The Project Gutenberg EBook of La vie littraire, by Anatole France

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Title: La vie littraire
       Premire srie

Author: Anatole France

Release Date: September 11, 2006 [EBook #19249]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE LITTRAIRE ***




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ANATOLE FRANCE

LA VIE LITTRAIRE

PREMIRE SRIE

PARIS

CALMANN-LVY, DITEURS




 MONSIEUR ADRIEN HBRARD, SNATEUR, DIRECTEUR DU _TEMPS_

Cher monsieur,

Permettez-moi de vous offrir ce petit livre; je vous le dois bien, car
assurment il n'existerait pas sans vous. Je ne songeais gure  faire
de la critique dans un journal quand vous m'avez appel au _Temps_. J'ai
t tonn de votre choix et j'en demeure encore surpris. Comment un
esprit alerte, agissant, rpandu comme le vtre, en communion constante
avec tout et avec tous, si fort en possession de la vie et toujours jet
au milieu des choses, a-t-il pu prendre en gr une pense recueillie,
lente et solitaire comme la mienne?

Mais rien ne vous est tranger, pas mme la mditation. Ceux qui vous
connaissent intimement assurent qu'il y a en vous du rveur. Ils ne se
trompent pas. Seulement Vous rvez trs vite. En toutes choses vous
possdez au plus haut degr le gnie de la promptitude. La facilit avec
laquelle vous pensez est prodigieuse. Vous comprenez tout  la fois.
Votre conversation, rapide et brillante comme la lumire, m'blouit
toujours. Pourtant elle est toujours raisonnable. blouir avec la
raison, cela n'a t donn qu' vous. Quel crivain vous feriez, si vous
aviez moins d'ides! Une magicienne russe, qui a longtemps vcu dans
l'Inde, parle dans ses crits d'un procd qu'emploient les sages indous
pour communiquer leur pense aux profanes.  mesure qu'elle se forme en
eux-mmes, ils la prcipitent dans le cerveau d'un saint homme qui
l'crit  loisir. Voil un procd qui vous conviendrait! Quel dommage
que notre barbare Occident ignore encore la prcipitation de la
pense! Mais je vous connais: si un saint homme se mettait  rdiger vos
ides prcipites, vous iriez tout de suite le prier de n'en rien faire.
Vous aimez  rester indit. Homme public, vous avez horreur de paratre:
c'est une de vos originalits, et non pas la moins charmante.

Je crois que vous avez un talisman. Vous faites ce que vous voulez. Vous
avez fait de moi un crivain priodique et rgulier. Vous avez triomph
de ma paresse. Vous avez utilis mes songeries et monnay mon esprit.
C'est pourquoi je vous tiens pour un incomparable conomiste. M'avoir
rendu productif, je vous assure que c'est merveilleux. Mon excellent ami
Calmann Lvy lui-mme n'avait pas russi  me faire crire un seul livre
depuis six ans.

Vous avez un trs bon caractre et vous tes trs facile  vivre. Vous
ne me faites jamais de reproches. Je n'en tire pas vanit. Vous avez
compris tout de suite que je n'tais pas bon  grand'chose et qu'il
valait mieux ne pas me tourmenter. Sans me flatter, c'est la principale
cause de la libert que vous me laissez dans votre journal. Vous me
savez incorrigible et vous dsesprez de m'amender. Un jour, n'avez-vous
pas dit de moi  un de nos amis communs:

--C'est un bndictin narquois.

On se connat mal soi-mme, mais je crois que la dfinition est bonne.
Je me fais assez l'effet d'un moine philosophe. J'appartiens de coeur 
une abbaye de Thlme, dont la rgle est douce et l'obdience facile.
Peut-tre n'y a-t-on pas beaucoup de foi, mais assurment on y est trs
pieux.

L'indulgence, la tolrance, le respect de soi et des autres sont des
saints qu'on y chme toujours. Si l'on y incline au doute, il faut
considrer que le pyrrhonisme ne va pas sans un profond attachement  la
coutume et  l'usage. Or, la coutume du plus grand nombre, c'est
proprement la morale. Il n'y a qu'un sceptique pour tre toujours moral
et bon citoyen. Un sceptique ne se rvolte jamais contre les lois, car
il n'a pas espr qu'on pt en faire de bonnes. Il sait qu'il faut
beaucoup pardonner  la Rpublique. Pourtant voulez-vous un conseil? Ne
confiez jamais le bulletin politique du _Temps_  un de nos thlmites.
Il y rpandrait une mlancolie douce qui dcouragerait vos honntes
lecteurs. Ce n'est pas avec la philosophie qu'on soutient les
ministres. Quant  moi, je garde une modestie qui me sied, et je m'en
tiens  la critique.

Telle que je l'entends et que vous me la laissez faire, la critique est,
comme la philosophie et l'histoire, une espce de roman  l'usage des
esprits aviss et curieux, et tout roman,  le bien prendre, est une
autobiographie. Le bon critique est celui qui raconte les aventures de
son me au milieu des chefs-d'oeuvre.

Il n'y a pas plus de critique objective qu'il n'y a d'art objectif, et
tous ceux qui se flattent de mettre autre chose qu'eux-mmes dans leur
oeuvre sont dupes de la plus fallacieuse illusion. La vrit est qu'on ne
sort jamais de soi-mme. C'est une de nos plus grandes misres. Que ne
donnerions-nous pas pour voir pendant une minute, le ciel et la terre
avec l'oeil  facettes d'une mouche, ou pour comprendre la nature avec le
cerveau rude et simple d'un orang-outang? Mais cela nous est bien
dfendu. Nous ne pouvons pas, ainsi que Tirsias, tre homme et nous
souvenir d'avoir t femme. Nous sommes enferms dans notre personne
comme dans une prison perptuelle. Ce que nous avons de mieux  faire,
ce me semble, c'est de reconnatre de bonne grce cette affreuse
condition et d'avouer que nous parlons de nous-mmes chaque fois que
nous n'avons pas la force de nous taire.

Pour tre franc, le critique devrait dire:

--Messieurs, je vais parler de moi  propos de Shakespeare,  propos de
Racine, ou de Pascal, ou de Goethe. C'est une assez belle occasion.

J'ai eu l'honneur de connatre M. Cuvillier-Fleury, qui tait un vieux
critique fort convaincu. Un jour, que je l'allai voir dans sa petite
maison de l'avenue Raphal, il me montra la modeste bibliothque dont il
tait fier:

--Monsieur, me dit-il, loquence, belles-lettres, philosophie, histoire,
tous les genres y sont reprsents, sans compter la critique qui
embrasse tous les autres genres. Oui, monsieur, le critique est tour 
tour orateur, philosophe, historien.

M. Cuvillier-Fleury avait raison. Le critique est tout cela, ou du moins
il peut l'tre. Il a l'occasion de montrer les facults intellectuelles
les plus rares, les plus diverses, les plus varies. Et quand il est un
Sainte-Beuve, un Taine, un J.-J. Weiss, un Jules Lematre, un Ferdinand
Brunetire, il n'y manque pas. Sans sortir de lui-mme, il fait
l'histoire intellectuelle de l'homme. La critique est la dernire en
date de toutes les formes littraires; elle finira peut-tre par les
absorber toutes. Elle convient admirablement  une socit trs
civilise dont les souvenirs sont riches et les traditions dj longues.
Elle est particulirement approprie  une humanit curieuse, savante et
polie. Pour prosprer, elle suppose plus de culture que n'en demandent
toutes les autres formes littraires. Elle eut pour crateurs Montaigne,
Saint-vremond, Bayle et Montesquieu. Elle procde  la fois de la
philosophie et de l'histoire. Il lui a fallu, pour se dvelopper, une
poque d'absolue libert intellectuelle. Elle remplace la thologie, et,
si l'on cherche le docteur universel, le saint Thomas d'Aquin du XIXe
sicle, n'est-ce pas  Sainte-Beuve qu'il faut songer?

C'tait un saint homme de critique, je vnre sa mmoire. Mais,  vous
parler franchement, cher monsieur Hbrard, je crois qu'il est plus sage
de planter des choux que de faire des livres.

Il est des mes livresques pour qui l'univers n'est qu'encre et que
papier. Celui dont une telle me anime le corps apais passe sa vie
devant sa table de travail, sans souci des ralits dont il tudie
obstinment la reprsentation graphique. Il ne sait de la beaut des
femmes que ce qui en est crit. Il ne connat des travaux, des
souffrances et des esprances des hommes que ce qui peut en tre cousu
sur nerfs et reli en maroquin. Il est monstrueux et innocent. Il n'a
jamais mis le nez  la fentre. Tel tait le bonhomme Peignot, qui
recueillait les opinions des auteurs pour en faire des livres. Rien ne
l'avait jamais troubl. Il concevait les passions comme des sujets de
monographies curieuses et savait que les nations prissent en un certain
nombre de pages in-octavo. Jusqu'au jour de sa mort, il travailla d'une
ardeur gale, sans jamais rien comprendre. C'est pourquoi le travail ne
lui fut point amer. Il faut l'envier, si l'on ne peut qu' ce prix
trouver la paix du coeur.

Bnissons les livres, si la vie peut couler au milieu d'eux en une
longue et douce enfance! Gustave Dor, qui imprimait quelquefois  ses
dessins les plus comiques je ne sais quel sentiment de fantaisie
profonde et de posie bizarre, a donn un jour, sans trop le savoir,
l'emblme ironique et touchant de ces existences que le culte des livres
console de toutes les ralits douloureuses. Dans le moine Nestor, qui
crivit une chronique en des temps barbares et troubls, il a symbolis
toute la race des bibliomanes et des bibliographes. Son dessin n'est pas
plus grand que le creux de la main, mais qui l'a vu une fois ne peut
plus l'oublier. Vous le trouverez dans une suite de caricatures qu'il
publia lors de la guerre de Crime, sous ce titre: _la Sainte Russie_,
et qui n'est pas, je dois le dire, la plus heureuse inspiration de son
talent et de son patriotisme.

Il faut voir ce Nestor. Il est dans sa cellule avec ses livres et ses
papiers. Assis comme un homme qui aime  s'asseoir, la tte enfonce
dans son capuchon, le nez sur sa table, il crit. Tout le pays alentour
est livr au massacre et  l'incendie. Les flches obscurcissent l'air.
Le couvent mme de Nestor est si furieusement assailli que des pans de
mur s'croulent de toutes parts. Le bon moine crit. Sa cellule,
pargne par miracle, reste accroche  un pignon comme une cage  une
fentre. Des archers s'entassent sur ce qui reste des toits, marchent
comme des mouches le long des murs et tombent comme la grle sur le sol
hriss de lances et d'pes. On se bat jusque dans sa chemine; il
crit. Une commotion terrible renverse son encrier; il crit encore.
Voil ce que c'est que de vivre dans les bouquins! Voil le pouvoir des
paperasses!

Les bibliothques abritent encore aujourd'hui quelques sages semblables
au moine Nestor. Ils y viennent accomplir le travail de patience qui
remplit leur vie et qui comble leur me; ils ne manquent pas une sance,
mme dans les jours de troubles et de rvolution.

Ils sont heureux. N'en parlons plus. Mais j'en connais plusieurs, d'un
esprit fort diffrent. Ceux-ci cherchent dans les livres toutes sortes
de beaux secrets sur les hommes et les choses. Ils cherchent toujours et
leur esprit ne demeure jamais en repos. Si les livres apportent la paix
aux pacifiques, ils troublent les mes inquites. Je sais, pour ma part,
beaucoup d'mes inquites. Elles ont tort de se plonger dans trop de
lecture. Voyez, par exemple, ce qu'il advint  don Quichotte pour avoir
dvor les quatre volumes d'_Amadis de Gaule_ et une douzaine d'autres
beaux romans. Ayant lu des rcits enchanteurs, il crut aux
enchantements. Il crut que la vie tait aussi belle que les contes, et
il fit mille folies qu'il n'aurait point faites, s'il n'avait pas eu
l'esprit de lire.

Un livre est, selon Littr, la runion de plusieurs cahiers de pages
manuscrites ou imprimes. Cette dfinition ne me contente pas. Je
dfinirais le livre une oeuvre de sorcellerie d'o s'chappent toutes
sortes d'images qui troublent les esprits et changent les coeurs. Je
dirai mieux encore: le livre est un petit appareil magique qui nous
transporte au milieu des images du pass ou parmi des ombres
surnaturelles. Ceux qui lisent beaucoup de livres sont comme des
mangeurs de haschisch. Ils vivent dans un rve. Le poison subtil qui
pntre leur cerveau les rend insensibles au monde rel et les jette en
proie  des fantmes terribles ou charmants. Le livre est l'opium de
l'Occident. Il nous dvore. Un jour viendra o nous serons tous
bibliothcaires, et ce sera fini.

Aimons les livres comme l'amoureuse du pote aimait son mal. Aimons-les;
ils nous cotent assez cher. Aimons-les; nous en mourons. Oui, les
livres nous tuent. Croyez-m'en, moi qui les adorai, moi qui me donnai
longtemps  eux sans rserve. Les livres nous tuent. Nous en avons trop
et de trop de sortes. Les hommes ont vcu de longs ges sans rien lire,
et c'est prcisment le temps o ils firent les plus grandes choses et
les plus utiles, car c'est le temps o ils passrent de la barbarie  la
civilisation. Pour tre sans livres, ils n'taient pas alors tout  fait
dnus de posie et de morale; ils savaient par coeur des chansons et de
petits catchismes. Dans leur enfance les vieilles femmes leur contaient
_Peau-d'ne_ et le _Chat bott_, dont on a fait beaucoup plus tard des
ditions pour les bibliophiles. Les premiers livres furent de grosses
pierres, couvertes d'inscriptions en style administratif et religieux.

Il y a longtemps de cela. Quels effroyables progrs nous avons accompli
depuis lors! Les livres se sont multiplis d'une faon merveilleuse au
XVIe sicle et au XVIIIe. Aujourd'hui la production en est centuple.
Voici qu'on publie, seulement  Paris, cinquante volumes par jour; sans
compter les journaux. C'est une orgie monstrueuse. Nous en sortirons
fous. La destine de l'homme est de tomber successivement dans des excs
contraires. Au moyen ge, l'ignorance enfantait la peur. Il rgnait
alors des maladies mentales que nous ne connaissons plus. Maintenant,
nous courons, par l'tude,  la paralysie gnrale. N'y aurait-il pas
plus de sagesse et d'lgance  garder la mesure?

Soyons des bibliophiles et lisons nos livres; mais ne les prenons point
de toutes mains; soyons dlicat, choisissons, et, comme ce seigneur
d'une des comdies de Shakespeare, disons  notre libraire: Je veux
qu'ils soient bien relis et qu'ils parlent d'amour.

Je ne me flatte pas que ce petit livre ait rien d'amoureux ni qu'il
mrite une belle reliure. Mais on y trouvera, vous le savez, cher
monsieur, une parfaite sincrit (le mensonge veut un talent que je n'ai
pas), beaucoup d'indulgence et quelque naturelle amiti pour le beau et
le bien.

C'est pourquoi j'ose vous l'offrir, cher monsieur, comme un trop faible
tmoignage de gratitude, d'estime et de sympathie.

A.F.




HAMLET  LA COMDIE-FRANAISE


Bonne nuit, aimable prince, et que des essaims d'anges bercent par
leurs chants ton sommeil! Voil ce que, mardi,  minuit, nous disions
avec Horatio au jeune Hamlet, en sortant du Thtre-Franais. Aussi
bien, nous devions souhaiter une bonne nuit  qui nous avait fait passer
une belle soire. Oui, c'est un aimable prince que le prince Hamlet. Il
est beau, il est malheureux; il sait tout et ne sait que faire. Il est
digne d'envie et de piti. Il est plus mauvais et meilleur que chacun de
nous. C'est un homme, c'est l'homme, c'est tout l'homme. Et il y avait
bien dans la salle comble, je vous jure, vingt personnes pour sentir
cela. Bonne nuit, aimable prince! On ne peut vous quitter sans avoir
la tte pleine de vous, et voil trois jours que je n'ai de penses que
les vtres.

J'ai senti  vous voir une joie triste, mon prince. Et cela est plus
qu'une joie joyeuse. Je vous dirai tout bas que la salle m'a sembl un
peu distraite et lgre: il faut ne pas trop s'en plaindre et ne pas
s'en tonner du tout. C'tait une salle compose de Franais et de
Franaises. Vous n'tiez pas en habit de soire, vous n'aviez point une
intrigue amoureuse dans le monde de la haute finance et vous ne portiez
point une fleur de gardnia  votre boutonnire. C'est pourquoi les
dames toussaient un peu, dans leur loge, en mangeant des fruits glacs;
vos aventures ne pouvaient pas les intresser. Ce ne sont point des
aventures mondaines; ce ne sont que des aventures humaines. Vous forcez
les gens  penser, et c'est un tort qu'on ne vous pardonnera point ici.
Pourtant, il y avait  et l, dans la salle, quelques esprits que vous
avez profondment remus. En leur parlant de vous, vous leur parliez
d'eux-mmes. C'est pourquoi ils vous prfrent  tous les autres tres
crs, comme vous, par le gnie. Un heureux hasard me plaa, dans la
salle, auprs de M. Auguste Dorchain. Il vous comprend, mon prince,
comme il comprend Racine, parce qu'il est pote. Je crois vous
comprendre un peu aussi, parce que je viens de la mer... Oh! ne craignez
pas que je dise que vous tes deux ocans. Ce sont l des mots, des
mots, et vous ne les aimez pas. Non, je veux dire seulement que je vous
comprends, parce qu'aprs deux mois de repos et d'oubli au milieu de
larges horizons, je suis devenu trs simple et trs accessible  ce qui
est vraiment beau, grand et profond. Dans notre Paris, l'hiver, on se
prend de got volontiers pour les jolies choses, pour les coquetteries 
la mode et les gentillesses compliques des petites coles. Mais le
sentiment s'lve et s'pure dans la fconde oisivet des promenades
agrestes, au milieu des grands horizons des champs et de la mer. Quand
on en revient, on est tout prpar pour l'intimit du sauvage gnie d'un
Shakespeare. C'est pourquoi vous avez t le bienvenu, prince Hamlet;
c'est pourquoi toutes vos penses errent confusment sur mes lvres et
m'enveloppent de terreur, de posie et de tristesse. Vous avez vu: on
s'est demand, dans la _Revue bleue_ et ailleurs, d'o vous venait votre
mlancolie. On l'a justement juge si profonde, qu'on n'a pas cru que
les catastrophes domestiques les plus pouvantables eussent suffi  la
former dans toute son tendue. Un conomiste trs distingu, M. mile de
Laveleye, a pens que ce devait tre une tristesse d'conomiste. Et il a
fait un article exprs pour le dmontrer. Il a donn  entendre que son
ami Lanfrey et lui-mme en avaient prouv une semblable aprs le coup
d'tat de 1851, et que vous avez souffert plus que toutes choses, prince
Hamlet, du mauvais tat o l'usurpateur Claudius avait mis, de votre
temps, les affaires du Danemark.

Je crois qu'en effet vous aviez grand souci des destines de votre
patrie, et j'applaudis aux paroles que pronona Fortinbras quand il
ordonna  quatre capitaines de porter votre corps sur un lit d'honneur,
comme on fait pour les soldats. Si Hamlet avait vcu, s'cria-t-il, il
se serait montr un gnreux roi. Pourtant, je ne pense pas que votre
mlancolie ft tout  fait celle de M. mile de Laveleye. Je crois
qu'elle tait plus haute encore et plus intelligente. Je crois qu'elle
tait inspire par un vif sentiment de la destine. Ce n'est pas
seulement le Danemark, c'est le monde entier qui vous paraissait sombre.
Vous n'espriez plus en rien, pas mme, comme M. de Laveleye, dans des
principes de droit public. Que ceux qui en doutent encore se rappellent
la belle et amre prire qui sortit de vos lvres dj glaces par la
mort:  mon bon Horatio! si tu m'as jamais tenu pour cher  ton coeur,
reste loign quelque temps encore de la suprme flicit et consens 
respirer dans la souffrance au sein de ce dur monde, pour raconter mon
histoire. Ce furent vos dernires paroles. Celui  qui elles
s'adressaient n'avait pas, comme vous, une famille empoisonne de
crimes; il n'tait pas comme vous un fatal assassin. C'tait un esprit
libre, sage et fidle; c'tait un homme heureux, s'il en est. Mais vous
saviez, prince Hamlet, vous saviez qu'il n'en fut jamais. Vous saviez
que tout est mal dans l'univers. Il faut dire le mot, vous tiez un
pessimiste. Sans doute votre destine vous poussait au dsespoir: elle
fut tragique. Mais votre nature tait conforme  votre destine. C'est
l ce qui vous rend si admirable: vous tiez fait pour goter le
malheur, et vous etes de quoi exercer votre got. Vous ftes bien
servi, prince. Aussi, comme vous savourez le mal qui vous abreuve!
Quelle finesse de palais! Oh! vous tes un connaisseur, un gourmet en
douleurs.

Tel vous enfanta le grand Shakespeare. Et il me semble bien qu'il
n'tait gure optimiste lui-mme, alors qu'il vous cra. De 1601  1608,
il anima de ses mains enchantes une assez grande foule, je pense,
d'ombres dsoles ou furieuses. C'est alors qu'il montra Desdmone
prissant par Iago, et le sang d'un vieux roi paternel tachant les
petites mains de lady Macbeth et la pauvre Cordelia, et vous son
prfr, et Timon d'Athnes.

Oui, Timon! C'est  croire, dcidment, que Shakespeare tait
pessimiste, comme vous. Qu'en dira son confrre, l'auteur du second
_Gerfaut_, M. Moreau, qui, chaque soir, au Vaudeville, malmne si fort,
m'a-t-on dit, les pauvres pessimistes? Oh! il leur fait passer
quotidiennement un mauvais quart d'heure. Je les plains; il se trouve
partout des heureux qui les raillent sans piti.  leur place, je ne
saurais o me cacher. Mais Hamlet doit leur rendre courage. Ils ont pour
eux Job et Shakespeare. Cela redresse un peu la balance. Voil M. Paul
Bourget sauv pour cette fois. Et c'est par vous, prince Hamlet.

J'ai sous les yeux, tandis que j'cris, une vieille gravure allemande
qui vous reprsente, mais o j'ai peine  vous reconnatre. Elle vous
reprsente tel que vous tiez au thtre de Berlin vers 1780. Vous ne
portiez point alors ce deuil solennel dont parle votre mre, ce
pourpoint, ces hauts-de-chausses, ce manteau, cette toque dont Delacroix
vous a si noblement vtu quand il fixa votre type dans des dessins
maladroits, mais sublimes, et que M. Mounet-Sully porte avec une grce
si virile et tant de potiques attitudes. Non! vous paraissiez devant
les Berlinois du XVIIIe sicle dans un costume qui nous semblerait
aujourd'hui bien trange. Vous tiez vtu--ma gravure en fait foi-- la
dernire mode de France. Vous tiez coiff en ailes de pigeon et poudr
 blanc; vous portiez collerette brode, culottes de satin, bas de soie,
souliers  boucles et petit manteau de cour, enfin tout l'habit de deuil
des courtisans de Versailles. J'oubliais le chapeau Henri IV, le vrai
chapeau de la noblesse aux tats gnraux. Ainsi accoutr et l'pe de
cour au ct, vous vous tenez aux pieds d'Ophlie, qui est, ma foi, fort
gentille dans sa robe  paniers, avec sa haute coiffure  la
Marie-Antoinette, que surmonte un grand panache de plumes d'autruche.
Tous les autres personnages sont habills  l'avenant. Ils assistent,
avec vous,  la tragdie de _Gonzago et Baptista_. Votre beau fauteuil
Louis XV est vide et laisse voir toutes les fleurs de sa tapisserie.
Dj vous rampez  terre; vous piez sur le visage du roi l'aveu muet du
crime que vous avez mission de venger. Le roi aussi porte un beau
chapeau  la Henri IV, comme Louis XVI. Vous croyez sans doute que je
vais sourire et me moquer, et triompher vivement du progrs de nos
dcors et de nos costumes. Vous vous trompez. Assurment, si vous n'tes
plus habill  la mode de ma vieille estampe, si vous ne ressemblez plus
au comte de Provence en deuil du Dauphin et si votre Ophlie n'est plus
attife comme Mesdames, je ne le regrette pas le moins du monde. Loin de
l, je vous aime beaucoup mieux tel que vous tes maintenant. Mais
l'habit n'est rien pour vous; vous pouvez porter tous les costumes qu'il
vous plaira; ils vous conviendront tous, s'ils sont beaux. Vous tes de
tous les temps et de tous les pays. Vous n'avez pas vieilli d'une heure
en trois sicles. Votre me a l'ge de chacune de nos mes. Nous vivons
ensemble, prince Hamlet, et vous tes ce que nous sommes, un homme au
milieu du mal universel. On vous a chican sur vos paroles et sur vos
actions. On a montr que vous n'tiez pas d'accord avec vous-mme.
Comment saisir cet insaisissable personnage? a-t-on dit. Il pense tour 
tour comme un moine du moyen ge et comme un savant de la Renaissance;
il a la tte philosophique et pourtant pleine de diableries. Il a
horreur du mensonge et sa vie n'est qu'un long mensonge. Il est
irrsolu, c'est visible, et pourtant certains critiques l'ont jug plein
de dcision, sans qu'on puisse leur donner tout  fait tort. Enfin, on a
prtendu, mon prince, que vous tiez un magasin de penses, un amas de
contradictions et non pas un tre humain. Mais c'est l, au contraire,
le signe de votre profonde humanit. Vous tes prompt et lent, audacieux
et timide, bienveillant et cruel, vous croyez et vous doutez, vous tes
sage et par-dessus tout vous tes fou. En un mot, vous vivez. Qui de
nous ne vous ressemble en quelque chose? Qui de nous pense sans
contradiction et agit sans incohrence? Qui de nous n'est fou? Qui de
nous ne vous dit avec un mlange de piti, de sympathie, d'admiration et
d'horreur: Bonne nuit, aimable prince!




SRNUS

_Srnus, par Jules Lematre, in-18._


Le temps est proche o Ponce-Pilate sera en grande estime pour avoir
prononc une parole qui pendant dix-huit sicles pesa lourdement sur sa
mmoire. Jsus lui ayant dit: Je suis venu dans le monde pour rendre
tmoignage  la vrit; quiconque est de la vrit coute ma voix,
Pilate lui rpondit: Qu'est-ce que la vrit?

Aujourd'hui, les plus intelligents d'entre nous ne disent pas autre
chose: Qu'est-ce que la vrit? M. Jules Lematre vient de publier un
petit conte philosophique, _Srnus_, qui ne fut qu'un jeu pour son
esprit facile et charmant, mais qui pourra bien un jour marquer dans
l'histoire de la pense du XIXe sicle, comme _Candide_ ou _Zadig_
marque aujourd'hui dans celle du XVIIIe.

Aprs M. Ernest Renan, avec quelques autres, M. Jules Lematre rpte,
sous les formes les plus ingnieuses, le mot profond du vieux
fonctionnaire romain: Qu'est-ce que la vrit? Il admire les croyants
et il ne croit pas. On peut dire qu'avec lui la critique est dcidment
sortie de l'ge thologique. Il conoit que sur toutes choses il y a
beaucoup de vrits, sans qu'une seule de ces vrits soit la vrit. Il
a, plus encore que Sainte-Beuve, de qui nous sortons tous, le sens du
relatif et l'inquitude avec l'amour de l'ternelle illusion qui nous
enveloppe. Un vieux pote grec a dit: Nous sommes agits au hasard par
des mensonges; de cette ide, M. Jules Lematre a tir mille et mille
ides, et comme une philosophie parse dans des feuilles dtaches.

C'est la philosophie d'un honnte homme. Vous entendez bien ce mot.
Quand je dis honnte homme, je dis un esprit dont le commerce est doux
et sr, une intelligence qui ne connat point la peur, une me souriante
et pleine d'indulgence. M. Jules Lematre est tout cela. En ajoutant
qu'il a l'ironie lgre et le sensualisme dlicat, bien qu'un peu vif,
j'aurai fait l'esquisse de son portrait. En dpit de sa belle culture
classique, il ne tient pas trop au pass. Nous l'avons bien vu un jour
que nous emes l'ide de le mener voir, aux beaux-arts, l'Herms de
Praxitle et les frontons du Parthnon. Nous tions trois mortels devant
les vrais dieux et les vraies desses, et je fus le seul tout  fait
respectueux. Il arriva ce jour-l, comme d'habitude, que l'esprit ne fut
pas du ct du respect. Je ne sais pas si M. Jules Lematre admire
beaucoup son temps, mais il l'aime. Paris, tel qu'il est, lui plat
beaucoup. Il y est heureux, malgr l'ennui commun  toute crature bien
ne. Le mot n'est pas de moi; il est de Marguerite d'Angoulme, la soeur
de Franois Ier.

Mais pourquoi, dites-vous, s'il aime tant Paris, nous conduit-il  Rome,
chez Srnus? Je vous rpondrai qu'il a choisi, pour aller  Rome, le
temps o l'on avait  Rome bien des ides et bien des sentiments que
l'on a aujourd'hui  Paris. Le mal de Srnus fut l'impossibilit de
croire. Sa soeur tait chrtienne; elle tait belle; elle avait la
douceur imprieuse des saintes; elle le conduisit dans la petite glise,
o il prouva des sentiments tranges et contradictoires, quelque chose
de ce que sentirait un galant homme introduit dans une assemble des
spirites, si les spirites taient des martyrs, ou dans un conciliabule
de nihilistes, si les nihilistes attendaient la mort sans la donner. Il
fut saisi d'une sorte d'admiration et il prouva en mme temps
d'invincibles rpugnances. Voici comment il rend compte lui-mme de ce
double sentiment. Il analyse d'abord les raisons qu'il a d'admirer et
d'aimer ces braves gens:

Toutes les vertus, dit-il, que les philosophes avaient dj connues et
prches, m'apparaissaient, chez les disciples de Christus, transformes
par un sentiment nouveau: l'amour d'un Dieu homme et d'un Dieu crucifi,
amour sensible, ardent, pleins de larmes, de confiance, de tendresse,
d'espoir. videmment, ni les forces naturelles personnifies ni le Dieu
abstrait des stociens n'ont jamais inspir rien de pareil. Et cet amour
de Dieu, source et commencement des autres vertus chrtiennes, leur
communiquait une puret, une douceur, une onction et comme un parfum que
je n'avais pas encore respir.

Voil ce qui l'attire. Voici maintenant ce qui l'loignerait s'il
n'tait retenu par le chaste attrait de Srna:

L'ide que mes nouveaux frres avaient de ce monde et de cette vie
heurtait en moi je ne sais quel sentiment de nature... Malgr mon
pessimisme persistant..., il me dplaisait que des hommes mprisassent
si fort la seule vie, aprs tout, dont nous soyons assurs. Puis je les
trouvais par trop simples, ferms aux impressions artistiques, borns,
inlgants... Un peu de souci de la patrie romaine se rveillait en moi;
je m'effrayais du mal que pouvait faire  l'empire, si elle continuait
de se rpandre, une telle conception de la vie, un tel dtachement des
devoirs civils et des occupations profanes... J'tais choqu que ces
saints fussent si srs de tant de choses, et de choses si merveilleuses,
quand j'avais, moi, tant cherch sans trouver, tant dout dans ma vie,
et mis finalement mon orgueil dans mon incroyance.

Bientt les chrtiens eurent le bonheur d'tre perscuts. Srnus, qui
tait homme de got, resta parmi eux. Sa mort stoque eut les apparences
du martyre. Son corps fut enseveli parmi ceux des saints, dans le
tombeau de la famille Flavia. Transport  Beaugency-sur-Loire, en l'an
de grce 860, il ne tarda pas  oprer des miracles. Il rendit notamment
la vue  un aveugle et la vie  la jument d'un prtre.

Voil l'histoire de Srnus. Et remarquez bien que l'impossibilit de
croire, qui est le mal de ce galant homme, ne svit pas seulement dans
la partie religieuse de son me. Elle le dvore tout entier. En
politique comme en amour, il ne croit pas. Il ne trouve de raison de se
dterminer que dans un certain sentiment de l'lgance morale qui survit
chez lui  toute conviction et  toute philosophie. Le malheur est qu'on
cesse d'agir quand on est ainsi. Il y a lieu de s'en inquiter. Le
bonhomme Franklin n'avait pas, tant s'en faut, autant d'esprit et de
got que Srnus; mais il possdait le sens pratique et il sut se rendre
utile  ses concitoyens. Il tait laborieux; il faisait sa tche et
voulait que chacun ft la sienne.

--Quand vous serez embarrass pour prendre une dcision, disait-il,
allez chercher une feuille de papier blanc et divisez-la en deux
colonnes. Vous crirez dans une des colonnes toutes les raisons que vous
avez d'agir, et, dans l'autre, toutes les raisons que vous avez de vous
abstenir. De mme qu'en algbre on supprime les quantits semblables,
vous bifferez les raisons qui se balancent, et vous vous dterminerez
d'aprs la raison qui subsistera.

Jamais Srnus n'emploiera cette mthode, qui n'est pas faite pour lui.
Srnus puiserait tous les papyrus et toutes les tablettes de cire, il
userait ses roseaux du Nil et son poinon d'acier avant d'avoir puis
les raisons que lui suggrerait son esprit subtil, et finalement il n'en
trouverait aucune qui valt mieux ou moins que les autres.

Faut-il donc agir? Sans doute qu'il le faut! Rappelez-vous le premier
mot prononc, dans le second _Faust_, par le petit homme que le famulus
Wagner vient de fabriquer avec ses cornues.  peine sorti de son bocal,
ce petit homme s'crie firement: Il faut que j'agisse, puisque je
suis. On peut vivre sans penser. Et mme c'est gnralement ainsi qu'on
vit. Il n'en rsulte pas grand dommage pour la rpublique. Au contraire,
la patrie a besoin de l'action diverse et harmonieuse de tous les
citoyens. C'est d'actes et non d'ides que vivent les peuples.




LA RCEPTION DE M. LON SAY  L'ACADMIE FRANAISE


Nous avons entendu jeudi,  l'Institut, la fourmi faire l'loge de la
cigale. La louange tait piquante, inattendue, heureuse. Il faut dire
aussi que la fourmi n'est pas ce que croit le fabuliste; elle est
conome de la fortune publique; c'est ce qu'on appelle conomiste; elle
est sage, elle est laborieuse, elle n'est point ingrate et elle sait
qu'il ne faut point offenser la cigale, aime des Muses. Cela revient 
dire que M. Lon Say a parl agrablement de ce bon Jules Sandeau, dont
le souvenir est si aimable. Le nouvel acadmicien a dit aussi sur Edmond
About des choses tout  fait intressantes. Il s'est exprim en homme de
got, avec une lgance naturelle et la vivacit d'une intelligence
aigu, qu'affina la pratique des affaires. Il ne s'est pas piqu de
littrature plus qu'il ne convenait. Il n'est point tomb dans le
travers de Philippe, roi de Macdoine, qui voulait s'entendre en
chansons mieux que les chansonniers. Il a voulu rester l'homme qui gote
et qui sent. Il a bien fait; car son got est fin et son sentiment
juste. Pourtant, je le contredirai sur deux points, parce que, s'il faut
toujours dire la vrit, c'est surtout aux triomphateurs qu'on doit la
faire entendre. Mon principal grief est qu'il a pass un peu lestement
sur les romans de Sandeau; il n'a mme pas nomm _la Maison de
Penarvan_. Je reviendrai tout  l'heure sur ce sujet. Mon second
reproche s'applique  un certain portrait qu'il a fait incidemment, en
quelques traits rapides, d'une inexactitude que je tiens pour
exemplaire. Il nous a montr un matre charmant, plein de tact et de
mesure, un pote trs fin, qui dit les choses sans appuyer, laissant
ainsi  l'auditoire le plaisir de croire qu'il collabore, en l'coutant,
avec l'homme d'esprit qui a crit la pice... En ce matre charmant, en
le fin pote, en cet homme d'esprit, il veut nous faire reconnatre M.
mile Augier. J'y prouve, pour ma part, quelque peine, et j'affirme que
le portrait manque de ressemblance. Ce n'est pas que l'auteur du _Fils
de Giboyer_ soit dpourvu de finesse et de mesure; mais ses qualits
essentielles sont tout autres. Il ne dit pas les choses sans appuyer: il
appuie au contraire avec une heureuse rudesse. Il est robuste, il est
ferme; il frappe juste et fort. Il a plus d'nergie que de grce et plus
de droiture que de souplesse. Ses crations ne laissent rien  deviner.
Le matre les jette en pleine lumire. Elles n'ont rien d'inachev, rien
de mystrieux. On n'avait qu' nommer la Vigueur et la Probit pour
faire apparatre M. mile Augier entre ses deux Muses.  Dieu ne plaise,
monsieur Lon Say, que vous sachiez ces choses aussi bien que moi. 
Rome, au temps de Nron, certain tribun des soldats, fils d'un honnte
publicain, montrait dans l'administration militaire des talents qu'il
avait prcdemment exercs dans l'administration civile. Il tait
laborieux et sage, mais il dormait au thtre. Il n'en parvint pas moins
 la premire magistrature de l'tat. Je souponne M. Lon Say d'avoir
quelquefois sommeill de mme au Thtre-Franais pendant qu'on jouait
_Gabrielle_ ou _les Fourchambault_. Il n'y a pas grand mal  cela et M.
mile Augier est le premier, j'en suis sr,  lui pardonner. Les hommes
d'tat n'ont pas toujours le loisir de frquenter les Muses; il faut
seulement qu'il ne se brouillent pas avec elles, car ce serait se
brouiller avec la grce et la persuasion, et qu'est-ce, je vous prie,
qu'un prsident du conseil sans la persuasion et la grce? Il faut
beaucoup de choses pour gouverner, beaucoup de bonnes choses et quelques
mauvaises. Ne vous y trompez pas: il y faut du got. Sans le got, on
choque ceux mmes qui n'en ont pas. Mon confrre et ami M. Adolphe Racot
prte au hros de son dernier roman cette ide que, pour la conduite des
hommes, le got vaut l'intelligence et la probit. Je n'irai pas
jusque-l; mais il est vrai que le got suppose la justesse de l'esprit,
la dlicatesse des sentiments et plusieurs fortes qualits dont il est
la fleur.

M. Lon Say a du got. Il y parat dans l'lgante simplicit, dans la
clart abondante de sa parole.

Ses discours politiques, particulirement ceux qui traitent de finances,
sont d'un art achev. Tout y semble facile. C'est un rare plaisir que
d'entendre M. Lon Say  la tribune du Snat. La voix est claire. Au
dbut, elle semble un peu aigre. C'est justement ce qu'il faut pour
qu'on sache gr  l'orateur de l'adoucir ensuite. Ds la seconde phrase,
elle ne garde d'aigu que ce qu'il faut pour bien entrer dans les
oreilles. Elle les mord sans les blesser. La diction, bien qu'aise,
n'est pas coulante  l'excs. M. Lon Say n'a pas cette parole savonne
qui glisse et ne pntre pas. Certes, la tribune n'est pas faite pour
les orateurs pnibles; ceux-l font partager  leurs auditeurs la
fatigue qu'ils prouvent; par une sympathie involontaire, on souffre de
leur souffrance. Mais un orateur dont la parole est trop fluide et se
rpand d'un cours gal n'inspire, dans une Assemble, qu'un intrt
superficiel. Il faut que celui qui parle paraisse chercher et choisir
ses ides et ses paroles. La recherche doit tre rapide et le choix sr;
encore faut-il que l'un et l'autre se sentent dans quelques inflexions
de la voix et dans certains ralentissements du dbit. Il faut enfin que
le travail de la pense reste sensible au milieu de l'action oratoire.
M. Lon Say a ce qu'on peut appeler la parole vivante. Il anime les
abstractions; il trouve, pour amuser et soutenir l'attention, plusieurs
des ressources qu'avait M. Thiers. Il explique, il compare, il cite des
exemples, il raconte des historiettes, il est familier, il pntre dans
l'intimit des choses. Il a ces finesses qui font un piquant contraste
avec la rondeur de sa personne. S'il ne sait point s'chauffer, il ne
dit rien qui exige de la chaleur. Comme il est toujours matre de son
sujet, il le renferme dans les limites de son talent et il s'arrange
pour n'avoir jamais besoin des qualits qui lui manquent.

Il intresse avec des chiffres. C'est l un grand mrite. Quant  dire,
comme on le fait si souvent, que c'est un tour de force, je m'en
garderai bien, la louange serait fausse. Les questions financires sont
par elles-mmes aussi intressantes que toutes les autres grandes
questions. Pour tre plus abstraites que d'autres, elles n'en sont pas
plus arides. L'esprit trouve  les tudier une profonde satisfaction.
Elles offrent aux dductions des bases solides et larges. Elles plaisent
 la raison par leur exactitude et  l'imagination par leur tendue.
Enfin, elles sont chose humaine. Elles appartiennent  l'homme par leur
principe et par leur fin. Elles sont donc intressantes par elles-mmes
et se prtent naturellement au bien-dire. Il y a un bon style de
finances comme il y a un bon style littraire.

Mais je reviens  ma querelle. Je m'y obstine d'autant plus que c'est
une mauvaise querelle. J'aurais voulu que M. Lon Say dt  Jules
Sandeau, dans son aimable langage,--pourquoi ne pas l'avouer?--tout ce
que je voudrais dire moi-mme. Au fond, nous ne reprochons jamais aux
gens que de ne pas sentir et de ne pas penser comme nous.

C'est que, pour moi, Sandeau, c'est mieux encore qu'un dlicat crivain
et qu'un romancier pote, c'est un souvenir d'enfance. Que de fois, en
allant ou revenant du collge, je l'ai rencontr, ce brave homme dont la
bienvenue souriait  tout le monde, sur les quais illustres o il tait
chez lui; car ils sont la patrie adoptive de tous les hommes de pense
et de got. L'excellent vieillard! On peut dire de celui-l qu'il avait
le dos bon, un de ces larges dos qui, visiblement, ont port avec un
naf courage le fardeau de la vie et que les douleurs de l'me ont
courb lentement. Il n'tait point beau, ni gure brave en ses habits.
Je lui connus longtemps un grand pardessus, devenu vert et jaune, qui
remontait par derrire et pendait en pointe par devant. Avec cela, le
chapeau sur l'oreille et un pantalon  la hussarde; en sorte que la
crnerie se mlait chez ce vieillard  la bonhomie. Les braves gens
ressemblent presque tous en quelque sorte  des soldats. Sandeau, avec
ses yeux limpides, son gros nez rouge, sa rude moustache blanche, son
air d'innocence, avait je ne sais quel air de capitaine en retraite. Je
veux parler de ces vieux braves qui gardent dans le coeur et dans les
yeux la candeur de l'enfance, parce qu'il n'ont jamais cherch  gagner
de l'argent et qu'ils n'ont connu dans la vie que le devoir, le
sentiment et le sacrifice. Toute la personne de Jules Sandeau respirait
la bont, et, quand la tristesse d'un deuil mortel s'imprima sur ses
traits, il avait l'air encore du meilleur des hommes. Or, vous le savez,
la douleur n'est bonne que chez les bons.

Pour dire vrai, si, quand j'avais quinze ans, je contemplais M. Jules
Sandeau, sur les quais, avec tant d'intrt et de curiosit, c'est
qu'alors je lisais _Marianna_ pendant la classe, derrire une pile de
bouquins. Que l'honnte M. Chron, mon professeur de rhtorique, me le
pardonne! Pendant qu'il m'expliquait Thucydide, j'tais aux genoux de
madame de Belnave. Juste ciel! quel feu s'allumait dans mes veines!
J'tais bien loin, monsieur Chron, des verges en _mi_ et des annes de
l'octatride dont vous nous faisiez le compte. J'tais ravi dans les
sphres de la passion idale; j'aimais, j'aimais Marianna. Je souffrais
par elle, je la faisais souffrir; mais mon mal et le sien m'taient
chers. On m'a averti depuis que _Marianna_ est un livre qui enseigne le
devoir;  quinze ans, il ne m'enseignait que l'amour. M. Lon Say dit
que ce livre a vieilli. Il en parle avec dtachement. On voit bien qu'il
ne l'a pas lu, comme moi, entre les feuillets de son dictionnaire grec.
Non! non! _Marianna_ ne vieillira jamais pour moi. Mais, par prudence,
je ne la relirai jamais.

Vous concevez, aprs ce que je viens de dire, que je ne pouvais
rencontrer M. Sandeau aux abords du palais Mazarin sans frissonner des
pieds  la tte. Il me semblait un tre extraordinaire, marqu d'un
sceau mystrieux. Ce que j'entendais chuchoter autour de moi, quand il
passait, de son ardente amiti avec une femme illustre et de la
mlancolie qu'il en avait garde toute sa vie, me le rendait encore plus
intressant et plus extraordinaire. J'ouvrais de grands yeux avides pour
voir cet tre privilgi qui avait vcu dans des rgions merveilleuses,
inconnues, o je n'esprais point entrer jamais. Je reconnaissais bien
qu'il n'tait pas beau et qu'il avait l'air simplement d'un bon vieil
homme. Pourtant, je l'admirais. J'prouvais  le voir quelque chose
comme le sentiment dont madame Bovary fut saisie en contemplant le
vieillard qui avait t soixante ans auparavant l'amant de la reine.
Voil, me disais-je, voil celui qui revient du pays de l'idal.
J'enviais ses souffrances. On est avide de souffrir  quinze ans.

Aprs cela, je ne dis pas qu'il ne faille donner raison  M. Lon Say.
_Marianna_ a vieilli et moi aussi. J'avais dj perdu bien des illusions
quand il m'arriva de lire les vritables chefs-d'oeuvre de Sandeau,
_Mademoiselle de la Seiglire_ et _la Maison de Penarvan_. Ils ne m'ont
pas troubl comme _Marianna_. La faute en est  moi et non  l'auteur.
Du moins, ils m'ont paru gracieux. Ce sont des pomes intimes dont les
hros flottent, entre la ralit et l'idal, dans une rgion moyenne, o
il est dlicieux de se promener. Et remarquez qu'il y a dans cet
idalisme autant et plus de vrit que n'en peut avoir le ralisme le
plus scrupuleux. Sandeau a trs bien saisi le caractre de l'poque
qu'il a voulu peindre; il a choisi avec un bonheur parfait ses
personnages et son action. Balzac a peint aussi, et avec un gnie
incomparable, les types du sicle: l'acqureur de biens nationaux, le
colonel du premier empire, le vieux gentilhomme, etc., mais il ne les a
pas fait mouvoir dans une action aussi simple; il ne les a pas fixs
dans des formes assez pures; il ne les a pas enferms dans un pome
indestructible et parfait. Il les a parpills au long d'aventures
infinies. Sandeau, moins puissant, a t plus heureux. S'il n'a embrass
que sous des aspects peu varis l'histoire sentimentale de l'ancien
rgime en face du nouveau, il a exprim sa vision en des fables aussi
aimables que sages.

Son talent lui tait bien naturel et ne devait rien  l'tude. Sandeau,
qui vivait dans les livres, n'en lisait gure. Ce brave homme n'tait
curieux que de sentir. Il y a dans l'tude des sciences un fonds
d'orgueil et d'audace amre que cette me paisible et douce ne connut
jamais. On ne le voyait pas feuilleter de bouquins. Il laissait bien
tranquilles ces nids  poussire dont s'chappent, comme des mites, ds
qu'on les ouvre, le doute et l'inquitude. Je n'offenserai pas sa
mmoire en disant que, bibliothcaire de la Mazarine, il ne connut
jamais trs bien sa bibliothque. Qui lui en ferait un grief? Il avait
de trop beaux livres dans la tte pour s'inquiter de ceux qui
chargeaient la salle o il sigeait  ct de Philarte Chasles.

On raconte  ce propos qu'un savant, qui travaillait  la Mazarine,
consultait journellement la _Bibliothque du pre Lelong_. Il aurait
pris lui-mme ce livre, s'il lui avait t permis de le faire; car il en
savait bien la place. C'tait pour se conformer au rglement qu'il le
demandait au bibliothcaire. Un jour, le malheur voulut que le
bibliothcaire fut Jules Sandeau.  la demande qui lui fut faite:

--La bibliothque du pre Lelong, rpondit Sandeau, ce n'est pas ici,
monsieur. Ici, c'est la bibliothque Mazarine.

--Derrire vous, s'cria l'autre en allongeant le bras vers l'in-folio
qu'il tait press d'ouvrir.

--Derrire moi, c'est le Louvre, monsieur, rpliqua doucement Sandeau.

Je me hte d'ajouter que je ne crois pas un mot de cette histoire et que
je ne la conte que pour l'amusement des bibliophiles, qui sont gens de
bien.




M. ALEXANDRE DUMAS MORALISTE

_ propos de Francillon._


M. Alexandre Dumas est un moraliste aussi bien qu'un dramaturge. Voil
quinze ans qu'il partage avec M. Renan les fonctions de directeur
spirituel de la foule humaine. Mais que ces deux confesseurs sont de
temprament contraire! M. Renan absout toujours.--Toutes les voies, nous
dit-il, mnent au salut.--Il nous apporte chaque jour de nouvelles
indulgences. N'a-t-il pas,  son dernier jubil, le 1er janvier de cette
anne, pardonn par avance  M. Laguerre tous les maux qu'une politique
troite et violente attirera sur la France? Si nous en croyons ce
paisible conducteur de nos mes, on ne peut chapper  la bont divine
et nous irons tous en paradis,  moins qu'il n'y ait pas de paradis, ce
qui est bien probable.

Une telle doctrine n'a pu natre que dans un esprit large et souriant.
J'en gote la srnit. Mais l'orgueil du commun des pcheurs
s'accommode mal de tant de mansutude. Tous tant que nous sommes, nous
ne faisons bon march ni de nos vertus ni de nos vices. Nous voulons que
nos faiblesses mmes paraissent considrables, et l'on nous fche quand
on nous dit qu'elles sont sans consquence. Je sais des dvotes qui se
flattent de donner  leur confesseur et  leur Dieu de terribles
inquitudes. Celles-l n'iront jamais  M. Renan. Il ne se trouble pas
assez. Je ne lui cacherai point que son article sur Amiel lui a fait
perdre, il y a deux ans, une partie de sa clientle spirituelle. Il s'y
tait montr misricordieux  l'excs. S'il ne nous demande presque
rien, ont pens les mes pieuses, c'est qu'il ne nous croit pas capables
de grand'chose. Il nous mprise.--Et il est de fait qu'on ne s'empare
pas des consciences par la douceur. Il y avait, au dix-septime sicle,
un chanoine de Saint-Cloud nomm Nicolas Feuillet. C'tait un grand
preneur d'mes. Il s'adressait  des personnes simples et il leur
persuadait qu'elles n'avaient, de leur vie, mis un pied devant l'autre
ou seulement ouvert la bouche sans faire pleurer Dieu et les anges, et
que leurs moindres penses allumaient dans les lgions infernales un
rire inextinguible. Ces bonnes gens admiraient qu'ils eussent tant
d'importance dans l'autre monde, quand on leur en donnait si peu dans
celui-ci. Ils en concevaient un orgueil et une pouvante qui les
jetaient dans toutes les fureurs de l'asctisme. M. Feuillet les
expdiait au ciel en deux ou trois ans au plus. Voil un bon directeur
spirituel, ou je ne m'y connais pas!

Je ne crains pas de dire que M. Alexandre Dumas procde plus de M.
Feuillet que de M. Renan. Il nous prsente de nos pchs une image
grossie et colore qui nous tonne, nous intresse et nous trouble. Il
nous montre plus grands et plus forts dans le mal que nous ne sommes
rellement; c'est par cette flatterie qu'il nous prend: elle lui suffit
et il se garde bien de nous en faire d'autres. Les personnes pieuses ne
s'offenseront pas, j'espre, si j'ai compar M. Alexandre Dumas au
chanoine de Saint-Cloud. On reconnat gnralement que l'auteur des
_Ides de Madame Aubray_ est un mystique. Il a vu la Bte et souffl
l'esprit de Dieu aux comdiennes du Gymnase et de la Comdie-Franaise.
Il est vrai qu'il n'est pas catholique et qu'il ne professe aucune
religion rvle. C'est mme ce qui l'empche d'tre un saint. Car, ne
vous y trompez pas, il y a en cet homme l'toffe d'un saint, et plus
d'un bienheureux dont on lit le nom sur le calendrier tait bti comme
lui. Je ne parle pas des saints de la dernire heure, abtardis et
crasseux, d'un cur d'Ars ou d'un saint Labre, ou d'un Louis de
Gonzague, dont la modestie tait si grande, au dire de son biographe,
qu'il ne pouvait sans rougir rester seul enferm dans une chambre avec
la princesse sa mre. Non, non, je pense aux saints de la premire
heure,  ces hommes apostoliques qui annoncrent la bonne nouvelle aux
peuples et dont le souvenir est encore empreint dans l'me des races. Je
pense surtout  ceux qui rpandirent leur me et leur sang sur notre sol
antique et dont la terre de France crie encore les noms: Hilaire, de
Poitiers; Martin, de Tours; Germain, d'Auxerre; Marcel, de Paris. Ils
avaient, ceux-l, la poitrine large et le souffle puissant; ils
portaient haut la tte. Ils abattaient des chnes et disaient des choses
nouvelles. Eux aussi, ils savaient tout de la vie et ils taient mieux
faits pour conduire les hommes que pour servir de modles aux petites
demoiselles. Ils ne mettaient pas leur morale en pices de thtre,
ayant de bonnes raisons pour ne point faire de comdies. Mais leur
parole tait pleine d'images. Ils y joignaient l'action. C'est un
avantage qu'ils doivent  la rudesse de leur temps et qui les met
absolument au-dessus de M. Alexandre Dumas. Il est aptre comme eux.
Mais ils furent de plus des soldats. Cela passe tout le reste. Je dois
vous le dire, monsieur Alexandre Dumas: il y a quelqu'un dans votre
famille que j'estime plus haut que vous, et ce n'est point votre pre.
Certes, votre pre fut un homme prodigieux. Il vint, comme un bon gant,
apporter  pleines mains des joujoux  ces pauvres enfants que nous
sommes. Il fut gai, il fut bon; il consolait les hommes en leur contant
des belles histoires qui n'en finissaient pas. C'tait une me norme et
candide. Mais vous avez su donner  votre parole un srieux que la
sienne n'eut jamais: il m'a amus et vous m'avez instruit. Je vous dois
plus qu' lui, c'est pourquoi je vous prise davantage. Le plus grand des
Dumas, ce n'est ni lui, ni vous, c'est le fils de la ngresse, c'est
votre grand-pre, c'est le gnral Alexandre Dumas de la Pailleterie, le
vainqueur du Saint-Bernard et du mont Cenis, le hros de Brixen. Il
offrit soixante fois sa vie  la France, fut admir de Bonaparte et
mourut pauvre. Une pareille existence est un chef-d'oeuvre auquel il n'y
a rien  comparer. On est heureux de descendre d'un tel homme. Il y a
des chances pour qu'on en garde en soi quelque chose. Je suis tent de
croire que l'nergie dans le travail, l'absolue franchise et le courage
 tout dire qu'on estime chez le troisime Alexandre lui viennent du
premier.

Admirez par quelles voies Dieu (me voil devenu mystique par contagion)
donna un directeur laque aux mes de ce temps! Une pauvre Africaine,
jete  Saint-Domingue dans les bras d'un colon, enfante un hros qui
produit  son tour un colosse dont le fils lev dans les thtres de
Paris, y remue les consciences avec une rudesse exemplaire et une audace
inoue. En morale, M. Alexandre Dumas fils n'a touch, il est vrai,
qu'un point. Mais c'est le point d'o tout sort, c'est le principe
universel. Il nous dit comment on nat et il nous montre que nous
naissons mal; il nous dit comment nous donnons la vie et il nous montre
que nous la donnons mal, et il annonce la fin de notre monde, si l'on ne
rend pas bien vite

     l'poux sans macule une pouse impollue.

Ce qu'il combat, ce qu'il poursuit partout, c'est le trafic honteux de
l'amour.  l'en croire, publique ou cache, la prostitution a tout
envahi. Elle s'tale dans nos rues. Le mariage l'a installe avec
honneur au foyer du riche. Il n'y a gure que chez quelques courtisanes
qu'il ne la voit pas. C'est la Bte aux sept ttes, dont les diadmes
dpassent les plus hautes montagnes.

Elle va dvorer la France, l'Europe et le monde.

Le voyant l'a regarde en face. Cette Bte, nous dit-il, tait
semblable  un lopard; ses pieds taient comme des pieds d'ours, sa
gueule comme la gueule d'un lion, et le dragon lui donnait sa force. Et
cette Bte tait vtue de pourpre et d'carlate, elle tait pare d'or,
de pierres prcieuses et de perles, elle tenait en ses mains blanches
comme du lait un vase d'or, plein des abominations et des impurets de
Babylone, de Sodome et de Lesbos. Par moments, cette Bte, que je
croyais reconnatre pour celle que saint Jean avait vue, dgageait de
tout son corps une vapeur enivrante au travers de laquelle elle
apparaissait et rayonnait comme le plus beau des anges de Dieu, et dans
laquelle venaient, par milliers, se jouer, se tordre de plaisir, hurler
de douleur et finalement s'vaporer les animalcules anthropomorphiques
dont la naissance avait prcd la sienne. Ils s'vanouissaient alors
spontanment avec une toute petite dtonation. Autrement dit, ils
crevaient, et il n'en restait plus rien qu'une goutte de liquide, larme
ou sang, que l'air absorbait aussitt. La Bte ne s'en rassasiait pas.
Pour aller plus vite, elle en crasait sous ses pieds, elle en dchirait
avec ses ongles, elle en broyait avec ses dents, elle en touffait sur
son sein. Ceux-ci taient les plus heureux et les plus envis[1]...

Voil le monstre! Tout ce que l'aptre, le prophte peut dire pour nous
rassurer, c'est que la Bte dvorera ce qui doit prir, ce qui est
condamn  mort pour incapacit morale, et que les purs, les forts, les
bons, ceux enfin qui sont dignes de vivre survivront seuls. C'est
prcisment ce que les darwiniens appellent la slection naturelle. Mais
elle agit lentement, et,  juger par ce qu'elle a produit jusqu'ici, on
ne peut esprer qu'elle nous dlivre prochainement des mchants et des
imbciles.

Oh! que M. Dumas est un moins suave docteur que M. Renan! Il ne
s'attaque pas seulement  la Bte. Il en veut  l'amour lui-mme, 
l'amour tel que nous le menons d'ordinaire. Lebonnard conclut, dans _la
Visite de Noces_, que cela finit par la haine de la femme et le mpris
de l'homme. Et Lebonnard n'est point un sot. M. de Ryons se montre plus
cruel encore quand il dit  Madame de Simerose: M. de Montgre va vous
faire du mal, puisqu'il vous aime. Ce M. de Ryons est trs fort. Il est
l'ami des femmes, ce qui veut dire qu'il ne les aime pas. Je me suis
promis, nous dit-il, de ne donner jamais ni mon coeur, ni mon honneur, ni
ma vie  dvorer  ces charmants et terribles petits tres pour lesquels
on se ruine, on se dshonore et on se tue, et dont l'unique
proccupation, au milieu de ce carnage universel, est de s'habiller
tantt comme des parapluies, tantt comme des sonnettes[2]. 
merveille! C'est ce que le sage picure avait coutume d'enseigner dans
des livres qui sont malheureusement perdus. Son colier Lucrce apprit
et rpta la leon avec ardeur. M. de Ryons est  son tour un grand
philosophe. Il y a une raison  cela: c'est qu'il n'est pas amoureux.
Qu'il le devienne, et voil sa philosophie et celle d'picure, et celle
de Lucrce, et celle de Dumas en pleine droute! Notre homme fort sera
un homme faible et il donnera tout ce qu'il possde en pture  un petit
tre, sonnette ou parapluie.

Oh! je vois bien le mal. Le mal est que l'Amour est le plus vieux des
dieux. Les Grecs l'ont dit. Quand il est n, il n'y avait encore ni
justice ni intelligence au monde. Le malheureux ne trouva pas dans la
matire cosmique de quoi se faire un cerveau, ni des yeux, ni des
oreilles. Il naquit instinctif et aveugle, et tel il est n, tel il est
encore, tel il restera toujours. Il travaille  ttons. On l'a
reprsent comme un enfant ail. C'est une flatterie. Sa vraie figure
est celle d'un taureau acphale. Loin d'tre fils de Vnus, il en est le
pre. Jetez un coup d'oeil sur ses travaux. Ils sont immenses. Il a tout
produit, mais sans esprit, sans morale, sans intelligence. Il fabriqua
d'abord des btes, et quelles btes! des coquillages, des poissons, des
reptiles. En ce temps-l, il vivait dans l'eau. Voil comme il se
prparait  mnager un jour les pudeurs et les dlicatesses des jeunes
filles de notre monde! Amliorant par hasard, peu  peu, ses procds,
il obtint les marsupiaux, puis les vivipares. Les mammifres lui
donnrent beaucoup de peine et les singes restrent longtemps son
chef-d'oeuvre. Pour faire l'homme aprs eux, il ne changea ni de nature
ni de mthode. Il resta obscur, aveugle, violent et n'appela point
l'esprit  son aide. Il ne l'appellera jamais. Et il aura raison, car la
vie finirait bientt s'il dpendait de l'intelligence de la semer sur la
terre. Il est aveugle et il nous conduit. Tout le mal est l. Et c'est
un mal ternel; car l'amour durera autant que les mondes.

Nous faisons comme M. de Ryons, nous lui opposons notre volont et nous
le dominons quand il est plus faible que nous. Mais, chaque fois qu'il
est le plus fort, il nous domine  son tour. C'est ce qu'on appelle la
lutte contre la passion. L'issue en est fatale. Il en est de la volont
et de l'instinct comme des deux plateaux d'une balance. C'est le plus
charg qui penche.

Je ne sais si ma mythologie est bien claire, mais je m'entends; elle
revient  dire qu'il y a dans l'homme des forces obscures qui,
antrieures  lui, agissent indpendamment de sa volont et dont il ne
peut pas toujours se rendre matre. Faut-il, pour cela, prendre la vie
en haine et l'homme en horreur? Non, le Taureau acphale lui-mme a du
bon. Il n'en faut pas trop mdire. En dfinitive, il a toujours fait
plus de bien que de mal. Sans cela, il ne durerait pas. Il vaut ce que
vaut la nature, qui, aprs tout, est plus indiffrente que mchante. Je
croirai mme qu'ils ont, elle et lui, un idal secret. Par malheur, ce
n'est pas le ntre, et j'ai tout lieu de croire qu'il est infrieur au
ntre.

Les hommes valent mieux que la nature. C'est l une vrit consolante et
pleine de douceur, que je ne me lasserai jamais de rpter.

S'ils pouvaient donner au Taureau acphale un peu de coeur et de
cervelle, soyez srs qu'ils le feraient tout de suite.

M. Alexandre Dumas les croit pires qu'ils ne sont; il a pour cela deux
bonnes raisons: il est dramaturge et prophte.

Le thtre ne vit que de nos maux et, depuis Isral, les prophtes n'ont
annonc que des malheurs: leur loquence est  ce prix.

S'il a raison de dire que l'homme est brutal et que la femme est
absurde, on peut lui rpondre, avec le Perdican de Musset, qu'il y a au
monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux tres si
imparfaits.




LA JEUNE FILLE D'AUTREFOIS ET LA JEUNE FILLE D'AUJOURD'HUI

_Histoire d'une Grande Dame au dix-huitime sicle, la princesse Hlne
de Ligne, par Lucien Perey.--Princesse, par Ludovic Halvy.--Jeanne
Avril, par Robert de Bonnires._


On dit communment: Ceci ou cela est un signe des temps. Et, neuf fois
sur dix, la chose qu'on croyait nouvelle est en ralit vieille comme le
monde. Il est mme  remarquer qu' toutes les poques, on s'est effray
des mmes signes.  toutes les poques, il s'est trouv des mes naves
et gnreuses pour gmir du dclin universel des hommes et des choses,
et pour annoncer la fin du sicle. Homre a dit avant M. Henry Cochin:
Les hommes d'autrefois valaient mieux que ceux d'aujourd'hui.
Quelques-uns, par une illusion contraire, proclament fortune l'heure o
ils sont ns. Ils pensent de bonne foi que le pass fut obscur et
misrable, et que l'avenir sera beau, puisqu'il sortira d'eux. Et
personne ne s'avise de croire qu'avant nous les choses humaines taient
mles de bien et de mal, qu'aprs nous le monde ira son train ordinaire
et restera mdiocre; ce qui pourtant est le plus probable. Mais nous
connaissons mal notre temps et pas du tout les autres: nous les jugeons
d'aprs nos sentiments.

Certes tout se meut et tout change. Le mouvement, c'est la vie, ou du
moins c'est tout ce que nous en voyons. La figure de l'humanit ne reste
pas un moment la mme. Ses transformations sont continues et c'est par
cela mme qu'elles sont peu sensibles. Elles s'oprent avec
l'impitoyable lenteur des forces naturelles. Elles ne s'arrtent ni ne
se htent jamais. Les rvolutions soudaines n'existent que dans notre
imagination. Si nous ne sommes point tout  fait pareils  nos pres,
nous leur ressemblons plus que nous ne croyons et quelquefois plus que
nous ne voulons. Il est infiniment dlicat de marquer les similitudes et
les dissemblances par lesquelles nous nous rapprochons ou nous nous
loignons d'eux. On est tent d'exagrer les unes ou les autres, 
mesure qu'on les dcouvre.

Je faisais ces rflexions en lisant l'_Histoire d'une Grande Dame au
dix-huitime sicle_, par Lucien Perey. On trouve dans ce livre le
journal crit de 1772  1779,  l'Abbaye-aux-Bois, par la jeune princesse
Massalska, qui le commena  neuf ans et le continua jusqu' sa
quatorzime anne. Disons tout de suite que M. Lucien Perey a complt,
aprs de laborieuses recherches, la biographie de cette princesse, qui,
devenue, par un premier mariage, la belle-fille de l'aimable prince de
Ligne, pousa, aprs un divorce audacieux, le prince Jean Potocki,
chambellan du roi de Pologne. On sait peut-tre que ce nom de Lucien
Perey est le pseudonyme d'une docte demoiselle qui exerce, depuis de
longues annes, sa pntrante rudition sur ces vieux manuscrits o nos
grands-pres et nos grand'mres ont laiss un peu de leur me. La figure
que pseudo-Perey a cette fois fait revivre pour nous est celle d'une
petite crature trs jolie et trs amoureuse, qui fit dans sa vie
beaucoup de mal sans le moindre remords: car elle le fit par amour. Et
il faut avouer que c'est une grande cause. Nul n'a le droit de juger
ceux qui aiment, pensa la Jeanne Avril de M. de Bonnires, quand elle
aima.

