The Project Gutenberg EBook of La Vnus d'Ille, by Prosper Mrime

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: La Vnus d'Ille

Author: Prosper Mrime

Release Date: July 7, 2005 [EBook #16240]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VNUS D'ILLE ***




Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also
available at http://www.ebooksgratuits.com







Prosper Mrime



LA VNUS D'ILLE



(1837)




Je descendais le dernier coteau du Canigou, et, bien que le soleil
ft dj couch, je distinguais dans la plaine les maisons de la
petite ville d'Ille, vers laquelle je me dirigeais.

Vous savez, dis-je au Catalan qui me servait de guide depuis la
veille, vous savez sans doute o demeure M. de Peyrehorade?

-- Si je le sais! s'cria-t-il, je connais sa maison comme la
mienne; et s'il ne faisait pas si noir, je vous la montrerais.
C'est la plus belle d'Ille. Il a de l'argent, oui,
M. de Peyrehorade; et il marie son fils  plus riche que lui
encore.

-- Et ce mariage se fera-t-il bientt? lui demandai-je.

-- Bientt! il se peut que dj les violons soient commands pour
la noce. Ce soir, peut-tre, demain, aprs-demain, que sais-je!
C'est  Puygarrig que a se fera; car c'est mademoiselle de
Puygarrig que monsieur le fils pouse. Ce sera beau, oui!

J'tais recommand  M. de Peyrehorade par mon ami M. de P.
C'tait, m'avait-il dit, un antiquaire fort instruit et d'une
complaisance  toute preuve. Il se ferait un plaisir de me
montrer toutes les ruines  dix lieues  la ronde. Or je comptais
sur lui pour visiter les environs d'Ille, que je savais riches en
monuments antiques et du Moyen ge. Ce mariage, dont on me parlait
alors pour la premire fois, drangeait tous mes plans.

Je vais tre un trouble-fte, me dis-je. Mais j'tais attendu;
annonc par M. de P., il fallait bien me prsenter.

Gageons, monsieur, me dit mon guide, comme nous tions dj dans
la plaine, gageons un cigare que je devine ce que vous allez faire
chez M. de Peyrehorade?

-- Mais, rpondis-je en lui tendant un cigare, cela n'est pas bien
difficile  deviner.  l'heure qu'il est, quand on a fait six
lieues dans le Canigou, la grande affaire, c'est de souper.

-- Oui, mais demain?... Tenez, je parierais que vous venez  Ille
pour voir l'idole? j'ai devin cela  vous voir tirer en portrait
les saints de Serrabona.

-- L'idole! quelle idole? Ce mot avait excit ma curiosit.

Comment! on ne vous a pas cont,  Perpignan, comment
M. de Peyrehorade avait trouv une idole en terre?

-- Vous voulez dire une statue en terre cuite, en argile?

-- Non pas. Oui, bien en cuivre, et il y en a de quoi faire des
gros sous. Elle vous pse autant qu'une cloche d'glise. C'est
bien avant dans la terre, au pied d'un olivier, que nous l'avons
eue.

-- Vous tiez donc prsent  la dcouverte?

-- Oui, monsieur. M. de Peyrehorade nous dit, il y a quinze jours,
 Jean Coll et  moi, de draciner un vieil olivier qui tait gel
de l'anne dernire, car elle a t bien mauvaise, comme vous
savez. Voil donc qu'en travaillant Jean Coll qui y allait de tout
coeur, il donne un coup de pioche, et j'entends bimm... comme s'il
avait tap sur une cloche. Qu'est-ce que c'est? que je dis. Nous
piochons toujours, nous piochons, et voil qu'il parat une main
noire, qui semblait la main d'un mort qui sortait de terre. Moi,
la peur me prend. Je m'en vais  monsieur, et je lui dis: -- Des
morts, notre matre, qui sont sous l'olivier! Faut appeler le
cur. -- Quels morts? qu'il me dit. Il vient, et il n'a pas plutt
vu la main qu'il s'crie: -- Un antique! un antique! -- Vous
auriez cru qu'il avait trouv un trsor. Et le voil, avec la
pioche, avec les mains, qui se dmne et qui faisait quasiment
autant d'ouvrage que nous deux.

-- Et enfin que trouvtes-vous?

-- Une grande femme noire plus qu' moiti nue, rvrence parler,
monsieur, toute en cuivre, et M. de Peyrehorade nous a dit que
c'tait une idole du temps des paens... du temps de Charlemagne,
quoi!

-- Je vois ce que c'est... Quelque bonne Vierge en bronze d'un
couvent dtruit.

-- Une bonne Vierge! ah bien oui!... Je l'aurais bien reconnue, si
'avait t une bonne Vierge. C'est une idole, vous dis-je; on le
voit bien  son air. Elle vous fixe avec ses grands yeux blancs...
On dirait qu'elle vous dvisage. On baisse les yeux, oui, en la
regardant.

-- Des yeux blancs? Sans doute ils sont incrusts dans le bronze.
Ce sera peut-tre quelque statue romaine.

-- Romaine! c'est cela. M. de Peyrehorade dit que c'est une
Romaine. Ah! je vois bien que vous tes un savant comme lui.

-- Est-elle entire, bien conserve?

-- Oh! monsieur, il ne lui manque rien. C'est encore plus beau et
mieux fini que le buste de Louis-Philippe, qui est  la mairie, en
pltre peint. Mais avec tout cela, la figure de cette idole ne me
revient pas. Elle a l'air mchante... et elle l'est aussi.

-- Mchante! Quelle mchancet vous a-t-elle faite?

-- Pas  moi prcisment; mais vous allez voir. Nous nous tions
mis  quatre pour la dresser debout, et M. de Peyrehorade, qui lui
aussi tirait  la corde, bien qu'il n'ait gure plus de force
qu'un poulet, le digne homme! Avec bien de la peine nous la
mettons droite. J'amassais un tuileau pour la caler, quand,
patatras! la voil qui tombe  la renverse tout d'une masse. Je
dis: Gare dessous! Pas assez vite pourtant, car Jean Coll n'a pas
eu le temps de tirer sa jambe...

-- Et il a t bless?

-- Casse net comme un chalas, sa pauvre jambe! Pcare! quand
j'ai vu cela, moi, j'tais furieux. Je voulais dfoncer l'idole 
coups de pioche, mais M. de Peyrehorade m'a retenu. Il a donn de
l'argent  Jean Coll, qui tout de mme est encore au lit depuis
quinze jours que cela lui est arriv, et le mdecin dit qu'il ne
marchera jamais de cette jambe-l comme de l'autre. C'est dommage,
lui qui tait notre meilleur coureur et, aprs monsieur le fils,
le plus malin joueur de paume. C'est que M. Alphonse de
Peyrehorade en a t triste, car c'est Coll qui faisait sa partie.
Voil qui tait beau  voir comme ils se renvoyaient les balles.
Paf! paf! Jamais elles ne touchaient terre.

Devisant de la sorte, nous entrmes  Ille, et je me trouvai
bientt en prsence de M. de Peyrehorade. C'tait un petit
vieillard vert encore et dispos, poudr, le nez rouge, l'air
jovial et goguenard. Avant d'avoir ouvert la lettre de M. de P.,
il m'avait install devant une table bien servie, et m'avait
prsent  sa femme et  son fils comme un archologue illustre,
qui devait tirer le Roussillon de l'oubli o le laissait
l'indiffrence des savants.

Tout en mangeant de bon apptit, car rien ne dispose mieux que
l'air vif des montagnes, j'examinais mes htes. J'ai dit un mot de
M. de Peyrehorade; je dois ajouter que c'tait la vivacit mme.
Il parlait, mangeait, se levait, courait  sa bibliothque,
m'apportait des livres, me montrait des estampes, me versait 
boire; il n'tait jamais deux minutes en repos. Sa femme, un peu
trop grasse, comme la plupart des Catalanes lorsqu'elles ont pass
quarante ans, me parut une provinciale renforce, uniquement oc-
cupe des soins de son mnage. Bien que le souper ft suffisant
pour six personnes au moins, elle courut  la cuisine, fit tuer
des pigeons, frire des miliasses, ouvrit je ne sais combien de
pots de confitures. En un instant la table fut encombre de plats
et de bouteilles, et je serais certainement mort d'indigestion si
j'avais got seulement  tout ce qu'on m'offrait. Cependant, 
chaque plat que je refusais, c'taient de nouvelles excuses. On
craignait que je ne me trouvasse bien mal  Ille. Dans la province
on a peu de ressources, et les Parisiens sont si difficiles!

