The Project Gutenberg EBook of Les lois sociologiques, by Guillaume De Greef

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Title: Les lois sociologiques

Author: Guillaume De Greef

Release Date: February 7, 2006 [EBook #17538]

Language: French

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LES LOIS SOCIOLOGIQUES

PAR

GUILLAUME DE GREEF

Docteur agrg  la Facult de Droit
Professeur a l'cole des sciences sociales de l'Universit de Bruxelles.




PARIS


1893




CHAPITRE PREMIER

LA CLASSIFICATION DES SCIENCES


Quelles sont les mthodes des sciences sociales? Que faut-il entendre
par lois sociologiques? Quel est, en gnral, le sens de ce mot: loi? Il
semble extraordinaire que les juristes, les lgistes et les politiciens
possdent les notions les plus confuses  ce sujet, si mme ils y ont
jamais rflchi; une longue et constante exprience nous prouve
cependant qu'il en est malheureusement ainsi. Ce divorce, ou plutt
cette sparation transitoire entre l'empirisme juridique et politique
d'un ct et la philosophie naturelle ou positive de l'autre, a son
explication dans ce fait que les phnomnes juridiques et politiques
sont les plus complexes de tous ceux qui sont soumis  nos mditations,
L'empirisme et la mtaphysique chasss de presque tontes les autres
sciences physiques et naturelles proprement dites se sont rfugis et
barricads dans cette dernire et haute citadelle largement
approvisionne depuis des sicles, en prvision de cet assaut ultime,
des munitions les plus lourdes et des subsistances les plus indigestes
dont les ternels vaincus du progrs scientifique reconnatront bientt
eux-mmes l'irrmdiable insuffisance.

Quand toutes les sciences sociales, y compris le Droit et la Politique,
auront emprunt aux sciences antcdentes les armes, c'est--dire les
mthodes positives qui ont donn la victoire  leurs anes, cette
forteresse en apparence inaccessible et irrductible s'croulera
d'elle-mme ou mieux encore, pareille  ces demeures enchantes
dfendues par des monstres et des chimres, elle s'vanouira, comme une
pure fantasmagorie qu'elle est, pour rejoindre, dans les mystrieuses
rgions de l'inconnaissable, toutes ces vaines superstitions lgendaires
o se complaisent les socits dans leur enfance.

Avant donc d'aborder l'tude des sciences sociales et surtout de la
politique, il convient de mettre de l'ordre dans nos raisonnements,
c'est--dire dans les procds ou instruments d'investigation qu'il
faut employer dans ce genre de recherches.

Les sciences en gnral, au point de vue de la mthode, peuvent tre
envisages sous trois aspects diffrents: au point de vue dogmatique,
c'est--dire de leur enseignement; au point de vue historique,
c'est--dire de leur formation et de leur volution relles dans le
temps et dans l'espace; au point de vue logique, c'est--dire des
procds ou des lois du raisonnement.

La question se prsente tout d'abord de savoir si l'ordre logique des
sciences correspond  leur ordre historique et l'un et l'autre  leur
ordre dogmatique.

Une premire distinction est  faire entre les sciences abstraites et
les sciences concrtes: les premires ont pour objet les phnomnes,
abstraction faite des corps particuliers dans lesquels ils se
manifestent; les secondes considrent les phnomnes en tant
qu'incorpors. La chimie, la physiologie sont des sciences abstraites;
la minralogie, la gologie, la zoologie, des sciences concrtes.
La sociologie, en tant qu'ayant pour objet la recherche des lois des
civilisations particulires, est une science concrte; lorsqu'elle
s'lve jusqu' l'tude des lois qui rglent les rapports sociaux dans
toute socit quelconque, indpendamment du moment et de l'espace
historiques, elle est une science abstraite. Ce double caractre des
sciences ne doit pas tre perdu de vue dans les considrations qui vont
suivre.

On peut,  la faon idaliste, soutenir que l'histoire des sciences,
tant particulire que gnrale, doit tre assimile  un vritable
raisonnement logique; on peut, s'levant  des hauteurs mtaphysiques,
au del mme des nuages, prtendre indiffremment ou bien que le noumne
est un produit du phnomne ou celui-ci une cration du noumne, que
l'esprit est le reflet du monde ou le monde le reflet de l'esprit. Ce
sont l jeux de princes, des princes de la pense humaine, nous le
concdons, mais de princes qui,  l'exemple des souverains temporels,
vivent dans l'absolu et aussi de l'absolu. La philosophie positive ne
s'lve pas  ces sublimits; elle n'a pas de ces envoles qui font
perdre de vue  la fois et la terre et les hommes; cependant, elle a la
prtention d'observer, de classer et de juger mme ces grandes doctrines
qui semblent chapper  toute loi; elle les ramne  leur relativit
naturelle et sociale; elle dcrit et explique leurs formes et leurs
volutions successives; ainsi elle rduit ces absolus apparents  ce
qu'ils sont et peuvent tre socialement: des phnomnes soumis eux-mmes
 un ordre statique et dynamique comme tous les phnomnes naturels. Si
l'immortel auteur de l'_Esprit des lois_ a pu dire avec raison que
la Divinit mme a des lois, l'orgueil mtaphysique peut bien se plier
au mme niveau, et c'est encore lui rendre service que de lui restituer
ce caractre relatif et social, qui seul peut le sauver de l'oubli en le
faisant entrer dans l'histoire,  ct et au-dessus des religions et de
leurs formes primitives. On a pu calculer les probabilits, c'est--dire
dmontrer que le hasard mme n'a rien d'absolu; si les religions et les
mtaphysiques soulevaient la prtention de se soustraire au dterminisme
universel, par cela mme elles mconnatraient leur incontestable et
respectable fonction sociale; elles se calomnieraient pour ne pas
dchoir, elles se suicideraient croyant se sauver et s'affranchir; mais
cela mme ne leur est plus possible: la philosophie positive, leur
assignant leur rle transitoire bien que considrable, dans l'volution
gnrale, leur garantit la seule immortalit possible, celle que procure
l'histoire, organe enregistreur de la mmoire collective.

Nous ne connaissons des choses y compris l'homme et les socits que
leurs phnomnes et les rapports entre ces derniers, c'est--dire encore
des phnomnes; l'absolu, la substance, l'en-soi ne peuvent tre
scientifiquement atteints; il en est de mme des causes premires et des
causes finales, elles sont insaisissables; la science ne peut s'emparer
des uns et des autres qu'en tant que leur proccupation et leur
recherche sont elles-mmes des phnomnes sociaux, ds lors relatifs et
susceptibles d'tre tudis.

Si nous limitons ainsi, comme il le faut, le domaine des sciences
positives, si en outre, dpartageant celles-ci en concrtes et
abstraites, nous avons surtout gard  ces dernires, nous reconnaissons
que la srie logique des sciences correspond d'une faon assez gnrale
 leur volution historique, c'est--dire aux divers moments o elles
sont parvenues  se constituer comme sciences abstraites  l'tat
positif.

Les phnomnes relatifs  l'tendue et au nombre sont les plus simples
et les plus gnraux; les mathmatiques sont aussi la plus abstraite des
sciences; non seulement il est possible de les tudier indpendamment de
toutes les autres sciences, mais les lois abstraites qu'une exprience
antique a dgages dans leur domaine sont tellement parfaites, que le
raisonnement dductif a pu s'y substituer en trs grande partie  la
mthode inductive, en dehors de toute application concrte et
particulire. Bien que, comme toutes les sciences, la mathmatique ait
t prcde d'une priode d'empirisme, de ttonnements et d'inductions
accompagnes et suivies de constantes vrifications, sa perfection est
devenue telle que certains logiciens ont perdu de vue ces caractres
primitifs; en ralit les mathmatiques doivent tout  l'observation et
 l'exprience comme toutes les autres sciences. L'tendue et le nombre
sont les phnomnes et les rapports les plus simples et les plus
gnraux que nous puissions atteindre. Ceci explique pourquoi Pythagore
y crut trouver la cause premire de tous les faits naturels, y compris
les faits sociaux et politiques; plus tard, les mtaphysiciens en firent
des catgories de l'esprit humain, des cadres prexistants  toutes nos
ides et o elles venaient ncessairement se classer. La vrit est que
tout phnomne implique la double relation d'tendue et de nombre; on
n'en peut concevoir aucun indpendamment de ces proprits lmentaires;
l'tendue et le nombre, l'espace et le temps, sont le point extrme de
toute abstraction.

Les mathmatiques, limites au calcul et  la gomtrie, nous
prsentent principalement le monde des phnomnes au point de vue
statique,  l'tat de repos; ce n'est toutefois pas l'aspect exclusif
des notions qu'elles dgagent; les nombres, par exemple, nous donnent
en effet dj, par leurs seules combinaisons, les notions d'addition, de
multiplication, de succession, de dveloppement, de croissance, d'ordre
sriel hirarchique et par consquent d'volution, en un mot une vue
rudimentaire, la plus simple possible, de proprits dynamiques. C'est
dans la mcanique rationnelle, cette troisime branche des
mathmatiques, que la division logique et naturelle des phnomnes en
statiques et dynamiques acquiert une importance dcisive. D'un autre
ct, il est incontestable qu'on peut tudier et enseigner le calcul et
la gomtrie indpendamment de la mcanique, mme statique, on ne peut,
au contraire, aborder cette dernire sans le secours des Mathmatiques
proprement dites. Les proprits relatives  l'tendue et au nombre sont
aussi plus gnrales que celles relatives aux forces; celles-ci sont
dj une combinaison particulire de celles-l; l'arithmtique et la
gomtrie sont donc des sciences plus simples, plus gnrales, plus
abstraites que la mcanique.

Nombre, tendue, forces en repos ou en activit, voil les trois
proprits lmentaires de la phnomnalit universelle. Nous les
rencontrons aux confins les plus loigns, aux dernires cimes
accessibles de la science; elles sont au berceau, de l'volution
cosmique; elles sont  la base de tout enseignement; de mme, au point
de vue historique de la constitution positive des sciences abstraites,
les annales de toutes les civilisations nous montrent ces sciences comme
les premires en possession de leurs mthodes et de leurs lois; leurs
applications concrtes elles-mmes ont prcd dans leurs progrs toutes
les autres.

On peut envisager l'astronomie,  l'exemple d'A. Comte, comme science
abstraite, c'est--dire en tant qu'ayant pour objet les lois gnrales
des corps clestes, indpendamment de leurs structures et de leurs
volutions particulires. Si l'arithmtique, la gomtrie, la mcanique
se suffisent  elles-mmes, il n'en est plus ainsi de l'astronomie, mme
abstraite; celle-ci n'a plus la mme indpendance; elle a toujours
besoin de l'appui de ses soeurs anes: le nombre, l'tendue, le
mouvement sont insparables de l'tude des corps clestes; la thorie de
leur formation et de leur volution, la loi de la gravitation
universelle sont des applications plus complexes  des cas spciaux des
proprits dont s'occupent les sciences antcdentes; il y a une
astronomie mathmatique et une mcanique cleste, qui sont quelque chose
de plus que la mathmatique et la mcanique; elles sont en un mot moins
simples, moins gnrales, moins abstraites. L'ordre logique postpose
donc avec raison l'astronomie aux trois grandes divisions des
mathmatiques. Or, on ne peut tudier et enseigner ce qui est complexe
qu' la suite et au moyen de ce qui est plus simple, de la mme manire
que, dans un raisonnement logique, on ne peut dduire des lois gnrales
ou des conclusions complexes que d'inductions particulires et de
propositions plus simples. La constitution de l'astronomie en science
positive abstraite, s'est conforme historiquement  cette loi logique;
elle fut conscutive  la constitution des sciences mathmatiques
abstraites.

Toutes ces sciences, ainsi que les sciences suivantes, dont nous allons
nous occuper, sont, remarquons-le bien, considres toujours ici en tant
que sciences abstraites; elles le sont sous un double rapport: d'abord
en tant qu'elles peuvent tre tudies et enseignes, abstraction faite
des corps particuliers et concrets de la nature, ensuite en tant
qu'elles peuvent et doivent l'tre, abstraction faite des sciences
postrieures plus complexes.

Il ne faut pas non plus confondre le degr d'abstraction d'une science
avec son degr de gnralit, bien qu'en fait ces deux notions se
confondent bien souvent. Les sciences les plus simples et les plus
gnrales sont galement les plus abstraites ou susceptibles de la plus
grande abstraction; mais les sciences les plus gnrales ne sont pas
ncessairement et seulement abstraites, elles peuvent tre galement
concrtes, c'est--dire s'appliquer  l'tude de formes, corps
inorganiques, organiques ou sociaux, dtermines. C'est ainsi qu'il y a
une astronomie abstraite et une astronomie concrte, une sociologie
abstraite et une sociologie concrte. Il y a, en effet, une astronomie
et une sociologie qui ont pour objet la science des lois de tous les
corps clestes et de toutes les socits, abstraction faite de la
structure et du fonctionnement transitoire de ces corps et de ces
socits dans le temps et dans l'espace; ceux-ci sont du domaine de la
sociologie et de l'astronomie concrtes; dans les deux cas, le degr de
gnralit des phnomnes relatifs  ces sciences reste le mme; la
diffrence est dans leur aspect concret ou abstrait.

Parmi les sciences abstraites consacres  l'tude des corps bruts,
la physique est videmment moins simple et moins gnrale, plus complexe
et plus spciale que les sciences antcdentes. Elle tudie les rapports
des corps les uns avec les autres, indpendamment de la composition de
ces corps et de leurs combinaisons, abstraction faite par consquent de
leurs proprits chimiques et organiques Au contraire, si l'on peut
tudier les mathmatiques, la mcanique et l'astronomie, abstraction
faite des phnomnes relatifs  la barologie,  la thermologie, 
l'acoustique,  l'optique,  l'lectricit, etc., on ne peut tudier
ceux-ci sans celles-l. La thorie des mouvements des corps clestes,
la loi de la gravitation universelle sont tires des rapports entre la
masse et la distance des corps, c'est--dire de rapports de nombre et
d'tendue d'aprs lesquels on calcule la vitesse de leur mouvement ou
l'intensit de leur gravitation; ainsi, gomtrie, calcul, mcanique
sont les facteurs logiques et naturels de l'astronomie. De mme les lois
astronomiques et les lois des sciences encore plus simples interviennent
constamment dans l'tude des phnomnes physiques; il en est ainsi, par
exemple, de la pesanteur qui se relie directement  la gravitation
universelle. C'est aussi un fait historique incontestable que la
physique s'est constitue comme science positive postrieurement aux
mathmatiques,  la mcanique et  l'astronomie: les sciences
mathmatiques et mcaniques avaient ds la plus haute antiquit, en
Orient, en Egypte et en Grce, ralis des progrs considrables mme
comme sciences abstraites, notamment dans ce dernier pays. Au contraire,
la science astronomique, surtout abstraite, malgr des observations
empiriques, des inductions, des gnralisations et surtout des
hypothses importantes trs anciennes, ne s'est leve  la dignit
de science abstraite que trs tard, vers la fin du XVe au XVIe et au
commencement du XVIIe sicle. Il suffit de citer Copernic, Galile,
Kepler. Si Newton dcouvrit la loi de la gravitation et de la pesanteur,
c'est qu'il tait le plus grand mathmaticien de son temps. La physique,
 son tour, se constitua comme science positive abstraite, encore plus
tard. Il est inutile de rappeler qu'elle fut, par suite de la confusion
primitive bien que naturelle de l'anim et de l'inanim, une des sources
principales, de toutes les superstitions religieuses qui, depuis le
ftichisme le plus grossier jusqu'au monothisme le plus lev,
alimentrent l'ignorance universelle et remplacrent provisoirement la
philosophie positive des sciences, mais il convient de ne pas oublier
que, dj au dclin du monothisme occidental, il y a trois cents ans
 peine, les thories mtaphysiques d'aprs lesquelles, par exemple, la
nature avait horreur du vide, taient encore en pleine efflorescence.
C'est, en dfinitive, au XVIIe sicle seulement que la physique s'rigea
en science positive, indpendante de la religion et des vaines et
puriles entits et subtilits de la mtaphysique. En ralit, la
physique est une science non seulement europenne, mais moderne.

Les mmes considrations s'appliquent aussi  plus forte raison  la
chimie; cette science ne peut tre tudie ni enseigne sans une
initiation prliminaire et suffisante aux sciences antrieures; elle
est un degr de plus dans l'ordre de complexit et de spcialit des
phnomnes. Longtemps la composition et la dcomposition des corps
furent la base des croyances et des dogmes mystrieux sur le fumier
desquels pullulrent les religions; longtemps la chimie fut la science
hermtique, scholastique et puis franchement mtaphysique; pendant des
sicles, sous le nom de chrysope ou d'alchimie, elle s'affola dans la
recherche de l'absolu, notamment dans la poursuite des procds pour
changer les mtaux en or. Ce n'est qu'aprs de longs ttonnements
empiriques, que, parvenant enfin  rompre ses prjugs mystiques et
philosophiques, vers la fin seulement du XVIIIe sicle, la chimie
russit  circonscrire nettement son domaine dans le monde de la
phnomnalit universelle; elle se limita ds lors  la recherche des
rapports et des lois de combinaison et de dcomposition rsultant de
l'action molculaire des diverses espces de corps cristallisables ou
volatils, naturels ou artificiels. Alors seulement une philosophie
chimique devint possible par la gnralisation de plus en plus parfaite
des faits et des rapports observs ou expriments; alors seulement on
put commencer  entreprendre de dduire de ces gnralisations des lois
abstraites, tant statiques que dynamiques, soit que l'on considrt
surtout les _conditions_ ncessaires dans lesquelles les phnomnes
peuvent avoir lieu, c'est--dire sont _aptes_  agir, soit que l'on
considrt principalement les actions molculaires elles-mmes dans
leur _activit._ La constitution de la chimie abstraite et positive
nous reporte seulement  la fin du XVIIIe sicle; le nom de l'illustre
et malheureux Lavoisier restera  jamais attach  cette priode capitale
de l'volution historique des sciences.

La chimie dite organique est toute moderne; sa constitution est
postrieure  celle de la chimie inorganique; en tant qu'elle s'occupe
des substances organises, telles que la fibrine, l'albumine, la
cellulose, l'amidon, etc., Dumas et Littr ont soutenu avec raison, au
point de vue des classifications logiques et naturelles, qu'il convenait
de la rattacher de prfrence  l'anatomie et  la physiologie, le
domaine de la chimie devant tre limit  celui des corps non vivants,
non organiss. Ce qu'A. Comte appelle la chimie organique appartiendrait
donc en ralit dj  la physiologie. La controverse souleve autour de
cette question est du reste la meilleure preuve que la chimie dite
organique est la transition naturelle,  la fois logique et historique,
reliant la chimie  la physiologie. Quoi qu'il en soit, la chimie ne
peut tre ni tudie ni enseigne sans le secours des autres sciences
antcdentes; celles-ci, au contraire, peuvent l'tre et se sont
constitues historiquement avant et sans la chimie.

Si Lavoisier peut tre considr comme ayant,  la fin du
XVIIIe sicle, jet les bases de la philosophie chimique
abstraite[1], il est incontestable qu'il fallut les progrs dcisifs et
continus depuis lors de cette dernire science pour permettre  la
physiologie de dgager ses premires lois abstraites des conceptions
empiriques, mtaphysiques et mme religieuses o elle se complaisait
encore au sicle dernier. De tous les anctres de la physiologie
gnrale ou, si l'on prfre, de la philosophie physiologique,
l'illustre Wolf seul appartient  la fin du XVIIIe sicle;
tous les autres, l'olympien Goethe, Bichat, Lamarck, Cuvier,
Geoffroy-Saint-Hilaire, K. von Baer, Darwin appartiennent ou tout  fait
au sicle actuel, ou en partie seulement aussi au sicle prcdent.
Que la physiologie est une science plus complexe que la chimie et moins
gnrale, il ne viendra  l'ide de personne de le contester; son
enseignement serait impossible sans l'tude prliminaire de cette
dernire. Les proprits vitales rsultent d'un degr suprieur de
composition et de combinaison des corps; de l des caractres spciaux,
lesquels ne peuvent tre reconnus et dgags qu' la suite des
proprits chimiques. La vie et la mort sont la province de la
physiologie, province comprise dans un Etat plus tendu dont les autres
dpartements ne manifestent pas les mmes phnomnes; au del de l'tude
des lments anatomiques commence le territoire de la Chimie, comme au
del de celui des lments chimiques s'ouvre celui de la physique, et
puis, dans des limites qui les englobent tous, ceux relatifs aux
phnomnes de l'tendue et du nombre, lesquels eux-mmes confinent 
l'inconnaissable infini de l'espace et du temps.

Comme dpendance particulire et plus complexe encore de la physiologie,
A. Comte, avec raison, a compris dans sa classification hirarchique des
sciences le groupe de phnomnes dsign par lui sous le titre de
physiologie intellectuelle et affective, autrement dit la physiologie
psychique ou Psychologie. Elle aussi,  cette heure, s'rige en science
abstraite indpendante.

Au point de vue logique, il est certain que cette classe de phnomnes
est un cas spcial, mais plus complexe des proprits vitales en
gnral, de la mme manire que celles-ci sont une combinaison
suprieure et particulire des proprits chimiques, physiques,
mcaniques, lesquelles, en fin de compte, le sont en gnral de la
figuration et de la situation (gomtrie) d'un certain nombre (calcul)
d'lments ou d'agrgats d'lments inorganiques dans le temps et dans
l'espace. L'tude des phnomnes psychiques est impossible sans la
connaissance pralable des lois de la physiologie gnrale et de celles
de toutes les sciences antcdentes. Historiquement, du reste, la
physiologie psychique s'est dgage seulement dans ces derniers temps de
la gangue fruste des dogmes religieux et des systmes mtaphysiques:
elle n'a commenc  tre en possession constante de sa mthode
scientifique que dans la dernire moiti de ce sicle. L'antique
classification mme des sciences, base non pas sur leurs caractres
objectifs, mais sur les facults subjectives dduites _a priori_ de la
constitution imaginaire de la nature humaine, telle que l'tablirent
F. Bacon et aprs lui d'Alembert lui-mme, dans la Grande _Encyclopdie,_
est la meilleure preuve qu'aux XVIIe et XVIIIe sicles la science des
phnomnes mentals tait encore, chez ses reprsentants les plus
minents, dans sa priode de gestation mtaphysique. Le tableau des
facults crbrales dress par A. Comte est aussi essentiellement
subjectif, et les dductions sociologiques qu'il en tira taient la
ngation radicale de sa propre mthode positive. Il a fallu, en
dfinitive, que nos laboratoires de physiologie, aprs que celle-ci
elle-mme fut devenue une science exprimentale, prtassent aux
psychologues leurs instruments d'observation et d'exprimentation, pour
que la science des phnomnes mentals ft enfin entrane dans le
courant scientifique gnral. Alors seulement la psychologie, devenue
positive, put s'arracher notamment  la simple et strile observation
interne du moi par le moi, procd si imparfait qui excluait
naturellement et tout d'abord et la psychologie infantile et la
psychologie des populations primitives, y compris celle de ces masses
attardes qui grouillent au fond de nos hautes civilisations. A l'aide
d'instruments enregistreurs dont l'usage lui fut rvl principalement
par la physiologie, la psychologie put alors seulement aussi commencer
 mesurer, d'une faon exacte, la quantit, la dure, l'intensit des
faits psychiques, problmes si importants au point de vue, par exemple,
de la question du temps normal et utile qu'il convient de consacrer au
travail, tant physique qu'intellectuel. L'observation interne et mme la
simple observation externe taient galement impuissantes  aborder
l'examen des phnomnes plus ou moins anormaux, tels que ceux relatifs
 la psychologie des idiots, des dments, des dlinquants, sans compter
celle des femmes et des vieillards; tous ces tats mentals, le plus
grand mtaphysicien et prestidigitateur du monde ne peut videmment les
produire en lui-mme  volont aux fins de les contempler dans le champ
de sa propre conscience, et, s'il le pouvait, il ne serait plus gure 
mme de les observer, car on ne se figure pas aisment ce ddoublement
mystrieux d'une me dont une part, en pleine conscience scientifique,
observerait avec srnit l'autre devenue draisonnable et mme
imbcile. L'tude des passions en gnral, dans ce systme, rvle la
mme inconsquence, les mmes contradictions. L'observation directe
externe elle-mme ne peut nous en rvler que les caractres galement
externes, c'est--dire superficiels. L'une et l'autre dans tous les cas
taient impuissantes  transformer les simples descriptions psychiques
qualitatives en ces mensurations quantitatives qui sont l'idal de toute
science parfaite en possession de sa mthode.

Il faut donc tudier la physiologie vgtale d'abord et animale ensuite
avant la psychologie; cette initiation prliminaire est indispensable,
ne ft-ce que pour acqurir la notion de ce que sont la structure et le
fonctionnement des tres vivants, ces deux aspects, l'un statique,
l'autre dynamique, de la science de la vie et de la mort. La biologie
proprement dite, la premire lve notre intelligence  la notion de
structures, d'organes, d'appareils d'organes, etc.; la physiologie nous
fournit celle du fonctionnement, non plus d'entits idales, mais de
combinaisons objectives suprieures dont l'activit constitue la vie des
organes et des systmes gnraux de structure.

En fait, c'est par les progrs d'une dpendance directe de la
physiologie, c'est--dire par la psychiatrie, que la psychologie s'est
mancipe et des dogmes religieux et des hypothses mtaphysiques. Ce
progrs, ralis dans les cas anormaux ou morbides, s'tendra
naturellement de plus en plus  l'ensemble de la science mentale. Il
restera  la philosophie mtaphysique cette gloire, qui n'est pas petite
au point de vue des progrs de l'esprit humain, d'avoir contribu, au
nom de la raison  arracher nos conceptions en gnral au joug des
superstitions religieuses; ce fut son grand rle social; dans l'oraison
funbre que l'histoire impartiale prononcera sur sa tombe, il ne faudra
jamais oublier le caractre positif et organique par lequel la
mtaphysique, comme du reste les religions elles-mmes, ont particip au
progrs de l'humanit par la rduction successive des superstitions et
des systmes: de ce progrs, religion et mtaphysique furent
inconsciemment les artisans sociaux.

Mathmatiques, astronomie, physique, chimie, physiologie, psychologie,
telle est donc d'aprs A. Comte et la philosophie positive en gnral,
 part certaines divergences particulires inutiles  discuter ici, la
classification hirarchique,  la fois logique et historique des
sciences abstraites, non compris la sociologie, qui en est le
couronnement et dont nous nous occuperons plus loin.

D'aprs A. Comte, cette classification hirarchique serait conforme non
seulement  l'ordre logique et historique, mais  l'ordre dogmatique,
c'est--dire relatif  l'enseignement des sciences. Il restreint
cependant cette vue trop gnrale en ajoutant qu'au point de vue
dogmatique l'ordre logique est et doit rester prdominant, tandis qu'au
point de vue de la constitution historique des sciences, il faut tenir
compte d'un phnomne considrable, c'est--dire de leur connexion
statique, ou de structure et de leur interdpendance dynamique,
c'est--dire de leur activit rciproque, de l'influence mutuelle
qu'elles exercent les unes sur les autres au cours de leur volution
progressive. De ce phnomne capital rsulte leur avancement, non plus
simplement successif, mais aussi et  la fois connectif ou collectif et
simultan.

Cette considration de Comte nous semble elle-mme devoir tre
restreinte, en ce sens qu'elle s'applique principalement  la structure
et  l'volution historiques des sciences concrtes. Toutes les sciences
abstraites dont nous venons de parcourir la srie ont, en effet, leurs
sciences correspondantes concrtes. Il en est ainsi des mathmatiques,
y compris la mcanique, en tant que sciences appliques; il y a de mme
une astronomie concrte; les sciences physico-chimiques abstraites ont
leurs quivalents concrets, par exemple, dans la minralogie et la
gologie; la physiologie, dans la mdecine, la botanique, la zoologie,
l'anthropologie; la sociologie abstraite, dans l'histoire des
civilisations particulires.

Ces sciences concrtes prpares et fortifies pendant des sicles, par
des procds d'abord empiriques, doivent faire seules, en ralit,
l'objet principal de la restriction apporte par Comte  la concordance
qui existe entre la constitution logique des sciences abstraites et leur
constitution historique; en tant que sciences abstraites, mme au point
de vue historique comme nous l'avons indiqu, la correspondance entre
l'ordre logique et l'ordre historique est, peut-on dire, parfaite, sauf
les variations accessoires et ngligeables que l'on rencontre 
l'occasion de l'tude de tous les phnomnes sociaux, variations dont
l'importance disparat, pour ainsi dire,  mesure que l'on embrasse un
champ d'exprience plus tendu dans le temps et dans l'espace.

