'on l'estime chez Mme
Y..., la dclare bien suprieure et migre dans son salon. Au reste,
ce n'est pas le lieu de peindre ici ces hommes, suprieurs  la vie
mondaine mais n'ayant pas su se raliser en dehors d'elle, heureux
d'tre reus, aigris d'tre mconnus, dcouvrant chaque anne les tares
de la matresse de maison qu'ils encensaient, et le gnie de celle
qu'ils n'avaient pas apprcie  sa valeur, quitte  revenir  leurs
premires amours quand ils auront souffert des inconvnients qu'avaient
aussi les secondes, et que ceux des premires seront un peu oublis. On
peut juger, par ces courtes disgrces, du chagrin que causait  Brichot
celle qu'il savait dfinitive. Il n'ignorait pas que Mme Verdurin riait
parfois publiquement de lui, mme de ses infirmits, et sachant le peu
qu'il faut attendre des affections humaines, s'y tant soumis, il ne
considrait pas moins la Patronne comme sa meilleure amie. Mais  la
rougeur qui couvrit le visage de l'universitaire, Mme Verdurin comprit
qu'il l'avait entendue et se promit d'tre aimable pour lui pendant la
soire. Je ne pus m'empcher de lui dire qu'elle l'tait bien peu pour
Saniette. Comment, pas gentille! Mais il nous adore, vous ne savez pas
ce que nous sommes pour lui! Mon mari est quelquefois un peu agac de
sa stupidit, et il faut avouer qu'il y a de quoi, mais dans ces
moments-l, pourquoi ne se rebiffe-t-il pas davantage, au lieu de
prendre ces airs de chien couchant? Ce n'est pas franc. Je n'aime pas
cela. a n'empche pas que je tche toujours de calmer mon mari parce
que, s'il allait trop loin, Saniette n'aurait qu' ne pas revenir; et
cela je ne le voudrais pas parce que je vous dirai qu'il n'a plus un
sou, il a besoin de ses dners. Et puis, aprs tout, si il se froisse,
qu'il ne revienne pas, moi ce n'est pas mon affaire, quand on a besoin
des autres on tche de ne pas tre aussi idiot.--Le duch d'Aumale a t
longtemps dans notre famille avant d'entrer dans la Maison de France,
expliquait M. de Charlus  M. de Cambremer, devant Morel bahi et
auquel,  vrai dire, toute cette dissertation tait sinon adresse du
moins destine. Nous avions le pas sur tous les princes trangers; je
pourrais vous en donner cent exemples. La princesse de Croy ayant voulu,
 l'enterrement de Monsieur, se mettre  genoux aprs ma trisaeule,
celle-ci lui fit vertement remarquer qu'elle n'avait pas droit au
carreau, le fit retirer par l'officier de service et porta la chose
au Roi, qui ordonna  Mme de Croy d'aller faire des excuses  Mme de
Guermantes chez elle. Le duc de Bourgogne tant venu chez nous avec les
huissiers, la baguette leve, nous obtnmes du Roi de la faire abaisser.
Je sais qu'il y a mauvaise grce  parler des vertus des siens. Mais il
est bien connu que les ntres ont toujours t de l'avant  l'heure du
danger. Notre cri d'armes, quand nous avons quitt celui des ducs de
Brabant, a t Passavant. De sorte qu'il est, en somme, assez lgitime
que ce droit d'tre partout les premiers, que nous avions revendiqu
pendant tant de sicles  la guerre, nous l'ayons obtenu ensuite  la
Cour. Et dame, il nous y a toujours t reconnu. Je vous citerai encore
comme preuve la princesse de Baden. Comme elle s'tait oublie jusqu'
vouloir disputer son rang  cette mme duchesse de Guermantes de
laquelle je vous parlais tout  l'heure, et avait voulu entrer la
premire chez le Roi en profitant d'un mouvement d'hsitation qu'avait
peut-tre eu ma parente (bien qu'il n'y en et pas  avoir), le Roi cria
vivement: Entrez, entrez, ma cousine, Madame de Baden sait trop ce
qu'elle vous doit. Et c'est comme duchesse de Guermantes qu'elle avait
ce rang, bien que par elle-mme elle ft d'assez grande naissance
puisqu'elle tait par sa mre nice de la Reine de Pologne, de la Reine
d'Hongrie, de l'lecteur Palatin, du prince de Savoie-Carignan et du
prince d'Hanovre, ensuite Roi d'Angleterre.--_Mcenas atavis edite
regibus!_ dit Brichot en s'adressant  M. de Charlus, qui rpondit par
une lgre inclinaison de tte  cette politesse.--Qu'est-ce que vous
dites? demanda Mme Verdurin  Brichot, envers qui elle aurait voulu
tcher de rparer ses paroles de tout  l'heure. Je parlais, Dieu m'en
pardonne, d'un dandy qui tait la fleur du gratin (Mme Verdurin frona
les sourcils), environ le sicle d'Auguste (Mme Verdurin, rassure par
l'loignement de ce gratin, prit une expression plus sereine), d'un ami
de Virgile et d'Horace qui poussaient la flagornerie jusqu' lui envoyer
en pleine figure ses ascendances plus qu'aristocratiques, royales, en
un mot je parlais de Mcne, d'un rat de bibliothque qui tait ami
d'Horace, de Virgile, d'Auguste. Je suis sr que M. de Charlus sait
trs bien  tous gards qui tait Mcne. Regardant gracieusement
Mme Verdurin du coin de l'oeil, parce qu'il l'avait entendue donner
rendez-vous  Morel pour le surlendemain et qu'il craignait de ne pas
tre invit: Je crois, dit M. de Charlus, que Mcne, c'tait quelque
chose comme le Verdurin de l'antiquit. Mme Verdurin ne put rprimer
qu' moiti un sourire de satisfaction. Elle alla vers Morel. Il est
agrable l'ami de vos parents, lui dit-elle. On voit que c'est un homme
instruit, bien lev. Il fera bien dans notre petit noyau. O donc
demeure-t-il  Paris? Morel garda un silence hautain et demanda
seulement  faire une partie de cartes. Mme Verdurin exigea d'abord un
peu de violon. A l'tonnement gnral, M. de Charlus, qui ne parlait
jamais des grands dons qu'il avait, accompagna, avec le style le plus
pur, le dernier morceau (inquiet, tourment, schumanesque, mais enfin
antrieur  la Sonate de Franck) de la Sonate pour piano et violon de
Faur. Je sentis qu'il donnerait  Morel, merveilleusement dou pour le
son et la virtuosit, prcisment ce qui lui manquait, la culture et le
style. Mais je songeai avec curiosit  ce qui unit chez un mme homme
une tare physique et un don spirituel. M. de Charlus n'tait pas trs
diffrent de son frre, le duc de Guermantes. Mme, tout  l'heure (et
cela tait rare), il avait parl un aussi mauvais franais que lui. Me
reprochant (sans doute pour que je parlasse en termes chaleureux de
Morel  Mme Verdurin) de n'aller jamais le voir, et moi invoquant la
discrtion, il m'avait rpondu: Mais puisque c'est moi qui vous le
demande, il n'y a que moi qui _pourrais m'en formaliser_. Cela aurait
pu tre dit par le duc de Guermantes. M. de Charlus n'tait, en somme,
qu'un Guermantes. Mais il avait suffi que la nature dsquilibrt
suffisamment en lui le systme nerveux pour qu'au lieu d'une femme,
comme et fait son frre le duc, il prfrt un berger de Virgile ou
un lve de Platon, et aussitt des qualits inconnues au duc de
Guermantes, et souvent lies  ce dsquilibre, avaient fait de M. de
Charlus un pianiste dlicieux, un peintre amateur qui n'tait pas sans
got, un loquent discoureur. Le style rapide, anxieux, charmant avec
lequel M. de Charlus jouait le morceau schumanesque de la Sonate de
Faur, qui aurait pu discerner que ce style avait son correspondant--on
n'ose dire sa cause--dans des parties toutes physiques, dans les
dfectuosits de M. de Charlus? Nous expliquerons plus tard ce mot de
dfectuosits nerveuses et pour quelles raisons un Grec du temps de
Socrate, un Romain du temps d'Auguste, pouvaient tre ce qu'on sait tout
en restant des hommes absolument normaux, et non des hommes-femmes comme
on en voit aujourd'hui. De mme qu'il avait de relles dispositions
artistiques, non venues  terme, M. de Charlus avait, bien plus que le
duc, aim leur mre, aim sa femme, et mme des annes aprs, quand
on lui en parlait, il avait des larmes, mais superficielles, comme la
transpiration d'un homme trop gros, dont le front pour un rien s'humecte
de sueur. Avec la diffrence qu' ceux-ci on dit: Comme vous avez
chaud, tandis qu'on fait semblant de ne pas voir les pleurs des autres.
On, c'est--dire le monde; car le peuple s'inquite de voir pleurer,
comme si un sanglot tait plus grave qu'une hmorragie. La tristesse qui
suivit la mort de sa femme, grce  l'habitude de mentir, n'excluait pas
chez M. de Charlus une vie qui n'y tait pas conforme. Plus tard mme,
il eut l'ignominie de laisser entendre que, pendant la crmonie
funbre, il avait trouv le moyen de demander son nom et son adresse 
l'enfant de choeur. Et c'tait peut-tre vrai.

Le morceau fini, je me permis de rclamer du Franck, ce qui eut l'air de
faire tellement souffrir Mme de Cambremer que je n'insistai pas. Vous
ne pouvez pas aimer cela, me dit-elle. Elle demanda  la place _Ftes_
de Debussy, ce qui fit crier: Ah! c'est sublime! ds la premire note.
Mais Morel s'aperut qu'il ne savait que les premires mesures et, par
gaminerie, sans aucune intention de mystifier, il commena une marche de
Meyerbeer. Malheureusement, comme il laissa peu de transitions et ne fit
pas d'annonce, tout le monde crut que c'tait encore du Debussy, et on
continua  crier: Sublime! Morel, en rvlant que l'auteur n'tait pas
celui de _Pellas_, mais de _Robert le Diable_, jeta un certain froid.
Mme de Cambremer n'eut gure le temps de le ressentir pour elle-mme,
car elle venait de dcouvrir un cahier de Scarlatti et elle s'tait
jete dessus avec une impulsion d'hystrique. Oh! jouez a, tenez, a,
c'est divin, criait-elle. Et pourtant de cet auteur longtemps ddaign,
promu depuis peu aux plus grands honneurs, ce qu'elle lisait, dans son
impatience fbrile, c'tait un de ces morceaux maudits qui vous ont
si souvent empch de dormir et qu'une lve sans piti recommence
indfiniment  l'tage contigu au vtre. Mais Morel avait assez de
musique, et comme il tenait  jouer aux cartes, M. de Charlus, pour
participer  la partie, aurait voulu un whist. Il a dit tout  l'heure
au Patron qu'il tait prince, dit Ski  Mme Verdurin, mais ce n'est pas
vrai, il est d'une simple bourgeoisie de petits architectes.--Je veux
savoir ce que vous disiez de Mcne. a m'amuse, moi, na! redit Mme
Verdurin  Brichot, par une amabilit qui grisa celui-ci. Aussi pour
briller aux yeux de la Patronne et peut-tre aux miens: Mais  vrai
dire, Madame, Mcne m'intresse surtout parce qu'il est le premier
aptre de marque de ce Dieu chinois qui compte aujourd'hui en France
plus de sectateurs que Brahma, que le Christ lui-mme, le trs puissant
Dieu Jemenfou. Mme Verdurin ne se contentait plus, dans ces cas-l, de
plonger sa tte dans sa main. Elle s'abattait, avec la brusquerie des
insectes appels phmres, sur la princesse Sherbatoff; si celle-ci
tait  peu de distance, la Patronne s'accrochait  l'aisselle de la
princesse, y enfonait ses ongles, et cachait pendant quelques instants
sa tte comme un enfant qui joue  cache-cache. Dissimule par cet cran
protecteur, elle tait cense rire aux larmes et pouvait aussi bien ne
penser  rien du tout que les gens qui, pendant qu'ils font une prire
un peu longue, ont la sage prcaution d'ensevelir leur visage dans leurs
mains. Mme Verdurin les imitait en coutant les quatuors de Beethoven
pour montrer  la fois qu'elle les considrait comme une prire et
pour ne pas laisser voir qu'elle dormait. Je parle fort srieusement,
Madame, dit Brichot. Je crois que trop grand est aujourd'hui le nombre
des gens qui passent leur temps  considrer leur nombril comme s'il
tait le centre du monde. En bonne doctrine, je n'ai rien  objecter 
je ne sais quel nirvana qui tend  nous dissoudre dans le grand Tout
(lequel, comme Munich et Oxford, est beaucoup plus prs de Paris
qu'Asnires ou Bois-Colombes), mais il n'est ni d'un bon Franais, ni
mme d'un bon Europen, quand les Japonais sont peut-tre aux portes de
notre Byzance, que des antimilitaristes socialiss discutent gravement
sur les vertus cardinales du vers libre. Mme Verdurin crut pouvoir
lcher l'paule meurtrie de la princesse et elle laissa rapparatre sa
figure, non sans feindre de s'essuyer les yeux et sans reprendre deux ou
trois fois haleine. Mais Brichot voulait que j'eusse ma part de festin,
et ayant retenu des soutenances de thses, qu'il prsidait comme
personne, qu'on ne flatte jamais tant la jeunesse qu'en la morignant,
en lui donnant de l'importance, en se faisant traiter par elle de
ractionnaire: Je ne voudrais pas blasphmer les Dieux de la Jeunesse,
dit-il en jetant sur moi ce regard furtif qu'un orateur accorde  la
drobe  quelqu'un prsent dans l'assistance et dont il cite le nom. Je
ne voudrais pas tre damn comme hrtique et relaps dans la chapelle
mallarmenne, o notre nouvel ami, comme tous ceux de son ge, a d
servir la messe sotrique, au moins comme enfant de choeur, et se
montrer dliquescent ou Rose-Croix. Mais vraiment, nous en avons trop vu
de ces intellectuels adorant l'Art, avec un grand A, et qui, quand il ne
leur suffit plus de s'alcooliser avec du Zola, se font des piqres
de Verlaine. Devenus thromanes par dvotion baudelairienne, ils ne
seraient plus capables de l'effort viril que la patrie peut un jour ou
l'autre leur demander, anesthsis qu'ils sont par la grande nvrose
littraire, dans l'atmosphre chaude, nervante, lourde de relents
malsains, d'un symbolisme de fumerie d'opium. Incapable de feindre
l'ombre d'admiration pour le couplet inepte et bigarr de Brichot, je me
dtournai vers Ski et lui assurai qu'il se trompait absolument sur la
famille  laquelle appartenait M. de Charlus; il me rpondit qu'il tait
sr de son fait et ajouta que je lui avais mme dit que son vrai nom
tait Gandin, Le Gandin. Je vous ai dit, lui rpondis-je, que Mme de
Cambremer tait la soeur d'un ingnieur, M. Legrandin. Je ne vous ai
jamais parl de M. de Charlus. Il y a autant de rapport de naissance
entre lui et Mme de Cambremer qu'entre le Grand Cond et Racine.--Ah!
je croyais, dit Ski lgrement sans plus s'excuser de son erreur que,
quelques heures avant, de celle qui avait failli nous faire manquer le
train. Est-ce que vous comptez rester longtemps sur la cte? demanda
Mme Verdurin  M. de Charlus, en qui elle pressentait un fidle et
qu'elle tremblait de voir rentrer trop tt  Paris.--Mon Dieu, on ne
sait jamais, rpondit d'un ton nasillard et tranant M. de Charlus.
J'aimerais rester jusqu' la fin de septembre.--Vous avez raison, dit
Mme Verdurin; c'est le moment des belles temptes.--A bien vrai dire
ce n'est pas ce qui me dterminerait. J'ai trop nglig depuis quelque
temps l'Archange saint Michel, mon patron, et je voudrais le ddommager
en restant jusqu' sa fte, le 29 septembre,  l'Abbaye du Mont.--a
vous intresse beaucoup, ces affaires-l? demanda Mme Verdurin, qui
et peut-tre russi  faire taire son anticlricalisme bless si elle
n'avait craint qu'une excursion aussi longue ne fit lcher pendant
quarante-huit heures le violoniste et le baron. Vous tes peut-tre
afflige de surdit intermittente, rpondit insolemment M. de Charlus.
Je vous ai dit que saint Michel tait un de mes glorieux patrons. Puis,
souriant avec une bienveillante extase, les yeux fixs au loin, la voix
accrue par une exaltation qui me sembla plus qu'esthtique, religieuse:
C'est si beau  l'offertoire, quand Michel se tient debout prs de
l'autel, en robe blanche, balanant un encensoir d'or, et avec un tel
amas de parfums que l'odeur en monte jusqu' Dieu.--On pourrait y aller
en bande, suggra Mme Verdurin, malgr son horreur de la calotte.--A ce
moment-l, ds l'offertoire, reprit M. de Charlus qui, pour d'autres
raisons mais de la mme manire que les bons orateurs  la Chambre,
ne rpondait jamais  une interruption et feignait de ne pas l'avoir
entendue, ce serait ravissant de voir notre jeune ami palestrinisant
et excutant mme une Aria de Bach. Il serait fou de joie, le bon Abb
aussi, et c'est le plus grand hommage, du moins le plus grand hommage
public, que je puisse rendre  mon Saint Patron. Quelle dification pour
les fidles! Nous en parlerons tout  l'heure au jeune Angelico musical,
militaire comme saint Michel.

Saniette, appel pour faire le mort, dclara qu'il ne savait pas jouer
au whist. Et Cottard, voyant qu'il n'y avait plus grand temps avant
l'heure du train, se mit tout de suite  faire une partie d'cart avec
Morel. M. Verdurin, furieux, marcha d'un air terrible sur Saniette:
Vous ne savez donc jouer  rien! cria-t-il, furieux d'avoir perdu
l'occasion de faire un whist, et ravi d'en avoir trouv une d'injurier
l'ancien archiviste. Celui-ci, terroris, prit un air spirituel: Si, je
sais jouer du piano, dit-il. Cottard et Morel s'taient assis face 
face. A vous l'honneur, dit Cottard.--Si nous nous approchions un peu
de la table de jeu, dit  M. de Cambremer M. de Charlus, inquiet de voir
le violoniste avec Cottard. C'est aussi intressant que ces questions
d'tiquette qui,  notre poque, ne signifient plus grand'chose. Les
seuls rois qui nous restent, en France du moins, sont les rois des Jeux
de Cartes, et il me semble qu'ils viennent  foison dans la main du
jeune virtuose, ajouta-t-il bientt, par une admiration pour Morel qui
s'tendait jusqu' sa manire de jouer, pour le flatter aussi, et enfin
pour expliquer le mouvement qu'il faisait de se pencher sur l'paule du
violoniste. I coupe, dit, en contrefaisant l'accent rastaquoure,
Cottard, dont les enfants s'esclaffrent comme faisaient ses lves et
le chef de clinique, quand le matre, mme au lit d'un malade gravement
atteint, lanait, avec un masque impassible d'pileptique, une de ses
coutumires facties. Je ne sais pas trop ce que je dois jouer, dit
Morel en consultant M. de Cambremer.--Comme vous voudrez, vous serez
battu de toutes faons, ceci ou a, c'est gal.--gal... Ingalli? dit le
docteur en coulant vers M. de Cambremer un regard insinuant et bnvole.
C'tait ce que nous appelons la vritable diva, c'tait le rve, une
Carmen comme on n'en reverra pas. C'tait la femme du rle. J'aimais
aussi y entendre Ingalli--mari. Le marquis se leva avec cette
vulgarit mprisante des gens bien ns qui ne comprennent pas qu'ils
insultent le matre de maison en ayant l'air de ne pas tre certains
qu'on puisse frquenter ses invits et qui s'excusent sur l'habitude
anglaise pour employer une expression ddaigneuse: Quel est ce Monsieur
qui joue aux cartes? qu'est-ce qu'il fait dans la vie? qu'est-ce qu'il
_vend_? J'aime assez  savoir avec qui je me trouve, pour ne pas me lier
avec n'importe qui. Or je n'ai pas entendu son nom quand vous m'avez
fait l'honneur de me prsenter  lui. Si M. Verdurin, s'autorisant
de ces derniers mots, avait, en effet, prsent  ses convives M. de
Cambremer, celui-ci l'et trouv fort mauvais. Mais sachant que c'tait
le contraire qui avait lieu, il trouvait gracieux d'avoir l'air bon
enfant et modeste sans pril. La fiert qu'avait M. Verdurin de son
intimit avec Cottard n'avait fait que grandir depuis que le docteur
tait devenu un professeur illustre. Mais elle ne s'exprimait plus sous
la forme nave d'autrefois. Alors, quand Cottard tait  peine connu, si
on parlait  M. Verdurin des nvralgies faciales de sa femme: Il n'y a
rien  faire, disait-il, avec l'amour-propre naf des gens qui croient
que ce qu'ils connaissent est illustre et que tout le monde connat le
nom du professeur de chant de leur famille. Si elle avait un mdecin de
second ordre on pourrait chercher un autre traitement, mais quand ce
mdecin s'appelle Cottard (nom qu'il prononait comme si c'et t
Bouchard ou Charcot), il n'y a qu' tirer l'chelle. Usant d'un procd
inverse, sachant que M. de Cambremer avait certainement entendu parler
du fameux professeur Cottard, M. Verdurin prit un air simplet. C'est
notre mdecin de famille, un brave coeur que nous adorons et qui se
ferait couper en quatre pour nous; ce n'est pas un mdecin, c'est un
ami; je ne pense pas que vous le connaissiez ni que son nom vous dirait
quelque chose; en tout cas, pour nous c'est le nom d'un bien bon homme,
d'un bien cher ami, Cottard. Ce nom, murmur d'un air modeste, trompa
M. de Cambremer qui crut qu'il s'agissait d'un autre. Cottard? vous
ne parlez pas du professeur Cottard? On entendait prcisment la voix
dudit professeur qui, embarrass par un coup, disait en tenant ses
cartes: C'est ici que les Athniens s'atteignirent.--Ah! si, justement,
il est professeur, dit M. Verdurin.--Quoi! le professeur Cottard! Vous
ne vous trompez pas! Vous tes bien sr que c'est le mme! celui
qui demeure rue du Bac!--Oui, il demeure rue du Bac, 43. Vous le
connaissez?--Mais tout le monde connat le professeur Cottard. C'est
une sommit! C'est comme si vous me demandiez si je connais Bouffe de
Saint-Blaise ou Courtois-Suffit. J'avais bien vu, en l'coutant parler,
que ce n'tait pas un homme ordinaire, c'est pourquoi je me suis permis
de vous demander.--Voyons, qu'est-ce qu'il faut jouer? atout? demandait
Cottard. Puis brusquement, avec une vulgarit qui et t agaante mme
dans une circonstance hroque, o un soldat veut prter une expression
familire au mpris de la mort, mais qui devenait doublement stupide
dans le passe-temps sans danger des cartes, Cottard, se dcidant  jouer
atout, prit un air sombre, cerveau brl, et, par allusion  ceux
qui risquent leur peau, joua sa carte comme si c'et t sa vie, en
s'criant: Aprs tout, je m'en fiche! Ce n'tait pas ce qu'il fallait
jouer, mais il eut une consolation. Au milieu du salon, dans un large
fauteuil, Mme Cottard, cdant  l'effet, irrsistible chez elle, de
l'aprs-dner, s'tait soumise, aprs de vains efforts, au sommeil vaste
et lger qui s'emparait d'elle. Elle avait beau se redresser  des
instants, pour sourire, soit par moquerie de soi-mme, soit par peur de
laisser sans rponse quelque parole aimable qu'on lui et adresse, elle
retombait malgr elle, en proie au mal implacable et dlicieux. Plutt
que le bruit, ce qui l'veillait ainsi, pour une seconde seulement,
c'tait le regard (que par tendresse elle voyait mme les yeux ferms,
et prvoyait, car la mme scne se produisait tous les soirs et hantait
son sommeil comme l'heure o on aura  se lever), le regard par
lequel le professeur signalait le sommeil de son pouse aux personnes
prsentes. Il se contentait, pour commencer, de la regarder et de
sourire, car si, comme mdecin, il blmait ce sommeil d'aprs le dner
(du moins donnait-il cette raison scientifique pour se fcher vers la
fin, mais il n'est pas sr qu'elle ft dterminante, tant il avait
l-dessus de vues varies), comme mari tout-puissant et taquin, il tait
enchant de se moquer de sa femme, de ne l'veiller d'abord qu' moiti,
afin qu'elle se rendormt et qu'il et le plaisir de la rveiller de
nouveau.

Maintenant Mme Cottard dormait tout  fait. H bien! Lontine, tu
pionces, lui cria le professeur.--J'coute ce que dit Mme Swann,
mon ami, rpondit faiblement Mme Cottard, qui retomba dans sa
lthargie.--C'est insens, s'cria Cottard, tout  l'heure elle nous
affirmera qu'elle n'a pas dormi. C'est comme les patients qui se rendent
 une consultation et qui prtendent qu'ils ne dorment jamais.--Ils se
le figurent peut-tre, dit en riant M. de Cambremer. Mais le docteur
aimait autant  contredire qu' taquiner, et surtout n'admettait pas
qu'un profane ost lui parler mdecine. On ne se figure pas qu'on
ne dort pas, promulgua-t-il d'un ton dogmatique.--Ah! rpondit en
s'inclinant respectueusement le marquis, comme et fait Cottard
jadis.--On voit bien, reprit Cottard, que vous n'avez pas comme moi
administr jusqu' deux grammes de trional sans arriver  provoquer la
somnescence.--En effet, en effet, rpondit le marquis en riant d'un air
avantageux, je n'ai jamais pris de trional, ni aucune de ces drogues qui
bientt ne font plus d'effet mais vous dtraquent l'estomac. Quand on
a chass toute la nuit comme moi, dans la fort de Chantepie, je vous
assure qu'on n'a pas besoin de trional pour dormir.--Ce sont les
ignorants qui disent cela, rpondit le professeur. Le trional relve
parfois d'une faon remarquable le tonus nerveux. Vous parlez de
trional, savez-vous seulement ce que c'est?--Mais... j'ai entendu dire
que c'tait un mdicament pour dormir.--Vous ne rpondez pas  ma
question, reprit doctoralement le professeur qui, trois fois par
semaine,  la Facult, tait d'examen. Je ne vous demande pas si a
fait dormir ou non, mais ce que c'est. Pouvez-vous me dire ce qu'il
contient de parties d'amyle et d'thyle?--Non, rpondit M. de Cambremer
embarrass. Je prfre un bon verre de fine ou mme de porto 345.--Qui
sont dix fois plus toxiques, interrompit le professeur.--Pour le
trional, hasarda M. de Cambremer, ma femme est abonne  tout cela,
vous feriez mieux d'en parler avec elle.--Qui doit en savoir  peu prs
autant que vous. En tout cas, si votre femme prend du trional pour
dormir, vous voyez que ma femme n'en a pas besoin. Voyons, Lontine,
bouge-toi, tu t'ankyloses, est-ce que je dors aprs dner, moi?
qu'est-ce que tu feras  soixante ans si tu dors maintenant comme une
vieille? Tu vas prendre de l'embonpoint, tu t'arrtes la circulation...
Elle ne m'entend mme plus.--C'est mauvais pour la sant, ces petits
sommes aprs dner, n'est-ce pas, docteur? dit M. de Cambremer pour se
rhabiliter auprs de Cottard. Aprs avoir bien mang il faudrait faire
de l'exercice.--Des histoires! rpondit le docteur. On a prlev une
mme quantit de nourriture dans l'estomac d'un chien qui tait rest
tranquille, et dans l'estomac d'un chien qui avait couru, et c'est chez
le premier que la digestion tait la plus avance.--Alors c'est le
sommeil qui coupe la digestion?--Cela dpend s'il s'agit de la digestion
oesophagique, stomacale, intestinale; inutile de vous donner des
explications que vous ne comprendriez pas, puisque vous n'avez pas fait
vos tudes de mdecine. Allons, Lontine, en avant... harche, il est
temps de partir. Ce n'tait pas vrai, car le docteur allait seulement
continuer sa partie de cartes, mais il esprait contrarier ainsi, de
faon plus brusque, le sommeil de la muette  laquelle il adressait,
sans plus recevoir de rponse, les plus savantes exhortations. Soit
qu'une volont de rsistance  dormir persistt chez Mme Cottard, mme
dans l'tat de sommeil, soit que le fauteuil ne prtt pas d'appui  sa
tte, cette dernire fut rejete mcaniquement de gauche  droite et
de bas en haut, dans le vide, comme un objet inerte, et Mme Cottard,
balance quant au chef, avait tantt l'air d'couter de la musique,
tantt d'tre entre dans la dernire phase de l'agonie. L o les
admonestations de plus en plus vhmentes de son mari chouaient,
le sentiment de sa propre sottise russit: Mon bain est bien
comme chaleur, murmura-t-elle, mais les plumes du dictionnaire...
s'cria-t-elle en se redressant. Oh! mon Dieu, que je suis sotte!
Qu'est-ce que je dis? je pensais  mon chapeau, j'ai d dire une btise,
un peu plus j'allais m'assoupir, c'est ce maudit feu. Tout le monde se
mit  rire car il n'y avait pas de feu.

Vous vous moquez de moi, dit en riant elle-mme Mme Cottard, qui effaa
de la main sur son front, avec une lgret de magntiseur et une
adresse de femme qui se recoiffe, les dernires traces du sommeil, je
veux prsenter mes humbles excuses  la chre Madame Verdurin et
savoir d'elle la vrit. Mais son sourire devint vite triste, car le
professeur, qui savait que sa femme cherchait  lui plaire et tremblait
de n'y pas russir, venait de lui crier: Regarde-toi dans la glace,
tu es rouge comme si tu avais une ruption d'acn, tu as l'air d'une
vieille paysanne.--Vous savez, il est charmant, dit Mme Verdurin, il a
un joli ct de bonhomie narquoise. Et puis il a ramen mon mari des
portes du tombeau quand toute la Facult l'avait condamn. Il a pass
trois nuits prs de lui, sans se coucher. Aussi Cottard pour moi, vous
savez, ajouta-t-elle d'un ton grave et presque menaant, en levant la
main vers les deux sphres aux mches blanches de ses tempes musicales
et comme si nous avions voulu toucher au docteur, c'est sacr! Il
pourrait demander tout ce qu'il voudrait. Du reste, je ne l'appelle pas
le Docteur Cottard, je l'appelle le Docteur Dieu! Et encore en disant
cela je le calomnie, car ce Dieu rpare dans la mesure du possible une
partie des malheurs dont l'autre est responsable.--Jouez atout, dit
 Morel M. de Charlus d'un air heureux.--Atout, pour voir, dit le
violoniste.--Il fallait annoncer d'abord votre roi, dit M. de Charlus,
vous tes distrait, mais comme vous jouez bien!--J'ai le roi, dit
Morel.--C'est un bel homme, rpondit le professeur.--Qu'est-ce que c'est
que cette affaire-l avec ces piquets? demanda Mme Verdurin en montrant
 M. de Cambremer un superbe cusson sculpt au-dessus de la chemine.
Ce sont vos _armes_? ajouta-t-elle avec un ddain ironique.--Non, ce ne
sont pas les ntres, rpondit M. de Cambremer. Nous portons d'or  trois
fasces bretches et contre-bretches de gueules  cinq pices
chacune charge d'un trfle d'or. Non, celles-l ce sont celles des
d'Arrachepel, qui n'taient pas de notre estoc, mais de qui nous avons
hrit la maison, et jamais ceux de notre lignage n'ont rien voulu y
changer. Les Arrachepel (jadis Pelvilain, dit-on) portaient d'or  cinq
pieux points de gueules. Quand ils s'allirent aux Fterne, leur cu
changea mais resta cantonn de vingt croisettes recroisettes au pieu
pri fich d'or avec  droite un vol d'hermine.--Attrape, dit tout bas
Mme de Cambremer.--Mon arrire-grand'mre tait une d'Arrachepel ou
de Rachepel, comme vous voudrez, car on trouve les deux noms dans les
vieilles chartes, continua M. de Cambremer, qui rougit vivement, car il
eut, seulement alors, l'ide dont sa femme lui avait fait honneur et
il craignit que Mme Verdurin ne se ft appliqu des paroles qui ne la
visaient nullement. L'histoire veut qu'au onzime sicle, le premier
Arrachepel, Mac, dit Pelvilain, ait montr une habilet particulire
dans les siges pour arracher les pieux. D'o le surnom d'Arrachepel
sous lequel il fut anobli, et les pieux que vous voyez  travers les
sicles persister dans leurs armes. Il s'agit des pieux que, pour
rendre plus inabordables les fortifications, on plantait, on fichait,
passez-moi l'expression, en terre devant elles, et qu'on reliait
entre eux. Ce sont eux que vous appeliez trs bien des piquets et
qui n'avaient rien des btons flottants du bon La Fontaine. Car ils
passaient pour rendre une place inexpugnable. videmment, cela fait
sourire avec l'artillerie moderne. Mais il faut se rappeler qu'il s'agit
du onzime sicle.--Cela manque d'actualit, dit Mme Verdurin, mais le
petit campanile a du caractre.--Vous avez, dit Cottard, une veine de...
turlututu, mot qu'il rptait volontiers pour esquiver celui de Molire.
Savez-vous pourquoi le roi de carreau est rform?--Je voudrais bien
tre  sa place, dit Morel que son service militaire ennuyait.--Ah! le
mauvais patriote, s'cria M. de Charlus, qui ne put se retenir de pincer
l'oreille au violoniste.--Non, vous ne savez pas pourquoi le roi de
carreau est rform? reprit Cottard, qui tenait  ses plaisanteries,
c'est parce qu'il n'a qu'un oeil.--Vous avez affaire  forte partie,
docteur, dit M. de Cambremer pour montrer  Cottard qu'il savait qui
il tait.--Ce jeune homme est tonnant, interrompit navement M. de
Charlus, en montrant Morel. Il joue comme un dieu. Cette rflexion ne
plut pas beaucoup au docteur qui rpondit: Qui vivra verra. A roublard,
roublard et demi.--La dame, l'as, annona triomphalement Morel, que le
sort favorisait. Le docteur courba la tte comme ne pouvant nier cette
fortune et avoua, fascin: C'est beau.--Nous avons t trs contents de
dner avec M. de Charlus, dit Mme de Cambremer  Mme Verdurin.--Vous ne
le connaissiez pas? Il est assez agrable, il est particulier, il est
_d'une poque_ (elle et t bien embarrasse de dire laquelle),
rpondit Mme Verdurin avec le sourire satisfait d'une dilettante, d'un
juge et d'une matresse de maison. Mme de Cambremer me demanda si
je viendrais  Fterne avec Saint-Loup. Je ne pus retenir un cri
d'admiration en voyant la lune suspendue comme un lampion orang  la
vote des chnes qui partait du chteau. Ce n'est encore rien; tout 
l'heure, quand la lune sera plus haute et que la valle sera claire,
ce sera mille fois plus beau. Voil ce que vous n'avez pas  Fterne!
dit-elle d'un ton ddaigneux  Mme de Cambremer, laquelle ne savait que
rpondre, ne voulant pas dprcier sa proprit, surtout devant les
locataires.--Vous restez encore quelque temps dans la rgion, Madame,
demanda M. de Cambremer  Mme Cottard, ce qui pouvait passer pour une
vague intention de l'inviter et ce qui dispensait actuellement de
rendez-vous plus prcis.--Oh! certainement, Monsieur, je tiens beaucoup
pour les enfants  cet exode annuel. On a beau dire, il leur faut
le grand air. La Facult voulait m'envoyer  Vichy; mais c'est trop
touff, et je m'occuperai de mon estomac quand ces grands garons-l
auront encore un peu pouss. Et puis le Professeur, avec les examens
qu'il fait passer, a toujours un fort coup de collier  donner, et les
chaleurs le fatiguent beaucoup. Je trouve qu'on a besoin d'une franche
dtente quand on a t comme lui toute l'anne sur la brche. De toutes
faons nous resterons encore un bon mois.--Ah! alors nous sommes gens de
revue.--D'ailleurs, je suis d'autant plus oblige de rester que mon mari
doit aller faire un tour en Savoie, et ce n'est que dans une quinzaine
qu'il sera ici en poste fixe.--J'aime encore mieux le ct de la valle
que celui de la mer, reprit Mme Verdurin.--Vous allez avoir un temps
splendide pour revenir.--Il faudrait mme voir si les voitures sont
atteles, dans le cas o vous tiendriez absolument  rentrer ce soir 
Balbec, me dit M. Verdurin, car moi je n'en vois pas la ncessit. On
vous ferait ramener demain matin en voiture. Il fera srement beau. Les
routes sont admirables. Je dis que c'tait impossible. Mais en tout
cas il n'est pas l'heure, objecta la Patronne. Laisse-les tranquilles,
ils ont bien le temps. a les avancera bien d'arriver une heure d'avance
 la gare. Ils sont mieux ici. Et vous, mon petit Mozart, dit-elle 
Morel, n'osant pas s'adresser directement  M. de Charlus, vous ne
voulez pas rester? Nous avons de belles chambres sur la mer.--Mais il ne
peut pas, rpondit M. de Charlus pour le joueur attentif, qui n'avait
pas entendu. Il n'a que la permission de minuit. Il faut qu'il rentre se
coucher, comme un enfant bien obissant, bien sage, ajouta-t-il d'une
voix complaisante, manire, insistante, comme s'il trouvait quelque
sadique volupt  employer cette chaste comparaison et aussi  appuyer
au passage sa voix sur ce qui concernait Morel,  le toucher,  dfaut
de la main, avec des paroles qui semblaient le palper.

Du sermon que m'avait adress Brichot, M. de Cambremer avait conclu que
j'tais dreyfusard. Comme il tait aussi antidreyfusard que possible,
par courtoisie pour un ennemi il se mit  me faire l'loge d'un colonel
juif, qui avait toujours t trs juste pour un cousin des Chevrigny et
lui avait fait donner l'avancement qu'il mritait. Et mon cousin tait
dans des ides absolument opposes, dit M. de Cambremer, glissant sur
ce qu'taient ces ides, mais que je sentis aussi anciennes et mal
formes que son visage, des ides que quelques familles de certaines
petites villes devaient avoir depuis bien longtemps. Eh bien! vous
savez, je trouve a trs beau! conclut M. de Cambremer. Il est vrai
qu'il n'employait gure le mot beau dans le sens esthtique o il et
dsign, pour sa mre ou sa femme, des oeuvres diffrentes, mais des
oeuvres d'art. M. de Cambremer se servait plutt de ce qualificatif
en flicitant, par exemple, une personne dlicate qui avait un peu
engraiss. Comment, vous avez repris trois kilos en deux mois?
Savez-vous que c'est trs beau! Des rafrachissements taient servis
sur une table. Mme Verdurin invita les messieurs  aller eux-mmes
choisir la boisson qui leur convenait. M. de Charlus alla boire son
verre et vite revint s'asseoir prs de la table de jeu et ne bougea
plus. Mme Verdurin lui demanda: Avez-vous pris de mon orangeade? Alors
M. de Charlus, avec un sourire gracieux, sur un ton cristallin qu'il
avait rarement et avec mille moues de la bouche et dhanchements de la
taille, rpondit: Non, j'ai prfr la voisine, c'est de la fraisette,
je crois, c'est dlicieux. Il est singulier qu'un certain ordre d'actes
secrets ait pour consquence extrieure une manire de parler ou de
gesticuler qui les rvle. Si un monsieur croit ou non  l'Immacule
Conception, ou  l'innocence de Dreyfus, ou  la pluralit des mondes,
et veuille s'en taire, on ne trouvera, dans sa voix ni dans sa dmarche,
rien qui laisse apercevoir sa pense. Mais en entendant M. de Charlus
dire, de cette voix aigu et avec ce sourire et ces gestes de bras:
Non, j'ai prfr sa voisine, la fraisette, on pouvait dire: Tiens,
il aime le sexe fort, avec la mme certitude, pour un juge, que celle
qui permet de condamner un criminel qui n'a pas avou; pour un mdecin,
un paralytique gnral qui ne sait peut-tre pas lui-mme son mal, mais
qui a fait telle faute de prononciation d'o on peut dduire qu'il sera
mort dans trois ans. Peut-tre les gens qui concluent de la manire
de dire: Non, j'ai prfr sa voisine, la fraisette  un amour dit
antiphysique, n'ont-ils pas besoin de tant de science. Mais c'est qu'ici
il y a rapport plus direct entre le signe rvlateur et le secret. Sans
se le dire prcisment, on sent que c'est une douce et souriante dame
qui vous rpond, et qui parat manire parce qu'elle se donne pour
un homme et qu'on n'est pas habitu  voir les hommes faire tant de
manires. Et il est peut-tre plus gracieux de penser que depuis
longtemps un certain nombre de femmes angliques ont t comprises par
erreur dans le sexe masculin o, exiles, tout en battant vainement des
ailes vers les hommes  qui elles inspirent une rpulsion physique,
elles savent arranger un salon, composer des intrieurs. M. de Charlus
ne s'inquitait pas que Mme Verdurin ft debout et restait install
dans son fauteuil pour tre plus prs de Morel. Croyez-vous, dit Mme
Verdurin au baron, que ce n'est pas un crime que cet tre-l, qui
pourrait nous enchanter avec son violon, soit l  une table d'cart.
Quand on joue du violon comme lui!--Il joue bien aux cartes, il fait
tout bien, il est si intelligent, dit M. de Charlus, tout en regardant
les jeux, afin de conseiller Morel. Ce n'tait pas, du reste, sa seule
raison de ne pas se soulever de son fauteuil devant Mme Verdurin. Avec
le singulier amalgame qu'il avait fait de ses conceptions sociales, 
la fois de grand seigneur et d'amateur d'art, au lieu d'tre poli de la
mme manire qu'un homme de son monde l'et t, il se faisait, d'aprs
Saint-Simon, des espces de tableaux vivants; et, en ce moment,
s'amusait  figurer le marchal d'Uxelles, lequel l'intressait par
d'autres cts encore et dont il est dit qu'il tait glorieux jusqu'
ne pas se lever de son sige, par un air de paresse, devant ce qu'il
y avait de plus distingu  la Cour. Dites donc, Charlus, dit Mme
Verdurin, qui commenait  se familiariser, vous n'auriez pas dans
votre faubourg quelque vieux noble ruin qui pourrait me servir de
concierge?--Mais si... mais si..., rpondit M. de Charlus en souriant
d'un air bonhomme, mais je ne vous le conseille pas.--Pourquoi?--Je
craindrais pour vous que les visiteurs lgants n'allassent pas plus
loin que la loge. Ce fut entre eux la premire escarmouche. Mme
Verdurin y prit  peine garde. Il devait malheureusement y en avoir
d'autres  Paris. M. de Charlus continua  ne pas quitter sa chaise.
Il ne pouvait, d'ailleurs, s'empcher de sourire imperceptiblement en
voyant combien confirmait ses maximes favorites sur le prestige de
l'aristocratie et la lchet des bourgeois la soumission si aisment
obtenue de Mme Verdurin. La Patronne n'avait l'air nullement tonne
par la posture du baron, et si elle le quitta, ce fut seulement parce
qu'elle avait t inquite de me voir relanc par M. de Cambremer. Mais
avant cela, elle voulait claircir la question des relations de M. de
Charlus avec la comtesse Mol. Vous m'avez dit que vous connaissiez Mme
de Mol. Est-ce que vous allez chez elle? demanda-t-elle en donnant
aux mots: aller chez elle le sens d'tre reu chez elle, d'avoir reu
d'elle l'autorisation d'aller la voir. M. de Charlus rpondit, avec
une inflexion de ddain, une affectation de prcision et un ton de
psalmodie: Mais quelquefois. Ce quelquefois donna des doutes  Mme
Verdurin, qui demanda: Est-ce que vous y avez rencontr le duc de
Guermantes?--Ah! je ne me rappelle pas.--Ah! dit Mme Verdurin, vous ne
connaissez pas le duc de Guermantes?--Mais comment est-ce que je ne le
connatrais pas, rpondit M. de Charlus, dont un sourire fit onduler
la bouche. Ce sourire tait ironique; mais comme le baron craignait de
laisser voir une dent en or, il le brisa sous un reflux de ses lvres,
de sorte que la sinuosit qui en rsulta fut celle d'un sourire de
bienveillance: Pourquoi dites-vous: Comment est-ce que je ne le
connatrais pas?--Mais puisque c'est mon frre, dit ngligemment M.
de Charlus en laissant Mme Verdurin plonge dans la stupfaction et
l'incertitude de savoir si son invit se moquait d'elle, tait un enfant
naturel, ou le fils d'un autre lit. L'ide que le frre du duc de
Guermantes s'appelt le baron de Charlus ne lui vint pas  l'esprit.
Elle se dirigea vers moi: J'ai entendu tout  l'heure que M. de
Cambremer vous invitait  dner. Moi, vous comprenez, cela m'est gal.
Mais, dans votre intrt, j'espre bien que vous n'irez pas. D'abord
c'est infest d'ennuyeux. Ah! si vous aimez  dner avec des comtes et
des marquis de province que personne ne connat, vous serez servi 
souhait.--Je crois que je serai oblig d'y aller une fois ou deux. Je ne
suis, du reste, pas trs libre car j'ai une jeune cousine que je ne peux
pas laisser seule (je trouvais que cette prtendue parent simplifiait
les choses pour sortir avec Albertine). Mais pour les Cambremer, comme
je la leur ai dj prsente...--Vous ferez ce que vous voudrez. Ce que
je peux vous dire: c'est excessivement malsain; quand vous aurez pinc
une fluxion de poitrine, ou les bons petits rhumatismes des familles,
vous serez bien avanc?--Mais est-ce que l'endroit n'est pas trs
joli?--Mmmmouiii... Si on veut. Moi j'avoue franchement que j'aime cent
fois mieux la vue d'ici sur cette valle. D'abord, on nous aurait pays
que je n'aurais pas pris l'autre maison, parce que l'air de la mer est
fatal  M. Verdurin. Pour peu que votre cousine soit nerveuse... Mais,
du reste, vous tes nerveux, je crois... vous avez des touffements. H
bien! vous verrez. Allez-y une fois, vous ne dormirez pas de huit jours,
mais ce n'est pas notre affaire. Et sans penser  ce que sa nouvelle
phrase allait avoir de contradictoire avec les prcdentes: Si cela
vous amuse de voir la maison, qui n'est pas mal, jolie est trop dire,
mais enfin amusante, avec le vieux foss, le vieux pont-levis, comme il
faudra que je m'excute et que j'y dne une fois, h bien! venez-y ce
jour-l, je tcherai d'amener tout mon petit cercle, alors ce sera
gentil. Aprs-demain nous irons  Harambouville en voiture. La route est
magnifique, il y a du cidre dlicieux. Venez donc. Vous, Brichot, vous
viendrez aussi. Et vous aussi, Ski. a fera une partie que, du reste,
mon mari a d arranger d'avance. Je ne sais trop qui il a invit.
Monsieur de Charlus, est-ce que vous en tes? Le baron, qui n'entendit
pas cette phrase et ne savait pas qu'on parlait d'une excursion 
Harambouville, sursauta: trange question, murmura-t-il d'un ton
narquois par lequel Mme Verdurin se sentit pique. D'ailleurs, me
dit-elle, en attendant le dner Cambremer, pourquoi ne l'amneriez-vous
pas ici, votre cousine? Aime-t-elle la conversation, les gens
intelligents? Est-elle agrable? Oui, eh bien alors, trs bien. Venez
avec elle. Il n'y a pas que les Cambremer au monde. Je comprends qu'ils
soient heureux de l'inviter, ils ne peuvent arriver  avoir personne.
Ici elle aura un bon air, toujours des hommes intelligents. En tout cas
je compte que vous ne me lchez pas pour mercredi prochain. J'ai entendu
que vous aviez un goter  Rivebelle avec votre cousine, M. de Charlus,
je ne sais plus encore qui. Vous devriez arranger de transporter tout a
ici, a serait gentil, un petit arrivage en masse. Les communications
sont on ne peut plus faciles, les chemins sont ravissants; au besoin je
vous ferai chercher. Je ne sais pas, du reste, ce qui peut vous attirer
 Rivebelle, c'est infest de moustiques. Vous croyez peut-tre  la
rputation de la galette. Mon cuisinier les fait autrement bien. Je
vous en ferai manger, moi, de la galette normande, de la vraie, et des
sabls, je ne vous dis que a. Ah! si vous tenez  la cochonnerie qu'on
sert  Rivebelle, a je ne veux pas, je n'assassine pas mes invits,
Monsieur, et, mme si je voulais, mon cuisinier ne voudrait pas faire
cette chose innommable et changerait de maison. Ces galettes de l-bas,
on ne sait pas avec quoi c'est fait. Je connais une pauvre fille  qui
cela a donn une pritonite qui l'a enleve en trois jours. Elle n'avait
que 17 ans. C'est triste pour sa pauvre mre, ajouta Mme Verdurin, d'un
air mlancolique sous les sphres de ses tempes charges d'exprience
et de douleur. Mais enfin, allez goter  Rivebelle si cela vous amuse
d'tre corch et de jeter l'argent par les fentres. Seulement, je vous
en prie, c'est une mission de confiance que je vous donne: sur le coup
de six heures, amenez-moi tout votre monde ici, n'allez pas laisser les
gens rentrer chacun chez soi,  la dbandade. Vous pouvez amener qui
vous voulez. Je ne dirais pas cela  tout le monde. Mais je suis
sre que vos amis sont gentils, je vois tout de suite que nous nous
comprenons. En dehors du petit noyau, il vient justement des gens trs
agrables mercredi. Vous ne connaissez pas la petite Madame de Longpont?
Elle est ravissante et pleine d'esprit, pas snob du tout, vous verrez
qu'elle vous plaira beaucoup. Et elle aussi doit amener toute une bande
d'amis, ajouta Mme Verdurin, pour me montrer que c'tait bon genre
et m'encourager par l'exemple. On verra qu'est-ce qui aura le plus
d'influence et qui amnera le plus de monde, de Barbe de Longpont ou de
vous. Et puis je crois qu'on doit aussi amener Bergotte, ajouta-t-elle
d'un air vague, ce concours d'une clbrit tant rendu trop improbable
par une note parue le matin dans les journaux et qui annonait que la
sant du grand crivain inspirait les plus vives inquitudes. Enfin vous
verrez que ce sera un de mes mercredis les plus russis, je ne veux pas
avoir de femmes embtantes. Du reste, ne jugez pas par celui de ce soir,
il tait tout  fait rat. Ne protestez pas, vous n'avez pas pu vous
ennuyer plus que moi, moi-mme je trouvais que c'tait assommant. Ce ne
sera pas toujours comme ce soir, vous savez! Du reste, je ne parle pas
des Cambremer, qui sont impossibles, mais j'ai connu des gens du monde
qui passaient pour tre agrables, h bien!  ct de mon petit noyau
cela n'existait pas. Je vous ai entendu dire que vous trouviez Swann
intelligent. D'abord, mon avis est que c'tait trs exagr, mais
sans mme parler du caractre de l'homme, que j'ai toujours trouv
foncirement antipathique, sournois, en dessous, je l'ai eu souvent 
dner le mercredi. H bien, vous pouvez demander aux autres, mme  ct
de Brichot, qui est loin d'tre un aigle, qui est un bon professeur de
seconde que j'ai fait entrer  l'Institut tout de mme, Swann n'tait
plus rien. Il tait d'un terne! Et comme j'mettais un avis contraire:
C'est ainsi. Je ne veux rien vous dire contre lui, puisque c'tait
votre ami; du reste, il vous aimait beaucoup, il m'a parl de vous d'une
faon dlicieuse, mais demandez  ceux-ci s'il a jamais dit quelque
chose d'intressant,  nos dners. C'est tout de mme la pierre de
touche. H bien! je ne sais pas pourquoi, mais Swann, chez moi, a ne
donnait pas, a ne rendait rien. Et encore le peu qu'il valait il l'a
pris ici. J'assurai qu'il tait trs intelligent. Non, vous croyiez
seulement cela parce que vous le connaissiez depuis moins longtemps que
moi. Au fond on en avait trs vite fait le tour. Moi, il m'assommait.
(Traduction: il allait chez les La Trmolle et les Guermantes et savait
que je n'y allais pas.) Et je peux tout supporter, except l'ennui. Ah!
a, non! L'horreur de l'ennui tait maintenant chez Mme Verdurin la
raison qui tait charge d'expliquer la composition du petit milieu.
Elle ne recevait pas encore de duchesses parce qu'elle tait incapable
de s'ennuyer, comme de faire une croisire,  cause du mal de mer. Je me
disais que ce que Mme Verdurin disait n'tait pas absolument faux, et
alors que les Guermantes eussent dclar Brichot l'homme le plus bte
qu'ils eussent jamais rencontr, je restais incertain s'il n'tait pas
au fond suprieur, sinon  Swann mme, au moins aux gens ayant l'esprit
des Guermantes et qui eussent eu le bon got d'viter ses pdantesques
facties, et la pudeur d'en rougir; je me le demandais comme si la
nature de l'intelligence pouvait tre en quelque mesure claircie par la
rponse que je me ferais et avec le srieux d'un chrtien influenc par
Port-Royal qui se pose le problme de la Grce. Vous verrez, continua
Mme Verdurin, quand on a des gens du monde avec des gens vraiment
intelligents, des gens de notre milieu, c'est l qu'il faut les voir,
l'homme du monde le plus spirituel dans le royaume des aveugles n'est
plus qu'un borgne ici. Et puis les autres, qui ne se sentent plus en
confiance. C'est au point que je me demande si, au lieu d'essayer des
fusions qui gtent tout, je n'aurai pas des sries rien que pour les
ennuyeux, de faon  bien jouir de mon petit noyau. Concluons: vous
viendrez avec votre cousine. C'est convenu. Bien. Au moins, ici, vous
aurez tous les deux  manger. A Fterne c'est la faim et la soif. Ah!
par exemple, si vous aimez les rats, allez-y tout de suite, vous serez
servi  souhait. Et on vous gardera tant que vous voudrez. Par exemple,
vous mourrez de faim. Du reste, quand j'irai, je dnerai avant de
partir. Et pour que ce soit plus gai, vous devriez venir me chercher.
Nous goterions ferme et nous souperions en rentrant. Aimez-vous les
tartes aux pommes? Oui, eh bien! notre chef les fait comme personne.
Vous voyez que j'avais raison de dire que vous tiez fait pour vivre
ici. Venez donc y habiter. Vous savez qu'il y a beaucoup plus de place
chez moi que a n'en a l'air. Je ne le dis pas, pour ne pas attirer
d'ennuyeux. Vous pourriez amener  demeure votre cousine. Elle aurait un
autre air qu' Balbec. Avec l'air d'ici, je prtends que je guris les
incurables. Ma parole, j'en ai guri, et pas d'aujourd'hui. Car j'ai
habit autrefois tout prs d'ici, quelque chose que j'avais dnich, que
j'avais eu pour un morceau de pain et qui avait autrement de caractre
que leur Raspelire. Je vous montrerai cela si nous nous promenons. Mais
je reconnais que, mme ici, l'air est vraiment vivifiant. Encore je ne
veux pas trop en parler, les Parisiens n'auraient qu' se mettre  aimer
mon petit coin. a a toujours t ma chance. Enfin, dites-le  votre
cousine. On vous donnera deux jolies chambres sur la valle, vous verrez
a, le matin, le soleil dans la brume! Et qu'est-ce que c'est que ce
Robert de Saint-Loup dont vous parliez? dit-elle d'un air inquiet, parce
qu'elle avait entendu que je devais aller le voir  Doncires et qu'elle
craignit qu'il me ft lcher. Vous pourriez plutt l'amener ici si ce
n'est pas un ennuyeux. J'ai entendu parler de lui par Morel; il me
semble que c'est un de ses grands amis, dit Mme Verdurin, mentant
compltement, car Saint-Loup et Morel ne connaissaient mme pas
l'existence l'un de l'autre. Mais ayant entendu que Saint-Loup
connaissait M. de Charlus, elle pensait que c'tait par le violoniste et
voulait avoir l'air au courant. Il ne fait pas de mdecine, par
hasard, ou de littrature? Vous savez que, si vous avez besoin de
recommandations pour des examens, Cottard peut tout, et je fais de lui
ce que je veux. Quant  l'Acadmie, pour plus tard, car je pense qu'il
n'a pas l'ge, je dispose de plusieurs voix. Votre ami serait ici en
pays de connaissance et a l'amuserait peut-tre de voir la maison. Ce
n'est pas folichon, Doncires. Enfin, vous ferez comme vous voudrez,
comme cela vous arrangera le mieux, conclut-elle sans insister, pour ne
pas avoir l'air de chercher  connatre de la noblesse, et parce que
sa prtention tait que le rgime sous lequel elle faisait vivre les
fidles, la tyrannie, ft appel libert. Voyons, qu'est-ce que tu as,
dit-elle, en voyant M. Verdurin qui, en faisant des gestes d'impatience,
gagnait la terrasse en planches qui s'tendait, d'un ct du salon,
au-dessus de la valle, comme un homme qui touffe de rage et a besoin
de prendre l'air. C'est encore Saniette qui t'a agac? Mais puisque tu
sais qu'il est idiot, prends-en ton parti, ne te mets pas dans des tats
comme cela... Je n'aime pas cela, me dit-elle, parce que c'est mauvais
pour lui, cela le congestionne. Mais aussi je dois dire qu'il faut
parfois une patience d'ange pour supporter Saniette, et surtout se
rappeler que c'est une charit de le recueillir. Pour ma part, j'avoue
que la splendeur de sa btise fait plutt ma joie. Je pense que vous
avez entendu aprs le dner son mot: Je ne sais pas jouer au whist,
mais je sais jouer du piano. Est-ce assez beau! C'est grand comme le
monde, et d'ailleurs un mensonge, car il ne sait pas plus l'un que
l'autre. Mais mon mari, sous ses apparences rudes, est trs sensible,
trs bon, et cette espce d'gosme de Saniette, toujours proccup
de l'effet qu'il va faire, le met hors de lui... Voyons, mon petit,
calme-toi, tu sais bien que Cottard t'a dit que c'tait mauvais pour ton
foie. Et c'est sur moi que tout va retomber, dit Mme Verdurin. Demain
Saniette va venir avoir sa petite crise de nerfs et de larmes. Pauvre
homme! il est trs malade. Mais enfin ce n'est pas une raison pour qu'il
tue les autres. Et puis, mme dans les moments o il souffre trop, o on
voudrait le plaindre, sa btise arrte net l'attendrissement. Il est par
trop stupide. Tu n'as qu' lui dire trs gentiment que ces scnes vous
rendent malades tous deux, qu'il ne revienne pas; comme c'est ce qu'il
redoute le plus, cela aura un effet calmant sur ses nerfs, souffla Mme
Verdurin  son mari.

