The Project Gutenberg EBook of Mmoires du prince de Talleyrand, Volume IV
(of V), by Charles-Maurice de Talleyrand Prigord

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Title: Mmoires du prince de Talleyrand, Volume IV (of V)

Author: Charles-Maurice de Talleyrand Prigord

Annotator: Duc de Broglie

Release Date: April 11, 2010 [EBook #31952]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  Note de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
  typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t
  conserve et n'a pas t harmonise.




  MMOIRES

  DU PRINCE

  DE TALLEYRAND

  PUBLIS AVEC UNE PRFACE ET DES NOTES

  PAR

  LE DUC DE BROGLIE

  DE L'ACADMIE FRANAISE


  IV


  PARIS
  CALMANN LVY, DITEUR

  RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
  A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

  1891

  Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les
  pays y compris la Sude et la Norvge.




  DIXIME PARTIE (_Suite_)

  RVOLUTION DE 1830 (_Suite_)

  (1830-1832)




  MMOIRES

  DU

  PRINCE DE TALLEYRAND




  Illustration: LE PRINCE DE TALLEYRAND
  AMBASSADEUR DE FRANCE A LONDRES




RVOLUTION DE 1830 (_Suite_)

(1830-1832)


En rsumant les divers points de l'affaire belge au commencement du
mois de janvier 1831, nous tions arrts  _La Haye_, par le roi des
Pays-Bas, qui finissait par cder sur l'indpendance de la Belgique,
mais qui y mettait des conditions inacceptables quant aux frontires,
au partage de la dette;  _Bruxelles_, par le congrs qui menaait
toujours de voter la runion de la Belgique  la France, c'est--dire
la guerre europenne, ou d'appeler au trne le duc de Nemours pour
s'assurer, par la protection de la France, l'annexion du grand-duch
de Luxembourg, ce qui conduisait galement  la guerre;  _Paris_, par
la crainte que le choix du prince Lopold de Saxe-Cobourg ne part une
concession humiliante faite  l'Angleterre; enfin,  _Londres_, par
les plnipotentiaires de Russie, qui, autoriss par leur souverain, 
signer l'acte qui prononait l'indpendance de la Belgique, avaient
reu dfense expresse de consentir  un autre choix, comme
souverain de ce pays, qu' celui d'un prince de la maison de Nassau.

Il fallait sortir de ce ddale par une marche nette et ferme. Je me
dcidai  proposer aux trois autres puissances dans la confrence de
ne pas s'arrter au refus de la Russie, quant au choix du souverain,
car il n'tait pas ncessaire que les reconnaissances arrivassent
simultanment; et la Belgique serait un royaume, lorsque quatre des
grandes puissances l'auraient reconnu pour tel. J'insistai galement
pour qu'on passt outre devant les rsistances des Belges et des
Hollandais, et j'crivis ceci  Paris[1]:

... La question n'est plus dans telle et telle limite, dans une
portion plus ou moins forte de la dette; elle n'est plus dans la
maison de Nassau ou dans celle de Bavire,--elle est tout entire dans
le systme guerroyant ou dans le systme pacifique. Le premier aura
infailliblement ce qu'il veut, soit de la runion de la Belgique  la
France, soit du choix accept de M. le duc de Nemours. Le second sera
satisfait par le choix du prince de Naples que la confrence est
dispose  adopter. Mais il faut que le gouvernement franais, avec
les formes de la dcision, s'assure des dispositions de la Belgique.
M. de Celles, s'il agit franchement dans cette vue, peut tre utile 
cette combinaison. Alors il faut que notre ministre se prpare 
livrer au parti Mauguin et au parti Lamarque, bataille sur le terrain
napolitain, car certainement il s'lvera quelque opposition, soit 
Bruxelles soit  Paris. Si pour nous embarrasser, les intrigants de
Paris font proclamer M. le duc de Nemours, un refus formel du roi
nous met  l'aise vis--vis des puissances. La rponse dilatoire dont
parle la dpche du 2, que je viens de recevoir, porterait, je le
crains, un coup trs fcheux  la confiance des cabinets. La Russie,
toujours prte  s'emparer de la politique de l'Angleterre,
profiterait de cette circonstance pour pousser  l'extrme les
hostilits de socits qui ont ici une trs grande influence. Si donc
le roi, comme c'est mon opinion, se croit assez fort pour conserver la
paix, il faut un refus absolu de M. le duc de Nemours. Il y a, ce me
semble, en France, une erreur gnralement rpandue: c'est celle de
croire que nous pouvons conserver la paix avec l'Angleterre en faisant
la guerre contre le continent; il est bien certain cependant qu'il
faudrait des sacrifices incompatibles avec notre dignit, et qui
probablement seraient insuffisants pour la dsintresser. M. de
Flahaut, qui n'en tait pas convaincu  son arrive, a fini par en
tre persuad[2]. Il s'agit donc de savoir si la France est en tat de
faire la guerre au continent: je pense que oui: mais est-elle en tat
de faire la guerre au continent et  l'Angleterre? Je ne le pense pas.
Je suis effray, lorsque je lis nos journaux et nos discussions
parlementaires, de la singulire ignorance, des prjugs et de
l'aveugle prsomption qui y rgnent. On remarque ici que le ton de nos
discussions s'altre; on nous blme, on s'inquite de notre
effervescence, mais on ne nous redoute pas.

  [1] Le prince de Talleyrand  Madame Adlade (3 janvier 1831).

  [2] On se rappelle que le comte de Flahaut avait t envoy 
  Londres par le gnral Sbastiani pour proposer  M. de
  Talleyrand un plan de partage de la Belgique. (Voir tome III, p.
  410.)

Voil ce qu'il est de mon devoir de ne pas dissimuler. Je pourrais
beaucoup ajouter sur la difficult d'une position qui fait qu'on
est charg des affaires d'un pays en bullition, auprs de gens qui
sont encore dans les vieilles routes. Mon dvouement me donne le
courage de lutter ici contre la vieille jalousie anglaise, si prte 
reparatre, sans esprer plaire  ma propre patrie...

M. le duc de Nemours refus, si la Belgique persiste dans ce choix ou
dans celui du duc de Leuchtenberg, on doit rappeller les commissaires
anglais et franais qui sont  Bruxelles et ne plus recevoir
qu'ensemble les communications que les Belges voudraient faire. S'ils
se remettent en guerre avec la Hollande, ou la Hollande avec eux,
comme on ne veut pas avoir la guerre auprs de soi, il faut bloquer
les ports du pays, quel qu'il soit, qui a attaqu. Et cela fait, on
restera tranquille et on laissera le temps fournir quelque combinaison
raisonnable...


Je crus que ces observations avaient produit quelque effet  Paris, en
recevant la rponse suivante du gnral Sbastiani, en date du 5
janvier:

    Mon prince,

Nous n'avons jamais balanc sur le parti que nous prendrions
relativement  la Belgique. Nous refuserons sans balancer, et sa
runion  la France, et la couronne pour M. le duc de Nemours[3]. Nous
avons pens, il est vrai, que d'autres arrangements que son
indpendance affermiraient mieux la paix de l'Europe; mais nous
attendrons que cette conviction soit passe dans l'esprit des
grandes puissances, et notamment dans celui de l'Angleterre. Quelque
loign que puisse tre ce moment, nous saurons l'attendre.

  [3] Sur les sentiments du roi et de la famille royale au sujet de
  l'lection du duc de Nemours, voir  l'Appendice, p. 481, une
  lettre de Madame Adlade  M. de Talleyrand.

Le roi des Franais donnera  l'Europe l'exemple d'un grand
dsintressement et d'une loyaut politique qui pourra servir de
modle. Il en a la ferme volont, mon prince, et il me charge de vous
le dire. Ainsi, vous pouvez prendre des engagements positifs  cet
gard avec les puissances, sans craindre que rien puisse branler sa
rsolution. La paix, mon prince, sera votre ouvrage, et aprs une
telle dclaration, rien ne me parat devoir en compromettre la
conservation. Notre langage avec les Belges a toujours t net et
positif. J'espre encore qu'ils ne feront pas de folies.

La confiance du roi dans votre haute sagesse et dans votre dvouement
pour son service est telle, qu'il se repose sur vous du parti 
prendre dans ce qui intresse la dignit de sa couronne et l'intrt
de notre patrie.

Assur par les dclarations contenues dans cette lettre, que je
pouvais compter sur l'appui du roi, je m'inquitais moins, en quoi
j'avais tort, on va le voir, des entranements auxquels pourraient se
laisser aller le gnral Sbastiani et les autres ministres, et fort
peu, je l'avoue, des dispositions des Belges que l'un des commissaires
de la confrence  Bruxelles, M. Bresson, ne me dpeignait pas
cependant sous des couleurs bien favorables. Je ne m'attendais donc
pas  la surprise qu'on nous prparait de ce ct.

Une nouvelle candidature au trne de Belgique avait tout  coup surgi
 Bruxelles, celle du prince Othon de Bavire g de quatorze ans. Le
gnral Sbastiani, inform de ce fait par M. Bresson, lui avait
crit sur-le-champ que le gouvernement franais verrait sans
rpugnance le choix du prince Othon, s'il tait bien convenu qu'il
pouserait une fille du roi des Franais[4].M. Bresson avait
communiqu aux membres principaux du congrs la lettre du gnral
Sbastiani, qui ne tarda pas  tre publie, imprime, affiche mme
dans les rues de Bruxelles.

  [4] Voir  ce sujet une lettre de Madame Adlade  M. de
  Talleyrand. (Appendice, p. 482.)

Une pareille communication empruntait un caractre de grande
importance, quand elle tait faite par un agent reprsent comme ayant
 la fois les pouvoirs de la confrence et ceux du gouvernement
franais[5].

  [5] En outre de cette publication, M. le comte d'Arschot avait lu
   la tribune du congrs, le 8 janvier, deux lettres de MM.
  Gendebien et Rogier, dans lesquelles les envoys belges  Paris
  disaient que M. Sbastiani leur avait formellement promis de
  reconnatre le prince Othon qui pouserait la princesse Marie
  d'Orlans (voir les _Dbats_ du 11 janvier). Cette candidature du
  prince Othon n'eut pas de suite. Le parti qui le soutenait ne
  tarda pas  lui substituer le duc de Leuchtenberg.

Ds que j'avais eu connaissance qu'il tait question du prince Othon,
j'avais crit le 6 janvier  Paris qu'il n'aurait l'assentiment de
personne[6]. ... Ce prince, disais-je, ne peut monter sur le trne
qu'entour de conseillers, qui, par leur nombre et leurs relations,
n'inspirent aucune confiance aux cabinets de l'Europe[7]. Nous
n'avons pas encore la nouvelle de la dtermination qui aura t prise;
mais au dpart du dernier courrier, il tait annonc comme probable
que le choix tomberait sur lui[8] et comme il n'a que quatorze ans,
c'est M. de Mrode qui devait tre plac auprs de lui, faisant les
fonctions de rgent. Ce grand parti a t pris avec une lgret qui
parat extraordinaire  tout le monde; car, premirement, on ne sait
pas si le roi de Bavire y consentirait; secondement, un royaume
nouveau, plac entre les mains d'un enfant, ne parat pas bien
raisonnable; troisimement, une royaut nouvelle qui commence par une
rgence est susceptible d'tre entoure d'intrigues, et quatrimement,
M. de Mrode a en France des relations qui, probablement  tort,
inquiteraient quelques puissances.

  [6] _Le prince de Talleyrand au comte Sbastiani._--Cette lettre
  est date du 7 janvier dans le texte des archives.--Nous
  continuerons comme prcdemment  indiquer les variantes des deux
  textes. On remarquera que M. de Talleyrand n'a gnralement
  insr ici que des fragments de sa correspondance avec M.
  Sbastiani. Il n'entrait pas dans notre plan de rtablir en note
  le texte intgral des dpches, et nous nous en sommes tenus aux
  variantes existant dans les passages cits. Des points de
  suspension indiqueront les coupures.

  [7] Variante:... _et  Bruxelles on s'occupe de faire un roi qui
  vraisemblablement n'aura l'assentiment de personne s'il ne doit_
  monter sur le trne qu'entour de conseillers, qui par _leurs
  noms_... etc.

  [8] Variante:... _sur le jeune prince Othon de Bavire
  qui dj tait destin au trne de la Grce_.

Trois jours aprs, le 9 janvier, lorsque les dtails de ce qui s'tait
pass  Bruxelles furent connus de la confrence, je renouvelai dans
mes dpches  Paris l'expression du blme que causait  Londres la
manire dont cette affaire avait t conduite. Je ne m'en tins pas l
et j'crivis  Madame Adlade, soeur du roi, ce que je voulais qu'elle
communiqut  Sa Majest.


    Londres, le 9 janvier 1831.

Je n'ai pas importun ces jours-ci Mademoiselle de toutes mes
tribulations. Je dois le dire, j'ai t d'autant plus pein, que j'ai
d voir un dommage notable dans la marche des affaires; les dfiances
sont augmentes, et il faut beaucoup d'efforts et toute la confiance
que l'on veut bien avoir ici en moi, pour que la position de
l'ambassadeur de France ne soit pas change. Mes propres
susceptibilits sont bien peu de chose; mais je suis vivement atteint
par ce qui peut nuire au service du roi. Mademoiselle va en avoir la
preuve. C'est par le corps diplomatique que j'ai connu la lettre
_affiche_  Bruxelles. Je suis rest fort embarrass devant un fait
aussi positif, et qui te  mes paroles le crdit dont elles ont tant
besoin. Dans une semblable position, tout autre et sans doute quitt
son poste, et les membres de la confrence, qui craignaient mon
dpart, m'ont plusieurs fois dclar que mon dpart serait un signal
de rupture. Je suis donc rest, et par le dsir de n'entraver par
aucune considration personnelle la marche des affaires, et parce que,
ambassadeur de Mademoiselle, j'aurais cru lui faire quelque peine en
quittant ainsi la place o elle m'avait dsir. Mais je ne saurais y
rester utilement, si l'on ne trouve pas de moyen de rendre  mes
paroles toute leur force et de donner une sorte de satisfaction aux
puissances runies ici. Il parat, d'aprs les journaux, car les
dpches de Paris n'en parlent pas, que M. Bresson a, sans
autorisation, fait placarder la lettre du gnral Sbastiani. Je
demande donc que le zle imprudent de M. Bresson soit blm; qu'il
soit renvoy  son poste de Londres, et que je sois autoris 
dclarer que l'intention du cabinet franais n'est pas de s'isoler,
dans la question belge, de la marche adopte par les grandes
puissances[9]. Je voudrais bien aussi qu'on lt plus  attentivement
mes dpches pour que l'on ne confondt pas de simples propositions
avec des dterminations absolues. Cela viterait de m'crire que le
protocole, _qui n'a pas exist, est entach de partialit_. Il faut
que l'affaire belge reste uniquement confie  la confrence, sans
quoi nous serons toujours accuss de jouer un jeu double. Le roi y
gagnera de ne plus tre importun par les intrigues des Belges qui se
remuent beaucoup trop  Paris...

  [9] Voir  l'Appendice, p. 483, une lettre de M. Bresson  M. de
  Talleyrand.

Les membres de la confrence, rassurs par les dclarations trs
nettes que je dus leur faire au sujet du prince Othon de Bavire,
signrent sur ma proposition le protocole numro 9 dans lequel,
laissant de ct cette question, comme si elle n'existait pas pour
nous, nous invitmes de la manire la plus ferme, d'une part, le roi
des Pays-Bas,  lever le blocus du port d'Anvers qui tait une des
grandes causes d'irritation pour les Belges; et, de l'autre, les
Belges  faire cesser les hostilits qu'ils entretenaient aux environs
de Mastricht.

J'insistai  Paris, pour qu'on laisst faire  lord Ponsonby 
Bruxelles toutes les tentatives en faveur des princes de Nassau, dans
la conviction o j'tais que, ces tentatives n'aboutissant  rien, le
gouvernement anglais prendrait plus fortement parti pour le prince de
Saxe-Cobourg, qui restait toujours pour moi le candidat prfrable. Le
comit diplomatique du congrs de Bruxelles avait charg plusieurs de
ses membres de se rendre  Paris et  Londres pour s'entendre avec
nous sur le prince qui nous conviendrait le mieux, et c'tait sur
cette dputation que je comptais pour faire prvaloir un choix
raisonnable; je ne me trompai pas dans mes prvisions. L'homme le plus
intelligent de cette dputation, M. Van de Weyer, entra ds lors
en relation avec le prince de Cobourg et servit habilement ses
intrts  Bruxelles, en dpit de tous les incidents qui traversrent
la candidature du prince.

Je cherchai  apaiser les inquitudes qu'on me tmoignait chaque jour
de Paris, en crivant  Mademoiselle le 12 janvier[10]:

Je n'ai pas crit ces jours-ci  Mademoiselle parce que je voulais
rpondre en connaissance de cause. Mademoiselle a la bont de me
demander un conseil; il m'est impossible de rpondre catgoriquement
sur un tat de choses qui non seulement est fort compliqu, mais qui
se modifie d'heure en heure. La lenteur des Anglais, la mobilit des
Belges, l'obstination des Hollandais, l'obligation de ngocier avec
des personnes qui n'arrivent que pniblement  des concessions
opposes  leurs gots et souvent  leurs intrts, rendent tout
difficile. Souvent, il faut reprendre le lendemain ce qui a t dcid
la veille; il faut dtruire avec de nouveaux raisonnements l'effet
d'une lettre de lord Ponsonby qui ne voit pas toujours de mme que M.
Bresson. La prsence et l'influence du prince d'Orange, le soutien que
lui prte madame de Lieven, amie particulire de lord Grey: voil des
obstacles sans cesse renaissants, et qui dcourageraient un zle et
une affection moins sincres et moins vifs que ceux que j'ai dans le
coeur. Je ne vois pas qu'il y ait dans ce moment-ci un conseil positif
 donner. La marche du roi a t admirable dans tout ceci: je demande
encore quelques jours d'une conduite aussi mesure; je suppose que
dans ce court dlai, le gouvernement anglais sera de nouveau
dtromp sur les chances du prince d'Orange en Belgique; et c'est
alors que nous pourrons soutenir avec avantage et autorit, soit le
prince de Bavire, soit le prince de Naples, mais surtout ce
dernier...

  [10] Cette lettre est une rponse  la lettre de Madame Adlade
  du 3 janvier qui est insre  l'Appendice, p. 481.

Le 13 janvier, de nouveau, je lui mandais:

... Je conois bien que les lenteurs de la confrence de Londres
dplaisent  Mademoiselle; j'ose dire que je n'en suis pas moins
contrari, quoique je ne sois pas obsd, comme l'est le roi, de
toutes les importunits et de tout le mouvement des faiseurs
politiques, toujours si presss chez nous et qui gnent tant nos
ministres. Le cabinet anglais n'est jamais press de rien parce qu'il
n'a point  satisfaire  des impatiences aussi importunes. A Paris, on
ne songe qu' pousser le gouvernement, et ici on ne songe qu'
retenir. Ce qui entrave aussi beaucoup notre marche, et nous fait
employer un temps considrable en explications de toute nature, ce
sont les communications faites et publies par les Belges[11]. Il faut
interprter toutes les conversations plus ou moins exactes qu'ils
livrent au public, et rparer le moins mal possible les fautes que ces
dbutants en politique font chaque jour. Le ministre anglais dsire
que la question belge soit termine avant le 3 fvrier. Le roi aura vu
dans le protocole numro 9 que, malgr les obstacles, nous arrivons 
quelque rsultat, et que tout le monde y arrive ensemble. Il n'y a
point de confrence aujourd'hui, ce qui fait que je vais  Brighton
faire ma cour au roi et prendre l'air...

  [11] Allusion  plusieurs faits qui s'taient passs  Bruxelles.
  Voir page 8. Voir galement, page 25, l'incident
  Sbastiani-Rogier.

A mon retour de Brighton, j'eus un long entretien avec lord Grey; j'en
rendis compte le 17 janvier  Paris[12]:

... J'ai vu ce matin lord Grey pendant trs longtemps; j'ai pu
m'expliquer avec lui d'une manire trs nette; j'y tais autoris, et
par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire le 14 de ce
mois[13] et par des renseignements que je me suis procurs ici, qui
m'ont prouv que les affaires de M. le prince d'Orange n'taient pas
en aussi bon tat que le gouvernement anglais aime  se le persuader.
J'ai dit  lord Grey que les lenteurs avaient chang la disposition
des esprits; que le parti du prince d'Orange tait moins fort qu'on ne
le pensait; que les catholiques n'en voulaient point et n'en
voudraient jamais; que ceux qui dsiraient la runion  la France
taient contre lui; que suivre la direction dans laquelle on tait
aujourd'hui, c'tait s'exposer  tous les malheurs d'une guerre
civile; qu'une guerre civile en Belgique touchait de trop prs la
France, pour ne pas finir par compliquer toutes les questions; qu'il
fallait enfin en venir au choix d'un souverain; et que ce souverain ne
pouvait tre qu'un catholique, et choisi parmi les princes Jean de
Saxe, Othon de Bavire ou Ferdinand de Naples[14].

  [12] _Le prince de Talleyrand au gnral Sbastiani._ (Dpche
  dj publie.)

  [13] Voir cette lettre  l'Appendice, p. 484.

  [14] Charles-Ferdinand prince de Capoue. Il est gnralement
  connu dans ces _Mmoires_ sous le nom de prince Charles.

Lord Grey m'a alors rpondu qu'ils avaient tenu  voir le prince
d'Orange pour suivre ses chances jusqu' leur terme, afin qu'une fois
perdu, la Russie n'et plus  nous l'opposer et se dcidt 
marcher avec nous; que, quant au prince de Bavire, il ne savait pas
pourquoi nous ne prfrions pas le prince Charles, frre du
roi.--Parce que, lui ai-je dit, il s'est prononc violemment contre la
dernire rvolution de France, et que nous ne voulons pas avoir prs
de nous un prince dispos  prendre part  tout ce que la politique
anti-franaise pourrait concevoir.--Mais le prince Othon de Bavire
est trop jeune, reprit lord Grey; il faudrait commencer une dynastie
par une rgence et quels seraient les rgents? Quelques-uns de ces
hommes turbulents dont nous avons tant  nous plaindre.--Pourquoi donc
ne pas choisir le prince de Naples, ai-je dit, il n'a pas cet
inconvnient, puisqu'il a dix-huit ans?--Il n'en a que dix-sept[15],
m'a-t-il rpondu, et d'ailleurs il vous appartient de trop prs pour
ne pas nous embarrasser devant le parlement.--J'ai fait remarquer 
lord Grey que ce n'tait point un inconvnient rel; qu'une pareille
objection aurait pu tre faite lorsqu'il tait question du prince
Lopold de Saxe-Cobourg et qu'elle ne m'avait point arrt[16]; que,
du reste, notre intention tait de nous entendre avec l'Angleterre;
mais qu'il nous fallait sortir de l'tat dangereux dans lequel la
Belgique plaait l'Europe, et la France en particulier; que bien
certainement le choix fait par eux et par nous serait adopt, et qu'il
fallait, pour y arriver, se faire des concessions rciproques. Les
motifs que vous mettez en avant pour repousser les princes de Naples
et de Bavire, lui ai-je dit en terminant, ne me paraissent pas
suffisants, et si l'Europe est embrase pour de tels motifs, ce n'est
pas  nous qu'on adressera des reproches.

  [15] Le prince Charles de Naples tait n le 10 octobre 1811.

  [16] C'tait en effet ce qu'on reprochait on France au prince de
  Cobourg qui passait pour trs anglais. Voir  l'Appendice, p.
  481, une lettre de Madame Adlade au prince de Talleyrand.

Il m'est rest de cette longue conversation que, les chances du
prince d'Orange vanouies, le choix s'tablirait entre les trois
maisons que j'ai dsignes plus haut. Mes efforts porteront sur le
prince de Naples; mais, pour conserver ma position vis--vis des
membres de la confrence, je dois laisser puiser la combinaison du
prince d'Orange...

A ct, je devrais dire au-dessus de cette question, on le voit trs
complique, du choix du futur souverain de la Belgique, il y en avait
une autre qui tait plus immdiatement menaante: c'tait celle de la
reprise des hostilits entre les Hollandais et les Belges,  laquelle
se liait invitablement une guerre gnrale et europenne. Le roi de
Hollande, qui, comme nous l'avons dit, souhaitait par-dessus tout
cette dernire, dans la pense qu'elle amnerait la restauration de
son gouvernement en Belgique, travaillait avec obstination  l'amener.
En bloquant l'Escaut et le port d'Anvers, il suspendait tout le
commerce de la Belgique, et causait ainsi une irritation extrme parmi
les Belges, qui, par mesure de reprsailles, bloquaient la ville de
Mastricht, occupe par une faible garnison hollandaise. Ces deux
faits taient en opposition directe avec l'armistice conclu sous les
auspices de la confrence. Aussi avions-nous, par un de nos
protocoles, signifi au roi de Hollande d'avoir  lever le blocus de
l'Escaut, au plus tard le 20 janvier, et aux Belges de cesser les
hostilits autour de Mastricht[17].

  [17] Protocole du 9 janvier 1831.

On n'avait encore obi ni d'un ct ni de l'autre. Le roi de Hollande
faisait marcher des troupes sur Mastricht, et la Prusse tait assez
dispose  l'aider dans cette entreprise. Les partis bonapartiste et
rpublicain  Bruxelles, qui avaient profit de l'irritation qu'y
causait le blocus de l'Escaut pour provoquer les hostilits du ct de
Mastricht, n'attendaient que le moment o la lutte serait engage
pour demander le secours de l France, avec l'esprance qu'ils
nourrissaient, tout comme le roi de Hollande, mais dans un autre but,
qu'une guerre gnrale conduirait au renversement du gouvernement
franais et  la runion de la Belgique  la France, devenue
rpublique.

Il tait urgent de pourvoir  ces dangers. La confrence renouvela au
roi de Hollande l'injonction formelle de lever le blocus de l'Escaut,
et menaa les Belges, s'ils ne cessaient leurs tentatives sur
Mastricht, de faire bloquer leurs ports par une escadre
anglo-franaise. Il avait t propos par quelques membres de la
confrence d'employer l'arme prussienne pour empcher la marche des
Belges sur Mastricht; je m'y tais premptoirement oppos, et c'est
ainsi que j'avais fait prvaloir la menace du blocus des ports belges.
Je trouvais dans ce moyen l'avantage qu'il avait t dj propos par
moi,  l'gard des ports hollandais, lorsqu'il s'tait agi de forcer
le roi Guillaume  la leve du blocus d'Anvers, et que d'ailleurs mon
intention tait encore de le faire valoir, si le 20 janvier notre
protocole du 9 n'avait pas reu son excution.

Mais toutes ces mesures n'taient que des palliatifs provisoires qui
ne nous tiraient pas de dangers permanents. J'en avais mdit une
pendant plusieurs jours, que je regardais comme dcisive, en ce
qu'elle mettrait fin aux esprances du parti rvolutionnaire en
Belgique et en France, aussi bien qu'aux tentatives
ractionnaires du roi Guillaume; c'tait une dclaration par les
puissances de la neutralit de la Belgique. Je la soumis  la
confrence dans sa sance du 20 janvier, o j'eus la satisfaction de
la faire adopter et consigner dans le protocole de ce jour[18]. Le
compte rendu de cette sance que j'adressai  Paris, le 21 janvier
fera connatre l'importance du rsultat que j'avais obtenu[19].

  [18] Le protocole du 20 janvier comprenait deux sries de
  dcisions. Il fixait les limites de la Belgique et de la Hollande
  sur le pied du _statu quo_ 1790; il proclamait ensuite en ces
  termes la neutralit du nouvel tat:

  ... Les plnipotentiaires... sont unanimement d'avis que les cinq
  puissances devaient  leur intrt bien compris,  leur union, 
  la tranquillit de l'Europe, et  l'accomplissement des vues
  consignes dans leur protocole du 20 dcembre, une manifestation
  solennelle, une preuve clatante de la ferme dtermination o
  elles sont, de ne rechercher dans les arrangements relatifs  la
  Belgique comme dans toutes les circonstances qui pourront se
  prsenter encore, aucune augmentation de territoire, aucune
  influence exclusive, aucun avantage isol, et de donner  ce pays
  lui-mme ainsi qu' tous les tats qui l'environnent les
  meilleures garanties de repos et de scurit. C'est par suite de
  ces maximes, c'est dans ces attentions salutaires que les
  plnipotentiaires ont rsolu d'ajouter aux articles prcdents
  ceux qui se trouvent ci-dessous:

  ARTICLE V.--La Belgique, dans les limites telles qu'elles seront
  arrtes et traces conformment aux bases poses dans les
  articles 1,2 et 4 du prsent protocole, formera un tat
  perptuellement neutre. Les cinq puissances lui garantissent cette
  neutralit perptuelle ainsi que l'intgrit et l'inviolabilit de
  son territoire dans les limites mentionnes ci-dessus.

  ARTICLE VI.--Par une juste rciprocit, la Belgique sera tenue
  d'observer cette mme neutralit envers tous les autres tats, et
  de ne porter aucune atteinte  leur tranquillit intrieure ou
  extrieure.

  [19] Voir  ce sujet une lettre de Madame Adlade  M. de
  Talleyrand (Appendice, p. 489.)


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GNRAL SBASTIANI[20].

  [20] Dpche officielle dj publie.

    Monsieur le comte,

J'ai l'honneur de vous transmettre le protocole de notre confrence
d'hier. Vous y verrez que, m'attachant  l'ide que je vous avais
exprime dans ma dpche du 10 de ce mois, numro 70, nous sommes
parvenus  faire reconnatre en principe par les plnipotentiaires la
neutralit de la Belgique. J'ai t fort second par lord Palmerston,
dans lequel je trouve toujours de la droiture et des dispositions
pacifiques trs relles.

Je n'ai pas besoin de vous dire que la lutte a t longue et
difficile; l'importance de cette rsolution tait bien sentie par tous
les membres de la confrence, ce qui fait que notre sance a dur huit
heures et demie.

La neutralit reconnue de la Belgique place ce pays dans la mme
position que la Suisse, et renverse, par consquent, le systme
politique adopt en 1815 par les puissances, et qui avait t lev en
haine de la France. Les treize forteresses de la Belgique,  l'aide
desquelles on menaait sans cesse notre frontire du Nord, tombent,
pour ainsi dire,  la suite de cette rsolution, et nous sommes
dsormais dgags d'entraves importunes. Les conditions humiliantes
proposes en 1815 dcidrent alors ma sortie des affaires, et j'avoue
qu'il m'est doux aujourd'hui d'avoir pu contribuer  rtablir la
position de la France de ce ct.

Vous jugerez comme moi, monsieur le comte, l'avantage immense que
cette rsolution produira pour le maintien de la paix. Les Belges, se
trouvant isols et libres de choisir une forme de gouvernement en
harmonie avec leurs souvenirs et leurs habitudes, cesseront
d'inquiter l'Europe; ils deviendront sans doute plus faciles 
diriger, lorsqu'ils sauront que leurs folies ne peuvent plus retomber
que sur eux-mmes. Quant  la France, j'ai lieu d'esprer qu'elle y
verra une satisfaction clatante pour le pass et un gage de scurit
pour l'avenir.

Les difficults que j'ai prouves dans la discussion ont surtout
port sur la dernire partie du protocole dans laquelle j'ai fait
insrer que d'autres pays seraient libres de s'associer  la
neutralit reconnue de la Belgique. J'ai pens que cela fournirait
plus tard la meilleure solution possible  l'pineuse question du
duch de Luxembourg. Le ministre de Prusse, prvoyant le mme
rsultat, a rsist longtemps; mais je l'ai enfin emport et le
paragraphe a t rdig, quoiqu'un peu plus vaguement, comme je le
dsirais[21].