Au milieu des alles et venues de ses parents, M. Alphonse de
Peyrehorade ne bougeait pas plus qu'un Terme. C'tait un grand
jeune homme de vingt-six ans, d'une physionomie belle et
rgulire, mais manquant d'expression. Sa taille et ses formes
athltiques justifiaient bien la rputation d'infatigable joueur
de paume qu'on lui faisait dans le pays. Il tait ce soir-l
habill avec lgance, exactement d'aprs la gravure du dernier
numro du Journal des modes. Mais il me semblait gn dans ses
vtements; il tait roide comme un piquet dans son col de velours,
et ne se tournait que tout d'une pice. Ses mains grosses et
hles, ses ongles courts, contrastaient singulirement avec son
costume. C'taient des mains de laboureur sortant des manches d'un
dandy. D'ailleurs, bien qu'il me considrt de la tte aux pieds
fort curieusement, en ma qualit de Parisien, il ne m'adressa
qu'une seule fois la parole dans toute la soire, ce fut pour me
demander o j'avais achet la chane de ma montre.

Ah ! mon cher hte, me dit M. de Peyrehorade, le souper tirant
 sa fin, vous m'appartenez, vous tes chez moi. Je ne vous lche
plus, sinon quand vous aurez vu tout ce que nous avons de curieux
dans nos montagnes. Il faut que vous appreniez  connatre notre
Roussillon, et que vous lui rendiez justice. Vous ne vous doutez
pas de tout ce que nous allons vous montrer. Monuments phniciens,
celtiques, romains, arabes, byzantins, vous verrez tout, depuis le
cdre jusqu' l'hysope. Je vous mnerai partout et ne vous ferai
pas grce d'une brique.

Un accs de toux l'obligea de s'arrter. J'en profitai pour lui
dire que je serais dsol de le dranger dans une circonstance
aussi intressante pour sa famille. S'il voulait bien me donner
ses excellents conseils sur les excursions que j'aurais  faire,
je pourrais, sans qu'il prt la peine de m'accompagner...

Ah! vous voulez parler du mariage de ce garon-l, s'cria-t-il
en m'interrompant. Bagatelle! ce sera fait aprs-demain. Vous
ferez la noce avec nous, en famille, car la future est en deuil
d'une tante dont elle hrite. Ainsi point de fte, point de bal...
C'est dommage... vous auriez vu danser nos Catalanes... Elles sont
jolies, et peut-tre l'envie vous aurait-elle pris d'imiter mon
Alphonse. Un mariage, dit-on, en amne d'autres... Samedi, les
jeunes gens maris, je suis libre, et nous nous mettons en course.
Je vous demande pardon de vous donner l'ennui d'une noce de
province. Pour un Parisien blas sur les ftes... et une noce sans
bal encore! Pourtant, vous verrez une marie... une marie... vous
m'en direz des nouvelles... Mais vous tes un homme grave et vous
ne regardez plus les femmes. J'ai mieux que cela  vous montrer.
Je vous ferai voir quelque chose!... Je vous rserve une fire
surprise pour demain.

-- Mon Dieu! lui dis-je, il est difficile d'avoir un trsor dans
sa maison sans que le public en soit instruit. Je crois deviner la
surprise que vous me prparez. Mais si c'est de votre statue qu'il
s'agit, la description que mon guide m'en a faite n'a servi qu'
exciter ma curiosit et  me disposer  l'admiration.

-- Ah! il vous a parl de l'idole, car c'est ainsi qu'ils
appellent ma belle Vnus Tur... mais je ne veux rien vous dire.
Demain, au grand jour, vous la verrez, et vous me direz si j'ai
raison de la croire un chef-d'oeuvre. Parbleu! vous ne pouviez
arriver plus  propos! Il y a des inscriptions que moi, pauvre
ignorant, j'explique  ma manire... mais un savant de Paris!...
Vous vous moquerez peut-tre de mon interprtation... car j'ai
fait un mmoire... moi qui vous parle... vieil antiquaire de
province, je me suis lanc... Je veux faire gmir la presse... Si
vous vouliez bien me lire et me corriger, je pourrais esprer...
Par exemple, je suis bien curieux de savoir comment vous traduirez
cette inscription sur le socle: CAVE... Mais je ne veux rien vous
demander encore!  demain,  demain! Pas un mot sur la Vnus
aujourd'hui!

-- Tu as raison, Peyrehorade, dit sa femme, de laisser l ton
idole. Tu devrais voir que tu empches monsieur de manger. Va,
monsieur a vu  Paris de bien plus belles statues que la tienne.
Aux Tuileries, il y en a des douzaines, et en bronze aussi.

-- Voil bien l'ignorance, la sainte ignorance de la province!
interrompit M. de Peyrehorade. Comparer un antique admirable aux
plates figures de Coustou!

Comme avec irrvrence
Parle des dieux ma mnagre!

Savez-vous que ma femme voulait que je fondisse ma statue pour en
faire une cloche  notre glise. C'est qu'elle en et t la
marraine. Un chef-d'oeuvre de Myron, monsieur!

-- Chef-d'oeuvre! chef-d'oeuvre! un beau chef-d'oeuvre qu'elle a
fait! casser la jambe d'un homme!

-- Ma femme, vois-tu? dit M. de Peyrehorade d'un ton rsolu, et
tendant vers elle sa jambe droite dans un bas de soie chine, si
ma Vnus m'avait cass cette jambe-l, je ne la regretterais pas.

-- Bon Dieu! Peyrehorade, comment peux-tu dire cela! Heureusement
que l'homme va mieux... Et encore je ne peux pas prendre sur moi
de regarder la statue qui fait des malheurs comme celui-l. Pauvre
Jean Coll!

-- Bless par Vnus, monsieur, dit M. de Peyrehorade riant d'un
gros rire, bless par Vnus, le maraud se plaint.

Veneris nec praemia noris.

Qui n'a t bless par Vnus?

M. Alphonse, qui comprenait le franais mieux que le latin, cligna
de l'oeil d'un air d'intelligence, et me regarda comme pour me
demander: Et vous, Parisien, comprenez-vous?

Le souper finit. Il y avait une heure que je ne mangeais plus.
J'tais fatigu, et je ne pouvais parvenir  cacher les frquents
billements qui m'chappaient. Madame de Peyrehorade s'en aperut
la premire, et remarqua qu'il tait temps d'aller dormir. Alors
commencrent de nouvelles excuses sur le mauvais gte que j'allais
avoir. Je ne serais pas comme  Paris. En province on est si mal!
Il fallait de l'indulgence pour les Roussillonnais. J'avais beau
protester qu'aprs une course dans les montagnes une botte de
paille me serait un coucher dlicieux, on me priait toujours de
pardonner  de pauvres campagnards s'ils ne me traitaient aussi
bien qu'ils l'eussent dsir. Je montai enfin  la chambre qui
m'tait destine, accompagn de M. de Peyrehorade. L'escalier,
dont les marches suprieures taient en bois, aboutissait au
milieu d'un corridor, sur lequel donnaient plusieurs chambres.

 droite, me dit mon hte, c'est l'appartement que je destine 
la future madame Alphonse. Votre chambre est au bout du corridor
oppos. Vous sentez bien, ajouta-t-il d'un air qu'il voulait
rendre fin, vous sentez bien qu'il faut isoler de nouveaux maris.
Vous tes  un bout de la maison, eux  l'autre.

Nous entrmes dans une chambre bien meuble, o le premier objet
sur lequel je portai la vue fut un lit long de sept pieds, large
de six, et si haut qu'il fallait un escabeau pour s'y guinder. Mon
hte m'ayant indiqu la position de la sonnette, et s'tant assur
par lui-mme que le sucrier tait plein, les flacons d'eau de
Cologne dment placs sur la toilette, aprs m'avoir demand
plusieurs fois si rien ne me manquait, me souhaita une bonne nuit
et me laissa seul.