On distinguait  peine la mer par les fentres de droite. Mais celles
de l'autre ct montraient la valle sur qui tait maintenant tombe la
neige du clair de lune. On entendait de temps  autre la voix de Morel
et celle de Cottard. Vous avez de l'atout?--Yes.--Ah! vous en avez de
bonnes, vous, dit  Morel, en rponse  sa question, M. de Cambremer,
car il avait vu que le jeu du docteur tait plein d'atout.--Voici la
femme de carreau, dit le docteur. a est de l'atout, savez-vous? I
coupe, i prends.--Mais il n'y a plus de Sorbonne, dit le docteur  M.
de Cambremer; il n'y a plus que l'Universit de Paris. M. de Cambremer
confessa qu'il ignorait pourquoi le docteur lui faisait cette
observation. Je croyais que vous parliez de la Sorbonne, reprit le
docteur. J'avais entendu que vous disiez: tu nous la _sors bonne_,
ajouta-t-il en clignant de l'oeil, pour montrer que c'tait un mot.
Attendez, dit-il en montrant son adversaire, je lui prpare un coup de
Trafalgar. Et le coup devait tre excellent pour le docteur, car dans
sa joie il se mit en riant  remuer voluptueusement les deux paules,
ce qui tait dans la famille, dans le genre Cottard, un trait presque
zoologique de la satisfaction. Dans la gnration prcdente, le
mouvement de se frotter les mains comme si on se savonnait accompagnait
le mouvement. Cottard lui-mme avait d'abord us simultanment de la
double mimique, mais un beau jour, sans qu'on st  quelle intervention,
conjugale, magistrale peut-tre, cela tait d, le frottement des mains
avait disparu. Le docteur, mme aux dominos, quand il forait son
partenaire  piocher et  prendre le double-six, ce qui tait pour lui
le plus vif des plaisirs, se contentait du mouvement des paules. Et
quand--le plus rarement possible--il allait dans son pays natal pour
quelques jours, en retrouvant son cousin germain, qui, lui, en tait
encore au frottement des mains, il disait au retour  Mme Cottard: J'ai
trouv ce pauvre Ren bien commun. Avez-vous de la petite chase?
dit-il en se tournant vers Morel. Non? Alors je joue ce vieux
David.--Mais alors vous avez cinq, vous avez gagn!--Voil une belle
victoire, docteur, dit le marquis.--Une victoire  la Pyrrhus, dit
Cottard en se tournant vers le marquis et en regardant par-dessus son
lorgnon pour juger de l'effet de son mot. Si nous avons encore le temps,
dit-il  Morel, je vous donne votre revanche. C'est  moi de faire...
Ah! non, voici les voitures, ce sera pour vendredi, et je vous montrerai
un tour qui n'est pas dans une musette. M. et Mme Verdurin nous
conduisirent dehors. La Patronne fut particulirement cline avec
Saniette afin d'tre certaine qu'il reviendrait le lendemain. Mais vous
ne m'avez pas l'air couvert, mon petit, me dit M. Verdurin, chez qui
son grand ge autorisait cette appellation paternelle. On dirait que
le temps a chang. Ces mots me remplirent de joie, comme si la
vie profonde, le surgissement de combinaisons diffrentes qu'ils
impliquaient dans la nature, devait annoncer d'autres changements,
ceux-l se produisant dans ma vie, et y crer des possibilits
nouvelles. Rien qu'en ouvrant la porte sur le parc, avant de partir, on
sentait qu'un autre temps occupait depuis un instant la scne; des
souffles frais, volupt estivale, s'levaient dans la sapinire (o
jadis Mme de Cambremer rvait de Chopin) et presque imperceptiblement,
en mandres caressants, en remous capricieux, commenaient leurs lgers
nocturnes. Je refusai la couverture que, les soirs suivants, je devais
accepter, quand Albertine serait l, plutt pour le secret du plaisir
que contre le danger du froid. On chercha en vain le philosophe
norvgien. Une colique l'avait-elle saisi? Avait-il eu peur de manquer
le train? Un aroplane tait-il venu le chercher? Avait-il t emport
dans une Assomption? Toujours est-il qu'il avait disparu sans qu'on et
eu le temps de s'en apercevoir, comme un dieu. Vous avez tort, me
dit M. de Cambremer, il fait un froid de canard.--Pourquoi de canard?
demanda le docteur.--Gare aux touffements, reprit le marquis. Ma soeur
ne sort jamais le soir. Du reste, elle est assez mal hypothque en ce
moment. Ne restez pas en tout cas ainsi tte nue, mettez vite votre
couvre-chef.--Ce ne sont pas des touffements _a frigore_, dit
sentencieusement Cottard.--Ah! ah! dit M. de Cambremer en s'inclinant,
du moment que c'est votre avis...--Avis au lecteur! dit le docteur en
glissant ses regards hors de son lorgnon pour sourire. M. de Cambremer
rit, mais, persuad qu'il avait raison, il insista. Cependant, dit-il,
chaque fois que ma soeur sort le soir, elle a une crise.--Il est
inutile d'ergoter, rpondit le docteur, sans se rendre compte de son
impolitesse. Du reste, je ne fais pas de mdecine au bord de la mer,
sauf si je suis appel en consultation. Je suis ici en vacances. Il
y tait, du reste, plus encore peut-tre qu'il n'et voulu. M. de
Cambremer lui ayant dit, en montant avec lui en voiture: Nous avons
la chance d'avoir aussi prs de nous (pas de votre ct de la baie,
de l'autre, mais elle est si resserre  cet endroit-l) une autre
clbrit mdicale, le docteur du Boulbon. Cottard qui d'habitude, par
_dontologie_, s'abstenait de critiquer ses confrres, ne put s'empcher
de s'crier, comme il avait fait devant moi le jour funeste o nous
tions alls dans le petit Casino: Mais ce n'est pas un mdecin. Il
fait de la mdecine littraire, c'est de la thrapeutique fantaisiste,
du charlatanisme. D'ailleurs, nous sommes en bons termes. Je prendrais
le bateau pour aller le voir une fois si je n'tais oblig de
m'absenter. Mais  l'air que prit Cottard pour parler de du Boulbon
 M. de Cambremer, je sentis que le bateau avec lequel il ft all
volontiers le trouver et beaucoup ressembl  ce navire que, pour aller
ruiner les eaux dcouvertes par un autre mdecin littraire, Virgile
(lequel leur enlevait aussi toute leur clientle), avaient frt les
docteurs de Salerne, mais qui sombra avec eux pendant la traverse.
Adieu, mon petit Saniette, ne manquez pas de venir demain, vous
savez que mon mari vous aime beaucoup. Il aime votre esprit, votre
intelligence; mais si, vous le savez bien, il aime prendre des airs
brusques, mais il ne peut pas se passer de vous voir. C'est toujours la
premire question qu'il me pose: Est-ce que Saniette vient? j'aime tant
le voir!--Je n'ai jamais dit a, dit M. Verdurin  Saniette avec une
franchise simule qui semblait concilier parfaitement ce que disait la
Patronne avec la faon dont il traitait Saniette. Puis regardant sa
montre, sans doute pour ne pas prolonger les adieux dans l'humidit du
soir, il recommanda aux cochers de ne pas traner, mais d'tre prudents
 la descente, et assura que nous arriverions avant le train. Celui-ci
devait dposer les fidles l'un  une gare, l'autre  une autre, en
finissant par moi, aucun autre n'allant aussi loin que Balbec, et en
commenant par les Cambremer. Ceux-ci, pour ne pas faire monter leurs
chevaux dans la nuit jusqu' la Raspelire, prirent le train avec nous 
Donville-Fterne. La station la plus rapproche de chez eux n'tait pas,
en effet, celle-ci, qui, dj un peu distante du village, l'est
encore plus du chteau, mais la Sogne. En arrivant  la gare de
Donville-Fterne, M. de Cambremer tint  donner la pice, comme disait
Franoise, au cocher des Verdurin (justement le gentil cocher sensible,
 ides mlancoliques), car M. de Cambremer tait gnreux, et en cela
tait plutt du ct de sa maman. Mais, soit que le ct de son papa
intervnt ici, tout en donnant il prouvait le scrupule d'une erreur
commise--soit par lui qui, voyant mal, donnerait, par exemple, un sou
pour un franc, soit par le destinataire qui ne s'apercevrait pas
de l'importance du don qu'il lui faisait. Aussi fit-il remarquer 
celui-ci: C'est bien un franc que je vous donne, n'est-ce pas? en
faisant miroiter la pice dans la lumire, et pour que les fidles
pussent le rpter  Mme Verdurin. N'est-ce pas? c'est bien vingt sous?
comme ce n'est qu'une petite course... Lui et Mme de Cambremer nous
quittrent  la Sogne. Je dirai  ma soeur, me rpta-t-il, que vous
avez des touffements, je suis sr de l'intresser. Je compris qu'il
entendait: de lui faire plaisir. Quant  sa femme, elle employa, en
prenant cong de moi, deux de ces abrviations qui, mme crites, me
choquaient alors dans une lettre, bien qu'on s'y soit habitu depuis,
mais qui, parles, me semblent encore, mme aujourd'hui, avoir, dans
leur nglig voulu, dans leur familiarit apprise, quelque chose
d'insupportablement pdant: Contente d'avoir pass la soire avec vous,
me dit-elle; amitis  Saint-Loup, si vous le voyez. En me disant cette
phrase, Mme de Cambremer pronona Saint-Loupe. Je n'ai jamais appris qui
avait prononc ainsi devant elle, ou ce qui lui avait donn  croire
qu'il fallait prononcer ainsi. Toujours est-il que, pendant quelques
semaines, elle pronona Saint-Loupe, et qu'un homme qui avait une grande
admiration pour elle et ne faisait qu'un avec elle fit de mme. Si
d'autres personnes disaient Saint-Lou, ils insistaient, disaient avec
force Saint-Loupe, soit pour donner indirectement une leon aux autres,
soit pour se distinguer d'eux. Mais sans doute, des femmes plus
brillantes que Mme de Cambremer lui dirent, ou lui firent indirectement
comprendre, qu'il ne fallait pas prononcer ainsi, et que ce qu'elle
prenait pour de l'originalit tait une erreur qui la ferait croire peu
au courant des choses du monde, car peu de temps aprs Mme de Cambremer
redisait Saint-Lou, et son admirateur cessait galement toute
rsistance, soit qu'elle l'et chapitr, soit qu'il et remarqu qu'elle
ne faisait plus sonner la finale, et s'tait dit que, pour qu'une femme
de cette valeur, de cette nergie et de cette ambition, et cd, il
fallait que ce ft  bon escient. Le pire de ses admirateurs tait
son mari. Mme de Cambremer aimait  faire aux autres des taquineries,
souvent fort impertinentes. Sitt qu'elle s'attaquait de la sorte, soit
 moi, soit  un autre, M. de Cambremer se mettait  regarder la victime
en riant. Comme le marquis tait louche--ce qui donne une intention
d'esprit  la gaiet mme des imbciles--l'effet de ce rire tait de
ramener un peu de pupille sur le blanc, sans cela complet, de l'oeil.
Ainsi une claircie met un peu de bleu dans un ciel ouat de nuages. Le
monocle protgeait, du reste, comme un verre sur un tableau prcieux,
cette opration dlicate. Quant  l'intention mme du rire, on ne sait
trop si elle tait aimable: Ah! gredin! vous pouvez dire que vous tes
 envier. Vous tes dans les faveurs d'une femme d'un rude esprit; ou
rosse: H bien, monsieur, j'espre qu'on vous arrange, vous en avalez
des couleuvres; ou serviable: Vous savez, je suis l, je prends la
chose en riant parce que c'est pure plaisanterie, mais je ne vous
laisserais pas malmener; ou cruellement complice: Je n'ai pas  mettre
mon petit grain de sel, mais, vous voyez, je me tords de toutes
les avanies qu'elle vous prodigue. Je rigole comme un bossu, donc
j'approuve, moi le mari. Aussi, s'il vous prenait fantaisie de vous
rebiffer, vous trouveriez  qui parler, mon petit monsieur. Je vous
administrerais d'abord une paire de claques, et soignes, puis nous
irions croiser le fer dans la fort de Chantepie.

Quoi qu'il en ft de ces diverses interprtations de la gat du mari,
les foucades de la femme prenaient vite fin. Alors M. de Cambremer
cessait de rire, la prunelle momentane disparaissait, et comme on
avait perdu depuis quelques minutes l'habitude de l'oeil tout blanc,
il donnait  ce rouge Normand quelque chose  la fois d'exsangue et
d'extatique, comme si le marquis venait d'tre opr ou s'il implorait
du ciel, sous son monocle, les palmes du martyre.



CHAPITRE TROISIME

_Tristesses de M. de Charlus. Son duel fictif. Les stations du
Transatlantique. Fatigu d'Albertine, je veux rompre avec elle._


Je tombais de sommeil. Je fus mont en ascenseur jusqu' mon tage non
par le liftier, mais par le chasseur louche, qui engagea la conversation
pour me raconter que sa soeur tait toujours avec le Monsieur si riche,
et qu'une fois, comme elle avait envie de retourner chez elle au lieu
de rester srieuse, son Monsieur avait t trouver la mre du chasseur
louche et des autres enfants plus fortuns, laquelle avait ramen au
plus vite l'insense chez son ami. Vous savez, Monsieur, c'est une
grande dame que ma soeur. Elle touche du piano, cause l'espagnol. Et
vous ne le croiriez pas, pour la soeur du simple employ qui vous fait
monter l'ascenseur, elle ne se refuse rien; Madame a sa femme de chambre
 elle, je ne serais pas pat qu'elle ait un jour sa voiture. Elle
est trs jolie, si vous la voyiez, un peu trop fire, mais dame! a se
comprend. Elle a beaucoup d'esprit. Elle ne quitte jamais un htel
sans se soulager dans une armoire, une commode, pour laisser un petit
souvenir  la femme de chambre qui aura  nettoyer. Quelquefois mme,
dans une voiture, elle fait a, et aprs avoir pay sa course, se cache
dans un coin, histoire de rire en voyant rouspter le cocher qui a 
relaver sa voiture. Mon pre tait bien tomb aussi en trouvant pour mon
jeune frre ce prince indien qu'il avait connu autrefois. Naturellement,
c'est un autre genre. Mais la position est superbe. S'il n'y avait pas
les voyages, ce serait le rve. Il n'y a que moi jusqu'ici qui suis
rest sur le carreau. Mais on ne peut pas savoir. La chance est dans ma
famille; qui sait si je ne serai pas un jour prsident de la Rpublique?
Mais je vous fais babiller (je n'avais pas dit une seule parole et je
commenais  m'endormir en coutant les siennes). Bonsoir, Monsieur. Oh!
merci, Monsieur. Si tout le monde avait aussi bon coeur que vous il n'y
aurait plus de malheureux. Mais, comme dit ma soeur, il faudra toujours
qu'il y en ait pour que, maintenant que je suis riche, je puisse un peu
les emmerder. Passez-moi l'expression. Bonne nuit, Monsieur.

Peut-tre chaque soir acceptons-nous le risque de vivre, en dormant,
des souffrances que nous considrons comme nulles et non avenues parce
qu'elles seront ressenties au cours d'un sommeil que nous croyons sans
conscience.

En effet, ces soirs o je rentrais tard de la Raspelire, j'avais trs
sommeil. Mais, ds que les froids vinrent, je ne pouvais m'endormir
tout de suite car le feu clairait comme si on et allum une lampe.
Seulement ce n'tait qu'une flambe, et--comme une lampe aussi, comme le
jour quand le soir tombe--sa trop vive lumire ne tardait pas  baisser;
et j'entrais dans le sommeil, lequel est comme un second appartement que
nous aurions et o, dlaissant le ntre, nous serions all dormir. Il a
des sonneries  lui, et nous y sommes quelquefois violemment rveills
par un bruit de timbre, parfaitement entendu de nos oreilles, quand
pourtant personne n'a sonn. Il a ses domestiques, ses visiteurs
particuliers qui viennent nous chercher pour sortir, de sorte que nous
sommes prts  nous lever quand force nous est de constater, par notre
presque immdiate transmigration dans l'autre appartement, celui de la
veille, que la chambre est vide, que personne n'est venu. La race qui
l'habite, comme celle des premiers humains, est androgyne. Un homme y
apparat au bout d'un instant sous l'aspect d'une femme. Les choses
y ont une aptitude  devenir des hommes, les hommes des amis et des
ennemis. Le temps qui s'coule pour le dormeur, durant ces sommeils-l,
est absolument diffrent du temps dans lequel s'accomplit la vie de
l'homme rveill. Tantt son cours est beaucoup plus rapide, un quart
d'heure semble une journe; quelquefois beaucoup plus long, on croit
n'avoir fait qu'un lger somme, on a dormi tout le jour. Alors, sur le
char du sommeil, on descend dans des profondeurs o le souvenir ne
peut plus le rejoindre et en de desquelles l'esprit a t oblig de
rebrousser chemin.

L'attelage du sommeil, semblable  celui du soleil, va d'un pas si gal,
dans une atmosphre o ne peut plus l'arrter aucune rsistance, qu'il
faut quelque petit caillou arolithique tranger  nous (dard de l'azur
par quel Inconnu) pour atteindre le sommeil rgulier (qui sans cela
n'aurait aucune raison de s'arrter et durerait d'un mouvement pareil
jusque dans les sicles des sicles) et le faire, d'une brusque courbe,
revenir vers le rel, brler les tapes, traverser les rgions voisines
de la vie--o bientt le dormeur entendra, de celle-ci, les rumeurs
presque vagues encore, mais dj perceptibles, bien que dformes--et
atterrir brusquement au rveil. Alors de ces sommeils profonds on
s'veille dans une aurore, ne sachant qui on est, n'tant personne,
neuf, prt  tout, le cerveau se trouvant vid de ce pass qui tait la
vie jusque-l. Et peut-tre est-ce plus beau encore quand l'atterrissage
du rveil se fait brutalement et que nos penses du sommeil, drobes
par une chape d'oubli, n'ont pas le temps de revenir progressivement
avant que le sommeil ne cesse. Alors du noir orage qu'il nous semble
avoir travers (mais nous ne disons mme pas _nous_) nous sortons
gisants, sans penses, un nous qui serait sans contenu. Quel coup de
marteau l'tre ou la chose qui est l a-t-elle reu pour tout ignorer,
stupfaite jusqu'au moment o la mmoire accourue lui rend la conscience
ou la personnalit? Encore, pour ces deux genres de rveil, faut-il ne
pas s'endormir, mme profondment, sous la loi de l'habitude. Car tout
ce que l'habitude enserre dans ses filets, elle le surveille, il faut
lui chapper, prendre le sommeil au moment o on croyait faire tout
autre chose que dormir, prendre en un mot un sommeil qui ne demeure pas
sous la tutelle de la prvoyance, avec la compagnie, mme cache, de la
rflexion.

Du moins, dans ces rveils tels que je viens de les dcrire, et qui
taient la plupart du temps les miens quand j'avais dn la veille  la
Raspelire, tout se passait comme s'il en tait ainsi, et je peux
en tmoigner, moi l'trange humain qui, en attendant que la mort le
dlivre, vis les volets clos, ne sais rien du monde, reste immobile
comme un hibou et, comme celui-ci, ne vois un peu clair que dans les
tnbres. Tout se passe comme s'il en tait ainsi, mais peut-tre seule
une couche d'toupe a-t-elle empch le dormeur de percevoir le dialogue
intrieur des souvenirs et le verbiage incessant du sommeil. Car (ce qui
peut, du reste, s'expliquer aussi bien dans le premier systme, plus
vaste, plus mystrieux, plus astral) au moment o le rveil se produit,
le dormeur entend une voix intrieure qui lui dit: Viendrez-vous  ce
dner ce soir, cher ami? comme ce serait agrable! et pense: Oui,
comme ce sera agrable, j'irai; puis, le rveil s'accentuant, il se
rappelle soudain: Ma grand'mre n'a plus que quelques semaines  vivre,
assure le docteur. Il sonne, il pleure  l'ide que ce ne sera pas,
comme autrefois, sa grand'mre, sa grand'mre mourante, mais un
indiffrent valet de chambre qui va venir, lui rpondre. Du reste, quand
le sommeil l'emmenait si loin hors du monde habit par le souvenir et la
pense,  travers un ther o il tait seul, plus que seul, n'ayant mme
pas ce compagnon o l'on s'aperoit soi-mme, il tait hors du temps et
de ses mesures. Dj le valet de chambre entre, et il n'ose lui demander
l'heure, car il ignore s'il a dormi, combien d'heures il a dormi (il se
demande si ce n'est pas combien de jours, tant il revient le corps
rompu et l'esprit repos, le coeur nostalgique, comme d'un voyage trop
lointain pour n'avoir pas dur longtemps).

Certes on peut prtendre qu'il n'y a qu'un temps, pour la futile raison
que c'est en regardant la pendule qu'on a constat n'tre qu'un quart
d'heure ce qu'on avait cru une journe. Mais au moment o on le
constate, on est justement un homme veill, plong dans le temps des
hommes veills, on a dsert l'autre temps. Peut-tre mme plus qu'un
autre temps: une autre vie. Les plaisirs qu'on a dans le sommeil, on ne
les fait pas figurer dans le compte des plaisirs prouvs au cours de
l'existence. Pour ne faire allusion qu'au plus vulgairement sensuel de
tous, qui de nous, au rveil, n'a ressenti quelque agacement d'avoir
prouv, en dormant, un plaisir que, si l'on ne veut pas trop se
fatiguer, on ne peut plus, une fois veill, renouveler indfiniment ce
jour-l? C'est comme du bien perdu. On a eu du plaisir dans une autre
vie qui n'est pas la ntre. Souffrances et plaisirs du rve (qui
gnralement s'vanouissent bien vite au rveil), si nous les faisons
figurer dans un budget, ce n'est pas dans celui de la vie courante.

J'ai dit deux temps; peut-tre n'y en a-t-il qu'un seul, non que celui
de l'homme veill soit valable pour le dormeur, mais peut-tre
parce que l'autre vie, celle o on dort, n'est pas--dans sa partie
profonde--soumise  la catgorie du temps. Je me le figurais quand, aux
lendemains des dners  la Raspelire, je m'endormais si compltement.
Voici pourquoi. Je commenais  me dsesprer, au rveil, en voyant
qu'aprs que j'avais sonn dix fois, le valet de chambre n'tait pas
venu. A la onzime il entrait. Ce n'tait que la premire. Les dix
autres n'taient que des bauches, dans mon sommeil qui durait encore,
du coup de sonnette que je voulais. Mes mains gourdes n'avaient
seulement pas boug. Or ces matins-l (et c'est ce qui me fait dire que
le sommeil ignore peut-tre la loi du temps), mon effort pour m'veiller
consistait surtout en un effort pour faire entrer le bloc obscur, non
dfini, du sommeil que je venais de vivre, aux cadres du temps. Ce n'est
pas tche facile; le sommeil, qui ne sait si nous avons dormi deux
heures ou deux jours, ne peut nous fournir aucun point de repre. Et si
nous n'en trouvons pas au dehors, ne parvenant pas  rentrer dans le
temps, nous nous rendormons pour cinq minutes, qui nous semblent trois
heures.

J'ai toujours dit--et expriment--que le plus puissant des hypnotiques
est le sommeil. Aprs avoir dormi profondment deux heures, s'tre battu
avec tant de gants, et avoir nou pour toujours tant d'amitis, il est
bien plus difficile de s'veiller qu'aprs avoir pris plusieurs grammes
de vronal. Aussi, raisonnant de l'un  l'autre, je fus surpris
d'apprendre par le philosophe norvgien, qui le tenait de M. Boutroux,
son minent collgue--pardon, son confrre,--ce que M. Bergson pensait
des altrations particulires de la mmoire dues aux hypnotiques. Bien
entendu, aurait dit M. Bergson  M. Boutroux,  en croire le philosophe
norvgien, les hypnotiques pris de temps en temps,  doses modres,
n'ont pas d'influence sur cette solide mmoire de notre vie de tous les
jours, si bien installe en nous. Mais il est d'autres mmoires,
plus hautes, plus instables aussi. Un de mes collgues fait un cours
d'histoire ancienne. Il m'a dit que si, la veille, il avait pris un
cachet pour dormir, il avait de la peine, pendant son cours,  retrouver
les citations grecques dont il avait besoin. Le docteur qui lui avait
recommand ces cachets lui assura qu'ils taient sans influence sur
la mmoire. C'est peut-tre que vous n'avez pas  faire de citations
grecques, lui avait rpondu l'historien, non sans un orgueil moqueur.

Je ne sais si cette conversation entre M. Bergson et M. Boutroux est
exacte. Le philosophe norvgien, pourtant si profond et si clair,
si passionnment attentif, a pu mal comprendre. Personnellement mon
exprience m'a donn des rsultats opposs.

Les moments d'oubli qui suivent, le lendemain, l'ingestion de certains
narcotiques ont une ressemblance partielle seulement, mais troublante,
avec l'oubli qui rgne au cours d'une nuit de sommeil naturel et
profond. Or, ce que j'oublie dans l'un et l'autre cas, ce n'est pas tel
vers de Baudelaire qui me fatigue plutt, ainsi qu'un tympanon, ce
n'est pas tel concept d'un des philosophes cits, c'est la ralit
elle-mme des choses vulgaires qui m'entourent--si je dors--et dont la
non-perception fait de moi un fou; c'est, si je suis veill et sors 
la suite d'un sommeil artificiel, non pas le systme de Porphyre ou
de Plotin, dont je puis discuter aussi bien qu'un autre jour, mais la
rponse que j'ai promis de donner  une invitation, au souvenir de
laquelle s'est substitu un pur blanc. L'ide leve est reste  sa
place; ce que l'hypnotique a mis hors d'usage c'est le pouvoir d'agir
dans les petites choses, dans tout ce qui demande de l'activit pour
ressaisir juste  temps, pour empoigner tel souvenir de la vie de
tous les jours. Malgr tout ce qu'on peut dire de la survie aprs la
destruction du cerveau, je remarque qu' chaque altration du cerveau
correspond un fragment de mort. Nous possdons tous nos souvenirs,
sinon la facult de nous les rappeler, dit d'aprs M. Bergson le grand
philosophe norvgien, dont je n'ai pas essay, pour ne pas ralentir
encore, d'imiter le langage. Sinon la facult de se les rappeler. Mais
qu'est-ce qu'un souvenir qu'on ne se rappelle pas? Ou bien, allons plus
loin. Nous ne nous rappelons pas nos souvenirs des trente dernires
annes; mais ils nous baignent tout entiers; pourquoi alors s'arrter 
trente annes, pourquoi ne pas prolonger jusqu'au del de la naissance
cette vie antrieure? Du moment que je ne connais pas toute une
partie des souvenirs qui sont derrire moi, du moment qu'ils me sont
invisibles, que je n'ai pas la facult de les appeler  moi, qui me dit
que, dans cette _masse_ inconnue de moi, il n'y en a pas qui remontent 
bien au del de ma vie humaine? Si je puis avoir en moi et autour de moi
tant de souvenirs dont je ne me souviens pas, cet oubli (du moins oubli
de fait puisque je n'ai pas la facult de rien voir) peut porter sur une
vie que j'ai vcue dans le corps d'un autre homme, mme sur une autre
plante. Un mme oubli efface tout. Mais alors que signifie cette
immortalit de l'me dont le philosophe norvgien affirmait la ralit?
L'tre que je serai aprs la mort n'a pas plus de raisons de se souvenir
de l'homme que je suis depuis ma naissance que ce dernier ne se souvient
de ce que j'ai t avant elle.

Le valet de chambre entrait. Je ne lui disais pas que j'avais sonn
plusieurs fois, car je me rendais compte que je n'avais fait jusque-l
que le rve que je sonnais. J'tais effray pourtant de penser que
ce rve avait eu la nettet de la connaissance. La connaissance
aurait-elle, rciproquement, l'irralit du rve?

En revanche, je lui demandais qui avait tant sonn cette nuit. Il me
disait: personne, et pouvait l'affirmer, car le tableau des sonneries
et marqu. Pourtant j'entendais les coups rpts, presque furieux, qui
vibraient encore dans mon oreille et devaient me rester perceptibles
pendant plusieurs jours. Il est pourtant rare que le sommeil jette ainsi
dans la vie veille des souvenirs qui ne meurent pas avec lui. On peut
compter ces arolithes. Si c'est une ide que le sommeil a forge, elle
se dissocie trs vite en fragments tnus, irretrouvables. Mais, l, le
sommeil avait fabriqu des sons. Plus matriels et plus simples, ils
duraient davantage.

J'tais tonn de l'heure relativement matinale que me disait le valet
de chambre. Je n'en tais pas moins repos. Ce sont les sommeils lgers
qui ont une longue dure, parce qu'intermdiaires entre la veille et
le sommeil, gardant de la premire une notion un peu efface mais
permanente, il leur faut infiniment plus de temps pour nous reposer
qu'un sommeil profond, lequel peut tre court. Je me sentais bien 
mon aise pour une autre raison. S'il suffit de se rappeler qu'on s'est
fatigu pour sentir pniblement sa fatigue, se dire: Je me suis repos
suffit  crer le repos. Or j'avais rv que M. de Charlus avait cent
dix ans et venait de donner une paire de claques  sa propre mre;
de Mme Verdurin, qu'elle avait achet cinq milliards un bouquet de
violettes; j'tais donc assur d'avoir dormi profondment, rv 
rebours de mes notions de la veille et de toutes les possibilits de la
vie courante; cela suffisait pour que je me sentisse tout repos.

J'aurais bien tonn ma mre, qui ne pouvait comprendre l'assiduit de
M. de Charlus chez les Verdurin, si je lui avais racont (prcisment le
jour o avait t commande la toque d'Albertine, sans rien lui en dire
et pour qu'elle en et la surprise) avec qui M. de Charlus tait venu
dner dans un salon au Grand-Htel de Balbec. L'invit n'tait autre que
le valet de pied d'une cousine des Cambremer. Ce valet de pied tait
habill avec une grande lgance et, quand il traversa le hall avec le
baron, il fit homme du monde aux yeux des touristes, comme aurait dit
Saint-Loup. Mme les jeunes chasseurs, les lvites qui descendaient en
foule les degrs du temple  ce moment, parce que c'tait celui de la
relve, ne firent pas attention aux deux arrivants, dont l'un, M. de
Charlus, tenait, en baissant les yeux,  montrer qu'il leur en accordait
trs peu. Il avait l'air de se frayer un passage au milieu d'eux.
Prosprez, cher espoir d'une nation sainte, dit-il en se rappelant des
vers de Racine, cits dans un tout autre sens. Plat-il? demanda le
valet de pied, peu au courant des classiques. M. de Charlus ne lui
rpondit pas, car il mettait un certain orgueil  ne pas tenir compte
des questions et  marcher droit devant lui comme s'il n'y avait pas eu
d'autres clients de l'htel et s'il n'existait au monde que lui, baron
de Charlus. Mais ayant continu les vers de Josabeth: Venez, venez, mes
filles, il se sentit dgot et n'ajouta pas, comme elle: il faut les
appeler, car ces jeunes enfants n'avaient pas encore atteint l'ge o
le sexe est entirement form et qui plaisait  M. de Charlus.

D'ailleurs, s'il avait crit au valet de pied de Mme de Chevregny, parce
qu'il ne doutait pas de sa docilit, il l'avait espr plus viril. Il le
trouvait,  le voir, plus effmin qu'il n'et voulu. Il lui dit qu'il
aurait cru avoir affaire  quelqu'un d'autre, car il connaissait de
vue un autre valet de pied de Mme de Chevregny, qu'en effet il avait
remarqu sur la voiture. C'tait une espce de paysan fort rustaud, tout
l'oppos de celui-ci, qui, estimant au contraire ses mivreries autant
de supriorits et ne doutant pas que ce fussent ces qualits d'homme du
monde qui eussent sduit M. de Charlus, ne comprit mme pas de qui le
baron voulait parler. Mais je n'ai aucun camarade qu'un que vous ne
pouvez pas avoir reluqu, il est affreux, il a l'air d'un gros paysan.
Et  l'ide que c'tait peut-tre ce rustre que le baron avait vu, il
prouva une piqre d'amour-propre. Le baron la devina et, largissant
son enqute: Mais je n'ai pas fait un voeu spcial de ne connatre que
des gens de Mme de Chevregny, dit-il. Est-ce que ici, ou  Paris puisque
vous partez bientt, vous ne pourriez pas me prsenter beaucoup de vos
camarades d'une maison ou d'une autre?--Oh! non! rpondit le valet de
pied, je ne frquente personne de ma classe. Je ne leur parle que pour
le service. Mais il y a quelqu'un de trs bien que je pourrai vous faire
connatre.--Qui? demanda le baron.--Le prince de Guermantes. M. de
Charlus fut dpit qu'on ne lui offrt qu'un homme de cet ge, et pour
lequel, du reste, il n'avait pas besoin de la recommandation d'un valet
de pied. Aussi dclina-t-il l'offre d'un ton sec et, ne se laissant pas
dcourager par les prtentions mondaines du larbin, recommena  lui
expliquer ce qu'il voudrait, le genre, le type, soit un jockey, etc...
Craignant que le notaire, qui passait  ce moment-l, ne l'et entendu,
il crut fin de montrer qu'il parlait de tout autre chose que de ce qu'on
aurait pu croire et dit avec insistance et  la cantonade, mais comme
s'il ne faisait que continuer sa conversation: Oui, malgr mon ge j'ai
gard le got de bibeloter, le got des jolis bibelots, je fais des
folies pour un vieux bronze, pour un lustre ancien. J'adore le Beau.

Mais pour faire comprendre au valet de pied le changement de sujet qu'il
avait excut si rapidement, M. de Charlus pesait tellement sur chaque
mot, et de plus, pour tre entendu du notaire, il les criait tous si
fort, que tout ce jeu de scne et suffi  dceler ce qu'il cachait
pour des oreilles plus averties que celles de l'officier ministriel.
Celui-ci ne se douta de rien, non plus qu'aucun autre client de l'htel,
qui virent tous un lgant tranger dans le valet de pied si bien mis.
En revanche, si les hommes du monde s'y tromprent et le prirent pour un
Amricain trs chic,  peine parut-il devant les domestiques qu'il fut
devin par eux, comme un forat reconnat un forat, mme plus vite,
flair  distance comme un animal par certains animaux. Les chefs de
rang levrent l'oeil. Aim jeta un regard souponneux. Le sommelier,
haussant les paules, dit derrire sa main, parce qu'il crut cela de la
politesse, une phrase dsobligeante que tout le monde entendit.

Et mme notre vieille Franoise, dont la vue baissait et qui passait 
ce moment-l au pied de l'escalier pour aller dner aux courriers,
leva la tte, reconnut un domestique l o des convives de l'htel ne le
souponnaient pas--comme la vieille nourrice Eurycle reconnat
Ulysse bien avant les prtendants assis au festin--et, voyant marcher
familirement avec lui M. de Charlus, eut une expression accable, comme
si tout d'un coup des mchancets qu'elle avait entendu dire et n'avait
pas crues eussent acquis  ses yeux une navrante vraisemblance. Elle ne
me parla jamais, ni  personne, de cet incident, mais il dut faire faire
 son cerveau un travail considrable, car plus tard, chaque fois qu'
Paris elle eut l'occasion de voir Jupien, qu'elle avait jusque-l
tant aim, elle eut toujours avec lui de la politesse, mais qui avait
refroidi et tait toujours additionne d'une forte dose de rserve.
Ce mme incident amena au contraire quelqu'un d'autre  me faire une
confidence; ce fut Aim. Quand j'avais crois M. de Charlus, celui-ci,
qui n'avait pas cru me rencontrer, me cria, en levant la main:
bonsoir, avec l'indiffrence, apparente du moins, d'un grand seigneur
qui se croit tout permis et qui trouve plus habile d'avoir l'air de ne
pas se cacher. Or Aim, qui,  ce moment, l'observait d'un oeil mfiant
et qui vit que je saluais le compagnon de celui en qui il tait certain
de voir un domestique, me demanda le soir mme qui c'tait.

Car depuis quelque temps Aim aimait  causer ou plutt, comme il
disait, sans doute pour marquer le caractre selon lui philosophique de
ces causeries,  discuter avec moi. Et comme je lui disais souvent que
j'tais gn qu'il restt debout prs de moi pendant que je dnais au
lieu qu'il pt s'asseoir et partager mon repas, il dclarait qu'il
n'avait jamais vu un client ayant le raisonnement aussi juste. Il
causait en ce moment avec deux garons. Ils m'avaient salu, je ne
savais pas pourquoi; leurs visages m'taient inconnus, bien que dans
leur conversation rsonnt une rumeur qui ne me semblait pas nouvelle.
Aim les morignait tous deux  cause de leurs fianailles, qu'il
dsapprouvait. Il me prit  tmoin, je dis que je ne pouvais avoir
d'opinion, ne les connaissant pas. Ils me rappelrent leur nom, qu'ils
m'avaient souvent servi  Rivebelle. Mais l'un avait laiss pousser sa
moustache, l'autre l'avait rase et s'tait fait tondre; et  cause de
cela, bien que ce ft leur tte d'autrefois qui tait pose sur leurs
paules (et non une autre, comme dans les restaurations fautives de
Notre-Dame), elle m'tait reste aussi invisible que ces objets qui
chappent aux perquisitions les plus minutieuses, et qui tranent
simplement aux yeux de tous, lesquels ne les remarquent pas, sur une
chemine. Ds que je sus leur nom, je reconnus exactement la musique
incertaine de leur voix parce que je revis leur ancien visage qui la
dterminait. Ils veulent se marier et ils ne savent seulement pas
l'anglais! me dit Aim, qui ne songeait pas que j'tais peu au courant
de la profession htelire et comprenais mal que, si on ne sait pas les
langues trangres, on ne peut pas compter sur une situation.

Moi qui croyais qu'il saurait aisment que le nouveau dneur tait M. de
Charlus, et me figurais mme qu'il devait se le rappeler, l'ayant servi
dans la salle  manger quand le baron tait venu, pendant mon premier
sjour  Balbec, voir Mme de Villeparisis, je lui dis son nom. Or non
seulement Aim ne se rappelait pas le baron de Charlus, mais ce nom
parut lui produire une impression profonde. Il me dit qu'il chercherait
le lendemain dans ses affaires une lettre que je pourrais peut-tre lui
expliquer. Je fus d'autant plus tonn que M. de Charlus, quand il avait
voulu me donner un livre de Bergotte,  Balbec, la premire anne, avait
fait spcialement demander Aim, qu'il avait d retrouver ensuite
dans ce restaurant de Paris o j'avais djeun avec Saint-Loup et sa
matresse et o M. de Charlus tait venu nous espionner. Il est vrai
qu'Aim n'avait pu accomplir en personne ces missions, tant, une fois,
couch et, la seconde fois, en train de servir. J'avais pourtant de
grands doutes sur sa sincrit quand il prtendait ne pas connatre M.
de Charlus. D'une part, il avait d convenir au baron. Comme tous les
chefs d'tage de l'htel de Balbec, comme plusieurs valets de chambre
du prince de Guermantes, Aim appartenait  une race plus ancienne que
celle du prince, donc plus noble. Quand on demandait un salon, on se
croyait d'abord seul. Mais bientt dans l'office on apercevait un
sculptural matre d'htel, de ce genre trusque roux dont Aim tait le
type, un peu vieilli par les excs de champagne et voyant venir
l'heure ncessaire de l'eau de Contrexville. Tous les clients ne leur
demandaient pas que de les servir. Les commis, qui taient jeunes,
scrupuleux, presss, attendus par une matresse en ville, se drobaient.
Aussi Aim leur reprochait-il de n'tre pas srieux. Il en avait le
droit. Srieux, lui l'tait. Il avait une femme et des enfants, de
l'ambition pour eux. Aussi les avances qu'une trangre ou un tranger
lui faisaient, il ne les repoussait pas, fallt-il rester toute la nuit.
Car le travail doit passer avant tout. Il avait tellement le genre qui
pouvait plaire  M. de Charlus que je le souponnai de mensonge quand il
me dit ne pas le connatre. Je me trompais. C'est en toute vrit que
le groom avait dit au baron qu'Aim (qui lui avait pass un savon le
lendemain) tait couch (ou sorti), et l'autre fois en train de servir.
Mais l'imagination suppose au del de la ralit. Et l'embarras du groom
avait probablement excit chez M. de Charlus, quant  la sincrit de
ses excuses, des doutes qui avaient bless chez lui des sentiments
qu'Aim ne souponnait pas. On a vu aussi que Saint-Loup avait empch
Aim d'aller  la voiture o M. de Charlus qui, je ne sais comment,
s'tait procur la nouvelle adresse du matre d'htel, avait prouv
une nouvelle dception. Aim, qui ne l'avait pas remarqu, prouva un
tonnement qu'on peut concevoir quand, le soir mme du jour o j'avais
djeun avec Saint-Loup et sa matresse, il reut une lettre ferme
par un cachet aux armes de Guermantes et dont je citerai ici quelques
passages comme exemple de folie unilatrale chez un homme intelligent
s'adressant  un imbcile sens. Monsieur, je n'ai pu russir, malgr
des efforts qui tonneraient bien des gens cherchant inutilement 
tre reus et salus par moi,  obtenir que vous coutiez les quelques
explications que vous ne me demandiez pas mais que je croyais de ma
dignit et de la vtre de vous offrir. Je vais donc crire ici ce qu'il
et t plus ais de vous dire de vive voix. Je ne vous cacherai pas
que, la premire fois que je vous ai vu  Balbec, votre figure m'a
t franchement antipathique. Suivaient alors des rflexions sur la
ressemblance--remarque le second jour seulement--avec un ami dfunt
pour qui M. de Charlus avait eu une grande affection. J'avais eu alors
un moment l'ide que vous pouviez, sans gner en rien votre profession,
venir, en faisant avec moi les parties de cartes avec lesquelles sa
gaiet savait dissiper ma tristesse, me donner l'illusion qu'il n'tait
pas mort. Quelle que soit la nature des suppositions plus ou moins
sottes que vous avez probablement faites et plus  la porte d'un
serviteur (qui ne mrite mme pas ce nom puisque il n'a pas voulu
servir) que la comprhension d'un sentiment si lev, vous avez
probablement cru vous donner de l'importance, ignorant qui j'tais et ce
que j'tais, en me faisant rpondre, quand je vous faisais demander
un livre, que vous tiez couch; or c'est une erreur de croire qu'un
mauvais procd ajoute jamais  la grce, dont vous tes d'ailleurs
entirement dpourvu. J'aurais bris l si par hasard, le lendemain
matin, je ne vous avais pu parler. Votre ressemblance avec mon pauvre
ami s'accentua tellement, faisant disparatre jusqu' la forme
insupportable de votre menton prominent, que je compris que c'tait le
dfunt qui  ce moment vous prtait de son expression si bonne afin de
vous permettre de me ressaisir, et de vous empcher de manquer la chance
unique qui s'offrait  vous. En effet, quoique je ne veuille pas,
puisque tout cela n'a plus d'objet et que je n'aurai plus l'occasion de
vous rencontrer en cette vie, mler  tout cela de brutales questions
d'intrt, j'aurais t trop heureux d'obir  la prire du mort (car je
crois  la communion des saints et  leur vellit d'intervention dans
le destin des vivants), d'agir avec vous comme avec lui, qui avait
sa voiture, ses domestiques, et  qui il tait bien naturel que je
consacrasse la plus grande partie de mes revenus puisque je l'aimais
comme un fils. Vous en avez dcid autrement. A ma demande que vous me
rapportiez un livre, vous avez fait rpondre que vous aviez  sortir.
Et ce matin, quand je vous ai fait demander de venir  ma voiture, vous
m'avez, si je peux parler ainsi sans sacrilge, reni pour la troisime
fois. Vous m'excuserez de ne pas mettre dans cette enveloppe les
pourboires levs que je comptais vous donner  Balbec et auxquels il
me serait trop pnible de m'en tenir  l'gard de quelqu'un avec qui
j'avais cru un moment tout partager. Tout au plus pourriez-vous m'viter
de faire auprs de vous, dans votre restaurant, une quatrime tentative
inutile et jusqu' laquelle ma patience n'ira pas. (Et ici M. de Charlus
donnait son adresse, l'indication des heures o on le trouverait,
etc...) Adieu, Monsieur. Comme je crois que, ressemblant tant  l'ami
que j'ai perdu, vous ne pouvez tre entirement stupide, sans quoi la
physiognomonie serait une science fausse, je suis persuad qu'un jour,
si vous repensez  cet incident, ce ne sera pas sans prouver quelque
regret et quelque remords. Pour ma part, croyez que bien sincrement je
n'en garde aucune amertume. J'aurais mieux aim que nous nous quittions
sur un moins mauvais souvenir que cette troisime dmarche inutile. Elle
sera vite oublie. Nous sommes comme ces vaisseaux que vous avez d
apercevoir parfois de Balbec, qui se sont croiss un moment; il et pu
y avoir avantage pour chacun d'eux  stopper; mais l'un a jug
diffremment; bientt ils ne s'apercevront mme plus  l'horizon, et la
rencontre est efface; mais avant cette sparation dfinitive, chacun
salue l'autre, et c'est ce que fait ici, Monsieur, en vous souhaitant
bonne chance, le Baron de Charlus.

Aim n'avait pas mme lu cette lettre jusqu'au bout, n'y comprenant rien
et se mfiant d'une mystification. Quand je lui eus expliqu qui tait
le baron, il parut quelque peu rveur et prouva ce regret que M. de
Charlus lui avait prdit. Je ne jurerais mme pas qu'il n'et alors
crit pour s'excuser  un homme qui donnait des voitures  ses amis.
Mais dans l'intervalle M. de Charlus avait fait la connaissance de
Morel. Tout au plus, les relations avec celui-ci tant peut-tre
platoniques, M. de Charlus recherchait-il parfois, pour un soir, une
compagnie comme celle dans laquelle je venais de le rencontrer dans le
hall. Mais il ne pouvait plus dtourner de Morel le sentiment violent
qui, libre quelques annes plus tt, n'avait demand qu' se fixer sur
Aim et qui avait dict la lettre dont j'tais gn pour M. de Charlus
et que m'avait montre le matre d'htel. Elle tait,  cause de l'amour
antisocial qu'tait celui de M. de Charlus, un exemple plus frappant de
la force insensible et puissante qu'ont ces courants de la passion et
par lesquels l'amoureux, comme un nageur entran sans s'en apercevoir,
bien vite perd de vue la terre. Sans doute l'amour d'un homme normal
peut aussi, quand l'amoureux, par l'intervention successive de ses
dsirs, de ses regrets, de ses dceptions, de ses projets, construit
tout un roman sur une femme qu'il ne connat pas, permettre de mesurer
un assez notable cartement de deux branches de compas. Tout de mme
un tel cartement tait singulirement largi par le caractre d'une
passion qui n'est pas gnralement partage et par la diffrence des
conditions de M. de Charlus et d'Aim.

Tous les jours, je sortais avec Albertine. Elle s'tait dcide 
se remettre  la peinture et avait d'abord choisi, pour travailler,
l'glise Saint-Jean de la Haise qui n'est plus frquente par personne
et est connue de trs peu, difficile  se faire indiquer, impossible 
dcouvrir sans tre guid, longue  atteindre dans son isolement,  plus
d'une demi-heure de la station d'preville, les dernires maisons
du village de Quetteholme depuis longtemps passes. Pour le nom
d'preville, je ne trouvai pas d'accord le livre du cur et les
renseignements de Brichot. D'aprs l'un, preville tait l'ancienne
_Sprevilla_; l'autre indiquait comme tymologie _Aprivilla_. La premire
fois nous prmes un petit chemin de fer dans la direction oppose 
Fterne, c'est--dire vers Grattevast. Mais c'tait la canicule et
'avait dj t terrible de partir tout de suite aprs le djeuner.
J'eusse mieux aim ne pas sortir si tt; l'air lumineux et brlant
veillait des ides d'indolence et de rafrachissement. Il remplissait
nos chambres,  ma mre et  moi, selon leur exposition,  des
tempratures ingales, comme des chambres de balnation. Le cabinet de
toilette de maman, festonn par le soleil, d'une blancheur clatante et
mauresque, avait l'air plong au fond d'un puits,  cause des quatre
murs en pltras sur lesquels il donnait, tandis que tout en haut,
dans le carr laiss vide, le ciel, dont on voyait glisser, les uns
par-dessus les autres, les flots moelleux et superposs, semblait (
cause du dsir qu'on avait), situ sur une terrasse ou, vu  l'envers
dans quelque glace accroche  la fentre, une piscine pleine d'une eau
bleue, rserve aux ablutions. Malgr cette brlante temprature, nous
avions t prendre le train d'une heure. Mais Albertine avait eu trs
chaud dans le wagon, plus encore dans le long trajet  pied, et j'avais
peur qu'elle ne prt froid en restant ensuite immobile dans ce creux
humide que le soleil n'atteint pas. D'autre part, et ds nos premires
visites  Elstir, m'tant rendu compte qu'elle et apprci non
seulement le luxe, mais mme un certain confort dont son manque d'argent
la privait, je m'tais entendu avec un loueur de Balbec afin que tous
les jours une voiture vnt nous chercher. Pour avoir moins chaud nous
prenions par la fort de Chantepie. L'invisibilit des innombrables
oiseaux, quelques-uns  demi marins, qui s'y rpondaient  ct de nous
dans les arbres donnait la mme impression de repos qu'on a les yeux
ferms. A ct d'Albertine, enchan par ses bras au fond de la voiture,
j'coutais ces Ocanides. Et quand par hasard j'apercevais l'un de ces
musiciens qui passaient d'une feuille sous une autre, il y avait si peu
de lien apparent entre lui et ses chants que je ne croyais pas voir la
cause de ceux-ci dans le petit corps sautillant, humble, tonn et sans
regard. La voiture ne pouvait pas nous conduire jusqu' l'glise. Je
la faisais arrter au sortir de Quetteholme et je disais au revoir 
Albertine. Car elle m'avait effray en me disant de cette glise comme
d'autres monuments, de certains tableaux: Quel plaisir ce serait de
voir cela avec vous! Ce plaisir-l, je ne me sentais pas capable de le
donner. Je n'en ressentais devant les belles choses que si j'tais seul,
ou feignais de l'tre et me taisais. Mais puisqu'elle avait cru pouvoir
prouver, grce  moi, des sensations d'art qui ne se communiquent
pas ainsi, je trouvais plus prudent de lui dire que je la quittais,
viendrais la rechercher  la fin de la journe, mais que d'ici l il
fallait que je retournasse avec la voiture faire une visite  Mme
Verdurin ou aux Cambremer, ou mme passer une heure avec maman  Balbec,
mais jamais plus loin. Du moins, les premiers temps. Car Albertine
m'ayant une fois dit par caprice: C'est ennuyeux que la nature ait si
mal fait les choses et qu'elle ait mis Saint-Jean de la Haise d'un ct,
la Raspelire d'un autre, qu'on soit pour toute la journe emprisonne
dans l'endroit qu'on a choisi; ds que j'eus reu la toque et le voile,
je commandai, pour mon malheur, une automobile  Saint-Fargeau (_Sanctus
Ferreolus_ selon le livre du cur). Albertine, laisse par moi dans
l'ignorance, et qui tait venue me chercher, fut surprise en entendant
devant l'htel le ronflement du moteur, ravie quand elle sut que cette
auto tait pour nous. Je la fis monter un instant dans ma chambre. Elle
sautait de joie. Nous allons faire une visite aux Verdurin?--Oui, mais
il vaut mieux que vous n'y alliez pas dans cette tenue puisque vous
allez avoir votre auto. Tenez, vous serez mieux ainsi. Et je sortis la
toque et le voile, que j'avais cachs. C'est  moi? Oh! ce que
vous tes gentil, s'cria-t-elle en me sautant au cou. Aim, nous
rencontrant dans l'escalier, fier de l'lgance d'Albertine et de notre
moyen de transport, car ces voitures taient assez rares  Balbec, se
donna le plaisir de descendre derrire nous. Albertine, dsirant tre
vue un peu dans sa nouvelle toilette, me demanda de faire relever la
capote, qu'on baisserait ensuite pour que nous soyons plus librement
ensemble. Allons, dit Aim au mcanicien, qu'il ne connaissait
d'ailleurs pas et qui n'avait pas boug, tu n'entends pas qu'on te dit
de relever ta capote? Car Aim, dessal par la vie d'htel, o il avait
conquis, du reste, un rang minent, n'tait pas aussi timide que le
cocher de fiacre pour qui Franoise tait une dame; malgr le manque
de prsentation pralable, les plbiens qu'il n'avait jamais vus il
les tutoyait, sans qu'on st trop si c'tait de sa part ddain
aristocratique ou fraternit populaire. Je ne suis pas libre, rpondit
le chauffeur qui ne me connaissait pas. Je suis command pour Mlle
Simonet. Je ne peux pas conduire Monsieur. Aim s'esclaffa: Mais
voyons, grand gourdiflot, rpondit-il au mcanicien, qu'il convainquit
aussitt, c'est justement Mlle Simonet, et Monsieur, qui te commande
de lever ta capote, est justement ton patron. Et comme Aim, quoique
n'ayant pas personnellement de sympathie pour Albertine, tait  cause
de moi fier de la toilette qu'elle portait, il glissa au chauffeur:
T'en conduirais bien tous les jours, hein! si tu pouvais, des
princesses comme a! Cette premire fois, ce ne fut pas moi seul
qui pus aller  la Raspelire, comme je fis d'autres jours pendant
qu'Albertine peignait; elle voulut y venir avec moi. Elle pensait bien
que nous pourrions nous arrter  et l sur la route, mais croyait
impossible de commencer par aller  Saint-Jean de la Haise, c'est--dire
dans une autre direction, et de faire une promenade qui semblait voue
 un jour diffrent. Elle apprit au contraire du mcanicien que rien
n'tait plus facile que d'aller  Saint-Jean o il serait en vingt
minutes, et que nous y pourrions rester, si nous le voulions, plusieurs
heures, ou pousser beaucoup plus loin, car de Quetteholme  la
Raspelire il ne mettrait pas plus de trente-cinq minutes. Nous le
comprmes ds que la voiture, s'lanant, franchit d'un seul bond vingt
pas d'un excellent cheval. Les distances ne sont que le rapport de
l'espace au temps et varient avec lui. Nous exprimons la difficult que
nous avons  nous rendre  un endroit, dans un systme de lieues, de
kilomtres, qui devient faux ds que cette difficult diminue. L'art en
est aussi modifi, puisqu'un village, qui semblait dans un autre monde
que tel autre, devient son voisin dans un paysage dont les dimensions
sont changes. En tout cas, apprendre qu'il existe peut-tre un univers
o 2 et 2 font 5 et o la ligne droite n'est pas le chemin le plus
court d'un point  un autre, et beaucoup moins tonn Albertine que
d'entendre le mcanicien lui dire qu'il tait facile d'aller dans
une mme aprs-midi  Saint-Jean et  la Raspelire. Douville et
Quetteholme, Saint-Mars-le-Vieux et Saint-Mars-le-Vtu, Gourville et
Balbec-le-Vieux, Tourville et Fterne, prisonniers aussi hermtiquement
enferms jusque-l dans la cellule de jours distincts que jadis
Msglise et Guermantes, et sur lesquels les mmes yeux ne pouvaient
se poser dans un seul aprs-midi, dlivrs maintenant par le gant aux
bottes de sept lieues, vinrent assembler autour de l'heure de notre
goter leurs clochers et leurs tours, leurs vieux jardins que le bois
avoisinant s'empressait de dcouvrir.