  [21] Le mme jour, 21 janvier, lord Palmerston crivait  lord
  Granville:

    Mon cher Granville,

  Le protocole que je vous envoie est le rsultat de deux longues
  journes de travail... Talleyrand voulait que le Luxembourg ft
  compris dans la neutralit, mais  cela on objecta que ce duch
  appartient  un souverain qui est indpendant et  une
  confdration dont il est membre; que la confrence n'a pas le
  droit de traiter de guerre et de paix pour le Luxembourg, ce droit
  n'appartenant qu'au souverain du pays et  la confdration...

  ... Talleyrand s'est dbattu comme un lion, a prtendu qu'il ne
  consentirait pas  la neutralit de la Belgique, si le Luxembourg
  n'entrait pas dans cette neutralit, et a fini par dire qu'il
  voulait en change Philippeville et Marienbourg... Enfin, nous
  avons fini par le faire entrer en arrangement par le moyen qui
  rend les jurs unanimes, par la faim. Entre neuf et dix heures il
  s'est rendu  nos propositions, trs content au fond du coeur, j'en
  suis sr, de voir la neutralit de la Belgique tablie...
  (_Correspondance intime de lord Palmerston_ traduite en franais
  par Aug. Craven, I, 9.)

Du reste, la question du duch de Luxembourg, ressortant de la
Confdration germanique, ne doit pas tre traite ici o il n'y
aurait que des difficults de la part des personnes intresses, sans
pouvoirs pour les rsoudre.

Il a t convenu avec lord Palmerston que nous n'enverrions pas avant
quelques jours le protocole  Bruxelles; nous pensons qu'il est plus
convenable de terminer d'abord quelques-uns des points qui y sont
indiqus...

Cette grande victoire, car aujourd'hui encore, je la considre comme
telle, venait  point pour me permettre de calmer les inquitudes
qu'on m'exprimait incessamment de Paris et de Bruxelles et qui sont 
peu prs rsumes dans les lettres suivantes du gnral Sbastiani et
de M. Bresson.

LE GNRAL SBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, 16 janvier 1831.

    Mon prince,

Je vous prie de lire la sance d'hier avec une srieuse attention (la
sance de la Chambre des dputs de France du 15 janvier). La ptition
d'un Belge a fourni au gnral Lamarque l'occasion de prononcer un
discours dans lequel il a examin la politique extrieure du
gouvernement depuis la rvolution de Juillet. Les affaires de la
Belgique taient videmment le sujet qu'il se proposait de traiter.
Ses attaques ont t violentes, et il avait pour but de nous entraner
 la guerre. J'ai refus de relever le gant, et la Chambre entire a
approuv ma rserve. Mais le parti doctrinaire, qui se proposait
d'aborder ces questions, s'est dit offens, et M. Guizot a occup
longtemps la tribune. M. Mauguin lui a rpondu avec vhmence, avec
passion, et, il faut le reconnatre, a fait vibrer ces cordes
nationales si retentissantes dans le pays. M. Dupin n'a pas t
heureux dans sa rponse, et le gnral La Fayette n'a pas montr son
habilet accoutume dans toutes les questions de parti. L'effet de
cette sance sur la nation sera de nature  imposer au gouvernement
une marche encore plus circonspecte, s'il est possible. Nous devons
viter, non seulement de blesser les intrts et la dignit de la
France, mais nous devons encore mnager son orgueil, et, il faut
le dire, ses voeux.

La tentative que fait dans ce moment le ministre anglais en
Belgique, il ne faut pas se le dissimuler, compromet la paix de
l'Europe. Le prince d'Orange a un parti, mais faible, timide, vaincu,
moins encore par les armes que par les haines nationales. Nous avons
longtemps servi la cause de ce prince; nous avons cherch  la faire
triompher dans sa personne ou dans celle de ses enfants; nos efforts
ont t impuissants. Le dsir sincre de la paix, qui est la base de
notre politique, a dirig et dirigera encore notre conduite  l'gard
de la Belgique.

Le prince d'Orange va renouveler ses entreprises avec l'appui de
l'influence anglaise[22]. Nous demeurerons trangers  ce mouvement;
mais nous prvoyons avec douleur que nous ne saurions l'tre aux
consquences qu'il peut traner  sa suite. Si le voeu libre des Belges
appelle le prince d'Orange  la couronne, nous respecterons ce choix,
parce que l'indpendance de la Belgique sera toujours l'objet de notre
respect. Mais, vous avez vu, mon prince, quel a t le succs de la
proposition faite au congrs par M. Maclagan[23].

  [22] M. de Talleyrand avait envoy  Paris la preuve de
  l'intervention anglaise en Belgique en faveur du prince d'Orange.
  (Appendice, p. 486).

  [23] M. Maclagan tait alors dput d'Ostende. A la sance du 12
  janvier, il prsenta une motion en faveur du prince d'Orange, ce
  qui provoqua un violent tumulte.

  Voici en quels termes le compte rendu officiel relate cet
  incident:

  _M. Maclagan_ ne veut pas des combinaisons prsentes (le duc de
  Leuchtenberg et le prince Othon). Les puissances se rservent de
  nous faire la loi; nous ne sommes pas indpendants. Le prince
  d'Orange nous rapporterait le Limbourg, le Luxembourg, la rive
  gauche de l'Escaut, et les puissances... (Au mot de prince
  d'Orange, des cris  l'ordre!  bas, se font entendre de toutes
  parts. La plus grande effervescence rgne dans l'assemble...)

  _M. le prsident._--Je rappelle  M. Maclagan, qu'il a sans doute
  oubli que le congrs a exclu  jamais toute la famille d'Orange.
  (Bravo, bravo!) (On entend dans le tumulte la voix de M. A. de
  Rodenbach qui crie:--Il est Anglais, M. Maclagan, il est Anglais!
  il n'est pas Belge,  l'ordre!)

  _M. le prsident._--Je connais mon devoir, je rappelle M. Maclagan
   l'ordre...

  _M. Maclagan_ prtend qu'il faudrait que le congrs revnt sur sa
  dcision de l'exclusion pour donner libert entire  ses
  commissaires. (Les cris recommencent de nouveau et M. Maclagan
  quitte dfinitivement la tribune.)

Le ministre anglais s'est-il bien reprsent toute la diffrence qui
existe entre la situation de la Belgique avant l'exclusion des Nassau,
et sa situation actuelle? Tout tait possible et permis alors; mais
aujourd'hui un armistice a t conclu et mis sous la garantie des
grandes puissances, postrieurement  l'exclusion des Nassau; la
sparation de la Hollande et de la Belgique a t prononce, et
l'indpendance de la Belgique reconnue. Comment le prince d'Orange
pourrait-il, par exemple, recourir aux forces hollandaises sans
blesser le principe de l'armistice, de la sparation et de
l'indpendance? Le prince d'Orange voudra-t-il entreprendre la
conqute de la Belgique, avec ses partisans belges? Mais alors il se
trouve aux prises avec les forces du gouvernement provisoire, du
congrs, et commence une guerre civile que la France ne peut pas voir
d'un oeil indiffrent  ses portes. Qui saurait d'ailleurs prvoir tout
ce qui pourrait natre de cette guerre civile? Avouez-le, mon prince,
cette tentative a trop le caractre d'une imprudence, pour que je
puisse y reconnatre les penses prvoyantes et sages d'un
gouvernement tel que celui de l'Angleterre. Toutefois la prudence de
lord Grey et de lord Palmerston me rassure. Tromps par de faux
renseignements, par les esprances actives, inquites du prince
d'Orange, ce qui vient de se passer dans le congrs les aura clairs,
et ils auront rvoqu, je n'en doute pas, les instructions qu'ils ont
donnes  lord Ponsonby.

Notre attitude sera calme, notre conduite loyale, mais notre anxit
se conoit aisment. L'attitude de la confrence, la vtre, mon
prince, dans d'aussi graves circonstances, sont bien difficiles. Je
conois que vous soyez fatigu de tout ceci, quoiqu'on n'ait jamais
montr un plus noble caractre, une plus haute capacit que vous
l'avez fait. Qu'on ne perde jamais de vue,  Londres, que le canon de
la Belgique retentit en France, et que dans le monde on ne peut pas
tre sage tout seul...

De son cte, M. Bresson m'crivait le 17 janvier de Bruxelles:


    Mon prince,

Je dois vous prvenir que lord Ponsonby crit ce soir  lord
Palmerston: _qu'il a reu de bonne source l'information qu'un avis de
mettre en tat de sige et d'approvisionner les citadelles de Namur,
Lige, Huy, a t envoy du_ DPARTEMENT DE LA GUERRE DE FRANCE _au
gouvernement belge_. J'ignore si ce fait a quelque fondement, et, s'il
est exact, comment lord Ponsonby est parvenu  le connatre. Mais,
comme il serait possible que des explications vous fussent demandes,
j'ai cru prudent de vous avertir  l'avance.

J'ai lu avec un plaisir indicible, dans les journaux, la lettre de M.
Sbastiani  M. F. Rogier[24]. Il ne fallait pas moins qu'une pareille
leon au congrs et au gouvernement belge[25].

  [24] Firmin Rogier, diplomate belge, n en 1791, fut d'abord
  professeur de l'Universit de France. Aprs 1815, il entra dans
  le journalisme, et combattit le gouvernement du roi Guillaume. En
  1830, il fut nomm secrtaire de lgation  Paris et fit pendant
  quelque temps fonction de charg d'affaires. Il devint plus tard
  ministre plnipotentiaire et ne se retira qu'en 1864.

  [25] Un incident peu correct avait  ce moment jet quelque
  aigreur entre le cabinet franais et le gouvernement belge. M. de
  Celles avait lu  la tribune des lettres de M. Firmin Rogier et
  de M. Bresson, relatives  la candidature du duc de Leuchtenberg.
  Le comte Sbastiani avait t  juste titre mcontent que le
  gouvernement belge livrt  la publicit des documents
  essentiellement secrets, et que des paroles qu'il avait
  prononces dans une conversation familire avec M. Rogier eussent
  t rapportes officiellement. Il s'en plaignit vivement  M.
  Rogier et lui crivit la lettre suivante:


    Paris, 14 janvier.

    Monsieur,

  Vous m'avez dit, il y a quelques jours, que les journaux avaient
  rendu compte d'une manire infidle des lettres que vous aviez
  crites au gouvernement provisoire; mais ils vous attribuent
  aujourd'hui une nouvelle dpche o il m'est impossible de
  reconnatre ce qui a t dit dans nos derniers entretiens.

  Comme ministre, je n'ai jamais eu  entretenir le roi d'aucun
  arrangement relatif  sa famille. Le roi n'a donc pu m'accorder ni
  refuser ce qui ne lui a point t demand. J'ajouterai que soit
  comme homme, soit comme interprte des penses royales, je ne me
  serais jamais expliqu avec une telle lgret sur la famille d'un
  prince dont le roi estime la mmoire, et sous les ordres duquel je
  m'honore d'avoir longtemps combattu pour la gloire et
  l'indpendance de la France.

  Je me plais  croire, monsieur, que la lettre dont il s'agit
  n'est pas votre ouvrage: s'il en tait autrement, je me verrais
  oblig de n'avoir plus de relations avec vous que par crit.


    J'ai l'honneur, etc.

    HORACE SBASTIANI.

Le parti franais mcontent, M. de Stassart[26] en tte, se propose,
pour se venger de nous, de tcher de prendre le congrs par
surprise et de faire inopinment lire M. le duc de Leuchtenberg, sous
prtexte que les Belges n'ont plus que ce moyen de faire acte
d'indpendance. J'espre qu'ils choueront; j'y mettrai, du moins,
tous mes efforts.

  [26] M. de Stassart, gouverneur de la province de Namur, tait
  alors vice-prsident du congrs.

Le parti du prince d'Orange se met de son ct en mesure. La crise
approche et je suis loin d'tre sans inquitude. Il m'est bien
important de connatre votre pense sur le prince d'Orange et le
prince Lopold. Nous avons affaire  forte partie et fort soutenue de
Paris. Le bruit a couru pendant trois jours que les gnraux
Exelmans[27], Fabvier[28] et Lallemand[29] taient incognito 
Bruxelles. On les dit maintenant partis pour Namur et Lige. C'est de
ce ct qu'clatera un mouvement franais, si le mouvement orangiste a
lieu  Gand et ici.

  [27] Le gnral comte Exelmans (1775-1852), l'un des plus
  brillants gnraux de cavalerie de Napolon. Il tait alors pair
  de France. Il devint en 1849 grand chancelier de la Lgion
  d'honneur, marchal de France et snateur.

  [28] Le gnral baron Fabvier, n en 1782, entr  l'arme en
  1804, fut sous l'empire charg de diverses missions en Turquie,
  puis en Perse. En 1814 il dut signer la capitulation de Paris.
  Mis en disponibilit sous la Restauration, il passa en Grce en
  1823, et prit du service dans la guerre de l'indpendance. En
  1830, il devint marchal de camp, commandant de place  Paris,
  puis lieutenant gnral (1839) et pair de France (1845). En 1848,
  il fut lu dput et nomm ambassadeur  Constantinople, puis 
  Copenhague. Il mourut en 1855.

  [29] Le gnral Charles Lallemand, n en 1774, s'engagea en 1793,
  et tait gnral de brigade en 1815. Condamn  mort par
  contumace  la deuxime Restauration, il passa en Amrique,
  revint en France en 1830, devint membre de la Chambre des pairs
  et mourut en 1839.

Nous aurons bien de la peine  arriver ici  une solution
satisfaisante. C'est moins la bonne volont que les lumires qui
manquent au congrs, mais il est ingouvernable...


Tout cela tait fort compliqu et il fallait, pour sortir de ce ddale
d'intrigues, s'attacher  une ligne de conduite ferme, sans se laisser
dtourner du but par des incidents journaliers. Il n'y en avait pas
d'autre pour nous, dans mon opinion, que de rester solidement unis 
l'Angleterre; notre union contenait les trois autres puissances et
assurait la paix. J'tais d'ailleurs parfaitement convaincu que la
rpulsion contre la maison de Nassau tait trop forte en Belgique pour
que le prince d'Orange pt y tre rtabli. Ainsi, je ne voyais aucun
risque  laisser l'Angleterre poursuivre cette chance; je savais que
le cabinet avait besoin qu'elle ft reconnue puise et impraticable
pour se prsenter devant le parlement, qu'un certain sentiment de
pudeur l'obligeait  donner ce tmoignage de condescendance  la
Hollande, dont l'Angleterre gardait les colonies qui avaient servi
d'quivalent aux provinces belges[30], et j'tais sr enfin que le
ministre anglais me tiendrait compte, plus tard, de la bonne foi que
nous montrions en ne nous opposant pas ouvertement  l'lection du
prince d'Orange. Fort de toutes ces considrations, je rsolus de ne
pas me proccuper autant du choix du souverain pour la Belgique que du
soin d'largir et d'affermir la sparation de ce pays de la Hollande.

  [30] Par convention en date du 13 aot 1814, l'Angleterre
  s'engageait  restituer au roi des Pays-Bas les colonies dont
  elle s'tait empare au cours de la guerre,  l'exception de la
  colonie du Cap et de diverses possessions sur la cte de Guyane
  et sur la cte de Malabar.

Le protocole du 20 janvier avait tabli les premires bases de cette
sparation en prononant en mme temps, la neutralit perptuelle de
la Belgique. C'tait ce qu'il fallait dvelopper et faire accepter par
le roi de Hollande. Ce souverain venait dj de se soumettre de fort
mauvaise grce, il est vrai, au protocole par lequel nous lui avions
impos la leve du blocus de l'Escaut: c'tait une cause
permanente d'irritation pour les Belges qui se trouvait ainsi carte.

Je croyais avoir choisi la meilleure voie et je la suivais activement
quand M. de Flahaut apparut de nouveau  Londres, porteur d'une lettre
du gnral Sbastiani et charg de reproduire le fameux projet de
partage de la Belgique, que j'avais cru enseveli dans l'oubli. M. de
Flahaut s'tait crois en route avec le courrier qui portait  Paris
la dclaration de neutralit; il ne la connaissait pas, par
consquent. Une lettre du gnral Sbastiani du 21 janvier, tait le
thme au moyen duquel on voulait me faire partager les terreurs que
causait  Paris la possibilit de l'lection du duc de Leuchtenberg;
c'tait sur ce thme que M. de Flahaut, devait s'tendre. Voici la
lettre:

    Mon prince,

Vous aurez appris presque aussitt que nous la situation de la
Belgique. C'est le 28 que le congrs lira un souverain, et tout fait
craindre que son choix ne se dclare en faveur de M. le duc de
Leuchtenberg. M. Bresson a reu l'ordre de dclarer officiellement que
son lection ne serait point reconnue par la France[31]. Il doit
renouveler le refus de consentir  l'lection de M. le duc de Nemours
et  la runion de la Belgique  la France. Ce que demandent les
Belges, ce que dsirent les Franais est cependant cette runion, et
bientt, peut-tre, nous serons hors d'tat de l'empcher. Nous
continuerons nos efforts pour la prvenir; mais nous n'osons plus
croire  leur efficacit. Notre force est use dans cette lutte
ingrate. Le voeu de la France s'exprime aujourd'hui par la bouche des
hommes dont vous apprciez le plus la prudence et dont vous honorez le
plus le caractre. Notre situation est telle que le roi et le conseil
n'ont pas cru qu'elle pt vous tre fidlement reprsente par des
dpches, et le gouvernement du roi s'est dcid  vous envoyer M. le
comte de Flahaut, qui pourra vous faire connatre toute la vrit et
la mettre sous les yeux de Sa Majest britannique. C'est l sa
mission; c'est  vous d'en tirer le parti le plus utile au service du
roi et de la France. Il est inutile de vous crire une longue lettre.
M. de Flahaut vous dira tout ce qu'il vous importe de savoir. Le temps
presse; sachons mettre  profit les jours, les heures, et conservons
cette paix qui, seule, peut sauver l'ordre social en Europe.

_P.-S._--Nous avons t tellement pris de court par le terme fatal du
28 que nous n'avons pu vous consulter avant de prendre le parti
d'envoyer  Londres.

  [31] Voir la lettre de M. Bresson au prince de Talleyrand.
  (Appendice p. 487.)


Ce fut aprs avoir pris lecture de cette lettre que M. de Flahaut
essaya de me dmontrer qu'il n'y avait pas d'autre voie de salut pour
la France et l'Europe que le partage de la Belgique. Je me prononai
de la manire la plus forte contre cette ide  mes yeux aussi
impolitique qu'impraticable, et je rpondis ensuite  M.
Sbastiani[32]:

  [32] Dpche officielle dj publie.

    Monsieur le comte,

M. le comte de Flahaut est arriv avant-hier soir ici et m'a remis la
lettre dont vous l'aviez charge pour moi. Je vous remercie de l'avoir
choisi pour me l'apporter.

La leve du blocus d'Anvers et l'irritation du roi de Hollande
prouvent que la confrence avait t, comme cela tait son but, assez
rigoureuse envers les deux parties pour obtenir le rsultat qu'elle
voulait.

La conversation de M. de Flahaut m'a fourni des informations
prcieuses sur les ides et les intentions du gouvernement du roi, au
sujet des affaires que je suis charg de suivre ici et sur la
disposition des esprits en France. Je regrette toutefois qu'il ait
quitt Paris avant que ma dpche du 21 vous soit parvenue. La
nouvelle qu'elle contenait de la rsolution adopte par la confrence,
doit ncessairement influer sur les vues du roi et de son conseil,
ainsi que sur la conduite que l'on devra tenir avec la Belgique. Je
continue  me fliciter de la dclaration de neutralit qui, jusqu'
prsent, a t accueillie avec une grande approbation par les hommes
d'tat de ce pays qui en ont eu connaissance. Tous,  quelque parti
qu'ils appartiennent, la considrent comme un acte de grande
politique, honorable pour la civilisation moderne et fait pour assurer
le maintien de la paix par la facilit qu'il offre de concilier, sinon
toutes les prtentions, du moins, tous les intrts essentiels. Je
dois ajouter qu'en y accdant, ils pensent sans aucune exception que
cet acte est tout entier  l'avantage de la France.

Je conois qu'au point o l'tat des choses est parvenu en Belgique,
et que dans les embarras vers lesquels il semble entraner la France
et l'Europe, les esprits se soient jets dans les combinaisons les
plus opposes. La neutralit reconnue rend impossible aujourd'hui la
plupart de ces combinaisons et m'a permis de reprendre avec avantage
la question du prince de Naples,  laquelle d'abord on avait mis
ici tant d'opposition. Je crois mme qu'on arriverait  un succs
complet _sur ce point_, en rendant la ville d'Anvers, port franc, ou
plutt en en faisant une ville ansatique, et il ne m'est pas dmontr
_encore_ qu'on ne puisse arriver  ce rsultat, sans qu'Anvers cesse
d'appartenir, comme port libre,  la Belgique. C'est, depuis le jour
o le protocole a t sign, la ligne dans laquelle je suis entr et
dans laquelle je persisterai  marcher, si vous ne me donnez pas des
ordres contraires.

Cette combinaison a l'avantage de montrer  quel point serait inutile
toute concession faite  l'Angleterre sur le continent. Je dirai mme
que c'est pour loigner toute ide  cet gard que je me suis attach
au systme que je poursuis actuellement. Je n'aurais jamais voulu que
le nom du roi et le vtre se trouvassent lis  une clause, qui,  mon
sens, aurait plac notre gouvernement sur la ligne de ceux qui ne
pensent pas aux jugements de l'avenir.

L'histoire est l pour tmoigner des difficults que trana  sa
suite l'occupation de Calais par les Anglais, et elle est l aussi
pour rappeler la faveur qui entoura les Guise lorsqu'ils eurent
dlivr la France de cette honte. Ses leons ne doivent point tre
perdues pour nous; les mmes fautes pourraient produire les mmes
rsultats et ternir l'clat de cette fleur d'indpendance qui est
attache  tous les actes du gouvernement du roi. Je suis sr que son
haut esprit ne lui permettrait pas de s'arrter longtemps  une
pareille ide qui, sans avoir un effet direct sur notre propre pays,
n'carterait pas les reproches que l'on ferait  l'emploi de notre
politique continentale.

Personne ne serait tent de nier que la runion de la Belgique  la
France offrirait des avantages  cette dernire, quoiqu'un
agrandissement sur les bords du Rhin satisferait mieux mes ides sur
la politique franaise; je conviens que cette runion populariserait
pendant quelque temps le gouvernement qui l'aurait obtenue, malgr les
inconvnients qu'y trouverait l'industrie franaise; mais croyez
aussi, monsieur le comte, que cette popularit serait bien passagre,
s'il fallait l'acheter au prix qu'on propose. Il n'y a point de
rputation qui ne ft branle par un acte de cette espce; il n'y a
personne qui ne reproche  la paix de Teschen d'avoir introduit les
Russes en Europe; quel jugement svre ne porterait-on pas sur ceux
qui introduiraient l'Angleterre sur le continent? Il ne faut jamais se
mettre en contact avec ceux qu'on ne peut atteindre chez eux.

Je suis convaincu, monsieur le comte, que si vous tiez
plnipotentiaire ici, vous ne mettriez jamais votre nom  un acte que
les guerres les plus longues et les plus malheureuses ne pourraient
pas mme justifier[33]...

  [33] Voir  l'Appendice, p. 488, la lettre que M. de Talleyrand
  crivait dans le mme sens  Madame Adlade.

Je ne sais pas si cette dpche convainquit ceux auxquels elle tait
adresse; mais elle eut du moins pour effet que je n'entendis plus
parler du malencontreux projet de partager la Belgique.

Pour tre juste envers tous, il faut dire qu'il n'y avait rien de trs
singulier  ce que l'atmosphre de Paris,  cette poque,
troublt les meilleurs esprits; j'en trouve la preuve dans quelques
passages de la lettre suivante, que le duc de Dalberg m'crivait sous
la date du 22 janvier:


LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Mon cher prince,

Rien ici ne se relve ni ne se consolide. Les affaires de la Belgique
compromettent tout le monde,  commencer par votre chef, si chef il y
a. Les affaires de Laffitte le dconsidrent tellement comme prsident
du conseil, qu'elles nuisent beaucoup  ce qui est au-dessus. M.
Thiers est montr au doigt pour ses turpitudes.

Je causais hier avec Pasquier et Smonville. Nous tions  nous
demander comment tout cela pourrait se soutenir? Smonville disait: Je
revois le temps du Directoire. Il n'y a que Soult qui fait sa besogne
et qui organise quatre cent mille hommes aux dpens des finances.
Lorsqu'ils seront sur pied, peut-on les entretenir sans guerre? Si on
fait la guerre, peut-on reprendre le systme de pillage et de
rquisition? Ce sont des questions insolubles. Le dsordre et
l'anarchie sont derrire la toile, parce que l'autorit n'est nulle
part. On a si trangement chauff les esprits, qu'on n'entend plus
parler que des injures que la France a reues en 1814 et en 1815 et
qu'il faut venger en reprenant la ligne du Rhin. On est stationnaire,
comme l'est un Chinois, lorsqu'on soutient que ce sont autant de
folies qui finiront par bouleverser le pays.

Votre confrence de Londres est singulirement commente par le
congrs de Bruxelles; il serait temps que cela finisse! Comment
ne trouve-t-on pas un chef militaire qui marche sur Bruxelles et
finisse l'existence de ce congrs?

La Pologne occupe beaucoup les esprits, mais elle n'puise pas les
bourses. Le comit polonais n'a pu runir jusqu'ici que soixante mille
francs, dont vingt mille de M. de La Fayette.

Ce pauvre M. de Mortemart[34] joue le rle de M. de Caulaincourt avec
moins de sagacit et de talent[35].

  [34] Casimir-Louis-Victurnien de Rochechouart, duc de Mortemart,
  n en 1787, migra en 1791, revint en France sous le Consulat, et
  devint officier d'ordonnance de l'empereur. A la Restauration il
  fut nomm pair de France (1814) et marchal de camp, puis
  ambassadeur en Russie. Le 29 juillet 1830, Charles X le chargea
  de former un cabinet, mais ses efforts chourent et il se rallia
   Louis-Philippe. Il fut charg d'une mission extraordinaire 
  Ptersbourg et accrdit dfinitivement  ce poste en 1831. Il
  devint snateur en 1852 et mourut en 1876.

  [35] M. de Caulaincourt avait t ambassadeur sous l'empire o il
  avait la mission dlicate de ramener l'opinion des Russes au
  rgime de la France d'alors. (_Note de M. de Bacourt._)

Quelle est votre ide, mon prince, sur le chef  donner  la Grce?
Le prince Paul de Wurtemberg[36] tourmente tout le monde par son
impatience  y tre appel. On ne l'coute gure ici; la minorit du
prince de Bavire parat favorable  Capo d'Istria qu'on devrait
laisser en place.

  [36] Paul prince de Wurtemberg, n en 1785, mari en 1805  la
  princesse Catherine, fille du duc de Saxe-Altenbourg, mort le 16
  avril 1852. Il tait le frre du roi de Wurtemberg.

Les nominations de M. de Bouill  Calrsruhe et de M. Alleye 
Francfort ont fort dplu. On regarde ce dernier appel  dsunir,
autant qu'il le pourra, la Confdration. Il produira, je crois,
l'effet oppos. On n'explique pas le got du roi  faire de tels
choix...


Il fallait une certaine persvrance pour ne pas se laisser
dcourager, soit par ces chos de Paris, soit par les extravagances
des Belges et par les rsistances obstines du roi des Pays-Bas. Je ne
me sentis pas branl nanmoins, et je poursuivis avec fermet la
ligne que je m'tais trace, sans me soucier des vellits imprudentes
de Paris, pas plus que du duc de Leuchtenberg qu'on voulait faire
nommer  Bruxelles, sr qu'il ne serait pas reconnu par les
puissances, et je pressai la confrence de consolider l'oeuvre de la
sparation de la Belgique de la Hollande. Dans notre sance du 27
janvier, nous abordmes les questions financires et commerciales qui
se rapportaient  cette sparation, et nous les rsolmes dans une
mesure d'quit qui devait, plus tard, concilier les vritables
intrts des deux parties. En envoyant le protocole de cette sance 
Paris, j'crivis le 29 janvier[37]:


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GNRAL SBASTIANI.

  [37] Dpche officielle dj publie.

    Monsieur le comte,

Je vous envoie le protocole de notre confrence du 27; il traite de
plusieurs questions financires et commerciales relatives  la
sparation de la Hollande et de la Belgique. Ce travail a t rdig
par M. le baron de Wessenberg et par M. le comte de Matusiewicz, qui
ont cru devoir attacher les mesures qu'ils ont propos de prendre pour
la sparation aux mmes principes qui avaient dirig l'union. Ces deux
plnipotentiaires, et surtout M. de Wessenberg, possdaient sur cette
matire des connaissances qui nous manquaient  tous, et  moi en
particulier. Du reste, en l'adressant  nos commissaires  Bruxelles,
nous y avons joint des instructions par lesquelles nous les
autorisons  juger le moment le plus opportun pour en faire la remise
au gouvernement belge. Comme il serait possible que ce protocole
soulevt des difficults nouvelles  Bruxelles, je vous engage  en
retarder la publication jusqu' ce que vous connaissiez ce qu'auront
fait nos commissaires  Bruxelles, aprs avoir sond l'opinion des
gens avec lesquels ils sont le plus en rapport[38].

  [38] Ce protocole du 27 janvier ne renfermait pas des _dcisions_
  mais de simples _propositions_ de la confrence, qui n'avaient
  aucune force excutoire. Il proposait un projet pour le partage
  des dettes entre les deux pays, et donnait le droit  la Belgique
  de participer au commerce colonial hollandais.--Il ne faut pas
  perdre de vue cette circonstance sur laquelle M. de Talleyrand
  reviendra plus tard.

Il y aura probablement beaucoup de controverses sur plusieurs
questions traites dans ce protocole, mais nous avons cru qu'il
satisfaisait  une grande partie des besoins des deux pays. Le roi de
Hollande est suffisamment bien trait pour que les rapports entre lui
et la Belgique n'occasionnent pas des difficults continuelles qui
finiraient par tre insurmontables. De l'autre ct, les Belges,
grands industriels et grands producteurs, auront des dbouchs qui ne
les mettront pas dans la ncessit de faire toujours la contrebande
avec la France. L'opinion des gens les plus verss en ces matires, en
Angleterre, est que, si on s'arrtait  d'autres bases plus
dfavorables  la Hollande, il serait impossible  ce pays d'exister 
cause des charges normes dont il serait accabl. C'est  vous d'en
juger dans votre sagesse; vous trouverez sans doute que cela touche 
des questions de haute politique...


Je prvoyais bien que ces mesures, pas plus que la dclaration de
la neutralit de la Belgique, n'taient de nature  satisfaire, pour
le moment, ni aux impatiences de Paris, ni aux exigences de Bruxelles
et de La Haye; mais l'essentiel tait de maintenir la bonne harmonie
entre nous et l'Angleterre, et d'imposer par l aux autres cabinets
les rsolutions raisonnables, et autant que possible quitables que
nous aurions arrtes entre nous deux. Le reste n'tait, pour moi, que
secondaire. Je cherchais les vritables intrts de la France l o je
croyais les trouver rellement, et non dans des rves qui ne pouvaient
conduire qu' sa ruine.

