The Project Gutenberg EBook of Louis Riel, Martyr du Nord-Ouest, by Anonymous

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Title: Louis Riel, Martyr du Nord-Ouest
       Sa vie, son procs, sa mort

Author: Anonymous

Editor: La Presse

Release Date: October 22, 2006 [EBook #19604]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOUIS RIEL, MARTYR DU NORD-OUEST ***




Produced by Rnald Lvesque





[Illustration: Couverture]

                                LOUIS RIEL

                           MARTYR DU NORD-OUEST

                       SA VIE--SON PROCS-SA MORT




                    _Publi par le journal LA PRESSE_



                                 MONTRAL
             IMPRIMERIE GNRALE, 45, PLACE JACQUES-CARTIER

                                   1885




CHAPITRE I

UN MEURTRE POLITIQUE


Louis Riel a t pendu, le 16 novembre 1885,  Regina.

Quoiqu'on puisse dire sur la lgalit de la dernire insurrection, Riel
tait un brave coeur.

Maintenant, c'est un martyr.

Il est mort victime d'un fanatisme stupide, sacrifi en holocauste aux
orangistes, pour de misrables intrts de parti.

Sa mort a t pour le Canada-franais tout entier un deuil national.

Il faut croire, pour expliquer cette fin sinistre d'un drame douloureux,
qu'il y a, parmi les ministres qui sigent  Ottawa, des sauvages plus
sauvages que Gros-Ours et que les indiens, contre lesquels nos
volontaires ont combattu; car si le gouvernement de Sir John A.
Macdonald avait t un gouvernement compos d'hommes civiliss, il
aurait s, que depuis longtemps, les nations civilises, n'appliquent
plus la peine de mort  des crimes purement politiques, comme l'tait le
crime reproch  Riel.

Les tats-Unis ont amnisti le gnral Lee et Jefferson Davis.

L'Angleterre n'a pas cherch  se venger de Cettyvoyo.

La France, aprs les horreurs de la Commune, n'a puni de mort que les
bandits qui avaient  se reprocher des actes personnels d'assassinat ou
de pillage.

Alphonse XII, en remontant sur son trne, n'a pas poursuivi les
rpublicains d'Espagne.

En pendant Riel, le gouvernement de Sir John A. Macdonald s'est mis hors
la loi des peuples civiliss.

Il a imprim un opprobre  son nom et  notre histoire

Ce meurtre, qu'on a  peine pris le soin de recouvrir d'un faux semblant
d'excution juridique a soulev dans les coeurs honntes une indignation
d'autant plus irrsistible, que le meurtre tait enlaidi, s'il est
possible, par les calculs inavouables qui se sont tablis autour de ce
gibet.

Chacun sait qu'on a impos  Riel une longue agonie, parce que le
gouvernement, entre les mains duquel notre constitution a remis ce droit
redoutable qui s'appelle le droit de vie et de mort, n'a pas cess un
seul instant de considrer la vie ou la mort de Riel, comme dpendant
exclusivement du point de savoir ce qui, de la vie ou de la mort de ce
malheureux, serait le plus favorable  la fortune politique des
ministres.

Des hommes qui se disent chrtiens ont calcul froidement, pendant de
longs mois, combien de comts la potence de Riel leur ferait gagner dans
Ontario, combien de comts elle leur ferait perdre dans Qubec.

Le peuple avait cru avoir nomm des justiciers. Il s'tait tromp. Riel
n'a eu affaire qu' des marchands de chair humaine.

Pris--non pas comme on l'a dit entre Ontario et Qubec,--car il faut
rendre cette justice aux libraux anglais d'Ontario qu'ils n'ont jamais
demand la tte de Riel;--mais entre les orangistes d'Ontario et les
conservateurs du Qubec, dont les voix intressent seules les ministres,
le gouvernement qui avait tout d'abord dcid la mort de Riel, a paru
cependant hsiter,  un moment donn.

Puis, quand le gouvernement s'est assur dans le Bas-Canada, la
complicit agissante d'un certain nombre de journaux canadiens-franais;
quand il a cru avoir achet les meneurs et endormi l'opinion publique;
quand ses flatteurs lui ont eu rpt  l'envie qu'il pouvait tout
faire, et qu'il trouverait les _canayens  quatre pattes_; quand il a
entendu dire que certains dputs conservateurs avaient dclar que si
Riel tait pendu, ils n'en continueraient pas moins  soutenir Sir John
A. Macdonald; quand il a cru s'tre assur que nos divisions politiques
nous rendaient incapables de toute action commune et nous livraient
pieds et poings lis  sa merci;--alors le gouvernement s'est dit que
dcidment on pouvait tout oser avec nous; et que tout calcul, il y
avait plus d'avantages  pendre Riel qu' lui faire grce.

Mais, ce qui a mis le comble  l'exaspration et au dgot universels,
c'est la dcouverte, hlas! trop facile  faire, de tout l'chafaudage
de mensonges, d'hypocrisies et de trahisons,  l'aide desquels un art
savant avait prpar de longue main le meurtre final.

Comme le disait rcemment un des dputs de la majorit depuis le
premier jour jusqu'au dernier nous avons t constamment tromps.

Pour tuer Riel, il fallait endormir la vigilance des canadiens-franais,
et les empcher d'intervenir d'une faon vigoureuse et efficace sur les
ministres qui les reprsentaient.

Pour aboutir  ce but tnbreux, il fallait persuader au gros de la
population que Riel ne serait pas pendu;--que les alarmes des libraux
taient des feintes alarmes, mises en avant dans un pur intrt de
parti;--et qu'il n'y avait aucun besoin de s'en proccuper, ni de faire
aucune dmarche auprs des ministres, parce qu'on pouvait se reposer sur
le gouvernement _qui n'avait jamais eu l'intention de pendre Riel_, du
soin de mener tout  bien, et de faire intervenir de la manire qui lui
semblerait la meilleure, un acte de clmence, qui tait au fond chose
convenue.

Il y a, dit-on, des serpents qui par la puissance de leur regard
fascinent et endorment leur proie, avant de la saisir. C'est ainsi que
les suppts du gouvernement ont reu mission, ds le premier jour, d'en
user avec l'opinion, afin de l'endormir dans une fausse scurit.

Et ce hideux programme a t excut de point en point, avec une
persvrance et une habilet vritablement infernale.

Examinons plutt les faits:

Tout d'abord, M. Le Gnral Middleton, dsireux de cueillir des lauriers
faciles et dsesprant de prendre Riel de vive force, lui avait crit
pour lui demander de se rendre.

D'aprs tous les prcdents connus des peuples civiliss, une semblable
lettre quivalait  une sauvegarde. Aprs s'tre rendu sur une promesse
de ce genre, Riel pouvait s'attendre  tre intern pour la vie, mais
non  mourir. Quand on n'a pas t capable de prendre un homme, on n'a
pas le droit de le pendre; et quand on lui a crit pour lui demander de
se rendre, cela implique--a moins d'une fourberie odieuse--qu'on
s'engage  ne pas lui appliquer le pire traitement auquel il et pu
s'attendre en ne se rendant pas.

Tout le monde avait compris la chose de cette faon.

Les amis du gouvernement avaient mme exploit cette croyance, et s'en
taient servi, pour engager le public  ne pas trop protester contre la
procdure dont Riel tait l'objet. Le gouvernement, disait-on, tait
dans un grand embarras. Il fallait lui laisser les coudes franches,
pour lui permettre de se tirer d'affaire. D'ailleurs qu'importait, au
fond, que Riel fut jug de telle ou telle faon, puisqu'on savait que
dans tous les cas il ne serait pas pendu?

Voil ce qui se rptait alors.

Hlas! nous savons maintenant  quoi nous en tenir!

Le gouvernement  fauss la parole du gnral Middleton fait assez peu
intressant sans doute, au point de vue de cet officier, puisqu'il a
reni lui-mme sa propre parole, en exprimant  Montral la barbare
passion de voir pendre le prisonnier dont il eut d tre le premier 
dfendre la vie. PREMIER MENSONGE!

Cependant, il y avait des gens qui n'taient point disposs  tout
laisser faire et qui, connaissant la lgislation et les pratiques du
Nord-Ouest, s'inquitaient  bon droit de la faon dont Riel serait
jug.

Des questions furent poses  la chambre.

A ces questions, il fut rpondu qu'on pouvait avoir l'assurance que Riel
aurait un procs loyal.

On sait quel a t ce procs; et comment Riel, priv de tous les droits
garantis aux citoyens anglais, par une possession immmoriale, a t
livr en pture  Richardson, qui n'a pas mme voulu couter la dfense,
et  ses six jurs qui ont prononc le verdict de condamnation. DEUXIME
MENSONGE?

Devant la cour de Regina, les avocats chargs de la dfense de Riel,
avaient volontairement omis toute la partie de leur plaidoyer qui et
transform la cause en un dbat politique, et ils s'taient borns 
plaider la folie.

A cette poque, on s'tonna fort de l'attitude de MM. Lemieux et
Fitzpatrick; et il parut gnralement admis, qu'en vertu d'un contrat
exprs ou tacite avec le gouvernement, les avocats avaient t prvenus
que les ministres ne voulaient ni tre appels en tmoignage ni tre mis
sur la sellette; et que la discrtion avec laquelle on viterait de
faire ressortir les fautes du pouvoir tait la condition convenue de la
grce de Riel.

Cependant, ds le lendemain du procs, les journaux des ministres,
obissant  un mot d'ordre, se sont mis  attaquer les avocats de Riel
avec toute la violence qu'ils auraient pu employer, si ces avocats
avaient transform le dbat en dbat politique. On a accus MM. Lemieux
et Fitzpatrick d'avoir compromis la cause de Riel dans un intrt de
parti. Ceux qui les accusaient ainsi savaient trs bien que c'tait le
contraire qui tait vrai. Mais peu leur importait! Il fallait faire une
diversion contre le parti libral et donner, cote que cote,  la
discussion une tournure qui empcht les conservateurs de s'y mler et
d'agir sur le gouvernement. TROISIME MENSONGE!

Quand on eut beaucoup rpt que le gouvernement ne cherchait qu'
sauver Riel;--que ses vrais amis taient ceux qui ne se remuaient pas en
sa faveur;--et que ses pires ennemis taient ceux qui avaient entrepris
de le faire chapper  la corde,--il vint un jour o l'opinion commena
cependant  d'mouvoir et o les mensonges des journaux ne suffirent
plus.

Alors,--honte indicible!--un ministre, un Canadien-franais, n'hsita
pas  peser sur l'opinion de tout son poids, en intervenant
personnellement dans cette sale besogne!

Sir Hector Langevin dclara,  Rimouski, qu'on avait tort de
s'alarmer;--que le gouvernement accorderait tous les dlais
ncessaires;--et que Riel ne serait pas pendu, avant qu'une commission
de mdecins eut statu sur son tat mental.

C'tait une fourberie de plus.

On sait maintenant qu'il n'a jamais d tre, qu'il n'a jamais t nomm
de commission mdicale.

Mais,  cette poque, il s'agissait de prparer les esprits  accepter
sans trop de murmures le dni de justice de la cour du banc de la reine
 Winnipeg et celui du conseil priv d'Angleterre.

Ce n'tait pas trop, pour y parvenir, que de faire prter  un chevalier
des ordres de Sa Majest une fausse promesse.

Et sir Hector Langevin fit cette promesse. QUATRIME MENSONGE!

A la mme date, deux journaux ministriels, la _Minerve_ et le _Monde_,
se proccupaient beaucoup de l'inconvnient qu'il pourrait y avoir pour
les ministres, dans la sympathie que manifestaient envers la cause de
Riel, les membres du clerg et les catholiques les plus ardents.

Toute une campagne fut entreprise, pour dconsidrer Riel dans l'opinion
du clerg.

On nia ouvertement qu'il eut les sympathies des prtres du Nord-Ouest.

On retraa, jour par jour, des rcits d'garements religieux qui
devaient faire considrer Riel comme tranger  la communion catholique.

Qu'y avait-il de vrai l-dedans?

Il est possible que beaucoup d'hallucinations aient travers ce cerveau
surexcit. Mais, dans tous les cas, il est certain qu'on avait
odieusement exagr et dnatur les faits.

Nous en avons deux preuves palpables.

La premire, c'est que Riel a t constamment assist par le P. Andr et
est mort en bon catholique.

La seconde c'est que, jusqu'au dernier moment, Mgr. Grandin n'a cess
d'intercder en faveur du condamn. On avait donc menti une fois de
plus. CINQUIME MENSONGE!

Au lendemain du rejet du pourvoi de Riel par le conseil priv, le
_Monde_ s'tait cri: _Les avocats libraux ont fait tout ce qu'ils
ont pu pour faire pendre Riel. Heureusement ils n'ont pas russi  tout
perdre. Leur tche est finie: la ntre commence!_

Allgation et promesse qui ont eu une porte incalculable;--car les
dires du journal officieux ont eu pour effet, de persuader aux dputs
conservateurs que le gouvernement avait un programme arrt d'avance, en
vue de sauver Riel; et cette assurance les a empchs d'intervenir 
temps, sinon pour modifier l'opinion de Sir John A. Macdonald, au moins
pour imposer la retraite des trois ministre canadiens-franais et pour
mettre par l le gouvernement dans l'impuissance d'agir. SIXIME
MENSONGE!

Mais pendant ce temps on avait obtenu ce qu'on voulait.

On avait permis aux orangistes de faire dire  sir John: Vous ne pouvez
pas nous refuser la tte de Riel, puisque des journaux
canadiens-franais, eux mmes, dclarent son crime indigne d'excuse.

Et on avait permis  Sir John A. Macdonald de dire  ses trois
satellites canadiens-franais dans le conseil des ministres: Vous ne
pouvez pas soutenir srieusement que vos compatriotes tiennent  la vie
de Riel, puisqu'en dehors des rclamations des libraux, nos ennemis, il
n'a pas t fait auprs de nous une dmarche, PAS UNE SEULE pour le
sauver!

Notre malheureux frre mtis a pay de sa vie ce raisonnement astucieux.

Puisse ce fatal exemple nous dtourner  jamais de cette politique de
mensonge, d'hypocrisie et d'apparence, par laquelle nous avons t trop
longtemps gouverns!

Riel n'est pas seulement une victime politique!

C'est un martyr!

Si sa mort, qui est  la fois un acte de barbarie et un soufflet
insolemment jet  toute une race, a t pour nous une dure leon,
tchons qu'elle soit un enseignement.

En entreprenant le douloureux rcit du procs et de la mort de Riel,
plus d'une fois la plume nous est tombe des mains!

Nous avons voulu cependant continuer jusqu'au bout cette vridique
histoire.

Il faut que tout le monde la connaisse et s'en souvienne, au jour des
comptes  rendre.

Le meurtre de Regina est pour nous une menace, et en mme temps il nous
impose de grands devoirs.

Aucun patriote n'y faillira; car si, ce qu' Dieu ne plaise, nous
devions les dserter, c'est que nous n'aurions plus de sang dans les
veines. On pourrait crire sur le livre des destines: _Fin du
Canada-franais_. Nous serions un peuple avili et mr pour l'esclavage.




CHAPITRE II

LE NORD-OUEST ET LES MTIS
SPCULATION ET SPOLIATION


Tout le monde savait, depuis l'automne de 1884 qu'une insurrection tait
en prparation au Nord-Ouest. Personne ne s'en cachait. Le gouvernement
en tait averti, mais il ne semblait s'en proccuper  aucun degr. Lors
de l'inspection de fin d'anne en vue de l'ventualit d'une prise
d'armes, les chefs des districts militaires avaient signal au ministre
de le milice qu'on manquait de tout; ils lui avaient indiqu, en mme
temps, ce dont ils avaient besoin pour tre en mesure de se mettre en
campagne, le cas chant. Mais Sir A. P. Caron avait fait la sourde
oreille. Il n'tait pas encore devenu le Carnot du rgime actuel; et ses
oprations de stratgiste se bornaient  faire voluer  Ottawa, au
profit de ses intrigues personnelles, un certain nombre de castors, qui
savent maintenant ce que vaut le personnage dont ils ont trop longtemps
t dupes.

A envisager les choses de prs et  voir la quitude avec laquelle le
gouvernement semblait vaquer  son sommeil ordinaire, un oeil exerc eut
pu croire que, si l'on ne faisait rien pour prvenir la rvolte, c'est
qu'on n'tait pas fch qu'elle eut lieu et qu'on avait ses raisons pour
cela.

Il faut tout dire.

Il y a, dans le Nord-Ouest, une bande de _jobbers_, de contracteurs,
d'officiers et de fanatiques, pour lesquels la rvolte a t une
excellente aubaine.

Des gens, qui ont entrepris de supprimer au Nord-Ouest la langue
franaise, y ont trouv le moyen d'exercer contre les malheureux Mtis
une rpression impitoyable.

Des compagnies puissantes  Ottawa, qui passaient gnralement pour
faire depuis quelque temps de mdiocres affaires avec le commerce des
pelleteries et celui des terrains, ont trouv, comme pourvoyeurs des
troupes, le moyen d'encaisser cette anne des bnfices inesprs.

Les fournitures  l'arme, sans parler du maraudage et du pillage, ont
enrichi tant de monde, que le Nord-Ouest deviendrait pour quelques
aventuriers un vritable _eldorado_, s'il pouvait y avoir une
insurrection, au commencement de chaque printemps.

Ces rpressions n'auraient pas eu lieu, ces dividendes n'auraient point
t encaisss, ces bnfices plus ou moins illicites n'auraient point
fait la fortune de ceux qu'ils ont enrichis, si le gouvernement avait
pris les mesures ncessaires pour viter l'insurrection; et si, de son
ct, le ministre de la milice ne s'tait point endormi dans une
quitude, qui l'a oblig plus tard  se livrer pieds et poings lis  la
compagnie de la Baie d'Hudson et  divers autres contracteurs, pour le
transport, l'entretien et la nourriture des troupes.

Ce serait une chose trop horrible que de supposer que certaines
personnes, mme trangres au gouvernement et trompant les ministres,
aient favoris en sous main la rbellion, pour rendre la rpression
indispensable et pour en profiter. Mais nous ne remplissons ici qu'un
rle de chroniqueur, et il nous faut bien dire les bruits qui ont couru,
quand ils ont couru avec persistance.

De tels faits ne sont malheureusement pas hors de toute croyance.
Quiconque connat un peu l'histoire contemporaine de la France, n'ignore
point comment les insurrections se sont faites pendant longtemps en
Algrie, lorsqu'un officier gnral avait besoin de gagner un grade; et
comment il n'y a plus eu une seule insurrection, depuis que le rgime
politique de la France est chang et que les militaires n'ont plus le
droit de les inventer eux-mmes. Les personnes qui auraient encore 
s'clairer sur ce point, pourront lire avec profit _Le Dernier des
Napolons_, de M. le baron de Hubner, ancien ambassadeur d'Autriche 
Rome, et l'histoire anglaise de la guerre de Crime, par Alexander
William Kinglake.

Quoiqu'il en soit, les ministres d'Ottawa ne sauraient prtendre que les
rclamations des Mtis les avaient pris au dpourvu.

M. Chapleau, secrtaire d'tat, crit aux habitants du Fall River,  la
date du 16 juin dernier: Si les Mtis avaient des griefs srieux contre
le gouvernement canadien, la voie de la ptition leur tait ouverte
comme  tout citoyen libre...

Hlas! les malheureux Mtis avaient us de la voie de la ptition au
point d'tre beaucoup mieux difis que M. Chapleau sur sa complte
inefficacit.

Ce que l'on ne sait pas assez, ce qui est tellement fort qu'on ne voudra
pas le croire dans l'avenir, c'est qu'ils ptitionnaient _depuis huit
ans_ sans obtenir de rponse!

Depuis huit ans; car la rclamation qu'il renouvelaient encore au mois
de mars dernier, datait officiellement de juin 1878, et avait donn
lieu, pendant cet espace de temps,  soixante-douze ptitions restes
sans rponses!

Et que rclamaient-ils?

Ils rclamaient le droit de vivre, sans tre exposs chaque jour  tre
chasss de leurs demeures comme des troupeaux de btes!

La cession que la compagnie de la Baie d'Hudson avait faite, en 1870, de
ses droits au gouvernement canadien, avait transform la terre libre et
ouverte au premier occupant en terre domaniale.

Le gouvernement s'arrogeait le droit de vendre la terre, de la donner 
la compagnie du Pacifique Canadien, de la concder  des immigrants ou 
des amis politiques; mais, en change de la terre libre sur laquelle
avaient vcu leurs pres, les Mtis rclamaient l'allotissement d'une
quantit de terrains suffisante pour eux et leur famille.

L'acte de 1870 avait rserv 100 arpents  chacun des Mtis de Manitoba.

Les mtis de la Saskatchewan, de la rivire Qu'Appelle et de la Rivire
Rouge demandaient  ce que le droit--ou pour mieux dire-- ce que
l'indemnit accorde  titre de compensation, ft la mme dans le
territoire du Nord-Ouest que dans le Manitoba.

Ils demandaient, en outre,  ce qu'on ne leur attribut pas 100 arpents
n'importe o, et  ce qu'on ne les dloget pas de leurs habitations sur
le bord des fleuves, pour leur offrir une concession hypothtique dans
des rgions inaccessibles.

Et ils attendaient une rponse depuis le mois de juin 1878!

Une premire fois leur demande avait t soumise  l'enqute.

Une seconde fois on avait consult Mgr Tach, qui avait insist sur
_l'urgence de donner satisfaction aux Mtis._ (29 janvier 1879).

Mais le gouvernement n'avait pas tenu compte de la rponse.

Une autre fois, le marquis de Lorne donnait de bonnes paroles au
reprsentant du district, M. Clarke; et, en mme temps, on lui rpondait
d'Ottawa: Votre lettre a t rserve pour la considration spciale du
ministre. (14 avril 1882).

Mais le ministre ne considrait rien, et tout restait comme devant.

En 1883, le conseil suprieur du Nord-Ouest renouvelait la mme demande,
sans plus de succs; et en 1884, Sir Hector Langevin dclarait aux
Mtis, lors de son passage au Nord-Ouest, _que leurs demandes taient
parfaitement raisonnables et qu'il serait bon de les consigner par
crit!!_

Cependant ce n'est pas tout. A dfaut de rponse, les Mtis voyaient
apparatre, de temps  autre, des arpenteurs qui divisaient
mthodiquement le terrain en carrs selon le systme des _townships_; et
comme les terres des Mtis n'taient point carres, ni de la dimension
voulue, il arrivait que l'arpenteur figurait une ligne, coupant leur
champ en deux ou coupant leur cabane en biais et leur chemine par la
moiti. C'tait la limite d'une concession  venir.

D'autres fois, il arrivait qu'un tranger dbarquant au milieu d'eux,
avec un plan  la main, leur apprenait que leur maison tait situe sur
la concession qui venait de lui tre faite, et les invitait  dloger,
sans tambour ni trompette.

Quant  tenter d'obtenir pour soi-mme une concession quelconque,
c'tait prendre une peine inutile. Aux ptitions collectives, le
gouvernement ne rpondait pas. Aux demandes individuelles, les bureaux
rpondaient invariablement: qu'ils avaient le regret de vous annoncer
qu'il ne pouvait y tre donn suite, une _application_ antrieure ayant
t faite  Ottawa pour le mme terrain, par une autre personne.

Un jour, on s'tonna, sur les bords de la Saskatchewan, que tant
_d'applications_ antrieures eussent t faites par des personnes qu'on
ne voyait jamais apparatre; et on imagina, pour en avoir le coeur net,
de demander, en un coin imaginaire, la concession d'un terrain et d'un
pouvoir d'eau qui n'existaient pas!

La rponse tarda quelque temps; puis elle arriva, avec sa dplorable
monotonie une _application_ antrieure avait t faite par une autre
personne, sur le terrain qui n'existait pas!

Probablement, le bureaucrate, allch par la description imaginaire du
demandeur en concession, s'tait dit qu'il convenait de rserver une
telle aubaine  un parent ou  un ami; et il avait envoy sa rponse, en
ngligeant de vrifier sur le plan l'existence et la condition du
terrain!

Les choses en taient l, lorsque les Mtis, las de ptitionner et ne
songeant point encore  la rvolte, mais dsireux d'avoir  leur tte un
homme instruit, actif et capable de faire russir enfin leurs requtes,
songrent  rclamer l'assistance de Riel (juin 1884).

Louis Riel vivait fort paisiblement, avec sa famille, dans le Montana,
lorsque les dlgus des Mtis, parmi lesquels figuraient des Anglais,
firent un voyage de plus de 700 milles pour lui demander de venir se
fixer parmi eux.

Il leur rpondit dans les termes suivants:

    MESSIEURS.--Vous avez parcouru plus de 700 milles du pays de la
    Saskatchewan, travers la ligne de frontire internationale pour
    me faire une visite.

    Les communauts au milieu desquelles vous viviez vous ont
    envoys comme dlgus pour me demander mon avis sur plusieurs
    difficults qui ont rendu malheureux le Nord-Ouest britannique,
    sous l'administration d'Ottawa. De plus, vous m'invitez  vous
    accompagner et  tablir ma demeure parmi vous, dans l'esprance
    que ma prsence servira  amliorer votre condition. Votre
    invitation est pressante et cordiale; vous voulez que je vous
    accompagne avec ma femme et mes enfants; je pourrais m'excuser
    et dire: non, merci! et pourtant vous m'attendez; je n'ai donc
    qu' me prparer; vos lettres de dlgation m'assurent d'une
    rception amicale.

    Messieurs, votre visite personnelle me cause une grande joie,
    et, je me glorifie ne mme temps de l'honneur que vous me
    faites, mais le caractre officiel de votre visite lui donne une
    tournure tout  fait remarquable, et je considrerai ce moment
    comme un des plus heureux de ma vie,--_un vnement que ma
    famille se souviendra toujours_, et j'espre qu'avec l'aide de
    Dieu, mon appui vous sera utile afin que cet vnement soit une
    bndiction pour vous et pour moi, qui en ai eu beaucoup, cette
    anne, la quarantime de mon existence. Il vaut mieux tre
    franc--je ne crois pas que les conseils que je vous donnerai,
    tandis que je serai dans ce pays, concernant les territoires du
    Canada, auront aucune influence de l'autre ct de la frontire;
    mais la question peut tre envisage d'un autre point de vue:
    D'aprs les clauses 31 et 32 du trait de Manitoba, j'ai droit 
    certaines terres, dont j'ai t priv directement ou
    indirectement par le gouvernement du Canada. Nonobstant le fait
    que je sois devenu citoyen amricain, ma rclamation pour ces
    terres est encore valide; par consquent, mes intrts tant les
    mmes que les vtres, j'accepte votre bonne invitation, et
    j'irai passer quelques mois parmi vous, dans l'esprance qu'
    force d'envoyer des ptitions, nous obtiendrons du gouvernement
    le redressement de tous nos griefs.

    L'lment mtis forme une partie considrable de la population
    du Montana, et si nous comptons les blancs qui, par suite de
    mariages ou autrement ont intrt  sauvegarder les privilges
    des Mtis, il est vident, qu'ils forment une classe puissante.
    Je suis actuellement occup  faire leur connaissance, et je
    suis un de ceux qui aiment  voir rgner parmi eux l'union. De
    plus, j'ai fait des amis et des connaissances parmi lesquels
    j'aime  vivre. Je vous accompagnerai, mais je reviendrai en
    septembre.

    J'ai l'honneur d'tre, messieurs les dlgus,

    Votre humble serviteur,

    LOUIS RIEL.

Le journal _Le Manitoba_, qui depuis a obi  l'ordre d'injurier Riel,
crivait en ce temps l: On dit que M. Riel revient avec sa famille.
Oh! s'il pouvait seulement avoir l'heureuse ide de demeurer constamment
parmi nous. Cet homme ne peut faire que du bien  ses concitoyens...

Et le 10 aot suivant, Sir A. P. Caron, en villgiature  la
Rivire-du-Loup, donnait un dner politique auquel assistaient Sir John
A. Macdonald et une dizaine de conservateurs de la province de Qubec.
Le chef du cabinet y dclara: que la prsence de Riel au Nord-Ouest
n'avait rien d'inquitant pour le gouvernement, que tout au contraire
_elle favorisait ses vues_, et que le chef mtis travaillait  concilier
les intrts des populations avec ceux de la couronne, _qu'il mritait
de la reconnaissance plutt que du blme._

Le 5 septembre, une grande runion, dont _le Manitoba_ a rendu compte,
se tint  Saint-Laurent, et adopta, sur la proposition de Riel, les
propositions suivantes:

    Nous voulons, 1 La subdivision des territoires du Nord-Ouest en
    provinces.

    2 Pour les habitants du Nord-Ouest des avantages semblables 
    ceux qui ont t accords en 1870 aux habitants du Manitoba.

    3 Une concession de 240 acres de terre aux Mtis qui n'ont pas
    encore reu de concession.

    4 La concession immdiate par lettre patente des terrains
    actuellement occups par les Mtis.

    5 La mise en vente, par le gouvernement, de 500,000 acres de
    terre; le produit de cette vente devant tre plac  intrt
    pour subvenir aux besoins des Mtis pour l'tablissement
    d'hpitaux, d'orphelinats et d'coles, ou encore pour fournir
    aux pauvres gens des charrues ou d'autres instruments agricoles
    et des semences.

    6 La mise en rserve de 100 cantons (townships) dans des
    terrains marcageux et qui ne seront probablement peupls d'ici
     longtemps; ces terrains devant tre distribus aux enfants des
    Mtis de la prochaine gnration et pendant 120 ans, chaque
    enfant devant recevoir sa part  l'ge de 18 ans.

    7 Une subvention d'au moins 1,000 piastre pour tablir un
    couvent dans les tablissements considrables des Mtis.

    8 L'amlioration dans les conditions du travail des Sauvages
    pour les empcher de mourir de faim, et un plus grand soin de
    leur personne.

Mgr Grandin, vque de Saint-Albert, le R. P. Fourmond, le R. P. Touze,
le R. P. Lecoq, assistaient  cette assemble, et Mgr Grandin fut
vivement pri par les Mtis de faire connatre son opinion.

