The Project Gutenberg EBook of Un billet de loterie, by Jules Verne

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Title: Un billet de loterie

Author: Jules Verne

Release Date: February 28, 2005 [EBook #15203]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN BILLET DE LOTERIE ***




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Jules Verne



UN BILLET DE LOTERIE

(Le numro 9672)



(1886)



Table des matires

I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX




I

-- Quelle heure est-il? demanda dame Hansen, aprs avoir secou
les cendres de sa pipe, dont les dernires bouffes se perdirent
entre les poutres colories du plafond.

-- Huit heures, ma mre, rpondit Hulda.

-- Il n'est pas probable qu'il nous arrive des voyageurs pendant
la nuit; le temps est trop mauvais.

-- Je ne pense pas qu'il vienne personne. En tout cas, les
chambres sont prtes, et j'entendrai bien si l'on appelle du
dehors.

-- Ton frre n'est pas revenu?

-- Pas encore.

-- N'a-t-il pas dit qu'il rentrerait aujourd'hui?

-- Non, ma mre. Jol est all conduire un voyageur au lac Tinn,
et, comme il est parti trs tard, je ne crois pas qu'il puisse,
avant demain, revenir  Dal.

-- Il couchera donc  Moel?

-- Oui, sans doute,  moins qu'il n'aille  Bamble faire visite au
fermier Helmbo...

-- Et  sa fille?

-- Oui, Siegfrid, ma meilleure amie, et que j'aime comme une
soeur! rpondit en souriant la jeune fille.

-- Eh bien, ferme la porte, Hulda, et allons dormir...

-- Vous n'tes pas souffrante, ma mre?

-- Non, mais demain je compte me lever de bonne heure. Il faut que
j'aille  Moel...

--  quel propos?

-- Eh! ne faut-il pas s'occuper de renouveler nos provisions pour
la saison qui va venir?

-- Le messager de Christiania est donc arriv  Moel avec sa
voiture de vins et de comestibles?

-- Oui, Hulda, cet aprs-midi, rpondit dame Hansen. Lengling, le
contrematre de la scierie, l'a rencontr et m'a prvenue en
passant. De nos conserves en jambon et en saumon fum, il ne reste
plus grand-chose, et je ne veux pas risquer d'tre prise au
dpourvu. D'un jour  l'autre, surtout si le temps redevient
meilleur, les touristes peuvent commencer leurs excursions dans le
Telemark. Il faut que notre auberge soit en tat de les recevoir
et qu'ils y trouvent tout ce dont ils peuvent avoir besoin pendant
leur sjour. Sais-tu bien, Hulda, que nous voici dj au 15 avril?

-- Au 15 avril! murmura la jeune fille.

-- Donc, demain, reprit dame Hansen, je m'occuperai de tout cela.
En deux heures, j'aurai fait nos achats que le messager apportera
ici, et je reviendrai avec Jol dans sa kariol.

-- Ma mre, au cas o vous rencontreriez le courrier, n'oubliez
pas de demander s'il y a quelque lettre pour nous...

-- Et surtout pour toi! C'est bien possible, puisque la dernire
lettre de Ole a dj un mois de date.

-- Oui! un mois!... un grand mois!

-- Ne te fais pas de peine, Hulda! Ce retard n'a rien qui puisse
nous tonner. D'ailleurs, si le courrier de Moel n'a rien apport,
ce qui n'est pas venu par Christiania ne peut-il venir par Bergen?

-- Sans doute, ma mre, rpondit Hulda; mais que voulez-vous? Si
j'ai le coeur gros, c'est qu'il y a loin d'ici aux pcheries du
New Found Land! Toute une mer  traverser, et lorsque la saison
est mauvaise encore! Voil prs d'un an que mon pauvre Ole est
parti, et qui pourrait dire quand il viendra nous revoir  Dal?...

-- Et si nous y serons  son retour! murmura dame Hansen, mais si
bas, que sa fille ne put l'entendre.

Hulda alla fermer la porte de l'auberge, qui s'ouvrait sur le
chemin du Vestfjorddal. Elle ne prit mme pas le soin de donner un
tour de cl  la serrure. En cet hospitalier pays de Norvge, ces
prcautions ne sont pas ncessaires. Il convient, aussi, que tout
voyageur puisse entrer, de jour, comme de nuit, dans la maison des
gaards et des soeters, sans qu'il soit besoin de lui ouvrir.

Aucune visite de rdeurs ou de malfaiteurs n'est  craindre, ni
dans les bailliages ni dans les hameaux les plus reculs de la
province. Aucune tentative criminelle contre les biens ou les
personnes n'a jamais troubl la scurit de ses habitants.

La mre et la fille occupaient deux chambres du premier tage sur
le devant de l'auberge -- deux chambres fraches et propres,
d'ameublement modeste, il est vrai, mais dont la tenue indiquait
les soins d'une bonne mnagre. Au-dessus, sous la couverture,
dbordant comme un toit de chalet, se trouvait la chambre de Jol,
claire par une fentre, encadre d'un dcoupage en sapin
amenuis avec got. De l, le regard, aprs avoir parcouru un
grandiose horizon de montagnes, pouvait descendre jusqu'au fond de
l'troite valle, o mugissait le Maan, moiti torrent, moiti
rivire. Un escalier de bois,  consoles trapues,  marches
miroitantes, montait de la grande salle du rez-de-chausse aux
tages suprieurs. Rien de plus attrayant que l'aspect de cette
maison, o le voyageur trouvait un confort bien rare dans les
auberges de Norvge.

Hulda et sa mre habitaient donc le premier tage. C'est l que de
bonne heure elles se retiraient toutes deux, quand elles taient
seules. Dj dame Hansen, s'clairant d'un chandelier de verre
multicolore, avait gravi les premires marches de l'escalier,
lorsqu'elle s'arrta.

On frappait  la porte. Une voix se faisait entendre:

-- Eh! dame Hansen! dame Hansen! Dame Hansen redescendit.

-- Qui peut venir si tard? dit-elle.

-- Est-ce qu'il serait arriv quelque accident  Jol? rpondit
vivement Hulda. Aussitt, elle revint vers la porte.

Il y avait l un jeune gars, un de ces gamins qui font le mtier
de skydskarl, lequel consiste  s'accrocher  l'arrire des
kariols et  ramener le cheval au relais, quand l'tape est finie.
Celui-ci tait venu  pied et se tenait debout sur le seuil.

-- Eh! que veux-tu  cette heure? dit Hulda.

-- D'abord vous souhaiter le bonsoir, rpondit le jeune gars.

-- C'est tout?

-- Non! ce n'est pas tout, mais ne faut-il pas toujours commencer
par tre poli?

-- Tu as raison! Enfin, qui t'envoie?

-- Je viens de la part de votre frre Jol.

-- Jol?... Et pourquoi? rpliqua dame Hansen. Elle s'avana vers
la porte, de ce pas lent et mesur qui caractrise la marche des
habitants de la Norvge. Qu'il y ait du vif-argent dans les veines
de leur sol, soit! mais dans les veines de leur corps, peu ou
point.

Cependant cette rponse avait videmment caus quelque motion 
la mre, car elle se hta de dire:

-- Il n'est rien arriv  mon fils?

-- Si!... Il est arriv une lettre que le courrier de Christiania
avait apporte de Drammen...

-- Une lettre qui vient de Drammen? dit vivement dame Hansen en
baissant la voix.

-- Je ne sais pas, rpondit le jeune gars. Tout ce que je sais,
c'est que Jol ne peut revenir avant demain et qu'il m'a envoy
ici pour vous apporter cette lettre.

-- C'est donc press?

-- Il parat.

-- Donne, dit dame Hansen, d'un ton qui dnotait une assez vive
inquitude.

-- La voici, bien propre et pas chiffonne. Seulement cette lettre
n'est pas pour vous. Dame Hansen sembla respirer plus  l'aise.

-- Et pour qui? demanda-t-elle.

-- Pour votre fille.

-- Pour moi! dit Hulda. C'est une lettre de Ole, j'en suis sre,
une lettre qui sera venue par Christiania! Mon frre n'aura pas
voulu me la faire attendre!

Hulda avait pris la lettre, et, aprs s'tre claire du
chandelier, qui avait t dpos sur la table, elle regardait
l'adresse.

-- Oui!... C'est de lui!... C'est bien de lui!... Puisse-t-il
m'annoncer que le _Viken _va revenir! Pendant ce temps, dame
Hansen disait au jeune gars:

-- Tu n'entres pas?

-- Une minute alors! Il faut que je retourne ce soir  la maison,
parce que je suis retenu demain matin pour une kariol.

-- Eh bien, je te charge de dire  Jol que je compte aller le
rejoindre. Qu'il m'attende donc.

-- Demain soir?

-- Non, dans la matine. Qu'il ne quitte pas Moel sans m'avoir
vue. Nous reviendrons ensemble  Dal.

-- C'est convenu, dame Hansen.

-- Allons, une goutte de brandevin?

-- Avec plaisir! Le jeune gars s'tait approch de la table, et
dame Hansen lui avait prsent un peu de cette rconfortante
eau-de-vie, toute-puissante contre les brumes du soir. Il n'en
laissa pas une goutte au fond de la petite tasse. Puis:

-- _God aften! _dit-il.

-- _God aften, _mon garon!

C'est le bonsoir norvgien. Il fut simplement chang. Pas mme
une inclination de tte. Et le jeune gars partit, sans s'inquiter
de la longue trotte qu'il avait  faire. Ses pas se furent bientt
perdus sous les arbres du sentier qui ctoie la torrentueuse
rivire.

Cependant Hulda regardait toujours la lettre de Ole et ne se
htait pas de l'ouvrir. Qu'on y songe! Cette frle enveloppe de
papier avait d traverser tout l'Ocan pour arriver jusqu' elle,
toute cette grande mer o se perdent les rivires de la Norvge
occidentale. Elle en examinait les diffrents timbres. Mise  la
poste le 15 mars, cette lettre n'arrivait  Dal que le 15 avril.
Comment, il y avait un mois dj que Ole l'avait crite! Que
d'vnements avaient pu se produire pendant ce mois, sur ces
parages du New Found Land -- nom que les Anglais donnent  l'le
de Terre-Neuve! N'tait-ce pas encore la priode de l'hiver,
l'poque dangereuse des quinoxes? Ces lieux de pche ne sont-ils
pas les plus mauvais du monde, avec les formidables coups de vent
que le ple leur envoie  travers les plaines du Nord-Amrique?
Mtier pnible et prilleux, ce mtier de pcheur, qui tait celui
de Ole! Et s'il le faisait, n'tait-ce point pour lui en rapporter
les bnfices,  elle, sa fiance, qu'il devait pouser au retour!
Pauvre Ole! Que disait-il dans cette lettre? Sans doute, qu'il
aimait toujours Hulda, comme Hulda l'aimerait toujours, que leurs
penses se confondaient, malgr la distance, et qu'il voudrait
tre au jour de son arrive  Dal!

Oui! il devait dire tout cela, Hulda en tait sre. Mais, peut-tre
ajoutait-il que son retour tait proche, que cette campagne
de pche, qui entrane les marins de Bergen si loin de leur terre
natale, allait prendre fin! Peut-tre Ole lui apprenait-il que le
_Viken _achevait d'arrimer sa cargaison, qu'il se prparait 
appareiller, que les derniers jours d'avril ne s'couleraient pas
sans que tous deux fussent runis en cette heureuse maison du
Vestfjorddal? Peut-tre l'assurait-il, enfin, que l'on pouvait
dj fixer le jour o le pasteur viendrait de Moel pour les unir
dans la modeste chapelle de bois dont le clocher mergeait d'un
pais massif d'arbres,  quelques centaines de pas de l'auberge de
dame Hansen?

Pour le savoir, il suffisait simplement de briser le cachet de
l'enveloppe, d'en tirer la lettre de Ole, de la lire, mme 
travers les larmes de douleur ou de joie que son contenu pourrait
amener dans les yeux de Hulda. Et, sans doute, plus d'une
impatiente fille du Midi, une fille de la Dalcarlie, du Danemark
ou de la Hollande, et dj su ce que la jeune Norvgienne ne
savait pas encore! Mais Hulda rvait, et les rves ne se terminent
que lorsqu'il plat  Dieu de les finir. Et que de fois on les
regrette, tant la ralit est dcevante!

-- Ma fille, dit alors dame Hansen, cette lettre que ton frre t'a
envoye, c'est bien une lettre de Ole?

-- Oui! j'ai reconnu son criture!

-- Eh bien, veux-tu donc remettre  demain pour la lire? Hulda
regarda une dernire fois l'enveloppe. Puis, aprs l'avoir
dcachete sans trop de hte, elle en retira une lettre
soigneusement calligraphie et lut ce qui suit:

Saint-Pierre-Miquelon, 17 mars 1882.

Chre Hulda,

Tu apprendras avec plaisir que nos oprations de pche ont
prospr et qu'elles seront acheves dans quelques jours.

Oui! Nous touchons  la fin de la campagne! Aprs un an d'absence,
combien je serai heureux de revenir  Dal, et d'y retrouver la
seule famille qui me reste et qui est la tienne.

Mes parts de bnfice sont belles. Ce sera pour notre entre en
mnage. Messieurs Help frres, Fils de l'An, nos armateurs de
Bergen, sont aviss que le _Viken _sera probablement de retour du
15 au 20 mai. Tu peux donc t'attendre  me voir  cette poque,
c'est--dire, au plus, dans quelques semaines.

Chre Hulda, je compte te trouver encore plus jolie qu' mon
dpart, et, comme ta mre, en bonne sant. En bonne sant aussi,
ce hardi et brave camarade, mon cousin Jol, ton frre, qui ne
demande pas mieux que de devenir le mien.

Au reu de la prsente, fais bien toutes mes amitis  dame
Hansen, que je vois d'ici, au fond de son fauteuil de bois, prs
du vieux pole, dans la grande salle. Rpte-lui que je l'aime
deux fois, d'abord parce qu'elle est ta mre, et ensuite parce
qu'elle est ma tante.

Surtout ne vous drangez pas pour venir au-devant de moi 
Bergen. Il serait possible que le _Viken _ft signal plus tt que
je le marque. Quoi qu'il en soit, vingt-quatre heures aprs mon
dbarquement, chre Hulda, tu peux compter que je serai  Dal.
Mais ne va pas tre trop surprise si j'arrive en avance.

Nous avons t rudement secous par les gros temps pendant cet
hiver, le plus mauvais que nos marins aient jamais pass. Par
bonheur, la morue du grand banc a donn avec abondance. Le _Viken
_en rapporte prs de cinq mille quintaux, livrables  Bergen, dj
vendus par les soins de Messieurs Help frres, Fils de l'An.
Enfin, ce qui doit intresser la famille, c'est que nous avons
russi, et les profits seront bons pour moi qui, maintenant, suis
 part entire.

D'ailleurs, si ce n'est pas la fortune que je rapporte au logis,
j'ai comme une ide, ou plutt j'ai comme un pressentiment qu'elle
doit m'attendre au retour! Oui! la fortune... sans compter le
bonheur! Comment?... Cela, c'est mon secret, chre Hulda, et tu me
pardonneras d'avoir un secret pour toi.

C'est le seul! D'ailleurs, je te le dirai... Quand? Eh bien, ds
que le moment sera venu -- avant notre mariage, s'il tait recul
par quelque retard imprvu -- aprs, si je reviens  l'poque
dite, et si, dans la semaine qui suivra mon retour  Dal, tu es
devenue ma femme, comme je le dsire tant!

Je t'embrasse, chre Hulda. Je te charge d'embrasser pour moi
dame Hansen et mon cousin Jol. J'embrasse encore ton front,
auquel la couronne rayonnante des maries du Telemark mettra comme
un nimbe de sainte. Une dernire fois, adieu, chre Hulda, adieu!

Ton fianc,

Ole Kamp.


II

Dal -- quelques maisons seulement, les unes le long d'une route
qui n'est  vrai dire qu'un sentier, les autres parses sur les
croupes voisines. Elles tournent la face  l'troite valle du
Vestfjorddal, le dos au cadre des collines du nord, au pied
desquelles coule le Maan. L'ensemble de ces constructions
formerait un des gaards trs communs dans le pays, s'il tait sous
la direction d'un seul propritaire de cultures ou d'un fermier 
gages. Mais il a droit, si ce n'est au nom de bourg, du moins 
celui de hameau. Une petite chapelle, difie en 1855, dont le
chevet est perc de deux troites fentres  vitraux, dresse non
loin,  travers le fouillis des arbres, son clocher  quatre pans
-- le tout en bois.  et l, au-dessus des rios qui courent  la
rivire, sont jets quelques ponceaux, charpents en losange, dont
l'entrecroisement est rempli de pierres moussues. Plus loin se
font entendre les grincements d'une ou deux scieries
rudimentaires, actionnes par les torrents, avec une roue pour
manoeuvrer la scie, et une roue pour mouvoir la poutre ou le
madrier.  courte distance, chapelle, scieries, maisons, cabanes,
tout semble baign dans une molle vapeur de verdure, sombre avec
les sapins, glauque avec les bouleaux, que dessinent les arbres,
isols ou groups, depuis les berges sinueuses du Maan jusqu' la
crte des hautes montagnes du Telemark.

Tel est ce hameau de Dal, frais et riant, avec ses habitations
pittoresques, extrieurement peintes, celles-ci de couleurs
tendres -- vert naissant ou rose clair -- celles-l enlumines de
couleurs violentes, jaune clatant ou sang-de-boeuf. Leurs toits
d'corces de bouleau, empltrs d'un gazon verdoyant que l'on
fauche  l'automne, sont coiffs de fleurs naturelles. Tout cela
est dlicieux et appartient au plus charmant pays du monde. Pour
tout dire, Dal est dans le Telemark, le Telemark est en Norvge,
et la Norvge, c'est la Suisse avec plusieurs milliers de fiords
qui permettent  la mer de gronder au pied de ses montagnes.

Le Telemark est compris dans cette portion renfle de l'norme
cornue que figure la Norvge entre Bergen et Christiania. Ce
bailliage -- une dpendance de la prfecture de Batsberg -- a des
montagnes et des glaciers comme la Suisse, mais ce n'est pas la
Suisse. Il a des chutes grandioses comme le Nord-Amrique, mais ce
n'est pas l'Amrique. Il a des paysages avec des maisons peintes
et des processions d'habitants, vtus de costumes d'un autre ge,
comme certains bourgs de la Hollande, mais ce n'est pas la
Hollande. Le Telemark, c'est mieux que tout cela, c'est le
Telemark, contre peut-tre unique au monde par les beauts
naturelles qu'elle renferme. L'auteur a eu le plaisir de le
visiter. Il l'a parcouru en kariol avec des chevaux pris aux
relais de poste -- quand il s'en trouvait. Il en a rapport une
impression de charme et de posie, si vivace encore dans son
souvenir, qu'il voudrait pouvoir en imprgner ce simple rcit.

 l'poque o se passe cette histoire -- en 1862 -- la Norvge
n'tait pas encore sillonne par le chemin de fer qui permet
actuellement d'aller de Stockholm  Drontheim par Christiania.
Maintenant un immense lien de rails est tendu  travers ces deux
pays scandinaves, peu enclins  vivre d'une vie commune. Mais,
enferm dans les wagons de ce chemin de fer, si le voyageur va
plus vite qu'en kariol, il ne voit plus rien de l'originalit des
routes d'autrefois. Il perd la traverse de la Sude mridionale
par le curieux canal de Gotha, dont les steam-boats, s'levant
d'cluse en cluse, grimpent  trois cents pieds de hauteur.
Enfin, il ne s'arrte ni aux chutes de Trolletann, ni  Drammen,
ni  Kongsberg, ni devant toutes les merveilles du Telemark.

 cette poque, le railway n'tait qu'en projet. Quelque vingt ans
devaient s'couler encore avant qu'on pt traverser le royaume
scandinave d'un littoral  l'autre -- en quarante heures -- et
aller jusqu'au cap Nord, avec billets d'aller et retour pour le
Spitzberg.

Or, prcisment, Dal tait alors -- et qu'il le soit longtemps! --
ce point central qui attirait les touristes trangers ou
indignes, ces derniers, pour la plupart, tudiants de
Christiania. De l, ils peuvent se disperser sur toute la rgion
du Telemark et du Hardanger, remonter la valle du Vestfjorddal
entre le lac Mjs et le lac Tinn, se rendre aux merveilleuses
cataractes du Rjukan. Sans doute, il n'y a qu'une seule auberge
dans ce hameau; mais c'est bien la plus attrayante, la plus
confortable que l'on puisse dsirer, la plus importante aussi,
puisqu'elle met quatre chambres  la disposition des voyageurs. En
un mot, c'est l'auberge de dame Hansen.

Quelques bancs entourent la base de ses parois roses, isoles du
sol par une solide fondation de granit. Les poutres et les
planches de sapin de ses murs ont acquis avec le temps une duret
telle que l'acier d'une hache s'y mousserait. Entre ces poutres,
 peine quarries, disposes horizontalement les unes sur les
autres, un rejointoiement de mousses, mlanges de terre glaise,
forme des bourrelets tanches qui empchent mme les plus
violentes pluies d'hiver d'y pntrer. Au-dessus des chambres, le
plafond chevronn est peint de tons rouges et noirs, contrastant
avec les couleurs plus douces et plus rjouissantes des lambris.
En un coin de la grande salle, le pole circulaire envoie son
tuyau se perdre dans la chemine du fourneau de la cuisine.

Ici, la bote  horloge promne sur un large cadran d'mail ses
aiguilles ouvrages et pique, de seconde en seconde, un tic-tac
sonore. L s'arrondit le vieux secrtaire  moulures brunes, prs
d'un trpied massif, peint en fer. Sur une planchette se dresse le
chandelier en terre cuite, qui devient candlabre  trois branches
quand on le retourne. Les plus beaux meubles de la maison ornent
cette salle; la table en racine de bouleau,  pieds renfls, le
coffre-bahut,  fermoirs historis, o sont ranges les belles
toilettes des ftes et dimanches, le grand fauteuil dur comme une
stalle d'glise, les chaises de bois peinturlur, le rouet
rustique, agrment de tons verts qui tranchent vivement sur la
jupe rouge des fileuses. Puis, de del, le pot pour conserver le
beurre, le rouleau qui sert  le comprimer, la bote  tabac et la
rpe en os sculpt. Enfin, au-dessus de la porte, ouverte sur la
cuisine, un large dressoir tale ses ranges d'ustensiles de
cuivre et d'tain, des plats et des assiettes,  mail vif, en
faence et en bois, la petite meule  aiguiser,  demi plonge
dans son colimaon verni, le coquetier antique et solennel qui
pourrait servir de calice; et quelles parois amusantes, tendues en
tapisseries de linge, reprsentant des sujets de la Bible,
enlumines de toutes les couleurs de l'imagerie d'pinal! Quant
aux chambres des voyageurs, pour tre plus simples, elles n'en
sont pas moins confortables avec leurs quelques meubles d'une
propret engageante, leurs rideaux de frache verdure qui pendent
de la crte du toit gazonn, leur large lit  draps blancs, en
frais tissu d'akloede, et leurs lambris qui portent des versets
de l'Ancien Testament, crits en jaune sur fond rouge.

Il ne faut point oublier que les planchers de la grande salle,
comme ceux des chambres du rez-de-chausse et du premier tage,
sont sems de petites branches de bouleau, de sapin, de genvrier,
dont les feuilles emplissent la maison de leur vivifiante odeur.

Pourrait-on imaginer une plus charmante posada en Italie, une plus
allchante fonda en Espagne? Non! Et le flot de touristes anglais
n'en avait pas encore fait lever les prix, comme en Suisse -- du
moins  cette poque.  Dal, ce n'est pas la livre sterling, le
pound d'or, dont la bourse du voyageur est bientt veuve, c'est le
species d'argent qui vaut un peu plus de cinq francs, ce sont ses
subdivisions, le mark d'une valeur d'un franc, et le skilling de
cuivre, qu'il faut bien se garder de confondre avec le shilling
britannique, car il n'quivaut qu' un sou de France. Ce n'est pas
non plus la prtentieuse bank-note dont le touriste vient faire
usage et abus au Telemark. C'est le billet d'un species qui est
blanc, celui de cinq qui est bleu, celui de dix qui est jaune,
celui de cinquante qui est vert, celui de cent qui est rouge. Deux
de plus, et l'on ferait toutes les couleurs de l'arc-en-ciel!

Puis -- ce qui n'est point  ddaigner dans cette hospitalire
maison -- la nourriture y est bonne, chose rare dans la plupart
des auberges de la rgion. En effet, le Telemark ne justifie que
trop son surnom de Pays du lait caill. Au fond de ces trous de
Tiness, de Lisths, de Tinoset, de bien d'autres, jamais de pain,
ou si mauvais qu'il vaut mieux s'en passer. Rien qu'une galette
d'avoine, le flatbrd, sec, noirtre, dur comme du carton, ou
tout simplement un gteau grossier, fait avec la substance
intermdiaire de l'corce de bouleau, mlange de lichens ou de
hachures de paille. Rarement des oeufs,  moins que les poules
n'aient pondu huit jours avant. Mais,  profusion, de la bire
infrieure, du lait caill, doux ou sur, et quelquefois un peu de
caf, si pais qu'il ressemble plutt  de la suie distille
qu'aux produits de Moka, de Bourbon ou de Rio Nunez.

Chez dame Hansen, au contraire, la cave et l'office sont
convenablement garnies. Que faut-il de plus aux touristes mme
exigeants? Saumon cuit, sal ou fum, hores, saumons des lacs
qui n'ont jamais connu les eaux amres, poissons des cours d'eau
du Telemark, volailles ni trop dures ni trop maigres, oeufs 
toutes sauces, fines galettes de seigle et d'orge, fruits, et plus
particulirement des fraises, pain bis, mais d'excellente qualit,
bire et vieilles bouteilles de ce vin de Saint-Julien qui propage
jusqu'en ces contres lointaines la renomme des crus de France.

Aussi, rputation faite, dans tous les pays du nord de l'Europe,
pour l'auberge de Dal.

On peut le voir, d'ailleurs, en feuilletant le livre aux feuilles
jauntres sur lesquelles les voyageurs signent volontiers de leur
nom quelque compliment  l'adresse de dame Hansen. Pour la
plupart, ce sont des Sudois, des Norvgiens, venus de tous les
points de la Scandinavie.

Cependant, les Anglais y sont en grand nombre, et l'un d'eux, pour
avoir attendu une heure que le sommet du Gousta se dgaget de ses
vapeurs matinales, a britanniquement crit sur une des pages:

_Patientia omnia vincit._

Il y a galement quelques Franais, dont l'un, qu'il vaut mieux ne
pas nommer, s'est permis d'crire:

Nous n'avons qu' nous louer de la rception qu'on nous a fait
dans cette auberge!

Peu importe la faute grammaticale, aprs tout! Si la phrase est
plus reconnaissante que franaise, elle n'en rend pas moins
hommage  dame Hansen et  sa fille, la charmante Hulda du
Vestfjorddal.


III

Sans tre trop vers dans la science ethnographique, on peut
croire, avec plusieurs savants, qu'il existe une certaine parent
entre les hautes familles de l'aristocratie anglaise et les
anciennes familles du royaume scandinave. On en trouve de
nombreuses preuves dans ces noms d'anctres qui sont identiques
entre les deux pays. Et pourtant, il n'y a pas d'aristocratie en
Norvge. Mais, si la dmocratie domine, cela ne l'empche pas
d'tre aristocratique au plus haut point. Tous sont gaux en haut,
au lieu de l'tre en bas. Jusque dans les plus humbles cabanes se
dresse encore l'arbre gnalogique, qui n'a point dgnr pour
avoir repris racine en terre plbienne. L s'cartlent les
blasons des familles nobles des poques fodales, dont ces simples
paysans descendent.

Il en tait ainsi des Hansen, de Dal, parents,  un degr trs
loign, sans doute, de ces pairs d'Angleterre, crs  la suite
de l'invasion du Rollon de Normandie. Et s'ils n'en possdaient
plus la situation ni la richesse, du moins en avaient-ils conserv
la fiert originelle, ou, plutt, la dignit, qui est  sa place
dans toutes les conditions sociales.

Peu importait, d'ailleurs! Quoiqu'il et des anctres de haute
naissance, Harald Hansen n'en tait pas moins aubergiste  Dal. La
maison lui venait de son pre et de son grand-pre, dont il
rappelait volontiers la situation dans le pays. Aprs lui, sa
femme avait continu d'y exercer cette profession de manire 
mriter l'estime publique.

Harald avait-il fait fortune  ce mtier? On ne sait. Mais il
avait pu lever son fils Jol et sa fille Hulda, sans que le dbut
de la vie et t trop dur  ses deux enfants. Et mme, un fils
d'une soeur de sa femme, Ole Kamp, que la mort de son pre et de
sa mre devait bientt laisser  sa charge, avait t lev par
lui comme ses propres rejetons. Sans son oncle Harald, cet
orphelin et sans doute t un de ces pauvres petits tres qui ne
viennent au monde que pour le quitter aussitt. Du reste, Ole Kamp
montra pour ses parents adoptifs une reconnaissance toute filiale.
Rien ne devait jamais rompre ce lien qui l'unissait  la famille
Hansen. Son mariage avec Hulda allait le resserrer encore et le
nouer pour la vie.

Harald tait mort, il y avait dix-huit mois environ. Sans compter
l'auberge de Dal, il laissait  sa veuve un petit soeter, situ
dans la montagne. Le soeter n'est qu'une sorte de ferme isole,
d'un rapport gnralement mdiocre, quand il n'est pas nul. Or,
les dernires saisons n'avaient point t bonnes. Toute culture
avait souffert, mme les pturages. Il y avait eu de ces nuits de
fer, comme les appelle le paysan norvgien, nuits de bise et de
glace, qui desschent tout germe jusqu'au plus profond de l'humus.
De l, ruine pour les paysans du Telemark et du Hardanger.

Cependant, si dame Hansen devait savoir  quoi s'en tenir sur sa
situation, elle n'en avait jamais rien dit  personne, pas mme 
ses enfants. D'un caractre froid et taciturne, elle tait peu
communicative -- ce dont Hulda et Jol souffraient visiblement.
Mais, avec ce respect pour le chef de famille, inn dans les pays
du Nord, ils s'taient tenus sur une rserve qui ne laissait pas
de leur tre trs pnible. D'ailleurs, dame Hansen ne demandait
pas volontiers aide ou conseil, tant absolument convaincue de la
sret de son jugement -- trs norvgienne sous ce rapport.

Dame Hansen comptait alors cinquante ans. L'ge, s'il avait
blanchi ses cheveux, n'avait point courb sa haute taille, ni
amoindri la vivacit de son regard d'un bleu intense, dont l'azur
se retrouvait inaltr dans les yeux de sa fille. Seul son teint
avait pris la nuance jauntre d'un vieux papier de procdure, et
quelques rides commenaient  sillonner son front.

La madame, comme on dit en pays scandinave, tait invariablement
vtue d'une jupe noire  gros plis, en signe du deuil qu'elle ne
quittait plus depuis la mort de Harald. Des entournures de son
corsage bruntre sortaient les manches d'une chemise en coton
cru. Un fichu de couleur sombre se croisait sur sa poitrine que
recouvrait le montant du tablier rattach en arrire par de larges
agrafes. Elle tait toujours coiffe d'un pais bonnet de soie,
sorte de bguin qui tend  disparatre des modes du jour. Assise
droite, dans le fauteuil de bois, la grave htesse de Dal
n'abandonnait son rouet que pour fumer une petite pipe en corce
de bouleau, dont les vapeurs l'entouraient d'un lger nuage.

En vrit, peut-tre la maison et-elle sembl bien triste sans la
prsence des deux enfants!

Un brave garon, Jol Hansen! Vingt-cinq ans, bien dcoupl, de
haute taille, comme les montagnards norvgiens, l'air fier, sans
forfanterie, l'allure hardie, sans tmrit. C'tait un blond
presque chtain, avec des yeux bleus presque noirs. Son costume
faisait valoir ses puissantes paules qui ne pliaient pas
aisment, sa large poitrine dans laquelle fonctionnaient  l'aise
les poumons du guide des montagnes, ses bras vigoureux, ses jambes
faites aux plus pnibles ascensions des hauts fields du Telemark.
En tenue habituelle, on et dit un cavalier. Sa jaquette bleutre,
avec paulettes, serre  la taille, se croisait sur la poitrine
par deux longues pattes verticales et s'agrmentait dans le dos de
dessins en couleurs, semblable  certaines vestes celtiques de la
Bretagne. Son col de chemise s'vasait en entonnoir. Sa culotte
jaune se rattachait au-dessous du genou par une jarretire 
boucle. Sur sa tte s'inclinait un chapeau brun  larges bords
avec ganse noire et lisires rouges.  ses jambes s'adaptaient des
gutres de bure ou des bottes  fortes semelles, plates de talons,
dont le cou-de-pied se dessinait imparfaitement sous le
chiffonnement du cuir, comme aux bottes de mer.

De son vrai mtier, Jol tait guide dans le bailliage du Telemark
et jusqu'au fond des montagnes du Hardanger. Toujours prt 
partir, toujours infatigable, il mritait d'tre compar  ce
hros norvgien, Rollon le Marcheur, clbre dans les lgendes du
pays. Entre-temps, il accompagnait les chasseurs anglais, qui
viennent volontiers tirer le riper, ce ptarmigan plus gros que
celui des Hbrides, et le jerper, cette perdrix plus dlicate
que la grouse d'cosse. L'hiver arriv, c'tait la chasse aux
loups qui le rclamait, lorsque ces carnassiers, pousss par la
faim, s'aventurent pendant la mauvaise saison  la surface des
lacs glacs. Puis, l't, c'tait la chasse  l'ours, quand cet
animal, suivi de ses petits, vient chercher sa nourriture d'herbe
frache et qu'il faut le poursuivre  travers les plateaux d'une
altitude de mille  douze cents pieds. Plus d'une fois, Jol ne
dut la vie qu' sa force prodigieuse, qui le rendait capable de
rsister aux treintes de ces formidables btes, et  son
imperturbable sang-froid, qui lui permettait de s'en dgager.

Enfin, lorsqu'il n'y avait ni touriste  guider dans la valle du
Vestfjorddal, ni chasseur  conduire sur les fields, Jol
s'occupait du petit soeter, situ  quelques milles dans la
montagne. L, un jeune berger, aux gages de dame Hansen, tait
employ  la garde d'une demi-douzaine de vaches et d'une
trentaine de moutons -- le soeter ne comprenant que des pturages
sans aucune sorte de culture.

De sa nature, Jol tait obligeant et serviable. Connu dans tous
les gaards du Telemark, c'est dire qu'il tait aim dans tous.
Quant aux trois tres pour lesquels il prouvait une affection
sans bornes, c'taient, avec sa mre, son cousin Ole et sa soeur
Hulda.

Lorsque Ole Kamp avait quitt Dal pour s'embarquer une dernire
fois, combien Jol regretta de ne pouvoir doter Hulda pour lui
garder son fianc! En vrit, s'il et t habitu  la mer, il
n'aurait pas hsit  partir  la place de son cousin. Mais il
fallait quelque argent pour les dbuts du nouveau mnage. Or, dame
Hansen n'ayant pris aucun engagement, Jol avait compris qu'elle
ne pouvait rien distraire du bien de famille. Ole avait donc d
s'en aller au loin, de l'autre ct de l'Atlantique. Jol l'avait
conduit jusqu'aux dernires limites de leur valle, sur la route
de Bergen. L, aprs l'avoir longtemps serr dans ses bras, il lui
avait souhait bon voyage et heureux retour. Puis, il tait revenu
consoler sa soeur qu'il aimait d'un amour  la fois fraternel et
paternel.

Hulda,  cette poque, avait dix-huit ans. Ce n'tait pas la
piga, ainsi qu'on appelle la servante dans les auberges
norvgiennes, mais plutt la fraken, la miss des Anglais, la
mademoiselle, comme sa mre tait la madame de la maison. Quel
charmant visage, encadr de cheveux blonds, un peu dors, sous un
lger bonnet de linge, dgag en arrire pour laisser tomber de
longues nattes! Quelle jolie taille sous ce corsage d'toffe rouge
 lisrs verts, bien ajust au buste, entrouvert sur le plastron,
orn de broderies en couleurs, surmont de la chemisette blanche
dont les manches venaient se serrer aux poignets par un bracelet
de rubans! Quelle gracieuse tournure sous le ceinturon rouge 
fermoirs d'argent filigran, qui retenait la jupe verdtre,
double du tablier  losanges multicolores, et sous lequel
apparaissait le bas blanc, engag dans cette fine chaussure du
Telemark, effile  sa pointe.

Oui! la fiance de Ole tait charmante avec cette physionomie un
peu mlancolique des filles du Nord, mais souriante aussi. En la
voyant, on songeait volontiers  cette Hulda la Blonde, dont elle
portait le nom, et que la mythologie scandinave laisse errer,
comme la fe heureuse, autour du foyer domestique.

Sa rserve de fille modeste et sage ne lui tait rien de la grce
avec laquelle elle accueillait les htes d'un jour qui
s'arrtaient  l'auberge de Dal. On le savait dans le monde des
touristes. N'tait-ce pas dj une attraction de pouvoir changer
avec Hulda le shake-hand, cette cordiale poigne de main qui se
donne  tous et  toutes?

Et, aprs lui avoir dit:

-- Merci pour ce repas, _Tack for mad!_

Quoi de plus agrable que de lui entendre rpondre de sa voix
frache et sonore:

-- Puisse-t-il vous faire du bien, _Wed bekomme!_


IV

Ole Kamp tait parti depuis un an. Il l'avait dit dans sa lettre -
- une rude campagne, cette campagne d'hiver sur les parages de New
Found Land! On y gagne bien son argent, quand on en gagne. Il y a
l-bas des coups de vent d'quinoxe qui surprennent les btiments,
au large des les, et dtruisent en quelques heures toute une
flottille de pche. Mais le poisson pullule sur ce haut fond de
Terre-Neuve, et les quipages, lorsqu'ils sont favoriss, trouvent
une large compensation aux fatigues comme aux dangers de ce trou 
temptes.

Du reste, les Norvgiens sont de bons marins. Ils ne boudent point
 la besogne. Au milieu des fiords du littoral, depuis
Christiansand jusqu'au cap Nord, entre les rcifs du Finmark, 
travers les passes des Loffoden, les occasions ne leur manquent
pas de se familiariser avec les fureurs de l'Ocan. Lorsqu'ils
traversent l'Atlantique Nord pour aller de conserve aux lointaines
pcheries de Terre-Neuve, ils ont dj fait preuve de courage.
Pendant leur enfance, ce qu'ils ont reu de coups de queue
d'ouragan, sur la cte europenne, les a mis  mme d'affronter
les coups de tte des mmes temptes sur le New Found Land. Ils
attrapent la bourrasque  son dbut, voil toute la diffrence.