Hlne de Massalska crivait trs bien. La raison en est qu'elle sentait
fortement et n'avait pas appris le beau style. Hlne tait orpheline;
son oncle, le prince-vque de Wilna la mit, ge de neuf ans, 
l'Abbaye-aux-Bois.  cette poque, o, parmi tant de femmes, il n'y avait
point de mres, le couvent servait de famille aux filles de qualit.
Mademoiselle de Fresnes, petite-fille du chancelier d'Aguesseau, y fut
mise  trois ans avec sa nourrice. On y faisait ses dents. On s'y
mariait  douze ou treize ans. L'usage frquent de ces mariages tait
alors une des plaies de la socit. Les fiancs, les maris venaient au
parloir. La petite princesse Massalska raconte que mademoiselle de
Bourbonne revint un jour fort triste du monde; le surlendemain, elle fit
part  ses compagnes de son mariage avec M. d'Avaux. Elle avait  peine
douze ans; elle devait faire sa premire communion dans la semaine, se
marier huit jours aprs et rentrer au couvent. Elle tait si
excessivement mlancolique, raconte Hlne, que nous lui demandmes si
son futur ne lui plaisait pas; elle nous dit franchement qu'il tait
bien laid et bien vieux; elle nous dit aussi qu'il devait venir la voir
le lendemain. Nous primes madame l'abbesse de permettre qu'on nous
ouvrt l'appartement d'Orlans, qui avait vue sur la cour abbatiale,
pour que nous voyions le futur mari de notre compagne; on nous
l'accorda. Le lendemain,  son rveil, mademoiselle de Bourbonne reut
un gros bouquet, et, l'aprs-midi, M. d'Avaux vint. Nous le trouvmes
comme il tait, abominable. Quand mademoiselle de Bourbonne sortit du
parloir, tout le monde lui disait: Ah! mon Dieu, que ton mari est laid!
Si j'tais de toi, je ne l'pouserais pas. Ah! la malheureuse! Et elle
disait: Ah! je l'pouserai, car papa le veut; mais je ne l'aimerai pas,
c'est une chose sre.

Tout cela est bien loin de nous. Si l'on compare l'Abbaye-aux-Bois, la
Prsentation, Penthmont, les dames Sainte-Marie, enfin les couvents o
s'levaient les filles nobles il y a cent ans, aux couvents qui
reoivent aujourd'hui les petites demoiselles riches, on est frapp du
changement des moeurs. Certaines choses se sont perdues dans ce grand
changement, qui peuvent tre regrettes. On enseignait aux hritires
des premires maisons de France les soins domestiques. On les employait
tour  tour  la lingerie,  la bibliothque, au rfectoire,  la
cuisine et  l'infirmerie. Elles apprenaient  serrer le linge, 
balayer les chambres,  servir  table,  faire la cuisine: Mademoiselle
de Vog y avait un talent particulier; elles apprenaient  prparer les
tisanes et  allumer les lampes. Cet enseignement valait bien celui de
la minralogie et de la chronologie, dont nous tirons aujourd'hui
beaucoup d'orgueil. Il instruisait les riches  ne point mpriser les
pauvres; il les gardait de croire que le travail des mains avilit ceux
qui s'y livrent et qu'il est noble de ne rien faire. Il leur montrait le
but de la vie, qui est de servir, et non point par occasion, dans
d'clatantes rencontres, mais tous les jours,  toute heure, humblement
et avec simplicit. Mesdemoiselles d'Aumont, de Damas et de Mortemart
savaient qu'il n'est point humiliant de laver la vaisselle. Je doute
qu'on le persuade facilement aujourd'hui  mademoiselle Catherine Duval,
la fille du gros marchand de papier que vous savez (_Princesse_). Nous
voyons fort bien les prjugs de la vieille aristocratie: ils taient
cruels, j'en conviens, et je plains de tout mon coeur la petite
mademoiselle de Bourbonne qui fut contrainte d'pouser M. d'Avaux. Mais
il ne faut pas prter  la socit d'autrefois ceux que nous avons et
qu'elle n'avait point. Voyez le jeune baron de Thondertentronck. Ce qui
le fche, ce n'est pas que sa soeur Cungonde lave les cuelles chez un
prince de Transylvanie, c'est qu'elle pouse Candide, lequel n'est point
noble. Nous avons invent l'aristocratie des mains blanches, et
maintenant les petites filles de nos gros industriels ne comprennent pas
que Peau-d'ne ft des gteaux, puisqu'elle tait fille de roi.

Madame Duval, une bourgeoise du Marais, a voulu apprendre  sa fille le
mnage et la cuisine. Les filles de la reine d'Angleterre, lui a-t-elle
dit, apprennent  se servir elles-mmes  balayer leur chambre, 
savonner et  repasser. Mais sa fille a rsist, et le papa, le gros
papetier a t pour elle. (_Princesse_.)

Si l'on peut noter dans le journal de la princesse Massalska quelques
diffrences de nature entre les jeunes filles de son temps et celles du
ntre, ce n'est pas toujours  l'avantage des dernires. Je me garderais
bien de juger deux poques sur de trop lgers indices; mais je suis
tent de reconnatre par instants dans l'me des compagnes d'Hlne un
ressort qui a flchi depuis, une fiert, une hauteur de penses devenues
rares aujourd'hui. Chez ces enfants, dj le caractre est ferme. Des
fillettes de dix ans, de huit ans, se montrent indomptables; elles
comptent pour rien les chtiments, s'ils les font souffrir sans les
humilier. Les rvoltes ont, parmi elles, une force et une dure dont
s'tonneraient aujourd'hui les religieuses du Sacr-Coeur ou des Oiseaux.

 douze ans, mademoiselle de Choiseul, apprenant tout  coup l'indignit
de sa mre, impose le silence et le respect  ses compagnes par la
gnreuse fermet de son attitude.  huit ans, mademoiselle de
Montmorency est menace pour quelque faute par mademoiselle de
Richelieu, alors abbesse, qui lui dit en colre: Quand je vous vois
comme cela, je vous tuerais Elle rpond: Ce ne serait pas la premire
fois que les Richelieu auraient t les bourreaux des Montmorency. 
quinze ans, elle meurt comme une dame de Port-Royal. Ses os taient
caris, son bras gangren. Voil que je commence  mourir, dit-elle.
Elle demanda pardon  ses gens, qu'elle fit assembler, et reut les
sacrements... Quelques moments plus tard, elle tint  sa soeur ces graves
propos: Dites  toutes mes compagnes de l'Abbaye-aux-Bois que je leur
donne un grand exemple du nant des choses humaines; il ne me manquait
rien pour tre heureuse selon le monde, et pourtant la mort vient
m'arracher  tout ce qui m'tait destin... Elle fit un effort pour
tousser et expira[3].

Ces filles des plus illustres maisons de France se distinguent par la
fiert et par le courage. Leurs matresses, qui sont pour la plupart du
mme sang qu'elles, dveloppent ces vertus prfrablement aux autres.
Elles hassent la dlation d'une haine qui, dit-on, s'est affaiblie
depuis dans les couvents. Quand mademoiselle de Lvis se fait un mrite
de n'avoir point t de la dernire rvolte, mademoiselle de
Rochechouart, sa matresse, lui en fait un compliment ironique. Ces
femmes bien nes ont surtout l'horreur de la bassesse, trs coulantes au
reste sur la grammaire et mme sur le catchisme. Elles ne peuvent
souffrir les momeries. On annonce  l'une d'elles, avec de grands cris,
que ces demoiselles ont mis de l'encre dans le bnitier, que les
religieuses s'en sont barbouilles  matines, et que le trait est noir.
Elle rpond tranquillement qu'il est noir en effet,  cause de l'encre.

Si les compagnes de la princesse Massalska sont plus fires, en gnral,
que les filles de nos bourgeois, elles sont plus violentes aussi et plus
brutales. Elles se frappent entre elles avec une violence extrme.
Hlne, qu'on accuse de _rapporter_, est foule aux pieds par toutes ses
compagnes. J'en tais moulue, dit-elle. Les matresses l'envoient
coucher[4], sans s'inquiter davantage. Pour je ne sais quelles sottes
querelles, quand les rouges (les grandes) rencontraient les bleues (les
petites), elles les tapaient comme des pltres. Elles taient aussi
beaucoup plus libres dans leurs paroles qu'on ne le souffrirait
aujourd'hui. Leur esprit se ressentait de la vie de chteau qu'elles
menaient et qui est, en somme, une vie rustique. Il leur chappait
parfois des propos sals. Hlne raconte qu'il y avait dans la classe
rouge une matresse qu'on ne pouvait souffrir, nomme madame de
Saint-Jrme. Comme elle avait la peau fort noire et dom Rigoley (son
confesseur) aussi, quelques-unes s'avisrent de dire que, si on les
mariait ensemble, il viendrait des taupes et des ngrillons. Quoique ce
ft une grande btise, cette plaisanterie devint si fort  mode, que
l'on ne parlait que de taupes et de ngrillons dans toute la classe.

Fermet, fiert, non sans quelque rudesse, voil ce qui gonflait en 1780
les jeunes poitrines de celles qui bientt devaient voir sans plir
crouler leurs maisons et finir leur monde.

Mais,  tout prendre, de nos filles aux leurs, il n'y a  cet gard que
des nuances. Un trait tout autre marque la vritable diffrence. Nos
jeunes bourgeoises sont plus inquites et plus troubles que ne le
furent les filles nobles d'autrefois. Il ne semble pas que celles-ci
eussent beaucoup de vague dans l'me. Nos filles parfois en ont trop.
Voyez la Jeanne Avril de M. Robert de Bonnires:

Elle avait des aspirations confuses vers de grandes choses, sans savoir
lesquelles. Une impatience tait en elle qui l'emportait dans des
rgions leves au-dessus des sages pratiques et des soucis vulgaires.
(_Jeanne Avril_.)

Si nos jeunes bourgeoises rvent beaucoup, c'est aussi que la vie leur
donne beaucoup  rver. Elles peuvent dsormais, dans la confusion des
vieilles classes, dans le tumulte des mondes qui se choquent, se hausser
par un mariage jusqu' des titres et des couronnes.

C'est, en 1885, l'ambition de mademoiselle Catherine Duval. Son pre,
nous l'avons dit, est un gros marchand de papier du Marais. Elle veut
tre une grande dame. Voil pourquoi elle rve; elle l'avoue ingnument.
Un seul dsir m'agite, dit-elle, une seule ambition me saisit et me
possde tout entire... Moi aussi, tre, un jour, une de ces femmes sur
lesquelles Paris a sans cesse les yeux fixs! Et moi aussi, au lendemain
d'un grand bal, dlicieusement lasse, entendant encore  mon oreille le
bourdonnement de dclarations aimables et tendres, sentant encore sur
mes paules la caresse et la flamme de mille regards admirateurs, moi
aussi, lire dans le _Carnet d'une mondaine_ ou dans les _Notes d'une
Parisienne_ que la plus jolie  ce bal, et la plus fte, et la plus
entoure, et la mieux attife, et la plus jalouse, c'tait moi, moi,
moi, Catherine Duval, mtamorphose en marquise ou en comtesse de je ne
sais quoi. (_Princesse_.) La vie moderne laisse une grande marge au
dsir. Elle permet  Jeanne Avril et  Catherine Duval de vastes
esprances; elle leur apporte des peut-tre nouveaux. Elle excite les
ambitions en multipliant les chances. Elle est une loterie. C'est par l
qu'elle nerve et dprave. C'est ainsi qu'elle fait les nvroses, les
dtraques, les morphinomanes.

Pourtant, je ne suis pas bien sr encore que ce soit l un infaillible
signe des temps. Et je reviens  mes premiers doutes. Ce n'est que sage.
La vrit est que la nature est toujours plus diverse que nous ne le
souponnons. Il y a encore aujourd'hui des filles simples qui pensent
fortement et ne rvent gure. Il y eut de tout temps des nvroses.
Seulement, on leur donnait un autre nom et on y prenait moins garde. Si
les moeurs changent, il y a dans la femme un naturel qui ne change gure.
Elle est toujours la mme et toujours diverse. On ne peut pas plus la
caractriser que la vie elle-mme, dont elle est la source.




M. GUY DE MAUPASSANT ET LES CONTEURS FRANAIS


Oui, je les appellerai tous! Diseurs de fabliaux, de lais et de
moralits, faiseurs de soties, de diableries et de joyeux devis,
jongleurs et vieux conteurs gaulois je les appellerai et les dfierai
tous! Qu'ils viennent et qu'ils confessent que leur gaie science ne vaut
pas l'art savant et dli de nos conteurs modernes! Qu'ils s'avouent
vaincus par les Alphonse Daudet, les Paul Arne et les Guy de
Maupassant! J'appellerai d'abord les mnestrels qui, du temps de la
reine Blanche, allaient de chteau en chteau, disant leur lai, comme
les grues dont parle Dante dans le sixime chant de son _Enfer_. Ceux-l
contaient en vers; mais leurs vers avaient moins de grce que la prose
de notre Jean des Vignes. La mesure et la rime n'taient pour eux qu'un
aide-mmoire et un guide-ne. Ils employaient l'une et l'autre pour
retenir facilement et rciter sans peine leurs petites histoires. Le
vers, tant utile, pouvait alors se passer d'tre beau. Au XIIIe sicle,
l'un rcitait _la Housse coupe en deux_, o l'on voit un seigneur qui
chasse de la maison son vieux pre infirme et pauvre, et qui le rappelle
ensuite, de peur d'prouver de la part de son fils un semblable
traitement. L'autre disait comment le changeur Guillaume eut non
seulement cent livres du moine qui pensait decevoir sa femme, mais
encore un cochon par-dessus le march.

En ce temps, chez les conteurs, la forme tait rude et le fond 
l'avenant.  et l toutefois naissaient quelques jolis lais, comme
celui de l'oiselet, dans lequel on entend un rossignol donner  un
vilain les prceptes d'une pure sagesse, ou comme le _Gralent_ de Marie
de France. Encore ce _Gralent_ est-il mieux fait pour nous surprendre
que pour nous plaire. Je vous en fais juge:

Il y avait, dit la potesse Marie de France, il y avait proche la ville
une paisse fort traverse par une rivire. Le chevalier Gralent y
alla pensif et dolent. Aprs avoir err quelque temps sous la futaie, il
vit dans un buisson une biche blanche fuir  son approche. Il la
poursuivit sans penser l'atteindre, et il parvint ainsi  une clairire
o coulait une fontaine limpide. Dans cette fontaine s'battait une
demoiselle toute nue. En la voyant svelte, riante, gracieuse et blanche,
Gralent oublia la biche.

La bonne Marie conte la suite avec un naturel parfait: Gralent trouve
la demoiselle  son gr et la prie d'amour. Mais, voyant bientt que
ses prires sont vaines, il l'entrane de force au fond du bois, fait
d'elle ce qui lui plat et la supplie trs doucement de ne point se
fcher, en lui promettant de l'aimer loyalement et de ne la quitter
jamais. La demoiselle vit bien qu'il tait bon chevalier, courtois et
sage.--Gralent, dit-elle, quoique vous m'ayez surprise, je ne vous en
aimerai pas moins; mais je vous dfends de dire une parole qui puisse
dcouvrir nos amours. Je vous donnerai beaucoup d'argent et de belles
toffes. Vous tes loyal, vaillant et beau. La potesse Marie ajoute
que ds lors Gralent vcut en grande joie. C'tait un bel ami.

Vraiment, les conteurs du XIIIe sicle disent les choses avec une
incomparable simplicit. J'en trouve un exemple dans la clbre histoire
d'_Amis et Amiles_.

Arderay jura qu'Amiles avait dshonor la fille du roi; Amis jura
qu'Arderay en avait menti. Ils se lancrent l'un contre l'autre et se
battirent depuis l'heure de tirce jusqu' none. Arderay fut vaincu et
Amis lui coupa la tte. Le roi tait en mme temps triste d'avoir perdu
Arderay et joyeux de voir sa fille lave de tout reproche. Il la donne
en mariage  Amis, avec une grande somme d'or et d'argent. Amis devint
lpreux par la volont de Notre-Seigneur. Sa femme, qui se nommait
Obias, le dtestait. Elle avait essay plusieurs fois de l'trangler...

Voil un narrateur qui ne s'tonne de rien! C'est  compter du quinzime
sicle que nous rencontrons, non plus des chanteurs ambulants, mais de
vrais crivains, capables de faire un bon rcit. Tel est l'auteur du
_Petit Jehan de Saintr_. Il n'aimait pas les moines; c'est une
disposition commune  tous les vieux conteurs; mais il savait dire. Tels
sont les gentilshommes du dauphin Louis, qui composrent  Genappe en
Brabant, de 1456  1461, le recueil connu sous le titres des _Cent
Nouvelles nouvelles du roi Louis XI_. L'invention en semble un peu
maigre; mais le style en est vif, sobre, nerveux. C'est du bon vieux
franais. Ces contes ne manquent pas d'esprit; ils sont courts et il y
en a bien dix au cent qui font sourire encore aujourd'hui. Ne
trouvez-vous point fort agrable, par exemple, l'histoire de ce bon cur
de village qui aimait tendrement son chien? La pauvre bte tant morte,
le bonhomme, sans penser  mal, la mit en terre sainte, dans le
cimetire o les chrtiens du lieu attendaient en paix le jugement
dernier et la rsurrection de la chair. Par malheur, l'vque en eut
vent. C'tait un homme avare et dur. Il manda l'ensevelisseur et lui fit
de grands reproches. Il l'allait mettre en prison, quand l'autre parla
de bref ainsi qu'il suit:

--En vrit, monseigneur, si vous eussiez connu mon bon chien,  qui
Dieu pardonne, comme j'ai fait, vous ne seriez pas tant bahi de la
spulture que je lui ai ordonne.

Et lors commena  dire baume de son chien:

--Ainsi pareillement s'il fut bien sage en son vivant, encore le fut-il
plus  sa mort: car il fit un trs beau testament, et pour ce qu'il
savait votre ncessit et indigence, il vous ordonna cinquante cus d'or
que je vous apporte.

L'vque, ajoute le conteur, approuva ensemble le testament et la
spulture. Ces conteurs-l et surtout ceux qui les suivent, je ne les
appelle pas pour confesser leur dfaite, mais pour former un aimable et
glorieux cortge aux derniers venus.

Au seizime sicle, la nouvelle fleurit, grimpe et s'panouit dans tout
le champ des lettres; elle emplit des recueils multiples; elle se glisse
dans les plus doctes ouvrages entre des dissertations savantes et mme
un peu pdantes.

Broald de Verville, Guillaume Boucher, Henri Estienne, Nol du Fail, le
plus vari et le plus riche des novellistes d'alors, content  l'envi.
La reine de Navarre fait de son _Heptamron_ le recueil de tous les
mauvais tours que les femmes ont jous aux pauvres hommes. Je ne parle
ni de Rabelais ni de Montaigne. Pourtant ils ont cont tous deux, et
mieux que personne. Au dix-septime sicle, la nouvelle s'habille 
l'espagnole, porte la cape et l'pe, et devient tragi-comique. Le
malheureux Scarron en fit voir plusieurs ainsi quipes. Il en est chez
lui deux entre autres, _les Hypocrites_ et _le Chtiment de l'avarice_,
dans lesquelles Molire trouva quelques traits qui ne dparent ni son
_Avare_ ni son _Tartufe_. Le grand homme fit au cul-de-jatte en le
pillant beaucoup d'honneur. Encore l'avare espagnol de la nouvelle
a-t-il un air picaresque assez plaisant: Jamais bout de chandelle ne
s'allumait dans sa chambre s'il ne l'avait vol; et, pour le bien
mnager, il commenait  se dshabiller dans la rue, ds le lieu o il
avait pris la lumire, et, en entrant dans sa chambre, il l'teignait et
se mettait au lit. Mais, trouvant encore qu'on se couchait  moins de
frais, son esprit inventif lui fit faire un trou dans la muraille, qui
sparait sa chambre de celle d'un voisin, qui n'avait pas plutt allum
sa chandelle que Marcos (c'est le nom de l'avare) ouvrait son trou et
recevait par l assez de lumire pour ce qu'il avait  faire. Ne pouvant
se dispenser de porter une pe,  cause de sa noblesse, il la portait
un jour  droite, et l'autre  gauche, afin qu'elle ust ses chausses en
symtrie. Je conviens avec Racine que ce Scarron crit comme un fiacre.
Mais il sait peindre. Voici, par exemple, un trait bien jet: Notre
avare est amoureux. Il rentre au logis fort troubl, mais encore
attentif  ne rien perdre. Il tire de sa poche un bout de bougie, le
pique au bout de son pe et, l'ayant allum  une lampe qui brlait
devant le crucifix public d'une place voisine, non sans faire une
oraison jaculatoire pour la russite de son mariage, il ouvre avec un
passe-partout la porte de la maison o il couchait, et se va mettre dans
son mchant lit, plutt pour songer  son amour que pour dormir. Voil,
ce me semble, un bon motif pour un dessin  la plume de M. Henri Pille.
Je ne veux m'attarder ni aux _Caquets de l'accouche_, ni aux histoires
de laquais de Charles Sorel, ni aux rcits bourgeois de Furetire, ni
aux contes de fes. Quant au dix-huitime sicle, c'est l'ge d'or du
conte. La plume court et rit dans les doigts d'Antoine Hamilton, dans
ceux de l'abb de Voisenon, dans ceux de Diderot, dans ceux de Voltaire.
_Candide_ est bcl en trois jours pour l'immortalit. Alors tout le
monde conte avec esprit et philosophie. Avez-vous lu les historiettes de
Caylus et connaissez-vous Galichet? Galichet tait un sorcier. C'est
lui qui fit passer pour l'me d'un jacobin une grande fille habille de
blanc, qui venait toutes les nuits voir le pre procureur. C'est lui qui
fit pleuvoir des chauves-souris sur le couvent des religieuses de
Montereau, le jour que les mousquetaires y arrivrent. C'est lui qui fit
paratre tout les soirs un lapin blanc dans la chambre de madame
l'abbesse... Mais je crois que Galichet me fait dire des sottises. Oh!
les aimables gens, et comme ils taient intelligents et gais! Oui, gais.
Et savez-vous comment s'appelle la gaiet des gens qui pensent? Elle
s'appelle le courage de l'esprit. C'est pourquoi j'estime infiniment ces
marquis et ces philosophes qui dcouvraient en souriant le nant des
choses, et qui crivaient des contes sur le mal universel. Le chevalier
de Boufflers, hussard et pote, a fait pour sa part un petit conte qui
est si gracieux, si philosophique, si grave et si lger, si impertinent
 la fois et si indulgent, qu'on ne peut l'achever sans un sourire
mouill d'une larme. C'est _Aline reine de Golconde_. Aline tait
bergre; elle perdit un jour son pot au lait et son innocence, et se
jeta dans les plaisirs. Mais elle devint sage quand elle fut vieille.
Alors elle trouva le bonheur. Le bonheur, dit-elle, c'est le plaisir
fix. Le plaisir ressemble  la goutte d'eau; le bonheur est pareil au
diamant. Nous voici au dix-neuvime sicle; vous dsignez avec moi
Stendhal, Charles Nodier, Balzac, Grard de Nerval, Mrime et tant
d'autres dont les noms se pressent si fort, que je n'ai pas mme le
temps de les crire.

Parmi ceux-l les uns ont la douceur, les autres la force. Aucun la
gaiet. La rvolution franaise a guillotin les grces lgres, elle a
proscrit le sourire facile. La littrature ne rit plus depuis prs d'un
sicle.

Nous avons fait  M. Guy de Maupassant un assez beau cortge de conteurs
anciens et modernes. Et c'tait justice.

M. de Maupassant est certainement un des plus francs conteurs de ce
pays, o l'on fit tant de contes, et de si bons. Sa langue forte,
simple, naturelle, a un got de terroir qui nous la fait aimer
chrement. Il possde les trois grandes qualits de l'crivain franais,
d'abord la clart, puis encore la clart et enfin la clart. Il a
l'esprit de mesure et d'ordre qui est celui de notre race. Il crit
comme vit un bon propritaire normand, avec conomie et joie. Madr,
matois, bon enfant, assez gabeur, un peu faraud, n'ayant honte que de sa
large bont native, attentif  cacher ce qu'il y a d'exquis dans son
me, plein de ferme et haute raison, point rveur, peu curieux des
choses d'outre-tombe, ne croyant qu' ce qu'il voit, ne comptant que sur
ce qu'il touche, il est de chez nous, celui-l; c'est un pays! De l
l'amiti qu'il inspire  tout ce qui sait lire en France. Et, malgr ce
got normand, en dpit de cette fleur de sarrasin qu'on respire par
toute son oeuvre, il est plus vari dans ses types, plus riche dans ses
sujets qu'aucun autre conteur de ce temps. On ne trouve gure
d'imbciles ni de coquins qui ne soient bons pour lui et qu'il ne mette
en passant dans son sac. Il est le grand peintre de la grimace humaine.
Il peint sans haine et sans amour, sans colre et sans piti, les
paysans avares, les matelots ivres, les filles perdues, les petits
employs abtis par le bureau et tous les humbles en qui l'humilit est
sans beaut comme sans vertu. Tous ces grotesques et tous ces
malheureux, il nous les montre si distinctement, que nous croyons les
voir devant nos yeux et que nous les trouvons plus rels que la ralit
mme. Il les fait vivre, mais il ne les juge pas. Nous ne savons point
ce qu'il pense de ces drles, de ces coquins, de ces polissons qu'il a
crs et qui nous hantent. C'est un habile artiste qui sait qu'il a tout
fait quand il a donn la vie. Son indiffrence est gale  celle de la
nature: elle m'tonne, elle m'irrite. Je voudrais savoir ce que croit et
sent en dedans de lui cet homme impitoyable, robuste et bon. Aime-t-il
les imbciles pour leur btise? Aime-t-il le mal pour sa laideur? Est-il
gai? Est-il triste? S'amuse-t-il lui-mme en nous amusant? Que croit-il
de l'homme? Que pense-t-il de la vie? Que pense-t-il des chastes
douleurs de mademoiselle Perle, de l'amour ridicule et mortel de miss
Harriett et des larmes que la fille Rosa rpandit dans l'glise de
Virville, au souvenir de sa premire communion? Peut-tre, se dit-il,
qu'aprs tout la vie est bonne? Du moins se montre-t-il  et l trs
content de la faon dont on la donne. Peut-tre se dit-il que le monde
est bien fait, puisqu'il est plein d'tres mal faits et malfaisants dont
on fait des contes. Ce serait,  tout prendre, une bonne philosophie
pour un conteur. Toutefois, on est libre de penser, au contraire, que M.
de Maupassant est en secret triste et misricordieux, navr d'une piti
profonde, et qu'il pleure intrieurement les misres qu'il nous tale
avec une tranquillit superbe.

Il est unique, vous le savez, pour peindre les villageois tels que la
maldiction d'Adam les a faits et dfaits. Il nous en montre un, entre
autres, dans une admirable nouvelle, un tout en nez, sans joues, l'oeil
rond, fixe, inquiet et sauvage, la tte d'un pauvre coq sous un antique
chapeau de forme haute  poil roussi et hriss. Enfin le paysan que
nous voyons tous et que nous sommes tonns de voir prs de nous, tant
il nous semble diffrent de nous. Il y a quinze ans environ, un jour
d't, nous nous promenions, M. Franois Coppe et moi, sur une petite
plage normande  demi dserte, sauvage, triste, o le chardon bleu des
grves schait dans le sable. Au milieu de notre promenade, nous
rencontrmes un homme du pays, cagneux, tordu, disloqu, pourtant
robuste, avec un cou pel de vautour et un regard rond d'oiseau. En
marchant, il faisait  chaque pas une grimace norme et qui n'exprimait
absolument rien. Je ne pus m'empcher de rire; mais, ayant interrog
d'un coup d'oeil mon compagnon, je lus sur son visage une telle
expression de piti, que j'eus honte de ma gaiet si peu partage.

--Il ressemble  Brasseur, dis-je assez platement, pour m'excuser.

--Oui, me rpondit le pote, et Brasseur fait rire. Mais celui-l n'est
pas laid pour rire. C'est pourquoi je ne ris pas.

Cette rencontre avait donn  mon compagnon une sorte de malaise. M. de
Maupassant, qui est aussi un pote, ne souffre-t-il point de voir les
hommes tels que ses yeux et son cerveau les lui montrent, si laids, si
mchants et si lches, borns dans leurs joies, dans leurs douleurs et
jusque dans leurs crimes, par une irrmdiable misre? Je ne sais. Je
sais seulement qu'il est pratique, qu'il ne baye point aux nues, et
qu'il n'est pas homme  chercher des remdes pour des maux incurables.

J'inclinerais  croire que sa philosophie est contenue tout entire dans
cette chanson si sage que les nourrices chantent  leurs nourrissons et
qui rsume  merveille tout ce que nous savons de la destine des hommes
sur la terre:

    Les petites marionnettes
        Font, font, font,
      Trois petits tours
      Et puis s'en vont.




LE JOURNAL DE BENJAMIN CONSTANT

_Revue internationale, anne 1886-1887._


J'avais l'honneur de causer hier avec un homme politique fort attach au
parti rpublicain modr, qu'il honore par sa correction et sa
mlancolie. Il me parla de Benjamin Constant comme d'un pre, avec
respect et vnration. On et dit,  l'entendre, un sage, un Solon,
presque un Lycurgue. Il ne m'appartenait pas d'en disputer avec un tel
interlocuteur. D'ailleurs, on ne peut nier l'autorit de Benjamin
Constant en matire de droit constitutionnel. Mais j'tais tent de
sourire intrieurement en songeant  la source de ces ides politiques
dont la sagesse et la gravit imposent, et en me reprsentant les
faiblesses du Solon de 1828.

N  Lausanne, d'une famille originaire de l'Artois, Benjamin Constant
mlait dans ses veines le sang des capitaines huguenots  celui des
pasteurs qui chantaient des psaumes aux soldats du Seigneur, dans les
batailles. Sa mre, douce et maladive, mourut en lui donnant la vie. Son
pre, d'un caractre ironique et timide, ne lui inspira jamais de
confiance. Il fut soumis jusqu' l'ge de quatorze ans  une ducation
svre qui desschait son coeur en exaltant son amour-propre. Il passa
deux annes de son adolescence dans une universit d'Allemagne, livr 
lui-mme, au milieu de succs qui lui faisaient tourner la tte. Il
confesse y avoir fait d'normes sottises. De seize  dix-huit ans, il
tudia  dimbourg. Puis il vint  Paris.

 dix-huit ans, ambitieux, joueur et amoureux, il nourrissait les trois
flammes qui devaient dvorer lentement et misrablement sa vie. Ce fut 
Coppet, le 19 septembre 1794, qu'il vit pour la premire fois madame de
Stal. On sait que cette rencontre dcida de sa destine et le jeta dans
la politique  la suite de cette femme illustre. Il se fit connatre par
plusieurs crits et fut appel au Tribunat aprs le 18 brumaire; mais
son opposition  la tribune et dans le salon de madame de Stal le fit
bientt liminer et exiler. C'est alors qu'il se rendit  Weimar, o la
grande-duchesse lui fit le meilleur accueil.

J'prouve quelque embarras  rappeler la suite d'une vie si connue. On
sait que Benjamin Constant se maria une seconde fois en Allemagne et que
cette seconde union, plus orageuse que la premire, lui fut aussi plus
supportable. Rentr en France en 1814, il se rallia  la monarchie
constitutionnelle. Le 19 mars 1815, alors que Napolon, revenu de l'le
d'Elbe, tait dj  Fontainebleau, Benjamin Constant crivit dans les
_Dbats_, sous une inspiration qui a t tardivement rvle, un
vhment article que termine une phrase trop clbre: Je n'irai pas,
misrable transfuge, me traner d'un pouvoir  l'autre, couvrir
l'infamie par le sophisme et balbutier des mots profans pour racheter
une vie honteuse. Un mois s'tait  peine coul que Benjamin Constant,
conseiller d'tat de l'empereur, rdigeait l'acte additionnel. Banni
comme tratre par la deuxime Restauration, il put rentrer en France ds
1816. En 1819, il fut envoy  la Chambre des dputs, o il resta
jusqu' la fin le chef loquent de l'opposition constitutionnelle. La
rvolution de 1830, sa fille reconnaissante, l'appela  la prsidence du
conseil d'tat. Mort le 8 dcembre 1830, il eut des funrailles
populaires.

Voil les lignes principales de sa vie. Elles sont brises et
contraries. Si l'on pntre dans le dtail des actions, si l'on entre
dans l'me, on dcouvre des contradictions qui tonnent, des luttes
intestines dont la violence effraye, et l'on se dit: Il y avait en cet
homme plusieurs hommes qui eussent fait de belles et grandes choses
s'ils n'avaient t contraints, par une union intolrable et
indissoluble, de s'entre-dvorer.

Celui qui devait rdiger l'acte additionnel, collaborer au _Mercure_ de
1816 et, aux heures critiques, dfendre la libert  la tribune de la
Chambre, celui-l n'tait pas n avec un gnreux amour des hommes. Il
n'tait li  eux par aucune sympathie. Quand il put les connatre, il
les mprisa.

Je mnage les autres, mais je ne les aime pas. De l vient qu'on me
hait peu et qu'on ne m'aime gure.--Je ne m'intresse gure plus  moi
qu'aux autres. Sismondi lui reproche de ne jamais parler srieusement.
C'est vrai, dit-il, je mets trop peu d'intrt aux personnes et aux
choses, dans la disposition o je suis, pour chercher  convaincre. Je
me borne donc au silence et  la plaisanterie. La meilleure qualit que
le ciel m'ait donne, c'est celle de m'amuser de moi-mme. Dans ces
dispositions, il lui tait difficile de nourrir des illusions sur les
bienfaits de la libert. Il s'tait montr favorable aux dbuts de la
Rvolution, mais sans ardeur et sans beaucoup d'espoir. Il crivait en
1790: Le genre humain est n sot et men par les fripons. C'est la
rgle; mais, entre fripons et fripons, je donne ma voix aux Mirabeau et
aux Barnave plutt qu'aux Sartine et aux Breteuil.

Ce n'est pas l certes l'accent du tribun libral. Ce front est encore
glac. Un souffle embras sorti des lvres d'une femme l'chauffera six
ans plus tard. Benjamin Constant a puis toutes ses inspirations sur des
lvres aimes; ce sont les femmes qui ont rgl ses opinions, ses
discours et ses actes. Madame de Stal est pendant dix ans sa conscience
et sa lumire. C'est ensuite  madame Rcamier qu'il demande vainement
avec des larmes ce qu'il faut faire et ce qu'il faut croire.

Il ne prenait point les ides des femmes; il tait trop intelligent pour
cela. Mais, comme il les aimait, il pensait pour elles, et de la manire
qu'elles voulaient. Seul, il tait incapable de prendre un parti. Jamais
homme ne fut plus indcis. Les ides naissaient trop nombreuses et trop
agiles dans son cerveau. Elles s'y formaient, non comme une arme en
solides bataillons carrs, mais en troupe lgre, comme les abeilles des
potes et des philosophes attiques, ou comme les danseuses des ballets,
dont les groupes se composent et se dcomposent sans cesse avec
harmonie. Il avait l'esprit d'imagination et l'esprit d'examen. Avec la
rflexion tout devient difficile. Les politiques sont comme les chevaux,
ils ne peuvent marcher droit sans oeillre. Le malheur de Benjamin
Constant fut de n'en avoir pas. Il le savait et il tendait le front au
bandeau.

J'ai dit qu'il aimait les femmes. C'est presque vrai: il les aurait
aimes s'il avait pu, et s'il n'avait t aussi incapable d'aimer que de
croire. Du moins savait-il qu'elles seules donnent quelque prix  la vie
et que ce monde, qui n'est que mauvais, serait, sans elles, tout  fait
inhabitable. Ce sentiment, qui remplit les trois quarts de sa vie, lui
fit faire des fautes clatantes, lui dicta des pages heureuses; et,
maintenant encore, il assure  sa mmoire une sorte d'attrait auquel
nous ne pouvons rsister. Je ne dirai pas que Benjamin Constant s'aimait
dans les femmes, car il n'avait pas plus de got pour lui-mme que pour
les autres. Mais il se dsennuyait en elles et,  force de chercher la
passion, il faillit bien l'atteindre une fois. Ses dbuts furent
heureux.  dix-huit ans, il aima une femme de quarante-cinq ans qui
avait de l'esprit. Il resta son ami. Une autre liaison se serait
termine avec la mme douceur si madame de Stal l'avait voulu. Mais,
cette fois, Benjamin eut le malheur d'tre aim encore quand il n'aimait
plus. C'est l le dnouement le plus frquent des liaisons qui unissent
les personnes sans joindre les intrts. Car l'homme a atteint son but
par la possession, tandis que la femme attend du don qu'elle a fait une
reconnaissance infinie. Elle se plaint qu'on l'a trompe, comme si un
homme pouvait aimer sans se tromper d'abord soi-mme! L'hte de Coppet
essuya les plus violents orages qui aient jamais fondu sur la tte d'un
parjure. C'est un pisode sur lequel il ne reste plus rien  dire. Nous
ne connaissons que trop ces fureurs de femme, ces dchirements, cette
longue et cruelle rupture. Nous avons entendu les plaintes amres de
notre malheureux hros et nous avons retrouv, dans le roman
autobiographique d'_Adolphe_, l'cho adouci de ces plaintes. Adolphe
compatit au douloureux tonnement de l'me qu'il a trompe; il comprend
qu'il y a quelque chose de sacr dans cette me qui souffre parce
qu'elle aime. O il n'avait senti d'abord que des ardeurs importunes, il
sent la chaleur auguste d'un coeur vivant et transperc.

Lorsqu'il avait trente-cinq ans et qu'il n'aimait plus, il disait: Mon
coeur est trop vieux pour s'ouvrir  des liaisons nouvelles. Mais,
quinze ans plus tard, il se sentait jeune encore et courait aux orages.
En cela, il fut semblable aux autres hommes. J'ai entendu pour ma part
bien des gens s'crier,  quarante ans,  trente ans mme, qu'ils se
sentaient vieux et atteints d'une caducit morale qu'ils savaient sans
remde. Je les ai retrouvs, dix et vingt ans aprs, vantant leur
jeunesse inpuisable.

J'ai dit que Benjamin Constant faillit aimer tout  fait. C'est madame
Rcamier, avec sa figure d'ange et de pensionnaire, qui fit ce
demi-miracle. Elle le rendit fou rien qu'en dfaisant ses gants:

    _Facie tenerisque lacertis
    Devovet_...

Le fit-elle sans le vouloir? Benjamin Constant ne le croyait pas, et il
est bien probable qu'il avait raison.

Il lui crivit des lettres o l'on sent la flamme. Il lui disait:
Aimer, c'est souffrir, mais aussi c'est vivre. Et, depuis si longtemps,
je ne vivais plus! Il crivit pour elle dans les _Dbats_ le fameux
article du 19 mars 1815. Mais la divine Juliette avait des secrets pour
transformer les amours les plus violentes en des amitis paisibles. Elle
savait,  l'exemple de sainte Ccile, faire, du canap o le peintre
David nous la montre  demi couche, une chaire d'abstinence et changer
en agneaux timides ceux qu'elle avait reus comme des lions
dvastateurs. Benjamin, aprs dix mois de rugissements, finit en agneau.

Ayant tent vainement une dernire fois de masquer sous les images de
l'amour l'affreuse ralit de la vie, il entra, la mort au coeur, dans sa
vieillesse glace.

Quand l'ge des passions est pass, dit-il, que peut-on dsirer, si ce
n'est d'chapper  la vie avec le moins de douleur possible?

On peut juger svrement cet homme, mais il y a une grandeur qu'on ne
lui refusera pas: il fut trs malheureux et cela n'est point d'une me
mdiocre. Oui, il fut trs malheureux. Il souffrit cruellement de
lui-mme et des autres. Et il n'tait pas de ces vrais amoureux qui
aiment leur mal, quand c'est une femme ou un dieu qui le leur donne.. Il
trana soixante ans sur cette terre de douleurs l'me la plus lasse et
la plus inquite qu'une civilisation exquise ait jamais faonne pour le
dsenchantement et l'ennui. Il ne pouvait vivre ni avec les hommes ni
seul. Le monde me fatigue les yeux et la tte, disait-il.--Je suis
abm d'avoir t si longtemps dans le monde. Quel touffoir pour toute
espce de talent! Il s'criait: Solitude! solitude! plus ncessaire
encore  mon talent qu' mon bonheur.--Je ne puis dpeindre ma joie
d'tre seul. Et, le lendemain, il se rejetait dans le monde, o son
orgueil, la scheresse de son coeur et la dlicatesse de son esprit lui
prparaient de rares tortures. Un jour, voyant clair dans l'abme de son
me, il s'cria: Au fond, je ne puis me passer de rien! Il lui fallait
tout, et il manquait de tout. Joie, vertu, bonheur, fiert,
contentement, tout se desschait entre ses doigts arides. Et il en avait
d'tranges impatiences: C'est trop fort de n'avoir ni le plaisir auquel
on sacrifie sa dignit, ni la dignit  laquelle on sacrifie le
plaisir! Que n'a-t-il pas souhait? Quel enchantement ce dsenchant
n'a-t-il pas rv? Il appelle, en mme temps, la gloire et l'amour. Il
veut emplir le monde de son nom et de sa pense, et, tout  coup,
rencontrant, dans une petite ville d'Allemagne, un vieux moine occup
depuis trente ans  ranger des curiosits naturelles sur les planches
d'une armoire, il envie la srnit, le calme et la douceur de ce
bonhomme. Il veut toutes les joies, celles des grands et celles des
humbles, celles des fous et celles des sages. Le _Faust_ de Goethe lui
parat mdiocre. C'est que Faust n'avait que des dsirs nafs  ct des
siens et semblait raisonnable auprs de lui. Il ne croit  rien et il
s'efforce de goter les dlices dont l'amour divin remplit les mes
pieuses.

Ayant conu un livre contre toutes les religions, il compose, de bonne
foi, un livre en faveur de toutes les religions. Il s'en confesse au duc
de Broglie: J'avais runi, dit-il, trois ou quatre mille faits 
l'appui de ma premire thse; ils ont fait volte-face  commandement et
chargent maintenant en sens oppos! Quel exemple d'obissance passive!

Il n'a pas de foi et il croit  tous les mystres, mme  ceux
qu'enseignait madame de Krudener, au temps de sa vieillesse pnitente,
agite et mystique. En 1815, il lui arrivait de passer des nuits dans le
salon de cette dame, tantt  genoux, en prire, tantt tendu sur le
tapis, en extase, demandant madame Rcamier  Dieu!

Jamais homme ne fut plus exigeant envers la vie et jamais homme ne lui
garda plus de rancune de l'avoir du. Le sentiment de l'incertitude
humaine l'emplit de douleur: Tout, dit-il, me semble prcaire et prt 
m'chapper.--Une impression que la vie m'a faite et qui ne me quitte
pas, c'est une sorte de terreur de la destine. Je ne finis jamais le
rcit d'une journe, en inscrivant la date du lendemain, sans un
sentiment d'inquitude sur ce que ce lendemain inconnu doit m'apporter.
 trente-sept ans, il est dsespr: Je ne serais pas fch d'en finir
tout d'un temps. Qu'ai-je  attendre de la vie?

Il n'avait pas l'amour de son mal, mais il en avait l'orgueil. Si
j'tais heureux  la manire vulgaire, je me mpriserais. Et, comme il
faut que tout soit ironie dans cette vie, il fit son dernier bonheur de
la roulette. On le croyait mchant. Il ne l'tait pas. Il tait capable
de sympathie et d'une sorte de piti rflchie. Mieux encore: il garda 
Julie Talma, tant qu'elle vcut, une amiti solide; il crivit sur elle,
quand elle fut morte, des pages exquises dont la dernire est grave et
touchante. La voici:

     La mort du dernier fils de Julie fut la cause de la sienne et le
     signal d'un dprissement aussi manifeste que rapide... Sa sant,
     souvent chancelante, avait paru lutter contre la nature aussi
     longtemps que l'esprance l'avait soutenue, ou que l'activit des
     soins qu'elle prodiguait  son fils mourant l'avait ranime;
     lorsqu'elle ne vit plus de bien  faire, ses forces
     l'abandonnrent. Elle revint  Paris malade, et, le jour mme de
     son arrive, tous les mdecins en dsesprrent. Sa maladie dura
     environ trois mois... Lorsque des symptmes trop peu
     mconnaissables pour elle, puisqu'elle les avait observs dans la
     longue maladie de son dernier fils, jetaient  ses propres yeux une
     lueur soudaine sur son tat, sa physionomie se couvrait d'un nuage;
     mais elle repoussait cette impression; elle n'en parlait que pour
     demander  l'amiti, d'une manire dtourne, de concourir 
     l'carter. Enfin, le moment terrible arriva... Sa maladie, qui
     quelquefois avait paru modifier son caractre, n'avait pas eu le
     mme empire sur son esprit. Deux heures avant de mourir, elle
     parlait avec intrt sur les objets qui l'avaient occupe toute sa
     vie et ses rflexions fortes et profondes sur l'avilissement de
     l'espce humaine quand le despotisme pse sur elle taient
     entremles de plaisanteries piquantes sur les individus qui se
     sont le plus signals dans cette carrire de dgradation. La mort
     vint mettre un terme  l'exercice de tant de facults que n'avait
     pu affaiblir la souffrance physique. Dans son agonie mme, Julie
     conserva toute sa raison. Hors d'tat de parler, elle indiquait par
     des gestes les secours qu'elle croyait encore possible de lui
     donner. Elle me serrait la main en signe de reconnaissance. Ce fut
     ainsi qu'elle expira[5].

La souffrance humaine offensait la dlicatesse de ses sens et la puret
de son intelligence. Il en avait une haine strile, mais sincre.
Malheureux aux autres et  lui-mme, il n'a jamais voulu le mal qu'il a
fait. Je lis dans une lettre indite qu'il crivait en 1815  la baronne
de Grando: Une singularit de ma vie, c'est d'avoir toujours pass
pour l'homme le plus insensible et le plus sec, et d'avoir constamment
t gouvern et tourment par des sentiments indpendants de tout calcul
et mme destructifs de tous mes intrts de position, de gloire ou de
fortune.

Assurment il ne se gouvernait ni par intrt ni par calcul: il ne se
gouvernait pas, et c'est ce qu'on lui reprochait. Homme public, il
obtint la popularit sans jamais atteindre la considration. Au terme de
sa vie agite, parfois si brillante et toujours douloureuse, il demanda
un fauteuil  l'Acadmie; l'Acadmie le lui refusa et, pour aggraver son
refus, elle donna ce fauteuil  M. Viennet, qui tait un sot, mais qui
ne manquait pas de considration. C'est ainsi que Benjamin Constant
accomplit jusqu'au bout sa destine et souffrit de ne pouvoir jamais
inspirer la confiance qu'il sollicitait sans cesse. Aussi, comment se
fier  un homme qui cherche perdument la passion quand la passion le
fuit, qui mprise les hommes et travaille  les rendre libres, et dont
la parole n'est que le brillant cliquetis des contradictions acres qui
dchirent son intelligence et son coeur?

J'ai gard longtemps dans mon cabinet un portrait de ce grand tribun,
dont l'loquence tait froide, dit-on, et traverse comme son me d'un
souffle de mort. C'tait une simple esquisse faite dans une des
dernires annes de la Restauration par un de mes parents, le peintre
Gabriel Gurin, de Strasbourg. Elle a t comprise, voil cinq ans, dans
un partage de famille, et je ne sais ce qu'elle est devenue. Je la
regrette. Je m'tais pris de sympathie pour cette grande figure ple et
longue, empreinte de tant de tristesse et d'ironie, et dont les traits
avaient plus de finesse que ceux de la plupart des hommes. L'expression
n'en tait ni simple ni trs claire. Mais elle tait tout  fait
trange. Elle avait je ne sais quoi d'exquis et de misrable, je ne sais
quoi d'infiniment distingu et d'infiniment pnible, sans doute parce
que l'esprit et la vie de Benjamin Constant s'y refltaient.

Et ce n'est pas pour un tre pensant un spectacle indiffrent que le
portrait de cet homme qui dsirait les orages[6] et qui, conduit par les
passions, par l'ennui, l'ambition et le hasard  la vie publique,
professa la libert sans y croire.




UN ROMAN ET UN ORDRE DU JOUR

LE CAVALIER MISEREY

_Un vol. in-18, Charpentier, diteur._


_Le Cavalier Miserey, 21e chasseurs_, a fait quelque bruit ces jours-ci.
C'est un roman naturaliste et ce roman naturaliste est un roman
militaire. J'essaye le premier, dit l'auteur dans sa prface,
d'appliquer une vision artiste et les procds du roman d'analyse 
l'tude sur nature du Soldat... Tout un monde mis en scne dans une
confusion de foule et deux personnalits essentielles campes seules en
pleine lumire: l'Homme et le Rgiment,--un drame trs simple sous la
complication des dtails, jaillissant de leur antagonisme, de leur
action rciproque, de leur _collage_ et de leur brutale rupture, voil
tout ce livre; en somme, rien que de la littrature construite sur la
vrit.

J'entends bien, mais il reste  savoir ce que c'est que la vrit et si
celle de M. Abel Germant est la bonne. Nous savons dj que cette vrit
n'est pas la vrit du colonel du 21e chasseurs. Si les lions savaient
crire, si le colonel du 21e faisait un roman sur son rgiment, il n'y
pas  douter que ce serait tout autre chose que _le Cavalier Miserey_.
Je ne crains pas d'affirmer que ce roman ne serait pas naturaliste. J'ai
dit que _le Cavalier Miserey_ l'est. Il l'est tout  fait. On ne doit
pas entendre par l qu'il soit brutal; il semble plutt doucereux.
L'auteur a vit les grossirets dans un sujet o on en rencontrait 
tout propos; car les chasseurs ne sont pas des demoiselles et le langage
des casernes ne ressemble point  celui des salons. M. Abel Hermant ne
nous apporte de l'argot des cavaliers qu'un cho adouci. Mais son livre
est jet tout entier dans le moule du roman nouveau. Chaque morceau,
repris  part minutieusement, est trait selon la formule. Les
descriptions, entrecoupes de bouts de dialogue, se succdent avec une
monotonie dont le lecteur prouve, je crains, quelque fatigue. Elles
sont prcises, sans beaucoup d'clat. Il y a des petits paysages aux
endroits o les romanciers ont coutume d'en mettre. Bien que courts, ils
sont trop longs, puisque Miserey et le rgiment ne les voient pas. Bref,
on sent partout la facture, et j'ai raison de dire que c'est un roman
naturaliste. J'en sais de meilleurs, j'en sais de pires; je n'en vois
pas de plus exemplaires. Celui-l est froid et correct comme un modle
d'cole.

M. mile Zola aussi nous donnera, tt ou tard, un roman militaire. Il
nous l'a promis. Eh bien, je gage que ce roman-l sera moins naturaliste
que _le Cavalier Miserey_. Et il y a beaucoup de raisons pour que je
gagne mon pari. La premire est que, si M. Zola a invent le
naturalisme, d'autres l'ont perfectionn. Les machines que construisent
les inventeurs sont toujours rudimentaires.

Il faut considrer aussi que M. Zola est moins fidle  ses doctrines
qu'il ne dit et qu'il ne croit. Il n'a pas russi  touffer sa robuste
imagination. Il est pote  sa manire, pote sans dlicatesse et sans
grce, mais non sans audace et sans nergie. Il voit gros; quelquefois
mme il voit grand. Il pousse au type et vise au symbole. En voulant
copier, le maladroit invente et cre! Sa conception des
_Rougon-Maquart_, qui est de montrer tous les tats physiologiques et
toutes les conditions sociales dans une seule famille, a en soi quelque
chose d'norme et de symtrique qui rvle chez son auteur le plus
ardent idalisme. Son point de dpart n'a de scientifique que
l'apparence: c'est l'hrdit. Or, les lois de l'hrdit ne sont pas
connues; c'est sur une fiction qu'il a fond son oeuvre.  voir le fond
des choses, il procde autant de l'auteur du _Juif Errant_ que de
l'auteur de _la Cousine Bette_; encore celui-ci n'tait-il pas un
raliste. Les instincts de M. Zola rpugnent  l'observation directe. De
tous les mondes, c'est le sien qu'il semble connatre le moins. Il
devine, et c'est dans la divination qu'il se plat. Il a des visions,
des hallucinations de solitaire. Il anime la matire inerte, il donne
une pense aux choses. Du fond de sa retraite, il voque l'me des
foules. C'est  Mdan que se cache le dernier des romantiques.

Ajoutez  cela que l'arme que nous peindra M. Zola est celle de
Sbastopol, de Magenta et de Reichshoffen; c'est une arme historique
dont il ne reste plus que le souvenir, souvenir cher  la patrie, mais
dj lointain. Le cadre immense dans lequel M. Zola s'est volontairement
enferm l'attache  une poque qui n'est plus la ntre. Ses hros
appartiennent  l'histoire. M. Zola, retenu dans le second empire, est
une faon de Walter Scott. Ce n'est pas moi qui en fais la remarque:
c'est M. Jules Lematre. Elle est juste. Le naturalisme de l'auteur de
_Rougon-Maquart_ se complique d'archasme. Il lui faudra bientt
recueillir ses documents humains dans les muses. Quand le temps sera
venu de prparer son roman militaire, il examinera les vieux flingots
des vainqueurs de Solfrino, comme le romanesque cossais contemplait
une antique claymore arrache d'un champ de bataille par le tranchant de
la charrue.

Il est donc possible que M. Abel Hermant soit le dernier naturaliste de
l'arme comme il en est le premier. Il faut le souhaiter, car l'ide
n'est pas bonne d'examiner un rgiment  la loupe.

M. Hermant a voulu placer l'arme trs haut et parler du rgiment
avec cette espce de religion passionne qu'il inspire  tous ceux qui
ont eu l'honneur de porter l'uniforme. C'est lui-mme qui le dit, et je
le crois; mais il est certain qu'il n'a pas russi du tout. Et comment
pouvait-il atteindre un si noble but  l'aide de la triste fable qu'il a
invente? Le moyen de professer la religion du drapeau en contant
l'histoire d'un cavalier qui dserte pour suivre une fille et puis qui
vole la montre d'un camarade? Je mettrai en scne, nous dit-il, l'homme
et le rgiment. Et voil l'homme qu'il nous donne comme le type du
soldat! Quant au rgiment, je reconnais qu'il a eu a et l le sentiment
de cet organisme simple et fort (p. 19), de ce corps norme, vivant
d'une personnalit diffuse d'ocan, o les individus se fondent et ne
comptent pas plus que l'unit d'une goutte d'eau (p. 18). Son hros,
qui n'est pourtant qu'un paysan vicieux, sent, comme ils le sentent
tous, la ncessit de la loi qui expdie les conscrits d'un bout de la
France  l'autre pour en faire d'un seul coup des orphelins que l'arme
adopte (p. 199). Il prouve mme l'humble orgueil des hommes obscurs
qui ont un instant la conscience nette de leur rle utile et ignor dans
une grande oeuvre (p. 222). Mais que devient la majest du rgiment dans
ces longues et pnibles scnes o se droulent avec monotonie la
timidit louche du capitaine Weber, la niaiserie et l'avilissement de
capitaine du Simard, et l'enthousiasme ahuri du capitaine Ratelot, qui,
aprs six ans d'Afrique, sait lire encore, tonn; mais ne comprend plus
rien de ce qu'il lit? On a dit que ces officiers avaient t copis
malignement d'aprs nature dans l'tat-major du rgiment o l'auteur fit
son volontariat. Je ne le crois pas. Ils sont invents: je le veux.
Encore sont-ce l de fcheuses inventions.

Le tort en est  l'auteur. Le tort en est aussi au genre de littrature
que le got public lui a impos; Ces perptuelles analyses, ces
minutieux rcits, qu'on nous donne comme pleins de vrit, blessent au
contraire la vrit, et avec elle la justice et la pudeur. On prtend
que le roman naturaliste est une littrature fonde sur la science. En
ralit, il est reni par la science, qui ne connat que le vrai, et par
l'art, qui ne connat que le beau. Il trane en vain de celui-ci 
celle-l sa plate difformit. L'un et l'autre le rejettent. Il n'est
point utile et il est laid. C'est une monstruosit dont on s'tonnera
bientt.

Tout dire, c'est ne rien dire. Tout montrer c'est ne rien faire voir. La
littrature a pour devoir de noter ce qui compte et d'clairer ce qui
est fait pour la lumire. Si elle cesse de choisir et d'aimer, elle est
dchue comme la femme qui se livre sans prfrence. Il y a une vrit
littraire, ainsi qu'une vrit scientifique, et savez-vous le nom de la
vrit littraire? Elle s'appelle la posie. En art tout est faux qui
n'est pas beau. Chaque dtail du livre de M. Abel Hermant ft-il
parfaitement exact, je dirai que l'ensemble est sans vrit, parce qu'il
est sans posie. Ce n'est jamais, remarquez-le bien, par l'exactitude
des dtails que l'artiste obtient la ressemblance de l'ensemble. C'est,
au contraire, par une vue juste et suprieure de l'ensemble qu'il
parvient  une entente exacte des parties. La raison de cela est facile
 concevoir. C'est que nous sommes ainsi faits, tous tant que nous
sommes, que nous ne comprenons et ne sentons vraiment que la forme
gnrale et, pour ainsi dire, l'esprit des choses, et qu'au contraire
les lments qui constituent ces choses chappent  notre observation et
 notre intelligence par leur infinie complexit. Quelques lignes d'une
forme entrevue suffisent parfois  nous donner un grand amour. Toutes
les rvlations du microscope n'y ajouteraient rien; ou plutt elles
seraient importunes. L'art, c'est encore l'amour. C'est pourquoi il n'y
faut pas de microscope.

Ce serait me flatter, sans doute, que de croire que l'honorable colonel
du 21e chasseurs s'inspirait de ces ides quand il rdigea l'ordre du
jour par lequel il interdisait  ses hommes la lecture du _Cavalier
Miserey_. En ordonnant que tout exemplaire saisi au quartier ft brl
sur le fumier, le chef du rgiment avait d'autres raisons que les
miennes, et je me hte de dire que ses raisons taient infiniment
meilleures. Je les tiens pour excellentes: c'tait des raisons
militaires. On veut l'indpendance de l'art. Je la veux aussi; j'en suis
jaloux. Il faut que l'crivain puisse tout dire, mais il ne saurait lui
tre permis de tout dire de toute manire, en toute circonstance et 
toutes sortes de personnes. Il ne se meut pas dans l'absolu. Il est en
relation avec les hommes. Cela implique des devoirs; il est indpendant
pour clairer et embellir la vie; il ne l'est pas pour la troubler et la
compromettre. Il est tenu de toucher avec respect aux choses sacres.
Et, s'il y a dans la socit humaine, du consentement de tous, une chose
sacre, c'est l'arme.

Certes,  ct de ses grandeurs, elle a, comme toutes les choses
humaines, ses tristes petitesses. C'est chose souffrante, puisque c'est
chose hroque. On peut mler quelque piti au respect qu'elle inspire.
Le pote Alfred de Vigny l'a fait en un temps qui semble lointain, il
l'a fait dans toute la douceur et toute la dignit de son gnie. Comme
M. Abel Hermant, il avait servi, non point il est vrai un an comme
soldat, mais plusieurs annes comme officier. Il avait quitt le
rgiment avec l'paulette de capitaine. Quelques annes aprs, en 1836,
il publia son beau livre de _Servitude et Grandeur militaires_. Je ne
sache point qu'aucun colonel de cavalerie ait fait brler sur le fumier
du quartier des exemplaires de cet ouvrage. Je n'ai vu nulle part que le
noble crivain ait eu la douleur de fcher quelque ancien brigand de la
Loire, irrit par l'inutilit de sa vieillesse et par le souvenir de sa
gloire. Pourtant, il y a dans ces pages si graves et si tristes des
hardiesses intellectuelles auxquelles M. Abel Hermant ne s'est point
hauss. On y trouve des reproches  l'arme, et un idal souvent
rvolutionnaire, parfois chimrique. L'auteur y dplore l'obissance
passive du soldat et l'asservissement des volonts  la rgle, dont il
ne reconnat pas assez l'imprieuse ncessit; mais rien d'amer ni de
vil ne se mle  sa plainte. Jamais il ne cesse d'honorer ceux qu'il
plaint. Il peut tout dire, parce qu'il garde dans tout ce qu'il dit
l'amour des hommes et le respect des vertus ainsi que des souffrances.
Ds le dbut, il montre la gravit paisible de son coeur et une noblesse
d'me qui semble aujourd'hui perdue. Je ferai peu le guerrier, dit-il,
ayant peu vu la guerre; mais j'ai droit de parler des mles coutumes de
l'arme, o les fatigues et les ennuis ne me furent point pargns, et
qui tremprent mon me dans une patience  toute preuve en lui faisant
rejeter ses forces dans le recueillement solitaire et l'tude. Ensuite
il montre l'arme  la fois esclave et reine, et il la salue deux fois,
dans sa misre et dans sa gloire. Il voudrait qu'elle penst davantage.
Je crois qu'il a tort et que l'arme ne doit pas penser, puisqu'elle ne
doit pas vouloir. Mais avec quelle dlicatesse il parle de l'esprit un
peu paresseux et attard de cette arme, telle qu'il l'avait connue!
C'est, dit-il, un corps spar du grand corps de la nation, et qui
semble le corps d'un enfant. Et comme partout il clbre chez les chefs
et chez les soldats la vertu des vertus, le sacrifice, qui est la plus
grande beaut du monde et qu'il faut admirer mme quand il est
involontaire! Enfin, comme il sait voir la grandeur des petits!

Voil comment il faut toucher  l'arche, voil comment il faut parler de
l'arme! M. Abel Hermant reconnatra un jour qu'il a, sans le vouloir,
offens un des sentiments qui nous tiennent le plus au coeur. Il
reconnatra qu'il est injuste de ne montrer que les moindres cts des
grandes choses et de ne voir dans l'arme que les laides humilits de la
vie de garnison. Dans une lettre adresse au ministre de la guerre, et
dont on peut d'ailleurs contester l'opportunit, l'auteur du _Cavalier
Miserey_ a fait une dclaration qui l'honore. J'ai assez l'esprit
militaire, a-t-il dit, pour approuver absolument la mesure de police
prise par le colonel du 21e chasseurs, s'il a cru voir dans mon livre
une seule phrase qui ft de nature  diminuer aux yeux des hommes le
prestige de leurs suprieurs.

Pour moi, je ne connais qu'une ligne du fameux ordre que le colonel fit
lire dans le quartier des Chartreux,  Rouen.

C'est celle-ci: Tout exemplaire du _Cavalier Miserey_ saisi au quartier
sera brl sur le fumier, et tout militaire qui en serait trouv
possesseur sera puni de prison.

Ce n'est pas une phrase trs lgante, j'en conviens; mais je serais
plus content de l'avoir faite que d'avoir crit les quatre cents pages
du _Cavalier Miserey_. Car je suis sr qu'elle vaut infiniment mieux
pour mon pays.




 PROPOS DU JOURNAL DES GONCOURT

_Tome Ier, 1851-1861._


On reproche aux gens de parler d'eux-mmes. C'est pourtant le sujet
qu'ils traitent le mieux. Ils s'y intressent et ils nous font souvent
partager cet intrt. Il y a, je le sais, de fcheuses confidences. Mais
les lourdauds qui nous importunent en nous faisant leur histoire nous
assomment tout  fait quand ils font celle des autres. Rarement un
crivain est si bien inspir que lorsqu'il se raconte. Le pigeon du
pote a raison de dire:

    Mon voyage dpeint
    Vous sera d'un plaisir extrme.
    Je dirai: J'tais l; telle chose m'advint:
    Vous y croirez tre vous-mme.

Il est vrai qu'il dit cela  un ami, tandis que les faiseurs de mmoires
crivent pour des inconnus; mais les hommes s'aiment entre eux, quand
ils ne se connaissent pas. Tout lecteur est volontiers un ami. Il n'est
point de journal, de mmoires, de confessions, de confidences ni de
roman autobiographique qui n'ait valu  son auteur des sympathies
posthumes. Marmontel ne nous intresse pas du tout quand il parle de
Blisaire ou des Incas; mais il nous intresse vivement ds qu'il nous
entretient d'un petit Limousin qui lisait les _Gorgiques_ dans un
jardin o bourdonnaient les abeilles. Il sait alors nous toucher et nous
mouvoir, parce que cet enfant, c'est lui; parce que ces abeilles sont
celles dont il mangeait le miel, celles que sa tante rchauffait dans le
creux de sa main et fortifiait avec une goutte de vin, quand elle les
trouvait engourdies par le froid. Son imagination, excite par des
souvenirs vivants, s'chauffe, se colore et s'anime. Comme il nous peint
bien le jeune villageois qu'il tait, lorsque nourri de latin, luisant
de sant, il entra, au sortir du collge, dans les boudoirs des filles
de thtre! Alors il nous fait tout voir et tout sentir, lui d'ordinaire
le plus froid des crivains. Qu'est-ce donc si un grand gnie, si un
Jean-Jacques Rousseau, un Chateaubriand se plat  se peindre?