L'observation de Comte exige encore d'tre rectifie et complte sous
un autre rapport: sa distinction entre l'ordre logique et dogmatique
d'un ct et l'ordre historique de l'autre est insuffisante; l'ordre
dogmatique n'est pas et ne peut pas tre absolument le mme que l'ordre
logique; il est quelque chose d'intermdiaire, par sa nature, entre les
lois de la pense et du raisonnement et les lois de l'histoire; il
emprunte aux unes et aux autres des caractres spciaux qui en font un
type  part qu'on ne peut confondre avec elles sans amener des
consquences graves  la fois thoriques et pratiques. Dans
l'enseignement, le procs logique et le procs historique doivent se
prter un constant et mutuel appui; par l seulement l'enseignement 
tous ses degrs revt ce grand caractre social de simultanit et de
continuit qui ne permet pas que les diverses parties de l'organisme
scientifique soient disloques et mutiles  l'cole, non plus qu'elles
le sont dans la structure gnrale effective des socits et dans leur
volution ou dynamique relle.

Sous ce rapport, de tout temps l'enseignement public officiel et libre
s'est heureusement, comme par un besoin instinctif, conform plus ou
moins, bien que d'une faon encore empirique et insuffisante, aux
vritables et permanentes ncessits scientifiques des socits. A tous
les degrs, dans l'enseignement primaire, dans l'enseignement moyen, y
compris les athnes, et dans les universits, l'enseignement est dj
et continuera d'une faon de plus en plus raisonne et systmatique 
tre  la fois successivement et simultanment intgral; l'ordre
successif, logique, et historique des sciences y sera seulement de plus
en plus combin avec les ncessits dogmatiques de simultanit et
d'interdpendance de toutes les sciences, en ce sens, qu' chaque degr
plus lev dans la hirarchie de l'enseignement et dans chaque classe
plus leve de chaque degr, cet enseignement sera de plus en plus
approfondi dans toutes et chacune des branches spciales.
L'enseignement, en un mot,  tous les degrs devra toujours tre  la
fois gnral et spcial, c'est--dire encyclopdique; en outre, il devra
devenir de plus en plus approfondi et spcial,  mesure que l'on gravit
les chelons scolaires, mais en contre-balanant de plus en plus
rigoureusement cette spcialisation croissante par le contrepoids
ncessaire de considrations gnrales et abstraites tires des sciences
particulires et des rapports qui les unissent entre elles. Cette
prdominance constante et progressive de l'ensemble sur le particulier
imprime seule  l'enseignement son vritable caractre social.

Ces observations sont surtout importantes, si, avec Comte et toute
l'cole positiviste y compris Spencer, nous compltons maintenant le
tableau hirarchique des sciences, tel que nous venons de l'exposer, par
l'adjonction de la science la plus spciale et la plus complexe de
toutes et qui en est comme le couronnement, la sociologie.

La sociologie abstraite complte la srie logique et historique des
autres sciences abstraites. Elle a pour objet la recherche et la
connaissance des lois gnrales qui rsultent des rapports des hommes
les uns avec les autres, abstraction faite des formes originales,
variables et transitoires dans lesquelles ces rapports se manifestent
dans les socits particulires; celles-ci sont le domaine rserv de la
sociologie concrte.

Au point de vue logique, c'est un fait d'observation constante et
indniable que les phnomnes sociologiques sont de leur nature plus
complexes et moins gnraux que les phnomnes purement physiologiques
et psychiques individuels. Ceux-ci, il est vrai, manifestent dj un
degr trs intressant des proprits d'association tant organiques
proprement dites qu'motionnelles et intellectuelles. Les phnomnes
relatifs  l'imitation,  la sympathie,  l'association des sentiments
et des ides, le langage lui-mme sont  la fois d'ordre psychique
individuel et collectif; par eux la sociologie se relie
fonctionnellement et organiquement aux phnomnes du ressort de toutes
les sciences antcdentes. Par cela mme ils constituent la transition
naturelle vers des modes d'organisation et d'association plus composites
encore. Les socits, en effet, nous prsentent des proprits, des
formes de combinaisons et de fonctionnement que nous ne rencontrons
nulle part ailleurs, pas mme dans les corps organiss et vivants en
gnral. Il suffit, par exemple de signaler, comme caractres
distinctifs, que dans les agrgats sociaux toutes les units composantes
sont plus ou moins doues de sensibilit et de conscience, qu'en outre,
tout au moins dans les structures sociales suprieures, des
combinaisons originales rsultent, notamment en ce qui concerne leurs
liens connectifs, de la proprit que possdent ces mmes units
composantes de s'unir entre elles, tant au point de vue conomique
qu'aux points de vue gnsique ou familial, intellectuel, moral,
juridique et politique, par des liens purement contractuels, pour
reconnatre que la science sociale a un domaine priv, constitu d'un
ensemble de proprits particulires qu'on ne rencontre dans les
dpartements d'aucune des sciences antrieures. De ces titres
authentiques rsulte pour la sociologie son droit lgitime  sa
reconnaissance comme science  la fois indpendante et souveraine, bien
que la dernire conue et ne de toutes les autres sciences. Telle est,
en un mot, la constitution de la sociologie, que, dans le grand royaume
fodal des sciences, elle est  la fois serve et seigneur; serve en tant
que dpendante elle-mme de toutes les sciences antcdentes, seigneur
en tant que par sa naissance et son volution elle s'est leve
au-dessus de ces dernires par la dignit et la supriorit croissante
de ses prrogatives et de ses fonctions. Si nous compltons maintenant
 ce point de vue nos prcdentes conclusions dogmatiques, nous devons
dire qu' tous les degrs, primaire, moyen, suprieur, l'enseignement
des sciences doit tre parfait par un enseignement, proportionnel en
intensit, des sciences sociale.

Ici se place naturellement une observation applicable  toutes les
sciences, y compris la sociologie: non seulement l'enseignement
scientifique doit tre encyclopdique  tous les degrs, mais cet
enseignement doit tre mthodique, c'est--dire conforme aux procds
rationnels qu'imposent les lois logiques, lesquelles sont elles-mmes
des lois tires de notre constitution physiologique et psychique. Ainsi,
au degr infrieur doivent naturellement tre enseignes seulement de
chaque science les notions les plus simples et les plus gnrales; cette
ncessit rsulte  toute vidence de nos considrations antrieures;
mais ce n'est pas tout: la psychologie positive nous montre que, pas
plus que le sauvage, l'enfant n'est capable d'abstraire ni de
gnraliser; ce n'est que peu  peu et trs lentement,  force
d'observations et d'expriences particulires et accumules, qu'il
parvient  s'lever  des concepts gnraux,  la notion de lois d'abord
concrtes, puis abstraites.

L'enseignement infrieur et mme moyen, dans les classes infrieures,
celui-ci cependant dans une proportion dj moindre, sera donc avant
tout un enseignement intuitif, inductif, concret. Tout en embrassant
partout et toujours l'arbre encyclopdique complet des sciences, y
compris les sciences sociales, il ne se dpartira qu'avec une
circonspection extrme de ces procds dogmatiques imposs par la nature
elle-mme. C'est dans tous les cas par des observations tires des
sciences les plus gnrales et les plus simples, des phnomnes les plus
frquents et les plus ordinaires qu'il faudra commencer,  pas compts,
par enseigner aux jeunes gens  formuler eux-mmes leurs premires
gnralisations, leurs abstractions spontanes, notamment dans la
gomtrie, le calcul, la mcanique et la physique, tous ordres de
phnomnes du plus haut intrt pour les enfants et les jeunes gens et
constituant mme une vritable rcration quand, au lieu de se servir de
formules sches et abrutissantes, le professeur objective
exprimentalement son enseignement. C'est assez dire que l'irrationnel
enseignement des _rgles_ de la grammaire, par exemple, est aussi peu en
rapport avec l'tat des jeunes intelligences que celui d'une
mtaphysique ou d'une philosophie gnrale et abstraite des sciences. La
grammaire, en tant que formulaire des lois du langage oral ou crit doit
tre rigoureusement expulse de renseignement au moins primaire tout
aussi bien que le cathchisme. Il n'y a pas plus de place dans les
cerveaux infantiles pour une conception des lois du langage, que pour
une conception cosmogonique et sociale, gnrale ou abstraite et mme
concrte.

C'est ainsi qu'au point de vue dogmatique, il convient de combiner
toujours rigoureusement les ncessits de l'ordre logique avec celles de
l'ordre historique, en procdant en dfinitive pour chaque ducation
particulire, mais avec une rapidit incomparable, par les mmes stades
traverss par les civilisations particulires et l'humanit en gnral
dans son volution scientifique, avec cette restriction capitale qu'il
est inutile de repasser par les mmes erreurs ou dviations, et qu'il
est possible actuellement de suivre une ligne raisonne et droite.

En rsum, les procds dogmatiques, tout en se conformant aux
classifications logiques, suivent un ordre moins simple et moins
rigoureux; ils doivent galement tenir compte des grandes conditions de
simultanit et d'interdpendance historiques des sciences, surtout
concrtes. Ce n'est pas tout: comme nous venons de le voir, les
classifications logiques sont elles-mmes en rapport avec la structure
et le fonctionnement de notre intelligence; celle-ci, au cours de
l'volution de toute vie individuelle, se manifeste suivant des
modalits diffrentes selon les ges; son activit est autrement
conditionne pendant l'enfance et l'adolescence qu'en pleine maturit;
les mthodes dogmatiques, tout en se diffrenciant partiellement de
l'ordre purement logique, doivent donc toujours se conformer  la
constitution physiologique et psychique des lves; elles doivent par
consquent transiter du concret  l'abstrait, du particulier au gnral,
du simple au compos.

D'un autre ct, renseignement scientifique n'a pas son objectif en
lui-mme; il a une destination sociale; il s'applique  tous les besoins
de plus en plus complexes, non seulement matriels, mais idaux, des
individus et des socits; chaque science correspond, dans ses
applications,  un ou  plusieurs arts et professions diffrents.
Aux premiers stades de l'enseignement, les notions les plus simples se
confondent gnralement avec leur utilit pratique, mais  mesure qu'il
devient  la fois plus gnralisateur, plus abstrait et en mme temps
plus intensif, la ncessit apparat, dans l'intrt de l'quilibre
intellectuel et mme physiologique et surtout dans l'intrt suprieur
de l'adaptation incessante aux conditions sociales de l'existence, d'une
intervention de plus en plus considrable de l'enseignement professionnel.
Ainsi, dans les instituts suprieurs du Commerce, de l'Industrie, de
l'Agriculture, dans les coles polytechniques et dans les diverses
facults universitaires, le maximum d'abstraction et de gnralisation
scientifiques et philosophiques doit tre naturellement contre-balanc
par le maximum de spcialisation professionnelle. L o l'enseignement
universitaire se rduit  tre une fabrique de diplmes professionnels,
il est aussi vicieux que l o il ne produirait que des thoriciens et
des abstracteurs de quintessence. En outre, qu'on y prenne garde, ce
n'est pas la mtaphysique qui peut servir de contrepoids, avec ses rves,
 la diffrenciation sociale progressive des tudes et des fonctions;
la philosophie de chaque science particulire et la philosophie gnrale
des sciences peuvent seules remplir cette indispensable mission; la
spcialisation scientifique et professionnelle a son antidote dans la
gnralisation galement scientifique qui permet  chaque conscience
individuelle de rattacher l'existence de toute profession particulire
 l'ensemble de l'organisation collective et par l de reconnatre et de
proclamer la dignit et l'quivalence de tous les mtiers, libraux ou
manuels, dans la trame indivisible de la vie des socits.

Cette considration est de la plus haute importance, surtout si l'on
complte le tableau hirarchique des sciences par la philosophie des
sciences sociales particulires, c'est--dire par la sociologie qui en
est le couronnement. L'enseignement de la sociologie est l'indispensable
conclusion de l'enseignement de toutes les coles, instituts ou
facults, dont l'ensemble constitue l'Instruction suprieure. Sans
l'initiation  cette philosophie gnrale, les spcialistes non
seulement ne pourront jamais tre que des particularistes trs borns
et sujets  toutes les divagations ds qu'ils seront, comme c'est
invitable pour tout homme vivant en socit, entrans  sortir du
domaine restreint de leur activit ordinaire, mais ils en arriveront
mme  tre des spcialistes infrieurs en intelligence  ceux de leurs
confrres dont l'quilibre intellectuel n'aura pas t dform comme le
leur par l'exercice de facults isoles. Il se produira, et il s'est
malheureusement produit dj, dans le domaine des professions dites
librales, le mme phnomne qui s'est manifest dans le domaine
industriel: la division excessive et sans contrepoids du travail amnera
l'automatisme machinal et finalement une atrophie mentale gnrale.

L'enseignement doit donc tre intgral  tous les degrs; il commencera
par tre concret et,  mesure qu'il se diffrenciera en spcialits
professionnelles, cette division ncessaire sera compense par une
gnralisation et une abstraction progressives non moins ncessaires.
Les spcialits les plus minentes, si elles ne sont pas constamment
dans un rapport harmonique, avec le surplus de la structure sociale,
n'apparaissent plus, en dfinitive, que comme des dviations et des
dformations organiques; les gibbosits les plus hautes n'ont jamais,
en aucun temps, t considres comme un attribut de la beaut; les
difformits intellectuelles ne le sont pas davantage au point de vue
de la plastique du corps social.

De tout ce qui prcde il rsulte, avec non moins d'vidence, qu'il
existe, dans la lgislation qui rgle notre enseignement suprieur,
des lacunes et des vices considrables. Les conditions physiologiques,
psychiques, logiques, historiques et dogmatiques que nous avons
brivement exposes ci-dessus, conditions actuellement reconnues par
tous les hommes de science, constituent, en ralit, les lois
ncessaires, c'est--dire naturelles, qui doivent prsidera
l'organisation de tout enseignement notamment suprieur.

Or, non seulement la sociologie abstraite et mme concrte est carte
des programmes officiels, mais par quelle aberration, si ce n'est par
une rminiscence thologique et mtaphysique inconcevable dans l'tat
de nos connaissances, a-t-on pu, par exemple, placer la Facult de
philosophie, au point de vue de l'ordre des tudes, avant les autres
facults, notamment celle de droit? Il est vident, pour peu qu'on y
rflchisse, que la philosophie ne peut consister que dans la recherche
des lois dgages par l'tude de toutes les sciences antrieures; c'est
 cette condition seulement qu'elle peut tre elle-mme une philosophie
positive ou scientifique. La philosophie des sciences en gnral et des
sciences sociales en particulier ne peut donc tre que le couronnement,
la terminaison naturelle de ces dernires; son enseignement final
devrait runir dans un mme auditoire les tudiants de _toutes_ les
Facults _aprs_ l'achvement de leurs tudes professionnelles,
c'est--dire spciales. L'ordre antinaturel et imparfait actuel ne
s'explique prcisment que par le caractre soit thologique, soit
mtaphysique de l'enseignement philosophique dominant.

Voil pour la philosophie en gnral. En ce qui concerne la psychologie
en particulier, elle est une dpendance de la physiologie, elle ne peut
donc et ne doit tre enseigne qu'aprs une initiation physiologique
suffisante; la dernire loi sur l'enseignement universitaire, en
Belgique, a dj partiellement reconnu cette dpendance ncessaire;
il faut l'affirmer d'une faon de plus en plus nette; il faut insister
notamment sur ce que l'enseignement d'une physiologie psychique purement
scientifique est le vritable prliminaire  l'tude des sciences
sociales et notamment de toutes celles qui sont enseignes dans les
facults de droit. Le droit lui-mme et surtout le droit criminel ont
leurs fondements dans notre structure biologique et psychique; la
thorie de la responsabilit pnale n'est qu'un cas particulier de la
thorie de la responsabilit morale; l'une et l'autre sont conditionnes
par la psycho-physiologie; mme toute l thorie du consentement, celle
des conventions et des obligations en droit civil sont  rviser dans ce
sens; ici galement l'ancienne mtaphysique doit tre expulse par la
philosophie positive.[2]

L'ordre logique, historique et dogmatique de l'ensemble de toutes les
sciences particulires nous montre dj par lui-mme ce qu'il faut
entendre par loi au sens scientifique de ce mot: _la loi est le rapport
ncessaire qui existe entre tout phnomne et les conditions o ce
phnomne apparat._ Le tableau hirarchique des sciences depuis les
mathmatiques jusqu' la sociologie, est la formule d'une loi  la fois
statique et dynamique; statique en ce sens que l'ordre ncessaire de
l'organisme scientifique est tel que les sciences les plus spciales et
les plus complexes reposent sans exception sur des sciences plus
gnrales et plus simples; dynamique en ce sens que dans leur activit
et notamment dans leur volution  la fois historique et logique elles
obissent  la mme loi, au mme ordre, dtermins par les mmes
conditions.

Voyons maintenant par quelles mthodes nous pouvons reconnatre et
dgager les lois scientifiques des phnomnes en gnral et notamment
des phnomnes sociologiques.




CHAPITRE II

LES LOIS SCIENTIFIQUES


La classification des sciences, conformment aux considrations
prcdentes, et moyennant les rserves qu'il convient d'y apporter selon
que l'on envisage spcialement cette classification, soit au point de
vue simplement logique, soit au point de vue historique, soit au point
de vue dogmatique, nous fournit par elle-mme un premier et frappant
exemple de ce qu'il faut entendre par: _loi sociologique._ Cette
classification formule de la faon la plus simple et la plus gnrale le
_rapport ncessaire_ qui, abstraction faite de toutes les circonstances
locales ou temporaires, c'est--dire quel que soit le corps social
observ, relie indissolublement les phnomnes scientifiques entre eux
tant  l'tat statique, c'est--dire sous le rapport de leur structure
gnrale, qu' l'tat dynamique, c'est--dire sous le rapport de leur
volution et de leur action rciproque. Il s'agit donc, dans cet
exemple, d'une loi sociologique abstraite dgage des sciences galement
abstraites.

Comment, par quelle mthode les fondateurs de la philosophie gnrale
des sciences et notammens Bacon, Descartes, d'Alembert, Condorcet, A.
Comte ont-ils d'une faon successivement plus parfaite et plus complte,
dress ce tableau hirarchique des sciences, comment sont-ils parvenus
 dgager et  formuler cette loi?

L'volution scientifique progressive dont ces illustres penseurs furent
les plus nobles reprsentants fut, en ralit, conforme aux lois mmes
de notre constitution psychique dont les lois logiques,  leur tour,
sont une application. Les sciences abstraites succdrent naturellement
aux sciences concrtes, comme ces dernires elles-mmes avaient t
prcdes d'une phase principalement empirique dont la ncessit
explique  son tour les hypothses thologiques et mtaphysiques qui
furent les premiers liens artificiels de nos observations primitives,
confuses et incohrentes. Le progrs de la philosophie positive ou
gnrale repose sur le progrs des sciences abstraites et celui-ci sur
le perfectionnement des sciences concrtes dont les premiers pas sont
empiriques; sciences abstraites et sciences concrtes se prtent, en
outre, un appui mutuel, celles-l servant  leur tour au
perfectionnement de celles-ci,  mesure que la srie hirarchique des
sciences abstraites devient plus complte par la constitution de ses
dpartements les plus spciaux et les plus complexes, tels que la
physiologie, la psychologie et la sociologie. A partir de ce moment la
fonction sociale de la thologie et de la mtaphysique, bon gr, mal
gr, disparat faute d'exercice et d'emploi; leurs organes s'atrophient
comme tous les organes hors d'usage.

Les procds individuels des prcurseurs de la philosophie gnrale des
sciences furent, en ralit, le reflet du processus intellectuel
collectif. Ils avaient recueilli par hritage ancestral ou social une
masse considrable d'observations de tous genres; ils y avaient ajout
un grand nombre d'acquisitions personnelles. Il s'agissait maintenant
pour eux de mettre, comme disait Descartes, de l'ordre dans cette
collection de faits dont les plus redoutables et les plus trompeurs
taient prcisment ceux qui, sous le masque des hypothses religieuses
ou mtaphysiques, s'offraient dj fallacieusement sous une apparence
sduisante de cohsion naturelle et universellement admise par les
consciences. Descartes, sous ce rapport, rendit un inapprciable service
philosophique en faisant du doute le point de dpart de tout progrs
philosophique. Ds lors, la premire opration devait tre
ncessairement une rvision ainsi qu'un dnombrement analytique de tout
le savoir scientifique emmagasin par l'intelligence des sicles. La
deuxime opration fut de runir sous une mme dnomination ou tiquette
toutes les observations, tous les phnomnes qui prsentaient des
caractres communs et de former successivement des groupes distincts de
phnomnes de ceux auxquels venaient s'ajouter des caractres spciaux
qui ne se retrouvaient pas chez les autres.

L'observation, l'analyse, l'induction, voil quels furent les flambeaux
de la mthode; par elles, il fut possible de procder  des
classifications naturelles,  des groupements de phnomnes d'aprs
leurs ressemblances et leurs dissemblances, par suite  des
gnralisations.

Cette premire et double entreprise d'analyse et de synthse, mene 
bonne fin, nous montre  ce moment, par le seul examen des rsultats
obtenus, qu'il y a une filiation logique entre les divers groupes de
phnomnes ainsi tablis ainsi qu'entre les connaissances qui s'y
rapportent: certaines proprits, telles que les proprits
mathmatiques, se retrouvent dans tous les groupes; les proprits
physiques proprement dites, les proprits chimiques, biologiques,
psychiques, sociologiques apparaissent d'une faon de moins en moins
gnrale.

Ds lors, les proprits qui se rencontrent indistinctement partout,
dans toutes les classes des phnomnes naturels, sont par cela mme les
plus gnrales, puisqu'elles se manifestent en fait et peuvent se
concevoir comme non mlanges avec les autres; elles sont non seulement
les proprits les plus gnrales, mais aussi les moins composes, les
plus simples.

C'est d'aprs cette juste observation tire du degr de gnralit et
de simplicit dcroissantes des groupes des phnomnes naturels que
la philosophie naturelle positive put finalement,  dater d'A. Comte,
instaurer la classification non pas seulement complte, mais
hirarchique des sciences.

Qu'est-ce maintenant que cette classification hirarchique des sciences?
C'est la cration ou plutt la dcouverte d'un ordre naturel dans
l'ensemble primitivement incohrent de nos connaissances. C'est la _loi_
de nos connaissances. La loi, dans son acception la plus simple, est un
rapport de ressemblance ou de dissemblance tendu de deux ou plusieurs
phnomnes  la gnralit des phnomnes dans la mesure o ces derniers
nous sont connus. Si nos observations, notre analyse, nos inductions
sont insuffisantes, errones, incompltes, la loi le sera dans la mme
proportion; elle sera tt ou tard infirme par une dcouverte nouvelle,
mais, en somme, la mthode positive d'observation restera le seul
instrument de rectification de notre erreur; une observation exacte
amendera l'observation et la gnralisation conscutive fausses;  une
observation mal faite, il n'y a de remde qu'une observation bien faite;
la mthode positive trouve en elle-mme sa rgle, sa discipline.

C'est donc par la gnralisation et la classification des inductions
particulires que nous parvenons  concevoir et  formuler des lois
scientifiques; plus ces lois embrassent un nombre considrable
d'inductions, plus elles sont gnrales; plus ces lois liminent les
proprits spciales pour ne tenir compte que des caractres les plus
simples et les plus gnraux, plus les lois ainsi formules sont
abstraites. Les lois naturelles peuvent donc tre abstraites sous deux
rapports: soit qu'on les dgage indpendamment des corps particuliers
dans lesquels elles se manifestent, soit que dans une classe quelconque
de l'ordre hirarchique des phnomnes et des sciences, on les dgage
des proprits spciales et complexes de l'ordre auquel elles se
rattachent pour les ramener  un ordre plus gnral et plus simple.

Ainsi l'arpentage, l'astronomie terrestre, la minralogie, la gologie,
la botanique, la zoologie, l'anthropologie, la mdecine et la chirurgie,
la structure et l'volution des socits particulires sont des sciences
concrtes; la gomtrie, l'astronomie en gnral, la physique, la chimie
inorganique, la physiologie vgtale, la physiologie animale, la
physiologie psychique, la sociologie sont des sciences abstraites;
celles-ci formulent les lois des phnomnes compris dans leur
dpartement, indpendamment des combinaisons concrtes auxquelles ces
phnomnes peuvent donner lieu dans le temps et dans l'espace. Ainsi,
la physiologie recherche les lois de la vie et de la mort quels que
soient les organismes; les lois qu'elle dgage s'appliquent
indiffremment  tous les tres organiss. De mme, en sociologie, si
nous tudions la structure et l'volution d'une socit dtermine, la
Belgique, par exemple, les gnralisations que nous parviendrons 
dgager de nos observations relatives  ce pays nous fourniront des lois
non pas abstraites mais concrtes, en ce sens qu'elles impliqueront les
caractres originaux qui font de la Belgique une socit en partie
diffrente des autres socits; ces lois seront spcialement
particulires  notre pays, puisque, dans l'tude des phnomnes sociaux
dont nous les aurons tires, il aura t tenu compte des conditions
sociales particulires qui sans doute ne se rencontrent pas galement
partout ailleurs; la sociologie abstraite, elle, nglige ces conditions
particulires.

L'observation et la gnralisation des faits concrets ont, du reste,
partout et dans tous les temps, prcd la constatation des phnomnes
et des apports abstraits; ce processus est naturel; il est commun 
l'individu et  la collectivit. L'empirisme le plus grossier a prcd
la mdecine et la chirurgie et ces dernires  leur tour ont permis  la
physiologie de se constituer; de mme les biographies, les chroniques
locales ont prcd les histoires gnrales et ces dernires la
sociologie abstraite.

O l'abstraction devient dangereuse et souvent nuisible, c'est lorsque
dans l'tude de phnomnes appartenant  un groupe spcial et plus
complexe de la srie hirarchique des sciences, elle supprime
prcisment les proprits spciales qui seules justifient la
constitution de ce groupe en science particulire indpendante, en vue
de ramener l'explication de ces phnomnes spciaux aux explications
fournies par les lois des classes antcdentes de phnomnes plus
simples et plus gnraux. Ainsi, les phnomnes sociologiques peuvent
se ramener  des phnomnes psychiques et physiologiques, ceux-ci  des
lois chimiques, lesquelles peuvent tre rduites  des lois purement
physiques et finalement astronomiques et mme simplement numriques et
gomtriques. Les phnomnes complexes et spciaux sont en effet
toujours convertibles en phnomnes plus simples et plus gnraux; on
peut ainsi ramener la science sociale  des principes premiers tels que
l'intgration et la dsintgration continues de la matire et du
mouvement, mais, ce faisant, en ralit, on n'explique rien, on montre
simplement que tout est impliqu dans tout. Les phnomnes spciaux,
en un mot, exigent une explication spciale, tout en s'en rfrant aux
explications plus gnrales fournies par la srie entire des sciences.
Ces audacieuses gnralisations ont le grave dfaut de supprimer les
caractres spciaux des phnomnes pour mieux les expliquer; en
ralit, elles suppriment le problme et ne le rsolvent pas. Quand,
en biologie, on dpasse les lments anatomiques, on ne fait plus de la
biologie, mais de la chimie; de mme en sociologie, quand on dpasse les
deux agrgats territoire et population en tant qu'agrgats, on tombe
dans le domaine des sciences simplement organiques et inorganiques. Ces
abstractions ne doivent tre utilises que pour montrer la dpendance
ncessaire qui relie les phnomnes les plus spciaux aux phnomnes
gnraux, mais elles ne peuvent se substituer aux observations, aux
gnralisations et aux lois spciales dont l'expos est l'oeuvre de
chaque science particulire. Ni les nombres de Pythagore, ni la
gravitation universelle de Carey ne peuvent constituer le summum de
l'abstraction et de la gnralisation sociologiques; ce n'est pas
avancer, mais reculer la solution du problme[3]. Chaque science
spciale dgage des lois galement spciales, bien que dpendantes des
lois plus gnrales des sciences antcdentes; mais on ne peut, sans
supprimer par le fait cette science spciale, la ramener exclusivement
 ces dernires; le problme des sciences les plus complexes consiste
au contraire surtout  dterminer les proprits et les lois qui les
distinguent des sciences les plus simples.

Tous les rapports imaginables entre les phnomnes quelconques se
rduisant en fin de compte  des rapports soit de similitude, soit de
diffrence dans l'espace ou le temps, il faut entendre par _loi_, au
sens le plus gnral, les rapports constants de similitude et de
succession qui existent entre les phnomnes de l'univers, inorganiques,
organiques et superorganiques ou sociaux.