Les Norvgiens ont de qui tenir, d'ailleurs. Leurs anctres
taient d'intrpides gens de mer,  l'poque o les Hansen avaient
accapar le commerce de l'Europe septentrionale. Peut-tre
furent-ils un peu pirates dans les anciens temps; mais la piraterie
c'tait alors la faon de procder. Sans doute, le commerce s'est
bien moralis depuis, bien qu'il soit permis de penser qu'il reste
encore quelque chose  faire.

Quoi qu'il en soit, les Norvgiens taient d'audacieux
navigateurs, ils le sont aujourd'hui, ils le seront toujours. Ole
Kamp n'tait pas homme  dmentir les promesses de son origine.
Son apprentissage, son initiation  ces durs travaux, c'est  un
vieux matre au cabotage de Bergen qu'il les devait. Toute son
enfance s'tait passe dans ce port, l'un des plus frquents du
royaume scandinave. Avant de prendre la grande mer, il avait t
un audacieux gamin des fiords, un dnicheur d'oiseaux aquatiques,
un pcheur de ces innombrables poissons qui servent  fabriquer le
stock-fish. Puis, devenu mousse, il a commenc  naviguer sur la
Baltique, au large de la mer du Nord, et mme jusqu'aux parages de
l'Ocan polaire. Il fit ainsi plusieurs voyages  bord des grands
navires de pche, et obtint le grade de matre, quand il eut plus
de vingt et un ans. Il en avait maintenant vingt-trois.

Entre ses campagnes, il ne manquait jamais de venir revoir la
famille qu'il aimait, la seule qui lui restt au monde.

Et alors, quand il se trouvait  Dal, quel compagnon digne de
Jol! Il le suivait dans ses courses,  travers les montagnes,
jusque sur les plus hauts plateaux du Telemark. Les fields aprs
les fiords, a lui allait  ce jeune marin, et il ne restait
jamais en arrire,  moins que ce ne ft pour tenir compagnie  sa
cousine Hulda.

Une troite amiti s'tablit peu  peu entre Ole et Jol. Ce fut
par une consquence tout indique que ce sentiment prit une autre
forme  l'gard de la jeune fille. Et comment Jol ne l'et-il pas
encourag? O sa soeur aurait-elle trouv dans toute la province
un meilleur garon, une nature plus sympathique, un caractre plus
dvou, un coeur plus chaud? Ole pour mari, le bonheur de Hulda
tait assur. Ce fut donc avec l'agrment de sa mre et de son
frre que la jeune fille se laissa aller sur la pente naturelle de
ses sentiments. De ce que ces gens du Nord sont peu dmonstratifs,
il ne faudrait pas les taxer d'insensibilit. Non! C'est leur
manire,  eux, et peut-tre en vaut-elle bien une autre!

Enfin, un jour, tous quatre tant dans la grande salle, Ole dit,
sans autre entre en matire:

-- Il me vient une ide, Hulda!

-- Laquelle? rpondit la jeune fille.

-- Il me semble que nous devrions nous marier!

-- Je le crois aussi.

-- Cela serait convenable, ajouta dame Hansen, comme si c'et t
une affaire discute depuis longtemps dj.

-- En effet, et de cette faon, Ole, rpliqua Jol, je deviendrais
tout naturellement ton beau-frre.

-- Oui, dit Ole, mais il est probable, mon Jol, que je ne t'en
aimerai que davantage...

-- Si c'est possible!

-- Tu le verras bien!

-- Ma foi, je ne demande pas mieux! rpondit Jol, qui vint serrer
la main de Ole.

-- Ainsi, c'est entendu, Hulda? demanda dame Hansen.

-- Oui, ma mre, rpondit la jeune fille.

-- Tu le penses bien, Hulda, reprit Ole. Il y a beau temps que je
t'aime sans le dire!

-- Moi aussi, Ole!

-- Comment cela m'est venu, je ne le sais gure.

-- Ni moi.

-- Sans doute, Hulda, c'est en te voyant chaque jour plus belle,
et bonne de plus en plus...

-- Tu vas un peu loin, mon cher Ole!

-- Mais non, et je peux bien te dire cela, sans te faire rougir,
puisque c'est vrai! Est-ce que vous ne vous tiez pas aperue,
dame Hansen, que j'aimais Hulda?

-- Un peu.

-- Et toi, Jol?

-- Moi?... beaucoup!

-- Franchement, rpondit Ole en souriant, vous auriez bien d me
prvenir!

-- Mais tes voyages, Ole, demanda dame Hansen, est-ce qu'ils ne te
paratront pas trop pnibles, une fois que tu seras mari?

-- Si pnibles, rpondit Ole, que je ne voyagerai plus, quand le
mariage sera fait!

-- Tu ne voyageras plus?...

-- Non, Hulda. Est-ce qu'il me serait possible de te quitter
pendant de longs mois?

-- Ainsi, tu vas pour la dernire fois aller en mer?

-- Oui, mais, avec un peu de chance, ce voyage me permettra de
rapporter quelques conomies, puisque MM. Help frres m'ont
formellement promis de me donner part entire...

-- Ce sont de braves gens! dit Jol.

-- Tout ce qu'il y a de meilleur, rpondit Ole, et bien connus,
bien apprcis de tous les marins de Bergen!

-- Mon cher Ole, dit alors Hulda, quand tu ne navigueras plus,
qu'est-ce que tu feras?

-- Eh bien, je deviendrai le compagnon de Jol. J'ai de bonnes
jambes, et si elles ne suffisent pas, je m'en fabriquerai en
m'entranant peu  peu. D'ailleurs, j'ai pens  une affaire qui
ne serait peut-tre pas mauvaise. Pourquoi n'tablirions-nous pas
un service de messageries entre Drammen, Kongsberg et les gaards
du Telemark? Les communications ne sont ni faciles ni rgulires,
et il y aurait peut-tre quelque argent  gagner. Enfin, j'ai des
ides, sans compter...

-- Quoi donc?

-- Rien! Nous verrons cela  mon retour. Mais je vous prviens que
je suis bien dcid  tout faire pour que Hulda soit la femme la
plus envie du pays. Oui! J'y suis bien dcid.

-- Si tu savais, Ole, comme ce sera facile! rpondit Hulda en lui
tendant la main. N'est-ce pas  moiti fait dj, et existe-t-il
une aussi heureuse maison que notre maison de Dal?

Dame Hansen avait un instant dtourn la tte.

-- Ainsi, reprit Ole en insistant d'un ton joyeux, l'affaire est
convenue?

-- Oui, rpondit Jol.

-- Et il n'y aura plus  en reparler?

-- Jamais.

-- Tu n'auras pas de regret, Hulda?

-- Aucun, mon cher Ole.

-- Quant  fixer la date du mariage, je pense qu'il vaut mieux
attendre ton retour, ajouta Jol.

-- Soit, mais j'aurai bien du malheur, si avant un an je ne suis
pas revenu pour conduire Hulda  l'glise de Moel, o notre ami,
le pasteur Andresen ne refusera pas de dire pour nous ses plus
belles prires!

Et voil comment avait t dcid le mariage de Hulda Hansen et de
Ole Kamp.

Huit jours aprs, le jeune marin devait rejoindre son bord 
Bergen. Mais, avant de se quitter, les deux futurs avaient t
fiancs, suivant la touchante coutume des pays scandinaves.

Dans cette simple et honnte Norvge, l'habitude, le plus
gnralement, est de se fiancer avant de s'pouser. Quelquefois,
mme, le mariage n'est clbr que deux ou trois ans aprs. Cela
ne rappelle-t-il pas ce qui se passait entre chrtiens aux
premiers jours de l'glise? Mais il ne faudrait pas croire que les
fianailles ne soient qu'un simple change de paroles, dont la
valeur ne repose que sur la bonne foi des contractants. Non!
L'engagement est plus srieux, et si cet acte n'est pas reconnu
par la loi, du moins l'est-il par l'usage, cette loi naturelle.

Il s'agissait donc, dans le cas de Hulda et de Ole Kamp,
d'organiser une crmonie  laquelle prsiderait le pasteur
Andresen. Il n'y a pas de ministre du culte  Dal, ni dans la
plupart des gaards environnants. En Norvge, d'ailleurs, on trouve
certaines localits qui s'appellent villes de dimanche, o
s'lve le presbytre, le proestegjelb. C'est l que se
rassemblent, pour l'office, les principales familles de la
paroisse. Elles y ont mme un pied--terre dans lequel elles
viennent s'tablir pendant vingt-quatre heures, le temps
d'accomplir leurs devoirs religieux. De l, on s'en retourne comme
d'un plerinage. Dal, il est vrai, possde une chapelle. Toutefois
le pasteur ne s'y rend que sur demande et pour des crmonies qui
ne sont point d'ordre public, mais priv.

Aprs tout, Moel n'est pas loin. Rien qu'un demi-mille -- soit 
peu prs dix kilomtres de France, depuis Dal jusqu' l'extrmit
du lac Tinn. Quant au pasteur Andresen, c'est un homme obligeant
et un bon marcheur.

Le pasteur Andresen fut donc pri de venir aux fianailles, en
cette double qualit de ministre et d'ami de la famille Hansen.
Elle le connaissait et il la connaissait de longue date. Il avait
vu grandir Hulda et Jol. Il les aimait comme il aimait ce jeune
loup marin de Ole Kamp. Rien ne pouvait lui faire plus de plaisir
qu'un tel mariage. Il y avait l de quoi mettre en fte toute la
valle du Vestfjorddal.

Il s'ensuit que le pasteur Andresen prit son petit collet, son
rabat de crpe, son livre d'office, et partit un beau matin, par
un temps assez pluvieux d'ailleurs. Il arriva en compagnie de
Jol, qui tait all  sa rencontre  mi-route. On laisse  penser
s'il fut bien reu dans l'auberge de dame Hansen, et s'il eut la
belle chambre du rez-de-chausse, avec des branches de genvrier
toutes fraches, qui la parfumaient comme une chapelle.

Le lendemain,  la premire heure, s'ouvrit la petite glise de
Dal. L, devant le pasteur et sur son livre d'office, en prsence
de quelques amis et des voisins de l'auberge, Ole jura d'pouser
Hulda, et Hulda jura d'pouser Ole, au retour du dernier voyage
que le jeune marin allait entreprendre. Un an d'attente, c'est
long, mais cela passe tout de mme, quand on est sr l'un de
l'autre.

Maintenant, Ole ne pourrait plus, sans un motif grave, rpudier
celle dont il avait fait sa fiance. Hulda ne pourrait pas trahir
la foi qu'elle avait jure  Ole. Et si Ole Kamp ne ft pas parti
quelques jours aprs les fianailles, il aurait pu profiter des
droits qu'elles lui donnaient sans conteste: rendre visite  la
jeune fille quand il lui conviendrait, lui crire lorsqu'il lui
plairait de le faire, l'accompagner  la promenade, bras dessus,
bras dessous, mme en l'absence de la famille, obtenir la
prfrence sur tous autres pour danser avec elle dans les ftes et
crmonies quelconques.

Mais Ole Kamp avait d regagner Bergen. Huit jours aprs, le
_Viken _tait parti pour les pcheries de Terre-Neuve. Maintenant,
Hulda n'avait plus qu' attendre les lettres que son fianc avait
promis de lui adresser par tous les courriers d'Europe.

Elles ne manqurent pas, ces lettres, toujours si impatiemment
attendues. Elles apportrent un peu de bonheur  la maison
attriste depuis le dpart. Le voyage s'accomplissait dans des
conditions favorables. La pche tait fructueuse, les profits
seraient grands. Et puis,  la fin de chaque lettre, Ole parlait
toujours d'un certain secret et de la fortune qu'il devait lui
assurer. Voil un secret que Hulda aurait bien voulu connatre, et
aussi dame Hansen pour des raisons qu'il et t difficile de
souponner.

C'est que dame Hansen tait de plus en plus sombre, inquite,
renferme. Et une circonstance, dont elle ne parla point  ses
enfants, vint encore accrotre ses soucis.

Trois jours aprs l'arrive de la dernire lettre de Ole, le 19
avril, dame Hansen revenait seule de la scierie o elle tait
alle commander un sac de copeaux au contrematre Lengling, et se
dirigeait vers la maison. Un peu avant d'arriver devant la porte,
elle fut accoste par un homme qui n'tait pas du pays.

-- Vous tes bien dame Hansen? demanda cet homme.

-- Oui, rpondit-elle, mais je ne vous connais pas.

-- Oh! peu importe! reprit l'homme. Je suis arriv ce matin de
Drammen et j'y retourne.

-- De Drammen? dit vivement dame Hansen.

-- Est-ce que vous ne connaissez pas un certain monsieur
Sandgost, qui y demeure?...

-- Monsieur Sandgost! rpta dame Hansen, dont la figure plit 
ce nom. Oui... je le connais!

-- Eh bien, quand monsieur Sandgost a su que je venais  Dal, il
m'a pri de vous donner le bonjour de sa part.

-- Et... rien de plus?...

-- Rien, si ce n'est de vous dire qu'il viendrait probablement
vous voir le mois prochain! -- Bonne sant et bonsoir, dame
Hansen!


V

Hulda, en effet, tait trs frappe de cette persistance de Ole 
toujours lui parler dans ses lettres de cette fortune qu'il
comptait trouver  son retour. Sur quoi le brave garon fondait-il
cette esprance? Hulda ne pouvait le deviner, et il lui tardait de
le savoir. Qu'on excuse cette impatience si naturelle. tait-ce
donc une vaine curiosit de sa part? Point. Ce secret la regardait
bien un peu. Non qu'elle ft ambitieuse, l'honnte et simple
fille, ni que ses vises d'avenir se fussent jamais hausses  ce
qu'on appelle la richesse. L'affection de Ole lui suffisait, elle
devait lui suffire toujours. Si la fortune venait, on
l'accueillerait sans grande joie. Si elle ne venait pas, on s'en
passerait sans grand dplaisir.

C'est prcisment ce que se disaient Hulda et Jol, le lendemain
du jour o la dernire lettre de Ole tait arrive  Dal. L-dessus
ils pensaient de la mme faon -- comme sur tout le reste,
d'ailleurs.

Et alors Jol d'ajouter:

-- Non! Cela n'est pas possible, petite soeur! Il faut que tu me
caches quelque chose!

-- Moi!... te cacher?...

-- Oui! Que Ole soit parti sans te dire au moins un peu de son
secret... ce n'est pas croyable!

-- T'en a-t-il dit un mot, Jol? rpondit Hulda.

-- Non, soeur. Mais moi, je ne suis pas toi.

-- Si, tu es moi, frre.

-- Je ne suis pas le fianc de Ole.

-- Presque, dit la jeune fille, et, si quelque malheur
l'atteignait, s'il ne revenait pas de ce voyage, tu serais frapp
comme moi, et tes larmes couleraient comme les miennes!

-- Ah! petite soeur, rpondit Jol, je te dfends bien d'avoir de
ces ides! Ole ne pas revenir de ce dernier voyage qu'il fait aux
grandes pches! Est-ce que tu parles srieusement, Hulda?

-- Non, sans doute, Jol. Et pourtant, je ne sais... Je ne peux me
dfendre de certains pressentiments... de vilains rves!...

-- Des rves, chre Hulda, ne sont que des rves!

-- Sans doute, mais d'o viennent-ils?

-- De nous-mmes et non d'en haut. Tu crains, et ce sont tes
craintes qui hantent ton sommeil. D'ailleurs, il en est presque
toujours ainsi, quand on a vivement dsir une chose et que le
moment approche o les dsirs vont se raliser.

-- Je le sais, Jol.

-- Vraiment, je te croyais plus ferme, petite soeur! Oui! plus
nergique! Comment, tu viens de recevoir une lettre dans laquelle
Ole te dit que le _Viken _sera de retour avant un mois, et tu te
mets de pareils soucis dans la tte!...

-- Non... dans le coeur, mon Jol!

-- Et, au fait, reprit Jol, nous sommes dj au 19 avril. Ole
doit revenir du 15 au 20 mai. Il n'est donc pas trop tt de
commencer les prparatifs du mariage.

-- Y penses-tu, Jol?

-- Si j'y pense, Hulda! Je pense mme que nous avons peut-tre
dj trop tard! Songes-y donc! Un mariage qui va mettre en joie
non seulement Dal, mais les gaards voisins. J'entends que cela
soit trs beau, et je vais m'occuper d'arranger les choses!

C'est que ce n'est pas une petite affaire, une crmonie de ce
genre dans les campagnes de la Norvge en gnral et du Telemark
en particulier. Non! cela ne va pas sans quelque bruit.

Il s'ensuit donc que, le jour mme, Jol eut  ce sujet un
entretien avec sa mre. C'tait peu d'instants aprs que dame
Hansen avait t si vivement impressionne par la rencontre de cet
homme qui venait de lui annoncer la prochaine visite de
M. Sandgost, de Drammen. Elle tait alle s'asseoir dans le
fauteuil de la grande salle, et, l, tout absorbe, faisait
machinalement tourner son rouet.

Jolle vit bien, sa mre tait encore plus tourmente que
d'habitude; mais comme elle rpondait invariablement qu'elle
n'avait rien, lorsqu'on l'interrogeait  cet gard, son fils ne
voulut lui parler que du mariage de Hulda.

-- Ma mre, dit-il, vous le savez, nous avons appris par la
dernire lettre de Ole qu'il sera vraisemblablement de retour au
Telemark dans quelques semaines.

-- C'est  souhaiter, rpondit dame Hansen, et puisse-t-il
n'prouver aucun retard!

-- Voyez-vous quelque inconvnient  ce que nous fixions au 25 mai
la date du mariage?

-- Aucun, si Hulda y consent.

-- Son consentement est tout donn dj. Et maintenant, je vous
demanderai, ma mre, si votre intention n'est pas de faire bien
les choses  cette occasion.

-- Qu'entends-tu par faire bien les choses? rpondit dame
Hansen, sans lever les yeux de son rouet.

-- J'entends, avec votre agrment, cela va de soi, ma mre, que la
crmonie se rapporte avec notre situation dans le bailliage. Nous
devons y convier nos connaissances, et, si la maison ne peut
suffire  nos htes, il n'est pas un voisin qui ne s'empressera de
les hberger.

-- Quels seraient ces htes, Jol?

-- Mais je pense qu'il faudra inviter tous nos amis de Moel, de
Tiness, de Bamble, et je m'en charge. J'imagine aussi que la
prsence de MM. Help frres, les armateurs de Bergen, ne pourra
que faire honneur  la famille, et, avec votre agrment, je le
rpte, je leur offrirai de venir passer une journe  Dal. Ce
sont de braves gens qui aiment beaucoup Ole, et je suis sr qu'ils
accepteront.

-- Est-il donc si ncessaire, rpondit dame Hansen, de traiter ce
mariage avec tant d'importance?

-- Je le pense, ma mre, et cela me parat bon, ne ft-ce que dans
l'intrt de l'auberge de Dal, qui ne s'est pas dprcie, que je
sache, depuis la mort de notre pre?

-- Non... Jol... non!

-- N'est-ce pas notre devoir de la maintenir au moins dans l'tat
o il l'a laisse? Donc, il me parat utile de donner quelque
retentissement au mariage de ma soeur.

-- Soit, Jol.

-- D'autre part, n'est-il pas temps que Hulda commence ses
prparatifs, afin qu'aucun retard ne puisse venir d'elle? Que
rpondez-vous, ma mre,  ma proposition?

-- Que Hulda et toi, vous fassiez ce qu'il faut!... rpondit dame
Hansen.

Peut-tre trouvera-t-on que Jol se pressait un peu, qu'il et t
plus raisonnable d'attendre le retour de Ole, pour fixer la date
du mariage et surtout en commencer les prparatifs. Mais, comme il
le disait, ce qui serait fait ne serait plus  faire. Et puis,
cela distrairait Hulda de s'occuper des mille dtails que comporte
une crmonie de ce genre. Il importait de ne pas laisser  ses
pressentiments, que rien ne justifiait d'ailleurs, le temps de
prendre le dessus.

Et d'abord il fallait songer  la fille d'honneur. Mais qu'on ne
s'inquite pas! Le choix tait dj fait. C'tait une aimable
demoiselle de Bamble, l'intime amie de Hulda. Son pre, le fermier
Helmbo, dirigeait un des gaards les plus importants de la
province. Ce brave homme n'tait pas sans une certaine fortune.
Depuis longtemps dj, il avait apprci le caractre gnreux de
Jol, et, il faut le dire, sa fille Siegfrid ne l'apprciait pas
moins  sa manire. Il tait donc probable que, dans un temps
prochain, aprs que Siegfrid aurait servi de fille d'honneur 
Hulda, Hulda lui en servirait  son tour. Cela se fait en Norvge.
Le plus souvent, mme, ces agrables fonctions sont rserves aux
femmes maries. C'tait donc un peu par drogation, au profit de
Jol, que Siegfrid Helmbo devait assister en cette qualit Hulda
Hansen.

Grosse question, pour la fiance comme pour la fille d'honneur,
cette toilette qu'elles mettront le jour de la crmonie.

Siegfrid, jolie blonde de dix-huit ans, avait la ferme intention
d'y paratre tout  son avantage. Prvenue par un petit mot de son
amie Hulda -- Jol avait tenu  le lui remettre en main propre --
elle s'occupa, sans perdre un instant, de ce travail qui n'est pas
sans donner quelque souci.

Il s'agissait, en effet, d'un certain corsage dont la broderie, 
dessins rguliers, devait tre combine de manire  renfermer la
taille de Siegfrid comme dans un mail cloisonn. Puis, on parlait
aussi d'une jupe recouvrant une srie de jupons, dont le nombre
serait en rapport avec la fortune de Siegfrid, mais sans rien lui
faire perdre des grces de sa personne. Quant aux bijoux, quelle
affaire que de choisir la plaque centrale du collier  filigrane
d'argent ml de perles, les broches du corsage en argent dor ou
en cuivre, les pendeloques en forme de coeur avec disques mobiles,
les doubles boutons qui servent  agrafer le col de la chemise, la
ceinture de laine ou de soie rouge, d'o partent quatre ranges de
chanettes, les bagues avec petits glands qui s'entrechoquent
harmonieusement, les boucles d'oreilles et les bracelets en argent
ajour, enfin toute cette joaillerie campagnarde, dans laquelle, 
vrai dire, l'or n'est qu'en mince feuille, l'argent en tamage,
l'orfvrerie en estampage, dont les perles sont du verre souffl
et les diamants du cristal! Mais encore convenait-il que l'oeil
ft satisfait de l'ensemble. Et, s'il le fallait, Siegfrid
n'hsiterait pas  aller visiter les riches magasins de M. Benett,
de Christiania, pour y faire ses emplettes. Son pre ne s'y
opposerait point. Loin de l! L'excellent homme laissait
volontiers faire sa fille. Siegfrid, d'ailleurs, tait assez
raisonnable pour ne pas mettre  sec la bourse paternelle. Enfin,
ce qui importait par-dessus tout, c'tait que, ce jour-l, Jol la
trouvt tout  son avantage.

Quant  Hulda, c'tait non moins grave. Mais les modes sont
impitoyables et donnent bien du mal aux fiances dans le choix de
leur toilette de mariage.

Hulda allait enfin abandonner les longues nattes enrubannes qui
s'chappaient de son bonnet de jeune fille, et la haute ceinture 
fermoir, retenant son tablier sur sa jupe carlate. Elle ne
porterait plus les fichus de fianailles que Ole lui avait donns
en partant, ni le cordon auquel pendent ces petits sacs en cuir
brod o sont renferms la cuiller d'argent  manche court, le
couteau, la fourchette, l'tui  aiguilles -- autant d'objets dont
une femme doit faire un constant emploi dans le mnage.

Non! Au jour prochain des noces, la chevelure de Hulda flotterait
librement sur ses paules, et elle tait si abondante qu'il ne
serait pas ncessaire d'y mler ces postiches de lin dont abusent
les jeunes Norvgiennes moins favorises de la nature. En somme,
pour son vtement comme pour ses bijoux, Hulda n'aurait qu'
puiser dans le coffre de sa mre. En effet, ces lments de
toilette se transmettent de mariage en mariage  toutes les
gnrations de la mme famille. Ainsi voit-on rapparatre le
pourpoint brod d'or, la ceinture de velours, la jupe de soie unie
ou bariole, les bas de wadmel, la chane d'or du cou et la
couronne -- cette fameuse couronne scandinave, conserve dans le
mieux ferm des bahuts, magnifique cartonnage dor qui se relve
en bosses, tout constell d'toiles ou tout enguirland de
feuillage, enfin, l'quivalent de la couronne de fleurs d'oranger
en d'autres pays de l'Europe. Ce qui est certain, c'est que ce
nimbe rayonnant avec ses filigranes dlicats, ses pendeloques
sonores, ses verroteries de couleur, devait encadrer d'une faon
charmante le joli visage de Hulda. La fiance couronne, comme
on dit, ferait honneur  son poux. Lui, serait digne d'elle dans
son flambant costume de mariage -- jaquette courte  boutons
d'argent trs rapprochs, chemise empese  corolle droite, gilet
 lisr soutach de soie, culotte troite, rattache au genou
avec des bouquets de floches laineuses, feutre mou, bottes
jauntres, et,  la ceinture, dans sa gaine de cuir, le couteau
scandinave, le dolknif, dont est toujours muni le vrai
Norvgien.

Ainsi donc, de part et d'autre, il y aurait de quoi s'occuper
srieusement. Ce ne serait pas trop de quelques semaines, si l'on
voulait que tout ft fini avant l'arrive de Ole Kamp. Aprs tout,
si Ole tait de retour un peu plus tt qu'il ne l'avait dit, et si
Hulda n'tait pas prte, Hulda ne s'en plaindrait pas, Ole non
plus.

C'est  ces diverses occupations que se passrent les dernires
semaines d'avril et les premires de mai. De son ct, Jol tait
all faire lui-mme ses invitations, profitant de ce que son
mtier de guide lui laissait alors quelques loisirs.

On remarqua mme qu'il devait avoir nombre d'amis  Bamble, car il
y alla souvent. S'il ne s'tait pas rendu  Bergen, afin d'inviter
MM. Help frres, du moins leur avait-il crit. Et, comme il le
pensait, ces honntes armateurs, avaient accept, non sans
empressement, l'invitation d'assister au mariage de Ole Kamp, le
jeune matre du _Viken._

Cependant, le 15 mai tait arriv. D'un jour  l'autre, on pouvait
donc s'attendre  voir Ole descendre de sa kariol, ouvrir la
porte, s'crier de sa voix joyeuse:

-- C'est moi!... Me voil! Il ne fallait plus qu'un peu de
patience. D'ailleurs, tout tait prt. Siegfrid, de son ct,
n'avait besoin que d'un signe pour apparatre dans tous ses
atours.

Le 16, le 17, rien encore, et pas de nouvelle lettre que les
courriers eussent apporte de Terre-Neuve.

-- Il ne faut pas s'en tonner, petite soeur, rptait souvent
Jol. Un navire  voiles peut avoir des retards. La traverse est
longue de Saint-Pierre-Miquelon  Bergen. Ah! que n'est-ce un
bateau  vapeur, ce _Viken, _et que n'en suis-je la machine! Comme
je le pousserais contre vents et mare, quand je devrais clater
en arrivant au port!

Il disait tout cela parce qu'il voyait bien l'inquitude de Hulda
grandir de jour en jour.

Prcisment, il y avait alors grand mauvais temps au Telemark. De
rudes vents balayaient les hauts fields, et ces vents, qui
soufflaient de l'ouest, venaient d'Amrique.

-- Ils devraient pourtant favoriser la marche du _Viken! _rptait
souvent la jeune fille.

-- Sans doute, rpondait Jol, mais s'ils sont trop forts, ils
peuvent le gner aussi et l'obliger  tenir tte  l'ouragan. On
ne fait pas ce qu'on veut sur mer!

-- Ainsi, tu n'es pas inquiet, Jol?

-- Non, Hulda, non! Cela est trs fcheux, mais rien de plus
naturel que ces retards! Non! Je ne suis pas inquiet, et il n'y a
vraiment pas lieu de l'tre!

Le 19, il arriva  l'auberge un voyageur qui eut besoin d'un
guide. Il s'agissait de le conduire jusque sur la limite du
Hardanger en passant par les montagnes. Bien que trs contrari de
laisser Hulda  elle-mme, son frre ne pouvait refuser ses
services. Ce serait une absence de quarante-huit heures au plus,
et Jol comptait bien trouver Ole  son retour. La vrit est que
le brave garon commenait  tre trs tourment. Il partit donc
dans la matine, le coeur gros, il faut bien le dire.

Le lendemain, prcisment, vers une heure aprs midi, on frappait
 la porte de l'auberge.

-- Serait-ce Ole! s'cria Hulda. Elle alla ouvrir. Sur le seuil se
tenait un homme en manteau de voyage, juch sur le sige de sa kariol,
et dont le visage lui tait inconnu.


VI

-- C'est ici l'auberge de dame Hansen?

-- Oui, monsieur, rpondit Hulda.

-- Dame Hansen est-elle l?

-- Non, mais elle va rentrer.

-- Bientt?

--  l'instant, et si vous avez  lui parler...

-- Du tout. Je n'ai rien  lui dire.

-- Voulez-vous une chambre?

-- Oui, la plus belle de la maison!

-- Faut-il vous prparer  dner?

-- Le plus vite possible, et veillez  ce qu'on me serve tout ce
qu'il y a de meilleur!

Tels furent les propos qui s'changrent entre Hulda et le
voyageur, avant mme que celui-ci ft descendu de la kariol dont
il s'tait servi pour venir jusqu'au coeur du Telemark,  travers
les forts, les lacs et les valles de la Norvge centrale.

On connat la kariol, cet engin de locomotion qu'affectionnent
particulirement les Scandinaves. Deux longs brancards entre
lesquels se meut un cheval carr d'encolure,  robe jauntre et
raie mulassire, dirig par un simple mors de corde, pass non 
sa bouche, mais  son nez -- deux grandes roues maigres, dont
l'essieu, sans ressorts, supporte une petite caisse colorie, 
peine assez large pour une personne -- pas de capote, pas de
garde-crotte, pas de marchepied -- derrire la caisse, une
planchette sur laquelle se juche le skydskarl. Le tout ressemble 
quelque norme araigne, dont la double toile serait forme par
les deux roues de l'appareil. Et c'est avec cette machine
rudimentaire que l'on peut faire des relais de quinze  vingt
kilomtres sans trop de fatigue.

Sur un signe du voyageur, le jeune garon vint tenir le cheval.
Alors ce personnage se releva, se secoua, mit pied  terre, non
sans quelques efforts qui se traduisirent par des maugrements
d'assez mauvaise humeur.

-- On peut remiser ma kariol? demanda-t-il d'un ton rude, en
s'arrtant sur le seuil de la porte.

-- Oui, monsieur, rpondit Hulda.

-- Et donner  manger  mon cheval?

-- Je vais le faire mettre  l'curie.

-- Qu'on en ait soin!

-- Cela sera fait. Puis-je vous demander si vous comptez rester
quelques jours  Dal?

-- Je n'en sais rien. La kariol et le cheval furent conduits  un
petit hangar, bti dans l'enclos mme, sous l'abri des premiers
arbres, au pied de la montagne. C'tait la seule curie-remise
qu'il y et  l'auberge, mais elle suffisait au service de ses
htes. Un instant aprs, le voyageur tait install dans la
meilleure chambre, comme il l'avait demand. L, aprs s'tre
dbarrass de sa houppelande, il se chauffait devant un bon feu de
bois sec qu'il avait fait allumer. Pendant ce temps, afin
de satisfaire son humeur peu accommodante, Hulda recommandait
 la piga de prparer le meilleur dner possible -- une forte
fille des environs, cette piga, qui, pendant la saison d't,
aidait  la cuisine et aux gros ouvrages de l'auberge.

Un homme encore solide, ce nouvel arriv, bien qu'il et dj
dpass la soixantaine. Maigre, un peu courb, de moyenne taille,
une tte osseuse, une face glabre, un nez pointu, des yeux petits
avec un regard perant derrire de grosses lunettes, un front le
plus souvent pliss, des lvres trop minces pour qu'il pt jamais
s'en chapper de bonnes paroles, de longues mains crochues --
c'tait un type de prteur sur gages ou d'usurier. Hulda eut le
pressentiment que ce voyageur ne devait rien apporter d'heureux
dans la maison de dame Hansen.

Qu'il ft Norvgien, rien de plus sr; mais du type scandinave il
avait surtout pris les cts vulgaires. Son costume de voyage
comprenait un chapeau de forme basse  larges bords, un vtement
en drap blanchtre, veste croise sur la poitrine, culotte
rattache au genou par l'ardillon d'une courroie de cuir, et, sur
le tout, une sorte de pelisse brune, double intrieurement de
peau de mouton -- ce que motivaient les soires et les nuits trs
froides encore  la surface des plateaux et dans les valles du
Telemark.

Quant au nom de ce personnage, Hulda ne l'avait pas demand. Mais
elle ne pouvait tarder  l'apprendre, puisqu'il fallait qu'il
l'inscrivt sur le livre de l'auberge.

En ce moment, dame Hansen rentra. Sa fille lui annona l'arrive
d'un voyageur qui avait demand le meilleur dner et la meilleure
chambre. Quant  savoir s'il prolongerait son sjour  Dal, elle
l'ignorait; il ne s'tait point prononc  cet gard.

-- Et il n'a pas dit son nom? demanda dame Hansen.

-- Non, ma mre.

-- Ni d'o il venait?

-- Non.

-- C'est quelque touriste, sans doute. Il est fcheux que Jol ne
soit pas de retour pour se mettre  sa disposition. Comment
ferons-nous s'il demande un guide?

-- Je ne crois pas que ce soit un touriste, rpondit Hulda. C'est
un homme dj g...

-- Si ce n'est point un touriste, que vient-il faire  Dal? dit
dame Hansen, peut-tre plus  elle-mme qu' sa fille, et d'un ton
qui dnotait une certaine inquitude.

 cette question, Hulda ne pouvait rpondre, puisque le voyageur
n'avait rien fait connatre de ses projets.

Une heure aprs son arrive, cet homme entra dans la grande salle
qui tait contigu  sa chambre.  la vue de dame Hansen, il
s'arrta un instant sur le seuil.

videmment, il tait aussi inconnu  son htesse que son htesse
l'tait  lui-mme. Aussi s'avana-t-il vers elle, et, aprs
l'avoir regarde par-dessus ses lunettes:

-- Dame Hansen, je pense? dit-il, sans que le chapeau qu'il avait
sur la tte et mme t touch de la main.

-- Oui, monsieur, rpondit dame Hansen.

Et, en prsence de cet homme, elle prouva, comme sa fille, un
trouble dont celui-ci dut s'apercevoir.

-- Ainsi, c'est bien vous dame Hansen, de Dal?

-- Sans doute, monsieur. Avez-vous donc quelque chose de
particulier  me dire?

-- Aucunement. Je voulais seulement faire votre connaissance. Ne
suis-je pas votre hte? Et maintenant, veillez  ce qu'on me serve
 dner le plus tt possible.

-- Votre dner est prt, rpondit Hulda. Si vous voulez passer
dans la salle  manger...

-- Je le veux! Cela dit, le voyageur se dirigea vers la porte que
lui montrait la jeune fille. Un instant aprs, il tait assis prs
de la fentre devant une petite table proprement servie. Le dner
tait assurment bon. Aucun touriste -- mme des plus difficiles -
- n'y et trouv  reprendre. Cependant, ce personnage peu
endurant n'pargna pas les signes et les paroles de mcontentement
-- les signes surtout, car il ne paraissait pas tre loquace. On
pouvait se demander, vraiment, si c'tait  son mauvais estomac,
ou  son mauvais caractre qu'il devait d'tre si exigeant. Le
potage aux cerises et aux groseilles ne lui convint qu' demi,
bien qu'il ft excellent. Il ne toucha que des lvres au saumon et
au hareng marin. Le jambon cru, un demi-poulet fort apptissant,
quelques lgumes bien accommods, ne parurent point lui plaire. Il
n'y eut pas jusqu' sa bouteille de Saint-Julien et  sa
demi-bouteille de champagne dont il ne se montrt mcontent, bien
qu'elles vinssent authentiquement des bonnes caves de France. Il
s'ensuit donc que, son repas termin, le voyageur n'eut pas un
seul _tack for mad _pour son htesse. Aprs le dner, ce mal
embouch alluma sa pipe, sortit de la salle et vint se promener
sur les bords du Maan. Une fois arriv sur la rive, il se
retourna. Ses regards ne quittaient plus l'auberge. Il semblait
qu'il l'tudit sous toutes ses faces, plan, coupe, lvation,
comme s'il et voulu en estimer la valeur. Il en compta les portes
et les fentres. Alors, s'tant approch des poutres
horizontalement disposes  la base de la maison, il y fit deux ou
trois entailles avec la pointe de son dolknif, comme s'il et
cherch  reconnatre la qualit du bois et son tat de
conservation. Voulait-il donc se rendre compte de ce que valait
l'auberge de dame Hansen? Prtendait-il s'en rendre acqureur,
bien qu'elle ne ft point  vendre? C'tait au moins fort trange.
Puis, aprs la maison, ce fut le petit clos dont il dnombra les
arbres et les arbustes. Enfin, il en mesura deux des cts d'un
pas mtrique, et le mouvement de son crayon sur une page de son
carnet indiqua qu'il les multipliait l'un par l'autre.

Et,  chaque instant, c'taient des hochements de tte, des
froncements de sourcil, des hums! peu approbateurs.

Pendant ces alles et venues, dame Hansen et sa fille
l'observaient  travers la fentre de la salle.  quel bizarre
personnage avaient-elles donc affaire? Quel tait le but du voyage
de ce maniaque? En vrit, il tait regrettable que tout cela se
passt en l'absence de Jol, puisque ce voyageur allait rester
toute la nuit dans l'auberge.

-- Si c'tait un fou? dit Hulda.

-- Un fou?... Non! rpondit dame Hansen. Mais c'est au moins un
homme singulier.

-- Il est toujours fcheux de ne pas savoir qui on reoit dans sa
maison, dit la jeune fille.

-- Hulda, rpondit dame Hansen, avant que ce voyageur soit rentr,
aie soin de porter dans sa chambre le livre de l'auberge.

-- Oui, ma mre.

-- Peut-tre se dcidera-t-il  y mettre son nom!

Vers huit heures, la nuit tant dj sombre, une petite pluie fine
commena  tomber, remplissant la valle d'un nuage de brumaille
qui mouillait jusqu' mi-montagne. Le temps tait peu propice  la
promenade. Aussi, le nouvel hte de dame Hansen, aprs avoir
remont le sentier jusqu' la scierie, revint-il  l'auberge o il
demanda un petit verre de brandevin. Sans dire un mot de plus,
sans souhaiter le bonsoir  personne, aprs avoir pris le
chandelier de bois dont la bougie tait allume, il rentra dans sa
chambre, il en verrouilla la porte, et on ne l'entendit plus de
toute la nuit.

