The Project Gutenberg EBook of Spiridion, by George Sand

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Title: Spiridion

Author: George Sand

Release Date: March 21, 2008 [EBook #15239]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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George Sand

[Illustration]

SPIRIDION



NOTICE

_Spiridion_ a t crit en grande partie, et termin
dans la Chartreuse de Valdemosa, aux gmissements de
la bise dans les clotres en ruines. Certes, ce lieu
romantique et mieux inspir un plus grand pote.
Heureusement le plaisir d'crire ne se mesure pas au
mrite de l'oeuvre, mais  l'motion de l'artiste; sans
des proccupations souvent douloureuses, j'aurais t
bien satisfaite de cette cellule de moine dans un site
sublime, o le hasard, ou plutt la ncessit rsultant
de l'absence de tout autre asile, m'avait conduite et mise
prcisment dans le milieu qui convenait au sujet de ce
livre commenc  Nohant.

                          GEORGE SAND.

         Nohant, 25 aot 1855.

       *       *       *       *       *

 M. PIERRE LEROUX.

Ami et frre par les annes, pre et matre par la vertu et la science,
agrez l'envoi d'un de mes contes, non comme un travail digue de vous
tre ddi, mais comme un tmoignage d'amiti et de vnration.

                          GEORGE SAND.

       *       *       *       *       *




Lorsque j'entrai comme novice au couvent des Bndictins,
j'tais  peine g de seize ans. Mon caractre
doux et timide sembla inspirer d'abord la confiance et
l'affection; mais je ne tardai pas  voir la bienveillance
des frres se changer en froideur; et le pre trsorier,
qui seul me conserva un peu d'intrt, me prit plusieurs
fois  part pour me dire tout bas que, si je ne faisais
attention  moi-mme, je tomberais dans la disgrce du
Prieur.

Je le pressais en vain de s'expliquer; il mettait un
doigt sur ses lvres, et, s'loignant d'un air mystrieux,
il ajoutait pour toute rponse:

Vous savez bien, mon cher fils, ce que je veux dire.

Je cherchais vainement mon crime. Il m'tait impossible,
aprs le plus scrupuleux examen, de dcouvrir
en moi des torts assez graves pour mriter une rprimande.
Des semaines, des mois s'coulrent, et l'espce
de rprobation tacite qui pesait sur moi ne s'adoucit
point. En vain je redoublais de ferveur et de zle; en
vain je veillais  toutes mes paroles,  toutes mes penses;
en vain j'tais le plus assidu aux offices et le plus ardent
au travail; je voyais chaque jour la solitude largir un
cercle autour de moi. Tous mes amis m'avaient quitt.
Personne ne m'adressait plus la parole. Les novices les
moins rguliers et les moins mritants semblaient s'arroger
le droit de me mpriser. Quelques-uns mme, lorsqu'ils
passaient prs de moi, serraient contre leur corps
les plis de leur robe, comme s'ils eussent craint de
toucher un lpreux. Quoique je rcitasse mes leons
sans faire une seule faute, et que je fisse dans le chant
de trs-grands progrs, un profond silence rgnait dans
les salles d'tude quand ma timide voix avait cess de
rsonner sous la vote. Les docteurs et les matres
n'avaient pas pour moi un seul regard d'encouragement,
tandis que des novices nonchalants ou incapables taient
combls d'loges et de rcompenses. Lorsque je passais
devant l'abb, il dtournait la tte, comme s'il et eu
horreur de mon salut.

J'examinais tous les mouvements de mon coeur, et je
m'interrogeais svrement pour savoir si l'orgueil bless
n'avait pas une grande part dans ma souffrance. Je pouvais
du moins me rendre ce tmoignage que je n'avais
rien pargn pour combattre toute rvolte de la vanit,
et je sentais bien que mon coeur tait rduit  une tristesse
profonde par l'isolement o on le refoulait, par le
manque d'affection, et non par le manque d'amusements
et de flatteries.

Je rsolus de prendre pour appui le seul religieux
qui ne pt fuir mes confidences, mon confesseur. J'allai
me jeter  ses pieds, je lui exposai mes douleurs, mes
efforts pour mriter un sort moins rigoureux, mes combats
contre l'esprit de reproche et d'amertume qui commenait
 s'lever en moi. Mais quelle fut ma consternation
lorsqu'il me rpondit d'un ton glacial:

Tant que vous ne m'ouvrirez pas votre coeur avec
une entire sincrit et une parfaite soumission, je ne
pourrai rien faire pour vous.

-- pre Hgsippe! lui rpondis-je, vous pouvez lire
la vrit au fond de mes entrailles; car je ne vous ai
jamais rien cach.

Alors il se leva et me dit avec un accent terrible:

Misrable pcheur! me basse et perverse! vous
savez bien que vous me cachez un secret formidable, et
que votre conscience est un abme d'iniquit. Mais vous
ne tromperez pas l'oeil de Dieu, vous n'chapperez point
 sa justice. Allez, retirez-vous de moi; je ne veux plus
entendre vos plaintes hypocrites. Jusqu' ce que la contrition
ait touch votre coeur, et que vous ayez lav par
une pnitence sincre les souillures de votre esprit, je
vous dfends d'approcher du tribunal de la pnitence.

-- mon pre! mon pre! m'criai-je, ne me repoussez
pas ainsi, ne me rduisez pas au dsespoir, ne
me faites pas douter de la bont de Dieu et de la sagesse
de vos jugements. Je suis innocent devant le Seigneur;
ayez piti de mes souffrances....

--Reptile audacieux! s'cria-t-il d'une voix tonnante,
glorifie-toi de ton parjure et invoque le nom du Seigneur
pour appuyer tes faux serments; mais laisse-moi, te-toi
de devant mes yeux, ton endurcissement me fait horreur!

En parlant ainsi, il dgagea sa robe que je tenais dans
mes mains suppliantes. Je m'y attachai avec une sorte
d'garement; alors il me repoussa de toute sa force, et
je tombai la face contre terre. Il s'loigna, poussant
violemment derrire lui la porte de la sacristie o cette
scne se passait. Je demeurai dans les tnbres. Soit par
la violence de ma chute, soit par l'excs de mon chagrin,
une veine se rompit dans ma gorge, et j'eus une
hmorragie. Je ne pus me relever, je me sentis dfaillir
rapidement, et bientt je fus tendu sans connaissance
sur le pav baign de mon sang.

Je ne sais combien de temps je passai ainsi. Quand
je commenai  revenir  moi, je sentis une fracheur
agrable; une brise harmonieuse semblait se jouer autour
de moi, schait la sueur de mon front et courait
dans ma chevelure, puis semblait s'loigner avec un son
vague, imperceptible, murmurer je ne sais quelles notes
faibles dans les coins de la salle, et revenir sur moi comme
pour me rendre des forces et m'engager  me relever.

Cependant je ne pouvais m'y dcider encore, car
j'prouvais un bien-tre inou, et j'coutais dans une
sorte d'aberration paisible les bruits de ce souffle d't
qui se glissait furtivement par la fente d'une persienne.
Alors il me sembla entendre une voix qui partait du
fond de la sacristie, et qui parlait si bas que je ne distinguais
pas les paroles. Je restai immobile et prtai
toute mon attention. La voix paraissait faire une de ces
prires entrecoupes que nous appelons oraisons jaculatoires.
Enfin je saisis distinctement ces mots: _Esprit
de vrit, relve les victimes de l'ignorance et de l'imposture_.
Pre Hgsippe! dis-je d'un ton faible, est-ce
vous qui revenez vers moi? Mais personne ne me
rpondit. Je me soulevai sur mes mains et sur mes
genoux, j'coutai encore, je n'entendis plus rien. Je me
relevai tout a fait, je regardai autour de moi; j'tais
tomb si prs de la porte unique de cette petite salle,
que personne aprs le dpart de mon confesseur n'et
pu rentrer sans marcher sur mon corps; d'ailleurs, cette
porte ne s'ouvrait qu'en dedans par un loquet de forme
ancienne. J'y touchai, et je m'assurai qu'il tait ferm.
Je fus pris de terreur, et je restai quelques instants sans
oser faire un pas. Adoss contre la porte, je cherchais 
percer de mon regard l'obscurit dans laquelle les angles
de la salle taient plongs. Une lueur blafarde, tombant
d'une lucarne  volet de plein chne, tremblait vers le
milieu de cette pice. Un faible vent, tourmentant le
volet, agrandissait et diminuait tour  tour la fente qui
laissait pntrer cette rare lumire. Les objets qui se
trouvaient dans cette rgion  demi claire, le prie-Dieu
surmont d'une tte de mort, quelques livres
pars sur le plancher, une aube suspendue  la muraille,
semblaient se mouvoir avec l'ombre du feuillage que l'air
agitait derrire la croise. Quand je crus voir que j'tais
seul, j'eus honte de ma timidit: je fis un signe de
croix, et je m'apprtai  aller ouvrir tout  fait le
volet; mais un profond soupir qui partait du prie-Dieu
me retint clou  ma place. Cependant je voyais assez
distinctement ce prie-Dieu pour tre bien sur qu'il n'y
avait personne. Une ide que j'aurais d concevoir plus
tt vint me rassurer: quelqu'un pouvait tre appuy
dehors contre la fentre, et faire sa prire sans songer 
moi. Mais qui donc pouvait tre assez hardi pour
mettre des voeux et prononcer des paroles comme
celles que j'avais entendues?

La curiosit, seule passion et seule distraction permise
dans le clotre, s'empara de moi. Je m'avanai vers
la fentre; mais  peine eus-je fait un pas, qu'une ombre
noire, se dtachant,  ce qu'il me parut, du prie-Dieu,
traversa la salle en se dirigeant vers la fentre, et passa
devant moi comme un clair. Ce mouvement fut si rapide
que je n'eus pas le temps d'viter ce que je prenais
pour un corps, et ma frayeur fut si grande que je
faillis m'vanouir une seconde fois. Mais je ne sentis
rien, et, comme si j'eusse t travers par cette ombre,
je la vis disparatre  ma gauche.

Je m'lanai vers la fentre, je poussai le volet avec
prcipitation; je jetai les yeux dans la sacristie, j'y tais
absolument seul; je les promenai sur tout le jardin, il
tait dsert, et le vent du midi courait sur les fleurs. Je
pris courage: j'explorai tous les coins de la salle, je
regardai derrire le prie-Dieu, qui tait fort grand; je
secouai tous les vtements sacerdotaux suspendus aux
murailles; je trouvai toutes choses dans leur tat naturel,
et rien ne put m'expliquer ce qui s'tait pass. La vue
de tout le sang que j'avais perdu me porta  croire que
mon cerveau, affaibli par cette hmorragie, avait t
en proie  une hallucination. Je me retirai dans ma
cellule, et j'y demeurai enferm jusqu'au lendemain.

Je passai ce jour et cette nuit dans les larmes. L'inanition,
la perte de sang, les vaines terreurs de la sacristie,
avaient bris tout mon tre. Nul ne vint me
secourir ou me consoler; nul ne s'enquit de ce que
j'tais devenu. Je vis de ma fentre la troupe des novices
se rpandre dans le jardin. Les grands chiens qui gardaient
la maison vinrent gaiement  leur rencontre, et
reurent d'eux mille caresses. Mon coeur sa serra et
se brisa  la vue de ces animaux, mieux traits cent
fois, et cent fois plus heureux que moi.

J'avais trop de foi en ma vocation pour concevoir
aucune ide de rvolte ou de fuite. J'acceptai en somme
ces humiliations, ces injustices et ce dlaissement,
comme une preuve envoye par le ciel et comme une
occasion de mriter. Je priai, je m'humiliai, je frappai
ma poitrine, je recommandai ma cause  la justice de
Dieu,  la protection de tous les saints, et vers le matin
je finis par goter un doux repos. Je fus veill en sursaut
par un rve. Le pre Alexis m'tait apparu, et, me
secouant rudement, il m'avait rpt  peu prs les paroles
qu'un tre mystrieux m'avait dites de la sacristie:

Relve-toi, victime de l'ignorance et de l'imposture.

Quel rapport le pre Alexis pouvait-il avoir avec cette
rminiscence? Je n'en trouvai aucun, sinon que la
vision de la sacristie m'avait beaucoup occup au moment
o je m'tais endormi, et qu' ce moment mme
j'avais vu de mon grabat le pre Alexis rentrer du jardin
dans le couvent, vers le coucher de la lune, une heure
environ avant le jour.

Cette matinale promenade du pre Alexis ne m'avait
pourtant pas frapp comme un fait extraordinaire. Le
pre Alexis tait le plus savant de nos moines: il tait
grand astronome, et il avait la garde des instruments de
physique et de gomtrie, dont l'observatoire du couvent
tait assez bien fourni. Il passait une partie des
nuits  faire ses expriences et  contempler les astres;
il allait et vouait  toute heure, sans tre astreint 
celles des offices, et il tait dispens de descendre 
l'glise pour matines et laudes. Mais mon rve le ramenant
 ma pense, je me mis  songer que c'tait un
homme bizarre, toujours proccup, souvent inintelligible
dans ses paroles, errant sans cesse dans le couvent
comme une me en peine; qu'en un mot ce pouvait bien
tre lui qui, la veille, appuy contre la fentre de la
sacristie, avait murmur une formule d'invocation, et
fait passer son ombre sur le mur, par hasard, sans se
douter de mes terreurs. Je rsolus de le lui demander,
et eu rflchissant  la manire dont il accueillerait mes
questions, je m'enhardis  saisir ce prtexte pour faire
connaissance avec lui. Je me rappelai que ce sombre
vieillard tait le seul dont je n'eusse reu aucune insulte
muette ou verbale, qu'il ne s'tait jamais dtourn de
moi avec horreur, et qu'il paraissait absolument tranger
 toutes les rsolutions qui se prenaient dans la communaut.
Il est vrai qu'il ne m'avait jamais dit une parole
amie, que son regard n'avait jamais rencontr le mien,
et qu'il ne paraissait pas seulement se souvenir de mon
nom; mais il n'accordait pas plus d'attention aux autres
novices. Il vivait dans un monde  part, absorb dans
ses spculations scientifiques. On ne savait s'il tait
pieux ou indiffrent  la religion; il ne parlait jamais
que du monde extrieur et visible, et ne paraissait pas
se soucier beaucoup de l'autre. Personne n'en disait de
mal, personne n'en disait de bien; et quand les novices
se permettaient quelque remarque ou quelque question
sur lui, les moines leur imposaient silence d'un ton svre.

Peut-tre, pensai-je, si j'allais lui confier mes tourments,
il me donnerait un bon conseil; peut-tre lui
qui passe sa vie tout seul, si tristement, serait touch
de voir pour la premire fois un novice venir  lui et
lui demander son assistance. Les malheureux se cherchent
et se comprennent. Peut-tre est-il malheureux,
lui aussi; peut-tre sympathisera-t-il avec mes douleurs.
Je me levai, et, avant de l'aller trouver, je passai au
rfectoire. Un frre convers coupait du pain; je lui en
demandai, et il m'en jeta un morceau comme il et fait
 un animal importun. J'eusse mieux aim des injures
que cette muette et brutale piti. On me trouvait indigne
d'entendre le son de la voix humaine, et on me jetait
ma nourriture par terre, comme si, dans mon abjection,
j'eusse t rduit  ramper avec les btes.

Quand j'eus mang ce pain amer et tremp de mes
pleurs, je me rendis  la cellule du pre Alexis. Elle
tait situe, loin de toutes les autres, dans la partie la
plus leve du btiment,  ct du cabinet de physique.
On y arrivait par un troit balcon, suspendu  l'extrieur
du dme. Je frappai, on ne me rpondit pas; j'entrai.
Je trouvai le pre Alexis endormi sur son fauteuil, un
livre  la main. Sa figure, sombre et pensive jusque
dans le sommeil, faillit m'ter ma rsolution. C'tait un
vieillard de taille moyenne, robuste, large des paules,
vot par l'tude plus que par les annes. Son crne
chauve tait encore garni par derrire de cheveux noirs
crpus. Ses traits nergiques ne manquaient cependant
pas de finesse. Il y avait sur cette face fltrie un mlange
inexprimable de dcrpitude et de force virile. Je passai
derrire son fauteuil sans faire aucun bruit, dans la
crainte de le mal disposer en l'veillant brusquement;
mais, malgr mes prcautions extrmes, il s'aperut de
ma prsence; et, sans soulever sa tte appesantie, sans
ouvrir ses yeux caves, sans tmoigner ni humeur ni
surprise, il me dit:

_Je t'entends_.

--Pre Alexis... lui dis-je d'une voix timide.

--Pourquoi m'appelles-tu pre? reprit-il sans changer
de ton ni d'attitude; tu n'as pas coutume de m'appeler
ainsi. Je ne suis pas ton pre, mais bien plutt ton fils,
quoique je sois fltri par l'ge, tandis que toi, tu restes
ternellement jeune, ternellement beau!

Ce discours trange troublait toutes mes ides. Je
gardai le silence. Le moine reprit:

Eh bien! parle, je t'coute. Tu sais bien que je
t'aime comme l'enfant de mes entrailles, comme le pre
qui m'a engendr, comme le soleil qui m'claire, comme
l'air que je respire, et plus que tout cela encore.

-- pre Alexis, lui dis-je, tonn et attendri d'entendre
des paroles si douces sortir de cette bouche rigide,
ce n'est pas  moi, misrable enfant, que s'adressent
des sentiments si tendres. Je ne suis pas digne
d'une telle affection, et je n'ai le bonheur de l'inspirer 
personne; mais, puisque je vous surprends au milieu
d'un heureux songe, puisque le souvenir d'un ami
gaie votre coeur, bon pre Alexis, que votre rveil me
soit favorable, que votre regard tombe sur moi sans
colre, et que votre main ne repousse pas ma tte humilie,
couverte des cendres de la douleur et de l'expiation.

En parlant ainsi, je pliai les genoux devant lui, et
j'attendis qu'il jett les yeux sur moi. Mais  peine m'eut-il
vu qu'il se leva comme saisi de fureur et d'pouvante
en mme temps. L'clair de la colre brillait dans ses
yeux, une sueur froide ruisselait sur ses tempes dvastes.

Qui tes-vous? s'cria-t-il. Que me voulez-vous?
Que venez-vous faire ici? Je ne vous connais pas!

J'essayai vainement de le rassurer par mon humble
posture, par mes regards suppliants.

--Vous tes un novice, me dit-il, je n'ai point affaire
avec les novices. Je ne suis pas un directeur de consciences,
ni un dispensateur de grces et de faveurs.
Pourquoi venez-vous m'espionner pendant mon sommeil?
Vous ne surprendrez pas le secret de mes penses.
Retournez vers ceux qui vous envoient, dites-leur que
je n'ai pas longtemps  vivre, et que je demande qu'on
me laisse tranquille. Sortez, sortez; j'ai  travailler.
Pourquoi violez-vous la consigne qui dfend d'approcher
de mon laboratoire? Vous exposez votre vie et la mienne:
allez-vous en!

J'obis tristement, et je me retirais  pas lents, dcourag,
bris de douleur, le long de la galerie extrieure
par laquelle j'tais venu. Il m'avait suivi jusqu'en
dehors, comme pour s'assurer que je m'loignais. Lorsque
j'eus atteint l'escalier, je me retournai, et je le vis
debout, l'oeil toujours enflamm de colre, les lvres
contractes par la mfiance. D'un geste imprieux il
m'ordonna de m'loigner. J'essayai d'obir: je n'avais
plus la force de marcher, je n'avais plus celle de vivre.
Je perdis l'quilibre, je roulai quelques marches, je
faillis tre entran dans ma chute par-dessus la rampe,
et du haut de la tour me briser sur le pav. Le pre
Alexis s'lana vers moi avec la force et l'agilit d'un
chat. Il me saisit, et me soutenant dans ses bras:

Qu'avez-vous donc? me dit-il d'un ton brusque,
mais plein de sollicitude. tes-vous malade, tes-vous
dsespr, tes-vous fou?

Je balbutiai quelques paroles, et, cachant ma tte dans
sa poitrine, je fondis en larmes. Il m'emporta alors
comme si j'eusse t un enfant au berceau, et, entrant
dans sa cellule, il me dposa sur son fauteuil, frotta mes
tempes d'une liqueur spiritueuse et en humecta mes
narines et mes lvres froides. Puis, voyant que je reprenais
mes esprits, il m'interrogea avec douceur. Alors
je lui ouvris mon me tout entire: je lui racontai les
angoisses auxquelles on m'abandonnait, jusqu' me
refuser le secours de la confession. Je protestai de mon
innocence, de mes bonnes intentions, de ma patience, et
je me plaignis amrement de n'avoir pas un seul ami
pour me consoler et me fortifier dans cette preuve au-dessus
de mes forces.

Il m'couta d'abord avec un reste de crainte et de
mfiance; puis son front austre s'claircit peu  peu;
et, comme j'achevais le rcit de mes peines, je vis de
grosses larmes ruisseler sur ses joues creuses.

--Pauvre enfant, me dit-il, voil bien ce qu'ils m'ont
fait souffrir, victime de l'ignorance et de l'imposture!

 ces paroles, je crus reconnatre la voix que j'avais
entendue dans la sacristie; et, cessant de m'en inquiter,
je ne songeai point  lui demander l'explication de
cette aventure; seulement je fus frapp du sens de cette
exclamation; et, voyant qu'il demeurait comme plong
en lui-mme, je le suppliai de me faire entendre encore
sa voix amie, si douce  mon oreille, si chre  mon
coeur au milieu de ma dtresse.

Jeune homme, me dit-il, avez-vous compris ce que
vous faisiez quand vous tes entr dans un clotre? Vous
tes-vous bien dit que c'tait enfermer votre jeunesse
dans la nuit du tombeau et vous rsoudre  vivre dans
les bras de la mort?

-- mon pre, lui dis-je, je l'ai compris, je l'ai rsolu,
je l'ai voulu, et je le veux encore; mais c'tait 
la vie du sicle,  la vie du monde,  la vie de la chair
que je consentais  mourir.

--Ah! tu as cru, enfant, qu'on te laisserait celle de
l'me! tu t'es livr  des moines, et tu as pu le croire!

--J'ai voulu donner la vie  mon me, j'ai voulu
lever et purifier mon esprit, afin de vivre de Dieu,
dans l'esprit de Dieu; mais voil que, au lieu de m'accueillir
et de m'aider, on m'arrache violemment du sein
de mon pre, et on me livre aux tnbres du doute et du
dsespoir...

--_Gustans gustavi paululum mellis, et ecce
morior!_ dit le moine d'un air sombre en s'asseyant
sur son grabat; et, croisant ses bras maigres sur sa
poitrine, il tomba dans la mditation.

Puis se levant et marchant dans sa cellule avec activit:

Comment vous nomme-t-on? me dit-il.

--Frre Angel, pour servir Dieu et vous honorer,
rpondis-je. Mais il n'couta pas ma rponse, et aprs
un instant de silence:

Vous vous tes tromp, me dit-il; si vous voulez
tre moine, si vous voulez habiter le clotre, il faut
changer toutes vos ides; autrement _vous mourrez_!

--Dois-je donc mourir en effet pour avoir mang le
miel de la grce, pour avoir cru, pour avoir espr,
pour avoir dit: Seigneur, aimez-moi!

--Oui, pour cela _tu mourras_! rpondit-il d'une
voix forte en promenant autour de lui des regards farouches;
puis il retomba encore dans sa rverie, et ne
fit plus attention  moi. Je commenais  me trouver
mal  l'aise auprs de lui; ses paroles entrecoupes, son
aspect rude et chagrin, ses clairs de sensibilit suivis
aussitt d'une profonde indiffrence, tout en lui avait
un caractre d'alination. Tout d'un coup il renouvela
sa question, et me dit d'un ton presque imprieux:

--Votre nom?

--Angel, rpondis-je avec douceur.

--Angel! s'cria-t-il en me regardant d'un air inspir.
Il m'a t dit: Vers la fin de tes jours un ange
te sera envoy, et tu le reconnatras  la flche qui lui
traversera le coeur. Il viendra te trouver, et il te dira:
Retire-moi cette flche qui me donne la mort... Et si tu
lui retires cette flche, aussitt celle qui te traverse
tombera, ta plaie sera ferme, et tu vivras.

--Mon pre, lui dis-je, je ne connais point ce texte,
je ne l'ai rencontr nulle part.

--C'est que tu connais peu de choses, me rpondit-il
en posant amicalement sa main sur ma tte; c'est que
tu n'as point encore rencontr la main qui doit gurir ta
blessure; moi je comprends la parole de l'_Esprit_, et je
te connais. Tu es celui qui devait venir vers moi; je te
reconnais  cette heure, et ta chevelure est blonde
comme la chevelure de celui qui t'envoie. Mon fils, sois
bni, et que le pouvoir de l'Esprit s'accomplisse en
toi... Tu es mon fils bien-aim, et c'est en toi que je
mettrai toute mon affection.

Il me pressa sur son sein, et levant les yeux au ciel,
il me parut sublime. Son visage prit une expression que
je n'avais vue que dans ces ttes de saints et d'aptres,
chefs-d'oeuvre de peinture qui ornaient l'glise du couvent.
Ce que j'avais pris pour de l'garement eut  mes
yeux le caractre de l'inspiration. Je crus voir un archange,
et, pliant les deux genoux, je me prosternai
devant lui.

Il m'imposa les mains, en disant:

Cesse de souffrir! que la flche acre de la douleur
cesse de dchirer ton sein; que le dard empoisonn
de l'injustice et de la perscution cesse de percer ta
poitrine; que le sang de ton coeur cesse d'arroser des
marbres insensible. Sois consol, sois guri, sois fort,
sois bni. Lve-toi!

Je me relevai et sentis mon me inonde d'une telle
consolation, mon esprit raffermi par une esprance si
vive, que je m'criai:

Oui, un miracle s'est accompli en moi, et je reconnais
maintenant que vous tes un saint devant le Seigneur.

--Ne parle pas ainsi, mon enfant, d'un homme faible
et malheureux, me dit-il avec tristesse; je suis un tre
ignorant et born, dont l'_Esprit_ a eu piti quelquefois.
Qu'il soit lou  cette heure, puisque j'ai eu la puissance
de te gurir. Va en paix; sois prudent, ne me
parle en prsence de personne, et ne viens me voir
qu'en secret.

--Ne me renvoyez pas encore, mon pre, lui dis-je;
car qui sait quand je pourrai revenir? Il y a des peines
si svres contre ceux qui approchent de votre laboratoire,
que je serai peut-tre bien longtemps avant de pouvoir
goter de nouveau la douceur de votre entretien.

--Il faut que je te quitte et que _je consulte_, rpondit
le pre Alexis. Il est possible qu'on te perscute
pour la tendresse que tu vas m'accorder; mais l'Esprit te
donnera la force de vaincre tous les obstacles, car il
m'a prdit ta venue, et ce qui doit s'accomplir _est dit_.

Il se rassit sur son fauteuil, et tomba dans un profond
sommeil. Je contemplai longtemps sa tte, empreinte
d'une srnit et d'une beaut surnaturelle, bien diffrente
en ce moment de ce qu'elle m'tait apparue
d'abord; puis, baisant avec amour le bord de sa robe
grise, je me retirai sans bruit.

Quand je ne fus plus sous le charme de sa prsence,
ce qui s'tait pass entre lui et moi me fit l'effet d'un
songe. Moi, si croyant, si orthodoxe dans mes tudes
et dans mes intentions; moi, que le seul mot d'hrsie
faisait frmir de crainte et d'horreur, par quelles paroles
avais-je donc t fascin, et par quelle formule avais-je
laiss unir clandestinement ma destine  cette destine
inconnue? Alexis m'avait souffl l'esprit de rvolte contre
mes suprieurs, contre ces hommes que je devais
croire et que j'avais toujours crus infaillibles. Il m'avait
parl d'eux avec un profond mpris, avec une haine
concentre, et je m'tais laiss surprendre par les figures
et l'obscurit de son langage. Maintenant ma mmoire
me retraait tout ce qui et d me faire douter
de sa foi, et je me souvenais avec terreur de lui avoir
entendu citer et invoquer  chaque instant l'_Esprit_,
sans qu'il y joignt jamais l'pithte consacre par laquelle
nous dsignons la troisime personne de la Trinit
divine. C'tait peut-tre au nom du malin esprit qu'il
m'avait impos les mains. Peut-tre avais-je fait alliance
avec les esprits de tnbres en recevant les caresses et
les consolations de ce moine suspect. Je fus troubl, agit;
je ne pus fermer l'oeil de la nuit. Comme la veille, je fus
oubli et abandonn. De mme que la nuit prcdente,
je m'endormis au jour et me rveillai tard. J'eus honte
alors d'avoir manqu depuis tant d'heures  mes exercices
de pit: je me rendis  l'glise, et je priai ardemment
l'Esprit saint de m'clairer et de me prserver des
embches du tentateur.

Je me sentis si triste et si peu fortifi au sortir de
l'glise, que je me crus dans une voie de perdition, et
je rsolus d'aller me confesser. J'crivis un mot au pre
Hgsippe pour le supplier de m'entendre; mais il me fit
faire verbalement, par un des convers les plus grossiers,
une rponse mprisante et un refus positif. En mme
temps ce convers m'intima, de la part du Prieur, l'ordre
de sortir de l'glise et de n'y jamais mettre les pieds
avant la fin des offices du soir. Encore, si un religieux
prolongeait sa prire dans le choeur, ou y rentrait pour
s'y livrer  quelque acte de dvotion particulire, je devais
 l'instant mme purger la maison de Dieu de mon
souffle impur, et cder ma place  un serviteur de Dieu.

Cet arrt inique me blessa tellement que j'entrai dans
une colre insense. Je sortis de l'glise en frappant du
poing sur les murs comme un furieux. Le convers me
chassait dehors en me traitant de blasphmateur et de
sacrilge.

Au moment o je franchissais la porte au fond du
choeur qui donnait sur le jardin, le chagrin et l'indignation
faillirent me faire perdre encore une fois l'usage
de mes sens. Je chancelai; un nuage passa devant mes
yeux; mais la fiert vainquit le mal, et je m'lanai vers
le jardin, en me jetant un peu de ct pour faire place 
une personne que je vis tout  coup sur le seuil face 
face avec moi. C'tait un jeune homme d'une beaut surprenante,
et portant un costume tranger. Bien qu'il ft
couvert d'une robe noire, semblable  celle des suprieurs
de notre ordre, il avait en dessous une jaquette
demi-courte en drap fin, attache par une ceinture de
cuir  boucle d'argent,  la manire des anciens tudiants
allemands. Comme eux, il portait, au lieu des
sandales de nos moines, des bottines collantes, et sur
son col de chemise, rabattu et blanc comme la neige,
tombait  grandes ondes dores la plus belle chevelure
blonde que j'aie vue de ma vie. Il tait grand, et son
attitude lgante semblait rvler l'habitude du commandement.
Frapp de respect et rempli d'incertitude, je le
saluai  demi. Il ne me rendit point mon salut; mais il
me sourit d'un air si bienveillant, et en mme temps ses
beaux yeux, d'un bleu svre, s'adoucirent pour me regarder
avec une compassion si tendre, que jamais ses traits
ne sont sortis de ma mmoire. Je m'arrtai, esprant
qu'il me parlerait, et me persuadant, d'aprs la majest
de son aspect, qu'il avait le pouvoir de me protger;
mais le convers qui marchait derrire moi, et qui ne
semblait faire aucune attention  lui, le fora brutalement
de se retirer contre le mur, et me poussa presque
jusqu' me faire tomber. Ne voulant point engager une
lutte avilissante avec cet homme grossier, je me htai de
sortir; mais, aprs avoir fait trois pas dans le jardin, je
me retournai, et je vis l'inconnu qui restait debout  la
mme place et me suivait des yeux avec une affectueuse
sollicitude. Le soleil donnait en plein sur lui et faisait
rayonner sa chevelure. Il soupira, et, levant ses beaux
yeux, vers le ciel, comme pour appeler sur moi le secours
de la justice ternelle et la prendre  tmoin de mon infortune,
il se tourna lentement vers le sanctuaire,
entra dans le choeur et se perdit dans l'ombre; car la
brillante clart du jour faisait paratre tnbreux l'intrieur
de l'glise. J'avais envie de retourner sur mes pas
malgr le convers, de suivre ce noble tranger et de lui
dire mes peines; mais quel tait-il pour les accueillir et
les faire cesser? D'ailleurs, s'il attirait vers lui la sympathie
de mon me, il m'inspirait aussi une sorte de
crainte; car il y avait dans sa physionomie autant
d'austrit que de douceur.

Je montai vers le pre Alexis, et lui racontai les nouvelles
cruauts exerces envers moi.

Pourquoi avez-vous dout,  homme de peu de foi?
me dit-il d'un air triste. Vous vous nommez Ange, et,
au lieu de reconnatre l'esprit de vie qui tressaille en
vous, vous avez voulu aller vous jeter aux pieds d'un
homme ignorant, demander la vie  un cadavre! Ce
directeur ignare vous repousse et vous humilie. Vous
tes puni par o vous avez pch, et votre souffrance
n'a rien de noble, votre martyre rien d'utile pour vous-mme,
parce que vous sacrifiez les forces de votre entendement
 des ides fausses ou troites. Au reste,
j'avais prvu ce qui vous arrive; vous me craignez; vous
ne savez pas si je suis le serviteur des anges ou l'esclave
des dmons. Vous avez pass la nuit dernire  commenter
toutes mes paroles, et vous avez rsolu ce
matin de me vendre  mes ennemis pour une absolution.

--Oh! ne le croyez pas, m'criai-je; je me serais
confess de tout ce qui m'tait personnel sans prononcer
votre nom, sans redire une seule de vos paroles. Hlas!
serez-vous donc, vous aussi, injuste envers moi? Serai-je
repouss de partout? La maison de Dieu m'est ferme,
votre coeur me le sera-t-il de mme! Le pre Hgsippe
m'accuse d'impit; et vous, mon pre, vous m'accusez
d'tre lche!

--C'est que vous l'avez t, rpondit Alexis. La puissance
des moines vous intimide, leur haine vous pouvante.
Vous enviez leurs suffrages et leurs cajoleries aux
ineptes disciples qu'ils choient tendrement. Vous ne savez
pas vivre seul, souffrir seul, aimer seul.

--Eh bien! mon pre, il est vrai, je ne sais pas me
passer d'affection; j'ai cette faiblesse, cette lchet, si
vous voulez. Je suis peut-tre un caractre faible, mais je
sens en moi une me tendre, et j'ai besoin d'un ami.
Dieu est si grand que je me sens terrifi en sa prsence.
Mon esprit est si timide qu'il ne trouve pas en lui-mme
la force d'embrasser ce Dieu tout-puissant, et d'arracher
de sa main terrible les dons de la grce. J'ai besoin
d'intermdiaire entre le ciel et moi. Il me faut des appuis,
des conseils, des mdiateurs. Il faut qu'on m'aime,
qu'on travaille pour moi et avec moi  mon salut. Il faut
qu'on prie avec moi, qu'on me dise d'esprer et qu'on
me promette les rcompenses ternelles. Autrement je
doute, non de la bont de Dieu, mais de celle de mes
intentions. J'ai peur du Seigneur, parce que j'ai peur de
moi-mme. Je m'attidis, je me dcourage, je me sens
mourir, mon cerveau se trouble, et je ne distingue plus
la voix du ciel de celle de l'enfer. Je cherche un appui;
ft-ce un matre impitoyable qui me chtit sans cesse,
je le prfrerais  un pre indulgent qui m'oublie.

--Pauvre ange gar sur la terre! dit le pre Alexis
avec attendrissement; tincelle d'amour tombe de
l'aurole du matre, et condamne  couver sous la
cendre de cette misrable vie! Je reconnais  tes tourments
la nature divine qui m'anima dans ma jeunesse,
avant qu'on et paissi sur mes yeux les tnbres de
l'endurcissement, avant qu'on et glac sous le cilice
les battements de ce coeur brlant, avant qu'on et
rendu mes communications avec l'_Esprit_ pnibles,
rares, douloureuses et  jamais incompltes. Ils feront
de toi ce qu'ils ont fait de moi. Ils rempliront ton esprit
de doutes poignants, de purils remords et d'imbciles
terreurs. Ils te rendront malade, vieux avant l'ge, infirme
d'esprit; et quand tu auras secou tous les liens de
l'ignorance et de l'imposture, quand tu te sentiras assez
clair pour dchirer tous les voiles de la superstition,
tu n'en auras plus la force. Ta fibre sera relche, ta vue
trouble, ta main dbile, ton cerveau paresseux ou fatigu.
Tu voudras lever les yeux vers les astres, et ta tte
pesante retombera stupidement sur ta poitrine; tu voudras
lire, et des fantmes danseront devant tes yeux;
tu voudras te rappeler, et mille lueurs incertaines se
joueront dans ta mmoire puise; tu voudras mditer,
et tu t'endormiras sur ta chaise. Et pendant ton sommeil,
si l'Esprit te parle, ce sera en des termes si obscurs
que tu ne pourras les expliquera ton rveil. Ah!
victime! victime! je te plains, et ne puis te sauver.

En parlant ainsi, il frissonnait comme un homme pris
de fivre: son haleine brlante semblait rarfier l'air
de sa cellule, et on et dit,  la langueur de son tre,
qu'il lui restait  peine quelques instants  vivre.

Bon pre Alexis, lui dis-je, votre tendresse pour moi
est-elle donc dj fatigue? J'ai t faible et craintif, il
est vrai; mais vous me sembliez si fort, si vivant, que
je comptais retrouver en vous assez de chaleur pour me
pardonner ma faute, pour l'effacer et pour me fortifier
de nouveau. Mon me retombe dans la mort avec la
vtre: ne pouvez-vous, comme hier, faire un miracle
qui nous ranime tous les deux?

--L'esprit n'est point avec moi aujourd'hui, dit-il. Je
suis triste, je doute de tout, et mme de toi. Reviens
demain, je serai peut-tre illumin.

--Et que deviendrai-je jusque l?

--L'Esprit est fort, l'Esprit est bon; peut-tre t'assistera-t-il
directement. En attendant, je veux te donner
un conseil pour adoucir l'amertume de ta situation. Je
sais pourquoi les moines ont adopt envers toi ce systme
d'inflexible mchancet. Ils agissent ainsi avec tous
ceux dont ils craignent l'esprit de justice et la droiture
naturelle. Ils ont pressenti en toi un homme de coeur,
sensible  l'outrage, compatissant  la souffrance, ennemi
des froces et lches passions. Ils se sont dit que dans
un tel homme ils ne trouveraient pas un complice, mais
un juge; et ils veulent faire de toi ce qu'ils font de tous
ceux dont la vertu les effraie et dont la candeur les gne.
Ils veulent t'abrutir, effacer en toi par la perscution
toute notion du juste et de l'injuste, mousser par d'inutiles
souffrances toute gnreuse nergie. Ils veulent, par
de mystrieux et vils complots, par des nigmes sans
mot et des chtiments sans objet, t'habituer  vivre brutalement
dans l'amour et l'estime de toi seul,  te passer
de sympathie,  perdre toute confiance,  mpriser toute
amiti. Ils veulent te faire dsesprer de la bont du
matre, te dgoter de la prire, te forcer  mentir ou 
trahir tes frres dans la confession, te rendre envieux,
sournois, calomniateur, dlateur. Ils veulent te rendre
pervers, stupide et infme. Ils veulent t'enseigner que
le premier des biens c'est l'intemprance et l'oisivet,
que pour s'y livrer en paix il faut tout avilir, tout sacrifier,
dpouiller tout souvenir de grandeur, tuer tout noble
instinct. Ils veulent t'enseigner la haine hypocrite, la
vengeance patiente, la couardise et la frocit. Ils veulent
que ton me meure pour avoir t nourrie de miel, pour
avoir aim la douceur et l'innocence. Ils veulent, en un
mot, faire de toi un moine. Voil ce qu'ils veulent, mon
fils: voil ce qu'ils ont entrepris, voil ce qu'ils poursuivent
d'un commun accord, les uns par calcul, les autres
par instinct, les meilleurs par faiblesse, par obissance
et par crainte.

--Qu'entends-je? m'criai-je, et dans quel monde
d'iniquit faites-vous entrer mon me tremblante! Pre
Alexis! pre Alexis! dans quel abme serais-je tomb,
s'il en tait ainsi!  ciel! ne vous trompez-vous point?
N'tes-vous point aveugl par le souvenir de quelque
injure personnelle? Ce monastre n'est-il habit que par
des moines prvaricateurs? Dois-je chercher parmi des
mes plus sincres la foi et la charit qu'un impur dmon
semble avoir chasses de ces murs maudits?

--Tu chercherais en vain un couvent moins souill et
des moines meilleurs; tous sont ainsi. La foi est perdue
sur la terre, et le vice est impuni. Accepte le travail et
la douleur; car vivre, c'est travailler et souffrir.

--Je le veux, je le veux! mais je veux semer pour
recueillir. Je veux travailler dans la foi et dans l'esprance;
je veux souffrir selon la charit. Je fuirai cet
abominable rceptacle de crimes; je dchirerai cette
robe blanche, emblme menteur d'une vie de puret.
Je retournerai  la vie du monde, ou je me retirerai
dans une thbade pour pleurer sur les fautes du genre
humain et me prserver de la contagion...

--C'est bien, me dit le pre Alexis en prenant dans
ses mains mes mains que je tordais avec dsespoir,
j'aime ce mouvement d'indignation et cet clair du courage.
J'ai connu ces angoisses, j'ai form ces rsolutions.
Ainsi j'ai voulu fuir, ainsi j'ai dsir de vivre
parmi les hommes du sicle, ou de m'enfermer dans
des cavernes inaccessibles; mais coute les conseils que
l'Esprit m'a donns aux temps de mon preuve, et
grave-les dans ta mmoire:

Ne dis pas: Je vivrai parmi les hommes, et je serai
le meilleur d'entre eux; car toute chair est faible, et
ton esprit s'teindra comme le leur dans la vie de la
chair.

Ne dis pas non plus: je me retirerai dans la solitude
et j'y vivrai de l'esprit; car l'esprit de l'homme est
enclin  l'orgueil, et l'orgueil corrompt l'esprit.

Vis avec les hommes qui sont autour de toi. Garde-toi
de leur malice. Cherche ta solitude au milieu d'eux.
Dtourne les yeux de leur iniquit, regarde en toi-mme,
et garde-toi de les har autant que de les imiter.
Fais-leur du bien dans le temps prsent en ne leur fermant
ni ton coeur ni ta main. Fais-leur du bien dans leur
postrit en ouvrant ton esprit  la lumire de l'Esprit.

La vie du sicle dbilite, la vie du dsert irrite.

Quand un instrument est expos aux intempries
des saisons, les cordes se dtendent; quand il est enferm
sans air dans un tui, les cordes se rompent.

Si tu coutes le sens des paroles humaines, tu oublieras
l'Esprit, et tu ne pourras plus le comprendre.
Mais si tu ne laisses venir  toi les sons de la voix humaine,
tu oublieras les hommes, et tu ne pourras plus
les enseigner.

En rcitant ces versets d'une Bible inconnue le pre
Alexis tenait ouvert le livre que j'avais vu dj entre
ses mains, et il tournait les pages pour les consulter,
comme s'il et aid sa mmoire d'un texte crit; mais
les pages de ce livre taient blanches, et ne paraissaient
pas avoir jamais port l'empreinte d'aucun caractre.

Ce fait bizarre rveilla mes inquitudes, et je commenai
 l'observer avec curiosit. Rien dans son aspect
n'annonait en ce moment l'garement, ou seulement
l'exaltation. Il referma doucement son livre, et me
parlant avec calme:

Garde-toi donc, me dit-il en commentant son texte,
de retourner au monde; car tu es un faible enfant, et si
le vent des passions venait  souffler sur toi, il teindrait
le flambeau de ton intelligence. La concupiscence et la
vanit ne te trouveraient peut-tre pas assez fort pour
rsister  leur aiguillon. Quant  moi, j'ai fui le monde,
parce que j'tais fort, et que les passions eussent chang
ma force en fureur. J'aurais surmont la prsomption et
terrass la luxure; j'aurais succomb sous les tentations
de l'ambition et de la haine; j'aurais t dur, intolrant,
vindicatif, orgueilleux, c'est--dire goste. Nous sommes
faits l'un et l'autre pour le clotre. Quand un homme a
entendu l'esprit l'appeler, ne ft-ce qu'une fois et faiblement,
il doit tout quitter pour le suivre, et rester l o
il l'a conduit, quelque mal qu'il s'y trouve. Retourner
en arrire n'est plus en son pouvoir, et quiconque a
mpris une seule fois la chair pour l'esprit, ne peut plus
revenir aux plaisirs de la chair; car la chair rvolte se venge
et veut chasser l'esprit  son tour. Alors le coeur
de l'homme est le thtre d'une lutte terrible o la chair
et l'esprit se dvorent l'un l'autre; l'homme succombe
et meurt sans avoir vcu. La vie de l'esprit est une vie
sublime; mais elle est difficile et douloureuse. Ce n'est
pas une vaine prcaution que de mettre entre la contagion
du sicle et le rgne de la chair, des murailles, des
remparts de pierre et des grilles d'airain. Ce n'est pas
trop pour enchaner la convoitise des choses vaines que
de descendre vivant dans un cercueil scell. Mais il est
bon de voir autour de soi d'autres hommes vous au
culte de l'esprit, ne ft-ce qu'en apparence. Ce fut
l'oeuvre d'une grande sagesse que d'instituer les communauts
religieuses. O est le temps o les hommes
s'y chrissaient comme des frres et y travaillaient de
concert, en s'aidant charitablement les uns les autres, 
implorer,  poursuivre l'esprit,  vaincre les grossiers
conseils de la matire? Toute lumire, tout progrs,
toute grandeur, sont sortis du clotre; mais toute lumire,
tout progrs, toute grandeur doivent y prir, si quelques-uns
d'entre nous ne persvrent dans la lutte effroyable
que l'ignorance et l'imposture livrent dsormais  la
vrit. Soutenons ce combat avec acharnement; poursuivons
notre entreprise, eussions-nous contre nous
toute l'arme de l'enfer. Si on coupe nos deux bras, saisissons
le navire avec les dents; car l'esprit est avec
nous. C'est ici qu'il habite; malheur  ceux qui profanent
son sanctuaire! Restons fidles  son culte, et, si nous
sommes d'inutiles martyrs, ne soyons pas du moins de
lches dserteurs.

--Vous avez, raison, mon pre, rpondis-je, frapp
des paroles qu'il disait. Votre enseignement est celui de
la sagesse. Je veux tre votre disciple et ne me conduire
que d'aprs vos dcisions. Dites-moi ce que je dois faire
pour conserver ma force et poursuivre courageusement
l'oeuvre de mon salut au milieu des perscutions qu'on
me suscite.

--Les subir toutes avec indiffrence, rpondit-il; ce
sera une tche facile, si tu considres le peu que vaut
l'estime des moines, et la faiblesse de leurs moyens
contre nous. Il pourra se faire qu' la vue d'une victime
innocente comme toi, et comme toi maltraite, tu sentes
souvent l'indignation brler tes entrailles; mais ton rle
en ce qui t'est personnel, c'est de sourire, et c'est aussi
toute la vengeance que tu dois tirer de leurs vains efforts.
En outre, ton insouciance fera tomber leur animosit.
Ce qu'ils veulent, c'est de te rendre insensible  force
de douleur; sois-le  force de courage ou de raison. Ils
sont grossiers; ils s'y mprendront. Sche tes larmes,
prends un visage sans expression, feins un bon sommeil
et un grand apptit, ne demande plus la confession, ne
parais plus  l'glise, ou feins d'y tre morne et froid.
Quand ils te verront ainsi, ils n'auront plus peur de toi;
et, cessant de jouer une sale comdie, ils seront indulgents
 ton gard, comme l'est un matre paresseux envers
un lev inepte. Fais ce que je te dis, et avant trois
jours je t'annonce que le Prieur te mandera devant lui
pour faire sa paix avec toi.

Avant de quitter le pre Alexis, je lui parlai du personnage
que j'avais rencontr au sortir de l'glise, et lui
demandai qui il pouvait tre. D'abord il m'couta avec
proccupation, hochant la tte, comme pour dire qu'il
ne connaissait et ne se souciait de connatre aucun
dignitaire de l'ordre; mais,  mesure que je lui dtaillais
les traits et l'habillement de l'inconnu, son oeil s'animait,
et bientt il m'accabla de questions prcipites.
Le soin minutieux que je mis  y rpondre acheva de
graver dans ma mmoire le souvenir de celui que je crois
voir encore et que je ne verrai plus.

Enfin le pre Alexis, saisissant mes mains avec une
grande expression de tendresse et de joie, s'cria 
plusieurs reprises:

Est-il possible? est-il possible? as-tu vu cela? Il
est donc revenu? Il est donc avec nous? il t'a connu? il
t'a appel? Il tera la flche de ton coeur! C'est donc
bien toi, mon enfant, toi qui l'as vu!

--Quel est il donc, mon pre, cet ami inconnu vers
lequel mon coeur s'est lanc tout d'abord? Faites-le
moi connatre, menez-moi vers lui, dites-lui de m'aimer
comme je vous aime et comme vous semblez m'aimer
aussi. Avec quelle reconnaissance n'embrasserais-je pas
celui dont la vue remplit votre me d'une telle joie!

--Il n'est pas en mon pouvoir d'aller vers lui, rpondit
Alexis. C'est lui qui vient vers moi, et il faut l'attendre.
Sans doute, je le verrai aujourd'hui, et je te
dirai ce que je dois te dire; jusque-l ne me fais pas de
questions; car il m'est dfendu de parler de lui, et ne
dis  personne ce que tu viens de me dire.

J'objectai que l'tranger ne m'avait pas sembl agir
d'une manire mystrieuse, et que le frre convers avait
du le voir. Le pre secoua la tte en souriant.

Les hommes de chair ne le connaissent point, dit-il.

Aiguillonn par la curiosit, je montai le soir mme 
la cellule du pre Alexis; mais il refusa de m'ouvrir la
porte.

Laisse-moi seul, me dit-il; je suis triste, je ne
pourrais te consoler.

--Et votre ami? lui dis-je timidement.

--Tais-toi, rpondit-il d'un ton absolu; il n'est pas
venu; il est parti sans me voir; il reviendra peut-tre.
Ne t'en inquite pas. Il n'aime pas qu'on parle de lui.
Va dormir, et demain conduis-toi comme je te l'ai
prescrit.

Au moment o je sortais, il me rappela pour me dire:

Angel, a-t-il fait du soleil aujourd'hui?

--Oui, mon pre, un beau soleil, une brillante matine.

--Et quand tu as rencontr cette figure, le soleil
brillait?

--Oui, mon pre.

--Bon, bon, reprit-il;  demain.

Je suivis le conseil du pre Alexis, et je restai au lit
tout le lendemain. Le soir je descendis au rfectoire 
l'heure o le chapitre tait assembl, et, me jetant sur
un plat de viandes fumantes, je le dvorai avidement;
puis, mettant mes coudes sur la table, au lieu de faire
attention  la Vie des saints qu'on lisait  haute voix, et
que j'avais coutume d'couter avec recueillement, je
feignis de tomber dans une somnolence brutale. Alors
les autres novices, qui avaient dtourn les yeux avec
horreur lorsqu'ils m'avaient vu dolent et contrit, se prirent
 rire de mon abrutissement, et j'entendis les suprieurs
encourager cette paisse gaiet par la leur. Je
continuai cette feinte pendant trois jours, et, comme le
pre Alexis me l'avait prdit, je fus mand le soir du
troisime jour dans la chambre du Prieur. Je parus devant
lui dans une attitude craintive et sans dignit;
j'affectai des manires gauches, un air lourd, une me
appesantie. Je faisais ces choses, non pour me rconcilier
avec ces hommes que je commenais  mpriser,
mais pour voir si le pre Alexis les avait bien jugs. Je
pus me convaincre de la justesse de ses paroles en entendant
le Prieur m'annoncer que la vrit tait enfin
connue, que j'avais t injustement accus d'une faute
qu'un novice venait de confesser.

Le Prieur devait, disait-il,  la contrition du coupable
et  l'esprit de charit, de me taire son nom et la nature
de sa faute; mais il m'exhortait  reprendre ma place 
l'glise et mes tudes au noviciat, sans conserver ni
chagrin ni rancune contre personne. Il ajouta en me
regardant avec attention:

Vous avez pourtant droit, mon cher fils,  une rparation
clatante ou  un ddommagement agrable pour
le tort que vous avez souffert. Choisissez, ou de recevoir
en prsence de toute la communaut les excuses de
ceux des novices qui, par leurs officieux rapports, nous
ont induits en erreur, ou bien d'tre dispens pendant
un mois des offices de la nuit.

Jaloux de poursuivre mon exprience, je choisis la
dernire offre, et je vis aussitt le Prieur devenir tout 
fait bienveillant et familier avec moi. Il m'embrassa, et
le pre trsorier tant entr en cet instant:

Tout est arrang, lui dit-il; cet enfant ne demande,
pour ddommagement du chagrin involontaire que nous
lui avons fait, autre chose qu'un peu de repos pendant
un mois; car sa sant a souffert dans cette preuve. Au
reste, il accepte humblement les excuses tacites de ses
accusateurs; et il prend son parti sur tout ceci avec une
grande douceur et une aimable insouciance.

-- la bonne heure! dit le trsorier avec un gros rire
et en me frappant la joue avec familiarit; c'est ainsi
que nous les aimons; c'est de ce bon et paisible caractre
qu'il nous les faut.

[Illustration]

Le pre me donna un autre conseil, ce fut de
demander la permission de m'adonner aux sciences, et
de devenir son lve et le prparateur de ses expriences
physiques et chimiques.

On te verra avec plaisir accepter cet emploi, me
dit-il; parce que la chose qu'on craint le plus ici, c'est
la ferveur et l'asctisme. Tout ce qui peut dtourner l'intelligence
de son vritable but et l'appliquer aux choses
matrielles est encourag par le Prieur. Il m'a propos
cent fois de m'adjoindre un disciple, et, craignant de
trouver un espion et un tratre dans les sujets qu'on
me prsentait, j'ai toujours refus sous divers prtextes.
On a voulu une fois me contraindre en ce point; j'ai
dclar que je ne m'occuperais plus de science et que
j'abandonnerais l'observatoire si on ne me laissait vivre
seul et  ma guise. On a cd, parce que, d'une part,
il n'y avait personne pour me remplacer, et que les
moines mettent une vanit immense  paratre savants et
 promener les voyageurs dans leurs cabinets et bibliothques;
parce que, de l'autre, on sait que je ne manque
pas d'nergie, et qu'on a mieux aim se dbarrasser de
cette nergie au profit des spculations scientifiques,
qui ne font point de jaloux ici, que d'engager une lutte
dans laquelle mon me n'et jamais pli. Va donc; dis
que tu as obtenu de moi l'autorisation de faire ta demande.
Si on hsite, marque de l'humeur, prends un air
sombre; pendant quelques jours reste sans cesse prostern
dans l'glise, jene, soupire, montre-toi farouche,
exalt dans la dvotion, et, de peur que tu ne deviennes
un saint, on cherchera  faire de toi un savant.

Je trouvai le Prieur encore mieux dispos  accueillir
ma demande que le pre Alexis ne me l'avait fait esprer.
Il y eut mme dans le regard pntrant qu'il attacha
sur moi, en recevant mes remerciements, quelque
chose d'cre et de satirique, quivalent  l'action d'un homme
qui se frotte les mains. Il avait dans l'me une
pense que ni le pre Alexis ni moi n'avions pressentie.

Je fus aussitt dispens d'une grande partie de mes
exercices religieux, afin de pouvoir consacrer ce temps
 l'tude, et on plaa mme mon lit dans une petite
cellule voisine de celle d'Alexis, afin que je pusse me
livrer avec lui, la nuit,  la contemplation des astres.

[Illustration]

C'est  partir de ce moment que je contractai avec le
pre Alexis une troite amiti. Chaque jour elle s'accrut
par la dcouverte des inpuisables trsors de son me.
Il n'a jamais exist sur la terre un coeur plus tendre,
une sollicitude plus paternelle, une patience plus anglique.
Il mit  m'instruire un zle et une persvrance
au-dessus de toute gratitude. Aussi avec quelle anxit
je voyais sa sant se dtriorer du plus ou plus! Avec
quel amour je le soignais jour et nuit, cherchant  lire
ses moindres dsirs dans ses regards teints! Ma prsence
semblait avoir rendu la vie  son coeur longtemps
vide d'affection humaine, et, selon son expression, affam
de tendresse; l'mulation  son intelligence fatigue de
solitude et lasse de se tourmenter sans cesse en face
d'elle-mme. Mais en mme temps que son esprit reprenait
de la vigueur et de l'activit, son corps s'affaiblissait
de jour en jour. Il ne dormait presque plus, son estomac
ne digrant plus que des liquides, et ses membres
taient tour  tour frapps de paralysie durant des
jours entiers. Il sentait arriver sa fin avec srnit, sans
terreur et sans impatience. Quant  moi, je le voyais
dprir avec dsespoir, car il m'avait ouvert un monde
inconnu; mon coeur avide d'amour nageait  l'aise dans
cette vie de sentiment, de confiance et d'effusion qu'il
venait de me rvler.

Toutes les penses qui m'taient venues d'abord sur
le drangement possible de son cerveau s'taient vanouies.
Il me sembla dsormais que son exaltation mystrieuse
tait l'lan du gnie; son langage obscur me
devenait de plus en plus intelligible, et quand je ne le
comprenais pas bien, j'en attribuais la faute  mon
ignorance, et je vivais dans l'espoir d'arriver  le pntrer
parfaitement.

Cependant cette flicit n'tait pas sans nuages. Il y
avait comme un ver rongeur au fond de ma conscience
timore. Le pre Alexis ne me semblait pas croire en
Dieu selon les lois de l'glise chrtienne. Il y a plus, il
me semblait parfois qu'il ne servait pas le mme Dieu
que moi. Nous n'tions jamais en dissidence ouverte sur
aucun point, parce qu'il vitait soigneusement tout rapport
entre les sujets de nos tudes scientifiques et les
enseignement du dogme. Mais il semblait que nous nous
fissions mutuellement cette concession, lui, de ne pas l'attaquer,
moi, de ne pas le dfendre. Quand par hasard
je lui soumettais un cas de conscience ou une difficult
thologique, il refusait de s'expliquer en disant:

Ceci n'est pas de mon ressort; vous avez des docteurs
verss dans ces matires, allez les consulter; moi,
en fait de culte, je ne m'embarrasse pas dans le labyrinthe
de la scolastique, je sers mon matre comme je
l'entends, et ne demande point  un directeur ce que
je dois admettre ou rejeter: ma conscience est en paix
avec elle-mme, et je suis trop vieux pour aller me
remettre sur les bancs.

Son thme favori tait de parler _sur la chair et sur
l'esprit_; mais, quoiqu'il ne se dclart jamais en dissidence
avec la foi, il traitait ces matires bien plus en
philosophe mtaphysicien qu'en serviteur zl de l'glise
catholique et romaine.

J'avais encore remarqu une chose qui me donnait
bien  penser. Il avait souvent l'air proccup de mon
instruction scientifique, et alors il me faisait entreprendre
des expriences chimiques dont j'apercevais moi-mme,
grce aux enseignements qu'il m'avait dj donns, l'insignifiance
et la grossiret; puis bientt il m'interrompait
au milieu de mes manipulations pour me faire
chercher dans des livres inconnus des claircissements
qu'il disait prcieux. Je lisais  voix haute, en commenant
 la page qu'il m'indiquait, pendant des heures
entires. Lui, pendant ce temps, se promenait de long en
large, levant les yeux au ciel avec enthousiasme, passant
lentement la main sur son front dpouill, et
s'criant de temps en temps: _Bon! bon!_ Pour moi,
j'avais bientt reconnu que ce n'taient pas l des articles
de science sche et prcise, mais bien des pages
pleines d'une philosophie audacieuse et d'une morale
inconnue. Je continuais quelque temps par respect pour
lui, esprant toujours qu'il m'arrterait; mais voyant qui'il
me laissait aller, je me mettais  craindre pour ma foi,
et, posant le livre tout d'un coup, je lui disais:

Mais, mon pre, ne sont-ce pas des hrsies que
nous lisons l, et croyez-vous qu'il n'y ait rien dans
ces pages, trop belles peut-tre, qui soit contraire 
notre sainte religion?

En entendant ces paroles, il s'arrtait brusquement
dans sa marche d'un air dcourag, me prenait le livre
des mains, et le jetait sur une table en me disant:

Je ne sais pas! je ne sais pas, mon enfant; je suis
une crature malade et borne; je ne puis juger ces
choses; je les lis, mais sans dire qu'elles sont bonnes ni
mauvaises. Je ne sais pas! je ne sais pas! Travaillons!