Je ne parle point des confessions de saint Augustin: le grand docteur ne
s'y confesse pas assez. C'est un livre spirituel qui satisfait mieux
l'amour divin que la curiosit humaine. Augustin se confesse  Dieu et
non point aux hommes; il dteste ses pchs, et ceux-l seuls nous font
de belles confessions qui aiment encore leurs fautes. Il se repent, et
il n'y a rien qui gte une confession comme le repentir. Par exemple, il
dit, en deux phrases charmantes, qu'on le vit tout petit sourire dans
son berceau; et tout aussitt il s'efforce de dmontrer qu'il y a de la
corruption et de la malignit dans les enfants mmes qui sont encore 
la mamelle. Le saint me gte l'homme. Il conte que, dans son enfance,
il y avait, auprs de la vigne paternelle, un poirier charg de poires,
et qu'un jour il alla avec une troupe de petits polissons secouer
l'arbre et voler les fruits qui en tombaient. Fera-t-il  ce sujet un de
ces tableaux familiers comme on en dcouvre avec enchantement dans les
premires pages des _Confessions_ de Jean-Jacques, ou, si c'est trop
demander, quelque lgant et sobre rcit dans le got des petits
conteurs grecs? Non! il s'crie: Voil quel tait;  mon Dieu, le
misrable coeur qu'il a plu  votre misricorde de tirer du fond de
l'abme! Comme si, pour un gamin, c'tait tomber dans un abme que de
voler quelques mchantes poires!

Il confesse ses amours, mais il ne le fait point avec grce parce qu'il
le fait avec honte. Il ne parle que des pestilences et des vapeurs
infernales qui sortaient du fond corrompu de sa cupidit. Rien de plus
moral, mais rien de moins lgant. Il n'crit point pour des curieux; il
crit contre les manichens. Cela me fche doublement, parce que je suis
curieux et un peu manichen. Mais, telles qu'elles sont, pleines de
l'horreur de la chair et du dgot de l'existence terrestre, les
_Confessions_ d'Augustin ont contribu plus que tous les autres livres
de ce saint  le faire connatre et  le faire aimer  travers les
sicles.

Quant  Rousseau, dont l'me renferme tant de misres et de grandeurs,
on ne peut lui reprocher de s'tre confess  demi. Il avoue ses fautes
et celles des autres avec une merveilleuse facilit. La vrit ne lui
cote point  dire: il sait que, pour ignoble et vile qu'elle est, il la
rendra touchante et belle: il a des secrets pour cela, les secrets du
gnie, qui, comme le feu, purifie tout. Pauvre grand Jean-Jacques! Il a
remu le monde. Il a dit aux mres: Nourrissez vos enfants, et les
jeunes femmes sont devenues nourrices, et les peintres ont reprsent
les plus belles dames donnant le sein  un nourrisson. Il a dit aux
hommes: Les hommes sont ns bons et heureux. La socit les a rendus
malheureux et mchants. Ils retrouveront le bonheur en retournant  la
nature. Alors les reines se sont faites bergres, les ministres se sont
faits philosophes, les lgislateurs ont proclam les droits de l'homme,
et le peuple, naturellement bon a massacr les prisonniers dans les
prisons pendant trois jours: Mais, si Jean-Jacques a encore aujourd'hui
des lecteurs, ce n'est pas pour avoir jet par le monde, avec une
loquence enchanteresse, un sentiment nouveau d'amour et de piti, ml
aux ides les plus fausses et les plus funestes que jamais homme ait
eues sur la nature et sur la socit; ce n'est pas pour avoir crit le
plus beau des romans d'amour; ce n'est pas pour avoir fait jaillir des
sources nouvelles de posie, c'est pour avoir peint sa pitoyable
existence, c'est pour avoir racont ce qui lui advint en ce triste monde
depuis le temps o il n'tait qu'un jeune vagabond, vicieux, voleur,
ingrat et pourtant sensible  la beaut des choses, rempli de l'amour
sacr de la nature, jusqu'au jour o son me inquite sombra dans la
folie noire. On n'ouvre plus gure l'_mile_ et _la Nouvelle Hlose_.
On lira toujours les _Confessions_.

De Chateaubriand aussi, on ne lit gure qu'un seul livre: celui o il
s'est racont, les _Mmoires d'outre-tombe_. Il s'tait peint dans tous
ses livres, dans le Ren des _Natchez_ et dans celui d'_Amlie_, dans
l'Eudore des _Martyrs_ et jusque dans _le Dernier des Abencrages_. Du
fond de la magnifique solitude de son gnie, il ne vit jamais rien en ce
monde que lui-mme et son cortge de femmes. Pourtant nous prfrons le
livre o il se peint je ne dis pas sans apprt, mais sans dguisement,
avec un orgueil que l'ironie tempre, une sorte de bonhomie hautaine et
un ennui profond qui s'amuse pourtant du jeu brillant des mots; enfin
les _Mmoires_. Pour lui comme pour Jean-Jacques, le livre posthume est
le livre durable.

Oui, nous aimons toutes les confessions et tous les mmoires. Non, les
crivains ne nous ennuient pas en nous parlant de leurs amours et de
leurs haines, de leurs joies et de leurs douleurs. Il y a plusieurs
raisons  cela. J'en dcouvre deux. La premire est qu'un journal, qu'un
mmorial, qu'un livre de souvenirs enfin chappe  toutes les modes, 
toutes les conventions qui s'imposent aux oeuvres de l'esprit.

Un pome, un roman, tout beau qu'il est, devient caduc quand vieillit la
forme littraire dans laquelle il fut conu. Les oeuvres d'art ne peuvent
plaire longtemps; car la nouveaut est pour beaucoup dans l'agrment
qu'elles donnent. Or, des mmoires ne sont point des oeuvres d'art. Une
autobiographie ne doit rien  la mode. On n'y cherche que la vrit
humaine. Cette remarque deviendra plus claire si je l'tends aux
chroniques. Grgoire de Tours, a peint son me et son monde dans un
crit informe et prcieux. Cet crit vit encore et nous touche. Les vers
de son contemporain Fortunat n'existent plus pour nous. Ils ont pri
avec la barbarie latine dont ils faisaient l'ornement.

Il faut considrer, en second lieu, qu'il y a en chacun de nous un
besoin de vrit qui nous fait rejeter  certains moments les plus
belles fictions. Cet instinct est profond. Il nat avec nous. Ma petite
fille, quand je lui conte _Peau-d'ne_, ne manque pas de me demander
s'il est vrai que la bague de la princesse tait dans le gteau, et si
tout cela est arriv, et s'il existe encore des fes.

Voil, je crois, les deux raisons principales pour lesquelles nous
aimons tant les lettres et les petits cahiers des grands hommes, et mme
ceux des petits hommes, lorsqu'ils ont aim, cru, espr quelque chose
et qu'ils ont laiss un peu de leur me au bout de leur plume. Aussi
bien, si l'on y songe, c'est dj une merveille que l'esprit d'un homme
mdiocre.

Il y a beaucoup  admirer chez une personne ordinaire. Sans compter que
ce que nous y admirons se retrouve chez nous, et cela nous est doux. Je
dcouragerais volontiers certains de mes amis d'crire un drame ou une
pope; je ne dcouragerais personne de dicter ses mmoires, personne,
pas mme ma cuisinire bretonne; qui ne sait lire que les lettres
moules de son livre de messe et qui croit fermement que ma maison est
hante par l'me d'un sabotier qui revient la nuit demander des prires.
Ce serait un livre intressant que celui dans lequel une de ces pauvres
mes obscures s'expliquerait et expliquerait le monde avec une
imbcillit dont la profondeur va jusqu' la posie.

Ce livre nous toucherait. Nous serions obligs, malgr la superbe de
notre esprit, de reconnatre la parent qui lie cette humble
intelligence  la ntre et de saluer en elle une aeule. Car nous avons
tous eu une grand'mre qui croyait  l'me du sabotier. Notre science,
notre philosophie sortent des contes des bonnes femmes. Mais qu'est-ce
qui sortira de notre philosophie?

M. Lordan Larchey, savant homme dont l'esprit est plein de curiosits
ironiques, a publi jadis une petite collection de mmoires composs par
des obscurs et des simples; je me rappelle confusment le journal d'un
sergent et celui d'une vieille dame, et il me reste l'ide que c'est
trs curieux. Nous ne lirons jamais trop de mmoires et de journaux
intimes, parce que nous n'tudierons jamais trop les hommes. Je ne suis
pas du tout de l'avis de ceux qui trouvent qu'on a trop fait et trop
publi en ce temps-ci d'ouvrages de ce genre, intimes et personnels.

Je ne crois pas qu'il faille tre extraordinaire pour avoir le droit de
dire ce qu'on est. Je crois au contraire que les confidences des gens
ordinaires sont bonnes  entendre.

Quant  celles des hommes de talent, elles ont une grce spciale; c'est
pourquoi je suis ravi, pour ma part, de la publication anticipe du
_Journal des Goncourt_.

Ce journal, commenc par les deux frres le 2 dcembre 1851, jour de la
mise en vente de leur premier livre, fut continu, aprs la mort du plus
jeune, par le survivant, qui ne songeait pas  le publier. Il en lut,
l'an dernier,  la campagne, quelques cahiers  M. Alphonse Daudet, son
ami, qui fut justement frapp de l'intrt de ces notes brves et
sincres, de ces impressions immdiates. Il pressa M. de Goncourt de les
livrer tout de suite au public, et sa douce violence eut raison des
scrupules de l'auteur. Nous connaissons dj la premire partie de ce
_Journal_; elle embrasse dix annes et va jusqu'en 1861. La publication
n'en prsentait, ce me semble, aucun inconvnient grave. D'abord, on n'y
parle gure que des morts. Les choses d'il y a trente ans sont des
choses anciennes, hlas!

Toutes les figures qu'on revoit dans ce premier volume sont des figures
d'autrefois. Gavarni, Gautier, Flaubert, Paul de Saint-Victor... On peut
parler d'elles avec la libert que nous rendent leurs ombres en fuyant.
Quelques-unes s'effacent. D'autres grandissent. Gavarni devient dans le
_Journal_ presque l'gal des grands artistes de la Renaissance. Peintre,
philosophe, mathmaticien, tout ce qu'il dit est rare et profond. Il
pense, et cela tonne au milieu de tout ce monde d'artistes qui se
contente de voir et de sentir.

Il est  remarquer aussi que ce journal tout intime est en mme temps
tout littraire. Les deux auteurs, qui n'en font qu'un, sont si bien
vous  leur art, ils en sont  ce point l'hostie et la victime, ils lui
sont si entirement offerts, que leurs penses les plus secrtes
appartiennent aux lettres. Ils ont pris la plume et le papier comme on
prend le voile et le scapulaire. Leur vie est un perptuel travail
d'observation et d'expression. Partout ils sont  l'atelier, j'allais
dire  l'autel et dans le clotre.

On est saisi de respect pour cet obstin travail que le sommeil
interrompait  peine; car ils observaient et notaient jusqu' leurs
rves. Aussi, bien qu'ils missent par crit, au jour le jour, ce qu'ils
voyaient et ce qu'ils entendaient, ne peut-on les souponner un seul
instant de curiosit frivole et d'indiscrtion. Ils n'entendaient ni ne
voyaient que dans l'art et pour l'art. On ne trouverait pas facilement,
je crois, un second exemple de cette perptuelle tension de deux
intelligences. L'une d'elles s'y dchira. Tous leurs sentiments, toutes
leurs ides, toutes leurs sensations aboutissent au livre. Ils vivaient
pour crire. En cela, comme dans leur talent, ils sont bien de leur
temps. Autrefois, on crivait par aventure. Certaines personnes vivaient
de leur plume, comme l'abb Prvost, en crivant beaucoup, mais sans
dpense excessive et constante de force nerveuse. D'ordinaire, les
pensions aidant, le mtier d'homme de lettres tait un mtier fort doux.

Le dix-neuvime sicle changea cet usage. C'est alors que les hommes de
lettres organisrent toute leur existence en vue de la production
littraire. Balzac, Gautier, Flaubert prirent d'instinct des
dispositions hroques et traversrent le monde comme
d'incomprhensibles trangers. Mais les Goncourt firent mieux encore.
Sans se distinguer par aucune marque extrieure de la socit dans
laquelle ils taient ns, sans affectation, simplement, fermement, ils
vcurent une vie particulire, spciale, faite de rigoureuses
observances, de dures privations, de pnibles pratiques, comme ces
personnes pieuses qui, mles  la foule et habilles comme elle,
observent les rgles monastiques de la congrgation  laquelle elles
sont secrtement affilies.  cet gard, le _Journal des Goncourt_ est
un document unique. Je ne veux point examiner ici si cet asctisme
littraire n'a pas, au point de vue de la conception et de l'excution
des livres, de srieux inconvnients. Mais on comprend mieux, quand on a
lu le _Journal_ de 1851  1861, comment une culture excessive de
l'appareil nerveux, une tension constante de l'oeil et du cerveau a
produit cette criture artiste que M. Edmond de Goncourt se reconnat
justement, et cette notation minutieuse des sensations qui est le
caractre le plus saillant de l'oeuvre des deux frres. Leur pense et
leur style, crs dans une atmosphre spciale, n'ont pas la gaiet du
grand air et la joie facile des formes que mrit le soleil. Mais c'est
chose rare et c'est chose respectable; car l'un d'eux est mort de
l'avoir trouve. Le _Journal_ nous explique comment.




M. LECONTE DE LISLE  L'ACADMIE FRANAISE


Je ne connais pas, je ne dois pas connatre le discours que M. Leconte
de Lisle prononcera jeudi prochain  l'Acadmie franaise. Mais
j'imagine que ce sera une noble chose, une harangue grave, de style
ample et hautain, un bloc d'esthtique loquente. Je serais bien surpris
s'il s'y trouvait des anecdotes, des digressions, des curiosits, des
familiarits et si l'on y rencontrait la moindre ngligence. On y
contemplera le portrait idal du pote ou plutt le portrait du pote
idal. M. Victor Hugo y sera dignement et largement lou, avec une
inflexibilit dogmatique qui rappellera ces vies de saints crites en
latin par les grands abbs du XIe sicle, dans un absolu mpris des
choses temporelles et transitoires, et dans l'unique souci de
l'orthodoxie. C'est que M. Leconte de Lisle est un prtre de l'art,
l'abb cross et mitr des monastres potiques. Mieux que cela encore.
N'est-ce pas M. Paul Bourget qui l'a appel un pape en exil?

Son discours  l'Acadmie sera plein de certitude et d'infaillibilit.
Il y faudra admirer l'ampleur imposante des formes liturgiques, et
l'autorit que donne la foi quand on y joint l'exemple de toute une vie.
Voil l'horoscope que je tire. Tenez-le pour certain, car je suis
astrologue. Je connais les cieux et j'y ai observ M. Leconte de Lisle.

Je ne crains point de prdire, en outre, qu'il y aura dans le discours
du pote un morceau sur le moyen ge. Je devine que ce morceau sera
concis et violent. Je le ferais, au besoin, et il n'y manquerait que le
talent. M. Leconte de Lisle poursuit le moyen ge de sa haine. Et, comme
c'est une haine de pote, elle est trs grande et trs simple. Elle
ressemble  l'amour. Elle est fconde comme lui; des pomes magnifiques
en sont sortis (_le Corbeau_, _un Acte de charit_, _les Deux Glaives_,
_l'Agonie d'un saint_, _les Paraboles de Don Guy_, _Hieronymus_, _le
Lvrier de Magnus_). Mais je crois que cette haine, qui est bonne pour
faire des vers, serait mauvaise pour faire de l'histoire. M. Leconte de
Lisle ne voit dans le moyen ge que les famines, l'ignorance, la lpre
et les bchers. C'est assez pour crire des vers admirables quand on est
un pote tel que lui. En ralit, il y a bien autre chose, dans ces
temps qui nous sembleraient moins obscurs si nous les connaissions
mieux. Il y a des hommes qui firent sans doute beaucoup de mal, car on
ne peut vivre sans nuire, mais qui firent plus de bien encore,
puisqu'ils prparrent le monde meilleur dont nous jouissons
aujourd'hui. Ils ont beaucoup souffert, ils ont beaucoup aim. Ils ont
procd, dans des conditions que les invasions et le mlange des races
rendaient trs difficiles,  une organisation nouvelle de la socit
humaine, qui reprsente une somme de travail et d'efforts dont on reste
tonn. Ils portrent au plus haut degr de l'hrosme les vertus
militaires, qui sont les vertus fondamentales sur lesquels tout l'ordre
humain repose encore aujourd'hui. Ils apportrent au monde ce qui
l'honore peut-tre le plus: l'esprit chevaleresque. Je sais bien qu'ils
taient violents; mais j'admire les hommes violents qui travaillent d'un
coeur simple  fonder la justice sur la terre et servent  grands coups
les grandes causes.

Il y eut,  ct des chevaliers, des juristes pleins de science et
d'quit. L'oeuvre lgislative du XIIIe sicle est admirable. Nous avons
de fortes raisons de croire qu'au dbut de la guerre de Cent ans la
condition des paysans tait gnralement bonne en France. La fodalit
donna d'excellents rsultats avant d'en produire de mauvais;  cet
gard, son histoire est celle de toutes les grandes institutions
humaines. Je me garderai bien d'esquisser en quelques traits un tableau
du moyen ge. Si M. Leconte de Lisle l'a fait en trente-six vers
(_Sicles maudits_ dans les _Pomes tragiques_,) c'est l un de ces
raccourcis audacieux qui ne sont permis qu'aux potes. Mais, tandis que
j'cris, mille images parses de la vie de nos pres brillent et
s'agitent  la fois dans mon imagination; j'en vois de terribles et j'en
vois de charmantes. Je vois de sublimes artisans qui btissent des
cathdrales et ne disent point leur nom; je vois des moines qui sont des
sages, puisqu'ils vivent cachs, un livre  la main, _in angello cum
libello_; je vois des thologiens qui poursuivent,  travers les
subtilits de la scolastique, un idal suprieur; je vois un roi et sa
chevalerie conduits par une bergre. Enfin je vois partout les saintes
choses du travail et de l'amour, je vois la ruche pleine d'abeilles et
de rayons de miel. Je vois la France et je dis: Mes pres, soyez bnis;
soyez bnis dans vos oeuvres qui ont prpar les ntres, soyez bnis dans
vos souffrances qui n'ont point t striles, soyez bnis jusque dans
les erreurs de votre courage et de votre simplicit. S'il est vrai,
comme je le crois, que vous valiez moins que nous ne valons, je ne vous
en louerai que davantage. On juge l'arbre  ses fruits. Puissions-nous
mriter la mme louange! Puisse-t-on dire un jour que nos enfants sont
meilleurs que nous!

Il peut arriver que M. Leconte de Lisle montre, dans son discours,
quelque ddain de la posie de ces vieux ges. Or, dans ce cas, que
j'ose prvoir, je lui reprsenterai respectueusement que cette posie
fut belle en sa frache nouveaut, quelle eut,  son heure, les formes
et les couleurs si douces de la jeunesse, qu'alors elle aidait les
hommes  supporter l'ennui de vivre, qu'elle donnait  chacun la petite
part de beaut dont tous avaient besoin et qu'enfin ces vieilles
chansons de geste sont des _Iliades_ barbares. Aprs quoi je ne ferai
pas difficult de reconnatre qu' la posie des trouvres, et  celle
des diseurs de lais et de fabliaux, je prfre la posie moderne, celle
de Lamartine, par exemple, et aussi celle de M. Leconte de Lisle.

On sera surpris, sans doute, que je rapproche ces deux noms. Car il est
vrai que ce n'est point l'usage. Et il est vrai aussi que rien ne
ressemble moins aux vers de Lamartine que les vers de Leconte de Lisle.
Dans ceux-ci on admire un art incomparable. Des autres on a dit
justement qu'on ne sait pas comment c'est fait. Leconte de Lisle veut
tout devoir au talent. Lamartine ne demandait rien qu'au gnie. Enfin
les contrastes sont tels qu'il serait superflu et mme ridicule de les
marquer davantage. Pourtant je les admire l'un et l'autre bien
sincrement. Je le fais malgr moi, par plaisir et, comme dit la
Fontaine, pour que cela m'amuse; mais n'y serais-je pas amen par une
naturelle inclination, que je voudrais le faire encore par hygine
intellectuelle.

Cela me parat un bon exercice pour l'esprit. Il me semble qu'on a moins
de chances de se tromper tout  fait dans son admiration quand on admire
des choses trs diverses. Je puis l'avouer sans crainte, aprs l'avoir
si peu cach: je suis sr de trs peu de choses en ce monde. Je ne parle
que de ce monde, ayant de bonnes raisons pour ne rien dire des autres.
Or, une des choses qui me semblent le plus chapper sur la terre  la
certitude humaine, c'est la qualit d'un vers. J'en fais une affaire de
got et de sentiment. Je ne croirai jamais qu'il y ait rien d'absolu 
cet gard. M. Leconte de Lisle le croit.

C'est d'ailleurs un sceptique. Il a sur le monde et la vie des ides
trs arrtes. Sa philosophie, qui sut tant de fois, et avec une
tristesse si magnifique, inspirer ses vers, est une philosophie
pyrrhonienne dans laquelle il n'y a pas de place pour une seule
affirmation. Je ne sais si je suis, puisque je ne sais pas ce que c'est
qu'tre, dit-il constamment. L'illusion m'enveloppe de toutes parts. La
vie est un rve, amus par des images qui n'ont point de signification
possible:

    clair, rve sinistre, ternit qui ment,
    La Vie antique est faite inpuisablement
    Du tourbillon sans fin des apparences vaines.

Eh bien, ce philosophe qui nie si fermement l'absolu, qui croit que tout
est relatif, que ce qui est bon pour l'un est mauvais pour l'autre, et
qu'enfin les choses ne sont que ce qu'on les voit, ce mme esprit change
brusquement de manire de voir quand il s'agit de son art. Il ne sait
s'il existe lui-mme, mais il sait  n'en point douter, que ses vers
existent absolument.

Il professe que les qualits des choses sont des apparences comme les
choses elles-mmes sont des illusions, mais il ne doute pas que telle
rime ne soit bonne d'une absolue bont. Il a de la posie une conception
dogmatique, religieuse, autocratique. Il dclare qu'un beau vers restera
beau quand le soleil sera teint et qu'il n'y aura plus d'hommes en qui
cette beaut puisse encore se connatre. Il juge les plus vieux pomes
d'aprs des rgles qu'il tient pour immuables et divines. Enfin, ce
philosophe incrdule devient, quand il s'agit de son art, le fidle et
zl croyant, le grand abb, le pape que je vous montrais tout  l'heure
dans l'attitude d'un loquent et fanatique dfenseur de l'orthodoxie du
vers.

Et si vous croyez que je l'en blme, si vous croyez que je prends
plaisir, en faisant cette remarque,  relever les contradictions d'un
esprit suprieur, vous me rendez peu de justice et devinez mal ma
pense. Je tiens au contraire cette inconsquence pour la chose la plus
heureuse et la meilleure. Elle suffirait  prouver que l'auteur des
_Pomes barbares_ est plus pote que philosophe, qu'il est pote
d'instinct, de nature, pote avec plnitude, et que tout son tre est
pote. Il oublie tout, mme ses raisons et sa raison, quand il s'agit de
son art. Cela est heureux et excellent. J'ajouterai que cela est
naturel. Quels que soient nos doutes philosophiques, nous sommes bien
obligs d'agir dans la vie comme si nous ne doutions pas. Voyant une
poutre lui tomber sur la tte, Pyrrhon se serait dtourn, encore qu'il
tint la poutre pour une vaine et inintelligible apparence. Il aurait
craint naturellement de prendre du coup l'apparence d'un homme cras.
Eh bien, pour M. Leconte de Lisle, l'action, ce sont les vers. Quand il
pense, il doute. Ds qu'il agit, il croit. Il ne se demande pas alors si
un beau vers est une illusion dans l'ternelle illusion, et si les
images qu'il forme au moyen des mots et de leurs sons rentrent dans le
sein de l'ternelle Maa avant mme d'en tre sortis. Il ne raisonne
plus; il croit, il voit, il sait. Il possde la foi et avec elle
l'intolrance qui la suit de prs.

On ne sort jamais de soi-mme. C'est une vrit commune  tout le monde,
mais qui parat plus sensible dans certaines natures, dont l'originalit
est nette et le caractre arrt. La remarque est intressante  faire 
propos de l'oeuvre de M. Leconte de Lisle. Ce pote impersonnel, qui
s'est appliqu avec un hroque enttement  rester absent de son oeuvre,
comme Dieu de la cration qui n'a jamais souffl mot de lui-mme et de
ce qui l'entoure, qui a voulu taire son me et qui, cachant son propre
secret, rva d'exprimer celui du monde, qui a fait parler, les dieux,
les vierges et les hros de tous les ges et de tous les temps en
s'efforant de les maintenir dans leur pass profond, qui montre tour 
tour, joyeux et fier de l'tranget de leur forme et de leur me,
Bhagavat, Cunacepa, Hypatie, Niob, Tiphaine et Komor, Naboth, Qan[7],
Nfrou-ra, le barde de Temrah, Angantyr, Hialmar, Sigurd, Gudrune,
Vellda, Nurmahal, Djihan-Ara, dom Guy, Moua-el-Kbyr, Kenwarc'h,
Mohmed-ben-Amar-al-Manour, l'abb Hironymus, la Ximna, les pirates
malais et le condor des Cordillres, et le jaguar des pampas, et le
colibri des collines, et les chiens du Cap, et les requins de
l'Atlantique, ce pote finalement ne peint que lui, ne montre que sa
propre pense, et, seul prsent dans son oeuvre, ne rvle sous toutes
ces formes qu'une chose: l'me de Leconte de Lisle.

Mais c'est assez. Les plus grands n'ont pas fait davantage. Ils n'ont
parl que d'eux. Sous de faux noms, ils n'ont montr qu'eux-mmes.
L'historien d'Isral, le nouveau traducteur de la Bible, M. E. Ledrain,
a dit un jour dans la _Revue positive_ que M. Renan faisait son portrait
dans toutes ses histoires et qu'il s'tait reprsent notamment, dans
_l'Antchrist_, sous les traits de Nron. M. Renan n'en reste pas moins
le plus sage des hommes. Il faut entendre la proposition de M. Ledrain
dans un sens tout  fait philosophique et esthtique. En ce sens, je
rpte que M. Leconte de Lisle s'est peint dans toutes ses figures et
surtout dans son Qan. Et qu'est-ce en effet le Qan des _Pomes
barbares_, sinon un homme farouche, solitaire, timide, irrit, faible,
parfois dlicieusement attendri, mais cachant ses larmes sous un souci
orgueilleux, un esprit violent, qui se reprsente la vie et les hommes
avec une ample simplicit, qui raisonne avec une logique troite mais
sre, un philosophe pessimiste pour qui Dieu est le principe du mal
puisqu'il est le principe de la vie et que la vie est tout entire
mauvaise, un artiste ddaigneux des nuances, sonore et abondant en
images clatantes, un pote?

Mais alors pourquoi, dira-t-on, pourquoi notre pote chercha-t-il si
loin, dans le nord Scandinave et dans l'antique Asie, des formes et des
couleurs. Pourquoi? Parce que sans doute ces couleurs et ces formes
taient les vtements ncessaires de sa pense et le vrai corps de son
me potique. Y a-t-il donc du mal  se vtir et  s'incarner de la
sorte? N'est-ce pas plutt un heureux instinct qui pousse le pote dans
les pays lointains et dans les ges reculs? Il y trouve le mystre et
l'tranget, dont il a tant besoin, car il n'y a de posie que dans ce
que nous ne connaissons pas. Il n'y a de posie que dans le dsir de
l'impossible ou dans le regret de l'irrparable.

M. Leconte de Lisle a au plus haut degr le don du rythme et de l'image.
Quand  l'motion, il la possde sous la forme la plus noble et la plus
haute: il est riche en motions intellectuelles. Il nous trouble avec de
pures penses. Mais il y a pour le coeur de l'homme des motions plus
intimes et plus douces; et celles-l, quoi qu'on dise et quoi qu'il
dise, ne sont pas absentes de son oeuvre. Je n'aurais pas grand'peine 
prouver que parfois M. Leconte de Lisle est un lgiaque. Pour cela, je
rappellerais _le Manchy_:

    Tu t'en venais ainsi, par ces matins si doux.
    De la montagne  la grand'messe,
    Dans ta grce nave et ta rose jeunesse,
    Au pas rythm de tes Hindous.

    Maintenant, dans le sable aride de nos grves,
    Sous les chiendents, au bruit des mers,
    Tu reposes parmi les morts qui me sont chers
     charme de mes premiers rves.

Ces vers sont voisins de la jeunesse du pote. On en trouve l'cho pur
et clair dans un pome tout rcent, _l'Illusion suprme_.

     chre vision, toi qui rpands encore,
    De la plage lointaine o tu dors  jamais,
    Comme un mlancolique et doux reflet d'aurore
    Au fond d'un coeur obscur et glac dsormais!

    Les ans n'ont pas pes sur ta grce immortelle,
    La tombe bienheureuse a sauv ta beaut;
    _Il_ te revoit avec tes yeux divins, et telle
    Que tu lui souriais en un monde enchant.

L'me et la voix du pote ont gard, aprs tant d'annes, leur puret
premire. Si M. Leconte de Lisle se montre surtout hroque et
descriptif, certains de ses vers, les plus beaux peut-tre, trahissent
un lgiaque timide et fier, un hroque, un descriptif et un mditatif.




SUR LE QUAI MALAQUAIS

M. ALEXANDRE DUMAS ET SON DISCOURS


Jeudi,  quatre heures, comme nous sortions de l'Institut, un gai soleil
de printemps clairait les quais et leur noble horizon de pierre.
Quelques nuages qui coulaient dans le ciel donnaient  la lumire du
jour la mobilit charmante d'un sourire. Ce sourire s'arrtait avec joie
sur les chapeaux tincelants, sur les nuques dores et sur les visages
clairs des femmes. Mais il devenait moqueur en passant sur les livres
poudreux tals le long des parapets. Oh! comme il rvlait ironiquement
la vtust misrable des bouquins, ce sourire dans lequel brillait
l'ternelle jeunesse de la nature! Alors, tandis que s'coulait la foule
des lettrs et des mondaines, je m'abandonnai  des rveries vagues et
douces. Laissez-moi vous dire que je ne passe jamais sur ces quais sans
prouver un trouble, plein de joie et de tristesse, parce que j'y suis
n, parce que j'y ai pass mon enfance et que les figures familires que
j'y voyais autrefois sont maintenant  jamais vanouies. Je conte cela
malgr moi, par habitude de dire seulement ce que je pense et ce  quoi
je pense. On n'est pas tout  fait sincre sans tre un peu ennuyeux.
Mais j'ai l'espoir que, si je parle de moi, ceux qui m'couteront ne
penseront qu' eux-mmes. De la sorte, je les contenterai en me
contentant. J'ai t lev, sur ce quai, au milieu des livres, par des
humbles et des simples dont je suis seul  garder le souvenir. Quand je
n'existerai plus, ils seront comme s'ils n'avaient jamais t. Mon me
est toute pleine de leurs reliques. Ces pieux restes, dont elle est
sanctifie, font des miracles.  ce signe, je reconnais que ceux-l que
j'ai perdus furent de saintes gens. Leur vie tait obscure, leur me
tait nave. Leur souvenir m'inspire la joie du renoncement et l'amour
de la paix. Un seul des vieux tmoins de mon enfance mne encore sur le
quai sa pauvre vie. Il n'tait ni des plus intimes ni des plus chers.
Pourtant, je le revois toujours avec plaisir. C'est le pauvre
bouquiniste que voici se chauffant devant ses botes  ce clair soleil
de printemps. Il est devenu tout petit avec l'ge. Chaque anne il
diminue, et son pauvre talage se fait aussi plus mince et plus lger
chaque anne. Si la mort oublie quelque temps encore mon vieil ami, un
coup de vent l'emportera un jour avec les derniers feuillets de ses
bouquins et les grains d'avoine que les chevaux de la station, paissant
 son ct, laissent chapper de leur musette grise. En attendant, il
est presque heureux. S'il est pauvre, c'est sans y penser. Il ne vend
pas ses livres, mais il les lit. Il est artiste et philosophe.

Quand il fait beau, il gote la douceur de vivre en plein air. Il
s'installe sur l'extrmit d'un banc avec un pot de colle et un pinceau,
et, tout en rparant ses bouquins disloqus, il mdite sur l'immortalit
de l'me. Il s'intresse  la politique, et ne manque gure, s'il
rencontre un client sr, de lui faire la critique du rgime actuel! Il
est aristocrate et mme oligarque. L'habitude de voir devant lui, de
l'autre ct de la Seine, le palais des Tuileries, lui a inculqu une
sorte de familiarit  l'gard des souverains. Sous l'Empire, il jugeait
Napolon III avec la svrit d'un voisin  qui rien n'chappe.
Maintenant encore, il explique, par la conduite du gouvernement, les
vicissitudes de son commerce. Je ne me dissimule pas que mon vieil ami
est un peu frondeur.

Il m'aborde et me dit, en homme qui a lu son journal du matin:

--Vous venez de l'Acadmie. Ces jeunes gens ont-ils bien parl de M.
Hugo?

Puis, clignant de l'oeil il me coule ce mot  l'oreille:

--Un peu dmagogue, monsieur Hugo!

C'est ainsi que mon ami le bouquiniste ramena ma pense sur la sance
acadmique o M. Leconte de Lisle et M. Alexandre Dumas ont prdit tous
deux l'immortalit  Victor Hugo. Mais, tandis que l'auteur des _Pomes
barbares_ expdiait tout d'un bloc aux ges  venir les oeuvres compltes
du matre, le philosophe du thtre donnait  entendre que la postrit
ferait un choix svre.

Il a prononc un excellent discours, M. Alexandre Dumas, et je n'en suis
pas surpris. Cet homme est dou pour parler au monde. Il pense et il dit
ce qu'il pense. En cela, il est  peu prs unique, du moins dans les
lettres. On retrouve dans sa rponse  M. Leconte de Lisle cette absolue
sincrit et cette exprience des choses qui donnent tant d'autorit 
sa parole. Il a rendu  Victor Hugo,  Lamartine et  Musset ce qui leur
tait d. Et, prs d'achever son honnte et forte harangue, il s'est
demand ce qu'il allait maintenant advenir de l'oeuvre du plus laborieux
de ces trois potes.

Il en adviendra, a-t-il rpondu  sa propre question, ce qu'il advient
de toutes les oeuvres de l'esprit humain. Le temps ne fera pas plus
d'exception pour celles-l que pour les autres; il respectera et
affirmera ce qui sera solide; il rduira en poussire ce qui ne le sera
pas. Tout ce qui est de pure sonorit s'vanouira dans l'air; ce qui est
fait pour le bruit est fait pour le vent. Mais il ne m'appartient pas de
prparer ici le travail de la postrit. Il n'y a, d'ailleurs, 
l'influencer ni pour ni contre; elle sait son mtier de postrit; elle
a le sens mystrieux et implacable des conclusions infaillibles et
dfinitives.

C'est sur ce point que je me permettrai de prsenter  l'crivain que
j'admire infiniment quelques observations humbles mais fermes. Je crois
que la postrit n'est pas infaillible dans ses conclusions. Et la
raison que j'ai de le croire, c'est que la postrit, c'est moi, c'est
nous, c'est des hommes. Nous sommes la postrit pour une longue suite
d'oeuvres que nous connaissons fort mal. La postrit a perdu les trois
quarts des oeuvres de l'antiquit; elle a laiss corrompre effroyablement
ce qui reste. M. Leconte de Lisle nous parlait jeudi avec une noble
admiration d'Eschyle; mais il n'y a pas dans le texte du _Promthe_ qui
nous est parvenu deux cents vers qui ne soient altrs. La postrit des
Grecs et des Latins a gard peu de chose, et, dans le peu qu'elle a
gard, il se trouve des ouvrages dtestables, qui n'en sont pas moins
immortels. Varius tait, dit-on, l'gal de Virgile. Il a pri. lien
tait un imbcile; il dure. Voil la postrit! On me dira qu'elle tait
barbare en ce temps-l et que c'est la faute des moines. Mais qui nous
assure que nous n'aurons pas, nous aussi, une postrit barbare?
Savons-nous dans quelles mains passera l'hritage intellectuel que nous
lguons  l'avenir!  supposer, d'ailleurs, que ceux qui viendront aprs
nous soient plus intelligents que nous-mmes, ce qui n'est pas
impossible, est-ce une raison pour proclamer d'avance leur
infaillibilit? Nous savons par exprience que, mme dans les ges de
haute culture, la postrit n'est pas toujours quitable. Il est certain
qu'elle n'a point de rgles fixes, point de mthodes sres pour juger
les actions. Comment en aurait-elle pour juger l'art et la pense?
Madame Roland, qui fit d'assez mauvaise politique, mais qui avait le
coeur d'une hrone, crivit des mmoires dans la prison d'o elle ne
devait sortir--elle le savait--que pour monter sur l'chafaud. Elle
traa de sa main virile sur la premire page du cahier ces mots: _Appel
 l'impartiale postrit_. La postrit ne lui a encore rpondu, aprs
un sicle, que par un murmure contradictoire de louanges et de
rprobation. La muse des Girondins tait bien nave de croire  notre
sagesse et  notre quit. Je ne sais si le roi Macbeth eut, en son
temps, une pareille illusion. En ce cas, il aurait t bien tromp.
C'tait, en ralit, un excellent roi, habile et probe. Il enrichit
l'cosse en y favorisant le commerce et l'industrie. Le chroniqueur nous
le montre comme un prince pacifique, le roi des villes, l'ami des
bourgeois. Les clans le hassaient parce qu'il tait bon justicier. Il
n'assassina personne. On sait ce que la lgende et le gnie ont fait de
sa mmoire.

Loin d'tre infaillible, la postrit a toutes les chances de se
tromper. Elle est ignorante et indiffrente. Je vois passer en ce moment
sur le quai Malaquais la postrit de Corneille et de Voltaire. Elle se
promne, gaye par le soleil d'avril. Elle va, la voilette sur le nez
ou le cigare aux lvres, et je vous assure qu'elle se soucie infiniment
peu de Voltaire et de Corneille. La faim et l'amour l'occupent assez.
Elle pense  ses affaires,  ses plaisirs, et laisse aux savants le soin
de juger les grands morts. Je distingue prcisment parmi cette
postrit qui sort de l'Institut un joli visage coiff d'un chapeau
couleur du temps. C'est celui d'une jeune femme qui me demandait, un
soir de cet hiver,  quoi servaient les potes. Je lui rpondis qu'ils
nous aidaient  aimer; mais elle m'assura qu'on aimait fort bien sans
eux. La vrit est que les professeurs et les savants forment  eux
seuls toute la postrit. Ce sont donc les savants que vous croyez
infaillibles. Mais non, car vous savez bien que la posie et l'art ne
relvent que du sentiment, que la science ne connat point la beaut et
qu'un vers tomb aux mains d'un philologue est comme une fleur entre les
doigts d'un botaniste.

Ah! certes, les conclusions de la postrit ne sont point infaillibles;
elles dpendent beaucoup du hasard. J'ajouterai qu'elles ne sont jamais
dfinitives, quoi qu'en ait dit M. Alexandre Dumas.

Et comment le seraient-elles, puisque la postrit n'est jamais close et
que les gnrations nouvelles remettent sans cesse en question ce qui a
t prcdemment jug?

Le dix-septime sicle a condamn Ronsard; le dix-huitime sicle a
confirm ce jugement; le dix-neuvime l'a cass. Qui sait comment jugera
le vingtime? Dante et Shakespeare furent mpriss pendant longtemps
avant d'tre admirs comme ils le sont aujourd'hui. Racine fut outrag
aprs un sicle de gloire. Il ne l'est plus. Mais la langue change vite;
il faut dj tre un lettr pour bien comprendre les vers de _Phdre_ et
d'_Athalie_.

J'ai entendu un excellent pote reprocher  Racine des improprits
d'expression. Il ne voulait pas convenir que la langue et chang depuis
deux sicles, afin, peut-tre, de ne pas s'avouer qu'elle changerait
encore, et cette fois  son prjudice. Corneille et Molire lui-mme
sont mal compris; les comdiens qui les jouent y font  chaque instant
des contresens. On parle communment de Rabelais, mais comme de la reine
Berthe, sans savoir le moins du monde ce que c'est. Il y a des gloires
qui s'teignent. Celle du Tasse est mourante. Du Bartas fut, de son
vivant, plus clbre que Ronsard. Qui nous assure que sa gloire ne
renatra pas? Goethe le considrait comme le plus grand des potes
franais, et nos jeunes symbolistes l'aiment beaucoup. Il y a vingt ans,
Lamartine tait dj abandonn, tandis que Musset restait l'objet d'une
ferveur qui s'est peu  peu refroidie. Tous deux retrouvent aujourd'hui
des fidles. Ainsi la postrit ballotte les paves du gnie.

Victor Hugo gardera-t-il mort la place qu'il a occupe vivant? M.
Alexandre Dumas est sage d'en douter. Il est sage aussi de ne pas faire
d'avance la part de la destruction. Quel jugement l'avenir portera-t-il
sur Victor Hugo? C'est ce que personne n'est en tat de deviner. Nous ne
pouvons savoir ce que pensera la postrit, puisque nous ne savons ce
qu'elle sera. Il est vain de vouer les gloires contemporaines soit 
l'immortalit, soit  l'oubli.

On peut dire seulement que la gloire du pote dont on a men hier la
dernire pompe funbre traverse un moment difficile et critique.
L'enthousiasme, lass par un excessif effort de quinze annes, retombe.
Certaines illusions se dissipent. On croyait qu'un si grand pote avait
pens davantage.

Il faut bien reconnatre qu'il a remu plus de mots que d'ides. C'est
une souffrance que de dcouvrir qu'il donna pour la plus haute
philosophie un amas de rveries banales et incohrentes. Enfin on est
attrist, en mme temps qu'effray, de ne pas rencontrer dans son oeuvre
norme, au milieu de tant de monstres, une seule figure humaine.

Les Grecs l'ont dit: l'homme est la mesure de toutes choses. Victor Hugo
est dmesur parce qu'il n'est pas humain. Le secret des mes ne lui fut
jamais entirement rvl. Il n'tait pas fait pour comprendre et pour
aimer. Il le sentit d'instinct. C'est pourquoi il voulut tonner; il en
eut longtemps la puissance. Mais peut-on tonner toujours? Il vcut ivre
de sons et de couleurs, et il en sola le monde. Tout son gnie est l:
c'est un grand visionnaire et un incomparable artiste. C'est beaucoup.
Ce n'est pas tout.

Quant  la postrit, elle sera ce qu'elle pourra; elle aimera ce
qu'elle voudra. C'est une grande duperie de travailler pour elle. Elle
garde peu de chose de tout ce qu'on lui envoie, et elle prfre souvent
un ouvrage de circonstance aux oeuvres qu'on lui destinait spcialement.
Loin de l'en blmer, je l'en loue de tout mon coeur. Peut-tre, aprs
tout, saura-t-elle  la longue son mtier aussi bien que le dit M.
Alexandre Dumas. Mais, s'il n'arrive pas quelque catastrophe qui
dtruise les bibliothques, un jour viendra o elle sera terriblement
encombre, et il n'est pas impossible que, ce jour-l, elle prenne en
dgot tout le papier noirci que nous lui prparons. J'prouve moi-mme,
 vrai dire, quelque pressentiment de ce dgot en voyant poudroyer au
soleil les botes de bouquins de mon vieil ami.




L'HYPNOTISME DANS LA LITTRATURE

MARFA

_Marfa, le Palimpseste, par Gilbert-Augustin Thierry, 1 vol. in-18._


On a beau tre raisonnable et n'aimer que le vrai, il y a des heures o
la ralit commune ne vous contente plus et o l'on voudrait sortir de
la nature. Nous savons bien que c'est impossible, mais nous ne le
souhaitons pas moins. Les dsirs les plus irralisables ne sont-ils pas
les plus ardents? Sans doute--et c'est notre grand mal--nous ne pouvons
sortir de nous-mmes. Nous sommes condamns irrvocablement  voir les
choses se reflter en nous avec une morne et dsolante monotonie. C'est
pour cela mme que nous avons soif de l'inconnu et que nous aspirons 
ce qui est au del. Il nous faut du nouveau. On nous dit: Que
voulez-vous? Et nous rpondons: Je veux autre chose. Ce que nous
touchons, ce que nous voyons n'est plus rien: nous sommes attirs par
l'intangible et l'invisible. Pourquoi s'en dfendre? N'est-ce pas l un
naturel et lgitime sentiment. C'est peu de chose que l'univers
sensible, oui, peu de chose, puisque chacun de nous le contient en soi.
Sans manquer de respect  la physique et  la chimie, on peut deviner
qu'elles ne sont rien  ct de l'ultra-physique et de l'ultra-chimie,
que nous ne connaissons pas. Oh! comme j'admire M. William Crookes et
comme je l'envie! C'est un savant et c'est un pote. Il tudia les
proprits du spectre solaire et du spectre terrestre, il imagina
d'ingnieux appareils pour mesurer et, si j'ose dire, pour peser la
lumire; il photographia la lune, il trouva un mtal, il crut mme
trouver une apparence nouvelle des choses, un quatrime tat de la
matire, qu'il nomma l'tat radiant. Pourtant il tait triste; il
sentait douloureusement tout ce qu'il y a de mdiocre et de pitoyable 
n'tre qu'un homme: il souffrait de cet ennui commun, a-t-on dit, 
toute crature bien ne. Il soupirait aprs un idal sans nom. Il
poursuivait un rve. Ce rve tait impossible  raliser. Et il le
ralisa. Il vit un esprit, il le toucha, il le nomma Katie King et il
l'aima. Oui, M. William Crookes, membre de la Socit royale de Londres,
vcut pendant six mois dans le commerce d'un fantme dlicieux. Il
entretint des relations intimes et pleines de respect avec une jeune
personne d'une essence mystrieuse, qui joignait au charme fminin la
majest de la mort. Il aima un dmon qui, paraissant  son appel,
agitait pour lui les parfums de sa chevelure blonde et lui faisait
sentir  travers sa tide poitrine les battements de son coeur anglique.
Le doux dmon consentit  tre photographi par son terrestre et savant
ami, qui obtint quarante-quatre clichs.  en juger par le portrait que
j'ai sous les yeux, l'esprit de Katie King savait s'envelopper d'une
forme charmante. On ne peut qu'admirer l'expression intelligente et
triste de son jeune visage, la grce de sa joue ronde et pure, la
chastet de ses draperies blanches. Encore M. William Crookes nous
apprend il que cela n'est rien auprs de ce qu'il a vu, entendu et
touch, et que Katie King tait incomparablement plus belle que l'image
qui nous en reste. La photographie peut, dit-il, donner un dessin de sa
pose; mais comment pourrait-elle reproduire la puret brillante de son
teint ou l'expression sans cesse changeante de ses traits si mobiles,
tantt voils de tristesse, lorsqu'elle racontait quelque amer vnement
de sa vie passe, tantt souriant avec toute l'innocence d'une jeune
fille, lorsqu'elle avait runi mes enfants autour d'elle et qu'elle les
amusait en leur racontant des pisodes de ses aventures dans l'Inde.
Autour d'elle, elle crait une atmosphre de vie. Ses yeux semblaient
rendre l'air lui-mme plus brillant; ils taient si doux, si beaux et si
pleins de tout ce que nous pouvons imaginer des cieux; sa prsence
subjuguait  tel point, que vous n'auriez pas trouv que ce ft de
l'idoltrie de se mettre  ses genoux. On a raill ce gnreux Crookes;
on l'a plaint d'tre le jouet de quelque petite effronte. Pour moi, je
le proclame heureux, et je l'admire moins pour avoir dcouvert le
thallium et construit le radiomtre que pour avoir su voir Katie King.

Tous tant que nous sommes, nous voudrions bien voquer aussi Katie King.
J'avoue que j'en meurs d'envie. Nous ne pouvons pas. Et, pour nous
consoler, nous nous disons que, si nous ne la voyons pas, c'est parce
que nous avons trop de bon sens; mais nous nous flattons; c'est en
ralit parce que nous n'avons pas assez d'imagination. C'est faute
d'esprance et de foi, c'est faute de vertu. Aussi suis-je infiniment
reconnaissant aux artistes prestigieux, aux menteurs bienfaisants qui,
par la magie de leur art, me font croire que j'ai entrevu un pan de la
robe blanche, un pli du sourire, un clair de l'oeil de l'ternelle Katie
King que je poursuis sans cesse et qui me fuit toujours.

Il y a des esprits qui habitent naturellement les confins mystrieux de
la nature. Ils ont pour mission de nous montrer des prodiges. Leur tche
est devenue bien difficile aujourd'hui. Elle tait facile dans le monde
romain, au temps des premiers csars. Alors les prodiges de l'Inde, les
enchantements de la Thessalie, les merveilles de l'Afrique, mre fconde
des monstres, les pratiques italiotes du no-pythagorisme se mlaient,
se confondaient. Il s'en dgageait une sorte de vapeur bizarre qui,
tendue sur le monde, voilait et dformait toute la nature. Les esprits
taient encore soumis  une culture savante. Mais des connaissances
varies et une intelligence subtile ne servaient qu' imaginer des
impossibilits et  multiplier les superstitions. De toutes parts, aux
oreilles, aux yeux troubls, se manifestaient des mystres, des oracles,
des oeuvres de magie. Les sophistes, les rhteurs, avidement couts,
entretenaient le dlire des esprits. Tous leurs discours, comme il a t
dit de ceux de Dion, rpandaient un parfum semblable  l'odeur qui
s'exhale des temples.

_L'ne d'or_ d'Apule nous est parvenu comme un tmoignage de ce dlire.
Le malheur est qu'il a perdu sa puissance magique. Il ne touche plus que
notre curiosit. Il fut merveilleux; il est devenu absurde et nous n'y
croyons pas. Nous ne croyons pas non plus aux diableries dont le moyen
ge tait plein. Les moines vcurent jusqu'au quinzime sicle dans un
sortilge perptuel. Ils assistaient  des miracles simples et nafs,
mais qui du moins rompaient la lourde monotonie de leur existence. Ils
voyaient les lampes du sanctuaire se rallumer d'elles-mmes, et les
rameaux de l'glantier enlacer, en une nuit, les tombes des poux rests
vierges. Je ne vois que le dix-septime sicle franais et cartsien qui
se soit pass volontiers et sans peine de tout merveilleux. La raison
dominait alors les esprits. Elle les domina encore au temps de Voltaire.
Mais bientt elle parut sche, et les annes qui prcdrent la
Rvolution virent renatre de toutes parts des prodiges. La religion
n'en produisait plus; la science en enfanta.

C'est une grande erreur de croire que la superstition est exclusivement
religieuse. Il y a des temps o elle devient laque. Si la science un
jour rgne seule, les hommes crdules n'auront plus que des crdulits
scientifiques. N'oublions pas que ce sont des philosophes qui ont fait
la fortune des Saint-Germain et des Cagliostro. Un de leurs adeptes, le
baron de Gleichen, confesse bien joliment dans ses _Souvenirs_ le
plaisir qu'il avait d'tre tromp par ces vendeurs de songes et le
regret qu'il prouva quand il ne lui fut pas possible de s'abuser
davantage. Le penchant pour le merveilleux, dit-il, inn  tous les
hommes en gnral, mon got particulier pour les impossibilits,
l'inquitude de mon scepticisme habituel, mon mpris pour ce que nous
savons et mon respect pour ce que nous ignorons, voil les mobiles qui
m'ont engag  voyager durant une grande partie de ma vie dans les
espaces imaginaires. Aucun de mes voyages ne m'a fait autant de plaisir;
j'ai t absent pendant des annes et suis trs fch de devoir
maintenant rester chez moi.

Pendant que le bon Gleichen, vieilli et attrist, les pieds sur les
chenets, rassemblait ses anciens rves, faute d'en pouvoir former de
nouveaux, la pauvre humanit courait aprs d'autres chimres et le
spiritisme naissait. Je suis comme le baron de Gleichen: je veux qu'on
m'amuse et je crois qu'il n'y a pas de bonheur sans illusion. Mais le
spiritisme met, en vrit, trop peu d'art  nous sduire. Il nous fait
converser avec les morts dans des entretiens si plats, qu'on en sort
plus dgot encore de l'autre monde que de celui-ci. Passe encore pour
saint Louis, qui, log dans une table, rpondit aux questions du mdium
comme un ignorant. Il ne connaissait ni la reine Blanche, ni le pont de
Taillebourg, ni Damiette, ni les Quinze-Vingts, ni la Sainte-Chapelle,
ni tienne Boileau, ni Charles d'Anjou, ni Joinville, ni Tunis, ni rien.
Jamais pied de table n'avait tal une si sotte ignorance. Pourtant le
guridon se donnait pour l'esprit de Saint-Louis et n'en dmordait pas.
Le mdium en demeurait stupide. Enfin, se frappant le front: Tout
s'explique, s'cria-t-il; c'est saint Louis de Gonzague!--C'tait saint
Louis de Gonzague. J'admets l'explication. Mais j'ai lu des dictes
spirites de Bossuet qui taient aussi dans l'esprit de saint Louis de
Gonzague. Et cela ne s'explique pas. Quant  Katie King, je l'attends
encore. On ne manquera pas de vous dire que le spiritisme est remplac
par l'occultisme et qu'une sonnette invisible tinte sur la tte de
madame Blavatsky, ce qui est en effet merveilleux, je le sais, et que
les cigarettes de madame Blavatsky font des miracles, et que madame de
Blavatsky est en correspondance avec un mage nomm Kout-Houmi, qui
possde une science surnaturelle et qui rend aux dames les broches
qu'elles ont perdues. C'est prcisment ce sage Kout-Houmi qui me gte
l'occultisme. Ne s'est-il pas avis, lui qui sait tout, de copier sans
le dire, dans une de ses lettres magiques, une confrence faite 
Lake-Pleasant, le 15 aot 1880, par un journaliste amricain nomm
Kiddle? Kiddle s'en plaignit amrement, et Kout-Houmi rpondit  ces
plaintes qu'un sage pouvait bien oublier une paire de guillemets.
J'admire la srnit de cette rponse, mais le doute s'est gliss malgr
moi dans mon coeur et il ne m'est plus possible de croire en Kout-Houmi.
La vrit est que le monde inconnu, c'est, non pas aux magiciens et aux
spirites, mais aux romanciers et aux potes qu'il faut en demander le
chemin. Eux seuls possdent l'aiguille aimante qui se tourne vers le
ple enchant; eux seuls ont la clef d'or du palais des rves. Et,
puisque nous avons besoin de magies et d'vocations, c'est  de nouveaux
Apules, c'est aux Hoffmann et aux Edgar Po que nous demanderons
l'initiation aux mystres. Les potes, du moins, ne trompent pas,
puisqu'on sait qu'ils mentent, et puisqu'ils ne mentent que par
gnrosit.

M. Gilbert-Augustin Thierry doit tre compt au premier rang parmi les
esprits dous du sens des choses tranges et mystrieuses. Neveu de
l'illustre aveugle qui, comme Homre et Milton, sut voir tant de choses,
fils d'Amde Thierry, qui poussa si loin, dans ses _Rcits de
l'histoire romaine_, l'art de la composition historique, l'crivain qui
m'a inspir les rflexions dj trop longues qu'on vient de lire, reut
ds l'enfance la forte ducation qui devait le faire historien, si
l'imagination ne l'avait pas emport dans d'autres voies. Il dbuta avec
autorit par un roman qui prsente l'tude d'une maladie mentale dans un
milieu historique, l'_Aventure d'une me en peine_. Plus rcemment M.
Gilbert-Augustin Thierry donna _le Capitaine sans faon_, tableau
vigoureux d'une insurrection de paysans du bas Maine en 1813. Mais dj
il avait compos deux histoires de morts et de vivants, _la Rdemption
de Larmor_ et _Rediviva_. Dj il tait emport dans ce monde mystrieux
o le bon Gleichen passa le meilleur de sa vie. _Marfa_, qui parat
aujourd'hui, marque le troisime pas dans cette voie. Ce roman ou, pour
mieux dire, cette nouvelle, qui forme  elle seule un volume, a t
insre tout rcemment dans la _Revue des Deux Mondes_, sous un titre
qui ne subsiste dans le livre que comme sous-titre, _le Palimpseste_.
L'diteur a craint avec raison que ce mot de palimpseste ne parlt pas 
l'imagination des lectrices aussi vivement qu' celle des lettrs et des
savants,  qui ce terme rappelle, si je puis le dire, des motions
intellectuelles d'une vivacit presque dramatique. On nomme palimpsestes
comme chacun sait, les manuscrits d'auteurs anciens que les copistes du
moyen ge ont effacs puis recouverts d'une seconde criture, sous
laquelle on peut faire reparatre parfois les premiers caractres. Le
palimpseste a donc par lui-mme l'attrait du mystre; il cache un
secret. Ce sont les chimistes du commencement de ce sicle qui ont
trouv les ractifs propres  faire revivre le texte primitif sur le
parchemin lav par les moines au lait de chaux. Mais dj les
humanistes, lors de la Renaissance, tentaient de lire l'criture efface
des palimpsestes. Ils y mettaient,  dfaut de science et de mthode,
une amoureuse ardeur. Michelet a retrac avec beaucoup de posie
l'motion et la tristesse de ces dchiffrements inspirs par tant de
pit et si vainement essays.

Chaque fois, a-t-il dit, que l'on dcouvrait sous quelque antienne
insipide un mot des grands auteurs perdus, on maudissait cent fois ce
crime, ce vol fait  l'esprit humain, cette diminution irrparable de
son patrimoine. Souvent la ligne commence mettait sur la voie d'une
dcouverte, d'une ide qui semblait fconde; on croyait saisir de profil
la fuyante nymphe; on y attachait les yeux, mais en vain; l'objet dsir
rentrait obstinment dans l'ombre; l'Eurydice ressuscite retombait au
sombre royaume et s'y perdait pour toujours.

Aujourd'hui, la nymphe, l'Eurydice revit sous de puissants ractifs, ou
du moins on retrouve quelques lambeaux de son corps; car les moines non
seulement grattaient les manuscrits grecs et latins, mais encore ils les
dpeaient et ils en parpillaient les feuilles. _Le Palimpseste_ que M.
Gilbert-Augustin Thierry nous fait connatre est un psautier du Xe
sicle, en minuscules carolines, incomplet et tronqu, ne comprenant que
les psaumes 114, 119, 120, 129, 137 et 145, qui sont ceux de l'office
des morts. M. Stphane Cheraval, archiviste palographe, a reu du
gouvernement franais la mission de le rechercher et de l'acqurir pour
le compte de l'tat. Et quel texte se cache sous ces carolines que M.
Lopold Delisle contemplerait avec ravissement? Un texte en caractres
de la belle poque, _la Milsienne_ de Lucius de Patras, ce
chef-d'oeuvre disparu, dont _l'ne d'or_ d'Apule n'est qu'une copie si
misrable... cette oeuvre trange et merveilleuse--le livre des
morts--qui ravit d'admiration et frappa d'pouvante le monde oriental du
IIe sicle. (_Marfa_, pages 29 et 189.) C'est au chteau de Doremont,
(Haute-Sane), dans la bibliothque du feu prince Volkine, que M.
Stphane Cheraval dcouvre ce vnrable codex, cette gemme non pareille
de l'crin palographique, ce trsor qu'il faudrait confier tout de
suite au grand hellniste Henri Weil. Si la nouvelle de M.
Gilbert-Augustin Thierry contenait pour tout drame la dcouverte
inattendue et la perte dfinitive de _la Milsienne_ de Patras, le
public s'y plairait sans doute beaucoup moins que je ne fais; mais M.
Stphane Cheraval ne trouve pas seulement un manuscrit  Doremont, il y
rencontre aussi la princesse Volkine, une jeune serve que le vieux
prince, bibliophile et nihiliste, avait pouse dans sa vieillesse et
institue hritire de son nom et de ses biens. Mignonne, petite et
frle avec des cheveux trs blonds, des yeux trs noirs, une peau trs
blanche, cette femme n'tait pourtant pas jolie. Un front bomb, des
lvres paisses, un nez trop court la faisaient presque laide. Mais sa
laideur rayonnait de beaut, de cette beaut dont Dieu illumine toute
crature ici-bas quand elle aime et qu'elle se sent aime (p. 37).
Marfa, en effet, aime et elle est aime. Lucien de Hurecourt, fils d'un
juge de paix franc-comtois, l'a aime jusqu'au crime. tant consul de
France  Kherson, il a tu le mari, le vieux prince, par une nuit de
neige, dans un traneau et il l'a jet aux loups qui poursuivaient
l'attelage. C'est de cette situation que jaillit un drame trange,
puissant et si neuf qu'il tait impossible de le concevoir il y a
seulement cinq ans. Volkine, frapp par Lucien d'une balle de revolver,
n'est pas mort sans parler. Il s'est accroch tout sanglant au
meurtrier, il l'a saisi de ses deux mains; l'une s'est porte sur le
front, l'autre a serr la nuque, et il a dit: Tu n'pouseras point
Marfa! Le jour de vos noces, toi-mme, tu raconteras tout aux juges de
ton pays. Je veux... Puis il est tomb. Or, ce mourant qui parlait
ainsi, ce vieillard nergique, savant, bizarre mystrieux, tait, en
physiologie, un disciple du docteur Charcot et de l'cole de Nancy. Il
pratiquait l'hypnotisme et connaissait sa propre puissance suggestive;
il savait que son meurtrier tait, au contraire, un sujet nerveux,
sensible, faible et facile  hypnotiser. Il tait sr, par consquent,
que ce qu'il avait voulu s'accomplirait et qu'il serait veng.

Il laissait, d'ailleurs, auprs de Marfa un tre extraordinaire, capable
de seconder inconsciemment son action suggestive. C'tait un pope, de la
secte des Silipovetz, volontaires expiateurs des crimes de la terre,
disciples toujours sanglants de l'agneau gorg (p. 65), qui enseignent
que Jsus, en voulant mourir sur la croix, donna l'exemple salutaire du
suicide. Celui-l, nomm Popof, suivait partout la jeune princesse
Volkine, qui le considrait comme un saint. Il allait, sa robe de pope
en haillons, rampant dans la poussire et se meurtrissant le visage aux
cailloux des routes.

La suggestion impose par le vieux Volkine eut son effet, sous les yeux
de M. Stphane Cheraval, le jour mme que Lucien et Marfa avaient fix
pour leurs noces. Lucien alla chercher le juge d'instruction du ressort,
le pria d'tre son tmoin, le mena devant un autel de fleurs lev la
veille par le prtre de l'expiation et de la mort volontaire, et, l, il
fit, sous l'empire de l'hypnose, l'aveu de son crime. Quand il eut
achev, Popof donna, avec une joie religieuse, du poison  Lucien et 
Marfa, pour qui Lucien avait pch. Sr alors de leur flicit, il
songea  son propre salut et se pendit. Le palimpseste disparut dans
cette catastrophe.

Je n'ai pas analys la nouvelle de M. Gilbert-Augustin Thierry, j'en ai
seulement indiqu la donne sans faire pressentir suffisamment la
solidit avec laquelle elle est construite et l'impression de terreur
qu'elle produit. Je la signale comme une oeuvre originale et forte.

Elle est d'ordre extranaturel et rpond au sentiment du merveilleux qui
est inn en nous, et que ni l'esprit scientifique ni les spculations
mtaphysiques ne dtruisent entirement. Pourtant, elle ne choque aucune
de nos ides modernes, n'est en contradiction absolue avec aucune de nos
doctrines. Loin d'tre en dsaccord avec la science, elle semble
s'appuyer sur elle. L'auteur s'est hardiment port, pour l'tablir, sur
les travaux avancs de la physiologie. J'ignore si ces points
stratgiques seront un jour abandonns ou dfinitivement conquis. De
hardis neurologistes les dfendent actuellement. Cela suffit  la
vraisemblance et partant  l'intrt du rcit de M. Gilbert-Augustin
Thierry. Je n'en conclus pas que tous les faits qu'il expose soient
possibles. Loin de l. Le docteur Brouardel a crit pour l'excellent
livre du docteur Gilles de la Tourette sur l'_Hypnotisme_ une prface
dans laquelle je lis quelques lignes qui pourraient bien s'appliquer 
_Marfa, le Palimpseste_. Encourags par les littrateurs, certains
mdecins, dit M. Brouardel, ont trop oubli les rgles essentielles de
la critique scientifique. Ils se sont laiss entraner  rpter, devant
des juges incomptents, les phnomnes de l'hypnotisme, de la
catalepsie, du somnambulisme; les suggestions les plus bizarres. Les
littrateurs, convis  de pareils spectacles, ont accept pour vrai ce
que leur disait ou montrait un mdecin de bonne foi en qui ils devaient
avoir confiance, et ils ont vers dans leur crits, en les embellissant
par leur imagination, toutes les singularits dont ils avaient t les
tmoins. Ce pourrait bien tre le cas de l'auteur de _Marfa_. Aprs
tout, qu'importe? Ce que M. Gilbert-Augustin Thierry demandait  la
science, c'tait non des vrits, mais des apparences, des ombres, des
fantmes de vrits. S'il avait fait une histoire scientifique, il
n'aurait pas fait une histoire merveilleuse, et ce serait dommage.

Il est une autre question que soulve la lecture de _Marfa_; celle-l,
trs importante, ne saurait tre traite convenablement en quelques
lignes. Je me contenterai de l'indiquer. Les doctrines nouvelles de
l'hrdit morale et de la suggestion par l'hypnose n'ont pas laiss
intact le vieux dogme de la libert humaine. En cela, elles ont atteint
la morale traditionnelle et caus quelque inquitude au philosophe comme
au lgiste. Peut-on, par contre, dgager de la science nouvelle une
nouvelle morale? M. Gilbert-Augustin Thierry le croit, il ne le prouve
pas. Il a vis haut et voulu aborder de grands problmes scientifiques
et moraux. Il a russi du moins  faire une oeuvre d'art d'un ordre
suprieur, un beau conte. C'tait l l'essentiel. Le reste lui sera
peut-tre donn par surcrot; car il y a dans un beau conte d'abord ce
que l'auteur y a mis et ensuite ce que le lecteur y ajoute.