Le skydskarl, lui, s'tait tout simplement rfugi dans le hangar.
L, entre les brancards de la kariol, il dormait dj, en
compagnie du cheval jaune, sans s'inquiter de la bourrasque.

Le lendemain, dame Hansen et sa fille se levrent ds l'aube.
Aucun bruit ne venait de la chambre du voyageur, qui reposait
encore. Un peu aprs neuf heures, il entra dans la grande salle,
l'air plus bourru que la veille, se plaignant du lit qui tait
dur, du tapage de la maison qui l'avait veill -- ne saluant
personne, d'ailleurs. Puis, il ouvrit la porte et vint regarder le
ciel.

Mdiocre apparence de temps. Un vent vif balayait les cimes du
Gousta perdues dans les vapeurs, et s'engouffrait  travers la
valle en soufflant de violentes rafales.

Le voyageur ne se hasarda donc point  sortir. Mais il ne perdit
pas son temps. Tout en fumant sa pipe, il se promena dans
l'auberge, il chercha  en reconnatre la disposition intrieure,
il en visita les diverses chambres, il examina le mobilier, il
ouvrit les placards et les armoires, sans plus de gne que s'il
et t chez lui. On et dit d'un commissaire-priseur procdant 
quelque rcolement judiciaire.

Dcidment, si l'homme tait singulier, ses procds taient de
plus en plus suspects.

Cela fait, il vint prendre place dans le grand fauteuil de la
salle, et d'une voix brve et rude, il adressa plusieurs questions
 dame Hansen. Depuis combien de temps l'auberge tait-elle btie?
tait-ce son mari Harald qui l'avait fait construire ou la tenait-il
d'hritage? Avait-elle dj ncessit quelques rparations?
Quelle tait la contenance de l'enclos et du soeter qui en
dpendaient? tait-elle bien achalande et d'un bon rapport?
Combien y venait-il, en moyenne, de touristes pendant la belle
saison? Y passaient-ils un ou plusieurs jours? etc.

videmment, le voyageur n'avait pas pris connaissance du livre qui
avait t dpos dans sa chambre, car cela l'et renseign, au
moins sur cette dernire question.

En effet, le livre tait encore  la place o Hulda l'avait mis la
veille, et le nom du voyageur ne s'y trouvait pas.

-- Monsieur, dit alors dame Hansen, je ne comprends pas trop
comment et pourquoi ces choses peuvent vous intresser. Mais, si
vous dsirez savoir ce qui en est de nos affaires, rien de plus
facile. Vous n'avez qu' consulter le livre de l'auberge. Je vous
prierai mme d'y inscrire votre nom, selon l'habitude...

-- Mon nom?... Certes, j'y mettrai mon nom, dame Hansen!... Je le
mettrai au moment o je prendrai cong de vous!

-- Faut-il vous garder votre chambre?

-- C'est inutile, rpondit le voyageur en se levant. Je vais
partir aprs djeuner, afin d'tre de retour  Drammen demain
soir.

--  Drammen?... dit vivement dame Hansen.

-- Oui! Ainsi, faites-moi servir  l'instant.

-- Vous demeurez  Drammen?

-- Oui! Qu'y a-t-il d'tonnant, s'il vous plat,  ce que je
demeure  Drammen?

Ainsi donc, aprs avoir pass  peine une journe  Dal ou plutt
dans l'auberge, ce voyageur s'en retournait sans avoir rien vu du
pays! Il ne poussait pas plus loin dans le bailliage! Du Gousta,
du Rjukanfos, des merveilles de la valle du Vestfjorddal, il ne
se souciait en aucune faon! Ce n'tait pas pour son plaisir,
c'tait pour ses affaires qu'il avait quitt Drammen, o il
demeurait, et il semblait qu'il n'avait eu d'autre motif que de
visiter en dtail la maison de dame Hansen.

Hulda vit bien que sa mre tait profondment trouble. Dame
Hansen tait alle se placer dans le grand fauteuil, et,
repoussant son rouet, elle resta immobile, sans prononcer une
parole.

Cependant le voyageur venait de passer dans la salle  manger et
s'tait mis  table.

Du djeuner, aussi soign que l'avait t le dner de la veille,
il ne parut pas plus satisfait. Et, pourtant, il mangea bien et
but de mme, sans se presser. Son attention semblait se porter
plus spcialement sur la valeur de l'argenterie -- luxe auquel
tiennent les campagnards de la Norvge -- quelques cuillers et
fourchettes qui se transmettent de pre en fils et que l'on garde
prcieusement avec les bijoux de famille.

Pendant ce temps, le skydskarl faisait ses prparatifs de dpart
dans la remise.  onze heures, le cheval et la kariol attendaient
devant la porte de l'auberge.

Le temps tait toujours peu engageant, le ciel gris et venteux.
Parfois la pluie cinglait le vitrail des fentres comme une
mitraille. Mais le voyageur, sous sa grosse capote double de
peau, n'tait pas homme  s'inquiter des rafales.

Le djeuner termin, il avala un dernier verre de brandevin, il
alluma sa pipe, passa sa houppelande, rentra dans la grande salle,
et demanda sa note.

-- Je vais la prparer, rpondit Hulda, qui alla s'asseoir devant
un petit bureau.

-- Faites vite! dit le voyageur. En attendant, ajouta-t-il,
donnez-moi le livre pour que j'inscrive mon nom. Dame Hansen se
leva, alla chercher le livre et vint le poser sur la grande table.

Le voyageur prit une plume, regarda une dernire fois dame Hansen
par-dessus ses lunettes. Et alors, d'une grosse criture, il
crivit son nom sur le livre, qu'il referma.

En ce moment, Hulda lui apporta la note. Il la prit, il en examina
les articles, en grommelant; il en refit l'addition, sans doute.

-- Hum! fit-il. Voil qui est cher! Sept marks et demi pour une
nuit et deux repas?

-- Il y a le skydskarl et le cheval, fit observer Hulda.

-- N'importe! Je trouve cela cher! En vrit, je ne m'tonne pas
si on fait de bonnes affaires dans la maison!

-- Vous ne devez rien, monsieur! dit alors dame Hansen d'une voix
si trouble qu'on l'entendit  peine.

Elle venait d'ouvrir le livre, elle y avait lu le nom inscrit, et
elle rpta, en reprenant la note, qu'elle dchira:

-- Vous ne devez rien!

-- C'est mon avis! rpondit le voyageur. Et, sans donner plus de
bonsoir en sortant qu'il n'avait donn de bonjour en arrivant, il
monta dans sa kariol, pendant que le gamin sautait derrire lui
sur la planchette. Quelques instants aprs, il avait disparu au
tournant de la route. Lorsque Hulda eut ouvert le livre, elle n'y
trouva que ce nom: Sandgost, de Drammen.


VII

C'tait dans l'aprs-midi, le lendemain, que Jol devait rentrer 
Dal, aprs avoir laiss sur la route qui conduit au Hardanger le
touriste auquel il servait de guide.

Hulda, sachant que son frre allait revenir en suivant les
plateaux du Gousta, par la rive gauche du Maan, tait venue
l'attendre au passage de l'imptueuse rivire. Elle s'assit prs
du petit appontement qui sert d'embarcadre au bac. L, elle se
perdit dans ses rflexions. Aux vives inquitudes que lui causait
le retard du _Viken _se joignait maintenant une anxit trs
grande. Cette anxit avait pour cause la visite de ce Sandgost
et l'attitude de dame Hansen devant lui. Pourquoi, ds qu'elle
avait appris son nom, avait-elle dchir la note, refus de
recevoir ce qui lui tait d? Il y avait l quelque secret --
grave sans doute.

Hulda fut enfin tire de ses rflexions par l'arrive de Jol.
Elle l'aperut qui dvalait les premires assises de la montagne.
Tantt il apparaissait au milieu des troites clairires, entre
les arbres abattus ou brls par places. Tantt il disparaissait
sous l'paisse ramure des pins, des bouleaux et des htres dont
ces croupes sont hrisses. Enfin, il atteignit la rive oppose et
se jeta dans le petit bac. En quelques coups d'aviron, il eut
franchi les violents remous du cours d'eau. Puis, sautant sur la
berge, il fut prs de sa soeur.

-- Ole est-il de retour? demanda-t-il.

C'est  Ole qu'il pensa tout d'abord. Mais sa demande fut laisse
sans rponse.

-- Pas de lettre de lui?

-- Pas une! Et Hulda s'abandonna  ses larmes.

-- Non, s'cria Jol, ne pleure pas, chre soeur, ne pleure
pas!... Tu me fais trop de mal!... Je ne peux pas te voir
pleurer!... Voyons! Tu dis: pas de lettre!... videmment, cela
commence  devenir inquitant! Mais il n'y a pas encore lieu de se
dsesprer! Tiens, si tu veux, je vais aller  Bergen. Je
m'informerai... Je verrai messieurs Help frres. Peut-tre ont-ils
des nouvelles de Terre-Neuve. Pourquoi le _Viken _n'aurait-il pas
relch en quelque port pour cause d'avaries ou par la ncessit
de fuir devant le mauvais temps? Il est certain que le vent
souffle en bourrasque depuis plus d'une semaine. Quelquefois on a
vu des navires du New Found Land se rfugier en Islande ou aux
Fero. C'est mme arriv  Ole, il y a deux ans, quand il tait 
bord du _Strenna. _Et on n'a pas tous les jours des courriers pour
crire! Je te dis cela comme je le pense, petite soeur. Calme-toi!...
Si tu me fais pleurer, qu'est-ce que nous deviendrons?

-- C'est plus fort que moi, frre!

-- Hulda!... Hulda!... Ne perds pas courage!... Je t'assure que,
moi, je ne suis pas dsespr!

-- Dois-je te croire, Jol?

-- Oui, tu le dois! Mais, pour te rassurer, veux-tu que je parte
pour Bergen, demain matin... ce soir?...

-- Je ne veux pas que tu me quittes!... Non!... Je ne le veux pas!
rpondit Hulda, en s'attachant  son frre comme si elle n'avait
plus que lui au monde.

Tous deux reprirent alors le chemin de l'auberge. Mais il s'tait
mis  pleuvoir, et mme la rafale devint si violente qu'ils durent
se rfugier dans la hutte du passeur,  quelques centaines de pas
en arrire des rives du Maan.

L, il fallait attendre qu'il se ft quelque accalmie. Et alors
Jol prouva le besoin de parler, de parler quand mme. Le silence
lui semblait plus dsesprant que ce qu'il pourrait dire, quand
mme ce ne seraient pas des paroles d'espoir.

-- Et notre mre? dit-il.

-- Toujours de plus en plus triste! rpondit Hulda.

-- Il n'est venu personne en mon absence?

-- Si, un voyageur, qui est reparti.

-- Ainsi, il n'y a en ce moment aucun touriste  l'auberge, et on
n'a pas fait demander de guide?

-- Non, Jol.

-- Tant mieux, car je prfre ne pas te quitter. D'ailleurs, si le
mauvais temps continue, je crains bien que, cette anne, les
touristes renoncent  courir le Telemark!

-- Nous ne sommes encore qu'en avril, frre!

-- Sans doute, mais j'ai le pressentiment que la saison ne sera
pas bonne pour nous! Enfin, nous verrons! Mais dis-moi, c'est hier
que ce voyageur a quitt Dal?

-- Oui, dans la matine.

-- Et qui tait-ce?

-- Un homme venu de Drammen, o il demeure, parat-il, et qui se
nomme Sandgost.

-- Sandgost?

-- Le connatrais-tu?

-- Non, rpondit Jol. Hulda s'tait dj demand si elle
raconterait  son frre tout ce qui s'tait pass  l'auberge en
son absence. Lorsque Jol apprendrait avec quel sans-gne cet
homme s'tait conduit, comment il semblait avoir calcul la valeur
de la maison et du mobilier, quelle attitude dame Hansen avait cru
devoir prendre vis--vis de lui, qu'imaginerait-il? Ne penserait-il
pas que leur mre devait avoir de bien graves raisons pour agir
comme elle l'avait fait? Or, quelles taient ces raisons? Que
pouvait-il y avoir de commun entre elle et ce Sandgost? Il y
avait certainement l un secret menaant pour la famille! Jol
voudrait le connatre, il interrogerait sa mre, il la presserait
de questions... Dame Hansen, si peu communicative, si rfractaire
 toute effusion, voudrait garder le silence comme elle l'avait
fait jusqu'alors. La situation entre elle et ses enfants, si
affligeante dj, deviendrait plus pnible encore.

Mais la jeune fille aurait-elle pu rien taire  Jol? Un secret
pour lui! N'et-ce pas t comme une paille dans l'amiti de fer
qui les unissait l'un  l'autre? Non! Il ne fallait pas que cette
amiti pt jamais tre brise! Hulda rsolut donc de tout dire.

-- Tu n'as jamais entendu parler de ce Sandgost, quand tu allais
 Drammen? reprit-elle.

-- Jamais.

-- Eh bien, sache donc, Jol, que notre mre le connaissait dj,
au moins de nom!

-- Elle connaissait Sandgost?

-- Oui, frre.

-- Mais, ce nom, je ne le lui ai jamais entendu prononcer!

-- Elle le connaissait, cependant, bien qu'elle n'et jamais vu
cet homme avant sa visite d'avant-hier!

Et Hulda raconta tous les incidents qui avaient marqu le sjour
du voyageur dans l'auberge, sans omettre l'acte singulier de dame
Hansen au moment du dpart de Sandgost. Elle se hta d'ajouter:

-- Je pense, mon Jol, qu'il vaut mieux ne rien demander  notre
mre. Tu la connais! Ce serait la rendre plus malheureuse encore.
L'avenir nous apprendra, sans doute, ce qui se cache dans son
pass. Fasse le Ciel que Ole nous soit rendu, et, s'il y a quelque
affliction qui menace la famille, nous serons trois, du moins, 
la partager!

Jol avait cout sa soeur avec une profonde attention. Oui! Entre
dame Hansen et ce Sandgost, il y avait de graves raisons qui
mettaient l'une  la merci de l'autre! Pouvait-on douter que cet
homme ft venu pour inventorier l'auberge de Dal? videmment non!
Et cette note dchire au moment o il allait partir -- ce qui lui
avait paru tout naturel -- qu'est-ce que cela pouvait signifier?

-- Tu as raison, Hulda, dit Jol, je ne parlerai de rien  notre
mre. Peut-tre regrettera-t-elle de ne pas s'tre confie  nous.
Pourvu qu'il ne soit pas trop tard! Elle doit bien souffrir, la
pauvre femme! Elle s'est bute! Elle ne comprend pas que le coeur
de ses enfants est fait pour qu'elle y verse ses peines!

-- Elle le comprendra un jour, Jol.

-- Oui! Aussi, attendons! Mais, d'ici l, il ne me sera pas
dfendu de chercher  savoir ce qu'est cet individu. Peut-tre
monsieur Helmbo le connat-il? Je le lui demanderai la premire
fois que j'irai  Bamble, et, s'il le faut, je pousserai jusqu'
Drammen. L, il ne doit pas tre difficile d'apprendre au moins ce
que fait cet homme,  quel genre d'affaires il se livre, ce qu'on
en pense...

-- Rien de bon, j'en suis sre, rpondit Hulda. Sa figure est
mauvaise, son regard mchant. Je serais bien surprise s'il y avait
une me gnreuse sous cette grossire enveloppe!

-- Allons, reprit Jol, ne jugeons point les gens sur l'apparence!
Je parie que tu lui trouverais une agrable mine,  ce Sandgost,
si tu le regardais, tant au bras de Ole...

-- Mon pauvre Ole! murmura la jeune fille.

-- Il reviendra, il revient, il est en route! s'cria Jol. Aie
confiance, Hulda! Ole n'est plus loin maintenant, et nous le
gronderons au retour pour s'tre fait attendre!

La pluie avait cess. Tous deux sortirent de la hutte et
remontrent le sentier afin de regagner l'auberge.

--  propos, dit alors Jol, je repars demain.

-- Tu repars?...

-- Oui, ds le matin.

-- Dj, frre?

-- Il le faut, Hulda. En quittant le Hardanger, j'ai t prvenu
par un de mes camarades qu'un voyageur venait du nord par les
hauts plateaux du Rjukanfos o il doit arriver demain.

-- Quel est ce voyageur?

-- Ma foi, je ne sais mme plus son nom. Mais il est ncessaire
que je sois l pour le ramener  Dal.

-- Pars donc, puisque tu ne peux t'en dispenser! rpondit Hulda
avec un gros soupir.

-- Demain, au lever du jour, je me mettrai en route. Cela te
chagrine, Hulda?

-- Oui, frre! Je suis bien plus inquite quand tu me laisses...
mme pour quelques heures!

-- Eh bien, cette fois, sache que je ne pars pas seul!

-- Et qui donc t'accompagne?

-- Toi, petite soeur, toi! Il faut te distraire, et je t'emmne!

-- Ah! merci, mon Jol!


VIII

Le lendemain, tous deux quittrent l'auberge ds l'aube. Une
quinzaine de kilomtres de Dal aux clbres chutes, autant pour en
revenir, ce n'et t qu'une promenade pour Jol, mais il fallait
mnager les forces de Hulda. Jol s'tait donc assur de la kariol
du contrematre Lengling, et, comme toutes les kariols, celle-ci
n'avait qu'une place. Il est vrai, ce brave homme tait si gros
qu'il avait fallu fabriquer une caisse  sa convenance. Or,
c'tait suffisant pour que Hulda et Jol pussent y tenir l'un prs
de l'autre. Donc, si le voyageur annonc se trouvait au Rjukanfos,
il prendrait la place de Jol, et celui-ci reviendrait  pied ou
monterait sur la planchette derrire la caisse.

Route charmante, de Dal aux chutes, quoique prodigue de cahots.
Incontestablement, c'est plutt un sentier qu'une route. Des
poutres  peine quarries, jetes sur les rios tributaires du
Maan, le traversent en formant des ponceaux  quelques centaines
de pas les uns des autres. Mais le cheval norvgien est habitu 
les franchir d'un pied sr, et, si la kariol n'a point de
ressorts, ses longs brancards, un peu lastiques, attnuent, dans
une certaine mesure, les heurts du sol.

Le temps tait beau. Jol et Hulda allaient d'un bon pas le long
des verdoyantes prairies, baignes  leur lisire de gauche par
les eaux claires du Maan. Quelques milliers de bouleaux
ombrageaient  et l le chemin gaiement ensoleill. La bue de la
nuit se fondait en gouttelettes  la pointe des longues herbes.
Sur la droite du torrent,  deux mille mtres d'altitude, les
plaques neigeuses du Gousta jetaient dans l'espace un intense
rayonnement de lumire.

Pendant une heure, la kariol marcha assez rapidement. La monte
tait insensible encore. Mais bientt le val se rtrcit peu 
peu. De part et d'autre les rios se changrent en fougueux
torrents. Bien que le chemin devnt sinueux, il ne pouvait viter
toutes les dnivellations du sol. De l, des passages vraiment
durs, dont Jol se tirait avec adresse. Prs de lui, d'ailleurs,
Hulda ne craignait rien. Quand le cahot tait trop accentu, elle
s'accrochait  son bras. La fracheur du matin colorait sa jolie
figure, bien ple depuis quelque temps.

Cependant, il fallut encore atteindre une altitude plus leve. La
valle ne donnait gure passage qu'au cours resserr du Maan,
entre deux murailles coupes  pic. Sur les fields voisins
apparaissaient une vingtaine de maisons isoles, des ruines de
soeters ou de gaards, livres  l'abandon, des cabanes de ptres,
perdues entre les bouleaux et les htres. Bientt il ne fut plus
possible de voir la rivire; mais on l'entendait mugir dans le
sonore encaissement des roches. La contre avait pris un aspect
grandiose et sauvage  la fois, en largissant son cadre jusqu'
la crte des montagnes.

Aprs deux heures de marche, une scierie se montra sur le bord
d'une chute de quinze cents pieds, utilise pour le mcanisme de
sa double roue. Les cascades qui ont cette hauteur ne sont point
rares dans le Vestfjorddal; mais le volume de leurs eaux est peu
considrable. C'est en cela que l'emporte celle du Rjukanfos.

Jol et Hulda, arrivs  la scierie, mirent pied  terre.

-- Une demi-heure de marche ne te fatiguera pas trop, petite
soeur? dit Jol.

-- Non, frre, je ne suis point lasse, et mme cela me fera du
bien de marcher un peu.

-- Un peu... beaucoup, et toujours en montant!

-- Je m'appuierai  ton bras, Jol! L, en effet, il avait fallu
abandonner la kariol. Elle n'aurait pu franchir les sentiers
ardus, les passes troites, les talus sems de roches branlantes,
dont les capricieux contours, ombrags d'arbres ou dnuds,
annoncent la grande chute. Mais, dj, s'levait une sorte de
vapeur paisse au milieu d'un bleutre lointain. C'taient les
eaux pulvrises du Rjukan, et leurs volutes se droulaient  une
assez grande hauteur. Hulda et Jol prirent une sente, bien connue
des guides, qui s'abaisse vers l'tranglement de la valle. Il
fallut se glisser entre les arbres et les arbustes. Quelques
instants aprs, tous deux taient assis sur une roche tapisse de
mousses jauntres, presque en face de la chute. On ne peut en
approcher de ce ct. L, le frre et la soeur auraient eu quelque
peine  s'entendre, s'ils eussent parl. Mais alors leurs penses
taient de celles qui peuvent se communiquer, sans que les lvres
les formulent, par le coeur. Le volume de la chute du Rjukan est
norme, sa hauteur considrable, son mugissement grandiose. C'est
de neuf cents pieds que le sol manque subitement au lit du Maan, 
mi-chemin  peu prs entre le lac Mjs en amont et le lac Tinn en
aval. Neuf cents pieds, c'est--dire six fois la hauteur du
Niagara, dont la largeur, il est vrai, mesure trois milles de la
rive amricaine  la rive canadienne.

Ici, le Rjukanfos a des aspects tranges, difficiles  reproduire
par la description. La peinture mme ne les rendrait que d'une
faon insuffisante. Il est certaines merveilles naturelles qu'il
faut voir pour en comprendre toute la beaut, entre autres cette
chute, la plus clbre de tout le continent europen.

Et c'est prcisment  quoi s'occupait alors un touriste, assis
sur la paroi de gauche du Maan.  cette place, il pouvait observer
le Rjukanfos de plus prs et de plus haut.

Ni Jol, ni sa soeur ne l'avaient encore aperu, bien qu'il ft
visible. Ce n'tait pas la distance, mais un effet d'optique,
spcial aux sites de montagnes, qui le faisait paratre trs
petit, et, par consquent, plus loign qu'il ne l'tait
rellement.

 ce moment, ce voyageur venait de se relever et s'aventurait trs
imprudemment sur la croupe rocheuse qui s'arrondissait comme un
dme vers le lit du Maan. videmment, ce que ce curieux voulait
voir, c'taient les deux cavits du Rjukanfos, l'une  gauche,
pleine du bouillonnement des eaux, l'autre  droite, toujours
emplie d'paisses vapeurs. Peut-tre mme cherchait-il 
reconnatre s'il n'existe pas une troisime cavit infrieure 
mi-hauteur de la chute. Sans doute, cela expliquerait comment le
Rjukan, aprs s'y tre engouffr, rebondit en rejetant,  de
certains intervalles, son trop-plein tumultueux. On dirait que les
eaux sont lances par quelque coup de mine, qui couvre de leurs
embruns les fields environnants.

Cependant le touriste s'avanait toujours sur ce dos d'ne,
pierreux et glissant, sans une racine, sans une touffe, sans une
herbe, qui porte le nom de Passe-de-Marie ou Maristien.

Il ignorait donc, l'imprudent, la lgende qui a rendu cette passe
clbre. Un jour, Eystein voulut rejoindre, par ce dangereux
chemin, la belle Marie du Vestfjorddal. De l'autre ct de la
passe, sa fiance lui tendait les bras. Tout  coup, son pied
manque, il tombe, il glisse, il ne peut se retenir sur ces roches
unies comme une glace, il disparat dans le gouffre, et les
rapides du Maan ne rendirent jamais son cadavre.

Ce qui tait arriv  l'infortun Eystein allait-il donc arriver 
ce tmraire engag sur les pentes du Rjukanfos?

C'tait  craindre. Et, en effet, il s'aperut du pril, mais trop
tard. Soudain, le point d'appui fit dfaut  son pied, il poussa
un cri, il roula d'une vingtaine de pas, et n'eut que le temps de
se raccrocher  la saillie d'une roche, presque  la lisire de
l'abme.

Jol et Hulda ne l'avaient point encore aperu, mais ils venaient
de l'entendre.

-- Qu'est-ce donc? dit Jol en se levant.

-- Un cri! rpondit Hulda.

-- Oui!... Un cri de dtresse!

-- De quel ct?...

-- coutons! Tous deux regardaient  droite,  gauche de la chute;
ils ne purent rien voir. Ils avaient bien entendu, cependant, ces
mots:  moi!...  moi!, jets au milieu d'une de ces accalmies
rgulires, qui durent prs d'une minute entre chaque bond du
Rjukan.

L'appel se renouvela.

-- Jol, dit Hulda, il y a quelque voyageur en pril, qui demande
secours! Il faut aller  lui...

-- Oui, soeur, et il ne peut tre loin! Mais de quel ct?... O
est-il?... Je ne vois rien!

Hulda venait de remonter le talus, en arrire de la roche sur
laquelle elle tait assise, s'accrochant aux maigres touffes qui
revtent cette rive gauche du Maan.

-- Jol! cria-t-elle enfin.

-- Tu vois?...

-- L... l! Et Hulda montrait l'imprudent, suspendu presque
au-dessus du gouffre. Si son pied, arc-bout contre la mince saillie,
lui manquait, s'il glissait un peu plus bas, s'il se laissait
aller au vertige, il tait perdu.

-- Il faut le sauver! dit Hulda.

-- Oui, il le faut! rpondit Jol. Avec du sang-froid, nous
arriverons jusqu' lui!

Jol poussa alors un long cri. Il fut entendu du voyageur, dont la
tte se retourna de son ct. Puis, pendant quelques instants,
Jol chercha  reconnatre ce qu'il y aurait de plus prompt et de
plus sr  faire pour le tirer de ce mauvais pas.

-- Hulda, dit-il, tu n'as pas peur?

-- Non, frre!

-- Tu connais bien la Maristien?

-- J'y suis dj passe plusieurs fois!

-- Eh bien, va par le haut de la croupe en te rapprochant du
voyageur d'aussi prs que possible! Ensuite, laisse-toi glisser
doucement jusqu' lui, et prends-le par la main de manire  bien
le tenir. Mais qu'il n'essaie pas encore de se relever! Le vertige
le saisirait, il t'entranerait avec lui, et vous seriez perdus!

-- Et toi, Jol?

-- Moi, pendant que tu iras par le haut, je ramperai par le bas le
long de l'arte, du ct du Maan. Je serai l quand tu arriveras,
et, si vous glissiez, peut-tre pourrais-je vous retenir tous
deux!

Puis, d'une voix retentissante, profitant d'une nouvelle accalmie
du Rjukanfos, Jol cria:

-- Ne bougez pas, monsieur!... Attendez!... Nous allons tcher
d'aller  vous!

Hulda avait dj disparu derrire les hautes touffes du talus,
afin de redescendre latralement sur l'autre croupe de la
Maristien.

Jol ne tarda pas  voir la brave fille qui apparaissait au
tournant des derniers arbres.

De son ct, au pril de sa vie, il se mit  ramper lentement le
long de la portion dclive de ce dos arrondi qui borde
l'encaissement du Rjukanfos. Quel sang-froid surprenant, quelle
sret du pied et de la main ne fallait-il pas pour ctoyer ce
gouffre, dont les parois s'humectaient des embruns de la
cataracte!

Paralllement  lui, mais  une centaine de pieds au-dessus, Hulda
s'avanait en obliquant, de manire  gagner plus aisment
l'endroit o le voyageur se tenait immobile.

Dans la position que celui-ci occupait, on ne pouvait voir sa
figure qui tait tourne du ct de la chute.

Jol, arriv au-dessous de lui, s'arrta. Aprs s'tre arc-bout
solidement dans une cassure de roche:

-- Eh! monsieur! cria-t-il. Le voyageur tourna la tte.

-- Eh! monsieur! reprit Jol. Ne faites pas un mouvement, pas un
seul, et tenez bon!

-- Soyez tranquille, je tiens bon, mon ami! lui fut-il rpondu
d'un ton qui rassura Jol. Si je ne tenais pas bon, il y a un
quart d'heure que je serais par le fond du Rjukanfos!

-- Ma soeur va descendre jusqu' vous, reprit Jol. Elle vous
prendra par la main. Mais, avant que je sois l, n'essayez pas de
vous relever!... Ne bougez pas...

-- Pas plus qu'un roc! rpliqua le voyageur. Dj Hulda commenait
 descendre de son ct, cherchant les points moins glissants de
la croupe, engageant son pied dans les crevasses o il trouvait un
appui solide, la tte libre, ainsi qu'il en est de ces filles du
Telemark, habitues  dvaler les rampes des fields. Et, de mme
que l'avait cri Jol, elle cria aussi:

-- Tenez bon, monsieur!

-- Oui, je tiens... et je tiendrai, je vous l'assure, tant que je
pourrai tenir!

On le voit, les recommandations ne lui manquaient pas. Elles
venaient d'en bas et d'en haut.

-- Surtout, n'ayez pas peur! ajouta Hulda.

-- Je n'ai pas peur!

-- Nous vous sauverons! cria Jol.

-- J'y compte bien, car, par saint Olaf! je ne pourrais me sauver
tout seul!

videmment, ce voyageur avait absolument conserv sa prsence
d'esprit. Mais, aprs sa chute, sans doute, bras et jambes lui
avaient refus service, et tout ce qu'il pouvait faire,
maintenant, c'tait de se retenir  la mince saillie qui le
sparait du gouffre.

Cependant, Hulda descendait toujours. Quelques instants plus tard,
elle eut rejoint le voyageur. Alors, ayant appuy son pied contre
une asprit du roc, elle lui prit la main.

Le voyageur essaya de se redresser un peu.

-- Ne bougez pas, monsieur!... Ne bougez pas!... dit Hulda. Vous
m'entraneriez avec vous, et je ne serais pas assez forte pour
vous retenir! Il faut attendre l'arrive de mon frre! Quand il se
sera plac entre nous et le Rjukanfos, vous essaierez de vous
relever afin de...

-- Me relever, ma brave fille! C'est plus facile  dire qu'
faire, et je crains bien que ce soit peu ais!

-- Seriez-vous bless, monsieur?

-- Hum! Rien de cass, rien de lux, je l'espre, mais, du moins,
une belle et bonne corchure  la jambe!

Jol se trouvait alors  une vingtaine de pieds de la place
occupe par Hulda et le voyageur -- en contrebas. La courbure de
la croupe l'avait empch de les rejoindre directement. Il lui
fallait donc remonter maintenant cette surface arrondie. C'tait
le plus difficile et aussi le plus dangereux. Il y allait de sa
vie.

-- Pas un mouvement, Hulda! cria-t-il une dernire fois. Si vous
glissiez tous deux, comme je ne suis pas en bonne position pour
vous retenir, nous serions perdus!

-- Ne crains rien, Jol! rpondit Hulda. Ne songe qu' toi, et que
Dieu te vienne en aide!

Jol commena  se hisser sur le ventre, en se tranant par un
vritable mouvement de reptation. Deux ou trois fois, il sentit
que tout point d'appui allait lui manquer. Mais enfin,  force
d'adresse, il parvint  remonter jusque auprs du voyageur.

Celui-ci, un homme g dj, mais de complexion vigoureuse, avait
une belle figure, aimable et souriante. En vrit, Jol se ft
plutt attendu  trouver l quelque jeune audacieux qui s'tait
engag  franchir la Maristien.

-- C'est bien imprudent ce que vous avez fait, monsieur! dit-il en
se couchant  demi pour reprendre haleine.

-- Comment, si c'est imprudent? rpliqua le voyageur. Dites donc
que c'est tout bonnement absurde!

-- Vous avez risqu votre vie...

-- Et je vous ai fait risquer la vtre!

-- Oh! moi!... c'est un peu mon mtier! rpondit Jol. Et, se
relevant:

-- Maintenant, il s'agit de regagner le haut de la croupe, ajouta-t-il,
mais le plus difficile est fait.

-- Oh! le plus difficile!...

-- Oui, monsieur, c'tait d'arriver jusqu' vous. Nous n'avons
plus qu' remonter une pente bien moins raide.

-- C'est que vous ferez bien de ne pas trop compter sur moi, mon
garon! J'ai une jambe qui ne pourra gure me servir, ni en ce
moment ni pendant quelques jours, peut-tre!

-- Essayez de vous relever!

-- Volontiers... avec votre aide!

-- Vous prendrez le bras de ma soeur. Moi, je vous soutiendrai et
vous pousserai par les reins.

-- Solidement?...

-- Solidement.

-- Eh bien, mes amis, je m'en rapporte  vous. Puisque vous avez
eu la pense de me tirer d'affaire, cela vous regarde.

On procda, ainsi que l'avait dit Jol, prudemment. Si de remonter
la croupe ne fut pas sans quelque danger, tous trois s'en tirrent
mieux et plus vite qu'ils ne l'espraient. D'ailleurs, ce n'tait
ni d'une foulure ni d'une entorse que souffrait le voyageur, mais
simplement d'une trs forte corchure. Il put donc faire meilleur
usage de ses deux jambes qu'il ne le croyait, non sans douleur,
toutefois. Dix minutes aprs, il tait en sret au-del de la
Maristien.

L, il aurait pu se reposer sous les premiers sapins qui bordent
le field suprieur du Rjukanfos. Mais Jol lui demanda un effort
de plus. Il s'agissait de gagner une cabane perdue sous les
arbres, un peu en arrire de la roche sur laquelle sa soeur et lui
s'taient arrts en arrivant  la chute. Le voyageur essaya de
faire l'effort demand, il y russit, et, soutenu, d'un ct par
Hulda, de l'autre par Jol, il arriva sans trop de mal devant la
porte de la cabane.

-- Entrons, monsieur, dit alors la jeune fille, et, l, vous vous
reposerez un instant.

-- L'instant pourra-t-il durer un bon quart d'heure?

-- Oui, monsieur, et ensuite, il faudra bien que vous consentiez 
venir avec nous jusqu' Dal.

--  Dal?... Eh! c'est prcisment  Dal que j'allais!

-- Seriez-vous donc le touriste qui vient du nord, demanda Jol,
et qui m'avait t signal au Hardanger?

-- Prcisment.

-- Ma foi, vous n'aviez pas pris le bon chemin...

-- Je m'en doute un peu.

-- Et, si j'avais pu prvoir ce qui est arriv, je serais all
vous attendre de l'autre ct du Rjukanfos!

-- a, c'et t une bonne ide, mon brave jeune homme! Vous
m'auriez pargn une imprudence impardonnable  mon ge...

--  tout ge, monsieur! rpondit Hulda. Tous trois entrrent
alors dans la cabane, o se trouvait une famille de paysans, le
pre, la mre et leurs deux filles qui se levrent et firent bon
accueil aux arrivants. Jol put alors constater que le voyageur
n'avait qu'une assez grave corchure  la jambe, un peu au-dessous
du genou. Cela ncessiterait certainement une bonne semaine de
repos; mais la jambe n'tait ni luxe ni casse, l'os n'tait pas
mme atteint. C'tait l'essentiel. Du laitage excellent, des
fraises en abondance, un peu de pain bis, furent offerts et
accepts. Jol ne se cacha point de montrer un formidable apptit,
et, si Hulda mangea  peine, le voyageur ne refusa pas de tenir
tte  son frre.

-- Vraiment, dit-il, cet exercice m'a creus l'estomac! Mais
j'avouerai volontiers que de prendre par la Maristien, c'tait
plus qu'imprudent! Vouloir jouer le rle de l'infortun Eystein,
quand on pourrait tre son pre... et mme son grand-pre!...

-- Ah! vous connaissez la lgende? dit Hulda.

-- Si je la connais!... Ma nourrice m'endormait en me la chantant,
 l'heureux ge o j'avais encore une nourrice! Oui, je la
connais, ma courageuse fille, et je n'en suis que plus coupable! -
- Maintenant, mes amis, Dal est un peu loin pour l'invalide que je
suis! Comment allez-vous me transporter jusque-l?

-- Ne vous inquitez de rien, monsieur, rpondit Jol. Notre
kariol nous attend au bas du sentier. Seulement, il y aura trois
cents pas  faire...

-- Hum! Trois cents pas!

-- En descendant, ajouta la jeune fille.

-- Oh! si c'est en descendant, cela ira tout seul, mes amis, et un
bras me suffira...

-- Et pourquoi pas deux, rpondit Jol, puisque nous en avons
quatre  votre service!

-- Va pour deux, va pour quatre! a ne me cotera pas plus cher,
n'est-ce pas?

-- a ne cote rien.

-- Si! au moins un remerciement par bras, et je m'aperois que je
ne vous ai point encore remercis...

-- De quoi, monsieur? rpondit Jol.

-- Mais tout simplement de ce que vous m'avez sauv la vie, en
risquant la vtre!...

-- Quand vous voudrez?... dit Hulda, qui se leva pour viter les
compliments.

-- Comment donc!... Mais je veux!... D'abord, moi, je veux tout ce
qu'on veut que je veuille!

L-dessus, le voyageur rgla la petite dpense avec les paysans de
la cabane. Puis, soutenu un peu par Hulda, beaucoup par Jol, il
commena  descendre le sentier sinueux, qui conduit vers la rive
du Maan o il rejoint la route de Dal.

Cela ne se fit pas sans quelques ae! ae! qui se terminaient
invariablement par un bon clat de rire. Enfin, on atteignit la
scierie, et Jol s'occupa d'atteler la kariol.

Cinq minutes aprs, le voyageur tait install dans la caisse avec
la jeune fille prs de lui.

-- Et vous? demanda-t-il  Jol. Il me semble bien que j'ai d
prendre votre place...

-- Une place que je vous cde de bon coeur.

-- Mais peut-tre en se serrant...

-- Non... Non!... J'ai mes jambes, monsieur, des jambes de guide!
a vaut des roues...

-- Et de fameuses, mon garon, de fameuses! On partit en suivant
la route qui se rapproche peu  peu du Maan. Jol s'tait mis  la
tte du cheval et il le guidait par le bridon, de manire  viter
de trop forts cahots  la kariol. Le retour se fit gaiement -- du
moins de la part du voyageur. Il causait dj comme un vieil ami
de la famille Hansen. Avant d'arriver, le frre et la soeur lui
disaient monsieur Sylvius, et monsieur Sylvius ne les appelait
plus que Hulda et Jol, comme s'ils se fussent connus tous trois
de longue date.

Vers quatre heures, le petit clocher de Dal montra sa fine pointe
entre les arbres du hameau. Un instant aprs, le cheval s'arrtait
devant l'auberge. Le voyageur descendit de la kariol, non sans
quelque peine. Dame Hansen tait venue le recevoir  la porte, et,
bien qu'il n'et pas demand la meilleure chambre de la maison, ce
fut celle-l qu'on lui donna tout de mme.