Et nous nous remettions tous deux en silence  l'ouvrage,
sans oser, moi approfondir mes penses, lui me
communiquer les siennes.

Ce qui me fchait le plus, c'tait de l'entendre citer
et invoquer sans cesse les rvlations d'un Esprit tout-puissant
qu'il ne dsignait jamais clairement. Il donnait
 ce nom d'Esprit l'extension la plus vague. Tantt il
semblait s'en servir pour qualifier Dieu crateur et inspirateur
de toutes choses, et tantt il rduisait les proportions
de cette essence universelle jusqu' personnifier
une sorte de gnie familier avec lequel il aurait eu, comme
Socrate, des communications-cabalistiques. Dans ces
instants-l, j'tais saisi d'une telle frayeur que je n'osais
dormir; je me recommandais  mon ange gardien, et je
murmurais des formules d'exorcisme chaque fois que
mes yeux appesantis voyaient passer les visions des
rves. Mon esprit devenait alors si faible que j'tais tent
d'aller encore me confesser au pre Hgsippe; si je ne
le faisais pas c'est que ma tendresse pour Alexis restant
inaltrable, je craignais de le perdre par mes aveux,
quelque rserve et quelque prudence que je pusse y
mettre. Cependant les deux choses qui m'avaient le
plus inquit n'avaient plus lieu. Lorsque mon matre
s'endormait, un livre  la main, la tte penche dans
l'attitude d'un homme qui lit,  son rveil il ne se persuadait
plus avoir lu, et il ne me rapportait plus les sentences
imaginaires qu'il prtendait avoir trouves dans
ce livre. En outre, je ne voyais plus paratre le cahier
sur les pages immacules duquel il lisait couramment,
affectant de se reprendre et de tourner les feuillets
comme il et fait d'un vritable livre. Je pouvais attribuer
ces pratiques bizarres  un affaiblissement passager
de ses facults mentales, phase douloureuse de la maladie,
dont il tait sorti et dont il n'avait plus conscience.
Aussi me gardais-je bien de lui en parler, dans la crainte
de l'affliger. Si son tat physique empirait, du moins son
cerveau paraissait trs-bien rtabli; il pensait et ne
rvait plus.

Comme il ne prenait aucun soin de sa sant, il ne
voulait s'astreindre  aucun rgime. Je n'avais plus
gure d'esprance de le voir se rtablir. Il repoussait
toutes mes instances, disant que l'arrt du destin tait
invitable, et parlant avec une rsignation toute chrtienne
de la fatalit, qu'il semblait concevoir  la manire
des musulmans. Enfin, un jour, m'tant jet  ses
pieds, et l'ayant suppli avec larmes de consulter un
clbre mdecin qui se trouvait alors dans le pays, je
le vis cder  mes voeux avec une complaisance mlancolique.

Tu le veux, me dit-il; mais  quoi bon? que peut un
homme sur un autre homme? relever quelque peu les
forces de la matire et y retenir le souffle animal quelques
jours de plus! L'esprit n'obit jamais qu'au souffle de
l'Esprit; et l'Esprit qui rgne sur moi ne cdera pas  la
parole d'un mdecin, d'un homme de chair et d'os!
Quand l'heure marque sonnera, il faudra restituer
l'tincelle de mon me au foyer qui me l'a dpartie.
Que feras-tu d'un homme en enfance, d'un vieillard
idiot, d'un corps sans me?

Il consentit nanmoins  recevoir la visite du mdecin.
Celui-ci s'tonna, en le voyant, de trouver un homme
encore si jeune (le pre Alexis n'avait pas plus de soixante
ans) et d'une constitution si robuste dans un tel tat
d'puisement. Il jugea que les travaux de l'intelligence
avaient ruin ce corps trop nglig, et je me souviens
qu'il lui dit ces paroles proverbiales qui frapprent mon
oreille pour la premire fois:

Mon pre, la lame a us le fourreau.

--Qu'est-ce qu'une misrable gaine de plus ou de
moins? rpondit mon matre en souriant; la lame n'est-elle
pas indestructible?

--Oui, rpondit le docteur; mais elle peut se rouiller
quand la gaine use ne la protge plus.

--Qu'import qu'une lame brche se rouille?
reprit le pre Alexis; elle est dj hors de service. Il
faut que le mtal soit remis dans la fournaise pour tre
travaill et employ de nouveau.

Le docteur voyant que j'tais le seul qui portt un
sincre intrt au pre Alexis, me prit  part et m'interrogea
avec dtail sur son genre de vie. Quand il sut de
moi l'excs du travail auquel s'abandonnait mon matre,
et l'excitation qu'il entretenait dans son cerveau, il dit
comme se parlant  lui-mme:

Il est vident que le four a trop chauff; il y a peu
de ressources; la flamme sublime a tout dvor; il
faudra essayer de l'teindre un peu.

Il crivit une ordonnance, et m'engagea  la faire
excuter fidlement, aprs quoi il demanda  son malade
la permission de l'embrasser, le peu d'instants qu'il
avait passs prs de lui ayant gagn son coeur. Cette
marque de sympathie pour mon matre me toucha et
m'attrista profondment; ce baiser ressemblait  un
ternel adieu. Le docteur devait repasser dans le pays 
la fin de la saison o nous venions d'entrer.

Les remdes qu'il avait prescrits eurent d'abord un
effet merveilleux. Mon bon matre retrouva l'aisance et
l'activit de ses membres; son estomac devint plus robuste,
et il eut plusieurs nuits d'un excellent sommeil.
Mais je n'eus pas longtemps lieu de me rjouir; car, 
mesure que son corps se fortifiait, son esprit tombait
dans la mlancolie. La mlancolie fut suivie de tristesse,
la tristesse d'engourdissement, l'engourdissement de
dsordre. Puis toutes ces phases se rptrent alternativement
dans la mme journe, et toutes ses facults perdirent
leur quilibre. Je vis reparatre ces somnolences
durant lesquelles son cerveau travaillait pniblement
sur des chimres. Je vis reparatre aussi le maudit livre
blanc qui m'avait tant dplu; et non-seulement il y
lisait, mais il y traait chaque jour des caractres imaginaires
avec une plume qu'il ne songeait point  imbiber
d'encre. Un profond ennui et une inquitude secrte
semblaient miner les ressorts dtendus de son me.
Pourtant il continuait  me tmoigner la mme bont,
la mme tendresse; il essaya, malgr moi, de continuer
mes leons; mais il s'assoupissait au bout d'un instant,
et, s'veillant en sursaut, il me saisissait le bras en me
disant:

Tu l'as pourtant vu, n'est-ce pas? Tu l'as bien vu?
Ne l'as-tu donc vu qu'une fois?

-- mon bon matre! lui disais-je, que ne puis-je
ramener prs de vous cet ami qui vous est si cher! sa
prsence adoucirait votre mal et ranimerait votre me.

Mais alors il s'veillait tout  fait, et me disait:

Tais-toi, imprudent, tais-toi; de quoi parles-tu l,
malheureux? Tu veux donc qu'il ne revienne plus, et
que je meure sans l'avoir revu?

Je n'osais ajouter un mot; toute curiosit tait morte
en moi. Il n'y avait plus de place que pour la douleur, et
le sentiment d'une vague pouvante tait le seul qui vint
parfois s'y mler.

Une nuit, qu'accabl de fatigue je m'tais endormi
plus tt et plus profondment que de coutume, je fis
un songe, je rvai que je revoyais le bel inconnu dont
l'absence affligeait tant mon matre. Il s'approchait de
mon lit, et se penchant vers moi, il me parlait 
l'oreille:

Ne dites pas que je suis l, me disait-il; car ce
vieillard obstin s'acharnerait  me voir, et je ne veux
le visiter qu' l'heure de sa mort.

Je le suppliai d'aller vers mon matre, lui disant
qu'il soupirait aprs sa venue, et que les douleurs de
son me taient dignes de piti. Je m'veillais alors et me
mettais sur mon sant; car j'avais l'esprit frapp de ce
rve, et j'avais besoin d'ouvrir les yeux et d'tendre les
bras pour me convaincre que c'tait un fantme cr par
le sommeil. Par trois fois ce jeune homme m'apparut
dans toute sa douceur et dans toute sa beaut. Sa voix
rsonnait  mon oreille comme les sons loigns d'une
lyre, et sa prsence rpandait un parfum comme celui
des lis au lever de l'aurore. Par trois fois je le suppliai
d'aller visiter mon matre, et par trois fois je m'veillai
et me convainquis que c'tait un songe; mais  la
troisime, j'entendis de la cellule voisine le pre Alexis
qui m'appelait avec vhmence. Je courus  lui, et,  la
lueur d'une veilleuse qui brlait sur la table, je le vis
assis sur son lit, les yeux brillants, la barbe hrisse, et
comme hors de lui-mme.

Vous l'avez vu! me dit-il d'une voix forte et rude,
qui n'avait rien de son timbre ordinaire. Vous l'avez
vu, et vous ne m'avez pas averti! il vous a parl, et
vous ne m'avez pas appel! il vous a quitt, et vous
ne l'avez pas envoy vers moi! Malheureux! serpent
rchauff dans mon sein! vous m'avez enlev mon
ami, et mon hte est devenu le vtre; vipre! vous
m'avez trahi, vous m'avez dpouill, vous me donnez
la mort!

Il se jeta en arrire sur son chevet, et resta priv de
sentiment pendant plusieurs minutes. Je crus qu'il venait
d'expirer; je frottai ses tempes glaces avec l'essence
qu'il avait coutume d'employer lorsqu'il tait
menac de dfaillance. Je rchauffai ses pieds avec ma
robe, et ses mains avec mon haleine. Je ne percevais
plus le bruit de la sienne, et ses doigts taient raidis par
un froid mortel. Je commenais  me dsesprer, lorsqu'il
revint  lui, et, se soulevant doucement, il appuya
sa tte sur mon paule:

Angel, que fais-tu prs de moi  cette heure? me
dit-il avec, une douceur ineffable. Suis-je donc plus malade
que de coutume! Mon pauvre enfant, je suis cause
de tes soucis et de tes fatigues.

Je ne voulus pas lui dire ce qui s'tait pass, et
encore moins lui demander compte de l'incroyable
concidence de sa vision avec la mienne; j'eusse craint
de rveiller son dlire. Il semblait n'en avoir pas gard
le moindre souvenir, et il exigea que je retournasse 
mon lit. J'obis, mais je restai attentif  tous ses mouvements;
il me sembla qu'il dormait, et que sa respiration
tait gne; son oppression augmentait et diminuait
comme le bruit lointain de la mer. Enfin il me
parut soulag, et je succombai au sommeil; mais, au
bout de peu d'instants, je fus rveill de nouveau par
le son d'une voix puissante qui ne ressemblait point  la
sienne.

Non, tu ne m'as jamais connu, jamais compris,
disait cette voix svre; je suis venu vers toi cent fois
et tu n'as pas os m'appartenir une seule; mais que
peut-on attendre d'un moine, sinon l'incertitude, la
couardise et le sophisme?

--Mais je t'ai aim! rpondit la voix plaintive et
affaiblie du pre Alexis. Tu le sais, je t'ai implor, je
t'ai poursuivi; j'ai employ toutes les puissances de
mon tre  pntrer le sens de tes paraboles, je t'ai
invoqu  genoux; j'ai dlaiss le culte des Hbreux;
j'ai laiss le dieu des Juifs et des gentils se tordre douloureusement
sur son gibet sanglant, sans lui accorder
une larme, sans lui adresser une prire.

--Et qui te l'avait command ainsi? reprit la voix.
Moine ignorant, philosophe sans entrailles! martyr sans
enthousiasme et sans foi! t'ai-je jamais prescrit de mpriser
le Nazaren?

--Non, tu n'as jamais daign te prononcer sur aucune
chose, et tu n'as pas voulu faire voir la lumire 
celui qui pour toi aurait pass par toutes les idoltries.
Tu le sais! tu le sais! si tu l'avais voulu, j'aurais dchir
le froc et ceint le glaive. J'aurais fait retentir ma
parole et prch ton vangile aux quatre coins de la
terre; j'y aurais port le fer et la flamme; j'aurais boulevers
la face des nations et impos ton culte aux humains
du sud au septentrion, du couchant  l'aurore.
J'avais la volont, j'avais la puissance; tu n'avais qu'
dire: Marche!  mettre le flambeau dans ma main et
marcher devant moi comme une toile; j'aurais en ton
nom, enchan les mers et transport les montagnes. Que
ne l'as-tu voulu! tu aurais des autels, et j'aurais vcu!
tu serais un dieu, et je serais ton prophte.

--Oui, oui, dit la voix inconnue, tu avais l'orgueil
et l'ambition en partage; et, si je t'avais encourag, tu
aurais consenti  tre dieu toi-mme.

-- matre! ne me mprise pas, ne me tourne pas
en drision! J'avais ces instincts et je les ai refouls. Tu
as blm mes voeux tmraires, mon audace insense, et
je t'ai sacrifi tous mes rves. Tu m'as dit que la violence
ne gouvernait pas les sicles, et que l'Esprit n'habitait
pas dans la vapeur du sang et dans le tumulte des armes.
Tu m'as dit qu'il fallait le chercher dans l'ombre, dans
la solitude, dans le silence et le recueillement. Tu m'as
dit qu'on le trouvait dans l'tude, dans le renoncement,
dans une vie humble et cache, dans les veilles, dans la
mditation, dans l'incessante inspiration de l'me. Tu
m'as dit de le chercher dans les entrailles de la terre,
dans la poussire des livres, dans les vers du spulcre;
et je l'ai cherch o tu m'avais dit, et pourtant je ne l'ai
pas trouv, et je vais mourir dans l'horreur du doute et
dans l'pouvante du nant!...

--Tais-toi, lche blasphmateur! reprit la voix tonnante;
c'est ta soif de gloire qui cause tes regrets, c'est
ton orgueil qui te pousse au dsespoir. Vermisseau superbe,
qui ne peux te soumettre  descendre dans la tombe
sans avoir pntr le secret de la toute-puissance! Mais
qu'importe  l'inexorable pass,  l'innumrable avenir
des tres, qu'un moine de plus ou de moins ait vcu dans
l'imposture et soit mort dans l'ignorance? L'intelligence
universelle prira-t-elle parce qu'un bndictin a ergot
contre elle? La puissance infinie sera-t-elle dtrne
parce qu'un moine astronome n'a pu la mesurer avec son
compas et ses lunettes?

Un rire impitoyable fit retentir la cellule du pre Alexis,
et la voix de mon matre y rpondit par un lamentable
sanglot. J'avais cout ce dialogue avec une affreuse angoisse.
Debout prs de la porte entrouverte, les pieds nus
sur le carreau, retenant mon haleine, j'avais essay de
voir l'hte inconnu de cette veille sinistre; mais la
lampe s'tait teinte, et mes yeux, troubls par la peur, ne
pouvaient percer les tnbres. La douleur de mon matre
ranima mon courage; j'entrai dans sa cellule, je rallumai
la lampe avec du phosphore, et je m'approchai de son
lit. Il n'y avait personne autre que lui et moi dans la
chambre; aucun bruit, aucun dsordre ne trahissait le
dpart prcipit de son interlocuteur. Je surmontai mon
effroi pour m'occuper de mon matre, dont le dsespoir
me dchirait. Assis sur son traversin, le corps pli en
deux comme si une main formidable eut bris ses reins,
il cachait sa face dans ses genoux convulsifs, ses dents
claquaient dans sa bouche, et des torrents de larmes
ruisselaient sur sa barbe grise. Je me jetai  genoux prs
de lui, je mlai mes pleurs aux siens, je lui prodiguai de
filiales caresses. Il s'abandonna quelques instants  cette
effusion sympathique, et s'cria plusieurs fois en se jetant
dans mon sein:

Mourir! mourir dsespr! mourir sans avoir vcu,
et ne pas savoir si l'on meurt pour revivre?

--Mon pre, mon matre bien-aim, lui dis-je, je ne
sais quelles dsolantes visions troublent votre sommeil
et le mien. Je ne sais quel fantme est entr ici cette
nuit pour nous tenter et nous menacer; mais que ce soit
un ministre du Dieu vivant qui vient nous inspirer une
terreur salutaire, ou que ce soit un esprit de tnbres
qui vient pour nous damner en nous faisant dsesprer
de la bont de Dieu, faites cesser ces choses surnaturelles
en rentrant dans le giron de la sainte glise. Exorcisez
les dmons qui vous assigent, ou rendez-vous favorables
les anges qui vous visitent en recevant les sacrements,
et en me permettant de vous dire les prires de notre
sainte liturgie...

--Laisse-moi, laisse-moi, mon cher Angel, dit-il en
me repoussant avec douceur, ne fatigue pas mon cerveau
par des discours purils. Laisse-moi seul, ne trouble plus
ton sommeil et le mien par de vaines frayeurs. Tout ceci
est un rve, et je me sens tout  fait bien maintenant;
les larmes m'ont soulag, les larmes sont une pluie bienfaisante
aprs l'orage. Que rien de ce que je puis dire
dans mon sommeil ne t'tonne. Aux approches de la mort,
l'me, dans ses efforts pour briser les liens de la matire,
tombe dans d'tranges dtresses; mais l'Esprit la relve
et l'assiste, dit-on, au moment solennel.

Dans la matine, je reus ordre de me rendre auprs
du Prieur. Je descendis  sa chambre; on me dit qu'il
tait occup et que j'eusse  l'attendre dans la salle du
chapitre, qui y tait contigu. J'entrai dans cette salle
et j'en fis le tour; c'tait la seconde fois, je crois, que
j'y pntrais, et je n'avais jamais eu le loisir d'en contempler
l'architecture, qui tait grande et svre. Au
reste, je n'y pouvais faire en cet instant mme qu'une
mdiocre attention; j'tais accabl des motions de la
nuit, troubl et pouvant dans ma conscience, afflig,
par-dessus tout, des douleurs physiques et morales de
mon cher matre. En outre, l'entretien auquel m'appelait
le Prieur ne laissait pas de m'inquiter; car j'avais
singulirement nglig mes devoirs religieux depuis que
j'tais le disciple d'Alexis, et je m'en faisais de srieux
reproches.

Cependant, tout en promenant mes regards mlancoliques
autour de moi pour me distraire de ces tristesses
et me fortifier contre ces apprhensions, je fus frapp
de la belle ordonnance de cette antique salle, cintre
avec une force et une hardiesse inconnues de nos modernes
architectes. Des pendentifs accols  la muraille
donnaient naissance aux rinceaux de pierre qui s'entrecroisaient
en arceaux  la vote, et au-dessous de chacun
de ces pendentifs tait suspendu le portrait d'un
dignitaire ou d'un personnage illustre de l'ordre. C'taient
tous de beaux tableaux, richement encadrs, et cette
longue galerie de graves personnages vtus de noir avait
quelque chose d'imposant et de funraire. On tait aux
derniers beaux jours de l'automne. Le soleil, entrant par
les hautes croises, projetait de grands rayons d'or ple
sur les traits austres de ces morts respectables, et donnait
un reste d'clat aux dorures massives des cadres
noircis par le temps. Un silence profond rgnait dans les
cours et dans les jardins; les votes me renvoyaient
l'cho de mes pas.

Tout d'un coup il me sembla entendre d'autres pas
derrire les miens, et ces pas avaient quelque chose de
si ferme et de si solennel que je crus que c'tait le
Prieur. Je me retournai pour le saluer; mais je ne vis
personne et je pensai m'tre tromp. Je recommenai 
marcher, et j'entendis ces pas une seconde fois, et une
troisime, quoique je fusse absolument seul dans la salle.
Alors les terreurs qui m'avaient dj assailli recommencrent,
je songeai  m'enfuir; mais forc d'attendre le
Prieur, j'essayai de surmonter ma faiblesse et d'attribuer
ces rveries  l'accablement de mon corps et de mon
esprit. Pour y chapper, je m'assis sur un banc, vis--vis
du tableau qui occupait le milieu parmi tous les
autres. Il reprsentait notre patron, le grand saint Benot.
J'esprais que la contemplation de cette belle peinture
chasserait les visions dont j'tais obsd, lorsqu'il
me sembla reconnatre, dans la tte ple et douloureusement
extatique du saint, les traits de l'inconnu que
j'avais rencontr un matin au seuil de l'glise. Je me
levai, je me rassis, je m'approchai, je me reculai, et plus
je regardai, plus je me convainquis que c'taient les
mmes traits et la mme expression; seulement la chevelure
du saint tait rejete en dsordre derrire sa tte,
son front tait un peu dgarni, et ses traits annonaient
un ge plus mr. Le costume ne consistait qu'en une
robe noire qui laissait voir ses pieds nus. La dcouverte
de cette ressemblance me causa un transport de joie.
J'eus un instant l'orgueil de croire que notre saint patron
m'tait apparu, et que son esprit veillait sur moi. En
mme temps je songeai avec bonheur que le pre Alexis
tait dans la bonne voie, et qu'il tait un saint lui-mme,
puisque le bienheureux tait en commerce avec lui, et
venait l'assister tantt de salutaires reproches, et tantt,
sans doute, de tendres encouragements.

Je m'avanai pour m'agenouiller devant cette image
sacre; mais il me sembla encore qu'on me suivait pas
 pas, et je me retournai encore sans voir personne. En
ce moment mes yeux se portrent sur le tableau qui
faisait face  celui de saint Benot; et quelle fut ma surprise
en retrouvant les mmes traits avec une expression
douce et grave, et la belle chevelure ondoyante que
j'avais cru voir en ralit! Ce personnage tait bien plus
identique que l'autre avec ma vision. Il tait debout et
dans l'attitude o il m'tait apparu. Il portait exactement
le mme costume, le mme manteau, la mme ceinture,
les mmes bottines. Ses grands yeux bleus, un peu enfoncs
sous l'arcade rgulire de ses sourcils, s'abaissaient
doucement avec une expression mditative et pntrante.
La peinture tait si belle qu'elle me sembla
tre sortie du mme pinceau que le saint Benot, et le
personnage tait si beau lui-mme que toutes mes mfiances
 cet gard firent place  une joie extrme de le
revoir, ne ft-ce qu'en effigie. Il tait reprsent un livre
 la main, et beaucoup de livres taient pars  ses pieds.
Il paraissait fouler ceux-l avec indiffrence et mpris,
tandis qu'il levait l'autre dans la main, et semblait dire
ce qui tait crit en effet sur la couverture de ce livre:
_Hic est veritas_!

Comme je le contemplais avec ravissement, me disant
que ce ne pouvait tre qu'un homme vnrable, puisque
son image dcorait cette salle, la porte du fond s'ouvrit,
et le pre trsorier, qui tait un bonhomme assez volontiers
bavard, vint causer avec moi en attendant l'arrive
du Prieur.

Vous me paraissez charm de la vue de ces tableaux,
me dit-il. Notre saint Benot est un superbe morceau, 
ce qu'on assure. Quelques auteurs l'ont pris pour un
Van Dyck; mais Van Dyck tait mort quand cette toile a
t peinte. C'est l'ouvrage d'un de ses lves, qui continuait
admirablement sa manire. Il n'y a pas  se tromper
sur les dates; car lorsque Pierre Hbronius vint ici,
vers l'an 1690, Van Dyck n'tait plus; et, comme vous
avez d le remarquer, c'est la tte de Pierre Hbronius,
alors g d'un peu plus de trente ans, qui a servi de modle
au peintre de saint Benot.

--Et qui donc tait ce Pierre Hbronius? demandai-je.

--Eh! mais, reprit le moine en me montrant le portrait
de mon ami inconnu, c'est celui que l'on connat ici
sous le nom de l'abb Spiridion, le vnrable fondateur
de notre communaut. C'tait, comme vous voyez, un
des plus beaux hommes de son temps, et le peintre ne
pouvait pas trouver une plus belle tte de saint.

--Et il est mort? m'criai-je, sans songer  ce que je
disais.

--Vers l'an 1698, rpondit le trsorier, il y a prs
d'un sicle. Vous voyez que le peintre l'a reprsent
tenant en main un livre et en foulant plusieurs autres
sous les pieds. Celui qu'il tient est, dit-on, le quatrime
crit de Bossuet contre les protestants, les autres sont
les livres excrables de Luther et de ses adeptes. Cette
action faisait allusion  la conversion rcente de Pierre
Hbronius, et marquait son passage  la vraie foi, qu'il
a servie avec clat depuis en embrassant la vie religieuse
et en consacrant ses biens  l'dification de cette sainte
maison.

--J'ai ou dire en effet, repris-je, que ce fondateur
fut un homme de grand mrite, qu'il vcut et mourut en
odeur de saintet.

Le trsorier secoua la tte en souriant.

Il est facile de bien vivre, dit-il; plus facile que de
bien mourir! Il n'est pas bon de tant cultiver la science
dans le clotre. L'esprit s'exalte, l'orgueil s'empare souvent
des meilleures ttes, et l'ennui fait aussi qu'on se
lasse de croire toujours aux mmes vrits. On veut en
dcouvrir de nouvelles; on s'gare. Le dmon fait son
profit de cela et vous suscite parfois, sous les formes
d'une belle philosophie et sous les apparences d'une cleste
inspiration, de monstrueuses erreurs, bien malaises
 abjurer quand l'heure de rendre compte vous surprend.
J'ai ou dire tout bas, par des gens bien informs, que
l'abb Spiridion, sur la fin de sa carrire, quoique menant
une vie austre et sainte, ayant lu beaucoup de
mauvais livres, sous prtexte de les rfuter  loisir, s'tait
laiss infecter peu  peu, et  son insu, par le poison de
l'erreur. Il conserva toujours l'extrieur d'un bon religieux;
mais il parait que secrtement il tait tomb dans
des hrsies plus monstrueuses encore que celles de sa
jeunesse. Les livres abominables du juif Spinosa et les
infernales doctrines des philosophes de cette cole
l'avaient rendu panthiste, c'est--dire athe. Mon cher
fils, oh! que l'amour de la science, et qui n'est qu'une
vaine curiosit, ne vous entrane jamais  de telles chutes!
On prtend que, dans ses dernires annes, Hbronius
avait crit des abominations sans nombre. Heureusement
il se repentit  son lit de mort, et les brla de sa
propre main, afin que le poison n'infectt pas, par la
suite, les esprits simples qui les liraient. Il est mort en
paix avec le Seigneur, en apparence; mais ceux qui
n'avaient vu que sa vie extrieure, et qui le regardaient
comme un saint, furent tonns de ce qu'il ne ft point
de miracles pour eux sur son tombeau. Les esprits droits
qui avaient appris  le mieux juger, s'abstinrent toujours
de dire leurs craintes sur son sort dans l'autre vie. Quelques-uns
pensrent mme qu'il avait t jusqu' se livrer
 des pratiques de sorcellerie, et que le diable paru
auprs de lui lorsqu'il expira. Mais ce sont des choses
dont il est impossible de s'assurer pleinement, et dont il
est imprudent, dangereux peut-tre, de parler. Paix soit
donc  sa mmoire! Son portrait est rest ici pour marquer
que Dieu peut bien lui avoir tout pardonn en
considration de ses grandes aumnes et de la fondation
de ce monastre.

Nous fmes interrompus par l'arrive du Prieur. Le
trsorier s'inclina jusque terre, les bras croiss sur la
poitrine, et nous laissa ensemble.

Alors le Prieur, me toisant de la tte aux pieds et me
parlant avec scheresse, me demanda compte des longues
veilles du pre Alexis et du bruit de voix qu'on entendait
partir chaque nuit de sa cellule. J'essayai d'expliquer ces
faits par l'tat de maladie de mon matre; mais le Prieur
me dit qu'une personne digne de foi, en allant avant le
jour remonter l'horloge de l'glise, avait entendu dans
nos cellules un grand bruit de voix, des menaces, des
cris et des imprcations.

J'espre, ajouta le Prieur, que vous me rpondrez
avec sincrit et simplicit; car il y a grce pour toutes
les fautes quand le coupable se confesse et se repent;
mais, si vous n'claircissez pas mes doutes d'une manire
satisfaisante, les plus rudes chtiments vous y
contraindront.

--Mon rvrend pre, rpondis-je, je ne sais quels
soupons peuvent peser sur moi en de telles circonstances.
Il est vrai que le pre Alexis a parl  voix
haute toute la nuit et avec assez de vhmence; car il
avait le dlire. Quant  moi, j'ai pleur, tant sa souffrance
me faisait de peine; et, dans les instants o il
revenait  lui-mme, il murmurait  Dieu de ferventes
prires. J'unissais ma voix  la sienne et mon coeur au
sien.

--Cette explication ne manque pas d'habilet, reprit
le Prieur d'un ton mprisant; mais comment expliquerez-vous
la grande lueur qui tout d'un coup a clair vos cellules
et le dme entier, et la flamme qui est sortie par le
fate et qui s'est rpandue dans les airs, accompagne
d'une horrible odeur de soufre?

--Je ne comprendrais pas, mon rvrend pre, rpondis-je,
qu'il y et plus de mal  me servir de phosphore
et de soufre pour allumer une lampe qu'il n'y en
a, selon moi,  veiller un malade pendant la nuit et 
prier auprs de son lit. Il est possible que je me sois
servi imprudemment de cette composition, et que, dans
mon empressement, j'aie laiss ouvert le flacon, dont
l'odeur dsagrable a pu se rpandre dans la maison;
mais j'ose affirmer que cette odeur n'a rien de dangereux,
et qu'en aucun cas le phosphore ne pourrait causer un
incendie. Je supplie donc Votre Rvrence de me pardonner
si j'ai manqu de prudence, et de n'en imputer
la faute qu' moi seul.

Le Prieur fixa longtemps sur moi un regard inquisiteur,
comme s'il et voulu voir jusqu'o irait mon
impudence; puis, levant les yeux au ciel dans un transport
d'indignation, il sortit sans me dire une seule
parole.

Rest seul et frapp d'pouvante, non  cause de moi,
mais  cause de l'orage que je voyais s'amasser sur la
tte d'Alexis, je regardai involontairement le portrait
d'Hbronius, et je joignis les mains, emport par un
mouvement irrsistible de confiance et d'espoir. Le soleil
frappait en cet instant le visage du fondateur, et il me
sembla voir sa tte se dtacher du fond, puis sa main et
tout son corps quitter le cadre et se pencher en avant.
Le mouvement fit ondoyer lgrement la chevelure, les
yeux s'animrent et attachrent sur moi un regard vivant.
Alors je fus pris d'une palpitation si violente que mon
sang bourdonna dans mes oreilles, ma vue se troubla;
et, sentant dfaillir mon courage, je m'loignai prcipitamment.

Je me retirai fort triste et fort inquiet. Soit que la
haine et la calomnie eussent envenim des faits qui restaient
pour moi  l'tat de problme, soit que je fusse,
ainsi que le pre Alexis, en butte aux attaques du malin
esprit, et qu'il se ft pass aux yeux d'un tmoin vridique
quelque chose de plus que ce que j'avais aperu,
je prvoyais que mon infortun matre allait tre accabl
de perscutions, et que ses derniers instants, dj si
douloureux, seraient abreuvs d'amertume. J'eusse voulu
lui cacher ce qui venait de se passer entre le Prieur et
moi; mais le seul moyen de dtourner les chtiments
qu'on lui prparait sans doute, c'tait de l'engager  se
rconcilier avec l'esprit de l'glise.

Il couta mon rcit et mes supplications avec indiffrence,
et quand j'eus fini de parler:

Sois en paix, me dit-il; l'Esprit est avec nous, et
rien ne nous arrivera de la part des hommes de chair.
L'Esprit est rude, il est svre, il est irrit; mais il est
pour nous. Et quand mme nous serions livrs aux chtiments,
quand mme on plongerait ton corps dlicat et
mon vieux corps agonisant dans les humides tnbres
d'un cachot, l'Esprit monterait vers nous des entrailles
de la terre, comme il descend sur nous  cette heure
des rayons d'or du soleil. Ne crains pas, mon fils; l
o est l'Esprit, l aussi sont la lumire, la chaleur et la
vie.

Je voulus lui parler encore; il me fit signe avec douceur
de ne pas le troubler; et, s'asseyant dans son fauteuil,
il tomba dans une contemplation intrieure durant
laquelle son front chauve et ses yeux abaisss vers la
terre offrirent l'image de la plus auguste srnit. Il y
avait en lui,  coup sur, une vertu inconnue qui subjuguait
toutes mes rpugnances et dominait toutes mes
craintes. Je l'aimais plus qu'un fils n'a jamais aim son
pre. Ses maux taient les miens, et, s'il et t damn,
malgr mon sincre dsir de plaire  Dieu, j'eusse voulu
partager cette damnation. Jusque-l j'avais t rong de
scrupules; mais dsormais le sentiment de son danger
donnait tant de force  ma tendresse que je ne connaissais
plus l'incertitude. Mon choix tait fait entre la voix de
ma conscience et le cri de son angoisse; ma sollicitude
prenait un caractre tout humain, je l'avoue. S'il ne peut
tre sauv dans l'autre vie, me disais-je, qu'il achve du
moins paisiblement celle-ci; et, si je dois tre  jamais
chti de ce voeu, la volont de Dieu soit faite!...

Le soir, comme il s'assoupissait doucement et que
j'achevais ma prire  ct de son lit, la porte s'ouvrit
brusquement, et une figure pouvantable vint se placer
en face de moi. Je demeurai terrifi au point de ne
pouvoir articuler un son ni faire un mouvement. Mes
cheveux se dressaient sur ma tte et mes yeux restaient
attachs sur cette horrible apparition comme ceux de
l'oiseau fascin par un serpent. Mon matre ne s'veillait
point, et l'odieuse chose tait immobile au pied de son
lit. Je fermai les yeux pour ne plus la voir et pour chercher
ma raison et ma force au fond de moi-mme. Je
rouvris les yeux, elle tait toujours l. Alors je fis un
grand effort pour crier; et, un rlement sourd sortant de
ma poitrine, mon matre s'veilla. Il vit cela devant lui,
et, au lieu de tmoigner de l'horreur ou de l'effroi, il dit
seulement du ton d'un homme un peu tonn:

Ah! ah!

--Me voici, car tu m'as appel, dit le fantme.

--Mon matre haussa les paules, et se tournant vers
moi:

--Tu as peur? me dit-il; tu prends cela pour un
esprit, pour le diable, n'est-ce pas? Non, non; les esprits
ne revtent pas cette forme, et, s'il en tait d'aussi sottement
laids, ils n'auraient pas le pouvoir de se montrer
aux hommes. La raison humaine est sous la garde de
l'esprit de sagesse. Ceci n'est point une vision, ajouta-t-il
en se levant et en s'approchant du fantme; ceci est un
homme de chair et d'os. Allons, tez ce masque, dit-il
en saisissant le spectre  la gorge, et ne pensez pas que
cette crapuleuse mascarade puisse m'pouvanter.

Alors, secouant ce fantme avec une main de fer, il le
fit tomber sur les genoux; et, Alexis lui arrachant son
masque, je reconnus le frre convers qui m'avait chass
de l'glise, et qui avait nom Dominique.

Prends la lampe! me dit Alexis d'une voix forte et
l'oeil tincelant d'une joie ironique. Marche devant moi;
il faut que j'aie raison de cette abomination. Allons, dpche-toi!
obis! as-tu moins de force et de courage
qu'un livre!

J'tais encore si boulevers que ma main tremblait et
ne pouvait soutenir la lampe.

Ouvre la porte, me dit mon matre d'un ton imprieux.

J'obis; mais, en le voyant traner, comme un haillon
sur le pav, le misrable Dominique, je fus saisi d'horreur;
car le pre Alexis avait, dans l'indignation, des
instants de violence effrne, et je crus qu'il allait prcipiter
le prtendu dmon par-dessus la rampe du
dme.

Grce! grce! mon pre, lui dis-je en me mettant
devant lui. Ne souillez pas vos mains de sang.

Le pre Alexis haussa les paules et dit:
Tu es insens! Puisque tu ne veux pas marcher
devant, suis-moi!

Et, tranant toujours le convers, qui tait pourtant un
homme robuste, mais qui semblait terrass par une force
surhumaine, il descendit rapidement l'escalier. Alors je
repris courage et le suivis. Au bruit que nous faisions,
plusieurs personnes, qui attendaient sans doute au bas
de l'escalier le rsultat des aveux que le faux dmon
prtendait arracher  mon matre, se montrrent; mais,
en voyant une scne si diffrente de ce qu'elles attendaient,
elles s'envelopprent dans leurs capuchons et
s'enfuirent dans les tnbres. Nous emes le temps de
remarquer  leurs robes que c'taient des frres convers
et des novices. Aucun des pres ne s'tait compromis
dans cette farce sacrilge, dirige cependant, comme
nous le smes depuis, par des ordres suprieurs.

Alexis marchait toujours  grands pas, tranant son
prisonnier. De temps en temps celui-ci faisait des efforts
pour se dgager de sa main formidable; mais le pre,
s'arrtant, lui imprimait un mouvement de strangulation,
et le faisait rouler sur les degrs. Les ongles d'Alexis
taient imprgns de sang, et les yeux du Dominique
sortaient de leurs orbites. Je les suivais toujours, et ainsi
nous arrivmes au bas du grand escalier qui donnait sur
le clotre. L tait suspendue la grosse cloche que l'on
ne sonnait qu' l'agonie des religieux, et que l'on appelait
l'_articulo mortis_. Tenant toujours d'une main son
dmon terrass, Alexis se mit  sonner de l'autre avec une
telle vigueur que tout le monastre en fut branl. Bientt
nous entendmes ouvrir prcipitamment les portes
des cellules, et tous les escaliers se remplirent de bruit.
Les moines, les novices, les serviteurs, toute la maison
accourait, et bientt le clotre fut plein de monde. Toutes
ces figures effares et en dsordre, claires seulement
par la lueur tremblante de ma lampe, offraient l'aspect
des habitants de la valle de Josaphat s'veillant du sommeil
de la mort au son de la trompette du jugement. Le
pre sonnait toujours, et en vain on l'accablait de questions,
en vain on voulait arracher de ses mains le malheureux
Dominique: il tait anim d'une force surnaturelle;
il faisait face  cette foule, et la dominant du bruit
de son tocsin et de sa voix de tonnerre:

Il me manque quelqu'un, disait-il; quand il sera
ici, je parlerai, je me soumettrai, mais je ne cesserai de
sonner qu'il ne soit descendu comme les autres.

Enfin le Prieur parut le dernier, et le pre Alexis
cessa d'agiter la cloche. Il tait si fort et si beau en cet
instant, debout, les yeux tincelants, l'air victorieux, et
tenant sous ses pieds cette figure de monstre, qu'on l'et
pris pour l'archange Michel terrassant le dmon. Tout le
monde le regardait immobile; pas un souffle ne s'entendait
sous la profonde vote du clotre. Alors le vieillard,
levant la voix au milieu de ce silence funbre, dit en
s'adressant au Prieur:

Mon pre, voyez ce qui se passe! Pendant que
j'agonise sur mon lit, des hommes de cette sainte maison,
et qui s'appellent mes frres, viennent assiger mon
dernier soupir d'une lche curiosit et d'une supercherie
infme. Ils envoient dans ma cellule celui-ci, ce Dominique!
(Et en disant cela il levait assez haut la tte du
convers pour que toute l'assemble ft bien  mme de
le reconnatre.) Ils l'envoient, affubl d'un dguisement
hideux, se placer  mon chevet et crier  mon oreille
d'une voix furieuse pour me rveiller en sursaut de mon
sommeil, de mon dernier sommeil peut-tre! Qu'espraient-ils?
m'pouvanter, glacer par une apparition terrifiante
mon esprit qu'ils supposaient abattu, et arracher
 mon dlire de honteuses paroles et d'horribles secrets?
Quelle est cette nouvelle et incroyable perscution, mon
pre, et depuis quand n'est-il plus permis au pcheur
de passer dans le silence et dans ta paix son heure
suprme? S'ils eussent eu affaire  un faible d'esprit, et
qu'ils m'eussent tu par cette vision infernale sans me
laisser le temps de me reconnatre et d'invoquer le Seigneur,
sur qui, dites-moi, aurait d tomber le poids de
ma damnation?  vous tous, hommes de bonne volont
qui vous trouvez ici, ce n'est pas pour moi que je parle,
pour moi qui vais mourir; c'est pour vous qui survivez,
c'est pour que vous puissiez boire tranquillement le calice
de votre mort, que je vous dis de demander tous avec
moi justice  notre pre spirituel qui est devant nous, et
au besoin  l'autre qui est au-dessus de nous. Justice
donc, mon pre! j'attends: faites justice!

Et les hommes de bonne volont qui taient l crirent
tous ensemble: Justice! justice! et les chos
mus du clotre rptrent: Justice!

Le Prieur assistait  cette scne avec un visage impassible.
Seulement il me sembla plus ple qu' l'ordinaire.
Il resta quelques instants sans rpondre, le sourcil
lgrement contract. Enfin il leva la voix, et dit:

Mon fils Alexis, pardonne  cet homme.

--Oui, je lui pardonne  condition que vous le punirez,
mon pre, rpondit Alexis.

--Mon fils Alexis, reprit le Prieur, sont-ce l les
sentiments d'un homme qui se dit prt  paratre devant
le tribunal de Dieu? Je vous prie de pardonner  cet
homme, et de retirer votre main de dessus lui.

Alexis hsita un instant; mais il sentit que, s'il ne
rprimait sa colre, ses ennemis allaient triompher. Il
fit deux pas en avant, et, poussant sa proie aux pieds
du Prieur sans la lcher:

Mon rvrend, dit-il en s'inclinant, je pardonne,
parce que je le dois et parce que vous le voulez; mais
comme ce n'est pas moi, comme c'est le ciel qui a t
offens, comme c'est votre vertu, votre sagesse et votre
autorit qui ont t outrages, j'amne le coupable 
vos genoux, et, m'y prosternant avec lui, je supplie
Votre Rvrence de lui faire grce, et de prier pour que
la justice ternelle lui pardonne aussi.

Les ennemis de mon matre avaient espr que, par
son emportement et sa rsistance, il allait gter sa
cause; mais cet acte de soumission djoua tous leurs
mauvais desseins, et ceux qui taient pour lui donnrent
 sa conduite de telles marques d'approbation que
le Prieur fut forc de prendre son parti, du moins en
apparence.

Mon fils Alexis, lui dit-il en le relevant et en l'embrassant,
je suis touch de votre humilit et de votre
misricorde; mais je ne puis pardonner  cet homme
comme vous lui pardonnez. Votre devoir tait d'intercder
pour lui, le mien est de le chtier svrement, et
il sera fait ainsi que le veulent la justice cleste et les
statuts de notre ordre.

 cet arrt svre, un frmissement d'effroi passa de
proche en proche; car les peines contre le sacrilge
taient les plus svres de toutes, et aucun religieux
n'en connaissait l'tendue avant de les avoir subies. Il
tait dfendu, en outre, de les rvler, sous peine de
les subir une seconde fois. Les condamns ne sortaient
du cachot que dans un tat pouvantable de souffrance,
et plusieurs avaient succomb peu de temps aprs avoir
reu leur grce. Sans doute, mon matre ne fut pas
dupe de la svrit du Prieur, car je vis un sourire
trange errer sur ses lvres: nanmoins sa fiert tait
satisfaite, et alors seulement il lcha sa proie. Sa main
tait tellement crispe et roidie au collet de son ennemi
qu'il fut forc d'employer son autre main pour l'en dtacher.
Dominique tomba vanoui aux pieds du Prieur,
qui fit un signe, et aussitt quatre autres convers l'emportrent
aux yeux de l'assemble consterne. Il ne
reparut jamais dans le couvent. Il fut dfendu de jamais
prononcer ni son nom ni aucune parole qui et rapport
 son trange faute; l'office des morts fut rcit pour
lui sans qu'il nous fut permis de demander ce qu'il tait
devenu; mais par la suite je l'ai revu dehors, gras,
dispos et allgre, et riant d'un air sournois quand on lui
rappelait cette aventure.

Mon matre s'appuya sur moi, chancela, plit, et
perdant tout  coup la force miraculeuse qui l'avait soutenu
jusque-l, il se trana  grand'peine  son lit; je
lui lis avaler quelques gouttes d'un cordial, et il me dit:

Angel, je crois bien que je l'aurais tu si le Prieur
l'et protg.

Il s'endormit sans ajouter une parole.

Le lendemain le pre Alexis s'veilla assez tard: il
tait calme, mais trs-faible; il eut besoin de s'appuyer
sur moi pour gagner son fauteuil, et il y tomba plutt
qu'il ne s'assit, en poussant un soupir. Je ne concevais
pas que ce corps si dbile et t, la veille, capable de
si puissants efforts.

Mon pre, lui dis-je en le regardant avec inquitude,
est-ce que vous vous trouvez plus mal, et souffrez-vous
davantage?

--Non, me rpondit-il, non, je suis bien.

--Mais vous paraissez profondment absorb.

--Je rflchis!

--Vous rflchissez  tout ce qui s'est pass, mon
pre. Je le conois; il y a lieu  mditer. Mais vous
devriez, ce me semble, tre plus serein, car il y a aussi
lieu  se rjouir. Nous avons fini par voir clair au fond
de cet abme, et nous savons maintenant que vous n'tes
pas rellement assig par les mauvais esprits.

Alexis se mit  sourire d'un air doucement ironique,
en secouant la tte:

Tu crois donc encore aux mauvais esprits, mon
pauvre Angel? me dit-il. Erreur! erreur! Crois-tu aussi,
comme les physiciens d'autrefois, que la nature a horreur
du vide? Il n'y a pas plus de mauvais esprits que
de vide. Que serait donc l'homme, cette crature intelligente,
ce fils de l'esprit, si les mauvaises passions, les
vils instincts de la chair, pouvaient venir, sous une forme
hideuse ou grotesque, assaillir sa veille, ou fatiguer son
sommeil? Non: tous ces dmons, toutes ces crations
infernales, dont parlent tous les jours les ignorants ou
les imposteurs, sont de vains fantmes crs par l'imagination
des uns pour pouvanter celle des autres. L'homme
fort sent sa propre dignit, rit en lui-mme des pitoyables
inventions avec lesquelles on veut tenter son
courage, et, sr de leur impuissance, il s'endort sans
inquitude et s'veille sans crainte.

--Pourtant, lui rpondis-je tonn, il s'est pass ici
mme des choses qui doivent me faire penser le contraire.
L'autre nuit, vous savez; je vous ai entendu vous
entretenir avec une autre voix plus forte que la vtre
qui semblait vous gourmander durement. Vous lui rpondiez
avec l'accent de la crainte et de la douleur; et,
comme j'tais effray de cela, je suis venu dans votre
chambre pour vous secourir, et je vous ai trouv seul,
accabl et pleurant amrement. Qu'tait-ce donc?

--C'tait lui.

--Lui! qui, lui?

--Tu le sais bien, puisqu'il tait avec toi, puisqu'il
t'avait appel par trois fois, comme l'esprit du Seigneur
appela durant la nuit le jeune Samuel endormi dans le
temple.

--Comment le savez-vous, mon pre?

Alexis ne sembla pas entendre ma question. Il resta
quelque temps absorb, la tte baisse sur la poitrine;
puis il reprit la parole sans changer de position ni faire
aucun mouvement:

Dis-moi, Angel, quand l'as-tu vu? c'tait en plein
jour?

--Oui, mon pre,  l'heure de midi. Vous m'avez
dj fait cette question.

--Et le soleil brillait?

--Il rayonnait sur sa face.

--Ne l'as-tu vu que cette seule fois?

J'hsitais  rpondre; je craignais d'tre dupe d'une
illusion et de donner par mes propres aberrations de la
consistance  celles d'Alexis.

Tu l'as vu une autre fois! s'cria-t-il avec impatience,
et tu ne me l'as pas dit!

--Mon bon matre, quelle importance voulez-vous
donner  des apparitions qui ne sont peut-tre que l'effet
d'une ressemblance fortuite ou mme de simples jeux
de la lumire?

--Angel, que voulez-vous dire? Ce que vous voulez
me cacher m'est rvl par vos rticences mmes.
Parlez, il le faut, il y va du repos de mes derniers jours!

Vaincu par sa persistance, je lui racontai, pour le
satisfaire, la frayeur que j'avais eue dans la sacristie un
jour que, me croyant seul et sortant d'un profond vanouissement,
j'avais entendu murmurer des paroles et
vu passer une ombre sans pouvoir m'expliquer ensuite
ces choses d'une manire naturelle.

[Illustration]

Et quelles taient ces paroles? dit Alexis.

--Un appel  Dieu en faveur des victimes de l'ignorance
et de l'imposture.

--Comment appelait-il celui qu'il invoquait? Disait-il:
 Esprit! ou bien disait-il:  Jhovah!

--Il disait:  Esprit de sagesse!

--Et comment tait faite cette ombre?

--Je ne le sais point. Elle sortit de l'obscurit, et se
perdit dans le rayon qui tombait de la fentre, avant que
j'eusse eu le temps ou le courage de l'examiner. Mais,
coutez, mon bon matre, j'ai toujours pens que c'tait
vous qui, appuy contre la fentre, et vous parlant 
vous-mme...

Alexis fit un geste d'incrdulit.

Pourriez-vous avoir gard le souvenir du contraire,
sans cesse errant,  cette poque, dans les jardins, et
fortement proccup comme vous l'tes toujours?

--Mais tu l'as vu d'autres fois encore? interrompit
Alexis avec une sorte de violence. Tu ne veux pas me
dire tout, tu veux que je meure sans lguer mon secret
 un ami! Rponds  cette question, du moins. Quand
tu te promenais seul dans les beaux jours, le long des
alles cartes du jardin, et qu'en proie  de douloureuses
penses, tu invoquais une providence amie des
hommes, n'as-tu pas entendu derrire tes pas d'autres
pas qui faisaient crier le sable?

Je tressaillis, et lui dis que ce bruit de pas m'avait
poursuivi dans la salle du chapitre la veille mme.

Et alors rien ne t'est apparu?

J'avouai l'effet prodigieux du soleil sur le portrait du
fondateur. Il serra ses mains l'une dans l'autre avec
transport, en rptant  plusieurs reprises:

C'est lui, c'est lui!... Il t'a choisi, il t'a envoy, il
veut que je te parle. Eh bien! je vais te parler. Recueille
tes penses, et qu'une vaine curiosit n'agite point ton
me. Reois la confidence que je vais te faire, comme les
fleurs au matin reoivent avec calme la dlicieuse rose
du ciel. As-tu jamais entendu parler de _Samuel
Hbronius_?

--Oui, mon pre, s'il est en effet le mme que l'abb
Spiridion.

Et je lui rapportai ce que le trsorier m'avait racont.

[Illustration]

Le pre Alexis haussa les paules avec une expression
de mpris, et me parla en ces termes:

Il est d'autres hritages que ceux de la famille, o
l'on se lgue, selon la chair, les richesses matrielles.
D'autres parents plus nobles amnent souvent des hritages
plus saints. Quand un homme a pass sa vie 
chercher la vrit par tous les moyens et de tout son
pouvoir, et qu' force de soins et d'tude il est arriv 
quelques dcouvertes dans le vaste monde de l'esprit,
jaloux de ne pas laisser s'enfouir dans la terre le trsor
qu'il a trouv, et rentrer dans la nuit le rayon de lumire
qu'il a entrevu, ds qu'il sent approcher son
terme, il se hte de choisir parmi des hommes plus
jeunes une intelligence sympathique  la sienne, dont il
puisse faire, avant de mourir, le dpositaire de ses
penses et de sa science, afin que l'oeuvre sacre, ininterrompue
malgr la mort du premier ouvrier, marche,
s'agrandisse, et, perptue de race en race par des successions
pareilles, parvienne  la fin des temps  son
entier accomplissement. Et crois bien, mon fils, qu'il
est besoin, pour entreprendre et continuer de pareils
travaux, pour faire accepter de pareils legs, d'une
intelligence gnreuse et d'un fort dvoment, quand on
sait d'avance qu'on ne connatra pas le mot de la grande
nigme  l'intelligence de laquelle on a pourtant consacr
sa vie. Pardonne-moi cet orgueil, mon enfant; ce
sera peut-tre la seule rcompense que je retirerai de
toute cette vie de labeur; peut-tre sera-ce le seul pi
que je rcolterai dans le rude sillon que j'ai labour  la
sueur de mon front. Je suis l'hritier spirituel du pre
Fulgence, comme tu seras le mien, Angel. Le pre
Fulgence tait un moine de ce couvent; il avait, dans sa
jeunesse, connu le fondateur, notre vnr matre
Hbronius, ou, comme on l'appelle ici, l'abb Spiridion.
Il tait alors pour lui ce que tu es pour moi, mon fils; il
tait jeune et bon, inexpriment et timide comme toi;
son matre l'aimait comme je t'aime, et il lui apprit,
avec une partie de ses secrets, l'histoire de sa vie. C'est
donc de l'hritier mme du matre que je tiens les
choses que je vais te redire.

Pierre Hbronius ne s'appelait pas ainsi d'abord.
Son vrai nom tait Samuel. Il tait juif, et n dans un
petit village des environs d'Inspruck. Sa famille, matresse
d'une assez grande fortune, le laissa, dans sa premire
jeunesse, compltement libre de suivre ses inclinations.
Ds l'enfance il en montra de srieuses. Il aimait
 vivre dans la solitude, et passait ses journes et quelquefois
ses nuits  parcourir les pres montagnes et les
troites valles de son pays. Souvent il allait s'asseoir
sur le bord des torrents ou sur les rives des lacs, et il y
restait longtemps  couter la voix des ondes, cherchant
 dmler le sens que la nature cachait dans ces bruits.
 mesure qu'il avana en ge, son intelligence devint
plus curieuse et plus grave. Il fallut donc songer  lui
donner une instruction solide. Ses parents l'envoyrent
tudier aux universits d'Allemagne. Il y avait  peine
un sicle que Luther tait mort, et son souvenir et sa
parole vivaient encore dans l'enthousiasme de ses disciples.
La nouvelle loi affermissait les conqutes qu'elle
avait faites, et semblait s'panouir dans son triomphe.
C'tait, parmi les rforms, la mme ardeur qu'aux
premiers jours, seulement plus claire et plus mesure.
Le proslytisme y rgnait encore dans toute sa ferveur,
et faisait chaque jour de nouveaux adeptes. En entendant
prcher une morale et expliquer des dogmes que le
luthranisme avait pris dans le catholicisme, Samuel fut
pntr d'admiration. Comme c'tait un esprit sincre et
hardi, il compara tout de suite les doctrines qu'on lui
exposait prsentement avec celles dans lesquelles on
l'avait lev; et, clair par cette comparaison, il reconnut
tout d'abord l'infriorit du judasme. Il se dit qu'une
religion faite pour un seul peuple  l'exclusion de tous
les autres, qui ne donnait  l'intelligence ni satisfaction
dans le prsent, ni certitude dans l'avenir, mconnaissait
les nobles besoins d'amour qui sont dans le coeur de
l'homme, et n'offrait pour rgle de conduite qu'une justice
barbare; il se dit que cette religion ne pouvait tre
celle des belles mes et des grands esprits, et que celui-l
n'tait pas le Dieu de vrit qui ne dictait qu'au bruit
du tonnerre ses changeantes volonts, et n'appelait 
l'excution de ses troites penses que les esclaves d'une
terreur grossire. Toujours consquent avec lui-mme,
Samuel, qui avait dit selon sa pense, fit ensuite selon
son dire, et, un an aprs son arrive en Allemagne, il
abjura solennellement le judasme pour entrer dans le
sein de l'glise rforme. Comme il ne savait pas faire
les choses  moiti, il voulut, autant qu'il tait en lui,
dpouiller le vieil homme et se faire une vie toute nouvelle;
c'est alors qu'il changea son nom de Samuel pour
celui de Pierre. Quelque temps se passa pendant lequel
il s'affermit et s'instruisit davantage dans sa nouvelle
religion. Bientt il en arriva au point de chercher pour
elle des objections  rfuter et des adversaires  combattre.
Comme il tait audacieux et entreprenant, il
s'adressa d'abord aux plus rudes. Bossuet fut le premier
auteur catholique qu'il se mit  lire. Ce fut avec une
sorte de ddain qu'il le commena: croyant que dans la
foi qu'il venait d'embrasser rsidait la vrit pure, il
mprisait toutes les attaques que l'on pouvait tenter
contre elle, et riait un peu d'avance des arguments irrsistibles
de l'Aigle de Meaux. Mais son ironique mfiance
fit bientt place  l'tonnement, et ensuite  l'admiration.
Quand il vit avec quelle logique puissante et quelle
posie grandiose le prlat franais dfendait l'glise de
Rome, il se dit que la cause plaide par un pareil avocat
en devenait au moins respectable; et, par une transition
naturelle, il arriva  penser que les grands esprits ne
pouvaient se dvouer qu' de grandes choses. Alors il
tudia le catholicisme avec la mme ardeur et la mme
impartialit qu'il avait fait pour le luthranisme, se
plaant vis--vis de lui, non pas comme font d'ordinaire
les sectaires, au point de vue de la controverse et du
dnigrement, mais  celui de la recherche et de la comparaison.
Il alla en France s'clairer auprs des docteurs
de la religion-mre, comme il avait fait en Allemagne
pour la rforme. Il vit le grand Arnauld et le second
Grgoire de Nazianze, Fnelon, et ce mme Bossuet.
Guid par ces matres, dont la vertu lui faisait aimer
l'intelligence, il pntra rapidement au fond des mystres
de la morale et du dogme catholiques. Il y retrouva tout
ce qui faisait pour lui la grandeur et la beaut du protestantisme,
le dogme de l'unit et de l'ternit de Dieu
que les deux religions avaient emprunt au judasme, et
ceux qui semblent en dcouler naturellement et que pourtant
celui-ci n'avait pas reconnus, l'immortalit de l'me,
le libre arbitre dans cette vie, et dans l'autre la rcompense
pour les bons et la punition pour les mchants.
Il y retrouva, plus pure peut-tre et plus leve encore,
cette morale sublime qui prche aux hommes l'galit
entre eux, la fraternit, l'amour, la charit, le dvoment
 autrui, le renoncement  soi-mme. Le catholicisme
lui paraissait avoir en outre l'avantage d'une formule
plus vaste et d'une unit vigoureuse qui manquait
au luthranisme. Celui-ci avait, il est vrai, en retour,
conquis la libert d'examen, qui est aussi un besoin de
la nature humaine, et proclam l'autorit de la raison
individuelle; mais il avait, par cela mme, renonc au
principe de l'infaillibilit, qui est la base ncessaire et
la condition vitale de toute religion rvle, puisqu'on
ne peut faire vivre une chose qu'en vertu des lois qui
ont prsid  sa naissance, et qu'on ne peut, par consquent,
confirmer et continuer une rvlation que par
une autre. Or, l'infaillibilit n'est autre chose que la rvlation
continue par Dieu mme ou le Verbe dans la
personne de ses vicaires. Le luthranisme, qui prtendait
partager l'origine du catholicisme et s'appuyer  la
mme rvlation, avait, en brisant la chane traditionnelle
qui rattachait le christianisme tout entier  cette
mme rvlation, sap de ses propres mains les fondements
de son difice. En livrant  la libre discussion la
continuation de la religion rvle, il avait par l mme
livr aussi son commencement, et attent ainsi lui-mme
 l'inviolabilit de cette origine qu'il partageait
avec la secte rivale. Comme l'esprit d'Hbronius se trouvait
en ce moment plus port vers la foi que vers la
critique, et qu'il avait bien moins besoin de discussion
que de conviction, il se trouva naturellement port 
prfrer la certitude et l'autorit du catholicisme  la
libert et  l'incertitude du protestantisme. Ce sentiment
se fortifiait encore  l'aspect du caractre sacr d'antiquit
que le temps avait imprim au front de la religion-mre.
Puis la pompe et l'clat dont s'entourait le culte
romain semblaient  cet esprit potique l'expression
harmonieuse et ncessaire d'une religion rvle par le
Dieu de la gloire et de la toute-puissance. Enfin, aprs
de mres rflexions, il se reconnut sincrement et entirement
convaincu, et reut de nouveau le baptme de
mains de Bossuet. Il ajouta sur les fonts le nom de Spiridion
 celui de Pierre, en mmoire de ce qu'il avait
t deux fois clair par l'esprit. Rsolu ds lors  consacrer
sa vie tout entire  l'adoration du nouveau Dieu
qui l'avait appel  lui et  l'approfondissement de sa
doctrine, il passa en Italie, et y fit btir,  l'aide de la
grande fortune que lui avait laisse un de ses oncles,
catholique comme lui, le couvent o nous sommes.
Fidle  l'esprit de la loi qui avait cr les communauts
religieuses, il y rassembla autour de lui les moines les
mieux fams par leur intelligence et leur vertu, pour se
livrer avec eux  la recherche de toutes les vrits, et
travailler  l'agrandissement et  la corroboration de la
foi par la science. Son entreprise parut d'abord russir.
Stimuls par son exemple, ses compagnons se livrrent
pendant quelques annes avec ardeur  l'tude,  la
prire et  la mditation. Ils s'taient placs sous la protection
de saint Benot, et avaient adopt les rgles de
son ordre. Quand le moment fut venu pour eux de se
donner un chef spirituel, ils portrent unanimement sur
Hbronius leur choix, qui fut ratifi par le pape. Le
nouveau Prieur, un instant heureux de la confiance des
frres qu'il s'tait choisis, se remit  ses travaux avec
plus d'ardeur et d'esprance que jamais. Mais son illusion
ne fut pas de longue dure. Il ne fut pas longtemps
 reconnatre qu'il s'tait cruellement tromp sur le
compte des hommes qu'il avait appels  partager son
entreprise. Comme il les avait pris parmi les plus pauvres
religieux de l'Italie, il n'eut pas de peine  en
obtenir du zle et du soin pendant les premires annes.
Accoutums qu'ils taient  une vie dure et active, ils
avaient facilement adopt le genre d'existence qu'il leur
avait donn, et s'taient conforms volontiers  ses dsirs.
Mais,  mesure qu'ils s'habiturent  l'opulence,
ils devinrent moins laborieux, et se laissrent peu  peu
aller aux dfauts et aux vices dont ils avaient vu autrefois
l'exemple chez leurs confrres plus riches, et dont
peut-tre ils avaient conserv en eux-mmes le germe.
La frugalit fit place  l'intemprance, l'activit  la
paresse, la chant  l'gosme; le jour n'eut plus de
prires, la nuit plus de veilles; la mdisance et la gourmandise
trnrent dans le couvent comme deux reines
impures; l'ignorance et la grossiret y pntrrent  leur
suite, et firent du temple destin aux vertus austres et
aux nobles travaux un rceptacle de honteux plaisirs et
de lches oisivets.