LE PRINCE DE BISMARCK

_Le Prince de Bismarck, sa vie et son oeuvre, par madame Marie Dronsart,
1 vol. in-18, Calmann Lvy, diteur._


Ce matin,  six heures, le ciel est sombre. Tandis qu'une lourde pluie,
lance par le vent, sonne la charge contre les vitres, la tempte
souffle dans les chemines comme dans d'normes fltes mlancoliques, et
courbe sur l'avenue un grand peuplier qui semble ainsi l'arc de Nemrod.
Les jeunes feuilles des tilleuls ont froid et n'osent s'ouvrir. Les
oiseaux se taisent.  vrai dire, c'est un temps qui convient  mes
penses. J'ai dvor hier une biographie du prince de Bismarck, crite
avec beaucoup de talent par Mme Marie Dronsart; j'en reste oppress, et
voici que j'ai dans l'me autant de souffles et de nues qu'en chasse
devant moi le ciel agit. Otto de Bismarck! Quel homme! quelle destine!

Il est n, on le sait, au coeur de la Prusse, sur cette vaste plaine de
sable o rgnent de rudes et longs hivers, et qui nourrit de sombres
forts. Il est junker, c'est--dire gentilhomme campagnard, issu d'une
longue ligne de cavaliers, grands chasseurs, grands buveurs, fortes
ttes. L'un d'eux, Rulo, fut excommuni en 1309 pour avoir ouvert une
cole laque. Le fils de celui-l fut un grand politique. On grava sur
sa tombe cette simple pitaphe: _Nicolaus de Bismarck, miles_. Soldats,
ils le sont tous. Ils sont cuirassiers, dragons, carabiniers. Au reste,
aussi aptes  ngocier qu' se battre. Avec une main de fer, ils ont
l'esprit dli. Ils sont violents et russ. Ce double caractre se
retrouve dans le plus grand d'entre eux. Otto de Bismarck montra ds la
jeunesse un esprit indomptable. Envoy par son pre en 1832 
l'Universit de Goettingue, il n'tait pas arriv depuis vingt-quatre
heures qu'il avait dj fait mille extravagances. Cit devant le
recteur, il se prsenta dans un costume dsordonn, en compagnie d'un
dogue froce et dmusel.  Berlin, o il alla ensuite, il n'entendit
aucun professeur et ne suivit pas mme le cours de droit de l'illustre
Savigny. Il passait son temps  boire,  fumer et  se battre au sabre.
Il lui arriva de se battre vingt-huit fois en trois semestres. Chaque
fois, il toucha son adversaire et ne reut lui-mme qu'une seule
blessure, dont il porte encore une cicatrice  la joue. C'est  ce jeu
qu'il prit en lui-mme une confiance insolente. Il est soldat comme ses
aeux; mais c'est, comme eux, pour commander, non pour obir. Entr, en
1838, dans les cuirassiers de la garde, il ne put supporter la
discipline. Un de ses chefs lui fit faire antichambre. J'tais, venu
lui dit M. de Bismarck, pour vous demander un cong. Mais, pendant cette
longue heure, j'ai rflchi. Je vous offre ma dmission. Il porte dans
la vie publique la mme impatience, que l'ge n'a pas calme. En 1863, 
la Chambre, rappel  l'ordre par le prsident, il rpond: Je n'ai pas
l'honneur d'tre membre de cette Assemble; je n'ai pas fait votre
rglement; je n'ai pas pris part  l'lection de votre prsident; je ne
suis donc pas soumis aux rgles disciplinaires de la Chambre. Le pouvoir
de M. le Prsident a pour limite la place que j'occupe ici. Je ne
reconnais d'autorit suprieure  la mienne que celle de Sa Majest le
roi... Je parle ici en vertu, non pas de votre rglement, mais de
l'autorit que Sa Majest m'a confre et du paragraphe de la
Constitution qui prescrit que les ministres, en tout temps, devront
obtenir la parole, s'ils la demandent, et tre couts.

 ce moment, des murmures s'lvent dans l'Assemble. Il les domine:

--Vous n'avez pas le droit de m'interrompre.

En 1865, ministre, il garde l'humeur batailleuse d'un tudiant. En
pleine Chambre, il propose  un brave homme de savant, M. de Virchow,
d'aller ensemble dans un pr se couper la gorge.

L'ge mme n'a pas raison de sa violence. Si le seul matre qu'il
reconnaisse, le souverain, lui rsiste, il contient mal sa colre. Un
jour, en sortant du cabinet de l'empereur, il tire la porte de telle
faon, que le bouton lui reste dans la main. Il le lance dans la pice
voisine contre un vase de porcelaine qui se brise avec fracas. Alors il
pousse un soupir de soulagement et murmure:

--Maintenant, a va mieux!

Tour  tour, la violence sauvage de son humeur le retient au milieu des
hommes pour les conduire ou les combattre et le pousse dans la solitude
des bois, des champs paternels, que son me dmesure emplit toute. 
Varzin, il pratique sincrement la vie rustique. Il a besoin d'air et
d'espace. Il fallut longtemps  ses muscles puissants des exercices
terribles. C'est un cavalier digne des vieux centaures de l'Elbe dont il
descend. Son pre, le voyant  cheval, disait:

--Il est tout comme Pluvinel.

Mais,  la vrit, le matre classique qui enseigna l'quitation
franaise  Louis XIII n'aurait jamais avou pour son lve ce
chevaucheur furieux qui crve sa bte et mne,  travers plantations,
taillis et fondrires, le train du cavalier fantme.

Comme ses pres, M. de Bismarck est grand chasseur. Quarante ans il
poursuivit le cerf, l'lan, le moufflon, le daim, l'ours, le chamois, le
renard et le loup. Il a got plus qu'aucun autre gentilhomme campagnard
cette joie de dtruire qui ajoute, dit-on,  la joie de vivre, et qui
entretient en sant les rudes veneurs. Il y a peu de temps, sentant son
dclin et la vanit de l'effort, une image familire lui vint 
l'esprit; son oeuvre politique lui apparut comme un long hallali, et il
se compara lui-mme  un chasseur puis de fatigue. Il nage comme il
chasse. Il se plonge dans l'eau des fleuves, des lacs et des ocans avec
dlices. Il semble que la mer soit la grande volupt de ce gant chaste.
Il lui donne les noms de belle et de charmante. J'attends avec
impatience, crit-il un jour, le moment de presser son sein mouvant sur
mon coeur. Il a pour sa terre un amour de propritaire campagnard.

En 1870, il disait un matin,  Versailles: J'ai eu cette nuit, pour la
premire fois depuis longtemps, deux heures de bon sommeil rparateur.
Ordinairement je reste veill, l'esprit rempli de toutes sortes de
penses et d'inquitudes; puis Varzin se prsente tout  coup,
parfaitement distinct, jusque dans les plus petits dtails, comme un
grand tableau avec toutes ses couleurs. Les arbres verts, les rayons de
soleil sur l'corce lisse, le ciel bleu au dessus. Impossible, malgr
mes efforts, d'chapper  cette obsession... Aujourd'hui, dit-on, le
prince de l'empire n'est jamais si heureux que lorsqu'il parcourt ce
rustique domaine en grandes bottes bien graisses. Il gote la
campagne en homme pratique, se proccupant des geles, des boeufs
malades, des moutons morts ou mal nourris, des mauvais chemins, de la
raret des fourrages, de la paille, des pommes de terre, du fumier; il
aime aussi la nature pour le mystre infini qui est en elle. Il a le
sentiment de la beaut des choses. En 1862, pendant le sjour  jamais
funeste qu'il fit en France, il visita la Touraine. En revenant de
Chambord, il crivit  la princesse de Bismarck: Tu ne peux te faire
une ide, d'aprs les chantillons de bruyre que je t'envoie, du violet
ros que revt dans ce pays ma fleur prfre. C'est la seule qui
fleurisse dans le jardin royal, comme l'hirondelle est la seule crature
vivante qui habite le chteau. Il est trop solitaire pour le moineau.
Chez lui, la machine animale est d'une force prodigieuse; elle est aussi
d'une capacit et d'une exigence peu communes. M. de Bismarck est un des
plus grands buveurs de son temps. Bire, vin de Champagne, vin de
Bourgogne, vin de Bordeaux, tout lui est bon. Il tonna les cuirassiers
de Brandebourg en vidant d'un trait le hanap du rgiment, qui contenait
une bouteille. Un jour,  la chasse, il avala d'une haleine ce que
contenait de Champagne une norme corne de cerf perce des deux bouts.
tant  Bordeaux, en 1862, il fit grand honneur aux crus du Mdoc et
puis s'en vanta justement. J'ai bu, crivit-il, du laffitte, du pichon,
du mouton, du latour, du margaux, du saint-julien, du brame, du laroze,
de l'armaillac et autres vins. Nous avons  l'ombre 30 degrs et au
soleil 55, mais on ne pense pas  cela quand on a du bon vin dans le
corps. S'il boit beaucoup, il mange  l'avenant. Pendant la guerre de
1870-71, sa table ne cesse d'tre abondamment fournie en pts,
venaisons et poitrines d'oie fumes. Nous avons toujours t grands
mangeurs dans la famille, disait-il devant ces victuailles. S'il faut
que je travaille bien, il faut que je sois bien nourri. Je ne peux faire
une bonne paix si l'on ne me donne pas de quoi bien manger et bien
boire.

Par un contraste qui fait sa force, cet homme violent, aux apptits
imprieux, sait quand il veut se contenir et feindre. Il sait boire, il
sait tout aussi bien faire boire les autres. Il aimait les cartes dans
sa jeunesse, mais il cessa de jouer aprs son mariage. Cela ne
convenait pas  un pre de famille. Le jeu ne fut plus pour lui qu'un
moyen de tromper son monde. M. Busch nous a conserv  ce sujet un
intressant propos de table: Dans l't de 1865, pendant que je
ngociais la convention de Gastein avec Blome, le diplomate autrichien,
je me livrai au _quinze_ avec une folie apparente, qui stupfia la
galerie. Mais je savais trs bien ce que je faisais. Blome avait entendu
dire que ce jeu fournissait la meilleure occasion de dcouvrir la nature
vraie d'un homme, et il voulait l'exprimenter sur moi. Ah! c'est
ainsi, pensai-je. Eh bien, voil pour vous! Et je perdis quelques
centaines de thalers, que j'aurais vraiment pu rclamer, comme ayant t
dpenss au service de Sa Majest. J'avais mis Blome sur une fausse
piste; il me prit pour un casse-cou et s'gara.

Sa puissance de travail est prodigieuse et ne peut tre compare qu'
celle de Napolon. M. de Bismarck trouve, au milieu des grandes
affaires, le temps de lire. En 1866, le 2 juillet, la veille de Sadowa,
il visita le champ de bataille de Sichrow, couvert de cadavres, de
chevaux ventrs, d'armes et de caissons. Au retour, il crivit  la
comtesse: Envoyez-moi un pistolet d'aron et un roman franais. Il
sait par coeur Shakespeare et Goethe. Il a une connaissance approfondie de
l'histoire universelle. Il sent la musique, surtout celle de Beethoven.
Il lui arriva d'emprunter au pome du _Freyschtz_ un de ses effets
oratoires les plus heureux. C'tait en 1848. Les libraux offraient 
Frdric-Guillaume IV la couronne impriale. L'altier junker, leur
ennemi, s'cria: C'est le radicalisme qui apporte au roi ce cadeau. Tt
ou tard, le radicalisme se dressera devant le roi, rclamera sa
rcompense et, montrant l'emblme de l'aigle sur le drapeau imprial, il
lui dira: Pensais-tu que cette aigle ft un don gratuit? Ces paroles
sont exactement celles que prononce le diable quand il rclame l'me de
Max pour prix des balles enchantes.

Sa parole est rude et savoureuse. Elle abonde en images pittoresques et
en expressions cres. Un jour, il parle d'un dbat sincre  la
tribune. C'est, dit-il, la politique en caleon de bain. Il vante
Lassalle, dont l'esprit lui plaisait. Je l'aurais voulu pour voisin de
campagne. Il s'entretient avec un socialiste loquent et entt: J'ai
trouv une borne-fontaine de phrases.

Je partage, pour ma part, le got que M. J.-J. Weiss trouve  la
savoureuse loquence du chancelier. Ce n'est pas, si vous voulez, un bel
orateur.--Il manque tout  fait de rhtorique. Mais il a, ce qui vaut
mieux, l'image soudaine et l'expression vivante. Voici un exemple, pris
entre mille, de cette causerie image qui lui est naturelle.

C'tait au dbut de la session de 1884-1885. Plusieurs dputs avaient
dpos une proposition tendant  allouer aux membres du Reichstag une
indemnit pcuniaire,  l'exemple de la France, o les dputs comme les
snateurs reoivent, on le sait, un traitement. C'est l une disposition
dmocratique. Comme telle, elle devait dplaire  M. de Bismarck, qui y
fit en effet le plus mauvais accueil. Il la considra comme inspire par
les socialistes du Parlement et non content de la combattre, il se donna
la satisfaction de combattre ceux de qui elle semblait maner.

Il leur reprocha d'attaquer tous les systmes de gouvernement sans avoir
eux-mmes un systme  proposer. Ils taient six avant les lections,
dit-il. Ils sont douze aujourd'hui. J'espre bien qu'ils seront dix-huit
 la prochaine lgislature et qu'ils s'estimeront assez nombreux alors
pour porter leur Eldorado sur le bureau de la Chambre. Alors on
connatra l'inanit de ce qu'ils veulent et ils perdront leurs
partisans. En attendant ils ont encore le voile du prophte--de ce
prophte dont le visage tait si affreux, qu'il ne le montrait 
personne. Comme lui, ils se gardent de soulever le voile. Cette image
du prophte voil, dont il a fait usage plusieurs fois, est frappante.
Elle ne lui appartient pas, il est vrai. Elle est tire d'un pome de
Thomas Moore (_the veiled prophet_). C'est un emprunt. Mais de telles
citations, amenes aussi naturellement, relvent la pense et donnent au
discours une force inattendue.

Ce qu'est M. de Bismarck, on le voit. Ce qu'il a dit, on l'a entendu. Ce
qu'il a fait, on le sait trop. Mais que pense-t-il? que croit-il? Quelle
ide se fait-il de lui-mme, de la vie et de la destine de l'homme?
Personne peut-tre ne le sait. Et ce serait pourtant une chose curieuse
 connatre que la philosophie du prince de Bismarck.

On a dit que cet esprit si fort confessait la foi religieuse de la
multitude, et que mme il y mlait des superstitions antiques et
grossires: que, par exemple, il tenait pour funestes certains jours et
certaines dates. Il s'en est dfendu. Je prendrai place, a-t-il dit, 
une table de treize convives aussi souvent qu'il vous plaira, et je
m'occupe des affaires les plus importantes le vendredi ou le 13 du mois,
si c'est ncessaire. Soit!  cet gard, il a l'esprit libre. Par
contre, il avoue avoir t frapp d'une terreur superstitieuse quand le
roi lui confra le titre de comte. C'est une vieille croyance, en
Pomranie, que toutes les familles qui reoivent ce titre s'teignent
promptement. Je pourrais en citer dix ou douze, disait longtemps aprs
M. de Bismarck; je fis donc tout pour l'viter; il fallut bien enfin me
soumettre. Mais je ne suis pas sans inquitude, mme maintenant.

Il ne parat pas que ce soit l une pure plaisanterie. On dit aussi
qu'il vit des fantmes dans un vieux chteau du Brandebourg. Quant  sa
croyance en Dieu, elle semble profonde. La foi chrtienne a mme arrach
 ce superbe des accents d'humilit. N'a-t-il pas crit publiquement:
Je suis du grand nombre des pcheurs auxquels manque la gloire de Dieu.
Je n'en espre pas moins, comme eux, que, dans sa grce, il ne voudra
pas me retirer le bton de l'humble foi,  l'aide duquel je cherche ma
voie au milieu des doutes et des dangers de mon tat. Je ne suis pas
tent de suspecter outre mesure la sincrit du sentiment qu'expriment
ces paroles pitistes. Il n'est pas surprenant que M. de Bismarck soit
un esprit religieux, puisqu'il joint  beaucoup d'imagination un dgot
instinctif des sciences naturelles et positives. De tout temps, il a
volontiers consult la Bible et le Ciel toil, et fait comme un autre
son roman de l'idal.

On le dit triste, et je l'en flicite. Il mprise les hommes, et
pourtant leur inimiti lui pse. Il s'crie amrement: J'ai t ha de
beaucoup et aim d'un petit nombre (1866).--Il n'y a pas d'homme si bien
dtest que moi de la Garonne  la Nva (1874). Il sait qu'en Prusse
mme, il serait maudit si la victoire n'avait assur ses desseins. Que
nous soyons vaincus, disait-il avant Sadowa, et les femmes de Berlin me
lapideront  coups de torchons mouills.

Pour comble de misre, cet homme qui a tant agi ne dcouvre plus,  la
rflexion, de raisons d'agir en ce monde. Il ne trouve mme plus un sens
possible  la vie. Que la volont de Dieu soit faite! crit-il en 1856.
Tout n'est ici-bas qu'une question de temps; les races et les individus,
la folie et la sagesse, la paix et la guerre vont et viennent comme les
vagues, et la mer demeure. Il n'y a sur la terre qu'hypocrisie et
jonglerie! Que ce masque de chair nous soit arrach par la fivre ou par
une balle, il faut qu'il tombe tt ou tard; alors apparatra entre un
Prussien et un Autrichien une ressemblance qui rendra trs difficile de
les distinguer l'un de l'autre.

Vingt ans plus tard, dans une heure intime et solennelle, il sentit lui
monter au coeur l'pouvante et l'horreur de son oeuvre. C'tait  Varzin.
Le jour tombait. Le prince, selon son habitude, tait assis aprs son
dner, prs du pole, dans le grand salon o se dresse la statue de
Rauch: _la Victoire distribuant des couronnes_. Aprs un long silence,
pendant lequel il jetait de temps  autre des pommes de pin dans le feu
et regardait droit devant lui, il commena tout  coup  se plaindre de
ce que son activit politique ne lui avait valu que peu de satisfaction
et encore moins d'amis. Personne ne l'aimait pour ce qu'il avait
accompli. Il n'avait fait par l le bonheur de personne, ni de lui-mme,
ni de sa famille, ni de qui que ce ft.

Quelqu'un lui suggra qu'il avait fait celui d'une grande nation.

--Oui; mais le malheur de combien? rpondit-il. Sans moi, trois grandes
guerres n'auraient pas eu lieu, quatre-vingt mille hommes n'auraient pas
pri; des pres, des mres, des frres, des soeurs, des veuves ne
seraient pas plongs dans le deuil. J'ai rgl tout cela avec mon
crateur; mais je n'ai rcolt que peu ou pas de joie de toutes mes
oeuvres.

Jamais M. de Bismarck ne s'tait montr si grand que ce soir-l.




BALZAC

_Rpertoire de la Comdie humaine de H. de Balzac, par Anatole Cerfberr
et Jules Christophe, avec une introduction de Paul Bourget, in-8,
Calmann Lvy, diteur.--Histoire des oeuvres de M. H. Balzac, par le
vicomte de Spoelberch de Lovenjoul (Charles de Lovenjoul), 2e dition,
in-8, Calmann Lvy, diteur._


Un jour que je bouquinais chez un libraire du quartier latin, je
remarquai dans un coin de la boutique un homme  longs cheveux, jeune
encore, qui paraissait d'humeur expansive. Sa figure m'tait connue sans
qu'il me ft possible d'y mettre un nom. Il feuilletait un livre; son
regard, son sourire, les plis mobiles de son front, ses gestes ouverts,
tout parlait en lui avant qu'il et trouv  qui parler. Il n'y avait
pas besoin de beaucoup d'instinct pour flairer un bavard. Je sentis
qu'il fallait fuir ou devenir sa proie. Pourtant je restai. Sophocle eut
raison de dire que nul ne peut viter sa destine. J'en ai fait une
longue preuve dans ma vie. Je ne sais rsister ni aux mauvaises
fortunes ni aux bonnes. Mais les mauvaises sont naturellement les plus
frquentes.  vrai dire, ce bouquineur ne m'tait point antipathique. Il
avait cette physionomie heureuse, cet air ais des pauvres qui ne
sentent pas leur pauvret et des paresseux qui rvent sans cesse. Ses
vtements, plus ngligs que malpropres, ne me semblaient poudreux que
de la noble poussire des bibliothques. Il les portait sans souci et
sans curiosit. Seul, le chapeau, dont les bords taient trangement
larges et la soie hrisse, trahissait un got, une volont, peut-tre
mme une esthtique. Ne vivant que par le cerveau, cet homme ne
s'inquitait sans doute que de vtir sa tte. Les autres habits ne lui
taient de rien. J'ai le regret de dire qu'il avait les mains sales.
Mais nous savons par tradition que le prince des bibliothcaires, le
vieux Weiss, de Besanon, trahissait pareille ngligence. Il en tait de
ses mains comme de celles de lady Macbeth. Elles restaient noires aprs
le bain, et M. Weiss en donnait pour raison qu'il lisait dans sa
baignoire.

L'homme au livre, sitt qu'il me vit, s'avana vers moi et, frappant sur
mon bouquin:

--Lisez, me dit-il. C'est la loi sainte, la loi du Seigneur.

Il tenait une vieille Bible de Sacy, ouverte au chapitre XX de l'Exode,
et son doigt me montrait le verset 4: Vous ne ferez point d'images
tailles.

--L'humanit, ajouta-t-il, prira dans la dmence pour avoir transgress
ce commandement.

Je vis que j'avais affaire  un fou. Je n'en fus pas fch. Les fous
sont quelquefois amusants. Je ne prtends pas qu'ils raisonnent mieux
que les autres hommes, mais ils raisonnent autrement, et c'est ce dont
il faut leur savoir gr. Je ne craignis pas de contrarier un peu
celui-ci.

--Excusez-moi, lui dis-je, je suis idoltre et j'adore les images.

--Et moi, me rpondit-il, je les ai aimes  la folie. J'en ai souffert
mille morts. C'est pourquoi je les dteste et les tiens pour
diaboliques. N'avez-vous point lu l'histoire vritable de cet homme que
la Joconde de Lonard rendit insens et qui, un jour, en sortant du
Salon carr, se jeta dans la Seine? Ne vous souvient-il pas de ce que
dit Lucien de Samosate d'un jeune Grec  qui la Vnus de Cnide inspira
un amour sacrilge et funeste? Ignorez-vous que le marbre de
l'Hermaphrodite du Louvre a t us par les caresses des visiteurs, et
que l'administration des muses a d protger par une barrire cette
figure monstrueuse et charmante? Vous chappe-t-il que les Christs en
croix et les Vierges peintes sont dans toute la chrtient les objets de
la plus grossire idoltrie? Il faut dire d'une manire gnrale que les
tableaux et les statues troublent les sens, garent l'esprit, inspirent
le dgot et l'horreur de la ralit, et rendent les hommes mille fois
plus malheureux qu'ils n'taient dans leur barbarie primitive. Ce sont
des oeuvres impies et abominables.

J'objectai timidement que la part de la statuaire et de la peinture est
bien petite, en somme, dans les troubles de la chair et du sang qui
agitent les hommes, et que l'art, au contraire, ravit ses amants dans
des rgions sereines o ils gotent seulement des volupts paisibles.

Mon interlocuteur ferma sa vieille petite Bible et poursuivit sans
daigner me rpondre:

--Il y a des images plus funestes mille fois que les images tailles et
peintes dont Iaveh voulut prserver Isral: ce sont les images par
excellence, les images idales que conoivent les romanciers et les
potes. Ce sont les types et les caractres, ce sont les personnages des
romans. Ces figures-l vivent d'une vie active: elles sont des mes, et
il n'est que juste de dire que leurs malins auteurs les jettent parmi
nous comme des dmons pour nous tenter et pour nous perdre. Et comment
leur chapper, puisqu'elles habitent en nous et nous possdent? Goethe
lance Werther dans le monde: aussitt les suicides se multiplient. Tous
les potes, tous les romanciers sans exception troublent la paix de la
terre. L'_Iliade_ d'Homre et le _Germinal_ de M. Zola ont galement
enfant des crimes. L'_mile_ fit des terroristes et des gorgeurs de
ceux que Jean-Jacques voulait ramener  la nature. Les plus innocents,
comme Dickens, sont encore de grands coupables; ils dtournent vers des
tres imaginaires notre tendresse et notre piti, qui seraient mieux
places sur la tte des vivants dont nous sommes entours. Tel romancier
produit des hystriques, tel autre des coquettes, un troisime des
joueurs ou des assassins. Mais le plus diabolique de tous, le Lucifer de
la littrature, c'est Balzac. Il a imagin tout un monde infernal, que
nous ralisons aujourd'hui. C'est sur ses plans que nous sommes jaloux,
cupides, violents, injurieux et que nous nous ruons les uns sur les
autres, avec une furie homicide et ridicule,  la conqute de l'or, 
l'assaut des honneurs. Balzac est le prince du mal et son rgne est
venu. Pour tous les sculpteurs, pour tous les peintres, pour tous les
potes, pour tous les romanciers qui, depuis les premiers temps du monde
jusqu' cette heure, firent du mal  l'humanit, que Balzac soit maudit!

Il s'arrta pour souffler.

--Hlas! monsieur, lui dis-je, ce que vous dites n'est pas sans quelque
raison (il tait convenable de le flatter); mais les hommes n'ont point
attendu les artistes pour tre violents et dbauchs. Attila et
Gengis-Khan, qui n'avaient point lu Homre, furent des guerriers plus
destructeurs qu'Alexandre. Les Fugiens et les Boschimans sont dpravs,
et ils ne savent ni lire ni dessiner. Les paysans assassinent leurs
vieux parents sans aucun souvenir romanesque. La concurrence vitale
tait meurtrire avant Balzac. Il y eut des grves devant que _Germinal_
ft crit. Les arts vous inspirent trop de haine, et je crains,
monsieur, que vous ne soyez un moraliste partial.

Il me tira son large chapeau et me dit:

--Je ne suis pas moraliste, monsieur; je suis sculpteur, pote et
romancier.

Quand il fut parti:

--C'est un homme qui a beaucoup d'esprit, monsieur, me dit le
bouquiniste; mais il n'est pas heureux, et Balzac lui a fait perdre la
tte.

Je n'ai pas revu depuis ce jour l'homme au grand chapeau. Mais le
souvenir de cette conversation me revient  l'esprit tandis que je
parcours le _Rpertoire de la Comdie humaine_, que M. Calmann Lvy
vient de m'envoyer. Ce rpertoire a t dress soigneusement par deux
balzaciens enthousiastes, MM. Anatole Cerfberr et Jules Christophe.

Il contient la biographie sommaire des deux mille personnages que Balzac
a conus, enfants et dessins dans son oeuvre norme. En feuilletant ce
Vapereau d'un nouveau genre, je suis confondu de la puissance cratrice
de Balzac, et je suis presque tent de crier  l'impie, comme faisait
l'homme au chapeau. Je demeure stupide et j'admire. C'est un monde! Il
est inconcevable qu'un homme ait suivi, sans les brouiller, les fils de
tant d'existences. Je ne veux pas me faire plus balzacien que je ne
suis. J'ai une prfrence secrte pour les petits livres. Ce sont
ceux-l que je reprends sans cesse. Mais, quand Balzac me ferait un peu
peur, et si mme je trouvais qu'il a parfois la pense lourde et le
style pais, il faudrait bien encore reconnatre sa puissance. C'est un
dieu. Reprochez-lui aprs cela d'tre quelquefois grossier: ses fidles
vous rpondront qu'il ne faut pas tre trop dlicat pour crer un monde
et que les dgots n'en viendraient jamais  bout.

Une des qualits de ce grand homme me frappe particulirement. Quand il
est bon, quand il ne tombe pas dans le chimrique et le romanesque, il
est un historien perspicace de la socit de son temps. Il en rvle
tous les secrets. Il nous fait comprendre mieux que personne le passage
de l'ancien rgime au nouveau, et il n'y a que lui pour bien montrer les
deux grandes souches de notre nouvel arbre social: l'acqureur de biens
nationaux et le soldat de l'Empire. Il n'a jamais trouv, ni sans doute
cherch, pour faire valoir ses fortes tudes, quelque cadre troit et
charmant, comme celui que Jules Sandeau donna, par exemple,  _Mlle de
la Seiglire_, quand il fit des portraits et des scnes de l'poque si
bien comprise par Balzac. Sandeau avait un got et une mesure que
l'autre ne possda jamais. Comme encadreur, Sandeau vaut infiniment
mieux. Comme peintre, c'est tout le contraire. Pour le relief et la
profondeur, Balzac ne peut tre compar  personne. Il a, plus que tout
autre, l'instinct de la vie, le sentiment des passions intimes,
l'intelligence des intrts domestiques.

Les romans de Balzac servent d'autant mieux  l'histoire qu'ils ne
contiennent, pour ainsi dire, ni faits ni personnages historiques.
Ceux-l, hommes et choses, ne peuvent que s'altrer et se dnaturer en
passant de l'histoire dans le roman. Le romancier bien inspir prend
pour ses hros les inconnus que l'histoire ddaigne, qui ne sont
personne et qui sont tout le monde, et dont le pote compose des types
immortels. C'est ainsi qu'un pome ou un roman peut nous faire voir le
peuple, la nation et la race, cachs souvent dans l'histoire par un
rideau de personnages publics. Obissant  un sentiment trs sr des
lois de son art, Balzac se refuse  entraner les hommes historiques
dans le cercle de ses crations et  leur attribuer des actions
imaginaires. C'est ainsi que l'homme qui domine le sicle, Napolon, ne
figure que six fois dans toute _la Comdie humaine_, et de loin, dans
des circonstances tout  fait accessoires. (Voy. le livre de MM.
Cerfberr et Christophe, page 47). Balzac, mle  ses deux mille
personnages imaginaires un trs petit nombre de personnages rels. MM.
Cerfberr et Christophe indiquent indiffremment les uns et les autres.
J'aurais souhait qu'ils distinguassent les noms rels par un astrisque
ou par tout autre signe. Cette distinction est peu utile, j'en conviens,
pour Napolon, Louis XVIII, madame de Stal ou mme pour madame Falcon,
Hyde de Neuville et madame de Mirbel, dont je relve les noms dans le
livre que j'ai sous les yeux. J'allais ajouter Marchangy, qui est aussi
connu comme magistrat servile que comme crivain ridicule; mais je
m'aperois qu'il a t omis dans le rpertoire, bien qu'il figure dans
la belle scne de la rhabilitation de Csar Birotteau[8].

Tout le monde, par contre, ne sait peut-tre pas que Barchou de Penhoen,
pour ne citer que lui, a rellement exist et compos de gros livres.
Jugez, par la finesse de cette minutieuse critique, si je ne deviens pas
 mon tour un pur balzacien. Que dis-je! Je me sens, pour le moment,
d'humeur  renchrir de balzacisme sur MM. Cerfberr et Christophe eux
mmes. Je souhaite ardemment qu'ils ajoutent bientt  leur rpertoire
un peu de statistique. La statistique est une belle science qui,
applique  la socit cre par Balzac, ne manquera pas de donner
d'intressants rsultats. J'ai dit que les personnes de cette socit
sont au nombre de deux mille. C'est un chiffre approximatif. On
prfrerait peut-tre le chiffre exact. On serait curieux, j'imagine, de
savoir le nombre des adultes et des enfants, des hommes, des femmes, des
clibataires et des gens maris. On aimerait  connatre leur
nationalit. Des tables de mortalit ne seraient pas dplaces. Il ne
serait point indiffrent non plus de joindre  l'ouvrage un plan de
Paris et une carte de France, pour l'intelligence des oeuvres d'Honor de
Balzac. La gographie de _la Comdie humaine_ prsenterait autant
d'intrt que la statistique.

MM. Cerfberr et Christophe ne nous donnent pas cela; mais ils nous
donnent, ce qui vaut mieux encore, une belle introduction critique o M.
Paul Bourget se montre une fois de plus ce qu'il fut tant de fois,
habile et lgant historien des affaires de l'esprit.




TROIS POTES

SULLY-PRUDHOMME--FRANOIS COPPE--FRDRIC PLESSIS


Grces au ciel, nous avons des potes; nous en aurons longtemps encore,
nous en aurons toujours. On peut douter qu'il en vienne bientt
d'hroques. Le cycle de l'pope m'a tout l'air d'tre clos pour
longtemps. Mais les potes lgiaques et les potes philosophes ne sont
pas prs de se taire au milieu de l'indiffrence. Nous les couterons
volontiers tant que l'amour et le doute agiteront nos mes. Un savant
qui a gard la pure fracheur du sentiment et qui joint  la
connaissance des vieilles formes littraires le got de la posie
nouvelle, M. Gaston Paris, disait un jour, dans un banquet,  M.
Sully-Prudhomme, son ami: Vous avez mrit la sympathie et la
reconnaissance de tous ceux qui lurent vos vers dans leur jeunesse: vous
les avez aids  aimer. C'est  cela que servent les potes. Et c'est
pour cela qu'ils nous sont chers. Ils mettent la lumire en mme temps
que la parole sur nos joies confuses et sur nos obscures douleurs; ils
nous disent ce que nous sentons vaguement; ils sont la voix de nos mes.
C'est par eux que nous prenons une pleine conscience de nos volupts et
de nos angoisses. M. Sully-Prudhomme a accompli cette mission dlicate
avec un bonheur mrit. Il avait, pour y russir, non seulement les dons
mystrieux du pote, mais encore une absolue sincrit, une inflexible
douceur, une piti sans faiblesse et cette candeur, cette simplicit sur
lesquelles son scepticisme philosophique s'lve comme sur deux ailes
dans les hautes rgions o jadis la foi ravissait les mystiques. On
chercherait en vain un confident plus noble et plus doux des fautes du
coeur et de l'esprit, un consolateur plus austre et plus tendre, un
meilleur ami. Son athisme est si pieux, qu'il a sembl chrtien 
certaines personnes croyantes. Son dsespoir est si vertueux, qu'il
ressemble  l'esprance pour ceux qui font de l'esprance une vertu.
C'est une heureuse illusion que celle des mes simples qui croient que
ce pote est religieux; n'a-t-il pas gard de la religion la seule chose
essentielle, l'amour et le respect de l'homme?

Sa pense, suivant son cours naturel, a pass du sentiment  la
rflexion, de l'amour  la philosophie, de l'lgie au pome didactique,
et le pote du _Vase bris_ est devenu le pote de _la Justice_. Il ne
pouvait se flatter d'tre suivi jusqu'au bout par tous ceux qui d'abord
lui avaient fait cortge. Beaucoup qu'il avait aids  aimer ne lui
demandrent pas qu'il les aidt  penser. Comment s'en tonner, puisque
tous nous sommes si bien faits pour sentir et si mal pour comprendre? La
posie philosophique n'est pas bonne pour le grand nombre. Les trois
quarts d'entre nous sont comme ce prince de la comdie de Shakespeare
qui voulait que tous les livres de sa bibliothque fussent bien relis
et qu'ils parlassent d'amour. C'est pourquoi _la Justice_ n'est pas,
comme les _Stances et Pomes_, dans tous les coeurs gnreux et sur
toutes les lvres aimantes. Pourtant, quel beau manuel de philosophie!
Jamais le mal universel n'avait t envisag d'un coeur aussi pur,
enseign d'une voix aussi douce. M. Sully-Prudhomme laisse le blasphme
aux enfants. Il ne dclame jamais. Sa tristesse est infinie et sereine
comme la nature qui la cause. Il semble que le pote se soumette aux
harmonies de la douleur universelle avec une sorte de joie, parce que ce
sont des harmonies encore. N'en fait-il pas la plus concise et la plus
noble des idylles dans les dix vers que voici:

    La nymphe bat le vieux Silne
    Avec un sceptre d'glantier
    Qu'un zphir bat de son haleine,
    Et dont la fleur bat le sentier

    Et Silne  trotter condamne
    Son baudet tardif et ttu;
    Il le bat, et, du pied de l'ne,
    Le gazon naissant est battu.

    Et personne, glantiers, zphirs,
    Btes ni gens, n'en est surpris.
    . . . . . . . . . . . . . . . . .

       *       *       *       *       *

Je crois que _le Bonheur_ entrera plus vite et plus profondment que _la
Justice_ dans la conscience du monde intelligent. Le pote,  en juger
par les fragments dj publis, s'y rvle avec une aisance nouvelle et
dans toute sa plnitude. Et puis le sujet est heureux et nous touche
profondment. Nous nous soucions en somme assez peu de la justice. Au
sens philosophique du mot, ce n'est rien; au sens vulgaire, c'est la
plus triste des vertus. Personne n'en veut. La foi lui oppose la grce,
et la nature l'amour. Il suffit qu'un homme se dise juste pour qu'il
inspire une vritable rpulsion. La justice est en horreur aux choses et
aux tres. Dans l'ordre social, elle n'est qu'une machine, indispensable
sans doute, et par l respectable, mais cruelle  coup sr, puisqu'elle
n'a d'autre fonction que de punir et qu'elle met en oeuvre les geliers
et les bourreaux. Le pote, je n'ai pas besoin de le dire, ne
s'inquitait nullement de celle-l. Il cherchait la plus illustre des
inconnues, la justice de Dieu. C'est elle qu'il poursuivit  travers les
gnrations des hommes, des animaux et des plantes, et par del la
cellule germinative jusque dans la nbuleuse originelle. Vaine
poursuite, qui fatigua plus d'un lecteur! On se rsigne, de guerre
lasse,  ne pas saisir cette fugitive plus rapide que la lumire, qu'on
annonce partout et qu'on ne trouve nulle part, pas mme dans les cieux,
thtre ternel de carnage et de mort, o l'astronomie nous montre
l'action impitoyable de ces mmes lois de la vie par lesquelles le mal
se perptue sur la terre. La justice ternelle, je ne l'ai vue, pour ma
part, que sur la toile fameuse de Prud'hon. Elle a les traits d'une
femme. Sa robe, noblement drape, rvle une poitrine et des flancs
puissants; elle pourrait tre amante et mre, c'est--dire deux fois
humaine, deux fois injuste. C'est l'image de l'injustice sublime, jete
sur la toile par le pinceau-pote du plus suave des artistes... Mais, si
nous nous rsignons volontiers  ignorer  jamais la justice, nous
voulons connatre le bonheur. Il nous fuit comme elle; cependant, 
certaines heures, nous entrevoyons son ombre, et elle nous semble si
belle, que nous ne pouvons nous dfendre de la poursuivre les bras
ouverts. C'est quelque chose, quoi qu'on dise, que d'embrasser une ombre
charmante. Aussi le nouveau pome de M. Sully-Prudhomme serait-il bien
venu. Et-il, comme je le crois pour conclusion le nant du bonheur,
nous enseignt-il que l'art d'tre heureux est l'art de souffrir et
qu'il n'est de volupt vraie que dans le sacrifice, nous en goterions
avec dlices la beaut srieuse et profonde.

_Le Bonheur_ nous viendra cet hiver; en attendant, nous avons, pour
charmer notre printemps mouill, des vers d'amour de M. Franois Coppe.
Celui-l aussi a beaucoup aid  aimer. Ce n'est pas par mprise qu'on
l'a admis dans l'intimit des coeurs. C'est un pote vrai. Il est
naturel. Par l, il est presque unique, car le naturel dans l'art est ce
qu'il y a de plus rare; je dirai presque que c'est une espce de
merveille. Et, quand l'artiste est, comme M. Franois Coppe, un ouvrier
singulirement habile, un artisan consomm qui possde tous les secrets
du mtier, ce n'est pas trop, en voyant une si parfaite simplicit, que
de crier au prodige. Ce qu'il peint de prfrence ce sont les sentiments
les plus ordinaires et les moeurs les plus modestes. Il y faut une grande
dextrit de main, un tact sr, un sens raisonnable. Les modles tant
sous tous les yeux, la moindre faute contre le got ou l'exactitude est
aussitt saisie. M. Franois Coppe garde presque toujours une mesure
parfaite. Et, comme il est vrai, il est touchant. Voil pourquoi il est
chrement aim. Je vous assure qu'il n'use pas d'autre sortilge pour
plaire  beaucoup de femmes et  beaucoup d'hommes. S'il suffit d'une
mdiocre culture pour le comprendre, il faut avoir l'esprit raffin pour
le goter entirement. Aussi son public est-il trs tendu. Comme il a
du tact, il sait parler de lui-mme fort agrablement, et c'est l, pour
un pote, un singulier avantage; car, en faisant leurs confidences, les
potes font les ntres et, cela nous flatte. Pendant qu'ils nous content
joliment les affaires de leur coeur, nous croyons entendre celles de
notre propre coeur et nous sommes ravis. Ils ne pensent qu' eux, nous ne
pensons qu' nous; c'est une excellente disposition pour s'entendre. Il
fut un temps o je flnais tous les jours avec dlices. J'ai souvent
cout, en ce temps-l, les conversations des bonnes gens sur les bancs
des jardins publics. J'en ai surpris de fort douces et mme d'un peu
attendries.

Celles-l consistaient en des confidences alternes dont l'interlocuteur
n'entendait que le murmure en songeant  ce qu'il allait dire. Toutes
les rpliques commenaient par ces mots: Vous dites bien, c'est comme
moi... Ils ne s'ennuyaient pas l'un l'autre. C'est pourquoi le doux
murmure des potes intimes ne nous ennuie pas non plus. C'est pourquoi
plus d'une jeune femme, en finissant de lire _Olivier_ ou _l'Exile_,
murmure: C'est comme moi..., et reste pensive. Si sa rverie a t
profonde et douce, elle dira: M. Franois Coppe est un bon pote.

Aujourd'hui, il nous donne en cinquante pages ses feuilles d'automne. Un
mince cahier de vers d'amour, qu'il intitule: _Arrire-saison_. Il y
montre avec une douce mlancolie ses cheveux qui grisonnent aux tempes.
Il est jeune encore, puisqu'il dit qu'il vieillit. Ce n'est pas que je
le souponne de quelque affectation. Je suis persuad, au contraire,
qu'il sent l'ge venir et qu'il en est attrist. Quoi de plus naturel?
La vieillesse ne se sent vivement que par avance. L'on en gote le
frisson et les affres avant d'y tre entr. Le crpuscule de la jeunesse
est l'heure la plus mlancolique de la vie. Il faut du courage ou de
l'tourderie pour le passer sans trop rechigner. M. Coppe n'est point
un tourdi, pourtant il ne rechigne pas, et, s'il lui chappe quelque
plainte, on y sent autant de rsignation que de tristesse. C'est un
moment  passer. Il est probable que, quand on est vraiment vieux, on ne
s'en aperoit pas. Du moins, on n'en avise pas les autres. M. Coppe
verra cela plus tard. Je n'espre pas le consoler en lui disant que nous
le verrons ensemble. _Arrire-saison_ forme comme les _lgies_ de Parny
ou l'_Intermezzo_ de Heine, une sorte de roman d'amour trs simple et
d'autant plus intressant. L'hrone en est une jeune ouvrire, mise en
apprentissage  seize ans,

    Qui rentrait  la hte et voulait rester sage.

Mais fille du peuple, sans mre et sans foyer, elle n'vita point ce qui
ne pouvait tre vit.

    En mai, sous le maigre feuillage,
    Chantaient les moineaux des faubourgs.
    N'est-ce pas? le vague ennui, l'ge?...

Qu'importe le pass? Elle est douce, triste et jolie. Il est tendre
et clment. Ils s'aiment. L't, ils vont ensemble  la campagne. Elle
prend

    Sa robe la plus claire et sa plus frache ombrelle.

Ils se promnent dans les bois. Ils dnent  l'auberge du bourg, o ils
trouvent sur la nappe grossire la vaisselle de faence, les couverts
d'tain

    Et des cerneaux tout frais dans une assiette  fleurs.

L'hiver, il quitte pour elle le monde, o il s'ennuie. Tous ses projets
sont faits; ils ne se spareront pas, elle lui fermera les yeux. Les
vers du pote seront  demi oublis. C'est lui qui le dit, et il ajoute:

    Oh! si par bonheur doit survivre
    Un humble pome de moi,
    Qu'il soit donc choisi dans ce livre
    Que j'ai, mignonne, crit pour toi.

Ce n'est l ni le pompeux orgueil avec lequel Ronsard annonait sa
gloire posthume  l'ingrate Cassandre, ni la bonhomie grivoise de
Branger, disant  Lisette:

    Vous vieillirez,  ma belle matresse!

C'est un sentiment nouveau, plus simple, plus dlicat, plus affectueux.

Cet amour d'_arrire-saison_ se rsume  peu prs  ce que je viens de
dire. C'est assez pour qu'il soit charmant. Quand le pote compare les
dsirs d'automne  un dernier vol d'hirondelles, on se dit: C'est
cela! et on est saisi de je ne sais quel attendrissement tranquille et
doux. C'est du vrai Coppe, et du meilleur.

Je ne parle aujourd'hui que pour ceux qui aiment les vers, moins encore
pour ceux qui les aiment beaucoup que pour ceux qui les aiment bien. Je
promets  ceux-l un plaisir digne d'eux s'ils lisent _la Lampe
d'argile_, de M. Frdric Plessis. J'entends, par aimer bien les vers,
en aimer peu, n'en aimer que d'exquis et sentir ce qu'ils contiennent
d'me et de destine; car les plus belles formes ne valent que par
l'esprit qui les anime. Que ceux que aiment ainsi les vers lisent le
livre de M. Frdric Plessis. Ils y embrasseront la plus heureuse partie
d'une vie, la fleur de quinze annes d'tudes, de rves et d'amour.

L'auteur, aujourd'hui matre de confrences dans une de nos facults,
s'est rvl pote  dix-sept ans. Il sortait d'une vieille petite ville
bretonne o il avait t lev avec une tendresse grave, quand il parut,
presque enfant encore, dans le cercle des potes parnassiens, chez
l'diteur Alphonse Lemerre. Il tait notre cadet. Mais, laborieux et
rveur, il montrait dj ce doux enttement et cet idalisme sincre qui
caractrisent sa race et constituent le fond mme de sa nature.  vrai
dire, comme M. Renan, il n'est qu' demi Breton, et compte par sa mre
des anctres provenaux. C'est pourquoi, a-t-il dit lui-mme,

    N parmi les barbares du Nord,
    Sous leur ciel gris hant par le dieu de la mort,
    J'aime de tant d'amour la vie et la lumire!
    Et je retiens en moi, d'une souche premire,
    Une sve inconnue aux lieux o j'ai grandi,
    La sve qui fermente au soleil du Midi.
    Je suis rest ton fils,  province romaine,
    Et le vieux sang latin bleuit encor ma veine.

Il est permis de croire que c'est grce  cette double origine qu'il
unit, selon une expression qui lui appartient et que je veux lui
appliquer,

    La kymrique rudesse aux grces d'Ausonie.

Il fut partag de bonne heure entre le sentiment de la nature, qui
troublait son me pensive, et l'tude des lettres, qui donnait 
l'activit de son esprit un but prcis.

Son got se fixa de bonne heure sur les potes antiques, et
particulirement sur les latins, dont il discerna tout de suite le
srieux, la gravit et ce que j'appellerai la probit sublime. C'est
avec Virgile, Ovide et Lucain qu'il fit son droit  Paris. Il feignit
plus tard d'avoir eu besoin d'un guide et d'un initiateur, et cette
illusion,  demi volontaire, lui inspira des vers dlicieux:

     pote, c'est toi, c'est ta mmoire agile
    Qui, se jouant aux vers relus et mdits,
    D'abord me fit connatre Euripide et Virgile,
    Et m'ouvrit le trsor des deux antiquits.

    C'est toi qui me menas vers le docte Racine
    Form, ds son enfance,  la langue des dieux.
    Je marchais altr... la source tait voisine...
     peine un clair rideau la voilait  mes yeux.

    Mais il fallut ta main pour m'carter les branches
    Et, prolongeant sous bois un facile sentier,
    Pour me faire entrevoir le choeur des formes blanches,
    Amours du vieux Ronsard et du jeune Chnier!

La vrit est que de secrtes affinits, un irrsistible instinct
l'attiraient vers la muse antique. Il eut pour elle toutes les
curiosits minutieuses de l'amour. Il ne s'arrta pas  l'rudition, il
poussa jusqu' la philologie. Sa thse sur _Properce_, dans laquelle
l'lgiaque latin est compris  l'aide de toutes les ressources de la
science, avec les intuitions du coeur et l'dition de ce pote qui doit
prendre place,  ct du _Virgile_ du regrett Benoist, dans une
collection savante, sont les fruits de ces labeurs. Il ne faut donc pas
tre surpris si l'on rencontre de nombreuses tudes d'aprs l'antique
sous cette enseigne de _la Lampe d'argile_. Ceux qui aiment les petits
tableaux d'Andr Chnier prendront sans doute plaisir  visiter ce
muse, plein de figures de hros et de nymphes. Mais ce qui donne  ce
livre le plus grand prix, ce qui le met  ct des meilleurs, ce sont
les onze pomes de _la Muse nouvelle_. L est la vraie flamme de _la
Lampe d'argile_; c'est une flamme amoureuse, et combien forte, et
paisible, et douce! Tout le srieux du pote breton se retrouve uni 
une grce irrsistible dans ces vers  celle par qui tous ses jours
sont fleuris,

    Qui prs de _lui_ le soir travaille sous la lampe.

Par l, par ces nobles lgies, l'illustrateur de Properce se montre un
nouveau Properce, moins majestueux, moins ample, mais plus sincre
peut-tre et plus pur que le premier.




MARIE BASHKIRTSEFF

_Son Journal, 2 vol. in-18._


Marie Bashkirtseff, dont on vient de publier le _Journal_, mourut 
vingt-quatre ans, le 31 octobre 1884, laissant plusieurs toiles et
quelques pastels qui tmoignent d'un sentiment sincre de la nature et
d'un amour ardent de l'art. Petite-fille d'un des dfenseurs de
Sbastopol, le gnral Paul Grgorievitch Bashkirtseff, elle se vantait
d'avoir, par sa mre, du vieux sang tartare dans les veines. Elle avait
le teint blanc, les cheveux d'un roux magnifique, les pommettes
saillantes, le nez court, un regard profond et des lvres enfantines.
Elle tait petite et parfaitement bien faite. C'est pour cela sans doute
qu'elle aimait beaucoup  regarder les statues.  Rome, ge de seize
ans, elle passait de longues heures devant les marbres du muse du
Capitole. Il ne faut pas s'tonner si elle fut ravie dans le mme temps
d'une amazone en drap noir, faite d'une seule pice par Laferrire...
une robe princesse collante partout. Ses mains, fines et trs blanches,
n'taient pas d'un dessin trs pur; mais un peintre a dit que c'tait
une beaut que la faon dont elles se posaient sur les choses. Marie
Bashkirtseff en avait le culte. Elle se savait jolie; pourtant elle se
dcrit assez peu dans son journal intime. J'ai not seulement,  la date
du 17 juillet 1874, ce portrait, fort joliment arrang: Mes cheveux,
nous  la Psych, sont plus roux que jamais. Robe de laine de ce blanc
particulier, seyant et gracieux; un fichu de dentelle autour du cou.
J'ai l'air d'un de ces portraits du premier empire; pour complter le
tableau, il me faudrait tre sous un arbre et tenir un livre  la main.
Et elle ajoute qu'elle aime la solitude devant une glace.

Elle tait plus vaine de sa voix que de sa beaut. Cette voix s'tendait
 trois octaves moins deux notes. Un des premiers rves de Marie
Bashkirtseff fut de devenir une grande cantatrice.

Elle a voulu se montrer dans son _Journal_ telle qu'elle tait, avec ses
dfauts et ses qualits, sa mobilit constante et ses perptuelles
contradictions. M. Edmond de Goncourt, du temps qu'il crivait
l'histoire de Chrie, demandait aux jeunes filles et aux femmes des
confidences et des aveux. Marie Bashkirtseff a fait les siens. Elle a
tout dit, s'il faut l'en croire; mais elle n'tait pas d'humeur 
s'adresser  un seul confesseur, si distingu qu'il ft; sa vanit ne
pouvait s'accommoder que d'une confession publique, et c'est  la face
du monde qu'elle a ouvert son me.

Qui ne prendrait en piti et en grce cette pauvre enfant dont le
malheur fut de n'avoir pas eu d'enfance? Ce n'est, sans doute, la faute
de personne, mais Marie Bashkirtseff ne fut jamais semblable  ceux que
le Dieu qu'elle priait tous les jours dsignait comme seuls dignes
d'entrer dans le royaume des cieux. Elle ne connut jamais l'ineffable
douceur d'tre humble et petite.  quinze ans, elle eut des ailes sans
le souvenir du nid. Ce qui lui manqua toujours, c'est l'allgresse nave
et la simplicit.

Les premires confidences qu'elle nous fait sont celles d'une petite
intrigue qu'elle noua pendant le carnaval,  Rome, et qui n'eut d'autre
dnouement qu'un baiser sur les yeux. La jeune fille y dploya beaucoup
de coquetterie et de mange.

--Vous ne m'aimez pas, soupira un jour le jeune neveu de cardinal
qu'elle avait pris pour _patito_; hlas! vous ne m'aimez pas!

--Non.

--Je ne dois pas esprer?

--Mon Dieu, si! Il faut toujours esprer. L'esprance est dans la
nature de l'homme; mais, quant  moi, je ne vous en donnerai pas.

Le neveu du prtre se montrait trs tendre, mais Marie Bashkirtseff ne
s'y laissa pas prendre. Je serais au comble de la joie si je le
croyais, dit-elle; mais je doute, malgr son air vrai, gentil, naf
mme. _Voil ce que c'est que d'tre soi-mme une canaille_.

Et elle ajoute:

D'ailleurs, cela vaut mieux.

Elle n'avait pas la moindre envie d'pouser le pauvre Pietro.

Si j'tais sa femme, pensait-elle, les richesses, les villas, les
muses des Ruspoli, des Doria, des Torlonia, des Borghse, des Chiara
m'craseraient. Je suis ambitieuse et vaniteuse par-dessus tout. Et dire
qu'on aime une pareille crature, parce qu'on ne la connat pas! Si on
la connaissait, cette crature... Ah! baste! on l'aimerait tout de
mme. Se montrer, paratre, briller, voil son rve perptuel.
L'orgueil la dvore. Elle rpte sans cesse: Si j'tais reine! Elle
s'crie, en se promenant dans Rome: Je veux tre Csar, Auguste,
Marc-Aurle, Nron, Caracalla, le diable, le pape! Elle ne trouve de
beaut qu'aux princes, au duc de H..., au grand-duc Wladimir,  don
Carlos. Le reste ne vaut pas un regard.

Les ides les plus incohrentes se mlent dans sa tte. C'est un trange
chaos. Elle est trs pieuse; elle prie Dieu matin et soir; elle lui
demande un duc pour mari, une belle voix et la sant de sa mre. Elle
s'crie, comme le Claudius de Shakespeare: Il n'y a rien de plus
affreux que de ne pouvoir prier. Elle a une dvotion spciale  la
sainte Vierge: elle pratique la religion orthodoxe et elle lit l'avenir
dans un miroir bris, o elle dcouvre une multitude de petites figures,
un plancher d'glise en marbre blanc et noir, et peut-tre un cercueil.
Elle consulte le somnambule Alexis, qui voit dans son sommeil le
cardinal Antonelli; elle se fait dire pour un louis la bonne aventure
par la mre Jacob. Elle a toutes les superstitions: elle est persuade
que le pape Pie IX a le mauvais oeil. Elle craint un malheur parce
qu'elle a vu la nouvelle lune de l'oeil gauche. Ses ides changent  tout
moment.  Naples, tout  coup, elle se demande ce que c'est qu'une me
immortelle qui se replie devant une indigestion de homard. Elle ne
conoit pas qu'un malaise de l'estomac puisse faire envoler la cleste
Psych, elle en conclut qu'il n'y a pas d'me, que c'est une pure
invention. Quelques jours plus tard, elle se met un chapelet au cou,
pour ressembler  Batrix, dit-elle, et aussi parce que Dieu, dans sa
simple grandeur, ne suffit pas. Il faut des images  regarder, des croix
 baiser. Elle est coquette, elle est folle; mais cette tte de linotte
est meuble comme celle d'un vieux bibliothcaire.  dix-sept ans, Marie
Bashkirtseff a lu Aristote, Platon, Dante et Shakespeare. Les rcits de
l'histoire romaine d'Amde Thierry la captivent. Elle se rappelle avec
plaisir un ouvrage intressant sur Confucius. Elle sait par coeur
Horace, Tibulle et les sentences de Publius Syrus. Elle sent
profondment la posie d'Homre. Personne, il me semble, ne peut,
dit-elle, chapper  cette adoration des anciens... Aucun drame moderne,
aucun roman, aucune comdie  sensation de Dumas ou de George Sand ne
m'a laiss un souvenir aussi net et une impression aussi profonde, aussi
naturelle que la description de la prise de Troie. Il me semble avoir
assist  ces horreurs, avoir entendu les cris, vu l'incendie, t avec
la famille de Priam, avec ces malheureux qui se cachaient derrire les
autels de leurs dieux, o les lueurs sinistres du feu qui dvorait leur
ville allaient les chercher et les livrer... Et qui peut se dfendre
d'un lger frisson en lisant l'apparition du fantme de Cruse? Son
esprit est un magasin o elle fourre ple-mle la _Corinne_ de madame de
Stal, l'_Homme-Femme_ de M. Alexandre Dumas fils, _Roland furieux_, les
romans de M. Zola et ceux de George Sand. Elle voyage sans cesse allant
de Nice  Rome, de Rome  Paris, de Paris  Ptersbourg,  Vienne et 
Berlin. Sans cesse errante, elle s'ennuie sans cesse. Sa vie lui semble
amre et vide. Dans ce monde, dit-elle, tout ce qui n'est pas triste
est bte, et tout ce qui n'est pas bte est triste. Elle manque de tout
parce qu'elle veut tout. Elle est dans une affreuse dtresse, elle
pousse des cris d'angoisse. Et pourtant elle aime la vie. Je la trouve
bonne, dit-elle. Le croira-t-on? Je trouve tout bon et agrable,
jusqu'aux larmes, jusqu' la douleur. J'aime pleurer, j'aime me
dsesprer. J'aime  tre chagrine et triste... et j'aime la vie malgr
tout. Je veux vivre. Ce serait cruel de me faire mourir quand je suis si
accommodante.  certaines heures, elle a l'obscure et terrible
conscience du mal qu'elle couve. Ds le printemps de 1876, elle se sent
touche. Tout  l'heure, crit-elle  la date du 3 juin, en sortant de
mon cabinet de toilette, je me suis superstitieusement effraye. J'ai vu
 ct de moi une femme vtue d'une longue robe blanche, une lumire 
la main, et regardant, la tte un peu incline et plaintive, comme ces
fantmes des lgendes allemandes. Rassurez-vous, ce n'tait que moi
rflchie dans une glace. Oh! j'ai peur qu'un mal physique ne procde de
toutes ces tortures morales.

En 1877, une passion unique s'empara de cette me en peine: Marie
Bashkirtseff se consacra tout entire  la peinture. Elle rassembla
enfin les trsors pars de son intelligence. Tous ses rves de gloire se
fondirent en un seul et elle ne vcut plus que pour devenir une grande
artiste. Elle tudia avec ardeur dans l'acadmie de Julian, dont elle
devint bientt une des meilleures lves. Ce fut, si j'ose dire, une de
ces conversions subites dont les vies de saints offrent tant d'exemples
et qui rvlent une nature sincre, excessive, instable. Ds lors, les
princes ne lui furent plus rien. Elle devint rpublicaine, socialiste et
mme un peu rvolutionnaire. Elle ne mit plus d'amazones de chez
Laferrire et porta gaiement le sarreau noir des femmes artistes. Elle
dcouvrit la beaut des misrables. C'tait une crature nouvelle. Au
bout de six mois, elle tenait la tte de la classe avec mademoiselle
Breslau. Elle a trac de sa rivale un portrait qui, sans doute, n'est
pas flatt: Breslau est maigre, biscornue, ravage quoique avec une
tte intressante, aucune grce, et garon, et seule! Elle se flatte
que, si elle avait le talent de mademoiselle Breslau, elle s'en
servirait d'une manire plus fminine. Alors elle serait unique  Paris.
En attendant, elle travaille avec acharnement. C'est le 21 janvier 1882
qu'elle vit pour la premire fois Bastien Lepage, dont elle admirait et
imitait la peinture. Il est tout petit, dit-elle, tout blond, les
cheveux  la bretonne, le nez retrouss et une barbe d'adolescent. Il
tait dj frapp du mal dont il devait bientt mourir. Elle-mme se
sentait profondment atteinte. Depuis deux ans, elle tait secoue par
une toux dchirante. Elle maigrissait. Elle devenait sourde. Cette
infirmit la dsesprait. Pourquoi, disait-elle, pourquoi Dieu fait-il
souffrir? Si c'est lui qui a cr le monde, pourquoi a-t-il cr le mal,
la souffrance, la mchancet?... Je ne gurirai jamais... Il y aura un
voile entre moi et le reste du monde. Le vent dans les branches, le
murmure de l'eau, la pluie qui tombe sur les vitres, les mots prononcs
 voix basse, je n'entendrai rien de tout cela! Bientt elle apprend
qu'elle est poitrinaire et que le poumon droit est pris. Elle s'crie:
Qu'on me laisse encore dix ans, et, pendant ces dix annes, de la
gloire et de l'amour! et je mourrai contente  trente ans. S'il y avait
avec qui traiter, je ferais un march:--Mourir  trente ans passs,
ayant vcu.

La phtisie suit son cours fatal. Marie Bashkirtseff crit, le 29 aot
1883:

Je tousse tout le temps, malgr la chaleur; et, cet aprs-midi, pendant
le repos du modle, m'tant  moiti endormie sur le divan, je me suis
vue couche et un grand cierge allum  ct de moi...

Mourir? J'en ai trs peur.

Maintenant que la vie lui chappe, elle l'aime perdument. Arts,
musique, peinture, livres, monde, robes, luxe, bruit, calme, rire,
tristesse, mlancolie, amour, froid, soleil, toutes les saisons, les
plaines calmes de la Russie et les montagnes de Naples, la neige, la
pluie; le printemps et ses folies, les tranquilles journes d't et les
belles nuits avec des toiles, elle adore, elle admire tout! Et il faut
mourir. Mourir, c'est un mot qu'on dit et qu'on crit facilement, mais
penser, _croire_ qu'on va mourir bientt? Est-ce que je le crois? Non,
mais je le _crains_.

Et, quelques jours plus tard, cartant ces illusions, si obstines 
s'asseoir au chevet des phtisiques, elle voit distinctement la mort:

La voil donc la fin de toutes nos misres! Tant d'aspirations, tant de
dsirs, de projets, tant de... pour mourir  vingt-quatre ans au seuil
de tout.

Pendant qu'elle se mourait, Bastien Lepage mourant se faisait porter
presque chaque jour chez elle. Le journal s'arrte au lundi 20 octobre.
Ce jour-l encore Bastien Lepage tait venu, soutenu par son frre, au
chevet de la malade. Marie Bashkirtseff s'teignit onze jours aprs,
par une journe de brume, dit M. Andr Theuriet, pareille  celle
qu'elle avait peinte dans un de ses derniers tableaux, _l'Alle_.

C'est toujours un spectacle touchant quand la nature, par un terrible
raccourci, nous montre l'un prs de l'autre l'amour et la mort; mais il
y a dans la vie si courte de Marie Bashkirtseff je ne sais quoi d'cre
et de dsespr qui serre le coeur. On songe, en lisant son _Journal_,
qu'elle a d mourir inapaise et que son ombre erre encore quelque part,
charge de lourds dsirs.

En pensant aux agitations de cette me trouble, en suivant cette vie
dracine et jete  tous les vents de l'Europe, je murmure avec la
ferveur d'une prire ce vers de Sainte-Beuve:

Natre, vivre et mourir dans la mme maison!




LES FOUS DANS LA LITTRATURE

_L'Inconnu, par Paul Hervieu. 1 vol. in-18.--Le Horla, par Guy de
Maupassant. 1 vol. in-18._


Un Franais, qui fit le voyage de Londres, alla voir un jour le grand
Charles Dickens. Il fut reu et s'excusa sur son admiration de venir
ainsi prendre quelques minutes d'une existence si prcieuse.

--Votre gloire, ajouta-t-il, et la sympathie universelle que vous
inspirez vous exposent, sans doute,  d'innombrables importunits. Votre
porte est sans cesse assige. Vous devez recevoir tous les jours des
princes, des hommes d'tat, des savants, des crivains, des artistes et
mme des fous.

--Oui! des fous, des fous, s'cria Dickens, en se levant avec cette
agitation  laquelle il tait souvent en proie dans les derniers temps
de sa vie, des fous! Ceux-l seuls m'amusent.

Et il poussa dehors par les paules le visiteur tonn.

Les fous, Charles Dickens les aima toujours, lui qui dcrivit avec une
grce attendrie l'innocence de ce bon M. Dick. Tout le monde connat M.
Dick, puisque tout le monde a lu _David Copperfield_. Tout le monde en
France: car il est aujourd'hui de mode en Angleterre de ngliger le
meilleur des conteurs anglais. Un jeune esthte m'a confi tantt que
_Dombey and Son_ n'tait lisible que dans les traductions. Il m'a dit
aussi que lord Byron tait un pote assez plat, quelque chose comme
notre Ponsard. Je ne le crois pas. Je crois que Byron est un des plus
grands potes du sicle, et je crois que Dickens exera plus qu'aucun
autre crivain la facult de sentir; je crois que ses romans sont beaux
comme l'amour et la piti qui les inspirent. Je crois que _David
Copperfield_ est un nouvel vangile. Je crois enfin que M. Dick,  qui
j'ai seul affaire ici, est un fou de bon conseil, parce que la seule
raison qui lui reste est la raison du coeur et que celle-l ne trompe
gure. Qu'importe qu'il lance des cerfs-volants sur lesquels il a crit
je ne sais quelles rveries relatives  la mort de Charles Ier! Il est
bienveillant; il ne veut de mal  personne, et c'est l une sagesse 
laquelle beaucoup d'hommes raisonnables ne s'lvent point comme lui.
C'est un bonheur pour M. Dick d'tre n en Angleterre. La libert
individuelle y est plus grande qu'en France. L'originalit y est mieux
vue, plus respecte que chez nous. Et qu'est-ce que la folie, aprs
tout, sinon une sorte d'originalit mentale? Je dis la folie, et non
point la dmence. La dmence est la perte des facults intellectuelles.
La folie n'est qu'un usage bizarre et singulier de ces facults.