IX

Sylvius Hog -- tel fut le nom qui, ce soir-l, fut inscrit sur le
livre des voyageurs, et prcisment  la suite du nom de
Sandgost. Vif contraste, on en conviendra, entre les deux noms
comme entre les deux hommes qui les portaient. Entre eux, il n'y
avait aucun rapport ni au physique ni au moral. Gnrosit d'un
ct, avidit de l'autre. L'un, c'tait la bont du coeur,
l'autre, c'tait la scheresse de l'me.

Sylvius Hog avait  peine soixante ans. Encore ne les paraissait-il
pas. Grand, droit, bien constitu, sain d'esprit et sain de
corps, il plaisait ds le premier abord avec sa belle et aimable
figure, sans barbe, bien encadre sous des cheveux grisonnants et
un peu longs, avec ses yeux souriants comme ses lvres, son front
large o les plus nobles penses pouvaient circuler sans peine, sa
vaste poitrine dans laquelle le coeur pouvait battre  l'aise. 
tous ces avantages, il joignait un inpuisable fonds de bonne
humeur, une physionomie fine et dlie, une nature capable de
toutes les gnrosits comme de tous les dvouements.

Sylvius Hog, de Christiania -- cela disait tout. Et non seulement
il tait connu, apprci, aim, honor dans la capitale
norvgienne, mais aussi dans tout le pays -- le pays norvgien,
bien entendu. En effet, les sentiments que l'on professait  son
gard n'taient plus les mmes dans l'autre moiti du royaume
scandinave, c'est--dire, en Sude.

Cela veut tre expliqu.

Sylvius Hog tait professeur de lgislation  Christiania. En
d'autres tats, tre avocat, ingnieur, mdecin, ngociant, c'est
occuper les premiers rangs de l'chelle sociale. En Norvge, il
n'en va pas ainsi. tre professeur, c'est tre au sommet.

Si, en Sude, il y a quatre classes, la noblesse, le clerg, la
bourgeoisie, le paysan, il n'y en a que trois en Norvge; la
noblesse manque. On n'y compte aucun reprsentant de
l'aristocratie, pas mme celle des fonctionnaires. En ce pays
privilgi o il n'existe pas de privilges, les fonctionnaires
sont les trs humbles serviteurs du public. En somme, galit
sociale parfaite, nulle distinction politique.

Donc, Sylvius Hog tant un des hommes les plus considrables de
son pays, on ne s'tonnera pas qu'il ft membre du Storthing. Dans
cette grande assemble, autant par sa valeur que par la probit de
sa vie prive et publique, il exerait une influence que
subissaient mme ces paysans-dputs, lus en grand nombre par les
campagnes.

Depuis la Constitution de 1814, c'est avec raison qu'on a pu dire:
la Norvge est une rpublique avec le roi de Sude pour prsident.

Il va de soi que cette Norvge, trs jalouse de ses prrogatives,
a su conserver son autonomie. Le Storthing n'a rien de commun avec
le parlement sudois. Aussi comprendra-t-on que l'un de ses
reprsentants les plus influents et les plus patriotes ne ft pas
bien vu au-del de cette frontire idale qui spare la Sude de
la Norvge.

Ainsi tait Sylvius Hog. D'un caractre trs indpendant, ne
voulant rien tre, il avait maintes fois refus d'entrer au
ministre. Dfenseur de tous les droits de la Norvge, il s'tait
constamment et inbranlablement oppos aux empitements de la
Sude.

Et telle est la sparation morale et politique des deux pays, que
le roi de Sude -- alors Oscar XV -- aprs s'tre fait couronner 
Stockholm, a d se faire couronner  Drontheim, l'ancienne
capitale de la Norvge. Telle est aussi la rserve quelque peu
dfiante des Norvgiens, en affaires, que la Banque de Christiania
ne reoit pas volontiers les billets de la Banque de Stockholm!
Telle est enfin la dmarcation entre les deux peuples, que le
pavillon sudois ne flotte ni sur les difices, ni sur les navires
norvgiens.  l'un, l'tamine bleue traverse d'une croix jaune, 
l'autre, la croix bleue sur le fond d'tamine rouge.

Or, Sylvius Hog tait de coeur et d'me pour la Norvge. Il en
dfendait les intrts en toute occasion. Aussi, vers 1854,
lorsque le Storthing agita la question de ne plus avoir ni vice-roi
 la tte du pays ni mme de gouverneur, il fut l'un de ceux
qui se jetrent le plus vivement dans la discussion et firent
triompher ce principe.

On conoit donc que, s'il n'tait pas trs aim dans l'est du
royaume, il le ft dans l'ouest, et mme au fond des gaards les
plus reculs du pays. Son nom courait la montagneuse Norvge,
depuis les parages de Christiansand jusqu'aux extrmes roches du
cap Nord. Digne de cette popularit de bon aloi, aucune calomnie
n'avait jamais pu atteindre ni le dput ni le professeur de
Christiania. C'tait, d'ailleurs, un vrai Norvgien, mais un
Norvgien  sang vif, n'ayant rien du flegme traditionnel de ses
compatriotes, plus rsolu de penses et d'actes que ne le comporte
le temprament scandinave. Cela se sentait  ses mouvements
prompts,  l'ardeur de sa parole,  la vivacit de ses gestes. N
en France, on n'et pas hsit  le dire un homme du Midi, si
l'on veut bien accepter cette comparaison, qui peut lui tre
applique avec quelque exactitude.

La situation de fortune de Sylvius Hog ne l'levait pas au-dessus
d'une assez belle aisance, bien qu'il n'et point fait monnaie des
affaires publiques. me dsintresse, il ne songeait jamais 
lui, mais sans cesse aux autres. Aussi faisait-il fi des
grandeurs. tre dput lui suffisait. Il ne voulait rien de plus.

En ce moment, Sylvius Hog profitait d'un cong de trois mois pour
se remettre de ses fatigues, aprs une laborieuse anne de travaux
lgislatifs. Il avait quitt Christiania depuis six semaines, avec
l'intention de parcourir toute la contre qui s'tend jusqu'
Drontheim, le Hardanger, le Telemark, les districts de Kongsberg
et de Drammen. Il voulait visiter ces provinces qu'il ne
connaissait pas encore. Un voyage d'tude et d'agrment.

Sylvius Hog avait dj travers une partie de cette rgion, et
c'tait en revenant des bailliages du nord qu'il avait voulu voir
la clbre chute, une des merveilles du Telemark. Aprs avoir
examin, sur les lieux mmes, le projet, alors  l'tude, du
chemin de fer de Drontheim  Christiania, il avait fait demander
un guide pour le conduire  Dal, et il comptait le trouver sur la
rive gauche du Maan. Mais, sans l'attendre, attir par ces
admirables sites de la Maristien, il s'tait aventur sur la
dangereuse passe. Rare imprudence! Elle avait failli lui coter la
vie. Et, il faut bien le dire, sans l'intervention de Jol et de
Hulda Hansen, le voyage et fini avec le voyageur dans les
gouffres du Rjukanfos.


X

On est fort instruit en ces pays scandinaves, non seulement chez
les habitants des villes, mais aussi en pleine campagne. Cette
instruction va mme au-del de savoir lire, crire, compter. Le
paysan apprend avec plaisir. Son intelligence est ouverte. Il
s'intresse  la chose publique. Il prend une large part aux
affaires politiques et communales. Dans le Storthing, les gens de
cette condition sont toujours en majorit. Quelquefois, ils y
sigent avec le costume de leur province. On les cite, et c'est
justice, pour leur haute raison, leur bon sens pratique, leur
comprhension juste -- si elle est un peu lente -- et surtout leur
incorruptibilit.

Il ne faut donc pas s'tonner que le nom de Sylvius Hog ft connu
dans toute la Norvge et prononc avec respect jusque dans cette
portion un peu sauvage du Telemark.

Aussi, dame Hansen, en recevant un hte si universellement estim,
crut-elle convenable de lui dire combien elle tait honore de
l'avoir pour quelques jours sous son toit.

-- Je ne sais pas si cela vous fait honneur, dame Hansen, rpondit
Sylvius Hog, mais ce que je sais bien, c'est que cela me fait
plaisir. Oh! il y a longtemps que j'avais entendu mes lves
parler de cette hospitalire auberge de Dal! C'est pourquoi, je
comptais venir m'y reposer pendant une semaine. Pourtant, que
saint Olaf m'abandonne, si je croyais jamais y arriver sur une
patte!

Et l'excellent homme serra cordialement la main  son htesse.

-- Monsieur Sylvius, dit Hulda, voulez-vous que mon frre aille
chercher un mdecin  Bamble?

-- Un mdecin, ma petite Hulda! Mais vous voulez donc que je perde
l'usage de mes deux jambes!

-- Oh! monsieur Sylvius!

-- Un mdecin! Pourquoi pas mon ami le docteur Boek, de
Christiania? Et tout cela pour une gratignure!...

-- Mais une gratignure, si elle est mal soigne, rpondit Jol,
cela peut devenir grave!

-- Ah! , Jol, me direz-vous pourquoi vous voulez que cela
devienne grave?

-- Je ne le veux pas, monsieur Sylvius, Dieu me garde!

-- Eh bien! il vous gardera, et moi aussi, et toute la maison de
dame Hansen, surtout si cette gentille Hulda veut bien consentir 
me donner ses soins...

-- Certainement, monsieur Sylvius!

-- Parfait, mes amis! Encore quatre ou cinq jours, il n'y paratra
plus! D'ailleurs, comment ne gurirait-on pas dans une si jolie
chambre? O pourrait-on mieux se faire traiter que dans
l'excellente auberge de Dal? Et ce bon lit avec ses devises qui
valent bien les horribles formules de la Facult! Et cette joyeuse
fentre qui s'ouvre sur la valle du Maan! Et le murmure des eaux
qui se glisse jusqu'au fond de mon alcve! Et la senteur des vieux
arbres dont toute la maison est embaume! Et le bon air, l'air de
la montagne! Eh! ne voil-t-il pas le meilleur des mdecins! Quand
on a besoin de lui, on n'a qu' ouvrir la fentre, il arrive, il
vous ragaillardit, et il ne vous met pas  la dite!

Il disait si gaiement toutes ces choses, Sylvius Hog, qu'avec lui,
semblait-il, un peu de bonheur venait d'entrer dans la maison. Du
moins, ce fut l'impression du frre et de la soeur, qui se
tenaient la main en l'coutant, s'abandonnant tous deux  la mme
motion.

C'tait dans la chambre du rez-de-chausse qu'avait t tout
d'abord conduit le professeur. Maintenant,  demi couch dans un
grand fauteuil, sa jambe tendue sur un escabeau, il recevait les
soins de Hulda et de Jol. Un pansement  l'eau frache, il ne
voulut que ce remde. Et, en ralit, en fallait-il un autre?

-- Bien, mes amis, bien! disait-il. Il ne faut pas abuser des
drogues! Et maintenant, savez-vous bien que, sans votre
obligeance, j'aurais vu d'un peu trop prs les merveilles du
Rjukanfos! Je roulais dans l'abme comme un simple roc! J'ajoutais
une nouvelle lgende  la lgende de Maristien, et, moi, je
n'avais pas d'excuse! Ma fiance ne m'attendait pas sur l'autre
bord, comme le malheureux Eystein!

-- Et quel chagrin c'et t pour madame Hog! dit Hulda. Elle ne
se serait jamais console...

-- Madame Hog?... rpliqua le professeur. Eh bien, madame Hog
n'aurait pas vers une larme!

-- Oh! monsieur Sylvius!...

-- Non, vous dis-je, par cette raison qu'il n'y a pas de madame
Hog! Et je ne puis pas mme me figurer ce qu'et t une madame
Hog: grasse ou maigre, petite ou grande...

-- Elle et t aimable, intelligente et bonne, tant votre femme,
rpondit Hulda.

-- Ah! vraiment, mademoiselle! Bon! Bon! Je vous crois! Je vous
crois!

-- Mais, en apprenant un pareil malheur, vos parents, vos amis,
monsieur Sylvius?... dit Jol.

-- Des parents, je n'en ai gure, mon garon! Des amis, il parat
que j'en ai un certain nombre, sans compter ceux que je viens de
me faire dans la maison de dame Hansen, et vous leur avez vit la
peine de me pleurer!

--  propos, dites-moi, mes enfants, vous pourrez bien me garder
quelques jours ici?

-- Tant qu'il vous plaira, monsieur Sylvius, rpondit Hulda. Cette
chambre vous appartient.

-- D'ailleurs, j'avais l'intention de m'arrter  Dal, comme font
les touristes, de manire  pouvoir rayonner de l sur le
Telemark... Je ne rayonnerai pas, ou je rayonnerai plus tard,
voil tout!

-- Avant la fin de la semaine, monsieur Sylvius, rpondit Jol,
j'espre que vous serez sur pied.

-- Et moi aussi, je l'espre!

-- Et alors je m'offre  vous conduire partout o il vous plaira
d'aller dans le bailliage.

-- Nous verrons cela, Jol! Nous en reparlerons, quand je ne serai
plus  l'tat d'corch! J'ai encore un mois de cong devant moi,
et quand je devrais le passer tout entier dans l'auberge de dame
Hansen, je ne serais pas trop  plaindre! Ne faudra-t-il pas que
je visite la valle du Vestfjorddal entre les deux lacs, que je
fasse l'ascension du Gousta, que je retourne au Rjukanfos, car
enfin, si j'ai failli y faire un plongeon, je ne l'ai gure vu...
et je tiens  le voir!

-- Vous y retournerez, monsieur Sylvius, rpondit Hulda.

-- Et nous y retournerons ensemble avec cette bonne madame Hansen,
si elle veut bien nous accompagner.

-- Eh! j'y pense, mes amis, il faudra que je prvienne, par un
petit mot, Kate, ma vieille bonne, et Fink, mon vieux domestique
de Christiania! Ils seraient trs inquiets si je ne leur donnais
pas de mes nouvelles, et je serais grond!... Et, maintenant, je
vais vous faire un aveu! Les fraises, le laitage, c'est trs
agrable, trs rafrachissant; mais cela ne suffit pas, puisque je
ne veux pas entendre parler d'tre mis  la dite!... Est-ce
bientt l'heure de votre dner?...

-- Oh! peu importe, monsieur Sylvius!...

-- Il importe beaucoup, au contraire! Croyez-vous donc que,
pendant mon sjour  Dal, je vais m'ennuyer tout seul  ma table
et dans ma chambre? Non! je veux manger avec vous et votre mre,
si dame Hansen n'y voit pas d'inconvnient!

Naturellement, dame Hansen, quand on lui fit connatre le dsir du
professeur, et bien qu'elle et peut-tre prfr se tenir  part,
suivant son habitude, ne put que s'incliner. Ce serait un honneur
pour elle et les siens d'avoir  sa table un dput du Storthing.

-- Ainsi, c'est convenu, reprit Sylvius Hog, nous mangerons
ensemble dans la grande salle...

-- Oui, monsieur Sylvius, rpondit Jol. Je n'aurai qu' vous y
pousser sur votre fauteuil, quand le dner sera prt...

-- Bon! Bon! monsieur Jol! Pourquoi pas en kariol? Non! Avec
l'aide d'un bras, j'arriverai. Je ne suis pas amput, que je
sache!

-- Comme vous voudrez, monsieur Sylvius! rpondit Hulda. Mais ne
faites pas inutilement d'imprudences, je vous prie... ou Jol aura
vite fait d'aller chercher le mdecin!

-- Des menaces! Eh bien, oui, je serai prudent et docile! Et du
moment qu'on ne me met pas  la dite, je vais tre le plus
obissant des malades! -- Ah! ! est-ce que vous n'avez pas faim,
mes amis?

-- Nous ne demandons qu'un quart d'heure, rpondit Hulda, pour
vous servir une soupe aux groseilles, une truite du Maan, une
grouse que Jol a rapporte hier du Hardanger, et une bonne
bouteille de vin de France.

-- Merci, ma brave fille, merci! Hulda sortit afin de surveiller
le dner et de prparer la table dans la grande salle, pendant que
Jol allait reconduire la kariol chez le contrematre Lengling.
Sylvius Hog resta seul.  quoi et-il pu songer, si ce n'est 
cette honnte famille, dont maintenant il tait  la fois l'hte
et l'oblig. Que pourrait-il faire pour reconnatre les services,
les soins de Hulda et de Jol? Mais il n'eut pas le temps de
s'abandonner  de longues rflexions, car, dix minutes aprs, il
tait assis  la place d'honneur de la grande table. Le dner
tait excellent. Il justifiait le renom de l'auberge, et le
professeur mangea de grand apptit.

Ensuite, la soire se passa en causeries auxquelles Sylvius Hog
prit la plus grande part.  dfaut de dame Hansen qui ne s'y mla
gure, il fit parler le frre et la soeur. La vive sympathie qu'il
prouvait dj pour eux ne put que s'accrotre. Une si touchante
amiti les unissait l'un  l'autre que le professeur en fut
plusieurs fois mu.

La nuit venue, il regagna sa chambre avec l'aide de Jol et de
Hulda, reut et donna un aimable bonsoir  ses amis, et,  peine
couch dans le grand lit  devises, il dormit tout d'un somme.

Le lendemain, Sylvius Hog, rveill ds l'aube, se reprit 
rflchir avant qu'on et frapp  sa porte.

Non, se disait-il, je ne sais vraiment pas comment je m'en
tirerai! On ne peut pourtant pas se faire sauver, soigner, gurir,
et en tre quitte pour un simple remerciement! Je suis l'oblig de
Hulda et de Jol, ce n'est pas contestable! Mais voil! Ce ne sont
pas de ces services qu'on puisse payer en argent! Fi donc!...
D'autre part, cette famille de braves gens me parat heureuse, et
je ne pourrais rien ajouter  son bonheur! Enfin nous causerons,
et, tout en causant, peut-tre...

Aussi, pendant les trois ou quatre jours que le professeur dut
encore garder sa jambe tendue sur l'escabeau, ils causrent tous
trois. Par malheur, ce fut avec une certaine rserve de la part du
frre et de la soeur. Ni l'un ni l'autre ne voulurent rien dire de
leur mre, dont Sylvius Hog avait bien observ l'attitude froide
et soucieuse. Puis, par un autre sentiment de discrtion, ils
hsitaient  faire connatre les inquitudes que leur causait le
retard de Ole Kamp. Ne risquaient-ils pas d'altrer la bonne
humeur de leur hte en lui contant leurs peines?

-- Cependant, disait Jol  sa soeur, peut-tre avons-nous tort de
ne pas nous confier  monsieur Sylvius? C'est un homme de bon
conseil, et, par ses relations, il pourrait peut-tre savoir si
l'on se proccupe  la Marine de ce qu'est devenu le _Viken._

_-- _Tu as raison, Jol, rpondait Hulda. Je pense que nous
ferons bien de tout lui dire. Mais attendons qu'il soit bien
guri!

-- Oui, et cela ne peut tarder! reprenait Jol. La semaine finie,
Sylvius Hog n'avait plus besoin d'aide pour quitter sa chambre,
bien qu'il boitt encore un peu. Il venait alors s'asseoir sur un
des bancs, devant la maison,  l'ombre des arbres. De l, il
pouvait apercevoir la cime du Gousta, qui resplendissait sous les
rayons du soleil, pendant que le Maan, charriant des troncs en
drive, grondait  ses pieds. On voyait aussi passer du monde sur
la route de Dal au Rjukanfos. Le plus souvent, c'taient des
touristes, dont quelques-uns s'arrtaient une heure ou deux 
l'auberge de dame Hansen pour djeuner ou dner. Il venait aussi
des tudiants de Christiania, le sac au dos, la petite cocarde
norvgienne  la casquette. Ceux-l reconnaissaient le professeur.
De l, des bonjours interminables, des saluts cordiaux, qui
prouvaient combien Sylvius Hog tait aim de toute cette jeunesse.

-- Vous ici, monsieur Sylvius?

-- Moi, mes amis!

-- Vous que l'on croit au fond du Hardanger!

-- On a tort! C'est au fond du Rjukanfos que je devrais tre!

-- Eh bien! nous dirons partout que vous tes  Dal!

-- Oui,  Dal, avec une jambe... en charpe!

-- Heureusement, vous avez trouv bon gte et bons soins dans
l'auberge de dame Hansen!

-- Imaginez-en une meilleure!

-- Il n'y en a gure!

-- Et de plus braves gens?

-- Il n'y en a pas! rptaient gaiement les touristes. Et, tous
buvaient  la sant de Hulda et de Jol si connus dans tout le
Telemark. Et alors le professeur narrait son aventure. Il
confessait son imprudence. Il racontait comment il avait t
sauv. Il disait quelle reconnaissance tait due  ses sauveurs.

-- Et si je reste ici jusqu' ce que j'aie pay ma dette,
ajoutait-il, mon cours de lgislation est ferm pour longtemps,
mes amis, et vous pouvez prendre un cong sans limite!

-- Bon, monsieur Sylvius! reprenait toute cette joyeuse bande.
C'est la jolie Hulda qui vous retient  Dal!

-- Une aimable fille, mes amis, charmante aussi, et je n'ai que
soixante ans, par saint Olaf!

--  la sant de monsieur Sylvius!

-- Et  la vtre, jeunes gens! Courez le pays, instruisez-vous,
amusez-vous! Il fait toujours beau quand on a votre ge! Mais
dfiez-vous des passes de la Maristien! Jol et Hulda ne seraient
peut-tre plus l pour sauver les imprudents qui s'y
hasarderaient.

Puis, tous partaient en faisant bruyamment retentir la valle de
leur joyeux _God aften._

Cependant, une ou deux fois, Jol dut s'absenter pour servir de
guide  quelques touristes qui voulaient faire l'ascension du
Gousta. Sylvius Hog et bien voulu les accompagner. Il prtendait
tre guri. En effet, l'corchure de sa jambe commenait  se
cicatriser. Mais Hulda lui dfendit positivement de s'exposer 
une fatigue encore trop forte pour lui, et, lorsque Hulda
ordonnait, il fallait obir.

Une curieuse montagne, cependant, ce Gousta, dont le cne central,
vallonn de ravins pleins de neige, merge d'une fort de sapins
comme d'une collerette verdoyante qui s'panouit  sa base. Et
quel rayon de vue  son sommet! Dans l'est, le bailliage du
Numedal; dans l'ouest, tout le Hardanger et ses glaciers
grandioses; puis, au pied de la montagne, la sinueuse valle du
Vestfjorddal entre les lacs Mjs et Tinn, Dal et ses maisons en
miniature, vritable bote de jeux d'enfants, et le cours du Maan,
lacet lumineux qui miroite  travers la verdure des plaines.

Pour faire cette ascension, Jol partait ds cinq heures du matin,
et il tait rentr  six heures du soir. Sylvius Hog et Hulda
allaient au-devant de lui. Ils l'attendaient prs de la hutte du
passeur. Ds que le bac avait dbarqu les touristes et leur
guide, on changeait de cordiales poignes de main, et c'tait une
bonne soire de plus que tous trois passaient ensemble. Le
professeur tranait bien encore un peu la jambe, mais il ne se
plaignait pas. Vraiment, on et dit qu'il n'tait pas press de
gurir, autant dire, de quitter l'hospitalire maison de dame
Hansen.

D'ailleurs, le temps s'coulait assez vite. Sylvius Hog avait
crit  Christiania qu'il resterait quelque temps  Dal. Le bruit
de son aventure au Rjukanfos s'tait rpandu dans tout le pays.
Les feuilles l'avaient raconte -- quelques-unes en la dramatisant
 leur manire. De l, quantit de lettres qui arrivaient 
l'auberge, sans compter les brochures et les journaux. Il fallait
lire tout cela. Il fallait rpondre. Sylvius Hog lisait, il
rpondait, et les noms de Jol et de Hulda, mls  cette
correspondance, couraient dj  travers la Norvge.

Cependant, ce sjour chez dame Hansen ne pouvait se prolonger
indfiniment, et Sylvius Hog n'tait pas plus fix qu' son
arrive sur la faon dont il lui serait possible d'acquitter sa
dette. Toutefois, il commenait  pressentir que cette famille
n'tait pas aussi heureuse qu'il l'avait pu croire. L'impatience
avec laquelle le frre et la soeur attendaient chaque jour le
courrier de Christiania ou de Bergen, leur dsappointement, leur
chagrin mme, en voyant qu'il n'y avait jamais de lettres, tout
cela n'tait que trop significatif.

C'est qu'on tait dj au 9 juin. Et aucune nouvelle du _Viken!
_Un retard de plus de deux semaines sur la date fixe pour son
retour! Pas une seule lettre de Ole! Rien qui pt adoucir les
tourments de Hulda! La pauvre fille se dsesprait, et Sylvius Hog
lui trouvait les yeux bien rouges, lorsqu'elle venait  lui le
matin.

-- Qu'y a-t-il? se disait-il alors. Un malheur qu'on craint et
qu'on me cache! Est-ce un secret de famille dans lequel un
tranger ne peut intervenir? Mais suis-je donc encore un tranger
pour eux? Non! Ils devraient bien le penser! Enfin, quand
j'annoncerai mon dpart, peut-tre comprendra-t-on que c'est
un vritable ami qui va partir!

Et, ce jour-l, il dit:

-- Mes amis, le moment approche o,  mon grand regret, je vais
tre oblig de vous quitter!

-- Dj, monsieur Sylvius, dj! s'cria Jol avec une vivacit
dont il ne fut pas matre.

-- Eh! le temps passe vite auprs de vous! Voil dix-sept jours
que je suis  Dal!

-- Quoi!... dix-sept jours! dit Hulda.

-- Oui, chre enfant, et la fin de mon cong approche. Je n'ai pas
une semaine  perdre si je veux achever ce voyage par Drammen et
Kongsberg. Et cependant, si c'est bien  vous que le Storthing
doit de ne point avoir  me remplacer sur mon sige de dput, le
Storthing, pas plus que moi, ne saurait comment reconnatre...

-- Oh! monsieur Sylvius!... rpondit Hulda, qui, de sa petite
main, semblait vouloir lui fermer la bouche.

-- C'est convenu, Hulda! Il m'est dfendu de parler de cela -- ici
du moins...

-- Ni ici ni ailleurs! dit la jeune fille.

-- Soit! Je ne suis pas mon matre et je dois obir! Mais, Jol et
vous, ne viendrez-vous pas me voir  Christiania?

-- Vous voir, monsieur Sylvius?...

-- Oui! me voir... passer quelques jours dans ma maison... avec
dame Hansen, s'entend!

-- Et si nous quittons l'auberge, qui la gardera pendant notre
absence? rpondit Jol.

-- Mais l'auberge n'a pas besoin de vous, j'imagine, lorsque la
saison des excursions est termine. Aussi, je compte bien venir
vous chercher  la fin de l'automne...

-- Monsieur Sylvius, dit Hulda, ce sera bien difficile...

-- Ce sera trs facile, au contraire, mes amis. Ne me rpondez
pas: non! Je n'accepterais pas cette rponse! Et alors, quand je
vous tiendrai l-bas, dans la plus belle chambre de ma maison,
entre ma vieille Kate et mon vieux Fink, vous y serez comme mes
enfants, et il faudra bien que vous me disiez ce que je puis faire
pour vous!

-- Ce que vous pouvez faire, monsieur Sylvius? rpondit Jol en
regardant sa soeur.

-- Frre!... dit Hulda, qui avait compris la pense de Jol.

-- Parlez, mon garon, parlez!

-- Eh bien, monsieur Sylvius, vous pourriez nous faire un trs
grand honneur!

-- Lequel?

-- Ce serait, si cela ne vous drangeait pas trop, d'assister au
mariage de ma soeur Hulda...

-- Son mariage! s'cria Sylvius Hog! Comment! ma petite Hulda se
marie?... Et on ne m'en avait rien dit encore!...

-- Oh! monsieur Sylvius!... rpondit la jeune fille, dont les yeux
se remplirent de larmes.

-- Et quand doit se faire ce mariage?...

-- Quand il aura plu  Dieu de nous ramener Ole, son fianc!
rpondit Jol.


XI

Alors Jol raconta toute l'histoire de Ole Kamp. Sylvius Hog, trs
mu par ce rcit, l'coutait avec une profonde attention. Il
savait tout maintenant. Il venait de lire la dernire lettre qui
annonait le retour de Ole, et Ole ne revenait pas! Quelles
inquitudes, quelles angoisses pour toute la famille Hansen!

Et moi qui me croyais chez des gens heureux! pensait-il.

Cependant, en y rflchissant bien, il lui parut que le frre et
la soeur se dsespraient, alors que l'on pouvait encore conserver
quelque espoir.  force de compter ces jours de mai et de juin,
leur imagination en exagrait le chiffre, comme si elle les et
compts deux fois.

Le professeur voulut donc leur donner ses raisons -- non des
raisons de commande -- mais trs srieuses, trs plausibles, et
discuter la valeur de ce retard du _Viken._

Pourtant, sa physionomie tait devenue grave. Le chagrin de Jol
et de Hulda l'avait profondment impressionn.

-- coutez-moi, mes enfants, leur dit-il. Asseyez-vous  mes cts
et causons.

-- Eh! que pourrez-vous nous dire, monsieur Sylvius? rpondit
Hulda, dont la douleur dbordait.

-- Je vous dirai ce qui me parat juste, reprit le professeur, et
le voici: je viens de rflchir  tout ce que m'a racont Jol. Eh
bien, il me semble que votre inquitude dpasse la mesure. Je ne
voudrais pas vous donner des assurances illusoires, mais il
importe que les choses soient remises  leur vritable point.

-- Hlas! monsieur Sylvius, rpondit Hulda, mon pauvre Ole s'est
perdu avec le _Viken!... _Je ne le reverrai plus!

-- Ma soeur!... Ma soeur!... s'cria Jol. Je t'en prie, calme-toi,
laisse parler monsieur Sylvius...

-- Et gardons notre sang-froid, mes enfants! Voyons! C'tait du 15
au 20 mai que Ole devait revenir  Bergen?

-- Oui, dit Jol, du 15 au 20 mai, comme le marque sa lettre, et
nous sommes au 9 juin.

-- Cela fait donc un retard de vingt jours sur la date extrme
indique pour le retour du _Viken. _C'est quelque chose, j'en
conviens! Cependant, il ne faut pas demander  un navire  voiles
ce que l'on pourrait attendre d'un navire  vapeur.

-- C'est ce que j'ai toujours rpt  Hulda, c'est ce que je lui
rpte encore, dit Jol.

-- Et vous faites bien, mon garon, reprit Sylvius Hog. En outre,
il est possible que le _Viken _soit un vieux btiment, marchant
mal comme la plupart des navires de Terre-Neuve, surtout quand ils
sont lourdement chargs. D'autre part, il y a eu de grands mauvais
temps depuis quelques semaines. Peut-tre Ole n'a-t-il pu prendre
la mer  l'poque que sa lettre indique. Dans ce cas, il suffit
qu'il ait tard de huit jours pour que le _Viken _ne soit pas
encore arriv et que vous n'ayez pu recevoir une nouvelle lettre
de lui. Tout ce que je vous dis l, croyez-le, est le rsultat de
srieuses rflexions. De plus, savez-vous si les instructions
donnes au _Viken _ne lui laissaient pas une certaine latitude
pour porter sa cargaison en quelque autre port, suivant les
demandes du march?

-- Ole l'aurait crit! rpondit Hulda, qui ne pouvait se rattacher
mme  cet espoir.

-- Qui prouve qu'il n'a pas crit? reprit le professeur. Et, s'il
l'a fait, ce ne serait plus le _Viken _qui aurait du retard, ce
serait le courrier d'Amrique. Supposez que le navire de Ole ait
d aller en quelque port des tats-Unis, cela expliquerait comment
aucune de ses lettres n'est encore arrive en Europe!

-- Aux tats-Unis... monsieur Sylvius?

-- Cela se voit quelquefois, et il suffit de manquer un courrier
pour laisser ses amis longtemps sans nouvelles... En tout cas, il
y a une chose trs simple  faire, c'est de demander des
renseignements aux armateurs de Bergen.

-- Les connaissez-vous?

-- Oui, rpondit Jol, messieurs Help frres.

-- Help frres, Fils de l'An? s'cria Sylvius Hog.

-- Oui!

-- Mais moi aussi je les connais! Le plus jeune, Help junior,
comme on dit, bien qu'il ait mon ge, est un de mes bons amis.
Nous avons souvent dn ensemble  Christiania! Help frres, mes
enfants! Ah! je saurai par eux tout ce qui concerne le _Viken. _Je
vais leur crire aujourd'hui mme, et, s'il le faut, j'irai les
voir.

-- Que vous tes bon, monsieur Sylvius! rpondirent  la fois
Hulda et Jol.

-- Ah! pas de remerciements, s'il vous plat! Je vous le dfends
bien! Est-ce que je vous ai remercis, moi, pour ce que vous avez
fait l-bas?... Comment, je trouve l'occasion de vous rendre un
petit service, et vous voil tout en l'air!

-- Mais vous parliez de partir pour retourner  Christiania, fit
observer Jol.

-- Eh bien, je partirai pour Bergen, s'il est indispensable que
j'aille  Bergen!

-- Mais vous alliez nous quitter, monsieur Sylvius, dit Hulda.

-- Eh bien, je ne vous quitterai pas, ma chre fille! Je suis
libre de mes actions, je suppose, et, tant que je n'aurai pas tir
cette situation au clair,  moins qu'on ne me mette  la porte...

-- Que dites-vous l?

-- Et tenez, j'ai bonne envie de rester  Dal jusqu'au retour de
Ole! Je voudrais le connatre, ce fianc de ma petite Hulda! Ce
doit tre un brave garon -- dans le genre de Jol.

-- Oui! tout comme lui!... rpondit Hulda.

-- J'en tais sr! s'cria le professeur, dont la belle humeur
avait repris le dessus,  dessein, sans doute.

-- Ole ressemble  Ole, monsieur Sylvius, dit Jol, et cela suffit
pour qu'il soit un excellent coeur.

-- C'est possible, mon brave Jol, et cela me donne encore plus le
dsir de le voir. Oh! cela ne tardera pas! Quelque chose me dit
que le _Viken _va bientt arriver!

-- Dieu vous entende!

-- Et pourquoi ne m'entendrait-il pas? Il a l'oreille fine! Oui!
je veux assister  la noce de Hulda, puisque j'y suis invit. Le
Storthing en sera quitte pour prolonger mon cong de quelques
semaines. Il l'aurait prolong bien davantage, si vous m'aviez
laiss tomber dans le Rjukanfos, comme je le mritais!

-- Monsieur Sylvius, dit Jol, que c'est bon de vous entendre
parler ainsi, et quel bien vous nous faites!

-- Pas aussi grand que je le voudrais, mes amis; puisque je vous
dois tout, et que je ne sais...

-- Non!... n'insistez plus sur cette aventure.

-- Au contraire, j'insisterai! Ah! ! est-ce que c'est moi qui me
suis tir des griffes de la Maristien? Est-ce moi qui ai risqu ma
vie pour me sauver? Est-ce moi qui me suis rapport jusqu'
l'auberge de Dal? Est-ce moi qui me suis soign et guri sans le
secours de la Facult? Ah! mais je suis entt comme un cheval de
kariol, je vous en prviens. Or, je me suis mis dans la tte
d'assister au mariage de Hulda et de Ole Kamp, et, par saint Olaf!
j'y assisterai!

La confiance est communicative. Comment rsister  celle que
montrait Sylvius Hog? Il le vit bien, quand un demi-sourire
claira le visage de la pauvre Hulda. Elle ne demandait qu' le
croire... Elle ne demandait qu' esprer.

Sylvius Hog continua de plus belle:

-- Donc, il faut songer que le temps va vite. Allons, commenons
les prparatifs du mariage!

-- Ils sont commencs, monsieur Sylvius, rpondit Hulda, et dj
depuis trois semaines!

-- Parfait! Gardons-nous de les interrompre!

-- Les interrompre? rpondit Jol. Mais tout est prt!

-- Quoi! la jupe de marie, le corset aux agrafes de filigrane, la
ceinture et ses pendeloques?

-- Mme ses pendeloques!

-- Et la couronne rayonnante qui vous coiffera comme une sainte,
ma petite Hulda?

-- Oui, monsieur Sylvius.

-- Et les invitations sont faites?

-- Toutes faites, rpondit Jol, mme celle  laquelle nous tenons
le plus, la vtre!

-- Et la demoiselle d'honneur a t choisie parmi les plus sages
filles du Telemark?

-- Et les plus belles, monsieur Sylvius, rpondit Jol, puisque
c'est mademoiselle Siegfrid Helmbo, de Bamble!

-- De quel ton il dit cela, le brave garon! fit observer le
professeur, et comme il rougit en le disant! Eh! Eh! Est-ce que
par hasard mademoiselle Siegfrid Helmbo, de Bamble, serait
destine  devenir madame Jol Hansen de Dal?

-- Oui, monsieur Sylvius, rpondit Hulda, Siegfrid, qui est ma
meilleure amie!

-- Bon! Encore une noce! s'cria Sylvius Hog. Et je suis sr qu'on
m'y invitera, et je ne pourrai faire moins que d'y assister!
Dcidment, il faudra que je donne ma dmission de dput au
Storthing, car je n'aurai plus le temps d'y siger! Allons, je
serai votre tmoin, mon brave Jol, aprs avoir d'abord t celui
de votre soeur, si vous le permettez. Dcidment, vous faites de
moi tout ce que vous voulez, ou plutt tout ce que je veux!
Embrassez-moi, petite Hulda! Une poigne de main, mon garon! Et
maintenant, allons crire  mon ami Help junior, de Bergen!

Le frre et la soeur quittrent la chambre du rez-de-chausse, que
le professeur parlait dj de prendre  bail, et ils revinrent 
leurs occupations avec un peu plus d'espoir.

Sylvius Hog tait rest seul.

-- La pauvre fille! la pauvre fille! murmurait-il. Oui! j'ai un
instant tromp sa douleur!... Je lui ai rendu quelque calme!...
Mais c'est un bien long retard et dans des mers trs mauvaises 
cette poque!... Si le _Viken _avait pri!... Si Ole ne devait
plus revenir!

Un instant aprs, le professeur crivait aux armateurs de Bergen.
Ce que demandait sa lettre, c'taient les dtails les plus prcis
sur tout ce qui concernait le _Viken _et sa campagne de pche. Il
voulait savoir si quelque circonstance, prvue ou non, n'avait pu
l'obliger  changer son port de destination. Il lui importait de
savoir au plus tt comment les ngociants et les marins de Bergen
expliquaient ce retard. Enfin il priait son ami Help junior de
prendre les informations les plus prcises et de l'aviser par le
retour du courrier.

Cette lettre si pressante disait aussi pourquoi Sylvius Hog
s'intressait au jeune matre du _Viken, _de quel service il tait
redevable  sa fiance, et quelle joie ce serait pour lui de
pouvoir donner quelque esprance aux enfants de dame Hansen.