Les fentres taient fermes. Avant de me dshabiller, j'en ouvris
une pour respirer l'air frais de la nuit, dlicieux aprs un long
souper. En face tait le Canigou, d'un aspect admirable en tout
temps, mais qui me parut ce soir-l la plus belle montagne du
monde, clair qu'il tait par une lune resplendissante. Je
demeurai quelques minutes  contempler sa silhouette merveilleuse,
et j'allais fermer ma fentre, lorsque, baissant les yeux,
j'aperus la statue sur un pidestal  une vingtaine de toises de
la maison. Elle tait place  l'angle d'une haie vive qui
sparait un petit jardin d'un vaste carr parfaitement uni, qui,
je l'appris plus tard, tait le jeu de paume de la ville. Ce
terrain, proprit de M. de Peyrehorade, avait t cd par lui 
la commune, sur les pressantes sollicitations de son fils.

 la distance o j'tais, il m'tait difficile de distinguer
l'attitude de la statue; je ne pouvais juger que de sa hauteur,
qui me parut de six pieds environ. En ce moment, deux polissons de
la ville passaient sur le jeu de paume, assez prs de la haie,
sifflant le joli air du Roussillon: Montagnes rgalades. Ils
s'arrtrent pour regarder la statue; un d'eux l'apostropha mme 
haute voix. Il parlait catalan; mais j'tais dans le Roussillon
depuis assez longtemps pour pouvoir comprendre  peu prs ce qu'il
disait.

Te voil donc, coquine! (Le terme catalan tait plus nergique.)
Te voil! disait-il. C'est donc toi qui as cass la jambe  Jean
Coll! Si tu tais  moi, je te casserais le cou.

-- Bah! avec quoi? dit l'autre. Elle est de cuivre, et si dure
qu'tienne a cass sa lime dessus, essayant de l'entamer. C'est du
cuivre du temps des paens; c'est plus dur que je ne sais quoi.

-- Si j'avais mon ciseau  froid (il parat que c'tait un
apprenti serrurier), je lui ferais bientt sauter ses grands yeux
blancs, comme je tirerais une amande de sa coquille. Il y a pour
plus de cent sous d'argent.

Ils firent quelques pas en s'loignant.

Il faut que je souhaite le bonsoir  l'idole, dit le plus grand
des apprentis, s'arrtant tout  coup.

Il se baissa, et probablement ramassa une pierre. Je le vis
dployer le bras, lancer quelque chose, et aussitt un coup sonore
retentit sur le bronze. Au mme instant l'apprenti porta la main 
sa tte en poussant un cri de douleur.

Elle me l'a rejete! s'cria-t-il.

Et mes deux polissons prirent la fuite  toutes jambes. Il tait
vident que la pierre avait rebondi sur le mtal, et avait puni ce
drle de l'outrage qu'il faisait  la desse.

Je fermai la fentre en riant de bon coeur.

Encore un Vandale puni par Vnus! Puissent tous les destructeurs
de nos vieux monuments avoir ainsi la tte casse! Sur ce souhait
charitable, je m'endormis.

Il tait grand jour quand je me rveillai. Auprs de mon lit
taient d'un ct, M. de Peyrehorade, en robe de chambre; de
l'autre, un domestique envoy par sa femme, une tasse de chocolat
 la main.

Allons, debout, Parisien! Voil bien mes paresseux de la
capitale! disait mon hte pendant que je m'habillais  la hte. Il
est huit heures, et encore au lit! je suis lev, moi, depuis six
heures. Voil trois fois que je monte; je me suis approch de
votre porte sur la pointe du pied: personne, nul signe de vie.
Cela vous fera mal de trop dormir  votre ge. Et ma Vnus que
vous n'avez pas encore vue! Allons, prenez-moi vite cette tasse de
chocolat de Barcelone... Vraie contrebande... Du chocolat comme on
n'en a pas  Paris. Prenez des forces, car lorsque vous serez
devant ma Vnus, on ne pourra plus vous en arracher.

En cinq minutes je fus prt, c'est--dire  moiti ras, mal
boutonn, et brl par le chocolat que j'avalai bouillant. Je
descendis dans le jardin, et me trouvai devant une admirable
statue.

C'tait bien une Vnus, et d'une merveilleuse beaut. Elle avait
le haut du corps nu, comme les Anciens reprsentaient d'ordinaire
les grandes divinits; la main droite, leve  la hauteur du sein,
tait tourne, la paume en dedans, le pouce et les deux premiers
doigts tendus, les deux autres lgrement ploys. L'autre main,
rapproche de la hanche, soutenait la draperie qui couvrait la
partie infrieure du corps. L'attitude de cette statue rappelait
celle du Joueur de mourre qu'on dsigne, je ne sais trop pourquoi,
sous le nom de Germanicus. Peut-tre avait-on voulu reprsenter la
desse jouant au jeu de mourre.

Quoi qu'il en soit, il est impossible de voir quelque chose de
plus parfait que le corps de cette Vnus; rien de plus suave, de
plus voluptueux que ses contours; rien de plus lgant et de plus
noble que sa draperie. Je m'attendais  quelque ouvrage du Bas-
Empire; je voyais un chef-d'oeuvre du meilleur temps de la
statuaire. Ce qui me frappait surtout, c'tait l'exquise vrit
des formes, en sorte qu'on aurait pu les croire moules sur
nature, si la nature produisait d'aussi parfaits modles.

La chevelure, releve sur le front, paraissait avoir t dore
autrefois. La tte, petite comme celle de presque toutes les
statues grecques, tait lgrement incline en avant. Quant  la
figure, jamais je ne parviendrai  exprimer son caractre trange,
et dont le type ne se rapprochait de celui d'aucune statue antique
dont il me souvienne. Ce n'tait point cette beaut calme et
svre des sculpteurs grecs, qui, par systme, donnaient  tous
les traits une majestueuse immobilit. Ici, au contraire,
j'observais avec surprise l'intention marque de l'artiste de
rendre la malice arrivant jusqu' la mchancet. Tous les traits
taient contracts lgrement: les yeux un peu obliques, la bouche
releve des coins, les narines quelque peu gonfles. Ddain,
ironie, cruaut, se lisaient sur ce visage d'une incroyable beaut
cependant. En vrit, plus on regardait cette admirable statue, et
plus on prouvait le sentiment pnible qu'une si merveilleuse
beaut pt s'allier  l'absence de toute sensibilit.

Si le modle a jamais exist, dis-je  M. de Peyrehorade, et je
doute que le ciel ait jamais produit une telle femme, que je
plains ses amants! Elle a d se complaire  les faire mourir de
dsespoir. Il y a dans son expression quelque chose de froce, et
pourtant je n'ai jamais vu rien de si beau.

-- C'est Vnus tout entire  sa proie attache!
s'cria M. de Peyrehorade, satisfait de mon enthousiasme.

Cette expression d'ironie infernale tait augmente peut-tre par
le contraste de ses yeux incrusts d'argent et trs brillants avec
la patine d'un vert noirtre que le temps avait donne  toute la
statue. Ces yeux brillants produisaient une certaine illusion qui
rappelait la ralit, la vie. Je me souvins de ce que m'avait dit
mon guide, qu'elle faisait baisser les yeux  ceux qui la
regardaient. Cela tait presque vrai, et je ne pus me dfendre
d'un mouvement de colre contre moi-mme en me sentant un peu mal
 mon aise devant cette figure de bronze.

Maintenant que vous avez tout admir en dtail, mon cher collgue
en antiquaillerie, dit mon hte, ouvrons, s'il vous plat, une
confrence scientifique. Que dites-vous de cette inscription, 
laquelle vous n'avez point pris garde encore?

Il me montrait le socle de la statue, et j'y lus ces mots:

CAVE AMANTEM.

Quid dicis, doctissime? me demanda-t-il en se frottant les mains.
Voyons si nous nous rencontrerons sur le sens de ce cave amantem!

-- Mais, rpondis-je, il y a deux sens. On peut traduire: Prends
garde  celui qui t'aime, dfie-toi des amants. Mais, dans ce
sens, je ne sais si cave amantem serait d'une bonne latinit. En
voyant l'expression diabolique de la dame, je croirais plutt que
l'artiste a voulu mettre en garde le spectateur contre cette
terrible beaut. Je traduirais donc: Prends garde  toi si elle
t'aime.

-- Humph! dit M. de Peyrehorade, oui, c'est un sens admirable;
mais, ne vous en dplaise, je prfre la premire traduction, que
je dvelopperai pourtant. Vous connaissez l'amant de Vnus?

-- Il y en a plusieurs.

-- Oui; mais le premier, c'est Vulcain. N'a-t-on pas voulu dire:
Malgr toute ta beaut, ton air ddaigneux, tu auras un forgeron,
un vilain boiteux pour amant! Leon profonde, monsieur, pour les
coquettes!

Je ne pus m'empcher de sourire, tant l'explication me parut tire
par les cheveux.