    Parmi ces propositions, dit Sa Grandeur, il y en a qui touchent
    de trop prs  la politique, celles-l nous sont indiffrentes
    et nous ne voulons nous en mler aucunement, parce qu'elles
    n'ont qu'un intrt douteux pour la population et la religion.
    Quant aux autres, nous nous en occupons depuis longtemps; et
    _nous nous sommes efforcs de les faire admettre par le
    gouvernement; nous avons fait tout ce qui dpendait de nous pour
    obtenir justice; nous avons mme obtenu des promesses que nous
    croyions officielles; aujourd'hui, nous constatons avec regret
    qu'elles ont t oublies, nous partageons votre mcontentement
    et nous n'avons pas manqu de nous plaindre auprs des
    autorits..._

Malheureusement, ni ces plaintes, ni les ptitions, ni les autres
runions qui se tinrent pendant l'automne et pendant l'hiver ne purent
dcider le gouvernement  sortir de son mutisme. La consigne  Ottawa
tait de ronfler; et chacun sait comment Sir David Macpherson s'en
acquittait,  la satisfaction du matre.

Sir John A. Macdonald avait eu cependant une ide qui est le rsum de
toute sa politique. Il avait eu l'ide de ne rien accorder aux Mtis, et
de les faire taire en achetant leurs chefs.

C'est ainsi que Schmidt avait t nomm commis au bureau des terres de
Prince Albert, Dumas, instructeur des Sauvages, et que des offres
avaient t faites  Dumont et Isbester.

Mais, pendent ce temps-l, on n'aboutissait  rien. Le mcontentement et
l'agitation des esprits augmentaient de jour en jour. Des nouvelles
spoliations taient commises par des spculateurs; et les arpenteurs
soulevaient incessamment de nouvelle rclamations.

Tout tait mr pour la rvolte. Nous verrons, plus tard, comment elle se
produisit, et qui tira le premier coup de feu. Mais il est ds  prsent
prouv que les griefs des Mtis taient fonds;--qu'ils taient soutenus
depuis huit ans par les autorit ecclsiastiques;--que, depuis huit ans,
on n'avait pas su leur rendre justice; on n'avait pas mme su leur
rpondre, et que s'il y a jamais eu un soulvement excusable au monde,
c'est celui de pauvres gens que, ayant us de tous les moyens lgaux
pour faire valoir leurs droits, ont t constamment tromps, remis au
lendemain et, finalement, n'ont rien pu obtenir.




CHAPITRE III

LOUIS RIEL--UN MARTYR ET UNE FAMILLE
DE PATRIOTES


On peut apprcier diffremment la conduite de Louis Riel en 1871 et en
1885.

Il y a quelques individus, se disant Canadien-franais, qui ne manquent
pas une occasion d'insulter les patriotes de 1837.

Ce sont les mmes qui n'ont cess d'insulter Riel.

D'autres, qui ne sont pas des tratres, ont hsit, au moment o l'on se
battait au Nord-Ouest, et nous comprenons leur hsitation.

Tout homme, qui a eu le malheur d'tre plac par les circonstances  la
tte d'un mouvement insurrectionnel, est responsable mme de ce qu'il
n'a pas voulu faire; il est expos  tre condamn par tous ceux qui
mettent le respect de la loi crite au-dessus du droit naturel et des
principes d'humanit fouls aux pieds.

Mais, dans tous les cas, il y a trois qualits qu'on ne refusera pas 
Riel.

D'abord, c'tait un brave. Ses calomniateurs ont essay, mme sur ce
point, de ternir sa renomme. Mais la faon dont il est mort, ferme la
bouche  la calomnie et rend tmoignage de la fermet de son me.

Ensuite, son dsintressement tait indniable; son dvouement  ses
frres a t le guide de toute sa vie; et c'est pour eux qu'il est mort.
L encore la calomnie a essay de l'atteindre. On l'a reprsent comme
un ambitieux vulgaire. Mais de telles accusations ne rsistent pas 
l'examen. Riel vivait heureux et tranquille au Montana, lorsque les
Mtis du Nord-Ouest sont venu rclamer son appui. Il n'avait rien 
gagner avec eux, il avait tout  perdre. Il n'a pas hsit un instant
devant ce qu'il considrais comme un grand devoir  remplir; un grand
devoir qui l'a men  l'chafaud, mais qui sera peut-tre l'origine de
l'mancipation d'une race.

Une troisime qualit qu'on ne saurait contester  Riel, c'est la
sduction profonde qu'il exerait sur tous ceux qui avaient affaire 
lui.

Cette sduction ne venait point seulement de l'loquence abondante et
mle d'une inexprimable douceur, dont ont rendu tmoignage tous ceux
qui l'ont connu et qui ont assist  ses dernires preuves.

Ce qui faisait la toute-puissance de l'loquence de Riel, c'est qu'on
sentait qu'elle partait du coeur.

Comme tous les enthousiastes, comme tous les visionnaires, il tait
sujet  se tromper,  exagrer le devoir, parfois  le dplacer. Mais
tous ses compagnons savaient qu'il leur tait dvou corps et me, et,
qu'au besoin, il donnerait sa vie pour eux.

Il avait pris part  l'insurrection de 1870. Il avait t vaincu, il
avait t proscrit; mais il tait rest pour les siens un hros
lgendaire. On se racontait  la veille, les actes d'audace par
lesquels il s'tait rendu clbre, et lorsqu'il revint en 1884,  la
rgion de Prince Albert, il n'avait rien perdu de tout son prestige.
Franais, Anglais et cossais, tous les Mtis lui avaient tendu les
mains et avaient applaudi  ses discours, parce qu'ils avaient reconnu
en lui un dsintressement absolu et un dvouement sans bornes.

Ce dvouement  sa race tait, chez Louis Riel, une vertu hrditaire.
Lorsqu'il avait  peine cinq ans, son pre avait t le dfenseur et le
librateur des Mtis en 1849, contre les exactions de la compagnie de la
Baie d'Hudson.

Tout le monde avait encore prsent  l'esprit, le souvenir de la grande
lutte que M. Riel, le pre, avait soutenue  une poque o les Mtis
taient des serfs et o il leur tait interdit de tuer, fut-ce une biche
ou un rat musqu, autrement que pour en vendre la robe aux agents de la
compagnie. Tout le monde savait que la conqute de la libert du
commerce avait t son oeuvre. On se souvenait de son audace et de son
triomphe, le jour o un Mtis franais, Guillaume Sawyer, ayant t
traduit pour un dlit imaginaire devant un juge prvaricateur, le 17
mars 1849, onze Mtis ayant Riel  leur tte taient venus assister
Guillaume Sawyer en cour, et avaient signifi au tribunal, qu'ils lui
donnaient une heure pour rendre justice  Sawyer; et qu'au del de cette
heure ils se rendraient justice  eux mmes, si justice ne leur tait
pas faites.

Lorsque l'heure fut coule, le juge Thom avait essay de prtexter que
le procs n'tait pas fini. Mais Riel, pre, s'tait cri: Le temps
accord est coul. Le procs n'a pas sa raison d'tre. L'arrestation de
Sawyer a t faite en violation de tout principe de justice, et je
dclare que ds ce moment Sawyer est libre.

Devant les acclamations frntiques des Mtis, ni le gouvernement, ni le
juge, ni les magistrats n'avait os rsister. Sawyer tait sorti libre
de l'audience. Riel obligea la compagnie  lui rendre les effets qu'on
lui avait confisqus; et, de plus il avertit la compagnie qu' l'avenir
les colons entendaient avoir le commerce libre. Tous les Mtis crirent
 la fois avec enthousiasme: Le commerce est libre! le commerce est
libre! vive la libert! en prsence du juge, du gouverneur et des
magistrats atterrs; et, de ce jour, le monopole oppressif de la Baie
d'Hudson cessa d'exister dans le Nord-Ouest.

On dit que l'histoire se renouvelle sans cesse. Prs de quarante ans se
sont couls. Il y a encore au Nord-Ouest des tyrans et des juges
prvaricateurs. Le juge Thom s'appelle aujourd'hui Richardson, et son
nom est associ aux maldictions de tout un peuple. Mais il y a aussi de
nobles coeurs. Gabriel Dumont a oblig ses vainqueurs eux-mmes  lui
rendre hommage; et Louis Riel a tmoign, par sa vie et par sa mort,
qu'il tait le digne fils de son pre.

Louis Riel tait n  la Rivire Rouge, en 1844, du mariage de M. Riel,
pre, avec Julie de la Gimodire. Sa mre, que l'agonie de son fils
vient de rendre folle, tait ne  Sorel. Elle est Canadienne-franaise
de pre et de mre. Son grand-pre Riel tait Canadien-franais et sa
grand'mre Mtisse de race franaise. Louis Riel est donc des ntres.
Mtis, il 'tait de coeur et d'me; mais il n'avait que quelques gouttes
de sang montagnais dans les veines. La naissance l'avait fait
Canadien-franais, et son dvouement  une cause proscrite cimentait
l'union de deux races soeurs. Nos ennemis ne l'ont jamais oubli, et le
crime qu'il vient d'expier  Regina ne consiste pas, aux yeux de ses
bourreaux,  s'tre insurg, en compagnie d'Anglais qu'on s'est
d'ailleurs empress de mettre en libert. Son vritable crime tait de
reprsenter l'lment franais dans le Nord-Ouest en face d'un
gouvernement qui a dcrt que le Nord-Ouest serait une terre anglaise.

Louis Riel avait t lev sous la direction de Mgr. Tach, et grce 
la protection de Madame Masson, mre de notre lieutenant-gouverneur.

Pass de l au collge de Montral, il avait eu le malheur de perdre son
pre, le 21 janvier 1864, au moment o il commenait son cours de
philosophie; et, aprs avoir termin ses tudes, il tait revenu dans la
prairie, prendre son rle de chef de famille, sans se douter des
destines qui l'appelaient  faire retentir deux fois l'Amrique de son
nom.

Tout le monde sait quelle part il prit  l'insurrection de 1870, et
quelle fut la cause de cette insurrection, la plus juste de toutes
celles que l'histoire ait jamais eu  enregistrer.

L'union impose en 1840 au Canada-Franais avec les Anglais d'Ontario,
ne pouvait plus tenir. Par une consquence que ses auteurs n'avaient pas
prvue, cette union dirige contre la race franaise, avait assur dans
le parlement uni, la prpondrance de l'lment canadien-franais; et
cette prpondrance tait telle, que la majorit conservatrice de la
province de Qubec avait pu faire subir aux Anglais d'Ontario des
ministres, repousss par le corps lectoral de cette province. Il est
bon de rappeler ce fait, en prsence d'un rgime sous lequel ce sont les
Anglais d'Ontario qui nous gouvernent, qui nous imposent leur
gouvernement, et qui viennent de mettre Riel  mort, malgr le voeu
unanime du peuple canadien-franais. Triste rsultat de la
Confdration, de la politique de Sir John A. Macdonald et de
l'insignifiance servile de Sir Hector Langevin! Mais, en 1865, la
situation cre par l'acte d'union ne pouvait plus se prolonger; les
deux provinces n'taient d'accord sur rien. La solution vraiment logique
et d consister  rappeler purement et simplement l'acte d'union et 
rendre  chacun sa libert. Mais alors, personne n'y songea. Les
ministres conservateurs avaient d'autres vises; et sous leur influence,
le Canada s'abandonna  la dangereuse ambition de devenir un grand tat.
C'est ainsi que la Confdration fut faite. Comme Ontario et Qubec ne
pouvaient s'entendre, on leur adjoignit pour les dpartager, le
Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-cosse, qui devait s'augmenter plus
tard de la Colombie Anglaise et de l'le du Prince-Edouard. Comment nos
hommes d'tat ne s'aperurent-ils pas que, par cette adjonction, la
province de Qubec passait de la prpondrance ou tout au moins de
l'galit  un tat de minorit force; et que tt ou tard la
Confdration se retournerait fatalement contre nous? Hlas! il a fallu
le gibet de Riel pour nous amener nous-mmes  nous en convaincre!

Quoiqu'il en soit, la nouvelle Confdration fut forme et son premier
acte consista  acheter  la compagnie de la Baie d'Hudson le territoire
du Nord-Ouest. Les Mtis furent vendus comme un vil troupeau, par un
compagnie commerciale  un gouvernement qu'ils ne connaissaient pas. Ce
gouvernement n'avait pas mme daign leur faire savoir qu'ils taient
devenus ses sujets; et M. McDougall s'tait prsent, comme
lieutenant-gouverneur, par la grce du gouvernement d'Ottawa, avant mme
que l'acte de cession n'eut t rgulirement promulgu.

Non seulement on avait dispos des Mtis sans eux, mais on avait dispos
en mme temps de la terre qui, par le fait de la cession, devenait terre
domaniale et qui allait tre livre au zle dvorant des arpenteurs.

On a dit qu'alors les Mtis s'insurgrent. Le fait est vrai, mais
l'expression ne l'est pas. Les Mtis taient, depuis trois quarts de
sicle, sujets de Sa Majest Britannique, sous la gestion de la
compagnie de la Baie d'Hudson. La retraite de la compagnie de la Baie
d'Hudson, les rendait  eux-mmes. Ils entendaient rester, comme par le
pass, sujets loyaux de la reine. Mais ils n'entendaient qu'un acte de
vente pt les livrer pieds et poings lis au gouvernement d'Ottawa. Ils
avaient raison. Le 27 janvier 1870, ils tablirent un gouvernement
provisoire, sous la prsidence de Louis Riel. Ils taient dans leur
droit.

Le gouvernement d'Ottawa le sentait si bien qu'il eut recours 
l'intervention bienveillante de Mgr Tach, et qu'il fut convenu avec Sir
John A. Macdonald et Sir George Cartier, _qu'en vertu d'un arrangement
amical_, les Mtis se soumettraient au gouvernement; et qu'aprs les
arrangements conclus, une amnistie gnrale serait proclame. C'est en
vertu de cet arrangement, que les dlgus du gouvernement canadien et
ceux du gouvernement provisoire rdigrent ensemble le bill de Manitoba.

Par malheur, la convention n'avait pas t crite. Sir John A. Macdonald
avait donn  Mgr Tach sa parole d'honneur; et le gouverneur-gnral
avait dclar aux dlgus des Mtis que la chose ne souffrait aucune
difficult, et qu'on n'attendait que la sanction de la couronne.

On sait comment Sir John A. Macdonald faussa sa parole d'honneur. Le
colonel Wolseley, qui allait prluder  ses tristes exploits en gypte
par le pillage du Nord-Ouest, se prsenta au fort Garry, non pas comme
reprsentant du gouvernement canadien, mais comme reprsentant du
gouvernement imprial, que les Mtis n'avaient jamais cess de
reconnatre; et tant ainsi entr par trahison dans la place, il se
conduisit en vainqueur. Les membres du gouvernement provisoire furent
arrts et trans en prison; et le colonel Wolseley se flicita dans un
discours public d'avoir mis en fuite les bandits de Riel.

Malheureusement, le gouvernement, qui avait t capable de s'emparer du
fort Garry par surprise, n'tait pas capable de s'opposer  l'invasion
des fnians; et pour se dfendre, il dut recourir  la gnreuse
assistance de Riel et de Lpine. Cela n'empcha pas Lpine d'tre
ensuite mis en jugement et condamn  mort. La tte de Riel fut mise 
prix. Il n'en fut pas moins lu  la Chambre des Communes en 1873, pour
le comt de Provencher.

Poursuivi et traqu par les orangistes, oblig de se dguiser et de
changer de domicile au moindre soupon, pour chapper au poignard des
assassins, Riel parvint nanmoins  passer inaperu  travers les sbires
et se prsenta seul au parlement, le 19 mars 1874, o il prta serment
d'allgeance comme dput de Provencher, devant le greffier des
Communes. Mais il fut expuls par une majorit de 124 voix contre 68. Le
3 septembre de la mme anne, il tait rlu pour le comt de
Provencher; mais l'amnistie n'ayant point t proclame, il ne put
prendre son sige. Il n'tait pas seulement loyal, il tait
conservateur, et un peu plus tard il abandonna son sige pour assurer la
rlection de Sir George Cartier, battu dans la province de Qubec. Il
ne faut jamais compter sur la reconnaissance des grands de la terre, Sir
John A. Macdonald vient de rcompenser Riel de son dvouement  la cause
conservatrice, en le faisant pendre  Regina, le frre de M. Chapleau
tant shrif.

Tel tait l'homme qu'aprs treize ans d'exil, les Mtis allrent
chercher en 1884, au Montana, pour lui confier la dfense de leurs
droits mconnus.

Rarement plus noble tche avait t mise entre des mains plus dignes.

Depuis l'chec de Riel, les vautours se sont abattus sur leur proie. On
a dcid qu'il serait la victime expiatoire des fautes commises par le
gouvernement canadien dans le Nord-Ouest. On a suscit contre le hros
mtis le fanatisme et les mauvaises passions. Pour ameuter l'esprit
anglais, peut-tre pour marquer plus cruellement par sa mort
l'avilissement de l'influence franaise, on a cherch  transformer la
question en une lutte de races; et on a prsent le mouvement mtis de
1885 comme une insurrection franaise contre un gouvernement anglais.
C'est encore un mensonge qu'il importe de relever. Il s'agissait si peu
d'une lutte de races, qu'au dbut du mouvement, les plaintes des
cossais et des Anglais n'taient pas moins vives que celles des
Franais; et que la dputation envoye  Riel au Montana comprenait
plusieurs Anglais, entre autres Jackson et Isbester.




CHAPITRE IV

L'INSURRECTION


Au milieu de mars 1885, il se passa un fait au moins trange.

Tout le monde prvoyait, depuis plusieurs mois, une insurrection; et le
gouvernement tait seul  n'y avoir point pris garde.

S'il y avait pris garde, il lui eut suffi de se dcider  rendre justice
aux Mtis, pour que l'insurrection n'eut pas lieu.

Or, l'agitation croissait de jour en jour, mais aucun acte de justice
n'tait intervenu.

Non seulement Riel n'avait pas encore lev le drapeau de la rvolte,
mais il n'avait pas mme renonc  l'esprance d'une solution pacifique;
et il se flattait d'intimider le gouvernement, par des dmonstrations,
de faon  arracher des concessions aux ministres d'Ottawa, sans tre
oblig de recourir  une prise d'armes.

Rien n'tait donc chang  la situation, au commencement de mars. Il n'y
avait pas encore d'insurrection; et il dpendait du gouvernement
canadien qu'il n'y en et jamais. S'il avait fait,  cette date, ce
qu'il a t oblig de faire depuis, s'il avait accord aux Mtis les
demandes dont le bien fond a t plus tard reconnu, la paix n'aurait
jamais t trouble; nos concitoyens n'auraient pas t condamns  la
dure expdition du Nord-Ouest, et une dpense de plusieurs millions de
piastres aurait t pargne au trsor public.

Chose curieuse! Le gouvernement qui n'avait pas encore trouv une minute
pour lire les rclamations des Mtis, s'tait, parat-il difi  sa
manire sur la situation du Nord-Ouest; et il s'tait rsign avec _un
coeur lger_  l'ide de la guerre civile, avant que la guerre fut
dclare, avant mme qu'elle fut devenue invitable.

Cette guerre civile, ce fut la police du gouvernement que en prit
l'initiative.

Le 27 mars, le major Crozier, de la police  cheval, profitant d'une
altercation survenue la veille entre Gabriel Dumont et un nomm MacKay,
s'tait prsent aux Mtis en ennemi,  la tte d'un corps de troupes.

Il avait rencontr Gabriel Dumont, escort de vingt cavaliers: et il
avait tir le premier coup de feu sur des hommes inoffensifs.

Cette action, dans laquelle la police fut mise en droute et perdit
quatorze hommes, reut le nom de bataille du lac aux Canards.

Il est important de constater que, ni de part ni d'autre, il n'est ni
que les hommes de Crozier aient tir les premiers.

Par une concidence surprenante,  cette mme date du 27 mars, avant de
connatre l'attaque du major Crozier, le gouvernement, qui s'y attendait
videmment, ordonnait  la batterie A de Qubec, et  la batterie B, de
Kingston, de former chacune un dtachement de cent hommes et de se
mettre aussitt en campagne.

Cette fois-ci, comme en 1870, c'tait donc le gouvernement qui avait
dclar la guerre. C'tait le gouvernement qui avait entam les
hostilits contre des gens ne demandant qu' traiter.

La mobilisation se fit rapidement

Ds le 24 mars, le gnral Middleton tait parti pour Winnipeg, afin de
se mettre  la porte des oprations ventuelles.

Le 28 mars, deux dtachements des Queen's Own, le 10me Grenadiers
Royaux et la compagnie C, de l'infanterie de Toronto taient appels au
service. Le 65me Carabiniers de Montral reut pareillement son ordre
de dpart. Le 30 mars, deux nouveaux rgiments taient levs  Winnipeg
et un dtachement des gardes  pied du gouverneur prenait la route du
Nord-Ouest.

Le 31 mars, le 2me London (Ontario) et le 9me de Qubec taient
appels au service actif.

[Illustration: Gros-Ours.]

Ces rgiments manquaient de tout. Pour les mettre en mesure de partir,
il fallut que le ministre de la milice donnt un blanc seing aux
colonels et les autorist  faire cote que cote et d'urgence, toutes
les dpenses ncessaires pour complter l'quipement de leurs corps. On
saura sans doute, d'ici peu de temps, combine de millions ce gaspillage
suite de plusieurs annes d'imprvoyance et d'incurie volontaire, a
cot au trsor public.

La bataille du Lac aux Canards, dont le gouvernement a assum la
responsabilit en ne dsavouant pas le major Crozier, devait avoir des
consquences d'une gravit incalculable.

D'abord, elle constituait les Mtis  l'tat de belligrants. Riel, qui
n'avait point assist  l'engagement et qui avait conserv jusqu' cette
date l'espoir d'une solution pacifique, organisa un conseil de
gouvernement, compos de douze personnes.

En mme temps, les Sauvages qui n'avaient point encore pris fait et
cause pour les Mtis, furent enhardis par l'chec de la police, et se
dcidrent  prendre part  la lutte. Le 30 mars, Gros-Ours prit le
sentier de la guerre; et le lendemain sa bande procdait au massacre du
Lac aux Grenouilles. Poundmaker devait plus tard suivre l'exemple de
Gros Ours et infliger au colonel Otter la dfaite de la montagne du Camp
du Corbeau.

[Illustration: PIE-A-POT]

Dsormais, tout espoir de ngociation amiable tait perdu et il fallait
que le sort des armes dcidt.

Il n'entre pas dans le cadre de ce rcit de retracer en dtail la suite
des vnements militaires qui ont abouti  la prise de Batoche.

La lumire n'est pas encore faite sur cette partie de notre histoire.

Le Canada peut se dire, avec une lgitime fiert, que ses volontaires se
sont comports hroquement devant le feu de l'ennemi. Mais si la
bravoure des soldats est reste au-dessus de tout loge, il plane encore
beaucoup d'incertitude sur le plus ou moins d'habilet des chefs et sur
la faon dont les oprations ont t conduites.

D'aprs le tmoignage d'un conservateur du Nord-Ouest, dont les
affirmations n'ont jamais t dmenties, les insurgs au nombre de 300 
400, n'auraient jamais eu plus de cent combattants. Mme  la plus forte
escarmouche, qui fut celle de Batoche, ils n'avaient pas cinquante
combattants, et la bataille a dur quatre jours. On a peine  comprendre
qu'il ait fallu tant de temps et d'efforts pour aboutir  un si mince
rsultat.[1]

Note 1: LA PRESSE, 24 aot 1885.

D'un autre ct, des tmoins oculaires affirment qu'tant donne la
faon dont les volontaires avaient t parpills, par petites bandes,
c'est un vritable miracle qu'ils n'aient pas t massacrs en dtail;
et c'est l'avis de plusieurs officiers, ayant pris part  la lutte, que
si les Mtis avaient eu  leur tte un militaire de profession,
expriment dans la conduite des embuscades, notre jeune arme aurait
t expose  un vritable dsastre.

Le parlement a vot nanmoins au gnral Middleton une rcompense
pcuniaire, ni plus ni moins que s'il avait gagn une nouvelle bataille
de Waterloo; et le gouvernement imprial, auquel les ministres d'Ottawa
avaient intrt  faire prendre la rbellion au srieux, a gratifi
d'une dcoration le commandant en chef et le ministre de la Milice.

Aprs tout, le gouvernement imprial qui avait dj pris au srieux les
exploits stratgiques du gnral Wolseley, en 1870, ne pouvait mieux
faire que de traiter, en 1885, le gnral Middleton en triomphateur.

Mais, la lettre adresse  M. F. X. Lemieux, par le rvrend Pre Andr,
a jet plus d'une ombre sur cette toile naissante de l'arme anglaise.

    Aujourd'hui, dit le Pre Andr, le gouvernement se glorifie de
    la victoire et s'applaudit comme d'un grand triomphe d'avoir
    battu les Mtis. Riel est condamn, les principaux Mtis de
    Saskatchewan sont dans les fers; et dans son enthousiasme, le
    Parlement vote vingt mille piastres au gnral Middleton; tout
    le Canada est fier de son succs et de celui des volontaires.
    Nous sommes heureux comme le reste de la nation que cette
    rbellion soit finie, nous l'avons vivement combattue, prvoyant
    tous les malheurs qu'elle entranerait avec elle. Mais je dois
    le dire au risque de choquer plusieurs personnes que j'aime et
    estime; l'arme du gnral Middleton s'est dshonore par le
    pillage hont auquel elle s'est livre, malgr la proclamation
    du gnral qui dfendait de ne rien toucher, de ne rien prendre.
    Je ne parle pas d'aprs les rapports qui m'ont t fait; mais
    j'ai visit plusieurs fois la contre qui avoisine Batoche, et
    je puis affirmer que sur une longueur de 25 milles, toutes les
    maisons tablies sur le ct sud de la Saskatchewan ont t
    pilles et saccages, et plus de 20 ont t brles et rases.

    Cette contre jadis si florissante offre un spectacle affreux de
    dsolation et de dtresse qui fait mal  voir. Les volontaires
    ont pill les habitants et tout ce qu'ils possdaient, leurs
    chevaux, leurs effets et habillements, et ils n'ont laiss aux
    malheureux que ce qu'ils avaient sur le dos. Le gnral t
    humain et doux  l'gard des habitants, il ne leur a inflig
    aucun traitement cruel, mais il a assist impassible  tout le
    pillage qui se faisait autour de lui, malgr sa proclamation. Et
    lui-mme, comme pour les encourager  piller, s'est appropri un
    beau cheval et une voiture d'un nomm Manuel Champagne, dont il
    a fait prsent  Thomas Ibouri. Voil les faits dont je suis
    certain, et le ministre de la milice peut affecter l'ignorance
    tant qu'il voudra, ces faits n'en seront pas moins vrais et
    rels.

    Le rsultat de tout cela est que nos pauvres Mtis sont dans une
    dtresse et un dnuement extraordinaires.

    Je regrette que le gnral Middleton n'ait pas achev son
    oeuvre, et qu'au pillage il n'ait ajout le massacre, au moins
    il nous aurait pargn le spectacle de cette agonie prolonge
    que voyons devant nous.

Un tel crit, man d'un tmoin aussi digne de foi que le Rv. Pre
Andr, est de nature  diminuer quelque peu la gloire du gnral en
chef, dont l'unique victoire se rduit  avoir emport en quatre jours
une redoute dfendue par cinquante hommes; du gnral en chef qui n'est
parvenu  prendre de vive force qu'un cheval vol  son propritaire;
mais qui n'a pu prendre Riel qu'en lui crivant une lettre pour le prier
de se rendre, et qui, aprs avoir vainement poursuivi Gros Ours, n'a
trouv finalement d'autre ressources pour s'emparer de sa personne que
de mettre sa tte  prix et de provoquer ainsi la trahison d'un des
siens.

M. A. N. Montpetit, qui a rsum dans son livre sur Riel  la Rivire du
Loup, les principaux vnements de la campagne, dcrit de la faon
suivante les deux derniers exploits du gnral Middleton pendant cette
campagne.

    Juin, 9. Le gnral Middleton au Lac aux Huarts. Il traverse sur
    un radeau. Il abandonne la poursuite de Gros-Ours. Le pays est
    infranchissable.

    Juin, 22. Le gnral Middleton, aprs s'tre remis  la
    poursuite de Gros-Ours, y renonce une seconde fois et dcide de
    renvoyer les volontaires dans leurs foyers.

Ce bulletin d'une concision expressive, ne ressembla pas prcisment 
un bulletin de la Grande arme, et il nous autorise  ne point porter M.
le gnral Middleton en triomphe.

La personnalit que la campagne du Nord-Ouest a mis hors de pair, ne
figure point dans le camp des victorieux, mais dans celui des vaincus:
c'est celle de Gabriel Dumont.

[Illustration: QUEUE-D'AIGLE]

Par son nergie, par sa bravoure, par l'influence qu'il a su acqurir
sur ses compagnons, Gabriel Dumont s'est fait une place  part. Les
Mtis le considrent comme un hros. Ils racontent de lui des traits de
bravoure romanesques dignes des Trois Mousquetaires de Dumas. Sir John
A. Macdonald lui a rendu justice en plein parlement en ajoutant, il est
vrai, que s'il l'avait entre ses mains, cela ne l'empcherait pas de le
faire pendre. De son ct, Mgr Tach dit de lui: Dumont est un hros
d'un autre ge, brave comme un lion, inaccessible  la peur,
dsintress, fort comme un Hercule, connaissant le pays comme pas un;
c'est le vieux type des trappeurs d'autrefois. Gabriel Dumont est en
libert aux tats-Unis. Un jour ou l'autre, nous entendrons encore
parler de lui. Dieu veuille que, ce jour-l, nos affaires soient mieux
conduites et que l'injustice unie au fanatisme n'ait  faire parmi nous
de nouvelles victimes.




CHAPITRE V

LES PRLIMINAIRES D'UN PROCS SANS NOM


Le gnral Middleton avait adress  Riel la lettre suivante:

    BATOCHE, 11 mai.

    MONSIEUR RIEL.

    Je suis prt  vous recevoir, vous et votre conseil, et  vous
    protger jusqu' ce que le gouvernement ait pris des mesures 
    votre gard.

Il n'y a pas un militaire, ayant le sentiment de sa position et de sa
responsabilit, qui ne soit prt  dclarer que cette lettre comportait
la garantie que celui  qui elle tait adresse, aurait la vie sauve,
s'il consentait  faire sa soumission. C'tait un engagement d'honneur.