Ds que cette lettre fut crite, Jol la porta  la poste de Moel.
Elle devait partir le lendemain. Le 11 juin, elle serait  Bergen.
Donc, le 12, dans la soire, ou le 13 dans la matine au plus
tard, M. Help junior pouvait avoir rpondu.

Prs de trois jours  attendre cette rponse! Comme ils parurent
longs! Cependant,  force de paroles rassurantes, d'encourageantes
raisons, le professeur parvint  rendre moins pnible cette
attente. Maintenant qu'il connaissait le secret de Hulda,
n'avait-il pas un sujet de conversation tout indiqu, et quelle
consolation c'tait pour Jol et sa soeur de pouvoir sans cesse
parler de l'absent!

--  prsent, ne suis-je pas de votre famille? rptait Sylvius
Hog. Oui!... quelque chose comme un oncle qui vous serait arriv
d'Amrique -- ou d'ailleurs?

Et, puisqu'il tait de la famille, on ne devait plus avoir de
secrets pour lui.

Or, il n'tait pas sans avoir remarqu l'attitude des deux enfants
vis--vis de leur mre. La rserve dans laquelle dame Hansen
affectait de se tenir devait avoir, selon lui, un autre motif que
l'inquitude o l'on tait sur le compte de Ole Kamp. Il crut donc
pouvoir en parler  Jol. Celui-ci ne sut que lui rpondre. Il
voulut alors pressentir dame Hansen  ce sujet; mais elle se
montra si ferme qu'il dut renoncer  connatre ses secrets.
L'avenir les lui apprendrait sans doute.

Ainsi que l'avait prvu Sylvius Hog, la rponse de Help junior
arriva  Dal dans la matine du 13. Jol tait all, ds l'aube,
au-devant du courrier. Ce fut lui qui apporta la lettre dans la
grande salle o le professeur se trouvait avec dame Hansen et sa
fille.

Il y eut d'abord un moment de silence. Hulda, toute ple, n'aurait
pu parler, tant l'motion lui faisait battre le coeur. Elle avait
pris la main de son frre, aussi mu qu'elle.

Sylvius Hog ouvrit la lettre et la lut  haute voix.  son grand
regret, cette rponse de Help junior ne contenait que de vagues
indications, et le professeur ne put cacher son dsappointement
aux jeunes gens qui l'coutaient, les larmes aux yeux.

_Le Viken _avait effectivement quitt Saint-Pierre-Miquelon  la
date indique dans la dernire lettre de Ole Kamp. On l'avait
appris de la faon la plus formelle par d'autres btiments qui
taient arrivs  Bergen depuis son dpart de Terre-Neuve. Ces
navires ne l'avaient point rencontr sur leur route. Mais eux
aussi avaient prouv de gros mauvais temps dans les parages de
l'Islande. Cependant, ils avaient pu s'en tirer. Ds lors,
pourquoi le _Viken _n'en aurait-il pas fait autant? Peut-tre
tait-il en relche quelque part. C'tait d'ailleurs un excellent
bateau, trs solide, bien command par le capitaine Prikel, de
Hammersfest, et mont par un vigoureux quipage qui avait fait ses
preuves. Toutefois, ce retard ne laissait pas d'tre inquitant,
et, s'il se prolongeait, il serait  craindre que le Viken se ft
perdu corps et biens.

Help junior regrettait de ne pas avoir de meilleures nouvelles 
donner du jeune parent des Hansen. En ce qui concernait Ole Kamp,
il en parlait comme d'un excellent sujet, digne de toute les
sympathies qu'il inspirait  son ami Sylvius.

Help junior finissait en assurant le professeur de son affection,
en y joignant les amitis de sa famille. Enfin, il promettait de
lui faire parvenir, sans dlai, toute nouvelle qui pourrait
arriver du _Viken _en n'importe quel port de Norvge, et se disait
son tout dvou, Help frres.

La pauvre Hulda, dfaillante, tait tombe sur une chaise, pendant
que Sylvius Hog lisait cette lettre; elle sanglotait, quand il en
eut achev la lecture.

Jol, les bras croiss, avait cout sans mot dire, sans mme oser
regarder sa soeur.

Dame Hansen, aprs que Sylvius Hog eut cess de lire, s'tait
retire dans sa chambre. Il semblait qu'elle se ft attendue  ce
malheur comme elle s'attendait  bien d'autres!

Le professeur fit alors signe  Hulda et  son frre de se
rapprocher de lui. Il voulait encore leur parler de Ole Kamp, leur
dire tout ce que son imagination lui suggrait de plus ou moins
plausible, et il s'exprima avec une assurance au moins singulire
aprs la lettre de Help junior. Non! -- il en avait le
pressentiment! -- non, rien n'tait dsespr. N'y avait-il pas
maint exemple de plus longs retards prouvs au cours d'une
navigation dans ces mers qui s'tendent de la Norvge  Terre-Neuve?
Oui, sans aucun doute! Le _Viken _n'tait-il pas un solide
navire, bien command, avec un bon quipage, et, par consquent,
dans des conditions meilleures que les autres btiments qui
taient revenus au port? Incontestablement.

-- Esprons donc, mes chers enfants, ajouta-t-il, et attendons! Si
le _Viken _et fait naufrage entre l'Islande et Terre-Neuve, les
nombreux navires qui suivent constamment cette route pour revenir
en Europe n'en auraient-ils pas retrouv quelque pave? Eh bien,
non! Pas un seul dbris n'a t rencontr dans ces parages si
frquents au retour de la grande pche! Nanmoins, il faut agir,
il faut obtenir des renseignements plus certains. Si, pendant
cette semaine, nous sommes encore sans nouvelles du _Viken _ou
sans lettre de Ole, je retournerai  Christiania, je m'adresserai
 la Marine, qui fera des recherches, et, j'en ai la conviction,
elles aboutiront pour notre satisfaction  tous!

Quelque confiance que montrt le professeur, Jol et Hulda
sentaient bien qu'il ne parlait plus maintenant comme il le
faisait avant d'avoir reu la lettre de Bergen -- lettre dont les
termes ne devaient leur laisser que bien peu d'espoir. Sylvius Hog
n'osait plus  prsent faire allusion au mariage prochain de Hulda
et de Ole Kamp. Et, pourtant, il rpta avec une force qui
imposait:

-- Non! Ce n'est pas possible! Ole ne plus reparatre dans la
maison de dame Hansen! Ole ne pas pouser Hulda! Jamais je ne
croirai possible un tel malheur!

Cette conviction lui tait personnelle. Il la puisait dans
l'nergie de son caractre, dans sa nature que rien ne pouvait
abattre. Mais comment la faire partager  d'autres, et surtout 
ceux que le sort du _Viken _touchait si directement?

Cependant, quelques jours se passrent encore. Sylvius Hog,
compltement guri, faisait de grandes promenades aux environs. Il
obligeait Hulda et son frre  l'accompagner, afin de ne pas les
laisser seuls  eux-mmes. Un jour, tous trois remontaient la
valle du Vestfjorddal jusqu' mi-chemin des chutes du Rjukan. Le
lendemain, ils la descendaient en se dirigeant vers Moel et le lac
Tinn. Une fois mme, ils furent absents vingt-quatre heures. C'est
qu'ils avaient prolong leur excursion jusqu' Bamble, o le
professeur fit la connaissance du fermier Helmbo et de sa fille
Siegfrid. Quel accueil celle-ci fit  sa pauvre Hulda, et quels
accents de tendresse elle trouva pour la consoler!

L encore, Sylvius Hog rendit un peu d'espoir  ces braves gens.
Il avait crit  la Marine de Christiania. Le gouvernement
s'occupait du _Viken. _On le retrouverait. Ole reviendrait. Il
pouvait mme revenir d'un jour  l'autre. Non! le mariage n'aurait
pas six semaines de retard! L'excellent homme paraissait si
convaincu que l'on se rendait peut-tre plus  sa conviction qu'
ses arguments.

Cette visite  la famille Helmbo fit du bien aux enfants de dame
Hansen. Et, quand ils rentrrent  la maison, ils taient plus
calmes que lorsqu'ils l'avaient quitte.

On tait alors au 15 juin. Le _Viken _avait donc maintenant un
mois de retard. Or, comme il s'agissait de cette traverse,
relativement courte, de Terre-Neuve  la cte de Norvge, c'tait
vritablement hors de mesure -- mme pour un navire  voiles.

Hulda ne vivait plus. Son frre ne parvenait pas  trouver un seul
mot qui pt la consoler. Devant ces deux pauvres tres, le
professeur succombait  la tche qu'il s'tait donne de conserver
un peu d'espoir. Hulda et Jol ne quittaient le seuil de la maison
que pour aller regarder du ct de Moel, ou pour s'avancer sur la
route du Rjukanfos. Ole Kamp devait venir par Bergen; mais il
pouvait se faire qu'il arrivt aussi par Christiania, si la
destination du _Viken _avait t modifie. Un bruit de kariol qui
se faisait entendre sous les arbres, un cri jet dans les airs,
l'ombre d'un homme se dessinant au tournant du chemin, cela leur
faisait battre le coeur, mais inutilement! Les gens de Dal
veillaient de leur ct. Ils allaient au-devant du courrier, en
amont et en aval du Maan. Tous s'intressaient  cette famille si
aime dans le pays,  ce pauvre Ole qui tait presque un enfant du
Telemark. Et pas une lettre ne venait de Bergen ou de Christiania
apporter quelque nouvelle de l'absent!

Le 16, rien de nouveau. Sylvius Hog ne pouvait plus tenir en
place. Il comprit qu'il fallait donner de sa personne. Aussi
annona-t-il que, le lendemain, s'il n'avait rien reu, il
partirait pour Christiania et s'assurerait par lui-mme que les
recherches taient activement faites. Certes! il lui en coterait
de laisser Hulda et Jol; mais il le fallait, et il reviendrait,
ds qu'il aurait achev ses dmarches.

Le 17, une grande partie du jour s'tait dj coule -- le plus
triste de tous, peut-tre! La pluie n'avait cess de tomber depuis
l'aube. Le vent se dchanait  travers les arbres. De grands
coups de rafale crpitaient sur les vitraux des fentres du ct
du Maan.

Il tait sept heures. On venait d'achever le dner, en silence,
comme dans une maison en deuil. Sylvius Hog n'avait mme pu
soutenir la conversation. Les paroles lui manquaient avec les
ides. Qu'aurait-il dit qui ne l'et t cent fois dj! Ne
sentait-il pas que cette prolongation d'absence rendait
inacceptables ses arguments d'autrefois?

-- Je partirai demain matin pour Christiania, dit-il. Jol,
occupez-vous de me procurer une kariol. Vous me conduirez  Moel,
et vous reviendrez aussitt  Dal!

-- Oui, monsieur Sylvius, rpondit Jol. Vous ne voulez pas que je
vous accompagne plus loin? Le professeur fit un signe ngatif en
montrant Hulda qu'il ne voulait pas priver de son frre.

En ce moment, un bruit, peu sensible encore, se fit entendre sur
la route, du ct de Moel. Tous coutrent. Bientt, il n'y eut
plus de doute, c'tait le bruit d'une kariol. Elle se dirigeait
rapidement vers Dal. tait-ce donc quelque voyageur qui venait
passer la nuit  l'auberge? C'tait peu probable, et rarement les
touristes arrivaient  une heure aussi avance.

Hulda venait de se lever toute tremblante. Jol alla vers la
porte, l'ouvrit, regarda.

Le bruit s'accentuait. C'tait bien le pas d'un cheval et le
grincement de roues d'une kariol. Mais telle fut alors la violence
de la bourrasque qu'il fallut refermer la porte.

Sylvius Hog allait et venait dans la salle. Jol et sa soeur se
tenaient l'un prs de l'autre.

La kariol ne devait plus tre qu' une vingtaine de pas de la
maison. Allait-elle s'arrter ou passer outre?

Le coeur leur battait  tous -- horriblement.

La kariol s'arrta. On entendit une voix qui appelait... Ce
n'tait pas la voix de Ole Kamp!

Presque aussitt, on frappa  la porte.

Jol l'ouvrit.

Un homme tait sur le seuil.

-- Monsieur Sylvius Hog? demanda-t-il.

-- C'est moi, rpondit le professeur, en s'avanant. Qui tes-vous,
mon ami?

-- Un exprs qui vous est envoy de Christiania par le directeur
de la Marine.

-- Vous avez une lettre pour moi?

-- La voici! Et l'exprs tendit une grande enveloppe qui tait
cachete du cachet officiel. Hulda n'avait plus la force de se
tenir debout. Son frre venait de la faire asseoir sur un
escabeau. Ni l'un ni l'autre n'osaient presser Sylvius Hog
d'ouvrir la lettre. Enfin, il lut ce qui suit:

Monsieur le professeur,

En rponse  votre dernire lettre, je vous adresse sous ce pli
un document qui a t recueilli en mer par un navire danois,  la
date du 5 juin dernier. Malheureusement, ce document ne laisse
plus aucun doute sur le sort du _Viken..._

Sylvius Hog, sans prendre le temps d'achever la lettre, avait tir
le document de l'enveloppe... Il le regardait... Il le
retournait...

C'tait un billet de loterie, portant le numro 9672.

Au revers du billet, on lisait ces quelques lignes:

3 mai. -- Chre Hulda, le _Viken _va sombrer!... Je n'ai plus que
ce billet pour toute fortune!... Je le confie  Dieu pour qu'il te
le fasse parvenir, et, puisque je n'y serai pas, je te prie d'tre
l quand il sera tir!... Reois-le avec ma dernire pense pour
toi!... Hulda, ne m'oublie pas dans tes prires!... Adieu, chre
fiance, adieu!...

Ole Kamp.


XII

Voil donc quel tait le secret du jeune marin! C'tait l cette
chance sur laquelle il comptait pour apporter une fortune  sa
fiance! Un billet de loterie, achet avant son dpart!... Et au
moment o allait sombrer le _Viken, _il l'avait enferm dans une
bouteille, il l'avait jet  la mer, avec un dernier adieu pour
Hulda!

Cette fois, Sylvius Hog fut ananti. Il regardait la lettre, puis
le document!... Il ne parlait plus. Qu'et-il pu dire, d'ailleurs?
Quel doute pouvait exister maintenant sur la catastrophe du
_Viken, _sur la perte de tous ceux qu'il ramenait en Norvge?

Hulda, pendant que Sylvius Hog lisait cette lettre, avait pu
rsister et se raidir contre l'angoisse. Mais, aprs les derniers
mots du billet de Ole, elle tomba dans les bras de Jol. Il fallut
la transporter dans sa chambre, o sa mre lui donna les premiers
soins. Elle voulut rester seule alors, et, maintenant, agenouille
prs de son lit, elle priait pour l'me de Ole Kamp.

Dame Hansen tait rentre dans la salle. Tout d'abord, elle fit un
pas vers le professeur, comme si elle et voulu parler, et, se
dirigeant vers l'escalier, elle disparut.

Jol, lui, aprs avoir reconduit sa soeur, tait aussitt sorti.
Il touffait dans cette maison ouverte  tous les vents de
malheur. Il lui fallait l'air du dehors, l'air de la bourrasque,
et, pendant une partie de la nuit, il resta  errer sur les bords
du Maan.

Sylvius Hog tait seul maintenant. Au premier moment, abattu par
ce coup de foudre, il ne tarda pas  retrouver son nergie
habituelle. Aprs avoir fait deux ou trois tours dans la salle, il
couta si quelque appel de la jeune fille n'arriverait pas jusqu'
lui. N'entendant rien, il s'assit prs de la table, et ses
rflexions reprirent leur cours.

Hulda, se disait-il, Hulda, ne plus revoir son fianc! Un pareil
malheur serait possible!... Non!...  cette pense tout se rvolte
en moi! Le _Viken _a sombr, soit! Mais y a-t-il donc une
certitude absolue de la mort de Ole? Je ne puis le croire! Dans
tous les cas de naufrage, n'est-ce pas le temps seul qui peut
affirmer que personne n'a pu survivre  la catastrophe?

Oui! je doute, je veux douter encore, dussent ni Hulda, ni Jol,
ni personne ne plus partager ce doute avec moi! Puisque le _Viken
_s'est englouti, cela explique-t-il qu'il n'en soit rest aucun
dbris sur la mer?... non!... rien, si ce n'est cette bouteille
dans laquelle le pauvre Ole a voulu mettre sa dernire pense, et,
avec elle, tout ce qui lui restait au monde!

Sylvius Hog tenait  la main le document, il le regardait, il le
palpait, il le retournait, ce chiffon de papier sur lequel le
pauvre garon avait difi toute une esprance de fortune!

Cependant, le professeur, voulant l'examiner avec plus de soin, se
leva, couta encore si la pauvre fille n'appelait pas sa mre ou
son frre, et il rentra dans sa chambre.

Ce billet tait un billet de la loterie des coles de Christiania,
loterie trs populaire alors en Norvge. Gros lot: cent mille
marks[1]. Valeur totalise des autres lots: quatre-vingt-dix mille
marks. Nombre des billets mis: un million -- tous placs
actuellement.

Le billet de Ole Kamp portait le numro 9672. Mais, maintenant,
que ce numro ft bon ou mauvais, que le jeune marin et ou non
quelque secrte raison d'y avoir confiance, il ne serait plus l
au moment du tirage de cette loterie, qui devait s'effectuer le 15
juillet prochain, c'est--dire dans vingt-huit jours. Hulda,
suivant sa dernire recommandation, devrait se prsenter  sa
place et rpondre pour lui!

Sylvius Hog,  la clart de son chandelier de terre, relisait
attentivement les lignes crites au dos du billet, comme s'il et
voulu y dcouvrir quelque sens cach.

Ces lignes avaient t traces  l'encre. Il tait manifeste que
la main de Ole n'avait pas trembl pendant qu'il les crivait.
Cela prouvait que le matre du _Viken _avait tout son sang-froid
au moment du naufrage. Il se trouvait ainsi dans des conditions 
pouvoir profiter d'un moyen de salut quelconque, un espar
flottant, une planche en drive, si tout n'avait pas t englouti
dans le gouffre o sombrait le navire.

Le plus souvent, ces documents, recueillis en mer, font  peu prs
connatre l'endroit o s'est accomplie la catastrophe. Sur celui-ci,
il n'y avait pas une latitude, pas une longitude, rien qui
indiqut quelles taient les terres les plus rapproches,
continent ou les. Il fallait en conclure que le capitaine ni
personne de l'quipage ne savait o se trouvait alors le _Viken.
_Entran, sans doute, par une de ces temptes auxquelles on ne
peut rsister, il avait d tre rejet hors de sa route, et,
l'tat du ciel ne permettant pas d'obtenir une observation
solaire, la position n'avait pu tre releve depuis quelques
jours. Ds lors, il tait probable qu'on ne saurait jamais en
quels parages du nord de l'Atlantique, au large de Terre-Neuve ou
de l'Islande, l'abme s'tait referm sur les naufrags.

C'tait l une circonstance qui devait enlever tout espoir, mme 
qui ne voulait pas dsesprer.

En effet, avec une indication, si vague qu'elle ft, on aurait pu
entreprendre des recherches, envoyer un navire sur le lieu de la
catastrophe, peut-tre y retrouver quelques dbris
reconnaissables. Qui sait si un ou plusieurs survivants de
l'quipage n'avaient pas atteint un point quelconque de ces
rivages du continent arctique, o ils taient sans secours, dans
l'impossibilit de se rapatrier?

Tel tait le doute qui peu  peu prenait corps dans l'esprit de
Sylvius Hog -- doute inacceptable pour Hulda et Jol, doute que le
professeur et hsit maintenant  faire natre en eux, tant la
dsillusion, si probable, et t douloureuse.

Et cependant, se disait-il, si le document ne donne aucune
indication qu'on puisse utiliser, on sait, du moins, dans quels
parages la bouteille a t recueillie! Cette lettre ne le dit pas,
mais la Marine,  Christiania, ne peut l'ignorer! N'est-ce pas un
indice dont on pourrait profiter peut-tre? En tudiant la
direction des courants, celle des vents gnraux, en se rapportant
 la date prsume du naufrage, ne serait-il pas possible?...
Enfin, je vais crire de nouveau. Il faut que l'on hte les
recherches, si peu de chances qu'elles aient d'aboutir! Non!
jamais je n'abandonnerai cette pauvre Hulda! Jamais, tant que je
n'en aurai pas une preuve absolue, je ne croirai  la mort de son
fianc!

Ainsi raisonnait Sylvius Hog. Mais, en mme temps, il prenait le
parti de ne plus parler des dmarches qu'il allait entreprendre,
des efforts qu'il allait provoquer de toute son influence. Hulda
ni son frre ne surent donc rien de ce qu'il crivit 
Christiania. De plus, ce dpart qui devait s'effectuer le
lendemain, il se rsolut  le remettre indfiniment, ou plutt, il
partirait dans quelques jours, mais ce serait pour se rendre 
Bergen. L, il saurait de MM. Help tout ce qui concernait le
_Viken, _il prendrait lui-mme l'avis des gens de mer les plus
comptents, il dterminerait la manire dont les premires
recherches devraient tre faites.

Cependant, sur les renseignements fournis par la Marine, les
journaux de Christiania, puis ceux de la Norvge et de la Sude,
puis ceux de l'Europe, s'taient peu  peu empars de ce fait d'un
billet de loterie transform en document. Il y avait quelque chose
de touchant dans cet envoi d'un fianc  sa fiance, et l'opinion
publique s'en mut, non sans raison.

Le doyen des journaux de Norvge, le _Morgen-Blad, _fut le premier
 rapporter l'histoire du _Viken _et de Ole Kamp. Des trente-sept
autres journaux qui paraissaient dans le pays  cette poque, pas
un n'omit de le raconter en termes attendris. _L'Illustreret
Nyhedsblad _publia un dessin idal de la scne du naufrage. On
voyait le _Viken _dsempar, ses voiles en lambeaux, sa mture en
partie dtruite, prt  disparatre sous les flots. Ole, debout 
l'avant, lanait la bouteille  la mer, au moment o il
recommandait, avec sa dernire pense pour Hulda, son me  Dieu.
Dans un lointain allgorique, au milieu d'une vapeur lgre, une
lame apportait la bouteille aux pieds de la jeune fiance. Le tout
tenait dans le cadre de ce billet dont le numro se dtachait en
exergue. Image nave, sans doute, mais qui devait avoir un grand
succs dans ces contres, encore attaches aux lgendes des
Ondines et des Valkyries.

Le fait fut ensuite reproduit, comment, en France, en Angleterre,
jusque dans les tats-Unis d'Amrique. Avec les noms de Hulda et
de Ole, leur histoire se popularisa par le crayon et la plume.
Cette jeune Norvgienne de Dal, sans le savoir, eut alors le
privilge de passionner l'opinion publique. La pauvre fille ne
pouvait se douter du bruit qui se faisait autour d'elle.
D'ailleurs, rien n'aurait pu la distraire de la douleur dans
laquelle elle s'absorbait tout entire.

Et, maintenant, on ne s'tonnera pas de l'effet qui se produisit
dans les deux continents -- effet trs explicable, tant donn que
la nature humaine glisse volontiers sur la pente des choses
superstitieuses. Un billet de loterie, recueilli dans ces
circonstances, avec ce numro 9672, si providentiellement arrach
aux flots, ne pouvait tre qu'un billet prdestin. Entre tous,
n'tait-il pas miraculeusement indiqu pour gagner le gros lot de
cent mille marks? Ne valait-il pas une fortune, cette fortune sur
laquelle comptait Ole Kamp?

Aussi, qu'on n'en soit pas surpris, arriva-t-il  Dal, un peu de
partout, de trs srieuses propositions d'acheter ce billet, si
Hulda Hansen consentait  le vendre. Tout d'abord, les prix
offerts taient mdiocres; mais ils s'levrent de jour en jour.
On pouvait donc prvoir qu'avec le temps et  mesure que se
rapprocherait le jour du tirage de la loterie, il se prsenterait
de srieuses surenchres.

Ces offres se manifestrent non seulement en ces pays scandinaves,
si ports  reconnatre l'intervention des puissances
surnaturelles dans les choses de ce monde, mais aussi  l'tranger
et mme en France. Les Anglais, trs flegmatiquement, s'en
mlrent, et, aprs eux, les Amricains, dont les dollars ne se
dpensent pas volontiers  des fantaisies si peu pratiques. Une
certaine quantit de lettres furent adresses  Dal. Les journaux
ne ngligrent pas de faire connatre l'importance des
propositions faites  la famille Hansen. On peut dire qu'il
s'tablit une sorte de petite bourse, dont la cote variait, mais
toujours en hausse.

Aussi en vint-on  offrir plusieurs centaines de marks de ce
billet, qui, en somme, n'avait qu'un millionime de chance pour
gagner le gros lot. C'tait absurde, sans doute, mais on ne
raisonne pas avec les ides superstitieuses. Aussi les
imaginations se montaient-elles, et, avec la force acquise, elles
pouvaient, elles devaient aller plus haut.

C'est ce qui se produisit, en effet. Huit jours aprs cet
vnement, les journaux annonaient que le cours du billet
dpassait mille, quinze cents, et mme deux mille marks. Un
Anglais, de Manchester, tait all jusqu' cent livres sterling,
soit deux mille cinq cents marks. Un Amricain, de Boston,
renchrit encore, et proposa d'acqurir le numro 9672 de la
loterie des coles de Christiania pour la somme de mille dollars -
- environ cinq mille francs.

Il va sans dire que Hulda ne se proccupait aucunement de ce qui
passionnait  ce point un certain public. De ces lettres arrives
 Dal, au sujet du billet, elle n'avait mme pas voulu prendre
connaissance. Cependant, le professeur fut d'avis qu'on ne pouvait
lui laisser ignorer quelles propositions taient faites, puisque
Ole Kamp lui avait lgu la proprit de ce numro 9672.

Hulda refusa toutes les offres. Ce billet, c'tait la dernire
lettre de son fianc.

Et qu'on ne croie pas qu'elle y tnt, la pauvre fille, avec
l'arrire-pense qu'il pourrait lui valoir un des lots de la
loterie! Non! Elle ne voyait l que le suprme adieu du naufrag,
une dernire relique qu'elle voulait conserver prcieusement. Elle
ne songeait gure aux chances d'une fortune que Ole ne pourrait
plus partager avec elle! Quoi de plus touchant, de plus dlicat,
que ce culte pour un souvenir!

Au surplus, en lui faisant connatre les diverses propositions qui
lui taient adresses, Sylvius Hog ni Jol n'entendaient
influencer Hulda. Elle ne devait prendre avis que de son coeur. On
sait maintenant ce que son coeur lui avait rpondu.

Jol, d'ailleurs, approuva absolument sa soeur. Le billet de Ole
Kamp ne devait tre cd  personne --  aucun prix.

Sylvius Hog fit plus qu'approuver Hulda: il la flicita de ne
point prter l'oreille  tout ce commerce. Voit-on ce billet vendu
 l'un, revendu  l'autre, passant de main en main, transform en
une sorte de papier-monnaie jusqu'au moment o le tirage de la
loterie en aurait fait trs probablement un chiffon sans valeur?

Et Sylvius Hog allait mme plus loin. Est-ce que par hasard il
tait superstitieux? Non, sans doute! Mais Ole Kamp et t l,
qu'il lui aurait probablement dit:

Gardez votre billet, mon garon, gardez-le! On l'a d'abord sauv
du naufrage, vous ensuite! Eh bien, il faut voir!... On ne sait
pas!... Non!... On ne sait pas!

Et quand Sylvius Hog, professeur de lgislation, dput au
Storthing, pensait ainsi, pouvait-on s'tonner de l'engouement du
public? Non, et rien de plus naturel que le 9672 et fait prime?

Dans la maison de dame Hansen, il n'y eut donc personne qui
protestt contre le sentiment si respectable qui faisait agir la
jeune fille -- personne, si ce n'est sa mre.

Le plus souvent, en effet, on entendait rcriminer dame Hansen,
surtout en l'absence de Hulda. Cela ne laissait pas de causer un
trs gros chagrin  Jol. Sa mre -- il le pensait, du moins -- ne
s'en tiendrait peut-tre pas toujours  des rcriminations. Elle
voudrait entreprendre secrtement Hulda au sujet des offres qui
lui taient faites.

-- Cinq mille marks, ce billet! rptait-elle. On en propose cinq
mille marks!

Dame Hansen ne voulait videmment rien voir de ce qu'il y avait
d'attendrissant dans le refus de sa fille. Elle ne pensait qu'
cette importante somme de cinq mille marks. Un seul mot de Hulda
les et fait entrer dans la maison. Elle ne croyait pas,
d'ailleurs,  la valeur surnaturelle du billet, si Norvgienne
qu'elle ft. Et, de sacrifier cinq mille marks pour ce millionime
de chance d'en gagner cent mille, cela ne pouvait entrer dans son
esprit froid et positif.

Il est bien vident que, toute superstition mise  part, rejeter
le certain pour l'incertain, dans des conditions si alatoires, ce
n'et point t acte de sagesse. Mais, on le rpte, ce billet
n'tait pas un billet de loterie pour Hulda; c'tait la dernire
lettre de Ole Kamp, et son coeur se ft bris  la pense de s'en
dessaisir.

Cependant dame Hansen dsapprouvait trs manifestement la conduite
de sa fille. On sentait une sourde irritation s'amasser en elle.
Un jour ou l'autre, il tait  craindre qu'elle ne mt Hulda en
demeure de revenir sur sa rsolution. Dj, elle avait parl dans
ce sens  Jol, qui n'avait pas hsit  prendre parti pour sa
soeur.

Naturellement, Sylvius Hog tait tenu au courant de ce qui se
passait. C'tait un chagrin de plus ajout  tout ce que souffrait
Hulda, et il le regrettait. Jol lui en parlait quelquefois.

-- Est-ce que ma soeur n'a pas raison de refuser? disait-il. Est-ce
que je ne fais pas bien d'approuver son refus?

-- Sans doute! lui rpondait Sylvius Hog. Et, pourtant, au point
de vue mathmatique, votre mre a un million de fois raison! Mais,
tout n'est pas mathmatique en ce monde! Le calcul n'a rien  voir
dans les choses du coeur!

Pendant ces deux semaines, on avait d surveiller Hulda. Accable
par tant de douleurs, elle donna de srieuses craintes pour sa
sant. Heureusement, les soins ne lui manqurent pas. Sur la
demande de Sylvius Hog, le clbre docteur Boek, son ami, vint 
Dal voir la jeune malade. Il n'eut que le repos du corps  lui
prescrire, et le calme de l'me, s'il tait possible. Mais le vrai
moyen de la gurir, c'tait le retour de Ole, et ce moyen, Dieu
seul en pouvait disposer. En tout cas, Sylvius Hog n'pargna point
ses consolations  la jeune fille, et il ne cessa pas de lui faire
entendre des paroles d'esprance. Et, quoique cela puisse paratre
invraisemblable, Sylvius Hog ne dsesprait pas!

Treize jours s'taient couls depuis l'arrive du billet envoy
par la Marine  Dal. On tait au 30 juin. Quinze jours encore, et
le tirage de la loterie des coles allait s'effectuer en grande
pompe dans un des vastes tablissements de Christiania.

Prcisment, ce 30 juin, dans la matine, Sylvius Hog reut une
nouvelle lettre de la Marine en rponse  ses instances ritres.
Cette lettre l'engageait  s'entendre avec les autorits maritimes
de Bergen. De plus, elle l'autorisait  organiser immdiatement
les recherches relatives au _Viken _avec le concours de l'tat.

Le professeur ne voulut rien dire  Jol ni  Hulda de ce qu'il
allait entreprendre. Il se contenta de leur annoncer son dpart,
en prtextant un voyage d'affaires qui ne le retiendrait que
quelques jours.

-- Monsieur Sylvius, je vous en supplie, ne nous abandonnez pas!
lui dit la pauvre fille.

-- Vous abandonner... vous qui tes devenus mes enfants! rpondit
Sylvius Hog.

Jol offrait de l'accompagner. Cependant, ne voulant pas laisser
souponner qu'il allait  Bergen, il ne lui permit de venir que
jusqu' Moel. D'ailleurs, il ne fallait pas que Hulda restt seule
avec sa mre. Aprs avoir t alite pendant quelques jours, elle
commenait  se lever, maintenant; mais elle tait faible encore,
elle gardait la chambre, et son frre sentait bien qu'il ne
pouvait la quitter.

 onze heures, la kariol se trouvait devant la porte de l'auberge.
Le professeur y prit place avec Jol, aprs avoir dit un dernier
adieu  la jeune fille. Puis, tous deux disparurent au tournant du
sentier, sous les grands bouleaux de la rive.

Le soir mme, Jol tait de retour  Dal.


XIII

Sylvius Hog tait donc parti pour Bergen. Sa nature tenace, son
caractre nergique, un instant branls, avaient repris le
dessus. Il ne voulait pas croire  la mort de Ole Kamp, ni
admettre que Hulda ft condamne  ne jamais le revoir. Non! tant
que la matrialit du fait ne serait pas reconnue, il le tenait
pour faux. Et, comme on dit vulgairement, c'tait plus fort que
lui.

Mais avait-il donc un indice sur lequel il lui serait possible
d'appuyer l'oeuvre qu'il allait entreprendre  Bergen? Oui, mais
un indice bien vague, il faut en convenir!

Il savait, en effet,  quelle date le billet avait t jet  la
mer par Ole Kamp,  quelle date et dans quels parages la
bouteille, qui renfermait ce billet, avait t recueillie. C'est
ce que venait de lui apprendre la lettre de la Marine, lettre qui
l'avait dcid  partir immdiatement pour Bergen, afin de
s'entendre avec la maison Help et les marins les plus comptents
du port. Peut-tre cela suffirait-il pour imprimer une utile
direction aux recherches dont le _Viken _allait tre l'objet.

Le voyage s'accomplit aussi rapidement que possible. Arriv 
Moel, Sylvius Hog renvoya son compagnon avec la kariol. Il prit
passage sur une de ces embarcations d'corce de bouleau, qui font
le service du lac Tinn. Une fois  Tinoset, au lieu de se porter
vers le sud, c'est--dire du ct de Bamble, il loua une seconde
kariol et suivit les routes du Hardanger, afin de gagner le golfe
de ce nom par le plus court. L, le _Run, _petit bateau  vapeur
qui fait le service du golfe, lui permit de le redescendre jusqu'
son extrmit infrieure. Enfin, aprs avoir travers un lacis de
fiords, entre les lots et les les dont est sem le littoral
norvgien, le 2 juillet, ds l'aube, il dbarqua sur le quai de
Bergen.

Cette ancienne ville que baignent les deux fiords de Sogne et de
Hardanger, est situe dans une contre superbe  laquelle
ressemblera la Suisse, le jour o un bras de mer artificiel aura
amen les eaux de la Mditerrane au pied de ses montagnes. Une
magnifique alle de frnes donne accs aux premires habitations
de Bergen. Ses hautes maisons  pignons pointus resplendissent de
blancheur, comme celles des villes arabes, et sont agglomres
dans ce triangle irrgulier qui renferme ses trente mille
habitants. Ses glises datent du douzime sicle. Sa haute
cathdrale la signale de loin aux navires qui viennent du large.
C'est la capitale de la Norvge commerante, bien qu'elle soit
place trs en dehors des voies de communication, et fort loigne
des deux autres villes qui, politiquement, tiennent le premier et
le deuxime rang dans le royaume -- Christiania et Drontheim.

En toute autre circonstance, le professeur et pris got  tudier
ce chef-lieu de prfecture, peut-tre plus hollandais que
norvgien par son aspect et ses moeurs. Cela faisait partie du
programme de son voyage. Mais, depuis l'aventure de la Maristien,
depuis son arrive  Dal, ce programme avait subi d'importantes
modifications. Sylvius Hog n'tait plus maintenant le dput
touriste, qui voulait prendre un exact aperu du pays, au point de
vue politique comme au point de vue commercial. C'tait l'hte de
la maison Hansen, l'oblig de Jol et de Hulda, dont les intrts
primaient tout. C'tait le dbiteur qui voulait,  n'importe quel
prix, payer sa dette de reconnaissance. Et, pensait-il, ce qu'il
allait tenter de faire pour eux, ce serait bien peu de chose!

En arrivant  Bergen par le _Run, _Sylvius Hog prit terre au fond
du port, sur le quai du march au poisson. Aussitt, il se rendit
dans le quartier de Tyske-Bodrone, o demeurait Help junior, de la
maison Help frres.

Naturellement, il pleuvait, puisque la pluie tombe  Bergen trois
cent soixante jours par an. Mais, pour tre clos et couvert, on
et difficilement trouv une maison mieux amnage que
l'hospitalire maison de Help junior. Quant  l'accueil qu'y reut
Sylvius Hog, nulle part il n'aurait pu tre plus chaud, plus
cordial, plus dmonstratif. Son ami s'empara de sa personne comme
d'un colis prcieux qu'il prenait en consignation, qu'il
emmagasina avec soin, et qu'il ne dlivrerait plus que contre un
reu en bonne et due forme.

Immdiatement, Sylvius Hog fit connatre le but de son voyage 
Help junior. Il lui parla du _Viken. _Il lui demanda si aucune
nouvelle n'en tait arrive depuis sa dernire lettre. Les marins
de l'endroit le considraient-ils comme perdu corps et biens? Ce
naufrage, qui mettait en deuil plusieurs familles de Bergen,
n'avait-il pas amen les autorits maritimes  commencer des
recherches?

-- Et comment le pourrait-on, rpondit Help junior, puisqu'on ne
sait quel est le lieu du naufrage?

-- Soit, mon cher Help, et c'est prcisment parce qu'on l'ignore
qu'il faut chercher  le connatre.

--  le connatre?

-- Oui! Si on ne sait rien de l'endroit o a sombr le _Viken, _on
sait, du moins, quel est l'endroit o le document a t recueilli
par le navire danois. Il y a l donc un indice certain que nous
serions coupables de ngliger.

-- Quel est cet endroit?

-- coutez-moi, mon cher Help! Sylvius Hog communiqua alors les
nouveaux renseignements que lui avait fait parvenir en dernier
lieu la Marine, et les pleins pouvoirs qu'elle lui donnait pour
les utiliser.

La bouteille qui renfermait le billet de loterie de Ole Kamp avait
t trouve, le 5 juin, par le brick-golette _Christian,
_capitaine Mosselman, d'Elseneur,  deux cents milles dans le
sud-ouest de l'Islande, les vents soufflant du sud-est.

Ce capitaine avait aussitt pris connaissance du document, comme
il le devait, pour le cas o un secours immdiat et pu tre port
aux survivants du _Viken. _Mais les lignes crites au dos du
billet de loterie n'indiquaient en aucune faon le lieu du
naufrage, et le _Christian _ne put se porter sur les parages de la
catastrophe.

C'tait un honnte homme, ce capitaine Mosselman. Peut-tre un
autre, peu scrupuleux, et-il gard le billet pour son compte. Lui
n'eut plus qu'une pense: c'tait de faire parvenir le billet 
son adresse, ds qu'il serait rentr au port. Hulda Hansen, de
Dal, cela suffisait. Il n'tait pas ncessaire d'en savoir
davantage.