La rduction de ces lois au moindre nombre possible est la fonction de
la gnralisation et de l'abstraction. Quand nous rattachons les faits
particuliers  une loi gnrale, nous disons communment que cette loi
est la _cause_ de ces phnomnes particuliers; c'est l en ralit une
expression vicieuse, correspondant  une conception mtaphysique et,
primitivement mme thologique, des rapports qui unissent les phnomnes
naturels. Ainsi, l'immense varit des phnomnes astronomiques et de
ceux relatifs  la pesanteur des corps en gnral sont tous compris dans
la loi de la gravitation universelle formule par Newton. Cependant la
gravitation n'est pas la cause de la chute des corps; cette loi exprime
seulement le fait gnral de la tendance constante de tous les corps 
se diriger les uns vers les autres, en raison directe de leurs masses et
en raison inverse du carr de leurs distances. La cause n'est donc qu'un
rapport plus ou moins constant et formul d'une faon gnrale.
Gnraliser des rapports, dgager des lois, voil les plus hauts sommets
scientifiques que l'intelligence humaine peut atteindre; les causes
premires et finales, la substance et l'absolu sont incognoscibles.

Les causes ne sont donc que des rapports plus gnraux de similitude ou
de diffrence, de coexistence ou de succession auxquels nous rattachons
des phnomnes particuliers.

Quand nous tudions les lois relatives  la pesanteur des corps, lois
physiques, et  la gravitation des corps clestes, lois astronomiques,
indpendamment des corps dtermins o ces lois se manifestent, nous
faisons de la physique et de l'astronomie abstraites; quand, au
contraire, nous les tudions dans ces corps, nous faisons de la science
concrte.

Le tableau hirarchique des sciences, dress par A. Comte, avec les
quelques amendements qui n'en dtruisent pas les grandes lignes et qu'il
convient d'y apporter, nous montre galement, par son seul examen, une
distinction importante  faire au point de vue de la dfinition d'une
loi. Ce tableau nous indique, en effet, non seulement le rapport gnral
et constant qui existe entre les diverses branches de nos connaissances,
mais il nous montre ce rapport gnral et constant, c'est--dire _la
loi_ des phnomnes scientifiques sous un double aspect: l'un statique,
l'autre dynamique. Ceci revient  dire qu'il existe des lois statiques
et des lois dynamiques; nous le savions dj d'une faon gnrale; le
tableau des sciences nous le montre pour des phnomnes d'ordre
sociologique relatifs, dans l'espce,  la vie intellectuelle des hommes
en socit.

Les lois statiques sont celles qui se rapportent  la structure
ncessaire et constante des tres sociaux  l'tat de repos, dans un
espace et un moment dtermins, s'il s'agit de lois statiques concrtes,
ou indtermins, c'est--dire quelconques, s'il s'agit de lois statiques
abstraites. Les lois dynamiques sont celles qui, dans les mmes
conditions, se rapportent aux mouvements simultans, rciproques et
surtout successifs des mmes organismes sociaux.

Le tableau hirarchique des sciences nous expose d'un ct la structure
scientifique invariable et ncessaire des socits clans tous les temps,
dans toutes les parties de l'espace, la loi statique abstraite de toutes
les sciences; de l'autre, l'volution ncessaire et invariable de cette
mme structure galement dans tous les temps et dans toutes les parties
de l'espace, la loi dynamique abstraite de toutes les sciences.

Cette distinction entre la statique et la dynamique, la structure et le
fonctionnement, nous paratra encore plus claire dans la loi des trois
tats de Comte, loi qu'il convient du reste de restreindre  l'ordre
spcial de phnomnes qu'elle embrasse et de ne pas traduire en loi
sociologique universelle, comme l'a tent htivement celui qui l'a
formule. La priode thologique, avec ses subdivisions en ge du
ftichisme, du polythisme et du monothisme, la priode mtaphysique
avec son stade scholastique prparatoire, la priode positive ou
purement scientifique reprsentent parfaitement, bien qu'uniquement
au point de vue des croyances gnrales ou philosophiques, d'un ct
l'aspect statique et structural ncessaire de toutes les socits,
de l'autre leur aspect dynamique et volutif.

C'est dans ces conditions que la philosophie embrassant les lois
gnrales de toute la srie des phnomnes naturels, depuis, les plus
simples et les plus gnraux jusqu'aux plus complexes et aux plus
spciaux, en un mot depuis les mathmatiques jusqu'aux sciences
sociales, constitue ce que Bacon appelait la philosophie premire et ce
qu'on a appel depuis soit la philosophie naturelle abstraite, soit la
philosophie scientifique ou positive. _La philosophie positive est donc
la philosophie gnrale des sciences_; au point de vue de renseignement,
il n'en peut exister d'autre; la science ne connat que des phnomnes,
des rapports et des lois. Loin de pouvoir imposer leurs concepts, les
religions et les mtaphysiques sont elles-mmes des phnomnes, des
objets de notre connaissance; elles n'ont d'importance qu'au point de
vue scientifique, c'est--dire relatif et, dans l'espce, social. Leur
structure et leur volution sont, comme nous venons de l'indiquer,
soumises elles-mmes  des lois. C'est dans ce sens que Montesquieu a pu
crire ces paroles profondes: La Divinit a ses lois. S'il en est
ainsi, la Divinit n'est plus l'absolu, elle est rduite  une simple
fonction sociale dont nous pouvons suivre les dveloppements depuis les
origines jusqu' sa transformation positive finale.

Ayant dfini la philosophie positive en gnral, nous pouvons de mme
dfinir la science qui en est le couronnement: _la Sociologie est la
philosophie gnrale des sciences sociales particulires_.




CHAPITRE III

LES MTHODES


Quel que soit le domaine scientifique spcial dont il s'agisse, la loi
est un rapport ncessaire entre deux ou plusieurs phnomnes; c'est un
rapport ncessaire qui se reproduit d'une faon constante et invariable
quand les conditions o les phnomnes se produisent sont les mmes, et,
d'une faon variable, quand ces conditions varient.

La constatation des phnomnes, de leurs rapports et de leurs lois a une
source unique: l'observation; il n'y a pas d'autre mthode scientifique;
les procds de l'observation seuls diffrent suivant la nature des
phnomnes  tudier et les conditions subjectives de notre constitution
physiologique et psychique. Les erreurs possibles de la mthode positive
ont leur correctif dans la mthode positive mme; elles ne peuvent, en
effet, provenir que soit d'une constitution momentanment ou
radicalement dfectueuse du sujet qui observe ou de l'imperfection des
procds, c'est--dire des instruments, soit de rapports errons
supposs entre le sujet et ses instruments d'un ct et les faits
observs de l'autre.

Le processus intellectuel est invariable, le point de dpart de toute
acquisition scientifique, comme de tout raisonnement, est une induction
simple et particulire, mene par des intermdiaires successifs, de plus
en plus complexes et tendus, jusqu' des lois ou propositions
gnrales. Toute conclusion raisonne, toute loi ne trouvent leur preuve
que par la vrification de leur conformit avec toutes les inductions et
propositions particulires qu'elles embrassent; aucune dduction, mme
dans les sciences les plus simples, telles que les mathmatiques, n'est
lgitime que sous rserve constante du contrle de cette conformit. La
mthode scientifique est une de sa nature; elle varie seulement dans ses
procds ou instruments d'application. Ceci ncessite quelques
explications.

Chaque branche principale de l'arbre encyclopdique des sciences
dveloppe l'un des aspects caractristiques des procds utiliss par la
mthode positive. Plus on s'lve vers les degrs de complexit
suprieure de l'chelle scientifique, plus les instruments d'observation
deviennent  la fois puissants et d'un maniement dlicat et difficile;
leur perfection et leur force sont naturellement en corrlation avec
celles des objets soumis  leurs investigations. Si dans les sciences
abstraites les plus gnrales, telles que les mathmatiques, la
simplicit et la constance suprieures des rapports qui rgnent entre
les phnomnes a permis,  tort cependant, de supposer que c'taient des
sciences dductives, il ne parat plus contest aujourd'hui que cette
illusion logique provenait de ce qu'on avait substitu l'effet  la
cause; si les mathmatiques autorisent si gnralement l'emploi des
mthodes dductives, c'est que la gnralit et la simplicit des
relations qui forment leur dpartement tant naturement mieux connues
pour cela mme qu'elles sont plus restreintes et moins variables, la
prvision scientifique y est plus facile; or, la prvision est une
dduction; c'est une conclusion particulire tire d'observations
gnrales supposes constantes. Dans les mathmatiques aussi bien que
dans l'astronomie, ces dductions et ces prvisions ne sont devenues
possibles que grce  l'accumulation des observations particulires
finalement gnralises; elles y ont t possibles antrieurement aux
prvisions et aux dductions dans les autres sciences, parce que ces
dernires sont plus complexes, c'est--dire qu'il est plus difficile d'y
formuler en lois, eu gard aux multiples conditions au sein desquelles
leurs phnomnes se manifestent, les rapports invariables et ncessaires
d'apparition de ces phnomnes. Il n'y a donc de diffrence entre les
sciences, au point de vue des mthodes, que dans leurs difficults
relatives. Les mathmatiques et l'astronomie doivent leurs progrs
fondamentaux  _l'observation directe_: leurs procds ont t des
procds inductifs; la dduction n'y devint possible qu'accessoirement,
grce  l'antriorit naturelle et historique de leur constitution
positive. L'observation directe n'en reste pas moins leur mthode
propre.

A l'observation directe, les sciences physico-chimiques ajoutent un
instrument nouveau rendu ncessaire et devenu possible par suite mme
des conditions et des variations plus nombreuses, des phnomnes que ces
sciences embrassent; ce procd qu'elles inaugurent est en rapport avec
la ncessit et la possibilit de reproduire artificiellement, dans cet
ordre scientifique, les conditions et les variations qui donnent
naissance ncessairement aux phnomnes conformment aux conditions et
aux variations de leur milieu artificiel. Ce procd, c'est la _mthode
exprimentale_; celle-ci, en nous montrant, par le fait, que les mmes
conditions produisent invariablement le mme phnomne, nous fournit la
meilleure dmonstration pratique de ce qu'il convient d'entendre par les
mots rapport, dterminisme et loi. Le dterminisme, en effet, tant en
physique qu'en chimie, signifie qu'en recrant les mmes conditions on
recre toujours le mme phnomne suivant un rapport ncessaire, ou
bien, qu'en liminant certaines de ces conditions ou en ajoutant de
nouvelles conditions, on obtient galement, suivant un rapport non moins
ncessaire et constant, certaines variations correspondantes.

L'histoire le dmontre, ce sont les sciences physico-chimiques qui ont
introduit et dvelopp l'usage des mthodes exprimentales et, par
raction, ces dernires ont reu certaines applications en astronomie et
en mcanique. C'est en effet un phnomne historique constant en rapport
avec le caractre interdpendant de toutes les sciences, que les
perfectionnements des instruments de mthode dans les sciences plus
complexes profitent par contre-coup aux sciences plus simples,
spcialement dans leurs parties extrmes qui servent de transition avec
les sciences plus complexes.

En revanche, chaque science suprieure utilise les procds des sciences
antcdentes: ainsi la physique et la chimie, tout en ayant ce caractre
original d'tre des sciences exprimentales, ne cessent pas pour cela
d'tre galement des sciences descriptives et d'observation directe.
A mesure qu'on gravit l'chelle des sciences, les instruments d'tude
s'ajoutent aux instruments, mais les plus puissants et les plus dlicats
n'excluent pas l'emploi des plus simples, pas plus que les chemins de
fer n'ont supprim les canaux, les routes et les voies naturelles.

Les sciences physiologiques,  leur tour, ont t fcondes par
l'emploi successif et de plus en plus complet des mthodes prcdentes;
c'est l'exprimentation qui a permis au physiologiste, aussi bien qu'au
chimiste et au physicien, d'agir sur les phnomnes naturels, sur les
organismes vivants, et de les modifier, ce qui n'est possible videmment
qu'en agissant soit sur le milieu ambiant, soit sur le milieu interne de
l'organisme, en y dterminant par une mutation des conditions ordinaires
une perturbation fonctionnelle et une plus ou moins rapide perturbation
ou variation de la structure. Aprs les belles expriences et les
dmonstrations de l'illustre et regrett Claude Bernard, il est inutile
d'insister sur l'application des procds d'exprimentation en
physiologie. La pratique et la thorie des variations dans les espces
animales, dont les travaux de Darwin sont une application, sont une
justification supplmentaire, si c'tait ncessaire, de la lgitimit
de la mthode exprimentale en physiologie.

Un procd spcial  la science des corps vivants, surtout en ce qui
concerne leur structure, c'est la _mthode de comparaison_ qui, en
biologie, vient s'ajouter  tous les procds antrieurs: observation
directe et exprimentation. A son tour, elle ragit sur le progrs des
sciences antrieures. Ce sont les mthodes d'exprimentation et de
comparaison qui, depuis un sicle, ont fait raliser  la biologie et
 la physiologie les progrs dcisifs qui nous permettent de leur
attribuer la dignit de sciences positives au mme titre qu' leurs
anes. Goethe et Cuvier peuvent tre cits comme des exemples  jamais
mmorables de l'application de la mthode comparative dans l'tude des
tres vivants et notamment dans la reconstitution des structures
appartenant aux priodes prhistoriques.

Les considrations qui prcdent suffiraient  elles seules  nous
convaincre que tous les procds dont nous venons de parler, observation
directe, exprimentation, comparaison, sont tous galement utilisables
dans cette branche spciale de la physiologie qui constitue la science
de l'activit et de la structure des phnomnes affectifs, motionnels
et intellectuels. La psychologie ne peut, sans une amputation mortelle,
rduire ses instruments de mthode  la seule observation, soit interne,
soit externe. Si elle persistait, et heureusement elle y a renonc,
 limiter ses procds dans ces bornes troites o la prudence et
l'imperfection mme de la science l'enfermaient, naturellement peut-tre
 l'origine, elle exclurait par cela mme l'tude des phnomnes
psychiques les plus importants et les plus intressants: la physiologie
et la pathologie mentales des enfants, des vieillards, des dments, des
dlinquants, etc., lui resteraient inaccessibles; il en serait de mme
de l'tude de toutes les passions humaines o l'observation interne est
galement impuissante, puisque la premire condition de celle-ci est une
srnit absolue dans la personne mme de l'agent qui s'observe. Les
phnomnes du sommeil et du rve lui seraient aussi interdits, bien que
ce soit surtout dans le rve que la psychologie subjective se complaise.
Quant  l'observation externe, elle ne peut tre qu'une description
superficielle tout  fait insuffisante pour nous rvler les caractres
intimes des phnomnes psychiques, tant au point de vue de la manire
dont ils fonctionnent qu'au point de vue des modifications et des
troubles qu'ils apportent dans les organes mmes, pas du tout
extrieurs, mais au contraire secrets et intimes, qui sont les agents de
ces fonctions. Pareillement, ni l'observation interne, ni l'observation
externe, ne sont aptes  mesurer exactement les conditions les plus
lmentaires des phnomnes psychiques, telles que leur dure, leur
intensit, leurs priodes de croissance et de dcroissance, etc.; et,
cependant, la perfection de la psychologie, comme celle de toutes les
autres sciences, ne peut rsulter que de cette transformation de science
purement descriptive et qualitative, en science exprimentale et
quantitative.

Renferme dans les limites de l'observation, la psychologie serait
certainement reste  l'tat stagnant, si elle n'avait pas t
renouvele et vivifie par la mthode exprimentale au point de vue
principalement fonctionnel et, par la mthode de comparaison, au point
de vue organique ou structural. On peut affirmer qu'elle doit,  la
lettre, son salut et sa rnovation actuels  ce que la biologie et la
physiologie lui ont prt leurs instruments d'exploration et
d'exprimentation, dans le sens le plus matriel de ces mots,
instruments. Le chronoscope de Darsonval a fait et fera raliser plus de
progrs  la science des phnomnes mentaux que ne l'ont fait depuis des
sicles toutes les soi-disant observations externes et internes qui
gnralement mme ne constituaient pas des descriptions exactes.

Ainsi, la psychologie emprunte aux sciences antcdentes tous leurs
procds d'investigation: observation directe, exprimentation,
comparaison. En revanche, elle enrichit le laboratoire gnral d'un
instrument qui est son outil original, instrument d'une puissance
incomparable, mais d'une dlicatesse excessive en rapport troit avec la
puissance et la dlicatesse des phnomnes  l'tude desquels il doit
tre utilis; cet instrument, c'est la _Logique_.

La psychologie positive comprend dans son domaine la logique ou la
science des lois du raisonnement, science que des mtaphysiciens
pouvaient seuls placer avec les mathmatiques parmi les sciences les
plus gnrales et les plus simples. En dehors de la sociologie, la
logique est au contraire la plus complexe des sciences; sa constitution
mme, encore fort dfectueuse, ne pourra se parfaire que grce aux
progrs de la psychologie gnrale dont elle est une dpendance.
Or, il existe, surtout en physiologie et en psychologie,des phnomnes
tellement dlicats et dont les conditions sont tellement malaises 
reproduire et  runir, mme par les procds et les instruments les
plus perfectionns, qu'il devient ncessaire d'y suppler par des
procds intellectuels emprunts  notre constitution crbrale.
Ces instruments vritablement psychiques, mais organiss dans leur
structure, permettent, par le raisonnement, de crer hypothtiquement ce
milieu artificiel que produit effectivement l'exprimentateur dans les
sciences physico-chimiques.

Cette tude n'est pas un trait de Logique; nous devons donc ici nous
borner  rappeler ce qui doit tre enseign dans les diverses Facults
dont l'enseignement est prparatoire aux Instituts de Sociologie.
Il existe quatre Mthodes exprimentales ou d'induction directe _a
posteriori_: 1 la Mthode de Concordance; 2 la Mthode de Diffrence;
la premire, plus spciale, applicable surtout l o l'exprimentation
artificielle proprement dite est impossible; elle est en effet alors,
comme s'exprime Stuart Mill, presque toujours la seule ressource
directement inductive; 3 la Mthode des Rsidus, application encore
plus spciale de la Mthode de Diffrence, et 4 la Mthode des
Variations concomitantes. Cette dernire reoit son application la plus
large dans tous les cas o les variations des conditions dterminantes
du phnomne  produire ou  tudier portent sur la quantit de ces
variations; si les variations des conditions du phnomne et celles du
phnomne lui-mme sont exactement correspondantes, leur rapport, leur
loi ou, comme on dit vulgairement, leurs causes, peuvent tre exactement
tablis, sinon ils ne peuvent l'tre aussi que partiellement.[4]

La mthode exprimentale logique intervient donc l o les autres
instruments, soit  cause de la tnuit, soit  cause de la multiplicit
et de la complexit des conditions des phnomnes, soit pour tous ces
motifs runis, deviennent inefficaces. Ce n'est pas tout; comme nous
l'avons indiqu  propos de tous les procds antrieurs, les procds
logiques d'exprimentation profitent  leur tour en partie tant aux
sciences antcdentes qu'aux sciences subsquentes. C'est ainsi que
Stuart Mill observe notamment avec raison que la mthode exprimentale
de concordance, en tant que mthode purement logique, est applicable 
l'astronomie aussi bien qu' la sociologie.

Les sciences sociales qui, ds l'abord, ont surtout et spcialement
scrut les phnomnes de solidarit, de continuit et de succession,
dans le temps et l'espace, des phnomnes collectifs, avaient
ncessairement besoin d'un instrument encore plus puissant et d'une
porte encore plus tendue en correspondance avec la complexit, la
grandeur et la dure suprieures des organismes soumis  leur
investigation. Cet instrument appropri  ces conditions tout  fait
spciales, elles l'ont trouv dans la _Mthode historique_, laquelle,
applique  son tour  toutes les sciences antcdentes, leur a fait
raliser de nouveaux progrs en leur rvlant, par la description de
leurs accroissements successifs antrieurs, la direction  suivre pour
leurs dveloppements futurs. Par l'usage de la mthode historique, notre
activit scientifique avait ainsi elle-mme conscience qu'elle tait une
oeuvre en ralit impersonnelle et collective, relie  la structure
gnrale et  la vie d'ensemble des socits dans le pass, le prsent
et l'avenir. C'est surtout dans la dynamique sociale que la mthode
historique produit tous ses avantages; par elle cette partie la plus
complique de la sociologie pourra sans doute aboutir  constituer une
philosophie politique de l'histoire.

Les considrations que nous avons exposes relativement  l'application
rtroactive, tout au moins partielle, des mthodes des sciences plus
complexes aux sciences antcdentes plus simples et plus gnrales,
doivent nous prparer  admettre qu' son tour la sociologie peut faire
et continuera toujours  faire son profit de toutes les mthodes propres
 chacune des sciences dont nous avons indiqu les instruments
d'observation; les mthodes logiques, celles de comparaison,
d'exprimentation et d'observation directe et indirecte sont donc les
auxiliaires naturels et indispensables de la mthode historique, en
sociologie; runies, elles constituent la mthode inductive ou de la
dcouverte scientifique, dont la dduction n'est jamais qu'une
drivation toujours soumise au contrle permanent de la premire.

En dfinitive, tous les instruments d'induction, depuis l'observation
directe jusques et y compris la mthode historique, sont de vritables
prolongements artificiels de nos organes et surtout de l'oeil, cet
organe intellectuel et scientifique par excellence, le plus directement
de tous en rapport avec le cerveau.

De mme que pour la psychologie, c'est surtout l'utilisation de la
mthode exprimentale qui a t conteste en sociologie, mme par les
partisans les plus convaincus de la science positive. C'est ainsi que
J.-S. Mill notamment avance que dans les sciences ayant pour objet les
phnomnes dans lesquels l'exprimentation est impossible,
l'astronomie, par exemple, ou n'a qu'une part trs rduite, comme dans
la physiologie, dans la philosophie mentale et la science sociale,
l'induction de l'exprience directe est d'une pratique si fautive
qu'elle est gnralement  peu prs impraticable.[5] M. A. Bain partage
la mme opinion.

J.-S. Mill attnue toutefois un peu plus loin son apprciation, tout en
proclamant,  tort, suivant nous, que le mode d'investigation qui, par
suite de l'inapplicabilit constate des mthodes directes d'observation
et d'exprimentation, reste comme principal instrument de la
connaissance acquise ou  acqurir relativement aux conditions et aux
lois de rapparition des phnomnes les plus complexes est, au sens le
plus gnral, la mthode dductive, il corrige lui-mme cette
proposition en apparence absolue et il la contredit en quelque sorte
immdiatement en reconnaissant que a le premier pas du procd dductif
est une opration inductive, parce que c'est une induction directe qui
doit tre la base de tout. Et encore: Le problme de la mthode
dductive consiste  dterminer la loi d'un effet d'aprs les lois des
diverses tendances dont il est le rsultat commun. En consquence, la
premire condition  remplir est de connatre les lois de ces
tendances. _Ce qui suppose une observation_ ou une _exprimentation
pralable pour chaque cause spare_, ou une dduction prliminaire dont
les prmisses suprieures doivent driver aussi de l'observation ou de
l'exprimentation. Ainsi, s'il s'agit des phnomnes sociaux ou
historiques, les prmisses doivent tre les lois des causes dont
dpendent les phnomnes de cet ordre; ces causes sont les actions des
hommes, ainsi que les circonstances extrieures sous l'influence
desquelles le genre humain est plac et qui constituent la condition de
l'homme sur la terre. La mthode dductive, applique aux faits sociaux,
doit donc _commencer par rechercher les lois de l'activit humaine_ et
ces proprits des choses extrieures par lesquelles sont dtermines
les actions des hommes en socit. Naturellement quelques-unes de ces
vrits gnrales seront obtenues par l'observation et l'exprience,
d'autres par dduction. _Les lois les plus complexes des actions
humaines,_ par exemple, _peuvent tre dduites des lois plus simples,
mais les lois simples ou lmentaires seront toujours et ncessairement
dtermines par l'induction directe_.[6]

Malheureusement les lois simples ne suffisent pas  l'explication des
lois plus complexes; cette explication qu'on leur rclame ne peut tre
galement que simple ainsi que nous croyons l'avoir dmontr au
commencement de notre tude; donc, mme dans les limites traces par
J.-S. Mill, la mthode dductive est subordonne aux divers procds de
l'induction et toute dduction n'est lgitime que si elle est
l'application d'une loi gnrale, simple ou complexe, induite,  un fait
particulier compris dans les rapports ncessaires formuls et embrasss
par cette loi.

Il y a contradiction  dire que la mthode dductive est la mthode
des sciences mentales et sociales; elle est au contraire la mthode
utilisable surtout aprs coup,  partir de leur constitution plus
ou moins parfaite, dans les sciences les plus simples et les plus
gnrales. Les physiologistes et les psychologistes modernes ont,
du reste, dmontr par le fait que les procds inductifs, y compris
l'exprimentation, sont et seront encore longtemps, dans ces branches
complexes, les instruments vritables de tous nos progrs scientifiques.

En sociologie, en ce qui concerne la mthode exprimentale, il ne faut
notamment jamais perdre de vue que si les procds exprimentaux
individuels sont souvent inefficaces, il en existe et il en existera de
plus en plus, qui seront de vritables instruments collectifs en rapport
avec les exprimentations collectives qu'il convient d'instituer de
plus en plus en matire sociale. Le cabinet du savant est, sous ce
rapport, devenu depuis longtemps insuffisant; ce qu'il faut, ce sont
de vastes laboratoires collectifs, tant nationaux qu'internationaux,
consacrs spcialement  dresser des statistiques intelligentes et non
incohrentes, comme le sont trop souvent les travaux officiels actuels,
et  suivre dans leurs effets les plus loigns les lois en gnral et
toutes ces mesures beaucoup trop empiriques manes des administrations
et des lgislatures, mesures et lois qui sont en ralit de vritables
expriences collectives. Dans ces matires tendues et complexes, l'oeil
du savant est insuffisant; il faut des instruments et des laboratoires
en rapport avec la nature des tudes. L'histoire en gnral est au
surplus une exprimentation sociale constante. De ce que nous ne sommes
pas actuellement suffisamment outills pour procder  des
exprimentations mthodiques et systmatiques, il n'est pas permis de
conclure qu'il faille rejeter la mthode exprimentale du domaine
sociologique. En somme, si l'individu est incapable d'embrasser toutes
les conditions, tous les facteurs d'un phnomne social et surtout de
reproduire artificiellement ces conditions et ces phnomnes pour
tablir le rapport ncessaire et invariable qui existe entre le
phnomne et ses conditions, rien n'autorise _a_ prjuger que la
puissance collective, suprieurement arme, ne puisse le faire; dans
ce cas, en effet, l'agent qui observe et qui exprimente est gal en
tendue et en puissance aux objets soumis  ses expriences et  ses
observations; c'est la socit qui s'observe et qui exprimente sur
elle-mme.

Dans un beau livre sur la Politique exprimentale, M. Donnt, tout en
ne se rendant pas compte des difficults thoriques et philosophiques
de la question, a expos d'une faon empirique et approximative la
possibilit d'utiliser la mthode exprimentale dans le domaine des
arrangements sociaux pratiques. Nous avons galement ailleurs propos
des exprimentations de ce genre, notamment en ce qui concerne le
problme de la limitation des heures de travail dans les charbonnages
et celui de la rorganisation des circonscriptions administratives
actuelles par l'application facultative du rgime des syndicats avec
personnification civile aux communes et aux cantons.[7]

Par cela mme que la sociologie est la plus complexe de toutes les
sciences, sa matire est susceptible d'un nombre considrable de
combinaisons; elle est donc, par excellence, une matire plastique,
mallable, modifiable et perfectible. Nous pouvons, en agissant sur
certains facteurs sociaux, dans des conditions dtermines, surtout
sur les facteurs les plus gnraux et les plus simples, produire des
phnomnes ncessaires, c'est--dire en rapport avec des lois observes,
exprimentes, et permettant par consquent la prvision scientifique du
phnomne social dont la production ou la reproduction sont recherches.
Ceci constitue la mthode exprimentale proprement dite, avec cette
rserve, que dans ses applications aux phnomnes sociologiques, cette
mthode est avant tout et doit devenir de plus en plus collective, tre
l'oeuvre raisonne  la fois des gnrations passes, prsentes et
futures. La mthode historique, essentiellement propre  la sociologie,
n'est au surplus elle-mme qu'une extension collective des procds
exprimentaux; elle est la mthode exprimentale mise en action par les
socits devenues conscientes de leur activit vitale.