Arrive au bas de la route de la Corniche, l'auto monta d'un seul trait,
avec un bruit continu comme un couteau qu'on repasse, tandis que la mer,
abaisse, s'largissait au-dessous de nous. Les maisons anciennes et
rustiques de Montsurvent accoururent en tenant serrs contre elles leur
vigne ou leur rosier; les sapins de la Raspelire, plus agits que
quand s'levait le vent du soir, coururent dans tous les sens pour nous
viter, et un domestique nouveau que je n'avais encore jamais vu vint
nous ouvrir au perron, pendant que le fils du jardinier, trahissant des
dispositions prcoces, dvorait des yeux la place du moteur. Comme
ce n'tait pas un lundi, nous ne savions pas si nous trouverions Mme
Verdurin, car sauf ce jour-l, o elle recevait, il tait imprudent
d'aller la voir  l'improviste. Sans doute elle restait chez elle en
principe, mais cette expression, que Mme Swann employait au temps o
elle cherchait elle aussi  se faire son petit clan et  attirer les
clients en ne bougeant pas, dt-elle souvent ne pas faire ses frais,
et qu'elle traduisait avec contresens en par principe, signifiait
seulement en rgle gnrale, c'est--dire avec de nombreuses
exceptions. Car non seulement Mme Verdurin aimait  sortir, mais elle
poussait fort loin les devoirs de l'htesse, et quand elle avait eu du
monde  djeuner, aussitt aprs le caf, les liqueurs et les cigarettes
(malgr le premier engourdissement de la chaleur et de la digestion o
on et mieux aim,  travers les feuillages de la terrasse, regarder le
paquebot de Jersey passer sur la mer d'mail), le programme comprenait
une suite de promenades au cours desquelles les convives, installs de
force en voiture, taient emmens malgr eux vers l'un ou l'autre des
points de vue qui foisonnent autour de Douville. Cette deuxime partie
de la fte n'tait pas, du reste (l'effort de se lever et de monter
en voiture accompli), celle qui plaisait le moins aux invits, dj
prpars par les mets succulents, les vins fins ou le cidre mousseux,
 se laisser facilement griser par la puret de la brise et la
magnificence des sites. Mme Verdurin faisait visiter ceux-ci aux
trangers un peu comme des annexes (plus ou moins lointaines) de sa
proprit, et qu'on ne pouvait pas ne pas aller voir du moment qu'on
venait djeuner chez elle et, rciproquement, qu'on n'aurait pas connus
si on n'avait pas t reu chez la Patronne. Cette prtention de
s'arroger un droit unique sur les promenades comme sur le jeu de Morel
et jadis de Dechambre, et de contraindre les paysages  faire partie
du petit clan, n'tait pas, du reste, aussi absurde qu'elle semble au
premier abord. Mme Verdurin se moquait non seulement de l'absence de
got que, selon elle, les Cambremer montraient dans l'ameublement de
la Raspelire et l'arrangement du jardin, mais encore de leur manque
d'initiative dans les promenades qu'ils faisaient, ou faisaient faire,
aux environs. De mme que, selon elle, la Raspelire ne commenait 
devenir ce qu'elle aurait d tre que depuis qu'elle tait l'asile
du petit clan, de mme elle affirmait que les Cambremer, refaisant
perptuellement dans leur calche, le long du chemin de fer, au bord de
la mer, la seule vilaine route qu'il y et dans les environs, habitaient
le pays de tout temps mais ne le connaissaient pas. Il y avait du vrai
dans cette assertion. Par routine, dfaut d'imagination, incuriosit
d'une rgion qui semble rebattue parce qu'elle est si voisine, les
Cambremer ne sortaient de chez eux que pour aller toujours aux mmes
endroits et par les mmes chemins. Certes ils riaient beaucoup de la
prtention des Verdurin de leur apprendre leur propre pays. Mais, mis au
pied du mur, eux, et mme leur cocher, eussent t incapables de nous
conduire aux splendides endroits, un peu secrets, o nous menait
M. Verdurin, levant ici la barrire d'une proprit prive, mais
abandonne, o d'autres n'eussent pas cru pouvoir s'aventurer; l
descendant de voiture pour suivre un chemin qui n'tait pas carrossable,
mais tout cela avec la rcompense certaine d'un paysage merveilleux.
Disons, du reste, que le jardin de la Raspelire tait en quelque sorte
un abrg de toutes les promenades qu'on pouvait faire  bien des
kilomtres alentour. D'abord  cause de sa position dominante, regardant
d'un ct la valle, de l'autre la mer, et puis parce que, mme d'un
seul ct, celui de la mer par exemple, des perces avaient t faites
au milieu des arbres de telle faon que d'ici on embrassait tel horizon,
de l tel autre. Il y avait  chacun de ces points de vue un banc; on
venait s'asseoir tour  tour sur celui d'o on dcouvrait Balbec, ou
Parville, ou Douville. Mme, dans une seule direction, avait t plac
un banc plus ou moins  pic sur la falaise, plus ou moins en retrait.
De ces derniers, on avait un premier plan de verdure et un horizon qui
semblait dj le plus vaste possible, mais qui s'agrandissait infiniment
si, continuant par un petit sentier, on allait jusqu' un banc suivant
d'o l'on embrassait tout le cirque de la mer. L on percevait
exactement le bruit des vagues, qui ne parvenait pas au contraire dans
les parties plus enfonces du jardin, l o le flot se laissait voir
encore, mais non plus entendre. Ces lieux de repos portaient,  la
Raspelire, pour les matres de maison, le nom de vues. Et en effet
ils runissaient autour du chteau les plus belles vues des pays
avoisinants, des plages ou des forts, aperus fort diminus par
l'loignement, comme Hadrien avait assembl dans sa villa des rductions
des monuments les plus clbres des diverses contres. Le nom qui
suivait le mot vue n'tait pas forcment celui d'un lieu de la cte,
mais souvent de la rive oppose de la baie et qu'on dcouvrait, gardant
un certain relief malgr l'tendue du panorama. De mme qu'on prenait un
ouvrage dans la bibliothque de M. Verdurin pour aller lire une heure 
la vue de Balbec, de mme, si le temps tait clair, on allait prendre
des liqueurs  la vue de Rivebelle,  condition pourtant qu'il ne ft
pas trop de vent, car, malgr les arbres plants de chaque ct, l
l'air tait vif. Pour en revenir aux promenades en voiture que Mme
Verdurin organisait pour l'aprs-midi, la Patronne, si au retour elle
trouvait les cartes de quelque mondain de passage sur la cte,
feignait d'tre ravie mais tait dsole d'avoir manqu sa visite, et
(bien qu'on ne vnt encore que pour voir la maison ou connatre
pour un jour une femme dont le salon artistique tait clbre, mais
infrquentable  Paris) le faisait vite inviter par M. Verdurin  venir
dner au prochain mercredi. Comme souvent le touriste tait oblig de
repartir avant, ou craignait les retours tardifs, Mme Verdurin avait
convenu que, le samedi, on la trouverait toujours  l'heure du goter.
Ces goters n'taient pas extrmement nombreux et j'en avais connu 
Paris de plus brillants chez la princesse de Guermantes, chez Mme de
Galliffet ou Mme d'Arpajon. Mais justement, ici ce n'tait plus Paris et
le charme du cadre ne ragissait pas pour moi que sur l'agrment de la
runion, mais sur la qualit des visiteurs. La rencontre de tel mondain,
laquelle  Paris ne me faisait aucun plaisir, mais qui  la Raspelire,
o il tait venu de loin par Fterne ou la fort de Chantepie, changeait
de caractre, d'importance, devenait un agrable incident. Quelquefois
c'tait quelqu'un que je connaissais parfaitement bien et que je n'eusse
pas fait un pas pour retrouver chez les Swann. Mais son nom sonnait
autrement sur cette falaise, comme celui d'un acteur qu'on entend
souvent dans un thtre, imprim sur l'affiche, en une autre couleur,
d'une reprsentation extraordinaire et de gala, o sa notorit se
multiplie tout  coup de l'imprvu du contexte. Comme  la campagne on
ne se gne pas, le mondain prenait souvent sur lui d'amener les amis
chez qui il habitait, faisant valoir tout bas comme excuse  Mme
Verdurin qu'il ne pouvait les lcher, demeurant chez eux;  ces htes,
en revanche, il feignait d'offrir comme une sorte de politesse de leur
faire connatre ce divertissement, dans une vie de plage monotone,
d'aller dans un centre spirituel, de visiter une magnifique demeure et
de faire un excellent goter. Cela composait tout de suite une runion
de plusieurs personnes de demi-valeur; et si un petit bout de jardin
avec quelques arbres, qui paratrait mesquin  la campagne, prend un
charme extraordinaire avenue Gabriel, ou bien rue de Monceau, o des
multimillionnaires seuls peuvent se l'offrir, inversement des seigneurs
qui sont de second plan dans une soire parisienne prenaient toute leur
valeur, le lundi aprs-midi,  la Raspelire. A peine assis autour de
la table couverte d'une nappe brode de rouge et sous les trumeaux en
camaeu, on leur servait des galettes, des feuillets normands, des
tartes en bateaux, remplies de cerises comme des perles de corail, des
diplomates, et aussitt ces invits subissaient, de l'approche de la
profonde coupe d'azur sur laquelle s'ouvraient les fentres et qu'on
ne pouvait pas ne pas voir en mme temps qu'eux, une altration, une
transmutation profonde qui les changeait en quelque chose de plus
prcieux. Bien plus, mme avant de les avoir vus, quand on venait le
lundi chez Mme Verdurin, les gens qui,  Paris, n'avaient plus que
des regards fatigus par l'habitude pour les lgants attelages qui
stationnaient devant un htel somptueux, sentaient leur coeur battre
 la vue des deux ou trois mauvaises tapissires arrtes devant la
Raspelire, sous les grands sapins. Sans doute c'tait que le cadre
agreste tait diffrent et que les impressions mondaines, grce 
cette transposition, redevenaient fraches. C'tait aussi parce que la
mauvaise voiture prise pour aller voir Mme Verdurin voquait une belle
promenade et un coteux forfait conclu avec un cocher qui avait
demand tant pour la journe. Mais la curiosit lgrement mue 
l'gard des arrivants, encore impossibles  distinguer, tenait aussi de
ce que chacun se demandait: Qui est-ce que cela va tre? question 
laquelle il tait difficile de rpondre, ne sachant pas qui avait pu
venir passer huit jours chez les Cambremer ou ailleurs, et qu'on aime
toujours  se poser dans les vies agrestes, solitaires, o la rencontre
d'un tre humain qu'on n'a pas vu depuis longtemps, ou la prsentation
 quelqu'un qu'on ne connat pas, cesse d'tre cette chose fastidieuse
qu'elle est dans la vie de Paris, et interrompt dlicieusement l'espace
vide des vies trop isoles, o l'heure mme du courrier devient
agrable. Et le jour o nous vnmes en automobile  la Raspelire, comme
ce n'tait pas lundi, M. et Mme Verdurin devaient tre en proie  ce
besoin de voir du monde qui trouble les hommes et les femmes et donne
envie de se jeter par la fentre au malade qu'on a enferm loin des
siens, pour une cure d'isolement. Car le nouveau domestique aux pieds
plus rapides, et dj familiaris avec ces expressions, nous ayant
rpondu que si Madame n'tait pas sortie elle devait tre  la vue de
Douville, qu'il allait aller voir, il revint aussitt nous dire que
celle-ci allait nous recevoir. Nous la trouvmes un peu dcoiffe, car
elle arrivait du jardin, de la basse-cour et du potager, o elle tait
alle donner  manger  ses paons et  ses poules, chercher des oeufs,
cueillir des fruits et des fleurs pour faire son chemin de table,
chemin qui rappelait en petit celui du parc; mais, sur la table, il
donnait cette distinction de ne pas lui faire supporter que des choses
utiles et bonnes  manger; car, autour de ces autres prsents du jardin
qu'taient les poires, les oeufs battus  la neige, montaient de hautes
tiges de viprines, d'oeillets, de roses et de coreopsis entre lesquels
on voyait, comme entre des pieux indicateurs et fleuris, se dplacer,
par le vitrage de la fentre, les bateaux du large. A l'tonnement que
M. et Mme Verdurin, s'interrompant de disposer les fleurs pour recevoir
les visiteurs annoncs, montrrent, en voyant que ces visiteurs
n'taient autres qu'Albertine et moi, je vis bien que le nouveau
domestique, plein de zle, mais  qui mon nom n'tait pas encore
familier, l'avait mal rpt et que Mme Verdurin, entendant le nom
d'htes inconnus, avait tout de mme dit de faire entrer, ayant
besoin de voir n'importe qui. Et le nouveau domestique contemplait ce
spectacle, de la porte, afin de comprendre le rle que nous jouions dans
la maison. Puis il s'loigna en courant,  grandes enjambes, car il
n'tait engag que de la veille. Quand Albertine eut bien montr sa
toque et son voile aux Verdurin, elle me jeta un regard pour me rappeler
que nous n'avions pas trop de temps devant nous pour ce que nous
dsirions faire. Mme Verdurin voulait que nous attendissions le goter,
mais nous refusmes, quand tout d'un coup se dvoila un projet qui et
mis  nant tous les plaisirs que je me promettais de ma promenade
avec Albertine: la Patronne, ne pouvant se dcider  nous quitter, ou
peut-tre  laisser chapper une distraction nouvelle, voulait revenir
avec nous. Habitue ds longtemps  ce que, de sa part, les offres de ce
genre ne fissent pas plaisir, et n'tant probablement pas certaine que
celle-ci nous en causerait un, elle dissimula sous un excs d'assurance
la timidit qu'elle prouvait en nous l'adressant, et n'ayant mme pas
l'air de supposer qu'il pt y avoir doute sur notre rponse, elle ne
nous posa pas de question, mais dit  son mari, en parlant d'Albertine
et de moi, comme si elle nous faisait une faveur: Je les ramnerai,
moi. En mme temps s'appliqua sur sa bouche un sourire qui ne lui
appartenait pas en propre, un sourire que j'avais dj vu  certaines
gens quand ils disaient  Bergotte, d'un air fin: J'ai achet votre
livre, c'est comme cela, un de ces sourires collectifs, universaux,
que, quand ils en ont besoin--comme on se sert du chemin de fer et des
voitures de dmnagement--empruntent les individus, sauf quelques-uns
trs raffins, comme Swann ou comme M. de Charlus, aux lvres de qui
je n'ai jamais vu se poser ce sourire-l. Ds lors ma visite tait
empoisonne. Je fis semblant de ne pas avoir compris. Au bout d'un
instant il devint vident que M. Verdurin serait de la fte. Mais ce
sera bien long pour M. Verdurin, dis-je.--Mais non, me rpondit Mme
Verdurin d'un air condescendant et gay, il dit que a l'amusera
beaucoup de refaire avec cette jeunesse cette route qu'il a tant suivie
autrefois; au besoin il montera  ct du wattman, cela ne l'effraye
pas, et nous reviendrons tous les deux bien sagement par le train, comme
de bons poux. Regardez, il a l'air enchant. Elle semblait parler d'un
vieux grand peintre plein de bonhomie qui, plus jeune que les jeunes,
met sa joie  barbouiller des images pour faire rire ses petits-enfants.
Ce qui ajoutait  ma tristesse est qu'Albertine semblait ne pas la
partager et trouver amusant de circuler ainsi par tout le pays avec les
Verdurin. Quant  moi, le plaisir que je m'tais promis de prendre avec
elle tait si imprieux que je ne voulus pas permettre  la Patronne de
le gcher; j'inventai des mensonges, que les irritantes menaces de Mme
Verdurin rendaient excusables, mais qu'Albertine, hlas! contredisait.
Mais nous avons une visite  faire, dis-je.--Quelle visite? demanda
Albertine.--Je vous expliquerai, c'est indispensable.--H bien! nous
vous attendrons, dit Mme Verdurin rsigne  tout. A la dernire
minute, l'angoisse de me sentir ravir un bonheur si dsir me donna le
courage d'tre impoli. Je refusai nettement, allguant  l'oreille de
Mme Verdurin, qu' cause d'un chagrin qu'avait eu Albertine et sur
lequel elle dsirait me consulter, il fallait absolument que je fusse
seul avec elle. La Patronne prit un air courrouc: C'est bon, nous
ne viendrons pas, me dit-elle d'une voix tremblante de colre. Je la
sentis si fche que, pour avoir l'air de cder un peu: Mais on aurait
peut-tre pu...--Non, reprit-elle, plus furieuse encore, quand j'ai
dit non, c'est non. Je me croyais brouill avec elle, mais elle nous
rappela  la porte pour nous recommander de ne pas lcher le lendemain
mercredi, et de ne pas venir avec cette affaire-l, qui tait dangereuse
la nuit, mais par le train, avec tout le petit groupe, et elle fit
arrter l'auto dj en marche sur la pente du parc parce que le
domestique avait oubli de mettre dans la capote le carr de tarte et
les sabls qu'elle avait fait envelopper pour nous. Nous repartmes
escorts un moment par les petites maisons accourues avec leurs fleurs.
La figure du pays nous semblait toute change tant, dans l'image
topographique que nous nous faisons de chacun d'eux, la notion d'espace
est loin d'tre celle qui joue le plus grand rle. Nous avons dit que
celle du temps les carte davantage. Elle n'est pas non plus la seule.
Certains lieux que nous voyons toujours isols nous semblent sans
commune mesure avec le reste, presque hors du monde, comme ces gens que
nous avons connus dans des priodes  part de notre vie, au rgiment,
dans notre enfance, et que nous ne relions  rien. La premire anne
de mon sjour  Balbec, il y avait une hauteur o Mme de Villeparisis
aimait  nous conduire, parce que de l on ne voyait que l'eau et les
bois, et qui s'appelait Beaumont. Comme le chemin qu'elle faisait
prendre pour y aller, et qu'elle trouvait le plus joli  cause de ses
vieux arbres, montait tout le temps, sa voiture tait oblige d'aller
au pas et mettait trs longtemps. Une fois arrivs en haut, nous
descendions, nous nous promenions un peu, remontions en voiture,
revenions par le mme chemin, sans avoir rencontr aucun village, aucun
chteau. Je savais que Beaumont tait quelque chose de trs curieux, de
trs loin, de trs haut, je n'avais aucune ide de la direction o
cela se trouvait, n'ayant jamais pris le chemin de Beaumont pour aller
ailleurs; on mettait, du reste, beaucoup de temps en voiture pour y
arriver. Cela faisait videmment partie du mme dpartement (ou de la
mme province) que Balbec, mais tait situ pour moi dans un autre plan,
jouissait d'un privilge spcial d'exterritorialit. Mais l'automobile,
qui ne respecte aucun mystre, aprs avoir dpass Incarville, dont
j'avais encore les maisons dans les yeux, comme nous descendions la cte
de traverse qui aboutit  Parville (_Paterni villa_), apercevant la mer
d'un terre-plein o nous tions, je demandai comment s'appelait cet
endroit, et avant mme que le chauffeur m'et rpondu, je reconnus
Beaumont,  ct duquel je passais ainsi sans le savoir chaque fois
que je prenais le petit chemin de fer, car il tait  deux minutes de
Parville. Comme un officier de mon rgiment qui m'et sembl un tre
spcial, trop bienveillant et simple pour tre de grande famille, trop
lointain dj et mystrieux pour tre simplement d'une grande famille,
et dont j'aurais appris qu'il tait beau-frre, cousin de telles ou
telles personnes avec qui je dnais en ville, ainsi Beaumont, reli tout
d'un coup  des endroits dont je le croyais si distinct, perdit son
mystre et prit sa place dans la rgion, me faisant penser avec terreur
que Madame Bovary et la Sanseverina m'eussent peut-tre sembl des
tres pareils aux autres si je les eusse rencontres ailleurs que dans
l'atmosphre close d'un roman. Il peut sembler que mon amour pour les
feriques voyages en chemin de fer aurait d m'empcher de partager
l'merveillement d'Albertine devant l'automobile qui mne, mme un
malade, l o il veut, et empche--comme je l'avais fait jusqu'ici--de
considrer l'emplacement comme la marque individuelle, l'essence sans
succdan des beauts inamovibles. Et sans doute, cet emplacement,
l'automobile n'en faisait pas, comme jadis le chemin de fer, quand
j'tais venu de Paris  Balbec, un but soustrait aux contingences de la
vie ordinaire, presque idal au dpart et qui, le restant  l'arrive,
 l'arrive dans cette grande demeure o n'habite personne et qui porte
seulement le nom de la ville, la gare, a l'air d'en promettre enfin
l'accessibilit, comme elle en serait la matrialisation. Non,
l'automobile ne nous menait pas ainsi feriquement dans une ville que
nous voyions d'abord dans l'ensemble que rsume son nom, et avec les
illusions du spectateur dans la salle. Elle nous faisait entrer dans la
coulisse des rues, s'arrtait  demander un renseignement  un habitant.
Mais, comme compensation d'une progression si familire, on a les
ttonnements mmes du chauffeur incertain de sa route et revenant sur
ses pas, les chasss-croiss de la perspective faisant jouer un chteau
aux quatre coins avec une colline, une glise et la mer, pendant qu'on
se rapproche de lui, bien qu'il se blottisse vainement sous sa feuille
sculaire; ces cercles, de plus en plus rapprochs, que dcrit
l'automobile autour d'une ville fascine qui fuit dans tous les sens
pour chapper, et sur laquelle finalement elle fonce tout droit,  pic,
au fond de la valle o elle reste gisante  terre; de sorte que cet
emplacement, point unique, que l'automobile semble avoir dpouill du
mystre des trains express, elle donne par contre l'impression de le
dcouvrir, de le dterminer nous-mme comme avec un compas, de nous
aider  sentir d'une main plus amoureusement exploratrice, avec une plus
fine prcision, la vritable gomtrie, la belle mesure de la terre.

Ce que malheureusement j'ignorais  ce moment-l et que je n'appris que
plus de deux ans aprs, c'est qu'un des clients du chauffeur tait M.
de Charlus, et que Morel, charg de le payer et gardant une partie de
l'argent pour lui (en faisant tripler et quintupler par le chauffeur le
nombre des kilomtres), s'tait beaucoup li avec lui (tout en ayant
l'air de ne pas le connatre devant le monde) et usait de sa voiture
pour des courses lointaines. Si j'avais su cela alors, et que la
confiance qu'eurent bientt les Verdurin en ce chauffeur venait de l,
 leur insu peut-tre, bien des chagrins de ma vie  Paris, l'anne
suivante, bien des malheurs relatifs  Albertine, eussent t vits;
mais je ne m'en doutais nullement. En elles-mmes, les promenades de M.
de Charlus en auto avec Morel n'taient pas d'un intrt direct pour
moi. Elles se bornaient, d'ailleurs, plus souvent  un djeuner ou  un
dner dans un restaurant de la cte, o M. de Charlus passait pour un
vieux domestique ruin et Morel, qui avait mission de payer les notes,
pour un gentilhomme trop bon. Je raconte un de ces repas, qui peut
donner une ide des autres. C'tait dans un restaurant de forme
oblongue,  Saint-Mars-le-Vtu. Est-ce qu'on ne pourrait pas enlever
ceci? demanda M. de Charlus  Morel comme  un intermdiaire et pour ne
pas s'adresser directement aux garons. Il dsignait par ceci trois
roses fanes dont un matre d'htel bien intentionn avait cru devoir
dcorer la table. Si..., dit Morel embarrass. Vous n'aimez pas les
roses?--Je prouverais au contraire, par la requte en question, que je
les aime, puisqu'il n'y a pas de roses ici (Morel parut surpris), mais
en ralit je ne les aime pas beaucoup. Je suis assez sensible aux noms;
et ds qu'une rose est un peu belle, on apprend qu'elle s'appelle la
Baronne de Rothschild ou la Marchale Niel, ce qui jette un froid.
Aimez-vous les noms? Avez-vous trouv de jolis titres pour vos petits
morceaux de concert?--Il y en a un qui s'appelle _Pome triste_.--C'est
affreux, rpondit M. de Charlus d'une voix aigu et claquante comme un
soufflet. Mais j'avais demand du Champagne? dit-il au matre d'htel
qui avait cru en apporter en mettant prs des deux clients deux coupes
remplies de vin mousseux.--Mais, Monsieur...--tez cette horreur qui n'a
aucun rapport avec le plus mauvais Champagne. C'est le vomitif appel
_cup_ o on fait gnralement traner trois fraises pourries dans un
mlange de vinaigre et d'eau de Seltz... Oui, continua-t-il en se
retournant vers Morel, vous semblez ignorer ce que c'est qu'un titre. Et
mme, dans l'interprtation de ce que vous jouez le mieux, vous semblez
ne pas apercevoir le ct mdiumnimique de la chose.--Vous dites?
demanda Morel qui, n'ayant absolument rien compris  ce qu'avait dit
le baron, craignait d'tre priv d'une information utile, comme, par
exemple, une invitation  djeuner. M. de Charlus, ayant nglig
de considrer Vous dites? comme une question, Morel, n'ayant en
consquence pas reu de rponse, crut devoir changer la conversation et
lui donner un tour sensuel: Tenez, la petite blonde qui vend ces fleurs
que vous n'aimez pas; encore une qui a srement une petite amie. Et la
vieille qui dne  la table du fond aussi.--Mais comment sais-tu tout
cela? demanda M. de Charlus merveill de la prescience de Morel.--Oh!
en une seconde je les devine. Si nous nous promenions tous les deux dans
une foule, vous verriez que je ne me trompe pas deux fois. Et qui et
regard en ce moment Morel, avec son air de fille au milieu de sa mle
beaut, et compris l'obscure divination qui ne le dsignait pas moins 
certaines femmes que elles  lui. Il avait envie de supplanter Jupien,
vaguement dsireux d'ajouter  son fixe les revenus que, croyait-il,
le giletier tirait du baron. Et pour les gigolos, je m'y connais mieux
encore, je vous viterais toutes les erreurs. Ce sera bientt la foire
de Balbec, nous trouverions bien des choses. Et  Paris alors, vous
verriez que vous vous amuseriez. Mais une prudence hrditaire du
domestique lui fit donner un autre tour  la phrase que dj il
commenait. De sorte que M. de Charlus crut qu'il s'agissait toujours de
jeunes filles. Voyez-vous, dit Morel, dsireux d'exalter d'une faon
qu'il jugeait moins compromettante pour lui-mme (bien qu'elle ft en
ralit plus immorale) les sens du baron, mon rve, ce serait de trouver
une jeune fille bien pure, de m'en faire aimer et de lui prendre sa
virginit. M. de Charlus ne put se retenir de pincer tendrement
l'oreille de Morel, mais ajouta navement: A quoi cela te
servirait-il? Si tu prenais son pucelage, tu serais bien oblig de
l'pouser.--L'pouser? s'cria Morel, qui sentait le baron gris ou
bien qui ne songeait pas  l'homme, en somme plus scrupuleux qu'il
ne croyait, avec lequel il parlait; l'pouser? Des nfles! Je le
promettrais, mais, ds la petite opration mene  bien, je la
plaquerais le soir mme. M. de Charlus avait l'habitude, quand une
fiction pouvait lui causer un plaisir sensuel momentan, d'y donner son
adhsion, quitte  la retirer tout entire quelques instants aprs,
quand le plaisir serait puis. Vraiment, tu ferais cela? dit-il 
Morel en riant et en le serrant de plus prs.--Et comment! dit Morel,
voyant qu'il ne dplaisait pas au baron en continuant  lui expliquer
sincrement ce qui tait en effet un de ses dsirs.--C'est dangereux,
dit M. de Charlus.--Je ferais mes malles d'avance et je ficherais le
camp sans laisser d'adresse.--Et moi? demanda M. de Charlus.--Je vous
emmnerais avec moi, bien entendu, s'empressa de dire Morel qui n'avait
pas song  ce que deviendrait le baron, lequel tait le cadet de ses
soucis. Tenez, il y a une petite qui me plairait beaucoup pour a, c'est
une petite couturire qui a sa boutique dans l'htel de M. le duc.--La
fille de Jupien, s'cria le baron pendant que le sommelier entrait. Oh!
jamais, ajouta-t-il, soit que la prsence d'un tiers l'et refroidi,
soit que, mme dans ces espces de messes noires o il se complaisait
 souiller les choses les plus saintes, il ne pt se rsoudre  faire
entrer des personnes pour qui il avait de l'amiti. Jupien est un brave
homme, la petite est charmante, il serait affreux de leur causer du
chagrin. Morel sentit qu'il tait all trop loin et se tut, mais son
regard continuait, dans le vide,  se fixer sur la jeune fille devant
laquelle il avait voulu un jour que je l'appelasse cher grand artiste
et  qui il avait command un gilet. Trs travailleuse, la petite
n'avait pas pris de vacances, mais j'ai su depuis que, tandis que Morel
le violoniste tait dans les environs de Balbec, elle ne cessait de
penser  son beau visage, ennobli de ce qu'ayant vu Morel avec moi, elle
l'avait pris pour un monsieur.

Je n'ai jamais entendu jouer Chopin, dit le baron, et pourtant j'aurais
pu, je prenais des leons avec Stamati, mais il me dfendit d'aller
entendre, chez ma tante Chimay, le Matre des Nocturnes.--Quelle btise
il a faite l, s'cria Morel.--Au contraire, rpliqua vivement, d'une
voix aigu, M. de Charlus. Il prouvait son intelligence. Il avait
compris que j'tais une nature et que je subirais l'influence de
Chopin. a ne fait rien puisque j'ai abandonn tout jeune la musique,
comme tout, du reste. Et puis on se figure un peu, ajouta-t-il d'une
voix nasillarde, ralentie et tranante, il y a toujours des gens qui
ont entendu, qui vous donnent une ide. Mais enfin Chopin n'tait qu'un
prtexte pour revenir au ct mdiumnimique, que vous ngligez.

On remarquera qu'aprs une interpolation du langage vulgaire, celui de
M. de Charlus tait brusquement redevenu aussi prcieux et hautain qu'il
tait d'habitude. C'est que l'ide que Morel plaquerait sans remords
une jeune fille viole lui avait fait brusquement goter un plaisir
complet. Ds lors ses sens taient apaiss pour quelque temps et le
sadique (lui, vraiment mdiumnimique) qui s'tait substitu pendant
quelques instants  M. de Charlus avait fui et rendu la parole au vrai
M. de Charlus, plein de raffinement artistique, de sensibilit, de
bont. Vous avez jou l'autre jour la transcription au piano du XVe
quatuor, ce qui est dj absurde parce que rien n'est moins pianistique.
Elle est faite pour les gens  qui les cordes trop tendues du glorieux
Sourd font mal aux oreilles. Or c'est justement ce mysticisme presque
aigre qui est divin. En tout cas vous l'avez trs mal joue, en
changeant tous les mouvements. Il faut jouer a comme si vous le
composiez: le jeune Morel, afflig d'une surdit momentane et d'un
gnie inexistant, reste un instant immobile. Puis, pris du dlire sacr,
il joue, il compose les premires mesures. Alors, puis par un pareil
effort d'entrance, il s'affaisse, laissant tomber la jolie mche pour
plaire  Mme Verdurin, et, de plus, il prend ainsi le temps de refaire
la prodigieuse quantit de substance grise qu'il a prleve pour
l'objectivation pythique. Alors, ayant retrouv ses forces, saisi d'une
inspiration nouvelle et surminente, il s'lance vers la sublime phrase
intarissable que le virtuose berlinois (nous croyons que M. de Charlus
dsignait ainsi Mendelssohn) devait infatigablement imiter. C'est de
cette faon, seule vraiment transcendante et animatrice, que je vous
ferai jouer  Paris. Quand M. de Charlus lui donnait des avis de ce
genre, Morel tait beaucoup plus effray que de voir le matre d'htel
remporter ses roses et son cup ddaigns, car il se demandait avec
anxit quel effet cela produirait  la classe. Mais il ne
pouvait s'attarder  ces rflexions, car M. de Charlus lui disait
imprieusement: Demandez au matre d'htel s'il a du bon chrtien.--Du
bon chrtien? je ne comprends pas.--Vous voyez bien que nous sommes au
fruit, c'est une poire. Soyez sr que Mme de Cambremer en a chez elle,
car la comtesse d'Escarbagnas, qu'elle est, en avait. M. Thibaudier la
lui envoie et elle dit: Voil du bon chrtien qui est fort beau.--Non,
je ne savais pas.--Je vois, du reste, que vous ne savez rien. Si vous
n'avez mme pas lu Molire... H bien, puisque vous ne devez pas savoir
commander, plus que le reste, demandez tout simplement une poire
qu'on recueille justement prs d'ici, la Louise-Bonne
d'Avranches.--L...?--Attendez, puisque vous tes si gauche je vais
moi-mme en demander d'autres, que j'aime mieux: Matre d'htel,
avez-vous de la Doyenn des Comices? Charlie, vous devriez lire la
page ravissante qu'a crite sur cette poire la duchesse milie de
Clermont-Tonnerre.--Non, Monsieur, je n'en ai pas.--Avez-vous du
Triomphe de Jodoigne?--Non, Monsieur.--De la Virginie-Dallet? de la
Passe-Colmar? Non? eh bien, puisque vous n'avez rien nous allons partir.
La Duchesse-d'Angoulme n'est pas encore mre; allons, Charlie,
partons. Malheureusement pour M. de Charlus, son manque de bon sens,
peut-tre la chastet des rapports qu'il avait probablement avec
Morel, le firent s'ingnier, ds cette poque,  combler le violoniste
d'tranges bonts que celui-ci ne pouvait comprendre et auxquelles sa
nature, folle dans son genre, mais ingrate et mesquine, ne pouvait
rpondre que par une scheresse ou une violence toujours croissantes,
et qui plongeaient M. de Charlus--jadis si fier, maintenant tout
timide--dans des accs de vrai dsespoir. On verra comment, dans les
plus petites choses, Morel, qui se croyait devenu un M. de Charlus mille
fois plus important, avait compris de travers, en les prenant  la
lettre, les orgueilleux enseignements du baron quant  l'aristocratie.
Disons simplement, pour l'instant, tandis qu'Albertine m'attend 
Saint-Jean de la Haise, que s'il y avait une chose que Morel mt
au-dessus de la noblesse (et cela tait en son principe assez noble,
surtout de quelqu'un dont le plaisir tait d'aller chercher des petites
filles--ni vu ni connu--avec le chauffeur), c'tait sa rputation
artistique et ce qu'on pouvait penser  la classe de violon. Sans doute
il tait laid que, parce qu'il sentait M. de Charlus tout  lui, il et
l'air de le renier, de se moquer de lui, de la mme faon que, ds
que j'eus promis le secret sur les fonctions de son pre chez mon
grand-oncle, il me traita de haut en bas. Mais, d'autre part, son nom
d'artiste diplm, Morel, lui paraissait suprieur  un nom. Et quand
M. de Charlus, dans ses rves de tendresse platonique, voulait lui faire
prendre un titre de sa famille, Morel s'y refusait nergiquement.

Quand Albertine trouvait plus sage de rester  Saint-Jean de la Haise
pour peindre, je prenais l'auto, et ce n'tait pas seulement  Gourville
et  Fterne, mais  Saint-Mars-le-Vieux et jusqu' Criquetot que je
pouvais aller avant de revenir la chercher. Tout en feignant d'tre
occup d'autre chose que d'elle, et d'tre oblig de la dlaisser pour
d'autres plaisirs, je ne pensais qu' elle. Bien souvent je n'allais
pas plus loin que la grande plaine qui domine Gourville, et comme elle
ressemble un peu  celle qui commence au-dessus de Combray, dans la
direction de Msglise, mme  une assez grande distance d'Albertine
j'avais la joie de penser que, si mes regards ne pouvaient pas aller
jusqu' elle, portant plus loin qu'eux, cette puissante et douce brise
marine qui passait  ct de moi devait dvaler, sans tre arrte par
rien, jusqu' Quetteholme, venir agiter les branches des arbres qui
ensevelissent Saint-Jean de la Haise sous leur feuillage, en caressant
la figure de mon amie, et jeter ainsi un double lien d'elle  moi dans
cette retraite indfiniment agrandie, mais sans risques, comme dans ces
jeux o deux enfants se trouvent par moments hors de la porte de la
voix et de la vue l'un de l'autre, et o tout en tant loigns ils
restent runis. Je revenais par ces chemins d'o l'on aperoit la mer,
et o autrefois, avant qu'elle appart entre les branches, je fermais
les yeux pour bien penser que ce que j'allais voir, c'tait bien
la plaintive aeule de la terre, poursuivant, comme au temps qu'il
n'existait pas encore d'tres vivants, sa dmente et immmoriale
agitation. Maintenant, ils n'taient plus pour moi que le moyen d'aller
rejoindre Albertine, quand je les reconnaissais tout pareils, sachant
jusqu'o ils allaient filer droit, o ils tourneraient; je me rappelais
que je les avais suivis en pensant  Mlle de Stermaria, et aussi que la
mme hte de retrouver Albertine, je l'avais eue  Paris en descendant
les rues par o passait Mme de Guermantes; ils prenaient pour moi la
monotonie profonde, la signification morale d'une sorte de ligne que
suivait mon caractre. C'tait naturel, et ce n'tait pourtant pas
indiffrent; ils me rappelaient que mon sort tait de ne poursuivre que
des fantmes, des tres dont la ralit, pour une bonne part, tait
dans mon imagination; il y a des tres en effet--et 'avait t, ds la
jeunesse, mon cas--pour qui tout ce qui a une valeur fixe, constatable
par d'autres, la fortune, le succs, les hautes situations, ne comptent
pas; ce qu'il leur faut, ce sont des fantmes. Ils y sacrifient tout
le reste, mettent tout en oeuvre, font tout servir  rencontrer tel
fantme. Mais celui-ci ne tarde pas  s'vanouir; alors on court aprs
tel autre, quitte  revenir ensuite au premier. Ce n'tait pas la
premire fois que je recherchais Albertine, la jeune fille vue la
premire anne devant la mer. D'autres femmes, il est vrai, avaient t
intercales entre Albertine aime la premire fois et celle que je ne
quittais gure en ce moment; d'autres femmes, notamment la duchesse de
Guermantes. Mais, dira-t-on, pourquoi se donner tant de soucis au sujet
de Gilberte, prendre tant de peine pour Mme de Guermantes, si, devenu
l'ami de celle-ci, c'est  seule fin de n'y plus penser, mais seulement
 Albertine? Swann, avant sa mort, aurait pu rpondre, lui qui avait
t amateur de fantmes. De fantmes poursuivis, oublis, recherchs 
nouveau, quelquefois pour une seule entrevue, et afin de toucher  une
vie irrelle laquelle aussitt s'enfuyait, ces chemins de Balbec taient
pleins. En pensant que leurs arbres, poiriers, pommiers, tamaris, me
survivraient, il me semblait recevoir d'eux le conseil de me mettre
enfin au travail pendant que n'avait pas encore sonn l'heure du repos
ternel.

Je descendais de voiture  Quetteholme, courais dans la raide cave,
passais le ruisseau sur une planche et trouvais Albertine qui peignait
devant l'glise toute en clochetons, pineuse et rouge, fleurissant
comme un rosier. Le tympan seul tait uni; et  la surface riante de la
pierre affleuraient des anges qui continuaient, devant notre couple
du XXe sicle,  clbrer, cierges en mains, les crmonies du XIIIe.
C'tait eux dont Albertine cherchait  faire le portrait sur sa toile
prpare et, imitant Elstir, elle donnait de grands coups de pinceau,
tchant d'obir au noble rythme qui faisait, lui avait dit le grand
matre, ces anges-l si diffrents de tous ceux qu'il connaissait. Puis
elle reprenait ses affaires. Appuys l'un sur l'autre nous remontions la
cave, laissant la petite glise, aussi tranquille que si elle ne nous
avait pas vus, couter le bruit perptuel du ruisseau. Bientt l'auto
filait, nous faisait prendre pour le retour un autre chemin qu'
l'aller. Nous passions devant Marcouville l'Orgueilleuse. Sur son
glise, moiti neuve, moiti restaure, le soleil dclinant tendait
sa patine aussi belle que celle des sicles. A travers elle les grands
bas-reliefs semblaient n'tre vus que sous une couche fluide, moiti
liquide, moiti lumineuse; la Sainte Vierge, sainte lisabeth, saint
Joachim, nageaient encore dans l'impalpable remous, presque  sec, 
fleur d'eau ou  fleur de soleil. Surgissant dans une chaude poussire,
les nombreuses statues modernes se dressaient sur des colonnes jusqu'
mi-hauteur des voiles dors du couchant. Devant l'glise un grand cyprs
semblait dans une sorte d'enclos consacr. Nous descendions un instant
pour le regarder et faisions quelques pas. Tout autant que de ses
membres, Albertine avait une conscience directe de sa toque de paille
d'Italie et de l'charpe de soie (qui n'taient pas pour elle le sige
de moindres sensations de bien-tre), et recevait d'elles, tout en
faisant le tour de l'glise, un autre genre d'impulsion, traduite par
un contentement inerte mais auquel je trouvais de la grce; charpe et
toque qui n'taient qu'une partie rcente, adventice, de mon amie, mais
qui m'tait dj chre et dont je suivais des yeux le sillage, le long
du cyprs, dans l'air du soir. Elle-mme ne pouvait le voir, mais se
doutait que ces lgances faisaient bien, car elle me souriait tout en
harmonisant le port de sa tte avec la coiffure qui la compltait:
Elle ne me plat pas, elle est restaure, me dit-elle en me montrant
l'glise et se souvenant de ce qu'Elstir lui avait dit sur la prcieuse,
sur l'inimitable beaut des vieilles pierres. Albertine savait
reconnatre tout de suite une restauration. On ne pouvait que s'tonner
de la sret de got qu'elle avait dj en architecture, au lieu du
dplorable qu'elle gardait en musique. Pas plus qu'Elstir, je n'aimais
cette glise, c'est sans me faire plaisir que sa faade ensoleille
tait venue se poser devant mes yeux, et je n'tais descendu la regarder
que pour tre agrable  Albertine. Et pourtant je trouvais que le
grand impressionniste tait en contradiction avec lui-mme; pourquoi
ce ftichisme attach  la valeur architecturale objective, sans
tenir compte de la transfiguration de l'glise dans le couchant?
Non dcidment, me dit Albertine, je ne l'aime pas; j'aime son nom
d'Orgueilleuse. Mais ce qu'il faudra penser  demander  Brichot,
c'est pourquoi Saint-Mars s'appelle le Vtu. On ira la prochaine fois,
n'est-ce pas? me disait-elle en me regardant de ses yeux noirs sur
lesquels sa toque tait abaisse comme autrefois son petit polo. Son
voile flottait. Je remontais en auto avec elle, heureux que nous
dussions le lendemain aller ensemble  Saint-Mars, dont, par ces temps
ardents o on ne pensait qu'au bain, les deux antiques clochers d'un
rose saumon, aux tuiles en losange, lgrement inflchis et comme
palpitants, avaient l'air de vieux poissons aigus, imbriqus d'cailles,
moussus et roux, qui, sans avoir l'air de bouger, s'levaient dans une
eau transparente et bleue. En quittant Marcouville, pour raccourcir,
nous bifurquions  une croise de chemins o il y a une ferme.
Quelquefois Albertine y faisait arrter et me demandait d'aller seul
chercher, pour qu'elle pt le boire dans la voiture, du calvados ou du
cidre, qu'on assurait n'tre pas mousseux et par lequel nous tions tout
arross. Nous tions presss l'un contre l'autre. Les gens de la ferme
apercevaient  peine Albertine dans la voiture ferme, je leur rendais
les bouteilles; nous repartions, comme afin de continuer cette vie 
nous deux, cette vie d'amants qu'ils pouvaient supposer que nous avions,
et dont cet arrt pour boire n'et t qu'un moment insignifiant;
supposition qui et paru d'autant moins invraisemblable si on nous avait
vus aprs qu'Albertine avait bu sa bouteille de cidre; elle semblait
alors, en effet, ne plus pouvoir supporter entre elle et moi un
intervalle qui d'habitude ne la gnait pas; sous sa jupe de toile ses
jambes se serraient contre mes jambes, elle approchait de mes joues ses
joues qui taient devenues blmes, chaudes et rouges aux pommettes, avec
quelque chose d'ardent et de fan comme en ont les filles de faubourgs.
A ces moments-l, presque aussi vite que de personnalit elle changeait
de voix, perdait la sienne pour en prendre une autre, enroue, hardie,
presque crapuleuse. Le soir tombait. Quel plaisir de la sentir contre
moi, avec son charpe et sa toque, me rappelant que c'est ainsi
toujours, cte  cte, qu'on rencontre ceux qui s'aiment. J'avais
peut-tre de l'amour pour Albertine, mais n'osant pas le lui laisser
apercevoir, bien que, s'il existait en moi, ce ne pt tre que comme
une vrit sans valeur jusqu' ce qu'on ait pu la contrler par
l'exprience; or il me semblait irralisable et hors du plan de la
vie. Quant  ma jalousie, elle me poussait  quitter le moins possible
Albertine, bien que je susse qu'elle ne gurirait tout  fait qu'en me
sparant d'elle  jamais. Je pouvais mme l'prouver auprs d'elle, mais
alors m'arrangeais pour ne pas laisser se renouveler la circonstance
qui l'avait veille en moi. C'est ainsi qu'un jour de beau temps nous
allmes djeuner  Rivebelle. Les grandes portes vitres de la salle
 manger de ce hall en forme de couloir, qui servait pour les ths,
taient ouvertes de plain-pied avec les pelouses dores par le soleil
et desquelles le vaste restaurant lumineux semblait faire partie. Le
garon,  la figure rose, aux cheveux noirs tordus comme une flamme,
s'lanait dans toute cette vaste tendue moins vite qu'autrefois, car
il n'tait plus commis mais chef de rang; nanmoins,  cause de son
activit naturelle, parfois au loin, dans la salle  manger, parfois
plus prs, mais au dehors, servant des clients qui avaient prfr
djeuner dans le jardin, on l'apercevait tantt ici, tantt l, comme
des statues successives d'un jeune dieu courant, les unes  l'intrieur,
d'ailleurs bien clair, d'une demeure qui se prolongeait en gazons
verts, tantt sous les feuillages, dans la clart de la vie en plein
air. Il fut un moment  ct de nous. Albertine rpondit distraitement 
ce que je lui disais. Elle le regardait avec des yeux agrandis. Pendant
quelques minutes je sentis qu'on peut tre prs de la personne qu'on
aime et cependant ne pas l'avoir avec soi. Ils avaient l'air d'tre
dans un tte--tte mystrieux, rendu muet par ma prsence, et suite
peut-tre de rendez-vous anciens que je ne connaissais pas, ou seulement
d'un regard qu'il lui avait jet--et dont j'tais le tiers gnant et de
qui on se cache. Mme quand, rappel avec violence par son patron, il
se fut loign, Albertine, tout en continuant  djeuner, n'avait plus
l'air de considrer le restaurant et les jardins que comme une piste
illumine, o apparaissait  et l, dans des dcors varis, le dieu
coureur aux cheveux noirs. Un instant je m'tais demand si, pour le
suivre, elle n'allait pas me laisser seul  ma table. Mais ds les jours
suivants je commenai  oublier pour toujours cette impression pnible,
car j'avais dcid de ne jamais retourner  Rivebelle, j'avais fait
promettre  Albertine, qui m'assura y tre venue pour la premire fois,
qu'elle n'y retournerait jamais. Et je niai que le garon aux pieds
agiles n'et eu d'yeux que pour elle, afin qu'elle ne crt pas que ma
compagnie l'avait prive d'un plaisir. Il m'arriva parfois de retourner
 Rivebelle, mais seul, de trop boire, comme j'y avais dj fait. Tout
en vidant une dernire coupe je regardais une rosace peinte sur le mur
blanc, je reportais sur elle le plaisir que j'prouvais. Elle seule au
monde existait pour moi; je la poursuivais, la touchais, et la perdais
tour  tour de mon regard fuyant, et j'tais indiffrent  l'avenir,
me contentant de ma rosace comme un papillon qui tourne autour d'un
papillon pos, avec lequel il va finir sa vie dans un acte de volupt
suprme. Le moment tait peut-tre particulirement bien choisi pour
renoncer  une femme  qui aucune souffrance bien rcente et bien vive
ne m'obligeait  demander ce baume contre un mal, que possdent celles
qui l'ont caus. J'tais calm par ces promenades mmes, qui, bien que
je ne les considrasse, au moment, que comme une attente d'un lendemain
qui lui-mme, malgr le dsir qu'il m'inspirait, ne devait pas tre
diffrent de la veille, avaient le charme d'tre arraches aux lieux o
s'tait trouve jusque-l Albertine et o je n'tais pas avec elle, chez
sa tante, chez ses amies. Charme non d'une joie positive, mais seulement
de l'apaisement d'une inquitude, et bien fort pourtant. Car  quelques
jours de distance, quand je repensais  la ferme devant laquelle nous
avions bu du cidre, ou simplement aux quelques pas que nous avions faits
devant Saint-Mars-le-Vtu, me rappelant qu'Albertine marchait  ct de
moi sous sa toque, le sentiment de sa prsence ajoutait tout d'un coup
une telle vertu  l'image indiffrente de l'glise neuve, qu'au moment
o la faade ensoleille venait se poser ainsi d'elle-mme dans mon
souvenir, c'tait comme une grande compresse calmante qu'on et
applique  mon coeur. Je dposais Albertine  Parville, mais pour la
retrouver le soir et aller m'tendre  ct d'elle, dans l'obscurit,
sur la grve. Sans doute je ne la voyais pas tous les jours, mais
pourtant je pouvais me dire: Si elle racontait l'emploi de son temps,
de sa vie, c'est encore moi qui y tiendrais-le plus de place; et nous
passions ensemble de longues heures de suite qui mettaient dans mes
journes un enivrement si doux que mme quand,  Parville, elle sautait
de l'auto que j'allais lui renvoyer une heure aprs, je ne me sentais
pas plus seul dans la voiture que si, avant de la quitter, elle y et
laiss des fleurs. J'aurais pu me passer de la voir tous les jours;
j'allais la quitter heureux, je sentais que l'effet calmant de ce
bonheur pouvait se prolonger plusieurs jours. Mais alors j'entendais
Albertine, en me quittant, dire  sa tante ou  une amie: Alors, demain
 8 heures 1/2. Il ne faut pas tre en retard, ils seront prts ds 8
heures 1/4. La conversation d'une femme qu'on aime ressemble  un sol
qui recouvre une eau souterraine et dangereuse; on sent  tout moment
derrire les mots la prsence, le froid pntrant d'une nappe invisible;
on aperoit  et l son suintement perfide, mais elle-mme reste
cache. Aussitt la phrase d'Albertine entendue, mon calme tait
dtruit. Je voulais lui demander de la voir le lendemain matin, afin de
l'empcher d'aller  ce mystrieux rendez-vous de 8 heures 1/2 dont on
n'avait parl devant moi qu' mots couverts. Elle m'et sans doute obi
les premires fois, regrettant pourtant de renoncer  ses projets; puis
elle et dcouvert mon besoin permanent de les dranger; j'eusse t
celui pour qui l'on se cache de tout. Et d'ailleurs, il est probable que
ces ftes dont j'tais exclu consistaient en fort peu de chose, et que
c'tait peut-tre par peur que je trouvasse telle invite vulgaire ou
ennuyeuse qu'on ne me conviait pas. Malheureusement cette vie si mle 
celle d'Albertine n'exerait pas d'action que sur moi; elle me donnait
du calme; elle causait  ma mre des inquitudes dont la confession le
dtruisit. Comme je rentrais content, dcid  terminer d'un jour 
l'autre une existence dont je croyais que la fin dpendait de ma seule
volont, ma mre me dit, entendant que je faisais dire au chauffeur
d'aller chercher Albertine: Comme tu dpenses de l'argent! (Franoise,
dans son langage simple et expressif, disait avec plus de force:
L'argent file.) Tche, continua maman, de ne pas devenir comme Charles
de Svign, dont sa mre disait: Sa main est un creuset o l'argent se
fond. Et puis je crois que tu es vraiment assez sorti avec Albertine.
Je t'assure que c'est exagr, que mme pour elle cela peut sembler
ridicule. J'ai t enchante que cela te distraie, je ne te demande pas
de ne plus la voir, mais enfin qu'il ne soit pas impossible de vous
rencontrer l'un sans l'autre. Ma vie avec Albertine, vie dnue de
grands plaisirs--au moins de grands plaisirs perus--cette vie que je
comptais changer d'un jour  l'autre, en choisissant une heure de calme,
me redevint tout d'un coup pour un temps ncessaire, quand, par ces
paroles de maman, elle se trouva menace. Je dis  ma mre que ses
paroles venaient de retarder de deux mois peut-tre la dcision qu'elles
demandaient et qui sans elles et t prise avant la fin de la semaine.
Maman se mit  rire (pour ne pas m'attrister) de l'effet qu'avaient
produit instantanment ses conseils, et me promit de ne pas m'en
reparler pour ne pas empcher que renaqut ma bonne intention. Mais
depuis la mort de ma grand'mre, chaque fois que maman se laissait aller
 rire, le rire commenc s'arrtait net et s'achevait sur une expression
presque sanglotante de souffrance, soit par le remords d'avoir pu un
instant oublier, soit par la recrudescence dont cet oubli si bref avait
raviv encore sa cruelle proccupation. Mais  celle que lui causait le
souvenir de ma grand'-mre, install en ma mre comme une ide fixe, je
sentis que cette fois s'en ajoutait une autre, qui avait trait  moi,
 ce que ma mre redoutait des suites de mon intimit avec Albertine;
intimit qu'elle n'osa pourtant pas entraver  cause de ce que je venais
de lui dire. Mais elle ne parut pas persuade que je ne me trompais pas.
Elle se rappelait pendant combien d'annes ma grand'mre et elle
ne m'avaient plus parl de mon travail et d'une rgle de vie plus
hyginique que, disais-je, l'agitation o me mettaient leurs
exhortations m'empchait seule de commencer, et que, malgr leur silence
obissant, je n'avais pas poursuivie. Aprs le dner l'auto ramenait
Albertine; il faisait encore un peu jour; l'air tait moins chaud,
mais, aprs une brlante journe, nous rvions tous deux de fracheurs
inconnues; alors  nos yeux enfivrs la lune toute troite parut
d'abord (telle le soir o j'tais all chez la princesse de Guermantes
et o Albertine m'avait tlphon) comme la lgre et mince pelure, puis
comme le frais quartier d'un fruit qu'un invisible couteau commenait 
corcer dans le ciel. Quelquefois aussi, c'tait moi qui allais chercher
mon amie, un peu plus tard; alors elle devait m'attendre devant
les arcades du march,  Maineville. Aux premiers moments je ne la
distinguais pas; je m'inquitais dj qu'elle ne dt pas venir, qu'elle
et mal compris. Alors je la voyais, dans sa blouse blanche  pois
bleus, sauter  ct de moi dans la voiture avec le bond lger plus d'un
jeune animal que d'une jeune fille. Et c'est comme une chienne encore
qu'elle commenait aussitt  me caresser sans fin. Quand la nuit tait
tout  fait venue et que, comme me disait le directeur de l'htel,
le ciel tait tout parchemin d'toiles, si nous n'allions pas nous
promener en fort avec une bouteille de Champagne, sans nous inquiter
des promeneurs dambulant encore sur la digue faiblement claire, mais
qui n'auraient rien distingu  deux pas sur le sable noir, nous nous
tendions en contrebas des dunes; ce mme corps dans la souplesse duquel
vivait toute la grce fminine, marine et sportive, des jeunes filles
que j'avais vu passer la premire fois devant l'horizon du flot, je le
tenais serr contre le mien, sous une mme couverture, tout au bord de
la mer immobile divise par un rayon tremblant; et nous l'coutions
sans nous lasser et avec le mme plaisir, soit quand elle retenait sa
respiration, assez longtemps suspendue pour qu'on crt le reflux arrt,
soit quand elle exhalait enfin  nos pieds le murmure attendu et
retard. Je finissais par ramener Albertine  Parville. Arriv devant
chez elle, il fallait interrompre nos baisers de peur qu'on ne nous vt;
n'ayant pas envie de se coucher, elle revenait avec moi jusqu' Balbec,
d'o je la ramenais une dernire fois  Parville; les chauffeurs de ces
premiers temps de l'automobile taient des gens qui se couchaient 
n'importe quelle heure. Et de fait, je ne rentrais  Balbec qu'avec la
premire humidit matinale, seul cette fois, mais encore tout entour
de la prsence de mon amie, gorg d'une provision de baisers longue 
puiser. Sur ma table je trouvais un tlgramme ou une carte postale.
C'tait d'Albertine encore! Elle les avait crits  Quetteholme pendant
que j'tais parti seul en auto et pour me dire qu'elle pensait  moi.
Je me mettais au lit en les relisant. Alors j'apercevais au-dessus des
rideaux la raie du grand jour et je me disais que nous devions nous
aimer tout de mme pour avoir pass la nuit  nous embrasser. Quand,
le lendemain matin, je voyais Albertine sur la digue, j'avais si peur
qu'elle me rpondt qu'elle n'tait pas libre ce jour-l et ne pouvait
acquiescer  ma demande de nous promener ensemble, que, cette demande,
je retardais le plus que je pouvais de la lui adresser. J'tais d'autant
plus inquiet qu'elle avait l'air froid, proccup; des gens de sa
connaissance passaient; sans doute avait-elle form pour l'aprs-midi
des projets dont j'tais exclu. Je la regardais, je regardais ce corps
charmant, cette tte rose d'Albertine, dressant en face de moi l'nigme
de ses intentions, la dcision inconnue qui devait faire le bonheur ou
le malheur de mon aprs-midi. C'tait tout un tat d'me, tout un avenir
d'existence qui avait pris devant moi la forme allgorique et fatale
d'une jeune fille. Et quand enfin je me dcidais, quand, de l'air le
plus indiffrent que je pouvais, je demandais: Est-ce que nous nous
promenons ensemble tantt et ce soir? et qu'elle me rpondait: Trs
volontiers, alors tout le brusque remplacement, dans la figure rose, de
ma longue inquitude par une quitude dlicieuse, me rendait encore plus
prcieuses ces formes auxquelles je devais perptuellement le bien-tre,
l'apaisement qu'on prouve aprs qu'un orage a clat. Je me rptais:
Comme elle est gentille, quel tre adorable! dans une exaltation moins
fconde que celle due  l'ivresse,  peine plus profonde que celle de
l'amiti, mais trs suprieure  celle de la vie mondaine. Nous ne
dcommandions l'automobile que les jours o il y avait un dner chez les
Verdurin et ceux o, Albertine n'tant pas libre de sortir avec moi,
j'en avais profit pour prvenir les gens qui dsiraient me voir que je
resterais  Balbec. Je donnais  Saint-Loup autorisation de venir ces
jours-l, mais ces jours-l seulement. Car une fois qu'il tait arriv 
l'improviste, j'avais prfr me priver de voir Albertine plutt que de
risquer qu'il la rencontrt, que ft compromis l'tat de calme
heureux o je me trouvais depuis quelque temps et que ft ma jalousie
renouvele. Et je n'avais t tranquille qu'une fois Saint-Loup reparti.
Aussi s'astreignait-il avec regret, mais scrupule,  ne jamais venir 
Balbec sans appel de ma part. Jadis, songeant avec envie aux heures que
Mme de Guermantes passait avec lui, j'attachais un tel prix  le voir!
Les tres ne cessent pas de changer de place par rapport  nous. Dans la
marche insensible mais ternelle du monde, nous les considrons comme
immobiles, dans un instant de vision trop court pour que le mouvement
qui les entrane soit peru. Mais nous n'avons qu' choisir dans notre
mmoire deux images prises d'eux  des moments diffrents, assez
rapprochs cependant pour qu'ils n'aient pas chang en eux-mmes,
du moins sensiblement, et la diffrence des deux images mesure le
dplacement qu'ils ont opr par rapport  nous. Il m'inquita
affreusement en me parlant des Verdurin, j'avais peur qu'il ne me
demandt  y tre reu, ce qui et suffi,  cause de la jalousie que je
n'eusse cess de ressentir,  gter tout le plaisir que j'y trouvais
avec Albertine. Mais heureusement Robert m'avoua, tout au contraire,
qu'il dsirait par-dessus tout ne pas les connatre. Non, me dit-il,
je trouve ce genre de milieux clricaux exasprants. Je ne compris pas
d'abord l'adjectif clrical appliqu aux Verdurin, mais la fin de la
phrase de Saint-Loup m'claira sa pense, ses concessions  des modes
de langage qu'on est souvent tonn de voir adopter par des hommes
intelligents. Ce sont des milieux, me dit-il, o on fait tribu, o on
fait congrgation et chapelle. Tu ne me diras pas que ce n'est pas une
petite secte; on est tout miel pour les gens qui en sont, on n'a pas
assez de ddain pour les gens qui n'en sont pas. La question n'est pas,
comme pour Hamlet, d'tre ou de ne pas tre, mais d'en tre ou de ne pas
en tre. Tu en es, mon oncle Charlus en est. Que veux-tu? moi je n'ai
jamais aim a, ce n'est pas ma faute.