En effet, une guerre gnrale, ft-ce mme seulement contre les trois
puissances du Nord, devait nous tre fatale, car elle aurait pris tout
de suite un caractre rvolutionnaire qui aurait dtach de nous
l'Angleterre. Il fallait donc l'viter par-dessus tout dans d'aussi
fcheuses conditions; mais il fallait l'empcher par des moyens qui,
non seulement ne fussent pas dshonorants pour la France, mais qui
mme tournassent  son avantage. Ce que j'avais fait jusqu' prsent
entrait parfaitement dans ce but. Ainsi, au lieu du royaume des
Pays-Bas, compos de sept millions d'habitants, avec une ligne
formidable de forteresses tournes contre nous, nous avions dj
obtenu la sparation en deux de ce royaume et, sur notre frontire,
une Belgique neutre rduite  quatre millions d'habitants. Cette
neutralit, sur laquelle on essaya d'abord de plaisanter comme d'une
impossibilit, est cependant plus solide et sera, j'espre, plus
durable qu'on ne le suppose, tant que la France ne tentera pas des
guerres gnrales et rvolutionnaires contre l'Europe entire, ce
qu'une saine politique ne doit pas admettre dans ses calculs. Si la
France a une guerre contre l'Angleterre, nous aurions un intrt gal
 celui de l'Allemagne,  ce qu'on respectt la neutralit de la
Belgique; et si, au contraire, c'est contre l'Allemagne que la France
fait la guerre, sans que l'Angleterre y participe, celle-ci dfendra
la neutralit de la Belgique. Dans tous les cas donc, cette neutralit
est garantie  condition, bien entendu, que nous, les premiers, nous
la respecterons en tout temps. La neutralit de la Belgique assure
est, de Dunkerque  Luxembourg, une dfense gale  celle que nous
trouvons de Ble  Chambry par la neutralit de la Suisse. Cette
neutralit, consentie  Londres par la confrence des grandes
puissances, j'avoue que le choix du souverain qui rgnerait en
Belgique avait perdu beaucoup de son importance pour moi, parce que
j'tais sr d'avance que le premier intrt de ce souverain, quel
qu'il ft, serait de mnager la France et de vivre dans de bons
rapports avec elle. Ce qu'il fallait surtout, c'est que la sparation
de la Belgique de la Hollande ft faite sur des bases assez quitables
pour que les deux pays pussent exister l'un et l'autre, et qu'aprs un
certain temps donn  l'apaisement des passions, ils pussent reprendre
entre eux des rapports convenables. C'est vers ce but qu'ont toujours
tendu mes efforts pendant ma mission  Londres et, en cela, je ne
crois pas m'tre tromp. Aprs cette digression qui ne me semble pas
inutile, rentrons dans le courant des faits qui devaient retarder bien
longtemps encore l'accomplissement de mes vues et, pour commencer,
citons une lettre de M. Bresson, du 30 janvier, de Bruxelles:

    Mon prince,

Les choses empirent ici de moment en moment; les passions sont
arrives  leur dernier degr d'exaspration. Je prvoyais bien
que, d'un instant  l'autre, nous avions  craindre quelque
combinaison funeste, quand j'appuyais celle du prince de Bavire,
neutre et inoffensive de sa nature. Je vous le disais alors: tous les
dangers nous environnent; nous les avons maintenant en face.
Malheureusement la dsapprobation est venue trop vite; l'incertitude a
succd  un plan fait; le champ s'est rouvert aux malveillants et aux
intrigants, et leur temps n'a pas t perdu.

Le prince de Naples prsent  temps, ou toute autre combinaison
neutre, il y a six semaines, quand je demandais que tout ft
subordonn au choix du chef de l'tat, aurait eu les meilleures
chances. Mais il et fallu le concours, l'assistance de l'Angleterre.
Ce concours, cette assistance, nous ne les avons pas eus, _mme contre
le duc de Leuchtenberg_; on lui a laiss gagner du terrain; on n'a pas
arrt cette pense _qu'il serait agrable aux puissances, prcisment
parce qu'il tait hostile  la France_: et aujourd'hui on fait des
voeux et des dmarches en sa faveur. Il en est rsult ce qui devait
tre, que les amis de la France, de leur propre mouvement, malgr nos
dclarations antrieures, lui opposent le seul candidat qui puisse le
vaincre, M. le duc de Nemours. Ainsi nous voil placs entre un choix
hostile  la France et un choix hostile aux puissances; cruelle
alternative qui ne peut se rsoudre, de part ou d'autre, que par
d'affreux malheurs.

L'on s'est abus, ds le principe, sur les chances du prince
d'Orange, et l'on a persvr, parce que l'on ne voyait que des gens
d'une mme couleur. Sans doute, et je l'ai pens, et je vous l'ai
crit, le prince d'Orange, rappel par l'opinion, tranchait toutes les
difficults. Mais, mon prince, ce n'tait plus de l'antipathie,
c'tait devenu de la fureur. J'ai entendu les propos les plus atroces;
des misrables s'offraient publiquement pour lui porter le premier
coup, s'il revenait. Le prince d'Orange tait impossible sans la
guerre civile. Ce peuple ne se rend ni  la raison, ni  l'intrt; il
obit  la passion. Les jours du prince, au milieu de ces nergumnes,
n'eussent point t en sret. C'est cependant  l'espoir de le
ramener que l'on a sacrifi tous les termes moyens que nous avons
offerts; aujourd'hui, l'on n'a plus que l'abme devant soi.
Qu'arrive-t-il? L'on veut rejeter sur autrui les fautes que l'on a
soi-mme commises. L'on y met de l'irritation et l'on s'oublie dans
ses paroles. Mais qu'on prenne garde d'tre rappel  la modration!

Les circonstances taient si graves, mon prince, que j'ai cru devoir
aller  Paris les exposer moi-mme au roi et au ministre. Mon voyage
n'a dur que soixante-six heures. Pendant mon absence, le protocole du
20 janvier (celui de la neutralit) est arriv  lord Ponsonby et a
t communiqu par lui. Vous le croirez  peine. Il renferme une
grande pense; il devait exciter la reconnaissance et l'admiration; eh
bien, il provoque la colre! Jugez de ces hommes par ce seul fait. Le
journal ci-joint vous donnera les dtails. Demain ou aprs, la
protestation sera discute au congrs[39]...

  [39] Le congrs avait t fort irrit de l'intention manifeste
  par la confrence de rgler elle-mme les questions intressant
  la Belgique. Cette phrase notamment du protocole du 20 janvier:
  La Hollande et la Belgique possdant des enclaves sur leurs
  territoires respectifs, il sera effectu par les soins des cinq
  cours tels changes et arrangements entre les deux pays qui leur
  assureront l'avantage rciproque d'une entire contigut de
  possession... etc., avait veill les susceptibilits de
  l'assemble. Enfin la question du Luxembourg avait irrit le
  patriotisme des dputs. Aussi,  la sance du 29 janvier, la
  lecture du protocole souleva de violentes protestations. La
  souverainet nationale, disait un dput, M. Nothomb, est
  transfre de Bruxelles au Foreign Office.--Le 30, une
  protestation fut vote par 163 voix contre 9.

J'ai cit cette lettre, autant pour indiquer quel tait l'tat des
choses  Bruxelles, que pour faire voir le danger que prsentent
souvent les rapports d'un agent trop passionn. M. Bresson tait
certainement un homme capable et intelligent; mais il voulait
justifier la faute qu'il avait commise en appuyant la candidature du
prince de Bavire, sans l'autorisation de la confrence dont il tait
le commissaire; et il lui fallait accuser avec emportement son
collgue lord Ponsonby et dpeindre en traits de feu, et avec une
vidente exagration, la disposition des esprits  Bruxelles. Il avait
fait une course  Paris, o on avait cru  toutes ses paroles; et le
contre-coup m'en vint ensuite  Londres. Heureusement que je ne me
laissais ni affliger ni dtourner de mes plans par les ardeurs
intempestives des autres. Mon ide restait bien arrte, au sujet du
choix du souverain de la Belgique. Mon candidat tait et est rest
constamment le prince Lopold de Saxe-Cobourg; et je ne m'agitais pas
du bruit qu'on faisait partout sur cette question. J'avais l'espoir:
1 que le roi Louis-Philippe refuserait le trne pour son fils, M. le
duc de Nemours; 2 que les puissances repousseraient le duc de
Leuchtenberg; 3 que jamais les Belges ne pourraient s'entendre pour
rappeler le prince d'Orange. Aussi, sans me proccuper de ce point, je
voulais poursuivre, comme je l'ai dit, ce qui,  mes yeux, tait la
vraie question, la sparation complte et sans retour possible entre
la Belgique et la Hollande. Mais, si j'tais tranquille de ce ct,
les soucis ne me manquaient pas d'autre part; et tout le mois de
fvrier se passa dans de perptuelles inquitudes sur la marche
des vnements intrieurs en France, et sur les hsitations du
gouvernement franais. Ceci demande quelques explications.

J'ai dit que la confrence, par son protocole du 27 janvier, avait
arrt un partage des dettes entre la Hollande et la Belgique, et
quelques autres arrangements commerciaux. Ce protocole tait
essentiellement provisoire; et sauf la question des limites que nous
avions fixes d'aprs la situation des deux pays en 1790, la seule qui
pouvait tre admise, le reste de ce protocole tait discutable, et
pouvait tre modifi selon les explications qui seraient fournies par
les deux parties.

J'avais crit dans ce sens  Paris, mais l on prenait avec ardeur
parti exclusivement pour les Belges; on avait donc blm les
arrangements proposs dans le protocole, comme trop dfavorables  la
Belgique; et j'avais t, moi-mme, blm pour avoir appos ma
signature au protocole.

Quelques jours aprs la signature de ce protocole, plusieurs membres
de la confrence, alarms des nouvelles venues de Bruxelles, et qui
reprsentaient comme incessantes les intrigues de la France en faveur
de l'lection du duc de Nemours, proposrent, le 1er fvrier, de
rdiger un protocole dans lequel les cinq puissances prendraient
l'engagement formel, en imitation de ce qui avait t fait dans le
temps pour le choix du souverain de la Grce, qu'en aucun cas le
souverain de la Belgique ne pourrait tre choisi parmi les princes des
familles qui rgnaient dans les cinq cours reprsentes  la
confrence de Londres. Je me refusai formellement  signer ce
protocole qui semblait manifester de la mfiance envers la France,
 laquelle, seule en ce moment, il paraissait devoir s'appliquer.

Ces explications donnes pour l'claircissement de ce qui va suivre,
je me bornerai maintenant  insrer chronologiquement les extraits de
mes dpches et de lettres crites et reues pendant le mois de
fvrier. La marche des faits y sera clairement suivie.


  LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GNRAL SBASTIANI[40]

  [40] Dpche officielle dj publie.

    Londres, le 1er fvrier 1831.

    Monsieur le comte,

Je sors de notre confrence qui s'est prolonge aujourd'hui jusqu'
huit heures et demie du soir; l'heure de la mare presse le courrier
que je vous expdie, et il me reste bien peu de temps pour vous
crire. Cependant, comme en prenant lecture du protocole que j'ai
l'honneur de vous envoyer, vous verrez que j'ai refus d'y apposer ma
signature, je vous dois une explication de ce refus.

Lorsque le plnipotentiaire anglais a ouvert l'opinion qui a prvalu
dans la confrence et qui se trouve consigne dans le protocole, je
m'y suis oppos en dclarant que je ne pouvais voir dans cette
rsolution qu'une dmarche directe contre la France; qu'elle ne me
semblait pas favorable au maintien de la bonne harmonie entre les
puissances, et que, d'ailleurs, les termes mmes des protocoles
numros 11 et 12, sur lesquels on s'appuyait, dveloppaient d'une
manire suffisante les vues des cinq puissances; en effet, voici les
termes de ces protocoles:

_Protocole n 11._--Les plnipotentiaires ont t unanimement d'avis
que les cinq puissances devaient  leurs intrts bien compris,  leur
union,  la tranquillit de l'Europe et  l'accomplissement des vues
consignes dans le protocole du 20 dcembre, une manifestation
solennelle, une preuve clatante de la ferme dtermination o elles
sont, de ne chercher dans les arrangements relatifs  la Belgique,
comme dans toutes les circonstances qui pourront se prsenter encore,
aucune augmentation de territoire, aucune influence exclusive, aucun
avantage isol.

_Protocole n 42._--Le souverain de la Belgique doit ncessairement
satisfaire, par sa position personnelle,  la sret des tats
voisins.

J'ai cru, monsieur le comte, qu'aprs des stipulations aussi
formelles, il devenait inutile de donner de nouvelles explications;
c'est pourquoi j'ai demand  en rfrer au gouvernement du roi, et 
provoquer des instructions que vous ne tarderez pas, je pense,  me
transmettre.

L'article du protocole relatif  la Grce auquel lord Palmerston a
fait allusion, est ainsi conu et se trouve sous la date du 22 mars
1829: En aucun cas, le chef ne pourra tre choisi parmi les princes
des familles qui rgnent dans les cours signataires...


M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Bruxelles, le 3 fvrier 1831.

    Mon prince,

Son Altesse Royale Monseigneur le duc de Nemours a t nomm et
proclam roi des Belges,  quatre heures vingt-cinq minutes prcises
de cet aprs-midi.

Il y avait cent quatre vingt-onze votants, au premier tour de
scrutin: M. le duc de Nemours a obtenu quatre-vingt-neuf voix; M. le
duc de Leuchtenberg, soixante-sept; et M. l'archiduc Charles
d'Autriche, trente-cinq. Cent une voix taient ncessaires.

Au second tour, il y avait cent quatre-vingt-douze votants. La
majorit absolue ncessaire tait de quatre-vingt-dix-sept suffrages:
M. le duc de Nemours l'a prcisment obtenue; M. le duc de
Leuchtenberg a eu soixante-quatorze voix, et l'archiduc vingt et une.

Le prsident du congrs a proclam le duc de Nemours roi des Belges,
 la condition d'accepter la constitution dcrte par le congrs.

Le plus grand enthousiasme et la plus grande tranquillit rgnent
dans la ville...


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GNRAL SBASTIANI[41].

  [41] Dpche officielle dj publie.

    Londres, le 4 fvrier 1831.

    Monsieur le comte,

J'ai reu hier au soir votre lettre du 31 janvier et, ce matin, celle
du 1er fvrier auxquelles je m'empresse de rpondre.

Vous verrez d'abord, par l'annexe ci-jointe au protocole numro 12
que je n'ai pu vous envoyer plus tt, parce qu'elle n'a pu tre
expdie qu'hier au soir de la chancellerie, que quelques-unes des
objections que vous soulevez dans vos dpches avaient t rsolues
par les principes renferms dans cette annexe. Ainsi, vous remarquerez
que, pour ne pas trop nous loigner du systme qui a t adopt,
le second paragraphe relatif aux affaires financires et commerciales
porte pour titre: _Arrangements proposs_, ce qui laisse aux parties
le temps et les moyens de fournir de nouvelles explications. Ce titre
indique positivement que nous n'avons pas voulu trancher de notre
propre autorit toutes les questions qui sont numres dans le
protocole; et cela est tellement vident que, dans les instructions
donnes  nos commissaires  Bruxelles, nous leur avons recommand de
sonder les personnes influentes avec lesquelles ils sont en rapport
sur l'effet probable de ce protocole; et nous laissions en mme temps
 leur prudence de fixer le moment opportun pour en faire usage. Je
vous ai crit dans ce sens, par ma lettre du 29 janvier.

L'opinion que vous avez sur le peu d'importance, pour la Belgique, du
commerce qui lui serait accord avec les colonies hollandaises est en
opposition avec celle de tous les ngociants distingus de la cit de
Londres. Ils pensent tous, et les plus habiles ont t consults, que
c'est  ce commerce que la Belgique a d, pendant ces quinze dernires
annes, les dveloppements de son industrie; les ptitions des deux
Flandres confirment cette opinion. Les embarras que vous prvoyez de
la part de la Hollande, dans l'excution de cette condition, seraient,
je crois, aisment levs lors du trait dfinitif: on imposerait alors
des garanties auxquelles il serait impossible  la Hollande
d'chapper.

Nous n'avons pu trancher, comme vous paraissez le supposer, la
question du grand-duch de Luxembourg; elle a t renvoye  ceux qui
ont le droit et le pouvoir de la traiter. Les observations  ce sujet,
contenues dans ma dpche numro 74, n'ont pu vous chapper.

Quant  la fixation du territoire et des frontires de la Belgique,
il me semble qu'il tait impossible de les arrter autrement que nous
l'avons fait. Nous voulions reconnatre l'indpendance de la Belgique;
pour arriver  ce but, il fallait que l'on st ce que c'tait que la
Belgique, et par consquent dterminer les frontires du pays que nous
appelions  l'indpendance. Aurions-nous pu, sans injustice, en fixer
d'autres que celles qui existaient en 1790, lorsque la Hollande et la
Belgique formaient deux tats spars? La confrence a d'ailleurs
formellement dclar, dans son protocole du 20 janvier, que les deux
parties rgleraient sous sa mdiation les enclaves ou les cessions qui
faciliteraient les arrangements dfinitifs. Cela rentre, comme vous le
voyez, dans les bornes que vous attribuez  la confrence.

Vous m'annoncez, monsieur le comte, que le gouvernement du roi n'a
point adhr au protocole du 27 janvier. Je ne comprends pas, je
l'avoue, dans quel but il aurait adhr ou pas adhr  un acte
provisoire qui ne renferme que des stipulations ventuelles, ainsi que
le dmontre l'annexe que je vous envoie aujourd'hui.

En rpondant  la partie de votre lettre du 1er fvrier, relative au
souverain futur de la Belgique, je ne dois pas vous dissimuler
l'inquitude que m'inspire la rsolution  laquelle vous semblez vous
tre arrt, dans le cas o le congrs dsignerait M. le duc de
Nemours. Je ne pense pas qu'il serait prudent d'apporter du retard 
exprimer votre refus: une rponse dilatoire, en pareil cas, exciterait
au plus haut point le mcontentement de l'Angleterre; elle y verrait
la confirmation des intrigues qu'elle reproche  tort au gouvernement
franais; et la Russie ne manquerait certainement pas de profiter de
cette circonstance et de vous accuser d'entretenir des
arrire-penses. Voil mon opinion, monsieur le comte, telle que je me
la suis forme d'aprs mes rapports avec le cabinet anglais.

Quant  M. le prince de Naples, je ne crois pas qu'il soit ncessaire
de suspendre votre dcision pour rendre ses chances plus favorables.
C'est  vous de juger quelle action il vous est utile d'exercer a
Bruxelles pour ce choix. Vous avez pu voir, par ma correspondance, que
j'ai prpar ici les dispositions des ministres anglais et des membres
de la confrence pour lui, et je ne crains pas de trop m'avancer en
vous dclarant que lorsqu'il s'agira de traiter cette question, nous
n'prouverons plus d'opposition de la part du gouvernement anglais,
qui est sr d'avoir l'assentiment de l'Autriche et de la Prusse; le
temps ncessaire pour des instructions retardera celui de la Russie.
On changerait ces heureuses dispositions par de l'irrsolution dans
les dmarches, et on compromettrait sans aucun doute le maintien de la
paix avec l'Angleterre, qui aujourd'hui nous est encore assur et qui
doit tre notre unique but...


MADAME ADLADE D'ORLANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 5 fvrier 1831[42].

Une rflexion dont le roi me charge de vous faire part, mon cher
prince, et dont je suis persuade que vous sentirez toute la
justesse, relativement au dernier protocole que vous avez, avec tant
de raison, refus de signer, c'est que les puissances mmes ne peuvent
l'assimiler  celui qui avait t conclu pour la Grce, en ce que la
circonstance est tout  fait diffrente. Pour la Grce, c'taient les
trois puissances qui choisissaient, qui nommaient le souverain; ici
c'est le congrs belge et la Belgique, dont les cinq puissances ont
reconnu l'indpendance, qui doit choisir librement son souverain.

  [42] Il n'est peut-tre pas inutile de faire remarquer qu'en
  suivant l'ordre chronologique dans lequel les lettres sont
  crites, M. de Talleyrand ne pouvait pas placer les rponses
  exactement  la suite des lettres mmes et qu'il fallait dans ce
  temps-l, de deux  trois jours, selon l'tat de la mer, pour
  qu'une lettre parvnt de Londres  Bruxelles ou  Paris et _vice
  versa_. (_Note de M. de Bacourt._)

Voil Nemours lu, malgr le refus soutenu du roi et de son
gouvernement; le courrier, persistant et ritrant ce refus et le
portant de nouveau  M. Bresson, est parti hier pour Bruxelles, quatre
heures avant que la nouvelle de l'lection de Nemours, par dpche
tlgraphique, nous soit parvenue. Nous sommes par consquent, franc
et loyal, mon cher prince; nous avons le bon droit de notre ct; vous
en ferez bon et habile usage, et j'ai la ferme confiance que nous en
sortirons bien et avec honneur et gloire; nous ne voulons, ne
souhaitons, et cela sincrement, que le vritable bien de tous et sans
intrt personnel. La vrit triomphera de la ruse et de l'intrigue;
et vous aurez la gloire et la satisfaction d'y contribuer puissamment
par votre talent et tous vos moyens.

Il me tarde, plus que je ne puis vous le dire, d'avoir de vos
nouvelles; mais il faut parler maintenant des grosses dents  Londres,
mon cher prince. On nous joue, on nous laisse dans un tat qui n'est
ni la paix ni la guerre, et la Belgique prte  tomber dans une
anarchie affreuse. Cela n'est plus supportable; il faut qu'on
s'entende et qu'on marche franchement  un arrangement,  une
combinaison qui leur convienne et qui leur donne scurit; et de cette
manire, tout ira bien. Mais pour eux, pour nous, et pour tout,
cela presse plus que je ne puis vous le dire. L'exprience (si sur
certaines personnes elle sert  quelque chose) doit bien leur prouver
qu'il n'y a dj eu que trop de temps perdu par un vilain et sot
espoir du prince d'Orange, auquel on doit bien voir maintenant qu'il
n'y a pas moyen de penser et qu'il faut absolument rejeter...

J'ai la certitude que Madame Adlade, en crivant cette lettre, et le
roi qui la dictait taient parfaitement sincres dans leurs
dclarations; mais que devais-je penser en recevant le mme jour et de
la mme date cette lettre de Bruxelles?


M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Bruxelles, le 5 fvrier 1831.

    Mon prince,

Forcs de changer notre position et de nous engager dans une lutte
que nous aurions voulu viter, nous n'avions plus qu'un parti 
prendre: il fallait vaincre et nous avons vaincu. Mais aujourd'hui,
nous avons  penser aux suites de ce succs non encore affermi.

Une pense m'est venue, qui, si elle est accueillie par vous, peut
porter quelque fruit. Le prince d'Orange peut, en quelque sorte, se
considrer comme dpossd par nous. Si nous lui trouvons quelques
ddommagements dont la paix et l'quilibre de l'Europe s'arrangent, en
mme temps que lui; s'il les reoit de notre influence, de notre
intervention amicale, nous aurons  la fois fait un acte de
bienveillance et de politique; nous faciliterons la solution de
toutes les questions compliques qui vont sortir de l'lection de M.
le duc de Nemours et nous adoucirons plus d'une irritation qu'elle va
produire.

Le prince d'Orange est beau-frre de l'empereur de Russie[43]; il est
agrable  l'Angleterre; il est doux de caractre; ses manires ont du
charme; son esprit du chevaleresque; ses lgrets, ses inconsquences
qui, dans ce pays de rigidit catholique, lui ont port des coups
funestes, ailleurs, peuvent tre vues d'un oeil plus indulgent. La
Pologne demande un roi; elle semble rsolue  une longue et sanglante
rsistance. Si l'empereur de Russie peut, avant le combat, tre amen
 composition, il cdera en faveur du prince d'Orange plus facilement
que pour tout autre; et si, sur notre initiative et par notre
insistance, un pareil dnouement est donn  la rvolution polonaise,
nous aurons  la fois servi la cause d'une nation gnreuse, ramen
vers nous des esprits hostiles ou alarms, recompos le systme
europen dtruit par le partage de la Pologne, et affermi le trne de
M. le duc de Nemours. Avec vous, mon prince, il serait oiseux d'entrer
dans tous les dveloppements de cette ide. Je me borne  vous la
soumettre. Toutefois, je vous expdie cette lettre par estafette; ce
peut tre un calmant bon  appliquer dans les premiers moments.

  [43] On se rappelle que le prince d'Orange avait pous la
  grande-duchesse Anne, soeur de l'empereur Nicolas.

Je me suis dj employ et je continuerai de m'employer pour que les
chefs de l'insurrection de Gand ne soient pas mis  mort[44]. Le
rgne de notre jeune et aimable prince commencerait bien par un acte
de clmence; il faut le lui tenir en rserve.

  [44] Le 2 fvrier un mouvement orangiste avait clat  Bruges et
   Gand. Le lieutenant-colonel Grgoire souleva son rgiment
  cantonn  Bruges. A sa tte, il pntra dans Gand et fora le
  gouverneur  proclamer le prince d'Orange. Mais il fut aussitt
  attaqu dans la ville, battu et arrt. Le mouvement n'eut pas de
  suite.

Je ne pourrais vous peindre avec trop de force l'effet que produirait
sur ce pays un refus, ou une acceptation seulement conditionnelle de
Sa Majest. Ce serait instantanment le bouleversement de toutes
choses, la guerre civile, la cocarde orange, la cocarde franaise, le
dsordre, le meurtre et l'anarchie dans toutes leurs fureurs. Nous ne
pouvons plus regarder en arrire, mon prince. Un mouvement rtrograde
serait mille fois plus dangereux qu'une attitude ferme et dcisive.

La protestation de notre gouvernement contre le protocole du 27
janvier me destitue en quelque sorte de mes fonctions de commissaire
de la confrence. Je l'avais communique  M. Van de Weyer; parce que
je savais qu'elle nous donnerait les voix dissidentes du Limbourg et
du Luxembourg; il l'a montre; et puis il se l'est laiss arracher, et
elle a t lue  la tribune et imprime.

Il y a un point trs dlicat qui, si le roi accepte pour M. le duc de
Nemours, entrane une autre protestation contre le protocole du 20
janvier; car dans nos quatre-vingt-dix-sept voix, il y en a vingt du
Luxembourg; et si nous reconnaissons Luxembourg comme hollandais, nous
invalidons l'lection. Un tendre engagement va plus loin qu'on ne
pense. Mais le prince d'Orange, _seulement propos_ par nous pour
la Pologne, peut arranger bien des choses...

J'ignore si la belle conception politique expose dans cette lettre
sortait uniquement du cerveau de M. Bresson, mais l'aplomb avec lequel
il la faisait valoir doit me faire supposer qu'il se sentait appuy
quelque part. Quoi qu'il en ft, je ne me donnai pas mme la peine de
rpondre  de pareilles absurdits. Mais continuons les extraits de
dpches:


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GNRAL SBASTIANI[45].

  [45] Dpche officielle dj publie.

    Londres, le 6 fvrier 1831.

    Monsieur le comte,

Le conseil des ministres anglais est assembl en ce moment pour
dlibrer sur une dpche qui vient d'tre reue de Lord Ponsonby et
par laquelle il annonce que M. Bresson a fait rpandre dans Bruxelles
une espce de dclaration du gouvernement franais. Cette dclaration
dont je n'ai pas connaissance renferme, dit-on, l'assurance positive
de ne point reconnatre les derniers protocoles de la confrence de
Londres[46]. Elle a produit ici le plus fcheux effet, et c'est facile
 concevoir. En chargeant leurs plnipotentiaires  Londres de
pourvoir aux embarras qu'avait amens le soulvement de la Belgique,
les cinq puissances ont eu en vue d'empcher des complications qui
devaient troubler la paix de l'Europe. C'tait par suite de
traits entre toutes les puissances qu'en 1814, la Belgique avait t
runie  la Hollande; du moment o cette union tait rendue impossible
par la rvolution belge, ces mmes puissances ont eu l'obligation de
rechercher quelles seraient les combinaisons les plus favorables au
maintien de la bonne harmonie entre elles et qui offraient le plus de
garanties pour les intrts de chacun. Tel a t le principe dirigeant
de la confrence de Londres. Une dclaration, telle que celle que l'on
annonce avoir t faite  Bruxelles au nom du gouvernement franais,
attaquerait ncessairement ce principe et prouverait que la France
n'est plus d'accord avec les autres puissances. Nous nous
trouverions ainsi spars, par le fait, de la politique du reste de
l'Europe.

  [46] Il est ncessaire de faire ressortir ici la situation
  singulirement dlicate de M. Bresson  Bruxelles. Dpendant  la
  fois de la confrence et du gnral Sbastiani, il lui tait
  souvent bien difficile d'obir galement aux ordres de Londres et
  de Paris. Ainsi le cabinet franais avait tout d'abord refus de
  reconnatre les protocoles des 20 et 27 janvier et celui du 7
  fvrier: le premier, fixant les limites de la Hollande et de la
  Belgique; le deuxime, rglant certaines questions commerciales
  et financires rsultant de la sparation; le troisime,
  confirmant la rsolution dj annonce du roi Louis-Philippe de
  refuser la couronne offerte au duc de Nemours. M. de Talleyrand
  avait sign ces protocoles et les avait envoys  M. Bresson pour
  tre communiqus au gouvernement belge. Or, presque le mme jour,
  le gnral Sbastiani, qui avait fait prvaloir  Paris une ligne
  de conduite oppose  celle de M. de Talleyrand, crivait  M.
  Bresson:

    Paris, 1er fvrier.

    Monsieur,

  Si comme je l'espre, vous n'avez pas encore communiqu au
  gouvernement belge le protocole du 27 janvier, vous vous opposerez
   cette communication parce que le gouvernement du roi n'a pas
  adhr  ses dispositions. Dans la question des dettes comme dans
  celle de la fixation de l'tendue et des limites des territoires
  belges et hollandais, nous avons toujours entendu que le concours
  et le consentement libre des deux tats taient ncessaires. La
  confrence de Londres est une mdiation, et l'intention du
  gouvernement du roi est qu'elle n'en perde jamais le caractre.

    Recevez, etc.

    HORACE SBASTIANI.

  M. Bresson communiqua cette lettre  M. Van de Weyer, prsident du
  comit diplomatique, qui la lut au congrs, le 3 fvrier. C'est 
  cet incident, qui dut  juste titre tonner M. de Talleyrand,
  qu'il fait allusion dans sa lettre du 6 fvrier.

On s'tonne avec raison, ce me semble, que le cabinet franais qui
voulait manifester sa dsapprobation des derniers protocoles de la
confrence, ne se soit pas adress uniquement  cette confrence et
non aux Belges, auxquels le dernier protocole mme ne devait pas tre
communiqu. Une telle dmarche, je ne dois pas vous le dissimuler,
monsieur le comte, a excit ici les plaintes les plus amres et a
rendu ma position extrmement difficile. Vous ne devez pas perdre de
temps  arrter les consquences funestes que cela pourrait avoir, si
vous ne voulez pas laisser se dvelopper les mauvaises dispositions de
quelques puissances  notre gard. Ma dernire dpche vous aura
dmontr qu'il n'avait jamais pu tre question d'adhsion ou de non
adhsion, de votre part,  un protocole renfermant seulement des
propositions. Il sera donc ais de revenir sur une dmarche inutile
et, au moins, imprudente.

J'ai appris ce matin par un courrier de M. Bresson le rsultat des
dlibrations du congrs de Bruxelles; je suis convaincu que sans
aucun retard le roi refusera la couronne qui est offerte  M. le duc
de Nemours. Vous devez bien vous persuader que toutes les mesures qui
tendraient  consulter les puissances seront regardes comme
dilatoires, et qu'un refus net, spontan, pourra seul retenir
l'Angleterre dont l'alliance est sur le point de nous chapper. Vos
dpches m'ont autoris  dclarer que ce refus aurait lieu; je l'ai
fait, et je persiste  croire que les assurances que j'ai donnes
seront appuyes par le roi et par vous.