S'il faut donc restreindre la mthode exprimentale, en sociologie, dans
des limites raisonnables, s'il n'est pas toujours donn par exemple  un
individu isol, quelque savant qu'il puisse tre, d'instaurer lui-mme
des expriences sociales, il convient cependant d'ajouter qu'il le peut
encore, dans une certaine mesure, grce aux mthodes purement logiques
que nous avons indiques ci-dessus. Nous pouvons, en effet, sans
recourir  des exprimentations relles, procder  des exprimentations
essentiellement intellectuelles, c'est--dire fictives ou raisonnes,
bien que toujours bases sur l'induction. Nous montrerons plus loin, par
un exemple emprunt aux rapports ncessaires qui existent entre l'tat
conomique gnral d'un pays et l'tat de sa population, qu'il est
possible par la mthode des variations concomitantes, par la mthode
d'limination, par la mthode de diffrence et celle des rsidus,
d'utiliser les matriaux fournis par la statistique pour crer des
expriences idales ou artificielles permettant, d'une faon
suffisamment certaine, d'aboutir  des prvisions sociales, c'est--dire
de conclure de certaines conditions dtermines  la production d'un
phnomne social galement dtermin.

Ainsi, mme dans le milieu social et politique actuel, encore bien
incohrent et si mal outill au point de vue des mthodes d'observation
et d'exprimentation, une science sociologique suffisante est ds 
prsent possible, si l'on sait utiliser convenablement les instruments
imparfaits des sciences antcdentes  la sociologie. L'empirisme
grossier des lgislateurs et des hommes d'Etat modernes reste donc 
tous les points de vue inexcusable; il existe, en effet, une suffisante
coordination de faits sociaux observs et expriments pour rgler
scientifiquement nos actes politiques et il est en outre parfaitement
 notre porte de suivre toute mesure lgislative et autre dans ses
consquences, de manire  faire de toute loi, au sens politique, une
vritable exprience sociale, la constatation d'une loi dans le sens
scientifique de ce terme.[8]

Ainsi, en rsum, les sciences sociales empruntent  toutes les autres
sciences, dans des proportions diverses, leurs mthodes: aux
mathmatiques,  la mcanique,  l'astronomie l'observation directe
et indirecte avec ses applications dductives, en rapport avec la
perfection suprieure de ces sciences, mais toujours sous le contrle
svre des modes inductifs de vrification et de preuve; aux sciences
physico-chimiques, la mthode exprimentale;  la biologie, la mthode
de comparaison;  la psychologie tous ses procds logiques lgitimes;
enfin la sociologie se complte elle-mme et perfectionne toutes les
autres sciences par la mthode historique. C'est en utilisant, 
l'exclusion de tous autres procds subjectifs, dans la mesure du
possible, ces instruments de mthode positive, que dans nos travaux
sociologiques antrieurs nous avons essay de parfaire, surtout au
point de vue de la mthodologie des sciences sociales, les monuments
considrables levs notamment par A. Comte, Quetelet et S.-H. Spencer;
pas plus du reste qu'il n'est extraordinaire pour un jeune tudiant
actuel d'tre plus fort en mathmatiques que Newton, pas plus il n'est
difficile, aprs les dfrichements oprs par ces illustres penseurs,
d'amliorer et d'utiliser le domaine ainsi hrit; on peut mme, sans
avoir du gnie, redresser nombre de leurs erreurs, sans diminuer en rien
la gloire et la reconnaissance qui leur reviennent lgitimement. Le
sicle actuel a produit des savants qui ont rvolutionn les bases des
sciences spciales, notamment des sciences organiques, y compris la
psychologie, mais c'est  ces princes de la pense que nous devons et la
constitution positive de la Sociologie, c'est--dire d'une philosophie
des sciences sociales et, par suite, la possibilit d'une philosophie
positive de la srie hirarchique complte de l'ensemble du savoir
humain.




CHAPITRE IV

ANALYSE ET CLASSIFICATION NATURELLE SOCIOLOGIQUES


La mthode positive, avec ses procds divers, est donc la seule
applicable aux sciences sociales, comme  toutes les autres parties
de nos connaissances; il y a unit de mthode, bien que varit
d'instruments. Le raisonnement dductif en sociologie, comme ailleurs,
n'est donc lgitime que si les conclusions particulires dduites de
leurs prmisses gnrales sont comprises dans ces prmisses; si on
procde  une telle dduction du gnral au particuler, _a priori_,
la conclusion n'a de valeur que dans la mesure mme de la vrification
et de l'exprience; sinon, elle reste  l'tat d'hypothse. Si le
raisonnement: tous les hommes sont mortels, donc Pierre est mortel,
est exact, ce n'est pas parce que les prmisses gnrales ont pu tre
observes et vrifies, nos observations  cet gard sont, en effet,
incompltes, et la conclusion particulire dduite ne constitue qu'une
probabilit trs forte,[9] c'est seulement parce que les phnomnes de
vie et de mort se rapportent  des lois physiologiques gnrales,
lesquelles peuvent tre considres comme dmontres.

Dans l'tude des faits sociaux nous devons donc nous garder tout d'abord
des purs raisonnements dductifs, quelque rigoureux et sduisants qu'ils
paraissent; leurs prmisses ne constituent, en gnral, que des
hypothses plus ou moins heureuses. Nous avons  faire table rase de
toutes les constructions subjectives des rformateurs, quelque bien
agences et attrayantes qu'elles soient. Ces constructions ont cependant
elles-mmes une valeur, mais relative, sociale et objective, en ce sens
que, par le fait mme de leur apparition spontane  de certains moments
de l'histoire, elles font partie des phnomnes vitaux des socits,
par consquent de la science sociale et notamment de l'volution des
croyances et doctrines politiques dont l'tude est une branche de la
sociologie gnrale. Les constructions subjectives ne sont pas la
science sociale; elles font partie des matriaux de cette dernire tout
aussi bien que les rves font partie de notre psychologie individuelle.
Pour imaginer et construire intellectuellement une socit idale
parfaite, il suffirait, ds que l'on renonce aux mthodes positives,
d'tre un bon romancier; cette cration subjective sera, du reste,
et avec raison, d'autant plus sympathique au public que l'on prend
davantage et mme uniquement comme type idal le contre-pied absolu de
la socit actuelle; alors on a la presque certitude de proposer, dans
tous les cas, un tableau plus agrable que la situation prsente.
Ces dernires annes ont vu clore un grand nombre de constructions
subjectives de ce genre. Elles tiennent  un tat psychique rel. A ce
point de vue, toute utopie, en dehors de sa minime valeur objective et
positive, offre toujours une utilit critique et ngative relle, ne
ft-ce qu'au point de vue de la prparation des esprits  l'invitable
et salutaire transformation des formes anciennes. Sous ce rapport, les
croyances et les doctrines les moins scientifiques aident cependant au
progrs social.

Pour raliser, d'une faon raisonne et consciente, des progrs
sociologiques, il faut s'en tenir aux mthodes positives; elles
suffisent parfaitement  cette mission. La grande erreur d'A. Comte,
dans son _Systme de politique positive_, provient d'avoir renonc,
sans doute par suite d'une insuffisante laboration des sciences
particulires et notamment de l'conomie politique, du droit et de la
politique proprement dite, aux procds inductifs qui sont la condition
_sine qua non_ de toute gnralisation objective. Heureusement la
mthode positive suffit  redresser elle-mme ces dviations et ces
erreurs momentanes.

Les phnomnes sociologiques se prsentent tout d'abord  nos
observations, comme tous les autres phnomnes naturels, sous leur forme
concrte, complexe, comme un agrgat compact d'lments divers, mais
confus et non encore dissocis pour notre intelligence. La premire
opration consiste  dissocier par l'analyse ces lments combins, 
les rduire  leurs lments les plus simples, _irrductibles_. Il faut,
en effet, entendre par lments sociologiques ceux qui, par l'analyse,
ne peuvent tre ramens  des constituants plus simples sans empiter
sur le domaine des sciences antcdentes. C'est ainsi qu'en biologie,
les lments les plus simples sont les lments anatomiques ultimes que
l'analyse anatomique parvient  dgager sans pntrer sur le terrain
rserv  la chimie.

Or, l'analyse ou l'anatomie sociologique nous montre comme facteurs les
plus gnraux et les plus simples, deux lments irrductibles, le
territoire d'un ct, la population de l'autre.[10] Ces deux lments,
tisss de faons diverses, constituent la matire lmentaire de tous
les phnomnes sociaux; on ne peut pousser l'analyse sociologique au
del sans tomber dans le domaine des sciences inorganiques et organiques
proprement dites.

Cette analyse prliminaire termine, observons les diverses combinaisons
sociologiques auxquelles, dans les socits passes ou prsentes, le
mlange variable de ces lments a donn lieu. Prenons, pour ne rien
ngliger, si nous voulons, la socit la plus complexe, c'est--dire la
plus parfaitement combine ou organise contemporaine, de cette manire
nous aurons la certitude d'embrasser les combinaisons les plus diverses
actuellement observables.

Cette opration ncessite une accumulation norme de faits particuliers,
c'est--dire d'observations particulires. Ceci ne fut pas l'oeuvre de
quelques individualits, quel que fut leur gnie, mais l'hritage sans
cesse agrandi de la pense collective depuis ses origines les plus
lointaines, oeuvre empirique primitivement o les religions d'abord,
les mtaphysiques ensuite, tentrent d'tablir une certaine coordination
malheureusement sans inventaire suffisant. Devant ces trsors accumuls,
transmis et accrus d'ge en ge, la mthode sociologique procde
laborieusement  un travail de comparaison. Or, toute comparaison
aboutit, en dernire analyse,  la constatation soit d'une ressemblance,
soit d'une diffrence, c'est--dire d'un rapport; lorsque ce rapport est
envisag au point de vue du temps, la ressemblance et la diffrence
constituent des rapports de coexistence ou de consquence.

C'est par l'observation directe, par l'exprimentation, par l'analyse,
par la comparaison, par les procds logiques, par la mthode
historique, appliqus aux phnomnes sociologiques que nous parvenons
 reconnatre et distinguer les diverses combinaisons auxquelles le
territoire et la population peuvent donner lieu.

Ces applications, aussi compltes que possible de la mthode positive,
nous ont permis de ramener  un nombre limit de combinaisons sociales
les rsultats du mlange variable des grands facteurs lmentaires de
toute structure sociale: combinaisons conomiques, gnsiques,
artistiques, scientifiques, morales, juridiques et politiques. Toutes
ces combinaisons sociales diffrent les unes des autres par des
proprits ou modalits spciales, bien que formes des mmes lments,
territoire et population.

Nos analyses, nos inductions ont ainsi abouti  une premire
gnralisation. Cette gnralisation constitue ce qu'on appelle une
classification; les classifications naturelles sont toutes, en effet,
des gnralisations tires des ressemblances et des diffrences
galement naturelles des objets observs et compars. Moins ces
observations, ces comparaisons sont superficielles, plus elles sont
profondes et plus elles sont des gnralisations ou classifications
exactes et compltes, embrassant tous les caractres des choses. Le
progrs des classifications, dans toutes les sciences de la Nature,
a toujours t des classifications purement subjectives aux
classifications objectives et, dans ces dernires, des classifications
simplement superficielles aux classifications de plus en plus intimes et
organiques des tres; il en a t ainsi des classifications botaniques
et zoologiques; il en a t de mme des classifications sociologiques.
En dmontrant ailleurs que notre classification des phnomnes sociaux
correspondait  celle des fonctions et des organes sociaux depuis les
plus simples jusqu'aux plus complexes, nous n'avons fait que suivre les
progrs raliss par les autres sciences naturelles.[11]

Si cependant ces donnes fournies par l'application consciencieuse de la
mthode positive aux faits sociaux peuvent paratre  certains inexactes
ou incompltes, nous rptons ici l'appel que nous avons adress  nos
lecteurs  l'occasion de chacun de nos ouvrages prcdents: si vos
observations vous amnent  pouvoir relever des phnomnes sociaux qui
ne se rapportent  aucune des sept combinaisons spciales numres
ci-dessus, cette constatation ne sera pas un chec pour la mthode
positive, mais au contraire une nouvelle victoire que nous nous
empresserons d'enregistrer  son actif; elle diffre en cela des
religions et des mtaphysiques qu'elle se prte  toutes les dcouvertes
scientifiques d'autant plus aisment qu'elle en est toujours elle-mme
l'instrument.

Dans les diverses combinaisons auxquelles a donn jusqu'ici et continue
 donner lieu la contexture sociale lmentaire, nous reconnaissons donc
qu'il y a des phnomnes qui se rapportent principalement  la vie
nutritive des socits, d'autres  leur vie reproductive et affective,
d'autres  leur vie motionnelle et esthtique, d'autres  leur activit
intellectuelle proprement dite, un certain nombre  leur conduite et 
leurs moeurs, une quantit plus restreinte  leur existence juridique,
c'est--dire  des cas plus spciaux o la pure contrainte morale semble
insuffisante; finalement nous distinguons des phnomnes d'une nature
tout  fait particulire, relatifs  la direction plus ou moins
volontaire des socits, c'est--dire politiques.

Quelle a donc t notre troisime opration? Nous avons plac sous une
tiquette commune les phnomnes sociaux qui prsentaient les mmes
caractres en en distinguant par d'autres tiquettes ceux qui
prsentaient des caractres spciaux. Nous avons ainsi abouti  une
premire classification ou gnralisation simples.

Rduction des agrgats sociaux  leurs facteurs lmentaires, analyse
des combinaisons diverses auxquelles ces lments donnent naissance,
classification de ces combinaisons ou phnomnes sociaux suivant leurs
caractres communs et spciaux,  cela cependant ne se bornent pas
encore nos oprations mthodiques; nous pouvons faire un pas de plus.
Toujours arms des seuls instruments d'induction, nous avons 
rechercher, comme A. Comte l'avait fait pour les sciences en en gnral,
si, outre la classification simple des phnomnes sociaux suivant leurs
proprits communes, une classification hirarchique de ces phnomnes
ne correspond pas  leur structure et  leur volution naturelles. Nous
constatons en effet que parmi les diverses classes de phnomnes sociaux
dont nous avons not l'existence, il en existe dont les proprits sont
 la fois plus simples et plus gnrales les unes que les autres; il en
est, en effet, qui se rencontrent galement dans tous les cas, un plus
petit nombre qui n'apparaissent que dans des circonstances plus
restreintes; quelques-unes enfin qui sont limites  des cas tout  fait
spciaux. S'il en est ainsi, l'ordre de classification simple peut tre
complt par un ordre de classification srielle ou hirarchique. Il y
a, en effet, dans la structure et la formation des phnomnes sociaux un
ordre de superposition et un ordre de succession absolument comme dans
tous les autres phnomnes naturels qui font l'objet des autres
sciences. Ce n'est pas tout; comme les proprits sociologiques sont
relatives  des corps suprieurement organiss, cette superposition et
cette succession ne constituent pas seulement une srie purement
logique, mais une structure et une filiation galement organiques dont
le caractre n'a t mconnu qu' cause mme de la complication plus
grande des corps sociaux. Chaque classe spciale de phnomnes sociaux
nat organiquement par voie de filiation ou de diffrenciation
naturelles, de la classe plus simple et plus gnrale immdiatement
antcdente et indirectement de toutes les autres encore plus simples et
plus gnrales.

Nos recherches ont abouti  reconnatre que les phnomnes conomiques
sont les plus gnraux et les plus simples de la vie collective; la
nutrition c'est--dire la circulation, la consommation et la production
des utilits assimilables, est la condition _sine qua non_ de toute
existence sociale; elle en est la fonction la plus universelle, la plus
constante; il est impossible mme de se figurer un fait social
quelconque sans le soutnement de certaines formes conomiques.
Supprimez la vie conomique des socits, tout s'croule: vie affective
ou familiale, vie artistique, vie intellectuelle, vie morale, le droit
mme n'a plus de raison d'tre et la direction politique collective
devient sans force et sans objet. Nous avons expos ailleurs l'ordre
hirarchique naturel des phnomnes sociaux suivant leur spcialit
et leur complexit croissantes.[12] Nous pouvons donc maintenant,
compltant l'oeuvre d'A. Comte, grce  l'utilisation des mthodes
positives par lui malheureusement dlaisses en partie en sociologie,
tablir comme suit le tableau hirarchique intgral de toutes les
sciences abstraites, depuis les plus simples et les plus gnrales
jusqu'aux plus complexes et aux plus spciales:

_Tableau hirarchique intgral des sciences abstraites_:

 1. Mathmatiques: calcul, gomtrie, mcanique statique et dynamique.

 2. Astronomie rationnelle ou abstraite.

 3. Physique.

 4. Chimie: _a_) inorganique; _b_) organique.

 5. Physiologie: _a_) vgtale; _b_) animale.

 6. Psychologie et Logique.

 7. Economique.

 8. Gntique.

 9. Esthtique.

10. Croyances: _a_) religieuses; _b_) mtaphysiques; _c_) positives.

11. Ethique.

12. _A_. Droit: _a_) procdure; droit pnal; _b_) droit civil conomique;
                _c_) droit personnel et familial; _d_) droit artistique,
                moral et philosophique; _e_) droit administratif--interne
                et international.

    _B_. Droit public: _a_) interne; _b_) international.

13. Politique: _a_) reprsentation; _b_) dlibration; _c_) excution
               --internes et internationales.

Ce tableau hirarchique des sciences se distingue radicalement de ceux
de Bacon et de d'Alembert, en ce qu'il correspond  la constitution
objective de nos connaissances et non plus  un groupement plus ou moins
fantaisiste, c'est--dire subjectif, des facults de l'homme. Il diffre
par les mmes caractres de celui d'A. Comte, et en outre par
l'importance plus grande accorde  la physiologie psychique et en ce
que la logique y trouve sa place vritable comme dpendance directe de
la psychologie; notre innovation principale, bien que dj prpare
vaguement par les insuffisantes indications d'un grand nombre
d'crivains qui gnralement divisaient les sciences sociales en
sciences conomiques, morales et politiques, comprenant mme parfois la
science conomique dans les sciences politiques, consiste dans une
analyse et une classification srielle plus compltes et plus prcises
des divers phnomnes sociologiques et des sciences correspondantes.

Le tableau ci-dessus nous expose dans leurs relations mutuelles les
diverses parties de la structure scientifique; il nous montre que non
seulement dans les sciences physiques et naturelles proprement dites,
mais aussi dans les sciences sociales, il existe un ordre ncessaire,
naturel, constant; il y a, en un mot, une loi  la fois statique et
dynamique de toutes nos connaissances. De mme que nous l'avons vu pour
les autres sciences, cette loi est  la fois, bien que dans des
proportions variables, aussi bien une loi logique qu'une loi dogmatique
et historique.

L'volution des sciences en gnral est dj par elle-mme un phnomne
sociologique;  plus forte raison en est-il ainsi de l'volution des
sciences sociales. La loi essentiellement logique de leur structure et
de leur activit doit donc tre, en ce qui les concerne, complte et
rectifie en partie par cette autre loi que manifestent dj les
sciences antcdentes. Les sciences et les phnomnes sociaux, surtout
 un point avanc de leur dveloppement, nous montrent encore mieux que
toutes les autres sciences l'interdpendance de leurs divers organes et
la simultanit de leurs progrs. La filiation naturelle et historique,
bien que continuant, d'une faon gnrale,  y tre conforme  la srie
logique, se complique en sociologie, plus encore qu'en biologie, par le
fait que les fonctions et les organes sociaux forment une partie d'une
structure d'ensemble; chacun des organes agit sur les autres et tous,
par consquent, voluent, sinon du mme pas et sur le mme rang, dans
tous les cas concurremment, comme les individualits d'une subdivision
militaire ou corporative quelconque, en exercice.

Les conditions et les lois qui prsident au dveloppement historique des
sciences sociales sont donc dj quelque chose de plus compliqu que les
conditions et les lois de leur structure purement logique. Les lois
dogmatiques des sciences sociales c'est--dire celles qu'il faut
observer dans leur enseignement doivent, plus encore que les lois
dogmatiques des sciences plus simples, tenir compte et de leur caractre
superorganique interdpendant et de leur simultanit historique
relative. Les sciences sociales les plus gnrales seront donc toujours
enseignes avant les plus spciales, mais, dans l'application, cette
ncessit logique sera mise en rapport avec la loi historique qui, non
seulement domine la constitution effective des sciences sociales, mais
rgit la formation et la filiation naturelles des fonctions et des
organes sociaux. Ainsi, les sciences sociales, dans leurs gnralits
d'abord, dans leurs particularits ensuite, peuvent et doivent tre
l'objet de cours  tous les degrs de l'enseignement, mais partout et 
tous les degrs galement, il conviendra de ne jamais perdre de vue et
de faire bien pntrer dans les intelligences qu'aucune des sciences
sociales ne se suffit  elle-mme, que toutes en dfinitive trouvent
seulement leur justification et leur explication compltes clans leur
agencement organique, dans leurs ractions rciproques; de la mme
manire, l'homme individuel n'a de valeur que comme membre de la
socit, comme unit d'une fonction sociale ncessaire  la vie de
l'ensemble. Certes, on peut dans les sciences sociales, comme dans les
autres sciences, se consacrer de prfrence  l'tude d'une branche
spciale, mais, comme ailleurs, cette spcialisation, si elle tait
absolue et exclusive, conduirait  la destruction de la science mme et
 l'abrutissement du savant, si elle n'tait continuellement vivifie
par la considration suprieure du vaste ensemble sociologique dont
chaque science sociale n'est qu'un fragment. S'il en tait autrement,
le particularisme scientifique produirait les mmes rsultats nfastes
que l'extrme division du travail manuel; l'ouvrier, simple rouage
inconscient de l'atelier et de l'usine, n'ayant aucune connaissance des
relations de sa fonction avec l'ensemble de l'industrie, en arrive
invitablement, par son abtissement,  devenir un cooprateur
dtestable, mme dans sa spcialit. La coordination des fonctions et
des organes est le caractre essentiel de toute structure sociale; cette
coordination objective doit avoir son quivalent dans l'intelligence de
toutes les units humaines qui concourent  l'activit de ces fonctions
et  la formation de ces organes.

Le grand service que rend dj et que rendra de plus en plus la
sociologie, c'est--dire la philosophie positive des sciences sociales,
sera de faire toujours prdominer, non seulement dans renseignement,
mais dans la vie pratique, le lien connectif qui unit les membres de la
mme humanit aussi bien les uns vis--vis des autres, y compris leurs
anctres et leurs successeurs, que vis--vis de l'ensemble des
phnomnes naturels. Tant que l'conomie politique a eu la prtention de
se suffire  elle-mme, elle n'a pas t une science sociale: dans cet
tat fragmentaire et informe, o elle ne parvenait pas mme  se
dfinir, elle devait ncessairement mconnatre l'action sur la vie
nutritive des socits de toutes les autres fonctions collectives; elle
devait sacrifier  ses formules arides nos besoins affectifs et
familiaux, dprimer nos aspirations artistiques, violer continuellement
les donnes des autres sciences, notamment de la physiologie et de la
psychologie, dnaturer et abaisser nos moeurs et la morale de la manire
la plus choquante, en nivelant notre dignit aux seules et gostes
proccupations d'un industrialisme  outrance, mettre en pril tous les
progrs du droit en livrant l'humanit  tous les assauts d'une
concurrence illimite rige en systme et en loi, et finalement aboutir
en politique aune simple ngation de toute intervention de la volont
collective, c'est--dire  la suppression de toute direction collective
coordonne et consciente, en somme,  la destruction du corps social et
spcialement de ses organes les plus levs, de ses rgulateurs par
excellence analogues  l'organisme crbral, c'est--dire les organes
rgulateurs politiques.

La sociologie nous rappelle constamment, au contraire, que toutes les
sciences sociales sont organiquement et fonctionnellement
interdpendantes et que les lois des sciences les plus complexes et les
plus spciales ont prcisment pour mission de faciliter et de
rgulariser de plus en plus, par l'intervention systmatique de la
conscience collective, l'action des phnomnes sociaux plus gnraux et
plus simples tels que ceux relatifs  notre vie de nutrition. Les
sciences sociales sont interdpendantes parce que les phnomnes sociaux
et, par consquent, la structure sociale, le sont galement.

Les organes des phnomnes sociaux suprieurs servent de rgulateurs aux
organes des phnomnes sociaux infrieurs, lesquels sont eux-mmes les
pouvoirs rgulateurs sociaux des phnomnes physiologiques et psychiques
des units humaines dont l'agrgat forme la masse sociale. Les
phnomnes sociaux suprieurs sont donc toujours, de leur cl,
conditionns par les phnomnes infrieurs plus simples et plus
gnraux. Ainsi, si, dans l'organisation des rapports gnsiques,
c'est--dire sexuels, familiaux ou relatifs  la population en gnral,
vous ngligez de tenir compte des ncessits conomiques, des donnes
et des lois psychiques et physiologiques, les lois politiques les mieux
intentionnes seront impuissantes  reconstituer l'ordre dans les
familles et  relever le niveau de la natalit encore beaucoup plus que
si vous ne tenez pas compte, dans cette lgislation des besoins
esthtiques, moraux, scientifiques et juridiques plus levs des membres
du groupe social. Les organes sociaux suprieurs ont surtout pour
mission de parfaire et de rgulariser le fonctionnement des organes
sociaux les plus gnraux, les plus simples; ceux-ci de leur ct
doivent se soumettre servilement aux lois dgages par toutes les
sciences plus gnrales et plus simples que les sciences sociales, donc
par la psychologie, la physiologie et les autres sciences antcdentes.

Que voulez-vous que soit au point de vue politique, au point de vue du
droit, de la morale, de la culture scientifique et artistique, de la
vertu et de la dignit domestiques, une famille o le pre, la mre et
mme les enfants sont, par le fait de notre organisation ou plutt de
notre dsorganisation industrielle, condamns  ne se voir pour ainsi
dire jamais,  vivre dans la promiscuit dans un taudis infect, o
l'enfant est arrach  l'cole trop tt, o la femme est dtourne du
mnage et de sa fonction ducatrice, o le pre est enlev  tout et 
tous pendant les trois quarts de la journe, n'ayant plus d'autre besoin
en rentrant de l'ouvrage que celui de manger, de boire et de dormir,
sans la moindre proccupation morale ni intellectuelle, il n'en a pas le
loisir, ni sans autre excitation idale que celle que peut procurer
l'alcool?

Donc, subordination des fonctions sociales les plus hautes vis--vis des
fonctions sociales les plus simples et les plus gnrales, de celles
notamment relatives  la vie conomique. Ncessit galement de
subordonner notre organisation conomique aux conditions plus gnrales
et plus simples encore de notre constitution psychique et biologique et
de toute la nature organique et inorganique. Aucune organisation
industrielle vritablement sociale et stable n'est possible si au point
de vue de la dure du travail elle ne commence par respecter les lois
physiologiques et psychiques impratives d'aprs lesquelles toute
dpense physiologique a besoin de se rparer; tout effort, au del d'une
certaine limite, tend  se ralentir,  s'affaiblir, toute attention
(phnomne psychique) diminue et finalement mme est distraite, puis
abolie entirement. Ainsi la premire lgislation  rclamer, eu ce qui
concerne les accidents du travail, est une lgislation qui limite la
dure du travail en tenant compte des impratifs catgoriques de la
physiologie et de la psychologie. Cette lgislation elle-mme ncessite
 son tour pour correspondre  la varit considrable des conditions
du travail manuel, une refonte et une extension du systme reprsentatif
 tous les degrs, dans toutes les catgories d'intrts, une loi
uniforme et gnrale ne pouvant galement dterminer que d'une faon
uniforme et gnrale des limites  la dure du travail, limites
essentiellement variables suivant les mtiers. Pour mieux prciser,
les agents ou reprsentants gnraux de la collectivit nationale ou
internationale ne sont comptents que pour fixer la dure maxima de
la journe normale de travail; aux reprsentants spciaux de chaque
profession appartient de dbattre, de fixer ou de modifier, suivant les
circonstances, la dure de cette mme journe de travail, dans chaque
profession; la reprsentation centrale ne serait comptente que si elle
en arrivait  tre elle-mme la synthse reprsentative exacte de tous
les intrts particuliers.[13]

L'exemple ci-dessus nous montre comment d'un ct les phnomnes sociaux
les plus complexes dpendent de ceux qui sont plus simples, et, d'un
autre ct, comment les organes rgulateurs de ceux-l interviennent
 leur tour pour perfectionner l'organisation et le fonctionnement de
ceux-ci; il nous dmontre que si le progrs social dpend avant tout
des rformes conomiques, ces dernires exigent l'extension et le
perfectionnement de notre systme reprsentatif, dlibrant et mme
excutif, en un mot de notre organisation politique.