J'ai connu dans mon enfance un vieillard qui tait devenu fou en
apprenant la mort d'un fils unique, enseveli,  vingt ans, sous une
avalanche du Righi. Sa folie consistait  s'habiller de toile  matelas.
 cela prs, il tait parfaitement sage. Tous les petits polissons du
quartier le suivaient dans la rue en poussant des cris sauvages. Mais,
comme il joignait  la douceur d'un enfant la vigueur d'un colosse, il
les tenait en respect, leur faisant assez de peur sans leur faire aucun
mal. En cela, il donnait l'exemple d'une excellente police. Quand il
entrait dans une maison amie, son premier soin tait de dpouiller
l'espce de souquenille  grands carreaux qui le rendait ridicule. Il
l'arrangeait sur un fauteuil de manire qu'elle semblt autant que
possible recouvrir un corps humain. Il y plantait sa canne comme une
sorte de colonne vertbrale, puis il coiffait la pomme de cette canne
avec son grand chapeau de feutre, dont il rabattait les bords et qui
prenait sous ses doigts un aspect fantastique. Quand cela tait fait, il
contemplait un moment sa dfroque de l'air dont on regarde un vieil ami
malade qui dort, et aussitt il devenait l'homme le plus raisonnable du
monde, comme si en vrit ce ft sa propre folie qui sommeillt devant
lui dans un habit de carnaval. Il lui restait un vtement de dessous
trs dcent, une sorte de grand gilet noir  manches, assez semblable 
ce qu'on nommait une veste sous Louis XVI. Que de fois j'ai pris plaisir
 le voir et  l'entendre! Il parlait sur tous les sujets avec beaucoup
de raison et d'intelligence. C'tait un savant, nourri de tout ce qui
peut faire connatre le monde et les hommes. Il avait notamment dans la
tte une riche bibliothque de voyages, et il tait sans pareil pour
raconter le naufrage de la Mduse ou quelque aventure de matelots en
Ocanie.

Je serais impardonnable d'oublier qu'il tait excellent humaniste: car
il m'a donn, par pure bienveillance, plusieurs leons de grec et de
latin qui m'ont fort avanc dans mes tudes. Son zle  rendre service
s'exerait en toute rencontre. Je l'ai vu interrompre des calculs
compliqus dont un astronome l'avait charg et fendre du bois pour
obliger une vieille servante. Sa mmoire tait fidle; il gardait le
souvenir de tous les vnements de sa vie, hors de celui qui l'avait
bouleverse. La mort de son fils semblait tout  fait sortie de sa
mmoire; du moins, on ne lui entendit jamais prononcer un seul mot qui
pt faire croire qu'il se rappelait en quoi que ce ft ce terrible
malheur. Il tait d'humeur gale, presque gaie, et reposait volontiers
son esprit sur des images douces, affectueuses, riantes. Il recherchait
la compagnie des jeunes gens. Son esprit avait pris dans leur
frquentation un tour pdagogique trs prononc. J'ai pens  lui depuis
lors en lisant l'excellent _Trait des tudes_ de Rollin. Il n'entrait
gure, je dois le dire, dans la pense de ses jeunes amis; il suivait la
sienne d'un cours obstin que rien ne pouvait rompre. Mais j'ai remarqu
une disposition analogue chez toutes les personnes vritablement
suprieures qu'il m'a t donn de frquenter. Aprs s'tre vtu pendant
une vingtaine d'annes, t comme hiver, d'un surtout de toile 
matelas, il parut un jour avec une veste  petits carreaux qui n'tait
pas ridicule. Son humeur tait change comme son costume, mais il s'en
fallait de beaucoup que ce changement ft aussi heureux. Le pauvre homme
tait triste, silencieux, taciturne. Quelques mots,  peine
intelligibles, qui lui chappaient, trahissaient l'inquitude et
l'pouvante. Son visage, qui avait toujours t fort rouge, se couvrait
de larges plaques violettes. Ses lvres taient noires et tombantes. Il
refusait toute nourriture. Un jour, il parla du fils qu'il avait perdu.
On le trouva, le lendemain matin, pendu dans sa chambre. Le souvenir de
ce vieillard m'inspire une vritable sympathie pour les fous qui lui
ressemblent. Mais je crois que c'est le petit nombre. Il en est des fous
comme des autres hommes: les bons sont rares, et l'on visiterait bien
des maisons de sant sans trouver un second vieillard  la toile 
matelas ou un autre M. Dick. M. Paul Hervieu n'est pas loign de
penser, comme Dickens, que les fous sont seuls intressants. Il nous
raconte, dans _l'Inconnu_, une terrible histoire de folie qui finalement
se trouve n'tre qu'un rve, mais bien le plus effrayant et le mieux
suivi des rves: le rve d'un fou. Il n'est tel qu'un fou pour conduire
un cauchemar dans la perfection. C'est ce que M. Paul Hervieu a montr
avec un rare talent. Cartsien  rebours, il nous a apport les raisons
de la folie. Il a suivi dans ses dtraquements successifs la machine 
penser, avec l'intrt qu'un horloger pervers doit porter  l'examen
d'une montre extraordinairement mauvaise. Son livre est bien curieux et
tout  fait original. Il produit deux effets: il fait peur et donne 
rflchir. La peur, je vous l'pargnerai, non sans motifs. Il me
faudrait avoir tout le talent de M. Paul Hervieu et en faire l'usage
qu'il en a fait pour vous communiquer le frisson dont il m'a secou.
Quant aux rflexions que son livre inspire, elles sont nombreuses. C'est
le moins qu'il m'en chappe une. Il est si agrable de philosopher!
Pendant que j'cris, un acacia balance  ma fentre ses branches lgres
et fleuries, et je me rpte  moi-mme ce distique d'un pote de
l'Anthologie: Asseyons-nous sous ce bel arbre: il sera doux de
converser  son ombre. Un bel arbre et de calmes penses, qu'y a-t-il
de meilleur au monde? Mon acacia, que la brise agite doucement, rpand
jusque sur ma table la neige parfume de ses fleurs. Sous cette agrable
influence, il m'est impossible de me dfendre d'une vritable sympathie
pour les fous qui ne font pas beaucoup de mal. Quant  n'en pas faire du
tout, cela est bien dfendu aux hommes, fous ou senss. Il n'existe
aucun moyen de vivre sans nuire. Il ne faut point har les fous. Ne
sont-ils pas nos semblables? Qui peut se flatter de n'tre fou en rien?
Je viens de chercher dans le _Dictionnaire_ de Littr et de Robin la
dfinition de la folie, et je ne l'ai point trouve; du moins celle
qu'on y lit est-elle  peu prs dnue de sens. Je m'y attendais un peu:
car la folie, quand elle n'est caractrise par aucune lsion
anatomique, demeure indfinissable. Nous disons qu'un homme est fou
quand il ne pense pas comme nous. Voil tout. Philosophiquement, les
ides des fous sont aussi lgitimes que les ntres. Ils se reprsentent
le monde extrieur d'aprs les impressions qu'ils en reoivent. C'est
exactement ce que nous faisons, nous qui passons pour senss. Le monde
se rflchit en eux d'une autre faon qu'en nous. Nous disons que
l'image que nous en recevons est vraie et que celles qu'ils en reoivent
est fausse. En ralit, aucune n'est absolument fausse et aucune n'est
absolument vraie. La leur est vraie pour eux; la ntre est vraie pour
nous. coutez cette fable: Un jour, un miroir dont la surface tait
parfaitement plane rencontra, dans un jardin, un miroir convexe.

--Je vous trouve bien impertinent, lui dit-il, de reprsenter la nature
comme vous faites. Il faut que vous soyez fou pour donner  toutes les
figures un gros ventre avec des pieds et des ttes grles, et changer
toutes les lignes droites en lignes courbes.

--C'est vous qui dformez la nature, rpondit avec humeur le miroir
convexe; votre plate personne s'imagine que les arbres sont tout droits
parce qu'elle les fait tels, et que tout est plan hors de vous comme en
vous. Les troncs des arbres sont courbes. Voil la vrit. Vous n'tes
qu'un miroir trompeur.

--Je ne trompe personne, reprit l'autre. C'est vous, compre convexe,
qui faites la caricature des hommes et des choses.

La querelle commenait  s'chauffer quand un gomtre passa par l.
C'tait, dit l'histoire, le grand d'Alembert.

--Mes amis, vous avez raison et tort tous deux, dit-il aux miroirs. Vous
rflchissez tous deux les objets selon les lois de l'optique. Les
figures que vous en recevez sont l'une et l'autre d'une exactitude
gomtrique. Elles sont parfaites toutes deux. Un miroir concave en
produirait une troisime fort diffrente et toute aussi parfaite. Quant
 la nature elle-mme, nul ne connat sa figure vritable, et il est
mme probable qu'elle n'a de figure que dans les miroirs qui la
refltent. Apprenez donc, messieurs les miroirs,  ne pas vous traiter
de fous parce que vous ne recevez pas le mme reflet des choses.

Voil, je pense, une belle fable; je la ddie aux mdecins alinistes
qui font enfermer les gens dont les passions et les sentiments
s'cartent sensiblement des leurs. Ils tiennent pour privs de raison un
homme prodigue et une femme amoureuse, comme s'il n'y avait pas autant
de raison dans la prodigalit et dans l'amour que dans l'avarice et dans
l'gosme.

Ils estiment qu'un homme est fou quand il entend ce que les autres
n'entendent pas et voit ce que les autres ne voient pas; pourtant
Socrate consultait son dmon et Jeanne d'Arc entendait des voix. Et
d'ailleurs ne sommes-nous pas tous des visionnaires et des hallucins?
Savons-nous quoi que ce soit du monde extrieur et percevons-nous autre
chose dans toute notre vie que les vibrations lumineuses ou sonores de
nos nerfs sensitifs? Il est vrai que nos hallucinations sont constantes
et habituelles, d'un ordre gnral et coutumier. Les perceptions des
fous sont rares, exceptionnelles et distingues. C'est  cela surtout
qu'on les reconnat.

C'est un fou aussi que nous fait connatre, dans le _Horla_, M. Guy de
Maupassant, le prince des conteurs. Le pauvre homme est hant par un
vampire qui trouble son sommeil et lui boit son lait sur sa table de
nuit. Il en est furieux et dsespr. Ce n'est pas sans raison; car rien
n'est plus affreux que de se sentir aux prises avec un ennemi invisible.

Mais dirai-je toute ma pense? Pour un fou, cet homme manque un peu de
subtilit.  sa place, je laisserais le vampire se gorger de lait tout 
loisir et je me dirais: Voil qui va bien,  force d'absorber le
liquide alcalin, cet animal ne manquera pas de s'assimiler quelques
lments opaques, et il deviendra visible. En attendant, il ne peut
demeurer invisible sans rester transparent; donc, si je ne le vois pas,
je verrai du moins dans son corps le lait qu'il aura bu. S'il vous
plat, je ne m'en tiendrais pas au lait: je tcherais de lui faire
avaler de la garance, pour le colorer en rouge des pieds  la tte.

 cela prs, et pourvu qu'ils ne boivent ni lait ni eau, les invisibles
peuvent fort bien exister. Et pourquoi non, je vous prie? Qu'y a-t-il
d'absurde  supposer leur existence? C'est l'hypothse contraire, pour
peu que l'on y songe, qui choque la raison. Car ce serait un grand
hasard si la vie, dans toutes ses formes, tombait sous nos sens, et si
nous tions constitus de manire  embrasser l'chelle entire des
tres. Pour nous apparatre, il faut que la vie se manifeste dans des
conditions trs particulires de temprature. Si elle existe dans les
milieux gazeux, ce qui, aprs tout, n'est pas impossible, nous n'en
pouvons rien connatre, et ce n'est pas une raison pour la nier. La
matire n'a pas,  l'tat gazeux, moins d'nergie qu' l'tat solide.
Pourquoi les soleils, qui semblent remplir dans l'univers, au centre de
chaque systme, des fonctions royales et paternelles, seraient-ils le
sjour de l'ternel silence? Pourquoi ne porteraient-ils pas dans leurs
vastes flancs la vie et l'intelligence en mme temps que la chaleur et
la lumire? Et pourquoi l'atmosphre des plantes, pourquoi l'atmosphre
de la terre ne seraient-elles pas galement habites? Ne peut-on
imaginer des tres trs lgers, tout  fait diaphanes, puisant leur
nourriture dans les couches atmosphriques suprieures?

Rien n'empche qu'il n'existe des enfants de l'air, comme il existe des
enfants des eaux et des fils de la terre.




LES FLIBRES  LA FTE DE SCEAUX

LE CHEVALIER DE FLORIAN


Les flibres de sjour  Paris ont clbr dimanche dernier, selon la
coutume, la fte de Florian. Florian, n dans la belle Occitanie, est
leur compatriote. Il est vrai qu'il crivit dans la langue des barbares,
dans l'idiome de la Fontaine et de Voltaire; il est vrai qu'il vcut et
mourut sur la terre trangre. Mais les flibres sont indulgents. Ils
sont pleins de joie et d'oubli. Ils ont tout pardonn. Leur pit
facile, leur riante sagesse gayent chaque anne la tombe du pote. On y
chante, on y boit. C'est--dire qu'on y accomplit les actes les plus
agrables de la religion populaire. Ces flibres entendent admirablement
la vie et la mort. Tout leur est fte.

Sans eux, l'auteur de _Galate_ tomberait dans l'oubli, et ce serait
dommage. On prouve  rappeler le souvenir du chevalier de Florian le
genre d'agrment que donne la rencontre, dans une boutique de
bric--brac, d'un vieux pastel trs fin,  demi effac.

Sur les bords du Gardon, au pied des hautes montagnes des Cvennes,
entre la ville d'Anduze et le village de Massane, est un vallon o la
nature semble avoir rassembl tous ses trsors. L, dans de longues
prairies o serpentent les eaux du fleuve, on se promne sous des
berceaux de figuiers et d'acacias. L'iris, le gent fleuri, le narcisse
maillent la terre; le grenadier, l'aubpine exhalent dans l'air des
parfums; un cercle de collines parsemes d'arbres touffus ferme de tous
cts la valle, et des rochers couverts de neige bornent au loin
l'horizon. C'est ainsi que Florian dcrit lui-mme, dans son _Estelle_,
la valle o fut son berceau. Faisant allusion  ce passage, le bon
Sedaine disait au pote en le recevant acadmicien: L'hommage que vous
rendez aux lieux qui vous ont vu natre est une nouvelle preuve de cette
sensibilit qui vous caractrise.

Fils d'un pauvre chevalier de Saint-Louis, Florian fut lev dans le
chteau bti  grands frais par son aeul. C'tait, a-t-il dit, un
gentilhomme qui dissipait tout son bien avec les femmes et les maons.
Sa mre, Gillette de Salgues, tait d'origine castillane. Boissy
d'Anglas, ami de la famille, nous apprend qu'elle avait conserv
quelque chose des moeurs et des habitudes particulires au pays o elle
tait ne, et qu'elle l'avait transmis  son fils. Il la perdit de
bonne heure et fut mis au collge. Il eut beaucoup de matres. L'un deux
le menait souvent chez une demoiselle de la rue des Prtres, qui
demeurait au cinquime tage et peignait des ventails. Je remarquai,
contait-il lui-mme plus tard, qu'il avait presque toujours quelque
chose  lui dire en particulier, ce qui les obligeait de passer dans la
chambre d' ct. Un jour, j'eus la curiosit d'aller regarder par le
trou de la serrure; je les vis qui causaient, mais d'une manire qui me
rendit rveur pour plus de huit jours.

Ce n'est pas des leons de ce matre qu'il profita le moins. Nous savons
de son propre aveu qu'avant dix-sept ans il tait assez heureux pour
possder une matresse, un coup d'pe et un ami. L'ami tait un
bretteur de la pire espce qui avait des dmls avec le guet et causa
quelques dsagrments au jeune chevalier. Par bonheur, Florian avait
aussi un oncle, et cet oncle, ayant pous une nice de Voltaire, envoya
son neveu  Ferney. Voltaire trouva son petit parent gentil, le caressa
et l'appela Floriannet. Il fit mieux encore: il le fit entrer  seize
ans comme page chez le duc de Penthivre. Pour sa bienvenue, le
chevalier but avec les autres pages du duc tant de caf et de liqueurs,
qu'il en gagna une maladie assez srieuse. Ces petits garnements
faisaient mille folies. Le bon seigneur n'tait pas homme  s'en aviser.
C'tait un saint. Dans son innocence, il ne voyait jamais le mal. On
raconte qu'un jour,  la foire, un marchand, qui ne le connaissait
point, lui montra et fit mouvoir devant lui des figurines obscnes.
L'excellent duc crut en toute candeur que c'taient des jouets d'enfant,
et il les acheta pour une petite princesse  laquelle il les remit le
lendemain.

Cet homme de bien s'intressa  Florian et lui donna bientt une
compagnie dans son rgiment de dragons. C'tait l'usage. Lindor, dit
Marmontel dans un de ses _Contes moraux_, venait d'obtenir une compagnie
de cavalerie au sortir des pages. Devenu ensuite gentilhomme ordinaire
du duc de Penthivre, Florian clbra la bienfaisance inpuisable, de
cet excellent matre.

    Avec lui la bont, la douce bienfaisance
    Dans le palais d'Anet habitent en silence,
    Les vains plaisirs ont fui, mais non pas le bonheur.
    Bourbon n'invite point les foltres bergres
     s'assembler sous les ormeaux;
    Il ne se mle point  leurs danses lgres,
    Mais il leur donne des troupeaux.

C'est auprs du duc, dans les chteaux d'Anet et de Sceaux, que Florian
composa ces bergeries o l'on ne voit pas de loups, ces jolies comdies
italiennes dans lesquelles Arlequin lui-mme est sensible et ces romans
potiques dont on disait alors avec une politesse exquise: Ils sont
ddis  Fnelon, et l'offrande n'a point dpar l'autel.  la veille
de la Rvolution, le jeune chevalier faisait danser ses bergres.
_Galate_ parut en 1783, _Numa Pompilius_ en 1786, _Estelle_ en 1788.
Sans inspirer l'enthousiasme, ces ouvrages furent bien reus. Encore que
les gens de got en sentissent la faiblesse, les pastorales devinrent 
la mode. Les dessinateurs, et particulirement Queverdo y mirent de
galants frontispices o l'on voyait des pastourelles avec des fleurs 
leur chapeau, des rubans  leur houlette et le nom d'Estelle grav sur
l'corce des chnes. Laharpe, bien qu'ami de l'auteur, maltraita
_Gonzalve de Cordoue_. Mais il avait lou _Galate_. On dit qu'un jour
Rivarol, rencontrant Florian qui marchait devant lui, un manuscrit 
demi sorti de sa poche, s'cria: Ah! monsieur, comme on vous volerait
si on ne vous connaissait pas. Mais ce n'est l qu'un joli mot. Nous
savons, par le tmoignage d'un contemporain, qu'_Estelle_ rapporta 
Florian beaucoup plus que l'_Emile_ et _la Nouvelle Hlose_ n'avaient
rapport  Jean-Jacques.

Quoi qu'il en semble aujourd'hui, Florian avait le gnie de l'-propos.
Il se fit berger au temps o toutes les belles dames taient bergres.
Il parla nature et sentiment  une socit qui ne voulait entendre que
sentiment et nature. Son _Numa Pompilius_, publi trois ans avant la
runion des tats gnraux, n'est qu'une longue allusion aux voeux
politiques de la France. Ce roi inspir par la sagesse, ce prince,
disciple de Zoroastre, lev par le choix des peuples  l'auguste et
suprme magistrature, ce Numa qui fait des noms de pre et de roi deux
parfaits synonymes, n'tait-ce point l'image du monarque
constitutionnel, du prince philosophe qu'attendait la nation? N'tait-ce
point l'emblme des esprances que Louis XVI donnait alors  son peuple
idoltre?

On voyait tout en rose. La philosophie nous gouvernera, disait-on. Et
quels bienfaits la raison ne rpandra-t-elle pas sur les hommes soumis 
son tout-puissant empire? L'ge d'or imagin par les potes deviendra
une ralit. Tous les maux disparatront avec le fanatisme et la
tyrannie qui les ont enfants. L'homme vertueux et clair jouira d'une
flicit sans trouble. On rvait les moeurs de Galate et la police de
Numa.

Le chevalier de Florian montrait patte blanche. Nanmoins il entrait
comme un jeune loup dans le bercail des thtres  la mode. On trouve
dans ses posies fugitives les vers que voici:

     MADAME G...

    Aprs l'avoir vue jouer _la Mre confidente_
    Que j'aime  t'couter, quand d'un accent si tendre
    Tu dis que la vertu fait seule le bonheur!
    Ton secret pour te faire entendre,
    C'est de laisser parler ton coeur.
    Mais, en blmant l'amour, ta voix trop sduisante
    Vers l'amour, malgr moi, m'entrane  chaque instant;
    Et depuis que j'ai vu _la Mre confidente_
    J'ai grand besoin d'un confident.

Cette madame G... n'est autre que Rose Gontier, qui n'avait pas sa
pareille pour faire passer le spectateur du sourire aux larmes. Elle
tait de huit ans plus ge que le chevalier. Il l'aima, mais elle
l'aima bien davantage. Il ne nous reste de ces amours qu'un seul et
tardif tmoignage. Longtemps, longtemps aprs la mort de Florian, Rose
Gontier, devenue la bonne mre Gontier, amusait ses nouvelles camarades
comme une figure d'un autre ge. Fort dvote, elle n'entrait jamais en
scne sans faire deux ou trois fois dans la coulisse le signe de la
croix. Toutes les jeunes actrices se donnaient le plaisir de lutiner
celle qui jouait si au naturel _Ma tante Aurore_; elles l'entouraient au
foyer et lui refaisaient bien souvent la mme question malicieuse:

--Mais est-ce bien possible, grand'maman Gontier, est-il bien vrai que
M. de Florian vous battait?

Et, pour toute rponse et explication, toute retenue qu'elle tait, la
bonne maman Gontier leur disait dans sa langue du dix-huitime sicle:

--C'est, voyez-vous, mes enfants, que celui-l ne payait pas[9].

Il est piquant de savoir qu'Estelle tait battue par Nmorin. La
Rvolution contraria vivement le chevalier de Florian, qui l'avait
comprise d'une tout autre manire. Ds les premiers troubles, il se
rfugia  Sceaux, o il vcut trs retir. Il crivit le 17 fvrier 1792
 Boissy d'Anglas:

Je passe doucement ma vie au coin de mon feu, lisant Voltaire et fuyant
des socits qui sont devenues des arnes affreuses o tout le monde
hait la raison, o les vertus ne sont mme plus loues, o l'humanit,
la premire des vertus, et la modration, la premire des qualits, sont
mprises par tous les partis. Je me trouve fort bien de ma solitude,
et, si j'y recevais souvent de vos nouvelles, je l'aimerais encore
plus.

Florian s'tait montr trs empress, vers ce temps-l, auprs de la
troisime fille de M. Le Snchal, administrateur des domaines. Elle
n'avait pas t insensible aux attentions d'un homme plus g qu'elle de
quatorze ans, mais agrable et clbre. Sans tre fiancs l'un 
l'autre, ils avaient chang des engagements sur la foi desquels Sophie
(c'est le nom de cette jeune fille) se reposait avec confiance. Nous
possdons un portrait littraire de Sophie  dix-neuf ans. Il n'est pas
inutile de dire, avant de mettre ce portrait sous les yeux du lecteur,
qu'il est de la main d'un rival malheureux du chevalier.  la
rgularit de ses traits, si l'on en croit ce tmoin, Sophie joignait
une physionomie anime. C'tait une beaut grecque ou une beaut
franaise, suivant qu'il lui convenait; seulement il lui manquait
l'clat du teint. La fiert semblait d'abord le premier caractre de sa
figure, mais les impressions de la piti y jetaient comme un rayon
cleste. Ds qu'elle entendait raconter une belle action, ses yeux
lanaient une noble flamme. Elle aimait avec un got trop vif les traits
saillants de l'esprit.

Et le portraitiste amoureux ajoute ingnument: C'est ce qui faisait ma
dsolation, car je ne pouvais soutenir avec elle ce genre de lutte.
Puis il met les derniers traits au tableau: Une extrme activit
compromettait sa sant, qui dj donnait quelques signes inquitants. La
musique, la peinture, la traduction de quelques romans anglais, auxquels
elle ajoutait parfois des scnes trs vivement frappes, remplissaient
alors des journes qu'il fallait disputer aux chagrins les plus
poignants. Vive, spirituelle, mlancolique et lettre, Sophie Le
Snchal tait tout  fait  la mode et au got du temps. Son pre
occupait une de ces fonctions civiles que la riche bourgeoisie se
partageait: car les offices de judicature et de finance  tous les
degrs appartenaient alors au tiers tat. M. Le Snchal avait tabli
ses deux filles anes dans la noblesse; la premire tait marquise de
Chrisey, la cadette marquise d'Audiffret. C'tait par lui-mme un homme
insignifiant. Mais sa femme avait quelque prtention au bel esprit et
tenait un salon ouvert aux gens de lettres. Cette famille, nagure
opulente, tait  peu prs ruine par la Rvolution. Les biens de
l'administrateur des domaines, tenus sous squestre, s'y dvoraient
srement. Aprs le 10 Aot, M. Le Snchal jugea prudent de quitter
Paris, o il tait souponn de modrantisme. Il se retira  Rouen avec
sa famille. C'est l qu'il connut Charles Lacretelle, dit Lacretelle
jeune, g alors de vingt-six ans. Celui-ci ne frquenta pas longtemps
la maison Le Snchal sans devenir amoureux de la jeune Sophie. Il lui
cacha cet amour avec d'autant plus de facilit qu'elle ne le partageait
pas. Elle lui disait: Mon frre, et il ne tarda pas  sentir toute
l'amertume de ce nom dont il avait d'abord got la douceur. Comme
c'tait un fort honnte jeune homme, il informa de ses vues et de ses
sentiments la mre de la belle Sophie. La rponse qu'il obtint ne
pouvait tre favorable. La voici, telle qu'il nous l'a transmise:

C'est au frre an de Sophie que je vais faire une confidence qui
mourra dans son sein et que je crois ncessaire  votre repos.--Ne vous
abusez pas; renoncez  tout espoir. Ma fille est aime du chevalier de
Florian et ne parat pas insensible  cet hommage; je souhaiterais
pourtant qu'elle en perdt le souvenir: car j'ai vu l'amour du chevalier
dcliner  mesure que notre fortune lui a paru baisser, et chaque jour
de la Rvolution en compromet les restes. N'imaginez pas que ce soit
l'homme de ses bergeries; il a trop de probit pour tre un sducteur;
mais il a trop de prudence et de calcul pour tre un Nmorin.

Il ne parat pas que le rival qui entendit ces paroles les ait le moins
du monde adoucies. Telles qu'il les rapporte, elles sont vraiment trop
dures. Si le chevalier ne s'empressait pas d'pouser Mlle Le Snchal,
il tait facile de supposer  ses retards d'autres raisons que celle de
la cupidit due. Suspect lui-mme et sans cesse inquit dans sa
retraite de Sceaux, il pouvait raisonnablement juger qu' la veille de
la proscription ce n'tait pas le temps d'unir sa destine  celle d'une
jeune fille note elle-mme d'incivisme. C'et t l une gnreuse
folie, et M. de Florian n'tait capable de folies d'aucune sorte. Il
professait volontiers avec Parny que:

    Une indiffrence paisible
    Est la plus sage des vertus.

Il tait trop prudent pour n'tre pas un peu goste et il estimait, lui
aussi, que, dans une pareille poque, c'est assez de vivre, sans rien de
plus. Madame Le Snchal, qui ne se faisait pas d'illusions sur son
caractre, loin de l, ne tarda pas  acqurir une nouvelle preuve des
dispositions paisibles du chevalier. Fixe  Montrouge avec sa famille
dans les derniers mois de 1792, cette dame donna asile au marquis
d'Audiffret, son gendre, qui tait port sur une liste d'migrs. Il fut
dnonc par des patriotes de Montrouge et aussitt arrt. Madame Le
Snchal pria Florian d'attester que M. d'Audiffret n'avait pas quitt
le territoire de la Rpublique. C'tait la vrit, mais il y avait pril
 porter ce tmoignage. D'Audiffret n'tait point un migr, mais
c'tait un ci-devant. Son beau-frre, le marquis de Chrisey, avait
migr. D'Audiffret tait deux fois suspect. Florian, ci-devant
lui-mme, ne pouvait se montrer sans danger. Il s'excusa. Son jeune
rival, trop heureux de saisir une occasion qu'on lui laissait, s'offrit
pour tmoin. Il courait les plus grands risques en faisant cette
dmarche: car sa collaboration au _Journal de Paris_, avec Andr
Chnier, pouvait n'tre pas oublie. Pourtant il n'hsita pas, se
prsenta devant la municipalit et obtint la libert du beau-frre de
Sophie. Est-il besoin de dire qu'il n'en fut pas aim davantage? Heureux
encore si on lui pardonna d'avoir laiss voir une grandeur d'me que
l'homme aim n'avait point montre! C'est l un grief qu'une femme qui
aime ne supporte pas volontiers.

Le chevalier faisait visite assez souvent  madame Le Snchal 
Montrouge. Il avait perdu sa gaiet et ne montrait plus  Sophie ni
amour ni galanterie. Un soir, dit Lacretelle, il entra brusquement au
moment o nous improvisions, vaille que vaille, une comdie-proverbe
tire de Gil Blas, o le gnral Baraguay d'Hilliers,  la grande et
noble stature, reprsentait le capitaine Roland, moi _Gil Blas_, et la
jolie madame d'Audiffret la vieille Hb, qui servait  boire aux
voleurs. Je ne vis jamais une figure plus sombre, plus indigne que
celle de Florian. C'tait un prophte aux cheveux hrisss. Il venait de
lire une sance des Jacobins, pleine d'atroces propositions qui ne
devaient tre que trop tt converties en dcrets, et pour lui il les
lisait comme autant de dcrets dj rendus. Il semblait se plaire, pour
nous punir de notre gaiet,  nous ptrifier de terreur. Peu s'en fallut
qu'il ne nous annont notre mort  nous tous. L'avis et t bon s'il y
avait eu des moyens de fuir. C'est ce que fit observer avec douceur
madame Le Snchal. Aprs son dpart, nous voulmes reprendre la pice
commence, mais nous n'y pmes parvenir.

Certes le chevalier avait tort de n'tre point gai. Je tiens d'une
personne fort spirituelle et fort sense que la gaiet est la forme la
plus aimable du courage. Mais il faut reconnatre que les inquitudes du
ci-devant chevalier taient fondes. Bientt, cet homme inoffensif,
victime d'une odieuse et folle suspicion, fut mis en tat d'arrestation
et conduit  la Bourbe. On appelait vulgairement ainsi l'ancien couvent
de Port-Royal de Paris, devenu une prison sous le nom de Port-Libre.
C'tait une demeure habitable encore, malgr l'encombrement, et dont le
rgime tait moins dur que celui des autres maisons d'arrt.

La compagnie y tait excellente. Le soir, les femmes, pares avec grand
soin, se runissaient aux hommes dans la salle commune, qu'elles
transformaient en un salon lgant. Le pote Vige et le citoyen
Coittant y disaient des vers. Le baron de Wirbach y donnait des
concerts, et l'on affirme que ce baron de Wirbach tait la premire
viole d'amour de son sicle. Un acacia, plant dans une des cours,
abritait, dit-on, les plus douces confidences. Un pote reconnaissant le
clbra dans un ode qui se termine par ce vers:

    Sous son ombrage on fut heureux.

On lit dans le journal d'un des dtenus de la Bourbe,  la date du 27
messidor an II (15 juillet 1794): On nous a amen ce matin un homme
bien estimable, le chevalier de Florian, auteur de _Numa_, d'_Estelle_,
etc. Trois jours aprs, les dtenus se runirent, le soir, pour
entendre un des leurs chanter une chanson du nouveau venu, dont ils
s'honoraient d'tre les compagnons d'infortune. Il ne parat pas que
Florian se soit associ  ces ples ftes de la captivit. On ne dit pas
qu'il s'entretint avec les femmes galamment vtues ni qu'il s'assit, la
nuit, sous l'acacia. D'ailleurs, sa dtention fut de courte dure. Il
sortit de la Bourbe peu de jours aprs le 9 Thermidor. De retour dans sa
chre retraite de Sceaux, il ne put retrouver en lui-mme la paix qui
l'environnait. La fivre le consumait.  chaque coup frapp  sa porte,
son imagination trouble lui figurait des patriotes arms de piques
venus pour l'arrter. Il languit ainsi quelques semaines et mourut le 29
fructidor an II (15 septembre 1794),  l'ge de trente-huit ans. Peu de
mois aprs, mademoiselle Sophie Le Snchal se maria avec un homme
obscur et riche, et, quatre ans plus tard, Rose Gontier pousa son
camarade Allaire.

Tel est le vritable Florian. Il battait sa matresse, et il n'pousa
pas mademoiselle Sophie. Mais l'ombre d'Estelle sourit encore sur sa
tombe dans le cimetire du village o il repose.




 PROPOS DE L'INAUGURATION DE LA STATUE D'ARMAND CARREL  ROUEN


Il y a diffrentes manires, pour un homme de parti, d'inspirer du
respect  ses adversaires. On y parvient le plus srement par une
longue, immuable et majestueuse incapacit. Mais il n'est pas toujours
impossible d'en venir  bout par la force du talent unie  la grandeur
du caractre. Carrel en est un exemple. Ses ennemis politiques, bien
qu'il leur ft redoutable, s'inclinaient devant la noblesse de son me.
Carrel avait t sous-lieutenant avant de devenir journaliste. Il porta
dans la vie politique les brillantes vertus des armes. Quelques traits
suffiront  peindre sa fiert.

Fils d'un marchand de toile de la ville de Rouen, Armand Carrel tait,
en 1820, un des plus intelligents et des plus capricieux lves de
Saint-Cyr. Sa fougue et son lgance annonaient un bon officier. Mais
il tait peu docile; il talait, en outre, avec une gnreuse
imprudence, son admiration pour les soldats de la Rpublique et de
l'Empire. Le commandant de l'cole tait alors le gnral comte
d'Albignac de Castelnau, brave militaire qui, oubliant ses services
honorables dans la Grande-Arme, se souvenait seulement d'avoir migr
en 1791. Il affectait de regarder le libralisme comme une bassesse
indigne d'un officier.

--Pensant comme vous faites, dit-il un jour au jeune ami des brigands de
la Loire, vous feriez mieux de tenir l'aune dans le comptoir de votre
pre.

Carrel lui rpondit:

--Mon gnral, si jamais je reprends l'aune de mon pre, ce ne sera pas
pour mesurer de la toile.

Trois ans plus tard, Carrel se battait en Espagne, contre l'arme de la
Foi, dans la lgion librale trangre, compose de Franais et
d'Italiens. Dans un engagement, le colonel commandant la lgion, un
Italien, crut voir que les Franais commenaient  plier. Il se jeta au
galop de leur ct et s'cria:

--Franais, vous fuyez!...

Alors Carrel, s'lanant au-devant de son chef, lui dit d'une voix
forte:

--Vous en avez menti!

L'anne suivante, traduit devant un conseil de guerre franais, il
opposait  l'accusation le tmoignage de son honneur.

--Dans votre position, lui dit le prsident, vous ne pouvez invoquer
l'honneur.

En entendant ces mots, Carrel saisit sa chaise, et il allait la lancer 
la tte du prsident lorsqu'il fut entran hors de la salle par les
soldats qui le gardaient.

Voil l'homme peint en trois traits. La fiert fut le ressort de son
me. Aussi n'est-il pas surprenant que, ds l'adolescence, il se soit
senti du got pour les armes. Ce n'est pas  dire qu'il et la vocation
militaire. Les vertus qui lui manquaient pour faire un soldat exemplaire
ne sont pas, peut-tre, les plus clatantes; ce ne sont pas assurment
les moins ncessaires. Il ne savait pas obir. L'esprit de sacrifice lui
fit toujours dfaut. Il ne souponna jamais ce sublime amour du
renoncement qui fait les bons prtres et les bons soldats. Aussi
verrons-nous qu'il resta peu de temps au service et fut loin de s'y
conduire d'une manire irrprochable.

Il fut nomm sous-lieutenant l'anne de la mort de Napolon. C'tait un
douloureux moment pour entrer dans l'arme. Il est vrai que la loi
Gouvion Saint-Cyr, vote en 1818, malgr l'opposition des royalistes
_ultra_, retirait l'avancement au bon plaisir du roi pour le soumettre 
des rgles fixes. Il est vrai que beaucoup d'officiers de l'Empire
taient rentrs dans les cadres. Mais le commandement s'exerait encore
bien souvent dans un esprit de haine et de rancune. Les vieux soldats,
punis de leur gloire, obissaient en frmissant  des fils d'migrs.
Ils entendaient crier le sang des hros dont ils avaient t les
compagnons et qu'on avait indignement mis  mort: Ney, les deux frres
Fauchet, Labdoyre, Mouton-Duvernet, Charton, sans compter le brave
colonel Boyer de Peyreleau, condamn  la peine capitale pour avoir
dfendu la Guadeloupe contre les Anglais, sous le drapeau tricolore.
Cette arme, justement irrite, dsespre, pleine de regrets aussi
grands que ses souvenirs et hassant ses drapeaux neufs, tait
travaille par les nombreuses socits secrtes que les libraux
organisaient autour d'elle. La _charbonnerie_, ne sur la terre
classique des complots, dans les cabanes des Abruzzes, tablissait dans
toute la France ces runions mystrieuses qu'elle nommait des ventes,
parce qu' l'origine les conjurs se donnaient pour des charbonniers
vendant leur charbon. Ceux-ci et les chevaliers de la Libert, qui
leur taient affilis, tramaient sans relche des complots militaires,
dbauchant des officiers et des sous-officiers auxquels ils faisaient
courir plus de dangers qu'ils n'en couraient eux-mmes.

Carrel tait alors sous-lieutenant au 29e de ligne, qui tenait garnison
dans Belfort et Neuf-Brisach. Trs jeune, trs ardent, amoureux du pril
autant que de la libert, il entra dans un complot qui avait pour but de
soulever les garnisons de l'Est et de proclamer un gouvernement
provisoire. Une nuit, il quitta secrtement sa compagnie, qui tait 
Neuf-Brisach, et accompagna un des carbonari  Belfort o devait clater
le mouvement. Mais, quand il arriva dans cette ville, les trames taient
dcouvertes, les complices arrts ou en fuite. Il reprit  franc trier
la route de Neuf-Brisach, o il arriva de bon matin, avant l'exercice.
Un de ses biographes, ayant racont ses faits, ajoute: Lorsqu'on fit
une instruction pour rechercher les complices des officiers de Belfort
et surtout pour savoir quel tait celui qui s'tait rendu de
Neuf-Brisach dans cette ville, on ne put rien dcouvrir, et les soupons
se portrent sur tout autre que Carrel; car ses manires lgres et
insouciantes l'avaient fait regarder par ses chefs comme tout  fait en
dehors des menes. Cette consquence de son action dut tre
particulirement pnible  ce jeune homme loyal, toujours prt 
rclamer le prix de ses actes, ce prix ft-il la mort. D'ailleurs, la
conspiration de Belfort eut des suites plus lamentables. Les
sous-officiers du 45e de ligne, gagns par les carbonari, conspiraient
encore. Les quatre sergents de la Rochelle payrent de leur tte pour
tout le monde: car tout le monde tait plus ou moins dans l'affaire,
mme La Fayette, mme M. Laffitte. On voudrait croire qu'un tel exemple
fit une impression profonde sur l'esprit de Carrel et que cet homme de
coeur dtesta ds lors ces conjurations militaires dont l'issue la plus
probable est la perte de quelques malheureux. Mais il faut reconnatre
que Carrel n'eut jamais un sens juste des devoirs du soldat. Son
impatience, son orgueil et plus encore le malheur des temps firent de
lui un mauvais officier. Il ne cessa jamais de conspirer. En garnison 
Marseille, il envoya  un journal de cette ville des attaques anonymes
contre son colonel. Il crivit aussi aux Corts espagnoles une lettre
politique qui fut saisie. C'est l une conduite qu'il est impossible
d'approuver,  quelque parti qu'on appartienne: car elle offense
grivement l'esprit militaire et la discipline de l'arme. En 1823,
quand le gouvernement prpara la campagne d'Espagne, Carrel fut laiss 
Aix au dpt de son rgiment. Donnant dans cette ville de nouveaux
sujets de plainte, il reut l'ordre de garder les arrts forcs. Cette
disgrce lui fut amre. On ne saurait nier qu'il ne l'et bien mrite.
J'ai sous les yeux une lettre qu'il crivit alors au gnral baron de
Damas, qui commandait la 10e division militaire. Bien qu'elle soit un
peu longue, je la donne tout entire, moins encore parce qu'elle est
absolument indite que parce qu'elle me semble trs intressante et
surtout trs instructive.

     Mon gnral,

     J'ai reu,  Aix, l'ordre de garder les arrts forcs en attendant
     une dcision du ministre provoque contre moi par M. le colonel
     Lachau.

     Je suis accus par lui d'avoir cherch  exciter des troubles dans
     la compagnie dont je faisais partie. J'ignore ce qu'il a pu
     imaginer pour donner un caractre probable  cette accusation;
     j'ose donc rclamer de vos bonts une enqute prompte et svre
     depuis le 10 courant, jour auquel mon ordre de dpart pour Aix m'a
     t remis, jusqu'au 13 courant, mon dpart pour cette destination.
     Le seul expos des relations qui ont exist entre moi et la 5e
     compagnie du 1er bataillon, pendant ces trois jours prouvera
     l'atrocit d'une calomnie dont le but parat tre de me faire
     passer devant un conseil de guerre sous le poids d'une odieuse
     prvention.

     Les officiers de ma compagnie et l'adjudant-major de mon bataillon
     attesteront que je n'ai point paru au quartier depuis l'appel du 10
     au soir, o j'assistais comme officier de semaine, et un billet que
     j'ai crit aux sous-officiers de la 5e compagnie suffira pour me
     laver des provocations au dsordre que l'on m'attribue. L'enqute
     que je demande ne saurait manquer de m'tre favorable; j'en
     attendrai le rsultat pour donner ma dmission, fonde sur la
     double injustice dont je crois avoir  me plaindre. Je ne crois
     pas, en effet, que rien puisse motiver mon renvoi au dpt:  peine
     sorti de l'cole militaire, bien portant, aussi capable de servir
     que qui que ce soit, fermement dcid  faire mon devoir, il
     n'appartient pas  de vaines opinions de me fermer une carrire
     qu'on nous montre comme celle de l'honneur,  moins que des mots 
     peine dfinis ne soient des garantis de dvouement pour les uns et
     des titres d'exclusion pour les autres. Mcontent avec de tels
     motifs de l'tre, j'ai pu le tmoigner devant des camarades ou des
     trangers. La chaleur naturelle  un jeune homme, l'aigreur qui
     nat du sentiment d'une injustice ont pu donner  mes plaintes un
     caractre violent, mais il y a loin de l aux tentatives
     criminelles qu'une vengeance particulire a pu seule inventer pour
     me perdre, et jamais soldat ni sous-officier n'a entendu de moi les
     expressions ignobles dont je saurai me laver dans l'enqute que je
     demande. Je prouverai l, par des rcriminations qui me sont
     faciles, que le mal existant aujourd'hui dans le 29e n'est venu ni
     de moi, ni des officiers dont je partage la disgrce, et que celui
     qui, contre les intentions encore inconnues du ministre et les
     assurances consolantes que vous-mme, mon gnral, avez bien voulu
     nous donner, a peint  nos anciens camarades et subordonns les
     officiers mis au dpt comme des artisans de trouble et des ennemis
     du gouvernement, est le seul capable d'indisposer le rgiment, si
     le dvouement  la monarchie, l'esprit de subordination dont il a
     donn de si belles preuves avant lui pouvaient cesser d'tre
     inbranlables. C'est le colonel Lachau qui a cr parmi nous des
     coteries secrtes, des partis qui n'existaient point, et y a
     distribu, class les individus selon son caprice. Nous ne
     connaissions avant lui ni haine, ni dfiance, ni espionnage. Il n'y
     avait point de nuances d'opinion pour des hommes qui servaient
     galement bien. Le colonel s'est spar de nous. Ses harangues
     scandaleuses ne nous ont jamais tmoign que des soupons et de
     l'animosit. Il a souffert qu'on chantt en sa prsence des
     couplets aussi injurieux pour son corps d'officiers que bassement
     adulateurs pour lui. J'en ai trop dit peut-tre, mon gnral, mais,
     si les voix de tous ceux que le colonel force au silence par la
     terreur pouvaient s'lever avec la mienne, vous verriez jusqu'
     quel point il a abus de l'affreux principe: diviser pour rgner.

     J'espre qu'avant la dcision du ministre vous aurez la bont de
     faire droit  ma demande. Je suis prt  quitter le service, mais
     je tiens  confondre d'abord mes accusateurs. Il importe peut-tre
      la sage modration avec laquelle vous avez toujours command
     qu'aucun des officiers qui ont eu l'honneur de servir sous vos
     ordres ne soit victime de perfidies qu'une injustice claire peut
     dvoiler. Dans cette confiance, j'ose vous exprimer mes regrets de
     ne point tre appel  combattre dans les rangs de mes camarades et
     vous prier de croire aux sentiments avec lesquels j'ai l'honneur
     d'tre,

     Mon gnral,

     Votre trs respectueux et trs soumis, CARREL,

     Officier attach au dpt du 29e de ligne,  Aix.

Il faut le reconnatre, un tel langage n'est pas digne de Carrel. On
souffre d'entendre cet officier porter par la voie hirarchique des
plaintes contre un chef qu'il avait d'abord secrtement vilipend dans
les journaux. On veut croire que le chef qu'il accuse a beaucoup de
torts. Il est impossible de croire qu'il les ait tous. On a beau se
reporter aux temps qui taient cruels, on ne peut qu'excuser Carrel sans
l'absoudre. Il ne lui sied pas de se porter garant du dvouement du
rgiment  la monarchie. Sa situation tait fausse, si son caractre
tait franc; et son langage se ressent de sa situation plus que de son
caractre. Pour rester gal  lui-mme, il devait ne point crier 
l'injustice et ne point se plaindre aprs avoir trahi.

Comment ne sentait-il pas dans sa conscience qu'aprs Neuf-Brisach et
Belfort il y avait incompatibilit entre l'arme de la Restauration et
lui, et que la seule chose sante qui lui restt  faire tait de se
dmettre en silence?

Htons-nous de dire qu'il se dmit en effet quelques jours aprs et que,
devenu libre, il se jeta dans une aventure hroque et malheureuse, que
le patriotisme condamne, mais o il put cependant montrer tout entire
l'inbranlable fermet de son coeur.

En effet, pendant que ses anciens compagnons d'armes se massaient sur la
frontire d'Espagne pour faire une guerre que rprouvent nos instincts
libraux et nos sentiments du droit des peuples, mais qui du moins
n'tait point impolitique; car elle fortifia le gouvernement des
Bourbons en rattachant l'arme au drapeau blanc, pendant que le duc
d'Angoulme se prparait  franchir la Bidassoa  la tte de
quatre-vingt mille hommes, Armand Carrel se jetait dans un bateau
pcheur qui le dbarquait  Barcelone et de l se portait au coeur de la
Catalogne pour s'engager comme sous-lieutenant au rgiment des
volontaires franais, dit rgiment Napolon II, et combattre dans
l'uniforme de la vieille garde, avec la cocarde tricolore, sous l'aigle
imprial, pour les Corts, contre cette arme de la Foi et ces mmes
soldats de Ferdinand VII que venaient soutenir les baonnettes
franaises, au-dessus desquelles flottaient les fleurs de lis.

Il y montra le plus ardent courage. Mais, hlas! ce fut contre des
Franais. Son rgiment dcim dut se fondre avec la lgion italienne.
Aprs deux jours de combats, o le corps dont il faisait partie perdit
les deux tiers de son effectif, il se rendit avec ses camarades au
gnral de Damas, qui leur laissa leurs pes et les insignes
distinctifs de leur uniforme. Le gouvernement franais ne crut pas
devoir ratifier cette capitulation, et Carrel, condamn  mort par deux
conseils de guerre, fut dfinitivement acquitt par un troisime. Je
n'entrerai pas dans le dtail de ces procdures. Je ne raconte pas la
vie de Carrel, j'essaye de marquer seulement quelques traits de la
physionomie de cet homme extraordinaire. C'est un fait digne de
rflexion que Carrel put, en 1823, combattre contre des Franais sans
manquer  l'honneur. Plus d'un des gnraux de l'arme royale qu'il
avait combattue s'taient trouvs dans l'arme des Princes en face des
soldats de la Rpublique. L'inspirateur de la guerre d'Espagne, le
ministre qui l'avait rendue invitable, Chateaubriand, n'avait-il pas
servi sous Cond contre la France? Et pourtant Chateaubriand tait un
homme d'honneur. On peut dire, il est vrai, que Chateaubriand, homme de
l'ancien rgime, mit son honneur  combattre pour son roi, tandis
qu'Armand Carrel appartenait par son origine et par ses sentiments  la
France dmocratique, et qu'il tait sans excuse, ne pouvant avoir
d'autre religion que celle de la patrie. Mais il faut considrer que le
devoir est difficile dans les poques troubles. Les contemporains de
Carrel l'ont absous. Leur jugement est rendu. Nous n'avons point qualit
pour le reviser. Rjouissons-nous seulement des progrs du sentiment
patriotique, qui interdirait absolument aujourd'hui  tout homme
d'honneur la conduite que Carrel put croire permise. Lui-mme, ayant
occasion de rappeler, en 1823, comme tmoin, devant la cour d'assises
d'Eure-et-Loir, son passage en Espagne, il le fit dans des termes qui
trahissaient un noble repentir. Vous savez, messieurs les jurs,
dit-il, que le drapeau tricolore a eu aussi son migration, et que les
migrations ne sont pas heureuses. Il n'y a rien  ajouter  cette
parole. D'ailleurs, Carrel se trompa plus d'une fois. Mais il fut
souvent hroque, toujours dsintress. Et cette tournure d'esprit
donne  quelques-unes de ses erreurs mmes un caractre superbe. Il ne
considra jamais son propre intrt. Il avait un magnifique ddain de ce
que le vulgaire estime de plus. Il lui est arriv une fois, dit son
biographe, en jetant au feu des papiers indiffrents, d'y jeter en mme
temps un billet de banque qui lui faisait grand besoin. Carrel fut plus
 l'aise dans la vie civile qu'il ne l'avait t dans la vie militaire.
Il devint en peu d'annes un grand journaliste. Par la force de son
caractre plus encore que par celle de son talent, il conquit d'emble
l'opinion. Pourtant il faut estimer trs haut les articles qu'il donna
au _Producteur_, au _Constitutionnel_,  la _Revue franaise_,  la
_Revue amricaine_,  la _Revue de Paris_ et ceux qu'il publia en si
grand nombre dans _le National_, dont il tait l'me. Carrel fut un trs
grand journaliste. Il pensait vite et juste; il s'exprimait avec une
puret et une fermet classiques. Ceux qui savent encore ce que c'est
que d'crire admirent la robuste nudit de son style.

Un si beau talent ne s'tait pas form sans tude. Carrel avait beaucoup
lu et beaucoup rflchi. Il avait mis dans le bateau de pche qui
l'avait port en Espagne une trentaine de volumes choisis qu'il lisait
au bivouac, entre deux alertes, imitant ainsi les grands capitaines,
auxquels il ressemblait par la promptitude et l'audace de l'intelligence
autant que par la fermet du coeur. Aussi montra-t-il, jeune encore, un
esprit bien arm. Il avait gard de son premier tat un vif amour des
choses militaires, et, bien qu'il ait trait avec talent d'innombrables
sujets de politique, d'conomie sociale et de littrature, ses plus
belles pages sont inspires par l'art de la guerre. L'article, entre
autres, qu'il consacra en 1832 aux _Mmoires de Gouvion Saint-Cyr_ est
un mle chef-d'oeuvre qui devrait tre tudi et comment dans nos coles
militaires. Il commence par ces mots: On persuaderait difficilement aux
hommes, et surtout aux hommes de notre temps, qui ont vu beaucoup de
militaires, que l'art de la guerre est celui de tous peut-tre qui donne
le plus d'exercice  l'esprit. Cela est pourtant vrai, et ce qui fait
cet art si grand, c'est qu'il exige le caractre autant que l'esprit, et
qu'il met en action et en vidence l'homme tout entier. J'prouve un
vritable malaise  ne pouvoir tout citer.

Derrire l'crivain on sentait l'homme. Carrel rpondit toujours de ce
qu'il crivait. Sa polmique ardente le conduisit trois fois sur le
terrain. Il mettait un soin extrme  arranger  l'amiable les affaires
d'honneur de ses amis; mais il avait moins de patience quand il
s'agissait des siennes. Tous les dtails du duel qui eut pour lui une
issue funeste ont t relats minutieusement; j'en veux rappeler
quelques-uns, qui sont des traits de caractre. Arriv sur le terrain,
il s'avana vers M. Emile de Girardin, son adversaire, et lui dit:

--Monsieur, vous m'avez menac d'une biographie. La chance des armes
peut tourner contre moi; cette biographie, vous la ferez alors,
monsieur; mais, dans ma vie prive et dans ma vie politique, si vous la
faites loyalement, vous ne trouverez rien qui ne soit honorable,
n'est-ce pas, monsieur?

--Oui, monsieur, rpondit M. de Girardin.

Carrel tira le premier. M. de Girardin s'cria:

--Je suis touch  la cuisse, et fit feu.

--Et moi  l'aine, dit Carrel aprs avoir essuy le feu de son
adversaire.

Il eut encore la force d'aller s'asseoir sur un talus au bord de
l'alle, o ses tmoins et son mdecin lui donnrent les premiers soins.
Puis ils le prirent dans leurs bras pour le porter dans une maison
voisine. En passant auprs de M. Girardin, il voulut s'arrter.

--Souffrez-vous, monsieur de Girardin? demanda-t-il.

Il mourut aprs quarante-cinq heures de souffrances,  l'ge de
trente-six ans, le 24 juillet 1836. Il avait donn dans sa vie trop
courte, malgr de graves fautes, l'exemple d'une volont ferme, d'un
mle courage et d'une intelligence gnreuse. Les mes ainsi trempes
taient rares de son temps; peut-tre sont-elles encore plus rares
aujourd'hui. Il est croyable pourtant que notre poque vaut mieux que la
sienne et qu'il est meilleur d'y vivre. Elle est moins violente et moins
trouble. Le sentiment national s'est affermi. Bien des abmes, jadis
bants, sont combls. Bien des rconciliations sont faites. D'autres se
feront insensiblement. Nous avons la vie plus facile et des devoirs
mieux tracs. Dans la rgularit prsente, les mdiocres eux-mmes
savent se garder contre les erreurs dans lesquelles les meilleurs
taient autrefois entrans.




LOUIS DE RONCHAUD

SOUVENIRS


J'apprends en ce moment avec une vive douleur que M. de Ronchaud vient
de mourir  Saint-Germain.

Je le connaissais depuis mon enfance. Sa loyale figure est associe 
mes plus vieux souvenirs. Je le vois encore tel qu'il tait vers 1860,
tout blond, le front dcouvert, l'oeil bleu, avec un air de douceur et de
gravit profondes et la simplicit des grandes mes. Je l'entends encore
parler de l'art grec et de l'art florentin comme le plus candide amant
de leur beaut. Alors il prparait son _Phidias_; alors M. de Lamartine
lui consacrait un numro entier du _Cours familier de littrature_.

Autant qu'il m'en souvient, l'image que le grand pote traait de notre
ami tait vague, idale, lysenne et pourtant ressemblante. M. de
Ronchaud, disait il et t dans d'autres temps un orateur comme il est
un pote et un historien de l'art. Pour tre tout  fait orateur, il
et fallu que M. de Ronchaud vct dans des temps fabuleux et qu'un dieu
vnt dlier sa langue; car il parlait les dents serres, d'une voix
sourde et rauque. Mais il tait loquent par la force de la pense, par
la sincrit de l'expression et par l'incomparable beaut du regard.

Sa conversation fut un de mes premiers enchantements. J'tais encore un
enfant. Bien souvent, au retour du collge, je l'entendais parler au
milieu du petit cercle qui se formait tous les soirs dans le magasin de
librairie de mon pre. Il me ravissait. Je ne comprenais pas tout ce
qu'il disait. Mais, quand on est trs jeune, on n'a pas besoin de tout
comprendre pour tout admirer. Je sentais qu'il tait en possession du
beau et du bien. J'tais sr qu'il partageait la table des dieux et le
lit des desses.

Le lendemain, en classe, je devinais que mon modeste professeur n'tait
point de cette race divine, et je l'en mprisais. J'tais choqu de le
voir si ignorant de la beaut antique. C'est ainsi que l'influence de M.
de Ronchaud me fit manquer un certain nombre de classes dont je passai
le temps au Louvre, devant une mtope du Parthnon. Mais, comme dit M.
Renan, on peut faire son salut par diverses voies.

M. de Ronchaud savait aimer. C'est un secret qu'il connut toute sa vie
et qui l'empcha de vieillir. M. de Ronchaud aima toute sa vie la
posie, l'art et la libert.

Il frquentait, sous l'empire, le salon de madame d'Agoult, centre de
l'opposition rpublicaine. Il tait lui-mme un ardent rpublicain. Je
me rappelle encore un article qu'il donna en 1856, dans la _Revue de
Paris_,  propos du _Csar_ de M. de Lamartine et d'une tude sur le
mme personnage par M. Troplong. Ce divin Jules passait alors de durs
moments. On lui faisait tous les mauvais compliments qu'on ne pouvait,
pas faire  Napolon III. M. de Ronchaud se conforma  cet usage. Il
reprocha en termes couverts au fils auguste de Vnus d'avoir fait le 2
Dcembre. Je crois bien que cet article fut poursuivi; car il souleva
beaucoup d'enthousiasme parmi mes camarades de classe. Nous en rcitions
des tirades dans les cours de rcration, et il ne me serait pas
impossible d'en retrouver encore aujourd'hui quelques phrases dans ma
mmoire: Pour grands que soient les Csars, au dire de leurs flatteurs,
eussent-ils fait un pacte avec la victoire, et le monde entier ft-il
pour eux, nous..., etc., etc. C'tait bien naf, mais que cela nous
semblait beau!

M. de Ronchaud avait le gnie intrieur et l'me d'un grand pote. Il
sentait comme Lamartine, mais l'expression ne servait pas toujours sa
pense. Il portait jusque dans ses vers cette ngligence, cet abandon,
cet oubli de soi que ses amis savent bien qu'il tendait  toute sa
personne: car ils l'ont connu fort insoucieux de tout ce qui le touchait
et laissant  sa noblesse naturelle le soin de rparer seule le dsordre
de ses habits. Ses vers pareillement sont incultes et beaux d'une beaut
native. Je songe surtout  son dernier recueil, les _Pomes de la mort_.
C'est sans doute en le lisant que M. D. Nisard a dit qu'avec une forme
plus chtie M. de Ronchaud serait un des premiers potes de ce sicle.
Il y a, en effet, dans ce recueil un pome de quinze cents vers, _la
Mort du Centaure_, dont on ne peut sentir sans frissonner le souffle
puissant. Je citerai les plaintes du vieux Chiron, regrettant sa
jeunesse et la jeunesse des choses, qui s'en sont alles ensemble:

    Encore un jour de plus lev sur l'univers!
    Que j'en ai vu depuis que mes yeux sont ouverts!
    Que d'aurores depuis cette joyeuse aurore
    O ma course  travers l'air brillant et sonore
    Vint rveiller l'cho dormant dans ces vallons!
    Les jours comme aujourd'hui ne me semblaient pas longs.
    tonn de moi-mme et de mon tre trange,
    De l'homme et du cheval mystrieux mlange,...

       *       *       *       *       *

    Curieux d'inconnu, l'me de dsirs pleine,
    J'embrassais d'un regard, j'aspirais d'une haleine
    Et l'air et la lumire, et la terre et le ciel.
    Tout tait libert, joie, amour, lait et miel.
    Cette immortalit, qui maintenant me pse,
    Je la portais superbe, avec un coeur plein d'aise,
    Et, sur la terre en fleurs, sous les cieux clatants,
    Libre, je m'emparais de l'espace et du temps.
    Un jour, je rencontrai Pholo sur la cime
    O m'avait emport mon vertige sublime.
    Superbe, le front haut, ses longs cheveux pars,
    Les seins au vent, le ciel tait dans ses regards.
    On et dit  la voir, dans sa grce ingnue,
    Une fille du ciel, une enfant de la nue,
    Ou la divinit sauvage du vieux mont.
    Moiti femme, moiti cavale, son beau front
    Rayonnait dans l'air pur de lumire et de gloire,
    Et son pied frmissant creusait la terre noire.
    Que je la trouvai belle! Elle me regarda...

       *       *       *       *       *

     mon dsir muet son me fut sduite;
    Et tous deux emports par une mme fuite,
    Nous allmes cacher dans les bois nos amours...

Ce pome de _la Mort du Centaure_ est inspir par une belle philosophie.
Ayant la joie de dner il y a quelques jours avec un trs grand sage,
j'appris de lui quelle philosophie il est convenable d'avoir si l'on
veut n'tre pas trop dupe de la vie et des choses.--C'est, me dit ce
sage, le panthisme pour soi et le disme pour les autres. M. de
Ronchaud ne connut jamais une sagesse si prudente. Il tait panthiste
pour les autres comme pour lui-mme. Il professait une riante obissance
aux lois ternelles. Il croyait hautement aux dieux bons cachs dans la
nature. De toutes les doctrines philosophiques, le panthisme est
assurment la plus favorable  la posie. M. de Ronchaud doit au
panthisme ses plus beaux vers. Ce pome de Chiron, dont j'ai cit un
passage, est un admirable cantique chant  la divine nature. Le vieux
centaure y symbolise l'humanit et, quand l'oracle de Dodone dit au
bestial et noble sagittaire:

                                              Tes parents
    Sont dans les flots profonds et les cieux transparents,
    Et toute la nature, allie  ta race,
    Dans sa maternit t'enveloppe et t'embrasse!

ce sont nos propres origines que le pote nous enseigne.

Chiron, rassasi de la vie, a soif de la mort. Il sait qu'elle est
bonne, qu'elle est ncessaire, qu'elle est divine puisqu'elle est
naturelle. Il aspire  rentrer dans le grand tout.

La pense du centaure tait bien celle de M. de Ronchaud lui-mme. Comme
il avait beaucoup de candeur, il croyait  la bont de la nature, et
cette illusion fit la douceur de sa vie.

M de Ronchaud publia en 1861 un livre intitul: _Phidias, sa vie et ses
ouvrages_. C'est  Londres, devant les marbres arrachs au Parthnon,
qu'il eut la premire ide de ce livre. En contemplant ces beaux restes,
il fut saisi d'une gnreuse motion et, songeant  l'art grec et  ses
paisibles merveilles, il s'cria avec Chandler: Il a disparu, ce
banquet des yeux, et il n'en reste rien de plus que d'un songe! Le
rcit qu'il a fait de sa visite  la salle Elgin du British Musum garde
l'empreinte d'une ardente et pieuse admiration: Il semble, dit M. de
Ronchaud, qu'on a devant les yeux les morceaux d'une lyre antique
brise: on essaye de les rassembler par la pense et d'voquer encore
une fois le gnie qui animait les cordes muettes. Mais les membres
disperss du pote ne se runiront plus; la tte d'Orphe, choue sur
un rivage barbare, n'exhale plus qu'une mlodie confuse et plaintive.

Et cependant quelle beaut respire dans ces ruines de la beaut! Nulle
part on ne sent mieux la puissance de l'art et du gnie que devant ces
dbris d'o rien n'a pu effacer l'empreinte de la main qui s'y est pose
autrefois pour leur donner la vie avec la forme. La forme a t brise,
mais la vie clate encore dans ces restes pars. Sur cette cration, 
moiti rentre dans le chaos d'o le gnie l'avait fait sortir, plane
encore le souffle qui l'avait autrefois suscite; il semble mme par
moments qu'on va la voir de nouveau surgir dans sa glorieuse intgrit.
Mais bientt on s'aperoit combien l'imagination est impuissante 
restaurer ces chefs-d'oeuvre de l'art antique. Le regret de
l'irrparable, l'attrait du problme insoluble ajoutent alors pour nous
 la beaut de ces statues le seul charme qui leur ait manqu dans le
temps de leur gloire, la posie du mystre et de l'infini. Le sentiment
qu'elles font natre tient  la fois de la tendresse et de l'admiration
pour la beaut humaine, de l'enthousiasme pour le gnie, du respect de
l'antiquit, de la tristesse qui s'attache aux ruines, de la curiosit
pour une nigme et de l'inquitude d'un dsir irralisable[10].

Ce livre, conu si ardemment, fut excut avec un soin laborieux. Il
reprsentait, quand il parut, l'tat de la science. Il ne faut pas se
plaindre si vingt-sept ans de travaux archologiques et de fouilles dans
le sol de la Grce l'ont un peu vieilli. M. de Ronchaud en prparait,
peu de temps avant sa mort, une nouvelle dition entirement remanie.
Il faut esprer que de pieux diteurs la publieront bientt.

Ce sont les travaux les plus nobles et les plus dsintresss sur
l'histoire de l'art qui dsignrent M. de Ronchaud au poste
d'administrateur des muses nationaux. L'exemple d'un tel choix est
assez rare pour qu'on flicite ceux qui l'ont donn. On peut dire que M.
de Ronchaud honora les fonctions auxquelles il fut lev et que, s'il
n'avait pas toutes les aptitudes spciales d'un parfait administrateur,
il ne cessa de montrer, dans son trop court passage au Louvre, cet amour
ardent et lumineux du beau et du bien qui inspira toute sa vie.

Il emporte en mourant les plus pures et les plus nobles visions que les
chefs-d'oeuvre de l'art aient jamais imprimes dans une me bien ne. Il
nous laisse quelques vers admirables, des pages o l'enthousiasme est
uni  la science et le souvenir d'une belle vie.