C'est une terrible langue que le latin avec sa concision,
observai-je pour viter de contredire formellement mon antiquaire,
et je reculai de quelques pas afin de mieux contempler la statue.

-- Un instant, collgue! dit M. de Peyrehorade en m'arrtant par
le bras, vous n'avez pas tout vu. Il y a encore une autre inscrip-
tion. Montez sur le socle et regardez au bras droit.

En parlant ainsi il m'aidait  monter.

Je m'accrochai sans trop de faons au cou de la Vnus, avec
laquelle je commenais  me familiariser. Je la regardai mme un
instant sous le nez, et la trouvai de prs encore plus mchante et
encore plus belle. Puis je reconnus qu'il y avait, gravs sur le
bras, quelques caractres d'criture cursive antique,  ce qu'il
me sembla.  grand renfort de besicles j'pelai ce qui suit, et
cependant M. de Peyrehorade rptait chaque mot  mesure que je le
prononais, approuvant du geste et de la voix. Je lus donc:

VENERI TVRBVL... EVTYCHES MYRO IMPERIO FECIT.

Aprs ce mot TVRBVL de la premire ligne, il me sembla qu'il y
avait quelques lettres effaces; mais TVRBVL tait parfaitement
lisible.

Ce qui veut dire?... me demanda mon hte radieux et souriant
avec malice, car il pensait bien que je ne me tirerais pas faci-
lement de ce TVRBVL.

Il y a un mot que je ne m'explique pas encore, lui dis-je; tout
le reste est facile. Eutychs Myron a fait cette offrande  Vnus
par son ordre.

--  merveille. Mais TVRBVL, qu'en faites-vous? Qu'est-ce que
TVRBVL?

-- TVRBVL m'embarrasse fort. Je cherche en vain quelque pithte
connue de Vnus qui puisse m'aider. Voyons, que diriez-vous de
TVRBVLENTA? Vnus qui trouble, qui agite... Vous vous apercevez
que je suis toujours proccup de son expression mchante.
TVRBVLENTA, ce n'est point une trop mauvaise pithte pour Vnus,
ajoutai-je d'un ton modeste, car je n'tais pas moi-mme fort
satisfait de mon explication.

Vnus turbulente! Vnus la tapageuse! Ah! vous croyez donc que ma
Vnus est une Vnus de cabaret? Point du tout, monsieur; c'est une
Vnus de bonne compagnie. Mais je vais vous expliquer ce TVRBVL...
Au moins vous me promettez de ne point divulguer ma dcouverte
avant l'impression de mon mmoire. C'est que, voyez-vous, je m'en
fais gloire, de cette trouvaille-l... Il faut bien que vous nous
laissiez quelques pis  glaner,  nous autres pauvres diables de
provinciaux. Vous tes si riches, messieurs les savants de Paris!

Du haut du pidestal, o j'tais toujours perch, je lui promis
solennellement que je n'aurais jamais l'indignit de lui voler sa
dcouverte.

TVRBVL..., monsieur, dit-il en se rapprochant et baissant la voix
de peur qu'un autre que moi ne pt l'entendre, lisez TVRBVLNERAE.

-- Je ne comprends pas davantage.

-- coutez bien.  une lieue d'ici, au pied de la montagne, il y a
un village qui s'appelle Boulternre. C'est une corruption du mot
latin TVRBVLNERA. Rien de plus commun que ces inversions.
Boulternre, monsieur, a t une ville romaine. Je m'en tais
toujours dout, mais jamais je n'en avais eu la preuve. La preuve,
la voil. Cette Vnus tait la divinit topique de la cit de
Boulternre; et ce mot de Boulternre, que je viens de dmontrer
d'origine antique, prouve une chose bien plus curieuse, c'est que
Boulternre, avant d'tre une ville romaine, a t une ville
phnicienne!

Il s'arrta un moment pour respirer et jouir de ma surprise. Je
parvins  rprimer une forte envie de rire.

En effet, poursuivit-il, TVRBVLNERA est pur phnicien, TVR,
prononcez TOUR... TOUR et SOUR, mme mot, n'est-ce pas? SOUR est
le nom phnicien de Tyr; je n'ai pas besoin de vous en rappeler le
sens. BVL, c'est Baal; Bl, Bel, Bul, lgres diffrences de
prononciation. Quant  NERA, cela me donne un peu de peine. Je
suis tent de croire, faute de trouver un mot phnicien, que cela
vient du grec ?????, humide, marcageux. Ce serait donc un mot
hybride. Pour justifier ?????, je vous montrerai  Boulternre
comment les ruisseaux de la montagne y forment des mares infectes.
D'autre part, la terminaison NERA aurait pu tre ajoute beaucoup
plus tard en l'honneur de Nera Pivesuvia, femme de Ttricus,
laquelle aurait fait quelque bien  la cit de Turbul. Mais, 
cause des mares, je prfre l'tymologie de ?????.

Il prit une prise de tabac d'un air satisfait.

Mais laissons les Phniciens, et revenons  l'inscription. Je
traduis donc: " Vnus de Boulternre Myron ddie par son ordre
cette statue, son ouvrage."

Je me gardai bien de critiquer son tymologie, mais je voulus 
mon tour faire preuve de pntration, et je lui dis:

Halte-l, monsieur. Myron a consacr quelque chose, mais je ne
vois nullement que ce soit cette statue.

-- Comment! s'cria-t-il, Myron n'tait-il pas un fameux sculpteur
grec? Le talent se sera perptu dans sa famille: c'est un de ses
descendants qui aura fait cette statue. Il n'y a rien de plus sr.

-- Mais, rpliquai-je, je vois sur le bras un petit trou. Je pense
qu'il a servi  fixer quelque chose, un bracelet, par exemple, que
ce Myron donna  Vnus en offrande expiatoire. Myron tait un
amant malheureux. Vnus tait irrite contre lui: il l'apaisa en
lui consacrant un bracelet d'or. Remarquez que fecit se prend fort
souvent pour consecravit. Cc sont termes synonymes. Je vous en
montrerais plus d'un exemple si j'avais sous la main Gruter ou
bien Orelli. Il est naturel qu'un amoureux voie Vnus en rve,
qu'il s'imagine qu'elle lui commande de donner un bracelet d'or 
sa statue. Myron lui consacra un bracelet... Puis les barbares ou
bien quelque voleur sacrilge...

-- Ah! qu'on voit bien que vous avez fait des romans! s'cria mon
hte en me donnant la main pour descendre. Non, monsieur, c'est un
ouvrage de l'cole de Myron. Regardez seulement le travail, et
vous en conviendrez.

M'tant fait une loi de ne jamais contredire  outrance les
antiquaires entts, je baissai la tte d'un air convaincu en
disant:

C'est un admirable morceau.

-- Ah! mon Dieu, s'cria M. de Peyrehorade, encore un trait de
vandalisme! On aura jet une pierre  ma statue!

Il venait d'apercevoir une marque blanche un peu au-dessus du sein
de la Vnus. Je remarquai une trace semblable sur les doigts de la
main droite, qui, je le supposai alors, avaient t touchs dans
le trajet de la pierre, ou bien un fragment s'en tait dtach par
le choc et avait ricoch sur la main. Je contai  mon hte
l'insulte dont j'avais t tmoin et la prompte punition qui s'en
tait suivie. Il en rit beaucoup, et, comparant l'apprenti  Dio-
mde, il lui souhaita de voir, comme le hros grec, tous ses
compagnons changs en oiseaux blancs.

La cloche du djeuner interrompit cet entretien classique, et, de
mme que la veille, je fus oblig de manger comme quatre. Puis
vinrent des fermiers de M. de Peyrehorade; et pendant qu'il leur
donnait audience, son fils me mena voir une calche qu'il avait
achete  Toulouse pour sa fiance, et que j'admirai, cela va sans
dire. Ensuite j'entrai avec lui dans l'curie, o il me tint une
demi-heure  me vanter ses chevaux,  me faire leur gnalogie, 
me conter les prix qu'ils avaient gagns aux courses du
dpartement. Enfin il en vint  me parler de sa future, par la
transition d'une jument grise qu'il lui destinait.

Nous la verrons aujourd'hui, dit-il. Je ne sais si vous la
trouverez jolie. Vous tes difficiles,  Paris; mais tout le
monde, ici et  Perpignan, la trouve charmante. Le bon, c'est
qu'elle est fort riche. Sa tante de Prades lui a laiss son bien.
Oh! je vais tre fort heureux.