Cependant, une fois arriv  Copenhague, le capitaine Mosselman se
dit qu'il ferait mieux de remettre le document aux autorits
danoises au lieu de l'envoyer directement  la destinataire.
C'tait plus sr et plus rgulier. C'est donc ce qu'il fit, et la
Marine de Copenhague avisa aussitt la Marine de Christiania.

 cette poque, on avait dj reu les premires lettres de
Sylvius Hog qui demandait des renseignements prcis sur le _Viken.
_L'intrt tout spcial qu'il portait  la famille Hansen tait
connu. Sylvius Hog devait rester  Dal quelque temps encore, on le
savait, et ce fut l que le document, recueilli par le capitaine
danois, lui fut adress, afin qu'il le remt entre les mains de
Hulda Hansen.

Depuis lors, cette histoire n'avait cess de passionner l'opinion
publique, on ne l'a point oubli, grce aux dtails touchants que
fournirent les journaux des deux mondes.

Voil ce que Sylvius Hog apprit sommairement  son ami Help
junior, qui l'coutait avec le plus vif intrt, sans
l'interrompre, et il termina son rcit en disant:

-- Il y a donc un point qui ne peut tre mis en doute: c'est que,
le 5 juin dernier, le document a t trouv  deux cents milles
dans le sud-ouest de l'Islande, un mois environ aprs le dpart du
_Viken _de Saint-Pierre-Miquelon pour l'Europe.

-- Et vous ne savez rien de plus?

-- Non, mon cher Help: mais, en consultant les marins les plus
expriments de Bergen, ceux qui sont ou ont t pratiques de ces
parages, qui connaissent la direction gnrale des vents et
surtout des courants, ne pourrait-on rtablir la route suivie par
la bouteille? Puis, en tenant compte approximativement de sa
vitesse et du temps coul jusqu'au moment o elle a t
recueillie, est-il impossible d'imaginer en quel endroit elle a d
tre jete par Ole Kamp, c'est--dire quel est le lieu du
naufrage?

Help junior secouait la tte d'un air peu approbatif. Faire
reposer toute une tentative de recherches sur de si vagues
indications, auxquelles pouvaient se mler tant de causes
d'erreur, ne serait-ce pas courir  l'insuccs? L'armateur, esprit
froid et pratique, crut devoir le faire observer  Sylvius Hog.

-- Soit, ami Help! Mais, de ce qu'on ne pourra obtenir que des
donnes trs incertaines, ce n'est pas une raison pour abandonner
la partie. Je tiens  ce que tout soit tent en faveur de ces
pauvres gens, auxquels je suis redevable de la vie. Oui, s'il le
fallait, je n'hsiterais pas  sacrifier tout ce que je possde
pour retrouver Ole Kamp et le ramener  sa fiance Hulda Hansen!

Et Sylvius Hog raconta par le dtail son aventure du Rjukanfos. Il
dit de quelle faon cet intrpide Jol et sa soeur avaient risqu
leur vie pour lui venir en aide, et comment, sans leur
intervention, il n'aurait pas aujourd'hui le plaisir d'tre l'hte
de son ami Help.

L'ami Help, on l'a dit, tait un esprit peu enclin  se payer
d'illusions; mais il n'tait point oppos  ce que l'on tentt
mme l'inutile, mme l'impossible, quand il s'agissait d'une
question d'humanit. Il approuva donc finalement ce que voulait
tenter Sylvius Hog.

-- Sylvius, rpondit-il, je vous seconderai de tout mon pouvoir.
Oui! Vous avez raison! N'y et-il qu'une faible chance de
retrouver quelque survivant du _Viken, _et, entre autres, ce brave
Ole dont la fiance vous a sauv la vie, il ne faut pas la
ngliger!

-- Non, Help, non, rpondit le professeur, cette chance ne ft-elle
que d'une sur cent mille!

-- Aujourd'hui mme, Sylvius, je runirai dans mon cabinet les
meilleurs marins de Bergen. Je ferai appel  tous ceux qui ont
navigu ou naviguent habituellement dans les parages de l'Islande
et de Terre-Neuve. Nous verrons ce qu'ils conseilleront de
faire...

-- Et ce qu'ils conseilleront de faire, nous le ferons! rpondit
Sylvius Hog avec son ardeur si communicative. J'ai l'appui du
gouvernement. Je suis autoris  faire concourir un de ses avisos
 la recherche du _Viken, _et je compte bien que personne
n'hsitera, quand il s'agira de s'adjoindre  une pareille oeuvre!

-- Je vais au bureau de la Marine, dit Help junior.

-- Voulez-vous que je vous accompagne?

-- C'est inutile! Vous devez tre fatigu...

-- Fatigu!... moi!...  mon ge!...

-- N'importe. Reposez-vous, mon cher et toujours jeune Sylvius, en
m'attendant ici!

Le jour mme, il y eut une runion de capitaines marchands, de
marins de la grande pche et de pilotes dans la maison de Help
frres. L se trouvaient nombre de gens de mer qui naviguaient
encore, et quelques-uns, plus gs, maintenant  la retraite.

Tout d'abord, Sylvius Hog les mit au courant de la situation. Il
leur apprit  quelle date -- 3 mai -- le document avait t jet 
la mer par Ole Kamp,  quelle date -- 5 juin -- le capitaine
danois l'avait recueilli, et dans quels parages, soit deux cents
milles au sud-ouest de l'Islande.

La discussion fut assez longue et trs srieuse. Il n'y avait pas
un de ces braves gens qui ne connt quelle tait, sur les parages
de l'Islande et des mers de Terre-Neuve, la direction gnrale des
courants dont il fallait tenir compte pour le problme  rsoudre.

Or, il tait constant qu' l'poque du naufrage, pendant
l'intervalle de temps compris entre le dpart du _Viken _de
Saint-Pierre-Miquelon et le repchage de la bouteille par le navire
danois, d'interminables coups de vent de sud-est avaient
boulevers cette portion de l'Atlantique. C'est  ces temptes,
sans doute, qu'il fallait attribuer la catastrophe.

Trs probablement, le _Viken, _ne pouvant plus tenir la cape,
avait d fuir vent arrire. Or, c'est prcisment pendant cette
priode de l'quinoxe que les glaces polaires commencent  driver
sur l'Atlantique. Il tait possible qu'une collision se ft
produite, et que le _Viken _et t bris contre un de ces cueils
mouvants qu'il est si difficile d'viter.

Donc, en admettant cette explication, pourquoi l'quipage, en tout
ou partie, ne se serait-il pas rfugi sur l'un de ces icefields,
aprs y avoir dpos une certaine quantit de vivres? Si cela
tait, le banc de glace ayant d tre repouss dans le nord-ouest,
il n'tait pas impossible que les survivants eussent pu finalement
atterrir en un point quelconque de la cte gronlandaise. C'tait
donc dans cette direction et dans ces parages que les recherches
devraient tre tentes.

Telle fut la rponse faite,  l'unanimit, dans cette runion de
marins, aux diverses questions poses par Sylvius Hog. Nul doute
qu'il ne fallt procder de la manire indique. Mais que
retrouver si ce ne sont des dbris, au cas o le _Viken _aurait
abord quelque norme iceberg? Devait-on compter sur le
rapatriement des survivants du naufrage? Chose plus que douteuse.
Le professeur,  cette demande directe, vit bien que les plus
comptents ne pouvaient ou ne voulaient rien rpondre. Ce n'tait
pas une raison pour ne point agir -- l-dessus, ils taient tous
d'accord -- et cela dans le plus bref dlai.

Bergen compte habituellement quelques-uns des navires appartenant
 la flottille norvgienne de l'tat.  ce port est attach un des
trois avisos qui font le service de la cte occidentale, en
s'arrtant aux escales de Drontheim, du Finmark, d'Hammerfest et
du cap Nord. En ce moment, un de ces avisos tait mouill dans la
baie.

Aprs avoir rdig une note qui rsumait l'opinion des marins
runis chez Help junior, Sylvius Hog se rendit aussitt  bord de
l'aviso _Telegraf. _L, il fit connatre au commandant la mission
spciale dont le gouvernement l'avait charg.

Le commandant reut le professeur avec empressement et se dclara
prt  lui donner tout son concours. Il avait dj fait la
navigation de ces parages pendant les longues et prilleuses
campagnes qui entranent les pcheurs de Bergen, des les Loffoden
et du Finmark, jusqu'aux pcheries de l'Islande et de Terre-Neuve.
Il pourrait donc apporter ses connaissances personnelles 
l'oeuvre d'humanit qui allait tre entreprise, et il promettait
de s'y donner tout entier.

Quant  la note que lui remit Sylvius Hog -- note indiquant le
lieu prsum du naufrage -- il en approuva absolument les
conclusions. C'tait dans cette portion de mer comprise entre
l'Islande et le Gronland qu'il fallait rechercher les survivants,
ou tout au moins quelque pave du _Viken. _Si le commandant ne
russissait pas, il irait explorer les parages voisins et peut-tre
la mer de Baffin sur sa cte orientale.

-- Je suis prt  partir, monsieur Hog, ajouta-t-il. Mon charbon
et mes vivres sont faits, mon quipage est  bord, et je puis
appareiller aujourd'hui mme.

-- Je vous remercie, commandant, rpondit le professeur, et je
suis trs touch de l'accueil que vous m'avez fait. Mais encore
une question: pouvez-vous me dire combien de temps il vous faudra
pour atteindre les parages du Gronland?

-- Mon aviso peut faire onze noeuds  l'heure. Or, comme la
distance de Bergen au Gronland n'est que de vingt degrs environ,
je compte arriver en moins de huit jours.

-- Faites donc toute la diligence possible, commandant, rpondit
Sylvius Hog. Si quelques naufrags ont pu chapper  la
catastrophe, voil dj deux mois qu'ils sont dans le dnuement,
sans doute, mourant de faim sur quelque cte dserte...

-- Il n'y a pas une heure  perdre, monsieur Hog. Aujourd'hui mme
je prendrai la mer avec le jusant, je me tiendrai  mon maximum de
vitesse, et, aussitt que j'aurai trouv un indice quelconque,
j'en informerai la marine de Christiania par le fil de Terre-Neuve.

-- Partez donc, commandant, rpondit Sylvius Hog, et puissiez-vous
russir!

Le jour mme, le _Telegraf _appareillait, salu par les
sympathiques hurrahs de toute la population de Bergen. Et ce ne
fut pas sans une vive motion qu'on le vit contourner les passes,
puis disparatre derrire les derniers lots du fiord.

Cependant Sylvius Hog ne borna pas ses efforts  cette expdition,
dont il venait de charger l'aviso _Telegraf. _Dans sa pense, on
pouvait faire plus encore en multipliant les moyens de retrouver
quelque trace du _Viken. _N'tait-il pas possible d'exciter
l'mulation des navires de commerce et de pche, jogts ou autres,
 donner leur concours aux recherches, pendant qu'ils naviguaient
dans les mers des Fero et de l'Islande? Oui, sans doute! Aussi
une prime de deux mille marks fut-elle promise, au nom de l'tat,
 tout btiment qui fournirait un indice relatif au navire perdu,
et de cinq mille  quiconque rapatrierait un des survivants du
naufrage.

Voil donc, pendant les deux jours qu'il passa  Bergen, comment
Sylvius Hog fit tout ce qu'il tait possible de faire pour assurer
le succs de cette campagne. Il fut, en cela, parfaitement second
par son ami Help junior et les autorits maritimes. M. Help et
dsir le garder prs de lui pendant quelque temps encore. Sylvius
Hog le remercia et refusa de prolonger son sjour. Il lui tardait
d'avoir rejoint Hulda et Jol, qu'il craignait de laisser trop
longtemps livrs  eux-mmes. Mais Help junior convint avec lui
que, si quelque nouvelle arrivait, elle lui serait aussitt
transmise  Dal.  lui seul appartenait le soin d'en instruire la
famille Hansen.

Le 4, ds le matin, Sylvius Hog, aprs avoir pris cong de son ami
Help junior, se rembarqua sur le _Run _pour traverser le fiord du
Hardanger, et,  moins de retards improbables, il comptait tre de
retour au Telemark dans la soire du 5.


XIV

Le jour mme o Sylvius Hog avait quitt Bergen, une scne grave
s'tait passe dans l'auberge de Dal.

Aprs le dpart du professeur, on et dit que le bon gnie de
Hulda et de Jol avait emport, avec son dernier espoir, toute la
vie de cette famille. C'tait comme une maison morte que Sylvius
Hog laissait derrire lui.

Pendant ces deux jours, d'ailleurs, aucun touriste ne vint  Dal.
Jol n'eut donc point l'occasion de s'absenter, et il put rester
prs de Hulda qu'il et t trs anxieux de laisser seule.

En effet, dame Hansen tait de plus en plus domine par ses
secrtes inquitudes. Elle semblait s'tre dtache de tout ce qui
touchait ses enfants, mme de la perte du _Viken. _Elle vivait 
l'cart, retire dans sa chambre, ne se montrant qu'aux heures des
repas. Mais, quand elle adressait la parole  Hulda ou  Jol,
c'tait toujours pour leur faire des reproches directs ou
indirects au sujet du billet de loterie, dont ils ne voulaient 
aucun prix se dfaire.

C'est que les offres n'avaient cess de se produire. Il en
arrivait de tous les coins du monde. C'tait comme une folie qui
s'tait empare de certains cerveaux. Non! Il n'tait pas possible
qu'un pareil billet ne ft pas prdestin  gagner le lot de cent
mille marks. Il semblait qu'il n'y et qu'un seul numro dans
cette loterie, et ce numro, c'tait le 9672! En somme, l'Anglais
de Manchester et l'Amricain de Boston tenaient toujours la corde.
L'Anglais en tait arriv  distancer son rival de quelques
livres. Mais,  son tour il fut bientt dpass de plusieurs
centaines de dollars. La dernire surenchre tait de huit mille
marks -- ce qui ne pouvait s'expliquer que par une vritable
monomanie,  moins qu'il ne s'agt l d'une question d'amour-propre
entre l'Amrique et la Grande-Bretagne.

Quoi qu'il en soit, Hulda rpondait ngativement  toutes ces
propositions, si avantageuses qu'elles fussent -- ce qui finit par
provoquer les plus amres rcriminations de dame Hansen.

-- Et si je t'ordonnais de cder ce billet! dit-elle un jour  sa
fille. Oui! si je te l'ordonnais!

-- Ma mre, je serais dsespre, mais il me faudrait vous
rpondre par un refus!

-- Et s'il le fallait, cependant!

-- Pourquoi le faudrait-il? demanda Jol. Dame Hansen ne rpliqua
rien. Elle tait devenue toute ple devant cette question
nettement pose, et elle se retira en murmurant d'inintelligibles
paroles.

-- Il y a quelque chose de grave, et ce doit tre une affaire
entre notre mre et Sandgost! dit Jol.

-- Oui, mon frre. Il faut s'attendre  de fcheuses complications
pour l'avenir!

-- Ma pauvre Hulda, ne sommes-nous donc pas assez prouvs depuis
quelques semaines, et quelle catastrophe nous menace encore?

-- Ah! combien monsieur Sylvius tarde  revenir! dit Hulda. Quand
il est ici, je me sens moins dsespre...

-- Et, pourtant, que pourrait-il pour nous? rpondit Jol. Mais
qu'y avait-il donc dans le pass de dame Hansen qu'elle ne voult
pas confier  ses enfants? Quel amour-propre mal entendu
l'empchait de leur dire le motif de ses inquitudes? Avait-elle
quelque reproche  se faire? Et, d'autre part, pourquoi cette
pression qu'elle voulait exercer sur sa fille,  propos du billet
de Ole Kamp et de la valeur qu'il avait atteinte? D'o venait
qu'elle se montrait si avide d'en toucher le prix en argent? Hulda
et Jol allaient enfin l'apprendre.

Le 4 juillet, dans la matine, Jol avait conduit sa soeur  la
petite chapelle o Hulda allait prier chaque jour pour le
naufrag.

Il l'attendait alors et la ramenait  la maison.

Ce jour-l, en revenant, tous deux aperurent de loin, sous les
arbres, dame Hansen qui marchait rapidement et se dirigeait vers
l'auberge.

Elle n'tait pas seule. Un homme l'accompagnait, un homme qui
devait parler  voix haute, et dont les gestes semblaient tre
imprieux.

Hulda et son frre s'taient soudain arrts.

-- Quel est cet homme? dit Jol. Hulda fit quelques pas en avant.

-- Je le reconnais, dit-elle.

-- Tu le reconnais?

-- Oui! C'est Sandgost!

-- Sandgost, de Drammen, qui est dj venu  la maison pendant
mon absence?...

-- Oui!

-- Et qui agissait en matre, comme s'il avait eu des droits...
sur notre mre... sur nous, peut-tre?...

-- Lui-mme, frre, et, ces droits, il vient sans doute pour les
exercer aujourd'hui...

-- Quels droits?... Ah!... cette fois je saurai ce que cet homme a
la prtention de faire ici!

Jol se contint, non sans peine, et, suivi de sa soeur, il alla se
mettre un peu  l'cart.

Quelques minutes aprs, dame Hansen et Sandgost arrivaient  la
porte de l'auberge. Sandgost en franchissait le seuil -- le
premier. La porte se refermait sur dame Hansen et sur lui, et tous
deux s'installaient dans la grande salle.

Jol et Hulda se rapprochrent de la maison, o la voix grondante
de Sandgost se faisait entendre. Ils s'arrtrent, ils
coutrent. Dame Hansen parlait alors, mais en suppliante.

-- Entrons! dit Jol. Et tous deux, Hulda, le coeur oppress,
Jol, frmissant d'impatience, de colre aussi, entrrent dans la
grande salle, dont la porte fut soigneusement referme. Sandgost
tait assis dans le grand fauteuil. Il ne se drangea mme pas en
apercevant le frre et la soeur. Il se contenta de tourner la tte
et de les regarder par-dessus ses lunettes.

-- Ah! voici la charmante Hulda, si je ne me trompe! dit-il d'un
ton qui dplut  Jol.

Dame Hansen tait debout devant cet homme, dans une humble et
craintive attitude. Mais elle se redressa soudain et parut trs
contrarie  la vue de ses enfants.

-- Et voil son frre, sans doute? ajouta Sandgost.

-- Oui, son frre, rpondit Jol. Puis, s'avanant et s'arrtant 
deux pas du fauteuil:

-- Qu'y a-t-il pour votre service? demanda-t-il.

Sandgost lui jeta un mauvais regard, et, de sa voix dure et
mchante, sans se lever:

-- Nous allons vous l'apprendre, jeune homme! dit-il. En vrit,
vous arrivez  propos! J'avais hte de vous voir, et, si votre
soeur est raisonnable, nous finirons par nous entendre!

-- Mais asseyez-vous donc, vous aussi, jeune fille!

Sandgost les invitait  s'asseoir, comme s'il et t chez lui.
Jol le lui fit observer.

-- Ah! ah! Cela vous blesse! Diable, voil un gars qui n'a pas
l'air commode!

-- Pas commode, comme vous dites, rpliqua Jol, et qui n'accepte
les politesses que de ceux qui ont le droit de les lui faire!

-- Jol! dit dame Hansen.

-- Frre!... frre! ajouta Hulda, dont le regard suppliait Jol de
se contenir.

Celui-ci fit un violent effort pour se matriser, et, afin de ne
point cder  l'envie de jeter  la porte ce grossier personnage,
il se retira dans un coin de la salle.

-- Puis-je parler, maintenant? demanda Sandgost.

Un signe affirmatif de dame Hansen, ce fut tout ce qu'il obtint.
Mais, parat-il, cela suffisait.

-- Voici ce dont il s'agit, dit-il, et je vous prie de bien
couter tous trois, car je n'aime pas  revenir sur mes paroles!

Il s'exprimait, cela ne se voyait que trop, en homme qui se
croyait le droit d'imposer sa volont,

-- J'ai appris par les journaux, reprit-il, l'aventure d'un
certain Ole Kamp, un jeune marin de Bergen, et d'un billet de
loterie qu'il a envoy  sa fiance Hulda, au moment o son navire
le _Viken _allait faire naufrage, J'ai appris galement que, dans
le public, on regardait ce billet comme un billet surnaturel, 
raison des circonstances dans lesquelles il avait t retrouv,
J'ai appris, en outre, qu'on lui attribuait une valeur spciale
dans les chances du tirage, Enfin, j'ai appris que des offres de
rachat avaient t faites  Hulda Hansen, et mme  des prix
considrables,

Il se tut un instant, Puis:

-- Est-ce vrai? dit-il, La rponse  cette dernire question se
fit attendre.

-- Oui!... C'est vrai, dit Jol. Aprs?

-- Aprs? reprit Sandgost. Voici: que toutes ces offres reposent
sur une superstition absurde, c'est bien mon avis. Mais enfin,
elles ne s'en sont pas moins produites et s'accrotront encore, je
le suppose,  mesure que le jour du tirage approchera, Or, je suis
un commerant, moi. J'estime qu'il y a l une affaire qu'il me
conviendrait de prendre  mon compte. C'est pourquoi, hier, j'ai
quitt Drammen pour venir  Dal, afin de traiter de la cession de
ce billet et prier dame Hansen de me donner la prfrence sur tous
autres acqureurs,

Hulda, dans un premier mouvement, allait rpondre  Sandgost
comme elle l'avait fait  toutes demandes de ce genre, bien qu'il
ne se ft point adress directement  elle, lorsque Jol l'arrta.

-- Avant de rpondre  monsieur Sandgost, dit-il, je lui
demanderai s'il sait  qui appartient ce billet.

-- Mais  Hulda Hansen, j'imagine!

-- Eh bien, c'est  Hulda Hansen qu'il faut demander si elle est
dispose  s'en dfaire!

-- Mon fils!... dit dame Hansen.

-- Laissez-moi achever, ma mre, reprit Jol. Ce billet
n'appartenait-il pas lgitimement  notre cousin Ole Kamp, et Ole
Kamp n'avait-il pas le droit de le lguer  sa fiance?

-- Incontestablement, rpondit Sandgost.

-- C'est donc  Hulda Hansen qu'il faut s'adresser pour l'avoir.

-- Soit, monsieur le formaliste, rpondit Sandgost. Je demande
donc  Hulda de me cder ce billet, portant le numro 9672, qui
lui vient de Ole Kamp.

-- Monsieur Sandgost, rpondit la jeune fille d'une voix ferme,
bien des propositions m'ont t faites au sujet de ce billet, mais
inutilement. Aussi je vous rpondrai comme j'ai rpondu jusqu'ici.
Si mon fianc m'a adress ce billet avec son dernier adieu, c'est
parce qu'il a voulu que je le garde, non que je le vende. Je ne
puis donc m'en dessaisir  aucun prix.

Cela dit, Hulda se disposait  se retirer, considrant que
l'entretien, en ce qui la regardait, devait tre termin par son
refus. Sur un geste de sa mre, elle s'arrta.

Un mouvement de dpit tait chapp  dame Hansen, et Sandgost,
par le plissement de son front, l'clair de ses yeux, montrait que
la colre commenait  s'emparer de lui.

-- Oui! Restez, Hulda, dit-il. Ce n'est pas votre dernier mot, et,
si j'insiste, c'est que j'ai le droit d'insister. Je pense,
d'ailleurs, que je me suis mal expliqu, ou, plutt, vous m'aurez
mal compris. Il est certain que les chances de ce billet ne se
sont point accrues parce que la main d'un naufrag l'a enferm
dans une bouteille et qu'il a t fort  propos recueilli. Mais il
n'y a pas  raisonner avec l'engouement du public. Nul doute que
beaucoup de gens dsirent en devenir possesseurs. Ils ont dj
offert de l'acheter, ils l'offriront encore. Je le rpte, cela se
prsente comme une affaire, et c'est une affaire que je viens vous
proposer.

-- Vous aurez quelque peine  vous entendre avec ma soeur,
monsieur, rpondit ironiquement Jol. Quand vous lui parlez
affaire, elle vous rpond sentiment!

-- Des mots, tout cela, jeune homme! rpondit Sandgost, et, quand
mon explication sera termine, vous verrez que, si c'est une
affaire avantageuse pour moi, elle l'est aussi pour elle. J'ajoute
qu'elle le sera galement pour sa mre, dame Hansen, qui s'y
trouve directement intresse.

Jol et Hulda se regardaient. Allaient-ils apprendre ce que dame
Hansen leur avait cach jusqu'alors?

-- Je reprends, dit Sandgost. Je n'ai pas prtendu que ce billet
me ft cd pour le prix qu'il a cot  Ole Kamp. Non!...  tort
ou  raison, il a acquis une certaine valeur marchande. Aussi,
j'entends faire un sacrifice pour en devenir possesseur.

-- On vous dit, rpliqua Jol, que Hulda a dj repouss des
propositions suprieures  tout ce que vous pourriez offrir...

-- Vraiment! s'cria Sandgost. Des propositions suprieures! Et
qu'en savez-vous?

-- D'ailleurs, quelles qu'elles soient, ma soeur les refuse, et
j'approuve son refus!

-- Ah! , ai-je affaire  Jol ou  Hulda Hansen?

-- Ma soeur et moi, nous ne faisons qu'un, rpondit Jol.
Apprenez-le, monsieur, puisque vous semblez ne pas le savoir!

Sandgost, sans se dconcerter, haussa les paules. Puis, en homme
sr de ses arguments, il reprit:

-- Quand j'ai parl d'un prix en change du billet, j'aurais d
dire que j'ai  vous offrir des avantages: tels que, dans
l'intrt de sa famille, Hulda ne pourra les rejeter.

-- Vraiment!

-- Et maintenant, mon garon, sachez,  votre tour, que je ne suis
pas venu  Dal pour prier votre soeur de me cder ce billet! Non!
Mille diables, non!

-- Que demandez-vous alors?

-- Je ne demande pas, j'exige... je veux!...

-- Et de quel droit, s'cria Jol, de quel droit, vous, un
tranger, osez-vous parler ainsi dans la maison de ma mre?

-- Du droit qu'a tout homme, rpondit Sandgost, de parler quand
il lui plat et comme il lui plat, lorsqu'il est chez lui!

-- Chez lui! Jol, au comble de l'indignation, marcha vers
Sandgost, qui, bien qu'il ne s'effrayt pas facilement, s'tait
vivement rejet hors du fauteuil. Mais Hulda retint son frre,
pendant que dame Hansen, la tte cache dans ses mains, reculait 
l'autre extrmit de la salle.

-- Frre!... regarde-la!... dit la jeune fille. Jol s'arrta
soudain. La vue de sa mre avait paralys sa fureur. Tout, dans
son attitude, disait  quel point dame Hansen tait au pouvoir de
ce Sandgost! Celui-ci reprit le dessus en voyant l'hsitation de
Jol et revint  la place qu'il occupait.

-- Oui, chez lui! s'cria-t-il d'une voix plus menaante encore.
Depuis la mort de son mari, dame Hansen s'est jete dans des
spculations qui n'ont point russi. Elle a compromis le peu de
fortune qu'avait laiss votre pre en mourant. Il lui a fallu
emprunter chez un banquier de Christiania.  bout de ressources,
elle a offert cette maison en garantie d'une somme de quinze mille
marks qui lui a t prte par obligation bien en rgle,
obligation que, moi, Sandgost, j'ai rachete de son prteur.
Cette maison sera donc la mienne, et trs prochainement, si je ne
suis pas pay  l'chance.

-- Quand, cette chance? demanda Jol.

-- Le 20 juillet, dans dix-huit jours, rpondit Sandgost. Et ce
jour-l, que cela vous plaise ou non, je serai ici chez moi!

-- Vous ne serez chez vous,  cette date, que si vous n'avez pas
t rembours d'ici l! riposta Jol. Je vous dfends donc de
parler comme vous le faites devant ma mre et devant ma soeur!

-- Il me dfend!...  moi!... s'cria Sandgost. Et sa mre me le
dfend-elle?

-- Mais parlez donc, ma mre! dit Jol, en allant vers dame
Hansen, dont il voulut carter les mains.

-- Jol!... Mon frre!... s'cria Hulda... Par piti pour elle...
je t'en supplie... calme-toi!

Dame Hansen, la tte courbe, n'osait plus regarder son fils. Il
n'tait que trop vrai, quelques annes aprs la mort de son mari,
elle avait tent d'accrotre sa fortune en des affaires
hasardeuses. Le peu d'argent dont elle disposait s'tait
promptement dissip. Bientt il lui avait fallu recourir aux
emprunts ruineux. Et maintenant, une obligation, hypothque sur
sa maison, tait passe aux mains de ce Sandgost, de Drammen, un
homme sans coeur, un usurier bien connu, dtest dans le pays.
Dame Hansen ne l'avait vu pour la premire fois que le jour o il
tait venu  Dal afin d'valuer la valeur de l'auberge.

Ainsi donc, voil quel tait le secret qui pesait sur sa vie!
Voil quelle tait l'explication de son attitude, et pourquoi elle
vivait  l'cart, comme si elle et voulu se cacher de ses
enfants! Voil enfin ce qu'elle n'avait jamais voulu dire  ceux
dont elle avait compromis l'avenir.

Hulda osait  peine songer  ce qu'elle venait d'entendre. Oui!
Sandgost tait bien le matre d'imposer ses volonts! Ce billet
qu'il voulait avoir aujourd'hui, il n'aurait plus de valeur dans
quinze jours, et, si elle ne le livrait pas, c'tait la ruine,
c'tait la maison vendue, c'tait la famille Hansen sans domicile,
sans ressources... C'tait la misre.

Hulda n'osait pas lever les yeux sur Jol. Mais Jol, emport par
la colre, ne voulut rien entendre des menaces de l'avenir. Il ne
voyait que Sandgost, et, si cet homme parlait encore comme il
l'avait fait devant lui, il ne pourrait plus se matriser...

Sandgost, se sachant le matre de la situation, devint plus dur,
plus imprieux encore.

-- Ce billet, je le veux et je l'aurai! rpta-t-il. En change,
je n'offre pas un prix qu'il est impossible d'tablir; mais
j'offre de reculer l'chance de l'obligation souscrite par dame
Hansen, de la reculer d'un an... de deux ans!... Fixez vous-mme
la date, Hulda!

Hulda, le coeur treint par l'angoisse, n'aurait pu rpondre. Son
frre rpondit pour elle et s'cria:

-- Le billet de Ole Kamp ne peut tre vendu par Hulda Hansen! Ma
soeur refuse donc, quelles que soient vos prtentions et vos
menaces! Et maintenant, sortez!

-- Sortir! dit Sandgost. Eh bien, non!... Je ne sortirai pas!...
Et si l'offre que j'ai faite n'est pas suffisante... j'irai plus
loin!... Oui!... contre la remise du billet, j'offre... j'offre...

Il fallait que Sandgost et vraiment un irrsistible dsir de
possder ce billet, il fallait qu'il ft bien convaincu que
l'affaire serait avantageuse pour lui, car il alla s'asseoir
devant la table, o se trouvait du papier, une plume et de
l'encre. Un instant aprs:

-- Voil ce que j'offre! dit-il. C'tait une quittance de la somme
due par dame Hansen, et pour laquelle elle avait donn en garantie
la maison de Dal.

Dame Hansen, les mains suppliantes,  demi courbe, regardait,
implorait sa fille...

-- Et maintenant, reprit Sandgost, ce billet... je le veux!... Je
le veux aujourd'hui...  l'instant!... Je ne quitterai pas Dal
sans l'emporter!... Je le veux, Hulda!... Je le veux!

Sandgost s'tait approch de la pauvre fille, comme s'il et
voulu la fouiller pour lui arracher le billet de Ole... Ce fut l
plus que ne put supporter Jol, surtout quand il entendit Hulda
crier:

-- Frre!... frre!

-- Sortirez-vous! dit-il.

Et, comme Sandgost refusait de sortir, il allait s'lancer sur
lui, lorsque Hulda intervint.

-- Ma mre, voici le billet! dit-elle. Dame Hansen avait vivement
saisi le billet, et, pendant qu'elle l'changeait contre la
quittance de Sandgost, Hulda tombait sur le fauteuil, presque
sans connaissance.

-- Hulda!... Hulda!... s'cria Jol. Reviens  toi!... Ah! ma
soeur, qu'as-tu fait?

-- Ce qu'elle a fait? rpondit dame Hansen. Ce qu'elle a fait?...
Oui, je suis coupable! Oui! dans l'intrt de mes enfants, j'ai
voulu accrotre le bien de leur pre! Oui! J'ai compromis
l'avenir! J'ai appel la misre sur cette maison... Mais Hulda
nous a sauvs tous!... Voil ce qu'elle a fait!... Merci, Hulda...
merci!

Sandgost tait toujours l. Jol l'aperut.

-- Vous... ici... encore! s'cria-t-il. Puis, allant vers
Sandgost, il le prit par les paules, il le souleva, et, malgr
sa rsistance, malgr ses cris, il le jeta dehors.


XV

Le lendemain, Sylvius Hog revint  Dal dans la soire. Il ne dit
rien de son voyage. Personne ne sut qu'il tait all  Bergen.
Tant que les recherches commences n'auraient pas donn un
rsultat quelconque, il voulait les taire  la famille Hansen.
Toute lettre ou dpche, qu'elle vnt de Bergen ou de Christiania,
devait lui tre adresse personnellement  l'auberge, o il se
proposait d'attendre les vnements. Esprait-il toujours? Oui!
mais il fallait bien l'avouer, ce n'tait plus que du
pressentiment.

Ds qu'il fut de retour, le professeur n'eut pas de peine 
reconnatre qu'un vnement grave s'tait pass pendant son
absence. L'attitude de Jol et de Hulda indiquait clairement
qu'une explication avait d avoir lieu entre leur mre et eux. Un
nouveau malheur venait-il donc de frapper la famille Hansen?

Cela ne put qu'affliger profondment Sylvius Hog. Il prouvait
pour le frre et la soeur une affection si paternelle qu'il n'et
pas t plus troitement attach  ses propres enfants. Combien
lui avaient-ils manqu pendant cette courte absence -- et, peut-tre,
combien leur avait-il manqu lui-mme!

-- Ils parleront! se dit-il. Il faudra qu'ils parlent! Ne suis-je
donc pas de la famille!

Oui! Sylvius Hog se croyait le droit, maintenant, d'intervenir
dans la vie prive de ses jeunes amis, de savoir pourquoi Jol et
Hulda paraissaient plus malheureux qu'ils ne l'taient au moment
de son dpart. Il ne tarda pas  l'apprendre.

En effet, tous deux ne demandaient qu' se confier  l'excellent
homme qu'ils aimaient d'une affection filiale. Ils attendaient,
pour ainsi dire, qu'il lui convnt de les interroger. Depuis deux
jours, ils s'taient sentis tellement abandonns! d'autant plus
que Sylvius Hog n'avait point dit o il allait. Non! jamais heures
ne leur avaient paru plus longues! Pour eux, cette absence ne
pouvait se rapporter aux recherches du _Viken, _et il ne leur
serait pas venu  la pense que Sylvius Hog et voulu cacher ce
voyage pour leur pargner une suprme dsillusion en cas
d'insuccs.

Et maintenant, combien sa prsence leur tait plus que jamais
ncessaire! Quel besoin ils prouvaient de le voir, de prendre ses
conseils, d'entendre sa voix toujours si affectueuse, si
rassurante! Mais oseraient-ils lui dire ce qui s'tait pass entre
eux et l'usurier de Drammen, et comment dame Hansen avait
compromis l'avenir de la maison? Que penserait Sylvius Hog, quand
il apprendrait que le billet n'tait plus entre les mains de
Hulda, lorsqu'il saurait que dame Hansen l'avait employ  se
librer vis--vis de son impitoyable crancier?

Il allait l'apprendre, cependant. Qui commena  parler, de
Sylvius Hog ou de Jol et de Hulda, on ne sait. Mais peu importe!
Ce qui est certain, c'est que le professeur fut bientt au courant
de l'affaire. Il sut quelle avait t la situation de dame Hansen
et de ses enfants! Dans quinze jours, l'usurier les aurait chasss
de l'auberge de Dal si la dette n'et t teinte par la cession
du billet.

Sylvius Hog avait cout ce triste rcit que lui fit Jol en
prsence de sa soeur:

-- Il ne fallait pas vous dessaisir du billet! s'cria-t-il tout
d'abord. Non!... il ne le fallait pas!

-- Le pouvais-je, monsieur Sylvius? rpondit la jeune fille,
profondment trouble.

-- Eh non! sans doute!... Vous ne le pouviez pas!... Et
pourtant!... Ah! si j'avais t l!

Et qu'aurait-il fait, s'il et t l, le professeur Sylvius Hog?
Il n'en dit rien et reprit:

-- Oui, ma chre Hulda, oui, Jol! En somme, vous avez fait ce que
vous deviez faire! Mais ce qui m'enrage, c'est que ce sera
Sandgost qui profitera de l'engouement superstitieux du public!
Si l'on attribue au billet du pauvre Ole une valeur surnaturelle,
c'est lui qui va l'exploiter! Et cependant, de croire que ce
numro 9672 sera ncessairement favoris par le sort, c'est
ridicule, absurde! Enfin, pour conclure, moi je n'aurais peut-tre
pas donn le billet. Aprs l'avoir refus  Sandgost, Hulda
aurait mieux fait de le refuser  sa mre!

 tout ce que venait de dire Sylvius Hog, le frre et la soeur ne
purent rien rpondre. En remettant le billet  dame Hansen, Hulda
avait obi  un sentiment filial dont on ne pouvait la blmer. Le
sacrifice auquel elle s'tait rsolue, ce n'tait pas le sacrifice
des chances plus ou moins alatoires que reprsentait ce billet
dans le tirage de la loterie de Christiania, c'tait le sacrifice
des dernires volonts de Ole Kamp, c'tait l'abandon du dernier
souvenir de son fianc.

Enfin, il n'y avait plus  y revenir maintenant. Sandgost avait
le billet. Il lui appartenait. Il le mettrait aux enchres. Un
mchant usurier allait battre monnaie avec ce touchant adieu du
naufrag! Non! Sylvius Hog ne pouvait se faire  cela!

Aussi, ce jour mme, Sylvius Hog voulut-il avoir  ce sujet une
conversation avec dame Hansen, conversation qui ne pouvait rien
changer  l'tat des choses, mais devenue pour ainsi dire
ncessaire entre eux. Il se trouva, d'ailleurs, en face d'une
femme trs pratique, qui,  n'en pas douter, avait plus de bon
sens que de coeur.

-- Ainsi, vous me blmez, monsieur Hog? dit-elle, aprs avoir
laiss le professeur parler tout  son aise.

-- Certainement, dame Hansen.

-- Si vous me reprochez de m'tre imprudemment lance dans de
mauvaises affaires, d'avoir compromis la fortune de mes enfants,
vous avez raison. Mais, si vous me reprochez d'avoir agi comme je
l'ai fait pour me librer, vous avez tort. Qu'avez-vous 
rpondre?