LA TERRE


Vous savez que M. Zola vient d'prouver le mme traitement que le
patriarche No. Cinq de ses fils spirituels ont commis  son gard,
pendant qu'il dormait, le pch de Cham. Ces enfants maudits sont MM.
Paul Bonnetain, J.-H. Rosny, Lucien Descaves, Paul Margueritte et
Gustave Guiches. Ils ont raill publiquement la nudit du pre. M.
Fernand Xau, imitant la pit de Sem, a tendu son manteau sur le
vieillard endormi. C'est pourquoi il sera bni dans les sicles des
sicles. Ainsi l'ancienne loi est l'image de la nouvelle et M. mile
Zola est vritablement Celui qui avait t annonc par les prophties.

Tous les journaux ont publi le manifeste littraire de MM. Gustave
Guiches, Paul Margueritte, Lucien Descaves, J.-H. Rosny et Paul
Bonnetain. Voici comment le nouveau roman du matre, _la Terre_, y est
apprci: Non seulement l'observation est superficielle, les trucs
dmods, la narration commune et dpourvue de caractristiques, mais la
note ordurire est exacerbe encore, descendue  des salets si basses
que, par instants, on se croirait devant un recueil de scatologie. Le
Matre est descendu au fond de l'immondice.

Ainsi parlent les Cinq. Leur dclaration a caus quelque surprise. Il y
en a pour le moins deux d'entre eux qui ne sont pas tels qu'il faut tre
pour jeter la premire pierre. M. Bonnetain, pour sa part, est l'auteur
d'un roman qui ne passe pas pour chaste. Il est vrai qu'il rpond
qu'ayant commenc comme finit M. Zola, il compte bien finir comme M.
Zola a commenc. Mais le manifeste, en lui-mme, n'est pas
irrprochable. Il contient des apprciations sur l'tat physiologique de
l'auteur de _la Terre_ qui passent les bornes de la critique permise.
Expliquer l'oeuvre par l'homme est un procd excellent quand il s'agit
du _Misanthrope_ ou de l'_Esprit des Lois_, mais qui ne saurait tre
appliqu sans inconvnients aux ouvrages des contemporains. Les romans
de M. Zola appartiennent  la critique, et l'on verra tout  l'heure si
je crains de dire ce que j'en pense. Quant  la vie prive de M. Zola,
elle doit tre absolument respecte; il n'y faut point rechercher la
raison des obscnits qu'il tale dans ses livres. On ne veut pas savoir
si c'est par got ou si c'est par intrt que M. Zola accorde tant  la
lubricit. Enfin le manifeste se termine par un avis aux lecteurs qui,
venant de jeunes romanciers, n'a pas paru tout  fait dsintress. Il
faut, ont dit les Cinq, il faut que le jugement public fasse balle sur
_la Terre_ et ne s'parpille pas en dcharge de petit plomb sur les
livres sincres de demain. videmment ces messieurs ont quelques
volumes sous presse. Je ne sais ce qu'il faut le plus admirer dans ce
conseil, ou de son astuce ou de son ingnuit.

Les Cinq n'ont point attendu, pour juger _la Terre_, d'en connatre la
fin. M. Zola s'en est plaint. Il est vrai qu'ordinairement, pour juger
une oeuvre, il faut attendre qu'elle soit termine. Mais ce n'est pas ici
une oeuvre ordinaire. _La Terre_ n'a ni commencement ni milieu. M. Zola,
quoi qu'il fasse, n'y saurait mettre une fin. C'est pourquoi je me
permettrai,  l'exemple de ces messieurs, d'en dire tout de suite mon
avis. J'en suis rest au moment o la Grande, paysanne de
quatre-vingt-neuf ans, est viole par son petit-fils, ainsi qu'il est
dit au quatre-vingt-sixime feuilleton. On est donc averti que ce que je
vais dire ne s'applique pas aux faits postrieurs  ce trait de moeurs
champtres.

Le sujet du livre, est, comme le titre l'indique, la terre. Au dire de
M. Zola, la terre est une femme ou une femelle. Pour lui, c'est tout un.
Il nous montre les anciens mles uss  l'engrosser. Il nous dcrit
les paysans qui veulent la pntrer, la fconder jusqu'au ventre, qui
l'aiment pendant cette intimit chaude de chaque heure et qui
respirent avec une jouissance de bon mle l'odeur de sa fcondation.

C'est l de la rhtorique brutale, mais de la rhtorique encore.
D'ailleurs, tout le livre est plein de vieux pisodes mal rajeunis, la
veille, la fenaison, la noce champtre, la moisson, les vendanges, la
grle, l'orage, dj chant par Chnedoll avec un sentiment plus juste
de la nature et du paysan; le semeur, dont Victor Hugo avait montr le
geste auguste; la vache au taureau, dont M. Maurice Rollinat a fait un
pome assez vigoureux. Avez-vous lu, par hasard, le _Prdium rusticum_?
C'est un pome en vers latins qu'un jsuite du XVIIIe sicle, composa 
l'imitation de Virgile, pour les coliers. Eh bien, le livre de M. Zola
m'a fait songer  celui du P. Vanire, par je ne sais quel fond poncif
qui leur est commun. Rien, dans ces pages d'un pseudo-naturaliste, ne
rvle l'observation directe. On n'y sent vivre ni l'homme ni la nature.
Les figures y sont peintes par des procds d'cole qui semblent
aujourd'hui bien vieux. Que dire de ce notaire assoupi par la digestion
du fin djeuner qu'il venait de faire?, de ce cur apparu dans
l'envolement noir de sa soutane?, de cette maison qui tait comme ces
trs vieilles femmes dont les reins se cassent?, de ce bruit doux et
rythmique des bouses tales?, de cette douceur berante qui montait
des grandes pices vertes? Voyons-nous mieux les paysans attabls quand
on nous a dit qu'un attendrissement noyait leurs faces? M. Zola n'a
gure mis dans ce nouveau livre que ses dfauts. Le plus singulier est
l'effet de cet oeil de mouche, de cet oeil  facettes qui lui fait voir
les objets multiplis comme  travers une topaze taille. C'est ainsi
qu'il termine la description, assez exacte et assez vive d'ailleurs,
d'un march dans un chef-lieu de canton, par ce trait inconcevable: De
grands barbets jaunes se sauvaient en hurlant, une patte crase. C'est
ainsi qu'une hallucination lui fait voir des myriades de semeurs  la
fois. Ils se multipliaient, dit il, pullulaient comme de noires fourmis
laborieuses, mises en l'air par quelques gros travail, s'acharnant sur
une besogne dmesure, gante  ct de leur petitesse; et l'on
distinguait pourtant, mme chez les plus lointains, le geste obstin,
toujours le mme, cet enttement d'insectes en lutte avec l'immensit du
sol, victorieux  la fin de l'tendue et de la vie.

M. Zola ne nous montre pas distinctement les paysans. Ce qui est plus
grave encore, c'est qu'il ne les fait pas bien parler. Il leur prte la
loquacit violente des ouvriers des villes.

Les paysans parlent peu; ils sont volontiers sentencieux et expriment
souvent des ides trs gnrales. Ceux des rgions o l'on ne parle pas
patois ont pourtant des mots savoureux qui gardent le got de la terre.
Rien de cela dans les propos que M. Zola met dans leur bouche.

M. Zola[11] prte aux campagnards des propos d'une obscnit prolixe et
d'une lubricit pittoresque qu'ils ne tinrent jamais. J'ai caus
quelquefois avec des paysans normands, surtout avec des vieillards. Leur
parole est lente et sentencieuse. Elle abonde en prceptes. Je ne dis
pas qu'ils parlent aussi bien qu'Alcinos et les vieillards d'Homre;
tant s'en faut! mais ils en rappellent quelque peu le ton grave et la
faon didactique. Quant aux jeunes, ils ont la verve rude et la langue
lourde quand ils causent ensemble au cabaret. Leur imagination est
courte, simple, point grivoise. Leurs plus longues histoires sont
hroques et non pas amoureuses: elles ont trait  de grands coups
donns ou reus,  des exemples de force et d'audace,  des hauts faits
de batteries ou de buveries.

J'ai le regret d'ajouter que, quand M. Zola parle pour son propre
compte, il est bien lourd et bien mou. Il fatigue par l'accablante
monotonie de ses formules: Sa chair tendre de colosse,--son agilit de
brune maigre,--sa gaiet de grasse commre,--la nudit de son corps de
fille solide.

Il y a une beaut chez le paysan. Les frres Lenain, Millet,
Bastien-Lepage l'ont vue. M. Zola ne la voit pas. La gravit morne des
visages, la raideur solennelle qu'un incessant labeur donne au corps,
les harmonies de l'homme et de la terre, la grandeur de la misre, la
saintet du travail, du travail par excellence, celui de la charrue,
rien de cela ne touche M. Zola. La grce des choses lui chappe, la
beaut, la majest, la simplicit le fuient  l'envi. Quand il nomme un
village, une rivire, un homme, il choisira le plus vilain nom; l'homme
s'appellera Macqueron, le village Rognes, la rivire l'Aigre. Il y a
pourtant beaucoup de jolis noms de villes et de rivires. Les eaux
surtout gardent, en souvenir des nymphes qui s'y baignaient autrefois,
des vocables charmants, qui coulent en chantant sur les lvres. Mais M.
Zola ignore la beaut des mots comme il ignore la beaut des choses.

Il n'a pas de got, et je finis par croire que le manque de got est ce
pch mystrieux dont parle l'criture, le plus grand des pchs, le
seul qui ne sera pas pardonn. Voulez-vous un exemple de cette
irrmdiable infirmit? M. Zola nous montre dans _la Terre_ un paysan
crapuleux, un ivrogne, un braconnier que sa barbe en pointe, ses longs
cheveux, ses yeux noys ont fait surnommer Jsus-Christ. M. Zola ne
manque jamais de l'appeler par ce surnom. Il obtient par ce moyen des
phrases comme celles-ci: C'tait Jsus-Christ qui s'empoignait avec
Flore,  qui il demandait un litre de rhum.--Ce qu'il rigolait,
Jsus-Christ, de la petite fte de famille!...--Jsus-Christ tait trs
venteux. Il n'y a pas besoin d'tre catholique ni chrtien pour sentir
l'inconvenance de ce procd.

Mais le pire dfaut de _la Terre_, c'est l'obscnit gratuite. Les
paysans de M. Zola sont atteints de satyriasis. Tous les dmons de la
nuit, que redoutent les moines et qu'ils conjurent en chantant  vpres
les hymnes du brviaire, assigent jusqu' l'aube le chevet des
cultivateurs de Rognes. Ce malheureux village est plein d'incestes. Le
travail des champs, loin d'y assoupir les sens, les exaspre. Dans tous
les buissons un garon de ferme presse une fille odorante ainsi qu'une
bte en folie.

Les aeules y sont violes, comme j'ai dj eu le regret de vous le
dire, par leurs petits-enfants. M. Zola, qui est un philosophe comme il
est un savant, explique que la faute en est au foin, au fumier.

Il a plu  M. Zola de loger dans ce village de Rognes deux poux, M. et
madame Georges, lesquels ont gagn une honnte aisance en tenant 
Chartres une maison Tellier qu'ils ont cde  leur gendre et qu'ils
surveillent encore avec sollicitude.

C'est le conte bien connu de M. Guy de Maupassant, mais amplifi, grossi
d'une manire absurde, tal jusqu' l'coeurement. Madame Georges a
amen,  Rognes un vieux chat, qu'elle avait  Chartres.. Ce chat,
caress, dit M. Zola, par les mains grasses de cinq ou six gnrations
de femmes,... familier des chambres closes... muet... rveur... voyait
tout de ses prunelles amincies dans leur cercle d'or. Et M. Zola ne
s'arrte pas l; il transforme ce chat en je ne sais quelle figure
monstrueuse et mystique de gnie oriental, en une sorte de vieillard
noy et confit, comme l'Hrode de Gustave Moreau, dans la volupt comme
dans du miel. Puis, quand on en a fini avec le chat, c'est une bague,
une simple alliance d'or, use au doigt de madame Charles, qui est fe
et qui raconte des choses sans nom.

M. Zola a combl cette fois la mesure de l'indcence et de la
grossiret. Par une invention qui outrage la femme dans ce qu'elle a de
plus sacr, M. Zola a imagin une paysanne accouchant pendant que sa
vache vle. a crve! dit un des tmoins, qui ne parle pas de la
vache. La crudit des dtails passe toute ide.

Il n'a pas moins offens la nature dans la bte que dans la femme, et je
lui en veux encore d'avoir sali l'innocente vache en talant sans piti
les misres de sa souffrance et de sa maternit. Permettez-moi de vous
donner la raison de mon indignation. Il m'est arriv, il y a quelques
annes, de voir natre un veau dans une table. La mre souffrait
cruellement en silence. Quand il naquit, elle tourna vers lui ses beaux
yeux pleins de larmes et, allongeant le cou, elle lcha longuement le
petit tre qui lui avait caus tant de douleurs. Cela tait touchant,
beau  voir, je vous assure, et c'est une honte que de profaner ces
mystres augustes. M. Zola dit d'un de ses paysans qu'il avait
l'affolement de l'ordure. C'est un affolement qu'aujourd'hui M. Zola
prta indistinctement  tous ses personnages. En crivant _la Terre_, il
a donn les Gorgiques de la crapule[12].

Que M. mile Zola ait eu jadis, je ne dis pas un grand talent, mais un
gros talent, il se peut. Qu'il lui en reste encore quelques lambeaux,
cela est croyable, mais j'avoue que j'ai toutes les peines du monde  en
convenir. Son oeuvre est mauvaise et il est un de ces malheureux dont on
peut dire qu'il vaudrait mieux qu'ils ne fussent pas ns.

Certes, je ne lui nierai point sa dtestable gloire. Personne avant lui
n'avait lev un si haut tas d'immondices. C'est l son monument, dont
on ne peut contester la grandeur. Jamais homme n'avait fait un pareil
effort pour avilir l'humanit, insulter  toutes les images de la beaut
et de l'amour, nier tout ce qui est bon et tout ce qui est bien. Jamais
homme n'avait  ce point mconnu l'idal des hommes. Il y a en nous
tous, dans les petits comme dans les grands, chez les humbles comme chez
les superbes, un instinct de la beaut, un dsir de ce qui orne et de ce
qui dcore qui, rpandus dans le monde, font le charme de la vie. M.
Zola ne le sait pas. Il y a dans l'homme un besoin infini d'aimer qui le
divinise. M. Zola ne le sait pas. Le dsir et la pudeur se mlent
parfois en nuances dlicieuses dans les mes. M. Zola ne le sait pas. Il
est sur la terre des formes magnifiques et de nobles penses; il est des
mes pures et des coeurs hroques. M. Zola ne le sait pas. Bien des
faiblesses mme, bien des erreurs et des fautes ont leur beaut
touchante. La douleur est sacre. La saintet des larmes est au fond de
toutes les religions. Le malheur suffirait  rendre l'homme auguste 
l'homme. M. Zola ne le sait pas. Il ne sait pas que les grces sont
dcentes, que l'ironie philosophique est indulgente et douce, et que les
choses humaines n'inspirent que deux sentiments aux esprits bien faits:
l'admiration ou la piti. M. Zola est digne d'une profonde piti.




M. THIERS HISTORIEN

_ propos de l'inauguration du monument de M. Thiers au Pre-Lachaise._



Samedi dernier, le monument funbre lev dans le cimetire du
Pre-Lachaise  la mmoire de M. Thiers a t inaugur en prsence de la
famille et de quelques amis. Cette crmonie intime marque le dixime
anniversaire de la mort de M. Thiers, survenue  Saint-Germain en Laye
le 3 septembre 1877. Dix ans! c'est dj la postrit. Il est
intressant de rechercher comment les livres de cet homme illustre se
soutiennent devant elle.

L'_Histoire de la Rvolution_ et l'_Histoire du consulat et de
l'Empire_, par M. Thiers, furent, pendant plus de trente ans, les livres
qu'on lut le plus en France, si l'on excepte _les Trois mousquetaires_,
qui, l'on en conviendra, n'appartiennent pas au mme genre. On dit que
les lecteurs de ces ouvrages ont diminu depuis dix ans; je suis dispos
 le croire; mais il est certain qu'ils sont trs nombreux encore.

Quant aux jugements qu'on en porte aujourd'hui,--je parle des jugements
qui font loi,--ils sont trs divers. Convenons que la nouvelle cole
historique ne leur est pas trs favorable. Mais il faut se garder des
jugements trop gnraux et entrer un peu dans le dtail des choses.

C'est en 1823 que M. Thiers commena son _Histoire de la Rvolution_. On
n'avait alors sur cette grande poque que le tmoignage des
contemporains. MM. Berville et Barrire publiaient la volumineuse
collection de _Mmoires_  laquelle leur nom est attach. Tous les
lecteurs un peu gnreux se sentaient remus jusqu'au fond de l'me par
ces pages brlantes, crites dans la prison ou l'exil, sous le coup de
la proscription et de la mort, par ces testaments publics de madame
Roland et de tant d'autres victimes hroques. Dj naissait la lgende
des Girondins. Le livre de M. Thiers fut conu dans le feu de cet
enthousiasme.

Il n'tait prpar ni par de longues tudes, ni par de graves
mditations. M. Thiers, fort jeune encore, montrait plus de spirituelle
ptulance que de profondeur mditative. Ce petit homme, gris par la
capiteuse nouveaut de la vie, demandait au monde le plaisir avant la
puissance. Il faisait, dit-on, des soupers qui ne convenaient pas  son
temprament dlicat et se promenait, non sans pril, sur Ibrahim, son
cheval pie. Cependant il n'inspirait pas de confiance aux diteurs.
Quand il proposa aux libraires Lecointe et Durey une histoire de la
Rvolution dont il avait le plan dans la tte, ces messieurs restrent
indcis. Ils avaient besoin d'un ouvrage de ce genre pour continuer
Anquetil; mais ils n'osaient en confier l'excution  un inconnu. Enfin,
aprs y avoir suffisamment rflchi, ils acceptrent l'offre de M.
Thiers,  la condition qu'il signt le livre avec Flix Bodin. Ce Flix
Bodin, qui servit de caution  M. Thiers, n'tait gure moins jeune que
lui, mais il tait connu comme historien. Il faisait des rsums
historiques et il en faisait faire. Son industrie prosprait. C'est un
grand hasard si, en bouquinant aujourd'hui sur les quais, on ne trouve
pas dans la bote  quatre sous quelques-uns de ces rsums. Ceux de
l'histoire de France et de l'histoire d'Angleterre sont de Flix Bodin
lui-mme. Armand Carrel et Amde Thierry ont dbut tous deux dans le
magasin de cet entrepreneur d'histoire.

Les deux premiers volumes de l'_Histoire de la Rvolution_ parurent avec
la signature de Flix Bodin et A. Thiers. Il ne semble pas que Bodin y
ait mis autre chose que son nom. Ces deux volumes furent accueillis avec
faveur par le public. Ils embrassent toute la Constituante et une grande
partie de la Lgislative. Leur succs s'explique sans peine; ils
reprsentaient le premier essai d'une histoire gnrale de ces
vnements qui changrent la France et remurent le monde; les auteurs
ou, pour mieux dire, l'auteur y jugeait avant tout autre la Rvolution
au nom de la jeune gnration qui en sortait. Aujourd'hui, ces deux
volumes paraissent un peu faibles. Les neufs autres, signs par M.
Thiers seul, furent publis de 1824  1827. Ils sont bien suprieurs. M.
Thiers avait appris beaucoup de choses en peu de mois. Il avait vu, chez
Manuel et chez M. Laffitte, d'anciens constituants, des montagnards
chapps  la Convention, des survivants des Cinq-Cents, du Corps
lgislatif et du Tribunal, des vieux gnraux de la Rpublique, des
fournisseurs des armes; il avait mesur tous ces dbris, interrog
toutes ces ombres; il avait mme travaill la guerre avec Jomini et les
finances avec le baron Louis.

Ces tmoins du pass, il les coutait autant qu'il pouvait couter,
n'tant pas grand couteur de son naturel; il les devinait surtout;
c'est  cela qu'il excella toujours. Le troisime volume porte dj le
tmoignage de ce commerce avec les hommes et de cette pratique des
choses si indispensables  l'historien. Il est inform, vivant,
lumineux. Qui donc a dit si bien de Thiers qu'il arrive dans la
Rvolution avec les Marseillais eux-mmes,  la veille du 10 Aot? Mais
la source de son inspiration n'tait pas tout entire dans l'tude du
pass. Il ne vivait point enferm dans son oeuvre. Les affaires prsentes
l'occupaient autant pour le moins que les souvenirs de la Convention. En
1824, le chef de la fraction ultraroyaliste tait mont sur le trne. Ce
qui animait M. Thiers d'un souffle dont l'ardeur passait dans son livre,
c'tait le ministre Villle, la loi du sacrilge, le milliard des
migrs, la censure, c'tait l'effort du gouvernement pour revenir 
l'ancien rgime. Son histoire se ressent des temps o elle a t crite.
Bien que purement narrative, elle respire l'amour des institutions qu'on
menace et un zle obstin pour la garde des conqutes encore disputes.
M. Thiers laissa  Mignet, son ami, dont le _Prcis_ parut en 1824, le
soin de composer une histoire dogmatique; il conta seulement et il
exposa. Mais avec quelle vivacit! Cet esprit si agissant semble activer
les vnements qu'il raconte.

Je viens de rouvrir ce livre de jeunesse. J'avoue que j'ai t entran
et qu'il m'a fallu aller jusqu'au bout. On est emport comme sur un
fleuve dont le cours est gal, dont les bords sont unis. On ne
s'aperoit par aucune secousse des changements de thtre et de
personnages; car l'historien, toujours rapide, n'est jamais brusque. Et
quels excellents chapitres sur les finances: assignats, maximum, emprunt
forc, institution du Grand-Livre! Quelles expositions lucides des faits
de guerre! Comme il fait bien comprendre le point de dpart, le noeud,
les pripties, le dnouement d'une campagne.

On l'a chican sur sa philosophie; on y a perdu son temps, il n'en a
pas. Il n'est ni fataliste comme on le lui a reproch, ni providentiel.
Il a dit lui-mme, dans un de ses articles du _National_, avec la
fermet des convictions sincres: Il n'y a que des hommes et des
passions d'hommes. Il a dit encore: Nous sommes tous hommes, et cette
condition est dure. Il veut que la Rvolution russisse; il le veut 
tout prix. C'est dans ce sens qu'aprs avoir plaint les Girondins, qui
moururent pour elle, il ajoute: On ne pourrait mettre au-dessus d'eux
que celui des montagnards qui se serait dcid pour les moyens
rvolutionnaires par politique seule et non par l'entranement de la
haine. Cela n'est point philosophique du tout et n'est gure moral. Que
nous sommes loin ici de M. Quinet, qui se lamente ds qu'il voit la
Rvolution s'carter des rgles de la philosophie humanitaire! Mais la
philosophie et la morale ne sont point les parties essentielles de l'art
de l'historien.

On a contest  M. Thiers sa parfaite exactitude. On lui a reproch de
confondre,  certains moments, sur la foi du _Moniteur_, Maximilien
Robespierre et Robespierre jeune; on lui a fait un grief de dire que
Couthon, qui tait cul-de-jatte, s'lanait  la tribune. On a relev
plusieurs erreurs dans son livre; mais, en somme, point d'erreurs
graves. Ses plus grosses fautes  cet gard ne seraient chez Michelet
que des peccadilles. D'ailleurs, on ne peut crire une histoire gnrale
sans laisser chapper un trs grand nombre d'inexactitudes. La question
est de savoir si l'on doit crire des histoires gnrales. La mode en
semble passe aujourd'hui.

Les rudits de la nouvelle cole, qui se vouent  cette heure  l'tude
de la Rvolution, sont plus enclins  publier des documents qu' les
mettre en oeuvre. Ils proscrivent toutes les histoires gnrales, hors
celles de Michelet, qui leur apparat comme une sorte d'pope dans
laquelle toute licence est licence potique. Ils nous donnent  entendre
qu'il est imprudent de rien crire sur la grande poque avant que tous
les papiers des dpts publics soient imprims, ce qui sera l'affaire de
deux ou trois cents ans au plus. C'est  peine s'ils permettent  M.
Sorel et  M. Chuquet de traiter en attendant des relations extrieures
et des campagnes. Le conseil municipal de Paris a ordonn des
publications considrables de documents indits qui sont pousses avec
une grande activit. M. Maurice Tourneux est charg pour sa part d'un
travail devant lequel un bndictin et recul.

Cela est fort bien. Mais, si l'on considre que les tmoignages imprims
vont  cinquante mille volumes environ, et que les tmoignages indits
sont beaucoup plus considrables, on dsesprera de savoir jamais
l'histoire de la Rvolution. Permettez-moi de vous faire  ce sujet un
conte que l'abb Blanchet a fait avant moi, bien mieux que je ne saurais
le faire. Mais, n'ayant pas son livre sous la main, je me vois forc de
le dire comme je le sais. Je le ddie  M. F.-A. Aulard, qui recueille
avec un zle infatigable les documents pour servir  l'histoire de
l'poque  laquelle il a attach son nom et sa fortune.

Quand le jeune prince disciple du docteur Zeb succda  son pre sur le
trne de Perse, il fit appeler tous les savants de son royaume et, les
ayant runis, il leur dit:

--Le docteur Zeb, mon matre, m'a enseign que les souverains
s'exposeraient  moins d'erreurs s'ils taient clairs par l'exemple du
pass. C'est pourquoi je veux tudier les annales des peuples. Je vous
ordonne de composer une histoire universelle et de ne rien ngliger pour
la rendre complte.

Les savants promirent de satisfaire le dsir du prince et, s'tant
retirs, ils se mirent aussitt  l'oeuvre. Au bout de trente ans, ils se
prsentrent devant le roi, suivis d'une caravane compose de douze
chameaux, portant chacun cinq cents volumes.

Le doyen, s'tant prostern sur les degrs du trne, parla en ces
termes:

--Sire, les acadmiciens de votre royaume ont l'honneur de dposer  vos
pieds l'histoire universelle qu'ils ont compose  l'intention de Votre
Majest. Elle comprend six mille tomes et renferme tout ce qu'il nous a
t possible de runir touchant les moeurs des peuples et les
vicissitudes des empires. Nous y avons insr les anciennes chroniques
qui ont t heureusement conserves, et nous les avons illustres de
notes abondantes sur la gographie, la chronologie et la diplomatique.
Les prolgomnes forment  eux seuls la charge d'un chameau et les
paralipomnes sont ports  grand'peine par un autre chameau.

Le roi rpondit:

--Messieurs, je vous suis fort oblig de la peine que vous vous tes
donne. Mais je suis fort occup des soins du gouvernement. D'ailleurs,
j'ai vieilli pendant que vous travailliez. J'ai pass de dix ans ce
qu'un pote appelle le milieu du chemin de la vie et,  supposer que je
meure plein de jours, je ne puis raisonnablement esprer d'avoir encore
le temps de lire une si longue histoire. Elle sera dpose dans les
archives du royaume. Veuillez m'en faire un abrg mieux proportionn 
la brivet de l'existence humaine.

Les acadmiciens de Perse travaillrent vingt ans encore; puis ils
apportrent au roi quinze cents volumes sur trois chameaux.

--Sire, dit le doyen d'une voix affaiblie par le travail et par l'ge,
voici notre nouvel ouvrage. Nous croyons n'y avoir rien omis
d'essentiel.

--Il se peut, rpondit le roi, mais je ne le lirai point. Je suis vieux:
les longues entreprises ne conviennent point  mon ge; abrgez encore
et ne tardez point.

Ils tardrent si peu qu'au bout de dix ans ils revinrent suivis d'un
seul chameau porteur de cinq cents volumes.

--Je me flatte, dit le doyen, d'avoir t compendieux.

--Vous ne l'avez pas encore t suffisamment, rpondit le roi. Je suis
au bout de ma vie. Abrgez, si vous voulez que je sache, avant de
mourir, l'histoire des hommes.

On revit le doyen devant le palais au bout de cinq ans. Marchant avec
des bquilles, il tenait par la bride un petit ne qui portait un gros
livre sur son dos.

--Htez-vous, lui dit un officier, le roi se meurt. En effet, le roi
tait sur son lit de mort. Il tourna vers le doyen et son gros livre un
regard presque teint, et il dit en soupirant:

--Je mourrai donc sans savoir l'histoire des hommes!

--Sire, rpondit le doyen, presque aussi mourant que lui, je vais vous
la rsumer en trois mots: _Ils naquirent, ils souffrirent, ils
moururent_.

C'est ainsi que le roi de Perse apprit l'histoire universelle au moment
de passer, comme on dit, de ce monde  l'autre.

M. Thiers, en lanant tout fougueux son livre en 1823, fut mieux avis,
il faut en convenir, que le doyen des acadmiciens de Perse. Il nous
reste  dire un mot de la faon dont le livre est crit, puisque enfin
notre mtier est de parler littrature. Convenons-en tout de suite, M.
Thiers est incorrect et nglig. Carrel, qui pourtant l'estimait, a dit:
Lorsqu'il crit, on pourrait croire qu'il improvise. Sa phrase,
souvent molle et fluide, manque de nerf. Cela est vrai. Pour faire
toucher du doigt le dfaut de l'crivain, il suffit de citer un fragment
du portrait de Danton par Garat, en le faisant suivre du passage de
l'_Histoire de la Rvolution_ qui en est une imitation avre. Je ne
demande pas mieux que de faire ici l'exprience. Voici le morceau de
Garat:

     Jamais Danton n'a crit ni imprim un discours. Il disait: Je
     n'cris point... Son imagination et l'espce d'loquence qu'elle
     lui donnait, singulirement approprie  sa figure,  sa stature,
     tait celle d'un dmagogue; son coup d'oeil sur les hommes et sur
     les choses subit, net, impartial et vrai, avait cette prudence
     solide et pratique que donne la seule exprience. Il ne savait
     presque rien, et il n'avait l'orgueil de rien deviner;  la
     tribune, il prononait quelques paroles qui retentissaient
     longtemps; dans la conversation il se taisait, coutait avec
     intrt lorsqu'on parlait peu, avec tonnement lorsqu'on parlait
     beaucoup; il faisait parler Camille et laissait parler Fabre
     d'glantine.

C'est l sans doute un assez fin morceau de rhtorique. Voici comment M.
Thiers l'a imit dans son _Histoire de la Rvolution_:

     Danton avait un esprit inculte, mais grand, profond et surtout
     simple et solide. Il ne savait s'en servir que pour ses besoins et
     jamais pour briller; aussi parlait-il peu et ddaignait d'crire.
     Suivant un contemporain, il n'avait aucune prtention, pas mme de
     deviner ce qu'il ignorait, prtention si commune aux hommes de sa
     trempe. Il coutait Fabre d'glantine et faisait parler sans cesse
     son jeune et intressant ami Camille Desmoulins, dont l'esprit
     faisait ses dlices.

On voit du premier coup d'oeil que, dans cette copie, tous les contours
sont amollis, tous les traits mousss. Je n'ai pas besoin de montrer
combien la dernire phrase est languissante. M. Thiers n'a pas, le plus
souvent, de relief dans l'expression. On remarque aussi que le style de
sa premire histoire a vieilli par endroits. On ne dit plus, comme lui,
le _temple des lois_ pour dsigner la Convention; on n'appelle plus
Andr Chnier et Roucher _deux enfants des Muses_. Bien que ces faons
de dire me choquent mdiocrement, puisqu'elles taient dans le got du
temps, je veux bien les condamner avec tous les autres dfauts du style
de M. Thiers. Mais que les adversaires de l'crivain ne se htent pas de
triompher; toutes ces taches paraissent peu dans l'ensemble et c'est
l'ensemble qu'il faut considrer. Il faut bien aussi louer les qualits
de ce style, et c'est ce qu'on ne fait pas assez. Il faut en reconnatre
la clart, la chaleur et le mouvement. Ce ne sont pas l de minces
mrites. M. Thiers a la phrase vraie, large, anime. Je m'arrte;
peut-tre serons-nous plus  l'aise, tout  l'heure, en parlant du
_Consulat_, pour dfendre, avec succs et dans la plus large mesure, la
manire de l'historien.

M. Thiers entreprit en 1845 d'crire l'histoire du grand homme dont il
avait ramen les cendres. Ce dessein n'tait pas tout  fait
dsintress. Quand il le forma, M. Thiers tait dans l'opposition, et
l'on peut le souponner vhmentement d'avoir consenti sans dplaisir 
clipser la monarchie de Juillet sous la gloire du Consulat et l'clat
de l'Empire. Il ne faut pas perdre de vue que, si M. Guizot est un
historien qui fait de la politique, M. Thiers est un politique qui fait
de l'histoire. On ne pourrait dire pourtant sans injustice que c'est une
oeuvre de circonstance. Son modle, qu'il mit vingt ans  peindre,
l'enthousiasmait. On l'a entendu qui s'criait: Quelle bonne fortune!
On m'a t prendre Alexandre du fond de l'antiquit et on me l'a mis l,
de nos jours, en uniforme de petit capitaine et avec tout le gnie de la
science moderne. Et, pour peindre le nouvel Alexandre, M. Thiers
employa toutes les ressources d'un esprit inpuisable. On ne sait ce
qu'il faut admirer le plus dans cet ouvrage, de la grandeur du dessein,
de la noblesse aise de la distribution, ou de la clart des tableaux.
Vaste et magnifique composition dont les chapitres portent, non les noms
des Muses comme les livres d'Hrodote, mais des noms de victoires!
Ensemble harmonieux d'une beaut vraiment classique! Oeuvre immense,
oeuvre unique d'un esprit rompu aux affaires et sensible  la gloire! M.
Thiers tait, lors de son entreprise, un vieil homme d'tat. Des
minutieux l'ont chican sur les variations de ses jugements, comme si
vingt annes de rvolutions n'apportaient pas de changements dans un
esprit politique. Ils lui ont reproch la longueur de ses batailles; il
est vrai qu'elles sont longues, et qu'il les allonge encore en les
rsumant. Il est vrai aussi qu'aprs les avoir racontes telles qu'elles
ont t livres, il les raconte telles qu'elles devaient l'tre et que,
de la sorte, il les gagne toutes, aprs coup. Il est vrai qu'il emploie
les documents un peu trop  sa guise et que,--parfois,--comme on dit, il
tire  lui la couverture.

On a pu relever, dans cet admirable _Consulat_ comme dans la
_Rvolution_, des inexactitudes et des inadvertances. M. de Martel n'y
manque point, aprs Charras, Lanfrey, Barni et tant d'autres. Mais qui
oserait soutenir que le Napolon de Lanfrey est aussi vrai que celui de
M. Thiers? De bonne foi, lequel des deux est le plus vivant? N'est-ce
point M. Brunetire qui disait de l'histoire de M. Thiers: C'est encore
la plus ressemblante? M. Thiers n'a parl, a-t-on dit, dans ces vingt
volumes, que des grandeurs de chair, et il n'a rien dit de celles de
l'esprit et des lettres. Il a fait l'histoire des affaires. Le mot est,
je crois, de M. Nisard. Soit! Ce n'est pas la plus aise  faire. Nous
voudrions bien qu'un contemporain de Tacite et fait l'histoire des
affaires de son temps.

L'espace me manque pour un si grand sujet. Nous voil ramens  la
question d'crire. Le style du _Consulat et de l'Empire_ est bien celui
des derniers volumes de la _Rvolution_, aussi simple, aussi alerte,
mais plus pur et plus plein. Il est parfaitement appropri, dans sa
large simplicit,  la nature et  l'tendue de l'oeuvre. M. Thiers avait
des thories sur l'art d'crire. Ds 1830, il les exposait trs
simplement dans _le National_,  propos des dictes de Napolon. Nous
ne pouvons plus, disait-il, avoir cette grandeur tout  la fois sublime
et nave qui appartenait  Bossuet et  Pascal, et qui appartenait
autant  leur sicle qu' eux; nous ne pouvons plus mme avoir cette
finesse, cette grce, ce naturel exquis de Voltaire. Les temps sont
passs; mais un style simple, vrai, calcul, un style savant, travaill,
voil ce qu'il nous est permis de produire. C'est encore un beau lot,
quand avec cela on a d'importantes vrits  dire. Le style de Laplace
dans l'_Exposition du systme du monde_, de Napolon dans ses Mmoires,
voil les modles du langage simple et rflchi propre  notre ge.

Il y aurait beaucoup  dire l-dessus; car enfin je ne sais pas comment
Bossuet, Pascal et Voltaire eussent crit en 1830, mais je sais bien
qu'ils n'eussent pas crit comme M. Thiers. Napolon crivait autrement
que Laplace, et ni l'un ni l'autre n'crivaient comme M. Thiers. Il n'y
a pas qu'un langage propre  une poque. Il y a un langage propre 
chaque crivain de gnie.

Vingt-cinq ans aprs, M. Thiers, revenant sur ces ides, exposait les
principes de l'art d'crire l'histoire dans la prface du 12e volume du
_Consulat_; il y comparait le bon style de l'historien  une grande
glace sans dfaut dont le mrite est de laisser tout voir sans paratre
elle-mme. Il reprit peu de temps aprs les mmes maximes dans une
lettre  Sainte-Beuve. Je regarde, dit-il,  l'histoire des
littratures, et je vois que les chercheurs d'effet ont eu la dure non
pas d'une gnration, mais d'une mode; et vraiment ce n'est pas la peine
de se tant tourmenter pour une telle immortalit. De plus, je les mets
au dfi de faire lire non pas vingt volumes, mais un seul. C'est une
immense impertinence que de prtendre occuper si longtemps les autres de
soi, c'est--dire de son style. Il n'y a que les choses humaines
exposes dans leur vrit, c'est--dire avec leur grandeur, leur
varit, leur inpuisable fcondit, qui aient le droit de retenir le
lecteur et qui le retiennent en effet.

Il tait d'autant plus fidle  son systme, qu'il lui tait impos par
son temprament. Il disait: J'cris l'histoire comme elle doit tre
crite; en ralit, il l'crivait comme il pouvait l'crire. Sa faon
tait bonne, mais il se trompait en croyant qu'elle tait la seule
bonne. Plus d'un style convient  l'histoire. Celui d'Augustin Thierry y
est parfaitement appropri. On en peut dire autant de celui de Guizot,
qui est tout autre. Tacite et Michelet ne sont simples ni l'un ni
l'autre, et ce sont tous deux de grands crivains.

Pourtant, M. Thiers avait raison de penser que sa manire se supporte
trs longtemps sans fatigue et qu'elle est excellente pour des livres
trs longs.

D'ailleurs, la majest riante de sa composition soutient son style, qui
parat moins nu dans le lumineux effet de l'ensemble. Au contraire que
serait Michelet sans l'clat de sa phrase lui qui ignore les belles
ordonnances et le noble arrangement des ides? Cette phrase sensuelle de
Michelet donne un plaisir bien vif, mais qui ne peut se prolonger sans
se changer en malaise et devenir enfin une vritable souffrance. Tout se
paye en ce monde, et surtout la volupt.




CORRESPONDANCE DE MARIE-LOUISE

_Publie  Vienne, 1 vol. in-8._


La vie littraire se nourrit parfois de souvenirs et cherche l'entretien
des ombres. Nous allons commercer aujourd'hui avec une princesse dont la
correspondance, rcemment publie, a soulev une certaine curiosit.
Vous savez dj qu'on vient d'imprimer  Vienne, sous les auspices
secrets du comte Falkenhayn, ministre de l'agriculture, un choix des
lettres que Marie-Louise crivit de 1799  1847,  la comtesse
Colloredo, qui avait dirig son ducation pendant dix ans, et  la fille
de celle-ci, Victoire de Pontet, comtesse de Crenneville.

Nous avons mis tous nos soins  trier ses lettres, dit l'diteur
allemand, pour tre sr d'appeler sur elles l'intrt du public, trop
heureux s'il tait excit au point d'attirer son attention sur la tombe
de la duchesse de Parme. Puissions-nous, le jour des Morts, o le monde
afflue dans le caveau imprial, entendre dire: Voici le cercueil de
l'archiduchesse Marie-Louise, qui, l'anne 1810, s'est sacrifie pour la
monarchie et son pre! M. le comte de Falkenhayn sera du dans ses
pieuses esprances. Les lettres qu'il publie ne changeront point le
sentiment de ceux qui les liront. Aprs comme avant leur publication, le
souvenir de la fille de l'empereur Franois Ier n'obtiendra pas, mme
dans sa patrie, le culte qu'on doit aux augustes mmoires. Partout o
battent des coeurs honntes, on refusera de donner le nom sacr de
victime  celle qui fut infidle au malheur.

Les lettres de Marie-Louise  la comtesse de Colloredo et  mademoiselle
de Pontet sont crites en franais, sans clat, sans correction et sans
grce, mais clairement. Ds l'ge de sept ans, la princesse savait
s'exprimer d'une faon intelligible en franais comme en allemand. Elle
s'habitua plus tard  penser dans la langue de sa nouvelle patrie. 
vingt et un ans, elle savait mieux le franais que l'allemand. Dans sa
correspondance avec son pre, dit le baron Menneval, elle tait souvent
oblige de recourir  des expressions franaises, parce qu'elle avait
oubli les mots quivalents de sa langue maternelle.

Les premires lettres, il faut le dire, sont assez aimables. Elles nous
mettent dans l'intimit de la cour de Vienne et tmoignent des moeurs
simples et familiales qui y rgnent. Maman, dit la petit Louise en
parlant de sa jeune belle-mre, cause et lit toute la soire avec moi.
L'empereur fait des excursions dans la campagne avec ses filles. Ces
petits voyages amusent Louise extrmement, parce que, dit-elle, mon
cher papa a la bont de m'enseigner une quantit de choses. Une des
lettres de sa dixime anne commence ainsi: J'ai lu avec grand plaisir
que les tourterelles font un nid. Louise fait des ouvrages 
l'aiguille: des habits pour des bbs, des fichus brods.

 quatorze ans, elle crit qu'elle a lu les voyages de Zimmermann, et
elle ajoute:

     J'ai aussi brod un portefeuille pour papa, dont c'tait le jour de
     naissance hier; puis j'ai commenc un autre ouvrage dont je
     t'crirai plus tard, car c'est une surprise pour maman; le soir, je
     tricote un jupon.

La future impratrice des Franais tait alors une enfant timide,
paisible, obissante, lente, dont le rire et les pleurs ne finissaient
point. Son caractre tait dj form. Elle s'acquittait envers le
malheur d'un seul coup, par une crise de nerfs. Au reste, bienveillante
 tout et  tous, docile aux hommes, docile aux choses, caressant ses
parents, ses amis et les btes du bon Dieu. Elle nourrissait des
grenouilles et apprivoisait un petit livre. C'tait la bonne Louise.
Mais ceux qui la connaissaient bien lui dcouvraient un fond de ruse
instinctive et des ressources inattendues pour se tirer d'affaire dans
les situations difficiles. (Voir sur ce point la lettre du 23 dcembre
1809, page 132.)

Elle n'est pas habitue  penser par elle-mme; pourtant,  dix-sept
ans; elle se permet d'avoir son avis sur ses lectures. Elle ose trouver
fades les romans d'Auguste Lafontaine, qui faisaient les dlices de sa
belle-mre. La _Pluralit des mondes_ lui inspire une rflexion juste.

     Il faut, dit-elle aprs avoir lu ce livre, il faut pourtant laisser
     aux Franais l'avantage que les Allemands n'ont pas, c'est de
     donner  toutes les sciences les plus abstraites et srieuses une
     tournure si agrable, qu'elles plaisent mme aux femmes, ce qui est
     le cas pour Fontenelle.

Elle a du got pour la peinture et fait de jolies aquarelles. Elle ne
s'en tient pas l.

     Mes oncles, qui sont d'excellents peintres, et mon matre m'ont
     tellement tourmente, que j'ai d prendre la rsolution de peindre
      l'huile. J'y ai tout de suite pris du got. Je peins un paysage
     bien triste qui me plat pour cette raison.

Puis elle s'attaque  un norme tableau, qui reprsente sainte Barbe
debout et elle essaye le portrait du comte Edling. Le comte Edling
n'est pas beau, mais c'est justement dans le laid qu'on peut tudier
l'art de la peinture.

Elle chante, elle joue du clavecin, elle a mme compos six valses,
mais elle ne peut les produire. Elle aime la danse et elle danse
beaucoup. Valses, cossaises et quadrilles la ravissent galement. Elle
est dsole quand il lui faut tenir le piano pour faire danser les
invits.

Chasse de Vienne en 1809 par les Franais victorieux, elle se retire 
Erlau avec l'impratrice. Elle habite une masure dmeuble et couche
dans un lit plein de vermine. Pourtant elle est contente, parce que
c'est comme une maison de campagne.-- trois heures on est rveill
par les cochons qu'on mne au pturage. Son grand plaisir est d'acheter
des cerises aux paysannes.

De l, Napolon lui apparat comme un monstre N'est-il pas le
perscuteur de sa famille et de son peuple? N'a-t-il pas mis la maison
de Hapsbourg  deux doigts de sa perte? N'est-ce pas devant lui qu'elle
fuit avec les siens de ville en ville? Aussi comme elle accueille tous
les contes qu'on fait sur le tyran, avec quelle bonne foi elle raconte
qu'il s'est fait Turc et a reni le Christ en Egypte, et que, dans une
grande dfaite, le 22 mai 1809, il a tu de sa main deux de ses
gnraux. En ralit, le 22 mai 1809, l'empereur gagnait la bataille
d'Essling et pleurait en embrassant le marchal Lannes mortellement
frapp. Pour elle, Napolon, c'est l'Antchrist. (Lettre du 8 juillet
1809.) Elle tremble  son nom.

     Je vous assure que de voir cette personne me serait un supplice
     pire que tous les martyres, et je ne sais si cela ne lui viendrait
     pas en tte.

Bientt, elle apprend de toutes parts que le monstre quitte sa femme
pour en prendre une autre dans une des cours de l'Europe. Je plains,
dit-elle, la pauvre princesse qu'il choisira. Mais, quand, enfin, elle
souponne que cette pauvre princesse, c'est elle-mme, elle se rsigne.
Marie-Louise tait ne pour la rsignation.

     Depuis le divorce de Napolon, j'ouvre chaque gazette de Francfort
     dans l'ide d'y trouver la nomination de la nouvelle pouse, et
     j'avoue que ce retard me cause des inquitudes involontaires; je
     remets mon sort entre les mains de la Providence, elle seule sait
     ce qui peut nous rendre heureux. Mais, si le malheur voulait, je
     suis prte  sacrifier mon bonheur particulier au bien de l'tat,
     persuade que l'on ne trouve la vraie flicit que dans
     l'accomplissement de ses devoirs, mme au prjudice de ses
     inclinations. Je ne veux plus y penser; mais, s'il le faut, ma
     rsolution est prise, quoique ce serait un double et bien pnible
     sacrifice. Priez pour que cela ne soit pas. (22-23 janvier 1810.)

Vous connaissez le conte de _la Belle et la Bte_. La Belle avait
grand'peur de la Bte; mais, quand elle la vit, elle l'aima. Napolon,
flatt d'pouser une archiduchesse, accueillit sa fiance avec un
empressement dont la violence mme ne dplut pas  la jeune Allemande,
qui venait  lui, blanche, blonde et grasse. Il tait si enthousiasm,
dit une des femmes de chambre de l'impratrice, qu' peine voulut-il
s'arrter quelques instants  Soissons, o il avait t dcid qu'on
coucherait, et l'on se rendit tout de suite  Compigne. Il parat que
les prires de Napolon, unies aux instances de la reine de Naples,
dcidrent Marie-Louise  ne rien refuser  son trop heureux mari. Les
lettres crites de France  la comtesse Colloredo et  la comtesse de
Crenneville sont remplies des tmoignages d'une joie sans nuage. Je
sens dit-elle, combien il est doux de parler de son bonheur.

Elle tale l'innocent orgueil de sa maternit: Mon fils profite  vue
d'oeil, il devient charmant, je crois mme lui avoir dj entendu dire
_papa_; mon amour maternel veut au moins s'en flatter. (2 septembre
1811.)

Mais nous savons par un tmoin qu'elle tait gauche et maladroite avec
son fils, et qu'elle n'osait ni le prendre ni le caresser. L'empereur,
au contraire, le prenait dans ses bras toutes les fois qu'il le voyait,
le caressait, le taquinait, le portait devant une glace et lui faisait
des grimaces. Lorsqu'il djeunait, il le mettait sur ses genoux,
trempait un doigt dans la sauce, le lui faisait sucer et lui en
barbouillait le visage. La gouvernante grondait, l'empereur riait et
l'enfant paraissait recevoir avec plaisir les caresses bruyantes de son
pre.

Marie-Louise ne cesse pendant trois ans de vanter son bonheur conjugal:
Les moments que je passe le plus agrablement sont ceux o je suis avec
l'empereur et o je m'occupe toute seule. Le carnaval sera assez triste
ce qui m'est fort gal, ayant entirement perdu le got de la danse, qui
a t remplac par celui de l'exercice  cheval. (1er janvier 1811.)

Spare de son mari, la sentimentale Germaine languit et se lamente. Ni
son pre ni son fils ne peuvent la distraire du chagrin que lui cause
l'absence de l'empereur.

     Vous pouvez vous figurer le bonheur que je ressens d'tre au milieu
     de ma famille, car vous savez comme je l'aime; cependant il est
     troubl par le chagrin de me trouver spare de l'empereur. Je ne
     puis tre heureuse qu'auprs de lui. (Prague, 11 juin 1812.) Je ne
     serai contente et tranquille que lorsque je le reverrai: que Dieu
     vous prserve jamais d'une telle sparation; elle est trop cruelle
     pour un coeur aimant et, si elle dure longtemps, je n'y rsisterai
     pas. (Prague, 28 juin 1812.) J'ai retrouv mon fils embelli et
     grandi; il est si intelligent, que je ne me lasse pas de l'avoir
     prs de moi. Mais, malgr toutes ses grces, il ne peut pas
     parvenir  me faire oublier, ft-ce pour quelques instants,
     l'absence de son pre. (Saint-Cloud, 2 octobre 1812.)

Que deviendra cet amour au jour de l'preuve? Impratrice rgente,
pouse et mre, Marie-Louise quitte la capitale le 29 mars 1814, alors
que les allis en taient encore  plusieurs journes. Abandon
lamentable et dsastreux que nous ne lui reprocherons pas, car elle ne
partit que sur l'ordre ritr de Napolon. Il est puissant encore: elle
lui obit; mais bientt, dchu, il part pour l'le d'Elbe. Cette tendre
pouse ne le suivra pas.  peine fait-elle mine de le rejoindre. Elle se
laisse arrter en route ds les premiers pas et ramener  Vienne.

Le hros malheureux l'appelle et l'attend. Elle ne va pas  lui. Elle
lui crit tant qu'on le lui permet. Mais elle ne rpond plus ds que son
pre le dfend. C'est une fille obissante.

On raconte qu' Vienne elle rencontra sa grand'mre la reine Caroline,
ennemie de Bonaparte, et que la fille de Marie-Thrse demanda 
Marie-Louise pourquoi elle avait ainsi abandonn son mari. Celle-ci
s'excusa timidement sur les obstacles qu'on avait mis  leur runion.

--Ma fille, rpondit la vieille reine, on saute par la fentre!

Mais la bonne Marie-Louise ne songeait pas  sauter, par la fentre.
Elle tait trop bien leve pour cela. Pendant ce temps, elle jouait
paisiblement de la guitare. C'est elle-mme qui nous l'apprend:

     Cette vie tranquille me russit trs bien. Vous savez, ma chre
     Victoire, que je n'ai jamais aim le grand monde. Et je le hais 
     prsent plus que jamais. Je suis heureuse dans mon petit coin,
     voyant beaucoup mon fils, qui embellit journellement et devient de
     plus en plus aimable... Ma sant est trs bonne... On a bien tort
     de vous dire que je nglige la musique, j'en fais encore souvent.
     Je commence mme  jouer de la guitare, il est vrai trs mal.
     (Schoenbrunn, 3 mars 1815.)

Le retour de l'le d'Elbe l'inquita. Et il ne fallut pas moins que
Waterloo et Sainte-Hlne pour la rassurer. Elle avait assez bien
conduit ses petites affaires et pourvu  sa tranquillit: elle s'tait
fait attribuer le duch de Parme,  la condition de ne plus revoir son
fils. L, pendant la longue agonie de l'empereur, cette tendre et
vertueuse Allemande donnait des petits frres germaniques au roi de
Rome. Son nouveau matre tait un gentilhomme wurtembergeois au service
de l'Autriche. Homme sr: elle le tenait de M. de Metternich. Il avait
quarante ans passs, tait blond et portait un large bandeau noir sur un
oeil qu'il avait perdu. Le comte Neipperg donna trois enfants  la bonne
Marie-Louise, dont il administrait le duch. Mais Marie-Louise tait
pieuse. Elle s'empressa de consacrer, ds qu'elle le put, cette union,
par un mariage religieux et secret. Si elle remit jusqu'en 1821, c'est
la faute de Napolon, qui tardait  mourir.

Il mourut pourtant. Marie-Louise l'apprit par une gazette, et cette
nouvelle, dont le monde entier s'mut, contraria la duchesse de Parme.
Elle crivit,  la date du 19 juillet 1821,  la comtesse de
Crenneville:

     Je suis  prsent dans une grande incertitude. La _Gazette de
     Pimont_ a annonc d'une manire si positive la mort de Napolon,
     qu'il n'est presque plus possible d'en douter. J'avoue que j'en ai
     t extrmement frappe. Quoique je n'aie jamais eu de sentiment
     vif _d'aucun genre_ pour lui, je ne puis oublier qu'il est le pre
     de mon fils, et que, loin de me maltraiter comme tout le monde le
     croit, il m'a toujours tmoign tous les gards, seule chose que
     l'on puisse dsirer dans un mariage politique. J'en ai donc t
     trs afflige, et, quoiqu'on doive tre heureux qu'il ait fini son
     existence malheureuse d'une manire chrtienne, je lui aurais
     cependant dsir encore des annes de bonheur et de vie,--pourvu
     que ce ft loin de moi.

Elle ajoute que son estomac s'est tellement remis qu'elle peut manger de
tout, mme du melon, et qu'ayant t pique par les cousins au visage,
elle est contente de ne pas devoir se montrer.

Enfin elle pouvait pouser le comte de Neipperg.

    Veuve d'Hector; hlas! et femme d'Hlnus!

Neipperg eut le tort de mourir  son tour; il fut remplac par M. de
Bombelles.

Elle-mme enfin quitta cette terre o elle n'avait cherch que son
repos. On fut surpris d'apprendre, en dcembre 1847, la fin de
Marie-Louise, qu'on croyait morte depuis longtemps.

Mdiocre dans une haute fortune, elle ne fut ni bonne ni mchante; elle
appartient  l'innombrable troupeau de ces mes tides que le ciel
rejette et que l'enfer lui-mme, dit le pote, vomit avec dgot.




LA REINE CATHERINE

_Briefwechsel der Koenigin Katharina und des Koenigs Jrme von
Westphalien so wie des Kaisers Napolon I mit dem Koenig Friedrich von
Wrtemberg: Herausgegeben von Doctor August von Schlossberger.
Stuttgart, 2 vol, in-8._


La dernire fois, en feuilletant les lettres de Marie-Louise, nous avons
eu la pnible image d'une me commune, jete dans d'illustres
conjonctures et remplissant mal une grande destine. Or, pendant que
l'indigne impratrice refusait de partager l'exil de celui dont elle
avait partag le trne, une autre princesse, soumise  de semblables
preuves, les traversait  sa gloire. Donnant l'exemple de la constance
dans ces jours qui virent tant de lchets, Catherine de Wurtemberg
restait fidle  l'poux dchu et proscrit que l'Europe entire
s'efforait de lui arracher.

Par sa belle conduite en 1815, disait Napolon  Sainte-Hlne, cette
princesse s'est inscrite de ses propres mains dans l'histoire. Il se
trouve qu'en mme temps qu'on publiait  Vienne des lettres de
Marie-Louise, le docteur August de Schlossberger tirait des archives de
Stuttgart la correspondance change de 1801  1815 entre Catherine et
son pre. L'occasion est belle de saisir un contraste que nous n'avons
pas cherch, d'opposer l'une  l'autre les deux belles-soeurs et de
montrer cte  cte la mollesse et la vertu.

Catherine naquit  Saint-Ptersbourg le 21 fvrier 1783. Elle tait la
deuxime enfant de Frdric, duc et plus tard roi de Wurtemberg, et de
la princesse Augusta de Brunswick.

Elle connut  peine sa mre, qui mourut jeune, et elle fut leve 
Mumpelgard par sa grand'mre, Sophie-Dorothe de Wurtemberg, nice du
grand Frdric, auprs de laquelle elle resta jusqu' l'ge de quatorze
ans. Elle a dit elle-mme, en se reportant  l'poque de son enfance:
Quoique spirituelle et gentille, j'tais cependant trs volontaire,
trs imprieuse et trs capricieuse, et il tait impossible de
m'assujettir ou de m'appliquer  la moindre des choses. Sophie-Dorothe
tait, dit-on, une femme instruite et suprieure. Elle donna ses soins 
l'ducation de sa petite-fille et la cultiva comme une jeune plante.
Catherine qui lui en garda une profonde reconnaissance disait: C'est
d'elle que j'acquis le peu de vertus que je possde. Mais, quelle
qu'ait t l'influence de Sophie-Dorothe, il faut reconnatre que sa
petite-fille tait ne avec un coeur droit et une me gnreuse.
Catherine avait quinze ans quand elle perdit sa grand'mre. Ce fut sa
premire douleur. Elle alla vivre alors  la cour de son pre, qu'elle
trouva mari en secondes noces  la princesse Charlotte-Mathilde
d'Angleterre.

Par une disposition d'esprit qu'on sait n'tre pas rare, elle refusa son
amiti et sa confiance  sa jeune belle-mre, rservant  sa tante et
surtout  son pre toute la tendresse de son me ardente. C'tait alors
une belle jeune fille, dans tout l'clat de son teint clair, de ses
grands yeux bleus et de sa chevelure blonde et boucle. Elle avait un
air mutin qui devait se changer bientt en un air hroque. Son pre, la
voyant riante et frache, lui tmoignait de l'amiti et jouait
volontiers avec elle. Frdric de Wurtemberg tait un soldat. Le coeur
des soldats est parfois d'une exquise bont. Mais c'tait aussi un
politique, et la tendresse des politiques est toujours courte. Nous
verrons que Frdric fit taire la sienne ds que la raison d'tat parla
 son oreille. On dit que, lors mme de la premire jeunesse de sa
fille, ses caresses tait celles du lion faisant sentir ses griffes.
Ce lion germanique tenait aussi du renard. Il tait violent, mais il
tait rus. Les relations de ce petit souverain avec Napolon rappellent
assez certains pisodes du roman populaire que Goethe mit en vers et dans
lequel on voit Noble, le lion, et l'ingnieux Goupil marchant de
compagnie. Ajoutons, pour tre juste, que le renard souabe ne se tira
des griffes du lion qu' moiti dvor, lui et son peuple. L'amiti du
grand homme tait un prsent des dieux. Mais ce n'tait pas un prsent
gratuit.

La vie que menait Catherine dans la petite cour de Stuttgart se tranait
monotone et triste, sans douce chaleur, sans joies intimes. La jeune
princesse, replie sur elle-mme, s'occupait de lectures, d'ouvrages de
femme et de musique. S'exerant  chanter, elle voulut apprendre
l'italien, comme la langue la plus musicale, et commena  jouer de la
mandoline. Mais elle n'tait pas de nature  se laisser ravir tout
entire par l'illusion des arts. Ses instincts de gnrosit positive la
retenaient dans la saine ralit de la vie. Le rve tint peu de place en
son me toujours prsente aux choses. Elle portait jusque dans
l'enjouement de la jeunesse une certaine gravit.  vingt-deux ans, on
l'appelait l'abbesse. Elle se disait vieille fille alors, et elle
ajoutait avec une gaiet srieuse: Je m'en console et prendrai mon
parti en grand capitaine; comme je n'aurai jamais de mari, c'est une
honnte retraite pour une vieille fille qu'une abbaye.

Deux ans plus tard, elle recevait un mari des mains de son pre. C'tait
en 1807. Napolon victorieux venait de dicter le trait de Tilsitt. De
la Hesse-Cassel et des possessions prussiennes  l'ouest de l'Elbe, il
avait form le royaume de Westphalie, qu'il donnait  son frre Jrme.
Celui-ci, g seulement de vingt-trois ans, s'tait dj mari quatre
ans auparavant,  l'insu du chef de la famille, avec la fille d'un
ngociant de Baltimore, mademoiselle Paterson. Mais le premier consul, 
qui ce mariage dplaisait, l'avait fait casser comme contract par un
mineur. Jrme tait redevenu libre et il fallait une reine  la
Westphalie. Napolon choisit la princesse Catherine. Il la demanda au
roi de Wurtemberg, qui n'avait ni l'envie ni le pouvoir de la refuser 
son puissant alli. Mais, quand Frdric s'ouvrit de ses projets  sa
fille, elle y opposa une rsistance nergique.

Nous savons, par son propre aveu, qu'elle tait alors occupe d'autres
projets. Elle ne cda qu'au bout d'une anne. Cependant, la guerre
avait clat; Jrme commandait avec Vendamme une arme sur le Rhin.
L'empereur crivait de Saint-Cloud, au roi Frdric: Je crains que les
noces ne soient un peu dranges; n'importe, d'autres moments viendront
o nous referons mieux ce que l'on aura fait en bottes.

Catherine tait rsolue  chercher dans ces liens que la politique avait
seule forms, la satisfaction du devoir accompli. On voit par sa
correspondance que, durant le voyage qu'elle fit pour rejoindre le
prince, sa seule inquitude tait de ne pas plaire au mari qui ne la
connaissait encore que par un portrait. Sa beaut ne la rassurait point.
Elle crivait  son pre avant la rencontre:

Ce n'est pas sans un serrement de coeur que je pense  cette premire
entrevue; j'en ai une peur que je ne puis dcrire.

Cette entrevue tant redoute eut lieu aux Tuileries le 22 aot 1807.
Catherine en rendit compte  son pre le lendemain en ces termes:

J'ai fait ma toilette pour recevoir le prince. Je ne puis vous exprimer
combien j'ai t mue en le voyant, quoiqu'il ait t trs poli; mais il
paraissait en proie  un si grand embarras que cela augmentait
naturellement le mien.

C'est ce jour-l que le contrat fut sign. La princesse apportait au roi
une dot de cent mille florins et des bijoux pour une somme gale.
L'diteur allemand, dont nous avons le travail sous les yeux, a soin de
remarquer que cette somme n'tait pas petite, eu gard au temps et aux
circonstances. Quant au trousseau, il tait  la mode de Wurtemberg et
ne put servir. L'empereur et Jrme le remplacrent gracieusement.

O elle n'avait prvu que le devoir, Catherine trouva le bonheur. Son
mari tait jeune, brave, amoureux; elle l'aima tout de suite et pour la
vie.

Elle crivait le 25 aot:

Le prince, mon mari, depuis deux jours, parat vritablement s'attacher
 moi; c'est rellement un homme charmant, rempli d'amabilit, d'esprit,
de bont. Vous devriez voir les attentions, la dlicatesse, la tendresse
dont il comble votre fille. Dj il commence  me gter; car il est
impossible de mettre plus de grce, plus de franchise, plus de confiance
dans ce qu'il me fait pour me faire plaisir; aussi je ne pourrais plus
tre heureuse sans lui.

Et elle disait trois jours aprs:

Je ne pourrais plus vivre sans lui.

Elle acheva l'anne  Saint-Cloud et  Paris, avec la cour impriale, et
se rendit ensuite dans le royaume que Napolon lui avait taill avec son
pe. Le 1er janvier 1808, elle fit son entre  Cassel, o elle devait
rester six ans, au milieu des preuves qui montrrent l'inbranlable
fermet de son caractre. Catherine, pouse et reine, eut doublement 
souffrir. La campagne de 1809 lui enleva son mari.

Elle crivait le 25 mars  son pre:

Je puis vous assurer que j'attends les vnements sinon avec une
entire scurit, du moins avec le courage et la force d'me qui me
conviennent. Si mon mari va rejoindre l'arme, ainsi que cela est
probable, je ne m'opposerai pas, par une faiblesse dplace,  un plan
si sage, mais j'esprerai des bonts de la Providence le succs de ses
soins et de ses exploits militaires.

Le royaume de Westphalie, form par le tranchant du fer de lambeaux pour
ainsi dire encore saignants, s'agitait en des convulsions terribles.
Catherine et Jrme, entours d'assassins, risquaient d'tre gorgs
dans leur palais. Une formidable insurrection de paysans clata au
printemps de 1809. Dans ces conjonctures, la princesse crivait  son
pre: Je vous supplie d'tre tranquille. Je le suis moi-mme, je vous
assure.

Elle ne quitta Cassel qu' la dernire extrmit, quand les troupes
autrichiennes envahirent la Westphalie souleve. Et, si elle consentit
alors  partir, ce fut pour ne pas obliger plus longtemps le roi 
employer une portion de ses forces  la garder.

Nous ne retracerons pas ici les vicissitudes de cette royaut de six
annes, il faudrait, pour cela, suivre pas  pas _les Mmoires du roi
Jrme_, publis de 1861  1866. Nous nous bornons  relever, dans la
rcente publication de Stuttgart, quelques traits de la vie et du
caractre de la reine Catherine.

Nous retrouvons cette princesse dans sa capitale en 1811. Le 25
novembre, un incendie dvore son palais. Elle crit le lendemain de la
catastrophe, dont elle a failli tre victime:

Je puis dire que je ne me suis pas effraye une minute et que je n'ai
perdu ni mon calme ni mon sang-froid dans la terrible catastrophe
d'hier. Je n'ai frmi qu' l'ide du danger que le roi a couru.

Appele  Paris,  la fin de l'anne 1809, pour les crmonies du
mariage de l'empereur avec Marie-Louise, elle trouva Napolon tout
occup de l'attente de l'archiduchesse. Les lettres anecdotiques qu'elle
crivit dans cette circonstance sont des plus curieuses. On y trouve cet
enjouement paisible et cette bonne humeur que les contemporains aimaient
en elle.