On sait comment il a t fauss.

Riel s'est rendu le 15 mai. Il a t immdiatement dirig sur Regina. Le
gouvernement lui avait prpar un tribunal, choisi tout exprs pour le
condamner sans l'entendre; et le premier acte de ses geliers a t de
faire subir  l'homme, que le gnral Middleton avait trait comme
belligrant, le supplice inutile et odieux des fers et du boulet.

Cet acte de barbarie ne saurait tre considr comme le rsultat de
l'excs de zle d'un subalterne froce, car Sir John A. Macdonald en a
assum la responsabilit devant le parlement, dans la sance du 7 juin,
en rponse  une interpellation de M. Laurier.

Si le Canada avait t administr par un gouvernement soucieux de sa
bonne renomme devant l'tranger et devant l'histoire, il semblait, au
lendemain de la pacification, qu'une amnistie gnrale s'impost.

S'il est vrai qu'une insurrection politique mrite  tout le moins des
circonstances attnuantes, lorsque ceux qui ont eu recours aux armes, y
ont t en quelque sorte contraints par d'intolrables souffrances et
des dnis de justice persistants, nulle cause n'tait plus digne de
pardon que celle des Mtis.

Jamais griefs n'avaient t plus fonds. Tout le monde l'a reconnu. Mgr
Tach et Mgr Grandin l'ont proclam tour  tour. Le gouvernement
lui-mme t oblig d'en faire indirectement l'aveu, en accordant aux
Mtis, aprs la rvolte, ce qu'ils rclamaient vainement depuis hui
annes.

Des _scripts_ on dj t remis  plus de deux mille Mtis.

Il rsulte de ces concession tardives, la preuve vidente que les Mtis
avaient raison de se plaindre, et la preuve non moins convaincante que,
sans l'insurrection ils n'auraient rien obtenu.

Si l'on ajoute  cette dmonstration, que les Mtis n'ont pas tir le
premier coup de feu; et que des spculateurs, des aventuriers, des
agents subalternes du gouvernement sont vhmentement suspects d'tre
les vritables instigateurs de l'insurrection, alors l'amnistie ne se
prsentait plus seulement comme un acte de clmence, mais comme un
devoir de justice.

Malheureusement, le gouvernement de Sir John A. Macdonald ne l'entendait
point ainsi.

Plus les Mtis avaient raison, plus les ministres considraient qu'il
fallait que Riel mourt. Admettre des circonstances attnuantes 
l'insurrection, cela quivalait  dclarer les ministres coupables.
Coupables! Ils l'taient et ils le savaient. Mais ils ne voulaient pas
qu'on le dit, ni surtout que les lecteurs canadiens le crussent. Ils se
figurrent que pour couvrir devant le public l'normit de leurs fautes
passes, il importait d'abord de tuer Riel.

Mais il ne suffisait pas de le tuer; il fallait en mme temps travailler
 faire le silence sur cette sombre histoire de plus huit annes de
vexations, de fraudes et d'abandon.

De ce jour, tous les efforts du gouvernement furent consacrs  un
double but:

Organiser une comdie judiciaire, dans des conditions telles que Riel ne
pt en aucun cas chapper  la corde.

S'assurer d'un juge assez vil, pour qu'on ft bien certain qu'il n'y
aurait qu'un faux semblant de dbat; et que les ministres ne seraient
point exposs  voir drouler, devant le jury et devant le pays, la
longue srie des griefs, peut-tre des instigations d'agents
provocateurs, qui avaient mis aux Mtis les armes  la main.

En un mot, il fallut empcher avant tout de faire la preuve que les
Mtis n'taient pas des insurgs, mais de pauvres gens en tat de
lgitime dfense.

Malheureusement, la lgislation des territoires du Nord-Ouest allait
mettre entre les mains d'un gouvernement prvaricateur, les moyens de
tout oser et de tout faire.

[Illustration: PRISON DE REGINA]

Les Actes des territoires du Nord-Ouest, vots par le parlement
canadien, en violation du droit commun anglais, tablissent que les
crimes commis dans le Nord-Ouest seront jugs par un simple magistrat
stipendiaire, assist d'un juge de paix, et avec le concours de six
jurs choisis par le juge.

Cette justice expditive et sommaire avait t tablie en 1875 alors que
le pays tait presque inhabit, dans le but de statuer, comme on statue
au dsert, sur des actes de maraude, des meurtres entre sauvages ou des
vols de bestiaux. Mais personne n'avait jamais considr qu'une telle
lgislation dt s'appliquer  l'un des plus grands procs politiques du
sicle.

L'Acte de 1877, vot sous l'administration librale, avait mme
expressment rserv le cas o il se prsenterait une cause grave et
rclamant des garanties spciales. Il dclarait que, dans tout procs
emportant la peine capitale, l'accus pourrait rclamer que les dbats
eussent lieu devant la cour du banc de la Reine de Winnipeg, avec le
concours d'un jury rgulier et l'ensemble des garanties contenues dans
la loi de procdure criminelle de Manitoba.

Mais, un an aprs le vote de cette loi qui laissait quelques garanties
aux accuss, sir John A Macdonald tait entr au pouvoir; et le premier
soin du chef orangiste avait t d'organiser systmatiquement la
tyrannie et le dni de justice, en soumettant les Actes du Nord-Ouest 
une refonte gnrale.

Dans cette refonte qui a pris le d'Acte de 1880, et qui est l'oeuvre
personnelle de sir John A. Macdonald, on a conserv toutes les mesures
d'exception prvues par la lgislation antrieure: le magistrat
stipendiaire, les six jurs nomms par le juge, etc. Mais en prenant
toute ces mesures  son compte et en les sanctionnant  nouveau, la
majorit conservatrice a ray mthodiquement du nouveau bill, les
garanties prcdemment introduites par les libraux et destines 
temprer ce que cette lgislation exceptionnelle pouvait prsenter
d'abusif.

Sous l'empire de la loi vote par le ministre libral, Louis Riel et
t jug  Winnipeg, par un juge de la cour du banc de la Reine, assist
de douze jurs, dont six parlant la langue de l'accus, et sur la liste
desquels celui-ci aurait le droit d'en rcuser vingt.

Mais Sir John A. Macdonald, prvoyant l'ventualit de la terreur 
rtablir un jour dans le Nord-Ouest, avait eu la prcaution de faire
dtruire par sa majorit, cette disposition protectrice du droit des
accuss.

Et il avait trouv un Parlement, qui avait consenti  voter, sur sa
demande, ce rglement inou, aux termes duquel un citoyen libre, priv
de toutes les garanties de _l'habeas corpus_ et du jugement par ses
pairs, est livr  la merci d'un officier de police subalterne, et o
cet officier de police, qui n'est pas un juge, exerce le droit de vie et
de mort,  la seule condition de se faire assister (amre drision!) par
six marionnettes dsignes par lui et faisant mine de remplir les
fonctions de jurs.

Nul Canadien n'est cens ignorer la loi. Mais trs peu de Canadiens
avaient feuillet les Actes des territoires du Nord-Ouest, avant le
procs de Riel. A la date du 21 juin, les avocats de Riel eux-mmes
taient assez peu fixs, et dans tous les cas bien loin de prvoir la
stupfiante juridiction  laquelle leur client allait tre soumis; car
ils se rendaient  Ottawa, pour demander  Sir John de faire juger Riel
devant la Cour suprme; et Sir John, vitant avec soin de dmasquer trop
tt ses batteries, se bornait  leur faire une rponse vasive.

Ce fut le journal _La Presse_ qui souleva, le premier, la question
lgale, et qui fit connatre les textes au public, en rvlant ainsi le
pril auquel la dfense tait expose. En mme temps, _La Presse_
indiquait le remde; et elle invitait le gouvernement  profiter de ce
que les chambres taient encore en session, pour faire voter d'urgence
un _bill_ qui et assur  Riel un jury rgulier.

Mais demander au gouvernement de lcher lui-mme sa proie, c'tait peine
perdue, c'tait presque naf; et malheureusement les dputs, qui
eussent pu, au dfaut du gouvernement prendre l'invitation pour leur
compte, ne semblrent point y prendre garde.

Cependant, le 16 juillet,  la sance du soir, quelques instants avant
que Sir John A. Macdonald dpost la proposition qui allouait au gnral
Middleton une gratification de $20,000, M. Bergeron--auquel il devra
tre tenu compte de cette initiative--demandait au gouvernement de faire
modifier la loi de faon  donner  Riel la garantie d'un jury mixte.

Sir Hector Langevin rpondit, en donnant l'assurance que Riel aurait un
procs rgulier et _que le jury serait choisi dans de hautes conditions
d'impartialit!_

Cette promesse, qui prcdait de deux mois celle de la commission
mdicale, a eu le sort que chacun sait. Dsormais, le nom de Sir Hector
Langevin est devenu synonyme de celui de _parole fausse_.

A la veille de la prorogation du Parlement, M. le snateur Trudel avait
fait au Snat la mme demande, et il lui avait t rpondu que le
gouvernement n'avait pas considr la question.

C'tait un autre mensonge.

Le gouvernement avait si bien considr la question, qu'il savait que
l'Acte des territoires du Nord-Ouest l'autorisait  y rendre excutoire,
par simple proclamation du gouverneur en conseil, toute loi de droit
_commun antrieurement vote_ par le Parlement du Canada.

Seulement, au lieu d'user ce cette facult de donner  Riel un juge et
un jury, le gouvernement s'en tait servi, aprs une minutieuse tude,
pour modifier au dtriment de l'accus, les rgles de procdure qui
eussent pu crer, en sa faveur, un cas de nullit et lui donner quelque
chance d'chapper  la mort.

Ainsi, comme on avait oubli d'crire _l'indictment_ sur parchemin, une
proclamation du gouverneur-gnral en conseil dclara, avec effet
rtroactif, que la disposition de loi aux termes de laquelle le
parchemin a cess d'tre obligatoire, serait considre comme applicable
aux territoires du Nord-Ouest.

C'tait la faon dont les ministres entendaient user de leurs
attributions pour amliorer le rgime judiciaire du Nord-Ouest!

Cependant l'ensemble des mesures prises n'tait pas encore complet.

Les ministres avaient entre les mains, grce  l'acte de 1880, une
lgislation qui leur permettait de tout faire avec impunit. Il leur
fallait un instrument assez pervers et assez dpourvu des moindres
instincts de la conscience et de l'honneur, pour appliquer cette
lgislation avec toute la frocit qu'elle comporte.

Il est triste de dire que plusieurs magistrats avaient brigu la
fonction de juger Louis Riel.

Entre tous, le gouvernement crut avoir trouv son homme, en faisant
choix de Richardson.

A une poque dj ancienne, bien des sclrats sinistres ont dshonor
en Angleterre le sige du juge, prostitu la justice et transform
odieusement la loi en machine  perscutions politiques et  meurtres
judiciaires. Jeffries, sous Jacques II, a laiss un nom qui dpasse en
horreur les souvenirs les plus atroces des temps de barbarie. En
Irlande, Lord Norbury, Sir William Parsons, que subornait des tmoins
pour se faire dnoncer ses ennemis, les jugeait, les condamnait  mort
et se faisait ensuite adjuger leurs biens confisqus, ont donn
l'exemple de tout ce qu'on peut attendre de la corruption associe  la
frocit, en un temps o les passions et le fanatisme sont dchane.
Quand on dressera, pour recueillir les noms de tous ces hommes et les
clouer au pilori de l'histoire, un _livre de sang_, Richardson, venu un
sicle plus tard aura le droit d'y rclamer sa place et de fermer la
liste des magistrats vous  l'excrations des sicles  venir.

Richardson, quoique _La Minerve_ ait essay de faire croire le
contraire, est orangiste et conservateur.

Il appartient  une famille conservatrice d'Ontario, dont Sir John A.
Macdonald a voulu rcompenser les services lectoraux, en appelant cet
homme  un emploi salari au dpartement de la justice  Ottawa, en
1869. Depuis cette date jusqu'en 1877, il s'y leva de degr en degr,
toujours grce de Sir John A. Macdonald, et lorsque l'avant dernire
administration conservatrice prit fin, en 1875, il avait remplac
pendant un an le dput ministre.

M. Mackenzie, en arrivant au pouvoir, ne sut que faire de cet adversaire
politique dont l'incapacit dj proverbiale galait l'importance
bouffie. Au lieu d'en purger l'administration, il eut la faiblesse de se
borner  lui imposer une disgrce; et pour en dbarrasser au moins le
dpartement, il l'envoya au Nord-Ouest comme magistrat stipendiaire, 
une poque o les fonctions du magistrat stipendiaire consistaient 
juger les Sauvages. Personne ne pouvait prvoir que sir John A.
Macdonald imaginerait, trois ans plus tard, de confier  ces agents de
police, qu'on nomme magistrats stipendiaires, le droit de juger les
procs de haute trahison.

Au Nord-Ouest, Richardson ne tarda pas  conqurir une rputation de
sottise, de crasse ignorance, de partialit, de rigueur stupide et de
basse servilit, sur laquelle on peut consulter L'Hon. M. Royal et tous
les hommes politiques qui ont habit ce pays.

Mais sa rputation de _mangeur de franais_ tait encore suprieure  sa
rputation d'homme  tout faire.

On sait, par le banquet de Winnipeg, ce que sont au Nord-Ouest, les
orangistes et les mangeurs de franais.

Bref, Richardson tait un de ces hommes qui, selon le mot fameux de M.
Dupin sur les rvolutionnaires: ne sont propres  rien et sont capables
de tout.

Sir John A. Macdonald, qui le connaissait, avait trouv en lui l'homme
qui convenait pour conduire le procs auquel le _Monde_ a donn dans une
heure de franchise involontaire, le nom de _farce sinistre_, et pour
aboutir avec aussi peu de dbats que possible  la condamnation de Riel.

Et le gouvernement avait tout mis en oeuvre pour lui livrer sa proie.

Aux termes de la loi, toute offense doit tre juge dans le lieu o elle
a t commise. Or, le thtre de l'insurrection tait  plus de 400
milles de Regina. Mais on profita judaquement de ce que l'insurrection
s'tendait au Nord-Ouest tout entier, pour faire conduire Riel  Regina,
afin de le placer sous la juridiction de Richardson.

C'tait une violation du droit  peu prs semblable  celle qui
consisterait  faire juger  Halifax, un individu qui aurait pris part 
une meute  Montral, en s'appuyant sur le prtexte qu'Halifax est
compris dans le Canada et que la conspiration se serait tendue au
Canada tout entier.

Mais Sir John A. Macdonald qui avait, et pour cause, une entire
confiance dans la docilit et dans la cruaut de Richardson, n'tait pas
moins au fait de son ignorance et de son incapacit.

On pourvut  cet inconvnient, en envoyant le sous-ministre de la
justice, M. Burbridge,  Regina, avec mission d'assister aux dbats, de
conduire le juge par la main et de lui donner chaque jour, de vive voix,
les instructions que pourraient comporter les incidents  natre.

Jamais, croyons-nous,  aucune poque et dans aucun pays, la main-mise
du gouvernement sur la justice ne s'tait tal avec tant d'impudeur.

On avait bien vu des juges suborns par le pouvoir. Mais un membre du
gouvernement, se rendant dans le prtoire pour y faire mouvoir en
personne les ficelles du mannequin dguis en juge, c'est ce qui ne
s'tait encore vu nulle part, et ce qui restera comme un trait unique,
pour illustrer l'histoire de l'administration de la justice dans le
Canada, sous le rgne de Sir John A. Macdonald.




CHAPITRE VI

RICHARDSON A L'OEUVRE


Les dbats s'ouvrirent  Regina sous la prsidence de Richardson,
assist du juge de paix Lejeune, le lundi 20 juillet.

L'acte d'accusation tait ainsi conu:

    Le sixime jour de juillet en l'anne de notre Seigneur 1885,
    dans la ville de Regina dans les territoires du Nord-Ouest,
    devant Hugh Richardson, cr., magistrat stipendiaire des
    territoires du Nord-Ouest de 1880, Louis Riel vous tes accus
    sous serment comme suit:

    La plainte et information de David Stewart, de la cit de
    Hamilton, dans la province de Toronto, Puissance du Canada, chef
    de police, prise sous serment le sixime jour de juillet en
    l'anne de Notre-Seigneur mil huit cent quatre-vingt-cinq,
    devant le soussign, un des magistrats stipendiaires dans et
    pour les territoires du Nord-Ouest, qui dpose:

    LAC AUX CANARDS.

    tant sujet de Notre Souveraine Dame la Reine, mettant de ct
    son devoir d'allgeance, n'ayant pas la crainte de Dieu dans son
    coeur, mais tant pouss et sduit par l'instigation du diable
    comme faux tratre contre la dite souveraine Dame la Reine, et
    foulant entirement aux pieds l'allgeance, la fidlit et
    l'obissance que tout sujet vrai et fidle de notre dite
    souveraine Dame la Reine doit  notre dite souveraine Dame la
    Reine, a, le vingt-septime jour de mars, dans l'anne susdite,
    avec diverses personnes, faux tratres, inconnues au dit
    Stewart, armes, et quipes en guerre, c'est--dire, avec des
    canons, des carabines, des pistolets, des baonnettes et autres
    armes, tant alors illgalement, malicieusement et
    tratreusement assembles et runies ensemble contre notre
    souveraine Dame la Reine, ont de la manire la plus mchante, la
    plus malicieuse, la plus tratreuse pris les armes et fait la
    guerre contre notre dite souveraine Dame la Reine, dans la
    localit connue sous le nom de du Lac aux Canards, dans les dits
    territoires du Nord-Ouest du Canada, et dans les limites de ce
    royaume et ont alors malicieusement et tratreusement tent par
    la force des armes, de renverser et dtruire la constitution et
    le gouvernement de ce royaume, tel qu'tablis par la loi, et
    priver et dposer notre dite souveraine Dame la Reine du titre,
    de l'honneur, et de nom royal de la Couronne Impriale de ce
    royaume au mpris de notre dite souveraine Dame la Reine et de
    ses lois, au mauvais exemple de tous autres se rendant coupables
    de la mme offense, contrairement au droit d'allgeance qui lui
    tait d par le dit Louis Riel, contre la forme du statut en
    pareil cas fait et pourvu, et contre la paix de notre souveraine
    Dame la Reine, sa couronne et sa dignit.

    Deux autre actes d'accusations semblables ont t dresss pour
    les batailles de Batoche et l'Anse aux Poissons.

    Asserment devant moi, les jour et an susdits, en la ville de
    Regina, Territoires du Nord-Ouest

           (Sign,)                          A. D. STEWART.
           (Sign,)                          HUGH RICHARDSON.
    Magistrat stipendiaire dans et pour les Territoires du Nord-Ouest.


La liste du jury qui, d'aprs la parole de sir Hector Langevin, devait
tre dresse dans des conditions de haute impartialit, avait t
prpare, sous l'oeil du gouvernement, par Richardson, dans des
conditions tellement rvoltantes que, pour retrouver une pareille
drision de la justice, il faut remonter aux plus honteux souvenirs de
la perscution orangiste en Irlande.

Louis Riel aurait eu droit, aux termes de la loi anglaise,  un jury
dont la moiti parlant sa langue; mais Richardson n'avait pas mme
cherch  sauver les apparences, en inscrivant sur sa liste un seul jur
mtis. Il y avait mis, sans doute par drision, un jur
canadien-franais. Mais ce jur ne sigea pas; il fut rcus par
l'avocat de la couronne, avec une prcipitation tellement inconvenante,
qu'avant d'avoir eu le temps de se lever de son sige et de rpondre 
l'appel de son nom, il n'tait dj plus jur. La rsolution du
gouvernement tait prise; ce n'tait pas un jugement qu'on voulait:
c'tait une condamnation sans phrases.

Ds le dbut du procs, M. Fitzpatrick et M. Greenshields, avocats de
Riel, plaidrent l'inconstitutionnalit de l'acte de 1880, en vertu
duquel le tribunal tait constitu, et par consquent, l'incomptence du
tribunal et la nullit de la procdure.

MM. Robinson et Osler rpondirent pour la forme, au nom de la couronne;
et le juge Richardson, trouvant inutile de se donner l'air de dlibrer,
donna son opinion en dix secondes.

L'opinion de cette lumire de la magistrature tait, que l'acte de 1880
n'a pas t rendu _ultra vires_; et consquemment, il enjoignit  Riel
de plaider.

Celui-ci dclara alors qu'il plaidait _non coupable_; et M. Fitzpatrick
demanda l'ajournement, pour faire venir des tmoins et des documents.

Malheureusement, le procs avait t men avec une rapidit si imprvue
que la dfense n'avait pas eu le temps de recueillir des fonds, elle fut
oblige de s'adresser  la Couronne pour lui demander de supporter les
frais du voyage des tmoins; et la Couronne n'y consentit qu'aprs avoir
fait son choix et limin tous les tmoins, dont la prsence et pu tre
gnante pour le ministre et donner au dbat la tournure politique que
le gouvernement tenait avant tout  viter.

La Couronne considra comme simplement inconvenante l'offre faite par
Gabriel Dumont de venir dposer en faveur de Riel; et elle lui refusa un
sauf-conduit, ainsi qu'aux autres rfugis.

La liste des tmoins se restreignit  quelques personnes, cites pour
dposer sur l'tat mental de Riel; et le mardi 21 juillet, le juge
Richardson ajourna le dbat au 28.

Sept jours, pour permettre  M. Lemieux de revenir  Qubec, de citer
des tmoins et de les ramener  Regina, aprs avoir fait un voyage de
mille lieues!

C'tait  douter si les tmoins auraient le temps matriel de faire le
voyage.

Prcdemment, le juge Richardson avait retenu un accus en prison
prventive _pendant quatre ans_, en se fondant sur la difficult de
faire venir des tmoins!

Mais ce juge extraordinaire n'en tait point  dmontrer, que la justice
du Nord-Ouest sait avoir, quand il est besoin, deux poids et deux
mesures, et qu'elle ne confond point les tmoins des amis avec ceux des
ennemis du gouvernement.

Cependant, dans l'intervalle, le tribunal ne perdit point son temps.

Les orangistes, qui avaient dcid d'obtenir la tte de Riel, avaient
dcid en mme temps d'obtenir la libert de Jackson, secrtaire anglais
de Riel, un des dlgus qui avaient prpar l'insurrection et qui tait
alls chercher Riel au Montana.

Mais, pour les orangistes, ce qui est crime capital chez un
Canadien-franais, comme Riel, devient excusable chez un Anglais, comme
Jackson; et l'acquittement de Jackson tait d'autant plus urgent que le
jury de Riel, tout Anglais qu'il ft, manifestait des scrupules; et
qu'il importait de se l'attacher par quelque faveur de nature  le faire
renoncer  ses vellits s'indpendance.

Wm. Henry Jackson comparut devant la cour, le 25 juillet. Il plaida la
folie. Il produisit comme tmoins son propre frre et le mdecin de la
police  cheval. L'avocat de la couronne se pronona en faveur de
l'accus et le jury rendit un verdict de non-culpabilit. Le procs ne
dura pas une demi-heure en tout. Pourquoi eut-il dur plus longtemps?

Tout tait arrang  l'avance pour sauver Jackson, en sa qualit
d'Anglais, comme pour perdre Riel, en sa qualit de Canadien-franais.

Les dbats relatifs  Riel se rouvrirent le 28, et de l'aveu unanime des
hommes impartiaux, ils lui furent beaucoup plus favorables qu'on
pensait.

La dfense avait renonc  chercher dans les griefs des Mtis un motif
d'excuse lgale et  faire comparatre les tmoins sur cette question,
ce en quoi on trouva gnralement que les avocats de Riel avaient eu
tort, car ils n'auraient pas d faire cette concession, sans tre
certains d'obtenir en change l'acquittement ou la grce de l'accus.

Mais il parut dmontr par les dpositions des propres prisonniers de
Riel que, jusqu' la fin, il avait poursuivi et espr une transaction;
qu'il n'avait donn l'ordre de tirer qu'aprs que le major Crozier avait
fait tirer le premier coup de feu par les hommes de police, et que par
consquent les Mtis taient en cas de lgitime dfense.

Parmi les charges diriges contre l'accus, la plus grave en apparence
rsultait d'une lettre adresse par lui au gnral Middleton, et dans
laquelle Riel aurait menac le gnral de faire massacrer ses
prisonniers, si l'arme ne cessait pas elle-mme de tirer sur les
maisons occupes par les femmes et par les enfants. Mais il fut dmontr
que cette lettre tait une menace plus ou moins habile, mais qu'il
n'avait jamais t dans l'intention de Riel de la mettre  excution; et
tout au contraire, ses prisonniers dclarrent devant la cour se louer
hautement des gards avec lesquels il avaient t traits.

Le fait de haute trahison n'en subsistait pas moins, selon la rigueur du
droit. Mais chaque preuve nouvelle restreignait l'accusation  un
caractre exclusivement politique, et tendait, mme sur le terrain
politique,  diminuer la responsabilit de Riel.

Quand on pense que Jackson a t dclar fou et enferm dans un asile,
dont on l'a laiss depuis s'chapper; que, malgr le massacre du Lac aux
Grenouilles, Gros-Ours n'a t condamn qu' trois ans de pnitencier,
et que Thomas Scott, un Anglais, qui avait t l'instigateur de la
rbellion, a t acquitt,  la recommandation de Richardson et aux
applaudissement du public, il est impossible de considrer le verdict
rendu contre Riel autrement que comme un meurtre lgal.

Cependant, les avocats de Riel avaient dcid de plaider la folie. Le
drangement des facults et l'exaltation du malheureux chef mtis
n'taient que trop certains. Mais il n'est pire sourds que ceux qui ne
veulent pas entendre et Richardson tait dcid  ne rien couter et 
ne rien entendre.

Deux mdecins dclarrent Riel fou, et le docteur Tucke, de la police 
cheval, n'osa pas affirmer qu'il ne l'tait point. Cela n'empcha pas
Richardson de dclarer aux jurs que la preuve de la folie n'avait point
t faite et de peser sur eux, en leur intimant qu'ils manqueraient 
leur devoir, s'ils ne rendaient point un verdict de culpabilit.

La rsolution des avocats de plaider la folie donna lieu  un dbat trs
mouvant, dans lequel Riel protesta contre ce qu'il considrait comme
une tactique indigne de lui, mais ne parvint point  prouver pour cela
aux hommes impartiaux qu'il fut sain d'esprit.

Aprs les plaidoiries, dans lesquelles M. Greenshields se surpassa,
dit-on, Riel prit lui-mme la parole et s'exprima en des termes qui
eussent pu convaincre les plus sceptiques du drangement de ses
facults.

Lorsque le juge l'invita  parler, il hsita un moment, puis s'appuyant
les deux mains sur la barre et saluant le juge d'un sourire, il dit:

    Votre Honneur, messieurs les jurs, messieurs de la Couronne et
    mes bons avocats.

    Ce serait une tche bien facile pour moi de plaider folie, mais
    je n'ai pas le dsir de me dfendre par ce moyen. J'espre, avec
    les secours de Dieu, pouvoir vous convaincre que je ne suis pas
    fou. Les documents que la Couronne a en sa possession ne
    ressemblent pas  des productions d'un fou, et vous ne les
    accepterez pas comme preuve de l'appui du plaidoyer de folie
    produit par mes avocats.

    Ici, le prisonnier s'arrta soudain et il offrit au ciel la
    courte prire suivante: O mon Dieu, aidez-moi  parler  cette
    honorable cour,  ces avocats et  ces jurs.

    Aprs cette prire, Riel reprit son discours et dit: Le jour o
    je suis n, j'tais sans force ni appui, mais ma mre m'aida. Je
    suis sans force et sans appui ici aujourd'hui, mais le
    Nord-Ouest est ma mre et mon pays ne me laissera pas prir, ma
    mre ne me tuera pas et mon pays non plus. J'ai un grand nombre
    de bons amis, non seulement ici dans le Nord-Ouest, mais dans le
    Bas Canada. Si j'tais fou lorsque je vins ici en 1884, je ne
    l'tait pas assez pour ne pas m'apercevoir que les Mtis
    mangeaient du lard pourri qui leur tait vendu par la Compagnie
    de la Baie d'Hudson, pour ne pas m'apercevoir que les Sauvages
    se trouvaient forcs de mendier la maigre pitance qui leur tait
    due, mais leur tait refuse. J'espre runir ensemble toutes
    les classes qui habitent la Saskatchewan.

    Bien que je n'aie que la moiti d'un jur, je sens que, ms par
    le _fairplay_ anglais, ces jurs me rendront justice.

    Dans tout le cours de ma vie, j'ai travaill pour atteindre des
    rsultats pratiques, et Dieu est avec moi. Je l'ai trouv ce
    Dieu, me regardant dans la bataille de la Saskatchewan, alors
    que les balles pleuvaient autour de moi. Le saint Archevque
    Bourget me disait dans une lettre, que, j'avais une mission 
    accomplir, et je sais que Mgr Bourget ne pouvait se tromper.

    Aprs avoir dit quelques mots au sujet de sa dtention  l'asile
    des alins, il dit: La police a t trs bonne pour moi.

    L'on a dit que je voulais amener sir John A. Macdonald  mes
    pieds. Je pense que si l'on avait fidlement rapport mes
    paroles, l'on m'aurait mieux compris et mes remarques auraient
    eu une autre couleur.

    M. Blake essaie d'amener sir John A. Macdonald  ses pieds, et
    il s'y prend pour cela de la mme manire dont je voulais m'y
    prendre pour atteindre le mme but. L'on m'a dcor du titre de
    prophte, mais ce sont les Mtis qui me l'ont dcern, ce titre,
    et n'ai-je pas prouv que je le suis.

    Votre Honneur, messieurs le jurs--Ma rputation, ma libert, ma
    vie sont entre vos mains. J'ai si grande confiance dans votre
    sens du devoir que je n'prouve pas la plus lgre anxit ni le
    plus lger doute au sujet de votre verdict.

    Le calme de mon esprit au sujet de la dcision favorable que
    j'attends de vous, ne provient d'aucune prsomption
    injustifiable. Je ne m'attends qu' ce que, par la grce de
    Dieu, vous pserez toutes choses d'une manire consciencieuse,
    et qu'aprs avoir entendu ce que j'ai  dire, vous
    m'acquitterez.