-- Rien.

-- Srieusement, fallait-il refuser l'offre de Sandgost, qui, en
fin de compte, a pay quinze mille marks cette cession d'un billet
dont la valeur ne repose sur rien? Je vous le redemande, fallait-il
refuser?

-- Oui et non, dame Hansen.

-- Ce n'est pas oui et non, monsieur Hog, c'est non. Dans la
situation que vous connaissez, si l'avenir n'et pas t aussi
menaant -- par ma faute, j'en conviens -- j'aurais compris le
refus de Hulda!... Oui!... j'aurais compris qu'elle ne voult
cder  aucun prix le billet qu'elle avait reu de Ole Kamp! Mais,
quand il s'agissait d'tre expulse dans quelques jours d'une
maison o mon mari est mort, o mes enfants sont ns, je ne le
comprends plus, et vous-mme, monsieur Hog,  ma place, vous
n'eussiez pas agi autrement!

-- Si, dame Hansen, si!

-- Et qu'auriez-vous fait?

-- J'aurais tout tent plutt que de sacrifier le billet que ma
fille avait reu dans de pareilles circonstances!

-- Ces circonstances le rendent-elles donc meilleur?

-- Ni vous, ni moi, personne n'en sait rien.

-- On le sait, au contraire, monsieur Hog! Ce billet n'est rien
qu'un billet qui a neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille neuf cent
quatre-vingt-dix-neuf chances de perdre contre une de gagner. Lui
attribuez-vous donc plus de valeur parce qu'il a t trouv dans
une bouteille recueillie en mer?

 cette question si prcise, Sylvius Hog ne pouvait qu'tre trs
embarrass de rpondre. Aussi revint-il au ct sentiment de
l'affaire, en disant:

-- La situation est celle-ci,  prsent. Ole Kamp, au moment du
naufrage, a lgu  Hulda le seul bien qui lui restt au monde! Il
lui a mme recommand d'tre l, le jour du tirage, avec ce
billet, si quelque heureuse chance le lui avait fait parvenir...
et, maintenant, ce billet n'est plus entre les mains de Hulda.

-- Ole Kamp et t de retour, rpondit dame Hansen, qu'il
n'aurait pas hsit  cder son billet  Sandgost!

-- C'est possible, reprit Sylvius Hog, mais lui seul avait le
droit de le faire. Et que lui rpondriez-vous, s'il n'tait pas
mort, s'il n'avait pas pri dans ce naufrage... s'il revenait...
demain... aujourd'hui...

-- Ole ne reviendra pas, rpondit dame Hansen d'une voix sourde.
Ole est mort, monsieur Hog, et bien mort!

-- Vous n'en savez rien, dame Hansen! s'cria le professeur avec
un accent de conviction vraiment extraordinaire. Des recherches
trs srieuses sont commences pour retrouver quelque survivant du
naufrage! Elles peuvent aboutir -- oui! aboutir mme avant que le
tirage de cette loterie ait eu lieu! Vous n'avez donc pas le droit
de dire que Ole Kamp est mort, tant qu'il n'y aura pas de preuves
certaines qu'il ait pri dans la catastrophe du _Viken! _Si,
maintenant, je ne parle plus avec cette assurance  vos enfants,
c'est que je ne veux pas leur donner un espoir qui peut amener de
bien douloureuses dceptions! Mais  vous, dame Hansen, je vous
dis ce que je pense! Et que Ole soit mort, non! je ne peux pas le
croire! Non... je ne veux pas le croire... Non! je n'y crois pas!

Dame Hansen, sur ce terrain, o la discussion avait t
transporte, ne pouvait plus lutter avec le professeur. Aussi se
taisait-elle, et cette Norvgienne, quelque peu superstitieuse au
fond, baissait la tte, comme si Ole Kamp et t prt 
apparatre devant elle.

-- En tout cas, dame Hansen, reprit Sylvius Hog, avant de disposer
du billet de Hulda, il y avait une chose trs simple  faire, et
vous ne l'avez pas faite.

-- Laquelle, monsieur Hog?

-- Il fallait vous adresser d'abord  vos amis, aux amis de votre
famille. Ils n'auraient point refus de vous venir en aide, soit
en se substituant  Sandgost dans sa crance, soit en vous
avanant la somme ncessaire pour le payer!

-- Je n'ai point d'amis, monsieur Hog, auxquels j'eusse pu
demander ce service!

-- Si, vous en avez, dame Hansen, et j'en connais au moins un, qui
l'et fait sans hsiter et comme un acte de reconnaissance.

-- Et quel est-il?

-- Sylvius Hog, dput au Storthing!

Dame Hansen ne put rien rpondre, et elle se contenta de
s'incliner devant le professeur.

-- Mais ce qui est fait est fait -- malheureusement! ajouta
Sylvius Hog. Je vous serai donc oblig, dame Hansen, de ne rien
dire  vos enfants de cette conversation sur laquelle il n'y aura
plus lieu de revenir!

Et tous deux se sparrent.

Le professeur avait repris sa vie habituelle et recommenc ses
promenades quotidiennes. Pendant quelques heures, il visitait avec
Jol et Hulda les environs de Dal, mais sans aller trop loin, afin
de ne point fatiguer la jeune fille. Rentr dans sa chambre, il se
remettait  sa correspondance qui ne laissait pas d'tre
importante. Il crivait lettres sur lettres  Bergen, 
Christiania. Il stimulait le zle de tous ceux qui concouraient
maintenant  cette bonne oeuvre de la recherche du _Viken. _Son
existence se concentrait dans cette unique pense: retrouver Ole,
retrouver Ole!

Il crut mme devoir s'absenter encore, pendant vingt-quatre
heures, pour un motif qui, sans doute, devait se rattacher  cette
affaire qui intressait la famille Hansen. Mais il garda, comme
toujours, un secret absolu sur ce qu'il faisait ou faisait faire 
ce sujet.

Cependant la sant de Hulda, si durement prouve, ne se
rtablissait que bien lentement. La pauvre fille ne vivait que du
souvenir de Ole, et l'espoir qu'elle mlait parfois  ce souvenir
s'affaiblissait de jour en jour. Et, pourtant, elle avait alors
prs d'elle les deux tres qu'elle aimait le plus au monde, et
l'un d'eux ne cessait de l'encourager. Mais cela suffisait-il?
N'aurait-il pas fallu la distraire  tout prix? Et comment
l'arracher  ces penses auxquelles se prenait toute son me, ces
penses qui la rattachaient comme par une chane de fer au
naufrag du _Viken?_

Ainsi l'on arriva au 12 juillet.

C'tait dans quatre jours que devait tre tire la loterie des
coles de Christiania.

Il va sans dire que la spculation tente par Sandgost avait t
porte  la connaissance du public. Par ses soins, les journaux
avaient annonc que le clbre et providentiel billet portant le
numro 9672 tait maintenant entre les mains de monsieur Sandgost
de Drammen, et que ce billet, mis en vente, appartiendrait au plus
offrant. Et, si monsieur Sandgost tait possesseur dudit billet,
c'est qu'il l'avait achet fort cher  Hulda Hansen.

On le comprend, cette annonce ne pouvait que diminuer
singulirement la jeune fille dans l'estime publique. Quoi! Hulda,
sduite par un haut prix, s'tait dcide  vendre le billet du
naufrag, le billet de son fianc Ole Kamp! Elle avait fait argent
de ce dernier souvenir!

Mais une note, parue trs  propos dans le _Morgen-Blad, _mit ses
lecteurs au courant de ce qui s'tait pass. On sut de quelle
nature avait t l'intervention de Sandgost et comment le billet
se trouvait maintenant entre ses mains. Ce fut sur l'usurier de
Drammen que retomba la rprobation publique, ce crancier sans
coeur, qui n'avait pas craint d'utiliser  son profit les malheurs
de la famille Hansen. Et alors il arriva ceci: c'est que, comme
par une entente gnrale, les offres qui s'taient produites
lorsque Hulda possdait encore le billet ne se renouvelrent plus
vis--vis du nouveau possesseur. Il semblait que ledit billet
n'avait plus la valeur surnaturelle qu'on lui attribuait depuis
que ce Sandgost l'avait souill de son attouchement. Donc,
Sandgost n'avait fait l qu'une trs mauvaise affaire, et le
fameux numro 9672 menaait de lui rester pour compte.

Il va sans dire que ni Hulda ni mme Jol n'taient au courant de
ce qui se disait. Heureusement! Il leur et t bien pnible de se
savoir mls  cette affaire, qui avait pris une tournure si
mercantile entre les mains de l'usurier.

Le 12 juillet, vers le soir, une lettre arriva  l'adresse du
professeur Sylvius Hog.

Cette lettre, envoye par la Marine, en contenait une autre, qui
tait date de Christiansand, petit port situ  l'entre du golfe
de Christiania. Sans doute, elle n'apprit rien de nouveau 
Sylvius Hog, car il la serra dans sa poche et n'en parla ni  Jol
ni  sa soeur.

Seulement, au moment de se retirer dans sa chambre en leur donnant
le bonsoir, il dit:

-- Vous le savez, mes enfants, c'est dans trois jours que sera
tire la loterie. Est-ce que vous ne comptez pas assister  ce
tirage?

--  quoi bon, monsieur Sylvius? rpondit Hulda.

-- Cependant, reprit le professeur, Ole a voulu que sa fiance y
assistt; il en a fait l'expresse recommandation dans les
dernires lignes qu'il a crites, et je pense qu'il faut obir aux
dernires volonts de Ole.

-- Mais ce billet, Hulda ne l'a plus, rpondit Jol, et qui sait
entre quelles mains il est all!

-- N'importe, rpondit Sylvius Hog. Je vous demande donc  tous
deux de m'accompagner  Christiania.

-- Vous le voulez, monsieur Sylvius? rpondit la jeune fille.

-- Ce n'est pas moi, chre Hulda, c'est Ole qui le veut, et il
faut obir  Ole.

-- Soeur, monsieur Sylvius a raison, rpondit Jol. Oui! il le
faut!

-- Quand comptez-vous partir, monsieur Sylvius?

-- Demain, ds l'aube, et que saint Olaf nous protge!


XVI

Le lendemain, la kariol du contrematre Lengling emportait Sylvius
Hog et Hulda, assis cte  cte dans la petite caisse
peinturlure. On le sait, il n'y avait pas de place pour Jol.
Aussi le brave garon allait-il  pied, prs du cheval, qui
secouait gaiement la tte.

Quatorze kilomtres entre Dal et Moel, ce n'tait pas assez pour
embarrasser ce vigoureux marcheur.

La kariol suivait donc cette charmante valle du Vestfjorddal, en
ctoyant la rive gauche du Maan -- valle troite et ombreuse,
arrose de mille cascades rebondissantes, qui tombent de toutes
hauteurs.  chaque dtour de ce chemin sinueux, on revoyait et on
perdait de vue la cime du Gousta, marque de deux brillantes
taches de neige.

Le ciel tait pur, le temps magnifique. De l'air pas trop vif, du
soleil pas trop chaud.

Remarque singulire, depuis que Sylvius Hog avait quitt la maison
de Dal, il semblait que sa figure se ft rassrne. Sans doute,
il se forait un peu, afin que ce voyage ft au moins une
distraction aux chagrins de Hulda et de Jol.

Deux heures et demie, il n'en fallut pas davantage pour atteindre
Moel,  l'extrmit du lac Tinn, o devait s'arrter la kariol.
Elle n'aurait pu aller plus loin,  moins d'tre une voiture
flottante. En ce point de la valle commence, en effet, le chemin
des lacs. L se trouve ce qu'on appelle un vandskyde,
c'est--dire un relais d'eau. L, enfin, attendent ces fragiles
embarcations qui font le service du Tinn, dans sa longueur comme
dans sa largeur.

La kariol s'arrta prs de la petite glise du hameau, au bas
d'une chute de plus de cinq cents pieds. Cette chute, visible sur
un cinquime de son parcours, se perd en quelque profonde crevasse
de la montagne, avant d'tre absorbe par le lac.

Deux bateliers se trouvaient sur l'extrme pointe de la rive. Une
barque en corce de bouleau, dont l'quilibre, absolument
instable, ne permet pas un mouvement d'un bord sur l'autre aux
voyageurs qu'elle transporte, tait prte  dmarrer.

Le lac apparaissait alors dans toute sa beaut matinale. Le
soleil,  son lever, avait bu les vapeurs de la nuit. On n'aurait
pu souhaiter une plus belle journe d't.

-- Vous n'tes pas trop fatigu, mon brave Jol? demanda le
professeur, ds qu'il fut descendu de la kariol.

-- Non, monsieur Sylvius. Ne suis-je pas habitu  ces longues
courses  travers le Telemark?

-- C'est juste! Dites-moi, savez-vous quelle est la route la plus
directe pour aller de Moel  Christiania?

-- Parfaitement, monsieur Sylvius. Une fois arrivs  l'extrmit
du lac,  Tinoset... Par exemple, je ne sais pas si nous y
trouverons une kariol, faute d'avoir envoy des forbuds pour
prvenir de notre arrive au relais, comme on fait d'habitude dans
le pays...

-- Soyez tranquille, mon garon, rpondit le professeur, j'ai
prvu le cas. Mon intention n'est point de vous obliger  faire la
route  pied de Dal  Christiania.

-- S'il le fallait... dit Jol.

-- Il ne le faudra pas. Revenons  notre itinraire, et dites-moi
comment vous le comprenez.

-- Eh bien, une fois  Tinoset, monsieur Sylvius, nous
contournerons le lac Fol, en passant par Vik et Bolkesj, de
manire  gagner Mse, et de l, Kongsberg, Hangsund et Drammen.
Si nous voyageons de nuit comme de jour, il ne sera pas impossible
d'arriver demain, dans l'aprs-midi,  Christiania.

-- Trs bien, Jol! Je vois que vous connaissez le pays, et voil,
en vrit, un agrable itinraire.

-- C'est le plus court.

-- Eh bien, Jol, je me moque du plus court, vous m'entendez!
rpondit Sylvius Hog. J'en sais un autre qui n'allonge le voyage
que de quelques heures! Et celui-l, vous le connaissez, mon
garon, bien que vous n'en parliez pas!

-- Et lequel?

-- C'est celui qui passe par Bamble!

-- Par Bamble?

-- Oui, Bamble! Faites donc l'ignorant! Bamble, o demeure le
fermier Helmbo et sa fille Siegfrid!

-- Monsieur Sylvius!...

-- C'est celui-l que nous prendrons, et, en contournant le lac
Fol par le sud au lieu de le contourner par le nord, est-ce que
nous n'atteindrons pas tout aussi bien Kongsberg?

-- Tout aussi bien, et mme mieux! rpondit Jol en souriant.

-- Merci pour mon frre, monsieur Sylvius! dit la jeune fille.

-- Et pour vous aussi, petite Hulda, car j'imagine que cela vous
fera plaisir de revoir en passant votre amie Siegfrid!

L'embarcation tait prte. Tous trois y prirent place sur un
monceau de feuilles vertes, entasses  l'arrire. Les deux
bateliers, ramant et gouvernant  la fois, poussrent au large.

 mesure qu'on s'loigne de la rive, le lac Tinn commence 
s'arrondir depuis Haekenos, petit gaard de deux ou trois maisons,
bti sur ce promontoire rocheux que baigne l'troit fiord dans
lequel se dversent paisiblement les eaux du Maan. Le lac est
encore trs encaiss; mais, peu  peu, l'arrire-plan des
montagnes recule, et l'on ne se rend compte de leur hauteur qu'au
moment o une embarcation passe  leur base, sans paratre plus
grosse qu'un oiseau aquatique.

De  et de l mergent une douzaine d'les ou d'lots, arides ou
verdoyants, avec quelques huttes de pcheurs.  la surface du lac
flottent des troncs d'arbres non quarris et des trains de poutres
dbits par les scieries du voisinage.

Ce qui fit dire en plaisantant  Sylvius Hog -- et il fallait
qu'il et bien envie de plaisanter:

-- Si, selon nos potes scandinaves, les lacs sont les yeux de la
Norvge, il faut convenir que la Norvge a plus d'une poutre dans
l'oeil, comme dit la Bible!

Vers quatre heures, l'embarcation arrivait  Tinoset, simple
hameau des moins confortables. Peu importait, d'ailleurs.
L'intention de Sylvius Hog n'tait point de s'y arrter, mme une
heure. Ainsi qu'il l'avait dit  Jol, un vhicule l'attendait sur
la rive. En prvision de ce voyage, depuis longtemps dcid dans
son esprit, il avait crit  M. Benett, de Christiania, de lui
assurer les moyens de voyager sans retards ni fatigues. C'est
pourquoi, au jour dit, une vieille calche se trouvait  Tinoset,
son coffre bien garni de comestibles. Donc, transport garanti pour
tout le parcours, nourriture galement assure -- ce qui
dispensait de recourir aux oeufs  demi couvs, au lait caill et
au brouet spartiate des gaards du Telemark.

Tinoset est situ presque  l'extrmit du lac Tinn. De l, par
une assez belle chute, le Maan se prcipite dans la valle
infrieure, o il retrouve son cours rgulier. Les chevaux, venus
du relais, taient dj attels, et la voiture prit aussitt la
direction de Bamble.

 cette poque, c'tait la seule manire de parcourir la Norvge
en gnral et le Telemark en particulier. Et peut-tre les chemins
de fer feront-ils regretter aux touristes la kariol nationale et
les calches de M. Benett!

Il va sans dire que Jol connaissait parfaitement cette portion du
bailliage qu'il avait si souvent traverse entre Dal et Bamble.

Il tait huit heures du soir, lorsque Sylvius Hog, le frre et la
soeur arrivrent dans cette petite localit.

On ne les y attendait pas; mais le fermier Helmbo ne leur en fit
pas moins le meilleur accueil. Siegfrid embrassa tendrement son
amie qu'elle trouva bien plie par tant de douleurs. Pendant
quelques instants, les deux jeunes filles restrent seules 
changer leurs peines.

-- Je t'en prie, chre Hulda, dit Siegfrid, ne te laisse pas
abattre par ton chagrin! Moi, je n'ai pas perdu confiance!
Pourquoi renoncer  tout espoir de revoir notre pauvre Ole! Nous
avons appris par les journaux qu'on s'occupait de retrouver le
_Viken! _Les recherches russiront!... Tiens! je suis sre que
monsieur Sylvius espre encore!... Hulda... ma chrie... je t'en
supplie... ne dsespre pas!

Pour toute rponse, Hulda ne pouvait que pleurer, et Siegfrid la
pressait sur son coeur.

Ah! quelle joie et rgn dans la maison du fermier Helmbo, au
milieu de ces braves gens, simples et bons, si tout ce petit monde
avait eu le droit d'tre heureux!

-- Ainsi, vous allez directement  Christiania? demanda le fermier
 Sylvius Hog.

-- Oui, monsieur Helmbo!

-- Pour assister au tirage de la loterie?

-- Sans doute.

--  quoi bon, puisque le billet de Ole Kamp est maintenant entre
les mains de ce misrable Sandgost!

-- C'tait la volont de Ole, rpondit le professeur, et il faut
respecter sa volont.

-- On dit que l'usurier de Drammen n'a pu trouver acqureur pour
ce billet qui lui cote cher!

-- On le dit, en effet, monsieur Helmbo.

-- Bon! Il n'a que ce qu'il mrite, ce vilain homme, ce coquin,
monsieur Hog, oui!... ce coquin!... Et c'est bien fait!

-- Oui, en vrit, monsieur Helmbo, c'est bien fait!

Naturellement, il fallut souper  la ferme. Siegfrid ni son pre
n'auraient laiss partir leurs amis avant qu'ils n'eussent accept
cette invitation. Mais il importait de ne pas s'attarder, si l'on
voulait regagner pendant la nuit les quelques heures perdues par
le dtour de Bamble. Aussi,  neuf heures, les chevaux avaient-ils
t amens du relais par un des garons du gaard, qui s'occupa de
les atteler.

--  ma prochaine visite, cher monsieur Helmbo, dit Sylvius Hog
au fermier, je resterai six heures  table, si vous l'exigez!
Mais, aujourd'hui, je vous demanderai la permission de remplacer
le dessert par une bonne poigne de main que vous me donnerez, et
par un bon baiser que votre charmante Siegfrid donnera  ma petite
Hulda!

Cela fait, on partit. Sous cette latitude leve, le crpuscule
devait se prolonger pendant quelques heures encore. Aussi,
l'horizon resta-t-il assez visible, aprs le coucher du soleil,
tant l'atmosphre tait pure. C'est une belle route, assez
accidente, celle qui va de Bamble  Kongsberg, en passant par
Hitterdal et le sud du lac Fol. Elle traverse ainsi toute la
portion mridionale du Telemark, en desservant les bourgs, hameaux
ou gaards des environs. Une heure aprs le dpart, Sylvius Hog,
sans s'y arrter, put apercevoir l'glise d'Hitterdal, un vieil
difice trs curieux, coiff de pinacles qui se hissent les uns
sur les autres, sans souci de la rgularit des lignes. Le tout
est en bois, depuis les murs faits de poutres jointives et de
planches imbriques, jusqu' l'extrme pointe du dernier
clocheton. Cet amoncellement de poivrires est, parat-il, un
monument vnrable et vnr de l'architecture scandinave du
treizime sicle.

La nuit vint peu  peu, une de ces nuits qui sont encore
imprgnes des dernires lueurs du jour; mais, vers une heure du
matin, elle allait se fondre dans l'aube naissante.

Jol, assis sur le sige de devant, tait absorb dans ses
rflexions. Hulda restait pensive au fond de la voiture. Quelques
paroles furent alors changes entre Sylvius Hog et le postillon,
auquel le professeur recommanda de presser ses chevaux. On
n'entendit plus ensuite que les grelots de l'attelage, le
claquement du fouet et le grincement des roues sur un sol ravin.

On marcha toute la nuit, sans relayer. Il ne fut pas ncessaire de
s'arrter  Lisths, inconfortable station, perdue au milieu d'un
cirque de montagnes sapineuses, que circonscrit un second
primtre de montagnes arides et sauvages. On dpassa aussi
Tiness, petit gaard pittoresque, dont quelques maisons sont
juches sur des pilotis de pierre. La calche roulait assez
rapidement avec son bruit de ferraille, son cliquetis de boulons
desserrs et de ressorts distendus. Il n'y eut pas un reproche 
adresser au conducteur -- un bon vieux qui dormait  moiti en
secouant ses guides. Machinalement, il allongeait quelques coups
de fouet, pas mchants, mais de prfrence au cheval de gauche.
Cela tenait  ce que, si le cheval de droite lui appartenait,
l'autre tait la proprit de son voisin du gaard.

 cinq heures du matin, Sylvius Hog ouvrit les yeux, tendit les
bras, et put respirer avec dlices la pntrante senteur des
sapins qui parfumait l'atmosphre.

On tait  Kongsberg. La voiture traversa le pont jet sur le
Laagen, et vint s'arrter au-del, aprs avoir pass prs de
l'glise, non loin de la chute de Larbr.

-- Mes amis, dit Sylvius Hog, si vous le voulez, nous ne ferons
que relayer ici. Il est encore trop tt pour djeuner. Mieux vaut
ne faire une halte srieuse qu' Drammen. L, nous nous offrirons
un bon repas, afin d'conomiser les comestibles de M. Benett!

Cela convenu, le professeur et Jol se contentrent de prendre un
petit verre de brandevin  _l'Htel des Mines. _Un quart d'heure
aprs, les chevaux tant arrivs, on se remit en route.

Au sortir de la ville, la voiture dut remonter une rampe trs
escarpe, hardiment taille au flanc de la montagne. Un instant,
les hauts pylnes des mines d'argent de Kongsberg se dcouprent
en silhouette sur le ciel. Puis, tout cet horizon disparut
derrire un rideau d'immenses forts de sapins, obscures et
fraches comme des caves, dans lesquelles la chaleur du soleil ne
pntrait pas plus que la lumire.

La ville de bois d'Hangsund fournit un nouvel attelage  la
calche. On retrouva de longues routes, souvent fermes par
quelques barrires  pivot qu'il fallait faire ouvrir moyennant
cinq ou six shillings. Rgion fertile, o abondaient les arbres,
qui ressemblaient  des saules pleureurs avec leurs branches
pliant sous le poids des fruits. En se rapprochant de Drammen, la
valle commena  redevenir monstrueuse.

 midi, la ville, assise sur l'un des bras du fiord de
Christiania, montra ses deux interminables rues, bordes de
maisons peintes, et son port, toujours trs anim, o les trains
de bois ne laissent que peu de place aux navires qui viennent s'y
charger des produits du Nord.

La voiture s'arrta devant _l'Htel de Scandinavie. _Le
propritaire, un important personnage  barbe blanche, l'air
doctoral, parut sur le seuil de son tablissement.

Avec cette finesse de perception qui distingue les aubergistes en
tous les pays du monde:

-- Je ne serais pas surpris, dit-il, que ces messieurs et cette
jeune dame voulussent djeuner?

-- En effet, ne soyez pas surpris, rpondit Sylvius Hog, et
faites-nous servir le plus tt possible.

--  l'instant! Le djeuner fut bientt prt, et, en ralit, trs
acceptable. Il y eut surtout un certain poisson du fiord, truff
d'une herbe parfume, dont le professeur mangea avec un vident
plaisir.  une heure et demie, la voiture, attele de chevaux
frais, revenait devant _l'Htel de Scandinavie, _et elle repartit
en remontant au petit trot la grande rue de Drammen. Mais voil
qu'en passant devant une maison basse, d'aspect peu attrayant, qui
contrastait avec la couleur gaie des maisons voisines, Jol ne put
retenir un mouvement de rpulsion.

-- Sandgost! s'cria-t-il.

-- Ah! c'est l monsieur Sandgost? dit Sylvius Hog. En vrit, il
n'a point bonne figure!

C'tait Sandgost. Il fumait prs de sa porte. Reconnut-il Jol
sur le sige de devant, on ne sait, car la voiture fila rapidement
entre des piles de madriers et des monceaux de planches.

Au-del d'une route borde de sorbiers chargs de leurs fruits de
corail, l'attelage s'engagea  travers une paisse fort de pins,
qui ctoie la Valle du Paradis, magnifique dpression du sol,
avec ses lointains tags jusqu'aux dernires limites de
l'horizon. Des centaines de monticules apparurent alors, la
plupart couronns d'une villa ou d'un gaard. Puis, aux approches
du soir, lorsque la voiture commena  redescendre vers la mer en
ctoyant de larges prairies, des fermes montrrent leurs maisons
d'un rouge vif qui tranchait crment sur le rideau vert-noir des
arbres. Enfin, les voyageurs atteignirent le fiord mme de
Christiania, encadr de pittoresques collines, avec ses
innombrables criques, ses petits ports en miniature, et leurs
piers de bois, o viennent accoster les embarcations de la baie
et les vapeurs-omnibus.

 neuf heures du soir -- il faisait encore grand jour sous cette
latitude -- l'antique calche entrait dans la ville, non sans
tapage, en suivant les rues dj dsertes.

D'aprs l'ordre donn par Sylvius Hog, elle vint s'arrter 
_l'Htel Victoria. _C'est l que descendirent Hulda et Jol. Des
chambres avaient t d'avance retenues pour eux. Aprs un bonsoir
affectueux, le professeur regagna sa vieille maison, o sa vieille
servante Kate et son vieux domestique Pink l'attendaient avec une
non moins vieille impatience.


XVII

Christiania -- grande cit pour la Norvge -- ne serait qu'une
assez petite ville en Angleterre ou en France. Sans de frquents
incendies, elle se montrerait encore telle qu'elle fut btie au
onzime sicle. En ralit, elle ne date que de l'anne 1624,
poque  laquelle la reconstruisit le roi Christian. D'Opsol
qu'elle s'appelait alors, elle devint Christiania, du nom fminis
de son royal architecte. C'est donc une ville rgulire,  larges
rues, froides et droites, traces au tire-ligne, avec des maisons
de pierres blanches ou de briques rouges. Au milieu d'un assez
beau jardin, s'lve le chteau royal, l'Orscarslot, vaste btisse
quadrangulaire, sans style, bien qu'elle soit de style ionien. 
et l, apparaissent quelques glises, dans lesquelles les beauts
de l'art ne sauraient distraire l'attention des fidles. Enfin, il
y a aussi plusieurs difices civils et tablissements publics,
sans compter un grand bazar, dispos en rotonde, o viennent
s'entasser les produits trangers et indignes.

En tout cet ensemble, rien de trs curieux. Mais, ce qu'il faut
admirer sans rserve, c'est la position de la ville, au milieu de
ce cirque de montagnes, si varies d'aspect, qui lui font un cadre
superbe. Presque plate dans ses quartiers riches et neufs, elle ne
se relve que pour former une sorte de Kasbah, couverte de maisons
irrgulires o vgte la population peu aise, huttes de bois,
huttes de brique, dont les tons criards tonnent le regard plus
qu'ils ne le charment.

Il ne faudrait pas croire que le mot Kasbah, rserv aux villes
africaines, ne saurait tre  sa place dans une cit du nord de
l'Europe. Christiania n'a-t-elle pas, dans le voisinage du port,
les quartiers de Tunis, de Maroc et d'Alger? Et, s'il ne s'y
trouve pas des Tunisiens, des Marocains, des Algriens, leur
population flottante n'en vaut gure mieux.

En somme, comme toute ville dont les pieds baignent dans la mer et
qui dresse sa tte au niveau de verdoyantes collines, Christiania
est extrmement pittoresque. Il n'est pas injuste de comparer son
fiord  la baie de Naples. Ainsi que les rivages de Sorrente ou de
Castellamare, ses rives sont meubles de villas et de chalets, 
demi perdus dans la verdure presque noire des sapins, au milieu de
ces lgres vapeurs qui leur donnent ce flou spcial aux rgions
hyperborennes.

Sylvius Hog tait donc enfin de retour  Christiania. Il est vrai,
ce retour s'accomplissait dans des conditions qu'il n'aurait
jamais pu prvoir, au milieu d'un voyage interrompu. Eh bien! il
en serait quitte pour le recommencer une autre anne! En ce
moment, il ne s'agissait que de Jol et de Hulda Hansen. S'il ne
les avait pas fait descendre dans sa maison, c'est qu'il et fallu
deux chambres pour les recevoir. Bien certainement, le vieux Pink,
la vieille Kate leur auraient fait bon accueil! Mais on n'avait
pas eu le temps de se prparer. Aussi le professeur les avait-il
conduits  _l'Htel Victoria _et recommands particulirement. Or,
une recommandation de Sylvius Hog, dput au Storthing, cela
valait qu'on en tnt compte.

Mais, en mme temps que le professeur demandait pour ses protgs
les attentions qu'on aurait eues pour lui-mme, il n'avait point
donn leurs noms. Garder l'incognito, tout d'abord, cela ne lui
paraissait que prudent  l'endroit de Jol et surtout de Hulda
Hansen. On sait quel bruit s'tait fait autour de la jeune fille,
ce qui et t une gne pour elle. Mieux valait ne rien dire de
son arrive  Christiania.

Il avait t convenu que, le lendemain, Sylvius Hog ne reverrait
pas le frre et la soeur avant l'heure du djeuner, c'est--dire
entre onze heures et midi.

Le professeur, en effet, avait quelques affaires  rgler, qui
devaient lui prendre toute la matine; et il viendrait rejoindre
Hulda et Jol ds qu'elles seraient termines. Il ne les
quitterait plus alors, il resterait avec eux jusqu'au moment o
l'on procderait au tirage de la loterie, qui devait s'effectuer 
trois heures.

Donc, Jol, ds qu'il fut lev, alla trouver sa soeur. Hulda, tout
habille dj, l'attendait dans sa chambre. Dans le but de la
distraire un peu de ses penses, qui devaient tre plus
douloureuses encore ce jour-l, Jol lui proposa de se promener
jusqu' l'heure du djeuner. Hulda, pour ne pas dsobliger son
frre, accepta l'offre qu'il lui faisait, et tous deux allrent un
peu  l'aventure  travers la ville.

C'tait un dimanche. Contrairement  ce qui se fait dans les cits
du Nord pendant les jours fris, o le nombre des promeneurs est
plus restreint, il y avait une grande animation par les rues. Non
seulement les citadins n'avaient point quitt la ville pour la
campagne, mais ils voyaient les ruraux des environs affluer chez
eux. Le railway du lac Miosen, qui dessert les environs de la
capitale, avait d organiser des trains supplmentaires. Autant de
curieux et surtout d'intresss qu'attirait cette populaire
loterie des coles de Christiania!

Donc, beaucoup de monde  travers les rues, des familles au
complet, mme des villages entiers, venus avec l'esprance secrte
de n'avoir point fait un voyage inutile. Qu'on y songe! Le million
de billets avait t plac, et, ne dussent-ils gagner qu'un simple
lot de cent ou deux cents marks, combien de braves gens
rentreraient contents du sort dans leurs humbles soeters ou leurs
modestes gaards!

Jol et Hulda, en quittant _l'Htel Victoria, _descendirent
d'abord jusqu'aux quais qui s'arrondissent dans l'est de la baie.
En cet endroit, l'affluence tait un peu moins grande, si ce n'est
dans les cabarets, o la bire et le brandevin, verss  pleines
chopes et  pleins verres, rafrachissaient des gosiers en tat de
soif permanente.

Tandis que le frre et la soeur se promenaient entre les magasins,
les rangs de barriques, les tas de caisses de toute provenance,
les btiments, amarrs  terre ou mouills au large, attiraient
plus spcialement leur attention. N'y avait-il pas quelques-uns de
ces navires qui taient attachs au port de Bergen, o le _Viken
_ne devait plus revenir?

-- Ole!... Mon pauvre Ole! murmurait Hulda. Aussi Jol voulut-il
l'entraner loin de la baie, en remontant vers les quartiers de la
haute ville.

L, dans les rues, sur les places, au milieu des groupes, ils
entendirent bien des propos  leur adresse.

-- Oui, disait l'un, on avait t jusqu' offrir dix mille marks
du numro 9672!

-- Dix mille? rpondait un autre. J'ai entendu parler de vingt
mille et mme plus!

-- Monsieur Vanderbilt, de New York, est all jusqu' trente
mille!

-- Messieurs Baring, de Londres,  quarante mille!

-- Et messieurs Rothschild, de Paris,  soixante mille! On sait ce
qu'il fallait croire de ces exagrations du populaire.  continuer
cette chelle ascendante, les prix offerts eussent fini par
dpasser le montant du gros lot!

Mais, si les diseurs de nouvelles n'taient pas d'accord sur le
chiffre des propositions faites  Hulda Hansen, la foule
s'entendait  merveille pour qualifier les agissements de
l'usurier de Drammen.

-- Quel damn coquin, ce Sandgost, qui n'a pas eu piti de ces
braves gens!

-- Oh! il est bien connu dans le Telemark, et il n'en est pas 
son coup d'essai!

-- On dit qu'il n'a pu trouver  revendre le billet de Ole Kamp,
aprs l'avoir pay d'un bon prix!

-- Non! Personne n'en a voulu!

-- Cela n'est pas tonnant! Entre les mains de Hulda Hansen, ce
billet tait bon!

-- videmment, tandis qu'entre les mains de Sandgost, il ne vaut
plus rien!

-- C'est bien fait! Il lui restera pour compte, et puisse-t-il
perdre les quinze mille marks qu'il lui a cots!

-- Mais, si ce gueux allait gagner le gros lot?...

-- Lui!... Par exemple!

-- Voil qui serait une injustice du sort! En tout cas, qu'il ne
vienne pas au tirage!...

-- Non, car on lui ferait un mauvais parti! Tel est le rsum des
opinions mises sur le compte de Sandgost. On sait d'ailleurs
que, par prudence ou pour tout autre motif, il n'avait point
l'intention d'assister au tirage, puisque, la veille, il tait
encore dans sa maison de Drammen.

Hulda, trs mue, et Jol, qui sentait le bras de sa soeur frmir
au sien, passaient vite, sans chercher  en entendre davantage,
comme s'ils eussent craint d'tre acclams de tous ces amis
ignors qu'ils comptaient parmi cette foule.

Quant  Sylvius Hog, peut-tre avaient-ils espr le rencontrer
par la ville. Il n'en fut rien. Mais quelques mots, surpris dans
les conversations, leur apprirent que le retour du professeur 
Christiania tait dj connu du public. Depuis le matin, on
l'avait vu marcher d'un air trs affair, en homme qui n'a point
le temps de questionner ni de rpondre, tantt du ct du port,
tantt du ct des bureaux de la Marine.

Certes, Jol aurait pu demander  n'importe quel passant o
demeurait le professeur Sylvius Hog. Chacun se ft empress de lui
indiquer sa maison et de l'y conduire. Il ne le fit pas par
crainte d'tre indiscret, et, puisque rendez-vous tait donn 
l'htel, le mieux tait de s'en tenir l.

C'est ce que Hulda pria Jol de faire vers dix heures et demie.
Elle se sentait trs lasse, et tous ces propos, auxquels son nom
tait ml, lui faisaient mal.

Elle rentra donc  _l'Htel Victoria, _puis remonta dans sa
chambre pour y attendre le retour de Sylvius Hog.

Quant  Jol, il tait rest au rez-de-chausse de l'htel, dans
le salon de lecture. L, machinalement, il occupa son temps 
feuilleter les journaux de Christiania.

Tout  coup, sa figure plit, son regard se troubla, le journal
qu'il tenait lui tomba des mains...

Dans un numro du _Morgen-Blad, _aux nouvelles de mer, il venait
de lire la dpche suivante, date de Terre-Neuve:

L'aviso _Telegraf, _arriv sur le lieu prsum du naufrage du
_Viken, _n'en a retrouv aucun vestige. Ses recherches sur la cte
du Gronland n'ont pas eu plus de succs. On doit donc considrer
comme certain qu'il ne reste aucun survivant de l'quipage du
_Viken._


XVIII

-- Bonjour, monsieur Benett! Quand je trouve l'occasion de vous
donner une poigne de main, cela me fait toujours plaisir.

-- Et cela me fait toujours honneur, monsieur Hog.

-- Honneur, plaisir, plaisir, honneur, rpondit gaiement le
professeur, l'un vaut l'autre!

-- Je vois que votre voyage dans la Norvge centrale s'est
heureusement achev.

-- Il n'est point achev, mais il est fini, monsieur Benett --
pour cette anne du moins.

-- Eh bien, monsieur Hog, parlez-moi, s'il vous plat, de ces
braves gens dont vous avez fait la connaissance  Dal.

-- De braves gens, en effet, monsieur Benett, de braves gens et
des gens braves! Le mot leur convient dans les deux sens!

-- D'aprs ce que les journaux nous ont appris, il faut convenir
qu'ils sont bien  plaindre!

-- Trs  plaindre, monsieur Benett! Je n'ai jamais vu le malheur
frapper de pauvres tres avec une obstination pareille!

-- En effet, monsieur Hog. Aprs l'affaire du _Viken, _l'affaire
de cet abominable Sandgost!