Bien entendu, la rgle que j'avais impose  Saint-Loup de ne me venir
voir que sur un appel de moi, je l'dictai aussi stricte pour n'importe
laquelle des personnes avec qui je m'tais peu  peu li  la
Raspelire,  Fterne,  Montsurvent et ailleurs; et quand j'apercevais
de l'htel la fume du train de trois heures qui, dans l'anfractuosit
des falaises de Parville, laissait son panache stable, qui restait
longtemps accroch au flanc des pentes vertes, je n'avais aucune
hsitation sur le visiteur qui allait venir goter avec moi et m'tait
encore,  la faon d'un Dieu, drob sous ce petit nuage. Je suis oblig
d'avouer que ce visiteur, pralablement autoris par moi  venir, ne fut
presque jamais Saniette, et je me le suis bien souvent reproch. Mais la
conscience que Saniette avait d'ennuyer (naturellement encore bien plus
en venant faire une visite qu'en racontant une histoire) faisait que,
bien qu'il ft plus instruit, plus intelligent et meilleur que bien
d'autres, il semblait impossible d'prouver auprs de lui, non seulement
aucun plaisir, mais autre chose qu'un spleen presque intolrable et qui
vous gtait votre aprs-midi. Probablement, si Saniette avait avou
franchement cet ennui qu'il craignait de causer, on n'et pas redout
ses visites. L'ennui est un des maux les moins graves qu'on ait 
supporter, le sien n'existait peut-tre que dans l'imagination des
autres, ou lui avait t inocul grce  une sorte de suggestion par
eux, laquelle avait trouv prise sur son agrable modestie. Mais il
tenait tant  ne pas laisser voir qu'il n'tait pas recherch, qu'il
n'osait pas s'offrir. Certes il avait raison de ne pas faire comme les
gens qui sont si contents de donner des coups de chapeau dans un lieu
public, que, ne vous ayant pas vu depuis longtemps et vous apercevant
dans une loge avec des personnes brillantes qu'ils ne connaissent pas,
ils vous jettent un bonjour furtif et retentissant en s'excusant sur le
plaisir, sur l'motion qu'ils ont eus  vous apercevoir,  constater
que vous renouez avec les plaisirs, que vous avez bonne mine, etc. Mais
Saniette, au contraire, manquait par trop d'audace. Il aurait pu, chez
Mme Verdurin ou dans le petit tram, me dire qu'il aurait grand plaisir 
venir me voir  Balbec s'il ne craignait pas de me dranger. Une telle
proposition ne m'et pas effray. Au contraire il n'offrait rien, mais,
avec un visage tortur et un regard aussi indestructible qu'un mail
cuit, mais dans la composition duquel entrait, avec un dsir pantelant
de vous voir-- moins qu'il ne trouvt quelqu'un d'autre de plus
amusant--la volont de ne pas laisser voir ce dsir, il me disait d'un
air dtach: Vous ne savez pas ce que vous faites ces jours-ci? parce
que j'irai sans doute prs de Balbec. Mais non, cela ne fait rien, je
vous le demandais par hasard. Cet air ne trompait pas, et les signes
inverses  l'aide desquels nous exprimons nos sentiments par leur
contraire sont d'une lecture si claire qu'on se demande comment il y a
encore des gens qui disent par exemple: J'ai tant d'invitations que
je ne sais o donner de la tte pour dissimuler qu'ils ne sont pas
invits. Mais, de plus, cet air dtach,  cause probablement de ce qui
entrait dans sa composition trouble, vous causait ce que n'et jamais
pu faire la crainte de l'ennui ou le franc aveu du dsir de vous voir,
c'est--dire cette espce de malaise, de rpulsion, qui, dans l'ordre
des relations de simple politesse sociale, est l'quivalent de ce
qu'est, dans l'amour, l'offre dguise que fait  une dame l'amoureux
qu'elle n'aime pas, de la voir le lendemain, tout en protestant qu'il
n'y tient pas, ou mme pas cette offre, mais une attitude de fausse
froideur. Aussitt manait de la personne de Saniette je ne sais quoi
qui faisait qu'on lui rpondait de l'air le plus tendre du monde: Non,
malheureusement, cette semaine, je vous expliquerai... Et je laissais
venir,  la place, des gens qui taient loin de le valoir, mais qui
n'avaient pas son regard charg de la mlancolie, et sa bouche plisse
de toute l'amertume de toutes les visites qu'il avait envie, en la leur
taisant, de faire aux uns et aux autres. Malheureusement il tait bien
rare que Saniette ne rencontrt pas dans le tortillard l'invit qui
venait me voir, si mme celui-ci ne m'avait pas dit, chez les Verdurin:
N'oubliez pas que je vais vous voir jeudi, jour o j'avais prcisment
dit  Saniette ne pas tre libre. De sorte qu'il finissait par imaginer
la vie comme remplie de divertissements organiss  son insu, sinon mme
contre lui. D'autre part, comme on n'est jamais tout un, ce trop discret
tait maladivement indiscret. La seule fois o par hasard il vint me
voir malgr moi, une lettre, je ne sais de qui, tranait sur la table.
Au bout d'un instant je vis qu'il n'coutait que distraitement ce que je
lui disais. La lettre, dont il ignorait compltement la provenance,
le fascinait et je croyais  tout moment que ses prunelles mailles
allaient se dtacher de leur orbite pour rejoindre la lettre quelconque,
mais que sa curiosit aimantait. On aurait dit un oiseau qui va se jeter
fatalement sur un serpent. Finalement il n'y put tenir, la changea de
place d'abord comme pour mettre de l'ordre dans ma chambre. Cela ne lui
suffisant plus, il la prit, la tourna, la retourna, comme machinalement.
Une autre forme de son indiscrtion, c'tait que, riv  vous, il ne
pouvait partir. Comme j'tais souffrant ce jour-l, je lui demandai
de reprendre le train suivant et de partir dans une demi-heure. Il ne
doutait pas que je souffrisse, mais me rpondit: Je resterai une heure
un quart, et aprs je partirai. Depuis, j'ai souffert de ne pas lui
avoir dit, chaque fois o je le pouvais, de venir. Qui sait? Peut-tre
eusse-je conjur son mauvais sort, d'autres l'eussent invit pour qui il
m'et immdiatement lch, de sorte que mes invitations auraient eu le
double avantage de lui rendre la joie et de me dbarrasser de lui.

Les jours qui suivaient ceux o j'avais reu, je n'attendais
naturellement pas de visites, et l'automobile revenait nous chercher,
Albertine et moi. Et quand nous rentrions, Aim, sur le premier degr
de l'htel, ne pouvait s'empcher, avec des yeux passionns, curieux et
gourmands, de regarder quel pourboire je donnais au chauffeur. J'avais
beau enfermer ma pice ou mon billet dans ma main close, les regards
d'Aim cartaient mes doigts. Il dtournait la tte au bout d'une
seconde, car il tait discret, bien lev et mme se contentait lui-mme
de bnfices relativement petits. Mais l'argent qu'un autre recevait
excitait en lui une curiosit incompressible et lui faisait venir l'eau
 la bouche. Pendant ces courts instants, il avait l'air attentif et
fivreux d'un enfant qui lit un roman de Jules Verne, ou d'un dneur
assis non loin de vous, dans un restaurant, et qui, voyant qu'on vous
dcoupe un faisan que lui-mme ne peut pas ou ne veut pas s'offrir,
dlaisse un instant ses penses srieuses pour attacher sur la volaille
un regard que font sourire l'amour et l'envie.

Ainsi se succdaient quotidiennement ces promenades en automobile. Mais
une fois, au moment o je remontais par l'ascenseur, le lift me dit: Ce
Monsieur est venu, il m'a laiss une commission pour vous. Le lift me
dit ces mots d'une voix absolument casse et en me toussant et crachant
 la figure. Quel rhume que je tiens! ajouta-t-il, comme si je n'tais
pas capable de m'en apercevoir tout seul. Le docteur dit que c'est la
coqueluche, et il recommena  tousser et  cracher sur moi. Ne vous
fatiguez pas  parler, lui dis-je d'un air de bont, lequel tait
feint. Je craignais de prendre la coqueluche qui, avec ma disposition
aux touffements, m'et t fort pnible. Mais il mit sa gloire, comme
un virtuose qui ne veut pas se faire porter malade,  parler et 
cracher tout le temps. Non, a ne fait rien, dit-il (pour vous
peut-tre, pensai-je, mais pas pour moi). Du reste, je vais bientt
rentrer  Paris (tant mieux, pourvu qu'il ne me la passe pas avant). Il
parat, reprit-il, que Paris c'est trs superbe. Cela doit tre encore
plus superbe qu'ici et qu' Monte-Carlo, quoique des chasseurs, mme des
clients, et jusqu' des matres d'htel qui allaient  Monte-Carlo
pour la saison, m'aient souvent dit que Paris tait moins superbe que
Monte-Carlo. Ils se gouraient peut-tre, et pourtant, pour tre matre
d'htel il ne faut pas tre un imbcile; pour prendre toutes les
commandes, retenir les tables, il en faut une tte! On m'a dit que
c'tait encore plus terrible que d'crire des pices et des livres.
Nous tions presque arrivs  mon tage quand le lift me fit redescendre
jusqu'en bas parce qu'il trouvait que le bouton fonctionnait mal, et en
un clin d'oeil il l'arrangea. Je lui dis que je prfrais remonter 
pied, ce qui voulait dire et cacher que je prfrais ne pas prendre la
coqueluche. Mais d'un accs de toux cordial et contagieux, le lift me
rejeta dans l'ascenseur. a ne risque plus rien, maintenant, j'ai
arrang le bouton. Voyant qu'il ne cessait pas de parler, prfrant
connatre le nom du visiteur et la commission qu'il avait laisse au
parallle entre les beauts de Balbec, Paris et Monte-Carlo, je lui dis
(comme  un tnor qui vous excde avec Benjamin Godard, chantez-moi
de prfrence du Debussy): Mais qui est-ce qui est venu pour me
voir?--C'est le monsieur avec qui vous tes sorti hier. Je vais aller
chercher sa carte qui est chez mon concierge. Comme, la veille, j'avais
dpos Robert de Saint-Loup  la station de Doncires avant d'aller
chercher Albertine, je crus que le lift voulait parler de Saint-Loup,
mais c'tait le chauffeur. Et en le dsignant par ces mots: Le monsieur
avec qui vous tes sorti, il m'apprenait par la mme occasion qu'un
ouvrier est tout aussi bien un monsieur que ne l'est un homme du monde.
Leon de mots seulement. Car, pour la chose, je n'avais jamais fait de
distinction entre les classes. Et si j'avais,  entendre appeler un
chauffeur un monsieur, le mme tonnement que le comte X... qui ne
l'tait que depuis huit jours et  qui, ayant dit: la Comtesse a l'air
fatigu, je fis tourner la tte derrire lui pour voir de qui je
voulais parler, c'tait simplement par manque d'habitude du vocabulaire;
je n'avais jamais fait de diffrence entre les ouvriers, les bourgeois
et les grands seigneurs, et j'aurais pris indiffremment les uns et les
autres pour amis. Avec une certaine prfrence pour les ouvriers, et
aprs cela pour les grands seigneurs, non par got, mais sachant qu'on
peut exiger d'eux plus de politesse envers les ouvriers qu'on ne
l'obtient de la part des bourgeois, soit que les grands seigneurs ne
ddaignent pas les ouvriers comme font les bourgeois, ou bien parce
qu'ils sont volontiers polis envers n'importe qui, comme les jolies
femmes heureuses de donner un sourire qu'elles savent accueilli avec
tant de joie. Je ne peux, du reste, pas dire que cette faon que j'avais
de mettre les gens du peuple sur le pied d'galit avec les gens du
monde, si elle fut trs bien admise de ceux-ci, satisft en revanche
toujours pleinement ma mre. Non qu'humainement elle ft une diffrence
quelconque entre les tres, et si jamais Franoise avait du chagrin ou
tait souffrante, elle tait toujours console et soigne par maman avec
la mme amiti, avec le mme dvouement que sa meilleure amie. Mais ma
mre tait trop la fille de mon grand-pre pour ne pas faire socialement
acception des castes. Les gens de Combray avaient beau avoir du coeur,
de la sensibilit, acqurir les plus belles thories sur l'galit
humaine, ma mre, quand un valet de chambre s'mancipait, disait
une fois vous et glissait insensiblement  ne plus me parler  la
troisime personne, avait de ces usurpations le mme mcontentement qui
clate dans les Mmoires de Saint-Simon chaque fois qu'un seigneur qui
n'y a pas droit saisit un prtexte de prendre la qualit d'Altesse
dans un acte authentique, ou de ne pas rendre aux ducs ce qu'il leur
devait et ce dont peu  peu il se dispense. Il y avait un esprit de
Combray si rfractaire qu'il faudra des sicles de bont (celle de
ma mre tait infinie), de thories galitaires, pour arriver  le
dissoudre. Je ne peux pas dire que chez ma mre certaines parcelles
de cet esprit ne fussent pas restes insolubles. Elle et donn aussi
difficilement la main  un valet de chambre qu'elle lui donnait aisment
dix francs (lesquels lui faisaient, du reste, beaucoup plus de plaisir).
Pour elle, qu'elle l'avout ou non, les matres taient les matres et
les domestiques taient les gens qui mangeaient  la cuisine. Quand elle
voyait un chauffeur d'automobile dner avec moi dans la salle  manger,
elle n'tait pas absolument contente et me disait: Il me semble que tu
pourrais avoir mieux comme ami qu'un mcanicien, comme elle aurait dit,
s'il se ft agi de mariage: Tu pourrais trouver mieux comme parti. Le
chauffeur (heureusement je ne songeai jamais  inviter celui-l) tait
venu me dire que la Compagnie d'autos qui l'avait envoy  Balbec pour
la saison lui faisait rejoindre Paris ds le lendemain. Cette raison,
d'autant plus que le chauffeur tait charmant et s'exprimait si
simplement qu'on et toujours dit paroles d'vangile, nous sembla devoir
tre conforme  la vrit. Elle ne l'tait qu' demi. Il n'y avait en
effet plus rien  faire  Balbec. Et en tout cas, la Compagnie, n'ayant
qu' demi confiance dans la vracit du jeune vangliste, appuy sur sa
roue de conscration, dsirait qu'il revnt au plus vite  Paris. Et
en effet, si le jeune aptre accomplissait miraculeusement la
multiplication des kilomtres quand il les comptait  M. de Charlus,
en revanche, ds qu'il s'agissait de rendre compte  sa Compagnie, il
divisait par 6 ce qu'il avait gagn. En conclusion de quoi la Compagnie,
pensant, ou bien que personne ne faisait plus de promenades  Balbec, ce
que la saison rendait vraisemblable, soit qu'elle tait vole, trouvait
dans l'une et l'autre hypothse que le mieux tait de le rappeler
 Paris, o on ne faisait d'ailleurs pas grand'chose. Le dsir du
chauffeur tait d'viter, si possible, la morte-saison. J'ai dit--ce
que j'ignorais alors et ce dont la connaissance m'et vit bien des
chagrins--qu'il tait trs li (sans qu'ils eussent jamais l'air de se
connatre devant les autres) avec Morel. A partir du jour o il fut
rappel, sans savoir encore qu'il avait un moyen de ne pas partir,
nous dmes nous contenter pour nos promenades de louer une voiture, ou
quelquefois, pour distraire Albertine et comme elle aimait l'quitation,
des chevaux de selle. Les voitures taient mauvaises. Quel tacot!
disait Albertine. J'aurais d'ailleurs souvent aim d'y tre seul. Sans
vouloir me fixer une date, je souhaitais que prit fin cette vie 
laquelle je reprochais de me faire renoncer, non pas mme tant au
travail qu'au plaisir. Pourtant il arrivait aussi que les habitudes qui
me retenaient fussent soudain abolies, le plus souvent quand quelque
ancien moi, plein du dsir de vivre avec allgresse, remplaait pour un
instant le moi actuel. J'prouvai notamment ce dsir d'vasion un jour
qu'ayant laiss Albertine chez sa tante, j'tais all  cheval voir les
Verdurin et que j'avais pris dans les bois une route sauvage dont ils
m'avaient vant la beaut. pousant les formes de la falaise, tour 
tour elle montait, puis, resserre entre des bouquets d'arbres pais,
elle s'enfonait en gorges sauvages. Un instant, les rochers dnuds
dont j'tais entour, la mer qu'on apercevait par leurs dchirures,
flottrent devant mes yeux comme des fragments d'un autre univers:
j'avais reconnu le paysage montagneux et marin qu'Elstir a donn pour
cadre  ces deux admirables aquarelles, Pote rencontrant une Muse,
Jeune homme rencontrant un Centaure, que j'avais vues chez la duchesse
de Guermantes. Leur souvenir replaait les lieux o je me trouvais
tellement en dehors du monde actuel que je n'aurais pas t tonn si,
comme le jeune homme de l'ge anthistorique que peint Elstir, j'avais,
au cours de ma promenade, crois un personnage mythologique. Tout  coup
mon cheval se cabra; il avait entendu un bruit singulier, j'eus peine 
le matriser et  ne pas tre jet  terre, puis je levai vers le point
d'o semblait venir ce bruit mes yeux pleins de larmes, et je vis  une
cinquantaine de mtres au-dessus de moi, dans le soleil, entre deux
grandes ailes d'acier tincelant qui l'emportaient, un tre dont la
figure peu distincte me parut ressembler  celle d'un homme. Je fus
aussi mu que pouvait l'tre un Grec qui voyait pour la premire fois un
demi-Dieu. Je pleurais aussi, car j'tais prt  pleurer, du moment
que j'avais reconnu que le bruit venait d'au-dessus de ma tte--les
aroplanes taient encore rares  cette poque-- la pense que ce que
j'allais voir pour la premire fois c'tait un aroplane. Alors, comme
quand on sent venir dans un journal une parole mouvante, je n'attendais
que d'avoir aperu l'avion pour fondre en larmes. Cependant l'aviateur
sembla hsiter sur sa voie; je sentais ouvertes devant lui--devant moi,
si l'habitude ne m'avait pas fait prisonnier--toutes les routes de
l'espace, de la vie; il poussa plus loin, plana quelques instants
au-dessus de la mer, puis prenant brusquement son parti, semblant cder
 quelque attraction inverse de celle de la pesanteur, comme retournant
dans sa patrie, d'un lger mouvement de ses ailes d'or il piqua droit
vers le ciel.

Pour revenir au mcanicien, il demanda non seulement  Morel que les
Verdurin remplaassent leur break par une auto (ce qui, tant donn
la gnrosit des Verdurin  l'gard des fidles, tait relativement
facile), mais, chose plus malaise, leur principal cocher, le jeune
homme sensible et port aux ides noires, par lui, le chauffeur. Cela
fut excut en quelques jours de la faon suivante. Morel avait commenc
par faire voler au cocher tout ce qui lui tait ncessaire pour atteler.
Un jour il ne trouvait pas le mors, un jour la gourmette. D'autres fois,
c'tait son coussin de sige qui avait disparu, jusqu' son fouet,
sa couverture, le martinet, l'ponge, la peau de chamois. Mais il
s'arrangea toujours avec des voisins; seulement il arrivait en retard,
ce qui agaait contre lui M. Verdurin et le plongeait dans un tat de
tristesse et d'ides noires. Le chauffeur, press d'entrer, dclara 
Morel qu'il allait revenir  Paris. Il fallait frapper un grand coup.
Morel persuada aux domestiques de M. Verdurin que le jeune cocher avait
dclar qu'il les ferait tous tomber dans un guet-apens et se faisait
fort d'avoir raison d'eux six, et il leur dit qu'ils ne pouvaient pas
laisser passer cela. Pour sa part, il ne pouvait pas s'en mler, mais
les prvenait afin qu'ils prissent les devants. Il fut convenu que,
pendant que M. et Mme Verdurin et leurs amis seraient en promenade, ils
tomberaient tous  l'curie sur le jeune homme. Je rapporterai, bien que
ce ne ft que l'occasion de ce qui allait avoir lieu, mais parce que les
personnages m'ont intress plus tard, qu'il y avait, ce jour-l, un ami
des Verdurin en villgiature chez eux et  qui on voulait faire faire
une promenade  pied avant son dpart, fix au soir mme.

Ce qui me surprit beaucoup quand on partit en promenade, c'est que, ce
jour-l, Morel, qui venait avec nous en promenade  pied, o il devait
jouer du violon dans les arbres, me dit: coutez, j'ai mal au bras, je
ne veux pas le dire  Mme Verdurin, mais priez-la d'emmener un de ses
valets, par exemple Howsler, il portera mes instruments.--Je crois qu'un
autre serait mieux choisi, rpondis-je. On a besoin de lui pour le
dner. Une expression de colre passa sur le visage de Morel. Mais
non, je ne veux pas confier mon violon  n'importe qui. Je compris plus
tard la raison de cette prfrence. Howsler tait le frre trs aim du
jeune cocher, et, s'il tait rest  la maison, aurait pu lui porter
secours. Pendant la promenade, assez bas pour que Howsler an ne pt
nous entendre: Voil un bon garon, dit Morel. Du reste, son
frre l'est aussi. S'il n'avait pas cette funeste habitude de
boire...--Comment, boire, dit Mme Verdurin, plissant  l'ide d'avoir
un cocher qui buvait.--Vous ne vous en apercevez pas. Je me dis toujours
que c'est un miracle qu'il ne lui soit pas arriv d'accident pendant
qu'il vous conduisait.--Mais il conduit donc d'autres personnes?--Vous
n'avez qu' voir combien de fois il a vers, il a aujourd'hui la figure
pleine d'ecchymoses. Je ne sais pas comment il ne s'est pas tu, il a
cass ses brancards.--Je ne l'ai pas vu aujourd'hui, dit Mme Verdurin
tremblante  la pense de ce qui aurait pu lui arriver  elle, vous me
dsolez. Elle voulut abrger la promenade pour rentrer, Morel choisit
un air de Bach avec des variations infinies pour la faire durer. Ds le
retour elle alla  la remise, vit le brancard neuf et Howsler en sang.
Elle allait lui dire, sans lui faire aucune observation, qu'elle n'avait
plus besoin de cocher et lui remettre de l'argent, mais de lui-mme, ne
voulant pas accuser ses camarades  l'animosit de qui il attribuait
rtrospectivement le vol quotidien de toutes les selles, etc., et voyant
que sa patience ne conduisait qu' se faire laisser pour mort sur le
carreau, il demanda  s'en aller, ce qui arrangea tout. Le chauffeur
entra le lendemain et, plus tard, Mme Verdurin (qui avait t oblige
d'en prendre un autre) fut si satisfaite de lui, qu'elle me le
recommanda chaleureusement comme homme d'absolue confiance. Moi qui
ignorais tout, je le pris  la journe  Paris. Mais je n'ai que trop
anticip, tout cela se retrouvera ds l'histoire d'Albertine. En ce
moment nous sommes  la Raspelire o je viens dner pour la premire
fois avec mon amie, et M. de Charlus avec Morel, fils suppos d'un
intendant qui gagnait trente mille francs par an de fixe, avait
une voiture et nombre de majordomes subalternes, de jardiniers, de
rgisseurs et de fermiers sous ses ordres. Mais puisque j'ai tellement
anticip, je ne veux cependant pas laisser le lecteur sous l'impression
d'une mchancet absolue qu'aurait eue Morel. Il tait plutt plein de
contradictions, capable  certains jours d'une gentillesse vritable.

Je fus naturellement bien tonn d'apprendre que le cocher avait t mis
 la porte, et bien plus de reconnatre dans son remplaant le chauffeur
qui nous avait promens, Albertine et moi. Mais il me dbita une
histoire complique, selon laquelle il tait cens tre rentr  Paris,
d'o on l'avait demand pour les Verdurin, et je n'eus pas une seconde
de doute. Le renvoi du cocher fut cause que Morel causa un peu avec
moi, afin de m'exprimer sa tristesse relativement au dpart de ce brave
garon. Du reste, mme en dehors des moments o j'tais seul et o il
bondissait littralement vers moi avec une expansion de joie, Morel,
voyant que tout le monde me faisait fte  la Raspelire et sentant
qu'il s'excluait volontairement de la familiarit de quelqu'un qui tait
sans danger pour lui, puisqu'il m'avait fait couper les ponts et t
toute possibilit d'avoir envers lui des airs protecteurs (que je
n'avais, d'ailleurs, nullement song  prendre), cessa de se tenir
loign de moi. J'attribuai son changement d'attitude  l'influence de
M. de Charlus, laquelle, en effet, le rendait, sur certains points,
moins born, plus artiste, mais sur d'autres, o il appliquait  la
lettre les formules loquentes, mensongres, et d'ailleurs momentanes,
du matre, le btifiait encore davantage. Ce qu'avait pu lui dire M.
de Charlus, ce fut, en effet, la seule chose que je supposai. Comment
aurais-je pu deviner alors ce qu'on me dit ensuite (et dont je n'ai
jamais t certain, les affirmations d'Andre sur tout ce qui touchait
Albertine, surtout plus tard, m'ayant toujours sembl fort sujettes
 caution car, comme nous l'avons vu autrefois, elle n'aimait pas
sincrement mon amie et tait jalouse d'elle), ce qui en tout cas,
si c'tait vrai, me fut remarquablement cach par tous les deux:
qu'Albertine connaissait beaucoup Morel. La nouvelle attitude que, vers
ce moment du renvoi du cocher, Morel adopta  mon gard me permit de
changer d'avis sur son compte. Je gardai de son caractre la vilaine
ide que m'en avait fait concevoir la bassesse que ce jeune homme
m'avait montre quand il avait eu besoin de moi, suivie, tout aussitt
le service rendu, d'un ddain jusqu' sembler ne pas me voir. A cela il
fallait l'vidence de ses rapports de vnalit avec M. de Charlus, et
aussi des instincts de bestialit sans suite dont la non satisfaction
(quand cela arrivait), ou les complications qu'ils entranaient,
causaient ses tristesses; mais ce caractre n'tait pas si uniformment
laid et plein de contradictions. Il ressemblait  un vieux livre du
moyen ge, plein d'erreurs, de traditions absurdes, d'obscnits, il
tait extraordinairement composite. J'avais cru d'abord que son art, o
il tait vraiment pass matre, lui avait donn des supriorits qui
dpassaient la virtuosit de l'excutant. Une fois que je disais mon
dsir de me mettre au travail: Travaillez, devenez illustre,
me dit-il.--De qui est cela? lui demandai-je.--De Fontanes 
Chateaubriand. Il connaissait aussi une correspondance amoureuse de
Napolon. Bien, pensai-je, il est lettr. Mais cette phrase, qu'il avait
lue je ne sais pas o, tait sans doute la seule qu'il connt de toute
la littrature ancienne et moderne, car il me la rptait chaque soir.
Une autre, qu'il rptait davantage pour m'empcher de rien dire de lui
 personne, c'tait celle-ci, qu'il croyait galement littraire, qui
est  peine franaise ou du moins n'offre aucune espce de sens, sauf
peut-tre pour un domestique cachottier: Mfions-nous des mfiants. Au
fond, en allant de cette stupide maxime jusqu' la phrase de Fontanes
 Chateaubriand, on et parcouru toute une partie, varie mais moins
contradictoire qu'il ne semble, du caractre de Morel. Ce garon qui,
pour peu qu'il y trouvt de l'argent, et fait n'importe quoi, et sans
remords--peut-tre pas sans une contrarit bizarre, allant jusqu' la
surexcitation nerveuse, mais  laquelle le nom de remords irait fort
mal--qui et, s'il y trouvait son intrt, plong dans la peine, voire
dans le deuil, des familles entires, ce garon qui mettait l'argent
au-dessus de tout et, sans parler de bont, au-dessus des sentiments
de simple humanit les plus naturels, ce mme garon mettait pourtant
au-dessus de l'argent son diplme de Ier prix du Conservatoire et qu'on
ne pt tenir aucun propos dsobligeant sur lui  la classe de flte ou
de contrepoint. Aussi ses plus grandes colres, ses plus sombres et
plus injustifiables accs de mauvaise humeur venaient-ils de ce qu'il
appelait (en gnralisant sans doute quelques cas particuliers o il
avait rencontr des malveillants) la fourberie universelle. Il se
flattait d'y chapper en ne parlant jamais de personne, en cachant son
jeu, en se mfiant de tout le monde. (Pour mon malheur,  cause de ce
qui devait en rsulter aprs mon retour  Paris, sa mfiance n'avait
pas jou  l'gard du chauffeur de Balbec, en qui il avait sans doute
reconnu un pareil, c'est--dire, contrairement  sa maxime, un mfiant
dans la bonne acception du mot, un mfiant qui se tait obstinment
devant les honntes gens et a tout de suite partie lie avec une
crapule). Il lui semblait--et ce n'tait pas absolument faux--que cette
mfiance lui permettrait de tirer toujours son pingle du jeu, de
glisser, insaisissable,  travers les plus dangereuses aventures, et
sans qu'on pt rien, non pas mme prouver, mais avancer contre lui,
dans l'tablissement de la rue Bergre. Il travaillerait, deviendrait
illustre, serait peut-tre un jour, avec une respectabilit intacte,
matre du jury de violon aux concours de ce prestigieux Conservatoire.

Mais c'est peut-tre encore trop de logique dans la cervelle de Morel
que d'y faire sortir les unes des autres les contradictions. En ralit,
sa nature tait vraiment comme un papier sur lequel on a fait tant
de plis dans tous les sens qu'il est impossible de s'y retrouver. Il
semblait avoir des principes assez levs, et avec une magnifique
criture, dpare par les plus grossires fautes d'orthographe, passait
des heures  crire  son frre qu'il avait mal agi avec ses soeurs,
qu'il tait leur an, leur appui;  ses soeurs qu'elles avaient commis
une inconvenance vis--vis de lui-mme.

Bientt mme, l't finissant, quand on descendait du train  Douville,
le soleil, amorti par la brume, n'tait dj plus, dans le ciel
uniformment mauve, qu'un bloc rouge. A la grande paix qui descend, le
soir, sur ces prs drus et salins et qui avait conseill  beaucoup de
Parisiens, peintres pour la plupart, d'aller villgiaturer  Douville,
s'ajoutait une humidit qui les faisait rentrer de bonne heure dans les
petits chalets. Dans plusieurs de ceux-ci la lampe tait dj allume.
Seules quelques vaches restaient dehors  regarder la mer en meuglant,
tandis que d'autres, s'intressant plus  l'humanit, tournaient leur
attention vers nos voitures. Seul un peintre qui avait dress son
chevalet sur une mince minence travaillait  essayer de rendre ce grand
calme, cette lumire apaise. Peut-tre les vaches allaient-elles
lui servir inconsciemment et bnvolement de modles, car leur air
contemplatif et leur prsence solitaire, quand les humains sont rentrs,
contribuaient,  leur manire,  la puissante impression de repos que
dgage le soir. Et quelques semaines plus tard, la transposition ne fut
pas moins agrable quand, l'automne s'avanant, les jours devinrent tout
 fait courts et qu'il fallut faire ce voyage dans la nuit. Si j'avais
t faire un tour dans l'aprs-midi, il fallait rentrer s'habiller au
plus tard  cinq heures, o maintenant le soleil rond et rouge tait
dj descendu au milieu de la glace oblique, jadis dteste, et, comme
quelque feu grgeois, incendiait la mer dans les vitres de toutes mes
bibliothques. Quelque geste incantateur ayant suscit, pendant que je
passais mon smoking, le moi alerte et frivole qui tait le mien quand
j'allais avec Saint-Loup dner  Rivebelle et le soir o j'avais cru
emmener Mlle de Stermaria dner dans l'le du Bois, je fredonnais
inconsciemment le mme air qu'alors; et c'est seulement en m'en
apercevant qu' la chanson je reconnaissais le chanteur intermittent,
lequel, en effet, ne savait que celle-l. La premire fois que je
l'avais chante, je commenais d'aimer Albertine, mais je croyais que
je ne la connatrais jamais. Plus tard,  Paris, c'tait quand j'avais
cess de l'aimer et quelques jours aprs l'avoir possde pour la
premire fois. Maintenant, c'tait en l'aimant de nouveau et au moment
d'aller dner avec elle, au grand regret du directeur, qui croyait
que je finirais par habiter la Raspelire et lcher son htel, et qui
assurait avoir entendu dire qu'il rgnait par l des fivres dues aux
marais du Bac et  leurs eaux accroupies. J'tais heureux de cette
multiplicit que je voyais ainsi  ma vie dploye sur trois plans; et
puis, quand on redevient pour un instant un homme ancien, c'est--dire
diffrent de celui qu'on est depuis longtemps, la sensibilit, n'tant
plus amortie par l'habitude, reoit des moindres chocs des impressions
si vives qu'elles font plir tout ce qui les a prcdes et auxquelles,
 cause de leur intensit, nous nous attachons avec l'exaltation
passagre d'un ivrogne. Il faisait dj nuit quand nous montions dans
l'omnibus ou la voiture qui allait nous mener  la gare prendre le petit
chemin de fer. Et dans le hall, le premier prsident nous disait: Ah!
vous allez  la Raspelire! Sapristi, elle a du toupet, Mme Verdurin,
de vous faire faire une heure de chemin de fer dans la nuit, pour dner
seulement. Et puis recommencer le trajet  dix heures du soir, dans un
vent de tous les diables. On voit bien qu'il faut que vous n'ayez rien
 faire, ajoutait-il en se frottant les mains. Sans doute parlait-il
ainsi par mcontentement de ne pas tre invit, et aussi  cause de la
satisfaction qu'ont les hommes occups--ft-ce par le travail le plus
sot--de ne pas avoir le temps de faire ce que vous faites.

Certes il est lgitime que l'homme qui rdige des rapports, aligne des
chiffres, rpond  des lettres d'affaires, suit les cours de la bourse,
prouve, quand il vous dit en ricanant: C'est bon pour vous qui n'avez
rien  faire, un agrable sentiment de sa supriorit. Mais celle-ci
s'affirmerait tout aussi ddaigneuse, davantage mme (car dner en
ville, l'homme occup le fait aussi), si votre divertissement tait
d'crire _Hamlet_ ou seulement de le lire. En quoi les hommes occups
manquent de rflexion. Car la culture dsintresse, qui leur parat
comique passe-temps d'oisifs quand ils la surprennent au moment qu'on la
pratique, ils devraient songer que c'est la mme qui, dans leur propre
mtier, met hors de pair des hommes qui ne sont peut-tre pas meilleurs
magistrats ou administrateurs qu'eux, mais devant l'avancement rapide
desquels ils s'inclinent en disant: Il parat que c'est un grand
lettr, un individu tout  fait distingu. Mais surtout le premier
prsident ne se rendait pas compte que ce qui me plaisait dans ces
dners  la Raspelire, c'est que, comme il le disait avec raison,
quoique par critique, ils reprsentaient un vrai voyage, un voyage
dont le charme me paraissait d'autant plus vif qu'il n'tait pas son but
 lui-mme, qu'on n'y cherchait nullement le plaisir, celui-ci tant
affect  la runion vers laquelle on se rendait, et qui ne laissait pas
d'tre fort modifi par toute l'atmosphre qui l'entourait. Il faisait
dj nuit maintenant quand j'changeais la chaleur de l'htel--de
l'htel devenu mon foyer--pour le wagon o nous montions avec Albertine
et o le reflet de la lanterne sur la vitre apprenait,  certains arrts
du petit train poussif, qu'on tait arriv  une gare. Pour ne pas
risquer que Cottard ne nous apert pas, et n'ayant pas entendu crier
la station, j'ouvrais la portire, mais ce qui se prcipitait dans le
wagon, ce n'tait pas les fidles, mais le vent, la pluie, le froid.
Dans l'obscurit je distinguais les champs, j'entendais la mer, nous
tions en rase campagne. Albertine, avant que nous rejoignions le petit
noyau, se regardait dans un petit miroir extrait d'un ncessaire en or
qu'elle emportait avec elle. En effet, les premires fois, Mme
Verdurin l'ayant fait monter dans son cabinet de toilette pour qu'elle
s'arranget avant le dner, j'avais, au sein du calme profond o je
vivais depuis quelque temps, prouv un petit mouvement d'inquitude et
de jalousie  tre oblig de laisser Albertine au pied de l'escalier, et
je m'tais senti si anxieux pendant que j'tais seul au salon, au milieu
du petit clan, et me demandais ce que mon amie faisait en haut, que
j'avais le lendemain, par dpche, aprs avoir demand des indications
 M. de Charlus sur ce qui se faisait de plus lgant, command chez
Cartier un ncessaire qui tait la joie d'Albertine et aussi la mienne.
Il tait pour moi un gage de calme et aussi de la sollicitude de mon
amie. Car elle avait certainement devin que je n'aimais pas qu'elle
restt sans moi chez Mme Verdurin et s'arrangeait  faire en wagon toute
la toilette pralable au dner.

Au nombre des habitus de Mme Verdurin, et le plus fidle de
tous, comptait maintenant, depuis plusieurs mois, M. de Charlus.
Rgulirement, trois fois par semaine, les voyageurs qui stationnaient
dans les salles d'attente ou sur le quai de Doncires-Ouest voyaient
passer ce gros homme aux cheveux gris, aux moustaches noires, les lvres
rougies d'un fard qui se remarque moins  la fin de la saison que l't,
o le grand jour le rendait plus cru et la chaleur  demi liquide. Tout
en se dirigeant vers le petit chemin de fer, il ne pouvait s'empcher
(seulement par habitude de connaisseur, puisque maintenant il avait
un sentiment qui le rendait chaste ou du moins, la plupart du temps,
fidle) de jeter sur les hommes de peine, les militaires, les jeunes
gens en costume de tennis, un regard furtif,  la fois inquisitorial et
timor, aprs lequel il baissait aussitt ses paupires sur ses yeux
presque clos avec l'onction d'un ecclsiastique en train de dire son
chapelet, avec la rserve d'une pouse voue  son unique amour ou d'une
jeune fille bien leve. Les fidles taient d'autant plus persuads
qu'il ne les avait pas vus, qu'il montait dans un compartiment autre que
le leur (comme faisait souvent aussi la princesse Sherbatoff), en homme
qui ne sait point si l'on sera content ou non d'tre vu avec lui et qui
vous laisse la facult de venir le trouver si vous en avez l'envie.
Celle-ci n'avait pas t prouve, les toutes premires fois, par
le docteur, qui avait voulu que nous le laissions seul dans son
compartiment. Portant beau son caractre hsitant depuis qu'il avait
une grande situation mdicale, c'est en souriant, en se renversant en
arrire, en regardant Ski par-dessus le lorgnon, qu'il dit par malice ou
pour surprendre de biais l'opinion des camarades: Vous comprenez, si
j'tais seul, garon..., mais,  cause de ma femme, je me demande si je
peux le laisser voyager avec nous aprs ce que vous m'avez dit, chuchota
le docteur.--Qu'est-ce que tu dis? demanda Mme Cottard.--Rien, cela ne
te regarde pas, ce n'est pas pour les femmes, rpondit en clignant de
l'oeil le docteur, avec une majestueuse satisfaction de lui-mme qui
tenait le milieu entre l'air pince-sans-rire qu'il gardait devant ses
lves et ses malades et l'inquitude qui accompagnait jadis ses traits
d'esprit chez les Verdurin, et il continua  parler tout bas. Mme
Cottard ne distingua que les mots de la confrrie et tapette, et
comme dans le langage du docteur le premier dsignait la race juive
et le second les langues bien pendues, Mme Cottard conclut que M. de
Charlus devait tre un Isralite bavard. Elle ne comprit pas qu'on tnt
le baron  l'cart  cause de cela, trouva de son devoir de doyenne du
clan d'exiger qu'on ne le laisst pas seul et nous nous acheminmes tous
vers le compartiment de M. de Charlus, guids par Cottard, toujours
perplexe. Du coin o il lisait un volume de Balzac, M. de Charlus perut
cette hsitation; il n'avait pourtant pas lev les yeux. Mais comme
les sourds-muets reconnaissent  un courant d'air, insensible pour les
autres, que quelqu'un arrive derrire eux, il avait, pour tre averti
de la froideur qu'on avait  son gard, une vritable hyperacuit
sensorielle. Celle-ci, comme elle a coutume de faire dans tous les
domaines, avait engendr chez M. de Charlus des souffrances imaginaires.
Comme ces nvropathes qui, sentant une lgre fracheur, induisent qu'il
doit y avoir une fentre ouverte  l'tage au-dessus, entrent en fureur
et commencent  ternuer, M. de Charlus, si une personne avait devant
lui montr un air proccup, concluait qu'on avait rpt  cette
personne un propos qu'il avait tenu sur elle. Mais il n'y avait mme pas
besoin qu'on et l'air distrait, ou l'air sombre, ou l'air rieur, il
les inventait. En revanche la cordialit lui masquait aisment les
mdisances qu'il ne connaissait pas. Ayant devin la premire fois
l'hsitation de Cottard, si, au grand tonnement des fidles qui ne se
croyaient pas aperus encore par le liseur aux yeux baisss, il leur
tendit la main quand ils furent  distance convenable, il se contenta
d'une inclinaison de tout le corps, aussitt vivement redress, pour
Cottard, sans prendre avec sa main gante de Sude la main que le
docteur lui avait tendue. Nous avons tenu absolument  faire route avec
vous, Monsieur, et  ne pas vous laisser comme cela seul dans votre
petit coin. C'est un grand plaisir pour nous, dit avec bont Mme Cottard
au baron.--Je suis trs honor, rcita le baron en s'inclinant d'un air
froid.--J'ai t trs heureuse d'apprendre que vous aviez dfinitivement
choisi ce pays pour y fixer vos tabern... Elle allait dire tabernacles,
mais ce mot lui sembla hbraque et dsobligeant pour un juif, qui
pourrait y voir une allusion. Aussi se reprit-elle pour choisir une
autre des expressions qui lui taient familires, c'est--dire une
expression solennelle: pour y fixer, je voulais dire vos pnates (il
est vrai que ces divinits n'appartiennent pas  la religion chrtienne
non plus, mais  une qui est morte depuis si longtemps qu'elle n'a plus
d'adeptes qu'on puisse craindre de froisser). Nous, malheureusement,
avec la rentre des classes, le service d'hpital du docteur, nous ne
pouvons jamais bien longtemps lire domicile dans un mme endroit. Et
lui montrant un carton: Voyez d'ailleurs comme nous autres femmes nous
sommes moins heureuses que le sexe fort; pour aller aussi prs que chez
nos amis Verdurin nous sommes obliges d'emporter avec nous toute une
gamme d'impedimenta. Moi je regardais pendant ce temps-l le volume de
Balzac du baron. Ce n'tait pas un exemplaire broch, achet au hasard,
comme le volume de Bergotte qu'il m'avait prt la premire anne.
C'tait un livre de sa bibliothque et, comme tel, portant la devise:
Je suis au Baron de Charlus,  laquelle faisaient place parfois, pour
montrer le got studieux des Guermantes: _In proeliis non semper_, et
une autre encore: _Non sine labore_. Mais nous les verrons bientt
remplaces par d'autres, pour tcher de plaire  Morel. Mme Cottard,
au bout d'un instant, prit un sujet qu'elle trouvait plus personnel au
baron. Je ne sais pas si vous tes de mon avis, Monsieur, lui dit-elle
au bout d'un instant, mais je suis trs large d'ides et, selon moi,
pourvu qu'on les pratique sincrement, toutes les religions sont bonnes.
Je ne suis pas comme les gens que la vue d'un... protestant rend
hydrophobes.--On m'a appris que la mienne tait la vraie, rpondit M.
de Charlus. C'est un fanatique, pensa Mme Cottard; Swann, sauf sur la
fin, tait plus tolrant, il est vrai qu'il tait converti. Or, tout au
contraire, le baron tait non seulement chrtien, comme on le sait, mais
pieux  la faon du moyen ge. Pour lui, comme pour les sculpteurs du
XIIIe sicle, l'glise chrtienne tait, au sens vivant du mot, peuple
d'une foule d'tres, crus parfaitement rels: prophtes, aptres, anges,
saints personnages de toute sorte, entourant le Verbe incarn, sa mre
et son poux, le Pre ternel, tous les martyrs et docteurs; tel que
leur peuple en plein relief, chacun d'eux se presse au porche ou remplit
le vaisseau des cathdrales. Entre eux tous M. de Charlus avait choisi
comme patrons intercesseurs les archanges Michel, Gabriel et
Raphal, avec lesquels il avait de frquents entretiens pour qu'ils
communiquassent ses prires au Pre ternel, devant le trne de qui ils
se tiennent. Aussi l'erreur de Mme Cottard m'amusa-t-elle beaucoup.

Pour quitter le terrain religieux, disons que le docteur, venu  Paris
avec le maigre bagage de conseils d'une mre paysanne, puis absorb par
les tudes, presque purement matrielles, auxquelles ceux qui veulent
pousser loin leur carrire mdicale sont obligs de se consacrer pendant
un grand nombre d'annes, ne s'tait jamais cultiv; il avait acquis
plus d'autorit, mais non pas d'exprience; il prit  la lettre ce mot
d'honor, en fut  la fois satisfait parce qu'il tait vaniteux, et
afflig parce qu'il tait bon garon. Ce pauvre de Charlus, dit-il le
soir  sa femme, il m'a fait de la peine quand il m'a dit qu'il tait
honor de voyager avec nous. On sent, le pauvre diable, qu'il n'a pas de
relations, qu'il s'humilie.