Hbronius, endormi dans sa confiance et perdu dans
ses profondes spculations, ne s'apercevait pas du ravage
que faisaient autour de lui les misrables instincts
de la matire. Quand il ouvrit les yeux, il tait dj
trop tard: n'ayant pas vu la transition par laquelle toutes
ces mes vulgaires taient alles du bien au mal; trop
loign d'elles par la grandeur de sa nature pour pouvoir
comprendre leurs faiblesses, il se prit pour elles
d'un immense ddain; et, au lieu de se baisser vers les
pcheurs avec indulgence et de chercher  les ramener 
leur vertu premire, il s'en dtourna avec dgot, et
dressa vers le ciel sa tte dsormais solitaire. Mais,
comme l'aigle bless qui monte au soleil avec le venin
d'un reptile dans l'aile, il ne put, dans la hauteur de
son isolement, se dbarrasser des rvoltantes images
qui avaient surpris ses yeux. L'ide de la corruption et
de la bassesse vint se mler  toutes ses mditations
thologiques, et s'attacher, comme une lpre honteuse,
 l'ide de la religion. Il ne put bientt plus sparer,
malgr sa puissance d'abstraction, le catholicisme des
catholiques. Cela l'amena, sans qu'il s'en apert,  le
considrer sous ses cts les plus faibles, comme il
l'avait jadis considr sous les plus forts, et  en
rechercher, malgr lui, les possibilits mauvaises. Avec
le gnie investigateur et la puissante facult d'analyse
dont il tait dou, il ne fut pas longtemps  les trouver;
mais, comme ces magiciens tmraires qui voquaient
des spectres et tremblaient  leur apparition, il s'pouvanta
lui-mme de ses dcouvertes. Il n'avait plus cette
fougue de la premire jeunesse qui le poussait toujours
en avant; et il se disait que, cette troisime religion une
fois dtruite, il n'en aurait plus aucune sous laquelle il
pt s'abriter. Il s'effora donc de raffermir sa foi, qui
commenait  chanceler, et pour cela il se mit  relire
les plus beaux crits des dfenseurs contemporains de
l'glise. Il revint naturellement  Bossuet; mais il tait
dj  un autre point de vue, et ce qui lui avait autrefois
paru concluant et sans rplique lui semblait maintenant
controversable ou niable en bien des points. Les
arguments du docteur catholique lui rappelrent les objections
des protestants; et la libert d'examen, qu'il
avait autrefois ddaigne, rentra victorieusement dans
son intelligence. Oblig de lutter individuellement contre
la doctrine infaillible, il cessa de nier l'autorit de la
raison individuelle. Bientt, mme, il en fit un usage
plus audacieux que tous ceux qui l'avaient proclame.
Il avait hsit au dbut; mais, une fois son lan pris, il
ne s'arrta plus. Il remonta de consquence en consquence
jusqu' la rvlation elle-mme, l'attaqua avec
la mme logique que le reste, et fora de redescendre
sur la terre cette religion qui voulait cacher sa tte dans
les cieux. Lorsqu'il eut livr  la foi cette bataille dcisive,
il continua presque forcment sa marche et poursuivit
sa victoire; victoire funeste, qui lui cota bien des
larmes et bien des insomnies. Aprs avoir dpouill de
sa divinit le pre du christianisme, il ne craignit pas
de demander compte  lui et  ses successeurs de
l'oeuvre humaine qu'ils avaient accomplie. Le compte fut
svre. Hbronius alla au fond de toutes les choses. Il
trouva beaucoup de mal ml  beaucoup de bien, et de
grandes erreurs  de grandes vrits. Le grand champ
catholique avait port autant d'ivraie, peut-tre, que
de pur froment. Dans la nature d'esprit d'Hbronius,
l'ide d'un Dieu pur esprit, tirant de lui-mme un monde
matriel et pouvant le faire rentrer en lui par un anantissement
pareil  sa cration, lui semblait tre le produit
d'une imagination malade, presse d'enfanter une
thologie quelconque; et voici ce qu'il se disait
souvent:--Organis comme il l'est, l'homme, qui ne doit pourtant
juger et croire que d'aprs ses perceptions, peut-il
concevoir qu'on fasse de rien quelque chose, et de quelque
chose rien? Et sur cette base, quel difice se trouve
bti? Que vient faire l'homme sur ce monde matriel
que le pur esprit a tir de lui-mme? Il a t tir et
form de la matire, puis plac dessus par le Dieu qui
connat l'avenir, pour tre soumis  des preuves que ce
Dieu dispose  son gr et dont il sait d'avance l'issue,
pour lutter, en un mot, contre un danger auquel il doit
ncessairement succomber, et expier ensuite une faute
qu'il n'a pu s'empcher de commettre.

Cette pense des hommes appels, sans leur consentement,
 une vie de prils et d'angoisses, suivie
pour la plupart de souffrances ternelles et invitables,
arrachait  l'me droite d'Hbronius des cris de douleur
et d'indignation.--Oui, s'criait-il, oui, chrtiens,
vous tes bien les descendants de ces Juifs implacables
qui, dans les villes conquises, massacraient jusqu'aux
enfants des femmes et aux petits des brebis; et votre
Dieu est le fils agrandi de ce Jhovah froce qui ne parlait
jamais  ses adorateurs que de colre et de vengeance!

Il renona donc sans retour au christianisme; mais,
comme il n'avait plus de religion nouvelle  embrasser
 la place, et que, devenu plus prudent et plus calme,
il ne voulait pas se faire inutilement accuser encore
d'inconstance et d'apostasie, il garda toutes les pratiques
extrieures de ce culte qu'il avait intrieurement
abjur. Mais ce n'tait pas assez d'avoir quitt l'erreur;
il aurait encore fallu trouver la vrit. Hbronius avait
beau tourner les yeux autour de lui, il ne voyait rien
qui y ressemblt. Alors commena pour lui une suite de
souffrances inconnues et terribles. Plac face  face avec
le doute, cet esprit sincre et religieux s'pouvanta de
son isolement, et se prit  suer l'eau et le sang, comme
le Christ sur la montagne,  la vue de son calice. Et
comme il n'avait d'autre but et d'autre dsir que la
vrit, que rien hors elle ne l'intressait ici-bas, il
vivait absorb dans ses douloureuses contemplations;
ses regards erraient sans cesse dans le vague qui l'entourait
comme un ocan sans bornes, et il voyait l'horizon
reculer sans cesse devant lui  mesure qu'il voulait le
saisir. Perdu dans cette immense incertitude, il se sentait
pris peu  peu de vertige, et se mettait  tourbillonner
sur lui-mme. Puis, fatigu de ses vaines recherches
et de ses tentatives sans esprance, il retombait
affaiss, morne et dsorganis, ne vivant plus que par
la sourde douleur qu'il ressentait sans la comprendre.

Pourtant il conservait encore assez de force pour ne
rien laisser voir au dehors de sa misre intrieure. On
souponnait bien,  la pleur de son front,  sa lente et
mlancolique dmarche,  quelques larmes furtives qui
glissaient de temps en temps sur ses joues amaigries,
que son me tait fortement travaille, mais on ne savait
par quoi. Le manteau de sa tristesse cachait  tous les
yeux le secret de sa blessure. Comme il n'avait confi 
personne la cause de son mal, personne n'aurait pu dire
s'il venait d'une incrdulit dsespre ou d'une foi trop
vive que rien sur la terre ne pouvait assouvir. Le doute,
 cet gard, n'tait mme gure possible. L'abb Spiridion
accomplissait avec une si irrprochable exactitude
toutes les pratiques extrieures du culte et tous ses devoirs
visibles de parfait catholique, qu'il ne laissait ni
prise  ses ennemis ni prtexte  une sensation plausible.
Tous les moines, dont sa rigide vertu contenait les vices
et dont ses austres labeurs condamnaient la lche paresse,
blesss  la fois dans leur gosme et dans leur
vanit, nourrissaient contre lui une haine implacable,
et cherchaient avidement les moyens de le perdre;
mais, ne trouvant pas dans sa conduite l'ombre d'une
faute, ils taient forcs de ronger leur frein en silence,
et se contentaient de le voir souffrir par lui-mme.
Hbronius connaissait le fond de leur pense, et, tout
en mprisant leur impuissance, s'indignait de leur mchancet.
Aussi, quand, par instants, il sortait de ses
proccupations intrieures pour jeter un regard sur la
vie relle, il leur faisait rudement porter le poids de
leur malice. Autant il tait doux avec les bons, autant
il tait dur avec les mauvais. Si toutes les faiblesses le
trouvaient compatissant, et toutes les souffrances sympathique,
tous les vices le trouvaient svre, et toutes
les impostures impitoyable. Il semblait mme trouver
quelque adoucissement  ses maux dans cet exercice
complet de la justice. Sa grande me s'exaltait encore
 l'ide de faire le bien. Il n'avait plus de rgle certaine
ni de loi absolue; mais une sorte de raison instinctive,
que rien ne pouvait anantir ni dtourner, le guidait
dans toutes ses actions et le conduisait au juste. Ce
fut probablement par ce ct qu'il se rattacha  la vie;
en sentant fermenter ces gnreux sentiments, il se dit
que l'tincelle sacre n'avait pas cess de brler en lui,
mais seulement de briller; et que Dieu veillait encore
dans son coeur, bien que cach  son intelligence par
des voiles impntrables. Que ce ft cette ide ou une
autre qui le ranimt, toujours est-il qu'on vit peu 
peu son front s'claircir, et ses yeux, ternis par les
larmes, reprendre leur ancien clat. Il se remit avec
plus d'ardeur que jamais aux travaux qu'il avait abandonns,
et commena  mener une vie plus retire encore
qu'auparavant. Ses ennemis se rjouirent d'abord, esprant
que c'tait la maladie qui le retenait dans la solitude;
mais leur erreur ne fut pas de longue dure.
L'abb, au lieu de s'affaiblir, reprenait chaque jour de
nouvelles forces, et semblait se retremper dans les fatigues
toujours plus grandes qu'il s'imposait.  quelque
heure de la nuit que l'on regardt  sa fentre, on tait
sr d'y voir de la lumire; et les curieux qui s'approchaient
de sa porte pour tcher de connatre l'emploi
qu'il faisait de son temps, entendaient presque toujours
dans sa cellule le bruit de feuillets qui se tournaient
rapidement, ou le cri d'une plume sur le papier, souvent
des pas mesurs et tranquilles, comme ceux d'un homme
qui mdite. Quelquefois mme des paroles inintelligibles
arrivaient aux oreilles des espions, et des cris confus
pleins de colre ou d'enthousiasme les clouaient d'tonnement
 leur place ou les faisaient fuir d'pouvante.
Les moines, qui n'avaient rien compris  l'abattement
de l'abb, ne comprirent rien  son exaltation. Ils se
mirent  chercher la cause de son bien-tre, le but de
ses travaux, et leurs sottes cervelles n'imaginrent rien
de mieux que la magie. La magie! comme si les grands
hommes pouvaient rapetisser leur intelligence immortelle
au mtier de sorcire, et consacrer toute leur vie  souffler
dans des fourneaux pour faire apparatre aux enfants
effrays des diables  queue de chien avec des pieds de
bouc! Mais la matire ignorante ne comprend rien  la
marche de l'esprit, et les hiboux ne connaissent pas les
chemins par o les aigles vont au soleil.

Cependant la monacaille n'osa pas dire tout haut
son opinion, et la calomnie erra honteusement dans
l'ombre autour du matre, sans oser l'attaquer en face.
Il trouva, dans la terreur qu'inspiraient  ses imbciles
ennemis des machinations imaginaires, une scurit qu'il
n'aurait pas trouve dans la vnration due  son gnie
et  sa vertu. Du mystre profond qui l'entourait, ils
s'attendaient  voir sortir quelque terrible prodige,
comme d'un sombre nuage des feux dvorants. C'est
ainsi qu'il fut donn  Hbronius d'arriver tranquille 
son heure dernire. Quand il la vit approcher, il fit venir
Fulgence, pour qui il nourrissait une paternelle affection.
Il lui dit qu'il l'avait distingu de tous ses autres
compagnons,  cause de la sincrit de son coeur et de
son ardent amour du beau et du vrai, qu'il l'avait depuis
longtemps choisi pour tre son hritier spirituel, et que
l'instant tait venu de lui rvler sa pense. Alors il lui
raconta l'histoire intime de sa vie. Arriv  la dernire
priode, il s'arrta un instant, comme pour mditer,
avant de prononcer les paroles suprmes et dfinitives;
puis il reprit de la sorte:

--Mon cher enfant, je t'ai initi  toutes les luttes, 
tous les doutes,  toutes les croyances de ma vie. Je t'ai
dit tout ce que j'avais trouv de bon et de mauvais, de
vrai et de faux dans toutes les religions que j'ai traverses.
Je t'en laisse le juge, et remets  ta conscience le
soin de dcider. Si tu penses que j'aie tort, et que le
catholicisme, o tu as vcu depuis ton enfance, satisfasse
 la fois ton esprit et ton coeur, ne te laisse pas entraner
par mon exemple, et garde ta croyance. On doit rester
l o l'on est bien. Pour aller d'une foi  une autre il faut
traverser des abmes, et je sais trop combien la route est
pnible pour t'y pousser malgr toi. La sagesse mesure
aux plantes le terrain et le vent:  la rose elle donne la
plaine et la brise, au cdre la montagne et l'ouragan. Il
est des esprits hardis et curieux qui veulent et cherchent
avant tout la vrit; il en est d'autres, plus timides et
plus modestes, qui ne demandent que du repos. Si tu
me ressemblais, si le premier besoin de ta nature tait
de savoir, je t'ouvrirais sans hsiter ma pense tout entire.
Je te ferais boire  la coupe de vrit que j'ai
remplie de mes larmes, au risque de t'enivrer. Mais il
n'en est pas ainsi, hlas! Tu es fait pour aimer bien
plus que pour savoir, et ton coeur est plus fort que ton
esprit. Tu es attach au catholicisme, je le crois du
moins, par des liens de sentiment que tu ne pourrais
briser sans douleur; et, si tu le faisais, cette vrit,
pour laquelle tu aurais immol toutes tes sympathies,
ne te paierait pas de tes sacrifices. Au lieu de t'exalter,
elle t'accablerait peut-tre. C'est une nourriture trop
forte pour les poitrines dlicates, et qui touffe quand
elle ne vivifie pas. Je ne veux donc pas te rvler cette
doctrine qui fait le triomphe de ma vie et la consolation
de mon heure dernire, parce qu'elle ferait peut-tre
ton deuil et ton dsespoir. Que sait-on des mes? Pourtant,
 cause mme de ton amour, il est possible que
le culte du beau te mne au besoin du vrai, et l'heure
peut sonner o ton esprit sincre aura soif et faim de
l'absolu. Je ne veux pas alors que tu cries en vain vers
le ciel, et que tu rpandes sur une ignorance incurable
des larmes inexauces. Je laisse aprs moi une essence
de moi, la meilleure partie de mon intelligence, quelques
pages, fruit de toute ma vie de mditations et de travaux.
De toutes les oeuvres qu'ont enfantes mes longues
veilles, c'est la seule que je n'aie pas livre aux flammes,
parce que c'tait la seule complte. L je suis tout entier;
l est la vrit. Or le sage a dit de ne pas enfouir les
trsors au fond des puits. Il faut donc que cet crit chappe
 la brutale stupidit de ces moines. Mais comme il ne
doit passer qu'en des mains dignes de le toucher et ne
s'ouvrir qu' des yeux capables de le comprendre, j'y
veux mettre une condition qui sera en mme temps une
preuve. Je veux l'emporter dans la tombe, afin que
celui de vous qui voudra un jour le lire ait assez de courage
pour braver de vaines terreurs en l'arrachant  la
poussire du spulcre. Ainsi, coute ma dernire volont:
Ds que j'aurai ferm les yeux, place cet crit sur ma
poitrine. Je l'ai enferm moi-mme dans un tui de parchemin,
dont la prparation particulire pourrait le garantir
de la corruption durant plusieurs sicles. Ne laisse
personne toucher  mon cadavre; c'est l un triste soin
qu'on ne se dispute gure et qu'on te laissera volontiers.
Roule toi-mme le linceul autour de mes membres extnus,
et veille sur ma dpouille d'un oeil jaloux, jusqu'
ce que je sois descendu dans le sein de la terre avec mon
trsor; car le temps n'est pas venu o tu pourrais toi-mme
en profiter. Tu n'en adopterais l'esprit que sur la
foi de ma parole, et cette foi ne suffirait pas  l'preuve
d'une lutte chaque jour renouvele contre toi par le catholicisme.
Comme chaque gnration de l'humanit,
chaque homme a ses besoins intellectuels, dont la limite
marque celle de ses investigations et de ses conqutes.
Pour lire avec fruit ces lignes que je confie au silence de
la tombe, il faudra que ton esprit soit arriv, comme le
mien,  la ncessit d'une transformation complte. Alors
seulement tu dpouilleras sans crainte et sans regret le
vieux vtement, et tu revtiras le nouveau avec la certitude
d'une bonne conscience. Quand ce jour luira pour
toi, brise sans inquitude la pierre et le mtal, ouvre
mon cercueil et plonge dans mes entrailles dessches
une main ferme et pieuse. Ah! quand viendra cette
heure, il me semble que mon coeur teint tressaillera
comme l'herbe glace au retour d'un soleil de printemps,
et que du sein de ses transformations infinies mon esprit
entrera en commerce immdiat avec le tien: car l'Esprit
vit  jamais, il est l'ternel producteur et l'ternel aliment
de l'esprit; il nourrit ce qu'il engendre, et, comme
chaque destruction alimente une production nouvelle
dans l'ordre matriel, de mme chaque souffle intellectuel
entretient, par une invisible communion, le souffle
veill par lui dans un sanctuaire nouveau de l'intelligence.

Ce discours n'veilla pas dans le sein de Fulgence
une ardeur plus grande que son matre ne l'avait pressenti;
Spiridion l'avait bien jug en lui disant que
l'heure de la connaissance n'tait pas sonne pour lui.
Sans doute, des esprits plus hardis et des cerveaux plus
vastes que celui de Fulgence eussent pu tre institus
dpositaires du secret de l'abb;  cette poque il s'en
trouvait encore dans le clotre. Mais, sans doute aussi,
ces caractres ne lui offraient point une garantie suffisante
de sincrit et de dsintressement; il devait
craindre que son trsor ne devint un moyen de puissance
temporelle ou de gloire mondaine dans les mains
des ambitieux, peut-tre une source d'impit, une
cause d'athisme, sous l'interprtation d'une me aride
et d'une intelligence prive d'amour. Il savait que Fulgence
tait, comme dit l'criture, _un or trs-pur_, et
que si, le courage lui manquant, il venait  ne point
profiter du legs sacr, du moins il n'en ferait jamais un
usage funeste. Quand il vit avec quelle humble rsignation
ce disciple bien-aim avait cout ses confidences, il
s'applaudit de l'avoir laiss  son libre arbitre, et lui
fit jurer seulement qu'il en mourrait point sans avoir
fait passer le legs en des mains dignes de le possder,
Fulgence le jura.

--Mais,  mon matre! s'cria-t-il,  quoi connatrai-je
ces mains pures? et si nul ne m'inspire assez de confiance
pour que je lui transmette votre hritage, du sein
de la tombe votre voix ne montera-t-elle pas vers moi
pour tancer mon aveuglement ou ma timidit? Pourrai-je,
quand la lumire sera teinte, me diriger seul dans
les tnbres?

--Aucune lumire ne s'teint, rpondit l'abb, et les
tnbres de l'entendement sont, pour un esprit gnreux
et sincre, des voiles faciles  dchirer. Rien ne se perd;
la forme elle-mme ne meurt pas; et, ma figure restant
grave dans le plus intime sanctuaire de ta mmoire,
qui pourra dire que ma figure a disparu de ce monde et
que les vers ont dtruit mon image? La mort rompra-t-elle
les liens de notre amiti, et ce qui est conserv
dans le coeur d'un ami a-t-il cess d'tre! L'me a-t-elle
besoin des yeux du corps pour contempler ce qu'elle
aime, et n'est-elle pas un miroir d'o rien ne s'efface?
Va, la mer cessera de reflter l'azur des cieux avant que
l'image d'un tre aim retombe dans le nant; et l'artiste
qui fixe une ressemblance sur la toile ou sur le marbre
ne donne-t-il pas, lui aussi, une sorte d'immortalit  la
matire?

Tels taient les derniers entretiens de Spiridion avec
son ami. Mais ici commence pour ce dernier une srie
de faits personnels sur lesquels j'appelle toute ton attention;
les voici tels qu'ils m'ont t transmis maintes fois
par lui avec la plus scrupuleuse exactitude.

Fulgence ne pouvait s'habituer  l'ide de voir mourir
son ami et son matre. En vain les mdecins lui disaient
qui l'abb avait peu de jours  vivre, sa maladie
ayant dpasse dj le terme o cessent les esprances et
o s'arrtent les ressources de l'art; il ne concevait pas
que cet homme, encore si vigoureux d'esprit et de caractre,
ft  la veille de sa destruction. Jamais il ne
l'avait vu plus clair et plus loquent dans ses paroles,
plus subtil dans ses aperus et plus large dans ses vues.

Au seuil d'une autre vie, il avait encore de l'nergie et
de l'activit pour s'occuper des dtails de la vie qu'il
allait quitter. Plein de sollicitude pour ses frres, il
donnait  chacun l'instruction qui lui convenait: aux
mauvais, la prdication ardente; aux bons, l'encouragement
paternel. Il tait plus inquiet et plus touch de
la douleur de Fulgence que de ses propres souffrances
physiques, et sa tendresse pour ce jeune homme lui
faisait oublier ce qu'a de solennel et de terrible le pas
qu'il allait franchir.

Ici le pre Alexis s'interrompit en voyant mes yeux
se remplir de larmes, et ma tte se pencha sur sa main
glace,  la pense d'un rapprochement si intime entre
la situation qu'il me dcrivait et celle o nous nous
trouvions l'un et l'autre. Il me comprit, serra ma main
avec force et continua.

Spiridion, voyant que cette me tendre et passionne
dans ses attachements allait se briser avec le fil de sa
vie, essayait de lui adoucir l'horreur dont le catholicisme
environne l'ide de la mort; il lui peignait sous des couleurs
sereines et consolantes ce passage d'une existence
phmre  une existence sans fin.

--Je ne vous plains pas de mourir, lui rpondait Fulgence;
je me plains parce que vous me quittez. Je ne
suis pas inquiet de votre avenir, je sais que vous allez
passer de mes bras dans ceux d'un Dieu qui vous aime;
mais moi je vais gmir sur une terre aride et traner une
existence dlaisse parmi des tres qui ne vous remplaceront
jamais pour moi!

-- mon enfant! ne parle pas ainsi, rpondit l'abb;
il y a une providence pour les hommes bons, pour les
coeurs aimants. Si elle te retire un ami dont la mission
auprs de toi est remplie, elle donnera en rcompense 
ta vieillesse un ami fidle, un fils dvou, un disciple
confiant, qui entourera tes derniers jours des consolations
que tu me procures aujourd'hui.

--Nul ne pourra m'aimer comme je vous aime, reprenait
Fulgence, car jamais je ne serai digne d'un
amour semblable  celui que vous m'inspirez; et quand
mme cela devrait arriver, je suis si jeune encore!
Imaginez ce que j'aurai  souffrir, priv de guide et
d'appui, durant les annes de ma vie o vos conseils et
votre protection m'eussent t le plus ncessaires!

--Ecoute, lui dit un jour l'abb, je veux te dire une
pense qui a travers plusieurs fois mon esprit sans s'y
arrter. Nul n'est plus ennemi que moi, tu le sais, des
grossires jongleries dont les moines se servent pour
terrifier leurs adeptes; je ne suis pas davantage partisan
des extases que d'ignorants visionnaires ou de vils imposteurs
ont fait servir  leur fortune ou  la satisfaction
de leur misrable vanit; mais je crois aux apparitions
et aux songes qui ont jet quelquefois une salutaire terreur
ou apport une vivifiante esprance  des esprits
sincres et pieusement enthousiastes. Les miracles ne
me paraissent pas inadmissibles  la raison la plus froide
et la plus claire. Parmi les choses surnaturelles qui,
loin de causer de la rpugnance  mon esprit, lui sont
un doux rve et une vague croyance, j'accepterais
comme possibles les communications directes de nos sens
avec ce qui reste en nous et autour de nous des morts
que nous avons chris. Sans croire que les cadavres
puissent briser la pierre du spulcre et reprendre pour
quelques instants les fonctions de la vie, je m'imagine
quelquefois que les lments de notre tre ne se divisent
pas subitement, et qu'avant leur diffusion un reflet
de nous-mmes se projette autour de nous, comme le
spectre solaire frappe encore nos regards de tout son
clat plusieurs minutes aprs que l'astre s'est abaiss
derrire notre horizon. S'il faut t'avouer tout ce qui se
passe en moi  cet gard, je te confesserai qu'il tait
une tradition dans ma famille que je n'ai jamais eu la
force de rejeter comme une fable. On disait que la vie
tait dans le sang de mes anctres  un tel degr d'intensit
que leur me prouvait, au moment de quitter
le corps, l'effort d'une crise trange, inconnue. Ils
voyaient alors leur propre image se dtacher d'eux, et
leur apparatre quelquefois double et triple. Ma mre assurait
qu' l'heure suprme o mon pre rendit l'esprit,
il prtendait voir de chaque ct de son lit un spectre
tout semblable  lui, revtu de l'habit qu'il portait les
jours de fte pour aller  la synagogue dont il tait rabbin.
Il et t si facile  la raison hautaine de repousser
cette lgende que je ne m'en suis jamais donn la peine.
Elle plaisait  mon imagination, et j'eusse t afflig de
la condamner au nant des erreurs _juges_. Ces discours
te causent quelque surprise, je le vois. Tu m'as vu repousser
si durement les tentatives de nos visionnaires
et railler d'une manire si impitoyable leurs hallucinations,
que tu penses peut-tre qu'en cet instant mon
cerveau s'affaiblit. Je sens, au contraire, que les voiles
se dgagent, et il me semble que jamais je n'ai pntr
avec plus de lucidit dans les perceptions inconnues
d'un nouvel ordre d'ides.  l'heure d'abdiquer l'exercice
de la raison superbe, l'homme sincre, sentant
qu'il n'a plus besoin de se dfendre des terreurs de la
mort, jette son bouclier et contemple d'un oeil calme le
champ de bataille qu'il abandonne. Alors il peut voir
que, de mme que l'ignorance et l'imposture, la raison
et la science ont leurs prjugs, leurs aveuglements,
leurs ngations tmraires, leurs troites obstinations.
Que dis-je? il voit que la raison et la science humaines
ne sont que des aperus provisoires, des horizons nouvellement
dcouverts, au del desquels s'ouvrent des
horizons infinis, inconnus encore, et qu'il juge insaisissables,
parce que la courte dure de sa vie et la faible
mesure de ses forces ne lui permettent pas de pousser
plus loin son voyage. Il voit,  vrai dire, que la raison
et la science ne sont que la supriorit d'un sicle relativement
 un autre, et il se dit en tremblant que les
erreurs qui le font sourire en son temps ont t le dernier
mot de la sagesse humaine pour ses devanciers. Il
peut se dire que ses descendants riront galement de sa
science, et que les travaux de toute sa vie, aprs avoir
port leurs fruits pendant une saison, seront ncessairement
rejets comme le vieux tronc d'un arbre qu'on
recpe. Qu'il s'humilie donc alors, et qu'il contemple
avec un calme philosophique cette suite de gnrations
qui l'ont prcd et cette suite de gnrations qui le
suivront; et qu'il sourie en voyant le point intermdiaire
o il a vgt, atome obscur, imperceptible anneau
de la chane infinie! Qu'il dise: J'ai t plus loin
que mes anctres, j'ai grossi ou pur le trsor qu'ils
avaient conquis. Mais qu'il ne dise pas: Ce que je n'ai pas
fait est impossible  faire, ce que je n'ai pas compris est
un mystre incomprhensible, et jamais l'homme ne
surmontera les obstacles qui m'ont arrt. Car cela serait
un blasphme, et ce serait pour de tels arrts qu'il faudrait
rallumer les bchers o l'inquisition jette les crits
des novateurs.

Ce jour-l, Spiridion mit sa tte dans ses mains, et
ne s'expliqua pas davantage. Le lendemain, il reprit un
entretien qui semblait lui plaire et le distraire de ses
souffrances.

--Fulgence! dit-il, que peut signifier ce mot, _pass_?
et quelle action veut marquer ce verbe, _n'tre plus_?
Ne sont-ce pas l des ides cres par l'erreur de nos sens
et l'impuissance de notre raison? Ce qui a t peut-il
cesser d'tre, et ce qui est peut-il n'avoir pas t de
tout temps?

--Est-ce  dire, matre, lui rpliqua le simple Fulgence,
que vous ne mourrez point, ou que je vous
verrai encore aprs que vous ne serez plus?

--Je ne serai plus et je serai encore, rpondit le
matre. Si tu ne cesses pas de m'aimer, tu me verras,
tu me sentiras, tu m'entendras partout. Ma forme sera
devant tes yeux, parce qu'elle restera grave dans ton
esprit; ma voix vibrera  ton oreille, parce qu'elle restera
dans la mmoire de ton coeur: mon esprit se rvlera
encore  ton esprit, parce que ton me me comprend
et me possde. Et peut-tre, ajouta-t-il avec une
sorte d'enthousiasme et comme frapp d'une ide nouvelle,
peut-tre te dirai-je, aprs ma mort, ce que mon
ignorance et la tienne nous ont empchs de dcouvrir
ensemble et de nous communiquer l'un  l'autre. Peut-tre
la pense fcondera-t-elle la mienne; peut-tre la
semence laisse par moi dans ton me fructifiera-t-elle,
chauffe par ton souffle. Prie, prie! et ne pleure pas.
Rappelle-toi que le jeune prophte Elise demanda pour
toute grce au Seigneur qu'il mit sur lui une double
part de l'esprit du prophte Elie, son matre. Nous
sommes tous prophtes aujourd'hui, mon enfant. Nous
cherchons tous la parole de vie et l'esprit de vrit.

Le dernier jour, l'abb reut les sacrements avec
tout le calme et toute la dignit d'un homme qui accomplit
un acte extrieur et qui l'accepte comme un
symbole respectable. Il reut tous les adieux de ses
frres, leur donna sa dernire bndiction, et, se tournant
vers Fulgence, il lui dit tout bas au moment o
celui-ci, le voyant si fort et si tranquille, esprait presque
qu'une crise favorable s'oprait et que son ami allait lui
tre rendu:

Fais-les sortir, Fulgence; je veux tre seul avec toi.
Hte-toi, je vais mourir.

Fulgence, constern, obit; et quand il fut seul avec
l'abb, il lui demanda, en tremblant et on pleurant,
d'o lui venait, dans un moment o il semblait si calme,
la pense que sa vie allait finir si vite.

Je me sens extraordinairement bien, en effet, rpondit
Spiridion, et, si je m'en rapportais au bien-tre
que j'prouve dans mon corps et dans mon me, je
croirais volontiers que je ne fus jamais plus fort et
mieux portant. Mais il est certain que je vais mourir;
car j'ai vu tout  l'heure mon spectre qui me montrait
le sablier, et qui me faisait signe de renvoyer tous ces
tmoins inutiles ou malveillants. Dis-moi o en est le
sable.

-- mon matre! plus d' moiti coul dans le
rceptacle.

--C'est bien, mon enfant... Donne-moi l'crit...
place-le sur ma poitrine, et mets tout de suite le linceul
autour de mes reins.

Fulgence obit, le front baign d'une sueur froide.
L'abb lui prit les mains, et lui dit encore:

Je ne m'en vais pas... Tous les lments de mon tre
retournent  _Dieu_, et une partie de moi passe en toi.

Puis il ferma les yeux et se recueillit. Au bout d'une
demi-heure, il les ouvrit, et dit:

Cet instant est ineffable; je ne fus jamais plus heureux...
Fulgence, reste-t-il du sable?

Fulgence tourna ses yeux humides vers le sablier.
Il ne restait plus que quelques grains dans le rcipient.
Emport par un mouvement de douleur inexprimable,
il serra convulsivement les deux mains de son matre,
qui taient enlaces aux siennes, et qu'il sentait se refroidir
rapidement. L'abb lui rendit son treinte avec
force, et sourit en lui disant: _Voici l'heure!_

En cet instant, Fulgence sentit une main pleine de
chaleur se poser sur sa tte. Il se retourna brusquement,
et vit debout derrire lui un homme en tout
semblable  l'abb, qui le regardait d'un air grave et
paternel. Il reporta ses regards sur le mourant; ses
mains s'taient tendues, ses yeux taient ferms. Il
avait cess de vivre de la vie des hommes.

Fulgence n'osa se retourner. Partag entre la terreur
et le dsespoir, il colla son visage au bord du lit,
et perdit connaissance pendant quelques instants. Mais
bientt, se rappelant le devoir qu'il avait  remplir, il
reprit courage, et acheva d'ensevelir son matre bien-aim
dans le linceul. Il arrangea le manuscrit avec le
plus grand soin, mit le crucifix dessus, suivant l'usage,
et croisa les bras du cadavre sur la poitrine.  peine y
furent-ils placs, qu'ils se roidirent comme l'acier, et il
sembla  Fulgence que nul pouvoir humain n'et pu
arracher le livre  ce corps priv de vie.

Il ne le quitta pas une seule minute, et le porta
lui-mme, avec trois autres novices, dans l'glise. L,
il se prosterna auprs de son catafalque, et y resta sans
prendre aucun aliment ni goter aucun sommeil, jusqu'
ce qu'il et de ses mains soud le cercueil et qu'il
et vu de ses yeux sceller la pierre du caveau. Quand ce
fui fait, il se prosterna sur cette dalle, et l'arrosa de
larmes amres. Alors il entendit une voix qui lui dit 
l'oreille: T'ai-je donc quitt? Il n'osa pas regarder
auprs de lui. Il ferma les yeux pour ne rien voir. Mais
la voix qu'il avait entendue tait bien celle de son ami.
Les chants funbres rsonnaient encore sous la vote
du temple, et le cortge des moines dfilait lentement.

L, poursuivit Alexis aprs s'tre un peu repos,
cessent pour moi les intimes rvlations de Fulgence.
Lorsqu'il me raconta ces choses, il crut devoir ne me
rien cacher de la vie et de la mort de son matre; mais,
soit scrupule de chrtien, soit une sorte de confusion et
de repentir envers la mmoire de Spiridion, il ne voulut
point me raconter ce qui s'tait pass depuis entre lui et
l'ombre assidue  le visiter. J'ai la certitude intime qu'il
eut de nombreuses apparitions dans les premiers temps;
mais la crainte qu'elles lui causaient et les efforts qu'il
faisait pour s'y soustraire les rendirent de plus en plus
rares et confuses. Fulgence tait un caractre flottant,
une conscience timore. Quand il eut perdu son matre,
le charme de sa prsence continuelle n'agissant plus sur
lui, il fut effray de tout ce qu'il avait entendu, et peut-tre
de ce qu'il avait fait en inhumant le livre. Personne
mieux que lui ne savait combien l'accusation de magie
tait indigne de la haute sagesse et de la puissante raison
de l'abb. Nanmoins,  force d'entendre dire, aprs la
mort de celui-ci, qu'il s'tait adonn  cet art dtestable
et qu'il avait eu commerce avec les dmons, Fulgence,
pouvant des choses surnaturelles qu'il avait vues, et de
celles qui, sans doute, se passaient encore en lui,
chercha dans l'observance scrupuleuse de ses devoirs de
chrtien un refuge contre la lumire qui blouissait sa
faible vue. Ce qu'il faut admirer dans cet homme gnreux
et droit, c'est qu'il trouva dans son coeur la force
qui manquait  son esprit, et qu'il ne trahit jamais,
mme au sein des investigations menaantes ou perfides
du confessionnal, aucun des secrets de son matre.
L'existence du manuscrit demeura ignore, et,  l'heure
de sa mort, il excuta fidlement la volont suprme de
Spiridion en me confiant ce que je viens de te confier.

Spiridion avait rig en statut particulier de notre
abbaye, que tout religieux atteint d'une maladie grave,
serait en droit de rclamer, outre les soins de l'infirmier
ordinaire, ceux d'un novice ou d'un religieux  son
choix. L'abb avait institu ce rglement peu de jours
avant sa mort, en reconnaissance des consolations dont
Fulgence entourait son agonie, afin que ce mme Fulgence
et les autres religieux eussent, dans leur dernire
preuve, ces secours et ces consolations de l'amiti, que
rien ne peut remplacer. Fulgence tant donc tomb en
paralysie, je fus mand auprs de lui. Le choix qu'il
faisait de moi en cette occurrence eut lieu de me surprendre;
car je le connaissais  peine, et il n'avait jamais
sembl me distinguer, tandis qu'il tait sans cesse entour
de fervents disciples et d'amis empresss. Objet
des perscutions et des mfiances de l'ordre durant les
annes qui suivirent la mort de l'abb, il avait fini par
faire sa paix  force de douceur et de bont. De guerre
lasse, on avait cess de lui demander compte des crits
hrtiques qu'on souponnait tre sortis de la plume
d'Hbronius, et on se persuadait qu'il les avait brls.
Les conjectures sur le grand oeuvre taient passes de
mode depuis que l'esprit du XVIII<sup>e</sup> sicle s'tait infiltr
dans nos murs. Nous avions au moins dix bons pres
philosophes qui lisaient Voltaire et Rousseau en cachette,
et qui poussaient l'_esprit fort_ jusqu' rompre le jene
et soupirer aprs le mariage. Il n'y avait plus que le
portier du couvent, vieillard de quatre-vingts ans, contemporain
du pre Fulgence, qui mlt les superstitions
du pass  l'orgueil du prsent. Il parlait du vieux temps
avec admiration, de l'abb Spiridion avec un sourire
mystrieux, et de Fulgence lui-mme avec une sorte de
mpris, comme d'un ignorant et d'un paresseux qui et
pu faire part de son secret et enrichir le couvent, mais
qui avait peur du diable et faisait niaisement son salut.
Cependant il y avait encore de mon temps plusieurs jeunes
cerveaux que la vie et la mort d'Hbronius tourmentaient
comme un problme. J'tais de ce nombre;
mais je dois dire que, si le sort de cette grande me
dans l'autre vie m'inspirait quelque inquitude, je ne
partageais aucune des imbciles terreurs de ceux qui
n'osaient prier pour elle, de peur de la voir apparatre.
Une superstition, qui durera tant qu'il y aura des couvents,
condamnait son spectre  errer sur la terre jusqu'
ce que les portes du purgatoire tombassent tout 
fait devant son repentir ou devant les supplications des
hommes. Mais, comme, selon les moines, il est de la
nature des spectres de s'acharner aprs les vivants qui
veulent bien s'occuper d'eux, pour en obtenir toujours
plus de messes et de prires, chacun se gardait bien de
prononcer son nom dans les commmorations particulires.

Pour moi, j'avais souvent rflchi aux choses
tranges qu'on racontait au noviciat sur les anciennes
apparitions de l'abb Spiridion. Aucun novice de mon
temps ne pouvait affirmer avoir vu ou entendu l'_Esprit_;
mais certaines traditions s'taient perptues dans cette
cole avec les commentaires de l'ignorance et de la peur,
lments ordinaires de l'ducation monacale. Les anciens,
qui se piquaient d'tre clairs, riaient de ces
traditions, sans avouer qu'ils les avaient accrdites
eux-mmes dans leur jeunesse. Pour moi, je les coutais
avec avidit, mon imagination se plaisant  la
posie de ces rcits merveilleux, et ma raison ne cherchant
point  les commenter. J'aimais surtout une certaine
histoire que je veux te rapporter.

Pendant les dernires annes de l'abb Spiridion, il
avait pris l'habitude de marcher  grands pas dans la
longue salle du chapitre depuis midi jusqu' une heure.
C'tait l toute la rcration qu'il se permettait, et encore
la consacrait-il aux penses les plus graves et les
plus sombres; car, si on venait l'interrompre au milieu
de sa promenade, il se livrait  de violents accs de
colre. Aussi les novices qui avaient quelque grce 
lui demander se tenaient-ils dans la galerie du clotre
contigu  celle du chapitre, et l ils attendaient, tout
tremblants, que le coup d'une heure sonnt; l'abb,
scrupuleusement rgulier dans la distribution de sa
journe, n'accordait jamais une minute de plus ni de
moins  sa promenade. Quelques jours aprs sa mort,
l'abb Dodatus, son successeur, tant entr un peu
aprs midi dans la salle du chapitre, en sortit, au bout
de quelques instants, ple comme la mort, et tomba
vanoui dans les bras de plusieurs frres qui se trouvaient
dans la galerie. Jamais il ne voulut dire la cause
de sa terreur ni raconter ce qu'il avait vu dans la salle.
Aucun religieux n'osa plus y pntrer  cette heure-l,
et la peur s'empara de tous les novices au point qu'on
passait la nuit en prires dans les dortoirs, et que plusieurs
de ces jeunes gens tombrent malades. Cependant
la curiosit tant plus forte encore que la frayeur, il y en
eut quelques-uns d'assez hardis pour se tenir dans la
galerie  l'heure fatale. Cette galerie est, tu le sais, plus
basse de quelques pieds que le sol de la salle du chapitre,
Les cinq grandes fentres en ogive de la salle
donnent donc sur la galerie, et  cette poque elles
taient, comme aujourd'hui, garnies de grands rideaux
de serge rouge constamment baisss sur cette face du
btiment. Quels furent la surprise et l'effroi de ces novices
lorsqu'ils virent passer sur les rideaux la grande
ombre de l'abb Spiridion, bien reconnaissable  la silhouette
de sa belle chevelure! En mme temps qu'on
voyait passer et repasser cette ombre, on entendait le
bruit gal et rapide de ses pas. Tout le couvent voulut
tre tmoin de ce prodige, et les esprits forts, car ds
ce temps-l il y en avait quelques-uns, prtendaient que
c'tait Fulgence ou quelque autre des anciens favoris de
l'abb qui se promenait de la sorte. Mais l'tonnement
des incrdules fut grand lorsqu'ils purent s'assurer que
toute la communaut, sans en excepter un seul religieux,
novice ou serviteur, tait rassemble sur la galerie,
tandis que l'ombre marchait toujours et que le plancher
de la salle craquait sous ses pieds comme  l'ordinaire.

[Illustration]

Cela dura plus d'un an.  force de messes et de
prires, on satisfit, dit-on, cette me en peine, et le
premier anniversaire de la mort d'Hbronius vit cesser
le prodige. Cependant une autre anne s'coula encore
sans que personne ost entrer dans la salle  l'heure
maudite. Comme on donne  chaque chose un nom de
convention dans les couvents, on avait nomm cette
heure le _Miserere_, parce que, pendant l'anne qu'avait
dur la promenade du revenant, plusieurs novices, dsigns
 tour de rle par les suprieurs, avaient t tenus
d'aller rciter le _Miserere_ dans la galerie. Quand cette
apparition eut cess et qu'on se fut familiaris de nouveau
avec les lieux hants par l'esprit, on disait qu'
l'heure de midi, au moment o le soleil passait sur la
figure du portrait d'Hbronius, on voyait ses yeux s'animer
et paratre en tout semblables  des yeux humains.

Cette lgende ne m'avait jamais trouv railleur et
superbe. Je prenais un singulier plaisir  l'entendre raconter;
et longtemps avant l'poque o je connus intimement
Fulgence, je m'tais intress  ce savant abb,
dont l'me agite n'avait peut-tre pu encore entrer dans
le repos cleste, faute d'avoir trouv des amis assez
courageux ou des chrtiens assez fervents pour demander
et obtenir sa grce. Dans toute la navet de ma foi, je
m'tais pos comme l'avocat de Spiridion auprs du tribunal
de Dieu, et tous les soirs, avant de m'endormir,
je rcitais avec onction un _De profondis_ pour lui. Bien
qu'il ft mort une quarantaine d'annes avant ma naissance,
soit que j'aimasse la grandeur de ce caractre
dont on rapportait mille traits remarquables, soit qu'il
y et en moi quelque chose comme une prdestination 
devenir son hritier, je me sentais mu d'une vive sympathie
et d'une sorte de tendresse pieuse en songeant 
lui. J'avais horreur de l'hrsie, et je le plaignais si vivement
d'avoir donn dans cette erreur que je ne pouvais
souffrir qu'on parlt devant moi de ses dernires annes.

[Illustration]

Nanmoins la prudence me dfendait d'avouer cette
sympathie. L'inquisition exerce sans cesse par les suprieurs
et incrimin la puret de mes sentiments. Le
choix que Fulgence fit de moi pour son ami et son consolateur
eut lieu de me surprendre autant qu'il surprit
les autres. Quelques-uns en furent blesss, mais personne
ne songea  m'en faire un crime; car je ne l'avais
pas cherch, et on n'en conut point de mfiance.
J'tais alors aussi fervent catholique qu'il est possible
de l'tre, et mme ma dvotion avait un caractre d'orthodoxie
farouche qui m'assurait, sinon la bienveillance,
du moins la considration des suprieurs. Il y avait dj
quatre ans que j'avais fait profession, et cette _ferveur
de novice_, qui est devenue un terme proverbial, ne
s'tait pas encore dmentie. J'aimais la religion catholique
avec une sorte de transport; elle me semblait une
arche sainte  l'abri de laquelle je pourrais dormir toute
ma vie en sret contre les flots et les orages de mes
passions; car je sentais fermenter en moi une force capable
de briser comme le verre tous les raisonnements
de la sagesse; et les ides que renferme ce mot, _mystre_,
taient les seuls qui pussent m'enchaner, parce qu'elles
seules pouvaient gouverner ou du moins endormir mon
imagination. Je me plaisais  exalter la puissance de
cette rvlation divine qui coupe court  toutes les controverses
et promet, en revanche de la soumission de
l'esprit, les ternelles joies de l'me. Combien je la
trouvais prfrable  ces philosophies profanes qui cherchent
vainement le bonheur dans un monde phmre,
et qui ne peuvent, aprs avoir lch la bride aux instincts
de la matire, reprendre le moindre empire durable sur
eux par le raisonnement! J'tais charg de presque toutes
les instructions scolastiques, et je professais la thologie
en aptre exalt, faisant servir tout l'esprit de discussion
et d'examen qui taient en moi  dmontrer l'excellence
d'une foi qui proscrivait l'un et l'autre.

Je semblais donc l'homme le moins propre  recevoir
les confidences de l'ami d'Hbronius. Mais un seul acte
de ma vie avait rvl nagure au vieux Fulgence quel
fonds on pouvait faire sur la fermet de mon caractre. Un
novice m'avait confi une faute que je l'avais engag 
confesser. Il ne l'avait pas fait, et la faute ayant t dcouverte
ainsi que la confidence que j'avais reue, on
taxait presque mon silence de complicit. On voulait
pour m'absoudre que je fisse de plus amples rvlations,
et que je compltasse, par la dlation, l'accusation porte
contre ce jeune homme. J'aimai mieux me laisser charger
que de le charger lui-mme. Il confessa toute la vrit,
et je fus disculp. Mais on me fit un grand crime de ma
rsistance, et le Prieur m'adressa des reproches publics
dans les termes les plus blessants pour l'orgueil irritable
qui couvait dans mon sein. Il m'imposa une rude pnitence;
puis, voyant la surprise et la consternation que
cet arrt svre rpandait sur le visage des novices tremblants
autour de moi, il ajouta:

--Nous avons regret  punir avec la rigueur de la
justice un homme aussi rgulier dans ses moeurs et aussi
attach  ses devoirs que vous l'avez t jusqu' ce jour.
Nous aimerions  pardonner cette faute, la premire de
votre vie religieuse qui nous ait offert de la gravit. Nous
le ferions avec joie, si vous montriez assez de confiance
en nous pour vous humilier devant notre paternelle autorit,
et si, tout en reconnaissant vos torts, vous preniez
l'engagement solennel de ne jamais retomber dans une
telle rsistance, en faveur des profanes maximes d'une
mondaine loyaut.

--Mon pre, rpondis-je, j'ai sans doute commis une
grande faute, puisque vous condamnez ma conduite;
mais Dieu rprouve les voeux tmraires, et quand nous
faisons un ferme propos de ne plus l'offenser, ce n'est
point par des serments, mais par d'humbles voeux et
d'ardentes prires que nous obtenons son assistance
future. Nous ne saurions tromper sa clairvoyance, et il
se rirait de notre faiblesse et de notre prsomption. Je
ne puis donc m'engager  ce que vous me demandez.

Ce langage n'tait pas celui de l'glise, et,  mon
insu, un instant d'indignation venait de tracer en moi
une ligne de dmarcation entre l'autorit de la foi et
l'application de cette autorit entre les mains des hommes.
Le Prieur n'tait pas de force  s'engager dans
une discussion avec moi. Il prit un air d'hypocrite compassion,
et me dit d'un ton afflig qui dguisait mal son
dpit:

--Je serai forc de confirmer ma sentence, puisque
vous ne vous sentez pas la force de me rassurer  l'avenir
sur une seconde faute de ce genre.

--Mon pre, rpondis-je, je ferai double pnitence
pour celle-ci.

Je la lis en effet; je prolongeai tellement mes macrations
qu'on fut forc de les faire cesser. Sans m'en
douter, ou du moins sans l'avoir prvu, j'allumai de
profonds ressentiments, et j'excitai de vives alarmes
dans l'esprit des suprieurs par l'orgueil d'une expiation
qui dsormais me dclarait invulnrable aux atteintes
des chtiments extrieurs. Fulgence fut vivement frapp
du caractre inattendu que cette conduite, de ma part,
rvlait aux autres et  moi-mme. Il lui chappa de dire
que, du temps de l'abb Spiridion, _de telle choses ne
ne seraient point passes_.

Ces paroles me frapprent  mon tour, et je lui en
demandai l'explication un jour que je me trouvai seul
avec lui.

--Ces paroles signifient deux choses, me rpondit-il:
d'abord, que jamais l'abb Spiridion n'et cherch 
arracher de la bouche d'un ami le secret d'un ami;
ensuite, que, si quelqu'un l'et os tenter, il et puni
la tentative et rcompens la rsistance.

Je fus fort surpris de cet instant d'abandon, le seul
peut-tre auquel Fulgence se ft livr depuis bien des
annes. Trs peu de temps aprs il tomba en paralysie,
et me fit venir prs de lui. Il me parut d'abord trs gn
avec moi, et j'attendais vainement qu'il m'expliqut par
quel hasard il m'avait choisi. Mais, voyant qu'il ne le
faisait pas, je sentis ce qu'il y aurait eu d'indlicat  le
lui demander, et je m'efforai de lui montrer que j'tais
reconnaissant et honor de la prfrence qu'il m'accordait.
Il me sut gr de lui pargner toute explication, et
nos relations s'tablirent sur un pied de tendre intimit
et de dvoment filial. Cependant la confiance eut peine
 venir, quoique nous parlassions beaucoup ensemble et
avec une apparence d'abandon. Le bon vieillard semblait
avoir besoin de raconter ses jeunes annes, et de faire
partager  un autre l'enthousiasme qu'il avait pour son
bien-aim matre Spiridion. Je l'coutais avec plaisir,
loign que j'tais de concevoir aucune inquitude pour
ma foi; et bientt je pris tant d'intrt  ce sujet que,
lorsqu'il s'en cartait, je l'y ramenais de moi-mme.
J'aurais bien,  cause des travaux inconnus qui avaient
rempli les dernires annes de l'abb, gard contre lui
une sorte de mfiance, si les dtails de sa vie m'eussent
t transmis par un catholique moins rgulier que Fulgence;
mais de celui-ci rien ne m'tait suspect, et, 
mesure que par lui je me mis  connatre Spiridion, je
me laissai aller  la sympathie trange et toute-puissante
que m'inspirait le caractre de l'homme sans m'alarmer
des opinions finales du thologien. Cette sincrit vigoureuse
et cette justice rigide qu'il avait apportes dans
tous les actes de sa vie faisaient vibrer en moi des cordes
jusque l muettes. Enfin j'arrivai  chrir ce mort illustre
comme un ami vivant. Fulgence parlait de lui et des choses
coules depuis soixante ans comme s'ils eussent t
d'hier; le charme et la vrit de ses tableaux taient tels
pour moi que je finissais par croire  la prsence du
matre ou  son retour prochain au milieu de nous. Je
restais parfois longtemps sous l'empire de cette illusion;
et quand elle s'vanouissait, quand je revenais au sentiment
de la ralit, je me sentais saisi d'une vritable
tristesse, et je m'affligeais de mon erreur perdue avec
une navet qui faisait sourire et pleurer  la fois le bon
Fulgence.

Malgr la rsignation patiente avec laquelle ce digne
religieux supportait son infirmit toujours croissante,
malgr l'enjouement et l'expansion que ma prsence lui
apportait, il tait facile de voir qu'un chagrin lent et
profond l'avait rong toute sa vie; et plus ses jours dclinaient
vers la tombe, plus ce chagrin mystrieux semblait
lui peser. Enfin, sa mort tant proche, il m'ouvrit
tout  fait son me et me dit qu'il m'avait jug seul
capable de recevoir un secret de cette importance, 
cause de la fermet de mes principes et de celle de mon
caractre. L'une devait m'empcher, selon lui, de m'garer
dans les abmes de l'hrsie, l'autre me prserverait
de jamais trahir le secret du livre. Il dsirait que je ne
prisse point connaissance de ce livre; mais il ajoutait,
selon l'esprit du matre, que, si je venais  perdre la foi
et  tomber dans l'athisme, le livre, quoique entach
peut-tre d'hrsie, devait certainement me ramener 
la croyance de la Divinit et des points fondamentaux de
la vraie religion. Sous ce rapport, c'tait un trsor qu'il
ne fallait pas laisser  jamais enfoui; et Fulgence me fit
jurer, au cas o je n'aurais jamais besoin d'y recourir,
de ne point emporter se secret dans la tombe et de le
confier  quelque ami prouv avant de mourir. Il y eut
beaucoup d'embarras et de contradictions dans les aveux
du bon religieux. Il semblait qu'il y et en lui deux
consciences, l'une tourmente par les devoirs et les engagements
de l'amiti, l'autre par les terreurs de l'enfer.
Son trouble excita en moi une tendre compassion, et je
ne songeai pas  porter de svres jugements sur sa
conduite, en un moment si solennel et si douloureux.
D'autre part, je commenais  me trouver moi-mme
dans la mme situation que lui. Catholique et hrtique
 la fois, d'une main j'invoquais l'autorit de l'glise
romaine, de l'autre je plongeais dans la tombe de Spiridion
pour y chercher ou du moins pour y protger l'esprit
de rvolte et d'examen. Je compris bien les souffrances
du moribond Fulgence, et je lui cachai celles qui s'emparaient
de moi. Il s'tait soutenu vigoureux d'esprit tant
que l'urgence de ses aveux avait t aux prises avec les
scrupules de sa dvotion.  peine eut-il mis fin  ses
agitations qu'il commena  baisser: sa mmoire s'affaiblit,
et bientt il sembla avoir compltement oubli jusqu'au
nom de son ami. Durant les heures de la fivre, il
tait livr aux plus minutieuses pratiques de dvotion,
et je n'tais occup qu' lui rciter des prires et  lui
lire des psaumes. Il s'endormait un rosaire entre les
doigts, et s'veillait en murmurant: _Miserere nobis_. On
et dit qu'il voulait expier  force de purilits la coteuse
nergie qu'il avait dploye en excutant la volont
dernire de son ami. Ce spectacle m'affligea.-- quoi
sert toute une vie de soumission et d'aveuglement, pensai-je,
s'il faut  quatre-vingts ans mourir dans l'pouvante?
Comment mourront les athes et les dbauchs
si les saints descendent dans la tombe ples de terreur et
manquant de confiance eu la justice de Dieu?

Une nuit Fulgence, en proie  un redoublement de
fivre, fut agit de rves pnibles. Il me pria de m'asseoir
prs de son lit et de rester veill afin de rveiller
lui-mme s'il venait  s'endormir.  chaque instant il
croyait voir un spectre approcher de lui; mais il avouait
ensuite qu'il ne le voyait point, et que la peur seule de
le voir l'aidait passer devant ses yeux des images flottantes
et des formes confuses. Il faisait un beau clair de
lune, et cette circonstance l'effrayait particulirement.
C'est alors que, dvor d'une curiosit goste, je lui
arrachai l'aveu des apparitions qu'il avait eues. Mais
cet aveu fut trs incomplet; sa tte s'garait  chaque
instant. Tout ce que je pus savoir, c'est que le spectre
avait cess de le visiter pendant plus de cinquante ans.
C'tait environ un an avant cette maladie, sous laquelle
il succombait, que l'apparition tait revenue.  l'heure
de la nuit o la lune entrait dans son plein, il s'veillait
et voyait l'abb assis prs de lui. Celui-ci ne lui parlait
point, mais il le regardait d'un air triste et svre,
comme pour lui reprocher son oubli et lui rappeler ses
promesses. Fulgence en avait conclu que son heure tait
proche; et, cherchant autour de lui  qui il pourrait
transmettre le secret, il avait remarqu que j'tais le
seul homme sur lequel il put compter. Il n'avait voulu
me faire aucune ouverture pralable, afin ne point attirer
sur nos relations l'attention des suprieurs et de ne point
m'exposer par la suite  des perscutions.

La nuit se passa sans que le spectre appart  Fulgence.
Quand il vit le matin blanchir l'horizon, il secoua
tristement la tte en disant:

--C'est fini, il ne viendra plus. Il ne venait que
pour me tourmenter lorsqu'il tait mcontent de moi, et
maintenant que j'ai fait sa volont il m'abandonne! 
matre,  matre, j'ai pourtant expos pour vous mon
salut ternel, et peut-tre suis-je damn  jamais pour
vous avoir aim plus que moi-mme!

Ce dernier lan d'une affection plus forte que la peur
m'attendrit profondment. Quel tait donc cet homme
qui soixante ans aprs sa mort inspirait une telle pouvante,
de tels dvouements et de si tendres regrets?
Fulgence s'endormit et se rveilla vers midi.

--C'en est fait, me dit-il, je sens la vie qui de minute
en minute se retire de moi. Mon cher frre, je voudrais
recevoir les derniers sacrements. Allez vite assembler nos
frres et demander qu'on vienne m'administrer. Hlas!
ajouta-t-il d'un air proccup, je mourrai donc sans savoir
si son me a fait sa paix avec la mienne! J'ai dormi
profondment; je n'ai point entendu sa voix pendant
mon sommeil. Ah! il aimait son livre mieux que moi!
Je le savais bien! je le lui disais quand il tait parmi
nous:--Matre, toute votre affection rside dans votre
intelligence, et votre coeur n'a rien pour nous. C'est
l'histoire des hommes forts et des hommes faibles. Quand
l'esprit des forts est content de nous, ils condescendent
 nous rechercher; mais nous autres, que nous approuvions
ou non les spculations de leur esprit, notre coeur
leur reste indissolublement attach.