L'Angleterre repoussera M. le duc de Leuchtenberg et acceptera sans
aucun doute le choix du prince de Naples, mais je le rpte,
c'est au prix d'un refus prompt et dcisif de votre part d'accorder M.
le duc de Nemours aux Belges.

Vous le voyez, monsieur le comte, c'est une question de paix ou de
guerre immdiate. Je vous avoue que je trouve que la Belgique n'est
pas assez importante pour lui faire maintenant le sacrifice de la
paix.

Je vous prie de m'crire le plus promptement possible une lettre que
je puisse montrer aux membres de la confrence et dans laquelle vous
m'ordonnerez de dclarer que l'intention du gouvernement du roi n'est
en aucune faon de s'isoler des autres puissances.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GNRAL SBASTIANI.[47]

  [47] Dpche officielle dj publie.

    Londres, le 7 fvrier 1831.

    Monsieur le comte,

Le conseil de cabinet dont j'ai eu l'honneur de vous parler hier a
dur plus de trois heures, et on s'y est exclusivement occup de la
question de l'lection de M. le duc de Nemours. Tous les ministres
sont tombs d'accord, en cas de reconnaissance de cette lection par
la France, sur la ncessit d'une guerre immdiate. Si je suis bien
inform, on aurait mme rsolu d'apporter la plus grande nergie dans
cette guerre.

Telles taient les rsolutions adoptes par le cabinet anglais,
monsieur le comte, lorsque j'ai reu hier  sept heures du soir votre
dpche du 4. Averti comme je l'tais des dcisions du conseil, je
n'ai pas perdu de temps pour communiquer  lord Grey et  lord
Palmerston les assurances que renfermait votre dpche; elles ont
t accueillies avec la plus vive satisfaction par ces ministres,
ainsi que par les membres du corps diplomatique  qui j'en ai donn
connaissance. J'ai cherch  voir beaucoup de monde dans le courant de
la soire, afin de dtruire l'effet du conseil du matin. On a
gnralement reconnu la loyaut qui dirigeait le gouvernement
franais, et on la regarde comme la garantie principale du maintien de
la paix.

Il est de mon devoir cependant de vous faire connatre l'effet
qu'avaient produit ici l'lection de M. le duc de Nemours, et surtout
la dclaration qui aurait t faite au nom de la France,  Bruxelles,
sur son refus de connatre nos derniers protocoles. Ces deux faits ont
t considrs, non seulement dans la Cit et parmi les ngociants,
mais encore dans les classes leves de la socit comme une cause
imminente de guerre. Tous les ambassadeurs des grandes puissances ont
dclar que la dcision du cabinet anglais sur ce point servirait de
rgle de conduite  leurs gouvernements. Ce langage a totalement
chang aujourd'hui, et les bruits de guerre ont cd la place aux
protestations de paix et d'amiti.

J'ai pu juger en cette circonstance, monsieur le comte, de
l'importance que notre gouvernement a reprise en Europe; c'est de lui,
videmment, qu'on attend dsormais la paix ou la guerre, car on compte
pour peu la Belgique; on y fait trop de folies pour inspirer un grand
intrt. Vous voudrez garder la position avantageuse dans laquelle
nous sommes, et pour y parvenir, je ne crains pas de vous rpter que
c'est en fondant notre politique sur une union intime avec
l'Angleterre. Cette union nous garantit contre toutes les dispositions
hostiles que pourraient entretenir contre nous d'autres puissances;
elle nous donne le temps et les moyens d'affermir notre gouvernement,
tandis qu'en nous en sparant, nous amenons invitablement une
guerre gnrale dont il est ais de saisir tous les dangers. En
supposant mme les plus grands succs sur le continent, pourront-ils
compenser la ruine de notre commerce, de notre industrie?
Empcheront-ils les factions de soulever l'intrieur de la France? Les
puissants armements que l'Angleterre serait en tat de faire, et dont
je vous ai rendu compte, peuvent vous donner une ide des rsultats
qu'aurait pour nous une guerre maritime.

Je suis convaincu, et je vous le dclare sous ma propre
responsabilit, que nous pouvons obtenir l'union dont je viens de vous
parler en adoptant une conduite tout  la fois ferme et prudente,
telle qu'elle convient au roi et  la France. Mais il faut songer que
le cabinet anglais n'est jamais dirig que par ses intrts, et que
c'est en les mnageant habilement sans y mettre cependant une
condescendance qui blesse les ntres, qu'on peut esprer de sa part un
rapprochement intime.

J'ai remarqu, et avec grand plaisir, le passage de votre dernire
dpche dans lequel vous exprimez l'intention de ne point isoler notre
politique de celle des autres puissances de l'Europe. Je crois que
cette rsolution aura pour nous les plus heureux rsultats. Il faut
bien se pntrer de l'ide qu'il n'y a point de sainte alliance quand
la France est dans la confrence. Cela rpond  beaucoup de phrases de
tribune.

Je vous envoie le protocole de notre confrence de ce jour, que le
roi,  ce que j'espre, lira avec plaisir[48].

  [48] Ce protocole dclarait que les puissances ne reconnatraient
  en aucun cas le duc de Leuchtenberg comme roi des Belges. (_Note
  de M. de Bacourt._)


  LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GNRAL SBASTIANI[49].

  [49] Dpche officielle dj publie.

    Londres, le 8 fvrier 1831.

    Monsieur le comte,

J'ai eu l'honneur de recevoir hier soir quelques instants aprs le
dpart de M. le comte de Flahaut, votre dpche du 5 de ce mois. Je
puis juger par son contenu, que vos inquitudes se sont renouveles au
sujet de la Belgique. Je n'en suis point surpris. La position dans
laquelle s'est plac le gouvernement, doit ncessairement lui crer
chaque jour de nouveaux embarras. Il est un moyen facile,  ce que je
crois, d'en sortir, mais il faut qu'il soit employ avec une
rsolution prompte et ferme.

Le refus de la couronne de Belgique pour M. le duc de Nemours fait 
Paris, et l'assurance donne  Londres que M. le duc de Leuchtenberg
ne serait pas reconnu par les puissances, mettent le gouvernement du
roi en tat de dclarer que, comme il est d'accord avec la confrence
sur la ncessit de rgler les affaires de la Belgique d'une manire
propre  concilier les intrts de toutes les puissances, il abandonne
dsormais  la confrence le soin d'y pourvoir.

En faisant une telle dclaration, vous vous dbarrassez d'une
question qu'il est hors de votre pouvoir de terminer sans le concours
des autres puissances. Si vous le tentiez, vous les indisposeriez
contre vous et vous soulveriez de nouvelles difficults. Il est
impossible, dans mon opinion, qu'aucune puissance puisse se charger
seule de diriger la Belgique, tandis que les pouvoirs runis dans
les mains de la confrence lui donnent l'espoir d'y parvenir. Cette
confrence laissera divaguer, sans s'en embarrasser, sur les limites
du droit d'intervention ou de non intervention; et elle croira avoir
rempli religieusement ses devoirs si elle conserve la Belgique
indpendante, la Belgique n'inquitant pas ses voisins, et avec tout
cela la paix en Europe.

Il me semble, monsieur le comte, que le roi ne doit trouver aucun
inconvnient grave  la dmarche que je conseille aujourd'hui; elle
s'accorde tout  la fois avec sa dignit et avec ses intrts.

Du reste, je dois vous dire que si cette dmarche n'avait pas lieu,
ma prsence ici cesserait d'tre utile au service du roi et aux
affaires de la France. J'ai d supporter les circonstances,
dsagrables pour moi, de la publication faite par M. Bresson 
Bruxelles, parce que j'tais sr que si je me retirais de la
confrence, les quatre autres plnipotentiaires l'auraient quitte
immdiatement; et je n'aurais pas voulu tre cause d'un vnement qui
aurait eu les suites les plus fcheuses. Mais vous devez comprendre
qu' l'avenir il me serait impossible de jouer ici un autre rle que
celui qui convient  l'ambassadeur du roi!...


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GNRAL SBASTIANI[50].

  [50] Dpche officielle dj publie.

    Londres, le 9 fvrier 1831.

    Monsieur le comte,

J'ai l'honneur de vous adresser copie du protocole de notre
confrence d'hier. Nous avons d, comme vous le verrez en en
prenant lecture, rclamer l'excution de l'armistice qui continue 
tre viol par les troupes belges aux environs de Mastricht.
L'ouverture de l'Escaut par le roi de Hollande ne laisse au
gouvernement provisoire aucune justification pour la violation
vidente d'un engagement pris envers les puissances. Les termes de cet
engagement sont positifs. La facult sera accorde de part et d'autre
de communiquer librement par terre et par mer, avec les territoires,
places et points que les troupes respectives occupent hors des limites
qui sparaient la Belgique des Provinces-Unies des Pays-Bas, avant le
trait de Paris du 30 mai 1814.

Lorsqu'il s'est agi de transmettre aux commissaires  Bruxelles les
instructions dont vous trouverez galement une copie jointe, on a
encore considr M. Bresson comme commissaire de la confrence; c'est
un peu par gard pour moi, qu'on a ferm les yeux sur ce qui s'tait
pass  Bruxelles, mais cette situation ne peut pas durer. Je vous
engage  renvoyer M. Bresson ici, o je lui ferai reprendre en bien
peu de temps la position dans laquelle il tait.

Nos confrences vont se ralentir un peu; il sera convenable de les
suspendre pour donner aux esprits le temps de se calmer. Quand les
Belges ne trouveront, soit  Paris soit  Londres, que de la froideur,
il est probable que le langage de la raison se fera entendre, et c'est
alors que des agents adroits pourront leur mettre dans l'esprit le
choix du prince Charles de Naples que vous dsirez, et auquel
l'Angleterre ne s'oppose pas. Je crois que ce moment de relche est
utile pour arriver  la paix qui est et continuera d'tre ici mon
unique but...


    Londres, le 10 fvrier 1831[51].

  [51] Dpche officielle dj publie.

    Monsieur le comte,

Vous m'avez charg de tmoigner au gouvernement anglais les
inquitudes que pouvaient donner les dmarches que continuait  faire
 Bruxelles lord Ponsonby dans l'intrt du prince d'Orange. J'ai eu 
ce sujet un entretien avec lord Palmerston  qui j'ai dit le motif que
nous avions pour que des efforts, dont le rsultat ne pouvait tre
qu'une guerre civile, ne fussent pas continus. Lord Palmerston m'a
trs bien compris et m'a dit que des ordres allaient tre expdis 
lord Ponsonby pour qu'il et  cesser de se mler,  l'avenir, de ce
qui concernait les affaires du prince d'Orange...

J'ai reu[52] ce matin votre dpche du 8, par laquelle vous
m'annoncez que Sa Majest, dans le but de prvenir,  Bruxelles, de
fcheuses scnes de trouble et de dsordre, s'est dtermine 
diffrer la communication officielle de son refus  la dputation
belge[53], venue  Paris pour offrir  M. le duc de Nemours la
couronne de Belgique. Comme cette dtermination est en tout point
contraire aux dclarations que M. de Flahaut et moi avons faites aux
ministres anglais pour obtenir l'exclusion du duc de Leuchtenberg, je
me suis dcid  ne point parler de votre dpche de ce matin 
lord Palmerston. Quelles que puissent tre les raisons qui ont motiv
la rsolution du roi, tout retard dans le refus ne sera ici qu'une
occasion de soupon; et je crois que nous devons par-dessus tout les
viter. Depuis l'arrive des journaux de Paris, j'ai reu ce matin
trois lettres de membres du cabinet anglais, les mieux disposs pour
nous, qui me tmoignent le dsir qu'un refus net et ferme du
gouvernement franais fournisse une nouvelle preuve de sa loyaut et
mette fin  toutes les incertitudes...

  [52] Seconde dpche officielle du 10 fvrier dj publie.

  [53] Cette dputation tait compose de dix membres: MM. Surlet
  de Chokier, Flix de Mrode, d'Arschot, Gendebien, Lehon, de
  Brouckre, Marlet, l'abb Bouqueau, Barthlmy et de Rodes. Les
  dputs arrivrent  Paris le 6 fvrier. Ce n'est que le 17
  qu'ils furent reus officiellement, et que leur roi leur notifia
  son refus. (Voir les _Dbats_ du 19 fvrier.)


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GNRAL SBASTIANI[54].

  [54] Dpche officielle dj publie.

    Londres, le 12 fvrier 1831.

    Monsieur le comte,

Je dois vous remercier de votre dpche du 9; elle renferme des
assurances de la part du roi et de la vtre qui contribueront
puissamment  ramener les esprits que les dernires circonstances
avaient loigns de nous.

Il est un point cependant de votre lettre qui ne satisfera pas
compltement ici et sur lequel j'ai besoin d'avoir une explication
prcise. Vous me dites, au sujet de la dmarche au moins imprudente de
M. Bresson,  Bruxelles: qu'il serait possible que le bruit du
protocole du 27 janvier se ft rpandu  Bruxelles; qu'il y et
produit un trs mauvais effet et que M. Bresson, pour calmer les
esprits ombrageux et trs irritables, et t amen  publier la non
adhsion du gouvernement franais aux stipulations de ce protocole.

Je comprends et je parviendrai peut-tre  faire comprendre ici
quelles sont les raisons qui ont dtermin la dmarche de M. Bresson,
mais il est absolument ncessaire que vous me dclariez dans une
lettre ostensible, qu'elle n'a eu lieu que pour surmonter des embarras
du moment qu'on est effectivement parvenu  viter par ce moyen, et
que vous n'avez jamais cess d'tre en tous points d'accord avec la
confrence. C'est une dclaration dans ce sens qui seule pourra
rassurer le cabinet anglais et les membres de la confrence; elle sera
d'ailleurs en harmonie avec tout ce que M. de Flahaut et moi avons
dit, et, sans appuyer sur l'intrt personnel que j'y ai, je dois vous
dire qu'elle est attendue ici par vos amis comme une garantie de leurs
paroles...


    Londres, le 13 fvrier 1831[55].

  [55] Dpche officielle dj publie.

Monsieur le comte,

Hier soir, aprs le dpart du courrier que je vous ai expdi, j'ai
reu de lord Palmerston communication d'une lettre crite par lord
Ponsonby, dans laquelle il annonce que M. Bresson a refus de
prsenter au comit diplomatique du congrs le protocole numro 15 de
notre confrence du 7 fvrier[56].

Cette nouvelle dmonstration de M. Bresson me place ici dans les plus
grands embarras. J'ai pu essayer de justifier jusqu' un certain
point la publication faite  Bruxelles de votre lettre en la faisant
considrer comme une mesure d'urgence; mais il ne peut en tre de mme
pour le refus de prsenter le protocole du 7 fvrier.

  [56] Ce protocole contenait, de la part de M. de Talleyrand, une
  nouvelle affirmation, faite au nom de son gouvernement, que le
  roi n'accepterait pas la couronne offerte au duc de Nemours. Il
  ajoutait, au sujet de la candidature du duc de Leuchtenberg que
  ce prince ne serait reconnu par aucune des cinq cours. M.
  Bresson, en agissant comme il le faisait, se bornait  obir aux
  ordres qu'il avait reus de Paris. (Voir  ce sujet p. 53 et
  note.)

M. Bresson est parti de Londres, charg des pouvoirs de la
confrence; c'est en cette qualit que pendant deux mois il a
correspondu avec nous et, tout  coup, sans prvenir cette mme
confrence, il cesse sa correspondance avec elle et agit en opposition
directe  ses ordres. Une pareille conduite doit paratre inexplicable
aux esprits les moins prvenus. Aussi chacun ici rpte qu'il est
vident que M. Bresson n'a pu, de son propre mouvement, protester
d'abord contre le protocole du 27 janvier, et refuser ensuite de
prsenter celui du 7 fvrier. On attribue sa conduite  des ordres
reus du gouvernement franais, et comme ces ordres seraient en
opposition directe avec les communications que vous m'avez charg de
faire ici, cela rpand sur la politique de notre cabinet une dfiance
qu'un gouvernement nouveau doit, par-dessus tout, chercher  viter.

L'ignorance dans laquelle vous m'avez laiss sur les motifs qui ont
dirig M. Bresson dans ces derniers temps, a rendu ma position
extrmement difficile ici, car je parais ignorer les intentions du
gouvernement du roi, ou bien tre d'accord, soit avec Paris, soit avec
Bruxelles, pour induire la confrence en erreur.

Ce que je viens de vous dire, monsieur le comte, ne nat pas d'une
susceptibilit personnelle, mais j'y ai trouv pour le gouvernement
franais des inconvnients rels qu'il tait de mon devoir de vous
faire connatre et que vous saurez sans doute apprcier.

J'ai besoin, je le rpte, d'une explication franche et nette de tout
ce qui s'est pass entre Paris et Bruxelles: ce n'est qu'avec cette
explication que je pourrai reprendre prs du cabinet anglais et de la
confrence une position utile au service du roi. Il faut de plus
montrer qu'on ne confond pas ce qui a t fix, comme le protocole du
20 janvier, avec ce qui n'a t que propos, comme le protocole du 27.

Celui du 20 est bas sur l'ancienne division de la Hollande et de la
Belgique, et, la carte  la main, elle ne peut pas tre conteste.
Celui du 27 peut tre sujet  discussion, mais on a bien t oblig de
proposer des bases, puisque, aprs avoir demand que les commissaires
belges qui ont t envoys ici eussent des pouvoirs, quand on les leur
a demands, ils ont dclar qu'ils n'en avaient pas. L'affaire
devenait interminable sans cela.

Vous ne pouvez pas trop tt faire revenir ici M. Bresson, car sa
prsence prolonge  Bruxelles ne fait qu'augmenter les inquitudes de
tous les cabinets...


M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Bruxelles, le 11 fvrier 1831.

    Mon prince,

J'ai reu avant hier et aujourd'hui, avec les documents qui les
accompagnaient, les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'crire
sous les dates des 7 et 9 du courant.

Vous tes si indulgent, mon prince, que vous ne laissez arriver
jusqu' moi l'expression de votre mcontentement que sous une
forme nigmatique. Je ne puis qu'tre touch de mnagements si remplis
de bienveillance, et si je pouvais me croire coupable, mes regrets
s'en seraient accrus mille fois. Mais, je l'avoue, je n'ai pu un
moment supposer que vous ne connaissiez pas  Londres, par le
dpartement, en mme temps que moi  Bruxelles, la dtermination
adopte par le ministre de ne pas adhrer au protocole du 27 janvier,
et dans l'empressement que j'ai mis  vous expdier la nouvelle de
l'lection de M. le duc de Nemours, j'ai oubli de vous adresser ce
qui tait, non pas un placard affich dans les rues, mais un document
imprim du congrs[57]. Quant aux communications et publications
usites en pareil cas, il serait trop svre d'en rendre ici un agent
diplomatique responsable. Le gouvernement belge n'a,  cet gard,
gard aucune mesure.

  [57] C'est--dire que la lettre du gnral Sbastiani  M.
  Bresson du 1er fvrier n'avait pas t placarde dans les rues,
  comme l'avait cru M. de Talleyrand d'aprs les bruits qui
  couraient  Londres, mais seulement lue au congrs et
  naturellement imprime dans le compte rendu de la sance.

Pour tout ce qui se rapporte au choix du chef de l'tat, je croirais
imprudent de confier des dtails au papier. Je vous les donnerai tous
verbalement, lorsque j'aurai le bonheur de vous revoir; et peut-tre
alors, quand vous connatrez surtout ceux de mon voyage  Paris,
serez-vous plus port  me plaindre qu' me blmer.

Combien je regrette que le protocole du 7 courant (celui qui
repoussait le duc de Leuchtenberg) n'ait pas t arrt il y a un
mois! la crise qui se prpare et qui, je le crois, sera terrible,
aurait probablement t vite.

Ce protocole, mon prince, est arriv avant-hier. Lord Ponsonby l'a
communiqu, sans mme me consulter. M. Van de Weyer le lui a renvoy
hier, sous prtexte que le congrs ayant lu M. le duc de Nemours, ne
pouvait recevoir de rponse  cette lection que par la dputation en
ce moment  Paris. Vous trouverez dans le journal ci-joint les dbats
auxquels cet incident a donn lieu dans le congrs. L'on m'assure, en
ce moment, que lord Ponsonby veut aujourd'hui adresser directement la
communication au prsident mme de l'assemble. Si j'eusse t
consult par lui, je l'aurais certainement pri de suspendre de
quelques jours cette communication. Dans l'tat d'extrme agitation du
pays, elle arrivait trop dpouille des mnagements dsirables. Le roi
seul peut adoucir l'effet du refus et calmer les susceptibilits qu'il
va veiller.

Mais, mon prince, je n'ai pas eu le choix. Voici une phrase du billet
d'envoi de lord Ponsonby:

L'on m'a donn  entendre que la confrence n'avait pas jug
convenable de vous engager  cooprer avec moi  la communication de
ce protocole; elle attend l'explication ou le dsaveu de la lettre du
1er fvrier, c'est--dire celle du comte Sbastiani que vous avez
communique au congrs.

De ce moment, j'ai d me considrer comme suspendu, jusqu' nouvel
claircissement, de mes fonctions de commissaire de la confrence; et
c'est cet claircissement, mon prince, que je viens aujourd'hui vous
prier de me donner. Hier, les instructions, sous la date du 8 fvrier,
sont bien arrives adresses collectivement  lord Ponsonby et  moi.
Mais je l'ai pri de les mettre seul  excution jusqu' ce que
j'eusse rfr  la confrence ce paragraphe de sa lettre qui
indique une distinction faite par elle entre lui et moi, et une sorte
d'interruption de sa confiance. Ayez la bont de me dire si elle me
considre encore comme revtu du mme caractre et des mmes pouvoirs
que lord Ponsonby.

Votre lettre du 9, mon prince, me rend  l'esprance. Retourner prs
de vous, c'est tout ce que j'ambitionne depuis que je vous ai quitt.
Ici, pour avoir tour  tour, fidlement, rempli les instructions de la
confrence et du gouvernement du roi, l'on me dsigne ouvertement 
l'animadversion des hommes de parti; une troupe de misrables m'a
publiquement insult il y a trois semaines; ma vie est tous les jours
menace par des lettres anonymes, dans les cafs et les tabagies. Le
chagrin est au fond de mon coeur; ma sant est dlabre. J'ai pass par
de cruelles preuves et je n'en recueillerai probablement que des
reproches. Il est si commode de sacrifier un pauvre diable[58]!

  [58] A la suite de ces incidents M. Bresson dut quitter
  Bruxelles. (Voir  l'Appendice, p. 490, la lettre qu'il crivit 
  cette occasion  M. de Talleyrand.)

Le _pauvre diable_ n'eut pas autant  se plaindre qu'il le redoutait.
On ne voulut pas le renvoyer prs de moi, de peur qu'il ne me donnt
des claircissements trop prcis sur ce qui s'tait pass entre lui et
Paris; mais,  quelques semaines de l, on lui donna le poste de
ministre plnipotentiaire  Hanovre, et peu de mois aprs,  Berlin.
J'en fus bien aise, comme je l'tais aussi d'avoir t l'auteur de sa
fortune en l'envoyant de Londres  Bruxelles. J'tais d'ailleurs
inform qu' Paris la vrit finirait par se faire jour; ainsi le duc
de Dalberg m'crivait:


LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 12 fvrier 1831.

    Mon prince,

Votre lettre du 8 m'indique deux vrits dont depuis longtemps mon
esprit est pntr: l'une que les cinq puissances seules, d'accord
entre elles, doivent dicter la loi aux Belges, livrs par leurs
turbulentes passions  l'influence de nos jacobins de Paris;--l'autre,
que d'ici partent de misrables intrigues, parce que ceux qui nous
rgissent sont dsunis et incapables.

Vous avez bien fait d'avaler la couleuvre qui s'est leve contre la
confrence de Londres et ses actes. On vous en saura gr, parce que la
France ne veut de la guerre, ni pour la runion de la Belgique, ni
bien moins pour l'lection du duc de Nemours.

Si la combinaison du prince de Naples peut russir, tant mieux; mais
j'en doute. Les dputs belges ne la gotent pas. Ce qui m'est rest
des paroles que j'ai entendues des plus capables d'entre eux, c'est:
1 que les trois quarts du pays ne se soucient pas de la runion avec
la France; 2 qu' l'exception de ceux qui se sont compromis dans la
rvolution, tous dsirent la sparation complte de la Hollande, en
admettant la souverainet de la maison de Nassau, pour reprendre les
liens de commerce et d'industrie tablis entre les deux pays.

Le prince de Naples ne les flatte pas, parce qu'ils disent qu'il
n'carte aucun des embarras qui naissent pour eux des douanes qui les
resserrent et les asphyxient...

Deux jours plus tard, le duc de Dalberg m'crivait encore  la suite
des scandaleux vnements qui avaient eu lieu  Paris, le pillage et
l'incendie de l'archevch[59]... Sa lettre est caractristique.

  [59] Une meute avait clat  Paris le 14 fvrier  l'occasion
  de l'anniversaire de la mort du duc de Berry. Un service avait eu
  lieu  Saint-Germain-l'Auxerrois. Le peuple dvasta cette glise
  et l'archevch.


LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, 14 fvrier 1831.

    Mon prince,

Notre situation se gte de plus en plus. Les scnes d'hier, que
l'autorit pouvait prvoir et qu'elle devait prvenir, ont t graves.
L'glise de Saint-tienne-du-Mont et de Saint-Germain-l'Auxerrois ont
t pilles. L'archevch est entirement ravag. Le sminaire de
Saint-Sulpice a t galement attaqu. L'autorit est mconnue
partout. Les sottes intrigues  l'gard de la Belgique ont dconsidr
le roi et son ministre  un point que je ne puis vous l'exprimer. On
risque de se faire des affaires en voulant les expliquer et les
excuser par le dsir d'un pre qui veut obtenir des avantages pour le
pays et pour sa famille. L'esprit public, qui a plus de sagacit que
de calme, est profondment irrit et n'a pas t dupe un moment de
tout cela.

Le parti de la guerre veut, dans son dlire, l'attirer  tout prix.
Comme il a vu que la Belgique ne la donnait pas, il a mis
l'Italie en mouvement, et le _Fayettisme_ a pouss sa pointe sur
Modne et Bologne o tout tait prt et o se trouve le foyer des
associations italiennes[60]. Mon avis est que les Autrichiens agiront
et qu'il ne faut pas arriver btement avec le principe de _non
intervention_, et que nous devons ramener le rglement des affaires
italiennes  une nouvelle confrence.

  [60] La rvolution clata  Modne le 3 fvrier. Le duc fut
  contraint de s'enfuir, et un gouvernement provisoire s'tablit
  avec un dictateur et trois consuls. Le 4 fvrier, l'insurrection
  triompha galement  Bologne. Le prolgat pontifical dut se
  retirer, et un gouvernement provisoire fut install.

Avant tout, il ne faut pas que les cinq puissances se brouillent et
que la guerre clate entre elles. Je ne suis pas bien persuad qu'on
puisse sauver l'ordre des choses en Europe; mais, s'il y a encore un
salut, c'est bien dcidment celui qui peut rsulter d'une entente
rflchie entre les grands cabinets.

Si M. Sbastiani avait voulu me croire, il ne serait pas  prsent la
rise du corps diplomatique ni des Chambres; il aurait oppos du
caractre aux intrigues du Palais-Royal. Il a agi dans l'affaire belge
comme dans l'affaire de Grce. Par une telle direction, on ne sait o
on va. Les Belges, ici, ne paraissent pas disposs  accueillir le
prince de Naples. Ils disent qu'ils ne veulent pas d'un prince qui ne
peut leur apporter que du macaroni et des capucins. Les intrigues de
M. de Celles les poussent,  ce que je crois,  attendre autre chose
du _temps_. Qu'on hte donc  Londres les dcisions et qu'on se mette
en mesure pour qu'elles soient plus que des paroles.

M. Sbastiani disait  une personne dont je le tiens: --Mais ces
confrences de Londres sont des conversations, et rien de plus.--Je
suis sr qu'il l'a dit et cependant je suis sr aussi qu'il ne le
croit pas. Mais comme dit trs bien Rigny[61]: _Il met ses pieds dans
tous les souliers._ Il voit tous les matins, et Chtelain[62], et
Bertin de Vaux[63]. Tout cela fait piti. En attendant, le pays s'en
va. Laffitte m'a avou qu'il ne trouverait pas  emprunter dix
millions  longue chance pour le Trsor. Et puis, on parle de faire
la guerre! La paix, mon cher prince, ou tout va au diable!

  [61] Henry Gauthier, comte de Rigny, n en 1782, entra dans la
  marine en 1798. Il tait capitaine de vaisseau en 1816,
  contre-amiral en 1825 et vice-amiral aprs la bataille de
  Navarin, o il commandait la flotte franaise. Le 13 mars 1831,
  il fut nomm ministre de la marine. En 1834, il passa aux
  affaires trangres. Il quitta ce poste l'anne suivante, mais
  garda le titre de ministre d'tat jusqu' sa mort (1835).

  [62] Propritaire du _Courrier franais_, journal de l'opinion la
  plus violente dans l'opposition rvolutionnaire. (_Note de M. de
  Bacourt._)

  Ren Thophile Chtelain, n en 1790, avait servi dans les armes
  de l'empire. Il quitta le service en 1830 et entra dans le
  journalisme, collabora longtemps au _Courrier franais_ et au
  _National_, et mourut en 1838.

  [63] Propritaire du _Journal des Dbats_, qui soutenait le
  gouvernement. (_Note de M. de Bacourt._)

  Louis-Franois Bertin de Vaux, n en 1766, dbuta ds 1793 dans le
  journalisme en combattant les partis rvolutionnaires dans le
  _Journal franais_, l'_clair_ et le _Courrier universel_. Aprs
  le 18 brumaire, il fonda le _Journal des Dbats_, qui tout d'abord
  s'occupa presque exclusivement de littrature et d'art. Impliqu
  dans une conspiration royaliste, Bertin passa huit mois au Temple,
  et fut ensuite dport  l'le d'Elbe. De retour  Paris au bout
  de peu de temps, il reprit la direction de son journal, mais le
  gouvernement ne tarda pas  s'approprier cet organe de publicit.
  Il lui imposa un nouveau directeur, Fieve, et changea son nom en
  celui de _Journal de l'Empire_. Malgr cela, le _Journal de
  l'Empire_ fut saisi en 1811 et la proprit en fut confisque au
  profit de l'tat. M. Bertin ne la recouvra qu'en 1814. En 1815, il
  suivit le roi  Gand o il rdigea le _Moniteur_ de Gand. Sous la
  Restauration, M. Bertin se rangea dans l'opposition modre. En
  1830, il adopta avec empressement la monarchie nouvelle. Le
  _Journal des Dbats_ tait  cette poque le premier organe du
  parti monarchique, et il le demeura pendant toute la dure du
  gouvernement de juillet. Bertin mourut en 1841.

Pozzo me disait hier: J'ai bien prvenu Sbastiani que l'Angleterre
ne comprendrait rien  l'intrigue de Bruxelles, et que Flahaut
pserait une once dans le poids d'une ngociation. M. de Talleyrand,
je lui rends cette justice, a t le seul qui ait vu les choses comme
il fallait les voir...

Il parat que M. Sbastiani n'avait pas t convaincu par les
arguments de M. Pozzo, ou s'tait irrit d'avoir t pris dans ses
propres intrigues. Il m'crivit pour se plaindre de la manire dont
procdait la confrence et pour me prescrire de ne plus accepter
dsormais aucun protocole qu'_ad referendum_.

Voici la dpche par laquelle je lui rpondis:


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GNRAL SBASTIANI[64].

  [64] Dpche officielle dj publie.

    Londres, le 15 fvrier 1831.

    Monsieur le comte,

J'ai reu ce matin votre dpche du 12, et je ne puis mettre trop
d'empressement  rpondre  son contenu.