Je fus profondment choqu de voir un jeune homme paratre plus
touch de la dot que des beaux yeux de sa future.

Vous vous connaissez en bijoux, poursuivit M. Alphonse, comment
trouvez-vous ceci? Voici l'anneau que je lui donnerai demain.

En parlant ainsi, il tirait de la premire phalange de son petit
doigt une grosse bague enrichie de diamants, et forme de deux
mains entrelaces; allusion qui me parut infiniment potique. Le
travail en tait ancien, mais je jugeai qu'on l'avait retouche
pour enchsser les diamants. Dans l'intrieur de la bague se
lisaient ces mots en lettres gothiques: Sempr'ab ti, c'est--dire,
toujours avec toi.

C'est une jolie bague, lui dis-je; mais ces diamants ajouts lui
ont fait perdre un peu de son caractre.

-- Oh! elle est bien plus belle comme cela, rpondit-il en
souriant. Il y a l pour douze cents francs de diamants. C'est ma
mre qui me l'a donne. C'tait une bague de famille, trs
ancienne... du temps de la chevalerie. Elle avait servi  ma
grand-mre, qui la tenait de la sienne. Dieu sait quand cela a t
fait.

-- L'usage  Paris, lui dis-je, est de donner un anneau tout
simple, ordinairement compos de deux mtaux diffrents, comme de
l'or et du platine. Tenez, cette autre bague, que vous avez  ce
doigt, serait fort convenable. Celle-ci, avec ses diamants et ses
mains en relief, est si grosse, qu'on ne pourrait mettre un gant
par-dessus.

-- Oh! madame Alphonse s'arrangera comme elle voudra. Je crois
qu'elle sera toujours bien contente de l'avoir. Douze cents francs
au doigt, c'est agrable. Cette petite bague-l, ajouta-t-il en
regardant d'un air de satisfaction l'anneau tout uni qu'il portait
 la main, celle-l, c'est une femme  Paris qui me l'a donne un
jour de mardi gras. Ah! comme je m'en suis donn quand j'tais 
Paris, il y a deux ans! C'est l qu'on s'amuse!... Et il soupira
de regret.

Nous devions dner ce jour-l  Puygarrig, chez les parents de la
future; nous montmes en calche, et nous nous rendmes au chteau
loign d'Ille d'environ une lieue et demie. Je fus prsent et
accueilli comme l'ami de la famille. Je ne parlerai pas du dner
ni de la conversation qui s'ensuivit, et  laquelle je pris peu de
part. M. Alphonse, plac  ct de sa future, lui disait un mot 
l'oreille tous les quarts d'heure. Pour elle, elle ne levait gure
les yeux, et, chaque fois que son prtendu lui parlait, elle
rougissait avec modestie, mais lui rpondait sans embarras.

Mademoiselle de Puygarrig avait dix-huit ans; sa taille souple et
dlicate contrastait avec les formes osseuses de son robuste
fianc. Elle tait non seulement belle, mais sduisante.
J'admirais le naturel parfait de toutes ses rponses; et son air
de bont, qui pourtant n'tait pas exempt d'une lgre teinte de
malice, me rappela, malgr moi, la Vnus de mon hte. Dans cette
comparaison que je fis en moi-mme, je me demandais si la
supriorit de beaut qu'il fallait bien accorder  la statue ne
tenait pas, en grande partie,  son expression de tigresse; car
l'nergie, mme dans les mauvaises passions, excite toujours en
nous un tonnement et une espce d'admiration involontaire.

Quel dommage, me dis-je en quittant Puygarrig, qu'une si aimable
personne soit riche, et que sa dot la fasse rechercher par un
homme indigne d'elle!

En revenant  Ille, et ne sachant trop que dire  madame de
Peyrehorade,  qui je croyais convenable d'adresser quelquefois la
parole:

Vous tes bien esprits forts en Roussillon! m'criai-je; comment,
madame, vous faites un mariage un vendredi!  Paris nous aurions
plus de superstition; personne n'oserait prendre femme un tel
jour.

-- Mon Dieu! ne m'en parlez pas, me dit-elle, si cela n'avait
dpendu que de moi, certes on et choisi un autre jour. Mais
Peyrehorade l'a voulu, et il a fallu lui cder. Cela me fait de la
peine pourtant. S'il arrivait quelque malheur? Il faut bien qu'il
y ait une raison, car enfin pourquoi tout le monde a-t-il peur du
vendredi?

-- Vendredi! s'cria son mari, c'est le jour de Vnus! Bon jour
pour un mariage! Vous le voyez, mon cher collgue, je ne pense
qu' ma Vnus. D'honneur! c'est  cause d'elle que j'ai choisi le
vendredi. Demain, si vous voulez, avant la noce, nous lui ferons
un petit sacrifice; nous sacrifierons deux palombes, et si je
savais o trouver de l'encens...

-- Fi donc, Peyrehorade! interrompit sa femme scandalise au
dernier point. Encenser une idole! Ce serait une abomination! Que
dirait-on de nous dans le pays?

-- Au moins, dit M. de Peyrehorade, tu me permettras de lui mettre
sur la tte une couronne de roses et de lis:

Manibus date lilia plenis.

Vous le voyez, monsieur, la charte est un vain mot. Nous n'avons
pas la libert des cultes!

Les arrangements du lendemain furent rgls de la manire
suivante. Tout le monde devait tre prt et en toilette  dix
heures prcises. Le chocolat pris, on se rendrait en voiture 
Puygarrig. Le mariage civil devait se faire  la mairie du
village, et la crmonie religieuse dans la chapelle du chteau.
Viendrait ensuite un djeuner. Aprs le djeuner on passerait le
temps comme l'on pourrait jusqu' sept heures.  sept heures, on
retournerait  Ille, chez M. de Peyrehorade, o devaient souper
les deux familles runies. Le reste s'ensuit naturellement. Ne
pouvant danser, on avait voulu manger le plus possible.

Ds huit heures j'tais assis devant la Vnus, un crayon  la
main, recommenant pour la vingtime fois la tte de la statue,
sans pouvoir parvenir  en saisir l'expression. M. de Peyrehorade
allait et venait autour de moi, me donnait des conseils, me
rptait ses tymologies phniciennes; puis disposait des roses du
Bengale sur le pidestal de la statue, et d'un ton tragi-comique
lui adressait des voeux pour le couple qui allait vivre sous son
toit. Vers neuf heures il rentra pour songer  sa toilette, et en
mme temps parut M. Alphonse, bien serr dans un habit neuf, en
gants blancs, souliers vernis, boutons cisels, une rose  la
boutonnire.

Vous ferez le portrait de ma femme? me dit-il en se penchant sur
mon dessin. Elle est jolie aussi.

En ce moment commenait, sur le jeu de paume dont j'ai parl, une
partie qui, sur-le-champ, attira l'attention de M. Alphonse. Et
moi, fatigu, et dsesprant de rendre cette diabolique figure, je
quittai bientt mon dessin pour regarder les joueurs. Il y avait
parmi eux quelques muletiers espagnols arrivs de la veille.
C'taient des Aragonais et des Navarrois, presque tous d'une
adresse merveilleuse. Aussi les Illois, bien qu'encourags par la
prsence et les conseils de M. Alphonse, furent-ils assez
promptement battus par ces nouveaux champions. Les spectateurs
nationaux taient consterns. M. Alphonse regarda  sa montre. Il
n'tait encore que neuf heures et demie. Sa mre n'tait pas
coiffe. Il n'hsita plus: il ta son habit, demanda une veste, et
dfia les Espagnols. Je le regardais faire en souriant, et un peu
surpris.

Il faut soutenir l'honneur du pays, dit-il.

Alors je le trouvai vraiment beau. Il tait passionn. Sa
toilette, qui l'occupait si fort tout  l'heure, n'tait plus rien
pour lui. Quelques minutes avant il et craint de tourner la tte
de peur de dranger sa cravate. Maintenant il ne pensait plus 
ses cheveux friss ni  son jabot si bien pliss. Et sa
fiance?... Ma foi, si cela et t ncessaire, il aurait, je
crois, fait ajourner le mariage. Je le vis chausser  la hte une
paire de sandales, retrousser ses manches, et, d'un air assur, se
mettre  la tte du parti vaincu, comme Csar ralliant ses soldats
 Dyrrachium. Je sautai la haie, et me plaai commodment 
l'ombre d'un micocoulier, de faon  bien voir les deux camps.