--Pere Fulgence, ne dites pas cela, m'criai-je en le
serrant dans mes bras par un lan involontaire et sans
songer  me faire l'application d'un reproche qui ne
s'adressait pas  moi. Ce serait la premire, la seule
hrsie de votre vie. Les hommes vraiment forts aiment
passionnment, et c'est parce que vous tes un de ces
hommes que vous avez tant aim. Prenez courage  cette
heure suprme. Si vous avez pch contre la science de
l'glise en restant fidle  l'amiti, Dieu vous absoudra,
parce qu'il prfre l'amour  l'intelligence.

--Ah! tu parles comme parlait mon matre, s'cria
Fulgence. Voici la premire parole selon mon coeur que
j'aie entendue depuis soixante ans. Sois bni, mon fils.
Je te rpterai la bndiction de Spiridion: Veuille le
Tout-Puissant donner  tes vieux jours un ami fidle et
tendre comme tu l'as t pour moi!

Il reut les sacrements avec une grande ferveur.
Toute la communaut assistait  son agonie. Ceux des
religieux que ne pouvait contenir sa cellule taient agenouills
sur deux rangs dans la galerie, depuis sa porte
jusqu'au grand escalier qu'on apercevait au fond. Tout
 coup Fulgence, qui semblait expirer dans une muette
batitude, se ranima, et, m'attirant vers lui, me dit 
l'oreille:--_Il vient, il monte l'escalier; va au devant
de lui_. Ne comprenant rien  cet ordre, mais obissant
avec cet aveuglement que les moribonds ont droit d'exiger,
je sortis doucement, et, sans troubler le recueillement
des religieux, je franchis le seuil et portai mes
regards sur cette vaste profondeur de l'escalier vot,
o nageait en cet instant la vapeur embrase du soleil.
Les novices, placs toujours derrire les profs, taient
 genoux de chaque ct des rampes. Je vis alors un
homme qui montait les degrs et qui s'approchait vivement.
Sa dmarche tait lgre et majestueuse  la fois,
comme l'est celle d'un homme actif et revtu d'autorit.
 sa haute taille pleine d'lgance,  sa chevelure blonde
et rayonnante,  son costume du temps pass, je le reconnus
sur-le-champ. Il tait en tout conforme  la description
que Fulgence m'en avait faite tant de fois. Il
traversa les deux ranges de moines, qui rcitaient 
voix basse les litanies des Saints, sans que personne
s'apert de sa prsence, quoiqu'elle ft visible pour
moi comme la lumire du jour, et que le bruit de ses
pas rapides et cadences frappt mon oreille.

Il entra dans la cellule. Au moment o il passa prs
de moi, je tombai sur mes genoux. Sans s'arrter, il
tourna la tte vers moi et me regarda fixement. Je continuai
 le suivre des yeux. Il s'approcha du lit, prit la
main de Fulgence, et s'assit auprs de lui. Fulgence ne
bougea pas. Sa main resta immobile et pendante dans
celle du matre; sa bouche tait entr'ouverte, ses yeux
fixes et sans regard. Pendant tout le temps que durrent
les litanies, l'apparition demeura immobile, toujours
penche sur le corps de Fulgence. Au moment o elles
furent acheves, celui-ci se dressa sur son sant, et,
serrant convulsivement la main qui tenait la sienne, il
cria d'une voix forte: _Sancte Spiridion, ora pro
nobis_, et retomba mort. Le fantme disparut en mme
temps. Je regardai autour de moi pour voir l'effet qu'avait
produit cette scne sur les autres assistants: au calme
qui rgnait sur tous les visages, je reconnus que l'esprit
n'avait t visible que pour moi seul.

Vingt-quatre heures aprs on descendit le corps de
Fulgence au sein de la terre. Je fus un des quatre religieux
dsigns pour le porter au fond du caveau destin
 son dernier sommeil. Ce caveau est situ au transept
de notre glise. Tu as vu souvent la pierre longue et
troite qui en marque le centre et qui porte cette trange
inscription: _Hic est veritas_.

--Cette inscription, dis-je en interrompant le pre
Alexis, a souvent distrait mes regards et occup ma
pense pendant la prire. Malgr moi, je cherchais 
pntrer le sens d'une devise qui me paraissait oppose
 l'esprit du christianisme. Comment, me disais-je, la
vrit pourrait-elle tre enfouie dans un spulcre? Quels
enseignements les vivants peuvent-ils demander  la
poussire des cadavres? N'est-ce pas vers le ciel que nos
regards doivent se tourner ds que l'tincelle de la vie
a quitt notre chair mortelle, et que l'me a bris ses
liens?

--Maintenant, rpondit Alexis, tu peux comprendre
le sens mystrieux de cette pitaphe. Spiridion, dans
son enthousiasme pour Bossuet, l'avait fait inscrire, ainsi
que tu l'as vu, au dos du livre que le peintre de son portrait
lui plaa dans la main. Plus tard, lorsqu'il eut dans
son inaltrable bonne foi, chang une dernire fois d'opinion,
voulant, en face des variations de son esprit, tmoigner
de la constance de son coeur, il rsolut de garder
sa devise, et,  sa mort, il exigea qu'elle ft grave sur
sa tombe. Noble jalousie d'un vaillant esprit que rien ne
peut sparer de sa conqute et qui demande  dormir
dans sa tombe avec la vrit qu'il a gagne, comme le
guerrier avec le trophe de sa victoire! Les moines ne
comprirent pas que cette protestation du mourant ne se
rapportait plus  la doctrine de Bossuet; quelques-uns
mditrent avec mfiance sur la porte de ces trois mots;
nul n'osa cependant y porter une main profane, tant tait
grand le respect ml de crainte que l'abb inspirait jusque
dans son tombeau.

Le jour des obsques de Fulgence, cette dalle fut
leve, et nous descendmes l'escalier du caveau; car une
place avait t conserve pour l'ami de Spiridion  ct
de celle mme o il reposait. Telle avait t la dernire
volont du matre. Le cercueil de chne que nous portions
tait fort lourd; l'escalier roide et glissant; les
frres qui m'aidaient, des adolescents dbiles, troubls
peut-tre par la lugubre solennit qu'ils accomplissaient.
La torche tremblait dans la main du moine qui marchait
en avant. Le pied manqua  un des porteurs; il roula en
laissant chapper un cri, auquel les cris de ses compagnons
rpondirent. La torche tomba des mains du guide,
et,  demi teinte, ne rpandit plus sur les objets qu'une
lumire incertaine, de plus en plus sinistre. L'horreur de
cet instant fut extrme pour des jeunes gens timides,
levs dans les superstitions d'une foi grossire, et prvenus
contre la mmoire de l'abb par les imputations
absurdes qui circulaient encore contre lui dans le clotre.
Ils croyaient sans doute que le spectre de Spiridion allait
se dresser devant eux, ou que l'esprit malin, rveill par
ces saintes ablutions, allait s'exhaler en flammes livides
de la fosse tnbreuse.

Quant  moi, plus robuste de corps ou plus ferme
d'esprit, je ressentais une vive motion, mais nulle
terreur ne s'y mlait, et c'tait avec une sorte de vnration
joyeuse que j'approchais des reliques d'un grand
homme. Lorsque mon compagnon tomba, je retins  moi
seul la dpouille respectable de mon matre; mais les
deux autres qui marchaient derrire nous s'tant laiss
choir aussi, je fus entran par la secousse imprime au
fardeau, et j'allai tomber avec le cercueil de Fulgence
sur le cercueil de Spiridion. Je me relevai aussitt; mais
en appuyant ma main sur le sarcophage de plomb qui
contenait les restes de l'abb, je fus surpris de sentir,
au lieu du froid mtallique, une chaleur qui semblait
tenir de la vie. Peut tre tait-ce le sang d'une lgre
blessure que je venais de me faire  la tte, et dont le
sarcophage avait reu quelques gouttes. Dans le premier
moment, je ne m'aperus point de cette blessure, et,
transport d'une sympathie trange, inconcevable, j'embrassai
ce spulcre avec le mme transport que si j'eusse
senti tressaillir contre mon sein palpitant les ossements
desschs de mon pre. Je me relevai  la hte en voyant
qu'un autre moine, survenant au milieu de cette scne
de terreur, avait ramass la torche.

Je ne me rappelle pas sans une sorte de honte les
penses qui m'absorbrent la nuit qui suivit les obsques
de Fulgence, tandis que je mditais agenouill sur sa
pierre tumulaire. Le souvenir de Spiridion m'tait sans
cesse prsent: bloui par le prestige de son audace
intellectuelle et de cette puissance merveilleuse dont
l'influence lui avait survcu si longtemps, je me sentis
tout  coup possd d'un ardent dsir de marcher sur
ses traces. La jeunesse est orgueilleuse et tmraire, et
les enfants croient qu'ils n'ont qu' ouvrir les mains
pour saisir les sceptres qu'ont ports les morts. Je me
voyais dj abb au couvent, comme Spiridion, matre
de son livre, blouissant le monde entier par ma science
et ma sagesse. Je ne savais pas quelle tait sa doctrine
mais, quelle qu'elle ft, je l'acceptais d'avance, comme
mane de la plus forte tte de son sicle. Enthousiasm
par ses ides, je me relevai instinctivement pour aller
m'emparer du livre, et dj je cherchais les moyens de
soulever la pierre; mais, au moment d'y porter les mains
je me sentis arrter tout d'un coup par la pense d'un
sacrilge, et tous mes scrupules religieux, un instant
carts, revinrent m'assaillir en mme temps. Je sorti
de l'glise  la fois charm, tourment, pouvant. L'orgueil
humain et la soumission chrtienne taient aux
prises en moi, je ne savais encore lequel triompherait
mais il me sembla que le sentiment qui avait, en une
heure, pris autant de force que l'autre en dix ans, aurait
bien de la peine  succomber. Cette lutte intrieure dura
plusieurs jours. Enfin mon intelligence vint au secours
de l'orgueil et dcida la victoire. La foi s'enfuit devant
la raison, comme l'obissance fuyait devant l'ambition.

Ce ne fut point tout d'un coup cependant, et de parti
dlibr, que j'abjurai la foi catholique. Lorsque j'acordai
 mon esprit le droit d'examiner sa croyance,
tais encore tellement attach  cette croyance affaiblie
que je me flattais de la retremper au creuset de l'tude
et de la mditation. Si elle devait s'crouler au premier
choc de l'intelligence, me disais-je, elle serait un bien
pauvre et bien fragile difice. La loi qui prescrit d'abaiser
l'entendement devant les mystres a d tre promulgue
pour les cerveaux faibles. Ces mystres divins ne
peuvent tre que de sublimes figures dont le sens trop
vaste pouvanterait et briserait les cerveaux troits. Mais
Dieu aurait-il donn  l'intelligence sublime de l'homme,
mane de lui-mme, les tnbres pour domaine et la
peur pour guide? Non, ce serait outrager Dieu, et la lettre
a d tre aux prophtes aussi claire que l'esprit. Pourquoi
l'me qui se sent dtache de la terre et ardente 
voler vers les hautes rgions de la pense ne chercherait-elle
pas  marcher sur les traces des prophtes? Plus on
pntrera dans les mystres, plus on y trouvera de force
et de lumire pour rpondre aux arguments de l'athisme.
Celui-l est un enfant qui se craint lui-mme quand sa
volont est droite et son but sublime.

Qui sait, me disais-je encore, si le livre de Spiridion
n'est pas un monument lev  la gloire du catholicisme?
Fulgence a manqu de courage; peut-tre, s'il et os
s'emparer de la science de son matre, eut-il vu cesser
toutes ses alarmes. Peut-tre, aprs bien des hsitations
et bien des recherches, Hbronius, clair d'une lumire
nouvelle et ranim par une force imprvue, a-t-il proclam
dans son dernier crit le triomphe de ces mmes
ides que depuis dix ans il passait  l'alambic. Je me
rappelais alors la fable du laboureur qui confie  ses fils
l'existence d'un trsor enfoui dans son champ, afin de
les engager  travailler cette terre dont la fcondit doit
faire leur richesse. La pense de Spiridion a t celle-ci,
me disais-je: Ne croyez pas sur la foi les uns des autres,
et ne suivez pas comme des animaux privs de raison, le
sentier battu par ceux qui marchent devant vous. Ouvrez
vous-mmes votre voie vers le ciel; tout chemin conduit
 la vrit celui qu'une intention pure anime et que l'orgueil
n'aveugle pas. La foi n'a d'efficacit vritable qu'autant
qu'elle est librement consentie, et de fermet relle
qu'autant qu'elle satisfait tous les besoins et occupe les
puissances de l'me.

Je rsolus donc de me livrer  des tudes srieuses
et approfondies sur la nature de Dieu et sur celle de
l'homme, et de ne recourir au livre d'Hbronius qu'
la dernire extrmit, c'est--dire au cas o, mes forces
se trouvant au-dessous d'une tche si rude, je sentirais
en moi le doute se changer en dsespoir, et mes facults
puises ne plus suffire  fournir le reste de ma carrire.

Cette rsolution conciliait tout, et ma curiosit qui
s'veillait aux mystres de la science, et ma conscience
qui restait encore attache  ceux de la foi. Avant d'en
venir  cette conclusion, j'avais t fort agit, j'avais
beaucoup souffert. Dans le mouvement de joie enthousiaste
qu'elle me causa, je me laissai entraner  une
manifestation toute catholique de ma philosophie nouvelle.
Je voulus faire un voeu: je pris avec moi-mme
l'engagement de ne point recourir au livre d'Hbronius
avant l'ge de trente ans, fusse-je assailli jusque-l par
les doutes les plus poignants, ou clair en apparence
par les certitudes les plus vives. C'tait  cet ge que
l'abb Spiridion avait t dans toute la ferveur de son
catholicisme, et qu'aprs avoir abjur dj deux croyances,
il s'tait vou  la troisime par une indissoluble
conscration. J'avais vingt-quatre ans, et je pensais que
six annes suffiraient  mes tudes. Dans ces dispositions,
je m'agenouillai de nouveau sur la pierre qu'on
appelait dans le couvent le _Hic est_; l, dans le silence
et le recueillement, je prononai  voix basse un serment
terrible, vouant mon me  l'ternelle damnation
et ma vie  l'abandon irrvocable de la Providence, si je
portais les mains sur le livre d'Hbronius avant l'hiver
de 1766. Je ne voulus point faire ce serment dans l'ombre
de la nuit, me menant du trouble que la solennit
funbre de certaines heures rpand dans l'esprit de
l'homme; ce fut en plein midi, par un jour brlant et 
la clart du soleil que je voulus m'engager. La chaleur
tant accablante, le Prieur avait, comme il arrive quelquefois
dans cette saison, accord  la communaut une
heure de sieste  midi. J'tais donc parfaitement seul
dans l'glise; un profond silence rgnait partout; on
n'entendait mme pas le bruit accoutum des jardiniers
au dehors, et les oiseaux, plongs dans une sorte de
recueillement extatique, avaient cess leurs chants.

Mon me se dilatait dans son orgueilleux enthousiasme;
les ides les plus riantes et les plus potiques se
pressaient dans mon cerveau en mme temps qu'une
confiance audacieuse gonflait ma poitrine. Tous les objets
sur lesquels errait ma vue semblaient se parer d'une
beaut inconnue. Les lames d'or du tabernacle tincelaient
comme si une lumire cleste tait descendue sur
le Saint des saints. Les vitraux coloris, embrass par le
soleil, se refltant sur le pav, formaient entre chaque
colonne une large mosaque de diamants et de pierres
prcieuses. Les anges de marbre semblaient, amollis
par la chaleur, incliner leurs fronts, et, comme de beaux
oiseaux, vouloir cacher sous leurs ailes leurs ttes charmantes,
fatigues du poids des corniches. Les battements
gaux et mystrieux de l'horloge ressemblaient
aux fortes vibrations d'une poitrine embrase d'amour,
et la flamme blanche et mate de la lampe qui brle incessamment
devant l'autel, luttant avec l'clat du jour, tait
pour moi l'emblme d'une intelligence enchane sur la
terre qui aspire sans cesse  se fondre dans l'ternel
foyer de l'intelligence divine. Ce fut dans cet instant de
batitude intellectuelle et physique que je prononai 
demi-voix la formule de mon voeu. Mais  peine avais-je
commenc que j'entendis la porte place au fond du
choeur s'ouvrir doucement, et des pas que je reconnus,
car nuls pas humains ne purent jamais se comparer 
ceux-l, retentirent dans le silence du lieu saint avec
une indicible harmonie. Ils approchaient de moi, et ne
s'arrtrent qu' la place o j'tais agenouill. Saisi de
respect et transport de joie, j'levai la voix, et j'achevai
distinctement la formule que je n'avais pas interrompue.
Quand lle fut finie, je me retournai croyant trouver
debout derrire moi celui que j'avais dj vu au lit de
mort de Fulgence; mais je ne vis personne. L'esprit
s'tait manifest  un seul de mes sens. Je n'tais pas encore
digne apparemment de le revoir. Il reprit sa marche
invisible, et, passant devant moi, il se perdit peu  peu
dans l'loignement. Quand il me parut avoir atteint la
grille du choeur, tout rentra dans le silence. Je me reprochai
alors de ne lui avoir point adress la parole. Peut-tre
m'et-il rpondu, peut-tre tait-il mcontent de mon
silence, et n'et-il attendu qu'un lan plus vif de mon
coeur vers lui pour se manifester davantage. Cependant
je n'osai marcher sur ses traces ni invoquer son retour;
car il se mlait une grande crainte  l'attrait irrsistible
que j'prouvais pour lui. Ce n'tait pas cette terreur
purile que les hommes faibles ressentent  l'aspect d'une
perturbation quelconque des faits ordinairement accessibles
 leurs perceptions bornes. Ces perturbations rares
et exceptionnelles, qu'on appelle  tort faits prodigieux
et surnaturels, tout inexplicables qu'elles taient pour
mon ignorance, ne me causaient aucun effroi. Mais le
respect que m'inspirait, aprs sa mort, cet homme suprieur,
je l'eusse prouv presque au mme degr si je
l'eusse vu durant sa vie. Je ne pensais pas qu'il ft
investi par aucune puissance invisible du droit de me
nuire ou de m'effrayer; je savais qu' l'tat de pur esprit
il devait lire en moi et comprendre ce qui s'y passait
avec plus de force et de pntration encore qu'il ne l'et
fait lorsque son me tait emprisonne dans la matire.
Au contraire de ces caractres timides qui eussent trembl
de le voir, je ne craignais qu'une chose, c'tait de ne
jamais lui sembler digne de le voir une seconde fois.
Lorsque j'eus perdu l'esprance de le contempler ce
jour-l, je demeurai triste et humili. J'tais arriv  me
persuader qu'il n'tait point mort hrtique, et que son
me ne subissait pas les tourments du purgatoire, mais
qu'au contraire elle jouissait dans les cieux d'une ternelle
batitude. Ses apparitions taient une grce, une
bndiction d'en haut, un miracle qui s'tait accompli
en faveur de Fulgence et de moi; c'tait pour moi un
doux et glorieux souvenir; mais je n'osais demander plus
qu'il ne m'tait accord.

Ds ce jour, je m'adonnai au travail avec ardeur,
et, en moins de deux annes j'avais dvor tous les volumes
de notre bibliothque qui traitaient des sciences,
de l'histoire et de la philosophie. Mais quand j'eus franchi
ce premier pas, je m'aperus que je n'avais rien fait
que de tourner dans le cercle restreint o le catholicisme
avait enferm ma vie passe. Je me sentais fatigu, et je
voyais bien que je n'avais pas travaill; mon esprit tait
attidi et affaiss sous le poids de ces controverses incroyablement
subtiles et patientes du moyen ge, que
j'avais abordes courageusement. Ma confiance dans l'infaillibilit
de l'glise n'avait pas eu le moindre combat 
soutenir, puisque tous ces crits tendaient  proclamer
et  dfendre les oracles de Rome; mais prcisment
cette lutte sans adversaire et cette victoire sans pril me
laissaient froid et mcontent. Ma foi avait perdu cette
vigueur aventureuse, ce charme de sublime posie qu'elle
avait eus auparavant. Les grands clairs de gnie qui traversaient
ce fatras d'crits scolastiques ne compensaient
pas l'inutilit verbeuse de la plupart d'entre eux. D'ailleurs,
ces rfutations vhmentes de doctrines qu'il tait
dfendu d'examiner ne pouvaient satisfaire un esprit qui
s'tait impos la tche de connatre et de comprendre par
lui-mme. Je rsolus de lire les crits des hrtiques. La
bibliothque du couvent n'tait pas comme aujourd'hui
rassemble dans plusieurs pices runies sous la mme
clef. La collection des auteurs hrtiques, impies et profanes,
que Spiridion avait tant de fois interroge, tait
reste enfouie dans une pice inaccessible aux jeunes
religieux, et trs-loigne de la bibliothque sacre. Ce
cabinet rserv tait situ au bout de la grande salle du
chapitre, celle mme o jadis l'abb Spiridion, avant et
aprs sa mort, s'tait promen si solennellement  certaines
heures. Cette prcieuse collection tait reste pour
les uns un objet d'horreur et d'effroi, pour la plupart un
objet d'indiffrence et de mpris. Un statut du fondateur
en interdisait la destruction; l'ignorance et la superstition
en gardaient l'entre. Je fus le premier peut-tre,
depuis le temps d'Hbronius, qui osa secouer la poussire
de ces livres vnrables.

Je ne pris pas une telle rsolution sans une secrte
pouvante; mais il faut dire aussi qu'il s'y mlait une
curiosit ardente et pleine de joie. L'motion solennelle
que j'prouvais en entrant dans ce sanctuaire avait donc
plus de charme que d'angoisse, et je franchis le seuil
tellement absorb par mes sensations intimes que je ne
songeai mme pas  demander la permission aux suprieurs.
Cette permission ne s'obtenait pas aisment,
comme tu peux le croire, Angel; peut-tre mme ne
s'obtenait-elle pas du tout; car j'ignore si jamais aucun
de nous avait eu le courage de la demander ou l'art de se
la faire octroyer.

Pour moi, je n'y pensai seulement pas. La lutte qui
s'tait livre au dedans de moi, lorsque ma soif de
science s'tait trouve aux prises avec les rsistances de
ma foi, avait une bien autre importance que tous les
combats o j'eusse pu m'engager avec des hommes.
Dans cette circonstance comme dans tout le cours de ma
vie, j'ai senti que j'tais dou d'une singulire insouciance
pour les choses extrieures, et que le seul tre
qui pt m'effrayer, c'tait moi-mme.

J'aurais pu pntrer la nuit dans cet asile  l'aide
de quelque fausse clef, prendre les livres que je voulais
tudier, les emporter et les cacher dans ma cellule. Cette
prudence et cette dissimulation taient contraires  mes
instincts. J'entrai en plein jour,  l'heure de midi, dans
la salle du chapitre; je la parcourus dans sa longueur
d'un pas assur, et sans regarder derrire moi si quelqu'un
me suivait. J'allai droit  la porte... porte fatale sur laquelle
le destin avait crit pour moi les paroles de Dante:

<p class="poem">Per me si va nell' eterno dolore.

Je la poussai avec une telle rsolution et tant de vigueur
qu'elle obit, bien qu'elle ft ferme par une forte serrure.
J'entrai; mais aussitt je m'arrtai plein de surprise:
il y avait quelqu'un dans la bibliothque, quelqu'un
qui ne se drangea pas, qui ne sembla pas s'apercevoir
du fracas de mon entre, et qui ne leva pas seulement
les yeux sur moi; quelqu'un que j'avais dj vu
une fois, et que je ne pouvais jamais confondre avec aucun
autre. Il tait assis dans l'embrasure d'une longue croise
gothique, et le soleil enveloppait d'un chaud rayon
sa lumineuse chevelure blonde; il semblait lire attentivement.
Je le contemplai, immobile, pendant environ une
demi-minute, puis je fis un mouvement pour m'lancer
 ses pieds; mais je me trouvai  genoux devant un
fauteuil vide: la vision s'tait vanouie dans le rayon
solaire.

Je restai si troubl que je ne pus songer, ce jour-l,
 ouvrir aucun livre. J'attendis quelques instants, quoique
je ne me flattasse point de revoir l'_Esprit_; mais je
n'en tais pas moins enthousiasm et fortifi par cette
rapide manifestation de sa prsence. Je demeurai, pensant
que, s'il tait mcontent de mon audace, j'en serais
inform par quelque prodige nouveau; mais il ne se
passa rien d'extraordinaire, et tout me parut si calme
autour de moi que je doutai un instant de la ralit de
l'apparition, et faillis penser que mon imagination seule
avait enfant cette figure. Le lendemain, je revins  la
bibliothque sans m'inquiter de ce qui avait d se
passer lorsque les gardiens avaient trouv la porte ouverte
et la serrure brise. Tout tait dsert et silencieux
dans la salle; la porte tait ferme au loquet seulement,
comme je l'avais laisse, et il ne paraissait pas qu'on se
ft encore aperu de l'effraction. J'entrai donc sans rsistance,
je refermai la porte sur moi, et je commenai 
parcourir de l'oeil les titres des livres qui s'offraient en
foule  mes regards. Je m'emparai d'abord des crits
d'Abeilard, et j'en lus quelques pages. Mais bientt la
cloche qui nous appelait aux offices sonna, et, malgr la
rpugnance que j'prouvais  agir comme en cachette,
je me dcidai  emporter sous ma robe cet ouvrage prcieux;
car la salle du chapitre n'tait accessible pour
moi qu'une heure dans tout le cours de la journe, et
mon ardeur n'tait pas de nature  se contenter de si
peu. Je commenai  rflchir  la possibilit matrielle
d'tudier sans tre interrompu, et je rsolus d'agir avec
prudence. Peut-tre la chose et t facile si j'eusse pu
m'humilier jusqu' implorer la bienveillance des suprieurs.
C'est  quoi mon orgueil ne put jamais se plier;
il et fallu mentir et dire que, muni d'une foi inbranlable,
je me sentais appel  rfuter victorieusement
l'hrsie. Cela n'tait plus vrai. J'prouvais le besoin de
m'instruire pour moi-mme, et, la science catholique
puise pour moi, j'tais pouss vers des tudes plus
compltes, par l'amour de la science, et non plus par
l'ardeur de la prdication.

Je dvorai les crits d'Abeilard, et ce qui nous reste
des opinions d'Arnauld de Brescia, de Pierre Valdo, et
des autres hrtiques clbres des douzime et treizime
sicles. La libert d'examen et l'autorit de la conscience,
proclames jusqu' un certain point par ces hommes
illustres, rpondaient tellement alors au besoin de mon
me, que je fus entran au del de ce que j'avais prvu.
Mon esprit entra ds lors dans une nouvelle phase, et,
malgr ce que j'ai souffert dans les diverses transformations
que j'ai subies, malgr l'agonie douloureuse o
j'achve mes jours, je dirai que ce fut le premier degr
de mon progrs. Oui, Angel, quelque rude supplice que
l'me ait  subir en cherchant la vrit, le devoir est de
la chercher sans cesse, et mieux vaut perdre la vue 
vouloir contempler le soleil que de rester les yeux volontairement
ferms sur les splendeurs de la lumire. Aprs
avoir t un thologien catholique assez instruit, je
devins donc un hrtique passionn, et d'autant plus
irrconciliable avec l'glise romaine qu' l'exemple
d'Abeilard et de mes autres matres, j'avais l'intime et
sincre conviction de mon orthodoxie. Je soutenais dans
le secret de mes penses que j'avais le droit, et mme
que c'tait un devoir pour moi, de ne rien adopter pour
article de foi que je n'en eusse senti l'utilit et compris
le principe. La manire dont ces philosophes envisageaient
l'inspiration divine de Platon et la saintet des
grands philosophes paens, prcurseurs du Christ, me
semblait seule rpondre  l'ide que le chrtien doit
avoir de la bont, de l'quit et de la grandeur de Dieu.
Je blmais srieusement les hommes d'glise contemporains
d'Abeilard, et pensais que, lors du concile de Sens,
l'esprit de Dieu avait t avec lui et non avec eux. Si je
ne dtruisais pas encore dans ma pense tout l'difice du
catholicisme, c'est que, par une transaction de mon esprit
qui m'tait tout  fait propre, j'admettais qu'en des
jours mauvais l'glise avait pu se tromper, et que, si les
successeurs de ces prlats gars ne rvisaient pas leurs
jugements, c'tait par un motif de discipline et de prudence
purement humaines et politiques. Je me disais
qu' la place du pape je reconnatrais peut-tre l'impossibilit
de rhabiliter publiquement Abeilard et son cole,
mais qu' coup sr je ne proscrirais plus la lecture de
leurs crits, et je cacherais ma sympathie pour eux
sous le voile de la tolrance. Je raisonnais, certes, dplorablement;
car je sapais toute l'autorit de l'glise,
sans songer  sortir de l'glise. J'attirais sur ma tte les
ruines d'un difice qu'on ne peut attaquer que du dehors.
Ces contradictions tranges ne sont pas rares chez les
esprits sincres et logiques  tout autre gard. Une
malveillance d'habitude pour le corps de l'glise protestante,
un attachement d'habitude et d'instinct pour
l'glise romaine, leur font dsirer de conserver le berceau,
tandis que l'irrsistible puissance de la vrit et le
besoin d'une juste indpendance ont transform entirement
et grandi le corps auquel cette couche troite
ne peut plus convenir. Au milieu de ces contradictions,
je n'apercevais pas le point principal. Je ne voyais pas
que je n'tais plus catholique. En accordant aux hrsiarques
des principes d'orthodoxie pure, je reportais
vers eux toute ma ferveur; et mon enthousiasme pour
leur grandeur, ma compassion pour leurs infortunes, me
conduisirent  les galer aux Pres de l'glise et  m'en
occuper mme davantage; car les Pres avaient accapar
toute ma vie prcdente, et j'avais besoin de me faire
d'autres amis.

Dire que je passai  Wiclef,  Jean Huss, et puis 
Luther, et de l au scepticisme, c'est faire l'histoire de
l'esprit humain durant les sicles qui m'avaient prcd,
et que ma vie intellectuelle, par un enchanement de
ncessits logiques, rsuma assez fidlement. Mais,
aprs le protestantisme, je ne pouvais plus retourner au
point de dpart. Ma foi dans la rvlation s'branla, ma
religion prit une forme toute philosophique; je me retournai
vers les philosophies anciennes; je voulus comprendre
et Pythagore et Zoroastre, Confucius, picure,
Platon, pictte, en un mot tous ceux qui s'taient
tourments grandement de l'origine et de la destine
humaine avant la venue de Jsus-Christ.

Dans un cerveau livr  des tudes calmes et suivies,
dans une me qui ne reoit de la socit vivante aucune
impulsion, et qui, dans une suite de jours semblables,
puise goutte  goutte sa vie cleste  une source toujours
pleine et limpide, les transformations intellectuelles
s'oprent insensiblement et sans qu'il soit possible de
marquer la limite exacte de chacune de ses phases. De
mme que, d'un petit enfant que tu tais, mon cher
Angel, tu es devenu par une gradation incessante, mais
inapprciable  ton attention journalire, un adolescent,
et puis un jeune homme; de mme je devins de catholique
rformiste, et de rformiste philosophe.

Jusque-l tout avait bien t; et, tant que ces tudes
furent pour moi purement historiques, j'prouvai les
plus vives et les plus intimes jouissances. C'tait un
bonheur indicible pour moi que de pntrer, dgag
des rserves et des restrictions catholiques, dans les sublimes
existences de tant de grands hommes jusque-l
mconnus, et dans les clarts splendides de tant de
chefs-d'oeuvre jusqu'alors incompris. Mais plus j'avanais
dans cette connaissance, plus je sentais la ncessit
l'opter pour un systme; car je croyais voir l'impossibilit
d'tablir un lien entre toutes ces croyances et
toutes ces doctrines diverses. Je ne pouvais plus croire
 la rvlation depuis que tant de philosophes et de sages
s'taient levs autour de moi et m'avaient donn de si
grands enseignements sans se targuer d'aucun commerce
exclusif avec la Divinit. Saint Paul ne me paraissait pas
plus inspir que Platon, et Socrate ne me semblait pas
moins digne de racheter les fautes du genre humain que
Jsus de Nazareth. L'Inde ne se montrait certes pas
moins claire dans l'ide de la Divinit que la Jude.
Jupiter,  le suivre dans la pense que les grands
esprits du paganisme avaient eue pour lui, ne me semblait
pas un dieu infrieur  Jhovah. En un mot, tout en
conservant lu plus haute vnration et le plus pur enthousiasme
pour le Crucifi, je ne voyais gure de raisons
pour qu'il ft le fis de Dieu plus que Pythagore, et
pour que les disciples de celui-ci ne fussent pas les
aptres de la foi aussi bien que les disciples de Jsus.
Bref, en lisant les rformistes, j'avais cess d'tre catholique;
en lisant les philosophes, je cessai d'tre chrtien.

Je gardai pour toute religion une croyance pleine de
dsir et d'espoir en la Divinit, le sentiment inbranlable
du juste et de l'injuste, un grand respect pour
toutes les religions et pour toutes les philosophies,
l'amour du bien et le besoin du vrai. Peut-tre aurais-je
pu en rester l et vivre assez paisible avec ces grands
instincts et beaucoup d'humilit; mais voil peut-tre
ce qui est impossible  un catholique, voil o l'histoire
de l'individu diffre essentiellement de l'histoire des gnrations.
Le travail des sicles modifie la nature de
l'esprit humain: il arrive avec le temps  la transformer.
Les pres se dpouillent lentement de leurs erreurs, et
cependant ils transmettent  leurs enfants des notions
beaucoup plus nettes que celles qu'ils ont eues, parce
qu'eux-mmes restent jusqu' la fin de leurs jours empchs
par l'habitude et lis au pass par les besoins
d'esprit que le pass leur a crs; tandis que leurs enfants,
naissant avec d'autres besoins, se font vite d'autres
habitudes, qui, vers le dclin de leur vie, n'empcheront
pas des lueurs nouvelles de se glisser en eux,
mais ne seront nettement saisies que par une troisime
gnration. Ainsi un mme homme ne renferme pas en
lui-mme  des degrs semblables le pass, le prsent
et l'avenir des gnrations. Si son prsent s'est form du
pass avec quelque labeur et quelque sagesse, l'avenir
peut tre en lui comme un germe; mais quels que
soient son gnie et sa vertu, il n'en gotera point le
fruit. Ainsi, dans leur connaissance toujours incomplte
et confuse de la vrit ternelle, les hommes ont
pu passer  travers les sicles du christianisme de saint
Paul  celui de saint Augustin et de celui de saint Bernard
 celui de Bossuet, sans cesser d'tre ou du moins
sans cesser de se croire chrtiens. Ces rvolutions se
sont accomplies avec le temps qui leur tait ncessaire;
mais le cerveau d'un seul individu n'et pu les subir et
les accomplir de lui-mme sans se briser ou sans se
jeter hors de la ligne o la succession des temps et le
concours des travaux et des volonts ont su les maintenir.

Quelle situation terrible tait donc la mienne! Au
dix-huitime sicle j'avais t lev dans le catholicisme
du moyen ge;  vingt-cinq ans j'tais presque aussi
ignorant de l'antiquit qu'un moine mendiant du onzime
sicle. C'est du sein de ces tnbres que j'avais voulu
tout  coup embrasser d'un coup d'oeil et l'avenir et le
pass. Je dis l'avenir; car, tant rest par mon ignorance
en arrire de six cents ans, tout ce qui tait dj
dans le pass pour les autres hommes se prsentait 
moi revtu des clarts blouissantes de l'inconnu. J'tais
dans la position d'un aveugle qui, recouvrant tout  coup
la vue un jour, vers midi, voudrait se faire avant le soir
et le lendemain une ide du lever et du coucher du soleil.
Certes ces spectacles seraient encore pour lui dans
l'avenir, bien que le soleil se ft lev et couch dj
bien des fois devant, ses yeux inertes. Ainsi le catholique,
ds qu'il ouvre les yeux de son esprit  la lumire
de la vrit, est bloui et se cache le visage dans les
mains, ou sort de la voie et tombe dans les abmes. Le
catholique ne se rattache  rien dans l'histoire du genre
humain et ne sait rien rattacher au christianisme. Il
s'imagine tre le commencement et la fin de la race humaine.
C'est pour lui seul que la terre a t cre; c'est
pour lui que d'innombrables gnrations ont pass sur
la face du globe comme des ombres vaines, et sont retombes
dans l'ternelle nuit afin que leur damnation
lui servit d'exemple et d'enseignement; c'est pour lui
que Dieu est descendu sur la terre sous une forme humaine.
C'est pour la gloire et le salut du catholique que
les abmes de l'enfer se remplissent incessamment de
victimes, afin que le juge suprme voie et compare, et
que le catholique, lev dans les splendeurs du Trs-Haut,
jouisse et triomphe dans le ciel du pleur ternel
de ceux qu'il n'a pu soumettre et diriger sur la terre:
aussi le catholique croit-il n'avoir ni pre ni frres dans
l'histoire de la race humaine. Il s'isole et se tient dans
une haine et dans un mpris superbe de tout ce qui
n'est pas avec lui. Hors ceux de la ligne juive, il n'a
le respect filial et de sainte gratitude pour aucun des
grands hommes qui l'ont prcd. Les sicles o il n'a
pas vcu ne comptent pas; ceux qui ont lutt contre lui
sont maudits; ceux qui l'extermineront verront aussi la
fin du monde, et l'univers se dissoudra le jour apocalyptique
o l'glise romaine tombera en ruines sous les
coups de ses ennemis.

Quand un catholique a perdu son aveugle respect
pour l'glise catholique, o pourrait-il donc se rfugier?
Dans le christianisme, tant qu'il ajoutera foi  la rvlation;
mais, si la rvlation vient  lui manquer, il n'a
plus qu' flotter dans l'ocan des sicles, comme un
esquif sans gouvernail et sans boussole; car il ne s'est
point habitu  regarder le monde comme sa patrie et
tous les hommes comme ses semblables. Il a toujours
habit une le escarpe, et ne s'est jamais ml aux
hommes du dehors. Il a considr le monde comme une
conqute rserve  ses missionnaires, les hommes
trangers  sa foi comme des brutes qu' lui seul il tait
rserv de civiliser.  quelle terre ira-t-il demander
les secrets de l'origine cleste,  quel peuple les enseignements
de la sagesse humaine? Il ira tter tous les
rivages, mais il ne comprendra point le sens des traces
qu'il y trouvera. La science des peuples est crite en
caractres inintelligibles pour lui: l'histoire de la
cration est pour lui un mythe inintelligible. Hors de
l'glise point de salut, hors de la Gense point de
science. Il n'y a donc pas de milieu pour le catholique:
il faut qu'il reste catholique ou qu'il devienne incrdule.
Il faut que sa religion soit la seule vraie, ou que toutes
les religions soient fausses.

C'est l que j'en tais venu; c'est l qu'en tait venu
le sicle o je vivais. Mais, comme il y tait venu lentement
par les voies du destin, il se trouvait bien dans
cette halte qu'il venait de faire: le sicle tait incrdule,
mais il tait indiffrent. Dgot de la foi de ses pres,
il se rjouissait dans sa philosophique insouciance, sans
doute parce qu'il sentait en lui ce germe providentiel
qui ne permet pas  la semence de vie de prir sous les
glaces des rudes hivers. Mais moi, chrtien dmoralis,
moi, catholique d'hier, qui, tout d'un coup, avais voulu
franchir la distance qui me sparait de mes contemporains,
j'tais comme ivre, et la joie de mon triomphe
tait bien prs du desespoir et de la folie.

[Illustration]


Qui pourrait peindre les souffrances d'une me habitue
 l'exercice minutieusement ponctuel d'une doctrine
aussi savamment conue, aussi patiemment labore
que l'est celle du catholicisme, lorsque cette me
se trouve flottante au milieu de doctrines contradictoires
dont aucune ne peut hriter de sa foi aveugle et de son
naf enthousiasme? Qui pourrait redire ce que j'ai dvor
d'heures d'un accablant ennui, lorsque,  genoux dans
ma stalle de chne noir, j'tais condamn  entendre,
aprs le coucher du soleil, la psalmodie lugubre de mes
frres, dont les paroles n'avaient plus de sens pour moi,
et la voix plus de sympathie? Ces heures, jadis trop
courtes pour ma ferveur, se tranaient maintenant comme
des sicles. C'est en vain que j'essayais de rpondre
machinalement aux offices et d'occuper ma pense de
spculations d'un ordre plus lev; l'activit de l'intelligence
ne pouvait pas remplacer celle du coeur. La
prire a cela de particulier, qu'elle met en jeu les facults
les plus sublimes de l'me et les fibres les plus
humaines du sentiment. La prire du chrtien, entre
toutes les autres, fait vibrer toutes les cordes de l'tre
intellectuel et moral. Dans aucune autre religion l'homme
ne se sent aussi prs de son Dieu; dans aucune, Dieu n'a
t fait si humain, si paternel, si abordable, si patient
et si tendre. Le livre asctique de l'_Imitation_ n'est
qu'un adorable trait de l'amiti, amiti trange, ineffable,
sans exemple dans l'histoire des autres religions;
amiti intim, expansive, dlicate, fraternelle, entre le
Dieu Jsus et le chrtien fervent. Quel sentiment appliqu
aux objets terrestres peut jamais remplacer celui-l
pour l'homme qui l'a connu? quelle ducation de l'intelligence
peut satisfaire en mme temps et au mme
degr  tous les besoins du coeur? La doctrine chrtienne
apaise toutes les ardeurs inquites de l'esprit en disant 
son adepte: Tu n'as pas besoin d'tre grand; aime, et
sois humble: aime Jsus, parce qu'il est humble et doux.
Et lorsque le coeur trop plein d'amour est prs de se
rpandre sur les cratures, elle l'arrte en lui disant:
Souviens-toi que tu es grand et que tu ne peux aimer
que Jsus, parce qu'il est seul grand et parfait. Elle ne
cherche point  endurcir les entrailles de l'homme
contre la douleur; elle l'amollit pour le fortifier, et lui
fait trouver dans la souffrance une sorte de dlices.
L'picurisme le conduit au calme par la modration, le
christianisme le conduit  la joie par les larmes; la
raison stoque subit la torture, l'enthousiasme chrtien
vole au martyre. Le grand oeuvre du christianisme est
donc le dveloppement de la force intellectuelle par celui
de la sensibilit morale, et la prire est l'inpuisable aliment
o ces deux puissances se combinent et se retrempent
sans cesse.

[Illustration]


Comme le corps, l'me a ses besoins journaliers;
comme lui, elle se fait certaines habitudes dans la manire
de satisfaire  ses besoins. Chrtien et moine, je
m'tais accoutum, durant mes annes heureuses,  une
expansion frquente de tout ce que mon coeur renfermait
d'amour et d'enthousiasme. C'tait particulirement
durant les offices du soir que j'aimais  rpandre ainsi
toute mon me aux pieds du Sauveur.  ce moment d'indicible
posie, o le jour n'est plus, et o la nuit n'est pas
encore, lorsque la lampe vacillante au fond du sanctuaire
se rflchit seule sur les marbres luisants, et que les premiers
astres s'allument dans l'ther encore ple, je me
souviens que j'avais coutume d'interrompre mes oraisons,
afin de m'abandonner aux motions saintes et dlicieuses
que cet instant m'apportait. Il y avait vis--vis de ma
stalle une haute fentre dont l'architecture dlicate se
dessinait sur le bleu transparent du ciel. Je voyais s'encadrer
l, chaque soir, deux ou trois belles toiles, qui semblaient
me sourire et pntrer mon sein d'un rayon
d'amour et d'espoir. Eh bien, tout sentiment potique
tait en moi tellement li au sentiment religieux, et le
sentiment religieux tait lui-mme tellement li  la doctrine
catholique, qu'avec la soumission aveugle  cette
doctrine, je perdis et la posie et la prire, et les saintes
extases et les ardentes aspirations. J'tais devenu plus
froid que les marbres que je foulais. J'essayais en vain
d'lever mon me vers le crateur de toutes choses. Je
m'tais habitu  le voir sous un certain aspect qu'il
n'avait plus; et depuis que j'avais largi, par la raison,
le cercle de sa puissance et de sa perfection, depuis que
j'avais agrandi mes penses et donn  mes aspirations
un but plus vaste, j'tais bloui de l'clat de ce Dieu
nouveau; je me sentais rduit au nant par son immensit
et par celle de l'univers. L'ancienne forme, accessible
en quelque sorte aux sens par les images et les
allgories mystiques, s'effaait pour faire place  un
immense foyer de Divinit o j'tais absorb comme un
atome, sans que mes penses eussent ni place ni valeur
possible, sans qu'aucune parcelle de cette Divinit pt se
faire assez menue pour se communiquer  moi autrement
que par le fait, pour ainsi dire, fatal, de la vie
universelle. Je n'osais donc plus essayer de communiquer
avec Dieu. Il me paraissait trop grand pour s'abaisser
jusqu' m'couter, et je craignais de faire un acte
impie, d'insulter sa majest cleste, en l'invoquant comme
un roi de la terre. Pourtant j'avais toujours le mme besoin
de prier, le mme besoin d'aimer, et quelquefois
j'essayais d'lever une voix humble et craintive vers ce
Dieu terrible. Mais tantt je retombais involontairement
dans les formes et dans les ides catholiques, et tantt
il m'arrivait de formuler une prire assez trange, et
dont la navet me ferait sourire aujourd'hui, si elle ne
rappelait des souffrances profondes. _ toi!_ disais-je, _toi_
qui n'as pas de nom, et qui rside dans l'inaccessible!
toi qui es trop grand pour m'couter, trop loin pour
m'entendre, trop parfait pour m'aimer, trop fort pour
me plaindre!... je t'invoque sans espoir d'tre exauc,
parce que je sais que je ne dois rien te demander, et
que je n'ai qu'une manire de mriter ici bas, qui est de
vivre et de mourir inaperu, sans orgueil, sans rvolte
et sans colre, de souffrir sans me plaindre, d'attendre
sans dsirer, d'esprer sans prtendre  rien...

Alors je m'interrompais, pouvant de la triste destine
humaine qui se prsentait  moi, et que ma prire,
pur reflet de ma pense, rsumait en des termes si dcourageants
et si douloureux. Je me demandais  quoi
bon aimer un Dieu insensible, qui laisse  l'homme le
dsir cleste, pour lui faire sentir toute l'horreur de sa
captivit ou de son impuissance, un Dieu aveugle et
sourd, qui ne daigne pas mme commander  la foudre,
et qui se tient tellement cach dans la pluie d'or de ses
soleils et de ses mondes qu'aucun de ces soleils et aucun
de ces mondes ne le connat ni ne l'entend. Oh! j'aimais
mieux l'oracle des Juifs, la voix qui parlait  Mose sur
le Sina; j'aimais mieux l'esprit de Dieu sous la forme
d'une colombe sacre, ou le fils de Dieu devenu un homme
semblable  moi! Ces dieux terrestres m'taient accessibles.
Tendres ou menaants, ils m'coutaient et me
rpondaient. Les colres et les vengeances du sombre
Jhovah m'effrayaient moins que l'impassible silence et
la glaciale quit de mon nouveau matre.

C'est alors que je sentis profondment le vide et le
vague de cette philosophie, de mode  cette poque-l,
qu'on appelait le thisme; car, il faut bien l'avouer,
j'avais dj cherch le rsum de mes tudes et de mes
rflexions dans les crits des philosophes mes contemporains.
J'eusse du m'en abstenir sans doute, car rien
n'tait plus contraire  la disposition d'esprit o j'tais
alors. Mais comment l'euss-je prvu? Ne devais-je pas
penser que les esprits les plus avancs de mon sicle
sauraient mieux que moi la conclusion  tirer de toute la
science et de toute l'exprience du pass? Ce pass, tout
nouveau pour moi, tait un aliment mal digr dont les
mdecins seuls pouvaient connatre l'effet; et les hommes
studieux et nafs qui vivent dans l'ombre ont la simplicit
de croire que les crits contemporains qu'un grand
clat accompagne sont la lumire et l'hygine du sicle.
Quelle ne fut pas ma surprise lorsque, malgr toutes mes
prventions en faveur de ces illustres crivains franais
dont les fureurs du Vatican nous apprenaient la gloire et
les triomphes, je tins dans mes mains avides une de ces
ditions  bas prix que la France semait jusque sur le
terrain papal, et qui pntraient dans le secret des
clotres, mme sans beaucoup de mystre! Je crus rver
en voyant une critique si grossire, un acharnement si
aveugle, tant d'ignorance ou de lgret: je craignis
d'avoir port dans cette lecture un reste de prvention
en faveur du christianisme; je voulus connatre tout ce
qui s'crivait chaque jour. Je ne changeai pas d'avis sur
le fond; mais j'arrivai  apprcier beaucoup l'importance
et l'utilit sociale de cet esprit d'examen et de rvolte,
qui prparait la ruine de l'inquisition et la chute de tous
les despotismes sanctifis. Peu  peu j'arrivai  me faire
une manire d'tre, de voir et de sentir, qui, sans tre celle
de Voltaire et de Diderot, tait celle de leur cole.
Quel homme a jamais pu s'affranchir, mme au fond des
clotres, mme au sein des thbades, de l'esprit de son
sicle? J'avais d'autres habitudes, d'autres sympathies,
d'autres besoins que les frivoles crivains de mon poque;
mais tous les voeux et tous les dsirs que je conservais
taient striles; car je sentais l'imminence providentielle
d'une grande rvolution philosophique, sociale et religieuse;
et ni moi ni mon sicle n'tions assez forts pour
ouvrir  l'humanit le nouveau temple o elle pourrait
s'abriter contre l'athisme, contre le froid et la mort.

Insensiblement je me refroidis  mon tour jusqu'
douter de moi-mme. Il y avait longtemps que je doutais
de la bont et de la tendresse paternelle de Dieu. J'en
vins  douter de l'amour filial que je sentais pour lui. Je
pensai que ce pouvait tre une habitude d'esprit que
l'ducation m'avait donne, et qui n'avait pas plus son
principe dans la nature de mon tre que mille autres
erreurs suggres chaque jour aux hommes par la coutume
et le prjug. Je travaillai  dtruire en moi l'esprit
de charit avec autant de soin que j'en avais mis
jadis  dvelopper le feu divin dans mon coeur. Alors je
tombai dans un ennui profond, et, comme un ami qui ne
peut vivre priv de l'objet de son affection, je me sentis
dprir et je tranai ma vie comme un fardeau.

Au sein de ces anxits, de ces fatigues, six annes
taient dj consumes. Six annes, les plus belles et les
plus viriles de ma vie, taient tombes dans le gouffre
du pass sans que j'eusse fait un pas vers le bonheur ou
la vertu. Ma jeunesse s'tait coule comme un rve.
L'amour de l'tude semblait dominer toutes mes autres
facults. Mon coeur sommeillait; et, si je n'eusse senti
quelquefois,  la vue des injustices commises contre
mes frres et  la pense de toutes celles qui se commettent
sans cesse  la face du ciel, de brlantes colres
et de profonds dchirements, j'eusse pu croire que la
tte seule vivait en moi et que mes entrailles taient
insensibles.  vrai dire, je n'eus point de jeunesse, tant
les enivrements contre lesquels j'ai vu les autres religieux
lutter si pniblement passrent loin de moi. Chrtien,
j'avais mis tout mon amour dans la Divinit; philosophe,
je ne pus reporter mon amour sur les cratures, ni mon
attention sur les choses humaines.

Tu te demandes peut-tre, Angel, ce que le souvenir
de Fulgence et la pense de Spiridion taient devenus
parmi tant de proccupations nouvelles. Hlas!
j'tais bien honteux d'avoir pris  la lettre les visions de
ce vieillard et de m'tre laiss frapper l'imagination au
point d'avoir eu moi-mme la vision de cet Hbronius.
La philosophie moderne accablait d'un tel mpris les
visionnaires que je ne savais o me rfugier contre le
mortifiant souvenir de ma superstition. Tel est l'orgueil
humain, que mme lorsque la vie intrieure s'accomplit
dans un profond mystre, et sans que les erreurs et les
changements de l'homme aient d'autre tmoin que sa
conscience, il rougit de ses faiblesses et voudrait pouvoir
se tromper lui-mme. Je m'efforais d'oublier ce qui
s'tait pass en moi  cette poque de trouble o une
rvolution avait t imminente dans tout mon tre, et o
la sve trop comprime de mon esprit avait fait irruption
avec une sorte de dlire. C'est ainsi que je m'expliquais
l'influence de Fulgence et d'Hbronius sur mon
abandon du christianisme. Je me persuadais (et peut-tre
ne me trompais-je pas) que ce changement tait
invitable; qu'il tait pour ainsi dire fatal, parce qu'il
tait dans la nature de mon esprit de progresser en dpit
de tout et  propos de tout. Je me disais que soit une
cause, soit une autre, soit la fable d'Hbronius, soit tout
autre hasard, je devais sortir du christianisme, parce
que j'avais t condamn, en naissant,  chercher la
vrit sans relche et peut-tre sans espoir. Bris de
fatigue, atteint d'un profond dcouragement, je me
demandais si le repos que j'avais perdu valait la peine
d'tre reconquis. Ma foi nave tait dj si loin, il me
semblait que j'avais commenc si jeune  douter que je
ne me souvenais presque plus du bonheur que j'avais pu
goter dans mon ignorance. Peut-tre mme n'avais-je
jamais t heureux par elle. Il est des intelligences inquites
auxquelles l'inaction est un supplice et le repos
un opprobre. Je ne pouvais donc me dfendre d'un certain
mpris de moi-mme en me contemplant dans le
pass. Depuis que j'avais entrepris mon rude labeur je
n'avais pas t plus heureux, mais du moins je m'tais
senti vivre; et je n'avais pas rougi de voir la lumire,
car j'avais labour de toutes mes forces le champ de
l'esprance. Si la moisson tait maigre, si le sol tait
aride, ce n'tait pas la faute de mon courage, et je pouvais
tre une victime respectable de l'humaine impuissance.

Je n'avais pourtant pas oubli l'existence du manuscrit
prcieux peut-tre, et,  coup sr, fort curieux,
que renfermait le cercueil de l'abb Spiridion. Je me
promettais bien de le tirer de l et de me l'approprier;
mais il fallait, pour oprer cette extraction en secret, du
temps, des prcautions, et sans doute un confident. Je
ne me pressai donc pas d'y pourvoir, car j'tais occup
au del de mes forces et des heures dont j'avais  disposer
chaque jour. Le voeu que j'avais fait de dterrer
ce manuscrit le jour o j'aurais atteint l'ge de trente
ans n'avait sans doute pu sortir de ma mmoire; mais je
rougissais tellement d'avoir pu faire un voeu si puril que
j'en cartais la pense, bien rsolu  ne l'accomplir en
aucune faon, et ne me regardant pas comme li par un
serment qui n'avait plus pour moi ni sens ni valeur.

Soit que j'vitasse de me retracer ce que j'appelais
les misrables circonstances de ce voeu, soit qu'un redoublement
de proccupations scientifiques m'et entirement
absorb, il est certain que l'poque fixe par moi
pour l'accomplissement du voeu arriva sans que j'y lisse
la moindre attention; et sans doute elle aurait pass
inaperue sans un l'ait extraordinaire et qui faillit de
nouveau transformer toutes mes ides.

Je m'tais toujours procur des livres en pntrant,
 l'insu de tous, dans la bibliothque situe au bout de
rpugnance  m'emparer furtivement de ce fruit dfendu;
mais bientt l'amour de l'lude, avait t plus fort que
tous les scrupules de la franchise et du la licite. J'tais
descendu  toutes les ruses ncessaires; j'avais fabriqu
moi-mme une fausse clef, la serrure que j'avais brise
avant t rpare sans qu'on st  qui en imputer l'effraction.
Je me glissais la nuit jusqu'au sanctuaire de la
science, et chaque semaine je renouvelais ma provision
de livres, sans veiller ni l'attention ni les soupons, du
moins  ce qu'il me semblait. J'avais soin de cacher mes
richesses dans la paille de ma couche, et je lisais toute
la nuit. Je m'tais habitu  dormir  genoux dans
l'glise; et, pendant les offices du matin, prostern
dans ma stalle, envelopp de mon capuchon, je rparais
les fatigues de la veille par un sommeil lger et frquemment
interrompu. Cependant, comme ma sant
s'affaiblissait visiblement par ce rgime, je trouvai le
moyen de lire  l'glise mme durant les offices. Je me
procurai une grande couverture de missel que j'adaptais
 mes livres profanes, et, tandis que je semblais absorb
par le brviaire, je me livrais avec scurit  mes tudes
favorites.

Malgr toutes ces prcautions, je fus souponn,
surveill, et enfin dcouvert. Une nuit que j'avais pntr
dans la bibliothque, j'entendis marcher dans la
grande salle du chapitre. Aussitt j'teignis ma lampe,
et je me tins immobile, esprant qu'on n'tait point sur
ma trace, et que j'chapperais  l'attention du surveillant
qui faisait cette ronde inusite. Les pas se rapprochrent,
et j'entendis une main se poser sur ma clef que
j'avais imprudemment laisse en dehors. On retira cette
clef aprs avoir ferm la porte sur moi  double tour; on
replaa les grosses barres de fer que j'avais enleves;
et, quand on m'eut t tout moyen d'vasion, on s'loigna
lentement. Je me trouvai seul dans les tnbres,
captif, et  la merci de mes ennemis.

La nuit me sembla insupportablement longue; car
l'inquitude, la contrarit et le froid qui tait alors
trs-vif m'empchrent de goter un instant de repos.
J'eus un grand dpit d'avoir teint ma lampe, et de ne
pouvoir du moins utiliser par la lecture cette nuit malencontreuse.
Les craintes qu'un tel vnement devait
m'inspirer n'taient pourtant pas trs-vives. Je me flattais
de n'avoir pas t vu par celui qui m'avait enferm.
Je me disais qu'il l'avait fait sans mauvaise intention, et
sans se douter qu'il y et quelqu'un dans la bibliothque;
que c'tait peut-tre le convers de semaine pour le service
de la salle, qui avait retir cette clef et ferm cette
porte pour mettre les choses en ordre. Je me trouvai,
moi, bien lche de ne pas lui avoir parl et de n'avoir
pas fait, pour sortir tout de suite, une tentative qui,
le lendemain au jour, aurait certes beaucoup plus d'inconvnients.
Nanmoins je me promis de ne pas manquer
l'occasion ds qu'il reviendrait, le matin, selon
l'habitude, pour ranger et nettoyer la salle. Dans cette
attente je me tins veill, et je supportai le froid avec
le plus de philosophie qu'il me fut possible.

Mais les heures s'coulrent, le jour parut, et le
ple soleil de janvier monta sur l'horizon sans que le
moindre bruit se fit entendre dans la chambre du chapitre.
La journe entire se passa sans m'apporter aucun
moyen d'vasion. J'usai mes forces  vouloir enfoncer la
porte. On l'avait si bien assure contre une nouvelle
effraction, qu'il tait impossible de l'branler, et la serrure
rsista galement  tous mes efforts.

Une seconde nuit et une seconde journe se passrent
sans apporter aucun changement  cette trange
position. La porte du chapitre avait t sans doute condamne.
Il ne vint absolument personne dans cette salle,
qui d'ordinaire tait assez frquente  certaines heures,
et je ne pus me persuader plus longtemps que ma captivit
ft un vnement fortuit. Outre que la salle ne pouvait
avoir t ferme sans dessein, on devait s'apercevoir
de mon absence; et, si l'on tait inquiet de moi, ce n'tait
pas le moment de fermer les portes, mais de les ouvrir
toutes pour me chercher. Il tait donc certain qu'on
voulait m'infliger une correction pour ma faute; mais,
le troisime jour, je commenai  trouver la correction
trop svre, et  craindre qu'elle ne ressemblt aux
preuves des cachots de l'inquisition, d'o l'on ne sortait
que pour revoir une dernire fois le soleil et mourir
d'puisement. La faim et le froid m'avaient si rudement
prouv que, malgr mon stocisme et la persvrance
que j'avais mise  lire tant que le jour me l'avait permis,
je commenai  perdre courage la troisime nuit et
 sentir que la force physique m'abandonnait. Alors je
me rsignai  mourir, et  ne plus combattre le froid
par le mouvement. Mes jambes ne pouvaient plus me
soutenir; je fis une couche avec des livres; car on
avait eu la cruaut d'enlever le fauteuil de cuir qui
d'ordinaire occupait l'embrasure de la croise. Je m'enveloppai
la tte dans ma robe, je m'tendis en serrant
mon vtement autour de moi, et je m'abandonnai 
l'engourdissement d'un sommeil fbrile que je regardais
comme le dernier de ma vie. Je m'applaudis d'tre arriv
 l'extinction de mes forces physiques sans avoir
perdu ma force morale et sans avoir cd au dsir de
crier pour appeler du secours. L'unique croise de cette
pice donnait sur une cour ferme, o les novices allaient
rarement. J'avais guett vainement depuis trois
jours; la porte de cette cour ne s'tait pas ouverte une
seule fois. Sans doute, elle avait t condamne comme
celle du chapitre. Ne pouvant faire signe  aucun tre
compatissant ou dsintress, il et fallu remplir l'air
de mes cris pour arriver  me faire entendre. Je savais
trop bien que, dans de semblables circonstances, la
compassion est lche et impuissante, tandis que le dsir
de la vengeance augmente en raison de l'abaissement de
la victime. Je savais que mes gmissements causeraient
 quelques-uns une terreur stupide et rien de plus. Je
savais que les autres se rjouiraient de mes angoisses.
Je ne voulais pas donner  ces bourreaux le triomphe
de m'avoir arrach une seule plainte. J'avais donc rsist
aux tortures de la faim; je commenais  ne plus les
sentir, et d'ailleurs je n'aurais plus eu assez du force
pour lever la voix. Je m'abandonnai  mon sort en invoquant
pictte et Socrate, et Jsus lui-mme, le philosophe
immol par les princes des prtres et les docteurs
de la loi.