    Messieurs les jurs, bien que vous ne constituiez qu'un
    demi-jur, vous avez tout mon respect, et j'ai en vous six, la
    mme confiance que je voudrais avoir dans les six autres qui
    devaient complter votre nombre, et Votre Honneur, si c'est
    vous-mme qui avez choisi les jurs, ce n'est pas sous votre
    responsabilit personnelle, vous avez suivi les lois faites pour
    vous guider, et bien que je n'approuve pas ces lois, je crois de
    mon devoir de faire cette protestation de mon respect pour votre
    honneur. Cette cour entreprend de dvider ma cause, cause qui
    tire son origine de quinze ans, et par consquent bien longtemps
    avant l'existence de cette cour. Je suis ici devant un juge
    savant, sans doute, mais ayant  subir mon procs devant lui, je
    considre que la providence de Dieu a peut-tre permis ces
    choses jusqu' ce moment, dans un but spcial de pardon.

    Comment cette cour en est-elle arrive  devenir un instrument
    de la Providence, instrument que j'aime et que je respecte?

    En prenant les circonstances de mon procs, il n'y a que trois
    choses sur lesquelles je dsirerais attirer respectueusement
    votre attention, avant que vous vous retiriez pour dlibrer.

    D'abord, la Chambre des Communes, le Snat et le gouvernement de
    la Confdration, qui font les lois de ce pays et qui le
    gouvernent, ne reprsentent en rien la population du Nord-Ouest.
    Dernirement, le Conseil des Territoires du Nord-Ouest, issu du
    gouvernement fdral, a hrit des dfauts de ses parents. Le
    nombre des membres lus par le peuple au conseil, ne lui donne
    qu'un simulacre de reprsentation, et il y a loin de l  un
    gouvernement reprsentatif. La civilisation anglaise qui
    gouverne le monde aujourd'hui et la constitution anglaise ont
    dfini le gouvernement qui devait rgir le Nord-Ouest en
    l'appelant gouvernement responsable, ce qui veut tout simplement
    dire qu'ils ne sont pas responsables.

    De toute la science dont on a fait montre devant vous hier, vous
    avez t forc de conclure que si je n'tais pas responsable de
    mes actes, je ne suis pas sain d'esprit. Le bon sens seul, sans
    les thories ou des explications scientifiques, mme conclusion.

    D'aprs les tmoignages rendus devant vous, dans le cours de ce
    procs, les tmoins de la couronne comme ceux de la dfense
    dclarent que ptitions sur ptitions furent envoyes au
    gouvernement fdral, mais telle est l'irresponsabilit de ce
    gouvernement envers le Nord-Ouest, que pendant nombre d'annes,
    il n'a jamais rien fait pour satisfaire aux justes rclamations
    des habitants de cet immense pays.

    Si le gouvernement n'a pas pu rpondre une seule fois, ce fait
    indique bien l'absence absolue de responsabilit.

    De fait, il y a insanit complique de paralysie chez ce
    gouvernement. Je souffre de ce monstre d'irresponsabilit chez
    le gouvernement et ses mignons.

    Le conseil du Nord-Ouest a pris le parti de rpondre  la
    ptition en essayant de tomber subitement sur moi et sur mon
    peuple de la Saskatchewan. Heureusement, lorsqu'ils firent leur
    apparition et montrrent leurs dents, j'tais prt. J'ai fait
    feu et je les ai blesss avec des yeux flamboyants, mais avec
    des mains pures.

    Souvenez-vous en: c'est ce que l'on appelle chez moi haute
    trahison.

    O, mes bons jurs, au nom de Jsus-Christ que seul peut nous
    sauver, dfendez-moi contre ceux qui veulent me dchirer en
    lambeaux. Si vous acceptez ce plaidoyer de la dfense par lequel
    je ne serais pas responsable de mes actes, acquittez moi
    compltement, puisque j'ai eu  lutter contre des gouvernements
    alins et irresponsables de mon propre sort. Si vous vous
    prononcez en faveur de la Couronne qui prtend que je suis
    responsable, acquittez-moi tout de mme. Vous tes parfaitement
    justifiables de dire que je suis sain de raison et d'esprit.
    J'ai agi raisonnablement et  mon corps dfendant pendant que
    les ministres fdraux, mes agresseurs irresponsables, et qui
    sont consquemment insenss, ne peuvent avoir agi qu' tort, et
    s'il y a quelque part haute trahison, le crime doit tre de leur
    ct et non du mien. J'ai dit.

M. Robinson parla enduite pour la Couronne; et aprs le rsum du
prsident, le jury entra le 10 aot,  2 heures 15 de l'aprs-midi, dans
la salle des ses dlibrations.

Il en sortit une heure aprs, avec un verdict de _coupable de haute
trahison, avec recommandation de mercy._

Aprs tout, il y avait encore quelque humanit dans l'me de ces
Anglais, tris avec soin par un magistrat implacable. Nomms pour
condamner, il avaient condamn; mais au dernier moment, le coeur leur
avait manqu et ils avaient consign l'expression de leurs remords dans
cette recommandation  mercy dont les bourreaux ne devaient tenir aucun
compte.

Alors il se produisit un nouveau scandale.

Richardson, en prononant la sentence, s'adressa au prisonnier en ces
termes:

    Louis Riel, vous tes accus de trahison; vous avez ouvert
    toutes grandes les portes au massacre et au pillage. Vous avez
    apport la ruine et la mort dans plusieurs familles qui, si
    elles avaient t  elles-mmes, auraient vcu dans le confort
    et l'aisance.

    Vous avez eu un procs juste et impartial.

    Vos remarques n'excusent pas vos actions. Vous avez commis des
    actions dont la loi vous demande comte.

    _Le jury en rendant son verdict vous a recommand  mercy. Je ne
    puis pas entretenir d'espoir pour vous, et je vous conseille de
    faire votre paix avec Dieu._ Pour moi, un seul devoir pnible me
    reste  accomplir. C'est de prononcer la sentence contre vous.
    Si on vous pargne la vie, personne ne sera plus satisfait que
    moi, mais je ne puis entretenir aucun espoir de ce genre. La
    sentence est que vous, Louis Riel, serez conduit au corps de
    garde de la police  cheval de Regina, d'o vous venez, et gard
    l jusqu'au 18 de septembre prochain, et de l au lieu de
    l'excution, o vous serez pendu par le cou jusqu' ce que la
    mort s'en suive. Que Dieu ait piti de votre me.

Qui avait donn  ce misrable Richardson le droit d'tre assez bien
renseign, pour affirmer au condamn qu'il n'avait aucune clmence 
attendre et pour engager par avance la Reine et ses reprsentants?

Il est probable que les ministres, qui n'avaient recul devant rien pour
obtenir cette condamnation, avaient d faire connatre  leur affid
l'implacable rsolution qui les animait. Mais il est douteux qu'ils
l'eussent charg de parler ainsi en leur nom.

Si l'insurrection avait eu besoin d'une excuse nouvelle, le procs de
Riel et ce que ce procs a rvl, en fait de monstruosit inhrentes 
l'administration de la justice dans le Nord-Ouest, suffirait  la
justification des malheureuses victimes qui se sont souleves contre un
pareil rgime.




CHAPITRE VII

NE VOUS FIEZ POINT A LA JUSTICE DES HOMMES


Aux termes de l'acte de 1880 sur les territoires du Nord-Ouest, tout
jugement prononc dans le Nord-Ouest et emportant la peine capitale est
susceptible d'appel devant la cour du banc de la Reine de la province de
Manitoba.

Les formes, selon lesquelles l'appel doit tre interjet, doivent tre
dtermines par une ordonnance du lieutenant-gouverneur en conseil.

La cour du banc de la Reine, aprs avoir entendu les plaidoiries,
maintient le jugement ou le casse; et dans ce dernier cas, elle ordonne
qu'il sera procd  un nouveau procs.

Quoiqu'ayant de bonnes raisons pour n'avoir aucune espce de confiance
dans l'issue de l'appel, les avocats de Riel n'avaient qu'une conduite 
tenir, celle que leur dictait la loi.

Elle avait fix assez trangement le mode de recours et confi  la cour
du banc de la Reine de Manitoba une attribution qui eut d logiquement
appartenir  la Cour suprme. Mais si mdiocre que fut la chance
rserve au condamn, on n'en pouvait carter aucune.

L'appel  Manitoba fut donc rsolu.

Mais alors, il se prsenta une difficult imprvue.

Nous venons de dire que la loi avait dlgu au lieutenant-gouverneur
des territoires du Nord-Ouest, la mission de rgler par une ordonnance
les formes selon lesquelles l'appel doit tre interjet.

Or, telle est l'administration du Nord-Ouest que, depuis 1880, c'est 
dire _depuis cinq ans_, M. le lieutenant-gouverneur des territoires du
Nord-Ouest _a oubli de faire cette ordonnance_ ou n'a pas encore trouv
les loisirs ncessaires pour remplir ce devoir de sa charge.

De telle sorte, que les condamns jouissent _thoriquement_ du droit
d'appel, mais qu'en fait et jusqu' ce qu'il ait plu  M. le
lieutenant-gouverneur des territoires du Nord-Ouest de remplir les
fonctions de la charge pour laquelle il reoit un salaire annuel de
$7,000, ces condamns n'ont aucun moyen de dresser un acte d'appel sous
une forme qui le rende lgalement recevable  Winnipeg.

Cette situation en pouvait pas tre inconnue du gouvernement; car le cas
s'tait dj prsent pour des crimes ordinaires, et on y avait pourvu
par des ordonnances toute gracieuses du gouverneur-gnral, autorisant
par exception la cour du banc de la Reine  statuer sur l'appel qui
n'avait pu lui tre rgulirement dfr.

Mais l'incurie ou le machiavlisme du gouvernement d'Ottawa sont de
telle nature, que ces incidents n'avaient fait natre dans l'esprit de
personne l'ide de rappeler M. le lieutenant-gouverneur des territoires
du Nord-Ouest  l'accomplissement de son devoir; et qu'au moment de la
condamnation de Riel l'ordonnance ncessaire manquait toujours.

MM. Lemieux et Fitzpatrick durent s'adresser  Ottawa pour obtenir, en
vertu de l'exception gracieuse  laquelle on avait eu recours en
d'autres circonstances, la _faveur_ d'exercer le droit que la loi
garantit aux condamns.

Il faut y avoir assist pour le croire!... Le gouvernement rsista
d'abord  cette demande et agita srieusement la question de savoir,
s'il ne conviendrait pas de profiter de la violation de la loi commise
par le lieutenant-gouverneur du Nord-Ouest, pour pendre Riel sans appel.

Grce aux dmarches personnelles de M. Fitzpatrick  Ottawa, on se
dcida  cder; et,  la dernire heure, l'appel put enfin tre port 
Winnipeg.

Si les amis de Riel avaient pu garder une ombre d'esprance, ds
l'ouverture des dbats ils durent savoir exactement  quoi s'en tenir.

En effet, la cour du banc de la Reine de Winnipeg, qui est presque
entirement orangiste, contenait parmi ses membres un ancien ami de
Riel, M. le juge Dubuc. Mais au jour de l'audience, ce juge, le seul
favorable  l'accus, ne sige point. Comment l'avait-on circonvenu? Des
versions diffrentes ont couru; et au fond il importe assez peu de
savoir, sous quelle forme cet ami du gouvernement a t invit 
s'abstenir. Toujours est-il que M. le juge Dubuc, qui reprsente  la
cour de Winnipeg l'lment canadien-franais, passa en villgiature, 
Montral et autour de Montral, le temps pendant lequel se dbattait la
grande cause, dans laquelle la vie d'un Canadien-franais tait engage.
On sait cependant, qu'il occupa dans le bureau de la _Minerve_ une
partie de ses loisirs; et que son retour  Winnipeg concida exactement
avec les inspirations sous l'influence desquelles le _Manitoba_, qui
avait t jusque l l'organe des Mtis, fit brusquement volte face et
commena  se dchaner contre Riel.

A l'ouverture des dbats, on remarqua que le condamn n'tait pas
prsent.

Le ministre avait craint que, une fois hors du territoire du
Nord-Ouest, il n'obtint d'un magistrat anglais un _writ d'Habeas
corpus_.

Les dbats furent assez courts et offrirent peu d'intrt. M.
Fitzpatrick plaida sur la question lgale et M. Lemieux sur la folie de
Riel.

La sentence rendu par le juge en chef Walbridge confirma sur tous les
points le jugement de Regina.

Il ne restait donc plus qu' en appeler au conseil priv d'Angleterre.

Mais, la science de Richardson n'allait, sans doute, point jusqu'
connatre le conseil priv; car, aussitt que le tlgraphe eut port 
Regina la nouvelle du rejet de l'appel, il se hta de donner des ordres
pour qu'on comment immdiatement  dresser l'chafaud.

Prcipitation hideuse et stupide!

Richardson devait attendre sa victime plus de dix semaines encore; mais
il se consola, sans doute, par l'assurance donne qu'elle ne lui
chapperait point.

Si l'appel  Winnipeg n'avait laiss d'illusions  personne, il n'en
tait pas de mme du recours devant le conseil priv d'Angleterre.

On ne perd pas toutes ses illusions en un jour; et il a fallu ce procs
et le meurtre qui l'a termin, pour nous faire perdre, une  une et
jusqu' la dernire, les illusions que nous pouvions avoir dans les
institutions et dans les hommes qui nous rgissent.

Au mois de septembre dernier, tous les amis de la justice taient
difis sur ce qu'il y avait  attendre de Winnipeg et du Nord-Ouest,
mais ils avaient conserv, dans l'efficacit d'un recours  Londres, une
confiance qui a malheureusement t due.

Cette confiance tenait  des causes diverses.

Le _loyalisme_ dont les Canadiens-franais ont donn tant de preuves par
le pass, les a toujours pousss  une distinction qui a sa part de
vrit, entre les sentiments des orangistes canadiens et les sentiments
du gouvernement imprial. Sachant qu'ils sont trs certainement, dans
l'Amrique du Nord les plus fermes soutiens de l'tat de choses actuel,
nos compatriotes aiment  se figurer qu'on le sait aussi  Londres et
qu'on leur en sait gr. La gloire et la grandeur sculaire des
institutions anglaises ne sont pas, non plus sans leur faire concevoir
un certain sentiment de respect. Ils ont vu ici les hommes et les choses
de trop prs pour prouver vis--vis d'eux ce sentiment de respect. Mais
il ne leur tait pas encore venu  l'ide, que devant la plus haute
juridiction du royaume uni, on fut expos  se heurter  des prventions
et  des partis pris inconciliables avec la majest de la justice.

En nous guidant sur ce sentiment et sur cette rgle de croyance, nous
avions malheureusement oubli deux vrits de fait, qui eussent d nous
rendre moins confiants.

La premire de ces vrits, est qu'il est  peu prs impossible qu'un
gouvernement europen apprcie les affaires d'une colonie loign,
autrement que par les yeux des hommes qui le reprsentent officiellement
dans cette colonie. Sir John A. Macdonald a t, il y a un an, se faire
faire des ovations  Londres et y a contract de nombreuses amitis.
Comment le gouvernement et les lords n'auraient-ils pas eu plus de
confiance dans ses rapports, que dans ceux des avocats de Riel? Comment,
mme, le gouvernement imprial aurait-il pu croire  un parti pris
contre notre race, quand Sir John s'appuyait sur le concours de trois
ministres canadiens-franais, disposant d'une majorit parlementaire
norme, pour soutenir que Riel tait un malfaiteur dangereux et
vulgaire, odieux  tous les hommes d'ordre.

Qui sait mme, si la loyaut avec laquelle nos bataillons ont servi dans
le Nord-Ouest n'aura pas t invoque comme preuve  l'appui de notre
indiffrence pour le sort de Riel?

On sait quelle campagne audacieusement mensongre M. Tass a entreprise
dans les journaux de Paris, en se servant de son titre de dput, pour
essayer de faire croire qu'il reprsentait les sentiments de la nation
canadienne. Il est hors de doute que le gouvernement, qui a suggr  M.
Tass ce plan de campagne, en suivait lui-mme un pareil  Londres.
Comment le gouvernement anglais n'eut-il pas t tromp?

L'autre fait que nous avions nglig, c'est que le conseil priv est, en
Angleterre, une institution politique et administrative, autant et plus
que judiciaire, dont les attributions se rapprochent plus de celles du
conseil d'tat franais que des attributions de la cour suprme.

On a pu s'en apercevoir, depuis le rejet du pourvoi de Riel,  la faon
trs peu judiciaire avec laquelle le conseil priv d'Angleterre, au lieu
de statuer lui-mme sur le pourvoi relatif  l'acte des licences, a
dclar s'en rapporter  la Reine, c'est--dire au secrtaire d'tat des
colonies, assist de Lord Lansdowne et de ses conseiller officiels.

Dans l'esprit d'une telle assemble, casser un jugement en dclarant
inconstitutionnelle la loi en vertu de laquelle ce jugement a t rendu,
est un acte d'une extrme gravit politique, auquel on ne se rsout que
trs difficilement; et cette annulation, contre laquelle l'esprit du
juge est pour ainsi dire, prvenu  l'avance, est rendue plus difficile
encore, par l'tonnement que cause  un Anglais, habitu  considrer la
toute puissance du parlement anglais comme un dogme fondamental, l'ide
qu'une loi mme coloniale, puisse tre _ultra vires_.

Les avocats de Riel se fondaient principalement, pour obtenir
l'annulation, sur l'inconstitutionnalit de l'acte des territoires du
Nord-Ouest, qui prive les accuss de la jouissance du droit commun
anglais et d'un jugement rgulirement rendu par douze jurs.

Ils pouvaient aussi s'appuyer sur l'irrgularit de _l'indictment_, aux
termes duquel Riel avait t poursuivi et condamn _pour avoir dclar
la guerre  notre dame la reine dans son royaume_, tandis qu'il rsulte
de nombreux monuments de jurisprudence, que les mots dans son royaume
et la loi en vertu de laquelle Riel a t condamn, ne s'appliquent ni 
l'Irlande ni  plus forte raison aux colonies.

Mais ds le premier jour, il fut visible qu'on tait dcid  ne rien
entendre.

Lorsque la cause fut appele pour la premire fois le 20 juillet,
l'avocat anglais de Riel eut une peine extrme  obtenir l'ajournement
ncessaire pour permettre  M. Fitzpatrick de recevoir des pices
importantes.

La cause revint le 21 octobre 1885, et cette fois, aprs avoir entendu
l'avocat de Riel, le conseil priv ne permit pas mme  l'avocat de la
couronne de prendre la parole.

L'arrt qui rejetait le pourvoi fut prononc le lendemain.

Dsormais, Louis Riel n'avait plus rien  attendre de la justice des
hommes!

Il leur restait encore  faire appel  leur clmence.

Mais comment compter sur la clmence d'ennemis, auxquels on demande de
dtruire par un acte de clmence volontaire, l'effet d'une machination
qu'ils ont eux-mmes longuement prpare et soigneusement ourdie?

C'tait folie que de songer  _obtenir_ la grce de Riel.

_L'obtenir_ tait impossible. Il eut fallu _l'arracher_!

Mais la grce n'eut pu tre arrache que par un soulvement gnral et
unanime de l'opinion publique, tel que celui qui a t provoqu par la
nouvelle de la mort de Riel.

Il nous reste  dire par suite de quelles manoeuvres perfides ce
mouvement fut enray, et comment s'excuta un plan d'une astuce
infernale, qui permit d'endormir pendant quelque temps l'opinion, de la
tromper par de fausses esprances et de ne la laisser se rveiller que
quand il a t trop tard.




CHAPITRE VIII

LE COMIT DES BRAVES GENS


C'tait une opinion universellement rpandue, que Sir John A. Macdonald
n'irait pas jusqu'au bout et que Riel ne serait pas pendu.

Cependant, toute personne ayant suivi avec un peu d'attention la
succession des faits qui se sont couls depuis la reddition de Riel,
aurait pu se convaincre que tous, sans exception, dnotaient de la part
du gouvernement la volont rflchie et obstine d'arriver cote que
cote,  l'excution du chef mtis.

Mais, d'un autre ct, chacun (les ministres excepts) savait que ce
meurtre ne serait pas seulement un crime, mais une btise; et une btise
telle qu'on ne pouvait croire que Sir John A. Macdonald la commit!

Et puis, nous nous tions laisss habituer peu  peu  subir une
politique si exclusivement base sur le mensonge, que cette habitude de
voir nos gouvernants et leurs organes de mentir sur tout et  propos de
tout, avait fini par fausser le jugement mme des plus clairvoyants,
mme des ennemis les plus dclars de la politique dont nous parlons.

Combien de fois, pendant les tristes jours qui ont prcd l'excution
de Riel, lorsque nous numrions les preuves qui ne nous permettaient
hlas! de conserver aucune esprance, n'avons-nous point t arrts et
contredits par des amis qui nous tiennent  peu prs le langage suivant:

    _Il est vrai, nous disait-on, que toutes les apparences sont
    pour l'excution de ce pauvre Riel, mais avec Sir John il ne
    faut jamais s'en rapporter  l'apparence. Tout le monde sait
    qu'il n'a jamais accompli un acte politique, sans y mler une
    tromperie et sans duper quelqu'un. Mais qui nous dit qu'en ce
    moment, ce ne soit pas les orangistes que Sir John cherche 
    duper? Qui nous dit qu'il n'accumule pas les preuves de sa
    volont de perdre Riel, afin de les invoquer plus tard et de
    persuader  ses amis d'Ontario qu'un force suprieure  sa
    volont lui a impos, au dernier moment, la ncessit de faire
    grce?_

Peut-tre n'y a-t-il point, au monde, de situation plus triste et plus
dmoralisante pour une nation, que la situation politique dans laquelle
de tels discours peuvent tre tenus par les amis et par les dfenseurs
du gouvernement eux-mmes et en sont venus  ne plus tonner personne.

Nous nous en apercevons clairement aujourd'hui que l'heure du rveil est
venue. Mais en nous reportant  quelques semaines de date, il faut
convenir que des raisonnement de la nature de celui que nous venons de
rapporter taient dans toutes les bouches. Non seulement les
conservateurs, mais les libraux, les avocats de Riel eux-mmes s'y
taient laisss prendre.

Il n'y a, croyons-nous que la _Patrie_ qui ne s'y soit pas trompe un
seul instant, qui ait t convaincue depuis le premier jour jusqu'au
dernier que Riel serait pendu, et qui ait constamment prvenu ses
lecteurs de se tenir en garde. Mais naturellement, les conservateurs
attribuaient cette attitude de l'organe rouge  la passion ou  une
tactique de parti; et il n'ont pu reconnatre que trop tard qu'elle
tait simplement dicte par la clairvoyance.

L'erreur tait d'autant plus excusable, que le langage et aussi les
rticences des ministres canadiens-franais, les commentaires de leur
entourage, l'attitude de leurs organes dans la presse, semblaient
conclure  une constatation de l'tat de folie de Riel.

Enfin, on savait que l'ordre d'excution tait moralement impossible,
sans le concours des ministres canadiens-franais; et personne, mme
parmi les adversaires les plus dclars de MM. Chapleau et Langevin,
n'eut voulu supposer qu'ils pousseraient la bassesse et la trahison
envers leurs compatriotes jusqu' consentir  ce meurtre, encore moins
qu'ils iraient jusqu' en prendre la dfense.

Erreur fatale qui a tout entrav!

Lorsque les journaux patriotes prenaient en main la dfense de Riel, on
disait aux timides: _Prenez garde, ne vous mlez pas  ce mouvement
libral. Il y a l-dessous une affaire politique, car les libraux
savent aussi bien que vous et moi que Riel ne peut pas tre pendu..._
(Hlas!!) _et ils exploitent dans un intrt lectoral les mnagements
et les lenteurs auxquels le gouvernement est oblig de se soumettre pour
ne pas se dsaffectionner les Orangistes._

Lorsque des citoyens gnreux et dsintresss disaient qu'il fallait de
l'argent pour payer les frais de procdure,--pour dfendre
Riel,--peut-tre pour le faire vader, les mmes personnes rptaient de
porte en porte, dans les rues, dans les salons, dans les bureaux
d'hommes d'affaires _ quoi bon souscrire pour une affaire inutile? Le
gouvernement n'a-t-il point accept de supporter les frais
indispensables? Sir Hector Langevin ne s'est-il point engag  nommer
une commission mdicale? et cela n'quivaut-il point  la promesse
officielle que Riel ne sera pas pendu?_

Lorsqu'un comit, compos des hommes les plus honorables, se constitua
sous la prsidence de M. L. O. David, et recueillit dans son sein des
membres pris dans les partis politiques les plus opposs, pour
provoquer, en dehors de toute acception de parti, un mouvement
canadien-franais, les mmes personnes disaient encore: _Prenez garde!
n'allez pas gner sans le vouloir l'action du gouvernement! La situation
des ministres est dlicate. Il n'y a pas que des Canadiens-franais dans
la Confdration, et puisque les ministres sont dcids  sauver Riel,
laissons-les choisir l'heure et le moyen._

Et lorsque les libraux clairvoyants n'attendaient rien de bon de la
fameuse commission mdicale annonce  Rimouski par Sir Hector Langevin;
lorsqu'ils soutenaient que la folie relle ou suppose de Riel n'tait
pas le vritable motif  invoquer en faveur de l'amnistie; lorsqu'ils
disaient, qu' plaider la folie de Riel, on s'exposait  admettre
indirectement le droit de le pendre, dans le cas o il serait sain
d'esprit, les mmes personnes rpondaient encore: _Que vous importe,
pourvu que Riel soit sauv? ne voyez-vous pas que c'est le gouvernement
qui s'est arrt  ce moyen, tir de la folie de Riel pour ne pas
heurter de front les passions d'Ontario et des colons anglais du
Nord-Ouest? Ne voyez-vous pas que M. Girouard agit  la demande mme des
ministres, lorsqu'il propose de rduire le ptitionnement  une formule
tendant exclusivement  la nomination d'une commission mdicale. C'est
la formule de M. Girouard qu'il faut signer_ [2]

[Note 2: Nous n'entendons pas dire par l que M. Girouard n'ait point
agi lui-mme avec bonne foi. Nous disons seulement que son nom et son
texte ont t exploits par d'autres, au profit du gouvernement.
Plusieurs jours avant l'excution de Riel, et depuis cette poque, M.
Girouard a fait tout ce que devait faire un dput indpendant et un
patriote sincre.]

Avons-nous t assez tromps?

Nous a-t-on assez audacieusement menti?

Nous n'en sommes que plus troitement tenus  un hommage de
reconnaissance, envers les braves gens qui ont t  la fois
clairvoyants et activement dvous  la bonne cause, et qui ne se sont
point laisss effrayer par des menaces ou endormir par des paroles
fallacieuses.

Disons le hautement, au milieu des dfaillances ministrielles, le
comit L. O. David a sauv l'honneur national.

Il a dit, le premier, ce qu'aujourd'hui tout le monde pense. C'est  lui
que nous devons les gnreux et hlas! impuissants efforts qui ont t
accomplis pour sauver notre frre mtis. C'est lui qui a pris, ds la
premire heure, l'initiative des manifestations auxquelles le peuple
canadien doit de n'avoir pas t complice, sans le savoir, du meurtre
qui se tramait  Ottawa.

M. L. O. David avait constitu ds le mois de mai, avec MM. R.
Prfontaine et L. O. Dupuis, un comit de la dfense des Mtis.

Aprs la condamnation de Riel,  la suite de la lettre de M. Chapleau 
Fall-River, ce comit provisoire crut que le moment tait venu de
chercher  runir les ressources ncessaires pour le paiement des frais
d'appel, dans le procs de Riel, et en mme temps d'organiser un
ptitionnement en faveur du condamn.

Dans une cause qui n'tait pas seulement la cause d'un homme, mais la
cause d'une nation et aussi la cause de l'humanit foule aux pieds, M.
L. O. David rsolut de s'adresser, sans acceptation de parti,  tous les
hommes de coeur. Une assemble fut convoque pour le dimanche 9 aot, 
Montral, sur le Champ-de-Mars. Elle eut lieu sous la prsidence du Dr.
Lachapelle, assist de M. A. R. Poirier. Plus de 10,000 personnes
taient prsentes.

Les rsolutions suivantes furent prsentes au public:

    Considrant que les Mtis anglais et franais du Nord-Ouest
    demandaient en vain depuis des annes le redressement des griefs
    dont ils se plaignaient, et qu'ils ont t entrans par les
    circonstances hors de la voie constitutionnelle qu'ils s'taient
    trace;

    Considrant que le gouvernement a, ds le commencement des
    troubles, reconnu la justice de leurs rclamations, en envoyant
    auprs d'eux des commissaires chargs de faire droit  leurs
    demandes;

    Considrant que Louis Riel a t l'instrument plutt que le chef
    du mouvement, et que les Mtis son alls le chercher aux
    tats-Unis, pour les aider  obtenir justice et qu'il l'ont mme
    empch de partir  la veille du soulvement;

    Considrant que son procs a eu lieu devant un tribunal qui
    parat avoir peu compris sa responsabilit et son devoir, et que
    d'ailleurs des doutes srieux existent sur la lgalit de ce
    tribunal et sur la juridiction en matire de haute trahison;

    Considrant que l'tat mental de Riel permet de croire qu'il
    n'tait pas toujours responsable de ses actes et matre de sa
    volont, lorsqu'il s'agissait de la cause au triomphe de
    laquelle il avait vou toute sa vie;

    Considrant que le crime dont il est accus est une offense
    politique, que l'excution de la sentence de mort porte contre
    lui sera considre comme le rsultat des prjugs et du
    fanatisme et sera funeste  l'harmonie si ncessaire dans une
    socit mixte comme la ntre;

    Rsolu, qu'une souscription soit ouverte immdiatement pour
    donner  Louis Riel les moyens de porter sa cause devant un
    tribunal plus lev et plus digne de confiance, et qu'en mme
    temps tous les moyens constitutionnels soient employs pour
    empcher que la sentence soit mise  excution.