Mais bientt, sans avoir besoin d'tre guids par la charitable Mme
Cottard, les fidles avaient russi  dominer la gne qu'ils avaient
tous plus ou moins prouve, au dbut,  se trouver  ct de M. de
Charlus. Sans doute en sa prsence ils gardaient sans cesse  l'esprit
le souvenir des rvlations de Ski et l'ide de l'tranget sexuelle qui
tait incluse en leur compagnon de voyage. Mais cette tranget mme
exerait sur eux une espce d'attrait. Elle donnait pour eux  la
conversation du baron, d'ailleurs remarquable, mais en des parties
qu'ils ne pouvaient gure apprcier, une saveur qui faisait paratre 
ct la conversation des plus intressants, de Brichot lui-mme, comme
un peu fade. Ds le dbut d'ailleurs, on s'tait plu  reconnatre qu'il
tait intelligent. Le gnie peut tre voisin de la folie, nonait le
docteur, et si la princesse, avide de s'instruire, insistait, il n'en
disait pas plus, cet axiome tant tout ce qu'il savait sur le gnie et
ne lui paraissant pas, d'ailleurs, aussi dmontr que tout ce qui a
trait  la fivre typhode et  l'arthritisme. Et comme il tait
devenu superbe et rest mal lev: Pas de questions, princesse, ne
m'interrogez pas, je suis au bord de la mer pour me reposer. D'ailleurs
vous ne me comprendriez pas, vous ne savez pas la mdecine. Et la
princesse se taisait en s'excusant, trouvant Cottard un homme charmant,
et comprenant que les clbrits ne sont pas toujours abordables. A
cette premire priode on avait donc fini par trouver M. de Charlus
intelligent malgr son vice (ou ce que l'on nomme gnralement ainsi).
Maintenant, c'tait, sans s'en rendre compte,  cause de ce vice qu'on
le trouvait plus intelligent que les autres. Les maximes les plus
simples que, adroitement provoqu par l'universitaire ou le sculpteur,
M. de Charlus nonait sur l'amour, la jalousie, la beaut,  cause de
l'exprience singulire, secrte, raffine et monstrueuse o il les
avait puises, prenaient pour les fidles ce charme du dpaysagement
qu'une psychologie, analogue  celle que nous a offerte de tout temps
notre littrature dramatique, revt dans une pice russe ou japonaise,
joue par des artistes de l-bas. On risquait encore, quand il
n'entendait pas, une mauvaise plaisanterie: Oh! chuchotait le
sculpteur, en voyant un jeune employ aux longs cils de bayadre et que
M. de Charlus n'avait pu s'empcher de dvisager, si le baron se met 
faire de l'oeil au contrleur, nous ne sommes pas prts d'arriver, le
train va aller  reculons. Regardez-moi la manire dont il le regarde,
ce n'est plus un petit chemin de fer o nous sommes, c'est un
funiculeur. Mais au fond, si M. de Charlus ne venait pas, on tait
presque du de voyager seulement entre gens comme tout le monde et de
n'avoir pas auprs de soi ce personnage peinturlur, pansu et clos,
semblable  quelque bote de provenance exotique et suspecte qui laisse
chapper la curieuse odeur de fruits auxquels l'ide de goter seulement
vous soulverait le coeur. A ce point de vue, les fidles de sexe
masculin avaient des satisfactions plus vives, dans la courte partie
du trajet qu'on faisait entre Saint-Martin-du-Chne, o montait M. de
Charlus, et Doncires, station o on tait rejoint par Morel. Car tant
que le violoniste n'tait pas l (et si les dames et Albertine, faisant
bande  part pour ne pas gner la conversation, se tenaient loignes),
M. de Charlus ne se gnait pas pour ne pas avoir l'air de fuir certains
sujets et parler de ce qu'on est convenu d'appeler les mauvaises
moeurs. Albertine ne pouvait le gner, car elle tait toujours avec
les dames, par grce de jeune fille qui ne veut pas que sa prsence
restreigne la libert de la conversation. Or je supportais aisment de
ne pas l'avoir  ct de moi,  condition toutefois qu'elle restt dans
le mme wagon. Car moi qui n'prouvais plus de jalousie ni gure d'amour
pour elle, ne pensais pas  ce qu'elle faisait les jours o je ne la
voyais pas, en revanche, quand j'tais l, une simple cloison, qui et
pu  la rigueur dissimuler une trahison, m'tait insupportable, et si
elle allait avec les dames dans le compartiment voisin, au bout d'un
instant, ne pouvant plus tenir en place, au risque de froisser celui qui
parlait, Brichot, Cottard ou Charlus, et  qui je ne pouvais expliquer
la raison de ma fuite, je me levais, les plantais l et, pour voir s'il
ne s'y faisait rien d'anormal, passais  ct. Et jusqu' Doncires, M.
de Charlus, ne craignant pas de choquer, parlait parfois fort crment
de moeurs qu'il dclarait ne trouver pour son compte ni bonnes ni
mauvaises. Il le faisait par habilet, pour montrer sa largeur d'esprit,
persuad qu'il tait que les siennes n'veillaient gure de soupon
dans l'esprit des fidles. Il pensait bien qu'il y avait dans l'univers
quelques personnes qui taient, selon une expression qui lui devint plus
tard familire, fixes sur son compte. Mais il se figurait que ces
personnes n'taient pas plus de trois ou quatre et qu'il n'y en avait
aucune sur la cte normande. Cette illusion peut tonner de la part de
quelqu'un d'aussi fin, d'aussi inquiet. Mme pour ceux qu'il croyait
plus ou moins renseigns, il se flattait que ce ne ft que dans le
vague, et avait la prtention, selon qu'il leur dirait telle ou telle
chose, de mettre telle personne en dehors des suppositions d'un
interlocuteur qui, par politesse, faisait semblant d'accepter ses dires.
Mme se doutant de ce que je pouvais savoir ou supposer sur lui, il se
figurait que cette opinion, qu'il croyait beaucoup plus ancienne de ma
part qu'elle ne l'tait en ralit, tait toute gnrale, et qu'il
lui suffisait de nier tel ou tel dtail pour tre cru, alors qu'au
contraire, si la connaissance de l'ensemble prcde toujours celle des
dtails, elle facilite infiniment l'investigation de ceux-ci et, ayant
dtruit le pouvoir d'invisibilit, ne permet plus au dissimulateur de
cacher ce qu'il lui plat. Certes, quand M. de Charlus, invit  un
dner par tel fidle ou tel ami des fidles, prenait les dtours les
plus compliqus pour amener, au milieu des noms de dix personnes qu'il
citait, le nom de Morel, il ne se doutait gure qu'aux raisons toujours
diffrentes qu'il donnait du plaisir ou de la commodit qu'il pourrait
trouver ce soir-l  tre invit avec lui, ses htes, en ayant l'air de
le croire parfaitement, en substituaient une seule, toujours la mme,
et qu'il croyait ignore d'eux,  savoir qu'il l'aimait. De mme Mme
Verdurin, semblant toujours avoir l'air d'admettre entirement les
motifs mi-artistiques, mi-humanitaires, que M. de Charlus lui donnait de
l'intrt qu'il portait  Morel, ne cessait de remercier avec motion
le baron des bonts touchantes, disait-elle, qu'il avait pour le
violoniste. Or quel tonnement aurait eu M. de Charlus si, un jour que
Morel et lui taient en retard et n'taient pas venus par le chemin de
fer, il avait entendu la Patronne dire: Nous n'attendons plus que ces
demoiselles! Le baron et t d'autant plus stupfait que, ne bougeant
gure de la Raspelire, il y faisait figure de chapelain, d'abb du
rpertoire, et quelquefois (quand Morel avait quarante-huit heures de
permission) y couchait deux nuits de suite. Mme Verdurin leur donnait
alors deux chambres communicantes et, pour les mettre  l'aise, disait:
Si vous avez envie de faire de la musique, ne vous gnez pas, les murs
sont comme ceux d'une forteresse, vous n'avez personne  votre tage, et
mon mari a un sommeil de plomb. Ces jours-l, M. de Charlus relayait
la princesse en allant chercher les nouveaux  la gare, excusait Mme
Verdurin de ne pas tre venue  cause d'un tat de sant qu'il dcrivait
si bien que les invits entraient avec une figure de circonstance et
poussaient un cri d'tonnement en trouvant la Patronne alerte et debout,
en robe  demi dcollete.

Car M. de Charlus tait momentanment devenu, pour Mme Verdurin, le
fidle des fidles, une seconde princesse Sherbatoff. De sa situation
mondaine elle tait beaucoup moins sre que de celle de la princesse, se
figurant que, si celle-ci ne voulait voir que le petit noyau, c'tait
par mpris des autres et prdilection pour lui. Comme cette feinte tait
justement le propre des Verdurin, lesquels traitaient d'ennuyeux tous
ceux qu'ils ne pouvaient frquenter, il est incroyable que la Patronne
pt croire la princesse une me d'acier, dtestant le chic. Mais elle
n'en dmordait pas et tait persuade que, pour la grande dame aussi,
c'tait sincrement et par got d'intellectualit qu'elle ne frquentait
pas les ennuyeux. Le nombre de ceux-ci diminuait, du reste,  l'gard
des Verdurin. La vie de bains de mer tait  une prsentation les
consquences pour l'avenir qu'on et pu redouter  Paris. Des hommes
brillants, venus  Balbec sans leur femme, ce qui facilitait tout,  la
Raspelire faisaient des avances et d'ennuyeux devenaient exquis. Ce
fut le cas pour le prince de Guermantes, que l'absence de la princesse
n'aurait pourtant pas dcid  aller en garon chez les Verdurin, si
l'aimant du dreyfusisme n'et t si puissant qu'il lui fit monter d'un
seul trait les pentes qui mnent  la Raspelire, malheureusement un
jour o la Patronne tait sortie. Mme Verdurin, du reste, n'tait pas
certaine que lui et M. de Charlus fussent du mme monde. Le baron
avait bien dit que le duc de Guermantes tait son frre, mais c'tait
peut-tre le mensonge d'un aventurier. Si lgant se ft-il montr, si
aimable, si fidle envers les Verdurin, la Patronne hsitait presque
 l'inviter avec le prince de Guermantes. Elle consulta Ski et Brichot:
Le baron et le prince de Guermantes, est-ce que a marche?--Mon Dieu,
Madame, pour l'un des deux je crois pouvoir le dire.--Mais l'un des
deux, qu'est-ce que a peut me faire? avait repris Mme Verdurin irrite.
Je vous demande s'ils marchent ensemble?--Ah! Madame, voil des choses
qui sont bien difficiles  savoir. Mme Verdurin n'y mettait aucune
malice. Elle tait certaine des moeurs du baron, mais quand elle
s'exprimait ainsi elle n'y pensait nullement, mais seulement  savoir
si on pouvait inviter ensemble le prince et M. de Charlus, si cela
corderait. Elle ne mettait aucune intention malveillante dans l'emploi
de ces expressions toutes faites et que les petits clans artistiques
favorisent. Pour se parer de M. de Guermantes, elle voulait l'emmener,
l'aprs-midi qui suivrait le djeuner,  une fte de charit et o des
marins de la cte figureraient un appareillage. Mais n'ayant pas le
temps de s'occuper de tout, elle dlgua ses fonctions au fidle des
fidles, au baron. Vous comprenez, il ne faut pas qu'ils restent
immobiles comme des moules, il faut qu'ils aillent, qu'ils viennent,
qu'on voie le branle-bas, je ne sais pas le nom de tout a. Mais vous,
qui allez souvent au port de Balbec-Plage, vous pourriez bien faire
faire une rptition sans vous fatiguer. Vous devez vous y entendre
mieux que moi, M. de Charlus,  faire marcher des petits marins. Mais,
aprs tout, nous nous donnons bien du mal pour M. de Guermantes. C'est
peut-tre un imbcile du Jockey. Oh! mon Dieu, je dis du mal du Jockey,
et il me semble me rappeler que vous en tes. H baron, vous ne me
rpondez pas, est-ce que vous en tes? Vous ne voulez pas sortir
avec nous? Tenez, voici un livre que j'ai reu, je pense qu'il vous
intressera. C'est de Roujon. Le titre est joli: _Parmi les hommes_.

Pour ma part, j'tais d'autant plus heureux que M. de Charlus ft assez
souvent substitu  la princesse Sherbatoff, que j'tais trs mal avec
celle-ci, pour une raison  la fois insignifiante et profonde. Un jour
que j'tais dans le petit train, comblant de mes prvenances, comme
toujours, la princesse Sherbatoff, j'y vis monter Mme de Villeparisis.
Elle tait en effet venue passer quelques semaines chez la princesse de
Luxembourg, mais, enchan  ce besoin quotidien de voir Albertine, je
n'avais jamais rpondu aux invitations multiplies de la marquise et de
son htesse royale. J'eus du remords en voyant l'amie de ma grand'mre
et, par pur devoir (sans quitter la princesse Sherbatoff) je causai
assez longtemps avec elle. J'ignorais, du reste, absolument que Mme de
Villeparisis savait trs bien qui tait ma voisine, mais ne voulait
pas la connatre. A la station suivante, Mme de Villeparisis quitta le
wagon, je me reprochai mme de ne pas l'avoir aide  descendre; j'allai
me rasseoir  ct de la princesse. Mais on et dit--cataclysme frquent
chez les personnes dont la situation est peu solide et qui craignent
qu'on n'ait entendu parler d'elles en mal, qu'on les mprise--qu'un
changement  vue s'tait opr. Plonge dans sa _Revue des Deux-Mondes_,
Mme Sherbatoff rpondit  peine du bout des lvres  mes questions et
finit par me dire que je lui donnais la migraine. Je ne comprenais rien
 mon crime. Quand je dis au revoir  la princesse, le sourire habituel
n'claira pas son visage, un salut sec abaissa son menton, elle ne me
tendit mme pas la main et ne m'a jamais reparl depuis. Mais elle dut
parler--je ne sais pas pour dire quoi--aux Verdurin, car ds que je
demandais  ceux-ci si je ne ferais pas bien de faire une politesse  la
princesse Sherbatoff, tous en choeur se prcipitaient: Non! Non! Non!
Surtout pas! Elle n'aime pas les amabilits! On ne le faisait pas pour
me brouiller avec elle, mais elle avait russi  faire croire qu'elle
tait insensible aux prvenances, une me inaccessible aux vanits de ce
monde. Il faut avoir vu l'homme politique qui passe pour le plus entier,
le plus intransigeant, le plus inapprochable depuis qu'il est au
pouvoir; il faut l'avoir vu au temps de sa disgrce, mendier timidement,
avec un sourire brillant d'amoureux, le salut hautain d'un journaliste
quelconque; il faut avoir vu le redressement de Cottard (que ses
nouveaux malades prenaient pour une barre de fer), et savoir de quels
dpits amoureux, de quels checs de snobisme taient faits l'apparente
hauteur, l'anti-snobisme universellement admis de la princesse
Sherbatoff, pour comprendre que dans l'humanit la rgle--qui comporte
des exceptions naturellement--est que les durs sont des faibles dont on
n'a pas voulu, et que les forts, se souciant peu qu'on veuille ou
non d'eux, ont seuls cette douceur que le vulgaire prend pour de la
faiblesse.

Au reste je ne dois pas juger svrement la princesse Sherbatoff. Son
cas est si frquent! Un jour,  l'enterrement d'un Guermantes, un homme
remarquable plac  ct de moi me montra un Monsieur lanc et pourvu
d'une jolie figure. De tous les Guermantes, me dit mon voisin, celui-l
est le plus inou, le plus singulier. C'est le frre du duc. Je lui
rpondis imprudemment qu'il se trompait, que ce Monsieur, sans parent
aucune avec les Guermantes, s'appelait Fournier-Sarlovze. L'homme
remarquable me tourna le dos et ne m'a plus jamais salu depuis.

Un grand musicien, membre de l'Institut, haut dignitaire officiel, et
qui connaissait Ski, passa par Harembouville, o il avait une nice,
et vint  un mercredi des Verdurin. M. de Charlus fut particulirement
aimable avec lui ( la demande de Morel) et surtout pour qu'au retour
 Paris, l'acadmicien lui permt d'assister  diffrentes sances
prives, rptitions, etc., o jouait le violoniste. L'acadmicien
flatt, et d'ailleurs homme charmant, promit et tint sa promesse.
Le baron fut trs touch de toutes les amabilits que ce personnage
(d'ailleurs, en ce qui le concernait, aimant uniquement et profondment
les femmes) eut pour lui, de toutes les facilits qu'il lui procura pour
voir Morel dans les lieux officiels o les profanes n'entrent pas, de
toutes les occasions donnes par le clbre artiste au jeune virtuose
de se produire, de se faire connatre, en le dsignant, de prfrence
 d'autres,  talent gal, pour des auditions qui devaient avoir un
retentissement particulier. Mais M. de Charlus ne se doutait pas qu'il
en devait au matre d'autant plus de reconnaissance que celui-ci,
doublement mritant, ou, si l'on aime mieux, deux fois coupable,
n'ignorait rien des relations du violoniste et de son noble protecteur.
Il les favorisa, certes sans sympathie pour elles, ne pouvant comprendre
d'autre amour que celui de la femme, qui avait inspir toute sa
musique, mais par indiffrence morale, complaisance et serviabilit
professionnelles, amabilit mondaine, snobisme. Quant  des doutes sur
le caractre de ces relations, il en avait si peu que, ds le premier
dner  la Raspelire, il avait demand  Ski, en parlant de M. de
Charlus et de Morel comme il et fait d'un homme et de sa matresse:
Est-ce qu'il y a longtemps qu'ils sont ensemble? Mais trop homme du
monde pour en laisser rien voir aux intresss, prt, si parmi les
camarades de Morel il s'tait produit quelques commrages,  les
rprimer et  rassurer Morel en lui disant paternellement: On dit
cela de tout le monde aujourd'hui, il ne cessa de combler le baron de
gentillesses que celui-ci trouva charmantes, mais naturelles, incapable
de supposer chez l'illustre matre tant de vice ou tant de vertu. Car
les mots qu'on disait en l'absence de M. de Charlus, les  peu prs
sur Morel, personne n'avait l'me assez basse pour les lui rpter. Et
pourtant cette simple situation suffit  montrer que mme cette chose
universellement dcrie, qui ne trouverait nulle part un dfenseur: le
potin, lui aussi, soit qu'il ait pour objet nous-mme et nous devienne
ainsi particulirement dsagrable, soit qu'il nous apprenne sur un
tiers quelque chose que nous ignorions, a sa valeur psychologique. Il
empche l'esprit de s'endormir sur la vue factice qu'il a de ce qu'il
croit les choses et qui n'est que leur apparence. Il retourne celle-ci
avec la dextrit magique d'un philosophe idaliste et nous prsente
rapidement un coin insouponn du revers de l'toffe. M. de Charlus
et-il pu imaginer ces mots dits par certaine tendre parente: Comment
veux-tu que Mm soit amoureux de moi? tu oublies donc que je suis une
femme! Et pourtant elle avait un attachement vritable, profond, pour
M. de Charlus. Comment alors s'tonner que, pour les Verdurin, sur
l'affection et la bont desquels il n'avait aucun droit de compter, les
propos qu'ils disaient loin de lui (et ce ne furent pas seulement, on le
verra, des propos) fussent si diffrents de ce qu'il les imaginait tre,
c'est--dire du simple reflet de ceux qu'il entendait quand il tait l?
Ceux-l seuls ornaient d'inscriptions affectueuses le petit pavillon
idal o M. de Charlus venait parfois rver seul, quand il introduisait
un instant son imagination dans l'ide que les Verdurin avaient de
lui. L'atmosphre y tait si sympathique, si cordiale, le repos si
rconfortant, que, quand M. de Charlus, avant de s'endormir, tait venu
s'y dlasser un instant de ses soucis, il n'en sortait jamais sans un
sourire. Mais, pour chacun de nous, ce genre de pavillon est double: en
face de celui que nous croyons tre l'unique, il y a l'autre, qui nous
est habituellement invisible, le vrai, symtrique avec celui que nous
connaissons, mais bien diffrent et dont l'ornementation, o nous
ne reconnatrions rien de ce que nous nous attendions  voir, nous
pouvanterait comme faite avec les symboles odieux d'une hostilit
insouponne. Quelle stupeur pour M. de Charlus, s'il avait pntr dans
un de ces pavillons adverses, grce  quelque potin, comme par un de ces
escaliers de service o des graffiti obscnes sont charbonns  la porte
des appartements par des fournisseurs mcontents ou des domestiques
renvoys! Mais, tout autant que nous sommes privs de ce sens de
l'orientation dont sont dous certains oiseaux, nous manquons du sens
de la visibilit, comme nous manquons de celui des distances, nous
imaginant toute proche l'attention intresse des gens qui, au
contraire, ne pensent jamais  nous et ne souponnant pas que nous
sommes, pendant ce temps-l, pour d'autres leur seul souci. Ainsi M.
de Charlus vivait dup comme le poisson qui croit que l'eau o il nage
s'tend au del du verre de son aquarium qui lui en prsente le reflet,
tandis qu'il ne voit pas  ct de lui, dans l'ombre, le promeneur amus
qui suit ses bats ou le pisciculteur tout-puissant qui, au moment
imprvu et fatal, diffr en ce moment  l'gard du baron (pour qui
le pisciculteur,  Paris, sera Mme Verdurin), le tirera sans piti du
milieu o il aimait vivre pour le rejeter dans un autre. Au surplus, les
peuples, en tant qu'ils ne sont que des collections d'individus, peuvent
offrir des exemples plus vastes, mais identiques en chacune de leurs
parties, de cette ccit profonde, obstine et dconcertante. Jusqu'ici,
si elle tait cause que M. de Charlus tenait, dans le petit clan, des
propos d'une habilet inutile ou d'une audace qui faisait sourire en
cachette, elle n'avait pas encore eu pour lui ni ne devait avoir, 
Balbec, de graves inconvnients. Un peu d'albumine, de sucre, d'arythmie
cardiaque, n'empche pas la vie de continuer normale pour celui qui ne
s'en aperoit mme pas, alors que seul le mdecin y voit la prophtie de
catastrophes. Actuellement le got--platonique ou non--de M. de Charlus
pour Morel poussait seulement le baron  dire volontiers, en l'absence
de Morel, qu'il le trouvait trs beau, pensant que cela serait entendu
en toute innocence, et agissant en cela comme un homme fin qui, appel
 dposer devant un tribunal, ne craindra pas d'entrer dans des dtails
qui semblent en apparence dsavantageux pour lui, mais qui,  cause
de cela mme, ont plus de naturel et moins de vulgarit que les
protestations conventionnelles d'un accus de thtre. Avec la mme
libert, toujours entre Doncires-Ouest et Saint-Martin-du-Chne--ou le
contraire au retour--M. de Charlus parlait volontiers de gens qui ont,
parat-il, des moeurs trs tranges, et ajoutait mme: Aprs tout, je
dis tranges, je ne sais pas pourquoi, car cela n'a rien de si trange,
pour se montrer  soi-mme combien il tait  l'aise avec son public. Et
il l'tait en effet,  condition que ce ft lui qui et l'initiative des
oprations et qu'il st la galerie muette et souriante, dsarme par la
crdulit ou la bonne ducation.

Quand M. de Charlus ne parlait pas de son admiration pour la beaut
de Morel, comme si elle n'et eu aucun rapport avec un got--appel
vice--il traitait de ce vice, mais comme s'il n'avait t nullement le
sien. Parfois mme il n'hsitait pas  l'appeler par son nom. Comme,
aprs avoir regard la belle reliure de son Balzac, je lui demandais ce
qu'il prfrait dans la _Comdie Humaine_, il me rpondit, dirigeant
sa pense vers une ide fixe: Tout l'un ou tout l'autre, les petites
miniatures comme le _Cur de Tours_ et la _Femme abandonne_, ou les
grandes fresques comme la srie des _Illusions perdues_. Comment! vous
ne connaissez pas les _Illusions perdues_? C'est si beau, le moment o
Carlos Herrera demande le nom du chteau devant lequel passe sa calche:
c'est Rastignac, la demeure du jeune homme qu'il a aim autrefois. Et
l'abb alors de tomber dans une rverie que Swann appelait, ce qui tait
bien spirituel, la _Tristesse d'Olympio_ de la pdrastie. Et la mort
de Lucien! je ne me rappelle plus quel homme de got avait eu cette
rponse,  qui lui demandait quel vnement l'avait le plus afflig
dans sa vie: La mort de Lucien de Rubempr dans _Splendeurs et
Misres_.--Je sais que Balzac se porte beaucoup cette anne, comme l'an
pass le pessimisme, interrompit Brichot. Mais, au risque de contrister
les mes en mal de dfrence balzacienne, sans prtendre, Dieu me damne,
au rle de gendarme de lettres et dresser procs-verbal pour fautes de
grammaire, j'avoue que le copieux improvisateur, dont vous me semblez
surfaire singulirement les lucubrations effarantes, m'a toujours paru
un scribe insuffisamment mticuleux. J'ai lu ces _Illusions Perdues_
dont vous nous parlez, baron, en me torturant pour atteindre  une
ferveur d'initi, et je confesse en toute simplicit d'me que ces
romans-feuilletons, rdigs en pathos, en galimatias double et triple
(_Esther heureuse_, _O mnent les mauvais chemins_, _A combien l'amour
revient aux vieillards_), m'ont toujours fait l'effet des mystres de
Rocambole, promus par inexplicable faveur  la situation prcaire de
chef-d'oeuvre.--Vous dites cela parce que vous ne connaissez pas la
vie, dit le baron doublement agac, car il sentait que Brichot ne
comprendrait ni ses raisons d'artiste, ni les autres.--J'entends bien,
rpondit Brichot, que, pour parler comme Matre Franois Rabelais, vous
voulez dire que je suis moult sorbonagre, sorbonicole et sorboniforme.
Pourtant, tout autant que les camarades, j'aime qu'un livre donne
l'impression de la sincrit et de la vie, je ne suis pas de ces
clercs...--Le quart d'heure de Rabelais, interrompit le docteur Cottard
avec un air non plus de doute, mais de spirituelle assurance.--... qui
font voeu de littrature en suivant la rgle de l'Abbaye-aux-Bois dans
l'obdience de M. le vicomte de Chateaubriand, grand matre du
chiqu, selon la rgle stricte des humanistes. M. le vicomte de
Chateaubriand...--Chateaubriand aux pommes? interrompit le docteur
Cottard.--C'est lui le patron de la confrrie, continua Brichot sans
relever la plaisanterie du docteur, lequel, en revanche, alarm par
la phrase de l'universitaire, regarda M. de Charlus avec inquitude.
Brichot avait sembl manquer de tact  Cottard, duquel le calembour
avait amen un fin sourire sur les lvres de la princesse
Sherbatoff.--Avec le professeur, l'ironie mordante du parfait sceptique
ne perd jamais ses droits, dit-elle par amabilit et pour montrer que
le mot du mdecin n'avait pas pass inaperu pour elle.--Le sage est
forcment sceptique, rpondit le docteur. Que sais-je? [Greek: gnthi
seauton], disait Socrate. C'est trs juste, l'excs en tout est un
dfaut. Mais je reste bleu quand je pense que cela a suffi  faire durer
le nom de Socrate jusqu' nos jours. Qu'est-ce qu'il y a dans cette
philosophie? peu de chose en somme. Quand on pense que Charcot et
d'autres ont fait des travaux mille fois plus remarquables et qui
s'appuient, au moins, sur quelque chose, sur la suppression du rflexe
pupillaire comme syndrome de la paralysie gnrale, et qu'ils sont
presque oublis! En somme, Socrate, ce n'est pas extraordinaire. Ce sont
des gens qui n'avaient rien  faire, qui passaient toute leur journe 
se promener,  discutailler. C'est comme Jsus-Christ: Aimez-vous
les uns les autres, c'est trs joli.--Mon ami..., pria Mme
Cottard.--Naturellement, ma femme proteste, ce sont toutes des
nvroses.--Mais, mon petit docteur, je ne suis pas nvrose, murmura
Mme Cottard.--Comment, elle n'est pas nvrose? quand son fils est
malade, elle prsente des phnomnes d'insomnie. Mais enfin, je
reconnais que Socrate, et le reste, c'est ncessaire pour une culture
suprieure, pour avoir des talents d'exposition. Je cite toujours le
[Greek: gnthi seauton]  mes lves pour le premier cours. Le pre
Bouchard, qui l'a su, m'en a flicit.--Je ne suis pas des tenants de la
forme pour la forme, pas plus que je ne thsauriserais en posie la
rime millionnaire, reprit Brichot. Mais, tout de mme, la _Comdie
Humaine_--bien peu humaine--est par trop le contraire de ces oeuvres o
l'art excde le fond, comme dit cette bonne rosse d'Ovide. Et il est
permis de prfrer un sentier  mi-cte, qui mne  la cure de Meudon ou
 l'Ermitage de Ferney,  gale distance de la Valle-aux-Loups o Ren
remplissait superbement les devoirs d'un pontificat sans mansutude, et
les Jardies o Honor de Balzac, harcel par les recors, ne
s'arrtait pas de cacographier pour une Polonaise, en aptre zl du
charabia.--Chateaubriand est beaucoup plus vivant que vous ne dites,
et Balzac est tout de mme un grand crivain, rpondit M. de Charlus,
encore trop imprgn du got de Swann pour ne pas tre irrit par
Brichot, et Balzac a connu jusqu' ces passions que tout le monde
ignore, ou n'tudie que pour les fltrir. Sans reparler des immortelles
_Illusions Perdues_, _Sarrazine_, _la Fille aux yeux d'or_, _Une passion
dans le dsert_, mme l'assez nigmatique _Fausse Matresse_, viennent
 l'appui de mon dire. Quand je parlais de ce ct hors de nature de
Balzac  Swann, il me disait: Vous tes du mme avis que Taine. Je
n'avais pas l'honneur de connatre M. Taine, ajouta M. de Charlus (avec
cette irritante habitude du Monsieur inutile qu'ont les gens du monde,
comme s'ils croyaient, en taxant de Monsieur un grand crivain, lui
dcerner un honneur, peut-tre garder les distances, et bien faire
savoir qu'ils ne le connaissent pas), je ne connaissais pas M. Taine,
mais je me tenais pour fort honor d'tre du mme avis que lui.
D'ailleurs, malgr ces habitudes mondaines ridicules, M. de Charlus
tait trs intelligent, et il est probable que si quelque mariage ancien
avait nou une parent entre sa famille et celle de Balzac, il et
ressenti (non moins que Balzac d'ailleurs) une satisfaction dont il
n'et pu cependant s'empcher de se targuer comme d'une marque de
condescendance admirable.

Parfois,  la station qui suivait Saint-Martin-du-Chne, des jeunes gens
montaient dans le train. M. de Charlus ne pouvait pas s'empcher de les
regarder, mais, comme il abrgeait et dissimulait l'attention qu'il leur
prtait, elle prenait l'air de cacher un secret, plus particulier mme
que le vritable; on aurait dit qu'il les connaissait, le laissait
malgr lui paratre aprs avoir accept son sacrifice, avant de se
retourner vers nous, comme font ces enfants  qui,  la suite d'une
brouille entre parents, on a dfendu de dire bonjour  des camarades,
mais qui, lorsqu'ils les rencontrent, ne peuvent se priver de lever la
tte avant de retomber sous la frule de leur prcepteur.

Au mot tir du grec dont M. de Charlus, parlant de Balzac, avait fait
suivre l'allusion  la _Tristesse d'Olympio_ dans _Splendeurs et
Misres_, Ski, Brichot et Cottard s'taient regards avec un sourire
peut-tre moins ironique qu'empreint de la satisfaction qu'auraient des
dneurs qui russiraient  faire parler Dreyfus de sa propre affaire, ou
l'Impratrice de son rgne. On comptait bien le pousser un peu sur ce
sujet, mais c'tait dj Doncires, o Morel nous rejoignait. Devant
lui, M. de Charlus surveillait soigneusement sa conversation, et quand
Ski voulut le ramener  l'amour de Carlos Herrera pour Lucien de
Rubempr, le baron prit l'air contrari, mystrieux, et finalement
(voyant qu'on ne l'coutait pas) svre et justicier d'un pre qui
entendrait dire des indcences devant sa fille. Ski ayant mis quelque
enttement  poursuivre, M. de Charlus, les yeux hors de la tte,
levant la voix, dit d'un ton significatif, en montrant Albertine qui
pourtant ne pouvait nous entendre, occupe  causer avec Mme Cottard et
la princesse Sherbatoff, et sur le ton  double sens de quelqu'un qui
veut donner une leon  des gens mal levs: Je crois qu'il serait
temps de parler de choses qui puissent intresser cette jeune fille.
Mais je compris bien que, pour lui, la jeune fille tait non pas
Albertine, mais Morel; il tmoigna, du reste, plus tard de l'exactitude
de mon interprtation par les expressions dont il se servit quand il
demanda qu'on n'et plus de ces conversations devant Morel. Vous savez,
me dit-il, en parlant du violoniste, qu'il n'est pas du tout ce que vous
pourriez croire, c'est un petit trs honnte, qui est toujours rest
sage, trs srieux. Et on sentait  ces mots que M. de Charlus
considrait l'inversion sexuelle comme un danger aussi menaant pour les
jeunes gens que la prostitution pour les femmes, et que, s'il se servait
pour Morel de l'pithte de srieux, c'tait dans le sens qu'elle
prend applique  une petite ouvrire. Alors Brichot, pour changer
la conversation, me demanda si je comptais rester encore longtemps
 Incarville. J'avais eu beau lui faire observer plusieurs fois que
j'habitais non pas Incarville mais Balbec, il retombait toujours dans sa
faute, car c'est sous le nom d'Incarville ou de Balbec-Incarville qu'il
dsignait cette partie du littoral. Il y a ainsi des gens qui parlent
des mmes choses que nous en les appelant d'un nom un peu diffrent. Une
certaine dame du faubourg Saint-Germain me demandait toujours, quand
elle voulait parler de la duchesse de Guermantes, s'il y avait longtemps
que je n'avais vu Znade, ou Oriane-Znade, ce qui fait qu'au premier
moment je ne comprenais pas. Probablement il y avait eu un temps o, une
parente de Mme de Guermantes s'appelant Oriane, on l'appelait, elle,
pour viter les confusions, Oriane-Znade. Peut-tre aussi y avait-il
eu d'abord une gare seulement  Incarville, et allait-on de l en
voiture  Balbec. De quoi parliez-vous donc? dit Albertine tonne du
ton solennel de pre de famille que venait d'usurper M. de Charlus.--De
Balzac, se hta de rpondre le baron, et vous avez justement ce soir la
toilette de la princesse de Cadignan, pas la premire, celle du dner,
mais la seconde. Cette rencontre tenait  ce que, pour choisir des
toilettes  Albertine, je m'inspirais du got qu'elle s'tait form
grce  Elstir, lequel apprciait beaucoup une sobrit qu'on et pu
appeler britannique s'il ne s'y tait alli plus de douceur, de mollesse
franaise. Le plus souvent, les robes qu'il prfrait offraient aux
regards une harmonieuse combinaison de couleurs grises, comme celle de
Diane de Cadignan. Il n'y avait gure que M. de Charlus pour savoir
apprcier  leur vritable valeur les toilettes d'Albertine; tout de
suite ses yeux dcouvraient ce qui en faisait la raret, le prix; il
n'aurait jamais dit le nom d'une toffe pour une autre et reconnaissait
le faiseur. Seulement il aimait mieux--pour les femmes--un peu plus
d'clat et de couleur que n'en tolrait Elstir. Aussi, ce soir-l, me
lana-t-elle un regard moiti souriant, moiti inquiet, en courbant son
petit nez rose de chatte. En effet, croisant sur sa jupe de crpe de
chine gris, sa jaquette de cheviote grise laissait croire qu'Albertine
tait tout en gris. Mais me faisant signe de l'aider, parce que ses
manches bouffantes avaient besoin d'tre aplaties ou releves pour
entrer ou retirer sa jaquette, elle ta celle-ci, et comme ces
manches taient d'un cossais trs doux, rose, bleu ple, verdtre,
gorge-de-pigeon, ce fut comme si dans un ciel gris s'tait form un
arc-en-ciel. Et elle se demandait si cela allait plaire  M. de Charlus.
Ah! s'cria celui-ci ravi, voil un rayon, un prisme de couleur.
Je vous fais tous mes compliments.--Mais Monsieur seul en a mrit,
rpondit gentiment Albertine en me dsignant, car elle aimait montrer
ce qui lui venait de moi.--Il n'y a que les femmes qui ne savent pas
s'habiller qui craignent la couleur, reprit M. de Charlus. On peut tre
clatante sans vulgarit et douce sans fadeur. D'ailleurs vous n'avez
pas les mmes raisons que Mme de Cadignan de vouloir paratre dtache
de la vie, car c'tait l'ide qu'elle voulait inculquer  d'Arthez par
cette toilette grise. Albertine, qu'intressait ce muet langage des
robes, questionna M. de Charlus sur la princesse de Cadignan. Oh! c'est
une nouvelle exquise, dit le baron d'un ton rveur. Je connais le petit
jardin o Diane de Cadignan se promena avec M. d'Espard. C'est celui
d'une de mes cousines.--Toutes ces questions du jardin de sa cousine,
murmura Brichot  Cottard, peuvent, de mme que sa gnalogie, avoir du
prix pour cet excellent baron. Mais quel intrt cela a-t-il pour nous
qui n'avons pas le privilge de nous y promener, ne connaissons pas
cette dame et ne possdons pas de titres de noblesse? Car Brichot ne
souponnait pas qu'on pt s'intresser  une robe et  un jardin comme
 une oeuvre d'art, et que c'est comme dans Balzac que M. de Charlus
revoyait les petites alles de Mme de Cadignan. Le baron poursuivit:
Mais vous la connaissez, me dit-il, en parlant de cette cousine et pour
me flatter en s'adressant  moi comme  quelqu'un qui, exil dans le
petit clan, pour M. de Charlus sinon tait de son monde, du moins
allait dans son monde. En tout cas vous avez d la voir chez Mme de
Villeparisis.--La marquise de Villeparisis  qui appartient le chteau
de Baucreux? demanda Brichot d'un air captiv.--Oui, vous la connaissez?
demanda schement M. de Charlus.--Nullement, rpondit Brichot, mais
notre collgue Norpois passe tous les ans une partie de ses vacances 
Baucreux. J'ai eu l'occasion de lui crire l. Je dis  Morel, pensant
l'intresser, que M. de Norpois tait ami de mon pre. Mais pas un
mouvement de son visage ne tmoigna qu'il et entendu, tant il tenait
mes parents pour gens de peu et n'approchant pas de bien loin de ce
qu'avait t mon grand-oncle chez qui son pre avait t valet de
chambre et qui, du reste, contrairement au reste de la famille, aimant
assez faire des embarras, avait laiss un souvenir bloui  ses
domestiques. Il parat que Mme de Villeparisis est une femme
suprieure; mais je n'ai jamais t admis  en juger par moi-mme, non
plus, du reste, que mes collgues. Car Norpois, qui est d'ailleurs plein
de courtoisie et d'affabilit  l'Institut, n'a prsent aucun de nous 
la marquise. Je ne sais de reu par elle que notre ami Thureau-Dangin,
qui avait avec elle d'anciennes relations de famille, et aussi Gaston
Boissier, qu'elle a dsir connatre  la suite d'une tude qui
l'intressait tout particulirement. Il y a dn une fois et est revenu
sous le charme. Encore Mme Boissier n'a-t-elle pas t invite. A ces
noms, Morel sourit d'attendrissement: Ah! Thureau-Dangin, me dit-il
d'un air aussi intress que celui qu'il avait montr en entendant
parler du marquis de Norpois et de mon pre tait rest indiffrent.
Thureau-Dangin, c'tait une paire d'amis avec votre oncle. Quand une
dame voulait une place de centre pour une rception  l'Acadmie, votre
oncle disait: J'crirai  Thureau-Dangin. Et naturellement la place
tait aussitt envoye, car vous comprenez bien que M. Thureau-Dangin ne
se serait pas risqu de rien refuser  votre oncle, qui l'aurait repinc
au tournant. Cela m'amuse aussi d'entendre le nom de Boissier, car
c'tait l que votre grand-oncle faisait faire toutes ses emplettes
pour les dames au moment du jour de l'an. Je le sais, car je connais la
personne qui tait charge de la commission. Il faisait plus que la
connatre, c'tait son pre. Certaines de ces allusions affectueuses de
Morel  la mmoire de mon oncle touchaient  ce que nous ne comptions
pas rester toujours dans l'Htel de Guermantes, o nous n'tions
venus loger qu' cause de ma grand'mre. On parlait quelquefois d'un
dmnagement possible. Or, pour comprendre les conseils que me donnait
 cet gard Charles Morel, il faut savoir qu'autrefois mon grand-oncle
demeurait 40 _bis_ boulevard Malesherbes. Il en tait rsult que, dans
la famille, comme nous allions beaucoup chez mon oncle Adolphe jusqu'au
jour fatal o je brouillai mes parents avec lui en racontant l'histoire
de la dame en rose, au lieu de dire chez votre oncle, on disait au
40 _bis_. Des cousines de maman lui disaient le plus naturellement du
monde: Ah! dimanche on ne peut pas vous avoir, vous dnez au 40 _bis_.
Si j'allais voir une parente, on me recommandait d'aller d'abord au 40
_bis_, afin que mon oncle ne pt tre froiss qu'on n'et commenc par
lui. Il tait propritaire de la maison et se montrait,  vrai dire,
trs difficile sur le choix des locataires, qui taient tous des amis,
ou le devenaient. Le colonel baron de Vatry venait tous les jours fumer
un cigare avec lui pour obtenir plus facilement des rparations.
La porte cochre tait toujours ferme. Si  une fentre mon oncle
apercevait un linge, un tapis, il entrait en fureur et les faisait
retirer plus rapidement qu'aujourd'hui les agents de police. Mais enfin
il n'en louait pas moins une partie de la maison, n'ayant pour lui que
deux tages et les curies. Malgr cela, sachant lui faire plaisir en
vantant le bon entretien de la maison, on clbrait le confort du petit
htel comme si mon oncle en avait t le seul occupant, et il laissait
dire, sans opposer le dmenti formel qu'il aurait d. Le petit htel
tait assurment confortable (mon oncle y introduisant toutes les
inventions de l'poque). Mais il n'avait rien d'extraordinaire. Seul mon
oncle, tout en disant, avec une modestie fausse, mon petit taudis, tait
persuad, ou en tout cas avait inculqu  son valet de chambre,  la
femme de celui-ci, au cocher,  la cuisinire l'ide que rien n'existait
 Paris qui, pour le confort, le luxe et l'agrment, ft comparable
au petit htel. Charles Morel avait grandi dans cette foi. Il y tait
rest. Aussi, mme les jours o il ne causait pas avec moi, si dans
le train je parlais  quelqu'un de la possibilit d'un dmnagement,
aussitt il me souriait et, clignant de l'oeil d'un air entendu, me
disait: Ah! ce qu'il vous faudrait, c'est quelque chose dans le genre
du 40 _bis_! C'est l que vous seriez bien! On peut dire que votre oncle
s'y entendait. Je suis bien sr que dans tout Paris il n'existe rien qui
vaille le 40 _bis_.

A l'air mlancolique qu'avait pris, en parlant de la princesse de
Cadignan, M. de Charlus, j'avais bien senti que cette nouvelle ne le
faisait pas penser qu'au petit jardin d'une cousine assez indiffrente.
Il tomba dans une songerie profonde, et comme se parlant  soi-mme:
_Les Secrets de la princesse de Cadignan_! s'cria-t-il, quel
chef-d'oeuvre! comme c'est profond, comme c'est douloureux, cette
mauvaise rputation de Diane qui craint tant que l'homme qu'elle aime ne
l'apprenne! Quelle vrit ternelle, et plus gnrale que cela n'en a
l'air! comme cela va loin! M. de Charlus pronona ces mots avec une
tristesse qu'on sentait pourtant qu'il ne trouvait pas sans charme.
Certes M. de Charlus, ne sachant pas au juste dans quelle mesure ses
moeurs taient ou non connues, tremblait, depuis quelque temps, qu'une
fois qu'il serait revenu  Paris et qu'on le verrait avec Morel, la
famille de celui-ci n'intervnt et qu'ainsi son bonheur ft compromis.
Cette ventualit ne lui tait probablement apparue jusqu'ici que comme
quelque chose de profondment dsagrable et pnible. Mais le baron
tait fort artiste. Et maintenant que depuis un instant il confondait
sa situation avec celle dcrite par Balzac, il se rfugiait en quelque
sorte dans la nouvelle, et  l'infortune qui le menaait peut-tre, et
ne laissait pas en tout cas de l'effrayer, il avait cette consolation
de trouver, dans sa propre anxit, ce que Swann et aussi Saint-Loup
eussent appel quelque chose de trs balzacien. Cette identification
 la princesse de Cadignan avait t rendue facile pour M. de Charlus
grce  la transposition mentale qui lui devenait habituelle et dont il
avait dj donn divers exemples. Elle suffisait, d'ailleurs, pour que
le seul remplacement de la femme, comme objet aim, par un jeune
homme, dclancht aussitt autour de celui-ci tout le processus
de complications sociales qui se dveloppent autour d'une liaison
ordinaire. Quand, pour une raison quelconque, on introduit une fois pour
toutes un changement dans le calendrier, ou dans les horaires, si on
fait commencer l'anne quelques semaines plus tard, ou si l'on fait
sonner minuit un quart d'heure plus tt, comme les journes auront
tout de mme vingt-quatre heures et les mois trente jours, tout ce qui
dcoule de la mesure du temps restera identique. Tout peut avoir t
chang sans amener aucun trouble, puisque les rapports entre les
chiffres sont toujours pareils. Ainsi des vies qui adoptent l'heure
de l'Europe Centrale ou les calendriers orientaux. Il semble mme que
l'amour-propre qu'on a  entretenir une actrice jout un rle dans cette
liaison-ci. Quand, ds le premier jour, M. de Charlus s'tait enquis
de ce qu'tait Morel, certes il avait appris qu'il tait d'une humble
extraction, mais une demi-mondaine que nous aimons ne perd pas pour nous
de son prestige parce qu'elle est la fille de pauvres gens. En revanche,
les musiciens connus  qui il avait fait crire--mme pas par intrt,
comme les amis qui, en prsentant Swann  Odette, la lui avaient
dpeinte comme plus difficile et plus recherche qu'elle n'tait--par
simple banalit d'hommes en vue surfaisant un dbutant, avaient rpondu
au baron: Ah! grand talent, grosse situation, tant donn naturellement
qu'il est un jeune, trs apprci des connaisseurs, fera son chemin.
Et par la manie des gens qui ignorent l'inversion  parler de la beaut
masculine: Et puis, il est joli  voir jouer; il fait mieux que
personne dans un concert; il a de jolis cheveux, des poses distingues;
la tte est ravissante, et il a l'air d'un violoniste de portrait.
Aussi M. de Charlus, surexcit d'ailleurs par Morel, qui ne lui laissait
pas ignorer de combien de propositions il tait l'objet, tait-il flatt
de le ramener avec lui, de lui construire un pigeonnier o il revnt
souvent. Car le reste du temps il le voulait libre, ce qui tait rendu
ncessaire par sa carrire que M. de Charlus dsirait, tant d'argent
qu'il dt lui donner, que Morel continut, soit  cause de cette ide
trs Guermantes qu'il faut qu'un homme fasse quelque chose, qu'on ne
vaut que par son talent, et que la noblesse ou l'argent sont simplement
le zro qui multiplie une valeur, soit qu'il et peur qu'oisif et
toujours auprs de lui le violoniste s'ennuyt. Enfin il ne voulait pas
se priver du plaisir qu'il avait, lors de certains grands concerts,  se
dire: Celui qu'on acclame en ce moment sera chez moi cette nuit. Les
gens lgants, quand ils sont amoureux, et de quelque faon qu'ils
le soient, mettent leur vanit  ce qui peut dtruire les avantages
antrieurs o leur vanit et trouv satisfaction.

Morel me sentant sans mchancet pour lui, sincrement attach  M. de
Charlus, et d'autre part d'une indiffrence physique absolue  l'gard
de tous les deux, finit par manifester  mon endroit les mmes
sentiments de chaleureuse sympathie qu'une cocotte qui sait qu'on ne la
dsire pas et que son amant a en vous un ami sincre qui ne cherchera
pas  le brouiller avec elle. Non seulement il me parlait exactement
comme autrefois Rachel, la matresse de Saint-Loup, mais encore, d'aprs
ce que me rptait M. de Charlus, lui disait de moi, en mon absence, les
mmes choses que Rachel disait de moi  Robert. Enfin M. de Charlus me
disait: Il vous aime beaucoup, comme Robert: Elle t'aime beaucoup.
Et comme le neveu de la part de sa matresse, c'est de la part de Morel
que l'oncle me demandait souvent de venir dner avec eux. Il n'y avait,
d'ailleurs, pas moins d'orages entre eux qu'entre Robert et Rachel.
Certes, quand Charlie (Morel) tait parti, M. de Charlus ne tarissait
pas d'loges sur lui, rptant, ce dont il tait flatt, que le
violoniste tait si bon pour lui. Mais il tait pourtant visible que
souvent Charlie, mme devant tous les fidles, avait l'air irrit au
lieu de paratre toujours heureux et soumis, comme et souhait le
baron. Cette irritation alla mme plus tard, par suite de la faiblesse
qui poussait M. de Charlus  pardonner ses inconvenances d'attitude 
Morel, jusqu'au point que le violoniste ne cherchait pas  la cacher,
ou mme l'affectait. J'ai vu M. de Charlus, entrant dans un wagon
o Charlie tait avec des militaires de ses amis, accueilli par des
haussements d'paules du musicien, accompagns d'un clignement d'yeux 
ses camarades. Ou bien il faisait semblant de dormir, comme quelqu'un
que cette arrive excde d'ennui. Ou il se mettait  tousser, les autres
riaient, affectaient, pour se moquer, le parler mivre des hommes
pareils  M. de Charlus; attiraient dans un coin Charlie qui finissait
par revenir, comme forc, auprs de M. de Charlus, dont le coeur tait
perc par tous ces traits. Il est inconcevable qu'il les ait supports;
et ces formes, chaque fois diffrentes, de souffrance posaient  nouveau
pour M. de Charlus le problme du bonheur, le foraient non seulement
 demander davantage, mais  dsirer autre chose, la prcdente
combinaison se trouvant vicie par un affreux souvenir. Et pourtant, si
pnibles que furent ensuite ces scnes, il faut reconnatre que, les
premiers temps, le gnie de l'homme du peuple de France dessinait pour
Morel, lui faisait revtir des formes charmantes de simplicit, de
franchise apparente, mme d'une indpendante fiert qui semblait
inspire par le dsintressement. Cela tait faux, mais l'avantage de
l'attitude tait d'autant plus en faveur de Morel que, tandis que celui
qui aime est toujours forc de revenir  la charge, d'enchrir, il est
au contraire ais pour celui qui n'aime pas de suivre une ligne droite,
inflexible et gracieuse. Elle existait de par le privilge de la race
dans le visage si ouvert de ce Morel au coeur si ferm, ce visage par
de la grce no-hellnique qui fleurit aux basiliques champenoises.
Malgr sa fiert factice, souvent, apercevant M. de Charlus au moment o
il ne s'y attendait pas, il tait gn pour le petit clan, rougissait,
baissait les yeux, au ravissement du baron qui voyait l tout un roman.
C'tait simplement un signe d'irritation et de honte. La premire
s'exprimait parfois; car, si calme et nergiquement dcente que ft
habituellement l'attitude de Morel, elle n'allait pas sans se dmentir
souvent. Parfois mme,  quelque mot que lui disait le baron clatait,
de la part de Morel, sur un ton dur, une rplique insolente dont tout le
monde tait choqu. M. de Charlus baissait la tte d'un air triste, ne
rpondait rien, et, avec la facult de croire que rien n'a t remarqu
de la froideur, de la duret de leurs enfants qu'ont les pres
idoltres, n'en continuait pas moins  chanter les louanges du
violoniste. M. de Charlus n'tait d'ailleurs pas toujours aussi soumis,
mais ses rbellions n'atteignaient gnralement pas leur but, surtout
parce qu'ayant vcu avec des gens du monde, dans le calcul des
ractions qu'il pouvait veiller il tenait compte de la bassesse,
sinon originelle, du moins acquise par l'ducation. Or,  la place,
il rencontrait chez Morel quelque vellit plbienne d'indiffrence
momentane. Malheureusement pour M. de Charlus, il ne comprenait pas
que, pour Morel, tout cdait devant les questions o le Conservatoire et
la bonne rputation au Conservatoire (mais ceci, qui devait tre plus
grave, ne se posait pas pour le moment) entraient en jeu. Ainsi, par
exemple, les bourgeois changent aisment de nom par vanit, les grands
seigneurs par avantage. Pour le jeune violoniste, au contraire, le nom
de Morel tait indissolublement li  son Ier prix de violon, donc
impossible  modifier. M. de Charlus aurait voulu que Morel tnt tout de
lui, mme son nom. S'tant avis que le prnom de Morel tait Charles,
qui ressemblait  Charlus, et que la proprit o ils se voyaient
s'appelait les Charmes, il voulut persuader  Morel qu'un joli nom
agrable  dire tant la moiti d'une rputation artistique, le virtuose
devait sans hsiter prendre le nom de Charmel, allusion discrte au
lieu de leurs rendez-vous. Morel haussa les paules. En dernier argument
M. de Charlus eut la malheureuse ide d'ajouter qu'il avait un valet
de chambre qui s'appelait ainsi. Il ne fit qu'exciter la furieuse
indignation du jeune homme. Il y eut un temps o mes anctres taient
fiers du titre de valet de chambre, de matres d'htel du Roi.--Il y en
eut un autre, rpondit firement Morel, o mes anctres firent couper le
cou aux vtres. M. de Charlus et t bien tonn s'il et pu supposer
que,  dfaut de Charmel, rsign  adopter Morel et  lui donner un
des titres de la famille de Guermantes desquels il disposait, mais que
les circonstances, comme on le verra, ne lui permirent pas d'offrir au
violoniste, celui-ci et refus en pensant  la rputation artistique
attache  son nom de Morel et aux commentaires qu'on et faits  la
classe. Tant au-dessus du faubourg Saint-Germain il plaait la rue
Bergre. Force fut  M. de Charlus de se contenter, pour l'instant,
de faire faire  Morel des bagues symboliques portant l'antique
inscription: PLVS VLTRA CAROLVS. Certes, devant, un adversaire d'une
sorte qu'il ne connaissait pas, M. de Charlus aurait d changer de
tactique. Mais qui en est capable? Du reste, si M. de Charlus avait des
maladresses, il n'en manquait pas non plus  Morel. Bien plus que
la circonstance mme qui amena la rupture, ce qui devait, au moins
provisoirement (mais ce provisoire se trouva tre dfinitif), le perdre,
auprs de M. de Charlus, c'est qu'il n'y avait pas en lui que la
bassesse qui le faisait tre plat devant la duret et rpondre par
l'insolence  la douceur. Paralllement  cette bassesse de nature, il
y avait une neurasthnie complique de mauvaise ducation, qui,
s'veillant dans toute circonstance o il tait en faute ou devenait 
charge, faisait qu'au moment mme o il aurait eu besoin de toute sa
gentillesse, de toute sa douceur, de toute sa gaiet pour dsarmer le
baron, il devenait sombre, hargneux, cherchait  entamer des discussions
o il savait qu'on n'tait pas d'accord avec lui, soutenait son point de
vue hostile avec une faiblesse de raisons et une violence tranchante qui
augmentait cette faiblesse mme. Car, bien vite  court d'arguments, il
en inventait quand mme, dans lesquels se dployait toute l'tendue de
son ignorance et de sa btise. Elles peraient  peine quand il tait
aimable et ne cherchait qu' plaire. Au contraire, on ne voyait plus
qu'elles dans ses accs d'humeur sombre, o d'inoffensives elles
devenaient hassables. Alors M. de Charlus se sentait excd, ne mettait
son espoir que dans un lendemain meilleur, tandis que Morel, oubliant
que le baron le faisait vivre fastueusement, avec un sourire ironique de
piti suprieure, et disait: Je n'ai jamais rien accept de personne.
Comme cela je n'ai personne  qui je doive un seul merci.