Il m'est facile de juger d'aprs votre lettre que la direction suivie
par la confrence n'a point eu l'approbation du gouvernement du roi,
et que, dans ce cas, j'aurais eu le tort d'adopter cette mme manire
de voir. Il devient ncessaire que je vous donne quelques explications
 ce sujet.

Lorsque je quittai Paris au mois de septembre dernier, on me donna,
un quart d'heure avant mon dpart, quelques instructions
gnrales sur des questions qui n'ont point eu leur application depuis
que je suis ici: on me promit de m'envoyer promptement des
instructions dtailles; depuis cette poque, je les ai sollicites en
vain, et j'ai d me guider sur la seule recommandation que renferment
presque toutes les dpches que vous m'avez fait l'honneur de
m'adresser, c'est--dire, de maintenir la paix en conservant intacte
la dignit de la France. C'est de ce point que je suis parti, monsieur
le comte, dans tous mes rapports avec la confrence, et je crois tre
parvenu, non sans quelque difficult,  remplir le but que se
proposait le roi. Vous ne partagez pas cette opinion, et vous dsirez
que je n'agisse dsormais que d'aprs des instructions spciales. Je
me soumettrai  vos ordres, mais je croirais manquer  mon devoir, si
je ne vous laissais pas entrevoir les inconvnients graves
qu'entranera  sa suite cette manire de traiter les affaires.

Elle tera  la confrence une partie de l'autorit qu'elle avait
prise sur l'opinion, en plaant chacun de ses membres dans une
dpendance qui arrtera toute ngociation, et je puis vous en donner
un exemple: le protocole de la neutralit de la Belgique a t sign
aprs une confrence qui a dur dix heures et demie, et deux jours
aprs, le plnipotentiaire prussien ne l'aurait probablement pas
sign.

Ceci me conduit  vous dire que, dans la question des limites, il n'y
a pas eu plus d'intervention qu'il n'y en a eu dans la reconnaissance
de la Belgique[65] dont la fixation des limites tait la consquence.

  [65] Variante: _de l'indpendance_ de la Belgique.

Les limites sont un fait, et ce fait est ancien, la confrence n'a
fait autre chose que le dclarer: la gographie est l pour dire ce
qu'tait la Belgique et ce qu'tait la Hollande, avant leur runion.
On n'a rien chang au territoire des deux pays, et on n'a pas mme
dcid la question des enclaves. Ce ne pourrait tre qu'avec la pense
de donner ou de retrancher  l'une des deux parties quelque chose de
son ancien territoire, ont dit tous les membres de la confrence,
qu'on pourrait attaquer la base qui a t adopte, et c'est ce
changement-l qui serait une vritable intervention. Il est donc
vident que dans le protocole du 20 janvier, la confrence ne s'est
point carte, et n'a pas voulu s'carter du principe de la non
intervention[66]. Je suis bien aise de vous faire remarquer, encore
une fois, que la confrence, sur ces deux points qui paraissent avoir
principalement fix votre attention, ne s'est point carte du
principe de la non intervention.

  [66] Variante: _Quant  la question des dettes, on a fait
  seulement des propositions d'aprs lesquelles on demande  tre
  conduit dans une route juste et quitable._

Le gouvernement anglais, qui depuis M. Canning est fort susceptible
sur ce principe, tablit la mme doctrine, et n'aurait pas consenti
plus que nous  s'en carter. Lord Palmerston la soutient aujourd'hui,
dans les mmes termes que j'emploie avec vous, au parlement
d'Angleterre.

Du reste, je dois vous dire que, si dans ma propre opinion la guerre
devenait trop imminente en refusant ma signature  un des protocoles
proposs par les membres de la confrence et qui ne toucherait pas aux
intrts _rels_[67] de la France, je croirais retrouver dans mes
anciennes instructions gnrales le devoir de le signer. Je
rpondrai demain  ce que vous m'crivez relativement  lord Ponsonby
et  M. de Krdener.[68]

  [67] Supprim dans le texte des archives.

  [68] Le gnral Sbastiani avait annonc  M. de Talleyrand que
  M. de Krdener, envoy par le prince de Lieven, avait ouvertement
  propos  Bruxelles le prince d'Orange et que lord Ponsonby
  l'appuyait nergiquement.--M. de Krdener tait un ancien
  diplomate russe. Il se trouvait  Bruxelles sans mission
  officielle, et tait l'agent actif du prince d'Orange dont la
  Russie dfendait les intrts. Il avait propos de le faire
  excepter de l'exclusion prononce contre sa famille. M. de
  Krdener fut expuls par ordre du congrs. (Voir JUSTE, _Congrs
  de Bruxelles_, I, 275)


    Londres, le 16 fvrier 1831[69].

  [69] Dpche officielle dj publie.

    Monsieur le comte,

J'ai, en excution des ordres du gouvernement, parl  lord
Palmerston du rappel de lord Ponsonby; je crois qu'il aurait t ais
de l'obtenir avant la publication de votre lettre faite par M. Bresson
et le refus de ce dernier d'excuter les ordres de la confrence; mais
aujourd'hui ce serait mettre lord Ponsonby et M. Bresson sur la mme
ligne vis--vis de la confrence et le cabinet anglais n'est pas
dispos  y consentir.

Je vous ai dj crit que lord Palmerston avait transmis des ordres 
lord Ponsonby pour continuer  observer les dispositions des esprits,
sans se mler en aucune manire des intrts de M. le prince d'Orange.
Lord Palmerston ne m'a, du reste, jamais dissimul que la combinaison
qui placerait ce prince sur le trne belge avait toujours paru  son
gouvernement la plus propre  terminer promptement les affaires de
Belgique, dont l'Angleterre, autant que nous, dsire voir le terme;
mais il ne croit plus  son succs.

J'ai aussi parl au prince de Lieven, hier et ce matin, au sujet des
menes qu'on attribue  M. de Krdener  Bruxelles. Il m'a rpondu que
M. de Krdener tait  Londres, par cong, qu'il avait eu envie de
connatre par lui-mme l'tat de choses en Belgique; qu'il l'avait
charg de lui en rendre compte; il m'a assur positivement qu'il ne
lui avait donn aucun ordre relatif aux affaires de M. le prince
d'Orange, et qu'il devait se borner  instruire sa cour de ce qu'il
aurait observ sur les chances que le prince pouvait avoir dans le
pays. La partie active de l'intrigue favorable au prince d'Orange est
conduite par des habitants des deux Flandres, dont plusieurs se
trouvent en ce moment  Londres, agissant dans cet intrt. M. de
Krdener serait bien peu propre  remplir une mission toute
d'intrigue, car vous savez qu'il est presque compltement sourd. Vous
vous rappellerez que, par le protocole numro 15, que je vous prie de
vous faire remettre sous les yeux, le gouvernement provisoire a t
invit  faire arrter les troupes qui se rapprochaient de Mastricht
et  les replacer, comme il en tait convenu, dans les limites de
l'armistice[70]. Comme la rponse se fait beaucoup attendre et que les
Hollandais sont inquiets de la situation des approvisionnements de
Mastricht, si demain elle n'tait pas arrive, nous serions, pour
tre justes, obligs de laisser le roi de Hollande rtablir ses
communications avec cette ville. Il avait prcdemment arrt la
marche de ses troupes au reu du protocole. Nous nous runissons
demain pour cet objet.

  [70] Le protocole numro 15 ne contient aucune stipulation de ce
  genre. (Voir page 64). M. de Talleyrand n'a-t-il pas plutt en
  vue le protocole numro 9 du 9 janvier (voir page 17) ou celui
  (n 16) du 8 fvrier? (Voir page 60).

  Je vous envoie le numro du _Times_ de ce jour; vous y trouverez
  le premier discours de lord Palmerston depuis qu'il est ministre
  des affaires trangres; il faut le lire attentivement parce qu'il
  a t remarqu par l'aplomb qu'il a mis dans sa rponse aux
  diffrentes questions qui lui avaient t faites[71]. Vous
  trouverez aussi dans ce mme journal un article qui renferme
  l'opinion de toute l'Angleterre sur la mesure dans laquelle
  doivent se tenir les membres du parlement qui questionnent les
  ministres et les ministres qui leur rpondent. Cet article me
  parat utile  faire connatre...

  [71] Sance de la Chambre des communes du 15 fvrier. Lord
  Palmerston rpond  une interpellation sur les affaires de
  Belgique et notamment sur la concentration de troupes franaises
  dans le dpartement du Nord.


Ma mmoire ne me rappelle pas que M. Sbastiani m'ait jamais rpondu 
ces deux dernires dpches. Je continue  citer les miennes qui
suivirent.


    Londres, le 17 fvrier 1831[72].

  [72] Dpche officielle dj publie.

    Monsieur le comte,

Je puis vous faire connatre les dispositions du cabinet anglais et
des membres de la confrence sur le choix du prince de Naples comme
souverain de la Belgique.

Les ministres anglais, malgr leur prdilection pour M. le prince
d'Orange, qu'ils ne m'ont jamais cache, ne mettront cependant aucune
opposition au choix du prince de Naples; mais nous ne devons pas non
plus compter sur leur concours pour le faciliter.

Le plnipotentiaire autrichien m'a exprim son dsir de voir
russir cette combinaison; il a mme ajout, sur la demande que je lui
ai faite s'il y avait un agent autrichien  Bruxelles, qu'il n'y en
avait pas, et que s'il y en avait eu un, il n'aurait srement fait
aucune difficult de seconder les intrts du prince de Naples.

Le ministre de Prusse n'a aucune instruction sur ce point; mais j'ai
reu de lui l'assurance que son souverain ne verrait qu'avec plaisir
tout ce qui tendrait au rtablissement de l'ordre en Belgique et 
mettre fin  des embarras dont il redoutait les consquences pour les
pays voisins.

Quant au prince de Lieven, quoique nous soyons dans les meilleurs
rapports ensemble, il n'a pas d me communiquer son opinion sur un
choix qui n'entre pas dans les vues de sa cour. Mais le prince
Esterhazy m'a dit que si nous nous accordions tous sur le prince de
Naples, il tait convaincu qu'on amnerait la Russie  le reconnatre
plus tard, et je pense comme lui.

Vous pouvez juger d'aprs cela, monsieur le comte, de l'tat des
esprits sur cette question. C'est au gouvernement du roi qu'il
appartient maintenant d'arrter positivement le parti qu'il veut
prendre et d'employer tous ses efforts  Bruxelles pour le faire
russir. S'il n'y trouve pas l'appui de toutes les puissances, il n'y
rencontrera pas du moins de l'opposition de leur part, je m'en crois
sr.

Je dois vous dire que, dans toutes les conversations que j'ai eues
ici,  ce sujet, on ne m'a exprim que des intentions pacifiques. Les
ministres anglais et tous les plnipotentiaires ont protest du vif
dsir de leurs gouvernements de maintenir la paix, et qu'une agression
quelconque de la France pourrait seule fournir des causes fondes de
guerre.

Je sors d'une confrence dans laquelle a t rdig le protocole que
je vous ai annonc hier. On se perdrait dans une foule d'embarras si
on ne tenait pas aux choses prcdemment convenues entre la
confrence, la Belgique et la Hollande. Ce protocole n'est adress
qu' lord Ponsonby, parce que M. Bresson a refus de prsenter le
dernier et que la confrence ne le regarde plus comme son agent en
Belgique. D'aprs la disposition des esprits, je vous engage mme, si
votre intention tait de le renvoyer ici, de retarder son retour...


    Londres, le 19 fvrier 1831.

    Monsieur le comte[73],

  [73] Cette lettre ne se trouve pas dans le recueil de M. Pallain.

J'ai l'honneur de vous transmettre le protocole numro 18 de notre
confrence d'hier. Vous y trouverez l'adhsion du roi de Hollande aux
protocoles du 20 et du 27 janvier. Cette adhsion est pleine et
entire, mais elle n'a t obtenue qu'avec peine, et les rsolutions
dont il tait menac par la confrence l'ont dcid  cder.

Un schooner anglais dbarqu  Poole a apport la nouvelle qu'au
moment o il a quitt Lisbonne, on se battait dans les rues; le
mouvement tait trs prononc; les prisons avaient t forces. Dom
Miguel s'tait mis  la tte des troupes[74]...

  [74] Le 7 fvrier, le gouvernement de dom Miguel avait donn
  l'ordre d'activer le jugement des prisonniers politiques. Un
  dcret du 9 fvrier tablissait  cet effet des commissions
  militaires munies de pouvoirs exorbitants. Cette conduite
  provoqua une meute et un mouvement en faveur de dona Maria. La
  rpression fut rigoureuse et sanglante. Deux Franais furent
  arrts et dports en Afrique.


LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 21 fvrier 1831.

    Mon cher prince,

Si on vous demande o la France sera entrane d'ici  six mois,
dites hardiment que vous ne pouvez pas le calculer. Le roi marche avec
la minorit, comme l'a fait Bonaparte, comme l'ont fait Louis XVIII et
Charles X, et il me parat  moi que M. Laffitte est un M. de Polignac
avec les jacobins, comme M. de Polignac tait l'aveugle instrument des
migrs.

Tous les partis provoquent la dissolution de la session actuelle, et
elle ne peut plus ne pas avoir lieu. On disait hier que la querelle
entre le ministre Montalivet[75] et le prfet de la Seine (M. Odilon
Barrot[76]) finirait par la retraite du premier. M. d'Argout
devait le remplacer, et Rigny tait dsign pour la marine. Avec les
hommes qui nous gouvernent, on peut s'amuser  rpter mille
combinaisons de ce genre sans tomber juste. Il n'y a que les faits qui
parlent. Tous les esprits sont noirs d'apprhensions diverses. Si nous
avons le bonheur de conserver la paix, peut-tre nous tirerons-nous
encore de cette crise intrieure et verrons-nous reparatre un peu de
calme; mais cela est dans les grandes incertitudes...

  [75] Le comte Bachasson de Montalivet, n en 1801, entra en 1823,
  par hrdit,  la Chambre des pairs. En 1830, il devint ministre
  de l'intrieur (2 novembre), puis ministre de l'instruction
  publique et des cultes (13 mars 1831), et de nouveau ministre de
  l'intrieur aprs la mort de Casimir Prier (1832). Il se retira
  le 10 octobre 1832, devint intendant gnral de la liste civile,
  et reprit deux fois encore le portefeuille de l'intrieur, en
  1836 et 1837. Il rentra dans la vie prive en 1848. En 1879, il
  fut nomm snateur inamovible et mourut l'anne suivante.

  [76] Odilon Barrot, n en 1791, fils du conventionnel de ce nom,
  avait t, sous la Restauration, avocat  la Cour de cassation.
  En 1830, il tait secrtaire de la commission municipale, et fut
  comme tel l'un des commissaires chargs d'escorter Charles X. Il
  devint ensuite dput et prfet de la Seine;  la suite de
  l'meute du 14 fvrier contre laquelle il ne sut ou ne voulut
  rien faire; il fut publiquement pris  partie par M. de
  Montalivet, alors ministre de l'intrieur, et rvoqu peu de
  jours aprs. Il conserva son sige  la Chambre jusqu'en 1852. En
  fvrier 1848, il avait t charg par le roi de former un cabinet
  avec M. Thiers, mais ne put y russir. Au mois de dcembre, il
  entra dans le premier cabinet du prince prsident. Il se retira
  de la vie publique en 1852. En 1872, il devint vice-prsident du
  Conseil d'tat et mourut l'anne suivante.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GNRAL SBASTIANI[77].

  [77] Dpche officielle dj publie.

    Londres, le 23 fvrier 1831.

    Monsieur le comte,

Les vnements qui se sont passs  Paris pendant la semaine dernire
ont caus dans Londres une inquitude difficile  dcrire. L'absence
totale des nouvelles de France pendant les journes des 19, 20 et 21,
a servi parfaitement les joueurs  la baisse, qui ont rpandu les
bruits les plus alarmants, et qui ont atteint leur but en produisant
une dprciation assez considrable dans les fonds publics. Depuis la
rvolution du mois de juillet, il n'y avait pas eu une semblable
agitation  la Bourse, et parmi toutes les classes de la socit; les
ides de guerre se sont accrdites de faon  faire hausser les
polices d'assurance  un prix trs lev. Je crois avoir tenu le
langage le plus convenable en cette circonstance, mais l'ignorance
dans laquelle j'tais de ce qui se passait  Paris a rendu ma position
trs difficile. Ma maison ne dsemplissait pas de personnes qui
venaient chercher des nouvelles.

J'ai reu hier votre dpche du 19 et je regrette de ne l'avoir pas
eue plus tt. D'aprs les ordres qu'elle renferme, je n'aurais
probablement admis qu'_ad referendum_ le protocole que j'ai l'honneur
de vous envoyer aujourd'hui et dont j'avais arrt la minute le 19.
Si, conformment  votre lettre du 19 que je n'ai reue que le 22,
j'avais refus de le signer, je me serais mis en opposition avec ce
que vous m'avez crit plusieurs fois, c'est que vous vouliez marcher
avec la confrence. Du reste, en le lisant, vous remarquerez srement
que la confrence n'a voulu faire que l'expos des motifs qui l'ont
guide depuis qu'elle est assemble; l'esprit de justice et la
modration qui ont dirig toutes ses dlibrations y sont rappels de
manire  montrer qu'elle n'a point dpass les bornes qui lui taient
imposes, tout  la fois par les droits des nations, et par le respect
des traits. Ce protocole ne renferme exactement rien qui ne soit dans
les protocoles prcdents[78].

  [78] Le protocole du 19 fvrier n'est qu'une longue dclaration
  de principes par laquelle la confrence expose les motifs qui
  l'ont dtermine  intervenir en Belgique. Elle dclare que les
  traits ne perdent pas leur puissance quels que soient les
  changements qui surviennent dans l'organisation intrieure des
  peuples; qu'en particulier l'esprit du trait de 1814 survivait 
  la dislocation du royaume des Pays-Bas, et qu'il appartenait aux
  puissances d'aviser  rtablir l'quilibre de l'Europe; que la
  tranquillit et la scurit de la communaut europenne limitent
  les droits de chaque tat; que les puissances ont le droit et le
  devoir de prvenir toute source de conflit qui pourrait dgnrer
  en guerre gnrale.

  En consquence de ces principes, la confrence dcide:

  1 Que les arrangements arrts par le protocole du 20 janvier
  taient fondamentaux et irrvocables;

  2 Que l'indpendance de la Belgique ne serait reconnue qu'aux
  conditions dudit protocole;

  3 Que le principe de la neutralit de la Belgique tait
  obligatoire pour les cinq puissances;

  4 Que les cinq puissances se reconnaissaient le plein droit de
  dclarer que le souverain de la Belgique doit rpondre par sa
  situation personnelle au principe d'existence de la Belgique,
  satisfaire  la sret des autres tats, accepter le protocole du
  20 janvier, et tre  mme d'en assurer aux Belges la libre
  jouissance.

Je ne pense pas qu'il y ait lieu pour la confrence de se rassembler
d'ici  quelque temps; mais quel que soit  l'avenir le but de ses
runions ou le rsultat de ses rsolutions, je n'apposerai plus ma
signature sur aucun acte essentiel, avant d'en avoir reu
l'autorisation du roi, ainsi que vous me le recommandez par votre
dpche du 19.

J'avais fait part  la confrence et aux ministres anglais en
particulier, de votre dsir de voir rappeler de Bruxelles lord
Ponsonby, en mme temps que M. Bresson, qui maintenant ne se trouvent
plus placs sur la mme ligne. Il m'a t rpondu qu'on ne pouvait pas
tablir de parit dans la position de ces deux agents; que lord
Ponsonby, commissaire de la confrence, n'avait pas cess d'excuter
les ordres qu'il avait reus, tandis que M. Bresson, commissaire aussi
de la confrence, a refus de prsenter les protocoles qu'il tait
charg de communiquer. J'ai dj essay plusieurs fois de montrer
combien la prsence de lord Ponsonby tait inutile  Bruxelles et mme
y avait t nuisible; mais ses relations de famille et sa position ici
rendent le succs de mes dmarches trs difficile[79]; d'autant plus
que lord Palmerston, tenant  la main une dpche de lord
Granville[80], m'a dit:

Le gouvernement franais commence  rendre justice  lord Ponsonby et
ne croit plus qu'aucune de ses dmarches soit faite en opposition  ce
que peut dsirer la France. Du reste, ici personne n'a aucune
confiance dans les chances du prince d'Orange...

  [79] Lord Ponsonby tait en effet le beau-frre de lord Grey.

  [80] Thomas Leveson Gower, comte Granville, n en 1773, entra 
  la Chambre des communes  vingt-deux ans, fut lord de la
  trsorerie en 1800, puis chancelier de l'chiquier en 1802, et
  ambassadeur  Ptersbourg en 1804. En 1815, il entra  la Chambre
  des lords et fut nomm ministre  La Haye, alla ensuite  Paris,
  quitta ce poste en 1828, mais y fut de nouveau envoy de 1831 
  1834 et de 1835  1841. Il mourut en 1846.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADLADE D'ORLANS.

    Londres, le 23 fvrier 1831.

... Mademoiselle ne trouvera dans le protocole que j'envoie
aujourd'hui  Paris aucune rsolution nouvelle; il ne contient que le
rsum de ce qui a t fait jusqu'ici, et que l'nonc des principes
fondamentaux et conservateurs d'aprs lesquels nous avons agi. Je me
flatte que le roi sera satisfait de l'esprit qui nous a dirigs. J'ose
assurer que ce n'est qu'en restant troitement unis aux principes qui
ont guid les membres de la confrence que nous pourrons, non
seulement terminer l'affaire belge, mais encore empcher la vieille
Europe de crouler de toutes parts et d'engloutir les trnes, les rois,
les institutions et les liberts.

Je ne parlerai pas  Mademoiselle des tristes penses qui m'ont
proccup depuis quelques jours. Je ne veux me livrer  aucun
dcouragement et, de quelque couleur qu'on peigne au dehors l'tat de
la France, je me repose sur la haute sagesse du roi pour faire
triompher la sainte cause de la libert, pure de toutes les taches
dont on cherche  la souiller.

Je crois que le roi, restant, comme il le voulait, d'aprs ce que
l'on m'a crit, avec les quatre puissances, va tre  l'aise avec
toutes les affaires belges dont il faut se mler le moins
possible; s'il y a de l'odieux, il faut le renvoyer  la confrence.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GNRAL SBASTIANI[81].

  [81] Dpche officielle dj publie.


    Londres, le 24 fvrier 1831.

    Monsieur le comte,


Je dois vous parler de l'effet qu' produit le discours du roi en
rponse  la dputation belge. Il a eu beaucoup de succs  Londres,
et ce matin  la grande runion qui a eu lieu  la cour pour le jour
de naissance de la reine, plusieurs personnes m'en ont parl, et
toutes avec loge. On tait encore fort occup  cette runion des
nouvelles de Paris qui avaient donn une inquitude extraordinaire. Je
n'exagre pas en vous disant que si je m'tais spar des quatre
puissances en refusant de signer le protocole du 19, on aurait cru 
la guerre et les fonds seraient tombs le mme jour de trois  quatre
pour cent, ce qui aurait eu une forte action sur ceux de Paris.

Vous aurez remarqu que dans le protocole du 19, on ne cite que le
trait de 1814 qui a t aussi heureux que les circonstances pouvaient
le permettre pour notre pays, car les ennemis, au bout de six
semaines, avaient quitt le territoire franais: l'ancienne France
tait agrandie, ses limites rectifies  son avantage, et par la
possession d'une grande partie de la Savoie, Lyon, prserv, n'tait
pas, comme aujourd'hui, si prs d'tre une frontire; le muse
Napolon tait intact; les archives franaises restaient enrichies de
celles de Venise et de Rome. On n'a pas parl du trait de 1815,
auquel je n'ai rien  rclamer, puisque j'ai donn ma dmission pour
ne pas le signer; mais je dois convenir cependant qu'il a t suivi de
quinze ans de paix.

Vous m'avez crit dans vos lettres du 9 et du 17 de ce mois qu'il
fallait marcher avec les puissances; cela est ncessaire plus que
jamais; je ne sais ce qui sortira de la grande crise europenne
actuelle, mais il faut rester le plus longtemps possible avec les
quatre puissances. Cette union est fconde en ressources et ne doit
pas tre difficile  soutenir devant les Chambres...

Je n'tais pas tout  fait exact quand j'crivais que tout le monde
avait approuv le discours que le roi Louis-Philippe avait adress 
la dputation belge, en refusant la couronne qu'elle venait lui offrir
pour M. le duc de Nemours. Je retrouve un billet que le premier
ministre lord Grey, m'adressait  l'occasion de ce discours, et qui
laisse percer une mfiance que les faits seuls ont pu dtruire plus
tard.


LORD GREY TO PRINCE TALLEYRAND[82]

    Downing-Street, February 19, 1831.

    _Dear prince Talleyrand,_

_Accept my best thanks for sending me the answer of your king to the
Belgians deputies. I think it will probably be criticized as
indicating under the expression of regret too much desire for the
crown which is refused; but looking at the substance, I am quite
satisfied with it._

_I will only add my sincere and earnest wish that nothing may arise
to disappoint our endeavours to procure peace._

    _I am, dear..._

    GREY.

  [82] LORD GREY AU PRINCE DE TALLEYRAND

    Downing-Street, 19 fvrier 1831.

    Cher prince Talleyrand,

  Agrez mes meilleurs remerciements pour m'avoir envoy la rponse
  de votre roi aux dputs belges. Je pense qu'elle sera
  probablement critique, comme indiquant, sous des expressions de
  regret, trop de dsir pour la couronne qu'on refuse; mais en
  s'attachant  la substance mme de cette rponse, j'en suis
  compltement satisfait.

  J'ajouterai seulement mon souhait sincre et ardent pour que rien
  ne survienne qui puisse tromper nos efforts  maintenir la paix.

    Je suis...

    GREY.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GNRAL SBASTIANI[83].

  [83] Dpche officielle dj publie.

    Londres, le 25 fvrier 1831.

    Monsieur le comte,

Le jour de naissance de Sa Majest la reine a t clbr hier dans
Londres avec beaucoup d'enthousiasme de la part des diffrentes
classes de la nation. Des ftes, de brillantes illuminations, les cris
de joie du peuple, tmoignaient l'attachement qu'on porte au souverain
et dmentaient les injurieuses publications de quelques pamphltaires.

Les sances du Parlement prennent chaque jour plus d'intrt; le
ministre a prouv quelques checs dans la discussion du budget.
L'hsitation qu'il a montre dans quelques-unes de ses dmarches
enhardit l'opposition et dcourage ses partisans. C'est dans quelques
jours que sera prsent le bill sur la rforme parlementaire; il
devrait servir  fortifier le ministre, mais, comme probablement il
ne satisfera pas toutes les exigences du parti de la rforme, il
deviendra un texte avantageux d'opposition pour ceux qui veulent une
rforme complte comme pour ceux qui n'en veulent pas du tout. Dans
leurs votes, il est bien possible que ces deux partis se runissent et
la position du cabinet anglais aurait  en souffrir.

L'tat du continent occupe tous les esprits; les troubles de Paris,
les attaques contre le clerg, la rvolution d'Italie[84],
l'inquitude qui rgne en Allemagne, ont t de graves sujets de
rflexion. Il ont eu une grande influence sur les transactions
commerciales et les ont presque suspendues en ce moment[85].

  [84] Les insurrections de Modne, de Parme et de la Romagne.

  [85] Variante: _Les polices d'assurance augmentent chaque jour._

Tous les hommes qui prennent part aux affaires publiques pensent que
c'est par le maintien de l'alliance des grandes puissances, qu'on
pourra parvenir  arrter les rapides progrs que fait partout le
dsordre. Je citerai l'opinion de sir James Mackintosh[86] qui ne peut
pas tre suspect dans cette question. Cet homme distingu dont la
carrire a t toute d'opposition aux divers gouvernements du
continent, pense que c'est par l'union solide des cinq grandes
puissances que peut se rtablir la tranquillit de l'Europe. C'est par
elle seule, dit-il, qu'on doit esprer de dominer les dangers du
despotisme, de l'anarchie et plus tard des gouvernements militaires
qu'une guerre de principes attirerait sur le monde...

  [86] Sir James Mackintosh, n en 1765, orateur et publiciste
  anglais. Il entra  la Chambre des communes en 1802 et fut nomm
  assesseur  Bombay. De retour en Angleterre, il rentra au
  parlement, et devint l'un des orateurs les plus influents du
  parti whig. En 1830, il fit partie du cabinet whig comme
  commissaire pour l'Inde. Il mourut en 1832. Sir James Mackintosh
  tait un jurisconsulte minent. Son nom brilla gale ment dans
  les lettres et la philosophie.


    Londres, le 25 fvrier 1831[87]

  [87] Dpche officielle dj publie.

    Monsieur le comte,

J'ai t appel ce matin au Foreign Office, ainsi que les autres
membres de la confrence. C'tait pour y prendre connaissance d'une
dpche de lord Ponsonby qui annonce que le sige de Mastricht
continue et que les communications de cette place avec le Brabant
septentrional et Aix-la-Chapelle sont compltement interrompues.

Aprs la lecture de cette dpche on a ouvert l'avis de dresser un
protocole dans lequel on dclarerait l'intention d'employer
immdiatement contre les Belges, et conformment au protocole numro
10 du 18 janvier, des moyens de rigueur pour rprimer ce nouvel acte
de rupture de l'armistice. D'aprs les ordres que j'avais reus de
vous, j'ai dit que je voulais en rfrer  ma cour avant de rien
signer sur un objet aussi grave. Il a t alors dcid que lord
Palmerston expdierait un courrier  lord Granville et que ce dernier
serait charg de vous faire connatre les intentions des
plnipotentiaires, en vous demandant quel concours vous voudriez
offrir pour faire excuter les stipulations d'un acte consenti par le
gouvernement belge lui-mme. Lord Granville devra vous rappeler que
vous avez approuv la cessation des hostilits entre les Hollandais et
les Belges et les conditions qui en taient la garantie, et
qu'aujourd'hui le but de la confrence tait de maintenir la stricte
excution d'une convention adopte par toutes les parties.

La communication qui vous sera faite  ce sujet se fera, j'en suis
sr, avec toute la dfrence que vous pouvez dsirer, car on tient
beaucoup, pour la tranquillit de l'Europe, si prs d'tre trouble, 
agir sur toutes choses d'accord avec vous...


    Londres, le 27 fvrier 1831[88].

  [88] Dpche officielle dj publie.

    Monsieur le comte,

Vous m'aviez charg d'avoir une explication avec M. le prince de
Lieven sur le voyage de M. de Krdener  Bruxelles et sur les
dmarches qu'il aurait faites dans cette ville en faveur de M. le
prince d'Orange. J'ai eu cette explication, ainsi que j'ai dj eu
l'honneur de vous le mander; et le rsultat a t que le prince de
Lieven a rappel M. de Krdener qui est en ce moment  Londres. Je
puis ajouter,  ce sujet, qu'on a totalement abandonn ici toutes les
tentatives et mme toutes les esprances relatives  M. le prince
d'Orange.

On rpand le bruit que la mission de M. le duc de Mortemart 
Ptersbourg a t sans succs[89]; c'est par des lettres de Francfort
que cette nouvelle est parvenue ici. J'aime  croire qu'on ne doit pas
y donner plus de confiance qu' celle qui vous sera peut-tre revenue,
qu'en Russie on disait que les plnipotentiaires russes  Londres
n'avaient admis les derniers protocoles qu'_ad referendum_. Il vous
aura t facile de dmentir ce bruit qui est tout  fait sans
fondement: la signature du prince de Lieven et du comte Matusiewicz
sur tous les protocoles a t simple et complte et, je crois, fort
utile pour nous.