-- Comme vous dites, monsieur Benett.

-- En fin de compte, monsieur Hog, Hulda Hansen a bien fait de
livrer le billet contre quittance.

-- Vous trouvez?... Et pourquoi donc, s'il vous plat?

-- Parce que de toucher quinze mille marks contre la quasi-certitude
de ne rien toucher du tout...

-- Ah! monsieur Benett! riposta Sylvius Hog, vous parlez l en
homme pratique, en ngociant que vous tes! Mais, si l'on veut se
placer  un autre point de vue, cela devient une affaire de
sentiment, et le sentiment ne se chiffre pas!

-- videmment, monsieur Hog; mais permettez-moi de vous le dire,
il est trs probable que votre protge en et t pour son
sentiment!

-- Qu'en savez-vous?

-- Mais songez-y donc! Que reprsentait ce billet? une seule
chance de gagner sur un million!...

-- En effet, une chance sur un million! C'est bien peu, monsieur
Benett, c'est bien peu!

-- Aussi la raction s'est-elle faite, aprs l'engouement des
premiers jours, et, dit-on, ce Sandgost, qui n'avait achet ce
billet que pour spculer dessus, n'a pu trouver de preneur!

-- Il parat, monsieur Benett.

-- Et pourtant, si ce maudit usurier venait  gagner le gros lot,
voil qui serait un scandale!

-- Un scandale, assurment, monsieur Benett, le mot n'est pas trop
fort, un scandale!

En parlant ainsi, Sylvius Hog se promenait  travers les magasins,
on peut dire  travers le bazar de M. Benett, si connu de
Christiania et de toute la Norvge. En effet, que ne trouve-t-on
pas dans ce bazar? Voitures de voyages, kariols par douzaines,
caisses de comestibles, paniers de vins, stock de conserves,
vtements et ustensiles de touristes, mme des guides pour
conduire les voyageurs jusqu'aux dernires bourgades du Finmark,
jusqu'en Laponie, jusqu'au ple Nord! Et ce n'est pas tout!
M. Benett n'offre-t-il pas aux amateurs d'histoire naturelle les
divers chantillons de pierres et de mtaux du sol, comme les
spcimens les plus varis des oiseaux, insectes, reptiles, de la
faune norvgienne? Et -- ce qu'il est bon de savoir -- o
rencontrerait-on un assortiment de bijoux et de bibelots du pays
plus complet que dans ses vitrines?

Aussi ce gentleman est-il la Providence des touristes, dsireux de
visiter la rgion scandinave. C'est l'homme universel dont
Christiania ne pourrait plus se passer.

-- Et,  propos, monsieur Hog, dit-il, vous avez bien trouv 
Tinoset la voiture que vous m'aviez demande?

-- Puisque je vous l'avais demande, monsieur Benett, j'tais
certain qu'elle y serait  l'heure dite!

-- Vous me comblez, monsieur Hog. Mais, d'aprs votre lettre, vous
deviez tre trois personnes...

-- Trois, en effet.

-- Et ces personnes?...

-- Elles sont arrives, hier soir, en bonne sant, et elles
m'attendent  _l'Htel Victoria, _o je vais les rejoindre.

-- Est-ce que ce sont?...

-- Prcisment, monsieur Benett, ce sont... Et, je vous prie, n'en
dites rien. Je tiens  ce que leur arrive ne s'bruite pas
encore.

-- Pauvre fille!

-- Oui!... Elle a bien souffert!

-- Et vous avez voulu qu'elle assistt au tirage de la loterie,
bien qu'elle n'ait plus le billet que lui avait lgu son fianc?

-- Ce n'est pas moi qui l'ai voulu, monsieur Benett! C'est Ole
Kamp, et,  vous comme  tous, je rpterai: Il faut obir aux
dernires volonts de Ole!

-- videmment, ce que vous faites est toujours bien fait, cher
monsieur Hog.

-- Des compliments, cher monsieur Benett?...

-- Non, mais il est fort heureux pour elle que la famille Hansen
vous ait trouv sur son chemin!...

-- Bah! Il est encore plus heureux pour moi de l'avoir trouve sur
le mien!

-- Je vois que vous avez toujours votre bon coeur!

-- Monsieur Benett, puisqu'on est oblig d'avoir un coeur, autant
vaut qu'il soit bon, n'est-ce pas?

Et de quel excellent sourire Sylvius Hog accompagna cette rponse
au digne commerant.

-- Et maintenant, monsieur Benett, reprit-il, ne croyez pas que je
sois venu chercher des flicitations chez vous! Non! C'est un
autre motif qui m'amne.

--  votre service.

-- Vous savez, n'est-il pas vrai, que, sans l'intervention de Jol
et de Hulda Hansen, si le Rjukanfos avait bien voulu me rendre, il
ne m'aurait rendu qu' l'tat de cadavre. Je n'aurais donc pas
aujourd'hui le plaisir de vous voir...

-- Oui!... Oui!... Je sais! rpondit M. Benett. Les journaux ont
racont votre aventure!... Et, en vrit, ces courageux jeunes
gens eussent bien mrit de gagner le gros lot!

-- C'est mon avis, rpondit Sylvius Hog. Mais, puisque c'est
maintenant impossible, je ne voudrais pas que ma petite Hulda
retournt  Dal sans quelque petit cadeau... un souvenir...

-- C'est l ce que j'appellerai une bonne ide, monsieur Hog!

-- Vous allez donc m'aider  choisir, parmi toutes vos richesses,
quelque chose qui puisse plaire  une jeune fille...

-- Volontiers, rpondit M. Benett. Et il pria le professeur de
passer dans le magasin rserv  la joaillerie indigne. Un bijou
norvgien, n'tait-ce pas le plus charmant souvenir qu'on pt
emporter de Christiania et du merveilleux bazar de M. Benett?

Ce fut aussi l'avis de Sylvius Hog, auquel le complaisant
gentleman s'empressa d'ouvrir toutes ses vitrines.

-- Voyons, dit-il, je ne suis pas trs connaisseur, et je m'en
rapporte  votre got, monsieur Benett.

-- Nous nous entendrons, monsieur Hog. Il y avait l tout un
assortiment de ces bijoux sudois et norvgiens, de fabrication
trs complexe, et qui sont gnralement plus prcieux de travail
que de matire.

-- Qu'est-ce que cela? demanda le professeur.

-- C'est une bague en doubl, avec glands mobiles, dont le
tintement est fort agrable.

-- Trs joli! rpondit Sylvius Hog, en essayant la bague 
l'extrmit de son petit doigt. Mettez toujours cette bague de
ct, monsieur Benett, et voyons autre chose.

-- Bracelets ou colliers?

-- Un peu de tout, si vous permettez, monsieur Benett, un peu de
tout! Ah! ceci?...

-- Ce sont des rondelles qui se portent par paires au corsage.
Voyez-vous l'effet du cuivre sur ce fond de laine rouge plisse?
C'est de trs bon got, sans atteindre de trop hauts prix.

-- Charmant, en effet, monsieur Benett. Mettons encore cet
ornement de ct.

-- Seulement, monsieur Hog, je vous ferai observer que ces
rondelles sont absolument rserves aux parures des jeunes
maries... le jour des noces... et que...

-- Par saint Olaf! vous avez raison, monsieur Benett, vous avez
bien raison! Ma pauvre Hulda! Ce n'est malheureusement pas Ole qui
lui fait ce cadeau, c'est moi, et ce n'est plus  une fiance que
je vais l'offrir!...

-- En effet, monsieur Hog!

-- Voyons donc d'autres bijoux qui soient  l'usage d'une jeune
fille. Ah! cette croix, monsieur Benett?

-- C'est une croix de suspension, avec disques concaves qui
rsonnent  chaque mouvement du cou.

-- Fort joli!... Fort joli!... Mettez cela  part, monsieur
Benett. Quand j'aurai visit toutes vos vitrines, nous ferons
notre choix...

-- Oui, mais...

-- Encore un mais?

-- Cette croix, c'est celle que portent les maries de la Scanie,
en se rendant  l'glise...

-- Diable, monsieur Benett!... Il faut bien avouer que je n'ai pas
la main heureuse!

-- Cela tient, monsieur Hog,  ce que ce sont des bijoux de
maries dont j'ai le plus grand assortiment et que je vends en
plus grand nombre. Vous ne pouvez vous en tonner.

-- Cela ne m'tonne en aucune faon, monsieur Benett; mais, enfin,
cela m'embarrasse!

-- Eh bien, prenez toujours cet anneau d'or que vous avez fait
mettre de ct!

-- Oui... cet anneau d'or... J'aurais voulu cependant aussi
quelque autre bijou plus... comment dirai-je?... plus dcoratif...

-- Alors, n'hsitez pas! Prenez cette plaque d'argent filigran,
dont les quatre ranges de chanettes font si bon effet au cou
d'une jeune fille! Voyez! elle est seme de fines verroteries et
agrmente de fuses de laiton en forme de bobines, avec des
perles de couleur tailles en briolettes! C'est un des plus
curieux produits de l'orfvrerie norvgienne!

-- Oui!... Oui!... rpondit Sylvius Hog. Un joli bijou, mais un
peu prtentieux, peut-tre, pour ma modeste Hulda! En vrit, je
prfrerais les rondelles que vous m'avez montres tout  l'heure,
ainsi que la croix de suspension! Sont-elles donc tellement
spciales aux parures de noces qu'on ne puisse en faire cadeau 
une jeune fille?

-- Monsieur Hog, rpondit M. Benett, le Storthing n'a pas encore
fait de loi  cet gard!... C'est sans doute une lacune...

-- Bon, bon, monsieur Benett, nous arrangerons cela! En attendant,
je prends toujours la croix et les rondelles!... Et puis, enfin,
ma petite Hulda peut se marier un jour!... Bonne et charmante
comme elle est, l'occasion ne lui manquera pas d'utiliser ces
parures!... C'est donc dcid, je les prends et je les emporte!

-- Bien, monsieur Hog.

-- Est-ce que nous aurons le plaisir de vous voir au tirage de la
loterie, monsieur Benett?

-- Certainement.

-- Je crois que cela sera trs intressant.

-- J'en suis sr.

--  bientt, monsieur Benett,  bientt.

--  bientt, monsieur Hog.

-- Tiens! fit le professeur en se penchant au-dessus d'une
vitrine. Voil deux jolis anneaux que je n'avais pas vus!

-- Oh! Ceux-l ne peuvent vous convenir, monsieur Hog. Ce sont des
anneaux gravs que le pasteur met au doigt des maris, pendant la
crmonie...

-- Vraiment?... Bah! je les prends tout de mme!

--  bientt, monsieur Benett,  bientt. Sylvius Hog sortit, et,
d'un pas lger -- un pas de vingt ans -- il se dirigea vers
_l'Htel Victoria. _Arriv sous le vestibule, il aperut tout
d'abord ces mots _Fiat lux, _qui sont inscrits en exergue sur la
lanterne du gaz.

Eh! se dit-il, ce latin-l est de circonstance! Oui! _Fiat
lux!... Fiat lux!_

Hulda tait dans sa chambre. Assise prs de la fentre, elle
attendait. Le professeur frappa  la porte, qui s'ouvrit aussitt.

-- Ah! monsieur Sylvius! s'cria la jeune fille en se levant.

-- Me voil! Me voil! Mais il ne s'agit pas de monsieur Sylvius,
ma petite Hulda, il s'agit du djeuner qui est dj servi. J'ai
une faim de loup. O est Jol?

-- Dans la salle de lecture.

-- Bien!... Je vais l'y chercher! Vous, chre enfant, descendez
tout de suite nous rejoindre! Sylvius Hog quitta la chambre de
Hulda et alla trouver Jol qui l'attendait aussi, mais dsespr.

Le pauvre garon lui montra le numro du _Morgen-Blad. _La dpche
du commandant du _Telegraf _ne laissait plus aucun doute sur la
perte totale du _Viken._

_-- _Hulda n'a pas lu?... demanda vivement le professeur.

-- Non, monsieur Sylvius, non! Il vaut mieux lui cacher ce qu'elle
n'apprendra que trop tt!

-- Vous avez bien fait, mon garon... Allons djeuner. Un instant
aprs, tous trois taient assis  une table particulire. Sylvius
Hog mangeait de grand apptit. Un excellent djeuner, d'ailleurs,
et qui avait toute l'importance d'un dner. Qu'on en juge! Soupe
froide  la bire, avec tranches de citron, morceaux de cannelle,
saupoudre de pain bis en miettes, saumon  la sauce blanche
sucre, veau cuit dans de la fine chapelure, rosbif saignant avec
une salade non assaisonne, mais releve d'pices, glaces  la
vanille, confiture de pommes de terre, framboises, cerises et
noisettes, le tout arros d'un vieux Saint-Julien de France.

-- Excellent!... Excellent!... rptait Sylvius Hog. On se
croirait  Dal dans l'auberge de dame Hansen! Et,  dfaut de sa
bouche empche, ses bons yeux souriaient autant que des yeux
peuvent sourire.

Jol et Hulda eussent vainement voulu se mettre  ce diapason; ils
ne l'auraient pu, et la pauvre fille prit  peine sa part du
djeuner. Quand le repas fut achev:

-- Mes enfants, dit Sylvius Hog, vous avez videmment eu tort de
ne point faire honneur  cette agrable cuisine. Mais, enfin, je
ne pouvais pas vous forcer. Aprs tout, si vous n'avez pas
djeun, vous n'en dnerez que mieux. Par exemple, je ne sais pas
si je pourrai vous tenir tte ce soir! Et maintenant, voici le
moment de se lever de table.

Le professeur tait dj debout, il prenait son chapeau que lui
tendait Jol, lorsque Hulda, l'arrtant, lui dit:

-- Monsieur Sylvius, vous tenez toujours, n'est-ce pas,  ce que
je vous accompagne?

-- Pour assister au tirage de la loterie?... Certainement j'y
tiens, et beaucoup, ma chre fille!

-- Ce sera bien pnible pour moi!

-- Trs pnible, j'en conviens! Mais Ole a voulu que vous fussiez
prsente au tirage, Hulda, et il faut respecter la volont de Ole!

Dcidment, cette phrase tait devenue un refrain dans la bouche
de Sylvius Hog!


XIX

Quelle affluence en cette grande salle de l'Universit de
Christiania, o allait s'effectuer le tirage de la loterie -- et
mme dans les cours, puisque la grande salle ne pouvait suffire 
tant de monde -- et jusque dans les rues avoisinantes, puisque les
cours taient encore trop petites pour contenir tout ce populaire!

Certes, ce dimanche 15 juillet, ce n'est pas  leur calme qu'on
et pu reconnatre ces Norvgiens si trangement surexcits. Quant
 cette surexcitation, tait-elle due  l'intrt qui s'attachait
 ce tirage, ou provenait-elle de la haute temprature de cette
journe d't? Peut-tre intrt et chaleur y contribuaient-ils?
En tout cas, ce n'tait pas l'absorption de ces fruits
rafrachissants, de ces _multers, _dont il se fait une si grande
consommation en Scandinavie, qui et pu la refroidir!

Le tirage devait commencer  trois heures prcises. Il y avait
cent lots, diviss en trois sries: 1 quatre-vingt-dix lots de
cent  mille marks, d'une valeur totale de quarante-cinq mille
marks; 2 neuf lots de mille  neuf mille marks, galement d'une
valeur totale de quarante-cinq mille marks; 3 un lot de cent
mille marks.

Contrairement  ce qui se fait ordinairement dans les loteries de
ce genre, le grand effet avait t rserv pour la fin. Ce ne
devait pas tre au premier numro sortant que serait attribu le
gros lot, ce serait au dernier, c'est--dire, au centime. De l,
une succession d'impressions, d'motions, de battements de coeur,
qui irait toujours croissant. Il va de soi que tout numro, ayant
gagn une fois, ne pouvait gagner une seconde, et serait annul,
s'il venait  ressortir des urnes.

Tout cela tait connu du public. Il n'y avait plus qu' attendre
l'heure fixe. Mais, pour tromper les longueurs de l'attente, on
causait, et, le plus souvent, de la touchante situation de Hulda
Hansen. Vraiment, si elle et encore possd le billet de Ole
Kamp, chacun aurait fait des voeux pour elle -- aprs soi, bien
entendu!

 ce moment, quelques personnes avaient dj connaissance de la
dpche publie par le _Morgen-Blad. _Elles en parlrent  leurs
voisins. On sut bientt, dans toute l'assistance, que les
recherches de l'aviso n'avaient point abouti. Ainsi donc, il
fallait renoncer  retrouver mme une pave du _Viken. _Pas un
homme de l'quipage n'avait survcu au naufrage! Hulda ne
reverrait jamais son fianc!

Un incident vint dtourner les esprits. Le bruit se rpandit que
Sandgost s'tait dcid  quitter Drammen, et quelques-uns
prtendaient l'avoir vu dans les rues de Christiania. Se serait-il
donc hasard  venir dans la salle! S'il en tait ainsi, ce
mauvais homme devait s'attendre  un dchanement formidable
contre sa personne! Lui! assister au tirage de la loterie!...
Mais, c'tait tellement improbable que ce n'tait pas possible. En
somme, fausse alerte, rien de plus.

Vers deux heures un quart, il se produisit un certain mouvement
dans la foule.

C'tait le professeur Sylvius Hog qui se prsentait  la porte de
l'Universit. On savait quelle part il avait prise  toute cette
affaire, et comment aprs avoir t sauv par les enfants de dame
Hansen, il essayait de payer sa dette.

Aussitt les rangs de s'ouvrir. Un murmure flatteur, auquel
Sylvius Hog rpondit par d'aimables inclinations de tte, se
propagea  travers l'assistance et ne tarda pas  se changer en
acclamations.

Mais le professeur n'tait pas seul. Lorsque les plus rapprochs
se reculrent pour lui faire place, on vit qu'il avait une jeune
fille au bras, tandis qu'un jeune homme les suivait tous deux.

Un jeune homme, une jeune fille! Il y eut l une sorte de secousse
lectrique. La mme pense jaillit de tous ces cerveaux comme
l'tincelle d'autant d'accumulateurs.

-- Hulda!... Hulda Hansen! Tel fut le nom qui s'chappa de toutes
les bouches. Oui! C'tait Hulda, mue  ne pouvoir se soutenir.
Elle ft tombe, sans le bras de Sylvius Hog. Mais il la tenait
bien, la touchante hrone de cette fte  laquelle manquait Ole
Kamp! Combien elle et prfr rester dans sa petite chambre de
Dal! Quel besoin elle prouvait de se soustraire  toute cette
curiosit, si sympathique qu'elle pt tre! Mais Sylvius Hog avait
voulu qu'elle vnt: elle tait venue.

-- Place! Place! criait-on de toutes parts. Et on se rangeait
devant Sylvius Hog, devant Hulda, devant Jol. Que de mains
s'allongrent pour saisir leurs mains! Que de bonnes et
accueillantes paroles sur leur passage! Et comme Sylvius Hog
approuvait toutes ces dmonstrations!

-- Oui! c'est elle, mes amis!... C'est ma petite Hulda que j'ai
ramene de Dal! disait-il. Puis, se retournant:

-- Et c'est Jol, son brave frre! Et il ajoutait:

-- Mais, surtout, ne me les touffez pas! Et, pendant que les
mains de Jol rpondaient  toutes les pressions, celles du
professeur, moins vigoureuses, taient brises par tant
d'treintes. En mme temps, son oeil brillait, quoique une petite
larme d'motion se ft glisse sous sa paupire. Mais -- phnomne
digne de l'attention des ophtalmologistes -- cette petite larme
tait comme lumineuse. Il fallut un bon quart d'heure pour
traverser les cours de l'Universit, gagner la grande salle,
atteindre les chaises qui avaient t rserves au professeur.
Enfin, cela fut fait, non sans quelque peine. Sylvius Hog prit
place entre Hulda et Jol.  deux heures et demie, une porte
s'ouvrit derrire l'estrade, au fond de la salle. Le prsident du
bureau apparut, digne, srieux, ayant cet air dominateur, ce port
de tte spcial  tout homme appel  une prsidence quelconque.
Deux assesseurs le suivaient, non moins graves. Puis, on vit
entrer six petites filles enrubannes, fleuries, toutes blondes
aux yeux bleus, avec des mains un peu rouges, dans lesquelles on
reconnaissait visiblement ces mains de l'innocence, prdestines
au tirage des loteries. Cette entre fut accueillie par un
brouhaha, qui tmoignait d'abord du plaisir qu'on prouvait  voir
les directeurs de la loterie de Christiania, ensuite de
l'impatience qu'ils avaient provoque en ne paraissant pas plus
tt sur l'estrade. S'il y avait six petites filles, c'est qu'il y
avait six urnes, disposes sur une table, et desquelles six numros
devaient sortir  chaque tirage.

Ces six urnes contenaient chacune les dix numros 1, 2, 3, 4, 5,
6, 7, 8, 9, 0, reprsentant les units, dizaines, centaines,
mille, dizaines de mille et centaines de mille du nombre million.
S'il n'y avait pas de septime urne pour la colonne du million,
c'est que, d'aprs ce mode de tirage, il est convenu que si les
six zros sortent  la fois, ils reprsentent le nombre million --
ce qui rpartit galement les chances sur tous les numros.

En outre, on avait dcid que les numros seraient successivement
extraits des urnes en commenant par celle qui tait  la gauche
du public. Le nombre gagnant se formerait ainsi sous les yeux des
spectateurs, d'abord par le chiffre de la colonne des centaines de
mille, puis des dizaines de mille, et ainsi de suite jusqu' la
colonne des units. Grce  cette convention, on juge avec quelle
motion chacun verrait s'accrotre ses chances, aprs la sortie de
chaque chiffre.

 trois heures sonnant, le prsident fit un signe de la main et
dclara la sance ouverte.

Le long murmure qui accueillit cette dclaration dura pendant
quelques minutes, aprs lesquelles un certain silence s'tablit.

Le prsident se leva alors. Trs mu, il pronona le petit
discours de circonstance, dans lequel il parut regretter qu'il n'y
et pas un gros lot pour chaque billet. Puis, il ordonna de
procder au tirage de la premire srie. Elle comprenait, on le
sait, quatre-vingt-dix lots, ce qui allait exiger un certain
temps.

Les six petites filles commencrent donc  fonctionner avec une
rgularit automatique, sans que la patience du public se lasst
un seul instant. Il est vrai, l'importance des lots croissant avec
chaque tirage, l'motion croissait aussi, et personne ne songeait
 quitter sa place, pas mme ceux dont les numros sortis
n'avaient plus rien  prtendre.

Cela dura une heure, sans qu'il se produisit d'incident. Ce que
l'on put observer, toutefois, c'est que le numro 9672 n'tait pas
encore sorti -- ce qui lui et enlev toutes chances de gagner le
lot de cent mille marks.

-- Voil qui est de bon augure pour ce Sandgost! dit un des
voisins du professeur.

-- Bah! Il serait bien tonnant que le gros lot lui cht!
rpondait un autre, bien qu'il ait un fameux numro!

-- En effet, un fameux! rpondit Sylvius Hog. Mais ne me demandez
pas pourquoi!... Je ne serais pas capable de vous le dire!

Alors commena le tirage de la deuxime srie, qui comprenait neuf
lots. Cela allait devenir tout  fait intressant, le quatre-
vingt-onzime tant de mille marks, le quatre-vingt-douzime de
deux mille, et ainsi de suite jusqu'au quatre-vingt-dix-neuvime,
lequel tait de neuf mille. La troisime srie, on ne l'a pas
oubli, se composait uniquement du gros lot.

Le numro 72521 gagna un lot de cinq mille marks. Ce billet tait
celui d'un brave marinier du port, qui fut acclam par toute
l'assistance et supporta trs dignement ces acclamations.

Un autre numro, le 823752, gagna six mille marks. Et quelle fut
la joie de Sylvius Hog, lorsque Jol lui apprit qu'il appartenait
 la charmante Siegfrid, de Bamble!

Mais alors il se produisit un incident, et tout le public prouva
une motion qui se traduisit par des murmures. Lorsqu'on tira le
quatre-vingt-dix-septime lot -- celui de sept mille marks -- on
put croire un instant que Sandgost allait tre favoris par le
sort, au moins pour ce lot.

En effet, le numro qui le gagna fut le 9627. Il ne s'en tait
fallu que de quarante-cinq points que ce ne ft celui d'Ole Kamp!

Les deux tirages suivants donnrent des numros trs loigns: 775
et 76287.

La deuxime srie tait close. Il ne restait plus  tirer que le
dernier lot de cent mille marks.

En ce moment, l'agitation des spectateurs devint extraordinaire,
et il serait assez difficile d'en reproduire l'intensit.

Ce fut d'abord un long murmure, qui se propagea de la grande salle
dans les cours et jusque dans les rues. Quelques minutes se
passrent mme, sans qu'il parvnt  se calmer. Cependant le
decrescendo se fit peu  peu, et un profond silence le suivit. On
et dit que toute l'assistance tait fige. Il y avait dans ce
calme une certaine quantit de stupeur -- qu'on nous permette
cette comparaison -- de cette stupeur qu'on prouve au moment o
un condamn parat sur la place de l'excution. Mais, cette fois,
le patient, encore inconnu, n'tait condamn qu' gagner cent
mille marks, non  perdre la tte,  moins qu'il ne la perdit de
joie.

Jol, les bras croiss, regardait vaguement devant lui, tant le
moins motionn peut-tre de toute cette foule.

Hulda, assise, comme replie en elle-mme, ne songeait qu' son
pauvre Ole. Elle le cherchait instinctivement du regard, comme
s'il et d apparatre au dernier moment!

Sylvius Hog, lui... Mais il faut renoncer  dpeindre l'tat dans
lequel se trouvait Sylvius Hog.

-- Tirage du lot de cent mille marks! dit le prsident. Quelle
voix! Elle semblait venir des entrailles de cet homme solennel.
Cela tenait  ce qu'il avait plusieurs billets, qui, n'tant pas
encore sortis, pouvaient prtendre au gros lot.

La premire petite fille tira un numro de l'urne de gauche et le
montra  l'assemble.

-- Zro! dit le prsident.

Ce zro ne fit pas un trs grand effet. Il semblait vraiment qu'on
s'attendt  le voir apparatre.

-- Zro! dit le prsident, en proclamant le chiffre tir par la
seconde petite fille.

Deux zros! On observa que les chances s'accroissaient notablement
pour tous les numros compris entre un et neuf mille neuf cent
quatre-vingt-dix-neuf. Or, le billet de Ole Kamp -- qu'on ne
l'oublie pas -- portait le numro 9672.

Chose singulire, Sylvius Hog commena  s'agiter sur sa chaise,
comme si elle et t prise de roulis.

-- Neuf! dit le prsident, en annonant le chiffre que la
troisime petite fille venait d'extraire de la troisime urne.
Neuf!... C'tait le premier chiffre du billet de Ole Kamp!

-- Six! dit le prsident. Et, en effet, la quatrime fillette
prsentait un six  tous les regards braqus sur elle, comme
autant de pistolets chargs, ce qui l'intimidait visiblement.

Les chances de gagner taient maintenant de une sur cent pour tous
les numros compris entre un et quatre-vingt-dix-neuf.

Est-ce que le billet de Ole Kamp allait faire tomber cette somme
de cent mille marks dans la poche de ce misrable Sandgost?
Vraiment, ce serait  faire douter de Dieu!

La cinquime petite fille plongea sa main dans l'urne et tira le
cinquime chiffre.

-- Sept! dit le prsident d'une voix si trangle qu'on l'entendit
 peine, mme des premiers rangs.

Mais, si on n'entendait pas, on voyait, et,  ce moment, les cinq
fillettes tendaient les chiffres suivants aux yeux du public:

00967

Le numro gagnant serait ncessairement compris entre 9670 et
9679. Il avait donc maintenant une chance sur dix.

La stupeur tait  son comble.

Sylvius Hog, debout, avait saisi la main de Hulda Hansen. Tous les
regards se portaient sur la pauvre fille. En sacrifiant le dernier
souvenir de son fianc, avait-elle donc sacrifi la fortune que
Ole Kamp avait rve pour elle et pour lui?

La sixime fillette eut quelque peine  introduire sa main dans
l'urne. Elle tremblait, la petiote! Enfin le numro parut.

-- Deux! s'cria le prsident. Et il retomba sur sa chaise,  demi
suffoqu par l'motion.

-- Neuf mille six cent soixante-douze! proclama un des assesseurs
d'une voix retentissante.

C'tait le numro du billet de Ole Kamp, maintenant en la
possession de Sandgost! Tout le monde le savait, et personne
n'ignorait dans quelles conditions l'usurier l'avait acquis! Aussi
un profond silence se fit-il, au lieu du tonnerre de hurrahs dont
et retenti toute la salle de l'Universit, si le billet et
toujours t entre les mains de Hulda Hansen.

Et maintenant, ce coquin de Sandgost allait-il donc apparatre,
son billet  la main, pour en toucher le prix?

-- Le numro neuf mille six cent soixante-douze gagne le lot de
cent mille marks! rpta l'assesseur. Qui le rclame?

-- Moi! tait-ce l'usurier de Drammen qui venait de jeter ce mot?
Non! C'tait un jeune homme -- un jeune homme  la figure ple,
portant, sur ses traits comme dans toute sa personne, les marques
de longues souffrances, mais vivant, bien vivant!

 cette voix, Hulda s'tait leve, elle avait pouss un cri, qui
avait t entendu de tous. Puis, elle s'tait affaisse... Mais ce
jeune homme venait de fendre la foule, et ce fut lui qui reut
dans ses bras la jeune fille sans connaissance... C'tait Ole
Kamp!


XX

Oui! c'tait Ole Kamp. Ole Kamp qui avait survcu, comme par
miracle, au naufrage du _Viken._

Et, si le _Telegraf _ne l'avait pas ramen en Europe, c'est qu'il
n'tait plus alors dans les parages visits par l'aviso.

Et, s'il n'y tait plus, c'est que,  cette poque, il faisait
dj route pour Christiania sur le navire qui le rapatriait.

Voil ce que racontait Sylvius Hog. Voil ce qu'il rptait  qui
voulait l'entendre. Et tous l'coutaient, on peut le croire! Voil
ce qu'il narrait avec un vritable accent de triomphateur. Et ses
voisins le redisaient  ceux qui n'avaient pas le bonheur d'tre
prs de lui. Et cela se transmettait de groupe en groupe jusqu'au
public du dehors, entass dans les cours et les rues avoisinantes.

En quelques instants, tout Christiania savait,  la fois, que le
jeune naufrag du _Viken _tait de retour et qu'il avait gagn le
gros lot de la loterie des coles.

Et il fallait bien que ce ft Sylvius Hog qui racontt toute cette
histoire. Ole ne l'aurait pu, car Jol le serrait dans ses bras 
l'touffer, tandis que Hulda revenait  elle.

-- Hulda!... chre Hulda!... disait Ole. Oui!... moi... ton
fianc... et bientt ton mari!...

-- Ds demain, mes enfants, ds demain! s'cria Sylvius Hog. Nous
partirons ce soir mme pour Dal. Et, si cela ne s'est jamais vu,
on verra un professeur de lgislation, un dput au Storthing,
danser  une noce comme le plus dcoupl des gars du Telemark!

Mais comment Sylvius Hog connaissait-il l'histoire de Ole Kamp?
Tout simplement par la dernire lettre que la Marine lui avait
adresse  Dal. En effet, cette lettre -- la dernire qu'il et
reue et dont il n'avait parl  personne -- en renfermait une
seconde, date de Christiansand. Cette seconde lettre lui
apprenait ceci: le brick danois _Gnius, _capitaine Kroman, venait
de relcher  Christiansand, ayant  son bord les survivants du
_Viken, _entre autres le jeune matre Ole Kamp, et, trois jours
aprs, il devait arriver  Christiania.

La lettre de la Marine ajoutait que ces naufrags avaient
tellement souffert qu'ils taient encore dans un extrme tat de
faiblesse. C'est pourquoi Sylvius Hog n'avait rien voulu dire 
Hulda du retour de son fianc. Aussi, dans sa rponse, avait-il
demand le plus profond secret sur ce retour, secret qui avait t
soigneusement gard vis--vis du public.

Si l'aviso _Telegraf _n'avait retrouv ni aucune pave ni aucun
survivant du _Viken, _cela est facile  expliquer.

Pendant une violente tempte, le _Viken, _ demi dsempar, avait
t forc de fuir dans le nord-ouest, lorsqu'il se trouvait  deux
cents milles au sud de l'Islande. Durant la nuit du 3 au 4 mai --
nuit de rafales -- il vint se heurter contre un de ces normes
icebergs en drive, qui sortaient des mers du Gronland. La
collision fut terrible, et si terrible que, cinq minutes aprs, le
_Viken _allait couler  pic.

C'est alors que Ole avait crit ce document. Il avait trac sur ce
billet de loterie un dernier adieu  sa fiance; puis, il l'avait
jet  la mer, aprs l'avoir enferm dans une bouteille.

Mais la plupart des hommes de l'quipage du _Viken, _y compris le
capitaine, avaient pri au moment de la collision. Seuls, Ole Kamp
et quatre de ses camarades purent sauter sur un dbris de
l'iceberg, au moment o s'engloutissait le _Viken. _Pourtant, leur
mort n'et t que retarde, si cette pouvantable bourrasque
n'et pouss le banc de glace dans le nord-ouest. Deux jours
aprs, puiss, mourant de faim, les cinq survivants du naufrage
taient jets sur la cte sud du Gronland, cte dserte, o ils
vcurent  la grce de Dieu.

L, s'ils n'taient secourus sous quelques jours, c'en tait fait
d'eux.

Comment auraient-ils eu la force de regagner les pcheries ou les
tablissements danois de la baie de Baffin, sur l'autre
littoral?...

C'est alors que le brick _Gnius, _qui avait t rejet hors de sa
route par la tempte, vint  passer. Les naufrags lui firent des
signaux. Ils furent recueillis.

Ils taient sauvs.

Toutefois, le _Gnius, _arrt par les vents contraires, prouva
de grands retards dans cette traverse relativement courte du
Gronland  la Norvge. C'est ce qui explique comment il n'arriva
 Christiansand que le 12 juillet, et  Christiania que dans la
matine du 15.

Or, c'tait ce matin mme que Sylvius Hog tait all  bord. L,
il avait trouv Ole encore bien faible. Il lui avait dit tout ce
qui s'tait pass depuis sa dernire lettre, date de Saint-
Pierre-Miquelon... Puis, il l'avait emmen  sa demeure, aprs
avoir demand quelques heures de secret  l'quipage du _Gnius...
_On sait le reste.

Il fut alors convenu que Ole Kamp viendrait assister au tirage de
la loterie. En aurait-il la force?

Oui! la force ne lui manquerait pas, puisque Hulda serait l! Mais
avait-il donc encore un intrt pour lui, ce tirage? Oui, cent
fois oui! Intrt pour lui comme pour sa fiance!

En effet, Sylvius Hog avait russi  retirer le billet des mains
de Sandgost. Il l'avait rachet pour le prix que l'usurier de
Drammen avait pay  dame Hansen. Et Sandgost avait t trop
heureux de s'en dfaire, maintenant que les surenchres ne se
produisaient plus.

-- Mon brave Ole, avait dit Sylvius Hog, en lui remettant le
billet, ce n'est point une chance de gain, bien improbable en
somme, que j'ai voulu rendre  Hulda, c'est le dernier adieu que
vous lui avez adress au moment o vous croyiez prir!

Eh bien! il faut avouer qu'il avait t bien inspir, le
professeur Sylvius Hog, et mieux que ce Sandgost, qui faillit se
briser la tte contre un mur, quand il apprit le rsultat du
tirage!

Maintenant, il y avait cent mille marks dans la maison de Dal!
Oui! cent mille marks bien au complet, car Sylvius Hog ne voulut
jamais tre rembours de ce qu'il avait pay pour racheter le
billet de Ole Kamp.

C'tait la dot qu'il tait trop heureux d'offrir, le jour de son
mariage,  sa petite Hulda!

Peut-tre trouvera-t-on quelque peu tonnant que ce numro 9672,
sur lequel l'attention avait t si vivement attire, ft
prcisment sorti au tirage du gros lot.

Oui, on en conviendra, c'est tonnant, mais ce n'tait pas
impossible, et, en tout cas, cela est.

Sylvius Hog, Ole, Jol et Hulda quittrent Christiania le soir
mme. Le retour se fit par Bamble, car il fallait remettre 
Siegfrid le montant du lot qu'elle avait gagn. En repassant
devant la petite glise d'Hitterdal, Hulda se rappela les tristes
penses qui l'obsdaient deux jours avant; mais la vue de Ole la
ramena bien vite  l'heureuse ralit.

Par saint Olaf! Que Hulda tait donc jolie sous sa couronne
rayonnante, quand, quatre jours aprs, elle quitta la petite
chapelle de Dal au bras de son mari Ole Kamp! Et, ensuite, quelle
crmonie, dont le retentissement fut immense jusque dans les
derniers gaards du Telemark! Et quelle joie chez tous, la jolie
fille d'honneur Siegfrid, son pre, le fermier Hemlbo, son futur
Jol, et aussi dame Hansen que ne hantait plus le spectre de
Sandgost!

Peut-tre se demandera-t-on si tous ces amis, tous ces invits,
MM. Help frres, Fils de l'An, et tant d'autres, taient venus
pour assister au bonheur des jeunes maris, ou pour voir danser
Sylvius Hog, professeur de lgislation et dput au Storthing.
Question. En tout cas, il dansa trs dignement, et, aprs avoir
ouvert le bal avec sa chre Hulda, il le finit avec la charmante
Siegfrid.

Le lendemain, salu par les hurrahs de toute la valle du
Vestfjorddal, il partait, non sans avoir formellement promis de
revenir pour le mariage de Jol, qui fut clbr quelques semaines
plus tard,  l'extrme joie des contractants.

Cette fois, le professeur ouvrit le bal avec la charmante
Siegfrid, et il le finit avec sa chre Hulda. Et, depuis lors,
Sylvius Hog ne dansa plus. Que de bonheur accumul maintenant dans
cette maison de Dal, qui avait t si durement prouve. Sans
doute, c'tait un peu l'oeuvre de Sylvius Hog, mais il ne voulait
point en convenir et rptait toujours:

-- Bon! C'est encore moi qui redois quelque chose aux enfants de
dame Hansen!

Quant au fameux billet, il avait t rendu  Ole Kamp, aprs le
tirage de la loterie. Maintenant, il figure  la place d'honneur,
au milieu d'un petit cadre de bois, dans la grande salle de
l'auberge de Dal. Mais, ce que l'on voit, ce n'est point le recto
du billet o est inscrit le fameux numro 9672, c'est le dernier
adieu, crit au verso, que le naufrag Ole Kamp adressait  sa
fiance Hulda Hansen.



     [1] Environ cent mille francs.





End of the Project Gutenberg EBook of Un billet de loterie, by Jules Verne

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN BILLET DE LOTERIE ***

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     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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