En attendant, et comme s'il et eu affaire  un homme du monde, M.
de Charlus continuait  exercer ses colres, vraies ou feintes, mais
devenues inutiles. Elles ne l'taient pas toujours cependant. Ainsi, un
jour (qui se place d'ailleurs aprs cette premire priode) o le baron
revenait avec Charlie et moi d'un djeuner chez les Verdurin, croyant
passer la fin de l'aprs-midi et la soire avec le violoniste 
Doncires, l'adieu de celui-ci, ds au sortir du train, qui rpondit:
Non, j'ai  faire, causa  M. de Charlus une dception si forte que,
bien qu'il et essay de faire contre mauvaise fortune bon coeur, je vis
des larmes faire fondre le fard de ses cils, tandis qu'il restait hbt
devant le train. Cette douleur fut telle que, comme nous comptions, elle
et moi, finir la journe  Doncires, je dis  Albertine,  l'oreille,
que je voudrais bien que nous ne laissions pas seul M. de Charlus qui me
semblait, je ne savais pourquoi, chagrin. La chre petite accepta de
grand coeur. Je demandai alors  M. de Charlus s'il ne voulait pas que
je l'accompagnasse un peu. Lui aussi accepta, mais refusa de dranger
pour cela ma cousine. Je trouvai une certaine douceur (et sans doute
pour une dernire fois, puisque j'tais rsolu de rompre avec elle) 
lui ordonner doucement, comme si elle avait t ma femme: Rentre de
ton ct, je te retrouverai ce soir, et  l'entendre, comme une pouse
aurait fait, me donner la permission de faire comme je voudrais, et
m'approuver, si M. de Charlus, qu'elle aimait bien, avait besoin de
moi, de me mettre  sa disposition. Nous allmes, le baron et moi, lui
dandinant son gros corps, ses yeux de jsuite baisss, moi le suivant,
jusqu' un caf o on nous apporta de la bire. Je sentis les yeux de M.
de Charlus attachs par l'inquitude  quelque projet. Tout  coup il
demanda du papier et de l'encre et se mit  crire avec une vitesse
singulire. Pendant qu'il couvrait feuille aprs feuille, ses yeux
tincelaient d'une rverie rageuse. Quand il eut crit huit pages:
Puis-je vous demander un grand service? me dit-il. Excusez-moi de
fermer ce mot. Mais il le faut. Vous allez prendre une voiture, une auto
si vous pouvez, pour aller plus vite. Vous trouverez certainement encore
Morel dans sa chambre, o il est all se changer. Pauvre garon, il a
voulu faire le fendant au moment de nous quitter, mais soyez sr qu'il a
le coeur plus gros que moi. Vous allez lui donner ce mot et, s'il vous
demande o vous m'avez vu, vous lui direz que vous vous tiez arrt 
Doncires (ce qui est, du reste, la vrit) pour voir Robert, ce qui ne
l'est peut-tre pas, mais que vous m'avez rencontr avec quelqu'un que
vous ne connaissez pas, que j'avais l'air trs en colre, que vous
avez cru surprendre les mots d'envoi de tmoins (je me bats demain, en
effet). Surtout ne lui dites pas que je le demande, ne cherchez pas  le
ramener, mais s'il veut venir avec vous, ne l'empchez pas de le faire.
Allez, mon enfant, c'est pour son bien, vous pouvez viter un gros
drame. Pendant que vous serez parti, je vais crire  mes tmoins. Je
vous ai empch de vous promener avec votre cousine. J'espre qu'elle ne
m'en aura pas voulu, et mme je le crois. Car c'est une me noble et je
sais qu'elle est de celles qui savent ne pas refuser la grandeur des
circonstances. Il faudra que vous la remerciiez pour moi. Je lui suis
personnellement redevable et il me plat que ce soit ainsi. J'avais
grand'piti de M. de Charlus; il me semblait que Charlie aurait pu
empcher ce duel, dont il tait peut-tre la cause, et j'tais rvolt,
si cela tait ainsi, qu'il ft parti avec cette indiffrence au lieu
d'assister son protecteur. Mon indignation fut plus grande quand,
en arrivant  la maison o logeait Morel, je reconnus la voix du
violoniste, lequel, par le besoin qu'il avait d'pandre de la gat,
chantait de tout coeur: Le samedi soir, aprs le turrbin! Si le pauvre
M. de Charlus l'avait entendu, lui qui voulait qu'on crt, et croyait
sans doute, que Morel avait en ce moment le coeur gros! Charlie se mit 
danser de plaisir en m'apercevant. Oh! mon vieux (pardonnez-moi de
vous appeler ainsi, avec cette sacre vie militaire on prend de sales
habitudes), quelle veine de vous voir! Je n'ai rien  faire de ma
soire. Je vous en prie, passons-la ensemble. On restera ici si a vous
plat, on ira en canot si vous aimez mieux, on fera de la musique,
je n'ai aucune prfrence. Je lui dis que j'tais oblig de dner 
Balbec, il avait bonne envie que je l'y invitasse, mais je ne le voulais
pas. Mais si vous tes si press, pourquoi tes-vous venu?--Je vous
apporte un mot de M. de Charlus. A ce moment toute sa gat disparut;
sa figure se contracta. Comment! il faut qu'il vienne me relancer
jusqu'ici! Alors je suis un esclave! Mon vieux, soyez gentil. Je n'ouvre
pas la lettre. Vous lui direz que vous ne m'avez pas trouv.--Ne
feriez-vous pas mieux d'ouvrir? je me figure qu'il y a quelque chose de
grave.--Cent fois non, vous ne connaissez pas les mensonges, les ruses
infernales de ce vieux forban. C'est un truc pour que j'aille le voir.
H bien! je n'irai pas, je veux la paix ce soir.--Mais est-ce qu'il n'y
a pas un duel demain? demandai-je  Morel, que je supposais aussi au
courant.--Un duel? me dit-il d'un air stupfait. Je ne sais pas un mot
de a. Aprs tout, je m'en fous, ce vieux dgotant peut bien se faire
zigouiller si a lui plat. Mais tenez, vous m'intriguez, je vais tout
de mme voir sa lettre. Vous lui direz que vous l'avez laisse  tout
hasard pour le cas o je rentrerais. Tandis que Morel me parlait, je
regardais avec stupfaction les admirables livres que lui avait donns
M. de Charlus et qui encombraient la chambre. Le violoniste ayant refus
ceux qui portaient: Je suis au baron, etc... devise qui lui semblait
insultante pour lui-mme comme un signe d'appartenance, le baron, avec
l'ingniosit sentimentale o se complat l'amour malheureux, en avait
vari d'autres, provenant d'anctres, mais commandes au relieur selon
les circonstances d'une mlancolique amiti. Quelquefois elles taient
brves et confiantes, comme _Spes mea_, ou comme _Exspectata non
eludet_. Quelquefois seulement rsignes, comme J'attendrai.
Certaines galantes: Mesmes plaisir du mestre, ou conseillant la
chastet, comme celle emprunte aux Simiane, seme de tours d'azur et
de fleurs de lis et dtourne de son sens: _Sustentant lilia turres_.
D'autres enfin dsespres et donnant rendez-vous au ciel  celui qui
n'avait pas voulu de lui sur la terre: _Manet ultima coelo_, et,
trouvant trop verte la grappe qu'il ne pouvait atteindre, feignant de
n'avoir pas recherch ce qu'il n'avait pas obtenu, M. de Charlus disait
dans l'une: _Non mortale quod opto_. Mais je n'eus pas le temps de les
voir toutes.

Si M. de Charlus, en jetant sur le papier cette lettre, avait paru en
proie au dmon de l'inspiration qui faisait courir sa plume, ds que
Morel eut ouvert le cachet: _Atavis et armis_, charg d'un lopard
accompagn de deux roses de gueules, il se mit  lire avec une fivre
aussi grande qu'avait eue M. de Charlus en crivant, et sur ces pages
noircies  la diable ses regards ne couraient pas moins vite que la
plume du baron. Ah! mon Dieu! s'cria-t-il, il ne manquait plus que
cela! mais o le trouver? Dieu sait o il est maintenant. J'insinuai
qu'en se pressant on le trouverait peut-tre, encore  une brasserie o
il avait demand de la bire pour se remettre. Je ne sais pas si je
reviendrai, dit-il  sa femme de mnage, et il ajouta _in petto_: Cela
dpendra de la tournure que prendront les choses. Quelques minutes
aprs nous arrivions au caf. Je remarquai l'air de M. de Charlus au
moment o il m'aperut. En voyant que je ne revenais pas seul, je sentis
que la respiration, que la vie lui taient rendues. tant d'humeur, ce
soir-l,  ne pouvoir se passer de Morel, il avait invent qu'on lui
avait rapport que deux officiers du rgiment avaient mal parl de lui
 propos du violoniste et qu'il allait leur envoyer des tmoins. Morel
avait vu le scandale, sa vie au rgiment impossible, il tait accouru.
En quoi il n'avait pas absolument eu tort. Car pour rendre son mensonge
plus vraisemblable, M. de Charlus avait dj crit  deux amis (l'un
tait Cottard) pour leur demander d'tre ses tmoins. Et si le
violoniste n'tait pas venu, il est certain que, fou comme tait M. de
Charlus (et pour changer sa tristesse en fureur), il les et envoys
au hasard  un officier quelconque, avec lequel ce lui et t un
soulagement de se battre. Pendant ce temps, M. de Charlus, se rappelant
qu'il tait de race plus pure que la Maison de France, se disait qu'il
tait bien bon de se faire tant de mauvais sang pour le fils d'un matre
d'htel, dont il n'et pas daign frquenter le matre. D'autre part,
s'il ne se plaisait plus gure que dans la frquentation de la crapule,
la profonde habitude qu'a celle-ci de ne pas rpondre  une lettre,
de manquer  un rendez-vous sans prvenir, sans s'excuser aprs, lui
donnait, comme il s'agissait souvent d'amours, tant d'motions et, le
reste du temps, lui causait tant d'agacement, de gne et de rage, qu'il
en arrivait parfois  regretter la multiplicit de lettres pour un rien,
l'exactitude scrupuleuse des ambassadeurs et des princes, lesquels,
s'ils lui taient malheureusement indiffrents, lui donnaient malgr
tout une espce de repos. Habitu aux faons de Morel et sachant combien
il avait peu de prise sur lui et tait incapable de s'insinuer dans
une vie o des camaraderies vulgaires, mais consacres par l'habitude,
prenaient trop de place et de temps pour qu'on gardt une heure au grand
seigneur vinc, orgueilleux et vainement implorant, M. de Charlus tait
tellement persuad que le musicien ne viendrait pas, il avait tellement
peur de s'tre  jamais brouill avec lui en allant trop loin, qu'il eut
peine  retenir un cri en le voyant. Mais, se sentant vainqueur, il tint
 dicter les conditions de la paix et  en tirer lui-mme les avantages
qu'il pouvait. Que venez-vous faire ici? lui dit-il. Et vous?
ajouta-t-il en me regardant, je vous avais recommand surtout de ne pas
le ramener.--Il ne voulait pas me ramener, dit Morel (en roulant vers
M. de Charlus, dans la navet de sa coquetterie, des regards
conventionnellement tristes et langoureusement dmods, avec un air,
jug sans doute irrsistible, de vouloir embrasser le baron et d'avoir
envie de pleurer), c'est moi qui suis venu malgr lui. Je viens au nom
de notre amiti pour vous supplier  deux genoux de ne pas faire cette
folie. M. de Charlus dlirait de joie. La raction tait bien forte
pour ses nerfs; malgr cela il en resta le matre. L'amiti, que vous
invoquez assez inopportunment, rpondit-il d'un ton sec, devrait au
contraire me faire approuver de vous quand je ne crois pas devoir
laisser passer les impertinences d'un sot. D'ailleurs, si je voulais
obir aux prires d'une affection que j'ai connue mieux inspire, je
n'en aurais plus le pouvoir, mes lettres pour mes tmoins sont parties
et je ne doute pas de leur acceptation. Vous avez toujours agi avec moi
comme un petit imbcile et, au lieu de vous enorgueillir, comme vous en
aviez le droit, de la prdilection que je vous avais marque, au lieu
de faire comprendre  la tourbe d'adjudants ou de domestiques au milieu
desquels la loi militaire vous force de vivre quel motif d'incomparable
fiert tait pour vous une amiti comme la mienne, vous avez cherch
 vous excuser, presque  vous faire un mrite stupide de ne pas tre
assez reconnaissant. Je sais qu'en cela, ajouta-t-il, pour ne pas
laisser voir combien certaines scnes l'avaient humili, vous n'tes
coupable que de vous tre laiss mener par la jalousie des autres. Mais
comment,  votre ge, tes-vous assez enfant (et enfant assez mal lev)
pour n'avoir pas devin tout de suite que votre lection par moi et tous
les avantages qui devaient en rsulter pour vous allaient exciter des
jalousies? que tous vos camarades, pendant qu'ils vous excitaient  vous
brouiller avec moi, allaient travailler  prendre votre place? Je n'ai
pas cru devoir vous avertir des lettres que j'ai reues  cet gard de
tous ceux  qui vous vous fiez le plus. Je ddaigne autant les avances
de ces larbins que leurs inoprantes moqueries. La seule personne dont
je me soucie, c'est vous parce que je vous aime bien, mais l'affection
a des bornes et vous auriez d vous en douter. Si dur que le mot de
larbin pt tre aux oreilles de Morel, dont le pre l'avait t, mais
justement parce que son pre l'avait t, l'explication de toutes les
msaventures sociales par la jalousie, explication simpliste et
absurde, mais inusable et qui, dans une certaine classe, prend
toujours d'une faon aussi infaillible que les vieux trucs auprs du
public des thtres, ou la menace du pril clrical dans les assembles,
trouvait chez lui une crance presque aussi forte que chez Franoise ou
les domestiques de Mme de Guermantes, pour qui c'tait la seule cause
des malheurs de l'humanit. Il ne douta pas que ses camarades n'eussent
essay de lui chiper sa place et ne fut que plus malheureux de ce duel
calamiteux et d'ailleurs imaginaire. Oh! quel dsespoir, s'cria
Charlie. Je n'y survivrai pas. Mais ils ne doivent pas vous voir avant
d'aller trouver cet officier?--Je ne sais pas, je pense que si. J'ai
fait dire  l'un d'eux que je resterais ici ce soir, et je lui donnerai
mes instructions.--J'espre d'ici sa venue vous faire entendre raison;
permettez-moi seulement de rester auprs de vous, lui demanda
tendrement Morel. C'tait tout ce que voulait M. de Charlus. Il ne cda
pas du premier coup. Vous auriez tort d'appliquer ici le qui aime bien
chtie bien du proverbe, car c'est vous que j'aimais bien, et j'entends
chtier, mme aprs notre brouille, ceux qui ont lchement essay de
vous faire du tort. Jusqu'ici,  leurs insinuations questionneuses,
osant me demander comment un homme comme moi pouvait frayer avec un
gigolo de votre espce et sorti de rien, je n'ai rpondu que par la
devise de mes cousins La Rochefoucauld: C'est mon plaisir. Je vous ai
mme marqu plusieurs fois que ce plaisir tait susceptible de devenir
mon plus grand plaisir, sans qu'il rsultt de votre arbitraire
lvation un abaissement pour moi. Et dans un mouvement d'orgueil
presque fou, il s'cria en levant les bras: _Tantus ab uno splendor_!
Condescendre n'est pas descendre, ajouta-t-il avec plus de calme,
aprs ce dlire de fiert et de joie. J'espre au moins que mes deux
adversaires, malgr leur rang ingal, sont d'un sang que je peux faire
couler sans honte. J'ai pris  cet gard quelques renseignements
discrets qui m'ont rassur. Si vous gardiez pour moi quelque gratitude,
vous devriez tre fier, au contraire, de voir qu' cause de vous je
reprends l'humeur belliqueuse de mes anctres, disant comme eux, au cas
d'une issue fatale, maintenant que j'ai compris le petit drle que vous
tes: Mort m'est vie. Et M. de Charlus le disait sincrement, non
seulement par amour pour Morel, mais parce qu'un got batailleur, qu'il
croyait navement tenir de ses aeux, lui donnait tant d'allgresse  la
pense de se battre que, ce duel machin d'abord seulement pour faire
venir Morel, il et prouv maintenant du regret  y renoncer. Il
n'avait jamais eu d'affaire sans se croire aussitt valeureux et
identifi  l'illustre conntable de Guermantes, alors que, pour tout
autre, ce mme acte d'aller sur le terrain lui paraissait de la dernire
insignifiance. Je crois que ce sera bien beau, nous dit-il sincrement,
en psalmodiant chaque terme. Voir Sarah Bernhardt dans _l'Aiglon_,
qu'est-ce que c'est? du caca. Mounet-Sully dans _Oedipe_? caca. Tout au
plus prend-il une certaine pleur de transfiguration quand cela se passe
dans les Arnes de Nmes. Mais qu'est-ce que c'est  ct de cette chose
inoue, voir batailler le propre descendant du Conntable? Et  cette
seule pense, M. de Charlus, ne se tenant pas de joie, se mit  faire
des contre-de-quarte qui, rappelant Molire, nous firent rapprocher
prudemment de nous nos bocks, et craindre que les premiers croisements
de fer blessassent les adversaires, le mdecin et les tmoins. Quel
spectacle tentant ce serait pour un peintre! Vous qui connaissez M.
Elstir, me dit-il, vous devriez l'amener. Je rpondis qu'il n'tait pas
sur la cte. M. de Charlus m'insinua qu'on pourrait lui tlgraphier.
Oh! je dis cela pour lui, ajouta-t-il devant mon silence. C'est
toujours intressant pour un matre-- mon avis il en est un--de fixer
un exemple de pareille reviviscence ethnique. Et il n'y en a peut-tre
pas un par sicle.

Mais si M. de Charlus s'enchantait  la pense d'un combat qu'il avait
cru d'abord tout fictif, Morel pensait avec terreur aux potins qui, de
la musique du rgiment, pouvaient tre colports, grce au bruit
que ferait ce duel, jusqu'au temple de la rue Bergre. Voyant dj la
classe informe de tout, il devenait de plus en plus pressant auprs
de M. de Charlus, lequel continuait  gesticuler devant l'enivrante ide
de se battre. Il supplia le baron de lui permettre de ne pas le quitter
jusqu'au surlendemain, jour suppos du duel, pour le garder  vue
et tcher de lui faire entendre la voix de la raison. Une si tendre
proposition triompha des dernires hsitations de M. de Charlus. Il dit
qu'il allait essayer de trouver une chappatoire, qu'il ferait
remettre au surlendemain une rsolution dfinitive. De cette faon, en
n'arrangeant pas l'affaire tout d'un coup, M. de Charlus savait garder
Charlie au moins deux jours et en profiter pour obtenir de lui des
engagements pour l'avenir en change de sa renonciation au duel,
exercice, disait-il, qui par soi-mme l'enchantait, et dont il ne se
priverait pas sans regret. Et en cela d'ailleurs il tait sincre,
car il avait toujours pris plaisir  aller sur le terrain quand
il s'agissait de croiser le fer ou d'changer des balles avec un
adversaire. Cottard arriva enfin, quoique mis trs en retard, car,
ravi de servir de tmoin mais plus mu encore, il avait t oblig de
s'arrter  tous les cafs ou fermes de la route, en demandant qu'on
voult bien lui indiquer le n 100 ou le petit endroit. Aussitt
qu'il fut l, le baron l'emmena dans une pice isole, car il trouvait
plus rglementaire que Charlie et moi n'assistions pas  l'entrevue, et
il excellait  donner  une chambre quelconque l'affectation provisoire
de salle du trne ou des dlibrations. Une fois seul avec Cottard, il
le remercia chaleureusement, mais lui dclara qu'il semblait probable
que le propos rpt n'avait en ralit pas t tenu, et que, dans ces
conditions, le docteur voult bien avertir le second tmoin que, sauf
complications possibles, l'incident tait considr comme clos. Le
danger s'loignant, Cottard fut dsappoint. Il voulut mme un instant
manifester de la colre, mais il se rappela qu'un de ses matres, qui
avait fait la plus belle carrire mdicale de son temps, ayant chou la
premire fois  l'Acadmie pour deux voix seulement, avait fait contre
mauvaise fortune bon coeur et tait all serrer la main du concurrent
lu. Aussi le docteur se dispensa-t-il d'une expression de dpit qui
n'et plus rien chang, et aprs avoir murmur, lui, le plus peureux
des hommes, qu'il y a certaines choses qu'on ne peut laisser passer, il
ajouta que c'tait mieux ainsi, que cette solution le rjouissait. M. de
Charlus, dsireux de tmoigner sa reconnaissance au docteur de la mme
faon que M. le duc son frre et arrang le col du paletot de mon pre,
comme une duchesse surtout et tenu la taille  une plbienne, approcha
sa chaise tout prs de celle du docteur, malgr le dgot que celui-ci
lui inspirait. Et non seulement sans plaisir physique, mais surmontant
une rpulsion physique, en Guermantes, non en inverti, pour dire adieu
au docteur il lui prit la main et la lui caressa un moment avec une
bont de matre flattant le museau de son cheval et lui donnant du
sucre. Mais Cottard, qui n'avait jamais laiss voir au baron qu'il et
mme entendu courir de vagues mauvais bruits sur ses moeurs, et ne l'en
considrait pas moins, dans son for intrieur, comme faisant partie
de la classe des anormaux (mme, avec son habituelle improprit de
termes et sur le ton le plus srieux, il disait d'un valet de chambre
de M. Verdurin: Est-ce que ce n'est pas la matresse du baron?),
personnages dont il avait peu l'exprience, il se figura que cette
caresse de la main tait le prlude immdiat d'un viol, pour
l'accomplissement duquel il avait t, le duel n'ayant servi que de
prtexte, attir dans un guet-apens et conduit par le baron dans ce
salon solitaire o il allait tre pris de force. N'osant quitter sa
chaise, o la peur le tenait clou, il roulait des yeux d'pouvante,
comme tomb aux mains d'un sauvage dont il n'tait pas bien assur qu'il
ne se nourrt pas de chair humaine. Enfin M. de Charlus, lui lchant la
main et voulant tre aimable jusqu'au bout: Vous allez prendre quelque
chose avec nous, comme on dit, ce qu'on appelait autrefois un mazagran
ou un gloria, boissons qu'on ne trouve plus, comme curiosits
archologiques, que dans les pices de Labiche et les cafs de
Doncires. Un gloria serait assez convenable au lieu, n'est-ce pas,
et aux circonstances, qu'en dites-vous?--Je suis prsident de la ligue
antialcoolique, rpondit Cottard. Il suffirait que quelque mdicastre
de province passt, pour qu'on dise que je ne prche pas d'exemple. _Os
homini sublime dedit coelumque tueri_, ajouta-t-il, bien que cela n'et
aucun rapport, mais parce que son stock de citations latines tait assez
pauvre, suffisant d'ailleurs pour merveiller ses lves. M. de Charlus
haussa les paules et ramena Cottard auprs de nous, aprs lui avoir
demand un secret qui lui importait d'autant plus que le motif du duel
avort tait purement imaginaire. Il fallait empcher qu'il parvnt aux
oreilles de l'officier arbitrairement mis en cause. Tandis que nous
buvions tous quatre, Mme Cottard, qui attendait son mari dehors, devant
la porte, et que M. de Charlus avait trs bien vue, mais qu'il ne se
souciait pas d'attirer, entra et dit bonjour au baron, qui lui tendit la
main comme  une chambrire, sans bouger de sa chaise, partie en roi qui
reoit des hommages, partie en snob qui ne veut pas qu'une femme peu
lgante s'asseye  sa table, partie en goste qui a du plaisir  tre
seul avec ses amis et ne veut pas tre embt. Mme Cottard resta donc
debout  parler  M. de Charlus et  son mari. Mais peut-tre parce que
la politesse, ce qu'on a  faire, n'est pas le privilge exclusif des
Guermantes, et peut tout d'un coup illuminer et guider les cerveaux les
plus incertains, ou parce que, trompant beaucoup sa femme, Cottard avait
par moments, par une espce de revanche, le besoin de la protger contre
qui lui manquait, brusquement le docteur frona le sourcil, ce que je ne
lui avais jamais vu faire, et sans consulter M. de Charlus, en matre:
Voyons, Lontine, ne reste donc pas debout, assieds-toi.--Mais est-ce
que je ne vous drange pas? demanda timidement Mme Cottard  M. de
Charlus, lequel, surpris du ton du docteur, n'avait rien rpondu. Et
sans lui en donner cette seconde fois le temps, Cottard reprit avec
autorit: Je t'ai dit de t'asseoir.

Au bout d'un instant on se dispersa et alors M. de Charlus dit 
Morel: Je conclus de toute cette histoire, mieux termine que vous ne
mritiez, que vous ne savez pas vous conduire et qu' la fin de votre
service militaire je vous ramne moi-mme  votre pre, comme fit
l'archange Raphal envoy par Dieu au jeune Tobie. Et le baron se mit
 sourire avec un air de grandeur et une joie que Morel,  qui la
perspective d'tre ainsi ramen ne plaisait gure, ne semblait pas
partager. Dans l'ivresse de se comparer  l'archange, et Morel au fils
de Tobie, M. de Charlus ne pensait plus au but de sa phrase, qui
tait de tter le terrain pour savoir si, comme il le dsirait, Morel
consentirait  venir avec lui  Paris. Gris par son amour, ou par son
amour-propre, le baron ne vit pas ou feignit de ne pas voir la moue que
fit le violoniste car, ayant laiss celui-ci seul dans le caf, il me
dit avec un orgueilleux sourire: Avez-vous remarqu, quand je l'ai
compar au fils de Tobie, comme il dlirait de joie! C'est parce que,
comme il est trs intelligent, il a tout de suite compris que le Pre
auprs duquel il allait dsormais vivre, n'tait pas son pre selon la
chair, qui doit tre un affreux valet de chambre  moustaches, mais
son pre spirituel, c'est--dire Moi. Quel orgueil pour lui! Comme il
redressait firement la tte! Quelle joie il ressentait d'avoir compris!
Je suis sr qu'il va redire tous les jours: O Dieu qui avez donn le
bienheureux Archange Raphal pour _guide_  votre serviteur Tobie, dans
un long voyage, accordez-nous  nous, vos serviteurs, d'tre toujours
protgs par lui et munis de son secours. Je n'ai mme pas eu besoin,
ajouta le baron, fort persuad qu'il sigerait un jour devant le trne
de Dieu, de lui dire que j'tais l'envoy cleste, il l'a compris de
lui-mme et en tait muet de bonheur! Et M. de Charlus ( qui au
contraire le bonheur n'enlevait pas la parole), peu soucieux des
quelques passants qui se retournrent, croyant avoir affaire  un fou,
s'cria tout seul et de toute sa force, en levant les mains: Allluia!

Cette rconciliation ne mit fin que pour un temps aux tourments de M.
de Charlus; souvent Morel, parti en manoeuvres trop loin pour que M. de
Charlus pt aller le voir ou m'envoyer lui parler, crivait au baron des
lettres dsespres et tendres, o il lui assurait qu'il lui en fallait
finir avec la vie parce qu'il avait, pour une chose affreuse, besoin
de vingt-cinq mille francs. Il ne disait pas quelle tait la chose
affreuse, l'et-il dit qu'elle et sans doute t invente. Pour
l'argent mme, M. de Charlus l'et envoy volontiers s'il n'et senti
que cela donnait  Charlie les moyens de se passer de lui et aussi
d'avoir les faveurs de quelque autre. Aussi refusait-il, et ses
tlgrammes avaient le ton sec et tranchant de sa voix. Quand il tait
certain de leur effet, il souhaitait que Morel ft  jamais brouill
avec lui, car, persuad que ce serait le contraire qui se raliserait,
il se rendait compte de tous les inconvnients qui allaient renatre de
cette liaison invitable. Mais si aucune rponse de Morel ne venait, il
ne dormait plus, il n'avait plus un moment de calme, tant le nombre est
grand, en effet, des choses que nous vivons sans les connatre et des
ralits intrieures et profondes qui nous restent caches. Il formait
alors toutes les suppositions sur cette normit qui faisait que Morel
avait besoin de vingt-cinq mille francs, il lui donnait toutes les
formes, y attachait tour  tour bien des noms propres. Je crois que,
dans ces moments-l, M. de Charlus (et bien qu' cette poque, son
snobisme, diminuant, et t dj au moins rejoint, sinon dpass,
par la curiosit grandissante que le baron avait du peuple) devait se
rappeler avec quelque nostalgie les gracieux tourbillons multicolores
des runions mondaines o les femmes et les hommes les plus charmants ne
le recherchaient que pour le plaisir dsintress qu'il leur donnait,
o personne n'et song  lui monter le coup,  inventer une chose
affreuse pour laquelle on est prt  se donner la mort si on ne reoit
pas tout de suite vingt-cinq mille francs. Je crois qu'alors, et
peut-tre parce qu'il tait rest tout de mme plus de Combray que
moi et avait ent la fiert fodale sur l'orgueil allemand, il devait
trouver qu'on n'est pas impunment l'amant de coeur d'un domestique, que
le peuple n'est pas tout  fait le monde, qu'en somme il ne faisait pas
confiance au peuple comme je la lui ai toujours faite.

La station suivante du petit train, Maineville, me rappelle justement un
incident relatif  Morel et  M. de Charlus. Avant d'en parler, je dois
dire que l'arrt  Maineville (quand on conduisait  Balbec un arrivant
lgant qui, pour ne pas gner, prfrait ne pas habiter la Raspelire)
tait l'occasion de scnes moins pnibles que celle que je vais raconter
dans un instant. L'arrivant, ayant ses menus bagages dans le train,
trouvait gnralement le Grand Htel un peu loign, mais, comme il n'y
avait avant Balbec que de petites plages aux villas inconfortables,
tait, par got de luxe et de bien-tre, rsign au long trajet, quand,
au moment o le train stationnait  Maineville, il voyait brusquement
se dresser le Palace dont il ne pouvait pas se douter que c'tait
une maison de prostitution. Mais, n'allons pas plus loin, disait-il
infailliblement  Mme Cottard, femme connue comme tant d'esprit
pratique et de bon conseil. Voil tout  fait ce qu'il me faut. A quoi
bon continuer jusqu' Balbec o ce ne sera certainement pas mieux?
Rien qu' l'aspect, je juge qu'il y a tout le confort; je pourrai
parfaitement faire venir l Mme Verdurin, car je compte, en change de
ses politesses, donner quelques petites runions en son honneur. Elle
n'aura pas tant de chemin  faire que si j'habite Balbec. Cela me semble
tout  fait bien pour elle, et pour votre femme, mon cher professeur. Il
doit y avoir des salons, nous y ferons venir ces dames. Entre nous, je
ne comprends pas pourquoi, au lieu de louer la Raspelire, Mme Verdurin
n'est pas venue habiter ici. C'est beaucoup plus sain que de vieilles
maisons comme la Raspelire, qui est forcment humide, sans tre propre
d'ailleurs; ils n'ont pas l'eau chaude, on ne peut pas se laver comme on
veut. Maineville me parat bien plus agrable. Mme Verdurin y et jou
parfaitement son rle de patronne. En tout cas chacun ses gots, moi je
vais me fixer ici. Madame Cottard, ne voulez-vous pas descendre avec
moi, en nous dpchant, car le train ne va pas tarder  repartir. Vous
me piloteriez dans cette maison, qui sera la vtre et que vous devez
avoir frquente souvent. C'est tout  fait un cadre fait pour vous. On
avait toutes les peines du monde  faire taire, et surtout  empcher de
descendre, l'infortun arrivant, lequel, avec l'obstination qui mane
souvent des gaffes, insistait, prenait ses valises et ne voulait rien
entendre jusqu' ce qu'on lui et assur que jamais Mme Verdurin ni
Mme Cottard ne viendraient le voir l. En tout cas je vais y lire
domicile. Mme Verdurin n'aura qu' m'y crire.

Le souvenir relatif  Morel se rapporte  un incident d'un ordre plus
particulier. Il y en eut d'autres, mais je me contente ici, au fur et
 mesure que le tortillard s'arrte et que l'employ crie Doncires,
Grattevast, Maineville, etc., de noter ce que la petite plage ou la
garnison m'voquent. J'ai dj parl de Maineville (_media villa_) et
de l'importance qu'elle prenait  cause de cette somptueuse maison de
femmes qui y avait t rcemment construite, non sans veiller les
protestations inutiles des mres de famille. Mais avant de dire en
quoi Maineville a quelque rapport dans ma mmoire avec Morel et M. de
Charlus, il me faut noter la disproportion (que j'aurai plus tard 
approfondir) entre l'importance que Morel attachait  garder libres
certaines heures et l'insignifiance des occupations auxquelles il
prtendait les employer, cette mme disproportion se retrouvant au
milieu des explications d'un autre genre qu'il donnait  M. de Charlus.
Lui qui jouait au dsintress avec le baron (et pouvait y jouer sans
risques, vu la gnrosit de son protecteur), quand il dsirait passer
la soire de son ct pour donner une leon, etc., il ne manquait pas
d'ajouter  son prtexte ces mots dits avec un sourire d'avidit: Et
puis, cela peut me faire gagner quarante francs. Ce n'est pas rien.
Permettez-moi d'y aller, car, vous voyez, c'est mon intrt. Dame, je
n'ai pas de rentes comme vous, j'ai ma situation  faire, c'est le
moment de gagner des sous. Morel n'tait pas, en dsirant donner sa
leon, tout  fait insincre. D'une part, que l'argent n'ait pas de
couleur est faux. Une manire nouvelle de le gagner rend du neuf aux
pices que l'usage a ternies. S'il tait vraiment sorti pour une leon,
il est possible que deux louis remis au dpart par une lve lui eussent
produit un effet autre que deux louis tombs de la main de M. de
Charlus. Puis l'homme le plus riche ferait pour deux louis des
kilomtres qui deviennent des lieues si l'on est fils d'un valet de
chambre. Mais souvent M. de Charlus avait, sur la ralit de la leon
de violon, des doutes d'autant plus grands que souvent le musicien
invoquait des prtextes d'un autre genre, d'un ordre entirement
dsintress au point de vue matriel, et d'ailleurs absurdes. Morel
ne pouvait ainsi s'empcher de prsenter une image de sa vie, mais
volontairement, et involontairement aussi, tellement entnbre, que
certaines parties seules se laissaient distinguer. Pendant un mois il se
mit  la disposition de M. de Charlus  condition de garder ses soires
libres, car il dsirait suivre avec continuit des cours d'algbre.
Venir voir aprs M. de Charlus? Ah! c'tait impossible, les cours
duraient parfois fort tard. Mme aprs 2 heures du matin? demandait le
baron.--Des fois.--Mais l'algbre s'apprend aussi facilement dans un
livre.--Mme plus facilement, car je ne comprends pas grand'chose aux
cours.--Alors? D'ailleurs l'algbre ne peut te servir  rien.--J'aime
bien cela. a dissipe ma neurasthnie. Cela ne peut pas tre l'algbre
qui lui fait demander des permissions de nuit, se disait M. de Charlus.
Serait-il attach  la police? En tout cas Morel, quelque objection
qu'on ft, rservait certaines heures tardives, que ce ft  cause de
l'algbre ou du violon. Une fois ce ne fut ni l'un ni l'autre, mais le
prince de Guermantes qui, venu passer quelques jours sur cette cte pour
rendre visite  la duchesse de Luxembourg, rencontra le musicien, sans
savoir qui il tait, sans tre davantage connu de lui, et lui offrit
cinquante francs pour passer la nuit ensemble dans la maison de femmes
de Maineville; double plaisir, pour Morel, du gain reu de M. de
Guermantes et de la volupt d'tre entour de femmes dont les seins
bruns se montraient  dcouvert. Je ne sais comment M. de Charlus eut
l'ide de ce qui s'tait pass et de l'endroit, mais non du sducteur.
Fou de jalousie, et pour connatre celui-ci, il tlgraphia  Jupien,
qui arriva deux jours aprs, et quand, au commencement de la semaine
suivante, Morel annona qu'il serait encore absent, le baron demanda 
Jupien s'il se chargerait d'acheter la patronne de l'tablissement et
d'obtenir qu'on les cacht, lui et Jupien, pour assister  la scne.
C'est entendu. Je vais m'en occuper, ma petite gueule, rpondit Jupien
au baron. On ne peut comprendre  quel point cette inquitude agitait,
et par l mme avait momentanment enrichi, l'esprit de M. de Charlus.
L'amour cause ainsi de vritables soulvements gologiques de la pense.
Dans celui de M. de Charlus qui, il y a quelques jours, ressemblait 
une plaine si uniforme qu'au plus loin il n'aurait pu apercevoir une
ide au ras du sol, s'taient brusquement dresses, dures comme la
pierre, un massif de montagnes, mais de montagnes aussi sculptes que
si quelque statuaire, au lieu d'emporter le marbre, l'avait cisel sur
place et o se tordaient, en groupes gants et titaniques, la Fureur,
la Jalousie, la Curiosit, l'Envie, la Haine, la Souffrance, l'Orgueil,
l'pouvante et l'Amour.

Cependant le soir o Morel devait tre absent tait arriv. La mission
de Jupien avait russi. Lui et le baron devaient venir vers onze
heures du soir et on les cacherait. Trois rues avant d'arriver  cette
magnifique maison de prostitution (o on venait de tous les environs
lgants), M. de Charlus marchait sur la pointe des pieds, dissimulait
sa voix, suppliait Jupien de parler moins fort, de peur que, de
l'intrieur, Morel les entendt. Or, ds qu'il fut entr  pas de loup
dans le vestibule, M. de Charlus, qui avait peu l'habitude de ce genre
de lieux,  sa terreur et  sa stupfaction se trouva dans un endroit
plus bruyant que la Bourse ou l'Htel des Ventes. C'est en vain qu'il
recommandait de parler plus bas  des soubrettes qui se pressaient
autour de lui; d'ailleurs leur voix mme tait couverte par le bruit de
cries et d'adjudications que faisait une vieille sous-matresse  la
perruque fort brune, au visage o craquelait la gravit d'un notaire ou
d'un prtre espagnol, et qui lanait  toutes minutes, avec un bruit de
tonnerre, en laissant alternativement ouvrir et refermer les portes,
comme on rgle la circulation des voitures: Mettez Monsieur au
vingt-huit, dans la chambre espagnole. On ne passe plus. Rouvrez la
porte, ces Messieurs demandent Mademoiselle Nomie. Elle les attend dans
le salon persan. M. de Charlus tait effray comme un provincial qui a
 traverser les boulevards; et, pour prendre une comparaison infiniment
moins sacrilge que le sujet reprsent dans les chapiteaux du porche de
la vieille glise de Corlesville, les voix des jeunes bonnes rptaient
en plus bas, sans se lasser, l'ordre de la sous-matresse, comme ces
catchismes qu'on entend les lves psalmodier dans la sonorit d'une
glise de campagne. Si peur qu'il et, M. de Charlus, qui, dans la rue,
tremblait d'tre entendu, se persuadant que Morel tait  la fentre, ne
fut peut-tre pas tout de mme aussi effray dans le rugissement de ces
escaliers immenses o on comprenait que des chambres rien ne pouvait
tre aperu. Enfin, au terme de son calvaire, il trouva Mlle Nomie qui
devait les cacher avec Jupien, mais commena par l'enfermer dans un
salon persan fort somptueux d'o il ne voyait rien. Elle lui dit que
Morel avait demand  prendre une orangeade et que, ds qu'on la
lui aurait servie, on conduirait les deux voyageurs dans un salon
transparent. En attendant, comme on la rclamait, elle leur promit,
comme dans un conte, que pour leur faire passer le temps elle allait
leur envoyer une petite dame intelligente. Car, elle, on l'appelait.
La petite dame intelligente avait un peignoir persan, qu'elle voulait
ter. M. de Charlus lui demanda de n'en rien faire, et elle se fit
monter du Champagne qui cotait 40 francs la bouteille. Morel, en
ralit, pendant ce temps, tait avec le prince de Guermantes; il avait,
pour la forme, fait semblant de se tromper de chambre, tait entr
dans une o il y avait deux femmes, lesquelles s'taient empresses de
laisser seuls les deux messieurs. M. de Charlus ignorait tout cela,
mais pestait, voulait ouvrir les portes, fit redemander Mlle Nomie,
laquelle, ayant entendu la petite dame intelligente donner  M. de
Charlus des dtails sur Morel non concordants avec ceux qu'elle-mme
avait donns  Jupien, la fit dguerpir et envoya bientt, pour
remplacer la petite dame intelligente, une petite dame gentille, qui
ne leur montra rien de plus, mais leur dit combien la maison tait
srieuse et demanda, elle aussi, du Champagne. Le baron, cumant, fit
revenir Mlle Nomie, qui leur dit: Oui, c'est un peu long, ces dames
prennent des poses, il n'a pas l'air d'avoir envie de rien faire.
Enfin, devant les promesses du baron, ses menaces, Mlle Nomie s'en alla
d'un air contrari, en les assurant qu'ils n'attendraient pas plus de
cinq minutes. Ces cinq minutes durrent une heure, aprs quoi Nomie
conduisit  pas de loup M. de Charlus ivre de fureur et Jupien dsol
vers une porte entre-bille en leur disant: Vous allez trs bien voir.
Du reste, en ce moment ce n'est pas trs intressant, il est avec trois
dames, il leur raconte sa vie de rgiment. Enfin le baron put voir
par l'ouverture de la porte et aussi dans les glaces. Mais une terreur
mortelle le fora de s'appuyer au mur. C'tait bien Morel qu'il avait
devant lui, mais, comme si les mystres paens et les enchantements
existaient encore, c'tait plutt l'ombre de Morel, Morel embaum, pas
mme Morel ressuscit comme Lazare, une apparition de Morel, un fantme
de Morel, Morel revenant ou voqu dans cette chambre (o, partout, les
murs et les divans rptaient des emblmes de sorcellerie), qui tait
 quelques mtres de lui, de profil. Morel avait, comme aprs la mort,
perdu toute couleur; entre ces femmes avec lesquelles il semblait
qu'il et d s'battre joyeusement, livide, il restait fig dans une
immobilit artificielle; pour boire la coupe de Champagne qui tait
devant lui, son bras sans force essayait lentement de se tendre et
retombait. On avait l'impression de cette quivoque qui fait qu'une
religion parle d'immortalit, mais entend par l quelque chose qui
n'exclut pas le nant. Les femmes le pressaient de questions: Vous
voyez, dit tout bas Mlle Nomie au baron, elles lui parlent de sa vie de
rgiment, c'est amusant, n'est-ce pas?--et elle rit--vous tes content?
Il est calme, n'est-ce pas, ajouta-t-elle, comme elle aurait dit d'un
mourant. Les questions des femmes se pressaient, mais Morel, inanim,
n'avait pas la force de leur rpondre. Le miracle mme d'une parole
murmure ne se produisait pas. M. de Charlus n'eut qu'un instant
d'hsitation, il comprit la vrit et que, soit maladresse de Jupien
quand il tait all s'entendre, soit puissance expansive des secrets
confis qui fait qu'on ne les garde jamais, soit caractre indiscret de
ces femmes, soit crainte de la police, on avait prvenu Morel que deux
messieurs avaient pay fort cher pour le voir, on avait fait sortir le
prince de Guermantes mtamorphos en trois femmes, et plac le pauvre
Morel tremblant, paralys par la stupeur, de telle faon que, si M. de
Charlus le voyait mal, lui, terroris, sans paroles, n'osant pas prendre
son verre de peur de le laisser tomber, voyait en plein le baron.

L'histoire, au reste, ne finit pas mieux pour le prince de Guermantes.
Quand on l'avait fait sortir pour que M. de Charlus ne le vt pas,
furieux de sa dconvenue, sans souponner qui en tait l'auteur, il
avait suppli Morel, sans toujours vouloir lui faire connatre qui il
tait, de lui donner rendez-vous pour la nuit suivante dans la toute
petite villa qu'il avait loue et que, malgr le peu de temps qu'il
devait y rester, il avait, suivant la mme maniaque habitude que nous
avons autrefois remarque chez Mme de Villeparisis, dcor de quantit
de souvenirs de famille, pour se sentir plus chez soi. Donc le
lendemain, Morel, retournant la tte  toute minute, tremblant d'tre
suivi et pi par M. de Charlus, avait fini, n'ayant remarqu aucun
passant suspect, par entrer dans la villa. Un valet le fit entrer au
salon en lui disant qu'il allait prvenir Monsieur (son matre lui avait
recommand de ne pas prononcer le nom de prince de peur d'veiller des
soupons). Mais quand Morel se trouva seul et voulut regarder dans la
glace si sa mche n'tait pas drange, ce fut comme une hallucination.
Sur la chemine, les photographies, reconnaissables pour le violoniste,
car il les avait vues chez M. de Charlus, de la princesse de Guermantes,
de la duchesse de Luxembourg, de Mme de Villeparisis, le ptrifirent
d'abord d'effroi. Au mme moment il aperut celle de M. de Charlus,
laquelle tait un peu en retrait. Le baron semblait immobiliser sur
Morel un regard trange et fixe. Fou de terreur, Morel, revenant de sa
stupeur premire, ne doutant pas que ce ne ft un guet-apens o M. de
Charlus l'avait fait tomber pour prouver s'il tait fidle, dgringola
quatre  quatre les quelques marches de la villa, se mit  courir 
toutes jambes sur la route et quand le prince de Guermantes (aprs avoir
cru faire faire  une connaissance de passage le stage ncessaire, non
sans s'tre demand si c'tait bien prudent et si l'individu n'tait pas
dangereux) entra dans son salon, il n'y trouva plus personne. Il eut
beau, avec son valet, par crainte de cambriolage, et revolver au poing,
explorer toute la maison, qui n'tait pas grande, les recoins du
jardinet, le sous-sol, le compagnon dont il avait cru la prsence
certaine avait disparu. Il le rencontra plusieurs fois au cours de la
semaine suivante. Mais chaque fois c'tait Morel, l'individu dangereux,
qui se sauvait comme si le prince l'avait t plus encore. But dans
ses soupons, Morel ne les dissipa jamais, et, mme  Paris, la vue
du prince de Guermantes suffisait  le mettre en fuite. Par o M. de
Charlus fut protg d'une infidlit qui le dsesprait, et veng sans
l'avoir jamais imagin, ni surtout comment.

Mais dj les souvenirs de ce qu'on m'avait racont  ce sujet sont
remplacs par d'autres, car le B. C. N., reprenant sa marche de tacot,
continue de dposer ou de prendre les voyageurs aux stations suivantes.

A Grattevast, o habitait sa soeur, avec laquelle il tait all passer
l'aprs-midi, montait quelquefois M. Pierre de Verjus, comte de Crcy
(qu'on appelait seulement le Comte de Crcy), gentilhomme pauvre mais
d'une extrme distinction, que j'avais connu par les Cambremer, avec
qui il tait d'ailleurs peu li. Rduit  une vie extrmement modeste,
presque misrable, je sentais qu'un cigare, une consommation taient
choses si agrables pour lui que je pris l'habitude, les jours o je ne
pouvais voir Albertine, de l'inviter  Balbec. Trs fin et s'exprimant 
merveille, tout blanc, avec de charmants yeux bleus, il parlait
surtout du bout des lvres, trs dlicatement, des conforts de la vie
seigneuriale, qu'il avait videmment connus, et aussi de gnalogies.
Comme je lui demandais ce qui tait grav sur sa bague, il me dit avec
un sourire modeste: C'est une branche de verjus. Et il ajouta avec un
plaisir dgustateur: Nos armes sont une branche de verjus--symbolique
puisque je m'appelle Verjus--tigelle et feuille de sinople. Mais je
crois qu'il aurait eu une dception si  Balbec je ne lui avais offert 
boire que du verjus. Il aimait les vins les plus coteux, sans doute par
privation, par connaissance approfondie de ce dont il tait priv, par
got, peut-tre aussi par penchant exagr. Aussi quand je l'invitais 
dner  Balbec, il commandait le repas avec une science raffine, mais
mangeait un peu trop, et surtout buvait, faisant chambrer les vins qui
doivent l'tre, frapper ceux qui exigent d'tre dans de la glace. Avant
le dner et aprs, il indiquait la date ou le numro qu'il voulait pour
un porto ou une fine, comme il et fait pour l'rection, gnralement
ignore, d'un marquisat, mais qu'il connaissait aussi bien.

Comme j'tais pour Aim un client prfr, il tait ravi que je donnasse
de ces dners extras et criait aux garons: Vite, dressez la table 25,
il ne disait mme pas dressez, mais dressez-moi, comme si 'avait
t pour lui. Et comme le langage des matres d'htel n'est pas tout 
fait le mme que celui des chefs de rang, demi-chefs, commis, etc., au
moment o je demandais l'addition, il disait au garon qui nous avait
servis, avec un geste rpt et apaisant du revers de la main, comme
s'il voulait calmer un cheval prt  prendre le mors aux dents: N'allez
pas trop fort (pour l'addition), allez doucement, trs doucement. Puis,
comme le garon partait muni de cet aide-mmoire, Aim, craignant que
ses recommandations ne fussent pas exactement suivies, le rappelait:
Attendez, je vais chiffrer moi-mme. Et comme je lui disais que cela
ne faisait rien: J'ai pour principe que, comme on dit vulgairement, on
ne doit pas estamper le client. Quant au directeur, comme les vtements
de mon invit taient simples, toujours les mmes, et assez uss
(et pourtant personne n'et si bien pratiqu l'art de s'habiller
fastueusement, comme un lgant de Balzac, s'il en avait eu les moyens),
il se contentait,  cause de moi, d'inspecter de loin si tout allait
bien, et d'un regard, de faire mettre une cale sous un pied de la table
qui n'tait pas d'aplomb. Ce n'est pas qu'il n'et su, bien qu'il cacht
ses dbuts comme plongeur, mettre la main  la pte comme un autre.
Il fallut pourtant une circonstance exceptionnelle pour qu'un jour il
dcoupt lui-mme les dindonneaux. J'tais sorti, mais j'ai su qu'il
l'avait fait avec une majest sacerdotale, entour,  distance
respectueuse du dressoir, d'un cercle de garons qui cherchaient, par
l, moins  apprendre qu' se faire bien voir et avaient un air bat
d'admiration. Vus d'ailleurs par le directeur (plongeant d'un geste lent
dans le flanc des victimes et n'en dtachant pas plus ses yeux pntrs
de sa haute fonction que s'il avait d y lire quelque augure) ils ne le
furent nullement. Le sacrificateur ne s'aperut mme pas de mon absence.
Quand il l'apprit, elle le dsola. Comment, vous ne m'avez pas vu
dcouper moi-mme les dindonneaux? Je lui rpondis que, n'ayant pu voir
jusqu'ici Rome, Venise, Sienne, le Prado, le muse de Dresde, les Indes,
Sarah dans _Phdre_, je connaissais la rsignation et que j'ajouterais
son dcoupage des dindonneaux  ma liste. La comparaison avec l'art
dramatique (Sarah dans _Phdre_) fut la seule qu'il parut comprendre,
car il savait par moi que, les jours de grandes reprsentations,
Coquelin an avait accept des rles de dbutant, celui mme d'un
personnage qui ne dit qu'un mot ou ne dit rien. C'est gal, je suis
dsol pour vous. Quand est-ce que je dcouperai de nouveau? Il faudrait
un vnement, il faudrait une guerre. (Il fallut en effet l'armistice.)
Depuis ce jour-l le calendrier fut chang, on compta ainsi: C'est le
lendemain du jour o j'ai dcoup moi-mme les dindonneaux. C'est
juste huit jours aprs que le directeur a dcoup lui-mme les
dindonneaux. Ainsi cette prosectomie donna-t-elle, comme la naissance
du Christ ou l'Hgire, le point de dpart d'un calendrier diffrent des
autres, mais qui ne prit pas leur extension et n'gala pas leur dure.

La tristesse de la vie de M. de Crcy venait, tout autant que de ne plus
avoir de chevaux et une table succulente, de ne voisiner qu'avec des
gens qui pouvaient croire que Cambremer et Guermantes taient tout un.
Quand il vit que je savais que Legrandin, lequel se faisait maintenant
appeler Legrand de Msglise, n'y avait aucune espce de droit, allum
d'ailleurs par le vin qu'il buvait, il eut une espce de transport de
joie. Sa soeur me disait d'un air entendu: Mon frre n'est jamais si
heureux que quand il peut causer avec vous. Il se sentait en effet
exister depuis qu'il avait dcouvert quelqu'un qui savait la mdiocrit
des Cambremer et la grandeur des Guermantes, quelqu'un pour qui
l'univers social existait. Tel, aprs l'incendie de toutes les
bibliothques du globe et l'ascension d'une race entirement ignorante,
un vieux latiniste reprendrait pied et confiance dans la vie en
entendant quelqu'un lui citer un vers d'Horace. Aussi, s'il ne quittait
jamais le wagon sans me dire: A quand notre petite runion? c'tait
autant par avidit de parasite, par gourmandise d'rudit, et parce qu'il
considrait les agapes de Balbec comme une occasion de causer, en mme
temps, des sujets qui lui taient chers et dont il ne pouvait parler
avec personne, et analogues en cela  ces dners o se runit  dates
fixes, devant la table particulirement succulente du Cercle de l'Union,
la Socit des bibliophiles. Trs modeste en ce qui concernait sa propre
famille, ce ne fut pas par M. de Crcy que j'appris qu'elle tait trs
grande et un authentique rameau, dtach en France, de la famille
anglaise qui porte le titre de Crcy. Quand je sus qu'il tait un vrai
Crcy, je lui racontai qu'une nice de Mme de Guermantes avait pous
un Amricain du nom de Charles Crcy et lui dis que je pensais qu'il
n'avait aucun rapport avec lui. Aucun, me dit-il. Pas plus--bien, du
reste, que ma famille n'ait pas autant d'illustration--que beaucoup
d'Amricains qui s'appellent Montgommery, Berry, Chandos ou Capel, n'ont
de rapport avec les familles de Pembroke, de Buckingham, d'Essex,
ou avec le duc de Berry. Je pensai plusieurs fois  lui dire, pour
l'amuser, que je connaissais Mme Swann qui, comme cocotte, tait connue
autrefois sous le nom d'Odette de Crcy; mais, bien que le duc d'Alenon
n'et pu se froisser qu'on parlt avec lui d'milienne d'Alenon, je
ne me sentis pas assez li avec M. de Crcy pour conduire avec lui la
plaisanterie jusque-l. Il est d'une trs grande famille, me dit un
jour M. de Montsurvent. Son patronyme est Saylor. Et il ajouta que
sur son vieux castel au-dessus d'Incarville, d'ailleurs devenu presque
inhabitable et que, bien que n fort riche, il tait aujourd'hui trop
ruin pour rparer, se lisait encore l'antique devise de la famille. Je
trouvai cette devise trs belle, qu'on l'appliqut soit  l'impatience
d'une race de proie niche dans cette aire, d'o elle devait jadis
prendre son vol, soit, aujourd'hui,  la contemplation du dclin, 
l'attente de la mort prochaine dans cette retraite dominante et sauvage.
C'est en ce double sens, en effet, que joue avec le nom de Saylor cette
devise qui est: Ne sais l'heure.