Depuis quelques heures je reposais dans un profond
anantissement, lorsque je fus veill par le bruit de
l'horloge du chapitre qui sonnait minuit de l'autre ct
de la cloison contre laquelle j'tais tendu. Alors j'entendis
marcher doucement dans la salle, et il me sembla
qu'on approchait de la porte de ma prison. Ce bruit ne
me causa ni joie ni surprise; je n'avais plus conscience
d'aucune chose. Cependant la nature des pas que j'entendais
sur le plancher de la salle voisine, leur lgret
empresse, jointe  une nettet solennelle, rveillrent
en moi je ne sais quels vagues souvenirs. Il me sembla
que je reconnaissais la personne qui marchait ainsi, et
que j'prouvais une joie d'instinct  l'entendre venir
vers moi; mais il m'et t impossible de dire quelle
tait cette personne et o je l'avais connue.

Elle ouvrit la porte de la bibliothque et m'appela
par mon nom d'une voix harmonieuse et douce qui me
fit tressaillir. Il me sembla que je sentais la vie faire un
effort en moi pour se ranimer; mais j'essayai en vain de
me soulever, et je ne pus ni remuer ni parler.

--Alexis! rpta la voix d'un ton d'autorit bienveillante,
ton corps et ton me sont-ils donc aussi endurcis
l'un que l'autre? D'o vient que tu as manqu  ta parole?
Voici la nuit, voici l'heure que tu avais fixes...
Il y a aujourd'hui trente ans que tu vins dans ce monde,
nu et pleurant comme tous les fils d've. C'est aujourd'hui
que tu devais te rgnrer, en cherchant sous la
cendre de ma dpouille terrestre une tincelle qui aurait
pu rallumer en toi le feu du ciel. Faut-il donc que les
morts quittent leur spulcre pour trouver les vivants
plus froids et plus engourdis que des cadavres?

J'essayai encore de lui rpondre, mais sans russir
plus que la premire fois. Alors _il_ reprit avec un soupir:

--Reviens donc  la vie des sens, puisque celle de
l'esprit est expire en toi...

Il s'approcha et me toucha, mais je ne vis rien; et
lorsque, aprs des efforts inous, j'eus russi  m'veiller
de ma lthargie et  me dresser sur mes genoux, tout
tait rentr dans le silence, et rien n'annonait autour
de moi la visite d'un tre humain.

Cependant un vent plus froid qui soufflait sur moi
semblait venir de la porte. Je me tranai jusque-l. 
prodige! elle tait ouverte.

J'eus un accs de joie insense. Je pleurai comme un
enfant, et j'embrassai la porte comme si j'eusse voulu
baiser la trace des mains qui l'avaient ouverte. Je ne
sais pourquoi la vie me semblait si douce  recouvrer,
aprs avoir sembl si facile  perdre. Je me tranai le
long de la salle du chapitre en suivant les murs; j'tais
si faible que je tombais  chaque pas. Ma tte s'garait,
et je ne pouvais plus me rendre raison de la position de
la porte que je voulais gagner. J'tais comme un homme
ivre; et plus j'avais hte de sortir de ce lieu fatal, moins
il m'tait possible d'en trouver l'issue. J'errais dans les
tnbres, me crant moi-mme un labyrinthe inextricable
dans un espace libre et rgulier. Je crois que je
passai l presque une heure, livr  d'inexprimables
angoisses. Je n'tais plus arm de philosophie comme
lorsque j'tais sous les verrous. Je voyais la libert, la
vie, qui revenaient  moi, et je n'avais pas la force de
m'en emparer. Mon sang un instant ranim se refroidissait
de nouveau. Une sorte de rage dlirante s'emparait
de moi. Mille fantmes passaient devant mes yeux,
mes genoux se roidissaient sur le plancher. puis de
fatigue et de dsespoir, je tombai au pied d'une des
froides parois de la salle, et de nouveau j'essayai de
retrouver en moi la rsolution de mourir en paix. Mais
mes ides taient confuses, et la sagesse, qui m'avait
sembl nagure une armure impntrable, n'tait en cet
instant qu'un secours impuissant contre l'horreur de la
mort.

Tout  coup je retrouvai le souvenir, dj effac, de
la voix qui m'avait appel durant mon sommeil, et, me
livrant  cette protection mystrieuse avec la confiance
d'un enfant, je murmurai les derniers mots que Fulgence
avait prononcs en rendant l'me: _Sancte Spiridion,
ora pro me._

Alors il se fit une lueur ple dans la salle, comme
serait celle d'un clair prolong. Cette lueur augmenta,
et, au bout d'une minute environ, s'teignit tout  fait.
J'avais eu le temps de voir que cette lumire partait du
portrait du fondateur, dont les yeux s'taient allums
comme deux lampes pour clairer la salle et pour me
montrer que j'tais adoss depuis un quart d'heure
contre la porte tant cherche.--Bni sois-tu, esprit
bienheureux! m'criai-je. Et, ranim soudain, je m'lanai
hors de la salle avec imptuosit.

Un convers, qui vaquait dans les salles basses  des
prparatifs extraordinaires pour le lendemain, me vit
accourir vers lui comme un spectre. Mes joues creuses,
mes yeux enflamms par la fivre, mon air gar, lui
causrent une telle frayeur qu'il s'enfuit en laissant tomber
une corbeille de riz qu'il portait, et un flambeau que
je me htai de ramasser avant qu'il ft teint. Quand
j'eus apais ma faim, je regagnai ma cellule, et le lendemain,
aprs un sommeil rparateur, je fus en tat de
me rendre  l'glise.

Un bruit singulier dans le couvent et le branle de
toutes les grosses cloches m'avaient annonc une crmonie
importante. J'avais jet les yeux sur le calendrier
de ma cellule, et je me demandais si j'avais perdu pendant
mes jours d'inanition la notion de la marche du
temps; car je ne voyais aucune fte religieuse marque
pour le jour o je croyais tre. Je me glissai dans le
choeur, et je gagnai ma stalle sans tre remarqu. Il y
avait sur tous les fronts une proccupation ou un recueillement
extraordinaire. L'glise tait pare comme
aux grands jours fris. On commena les offices. Je fus
surpris de ne point voir le Prieur  sa place; je me penchai
pour demander  mon voisin s'il tait malade. Celui-ci
me regarda d'un air stupfait, et, comme s'il et pens
avoir mal entendu ma question, il sourit d'un air embarrass
et ne me rpondit point. Je cherchai des yeux le
pre Donatien, celui de tous les religieux que je savais
m'tre le plus hostile, et que j'accusais intrieurement
du traitement odieux que je venais de subir. Je vis ses
yeux ardents chercher  pntrer sous mon capuchon;
mais je ne lui laissai point voir mon visage, et je m'assurai
que le sien tait boulevers par la surprise et la
crainte; car il ne s'attendait point  trouver ma stalle
occupe, et il se demandait si c'tait moi ou mon spectre
qu'il voyait l en face de lui.

Je ne fus au courant de ce qui se passait qu' la fin
de l'office, lorsque l'officiant rcita une prire en commmoration
du Prieur, dont l'me avait paru devant
Dieu, le 10 janvier 1766,  minuit, c'est--dire une
heure avant mon incarcration dans la bibliothque. Je
compris alors pourquoi Donatien, dont l'ambition guettait
depuis longtemps la premire place parmi nous, avait
saisi l'occasion de cette mort subite pour m'loigner des
dlibrations. Il savait que je ne l'estimais point, et que,
malgr mon peu de got pour le pouvoir et mon dfaut
absolu d'intrigue, je ne manquais pas de partisans.
J'avais une rputation de science thologique qui m'attirait
le respect naf de quelques-uns; j'avais un esprit
de justice et des habitudes d'impartialit qui offraient 
tous des garanties. Donatien me craignait: sous-prieur
depuis deux ans, et tout-puissant sur ceux qui entouraient
le Prieur, il avait envelopp ses derniers instants
d'une sorte de mystre, et, avant de rpandre la nouvelle
de sa mort, il avait voulu me voir, sans doute pour sonder
mes dispositions, pour me sduire ou pour m'effrayer.
Ne me trouvant point dans ma cellule, et connaissant
fort bien mes habitudes, comme je l'ai su depuis, il
s'tait gliss sur mes traces jusqu' la porte de la bibliothque
qu'il avait referme sur moi comme par mgarde.
Puis il avait condamn toutes les issues par lesquelles
on pouvait approcher de moi, et il avait sur-le-champ
fait entrer tout le monastre en retraite, afin de procder
dignement  l'lection du nouveau chef.

Grce  son influence, il avait pu violer tous les
usages et toutes les rgles de l'abbaye. Au lieu de faire
embaumer et exposer le corps du dfunt pendant trois
jours dans la chapelle, il l'avait fait ensevelir prcipitamment,
sous prtexte qu'il tait mort d'un mal contagieux.
Il avait brusqu toutes les crmonies, abrg
le temps ordinaire de la retraite; et dj l'on procdait
 son lection, lorsque, par un fait surnaturel, je fus
rendu  la libert. Quand l'office fut fini, on chanta le
_Veni Creator_; puis on resta un quart d'heure prostern
chacun dans sa stalle, livr  l'inspiration divine. Lorsque
l'horloge sonna midi, la communaut dfila lentement et
monta  la salle du chapitre pour procder au vote gnral.
Je me tins dans le plus grand calme et dans la plus
complte indiffrence tant que dura cette crmonie.
Rien au monde ne me tentait moins que de contre-balancer
les suffrages; en euss-je eu le temps, je n'aurais pas
fait la plus simple dmarche pour contrarier l'ambition
de Donatien. Mais quand j'entendis son nom sortir cinquante
fois de l'urne, quand je vis, au dernier tour de
scrutin, la joie du triomphe clater sur son visage, je fus
saisi d'un mouvement tout humain d'indignation et de
haine.

Peut-tre, s'il et song  tourner vers moi un regard
humble ou seulement craintif, mon mpris l'et-il absous;
mais il me sembla qu'il me bravait, et j'eus la purilit de
vouloir briser cet orgueil, au niveau duquel je me ravalais
en le combattant. Je laissai le secrtaire recompter
lentement les votes. Il y en avait deux seulement pour
moi. Ce n'tait donc pas une esprance personnelle qui
pouvait me suggrer ce que je fis. Au moment o l'on
proclama le nom de Donatien, et comme il se levait d'un
air hypocritement mu pour recevoir les embrassades
des anciens, je me levai  mon tour et j'levai la voix.

--Je dclare, dis-je avec un calme apparent dont
l'effet fut terrible, que l'lection proclame est nulle,
parce que les statuts de l'ordre ont t viols. Une seule
voix, oublie ou dtourne, suffit pour frapper de nullit
les rsolutions de tout un chapitre. J'invoque cet article
de la charte de l'abb Spiridion, et dclare que moi,
Alexis, membre de l'ordre et serviteur de Dieu, je n'ai
point dpos mon vote aujourd'hui dans l'urne, parce
que je n'ai point eu le loisir d'entrer en retraite comme
les autres; parce que j'ai t cart, par hasard ou par
malice, des dlibrations communes, et qu'il m'et t
impossible, ignorant jusqu' cet instant la mort de notre
vnrable Prieur, de me dcider inopinment sur le choix
de son successeur.

Ayant prononc ces paroles qui furent un coup de
foudre pour Donatien, je me rassis et refusai de rpondre
aux mille questions que chacun venait m'adresser. Donatien,
un instant confondu de mon audace, reprit bientt
courage, et dclara que mon vote tait non-seulement
inutile mais non recevable, parce qu'tant sous le poids
d'une faute grave, et subissant, durant les dlibrations,
une correction dgradante, d'aprs les statuts, je n'tais
point apte  voter.

--Et qui donc a qualifi ou apprci ma faute? demandai-je.
Qui donc, s'est permis de m'en infliger le
chtiment? Le sous-prieur? il n'en avait pas le droit.
Il devait, pour me juger indigne de prendre part 
l'lection, faire examiner ma conduite par six des plus
anciens du chapitre, et je dclare qu'il ne l'a point
fait.

--Et qu'en savez-vous? me dit un des anciens qui
tait le chaud partisan de mon antagoniste.

--Je dis, m'criai-je, que cela ne s'est point fait,
parce que j'avais le droit d'en tre inform, parce que
mon jugement devait tre signifi  moi d'abord, puis
 toute la communaut rassemble, et enfin placard
ici, dans ma stalle, et qu'il n'y est point et n'y a jamais
t.

--Votre faute, s'cria Donatien, tait d'une telle
nature...

--Ma faute, interrompis-je, il vous plat de la qualifier
de grave; moi, il me plat de qualifier la punition
que vous m'avez inflige, et je dis que c'est pour vous
qu'elle est dgradante. Dites quelle fut ma faute! Je
vous somme de le dire ici; et moi je dirai quel traitement
vous m'avez fait subir, bien que vous n'eussiez
pas le droit de le faire.

Donatien voyant que j'tais outr, et que l'on commenait
 m'couter avec curiosit, se hta de terminer
ce dbat en appelant  son secours la prudence et la
ruse. Il s'approcha de moi, et, du ton d'un homme
pntr de componction, il me supplia, au nom du Sauveur
des hommes, de cesser une discussion scandaleuse
et contraire  l'esprit de charit qui devait rgner entre
des frres. Il ajouta que je me trompais en l'accusant de
machinations si perfides, que sans doute il y avait entre
nous un malentendu qui s'claircirait dans une explication
amicale.

--Quant  vos droits, ajouta-t-il, il m'a sembl et il
me semble encore, mon frre, que vous les avez perdus.
Ce serait peut-tre pour la communaut une affaire 
examiner; mais il suffit que vous m'accusiez d'avoir redout
votre candidature pour que je veuille faire tomber
au plus vite un soupon si pnible pour moi. Et pour
cela, je dclare que je dsire vous avoir sur-le-champ
pour comptiteur. Je supplie la communaut d'carter
de vous toute accusation, et de permettre que vous dposiez
votre vote dans l'urne aprs qu'on aura fait un
nouveau tour de scrutin, sans examiner si vos droits
sont contestables. Non-seulement je l'en supplie, mais
au besoin je le lui commande; car je suis, en attendant
le rsultat de votre candidature, le chef de cette respectable
assemble.

Ce discours adroit fut accueilli avec acclamations;
mais je m'opposai  ce qu'on recomment le vote
sance tenante. Je dclarai que je voulais entrer en
retraite, et que, comme les autres s'taient contents
de trois jours, bien que quarante furent prescrits, je
m'en contenterais aussi; mais que, sous aucun prtexte,
je ne croyais pouvoir me dispenser de cette
prparation.

Donatien s'tait engag trop avant pour reculer. Il
feignit de subir ce contre-temps avec calme et humilit.
Il supplia la communaut de n'apporter aucun empchement
 mes desseins. Il y avait bien quelques murmures
contre mon obstination, mais pas autant peut-tre
que Donatien l'avait espr. La curiosit, qui est
l'lment vital des moines, tait excite au plus haut
point par ce qui restait de mystrieux entre Donatien et
moi. Ma disparition avait caus bien de l'tonnement 
plusieurs. On voulait, avant de se ranger sous la loi de
ce nouveau chef si mielleux et si tendre en apparence,
avoir quelques notions de plus sur son vrai caractre.
Je semblais l'homme le plus propre  les fournir. Sa
modration avec moi en public, au milieu d'une crise si
terrible pour son orgueil et son ambition, paraissait sublime
 quelques-uns, sense  plusieurs autres, trange
et de mauvais augure  un plus grand nombre. Trente
voix, qui ne s'entendaient pas sur le choix de leur candidat,
avaient combattu son lection. Il tait dj vident
qu'elles allaient se reporter sur moi. Trois jours de nouvelles
rflexions et de plus amples informations pouvaient
dtacher bien des partisans. Chacun le sentit, et la majorit,
qui avait t surprise et comme enivre par la
prcipitation des meneurs, se rjouit du retard que je
venais apporter au dnoment.

Une heure aprs la clture de cette sance orageuse,
ma cellule tait assige des meneurs de mon parti; car
j'avais dj un parti malgr moi, et un parti trs-ardent.
Donatien n'tait pas mdiocrement ha, et je dois  la
vrit de dire que tout ce qu'il y avait de moins avili et
de moins corrompu dans l'abbaye tait contre lui. Ma
colre tait dj tombe, et les offres qu'on me faisait
n'veillaient en moi aucun dsir de puissance monacale.
J'avais de l'ambition, mais une ambition vaste comme
le monde, l'ambition des choses sublimes. J'aurais voulu
lever un beau monument de science ou de philosophie,
trouver une vrit et la promulguer, enfanter une de
ces ides qui soulvent et remplissent tout un sicle,
gouverner enfin toute une gnration, mais du fond de
ma cellule, et sans salir mes doigts  la fange des affaires
sociales; rgner par l'intelligence sur les esprits, par le
coeur sur les coeurs, vivre en un mot comme Platon ou
Spinosa. Il y avait loin de l  la gloriole de commander
 cent moines abrutis. La petitesse pompeuse d'un tel
rle soulevait mon me de dgot; mais je compris quel
parti je pouvais tirer de ma position, et j'accueillis mes
partisans avec prudence.

Avant le soir, les trente voix qui avaient rsist 
Donatien s'taient dj runies sur moi. Donatien en
fut plus irrit qu'effray. Il vint me trouver dans ma
cellule, et il essaya de m'intimider en me disant que,
si je me retirais de la candidature, il ne me reprocherait
point mes hrsies,  lui bien connues; que les
choses pouvaient encore se passer honorablement pour
moi et tranquillement pour lui, si je me contentais de
la petite victoire que j'avais obtenue en retardant son
lection; mais que, si je me mettais sur les rangs pour
le priorat, il ferait connatre quelles taient mes occupations,
mes lectures, et sans doute mes penses, depuis
plus de cinq ans. Il me menaa de dvoiler la fraude et la
dsobissance o j'avais vcu tout ce temps-l, drobant
les livres dfendus et me nourrissant durant les saints
offices, dans le temple mme du Seigneur, des plus
infmes doctrines.

Le calme avec lequel j'affrontai ces menaces le dconcerta
beaucoup. Il voulait sans doute me faire parler
sur mes croyances; peut tre avait-il plac des tmoins
derrire la porte pour m'entendre apostasier dans un
moment d'emportement. J'tais sur mes gardes, et je
vis, dans cette circonstance, combien l'homme le plus
simple a de supriorit sur le plus habile, lorsque celui-ci
est m par de mauvaises passions. Je n'tais certes pas
rompu  l'intrigue comme ce moine cauteleux et rus;
mais le mpris que j'avais pour l'enjeu me donnait tout
l'avantage de la partie. J'tais arm d'un sang-froid 
toute preuve, et mes reparties calmes dmontaient de
plus en plus mon adversaire. Il se retira fort troubl.
Jusque-l il ne m'avait point connu, disait-il d'un ton
amrement enjou. Il m'avait cru plong dans les livres,
et ne se serait jamais dout que j'apportasse tant de
prudence et de calcul dans les affaires temporelles. Il
ajouta sournoisement qu'il faisait des voeux pour que
mon orthodoxie en matire de religion lui ft bien dmontre;
car, dans ce cas, je lui paraissais le plus propre
de tous  bien gouverner l'abbaye.

Le lendemain, mes trente partisans cabalrent si
bien qu'ils dtachrent plus de quinze poltrons, jets
par la frayeur dans le parti de mon rival. Donatien tait
l'homme le plus redout et le plus ha de la communaut;
mais il avait pour lui tous les anciens, qu'il avait su accaparer,
et aux vices desquels son athisme secret offrait
toutes les garanties dsirables. Il n'y a pas de plus grand
flau pour une communaut religieuse qu'un chef sincrement
dvot. Avec lui, la rgle, qui est ce que le
moine hait et redoute le plus, est toujours en vigueur, et
vient  chaque instant troubler les douces habitudes
de paresse et d'intemprance; son zle ardent suscite
chaque jour de nouvelles tracasseries, en voulant ramener
les pratiques austres, la vie de labeur et de privations.
Donatien savait, avec le petit nombre des fanatiques, se
donner les apparences d'une foi vive; avec le grand
nombre des indiffrents, il savait, sans compromettre
la dignit d'tiquette de la rgle, et sans droger aux
apparences de la ferveur, donner  chacun le prtexte le
plus convenable  la licence. Par ce moyen son autorit
tait sans bornes pour le mal; il exploitait les vices d'autrui
au profit des siens propres. Cette manire de gouverner
les hommes en profitant de leur corruption est
infaillible; et, si j'tais le favori d'un roi, je la lui conseillerais.

Mais ce qui contre-balanait l'autorit naissante de
Donatien. C'tait ce qu'on savait de son humeur vindicative.
Ceux qui l'avaient offens un jour avaient  s'en
repentir longtemps, et l'on craignait avec raison que
le Prieur n'oublit pas, en recevant la crosse, les vieilles
querelles du simple frre. C'est pourquoi les faibles
s'taient jets dans son parti par frayeur, le croyant
tout-puissant et ne voulant pas qu'il les punt d'avoir
cabal contre lui.

Ds que ceux-l virent une puissance se former
contre la sienne et offrir quelque garantie, ils se rejetrent
facilement de ce cot, et le troisime jour j'avais
une majorit incontestable. Je ne saurais t'exprimer,
Angel, combien j'eus  souffrir secrtement de cette banale
prfrence, base sur des intrts d'gosme et revtue
des formes menteuses de l'estime et de l'affection.
Les sales caresses de ces poltrons me rpugnaient; les
protestations des autres intrigants, qui se flattaient de
rgner  ma place tandis que je serais absorb dans mes
spculations scientifiques, ne me causaient pas moins de
dgot et de mpris.

--Vous triompherez, me disaient-ils d'un air lchement
fier en sortant de ma cellule.

--Dieu m'en prserve! rpondais-je lorsqu'ils taient
sortis.

Le jour de l'lection, Donatien vint me rveiller avant
l'aube. Il n'avait pu fermer l'oeil de la nuit.

--Vous dormez comme un triomphateur, me dit-il,
tes-vous donc si sur de l'emporter sur moi?

Il affectait le calme; mais sa voix tait tremblante,
et le trouble de toute sa contenance rvlait les angoisses
de son me.

--Je dors avec une double scurit, lui rpondis-je
en souriant, celle du triomphe et celle de la plus parfaite
indiffrence pour ce mme triomphe.

--Frre Alexis, reprit-il, vous jouez la comdie
avec un art au-dessus de tout loge.

--Frre Donatien, lui dis-je, vous ne vous trompez
pas, je joue la comdie; car je brigue des suffrages dont
je ne veux pas profiter. Combien voulez-vous me les
payer?

--Quelles seraient vos conditions? dit-il en feignant
de soutenir une plaisanterie; mais ses lvres taient
ples d'motion et son oeil tincelant de curiosit.

--Ma libert, rpondis-je, rien que cela. J'aime
l'tude et je dteste le pouvoir: assurez-moi le calme et
l'indpendance la plus absolue au fond de ma cellule.
Donnez-moi les clefs de toutes les bibliothque, le soin
de tous les instruments de physique et d'astronomie, et
la direction des fonds appliqus  leur entretien par le
fondateur; donnez-moi la cellule de l'observatoire, abandonne
depuis la mort du dernier moine astronome, enfin
dispensez-moi des offices, et  ce prix vous pourrez me
considrer comme mort. Je vivrai dans mon donjon, et
vous sur votre chaire abbatiale, sans que nous ayons
jamais rien de commun ensemble.  la premire affaire
temporelle dont je me mlerai, je vous autorise  me
remettre sous la rgle; mais aussi  la premire tracasserie
temporelle que vous me susciterez, je vous promets
de vous montrer encore une fois que je ne suis pas
sans influence. Tous les trois ans, lorsqu'on renouvellera
votre lection, nous passerons march comme aujourd'hui,
si le march d'aujourd'hui vous convient. Promettez-vous?
Voici la cloche qui nous appelle  l'glise;
dpchez-vous.

Il promit tout ce que je voulus; mais il se retira sans
confiance et sans espoir. Il ne pouvait croire qu'on renont
 la victoire quand on la tenait dans ses mains.

Il serait impossible de peindre l'angoisse qui contractait
son visage lorsque je fus proclam Prieur  la
majorit de dix voix. Il avait l'air d'un homme foudroy
au moment d'atteindre aux astres. M'avoir tenu enferm
trois jours et trois nuits, s'tre flatt de me trouver mort
de faim et de froid, et tout  coup me voir sortir comme
de la tombe pour lui arracher des mains la victoire et
m'asseoir  sa place sur la chaire d'honneur!

Chacun vint m'embrasser, et je subis cette crmonie,
sans dtromper le vaincu jusqu' ce qu'il vint  son
tour me donner le baiser de paix. Quand il eut accompli
cette dernire humiliation, je le pris par la main; et,
me dpouillant des insignes dont on m'avait dj revtu,
je lui mis au doigt l'anneau, et  la main la crosse abbatiale;
puis je le conduisis  la chaire, et, m'agenouillant
devant lui, je le priai de me donner sa bndiction
paternelle.

Il y eut une stupfaction inconcevable dans le chapitre,
et d'abord je trouvait beaucoup d'opposition  accepter
cette substitution de personne; mais les poltrons
et les faibles emportrent de nouveau la majorit l o
je voulais la constituer. Le scrutin de ce jour ne produisit
rien; mais celui du lendemain rendit, par mes soins et
par mon influence, le priorat au trop heureux Donatien.
Il me fit l'honneur de douter de ma loyaut jusqu'au
dernier moment, me souponnant toujours de feindre
un excs d'humilit afin de m'assurer un pouvoir sans
bornes pour toute ma vie. Il y avait peu d'exemples
qu'un Prieur n'et pas t rlu tous les trois ans jusqu'
sa mort; mais le statut n'en restait pas moins en
vigueur, et l'existence d'un rival important pouvait troubler
la vie du vainqueur. Donatien pensait donc que je
voulais amener  moi par un semblant de vertu et de
dsintressement romanesque ceux qui lui taient le plus
attachs, afin de ne point avoir  craindre une raction
vers lui au bout de trois ans. Au reste, c'est grce  ce
statut que la tranquillit de ma vie fut  peu prs assure.
Les perscutions dont j'avais t accabl jusque-l, et
dont j'ai passe le dtail sous silence dans ce rcit, comme
n'tant que les accessoires de souffrances plus relles
et plus profondes, cessrent  partir de ce jour. Ce n'est
que depuis peu que, me voyant prt  descendre dans la
tombe, Donatien a cess de me craindre et encourag
peut-tre les vieilles haines de ses cratures.

Quand son lection eut t enfin proclame, et qu'il
se fut assur de ma bonne foi, sa reconnaissance me
parut si servile et si exagre que je me htai de m'y
soustraire.

--Payez vos dettes, lui dis-je  l'oreille, et ne me
sachez aucun autre gr d'une action qui n'est point, de
ma part, un sacrifice.

Il se hta de me proclamer directeur de la bibliothque
et du cabinet rserv aux tudes et aux collections
scientifiques. J'eus,  partir de cet instant, la plus
grande libert d'occupations et tous les moyens possibles
de m'instruire.

Au moment o je quittais la salle du chapitre pour
aller, plein d'impatience, prendre possession de ma
nouvelle tude, je levai les yeux par hasard sur le portrait
du fondateur, et alors le souvenir des vnements
surnaturels qui s'taient passs dans cette salle quelques
jours auparavant me revint si distinct et si frappant que
j'en fus effray. Jusque-l, les proccupations qui avaient
rempli toutes mes heures ne m'avaient pas laiss le loisir
d'y songer, ou plutt cette partie du cerveau qui
conserve les impressions que nous appelons potiques
et merveilleuses ( dfaut d'expression juste pour peindre
les fonctions du sens divin), s'tait engourdie chez
moi au point de ne rendre 'ma raison aucun compte
des prodiges de mon vasion. Ces prodiges restaient
comme envelopps dans les nuages d'un rve, comme
les vagues rminiscences des faits accomplis durant
l'ivresse on durant la fivre. En regardant le portrait
d'Hbronius, je revis distinctement l'animation de ces
yeux peints qui, tout d'un coup, taient devenus vivants
et lumineux, et ce souvenir se mla si trangement au
prsent qu'il me sembla voir encore cette toile reprendre
vie, et ces yeux me regarder comme des yeux humains.
Mais cette fois ce n'tait plus avec clat, c'tait avec
douleur, avec reproche. Il me sembla voir des larmes
humecter les paupires. Je me sentis dfaillir. Personne
ne faisait attention  moi; mais un jeune enfant de douze
ans, neveu et lve en thologie de l'un des frres, se
tenait par hasard devant le portrait, et, par hasard aussi,
le regardait.

-- mon pre Alexis, me dit-il en saisissant ma
robe avec effroi, voyez donc! le portrait pleure!

Je faillis m'vanouir, mais je fis un grand effort sur
moi-mme, et lui rpondis:

--Taisez-vous, mon enfant, et ne dites pas de pareilles
choses, aujourd'hui surtout; vous feriez tomber
votre oncle en disgrce.

L'enfant ne comprit pas ma rponse, mais il en fut
comme effray, et ne parla  personne, que je sache, de
ce qu'il avait vu. Il avait ds lors une maladie dont il
mourut l'anne suivante chez ses parents. Je n'ai pas bien
su les dtails de sa mort; mais il m'est revenu qu'il avait
vu,  ses derniers instants, une figure vers laquelle il
voulait s'lancer en l'appelant _pater Spiridion_. Cet
enfant tait plein de foi, de douceur et d'intelligence. Je
ne l'ai connu que quelques instants sur la terre; mais je
crois que je le retrouverai dans une sphre plus sublime.
Il tait de ceux qui ne peuvent pas rester ici-bas, et qui
ont dj, ds cette vie, une moiti de leur me dans un
monde meilleur.

Je fus occup pendant quelques jours  prparer mon
observatoire,  choisir les livres que je prfrais,  les
ranger dans ma cellule,  tout ordonner dans mon nouvel
empire. Pendant que le couvent tait en rumeur pour
clbrer l'lection de son nouveau chef, que les uns se
livraient  leurs rves d'ambition, tandis que les autres
se consolaient de leurs mcomptes en s'abandonnant 
l'intemprance, je gotais une joie d'enfant  m'isoler de
cette tourbe insense, et  chercher, dans l'oubli de tous,
mes paisibles plaisirs. Quand j'eus fini de ranger la bibliothque,
les collections d'histoire naturelle et les instruments
de physique et d'astronomie, ce que je fis avec
tant de zle que je me couchais chaque soir extnu de
fatigue (car toutes ces choses prcieuses avaient t
ngliges et abandonnes au dsordre depuis bien des
annes), je rentrai un soir dans cette cellule avec un
bien-tre incroyable. J'estimais avoir remport une bien
plus grande victoire que celle de Donatien, et avoir
assur tout l'avenir de ma vie sur les seules bases qui
lui convinssent. Je n'avais qu'une seule passion, celle de
l'tude: j'allais pouvoir m'y livrer  tout jamais, sans
distraction et sans contrainte. Combien je m'applaudissais d'avoir
rsist au dsir de fuir, qui m'avait tant de
fois travers l'esprit durant les annes prcdentes!
J'avais tant souffert, n'ayant plus aucune foi, aucune
sympathie catholique, d'tre forc d'observer les minutieuses
pratiques du catholicisme, et d'y voir se consumer
un temps prcieux! Je m'tais souvent mpris pour
le faux point d'honneur qui me tenait esclave de mes
voeux.

Voeux insenss, serments impies! m'tais-je cri
cent fois, ce n'est point la crainte ou l'amour de Dieu
qui vous a reus, ni qui m'empche de vous violer. Ce
Dieu n'existe plus, il n'a jamais exist. On ne doit point
de fidlit  un fantme, et les engagements pris dans
un songe n'ont ni force ni ralit. C'est donc le respect
humain qui fait votre puissance sur moi. C'est parce
que, dans mes jours de jeunesse intolrante et de dvotion
fougueuse, j'ai fltri  haute voix les religieux qui
rompaient leur ban; c'est parce que j'ai soutenu autrefois
la thse absurde que le serment de l'homme est
indlbile, qu'aujourd'hui je crains, en me rtractant,
d'tre mpris par ces hommes que je mprise!

Je m'tais dit ces choses, je m'tais fait ces reproches;
j'avais rsolu de partir, de jeter mon froc de moine,
aux ronces du chemin, d'aller chercher la libert de
conscience et la libert d'tudes dans un pays clair,
chez une nation tolrante, en France ou en Allemagne;
mais je n'avais jamais trouv le courage de le faire. Mille
raisons puriles ou orgueilleuses m'en avalent empch.
Je me couchait en repassant dans mon esprit ces raisons
que, par une raction naturelle, j'aimais  trouver excellentes,
puisque dsormais l'tat de moine et le sjour du
monastre taient pour moi la meilleure condition possible.
Au nombre de ces raisons, ma mmoire vint  me
retracer le dsir de possder le manuscrit de Spiridion
et l'importance que j'avais attache  exhumer cet crit
prcieux.  peine cette rflexion eut elle travers mon
esprit, qu'elle y voqua mille images fantastiques. La
fatigue et le besoin de sommeil commenaient  troubler
mes ides. Je me sentis dans une disposition trange et
telle que depuis longtemps je n'en avais connu. Ma raison,
toujours superbe, tait dans toute sa force, et mprisait
profondment les visions qui m'avaient assailli dans le
catholicisme; elle m'expliquait les prestiges de la nuit
du 10 janvier par des causes toutes naturelles. La faim,
la fivre, l'agonie des forces morales, et aussi le dsespoir
secret et insurmontable de quitter la vie d'une manire
si horrible, avaient d produire sur mon cerveau un
dsordre voisin de la folie. Alors j'avais cru entendre
une voix de la tombe et des paroles en harmonie avec
les souvenirs mouvants de ma prcdente existence de
catholique. Les fantmes qui jadis s'taient produits dans
mon imagination avaient d s'y reproduire par une loi
physiologique  la premire disposition fbrile, et l'anantissement
de mes forces physiques avait d, en prsence
de ces apparitions, empcher les fonctions de la raison
et neutraliser les puissances du jugement. Un vnement
fortuit, peut-tre le passage d'un serviteur dans la salle
du chapitre, ayant amen ma dlivrance au moment o
j'tais en proie  ce dlire, je n'avais pu manquer d'attribuer
mon salut  ces causes surnaturelles; et le reste
de la vision s'expliquait assez par la lutte qui s'tait
tablie en moi entre le dsir de ressaisir la vie et l'affaissement
de tout mon tre. Il n'tait donc rien dans tout
cela dont ma raison ne triompht par des mots; mais les
mots ne remplaceront jamais les ides; et quoiqu'une
moiti de mon esprit se tnt pour satisfaite de ces solutions,
l'autre moiti restait dans un grand trouble et
repoussait le calme de l'orgueil et la sanction du sommeil.

[Illustration]


Alors je fus pris d'un malaise inconcevable. Je sentis
que ma raison ne pouvait pas me dfendre, quelque
puissante et ingnieuse qu'elle ft, contre les vaines
terreurs de la maladie. Je me souvins d'avoir t tellement
domin par les apparences que j'avais pris mes
hallucinations pour la ralit. Nagure encore, tant
plein de calme, de force et de contentement, j'avais cru
voir des larmes sortir d'une toile peinte, j'avais cru entendre
la parole d'un enfant qui confirmait ce prodige.

Il est vrai qu'il y avait une lgende sur ce portrait.
Dans mon ge de crdulit, j'avais entendu dire qu'il
pleurait  l'lection des mauvais Prieurs; et l'enfant,
nourri  son tour de cette fable, avait t fascin par
la peur, au point de voir ce que je m'tais imagin voir
moi-mme. Que de miracles avaient t contempls et
attests par des milliers de personnes abuses toutes
spontanment et contagieusement par le mme lan
d'enthousiasme fanatique! Il n'tait pas surprenant que
deux personnes l'eussent t; mais que je fusse l'une
des deux, et que je partageasse les rveries d'un enfant,
voil ce qui m'tonnait et m'humiliait trangement. Eh
quoi! pensai-je, l'imposture du fanatisme chrtien laisse-t-elle
donc dans l'esprit de ceux qui l'ont subie des
traces si profondes, qu'aprs des annes de dsabusement
et de victoire, je n'en sois pas encore affranchi? Suis-je
condamn  conserver toute ma vie cette infirmit?
N'est-il donc aucun moyen de recouvrer entirement la
force morale qui chasse les fantmes et dissipe les
ombres avec un mot? Pour avoir t catholique, ne me
sera-t-il jamais permis d'tre un homme, et dois-je, 
la moindre langueur d'estomac, au moindre accs de
fivre, tre en butte aux terreurs de l'enfance? Hlas!
ceci est peut-tre un juste chtiment de la faiblesse avec
laquelle l'homme flchit devant des erreurs grossires.
Peut-tre la vrit, pour se venger, se refuse-t-elle 
clairer compltement les esprits qui l'ont renie longtemps;
peut-tre les misrables qui, comme moi, ont
servi les idoles et ador le mensonge sont-ils marqus
d'un sceau indlbile d'ignorance, de folie et de lchet;
peut-tre qu' l'heure de la mort mon cerveau puis
sera livr  des pouvantails mprisables; Satan viendra
peut-tre me tourmenter, et peut-tre mourrai-je en
invoquant Jsus, comme ont fait plusieurs malheureux
philosophes, en qui de semblables maladies d'esprit
expliquent et rvlent la misre humaine aux prises
avec la lumire cleste?

[Illustration]


Livr  ces penses douloureuses, je m'endormis
fort agit, craignant d'tre encore la dupe de quelque
songe, et m'en effrayant d'autant plus que ma raison m'en
dmontrait les causes et les consquences.

Je fis alors un rve trange. Je m'imaginai tre revenu
au temps de mon noviciat. Je me voyais vtu de
la robe de laine blanche, un lger duvet paraissait 
peine sur mon visage; je me promenais avec mes jeunes
compagnons, et Donatien, parmi nous, recueillait nos
suffrages pour son lection. Je lui donnai ma voix comme
les autres, avec insouciance, pour viter les perscutions.
Alors il se retira, en nous lanant un regard de
triomphe mprisant, et nous vmes approcher de nous
un homme jeune et beau, que nous reconnmes tous
pour l'original du portrait de la grande salle.

Mais, ainsi qu'il arrive dans les rves, notre surprise
fut bientt oublie. Nous acceptmes comme une chose
possible et certaine qu'il et vcu jusqu' cette heure,
et mme quelques-uns de nous disaient l'avoir toujours
connu. Pour moi, j'en avais un souvenir confus, et,
soit habitude, soit sympathie, je m'approchai de lui
avec affection. Mais il nous repoussa avec indignation.

Malheureux enfants! nous dit-il d'une voix pleine de
charme et de mlodie jusque dans la colre, est-il possible
que vous veniez m'embrasser aprs la lchet que
vous venez de commettre? Eh quoi! tes-vous descendus
 ce point d'gosme et d'abrutissement que vous choisissez
pour chef, non le plus vertueux ni le plus capable,
mais celui de tous que vous savez le plus tolrant
a l'gard du vice et le plus insensible  l'endroit de
la gnrosit? Est-ce ainsi que vous observez mes statuts?
Est-ce l l'esprit que j'ai cherch  laisser parmi vous?
Est-ce ainsi que je vous retrouve, aprs vous avoir quitts
quelque temps?

Alors il s'adressa  moi en particulier, et me montrant
aux autres:

Voici, dit-il, le plus coupable d'entre vous; car
celui-l est dj un homme par l'esprit, et il connat le
mal qu'il fait. C'est lui dont l'exemple vous entrane,
parce que vous le savez rempli d'instruction et nourri
de sagesse. Vous l'estimez tous, mais il s'estime encore
plus lui-mme. Mfiez-vous de lui, c'est un orgueilleux,
et l'orgueil l'a rendu sourd  la voix de sa conscience.

Et comme j'tais triste et rempli de honte, il me
gourmanda fortement, mais en prenant mes mains avec
une effusion de courroux paternel; et tout en me reprochant
mon gosme, tout en me disant que j'avais sacrifi
le sentiment de la justice et l'amour de la vrit au
vain plaisir de m'instruire dans les sciences, il s'mut,
et je vis que des larmes inondaient son visage. Les miennes
coulrent avec abondance, car je sentis les aiguillons du
repentir et tous les dchirements d'un coeur bris. Il me
serra alors contre son coeur avec tendresse, mais avec
douleur, et il me dit  plusieurs reprises:

Je pleure sur toi, car c'est  toi-mme que tu as fait
le plus grand mal, et ta vie tout entire est condamne
 expier cette faute. Avais-tu donc le droit de t'isoler au
milieu de tes frres, et de dire: Tout le mal qui se fera
dsormais ici me sera indiffrent, parce que je n'ai pas
la mme croyance que ceux-ci, parce qu'ils mritent
d'tre traits comme des chiens, et que je n'estime ici
que moi, mon repos, mon plaisir, mes livres, ma
libert?  Alexis! malheureux enfant! tu seras un vieillard
infortun; car tu as perdu le sentiment du bien et
la haine du mal; parce que tu as souffert en silence le
triomphe de l'iniquit; parce que tu as prfr la satisfaction
 ton devoir, et que tu as difi de tes mains le
trne de Baal dans ce coin de la socit humaine o tu
t'tais retir pour cultiver le bien et servir le vrai Dieu!

Je m'agitai avec angoisse dans mon lit pour chapper
 ces reproches, mais je ne pus russir  m'veiller; ils
me poursuivaient avec une vraisemblance, une suite et
un -propos si extraordinaires; ils m'arrachaient des
larmes si amres, et me couvraient d'une telle confusion,
que je ne saurais dire aujourd'hui si c'tait un rve
ou une vision. Peu  peu les personnages du rve reparurent.
Donatien s'avana furieux vers Spiridion, dont
la voix s'teignit et dont les traits s'effacrent. Donatien
criait  ses mchants courtisans:

_Dtruisez-le! dtruisez-le! Que vient-il faire
parmi les vivants? Rendez-le  la tombe, rendez-le
au nant!_

Alors les moines apportrent du bois et des torches
pour brler Spiridion; mais au lieu de celui qui m'avait
accabl de ses reproches et arros de ses larmes, je ne
vis plus que le portrait du fondateur, que les partisans
de Donatien arrachaient de son cadre et jetaient sur le
bcher. Ds que le feu eut commenc  consumer la
toile, il se fit une horrible mtamorphose. Spiridion reparut
vivant, se tordant au milieu des flammes et criant:

Alexis, Alexis! c'est toi qui me donnes la mort!

Je m'lanai au milieu du bcher, et ne trouvai que
le portrait qui tombait en cendres. Plusieurs fois la figure
vivante d'Hbronius et la toile inanime qui la reprsentait
se mtamorphosrent l'une dans l'autre  mes
yeux stupfaits: tantt je voyais la belle chevelure du
matre flamboyer dans l'incendie, et ses yeux pleins de
souffrance, de colre et de douleur se tourner vers moi;
tantt je voyais brler seulement une effigie aux acclamations
grossires et aux rires des moines. Enfin je
m'veillai baign de sueur et bris de fatigue. Mon oreiller
tait tremp de mes pleurs. Je me levai, je courus ouvrir
ma fentre. Le jour naissant dissipa mon sommeil
et mes illusions; mais je restai tout le jour accabl de
tristesse, et frapp de la force et de la justesse des
reproches qui retentissaient encore dans mes oreilles.

Depuis ce jour le remords me consuma. Je reconnaissais
dans ce rve la voix de ma conscience qui me criait
que dans toutes les religions, dans toutes les philosophies,
c'tait un crime d'difier la puissance du fourbe
et d'entrer en march avec le vice. Cette fois la raison
confirmait cet arrt de la conscience; elle me montrait
dans le pass Spiridion comme un homme juste, svre,
incorruptible, ennemi mortel du mensonge et de
l'gosme; elle me disait que l o nous sommes jets sur
la terre, quelque fausse que soit notre position, quelque
dgrads que soient les tres qui nous entourent, notre
devoir est de travailler  combattre le mal et  faire
triompher le bien. Il y avait aussi un instinct de noblesse
et de dignit humaine qui me disait qu'en pareil
cas, lors mme que nous ne pouvions faire aucun bien,
il tait beau de mourir  la peine en rsistant au mal,
et lche de le tolrer pour vivre en paix. Enfin je tombai
dans la tristesse. Ces tudes, dont je m'tais promis
tant de joie, ne me causrent plus que du dgot. Mon
me appesantie s'gara dans de vains sophismes, et
chercha inutilement  repousser, par de mauvaises raisons,
le mcontentement d'elle-mme. Je craignais tellement,
dans cette disposition maladive et chagrine, de
tomber en proie  de nouvelles hallucinations, que je
luttai pendant plusieurs nuits contre le sommeil.  la
suite de ces efforts, j'entrai dans une excitation nerveuse
pire que l'affaiblissement des facults. Les fantmes
que je craignais de voir dans le sommeil apparurent
plus effrayants devant mes yeux ouverts. Il me semblait
voir sur tous les murs le nom de Spiridion crit en lettres
de feu. Indign de ma propre faiblesse, je rsolus de
mettre fin  ces angoisses par un acte de courage. Je
pris le parti de descendre dans le caveau du fondateur
et d'en retirer le manuscrit. Il y avait trois nuits que je
ne dormais pas. La quatrime, vers minuit, je pris un
ciseau, une lampe, un levier, et je pntrai sans bruit
dans l'glise, dcid  voir ce squelette et  toucher ces
ossements que mon imagination revtait, depuis six
annes, d'une forme cleste, et que ma raison allait
restituer  l'ternel nant en les contemplant avec calme.

J'arrivai  la pierre du _Hic est_, la levai sans beaucoup
de peine, et je commenai  descendre l'escalier;
je me souvenais qu'il avait douze marches. Mais je n'en
avais pas descendu six que ma tte tait dj gare.
J'ignore ce qui se passait en moi: si je ne l'avais prouv,
je ne pourrais jamais croire que le courage de la vanit
puisse couvrir tant de faiblesse et de lche terreur. Le
froid de la fivre me saisit; la peur fit claquer mes dents;
je laissai tomber ma lampe; je sentis que mes jambes
pliaient sous moi.

Un esprit sincre n'et pas cherch  surmonter
cette dtresse. Il se ft abstenu de poursuivre une
preuve au-dessus de ses forces; il et remis son entreprise
 un moment plus favorable; il et attendu avec
patience et simplicit le rassrnement de ses facults
mentales. Mais je ne voulais pas avoir le dmenti vis--vis
de moi-mme. J'tais indign de ma faiblesse; ma
volont voulait briser et rduire mon imagination. Je
continuai  descendre dans les tnbres; mais je perdis
l'esprit, et devins la proie des illusions et des fantmes.

Il me sembla que je descendais toujours et que je
m'enfonais dans les profondeurs de l'rbe. Enfin,
j'arrivai lentement  un endroit uni, et j'entendis une
voix lugubre prononcer ces mots qu'elle semblait confier
aux entrailles de la terre:

_Il ne remontera pas l'escalier._

Aussitt, j'entendis s'lever vers moi, du fond
d'abmes invisibles, mille voix formidables qui chantaient
sur un rhythme bizarre:

_Dtruisons-le! Qu'il soit dtruit! Que vient-il
faire parmi les morts? Qu'il soit rendu  la souffrance!
Qu'il soit rendu  la vie!_

Alors une faible lueur pera les tnbres, et je vis
que j'tais sur la dernire marche d'un escalier aussi
vaste que le pied d'une montagne. Derrire moi, il y
avait des milliers de degrs de fer rouge; devant moi,
rien que le vide, l'abme de l'ther, le bleu sombre de
la nuit sous mes pieds comme au-dessus de ma tte. Je
fus pris de vertige, et, quittant l'escalier, ne songeant
plus qu'il me ft possible de le remonter, je m'lanai
dans le vide en blasphmant. Mais  peine eus-je prononc
la formule de maldiction, que le vide se remplit
de formes et de couleurs confuses, et peu  peu je me
vis de plain-pied avec une immense galerie o je m'avanai
en tremblant. L'obscurit rgnait encore autour de
moi; mais le fond de la vote s'clairait d'une lueur
rouge et me montrait les formes tranges et affreuses de
l'architecture. Tout ce monument semblait, par sa force
et sa pesanteur gigantesque, avoir t taill dans une
montagne de fer ou dans une caverne de laves noires. Je
ne distinguais pas les objets les plus voisins; mais ceux
vers lesquels je m'avanais prenaient un aspect de plus
en plus sinistre, et ma terreur augmentait  chaque
pas. Les piliers normes qui soutenaient la vote, et les
rinceaux de la vote mme, reprsentaient des hommes
d'une grandeur surnaturelle, tous livrs  des tortures
inoues: les uns, suspendus par les pieds et serrs par
les replis de serpents monstrueux, mordaient le pav,
et leurs dents s'enfonaient dans le marbre; d'autres,
engags jusqu' la ceinture dans le sol, taient tirs
d'en haut, ceux-ci par les bras la tte en haut, ceux-l
par les pieds la tte en bas, vers les chapiteaux forms
d'autres figures humaines penches sur elles et
acharnes  les torturer. D'autres piliers encore reprsentaient
un enlacement de figures occupes  s'entre-dvorer,
et chacune d'elles n'tait plus qu'un tronon
rouge jusqu'aux genoux ou jusqu'aux paules, mais
dont la tte furieuse conservait assez de vie pour mordre
et dvorer ce qui tait auprs d'elle. Il y en avait qui,
corchs  demi, s'efforaient, avec la partie suprieure
de leur corps, de dgager la peau de l'autre
moiti accroche au chapiteau ou retenue au socle;
d'autres encore qui, en se battant, s'taient arrach des
lanires de chair par lesquelles ils se tenaient suspendus
l'un  l'autre avec l'expression d'une haine et d'une
souffrance indicibles. Le long de la frise, ou plutt en
guise de frise, il y avait de chaque ct une range
d'tres immondes, revtus de la forme humaine, mais
d'une laideur effroyable, occups  dpecer des cadavres, 
dvorer des membres humains,  tordre des viscres,  se
repatre de lambeaux sanglants. De la vote pendaient,
en guise de clefs et de rosaces, des enfants mutils qui
semblaient pousser des cris lamentables, ou qui, fuyant
avec terreur les mangeurs de chair humaine, s'lanaient
la tte en bas, et semblaient prs de se briser sur le pav.

Plus j'avanais, plus toutes ces statues, claires
par la lumire du fond, prenaient l'aspect de la ralit;
elles taient excutes avec une vrit que jamais l'art
des hommes n'et pu atteindre. On et dit d'une scne
d'horreur qu'un cataclysme inconnu aurait surprise au
milieu de sa ralit vivante, et aurait noircie et ptrifie
comme l'argile dans le four. L'expression du dsespoir, de
la rage ou de l'agonie tait si frappante sur tous ces visages
contracts; le jeu ou la tension des muscles, l'exaspration
de la lutte, le frmissement de la chair dfaillante
taient reproduits avec tant d'exactitude qu'il tait impossible
d'en soutenir l'aspect sans dgot et sans terreur.
Le silence et l'immobilit de cette reprsentation
ajoutaient peut-tre encore  son horrible effet sur moi.
Je devins si faible que je m'arrtai et que je voulus
retourner sur mes pas.

Mais alors j'entendis au fond de ces tnbres que
j'avais traverses, des rumeurs confuses comme celles
d'une foule qui marche. Bientt les voix devinrent plus
distinctes et les clameurs plus bruyantes, et les pas se
pressrent tumultueusement en se rapprochant avec une
vitesse incroyable: c'tait un bruit de course irrgulire,
saccade, mais dont chaque lan tait plus voisin, plus
imptueux, plus menaant. Je m'imaginai que j'tais
poursuivi par cette foule drgle, et j'essayai de la devancer
en me prcipitant sous la vote au milieu des
sculptures lugubres. Mais il me sembla que ces figures
commenaient  s'agiter,  s'humecter de sueur et de
sang, et que leurs yeux d'mail roulaient dans leurs orbites.
Tout  coup je reconnus qu'elles me regardaient
toutes et qu'elles taient toutes penches vers moi, les
unes avec l'expression d'un rire affreux, les autres avec
celle d'une aversion furieuse. Toutes avaient le bras
lev sur moi et semblaient prtes  m'craser sous les
membres palpitants qu'elles s'arrachaient les unes aux
autres. Il y en avait qui me menaaient avec leur propre
tte dans les mains, ou avec des cadavres d'enfants
qu'elles avaient arrachs de la vote.

Tandis que ma vue tait trouble par ces images
abominables, mon oreille tait remplie des bruits sinistres
qui s'approchaient. Il y avait devant moi des objets
affreux, derrire moi des bruits plus affreux encore:
des rires, des hurlements, des menaces, des sanglots,
des blasphmes, et tout  coup des silences, durant
lesquels il semblait que la foule, porte par le vent,
francht des distances normes et gagnt sur moi du
terrain au centuple.

Enfin le bruit se rapprocha tellement que, ne pouvant
plus esprer d'chapper, j'essayai de me cacher
derrire les piliers de la galerie; mais les figures de
marbre s'animrent tout  coup; et, agitant leurs bras,
qu'elles tendaient vers moi avec frnsie, elles voulurent
me saisir pour me dvorer.

Je fus donc rejet par la peur au milieu de la galerie,
o leurs bras ne pouvaient m'atteindre, et la foule vint,
et l'espace fut rempli de voix, le pav inond de pas.
Ce fut comme une tempte dans les bois, comme une
rafale sur les flots; ce fut l'ruption de la lave. Il me
sembla que l'air s'embrasait et que mes paules pliaient
sous le poids de la houle. Je fus emport comme une
feuille d'automne dans le tourbillon des spectres.

Ils taient tous vtus de robes noires, et leurs yeux
ardents brillaient sous leurs sombres capuces comme
ceux du tigre au fond de son antre. Il y en avait qui
semblaient plongs dans un dsespoir sans bornes, d'autres
qui se livraient  une joie insense ou froce,
d'autres dont le silence farouche me glaait et m'pouvantait
plus encore.  mesure qu'ils avanaient, les figures
de bronze et de marbre s'agitaient et se tordaient
avec tant d'efforts qu'elles finissaient par se dtacher de
leur affreuse treinte, par se dgager du pav qui enchanait
leurs pieds, par arracher leurs bras et leurs
paules de la corniche; et les mutils de la vote se
dtachaient aussi, et, se tranant comme des couleuvres
le long des murs, ils russissaient  gagner le sol. Et
alors tous ces anthropophages gigantesques, tous ces
corchs, tous ces mutils, se joignaient  la foule des
spectres qui m'entranaient, et, reprenant les apparences
d'une vie complte, se mettaient  courir et 
hurler comme les autres: de sorte qu'autour de nous
l'espace s'agrandissait, et la foule se rpandait dans les
tnbres comme un fleuve qui a rompu ses digues; mais
la lueur lointaine l'attirait et la guidait toujours. Tout 
coup cette clart blafarde devint plus vive, et je vis que
nous tions arrivs au but. La foule se divisa, se rpandit
dans des galeries circulaires, et j'aperus au-dessous de
moi,  une distance incommensurable, l'intrieur d'un
monument tel que la main de l'homme n'et jamais pu
le construire. C'tait une glise gothique dans le got de
celles que les catholiques rigeaient au onzime sicle,
dans ce temps o leur puissance morale, arrive  son
apoge, commenait  dresser des chafauds et des bchers.
Les piliers lancs, les arcades aigus, les animaux
symboliques, les ornements bizarres, tous les
caprices d'une architecture orgueilleuse et fantasque
taient l dploys dans un espace et sur des dimensions
telles qu'un million d'hommes et pu tre abrit sous la
mme vote. Mais cette vote tait de plomb, et les
galeries suprieures o la foule se pressait taient si
rapproches du fate que nul ne pouvait s'y tenir debout,
et que, la tte courbe et les paules brises,
j'tais forc de regarder ce qui se passait tout au fond
de l'glise, sous mes pieds,  une profondeur qui me
donnait des vertiges.

D'abord je ne discernai rien que les effets de l'architecture,
dont les parties basses flottaient dans le vague,
tandis que les parties moyennes s'clairaient de lueurs
rouges entrecoupes d'ombres noires, comme si un
foyer d'incendie et clat de quelque point insaisissable
 ma vue. Peu  peu cette clart sinistre s'tendit sur
toutes les parties de l'difice, et je distinguai un grand
nombre de figures agenouilles dans la nef, tandis
qu'une procession de prtres revtus de riches habits
sacerdotaux dfilait lentement au milieu, et se dirigeait
vers le choeur en chantant d'une voix monotone:

_Dtruisons-le! dtruisons-le! que ce gui appartient
 la tombe soit rendu  la tombe!_

Ce chant lugubre rveilla mes terreurs, et je regardai
autour de moi; mais je vis que j'tais seul dans une
des traves: la foule avait envahi toutes les autres; elle
semblait ne pas s'occuper de moi. Alors j'essayai de
m'chapper de ce lieu d'pouvante, o un instinct secret
m'annonait l'accomplissement de quelque affreux mystre.
Je vis plusieurs portes derrire moi; mais elles
taient gardes par les horribles figures de bronze, qui
ricanaient et se parlaient entre elles en disant:

_On va le dtruire, et les lambeaux de sa chair
nous appartiendront._

Glac par ces paroles, je me rapprochai de la balustrade
en me courbant le long de la rampe de pierre
pour qu'on ne pt pas me voir. J'eus une telle horreur
de ce qui allait s'accomplir que je fermai les yeux et
me bouchai les oreilles. La tte enveloppe de mon capuce
et courbe sur mes genoux, je vins  bout de me
figurer que tout cela tait un rve et que j'tais endormi
sur le grabat de ma cellule. Je fis des efforts inous pour
me rveiller et pour chapper au cauchemar, et je crus
m'veiller en effet; mais en ouvrant les yeux je me retrouvai
dans la trave, environn  distance des spectres
qui m'y avaient conduit, et je vis au fond de la nef la
procession de prtres qui tait arrive au milieu du
choeur, et qui formait un groupe press au centre duquel
s'accomplissait une scne d'horreur que je n'oublierai
jamais. Il y avait un homme couch dans un cercueil, et
cet homme tait vivant. Il ne se plaignait pas, il ne
faisait aucune rsistance; mais des sanglots touffs
s'chappaient de son sein, et ses soupirs profonds, accueillis
par un morne silence, se perdaient sous la vote
qui les renvoyait  la foule insensible. Auprs de lui
plusieurs prtres arms de clous et de marteaux se
tenaient prts  l'ensevelir aussitt qu'on aurait russi 
lui arracher le coeur. Mais c'tait en vain que, les bras
sanglants et enfoncs dans la poitrine entr'ouverte du
martyr, chacun venait  son tour fouiller et tordre ses
entrailles; nul ne pouvait arracher ce coeur invincible
que des liens de diamant semblaient retenir victorieusement
 sa place. De temps en temps les bourreaux
laissaient chapper un cri de rage, et des imprcations
mles  des hues leur rpondaient du haut des galeries.
Pendant ces abominations, la foule prosterne dans
l'glise se tenait immobile dans l'attitude de la mditation
et du recueillement.

Alors un des bourreaux s'approcha tout sanglant de
la balustrade qui spare le choeur de la nef, et dit  ces
hommes agenouills:

--Ames chrtiennes, fidles fervents et purs,  mes
frres bien-aims, priez! redoublez de supplications et
de larmes, afin que le miracle s'accomplisse et que vous
puissiez manger la chair et boire le sang du Christ, votre
divin Sauveur.