Contre l'attente gnrale, M. Alphonse manqua la premire balle;
il est vrai qu'elle vint rasant la terre et lance avec une force
surprenante par un Aragonais qui paraissait tre le chef des
Espagnols.

C'tait un homme d'une quarantaine d'annes, sec et nerveux, haut
de six pieds, et sa peau olivtre avait une teinte presque aussi
fonce que le bronze de la Vnus.

M. Alphonse jeta sa raquette  terre avec fureur. C'est cette
maudite bague, s'cria-t-il, qui me serre le doigt, et me fait
manquer une balle sre!

Il ta, non sans peine, sa bague de diamants: je m'approchais pour
la recevoir; mais il me prvint, courut  la Vnus, lui passa la
bague au doigt annulaire, et reprit son poste  la tte des
Illois. Il tait ple, mais calme et rsolu. Ds lors il ne fit
plus une seule faute, et les Espagnols furent battus compltement.
Ce fut un beau spectacle que l'enthousiasme des spectateurs: les
uns poussaient mille cris de joie en jetant leurs bonnets en
l'air; d'autres lui serraient les mains, l'appelant l'honneur du
pays. S'il et repouss une invasion, je doute qu'il et reu des
flicitations plus vives et plus sincres. Le chagrin des vaincus
ajoutait encore  l'clat de sa victoire.

Nous ferons d'autres parties, mon brave, dit-il  l'Aragonais
d'un ton de supriorit; mais je vous rendrai des points.

J'aurais dsir que M. Alphonse ft plus modeste, et je fus
presque pein de l'humiliation de son rival.

Le gant espagnol ressentit profondment cette insulte. Je le vis
plir sous sa peau basane. Il regardait d'un air morne sa ra-
quette en serrant les dents; puis, d'une voix touffe, il dit
tout bas: Me lo pagars.

La voix de M. de Peyrehorade troubla le triomphe de son fils; mon
hte, fort tonn de ne point le trouver prsidant aux apprts de
la calche neuve, le fut bien plus encore en le voyant tout en
sueur, la raquette  la main. M. Alphonse courut  la maison, se
lava la figure et les mains, remit son habit neuf et ses souliers
vernis, et cinq minutes aprs nous tions au grand trot sur la
route de Puygarrig. Tous les joueurs de paume de la ville et grand
nombre de spectateurs nous suivirent avec des cris de joie. 
peine les chevaux vigoureux qui nous tranaient pouvaient-ils
maintenir leur avance sur ces intrpides Catalans.

Nous tions  Puygarrig, et le cortge allait se mettre en marche
pour la mairie, lorsque M. Alphonse, se frappant le front, me dit
tout bas:

Quelle brioche! J'ai oubli la bague! Elle est au doigt de la
Vnus, que le diable puisse emporter! Ne le dites pas  ma mre au
moins. Peut-tre qu'elle ne s'apercevra de rien.

-- Vous pourriez envoyer quelqu'un, lui dis-je.

-- Bah! mon domestique est rest  Ille. Ceux-ci, je ne m'y fie
gure. Douze cents francs de diamants! cela pourrait en tenter
plus d'un. D'ailleurs que penserait-on ici de ma distraction? Ils
se moqueraient trop de moi. Ils m'appelleraient le mari de la
statue... Pourvu qu'on ne me la vole pas! Heureusement que l'idole
fait peur  mes coquins. Ils n'osent l'approcher  longueur de
bras. Bah! ce n'est rien; j'ai une autre bague.

Les deux crmonies civile et religieuse s'accomplirent avec la
pompe convenable; et mademoiselle de Puygarrig reut l'anneau
d'une modiste de Paris, sans se douter que son fianc lui faisait
le sacrifice d'un gage amoureux. Puis on se mit  table, o l'on
but, mangea, chanta mme, le tout fort longuement. Je souffrais
pour la marie de la grosse joie qui clatait autour d'elle;
pourtant elle faisait meilleure contenance que je ne l'aurais
espr, et son embarras n'tait ni de la gaucherie ni de
l'affectation.

Peut-tre le courage vient-il avec les situations difficiles.

Le djeuner termin quand il plut  Dieu, il tait quatre heures;
les hommes allrent se promener dans le parc, qui tait
magnifique, ou regardrent danser sur la pelouse du chteau les
paysannes de Puygarrig, pares de leurs habits de fte. De la
sorte, nous employmes quelques heures. Cependant les femmes
taient fort empresses autour de la marie, qui leur faisait
admirer sa corbeille. Puis elle changea de toilette, et je
remarquai qu'elle couvrit ses beaux cheveux d'un bonnet et d'un
chapeau  plumes, car les femmes n'ont rien de plus press que de
prendre, aussitt qu'elles le peuvent, les parures que l'usage
leur dfend de porter quand elles sont encore demoiselles.

Il tait prs de huit heures quand on se disposa  partir pour
Ille. Mais d'abord eut lieu une scne pathtique. La tante de
mademoiselle de Puygarrig, qui lui servait de mre, femme trs
ge et fort dvote, ne devait point aller avec nous  la ville.
Au dpart, elle fit  sa nice un sermon touchant sur ses devoirs
d'pouse, duquel sermon rsulta un torrent de larmes et des
embrassements sans fin. M. de Peyrehorade comparait cette
sparation  l'enlvement des Sabines. Nous partmes pourtant, et,
pendant la route, chacun s'vertua pour distraire la marie et la
faire rire; mais ce fut en vain.

 Ille, le souper nous attendait, et quel souper! Si la grosse
joie du matin m'avait choqu, je le fus bien davantage des quivo-
ques et des plaisanteries dont le mari et la marie surtout
furent l'objet. Le mari, qui avait disparu un instant avant de se
mettre  table, tait ple et d'un srieux de glace. Il buvait 
chaque instant du vieux vin de Collioure presque aussi fort que de
l'eau-de-vie. J'tais  ct de lui, et me crus oblig de
l'avertir:

Prenez garde! on dit que le vin...

Je ne sais quelle sottise je lui dis pour me mettre  l'unisson
des convives.

Il me poussa le genou, et trs bas il me dit:

Quand on se lvera de table..., que je puisse vous dire deux
mots.

Son ton solennel me surprit. Je le regardai plus attentivement, et
je remarquai l'trange altration de ses traits.

Vous sentez-vous indispos? lui demandai-je.

-- Non.

Et il se remit  boire.

Cependant, au milieu des cris et des battements de mains, un
enfant de onze ans, qui s'tait gliss sous la table, montrait aux
assistants un joli ruban blanc et rose qu'il venait de dtacher de
la cheville de la marie. On appelle cela sa jarretire. Elle fut
aussitt coupe par morceaux et distribue aux jeunes gens, qui en
ornrent leur boutonnire, suivant un antique usage qui se
conserve encore dans quelques familles patriarcales. Ce fut pour
la marie une occasion de rougir jusqu'au blanc des yeux. Mais son
trouble fut au comble lorsque M. de Peyrehorade, ayant rclam le
silence, lui chanta quelques vers catalans, impromptus, disait-il.
En voici le sens, si je l'ai bien compris:

Qu'est-ce donc, mes amis? Le vin que j'ai bu me fait-il voir
double? Il y a deux Vnus ici...

Le mari tourna brusquement la tte d'un air effar, qui fit rire
tout le monde.

Oui, poursuivit M. de Peyrehorade, il y a deux Vnus sous mon
toit. L'une, je l'ai trouve dans la terre comme une truffe;
l'autre, descendue des cieux, vient de nous partager sa ceinture.

Il voulait dire sa jarretire.

Mon fils, choisis de la Vnus romaine ou de la catalane celle que
tu prfres. Le maraud prend la catalane, et sa part est la
meilleure. La romaine est noire, la catalane est blanche. La
romaine est froide, la catalane enflamme tout ce qui l'approche.

Cette chute excita un tel hourra, des applaudissements si bruyants
et des rires si sonores, que je crus que le plafond allait nous
tomber sur la tte. Autour de la table il n'y avait que trois
visages srieux, ceux des maris et le mien. J'avais un grand mal
de tte; et puis, je ne sais pourquoi, un mariage m'attriste
toujours. Celui-l, en outre, me dgotait un peu.

Les derniers couplets ayant t chants par l'adjoint du maire, et
ils taient fort lestes, je dois le dire, on passa dans le salon
pour jouir du dpart de la marie, qui devait tre bientt
conduite  sa chambre, car il tait prs de minuit.