Ainsi, non seulement les faits sociaux sont interdpendants, mais les
sciences sociales dont ils sont le domaine le sont galement. De mme
que la Politique sans le Droit enfante ncessairement le despotisme,
de mme que le Droit, sans la morale dont il est une drivation, est un
spulcre blanchi, de mme que la Morale non claire par la Science est
aveugle, de mme que la Science spare de ses utilits artistiques et
pratiques dgnrerait en un pdantisme chinois, de mme que l'art pour
l'art finit en dvergondage, de mme que la famille est impossible sans
les conditions conomiques qui doivent en assurer la dignit et
l'existence, de mme qu'enfin ces conditions conomiques ne peuvent
impunment violer les lois inorganiques et organiques de la nature, de
mme dans l'enseignement des sciences sociales, chacune des branches
fait partie d'un tronc commun, d'un arbre puissant et vnrable dont
une sve commune parcourt et vivifie toutes les parties; sparez ces
branches, taillez et coupez ce tronc, vous n'avez plus que du bois mort,
bon tout au plus, comme beaucoup de branches de notre enseignement, 
faire des fagots et  mettre au feu. Ainsi, par elle-mme,la description
de la structure et de l'volution logiques, historiques et dogmatiques
des sciences en gnral et des sciences sociales en particulier, nous
dmontre, en dehors mme de l'tude des phnomnes que ces sciences ont
pour objet, qu'il existe des lois tant statiques que dynamiques qui,
sous ce triple aspect, prsident  cette structure et  cette volution.

Tout phnomne social est donc ncessairement dtermin, dans sa forme
et dans son activit, par les conditions dans lesquelles il se produit;
toutes les conditions tant identiques ou gales, le mme phnomne se
produira toujours d'une faon invariable; toutes les conditions ou
quelques-unes des conditions venant  se modifier, le phnomne se
produira d'une faon variable en tout ou en partie.

Ici se prsente une observation, d'une importance capitale pour la
sociologie: les conditions les plus gnrales au milieu desquelles se
produisent les phnomnes sociologiques sont les facteurs inorganiques
et organiques; ce sont eux qui dterminent la structure et la dynamique
des Socits d'une faon gnrale; ils bauchent les corps sociaux dont
les agents spciaux achveront en dtail la physionomie et l'allure.
Ces facteurs inorganiques et organiques, nous les avons compris sous la
dnomination de: Territoire et Population; ils sont les plus constants
et les moins variables. En somme, les conditions mathmatiques,
mcaniques, astronomiques, physiques, chimiques, biologiques et
psychiques qui dterminent la structure et l'volution des diverses
parties de l'humanit, sur les divers points de notre globe, sont, sinon
absolument identiques, dans tous les cas resserres dans des limites de
variation assez troites; les oscillations de la vie tant individuelle
que sociale s'cartent fort peu de la moyenne des conditions gnrales
et, plus elles s'en loignent, plus les phnomnes vitaux et sociaux
deviennent rares  mesure qu'ils se rapprochent d'un point d'cartement
o ils disparaissent tout  fait. Si, comme l'a fait Quetelet,on tablit
le tableau de quelques-unes de ces conditions gnrales inorganiques ou
organiques, si par exemple on dresse le tableau de la moyenne de la
taille humaine ou de la capacit cranienne, ou de la moyenne des
climats, etc., on reconnat immdiatement que l'espce humaine, dans sa
masse la plus considrable, se rapproche de ces moyennes et que plus
elle s'en loigne plus ces carts ou variations sont rares et deviennent
des cas isols; pass certaines limites, on ne rencontre plus que ce
qu'on appelle des anomalies et des monstruosits et, au del, plus rien.
Ainsi, au point de vue du climat, au-dessous d'un certain nombre de
degrs, l'humanit n'est plus possible, les conditions de viabilit pour
les units composantes de cette humanit n'existant plus; l'adaptation
aux conditions les plus gnrales et les plus simples de la nature est
la premire loi de toute existence, l'adaptation aux conditions
spciales et les variations correspondantes constituent un progrs
conscutif et accessoire.

Il rsulte de cette constatation un premier fait, une premire loi,
c'est que les facteurs gnraux dterminants de toutes les socits sans
exception tant, dans leurs rapports avec celles-ci, plus constants que
variables, plus permanents qu'intermittents et accidentels, la structure
et l'volution de toutes les socits, c'est--dire les phnomnes
sociaux dont l'apparition est dtermine par ces facteurs, auront
galement une tendance gnrale, constante et permanente  se produire
sous des formes et dans une direction identiques, homognes. En un mot,
l'unit de l'espce humaine que les lgendes religieuses et les
hypothses mtaphysiques dduisaient de notre commune origine divine ou
d'une cause ordonnatrice intelligente est directement dtermine par des
conditions exclusivement naturelles, sans la moindre intervention
mystrieuse: l'unit des conditions les plus gnrales de notre milieu
physique et de notre structure biologique, explique notre unit
collective; les diverses socits passes et prsentes ne sont que des
varits d'un type primitif homogne; les socits ne constituent pas
des espces immuables diffrentes; leurs variations continueront sans
doute  s'effectuer suivant des lois rgulires dans l'avenir comme
pendant les sicles couls.

Ceci vient confirmer ce phnomne sociologique considrable que nous
avons observ dans nos tudes antrieures, relativement surtout aux
socits politiques les moins avances et les moins complexes: la
ressemblance gnrale,  tous les points de vue, conomique, familial,
religieux, moral, juridique et politique de toutes les socits
rudimentaires, sans distinction, sans que cette ressemblance entre elles
provienne de la moindre influence rciproque; toutes ces socits, tant
celles qui sont restes dans leur tat rudimentaire, que celles qui ont
disparu et que celles qui ont dpass ces stades primitifs, ont eu la
mme structure gnrale, ont agi, c'est--dire vcu, senti, pens, rgl
leur conduite et dirig leur politique d'une faon uniforme,  part des
variations accessoires limites  la mesure des variations galement
accessoires de leur milieu physique et biologique. En somme, les
variations sociales ne parviennent jamais  l'emporter sur l'unit
fondamentale naturelle  l'espce humaine.

Les considrations prcdentes, d'abord celles relatives  la structure
et  l'volution des sciences, puis celles relatives  la structure et
 l'volution gnrales des socits, nous prouvent ainsi, ds l'abord,
que des lois gnrales, des rapports ncessaires, rgissent les
phnomnes sociaux au mme titre que tous les phnomnes naturels; ces
rapports et ces lois sont seulement plus difficiles  reconnatre eu
gard  la complexit suprieure des faits sociaux.

Aucun phnomne n'apparat an hasard; ce que nous appelons de ce nom
n'est que la mesure de notre ignorance; le jeu mme a ses lois; il y a
une thorie et un calcul des probabilits; les socits ont leurs lois.
Parmi ces dernires, les lois de la nature inorganique et organique ont
t, sont encore et resteront toujours la premire Providence de
l'humanit, le gnie lmentaire, la fe gnreuse ou non, peu importe,
qui la dota de ses proprits nocives et bienfaisantes. Ces lois, les
plus gnrales et les plus simples, sont aussi les moins modifiables par
notre propre intervention; elles nous dominent par leur gnralit et
leur simplicit mmes; elles ont impos aux socits l'uniformit de
leur irrsistible empreinte; s'adapter  ces lois fut la premire et la
plus urgente de toutes les ncessits; l o cette adaptation fit
dfaut, la mort sociale fut invitable.

Personne ne met actuellement en doute l'existence des lois
mathmatiques, physiques, chimiques, physiologiques; mais le
dterminisme admis dans toutes ces sciences, on prtend le rejeter du
domaine des sciences sociales. Contradiction trange cependant; ceux-l
mmes que l'ide des lois sociales offusque, sont prcisment aussi
ceux qui introduisent la Providence, c'est--dire la prvoyance, la
prvision dans l'histoire. Or, qui dit prvision, dit science et il n'y
a pas de science, ni de prvision, ni de prvoyance s'il n'y a pas de
lois. Admettre une Providence, c'est donc ou reconnatre des lois
sociales, des rapports ncessaires entre les phnomnes sociaux, une
science sociale, ou affirmer que ces lois ne sont que des ordres, des
commandements arbitraires mans d'une autorit suprieure, absolue et
inconditionne, et par consquent non susceptibles d'tre humainement
prvus, en un mot, au-dessus et en dehors de la science. Malheureusement
pour ses adeptes, dans la thorie providentielle il faut aller jusqu'au
bout; s'il n'y a pas de lois et de sciences sociales, c'est qu'il n'y a
pas non plus de lois et de sciences inorganiques et organiques, car si
on admet ces dernires, on reconnat par cela mme que les socits ont
des lois, les plus simples et les plus gnrales, il est vrai, mais par
cela mme les plus importantes. Entre la science intgrale et la
Providence intgrale, entre l'ordre universel ncessaire et l'ordre
universel arbitraire ou le dsordre, il faut donc choisir, il n'y a pas
de milieu. La Providence sociale, c'est la science sociale.




CHAPITRE V

LOIS SOCIOLOGIQUES LMENTAIRES


Pour prouver qu'il y a des lois sociales naturelles et ncessaires, il
nous a suffi de dmontrer que la structure de nos connaissances en
gnral et leur volution sont soumises  des rapports invariables et
ncessaires et ensuite que le milieu inorganique et organique par
lui-mme, cre avec le milieu social des rapports galement invariables
et ncessaires. Faisons maintenant un pas de plus; prouvons, par des
exemples emprunts aux diverses classes de phnomnes sociaux, qu'il y a
des lois sociales et que ces lois spciales peuvent tre dgages au
moyen des diverses mthodes inductives et notamment au moyen des
procds d'exprimentation indiqus antrieurement.


EXEMPLE D'UNE LOI CONOMIQUE

Supposons que le problme  rsoudre soit de dmontrer qu'un phnomne
social, de la classe des phnomnes conomiques, se rapportant
spcialement  la circulation, se produit suivant des rapports
ncessaires avec les conditions o il apparat, en d'autres termes,
suivant des lois.

L'exprience nous dmontre que le transport d'une matire quelconque
ncessite toujours une dpense ou un effort de tirage.

Abstraction faite de la nature du vhicule et de la voie, l'conomie du
transport se mesure par le rapport du poids mort au poids utile. Le
progrs est donc, avec un vhicule du poids mort le plus faible, de
transporter la charge utile la plus grande.

Voil donc une loi; c'est un rapport ncessaire; elle est gnrale au
point de vue circulatoire; en effet, quelles que soient les conditions
o se fait le tirage, ce tirage ncessite un effort, une dpense dont la
mesure est en raison directe du poids mort.

C'est en mme temps une loi statique parce qu'elle nous montre les
conditions du phnomne  l'tat de repos et une loi abstraite, parce
qu'elle est indpendante de la nature spciale des objets circulants et
des rsistances qui font obstacle  leur dplacement.

Veut-on considrer le phnomne au point de vue dynamique et concret?
Alors intervient l'tat du vhicule et de la voie; celui-ci dtermine
le coefficient, c'est--dire le rapport entre l'effort de tirage et
l'ensemble de la charge  dplacer, poids mort et poids utile. Ce
coefficient augmente suivant les rsistances que doit vaincre la roue,
ou tout autre agent pour avancer.

Le transport d'un fardeau sur une voiture, sur le sol naturel exige un
effort gal au quart ou au cinquime du poids total mis en mouvement.
Cet effort constitue donc le rapport entre le poids total et le poids
mort.

Sur une bonne route empierre, ce rapport n'est plus que de 0,080 
0,030.

Sur des madriers en chne, ce rapport n'est plus que de 0,022.

Sur des rails, ce rapport n'est plus que de 0,005  0,003.

Sur des canaux, ce rapport n'est plus que de 0,030  0,001.[14]

Ces donnes qui sont des constatations acquises particulirement par
l'observation et l'exprimentation directes ainsi que par voie de
comparaison, se rapportent aux phnomnes les plus simples de la
circulation conomique,  tel point qu'on peut les considrer comme de
simples phnomnes mcaniques; ils suffisent dj cependant pour nous
montrer ce que c'est qu'une loi dynamique en gnral, et une loi
dynamique concrte par opposition  cette mme loi abstraite. En effet,
l'exemple ci-dessus nous indique les variations que subit le phnomne,
effort de tirage, suivant les variations des conditions o il se
produit. Nous pouvons notamment en dgager la loi dynamique abstraite
et progressive suivante: Le progrs dans la circulation s'opre dans le
sens de la rduction du rapport entre le poids total et le poids mort,
c'est--dire de l'effort de tirage.

Si maintenant, au lieu de formuler cette loi d'une faon abstraite, nous
la formulons en spcifiant les corps particuliers qui sont les
conditions dterminantes du phnomne: un fardeau d'une certaine espce,
une voiture d'un certain genre, une route ou des rails et des canaux,
si en un mot nous incorporons les conditions du phnomne lui-mme dans
des objets spcifis, la loi dgage ne sera plus abstraite, mais
concrte.

Nous avons expos ailleurs que ces mmes lois, statiques et dynamiques
relatives  la circulation en gnral, s'appliquent galement  la
circulation conomique proprement dite.

Dans la transmission des offres et demandes de marchandises, dans
l'intervention des signes fiduciaires des changes et dans la
circulation de ces signes, il y a toujours un rapport entre la
marchandise totale transporte, l'offre et la demande transmises, la
monnaie circulante et l'agent de ce transport, de cette transmission et
de cette circulation. Ce rapport dans l'espce est reprsent par les
frais d'expdition et de commission, par le cot de l'instrument
montaire, par l'usure, par l'intrt. Loi statique aussi certaine,
rapport aussi ncessaire que dans le premier exemple de circulation
simple donn plus haut. Mme loi dynamique, abstraite ou concrte,
suivant qu'on la formule pour une socit particulire ou pour toutes
les civilisations quelconques: partout et toujours le progrs de la
circulation conomique s'opre dans le sens de la substitution d'une
marchandise spciale comme monnaie,  toutes les marchandises, de la
monnaie mtallique  la monnaie marchandise, d'une monnaie mtallique
avec empreinte conventionnelle  la monnaie mtallique pese, du billet
de banque  la monnaie mtallique, du paiement par simple virement ou
compensation au billet de banque.

Dans ces cas, plus complexes que noire premier exemple, de circulation
conomique, la loi dynamique est toujours: Le progrs s'opre dans le
sens de la rduction du poids mort, de l'effort de tirage, des frais de
circulation, de l'intrt, de l'usure.

Il convient cependant de signaler cette restriction importante en
sociologie. C'est que l'intervention et l'usage des agents ou organes
perfectionns nouveaux n'exclut pas ncessairement ni immdiatement
l'emploi et la conservation des procds anciens. Ainsi, les chemins de
fer n'ont supprim ni les routes ni les canaux, les clearing-houses
n'ont pas chass le billet de banque, lequel fonctionne  ct de la
monnaie mtallique, qui,  son tour, n'a pas compltement supprim la
monnaie-marchandise. En ce qui concerne les clearing-houses, ils sont
le plus remarquable exemple de la rduction extraordinaire que peuvent
atteindre, dans une socit munie de cet instrument suprieur de la
circulation, les frais de transmission des signes fiduciaires des
changes. On sait que tout le systme des clearing-houses est bas sur
la constatation de cette loi, que dans toute socit particulire aussi
bien que dans l'humanit en gnral, la valeur des achats est toujours
gale  la valeur des ventes; tous les comptes pourraient donc y tre
rgls par des critures au grand livre social, de telle sorte que la
balance des oprations serait la constatation d'un chiffre de ventes
gal  celui des achats. Il s'opre ainsi au clearing-house de Londres
pour plusieurs milliards de francs de payements par semaine sans bourse
dlier, moyennant des frais minimes d'critures et de comptabilit.[15]

Il est inutile, sans doute, de signaler le haut intrt social et
scientifique qui est attach  la constatation des rapports ncessaires,
c'est--dire des lois tant statiques que dynamiques qui rgissent les
phnomnes sociologiques. La constatation de ces rapports est notamment
le mtre infaillible qui nous permet de mesurer si une civilisation
particulire est avance ou arrire, si une mesure propose
lgislativement ou autrement est ractionnaire, conservatrice ou
progressive. Nous pouvons, en effet, appliquer le mtre ci-dessus 
chaque nation successivement: toutes autres conditions gales, la nation
la plus civilise sera celle o le rapport du poids mort au poids total,
celui de l'usure  la circulation fiduciaire seront les moins levs.
Toute mesure ayant cette tendance  la rduction du quantum de ce
rapport sera un progrs, toute mesure tendant  l'aggravation de ce
quantum sera un recul.


EXEMPLES DE LOIS GNSIQUES

A.--NAISSANCES ILLGITIMES

Il existe des rapports ncessaires entre le chiffre des naissances
illgitimes dans un pays quelconque et les autres conditions sociales de
ce pays, notamment sa situation conomique et tout particulirement le
taux des salaires; les variations de ces conditions correspondent  des
variations dans la cohrence des liens familiaux. Toutes autres
conditions gales, le pays le plus civilis sera celui o les liens
sociaux mesurs par le rapport entre le chiffre des naissances
illgitimes et celui des naissances en gnral seront les plus
cohrents.

Les procds  l'aide desquels nous allons sommairement ici essayer de
dgager cette loi sont une application pratique des procds que nous
avons signals comme tant ceux de la mthode logique dite inductive
et exprimentale en ce sens que les expriences faites rsultent des
constatations de la statistique et de l'histoire. Nous allons utiliser
les quatre procds de mthode exprimentale dont nous avons parl plus
haut et dont l'usage devrait tre rendu familier par le cours de
logique qui est compris dans le programme officiel des universits.
Ces quatre mthodes de recherche exprimentale sont, comme nous l'avons
indiqu ci-dessus: la mthode de concordance, la mthode de diffrence,
la mthode des variations concomitantes et la mthode des rsidus.

Nous connaissons des socits rudimentaires disparues et mme encore
actuellement existantes, o les liens familiaux, spcialement ceux entre
le pre et l'enfant, sont  peu prs inexistants; la maternit, fait
matriel, y sert de lien social entre la famille et l'enfant; celui-ci
peut tre, dans ce stade de civilisation, considr comme  moiti
lgitime seulement, c'est--dire vis--vis de sa mre.

Reprsentons par 100 le chiffre des naissances dans les socits de ce
genre; nous pouvons reprsenter par 50, par exemple, le quantum suppos
du rapport entre les naissances en gnral et leur lgitimit de
l'autre. Il est, du reste, bien entendu que, dans les considrations qui
vont suivre, nous ne discutons pas la question de savoir si certaines
formes libres d'union sexuelle sont ou non suprieures  certaines
formes officiellement lgitimes; nous considrons seulement que dans
notre tat de civilisation, l'illgitimit des naissances est l'indice
incontestable d'un relchement des liens entre l'enfant et ses auteurs.

Appliquons nos procds  un pays particulier, la Belgique:

A. _Tableau des naissances illgitimes_ par 100 _naissances_.


               I          II        III

             ROYAUME   HAINAUT   LUXEMBOURG

1840..        6.33       5.73       2.53
1841-1850     7.43       7.59       2.53
1851-1860     7.91       8.40       2.75
1861-1870     7.13       8.94       2.73
1871-1880     7.20       8.32       2.43
1881-1889     8.72      10.74       2.71
1890            ?          ?          ?


Joignons maintenant  ce tableau celui des salaires des houilleurs du
Hainaut et des travailleurs agricoles, hommes et femmes, dans le
Luxembourg:


B.--_Tableau des salaires._

         IV

DES HOUILLEURS DU HAINAUT

1841-1850   1.39
1851-1860   2.85
1861-1870   2.62
1871-1880   3.39
1881-1889   3.00
1890        3.69


               V

SALAIRES AGRICOLES DU LUXEMBOURG, SANS NOURRITURE

       Hommes      Femmes

1830    1.08        0.74
1835    1.09        0.74
1840    1.12        0.76
1846    1.16        0.79
1850    1.30        0.92
1856    1.81        1.10
1874    2.38        1.48
1880    2.48        1.62


Les phnomnes sociaux d'ordre gnsique enregistrs par le premier
tableau mis en regard de ceux enregistrs par le second, constituent une
vritable exprimentation, dont par les procds logiques exprimentaux
et inductifs en gnral, nous pouvons dgager des lois.

La simple comparaison des indications fournies par les donnes
statistiques nous montre tout d'abord qu'il y a, dans le royaume, des
conditions ou causes gnrales qui agissent dans un sens dfavorable sur
la production du phnomne naissances illgitimes. En un demi-sicle le
rapport pour cent des naissances illgitimes aux naissances en gnral
s'est lev de 6,33 p. 100  8,71 p. 100.

L'examen de la colonne II du premier tableau, nous prouve que si le
royaume en gnral a t soumis, au point de vue du fait envisag, 
des conditions socialement dsavantageuses, il y a des facteurs spciaux
qui, dans le Hainaut, ont agi d'une manire encore plus nfaste que dans
le royaume sur l'apparition du phnomne; dans le Hainaut, en effet, le
pour cent de naissances illgitimes, infrieur, en 1840,  celui de
l'ensemble du pays, a depuis lors progress de 5,73 p. 100  10,74 p. 100!

Quelles sont les conditions qui diffrencient particulirement le
Hainaut de l'ensemble du royaume? Ce sont videmment les conditions
conomiques et principalement le dveloppement de la grande industrie:
mines, usines, etc. Ces conditions ou causes spciales sont si bien les
causes ou conditions de la diffrence entre le Hainaut et le royaume de
la proportion des naissances illgitimes, que si nous remontons  une
poque antrieure au dveloppement de l'industrialisme capitaliste,
c'est--dire  la priode qui a prcd celle de 1841-1850, la situation
du Hainaut ne diffre gure de celle de la moyenne des naissances
illgitimes de tout le pays. En _liminant_ les causes ou conditions
industrielles propres  la priode d'exploitation industrielle du
Hainaut, nous obtenons un _rsidu_ ou reste qui est gal  la situation
de l'ensemble du royaume; cette intense exploitation industrielle est
donc la condition ou la cause de la _diffrence_ qui existe entre le
phnomne tel qu'il apparat dans le pays en gnral et tel qu'il se
produit dans le Hainaut en particulier. Il va de soi qu'en parlant des
conditions industrielles spciales au Hainaut, nous embrassons par ces
mots une pluralit de causes ou de conditions qui elles-mmes pourraient
faire l'objet d'une recherche spciale. Nous pouvons en examiner une:

La colonne IV du deuxime tableau, relative aux salaires des houilleurs
du Hainaut, nous permet de constater que les _variations_ favorables de
ces salaires sont _concomitantes_ avec les variations relativement
favorables que manifestent certaines priodes du premier tableau,
colonne II. Ainsi la priode de hauts salaires industriels de 1871-1880,
dans le Hainaut, _concorde_ avec un abaissement favorable du rapport des
naissances illgitimes dans la mme province.

Cette _concordance_ est prouve plus exactement encore par le fait que
les _variations_ des deux faits envisags, salaires et naissances
illgitimes, sont _concomitantes_. Ainsi, dans cette mme priode de
1871-1880, les annes 1872-1874, suprieurement avantageuses au point de
vue de l'lvation des salaires, ont vu rduire le rapport des
naissances illgitimes  7,04 p. 100 pour le royaume et  8,28 p. 100
pour le Hainaut, au lieu de 7,20 p. 100 et de 8,32 p. 100 qui sont les
chiffres moyens de cette priode dcennale et constituaient,
particulirement pour le Hainaut, par eux-mmes, une variation
favorable. La mthode des variations concomitantes confirme encore cette
induction exprimentale en nous montrant par la statistique officielle
que la priode la plus mauvaise de toutes pour la production des
naissances illgitimes dans le Hainaut, concorde avec une crise intense
de l'industrie charbonnire et un abaissement des salaires, mais qu'en
revanche, les variations favorables qui, en 1888 et 1889, se produisent
dans le taux des salaires, se manifestent immdiatement par des
variations concomitantes galement favorables dans la proportion des
naissances illgitimes; le taux de ces dernires qui, de 1881  1889,
est de 10,74 p. 100 se rduit immdiatement, en 1888-1889,  10,66 p.
100. Nous ne connaissons pas encore en ce moment le chiffre officiel des
naissances illgitimes pour 100 naissances dans le Hainaut pour 1890,
mais nous savons par le dernier et si remarquable rapport de M. Harz
sur la _Statistique des mines_, que la moyenne du salaire des houilleurs
du Hainaut s'est leve  3 fr. 69. Nous pouvons ds lors  peu prs
avec certitude prvoir et prdire que la rduction favorable qui s'est
manifeste en 1888-1889 dans la proportion des naissances illgitimes
s'accentuera encore pour l'anne 1890.[16]

Ainsi, en sociologie comme dans les sciences physico-chimiques et
physiologiques, les mthodes de recherche exprimentale nous permettent
de dcouvrir les conditions de production et de reproduction des
phnomnes, c'est--dire les lois de leur apparition et de leur
volution, et d'introduire dans la politique la prvoyance, cette
vritable providence non plus surnaturelle, mais humaine et collective.

Il y a donc des lois, c'est--dire des rapports ncessaires qui
dterminent les phnomnes gnsiques et les relient  l'ensemble
notamment des conditions conomiques de leur milieu de production et
d'activit; les salaires sont une de ces conditions conomiques. Les
variations brusques et continuelles des salaires sont du reste par
elles-mmes une cause de perturbation nocive; mme un relvement
important mais brusque des salaires ne produit pas tous les effets bien
taisants que produirait un relvement faible, mais rgulier et continu.

La colonne III du tableau _A_ et la colonne V du tableau _B_ relatives
aux naissances illgitimes et aux salaires agricoles du Luxembourg
constituent, sous ce rapport, une vritable exprimentation sociale,
surtout si on met cette exprimentation en rapport avec les donnes
fournies par le Hainaut. Le Luxembourg est en effet remarquable entre
toutes nos provinces par la constance relative de ses conditions
sociales; les plus gnrales, les conditions conomiques, n'y ont pas
subi de changements intenses, comme dans le Hainaut, par la formation de
grands centres industriels; les chemins de fer eux-mmes n'y ont que
fort peu activ la circulation et dvelopp les centres urbains. Au
contraire, la progression lente mais rgulire des salaires agricoles y
a assur la stabilit et la rgularit des rapports familiaux, notamment
des parents vis--vis de leurs enfants. Dans le Luxembourg,
l'invariabilit relative du milieu social et notamment du milieu
conomique a ncessairement dtermin l'invariabilit du rapport du
phnomne: naissances illgitimes, avec ce milieu. La mthode
exprimentale de concordance vient donc ici confirmer la mthode
exprimentale des variations concomitantes, de mme que cette dernire
confirme les mthodes de diffrence et des rsidus.

En ce qui concerne celles-ci, nous pouvons en effet, en faisant usage
des donnes statistiques, liminer par la pense, c'est--dire par un
procd purement logique, du Hainaut et du Royaume, les causes ou
conditions spciales, telles que l'industrialisme intense et instable
avec ses consquences, les grandes agglomrations urbaines, le
morcellement agricole excessif, etc., etc.; nous pouvons en un mot
rduire par la pense le pays  la mme situation que celle du
Luxembourg: les diffrences constates seront les conditions et les
causes des diffrences constates dans la production des naissances
illgitimes; au contraire les rsidus de ressemblances seront les
conditions communes  tous les pays.

On comprend ds lors pourquoi, dans le Luxembourg, le taux des
naissances illgitimes n'a pour ainsi dire pas vari, la constance
relative du milieu y est en rapport avec la rgularit relative du
phnomne social produit; les conditions restant les mmes, le phnomne
apparatra naturellement de mme; les conditions variant, le phnomne
apparatra aussi, mais modifi.

Observons que ce phnomne spcial relatif  la cohrence des liens
familiaux correspond, dans le Hainaut et dans le Luxembourg, au
mouvement gnral de la population. Ce mouvement est aussi lent et
rgulier dans la dernire province qu'il est rapide et excessif dans
la premire. Dans une priode de cinquante-sept ans la population du
Luxembourg n'augmente que de 35 p. 100, soit d'un peu plus de 1/2 p.
400 par an, celle du Hainaut augmente de 70 p. 100 et dans
l'arrondissement de Charleroi, cet accroissement s'lve  230 p. 100
tandis que, dans la mme province, il n'est que de 14,18 p. 100 dans
l'arrondissement de Thuin et de 3,61 p. 100 dans l'arrondissement d'Ath.
Donc, au point de vue de la population en gnral, comme  celui des
naissances illgitimes, les conditions sociales du Hainaut prsentent
des variations excessives concomitantes avec les autres circonstances
excessives du milieu,  tel point qu'outre ces vritables excroissances
harmoniques le Hainaut, en dehors mme de tous autres aspects, rvle
encore au point de vue du mouvement de la population en gnral, des
variations violentes qu'on ne rencontre nulle part ailleurs.

Il y a, en consquence, des lois gnsiques ou relatives  la
population; en effet, par exemple, toutes autres conditions gales, il y
a un rapport ncessaire entre l'tat conomique d'un pays, notamment ses
salaires industriels, et la proportion des naissances illgitimes dans
le chiffre total des naissances; aux variations de cet tat conomique
correspondent des variations du taux des naissances illgitimes; elles
dpendent donc ncessairement du milieu conomique, plus spcialement
encore des conditions o le travail est rmunr. Ces conditions sont
ce qu'on appelle vulgairement les causes des naissances illgitimes.