Et les fidles se mirent  prier  voix basse,  se
frapper la poitrine et  rpandre la cendre sur leurs
fronts, tandis que les bourreaux continuaient  torturer
leur proie, et que la victime murmurait en pleurant ces
mots souvent rpts:

_ mon Dieu, relve ces victimes de l'ignorance et
de l'imposture!_

Il me semblait qu'un cho de la vote, tel qu'une
voix mystrieuse, apportait ces plaintes  mon oreille.
Mais j'tais tellement glac par la peur que, au lieu de
lui rpondre et d'lever ma voix contre les bourreaux,
je n'tais occup qu' pier les mouvements de ceux qui
m'environnaient, dans la crainte qu'ils ne tournassent leur
rage contre moi en voyant que je n'tais pas un des leurs.

Puis j'essayais de me rveiller, et pendant quelques
secondes mon imagination me reportait  des scnes
riantes. Je me voyais assis dans ma cellule par une belle
matine, entour de mes livres favoris; mais un nouveau
soupir de la victime m'arrachait  cette douce vision, et
de nouveau je me retrouvais en face d'une interminable
agonie et d'infatigables bourreaux. Je regardais le patient,
et il me semblait qu'il se transformait  chaque instant,
ce n'tait plus le Christ, c'tait Abeilard, et puis Jean
Huss, et puis Luther... Je m'arrachais encore  ce spectacle
d'horreur, et il me semblait que je revoyais la clart du
jour et que je fuyais lger et rapide au milieu d'une
riante campagne. Mais un rire froce, parti d'auprs de
moi, me tirait en sursaut de cette douce illusion, et
j'apercevais Spiridion dans le cercueil, aux prises avec
les infmes qui broyaient son coeur dans sa poitrine sans
pouvoir s'en emparer. Puis ce n'tait plus Spiridion,
c'tait le vieux Fulgence, et il appelait vers moi en
disant:

--Alexis, mon fils Alexis! vas-tu donc me laisser
prir?

Il n'eut pas plus tt prononc mon nom que je vis
 sa place dans le cercueil ma propre figure, le sein
entr'ouvert, le coeur dchir par des ongles et des
tenailles. Cependant j'tais toujours dans la trave, cach
derrire la balustrade, et contemplant un autre moi-mme
dans les angoisses de l'agonie. Alors je me sentis
dfaillir, mon sang se glaa dans mes veines, une sueur
froide ruissela de tous mes membres, et j'prouvai dans
ma propre chair toutes les tortures que je voyais subir
 mon spectre. J'essayai de rassembler le peu de forces
qui me restaient et d'invoquer  mon tour Spiridion et
Fulgence. Mes yeux se fermrent, et ma bouche murmura
des mots dont mon esprit n'avait plus conscience.
Lorsque je rouvris les yeux, je vis auprs de moi une
belle figure agenouille, dans une attitude calme. La
srnit rsidait sur son large front, et ses yeux ne daignaient
point s'abaisser sur mon supplice. Il avait le
regard dirig vers la vote de plomb, et je vis qu'au-dessus
de sa tte la lumire du ciel pntrait par une
large ouverture. Un vent frais agitait faiblement les
boucles d'or de ses beaux cheveux. Il y avait dans ses
traits une mlancolie ineffable mle d'espoir et de piti.

-- toi dont je sais le nom, lui dis-je  voix basse,
toi qui sembles invisible  ces fantmes effroyables, et
qui daignes te manifester  moi seul,  moi seul qui te
connais et qui t'aime! sauve-moi de ces terreurs, soustrais-moi
 ce supplice!...

Il se tourna vers moi, et me regarda avec des yeux
clairs et profonds, qui semblaient  la fois plaindre et
mpriser ma faiblesse. Puis, avec un sourire anglique,
il tendit la main, et toute la vision rentra dans les
tnbres. Alors je n'entendis plus que sa voix amie, et
c'est ainsi qu'elle me parla:

--Tout ce que tu as cru voir ici n'a d'existence que
dans ton cerveau. Ton imagination a seule forg l'horrible
rve contre lequel tu t'es dbattu. Que ceci t'enseigne
l'humilit, et souviens-toi de la faiblesse de ton esprit
avant d'entreprendre ce que tu n'es pas encore capable
d'excuter. Les dmons et les larves sont des crations
du fanatisme et de la superstition.  quoi t'a servi toute
ta philosophie, si tu ne sais pas encore distinguer les
pures rvlations que le ciel accorde, des grossires
visions voques par la peur? Remarque que tout ce
que tu as cru voir s'est pass en toi-mme, et que tes
sens abuss n'ont fait autre chose que de donner une
forme aux ides qui depuis longtemps te proccupent.
Tu as vu dans cet difice compos de figures de bronze
et de marbre, tour  tour dvorantes et dvores, un
symbole des mes que le catholicisme a endurcies et
mutiles, une image des combats que les gnrations se
sont livrs au sein de l'glise profane, en se dvorant
les unes les autres, en se rendant les unes aux autres le
mal qu'elles avaient subi. Ce flot de spectres furieux qui
t'a emport avec lui, c'est l'incrdulit, c'est le dsordre,
l'athisme, la paresse, la haine, la cupidit, l'envie,
toutes les passions mauvaises qui ont envahi l'glise
quand l'glise a perdu la foi; et ces martyrs dont les
princes de l'glise disputaient les entrailles, c'taient les
Christs, c'taient les martyrs de la vrit nouvelle,
c'taient les saints de l'avenir tourments et dchirs
jusqu'au fond du coeur par les fourbes, les envieux et les
tratres. Toi-mme, dans un instinct de noble ambition,
tu t'es vu couch dans ce cnotaphe ensanglant, sous
les yeux d'un clerg infme et d'un peuple imbcile.
Mais tu tais double  tes propres yeux; et, tandis que
la moiti la plus belle de ton tre subissait la torture
avec constance et refusait de se livrer aux pharisiens,
l'autre moiti, qui est goste et lche, se cachait dans
l'ombre, et, pour chapper  ses ennemis, laissait la voix
du vieux Fulgence expirer sans chos. C'est ainsi, 
Alexis! que l'amour de la vrit a su prserver ton me
des viles passions du vulgaire; mais c'est ainsi,  moine!
que l'amour du bien-tre et le dsir de la libert t'ont
rendu complice du triomphe des hypocrites avec lesquels
tu es condamn  vivre. Allons, veille-toi, et cherche
dans la vertu la vrit que tu n'as pu trouver dans la
science.

 peine eut-il fini de parler, que je m'veillai;
j'tais dans l'glise du couvent, tendu sur la pierre du
_Hic est_,  ct du caveau entr'ouvert. Le jour tait lev,
les oiseaux chantaient gaiement en voltigeant autour des
vitraux; le soleil levant projetait obliquement un rayon
d'or et de pourpre sur le fond du choeur. Je vis distinctement
celui qui m'avait parl entrer dans ce rayon, et
s'y effacer comme s'il se ft confondu avec la lumire
cleste. Je me ttai avec effroi. J'tais appesanti par un
sommeil de mort, et mes membres taient engourdis par
le froid de la tombe. La cloche sonnait matines; je me
htai de replacer la pierre sur le caveau, et je pus
sortir de l'glise avant que le petit nombre des fervents
qui ne se dispensaient pas des offices du matin y et
pntr.

Le lendemain, il ne me restait de cette nuit affreuse
qu'une lassitude profonde et un souvenir pnible. Les
diverses motions que j'avais prouves se confondaient
dans l'accablement de mon cerveau. La vision hideuse et
la cleste apparition me paraissaient galement fbriles
et imaginaires; je rpudiais autant l'une que l'autre, et
n'attribuais dj plus la douce impression de la dernire
qu'au rassrnement de mes facults et  la fracheur
du matin.

 partir de ce moment, je n'eus plus qu'une pense
et qu'un but, ce fut de refroidir mon imagination, comme
j'avais russi  refroidir mon coeur. Je pensai que, comme
j'avais dpouill le catholicisme pour ouvrir  mon intelligence
une voie plus large, je devais dpouiller tout
enthousiasme religieux pour retenir ma raison dans une
voie plus droite et plus ferme. La philosophie du sicle
avait mal combattu en moi l'lment superstitieux; je
rsolus de me prendre aux racines de cette philosophie;
et, rtrogradant d'un sicle, je remontai aux causes des
doctrines incompltes qui m'avaient sduit. J'tudiai
Newton, Leibnitz, Keppler, Malebranche, Descartes
surtout, pre des gomtres, qui avaient sap l'difice de
la tradition et de la rvlation. Je me persuadai qu'en
cherchant l'existence de Dieu dans les problmes de la
science et dans les raisonnements de la mtaphysique,
je saisirais enfin l'ide de Dieu, telle que je voulais la concevoir,
calme, invincible, infinie.

Alors commena pour moi une nouvelle srie de
travaux, de fatigues et de souffrances. Je m'tais flatt
d'tre plus robuste que les spculateurs auxquels j'allais
demander la foi; je savais bien qu'ils l'avaient perdue
en voulant la dmontrer; j'attribuais cette erreur funeste
 l'affaiblissement invitable des facults employes  de
trop fortes tudes. Je me promettais de mnager mieux
mes forces, d'viter les purilits o de consciencieuses
recherches les avaient parfois gars, de rejeter avec
discernement tout ce qui tait entr de force dans leurs
systmes; en un mot, de marcher  pas de gant dans
cette carrire o ils s'taient trans avec peine. L
comme partout, l'orgueil me poussait  ma perte; elle
fut bientt consomme. Loin d'tre plus ferme que mes
matres, je me laissai tomber plus bas sur le revers des
sommets que je voulais atteindre et o je me targuais
vainement de rester. Parvenu  ces hauteurs de la science,
que l'intelligence escalade, mais au pied desquelles le
sentiment s'arrte, je fus pris du vertige de l'athisme.
Fier d'avoir mont si haut, je ne voulus pas comprendre
que j'avais  peine atteint le premier degr de la science
de Dieu, parce que je pouvais expliquer avec une certaine
logique le mcanisme de l'univers, et que pourtant
je ne pouvais pntrer la pense qui avait prsid  cette
cration. Je me plus  ne voir dans l'univers qu'une machine,
et  supprimer la pense divine comme un lment
inutile  la formation et  la dure des mondes. Je
m'habituai  rechercher partout l'vidence et  mpriser
le sentiment, comme s'il n'tait pas une des principales
conditions de la certitude. Je me fis donc une manire
troite et grossire de voir, d'analyser et de dfinir les
choses; et je devins le plus obstin, le plus vain et le
plus born des savants.

Dix ans de ma vie s'coulrent dans ces travaux
ignors, dix ans qui tombrent dans l'abme sans faire
crotre un brin d'herbe sur ses bords. Je me dbattis
longtemps contre le froid de la raison.  mesure que je
m'emparais de cette triste conqute, j'en tais effray,
et je me demandais ce que je ferais de mon coeur si
jamais il venait  se rveiller. Mais peu  peu les plaisirs
de la vanit satisfaite touffaient cette inquitude. On
ne se figure pas ce que l'homme, vou en apparence aux
occupations les plus graves, y porte d'inconsquence et
de lgret. Dans les sciences, la difficult vaincue est
si enivrante que les rsolutions consciencieuses, les
instincts du coeur, la morale de l'me, sont sacrifis, en
un clin d'oeil, aux triomphes frivoles de l'intelligence.
Plus je courais  ces triomphes, plus celui que j'avais
rv d'abord me paraissait chimrique. J'arrivai enfin 
le croire inutile autant qu'impossible; je rsolus donc
de ne plus chercher des vrits mtaphysiques sur la
voie desquelles mes tudes physiques me mettaient de
moins en moins. J'avais tudie les mystres de la nature,
la marche et le repos des corps clestes, les lois invariables
qui rgissent l'univers dans ses splendeurs infinies
comme dans ses imperceptibles dtails; partout
j'avais senti la main de fer d'une puissance incommensurable,
profondment insensible aux nobles motions
de l'homme, gnreuse jusqu' la profusion, ingnieuse
jusqu' la minutie en tout ce qui tend  ses satisfactions
matrielles; mais voue  un silence inexorable en tout
ce qui tient  son tre moral,  ses immenses dsirs,
fallait-il dire  ses immenses besoins? Cette avidit avec
laquelle quelques hommes d'exception cherchent  communiquer
intimement avec la Divinit, n'tait-elle pas
une maladie du cerveau, que l'on pouvait classer  ct
du drglement de certaines croissances anormales dans
le rgne vgtal, et de certains instincts exagrs chez
les animaux? N'tait-ce pas l'orgueil, cette autre maladie
commune au grand nombre des humains, qui parait de
couleurs sublimes et rehaussait d'appellations pompeuses
cette fivre de l'esprit, tmoignage de faiblesse et de lassitude
bien plus que de force et de sant? Non, m'criai-je,
c'est impudence et folie, et misre surtout, que de vouloir
escalader le ciel. Le ciel qui n'existe nulle part pour
le moindre colier rompu au mcanisme de la sphre!
le ciel, o le vulgaire croit voir, au milieu d'un trne de
nues form des grossires exhalaisons de la terre, un
ftiche taill sur le modle de l'homme, assis sur les
sphres ainsi qu'un ciron sur l'Atlas! le ciel, l'ther
infini parsem de soleils et de mondes infinis, que
l'homme s'imagine devoir traverser aprs sa mort
comme les pigeons voyageurs passent d'un champ  un
autre, et o de pitoyables rhteurs thologiques choisissent
apparemment une constellation pour domaine et
les rayons d'un astre pour vtement! le ciel et l'homme,
c'est--dire l'infini et l'atome! quel trange rapprochement
d'ides! quelle ridicule antithse! Quel est donc
le premier cerveau humain qui est tomb dans une pareille
dmence? Et aujourd'hui un pape, qui s'intitule le
roi des mes, ouvre avec une clef les deux battants de
l'ternit  quiconque plie le genou devant sa discipline
en disant: _Admettez-moi!_

C'est ainsi que je parlais, et alors un rire amer
s'emparait de moi; et, jetant par terre les sublimes
crits des pres de l'glise et ceux des philosophes spiritualistes
de toutes les nations et de tous les temps, je
les foulais aux pieds dans une sorte de rage, en rptant
ces mots favoris d'Hbronius, o je croyais trouver
la solution de tous mes problmes:  ignorance, 
imposture!

Tu plis, enfant, dit Alexis en s'interrompant; ta
main tremble dans la mienne, et ton oeil effar semble
interroger le mien avec anxit. Calme-toi, et ne crains
pas de tomber dans de pareilles angoisses: j'espre que
ce rcit t'en prservera pour jamais.

Heureusement pour l'homme, cette pense de Dieu,
qu'il ignore et qu'il nie si souvent, a prsid  la cration
de son tre avec autant de soin et d'amour qu' celle de
l'univers. Elle l'a fait perfectible dans le bien, corrigible
dans le mal. Si, dans la socit, l'homme peut se considrer
souvent comme perdu pour la socit, dans la
solitude l'homme n'est jamais perdu pour Dieu; car,
tant qu'il lui reste un souffle de vie, ce souffle peut faire
vibrer une corde inconnue au fond de son me; et quiconque
a aim la vrit a bien des cordes  briser avant
de prir. Souvent les sublimes facults dont il est dou
sommeillent pour se retremper comme le germe des
plantes au sein de la terre, et, au sortir d'un long repos,
elles clatent avec plus de puissance. Si j'estime tant la
retraite et la solitude, si je persiste  croire qu'il faut
garder les voeux monastiques, c'est que j'ai connu plus
qu'un autre les dangers et les victoires de ce long tte--tte
avec la conscience, o ma vie s'est consume. Si
j'avais vcu dans le monde, j'eusse t perdu  jamais.
Le souffle des hommes et teint ce que le souffle de
Dieu a ranim. L'appt d'une vaine gloire m'et enivr;
et, mon amour pour la science trouvant toujours de nouvelles
excitations dans le suffrage d'autrui, j'eusse vcu
dans l'ivresse d'une fausse joie et dans l'oubli du vrai
bonheur. Mais ici, n'tant compris de personne, vivant
de moi-mme, et n'ayant pour stimulant que mon orgueil
et ma curiosit, je finis par apaiser ma soif et par me
lasser de ma propre estime. Je sentis le besoin de faire
partager mes plaisirs et mes peines  quelqu'un,  dfaut
de l'ami cleste que je m'tais alin; et je le sentis sans
m'en rendre compte, sans vouloir me l'avouer  moi-mme.
Outre les habitudes superbes que l'orgueil de
l'esprit avait donnes  mon caractre, je n'tais point
entour d'tres avec lesquels je pusse sympathiser: la
grossiret ou la mchancet se dressait de toutes parts
autour de moi pour repousser les lans de mon coeur. Ce
fut encore un bonheur pour moi. Je sentais que la socit
d'hommes intelligents et allum en moi une fivre de
discussion, une soif de controverses; qui m'eussent de
plus en plus affermi dans mes ngations; au lieu que
dans mes longues veilles solitaires, au plus fort de
mon athisme, je sentais encore parfois des aspirations
violentes vers ce Dieu que j'appelais la fiction de mes
jeunes annes; et, quoique dans ces moments-l j'eusse
du mpris pour moi-mme, il est certain que je redevenais
bon, et que mon coeur luttait avec courage contre
sa propre destruction.

Les grandes maladies ont des phases o le mal amne
le bien, et c'est aprs la crise la plus effrayante que la
gurison se fait tout  coup comme un miracle. Les
temps qui prcdrent mon retour  la foi furent ceux
o je crus me sentir le plus robuste adepte de la _raison
pure_. J'avais russi  touffer toute rvolte du coeur, et
je triomphais dans mon mpris de toute croyance, dans
mon oubli de toute motion religieuse.  peine arriv 
cet apoge de ma force philosophique, je fus pris de
dsespoir. Un jour que j'avais travaill pendant plusieurs
heures  je ne sais quels dtails d'observation scientifique
avec une lucidit extraordinaire, je me sentis persuad, plus
que je ne l'avais encore t, de la toute-puissance
de la matire et de l'impossibilit d'un esprit
crateur et vivifiant autre que ce que j'appelais, en
langage de naturaliste, les proprits vitales de la matire.
Alors j'prouvai tout  coup dans mon tre physique
la sensation d'un froid glacial, et je me mis au lit
avec la fivre.

Je n'avais jamais pris aucun soin de ma sant. Je fis
une maladie longue et douloureuse. Ma vie ne fut point
en danger; mais d'intolrables souffrances s'opposrent
pendant longtemps  toute occupation de mon cerveau.
Un ennui profond s'empara de moi; l'inaction, l'isolement
et la souffrance me jetrent dans une tristesse mortelle.
Je ne voulais recevoir les soins de personne; mais
les instances faussement affectueuses du Prieur et celles
d'un certain convers infirmier, nomm Christophore, me
forcrent d'accepter une socit pendant la nuit. J'avais
d'insupportables insomnies, et ce Christophore, sous
prtexte de m'en allger l'ennui, venait dormir chaque
nuit d'un lourd et profond sommeil auprs de mon lit.
C'tait bien la plus excellente et la plus borne des
cratures humaines. Sa stupidit avait trouv grce pour
sa bont auprs des autres moines. On le traitait comme
une sorte d'animal domestique laborieux, souvent ncessaires
et toujours inoffensifs. Sa vie n'tait qu'une suite de
bienfaits et de dvouements. Comme on en tirait parti,
on l'avait habitu  compter sur l'efficacit de ses soins:
et cette confiance, que j'tais loin de partager, me le
rendait importun  l'excs. Cependant un sentiment de
justice, que l'athisme n'avait pu dtruire en moi, me
forait  le supporter avec patience et  le traiter avec
douceur. Quelquefois, dans les commencements, je m'tais
emport contre lui, et je l'avais chass de ma cellule.
Au lieu d'en tre offens, il s'affligeait de me laisser
seul en proie  mon mal; il nasillait une longue prire 
ma porte, et au lever du jour je le trouvais assis sur
l'escalier, la tte dans ses mains, dormant  la vrit,
mais dormant au froid et sur la dure plutt que de se
rsigner  passer dans son lit les heures qu'il avait rsolu
de mon consacrer. Sa patience et son abngation me
vainquirent. Je supportai sa compagnie pour lui rendre
service; car,  mon grand regret, nul autre que moi
n'tait malade dans le couvent; et, lorsque Christophore
n'avait personne  soigner, il tait l'homme le plus malheureux
du monde. Peu  peu je m'habituai  le voir,
lui et son petit chien, qui s'tait tellement identifi pour
lui qu'il avait tout son caractre, toutes ses habitudes,
et que, pour un peu, il et prpar la tisane et tt le
pouls aux malades. Ces deux tres remuaient et dormaient
de compagnie. Quand le moine allait et venait
sur la pointe du pied autour de la chambre, le chien
faisait autant de pas que lui; et, ds que le bonhomme
s'assoupissait, l'animal paisible en faisait autant. Si Christophore
faisait sa prire, Bacco s'asseyait gravement
devant lui, et se tenait ainsi fronant l'oreille et suivant
de l'oeil les moindres mouvements de bras et de tte
dont le moine accompagnait son oraison. Si ce dernier
m'encourageait  prendre patience par de niaises consolations
et de banales promesses de gurison prochaine,
Bacco se dressait sur ses jambes de derrire, et, posant
ses petites pattes de devant sur mon lit avec beaucoup
de discrtion et de propret, me lchait la main d'un air
affectueux. Je m'accoutumai tellement  eux qu'ils me
devinrent ncessaires autant l'un que l'autre. Au fond
je crois que j'avais une secrte prfrence pour Bacco;
car il avait beaucoup plus d'intelligence que son matre,
son sommeil tait plus lger, et surtout il ne parlait
pas.

Mes souffrances devinrent si intolrables que toutes
mes forces furent abattues. Au bout d'une anne de ce
cruel supplice, j'tais tellement vaincu que je ne dsirais
plus la mort. Je craignais d'avoir  souffrir encore plus
pour quitter la vie, et je me faisais d'une vie sans souffrance
l'idal du bonheur. Mon ennui tait si grand que
je ne pouvais plus me passer un instant de mon gardien.
Je le forais  manger en ma prsence, et le spectacle de
son robuste apptit tait un amusement pour moi. Tout
ce qui m'avait choqu en lui me plaisait, mme son
pesant sommeil, ses interminables prires et ses contes
de bonne femme. J'en tais venu au point de prendre
plaisir  tre tourment par lui, et chaque soir je refusais
ma potion afin de me divertir pendant un quart d'heure
de ses importunits infatigables et de ses insinuations
naves, qu'il croyait ingnieuses, pour m'amener  ses
fins. C'taient l mes seules distractions, et j'y trouvais
une sorte de gaiet intrieure, que le bonhomme semblait
deviner, quoique mes traits fltris et contracts ne
puissent pas l'exprimer mme par un sourire.

Lorsque je commenais  gurir, une maladie pidmique
se dclara dans le couvent. Le mal tait subit,
terrible, invitable. On tait comme foudroy. Mon
pauvre Christophore en fut atteint un des premiers.
J'oubliai ma faiblesse et le danger; je quittai ma cellule
et passai trois jours et trois nuits au pied de son lit. Le
quatrime jour il expira dans mes bras. Cette perte me
fut si douloureuse que je faillis ne pas y survivre. Alors
une crise trange s'opra en moi: je fus promptement et
compltement guri; mon tre moral se rveilla comme
 la suite d'un long sommeil; et, pour la premire fois
depuis bien des annes, je compris par le coeur les douleurs
de l'humanit. Christophore tait le seul homme
que j'eusse aim depuis la mort de Fulgence. Une si
prompte et si amre sparation me remit en mmoire
mon premier ami, ma jeunesse, ma pit, ma sensibilit,
tous mes bonheurs  jamais perdus. Je rentrai dans ma
solitude avec dsespoir. Bacco m'y suivit; j'tais le dernier
malade que son matre et soign: il s'tait habitu
 vivre dans ma cellule, et il semblait vouloir reporter
son affection sur moi; mais il ne put y russir, le chagrin
le consuma. Il ne dormait plus, il flairait sans cesse le
fauteuil o Christophore avait coutume de dormir, et que
je plaais toutes les nuits auprs de mon chevet pour me
reprsenter quelque chose de la prsence de mon pauvre
ami. Bacco n'tait point ingrat  mes caresses, mais rien
ne pouvait calmer son inquitude. Au moindre bruit, il
se dressait et regardait la porte avec un mlange d'espoir
et de dcouragement. Alors j'prouvais le besoin de lui
parler comme  un tre sympathique.

Il ne viendra plus, lui disais-je, c'est moi seul que
tu dois aimer maintenant.

Il me comprenait, j'en suis certain, car il venait 
moi et me lchait la main d'un air triste et rsign. Puis
il se couchait et tchait de s'endormir; mais c'tait un
assoupissement douloureux, entrecoup de faibles plaintes
qui me dchiraient l'me. Quand il eut perdu tout
espoir de retrouver celui qu'il attendait toujours, il rsolut
de se laisser mourir. Il refusa de manger, et je le vis
expirer sur le fauteuil de son matre, en me regardant
d'un air de reproche, comme si j'tais la cause de ses
fatigues et de sa mort. Quand je vis ses yeux teints et
ses membres glacs, je ne pus retenir des torrents de
larmes; je le pleurai encore plus amrement que je
n'avais pleur Christophore. Il me sembla que je perdais
celui-ci une seconde fois.

Cet vnement, si puril en apparence, acheva de
me prcipiter du haut de mon orgueil dans un abme de
douleurs.  quoi m'avait servi cet orgueil?  quoi m'avait
servi mon intelligence? La maladie avait frapp l'une
d'impuissance; l'humilit d'un homme charitable, l'affection
fidle d'un pauvre animal, m'avaient plus secouru
que l'autre. Maintenant que la mort m'enlevait les seuls
objets de ma sympathie, la raison dont j'avais fait mon
Dieu m'enseignait, pour toute consolation, qu'il ne restait
plus rien d'eux, et qu'ils devaient tre pour moi comme
s'ils n'eussent jamais t. Je ne pouvais me faire  cette
ide de destruction absolue, et pourtant ma science me
dfendait d'en douter. J'essayai de reprendre mes tudes,
esprant chasser l'ennui qui me dvorait; cela ne servit
qu' absorber quelques heures de ma journe. Ds que
je rentrais dans ma cellule, ds que je m'tendais sur
mon lit pour dormir, l'horreur de l'isolement se faisait
sentir chaque jour davantage; je devenais faible comme
un enfant, et je baignais mon chevet de mes larmes; je
regrettais ces souffrances physiques qui m'avaient sembl
insupportables, et qui maintenant m'eussent t douces
si elles eussent pu ramener prs de moi Christophore et
Bacco.

Je sentis alors profondment que la plus humble
amiti est un plus prcieux trsor que toutes les conqutes
du gnie; que la plus nave motion du coeur est
plus douce et plus ncessaire que toutes les satisfactions
de la vanit. Je compris, par le tmoignage de mes entrailles,
que l'homme est fait pour aimer, et que la solitude,
sans la foi et l'amour divin, est un tombeau, moins
le repos de la mort! Je ne pouvais esprer de retrouver
la foi, c'tait un beau rve vanoui qui me laissait plein
de regrets; ce que j'appelais ma raison et mes lumires
l'avaient bannie sans retour de mon me. Ma vie ne pouvait
plus tre qu'une veille aride, une ralit desschante.
Mille penses de dsespoir s'agitrent dans mon cerveau.
Je songeai  quitter le clotre,  me lancer dans le tourbillon
du monde,  m'abandonner aux passions, aux
vices mme, pour lcher d'chapper  moi-mme par
l'ivresse ou l'abrutissement. Ces dsirs s'effacrent
promptement; j'avais touff mes passions de trop bonne
heure pour qu'il me ft possible de les faire revivre.
L'athisme mme n'avait fait qu'affermir, par l'tude et
la rflexion, mes habitudes d'austrit. D'ailleurs,  travers
toutes mes transformations, j'avais conserv un
sentiment du beau, un dsir de l'idal que ne rpudient
point  leur gr les intelligences tant soit peu leves.
Je ne me berais plus du rve de la perfection divine;
mais,  voir seulement l'univers matriel,  ne contempler
que la splendeur des toiles et la rgularit des lois
qui rgissent la matire, j'avais pris tant d'amour pour
l'ordre, la dure et la beaut extrieure des choses, que
je n'eusse jamais pu vaincre mon horreur pour tout ce
qui et troubl ces ides de grandeur et d'harmonie.

J'essayai de me crer de nouvelles sympathies; je
n'en pus trouver dans le clotre. Je rencontrais partout
la malice et la fausset; et, quand j'avais affaire aux
simples d'esprit, j'apercevais la lchet sous la douceur.
Je tchai de nouer quelques relations avec le monde.
Du temps de l'abb Spiridion, tout ce qu'il y avait
d'hommes distingus dans le pays et de voyageurs instruits
sur les chemins venaient visiter le couvent,
malgr sa position sauvage et la difficult des routes qui
y conduisent. Mais, depuis qu'il tait devenu un repaire
de paresse, d'ignorance et d'ivrognerie, le hasard seul
nous amenait, comme aujourd'hui,  de rares intervalles,
quelques passants indiffrents ou quelques curieux
dsoeuvrs. Je ne trouvai personne  qui ouvrir
mon coeur, et je restai seul, livr  un sombre abattement.

Pendant des semaines et des mois, je vcus ainsi
sans plaisir et presque sans peine, tant mon me tait
brise et accable sous le poids de l'ennui. L'tude avait
perdu tout attrait pour moi; elle me devint peu  peu
odieuse: elle ne servait qu' me remettre sous les yeux
ce sinistre problme de la destine de l'homme abandonn
sur la terre  tous les lments de souffrance et
de destruction, sans avenir, sans promesse et sans rcompense.
Je me demandais alors;  quoi bon vivre,
mais aussi  quoi bon mourir; nant pour nant, je
laissais le temps couler et mon front se dgarnir sans
opposer de rsistance  ce dprissement de l'me et du
corps, qui me conduisait lentement  un repos plus
triste encore.

L'automne arriva, et la mlancolie du ciel adoucit
un peu l'amertume de mes ides. J'aimais  marcher sur
les feuilles sches et  voir passer ces grandes troupes
d'oiseaux voyageurs qui volent dans un ordre symtrique,
et dont le cri sauvage se perd dans les nues.
J'enviais le sort de ces cratures qui obissent  des instincts
toujours satisfaits, et que la rflexion ne tourmente
pas. Dans un sens, je les trouvais bien plus
complets que l'homme, car ils ne dsirent que ce qu'ils
peuvent possder; et, si le soin de leur conservation est
un travail continuel, du moins ils ne connaissent pas
l'ennui, qui est la pire des fatigues. J'aimais aussi  voir
s'panouir les dernires fleurs de l'anne. Tout me semblait
prfrable au sort de l'homme, mme celui des
plantes; et, pourtant ma sympathie sur ces existences
phmres, je n'avais d'autre plaisir que de cultiver un
petit coin du jardin et de l'entourer de palissades pour
empcher les pieds profanes de fouler mes gazons et les
mains sacrilges de cueillir mes fleurs. Lorsqu'on en
approchait, je repoussais les curieux avec tant d'humeur
qu'on me crut fou, et que le Prieur se rjouit de me voir
tomber dans un tel abrutissement.

[Illustration]


Les soires taient fraches, mais douces; il m'arrivait
souvent, aprs avoir cherch, dans la fatigue de
mon travail manuel, l'espoir d'un peu de repos pour la
nuit, de me coucher sur un banc de gazon que j'avais
lev moi-mme, et de rester plong dans une vague
rverie longtemps aprs le coucher du soleil. Je laissais
flotter mes esprits, comme les feuilles que le vent enlevait
aux arbres; je m'tudiais  vgter; j'eusse voulu
dsapprendre l'exercice de la pense. J'arrivais, ainsi 
une sorte d'assoupissement qui n'tait ni la veille ni le
sommeil, ni la souffrance ni le bien-tre, et ce ple
plaisir tait encore le plus vif qui me restt. Peu  peu
cette langueur devint plus douce, et le travail de ma
volont pour y arriver devint plus facile. Ma batitude
alors consistait surtout  perdre la mmoire du pass et
l'apprhension de l'avenir. J'tais tout au prsent. Je
comprenais la vie de la nature, j'observais tous ses petits
phnomnes, je pntrais dans ses moindres secrets.
J'coutais ses capricieuses harmonies, et le sentiment
de toutes ces choses inapprciables aux esprits agits
russissait  me distraire de moi-mme. Je soulageais 
mon insu, par cette douce admiration, mon coeur rempli
d'un amour sans but et d'un enthousiasme sans aliment.
Je contemplais la grce d'une branche mollement berce
par le vent, j'tais attendri par le chant faible et mlancolique
d'un insecte. Les parfums de mes fleurs me portaient
 la reconnaissance; leur beaut, prserve de
toute altration par mes soins, m'inspirait un naf orgueil.
Pour la premire fois, depuis bien des annes, je
redevenais sensible  la posie du clotre, sanctuaire
plac sur les lieux levs pour que l'homme y vive au-dessus
des bruits du monde, recueilli dans la contemplation
du ciel. Tu connais cet angle que forme la terrasse
du jardin du ct de la mer, au bout du berceau
de vigne que supportent des piliers quadrangulaires en
marbre blanc. L s'lvent quatre palmiers; c'est moi
qui les ai plants, et c'est l que j'avais dispos mon
parterre, aujourd'hui effac et confondu dans le potager,
qui a pris la place du beau jardin cr par Hbronius. Ce
lieu tait encore,  l'poque dont je te parle, un des
plus pittoresques de la terre, au dire des rares voyageurs
qui le visitaient. Les riches fontaines de marbre,
qui ne sont plus consacres aujourd'hui qu' de vils
usages, y murmuraient alors pour les seules dlices des
oreilles musicales. L'eau pure de la source tombait dans
des conques de marbre rouge qui la dversaient l'une
dans l'autre, et fuyait mystrieusement sous l'ombrage
des cyprs et des figuiers. Les rameaux des citronniers
et des caroubiers se pressaient et s'enlaaient troitement
autour de ma retraite, et l'isolaient selon mon got.
Mais, du ct du glacis perpendiculaire qui domine le
rivage, j'avais mnag une ouverture dans mes berceaux;
et je pouvais admirer  loisir,  travers un cadre
de fleurs et de verdure, le spectacle sublime de la mer
brisant sur les rochers et se teignant  l'horizon des feux
du couchant ou de ceux de l'aurore. L, perdu dans des
rveries sans fin, il me semblait saisir des harmonies
inapprciables aux sens grossiers des autres hommes,
quelque chant plaintif, exhal sur la rive maure, et
port sur les mers par les vents du sud, ou le cantique
de quelque derviche, saint ignor, perdu dans les pres
solitudes de l'Atlas, et plus heureux dans sa misre
cnobitique avec la foi que moi au sein de mon opulence
monacale avec le doute.

[Illustration]


Peu  peu j'en vins  dcouvrir un sens profond
dans les moindres faits de la nature. En m'abandonnant
au charme de mes impressions avec la navet qu'amne
le dcouragement, je reculai insensiblement les bornes
troites du certain jusqu' celles du possible; et bientt
le possible, vu avec une certaine motion du coeur, ouvrit
autour de moi des horizons plus vastes que ma raison
n'et os les pressentir. Il me sembla trouver des motifs
de mystrieuse prvoyance dans tout ce qui m'avait
paru livr  la fatalit aveugle. Je recouvrai le sens du
bonheur que j'avais si dplorablement perdu. Je cherchai
les jouissances relatives de tous les tres, comme
j'avais cherch leurs souffrances, et je m'tonnai de les
trouver si quitablement rparties. Chaque tre prit une
forme et une voix nouvelle pour me rvler des facults
inconnues  la froide et superficielle observation que
j'avais prise pour la science. Des mystres infinis se droulrent
autour de moi, contredisant toutes les sentences
d'un savoir incomplet et d'un jugement prcipit. En un
mot, la vie prit  mes yeux un caractre sacr et un but
immense, que je n'avais entrevu ni dans les religions ni
dans les sciences, et que mon coeur enseigna sur nouveaux
frais  mon intelligence gare.

Un soir j'coutais avec recueillement le bruit de la
mer calme brisant sur le sable; je cherchais le sens de
ces trois lames, plus fortes que les autres, qui reviennent
toujours ensemble  des intervalles rguliers, comme
un rhythme marqu dans l'harmonie ternelle; j'entendis
un pcheur qui chantait aux toiles, tendu sur le dos
dans sa barque. Sans doute, j'avais entendu bien souvent
le chant des pcheurs de la cte, et celui-l peut-tre
aussi souvent que les autres. Mes oreilles avaient
toujours t fermes  la musique, comme mon cerveau
 la posie. Je n'avais vu dans les chants du peuple que
l'expression des passions grossires, et j'en avais dtourn
mon attention avec mpris. Ce soir-l, comme
les autres soirs, je fus d'abord bless d'entendre cette
voix qui couvrait celle des flots, et qui troublait mon
audition. Mais, au bout de quelques instants, je remarquai
que le chant du pcheur suivait instinctivement le
rhythme de la mer, et je pensai que c'tait l peut-tre
un de ces grands et vrais artistes que la nature elle-mme
prend soin d'instruire, et qui, pour la plupart,
meurent ignors comme ils ont vcu. Cette pense rpondant
aux habitudes de suppositions dans lesquelles
je me complaisais dsormais, j'coutai sans impatience
le chant  demi sauvage de cet homme  demi sauvage
aussi, qui clbrait d'une voix lente et mlancolique les
mystres de la nuit et la douceur de la brise. Ses vers
avaient peu de rime et peu de mesure; ses paroles,
encore moins de sens et de posie; mais le charme de sa
voix, l'habilet nave de son rhythme, et l'tonnante
beaut de sa mlodie, triste, large et monotone comme
celle des vagues, me frapprent si vivement, que tout 
coup la musique me fut rvle. La musique me sembla
devoir tre la vritable langue potique de l'homme,
indpendante de toute parole et de toute posie crite,
soumise  une logique particulire, et pouvant exprimer
des ides de l'ordre le plus lev, des ides trop vastes
mme pour tre bien rendues dans toute autre langue.
Je rsolus d'tudier la musique, afin de poursuivre cet
aperu; et je l'tudiai en effet avec quelque succs,
comme on a pu te le dire. Mais une chose me gna toujours,
c'est d'avoir trop fait usage de la logique applique
 un autre ordre de facults. Je ne pus jamais
composer, et c'tait l pourtant ce que j'eusse ambitionn
par-dessus tout en musique. Quand je vis que
je ne pouvais rendre ma pense dans cette langue trop
sublime sans doute pour mon organisation, je m'adonnai
 la posie, et je fis des vers. Cela ne me russit pas beaucoup
mieux; mais j'avais un besoin de posie qui cherchait
une issue avant de songer  possder un aliment,
et ma posie tait faible, parce que la posie veut tre
alimente d'un sentiment profond dont je n'avais que le
vague pressentiment.

Mcontent de mes vers, je fis de la prose  laquelle
je tchai de conserver une forme lyrique. Le seul sujet
sur lequel je pusse m'exercer avec un peu de facilit,
c'tait ma tristesse et les maux que j'avais soufferts en
cherchant la vrit. Je t'en rciterai un chantillon:

      ma grandeur!  ma force! vous avez pass comme une nue d'orage,
     et vous tes tombes sur la terre pour ravager comme la foudre.
     Vous avez frapp de mort et de strilit tous les fruits et toutes
     les fleurs de mon champ. Vous en avez fait une arne dsole, et je
     me suis assis tout seul au milieu de mes ruines.  ma grandeur! 
     ma force! tiez-vous de bons o de mauvais anges?

      ma fiert!  ma science! vous vous tes leves comme les
     tourbillons brlants que le simoun rpand sur le dsert. Comme le
     gravier, comme, la poussire, vous avez enseveli les palmiers, vous
     avez troubl ou tari les fontaines. Et j'ai cherch l'onde o l'on
     se dsaltre, et je ne l'ai plus trouve; car l'insens qui veut
     frayer sa route vers les cimes orgueilleuses de l'Horeb, oublie
     l'humble sentier qui mne  la source ombrage.  ma science!  ma
     fiert! tiez-vous les envoyes du Seigneur, tiez-vous des esprits
     de tnbres?

      ma vertu!  mon abstinence! vous vous tes dresses comme des
     tours, vous vous tes tendues comme des remparts de marbre, comme
     des murailles d'airain. Vous m'avez abrit sous des votes glaces,
     vous m'avez enseveli dans des caves funbres remplies d'angoisses
     et de terreurs; et j'ai dormi sur une couche dure et froide, o
     j'ai rv souvent qu'il y avait un ciel propice et des mondes
     fconds. Et quand j'ai cherch la lumire du soleil, je ne l'ai
     plus trouve; car j'avais perdu la vue dans les tnbres, et mes
     pieds dbiles ne pouvaient plus me porter sur le bord de l'abme. 
     ma vertu!  mon abstinence! tiez-vous les suppts de l'orgueil, ou
     les conseils de la sagesse?

      ma religion!  mon esprance! vous m'avez port comme une barque
     incertaine et fragile sur des mers sans rivages, au milieu des
     brumes dcevantes, vagues illusions, informes images d'une patrie
     inconnue. Et quand, lass de lutter contre le vent et de gmir
     courb sous la tempte, je vous ai demand o vous me conduisiez,
     vous avez allum des phares sur des cueils pour me montrer ce
     qu'il fallait fuir, et non ce qu'il fallait atteindre.  ma
     religion!  mon esprance! tiez-vous le rve de la folie, ou la
     voix mystrieuse du Dieu vivant?

Au milieu de ces occupations innocentes, mon me
avait repris du calme et mon corps de la vigueur; je fus
tir de mon repos par l'irruption d'un flau imprvu. 
la contagion qu'avaient prouve le monastre et les environs
succda la peste qui dsola le pays tout entier.
J'avais eu l'occasion de faire quelques observations sur
la possibilit de se prserver des maladies pidmiques
par un systme hyginique fort simple. Je fis part de mes
ides  quelques personnes; et, comme elles eurent  se
louer d'y avoir ajout foi, on me fit la rputation d'avoir
des remdes merveilleux contre la peste. Tout en niant
la science qu'on m'attribuait, je me prtai de grand
coeur  communiquer mes humbles dcouvertes. Alors
on vint me chercher de tous cts, et bientt mon temps
et mes forces purent  peine suffire au nombre du consultations
qu'on venait me demander; il fallut mme que
le Prieur m'accordt la permission extraordinaire de
sortir du monastre  toute heure, et d'aller visiter les
malades. Mais,  mesure que la peste tendait ses ravages,
les sentiments de pit et d'humanit, qui d'abord
avaient port les moines  se montrer accessibles et
compatissants, s'effacrent de leurs mes. Une peur
goste et lche glaa tout esprit de charit. Dfense me
fut faite de communiquer avec les pestifrs, et les
portes du monastre furent fermes  ceux qui venaient
implorer des secours. Je ne pus m'empcher d'en tmoigner
mon indignation au Prieur. Dans un autre temps,
il m'et envoy au cachot; mais les esprits taient tellement
abattus par la crainte de la mort, qu'il m'couta
avec calme. Alors il me proposa un terme moyen: c'tait
d'aller m'tablir  deux lieues d'ici, dans l'ermitage de
Saint-Hyacinthe, et d'y demeurer avec l'ermite jusqu'
ce que la fin de la contagion et l'absence de tout danger
pour _nos frres_ me permissent de rentrer dans le couvent.
Il s'agissait de savoir si l'ermite consentirait  me
laisser vaquer aux devoirs de ma nouvelle charge de
mdecin, et  partager avec moi sa natte et son pain
noir. Je fus autoris  l'aller voir pour sonder ses intentions,
et je m'y rendis  l'instant mme. Je n'avais
pas grand espoir de le trouver favorable: cet homme,
qui venait une fois par mois demander l'aumne  la
porte du couvent, m'avait toujours inspir de l'loignement.
Quoique la pit des mes simples ne le laisst
pas manquer du ncessaire, il tait oblig par ses voeux
 mendier de porte en porte  des intervalles priodiques,
plutt pour faire acte d'abjection que pour assurer son
existence. J'avais un grand mpris pour cette pratique;
et cet ermite, avec son grand crne conique, ses yeux
ples et enfoncs qui ne semblaient pas capables de
supporter la lumire du soleil, son dos vot, son silence
farouche, sa barbe blanche, jaunie  toutes les
intempries de l'air, et sa grande main dcharne, qu'il
tirait de dessous son manteau plutt avec un geste de
commandement qu'avec l'apparence de l'humilit, tait
devenu pour moi un type de fanatisme et d'orgueil
hypocrite.

Quand j'eus gravi la montagne, je fus ravi de l'aspect
de la mer. Vue ainsi en plongeant de haut sur ses
abmes, elle semblait une immense plaine d'azur fortement
incline vers les rocs normes qui la surplombaient;
et ses flots rguliers, dont le mouvement n'tait plus
sensible, prsentaient l'apparence de sillons gaux
tracs par la charrue. Cette masse bleue, qui se dressait
comme une colline et qui semblait compacte et solide
comme le saphir, me saisit d'un tel vertige d'enthousiasme,
que je me retins aux oliviers de la montagne
pour ne pas me prcipiter dans l'espace. Il me semblait
qu'en face de ce magnifique lment le corps devait
prendre les formes de l'esprit et parcourir l'immensit
dans un vol sublime. Je pensai alors  Jsus marchant
sur les flots, et je me reprsentai cet homme divin,
grand comme les montagnes, resplendissant comme le
soleil. Allgorie de la mtaphysique, ou rve d'une
confiance exalte, m'criai-je, tu es plus grand et plus
potique que toutes nos certitudes mesures au compas
et tous nos raisonnements aligns au cordeau!...

Comme je disais ces paroles, une sorte de plainte
psalmodie, faible et lugubre prire qui semblait sortir
des entrailles de la montagne, me fora de me retourner.
Je cherchai quelque temps des yeux et de l'oreille d'o
pouvaient partir ces sons tranges; et enfin, tant
mont sur une roche voisine, je vis sous mes pieds, 
quelque distance, dans un cartement du rocher, l'ermite,
nu jusqu' la ceinture, occup  creuser une fosse
dans le sable.  ses pieds tait tendu un cadavre roul
dans une natte et dont les pieds bleutres, maculs par
les traces de la peste, sortaient de ce linceul rustique.
Une odeur ftide s'exhalait de la fosse entr'ouverte, 
peine referme la veille sur d'autres cadavres ensevelis
 la hte. Auprs du nouveau mort il y avait une petite
croix de bois d'olivier grossirement taille, ornement
unique du mausole commun; une jatte de grs avec
un rameau d'hysope pour l'ablution lustrale, et un petit
bcher de genivre fumant pour purer l'air. Un soleil
dvorant tombait d'aplomb sur la tte chauve et sur les
maigres paules du solitaire. La sueur collait  sa poitrine
les longues mches de sa barbe couleur d'ambre.
Saisi de respect et de piti, je m'lanai vers lui. Il ne
tmoigna aucune surprise, et, jetant sa bche, il me fit
signe de prendre les pieds du cadavre, en mme temps
qu'il le prenait par les paules. Quand nous l'emes enseveli,
il replanta la croix, fit l'immersion d'eau bnite;
et, me priant de ranimer le bcher, il s'agenouilla,
murmura une courte prire, et s'loigna sans s'occuper
de moi davantage. Quand nous emes gagn son ermitage,
il s'aperut seulement que je marchais prs de lui;
et, me regardant alors avec quelque tonnement, il me
demanda si j'avais besoin de me reposer. Je lui expliquai
en peu de mots le but de ma visite. Il ne me rpondit
que par un serrement de main; puis, ouvrant la porte de
l'ermitage, il me montra, dans une salle creuse au
sein du roc, quatre ou cinq malheureux pestifrs
agonisants sur des nattes.

--Ce sont, me dit-il, des pcheurs de la cte et des
contrebandiers que leurs parents, saisis de terreur, ont
jets hors des huttes. Je ne puis rien faire pour eux que
de combattre le dsespoir de leur agonie par des paroles
de foi et de charit; et puis je les ensevelis quand ils
ont cess de souffrir. N'entrez pas, mon frre, ajouta-t-il
en voyant que je m'avanais sur le seuil; ces gens-l
sont sans ressources, et ce lieu est infect; conservez
vos jours pour ceux que vous pouvez sauver encore.

--Et vous, mon pre, lui dis-je, ne craignez-vous
donc rien pour vous-mme?

--Rien, rpondit-il en souriant; j'ai un prservatif
certain.

--Et quel est-il?

--C'est, dit-il d'un air inspir, la tche que j'ai 
remplir qui me rend invulnrable. Quand je ne serai plus
ncessaire, je redeviendrai un homme comme les autres;
et quand je tomberai, je dirai: Seigneur, ta volont
soit faite; puisque tu me rappelles, c'est que tu n'as plus
rien  me commander.

Comme il disait cela, ses yeux teints se ranimrent,
et semblrent renvoyer les rayons du soleil qu'ils avaient
absorbs. Leur clat fut tel que j'en dtournai les miens
et les reportai involontairement sur la mer qui tincelait
 nos pieds.

-- quoi songez-vous? me dit-il.

--Je songe, rpondis-je, que Jsus a march sur
les eaux.

--Quoi d'tonnant? reprit le digne homme, qui ne
me comprenait pas; la seule chose tonnante, c'est que
saint Pierre ait dout, lui qui voyait le Sauveur face 
face.

Je revins tout de suite au monastre pour rendre
compte  l'abb de mon message. J'aurais d m'pargner
cette peine, et me souvenir que les moines se soucient
fort peu de la rgle, surtout quand la peur les
gouverne. Je trouvai toutes les portes closes; et quand
je prsentai ma tte au guichet, on me le referma au
visage en me criant que, quel que ft le rsultat de ma
dmarche je ne pouvais plus rentrer au couvent. J'allai
donc coucher  l'ermitage.

J'y passai trois mois dans la socit de l'ermite.
C'tait vraiment un homme des anciens jours, un saint
digne des plus beaux temps du christianisme. Hors de
l'exercice des bonnes oeuvres, c'tait peut-tre un esprit
vulgaire; mais sa pit tait si grande qu'elle lui donnait
le gnie au besoin. C'tait surtout dans ses exhortations
aux mourants que je le trouvais admirable. Il
tait alors vraiment inspir; l'loquence dbordait en lui
comme un torrent des montagnes. Des larmes de componction
inondaient son visage sillonn par la fatigue. Il
connaissait vraiment le chemin des coeurs. Il combattait
les angoisses et les terreurs de la mort, comme George
le guerrier cleste terrassait les dragons. Il avait une
intelligence merveilleuse des diverses passions qui avaient
pu remplir l'existence de ces moribonds, et il avait un
langage et des promesses appropris  chacun d'eux. Je
remarquais avec satisfaction qu'il tait possd du dsir
sincre de leur donner un instant de soulagement moral
 leur pnible dpart de ce monde, et non trop proccup
des vaines formalits du dogme. En cela, il s'levait
au-dessus de lui-mme; car sa foi avait dans l'application
personnelle toutes les minuties du catholicisme
le plus troit et le plus rigide: mais la bont est un don
de Dieu au-dessus des pouvoirs et des menaces de l'glise.
Une larme de ses mourants lui paraissait plus importante
que les crmonies de l'extrme-onction, et un
jour je l'entendis prononcer une grande parole pour un
catholique. Il avait prsent le crucifix aux lvres d'un
agonisant; celui-ci dtourna la tte, et, prenant l'autre
main de l'ermite, il la lui baisa en rendant l'esprit.

--Eh bien! dit l'ermite en lui fermant les yeux, il te
sera pardonn, car tu as senti la reconnaissance; et si
tu as compris le dvoment d'un homme en ce monde,
tu sentiras la bont de Dieu dans l'autre.

Avec les chaleurs de l't cessa la contagion. Je
passai encore quelque temps avec l'ermite avant que l'on
ost me rappeler au couvent. Le repos nous tait bien
ncessaire  l'un et  l'autre; et je dois dire que ces
derniers jours de l'anne, pleins de calme, de fracheur
et de suavit dans un des sites les plus magnifiques
qu'il soit possible d'imaginer, loin de toute contrainte,
et dans la socit d'un homme vraiment respectable,
furent au nombre des rares beaux jours de ma vie. Cette
existence rude et frugale me plaisait, et puis je me
sentais un autre homme qu'en arrivant  l'ermitage;
un travail utile, un dvoment sincre, m'avaient retremp.
Mon coeur s'panouissait, comme une fleur aux
brises du printemps. Je comprenais l'amour fraternel
sur un vaste plan; le dvoment pour tous les hommes,
la charit, l'abngation, la vie de l'me en un mot. Je
remarquais bien quelque purilit dans les ides de mon
compagnon rendu au calme de sa vie habituelle. Lorsque
l'enthousiasme ne le soutenait plus, il redevenait capucin
jusqu' un certain point; mais je n'essayai pas de
combattre ses scrupules, et j'tais pntr de respect
pour la foi pure au creuset d'une telle vertu.

Lorsque l'ordre me vint de retourner au monastre,
j'tais un peu malade; la peur de me voir rapporter un
germe de contagion fit attendre trs-patiemment mon
retour. Je reus immdiatement une licence pour rester
dehors le temps ncessaire  mon rtablissement; temps
qu'on ne limitait pas, et dont je rsolus de faire le meilleur
emploi possible.

Jusque l une des principales ides qui m'avaient
empch de rompre mon voeu, c'tait la crainte du
scandale: non que j'eusse aucun souci personnel de
l'opinion d'un monde avec lequel je ne dsirais tablir
aucun rapport, ni que je conservasse aucun respect pour
ces moines que je ne pouvais estimer; mais une rigidit
naturelle, un instinct profond de la dignit du serment,
et, plus que tout cela peut-tre, un respect invincible
pour la mmoire d'Hbronius, m'avaient retenu. Maintenant
que le couvent me rejetait, pour ainsi dire, de
son enceinte, il me semblait que je pouvais l'abandonner
sans faire un clat de mauvais exemple et sans
violer mes rsolutions. J'examinai la vie que j'avais
mene dans le clotre et celle que j'y pouvais mener encore.
Je me demandai si elle pouvait produire ce qu'elle
n'avait pas encore produit, quelque chose de grand ou
d'utile. Cette vie de bndictin que Spiridion avait pratique
et rve sans doute pour ses successeurs, tait devenue
impossible. Les premiers compagnons de la savante
retraite de Spiridion durent lui faire rver les beaux
jours du clotre et les grands travaux accomplis sous ces
votes antiques, sanctuaire de l'rudition et de la persvrance;
mais Spiridion, contemporain des derniers hommes
remarquables que le clotre ait produits, mourut
pourtant dgot de son oeuvre,  ce qu'on assure, et dsillusionn
sur l'avenir de la vie monastique, quant  moi,
qui puis sans orgueil, puisqu'il s'agit de pnibles travaux
entrepris, et non de glorieuses oeuvres accomplies, dire
que j'ai t le dernier des bndictins en ce sicle, je
voyais bien que mme mon rle de paisible rudit n'tait
plus tenable. Pour des tudes calmes, il faut un esprit
calme; et comment le mien et-il pu l'tre au sein de la
tourmente qui grondait sur l'humanit? Je voyais les
socits prtes  se dissoudre, les trnes trembler comme
des roseaux que la vague va couvrir, les peuples se rveiller
d'un long sommeil et menacer tout ce qui les
avait enchans, le bon et le mauvais confondus dans la
mme lassitude du joug, dans la mme haine du pass.
Je voyais le rideau du temple se fendre du haut en bas
comme  l'heure de la rsurrection du crucifi dont ces
peuples taient l'image, et les turpitudes du sanctuaire
allaient tre mises  nu devant l'oeil de la vengeance.
Comment mon me et-elle pu tre indiffrente aux
approches de ce vaste dchirement qui allait s'oprer?
Comment mon oreille et-elle pu tre sourde au rugissement
de la grande mer qui montait, impatiente de
briser ses digues et de submerger les empires?  la
veille des catastrophes dont nous sentirons bientt
l'effet, les derniers moines peuvent bien achever  la
hte de vider leurs cuves, et, gorgs de vin et de
nourriture, s'tendre sur leur couche souille pour y
attendre sans souci la mort au milieu des fumes de
l'ivresse. Mais je ne suis pas de ceux-l; je m'inquite
de savoir comment et pourquoi j'ai vcu, pourquoi et
comment je dois mourir.

Ayant mrement examin quel usage je pourrais
faire de la libert que je m'arrogeais, je ne vis, hors des
travaux de l'esprit, rien qui me convnt en ce monde.
Aux premiers temps de mon dtachement du catholicisme,
j'avais t travaill sans doute par de vastes ambitions;
j'avais fait des projets gigantesques; j'avais mdit
la rforme de l'glise sur un plan plus vaste que
celui de Luther; j'avais rv le dveloppement du protestantisme.
C'est que, comme Luther, j'tais chrtien;
et, conu dans le sein de l'glise, je ne pouvais imaginer
une religion, si mancipe qu'elle se ft, qui ne ft
d'abord engendre par l'glise. Mais, en cessant de
croire au Christ, en devenant philosophe comme mon
sicle, je ne voyais plus le moyen d'tre un novateur;
on avait tout os. En fait de libert de principes, j'avais
t aussi loin que les autres, et je voyais bien que, pour
lever un avis nouveau au milieu de tous ces destructeurs, il
et fallu avoir  leur proposer un plan de rdification
quelconque. J'eusse pu faire quelque chose pour
les sciences, et je l'eusse d peut-tre; mais, outre que
je n'avais nul souci de me faire un nom dans cette
branche des connaissances humaines, je ne me sentais
vraiment de dsirs et d'nergie que pour les questions
philosophiques. Je n'avais tudi les sciences que pour
me guider dans le labyrinthe de la mtaphysique, et
pour arriver  la connaissance de l'tre suprme. Ce
but manqu, je n'aimai plus ces tudes qui ne m'avaient
passionn qu'indirectement; et la perte de toute
croyance me paraissait une chose si triste  prouver
qu'il m'et paru galement pnible de l'annoncer aux
hommes. Qu'eut t, d'ailleurs, une voix de plus dans
ce grand concert de maldictions qui s'levait contre
l'glise expirante? Il y aurait eu de la lchet  lancer
la pierre contre ce moribond, dj aux prises avec la
rvolution franaise qui commenait  clater, et qui,
n'en doute pas, Angel, aura dans nos contres un retentissement
plus fort et plus prochain qu'on ne se plat ici
 le croire. Voil pourquoi je t'ai conseill souvent de ne
pas dserter le poste o peut-tre d'honorables prils
viendront bientt nous chercher. Quant  moi, si je ne
suis plus moine par l'esprit, je le suis et le serai toujours
par la robe. C'est une condition sociale, je ne
dirai pas comme une autre, mais c'en est une; et plus
elle est dconsidre, plus il importe de s'y comporter
en homme. Si nous sommes appels  vivre dans le
monde, sois sur que plus d'un regard d'ironie et de
mpris viendra scruter la contenance de ces tristes
oiseaux de nuit, dont la race habite depuis quinze cents
ans les tnbres et la poussire des vieux murs. Ceux
qui se prsenteront alors au grand jour avec l'opprobre
de la tonsure doivent lever la tte plus haut que les autres;
car la tonsure est ineffaable, et les cheveux repoussent
en vain sur le crne: rien ne cache ce stigmate
jadis vnr, aujourd'hui abhorr des peuples. Sans
doute, Angel, nous porterons la peine des crimes que
nous n'avons pas commis, et des vices que nous n'avons
pas connus. Que ceux qui auront mrit les supplices
prennent donc la fuite; que ceux qui auront mrit des
soufflets se cachent donc le visage. Mais nous, nous pouvons
tendre la joue aux insultes et les mains  la corde,
et porter en esprit et en vrit la croix du Christ, ce philosophe
sublime que tu m'entends rarement nommer,
parce que son nom illustre, prononc sans cesse autour
de moi par tant de bouches impures, ne peut sortir
de mes lvres qu' propos des choses les plus srieuses
de la vie et des sentiments les plus profonds de l'me.

Que pouvais-je donc faire de ma libert? rien qui
me satisft. Si je n'eusse cout qu'une vaine avidit de
bruit, de changement et de spectacles, je serais certainement
parti pour longtemps, pour toujours peut-tre.
J'eusse explor des contres lointaines, travers les
vastes mers, et visit les nations sauvages du globe. Je
vainquis plus d'une vive tentation de ce genre. Tantt
j'avais envie de me joindre  quelque savant missionnaire,
et d'aller chercher, loin du bruit des nations nouvelles,
le calme du pass chez des peuples conservateurs
religieux des lois et des croyances de l'antiquit. La
Chine, l'Inde surtout, m'offraient un vaste champ de
recherches et d'observations. Mais j'prouvai presque
aussitt une rpugnance insurmontable pour ce repos de
la tombe auquel je ne risquais certainement pas d'chapper,
et que j'allais, tout vivant, me mettre sous les
yeux. Je ne voulus point voir des peuples morts intellectuellement,
attachs comme des animaux stupides au
joug faonn par l'intelligence de leurs aeux, et marchant
tout d'une pice comme des momies dans leur
suaire d'hiroglyphes. Quelque violent, quelque terrible,
quelque sanglant que pt tre le dnoment du drame
qui se prparait autour de moi, c'tait l'histoire, c'tait
le mouvement ternel des choses, c'tait l'action fatale
ou providentielle du destin, c'tait la vie, en un mot,
qui bouillonnait sous mes pieds comme la lave. J'aimai
mieux tre emport par elle comme un brin d'herbe que
d'aller chercher les vestiges d'une vgtation ptrifie
sur des cendres  jamais refroidies.