M. L. O. David exposa d'une manire trs nette le but que le comit se
proposait d'atteindre. Il disait, aprs avoir  grands traits retrac la
carrire de Riel:

    Maintenant, il faut tre pratique. Pour arriver  notre but il
    faut deux choses:

    1 De l'argent pour porter la cause de Riel devant un tribunal
    plus clair et obtenir justice.

    2 Les signatures de tous les Canadiens-franais au bas des
    demandes d'amnistie ou de commutation de peine.

L'assemble, avant de se sparer, nomma le comit dfinitif qui devait
remplacer le comit qui avait sig jusqu'alors. Ces nominations, faites
par acclamation, donnrent les rsultats suivants:

Prsident, L. O. DAVID; 1er vice-prsident, Chs. C. DELORIMIER; 2e
vice-prsident, R. PRFONTAINE; secrtaire, CHARLES CHAMPAGNE;
asst.-sec. A. E. POIRIER; trsorier, JRMIE PERREAULT; trs.-conj., J.
O. DUPUIS.

Comit de rgie: R. Laflamme, H. C. St-Pierre, Alphonse Christin, Pierre
Rivard, E. L. Ethier, Barney Tansey, E. A. Drome, Georges Duhamel, Jean
Marie Papineau, G. Phaneuf, J. O. Villeneuve, A. Ouimet, J. Bte.
Rouillard, avec MM. Chs. Champagne, avocat et E. G. Phaneuf comme
organisateurs gnraux.

C'est ce comit qui eut l'honneur de recevoir les injures des journaux
ministriels, et dont l'oeuvre, entrave par tous les moyens possibles,
fait le plus grand honneur  ceux qui l'ont entreprise.

Le signal donn par lui,  Montral, ne tarda pas  se rpandre dans
toute la province et mme aux tats-Unis.

A Qubec, une assemble avait eu lieu le 9 aot, le mme jour qu'
Montral; et elle avait adopt les rsolutions ci-aprs:

    Que les circonstances qui ont provoqu la rcente insurrection
    du Nord-Ouest, les procds extraordinaires qui ont signal le
    procs de Louis Riel; que le ressentiment produit par ces faits
    parmi notre population, ressentiment propre  altrer la bonne
    harmonie qui doit rgner entre les diffrentes races qui
    peuplent le Canada; que l'intrt public qui ne peut rsulter
    que du maintien de la bonne entente et de cette sympathie
    rciproque; tous ces puissants motifs enfin, militent en faveur
    de la commutation de la sentence prononce contre le prisonnier
    Riel, condamn par le tribunal de Regina  tre pendu, le 18
    septembre prochain; que les citoyens de Saint-Sauveur, runis en
    assemble, prient Son Excellence de vouloir bien user de la
    prrogative royale pour faire grce de la vie au dit Louis Riel
    et commuer sa sentence.

    Que des ptitions dans ce sens soient adresses  Son Excellence
    le gouverneur-gnral.

Le mme jour, les citoyens de Lachine adressaient une ptition au
gouvernement pour demander un sursis et une commission mdicale.

Le 10 aot, au Cteau St-Louis,  Yamachiche,  la Pointe-du-Lac; le 16,
 Varennes,  Farnham,  Hull; le 17,  Saint-Henri; le 21, 
St-Jean-Baptiste, et  Valleyfield; le 23,  l'Assomption et 
St-Martin, des runions furent tenues dans le mme but.

En mme temps, les Canadiens-franais s'assemblaient  Clarence Creek
(Ont.),  Lawrence (Mass.)  Glens Fall (N. Y.).

Elles continuaient le dimanche 30 aot,  St-Jean,  St-Jrme, 
Ste-Scholastique, au Cteau de Lac; le 6 septembre,  Terrebonne et 
Verchres, o l'assemble adopta les rsolutions suivantes:

    Rsolu, que dans l'opinion de cette assemble, comme dans
    l'opinion de tous les habitants de ce comt, la sentence de mort
    prononce contre le dit Louis Riel devrait tre commue en une
    peine moins svre, et qu'une souscription soit ouverte pour
    venir en aide  sa famille et pour indemniser ceux qui l'ont
    dfendu au prix de grands sacrifices et de dpenses
    considrables.

Sur les entrefaites, le jour de l'excution approchant, les membres du
comit Riel avaient institu un comit excutif compos de MM. L. O.
David, l'Hon. Laflamme, C. Champagne, Jrmie Perreault, R. Prfontaine,
J. O. Dupuis, A. Ouimet, Georges Duhamel, H. C. Saint-Pierre, P. Rivard,
C. de Lorimier.

Le 18 septembre approchait. L'excitation populaire tait  son comble. A
Montral, on peut dire que les assembles taient permanentes, dans l'un
ou l'autre des quartiers de la ville, et la campagne rpondait noblement
 l'appel du comit. A Saint-Basile,  Saint-Georges,  Saint-Alexandre,
 Saint-Esprit, des rsolutions furent adoptes demandant la grce de
Riel;  Saint-Placide, on donna une reprsentation thtrale au profit
de la souscription Riel.

Le 16 septembre, on apprit enfin que Riel avait obtenu un sursis, et que
son excution tait remise au 16 octobre, pour lui permettre de porter
sa cause devant le Conseil priv.

Le comit se remit de nouveau  l'oeuvre, et il convoqua une nouvelle
assemble sur le Champ-de-Mars pour le dimanche 27 septembre. Plus de
10,000 citoyens se rendirent  son appel, et cette assemble fut encore
plus imposante que celle du 9 aot. Les rsolutions suivantes furent
prsentes.

    Considrant que l'excution de la sentence de mort prononce
    contre Louis Riel a t remise au 16 octobre prochain, parce que
    ses avocats on fait connatre au gouvernement leur intention de
    porter la cause devant le Conseil Priv;

    Considrant que l'appel en Angleterre est par consquent le seul
    moyen de sauver Riel de l'chafaud et que l'annulation du
    jugement du tribunal de Regina aurait pour effet de faire tomber
    toutes les sentences svres prononces contre les autre
    prisonniers mtis;

    Considrant que si cet appel n'avait pas lieu faute d'argent, ce
    serait un dshonneur national;

    Rsolu que c'est un devoir pour tous les Canadiens-franais de
    travailler  complter la souscription ncessaire pour faire
    rendre justice  nos frres du Nord-Ouest.

Les rsolutions soutenues et dveloppes par MM. L. O. David, Jrmie
Perreault, Fitzpatrick, l'avocat de Riel, qui expliqua sa conduite
devant le tribunal de Regina, P. M. Sauvalle, qui parla au nom des
Franais, et de beaucoup d'autres orateurs, furent adoptes par la
foule.

Ce fut le point culminant de l'agitation organise en faveur de Riel.
Malheureusement, l'agitation subit ensuite un temps d'arrt. Le sursis
accord  Riel avait fait concevoir l'esprance d'une solution prpare
par le gouvernement; l'pidmie de la petite vrole commenait 
absorber les esprits. Mais surtout, les journaux ministriels, voyant
que l'agitation menaait de grandir et de se gnraliser, avaient entam
contre le comit une guerre violente, qui eut pour consquence de
refroidir le zle d'un grand nombre de conservateurs.

Le comit rduit  l'impuissance par cette opposition persistante,
publia un compte-rendu des ses oprations et fit appel au public, en
mme temps qu'aux journaux qui l'attaquaient, pour sommer ces derniers
de dire un bonne fois, s'ils taient pour ou contre Riel.

Tout naturellement, ces hypocrites rpondirent qu'on mconnaissait leurs
intentions, qu'ils taient favorables  une commutation de peine 
accorder  Riel et qu'ils n'avaient jamais song  crer des difficults
au comit. Mais, tout naturellement aussi, ds le lendemain, ils
recommencrent comme de plus belle.

D'autres assembles se tinrent encore dans diverses localits. Mais
l'lan tait arrt. Les malfaiteurs publics qui s'taient mis en
travers n'avaient point chang le courant unanime de l'opinion. Mais ils
taient parvenus  jeter du doute, sur la question de savoir si l'on
avait suivi la bonne voie en ptitionnant et s'il ne valait pas mieux
s'en rapporter  la bonne volont connue (!) des ministres
canadiens-franais.

Hlas! les ministres canadiens-franais anesthsis, par l'atmosphre
d'Ottawa, tromps par des agents serviles conclurent simplement, de ce
temps d'arrt, que le mouvement n'avait rien de grave; qu'on
matriserait facilement l'opinion; et qu'on ne risquait rien  laisser
la sentence s'excuter.

Les membres du comit L. O. David n'en ont pas moins droit  un souvenir
reconnaissant.

La fortune a trahi leurs efforts. L'opposition qui s'est attaque  eux,
les a empchs de faire tout ce qui et t faisable. L'histoire dira
qu'ils se sont conduits comme de braves gens et comme des patriotes.

Plt au ciel que tout le monde eut suivi leur exemple!




CHAPITRE IX

MANOEUVRES ET TRAHISON


On lisait dans la presse du 20 octobre dernier:

    Chose curieuse! Au dbut il semblait qu'il n'y eut qu'une voix
    parmi les Canadiens-franais. Ni sur la faon dont le Nord-Ouest
    avait t administr, ni sur la faon dont le procs de Riel a
    t conduit, il ne semblait pas que personne crt pouvoir
    dfendre le gouvernement. La _Minerve_ s'y essayait  peine, _Le
    Monde_ publiait en faveur de Riel et des Mtis de virulentes
    correspondances.

    Ce n'est que deux mois plus tard que certains organes
    conservateurs, oubliant leur premire impression, se sont
    subitement aperus que le gouvernement avait agi avec infiniment
    de sagesse, dans l'administration des territoires de Nord-Ouest
    dans la direction des oprations militaires et dans la conduite
    du procs de Riel. LA PRESSE, ne s'est pas associe  cette
    volution intresse. Elle n'est pas revenue, comme d'autres
    l'ont fait, sur son premier mouvement qui tait le bon. Moins
    vive, peut-tre mieux claire que d'autres ds la premire
    heure, elle n'a pas dbut par des grands clats de voix pour
    oublier ensuite la justice et mme la piti envers les
    proscrits.

En effet, une volution  laquelle on n'a pas, tout d'abord, assez pris
garde s'tait produite, vers la fin d'aot dans la presse ministrielle.

On ne se bornait plus  attaquer sous main les dfenseurs de Riel, on
commenait  les injurier  ciel ouvert.

En mme temps, des articles d'une hypocrisie savante taient publis
dans la _Minerve_, dans le _Monde_, dans le _Nouvelliste_, dans le
_Courrier du Canada_ et dans leurs satellites de campagne. Ce qui
caractrisait ces articles, tous taills sur le mme patron, c'est qu'on
y avait l'air de dsirer que Riel fut sauv; et qu'en mme temps, on y
numrait toutes les raisons propres  dterminer le lecteur  condamner
Riel comme homme politique,  le considrer en religion comme un
apostat,  reconnatre la justice de la sentence porte contre lui par
Richardson, et  avouer intrieurement que, si Riel tait pendu, il ne
subirait au fond, qu'un traitement mrit.

Les prototypes de ces articles sont ceux que _La Minerve_ publiait  peu
prs rgulirement sur MM. Lemieux et Fitzpatrick, et sur Richardson.

Elle s'levait  l'gard de MM. Lemieux et Fitzpatrick au dernier degr
de l'insulte. Elle accusait ces hommes qui ont dfendu Riel de chercher
 le faire pendre et, par une contradiction singulire, en mme temps
qu'elle leur reprochait d'avoir mal plaid _en faveur_ de Riel, elle
plaidait de son ct du mieux qu'elle pouvait, mais _contre_ Riel.

Elle avait fait la gageure de prsenter Richardson comme un libral.
Pour gagner ce triste pari, elle faisait semblant de considrer comme un
acte de faveur politique, l'acte par lequel le ministre Mackenzie a
disgraci Richardson en le dportant des bureaux d'Ottawa dans le
Nord-Ouest; et elle expliquait qu'un misrable gredin, tel que peut tre
 ses yeux un juge libral, avait seul t capable de rendre uns
sentence aussi infme. Mais en mme temps, et par la mme contradiction,
dont elle avait dj us  l'gard de MM. Lemieux et Fitzpatrick, _La
Minerve_ usait de tous ses efforts pour justifier ce jugement infme
dont l'auteur tait digne, selon elle, de toute l'excration qui
s'attache au nom d'un magistrat prvaricateur.

Le but de ces articles tait d'insinuer doucement et sans se
compromettre, dans le public, l'ide que Riel n'tait pas une victime,
et de prparer les esprits  se dire, le lendemain du jour o on
l'aurait assassin, que somme toute, on avait bien pu avoir raison.

Ce but n'a pas t atteint. Les inspirateurs de cette odieuse campagne
sont des rengats, qui ont si bien oubli les traditions de leur race,
qu'ils ne sont plus mme capables de comprendre qu'il y a certaines
infamies qu'on ne fait pas accepter  des Canadiens.

Mais, malheureusement, il y a un rsultat immdiat qui a t atteint.

On n'a pas persuad  nos compatriotes, pas plus aux conservateurs
qu'aux libraux, qu'il fallait pendre Riel.

Mais on a persuad aux conservateurs, et notamment aux hommes
politiques, que le gouvernement ne voulait pas qu'on s'occupt de
l'affaire Riel:--que quiconque s'en occupait serait injuri comme MM.
Lemieux et Fitzpatrick, dnonc au public conservateur comme un libral
et comme un catholique suspect.

_La Patrie_ du 19 novembre dclare que le 18, un certain nombre
d'tudiants se sont rendus  la _Minerve_, o, ayant t reus par M.
Glinas, ils l'ont officieusement prvenu que si la _Minerve_ continuait
plus longtemps  trpigner sur le cadavre de Riel et  dshonorer le nom
canadien, on ne pourrait pas rpondre des suites de l'indignation
publique.

D'aprs le mme journal, M. Glinas a rpondu qu'il le regrettait, mais
qu'il n'y pouvait rien, que _ces articles taient envoys directement
d'Ottawa et manaient du gouvernement_, que la _Minerve_ tait oblige
de les publier et que, si l'on en envoyait d'autres, elle serait oblige
de les publier encore.

Cet aveu est prcieux  retenir.

Car il en rsulte que toute la campagne de presse, dans laquelle on a
cherch  faire croire qu'on dsirait que Riel fut sauv, tout en
travaillant, en mme temps,  le perdre dans l'estime publique, tait
directement inspire par les ministres canadiens-franais.

Il en rsulte aussi, que depuis plusieurs mois, ces ministres taient
dcids  sacrifier Riel et qu'ils faisaient tromper odieusement le
public, lorsque pour endormir l'opinion, tout en la prparant, ils
laissaient donner en leur nom l'assurance que Riel ne serait pas pendu.

Par ce moyen, on parvint, jusqu' la dernire heure,  empcher toute
dmonstration des dputs conservateurs  Ottawa. Le dputs
conservateurs au parlement local, qui jadis n'taient pas aussi
rservs, mme dans les questions les touchant de moins prs, se tinrent
cois. Le gouvernement de Qubec se dsintressa absolument de cette
question nationale.

Les ministres taient parvenus  faire le silence, sinon partout, au
moins dans leur camp, et  viter jusqu'aux reprsentations de leurs
amis.

Pendant ce temps, M. Chapleau qui tait encore en France y dclarait
publiquement, ainsi qu'il l'a racont plus tard  la _Gazette_, que
_chercher  dfendre Riel c'tait l'attaquer lui-mme,_ et M. J. Tass,
M. P. directeur de la _Minerve_, recevait la mission d'essayer de faire
taire les journaux de Paris, comme on avait fait taire les conservateurs
canadiens.

Pour se rendre digne de la confiance de ses chefs, M. J. Tass crivait
officiellement au _Gaulois_ et  quatre autres journaux de Paris, deux
lettres consacres au dveloppement d'un misrable sophisme, qui
consiste  essayer de faire prendre la charge entre le gouvernement du
Dominion et le peuple canadien-franais, et  faire croire aux journaux
de Paris que Riel n'a pas t condamn et excut par des orangistes,
ennemis de notre race, mais par un gouvernement, des juges et des jurs
qui auraient t, en cette circonstance, les reprsentant du sentiment
canadien-franais.

S'il y a en France quelques Franais qui ait pu se laisser prendre 
cette fourberie de bas tage, ils auront d tre singulirement
embarrasss, pour concilier les explications de M. J. Tass, avec
l'explosion de l'indignation et de la fureur publiques qui a accueilli
l'annonce du meurtre de Riel, dans le Canada franais tout entire, et
dont le tlgraphe leur a dj fait connatre le caractre unanime et
imposant.

Qu'est-il arriv?

A la dernire heure, quatorze dputs ont adress  Sir John A.
Macdonald la dpche suivante:

    Montral, 13 novembre 1885.

    A SIR JOHN A. MACDONALD,

    K. G. C., OTTAWA

    Dans les circonstances, l'excution de Louis Riel serait un acte de
    cruaut dont nous repoussons la responsabilit.

    J. C. COURSOL, Dput de Montral-Est.
    ALPHONSE DESJARDINS, Dput d'Hochelaga.
    D. GIROUARD, Dput de Jacques-Cartier.
    P. VANASSE, Dput de Yamaska.
    L. H. MASSUE, Dput de Richelieu.
    F. DUPONT, Dput de Bagot.
    A. L. DESAULNIERS, Dput de Maskinong.
    J. B. DAOUST, Dput des Deux Montagnes.
    J. G. B. BERGERON, Dput de Beauharnois.
    J. W. BAIN, Dput de Soulanges.
    P. B. BENOIT, Dput de Chambly
    ED. GUILBAULT, Dput de Rouville.
    S. LABROSSE, Dput de Prescott.
    L. L. L. DESAULNIERS, Dput de St. Maurice.
    F. DUGAS, Dput de Montcalm.

MM. Vanasse, Massue et Guilbault n'ont consenti  signer cette dpche,
qu' la condition de retrancher du texte primitif une phrase dans
laquelle Sir John A. Macdonald tait prvenu que l'excution de Riel
emporterait de la part des signataires une rupture politique avec le
gouvernement.

Mme sous cette forme adoucie, M. le colonel Ouimet a produit plus tard
une lettre particulire qu'il aurait adresse  Sir John, dans le mme
sens, mais avec des expressions encore moins comminatoires.

MM. Amyot, Lesage, McMillan, Hurteau, Taschereau, Gaudet, qui n'avaient
pas eu le temps de se rendre  cette runion convoque  la dernire
heure, ont signifi sparment leur protestation  Ottawa, avant le
meurtre.

Il est malheureusement indubitable que si l'on s'tait remu  temps, si
l'on avait fait il y a un mois ce qui a t tent le vendredi 13, le
gouvernement n'aurait pas os pendre Riel.

Nos dputs ont t tromps.

Ils ont un moyen de prouver qu'ils n'ont t que dupes: c'est de remplir
leur devoir et de ne pas consentir  tre complices.

Leur devoir est tout trac.

Il consiste  refuser dsormais toute espce de concours au gouvernement
de Sir John A. Macdonald et aux trois Canadiens-franais, dont la
prsence dans le cabinet rendu possible l'excution de Riel.

Si quelqu'un d'entre eux tentait de s'y soustraire, l'opinion saurait 
quoi s'en tenir sur son compte, et le lui rappellerait  une chance
prochaine.

[Illustration: LE GIBET.]




CHAPITRE X

AVANT LE GIBET


L'excution tait fixe au 10 novembre. Les ministres s'taient runis
pour statuer une dernire fois (ils le croyaient du moins) sur le sort
de Riel; et ils avaient dcid A L'UNANIMIT, que ce qu'ils appellent la
loi suivrait son cours.

Cette unanimit, que M. Chapleau a fait connatre plus tard (le vendredi
13), aux dputs runis  Montral, est un fait aussi grave que
douloureux.

Car elle prouve que les trois ministres canadiens-franais ne s'taient
pas borns  la faiblesse de subir la loi du plus fort, et  l'insigne
lchet de conserver leur place dans un gouvernement que dclarait la
guerre  leur nationalit.

Leur rle n'avait pas t seulement passif. Leur complicit avait t
agissante.

A la question de savoir _si Louis Riel serait pendu_, MM. Langevin,
Chapleau et Caron avaient rpondu: OUI.

On sait maintenant sous l'influence de quels motifs cette odieuse
dcision a t prise.

D'une part, Sir John A. Macdonald avait dcid que Riel paierait de sa
tte le crime d'avoir rvl au monde les infamies de l'administration
du Nord-Ouest, et il mettait maintien de cette rsolution une
obstination snile.

D'autre part, M. Mackenzie Bowell, l'ex-grand matre des orangistes,
tait revenu, il y a environ un mois, d'un voyage auprs de ses
constituants. D'aprs des informations de source sre, il aurait t
trs srieusement effray de leur disposition d'esprit; et  son retour,
il aurait dit  Sir John A. Macdonald qu'il fallait  tout prix
satisfaire les orangistes ou renoncer  leurs concours.

On peut considrer les renseignements de M. Mackenzie Bowell, comme
ayant eu un considrable et pernicieuse influence sur l'issue fatale du
drame de Regina.

Mais il ne suffisait pas de faire mourir un prisonnier dsarm et sans
dfense; il fallait s'occuper de prvenir dans le Canada franais et
notamment  Montral les effets de la fureur populaire.

Que le gouvernement ne dise pas qu'il ignorait les vritables sentiments
de la population canadienne. Il se trompait, sans doute, sur la
possibilit de remonter le courant; mais il tait inform d'une faon si
exacte de l'existence de ce courant, qu'il avait pris des mesures pour
dtourner l'attention et pour diriger d'un autre ct la colre du
peuple.

Dans la persuasion que l'excution de Riel aurait lieu le 10 novembre,
on avait rsolu d'viter qu'il y eut, le 10 novembre, une meute 
Montral contre le gouvernement; et comme mesure de prcaution, on
n'avait rien trouv de mieux que d'occuper le peuple, en soudoyant pour
le 6 ou le 7 du mme mois, une autre meute, contre M. Beaugrand, maire
de Montral, et ennemi, connu du gouvernement.

Nous n'avons pas  rappeler ici, dans quelles circonstances, un mandat
d'arrestation avait t dirig contre l'ouvrier Gagnon, pour avoir tir
sur la police charge d'excuter dans son domicile une mesure
d'isolement, prescrite par le bureau de sant. M. Beaugrand, redoutant,
non sans raison, un nouveau conflit entre Gagnon et la police, et
voulant prvenir autant que possible toute cause d'motion ou de trouble
dans la rue, n'avait pas hsit  se rendre lui-mme, avec douze agents,
dans ce lieu infest par la picote, pour assurer l'excution pacifique
du mandat judiciaire.

Cet acte qui, dans tous les cas, rvlait au moins, dans le maire de
Montral, un homme assez courageux, pour payer de sa personne et pour
s'exposer  la fois  des coups de fusil,  l'pidmie et au
mcontentement des adversaires du rglement sanitaire, avait t
diversement apprci. Il avait mme t fortement blm par une partie
de la population ouvrire canadienne-franaise, trs-hostile  la
vaccination et  l'isolement.

Toutefois, le mcontentement de la premire heure commenait dj 
s'apaiser, lorsque les hommes qui avaient rsolu de sacrifier Riel aux
orangistes, rsolurent d'exploiter le terrible flau que pse sur la
cit de Montral, en soulevant les passions de la foule contre le maire
et contre le bureau de sant et en poussant ouvertement  la rvolte
contre l'application des rglements sanitaires.

Le jour de l'ouverture de cette campagne, (jeudi 6 novembre), concidait
avec l'arrive  Montral d'un employ du gouvernement  Ottawa, qui
passait  tort ou  raison pour collaborer aux frais du gouvernement 
la _Minerve_ et pour apporter  la _Minerve_ et au _Monde_ les
instructions des ministres.

C'est alors que parurent dans la _Minerve_ et dans le _Monde_ des
articles actuellement dfrs  la justice, dont la violence dpasse
l'imagination et dans lesquels l'incitation  la guerre civile est
patente. En mme temps, un placard plus incendiaire, s'il est possible,
sortait de l'imprimerie du _Monde_, et tait distribu dans la classe
ouvrire  un nombre incalculable d'exemplaires.

On ne peut prvoir quelle eut t, sur une population inflammable, la
consquence de cet appel aux passions si,  l'exception du _Monde_ et de
la _Minerve_, tous les journaux conservateurs aussi bien que libraux,
tous les corps publics et tous les bons citoyens ne s'taient mis
rsolument en travers d'un mouvement aussi dangereux pour la paix
publique que pour le succs de la lutte contre l'pidmie.

Mais les meurtriers de Riel ne se souciaient ni de la paix publique, ni
de l'pidmie qui dcime Montral. Ils voulaient touffer le bruit de
l'excution de Riel sous un autre bruit, couper en deux la population
canadienne-franaise de Montral; et  la veille d'un deuil national,
ils ne reculaient devant aucune infamie, pour essayer de ruiner auprs
du peuple l'influence d'un maire libral.

_L'excution de Riel n'eut pas lieu le 10 novembre._

A la dernire heure, on apprit qu'un nouveau sursis de six jours tait
accord au condamn.

Faut il dire _accord_, quand en face de la rsolution implacablement
prise, ce sursis n'tait qu'une souffrance de plus, un raffinement de
cruaut, une agonie d'une semaine?

On affirme que le gouvernement ne s'tait pas souvenu  temps, pour
faire parvenir un exprs  Regina, de la disposition de la loi, selon
laquelle nulle excution capitale ne peut avoir lieu dans le Nord-Ouest,
sans que le shrif air reu  cet effet un warrant sign du
gouverneur-gnral en conseil.

C'est pour permettre aux ministres de rparer ce vice de procdure, que
le sursis aurait t prononc.

Le condamn pouvait-il tre excut,  la suite de cette erreur et de ce
dernier sursis qui quivalait, en fait,  un rtablissement de la peine
de la torture?

Lorsqu'on apprit que telle tait en effet l'intention des ministres, un
long cri d'horreur s'leva, mme dans la population anglaise, contre ce
nouvel acte d'inhumanit sans prcdent chez les peuples civiliss.

Il y a quatre ans, un Irlandais reconnu coupable de meurtre avait t
condamn  mort. Une dlgation de ses compatriotes vint trouver Sir
John A. Macdonald pour solliciter sa grce.

Elle offrait d'apporter la preuve que le condamn tait atteint
non-seulement de folie individuelle, mais de folie hrditaire, que son
pre avait t atteint au mme ge que lui et tait mort mou, que son
aeule avait t victime de cette terrible maladie et que par consquent
le condamn n'tait pas responsable de ses actes.

Sir John A. Macdonald n'ayant pas cru pouvoir se rendre aux arguments
que les Irlandais faisaient valoir auprs de lui pour obtenir la grce
de leur compatriote, ceux-ci lui demandrent au moins d'accorder un
sursis de quelques jours, en se faisant forts de complter leur preuve
dans l'intervalle.

Mais Sir John A. Macdonald rpondit--cette fois avec raison--que n'tant
pas sr d'accorder la grce, il ne pouvait pas accorder de sursis, parce
que ce serait trop cruel, et que, si le condamn tait excut plus
tard, son excution deviendrait un vritable meurtre.

Que penser alors, de la froide cruaut, avec laquelle on imposait  Riel
un dernier sursis de six jours,--non pas mme pour dlivrer de son sort,
mais pour rparer un vice de procdure?

Ce sursis tait le quatrime.

Richardson avait fix, une premire fois, l'excution au 18 septembre,
sachant trs bien que ce dlai serait insuffisant pour l'appel.

Un second sursis, qui ne pouvait pas laisser au conseil priv le temps
de se runir, avait t accord jusqu'au 16 octobre.

Un troisime sursis avait ajourn l'excution au 10 novembre.

Le meurtre tait maintenant report au 16, par suite d'un oubli de la
loi...!

Mais  ct de Riel, il y avait deux femmes.

C'est sur elles que s'est manifeste la frocit de cette succession de
sursis, qui leur ont fait subir plusieurs mort.

La mre de Louis Riel, une noble femme, la veuve du patriote de 1847,
est devenue folle.

Mme Louis Riel tait enceinte.

Quelle situation, et que de poignantes douleurs!

Elle est accouche, il y a quelques jours d'un enfant qui n'a vcu que
deux ou trois heures!

Pauvre petit! Dj il avait trop souffert avant de natre. Les douleurs
de sa mre avaient tari en lui les sources de la vie.

Qui donc est responsable de la mort de cet orphelin, qui n'aura pas mme
connu le sourire de sa mre, et dont les caresses n'auront pas pu
soulager les larmes de cette veuve infortune?

Ah! Il est commode, quand on sige  Ottawa, dans un ministre auquel on
se cramponne par la fourberie et la trahison, de se dire que, pour
rester quelques semaines encore au pouvoir, on peut bien consentir  ce
que Sir John A. Macdonald se passe le plaisir de voir se balancer la
tte d'un ennemi au bot d'un gibet!

--Qu'est-ce que cela, la vie d'un homme, a dit la _Minerve_? Qu'est-ce
que cela, quand le meurtre de cet homme est l'enjeu d'une partie
lectorale, dont on a longuement calcul le point fort et le point
faible, et quand on se croit assur de l'impunit?

Oui! mais cet homme n'tait pas seul!

Il avait une femme dont la vie est empoisonne; une mre dont le cerveau
n'a pas rsist  la douleur!

Il avait des enfants en bas ge, que ce meurtre a rendus orphelins!

Il attendait un dernier n qui n'a pas pu survivre aux tortures de sa
mre!

L'enfant est mort! L'aeule est devenue folle! La tte du pre s'est
balance au gibet!

Les bourreaux ont t plus durs et plus cruels que la loi du Nord-Ouest
elle mme!

Pourtant, avant de cder au sentiment de rprobation indigne qui
n'allait pas tarder  s'emparer de tous les coeurs, le peuple canadien
tait destin, lui aussi,  subir une preuve prparatoire.

Le jeudi 12 novembre,--alors que le public n'tait pas encore fix sur
le sort de Riel,--on apprit avec stupeur, qu'un banquet organis avant
le sursis et destin, dans l'intention des organisateurs,  tomber le
lendemain mme de la mort de Riel, avait eu lieu le mercredi 22, 
Winnipeg en prsence de deux ministres. L'un d'eux, un
Canadien-franais, Sir A. P. Caron, ministre de la milice, avait trinqu
avec des orangistes  la mort de Riel! L'autre, M. White, avait vou
Riel  l'indignation publique!