Vous ne croiriez jamais, mon cher pre, combien il (l'empereur) est
amoureux de sa femme future; il en a la tte monte  un point que je
n'aurais jamais imagin et que je ne puis assez vous exprimer; chaque
jour, il lui envoie un de ses chambellans, charg, comme Mercure, des
missives du grand Jupiter; il m'a montr cinq de ses ptres, qui ne
sont pas tout  fait celles de saint Paul, il est vrai, mais qui sont
rellement dignes d'avoir t dictes par un amant transi; il ne m'a
parl que d'elle et de tout ce qui la concerne; je ne vous ferai pas ici
l'numration des ftes et des cadeaux qu'il lui prpare, dont il m'a
fait le dtail le plus circonstanci; je me bornerai  vous rendre la
disposition de son esprit, en vous rendant ce qu'il m'a dit, que,
lorsqu'il serait mari, il donnerait la paix au monde et tout le reste
de son temps  Zare. (17 mars 1810.)

       *       *       *       *       *

Pour vous prouver  quel point l'empereur est occup de sa femme
future, je vous dirai qu'il a fait venir tailleur et cordonnier pour se
faire habiller avec tout le soin possible et qu'il apprend  valser; ce
sont des choses que ni vous ni moi n'aurions imagines. (27 mars 1810.)

Voil un Bonaparte que nous ne souponnions gure, mme aprs les
documentations copieuses de M. Taine. Les hommes sont plus divers en
ralit qu'on ne se les imagine, et il faut dsormais nous faire 
l'ide d'un Napolon valseur. Ces deux fragments de lettres, que nous
venons de citer, sont plus, importants pour la psychologie du grand
homme que pour celle de sa belle-soeur. Mais ils nous ont sembl piquants
et d'un tour agrable. Ils tranchent par leur vivacit sur le ton
gnralement grave de la correspondance de Catherine.

Les papiers publis  Stuttgart ne nous fournissent aucun document
important relatif aux annes 1810 et 1811.  la date du 17 janvier 1812,
rien (Catherine l'attestait solennellement) n'avait encore altr le
repos et le bonheur de son foyer. Mais les jours de sa royaut taient
dsormais compts.

L'empereur mditait la campagne de Russie et prparait, avec la ruine de
son empire, celle des petits tats qui en taient les satellites. Jrme
avait tent en vain d'ouvrir les yeux du conqurant sur les difficults
et les prils de cette entreprise dmesure. Napolon lui avait ferm la
bouche d'un mot.

--Vous me faites piti, lui avait-il dit. C'est comme si l'colier
d'Homre voulait lui apprendre  faire des vers. (Voy. Schlossberger, p.
5.)

La guerre tant dclare, Jrme dut se rendre  Glogau. Catherine
s'attendait  cette nouvelle sparation. Elle crivait le 24 fvrier 
son pre:

Je serai spare du roi... j'aurai  trembler pour un mari et pour un
frre. Cependant, ne croyez pas, mon cher pre, que je me montre en
cette circonstance goste ou pusillanime; je sens trop combien il est
essentiel  la gloire des princes, et peut-tre  leur existence
prsente et future, de se montrer dans des instants pareils et de
prendre une part active  leur propre cause, pour ne retenir en aucune
faon le roi.

Le 17 mai, elle se rendit  Dresde et y arriva en mme temps que
Napolon. Elle esprait y embrasser son mari.

--Sire, dit-elle  l'empereur, ne faites-vous pas venir Jrme ici pour
que je puisse le voir?...

Il lui rpondit brusquement:

--Oh! oh! vous allez voir que je ferai dranger un de mes gnraux
d'arme pour une femme!... (_Loc. cit._, p. 22)

Catherine rapporte ce dur propos et elle ajoute: Je ne pus cacher
quelques larmes qui m'chapprent  cette rponse.

Rgente de Westphalie en l'absence du prince, ce n'est pas sans
inquitude qu'elle avait accept ces hautes fonctions.

J'ai voulu prouver au roi, par cette soumission, dit-elle, que je ne
dsire que ce qui peut lui tre agrable et utile. Me voil donc lance
dans les affaires, moi qui les ai toujours dtestes... C'est le plus
grand des sacrifices que je puisse faire au roi, moi qui n'aime qu'une
vie tranquille, calme, paisible, qui adore la lecture, l'ouvrage, la
musique, enfin toutes les occupations des femmes. (_Loc. cit._, p. 9.)

Son pre, inquiet des dangers qu'elle courait et dispos dj  sparer
secrtement la cause de sa fille de celle des Bonaparte, la pressa de
quitter Cassel et de se rendre auprs de lui. Elle lui rpondit: Mon
cher pre, je me rappellerai toujours de vous avoir ou blmer la
princesse hrditaire de Weimar pour avoir quitt son pays au moment o
elle aurait d y rester.

Mais les vnements se prcipitaient. Nous touchons  la phase hroque
de la vie de Catherine.

La sixime coalition mit fin au royaume de Westphalie. Catherine sortit
de Cassel, pour n'y plus rentrer, le 10 mars 1813.  Leipzig, la
cavalerie wurtembergeoise passa  l'ennemi sur le champ de bataille. Le
roi Frdric, jusque-l vassal de la France, tait devenu son ennemi.

En 1814, aprs la chute de l'Empire, il invita sa fille  suivre
l'exemple de Marie-Louise et  se sparer de son mari. La politique,
selon lui, pouvait dlier un lien qu'elle avait seule form.

Catherine, indigne et rsolue, fit cette fire rponse:

Sire, le mari que vous m'avez donn, je ne le quitterai pas dchu du
trne. J'ai partag sa prosprit. Il m'appartient dans son malheur.

Elle tait alors rfugie  Trieste avec son mari. Lorsque Napolon,
sorti de l'le d'Elbe, reparut en France et que l'aigle vola de clocher
en clocher, Jrme rsolut de rejoindre son frre. Trompant la
surveillance des autorits autrichiennes, Catherine l'aida  fuir sous
un dguisement. Il parvint  gagner la France, fit la campagne de 1815
et fut bless  Waterloo.

Pendant ce temps, sa femme restait expose aux outrages d'une police
inquite et brutale, qui allait jusqu' mettre des chelles contre ses
fentres pour l'observer chez elle. Chasse bientt de Trieste, elle se
trouva sans asile, ne sachant o reposer sa tte dans l'Europe entire,
conjure pour la sparer de son mari. Elle pensa obtenir chez son pre
un refuge pour Jrme et pour elle: elle n'y trouva qu'une prison. Ce
qu'elle souffrit dans le chteau d'Ellwangen lui fit cent fois souhaiter
la mort.

Mais l'exil, la captivit et la perscution ne lassrent pas sa
fidlit. Du moins, elle gotait, au milieu de ces preuves, des joies
qui avaient t refuses  ses jours prospres. Elle avait souhait
ardemment d'tre mre. Elle le devint pour la premire fois en 1814,
d'un fils qui devait lui survivre peu de temps. Elle eut encore deux
enfants: la princesse Mathilde et le prince Napolon.

Cette vie, dont le printemps fut si pur et l't tout brlant de
gnreuses ardeurs, ne connut point la paix d'un long soir. Catherine de
Wurtemberg, dont la sant avait toujours t dlicate, mourut prs de
Lausanne, d'une hydropisie de poitrine, dans la nuit du 29 au 30
novembre 1835, dans sa cinquante-deuxime anne. Ses derniers moments,
dignes de sa vie entire, offrent un spectacle d'une grandeur antique.

 huit heures du soir, les mdecins dclarrent  Jrme que la reine
n'avait plus que quelques heures  vivre. Il alla chercher ses enfants
et les fit entrer dans la chambre de leur mre. En les voyant
agenouills devant son lit, Catherine, qui avait conserv toute sa
connaissance, mais qui ne croyait pas que la mort fut si proche, demanda
quelle tait cette bndiction qu'on lui rclamait.

--Il est sage que tu bnisses ainsi tes enfants tous les soirs, lui dit
son mari, parce qu'un malheur est toujours possible.

Catherine comprit  ces mots qu'elle touchait  ses derniers moments.
Elle bnit ses enfants et dit avec calme: Je vois que la mort approche,
je ne la crains pas. Ce que j'ai aim le plus au monde, c'est toi,
Jrme. Et, en disant ces paroles, elle portait  ses lvres la main de
son mari.

Elle ajouta: Je suis prte... J'aurais voulu vous dire adieu en
France... Jrme et son fils an restrent prs de la mourante.
Napolon et Mathilde, qui avaient l'un treize ans et l'autre quinze,
furent emmens dans une maison voisine.  dix heures, Catherine perdit
connaissance.  deux heures et demie du matin, elle avait cess de
vivre.

Elle laissait en mourant une belle mmoire, le souvenir d'une me qui
marchait toujours droit et haut au devoir, parce qu'elle avait deux
guides qui n'garent jamais quand ils vont ensemble: le courage et
l'amour.




POUR LE LATIN


Nos collgiens ont repris la gibecire, et les voil de nouveau tudiant
la bonne doctrine dans ces salles o il y a tant d'encre rpandue et
tant de poussire de craie autour du tableau noir. Le jour de la rentre
n'est pas gnralement redout. Il est mme plus dsir  mesure qu'il
approche. Les vacances sont longues et oiseuses. La rentre runit des
camarades qui ont beaucoup  se dire. Enfin, elle cause un changement.
Cela seul la ferait bien venir. Les enfants veulent du nouveau. Nous en
voudrions comme eux si l'inconnu nous inspirait encore quelque
confiance. Mais nous avons appris  nous en dfier. Et puis nous savons
que la vie n'apporte jamais rien de neuf et que c'est nous, au
contraire, qui lui donnons du nouveau quand nous sommes jeunes.
L'univers a l'ge de chacun de nous. Il est jeune aux jeunes. Il est
revtu, pour les yeux de quinze ans, des teintes de l'aurore. Il meurt
avec nous; il renat dans nos enfants. Qui de nous n'est soucieux d'un
avenir qu'il ne verra pas? Pour moi, je suis chaque anne avec un
intrt plus vif et plus inquiet la fortune de nos tudes classiques.
Songez donc que la culture franaise est la chose du monde la plus noble
et la plus dlicate, qu'elle s'appauvrit et qu'on multiplie pour la
rgnrer les essais les plus prilleux. Comment voulez-vous qu' des
heures aussi critiques on puisse voir sans motion un petit potache
allant, matinal, le nez en l'air, ses livres sur le dos,  son lyce?

Il est l'avenir de la patrie, ce pauvre petit diable! C'est avec
angoisse que je cherche  deviner s'il gardera toute vive ou s'il
laissera teindre la flamme qui claire le monde depuis si longtemps. Je
tremble pour nos humanits. Elles formaient des hommes; elles
enseignaient  penser. On a voulu qu'elles fissent davantage et qu'elles
eussent une utilit directe, immdiate. On a voulu que l'enseignement
restt libral tout en devenant pratique. On a charg les programmes
comme des fusils pour je ne sais quel farouche combat. On y a fourr des
faits, des faits, des faits. On a eu notamment une inconcevable fureur
de gographie.

Le latin en a grandement souffert. Beaucoup de rpublicains s'en sont
consols, le croyant invent par les jsuites. Ils se trompaient. Les
jsuites n'ont jamais rien invent; ils ont toujours tout employ. On
n'a qu' ouvrir Erasme ou Rabelais pour voir que le latin classique fut
instaur dans les coles par les savants de la Renaissance. Le conseil
suprieur de l'instruction publique ne pouvait prendre son parti si
aisment. Il a voulu faire la part du latin. Mais la volont d'un
conseil, mme suprieur, n'est jamais ni bien stable ni bien efficace.
L'nergie s'y tourne vite en rsignation. On veut croire que la
meilleure manire de restaurer le latin est de crer un enseignement
secondaire dans lequel on n'apprendra que des langues vivantes; on
s'efforce d'esprer que les tudes latines seront sauves ds qu'elles
partageront le beau nom de classiques avec des rivales qui ne les
galeront jamais, quoi qu'on fasse, en noblesse, en force, en grce et
en beaut. Ce sont des illusions qu'il est difficile de partager.

En ralit, le dclin des tudes latines est terriblement rapide. Les
rhtoriciens de mon temps lisaient couramment Virgile et Cicron. Ils
crivaient en latin, j'entends qu'ils faisaient effort pour exprimer
dans cette langue morte leur pense encore mal veille. C'est tout ce
qu'on pouvait leur demander. On me dit de toutes parts et je vois qu'il
n'en est plus ainsi. Il y a encore  la tte de chaque classe quelques
jeunes gens amoureux des lettres latines. Mais on les compte dj pour
les derniers humanistes. Le grand nombre se dsintresse de plus en plus
des choses classiques.

S'il faut s'en affliger, peut-on en tre surpris? Le latin s'est retir
du monde; il tend  se retirer de l'cole. C'est fatal. Au XVIIIe
sicle, il tait encore la langue universelle de la science. Maintenant,
la science parle franais, anglais, allemand. La thologie seule garde
son vieil idiome; mais elle est troitement resserre dans l'enceinte
des sminaires et le public ne prte plus l'oreille  ses disputes. Dj
on a beaucoup diminu la place qu'occupait le latin dans les programmes.
On lui a t ses antiques honneurs; on l'en arrachera peu  peu par
lambeaux, et sa disparition totale est certaine dans un avenir prochain
que du moins nous ne verrons pas, je l'espre.

Pourtant, tout mutil qu'il est, il reste le nerf et le muscle de
l'enseignement secondaire.  la place des membres dont il est amput, on
a mis quelques branches de sciences. Il ne parat pas que l'esprit des
lves en ait t profitablement nourri. Il y a eu  cet gard une
pnible dception. Comme les mthodes des sciences passent l'entendement
des enfants, on s'en est tenu aux nomenclatures qui fatiguent la mmoire
sans solliciter l'intelligence. Les lments d'histoire naturelle
introduits dans les classes de lettres y ont donn, en particulier, les
plus mauvais rsultats.

On peut affirmer sans crainte, dit M. H. de Lacaze-Duthiers, qu'il est
peu de professeurs faisant des examens du baccalaurat ayant en grande
estime le savoir des candidats au baccalaurat restreint ou au
baccalaurat s lettres, en physique, en chimie et en histoire
naturelle... Quant aux bacheliers s lettres, il peut en exister sans
doute de bien forts en histoire naturelle; mais j'avouerai n'en pas
connatre beaucoup parmi ceux que j'ai examins, tandis que ceux qui ne
le sont pas abondent[13].

On a ajout, en outre, aux programmes beaucoup d'histoire et encore plus
de gographie. On a rendu plus srieuse l'tude des langues vivantes;
enfin, on s'est efforc de donner un caractre pratique  l'enseignement
secondaire.

Il faut bien reconnatre qu'on n'a pas russi. Nos bacheliers s lettres
sont-ils mieux arms pour le combat de la vie depuis qu'on a mis dans
leur tte quelques termes de chimie? Non. Les lments d'une science
exacte ne sont d'aucune utilit  ceux qui ne poussent pas cette science
assez avant pour en faire la synthse ou pour en tirer des applications
industrielles. Auront-ils plus d'exprience parce qu'ils apprennent
l'histoire universelle depuis l'ge des cavernes jusqu' la prsidence
de M. Jules Grvy? J'en doute. L'histoire, telle qu'on la leur enseigne,
n'est qu'un insipide catalogue de faits et de dates. Il vaudrait
peut-tre mieux embrasser moins de temps, s'en tenir aux ges modernes
et les tudier avec toutes les circonstances qui en rvlent l'esprit et
la vie. Mais comment faire connatre la vie d'un peuple  des enfants
qui ne savent pas mme ce que c'est que la vie d'un homme? Je ne dis
rien de la gographie, qui fut longtemps l'objet des esprances les plus
superstitieuses. Elle n'est une grande science qu' la condition d'en
absorber plusieurs autres, telles que la gologie, la minralogie,
l'ethnographie, l'conomie politique, etc., etc., et ce n'est point de
cette faon qu'on l'entend au lyce. On l'y rduit  un exercice de
mmoire long et strile.

Je ne vois gure, dans toutes ces notions, que la connaissance des
langues vivantes qui ait un intrt pratique. On ne peut nier qu'il ne
soit avantageux de savoir l'anglais et l'allemand. Cette connaissance
est utile au ngociant et au lgislateur, comme au soldat et au savant.
Mais il reste  savoir si l'enseignement secondaire doit avoir pour
unique objet l'utile. Il est bien gnral pour cela.

Non, le beau nom d'humanits qu'ont lui donna longtemps nous claire sur
sa vritable mission; il doit former des hommes et non point telle ou
telle espce d'hommes; il doit enseigner  penser. La sagesse est de se
tenir satisfait s'il y russit et de ne pas lui demander beaucoup
d'autres choses en plus.

Apprendre  penser, c'est en cela que se rsume tout le programme bien
compris de l'enseignement secondaire.

C'est pourquoi je regrette infiniment, les mthodes d'aprs lesquelles
on enseignait autrefois le latin dans les classes de lettres; car, en
apprenant le latin de la sorte, les lves apprenaient quelque chose
d'infiniment plus prcieux que le latin: ils apprenaient l'art de
conduire et d'exprimer leur pense.

Je lutte contre la ncessit. Qu'on veuille excuser cette vaine
obstination. Je porte aux tudes latines un amour dsespr. Je crois
fermement que, sans-elles, c'en est fait de la beaut du gnie franais.
Le latin, ce n'est pas pour nous une langue trangre, c'est une langue
maternelle; nous sommes des Latins. C'est le lait de la louve romaine
qui fait le plus beau de notre sang. Tous ceux d'entre nous qui ont
pens un peu fortement avaient appris  penser dans le latin. Je
n'exagre pas en disant qu'en ignorant le latin on ignore la souveraine
clart du discours. Toutes les langues sont obscures  ct de celle-l.
La littrature latine est plus propre que toute autre  former les
esprits. En parlant ainsi, je ne m'abuse pas, croyez-le bien, sur
l'tendue du gnie des compatriotes de Cicron; j'en vois les limites.
Rome eut des ides simples, fortes, peu nombreuses. Mais c'est par cela
mme qu'elle est une incomparable ducatrice. Depuis elle, l'humanit
conut des ides plus profondes; le monde eut un frisson nouveau au
contact des choses, il est vrai. Il est vrai aussi que, pour armer la
jeunesse, rien ne vaut la force latine.

Voyez _Hamlet_, c'est tout un monde immense. Je doute qu'on ait jamais
fait quelque chose de plus grand. Mais que voulez-vous qu'un colier y
prenne? Comment saisira-t-il ces fantmes d'ides plus insaisissables
que le fantme errant sur l'esplanade d'Elseneur? Comment se
dbrouillera-t-il dans le chaos de ces images, aussi incertaines que les
nues dont le jeune mlancolique montre  Polonius les formes
changeantes? Toute la littrature anglaise, si potique et si profonde,
offre de semblables complexits et une telle confusion. J'en dirai
autant de la littrature allemande, pour toutes les parties qui n'ont
t inspires ni par Rome ni par la France. Je relisais hier le _Faust_
de Goethe, le premier _Faust_, dans la belle traduction, aujourd'hui sous
presse, de M. Camille Benoit. C'est un riche magasin d'ides et de
sentiments; c'est mieux encore: c'est un laboratoire o la substance
humaine est mise au creuset. Pourtant, que de brumes dans cette oeuvre du
plus lumineux gnie de toute la Germanie! On y marche  ttons par des
sentiers tortueux, le regard aveugl de mtores. Cela non plus ne sera
jamais classique pour nous. Maintenant, ouvrez les histoires de
Tite-Live. L tout est ordonn, lumineux, simple; Tite-Live, ce n'est
pas un gnie profond; c'est un parfait pdagogue. Il ne nous trouble
jamais; c'est pourquoi nous le lisons sans vif plaisir. Mais comme il
pense rgulirement! Qu'il est ais de dmontrer sa pense, d'en
examiner  part toutes les pices et d'expliquer le jeu de chacune.
Voil pour la forme. Quant au fond mme, qu'y trouve-t-on? Des leons de
patriotisme, de courage et de dvouement, la religion des anctres, le
culte de la patrie. Voil un classique! Je ne parle pas des Grecs. Ils
sont la fleur et le parfum. Ils ont plus que la vertu, ils ont le got!
J'entends ce got souverain, cette harmonie qui nat de la sagesse. Mais
il faut convenir qu'ils ont toujours tenu peu de place dans les
programmes du baccalaurat.

Et voici que le latin est devenu, dans nos lyces, semblable au grec.
Voici qu'il n'est plus qu'une vaine ombre, jouet d'un souffle lger.

L'enseignement secondaire se dpouillera de plus en plus de cette
incomparable splendeur qu'il tirait de son apparente inutilit. Puisque
cette transformation est ncessaire, puisqu'elle correspond au
changement des moeurs, il ne serait pas bien philosophique de s'en
affliger outre mesure. Si je suis inconsolable, la raison me donne tort;
la nature n'est jamais du parti des inconsolables. C'est toujours une
attitude un peu sotte que celle de bouder l'avenir. Les nations ont
l'instinct de ce qui leur est convenable et la France nouvelle trouvera
peut-tre l'enseignement dont elle a besoin pour ses enfants. Et nous
autres, cependant, si ce plaisir goste nous est permis, nous nous
rjouirons d'avoir t appels les derniers au banquet des Muses et nous
murmurerons ces vers d'un docte pote, Frdric Plessis, en nous
refusant toutefois, par un sentiment pieux,  croire  l'entier
accomplissement de la menace prophtique qu'ils contiennent:

    Les sicles rediront que, d'Athne et de Rome,
    Au strile Occident l'art fcond est venu,
    Et ceux qu'autour de nous la voix du jour renomme
    Priront ds demain pour l'avoir mconnu.

    Dans la route banale o leur foule s'engage
    Ils trouvent la fortune et l'applaudissement;
    Mais la noble pense et le noble langage
    Par eux ne seront pas fouls impunment.




PROPOS DE RENTRE

LA TERRE ET LA LANGUE

_La Vie des mots, par Arsne Darmesteter, in-8, Delagrave, diteur._


Les premires bises de l'hiver nous chassent vers la ville. Les jours se
font courts et brumeux. Pendant que j'cris, au coin du feu, dans la
maison isole, la lune se lve, toute rouge, au bout de l'alle que
jonchent les feuilles mortes. Tout se tait. Une immense tristesse
s'tend  l'horizon: Adieu les longs soleils, les heures lumineuses et
chantantes! Adieu les champs et leur clair repos! Adieu la terre, la
belle terre fleurie, la terre maternelle de laquelle nous sortons tous
pour y rentrer un jour!

 la veille du dpart, quand dj les malles sont faites et les sacs
boucls, je n'ai sous la main, dans la demeure attriste, qu'un seul
volume, et tout mince. C'est par aventure que ce petit volume est rest
l, sur la chemine. Le hasard est mon intendant. Je lui laisse le soin
de mes biens et le gouvernement de ma fortune. Il me vole souvent, mais
le coquin a de l'esprit: il m'amuse et je lui pardonne. D'ailleurs, si
mal qu'il fasse, je ferais plus mal encore. Je lui dois quelques bonnes
affaires. C'est un serviteur plein de ressources, et d'une fantaisie
charmante. Il ne me donne jamais ce que je lui demande. Je ne m'en fche
pas, en considrant que les hommes ne forment gure que des voeux
imprudents et qu'ils ne sont jamais si malheureux que quand ils
obtiennent ce qu'ils demandent. Tu n'es devenu misrable, dit Cron 
Oedipe, que pour avoir fait toujours ta volont. Hasard, mon intendant,
ne fait point la mienne. Je le souponne d'tre plus avant que moi dans
les secrets de la destine. Je me fie  lui, en mpris de la sagesse
humaine.

Pour cette fois, au moins, il m'a bien servi en laissant, ce soir,  la
porte de mon bras ce petit volume jaune que j'avais dj lu avec une
certaine motion intellectuelle, cet t, et qui est tout  fait en
harmonie avec mes songeries de ce soir, car il parle du langage et je
songe  la terre.

Vous me demandez pourquoi j'associe ces deux ides? Je vais vous le
dire. Il existe une relation intime entre la terre nourricire et le
langage humain. Le langage des hommes est n du sillon: il est d'origine
rustique, et, si les villes ont ajout quelque chose  sa grce, il tire
toute sa force des campagnes o il est n.  quel point la langue que
nous parlons tous est agreste et paysanne, c'est, en ce moment, ce qui
me frappe et me touche. Oui, notre langage sort des bls, comme le chant
de l'alouette.

Le livre de M. Arsne Darmesteter, qui m'aide  faire, en tisonnant, ces
rveries d'automne, que je jette dcolores sur le papier, est un livre
de science dont il faudrait faire un plus utile usage, une plus srieuse
tude. M. Arsne Darmesteter est un linguiste dou d'un esprit  la fois
analytique et gnralisateur qui s'lve par degrs jusqu' la
philosophie de la parole. Sa rigoureuse et vigoureuse intelligence
inaugure une mthode et construit un systme.

Darwin de la grammaire et du lexique, il applique aux mots les thories
transformistes et conclut que le langage est une matire sonore que la
pense humaine modifie insensiblement et sans fin, sous l'action
inconsciente de la concurrence vitale et de la slection naturelle. Il
conviendrait d'analyser mthodiquement cette tude mthodique. Je laisse
ce soin  d'autres, plus savants,  M. Michel Bral, par exemple. Je
n'entrerai pas dans la pense profonde et rgulire de M. Arsne
Darmesteter. Je m'amuserai seulement un peu tout autour. Je vais
feuilleter son livre, mais en dtournant de temps en temps les yeux vers
le sillon que la nuit couvre  demi, et dont je m'loignerai demain
avant le jour.

Oui, le langage humain sort de la glbe: il en garde le got. Que cela
est vrai, par exemple, du latin! Sous la majest de cette langue
souveraine, on sent encore la rude pense des ptres du Latium. De mme
qu' Rome les temples circulaires de marbre ternisent le souvenir et la
forme des vieilles cabanes de bois et de chaume, de mme la langue de
Tite-Live conserve les images rustiques que les premiers nourrissons de
la Louve y ont imprimes avec une navet puissante. Les matres du
monde se servaient de mots lgus par les laboureurs, leurs anctres,
quand ils nommaient cornes de boeuf ou de blier (_cornu_) les ailes de
leurs armes; enclos de ferme (_cohors_), les parties de leurs lgions,
et gerbes de bl (_manipulus_), les units de leurs cohortes.

Et voici qui nous en dira plus sur les Romains que toutes les harangues
des historiens. Ces hommes laborieux, qui s'levrent par le travail 
la puissance, employaient le verbe _callere_ pour dire tre habile. Or,
quel est le sens primitif de _callere_? C'est avoir du cal aux mains.
Vraie langue de paysans, enfin, celle qui exprime par un mme mot la
fertilit du champ et la joie de l'homme (_ltus_), et qui compare
l'insens au laboureur s'cartant du sillon (_lira_, sillon; _deliare_,
dlirer)!

Je tire ces exemples du livre de M. Arsne Darmesteter sur la _Vie des
mots_. Le franais pareillement naquit et se forma dans les travaux de
la terre. Il est plein de mtaphores empruntes  la vie rustique; il
est tout fleuri des fleurs des champs et des bois. Et c'est l pourquoi
les fables de La Fontaine ont tant de parfum.

Qui dit campagnard dit chasseur ou braconnier. On ne vit point aux
champs sans tirer sur la plume ou le poil. Mon aimable confrre M. de
Cherville, l'auteur de la _Vie  la campagne_, ne me dmentira pas. Or,
les hommes changent moins qu'on ne pense; de tout temps, il s'est trouv
en France beaucoup de chasseurs et plus encore de braconniers. Aussi le
nombre est grand des mtaphores que la chasse fournit  notre idiome.

M. Darmesteter en cite de curieux exemples. Ainsi quand nous disons:
_aller sur les brises de quelqu'un_, nous employons,  notre insu, une
image tire des pratiques de la vnerie. Les _brises_ sont les branches
rompues par le veneur pour reconnatre l'endroit o est passe la bte.

Parmi les personnes qui emploient le verbe _acharner_, combien peu
savent qu'il signifie proprement lancer le faucon sur la chair? La
chasse a donn  la langue courante: tre  l'_afft_, _amorce_, ce que
mord l'animal, _appt_, ce qu'on donne  manger  la bte pour
l'attirer; _rendre gorge_ qui se disait au propre du faucon avant de se
dire au figur des concussionnaires; _gorge-chaude_, cure de l'oiseau,
d'o: _s'en faire des gorges chaudes_, s'en donner  plaisir; _hagard_,
_faucon hagard_, qui vit sur les haies et n'est pas apprivois, d'o:
_air hagard_, air farouche; _niais_, proprement oiseau qui est encore au
nid, etc.

Les mots, dit M. Arsne Darmesteter, les mots gardent l'empreinte
primitive que leur a donne la pense populaire. Les gnrations se
suivent, recevant des gnrations antrieures la tradition orale
d'expressions, d'ides et d'images qu'elles transmettent aux gnrations
suivantes. Aussi peut-on lire, quand on est averti, toute l'histoire de
France dans un dictionnaire franais. Je me rappelle un propos de table
de M. Renan. On parlait des Mrovingiens. Le genre de vie d'un Clotaire
ou d'un Chilpric, nous dit M. Renan, n'tait pas bien diffrent de
celui que mne, de notre temps, un gros fermier de la Beauce ou de la
Brie. Or, l'tymologie des mots _cour_, _ville_, _conntable_ et
_marchal_ donne raison  M. Renan, en nous rvlant le mode d'existence
des rois chevelus. En effet, la cour mrovingienne, la _cortem_, n'tait
pas autre chose que la _cohortem_ ou basse cour des Romains. Les
_conntables_ taient les chefs des curies, et les _marchaux_ les
gardiens des btes de somme. Et le roi rsidait dans sa _villa_,
c'est--dire dans sa mtairie.

Toutes les misres du moyen ge, dit M. Darmesteter, se rvlent dans
le _chtif_, c'est--dire dans le _captivum_, le prisonnier (_chtif_,
au moyen ge, signifie encore prisonnier), le faible incapable de
rsister, dans le _serf_, l'esclave, ou dans le _boucher_, celui qui
vend de la viande de _bouc_.

On voit la fodalit dcliner avec le _vasselet_ ou _vaslet_, le jeune
_vassal_, qui se dgrade au point de devenir le valet moderne, et la
bourgeoisie s'lever avec l'humble _minister_ ou serviteur, qui devient
le _ministre_ de l'tat.

Tous les actes, toutes les institutions de la vie nationale ont laiss
leur empreinte dans la langue. On retrouve dans le franais actuel les
marques qu'y ont mises l'glise et la fodalit, les croisades, la
royaut, le droit coutumier et le droit romain, la scolastique, la
renaissance, la rforme, les humanits, la philosophie la rvolution et
la dmocratie. On peut dire sans exagration que la philologie, qui
vient de se constituer rcemment en science positive, est un auxiliaire
inattendu de l'histoire.

C'est le peuple qui fait les langues. Voltaire s'en plaint: Il est
triste, dit-il, qu'en fait de langues comme d'autres usages plus
importants, ce soit la populace qui dirige les premiers pas d'une
nation. Platon disait au contraire: Le peuple est, en matire de
langue, un trs excellent matre. Platon disait vrai. Le peuple fait
bien les langues. Il les fait images et claires, vives et frappantes.
Si les savants les faisaient, elles seraient sourdes et lourdes. Mais,
en revanche, le peuple ne se pique pas de rgularit. Il n'a aucune ide
de la mthode scientifique. L'instinct lui suffit. C'est avec l'instinct
qu'on cre. Il n'y ajoute point la rflexion. Aussi les langues les plus
sages et les plus savantes sont-elles tissues d'inexactitudes et de
bizarreries. Sans doute, on peut en ramener tous les faits  des lois
rigoureuses, parce que tout dans l'univers est sujet aux lois, mme les
anomalies et les monstruosits. Le grand Geoffroy Saint-Hilaire n'a pas
fait autre chose que de dterminer avec la dernire rigueur les lois de
la tratologie. Il n'en est pas moins vrai de dire que le quiproquo et
le coq--l'ne entrent pour une certaine part dans la confection des
langues en gnral et, en particulier, de celle que Brunetto Latini
estimait la plus dlectable de toutes.

J'en citerai deux exemples curieux.

Foie, vient de _ficus_ qui veut dire figue, ou, pour tre tout  fait
exact, d'un driv de _ficus_. Comment? Le plus naturellement du monde.
Les Romains, qui devinrent gourmands ds qu'ils furent riches, ce qui
tait fatal, les Romains recherchaient le foie gras prpar aux figues,
_jecur ficatum_ ou _ficatum_ tout court. Ce dernier mot, _ficatum_,
arriva  dsigner, non seulement le foie en pt de figues, mais encore
le foie tout simplement. Et voil comment foie vient d'un driv de
_ficus_.

L'tymologie de truie est analogue, mais plus curieuse encore. _Truie_
est le latin populaire _troia_, le nom mme de la ville de _Troie_!

Les Romains appelaient _porcus troianus_ (en latin vulgaire _porcus de
Troia_) un porc qu'on servait  table farci de viande d'autres animaux.
C'tait une allusion comique et tout  fait populaire au cheval de
Troie,  cette machine _foeta armis_, comme dit Virgile. De l, par
restriction ou par absorption du dtermin dans le dterminant, Troia
seul vint  prendre ce sens de _porc farci_, puis, grce  sa
terminaison fminine,  se spcialiser au sens fminin. Truie est la
forme populaire de Troia, dont Troie reprsente la formation savante.

Les caprices et les erreurs du langage sont innombrables; et ces
caprices s'imposent, ces erreurs ne sauraient tre redresses. Les
savants voient le mal; ils n'y peuvent remdier. On a beau connatre
qu'il faudrait dire _l'endemain_ et _l'ierre_, on est bien oblig de
dire _le lendemain_ et _le lierre_.

On parle pour s'entendre. C'est pourquoi l'usage est la rgle absolue en
matire de langue. Ni la science, ni la logique, ne prvaudront contre
lui, et c'est mal s'exprimer que de s'exprimer trop bien. Les plus beaux
mots du monde ne sont que de vains sons, si on ne les comprend pas.
Voil une vrit dont la jeune littrature n'est pas assez pntre. Le
style dcadent serait le plus parfait des styles, qu'il ne vaudrait rien
encore, puisqu'il est inintelligible. Il ne faut pas trop raffiner ni
pcher par excs de dlicatesse. L'glise catholique, qui possde au
plus haut point la connaissance de la nature humaine, dfend  l'homme
de faire l'ange, de peur qu'il ne fasse la bte. C'est prcisment ce
qui arrive  ceux qui veulent s'exprimer trop subtilement et donner 
leur criture des beauts trop rares. Ils s'amusent  des niaiseries
et imitent les cris des animaux. Le langage s'est form naturellement;
sa premire qualit sera toujours le naturel.




M. BECQ DE FOUQUIRES


Je le proclame heureux et digne d'envie. Il est mort, mais il a vcu une
pleine vie, il a achev son oeuvre et lev son monument. C'est de M.
Becq de Fouquires que je parle. Combien j'estimais, combien j'enviais
cet honnte homme qui fut l'homme d'un seul livre! Je ne l'avais jamais
vu. Une fois seulement et trop tard, il me fut donn de le rencontrer.
Ce fut sur une petite plage normande o je passais l't, voil trois
ans. Il avait l'air d'un soldat.  le voir, l'oeil vague, la moustache
pendante, le dos rond, on et dit un vieux capitaine rveur et rsign.
L'expression de son visage trahissait une me solitaire, innocente et
gnreuse. Il allait silencieux, un peu las, triste et doux. Il me parla
tendrement, comme  quelqu'un qui a retrouv dix vers indits d'Andr
Chnier; mais sa voix tombait. Il semblait aspirer ds lors au repos
dfinitif qu'il gote aujourd'hui. Peut-tre il m'et sembl moins
teint s'il n'avait t accompagn, dans cette promenade le long de la
falaise, par M. Jos-Maria de Hrdia, l'excellent pote, qui est tout
clat et toute sonorit, qui ptille, crpite et rayonne sans cesse.
Mais, sans ce contraste, il tait visible que dj Becq de Fouquires
consentait  mourir: il avait publi les oeuvres d'Andr Chnier, tabli
le texte du pote avec autant d'exactitude qu'il est possible de le
faire actuellement; il avait clairci, comment, illustr ce texte par
des notes et des prfaces, par un recueil de documents et par des
lettres adresses tant  M. Antoine de Latour qu' M. Prosper
Blanchemain et  M. Reinhold Dezeimeris. Sa tche tait faite. Rien ne
le retenait plus en ce monde, et la maladie, qui commenait  venir, ne
lui semblait pas trop importune.

Sa vie fut modeste. Mais Csar,  le prendre au mot, s'en serait
content. Car M. Becq de Fouquires fut le premier dans son village. Il
laisse le renom de prince des diteurs. Entendons-nous: son domaine
n'est pas celui o rgnent les grands philologues, les Madvig et les
Henri Weil. Ceux-l sont des savants. M. Becq de Fouquires fut un
lettr. Le texte qu'il constitua est un texte franais, presque
contemporain. Mais, comme il l'a dit lui-mme avec raison: Constituer
un texte est toujours une tche dlicate o les esprits les mieux
exercs peuvent souvent faiblir. Le public n'a pas la moindre ide des
soins que prend un diteur soucieux de ses devoirs, un Paul Mesnard, par
exemple, un Marty-Laveaux, ou un Maurice Tourneux. On ne peut tablir
exactement une tragdie de Racine ou seulement une fable de La Fontaine
sans beaucoup d'application et un certain tour d'esprit qui ne
s'acquiert point. Pourtant les _Fables_ ont t imprimes du vivant de
La Fontaine, et Racine a revu lui-mme l'dition complte de son
_Thtre_, en 1697. Les difficults grandissent quand il s'agit des
_Essais_, dont Montaigne a laiss en mourant un exemplaire corrig qu'on
ne saurait ni tout  fait carter, ni suivre tout  fait. La sagacit de
l'diteur est mise a une preuve plus redoutable encore en face des
penses de Pascal et des posies d'Andr Chnier. Ce sont l, on le
sait, des fragments pars et des ruines d'une nature particulire sur
lesquelles le chaos rgne avec tous ses droits, les ruines d'un difice
qui n'a jamais t construit. Ce que M. Ernest Havet a dploy de zle
pour ordonner les penses de Pascal, je n'ai pas  le dire ici. Quant 
Chnier, il trouva en M. Becq de Fouquires le plus amoureux et le plus
fidle des diteurs. C'est sa vie tout entire que M. Becq de Fouquires
consacra  la gloire d'Andr.

Pour se prparer  sa tche d'diteur, non seulement il tudia, fragment
par fragment, vers par vers, mot par mot, les oeuvres inacheves de son
auteur, mais encore il le suivit pas  pas dans son existence terrestre
et il revcut la vie que le pote avait vcue, cette vie courte et
pleine, si gnreusement ddie  l'amiti,  l'amour,  la posie et 
la patrie, cette vie toute chaude de mles vertus. Il frquenta les amis
d'Andr, les de Pange, les Trudaine, les Brzais. Il aima les femmes
qu'Andr avait aimes; il s'attacha aux ombres charmantes des Bonneuil,
des Gouy d'Arsy, des Cosway, des Lecoulteux et des Fleury. Bien plus: il
partagea les tudes du pote comme il en partageait les plaisirs. Le
fils de Santi L'Homaca avait appris le grec avec amour et, pour ainsi
dire, naturellement. Il vivait en commerce intime avec la muse
hellnique et la muse latine. M. Becq de Fouquires frquenta, sur la
trace du jeune dieu, Homre et Virgile, les lgiaques latins, la
pliade alexandrine, Callimaque, Aratus, Mlagre et l'Anthologie, et
Thognis et Nonnos. Il ne ngligea pas les faiseurs de petits romans,
les digmatistes; il n'oublia ni Hliodore d'mse, ni Achille Tatius,
ni Xnophon d'Antioche, ni Xnophon d'phse. Il n'oublia personne,
hormis toutefois Thodore Prodrome, qui composa, comme vous savez
peut-tre, les _Aventures de Rhodate et de Dosicls_. M. Becq de
Fouquires faillit en ce point. Il ne lut pas les _Aventures de Rhodate
et de Dosicls_. Or, c'est prcisment dans ce livre, c'est  Thodore
Prodrome que Chnier a emprunt un de ses chefs-d'oeuvre, le _Malade_:

    Apollon, dieu sauveur, dieu des savants mystres.

M. Reinhold Dezeimeris le lui fit bien voir, dans une lgante et
subtile dissertation. C'est l un exemple frappant et digne d'tre
mdit. Nous avons tous notre talon d'Achille. Si bien prpars que nous
soyons  la tche qui nous incombe, il y a toujours un Thodore Prodrome
qui nous chappe. Il faut nous rsoudre  ne pas tout savoir, puisque
Becq de Fouquires lui-mme a ignor une des sources de son pote.

C'est en 1862 que cet diteur plein d'amour donna sa premire dition
critique des posies d'Andr Chnier. Dix ans plus tard, il en donnait
une seconde bien amliore et beaucoup enrichie, tant pour la notice que
pour le commentaire.

Peu aprs, en 1874, M. Gabriel de Chnier publia la sienne. C'tait un
robuste vieillard que M. Gabriel de Chnier.  quatre-vingts ans, il
portait haut la tte; ses paules athltiques s'levaient au-dessus de
celles des autres hommes. Son visage tait immobile et chenu, mais ses
yeux noirs jetaient des flammes. Il avait blanchi paisiblement dans un
bureau du ministre de la guerre, et il semblait revenir, comme un autre
Latour-d'Auvergne, de quelque arme de hros dont il et t le doyen.
Un de nos confrres dont j'ai oubli le nom, un jeune journaliste,
l'ayant rencontr chez le libraire Lemerre, admira cette robuste
vieillesse et le prit pour un homme des anciens jours. Il courut au
journal annoncer en frmissant qu'il venait de voir l'oncle d'Andr
Chnier. En ralit, il n'avait vu que le neveu. M. Gabriel de Chnier
tait le fils d'un des frres d'Andr, Louis Sauveur. Le beau vieillard
manquait absolument d'atticisme. Il avait beaucoup tard  publier les
oeuvres de son oncle, et il voulait mal de mort  ceux qui l'avaient
devanc dans cette tche. Il ne les nommait jamais par leur nom: il
disait le _premier diteur_ pour dsigner Latouche,  qui il reprochait
galement d'tre menteur, voleur et borgne. La notice du premier
diteur, affirmait-il, est un conte fait  plaisir. Et il disait
encore: Le premier diteur, qui tait priv d'un oeil et qui ne voyait
pas trs nettement de l'autre, a mal lu.

Il accusait formellement le premier diteur de lui avoir vol les
manuscrits d'Andr Chnier. La mort de ce premier diteur n'avait pas
calm sa haine. Il est  remarquer qu'il ne s'tait plaint de rien tant
qu'avait vcu Latouche. Soyons justes: ce Latouche n'avait manqu ni de
tact ni de got en publiant les posies d'Andr. S'il fit subir au texte
sacr quelques changements dont nous sommes justement choqus
aujourd'hui, il servit bien, en dfinitive, la gloire du pote, alors
inconnu. Mais M. Gabriel de Chnier ne voulait pas qu'on toucht  son
oncle. C'tait un homme extrmement jaloux. Et, comme il avait l'esprit
trs simple, il s'imaginait que tous ceux qui s'occupaient d'Andr
Chnier taient des bandits. Il ne mettait pas la moindre nuance dans
ses sentiments. Il poursuivait vigoureusement d'une haine gale la
mmoire de M. de Latouche et la personne de M. de Fouquires. Il
appelait celui-ci l'diteur critique de 1862 et 1872, prenant garde de
jamais le dsigner plus expressment. En vrit, c'tait un vieillard
irascible.

M. Becq de Fouquires l'tait all voir autrefois, avant de rien
publier. Mais, ds la premire entrevue, il avait t trait en ennemi.

Cet homme sent la pipe, avait dit M. de Chnier pour expliquer son
antipathie. En effet, il n'aimait pas le tabac, et il gardait depuis sa
jeunesse la certitude que les fumeurs taient tous des dbauchs et des
romantiques. M. de Fouquires, qui portait des moustaches, lui parut
l'un et l'autre. M. de Chnier avait les moeurs du jour en abomination.
On n'aurait pas pu lui tirer de la tte cette ide que la dbauche est
une invention contemporaine. Il l'attribuait  la littrature. Tel tait
le neveu d'Andr Chnier. Mais, quoi qu'il dt,  ses yeux, le grand
tort de M. Becq de Fouquires, celui qui ne pouvait se pardonner, tait
de s'occuper des posies d'Andr. Il y parut en 1874, quand M. Gabriel
de Chnier exposa ses griefs dans son dition tardive. Il fit l
d'tranges reproches  l'diteur critique de 1862 et 1872. Celui-ci,
par exemple, ayant dit innocemment qu'Andr Chnier avait traduit des
vers de Sapho au collge de Navarre, l'ombrageux neveu en fut tout
courrouc. Il rpliqua, au mpris du tmoignage d'Andr lui-mme, que
cela n'tait pas, que cela n'avait pu tre. Et il ajouta: On n'aurait
pas plus tolr alors qu'aujourd'hui, dans un collge, qu'un lve ait
en sa possession les posies de Sapho.

M. Becq de Fouquires dut sourire doucement des raisons du vieillard.
J'ai le droit d'en sourire aussi peut-tre; car, prcisment, j'ai lu
Sapho au collge, dans un petit volume de l'dition Boissonnade, ou la
pauvre potesse tenait fort peu de place. Hlas! le temps n'a respect
qu'un petit nombre de ses vers. J'ajouterai que, plus tard, ce mme
volume passa, avec le reste de ma collection des potes grecs, dans la
bibliothque du pre Gratry, de l'Oratoire, dont l'ardente imagination
se nourrissait de science et de posie. Au fait, que croyait donc M.
Gabriel de Chnier des posies de Sapho? S'imaginait-il, par hasard,
qu'il y et dans ces beaux fragments de quoi ternir l'innocence, dj
expirante, du jeune Andr? Ce serait une trange mprise.

La querelle de MM. Becq de Fouquires et Gabriel de Chnier restera
mmorable dans l'histoire de la rpublique des lettres. M. de Fouquires
avait cit le mot bien connu de Chnedoll: Andr Chnier tait athe
avec dlices. Le neveu rpondit avec assurance: Andr, qui avait une
intelligence si suprieure, qui savait si bien admirer les merveilles de
la nature et comprendre les grandeurs infinies de l'univers, ne pouvait
tre suppos atteint de cette infirmit de l'esprit humain qu'on appelle
l'athisme que par un homme qui aurait t l'ennemi de la philosophie du
dix-huitime sicle. Ces paroles respirent la conviction, mais elles ne
prouvent rien. Il demeure certain que l'ide de Dieu est absente de la
posie d'Andr Chnier. M. de Chnier voulait que son jeune oncle, qu'il
protgeait, fut pieux et chaste. Il fut scandalis quand M. Becq de
Fouquires souponna des matresses au pote des _Elgies_, au chantre
rotique de _la Lampe_. Ces soupons taient assez fonds, pourtant.
Andr lui-mme a dit quelque part: Je me livrai souvent aux
distractions et aux garements d'une jeunesse forte et fougueuse. On
savait que cette Camille, perduement aime, n'tait autre que la
belle madame de Bonneuil, dont la terre touchait  la fort de Snart.
Amlie, Rose et Glycre ne semblaient pas tout  fait des fictions
potiques, non plus que les belles et faciles Anglaises dont Andr a
immortalis les formes dans de libres pigrammes grecques. On parlait de
madame Gouy-d'Arcy, de la belle mistress Cosway, en qui le pote vantait

    La paix, la conscience ignorante du crime,
    Et la sainte fiert que nul revers n'opprime.

Il semblait bien que l'ardent et fier jeune homme et got la beaut de
la femme jusqu'au pied de l'chafaud, il semblait qu'il et alors
regard d'un oeil ardent cette _jeune captive_, cette duchesse de Fleury
dont madame Vige-Lebrun a dit: Son visage tait enchanteur, son regard
brlant, sa taille celle qu'on donne  Vnus, et son esprit suprieur.

Mais M. Gabriel de Chnier dclara, d'un ton qui n'admettait pas de
rplique, qu'il n'y avait ni Bonneuil, ni d'Arcy, ni Cosway, ni Fleury,
qu'Amlie, Rose et Glycre n'avaient jamais exist, et que c'tait un
bien bon jeune homme que l'oncle dont il tait le neveu. De ce
qu'Andr, dit-il, put quelquefois prendre part aux soupers o se
trouvaient runis ses jeunes amis de collge et des beauts faciles, de
ce que dans ses lgies, on trouve la trace de ces exceptions  ses
habitudes studieuses et tranquilles, il ne faut pas en conclure que sa
vie ft dissipe et livre  des plaisirs chevels. Et, feignant de
croire que l'diteur critique de 1862 et 1872 a fait d'Andr un
dbauch, le grave neveu s'crie: Il a agi ainsi pour expliquer et
justifier peut-tre les dissipations et les folles orgies de nos jours.
Cela n'est-il par admirable et n'avais-je pas raison de vous dire que
cette querelle est voue  l'immortalit?

Aprs avoir dcouvert avec tant de perspicacit le mobile auquel
obissait M. Becq de Fouquires, son entt contradicteur ajoute: Ils
ont prtendu qu'Andr avait t amoureux d'un grand nombre de femmes...
Il n'en tait pourtant rien, et ce qui le prouve, c'est la fracheur,
c'est la vivacit de l'amour qu'il exprime. Un homme blas par les
plaisirs, rassasi de matresses, n'a plus l'imagination si frache, si
ardente, si fconde. Qu'en dites-vous?... Mais il ne s'en tient pas l;
il lance un dernier argument qui rvle toute sa candeur: Andr,
dit-il, avait trop de philosophie pour user des choses jusqu' l'abus.
M. Becq de Fouquires, ai-je besoin de le dire, ne crut jamais  un
Andr Chnier si raisonnable. Il persista  le voir violent, fougueux,
excessif, se donnant sans mesure  tout ce qui sollicitait son me
mobile et prompte, ardent  l'amour,  la haine, au travail, plein de
vie et d'me et de gnie.

Quant  M. Chnier, il n'tait pas homme  en dmordre. Tout au plus
accorda-t-il que Fanny, la vertueuse Fanny avait rellement exist, et
que peut-tre Andr l'avait aime. Mais, se hte-t-il d'ajouter, cet
amour, si amour il y eut, ne fut jamais un amour comme on l'entend
aujourd'hui. Hlas! on l'entend aujourd'hui tout de mme qu'autrefois.
Ce sont les choses de l'amour qui changent le moins. Et, si quelque
jeune curieuse demande aujourd'hui, comme autrefois l'hrone
d'Euripide: Qu'est-ce donc qu'aimer? Il faudra lui rpondre encore
avec la vieille Athnienne du pote:  ma fille, la chose la plus douce
 la fois et la plus cruelle!

C'est ce que pensait, sans doute M. Becq de Fouquires. Il tait
indulgent: car il savait que les hommes ne valent que par les passions
qui les animent, et qu'il n'y a de ressources que dans les fortes
natures.

Il avait vu son dieu, son Andr, jeter d'abord au hasard les flammes de
son ardente jeunesse. Puis, se calmant, se purifiant chaque jour par le
travail, la rflexion et la souffrance, atteindre enfin, en quelques
annes, aux chastes mlancolies de l'amour idal. Tel est, en effet, le
sentiment qu'inspira au pote, dans les derniers mois de sa vie, la muse
pudique, la douce htesse de Luciennes, la charmante madame Laurent
Lecoulteux.

Cette dame, la Fanny du pote, tait comme on sait, la fille de la belle
madame Pourrat, dont Voltaire avait vant la grce et l'esprit. Or,
Fanny, pour lui laisser son nom d'amour et d'immortalit, Fanny avait
une soeur, la comtesse Hocquart, qui vcut assez longtemps pour apporter
son tmoignage aux gnrations nouvelles. Cette dame a dit d'Andr,
qu'elle avait souvent vu chez sa mre et sa soeur: Il tait  la fois
rempli de charme et fort laid, avec de gros traits et une tte norme.

C'est prcisment ainsi qu'il nous apparat sur le portrait que Suve
peignit  Saint-Lazare, le 29 messidor an II. Mais  l'ide de cette
tte norme et de ces gros traits, M. Gabriel de Chnier se fcha tout
rouge contre madame Hocquart et contre l'diteur critique de 1862 et
1872, qui avait recueilli le propos de cette dame. Sans s'arrter  une
maxime du pote qui crivit dans le canevas de son _Art d'aimer_ cette
pense consolante: Les beaux garons sont souvent si btes, le zl
neveu crie  la calomnie: Tout le monde sait, dit-il, qu'Andr tait
beau! Et il veut le prouver en citant ces lignes d'une lettre que lui
avait autrefois adresse le gnral marquis de Pange: J'ai connu votre
oncle; J'ai retrouv ses traits en vous, ds le premier moment que je
vous ai vu.

Ce pauvre M. de Chnier n'tait pas capable de faire une bonne dition:
il faut pour cela savoir douter; et c'est ce qu'il ignorait le plus,
bien qu'il ignort gnralement toutes choses. Son dition est pourtant
utile. On la recherche justement, moins encore parce qu'elle est bien
imprime que parce qu'elle contient plusieurs morceaux indits, tirs
des manuscrits conservs dans la famille. M. Becq de Fouquires fit un
petit volume tout exprs pour relever les bvues de M. de Chnier. Il
les releva avec autant de sret que de grce. Il y mit du savoir et n'y
mit point de mchancet. Il fallait qu'il ft attaqu injustement pour
qu'on st  quel point il tait galant homme. En cela encore, je
l'estime heureux. Il n'a point vcu en vain; il laisse de bonnes
ditions d'un grand pote, qui fut aussi un excellent prosateur, un
crivain nerveux et concis. On ne sait pas assez qu'Andr Chnier
compte, pour sa prose, parmi les grands crivains de la Rvolution. Sans
M. Becq de Fouquires on ne le saurait pas du tout. M. Becq de
Fouquires a ralis le dessein que formait Marie-Joseph Chnier, dans
l'enthousiasme fugitif de ses regrets, quand il disait loquemment:

    Auprs d'Andr Chnier, avant que de descendre,
    J'lverai la tombe o manquera sa cendre,
    Mais o vivront du moins et son doux souvenir
    Et sa gloire et ses vers dicts pour l'avenir.

Ce monument, que Marie-Joseph n'leva point, est enfin achev: c'est la
double dition critique (_Posie_ 1872, _Prose_ 1886). Si, comme le veut
M. Renan, les esprits envols de cette terre s'assemblent dans les
Champs-Elyses selon leurs gots et d'aprs leur affinits, s'ils
forment des groupes harmonieux,  coup sr M. Becq de Fouquires
entretien en ce moment Franois de Pange et Andr Chnier, sous l'ombre
des myrtes. Assise prs d'eux, sur un banc de marbre, Fanny joue avec
son petit enfant qu'elle a retrouv. M. de Fouquires demande au pote
si le fragment qui commence par ces mots: _Proserpine incertaine_ est
authentique, bien que M. Gabriel de Chnier ne l'ai point admis dans son
texte, et il rclame instamment des vers indits pour une dition
cleste. Que ferait-il parmi les ombres s'il n'ditait point? Il serait
doux de penser que les choses fussent ainsi l ou nous irons tous. De
rigoureuses doctrines y contredisent peut-tre; mais un excellent
acadmicien qui aime beaucoup les livres, M. Xavier Marinier, incline 
croire qu'il y a des bibliothques dans l'autre monde.




M. CUVILLIER-FLEURY


M. Cuvillier-Fleury, dont on clbrait hier les funrailles, a dur dans
la critique littraire plus d'un ge d'homme. Le journalisme s'honore de
ce robuste talent si longtemps exerc. Ce n'est point assez de rendre
mes respects  cet crivain plein de probit. Je voudrais, si j'en avait
l'art et le loisir, esquisser son image: elle vaut qu'on la dessine.
Mais prenons garde, la figure de M. Cuvillier-Fleury n'tait pas de
celles que le peintre doit flatter. Aux caresses d'un pinceau trop
moelleux elle perdrait tout son caractre, et ce serait dommage. Il y
faut aller  grands traits. Son mrite tait solide, son charme tait
svre. Il mettait de la dignit jusque dans l'enjouement. On sait qu'il
se garda toujours des grces lgres et du facile sourire. Parfois
peut-tre se dfendit-il moins bien contre la solennit.

Pourtant il n'tait ni triste ni svre. Ce n'tait point un mcontent,
loin de l; il inclinait mme  l'optimisme. Il croyait au bien. Il
avait en diverses matires la conviction du professeur, qui, quoi qu'on
dise, est aussi forte que la foi du charbonnier. Il voulait tre juste
et mme il savait tre modr, bien qu'il ft extrmement attach  ses
ides et  ses gots. Et cet honnte esprit n'tait point un esprit
born. Il n'enfermait pas sa critique dans des jeux d'cole et ne
s'amusait pas aux bagatelles littraires. Il cherchait l'homme sous
l'crivain. C'est l'homme qu'il tudiait, l'homme moral, l'homme social.
Aussi ses opinions ont trouv du crdit et gard de l'intrt. Les
livres dans lesquels il les a recueillies, _Posthumes et Revenants_,
_tudes et Portraits_, se lisent encore trs bien aujourd'hui. J'en ai
fait l'exprience ce matin mme, en feuilletant avec un noble plaisir
les tudes que M. Cuvillier-Fleury consacrait, il y a quinze ans et
plus,  des personnages du XVIIIe sicle:  cet aimable chevalier de
Boufflers et  cette exquise madame de Sabran, la plus sage des mes
tendres;  madame Geoffrin et  son cher enfant le roi de Pologne; 
la marchale de Beauveau, en qui l'athisme prenait la douceur d'une
sainte esprance;  Marie-Antoinette, envers laquelle M.
Cuvillier-Fleury n'eut qu'un tort, celui de tenir pour authentiques les
lettres publies par M. d'Hunolstein. Mais comment ne s'y serait-il pas
tromp, puisque Sainte-Beuve lui-mme y fut pris  demi? Ce sont l des
pages solides et, si l'on y trouve quelque pesanteur, c'est qu'elles
sont pleines de choses. Il n'est point ais d'tre lger quand on n'est
point vide. Et si, dans quelque idale promenade sur un chemin de
fleurs, levant tout  coup les yeux, vous voyez des formes solides, o
se rvle la plnitude de la vie, flotter au milieu des airs, comme des
ombres fortunes, jetez-vous  genoux et adorez-les: elles sont divines.

L'inspiration du critique n'avait point d'ailes; mais elle marchait
droit et ferme. Il y a beaucoup de traits louables dans la physionomie
morale de M. Cuvillier-Fleury. Entre autres, il en est un tout  fait
original. C'est la fidlit. M. Cuvillier-Fleury demeura attach jusqu'
la mort aux ides, aux amitis, aux cultes de sa lointaine jeunesse. Il
ne voulait point qu'on lui ft un mrite de cette constance qui honore
sa vie: Je me croirais bien humble, disait-il, de me glorifier de cette
vertu, n'en connaissant pas de plus simple  concevoir, ni de plus
facile  pratiquer. Ds 1830, poque  laquelle il crivit une notice
sur le comte Lavallette, sa foi tait fixe. M. Cuvillier-Fleury tait
dsormais attach  la monarchie librale.

On lit,  la dernire page de l'intressante notice dont je parle, une
phrase qui donne  penser, bien qu'elle soit toute simple. C'est
celle-ci: Le comte Lavallette est mort plein de jours,  la soixante et
unime anne de son ge. L'homme, le mme homme qui s'exprimait ainsi 
vingt-huit ans me disait  moi, un grand demi-sicle plus tard, en
parlant d'un candidat  l'Acadmie qui marchait, comme on dit, sur ses
soixante-quatre ans: Il est jeune.  contradiction terriblement
humaine!  contradiction touchante! Comme il est naturel de changer
ainsi de sentiment sur l'ge et la figure des hommes! Il disait juste
dans les deux rencontres. Tous tant que nous sommes, nous jugeons tout 
notre mesure. Comment ferions-nous autrement, puisque juger, c'est
comparer, et que nous n'avons qu'une mesure qui est nous? Et cette
mesure change sans cesse. Nous sommes tous les jouets des mobiles
apparences.

 ce mot: Il est jeune, je compris que M. Cuvillier-Fleury me
regardait comme un enfant, moi qui n'avais pas soixante-quatre ans, ni
mme quarante. En effet, ma jeunesse l'merveillait. Il ne se lassait
pas de me dire: Quoi! vous avez trente-six ans! Et il semblait aspirer
 pleines narines tout l'air du temps qui s'ouvrait devant moi. Et il
trouvait cela bon; car il aimait la vie. Comme il me traitait avec
beaucoup de faveur, il daigna me demander un jour ce que j'crivais dans
le moment. J'eus le malheur de lui rpondre que c'tait des souvenirs.
Je le lui dis tout doucement, en lui marquant, par l'inflexion de ma
voix, combien ces souvenirs taient intimes et modestes. Pourtant je vis
que je l'avais fch.

--Des souvenirs! s'cria-t-il tonn.  votre ge, des souvenirs!

--Hlas! monsieur, rpondis-je en hsitant, n'ai-je pu noter mes
impressions d'enfance?

Mais il ne voulut rien entendre et reprit avec une svrit dont je ne
mconnus pas la secrte bienveillance:

--Monsieur, l'Acadmie ne verrait pas avec plaisir que vous eussiez des
souvenirs.

Je confesse que je fis tout de mme un petit livre de mes souvenirs.

Plusieurs fois, depuis lors, je visitai M. Cuvillier-Fleury dans la
maisonnette de l'avenue Raphal, o il terminait sa longue existence en
un repos modeste et dcent. Il tait entour de souvenirs. Je n'ai vu
nulle part ailleurs tant de meubles en acajou plaqu et tant de
tapisseries  la main. Tout, chez M. Cuvillier-Fleury, tout, portraits,
statuettes, tagres, lampes de porcelaine, pendules  sujet, et
jusqu'au petit chien en laines multicolores qui fait le dessus d'un
tabouret, tout parlait du rgne de Louis-Philippe, tout disait
l'panouissement de la vie bourgeoise.

Devenu aveugle, M. Cuvillier-Fleury supporta cette infirmit avec une
admirable constance. Il gardait, dans son coeur encore chaud, l'amour des
lettres et le got des choses de l'esprit. Au bord de la tombe, et dj
le front dans la nuit ternelle, il parlait de l'Acadmie avec un filial
orgueil dont l'expression restait attendrissante alors mme qu'elle
faisait sourire. Les visites des candidats chatouillaient ce coeur de
quatre-vingts ans. Les petites affaires du Palais Mazarin le
transportaient. Eh quoi! ne faut-il pas amuser la vie jusqu'au bout?

C'tait un vif vieillard qui s'chauffait sur la littrature et sur la
grammaire. Sa conversation tait nourrie de morale et d'histoire; elle
avait moins de finesse que de vigueur et tait coupe de citations
latines faites avec bonhomie. Il appliquait volontiers Virgile aux soins
domestiques, et demandait  boire avec un hmistiche de l'_nide_.

Ses livres, rangs tout autour de son cabinet dans un ordre minutieux,
composaient une bonne bibliothque de travail,  laquelle ne manquaient
ni les classiques ni les collections de mmoires. Un jour qu'il m'avait
fait l'honneur de me recevoir dans cette pice, il se leva soudainement
au milieu d'une conversation dont il faisait tous les frais avec ses
souvenirs, et il me demanda affectueusement mon bras pour faire le tour
de la chambre. Il tait tout  fait aveugle alors. Je l'aidai  faire la
revue de sa bibliothque. Il s'arrtait  chaque instant, mettait la
main sur un livre et, le reconnaissant au toucher, il le dsignait par
son titre. Tout  coup sa main passa sur les tranches dores d'un
_Cicron_ que je vois encore. C'est une dition du dernier sicle, en
vingt ou vingt-cinq volumes in-octavo; l'exemplaire porte une reliure de
veau fauve. En le caressant de ses doigts tremblants, le vieillard
frissonna.

--Mon prix d'honneur! s'cria-t-il. Je l'ai obtenu en 1819. J'tais
alors en rhtorique,  Louis-le-Grand. Je le lgue ...

Et il pronona deux noms: le nom de l'admirable compagne qui devait
bientt lui fermer les yeux et celui du prince dont il avait t le
matre, puis le confrre et l'ami.

Tandis qu'il parlait, ses yeux teints s'taient mouills de larmes.
J'tais seul  le voir. Il me toucha; car je vis aussitt tous les
vieillards en celui-l. Au dclin de la vie, les souvenirs de notre
jeunesse envole ne nous envahissent-ils pas d'une douce et dlicieuse
tristesse? Heureux le roi de Thul! Heureux aussi le vieux critique de
l'avenue Raphal! Heureux qui meurt en pressant sur son coeur la coupe
d'or de la premire amante ou le livre tmoin d'une studieuse
adolescence! Les reliques du coeur et celles de l'esprit sont galement
chres et sacres.

Il me semble que cette anecdote, pour peu qu'on l'ornt, ferait assez
bon effet dans l'loge acadmique de M. Cuvillier-Fleury. Je puis me
tromper, faute d'tude et de vocation. En tout cas, c'est de bon coeur
que je l'offrirais au successeur de l'acadmicien zl que nous
enterrons aujourd'hui,  M. J.-J. Weiss, par exemple[14].




M. ERNEST RENAN

HISTORIEN DES ORIGINES


M. Ernest Renan nous donnera, la semaine prochaine, le tome premier
d'une _Histoire d'Isral_ qui comprendra trois volumes. Cet ouvrage
formera une sorte d'introduction  l'histoire des _Origines du
Christianisme_. Quand il sera publi, M. Renan aura achev sa vaste
entreprise. Il aura recherch les sources profondes de la religion qui
devait alimenter tant de peuples, et qui, aujourd'hui encore, partage
avec le bouddhisme et l'islamisme l'empire des mes.