  [89] On se rappelle que le duc de Mortemart avait t envoy en
  ambassade extraordinaire  Londres, avec mission de ngocier un
  rapprochement entre les deux gouvernements.

  La nomination de M. le baron Surlet de Chokier  la rgence de la
  Belgique a t connue ici hier matin[90]. Si, comme on l'annonce,
  le roi a accrdit M. le gnral Belliard[91]  Bruxelles, il me
  semble que rien ne peut plus s'opposer au retour de M. Bresson 
  Londres, aprs quelques semaines de sjour  Paris. Je me
  chargerai de lui refaire sa position et je pense que sa prsence
  en Angleterre pourra tre utile  sa carrire...

  [90] Aprs le vote de la constitution belge et le refus de la
  couronne par le duc de Nemours, le congrs dcrta qu'une rgence
  serait tablie pour gouverner le pays jusqu' ce que la nation se
  soit mise d'accord avec les cinq puissances sur le choix d'un
  souverain (23 fvrier). Le lendemain, M. Surlet de Chokier fut
  lu rgent par le congrs par 108 voix contre 43  M. de Mrode
  et 5  M. Gerlache.

  [91] Le gnral comte Belliard, n en 1769, s'engagea en 1792,
  prit part  toutes les campagnes de la Rvolution et de l'Empire.
  Gnral depuis 1796, il devint en mars 1814 colonel gnral de la
  cavalerie de la garde. Louis XVIII le nomma pair de France et
  major gnral. Il reprit du service sous les Cent-jours et vcut
   l'cart sous la deuxime Restauration. En 1831, il fut nomm
  ministre plnipotentiaire  Bruxelles. Il mourut peu aprs, le 28
  janvier 1832.

Je regrette que vous n'ayez pas reu le protocole numro 19 assez
tt, pour vous servir de plusieurs des faits et arguments qu'il
renferme et qui auraient montr  quel point les attaques auxquelles
vous avez eu  rpondre dans la sance du... taient peu
fondes[92]...

  [92] C'est la sance du 23 fvrier. Le gnral Sbastiani avait
  fait  la Chambre une communication sur la politique trangre et
  expos les motifs pour lesquels le roi avait refus la couronne
  pour le duc de Nemours. Le gnral Lamarque et M. Mauguin
  s'taient levs avec vhmence contre la conduite du cabinet en
  cette circonstance. Je ne puis que m'affliger, avait conclu le
  premier, du refus du trne de la Belgique; je ne puis surtout que
  gmir de la marche incertaine, des hsitations, des
  contradictions qui, mises au grand jour, nous ont fait voir notre
  diplomatie dans une nudit dont elle ne doit pas s'enorgueillir.


LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 27 fvrier 1831.

    Mon cher prince,

La position des choses empire de jour en jour. Nul payement ne peut
tre obtenu. La France n'a jamais, depuis le Directoire, vu un tel
tat de choses. L'autorit n'est exerce nulle part; l'intrigue est
partout.

Vous avez bien raison en disant que la confrence de Londres est le
seul pouvoir en Europe qui ait quelque force, et qu'il faut la
maintenir  tout prix. Mais comment peut-elle influer sur notre
position intrieure? Le ministre, par sa complte incapacit et par
son got de s'appuyer sur l'extrme gauche, s'est plac avec la
Chambre de manire que je ne vois plus la possibilit de repltrer un
accord entre les pouvoirs. Et comment le gouvernement vitera-t-il des
bouleversements, s'il reste trois mois sans l'appui des Chambres?

Les derniers vnements[93] s'claircissent suffisamment pour prouver
qu'il y avait essai de conspiration carliste qui a t exploit par le
parti rpublicain bonapartiste. L'action est dans ce dernier, et il
l'emportera si le roi ne pense et n'agit pour ramener la confiance et
le respect vers lui. Ce qui se passe en Belgique donne de la force 
ce parti, et si demain La Fayette voulait tre prsident d'une rgence
de la France, il y serait appel et renvoy vingt-quatre heures aprs.

  [93] L'meute des 14 et 15 fvrier  Paris.

Votre correspondance avec le roi et avec le ministre doit vous faire
connatre ce que l'on veut. Quant  moi et  mes amis, nous nous
demandons d'o partira le coup de tonnerre qui renversera le misrable
difice que nous avons devant nous. Une royaut qui ne sait se faire
obir; une Chambre des pairs qui est sans base, mme dans la loi; une
Chambre des dputs qu'on insulte et qu'on veut renvoyer; une garde
nationale qui se dgote et qu'on empche de frapper au besoin; une
troupe de ligne qui ne sait  qui elle a  obir. Voil ce qui se
voit. Trouvez et indiquez des remdes  une telle anarchie.

Quant aux affaires du dehors, on ne voit que de sourdes menes pour
soulever les peuples, et nul accord, nulle force pour l'empcher, ou
pour rtablir l'ordre. Aprs le trait de Westphalie on avait
constitu une arme d'excution pour faire respecter les dcisions
prises. Il faudra bien en venir l; mais avant tout, il faudrait tre
convenu sur quelle base on veut consentir que les peuples
s'tablissent.

Il me parat dmontr que nous retournerons au rgime militaire aprs
de longues agitations anarchiques. Ma famille a quitt Gnes, le 18 de
ce mois; tout,  cette poque, tait encore tranquille; mais, quoique
ici on ait connu la formation d'une colonne d'insurgs forme  Lyon
pour envahir la Savoie[94], on n'a agi pour l'arrter que lorsqu'elle
s'tait mise en mouvement. Puis on s'tonne que l'Europe cherche de la
scurit en s'armant et combattant la rvolution!...

  [94] A la suite de dsordres qui avaient clat en Savoie, les
  rfugis sardes qui taient en grand nombre sur la frontire
  franaise, voulurent tenter un coup de main et rentrer en armes
  dans leur patrie. Cinq  six cents d'entre eux entranant un
  certain nombre de gardes nationaux de Lyon, tentrent de mettre
  ce projet  excution. Ils furent disperss le 25 fvrier par un
  escadron de cavalerie, et l'incident n'eut pas de suite.

Votre prtendu chef Sbastiani met, comme disent Rigny et
Rayneval[95], ses pieds dans tous les souliers. Le rdacteur Chtelain
djeune tous les matins avec lui, aussi bien que Bertin de Vaux. Le
premier fait aujourd'hui une bonne attaque contre vous[96].

  [95] Franois-Maximilien Grard, comte de Rayneval, n en 1778,
  successivement secrtaire d'ambassade  Stockholm,  Ptersbourg,
   Lisbonne, puis de nouveau  Ptersbourg, secrtaire de la
  lgation franaise au congrs de Chtillon, consul gnral 
  Londres (1814), chef de la chancellerie au ministre (1810),
  sous-secrtaire d'tat (1821). Il fut ensuite ministre  Berlin,
   Berne, puis ambassadeur  Vienne (1829). Rappel en 1830, il
  vivait  Paris dans la retraite, lorsque Casimir Prier, sur la
  recommandation de M. de Talleyrand, l'envoya  Madrid. Il y
  mourut en 1836.

  [96] Voir le _Courrier franais_ du 28 fvrier. Nous allons citer
  quelques extraits de cet article pour montrer quel tait l'tat
  d'opinion de l'opposition rpublicaine contre laquelle le cabinet
  franais et M. de Talleyrand avaient  lutter:

  Une lettre de Londres du 24, que nous avions hier sous les yeux,
  parlait d'un protocole qui venait d'tre sign et qui bouleversait
  tous les principes qui avaient paru jusqu'ici diriger notre
  politique... On concevrait  peine qu'une runion diplomatique
  dont les actes sont destins  tre connus de l'Europe entire,
  ost proclamer que les traits de 1815 ont t faits de nation 
  nation, au moment mme o les nations parques, morceles,
  partages et traites comme un vil btail, se soulvent dans la
  moiti de l'Europe, pour sortir d'une situation antipathique 
  leurs intrts et  leur nature. Mais M. de Talleyrand est l, et
  sa prsence rend probable tout ce qui sera tent pour le maintien
  des traits auxquels il a pris part... Il est certain, que la
  politique de l'Europe, que la politique de la France se fait 
  Londres d'une manire contraire  nos intrts, puisque c'est M.
  de Talleyrand qui y prside... S'il a t sign  Londres quelque
  chose de semblable  ce qu'annonce le _Temps_, le ministre n'a
  plus rien  faire qu' rappeler son ambassadeur, et  user de la
  libert qu'on veut bien nous laisser au prix d'une guerre
  gnrale. Nous aurons d'abord l'avantage de ne plus tre
  reprsents par M. de Talleyrand et ensuite celui de recouvrer
  notre indpendance... La diplomatie parat trop dispose  oublier
  ce qu'est la France, ce qu'elle a fait, ce qu'elle peut faire
  encore, ce qu'elle peut donner d'impulsion  l'Europe quand elle
  le voudra. Il n'y a qu'un mot  dire pour qu'elle s'en souvienne.
  Si l'on veut des bouleversements, soit! il suffit de donner le
  signal, et, avant un an, on verra qui sera debout.

Le fait est qu'on ne fait pas ce qu'on veut... Si on fait la
guerre, comme le dit le bon vieux Jourdan[97], ce sera  l'aide d'une
convention. Que le roi y regarde!

Agrez mes flicitations de ne pas vivre au milieu du dlire qui
m'tourdit...

  [97] Le marchal Jourdan, alors g de soixante-neuf ans, avait
  dans les premiers jours de la monarchie de Juillet, pass un
  instant aux affaires trangres. Il se retira ds le 11 aot, fut
  nomm gouverneur des Invalides et mourut le 23 novembre 1833.


Un tat de choses tel que celui dcrit ici par le duc de Dalberg ne
pouvait se prolonger, et le roi qui, je crois, n'avait pas t fch
de laisser s'user les hommes et les principes dont M. Laffitte tait
le reprsentant, se trouva dans l'obligation d'aviser aux moyens de
sortir de cette espce d'anarchie. Il fallait congdier le ministre,
ou, au moins, quelques-uns de ses membres et choisir dans le parti
conservateur de la Chambre des dputs un homme nergique qui, fort
heureusement, s'y trouvait  souhait: c'tait M. Casimir Prier[98].
Quelques difficults s'levrent entre lui et le marchal Soult, au
sujet de la prsidence du conseil; elles devaient tre aisment
surmontes. Mais il n'en fut pas de mme quant aux conditions que M.
Prier mettait  son entre aux affaires et qui ne plaisaient pas au
roi. Celui-ci dut cder  la fin devant un danger qui menaait de tout
emporter, et le 13 mars on parvint  constituer un ministre qui
prit le nom de son chef, M. Prier[99]. Le roi obtint de conserver le
gnral Sbastiani au ministre des affaires trangres[100].

  [98] Casimir Prier, n  Grenoble en 1777, avait d'abord t
  officier du gnie. Aprs avoir quitt le service, il fonda avec
  son frre une grande maison de banque, dont l'importance devint
  rapidement considrable. En 1817, il entra  la Chambre des
  dputs, et sigea dans l'opposition jusqu'en 1830. Aprs les
  journes de Juillet, il devint prsident de la Chambre et
  ministre sans portefeuille dans le cabinet du 11 aot. Chef du
  cabinet du 13 mars, il ne garda le pouvoir qu'un an, et mourut du
  cholra le 16 mai 1832.

  [99] Le cabinet du 13 mars fut ainsi compos: MM. Casimir Prier,
  prsident du conseil et ministre de l'intrieur; Barthe, garde
  des sceaux; le gnral Sbastiani, ministre des affaires
  trangres; le baron Louis, ministre des finances; le marchal
  Soult, ministre de la guerre; l'amiral de Rigny, ministre de la
  marine; le comte de Montalivet, ministre de l'instruction
  publique et des cultes; le comte d'Argout, ministre du commerce
  et des travaux publics.--Il n'est pas sans intrt de constater
  quel fut l'effet produit en Angleterre par l'avnement du nouveau
  cabinet. Voici ce qu'crivait lord Palmerston  lord Granville:

    [_Particulire_]

    _Foreign Office_, 15 mars 1831.

    Mon cher Granville,

  Nous sommes ravis de la nomination de Casimir Prier; cet
  vnement est, nous l'esprons, de nature  procurer la paix  la
  France et  l'Europe. Veuillez cultiver, je vous prie, le nouveau
  ministre et faites-lui comprendre que le gouvernement anglais a
  grande confiance en lui et considre sa nomination comme un gage
  de paix... (_Correspondance intime de lord Palmerston._)

  [100] Voir  l'Appendice, p. 491, la lettre par laquelle le
  gnral Sbastiani annonait au prince de Talleyrand la formation
  du nouveau ministre.

Pendant que ces arrangements se faisaient  Paris, la confrence de
Londres eut un peu de relche par suite de l'occupation que donnaient
au cabinet anglais les premires discussions du bill de rforme. Ce
bill avait t prsent  la sance de la Chambre des communes du 1er
mars par lord John Russell[101], qui tait, en gnral, cout avec
bienveillance par la Chambre. Il serait inutile  mon but
d'entrer ici dans les dtails de cette grande mesure qui est appele 
exercer une influence grave sur l'avenir de l'Angleterre. Elle devint
le sujet de discussions prolonges dans les deux chambres du
Parlement: je me bornerai  en mentionner les rsultats  mesure
qu'ils se reprsenteront.

  [101] Lord John Russell, troisime fils du duc de Bedford, n en
  1792, entra  vingt et un ans  la Chambre des communes, et
  sigea dans le parti whig. En 1830, il fut nomm trsorier
  gnral militaire et, bien qu'il n'et pas de sige dans le
  cabinet, fut charg avec trois membres du ministre de prparer
  le projet de loi de rforme lectorale, au sujet de laquelle il
  avait rcemment, comme simple dput, prsent une motion.

  Le bill fut prsent aux Communes le 1er mars 1831, vot en
  premire lecture  la majorit d'une voix, puis repouss  la
  deuxime lecture. Aprs la dissolution du parlement et l'lection
  d'une nouvelle assemble, il fut adopt par 345 voix contre 236
  (21 septembre). Port le 22 septembre  la Chambre des pairs, il
  fut rejet. Prsent de nouveau en dcembre avec de lgres
  modifications, la Chambre renvoya la discussion  trois mois.
  Enfin, le 4 juin 1832, il fut adopt par les pairs. C'est en
  grande partie  lord Russell que fut d ce rsultat. En 1835,
  celui-ci devint ministre de l'intrieur, et en 1839 ministre des
  colonies. En 1846, il fut nomm premier lord de la trsorerie et
  resta  la tte des affaires jusqu'en 1852. En dcembre de la mme
  anne, il passa aux affaires trangres, puis fut successivement
  ministre sans portefeuille, prsident du conseil, et ministre des
  colonies (1855). Il quitta le pouvoir la mme anne, demeura le
  chef du parti whig dans le parlement, signa en 1860 le trait de
  commerce avec la France, et fut cr pair en 1861. Il succda 
  lord Palmerston comme chef du cabinet (1865-1868) et mourut en
  1878.

J'avais de mon ct  continuer dans ma correspondance une discussion
d'un autre genre,  l'occasion des affaires belges qu' Paris on
s'obstinait  ne pas vouloir envisager au mme point de vue que moi.
Ainsi, on insistait toujours pour que lord Ponsonby ft rappel de
Bruxelles en mme temps que M. Bresson, et pour que la confrence se
montrt plus favorable aux intrts de la Belgique,  laquelle on
prtendait donner un appui exclusif. On ne manquait pas d'accuser la
confrence de partialit pour le roi de Hollande, tandis que celui-ci,
avec plus de vrit peut-tre, faisait retentir l'Europe de ses
plaintes contre nous, parce que appels par lui, disait-il, pour lui
porter secours, nous avions sanctionn une rvolution qui lui enlevait
plus de la moiti de ses tats.

Le ministre Laffitte, ou plus exactement, le gnral Sbastiani,
aurait bien voulu, je pense, sparer la politique de la France de
celle des quatre puissances dans la question belge, tant il tait
dupe, volontaire ou involontaire, des intrigants bonapartistes et
rpublicains qui tour  tour le flattaient d'obtenir la runion de la
Belgique et de la France ou l'effrayaient d'une guerre
rvolutionnaire. Mais la ncessit des choses le ramenait toujours
vers les puissances, et les incidents qui suivirent alors en Italie et
en Espagne l'obligrent  rclamer le concours, au moins de
l'Angleterre.

Les rvolutionnaires italiens encourags par leurs amis de Paris,
avaient fait une leve de boucliers dans les tats du pape[102]; deux
membres de la famille Bonaparte s'y taient rendus, et le gouvernement
franais, moins effray de la lutte qui s'y tait engage que de
l'intervention autrichienne qui ne pouvait gure manquer d'en tre la
consquence, m'invita  me concerter avec l'Angleterre pour empcher
par une entente commune des puissances si cela tait possible,
l'action particulire de l'Autriche. On dsirait aussi  Paris que les
affaires d'Espagne fussent traites en commun entre la France et
l'Angleterre.

  [102] Bologne s'tait insurge le 2 fvrier 1831 contre le
  gouvernement pontifical. La Romagne entire et l'Ombrie suivirent
  son exemple. Les deux fils de Louis Bonaparte, le prince Charles
  et le prince Louis, prirent part au mouvement. Le premier mourut
  de maladie  Forli; le second, qui fut plus tard l'empereur
  Napolon III, faillit galement prir  Ancne.

J'crivis en rponse  ces ouvertures, le 5 mars 1831, au gnral
Sbastiani[103]:

    Monsieur le comte,

J'ai reu aujourd'hui 5 les deux dpches que vous m'avez fait
l'honneur de m'adresser le 1er de ce mois[104]. (L'une concernait
l'affaire du grand-duch de Luxembourg et l'autre les affaires
d'Italie.)

  [103] Dpche officielle dj publie.

  [104] Variante: _ainsi que les pices qui y taient jointes_.

Je me suis pntr des instructions qu'elles renferment et je m'y
conformerai en tout point. Je me vois  regret oblig de retarder les
communications que ces dpches me mettront dans le cas de faire au
ministre anglais. La discussion de la rforme parlementaire qui se
prolonge  la Chambre des communes absorbe tellement les ministres, la
nuit et le jour, qu'il est impossible de les entretenir d'autres
affaires srieuses en ce moment[105].

  [105] Variante: _On pense que les dbats finiront dans la sance
  du 7. Je verrai aussitt aprs lord Palmerston._

Un incident assez remarquable a eu lieu hier soir  la Chambre: M.
Wynn, le ministre de la guerre, a dclar qu'aprs avoir mrement
rflchi sur le bill propos de la rforme, il ne pouvait lui donner
son approbation et qu'il se retirait du ministre[106]...

  [106] M. Wynn fut remplac par sir Henry Parnell qui, dans la
  session suivante se retira pour le mme motif.

J'ai vu MM. de Blow et de Wessenberg, relativement  l'affaire du
Luxembourg[107]. Ils m'ont dit l'un et l'autre qu'ils taient
embarrasss pour crire _ Francfort_[108] lorsqu'ils savaient que les
engagements pris envers eux n'taient pas tenus, et qu' la date du 28
fvrier la place de Mastricht continuait  tre bloque par les
troupes belges, malgr les assurances donnes par le gouvernement
de la Belgique et les ordres qu'avait reus le gnral Mellinet[109].
L'inexcution des ordres donns par le gouvernement rend toute espce
de ngociations difficile. Je les ai assurs que le rgent avait
ordonn, sous menace de destitution, au gnral Mellinet de reprendre
les positions fixes par l'armistice, et ils m'ont rpondu qu'aussitt
qu'ils auraient connaissance de la retraite des troupes belges, ils ne
manqueraient pas d'crire  Francfort pour retarder tous les
mouvements proposs par la Dite germanique[110]...

  [107] Variante: ... _dont vous me parlez dans votre lettre du 22_.

  [108] Supprim dans le texte des archives.

  [109] Franois-Aim Mellinet n en 1769, fils du conventionnel de
  ce nom, tait colonel en 1793. Il devint sous-inspecteur aux
  revues en 1800 et, sous les Cent-jours, fut chef d'tat-major de
  la jeune garde. Il vcut dans la retraite jusqu'en 1830, passa
  alors en Belgique  la tte d'un corps de volontaires, commanda
  l'artillerie de Bruxelles dans les journes de septembre, et fut
  mis  la tte des troupes qui bloquaient Mastricht. Le rgent
  lui ayant retir son commandement, il se fixa  Bruxelles, o il
  devint le chef du parti rpublicain. En 1848, il provoqua un
  mouvement rvolutionnaire, fut arrt, condamn  la dtention et
  mourut peu aprs (1852).

  [110] La Dite venait d'tre saisie par le roi Guillaume, qui en
  sa qualit de grand-duc de Luxembourg faisait partie de la
  Confdration germanique, d'une demande de secours. Dans la
  sance du 18 mars, elle allait dcrter la formation d'un corps
  de vingt-quatre mille hommes, pour rtablir dans le grand-duch
  l'autorit du roi des Pays-Bas. En mme temps elle donnait des
  ordres pour approvisionner et mettre en tat les forteresses de
  la Confdration.


    Londres, le 8 mars 1831[111].

 [111] Dpche officielle dj publie.

    Monsieur le comte,

J'ai lu avec une grande attention, dans la dpche que vous m'avez
fait l'honneur de m'adresser le 1er de ce mois, les informations que
vous me donnez sur l'tat de l'Italie. Je partage compltement
vos vues sur les rapports de la France avec le Pimont. Quant au plan
que vous avez adopt  l'gard des tats du pape, je crois qu'il
serait trs utile et possible  raliser. J'en ai entretenu le prince
Esterhazy et le baron de Wessenberg, les deux plnipotentiaires
autrichiens; ils ne m'ont pas paru trop loigns de ce projet, et
quoiqu'ils n'aient aucunes instructions de leur cour sur ce point,
j'ai pu juger qu'ils taient disposs  adopter vos ides et qu'ils
criraient  Vienne dans ce sens.

J'ai eu ce matin avec lord Palmerston une longue conversation dans
laquelle j'ai pu lui parler de tout ce que renfermait votre lettre du
1er. L'impression qui m'est reste de cette conservation est qu'il
sera possible de s'entendre sur les points principaux et que les
difficults qui ont t leves par vous sur plusieurs de nos
protocoles sont de nature  pouvoir tre expliques.

Lord Palmerston, au sujet des affaires d'Italie, m'a dit qu'il
agirait volontiers, d'accord avec notre cabinet et celui de Vienne,
dans le but d'amener le gouvernement pontifical  des concessions qui
placeraient une partie de l'administration du pays dans des mains
sculires. Il a fort lou notre conduite envers le Pimont et m'a
exprim une grande satisfaction des ordres donns aux autorits
franaises de la frontire pour le dsarmement des rfugis
pimontais.

Les plaintes que vous portez contre l'Espagne nous ont conduits 
l'ide qu'il serait sans doute facile de faire retirer les troupes
espagnoles de la frontire des Pyrnes, si, de votre ct, vous
obligiez les rfugis espagnols  se rendre dans le nord de la France.
Je suis fond  croire que vous pouvez traiter avec avantage
cette question avec l'ambassadeur d'Espagne  Paris. Du reste, tout ce
que vous demanderez dans le sens que je viens de vous exprimer sera
soutenu par le ministre anglais.

Immdiatement aprs ma conversation avec lord Palmerston, la
confrence s'est runie pour entendre la lecture de la dpche
ostensible que j'ai reue de vous; j'ai trouv l aussi une impression
assez favorable, et je crois que nous finirons par nous entendre. Nous
avons d remettre notre prochaine sance  vendredi,  cause des
dbats parlementaires qui ne laissent pas un instant de libert  lord
Palmerston. C'est vendredi que nous entrerons dans la discussion des
diffrents points traits dans votre lettre. Si l'on propose la
rdaction d'un protocole, je n'en accepterai aucun qu'_ad referendum_,
et j'attendrai les ordres du roi avant de rien signer...

En mme temps que j'crivais ces dpches, je mandais  Madame
Adlade:

Mademoiselle doit trouver que nous sommes arrivs au point dsirable
vis--vis de toutes les puissances, car elles comprennent aujourd'hui
que, pour leur propre repos, il est ncessaire que celui du roi ne
soit plus troubl. Bien loin, par consquent, de dsirer ce qui
pourrait branler son gouvernement, elles en sont  s'inquiter de
tout ce qui, dans les mouvements de Paris, des dpartements et de la
Chambre, indique des dispositions au dsordre. Aucune des puissances
ne songe plus  troubler la paix; toutes en dsirent la conservation,
et si elle n'est pas prserve, ce sera l'esprit inquiet et
envahissant qui se montre en France, qui seul en sera la cause.

Cet esprit imprvoyant est toujours prt sacrifier les besoins rels
du pays  des rves de gloire et d'agrandissement. On oublie, ou l'on
ne sait pas en France que de mettre tout en question chez les autres,
c'est finir par mettre tout en question chez soi. Le trne du roi
Louis-Philippe est vieux aujourd'hui comme celui de Saint Louis;--avec
la guerre, il nat d'hier. Cette guerre, vous m'avez ordonn de faire
tout pour l'viter; vous avez dsir que je rendisse la disposition
des diffrentes cours amicale pour la ntre; j'y suis parvenu
compltement, et j'espre que Mademoiselle, que j'ai toujours eue en
vue dans tout ce que je faisais, est satisfaite.

Je ne puis m'empcher de remarquer que je n'ai point encore de
rponse au protocole du 19 qui renferme tous les principes que l'on
aime  voir sur un nouveau trne. Le corps diplomatique de Londres et
Rothschild ont, depuis plus de quarante-huit heures, connaissance de
l'arrive de cette pice  Paris. Nos journaux en parlent, ils en
altrent l'esprit, ils en changent les expressions; sa publication
exacte devient de plus en plus ncessaire. Il est utile au service du
roi que le pays sache  quel point, dans cette pice, notre cour est
place en premire ligne, et que, quand je parle d'un trait, c'est de
celui de 1814. La France, par ce trait, restait grande et forte;
c'est donc faussement qu'on cite celui de 1815 comme point de dpart;
je me suis retir devant la tache qu'en 1815 on a imprime au pays, et
je crois avoir une aussi large part d'orgueil national que qui que ce
soit...

J'crivais galement  la princesse de Vaudmont, mon amie, et qui
tait traite avec confiance par Madame Adlade:

Il est possible que je voye les choses de trop haut, puisqu'on le dit
 Paris; mais il n'y a moyen de s'tablir bien qu'en se tenant dans la
rgion leve. Il n'y a point d'appui  trouver avec des gens tourdis
et turbulents comme les Belges. La Belgique nous viendra peut-tre,
mais plus tard; aujourd'hui c'est un intrt secondaire. La force des
choses la mne  la France; mais il faut faire la France, et la France
ne peut se faire bien et srement qu'en se mlant avec les grandes
puissances qui aujourd'hui _la rclament;_ car voil o j'ai men les
choses  Londres. Ne quittons pas cette position: je me suis donn
beaucoup de peine pour la prendre, parce que je voulais bien servir le
roi que j'aime et _Mademoiselle_. Laissons les petits intrts et ne
pensons qu'aux grands. Il vaut mieux tre d'accord avec les grandes
puissances, tre sur le mme pied qu'elles, tre ami de l'ordre tabli
avec elles, que d'tre ami de MM. Van de Weyer et Cie.

Convenez que notre protocole que votre Belgique vous a envoy est
raisonnable. Les difficults que l'on fait chez nous sont bien
petites. On dit qu'il y a partialit pour la Hollande. Cela est
parfaitement faux, car on n'a rien voulu dcider sur la question des
dettes. _On propose des bases_ susceptibles d'tre changes quand les
partis seront en prsence. On nous reproche d'tre Hollandais; la
Hollande nous reproche d'tre Belges. Le roi de Hollande nous dit des
sottises tous les matins; il est parfaitement mcontent. On est bien
prs d'tre juste quand tout le monde se plaint. En France, on
n'coute qu'un ct, c'est celui de M. de Celles, et en vrit
celui-l n'est pas respectable.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GNRAL SBASTIANI[112].

  [112] Dpche officielle dj publie.

    Londres, le 13 mars 1831.

    Monsieur le comte,

La confrence que nous devions avoir hier a t encore ajourne, et
c'est seulement demain que nous nous runirons au Foreign Office. Je
vous ferai connatre ensuite le rsultat de la communication de votre
lettre ostensible aux membres de la confrence, ainsi que les
rsolutions qui seront proposes. Je prendrai _ad referendum_ ce qui
sera adopt par les autres membres, et le gouvernement du roi ayant
fait des rserves aux protocoles des 20 et 27 janvier, je ne dois
point signer sans ordres une pice de laquelle il rsulterait qu'il y
a du dissentiment entre mon gouvernement et la confrence.

Je me suis rendu hier chez lord Palmerston pour l'entretenir des
divers objets traits dans vos dernires dpches. Je lui ai d'abord
parl des vnements de Varsovie et des consquences dangereuses
qu'ils pouvaient avoir pour le repos de l'Europe, si l'empereur
Nicolas n'adoptait pas envers les Polonais des principes de modration
et de gnrosit. Lord Palmerston est entr entirement dans nos ides
 ce sujet: l'ambassadeur d'Angleterre  Ptersbourg sera charg de
demander au cabinet russe le maintien des stipulations de 1814, en
vertu desquelles le royaume de Pologne a t joint  l'empire de
Russie; il insistera surtout pour que la Pologne ne cesse pas de
former un tat distinct, et qu'elle ne puisse tre runie comme
province russe. Lord Palmerston apprcie comme nous l'importance
qu'il y a pour l'Europe  faire couter la voix de la raison 
Ptersbourg et je dois tre assur par son langage que les
instructions envoyes  l'ambassadeur d'Angleterre en Russie, seront
d'accord avec celles que vous avez donnes  M. le duc de Mortemart.

J'ai fait part ensuite  lord Palmerston des observations contenues
dans votre lettre du 7, relative aux affaires de la Grce. Il m'a
rpondu que le prince de Lieven venait prcisment de lui communiquer
une dpche de sa cour, qui explique l'espce d'embarras qu'prouve la
Russie dans la question de l'agrandissement des frontires de la
Grce. Comme il y aura, sur le prt fait aux Grecs, une portion
employe  indemniser le gouvernement turc pour le territoire qu'il
perdra par l'effet de la nouvelle dlimitation, la Russie  qui cet
argent reviendra en dfinitive, puisqu'il servira  acquitter la
contribution impose par le trait d'Andrinople, a trouv plus dlicat
de ne pas paratre en premire ligne lorsqu'il s'est agi de rclamer
une augmentation de territoire en faveur des Grecs. Voil, m'a dit
lord Palmerston, la raison qui a dcid le cabinet de Ptersbourg 
laisser faire les premires dmarches par l'Angleterre et la France
runies; mais il est dispos  y joindre les siennes pour appuyer la
demande en faveur de la Grce quand le moment en sera jug opportun.
Le prince de Lieven m'a fait demander un entretien pour une
communication; j'ai lieu de croire que ce sera la mme qu'il a faite 
lord Palmerston et dont je viens de vous rendre compte.

Quant  la situation du Portugal et aux questions qui s'y rattachent
et qui faisaient l'objet de votre dpche du 4 de ce mois, lord
Palmerston, auquel j'en ai parl, m'a dvelopp les raisons qui
s'opposent  ce que l'Angleterre agisse en commun avec la France pour
obtenir le redressement des griefs que ces deux puissances ont  faire
valoir contre le gouvernement portugais. L'Angleterre a des traits
particuliers avec le Portugal qui lui donnent des avantages dont nous
ne jouissons pas, et qui l'obligent  agir seule dans les affaires et
les rapports qu'elle a avec ce pays. Ainsi, pour vous citer un
exemple, lorsqu'il s'lve une difficult au sujet d'une affaire qui
intresse essentiellement un Anglais, le gouvernement anglais a le
droit, s'il le trouve convenable, de la faire juger par un magistrat
portugais dsign par lui seul. Du reste, je puis vous dire que la
reconnaissance de dom Miguel est plus loigne que jamais, et que,
quels que soient les projets futurs de l'Angleterre sur le Portugal,
elle ne fera rien sans nous prvenir...