En mme temps que mes ides prirent ce cours,
une autre tentation vint m'assaillir: ce fut d'aller prcisment
me jeter au milieu du mouvement des choses,
et de quitter cette terre o le rveil ne se faisait pas
sentir encore, pour voir l'orage clater. Oubliant alors
que j'tais moine et que j'avais rsolu de rester moine,
je me sentais homme, et un homme plein d'nergie et
de passions; je songeais alors  ce que peut tre la vie
d'action, et, lass de la rflexion, je me sentais emport,
comme un jeune colier (je devrais plutt dire
comme un jeune animal), par le besoin de remuer et de
dpenser mes forces. Ma vanit me berait alors de
menteuses promesses. Elle me disait que l un rle
utile m'attendait peut-tre, que les ides philosophiques
avaient accompli leur tche, que le moment d'appliquer
ces ides tait venu, qu'il s'agissait dsormais d'avoir
de grands sentiments, que les caractres allaient tre
mis  l'preuve, et que les grands coeurs seraient aussi
ncessaires qu'ils seraient rares. Je me trompais. Les
grandes poques engendrent les grands hommes; et,
rciproquement, les grandes actions naissent les unes
des autres. La rvolution franaise, tant calomnie  tes
oreilles par tous ces imbciles qu'elle pouvante et tous
ces cafards qu'elle menace, enfante tous les jours, sans
que tu l'en doutes, Angel, des phalanges de hros, dont
les noms n'arrivent ici qu'accompagns de maldictions,
mais dont tu chercheras un jour avidement la trace
dans l'histoire contemporaine.

Quant  moi, je quitterai ce monde sans savoir
clairement le mot de la grande nigme rvolutionnaire,
devant laquelle viennent se briser tant d'orgueils troits
ou d'intelligences tmraires. Je ne suis pas n pour
savoir. J'aurai pass dans cette vie comme sur une
ponte rapide conduisant  des abmes o je serai lanc
sans avoir le temps de regarder autour de moi, et sans
avoir servi  autre chose qu' marquer par mes souffrances
une heure d'attente au cadran de l'ternit.
Pourtant, comme je vois les hommes du prsent se faire
de plus grands maux encore en vue de l'avenir que nous
ne nous en sommes fait en vue du pass, je me dis que
tout ce mal doit amener de grands biens; car aujourd'hui
je crois qu'il y a une action providentielle, et que
l'humanit obit instinctivement et sympathiquement
aux grands et profonds desseins de la pense divine.

J'tais aux prises avec ce nouvel lan d'ambition,
dernier clair d'une jeunesse de coeur mal touffe, et
prolonge par cela mme au del des temps marqus
pour la candeur et l'inexprience. La rvolution amricaine
m'avait tent vivement, celle de France me tentait
plus encore. Un navire faisant voile pour la France
fut jet sur nos ctes par des vents contraires. Quelques
passagers vinrent visiter l'ermitage et s'y reposer, tandis
que le navire se prparait  reprendre sa route. C'taient
les personnes distingues; du moins elles me parurent
telles,  moi qui prouvais un si grand besoin d'entendre
parler avec libert des vnements politiques et du mouvement
philosophique qui les produisait. Ces hommes
taient pleins de foi dans l'avenir, pleins de confiance en
eux-mmes. Ils ne s'entendaient pas beaucoup entre eux
sur les moyens; mais il tait ais de voir que tous les
moyens leur sembleraient bons dans le danger. Cette
manire d'envisager les questions les plus dlicates de
l'quit sociale me plaisait et m'effrayait en mme temps;
tout ce qui tait courage et dvoment veillait des chos
endormis dans mon sein. Pourtant les ides de violence
et de destruction aveugle troublaient mes sentiments de
justice et mes habitudes de patience.

Parmi ces gens-l il y avait un jeune Corse dont les
traits austres et le regard profond ne sont jamais sortis
de ma mmoire. Son attitude nglige, jointe  une
grande rserve, ses paroles nergiques et concises, ses
yeux clairs et pntrants, son profil romain, une certaine
gaucherie gracieuse qui semblait une mfiance de
lui-mme prte  se changer en audace emporte au
moindre dfi, tout me frappa dans ce jeune homme; et,
quoiqu'il affectt de mpriser toutes les choses prsentes
et de n'estimer qu'un certain idal d'austrit spartiate,
je crus deviner qu'il brlait de s'lancer dans la vie, je
crus pressentir qu'il y ferait des choses clatantes.
J'ignore si je me suis tromp. Peut-tre n'a-t-il pu percer
encore, peut-tre son nom est-il un de ceux qui remplissent
aujourd'hui le monde, ou peut-tre encore est-il tomb
sur un champ de bataille, tranch comme un
jeune pi avant le temps de la moisson. S'il vit et s'il
prospre, fasse le ciel que sa puissante nergie ait servi
le dveloppement de ses principes rigides, et non celui
des passions ambitieuses! Il remarqua peu le vieux
ermite, et, quoique j'en fusse bien moins digne, il concentra
toute son attention sur moi, durant le peu
d'heures que nous passmes  marcher de long en large
sur la terrasse de rochers qui entoure l'ermitage. Sa
dmarche tait saccade, toujours rapide,  chaque instant
brise brusquement, comme le mouvement de la
mer qu'il s'arrtait pour couter avec admiration; car il
avait le sentiment de la posie ml  un degr extraordinaire
 celui de la ralit. Sa pense semblait embrasser
le ciel et la terre; mais elle tait sur la terre plus qu'au
ciel, et les choses divines ne lui semblaient que des institutions
protectrices des grandes destines humaines.
Son Dieu tait la volont, la puissance son idal, la
force son lment de vie. Je me rappelle assez distinctement
l'lan d'enthousiasme qui le saisit lorsque j'essayai
de connatre ses ides religieuses.

Oh! s'cria-t-il vivement, je ne connais que Jhovah,
parce que c'est le Dieu de la force.

Oh! oui, la force! c'est l le devoir, c'est l la rvlation
du Sina, c'est l le secret des prophtes!

L'apptition de la force, c'est le besoin de dveloppement
que la ncessit inflige  tous les tres. Chaque
chose veut tre parce qu'elle doit tre. Ce qui n'a pas la
force de vouloir est destin  prir, depuis l'homme sans
coeur jusqu'au brin d'herbe priv des sucs nourriciers.
 mon pre! toi qui tudies les secrets de la nature,
incline-toi devant la force! Vois dans tout quelle pret
d'envahissement, quelle opinitret de rsistance! comme
le lichen cherche  dvorer la pierre! comme le lierre
treint les arbres, et, impuissant  percer leur corce,
se roule  l'entour comme un aspic en fureur! Vois le
loup gratter la terre et l'ours creuser la neige avant de
s'y coucher. Hlas! comment les hommes ne se feraient-ils
pas la guerre, nation contre nation, individu contre
individu? comment la socit ne serait-elle pas un conflit
perptuel de volonts et de besoins contraires, lorsque
tout est travail dans la nature, lorsque les lots de la mer
se soulvent les uns contre les autres, lorsque l'aigle
dchire le livre et l'hirondelle le vermisseau, lorsque la
gele fend les blocs de marbre, et que la neige rsiste
au soleil? Lve la tte; vois ces masses granitiques qui
se dressent sur nous comme des gants, et qui, depuis
des sicles, soutiennent les assauts des vents dchans!
Que veulent ces dieux de pierre qui lassent l'haleine
d'ole? pourquoi la rsistance d'Atlas sous le fardeau de
la matire? pourquoi les terribles travaux du cyclope
aux entrailles du gant, et les laves qui jaillissent de sa
bouche? C'est que chaque chose veut avoir sa place et
remplir l'espace autant que sa puissance d'extension le
comporte; c'est que, pour dtacher une parcelle de ces
granits, il faut l'action d'une force extrieure formidable;
c'est que chaque tre et chaque chose porte en soi
les lments de la production et de la destruction; c'est
que la cration entire offre le spectacle d'un grand
combat, o l'ordre et la dure ne reposent que sur la
lutte incessante et universelle. Travaillons donc, cratures
mortelles, travaillons  notre propre existence!

 homme! travaille  refaire ta socit, si elle est
mauvaise; en cela tu imiteras le castor industrieux qui
btit sa maison. Travaille  la maintenir, si elle est
bonne; en cela tu seras semblable au rcif qui se dfend
contre les flots rongeurs. Si tu l'abandonnes, si tu
laisses  la chimre du hasard le soin de ton avenir, si
tu subis l'oppression, si tu ngliges l'oeuvre de la dlivrance,
tu mourras dans le dsert comme la race incrdule
d'Isral. Si tu t'endors dans la lchet, si tu souffres
les maux que l'habitude t'a rendus familiers, afin
d'viter ceux que tu crois loigns; si tu endures la
soif par mfiance de l'eau du rocher et de la verge du
prophte, tu mrites que le ciel t'abandonne et que la
mer roule sur toi ses flots indiffrents. Oui, oui, le plus
grand crime que l'homme puisse commettre, la plus
grande impit dont il puisse souiller sa vie, c'est la paresse
et l'indiffrence. Ceux qui ont appliqu la sainte
parole de rsignation  cette soumission couarde et nonchalante,
ceux qui ont fait un mrite aux hommes de
subir l'insolence et le despotisme d'autres hommes;
ceux-l, dis-je, ont pch; ce sont de faux prophtes,
et ils ont gar la race humaine dans des voies de maldictions!

C'est ainsi qu'il parlait tandis que la brise de mer
soufflait dans ses longs cheveux noirs. Je n'essaie pas
ici de te rendre la force et la concision de sa parole, je
ne saurais y atteindre; le souvenir de ses ides m'est
seul rest, et sa figure a t longtemps devant mes
yeux aprs son dpart. Je l'accompagnai sur la barque
qui le reconduisait  bord du navire. Il me serra la
main avec force en me quittant, et ses dernires paroles
furent:

--Eh bien, vous ne voulez pas nous suivre?

Mon coeur tressaillit en cet instant, comme s'il et
voulu s'chapper de ma poitrine; je sentis pour ce jeune
homme un lan de sympathie extraordinaire, comme si
son nergie avait en moi un reflet ignor. Mais, en mme
temps, cette face inconnue de son tre qui chappait 
ma pntration me glaa de crainte, et je laissai retomber
sa main blanche et froide comme le marbre. Longtemps
je le suivis des yeux, du haut des rochers, d'o je l'apercevais
debout sur le tillac, une longue-vue  la main,
observant les rcifs de la cte: dj il ne songeait plus
 moi. Quand la voile eut disparu  l'horizon, je regrettai
de ne pas lui avoir demand son nom. Je n'y avais pas
song.

Quand je me retrouvai seul sur le rivage, il me
sembla que la dernire lueur de vie venait de s'teindre
en moi et que je rentrais dans la nuit ternelle. Mon
coeur se serra troitement; et, quoique le soleil ft ardent
sur ma tte, je me trouvai tout  coup comme
environn de tnbres. Alors les paroles de mon rve
me revinrent  la mmoire, et je les prononai tout haut
dans une sorte de dsespoir:

_Que ce qui appartient  la tombe soit rendu 
la tombe_.

Je passai le reste de cette journe dans une grande
agitation. Tant que ces voyageurs m'avaient encourag
 les suivre, je m'tais senti plus fort que leurs suggestions;
maintenant qu'il n'tait plus temps de me raviser,
je n'tais pas sr que mon refus ne ft pas bien plutt
un trait de lchet qu'un acte de sagesse. J'tais abattu,
incertain; je jetais des regards sombres autour de moi;
ma robe noire me semblait une chape de plomb; j'tais
accabl de moi-mme. Je me tranai jusqu' mon lit de
joncs, et je m'endormis en formant le souhait de ne plus
me rveiller.

Je revis en rve l'abb Spiridion, pour la premire
fois depuis douze ans. Il me sembla qu'il entrait dans la
cellule, qu'il passait auprs de l'ermite sans l'veiller, et
qu'il venait s'asseoir familirement prs de moi. Je ne le
voyais pas distinctement, et pourtant je le reconnaissais;
j'tais assur qu'il tait l, qu'il me parlait, et je lui
retrouvais le mme son de voix qu'il avait eu dans mes
rves prcdents, malgr le temps qui s'tait coul
depuis le dernier. Il me parla longuement, vivement, et
je m'veillai fort mu; mais il me fut impossible de me
rappeler un mot de ce qu'il m'avait dit. Pourtant j'tais
sous l'impression de ses remontrances, et tout le jour je
me trouvai languissant et rveur comme un enfant repris
d'une faute dont il ne connat pas la gravit. Je me
promenai poursuivi de l'ide de Spiridion, et ne songeant
d'ailleurs plus  la chasser; elle ne me causait
plus d'effroi, quoiqu'elle se lit toujours dans ma pense
 une pense d'alination mentale; il m'importait assez
peu dsormais de perdre la raison, pourvu que ma folie
ft douce; et, comme je me sentais port  la mlancolie,
je prfrais de beaucoup cet tat  la lucidit du
dsespoir.

La nuit suivante, je reus la mme visite, je fis le
mme songe, et le surlendemain aussi. Je commenai  ne
plus me demander si c'tait l une de ces ides fixes qui
s'emparent des cerveaux troubls, ou s'il y avait vritablement
un commerce possible entre l'me des vivants
et celle des morts. J'avais, sinon l'esprit, du moins le
coeur assez tranquille; car, depuis un certain temps, je
m'appliquais srieusement  la pratique du bien. J'avais
quitt le dsir de me rendre plus clair et plus habile,
pour celui de me rendre plus pur et plus juste. Je me
laissais donc aller au destin. Mon dernier sacrifice, quoiqu'il
m'et bien cot, tait consomm: j'avais fait pour
le mieux. J'ignorais si cette ombre assidue  me visiter
tait mcontente de mon regret; mais je n'avais plus
peur d'elle, je me sentais assez fort pour ne pas me soucier
des morts, moi qui avais pu rompre,  tout jamais,
avec les vivants.

Le quatrime jour, l'ordre formel me vint du haut
clerg de retourner  mon couvent. L'vque de la province
avait dj entendu parler de ma confrence avec
des voyageurs dont le rapide passage avait chapp au
contrle de sa police. On craignait que je n'eusse quelques
rapports secrets avec des moteurs d'insurrection,
ou des trangers imbus de mauvais principes; on m'enjoignait
de rentrer sur l'heure au monastre. Je cdai 
cette injonction avec la plus complte indiffrence. Le
regret du bon ermite me toucha cependant, quoique son
respect pour les ordres suprieurs l'et empch d'lever
aucune objection contre mon dpart, ni de laisser
voir aucun mcontentement. Au moment de me voir disparatre
parmi les arbres, il me rappela, se jeta dans
mes bras, et s'en arracha tout en pleurs pour se prcipiter
dans son oratoire. Alors je courus aprs lui  mon
tour, et, pour la premire fois depuis bien des annes,
m'agenouillant devant un homme et devant un prtre, je
lui demandai sa bndiction. Ce fut un ternel adieu; il
mourut l'hiver suivant, dans sa quatre-vingt-dixime
anne; c'tait un homme trop obscur pour que l'on songet
 Rome  le canoniser. Pourtant jamais chrtien ne
mrita mieux le patriciat cleste. Les paysans de la
contre se partagrent sa robe de bure, et en portent
encore de petits morceaux comme des reliques. Les bandits
des montagnes, pour lesquels sa porte n'avait jamais
t ferme, payrent un magnifique service funbre 
l'glise de sa paroisse pour faire honneur  sa mmoire.

Je le quittai vers midi, et prenant le plus long chemin
pour retourner au couvent, je suivis les grves de la mer
jusqu' la plaine, faisant pour la dernire fois de ma vie
l'cole buissonnire avec des paules courbes par l'ge
et un coeur us par la tristesse.

La journe tait chaude, car dj le printemps s'panouissait
au flanc des rochers. Le chemin que je suivais
n'tait pas trac; la mer seule l'avait creus  la base des
montagnes. Mille asprits du roc semblaient encore disputer
la rive  l'action envahissante des flots. Au bout de
deux heures de marche sur ces grves ardentes, je m'assis,
puis de fatigue, sur un bloc de granit noir au milieu
de l'cume blanche des vagues. C'tait un endroit sauvage,
et la mer le remplissait d'harmonies lugubres.
Une vieille tour ruine, asile des ptrels ci des golands,
semblait prte  crouler sur ma tte. Ronges par l'air
salin, ses pierres avaient pris le grain et la couleur des
rochers voisins, et l'oeil ne pouvait plus distinguer en
beaucoup d'endroits o finissait le travail de la nature et
o commenait celui de l'homme. Je me comparai  cette
ruine abandonne que les orages emportaient pierre 
pierre, et je me demandai si l'homme tait forc d'attendre
ainsi sa destruction du temps et du hasard; si,
aprs avoir accompli sa tche ou consomm son sacrifice,
il n'avait pas droit de hter le repos de la tombe; et des
penses de suicide s'agitrent dans mon cerveau. Alors
je me levai, et me mis  marcher sur le bord du rocher,
si rapidement et si prs de l'abme, que j'ignore comment
je n'y tombai pas. Mais en cet instant j'entendis
derrire moi comme le bruit d'un vtement qui froissait
la mousse et les broussailles. Je me retournai sans voir
personne et repris ma course. Mais par trois fois des pas
se firent entendre derrire les miens, et,  la troisime
fois, une main froide comme la glace se posa sur ma tte
brlante. Je reconnus alors l'Esprit, et, saisi de crainte,
je m'arrtai en disant:

--Manifeste ta volont, et je suis  toi. Mais que ce
soit la volont paternelle d'un ami et non la fantaisie
d'un spectre capricieux; car je puis chapper  tout et 
toi-mme par la mort.

Je ne reus point de rponse, et je cessai de sentir
la main qui m'avait arrt; mais, en cherchant des yeux,
je vis devant moi,  quelque distance, l'abb Spiridion
dans son ancien costume, tel qu'il m'tait apparu au lit
de mort de Fulgence. Il marchait rapidement sur la mer,
en suivant la longue trane de feu que le soleil y projette,
quand il eut atteint l'horizon, il se retourna, et me
parut tincelant comme un astre; d'une main il me montrait
le ciel, de l'autre le chemin du monastre. Puis
tout  coup il disparut, et je repris ma route, transport
de joie, rempli d'enthousiasme. Que m'importait d'tre
fou? j'avais eu une vision sublime.

--Pre Alexis, dis-je en interrompant le narrateur,
vous etes sans doute quelque peine  reprendre les
habitudes de la vie monastique?

--Sans doute, rpondit-il, la vie cnobitique tait plus
conforme  mes gots que celle du clotre; pourtant j'y
songeai peu. Une vaine recherche du bonheur ici-bas
n'tait pas le but de mes travaux; un puril besoin de
bonheur et de bien-tre n'tait pas l'objet de mes dsirs;
je n'avais eu qu'un dsir dans ma vie, c'tait d'arriver 
l'esprance, sinon  la foi religieuse. Pourvu qu'en dveloppant
les puissances de mon me j'eusse pu parvenir 
en tirer le meilleur parti possible pour la vrit, la sagesse
ou la vertu, je me serais regard comme heureux,
autant qu'il est donn  l'homme de l'tre en ce monde;
mais hlas! le doute  cet gard vint encore m'assaillir,
aprs le dernier, l'immense sacrifice que j'avais consomm.
J'tais, il est vrai, plus prs de la vertu que je
ne l'avais t en sortant de ma retraite. Fatigu de cultiver
le champ strile de la pure intelligence, ou, pour
mieux dire, comprenant mieux l'tendue de ce vaste domaine
de l'me, qu'une fausse philosophie avait voulu
restreindre aux froides spculations de la mtaphysique,
je sentais la vanit de tout ce qui m'avait sduit, et la
ncessit d'une sagesse qui me rendit meilleur. Avec
l'exercice du dvouement, j'avais retrouv le sentiment
de la charit; avec l'amiti, j'avais compris la tendresse
du coeur; avec la posie et les arts, je retrouvais l'instinct
de la vie ternelle; avec la cleste apparition du bon
gnie Spiridion, je retrouvais la foi et l'enthousiasme;
mais il me restait quelque chose  faire, je le savais
bien, c'tait d'accomplir un devoir. Ce que j'avais fait
pour soulager autour de moi quelques maux physiques
n'tait qu'une obligation passagre dont je ne pouvais me
faire un mrite, et dont la Providence m'avait rcompens
au centuple en me donnant deux amis sublimes:
l'ermite sur la terre, Hbronius dans le ciel. Mais, rentr
dans le couvent, j'avais sans doute une mission quelconque
 remplir, et la grande difficult consistait  savoir
laquelle. Il me venait donc encore  l'esprit de me mfier
de ce qu'en d'autres temps j'eusse appel les visions
d'un cerveau enclin au merveilleux, et de me demander
 quoi un moine pouvait tre bon au fond de son monastre
dans le sicle o nous vivons, aprs que les travaux
accomplis par les grands rudits monastiques des sicles
passs ont port leurs fruits, et lorsqu'il n'existe plus
dans les couvents de trsors enfouis  exhumer pour
l'ducation du genre humain; lorsque, surtout, la vie
monastique a cess de prouver et de mriter pour une
religion qui, elle-mme, ne prouve et ne mrite plus pour
les gnrations contemporaines. Que faire donc pour le
prsent quand on est li par le pass? Comment marcher
et faire marcher les autres quand on est garrott  un
poteau?

Ceci est une grande question, ceci est la vritable
grande question de ma vie. C'est  la rsoudre que j'ai
consum mes dernires annes, et il faut bien que je
te l'avoue, mon pauvre Angel, je ne l'ai point rsolue.
Tout ce que j'ai pu faire, c'est de me rsigner, aprs avoir
reconnu douloureusement que je ne pouvais plus rien.

 mon enfant! je n'ai rien fait jusqu'ici pour dtruire
en toi la foi catholique. Je ne suis point partisan
des ducations trop rapides. Lorsqu'il s'agit de ruiner
des convictions acquises, et qu'on n'a pu formuler l'inconnu
d'une ide nouvelle, il ne faut pas trop se hter
de lancer une jeune tte dans les abmes du doute. Le
doute est un mal ncessaire. On peut dire qu'il est un
grand bien, et que, subi avec douleur, avec humilit,
avec l'impatience et le dsir d'arriver  la foi, il est un
des plus grands mrites qu'une me sincre puisse offrir
 Dieu. Oui, certes, si l'homme qui s'endort dans l'indiffrence
de la vrit est vil, si celui qui s'enorgueillit dans
une ngation cynique est insens ou pervers, l'homme
qui pleure sur son ignorance est respectable, et celui
qui travaille ardemment  en sortir est dj grand, mme
lorsqu'il n'a encore rien recueilli de son travail. Mais il
faut une me forte ou une raison dj mre pour traverser
cette mer tumultueuse du doute, sans y tre englouti.
Bien des jeunes esprits s'y sont risqus, et, privs de
boussole, s'y sont perdus  jamais, ou se sont laiss
dvorer par les monstres de l'abme, par les passions
que n'enchanait plus aucun frein.  la veille de te quitter,
je te laisse aux mains de la Providence. Elle prpare
ta dlivrance matrielle et morale. La lumire du sicle,
cette grande clart de dsabusement qui se projette si
brillante sur le pass, mais qui a si peu de rayons pour
l'avenir, viendra te chercher au fond de ces routes tnbreuses.
Vois-la sans plir, et pourtant garde-toi d'en
tre trop enivr. Les hommes ne rebtissent pas du jour
au lendemain ce qu'ils ont abattu dans une heure de lassitude
ou d'indignation. Sois sur que la demeure qu'ils
t'offriront ne sera point faite  ta taille. Fais-toi donc
toi-mme ta demeure, afin d'tre  l'abri au jour de
l'orage. Je n'ai pas d'autre enseignement  te donner
que celui de ma vie. J'aurais voulu te le donner un peu
plus tard; mais le temps presse, les vnements s'accomplissent
rapidement. Je vais mourir, et, si j'ai acquis,
au prix de trente annes de souffrances, quelque notions
pures, je veux te les lguer: fais-en l'usage que ta conscience
t'enseignera. Je te l'ai dit, et ne sois point tonn
du calme avec lequel je te le rpte, ma vie a t un
long combat entre la foi et le dsespoir; elle va s'achever
dans la tristesse et la rsignation, quant  ce qui concerne
cette vie elle-mme. Mais mon me est pleine d'esprance
en l'avenir ternel. Si parfois encore tu me vois en proie
 de grands combats, loin d'en tre scandalis, sois-en
difi. Vois combien le dsespoir est impossible  la raison
et  la conscience humaine, puisque ayant puis tous
les sophismes de l'orgueil, tous les arguments de l'incrdulit,
toutes les langueurs du dcouragement, toutes les
angoisses de la crainte, l'espoir triomphe en moi aux
approches de la mort. L'espoir, mon fils, c'est la foi de ce
sicle.

Mais reprenons notre rcit. J'tais rentr au couvent
dans un tat d'exaltation.  peine eus-je franchi la grille,
qu'il me sembla sentir tomber sur mes paules le poids
norme de ces votes glaces sous lesquelles je venais
une seconde fois m'ensevelir. Quand la porte se referma
derrire moi avec un bruit formidable, mille chos lugubres,
rveills comme en sursaut, m'accueillirent d'un
concert funbre. Alors je fus pouvant, et, dans un
mouvement d'effroi impossible  dcrire, je retournai
sur mes pas et j'allai toucher cette porte fatale. Si elle
et t entr'ouverte, je pense que c'en tait fait, et que
je prenais la fuite pour jamais. Le portier me demanda si
j'avais oubli quelque chose.

[Illustration]


--Oui, lui rpondis-je avec garement, j'ai oubli
de vivre.

J'esprais que la vue de mon jardin me consolerait,
et, au lieu d'aller tout de suite faire acte de prsence et
de soumission chez le Prieur, je courus vers mon parterre.
Je n'en trouvai plus la moindre trace: le potager
avait tout envahi; mes berceaux avaient disparu, mes
belles plantes avaient t arraches; les palmiers seuls
avaient t respects: ils penchaient leurs fronts altrs
dans une attitude morne, comme pour chercher sur le
sol frachement remu les gazons et les fleurs qu'ils
avaient coutume d'abriter. Je retournai  m'a cellule; elle
tait dans le mme tat qu'au jour de mon dpart; mais
elle ne me rappelait que des souvenirs pnibles. J'allai
chez le Prieur; mes traits taient bouleverss: au premier
coup d'oeil qu'il jeta sur moi, il s'en aperut et je
lus sur son visage la joie d'un triomphe insultant. Alors
le mpris me rendit toute mon nergie, et, bien que notre
entretien roult en apparence sur des choses gnrales,
je lui fis sentir en peu de mots que je ne me mprenais
pas sur la distance qui sparait un homme comme lui,
vou  la rgle par de vulgaires intrts, et un homme
comme moi rendu  l'esclavage par un acte hroque de
la volont. Pendant quelques jours je fus en butte  une
lche et malveillante curiosit. On ne pouvait croire que la
peur seule de la discipline ecclsiastique ne m'et pas
ramen au couvent, et on se rjouissait  l'ide de ma
souffrance. Je ne leur donnai pas la satisfaction de surprendre
un soupir dans ma poitrine ou un murmure sur
mes lvres. Je me montrai impassible; mais il m'en cota
beaucoup.

L'clair d'enthousiasme que m'avait apport ma
vision magnifique au bord de la mer, se dissipa promptement,
car elle ne se renouvela pas, comme je m'en
tais flatt; et, de nouveau rendu  la lutte des tristes
ralits, j'eus le loisir de me considrer encore une fois
comme un tre raisonnable condamn  subir une aberration
passagre, et  s'en rendre compte froidement le
reste de sa vie. Dans un autre sicle, ces visions eussent
pu faire de moi un saint; mais dans celui-ci, rduit  les
cacher comme une faiblesse ou une maladie, je n'y voyais
qu'un sujet de rflexions humiliantes sur la pauvret
bizarre de l'esprit humain. Cependant,  force de songer
 ces choses, j'arrivai  me dire que la nature de l'me
tant un profond mystre, les facults de l'me taient
elles-mmes profondment mystrieuses; car, de deux
choses l'une: ou mon esprit avait par moments la puissance
de ranimer fictivement ce que la mort avait replong
dans le pass, ou ce que la mort a frapp avait la
puissance de se ranimer pour se communiquer  moi.
Or, qui pourrait nier cette double puissance dans le domaine
des ides? Qui a jamais song  s'en tonner?
Tous les chefs-d'oeuvre de la science et de l'art qui nous
meuvent jusqu' faire palpiter nos coeurs et couler nos
larmes, sont-ce des monuments qui couvrent des morts?
La trace d'une grande destine est-elle efface par la
mort? N'est-elle pas plus brillante encore au travers des
sicles couls? Est-elle dans l'esprit et dans le coeur des
gnrations  l'tat d'un simple souvenir? Non, elle est
vivante, elle remplit  jamais la postrit de sa chaleur
et de sa lumire. Platon et le Christ ne sont-ils pas toujours
prsents et debout au milieu de nous? Ils pensent,
ils sentent par des millions d'mes; ils parlent, ils agissent
par des millions de corps. D'ailleurs, qu'est-ce que
le souvenir lui-mme? N'est-ce pas une rsurrection sublime
des hommes et des vnements qui ont mrit
d'chapper  la mort de l'oubli? Et cette rsurrection
n'est-elle pas le fait de la puissance du pass qui vient
trouver le prsent, et de celle du prsent qui s'en va
chercher le pass? La philosophie matrialiste a pu prononcer
que, toute puissance tant brise  jamais par la
mort, les morts n'avaient pas d'autre force parmi nous
que celle qu'il nous plaisait de leur restituer par la sympathie
ou l'esprit d'imitation. Mais des ides plus avances
doivent restituer aux hommes illustres une immortalit
plus complte, et rendre solidaires l'une de l'autre
cette puissance des morts et cette puissance des vivants
qui forment un invincible lien  travers les gnrations.
Les philosophes ont t trop avides de nant, lorsque,
nous fermant l'entre du ciel, ils nous ont refus l'immortalit
sur la terre.

[Illustration]


L, pourtant, elle existe d'une manire si frappante
qu'on est tent de croire que les morts renaissent dans
les vivants; et, pour mon compte, je crois  un engendrement
perptuel des mes, qui n'obit pas aux lois de
la matire, aux liens du sang, mais  des lois mystrieuses,
 des liens invisibles. Quelquefois je me suis
demand si je n'tais pas Hbronius lui-mme, modifi
dans une existence nouvelle par les diffrences d'un sicle
postrieur au sien. Mais, comme cette pense tait trop
orgueilleuse pour tre compltement vraie, je me suis
dit qu'il pouvait tre moi sans avoir cess d'tre lui, de
mme que, dans l'ordre physique, un homme, en reproduisant
la stature, les traits et les penchants de ses anctres,
les fait revivre dans sa personne, tout en ayant
une existence propre  lui-mme qui modifie l'existence
transmise par eux. Et ceci me conduisit  croire qu'il est
pour nous deux immortalits, toutes deux matrielles et
immatrielles: l'une, qui est de ce monde et qui transmet
nos ides et nos sentiments  l'humanit par nos oeuvres
et nos travaux; l'autre qui s'enregistre dans un monde
meilleur par nos mrites et nos souffrances, et qui conserve
une puissance providentielle sur les hommes et les
choses de ce monde. C'est ainsi que je pouvais admettre
sans prsomption que Spiridion vivait en moi par le sentiment
du devoir et l'amour de la vrit qui avaient rempli
sa vie, et au-dessus de moi par une sorte de divinit qui
tait la rcompense et le ddommagement de ses peines
en cette vie.

Abm dans ces penses, j'oubliai insensiblement ce
monde extrieur, dont le bruit, un instant mont jusqu'
moi, m'avait tant agit. Les instincts tumultueux qu'une
heure d'entranement avait veills en moi s'apaisrent;
et je me dis que les uns taient appels  amliorer la
forme sociale par d'clatantes actions, tandis que les autres
taient rservs  chercher, dans le calme et la mditation,
la solution de ces grands problmes dont l'humanit
tait indirectement tourmente; car les hommes
cherchaient, le glaive  la main,  se frayer une route
sur laquelle la lumire d'un jour nouveau ne s'tait pas
encore leve. Ils combattaient dans les tnbres, s'assurant
d'abord une libert ncessaire, en vertu d'un droit
sacr. Mais leur droit connu et appliqu, il leur resterait
 connatre leur devoir; et c'est de quoi ils ne pouvaient
s'occuper durant cette nuit orageuse, au sein de laquelle
il leur arrivait souvent de frapper leurs frres au lieu de
frapper leurs ennemis. Ce travail gigantesque de la rvolution
franaise, ce n'tait pas, ce ne pouvait pas tre
seulement une question de pain et d'abri pour les pauvres;
c'tait beaucoup plus haut, et malgr tout ce qui
s'est accompli, malgr tout ce qui a avort en France 
cet gard, c'est toujours, dans mes prvisions, beaucoup
plus haut, que visait et qu'a port, en effet, cette rvolution.
Elle devait, non-seulement donner au peuple un
bien-tre lgitime, elle devait, elle doit, quoi qu'il arrive,
n'en doute pas, mon fils, achever de donner la libert
de conscience au genre humain tout entier. Mais quel
usage fera-t-il de cette libert? Quelles notions aura-t-il
acquises de son devoir, en combattant comme un vaillant
soldat durant des sicles, en dormant sous la tente, et
en veillant sans cesse, les armes  la main, contre les
ennemis de son droit? Hlas! chaque guerrier qui tombe
sur le champ de bataille tourne ses yeux vers le ciel, et
se demande pourquoi il a combattu, pourquoi il est un
martyr, si tout est fini pour lui  cette heure amre de
l'agonie. Sans nul doute, il pressent une rcompense;
car, si son unique devoir,  lui, a t de conqurir son
droit et celui de sa postrit, il sent bien que tout devoir
accompli mrite rcompense; et il voit bien que sa rcompense
n'a pas t de ce monde, puisqu'il n'a pas
joui de son droit. Et quand ce droit sera conquis entirement
par les gnrations futures, quand tous les devoirs
des hommes entre eux seront tablis par l'intrt
mutuel, sera-ce donc assez pour le bonheur de l'homme?
Cette me qui me tourmente, cette soif de l'infini qui
me dvore, seront-elles satisfaites et apaises, parce que
mon corps sera  l'abri du besoin, et ma libert prserve
d'envahissement? Quelque paisible, quelque douce
que vous supposiez la vie de ce monde, suffira-t-elle aux
dsirs de l'homme, et la terre sera-t-elle assez vaste pour
sa pense? Oh! ce n'est pas  moi qu'il faudrait rpondre
oui. Je sais trop ce que c'est que la vie rduite  des
satisfactions gostes; j'ai trop senti ce que c'est que
l'avenir priv du sens de l'ternit! Moine, vivant 
l'abri de tout danger et de tout besoin, j'ai connu l'ennui,
ce fiel rpandu sur tous les aliments. Philosophe,
vivant  l'empire de la froide raison sur tous les sentiments
de l'me, j'ai connu le dsespoir, cet abme
entr'ouvert devant toutes les issues de la pense. Oh!
qu'on ne me dise pas que l'homme sera heureux quand
il n'aura plus ni souverains pour l'accabler de corves,
ni prtres pour le menacer de l'enfer. Sans doute, il
ne lui faut ni tyrans ni fanatiques, mais il lui faut une
religion; car il a une me, et il lui faut connatre un
Dieu.

Voil pourquoi, suivant avec attention le mouvement
politique qui s'oprait en Europe, et voyant combien
mes rves d'un jour avaient t chimriques, combien
il tait impossible de semer et de recueillir dans un
si court espace, combien les hommes d'action taient
emports loin de leur but par la ncessit du moment,
et combien il fallait s'garer  droite et  gauche avant
de faire un pas sur cette voie non fraye, je me rconciliai
avec mon sort, et reconnus que je n'tais point un
homme d'action. Quoique je sentisse en moi la passion
du bien, la persvrance et l'nergie, ma vie avait t trop
livre  la rflexion; j'avais embrass la vie tout
entire de l'humanit d'un regard trop vaste pour faire,
la hache  la main, le mtier de pionnier dans une fort
de ttes humaines. Je plaignais et je respectais ces travailleurs
intrpides qui, rsolus  ensemencer la terre,
semblables aux premiers cultivateurs, renversaient les montagnes,
brisaient les rochers, et, tout sanglants,
parmi les ronces et les prcipices, frappaient sans faiblesse
et sans piti sur le lion redoutable et sur la biche
craintive. Il fallait disputer le sol  des races dvorantes.
Il fallait fonder une colonie humaine au sein d'un monde
livr aux instincts aveugles de la matire. Tout tait
permis, parce que tout tait ncessaire. Pour tuer le
vautour, le chasseur des Alpes est oblig de percer aussi
l'agneau qu'il tient dans ses serres. Des malheurs privs
dchirent l'me du spectateur; pourtant le salut gnral
rend ces malheurs invitables. Les excs et les abus de
la victoire ne peuvent tre imputs ni  la cause de la
guerre, ni  la volont des capitaines. Lorsqu'un peintre
retrace  nos yeux de grands exploits, il est forc de
remplir les coins de son tableau de certains dtails affreux
qui nous meuvent pniblement. Ici, les palais et les
temples croulent au milieu des flammes; l, les enfants
et les femmes sont broys sous les pieds des chevaux,
ailleurs, un brave expire sur les rochers teints de son
sang. Cependant le triomphateur apparat au centre de
la scne, au milieu d'une phalange de hros: le sang vers
n'te rien  leur gloire; on sent que la main du Dieu des
armes s'est leve devant eux, et l'clat qui brille sur
leurs fronts annonce qu'ils ont accompli une mission
sainte.

Tels taient mes sentiments pour ces hommes au
milieu desquels je n'avais pas voulu prendre place. Je
les admirais; mais je comprenais que je ne pouvais les
imiter; car ils taient d'une nature diffrente de la
mienne. Ils pouvaient ce que je ne pouvais pas, parce
que, moi, je pensais comme ils ne pouvaient penser. Ils
avaient la conviction hroque, mais romanesque, qu'ils
touchaient au but, et qu'encore un peu de sang vers
les ferait arriver au rgne de la justice et de la vertu.
Erreur que je ne pouvais partager, parce que, retir sur
la montagne, je voyais ce qu'ils ne pouvaient distinguer
 travers les vapeurs de la plaine et la fume du combat;
erreur sainte sans laquelle ils n'eussent pu imprimer au
monde le grand mouvement qu'il devait subir pour sortir
de ses liens! Il faut, pour que la marche providentielle
du genre humain s'accomplisse, deux espces d'hommes
dans chaque gnration: les uns, toute esprance, toute
confiance, toute illusion, qui travaillent pour produire
un oeuvre incomplet; et les autres, toute prvoyance,
toute patience, toute certitude, qui travaillent pour que
cet oeuvre incomplet soit accept, estim et continu sans
dcouragement, lors mme qu'il semble avort. Les uns
sont des matelots, les autres sont des pilotes; ceux-ci
voient les cueils et les signalent, ceux-l les vitent ou
viennent s'y briser, selon que le vent de la destine les
pousse  leur salut ou  leur perte; et, quoi qu'il arrive
des uns et des autres, le navire marche, et l'humanit ne
peut ni prir, ni s'arrter dans sa course ternelle.

J'tais donc trop vieux pour vivre dans le prsent,
et trop jeune pour vivre dans le pass. Je fis mon choix,
je retombai dans la vie d'tude et de mditation philosophique.
Je recommenai tous mes travaux, les regardant
avec raison comme manqus. Je relus avec une patience
austre tout ce que j'avais lu avec une avidit imptueuse.
J'osai mesurer de nouveau la terre et les cieux,
la crature et le Crateur, sonder les mystres de la vie
et de la mort, chercher la foi dans mes doutes, relever
tout ce que j'avais abattu, et le reconstruire sur de nouvelles
bases. En un mot, je cherchai  revtir la Divinit
de son mystre sublime, avec la mme persvrance
que j'avais mise  l'en dpouiller. C'est l que je connus,
hlas! combien il est plus difficile de btir que d'abattre.
Il ne faut qu'un jour pour ruiner l'oeuvre de plusieurs
sicles. Dans le doute et la ngation, j'avais march 
pas de gant; pour me refaire un peu de foi, j'employai
des annes, et quelles annes! De combien de fatigues,
d'incertitudes et de chagrins elles ont t remplies!
Chaque jour a t marqu par des larmes, chaque heure
par des combats. Angel, Angel, le plus malheureux des
hommes est celui qui s'est impos une tche immense,
qui en a compris la grandeur et l'importance, qui ne
peut trouver hors de ce travail ni satisfaction ni repos,
et qui sens ses forces le trahir et sa puissance l'abandonner.
 infortun entre tous les fils des hommes, celui
qui rve de possder la lumire refuse  son intelligence!
 dplorable entre toutes les gnrations des
hommes, celle qui s'agite et se dchire pour conqurir
la science promise  des sicles meilleurs! Plac sur un
sol mouvant, j'avais voulu btir un sanctuaire indestructible;
mais les lments me manquaient aussi bien
que la base. Mon sicle avait des notions fausses, des
connaissance incompltes, des jugements errons sur le
pass aussi bien que sur le prsent. Je le savais, quoique
j'eusse en main les documents rputs les plus parfaits
de mon poque sur l'histoire des hommes et sur celle
de la cration; je le savais, parce que je sentais en moi
une logique toute puissante  laquelle tous ces documents,
sur lesquels j'eusse voulu l'appuyer, venaient 
chaque instant donner un dmenti dsesprant. Oh! si
j'avais pu me transporter, sur les ailes de ma pense, 
la source de toutes les connaissances humaines, explorer
la terre sur toute sa surface et jusqu'au fond de ses
entrailles, interroger les monuments du pass, chercher
l'ge du monde dans les cendres dont son sein est le
vaste spulcre, et dans les ruines o des gnrations
innombrables ont enseveli le souvenir de leur existence!
Mais il fallait me contenter des observations et des conjectures
de savants et de voyageurs dont je sentais l'incomptence,
la prsomption et la lgret. Il y avait des
moments o, chauff par ma conviction, j'tais rsolu 
partir comme missionnaire, afin d'aller fouiller tous ces
dbris illustres qu'on n'avait pas compris, ou dterrer
tous ces trsors ignors qu'on n'avait pas souponns.
Mais j'tais vieux; ma sant, un instant raffermie 
l'exercice et au grand air des montagnes, s'tait de nouveau
altre dans l'humidit du clotre et dans les veilles
du travail. Et puis, que de temps il m'et fallu pour
soulever seulement un coin imperceptible de ce voile
qui me cachait l'univers! D'ailleurs, je n'tais pas un
homme de dtail, et ces recherches persvrantes et
minutieuses, que j'admirais dans les hommes purement
studieux, n'taient pas mon fait. Je n'tais homme d'action
ni dans la politique ni dans la science; je me sentais
appel  des calculs plus larges et plus levs; j'eusse
voulu manier d'immenses matriaux, btir, avec le
fruit de tous les travaux et de toutes les tudes, un
vaste portique pour servir d'entre  la science des
sicles futurs.

J'tais un homme de synthse plus qu'un homme
d'analyse. En tout j'tais avide de conclure, consciencieux
jusqu'au martyre, ne pouvant rien accepter qui
ne satisft  la fois mon coeur et ma raison, mon sentiment
et mon intelligence, et condamn  un ternel
supplice; car la soif de la vrit est inextinguible, et
quiconque ne peut se payer des jugements de l'orgueil,
de la passion ou de l'ignorance, est appel  souffrir
sans relche. Oh! m'criais-je souvent, que ne suis-je
un chartreux abruti par la peur de l'enfer, et dress
comme une bte de somme  creuser un coin de terre
pour faire pousser quelques lgumes, en attendant qu'il
l'engraisse de sa dpouille! Pourquoi toute mon affaire
en ce monde n'est-elle pas de rciter des offices pour
arriver au repos, et de manier une bche pour me
conserver en apptit ou pour chasser la rflexion importune,
et parvenir ds cette vie  un tat de mort
intellectuelle?

Il m'arrivait quelquefois de jeter les yeux sur ceux
de nos moines qui, par exception, se sont conservs
sincrement dvots: Ambroise, par exemple, que nous
avons vu mourir l'an pass en odeur de saintet, comme
ils disent, et dont le corps tait dessch par les jenes
et les macrations: celui-l,  coup sur, tait de bonne
foi; souvent il m'a fait envie. Une nuit ma lampe s'teignit;
je n'avais pas achev mon travail; je cherchai de
la lumire dans le clotre, j'en aperus dans sa cellule;
la porte tait ouverte, j'y pntrai sans bruit pour ne
pas le dranger, car je le supposais en prires, je le
trouvai endormi sur son grabat; sa lampe tait pose
sur une tablette tout auprs de son visage et donnant
dans ses yeux. Il prenait cette prcaution toutes les
nuits depuis quarante ans au moins, pour ne pas s'endormir
trop profondment et ne pas manquer d'une
minute l'heure des offices. La lumire, tombant d'aplomb
sur ses traits fltris, y creusait des ombres profondes,
ravages d'une souffrance volontaire. Il n'tait pas couch,
mais appuy seulement sur son lit et tout vtu, afin de
ne pas perdre un instant  des soins inutiles. Je regardai
longtemps cette face troite et longue, ces traits amincis
par le jene de l'esprit encore plus que par celui du
corps, ces joues colles aux os de la face comme une
couche de parchemin, ce front mince et haut, jaune et
luisant comme de la cire. Ce n'tait vraiment pas un
homme vivant, mais un squelette sch avec la peau, un
cadavre qu'on avait oubli d'ensevelir, et que les vers
avaient dlaiss parce que sa chair ne leur offrait point
de nourriture. Son sommeil ne ressemblait pas au repos
de la vie, mais  l'insensibilit de la mort; aucune respiration
ne soulevait sa poitrine. Il me fit peur, car ce
n'tait ni un homme ni un cadavre; c'tait la vie dans
la mort, quelque chose qui n'a pas de nom dans la langue
humaine, et pas de sens dans l'ordre divin. C'est donc
l un saint personnage? pensai-je; certes, les anachortes
de la Thbade n'ont ni jen, ni pri davantage;
et pourtant je ne vois ici qu'un objet d'pouvante, rien
qui attire le respect, parce que tout ici repousse la sympathie.
Quelle compassion Dieu peut-il avoir pour cette
agonie et pour cette mort anticipes sur ses dcrets?
Quelle admiration puis-je concevoir, moi homme, pour
cette vie strile et ce coeur glac!  vieillard, qui chaque
soir allumes ta lampe comme un voyageur press de
partir avant l'aurore, qui donc as-tu clair durant la
nuit, qui donc as-tu guid durant le jour?  qui donc
ton long et laborieux plerinage sur la terre a-t-il t
secourable? Tu n'as rien donn de toi  la terre, ni la
substance de la reproduction animale, ni le fruit d'une
intelligence productive, ni le service grossier d'un bras
robuste, ni la sympathie d'un coeur tendre. Tu crois que
Dieu a cr la terre pour te servir de cuve purificatoire,
et tu crois avoir assez fait pour elle en lui lguant tes os!
Ah! tu as raison de craindre et de trembler  cette
heure; tu fais bien de te tenir toujours prt  paratre
devant le juge! Puisses-tu trouver  ton heure dernire,
une formule qui t'ouvre la porte du ciel, ou un instant
de remords qui t'absolve du pire de tous les crimes,
celui de n'avoir rien aim hors de toi! Et, ainsi disant,
je me retirai sans bruit, sans mme vouloir allumer ma
lampe  celle de l'goste, et, depuis ce jour, je prfrai
ma misre  celle des dvots.

En proie  toute la fatigue et  toute l'inquitude
d'une me qui cherche sa voie, il me fallut pourtant bien
des jours d'puisement et d'angoisse pour accepter l'arrt
qui me condamnait  l'impuissance. Je ne puis me le
dissimuler aujourd'hui, mon mal tait l'orgueil. Oui, je
crois que de tout temps, et aujourd'hui encore, j'ai t
et je suis un orgueilleux. Ce zle dvorant de la vrit,
c'est un louable sentiment; mais on peut aussi le porter
trop loin. Il nous faut faire usage de toutes nos forces
pour dfricher le champ de l'avenir; mais il faudrait
aussi, quand nos forces ne suffisent plus, nous contenter
humblement du peu que nous avons fait, et nous asseoir
avec la simplicit du laboureur au bord du sillon que
nous avons trac. C'est une leon que j'ai souvent reue
de l'ami cleste qui me visite, et je ne l'ai jamais su
mettre  profit. Il y a en moi une ambition de l'infini
qui va jusqu'au dlire. Si j'avais t jet dans la vie du
monde et que mon esprit n'et pas eu le loisir de viser
plus haut, j'aurais t avide de gloire et de conqutes;
j'aurais eu sous les yeux l'existence de Charlemagne ou
d'Alexandre, comme j'ai eu celle de Pythagore et de Socrate;
j'aurais convoit l'empire du monde; j'aurais fait
peut-tre beaucoup de mal. Grce  Dieu, j'ai fini de
vivre, et tout mon crime est de n'avoir pu faire le bien.
J'avais rv, en rentrant au couvent, de refaire mes
tudes avec fruit, et d'crire un grand ouvrage sur les
plus hautes questions de la religion et de la philosophie.
Mais je n'avais pas assez considr mon ge et mes forces.
J'avais cinquante ans passs, et j'avais souffert, depuis
vingt-cinq ans, un sicle par anne. Voyant d'ailleurs
combien j'tais dpourvu de matriaux qui m'inspirassent
toute confiance, je rsolus du moins de jeter les
bases et de tracer le plan de mon oeuvre, afin de lguer
ce premier travail, s'il tait possible,  quelque homme
capable de le continuer ou de le faire continuer; et cette
ide me rappela vivement ma jeunesse, le secret lgu
par Fulgence  moi, comme ce mme secret l'avait t
par Spiridion  Fulgence, et je me persuadai que le
temps tait venu d'exhumer le manuscrit. Ce n'tait
plus une ambition vulgaire, ce n'tait plus une froide
curiosit qui m'y portaient; ce n'tait pas non plus une
obissance superstitieuse: c'tait un dsir sincre de
m'instruire, et d'utiliser pour les autres hommes un
document prcieux, sans doute, sur les questions importantes
dont j'tais occup. Je regardais la publication
immdiate ou future de ce manuscrit comme un
devoir; car, de quelque faon que je vinsse  considrer
les rapports tranges que mon esprit avait eus avec
l'esprit d'Hbronius, il me restait la conviction que,
durant sa vie, cet homme avait t anim d'un grand
esprit.

Pour la troisime fois, dans l'espace d'environ
vingt-cinq ans, j'entrepris donc, au milieu de la nuit,
l'exhumation du manuscrit. Mais ici, un fait bien simple
vint s'opposer  mon dessein; et, tout naturel que soit
ce fait, il me plongea dans un abme de rflexions.

Je m'tais muni des mmes outils qui m'avaient
servi la dernire fois. Cette dernire fois, tu te la rappelles,
malgr la longueur de ce rcit; tu te souviens
que j'avais alors trente ans rvolus, et que j'eus un accs
de dlire et une pouvantable vision. Je me la rappelais
bien aussi, cette hallucination terrible; mais je n'en
craignais pas le retour. Il est des images que le cerveau
ne peut plus se crer quand certaines ides et certains
sentiments qui les voquaient n'habitent plus notre me.
J'tais dsormais  jamais dgag des liens du catholicisme,
liens si troitement serrs et si courts qu'il faut
toute une vie pour en sortir, mais, par cela mme, impossibles
 renouer quand une fois on les a briss.

Il faisait une nuit claire et frache; j'tais en assez
bonne sant: j'avais prcisment choisi un tel concours
de circonstances, car je prvoyais que le travail matriel
serait assez pnible. Mais quoi! Angel, je ne pus pas
mme branler la pierre du _Hic est_. J'y passai trois
grandes heures, l'attaquant dans tous les sens, m'assurant
bien qu'elle n'tait rive au pav que par son propre
poids, reconnaissant mme les marques que j'y avais
faites autrefois avec mon ciseau, lorsque je l'avais enleve
lgrement et sans fatigue. Tout fut inutile; elle
rsista  mes efforts. Baign de sueur, puis de lassitude,
je fus forc de regagner mon lit et d'y rester accabl
et bris pendant plusieurs jours.

Ce premier chec ne me rebuta pas. Je me remis 
l'ouvrage la semaine suivante, et j'chouai de mme. Un
troisime essai, entrepris un mois plus tard, ne fut pas
plus heureux, et il me fallut ds lors y renoncer; car le
peu de forces physiques que j'avais conserves jusque-l
m'abandonna sans retour  partir de cette poque. Sans
doute, j'en dpensai le reste dans cette lutte inutile contre
un tombeau. La tombe fut muette, les cadavres sourds,
la mort inexorable; j'allai jeter dans un buisson du jardin
mon ciseau et mon levier, et revins, tranquille et
triste, m'asseoir sur cette tombe qui ne voulait pas me
rendre ses trsors.

L, je restai jusqu'au lever du soleil, perdu dans mes
penses. La fracheur du matin tant venue glacer sur
mon corps la sueur dont j'tais inond, je fus paralys;
je perdis non-seulement la puissance d'agir, mais encore
la volont; je n'entendis pas les cloches qui sonnaient
les offices, je ne fis aucune attention aux religieux qui
vinrent les rciter. J'tais seul dans l'univers, il n'y avait
entre Dieu et moi que ce tombeau qui ne voulait ni me
recevoir ni me laisser partir: image de mon existence
tout entire, symbole dont j'tais vivement frapp, et
dont la comparaison m'absorbait entirement! Quand on
vint me relever, comme je ne pouvais ni remuer ni parler,
on se persuada que mon cerveau tait paralys
comme le reste. On se trompa; j'avais toute ma raison;
je ne la perdis pas un instant durant toute la maladie
qui suivit cet accident. Il est inutile de te dire qu'on
l'imputa au hasard, et qu'on ne souponna jamais ce
que j'avais tent.

Une fivre ardente succda  ce froid mortel: je
souffris beaucoup, mais je ne dlirai point; j'eus mme
la force de cacher assez la gravit de mon mal pour
qu'on ne me soignt pas plus que je ne voulais l'tre,
et pour qu'on me laisst seul. Aux heures o le soleil
brillait dans ma cellule, j'tais soulag; des ides plus
douces remplissaient mon esprit; mais la nuit j'tais en
proie  une tristesse inexorable. Aux cerveaux actifs
l'inaction est odieuse. L'ennui, la pire des souffrances
qu'entranent les maladies, m'accablait de tout son poids.
La vue de ma cellule m'tait insupportable. Ces murs
qui me rappelaient tant d'agitations et de langueurs subies
sans arriver  la connaissance du vrai; ce grabat
o j'avais support si souvent et si longtemps la fivre
et les maladies, sans conqurir la sant pour prix de tant
de luttes avec la mort; ces livres que j'avais si vainement
interrogs; ces astrolabes et ces tlescopes, qui ne
savaient que chercher et mesurer la matire; tout cela
me jetait dans une fureur sombre.  quoi bon survivre 
soi-mme? me disais-je, et pourquoi avoir vcu quand
on n'a rien fait? Insens, qui voulais, par un rayon de
ton intelligence, clairer l'humanit dans les sicles
futurs, et qui n'as pas seulement la force de soulever une
pierre pour voir ce qui est crit dessous! malheureux,
qui, durant l'ardeur de ta jeunesse, n'as su t'occuper
qu' refroidir ton esprit et ton coeur, et dont l'esprit et
le coeur s'avisent de se ranimer quand l'heure de mourir
est venue! meurs donc, puisque tu n'as plus ni tte, ni
bras; car, si ton coeur a la tmrit de vivre encore et
de brler pour l'idal, ce feu divin ne servira plus qu'
consumer tes entrailles, et  clairer ton impuissance et
ta nullit.

Et en parlant ainsi, je m'agitais sur mon lit de douleur,
et des larmes de rage coulaient sur mes joues.
Alors une voix pure s'leva dans le silence de la nuit et
me parla ainsi:

--Crois-tu donc n'avoir rien  expier, toi qui oses te
plaindre avec tant d'amertume? Qui accuses-tu de tes
maux? N'es-tu pas ton seul, ton implacable ennemi? 
qui imputeras-tu la faute de ton orgueil coupable, de
cette insatiable estime de toi-mme qui t'a aveugl quand
tu pouvais approcher de l'idal par la science, et qui t'a
fait chercher ton idal en toi seul?

--Tu mens! m'criai-je avec force, sans songer
mme  me demander qui pouvait me parler de la sorte.
Tu mens! je me suis toujours ha; j'ai toujours t ennuyeux,
accablant, insupportable  moi-mme. J'ai
cherch l'idal partout avec l'ardeur du cerf qui cherche
la fontaine dans un jour brlant; j'ai t consum de la
soif de l'idal, et si je ne l'ai pas trouv...

--C'est la faute de l'idal, n'est-ce pas! interrompit
la voix d'un ton de froide piti. Il faut que Dieu comparaisse
au tribunal de l'homme et lui rende compte du
mystre dont il a os s'envelopper, pendant que l'homme
daignait se donner la peine de le chercher, et vous n'appelez
pas cela de l'orgueil, vous autres!...

--Vous autres! repris-je frapp d'tonnement, et
qui donc es-tu, toi qui regardes en piti la race humaine,
et qui te crois, sans doute, exempt de ses misres?

--Je suis, rpondit la voix, celui que tu ne veux
pas connatre, car tu l'as toujours cherch o il n'est
pas.

 ces mots, je me sentis baign de sueur de la tte
aux pieds; mon coeur tressaillit  rompre ma poitrine,
et, me soulevant sur mon lit, je lui dis:

--Es-tu donc celui qui dort sous la pierre?

--Tu m'as cherch sous la pierre, rpondit-il, et la
pierre t'a rsist. Tu devrais savoir que le bras d'un
homme est moins fort que le ciment et le marbre. Mais
l'intelligence transporte les montagnes, et l'amour peut
ressusciter les morts.

-- mon matre! m'criai-je avec transport, je te
reconnais. Ceci est ta voix, ceci est ta parole. Bni sois-tu,
toi qui me visites  l'heure de l'affliction. Mais o
donc fallait-il te chercher, et o te retrouverai-je sur la
terre?

--Dans ton coeur, rpondit la voix. Fais-en une demeure
o je puisse descendre. Purifie-le comme une
maison qu'on orne et qu'on parfume pour recevoir un
hte chri. Jusque l que puis-je faire pour toi?