Si on a encore la moindre incertitude au sujet des rapports ncessaires
qui existent entre un phnomne gnsique et son milieu, en un mot sur
le dterminisme des phnomnes sociaux, on peut procder  des
vrifications complmentaires par l'tude de faits du mme ordre. Dans
ce cas, encore une fois, la mthode exprimentale sera pleinement
efficace.

Les conditions sociales qui rglent d'une faon ncessaire la production
des naissances illgitimes sont si bien des conditions dsavantageuses
d'une nature dterminable, que nous pouvons poursuivre ce phnomne
gnsique dj spcial dans des modalits encore plus originales. Ainsi,
jusque dans le sein de leur mre, les conditions des enfants illgitimes
sont plus dfavorables que celles des autres. Il y a proportionnellement
plus de mort-ns illgitimes que de lgitimes!

Voici, en effet, quelle a t la proportion des mort-ns pour 100
enfants vivants, lgitimes ou non:

1841-1850   4.37 p. 100
1851-1860   4.73   --
1861-1870   4.81   --
1871-1880   4.54   --
1881-1890   4.50   --

Au contraire, la proportion des mort-ns pour 100 enfants illgitimes
vivants a t en:

1841-1850   6.20 p. 100
1851-1860   6.40    --
1861-1870   6.97    --
1871-1880   6.25    --
1881-1890   6.45    --  [17]

Ainsi, d'une faon constante, la loi agit au dtriment des enfants
illgitimes mort-ns d'une faon plus meurtrire que vis--vis des
autres, dans une proportion  peu prs invariable d'un tiers  leur
prjudice; donc ingalit jusque dans le phnomne de production des
mort-ns. Pourquoi? videmment parce qu'il y a une ingalit
correspondante dans les conditions o ils naissent morts.

Nous savons du reste galement que, ncessairement et d'une faon plus
gnrale, la mortalit des enfants illgitimes est suprieure  celle
des enfants lgitimes et la mortalit des enfants pauvres suprieure 
celle des enfants des classes aises.


EXEMPLE D'UNE LOI ESTHTIQUE

Nous avons expos ailleurs les principales lois abstraites relatives 
la structure et au fonctionnement des divers organes artistiques;[18]
toute production artistique exige une pargne, une rserve de forces
physiologiques sans emploi actuel pour les ncessits conomiques,
gnsiques, en un mot primordiales de l'existence; toute production
artistique rclame un certain loisir conomique, une certaine excitation
vers la beaut idale provoque directement par les relations sexuelles
et les autres affections familiales et indirectement par les autres
formes encore plus leves mais conscutives de la vie collective; la
socit la plus artistique, toutes autres conditions gales, sera donc
ncessairement celle o ces divers facteurs du phnomne appel art se
rencontreront dans les conditions les plus avantageuses. Nous savons par
exprience, c'est--dire par l'histoire des socits, que ces
circonstances avantageuses commencent par tre le privilge de certaines
castes et de certaines classes. Nous pouvons ds lors galement prvoir
et prdire que la diffusion du loisir physiologique et conomique
rsultant de l'mancipation progressive des classes infrieures,
diffusion qui sera accompagne d'une excitation constante vers le beau
par le perfectionnement des conditions familiales et autres, aura pour
effet de modifier la structure de l'art en ce sens qu'il sera de plus
en plus accessible  la masse dans la mesure mme des autres progrs
sociaux et notamment des loisirs physiologiques et conomiques qu'une
limitation rationnelle et humaine du travail et de la production
entranera.

Voil la description succincte d'une loi esthtique,  la fois statique
et dynamique, abstraite  la fois et gnrale. Comme exemple d'une loi
abstraite plus spciale, mais galement statique et dynamique, nous
pouvons citer que, partout et toujours, l'architecture est antrieure
 la sculpture et cette dernire  la peinture, bien entendu en tant
que la sculpture et la peinture s'appliquent  des crations distinctes,
dtaches des oeuvres architecturales. Chacun de ces arts repose, est
construit sur l'autre, puis s'en diffrencie successivement et cela est
vrai de toutes les civilisations; c'est ce qui fait le caractre
abstrait de cette loi  la fois statique et dynamique.


EXEMPLES DES LOIS RELATIVES AUX CROYANCES ET AUX SCIENCES

Dans les premires parties de cette tude, nous avons suffisamment
indiqu le caractre du tableau hirarchique et intgral des sciences.
Ce tableau nous dcrit  la fois leur structure et leur volution dans
tous les temps et dans tous les pays, par consquent la loi statique et
dynamique des sciences. La classification hirarchique des croyances en
ftichisme, polythisme, monothisme, mtaphysique, philosophie
positive, nous montre l'aspect particulier de cette mme loi au point de
vue de la conception gnrale de l'ensemble des phnomnes de l'univers
galement sous leur double aspect, statique et dynamique.


EXEMPLES DE LOIS RELATIVES AUX MOEURS ET A LA MORALE

_Le suicide_.[19]

Les prcieux travaux de Quetelet et de M. Yverns, notamment les
tableaux et les cartes si soigneusement et si compltement dresss par
ce dernier, nous font comprendre pour ainsi dire de visu ce qu'il faut
entendre par loi sociologique; ils nous montrent certains phnomnes
moraux se produisant ncessairement et invariablement dans certains
conditions, tant que celles-ci sont elles-mmes invariables et
constantes. Nous avons ces tableaux et ces cartes sous les yeux: les
planches XI et XII nous montrent  toute vidence qu'il y a un rapport
ncessaire entre le phnomme social, suicide, et le milieu o il fait
son apparition:

Il y a un rapport ncessaire entre les suicides et les saisons, entre
les suicides et le sexe, l'ge, les heures habituelles du jour o le
phnomne se produit, l'tat de mariage ou de clibat, les conditions
conomiques, surtout les crises, les professions exerces, et mme les
moyens de destruction de soi-mme employs. En France, c'est toujours
et invariablement dans le dpartement de la Seine que le chiffre des
suicides, proportionnellement  la population, est le plus lev, et
c'est dans douze dpartements, formant entre eux une agglomration
distincte et tranche, qu'ils le sont invariablement le moins.[20] Si
par les mthodes employes ci-dessus pour les naissances illgitimes,
nous recherchions les conditions perturbatrices qui placent le
dpartement de la Seine dans cette situation particulirement
dsavantageuse au point de vue du phnomne moral dont il s'agit, nous
dterminerions d'une faon prcise la loi mme de ces perturbations ou
variations. Nous devons nous borner ici  indiquer l'vidence de leur
existence. Nous voyons cependant par l'examen de la planche XII, C, que
les principales conditions sociales fautrices du suicide sont, par ordre
d'importance et en dehors des maladies crbrales, la misre, les
chagrins de famille et les souffrances physiques dont l'action est 
peu prs gale, puis l'alcoolisme, ensuite l'amour, la jalousie et la
dbauche et enfin la crainte des poursuites judiciaires. D'une faon
constante galement, il y a plus de suicides d'hommes que de femmes, de
clibataires que de gens maris ou de veufs et de maris et veufs ayant
charge d'enfants que de maris et veufs n'en ayant pas, etc. En somme,
les troubles physiques, y compris les troubles crbraux, les troubles
conomiques et gnsiques sont le champ de culture le plus favorable 
la production des suicides; en France, ce champ de culture par
excellence c'est Paris et le dpartement de la Seine.


EXEMPLE DE LOIS JURIDIQUES

_L'Infanticide_.

Parmi tous les crimes et dlits commis et poursuivis en France de 1826 
1880, c'est dans l'infanticide que la proportion des illettrs sur cent
accuss est la plus considrable; elle est en moyenne de 72 p. 100.
L'infanticide est donc le crime des illettrs; voil une des conditions
qui favorisent l'apparition de ce phnomne criminel; nous serons encore
plus exactement renseigns aprs avoir constat que ces illettrs sont
gnralement des clibataires et ces clibataires des femmes dans la
proportion de 93 p. 100. Ce n'est pas tout; parmi ces femmes ce sont
celles dont la condition est la plus dpendante, la plus servile en
ralit, les moins capables par consquent de ragir par leur volont
contre toutes les causes ambiantes qui concourent  les accabler et 
les pousser ncessairement au crime, qui fournissent le chiffre le plus
lev du contingent des suicides. En France, en effet, comme en
Belgique, les cinq diximes des infanticides sont commis par des
ouvrires agricoles et des domestiques de ferme, deux autres diximes
par les domestiques attaches au service des personnes dans les villes
et ailleurs. Les femmes indpendantes, exerant des professions
librales, n'y participent pas pour un centime par cent crimes.

Aussi en France le jury, en Belgique la Cour, 99 fois sur 100, accordent
les circonstances attnuantes, c'est--dire dans une proportion plus
large que pour n'importe quel autre crime.[21]

En vrit, une peine ne devrait tre prononce que si, par hypothse,
un infanticide avait t dtermin par une cause  laquelle il serait
prouv que l'accuse pouvait rsister ou s'il avait t commis sans
cause, c'est--dire si le crime tait inconditionn. Dans tous les
autres cas, l'irresponsabilit de l'individu vis--vis de la Socit
est vidente, puisque c'est au contraire le milieu social qui oblige
ncessairement la mre  agir contre toutes les lois naturelles: _elle_
n'est pas la coupable, mais la victime. Puisque la loi sociologique nous
montre comment, dans des conditions constantes, la contribution aux
infanticides sera ncessairement leve  charge d'un contingent
invariable de personnes du mme sexe et de la mme catgorie, ce n'est
pas  ces personnes qu'une _peine_ supplmentaire doit tre inflige,
c'est la collectivit qui doit prendre  son compte la peine de modifier
 tout prix les conditions sociales qui produisent l'infanticide aussi
naturellement et aussi ncessairement que certains poisons produisent la
mort.

Au point de vue social, le plus important de tous, le libre arbitre, qui
fait l'objet de tant de controverses striles dans le champ clos de la
psychologie et de la morale individuelles, est une quantit tellement
petite qu'elle peut tre nglige sans grave inconvnient. Socialement,
notre libre arbitre est limit  un point pour ainsi dire idal, non
susceptible de mensuration, noy au milieu du rythme rgulier des flots
du dterminisme complexe et immense. Quetelet, notamment, a parfaitement
tabli la constance et la rgularit des moyennes dans les phnomnes
sociaux pour des priodes de temps donnes; il a videmment attach 
ces moyennes une importance excessive en ngligeant trop souvent les
variations dont elles sont susceptibles et que l'on constate mieux si
l'on observe des priodes plus longues. Il n'en reste pas moins certain
que plus, dans un pays et dans un temps dtermins, les variations
sociales s'loignent de leurs moyennes, plus aussi elles deviennent
rares; or, le libre arbitre consiste prcisment dans le pouvoir de
s'carter par une nergie subjective volontaire suffisamment suprieure,
du milieu, c'est--dire des conditions moyennes; il en rsulte que _la
loi du libre arbitre_ serait prcisment d'tre d'autant plus efficace
qu'il serait plus rare; en fait, le libre arbitre absolu serait sans
application. Le libre arbitre implique donc sa propre ngation; cette
contradiction essentielle est du reste scientifiquement dmontre par le
fait qu'il est possible de dgager les lois mmes des variations et des
probabilits.

Faut-il en conclure, comme on reproche  tort aux doctrines positives de
le faire, qu'il n'y a ni morale, ni justice? Comment pourrait-on le
soutenir srieusement alors que le dterminisme scientifique, dans tous
les ordres de nos connaissances, a prcisment pour objet et pour
mission de nous prouver qu'il existe des lois ncessaires que nous ne
pouvons enfreindre sans supporter immdiatement la peine de notre
rvolte? Les phnomnes moraux et sociaux ont mme ce privilge d'tre
plus mallables et par consquent plus modifiables que tous les autres;
nous pouvons donc agir sur les conditions qui les dterminent de manire
 les modifier sans cesse dans le sens du progrs de la vertu et de la
justice; ces conditions progressives de la morale et de la justice,
c'est la science qui nous les fait connatre et qui en impose la
poursuite et la ralisation  notre conscience, c'est la science,
disons-nous, et non pas la rvlation ni des concepts inns et
indtermins; voil ce qui nous spare de toutes les religions et de
toutes les mtaphysiques, c'est une diffrence de Mthode; la ntre
implique la reconnaissance complte et exclusive de la Souverainet de
la Science, l'autre en est la ngation. C'est la science qui nous fait
connatre de mieux en mieux ce qui est utile, comme aussi ce qui est
honnte et ce qui est juste; il n'y a pas d'autre rvlation et de
critrium que l'exprience.




CHAPITRE VI

LOIS SOCIOLOGIQUES COMPOSES


La sociologie positive, en tant que doctrine, est le produit de trois
grands courants principaux dont le cours, dsormais unique et
majestueux, entrane la civilisation moderne vers les vastes ocans
transforms de barrires en voies naturelles par excellence de la
civilisation mondiale. La science sociale fut constitue le jour o,
brisant ses enveloppes religieuses et mtaphysiques primitives et
atteignant dans ses recherches les phnomnes intimes et profonds de
la structure et de la vie des socits, elle parvint  en dgager des
rapports et des lois. Ces faits primordiaux et lmentaires,  la fois
les plus simples et les plus gnraux, taient ceux relatifs  la vie
de nutrition et de reproduction de l'espce humaine. Ce sera l'ternel
honneur de l'conomie politique, mme mtaphysique, d'avoir dtermin
l'importance prdominante de ces facteurs essentiels; sa faiblesse fut
de les considrer comme des entits abstraites, immuables et, ce qui fut
peut-tre plus nfaste encore, comme indpendantes des autres facteurs
sociaux, tels que la morale, le droit et la politique.

La rvolution scientifique s'opra par le triple et irrsistible effort
du socialisme proprement dit, par celui des savants qui les premiers
appliqurent aux faits sociaux lmentaires les mthodes des sciences
physiques et naturelles et,  peu prs en mme temps, par les fondateurs
de la sociologie intgrale comme science indpendante et comme
philosophie de toutes les sciences sociales particulires.

Ce n'est pas ici le moment d'tudier l'influence des diverses coles
socialistes; elles ramenrent l'conomie politique de la vaine agitation
des formules vides et gnralement optimistes  l'observation des
ralits trop souvent cruelles, observation dont la consquence ne fut
heureusement pas un pessimisme dprimant, mais au contraire une raction
nergique de la volont rformatrice collective.

Les reprsentants les plus illustres des sciences mathmatiques et
physiques, de leur ct, dmontraient que les phnomnes politiques,
moraux et intellectuels sont rgis par des lois aussi bien que ceux de
la nature inorganique et organique. Parmi eux, en France, il convient de
rappeler les noms illustres de Lagrange, de Laplace, de Joseph Fourier
qui, dans les problmes relatifs au calcul des probabilits,  la
natalit,  la mortalit,  la criminalit, aux assurances, etc.,
introduisirent avec tant de puissance l'application des mthodes
scientifiques gnrales.

C'est grce au socialisme et  ces anctres scientifiques, continuateurs
eux-mmes des encyclopdistes du XVIIIe sicle et des fondateurs anglais,
hollandais, italiens et allemands antrieurs, de la statistique, qu'il
devint possible, vers le milieu de notre XIXe sicle, d'essayer de
constituer,  l'aide des matriaux recueillis dans les divers ordres de
nos connaissances sociales, une science unifie et coordonne, la
sociologie.

Ces premires et grandioses tentatives se prsentent  nous sous deux
formes galement naturelles bien qu'imparfaites, caractrises par des
points de dpart, des mthodes et des rsultats en grande partie
divergents.

Continuateur de Laplace et de Joseph Fourier, ayant cependant aussi subi
l'heureuse influence humanitaire des coles sociologiques de son poque,
A. Quetelet (1796-1874) applique rigoureusement  l'tude du corps
social la mthode des sciences exactes; il base sa _Physique sociale_
sur la connaissance des rapports et des lois qu'il essaie de dgager,
trs souvent avec succs, de l'observation des phnomnes lmentaires
abstraits de la sociologie, c'est--dire de ceux dont nous nous sommes
galement occups dans le chapitre prcdent. Ses observations
n'embrassent pas seulement les faits conomiques et gnsiques, elles
s'tendent  l'art,  la science, au droit spcialement  la
criminalit, et  la politique. Sa mthode est irrprochable, mais elle
s'arrte au tiers du chemin. Nulle part Quetelet ne s'lve jusqu'
l'observation ni mme jusqu' la conception de fonctions et d'organes
sociaux dans lesquels les lments se coordonnent; ses vues sur la
structure sociale d'ensemble se bornent ds lors  des considrations
assez superficielles et vagues dont il reconnaissait du reste le premier
l'insuffisance.

A la diffrence de Quetelet, A. Comte (1798-1857) nglige pour ainsi
dire absolument l'observation des phnomnes sociaux lmentaires; au
point de vue des connaissances conomiques, artistiques, juridiques et
politiques, il est certainement infrieur  la plupart des spcialistes
de son temps. Il dcrit certains organes sociaux et leurs fonctions,
mais ces descriptions sont  la fois incompltes et insuffisantes tant
au point de vue du nombre que des relations des organes. Sauf en ce qui
concerne l'volution philosophique, sa sociologie est essentiellement
dductive et non inductive et, comme ses dductions sont tires d'un
_Tableau des fonctions intrieures du cerveau_ qui est lui-mme
dfectueux, elles sont  peu prs compltement fausses.

Il a entrevu quelques grandes lois relatives  la structure gnrale
des socits, telles que leur continuit, leur solidarit; mais le vice
de sa mthode, aboutit finalement  une conception sociale subjective,
hirarchiquement autoritaire, religieuse et rtrograde.

M.H. Spencer tient le milieu, au point de vue de la mthode, entre
Quetelet et A. Comte. Sa grande supriorit, vis--vis de l'un et de
l'autre, consiste en une observation et une description approfondies des
fonctions et des organes particuliers du corps social; sa conception
d'ensemble ds lors a des rapports plus troits avec la ralit; mais,
malgr l'accumulation norme des faits sociaux  l'aide desquels
l'illustre philosophe procde  ses analyses et  ses reconstitutions
organiques, son point de dpart est dfectueux; ses donnes
sociologiques ne sont mthodiquement ni analyses ni surtout classes;
ses matriaux conomiques et juridiques surtout sont incomplets et leurs
rapports et leurs lois mal dfinis et conus.

Si ces trois hommes de gnie que nous venons de prendre comme types de
l'volution mthodique et historique de la science sociale s'taient
succd rgulirement en se compltant l'un l'autre, Spencer
perfectionnant Quetelet par l'tude des organes spciaux et Comte
couronnant, grce  eux et  son esprit gnralisateur, leur oeuvre par
la description de la structure sociale d'ensemble, si en un mot leur
oeuvre au lieu d'tre personnelle avait pu tre une oeuvre collective,
la sociologie aujourd'hui serait  peu prs parfaite, tout au moins dans
sa mthode et dans son architecture; son enseignement et son influence
se seraient dvelopps beaucoup plus qu'ils ne le sont actuellement.

Si nous appliquons maintenant les considrations ci-dessus aux sept
classes de phnomnes sociologiques (nos 7  13) par
lesquelles se termine notre _Tableau hirarchique intgral des sciences
abstraites_ du chapitre iv, nous comprendrons aisment par quelles
transitions mthodiques il convient de passer de l'tude des phnomnes,
des rapports et des lois sociologiques simples  l'tude des phnomnes,
des rapports et des lois sociologiques composs. Ici encore, comme
toujours, la mthode scientifique consiste  passer du simple et du
gnral au complexe et au spcial par des gradations successives,
conformment aux lois naturelles de l'esprit humain et du raisonnement.

Les rapports et les lois sociologiques les plus simples sont tout
d'abord ceux qui existent entre des faits de la mme classe. Ainsi, dans
le groupe des phnomnes conomiques, il y a, comme nous l'avons montr,
des rapports et des lois statiques et dynamiques relatifs  la
circulation des produits et des signes reprsentatifs de ces produits.

Il faut cependant signaler que clans la mme classe de phnomnes il
peut y avoir des rapports et des lois doublement, triplement, etc.,
composs; chaque classe, en effet, se subdivise en groupes et en
sous-groupes distincts. Par exemple la classe des phnomnes conomiques
se subdivise en trois groupes principaux: le groupe des phnomnes de
circulation, le groupe des phnomnes de consommation, le groupe des
phnomnes de production; ceux-ci se diffrencient en groupes
secondaires: ainsi, le groupe relatif  la circulation embrasse des
phnomnes ayant pour objet:

1 Le transport des marchandises;

2 La transmission des offres et des demandes de marchandises;

3 Les signes fiduciaires ou intermdiaires des changes;

4 La circulation mme de ces signes fiduciaires.

Dans chacune des sept classes de phnomnes sociologiques dont nous
avons trac le tableau hirarchique, il y a donc des rapports et des
lois internes soit simples soit composes  divers degrs. Dans chacune
de ces classes, la mthode exige donc que l'on passe successivement des
rapports et des lois les plus simples et les plus gnraux aux rapports
et aux lois les plus spciaux.

L'usage des diagrammes, surtout en conomie politique et, par extension,
 l'tude des faits intellectuels, moraux, juridiques et mme
politiques, permet de se faire une ide pour ainsi dire palpable et
matrielle des rapports et des lois qui rgissent le monde social.

Ainsi la Banque Nationale de Belgique a fait publier, en 1884, un atlas
de diagrammes relatifs  ses diverses oprations.[22] On y constate
notamment, de visu, ce que la critique et la thorie avaient dj
d'ailleurs dmontr, qu'il n'y a pas de rapport ncessaire entre le
capital d'une Banque Nationale et les fonctions qu'elle a pour objet
d'assurer; ces fonctions s'accomplissent en ralit sans l'intervention
de son capital, lequel, depuis la fondation de la banque, c'est--dire
depuis quarante-deux ans, est rest immobilis en fonds publics. Au
contraire, les mmes diagrammes nous montrent avec la plus grande clart
les rapports constants et ncessaires qui existent entre toutes les
fonctions de la Banque et le taux de l'escompte par exemple. Celui-ci
est en corrlation avec tous les autres lments dont il apparat comme
une rsultante et une dpendance.

Voil donc le processus mthodique  suivre dans la recherche des
rapports et des lois relatifs  une seule classe de phnomnes
sociologiques.[23]

Nous pouvons maintenant monter  un chelon suprieur.

Il y a des rapports et des lois entre les phnomnes de chaque classe
particulire et les phnomnes de chacune de toutes les autres classes.
Ainsi l'conomie politique a des relations avec la population, avec
l'art, avec la science, avec la morale, avec le droit et avec la
politique. Voil le premier aspect  considrer dans les rapports entre
ces classes de faits sociologiques dont chacune constitue dj par
elle-mme une collectivit complexe de groupes primaires et secondaires.

Rappelons-nous encore une fois notre tableau hirarchique des sept
classes de phnomnes sociologiques; considrons-le au point de vue que
nous venons d'indiquer. Que remarque-t-on? On constate immdiatement que
les rapports de l'conomie politique avec les six autres classes sont
directs ou indirects. C'est l une observation importante. L'conomie
politique se relie directement  la science de la population et, de plus
en plus indirectement seulement, aux cinq autres classes sociologiques.
Or nous savons que les phnomnes les plus gnraux sont ceux qui
dterminent, d'une faon galement gnrale, les plus spciaux; ils les
conditionnent, ils en sont la cause comme on dit en langage
mtaphysique. Donc, sauf leurs caractres spciaux, les rapports et les
lois relatifs  la population sont directement dtermins et
conditionns par les facteurs conomiques; les rapports et les lois
relatifs  l'art,  la science,  la morale, au droit,  la politique,
le sont au contraire de plus en plus indirectement.

Ceci mme constitue une des lois sociologiques gnrales les plus
importantes, car il en rsulte que plus on s'lve dans l'chelle
hirarchique des phnomnes sociaux, plus la volont collective devient
apte  intervenir efficacement dans l'organisation des socits par son
adaptation de plus en plus parfaite et exacte aux conditions spciales
produites naturellement par le dveloppement de la civilisation.

Au point de vue simplement logique, la mme loi nous permet aussi
d'affirmer que les conditions ou causes les plus gnrales de l'tat
et du fonctionnement de tous les autres phnomnes sociaux rsident
essentiellement dans la classe gnrale des facteurs conomiques.

Cette double constatation nous permet de conclure que les modifications
apportes par la politique au rgime conomique, tout en tant les plus
difficiles  raliser, eu gard  ce que les rapports entre l'conomique
et la politique sont les moins directs de tous, sont cependant celles
dont les effets sont les plus fconds et les plus durables prcisment
parce que leur action est  la fois la plus simple et la plus gnrale.
C'est ainsi que les mdicaments agissent sur l'organisme individuel par
leur introduction dans le systme circulatoire gnral.

Le tableau hirarchique des phnomnes sociaux nous montre comment cette
influence politique sur l'organisation conomique peut et doit
s'exercer. Elle ne le peut et ne le doit qu'indirectement en
transformant les notions et les rgles juridiques, en transformant les
ides morales, en utilisant et en s'assimilant tous les progrs
scientifiques, en rendant l'art mme pour ainsi dire le complice et
l'adjuvant du progrs et, finalement, en pntrant par toutes ces
influences runies les populations dont le concours et l'acquiescement
sont la condition primordiale de toute rforme sociale dans les socits
modernes.

Les rapports et les lois sociologiques sont donc simples ou composs,
directs ou indirects, mdiats ou immdiats. Les rapports et les lois
simples sont ceux qui existent entre phnomnes d'une mme classe ou
entre phnomnes d'une mme subdivision de classe; les rapports et les
lois composs sont ceux que l'observation dgage des phnomnes soit
de subdivisions d'une mme classe, soit de classes diffrentes.

Les rapports et lois directs sont ceux qui s'tablissent entre
phnomnes, classes ou subdivisions de classes sans l'intermdiaire
d'autres facteurs.

Dans les exemples statistiques que nous avons donns antrieurement, le
tableau des naissances illgitimes par cent naissances de 1840  1890,
nous montre des rapports simples empruntes  une mme subdivision de la
classe des phnomnes gnsiques, le groupe de la natalit.

Quand nous avons mis ces phnomnes gnsiques en rapport avec les
salaires, nous avons dgag des rapports composs, c'est--dire
provenant de deux classes distinctes de facteurs sociologiques, l'une
conomique, l'autre gnsique; ces rapports taient en mme temps
directs, puisque la classe des phnomnes gnsiques dpend directement,
tant au point de vue organique que logique, de celle des phnomnes
conomiques.

Voici du reste quelques exemples des rapports les plus gnraux qui
rsultent des liens directs ou indirects d'une classe particulire de
faits sociaux, la classe conomique avec les six autres classes.

Rapports directs entre l'Economique et la Gntique: le prix des grains
a des rapports constants et ncessaires avec la natalit, la
matrimonialit et la mortalit.

Vis--vis des autres classes sociologiques, les rapports de
l'Economique deviennent de plus en plus indirects et mdiats dans
l'ordre des exemples suivants:

Rapports entre l'Economique et l'Esthtique: la qualit et la quantit
de la production artistique sont dans un rapport constant et ncessaire
avec le degr de bien-tre et de loisir conomiques.

Rapports entre l'Economie et la Science: Dans son autobiographie, Ch.
Darwin dit: J'ai eu beaucoup de loisir, n'ayant pas eu  gagner mon
pain; il tablit un rapport ncessaire entre cette condition conomique
favorable et ses succs scientifiques; ce rapport gnralis est une loi
sociologique.

Rapports entre l'Economie et l'Ethique: Nos exemples prcdents sur les
naissances illgitimes, les infanticides, les suicides, etc., montrent
suffisamment les liens qui unissent la vie morale  la vie nutritive des
socits.

Rapports entre l'Economie et le Droit: Il y a des rapports constants et
ncessaires entre le pauprisme et la criminalit; d'un autre ct, au
point de vue civil, il est suffisamment dmontr que la transformation
du Droit est dans un rapport ncessaire et constant avec les
transformations du travail, de la proprit, des modes de production et
de consommation, etc.

Rapports entre l'Economique et la Politique: Il y a des rapports
constants et ncessaires entre la libert et l'galit conomiques et
la libert et l'galit politiques; ces dernires ne sont qu'apparentes
et trompeuses l o les premires font dfaut.