A Hermenonville montait quelquefois M. de Chevrigny, dont le nom, nous
dit Brichot, signifiait, comme celui de Mgr de Cabrires, lieu o
s'assemblent les chvres. Il tait parent des Cambremer et,  cause de
cela et par une fausse apprciation de l'lgance, ceux-ci l'invitaient
souvent  Fterne, mais seulement quand ils n'avaient pas d'invits 
blouir. Vivant toute l'anne  Beausoleil, M. de Chevrigny tait rest
plus provincial qu'eux. Aussi, quand il allait passer quelques semaines
 Paris, il n'y avait pas un seul jour de perdu pour tout ce qu'il
y avait  voir; c'tait au point que parfois, un peu tourdi par le
nombre de spectacles trop rapidement digrs, quand on lui demandait
s'il avait vu une certaine pice il lui arrivait de n'en tre plus bien
sr. Mais ce vague tait rare, car il connaissait les choses de Paris
avec ce dtail particulier aux gens qui y viennent rarement. Il me
conseillait les nouveauts  aller voir (Cela en vaut la peine),
ne les considrant, du reste, qu'au point de vue de la bonne soire
qu'elles font passer, et ignorant du point de vue esthtique jusqu'
ne pas se douter qu'elles pouvaient en effet constituer parfois une
nouveaut dans l'histoire de l'art. C'est ainsi que, parlant de
tout sur le mme plan, il nous disait: Nous sommes alls une fois 
l'Opra-Comique, mais le spectacle n'est pas fameux. Cela s'appelle
_Pellas et Mlisande_. C'est insignifiant. Prier joue toujours bien,
mais il vaut mieux le voir dans autre chose. En revanche, au Gymnase on
donne _La Chtelaine_. Nous y sommes retourns deux fois; ne manquez pas
d'y aller, cela mrite d'tre vu; et puis c'est jou  ravir; vous
avez Frvalles, Marie Magnier, Baron fils; il me citait mme des noms
d'acteurs que je n'avais jamais entendu prononcer, et sans les faire
prcder de Monsieur, Madame ou Mademoiselle, comme et fait le duc de
Guermantes, lequel parlait du mme ton crmonieusement mprisant des
chansons de Mademoiselle Yvette Guilbert et des expriences de
Monsieur Charcot. M. de Chevrigny n'en usait pas ainsi, il disait
Cornaglia et Dehelly, comme il et dit Voltaire et Montesquieu. Car chez
lui,  l'gard des acteurs comme de tout ce qui tait parisien, le dsir
de se montrer ddaigneux qu'avait l'aristocrate tait vaincu par celui
de paratre familier qu'avait le provincial.

Ds aprs le premier dner que j'avais fait  la Raspelire avec ce
qu'on appelait encore  Fterne le jeune mariage, bien que M. et
Mme de Cambremer ne fussent plus, tant s'en fallait, de la premire
jeunesse, la vieille marquise m'avait crit une de ces lettres dont on
reconnat l'criture entre des milliers. Elle me disait: Amenez votre
cousine dlicieuse--charmante--agrable. Ce sera un enchantement, un
plaisir, manquant toujours avec une telle infaillibilit la progression
attendue par celui qui recevait sa lettre que je finis par changer
d'avis sur la nature de ces diminuendos, par les croire voulus, et
y trouver la mme dpravation du got--transpose dans l'ordre
mondain--qui poussait Sainte-Beuve  briser toutes les alliances de
mots,  altrer toute expression un peu habituelle. Deux mthodes,
enseignes sans doute par des matres diffrents, se contrariaient dans
ce style pistolaire, la deuxime faisant racheter  Mme de Cambremer la
banalit des adjectifs multiples en les employant en gamme descendante,
en vitant de finir sur l'accord parfait. En revanche, je penchais 
voir dans ces gradations inverses, non plus du raffinement, comme quand
elles taient l'oeuvre de la marquise douairire, mais de la maladresse
toutes les fois qu'elles taient employes par le marquis son fils ou
par ses cousines. Car dans toute la famille, jusqu' un degr assez
loign, et par une imitation admirative de tante Zlia, la rgle des
trois adjectifs tait trs en honneur, de mme qu'une certaine manire
enthousiaste de reprendre sa respiration en parlant. Imitation passe
dans le sang, d'ailleurs; et quand, dans la famille, une petite fille,
ds son enfance, s'arrtait en parlant pour avaler sa salive, on disait:
Elle tient de tante Zlia, on sentait que plus tard ses lvres
tendraient assez vite  s'ombrager d'une lgre moustache, et on se
promettait de cultiver chez elle les dispositions qu'elle aurait pour
la musique. Les relations des Cambremer ne tardrent pas  tre moins
parfaites avec Mme Verdurin qu'avec moi, pour diffrentes raisons.
Ils voulaient inviter celle-ci. La jeune marquise me disait
ddaigneusement: Je ne vois pas pourquoi nous ne l'inviterions pas,
cette femme;  la campagne on voit n'importe qui, a ne tire pas 
consquence. Mais, au fond, assez impressionns, ils ne cessaient de
me consulter sur la faon dont ils devaient raliser leur dsir de
politesse. Je pensais que, comme ils nous avaient invits  dner,
Albertine et moi, avec des amis de Saint-Loup, gens lgants de la
rgion, propritaires du chteau de Gourville et qui reprsentaient un
peu plus que le gratin normand, dont Mme Verdurin, sans avoir l'air d'y
toucher, tait friande, je conseillai aux Cambremer d'inviter avec eux
la Patronne. Mais les chtelains de Fterne, par crainte (tant ils
taient timides) de mcontenter leurs nobles amis, ou (tant ils taient
nafs) que M. et Mme Verdurin s'ennuyassent avec des gens qui n'taient
pas des intellectuels, ou encore (comme ils taient imprgns d'un
esprit de routine que l'exprience n'avait pas fcond) de mler les
genres et de commettre un impair, dclarrent que cela ne corderait
pas ensemble, que cela ne bicherait pas et qu'il valait mieux rserver
Mme Verdurin (qu'on inviterait avec tout son petit groupe) pour un autre
dner. Pour le prochain--l'lgant, avec les amis de Saint-Loup--ils
ne convirent du petit noyau que Morel, afin que M. de Charlus ft
indirectement inform des gens brillants qu'ils recevaient, et aussi que
le musicien ft un lment de distraction pour les invits, car on lui
demanderait d'apporter son violon. On lui adjoignit Cottard, parce que
M. de Cambremer dclara qu'il avait de l'entrain et faisait bien dans
un dner; puis que cela pourrait tre commode d'tre en bons termes avec
un mdecin si on avait jamais quelqu'un de malade. Mais on l'invita
seul, pour ne rien commencer avec la femme. Mme Verdurin fut outre
quand elle apprit que deux membres du petit groupe taient invits sans
elle  dner  Fterne en petit comit. Elle dicta au docteur, dont le
premier mouvement avait t d'accepter, une fire rponse o il disait:
_Nous_ dnons ce soir-l chez Mme Verdurin, pluriel qui devait tre
une leon pour les Cambremer et leur montrer qu'il n'tait pas sparable
de Mme Cottard. Quant  Morel, Mme Verdurin n'eut, pas besoin de lui
tracer une conduite impolie, qu'il tint spontanment, voici pourquoi.
S'il avait,  l'gard de M. de Charlus, en ce qui concernait ses
plaisirs, une indpendance qui affligeait le baron, nous avons vu que
l'influence de ce dernier se faisait sentir davantage dans d'autres
domaines et qu'il avait, par exemple, largi les connaissances musicales
et rendu plus pur le style du virtuose. Mais ce n'tait encore, au moins
 ce point de notre rcit, qu'une influence. En revanche, il y avait un
terrain sur lequel ce que disait M. de Charlus tait aveuglment cru
et excut par Morel. Aveuglment et follement, car non seulement les
enseignements de M. de Charlus taient faux, mais encore, eussent-ils
t valables pour un grand seigneur, appliqus  la lettre par Morel ils
devenaient burlesques. Le terrain o Morel devenait si crdule et tait
si docile  son matre, c'tait le terrain mondain. Le violoniste, qui,
avant de connatre M. de Charlus, n'avait aucune notion du monde, avait
pris  la lettre l'esquisse hautaine et sommaire que lui en avait trace
le baron: Il y a un certain nombre de familles prpondrantes, lui
avait dit M. de Charlus, avant tout les Guermantes, qui comptent
quatorze alliances avec la Maison de France, ce qui est d'ailleurs
surtout flatteur pour la Maison de France, car c'tait  Aldonce de
Guermantes et non  Louis le Gros, son frre consanguin mais pun,
qu'aurait d revenir le trne de France. Sous Louis XIV, nous drapmes
 la mort de Monsieur, comme ayant la mme grand'mre que le Roi; fort
au-dessous des Guermantes, on peut cependant citer les La Trmolle,
descendants des rois de Naples et des comtes de Poitiers; les d'Uzs,
peu anciens comme famille mais qui sont les plus anciens pairs; les
Luynes, tout  fait rcents mais avec l'clat de grandes alliances;
les Choiseul, les Harcourt, les La Rochefoucauld. Ajoutez encore les
Noailles, malgr le comte de Toulouse, les Montesquieu, les Castellane
et, sauf oubli, c'est tout. Quant  tous les petits messieurs qui
s'appellent marquis de Cambremerde ou de Vatefairefiche, il n'y a aucune
diffrence entre eux et le dernier pioupiou de votre rgiment. Que vous
alliez faire pipi chez la comtesse Caca, ou caca chez la baronne Pipi,
c'est la mme chose, vous aurez compromis votre rputation et pris un
torchon breneux comme papier hyginique. Ce qui est malpropre. Morel
avait recueilli pieusement cette leon d'histoire, peut-tre un peu
sommaire; il jugeait les choses comme s'il tait lui-mme un Guermantes
et souhaitait une occasion de se trouver avec les faux La Tour
d'Auvergne pour leur faire sentir, par une poigne de main ddaigneuse,
qu'il ne les prenait gure au srieux. Quant aux Cambremer, justement
voici qu'il pouvait leur tmoigner qu'ils n'taient pas plus que le
dernier pioupiou de son rgiment. Il ne rpondit pas  leur invitation,
et le soir du dner s'excusa  la dernire heure par un tlgramme, ravi
comme s'il venait d'agir en prince du sang. Il faut, du reste, ajouter
qu'on ne peut imaginer combien, d'une faon plus gnrale, M. de Charlus
pouvait tre insupportable, tatillon, et mme, lui si fin, bte, dans
toutes les occasions o entraient en jeu les dfauts de son caractre.
On peut dire, en effet, que ceux-ci sont comme une maladie intermittente
de l'esprit. Qui n'a remarqu le fait sur des femmes, et mme des
hommes, dous d'intelligence remarquable, mais affligs de nervosit?
Quand ils sont heureux, calmes, satisfaits de leur entourage, ils font
admirer leurs dons prcieux; c'est,  la lettre, la vrit qui parle par
leur bouche. Une migraine, une petite pique d'amour-propre suffit  tout
changer. La lumineuse intelligence, brusque, convulsive et rtrcie,
ne reflte plus qu'un moi irrit, souponneux, coquet, faisant tout ce
qu'il faut pour dplaire. La colre des Cambremer fut vive; et, dans
l'intervalle, d'autres incidents amenrent une certaine tension dans
leurs rapports avec le petit clan. Comme nous revenions, les Cottard,
Charlus, Brichot, Morel et moi, d'un dner  la Raspelire et que les
Cambremer, qui avaient djeun chez des amis  Harambouville, avaient
fait  l'aller une partie du trajet avec nous: Vous qui aimez tant
Balzac et savez le reconnatre dans la socit contemporaine, avais-je
dit  M. de Charlus, vous devez trouver que ces Cambremer sont chapps
des _Scnes de la vie de Province_. Mais M. de Charlus, absolument
comme s'il avait t leur ami et si je l'eusse froiss par ma remarque,
me coupa brusquement la parole: Vous dites cela parce que la femme est
suprieure au mari, me dit-il d'un ton sec.--Oh! je ne voulais pas dire
que c'tait la Muse du dpartement, ni Madame de Bargeton bien que...
M. de Charlus m'interrompit encore: Dites plutt Mme de Mortsauf. Le
train s'arrta et Brichot descendit. Nous avions beau vous faire des
signes, vous tes terrible.--Comment cela?--Voyons, ne vous tes-vous
pas aperu que Brichot est amoureux fou de Mme de Cambremer? Je vis par
l'attitude des Cottard et de Charlie que cela ne faisait pas l'ombre
d'un doute dans le petit noyau. Je crus qu'il y avait de la malveillance
de leur part. Voyons, vous n'avez pas remarqu comme il a t troubl
quand vous avez parl d'elle, reprit M. de Charlus, qui aimait montrer
qu'il avait l'exprience des femmes et parlait du sentiment qu'elles
inspirent d'un air naturel et comme si ce sentiment tait celui qu'il
prouvait lui-mme habituellement. Mais un certain ton d'quivoque
paternit avec tous les jeunes gens--malgr son amour exclusif pour
Morel--dmentit par le ton les vues d'homme  femmes qu'il mettait:
Oh! ces enfants, dit-il, d'une voix aigu, mivre et cadence, il faut
tout leur apprendre, ils sont innocents comme l'enfant qui vient de
natre, ils ne savent pas reconnatre quand un homme est amoureux d'une
femme. A votre ge j'tais plus dessal que cela, ajouta-t-il, car il
aimait employer les expressions du monde apache, peut-tre par got,
peut-tre pour ne pas avoir l'air, en les vitant, d'avouer qu'il
frquentait ceux dont c'tait le vocabulaire courant. Quelques jours
plus tard, il fallut bien me rendre  l'vidence et reconnatre que
Brichot tait pris de la marquise. Malheureusement il accepta plusieurs
djeuners chez elle. Mme Verdurin estima qu'il tait temps de mettre le
hol. En dehors de l'utilit qu'elle voyait  une intervention, pour la
politique du petit noyau, elle prenait  ces sortes d'explications
et aux drames qu'ils dchanaient un got de plus en plus vif et que
l'oisivet fait natre, aussi bien que dans le monde aristocratique,
dans la bourgeoisie. Ce fut un jour de grande motion  la Raspelire
quand on vit Mme Verdurin disparatre pendant une heure avec Brichot,
 qui on sut qu'elle avait dit que Mme de Cambremer se moquait de
lui, qu'il tait la fable de son salon, qu'il allait dshonorer sa
vieillesse, compromettre sa situation dans l'enseignement. Elle alla
jusqu' lui parler en termes touchants de la blanchisseuse avec qui il
vivait  Paris, et de leur petite fille. Elle l'emporta, Brichot cessa
d'aller  Fterne, mais son chagrin fut tel que pendant deux jours on
crut qu'il allait perdre compltement la vue, et sa maladie, en tout
cas, avait fait un bond en avant qui resta acquis. Cependant les
Cambremer, dont la colre contre Morel tait grande, invitrent une
fois, et tout exprs, M. de Charlus, mais sans lui. Ne recevant pas de
rponse du baron, ils craignirent d'avoir fait une gaffe et, trouvant
que la rancune est mauvaise conseillre, crivirent un peu tardivement
 Morel, platitude qui fit sourire M. de Charlus en lui montrant son
pouvoir. Vous rpondrez pour nous deux que j'accepte, dit le baron
 Morel. Le jour du dner venu, on attendait dans le grand salon de
Fterne. Les Cambremer donnaient en ralit le dner pour la fleur
de chic qu'taient M. et Mme Fr. Mais ils craignaient tellement de
dplaire  M. de Charlus que, bien qu'ayant connu les Fr par M. de
Chevrigny, Mme de Cambremer se sentit la fivre quand, le jour du dner,
elle vit celui-ci venir leur faire une visite  Fterne. On inventa tous
les prtextes pour le renvoyer  Beausoleil au plus vite, pas assez
pourtant pour qu'il ne croist pas dans la cour les Fr, qui furent
aussi choqus de le voir chass que lui honteux. Mais, cote que cote,
les Cambremer voulaient pargner  M. de Charlus la vue de M. de
Chevrigny, jugeant celui-ci provincial  cause de nuances, qu'on nglige
en famille, mais dont on ne tient compte que vis--vis des trangers,
qui sont prcisment les seuls qui ne s'en apercevraient pas. Mais on
n'aime pas leur montrer les parents qui sont rests ce que l'on s'est
efforc de cesser d'tre. Quant  M. et Mme Fr, ils taient au plus
haut degr ce qu'on appelle des gens trs bien. Aux yeux de ceux qui
les qualifiaient ainsi, sans doute les Guermantes, les Rohan et bien
d'autres taient aussi des gens trs bien, mais leur nom dispensait de
le dire. Comme tout le monde ne savait pas la grande naissance de la
mre de Mme Fr, et le cercle extraordinairement ferm qu'elle et son
mari frquentaient, quand on venait de les nommer, pour expliquer on
ajoutait toujours que c'tait des gens tout ce qu'il y a de mieux.
Leur nom obscur leur dictait-il une sorte de hautaine rserve? Toujours
est-il que les Fr ne voyaient pas des gens que des La Trmolle
auraient frquents. Il avait fallu la situation de reine du bord de la
mer, que la vieille marquise de Cambremer avait dans la Manche, pour
que les Fr vinssent  une de ses matines chaque anne. On les avait
invits  dner et on comptait beaucoup sur l'effet qu'allait produire
sur eux M. de Charlus. On annona discrtement qu'il tait au nombre des
convives. Par hasard Mme Fr ne le connaissait pas. Mme de Cambremer en
ressentit une vive satisfaction, et le sourire du chimiste qui va mettre
en rapport pour la premire fois deux corps particulirement importants
erra sur son visage. La porte s'ouvrit et Mme de Cambremer faillit
se trouver mal en voyant Morel entrer seul. Comme un secrtaire
des commandements charg d'excuser son ministre, comme une pouse
morganatique qui exprime le regret qu'a le prince d'tre souffrant
(ainsi en usait Mme de Clinchamp  l'gard du duc d'Aumale), Morel dit
du ton le plus lger: Le baron ne pourra pas venir. Il est un peu
indispos, du moins je crois que c'est pour cela... Je ne l'ai pas
rencontr cette semaine, ajouta-t-il, dsesprant, jusque par ces
dernires paroles, Mme de Cambremer qui avait dit  M. et Mme Fr que
Morel voyait M. de Charlus  toutes les heures du jour. Les Cambremer
feignirent que l'absence du baron tait un agrment de plus  la runion
et, sans se laisser entendre de Morel, disaient  leurs invits: Nous
nous passerons de lui, n'est-ce pas, ce ne sera que plus agrable. Mais
ils taient furieux, souponnrent une cabale monte par Mme Verdurin,
et, du tac au tac, quand celle-ci les rinvita  la Raspelire, M. de
Cambremer, ne pouvant rsister au plaisir de revoir sa maison et de
se retrouver dans le petit groupe, vint, mais seul, en disant que la
marquise tait dsole, mais que son mdecin lui avait ordonn de garder
la chambre. Les Cambremer crurent, par cette demi-prsence,  la
fois donner une leon  M. de Charlus et montrer aux Verdurin qu'ils
n'taient tenus envers eux qu' une politesse limite, comme les
princesses du sang autrefois reconduisaient les duchesses, mais
seulement jusqu' la moiti de la seconde chambre. Au bout de quelques
semaines ils taient  peu prs brouills. M. de Cambremer m'en
donnait ces explications: Je vous dirai qu'avec M. de Charlus c'tait
difficile. Il est extrmement dreyfusard...--Mais non!--Si..., en tout
cas son cousin le prince de Guermantes l'est, on leur jette assez la
pierre pour a. J'ai des parents trs  l'oeil l-dessus. Je ne peux
pas frquenter ces gens-l, je me brouillerais avec toute ma
famille.--Puisque le prince de Guermantes est dreyfusard, cela ira
d'autant mieux, dit Mme de Cambremer, que Saint-Loup, qui, dit-on,
pouse sa nice, l'est aussi. C'est mme peut-tre la raison du
mariage.--Voyons, ma chre, ne dites pas que Saint-Loup, que nous aimons
beaucoup, est dreyfusard. On ne doit pas rpandre ces allgations  la
lgre, dit M. de Cambremer. Vous le feriez bien voir dans l'arme!--Il
l'a t, mais il ne l'est plus, dis-je  M. de Cambremer. Quant  son
mariage avec Mlle de Guermantes-Brassac, est-ce vrai?--On ne parle que
de a, mais vous tes bien plac pour le savoir.--Mais je vous rpte
qu'il me l'a dit  moi-mme qu'il tait dreyfusard, dit Mme de
Cambremer. C'est, du reste, trs excusable, les Guermantes sont  moiti
allemands.--Pour les Guermantes de la rue de Varenne, vous pouvez dire
tout  fait, dit Cancan. Mais Saint-Loup, c'est une autre paire
de manches; il a beau avoir toute une parent allemande, son pre
revendiquait avant tout son titre de grand seigneur franais, il a
repris du service en 1871 et a t tu pendant la guerre de la plus
belle faon. J'ai beau tre trs  cheval l-dessus, il ne faut pas
faire d'exagration ni dans un sens ni dans l'autre. _In medio...
virtus_, ah! je ne peux pas me rappeler. C'est quelque chose que dit le
docteur Cottard. En voil un qui a toujours le mot. Vous devriez avoir
ici un petit Larousse. Pour viter de se prononcer sur la citation
latine et abandonner le sujet de Saint-Loup, o son mari semblait
trouver qu'elle manquait de tact, Mme de Cambremer se rabattit sur la
Patronne, dont la brouille avec eux tait encore plus ncessaire 
expliquer. Nous avons lou volontiers la Raspelire  Mme Verdurin, dit
la marquise. Seulement elle a eu l'air de croire qu'avec la maison et
tout ce qu'elle a trouv le moyen de se faire attribuer, la jouissance
du pr, les vieilles tentures, toutes choses qui n'taient nullement
dans le bail, elle aurait en plus le droit d'tre lie avec nous. Ce
sont des choses absolument distinctes. Notre tort est de n'avoir pas
fait faire les choses simplement par un grant ou par une agence. A
Fterne a n'a pas d'importance, mais je vois d'ici la tte que ferait
ma tante de Ch'nouville si elle voyait s'amener,  mon jour, la mre
Verdurin avec ses cheveux en l'air. Pour M. de Charlus, naturellement,
il connat des gens trs bien, mais il en connat aussi de trs mal.
Je demandai lesquels. Presse de questions, Mme de Cambremer finit par
dire: On prtend que c'est lui qui faisait vivre un monsieur Moreau,
Morille, Morue, je ne sais plus. Aucun rapport, bien entendu, avec
Morel, le violoniste, ajouta-t-elle en rougissant. Quand j'ai senti que
Mme Verdurin s'imaginait que, parce qu'elle tait notre locataire dans
la Manche, elle aurait le droit de me faire des visites  Paris, j'ai
compris qu'il fallait couper le cble.

Malgr cette brouille avec la Patronne, les Cambremer n'taient pas mal
avec les fidles, et montaient volontiers dans notre wagon quand ils
taient sur la ligne. Quand on tait sur le point d'arriver  Douville,
Albertine, tirant une dernire fois son miroir, trouvait quelquefois
utile de changer ses gants ou d'ter un instant son chapeau et, avec
le peigne d'caille que je lui avais donn et qu'elle avait dans les
cheveux, elle en lissait les coques, en relevait le bouffant, et, s'il
tait ncessaire, au-dessus des ondulations qui descendaient en valles
rgulires jusqu' la nuque, remontait son chignon. Une fois dans les
voitures qui nous attendaient, on ne savait plus du tout o on se
trouvait; les routes n'taient pas claires; on reconnaissait au bruit
plus fort des roues qu'on traversait un village, on se croyait arriv,
on se retrouvait en pleins champs, on entendait des cloches lointaines,
on oubliait qu'on tait en smoking, et on s'tait presque assoupi quand,
au bout de cette longue marge d'obscurit qui,  cause de la distance
parcourue et des incidents caractristiques de tout trajet en chemin de
fer, semblait nous avoir ports jusqu' une heure avance de la nuit et
presque  moiti chemin d'un retour vers Paris, tout  coup, aprs que
le glissement de la voiture sur un sable plus fin avait dcel qu'on
venait d'entrer dans le parc, explosaient, nous rintroduisant dans
la vie mondaine, les clatantes lumires du salon, puis de la salle 
manger, o nous prouvions un vif mouvement de recul en entendant sonner
ces huit heures que nous croyions passes depuis longtemps, tandis que
les services nombreux et les vins fins allaient se succder autour des
hommes en frac et des femmes  demi dcolletes, en un dner rutilant
de clart comme un vritable dner en ville et qu'entourait seulement,
changeant par l son caractre, la double charpe sombre et singulire
qu'avaient tisse, dtournes par cette utilisation mondaine de leur
solennit premire, les heures nocturnes, champtres et marines de
l'aller et du retour. Celui-ci nous forait, en effet,  quitter
la splendeur rayonnante et vite oublie du salon lumineux pour les
voitures, o je m'arrangeais  tre avec Albertine afin que mon amie ne
pt tre avec d'autres sans moi, et souvent pour une autre cause encore,
qui est que nous pouvions tous deux faire bien des choses dans une
voiture noire o les heurts de la descente nous excusaient, d'ailleurs,
au cas o un brusque rayon filtrerait, d'tre cramponns l'un  l'autre.
Quand M. de Cambremer n'tait pas encore brouill avec les Verdurin, il
me demandait: Vous ne croyez pas, avec ce brouillard-l, que vous allez
avoir vos touffements? Ma soeur en a eu de terribles ce matin. Ah! vous
en avez aussi, disait-il avec satisfaction. Je le lui dirai ce soir. Je
sais qu'en rentrant elle s'informera tout de suite s'il y a longtemps
que vous ne les avez pas eus. Il ne me parlait, d'ailleurs, des miens
que pour arriver  ceux de sa soeur, et ne me faisait dcrire les
particularits des premiers que pour mieux marquer les diffrences qu'il
y avait entre les deux. Mais malgr celles-ci, comme les touffements de
sa soeur lui paraissaient devoir faire autorit, il ne pouvait croire
que ce qui russissait aux siens ne ft pas indiqu pour les miens,
et il s'irritait que je n'en essayasse pas, car il y a une chose plus
difficile encore que de s'astreindre  un rgime, c'est de ne pas
l'imposer aux autres. D'ailleurs, que dis-je, moi profane, quand vous
tes ici devant l'aropage,  la source. Qu'en pense le professeur
Cottard? Je revis, du reste, sa femme une autre fois parce qu'elle
avait dit que ma cousine avait un drle de genre et que je voulus
savoir ce qu'elle entendait par l. Elle nia l'avoir dit, mais finit par
avouer qu'elle avait parl d'une personne qu'elle avait cru rencontrer
avec ma cousine. Elle ne savait pas son nom et dit finalement que,
si elle ne se trompait pas, c'tait la femme d'un banquier, laquelle
s'appelait Lina, Linette, Lisette, Lia, enfin quelque chose de ce genre.
Je pensais que femme d'un banquier n'tait mis que pour plus de
dmarquage. Je voulus demander  Albertine si c'tait vrai. Mais
j'aimais mieux avoir l'air de celui qui sait que de celui qui
questionne. D'ailleurs Albertine ne m'et rien rpondu ou un non dont
le n et t trop hsitant et le on trop clatant. Albertine ne
racontait jamais de faits pouvant lui faire du tort, mais d'autres qui
ne pouvaient s'expliquer que par les premiers, la vrit tant plutt
un courant qui part de ce qu'on nous dit et qu'on capte, tout invisible
qu'il soit, que la chose mme qu'on nous a dite. Ainsi, quand je lui
assurai qu'une femme qu'elle avait connue  Vichy avait mauvais genre,
elle me jura que cette femme n'tait nullement ce que je croyais et
n'avait jamais essay de lui faire faire le mal. Mais elle ajouta un
autre jour, comme je parlais de ma curiosit de ce genre de personnes,
que la dame de Vichy avait une amie aussi, qu'elle, Albertine, ne
connaissait pas, mais que la dame lui avait _promis_ de lui faire
connatre. Pour qu'elle le lui et promis, c'tait donc qu'Albertine le
dsirait, ou que la dame avait, en le lui offrant, su lui faire plaisir.
Mais si je l'avais object  Albertine, j'aurais eu l'air de ne tenir
mes rvlations que d'elle, je les aurais arrtes aussitt, je n'eusse
plus rien su, j'eusse cess de me faire craindre. D'ailleurs, nous
tions  Balbec, la dame de Vichy et son amie habitaient Menton;
l'loignement, l'impossibilit du danger eut tt fait de dtruire mes
soupons. Souvent, quand M. de Cambremer m'interpellait de la gare, je
venais avec Albertine de profiter des tnbres, et avec d'autant plus
de peine que celle-ci s'tait un peu dbattue, craignant qu'elles ne
fussent pas assez compltes. Vous savez que je suis sre que Cottard
nous a vus; du reste, mme sans voir il a bien entendu notre voix
touffe, juste au moment o on parlait de vos touffements d'un autre
genre, me disait Albertine en arrivant  la gare de Douville o nous
reprenions le petit chemin de fer pour le retour. Mais ce retour, de
mme que l'aller, si, en me donnant quelque impression de posie, il
rveillait en moi le dsir de faire des voyages, de mener une vie
nouvelle, et me faisait par l souhaiter d'abandonner tout projet de
mariage avec Albertine, et mme de rompre dfinitivement nos relations,
me rendait aussi, et  cause mme de leur nature contradictoire, cette
rupture plus facile. Car, au retour aussi bien qu' l'aller,  chaque
station montaient avec nous ou nous disaient bonjour du quai des gens de
connaissance; sur les plaisirs furtifs de l'imagination dominaient ceux,
continuels, de la sociabilit, qui sont si apaisants, si endormeurs.
Dj, avant les stations elles-mmes, leurs noms (qui m'avaient tant
fait rver depuis le jour o je les avais entendus, le premier soir o
j'avais voyag avec ma grand'mre) s'taient humaniss, avaient perdu
leur singularit depuis le soir o Brichot,  la prire d'Albertine,
nous en avait plus compltement expliqu les tymologies. J'avais
trouv charmant la fleur qui terminait certains noms, comme Fiquefleur,
Honfleur, Flers, Barfleur, Harfleur, etc., et amusant le boeuf qu'il y
a  la fin de Bricqueboeuf. Mais la fleur disparut, et aussi le boeuf,
quand Brichot (et cela, il me l'avait dit le premier jour dans le train)
nous apprit que fleur veut dire port (comme _fiord_) et que boeuf, en
normand _budh_, signifie cabane. Comme il citait plusieurs exemples,
ce qui m'avait paru particulier se gnralisait: Bricqueboeuf allait
rejoindre Elbeuf, et mme, dans un nom au premier abord aussi individuel
que le lieu, comme le nom de Pennedepie, o les trangets les plus
impossibles  lucider par la raison me semblaient amalgames depuis un
temps immmorial en un vocable vilain, savoureux et durci comme certain
fromage normand, je fus dsol de retrouver le _pen_ gaulois qui
signifie montagne et se retrouve aussi bien dans Pennemarck que dans
les Apennins. Comme,  chaque arrt du train, je sentais que nous
aurions des mains amies  serrer, sinon des visites  recevoir, je
disais  Albertine: Dpchez-vous de demander  Brichot les noms
que vous voulez savoir. Vous m'aviez parl de Marcouville
l'Orgueilleuse.--Oui, j'aime beaucoup cet orgueil, c'est un village
fier, dit Albertine.--Vous le trouveriez, rpondit Brichot, plus fier
encore si, au lieu de se faire franaise ou mme de basse latinit,
telle qu'on la trouve dans le cartulaire de l'vque de Bayeux,
_Marcouvilla superba_, vous preniez la forme plus ancienne, plus voisine
du normand _Marculphivilla superba_, le village, le domaine de Merculph.
Dans presque tous ces noms qui se terminent en _ville_, vous pourriez
voir, encore dress sur cette cte, le fantme des rudes envahisseurs
normands. A Harambouville, vous n'avez eu, debout  la portire du
wagon, que notre excellent docteur qui, videmment, n'a rien d'un chef
norois. Mais en fermant les yeux vous pourriez voir l'illustre Herimund
(_Herimundivilla_). Bien que je ne sache pourquoi on aille sur ces
routes-ci, comprises entre Loigny et Balbec-Plage, plutt que sur
celles, fort pittoresques, qui conduisent de Loigny au vieux Balbec, Mme
Verdurin vous a peut-tre promens de ce ct-l en voiture. Alors vous
avez vu Incarville ou village de Wiscar, et Tourville, avant d'arriver
chez Mme Verdurin, c'est le village de Turold. D'ailleurs il n'y eut pas
que des Normands. Il semble que des Allemands soient venus jusqu'ici
(Aumnancourt, _Alemanicurtis_); ne le disons pas  ce jeune officier
que j'aperois; il serait capable de ne plus vouloir aller chez ses
cousins. Il y eut aussi des Saxons, comme en tmoigne la fontaine de
Sissonne (un des buts de promenade favoris de Mme Verdurin et  juste
titre), aussi bien qu'en Angleterre le Middlesex, le Wessex. Chose
inexplicable, il semble que des Goths, des gueux comme on disait,
soient venus jusqu'ici, et mme les Maures, car Mortagne vient de
_Mauretania_. La trace en est reste  Gourville (_Gothorumvilla_).
Quelque vestige des Latins subsiste d'ailleurs aussi, Lagny
(_Latiniacum_).--Moi je demande l'explication de Thorpehomme, dit M. de
Charlus. Je comprends homme, ajouta-t-il, tandis que le sculpteur et
Cottard changeaient un regard d'intelligence. Mais Thorph?--Homme ne
signifie nullement ce que vous tes naturellement port  croire, baron,
rpondit Brichot, en regardant malicieusement Cottard et le sculpteur.
Homme n'a rien  voir ici avec le sexe auquel je ne dois pas ma mre.
Homme c'est _Holm_, qui signifie lot, etc... Quant  _Thorph_, ou
village, on le retrouve dans cent mots dont j'ai dj ennuy notre
jeune ami. Ainsi dans Thorpehomme il n'y a pas de nom de chef normand,
mais des mots de la langue normande. Vous voyez comme tout ce pays a t
germanis.--Je crois qu'il exagre, dit M. de Charlus. J'ai t hier 
Orgeville.--Cette fois-ci je vous rends l'homme que je vous avais t
dans Thorpehomme, baron. Soit dit sans pdantisme, une charte de Robert
Ier nous donne pour Orgeville _Otgervilla_, le domaine d'Otger. Tous
ces noms sont ceux d'anciens seigneurs. Octeville la Venelle est
pour l'Avenel. Les Avenel taient une famille connue au moyen ge.
Bourguenolles, o Mme Verdurin nous a emmens l'autre jour, s'crivait
Bourg de Mles, car ce village appartint, au XIe sicle,  Baudoin de
Mles, ainsi que la Chaise-Baudoin; mais nous voici  Doncires.--Mon
Dieu, que de lieutenants vont essayer de monter, dit M. de Charlus, avec
un effroi simul. Je le dis pour vous, car moi cela ne me gne pas,
puisque je descends.--Vous entendez, docteur? dit Brichot. Le baron a
peur que des officiers ne lui passent sur le corps. Et pourtant, ils
sont dans leur rle en se trouvant masss ici, car Doncires, c'est
exactement Saint-Cyr, _Dominus Cyriacus_. Il y a beaucoup de noms de
villes o _sanctus_ et _sancta_ sont remplacs par _dominus_ et par
_domina_. Du reste, cette ville calme et militaire a parfois de faux
airs de Saint-Cyr, de Versailles, et mme de Fontainebleau.

Pendant ces retours (comme  l'aller), je disais  Albertine de se
vtir, car je savais bien qu' Amnancourt,  Doncires,  preville,
 Saint-Vast, nous aurions de courtes visites  recevoir. Elles ne
m'taient d'ailleurs pas dsagrables, que ce ft,  Hermenonville (le
domaine d'Herimund), celle de M. de Chevrigny, profitant de ce qu'il
tait venu chercher des invits pour me demander de venir le lendemain
djeuner  Montsurvent, ou,  Doncires, la brusque invasion d'un des
charmants amis de Saint-Loup envoy par lui (s'il n'tait pas libre)
pour me transmettre une invitation du capitaine de Borodino, du mess des
officiers au Coq Hardi, ou des sous-officiers au Faisan Dor. Saint-Loup
venait souvent lui-mme, et pendant tout le temps qu'il tait l, sans
qu'on pt s'en apercevoir, je tenais Albertine prisonnire sous mon
regard, d'ailleurs inutilement vigilant. Une fois pourtant j'interrompis
ma garde. Comme il y avait un long arrt, Bloch, nous ayant salu, se
sauva presque aussitt pour rejoindre son pre, lequel venait d'hriter
de son oncle et, ayant lou un chteau qui s'appelait, la Commanderie,
trouvait grand seigneur de ne circuler qu'en une chaise de poste, avec
des postillons en livre. Bloch me pria de l'accompagner jusqu' la
voiture. Mais hte-toi, car ces quadrupdes sont impatients; viens,
homme cher aux dieux, tu feras plaisir  mon pre. Mais je souffrais
trop de laisser Albertine dans le train avec Saint-Loup, ils auraient
pu, pendant que j'avais le dos tourn, se parler, aller dans un autre
wagon, se sourire, se toucher; mon regard adhrent  Albertine ne
pouvait se dtacher d'elle tant que Saint-Loup serait l. Or je vis
trs bien que Bloch, qui m'avait demand comme un service d'aller dire
bonjour  son pre, d'abord trouva peu gentil que je le lui refusasse
quand rien ne m'en empchait, les employs ayant prvenu que le train
resterait encore au moins un quart d'heure en gare, et que presque tous
les voyageurs, sans lesquels il ne repartirait pas, taient descendus;
et ensuite ne douta pas que ce ft parce que dcidment--ma conduite
en cette occasion lui tait une rponse dcisive--j'tais snob. Car il
n'ignorait pas le nom des personnes avec qui je me trouvais. En effet,
M. de Charlus m'avait dit, quelque temps auparavant et sans se souvenir
ou se soucier que cela et jadis t fait pour se rapprocher de lui:
Mais prsentez-moi donc votre ami, ce que vous faites est un manque
de respect pour moi, et il avait caus avec Bloch, qui avait paru lui
plaire extrmement au point qu'il l'avait gratifi d'un j'espre vous
revoir. Alors c'est irrvocable, tu ne veux pas faire ces cent mtres
pour dire bonjour  mon pre,  qui a ferait tant de plaisir? me
dit Bloch. J'tais malheureux d'avoir l'air de manquer  la bonne
camaraderie, plus encore de la cause pour laquelle Bloch croyait que j'y
manquais, et de sentir qu'il s'imaginait que je n'tais pas le mme avec
mes amis bourgeois quand il y avait des gens ns. De ce jour il cessa
de me tmoigner la mme amiti, et, ce qui m'tait plus pnible, n'eut
plus pour mon caractre la mme estime. Mais pour le dtromper sur le
motif qui m'avait fait rester dans le wagon, il m'et fallu lui dire
quelque chose-- savoir que j'tais jaloux d'Albertine--qui m'et t
encore plus douloureux que de le laisser croire que j'tais stupidement
mondain. C'est ainsi que, thoriquement, on trouve qu'on devrait
toujours s'expliquer franchement, viter les malentendus. Mais bien
souvent la vie les combine de telle manire que pour les dissiper, dans
les rares circonstances o ce serait possible, il faudrait rvler ou
bien--ce qui n'est pas le cas ici--quelque chose qui froisserait encore
plus notre ami que le tort imaginaire qu'il nous impute, ou un secret
dont la divulgation--et c'tait ce qui venait de m'arriver--nous parat
pire encore que le malentendu. Et d'ailleurs, mme sans expliquer 
Bloch, puisque je ne le pouvais pas, la raison pour laquelle je ne
l'avais pas accompagn, si je l'avais pri de ne pas tre froiss je
n'aurais fait que redoubler ce froissement en montrant que je m'en tais
aperu. Il n'y avait rien  faire qu' s'incliner devant ce fatum qui
avait voulu que la prsence d'Albertine empcht de le reconduire et
qu'il pt croire que c'tait au contraire celle de gens brillants,
laquelle, l'eussent-ils t cent fois plus, n'aurait eu pour effet que
de me faire occuper exclusivement de Bloch et rserver pour lui toute ma
politesse. Il suffit, de la sorte, qu'accidentellement, absurdement,
un incident (ici la mise en prsence d'Albertine et de Saint-Loup)
s'interpose entre deux destines dont les lignes convergeaient l'une
vers l'autre pour qu'elles soient dvies, s'cartent de plus en plus et
ne se rapprochent jamais. Et il y a des amitis plus belles que celle
de Bloch pour moi, qui se sont trouves dtruites, sans que l'auteur
involontaire de la brouille ait jamais pu expliquer au brouill ce qui
sans doute et guri son amour-propre et ramen sa sympathie fuyante.
Amitis plus belles que celle de Bloch ne serait pas, du reste, beaucoup
dire. Il avait tous les dfauts qui me dplaisaient le plus. Ma
tendresse pour Albertine se trouvait, par accident, les rendre tout 
fait insupportables. Ainsi, dans ce simple moment o je causai avec lui
tout en surveillant Robert de l'oeil, Bloch me dit qu'il avait djeun
chez Mme Bontemps et que chacun avait parl de moi avec les plus grands
loges jusqu'au dclin d'Hlios. Bon, pensai-je, comme Mme Bontemps
croit Bloch un gnie, le suffrage enthousiaste qu'il m'aura accord fera
plus que ce que tous les autres ont pu dire, cela reviendra  Albertine.
D'un jour  l'autre elle ne peut manquer d'apprendre, et cela
m'tonne que sa tante ne lui ait pas dj redit, que je suis un homme
suprieur. Oui, ajouta Bloch, tout le monde a fait ton loge. Moi
seul j'ai gard un silence aussi profond que si j'eusse absorb, au lieu
du repas, d'ailleurs mdiocre, qu'on nous servait, des pavots, chers
au bienheureux frre de Tanathos et de Lth, le divin Hypnos, qui
enveloppe de doux liens le corps et la langue. Ce n'est pas que je
t'admire moins que la bande de chiens avides avec lesquels on m'avait
invit. Mais moi, je t'admire parce que je te comprends, et eux
t'admirent sans te comprendre. Pour bien dire, je t'admire trop pour
parler de toi ainsi au public, cela m'et sembl une profanation de
louer  haute voix ce que je porte au plus profond de mon coeur. On eut
beau me questionner  ton sujet, une Pudeur sacre, fille du Kronion, me
fit rester muet. Je n'eus pas le mauvais got de paratre mcontent,
mais cette Pudeur-l me sembla apparente--beaucoup plus qu'au
Kronion-- la pudeur qui empche un critique qui vous admire de parler
de vous parce que le temple secret o vous trnez serait envahi par la
tourbe des lecteurs ignares et des journalistes;  la pudeur de l'homme
d'tat qui ne vous dcore pas pour que vous ne soyez pas confondu au
milieu de gens qui ne vous valent pas;  la pudeur de l'acadmicien qui
ne vote pas pour vous, afin de vous pargner la honte d'tre le collgue
de X... qui n'a pas de talent;  la pudeur enfin, plus respectable et
plus criminelle pourtant, des fils qui nous prient de ne pas crire sur
leur pre dfunt qui fut plein de mrites, afin d'assurer le silence et
le repos, d'empcher qu'on entretienne la vie et qu'on cre de la gloire
autour du pauvre mort, qui prfrerait son nom prononc par les bouches
des hommes aux couronnes, fort pieusement portes, d'ailleurs, sur son
tombeau.

Si Bloch, tout en me dsolant en ne pouvant comprendre la raison qui
m'empchait d'aller saluer son pre, m'avait exaspr en m'avouant qu'il
m'avait dconsidr chez Mme Bontemps (je comprenais maintenant pourquoi
Albertine ne m'avait jamais fait allusion  ce djeuner et restait
silencieuse quand je lui parlais de l'affection de Bloch pour moi), le
jeune Isralite avait produit sur M. de Charlus une impression tout
autre que l'agacement.

Certes, Bloch croyait maintenant que non seulement je ne pouvais rester
une seconde loin de gens lgants, mais que, jaloux des avances qu'ils
avaient pu lui faire (comme M. de Charlus), je tchais de mettre des
btons dans les roues et de l'empcher de se lier avec eux; mais de son
ct le baron regrettait de n'avoir pas vu davantage mon camarade. Selon
son habitude, il se garda de le montrer. Il commena par me poser,
sans en avoir l'air, quelques questions sur Bloch, mais d'un ton si
nonchalant, avec un intrt qui semblait tellement simul, qu'on
n'aurait pas cru qu'il entendait les rponses. D'un air de dtachement,
sur une mlope qui exprimait plus que l'indiffrence, la distraction,
et comme par simple politesse pour moi: Il a l'air intelligent, il a
dit qu'il crivait, a-t-il du talent? Je dis  M. de Charlus qu'il
avait t bien aimable de lui dire qu'il esprait le revoir. Pas un
mouvement ne rvla chez le baron qu'il et entendu ma phrase, et comme
je la rptai quatre fois sans avoir de rponse, je finis par douter si
je n'avais pas t le jouet d'un mirage acoustique quand j'avais cru
entendre ce que M. de Charlus avait dit. Il habite Balbec? chantonna
le baron, d'un air si peu questionneur qu'il est fcheux que la langue
franaise ne possde pas un signe autre que le point d'interrogation
pour terminer ces phrases apparemment si peu interrogatives. Il est vrai
que ce signe ne servirait gure pour M. de Charlus. Non, ils ont lou
prs d'ici la Commanderie. Ayant appris ce qu'il dsirait, M. de
Charlus feignit de mpriser Bloch. Quelle horreur! s'cria-t-il, en
rendant  sa voix toute sa vigueur claironnante. Toutes les localits ou
proprits appeles la Commanderie ont t bties ou possdes par les
Chevaliers de l'Ordre de Malte (dont je suis), comme les lieux dits le
Temple ou la Cavalerie par les Templiers. J'habiterais la Commanderie
que rien ne serait plus naturel. Mais un Juif! Du reste, cela ne
m'tonne pas; cela tient  un curieux got du sacrilge, particulier 
cette race. Ds qu'un Juif a assez d'argent pour acheter un chteau, il
en choisit toujours un qui s'appelle le Prieur, l'Abbaye, le Monastre,
la Maison-Dieu. J'ai eu affaire  un fonctionnaire juif, devinez o
il rsidait?  Pont-l'vque. Mis en disgrce, il se fit envoyer en
Bretagne,  Pont-l'Abb. Quand on donne, dans la Semaine Sainte, ces
indcents spectacles qu'on appelle _la Passion_, la moiti de la salle
est remplie de Juifs, exultant  la pense qu'ils vont mettre une
seconde fois le Christ sur la Croix, au moins en effigie. Au concert
Lamoureux, j'avais pour voisin, un jour, un riche banquier juif. On joua
l'_Enfance du Christ_, de Berlioz, il tait constern. Mais il retrouva
bientt l'expression de batitude qui lui est habituelle en entendant
_l'Enchantement du Vendredi-Saint_. Votre ami habite la Commanderie, le
malheureux! Quel sadisme! Vous m'indiquerez le chemin, ajouta-t-il en
reprenant l'air d'indiffrence, pour que j'aille un jour voir comment
nos antiques domaines supportent une pareille profanation. C'est
malheureux, car il est poli, il semble fin. Il ne lui manquerait plus
que de demeurer  Paris, rue du Temple! M. de Charlus avait l'air,
par ces mots, de vouloir seulement trouver  l'appui de sa thorie, un
nouvel exemple; mais il me posait en ralit une question  deux fins,
dont la principale tait de savoir l'adresse de Bloch. En effet,
fit remarquer Brichot, la rue du Temple s'appelait rue de la
Chevalerie-du-Temple. Et  ce propos, me permettez-vous une remarque,
baron? dit l'universitaire.--Quoi? Qu'est-ce que c'est? dit schement
M. de Charlus, que cette observation empchait d'avoir son
renseignement.--Non, rien, rpondit Brichot intimid. C'tait  propos
de l'tymologie de Balbec qu'on m'avait demande. La rue du Temple
s'appelait autrefois la rue Barre-du-Bac, parce que l'Abbaye du Bac,
en Normandie, avait l  Paris sa barre de justice. M. de Charlus ne
rpondit rien et fit semblant de ne pas avoir entendu, ce qui tait chez
lui une des formes de l'insolence. O votre ami demeure-t-il  Paris?
Comme les trois quarts des rues tirent leur nom d'une glise ou d'une
abbaye, il y a chance pour que le sacrilge continue. On ne peut pas
empcher des Juifs de demeurer boulevard de la Madeleine, faubourg
Saint-Honor ou place Saint-Augustin. Tant qu'ils ne raffinent pas
par perfidie, en lisant domicile place du Parvis-Notre-Dame, quai de
l'Archevch, rue Chanoinesse, ou rue de l'Ave-Maria, il faut leur
tenir compte des difficults. Nous ne pmes renseigner M. de Charlus,
l'adresse actuelle de Bloch nous tant inconnue. Mais je savais que les
bureaux de son pre taient rue des Blancs-Manteaux. Oh! quel comble
de perversit, s'cria M. de Charlus, en paraissant trouver, dans son
propre cri d'ironique indignation, une satisfaction profonde. Rue des
Blancs-Manteaux, rpta-t-il en pressurant chaque syllabe et en riant.
Quel sacrilge! Pensez que ces Blancs-Manteaux pollus par M. Bloch
taient ceux des frres mendiants, dits serfs de la Sainte-Vierge, que
saint Louis tablit l. Et la rue a toujours t  des ordres religieux.
La profanation est d'autant plus diabolique qu' deux pas de la rue des
Blancs-Manteaux, il y a une rue, dont le nom m'chappe, et qui est
tout entire concde aux Juifs; il y a des caractres hbreux sur les
boutiques, des fabriques de pains azymes, des boucheries juives, c'est
tout  fait la Judengasse de Paris. C'est l que M. Bloch aurait d
demeurer. Naturellement, reprit-il sur un ton assez emphatique et fier
et pour tenir des propos esthtiques, donnant, par une rponse que lui
adressait malgr lui son hrdit, un air de vieux mousquetaire Louis
XIII  son visage redress en arrire, je ne m'occupe de tout cela qu'au
point de vue de l'art. La politique n'est pas de mon ressort et je ne
peux pas condamner en bloc, puisque Bloch il y a, une nation qui compte
Spinoza parmi ses enfants illustres. Et j'admire trop Rembrandt pour
ne pas savoir la beaut qu'on peut tirer de la frquentation de la
synagogue. Mais enfin un ghetto est d'autant plus beau qu'il est plus
homogne et plus complet. Soyez sr, du reste, tant l'instinct pratique
et la cupidit se mlent chez ce peuple au sadisme, que la proximit de
la rue hbraque dont je vous parle, la commodit d'avoir sous la
main les boucheries d'Isral a fait choisir  votre ami la rue des
Blancs-Manteaux. Comme c'est curieux! C'est, du reste, par l que
demeurait un trange Juif qui avait fait bouillir des hosties, aprs
quoi je pense qu'on le fit bouillir lui-mme, ce qui est plus trange
encore puisque cela a l'air de signifier que le corps d'un Juif peut
valoir autant que le corps du Bon Dieu. Peut-tre pourrait-on arranger
quelque chose avec votre ami pour qu'il nous mne voir l'glise des
Blancs-Manteaux. Pensez que c'est l qu'on dposa le corps de
Louis d'Orlans aprs son assassinat par Jean sans Peur, lequel
malheureusement ne nous a pas dlivrs des Orlans. Je suis, d'ailleurs,
personnellement trs bien avec mon cousin le duc de Chartres, mais
enfin c'est une race d'usurpateurs, qui a fait assassiner Louis XVI,
dpouiller Charles X et Henri V. Ils ont, du reste, de qui tenir, ayant
pour anctres Monsieur, qu'on appelait sans doute ainsi parce que
c'tait la plus tonnante des vieilles dames, et le Rgent et le
reste. Quelle famille! Ce discours antijuif ou prohbreu--selon qu'on
s'attachera  l'extrieur des phrases ou aux intentions qu'elles
recelaient--avait t comiquement coup, pour moi, par une phrase que
Morel me chuchota et qui avait dsespr M. de Charlus. Morel, qui
n'avait pas t sans s'apercevoir de l'impression que Bloch avait
produite, me remerciait  l'oreille de l'avoir expdi, ajoutant
cyniquement: Il aurait voulu rester, tout a c'est la jalousie, il
voudrait me prendre ma place. C'est bien d'un youpin! On aurait
pu profiter de cet arrt, qui se prolonge, pour demander quelques
explications rituelles  votre ami. Est-ce que vous ne pourriez pas le
rattraper? me demanda M. de Charlus, avec l'anxit du doute.--Non,
c'est impossible, il est parti en voiture et d'ailleurs fch avec
moi.--Merci, merci, me souffla Morel.--La raison est absurde, on peut
toujours rejoindre une voiture, rien ne vous empcherait de prendre une
auto, rpondit M. de Charlus, en homme habitu  ce que tout plit
devant lui. Mais remarquant mon silence: Quelle est cette voiture
plus ou moins imaginaire? me dit-il avec insolence et un dernier
espoir.--C'est une chaise de poste ouverte et qui doit tre dj arrive
 la Commanderie. Devant l'impossible, M. de Charlus se rsigna et
affecta de plaisanter. Je comprends qu'ils aient recul devant le
coup superftatoire. C'aurait t un recoup. Enfin on fut avis que
le train repartait et Saint-Loup nous quitta. Mais ce jour fut le seul
o, en montant dans notre wagon, il me fit,  son insu, souffrir par
la pense que j'eus un instant de le laisser avec Albertine pour
accompagner Bloch. Les autres fois sa prsence ne me tortura pas. Car
d'elle-mme Albertine, pour m'viter toute inquitude, se plaait,
sous un prtexte quelconque, de telle faon qu'elle n'aurait pas, mme
involontairement, frl Robert, presque trop loin pour avoir mme  lui
tendre la main; dtournant de lui les yeux, elle se mettait, ds qu'il
tait l,  causer ostensiblement et presque avec affectation avec
l'un quelconque des autres voyageurs, continuant ce jeu jusqu' ce que
Saint-Loup ft parti. De la sorte, les visites qu'il nous faisait
 Doncires ne me causant aucune souffrance, mme aucune gne, ne
mettaient pas une exception parmi les autres qui toutes m'taient
agrables en m'apportant en quelque sorte l'hommage et l'invitation de
cette terre. Dj, ds la fin de l't, dans notre trajet de Balbec
 Douville, quand j'apercevais au loin cette station de
Saint-Pierre-des-Ifs, o le soir, pendant un instant, la crte des
falaises scintillait toute rose, comme au soleil couchant la neige
d'une montagne, elle ne me faisait plus penser, je ne dis pas mme  la
tristesse que la vue de son trange relvement soudain m'avait cause le
premier soir en me donnant si grande envie de reprendre le train pour
Paris au lieu de continuer jusqu' Balbec, au spectacle que, le matin,
on pouvait avoir de l, m'avait dit Elstir,  l'heure qui prcde le
soleil lev, o toutes les couleurs de l'arc-en-ciel se rfractent sur
les rochers, et o tant de fois il avait rveill le petit garon qui,
une anne, lui avait servi de modle pour le peindre tout nu, sur le
sable. Le nom de Saint-Pierre-des-Ifs m'annonait seulement qu'allait
apparatre un quinquagnaire trange, spirituel et fard, avec qui je
pourrais parler de Chateaubriand et de Balzac. Et maintenant, dans les
brumes du soir, derrire cette falaise d'Incarville, qui m'avait tant
fait rver autrefois, ce que je voyais comme si son grs antique
tait devenu transparent, c'tait la belle maison d'un oncle de M. de
Cambremer et dans laquelle je savais qu'on serait toujours content de
me recueillir si je ne voulais pas dner  la Raspelire ou rentrer 
Balbec. Ainsi ce n'tait pas seulement les noms des lieux de ce pays qui
avaient perdu leur mystre du dbut, mais ces lieux eux-mmes. Les noms,
dj vids  demi d'un mystre que l'tymologie avait remplac par le
raisonnement, taient encore descendus d'un degr. Dans nos retours 
Hermenonville,  Saint-Vast,  Harambouville, au moment o le train
s'arrtait, nous apercevions des ombres que nous ne reconnaissions pas
d'abord et que Brichot, qui n'y voyait goutte, aurait peut-tre pu
prendre dans la nuit pour les fantmes d'Hrimund, de Wiscar, et
d'Herimbald. Mais elles approchaient du wagon. C'tait simplement M. de
Cambremer, tout  fait brouill avec les Verdurin, qui reconduisait des
invits et qui, de la part de sa mre et de sa femme, venait me demander
si je ne voulais pas qu'il m'enlevt pour me garder quelques jours
 Fterne o allaient se succder une excellente musicienne qui me
chanterait tout Gluck et un joueur d'checs rput avec qui je ferais
d'excellentes parties qui ne feraient pas tort  celles de pche et de
yachting dans la baie, ni mme aux dners Verdurin, pour lesquels le
marquis s'engageait sur l'honneur  me prter, en me faisant conduire
et rechercher pour plus de facilit, et de sret aussi. Mais je ne
peux pas croire que ce soit bon pour vous d'aller si haut. Je sais que
ma soeur ne pourrait pas le supporter. Elle reviendrait dans un tat!
Elle n'est, du reste, pas trs bien fichue en ce moment... Vraiment,
vous avez eu une crise si forte! Demain vous ne pourrez pas vous tenir
debout! Et il se tordait, non par mchancet, mais pour la mme raison
qu'il ne pouvait sans rire voir dans la rue un boiteux qui s'talait, ou
causer avec un sourd. Et avant? Comment, vous n'en avez pas eu depuis
quinze jours? Savez-vous que c'est trs beau. Vraiment vous devriez
venir vous installer  Fterne, vous causeriez de vos touffements avec
ma soeur. A Incarville c'tait le marquis de Montpeyroux qui, n'ayant
pas pu aller  Fterne, car il s'tait absent pour la chasse, tait
venu au train, en bottes et le chapeau orn d'une plume de faisan,
serrer la main des partants et  moi par la mme occasion, en
m'annonant, pour le jour de la semaine qui ne me gnerait pas, la
visite de son fils, qu'il me remerciait de recevoir et qu'il serait trs
heureux que je fisse un peu lire; ou bien M. de Crcy, venu faire sa
digestion, disait-il, fumant sa pipe, acceptant un ou mme plusieurs
cigares, et qui me disait: H bien! vous ne me dites pas de jour pour
notre prochaine runion  la Lucullus? Nous n'avons rien  nous dire?
permettez-moi de vous rappeler que nous avons laiss en train la
question des deux familles de Montgommery. Il faut que nous finissions
cela. Je compte sur vous. D'autres taient venus seulement acheter
leurs journaux. Et aussi beaucoup faisaient la causette avec nous que
j'ai toujours souponns ne s'tre trouvs sur le quai,  la station
la plus proche de leur petit chteau, que parce qu'ils n'avaient rien
d'autre  faire que de retrouver un moment des gens de connaissance. Un
cadre de vie mondaine comme un autre, en somme, que ces arrts du petit
chemin de fer. Lui-mme semblait avoir conscience de ce rle qui lui
tait dvolu, avait contract quelque amabilit humaine; patient,
d'un caractre docile, il attendait aussi longtemps qu'on voulait les
retardataires, et, mme une fois parti, s'arrtait pour recueillir ceux
qui lui faisaient signe; ils couraient alors aprs lui en soufflant,
en quoi ils lui ressemblaient, mais diffraient de lui en ce qu'ils
le rattrapaient  toute vitesse, alors que lui n'usait que d'une sage
lenteur. Ainsi Hermenonville, Harambouville, Incarville, ne m'voquaient
mme plus les farouches grandeurs de la conqute normande, non contents
de s'tre entirement dpouills de la tristesse inexplicable o je les
avais vus baigner jadis dans l'humidit du soir. Doncires! Pour moi,
mme aprs l'avoir connu et m'tre veill de mon rve, combien il tait
rest longtemps, dans ce nom, des rues agrablement glaciales, des
vitrines claires, des succulentes volailles! Doncires! Maintenant
ce n'tait plus que la station o montait Morel: gleville
(_Aquiloevilla_), celle o nous attendait gnralement la princesse
Sherbatoff; Maineville, la station o descendait Albertine les soirs
de beau temps, quand, n'tant pas trop fatigue, elle avait envie de
prolonger encore un moment avec moi, n'ayant, par un raidillon, gure
plus  marcher que si elle tait descendue  Parville (_Paterni villa_).
Non seulement je n'prouvais plus la crainte anxieuse d'isolement qui
m'avait treint le premier soir, mais je n'avais plus  craindre qu'elle
se rveillt, ni de me sentir dpays ou de me trouver seul sur cette
terre productive non seulement de chtaigniers et de tamaris, mais
d'amitis qui tout le long du parcours formaient une longue chane,
interrompue comme celle des collines bleutres, caches parfois dans
l'anfractuosit du roc ou derrire les tilleuls de l'avenue, mais
dlguant  chaque relais un aimable gentilhomme qui venait, d'une
poigne de main cordiale, interrompre ma route, m'empcher d'en sentir
la longueur, m'offrir au besoin de la continuer avec moi. Un autre
serait  la gare suivante, si bien que le sifflet du petit tram ne nous
faisait quitter un ami que pour nous permettre d'en retrouver d'autres.
Entre les chteaux les moins rapprochs et le chemin de fer qui les
ctoyait presque au pas d'une personne qui marche vite, la distance
tait si faible qu'au moment o, sur le quai, devant la salle d'attente,
nous interpellaient leurs propritaires, nous aurions presque pu croire
qu'ils le faisaient du seuil de leur porte, de la fentre de leur
chambre, comme si la petite voie dpartementale n'avait t qu'une rue
de province et la gentilhommire isole qu'un htel citadin; et mme aux
rares stations o je n'entendais le bonsoir de personne, le silence
avait une plnitude nourricire et calmante, parce que je le savais
form du sommeil d'amis couchs tt dans le manoir proche, o mon
arrive et t salue avec joie si j'avais eu  les rveiller pour leur
demander quelque service d'hospitalit. Outre que l'habitude remplit
tellement notre temps qu'il ne nous reste plus, au bout de quelques
mois, un instant de libre dans une ville o,  l'arrive, la journe
nous offrait la disponibilit de ses douze heures, si une par hasard
tait devenue vacante, je n'aurais plus eu l'ide de l'employer  voir
quelque glise pour laquelle j'tais jadis venu  Balbec, ni mme 
confronter un site peint par Elstir avec l'esquisse que j'en avais vue
chez lui, mais  aller faire une partie d'checs de plus chez M. Fr.
C'tait, en effet, la dgradante influence, comme le charme aussi,
qu'avait eue ce pays de Balbec de devenir pour moi un vrai pays de
connaissances; si sa rpartition territoriale, son ensemencement
extensif, tout le long de la cte, en cultures diverses, donnaient
forcment aux visites que je faisais  ces diffrents amis la forme du
voyage, ils restreignaient aussi le voyage  n'avoir plus que l'agrment
social d'une suite de visites. Les mmes noms de lieux, si troublants
pour moi jadis que le simple _Annuaire des Chteaux_, feuillet au
chapitre du dpartement de la Manche, me causait autant d'motion que
l'Indicateur des chemins de fer, m'taient devenus si familiers que cet
indicateur mme, j'aurais pu le consulter,  la page Balbec-Douville
par Doncires, avec la mme heureuse tranquillit qu'un dictionnaire
d'adresses. Dans cette valle trop sociale, aux flancs de laquelle je
sentais accroche, visible ou non, une compagnie d'amis nombreux,
le potique cri du soir n'tait plus celui de la chouette ou de la
grenouille, mais le comment va? de M. de Criquetot ou le Kair
de Brichot. L'atmosphre n'y veillait plus d'angoisses et, charge
d'effluves purement humains, y tait aisment respirable, trop calmante
mme. Le bnfice que j'en tirais, au moins, tait de ne plus voir
les choses qu'au point de vue pratique. Le mariage avec Albertine
m'apparaissait comme une folie.