La question de la rforme a fait des progrs ces jours derniers; les
ptitions en sa faveur arrivent de toutes parts et le ministre se
croit assur de la majorit dans le parlement...


Ainsi que je le disais prcdemment, un nouveau ministre s'tait
form le 13 mars  Paris,  la tte duquel tait M. Prier, dans
l'intervalle des ngociations dont je viens de rendre compte. Le duc
de Dalberg m'crivait au sujet de ce ministre:


LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 15 mars 1831.

Une nouvelle administration se prsente, mon cher prince; elle
remplace la plus sotte, la plus incapable, la plus mprisable que la
France a vu tre charge de ses intrts. La banqueroute arrivait
 pas de gant. L'indignation tait telle que probablement la Chambre
et hsit de confier  MM. Laffitte et Thiers les quatre douzimes
provisoires. Il serait bon que les journaux anglais la missent au
nant. La camaraderie rvolutionnaire ici est si forte que nos
journaux n'ont pas le courage de la juger comme elle le mrite. M.
Laffitte en attendant, _s'est laiss forcer la main_ pour placer
cinquante  soixante de ses parents et de ses habitus, et pour
mettre,  l'poque de sa liquidation, neuf de ses commis dans les
premires places de l'administration.

Le nouveau ministre se soutiendra-t-il au milieu du dsordre des
ides et de ce dchanement d'insubordination qui dissout toute
organisation? Il faut, pour qu'il se soutienne, deux choses:--qu'on ne
transige pas avec les meutes dans les rues; on y est dcid;
soixante-dix mille hommes sont autour de Paris; trois rgiments de
cavalerie sont entrs dans la ville; esprons que les faits rpondront
aux intentions. Il faut aprs que la nouvelle Chambre (et il en faut
une) donne la majorit au ministre. J'ai l'ide que les lections
ramneront en force les hommes du centre gauche, la victoire alors
peut tre assure. Le midi enverra plus de carlistes; les visites
domiciliaires ont irrit tous les partis. Voil ce qu'on y a gagn.

Quant au dehors, le maintien du gnral Sbastiani est une faute. Il
n'est que l'instrument de la faiblesse et de l'intrigue qui
prdominaient au Palais-Royal. Le gnral Sbastiani ne veut pas la
guerre et il n'a pas su assurer la paix. Voil la grande faute.

Casimir Prier veut conserver la paix, mais les choses me paraissent
bien gtes. A force de motiver des armements disproportionns, en
rpandant que l'Europe veut nous attaquer, on a tellement mont
les ttes qu'on ne sait plus les calmer. Les discours des gens qui
entourent le roi, tels que les Vatout[113], les Rumigny[114], les
Trvise, font piti. On croirait qu'on n'a qu' avaler l'Europe, et
qu'elle est dj  la barrire Saint-Denis...

  [113] Jean Vatout, n en 1792, tait entr sous l'empire dans
  l'administration prfectorale. En 1822 il fut attach  la maison
  du duc d'Orlans; en 1831 il fut lu dput, et sigea  la
  Chambre jusqu'en 1848. Il fut, sous le gouvernement de Juillet,
  nomm prsident du conseil des btiments civils. Il entra 
  l'Acadmie en 1848, mais mourut la mme anne.

  [114] Marie-Thodore de Gueulluy comte de Rumigny, n en 1789,
  entra en 1805  l'arme et tait colonel en 1814. Sous la
  Restauration, il devint l'aide de camp du duc d'Orlans. Il fut
  nomm gnral de brigade en 1830, et charg de la pacification de
  la Vende et de la Bretagne. Il prit part  l'expdition d'Anvers
  et fut lu dput en 1831. Il accompagna Louis-Philippe en exil
  en 1848, et fut mis  la retraite par le gouvernement provisoire.
  Il mourut en 1860.

Le 19 mars, j'crivis au gnral Sbastiani[115]:

  [115] Dpche officielle dj publie.

    Monsieur le comte,

J'ai reu la nuit dernire la dpche que vous m'avez fait l'honneur
de m'adresser sous la date du 16 de ce mois. La proclamation du rgent
de Belgique au sujet du grand-duch de Luxembourg a produit ici la
plus fcheuse impression[116], et les explications pleines de
sagesse que renferme votre lettre  cet gard me font vivement
regretter que la proclamation n'ait pas paru quinze jours plus tt.
Les instructions que vous avez donnes au gnral Belliard m'auraient
bien utilement servi pour calmer l'irritation que les nouvelles folies
du gouvernement belge[117] ont excite ici. J'aurais pu peut-tre
arrter l'envoi de quelques vaisseaux anglais dans l'Escaut, qui est
annonc aujourd'hui, et mettre le plnipotentiaire prussien en tat de
donner des assurances plus positives  la Dite de Francfort.

  [116] Le 5 mars, le gouverneur gnral envoy dans le Luxembourg
  par le roi des Pays-Bas, le duc Bernard de Saxe-Weimar, publia
  une proclamation du roi qui promettait une amnistie pour tous les
  habitants du grand-duch qui feraient acte de soumission. En
  rponse  cet acte le rgent de Belgique, M. Surlet do Chokier,
  lana  son tour une proclamation o il adjurait les
  Luxembourgeois de rester unis  la Belgique et de repousser les
  avances du roi. Il concluait ainsi: Au nom de la Belgique,
  acceptez l'assurance que vos frres ne vous abandonneront
  jamais. Ce dfi port aux dcisions de la confrence causa une
  vive motion en Europe et irrita singulirement les
  plnipotentiaires de Londres.

  [117] Variante... _des Belges_.

Quoi qu'il en soit, monsieur le comte, je ne ngligerai pas de tirer
tout le parti possible de votre dpche du 16; la ferme rsolution de
marcher avec les puissances, exprime  Bruxelles et  Londres,
amnera, je l'espre, d'heureux rsultats que des retards trop
prolongs ont rendu plus difficiles  obtenir...

J'avais eu soin d'ailleurs, la veille, d'adresser  M. Casimir Prier
la lettre suivante que je relis encore aujourd'hui avec plaisir, comme
un expos vrai des ides politiques qui ont dirig ma conduite pendant
ma mission  Londres.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A M. CASIMIR PRIER.

    Londres, le 28 mars 1831.

    Monsieur,

Aprs quinze jours d'agitations, d'embarras, de tristes prvisions
sur le sort de notre belle France, l'horizon s'claircit et
toutes les esprances se raniment et se rattachent  votre nom,
monsieur: c'est avec une joie relle que je l'ai trouv dans le
_Moniteur_. Il satisfait tous les bons esprits de l'Angleterre; il
convient aux hommes clairs du continent que les grands intrts de
l'Europe ont runis ici, et je puis ajouter aux nombreux amis de la
France qui s'y trouvent: je suis presque charg de vous en exprimer
leur satisfaction.

Je dois maintenant au prsident du conseil de lui rendre compte de
l'esprit qui a dirig la conduite de l'ambassadeur de France 
Londres.

Son but principal a t de conserver la paix qui, dans son opinion,
peut seule affermir notre nouvelle dynastie, maintenir la France dans
le rang qu'elle doit occuper et sauver toute cette vieille Europe
d'une dcomposition bien menaante. Cette paix, je ne me rsoudrais 
la sacrifier qu' l'indpendance de notre patrie; et jamais  aucune
poque, elle n'a t moins attaque. C'est ce qui m'a port, en
opposition avec nos jeunes exaltations franaises,  considrer la
question belge comme moins importante qu'on n'a voulu le croire en
France. J'ai regrett que le mouvement des esprits chez nous chercht
 s'appuyer sur une poigne de gens en pleine anarchie, et qu'on
essayt par trop de complaisances  rsoudre une question dont le
temps et la force des choses nous rendront certainement les matres 
une poque plus opportune, mais qui, jusque-l, ne nous donnerait que
des embarras. Pour conserver la paix et le bon ordre, il faut un
pouvoir quelque part et le malheur du moment c'est de n'en offrir
presque aucun. Je n'en aperois plus qu'un seul: il n'existe  mes
yeux que dans l'accord des cinq puissances qui, tel qu'il est, n'a
rien de commun avec la Sainte-Alliance. La non intervention,
applique  l'intrieur des tats qui changent ou modifient leur
gouvernement, dtruit la base sur laquelle s'appuyait la Sainte
Alliance, et c'est l la non intervention dpouille de ce qu'elle a
de chimrique. claires par l'exprience, les puissances runies ici
sauront faire les concessions ncessaires, tout en offrant  la
socit les garanties et les barrires dont il est impossible qu'elle
puisse se passer; c'est l, dans ma manire de voir, le vrai point
d'appui de notre nouveau gouvernement. Il a fallu faire dsirer 
l'Europe notre tablissement et notre conservation, comme la chose
dont elle avait elle-mme le plus grand besoin: j'y suis parvenu.
Bientt, nous exercerons une influence premire, mais il faut, avant,
rassurer le dehors sur les projets de guerre que l'on nous suppose, et
nous montrer plus matres du dedans que nous ne l'avons t depuis
trois mois.

Le principe de la non intervention, fort commode en lui-mme et fort
appropri  telle circonstance, n'est plus qu'une absurdit quand on
le regarde comme absolu, quand on veut l'tendre sur les points les
plus loigns les uns des autres. Ce principe est un moyen pour
l'esprit, c'est  lui  l'carter ou  l'appliquer. Voil comme le
comprenait M. Canning, et puisque c'est une affaire d'esprit, vous
saurez mieux que personne manier ce nouvel instrument qui est plus
souvent un expdient pour ne pas faire qu'il n'est une raison pour
agir.

Je dsire vivement que vous trouviez ma politique analogue  celle
que vous voudrez adopter. Du reste, je suis trop vieux pour n'avoir
pas appris le doute, et pour n'tre pas tout dispos  m'clairer de
toutes les rflexions que vous voudrez bien me faire arriver, et 
suivre la marche qui vous paratra utile.

J'ai l'honneur de vous renouveler...

J'ai lieu de croire que cette lettre produisit quelque impression sur
M. Casimir Prier qui, d'ailleurs, tait bien dtermin  suivre une
politique plus sense que celle du cabinet prcdent. C'tait  cette
dtermination qu'taient dues les modifications dans le langage de M.
Sbastiani qui se manifestaient dj dans sa dpche du 16 mars.
Aussi, pour le maintenir dans ces nouvelles dispositions, je me htai
de lui crire sous la date du 20 mars[118]:


    Monsieur le comte,

J'ai entretenu ce matin lord Palmerston, le prince Esterhazy et le
baron de Blow, de votre dpche du 16[119]; ils ont t tous trois
fort satisfaits de ce que je leur en ai dit, et m'ont tmoign le
dsir de voir enfin la France se dgager des embarras que lui
suscitent les affaires de la Belgique. Ce pays, m'ont-ils dit chacun
sparment, ne cherche qu' entraner la France; il est pouss par des
intrigants dont le but est bien loin d'tre favorable  la
tranquillit de la France et qui voudraient la compromettre avec
l'Europe. La Belgique a prouv, m'a dit M. de Blow, que la
confrence l'avait bien juge, quand elle s'tait servie dans le
protocole numro 7 du mot d'indpendance _future_.

  [118] Dpche officielle dj publie.

  [119] Voir page 111.

Je vous ai dit l l'opinion fixe des quatre puissances avec
lesquelles il nous importe de marcher et qui sont bien disposes 
marcher avec nous. Les trois membres de notre confrence que j'ai vus
ce matin m'ont encore rpt, chacun en particulier, les assurances
les plus positives que leurs gouvernements dsiraient que l'ordre
de choses actuel s'affermt en France, que la paix ft maintenue en
Europe, et que la France y tnt la place que naturellement elle doit y
occuper; tous en sentent le besoin et c'est l, m'ont-ils dit, ce qui
motivera toujours leurs opinions. Du reste, les plnipotentiaires de
Prusse et d'Autriche m'ont promis d'crire  Francfort, et j'ai
l'espoir que leurs avis arrteront les entreprises que nous redoutons
de la part de la Confdration germanique...

M. le prince d'Orange s'est embarqu ce matin  Londres pour la
Hollande, aprs avoir joui de tous les genres de plaisirs de cette
capitale; il exprimait assez hautement ses regrets de la quitter; sa
manire de vivre ici lui a donn peu de considration...

La promesse que m'avaient faite les ministres d'Autriche et de Prusse
d'crire  Francfort, n'tait pas superflue. La proclamation du rgent
du Belgique, dans laquelle il annonait hautement l'intention de
rclamer pour son pays la possession du grand-duch de Luxembourg,
avait excit au plus haut point le mcontentement de la Dite
germanique; elle allait probablement prendre des mesures de rigueur,
mais, grce aux communications que j'avais pu faire  MM. Esterhazy et
de Blow, ils arrtrent les rsolutions hostiles qu'on prparait 
Francfort, en insistant surtout sur la confiance que devait inspirer
le nouveau ministre franais.

On m'avait charg, de Paris, de proposer au gouvernement anglais
d'envoyer un agent anglais en Italie pour y aider l'action que notre
diplomatie exerait afin d'apaiser les troubles qui venaient de se
manifester, particulirement dans les tats du pape, et
d'empcher, si cela tait possible, l'intervention des Autrichiens. Je
dus crire quelques mots  ce sujet  lord Palmerston qui tait retenu
 la Chambre des communes par la discussion du bill de rforme. La
Chambre adopta ce bill dans la nuit du 22 au 23 mars,  la majorit
d'_une_ voix[120], et lord Palmerston  cette occasion me rpondit le
billet suivant:


    Mon cher prince,


Je vous remercie de vos flicitations. Notre devise est: _Un me
suffit._

  [120] Ce n'est pas le bill de rforme lui-mme qui fut ainsi vot
  dans la nuit du 22 mars, mais seulement le passage  la deuxime
  lecture. Le principe du bill tait donc admis, mais le projet du
  ministre devait chouer  la deuxime lecture.

Sir Brook Taylor, un diplomate excellent, se trouve maintenant 
Florence, ayant pass l'hiver  Rome pour sa sant; il est prcisment
l'homme qu'il nous faut et je lui expdierai les instructions
ncessaires sans dlai, afin qu'il retourne  Rome pour cooprer avec
vous et l'Autriche[121].

  [121] On se rappelle que le cabinet franais avait invit
  l'Angleterre  agir de concert avec lui en Italie pour prvenir
  une intervention de l'Autriche. (Voir pages 100 et 103.)

Il parat, d'aprs les dernires nouvelles de Florence, que Bologne
n'est pas Varsovie, que la rvolution s'y fltrit devant le vent qui
souffle du Milanais, et que Bianchetti[122] et un autre dont j'oublie
le nom venaient d'arriver en Toscane, voulant s'embarquer  Livourne
pour se rfugier en France ou en Angleterre. Nous n'aurons pas grande
difficult  faire un raccommodement entre le pape et ces
rvolts. Tout  vous.

    PALMERSTON.

  [122] Le comte Csar Bianchetti, ancien chambellan de l'empereur
  Napolon, qui tait l'un des chefs de l'insurrection de la
  Romagne.

C'est ainsi que toutes les questions qui agitaient alors l'Europe
venaient, en dfinitive, aboutir  Londres et me mettaient dans
l'obligation d'tudier ces questions, pour tre en tat de les
discuter avec le cabinet anglais et de marcher d'accord avec lui.
Cette affaire d'Italie tait un nouvel et grave embarras pour le
gouvernement franais, mais avant de la traiter, je dois continuer 
citer des dpches indiquant la marche des autres questions.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GNRAL SBASTIANI[123].

  [123] Dpche officielle dj publie.

    Londres, le 25 mars 1831.

    Monsieur le comte,

Je n'ai pas nglig de parler  diverses reprises  lord Palmerston
des affaires de Pologne, ainsi que vous me l'avez recommand dans
plusieurs de vos dpches. D'aprs le langage de ce ministre, je suis
fond  croire que le cabinet anglais attache de l'intrt  la cause
polonaise et que des instructions ont t adresses par lui  lord
Heytesbury[124], son ambassadeur  Ptersbourg, pour y faire entendre
la voix de la modration. Il me parat qu'il serait utile de charger
M. le duc de Mortemart d'entrer en communication avec lord Heytesbury
sur ce point, et je dois croire que celui-ci a des ordres qui ne
contrarieront en aucune manire les instructions que vous avez donnes
au duc de Mortemart. Des dmarches officieuses faites simultanment
par ces deux ambassadeurs ne manqueraient certainement pas de produire
quelque effet. Le motif de ces dmarches doit tre de rclamer prs du
cabinet russe le maintien des traits de 1814 qui assurent  la
Pologne une existence indpendante sous le sceptre de l'empereur de
Russie. Comme le manifeste de ce souverain laisse supposer qu'en cas
de non soumission des Polonais, il les rduirait par la force, pour
les runir ensuite  l'empire, une telle mesure anantirait un article
important du trait de 1814, dont les puissances ont le droit de
demander l'excution. Il me semble que ce point de dpart donnera de
la force  tout ce qui peut tre dit en faveur des Polonais.

  [124] William A'Court, baron Heytesbury n en 1779, entra  la
  Chambre des communes en 1817, fut en 1820 nomm ambassadeur 
  Madrid, puis  Lisbonne (1824). De retour  Londres il fut cr
  pair d'Angleterre (1828), et peu aprs, accrdit  Ptersbourg.
  Il y resta jusqu'en 1833. Aprs dix ans de retraite il fut nomm
  vice-roi d'Irlande (1844) mais ne resta que deux ans en
  fonctions.

J'ai vu ce matin le nouvel envoy belge ici, M. le comte
d'Arschot[125]; dans le cours de notre conversation, nous sommes peu
entrs dans le fond des affaires qui l'amenaient  Londres, parce que
la proclamation du rgent a engag tous les ministres qui sont 
Londres  tmoigner de la froideur au dput belge. J'ai pu cependant
me servir utilement d'une phrase de votre lettre du 16, qui dit que la
France n'est dispose  accorder son appui  la Belgique qu'autant
qu'elle ne se jettera pas sans provocation dans des voies propres 
troubler la paix de l'Europe. Cette phrase, riche en
dveloppements, dans lesquels je lui ai montr beaucoup d'intrt, m'a
conduit  finir l'entretien par l'ide que j'ai voulu lui laisser de
la manire dont la confrence comprenait la position de son pays. La
Belgique d'aujourd'hui, lui ai-je dit, est la Belgique de 1790, plus
l'vch de Lige[126]; son indpendance est au moment d'tre
reconnue, et la neutralit lui est garantie par toutes les puissances;
tous ces avantages lui sont assurs  la seule condition de ne pas
troubler le repos des autres nations.

  [125] Le comte d'Arschot-Schoonhoven, n en 1771, membre de la
  commission charge de reviser la loi fondamentale (1815) membre
  de la premire Chambre des tats gnraux de 1825  1830, grand
  marchal du palais et snateur sous le rgne de Lopold Ier. Il
  mourut en 1846.

  [126] Lige tait autrefois le sige d'un vch souverain.
  L'vque tait prince de l'Empire. En 1801, la principaut avait
  t runie  la France par la paix de Lunville. En 1815, elle
  avait t cde au roi des Pays-Bas. En 1831, elle chut  la
  Belgique.

J'attends le moment o vous m'informerez du rsultat des dpches
crites de Londres aux membres de la Dite germanique, pour les
arrter dans les rsolutions hostiles que la proclamation du rgent
les avait disposs  prendre; vos dmarches directes auront srement
produit l'effet que vous en attendiez...


    Londres, le 28 mars 1831[127].

  [127] Dpche officielle dj publie.

    Monsieur le comte,

... J'ai d voir de nouveau sparment tous les membres de la
confrence pour pressentir leur opinion sur le choix du futur
souverain de la Belgique, et je me suis utilement servi des rflexions
contenues dans votre lettre du 24. Ils m'ont tous rpt ce que je
vous mandais hier  ce sujet; c'est--dire qu'on ne peut s'arrter au
choix du souverain de la Belgique, avant d'avoir dtermin les
limites du pays sur lequel ce souverain doit rgner. On s'exposerait,
en agissant autrement,  placer ce prince dans le mme embarras
qu'prouve aujourd'hui le rgent; il serait oblig, en acceptant la
souverainet, de jurer une constitution dans laquelle se trouve un
article qui nonce le maintien de l'intgrit d'un territoire qu'il a
plu aux Belges d'tendre  leur gr. Il est facile de prvoir qu'un
tel engagement jetterait dans de nouvelles difficults. Les
plnipotentiaires sont donc unanimes dans l'opinion qu'il est
absolument ncessaire, avant tout, d'adopter purement et simplement le
protocole qui fixe les limites du territoire de la Belgique. Ils
reconnaissent, en mme temps, que, plus tard, on devra entrer en
arrangement sur les enclaves qui conviendront le mieux  la Belgique
et  la Hollande. C'est alors que la question du duch de Bouillon
sera aisment rsolue[128].

  [128] Le duch de Bouillon faisait alors partie du grand-duch de
  Luxembourg. En 1831, il fut attribu  la Belgique.

Le prince de Naples offre, pour le gouvernement du roi, des avantages
et des inconvnients que vous tes mieux que moi en position de juger.
Quant au prince de Saxe-Cobourg, je n'ai vu paratre de la part des
membres de la confrence devant lesquels j'ai prononc son nom, aucune
opposition contre sa personne. Le cabinet anglais, qui, comme je l'ai
souvent crit, pensait toujours que le prince d'Orange aurait t le
choix le plus convenable, a cependant aujourd'hui abandonn cette
ide; il se ralliera sans chaleur  la combinaison du prince de
Saxe-Cobourg.

Je n'ai point pu parler nominativement du choix  faire 
l'ambassadeur de Russie, parce que ses instructions ne lui permettent
pas de porter son intrt sur un autre prince que le prince d'Orange.
Cela, du reste, n'arrte rien dans les affaires de la Belgique. Ce
qu'il nous fallait, c'est que la Russie ne ft point oppose 
l'indpendance, et cela a t obtenu. La reconnaissance du souverain
viendra plus tard.

La dmolition des forteresses que vous rclameriez, dans le cas o le
prince de Saxe-Cobourg serait lu, m'a toujours paru une chose que
l'on obtiendrait facilement parce que,  mon sens, elle a perdu son
intrt depuis la dclaration de neutralit. Je sais qu'en France on
n'a pas attach  cette dclaration toute l'importance qu'elle mrite;
je persiste  croire nanmoins que la neutralit tait le meilleur
moyen de finir la question des forteresses, qui,  mon dpart de
Paris, paraissait aux meilleurs esprits une question dans laquelle
tous les amours-propres taient engags, beaucoup de millions perdus
et qui devenait insoluble. Du reste, nous ne sommes point appels  la
traiter en ce moment et je devrai, sans doute, revenir sur ce
point[129].

  [129] Voir pages 357, 363 et notes.

Mon opinion personnelle sur le choix du prince, rduit, comme vous le
faites dans votre dpche, entre le prince de Naples et le prince de
Saxe-Cobourg, est qu'il faut s'arrter  celui des deux que vous aurez
le plus de chances de faire lire. Au point o en taient les choses
il y a quatre mois, le prince de Saxe-Cobourg paraissait plus facile
qu'aucun autre. Depuis ce temps-l, vos directions ayant t
diffrentes, je ne m'en suis plus occup...


    Londres, le 5 avril 1831.

    Monsieur le comte[130],

  [130] Dpche officielle dj publie.

Dans les dernires lettres que j'ai eu l'honneur de vous crire, j'ai
d souvent vous presser de rpondre  la note qui vous a t adresse
par MM. les plnipotentiaires des quatre cours, parce que le temps que
l'on met  donner son assentiment ou des explications fournit  des
interprtations quelquefois malveillantes et rend tout plus difficile.
On cherche  mettre d'accord le silence de notre cabinet avec votre
adhsion aux limites de la Hollande et de la Belgique, telle que j'ai
d la comprendre et en parler d'aprs votre dpche du 30 mars, et
telle qu'elle se trouve dans les lettres reues ici des ambassadeurs
qui sont en France.

Si cependant la question des forteresses vous laissait quelques
doutes, pourquoi ne pas les exprimer dans la rponse que vous avez 
faire aux plnipotentiaires des quatre puissances? La disposition des
cabinets est de s'entendre. Il y a quelque inquitude, mais je ne vois
nulle part aucune irritation; je dois mme dire que les explications
donnes par notre cabinet, relativement  Bologne, ont plutt rassur
qu'alarm, et que tout le monde espre qu'elles produiront  Vienne
l'effet que vous en attendez.

Je vois qu'ici on se refroidit chaque jour sur le choix du prince
d'Orange comme souverain de la Belgique; on n'y prend plus d'intrt
rel, et il ne sera fait par aucun gouvernement (j'en excepte la
Russie) des dmarches en sa faveur.

Il vous est sans doute revenu que la cause des Belges perd tous
les jours en Angleterre des partisans; on les trouve bien peu prpars
 recevoir l'indpendance. Dans un pays o le bon sens domine, comme
en Angleterre, les dlibrations du congrs de Bruxelles n'ont pas
beaucoup de faveur.

Le discours de M. le prsident du conseil (M. Casimir Prier) a fait
ici une grande sensation et tout le monde rptait hier cette phrase:
Les promesses de politique intrieure sont dans la constitution;
s'agit-il des affaires du dehors, il n'y a de promesses que les
traits[131].

    Recevez...

  [131] Discours prononc  la Chambre des dputs, le 30 mars
  1831.

J'crivais le mme jour  Madame Adlade d'Orlans:


    Londres, le 5 avril 1831.

J'ose supplier Mademoiselle d'avoir piti de son vieux serviteur et
d'exiger qu'on lui envoye, sans plus de dlai, soit M. Bresson, soit
quelqu'un pour le remplacer. Depuis le dpart de M. Bresson pour
Bruxelles, il y a cinq mois, je n'ai eu aucun premier secrtaire de
lgation et je n'ai eu auprs de moi que M. de Bacourt dont,  la
vrit, j'ai t parfaitement content, mais qui, depuis dix jours, est
gravement malade  la suite d'un travail forc. La totalit du
travail, confrences, rendez-vous, dtails d'ambassade, roule sur moi
maintenant et, malgr ma bonne volont et le travail trop assidu
auquel je me livre, je ne puis faire aller les choses comme je le
voudrais.

Je ne voudrais pas fatiguer Mademoiselle d'une longue argumentation
politique, mais j'oserai lui dire que nous sommes arrivs au
point o il nous faut la paix assure dans peu de temps, sans quoi
nous serons entrans par le mauvais esprit d'un petit nombre
d'intrigants audacieux  une guerre dont les chances me font trembler
pour les objets de mon plus tendre dvouement. La paix nous sera
acquise par une dclaration bien faite de la France aux Belges. On y
reconnatrait les anciennes limites de la Belgique, sauf  convenir de
quelques changes et de la dmolition des forteresses. Il est
essentiel que cette dclaration soit faite officiellement et 
Bruxelles et  la confrence, et cela est d'autant plus ncessaire que
toutes les informations reues par le ministre anglais portent qu'on
est tout prs de cder,  Bruxelles, aux dcisions de la confrence,
lorsqu'on y saura que la France est d'accord avec les puissances en ce
qui regarde la Belgique.

Je retarde par tout moyen une explosion du ct de la Confdration
germanique, mais les jours sont compts, et les retards qui
viendraient de Paris pourraient tre d'un grand danger. Je supplie
Mademoiselle de porter toute son attention sur l'importance dont il
est que les affaires de la Belgique se terminent. Je le lui demande
avec une conviction prise dans une occupation continuelle et dans un
dvouement complet...


L'entre de M. Casimir Prier au pouvoir avait eu promptement une
bonne influence sur la direction des affaires intrieures de France
et, heureusement, ne tarda pas  en exercer une galement favorable
sur nos affaires extrieures et notamment sur ce qui concernait la
question belge. Le gouvernement franais se dcida enfin  accepter le
protocole de la confrence du 20 janvier qui fixait les limites entre
la Hollande et la Belgique. Le gnral Sbastiani m'annona cette
acceptation par une dpche du 4 avril. On va voir ce qui l'avait
motive. Les dpches et lettres qui suivent suffiront pour mettre au
fait des divers incidents qui vinrent s'y mler.

Je commence par les lettres de M. Casimir Prier.


M. CASIMIR PRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.


    Paris, le 2 avril 1831.

    Mon cher prince,

Vous m'excuserez d'employer la main d'un de mes fils, mais mon
criture est un chiffre dont aucun cabinet n'a la clef.

Je regrette vivement que d'innombrables occupations m'aient empch
de vous remercier plus tt de tout ce que vous me dites d'aimable. Je
n'ai nullement dsir ce qui m'arrive: dans les circonstances o nous
sommes, le pouvoir n'a rien qui captive; mais puisque j'y suis appel,
je suis heureux de voir que je trouve confiance et appui dans le parti
de l'exprience et des lumires. Je voudrais que votre bienveillance
ne vous trompt pas et, qu'en effet, mon nom pt faire quelques amis
de plus  mon pays.

Si cela peut arriver quelque part, c'est en Angleterre. A mon avis,
les deux pays doivent s'unir de plus en plus; ils ont au fond mme
cause. C'est ce que les prjugs ne voient point, mais l'exprience le
prouvera.

Je dirai maintenant  l'ambassadeur de France que nous tenons  la
paix, mais que nous sommes ports  croire qu'on y doit tenir autant
que nous. Ainsi, avec la ferme volont d'tre sages, nous ne
transigerons sur aucun de nos droits. La France, en maintenant la
paix, rend  l'Europe un assez grand service pour que l'Europe lui en
tienne compte. Je crois aussi que, par notre sagesse, nous sommes
plus utiles aux nations qu'en faisant du proslytisme  main arme.

J'ai dit, au reste, toute ma politique  la tribune. Je n'en ai pas
deux. Je vous dirai toujours l-dessus toute ma pense, et s'il
survenait le moindre changement dans mes vues, je vous crirais
aussitt.

Je sais que vous vous occupez en ce moment du trne de Belgique. On
dsire que, par un seul et mme acte, les frontires du nouvel tat
soit dfinitivement fixes. Il est fort  souhaiter que des
difficults trangres au fond de l'affaire n'en retardent pas la
conclusion. En gnral, il importe aujourd'hui que la politique se
dcide  temps. Les tergiversations ont t jusqu'ici, je le sais,
bien malgr vous, ce qui a le plus nui au succs de nos affaires. Il
ne faut pas qu'elles se renouvellent, car elles pourraient amener des
difficults vritables.

Votre intime et profonde connaissance des hommes et des choses, mon
prince, vous suggrera les moyens de faire prvaloir nos ides.
Veuillez m'crire souvent; j'ai besoin de bien savoir. Je compte en
tout sur votre habile et franche coopration.

Je vous ai envoy mon fils; je vous demande pour lui vos bonts. Je
dsire qu'il se forme au monde et aux affaires. Il ne pouvait tre
mieux nulle part qu'auprs de vous.

    Agrez...


M. CASIMIR PRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 4 avril 1831.

Je n'ai pas d, mon prince, cder sur-le-champ au dsir que
j'prouvais d'tablir avec vous des communications directes dont
je me promets les plus heureux rsultats pour le bien du pays. Au
moment o le roi m'a appel  former son conseil et  prendre une part
importante  la direction du gouvernement, les affaires intrieures
ont rclam mes premiers soins. Leur situation tait connue; elle
avait t depuis longtemps le sujet de mes rflexions; j'ai pu agir
sans dlai et sans hsitation et d'aprs des vues et des plans arrts
 l'avance.