Il convient de signaler ici  nouveau que les rapports et les lois que
parviennent  dgager des faits et des groupes naturels de faits,
l'observation, l'exprimentation, et les autres procds mthodiques
de la Sociologie, ne sont pas et ne doivent pas tre uniquement des
rapports et des lois qualitatifs, mais, autant que possible,
quantitatifs, de manire  fournir non seulement une description, mais
une mesure et un calcul exacts de l'amplitude et de l'intensit de ces
rapports et de ces lois. Grce  la Statistique, ce progrs scientifique
a t ralis en bien des points surtout dans l'Economique, dans la
Gntique et dans certaines parties de l'Ethique et du Droit, notamment
du Droit criminel; la statistique devient ainsi de plus en plus le
vritable aliment de la mthode historique propre  la Sociologie aussi
bien statique que dynamique.

De l'tude des rapports et des lois lmentaires simples et composs,
directs et indirects, on passe naturellement  celle des fonctions et
des organes sociaux dans lesquels les lments se combinent et
s'intgrent. Ce qui vicie en grande partie l'oeuvre sociologique
d'Herbert Spencer et surtout celle d'A. Comte, c'est, au point de vue
de la Mthode, d'avoir nglig et mme systmatiquement ni l'utilit et
la possibilit de procder  une classification des phnomnes sociaux.
Cette classification est cependant la base indispensable de la Statique
et de la Dynamique, de la Structure et de l'Evolution collective.

La classification lmentaire naturelle fait dfaut chez M.H. Spencer,
celle des lments et des organes chez A. Comte que ses ailes d'Icare
transportent, il est vrai,  des hauteurs vertigineuses d'o son gnie
embrasse vaguement les lois sociales les plus gnrales, mais qui tombe
finalement dans les flots incohrents d'un subjectivisme sentimental o
il s'engloutit.

L'tude des rapports et des lois organiques des socits ne peut donc
tre mthodiquement que la suite de l'analyse et de la classification
des phnomnes sociologiques lmentaires, de leurs rapports et de leurs
lois galement abstraits et lmentaires.

Les phnomnes lmentaires fonctionnent dans la vie sociale par des
organes qui en rglent, facilitent et modrent l'exercice; ces organes
sont les institutions proprement dites.

Il y a des institutions ou organes conomiques: chemins de fer, canaux,
postes et tlgraphes, banques de dpt, d'mission, de circulation,
de crdit, des institutions agricoles, industrielles, commerciales o
s'incarnent le travail, le capital, la production, la consommation, la
circulation. Il y a des institutions gnsiques: la famille, le mariage,
la paternit, l'adoption, le divorce, la tutelle.

Il y a des institutions artistiques: coles, acadmies, muses.

Il y a des institutions scientifiques: coles  tous les degrs,
professionnelles ou humanitaires, instituts, congrs, laboratoires,
commissions nationales et internationales de statistique, instituts.

Il y a des institutions morales: religieuses, rationalistes, civiles.

Il a des institutions juridiques: tribunaux civils, de commerce,
rpressifs, conseils d'arbitrage, de conciliation.

Il y a enfin des institutions politiques: assembles reprsentatives 
tous les degrs, administration, pouvoir excutif.

Entre chacun de ces organes et de ces groupes d'organes dont nous venons
seulement d'indiquer des spcimens il existe des rapports constants et
ncessaires et par consquent des lois; ces rapports et ces lois sont
abstraits en tant qu'ils s'appliquent  toutes les socits, abstraction
faite des conditions spciales que ces socits subissent, concrets en
tant qu'on les envisage dans ces conditions particulires.

Ici la statistique se transforme vritablement en histoire proprement
dite; ici nous pouvons admirer avec reconnaissance les travaux de ces
sociologistes qui ont fait de l'histoire des institutions sociales une
science dont les progrs placent notre sicle bien au-dessus de ceux
illustrs par les plus grands historiens de l'antiquit. A. Thierry,
Fustel de Coulanges, de Laveleye, Sumner Maine, von Ihering, Mommsen,
pour n'en citer que quelques-uns parmi les plus clbres, ont scrut
les organes spciaux des socits  une profondeur et avec un talent
d'analyse et de synthse que n'atteignirent jamais les anciens; ils
en ont dcrit la structure et l'volution, chacun dans la branche
particulire du savoir  laquelle ils avaient consacr leur vie. Leurs
travaux et ceux de nos contemporains encore vivants, dans toutes les
parties des sciences sociales tant lmentaires qu'organiques, rendent
enfin, ralisable avec une perfection plus grande l'tude de cette
structure ou statique sociale gnrale d'ensemble que l'imperfection
transitoire des connaissances avait rendue si prilleuse pour les
prcurseurs de la Sociologie positive.

L'oeuvre des savants qui ont dcrit la structure et le fonctionnement
des diverses institutions sociales en insistant principalement sur leur
continuit et leur transformisme dans l'espace et le temps par exemple
au point de vue de la proprit, du mariage, des diverses formes
artistiques, des institutions religieuses, des coles mtaphysiques et
scientifiques, des conceptions et des fondations morales, des thories
et de leurs applications juridiques et enfin du rgime et du systme
politiques, a eu dj et aura de plus en plus cet heureux rsultat de
nous faire envisager les rapports et les lois qui existent entre les
faits sociaux non plus seulement comme des lois et des rapports
abstraits tels que ceux qui nous apparaissent lorsque nous bornons nos
investigations aux simples relations des phnomnes sociaux
lmentaires, mais leur oeuvre nous prpare  une conception plus
exacte, plus raliste et plus leve; elle nous initie et nous prpare
 la comprhension d'une structure sociale, analogue aux structures
organiques bien que considrablement plus vaste et plus complique; rien
ne pouvait mieux nous lever  cette notion finale d'une structure
sociale d'ensemble si ce n'est la dmonstration dsormais acquise que
les rapports et les lois entre phnomnes sociaux lmentaires se
combinent, se coordonnent organiquement et se formulent en institutions
collectives particulires. Ds lors ces rapports et ces lois ne sont
plus simplement des rapports et des lois idaux, des formules purement
subjectives destines , venir en aide  la faiblesse de notre
intelligence; ces rapports et ces lois s'incarnent dans des institutions
positives; celles-ci  leur tour s'agencent, se nouent, se coordonnent,
s'unifient entre elles par des liens structuraux, des organes de
relation qui forment de la vie collective gnrale non plus une simple
ide, mais une continuation effective de l'ordre naturel universel.

Ainsi l'idalisme et le matrialisme sociologiques absolus se fondent
mthodiquement et historiquement dans ce ralisme scientifique o
aboutit aussi la philosophie gnrale des sciences.

La dynamique sociale gnrale tait inabordable sans une connaissance
suffisante de la structure intgrale des socits et de celle de leurs
institutions ou organes particuliers. Dynamique et structure gnrale,
organographie et fonctionnement spciaux avaient  leur tour comme
fondement naturel et ncessaire l'observation et la classification
hirarchique naturelle des phnomnes sociaux lmentaires,

La recherche des rapports et des lois sociologiques nous
permettra-t-elle de dgager une loi sociologique gnrale,  la fois
statique et dynamique, abstraite et concrte? Si notre classification
hirarchique des phnomnes sociaux est exacte, nous pouvons supposer
ds maintenant que cette loi sociologique primordiale sera la plus
simple et la plus gnrale de toutes celles qui se rapportent  la
classe galement la plus simple et la plus gnrale de l'ordre
sociologique, c'est--dire, l'conomique, et dans cette classe  la
division primaire, la circulation. Ds  prsent, il n'est pas tmraire
d'affirmer, en se fondant sur les inductions et les expriences
acquises, que la structure et le fonctionnement de toutes les socits
sont dtermins en gnral par la structure et le fonctionnement
conomiques et, en premire ligne, par les lois de leur circulation
conomique.

Les lois sociologiques elles-mmes sont dtermines par les lois de tous
les phnomnes qui forment l'objet des sciences antcdentes; il est
toujours ncessaire de se le rappeler; c'est ainsi que M. Herbert
Spencer rattache la sociologie aux lois de la persistance de la force,
de la concentration et de la diffusion incessantes de la matire et du
mouvement, lois communes  tous les ordres de phnomnes depuis
l'astronomie jusqu' la sociologie; dans la nature entire, le passage
de la diffusion  la concentration concorde habituellement avec un
passage de l'homogne  l'htrogne; partout et toujours l'volution et
la dissolution sont troitement unis et dans ce pass et cet avenir qui
nous apparaissaient sans limite dterminante, la force rentre dans la
mme catgorie que l'espace et le temps; pas plus que ceux-ci elle
n'admet de bornes dans la pense.

S'il est vrai que les lois sociologiques, les plus complexes de toutes
les lois naturelles, sont convertibles en quelques lois simples et
universelles, il importe cependant d'ajouter que ces gnralisations ne
sont pas du domaine priv de la sociologie, mais plutt de la
philosophie gnrale des sciences; la sociologie n'est que la
philosophie des sciences sociales particulires.

Ce domaine est suffisamment vaste; innombrables sont les rapports, les
combinaisons, auxquels donnent naissance et se prtent les faits
sociaux. A elles seules, les sept classes de phnomnes, considres
d'une faon indivise comme groupes spars, peuvent donner lieu  cent
vingt-sept combinaisons, savoir:

Combinaisons   1  1 =   7
   ----        2  2 =  21
   ----        3  3 =  35
   ----        4  4 =  35
   ----        5  5 =  21
   ----        6  6 =   7
   ----        7  7 =   1
   Total               427

Chacune de ces sept classes se partage  son tour en divisions et en
subdivisions et toutes en outre sont en rapport avec les phnomnes qui
font l'objet des six classes des sciences antcdentes; on constate
alors que les rapports et combinaisons auxquels peut donner lieu la vie
des socits sont pour ainsi dire innombrables.

Il ne suffit pas de colliger un nombre considrable de faits sociaux
pour en dduire des considrations d'ensemble, il faut classer ces faits
suivant leurs rapports naturels de ressemblance et de dissemblance et
aussi suivant leur ordre hirarchique de complexit. Aprs cela, il est
permis de procder  la dcouverte et  l'apprciation des rapports
simples ou composs, directs ou indirects qui existent entre les divers
groupes de phnomnes.

On se ferait cependant encore une conception incomplte et inexacte de
la grandeur et de la difficult du problme si l'on envisageait
exclusivement l'action directe ou indirecte exerce par les phnomnes
ou groupes de phnomnes les plus simples et les plus gnraux sur les
plus complexes et les plus spciaux. Il convient en effet de reconnatre
que ces derniers agissent directement et indirectement _par raction_
sur les premiers. De l une nouvelle srie de rapports et de lois 
rechercher et  tudier. Ainsi, par exemple, la classe des facteurs
politiques, qui est la plus spciale et la plus complexe de toutes,
agit par voie de raction, et pour ainsi dire par rgression, d'abord
directement sur la classe de phnomnes juridiques, et indirectement
ensuite sur toutes les autres clauses antcdentes. Il est possible
en effet, par une politique mthodique et savante, de transformer ou
d'aider  transformer les conceptions juridiques et morales et mme
de susciter les progrs scientifiques et artistiques qui facilitent
l'volution spontane du dveloppement conomique et gnsique des
socits.

Comme on le voit, le champ des investigations sociologiques est immense;
sa fcondit est inpuisable pour tous ceux qui, s'arrachant  l'absolu
religieux et mtaphysique strile, sauront se rsoudre  se livrer  la
patiente et rmunratrice recherche du relatif et de ses lois en
dgageant de mieux en mieux ce qui est gnral, constant et ncessaire
de ce qui est particulier, variable et contingent.

De l la complexit rellement troublante de la science sociale,
complexit qui n'est dpasse que par la simplicit des gouverns et
l'outrecuidance des gouvernants dont des gnrations successives vivent
de l'agitation et de l'exploitation de quelques formules vagues et
dcevantes au-dessus et en dpit desquelles le profond dterminisme de
la nature suit son imperturbable cours.

Heureusement, si le tissu des phnomnes sociaux est le plus compliqu
de tous, il entre dans ses matriaux des lments emprunts aux modes
les plus levs de notre vie morale et intellectuelle; l'observation
ainsi que l'exprience nous montrent que la vie des socits plus encore
que la vie individuelle, prcisment parce qu'elle est plus vaste et
plus varie que cette dernire, se prte  l'intervention rformatrice
et rgulatrice d'une volont collective analogue  la volont
individuelle, mais sans comparaison plus puissante; cette puissance
collective qui dans les civilisations autoritaires s'incarna dans les
formes diverses de la souverainet devient de plus en plus aujourd'hui
une fonction au service de la socit;  mesure que cette fonction
s'organise et se perfectionne, son efficacit augmente tandis que
paralllement le corps social, par son dveloppement propre, devient
plus plastique et plus mallable.

Ainsi le dbat thorique entre l'individu et l'Etat se rsout en une
transformation de l'Etat pour le plus grand bien des individus et
l'intervention de la force collective s'tend et se justifie par la
rduction continue, il est vrai, des formes despotiques de cette
intervention, mais aussi par l'accroissement effectif de cette dernire,
par le moyen des formes suprieures du self-government au profit de la
libert individuelle. C'est pour n'avoir pas compris cette corrlation
progressive, ce paralllisme du dveloppement de l'Etat et de celui de
l'individu que de Laveleye et M. Herbert Spencer ont dfendu des thses
politiques absolues, galement inadmissibles et que les vnements
sociaux dmentent journellement leurs thories.

L'histoire et la philosophie des croyances et des doctrines politiques
devront dsormais tre tudies en tenant compte de cette corrlation
ncessaire entre l'volution des formes de la vie individuelle et celle
des formes de la vie collective ou de l'Etat; celui-ci n'est pas
l'antithse, mais la synthse des individus.




CHAPITRE VII

LES CROYANCES ET LES DOCTRINES POLITIQUES


C'est prcisment parce que les phnomnes sociaux sont modifiables et
par consquent perfectibles qu'une science politique est possible. Ainsi
nous sommes naturellement conduits par les considrations prcdentes 
la conclusion spciale de cette tude relativement  l'volution des
croyances et des doctrines politiques.

Rappelons ici quelques considrations prliminaires indispensables.

Nous entendons par _fonction sociale_ l'acte spcial que chaque _organe_
social excute habituellement; l'accomplissement des fonctions sociales
n'est autre chose que l'accomplissement par des organes rguliers des
diverses proprits qui rsultent des combinaisons suprieures aux
simples combinaisons vitales, combinaisons qui ne se rencontrent pas, en
gnral, dans les autres organismes.

Ainsi, la circulation fiduciaire est une fonction _sociale_, d'ordre
conomique; la monnaie mtallique, le billet de banque, les banques
elles-mmes sont des organes de cette fonction. L'ensemble coordonn des
divers organes sociaux constitue le superorganisme social. Contrairement
 de Laveleye et  la suite d'A. Comte et de Spencer, l'tude des
socits nous les a fait concevoir comme des organisations suprieures,
mme en complexit, aux organismes individuels proprement dits. Les
socits, comme tous les tres vivants, obissent ds lors  des lois
naturelles de structure et de croissance et nous devons galement
considrer comme errone et destructive de toute science sociale la
distinction imagine par l'illustre et regrett professeur de Lige,
distinction qui reste malheureusement partage par le vulgaire et par
les politiciens empiriques, que les lois sociales sont celles qu'dict
le lgislateur et non pas des lois de la nature, et que celles-ci
chappent  la volont de l'homme, les autres en manent. Il n'y a de
diffrence entre les lois sociales et les lois inorganiques et
organiques auxquelles on rserve  tort le titre de naturelles, que
celle rsultant des combinaisons suprieures dont les phnomnes sociaux
sont susceptibles, de leur plasticit et de leur masse plus
considrables et plus tendues, des arrangements et rarrangements plus
nombreux auxquels ils se prtent. Ces diffrences ne sont que
quantitatives; il en est de mme pour la chimie et la biologie, bien
qu' un moindre degr relativement  la physique, et il n'est jamais
venu  l'esprit de personne de nier pour cela l'existence de lois
chimiques et biologiques, de combinaisons chimiques et d'organismes
vivants. Nous avons prouv ci-dessus qu'il y a, par exemple, des lois
relatives  la structure et  la croissance des organes de la
circulation conomique; quand cette volont collective, que de Laveleye
considrait  tort comme absolument souveraine en matire sociale tant
conomique que politique, n'obit pas  ces lois, les socits en
souffrent et parfois en meurent. Que faut-il de plus pour reconnatre
qu'il y a des lois sociales naturelles comme il y a des lois
physiologiques et physiques naturelles? La Volont humaine ne peut
violenter les phnomnes sociaux qu'en modifiant, dans une mesure qui
est loin d'tre arbitraire, les conditions dterminantes de leur
production.[24]

Les socits humaines sont donc des organismes suprieurs  tous les
autres et soumis  des lois; leurs organes se forment comme ceux de tous
les autres tres vivants, par le fonctionnement habituel des proprits
sociales suivant des voies dtermines; la faon dont, spontanment ou
consciemment, se fixent ainsi les modes d'activit sociale donne
naissance aux organes.

Nous avons expos ailleurs comment et pourquoi les phnomnes politiques
sont les plus spciaux et les plus complexes de tous les phnomnes
sociaux. Les socits ont des besoins et par consquent des dsirs, les
uns simples et gnraux, tels que les besoins et les dsirs conomiques
et gnsiques, ce sont aussi les plus essentiels; les autres, plus
composites et spciaux, tels que les besoins et les dsirs artistiques,
scientifiques, moraux, juridiques, ce sont les plus nobles et les plus
levs. La faon dont les socits y donnent satisfaction est
automatique, instinctive, plus rarement raisonne et surtout
mthodiquement raisonne ou volontaire.

Comme chez les individus, les besoins dans les socits donnent
naissance  une _Reprsentation_ motionnelle ou idale,  des dsirs,
 des tendances d'ordinaire contradictoires,  une hsitation,  une
_Dlibration_ qui se coordonnent de mieux en mieux dans des centres
spciaux appropris avant de se transformer finalement en _Volition_
et en _Excution_.

Plus les besoins et les dsirs qui arriveront  tre reprsents dans
les organes spcialement affects  la dlibration seront nombreux,
complexes et contradictoires, plus l'hsitation sera grande, plus la
dlibration sera raisonne et consciente, moins la volition et
l'excution conscutives seront instinctives, rflexes et automatiques.

Les fonctions et les organes qui, dans les socits, sont relatifs 
l'accomplissement de la _Reprsentation_ des intrts et des dsirs, de
leur _Dlibration_ et de la _Volont_ et de _l'Excution_ qui en sont
la consquence, sont les fonctions et les organes politiques proprement
dits; leur ensemble constitue l'organisme ou le systme politique, la
partie la plus dlicate du superorganisme social, analogue au systme
nerveux central des tres organiss suprieurs, mais bien plus
considrable, plus complexe et dou de proprits particulires qui ne
se rencontrent pas chez ces derniers.[25]

La science politique est donc cette partie de la science de la nature
qui a pour objet l'tude et la connaissance des phnomnes, des lois,
des fonctions, des organes sociaux relatifs  la reprsentation,  la
dlibration,  la dcision et  l'excution des divers intrts
collectifs.

La politique est la thorie de la volont collective; la politique est
le systme rgulateur suprme des intrts ou besoins conomiques,
gnsiques, artistiques, scientifiques, moraux et juridiques qui ne
trouvent pas dans leurs centres propres et successifs de coordination
de rgulateurs suffisants.

Quant aux croyances et aux doctrines politiques, elles appartiennent
videmment  ce groupe de phnomnes sociaux que nous avons embrasss,
d'aprs leurs caractres communs, dans notre tableau hirarchique et
intgral des sciences, sous le titre de: scientifiques ou intellectuels.

Les croyances et les doctrines politiques sont naturellement soumises
aux lois les plus gnrales, tant statiques que dynamiques, de ce groupe
de phnomnes. Homognes, confuses et incohrentes primitivement, elles
se confondent successivement avec les systmes thologiques et subissent
l'influence des conceptions mtaphysiques; elles partagent, sous ce
rapport, le sort de la morale et du droit; comme eux la science
politique ne se dgage que fort tard des invitables synthses
hypothtiques; mme aprs que la politique a commenc  devenir
positive, elle se confond encore longtemps avec les principes simplement
moraux et avec le droit, surtout avec le droit reprsent par la loi.

Observons les stades successifs parcourus par les croyances et les
doctrines politiques, depuis leurs formes les plus rudimentaires jusqu'
ces formes dj leves que nous rencontrons notamment au Prou et au
Mexique, dans l'Egypte ancienne, dans l'Iran, dans l'Inde, dans la
Perse et surtout dans cette intressante civilisation chinoise, qui par
cela mme qu'elle a eu si peu de rapports avec la ntre, constitue, par
sa conformit avec les lois sociologiques gnrales, la plus remarquable
exprience collective dont il nous soit peut-tre donn de profiter.
C'est en Chine, notamment, que la science politique, dgage en grande
partie des formes religieuses, nous apparat comme une science
essentiellement morale et confondue compltement encore avec cette
dernire.

La merveilleuse conformit structurale et volutive que nous dcouvrons
sous les apparences divergentes de ces civilisations particulires nous
permet d'entrevoir la possibilit de procder  des gnralisations
provisoires et partielles et de dgager quelques lois sociologiques
relatives  la structure et  l'volution des doctrines et des croyances
politiques.

L'histoire grecque et romaine nous montre un progrs immense ralis
dans la pratique et dans la doctrine relatives aux organisations des
fonctions reprsentatives et executives. C'est l, malgr ce qu'en
pensent les admirateurs exclusifs des races germaniques, c'est l et
dans ces communauts primitives dont la tradition ne se perdit jamais,
que se trouvent les origines profondes et les racines indestructibles
de ce self-government social qui est l'idal des socits politiques.

L'tude des croyances et des doctrines politiques est donc une
application des mthodes  la fois logique, dogmatique et historique
que nous avons exposes au dbut de ce travail; les observations et les
expriences qu'elle fournit permettront de dgager d'abord certaines
lois sociologiques particulires  des socits dtermines dans
l'espace et le temps; puis, par degrs successifs, de s'lever jusqu'
des lois communes  un nombre plus ou moins considrable de socits et
finalement  des lois communes  toutes les socits dans quelque
priode du temps ou dans quelque partie de l'espace qu'elles vivent ou
aient vcu. Ainsi, de notions d'abord simplement empiriques,
d'observations et d'expriences isoles, nos vues s'tendront de plus en
plus vers le champ plus vaste des lois sociologiques, d'abord concrtes
et finalement abstraites, qui rgissent les formes et la croissance ou
la dgnrescence des croyances et des doctrines politiques. Voil la
seule mthode, lente mais sre, de toute investigation scientifique;
pour comprendre les phnomnes sociaux, il ne suffit pas de les voir
de haut; celui qui observerait notre humanit en installant son
observatoire dans un ballon  plusieurs milliers de mtres de hauteur,
ne pourrait s'en former qu'une conception fort simpliste et bien vague;
l'abstraction des dtails ne doit se faire que graduellement et la
recherche des grandes lignes ne doit jamais faire perdre de vue les
petites; ces grandes lignes, dans l'espce les lois sociologiques
abstraites, ne sont que la synthse de tous les linaments particuliers,
c'est--dire non seulement des lois sociologiques concrtes, mais de
toutes les observations et expriences isoles qui forment les matriaux
de ces dernires.

Les croyances et les doctrines politiques font donc elles-mmes partie
intgrante d'une structure sociale gnrale, elles concourent  la
dynamique d'ensemble des socits; cette seule considration suffit 
dmontrer qu'elles sont rgies par des lois statiques et fonctionnelles
comme tous les autres phnomnes organiques. Elles sont toutes d'abord
dtermines et par les conditions et les lois de leur milieu externe,
inorganique et physiologique, c'est--dire par toutes les proprits ou
forces physiques, et par toutes les proprits ou forces des units
biologiques humaines, doues de sensibilit, dont l'agrgat combin avec
le milieu physique forme la matire sociale.

Les croyances et les doctrines politiques sont avant tout conditionnes
par ce milieu et parla elles reoivent, comme nous l'avons dj indiqu
pour les phnomnes sociaux en gnral, cette uniformit de structure et
de croissance qui assure objectivement, ds les commencements, l'unit
de l'espce humaine. Plus tard, la diffrenciation progressive des
formes et des fonctions, c'est--dire la tendance aux variations dans
l'espce humaine, sera contre-balance par l'uniformit plus complexe et
plus haute qui rsultera notamment des progrs de la science, de la
morale et du droit d'o natront finalement des institutions politiques
internationales; en attendant, ds son enfance et ds ses premiers pas,
l'uniformit constitutionnelle de tous les groupes sociaux pars est
assure par leur dpendance troite vis--vis des grandes lois physiques
et organiques communes, dans des limites de variations restreintes,
 l'ensemble de l'humanit.

Ce n'est pas tout: en tant que partie intgrante de la structure
gnrale, les croyances et les doctrines politiques sont toujours
coordonnes avec les autres parties de cette structure; elles sont un
rouage dans la machine collective; leurs formes et leur croissance sont
toujours en rapport avec les formes et la croissance de cet autre milieu
que l'on peut appeler interne.

Les croyances et les doctrines politiques ne trouvent pas en elles
seules une explication suffisante; il faut toujours les tudier dans
leurs rapports avec leur milieu externe physique et ethnographique
et avec leur milieu social interne surtout conomique, gnsique,
philosophique et notamment dans leurs rapports avec les institutions
politiques elles-mmes; les croyances et les doctrines sont
incomprhensibles si on ne soumet pas leur tude  ce dterminisme
scientifique. En l'absence de cette mthode, les croyances et les
doctrines politiques nous apparaissent, ainsi que dans l'ouvrage de
M. Paul Janet, comme des crations purement subjectives de gnies plus
ou moins profonds, soutenant tour  tour des thses plus ou moins
brillantes; nous voyons alors leur historien entrer en lice avec des
thoriciens morts depuis des sicles et dmontrer au public, sans
contradiction possible, qu'Aristote et Platon se sont grandement tromps
en ne pensant pas, il y a plus de deux mille ans, comme on pense de nos
jours; c'est l de la critique et de l'histoire ngatives et striles;
s'il n'est pas extraordinaire que les illustres anctres de la science
politique ne soient pas imbus des ides modernes, il l'est certes
beaucoup plus que les publicistes de notre temps continuent 
s'embourber dans les ornires anciennes.

Les croyances et les doctrines politiques ne sont pas des jeux d'esprit
arbitraires; elles exercent une importante fonction sociale; leur
fonctionnement est en rapport direct avec la nature de notre
intelligence. Celle-ci est doue de proprits d'un ct analytiques et
critiques, de l'autre synthtiques et coordinatrices. De l le double
caractre des ides et des thories politiques en gnral, leur double
mission sociale. D'une part, elles travaillent  la dissolution et 
l'expulsion des institutions vieillies et qui ne sont plus en rapport
avec le reste de la structure collective, c'est leur aspect ngatif et
critique; d'autre part, elles cooprent  la formation des institutions
nouvelles en correspondance avec les ncessits et les ides modernes.

Les croyances et les doctrines politiques sont donc des organes
importants du corps social dont la fonction est  la fois
rvolutionnaire et organisatrice. Transitoirement, tant que les
institutions sociales sont conformes aux besoins sociaux, tant qu'elles
ne sont pas par consquent discutes et mises en question, les croyances
et les doctrines politiques, conformes alors  ces institutions, sont le
plus fort ciment de la socit et dans ce cas, trs rare surtout dans
les socits modernes si instables et si vivantes, elles sont
essentiellement conservatrices. Ds qu'une institution sociale, au
contraire, est discute, c'est un indice de sa transformation ou de sa
suppression invitables. C'est dans ce sens qu'A. Thierry a pu crire
avec raison en parlant des crits juridiques et politiques qui se
publiaient sous le rgne d'Elisabeth: Dans ce temps-l, une nue de
jurisconsultes se levaient pour dmontrer ce qui ne se dmontre point,
le pouvoir. Le pouvoir se dclare en s'exerant; c'est un fait que le
raisonnement ne cre ni ne dtruit. Toute puissance qui argumente et
soutient qu'elle existe, prononce qu'elle a cess d'tre.[26]

Or, par cela mme que la stabilit absolue serait la mort absolue, toute
puissance argumente parce que invitablement,  certains stades du
dveloppement social, elle est discute; ternelle est donc la critique,
c'est--dire le progrs, mais ternelle galement la transformation
organique, c'est--dire la cration incessante de l'ordre; ordre et
progrs, voil la haute conception sociale que la science politique
positive dgage de l'tude des phnomnes sociaux, voil les deux faces
du mme drapeau autour duquel combattent des partis dont l'absolutisme
intransigeant favorise sans s'en douter, en s'entrechoquant et en se
neutralisant, la production continue d'un ordre et d'un progrs
relatifs, indispensables l'un et l'autre  la conservation de la vie
sociale.