La voix se tut, et je parlai en vain: elle ne me rpondit
plus. J'tais seul dans les tnbres. Je me sentis
tellement mu que je fondis en larmes. Je repassai toute
ma vie dans l'amertume de mon coeur. Je vis qu'elle
tait en effet un long combat et une longue erreur; car
j'avais toujours voulu choisir entre ma raison et mon
sentiment, et je n'avais pas eu la force de faire accepter
l'un par l'autre. Voulant toujours m'appuyer sur des
preuves palpables, sur des bases jetes par l'homme, et
ne trouvant pas ces bases suffisantes, je n'avais eu ni
assez de courage ni assez de gnie pour me passer du
tmoignage humain, et pour le rectifier avec cette puissante
certitude que le ciel donne aux grandes mes. Je
n'avais pas os rejeter la mtaphysique et la gomtrie
l o elles dtruisaient le tmoignage de ma conscience.
Mon coeur avait manqu de feu, partant mon cerveau
de puissance pour dire  la science:--C'est toi qui te
trompes; nous ne savons rien, nous avons tout  apprendre.
Si le chemin que nous suivons ne nous conduit
pas  Dieu, c'est que nous nous sommes tromps
de chemin; retournons sur nos pas et cherchons Dieu
car nous errons loin de lui dans les tnbres; et les
hommes ont beau nous crier que notre habilet nous a
faits dieux nous-mmes, nous sentons le froid de la mort
et nous sommes entrans dans le vide comme des astre;
qui s'teignent et qui dvient de l'ordre ternel.

 partir de ce jour, je m'abandonnai aux mouvements
les plus chaleureux de mon me, et un grand
prodige s'opra en moi. Au lieu de me refroidir moralement
avec la vieillesse, je sentis mon coeur, vivifi et
renouvel, rajeunir  mesure que mon corps penchait
vers la destruction. Je sens la vie animale me quitter
comme un vtement us; mais  mesure que je dpouille
cette enveloppe terrestre, ma conscience me donne l'intime
certitude de mon immortalit. L'ami cleste est
revenu souvent; mais n'attends pas que j'entre dans le
dtail de ses apparitions. Ceci est toujours un mystre
pour moi, un mystre que je n'ai pas cherch  pntrer,
et sur lequel il me serait impossible d'tendre le rseau
d'une froide analyse: je sais trop ce qu'on risque 
l'examen de certaines impressions; l'esprit se glace 
les dissquer, et l'impression s'efface. Quoique j'aie cru
de mon devoir d'tablir mes dernires croyances religieuses
le plus logiquement possible dans quelques crits
dont je te fais le dpositaire, je me suis permis de laisser
tomber un voile de posie sur les heures d'enthousiasme
et d'attendrissement qui, dissipant autour de moi les
tnbres du monde physique, m'ont mis en rapport
direct avec cet esprit suprieur. Il est des choses intimes
qu'il vaut mieux taire que de livrer  la rise des
hommes. Dans l'histoire que j'ai crite simplement de
ma vie obscure et douloureuse, je n'ai pas fait mention
de Spiridion. Si Socrate lui-mme a t accus de charlatanisme
et d'imposture pour avoir rvl ses communications
avec celui qu'il appelait son gnie familier,
combien plus un pauvre moine comme moi ne serait-il
pas tax de fanatisme s'il avouait avoir t visit par un
fantme! Je ne l'ai pas fait, je ne le ferai pas. Et pourtant
je m'en expliquerais navement avec le savant modeste
et consciencieux qui, sans ironie et sans prjug,
voudrait pntrer dans les merveilles d'un ordre de
choses vieux comme le monde, qui attend une explication
nouvelle. Mais o trouver un tel savant aujourd'hui?
L'oeuvre de la science, en ces temps-ci, est de rejeter
tout ce qui parat surnaturel, parce que l'ignorance et
l'imposture en ont trop longtemps abus. De mme que
les nommes politiques sont forcs de trancher avec le
fer les questions sociales, les hommes d'tude sont obligs,
pour ouvrir un nouveau champ  l'analyse, de jeter
au feu ple-mle le grimoire des sorciers et les miracles
de la foi. Un temps viendra o, l'oeuvre ncessaire de la
destruction tant accomplie, on rechercha soigneusement,
dans les dbris du pass, une vrit qui ne peut
se perdre, et qu'on saura dmler de l'erreur et du
mensonge, comme jadis Crsus reconnut  des signes
certains que tous les oracles taient menteurs, except
a Pythie de Delphes, qui lui avait rvl ses actions
caches avec une puissance incomprhensible. Tu verras
peut-tre l'aurore de cette science nouvelle, sans laquelle
l'humanit est inexplicable, et son histoire dpourvue de
sens. Tous les miracles, tous les augures, tous les prodiges
de l'antiquit ne seront peut-tre pas, aux yeux de
tes contemporains, des tours de sorciers ou des terreurs
imbciles accrdites par les prtres. Dj la science
n'a-t-elle pas donn une explication satisfaisante de beaucoup
de phnomnes qui semblaient surnaturels  nos
aeux? Certains faits qui semblent impossibles et mensongers
en ce sicle auront peut-tre une explication
non moins naturelle et concluante quand la science aura
largi ses horizons. Quant  moi, bien que le mot _prodige_
n'ait pas de sens pour mon entendement, puisqu'il peut
s'appliquer aussi bien au lever du soleil chaque matin
qu' la rapparition d'un mort, je n'ai pas essay de
porter le lumire sur ces questions difficiles: le temps
m'et manqu. J'ai entendu parler de Mesmer; je ne sais
si c'est un imposteur ou un prophte; je me mfie de ce
que j'ai entendu rapporter, parce que les assertions sont
trop hardies et les prtendues preuves trop compltes
pour un ordre de dcouvertes aussi rcent. Je ne comprends
pas encore ce qu'ils entendent par ce mot _magntisme_;
je t'engage  examiner ceci en temps et lieu
pour moi, je n'ai pas eu le loisir de m'garer dans ces
propositions hardies; j'ai vit mme de me laisser sduire
par elles. J'avais un devoir plus clair et plus press
 accomplir, celui d'crire, sous l'impression de mes
entretiens avec l'_Esprit_, les fragments briss de ma mditation
ternelle.

Ici Alexis s'interrompit, et posa sa main sur un livre
que je connaissais bien pour le lui avoir souvent vu
consulter,  mon grand tonnement, bien qu'il ne me
part form que de feuillets blancs. Comme je le regardais
avec surprise, il sourit:

Je ne suis pas fou, comme tu le penses, reprit-il;
ce livre est cribl de caractres trs-lisibles pour quiconque
connat la composition chimique dont je me suis
servi pour crire. Cette prcaution m'a paru ncessaire
pour chapper  l'espionnage de la censure monastique.
Je t'enseignerai un procd bien simple au moyen duquel
tu feras reparatre les caractres tracs sur ces
pages quand le temps sera venu. Tu cacheras ce manuscrit
en attendant qu'il puisse servir  quelque chose,
si toutefois il doit jamais servir  quoi que ce soit; cela,
je l'ignore. Tel qu'il est, incomplet, sans ordre et sans
conclusion, il ne mrite pas de voir le jour. C'est peut-tre
 toi, c'est peut-tre  quelque autre qu'il appartient
de le refaire. Il n'a qu'un mrite, c'est d'tre le
rcit fidle d'une vie d'angoisse, et l'expos naf de mon
tat prsent.

--Et cet tat, m'est-il permis, mon pre, de vous
demander de me le faire mieux connatre?

--Je le ferai en trois mots qui rsument pour moi la
thologie, rpondit-il en ouvrant son livre  la premire
page: _croire, esprer, aimer_. Si l'glise catholique
avait pu conformer tous les points de sa doctrine  cette
sublime dfinition des trois vertus thologales: la foi,
l'esprance, la charit, elle serait la vrit sur la terre;
elle serait la sagesse, la justice, la perfection. Mais
l'glise romaine s'est port le dernier coup; elle a
consomm son suicide le jour o elle a fait Dieu implacable
et la damnation ternelle. Ce jour-l tous les grands
coeurs se sont dtachs d'elle; et l'lment d'amour et
de misricorde manquant  sa philosophie, la thologie
chrtienne n'a plus t qu'un jeu d'esprit, un sophisme
o de grandes intelligences se sont dbattues en vain
contre leur tmoignage intrieur, un voile pour couvrir
de vastes ambitions, un masque pour cacher d'normes
iniquits...

Ici le pre Alexis s'arrta de nouveau et me regarda
attentivement pour voir quel effet produirait sur moi
cet anathme dfinitif. Je le compris, et, saisissant ses
mains dans les miennes, je les pressai fortement en lui
disant d'une voix ferme et avec un sourire qui devait lui
rvler toute ma confiance:

Ainsi, pre, nous ne sommes plus catholiques?

--Ni chrtiens, rpondit-il d'une voix forte; ni
protestants, ajouta-t-il en me serrant les mains; ni
philosophes comme Voltaire, Helvtius et Diderot; nous
ne sommes pas mme socialistes comme Jean-Jacques et
la Convention franaise: et cependant nous ne sommes
ni paens ni athes!

--Que sommes-nous donc, pre Alexis? lui dis-je;
car, vous l'avez dit, nous avons une me, Dieu existe, et
il nous faut une religion.

--Nous en avons une, s'cria-t-il en se levant et en
tendant vers le ciel ses bras maigres avec un mouvement
d'enthousiasme. Nous avons la seule vraie, la seule
immense, la seule digne de la Divinit. Nous croyons en
la Divinit, c'est dire que nous la connaissons et la voulons;
nous esprons en elle, c'est dire que nous la dsirons
et travaillons pour la possder; nous l'aimons, c'est
dire que nous la sentons et la possdons virtuellement;
et Dieu lui-mme est une trinit sublime dont notre vie
mortelle est le reflet affaibli. Ce qui est foi chez l'homme
est science chez Dieu; ce qui est esprance chez l'homme
est puissance chez Dieu; ce qui est charit, c'est--dire
pit, vertu, effort, chez l'homme, est amour, c'est--dire
production, conservation et progression ternelle
chez Dieu. Aussi Dieu nous connat, nous appelle, et
nous aime; c'est lui qui nous rvle cette connaissance
que nous avons de lui, c'est lui qui nous commande le
besoin que nous avons de lui, c'est lui qui nous inspire
cet amour dont nous brlons pour lui; et une des grandes
preuves de Dieu et de ses attributs, c'est l'homme et ses
instincts. L'homme conoit, aspire et tente sans cesse,
dans sa sphre finie, ce que Dieu sait, veut et peut dans
sa sphre infinie. Si Dieu pouvait cesser d'tre un foyer
d'intelligence, de puissance et d'amour, l'homme retomberait
au niveau de la brute; et chaque fois qu'une
intelligence humaine a ni la Divinit intelligente, elle
s'est suicide.

--Mais, mon pre, interrompis-je, ces grands
athes du sicle dont on vante les lumires et l'loquence...

--Il n'y a pas d'athes, reprit le pre Alexis avec
chaleur; non, il n'y en a pas! Il est des temps de recherche
et de travail philosophique, o les hommes,
dgots des erreurs du pass, cherchent une nouvelle
route vers la vrit. Alors ils errent sur des sentiers
inconnus. Les uns, dans leur lassitude, s'asseyent et se
livrent au dsespoir. Qu'est-ce que ce dsespoir, sinon
un cri d'amour vers cette Divinit qui se voile  leurs
yeux fatigus? D'autres s'avancent sur toutes les cimes
avec une prcipitation ardente, et, dans leur prsomption
nave, s'crient qu'ils ont atteint le but et qu'on
ne peut aller plus loin. Qu'est-ce que cette prsomption,
qu'est-ce que cet aveuglement, sinon un dsir inquiet
et une impatience immodre d'embrasser la Divinit?
Non, ces athes, dont on vante avec raison la grandeur
intellectuelle, sont des mes profondment religieuses,
qui se fatiguent ou qui se trompent dans leur essor vers
le ciel. Si,  leur suite, on voit se traner des mes
basses et perverses, qui invoquent le nant, le hasard,
la nature brutale, pour justifier leurs vices honteux et
leurs grossiers penchants, c'est encore l un hommage
rendu  la majest de Dieu. Pour se dispenser de tendre
vers l'idal, et de soutenir par le travail et la vertu la
dignit humaine, la crature est force de nier l'idal.
Mais, si une voix intrieure ne troublait pas l'ignoble
repos de sa dgradation, elle ne se donnerait pas tant de
peine pour rejeter l'existence d'un juge suprme. Quand
les philosophes de ce sicle ont invoqu la Providence,
la nature, les lois de la cration, ils n'ont pas cess
d'invoquer le vrai Dieu sous ces noms nouveaux. En se
rfugiant dans le sein d'une Providence universelle et
d'une nature inpuisablement gnreuse, ils ont protest
contre les anathmes que les sectes farouches se lanaient
l'une  l'autre, contre les monstruosits de l'inquisition,
contre l'intolrance et le despotisme. Lorsque
Voltaire,  la vue d'une nuit toile, proclamait le grand
horloger cleste; lorsque Rousseau conduisait son lve
au sommet d'une montagne pour lui rvler la premire
notion du Crateur au lever du soleil, quoique ce fussent
l des preuves incompltes et des vues troites, en comparaison
de ce que l'avenir rserve aux hommes de
preuves clatantes et d'infaillibles certitudes, c'taient
du moins des cris de l'me levs vers ce Dieu que
toutes les gnrations humaines ont proclam sous des
noms divers et ador sous diffrents symboles.

--Mais ces preuves clatantes, mais cette certitude,
lui dis-je, o les puiserons-nous, si nous rejetons la
rvlation, et si le sens intrieur ne nous suffit pas?

--Nous ne rejetons pas la rvlation, reprit-il vivement,
et le sens intrieur nous suffit jusqu' un certain
point; mais nous y joignons d'autres preuves encore:
quant au pass, le tmoignage de l'humanit tout entire;
quant au prsent, l'adhsion de toutes les consciences
pures au culte de la Divinit, et la voix loquente de
notre propre coeur.

--Si je vous entends bien, repris-je, vous acceptez
de la rvlation ce qu'elle a d'ternellement divin, les
grandes notions sur la Divinit et l'immortalit, les prceptes
de vertu et le devoir qui en dcoulent.

--- L'homme, rpondit-il, arrache au ciel mme la
connaissance de l'idal, et la conqute des vrits sublimes
qui y conduisent est un pacte, un hymne entre
l'intelligence humaine qui cherche, aspire et demande,
et l'intelligence divine qui, elle aussi, cherche le coeur
de l'homme, aspire  s'y rpandre, et consent  y rgner.
Nous reconnaissons donc des matres, de quelque nom
que l'on ait voulu les appeler. Hros, demi-dieux, philosophes,
saints ou prophtes, nous pouvons nous incliner
devant ces pres et ces docteurs de l'humanit. Nous
pouvons adorer chez l'homme investi d'une haute science
et d'une haute vertu un reflet splendide de la Divinit.
 Christ! un temps viendra o l'on t'lvera de nouveaux
autels, plus dignes de toi, en te restituant ta vritable
grandeur, celle d'avoir t vraiment le fils de la femme et
le sauveur, c'est--dire l'ami de l'humanit, le prophte
de l'idal.

--Et le successeur de Platon, ajoutai-je.

--Comme Platon fut celui des autres rvlateurs que
nous vnrons, et dont nous sommes les disciples.

Oui, poursuivit Alexis aprs une pause, comme pour
me donner le temps de peser ses paroles, nous sommes
les disciples de ces rvlateurs, mais nous sommes leurs
libres disciples. Nous avons le droit de les examiner, de
les commenter, de les discuter, de les redresser mme;
car, s'ils participent par leur gnie de l'infaillibilit de
Dieu, ils participent par leur nature de l'impuissance de
la raison humaine. Il est donc non-seulement dans notre
privilge, mais dans notre devoir comme dans notre
destine, de les expliquer et d'aider  la continuation de
leurs travaux.

--Nous, mon pre! m'criai-je avec effroi; mais quel
est donc notre mandat?

--C'est d'tre venus aprs eux. Dieu veut que nous
marchions; et, s'il fait lever des prophtes au milieu du
cours des ges, c'est pour pousser les gnrations devant
eux, comme il convient  des hommes, et non pour les
enchaner  leur suite, comme il appartient  de vils
troupeaux. Quand Jsus gurit le paralytique, il ne lui
dit pas: Prosterne-toi, et suis-moi. Il lui dit: Lve-toi,
et marche.

--Mais o irons-nous, mon pre?

--Nous irons vers l'avenir; nous irons, pleins du
pass et remplissant nos jours prsents par l'tude, la
mditation et un continuel effort vers la perfection. Avec
du courage et de l'humilit, en puisant dans la contemplation
de l'idal la volont et la force, en cherchant dans
la prire l'enthousiasme et la confiance, nous obtiendrons
que Dieu nous claire et nous aide  instruire les hommes,
chacun de nous selon ses forces... Les miennes sont
puises, mon enfant. Je n'ai pas fait ce que j'aurais pu
faire si je n'eusse pas t lev dans le catholicisme. Je
t'ai racont ce qu'il m'a fallu de temps et de peines pour
arriver  proclamer sur le bord de ma tombe ce seul
mot: Je suis libre!

--Mais ce mot en dit beaucoup, mon pre! m'criai-je.
Dans votre bouche il est tout puissant sur moi, et c'est
de votre bouche seule que j'ai pu l'entendre sans mfiance
et sans trouble. Peut-tre, sans ce mot de vous,
toute ma vie et t livre  l'erreur. Que j'eusse continu
mes jours dans ce clotre, il est probable que j'y
eusse vcu courb et abruti sous le joug du fanatisme.
Que j'eusse vcu dans le tumulte du monde, il est possible
que je me fusse laiss garer par les passions
humaines et les maximes de l'impit. Grce  vous,
j'attends mon sort de pied ferme. Il me semble que je
ne peux plus succomber aux dangers de l'athisme, et
je sens que j'ai secou pour toujours les liens de la
superstition.

--Et si ce mot de ma bouche, dit Alexis, profondment
mu, est le seul bien que j'aie pu faire en ce
monde, ces mots de la tienne sont une rcompense suffisante.
Je ne mourrai donc pas sans avoir vcu, car le
but de la vie est de transmettre la vie. J'ai toujours
pens que le clibat tait un tat sublime, mais tout 
fait exceptionnel, parce qu'il entranait des devoirs immenses.
Je pense encore que celui qui se refuse  donner
la vie physique  des tres de son espce doit donner en
revanche, par ses travaux et ses lumires, la vie intellectuelle
au grand nombre de ses semblables. C'est pour
cela que je rvre la fconde virginit du Christ. Mais,
lorsque, aprs avoir nourri dans ma jeunesse des esprances
orgueilleuses de science et de vertu, je me suis
vu courb sous les annes et les mains vides de grandes
oeuvres, je me suis afflig et repenti d'avoir embrass
un tat  la hauteur duquel je n'avais pas su m'lever.
Aujourd'hui je vois que je ne tomberai pas de l'arbre
comme un fruit strile. La semence de vie a fcond ton
me. J'ai un fils, un enfant plus prcieux qu'un fruit de
mes entrailles; j'ai un fils de mon intelligence.

--Et de ton coeur, lui dis-je en pliant les deux genoux
devant lui; car tu as un grand coeur,  pre Alexis! un
coeur plus grand encore que ton intelligence! Et quand
tu t'cries: Je suis libre! cette parole puissante implique
celle-ci: J'aime et je crois.

--J'aime, je crois et j'espre, tu l'as dit! rpondit-il
avec attendrissement; s'il en tait autrement, je ne serais
pas libre. La brute, au fond des forts, ne connat point
de lois, et pourtant elle est esclave; car elle ne sait ni le
prix, ni la dignit, ni l'usage de sa libert. L'homme
priv d'idal est l'esclave de lui-mme, de ses instincts
matriels, de ses passions farouches, tyrans plus absolus,
matres plus fantasques que tous ceux qu'il a renverss
avant de tomber sous l'empire de la fatalit.

Nous causmes ainsi longtemps encore. Il m'entretint
des grands mystres de la foi pythagoricienne, platonicienne
et chrtienne, qu'il disait tre un mme dogme
continu et modifi, et dont l'essence lui semblait le fond
de la vrit ternelle; vrit progressive, disait-il, en ce
sens qu'elle tait enveloppe encore de nuages pais, et
qu'il appartenait  l'intelligence humaine de dchirer ces
voiles un  un, jusqu'au dernier. Il s'effora de rassembler
tous les lments sur lesquels il basait sa foi en un
_Dieu-Perfection:_ c'est ainsi qu'il l'appelait. Il disait:
1 que la grandeur et la beaut de l'univers accessible
aux calculs et aux observations de la science humaine,
nous montraient dans le Crateur l'ordre, la sagesse et
la science omnipotente; 2 que le besoin qu'prouvent
les hommes de se former en socit et d'tablir entre
eux des rapports de sympathie, de religion commune et
de protection mutuelle, prouvait, dans le lgislateur
universel, l'esprit de souveraine justice; 3 que les lans
continuels du coeur de l'homme vers l'idal prouvaient
l'amour infini du pre des hommes rpandu  grands
flots sur la grande famille humaine, et manifest 
chaque me en particulier dans le sanctuaire de sa conscience.
De l il concluait pour l'homme trois sortes de
devoirs. Le premier, appliqu  la nature extrieure:
devoir de s'instruire dans les sciences, afin de modifier
et de perfectionner autour de lui le monde physique. Le
second, appliqu  la vie sociale: devoir de respecter
ou d'tablir des institutions librement acceptes par la
famille humaine et favorables  son dveloppement. Le
troisime, applicable  la vie intrieure de l'individu:
devoir de se perfectionner soi-mme en vue de la perfection
divine, et de chercher sans cesse pour soi et pour
les autres les voies de la vrit, de la sagesse et de la
vertu.

Ces entretiens et ces enseignements furent au moins
aussi longs que le rcit qui les avait amens. Ils durrent
plusieurs jours, et nous absorbrent tellement l'un
et l'autre que nous prenions  peine le temps de dormir.
Mon matre semblait avoir recouvr, pour m'instruire,
une force virile. Il ne songeait plus  ses souffrances et
me les faisait oublier  moi-mme; il me lisait son livre
et me l'expliquait  mesure. C'tait un livre trange,
plein d'une grandeur et d'une simplicit sublimes. Il
n'avait pas affect une forme mthodique; il avouait
n'avoir pas eu le temps de se rsumer, et avoir plutt
crit, comme Montaigne, au jour le jour, une suite d'essais,
o il avait exprim navement tantt les lans religieux,
tantt les accs de tristesse et de dcouragement
sous l'empire desquels il s'tait trouv.

J'ai senti, me disait-il, que je n'tais plus capable
d'crire un grand ouvrage pour mes contemporains, tel
que je l'avais rv dans mes jours de noble, mais aveugle
ambition. Alors, conformant ma manire  l'humilit de
ma position, et mes esprances  la faiblesse de mon
tre, j'ai song  rpandre mon coeur tout entier sur ces
pages intimes, afin de former un disciple qui, ayant bien
compris les dsirs et les besoins de l'me humaine, consacrt
son intelligence  chercher le soulagement et la
satisfaction de ses dsirs et de ses besoins, dont tt ou
tard, aprs les agitations politiques, tous les hommes
sentiront l'importance. Expression plaintive de la triste
poque o le sort m'a jet, je ne puis qu'lever un cri de
dtresse afin qu'on me rende ce qu'on m'a t: une foi,
un dogme et un culte. Je sens bien que nul encore ne
peut me rpondre et que je vais mourir hors du temple,
plein de trouble et de frayeur, n'emportant pour tout
mrite, aux pieds du juge suprme, que le combat opinitre
de mes sentiments religieux contre l'action dissolvante
d'un sicle sans religion. Mais j'espre, et mon
dsespoir mme enfante chez moi des esprances nouvelles;
car, plus je souffre de mon ignorance, plus j'ai
horreur du nant, et plus je sens que mon me a des
droits sacrs sur cet hritage cleste dont elle a l'insatiable
Dsir...

[Illustration]


C'tait la troisime nuit de cet entretien, et, malgr
l'intrt puissant qui m'y enchanait, je fus tout  coup
saisi d'un tel accablement, que je m'assoupis auprs du
lit de mon matre tandis qu'il parlait encore, d'une voix
affaiblie, au milieu des tnbres; car toute l'huile de la
lampe tait consume, et le jour ne paraissait point encore.
Au bout de quelques instants, je m'veillai; Alexis
faisait entendre encore des sons inarticuls et semblait
se parler  lui-mme. Je fis d'incroyables efforts pour
l'couter et pour rsister au sommeil; ses paroles taient
inintelligibles, et, la fatigue l'emportant, je m'endormis
de nouveau, la tte appuye sur le bord de son lit. Alors,
dans mon sommeil, j'entendis une voix pleine de douceur
et d'harmonie qui semblait continuer les discours
de mon matre, et je l'coutais sans m'veiller et sans
la comprendre. Enfin, je sentis comme un souffle rafrachissant
qui courait dans mes cheveux, et la voix
me dit: _Angel, Angel, l'heure est venue_. Je m'imaginai
que mon matre expirait, et, faisant un grand
effort, je m'veillai et j'tendis les mains vers lui. Ses
mains taient tides, et sa respiration rgulire annonait
un paisible repos. Je me levai alors pour rallumer la
lampe; mais je crus sentir le frlement d'un tre d'une
nature indfinissable qui se plaait devant moi et qui
s'opposait  mes mouvements. Je n'eus point peur et je
lui dis avec assurance:

Qui es-tu, et que veux-tu? es-tu celui que nous
aimons? as-tu quelque-chose  m'ordonner?

--Angel, dit la voix, le manuscrit est sous la pierre,
et le coeur de ton matre sera tourment tant qu'il
n'aura pas accompli la volont de celui...

[Illustration]


Ici la voix se perdit; je n'entendis plus aucun autre
bruit dans la chambre que la respiration gale et faible
d'Alexis. J'allumai la lampe, je m'assurai qu'il dormait,
que nous tions seuls, que toutes les portes taient fermes;
je m'assis, incertain et agit. Puis, au bout de peu
d'instants, je pris mon parti, je sortis de la cellule, sans
bruit, tenant d'une main ma lampe, de l'autre une
barre d'acier que j'enlevai  une des machines de l'observatoire,
et je me rendis  l'glise.

Comment, moi, si jeune, si timide et si superstitieux
jusqu' ce jour, j'eus tout  coup la volont et le courage
d'entreprendre seul une telle chose, c'est ce que
je n'expliquerai pas. Je sais seulement que mon esprit
tait lev  sa plus haute puissance en cet instant, soit
que je fusse sous l'empire d'une exaltation trange, soit
qu'un pouvoir suprieur  moi agt en moi  mon insu.
Ce qu'il y a de certain, c'est que j'attaquai sans trembler
la pierre du _Hic est_, et que je l'enlevai sans peine. Je
descendis dans le caveau, et je trouvai le cercueil de
plomb dans sa niche de marbre noir. M'aidant du levier
et de mon couteau, j'en dessoudai sans peine une partie;
je trouvai,  l'endroit de la poitrine o j'avais dirig mes
recherches, des lambeaux de vtement que je soulevai
et qui se roulrent autour de mes doigts comme des
toiles d'araigne. Puis, glissant ma main jusqu' la
place o ce noble coeur avait battu, je sentis sans horreur
le froid de ses ossements. Le paquet de parchemin
n'tant plus retenu par les plis du vtement, roula dans
le fond du cercueil; je l'en retirai, et, refermant le spulcre
 la hte, je retournai auprs d'Alexis et dposai
le manuscrit sur ses genoux. Alors, un vertige me saisit,
et je faillis perdre connaissance; mais ma volont l'emporta
encore: car Alexis dpliait le manuscrit d'une
main ferme et empresse.

_Hic est veritas_! s'cria-t-il en jetant les yeux sur
la devise favorite de Spiridion, qui servait d'pigraphe 
cet crit. Angel, que vois-je? en croirai-je mes yeux?
Tiens, regarde toi-mme, il me semble que je suis en
proie  une hallucination.

Je regardai avec lui; c'tait un de ces beaux manuscrits
du treizime sicle tracs sur parchemin avec une
nettet et une lgance dont l'imprimerie n'approche
point; travail manuel, humble et patient, de quelque
moine inconnu; et ce manuscrit, quelle fut ma surprise,
quelle fut la consternation de mon matre Alexis, en
voyant que ce n'tait pas autre chose que le livre des
vangiles selon l'aptre saint Jean?

Nous sommes tromps! dit Alexis. Il y a eu l une
substitution. Fulgence aura laiss djouer sa vigilance
pendant les funrailles de son matre, ou bien Donatien
a surpris le secret de nos entretiens; il a enlev le livre
et mis  la place la parole du Christ sans appel et sans
commentaire.

--Attendez, mon pre, m'criai-je aprs avoir examin
attentivement le manuscrit; ceci est un monument
bien rare et bien prcieux. Il est de la propre main du
clbre abb Joachim de Flore, moine cistercien de la
Calabre... Sa signature l'atteste.

--Oui, dit Alexis en reprenant le manuscrit et en le
regardant avec soin, celui qu'on appelait l'_homme vtu
de lin_, celui qu'on regardait comme un inspir, comme
un prophte, le messie du nouvel vangile au commencement
du treizime sicle! Je ne sais quelle motion
profonde remue mes entrailles  la vue de ces caractres.
 chercheur de vrit, j'ai souvent aperu la trace de tes
pas sur mon propre chemin! Mais, regarde, Angel,
rien ici ne doit chapper  notre attention; car ce n'est
certes pas sans dessein que ce prcieux exemplaire a
servi de linceul au coeur d'Hbronius; vois-tu ces caractres
tracs en plus grosses lettres et avec plus d'lgance
que le reste du texte?

--Ils sont aussi marqus d'une couleur particulire,
et ce ne sont pas les seuls peut-tre. Voyons, mon pre!

Nous feuilletmes l'vangile de saint Jean, et nous
trouvmes dans ce chef-d'oeuvre calligraphique de l'abb
Joachim, trois passages crits en caractres plus gros,
plus orns, et d'une autre encre que le reste, comme si
le copiste et voulu arrter la mditation du commentateur
sur ces passages dcisifs. Le premier, crit en lettres
d'azur, tait celui qui ouvre si magnifiquement l'vangile
de saint Jean.

LA PAROLE TAIT AU COMMENCEMENT, LA PAROLE TAIT
AVEC DIEU, ET CETTE PAROLE TAIT DIEU. TOUTES CHOSES
ONT T FAITES PAR ELLE; ET RIEN DE CE QUI A T FAIT
N'A T FAIT SANS ELLE. C'EST EN ELLE QU'TAIT LA
VIE, ET LA VIE TAIT LA LUMIRE DES HOMMES. ET LA
LUMIRE LUIT DANS LES TNBRES, ET LES TNBRES NE
L'ONT POINT REUE. C'TAIT LA VRITABLE LUMIRE QUI
CLAIRE TOUT HOMME VENANT EN CE MONDE.

Le second passage tait crit en lettres de pourpre.
C'tait celui-ci:

L'HEURE VIENT QUE VOUS N'ADOREREZ LE PRE NI SUR
CETTE MONTAGNE NI  JRUSALEM. L'HEURE VIENT QUE LES
VRAIS ADORATEURS ADORERONT LE PRE EN ESPRIT ET EN
VRIT.

Et le troisime, crit en lettres d'or, tait celui-ci:

C'EST ICI LA VIE TERNELLE DE TE CONNATRE, TOI LE
SEUL VRAI DIEU, ET CELUI QUE TU AS ENVOY, JSUS LE
CHRIST.

Un quatrime passage tait encore signal  l'attention,
mais uniquement par la grosseur des caractres;
c'tait celui-ci du chapitre X:

JSUS LEUR RPONDIT: J'AI FAIT DEVANT VOUS PLUSIEURS
BONNES OEUVRES DE LA PART DE MON PRE; POUR
LAQUELLE ME LAPIDEZ-VOUS?--LES JUIFS LUI RPONDIRENT:
CE N'EST POINT POUR UNE BONNE OEUVRE QUE NOUS
TE LAPIDONS, MAIS C'EST  CAUSE DE TON BLASPHME,
C'EST  CAUSE QUE, TANT HOMME, TU TE FAIS DIEU.
JSUS LEUR RPONDIT: N'EST-IL PAS CRIT DANS VOTRE
LOI: <I>J'AI DIT: VOUS TES TOUS DES DIEUX_. SI ELLE A
APPEL DIEUX CEUX  QUI LA PAROLE DE DIEU TAIT
ADRESSE, ET SI L'CRITURE NE PEUT TRE REJETE,
DITES-VOUS QUE JE BLASPHME, MOI QUE LE PRE A
SANCTIFI, ET QU'IL A ENVOY DANS LE MONDE, PARCE
QUE J'AI DIT: JE SUIS LE FILS DE DIEU?

Angel! s'cria Alexis, comment ce passage n'a-t-il
pas frapp les chrtiens lorsqu'ils ont conu l'ide idoltrique
de faire de Jsus-Christ un Dieu Tout-Puissant,
un membre de la Trinit divine? Ne s'est-il pas expliqu
lui-mme sur cette prtendue divinit? n'en a-t-il pas
repouss l'ide comme un blasphme? Oh! oui, il nous
l'a dit, cet homme divin! nous sommes tous des dieux,
nous sommes tous les enfants de Dieu, dans le sens o
saint Jean l'entendait en exposant le dogme au dbut de
son vangile...  tous ceux qui ont reu la parole (le
_logos_ divin) il a donn le droit d'tre faits enfants de
Dieu. Oui, la parole est Dieu; la rvlation, c'est Dieu,
c'est la vrit divine manifeste, et l'homme est Dieu
aussi, en ce sens qu'il est le fils de Dieu, et une manifestation
de la Divinit: mais il est une manifestation
finie, et Dieu seul est la Trinit infinie. Dieu tait
en Jsus, le Verbe parlait par Jsus, mais Jsus n'tait
pas le Verbe.

Mais nous avons d'autres trsors  examiner et 
commenter, Angel; car voici trois manuscrits au lieu
d'un. Modre l'ardeur de ta curiosit, comme je dompte
la mienne. Procdons avec ordre, et passons au second
ayant de regarder le troisime. L'ordre dans lequel Spiridion
a plac ces trois manuscrits sous une mme enveloppe
doit tre sacr pour nous, et signifie incontestablement
le progrs, le dveloppement et le complment
de sa pense.

Nous droulmes le second manuscrit. Il n'tait ni
moins prcieux ni moins curieux que le premier. C'tait
ce livre perdu durant des sicles, inconnu aux gnrations
qui nous sparent de son apparition dans le monde;
ce livre poursuivi par l'Universit de Paris, tolr d'abord
et puis condamn, et livr aux flammes par le
saint-sige en 1260: c'tait la fameuse _Introduction 
l'vangile ternel_, crite de la propre main de l'auteur,
le clbre Jean de Parme, gnral des Franciscains
et disciple de Joachim de Flore. En voyant sous
nos yeux ce monument de l'hrsie, nous fmes saisis,
Alexis et moi, d'un frisson involontaire. Cet exemplaire,
probablement unique dans le monde, tait dans
nos mains; et par lui qu'allions-nous apprendre? avec
quel tonnement nous en lmes le sommaire, crit  la
premire page:

La religion a trois poques comme le rgne des trois
personnes de la Trinit. Le rgne du Pre a dur pendant
la loi mosaque. Le rgne du Fils, c'est--dire
la religion chrtienne, ne doit pas durer toujours. Les
crmonies et les sacrements dans lesquels cette religion
s'enveloppe, ne doivent pas tre ternels. Il doit
venir un temps o ces mystres cesseront, et alors
doit commencer la religion du Saint-Esprit, dans laquelle
les hommes n'auront plus besoin de sacrements,
et rendront  l'tre suprme un culte purement
spirituel. Le rgne du Saint-Esprit a t prdit par
saint Jean, et c'est ce rgne qui va succder  la religion
chrtienne, comme la religion chrtienne a succd
 la loi mosaque.

Quoi! s'cria Alexis, est-ce ainsi qu'il faut entendre
le dveloppement des paroles de Jsus  la Samaritaine:
_L'heure vient que vous n'adorerez plus le
Pre ni  Jrusalem ni sur cette montagne, mais
que vous l'adorerez en Esprit et en Vrit_? Oui la
doctrine de l'vangile-ternel! cette doctrine de libert,
d'galit et de fraternit qui spare Grgoire VII de
Luther, l'a entendu ainsi. Or, cette poque est bien
grande: c'est elle qui, aprs avoir rempli le monde,
fconde encore la pense de tous les grands hrsiarques,
de toutes les sectes perscutes jusqu' nos jours.
Condamn, dtruit, cet oeuvre vit et se dveloppe dans
tous les penseurs qui nous ont produits; et des cendres
de son bcher, l'vangile ternel projette une flamme
qui embrase la suite des gnrations. Wiclef, Jean Huss,
Jrme de Prague, Luther! vous tes sortis de ce bcher,
vous avez t couvs sous cette cendre glorieuse; et toi-mme
Bossuet, protestant mal dguis, le dernier
vque, et toi aussi Spiridion, le dernier aptre, et
nous aussi les derniers moines! Mais quelle tait donc
la pense suprieure de Spiridion par rapport  cette
rvlation du treizime sicle? Le disciple de Luther et
de Bossuet s'tait-il retourn vers le pass pour embrasser
la doctrine d'Amaury, de Joachim de Flore et de
Jean de Parme?

--Ouvrez le troisime manuscrit, mon pre. Sans
doute, il sera la clef des deux autres.

Le troisime manuscrit tait en effet l'oeuvre de l'abb
Spiridion, et Alexis, qui avait vu souvent des textes sacrs,
copis de sa main, et rests entre celles de Fulgence,
reconnut aussitt l'authenticit de cet crit. Il
tait fort court et se rsumait dans ce peu de lignes:

     Jsus (vision adorable) m'est apparu et m'a dit: Des quatre
     vangiles, le plus divin, le moins entach des formes passagres de
     l'humanit au moment o j'ai accompli ma mission, est l'vangile de
     Jean, de celui sur le sein duquel je me suis appuy durant la
     passion, de celui  qui je recommandai ma mre en mourant. Tu ne
     garderas que cet vangile. Les trois autres, crits en vue de la
     terre pour le temps o ils ont t crits, pleins de menaces et
     d'anathmes, ou de rserves sacerdotales dans le sens de l'antique
     mosaque, seront pour toi comme s'ils n'taient pas. Rponds;
     m'obiras-tu?

     Et moi, Spiridion, serviteur de Dieu, j'ai rpondu: J'obirai.

     Jsus alors m'a dit: Dans ton pass chrtien, tu seras donc de
     l'cole de Jean, tu seras Joannite.

     Et quand Jsus m'eut dit ces paroles, je sentis en moi comme une
     sparation qui se faisait dans tout mon tre. Je me sentis mourir.
     Je n'tais plus chrtien; mais bientt je me sentis renatre, et
     j'tais plus chrtien que jamais. Car le christianisme m'tait
     rvl, et j'entendis une voix qui disait  mes oreilles ce verset
     du dix-septime chapitre de l'unique vangile: _C'est ici la vie
     ternelle de te connatre, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu
     as envoy, Jsus le Christ._

Alors Jsus me dit:

     Tu recueilleras  travers les sicles la tradition de ton cole.

     Et je pensai  tout ce que j'avais lu autrefois sur l'cole de
     saint Jean, et ceux que j'avais si souvent appels des _hrtiques_
     m'apparurent comme de vrais vivants.

     Jsus ajouta:

     Mais tu effaceras et tu ratureras avec soin les erreurs de
     l'esprit prophtique, pour ne garder que la prophtie.

     La vision avait disparu; mais je la sentais, pour ainsi dire, qui
     se continuait secrtement en moi. Je courus  mes livres, et le
     premier ouvrage qui me tomba sous la main fut un manuscrit de
     l'vangile de saint Jean, de la main de Joachim de Flore.

     Le second fut l'_Introduction  l'vangile ternel_, de Jean de
     Parme.

     Je relus l'vangile de saint Jean en adorant.

     Et je lus l'_Introduction  l'vangile ternel_ en souffrant et en
     gmissant. Quand j'eus fini de le lire, tout ce qui m'en resta fut
     cette phrase:

     _La religion a trois poques, comme les rgnes des trois personnes
     de la Trinit._

     Tout le reste avait disparu et tait ratur de mon esprit. Mais
     cette phrase brillait devant les yeux de mon intelligence, comme un
     phare clatant et qui ne doit pas s'teindre.

Alors Jsus m'apparut de nouveau, et me dit:

     _La religion a trois poques, comme les rgnes des trois personnes
     de la Trinit._

     Je rpondis: ainsi soit-il!

     Jsus reprit:

     Le christianisme a eu trois poques, et les trois poques sont
     accomplies.

     Et il disparut. Et je vis passer successivement devant moi (vision
     adorable) saint Pierre, saint Jean et saint Paul.

     Derrire saint Pierre tait le grand pape Grgoire VII.

     Derrire saint Jean, Joachim de Flore, le saint Jean du treizime
     sicle.

     Derrire saint Paul tait Luther.

     Je m'vanouis.

Plus loin, aprs un intervalle, tait crit de la mme
main:

     Le christianisme devait avoir trois poques, et les trois poques
     sont accomplies. Comme la Trinit divine a trois faces, la
     conception que l'esprit humain a eue de la Trinit dans le
     christianisme devait avoir trois faces successives. La premire,
     qui rpond  saint Pierre, embrasse la priode de la cration et du
     dveloppement hirarchique et militant de l'glise jusqu'
     Hildebrand, le saint Pierre du onzime sicle; la seconde, qui
     rpond  saint Jean, embrasse la priode depuis Abeilard jusqu'
     Luther; la troisime, qui rpond  saint Paul, commence  Luther et
     finit  Bossuet. C'est le rgne du libre examen, de la
     connaissance, comme la priode antrieure est celle de l'amour et
     du sentiment, comme celle qui avait prcd est la priode de la
     sensation et de l'activit. L finit le christianisme, et l
     commence l're d'une nouvelle religion. Ne cherchons donc plus la
     vrit absolue dans l'application littrale des vangiles, mais
     dans le dveloppement des rvlations de toute l'humanit
     antrieure  nous. Le dogme de la Trinit est la religion
     ternelle; la vritable comprhension de ce dogme est ternellement
     progressive. Nous repasserons ternellement peut-tre par ces trois
     phases de manifestations de l'activit, de l'amour et de la
     science, qui sont les trois principes de notre essence mme,
     puisque ce sont les trois principes divins que _reoit chaque homme
     venant dans le monde_,  titre de _fils de Dieu_. Et plus nous
     arriverons  nous manifester simultanment sous ces trois faces de
     notre humanit, plus nous approcherons de la perfection divine.
     Hommes de l'avenir, c'est  vous qu'il est rserv de raliser
     cette prophtie, si Dieu est en vous. Ce sera l'oeuvre d'une
     nouvelle rvlation, d'une nouvelle religion, d'une nouvelle
     socit, d'une nouvelle humanit. Cette religion n'abjurera pas
     l'esprit du Christianisme, mais elle en dpouillera les formes.
     Elle sera au Christianisme ce que la fille est  la mre, lorsque
     l'une penche vers la tombe et que l'autre est en plein dans la vie.
     Cette religion, fille de l'vangile, ne reniera point sa mre, mais
     elle continuera son oeuvre; et ce que sa mre n'aura pas compris,
     elle l'expliquera; ce que sa mre n'aura pas os, elle l'osera; ce
     que sa mre n'aura fait qu'entreprendre, elle l'achvera. Ceci est
     la vritable prophtie qui est apparue sous un voile de deuil au
     grand Bossuet,  son heure dernire. Trinit divine, reois et
     reprends l'tre de celui que tu as clair de ta lumire, embras de
     ton amour, et cr de la substance mme, ton serviteur
     _Spiridion_.

Alexis replia le manuscrit, le plaa sur sa poitrine,
croisa ses mains dessus, et resta plong dans une mditation
profonde. Une grande srnit rgnait sur son
front. Je restai  ses cts immobile, attentif, piant
tous ses mouvements, et cherchant dans l'expression
de sa physionomie  comprendre les penses qui remuaient
son me. Tout  coup je vis de grosses larmes
rouler de ses yeux et inonder son visage fltri, comme
une pluie bienfaisante sur la terre altre. Je suis bien
heureux! me dit-il en se jetant dans mon sein.  ma
vie! ma triste vie! ce n'tait pas trop de tes douleurs
et de tes fatigues pour acheter cet ineffable instant de
lumire, de certitude et de charit! Charit divine, je
te comprends enfin! Logique suprme, tu ne pouvais
faillir! Ami Spiridion, tu le savais bien quand tu me
disais: Aime et tu comprendras!  ma science frivole!
 mon rudition strile! vous ne m'avez pas clair sur
le vritable sens des critures! C'est depuis que j'ai
compris l'amiti, et par elle la charit, et par la charit
l'enthousiasme de la fraternit humaine, que je suis devenu
capable de comprendre la parole de Dieu. Angel,
laisse-moi ces manuscrits pendant le peu d'heures que
j'ai encore  passer prs de toi; et, quand je ne serai
plus, ne les ensevelis point avec moi. Le temps est venu
o la vrit ne doit plus dormir dans les spulcres, mais
agir  la lumire du soleil et remuer le coeur des hommes
de bonne volont. Tu reliras ces vangiles, mon
enfant, et en les commentant, tu rapprendras l'histoire;
ton cerveau, que j'ai rempli de faits, de textes et de
formules, est comme un livre qui porte en soi la vie,
et qui n'en a pas conscience. C'est ainsi que, durant
trente ans, j'avais fait de ma propre intelligence un parchemin.
Celui qui a tout lu, tout examin sans rien
comprendre est le pire des ignorants; et celui qui, sans
savoir lire, a compris la sagesse divine, est le plus
grand savant de la terre. Maintenant, reois mes adieux,
mon enfant, et apprte-toi  quitter le clotre et  rentrer
dans la vie.

--Que dites-vous? m'criai-je; vous quitter? retourner
au monde? Est-ce l votre amiti? sont-ce l vos conseils?

--Tu vois bien, dit-il, que c'en est fait de nous.
Nous sommes une race unie, et Spiridion a t,  vrai
dire, le dernier moine.  matre infortun, ajouta-t-il en
levant les yeux au ciel, toi aussi tu as bien souffert, et
ta souffrance a t ignore des hommes. Mais Dieu t'a
reu en expiation de tes erreurs sublimes, et il t'a envoy,
 tes derniers instants, l'instinct prophtique qui
t'a consol; car ton grand coeur a d oublier sa propre
souffrance en apercevant l'avenir de la race humaine
tourn vers l'idal. Ainsi donc je suis arriv au mme
rsultat que toi. Quoique ta vie ait t consacre seulement
aux tudes thologiques, et que la mienne ait embrass
un plus large cercle de connaissances, nous avons
trouv la mme conclusion; c'est que le pass est fini et
ne doit point entraver l'avenir, c'est que notre chute est
aussi ncessaire que l'a t notre existence; c'est que
nous ne devons ni renier l'une, ni maudire l'autre. Eh
bien, Spiridion, dans l'ombre de ton clotre et dans le
secret de tes mditations, tu as t plus grand que ton
matre: car celui-ci est mort en jetant un cri de dsespoir
et on croyant que le monde s'croulait sur lui; et
toi tu t'es endormi dans la paix du Seigneur, rempli d'un
divin espoir pour la race humaine. Oh! oui, je t'aime
mieux que Bossuet; car tu n'as pas maudit ton sicle, et
tu as noblement abjur une longue suite d'illusions, incertitudes
respectables, efforts sublimes d'une me ardemment
prise de la perfection. Sois bni, sois glorifi:
le royaume des cieux appartient  ceux dont l'esprit est
vaste et dont le coeur est simple.

Quand il eut parl ainsi, il m'imposa les mains et me
donna sa bndiction; puis, se mettant en devoir de se
lever:

Allons, dit-il, tu sais que l'heure est venue.

--Quelle heure donc, lui dis-je, et que voulez-vous
faire? Ces paroles ont dj frapp mon oreille cette nuit,
et je croyais avoir t le seul  les entendre. Dites,
matre, que signifient-elles?

--Ces paroles, je les ai entendues, me rpondit-il;
car, pendant que tu descendais dans le tombeau de
notre matre, j'avais ici un long entretien avec lui.

--Vous l'avez vu? lui dis-je.

--Je ne l'ai jamais vu la nuit, mais seulement le jour,
 la clart du soleil. Je ne l'ai jamais vu et entendu en
mme temps: c'est la nuit qu'il me parle, c'est le jour
qu'il m'apparat: Cette nuit, il m'a expliqu ce que nous
venons de lire et plus encore; et, s'il t'a ordonn d'exhumer
le manuscrit, c'est afin que jamais le doute
n'entrt dans ton me au sujet de ce que les hommes de
ce sicle appelleraient nos visions et nos dlires.

--Dlires clestes, m'criai-je, et qui me feraient
har la raison, si la raison pouvait en anantir l'effet!
Mais ne le craignez pas, mon pre; je porterai  jamais
dans mon coeur la mmoire sacre de ces jours d'enthousiasme.

--Maintenant, viens! dit Alexis en se mettant 
marcher dans sa cellule d'un pas assur, et en redressant
son corps bris, avec la noblesse et l'aisance d'un
jeune homme.

--Eh quoi! Vous marchez! Vous tes donc guri! lui
dis-je; ceci est un prodige nouveau.

--La volont est seule un prodige, rpondit-il, et c'est
la puissance divine qui l'accomplit en nous. Suis-moi, je
veux revoir le soleil, les palmiers, les murs de ce monastre,
la tombe de Spiridion et de Fulgence; je me
sens possd d'une joie d'enfant; mon me dborde. Il
faut que j'embrasse cette terre de douleurs et d'esprances
o les larmes sont fcondes, et que nos genoux
fatigus de prires n'ont pas creuse en vain.

Nous descendmes pour nous rendre au jardin; mais
en passant devant le rfectoire o les moines taient
rassembls, il s'arrta un instant, et jeta sur eux un
regard de compassion.

En voyant debout devant eux cet Alexis qu'ils croyaient
mourant, ils furent saisis d'pouvante, et un des convers
qui les servait et qui se trouvait prs de la porte, murmura
ces mots:

Les morts ressuscitent, c'est le prsage de quelque
malheur.

--Oui, sans doute, rpondit Alexis en entrant dans
le rfectoire par l'effet d'une subite rsolution, un grand
malheur vous menace. Et parlant  haute voix, avec un
visage anim de l'nergie de la jeunesse, et les yeux tincelants
du feu de l'inspiration: Frres, dit-il, quittez
la table, n'achevez pas votre pain, dchirez vos robes,
abandonnez ces murs que la foudre branle dj, ou bien
prparez-vous  mourir!

Les moines, effrays et consterns, se levrent tumultueusement,
comme s'ils se fussent attendus  quelque
prodige. Le Prieur leur commanda de se rasseoir.

Ne voyez-vous pas, leur dit-il, que ce vieillard est
en proie  un accs de dlire? Angel, reconduisez-le 
son lit, et ne le laissez plus sortir de sa cellule; je vous
le commande.

--Frre, tu n'as plus rien  commander ici, reprit
Alexis avec le calme de la force. Tu n'es plus chef, tu
n'es plus moine, tu n'es plus rien. Il faut fuir, te dis-je;
ton heure et la ntre  tous est venue.

Les religieux s'agitrent encore. Donatien les contint
de nouveau, et craignant quelque scne violente:

Tenez-vous tranquilles, leur dit-il, et laissez-le parler;
vous allez voir que ses ides sont troubles par la
fivre.

-- moines! dit Alexis en soupirant, c'est vous dont
la fivre a troubl l'entendement; vous, race jadis sublime,
aujourd'hui abjecte; vous qui avez engendr par
l'esprit tant de docteurs et de prophtes que l'glise a
perscuts et condamns aux flammes! vous qui avez
compris l'vangile et qui avez tent courageusement de
le pratiquer.  vous, disciples de l'vangile ternel,
pres spirituels du grand Amaury, de David de Dinant,
de Pierre Valdo, de Sgarel, de Dulcin, d'Eon de l'toile,
de Pierre de Bruys, de Lollard, de Wiclef, de Jean
Huss, de Jrme de Prague, et enfin de Luther! moines
qui avez compris l'galit, la fraternit, la communaut,
la charit et la libert! moines qui avez proclam les
ternelles vrits que l'avenir doit expliquer et mettre
en pratique, et qui maintenant ne produisez plus rien,
et ne pouvez plus rien comprendre! C'est assez longtemps
vous cacher sous les plis du manteau de saint
Pierre, Pierre ne peut plus vous protger; c'est en vain
que vous avez fait votre paix avec les pontifes et votre
soumission aux puissants de la terre: les puissants ne
peuvent plus rien pour vous. Le rgne de l'vangile
ternel arrive, et vous n'tes plus ses disciples; et au
lieu de marcher  la tte des peuples rvolts pour
craser les tyrannies, vous allez tre abattus et foudroys
comme les suppts de la tyrannie. Fuyez, vous
dis-je, il vous reste une heure, moins d'une heure! Dchirez
vos robes et cachez-vous dans l'paisseur des bois,
dans les cavernes de la montagne; la bannire du vrai
Christ est dplie, et son ombre vous enveloppe dj.

--Il prophtise! s'crirent quelques moines ples et
tremblants.

--Il blasphme, il apostasie! s'crirent quelques
autres indigns.

--Qu'on l'emmne, qu'on l'enferme! s'cria le Prieur
boulevers et frmissant de rage.

Nul n'osa cependant porter la main sur Alexis. Il semblait
protg par un ange invisible.

Il prit mon bras, car il trouvait que je ne marchais
pas assez vite, et, sortant du rfectoire, il m'entrana
sous les palmiers. Il contempla quelque temps la mer et
les montagnes avec dlices; puis, se retournant vers le
nord, il me dit:

Ils viennent! ils viennent avec la rapidit de la foudre.

--Qui donc, mon pre?

--Les vengeurs terribles de la libert outrage. Peut-tre
les reprsailles sont-elles insenses. Qui peut se
sentir investi d'une telle mission, et garder le calme de
la justice? Les temps sont mrs; il faut que le fruit
tombe; qu'import quelques brins d'herbe crass?

[Illustration]


--Parlez-vous des ennemis de notre pays?

--Je parle de glaives tincelants dans la main du
Dieu des armes. Ils approchent, l'Esprit me l'a rvl,
et ce jour est le dernier de mes jours, comme disent les
hommes. Mais je ne meurs pas, je ne te quitte pas,
Angel, tu le sais.

--Vous allez mourir? m'criai-je en m'attachant  son
bras avec un effroi insurmontable; oh! ne dites pas que
vous allez mourir! Il me semble que je commence 
vivre d'aujourd'hui.

--Telle est la loi providentielle de la succession des
tres et des choses, rpondit-il.  mon fils, adorons le
Dieu de l'infini!  Spiridion! je ne te demande pas de
m'apparatre en ce jour; les yeux de mon me s'ouvrent
sur un monde o ta forme humaine n'est pas ncessaire
 ma certitude; tu es avec moi, tu es en moi. Il n'est
plus ncessaire que le sable crie sous tes pieds pour que
je sache retrouver ton empreinte sur mon chemin. Non!
plus de visions, plus de prestiges, plus de songes extatiques!
Angel, les morts ne quittent pas le sanctuaire de
la tombe pour venir, sous une forme sensible, nous
instruire ou nous reprendre: mais ils vivent en nous,
comme Spiridion le disait  Fulgence, et notre imagination
exalte les ressuscite et les met aux prises avec
notre conscience, quand notre conscience incertaine et
notre sagesse incomplte rejettent la lumire que nous
eussions d trouver en eux...

En ce moment, un bruit lointain vint tonner comme
un cho affaibli sur la croupe des montagnes, et la mer
le rpta au loin d'une voix plus faible encore.

Qu'est ceci, mon pre? demandai-je  Alexis qui
coutait en souriant.

--C'est le canon, rpondit-il, c'est le vol de la conqute
qui se dirige sur nous.

Puis il prta l'oreille, et le canon se faisait entendre
rgulirement.

Ce n'est pas un combat, dit-il, c'est un hymne de
victoire. Nous sommes conquis, mon enfant; il n'y a
plus d'Italie. Que ton coeur ne se dchire pas  l'ide
d'une patrie perdue. Ce n'est pas d'aujourd'hui que
l'Italie n'existe plus; et ce qui achve de crouler aujourd'hui,
c'est l'glise des papes. Ne prions pas pour
les vaincus: Dieu sait ce qu'il fait, et les vainqueurs
l'ignorent.

Comme nous rentrions dans l'glise, nous fmes
abords brusquement par le Prieur suivi de quelques
moines. La figure de Donatien tait dcompose par la
peur.

Savez-vous ce qui se passe? nous dit-il; entendez-vous
le canon? on se bat!

--On s'est battu, rpondit tranquillement Alexis.

--D'o le savez vous? s'cria-t-on de toutes parts;
avez-vous quelque nouvelle? Pouvez-vous nous apprendre
quelque chose?

--Ce ne sont de ma part que des conjectures, rpondit-il
tranquillement; mais je vous conseille de prendre
la fuite, ou d'apprter un grand repas pour les htes qui
vous arrivent...

Et aussitt, sans se laisser interroger davantage, il
leur tourna le dos et entra dans l'glise.  peine y
tions-nous que des cris confus se firent entendre au
dehors. C'tait comme des chants de triomphe et d'enthousiasme,
mls d'imprcations et de menaces. Aucun
cri, aucune menace ne rpondirent  ces voix trangres.
Tout ce que le pays avait d'habitants avait fui devant le
vainqueur, comme une vole d'oiseaux timides  l'approche
du vautour. C'tait un dtachement de soldats
franais envoys  la maraude. Ils avaient, en errant
dans les montagnes, dcouvert les dmes du couvent, et,
fondant sur cette proie, ils avaient travers les ravins et
les torrents avec cette rapidit effrayante qu'on voit seulement
dans les rves. Ils s'abattaient sur nous comme
une nue d'orage. En un instant, les portes furent brises
et les clotres inonds de soldats ivres qui faisaient
retentir les votes d'un chant rauque et terrible dont
ces mots vinrent, entre autres, frapper distinctement
mon oreille:

<p class="poem">Libert, libert chrie,
Combats avec tes dfenseurs!...

J'ignore ce qui se passa dans le couvent. J'entendis, le
long des murs extrieurs de l'glise, des pas prcipits
qui semblaient, dans leur fuite pleine d'pouvante, vouloir
percer les marbres du pav. Sans doute, il y eut un
grand pillage, des violences, une orgie... Alexis,  genoux
sur la pierre du _Hic est_, semblait sourd  tous ces
bruits. Absorb dans ses penses, il avait l'air d'une
statue sur un tombeau.

Tout  coup la porte de la sacristie s'ouvrit avec fracas;
un soldat s'avana avec mfiance; puis, se croyant
seul, il courut  l'autel, fora la serrure du tabernacle
avec la pointe de sa baonnette, et commena  cacher
prcipitamment dans son sac les ostensoirs et les calices
d'or et d'argent. Alors Alexis, voyant que j'tais mu, se
tourna vers moi et me dit:

Soumets-toi, l'heure est arrive; la Providence, qui
me permet de mourir, te commande de vivre.

En ce moment, d'autres soldats entrrent et cherchrent
querelle  celui qui les avait devancs. Ils s'injurirent
et se seraient battus si le temps ne leur et
sembl prcieux pour drober d'autres objets, avant
l'arrive d'autres compagnons de pillage. Ils se htrent
donc de remplir leurs sacs, leurs shakos et leurs poches
de tout ce qu'ils pouvaient emporter. Pour y mieux parvenir,
ils se mirent  casser, avec la crosse de leurs fusils,
les reliquaires, les croix et les flambeaux. Au milieu de
cette destruction qu'Alexis contemplait d'un visage impassible,
le christ du matre-autel, dtach de la croix,
tomba avec un grand bruit.

Tiens! s'cria l'un des soldats, voil le sans-culotte
Jsus qui nous salue!

Les autres clatrent de rire, et, courant aprs les
morceaux de cette statue, ils virent qu'elle tait seulement
de bois dor. Alors ils l'crasrent sous leurs pieds
avec une gaiet mprisante et brutale; et l'un d'eux,
prenant la tte du crucifi, la lana contre les colonnes
qui nous protgeaient; elle vint rouler  nos pieds. Alexis
se leva, et plein de foi, il dit:

 Christ! on peut briser tes autels, et traner ton
image dans la poussire. Ce n'est pas  toi, Fils de Dieu,
que s'adressent ces outrages. Du sein de ton Pre, tu
les vois sans colre et sans douleur. Tu sais que c'est
l'tendard de Rome, l'insigne de l'imposture et de la
cupidit, que l'on renverse et que l'on dchire au nom
de cette libert que tu eusses proclame aujourd'hui le
premier, si la volont cleste t'et rappel sur la terre.

-- mort!  mort ce fanatique qui nous injurie dans
sa langue! s'cria un soldat en s'lanant vers nous le
fusil en avant.

--Croisez la baonnette sur le vieil inquisiteur!
rpondirent les autres en le suivant.

Et l'un d'eux, portant un coup de baonnette dans la
poitrine d'Alexis, s'cria:

 bas l'inquisition!

Alexis se pencha et se retint sur un bras, tandis qu'il
tendait l'autre vers moi pour m'empcher de le dfendre.
Hlas! dj ces insenss s'taient empars de
moi et me liaient les mains.

Mon fils, dit Alexis avec la srnit d'un martyr,
nous-mmes nous ne sommes que des images qu'on
brise, parce qu'elles ne reprsentent plus les ides qui
faisaient leur force et leur saintet. Ceci est l'oeuvre de
la Providence, et la mission de nos bourreaux est sacre,
bien qu'ils ne la comprennent pas encore! Cependant,
ils l'ont dit, tu l'as entendu: c'est au nom du _sans-culotte
Jsus_ qu'ils profanent le sanctuaire du l'glise.
Ceci est le commencement du rgne de l'vangile ternel
prophtis par nos pres.

Puis il tomba la face contre terre, et un autre soldat,
lui ayant port un coup sur la tte, la pierre du _Hic est_
fut inonde de son sang.

 Spiridion! dit-il d'une voix mourante, ta tombe
est purifie!  Angel! fais que cette trace de sang soit
fconde!  Dieu! je t'aime, fais que les hommes te
connaissent!...

Et il expira. Alors une figure rayonnante apparut
auprs de lui, je tombai vanoui.

FIN DE SPIRIDION.






End of the Project Gutenberg EBook of Spiridion, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SPIRIDION ***

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