Nous empruntons  un journal anglais, le _Montreal Herald_ l'expression
loquente de l'indicible dgot provoqu dans toutes les classes de la
population, sans distinction de partis ni de races, par cette hideuse
bombance:

    Un prisonnier politique sous le coup d'une sentence de mort est
    dans la prison de Regina. L'excution a t retarde
    temporairement. Un banquet est organis  Winnipeg. Les
    partisans du gouvernement, mcontents du sursis qu'il a accord
    de son chef, dclarent que pour cette raison, ils n'assisteront
    pas au banquet. Un journal ministriel de Winnipeg, pour assurer
    le succs du banquet de leurs partisans et ramener les
    rcalcitrants, publie le lendemain un article double-interlign
    annonant que les deux ministres, MM. White et Caron, seront
    prsents pour annoncer que la sentence de mort prononce contre
    le prisonnier politique sera certainement excute. Les
    partisans satisfaits de cette dclaration accoururent en foule
    au banquet qui, au lieu d'tre un fiasco, eut un immense succs.
    Les ministres s'y rendirent et excutrent l'trange corve qui
    leur tait impose par le zle des partisans. Sir Adolphe Caron,
    ministre de la milice annona _qu'il n'avait aucune sympathie
    pour les tratres et que la justice suivrait son cours._ M.
    Thomas White _voua Riel  l'excration publique_. On nous assure
    que ces expressions furent reues avec de bruyantes
    manifestations de joie. Qui pourrait en douter? En gard  ces
    dclarations, le banquet eut un grand succs. Le comit, au lieu
    d'tre en dficit, n'a eu aucune difficult  amarrer les deux
    bouts.

    Voil un emploi nouveau pour les membres du cabinet, et les
    instincts chevaleresque de notre ge et de notre race sont
    illustrs d'une manire aussi nouvelle que bizarre; les affaires
    d'tat les plus solennelles peuvent tre traites de la mme
    manire qu'un caucus de faubourg; et c'est au milieu de
    l'excitation tumultueuse des bouteilles de champagne que le
    gouvernement de notre pays rend des arrts redoutables de vie et
    de mort. Cela peut tre considr par des partisans comme tant
    l'idal de l'homme d'tat, mais nous croyons que des gens
    srieux et sages qui le considrent ainsi, seront rares et bien
    espacs, et que la grande majorit des Canadiens qui parleront
    de la moralit de ce spectacle exprimeront l'espoir, pour
    l'honneur de notre civilisation tant vante, qu'il ne se
    renouvellera plus.

    En somme, le prisonnier de Regina avec ses membres enchans,
    son intelligence gare, sa vie ne tenant qu' un fil, est,
    selon nous, plus digne de respect et de sympathie que cette
    exhibition de partisans froces de Winnipeg, que cette indigne
    prostitution des fonctions ministrielles. L'ide d'exploiter la
    sauvagerie des partisans pour forcer la main au gouvernement et
    assurer les dpenses d'un dner, quand l'homme contre lequel ce
    mouvement est dirig doit souffrir l'quivalant de l'agonie
    mme, dmontre une dpravation diabolique tellement inoue qu'on
    ne saurait trouver aucun prcdent dans un pays civilis.

Il y avait longtemps que Sir A. P. Caron avait reni sa race et la
langue de ses anctres. On ne prvoyait pas qu'il pousserait l'ignominie
jusqu' s'en vanter dans un banquet de cannibales. Mais cela mme, en
portant le dgot  son comble, ne surprit pas autrement ceux qui le
connaissaient. On ne savait pas ce qu'il pouvait faire, mais on le
savait bon  tout faire pour un hochet ou des faveurs.

[Illustration: Croix.]




CHAPITRE XI

GLORIA VICTIS


Encore quelques heures et le soleil va se lever sur le jour fatal o
tout va tre consomm.

Louis Riel, le hros, le martyr de la nation mtisse, va contempler pour
la dernire fois la lumire du jour, rendre son me au Crateur et
livrer son corps au bourreau qui le guette depuis de longs mois.

Le messager qui apportait l'ordre du gouverneur-gnral pour l'excution
est arriv  huit heures du soir.

Cette fois, tout est bien fini.

Riel a reu la nouvelle,  neuf heures du soir, dans sa cellule.

Cette nouvelle lui a t donne par le shrif Chapleau. La scne a t
mouvante et hroque.

La cellule du fameux chef est immdiatement adjacente  la salle des
gardes qui font la patrouille pendant la nuit. Cinquante gardes occupent
cette salle.

A la porte de fer qui ferme la cellule, on voyait une sentinelle arme
montant la garde; et  l'extrieur de l'difice un cordon de soldats
sous les armes, faisant la ronde autour du btiment.

La porte s'ouvrit  l'arrive du shrif Chapleau et du commandant de la
police  cheval.

Riel qui, jusque l, avait convers avec le mdecin du poste, se leva et
souhaita la bienvenue au shrif, d'une faon tout--fait cordiale et
avec aisance.

Les inflexions de sa voix n'indiquaient aucun signe d'excitation; son
premier bonjour fut: Eh bien, comme cela, vous venez avec la grande
nouvelle! J'en suis bien aise.

Le shrif rpondit que le mandat de mise  mort tait arriv.

Riel, continuant sur le mme ton dit: Je suis heureux d'apprendre
qu'enfin je vais tre dbarrass de mes souffrances.

Il prit ensuite la parole en franais et remercia affectueusement le
shrif pour ses bienveillantes attentions.

Il reprit la parole en anglais: Je dsire, dit-il, que mon corps soit
remis  mes amis, pour tre enterr  St. Boniface, dans le cimetire
franais, vis--vis Winnipeg.

Le shrif lui demanda alors s'il avait quelque dsir  transmettre,
touchant la disposition de ses biens, meubles et effets.

Mon cher, rpondit-il, je n'ai pour tout bien que ceci (et il toucha sa
poitrine dans la rgion du coeur); et ceci je l'ai donn  mon pays, il
y a quinze ans; et c'est tout ce qui me reste maintenant.

On le questionna ensuite sur l'tat de sa conscience. Il rpondit: Il y
a longtemps que j'ai fait ma paix avec mon Dieu; je suis aussi bien
prpar maintenant que je puis l'tre en aucun temps. Vous trouverez que
j'avais une mission  remplir. Je vous prie de remercier mes amis de la
province de Qubec de tout ce qu'ils ont fait pour moi.

A une autre question qui lui fut faite, il rpliqua:

Je suis content de quitter ce monde. On me permettra de dire quelques
mots sur l'chafaud? ajouta-t-il sur un ton interrogatif.

Lorsqu'on lui dit qu'on le lui permettrait, il dit en souriant: Vous
supposez que je pourrais parler trop longtemps et que cela me fatiguera?
Oh! non, je ne me trouverai pas faible, je sentirai, lorsque le moment
viendra, que j'aurai des ailes qui m'enlveront l-haut.

Recommenant alors  parler franais, sur un ton persuasif et d'une
douceur inimitable, pour lequel il est clbre, comme le savent tous
ceux qui l'ont connu intimement, il parla de nouveau de l'affectueux
souvenir qu'il gardera pour ceux qui ont pous sa cause. Il termina en
disant au shrif Chapleau, en lui tendant la main, en signe d'adieu,
Adieu, mon ami. Son oeil tait clair et serein, et son assurance
absolue tait telle qu'elle faisait natre l'admiration mme dans les
coeurs les plus endurcis.

Le Pre Andr, son directeur spirituel, est ensuite arriv, et on l'a
laiss seul avec lui pour vaquer  ses devoirs religieux et ensuite
entendre la messe.

Aprs s'tre confess, Riel a rdig et confi au Pre Andr, pour tre
porte  sa vieille mre, la lettre suivante:

    MA CHRE MRE,

    J'ai reu votre lettre de bndiction et hier (dimanche) j'ai
    demand au Pre Andr de la placer sur l'autel pendant la
    clbration de la messe, pour que son ombre se rpandit sur moi.
    Je lui ai demand aprs de m'imposer ses mains sur la tte pour
    que je puisse la recevoir efficacement, attendu que je ne
    pouvais me rendre  l'glise; et il a ainsi rpandu sur moi les
    grces de la messe, avec l'abondance de ses bienfaits spirituels
    et temporels.

    A ma femme, mes enfants, mes frres, ma belle-soeur et autres
    parents qui me sont tous chers, dites pour moi adieu.

    Chre mre, c'est le voeu de votre fils an que vos prires
    pour moi montent jusqu'au trne de Jsus-Christ,  Marie, 
    Joseph, mon bon protecteur, et que la misricorde et l'abondance
    des consolation de Dieu rpandent sur vous, sur ma femme, mes
    enfants et autres parents, de gnration en gnration, la
    plnitude des bndictions spirituelles pour celles que vous
    avez rpandues sur moi; qu'elles se rpandent sur Vous surtout
    qui avez t une si bonne mre. Puissent votre foi, votre
    esprance, votre charit et votre bon exemple tre comme un
    arbre charg de fruits abondants pour le prsent et pour
    l'avenir. Puisse Dieu, quand sonnera votre heure dernire, tre
    tellement satisfait de votre pit qu'il fasse rapporter votre
    esprit de la terre, sur les ailes des anges.

    Il est maintenant deux heures du matin, en ce jours le dernier
    que je dois passer sur cette terre, et le Pre Andr n'a dit de
    me tenir prt pour le grand vnement. Je l'ai cout et je suis
    dispos  tout faire suivant ses avis et ses recommandations.

    Dieu me tient dans sa main pour me garder dans la paix et la
    douceur, comme l'huile tenue dans un vase et qu'on ne peut
    troubler. Je fais ce que je peux pour me tenir prt; je reste
    mme calme, conformment aux pieuses exhortations du vnrable
    archevque Bourget. Hier et aujourd'hui j'ai pri Dieu de vous
    rassurer et de vous dispenser toute sorte de consolations, afin
    que votre coeur ne soit pas troubl par la peine et l'anxit.
    Je suis brave; je embrasse en toute affection.

    Je vous embrasse en fils respectueux de son devoir, toi, ma
    chre femme, comme un poux chrtien, conformment  l'esprit
    conjugal des unions chrtiennes. J'embrasse tes enfants dans la
    grandeur de la misricorde divine. Vous tous, frres et
    belles-soeurs, parents et amis, je vous embrasse avec toute la
    cordialit dont mon coeur est capable.

    Chre mre, je suis votre fils affectionn, obissant et soumis.

    LOUIS-DAVID RIEL.

A 5 heures du matin, le P. Andr clbra la messe, et  7 heures, il
administra les derniers sacrements  Riel.

Riel pria dans sa cellule jusqu'au moment o le dput shrif Gibson
vint l'avertir que le moment fatal tait arriv.

Riel reut l'ordre de marcher  la mort avec le mme calme qu'il avait
montr la veille.

Son visage ne montrait aucune altration et avait conserv ses couleurs
ordinaires; et il tait pleinement en possession de toute son nergie,
rpondant d'une voix claire et ferme aux paroles de l'officiant.

Support par les deux prtres, Riel marcha d'un pas ferme de sa cellule,
qui est la premire du corridor,  travers le corps de garde, 
l'escalier qu'il gravit sans un signe de faiblesse. Le capitaine Fraser
gardait l'chafaud avec vingt hommes de la police  cheval.

Riel n'avait pas de chapeau. Il portait un habit court et noir, une
chemise en laine, un collet, des pantalons bruns et des mocassins, seule
partie de ses vtements que rappelt la vie indienne et l'existence
libre de la prairie.

A 8 heures un quart le bourreau, un masque sur la figure, s'avana la
corde sur le bras et commena  garrotter Riel. Celui-ci continua 
prier, tendant les bras et regardant au ciel jusqu' ce que les bras
fussent lis. Prcd de Gibson et escort des prtres, Riel monta sans
aide et d'un pas ferme les six degrs qui conduisaient  l'chafaud, en
disant: Je me confie  Dieu.

En poussant cette exclamation, un sourire passa sur ses lvres.

Le condamn se plaa sur la trappe, la figure tourne vers le nord. Les
Pres Andr et McWilliams continurent  prier et Riel dit en anglais:
Je demande pardon  tous les hommes et je pardonne  tous mes ennemis.

Le dput shrif lui demanda s'il avait quelque chose  dire. Il se
tourna vers son confesseur, le Pre Andr, et lui demanda: Est-ce que
je vais dire quelques mots? Non, rpondit brivement le prtre, faites
votre dernier sacrifice, et vous serez rcompens. Riel se tourna et
dit: Je n'ai rien de plus  dire.

Le bourreau ajusta le noeud, mais Riel ne parut pas mme y faire
attention.

Alors, le bourreau se mit  son poste; le bonnet blanc fut enfonc sur
la tte de Riel; les deux prtres, tenant des cierges en main,
continuaient de prier pour le mourant, pendant qu'on entendait ce
dernier prier en mme temps. A l'expiration des deux minutes qui lui
furent donnes pour prier, au moment o il rpondait: Ne nous induisez
pas en tentation, le bourreau fit partir la trappe et Riel tomba. Il ne
remua pas pendant quelques secondes, puis un mouvement convulsif se fit
sentir et deux minutes aprs, il n'existait plus.

Il tait mort en brave et en chrtien.




CHAPITRE XII

AU PEUPLE CANADIEN-FRANAIS
_ULTIMA VERBA_


L'heure n'est pas encore venue de retracer l'histoire des journes qui
ont suivi la mort du martyr canadien.

Cette histoire se continue.

Elle ne sera acheve que le lendemain de la vengeance.

Que dirions-nous d'ailleurs, que tout le monde ne st?...

L'effarement de tout un peuple, en apprenant que l'chafaud politique se
dressait  Regina!

La stupeur, la consternation, l'anxit, un reste d'esprance survivant
jusqu'au dernier moment au fond des coeurs!

Puis le deuil de la nation!

Il n'y eut pas un mot d'ordre, pas une runion, pas une intrigue.

Ce fut une explosion spontane de douleur et de colre.

D'un bout  l'autre du Canada-franais,--avant que personne eut
seulement song  se concerter,--le tlgramme qui apporta la fatale
nouvelle fut reu de la mme manire. Chose merveilleuse! On vit tous
les coeurs vibrer  l'unisson!

Tout le monde sentit que la race canadienne-franaise avait reu une
blessure et une insulte!

Toutes les maisons se couvrirent d'insignes de deuil.

Tous les partis abdiqurent et se confondirent dans la douleur commune.

Il n'y eut plus ni bleus ni rouges.

Il n'y eut plus que des patriotes, prts  s'unir, pour demander compte
du crime commis et pour dfendre la patrie menace.

Mais ce qui est remarquable encore: ce qui est de nature  inspirer une
lgitime confiance dans les destines  venir du Canada-franais, tout
le monde comprit  la fois qu'il ne s'agissait pas de se livrer  de
vaines dmonstrations, et qu'un grand devoir s'imposait.

Il n'y eut qu'un seul cri qui sortit de toutes les poitrines:

FAIRE JUSTICE DES ENNEMIS ET DES TRAITRES!

Hlas! oui! Faire justice des ennemis et des tratres!

Car nous n'avons pas seulement t frapps, nous avons t trahis!

Et deux responsabilits distinctes se dgagent.

Celle d'une politique qui, sans que nous y prissions garde, poursuivait,
perfidement et dans l'ombre, notre anantissement national.

Celle des ministres canadiens-franais qui se sont faits les complices
de cette politique, et qui nous ont livrs  l'ennemi.

Le premier des coupables, l'ennemi, c'est SIR JOHN A. MACDONALD.

SIR JOHN A. MACDONALD, premier ministre, responsable de la politique du
gouvernement.

SIR JOHN A. MACDONALD, orangiste, franc-maon, adversaire implacable de
notre race, destructeur sournois et tenace de l'autonomie de notre
province.

SIR JOHN A. MACDONALD, ministre de l'intrieur, responsable des crimes
du Nord-Ouest et des dnis de justice qui ont amen l'insurrection.

SIR JOHN A. MACDONALD, bourreau de Riel, ayant froidement
mthodiquement, lentement conu et perptr le meurtre, suborn les
juges, capt dans le conseil le vote de ses collgues
canadiens-franais, rv de transformer le gibet de Riel en un honteux
moyen de rclame lectorale.

SIR JOHN A. MACDONALD, dont la carrire nfaste, aprs avoir commenc
aux lueurs sinistres de l'incendie du palais du Parlement, aura
misrablement fini sous le sentiment d'horreur provoqu par le gibet de
Riel!

Mais, Sir John A. Macdonald et ses collgues orangistes ne sont pas
seuls responsables du crime commis.

Il y a,  ct de la leur, une responsabilit plus douloureuse pour
nous, plus inoue, que ne saurait tre couverte mme par une ombre
d'excuse, et que les patriotes n'ont pas hsit  envisager avec la
claire notion du devoir  remplir.

Cette responsabilit est celle des trois tratres qui sigent dans le
cabinet fdral, et auxquels il eut suffi de dposer leurs dmissions sur
la table du conseil, pour dissoudre le gouvernement et rendre impossible
l'excution de Riel.

Sir HECTOR LANGEVIN,

L'Hon. J. A. CHAPLEAU, et

Sir A. P. CARON, ce rengat couvert d'un tel excs d'opprobre, que
depuis les scnes de cannibalisme dont Winnipeg a t souill, les gens
que se respectent hsitent mme  prononcer son nom.

A cette responsabilit s'ajoute celle des journaux, leurs organes; des
journaux complices de l'orangisme, qui ont consenti  servir
d'instrument entre les mains des ministres;  colporter les mensonges
par lesquels on nous a tromps,  prparer par d'odieuses manoeuvres le
crime qu'on voulait commettre; des journaux dont la trahison a t
double;--car en mme temps qu'ils nous ont tromp avec prmditation sur
les intentions des ministres, ils ont tromp sciemment les ministres sur
l'tat de l'opinion publique dans notre province.

Pour complaire  leurs matres, ils leur ont cach la vrit qui et
peut-tre t mal reue, mais qui leur et donn  rflchir et qui et
sans doute arrt leurs mains, au moment de donner la signature fatale.

Pour se donner de l'importance, pour cder  la gloutonnerie du
servilisme qui les caractrise, ils se sont ports forts auprs de leurs
matres, qu'aprs le meurtre comme avant, ils seraient de taille 
continuer  tromper le peuple et  assurer l'impunit  la trahison. [3]
Et ils ont contribu par l  inspirer aux ministres canadiens-franais
une confiance, sans laquelle leur intrt eut peut-tre fait  la
dernire heure ce que leur conscience et leurs remords n'avaient pas
suffi  leur dicter.

[Note 3: Le 13 octobre, M. VANASSE, M. P., directeur du _Monde_, a
dclar dans une assemble publique,  St. Franois du Lac, que si Riel
tait pendu, il n'en continuerait pas moins  supporter le ministre.
Depuis lors, M. Vanasse parat avoir chang d'avis.]

Il ne servirait  rien de le dissimuler:

C'est plus qu'une politique qui succombe, avec les hommes qui en taient
les reprsentants et qui en portent la tache au front.

C'est tout un systme que s'effondre.

C'est une phase de notre histoire qui vient de prendre fin au pied du
gibet d'un de nos frres.

Assez de mensonges!

Assez d'exposs fallacieux!

Assez de comptes fantastiques!

Assez de partis pris de se tromper soi-mme et de tromper les autres!

Assez de la politique de clinquant, d'apparence, de dcor de thtre, de
fausse union dont tous les profits nous chappent et au nom de laquelle
on nous impose des sacrifices sans rciprocit!

Que n'a-t-on pas tent, hlas! avec succs, pour nous endormir avec des
paroles mielleuses, pour nous tromper avec des compliments et des
phrases toutes faites, pendant qu'on travaillait  nous gorger.

Nous a-t-on assez rpt que nous tions les piliers de la
Confdration; que l'Angleterre voyait en nous les soutiens les plus
prouvs du loyalisme; et que l'indpendance de la race franaise dans
le Nouveau-Monde tait dsormais un fait acquis; et que nous pouvions
voguer en pleine confiance et toutes voiles vers l'avenir,  l'ombre du
rgime qui garantissait notre langue, nos institutions et nos lois?

Dans quelle scurit nous dormions, lorsque le meurtre du 16 novembre
nous a enfin rveills.

Eh bien, examinons les choses froidement et faisons le bilan de nos
pertes, comme il convient  des hommes rsolus  voir le pril tel qu'il
est,  l'aborder de front et  en triompher.

Avant la politique de Sir John A. Macdonald, et la Confdration que est
son oeuvre, nous tions thoriquement avec Ontario sur un pied d'galit
absolue.

En fait, notre discipline politique nous avait fait les matres; et nos
voix dterminaient la balance du pouvoir, en faveur du parti que nous
soutenions, quel qu'il ft.

Aujourd'hui, nous sommes en minorit: et la seule excuse que nos
ministres aient encore trouve  leur trahison est que nous devons cder
devant le nombre, et que, l'eussent-ils voulu, ils eussent t
impuissants  empcher le meurtre de Riel.

Vaine excuse! Menteuse dfaite! Nous n'en sommes pas encore l, et nos
ministres nous abaissent pour tenter de se disculper; mais le seul fait
qu'un tel argument ait pu tre produit, indique le chemin parcouru et
tmoigne que ce mensonge ne tarderait point, si nous n'y mettions le
hol,  devenir une vrit.

Avant la politique de Sir John A. Macdonald, il tait admis en principe
que le ministre se composait de deux factions gales. Nous avions
souvent le premier ministre. La retraite des ntres entranait la
dissolution du cabinet. En fait, leur volont prvalait le plus souvent.

Aujourd'hui, nous comptons  Ottawa trois ministres sur treize; et c'est
leur opinion, sur leur propre importance, que s'ils s'taient retirs 
l'occasion de l'excution de Riel, on aurait tranquillement pass outre,
sans mme faire attention  eux.

Avant la politique de Sir John A. Macdonald, nous avions conquis dans le
parlement uni, l'usage de la langue franaise malgr la loi.

Aujourd'hui, la langue franaise est devenue lgale. Mais il n'y a pas 
Ottawa un ministre canadien-franais, qui ost parler autrement qu'en
anglais, dans une discussion du Parlement.

Avant la politique de Sir John A. Macdonald, le ministre
Lafontaine-Baldwin faisait voter des indemnits aux victimes de 1837.

Aujourd'hui, les journaux ministriels insultent les patriotes et le
ministre fait pendre Riel.

Avant la politique de Sir John A. Macdonald, le Nord-Ouest tait
franais.

Aujourd'hui, tout notre or, qui eut pu tre consacr  coloniser la
province de Qubec, a pass dans le Nord-Ouest, dont on a fait  nos
frais une terre anglaise, d'o l'on expulse les Mtis en confisquant
leurs terres et o l'on pend Riel aux acclamations des spculateurs, des
_jobbers_ et des fanatiques de Winnipeg.

Pendant ce temps-l qu'ont fait nos ministres?

Ont-ils combattu pour nous?

A dfaut de combattre, nous ont-ils rvl leur impuissance et le pril?

Non! Ils ont gard leurs places!

L'an dernier,  pareille poque, on publiait  Qubec, un gros volume en
tte duquel se trouvait une gravure avec cette inscription:

SIR HECTOR LANGEVIN _chef du parti conservateur dans le Bas-Canada._

Qu'a fait Sir Hector Langevin?

Il a t pour Sir John A. Macdonald un employ laborieux; mais jamais il
n'a rien dirig, ailleurs, que sur les gravures, grassement rtribues
de ses flatteurs.

Dans ce bureaucrate, devenu chef d'un parti et transform par les
circonstances, en reprsentant d'un peuple, il n'y a jamais eu l'toffe
d'un homme d'tat ni le coeur d'un patriote.

Tout entier aux inspirations d'une nature trique, bouffie de vanit,
et prompte  satisfaire cette vanit avec l'apparence du premier rang
dans les emplois du second, Sir Hector Langevin n'a peut-tre pas
compris une seule minute la grandeur du rle que lui assignait, dans le
gouvernement fdral, sa situation de _leader_ du parti
canadien-franais et _d'alter ego_ de Sir John A. Macdonald.

Ce successeur de Cartier n'avait pas hrit une goutte de son sang fier
et gnreux, un atome de son instinct de commandement et de la haute
ide que se faisait Cartier de la responsabilit et des devoirs d'un
chef de parti. On peut mesurer aujourd'hui,  la lueur sinistre des
vnements, ce que l'influence canadienne-franaise a perdu, par sa
faute depuis qu'il est au pouvoir.

Il fallait une grande catastrophe pour nous faire ouvrir les yeux et
pour nous sauver.

Mais la semence des martyrs est fconde.

L'chafaud de Riel ne marque pas seulement la fin d'une poque nfaste.

Il marque l'aurore d'un re de rparation, dans laquelle, chassant les
tratres qui nous ont vendu et renonant aux funestes divisions qui ont
failli nous perdre, avec l'aide de Dieu, nous soutiendrons ensemble le
bon combat pour la Patrie.

Si, comme notre religion nous en donne la divine assurance, du haut de
leur demeure cleste les mes des morts s'intressent encore aux
preuves de ceux qui vivent sur la terre, l'me de notre frre mtis
tressaillera de contentement en sachant que le sacrifice de sa vie n'a
pas t perdu, et qu'une fois de plus la mort des martyrs aura servi au
triomphe final de la justice et  la ruine des perscuteurs.




TESTAMENT DE RIEL

PRISON DE REGINA.

Testament de Louis David Riel.

Je fais mon testament, conformment au conseil qui m'a t donn par le
R. P. Alexis Andr, mon charitable confesseur et trs dvou directeur
de conscience.

Au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit, je dclare que ceci est mon
testament, que j'ai crit librement dans la pleine possession de mes
facults mentales.

Les hommes ayant fix le 10 novembre prochain, comme la date de ma mort,
et comme il est possible que la sentence soit excute, je dclare
d'avance que ma soumission aux ordres de la Providence est sincre, que
ma volont s'est range avec une entire libert d'action, sous
l'influence de la grce divine de Notre Seigneur Jsus-Christ, du ct
de l'glise catholique, apostolique et romaine. C'est en Elle que je
suis n et par Elle aussi que j'ai t rgnr.

J'ai rtract ce que j'ai dit et profess de contraire  sa doctrine et
je le rtracte encore. Je demande pardon du scandale que j'ai caus. Je
ne veux pas qu'il y ait de diffrence entre moi et les prtres de
Jsus-Christ, gros comme une tte d'pingle. Si je dois mourir le 10 de
ce mois, c'est--dire, dans quatre jours, je veux faire tout en mon
pouvoir, avec le secours de mon divin Sauveur, pour mourir en harmonie
parfaite avec mon Crateur, mon Rdempteur et mon Sanctificateur en mme
temps qu'avec la sainte glise catholique. Si Dieu veut bien m'accorder
le bienfait inestimable de la vie, je veux de mon ct monter sur
l'chafaud et me rsigner  la Providence en me tenant dgag comme je
le suis aujourd'hui, de toutes les choses terrestres; car je comprends
que le plus sr moyen de bien faire est de mettre ses desseins en
pratique d'une manire entirement dsintresse, sans passion, sans
excitation, sous le regard de Dieu, en aimant son prochain, ses amis et
ennemis comme soi-mme, pour l'amour de Dieu.

Je remercie ma bonne et tendre mre pour m'avoir aim d'un amour si
chrtien. Je lui demande pardon pour toutes les fautes dont je me suis
rendu coupable contre son amour, le respect et l'obissance que je lui
dois. Je lui demande aussi pardon pour les fautes que j'ai commises
contre mes devoirs envers mon bien aim et regrett pre et envers sa
mmoire vnrable.

Je remercie mes frres et soeurs pour le grand amour et la grande bont
qu'ils ont eus pour moi. Je leur demande aussi pardon pour mes fautes de
toutes sortes et pour toutes les erreurs dont j'ai pu me rendre coupable
 leurs yeux.

Je remercie mes parents et ceux de ma femme pour l'affection et la
bienveillance qu'ils m'ont toujours montres--en particulier mon
affectionn et bien aim beau-pre; ma belle-mre, mes beaux frres et
belles-soeurs. A eux aussi je demande pardon pour tout ce qui, dans ma
conduite, n'a pas t bien ou aurait t mal.

Je donne une franche et amicale poigne de main  mes amis de tout ge
et de tout rang, de toute classe et de toute condition. Je les remercie
pour les services qu'ils m'ont rendus. Ma reconnaissance, je la tmoigne
particulirement  ceux de mes amis, tant de ce ct-ci de la frontire
que de l'autre ct, qui ont daign s'occuper de mes affaires en public,
aux Oblats de Marie Immacule,  la Socit St. Sulpice et aux Soeurs
grises pour tous les bienfaits que j'ai reus d'eux depuis mon enfance.
Je leur offre mes remerciements.

J'ai des bienfaiteurs de l'autre ct de la frontire, des amis dont la
bont pour moi a t au-del de toute mesure. Je leur demande d'accepter
mes remerciements, d'excuser charitablement mes dfauts. Si ma conduite
a pu, en quelque faon offenser, quelqu'un soit dans les grandes choses
ou dans les petites, je leur demande de me pardonner en tenant compte
des excuses qui peuvent tre en ma faveur: et quant  la somme de mes
vritables fautes _mei culpabilitates_, j'espre qu'ils auront la bont
de me les pardonner devant Dieu et devant les hommes.

Je pardonne de tout mon coeur, de tout mon esprit, de toutes mes forces
et de toute mon me  ceux qui m'ont caus du chagrin, qui m'ont fait de
la peine, qui m'ont caus du dommage, qui m'ont perscut, qui sans
raison m'ont fait la guerre pendant 15 ans, qui m'ont fait un semblant
de procs, qui m'ont condamn  mort, et s'ils dsirent rellement me
vouer  la mort je leur pardonne entirement, comme je demande  Dieu de
me pardonner entirement toutes mes fautes au nom de Jsus-Christ.

Je remercie ma femme pour sa bont et sa charit  mon gard, pour la
part qu'elle a prise si patiemment dans mes pnibles travaux et mes
difficiles entreprises. Je la prie de me pardonner la peine que je lui
ai cause volontairement. Je lui recommande d'avoir soin de ses petits
enfants, de les lever d'une manire chrtienne, avec une attention
particulire pour tout ce qui a rapport aux bonnes penses, aux bons
discours, aux bonnes actions et aux bonnes compagnies.