CHAPITRE VIII

LOIS SOCIOLOGIQUES PROGRESSIVES ET RGRESSIVES


La structure et la dynamique sociales nous apparaissent comme
essentiellement instables et variables, bien que dans des limites
dtermines; la statique des socits est une statique vivante comme
celle des corps organiss; dans la ralit, leur structure est
insparable de leur fonctionnement. L'une et l'autre relvent, mais en
y ajoutant des caractres spciaux et plus complexes, des lois les plus
gnrales de l'univers, la persistance de la force, l'intgration et la
dsintgration incessantes de la matire et du mouvement, en un mot de
l'volution et de la dissolution continues de toutes les formes
existantes.

M.H. Spencer a parfaitement expos les rapports troits qui relient
la vie des socits  l'ordre universel.[27] Au point de vue de
l'volution, il a dmontr que le progrs social est accompagn
gnralement d'un accroissement de la masse, d'une diffrenciation
progressive de ses parties et de ses fonctions, de la formation
successive d'organes de plus en plus spciaux et levs, enfin d'une
coordination de plus en plus parfaite de ces parties et de ces organes
dans des centres rgulateurs et modrateurs suivant des modes  peu prs
semblables  l'organisation du systme nerveux chez les animaux
suprieurs. L'volution des formes du systme nerveux aux divers degrs
de la vie animale est peut-tre la meilleure tude prparatoire  la
sociologie; c'est la transition naturelle de la biologie  la
psychologie et  la science sociale.

Cette tude prliminaire a un autre avantage: elle nous initie  une
conception non plus simplement mtaphysique, mais organique du progrs:
ainsi l'ancienne philosophie de l'histoire devient une philosophie
positive directement en rapport avec les lois de l'volution
universelle.

Les socits primitives n'ont pas l'ide de progrs; mme, dans des
civilisations trs avances, la croyance gnrale, par un phnomne
psychique trs naturel, commence par placer l'ge d'or  l'origine des
socits. Dj cependant, dans l'Inde, en Perse,  Rome, en Jude, parmi
les esprits les plus cultivs d'abord, dans la masse ensuite, une
rvolution s'opre; l'ge d'or est plac  la fin des ges successifs
prdits par les prophtes et les potes.[28]

L'ide de progrs est non pas une conception inne  l'humanit, c'est
une lente acquisition transmise et dveloppe hrditairement;
aujourd'hui, elle peut tre considre comme essentiellement humaine;
beaucoup d'animaux sentent leur coopration simultane; les hommes
seuls, et encore convient-il de limiter ce privilge aux socits les
plus avances, ont conscience et concourent au dveloppement d'une
coopration successive qui relie par la tradition le pass  l'avenir,
assurant ainsi notre volution graduelle. Cette diffrenciation
psychique et sociologique entre les animaux et l'espce humaine fut une
lente acquisition dont le dveloppement n'entre pas dans le plan de
cette tude; contentons-nous de signaler que, mme de nos jours, cette
diffrenciation est loin d'tre universellement accomplie.

Parmi les intelligences philosophiques les plus leves, l'ancien
concept d'un ge d'or primitif, de formes sociales originaires
suprieures, ne s'est pas entirement effac; il s'est simplement
transform. Ce n'est cependant qu'en apparence que le progrs semble se
manifester par un retour aux formes anciennes. Dj Hegel, et d'autres
aprs lui, avaient rig en loi gnrale du progrs la ressemblance des
formes dernires et futures avec les formes primitives. Cette
conception, bien que fausse, tait historiquement naturelle; elle
inaugurait l'ide volutionniste, mais continuait  se rattacher aussi
notamment  cette autre croyance ancienne, encore persistante
actuellement, d'aprs laquelle les civilisations se mouvaient dans un
cercle fatal.

D'aprs M. de Roberty,[29] cette loi ne pourrait, si elle existe,
s'appliquer qu'aux erreurs et aux mcomptes de l'esprit; l'humanit
agirait ds lors comme l'individu, qui, conscient de s'tre gar,
revient sur ses pas pour retrouver sa route. M. de Roberty attribue  ce
phnomne le mouvement qui s'est produit parmi les criticistes et qui
eut pour objet de nous prsenter la mtaphysique comme une sorte de
posie gnrale ou suprieure. J'ai dcrit moi-mme ailleurs les liens
filiaux de descendance directe et organique qui existent entre l'art,
la religion et la mtaphysique. Toutefois, mme avec l'explication de
mon savant ami, la loi du retour aux formes primitives me parat
inacceptable. Bien qu'elle semble s'observer, notamment en conomie
sociale, dans une certaine tendance vers les formes collectives
primitives particulirement de la proprit et, de mme dans quelques
coles artistiques et dans plusieurs _desiderata_ politiques tels que la
lgislation directe, le _referendum_, etc., ce retour n'est qu'apparent;
il indique simplement la ncessit de renouer nos liens traditionnels
avec l'galit homogne mais rudimentaire primitive; les socits
modernes ne pourront le faire, dans tous les cas, qu'avec d'normes
modifications et adaptations en rapport avec leur complexit croissante;
si c'tait un retour pur et simple, ce ne serait plus un progrs, mais
une rgression. De Laveleye entre autres a malheureusement, dans ses
tudes sur les formes primitives de la proprit, laiss subsister trop
d'quivoques  cet gard.

La thorie du progrs devient parfaitement claire et intelligible si
nous mettons les caractres si bien dcrits par M. Herbert Spencer et
numrs par nous ci-dessus, en rapport avec la classification
hirarchique naturelle des phnomnes sociaux, de leurs fonctions et de
leurs organes, classification que nous croyons avoir dmontr tre le
fondement indispensable de toute sociologie scientifique.

Les lois de l'volution et de la rgression sociales sont des lois
organiques,  un degr plus lev que les lois psychiques et de deux
degrs plus leves que les lois purement biologiques. Voil ce dont il
faut bien se pntrer. En somme, en compltant l'expos sociologique de
Comte et de Spencer par une classification hirarchique des faits
sociaux et par l'extension des lois volutionnistes de la biologie et de
la psychologie  rvolution progressive ou rgressive des socits, nous
continuons simplement leur oeuvre en la perfectionnant.[30]

Sans remonter aux lois les plus gnrales de l'volution dans la nature
inorganique, voyons, par quelques exemples, comment s'oprent le progrs
et la dcadence dans le domaine biologique et psychique.

Si nous thrisons des animaux, comme des grenouilles, en continuant
indfiniment l'introduction des vapeurs d'ther, nous voyons
successivement s'teindre, aprs la sensibilit consciente, toutes les
manifestations de la sensibilit inconsciente dans l'intestin et les
glandes et nous finissons par arrter l'irritabilit musculaire et les
agitations si vivaces des cils vibratiles implants en trs grand
nombre, comme les poils d'une brosse, dans certaines membranes
muqueuses, par exemple celle qui tapisse les voies respiratoires.[31]

Voil la description d'une loi rgressive  la fois biologique et
psychique, nous pouvons la complter par un exemple vulgaire tir de
la biologie seule et montrant  la fois le double aspect progressif et
rgressif de la vie: le coeur, organe de la circulation, est, suivant
l'heureuse expression de Haller, l'_organum primum vivens, ultimum
moriens_.

En rsum, tous les faits biologico-psychiques, qu'il nous est
impossible de cataloguer ici, paraissent se rsumer en cette loi que les
fonctions et les organes les premiers forms continuent  survivre aux
plus rcents; ceux-ci s'arrtent les premiers; d'un autre ct, les plus
anciens sont les plus simples et les plus essentiels  la vie gnrale,
les plus rcents sont les plus dlicats et les plus spciaux.

Voyons ce qui se passe dans le domaine principalement psychique.

Dans sa belle tude sur les _Maladies de la mmoire_,[32] M. Th. Ribot
expose fort bien que l'affaiblissement de la mmoire porte d'abord sur
les faits rcents. Les faits nouveaux ne s'inscrivent plus dans les
centres nerveux ou sont de suite effacs. La cause rside dans une
lsion anatomique grave: un commencement de dgnrescence des cellules
nerveuses; elles sont en voie d'atrophie; le nouveau meurt avant
l'ancien.

L'affaiblissement porte ensuite sur les acquisitions intellectuelles
(scientifiques, artistiques, professionnelles, les langues trangres,
etc.); les souvenirs personnels s'effacent en descendant vers le pass;
ceux de l'enfance disparaissent les derniers. La cause anatomique est
une atrophie qui envahit peu  peu l'corce du cerveau, puis la
substance blanche produisant une dgnrescence des cellules, des tubes
et des capillaires de la substance nerveuse.

Les facults affectives s'teignent bien plus lentement que les
intellectuelles; elles sont l'expression immdiate et permanente de
notre organisation.

Les dernires acquisitions qui rsistent sont celles qui sont presque
entirement organiques: la route journalire, les vieilles habitudes
appartenant  l'activit automatique, avec un minimum de mmoire
consciente, forme infrieure  laquelle les ganglions crbraux, le
bulbe et la moelle suffisent.

La mmoire descend donc de l'instable au stable, du spcial au gnral.
La preuve ou vrification rsulte de ce que la gurison ou
reconstitution se fait en sens inverse, du stable  l'instable, du
gnral au spcial.

Cette loi n'est elle-mme qu'un cas particulier de la loi biologique
plus simple d'aprs laquelle les structures formes les dernires sont,
comme nous l'avons vu, les premires  dgnrer dans l'ordre inverse de
leur volution progressive.

Il en est de mme pour les phnomnes psychiques volontaires.[33]

Prenons maintenant comme exemple une fonction dont l'organisation est en
rapport  la fois avec la biologie, la psychologie et en partie dj
galement avec la sociologie: le langage.[34] Nous y constatons les
mmes lois d'volution, progressive et rgressive. La mmoire du langage
et des signes se perd suivant un ordre naturel et ncessaire. D'abord
disparat le langage rationnel, reprsent par les mots; en premire
ligne les substantifs ou noms propres et noms de choses, concepts
concrets, puis les verbes qui servent de lien ou de rapport entre les
noms, et enfin les adjectifs qui avec les verbes sont les signes
indicatifs d'actes et de qualits.

Aprs les mots, s'teint le langage motionnel reprsent par les
interjections, les phrases exclamatives. En dernier lieu s'annihile le
simple langage musculaire, celui des gestes.[35]

De mme,  titre de vrification, nous observons que la loi de
formation du langage va des gestes aux paroles et de ces dernires aux
signes idaux,  l'criture.

L'ordre sociologique tant une continuation plus complexe de l'ordre
universel antcdent plus simple, nous voil prpars  concevoir la
nature des lois progressives et rgressives en ce qui le concerne.

Dans le deuxime volume de mon _Introduction  la sociologie_, j'ai
systmatiquement expos comment les fonctions et organes relatifs 
chacune des sept classes de phnomnes sociaux se forment naturellement
les uns des autres suivant leur ordre de complexit et de spcialit
croissantes. Leur dformation rgressive suit l'ordre inverse,
c'est--dire que l'organisation politique dcline avant l'organisation
juridique, celle-ci avant la structure morale, laquelle se dgrade avant
les institutions scientifiques; ces dernires  leur tour s'effondrent
antrieurement aux formes artistiques dont le dclin prcde celui de
la vie familiale qui s'vanouit avant la dbcle conomique aprs
laquelle les socits retombent dans les modes incohrents et simplement
automatiques des formes primitives.

Ceci encore une fois n'est qu'une application particulire d'une loi
gnrale d'aprs laquelle la stabilit des formes est en raison inverse
de leur complexit. Les structures sociales sont plus instables que les
structures vivantes, celles-ci que les formes inorganiques, et, dans
toute socit, les formes les plus leves sont aussi les plus
dlicates, les plus mobiles, les plus variables. Le pouvoir politique
peut tre boulevers, sans que les lois soient changes; celles-ci
peuvent tre frquemment remanies sans que leur changement corresponde
 une transformation des moeurs; enfin de grandes rvolutions
politiques, juridiques et morales peuvent agiter la socit sans altrer
en rien leur structure conomique. En gnral, les formes les moins
complexes et les plus stables sont naturellement les plus lentes  se
modifier. Ainsi, von Ihering a fort bien observ, qu'en droit romain,
la reconnaissance de l'indpendance prive du fils demanda un temps
infiniment plus long que l'mancipation politique de la plbe. Il en est
aujourd'hui de mme pour la situation civile de la femme mme dans les
pays  suffrage universel.

Les rgressions sociales, de mme que le progrs, peuvent tre vives ou
lentes, rgulires ou quasi subites. En temps de guerre, le corps social
se rtracte; ce n'est plus qu'une hirarchie militaire avec une tte, le
droit redevient l'antique commandement, _jus, jussus_. Ainsi,  Rome,
les tribuns du peuple n'avaient plus de pouvoir  l'arme; la plbe y
redevenait sujette. Il y a aussi rgression subite et complte quand un
groupe social plus ou moins nombreux et avanc est subitement enlev au
milieu de la formation de son organisation suprieure. Au Mexique, dans
l'Amrique du Sud, aux les Fidji, on a vu des Europens retourner en
peu de temps  la sauvagerie, mme au cannibalisme.[36]

Sans une classification hirarchique naturelle des phnomnes sociaux,
la statique et surtout la dynamique sociales deviennent inintelligibles
et inexplicables. Non seulement la formation et la dformation des
fonctions et des organes, dans les socits, s'effectuent dans l'ordre
de leur hirarchie naturelle, mais dans chaque classe, la formation et
la dformation des fonctions et des organes particuliers de cette classe
s'oprent suivant la mme loi. Ainsi dans l'organisation politique les
formes contractuelles suprieures et rcentes de self-government
s'effaceront avant les formes purement administratives, avant les
conseils d'Etat, les ministres, avant surtout le despotisme du pouvoir
excutif. Dans la vie conomique, les formes destines  assurer la
libert du travail, les conseils de l'industrie, les chambres de
conciliation et d'arbitrage, etc., de formation moderne, disparatront
avant les anciennes structures capitalistes et propritaires d'origine
ancienne, fodale, ou quiritaire. Celles-ci,  leur tour,
disparatraient avant qu'il ft possible aux civilisations avances de
retourner aux formes homognes primitives.[37]

Quelques exemples emprunts  chacune des classes de phnomnes sociaux
suffiront pour le moment  justifier l'exactitude de ces lois
sociologiques relatives au progrs et  la dcadence des socits.

Les formes politiques, particulirement les structures suprieures,
disparaissent les premires. Ainsi la fodalit n'existe plus comme
organisation politique, mais elle persiste encore dans les rapports
conomiques et moraux et mme familiaux de nos propritaires avec leurs
tenanciers et ouvriers. Ce qui s'tablit  l'origine et fut la base de
la fodalit est ce qui perdure en dernier lieu. Tant que ces rapports
originaires, les plus simples et les plus gnraux subsistent, le pril
social subsistera galement de voir renatre les formes politiques et
juridiques correspondantes plus complexes qui en sont la suite
naturelle.

Un droit, justifi  l'origine, peut devenir un privilge odieux; ainsi
l'immunit des impts au profit de la noblesse qui tait charge de
l'office militaire cessa d'tre juste aprs que cette caste ne remplit
plus son office; le droit se transforma aprs la suppression de la
fonction politique.

Dans toutes les grandes civilisations passes, nous pouvons observer
que la dcomposition morale commence par l'effondrement des grandes
doctrines religieuses ou mtaphysiques qui, tombes en discrdit,
laissent  dcouvert les profondes lsions qui ont atteint les moeurs
en gnral.

Dans son discours de rception  l'Acadmie franaise, l'illustre G.
Bernard montrait fort bien la filiation des arts, des lettres et des
sciences: On a raison de dire que les lettres sont les soeurs anes
des sciences. C'est la loi de l'volution intellectuelle des peuples qui
ont toujours produit leurs potes et leurs philosophes (mtaphysiciens)
avant de former leurs savants. Dans ce dveloppement progressif de
l'humanit, la posie, la philosophie et les sciences expriment les
trois phases de notre intelligence, passant successivement par le
sentiment, la raison et l'exprience. De son ct, M. Ch. Potvin
indique comme suit que la rgression s'opre en sens inverse lorsqu'il
crit que le sicle des ducs de Bourgogne jusqu' Charles-Quint est
 la fois notre premier sicle artistique et notre dernier sicle
littraire. Cela signifie que le recul social inaugur par le
despotisme politique avait dj dtruit le dveloppement intellectuel
pour ne laisser subsister et s'panouir que les formes artistiques.

A Rome, en Grce, on continue  avoir dans la maison un foyer
domestique,  le saluer,  l'adorer,  lui offrir la libation, mais ce
n'tait plus qu'un culte d'habitude non vivifi par la foi; de mme pour
le foyer des villes ou prytane, on n'en comprenait plus l'antique
signification: le culte des anctres, des fondateurs, des hros de la
cit; on continuait  entretenir le feu,  faire les repas publics, 
chanter les vieux hymnes qu'on ne comprenait plus; les divinits de la
nature _redevenaient_ des sujets potiques. Les rites et les pratiques
survivaient aux croyances. Ce qui subsiste le plus longtemps des
religions, c'est ce par quoi elles ont commenc, les rites, les
sacrifices, le crmonial; la foi paenne n'existait plus qu'on
punissait encore svrement toute atteinte pose aux rites.

De mme continuaient les repas publics en commun alors que la communaut
conomique et familiale primitive avait depuis si longtemps disparu que
les repas publics, dgnrs en routine, n'avaient plus de sens ni pour
la multitude ni mme pour les sommits sociales.

Les socits progressent et rgressent donc suivant des lois ncessaires
dont nous venons de donner un faible aperu. Insistons cependant sur ce
point commun  la sociologie et  la psychologie, que toute dcadence
des formes et des fonctions suprieures voile gnralement une lsion
plus ou moins grave des formes infrieures. C'est ainsi que les
dgnrescences psychiques sont dtermines par des lsions anatomiques.
En sociologie, les troubles politiques, juridiques, moraux,
philosophiques, artistiques, familiaux, rvlent le plus souvent de
graves perturbations conomiques, lesquelles  leur tour peuvent tre en
rapport avec des troubles psychiques et une dcadence biologique graves;
dans ces derniers cas, la vie mme de la socit, en gnral, est en
pril.

Les socits peuvent donc se dformer et mourir suivant certaines lois
de mme qu'elles progressent et naissent suivant des lois, galement
naturelles. Dans les socits, comme chez les animaux, le degr de vie
varie avec le degr de correspondance. Parmi les animaux d'organisation
infrieure, la mortalit est norme; ils subissent les influences les
plus simples; les autres ont plus de ressources, plus de vie, ils
s'adaptent  des circonstances plus nombreuses, plus spciales; leur
existence est moins simple, leur formation est plus longue; leur mort
exige plus de complications. Les socits sont donc d'autant plus
viables qu'elles savent s'lever  des formes plus complexes et plus
spciales, facilitant leur adaptation continuelle, rtablissant leur
quilibre instable de manire  ne pas tre  la merci d'une
perturbation lmentaire.

Il n'y a pas de raison pour qu'une socit pacifique, laborieuse, o
la circulation des richesses est bien rpartie, o la vie familiale,
motionnelle, intellectuelle et morale progresse et s'pure, o la
justice devient de plus en plus la rgle de l'activit sociale et o
la politique enfin n'est que la rgulatrice suprme des grands intrts
sociaux exactement reprsents et se gouvernant librement eux-mmes,
prisse accidentellement ou naturellement. Au contraire, se dveloppant
rgulirement au point de vue de la masse, se diffrenciant de mieux en
mieux dans ses parties, coordonnant ces dernires clans des organes
locaux, rgionaux et internationaux de plus en plus levs, une telle
socit peut dfier la mort; sa longvit indfinie finit par se
confondre avec celle de l'espce humaine et de ses conditions
terrestres.

En cela la vie sociale se distingue de la vie animale ordinaire et aussi
en ce que les socits tant composes d'units sensibles et conscientes,
bien qu' des degrs divers, elles ont le pouvoir, dans les limites
naturelles, d'abrger ou d'augmenter spontanment le cours de leur
existence; leur vie et leur mort sont, dans ces conditions, entre leurs
mains.

FIN

       *       *       *       *       *

FOOTNOTES:

[1] BERTHELOT. _La Synthse chimique_.

[2] Pour n'en citer qu'un exemple, le contrat de louage de service,
tel que le rgle le Code civil, prsuppose le libre arbitre absolu de
l'individu et une galit idale entre le matre et l'ouvrier; cette
conception mtaphysique viole  la fois et mconnat les conditions
physiologiques, psychiques et collectives, notamment conomiques, de la
classe laborieuse. C'est ce qu'ont d finalement reconnatre tous les
publicistes qui se sont occups, par exemple, de la question des
accidents du travail et de la rglementation de ce dernier au point de
vue des sexes, de l'ge et aussi de la dure du travail mme pour les
adultes.

[3] L'application des thories darwiniennes, essentiellement
biologiques,aux phnomnes sociaux est un exemple du danger auquel on
s'expose en cherchant  ramener des phnomnes complexes qui ont des
lois en partie propres  eux seuls et en partie communes avec les autres
sciences uniquement  ce dernier caractre. Les simplificateurs 
outrance de cette cole en sont naturellement arrivs par ce procd
vicieux  perdre notamment de vue que la lutte sociale pour l'existence
n'est pas seulement reprsente par un irrductible antagonisme, mais
aussi par une coopration naturelle dont l'influence bienfaisante ne
fait que crotre avec les progrs de la civilisation.

[4] J.-S. MILL, _Systme de logique_, traduction PEISSE, 2e dition,
t. I, p. 425-484; A. BAIN, _Logique dductive et inductive_, traduction
COMPAYR, 2 dition, t. II, p. 75-115.

[5] _Logique_, t. I, 421.

[6] _Logique_, t. I, 421 et suiv.

[7] _Rforme_, anne 1891, nos 121, 122, 165 et 166.

[8] C'est ainsi qu' la suite des autres sciences, la science sociale
transforme insensiblement son enseignement dogmatique _ex cathedra_ en
un enseignement pratique et exprimental. Autrefois aussi la botanique
et la physiologie, par exemple, s'enseignaient d'une faon exclusivement
orale ou crite. Aujourd'hui, en Italie par exemple, des professeurs de
criminologie, tels que Lombroso, E. Ferri et d'autres, ont joint  leurs
leons orales des observations dans des Muses d'anthropologie et une
vritable clinique criminelle dans les prisons o ils se rendent avec
les tudiants des Facults de droit.

[9] Condorcet, notamment, croyait  la possibilit de la prolongation
indfinie de la vie humaine.

[10] Pour les dveloppements de ces considrations et de celles qui
suivent, lire la premire partie de notre _Introduction  la
Sociologie_.

[11] _Introduction  la Sociologie_, deuxime partie: _Fonctions et
organes_.

[12] Pour les dveloppements relatifs  la classification hirarchique
des phnomnes sociaux, lire _l' Introduction  la Sociologie_.

[13] _Le Rgime reprsentatif_, par G. De Greef. Bruxelles, 1893. Office
de publicit.

[14] CH. LABOULAYE. _Dictionnaire des Arts et Manufactures._ V. _Chemins
de fer_.--P.-J. PROUDHON. _Des rformes  oprer dans l'exploitation des
Chemins de fer_.

D'aprs HUHLMANN, l'effort de tirage ncessaire pour mettre en mouvement
une charge P sur essieu, est une fraction K de P, c'est--dire F = KP.

K, coefficient de tirage, diminue avec la rsistance.

Pour un mauvais empierrement K = 0,070 Sur bonne voie empierre K = 0,030
Sur pav K = 0,018 Sur rail K = 0,005

Mathmatiquement et pour tenir compte de toutes les conditions variables
du roulement, la formule tablie par RUHLMANN contient les notions
suivantes:

P, poids reposant sur une roue; K, coefficient de rsistance au
roulement; Q, poids de la roue; R, rayon du la roue; F, coefficient du
frottement de JLF, rayon de la fuse. la fuse;

Sur un rail, c'est--dire sur une route de nature parfaite, K (P + 2) / r
devient ngligeable.

[15] Semaine du 26 novembre au 2 dcembre 1891: 149,583,000 livres
sterling. Les Etats-Unis, l'Angleterre, la France, l'Autriche, l'Italie
et l'Allemagne se sont successivement assimil cette institution; la
Belgique, ici encore, retarde.

[16] Cette prvision s'est ralise aprs que ces pages taient crites
ainsi que mes auditeurs  l'Ecole des sciences sociales ont pu le
constater par les chiffres que je produisis devant eux pendant mes
leons de l'anne suivante. En 1890, en effet, les naissances
illgitimes par 100 naissances ont t: Royaume, 8.63 p. 100; Hainaut,
10.44 p. 100; Luxembourg, 2.95 p. 100. Dans cette dernire province, en
1890 comme en 1889, le chiffre total des naissances a diminu et celui
des naissances illgitimes s'est accru; la population en gnral tend
 y dcrotre.

En 1891, le salaire net moyen des houilleurs du Hainaut est tomb 
3 fr. 06 par jour; la dpression ayant persist depuis, nous pouvons
prvoir une augmentation des naissances illgitimes; les statistiques
officielles nous font dfaut jusqu'ici.

[17] _Exposs de la situation du Royaume_ et _Annuaires statistiques de
la Belgique_.

[18] _Introduction  la Sociologie_, t. II, p. 148  189.

[19] Compte gnral de l'Administration de la justice criminelle en
France, de 1826  1880.---QUETELET, _Physique sociale_, t. II, p. 232
et suiv.

[20] L'Arige, la Haute-Garonne, les Hautes-Pyrnes, le Gers, le Tarn,
l'Aveyron, le Lot, le Cantal, la Lozre, la Haute-Loire, le Puy-de-Dme
et la Creuse.

[21] YVERNS. _Compte de la Justice criminelle_; Rapport. p. XXXIII.

[22] Bruxelles, imprimerie de la Banque nationale, 1884.

[23] A ceux qui voudront se former une conception exacte des rapports
qui existent entre les faits conomiques, je recommande tout
spcialement, comme des modles de mthode et d'exactitude, les
diagrammes de M.H. DENIS, professeur d'conomie politique  l'Universit
de Bruxelles et tout particulirement son _Atlas de diagrammes relatifs
 l'histoire des prix en Belgique._ Bruxelles, 1885.

[24] DE LAVELEYE, _Economie politique_; Id., _Le Gouvernement dans la
dmocratie_, notamment le chapitre ii: _la Socit n'est pris un
organisme_.

[25] G. DEGREEF. _Le Rgime reprsentatif_. Bruxelles, 1892.

[26] _Dix ans d'tudes historiques: Vue des rvolutions d'Angleterre_.

[27] _Les premiers principes_.--_Essais sur le progrs,_ p. 1 
79.--_Principes de sociologie_, passim.

[28] Virgile, _Eglog. IV_.--Servius sur le vers 4 de cette
clogue.--Nigidius cit par Servius sur le vers 10.-_Livres du Daniel et
d'Hnoch_.--Liv. III, 97-817 des _Livres sibyllins_.

[29] _La Recherche de l'unit_, p. 6. Paris, Alcan.

[30] J'ai propos pour la premire fois, aprs de longues prparations,
mes ides sur les lois sociologiques de l'volution progressive et
rgressive des socits dans mon cours  l'cole des sciences sociales
de l'Universit de Bruxelles en 1889-1890. Je m'y appuyais notamment sur
des faits psychiques dcrits par M. Ribot dans _les Maladies de la
Mmoire_.

[31] Claude Bernard. _La Science exprimentale_. Paris, F. Alcan.

[32] Paris, Flix Alcan, p. 92 et suiv.

[33] Th. Ribot. _Les Maladies de la volont_. Paris, F. Alcan,
8e dition, 1893.

[34] A. Comte fait figurer la thorie du langage dans sa _Statique
sociale_.

[35] Th. Ribot. _Les Maladies de la mmoire_. Paris, F. Alcan,
8e dition, 1893.

[36] Waitz. _Anthropology_, 313. Traduction anglaise.

[37] Nous rservons  nos deux derniers volumes d'_Introduction  la
Sociologie_ consacrs  la Structure et  la Dynamique gnrales des
socits l'expos et la dmonstration mthodiques de ces lois.


       *       *       *       *       *


TABLE DES MATIRES

CHAPITRE PREMIER.--La classification des sciences.

CHAPITRE II.--Les lois scientifiques

CHAPITRE III.--Les mthodes

CHAPITRE IV.--Analyse et classification naturelle sociologiques

CHAPITRE V.--Lois sociologiques lmentaires

CHAPITRE VI.--Lois sociologiques composes

CHAPITRE VII.--Les croyances et les doctrines politiques

CHAPITRE VIII.--Lois sociologiques progressives et rgressives

       *       *       *       *       *





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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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DAMAGE.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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