De quelque manire qu'on envisage les obscurs commencements de ces
grandes ides qui nous enveloppent de toutes parts et nous pntrent,
quelque compte qu'on se rende de l'laboration d'un si haut idal, on
reconnatra que M. Ernest Renan ne s'tait pas tromp sur la nature et
l'tendue de ses aptitudes, en dirigeant son esprit vers de telles
recherches. Le sujet exigeait les qualits les plus rares de
l'intelligence, et mme les plus contradictoires. Il y fallait un sens
critique toujours en veil, un scepticisme scientifique capable de
dfier toutes les ruses des croyants et leurs candeurs plus puissantes
que leurs ruses. Il y fallait, en mme temps, un vif sentiment du divin,
un instinct secret des besoins de l'me humaine et comme une pit
objective. Or, cette double nature se rencontre en M. Ernest Renan avec
une extraordinaire richesse. tranger  toute communion de fidles, il a
au plus haut point le sentiment religieux. Sans croire, il est
infiniment apte  saisir toutes les dlicatesses des croyances
populaires. Si l'on veut bien me comprendre, je dirai que la foi ne le
possde point, mais qu'il possde la foi. Heureusement dou pour son
oeuvre, il s'y prpara srieusement. N artiste, il se fit savant. Sa
jeunesse fut voue  un labeur acharn. Pendant vingt ans, il tudia
jour et nuit, et acquit une telle habitude de l'effort qu'il put
accomplir dans sa maturit de grands travaux avec la quitude d'un gnie
contemplatif. Aujourd'hui, tout lui est facile, et il rend tout facile.
Enfin, il est artiste, il a le style, c'est--dire les nuances infinies
de la pense.

Il faut dire que, si M. Renan tait fait pour crire sur les origines du
christianisme, il vint au moment propice. Le travail tait prpar, les
esprits disposs. La curiosit tait ne avec le doute. La philosophie
du dix-huitime sicle avait affranchi les intelligences et pntr mme
la thologie protestante. Les textes, longtemps sacrs, taient tudis
avec beaucoup de critique en France, avec beaucoup de savoir en
Allemagne. M. Renan trouva tout prpars les matriaux de son histoire.
La substance tait l. Il lui donna la forme, il lui donna l'me, tant
artiste et pote.

C'est gnralement une imprudence de croire  la nouveaut des ides et
des sentiments. Il y a longtemps que tout a t dit et senti, et nous
retrouvons le plus souvent ce que nous croyons dcouvrir. Pourtant, les
intelligences de ce temps ont, ce semble, une facult nouvelle: celle de
comprendre le pass et de remonter aux lointaines origines. De tout
temps, sans doute, l'homme a gard quelques souvenirs et fix quelques
traditions. Il a depuis longtemps des annales crites, et c'est mme ce
qui le distingue des animaux, autant et plus que l'habitude de porter
des vtements. Il disait bien: Nos pres faisaient ceci ou cela. Mais
les diffrences qu'il y avait d'eux  lui ne le frappaient gure. Il
prtait volontiers au pass le plus lointain la figure du prsent. Il
n'tait point sensible aux diversits profondes que le temps apporte
dans les modes de la vie. Il se figurait l'enfance du monde sous les
traits de sa maturit. Cette tendance est frappante dans les historiens
anciens, et particulirement chez Tite-Live, qui fait parler les rudes
ptres du Latium comme des contemporains d'Auguste. Elle est plus
frappante encore dans tout l'art du moyen ge, qui donnait aux rois de
l'antique Juda la main de justice et la couronne fleurdelise des rois
de France. Avec Descartes, l'intelligence humaine franchit un abme.
Pourtant, la tragdie du dix-septime sicle, dans laquelle la
connaissance de l'homme abstrait est parfaite, suppose, chez Racine
lui-mme, l'invariabilit des moeurs  travers les ges. Le dix-huitime
sicle, bien qu'il s'inquitt beaucoup des origines, se reprsentait
volontiers Solon sous la figure de Turgot et Smiramis dans le manteau
royal de Catherine II. Il semble que l'image vritable du pass nous ait
t rvle par la grande cole historique de notre sicle. Il semble
que le sens des origines soit un sens nouveau, ou du moins un sens
nouvellement exerc chez l'homme. Je le crois, bien qu'il puisse y avoir
l une part d'illusion. Les gnrations qui viendront aprs la ntre
diront peut-tre que nous avions une vue de l'antiquit bien ridicule et
bien dmode. Toutefois, il est certain que nous avons cr en quelques
parties l'histoire compare de l'humanit. De jeunes sciences,
l'ethnographie, l'archologie, la philologie y ont contribu pour une
grande part. L'homme trs ancien nous apparat aujourd'hui avec une
physionomie, avec un caractre qui pourrait bien tre le vrai; qui, du
moins, s'en rapproche. Eh bien, ce sens des origines, cette divination
du pass perdu, cette connaissance des humanits enfantines et neuves,
M. Renan les possde au plus haut degr. Il l'a montr dans toutes les
parties de son ouvrage qui confinent  la lgende et prsentent des
scnes primitives, que le soleil de l'histoire n'a pas claires. Il a
dcouvert avec un flair spcial, un tact parfait, ce qui demeurait noy
dans le crpuscule du matin.

Cet art, ce don, comme on voudra l'appeler, M. Renan a d l'exercer
pleinement dans cette histoire d'Isral, dans cette antique histoire
qu'on voit sortir toute sauvage de contes d'enfants et de posies
rustiques. Il a rapport de ses voyages en Orient des fonds toujours
vrais pour ces scnes pastorales ou guerrires, dont son intelligence
d'artiste retrouve la forment le sentiment. Il ne convient pas de parler
aujourd'hui de son livre. J'essaye seulement d'indiquer les qualits
essentielles de l'historien, surtout celles qu'il a montres dans un
chapitre dj connu, celui de Sal et de David. Je ne puis me dfendre
de donner ici le portrait que M. Renan trace de plus ancien roi
d'Isral. C'est un excellent exemple  l'appui de ce que je viens
d'avancer.

Il (Sal) demeurait habituellement dans son bourg d'origine,  Giba de
Benjamin, qui fut de lui appel Giba de Sal. Il menait l, en famille,
sans aucun faste ni crmonial, une simple vie de paysan noble,
cultivant ses champs quand il n'tait pas en guerre, ne se mlant, du
reste, d'aucune affaire. Sa maison avait une certaine ampleur.  chaque
nouvelle lune, il y avait des sacrifices et des festins o tous les
officiers avaient leur place marque. Le sige du roi tait adoss au
mur. Il avait, pour excuter ses ordres, des _rcim_, coureurs,
analogues au chaouch de l'Orient moderne. Du reste, rien qui ressemblt
 une cour. De superbes hommes du voisinage, plus ou moins ses parents,
comme Abner, lui tenaient compagnie. C'tait une espce de noblesse
rustique et militaire  la fois, solide pierre angulaire, comme on en
trouve  la base des monarchies durables.

Nous sommes loin de l'obscur et noble Sal de la tradition. Comme ce roi
des pasteurs est devenu intelligible et clair! Le David de M. Renan est
plus intressant encore. Qu'il semble vivant, dans sa gentillesse de
jeune brigand, dans sa ruse de chef avide, dans sa cruaut nave et dans
sa posie de sauvage! Je songeais, en lisant ces pages fines et fortes,
qu'il est amusant pour le curieux de vivre en un temps comme celui-ci,
en un temps o l'on peut comparer le petit David en burnous de M. Ernest
Renan au majestueux David que la statuaire du treizime sicle nous
montre pensif dans sa barbe blanche, sous sa lourde couronne, et tenant
entre ses doigts la lyre prophtique.

Oui, je me disais qu'il est intressant et doux de vivre en un temps o
la science et la posie trouvent chacune son compte, puisqu'une large
critique nous montre tout ensemble, d'une faon merveilleuse, et le
bourgeon plein de sve de la ralit et la fleur panouie de la lgende.




LA VERTU EN FRANCE

_La Vertu en France, par M. Maxime du Camp. 1 vol. in-8._


Il y a dans Athnes, au pied de l'Acropole, un petit temple charmant
ddi  la Victoire. Ce temple porte sur une de ses faces un bas-relief
reprsentant la desse occupe  dlier la courroie de ses sandales.
Elle annonce ainsi sa volont de demeurer parmi les descendants de
Thmistocle et de Miltiade. Mais c'est en vain que ses pieds sont nus:
la Victoire a des ailes. Le jour est proche qui la verra s'envoler loin
des Athniens. Aucune nation, ft-elle peuple de hros, n'a retenu
longtemps dans ses bras cette sanglante infidle. Et pourquoi
serait-elle constante? Elle sait qu'aussitt qu'elle revient, elle est
pardonne. Pourtant, le sculpteur attique avait conu l une belle
allgorie. Je veux l'imiter en imagination et la rendre plus vraie. Je
me figure, non plus la Victoire, mais la Vertu assise  quelque humble
foyer de notre pays de France et rejetant loin d'elle son manteau de
voyage, dsormais inutile. Je place, en pense, cette figure en tte du
nouveau livre de M. Maxime du Camp, comme un frontispice symbolique. La
vertu, sans doute, est de tous les pays et de tous les ges. Sa prsence
est partout ncessaire, les peuples ne subsistent que par elle; mais il
est vrai de dire qu'elle aime les Franais et que leur terre est sa
terre de dilection. La vertu! il y a beau temps qu'elle est de chez
nous. Je ne sais pas de peuple chez lequel elle ait montr tant de force
unie  tant de grce. Elle tenait nos pres par la main. Et,
aujourd'hui, nous la suivons encore. Oui, ce jour mme!... On a beau
taler les scandales: nous savons que, derrire cette surface de honte,
il y a en ralit les vertus militaires et civiles d'une population
honnte qui travaille et qui sert. Il faut louer M. Maxime du Camp
d'avoir crit, d'avoir publi,  cette heure, un livre sur la vertu en
France, un livre d'exemples, un simple recueil de rcits vritables.

On sait que M. Maxime du Camp s'est fait, depuis plusieurs annes,
l'annaliste de la charit contemporaine. Il tient avec une motion
contenue et une parfaite exactitude le registre du bien. Ses travaux sur
les institutions de bienfaisance sont des modles de clart et de
prcision. Il a tout vu par lui-mme, et l'on dit que, pour mieux
observer ce qu'il voulait peindre, il s'est ml plus d'une fois aux
pauvres dans les asiles de nuit: un attrait puissant l'entrane  tous
les rendez-vous de la misre et de la charit. C'est cet attrait, alli
 un patriotisme vrai, qui l'a pouss  crire son nouveau livre de _la
Vertu en France_.

Quand j'tais petit garon--dit-il,--j'ai lu _la Morale en action_, et
j'ai reconnu que, pour crire ce volume, on avait compuls les annales
de tous les temps et de tous les peuples. Je me suis demand si notre
histoire contemporaine, c'est--dire celle qui commence avec le sicle
et se prolonge jusqu' nos jours, n'offrirait pas une suite de rcits
propres  dmontrer que notre poque, trop dcrie, n'est pas infrieure
aux poques passes, et s'il ne serait pas possible d'y rcolter une
srie de faits analogues  ceux que l'on a jadis offerts  notre
admiration?

Il a cherch et il a trouv. Il a cent fois rencontr sur nos routes le
bon Samaritain. Il a surpris beaucoup de belles oeuvres obscures et il a
cont les plus belles. Oui, la vertu est partout, dans les champs, dans
les faubourgs; elle court les rues de Paris.

Entendez bien ce qu'on nomme vertu. C'est la force gnreuse de la vie.
La vertu n'est pas une innocente. Nous adorons la divine innocence, mais
elle n'est pas de tous les ges et de toutes les conditions; elle n'est
pas prpare  toutes les rencontres. Elle se garde des piges de la
nature et de l'homme. L'innocence craint tout, la vertu ne craint rien.
Elle sait, s'il le faut, se plonger, avec une sublime impuret, dans
toutes les misres pour les soulager, dans tous les vices pour les
gurir. Elle sait ce qu'est la grande tche humaine et qu'il faut
parfois se salir les mains. _Inquinand sunt manus_. Guerrire ou
pacifique, elle est toujours arme. Elle charge le fusil du soldat et
met le scalpel aux mains des chirurgiens. M. Maxime du Camp l'entend
bien ainsi. Il la veut active et forte. C'est vritablement une _morale
en action_ qu'il a compose. Ses devanciers, les Blanchard, les Bouilly
n'taient que de fades apologistes du sentiment. Le livre de M. Maxime
du Camp, bien que destin  la jeunesse, est plein de mles penses.

Si l'on compare entre eux les humbles et sublimes acteurs de la charit
et du dvouement qui revivent dans ce livre, on ne sait  qui donner la
palme, on hsite entre la pauvre paysanne qui meurt de sa bont
ingurissable, la soeur de charit, la servante magnanime, le marin, le
soldat. Pourtant, c'est peut-tre  ces derniers, c'est peut-tre aux
soldats et aux marins que revient l'honneur des plus beaux et des plus
pnibles sacrifices. L'hroque Gordon n'a-t-il pas dit: Un soldat ne
peut pas faire plus que son devoir. coutez ce que M. du Camp dit du
lieutenant Bellot qui prit dans les glaces, aprs d'inimaginables
fatigues: Son action d'clat n'a pas t d'un moment, elle a dur
pendant des annes sans qu'une dfaillance apparente l'ait affaiblie. Il
portait si haut l'honneur de sa nationalit et de son uniforme, que rien
ne pouvait attidir son courage. Lorsqu'au mois de mai 1852, il remonte
 bord du _Prince Albert_, aprs sa longue exploration de trois mois, il
crit: J'avais un dur apprentissage  faire, et tous ici, except moi,
avaient des fatigues de pareils voyages une exprience qui m'tait
compltement trangre. Que de tourments au moral, d'ailleurs,
n'avais-je point, qui se joignaient aux difficults matrielles! Mais
j'ai renferm en moi-mme ces luttes d'un moment et personne ne peut
dire qu'un officier franais a flchi l o d'autres ne faiblissaient
pas.

Voil des exemples capables de gonfler les coeurs les plus amollis. Que
M. Maxime du Camp a t bien inspir en les retraant avec la sobrit
et la simplicit qui convenaient!

Son livre, je l'ai dit, est destin  la jeunesse. En achevant de le
lire, j'ai fait une rflexion que les jeunes gens, par bonheur, ne
feront pas. Elle est triste. Je la dirai pourtant. Il faut parler des
grandes choses de l'homme et de la vie avec une entire sincrit. 
cette condition seulement, on a le droit de parler au public.

Or, ce qui frappe quand on lit les actions de ces hommes qui se
dvourent jusqu' la mort, c'est la sublime impuissance de leur
courage, c'est la strilit immrite de leur sacrifice. Le dvouement
et l'hrosme sont comme les grandes oeuvres d'art: ils n'ont d'objet
qu'eux-mmes. On dirait presque que leur inutilit fait leur grandeur.
On se dvoue pour se dvouer. L'objet des plus beaux sacrifices est
souvent indigne, quelquefois nul. Par la fureur d'une sorte de sublime
gosme, la charit ressemble  l'amour. Sans doute la vertu est une
force; c'est mme la seule force humaine. Mais sa destine fatale, est
d'tre toujours dfaite. Elle donne  ses soldats l'incomparable beaut
des vaincus. Voil bien longtemps que la vertu frappe le mal  coups
redoubls; mais le mal est immortel: il se rit de nos coups.

Oui, le mal est immortel. Le gnie dans lequel la vieille thologie
l'incarne, Satan, survivra au dernier homme et restera seul, assis, les
ailes replies, sur les dbris des mondes teints. Et nous n'avons mme
pas le droit de dsirer la mort de Satan. Une haute philosophie ne
gmira pas sur l'ternit du mal universel. Elle reconnatra, au
contraire, que le mal est ncessaire et qu'il doit durer; car, sans lui,
l'homme n'aurait rien  faire en ce monde. Il serait comme s'il n'tait
pas. La vie n'aurait pas de sens et serait tout  fait inintelligible.
Pourquoi? Parce que le mal est la raison d'tre du bien et que le bien
est la raison d'tre de l'homme. Si, par impossible,--oh! ne craignez
rien,--si, par impossible, le mal disparaissait jamais, il emporterait
avec lui tout ce qui fait le prix de la vie, il dpouillerait la terre
de sa parure et de sa gloire. Il en arracherait l'amour inquiet des
mres et la pit des fils, il en bannirait la science avec l'tude, et
teindrait toutes les lumires de l'esprit. Il tuerait l'honneur du
monde. On ne verrait plus couler ni le sang des hros, ni les larmes des
amants, plus douces que leurs baisers.

Au milieu de l'ternelle illusion qui nous enveloppe, une seule chose
est certaine, c'est la souffrance. Elle est la pierre angulaire de la
vie. C'est sur elle que l'humanit est fonde comme sur un roc
inbranlable. Hors d'elle, tout est incertitude. Elle est l'unique
tmoignage d'une ralit qui nous chappe. Nous savons que nous
souffrons et nous ne savons pas autre chose. L est la base sur laquelle
l'homme  tout difi. Oui, c'est sur le granit brlant de la douleur
que l'homme a tabli solidement l'amour et le courage, l'hrosme et la
piti, et le choeur des lois augustes et le cortge des vertus terribles
ou charmantes. Si cette assise leur manquait, ces belles figures
sombreraient toutes ensemble dans l'abme du nant. L'humanit a la
conscience obscure de la ncessit de la douleur. Elle a plac la
tristesse pieuse parmi les vertus de ses saints. Heureux ceux qui
souffrent et malheur aux heureux! Pour avoir pouss ce cri, l'vangile a
rgn deux mille ans sur le monde.

Nous disions un jour qu'il est permis d'imaginer que notre plante,
notre pauvre petite terre est entoure de formes invisibles et
pensantes[15]. L'atmosphre peut, en effet, tre habite par des
cratures d'une essence trop subtile pour tomber sous nos sens. Ce n'est
qu'un rve, mais le rve a ses droits. Je veux rver des gnies ariens;
ils flottent dans les espaces thrs. Je me les figure plus
intelligents et plus doux que ces Elohim que M. Renan nous montre pars
autour des tentes du nomade Isral. Je veux aussi qu'ils soient moins
vains, moins indiffrents, moins joyeux que les ombres lgres dont la
Grce antique peuplait ses bois et ses montagnes. Mes gnies seront, si
vous voulez, des anges, mais des anges philosophes et savants,
c'est--dire des anges d'une espce toute nouvelle. Ils ne chanteront
pas, ils n'adoreront pas: ils observeront. Je suppose que l'un d'eux,
couch sur le bord d'un nuage, tourne vers la terre ses yeux plus
puissants que nos tlescopes et nos lunettes, et regarde vivre les
hommes. Le voil qui nous examine avec une intelligente curiosit, comme
sir John Lubbeck observe les fourmis. Cet ange positif ne trouve rien 
admirer dans la figure des petits tres dont il suit les mouvements. Il
n'est sensible ni  la force des hommes, ni  la beaut des femmes. Nous
ne lui inspirons ni got ni dgot; car sa pense toute pure s'lve
au-dessus du dsir comme de la rpugnance. Scrutant nos actions, il
reconnatra qu'elles sont pleines de violence et de ruse; et il
s'pouvantera de la quantit de crimes qu'enfantent sans cesse parmi
nous la faim et l'amour. Il dira: Voil de mchants petits animaux. Ils
se rendent justice puisqu'ils se mangent les uns les autres. Mais
bientt il s'apercevra que nous souffrons et toute notre grandeur lui
sera rvle. Alors vous l'entendrez murmurer: Ils naissent infirmes,
souffrants, affams, destins  s'entre-dvorer. Et ils ne se dvorent
pas tous. J'en vois mme qui, dans leur grande dtresse, tendent les
bras les uns vers les autres. Ils se consolent et se soutiennent entre
eux. Comme soulagement ils ont invent les industries et les arts. Ils
ont mme des potes pour les amuser. Leur dieu avait cr la maladie:
ils ont cr le mdecin et ils s'emploient de leur mieux  rparer la
nature. La nature a fait le mal, et c'est un grand mal. C'est eux qui
font le bien. Ce bien est petit, mais il est leur ouvrage. La terre est
mauvaise: elle est insensible. Mais l'homme est bon parce qu'il souffre.
Il a tout tir de sa douleur, mme son gnie.

Voil comment parlerait, ce me semble, un ange nourri de saine
philosophie. Et il se garderait bien, s'il en avait le pouvoir,
d'extirper de ce monde le levain amer de sa grandeur et de sa beaut.

Nous apprendrions de lui qu'il faut savoir souffrir et que la science de
la douleur est l'unique science de la vie. Ses leons nous inspireraient
la patience, qui est le plus difficile des hrosmes, l'hrosme
constant. Elles nous enseigneraient la clmence et le pardon; elles nous
enseigneraient la rsignation, je veux dire la rsignation dans
l'effort, qui consiste  frapper toujours le mal, sans nous irriter
jamais de son invulnrable immortalit.

Sous cette inspiration, les existences les plus humbles peuvent devenir
des oeuvres d'art bien suprieures aux plus belles symphonies et aux plus
beaux pomes. Est-ce que les oeuvres d'art qu'on ralise en soi-mme ne
sont pas les meilleures? Les autres, qu'on jette en dehors, sur la toile
ou le papier, ne sont rien que des images, des ombres. L'oeuvre de la vie
est une ralit. L'homme simple dont nous parle M. Maxime du Camp, le
pauvre revendeur du faubourg Saint-Germain, qui fit de sa vie un pome
de charit, vaut mieux qu'Homre.




GEORGE SAND ET L'IDALISME DANS L'ART

_George Sand, par E. Caro, dans la Collection des grands crivains,
Hachette, dit. in-18._


Aujourd'hui seulement, nous mesurons le vide que laissa au milieu de
nous la mort soudaine de M. Caro. M. Caro fut retranch en pleine vie,
dans toute l'activit de son intelligence. Au lendemain de sa mort, dans
la premire surprise,--qu'on nous le pardonne,--nous parlions de lui
comme s'il allait revenir. Nous gardions les familiarits de la veille.
Nous n'avions pas encore le sentiment de l'irrparable. Il nous est venu
depuis. Dsormais, nous sentons que M. Caro nous manque et qu'il nous
manquera longtemps. Nous allons disant: Qui maintenant exposera, comme
lui, avec une clart lumineuse, les nouveaux systmes et les jeunes
doctrines? Qui enseignera les profanes? Qui sera le doux aptre des
gentils? Sur quelles lvres irons-nous recueillir les nobles lgances
de la philosophie? Rien n'est plus doux ni plus rare qu'un docteur
aimable. C'est une chose divine que d'enseigner avec grce, et cette
chose s'en est alle avec lui.

Ainsi disions-nous, quand un petit volume posthume est venu raviver nos
regrets. Quelques jours avant sa mort, M. Caro mettait la dernire main
 une tude sur George Sand, pour la _Collection des Grands crivains
franais_. Cette collection se compose, comme on sait, d'tudes sur la
vie, les oeuvres et l'influence des principaux auteurs de notre
littrature. Chaque volume comprend une monographie. L'tude sur George
Sand, par M. E. Caro, vient de paratre. Ce volume est le troisime en
date de la collection. Un _Victor Cousin_, par M. Jules Simon; une
_Madame de Svign_, par M. Gaston Boissier, et un _Montesquieu_, par M.
Albert Sorel, l'avaient prcd.

_Turgot_, par M. Lon Say, et _Voltaire_, par M. Ferd. Brunetire, sont
sous presse. On annonce ensuite: _Villon_, par M. Gaston Paris;
d'_Aubign_, par M. Guillaume Guizot; _Rousseau_, par M. Cherbuliez;
_Joseph de Maistre_, par le vicomte Eugne Melchior de Vog;
_Lamartine_, par M. de Pomairols; _Balzac_, par M. Paul Bourget;
_Musset_, par M. Jules Lematre; _Sainte-Beuve_, par M. H. Taine;
_Guizot_, par M. G. Monod, _Boileau_, par M. Brunetire, qui se trouve
ainsi charg de deux tudes. Ce que j'en dis l n'est pas pour m'en
plaindre; bien au contraire. On voit, par les noms que je viens de
citer, que les directeurs de cette entreprise littraire ont souci de
choisir des critiques prpars  leur tche par leurs gots, leurs
travaux ou la nature de leur esprit.

S'ils ont demand  M. Caro une tude sur George Sand, ce n'est pas sans
raison. Le philosophe spiritualiste tait attach  la mmoire de madame
Sand, comme  la muse de sa jeunesse. Le seul nom de l'auteur
d'_Indiana_ rsumait pour lui des journes de rverie dlicieuses et de
discussions ardentes. Ce nom, nous dit-il, reprsente tant de passions
gnreuses, tant d'aspirations confuses, de tmrits de pense, de
dcouragements profonds, d'esprances surhumaines mles  l'lgante
torture du doute!... En ranimant ses souvenirs, il se remet sous le
charme, et son livre est un hommage au beau gnie de madame Sand. Il est
vrai que l'auteur de _l'Ide de Dieu_ n'avait pas sur la famille et la
socit les ides de l'auteur de _Llia_; mais les ides sont peu de
chose chez madame Sand; le sentiment, au contraire, est tout et l'on
peut l'admirer, sans penser comme elle,  la condition de sentir comme
elle.

L'me de cette femme admirable se rpand aisment dans ses livres

    .....Comme ces eaux si pures et si belles
    Qui coulent sans effort des sources naturelles.

Ne lui demandez pas ce qu'elle pense: la pense suppose la rflexion, et
elle ne rflchit pas. Elle laisse ses amis penser pour elle; elle
reoit leurs ides toutes faites et elle aime mieux les rpter que de
les comprendre. Sa seule fonction au monde est d'exprimer avec une
magnificence incomparable le sentiment de la nature et les images de la
passion.

La nature, elle la voit bien, puisqu'elle la voit belle. La nature n'est
que ce qu'elle parat: elle n'est en soi ni belle ni laide. C'est l'oeil
de l'homme qui fait seul la beaut du ciel et de la terre. Nous donnons
la beaut aux choses en les aimant. L'amour contient tout le mystre de
l'idal. M. Caro nous rappelle  propos, dans son livre, un trait
charmant de cette grande et nave amante des choses, dont l'me tait en
harmonie avec les fleurs des champs: En portant mes mains  mon visage,
dit George Sand, je respirai l'odeur d'une sauge dont j'avais touch les
feuilles quelques heures auparavant. Cette petite plante fleurissait
maintenant sur la montagne  plusieurs lieues de moi. Je l'avais
respecte; je n'avais emport d'elle que son exquise senteur. D'o vient
qu'elle l'avait laisse? Quelle chose prcieuse est donc le parfum, qui
sans rien faire perdre  la plante dont il mane, s'attache aux mains
d'un ami et le suit en voyage pour le charmer et lui rappeler longtemps
la beaut de la fleur qu'il aime? Le parfum de l'me, c'est le
souvenir...

Elle tait en communion perptuelle avec la nature, et ne pouvait
respirer un brin de sauge sans sentir en elle le Dieu inconnu. Ne nous
laissons point tromper par les grands mots d'art et de vrit. Le secret
du beau est  la porte des petits enfants. Les humbles le devinent
quelquefois plus vite que les superbes. Aimer, c'est embellir; embellir,
c'est aimer.

L'art naturaliste n'est pas plus vrai que l'art idaliste. M. Zola ne
voit pas l'homme et la nature avec plus de vrit que ne les voyait
madame Sand. Il n'a pour les voir que ses yeux comme elle avait les
siens. Le tmoignage qu'il porte des choses n'est qu'un tmoignage
individuel. Il nous dit comment la nature vient se briser contre lui: ni
plus ni moins; mais il ne sait ce qu'est l'univers, ni s'il est.
Naturalistes et idalistes sont galement les jouets des apparences; ils
sont, les uns et les autres, en proie au spectre de la caverne. C'est
ainsi que Bacon appelait le principe de notre ternelle ignorance, de
l'ignorance  laquelle la condition d'homme nous condamne, murs que
nous sommes en nous-mmes comme dans un rocher, et solitaires,
hallucins, au milieu du monde. Eh bien, puisque tous les tmoignages
que nous portons de la nature ont aussi peu de ralit objective les uns
que les autres, puisque toutes les images que nous nous faisons des
choses correspondent non pas aux choses elles-mmes, mais seulement aux
tats de notre me, pourquoi ne point rechercher et goter de prfrence
les figures de grce, de beaut et d'amour? Songe pour songe, pourquoi
ne pas choisir les plus aimables? C'est ce que faisaient les Grecs. Ils
adoraient la beaut; la laideur, au contraire, leur semblait impie.
Pourtant, ils ne conservaient gure d'illusions ni sur la ralit des
choses, ni sur la bont de la nature. Ces Hellnes eurent de bonne heure
une philosophie douloureuse et sans illusions.

Je feuilletais, ce matin mme, le beau livre de M. Victor Brochard sur
les sceptiques et j'y voyais que le doute scientifique rgnait dans les
plus anciennes coles de la Grce, avec son cortge de tristesses et
d'amertumes. La Grce intelligente souffrit, ds l'enfance, de
l'impossibilit de croire. Sa religion ne fut que l'amusement de son
incrdulit. C'est pourquoi peut-tre cette religion resta humaine et
bienfaisante. Du moins, ce charmant petit peuple n'accrut pas son mal en
ajoutant  l'impossibilit de croire l'impossibilit d'aimer. Il eut la
sagesse de poursuivre le beau, alors que le vrai lui chappait, et le
beau ne le trompa point comme le vrai.

C'est que le beau dpend de nous; il est la forme sensible de tout ce
que nous aimons. Entre les romanciers idalistes et les romanciers
ralistes la question est bien mal pose. On oppose la ralit 
l'idal, comme si l'idal n'tait pas la seule ralit qu'il nous soit
permis de saisir. Dans le fait, les naturalistes voudraient nous rendre
la vie hassable, tandis que les idalistes cherchaient  l'embellir. Et
comme ils avaient raison! Comme ce qu'ils faisaient tait excellent! Il
y a chez les hommes un incessant dsir, un perptuel besoin d'orner la
vie et les tres. Madame Sand a dit si bien: Par une loi naturelle,
l'esprit humain ne peut s'empcher d'embellir et d'lever l'objet de sa
contemplation. Pour embellir la vie, que n'avons-nous pas invent? Nous
nous sommes fait de magnifiques habits de guerre et d'amour et nous
avons chant nos joies et nos douleurs. Tout l'effort immense des
civilisations aboutit  l'embellissement de la vie. Le naturalisme est
bien inhumain: car il veut dfaire ce travail de l'humanit entire. Il
arrache les parures, il dchire les voiles; il humilie la chair qui
triomphait en se spiritualisant, il nous ramne  la barbarie primitive,
 la bestialit des cavernes et des cits lacustres.

Ce peut tre l un plaisir de dcadent. Mais il serait dangereux de le
goter avec trop d'obstination; il mne  une irrmdiable grossiret,
 la ruine de tout ce qui fait le charme et les grces de l'existence.
Madame Sand fut un grand artisan d'idal: c'est pour cela que je l'aime
et que je la vnre. On me dit que le livre de M. Caro est fort bien
accueilli du public et qu'il s'enlve avec rapidit sous les galeries de
l'Odon. Tant mieux! Il faudrait nous rjouir grandement si ce succs
tait le signe du retour de l'idal dans l'art.

On me dit aussi que les romans de George Sand, trop oublis aujourd'hui,
retrouveront des lecteurs. Je le souhaite; je voudrais qu'on lt non
seulement les plus sages et les plus apaiss; mais encore les plus
ardents, ceux de la premire heure, _Llia_ et _Jacques_. On y trouvera
sans doute une revendication bien audacieuse des droits de la passion.
C'est l, comme disait Chateaubriand vieux, une offense  la rectitude
de la vie. Mais l'auteur de _Ren_ n'avait-il pas sem aussi par le
monde des paroles brlantes? D'ailleurs,  quoi bon nier les droits de
la passion? La passion ne demande pas sa part  la socit, elle la lui
vole avec la fureur du dsir et le calme de l'innocence. Rien ne
l'arrte: elle a le sentiment de son invitable fatalit. Comment
pourrait-on l'effrayer? Elle fait ses dlices de l'angoisse et de
l'inquitude. Les religions mmes n'ont rien pu contre elle; elles lui
ont seulement offert une volupt de plus: la volupt des remords. Elle
est  elle seule sa gloire, son bonheur et son chtiment. Elle se moque
bien des livres qui l'exaltent ou la rpriment.

Exalter les passions, c'est ce que les grands potes ont fait bien avant
les grands romanciers. Phdre, Didon, Franoise de Rimini, Juliette,
riphyle, Vellda ont prcd Llia et la Fernande de _Jacques_. Il peut
y avoir du danger, sans doute,  remuer ces flammes. O n'y-a-t-il pas
du danger, et qui peut dire, sa journe faite: je n'ai nui  personne?
Mais ces sentiments touchent aux cts gnreux de la nature humaine.
Les traiter, c'est glorifier l'homme dans ses joies les plus
douloureuses et les plus touchantes. Le roman qui dcrit le vice est
bien plus funeste que celui qui reprsente la passion. Pourquoi? parce
que le vice est plus facile  suggrer que la passion; parce qu'il
s'insinue lentement et sourdement; parce qu'enfin il est  la porte des
mes communes. Le roman du vice, madame Sand ne l'a jamais crit.

Madame Sand demeura toujours bien persuade que la grande affaire des
hommes, c'est l'amour. Elle avait raison  moiti. La faim et l'amour
sont les deux axes du monde. L'humanit roule tout entire sur l'amour
et la faim. Ce que Balzac a vu surtout dans l'homme, c'est la faim,
c'est--dire le sentiment de la conservation et de l'accroissement,
l'avarice, la cupidit, les ambitions matrielles, les privations, les
jenes, les indigestions, les grandeurs de chair. Il a montr avec une
extrme prcision toutes les fonctions de la griffe, de la mchoire et
de l'estomac, toutes les habitudes de l'homme de proie. George Sand n'a
pas moins de grandeur, pour ne nous avoir montr que des amoureux.
Carlyle dit, dans un passage cit par Arvde Barine, que toute
l'affaire de l'amour est une si misrable futilit, qu' une poque
hroque, personne ne se donnerait la peine d'y penser. Le vieux
Carlyle est bien dtach. Pourtant, il semble que la nature entire
n'ait d'autre but que de jeter les tres dans les bras l'un de l'autre
et de leur faire goter, entre deux infinis, l'ivresse phmre du
baiser.




MENSONGES

PAR M. PAUL BOURGET

     Ayez peu de commerce avec les jeunes gens et les personnes du
     monde.

     Ne flattez point les riches et ne dsirez point de paratre devant
     les grands...

     N'ayez de familiarit avec aucune femme, mais recommandez  Dieu
     toutes celles qui sont vertueuses...

     Il arrive que, sans la connatre, on estime une personne sur sa
     bonne rputation; et, en se montrant, elle dtruit l'opinion qu'on
     avait d'elle.

     (_Imitation_, liv. I, ch. VIII.)

Ayant lu jusqu' la dernire page, avidement, mais non sans tristesse,
le livre douloureux de M. Paul Bourget, j'ai tout de suite regard mon
_Imitation de Jsus-Christ_,  la page o elle s'ouvre toute seule, et
j'ai rcit avec ferveur les versets que je viens de transcrire. Chacun
de ces versets rpond  un chapitre du roman nouveau. Chacune de ces
maximes est un baume et un lectuaire pour une des plaies que l'habile
crivain a montres. N'est-il pas merveilleux que l'_Imitation_,
compose dans un ge de foi, par un humble ascte, pour des mes pieuses
et solitaires, convienne admirablement aujourd'hui aux sceptiques et aux
gens du monde? Un pur diste, un doux athe peut en faire son livre de
chevet. Bien plus, je sens par moi-mme que ce dlicieux crit doit tre
mieux got, du moins dans quelques-unes de ses parties, par ceux qui
doutent ou qui nient que par ceux qui adorent et qui croient. En effet,
le solitaire dont c'est l'ouvrage alliait  de clestes esprances une
sagesse humaine que l'homme de peu de foi est particulirement apte 
goter. Il connaissait profondment la vie; il avait pntr les secrets
de l'me et ceux des sens. Il n'ignorait rien du monde des apparences,
au milieu duquel nous nous dbattons avec une faiblesse cruelle et des
illusions touchantes; Il connaissait les passions mieux que ceux qui les
prouvent; car il en savait la vanit dfinitive. Ses sentences sont des
joyaux de psychologie dont les connaisseurs restent merveills. C'est
le livre des meilleurs, puisque c'est le livre des malheureux. Il n'est
pas de plus sr conseiller ni de plus intime, consolateur.

Ah! si le hros de M. Paul Bourget, si le jeune pote Ren Vinci avait
relu, chaque matin, dans sa petite chambre de la rue Cotlogon, le
chapitre VIII de l'_Imitation_; s'il s'tait pntr du sens profond de
ces paroles: Ne dsirez pas de paratre devant les grands... N'ayez de
familiarit avec aucune femme; s'il avait cherch sa joie dans la
tristesse et son allgresse dans le renoncement, il n'aurait pas prouv
la pire des souffrances, la seule souffrance vritablement mauvaise,
celle qui ne purifie pas mais qui souille; et il n'aurait pas cherch 
mourir de la mort des dsesprs. Ren Vinci est un jeune homme pauvre,
un pote de vingt-cinq ans, qui fit applaudir au Thtre-Franais une
saynte dlicieuse, un autre _Passant_. Le monde des trangres et des
parisiennes, les salons o l'on cause, o l'on joue la comdie, enfin ce
qu'on appelle le monde, s'ouvrit soudain  sa jeune clbrit. Il s'y
jeta avec une ardeur enfantine et fut sduit tout de suite par ce que
Pascal appelle les grandeurs de chair. L'clat des luxueuses existences
l'blouit. C'est peut-tre qu'il n'tait pas un grand philosophe. Je
l'ai entendu railler  ce sujet. Il faut le plaindre plutt. Le luxe
exerce un irrsistible attrait sur les natures lgantes et dlicates.
Un de mes amis, n pauvre comme Ren Vinci, fut admis pareillement, 
son heure, dans le concile des riches et des puissants. Il regarda leur
luxe d'un oeil paisible et froid. Comme je l'en flicitais, il me
rpondit: J'avais frquent le Louvre et vu des cathdrales avant
d'aller dans des salons. Mais je ne dois pas citer mon ami comme un
exemple: il a un grand fond de ddain. Ren Vinci est plus jeune et plus
candide. Une goutte de _white rose_ suffit  l'enivrer; il aime le luxe
des femmes. Si c'est un tort, qu'il lui soit pardonn: il aime, il
souffre. Oui, il aime une madame Moraines, dont M. Paul Bourget a fait
un portrait terriblement vrai. On la voit, on la sent, on la respire,
cette femme aux traits dlis,  la bouche spirituelle, aux formes  la
fois fines et robustes, et cachant sous les grces d'une apparente
fragilit l'ardente richesse de sa nature. On la voit si bien qu'on
chicanerait volontiers le peintre sur tel et tel dtail. Tous, tant que
nous sommes, nous serions tents, je le gage, de changer quelque chose,
de, del,  la nuance des cheveux,  la couleur des yeux, pour adapter
cette figure  quelque souvenir ou tout au moins  quelque confidence...

Quand je parle de portrait, on se doute bien que j'entends parler
surtout d'un portrait moral, puisque l'artiste est M. Paul Bourget. Ce
portrait est vrai, il est vrai de cette grande vrit de l'art qui
atteint du premier coup l'vidence. Que dites-vous de ceci par exemple?

Elle appartenait, sans doute par l'hrdit, se trouvant la fille d'un
homme d'tat,  la grande race des tres d'action dont le trait dominant
est la facult distributive, si l'on peut dire. Ces tres-l ont la
puissance d'exploiter pleinement l'heure prsente, sans que, ni l'heure
passe, ni l'heure  venir trouble ou arrte leur sensation. L'argot
actuel a trouv un joli mot pour dsigner ce pouvoir spcial d'oubli
momentan; il appelle cela _couper le fil_. (_Mensonges_, p. 317).
Madame Moraines tait parfaite pour couper le fil. Elle avait arrang
trs raisonnablement son existence avec un mari pris et naf, et un
amant vieux mais lgant, goste mais libral, qui subvenait au luxe de
la maison. Elle fit, entre les deux, une petite place au jeune pote qui
lui avait inspir un got  la fois sensuel et sentimental. Du soir
qu'il la rencontra, Ren Vinci crut  l'inaltrable puret de Suzanne
Moraines; il en douta moins encore quand il l'eut possde. Elle savait,
elle aimait mentir; elle le trompa: il fut divinement heureux. Le
mensonge d'une femme aime est le plus doux des bienfaits, tant qu'on y
croit. Mais on n'y croit pas longtemps. Il y a dans tout mensonge, mme
le plus subtil, de secrtes impossibilits qui le font bientt vanouir.
Les paroles fausses crvent comme des bulles de savon. Malgr toute sa
science, la petite madame Moraines ne savait pas une chose, c'est qu'on
ne peut pas tromper ceux qui aiment vraiment. Ils le voudraient, ils le
demandent, et, quand celle qu'ils aiment, soit ddain, soit cruaut, ne
daigne plus feindre, ils lui mendient bassement l'aumne d'un dernier
mensonge. Ils lui disent: Par piti trompez-moi, mentez-moi, que
j'espre encore! Mais les malheureux gardent jusque dans le dlire leur
funeste clairvoyance. Ren Vinci connut vite qu'on lui mentait. Cette
parole de l'ascte se vrifia pour lui: Il arrive que, sans la
connatre, on estime une personne sur sa bonne rputation, et, en se
montrant, elle dtruit l'opinion qu'on avait d'elle. Ren Vinci se vit
trahi. Et, comme il souffrait trop, il voulut se tromper lui-mme: Qui
donc, demande alors M. Paul Bourget, qui donc a pu aimer et tre trahi
sans l'entendre, cette voix qui raisonne contre toute raison, qui nous
dit d'esprer contre toute esprance? C'en est fini de croire, et pour
toujours. Comme on voudrait douter au moins! Un jour, Vinci ne put plus
douter. Il devint horriblement jaloux. La jalousie produit sur nous
l'effet du sel sur la glace: elle opre, avec une effrayante rapidit,
la dissolution totale de notre tre. Et, comme la glace, quand on est
jaloux, on fond dans la boue. C'est une torture et une honte. On est
condamn au supplice de tout savoir et de tout voir. Oui! tout voir,
hlas! car imaginer, c'est voir; c'est voir sans mme la ressource de
dtourner ou de fermer les yeux.

Vinci avait vingt-cinq ans: c'est l'ge o tout est facile, mme de
mourir. Certain de ne pouvoir possder Suzanne  lui seul, il se tire un
coup de revolver dans la rgion du coeur... Rassurez-vous, il n'en mourra
pas. Le poumon seul est travers. Les mdecins rpondent de la gurison.
Il renatra lentement  la vie; il se sentira faible, il lui viendra une
grande piti de lui-mme; il s'aimera  la manire attendrie des
malades, et il ne vous aimera plus, Suzanne.

Ce livre de M. Paul Bourget est une belle et savante tude. Jamais
encore l'auteur de _Cruelle nigme_, depuis longtemps philosophe et
psychologue, n'avait montr un tel talent d'analyse. Notez bien qu'il y
a beaucoup plus de choses dans _Mensonges_ que je n'en ai indiques. Je
n'ai parl que de madame Moraines, parce que, ici, je ne fais pas une
tude. Je cause, et la causerie a ses hasards. Dans _Mensonges_, il y a
Colette, une ingnue de la Comdie-Franaise qui inspire  un homme de
lettres une passion  base de haine et de sensualit. Il y a aussi
dans ce livre, il y a surtout des observations d'une vrit dure. Sans
doute, elles ne sont pas neuves et voil beau temps qu'on les a faites
pour la premire fois. Mais est-ce que chaque gnration ne refait pas
ncessairement ce que les prcdentes avaient fait? Qu'est-ce que vivre
sinon recommencer? Est-ce que tous nous ne faisons pas, chacun  notre
tour, les mmes dcouvertes dsesprantes? Et n'avons-nous pas l'amer
besoin d'une voix jeune, d'une parole neuve qui nous conte nos douleurs
et nos hontes? Quand M. Paul Bourget a dit: Il y a des femmes qui ont
une faon cleste de ne pas s'apercevoir des familiarits que l'on se
permet avec elles, n'a-t-il pas dvoil  nouveau une ruse ternelle?
Quand il a dit: C'est un plaisir divin pour les femmes que de dire,
avec de certains sourires, des vrits auxquelles ne croient pas ceux 
qui elles les disent; elles se donnent ainsi un peu de cette sensation
du danger qui fouette dlicieusement leurs nerfs, n'a-t-il pas
renouvel heureusement une observation prcieuse? Quand il a dit: Les
femmes aiment d'autant plus  inspirer des mouvements de piti qu'elles
les mritent moins, n'a-t-il pas mis  neuf une petite pice assez
importante de la psychologie fminine?

Son livre, dans lequel on entend l'accent de l'inimitable vrit, est
dsesprant d'un bout  l'autre. Ce qu'on y gote est plus amer que la
mort. Il en reste de la cendre dans la bouche. C'est pourquoi je suis
all  la fontaine de vie; c'est pourquoi j'ai ouvert l'_Imitation_ et
lu les paroles salutaires. Mais nous n'aimons pas qu'on nous sauve. Nous
craignons, au contraire, qu'on nous prive de la volupt de nous perdre.
Les meilleurs d'entre nous sont comme Rachel, qui ne voulait pas tre
console.




L'AMOUR EXOTIQUE

MADAME CHRYSANTHME

_Par Pierre Loti, 1 vol. in-8._


Il y a aujourd'hui quatre-vingt-seize ans, un jeune gentilhomme breton,
qui visitait les tribus des Creeks et des Natchez, amusait ses dsirs et
ses ennuis en dnouant la chevelure de deux jeunes Floridiennes dont le
teint de cuivre, les longs yeux et la grce sauvage restrent fixs
depuis dans ses rves. Ce Breton tait Chateaubriand; de ses deux
Floridiennes, il fit Atala et Cluta. C'est ainsi que l'amour exotique
entra dans la littrature. Il est vrai que le dix-huitime sicle avait
dj montr des Amricaines au thtre et dans les romans. On avait eu
_Alzire_ et _les Incas_. Les crivains philosophes n'avaient pas cach
leur got pour les sauvages. Mais ils ne les connaissaient gure et ne
se flattaient pas de les peindre exactement. Ils n'taient soucieux, en
fait, que de montrer l'innocence dans la nature. Chateaubriand vit ce
qu'on n'avait pas vu jusqu' lui. Quand il porta sur ses deux
Floridiennes son regard enchant d'amant et de pote, il dcouvrit la
beaut trange. Le premier, il infusa, il fit fermenter l'exotisme dans
la posie, et il composa un poison nouveau que la jeunesse du sicle but
avec dlices. Pourtant il s'en faut que les deux filles de son souvenir
et de sa rverie, Atala et Cluta, soient de vritables sauvages. Ces
figures ont encore des proportions classiques; leur sein est moul sur
l'antique et le souffle de leur poitrine emprunte son rythme aux vers de
Racine. Atala, les mains jointes sur son crucifix, suit sans peine la
longue thorie des amantes tragiques de l'Occident chrtien. Elle a du
sang espagnol dans les veines. Et ce noble sang a mang celui qu'elle
tient de Simaghan aux bracelets d'or. Certes, elle a trahi les vieux
gnies de la cabane. Telle qu'elle est, elle est adorable, mais ce
n'est point un tre primitif, ce n'est point une crature simple.

Il tait rserv  Pierre Loti de nous faire goter jusqu' l'ivresse,
jusqu'au dlire, jusqu' la stupeur l'cre saveur des amours exotiques.

Il est heureux pour lui et pour nous que M. Pierre Loti soit entr dans
la marine et qu'il ait beaucoup voyag; car la nature lui avait donn
une me avide et lgre  laquelle il fallait beaucoup d'images. Elle
lui avait donn, de plus, des sens exquis pour goter la beaut de
l'amoureux univers, une intelligence nave et libre, et cette rare
facult de l'artiste qui se voit, s'coute, s'observe, cristallise ses
souvenirs. Il tait comme fait exprs pour nous apporter la beaut
bizarre et la volupt trange. Et, certes, il n'a point manqu  sa
destine.

Les femmes de Pierre Loti, Azyad, Rarahu, Fatou-Gaye sont, celles-l,
de vraies sauvages, et qui sentent la bte. On y mord comme dans un
fruit inconnu. Loti les aime, il les aime d'un amour enfantin et
pervers, infiniment doux et infiniment cruel.

Les unions des filles des hommes avec les fils de Dieu, qu'ensevelirent
les eaux du dluge, n'taient ni si impies, ni si douloureuses. Marier
Loti  Rarahu, le spahi  Fatou-Gaye, unir des hommes blancs  de
petites btes jaunes ou noires, voil ce que Chateaubriand n'imaginait
pas compltement quand il droulait, avec une coquetterie mlancolique,
les tresses sombres de ses deux Floridiennes, aux trois quarts
Espagnoles.

Oh! c'est que Fatou-Gaye est une vritable ngresse! Elle reproduit le
type khassonk dans toute son horrible puret: la peau lisse et noire,
les dents d'une blancheur clatante, deux larges prunelles de jais sans
cesse en mouvement. Et la coiffure est aussi trange que le type. La
tte est rase, sauf cinq toutes petites mches, cordes et gommes,
plantes  intervalles rguliers depuis le front jusqu'au bas de la
nuque, et termines chacune par une perle de corail. Et son me est 
l'avenant: une pauvre petite me sombre de ouistiti voleur et amoureux.
Si Fatou-Gaye est bien sauvage, Rarahu est tout  fait primitive. Son
le fleurie de Tahiti est, telle que la dcrit Loti, une nouvelle
Arcadie. Le commandant Rivire gotait moins cette Nouvelle-Cythre, ses
fontaines ses bois et ses femmes. Il disait que tout cela tait laid.
C'est peut-tre qu'il n'tait pas, comme Loti, un pote toujours en
veil. Je me garderai bien de voir par les yeux du voyageur dsenchant,
tandis qu'un pote me prte sa lorgnette magique. Oui, je veux croire
que Tahiti, c'est l'Arcadie encore, et je veux croire  la beaut
mahorie. Je me persuade que Rarahu tait belle quand elle se baignait en
chantant dans la fontaine d'Apir. Et je vois bien qu'elle tait
charmante quand, le dimanche, pour aller au temple des missionnaires
protestants  Papeete, elle piquait dans ses cheveux noirs, au-dessus de
l'oreille, une large fleur d'hibiscus, dont le rouge ardent donnait une
pleur transparente  sa joue cuivre. Et Loti l'pousa, sur le conseil
de la reine Pomar,  la mode du pays. Et c'est une douloureuse histoire
d'amour que celle-l. Ils ne se comprenaient pas. Quel moyen a un blanc
de lire dans les douces tnbres d'une pense mahorie? On raconte qu'au
commencement de ce sicle, il y eut, dans ces les charmantes, une Didon
ocanienne, mais une Didon rsigne, qui mourut sans se plaindre. Cette
Didon n'eut point de Virgile. Un inconnu lui fit les vers que voici:

    Cependant qu' travers l'ocan Pacifique
    Un Anglais naviguait, morose et magnifique,
    Dans une le odorante o son brick aborda
    Une reine, une enfant qui se nommait Ti-Da,
    Lui jeta ses colliers de brillants coquillages,
    Prte  le suivre, esclave, en ses lointains voyages.
    Et, pendant trente nuits, son jeune sein cuivr
    Battit d'amour joyeux prs de l'hte ador,
    Dans des murs de bambou, sur la natte lgre.
    Mais, avant que fint cette lune si chre,
    Pour l'abandon prvu, douce, d'un coeur gal,
    Elle avait fait dresser un bcher de sandal,
    Et du brick qui lofait, lui, ple, sans surprise,
    Vit la flamme, et sentit le parfum dans la brise.

Hlas! Rarahu n'tait point reine; elle ne finit point avec cette
simplicit tragique; elle survcut par malheur  son mariage avec Loti.
Mourant de la maladie qui emporte sa race, elle mettait des couronnes de
fleurs fraches sur sa tte de petite morte. Elle n'avait plus de gte 
la fin et tranait avec elle son vieux chat infirme qui portait des
boucles d'oreilles et qu'elle aimait tendrement. Tous les matelots
l'aimaient beaucoup, bien qu'elle ft devenue dcharne, et elle les
voulait tous. Elle se mourait de la poitrine, et, comme elle s'tait
mise  boire de l'eau-de-vie, son mal alla trs vite.

Ainsi finit la petite crature jaune qui avait donn  Loti la chose la
plus prcieuse du monde, la seule chose qui attache  cette malheureuse
vie assez de prix pour qu'elle vaille d'tre vcue, un moment d'idal.
Livre charmant et douloureux que celui-l! et voluptueux et bizarre! il
n'y a pas d'amour sans dissonances. Deux coeurs ont beau battre l'un
contre l'autre, ils ne battent pas toujours de mme. Mais, dans les
mariages exotiques de Loti, les coeurs ne battent jamais, jamais 
l'unisson. Rarahu et Loti ne sentent, ne comprennent rien de la mme
manire. De l une mlancolie infinie.

Je ne parle ici que de Loti et de ses femmes noires ou jaunes; je ne dis
rien de ses deux grands chefs-d'oeuvre, _Mon frre Yves_ et _Pcheur
d'Islande_ qui nous entraneraient dans un tout autre monde de
sentiments et de sensations. Et mme il n'est que temps d'en venir au
nouveau mariage de l'poux fugitif de Rarahu. On sait que M. Pierre Loti
a pous,  Nagasaki, devant les autorits, pour un printemps,
mademoiselle Chrysanthme, et qu'il a fait incontinent de ce mariage un
beau volume qui parat cette semaine  la librairie Calmann Lvy. Ni la
jalousie ni l'amour ne troublrent cette paisible union. Aprs avoir
partag pendant trois mois une maison de papier et un moustiquaire de
gaze verte avec madame Chrysanthme, M. Pierre Loti semble obstinment
persuad qu'une me nippone, dans un petit corps jaune de _mousm_, est
la chose la plus insignifiante du monde. Une mousm, c'est une jeune
personne du pays des lanternes peintes et des arbres nains. Madame
Chrysanthme est une mousm accomplie. M. Pierre Loti la trouve aussi
mystrieuse que la pauvre Rarahu, mais infiniment moins intressante.
Comme il n'aime point celle-l, il n'est pas curieux de la bien
connatre. Une seule fois, en la voyant, le soir, en prire devant une
idole dore, il se demanda ce que peut bien penser cette jeune
bouddhiste, si tant est qu'elle pense quelque chose.

Qui pourrait dmler, se dit-il, ses ides sur les dieux et sur la
mort? A-t-elle une me? Pense-t-elle en avoir une? Sa religion est un
tnbreux chaos de thogonies vieilles comme le monde, conserves par
respect pour les choses trs anciennes, et d'ides plus rcentes sur le
bienheureux nant final, apportes de l'Inde  l'poque de notre moyen
ge par de saints missionnaires chinois. Les bonzes eux-mmes s'y
perdent;--et alors que peut devenir tout cela, greff d'enfantillage et
de lgret d'oiseau, dans la tte d'une mousm qui s'endort?

Ce qui donne au nouveau livre de M. Pierre Loti sa physionomie et son
charme, ce sont les descriptions vives, courtes, mues; c'est le tableau
anim de la vie japonaise, si petite, si mivre, si artificielle. Enfin,
ce sont les paysages. Ils sont divins, les paysages que dessine Pierre
Loti en quelques traits mystrieux. Comme cet homme sent la nature!
comme il la gote en amoureux, et comme il la comprend avec tristesse!
Il sait voir mille et mille images des arbres et des fleurs, des eaux
vives et des nues. Il connat les diverses figures que l'univers nous
montre, et il sait que ces figures, en apparence innombrables, se
rduisent rellement  deux, la figure de l'amour et celle de la mort.

Cette vue simple est d'un pote et d'un philosophe. Pour ceux qui la
comprennent bien, la nature n'a que ces deux faces. Cherchez par le
monde les bois mystrieux, les rivires qui chantent dans la vapeur
blanche du matin, autour de leurs les fleuries; voyez, du haut des
montagnes neigeuses bondir de cime en cime la rose aurore, attendez dans
un vallon ombreux la paix du soir; contemplez la terre et le ciel:
partout, torride ou glace, la nature ne vous montrera rien que l'amour
et la mort. C'est pour cela qu'elle sourit aux hommes et que son sourire
est parfois si triste.




NOTES

[1:  M. Cuvillier-Fleury, _dition des Comdiens_, t. V, page 248.]

[2: _dit. des Comdiens_, t. IV, p. 72.]

[3: _Histoire d'une Grande Dame au XVIIIe sicle_, p. 73 et suiv.]

[4: _Histoire d'une Grande Dame au XVIIIe sicle_, p. 42.]

[5: _Lettre sur Julie_,  la suite d'_Adolphe_, dit. Lvy, p. 214.]

[6: C'est son caractre propre, c'est aussi un des signes du temps.
Comparez Chateaubriand: Levez-vous vite, orages dsirs qui devez
emporter Ren!]

[7: C'est l'orthographe que donne la dernire dition des _Pomes
barbares_. Les prcdentes portent _Kain_.]

[8: J'ai reu la lettre suivante:

Paris, 3 juin.

Monsieur et cher confrre,

Quel monde, ce Balzac, ainsi que l'tablit fort bien l'exquise
chronique, consacre par vous  notre _Rpertoire de la Comdie
humaine_, et dont nous vous remercions infiniment! Il blouit, il
tourdit, et il trompe, avec son ocan de dtails, le lecteur le plus
avis. En voulez-vous une preuve? La voici:

Vous avez raison et tort de nous reprocher l'absence de Marchangy dans
_Birotteau_. Sans doute, il figure sur l'dition Houssiaux, date de
1853; mais toutes les ditions ultrieures lui substituent Granville, et
nous adoptons ces derniers textes comme base unique. Cela nous contraint
encore de ngliger Victor Hugo, primitivement dsign (Voir _la Peau de
chagrin_, dition Charpentier), puis remplac par Cazalis.

Agrez, s'il vous plat, monsieur et cher confrre, nos compliments les
plus empresss.

ANATOLE CERFBERR.--JULES CHRISTOPHE.]

[9: Sainte-Beuve, sur madame Desbordes-Valmore.]

[10: _Phidias_, p 212-213.]

[11: Je suis heureux d'apporter  l'appui de ce que j'avance une pice
justificative dont l'autorit n'est pas contestable. C'est une lettre
date de Rambervillers et signe d'un mdecin de campagne qui donne
depuis vingt ans ses soins aux paysans vosgiens. La voici:

28 aot 1887

Monsieur,

Je viens de lire votre _Vie littraire_ dans le _Temps_ du 28 aot.
Voulez-vous permettre  un mdecin de campagne, qui, depuis vingt
annes, vit avec les paysans, de vous donner son apprciation sur leurs
moeurs?

Il y a un fait qui ressort clatant: c'est que le paysan n'est jamais
sale en paroles. Toujours, quand il est amen  dire quelque chose de
risqu, il emploie la formule sauf votre respect. Jamais il ne
racontera crment, comme le veut M. Zola, une histoire un peu grasse.
C'est toujours avec rticences, avec des prcautions oratoires, des
priphrases qu'il le fera. Cela, parce que le fait qu'il conte est
srement une _personnalit_ et que toujours, sur cet article, le paysan
est d'une prudence extraordinaire. Ce n'est pas le paysan que l'on peut
accuser d'appeler les choses par leur nom. Bien au contraire, on peut
dire de lui que la parole a t donne pour dguiser la pense.

Comme vous le dites fort bien, il parle par sentences, par axiomes; et
si, au cabaret, la langue dlie par le vin ou l'alcool,--hlas!--il
conte une histoire gauloise, il gaze son rcit. Jamais, comme vous le
dites galement, il n'emploiera le parler des faubourgs.

Ce n'est pas  dire que je veuille prsenter mes paysans comme des
modles de chastet ou de vertu. Il y aurait sur ce chapitre bien des
choses  dire. Mais ce que j'ai lu de _la Terre_ me prouve,  moi qui
vis depuis vingt ans avec les paysans, que M. Zola n'a jamais frquent
les gens de la campagne.

Chez ceux-ci, on trouve un sentiment de pudeur excessive, que le
mdecin, plus que qui que ce soit, est  mme de constater tous les
jours; sentiment qui va jusqu' dissimuler, au risque de perdre la sant
et la vie, des choses que l'habitant de la ville ou du faubourg n'hsite
pas un moment  rvler.

Parce que le paysan vit avec les animaux de ses curies, ce n'est pas
une raison pour qu'il soit malpropre de sa personne et dans ses paroles.
Si M. Zola avait jamais visit une curie, une table, il aurait
constat que le paysan met toute sa gloire  avoir des btes propres,
des curies bien nettoyes; et je ne vois pas ce que le fumier peut
avoir de sale... ou d'excitant. Certes, les soins de propret, le paysan
pourra les ngliger dans le coup de feu d'une rentre de rcoltes,
pendant la fenaison, la moisson... mais qui pourrait le lui reprocher?
Je m'arrte, car sur ce sujet je n'en finirais pas.

Le paysan a souci de sa dignit; il a de la pudeur. Il n'emploie pas
les mots crus. Peu importent les raisons qui le font agir ainsi. Le fait
est l. Et ce fait prouve combien M. Zola connat peu les gens qu'il a
la pense de dcrire.

Veuillez agrer, etc.

_P.-S._--Excusez le dcousu de ma lettre, crite au courant de la
plume.

Dr A. Fournier.

Cette lettre me rappelle ce que me dit un jour une jeune paysanne des
environs de Saint-L. C'tait un dimanche; elle sortait de la messe et
paraissait fort mcontente. On lui demanda ce qui la fchait, et elle
rpondit: Monsieur le cur n'a point bien parl. Il a dit: Vous curez
vos chaudrons et vous n'curez point vos mes. C'est mal dit: une me
n'est pas comparable  un chaudron, et ce n'est point ainsi qu'on parle
 des chrtiens. Le cur du village avait employ l une expression
proverbiale consacre par un long usage et que les dictionnaires
mentionnent comme un trs vieux dicton. Pourtant son ouaille tait
blesse. Ma jeune paysanne avait souffert d'entendre une vulgarit
tomber de la chaire sacre. La pauvre enfant n'avait pas assurment le
got fin, mais elle avait de la dlicatesse. Nous voil loin avec elle
des abominables paysans de M. Zola.]

[12: J'apprends en ce moment mme que la traduction de _la Terre_ est
interdite en Russie. M. Louis Ulbach, qui reproduit cette nouvelle,
ajoute: Soyons convaincus que cette oeuvre, injurieuse pour la France,
sera traduite et commente en Allemagne. Et M. Ulbach proteste avec une
nergie dont je voudrais pouvoir m'inspirer.

Non, dit-il, non. Ce roman est une calomnie, une insulte envers la
majorit des Franais.

Avec sa thorie de l'hrdit, M. Zola aurait de la peine  expliquer
comment ces paysans sont les pres de ce qu il y a de plus honnte, de
plus intelligent, de plus brave en France. Qui de nous n'a pas dans les
veines du sang d'homme de la terre, et qui de nous n'admire ces
travailleurs obstins comme un exemple, comme une tradition  suivre?

Nier la finesse du paysan, c'est nier l'vidence; nier son courage,
c'est nier la France.

Des livres pareils, aprs la guerre, aprs les francs-tireurs, aprs
l'hrosme, sont des livres bons pour nos ennemis et insultants pour
notre patriotisme.

Je racontais, il y a quelques jours, le beau spectacle auquel j'avais
assist, d'une brigade manoeuvrant avec une discipline admirable et un
entrain superbe. C'tait la manifestation des paysans franais.

Je sais que l'article naf que j'ai crit  ce sujet a t lu dans les
casernes de la brigade; je sais que le numro du _Petit Marseillais_ a
t affich, et j'ajouterai mme, pour me vanter, non de ce que j'ai
crit, mais de ce que j'ai pens, que le gnral a fait lire ce
tmoignage d'un spectateur au ministre de la guerre et que celui-ci a
dit:

--Voil la note qu'il faut faire entendre et que nos soldats savent
apprcier.

Allez donc  ces soldats, tout prts  se faire tuer pour la France,
qui ont appris  lire au village ou  la caserne, qui ont des notions
grandissantes de l'honneur national,  ces hros en herbe, allez donc
lire un livre o l'on prtendra qu'ils sont les victimes d'une ingalit
sociale; qu'ils sont fils de coquins par leurs pres, de femmes sans
moeurs et sans pudeur par leurs mres; qu'ils ont l'apptit du fumier;
qu'ils n'ont aucun sentiment idal; qu'ils sont le produit de l'inceste,
en tout cas de la dbauche, l'excrment de la France, dpos sur un tas
d'excrments!

Vous verrez alors avec quel mpris ils vous accueilleront, ces Franais
chauffs de la pure sve franaise.]

[13: M. Lacaze-Duthiers ajoute:

Ils ne s'en tiennent pas  ne pas savoir, ils inventent des rponses et
les dbitent avec un aplomb qui mriterait un autre sort qu'une
rception. Je ne puis rsister  l'envie d'en citer un exemple.

D.--Comment respirent les animaux?

R.--Par des poumons, des branchies, des traches.

D.--Qu'est-ce qu'une trache?

R.--_Une houppe de petites villosits fixe sur la pointe du nez des
insectes._

Ce candidat fut reu; il avait la moyenne pour le passable.--Il passa.

N'en dplaise  M. H. de Lacaze-Duthiers, le jeune gaillard qui lui fit
cette rponse n'inventa rien. Il rendit  l'_alma mater_ la monnaie de
sa pice. Il lui donna les mmes mots qu'elle lui avait donns.
Seulement il ne les rendit pas dans l'ordre o il les avait reus. Il en
avait trop entendu. Ils s'taient brouills dans sa tte.]

[14: On sait que M. Weiss n'a pas t lu. L'Acadmie a manqu
l'occasion, pourtant assez rare, d'admettre un vritable crivain.]

[15: Voir les deux derniers paragraphes de _Les fous dans la
littrature_ dans le prsent volume.]






End of the Project Gutenberg EBook of La vie littraire, by Anatole France

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE LITTRAIRE ***

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