C'est mon dsir que mes enfants soient levs avec grand soin en tout ce
qui touche  l'obissance  l'glise, leurs matres et leurs suprieurs.
Je leur recommande de montrer le plus grand respect, la plus grande
soumission et la plus complte affection envers leur bonne mre. Je ne
laisse  mes enfants ni or ni argent, mais je supplie Dieu, dans son
infinie misricorde de remplir mon esprit et mon coeur de la vraie
bndiction d'un pre que je dsire leur donner: Jean, mon fils,
Anglique, ma fille, je vous bnis au nom du Pre, du Fils et du
Saint-Esprit, pour que vous vous appliquiez  connatre la volont de
Dieu et soyiez fidles  l'accomplir en toute pit et sincrit; pour
que vous pratiquiez la vertu fermement et simplement, sans parade ni
ostentation, pour que vous fassiez le plus de bien possible sans manquer
aux autres dans la limite d'une juste obissance au clerg constitu,
prtres et vques, surtout  votre vque et  votre confesseur. Je
vous bnis, pour que votre mort soit douce, difiante, bonne et sainte
aux yeux de l'glise et Jsus-Christ Notre Seigneur.--_Amen._

Je vous bnis, enfin, pour que vous cherchiez et trouviez le royaume de
Dieu et pour que vous puissiez de plus reposer en Jsus, Marie, et
Joseph. Priez pour moi.

Je laisse mon testament au Rv. Pre Alexis Andr mon confesseur. Je
prie mes amis de partout de tenir le nom du Pre Andr cte  cte avec
le mien! Je l'aime le Pre Andr.

LOUIS DAVID RIEL,

fils de Louis Riel et de Julie de La Gimodire.




Lettre de Riel  M. F. X. Lemieux

PRISON DE REGINA, 3 NOVEMBRE 1885

Monsieur Franois Xavier Lemieux,

Bien cher ami et dvou dfenseur,

En recevant votre lettre, je prends du papier pour vous rpondre. Je
vous remercie de toutes vos dmarches, de tout ce que vous avez fait
pour moi. Je remercie mes amis autant que je peux. Que Dieu leur rende 
tous,  vous,  chacun de mes bons avocats,  votre famille,  chacun de
vos petits enfants, le centuple de l'intrt que vous me portez tous
ensemble. Surtout, que dans l'autre monde votre rcompense soit belle.

J'ai reu de tristes nouvelles de ma famille. Le 21, ma chre femme a
mis au jour un enfant qui n'a vcu que deux ou trois heures. Elle-mme a
t en danger, parat-il, pendant quelques jours. Mais hier j'ai reu
une lettre du 28, mme date que la vtre. Et l'on m'apprend qu'elle est
mieux; que mes chers petits enfants sont gais et joyeux. Ce qui me
reconsole de la mort de mon tout petit (que je n'ai pu embrasser) c'est
qu'il a eu le temps d'tre ondoy.

Cher monsieur et ami, les _appels_ ne m'ont jamais inspir grande
confiance, parce qu'il eut fallu  l'Angleterre renverser tout son
systme d'administration de la justice, dans le Manitoba et surtout dans
le Nord-Ouest. Entendre l'appel, c'et t condamner ce qu'Ottawa a fait
depuis quinze ans et condamner les approbations que l'Angleterre lui a
donnes, en tout, dans le systme judiciaire de ce territoire.

Le bon Pre Andr vient me voir, assidment. Hier, il est venu me dire
la messe, j'ai eu le bonheur de communier. La communion me soutient.

Vous avez la bont de dire que je rive mon nom ternellement 
l'histoire. C'est bon, pourvu que ma gloire soit difiante.

Ce  quoi je travaille surtout, c'est  poser les principes de l'quit
dans le gouvernement de mon pays natal et, par la grce du bon Dieu, 
river mon me ternellement au Sacr Coeur de Jsus; en autant qu'un
pauvre coeur comme le mien peut tre assez intimement li au Saint Coeur
du Sauveur pour dire qu'il lui est riv.

Vous paraissez tonn de ce que je suis calme. Vous devriez bien tre
tonn plutt de ce que je ne le suis pas plus. Car l'Archevque Bourget
de son vivant m'a dit: _Tenez-vous prt  tout vnement en vous
conservant dans un calme inaltrable, je vous bnis._ Et le saint vque
a pri pour moi. Or, j'ai confiance que ses prires en ma faveur ont t
exauces, et que je suis  l'ombre de sa bndiction.

Ce matin, de bonne heure, l'un des plus beaux anges de Dieu m'a apparu,
et m'a dit: Votre mort est reprise. Il y a dix avocats... Et en
entendant ces paroles j'ai prouv une grande consolation. Cet ange est
un des anges gardiens de la droiture parmi les hommes. La merci le porte
sur ses ailes. C'est un des messagers de la clmence de Dieu la plus
grande. Et j'ai vu que l'ange tait carrment en faveur de ma cause. Je
pense qu'il m'a t envoy  cause des efforts que je fais pour ne pas
me distraire de ce qui me parat juste. Vous autres qui voyez tout ce
qui se passe, tout ce qui se dit, tout ce qui se fait, vous pourrez voir
aujourd'hui, 4 novembre, s'il arrive quelqu'vnement propre  justifier
ces paroles: Votre mort est reprise. Il y a dix avocats...

Cher monsieur et ami, la Providence toute bonne m'a mis en rapport avec
vous. Vous m'avez tendu la main, monsieur Fitzpatrick et vous dans le
temps de besoin pressant. Soyez-en bnis. Il ne vous a gure t
possible de plaider ma cause devant la cour de Regina.

Mais votre dvouement a fait des efforts et des luttes que la main de
Dieu a dj mis dans la balance des bonnes oeuvres. Celui qui ne laisse
pas perdre les verres d'eau ne laissera pas perdre tant de gnrosit.
Que votre dame reoive mes humbles respects et mes remerciements pour
les prires qui s'lvent du coeur de ses petits enfants, en ma faveur.
Car si vos petits enfants prient pour moi, il ne m'est pas permis de
douter que j'en sois pour beaucoup redevable  madame Lemieux.

Mes compliments, mes remerciements au docteur Fiset; j'aurais aim
savoir s'il a reu la pice de posie que je lui ai envoye au
commencement du mois d'aot.

Quoiqu'il arrive, j'espre que vous ne vous laisserez pas ennuyer par
les reproches malveillants. Les checs ne m'tonnent pas. C'est contre
les checs que je travaille depuis quinze ans. C'est malgr les checs
que je suis rest fidle  nos amis. Et moi qui prie Dieu de bnir mes
ennemis, comment voulez vous que je ne vous tienne pas dans l'tage le
plus lev de mon estime.

Tout  vous,

LOUIS DAVID RIEL.




LETTRE DU R. P. ANDR, O. M. I.

S'il est quelqu'un qui puisse parler en connaissance de cause du drame
de Regina c'est bien le R. P. Andr, le confesseur et l'ami intime de
Louis Riel, celui qui, pendant les cinq mois sa captivit du chef mtis,
ne l'a pas abandonn un seul instant, et l'a accompagn jusqu' la
dernire minute aprs l'avoir prpar  la mort.

Quatre jours aprs l'excution, le lendemain des tristes funrailles de
Riel, encore sous l'impression  la fois lugubre et exaltante du drame
qui venait de se dnouer sur l'chafaud, le P. Andr a crit une longue
lettre  son ami M. F. X. Lemieux pour lui raconter les derniers moments
de son infortun client.

C'est une vritable page d'histoire, dicte par un coeur d'aptre,
crite sous l'inspiration des plus sublimes sentiments qui puissent
animer un chrtien. Riel, aux yeux du P. Andr, n'est plus le patriote
qui a dfendu jusqu'au bout et qui va payer de son sang la tardive
justice qu'un gouvernement tyrannique se rsout enfin de rendre  sa
race: en face de la mort, les intrts terrestres s'effacent, et le zl
missionnaire n'a plus devant lui que le martyr chrtien qui, soutenu par
une force surhumaine, ayant demand  grand cris au ciel de lui
pardonner ses offenses, pardonne ensuite lui-mme  ses pires ennemis, 
ses bourreaux, et marche  la mort du pas allgre des martyrs des
premiers sicles, un crucifix  la main, une prire et un sourire aux
lvres.

Cette fin sublime, dont le rcit qu'en fait le missionnaire fera verser
bien des larmes, console le P. Andr. Admirons la force d'me, le
dvouement trop souvent incompris de ces religieux que, comme le Pre
Andr, ont quitt leurs pays pour aller au loin vangliser de pauvres
sauvages; pour eux, les peines de toutes sortes, physiques ou morales,
sont des faveurs qu'ils recherchent. Ce sont des hros sous leur humble
soutane, que ces hommes prdestins, dont le dvouement sait toujours
s'inspirer aux sources les plus sublimes.

Le P. Andr a plus que tout autre homme connu ce qu'tait Louis Riel, et
le tmoignage qu'il en rend relve, au-dessus de tout ce qu'on a pu en
dire jusqu'ici, la noble figure du patriote mtis dans l'estime de tous
les chrtiens.

Mais laissons la parole au dvou missionnaire. Voici en quels termes le
confesseur s'adresse  l'avocat de Riel:



Regina, le 20 novembre 1885.

MONSIEUR ET CHER AMI,

Au moment de quitter Regina, je veux tre fidle au dsir formellement
exprim par le dfunt Louis David Riel, de vous adresser quelques mots.

La nuit qui a prcd sa mort, me trouvant seul avec lui dans sa
cellule, m'a recommand de vous crire en son nom pour vous remercier,
vous et M. Fitzpatrick, ainsi que M. Greenshields, des efforts nobles et
gnreux que vous avez faits pour le dfendre et le soustraire  la
potence. Dans ce tmoignage, il comprend tous les coeurs gnreux tant
franais qu'irlandais, qui se sont intresss  son malheureux sort.
Durant cette nuit si remarquable et dont le souvenir ne s'effacera
jamais de ma mmoire, il a pri avec une ferveur extraordinaire pour
vous, cher monsieur, conjurant le Seigneur de vous bnir  jamais ainsi
que votre pouse et vos chers petits enfants, en reconnaissance de tout
ce que vous aviez fait pour lui. Il a t extrmement touch en
apprenant de ma bouche toute les dmarches que vous faisiez pour le
sauver de la corde; il a surtout t fort mu quand je l'ai inform que
M. Fitzpatrick,  peine dbarqu de son voyage en Angleterre, s'tait
rendu en toute hte  Ottawa pour tenter un dernier effort en sa faveur.
Mais rien au monde ne pouvait le sauver. La dtermination de le dtruire
tait un parti pris chez sir John Macdonald depuis longtemps, et les
ministres Canadiens-franais, nos dfenseurs naturels, cdaient avec
empressement  la volont despotique de leur matre! Tous ces souvenirs
taient vivement prsents  l'esprit du pauvre Riel, la veille de sa
mort, et son coeur, malgr les angoisses qui devaient le remplir, tait
plein de reconnaissance pour tous ceux qui lui avaient tmoign de la
sympathie dans ses malheurs.

Pre Andr, me disait-il en me pressant dans ses bras, soyez
l'interprte de mes sentiments d'affection et reconnaissance pour le
peuple de la province de Qubec, pour mes amis si nombreux aux
tats-Unis, pour les Irlandais du Canada, et assurez-les que Riel en
mourant a eu un souvenir pour eux tous, et je leur fais une dernire
requte, c'est de ne pas m'oublier dans leurs prires.

Mon cher Lemieux, notre pauvre ami Riel est mort en brave, en saint.
Jamais mort ne m'a plus consol et difi que cette mort! Je remercie le
Seigneur de m'avoir rendu tmoin de toute la vie que Riel a men en
prison. Il passait tout son temps  prier et  se prparer au passage
terrible de cette vie  l'ternit, et Dieu lui a accord de faire une
mort hroque. Il a, si je puis me permettre cette expression, ennobli
et comme sanctifi l'chafaud; le supplice auquel il a t condamn,
loin d'tre une ignominie pour lui, est devenu par suite des
circonstances qui l'ont accompagn, une vritable apothose de Riel. Le
gouvernement ne pouvait mieux faire pour rendre immortel le nom de Riel
et se couvrir d'infamie aux yeux de l'histoire, qu'en faisant excuter
la sentence comme il l'a fait.

Sir John, dans sa politique du Nord-Ouest, a toujours eu le rare mrite
de faire tout le contraire de tout ce que lui demandaient les vrais amis
du pays, et dans cette circonstance, o de toute parts on lui a dit que
Riel mort serait cent fois plus dangereux que vivant, il a suivi son
ancien principe d'avoir pour politique son caprice et sa volont
arbitraire.

Riel est mort, mais son nom vivra dans le Nord-Ouest quand le nom de Sir
John, son implacable ennemi, sera depuis longtemps oubli, malgr toutes
les affirmations au contraire de ses adulateurs intresss.

Le _Leader_ de Regina, que n'aimait gure Riel, a t oblig de rendre
hommage  cette grande et magnifique mort. Vous en recevrez un numro
qui vous initiera  toutes les circonstances qui ont marqu cette
mmorable mort.

Toute la nuit qui a prcd sa mort, Riel n'a pas manifest le moindre
symptme de frayeur. Il a pri une grande partie de la nuit, et cela
avec une ferveur, une beaut d'expression et une contenance qui le
transfiguraient et donnaient  sa physionomie une expression de beaut
cleste.

Mon cher ami, je ne puis vous dire les tristes impressions que j'ai
prouves en tenant compagnie  ce prisonnier pour lequel j'avais le
respect et la vnration qu'on a pour un saint. Voil vingt-cinq ans que
j'exerce le saint ministre et je puis vous assurer que jamais mort ne
m'a tant difi et consol  la fois. Toute la nuit, il n'a pas eu une
seule parole de plainte contre sa sentence de mort, ni contre ses
perscuteurs: il tait gai, joyeux en voyant sa captivit prs de se
terminer. Il me disait souvent:

Je ne puis vous dire combien je me sens heureux de mourir; mon coeur
surabonde de joie, et il riait de bon coeur, il m'embrassait avec
effusion, me remerciait chaleureusement d'tre rest jusqu'au bout avec
lui. Comme je lui manifestais ma crainte de voir une crise survenir
quand viendrait le moment suprme, il me disait avec force: Ne craignez
pas, je ne ferai pas honte  mes amis et je ne rjouirai pas mes ennemis
ni les ennemis de la religion en mourant en lche. Voil quinze ans
qu'ils me poursuivent de leur haine et jamais encore ils ne m'ont fait
flchir; aujourd'hui moins encore, quand ils me conduisent  l'chafaud,
et je leur suis infiniment reconnaissant de me dlivrer de cette dure
captivit qui pse sur moi. J'aime assurment mes parents, ma femme, mes
enfants, mon pays et mes compatriotes; la perspective d'tre libre et de
vivre avec eux aurait fait battre mon coeur de joie. Mais la pense de
passer ma vie dans un asile d'alins ou dans un pnitencier, ml 
toute l'cume de la socit, oblig de subir tous les affronts, me
remplit d'horreur. Je remercie Dieu de m'avoir pargn cette preuve et
j'accepte la mort avec joie et reconnaissance. Un nouveau sursis, dans
les dispositions d'esprit dans lesquelles je suis, m'affligerait
grandement.

Il s'criait comme domin par une sorte d'enthousiasme religieux:
L'oetatus sum in his quae dicta sunt mihi: in domum Domini ibimus.

Soyez tranquille, Pre Andr, je mourrai joyeux et courageux. Avec la
grce de Dieu, je marcherai bravement  la mort.

Le croiriez-vous, monsieur Lemieux? Quoique sous le poids de tant
d'motions qui se pressaient dans mon coeur, et plac dans une situation
de nature  m'exciter beaucoup, je puis vous affirmer que je passai une
nuit saintement heureuse, et les heures s'coulrent rapidement pour
moi. Riel fut occup soit  prier et  crire  ses parents et  ses
amis, soit  converser avec moi sur des sujets purement spirituels. Dans
le cours de la conversation, il me chargeait de diffrents messages. Il
avait la mme courtoisie et douceur  l'gard des gardes, se prtait
volontiers  crire des paroles de souvenir  ceux qui lui en
demandaient. C'est singulier et extraordinaire comme il avait acquis
l'estime et le respect de tous ceux que venaient en contact avec lui. Il
avait quelque chose qui imposait le respect, et quoique poli, jamais il
n'tait familier avec personne. Les hommes de police, les dames du Fort
et quelques officiers sympathisaient profondment avec Riel dans ses
malheurs, et sa mort a cr partout une sensation douloureuse.

A cinq heures, je dis la messe pour lui et il y communia pour la
dernire fois avec une pit anglique. Aprs six heures, il demanda la
permission d'aller se laver et se prparer, regrettant qu'il n'et pas
reu plus tt la notice afin de prparer ses effets et afin, dit-il,
d'aller  la mort le corps et l'me purifis, comme marque de respect
pour la majest du Dieu qu'il allait rencontrer. Il aurait dsir tre
bien habill, tant il avait cette vertu de propret et d'ordre si
fortement imprime dans son coeur. Malgr la pauvret de son
accoutrement, il alla  la mort son habillement bien pousset, ses
cheveux bien peigns: tout en lui respirait la propret qui tait le
symbole de la puret de son me.

A huit heures et quart, quand l'assistant du shrif apparut  la porte
de sa cellule, n'osant annoncer l'ordre fatal dont il tait le messager,
Riel devinant combien il en cotait  M. Gibson de rompre le silence
pour lui annoncer la terrible nouvelle, s'adressant  lui, dit
tranquillement et sans aucune motion: Mr Gibson, you want me? I am
ready.

Il partit sur ces mots, traversa le Guard room, marchant d'un pas ferme
et il monta le long escalier dont vous devez vous rappeler, lequel se
voyait en entrant dans le Guard room. Je craignais cette ascension, mais
il monta sans montrer ni faiblesse ni hsitation. Il me laissa loin
derrire lui, quand tout  coup, s'apercevant qu'il n'tait pas suivi
par son pre spirituel, il m'attendit au milieu de la grande chambre qui
conduit  l'chafaud. Quand je l'eus rejoint, nous continumes notre
marche funbre en rcitant des prires jusqu' ce que nous eussions
atteint la place fixe pour l'excution. L, en face de l'chafaud, nous
nous mmes  genoux et nous primes assez longtemps. Riel tait le seul
qui conservait son sang-froid et sa prsence d'esprit.

Il se leva et alla se placer bravement sur l'chafaud, et, avant d'tre
lanc dans l'ternit, il m'appela une dernire fois auprs de lui,
m'embrassa, me recommanda de ne pas oublier M. et Mme Forget pour leurs
bonts  son gard puis je m'loignai de lui, et ayant tourn le dos 
l'chafaud, il me cria: Courage, bon courage, mon pre! Et
recommandant son me  Dieu, invoquant le Sacr-Coeur de Jsus, de Marie
et de Joseph, son invocation favorite, la trappe s'ouvrit sous ses pieds
et il disparut.

Sa mort fut presque instantane, douce et paisible; ses traits restrent
calmes et sa figure n'prouva aucune contorsion.

Jamais je n'ai vu de contenance plus radieuse que celle qu'il avait
pendant qu'il priait au moment de marcher  l'chafaud. La beaut de son
me se refltait sur son visage et un rayon de la lumire divine
semblait dj illuminer sa figure. Ses yeux avaient un clat
extraordinaire et paraissaient dj se perdre dans la contemplation des
grandeurs divines. Jamais, je vous le rpte, l'chafaud n'avait offert
un spectacle si sublime et si magnifique: les spectateurs taient
attendris et frapps du grand spectacle qu'ils avaient sous les yeux;
jamais crmonie religieuse n'avait mu et touch les coeurs comme la
vue de Riel allant  la mort. Le shrif, son assistant, le bourreau
mme, pleuraient d'attendrissement.

Je suis revenu de cette pendaison consol et encourag par une pareille
mort et en remerciant Dieu de m'en avoir rendu tmoin. Tout le monde
tait sous l'empire d'une pareille impression.

Riel voulait parler et prouver qu'il tait prophte et remplir sa
mission jusqu'au bout. Ce fut un grand sacrifice pour lui de garder le
silence  ma demande. Vous avez, en effet, lui ai-je dit, une mission 
remplir, c'est de dmontrer au monde comment un catholique anim par la
foi et soutenu par la grce sait mourir: cette mission, il l'a
admirablement remplie, car il est mort comme le disait le _Leader_: _as
a man and a christian._

Il m'a fallu soutenir une lutte pour avoir son corps: le shrif Chapleau
m'a noblement soutenu et je dois dire que M. Chapleau a rempli ses
tristes fonctions avec une charit et un tact qui lui ont attir la
reconnaissance de Riel. Il a montr qu'il tait un homme de coeur et
d'esprit, et c'est un tmoignage que je me plais  lui rendre.

Le corps ne m'a t rendu qu' minuit le mercredi au soir, le troisime
jour aprs la mort de Riel. Il m'a t impossible, malgr le vif dsir
exprim par lui, de transporter son corps  St. Boniface. C'est toute
une histoire que celle des difficults que l'on m'a suscites pour
donner la spulture ecclsiastique  ce pauvre Riel. Le corps ayant t
transport chez moi, nous avons ouvert le cercueil pour constater, comme
le bruit en avait couru, si on avait commis d'indignes outrages sur le
corps du dfunt. Le shrif Chapleau, M. Davin, racteur du _Leader_, MM.
Forget, Bourget, Bonneau, et d'autres citoyens se trouvaient prsents
lorsque le cercueil a t ouvert. Nous fumes heureux de constater que le
corps tait intact et qu'il avait t religieusement respect. Mais nous
fumes tous frapps d'admiration quand le corps fut expos devant nous,
de voir cette figure si calme et sur laquelle semblait courir un
ineffable sourire, comme pour marquer la paix dans laquelle son me
l'avait laiss en partant pour un monde meilleur. Dans la matine, un
grand nombre de personnes, hommes et femmes, vinrent visiter le corps et
sortirent avec la mme impression.

C'est un saint que ce pauvre Riel. Il suffit de le regarder pour tre
convaincu de ce fait.

Je ne puis vous faire comprendre tout ce que nous ressentmes en
contemplant ce corps qui ne suscitait aucune de ces ides d'horreur et
de rpulsion que fait d'ordinaire prouver un cadavre, surtout le
cadavre d'un pendu. Les enfants eux-mmes s'approchaient de lui sans
peur et sans rpugnance.

Hier,  9 h. et demie, nous avons eu le service des funrailles.
Plusieurs notables de la ville sont venus y assister. Le shrif Chapleau
et tous nos Canadiens de l'endroit s'y trouvaient. Cependant, il m'est
pnible de le constater, mais la chose nous a tous frapps et afflig:
M. le juge Bouleau a refus de venir au service. C'est le seul dont le
coeur ne se soit pas laiss attendrir par la mort et une mort telle que
celle de Riel, qui sur l'chafaud  attendri mme son bourreau.

Mon cher monsieur Lemieux, je sais que ces dtails vous seront prcieux,
et pour moi c'est une consolation de m'entretenir de mon cher et
infortun Riel. Vous aviez droit, par le dvouement que vous lui avez
montr, de connatre tout ce qui concerne les derniers moments de ce
client qui vous tait cher  tant de titres.

En vous priant de prsenter mes affectueux souvenirs  MM. Fitzpatrick
et Greenshields et de saluer votre femme et vos enfants,

Je suis,

Votre dvou ami,

A. Andr O. M. I.

P. S.--La _Minerve_ et le _Nouvelliste_ pourront de nouveau attaquer
l'authenticit de cette lettre; mais vraiment, ils sont simples, ces
gens qui mettent en doute l'existence d'une lettre qui a fait le tour de
la presse sans aucune protestation de ma part.

Encore une fois, je vous salue affectueusement. Je me rends  Saint
Boniface avant de retourner dans ma maison. Je vais voir la famille du
pauvre Riel.




LES MTIS

Le dernier tmoignage de Louis Riel en faveur de son peuple.

Une dpche de Regina, il y a quelques jours, annonait que parmi les
papiers laisss par Louis Riel au soins de son confesseur, le Pre
Andr, il y en avait un d'une importance majeure--un papier traitant du
soulvement Mtis au Nord-Ouest. Le STAR de suite fit pour l'obtenir des
dmarches qui eurent un plein succs.

_Jsus! sauvez-nous! Marie! intercdez pour nous! Saint Joseph! priez
pour nous!_

LES MTIS DU NORD-OUEST.

Les Mtis ont pour anctres paternels, les anciens employs des
compagnies de la Baie d'Hudson et du Nord-Ouest; et pour anctres
maternels des femmes sauvages appartenant aux diverses tribus.

Le mot franais, Mtis, est driv du participe latin Mixtus, qui
signifie Ml: il rend bien l'ide dont il est charg.

Toute approprie que l'expression anglaise correspondante, _Half-breed_,
ft  la premire gnration du mlange des sangs, europen et le sang
sauvage son mls  tous les degrs, elle n'est plus assez gnrale.

Le mot franais, Mtis exprime l'ide de ce mlange d'une manire aussi
satisfaisante que possible; et devient par l-mme un nom convenable de
race.

Une petite observation, en passant et sans faire de peine  personne.

Des gens trs polis, trs gentils d'ailleurs, viennent dire parfois  un
Mtis: Vous n'avez pas l'air mtis du tout. Vous n'avez pas beaucoup de
sang sauvage assurment. Quand mme, vous passeriez partout pour un
blanc pur.

Le Mtis,  moiti dconcert par le ton de ces assertions, voudrait
bien revendiquer son origine tant d'un bord que de l'autre. La crainte
de troubler ou de dissiper tout--fait la douceur des persuasions de ses
interlocuteurs le retient. Pendant qu'il hsite  choisir entre les
diffrentes rponses qui se prsentent  son esprit, des paroles comme
celles-ci achvent d'emporter son silence d'assaut. Ah! bah! Vous
n'avez presque pas de sang sauvage. Vous n'en avez pas pour la peine.
Voici comment les Mtis pensent l-dessus en eux-mmes. C'est vrai que
notre origine sauvage est humble, mais il est juste que nous honorions
nos mres aussi bien que nos pres. Pourquoi nous occuperions-nous 
quel degr de mlange nous possdons le sang europen et le sang indien?
Pour peu que nous ayons de l'un ou de l'autre, la reconnaissance et
l'amour filial ne nous font-ils pas une loi de dire: Nous sommes Mtis.

LE PAYS DES MTIS

Pour avoir une ide assez juste de la condition ou se trouvaient les
Mtis au commencement de l'anne 1885, dans le Nord-Ouest, et en
particulier dans la Saskatchewan, il faut un peu savoir comment ils
taient situs avant la Confdration.

C'taient des gens qui avaient  eux en propre le Territoire de
Nord-Ouest. Le sang indien de leurs veines tablissait le droit ou le
titre qu'ils avaient  la terre. Ils avaient la proprit du sol
conjointement avec les sauvages.

Mais  elle seule la valeur foncire de leur pays reprsentait une
grosse somme.

Parlons seulement des terres que le Nord-Ouest comprend dans les limites
qui lui sont actuellement assignes, sous ce nom, en dehors du Manitoba
et du Keewatin: nous avons un territoire d'environ 1,195,720,000 acres,
en tendue. En divisant ce nombre par le chiffre de la population
mtisse et indienne, et en les supposant aussi nombreuse l'une que
l'autre, chacune d'elles se trouvait  partager le Nord-Ouest en deux
moitis gales, l'hypothse que nous faisons toute proche de la ralit,
donnant aux Mtis aussi bien qu'aux sauvages une part d' peu prs
597,860,000 acres.

Pour faire une estimation quelconque des terres sauvages du Nord-Ouest
avant la Confdration, disons  la premire ide venant, que ces terres
valaient  l'Indien quinze cents l'acre. En prenant cette modeste

VALUATION POUR POINT DE DPART

les Sauvages du Nord-Ouest, avec leur sol de 597,860,000 acres de
superficie, possdaient un bien-fonds valant comme $89,679,000.00.

Mais il y a ici mme une considration  intercaler dans ces aperus;
les Mtis, sans avoir le don d'utiliser la terre, d'aprs les
dveloppements et les ressources d'une civilisation avance, la
btissaient cependant, la labouraient, la clturaient et l'employaient 
beaucoup plus grand avantage que ne faisaient les indiens;  ce point
qu'elle valait dans le moins deux fois plus  eux qu'aux Sauvages,
c'est--dire que pendant que l'Indien pouvait raisonnablement demander
15 cent pour son acre, le Mtis tait en droit d'en exiger 30 pour le
sien.

La moiti mtisse du Nord-Ouest, 597,860,000 acres, quivalait donc  un
capital d' peu prs $178,358,000.00.

Voil de combien les Mtis taient riches en valeur foncire de leur
pays avant la Confdration.

La Puissance ne dira pas que j'exagre. Elle ne peut pas prtexter non
plus que mon calcul est abstrait, ni que mes avancs manquent d'appui.
Car les Mtis avec les Sauvages jouissaient alors du Nord-Ouest, comme
la Confdration en jouit,  prsent qu'elle nous l'a drob.

Nous n'empruntions pas d'argent sur notre Territoire. Mais nous pouvions
le faire. En attendant, nous vivions  mme notre immense pays, dont la
richesse en pelleteries tait, on peut dire inpuisable, o la chasse de
toutes sortes abondait; o les rivires taient une source de bien-tre
par la quantit du poisson dont les eaux taient remplies; o les fruits
sauvages mme contribuaient  la nourriture et  l'entretien des enfants
du sol.

Et de quel prix n'tait pas pour nos bestiaux et pour nos chevaux
l'herbe luxuriante dans ces plaines du Manitoba et dans ces prairies de
la zone fertile du Nord-Ouest, si renommes?

Que dirai-je du fameux commerce des robes? Le bison couvrait
littralement les plaines du Nord-Ouest. Cette seule ressource tait
incalculable.

De plus, les Mtis cultivaient la terre pour en avoir ce qui leur tait
ncessaire. Leurs jardins et leurs rcoltes taient quelque chose
d'enviable.