CHAPITRE QUATRIME

_Brusque revirement vers Albertine. Dsolation au lever du soleil. Je
pars immdiatement avec Albertine pour Paris_.


Je n'attendais qu'une occasion pour la rupture dfinitive. Et, un soir,
comme maman partait le lendemain pour Combray, o elle allait assister
dans sa dernire maladie une soeur de sa mre, me laissant pour que je
profitasse, comme grand'mre aurait voulu, de l'air de la mer, je
lui avais annonc qu'irrvocablement j'tais dcid  ne pas pouser
Albertine et allais cesser prochainement de la voir. J'tais content
d'avoir pu, par ces mots, donner satisfaction  ma mre la veille de son
dpart. Elle ne m'avait pas cach que c'en avait t en effet une trs
vive pour elle. Il fallait aussi m'en expliquer avec Albertine. Comme je
revenais avec elle de la Raspelire, les fidles tant descendus, tels 
Saint-Mars-le-Vtu, tels  Saint-Pierre-des-Ifs, d'autres  Doncires,
me sentant particulirement heureux et dtach d'elle, je m'tais
dcid, maintenant qu'il n'y avait plus que nous deux dans le wagon, 
aborder enfin cet entretien. La vrit, d'ailleurs, est que celle des
jeunes filles de Balbec que j'aimais, bien qu'absente en ce moment ainsi
que ses amies, mais qui allait revenir (je me plaisais avec toutes,
parce que chacune avait pour moi, comme le premier jour, quelque chose
de l'essence des autres, tait comme d'un race  part), c'tait Andre.
Puisqu'elle allait arriver de nouveau, dans quelques jours,  Balbec,
certes aussitt elle viendrait me voir, et alors, pour rester libre, ne
pas l'pouser si je ne voulais pas, pour pouvoir aller  Venise, mais
pourtant l'avoir d'ici l toute  moi, le moyen que je prendrais ce
serait de ne pas trop avoir l'air de venir  elle, et ds son arrive,
quand nous causerions ensemble, je lui dirais: Quel dommage que je
ne vous aie pas vue quelques semaines plus tt! Je vous aurais aime;
maintenant mon coeur est pris. Mais cela ne fait rien, nous nous verrons
souvent, car je suis triste de mon autre amour et vous m'aiderez  me
consoler. Je souriais intrieurement en pensant  cette conversation,
car de cette faon je donnerais  Andre l'illusion que je ne l'aimais
pas vraiment; ainsi elle ne serait pas fatigue de moi et je profiterais
joyeusement et doucement de sa tendresse. Mais tout cela ne faisait que
rendre plus ncessaire de parler enfin srieusement  Albertine afin de
ne pas agir indlicatement, et puisque j'tais dcid  me consacrer
 son amie, il fallait qu'elle st bien, elle, Albertine, que je ne
l'aimais pas. Il fallait le lui dire tout de suite, Andre pouvant venir
d'un jour  l'autre. Mais comme nous approchions de Parville, je sentis
que nous n'aurions pas le temps ce soir-l et qu'il valait mieux
remettre au lendemain ce qui maintenant tait irrvocablement rsolu. Je
me contentai donc de parler avec elle du dner que nous avions fait chez
les Verdurin. Au moment o elle remettait son manteau, le train venant
de quitter Incarville, dernire station avant Parville, elle me dit:
Alors demain, re-Verdurin, vous n'oubliez pas que c'est vous qui venez
me prendre. Je ne pus m'empcher de rpondre assez schement: Oui, 
moins que je ne lche, car je commence  trouver cette vie vraiment
stupide. En tout cas, si nous y allons, pour que mon temps  la
Raspelire ne soit pas du temps absolument perdu, il faudra que je
pense  demander  Mme Verdurin quelque chose qui pourra m'intresser
beaucoup, tre un objet d'tudes, et me donner du plaisir, car j'en ai
vraiment bien peu cette anne  Balbec.--Ce n'est pas aimable pour moi,
mais je ne vous en veux pas, parce que je sens que vous tes nerveux.
Quel est ce plaisir?--Que Mme Verdurin me fasse jouer des choses d'un
musicien dont elle connat trs bien les oeuvres. Moi aussi j'en connais
une, mais il parat qu'il y en a d'autres et j'aurais besoin de savoir
si c'est dit, si cela diffre des premires.--Quel musicien?--Ma
petite chrie, quand je t'aurai dit qu'il s'appelle Vinteuil, en
seras-tu beaucoup plus avance? Nous pouvons avoir roul toutes les
ides possibles, la vrit n'y est jamais entre, et c'est du dehors,
quand on s'y attend le moins, qu'elle nous fait son affreuse piqre et
nous blesse pour toujours. Vous ne savez pas comme vous m'amusez, me
rpondit Albertine en se levant, car le train allait s'arrter. Non
seulement cela me dit beaucoup plus que vous ne croyez, mais, mme sans
Mme Verdurin, je pourrai vous avoir tous les renseignements que vous
voudrez. Vous vous rappelez que je vous ai parl d'une amie plus ge
que moi, qui m'a servi de mre, de soeur, avec qui j'ai pass  Trieste
mes meilleures annes et que, d'ailleurs, je dois dans quelques semaines
retrouver  Cherbourg, d'o nous voyagerons ensemble (c'est un peu
baroque, mais vous savez comme j'aime la mer), h, bien! cette amie (oh!
pas du tout le genre de femmes que vous pourriez croire!), regardez
comme c'est extraordinaire, est justement la meilleure amie de la fille
de ce Vinteuil, et je connais presque autant la fille de Vinteuil. Je ne
les appelle jamais que mes deux grandes soeurs. Je ne suis pas fche de
vous montrer que votre petite Albertine pourra vous tre utile pour ces
choses de musique, o vous dites, du reste avec raison, que je n'entends
rien. A ces mots prononcs comme nous entrions en gare de Parville,
si loin de Combray et de Montjouvain, si longtemps aprs la mort de
Vinteuil, une image s'agitait dans mon coeur, une image tenue en rserve
pendant tant d'annes que, mme si j'avais pu deviner, en l'emmagasinant
jadis, qu'elle avait un pouvoir nocif, j'eusse cru qu' la longue elle
l'avait entirement perdu; conserve vivante au fond de moi--comme
Oreste dont les Dieux avaient empch la mort pour qu'au jour dsign il
revnt dans son pays punir le meurtre d'Agamemnon--pour mon supplice,
pour mon chtiment, qui sait? d'avoir laiss mourir ma grand'mre,
peut-tre; surgissant tout  coup du fond de la nuit o elle semblait 
jamais ensevelie et frappant comme un Vengeur, afin d'inaugurer pour
moi une vie terrible, mrite et nouvelle, peut-tre aussi pour faire
clater  mes yeux les funestes consquences que les actes mauvais
engendrent indfiniment, non pas seulement pour ceux qui les ont
commis, mais pour ceux qui n'ont fait, qui n'ont cru, que contempler un
spectacle curieux et divertissant, comme moi, hlas! en cette fin de
journe lointaine  Montjouvain, cach derrire un buisson o (comme
quand j'avais complaisamment cout le rcit des amours de Swann)
j'avais dangereusement laiss s'largir en moi la voie funeste et
destine  tre douloureuse du Savoir. Et dans ce mme temps, de ma plus
grande douleur j'eus un sentiment presque orgueilleux, presque joyeux,
d'un homme  qui le choc qu'il aurait reu fait faire un bond tel qu'il
serait parvenu  un point o nul effort n'aurait pu le hisser. Albertine
amie de Mlle Vinteuil et de son amie, pratiquante professionnelle du
Sapphisme, c'tait, auprs de ce que j'avais imagin dans les plus
grands doutes, ce qu'est au petit acoustique de l'Exposition de 1889,
dont on esprait  peine qu'il pourrait aller du bout d'une maison  une
autre, les tlphones planant sur les rues, les villes, les champs, les
mers, reliant les pays. C'tait une _terra incognita_ terrible o je
venais d'atterrir, une phase nouvelle de souffrances insouponnes qui
s'ouvrait. Et pourtant ce dluge de la ralit qui nous submerge, s'il
est norme auprs de nos timides et infimes suppositions, il tait
pressenti par elles. C'est sans doute quelque chose comme ce que je
venais d'apprendre, c'tait quelque chose comme l'amiti d'Albertine et
Mlle Vinteuil, quelque chose que mon esprit n'aurait su inventer, mais
que j'apprhendais obscurment quand je m'inquitais tout en voyant
Albertine auprs d'Andre. C'est souvent seulement par manque d'esprit
crateur qu'on ne va pas assez loin dans la souffrance. Et la ralit
la plus terrible donne, en mme temps que la souffrance, la joie d'une
belle dcouverte, parce qu'elle ne fait que donner une forme neuve et
claire  ce que nous remchions depuis longtemps sans nous en douter.
Le train s'tait arrt  Parville, et comme nous tions les seuls
voyageurs qu'il y et dedans, c'tait d'une voix amollie par le
sentiment de l'inutilit de la tche, par la mme habitude qui la lui
faisait pourtant remplir et lui inspirait  la fois l'exactitude et
l'indolence, et plus encore par l'envie de dormir que l'employ cria:
Parville! Albertine, place en face de moi et voyant qu'elle tait
arrive  destination, fit quelques pas du fond du wagon o nous tions
et ouvrit la portire. Mais ce mouvement qu'elle accomplissait ainsi
pour descendre me dchirait intolrablement le coeur comme si,
contrairement  la position indpendante de mon corps que,  deux pas
de lui, semblait occuper celui d'Albertine, cette sparation spatiale,
qu'un dessinateur vridique et t oblig de figurer entre nous,
n'tait qu'une apparence et comme si, pour qui et voulu, selon la
ralit vritable, redessiner les choses, il et fallu placer maintenant
Albertine, non pas  quelque distance de moi, mais en moi. Elle
me faisait si mal en s'loignant que, la rattrapant, je la tirai
dsesprment par le bras. Est-ce qu'il serait matriellement
impossible, lui demandai-je, que vous veniez coucher ce soir 
Balbec?--Matriellement, non. Mais je tombe de sommeil.--Vous me
rendriez un service immense...--Alors soit, quoique je ne comprenne
pas; pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tt? Enfin je reste. Ma mre
dormait quand, aprs avoir fait donner  Albertine une chambre situe
 un autre tage, je rentrai dans la mienne. Je m'assis prs de la
fentre, rprimant mes sanglots pour que ma mre, qui n'tait spare de
moi que par une mince cloison, ne m'entendt pas. Je n'avais mme pas
pens  fermer les volets, car  un moment, levant les yeux, je vis, en
face de moi, dans le ciel, cette mme petite lueur d'un rouge teint
qu'on voyait au restaurant de Rivebelle dans une tude qu'Elstir avait
faite d'un soleil couch. Je me rappelai l'exaltation que m'avait
donne, quand je l'avais aperue du chemin de fer, le premier jour de
mon arrive  Balbec, cette mme image d'un soir qui ne prcdait pas la
nuit, mais une nouvelle journe. Mais nulle journe maintenant ne serait
plus pour moi nouvelle, n'veillerait plus en moi le dsir d'un bonheur
inconnu, et prolongerait seulement mes souffrances, jusqu' ce que je
n'eusse plus la force de les supporter. La vrit de ce que Cottard
m'avait dit au casino de Parville ne faisait plus doute pour moi. Ce que
j'avais redout, vaguement souponn depuis longtemps d'Albertine, ce
que mon instinct dgageait de tout son tre, et ce que mes raisonnements
dirigs par mon dsir m'avaient peu  peu fait nier, c'tait vrai!
Derrire Albertine je ne voyais plus les montagnes bleues de la mer,
mais la chambre de Montjouvain o elle tombait dans les bras de Mlle
Vinteuil avec ce rire o elle faisait entendre comme le son inconnu de
sa jouissance. Car, jolie comme tait Albertine, comment Mlle Vinteuil,
avec les gots qu'elle avait, ne lui et-elle pas demand de les
satisfaire? Et la preuve qu'Albertine n'en avait pas t choque et
avait consenti, c'est qu'elles ne s'taient pas brouilles, mais que
leur intimit n'avait pas cess de grandir. Et ce mouvement gracieux
d'Albertine posant son menton sur l'paule de Rosemonde, la regardant en
souriant et lui posant un baiser dans le cou, ce mouvement qui m'avait
rappel Mlle Vinteuil et pour l'interprtation duquel j'avais hsit
pourtant  admettre qu'une mme ligne trace par un geste rsultt
forcment d'un mme penchant, qui sait si Albertine ne l'avait pas tout
simplement appris de Mlle Vinteuil? Peu  peu le ciel teint s'allumait.
Moi qui ne m'tais jusqu'ici jamais veill sans sourire aux choses les
plus humbles, au bol de caf au lait, au bruit de la pluie, au tonnerre
du vent, je sentis que le jour qui allait se lever dans un instant, et
tous les jours qui viendraient ensuite ne m'apporteraient plus jamais
l'esprance d'un bonheur inconnu, mais le prolongement de mon martyre.
Je tenais encore  la vie; je savais que je n'avais plus rien que de
cruel  en attendre. Je courus  l'ascenseur, malgr l'heure indue,
sonner le lift qui faisait fonction de veilleur de nuit, et je lui
demandai d'aller  la chambre d'Albertine, lui dire que j'avais quelque
chose d'important  lui communiquer, si elle pourrait me recevoir.
Mademoiselle aime mieux que ce soit elle qui vienne, vint-il me
rpondre. Elle sera ici dans un instant. Et bientt, en effet,
Albertine entra en robe de chambre, Albertine, lui dis-je trs bas et
en lui recommandant de ne pas lever la voix pour ne pas veiller ma
mre, de qui nous n'tions spars que par cette cloison--dont la
minceur, aujourd'hui importune et qui forait  chuchoter, ressemblait
jadis, quand s'y peignirent si bien les intentions de ma grand'mre, 
une sorte de diaphanit musicale--je suis honteux de vous dranger.
Voici. Pour que vous compreniez, il faut que je vous dise une chose que
vous ne savez pas. Quand je suis venu ici, j'ai quitt une femme que
j'ai d pouser, qui tait prte  tout abandonner pour moi. Elle devait
partir en voyage ce matin, et depuis une semaine, tous les jours je
me demandais si j'aurais le courage de ne pas lui tlgraphier que je
revenais. J'ai eu ce courage, mais j'tais si malheureux que j'ai cru
que je me tuerais. C'est pour cela que je vous ai demand hier soir
si vous ne pourriez pas venir coucher  Balbec. Si j'avais d mourir,
j'aurais aim vous dire adieu. Et je donnai libre cours aux larmes
que ma fiction rendait naturelles. Mon pauvre petit, si j'avais su,
j'aurais pass la nuit auprs de vous, s'cria Albertine,  l'esprit de
qui l'ide que j'pouserais peut-tre cette femme et que l'occasion de
faire, elle, un beau mariage s'vanouissait ne vint mme pas, tant
elle tait sincrement mue d'un chagrin dont je pouvais lui cacher la
cause, mais non la ralit et la force. Du reste, me dit-elle, hier,
pendant tout le trajet depuis la Raspelire, j'avais bien senti que vous
tiez nerveux et triste, je craignais quelque chose. En ralit, mon
chagrin n'avait commenc qu' Parville, et la nervosit, bien diffrente
mais qu'heureusement Albertine confondait avec lui, venait de l'ennui de
vivre encore quelques jours avec elle. Elle ajouta: Je ne vous quitte
plus, je vais rester tout le temps ici. Elle m'offrait justement--et
elle seule pouvait me l'offrir--l'unique remde contre le poison qui me
brlait, homogne  lui d'ailleurs; l'un doux, l'autre cruel, tous deux
taient galement drivs d'Albertine. En ce moment Albertine--mon
mal--se relchant de me causer des souffrances, me laissait--elle,
Albertine remde--attendri comme un convalescent. Mais je pensais
qu'elle allait bientt partir de Balbec pour Cherbourg et de l pour
Trieste. Ses habitudes d'autrefois allaient renatre. Ce que je voulais
avant tout, c'tait empcher Albertine de prendre le bateau, tcher
de l'emmener  Paris. Certes, de Paris, plus facilement encore que de
Balbec, elle pourrait, si elle le voulait, aller  Trieste, mais  Paris
nous verrions; peut-tre je pourrais demander  Mme de Guermantes d'agir
indirectement sur l'amie de Mlle Vinteuil pour qu'elle ne restt pas 
Trieste, pour lui faire accepter une situation ailleurs, peut-tre chez
le prince de... que j'avais rencontr chez Mme de Villeparisis et chez
Mme de Guermantes mme. Et celui-ci, mme si Albertine voulait aller
chez lui voir son amie, pourrait, prvenu par Mme de Guermantes, les
empcher de se joindre. Certes, j'aurais pu me dire qu' Paris, si
Albertine avait ces gots, elle trouverait bien d'autres personnes avec
qui les assouvir. Mais chaque mouvement de jalousie est particulier
et porte la marque de la crature--pour cette fois-ci l'amie de Mlle
Vinteuil--qui l'a suscit. C'tait l'amie de Mlle Vinteuil qui restait
ma grande proccupation. La passion mystrieuse avec laquelle j'avais
pens autrefois  l'Autriche parce que c'tait le pays d'o venait
Albertine (son oncle y avait t conseiller d'ambassade), que sa
singularit gographique, la race qui l'habitait, ses monuments, ses
paysages, je pouvais les considrer ainsi que dans un atlas, comme dans
un recueil de vues, dans le sourire, dans les manires d'Albertine,
cette passion mystrieuse, je l'prouvais encore mais, par une
interversion des signes, dans le domaine de l'horreur. Oui, c'tait de
l qu'Albertine venait. C'tait l que, dans chaque maison, elle tait
sre de retrouver, soit l'amie de Mlle Vinteuil, soit d'autres. Les
habitudes d'enfance allaient renatre, on se runirait dans trois mois
pour la Nol, puis le 1er janvier, dates qui m'taient dj tristes en
elles-mmes, de par le souvenir inconscient du chagrin que j'y avais
ressenti quand, autrefois, elles me sparaient, tout le temps des
vacances du jour de l'an, de Gilberte. Aprs les longs dners, aprs les
rveillons, quand tout le monde serait joyeux, anim, Albertine allait
avoir, avec ses amies de l-bas, ces mmes poses que je lui avais vu
prendre avec Andre, alors que l'amiti d'Albertine pour elle tait
innocente; qui sait? peut-tre celles qui avaient rapproch devant moi
Mlle Vinteuil poursuivie par son amie,  Montjouvain. A Mlle Vinteuil
maintenant, tandis que son amie la chatouillait avant de s'abattre
sur elle, je donnais le visage enflamm d'Albertine, d'Albertine que
j'entendis lancer en s'enfuyant, puis en s'abandonnant, son rire trange
et profond. Qu'tait,  ct de la souffrance que je ressentais, la
jalousie que j'avais pu prouver le jour o Saint-Loup avait rencontr
Albertine avec moi  Doncires et o elle lui avait fait des agaceries?
celle aussi que j'avais prouve en repensant  l'initiateur inconnu
auquel j'avais pu devoir les premiers baisers qu'elle m'avait donns
 Paris, le jour o j'attendais la lettre de Mlle de Stermaria? Cette
autre jalousie, provoque par Saint-Loup, par un jeune homme quelconque,
n'tait rien. J'aurais pu, dans ce cas, craindre tout au plus un rival
sur lequel j'eusse essay de l'emporter. Mais ici le rival n'tait pas
semblable  moi, ses armes taient diffrentes, je ne pouvais pas lutter
sur le mme terrain, donner  Albertine les mmes plaisirs, ni mme
les concevoir exactement. Dans bien des moments de notre vie nous
troquerions tout l'avenir contre un pouvoir en soi-mme insignifiant.
J'aurais jadis renonc  tous les avantages de la vie pour connatre Mme
Blatin, parce qu'elle tait une amie de Mme Swann. Aujourd'hui, pour
qu'Albertine n'allt pas  Trieste, j'aurais support toutes les
souffrances, et si c'et t insuffisant, je lui en aurais inflig, je
l'aurais isole, enferme, je lui eusse pris le peu d'argent qu'elle
avait pour que le dnuement l'empcht matriellement de faire le
voyage. Comme jadis quand je voulais aller  Balbec, ce qui me poussait
 partir c'tait le dsir d'une glise persane, d'une tempte  l'aube,
ce qui maintenant me dchirait le coeur en pensant qu'Albertine irait
peut-tre  Trieste, c'tait qu'elle y passerait la nuit de Nol avec
l'amie de Mlle Vinteuil: car l'imagination, quand elle change de nature
et se tourne en sensibilit, ne dispose pas pour cela d'un nombre plus
grand d'images simultanes. On m'aurait dit qu'elle ne se trouvait pas
en ce moment  Cherbourg ou  Trieste, qu'elle ne pourrait pas voir
Albertine, comme j'aurais pleur de douceur et de joie! Comme ma vie
et son avenir eussent chang! Et pourtant je savais bien que cette
localisation de ma jalousie tait arbitraire, que si Albertine avait ces
gots elle pouvait les assouvir avec d'autres. D'ailleurs, peut-tre
mme ces mmes jeunes filles, si elles avaient pu la voir ailleurs,
n'auraient pas tant tortur mon coeur. C'tait de Trieste, de ce
monde inconnu o je sentais que se plaisait Albertine, o taient ses
souvenirs, ses amitis, ses amours d'enfance, que s'exhalait cette
atmosphre hostile, inexplicable, comme celle qui montait jadis jusqu'
ma chambre de Combray, de la salle  manger o j'entendais causer et
rire avec les trangers, dans le bruit des fourchettes, maman qui ne
viendrait pas me dire bonsoir; comme celle qui avait rempli, pour Swann,
les maisons o Odette allait chercher en soire d'inconcevables joies.
Ce n'tait plus comme vers un pays dlicieux o la race est pensive,
les couchants dors, les carillons tristes, que je pensais maintenant 
Trieste, mais comme  une cit maudite que j'aurais voulu faire brler
sur-le-champ et supprimer du monde rel. Cette ville tait enfonce dans
mon coeur comme une pointe permanente. Laisser partir bientt Albertine
pour Cherbourg et Trieste me faisait horreur; et mme rester  Balbec.
Car maintenant que la rvlation de l'intimit de mon amie avec Mlle
Vinteuil me devenait une quasi-certitude, il me semblait que, dans tous
les moments o Albertine n'tait pas avec moi (et il y avait des jours
entiers o,  cause de sa tante, je ne pouvais pas la voir), elle tait
livre aux cousines de Bloch, peut-tre  d'autres. L'ide que ce soir
mme elle pourrait voir les cousines de Bloch me rendait fou. Aussi,
aprs qu'elle m'et dit que pendant quelques jours elle ne me quitterait
pas, je lui rpondis: Mais c'est que je voudrais partir pour Paris. Ne
partiriez-vous pas avec moi? Et ne voudriez-vous pas venir habiter un
peu avec nous  Paris? A tout prix il fallait l'empcher d'tre seule,
au moins quelques jours, la garder prs de moi pour tre sr qu'elle ne
pt voir l'amie de Mlle Vinteuil. Ce serait, en ralit, habiter seule
avec moi, car ma mre, profitant d'un voyage d'inspection qu'allait
faire mon pre, s'tait prescrit comme un devoir d'obir  une volont
de ma grand'mre qui dsirait qu'elle allt quelques jours  Combray
auprs d'une de ses soeurs. Maman n'aimait pas sa tante parce qu'elle
n'avait pas t pour grand'mre, si tendre pour elle, la soeur qu'elle
aurait d. Ainsi, devenus grands, les enfants se rappellent avec rancune
ceux qui ont t mauvais pour eux. Mais maman, devenue ma grand'mre,
elle tait incapable de rancune; la vie de sa mre tait pour elle comme
une pure et innocente enfance o elle allait puiser ces souvenirs dont
la douceur ou l'amertume rglait ses actions avec les uns et les autres.
Ma tante aurait pu fournir  maman certains dtails inestimables, mais
maintenant elle les aurait difficilement, sa tante tait tombe trs
malade (on disait d'un cancer), et elle se reprochait de ne pas tre
alle plus tt pour tenir compagnie  mon pre, n'y trouvait qu'une
raison de plus de faire ce que sa mre aurait fait et, comme elle,
allait,  l'anniversaire du pre de ma grand'mre, lequel avait t si
mauvais pre, porter sur sa tombe des fleurs que ma grand'mre
avait l'habitude d'y porter. Ainsi, auprs de la tombe qui allait
s'entr'ouvrir, ma mre voulait-elle apporter les doux entretiens que ma
tante n'tait pas venue offrir  ma grand'mre. Pendant qu'elle serait
 Combray, ma mre s'occuperait de certains travaux que ma grand'mre
avait toujours dsirs, mais si seulement ils taient excuts sous la
surveillance de sa fille. Aussi n'avaient-ils pas encore t commencs,
maman ne voulant pas, en quittant Paris avant mon pre, lui faire trop
sentir le poids d'un deuil auquel il s'associait, mais qui ne pouvait
pas l'affliger autant qu'elle. Ah! a ne serait pas possible en ce
moment, me rpondit Albertine. D'ailleurs, quel besoin avez-vous de
rentrer si vite  Paris, puisque cette dame est partie?--Parce que je
serai plus calme dans un endroit o je l'ai connue, plutt qu' Balbec
qu'elle n'a jamais vu et que j'ai pris en horreur. Albertine a-t-elle
compris plus tard que cette autre femme n'existait pas, et que si, cette
nuit-l, j'avais parfaitement voulu mourir, c'est parce qu'elle m'avait
tourdiment rvl qu'elle tait lie avec l'amie de Mlle Vinteuil?
C'est possible. Il y a des moments o cela me parat probable. En tout
cas, ce matin-l, elle crut  l'existence de cette femme. Mais vous
devriez pouser cette dame, me dit-elle, mon petit, vous seriez heureux,
et elle srement aussi serait heureuse. Je lui rpondis que l'ide
que je pourrais rendre cette femme heureuse avait, en effet, failli
me dcider; dernirement, quand j'avais fait un gros hritage qui me
permettrait de donner beaucoup de luxe, de plaisirs  ma femme, j'avais
t sur le point d'accepter le sacrifice de celle que j'aimais. Gris
par la reconnaissance que m'inspirait la gentillesse d'Albertine si
prs de la souffrance atroce qu'elle m'avait cause, de mme qu'on
promettrait volontiers une fortune au garon de caf qui vous verse un
sixime verre d'eau-de-vie, je lui dis que ma femme aurait une auto,
un yacht; qu' ce point de vue, puisque Albertine aimait tant faire de
l'auto et du yachting, il tait malheureux qu'elle ne ft pas celle
que j'aimasse; que j'eusse t le mari parfait pour elle, mais qu'on
verrait, qu'on pourrait peut-tre se voir agrablement. Malgr tout,
comme dans l'ivresse mme on se retient d'interpeller les passants, par
peur des coups, je ne commis pas l'imprudence (si c'en tait une), comme
j'aurais fait au temps de Gilberte, en lui disant que c'tait elle,
Albertine, que j'aimais. Vous voyez, j'ai failli l'pouser. Mais je
n'ai pas os le faire pourtant, je n'aurais pas voulu faire vivre une
jeune femme auprs de quelqu'un de si souffrant et de si ennuyeux.--Mais
vous tes fou, tout le monde voudrait vivre auprs de vous, regardez
comme tout le monde vous recherche. On ne parle que de vous chez Mme
Verdurin, et dans le plus grand monde aussi, on me l'a dit. Elle n'a
donc pas t gentille avec vous, cette dame, pour vous donner cette
impression de doute sur vous-mme? Je vois ce que c'est, c'est une
mchante, je la dteste, ah! si j'avais t  sa place...--Mais non,
elle est trs gentille, trop gentille. Quant aux Verdurin et au reste,
je m'en moque bien. En dehors de celle que j'aime et  laquelle, du
reste, j'ai renonc, je ne tiens qu' ma petite Albertine, il n'y a
qu'elle, en me voyant beaucoup--du moins les premiers jours, ajoutais-je
pour ne pas l'effrayer et pouvoir demander beaucoup ces jours-l--qui
pourra un peu me consoler. Je ne fis que vaguement allusion  une
possibilit de mariage, tout en disant que c'tait irralisable parce
que nos caractres ne concorderaient pas. Malgr moi, toujours poursuivi
dans ma jalousie par le souvenir des relations de Saint-Loup avec
Rachel quand du Seigneur et de Swann avec Odette, j'tais trop port 
croire que, du moment que j'aimais, je ne pouvais pas tre aim et que
l'intrt seul pouvait attacher  moi une femme. Sans doute c'tait une
folie de juger Albertine d'aprs Odette et Rachel. Mais ce n'tait pas
elle, c'tait moi; c'taient les sentiments que je pouvais inspirer que
ma jalousie me faisait trop sous-estimer. Et de ce jugement, peut-tre
erron, naquirent sans doute bien des malheurs qui allaient fondre sur
nous. Alors, vous refusez mon invitation pour Paris?--Ma tante ne
voudrait pas que je parte en ce moment. D'ailleurs, mme si plus tard
je peux, est-ce que cela n'aurait pas l'air drle que je descende ainsi
chez vous? A Paris on saura bien que je ne suis pas votre cousine.--H
bien! nous dirons que nous sommes un peu fiancs. Qu'est-ce que cela
fait, puisque vous savez que cela n'est pas vrai? Le cou d'Albertine,
qui sortait tout entier de sa chemise, tait puissant, dor,  gros
grains. Je l'embrassai aussi purement que si j'avais embrass ma mre
pour calmer un chagrin d'enfant que je croyais alors ne pouvoir jamais
arracher de mon coeur. Albertine me quitta pour aller s'habiller.
D'ailleurs son dvouement flchissait dj; tout  l'heure, elle m'avait
dit qu'elle ne me quitterait pas d'une seconde. (Et je sentais bien que
sa rsolution ne durerait pas puisque je craignais, si nous restions 
Balbec, qu'elle vt ce soir mme, sans moi, les cousines de Bloch.) Or
elle venait maintenant de me dire qu'elle voulait passer  Maineville et
qu'elle reviendrait me voir dans l'aprs-midi. Elle n'tait pas rentre
la veille au soir, il pouvait y avoir des lettres pour elle; de plus,
sa tante pouvait tre inquite. J'avais rpondu: Si ce n'est que pour
cela, on peut envoyer le lift dire  votre tante que vous tes ici
et chercher vos lettres. Et dsireuse de se montrer gentille mais
contrarie d'tre asservie, elle avait pliss le front puis, tout de
suite, trs gentiment, dit: C'est cela, et elle avait envoy le lift.
Albertine ne m'avait pas quitt depuis un moment que le lift vint
frapper lgrement. Je ne m'attendais pas  ce que, pendant que je
causais avec Albertine, il et eu le temps d'aller  Maineville et d'en
revenir. Il venait me dire qu'Albertine avait crit un mot  sa tante et
qu'elle pouvait, si je voulais, venir  Paris le jour mme. Elle avait,
du reste, eu tort de lui donner la commission de vive voix, car dj,
malgr l'heure matinale, le directeur tait au courant et, affol,
venait me demander si j'tais mcontent de quelque chose, si vraiment je
partais, si je ne pourrais pas attendre au moins quelques jours, le vent
tant aujourd'hui assez craintif ( craindre). Je ne voulais pas lui
expliquer que je voulais  tout prix qu'Albertine ne ft plus  Balbec
 l'heure o les cousines de Bloch faisaient leur promenade, surtout
Andre, qui seule et pu la protger, n'tant pas l, et que Balbec
tait comme ces endroits o un malade qui n'y respire plus est dcid,
dt-il mourir en route,  ne pas passer la nuit suivante. Du reste,
j'allais avoir  lutter contre des prires du mme genre, dans l'htel
d'abord, o Marie Gineste et Cleste Albaret avaient les yeux rouges.
Marie, du reste, faisait entendre le sanglot press d'un torrent.
Cleste, plus molle, lui recommandait le calme; mais Marie ayant murmur
les seuls vers qu'elle connt: _Ici-bas tous les lilas meurent_, Cleste
ne put se retenir et une nappe de larmes s'pandit sur sa figure couleur
de lilas; je pense, du reste, qu'elles m'oublirent ds le soir mme.
Ensuite, dans le petit chemin de fer d'intrt local, malgr toutes mes
prcautions pour ne pas tre vu, je rencontrai M. de Cambremer qui,  la
vue de mes malles, blmit, car il comptait sur moi pour le surlendemain;
il m'exaspra en voulant me persuader que mes touffements tenaient au
changement de temps et qu'octobre serait excellent pour eux, et il me
demanda si, en tout cas, je ne pourrais pas remettre mon dpart 
huitaine, expression dont la btise ne me mit peut-tre en fureur que
parce que ce qu'il me proposait me faisait mal. Et tandis qu'il me
parlait dans le wagon,  chaque station je craignais de voir apparatre,
plus terribles qu'Heribald ou Guiscard, M. de Crcy implorant d'tre
invit, ou, plus redoutable encore, Mme Verdurin tenant  m'inviter.
Mais cela ne devait arriver que dans quelques heures. Je n'en tais
pas encore l. Je n'avais  faire face qu'aux plaintes dsespres du
directeur. Je l'conduisis, car je craignais que, tout en chuchotant, il
ne fint par veiller maman. Je restai seul dans la chambre, cette mme
chambre trop haute de plafond o j'avais t si malheureux  la premire
arrive, o j'avais pens avec tant de tendresse  Mlle de Stermaria,
guett le passage d'Albertine et de ses amies comme d'oiseaux migrateurs
arrts sur la plage, o je l'avais possde avec tant d'indiffrence
quand je l'avais fait chercher par le lift, o j'avais connu la bont
de ma grand'mre, puis appris qu'elle tait morte; ces volets, au pied
desquels tombait la lumire du matin, je les avais ouverts la premire
fois pour apercevoir les premiers contreforts de la mer (ces volets
qu'Albertine me faisait fermer pour qu'on ne nous vt pas nous
embrasser). Je prenais conscience de mes propres transformations en les
confrontant  l'identit des choses. On s'habitue pourtant  elles comme
aux personnes et quand, tout d'un coup, on se rappelle la signification
diffrente qu'elles comportrent, puis, quand elles eurent perdu toute
signification, les vnements bien diffrents de ceux d'aujourd'hui
qu'elles encadrrent, la diversit des actes jous sous le mme plafond,
entre les mmes bibliothques vitres, le changement dans le coeur et
dans la vie que cette diversit implique, semblent encore accrus par la
permanence immuable du dcor, renforcs par l'unit du lieu.

Deux ou trois fois, pendant un instant, j'eus l'ide que le monde o
tait cette chambre et ces bibliothques, et dans lequel Albertine tait
si peu de chose, tait peut-tre un monde intellectuel, qui tait la
seule ralit, et mon chagrin quelque chose comme celui que donne la
lecture d'un roman et dont un fou seul pourrait faire un chagrin durable
et permanent et se prolongeant dans sa vie; qu'il suffirait peut-tre
d'un petit mouvement de ma volont pour atteindre ce monde rel, y
rentrer en dpassant ma douleur comme un cerceau de papier qu'on crve,
et ne plus me soucier davantage de ce qu'avait fait Albertine que nous
ne nous soucions des actions de l'hrone imaginaire d'un roman aprs
que nous en avons fini la lecture. Au reste, les matresses que j'ai le
plus aimes n'ont concid jamais avec mon amour pour elles. Cet amour
tait vrai, puisque je subordonnais toutes choses  les voir,  les
garder pour moi seul, puisque je sanglotais si, un soir, je les avais
attendues. Mais elles avaient plutt la proprit d'veiller cet amour,
de le porter  son paroxysme, qu'elles n'en taient l'image. Quand je
les voyais, quand je les entendais, je ne trouvais rien en elles qui
ressemblt  mon amour et pt l'expliquer. Pourtant ma seule joie tait
de les voir, ma seule anxit de les attendre. On aurait dit qu'une
vertu n'ayant aucun rapport avec elles leur avait t accessoirement
adjointe par la nature, et que cette vertu, ce pouvoir simili-lectrique
avait pour effet sur moi d'exciter mon amour, c'est--dire de diriger
toutes mes actions et de causer toutes mes souffrances. Mais de cela la
beaut, ou l'intelligence, ou la bont de ces femmes taient entirement
distinctes. Comme par un courant lectrique qui vous meut, j'ai t
secou par mes amours, je les ai vcus, je les ai sentis: jamais je n'ai
pu arriver  les voir ou  les penser. J'incline mme  croire que dans
ces amours (je mets de ct le plaisir physique, qui les accompagne
d'ailleurs habituellement, mais ne suffit pas  les constituer), sous
l'apparence de la femme, c'est  ces forces invisibles dont elle est
accessoirement accompagne que nous nous adressons comme  d'obscures
divinits. C'est elles dont la bienveillance nous est ncessaire, dont
nous recherchons le contact sans y trouver de plaisir positif. Avec ces
desses, la femme, durant le rendez-vous, nous met en rapport et ne fait
gure plus. Nous avons, comme des offrandes, promis des bijoux, des
voyages, prononc des formules qui signifient que nous adorons et des
formules contraires qui signifient que nous sommes indiffrents. Nous
avons dispos de tout notre pouvoir pour obtenir un nouveau rendez-vous,
mais qui soit accord sans ennui. Or, est-ce pour la femme elle-mme, si
elle n'tait pas complte de ces forces occultes, que nous prendrions
tant de peine, alors que, quand elle est partie, nous ne saurions dire
comment elle tait habille et que nous nous apercevons que nous ne
l'avons mme pas regarde?

Comme la vue est un sens trompeur, un corps humain, mme aim, comme
tait celui d'Albertine, nous semble,  quelques mtres,  quelques
centimtres, distant de nous. Et l'me qui est  lui de mme. Seulement,
que quelque chose change violemment la place de cette me par rapport 
nous, nous montre qu'elle aime d'autres tres et pas nous, alors, aux
battements de notre coeur disloqu, nous sentons que c'est, non pas 
quelques pas de nous, mais en nous, qu'tait la crature chrie. En
nous, dans des rgions plus ou moins superficielles. Mais les mots:
Cette amie, c'est Mlle Vinteuil avaient t le Ssame, que j'eusse t
incapable de trouver moi-mme, qui avait fait entrer Albertine dans la
profondeur de mon coeur dchir. Et la porte qui s'tait referme sur
elle, j'aurais pu chercher pendant cent ans sans savoir comment on
pourrait la rouvrir.

Ces mots, j'avais cess de les entendre un instant pendant qu'Albertine
tait auprs de moi tout  l'heure. En l'embrassant comme j'embrassais
ma mre,  Combray, pour calmer mon angoisse, je croyais presque 
l'innocence d'Albertine ou, du moins, je ne pensais pas avec continuit
 la dcouverte que j'avais faite de son vice. Mais maintenant que
j'tais seul, les mots retentissaient  nouveau, comme ces bruits
intrieurs de l'oreille qu'on entend ds que quelqu'un cesse de vous
parler. Son vice maintenant ne faisait pas de doute pour moi. La lumire
du soleil qui allait se lever, en modifiant les choses autour de moi, me
fit prendre  nouveau, comme en me dplaant un instant par rapport 
elle, conscience plus cruelle encore de ma souffrance. Je n'avais jamais
vu commencer une matine si belle ni si douloureuse. En pensant  tous
les paysages indiffrents qui allaient s'illuminer et qui, la veille
encore, ne m'eussent rempli que du dsir de les visiter, je ne pus
retenir un sanglot quand, dans un geste d'offertoire mcaniquement
accompli et qui me parut symboliser le sanglant sacrifice que j'allais
avoir  faire de toute joie, chaque matin, jusqu' la fin de ma vie,
renouvellement, solennellement clbr  chaque aurore, de mon chagrin
quotidien et du sang de ma plaie, l'oeuf d'or du soleil, comme propuls
par la rupture d'quilibre qu'amnerait au moment de la coagulation un
changement de densit, barbel de flammes comme dans les tableaux, creva
d'un bond le rideau derrire lequel on le sentait depuis un moment
frmissant et prt  entrer en scne et  s'lancer, et dont il effaa
sous des flots de lumire la pourpre mystrieuse et fige. Je m'entendis
moi-mme pleurer. Mais  ce moment, contre toute attente, la porte
s'ouvrit et, le coeur battant, il me sembla voir ma grand'mre devant
moi, comme en une de ces apparitions que j'avais dj eues, mais
seulement en dormant. Tout cela n'tait-il donc qu'un rve? Hlas,
j'tais bien veill. Tu trouves que je ressemble  ta pauvre
grand'mre, me dit maman--car c'tait elle--avec douceur, comme pour
calmer mon effroi, avouant, du reste, cette ressemblance, avec un beau
sourire de fiert modeste qui n'avait jamais connu la coquetterie. Ses
cheveux en dsordre, o les mches grises n'taient point caches et
serpentaient autour de ses yeux inquiets, de ses joues vieillies, la
robe de chambre mme de ma grand'mre qu'elle portait, tout m'avait,
pendant une seconde, empch de la reconnatre et fait hsiter si je
dormais ou si ma grand'mre tait ressuscite. Depuis longtemps dj ma
mre ressemblait  ma grand'mre bien plus qu' la jeune et rieuse maman
qu'avait connue mon enfance. Mais je n'y avais plus song. Ainsi, quand
on est rest longtemps  lire, distrait, on ne s'est pas aperu que
passait l'heure, et tout d'un coup on voit autour de soi le soleil,
qu'il y avait la veille  la mme heure, veiller autour de lui les
mmes harmonies, les mmes correspondances qui prparent le couchant. Ce
fut en souriant que ma mre me signala  moi-mme mon erreur, car il lui
tait doux d'avoir avec sa mre une telle ressemblance. Je suis venue,
me dit ma mre, parce qu'en dormant il me semblait entendre quelqu'un
qui pleurait. Cela m'a rveille. Mais comment se fait-il que tu ne sois
pas couch? Et tu as les yeux pleins de larmes. Qu'y a-t-il? Je pris
sa tte dans mes bras: Maman, voil, j'ai peur que tu me croies bien
changeant. Mais d'abord, hier je ne t'ai pas parl trs gentiment
d'Albertine; ce que je t'ai dit tait injuste.--Mais qu'est-ce que cela
peut faire? me dit ma mre, et, apercevant le soleil levant, elle
sourit tristement en pensant  sa mre, et pour que je ne perdisse
pas le fruit d'un spectacle que ma grand'mre regrettait que je ne
contemplasse jamais, elle me montra la fentre. Mais derrire la plage
de Balbec, la mer, le lever du soleil, que maman me montrait, je voyais,
avec des mouvements de dsespoir qui ne lui chappaient pas, la chambre
de Montjouvain o Albertine, rose, pelotonne comme une grosse chatte,
le nez mutin, avait pris la place de l'amie de Mlle Vinteuil et disait
avec des clats de son rire voluptueux: Eh bien! si on nous voit, ce
n'en sera que meilleur. Moi! je n'oserais pas cracher sur ce vieux
singe? C'est cette scne que je voyais derrire celle qui s'tendait
dans la fentre et qui n'tait sur l'autre qu'un voile morne, superpos
comme un reflet. Elle semblait elle-mme, en effet, presque irrelle,
comme une vue peinte. En face de nous,  la saillie de la falaise de
Parville, le petit bois o nous avions jou au furet inclinait en pente
jusqu' la mer, sous le vernis encore tout dor de l'eau, le tableau
de ses feuillages, comme  l'heure o souvent,  la fin du jour, quand
j'tais all y faire une sieste avec Albertine, nous nous tions levs
en voyant le soleil descendre. Dans le dsordre des brouillards de
la nuit qui tranaient encore en loques roses et bleues sur les eaux
encombres des dbris de nacre de l'aurore, des bateaux passaient en
souriant  la lumire oblique qui jaunissait leur voile et la pointe
de leur beaupr comme quand ils rentrent le soir: scne imaginaire,
grelottante et dserte, pure vocation du couchant, qui ne reposait pas,
comme le soir, sur la suite des heures du jour que j'avais l'habitude
de voir le prcder, dlie, interpole, plus inconsistante encore que
l'image horrible de Montjouvain qu'elle ne parvenait pas  annuler, 
couvrir,  cacher--potique et vaine image du souvenir et du songe.
Mais voyons, me dit ma mre, tu ne m'as dit aucun mal d'elle, tu m'as
dit qu'elle t'ennuyait un peu, que tu tais content d'avoir renonc 
l'ide de l'pouser. Ce n'est pas une raison pour pleurer comme cela.
Pense que ta maman part aujourd'hui et va tre dsole de laisser son
grand loup dans cet tat-l. D'autant plus, pauvre petit, que je n'ai
gure le temps de te consoler. Car mes affaires ont beau tre prtes, on
n'a pas trop de temps un jour de dpart.--Ce n'est pas cela. Et alors,
calculant l'avenir, pesant bien ma volont, comprenant qu'une telle
tendresse d'Albertine pour l'amie de Mlle Vinteuil, et pendant si
longtemps, n'avait pu tre innocente, qu'Albertine avait t initie,
et, autant que tous ses gestes me le montraient, tait d'ailleurs ne
avec la prdisposition du vice que mes inquitudes n'avaient que trop
de fois pressenti, auquel elle n'avait jamais d cesser de se livrer
(auquel elle se livrait peut-tre en ce moment, profitant d'un instant
o je n'tais pas l), je dis  ma mre, sachant la peine que je lui
faisais, qu'elle ne me montra pas et qui se trahit seulement chez elle
par cet air de srieuse proccupation qu'elle avait quand elle comparait
la gravit de me faire du chagrin ou de me faire du mal, cet air qu'elle
avait eu  Combray pour la premire fois quand elle s'tait rsigne
 passer la nuit auprs de moi, cet air qui en ce moment ressemblait
extraordinairement  celui de ma grand'mre me permettant de boire
du cognac, je dis  ma mre: Je sais la peine que je vais te faire.
D'abord, au lieu de rester ici comme tu le voulais, je vais partir en
mme temps que toi. Mais cela n'est encore rien. Je me porte mal ici,
j'aime mieux rentrer. Mais coute-moi, n'aie pas trop de chagrin. Voici.
Je me suis tromp, je t'ai trompe de bonne foi hier, j'ai rflchi
toute la nuit. Il faut absolument, et dcidons-le tout de suite, parce
que je me rends bien compte maintenant, parce que je ne changerai plus,
et que je ne pourrais pas vivre sans cela, il faut absolument que
j'pouse Albertine.







End of Project Gutenberg's Sodome et Gomorrhe--Volume 2, by Marcel Proust

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SODOME ET GOMORRHE--VOLUME 2 ***

***** This file should be named 15075-8.txt or 15075-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.net/1/5/0/7/15075/

Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed
Proofreading Team. From images generously made available by gallica
(Bibliothque nationale de France)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.net/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