M. Alphonse me tira dans l'embrasure d'une fentre, et me dit en
dtournant les yeux: Vous allez vous moquer de moi... Mais je ne
sais ce que j'ai... je suis ensorcel! le diable m'emporte!

La premire pense qui me vint fut qu'il se croyait menac de
quelque malheur du genre de ceux dont parlent Montaigne et madame
de Svign:

Tout l'empire amoureux est plein d'histoires tragiques, etc. Je
croyais que ces sortes d'accidents n'arrivaient qu'aux gens
d'esprit, me dis-je  moi-mme.

Vous avez trop bu de vin de Collioure, mon cher monsieur
Alphonse, lui dis-je. Je vous avais prvenu.

-- Oui, peut-tre. Mais c'est quelque chose de bien plus
terrible.

Il avait la voix entrecoupe. Je le crus tout  fait ivre.

Vous savez bien mon anneau? poursuivit-il aprs un silence.

-- Eh bien! on l'a pris?

-- Non.

-- En ce cas, vous l'avez?

-- Non... je... Je ne puis l'ter du doigt de cette diable de
Vnus.

-- Bon! vous n'avez pas tir assez fort.

-- Si fait... Mais la Vnus... elle a serr le doigt.

Il me regardait fixement d'un air hagard, s'appuyant 
l'espagnolette pour ne pas tomber.

Quel conte! lui dis-je. Vous avez trop enfonc l'anneau. Demain
vous l'aurez avec des tenailles. Mais prenez garde de gter la
statue.

-- Non, vous dis-je. Le doigt de la Vnus est retir, reploy;
elle serre la main, m'entendez-vous?... C'est ma femme, apparem-
ment, puisque je lui ai donn mon anneau... Elle ne veut plus le
rendre.

J'prouvai un frisson subit, et j'eus un instant la chair de
poule. Puis, un grand soupir qu'il fit m'envoya une bouffe de
vin, et toute motion disparut.

Le misrable, pensai-je, est compltement ivre.

Vous tes antiquaire, monsieur, ajouta le mari d'un ton
lamentable; vous connaissez ces statues-l... il y a peut-tre
quelque ressort, quelque diablerie, que je ne connais point... Si
vous alliez voir?

-- Volontiers, dis-je. Venez avec moi.

-- Non, j'aime mieux que vous y alliez seul.

Je sortis du salon.

Le temps avait chang pendant le souper, et la pluie commenait 
tomber avec force. J'allais demander un parapluie, lorsqu'une
rflexion m'arrta. Je serais un bien grand sot, me dis-je,
d'aller vrifier ce que m'a dit un homme ivre! Peut-tre,
d'ailleurs, a-t-il voulu me faire quelque mchante plaisanterie
pour apprter  rire  ces honntes provinciaux; et le moins qu'il
puisse m'en arriver, c'est d'tre tremp jusqu'aux os et
d'attraper un bon rhume.

De la porte je jetai un coup d'oeil sur la statue ruisselante
d'eau, et je montai dans ma chambre sans rentrer dans le salon. Je
me couchai; mais le sommeil fut long  venir. Toutes les scnes de
la journe se reprsentaient  mon esprit. Je pensais  cette
jeune fille si belle et si pure abandonne  un ivrogne brutal.
Quelle odieuse chose, me disais-je, qu'un mariage de convenance!
Un maire revt une charpe tricolore, un cur une tole, et voil
la plus honnte fille du monde livre au Minotaure! Deux tres qui
ne s'aiment pas, que peuvent-ils se dire dans un pareil moment,
que deux amants achteraient au prix de leur existence? Une femme
peut-elle jamais aimer un homme qu'elle aura vu grossier une fois?
Les premires impressions ne s'effacent pas, et j'en suis sr ce
M. Alphonse mritera bien d'tre ha...

Durant mon monologue, que j'abrge beaucoup, j'avais entendu force
alles et venues dans la maison, les portes s'ouvrir et se fermer,
des voitures partir; puis il me semblait avoir entendu sur
l'escalier les pas lgers de plusieurs femmes se dirigeant vers
l'extrmit du corridor oppos  ma chambre. C'tait probablement
le cortge de la marie qu'on menait au lit. Ensuite on avait
redescendu l'escalier. La porte de madame de Peyrehorade s'tait
ferme. Que cette pauvre fille, me dis-je, doit tre trouble et
mal  son aise! Je me tournais dans mon lit de mauvaise humeur. Un
garon joue un sot rle dans une maison o s'accomplit un mariage.

Le silence rgnait depuis quelque temps lorsqu'il fut troubl par
des pas lourds qui montaient l'escalier. Les marches de bois
craqurent fortement.

Quel butor! m'criai-je. Je parie qu'il va tomber dans
l'escalier.

Tout redevint tranquille. Je pris un livre pour changer le cours
de mes ides. C'tait une statistique du dpartement, orne d'un
mmoire de M. de Peyrehorade sur les monuments druidiques de
l'arrondissement de Prades. Je m'assoupis  la troisime page.

Je dormis mal et me rveillai plusieurs fois. Il pouvait tre cinq
heures du matin, et j'tais veill depuis plus de vingt minutes
lorsque le coq chanta. Le jour allait se lever. Alors j'entendis
distinctement les mmes pas lourds, le mme craquement de
l'escalier que j'avais entendus avant de m'endormir. Cela me parut
singulier. J'essayai, en billant, de deviner pourquoi M. Alphonse
se levait si matin. Je n'imaginais rien de vraisemblable. J'allais
refermer les yeux lorsque mon attention fut de nouveau excite par
des trpignements tranges auxquels se mlrent bientt le
tintement des sonnettes et le bruit de portes qui s'ouvraient avec
fracas, puis je distinguai des cris confus.

Mon ivrogne aura mis le feu quelque part! pensais-je en sautant 
bas de mon lit.

Je m'habillai rapidement et j'entrai dans le corridor. De
l'extrmit oppose partaient des cris et des lamentations, et une
voix dchirante dominait toutes les autres: Mon fils! mon fils!
Il tait vident qu'un malheur tait arriv  M. Alphonse. Je
courus  la chambre nuptiale: elle tait pleine de monde. Le
premier spectacle qui frappa ma vue fut le jeune homme  demi-
vtu, tendu en travers sur le lit dont le bois tait bris. Il
tait livide, sans mouvement. Sa mre pleurait et criait  ct de
lui. M. de Peyrehorade s'agitait, lui frottait les tempes avec de
l'eau de Cologne, ou lui mettait des sels sous le nez. Hlas!
depuis longtemps son fils tait mort. Sur un canap,  l'autre
bout de la chambre, tait la marie, en proie  d'horribles
convulsions. Elle poussait des cris inarticuls, et deux robustes
servantes avaient toutes les peines du monde  la contenir.

Mon Dieu! m'criai-je, qu'est-il donc arriv?

Je m'approchai du lit et soulevai le corps du malheureux jeune
homme; il tait dj roide et froid. Ses dents serres et sa
figure noircie exprimaient les plus affreuses angoisses. Il
paraissait assez que sa mort avait t violente et son agonie
terrible. Nulle trace de sang cependant sur ses habits. J'cartai
sa chemise et vis sur sa poitrine une empreinte livide qui se
prolongeait sur les ctes et le dos. On et dit qu'il avait t
treint dans un cercle de fer. Mon pied posa sur quelque chose de
dur qui se trouvait sur le tapis; je me baissai et vis la bague de
diamants.

J'entranai M. de Peyrehorade et sa femme dans leur chambre; puis
j'y fis porter la marie. Vous avez encore une fille, leur dis-
je, vous lui devez vos soins. Alors je les laissai seuls.

Il ne me paraissait pas douteux que M. Alphonse n'et t victime
d'un assassinat dont les auteurs avaient trouv moyen de
s'introduire la nuit dans la chambre de la marie. Ces
meurtrissures  la poitrine, leur direction circulaire
m'embarrassaient beaucoup pourtant, car un bton ou une barre de
fer n'aurait pu les produire. Tout d'un coup je me souvins d'avoir
entendu dire qu' Valence des braves se servaient de longs sacs de
cuir remplis de sable fin pour assommer les gens dont on leur
avait pay la mort. Aussitt je me rappelai le muletier aragonais
et sa menace; toutefois j'osais  peine penser qu'il et tir une
si terrible vengeance d'une plaisanterie lgre.