L'numration des biens que ma plume effleure en ce moment, n'est pas
imaginaire, comme certaines gens pourraient le croire; mais elle est
bas sur des faits et des ralits que la plus grande partie de la
population mtisse actuelle et que des milliers d'migrs peuvent
certifier, puisque je parle d'un d'un tat de choses qui existait il y a
quinze ans et qui dura mme plusieurs annes en de. Qui est-ce qui
refusera donc d'admettre qu'en jouissant de leur part du Nord-Ouest, ils
en jouissaient avant la Confdration, les Mtis vivaient aussi
richement que si leurs terres values, comme je fais plus haut, 
179,358,000.00 leur eussent donn tous les ans un revenu, serait-ce trop
de dire de trois par cent et de compter ainsi en leur faveur la somme
totale en intrt d'environ $5,381,740.00. Je m'adresse aux hommes
d'affaires, aux capitalistes; qu'il leur plaise de rpondre pour moi 
tous ces journaux btes et ignorants ou malhonntes de l'Ontario qui
n'crivent depuis quinze ans sur mes oeuvres et sur mes actes que pour
calomnier, induire en erreur et que pour divaguer. C'est vrai que le
Nord-Ouest tait ferm comme en clef par la compagnie de la Baie
d'Hudson et par l'Angleterre qui y soutenait cette compagnie; les
marchs manquaient; les produits n'avaient pas d'coulement;  cause de
cela, il tait presqu'inutile de se livrer exclusivement ou tout de bon
 la culture. La compagnie de la Baie d'Hudson, en sa qualit de socit
commerciale, revtue de l'autorit gouvernementale, tait  mme toutes
les richesses du Nord-Ouest. Elle les absorbait sans cesse en privant
continuellement le pays des amliorations publiques et des progrs que
tant de biens les mettaient en lieu d'attendre de ses administrateurs.
Sous le joug des Aventuriers de la Baie d'Hudson, il tait impossible
aux Mtis de prendre leur essor comme population, mais leur patrie tait
d'une opulence naturelle telle qu'il tait malais mme  la compagnie,
toute sordide qu'elle ft de les appauvrir individuellement. L'eau haute
 la Rivire Rouge, les sauterelles et la picote dans tout le Nord-Ouest
prouvrent  plusieurs reprises les Mtis. Mais ces annes de peine et
de contre-temps faisaient exceptions. Les heureux changements que le
mouvement populaire de '49 avait effectus dans le trafic, par
l'abolition pratique du monopole prtendu lgal de la compagnie; et la
libert que tout chacun avait de commercer depuis cette poque,
augmentaient de jour en jour ces chances de bien-tre.

Lorsque la Puissance arriva au Nord-Ouest en 1870 elle y trouva donc une
population qui, laisse  elle-mme, eut t  l'aise non seulement pour
le moment, mais mme pour bien des annes. Elle y trouva les Mtis qui,
par le fait mme d'tre chez eux et d'avoir leur pays  eux, avaient
comme tout autre peuple, leur avenir.

AVANT LA CONFDRATION

Les Mtis, par leur supriorit sur les tribus indiennes, les dominaient
mais sans abus de force. Quelquefois,  la chasse, les Indiens
dclaraient la guerre aux Mtis, ou leur volaient des chevaux.
Satisfaction tait demande en cas de refus, la nation mtisse entrait
en guerre avec les malveillants. Mais il est  remarquer qu'elle ne fit
jamais de luttes agressives. Les combats taient ceux de la dfense ou
de la protection du droit. En retour, Dieu aidant, elle est toujours
demeure victorieuse des Tribus qui l'attaquaient. Comme peuple
primitif, simple, de bonne foi, plac par la Providence dans une
heureuse abondance de biens, et d'ailleurs sans beaucoup d'ambition, les
Mtis n'avaient presque pas besoin de gouvernement. Cependant, quand ils
allaient  la chasse au bison, il se faisait naturellement, au milieu
d'eux, une pression d'intrts. Et tant pour maintenir l'ordre dans
leurs rangs que pour se tenir en garde contre les vols de chevaux et
contre des attaques d'ennemis, ils s'organisaient et se composaient un
camp. Un chef tait choisi; douze conseillers taient lus, avec un
crieur public et des guides. Les soldats se groupaient par dizaine. Tout
chasseur tait soldat. Chaque dizaine se choisissait un capitaine. Quand
arrivait le moment de l'organisation militaire proprement dite, le chef
en donnait avis: le premier soldat venu commenait par dsigner celui
qu'il voulait avoir pour son capitaine. Neuf de ceux qui approuvaient ce
choix le suivaient. Ainsi le capitaine de chaque dizaine se trouvait-il
plac  la tte de soldats d'autant mieux dcids  le suivre partout
que sa charge au-dessus d'eux tait un effet de leur confiance en lui et
de leur choix unanime.

La chasse au bison se faisait  cheval. C'tait beau de voir des
centaines de coursiers se cabrer, hennir, danser, piocher le sol de
leurs pieds ambitieux; demander la bride du dsir, de leurs regards, 
grands coups de tte, et faisant toutes sortes de gestes; et ces

CAVALIERS DE PREMIER ORDRE

assis avec assurance comme dans des chaises, sur leurs petites selles de
cuir mou, ou milieu des fleurs en rasade dont elles taient garnies;
ayant aux poignets les poignes de leurs fouets  plusieurs branches, le
fusil d'une main, les rnes de l'autre, retenant la fouge de leurs
chevaux, les mnageant jusqu' ce qu'ils fussent rendus  porte du
buffle.

Les capitaines prsidaient  la course; et veillaient  ce que personne
ne se lant avant le mot d'ordre du capitaine en charge. Le mot donn,
la cavalcade bondissait. Un tourbillon de poussire obissant au
commandement partait avec elle. Le buffle, en dvorant la prairie,
prenait l'pouvante, pour tre bientt rejoint par les coursiers
alertes. Les cavaliers entraient ple-mle dans la bande de boeufs
sauvages; choisissaient  qui mieux mieux les animaux les plus gros;
chacun tirait, tous tiraient; en tchant de ne pas se frapper les uns
les autres, en prenant garde aux hommes et aux chevaux.

J'ai vu ces courses. J'y ai pris part. Elles sont terribles. L'adresse
des chasseurs, leur extrme attention, et surtout la Providence
pouvaient seule prvenir les malheurs au risque desquels ces courses
avaient lieu.

De loin, c'tait le grand spectacle d'une fusillade dans un nuage.

Le conseil des chasseurs faisait des rglements. On les appelait les
lois de la Prairie. Le conseil tait un gouvernement provisoire. C'tait
aussi un tribunal qui prenait connaissance des infractions aux
rglements, et de tous les diffrends qu'avaient  lui prsenter les
personnes du camp.

Les capitaines avec leurs soldats excutaient les ordres et les
jugements du conseil.

Dans les affaires ordinaires, le conseil agissait d'aprs son autorit
telle qu'elle lui avait t confie; mais en matire d'importance plus
grande, il recourait au public, et ne basait ses dcisions que sur une
majorit de tous les chasseurs.

C'tait l'tat d'un peuple neuf, mais civilis, et jouissant d'un
gouvernement  lui, fond sur les vraies notions de la libert publique
et sur celles de l'quit. Ce gouvernement provisoire, d'un rouage
simple, qui ne se formait que pour

L'INTRT GNRAL,

ne supportait pas d'moluments, s'organisait partout o s'agglomrait
une caravane assez considrable, et cessait d'exister avec elle;
s'organisait pareillement dans tout tablissement mtis o une assez
grande diversit d'intrts tendait  engendrer des difficults, o il y
avait des dangers  conjurer, des hostilits  repousser. Les
tablissements mtis taient les jalons de la civilisation future. Et
leurs places sont si bien choisies, qu'elles deviennent partout des
centres sur lesquels l'migration s'appuie, pour coloniser et s'tendre
dans toutes les directions.

Les lois de la Prairie suivaient les Mtis comme les rglements des
mines suivent les mineurs dans leurs exploitations.

La Compagnie de la Baie d'Hudson tait environne du gouvernement des
Mtis dans toute la zone fertile. Elle n'en prenait pas ombrage. Au
contraire, ses traiteurs et ses chasseurs, dans les camps, dans les
hivernements, dans les tablissements mtis faisaient la chasse, la
traite, commeraient sous l'autorit du Conseil de la Praire et sous la
protection des lois mtisses. Et c'tait pour elle un rempart  l'abri
duquel elle tait bien aise de se tenir, car il n'y a pas encore bien
longtemps les indiens taient barbares autrement que la Puissance ne les
a trouvs; ils taient nombreux, en lutte les uns avec les autres. Les
partis de guerre se croisaient dans toutes les directions. Les Cris, les
Pieds-Noirs, les Sioux du Minnesota, du Dakota, du Montana se
disputaient le plumet avec de la bravoure. Ce qui les rendit alors
inopinment plus  craindre peut-tre qu'avant, c'est que par leurs
rapports avec les blancs et toutes sortes de gens livrs aux aventures,
ils se trouvrent, voil une trentaine d'annes, mieux arms qu'ils ne
l'avaient t jusque-l.

Il eut t impossible  la compagnie de se maintenir, sans avoir  faire
des dpenses continuelles, ncessaires  l'entretien d'une force arme
considrable.

Les Mtis sont les hommes qui domptrent ces nations sauvages par leurs
armes, et qui, ensuite, les adoucirent, par les bonnes relations qu'ils
entretenaient avec elles  la faveur de la paix. Ce sont eux qui mirent
au prix de leur sang, la tranquillit dans le Nord-Ouest.

L'ENTRE DE LA PUISSANCE

Quand la Puissance se prsenta  nos portes, elle nous trouva donc dans
le calme. Elle trouva dans le Nord-Ouest non seulement le peuple Mtis
en bonne condition de vivre sans elle, comme je l'ai montr dans le
cours de cet article, mais le peuple Mtis avec un gouvernement  lui,
libre, en paix, et fonctionnant, faisant  son compte, l'oeuvre de la
civilisation que la compagnie et l'Angleterre n'eussent pas pu faire
sans des milliers d'hommes de troupes! un gouvernement de constitution
dfinie, et dont la juridiction tait d'autant plus lgitime et 
respecter qu'elle s'exerait sur un sol qui lui appartenait.

Qu'a fait la Puissance? Elle a mis la main sur le pays des Mtis comme
sur le sien. De ce seul coup, elle a donn preuve que son plan est de
les frustrer de leur avenir. Elle a mis en jeu mme leur condition
prsente. Car non seulement elle a fait partir le sol de dessous leurs
pieds, mais elle leur en te l'usufruit. Ainsi priv de son point
d'appui dans le monde, au dbut de son existence, l'lment mtis est
dans une position bien plus triste que la classe mme indigente parmi
les migrants. Tout pauvres que bien des migrants puissent tre, par le
fait mme qu'ils ont t levs au sein d'une civilisation mrie, ils
arrivent au Nord-Ouest avec une dote morale prcieuse en habitudes
d'conomie, avec une dote morale d'arts et d'aptitudes excellente. Ils
sont riches en moyens de gagner leur vie. Une socit prospre par la
jouissance de plus ou moins complte de son Territoire en a fait des
hommes industrieux.

Mais les Mtis, au dbut de leur carrire, comme ils le sont
aujourd'hui, n'ont pas encore fait ces progrs. Et leur ter leur pays,
c'est dmoraliser les forces de leur caractre; en les rduisant 
lutter pniblement pour chaque bouche de nourriture, c'est leur ter le
moyen de faire ces progrs. Qu'on y fasse attention. Et l'on reconnatra
que chaque nation, chaque tribu  l'tat de vie mme le plus primitif a
des biens que son pays lui fournit en abondance, sans qu'elle ait
beaucoup  travailler pour les convertir en articles de subsistance.

Dieu qui est leur Pre, les dote ainsi, d'abord parce qu'il est bon, et
puis parce qu'il veut que la reconnaissance de tous les hommes s'lve 
Lui. Enfin il entre dans ces desseins de charit que

CHAQUE PEUPLE SOIT A L'AISE

ds son enfance, et qu'il ait de quoi bnir le nom de Dieu, tant pour
les faveurs qu'il reoit de Lui,  son berceau, que pour les richesses
et l'opulence dont ses travaux et ses entreprises sont couronns aux
autres poques de sa vie.

Je le demande  tous ceux que les notions de la vrit et de la simple
justice clairent. Est-ce que l'honntet permet  un peuple plus grand
de ravir  un peuple plus petit sa patrie? L'humanit rpond que non. La
conscience humaine dclare qu'un tel acte est criminel, et que ses
consquences funestes sont nombreuses et malaises  mesurer. C'est un
mal qui porte avec lui le meurtre. La patrie est la plus importante de
toutes les choses de la terre, et de plus, elle est sainte par les
anctre qui la transmettent. L'enlever au peuple qu'elle a produit est
aussi abominable que d'arracher une mre  ses petits enfants dans le
temps qu'il ont toujours besoin de ses services. Mais la patrie
s'appelle la patrie surtout parce qu'elle est le don de Dieu, notre
pre; hritage sans prix, je dois dire plutt, hritage divin! Le peuple
qui prend injustement  un autre peuple sa patrie, commet le sacrilge
le plus grand, parce que tous les autres sacrilges ne me semblent que
des parties de celui-l.

Eh bien! le gouvernement d'Ottawa est coupable de tout cela vis--vis
des Mtis.

Encore si en leur pillant leur patrimoine, il eut eu assez de conscience
pour leur remettre au moins un simulacre d'intrt, d'anne en anne.

Il a bien eu la prcaution de traiter avec les Sauvages; il a bien
reconnu tous leurs petit camps, avec leurs chefs. C'est vrai que la
Puissance a calomni le Gros-Ours et sa tribu  la face de toute la
civilisation, parce que le _Gros-Ours_ et ses Cris, sans tre assez
clairs pour demander la valeur complte de leurs terres, avaient
nanmoins assez de bon sens et de connaissance des choses pour ne pas
vouloir les cder  moins d'une compensation moyennement utile.

C'est vrai qu'en reconnaissant les autres Indiens plus timides, et moins
clairvoyants que le Gros-Ours, la Puissance avait eu la finesse de ne
leur reconnatre le droit ni d'estimer leurs terres, ni d'en faire le
prix. C'est vrai que ces

TRANSACTIONS AVEC DES TRES HUMAINS IGNORANTS

revtues du nom respectable de traits, n'taient que des escamotages du
bien d'autrui. C'est vrai qu'au lieu de faire mourir les Indiens en
aussi grand nombre qu'elle aurait voulu, par le jene absolu, elle avait
tabli au milieu d'eux des espces d'agences apparemment charges de les
faire disparatre plus lentement par le lard rouill, pourri, le _bacon_
immangeable par la maigreur, et par la dispensation tant large que
possible de tous les maux vnriens, en plongeant les femmes et les
filles indiennes, autour de ses forts, dans une dmoralisation
impossible  dcrire. Tout cela, c'est vrai. Mais toujours est-il que la
Puissance avait reconnu les Indiens d'une manire quelconque; elle avait
laiss aux chefs presque leurs positions, une sorte de paix et jusqu'
un certain point la considration de leurs tribus.

Aux Mtis, rien! en 1872, durant les traits indiens au lac Qu'appelle,
les Mtis rappelrent au lieutenant-gouverneur de la Puissance leur
droits; ils reprsentrent que leurs droits dans le Nord-Ouest n'taient
pas infrieurs  ceux des Sauvages; et qu'ils ne pouvaient pas laisser
aller leur pays aussi. L'autre rpondit que la Puissance traiterait avec
les Mtis quand elle aurait fini de traiter avec les Indiens. Avoir
rgl avec les Mtis, alors, la Puissance savait ce qu'elle avait  leur
payer. Et les Sauvages en auraient peut-tre demand plus qu'elle ne
voulait donner. Tandis qu'en traitant avec les Indiens les premiers,
elle pouvait les aveugler  son got et profiter de leur ignorance, et
pendant tout ce temps-l, elle esprait que l'migration deviendrait
assez nombreuse, prendrait le dessus, et qu'alors elle pourrait dire:
Tenez, voil tout. Je ne vous dois plus rien.

Dans cette mme anne de 1872, la Puissance mit  part, pour les Mtis
du Manitoba le septime des terres qui leur avaient t octroyes. Et
elle leur en fit une certaine distribution, en disant  ceux du
Nord-Ouest: Attendez, vous en aurez autant. Cinq annes passrent 
patienter.

En 1877, les ptitions mtisses du Territoire commencrent  frapper 
la porte des bureaux d'Ottawa. Dans l'automne de 1878,

CES PTITIONS SE GNRALISENT.

Le Lac Qu'Appelle, la Talle-de-harts-rouges, la Montagne-des-bois, la
Montagne Cyprs, Edmonton, Victoria, Battleford, le Lac-Labiche, les
tablissements du St. Laurent, Prince-Albert, demandrent justice.
Respectueuses pourtant taient leurs rclamations, mais elles furent
traites avec mpris. On ne daignait mme pas rpondre. Respectables
pourtant taient-elles, ces rclamations d'un peuple chez lui, demandant
humblement son propre bien aux intrus qui l'en avaient dpouill. La
voix vnrable de l'vque de St. Albert vibrait  l'unisson avec celle
de ses chers diocsains. Que d'instances Monseigneur Grandin n'a-t-il
pas faites auprs du ministre Fdral, depuis sept ans surtout? Que de
lettres remplies de douceur et de force ne sont-elles pas parties de son
vch contrist, et n'ont-elles pas sollicit le Gouvernement d'agir
quitablement vis--vis les Mtis? La situation devenait de jour en jour
si dplorable, que tout le clerg fut contraint de mler ses
reprsentations pressantes  celles du peuple. Le Grand Vicaire du
Diocse de St. Albert, le Rvrend Pre Leduc, alla mme en dlgation
porter les plaintes et les ptitions  la Capitale. Le Suprieur des
Oblats de la Saskatchewan, le Rvrend Pre Andr, se rendit plusieurs
fois auprs du gouverneur de Battleford et fit connatre au prtendu
matre du Nord-Ouest ce que la population mtisse disait et voulait
partout autour d'eux, jusque dans les forts de la Puissance; qu'il lui
fallait une compensation suffisante pour ses terres. Les reprsentations
du Rvrend Pre ne furent pas coutes. Pas de rponse. Pas de
satisfaction.

Prince Albert, tablissement mtis bien avant que la Confdration se
formt, leva la voix. M. James Isbester et d'autres mtis que, les
premiers, avaient ouvert cette place, rdigrent et firent rdiger
ptitions sur ptitions et les expdirent  Ottawa. On n'en accusa mme
mme pas rception. Sur la

BRANCHE SUD DE LA SASKATCHEWAN

s'taient fixs des Mtis canadiens-franais. Leur colonie datait de
1868. Elle s'tait fonde nombreuse d'environ deux cents famille. Dans
cette colonie existait le gouvernement mtis, dont la Confdration ne
pouvait devenir dpositaire que par le consentement des gens. Parce que
ce consentement n'a t ni demand ni donn, le conseil des Mtis de la
Saskatchewan et leurs lois de la prairie ont continu d'tre le vrai
gouvernement et les vraies lois de cette contre, et le sont encore
virtuellement aujourd'hui. A leur tte tait un homme dvou, toujours
prt  rendre service, hospitalier, affable, un caractre loyal et franc
qu'il faisait avoir pour ami; un chasseur renomm dans tout le
Nord-Ouest, un voyageur capable; mais aussi un guerrier terrible 
rencontrer, noble  mouvoir. Les Pieds-Noirs l'ont connu intrpide et
vaillant. Les Cris l'ont respect dans la guerre et aim dans la paix.
Sa rputation est assise depuis longtemps au milieu des tribus qui sont
aux pieds des Montagnes de Roche, dans les Prairies, sur les bords de la
Rivire Rouge, au-del des lignes, depuis les sources de la Rivire au
Lait jusqu'en bas et le long du Missouri, un des hommes les plus
chevaleresques du Nouveau-Monde, Monsieur Gabriel Dumont, mon parent.

Dans le temps o les Indiens taient  craindre, les Mtis de la
Branche-Sud s'taient bti proche  proche, sur des lots beaucoup plus
longs que larges. Ils demandrent au gouvernement d'Ottawa d'arpenter
ces lots tels quels. Ces arpentages ne leur furent pas accords.

Les Mtis avaient des places  foin. La Puissance les en dpouilla.

Ils avaient des communes et des endroits de pacage pour leurs chevaux et
pour leurs bestiaux. Elle leur ta.

Ils avaient des terres  bois. La Puissance s'en empara. Ils ne
pouvaient plus avoir le bois qui leur tait ncessaire, sans payer une
taxe spciale, sans acheter un permis.

Les terres qu'ils avaient en leur possession, et qui leur appartenaient
une fois par le titre indien; deux fois pour les avoir dfendues au prix
de leur sang; trois fois pour les avoir bties, cultives, cltures,
travailles et habites, leur taient laisses comme premption,
moyennant deux piastre l'acre.

LA SECONDE VENUE DE RIEL

La Puissance arriva  ne plus garder aucune modration. Elle vendit 
une socit de colonisation une paroisse mtisse toute ronde, le prtre
tait l. Elle vendit la paroisse de Saint-Louis de Langevin avec la
terre de l'glise, sur laquelle tait une chapelle en voie de
construction; elle vendit la terre de l'cole et les proprits de
trente-cinq familles. Est-il tonnant que les Mtis se soient soulevs?
Quelles gens,  leur place, n'en auraient pas fait autant. La patience
humaine a des limites, et lorsqu'un despotisme est sans bornes, il faut
bien chercher  cogner sur les doigts de la main qui l'exerce.

Au reste, Ottawa avait prvu les effets invitables de sa tyrannie. Et
pour tenir le peuple comme dans un tau, il avait pralablement pass
une loi par laquelle il tait dfendu aux tres humains, dans le
Nord-Ouest, de se trouver en assemble de plus de deux personnes, au
sujet des affaires concernant les agents et les Indiens, une loi faite
aux ambiguts, dont la ponctuation mme tait fine et malicieuse; une
loi capable de prendre autant d'interprtation que la couleur des
tourtes peut prendre de nuances. Cette loi surtout dirig contre les
Mtis venait en force le 1er de janvier 1885. Ne sachant plus que faire,
ils m'envoyrent chercher.

J'ai travers les lignes, sans armes et sans munitions, emmenant avec
moi ma femme et mes enfants. Je ne pensais pas  la guerre. Je venais
faire des ptitions.

Le gouvernement d'Ottawa avait fait avec moi en 1870, un trait dont il
n'avait pas encore observ une seule clause,  mon gard. Je venais
ptitionner pour mes gens et pour moi, demander au gouvernement de la
Puissance ce qui nous appartenait, dans l'esprance d'obtenir au moins
quelque chose, si nous ne pouvions pas obtenir satisfaction complte.

On dit que les cent ou cent cinquante familles mtisses venues du
Manitoba, et tablies sur la Branche-du-Sud, avaient en leurs droits 
la Rivire Rouge; que par consquent, il ne leur revenait plus rien; et
que a t mal de leur part de se mler au mouvement de leurs frres de
la Saskatchewan.

Je rponds  cela qu'il est

TOUJOURS PERMIS D'AIDER AUX OPPRIMS,

surtout lorsque les opprims sont des parents, des amis, des gens de la
mme consanguinit. Il est juste de prter main forte  un hte
recevant, bon. Et comme les Mtis de la Saskatchewan taient fouls aux
pieds par un usurpateur effront, a t une bonne action de la part de
ceux qui taient venus se joindre  leur colonie hospitalire,
d'embrasser leur cause et de la soutenir, comme ils l'ont fait,
nonobstant les peines auxquelles ils se sont exposs.

Mais la Puissance avait mal rempli ses obligations de trait avec les
Mtis du Manitoba. Un de leurs griefs contre elle tait qu'aprs avoir
fait des arrangements avec moi, comme leur homme en tte, la Puissance
m'avait expuls du Parlement plusieurs fois, m'avait banni, et avait par
envie et par haine persist  refuser de reconnatre le choix
constitutionnel que le peuple mtis faisait de moi, comme son premier
reprsentant.

Le gouvernement d'Ottawa tait convenu de ne pas s'installer au
Nord-Ouest sans la proclamation d'une amnistie impriale pour y faire
disparatre les troubles qu'il avait lui-mme suscits. Cette amnistie,
il tait  mme de l'avoir. Il n'avait qu' la demander. Il s'tait
engag formellement  se la procurer. Mais il s'installa au Nord-Ouest
au mpris de cet engagement.

CONCLUSION

Lorsque la Puissance inaugura la constitution de la province du
Manitoba, au lieu de laisser le champ libre  tout le monde, et surtout
 ceux avec qui elle avait trait, elle mana des warrant d'arrestation
contre eux, elle les calomnia, maltraita le peuple auquel elle avait
jur la paix, et perscuta les chefs. Il faut qu'elle ait port loin sa
mauvaise foi, puisque le gouverner Archibald, son lieutenant, dgot
lui-mme d'une telle politique, se moqua amrement de la Puissance en
lui disant: Vous donnez des institutions reprsentatives, des hastings
au peuple. Et vous commettez l'inconsquence d'lever,  ct, des
chafauds pour les chefs. Vous semez des chardons, vous ne pouvez pas
vous attendre  rcolter des figues. Vous ne cueillerez jamais de
raisins sur les pines de votre conduite. Et il s'en alla chez lui dans
la Nouvelle-cosse. Indpendance aussi honorable que rare  trouver!

Les Mtis du Manitoba n'ont jamais eu de satisfaction. La Puissance ne
les protgeait pas, ne leur donnait pas de justice. Elle les opprimait,
et leur ayant rendu leur pays, pour ainsi dire inhabitable, elle leur
distribua des terres, tranant les patentes en longueur, non seulement
pour contraindre les gens  vendre leur biens-fonds  moiti prix, 
quart de prix, mais mme pour les rduire  l'extrmit de tout
abandonner.

Dira-t-on, par exemple, que

MONSIEUR MAXIME LPINE

n'avait pas le droit de se mler au mouvement de la Saskatchewan, lui
qui avait vu le gouvernement d'Ottawa fouler aux pieds le trait de
1870; en dpit de ce trait, condamner  mort son frre Ambroise Didyme
Lpine? Dira-t-on qu'il n'avait pas droit de prter secours aux Mtis du
Nord-Ouest, lui qui avait vu la Puissance se moquer du Manitoba et
l'offenser, en privant pour toujours de ses droits politiques, un des
principaux hommes le mme Ambroise Didyme Lpine; et n'ayant pas eu
assez de force politique pour le punir par l'chafaud d'avoir dfendu
son pays, essayer du moins  se venger en lui tant la libert de voter
et de recevoir des votes? Et cela, au sortir d'une entente en apparence
amicale, en profanation de la confiance d'un peuple.

Monsieur Maxime Lpine est au pnitencier pour sept ans. Est-ce un
criminel? Non, c'est un honnte citoyen. Est-ce un rebelle? Non, c'est
un homme ami de l'ordre social, un dfenseur du droit naturel et du
droit positif aussi. C'est un des hommes courageux dont la Saskatchewan
et tout le Nord-Ouest honoreront.

MONSIEUR MOISE OUELLETTE

tait au Manitoba, il y a quinze ans. Mais il a bien fallu que les
annes suivantes il le laisst. Le systme de gouverne vicieux en vogue
dans cette province a comme entrepris de draciner toutes les familles
mtisses qui y sont tablies et de les en chasser autant que possible.

Comment la Puissance a-t-elle trait monsieur Ouellette au regard des
stipulations de 1870. Eh bien! Elle lui a disput le scrip d'un de ses
enfants dfunts.

Monsieur Mose Ouellette avait chez lui ses vieux parents, tous deux
d'un ge trs avanc. Leurs scrips avaient t vols au bureau des
terres  Winnipeg. Il y avait des annes qu'il demandait ces scrips.
Chaque fois on lui rpondait qu'ils avaient t vole. Certes, il voyait
bien que ces scrips avaient t vols. Mais cela ne le satisfaisait pas.

Dira-t-on que cet homme n'avait pas le droit de prendre part 
l'agitation constitutionnelle dans la Saskatchewan, o il tait venu en
quelque sorte se rfugier? Monsieur Mose Ouellette est un de ceux qui
sont venus me chercher dans le Montana. Et lorsque le gouvernement
d'Ottawa voulut rpondre aux ptitions par des arrestations  force
arme, monsieur Ouellette fit comme les autres: il se mit en dfense.
Son pre, un vieillard bon et craignant Dieu, a donn sa vie pour la
bonne cause, sur le champ d'honneur  l'ge de quatre-vingts et quelques
annes. Honneur  une telle vieillesse! Quant au fils, il est au
pnitencier.

La paroisse de

SAINT-LOUIS DE LANGEVIN,

que la puissance avait vendue avec le monde comme on vend une terre avec
le btail, n'aura jamais dans l'avenir un plus grand droit de prendre
les armes que cette fois-l. Deux de ses braves gens, Isidore Boyer et
Swan, ont vers leur sang pour dfendre tout ce que le foyer domestique
a de sacr, elle a eu trois de condamns au cachot de sept ou huit de
disperss et d'expatris.

Voil comment la Puissance civilise le Nord-Ouest depuis quinze ans.

En rsum de deux mots, sa conduite gouvernementale est oppose autant
que possible, au droit des gens. C'est une force en guerre ouverte avec
l'inviolabilit des traits, comme les arrangements qu'elle a faits avec
les Mtis en 1870, semblent avoir t conclus seulement dans le but de
capter leur bonne foi, d'entrer ainsi paisiblement dans leur pays; alors
pour lui demander la bourse ou la vie.

De plus, lorsque l'Angleterre demanda, en 1870  faire passer ses
troupes et celles de la Puissance sur le sol amricain, au canal
Sainte-Marie, pour les envoyer au Nord-Ouest, le gouvernement des
tats-Unis, s'inquitant noblement du but de cette expdition, ne leur
permit pas de passer sur le territoire de la rpublique avant que le
Ministre Anglais eut rpondu de ce que ces troupes allaient faire. La
rponse officielle ft que c'tait une expdition de paix et de
civilisation. Mais les annes et les faits ont prouv, continuellement,
depuis ce temps-l, que l'Angleterre a prsent dans cette circonstance,
un mensonge au gouvernement du peuple amricain, qu'elle a demand aux
tats-Unis une faveur, sous de faux prtextes, et qu'aprs l'avoir
obtenu, elle et la Confdration en abusent tous les jours, en
s'efforant de tromper sans cesse la vigilance du gouvernement de
Washington, et en gouvernant le Nord-Ouest et les Mtis d'une manire
despotique, toute contraire aux principes et aux aspirations des
tats-Unis d'Amrique.



















End of Project Gutenberg's Louis Riel, Martyr du Nord-Ouest, by Anonymous

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