J'allais dans la maison, cherchant partout des traces
d'effraction, et n'en trouvant nulle part. Je descendis dans le
jardin pour voir si les assassins avaient pu s'introduire de ce
ct; mais je ne trouvai aucun indice certain. La pluie de la
veille avait d'ailleurs tellement dtremp le sol, qu'il n'aurait
pu garder d'empreinte bien nette. J'observai pourtant quelques pas
profondment imprims dans la terre: il y en avait dans deux
directions contraires, mais sur une mme ligne, partant de l'angle
de la haie contigu au jeu de paume et aboutissant  la porte de
la maison. Ce pouvaient tre les pas de M. Alphonse lorsqu'il
tait all chercher son anneau au doigt de la statue. D'un autre
ct, la haie, en cet endroit, tant moins fourre qu'ailleurs, ce
devait tre sur ce point que les meurtriers l'auraient franchie.
Passant et repassant devant la statue, je m'arrtai un instant
pour la considrer. Cette fois, je l'avouerai, je ne pus
contempler sans effroi son expression de mchancet ironique; et,
la tte toute pleine des scnes horribles dont je venais d'tre le
tmoin, il me sembla voir une divinit infernale applaudissant au
malheur qui frappait cette maison.

Je regagnai ma chambre et j'y restai jusqu' midi. Alors je sortis
et demandai des nouvelles de mes htes. Ils taient un peu plus
calmes. Mademoiselle de Puygarrig, je devrais dire la veuve de
M. Alphonse, avait repris connaissance. Elle avait mme parl au
procureur du roi de Perpignan, alors en tourne  Ille, et ce
magistrat avait reu sa dposition. Il me demanda la mienne. Je
lui dis ce que je savais, et ne lui cachai pas mes soupons contre
le muletier aragonais. Il ordonna qu'il ft arrt sur-le-champ.

Avez-vous appris quelque chose de madame Alphonse? demandai-je
au procureur du roi, lorsque ma dposition fut crite et signe.

Cette malheureuse jeune personne est devenue folle, me dit-il en
souriant tristement. Folle! tout  fait folle. Voici ce qu'elle
conte:

Elle tait couche, dit-elle, depuis quelques minutes, les
rideaux tirs, lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit, et
quelqu'un entra. Alors madame Alphonse tait dans la ruelle du
lit, la figure tourne vers la muraille. Elle ne fit pas un
mouvement, persuade que c'tait son mari. Au bout d'un instant le
lit cria comme s'il tait charg d'un poids norme. Elle eut
grand'peur, mais n'osa pas tourner la tte. Cinq minutes, dix
minutes peut-tre... elle ne peut se rendre compte du temps, se
passrent de la sorte. Puis elle fit un mouvement involontaire, ou
bien la personne qui tait dans le lit en fit un, et elle sentit
le contact de quelque chose de froid comme la glace, ce sont ses
expressions. Elle s'enfona dans la ruelle tremblant de tous ses
membres. Peu aprs, la porte s'ouvrit une seconde fois, et
quelqu'un entra, qui dit: Bonsoir, ma petite femme. Bientt aprs
on tira les rideaux. Elle entendit un cri touff. La personne qui
tait dans le lit,  ct d'elle, se leva sur son sant et parut
tendre les bras en avant. Elle tourna la tte alors... et vit,
dit-elle, son mari  genoux auprs du lit, la tte  la hauteur de
l'oreiller, entre les bras d'une espce de gant verdtre qui
l'treignait avec force. Elle dit, et m'a rpt vingt fois,
pauvre femme!... elle dit qu'elle a reconnu... devinez-vous? la
Vnus de bronze, la statue de M. de Peyrehorade... Depuis qu'elle
est dans le pays, tout le monde en rve. Mais je reprends le rcit
de la malheureuse folle.  ce spectacle, elle perdit connaissance,
et probablement depuis quelques instants elle avait perdu la
raison. Elle ne peut en aucune faon dire combien de temps elle
demeura vanouie. Revenue  elle, elle revit le fantme, ou la
statue, comme elle dit toujours, immobile, les jambes et le bas du
corps dans le lit, le buste et les bras tendus en avant, et entre
ses bras son mari, sans mouvement. Un coq chanta. Alors la statue
sortit du lit, laissa tomber le cadavre et sortit. Mme Alphonse se
pendit  la sonnette, et vous savez le reste.

On amena l'Espagnol; il tait calme, et se dfendit avec beaucoup
de sang-froid et de prsence d'esprit. Du reste, il ne nia pas le
propos que j'avais entendu; mais il l'expliquait, prtendant qu'il
n'avait voulu dire autre chose, sinon que le lendemain, repos
qu'il serait, il aurait gagn une partie de paume  son vainqueur.
Je me rappelle qu'il ajouta:

Un Aragonais, lorsqu'il est outrag, n'attend pas au lendemain
pour se venger. Si j'avais cru que M. Alphonse et voulu
m'insulter, je lui aurais sur-le-champ donn de mon couteau dans
le ventre.

On compara ses souliers avec les empreintes de pas dans le jardin;
ses souliers taient beaucoup plus grands.

Enfin l'htelier chez qui cet homme tait log assura qu'il avait
pass toute la nuit  frotter et  mdicamenter un de ses mulets
qui tait malade.

D'ailleurs cet Aragonais tait un homme bien fam, fort connu dans
le pays, o il venait tous les ans pour son commerce. On le
relcha donc en lui faisant des excuses.

J'oubliais la dposition d'un domestique qui le dernier avait vu
M. Alphonse vivant. C'tait au moment qu'il allait monter chez sa
femme, et, appelant cet homme, il lui demanda d'un air
d'inquitude s'il savait o j'tais. Le domestique rpondit qu'il
ne m'avait point vu. Alors M. Alphonse fit un soupir et resta plus
d'une minute sans parler, puis il dit: Allons! le diable l'aura
emport aussi!

Je demandai  cet homme si M. Alphonse avait sa bague de diamants,
lorsqu'il lui parla. Le domestique hsita pour rpondre; enfin il
dit qu'il ne le croyait pas, qu'il n'y avait fait au reste aucune
attention. S'il avait eu cette bague au doigt, ajouta-t-il en se
reprenant, je l'aurais sans doute remarque, car je croyais qu'il
l'avait donne  madame Alphonse.

En questionnant cet homme je ressentais un peu de la terreur
superstitieuse que la dposition de Mme Alphonse avait rpandue
dans toute la maison. Le procureur du roi me regarda en souriant,
et je me gardai bien d'insister.

Quelques heures aprs les funrailles de M. Alphonse, je me
disposai  quitter Ille. La voiture de M. de Peyrehorade devait me
conduire  Perpignan. Malgr son tat de faiblesse, le pauvre
vieillard voulut m'accompagner jusqu' la porte de son jardin.
Nous le traversmes en silence, lui se tranant  peine, appuy
sur mon bras. Au moment de nous sparer, je jetai un dernier
regard sur la Vnus. Je prvoyais bien que mon hte, quoiqu'il ne
partaget point les terreurs et les haines qu'elle inspirait  une
partie de sa famille, voudrait se dfaire d'un objet qui lui
rappellerait sans cesse un malheur affreux. Mon intention tait de
l'engager  la placer dans un muse. J'hsitais pour entrer en
matire, quand M. de Peyrehorade tourna machinalement la tte du
ct o il me voyait regarder fixement. Il aperut la statue et
aussitt fondit en larmes. Je l'embrassai, et, sans oser lui dire
un seul mot, je montai dans la voiture.

Depuis mon dpart je n'ai point appris que quelque jour nouveau
soit venu clairer cette mystrieuse catastrophe.

M. de Peyrehorade mourut quelques mois aprs son fils. Par son
testament il m'a lgu ses manuscrits, que je publierai peut-tre
un jour. Je n'y ai point trouv le mmoire relatif aux
inscriptions de la Vnus.

P. S. Mon ami M. de P. vient de m'crire que la statue n'existe
plus. Aprs la mort de son mari, le premier soin de Madame de
Peyrehorade fut de la faire fondre en cloche, et sous cette
nouvelle forme elle sert  l'glise d'Ille. Mais, ajoute M. de P.,
il semble qu'un mauvais sort poursuive ceux qui possdent ce
bronze. Depuis que cette cloche sonne  l'Ille, les vignes ont
gel deux fois.

1837.





End of the Project Gutenberg EBook of La Vnus d'Ille, by Prosper Mrime

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VNUS D'ILLE ***

***** This file should be named 16240-8.txt or 16240-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/1/6/2/4/16240/

Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also
available at http://www.ebooksgratuits.com


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.net/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