Nos relations avec l'tranger, non moins hrisses de difficults,
chappaient davantage, et par leur complication et par le secret qui
doit les envelopper, aux investigations des hommes qui ne
participaient pas  la direction des affaires.

Ces relations ont d tre pour moi, ds mon entre au conseil,
l'objet d'une tude srieuse. Cette tude, qui ne rentre pas dans les
spcialits du ministre qui m'est rserv, ne saurait tre complte
encore; j'ai besoin surtout de m'clairer de lumires nouvelles.

La dpche, dlibre au conseil, qui vous parviendra en mme temps
que cette lettre, m'est une occasion de rclamer de vous, celles qui
vous permettent de me communiquer une exprience qui n'a point de
rivale en Europe, et votre position comme reprsentant de la France
dans ces confrences diplomatiques qui peuvent influer d'une manire
si grave sur ses destines.

J'ai approuv la note diplomatique dont il s'agit; je l'ai crue
approprie  la situation gnrale de l'Europe,  l'tat des
ngociations et aux vnements rcents qui sont venus compliquer la
question de la paix ou de la guerre. Mais mon adhsion est l'effet de
ma confiance dans l'opinion de mes collgues qui, presque tous,
ont fait partie du dernier cabinet, plus encore que d'une conviction
fonde sur l'apprciation personnelle des faits diplomatiques
antcdents et de la marche de ngociations auxquelles j'tais rest
tranger.

J'attends de vous, mon prince, que vous vouliez bien me communiquer
confidentiellement, par l'un des prochains courriers, s'il est
possible, votre opinion sur la convenance de la note qui vous est
adresse. J'y ai adhr surtout parce qu'il m'a t assur qu'elle
tait parfaitement en harmonie avec l'esprit qui a dirig les
ngociations relatives au sort de la Belgique, et qu'elle les
seconderait dans le sens de l'impulsion que vous avez jug utile de
leur donner. Il me serait agrable d'acqurir par vous, mon prince, la
certitude que la note est propre  nous faire avancer vers le but que
le gouvernement s'est propos. Si, au contraire, elle vous paraissait
insuffisante ou incomplte, sous quelque rapport que ce soit, il
m'importerait d'tre fix  cet gard, afin que les futures
rsolutions du cabinet pussent concourir d'une manire plus efficace 
la solution heureuse d'une question qui est une difficult grave dans
les rapports de la France avec les grandes puissances, en mme temps
qu'elle ne cesse de fournir un aliment aux inquitudes et 
l'agitation qui travaillent dans l'intrieur.

    Agrez...


M. Bresson, qui tait venu passer quelques jours  Londres,  la fin
du mois de mars, avant de quitter dfinitivement son poste, m'crivait
de son ct.


M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 5 avril 1831.

    Mon prince,

J'ai mis la plus vive sollicitude  bien remplir vos instructions et
vous saurez ce soir que la confrence aura satisfaction complte, 
quelques formes prs sur lesquelles je pense qu'il est bon de se
montrer facile, par mnagement pour les amours-propres qui se trouvent
compromis. Mon principal argument a t qu'aussi longtemps que les
Belges se croiraient un point d'appui hors de la confrence, ils
seraient moins disposs  se soumettre aux ncessits et  ouvrir les
yeux  la raison. J'ai t stimul par le dsir de racheter mes torts
involontaires et de tmoigner de ma reconnaissance pour votre
indulgente bont et pour celle de MM. les membres de la confrence que
j'ai eu l'honneur de voir  mon dernier sjour  Londres. Veuillez,
mon prince, leur faire connatre les sentiments qui m'ont dirig.

Le ministre entre franchement dans la voie qu'il s'est trace et
l'impulsion donne par M. Prier est forte. Je ne doute pas que la
dissolution de la Chambre ne lui renvoie une majorit, dans nos
dpartements de l'Est mme, qui sont sujets  caution. Quant  vous,
personnellement, mon prince, tous ceux dont l'opinion peut vous tre
quelque chose vous regardent comme l'espoir et le gage de la paix 
Londres; et la paix est non seulement le voeu presque gnral, elle est
une ncessit. Les concessions faites au parti turbulent _n'engagent
pas et ne conduisent pas_ aussi loin que ce parti pense: vous
comprendrez, mon prince, que je fais allusion  _ce dont_ M.
Prier m'a promis de vous parler dans sa lettre particulire.

Les nouvelles de Belgique ne sont pas bonnes. Le parti de la runion
pure et simple s'est grossi des difficults du moment et de ce qu'on
appelle le morcellement du pays, qui rend, dit-on, l'existence
d'indpendance impossible. Le prince de Saxe-Cobourg gagne; mais on
crit que son mariage avec une princesse franaise serait une
condition _sine qua non_. Au reste, l'effet produit en France par son
lection dcidera de cette union...


Je ne retrouve pas la lettre par laquelle le gnral Sbastiani
m'invitait  tenir pour non avenues les prescriptions qu'il m'avait
imposes au sujet du protocole de la confrence du 20 janvier qui
fixait les limites de la Belgique. La dpche qu'on va lire fera
deviner le sens de sa lettre.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GNRAL SBASTIANI[132].

  [132] Dpche officielle dj publie.

    Londres, le 6 avril 1831.

    Monsieur le comte,

J'ai reu ce matin votre dpche du 4 avril. Je ne doute pas qu'elle
ne satisfasse,  beaucoup d'gards, la confrence  laquelle je dois
la communiquer lundi ou mardi prochain. Vous serez peut-tre tonn
que je remette cette communication jusqu' cette poque; mais cela est
indispensable parce que plusieurs des membres de la confrence sont
absents de Londres.

La grande difficult _qui reste_[133] sera celle qui surviendra des
changes que vous rclamez,  raison de la position de Mastricht. Je
ferai tous mes efforts, et me servirai de tous vos arguments pour
obtenir ce que vous me prescrivez  cet gard dans votre dpche du 4.
Le succs aurait t plus facile il y a deux mois. Les Belges
n'avaient pas encore autant excit qu'ils l'ont fait depuis, la
dfiance que je retrouve partout aujourd'hui. En gnral j'observe, et
je crois qu'il est bon de remarquer que le temps est contre nous; il
ne simplifie rien et il apporte des difficults de plus.

  [133] Supprim dans le texte des archives.

Dans une de vos dpches prcdentes, vous me parliez des rsolutions
qui devaient tre prises au sujet des places fortes; mon opinion  cet
gard est que vous obtiendrez les dmolitions que vous devez dsirer,
mais je croirais que cette question doit tre remise aprs le choix du
roi; l'amour-propre[134] pourrait aujourd'hui s'en offenser. Ce sera
avec le roi, comme une exigence de la part de la confrence, que cette
question sera le plus avantageusement traite.

  [134] Variante: _belge_.

Lord Grey sera prvenu de la communication que vous me chargez de
faire  la confrence avant tous les autres ministres, parce que je
suis engag  passer la journe de vendredi dans la maison de campagne
o il se trouve, et j'aurai une occasion de l'entretenir de l'objet
_de la runion_[135] de la confrence que je vais demander. Pour les
affaires qui sont en discussion, j'aime mieux parler qu'crire.

  [135] Supprim dans le texte des archives.

  J'ai vu ce matin M. le baron de Bulow et M. le prince Esterhazy.
  Ils criront demain  Francfort, comme vous le dsirez. M. le
  prince Esterhazy crira  M. de Mnch[136] lui-mme pour l'engager
   maintenir la Dite dans un systme de lenteur et de conciliation
  au sujet du grand-duch de Luxembourg. J'ai beaucoup insist pour
  que leur action ft prompte et dcisive, parce que je sens combien
  sont importantes les considrations que renferme votre dpche 
  cet gard...

  [136] douard-Joachim, comte de Mnch-Bellinghausen, diplomate
  autrichien, tait d'abord entr dans la carrire administrative
  et avait t maire de Prague. En 1823, il fut nomm
  plnipotentiaire  la Dite germanique. On sait que l'Autriche
  avait la prsidence de la Dite, ce qui donnait  son
  plnipotentiaire une situation considrable. M. de Mnch devint
  ministre d'tat en 1841. Il se retira en 1848.

Je vous remercie d'avoir rtabli les faits que n'a pas voulu se
rappeler M. le gnral Lamarque lorsqu'il m'a attaqu  la
Chambre[137]. Je n'ai pas lu ce que vous avez rpondu  cet gard
parce que je n'ai pas encore reu les journaux franais du 5, qui sont
les seuls qui rendent compte de cette sance; mais je suis sr que j'y
retrouverai les preuves de notre ancienne amiti. Il est singulier
qu'on veuille me regarder comme ayant t membre de la
Sainte-Alliance, tandis que c'est  Aix-la-Chapelle[138], deux ans
aprs mon ministre, que M. de Richelieu a adhr  ce nouveau pacte.

  [137] Le gnral Lamarque dans la sance du 4 avril avait
  violemment attaqu la politique extrieure du cabinet. M. de
  Talleyrand tait pris  partie et accus de dfendre l'oeuvre du
  congrs de Vienne.

  [138] C'est le congrs d'Aix-la-Chapelle (septembre-octobre 1818)
  qui mit fin  l'occupation trangre de la France, moyennant une
  indemnit pcuniaire de la part de celle-ci. En outre, un trait
  formel fit entrer la France dans la Sainte-Alliance dont elle
  avait t carte en 1815.

  Si c'est pour dire que la confrence rappelle la
  Sainte-Alliance par ses actes, il y a l, en vrit, une trop
  forte erreur. Il ne faut, pour s'en convaincre, que comparer ce
  qui a t fait  Naples et en Espagne[139] avec ce qui vient
  d'tre fait en Belgique, dont la confrence, au bout de deux mois,
  a proclam l'indpendance...

  [139] Intervention de l'Autriche  Naples en 1821; le gnral
  Frimont rtablit le pouvoir absolu du roi Ferdinand IV; guerre
  d'Espagne (1823): la France vient au secours de Ferdinand VII et
  l'aide  triompher des constitutionnels.


Le gnral Sbastiani, qui avait montr assez de mauvaise grce 
m'accorder le secrtaire d'ambassade que je demandais pour suppler M.
de Bacourt tomb gravement malade, dut cder devant l'imprieuse
insistance de M. Casimir Prier. M. Sbastiani voulait m'imposer une
de ses cratures, tandis que je lui avais demand de m'envoyer M.
Tellier, rdacteur, congdi par lui des bureaux du ministre des
affaires trangres, et qui m'tait recommand par M. Bourjot, son
ancien chef. M. Tellier arriva enfin  Londres et m'apporta une lettre
de M. Casimir Prier. Il tait en mme temps charg par lui de me dire
que le gouvernement du roi tait fermement dtermin  matriser les
Belges, comme il venait de dompter les meutes  Paris; qu'il tait
temps de montrer _du coeur_ et _de la rsolution_, mais que, pour
faciliter l'action du gouvernement et le populariser, pour enlever des
prtextes  ses dtracteurs, il lui tait ncessaire d'obtenir
l'vacuation des parties des tats pontificaux que les troupes
autrichiennes occupaient.

M. Prier dsirait vivement que des stipulations fussent arrtes
promptement sur ce point. Il m'crivait lui-mme:


M. CASIMIR PRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 8 avril 1831.

    Mon prince,

Je vous confirme la lettre que j'ai eu l'honneur de vous crire
dernirement, et par laquelle je vous annonais la dpche relative
aux affaires de Belgique, que vous avez d recevoir du ministre des
affaires trangres. Je vous priais de m'indiquer quelles taient les
modifications que vous croiriez convenable de nous proposer quant au
systme de conduite que nous voulions adopter  l'gard de la
Belgique, et qui nous a paru conforme au protocole que vous avez sign
 Londres. Nous sommes dcids  parler haut  cette poigne
d'individus qui, depuis trop longtemps, ont domin notre politique
extrieure, comme les faiseurs d'meutes ont domin notre politique
intrieure. Nous pensons que, d'accord avec vous, il nous sera facile
d'atteindre ce but.

Nos affaires vont trs bien ici; nous sommes srs de l'intrieur et
nous avons la certitude de maintenir la paix, si l'Autriche nous donne
satisfaction pour l'occupation des tats romains. Il doit y avoir
moyen d'arranger les choses d'une manire honorable pour les deux
pays. L'Angleterre, si elle est sincre, et si elle veut nous appuyer,
peut seconder efficacement cet arrangement dsirable.

Toutes les nouvelles que nous recevons de Vienne et de Russie sont
des plus rassurantes. La dernire dpche de M. le duc de Mortemart
est des plus satisfaisantes, bien qu'elle soit partie avant qu'on ait
connaissance en Russie de la composition du nouveau ministre.

La Chambre sera proroge sous peu de jours[140], et nous avons
l'espoir d'obtenir toutes nos lois  une grande majorit. La sance
d'aujourd'hui a t excellente; la loi sur le crdit extraordinaire de
cent millions n'a eu contre elle que trente-deux boules noires.

  [140] La Chambre fut proroge au 15 juin par ordonnance du 20
  avril.

Vous tes plac si haut, mon prince,  l'extrieur et  l'intrieur,
que j'attache le plus grand prix  connatre votre opinion sur la
marche que nous voulons suivre; je vous serai donc trs reconnaissant
de me transmettre vos ides et vos vues  cet gard.

Vous aurez d tre satisfait du dernier discours du gnral
Sbastiani  la Chambre; il vous a rendu la justice qui vous tait
due; il en tait temps, et il l'a fait de la meilleure grce du monde.

C'est M. Tellier qui est porteur de ma lettre. J'ai enfin dcid M.
le gnral Sbastiani  le faire partir de prfrence  M. Bresson,
sachant que cela vous tait agrable...


Cette lettre de M. Prier et les rapports qui me venaient de Paris,
constataient que nous tions enfin sortis de la fcheuse ornire o
les affaires avaient t si longtemps arrtes par le fait de quelques
intrigants. Je pouvais compter sur le concours efficace de M. Prier
et c'tait trs important pour le succs de ma mission en Angleterre.
M. Prier n'avait pas ce qu'on est convenu d'appeler de l'esprit,
mais, en revanche, il possdait  un haut degr le sens droit et ferme
des gens qui ont fait eux-mmes leur fortune; il cherchait son but, le
dcouvrait et y marchait rsolument. Il eut mme cette rare bonne
fortune que ses dfauts devinrent des qualits dans la position
difficile o il se trouvait. Il tait entier, quelque peu obstin et
parfois emport; mais tout cela prit l'apparence d'une volont ferme
et indomptable et produisit les meilleurs effets  une poque o les
faiblesses des uns, les intrigues et les violences des autres, avaient
besoin de rencontrer une puissante barrire. Je n'eus pour ma part
qu' me louer de mes relations avec lui, et je reconnais avec plaisir
que sa prsence aux affaires contribua beaucoup  faciliter la
solution de celles qui m'taient confies.

Je rendis compte  M. Sbastiani de la sance de la confrence dans
laquelle j'avais communiqu sa dpche du 4 avril.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GNRAL SBASTIANI[141].

  [141] Dpche officielle dj publie.

    Londres, le 13 avril 1831.

    Monsieur le comte,

Les membres de la confrence sont rentrs en ville avant-hier et se
sont runis hier. J'ai d leur donner communication de la dpche que
vous m'avez fait l'honneur de m'adresser le 4 de ce mois. Cette
communication a produit une impression favorable; on a vu avec plaisir
le gouvernement du roi unir intimement ses intentions avec celles de
la confrence; j'ai remarqu aussi que la situation gnrale de la
France, les progrs de l'esprit public et les succs nombreux du
gouvernement de Sa Majest taient justement et convenablement
apprcis par chacun des membres. Il m'a t demand de laisser
prendre copie de cette dpche, mais je m'y suis refus parce que le
nom de M. d'Appony[142] s'y trouvait, et que nous devons viter tout
ce qui pourrait mcontenter l'Autriche...

  [142] Antoine-Rudolphe, comte d'Appony, tait alors ambassadeur
  d'Autriche  Paris. N en 1782, il avait t prcdemment
  accrdit  Florence,  Rome et  Londres. Il demeura plus de
  vingt ans  Paris qu'il ne quitta qu'en 1849. Il mourut en 1852.
  Le comte d'Appony tait l'un des plus intimes confidents du
  prince de Metternich.

La prochaine sance aura lieu jeudi ou vendredi; les affaires du
parlement ne permettent pas une runion plus rapproche. La confrence
vous rpondra promptement et, dans mon opinion, de manire  vous
satisfaire.

Je crois, monsieur le comte, ne devoir pas encore occuper la
confrence du contenu de votre dpche du 8; mais j'en ai dj
entretenu sparment chacun de ses membres, et les dispositions dans
lesquelles je les ai trouvs me donnent lieu de croire et d'assurer
que la plus grande partie de nos demandes, et les plus importantes,
seront admises.

J'ai pri l'ambassadeur d'Autriche, ainsi que le ministre de Prusse,
de remarquer combien il tait  dsirer que leurs cabinets
apportassent moins de dlais dans l'examen des questions qui leur sont
dfres, et dont l'intrt gnral fait souhaiter la solution. Au
reste, les dpches que M. le prince Esterhazy m'a communiques, et
qui rpondent aux demandes que je l'ai pri de faire parvenir  la
cour de Vienne, ne permettent pas de douter que M. le prince de
Metternich ne soit entirement dispos  seconder les dsirs et les
esprances que le gouvernement du roi lui a fait connatre. Ces
dpches parlent aussi, de la manire la plus favorable, de la
scurit que la sagesse du gouvernement franais est faite pour
inspirer aux autres tats de l'Europe. Quant aux dispositions de
l'Angleterre  notre gard, elles ne cessent pas d'tre bonnes, et ce
cabinet nous secondera dans tout ce que M. de Sainte-Aulaire[143] est
charg de demander  _Rome_[144].

  [143] Louis Clair de Beaupoil, comte de Sainte-Aulaire, n en
  1778, avait t chambellan de l'empereur et prfet de la Meuse
  (1813). Sous la premire Restauration, il fut prfet de la
  Haute-Garonne. Il entra  la Chambre en 1815, fut cart en 1816
  par la limite d'ge, fixe  quarante ans, mais fut rlu en
  1818, et sigea dans l'opposition modre. Il choua aux
  lections en 1823, mais rentra au Parlement en 1827 et devint
  vice-prsident de la Chambre, puis pair de France en 1829. En
  1830, il entra dans la diplomatie, fut accrdit  Rome (1831),
  puis  Vienne (1833) et  Londres (1841). Il se retira en 1847 et
  vcut dans la retraite jusqu' sa mort (1854). M. de
  Sainte-Aulaire tait membre de l'Acadmie franaise. Sa fille
  avait pous le duc Decazes, en 1818.

  [144] Supprim dans le texte des archives.

Le bill sur la rforme reparatra lundi; on s'attend  une discussion
vive, parce que le ministre doit proposer des modifications qui ne
diminueront pas les opposants, mais qui, au contraire, feront perdre
des votes aux partisans de la rforme.


Nos affaires marchaient mieux du ct de Paris, du moins, pour ce qui
concernait celles que j'avais  traiter. Les complications de tout
genre ne manquaient pas cependant, tant  l'intrieur qu'au dehors; on
ne sortait de l'une que pour tomber dans une autre. On ne pouvait pas
esprer que la seule prsence de M. Prier  la tte du cabinet
apaiserait toutes les discordes et rtablirait le bon ordre. Aussi le
duc de Dalberg m'crivait-il:


    Paris, le 12 avril 1831.

On vous dira, mon cher prince, que les choses se fortifient ici; je
n'en crois pas un mot; la dissolution de la socit va son train.
M. Prier vient de faire une faute incalculable par son dcret qui
rtablit la statue de Bonaparte sur la colonne de la place
Vendme[145]. Le parti bonapartiste, dirig par les rpublicains et
les anarchistes, va prendre une nouvelle force. Il exigera la rentre
de toute la famille Bonaparte, et elle servira de prtexte  des
intrigues dont le gouvernement ne sera pas le matre. Le nonce m'a dit
qu'en Italie on ne voulait plus conserver cette famille. Si on ne
s'tait pas arrt ici sur la _non intervention_ dans les affaires de
l'Italie, le prince de Metternich tait prt  se servir du duc de
Reichstadt pour augmenter les divisions en France. Prenez cela pour
positif.

  [145] Voir le rapport de Casimir Prier prcdant l'ordonnance du
  roi ordonnant le rtablissement de la statue de Napolon
  (_Journal des Dbats_, du 12 avril).

Les affaires de Pologne donnent une nouvelle face  la situation
gnrale. La coalition du dehors est pour le moment moins  craindre
que les embarras du Trsor, qui sont croissants. L'emprunt du 19 doit
se faire  tout prix ou les payements seront suspendus[146]. Et que
faire alors de nos quatre cent cinquante mille hommes?

  [146] Emprunt de cent vingt millions en cinq pour cent qui fut
  ralis le 19 avril. On avait d'abord voulu le raliser par
  souscription publique, mais on ne reut ainsi que vingt millions.
  Une socit se forma alors, compose de toutes les notabilits
  financires de Paris, qui accepta l'emprunt au taux de
  quatre-vingt-quatre francs, et sauva ainsi la situation.

Sous l'humeur un peu exagre de M. de Dalberg, il y avait un fond de
vrit; il n'en fallait pas moins aller droit son chemin et pourvoir
autant qu'on le pouvait aux difficults incessantes que chaque jour
apportait. On va en voir surgir de nouvelles dont les dpches
suivantes rendaient compte.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GNRAL SBASTIANI[147].

  [147] Dpche officielle dj publie.

    Londres, le 16 avril 1831.

    Monsieur le comte,

J'ai reu votre dpche du 12[148], qui a pour objet de faire sentir
les graves motifs d'inquitude que donnerait  la France l'entre des
troupes de la Confdration germanique dans le grand-duch de
Luxembourg. Vous y exprimez aussi, monsieur le comte, la crainte que
la Dite ne soit entrane  la guerre par l'influence de son
prsident, et vous faites observer avec raison que le mouvement des
troupes fdrales ne doit pas tre rgl isolment  Francfort, en
ajoutant que les reprsentants des cinq puissances runis  Londres
sont appels  juger le moment o cette grande mesure pourra tre
devenue indispensable.

  [148] Variante: ... _la dpche que vous m'avez fait l'honneur de
  m'adresser le 12 de ce mois. Cette dpche avait pour but_...

Je crois pouvoir rpondre d'une manire satisfaisante  ces
diffrentes observations.

Le gouvernement du roi ayant dsir, ds l'origine du diffrend entre
la Belgique et la Confdration germanique, que la Dite ne prt
aucune rsolution prcipite et adoptt, au contraire, pour systme,
une lenteur sagement calcule, j'ai agi dans ce sens auprs des
membres de la confrence dont les souverains sont lis  la
Confdration germanique; et je ne peux pas renoncer  croire que
leurs conseils n'aient eu, jusqu' prsent, une forte influence
sur les dlibrations de Francfort, car, si un corps fdral a t
dsign, il y a longtemps, vous aurez sans doute remarqu avec quelle
lenteur on s'est occup de son organisation dfinitive.

La Dite aurait persvr probablement dans ce systme de
temporisation, si, dans ces derniers temps, la proclamation du rgent
de Belgique, relative au grand-duch de Luxembourg, les discussions et
les actes du congrs, n'taient pas venus donner au corps germanique
des motifs de mcontentement assez graves pour dterminer la Dite 
songer  l'emploi des moyens de rigueur, afin de se mettre  l'abri de
tout reproche.

Cependant, monsieur le comte, d'aprs les ordres que vous m'avez
transmis, j'ai eu une confrence avec M. le prince Esterhazy et M. le
baron de Blow que je trouve toujours disposs  se prter aux vues de
conciliation, et je les ai engags  employer leurs bons offices
auprs du prsident de la Dite, afin de faire suspendre toutes les
rsolutions hostiles que l'on avait t dispos  adopter  Francfort.

Les communications journalires que j'ai avec ces deux membres de la
confrence me laissent peu de doute sur les dispositions actuelles de
la Dite, et tout me porte  croire qu'elles ne sont pas de nature 
nous inquiter. Ses mesures militaires n'annoncent point l'intention
d'agir immdiatement; ce ne sont encore que des _prparatifs_; et vous
aurez remarqu, sans doute,  quelle distance elle va chercher ses
soldats; ce sont les contingents du Holstein, d'Oldenbourg, des villes
ansatiques et du Mecklembourg, qu'elle appelle  marcher au del du
Rhin, tandis qu'elle avait sous la main d'autres contingents qu'elle
aurait pu faire agir bien plus rapidement. Elle ne l'a pas voulu
et elle a vit aussi de faire un appel aux Prussiens, prvoyant que
leur intervention aurait entran des inconvnients.

Il me parat donc dmontr que les intentions de la Dite et ses
mesures militaires n'ont aucun caractre qui puisse faire craindre une
prochaine agression. Quant au prsident de cette assemble, que des
informations particulires vous dpeignent comme partisan d'une guerre
contre la Belgique, je ne pense pas que son influence puisse
l'emporter sur la volont de son gouvernement, et nous savons
parfaitement, soit par les dmarches auxquelles s'est prt le prince
Esterhazy, soit par les communications directes et indirectes de sa
cour, que l'Autriche n'a nulle envie d'allumer la guerre sur aucun
point de l'Europe.

La Dite, au surplus, n'est pas matresse de prononcer seule dans une
affaire aussi grave: la confrence conserve toujours la facult de lui
adresser des avis; et je puis certifier, monsieur le comte, qu'il ne
partira de Francfort aucun ordre d'attaque avant que la confrence y
ait fait connatre qu'il n'existe plus de moyen d'accommodement.

Les succs rpts et brillants des Polonais ont produit ici, comme
en France, la plus vive sensation[149]. Si les mouvements qui ont
clat en Lithuanie, sur des points rapprochs de la Courlande, ont
pour rsultat de donner aux Russes un plus grand nombre d'adversaires,
il faudra reconnatre que l'insurrection de Varsovie aura eu des
consquences bien plus graves que celles qu'on avait d'abord
calcules[150].

  [149] Les Polonais avaient t vainqueurs  Grochow (19 fvrier).
  Aprs la bataille indcise de Praga (25 fvrier), ils eurent de
  nouveau l'avantage  Waver,  Dembe-Wilkie (30 et 31 mars) et 
  Inganie (10 avril). Varsovie tait dgage et les Russes rejets
  au del du Bug. En mme temps, la Lithuanie s'insurgeait, et une
  arme polonaise allait soulever la Volhynie.

  [150] Variante: _qu'on avait pu d'abord entrevoir_.

Les amis de l'ordre et de la paix ne peuvent qu'applaudir, monsieur
le comte, au langage que vous avez tenu dans les dernires sances de
la Chambre des dputs; c'est ainsi, comme vous le dites  la fin de
votre dpche, _que nous imposerons aux brouillons qui agitent la
Belgique_.

Les discussions parlementaires ici offrent peu d'incidents
remarquables depuis deux jours; mais, elles prendront un grand intrt
lundi ou mardi...


    Londres, le 19 avril 1831.

    Monsieur le comte[151].

  [151] Cette lettre ne se trouve pas dans le recueil de M.
  Pallain.

J'ai reu de lord Palmerston une communication de laquelle il rsulte
que quelques sujets de Sa Majest Britannique ayant souffert en
Portugal[152] des insultes et des avanies que le gouvernement
portugais a plutt favorises qu'arrtes, le gouvernement anglais
avait envoy deux btiments de guerre avec ordre de demander des
rparations et des indemnits. Dans le cas o elles ne seraient pas
obtenues, le commandant de ces forces a t autoris  dclarer qu'il
se ferait justice, lui-mme, et qu'il agirait avec rigueur sur
les btiments portugais qu'il rencontrerait en mer...

  [152] Depuis plusieurs mois, l'Angleterre avait  se plaindre des
  offenses du Portugal. Ds l'automne de 1830, un vaisseau anglais
  avait t captur par des navires portugais. A Lisbonne, les
  rsidents anglais taient en butte  toutes sortes de vexations.
  En avril 1831, le cabinet anglais envoya une escadre dans le
  Tage. Le gouvernement portugais capitula (2 mai).--La France
  suivit cet exemple et demanda satisfaction pour les traitements
  indignes qu'avaient subis  Lisbonne deux ngociants franais.
  Sur le refus du Portugal, les navires de ce pays qui se
  trouvaient dans les ports franais furent saisis. En outre, une
  escadre sous les ordres de l'amiral Roussin se disposait  partir
  pour l'entre du Tage (9 juillet).


    Londres, le 20 avril 1831.

    Monsieur le comte[153],

  [153] Dpche officielle dj publie.

J'ai reu la dpche que vous m'avez fait l'honneur de m'crire le 16
de ce mois relativement aux traitements hostiles que des Franais ont
prouvs en Portugal. Une communication que m'a donne lord
Palmerston, et dont je vous ai entretenu par ma lettre d'hier, vous
prouvera que les Anglais n'hsitent point  agir eux-mmes et seuls
dans la question qu'ils ont avec le Portugal; ils demandent une
rparation qu'ils dtermineront; et s'ils ne l'obtenaient pas, la
prise des navires portugais trouvs en mer serait la suite du refus
qui serait fait par les agents de dom Miguel; mais on ne doute pas que
la lchet qui accompagne toujours la cruaut, ne le fasse cder
immdiatement et qu'il ne fasse toutes les rparations convenables.

Je vous fais connatre la marche que suit le gouvernement anglais
parce que vous trouverez peut-tre qu'une conduite analogue est celle
qui convient davantage. Lord Palmerston est persuad que des menaces
suffiront.

J'ai donn beaucoup d'attention, monsieur le comte, aux informations
que vous m'avez fait l'honneur de me transmettre, relativement aux
habitants de Samos[154], mais depuis quelque temps, sans perdre de vue
les questions de la Grce, il a t moins possible de s'en
occuper, soit  cause des affaires de la Belgique, soit par une
consquence naturelle des travaux parlementaires des ministres
anglais. J'espre que nous aurons bientt une confrence  ce sujet.

  [154] L'le de Samos avait t laisse  la Turquie, ainsi que
  Candie, mais la confrence s'occupait d'imposer  la Porte des
  conditions propres  sauvegarder la libert des habitants de ces
  les.

Le ministre vient de perdre la majorit sur un amendement du gnral
Gascoyne, dans la question de la rforme[155]; il est assembl en ce
moment pour aviser aux moyens de sortir de l'embarras que cet chec
lui donne; vous lirez avec plaisir les dbats qui ont dur jusqu'
cinq heures du matin. Je ne saurai que trop tard pour l'heure de la
poste, la rsolution du conseil d'aujourd'hui; demain, j'aurai
l'honneur de vous l'crire...

  [155] C'est le 19 avril que le bill reparut aux Communes. On y
  discuta l'amendement du gnral Gascoyne, qui tendait  conserver
   l'Angleterre et au pays de Galles le mme nombre de
  reprsentants, c'est--dire  maintenir tous les _bourgs
  pourris_. Le ministre s'opposa  cet amendement qui fut
  nanmoins vot par 299 voix contre 291.


    Londres, le 22 avril 1831.

    Monsieur le comte[156],

  [156] Dpche officielle dj publie.

Je vous annonais, par la lettre que j'ai eu l'honneur de vous crire
hier, que le ministre avait prouv un chec et que le conseil tait
alors assembl pour aviser aux moyens de sortir d'embarras. Sa
position tait devenue encore plus difficile dans le cours de la
journe d'hier, parce qu'un membre de la Chambre de pairs, lord
Wharncliffe[157] avait annonc qu'il ferait la proposition d'une
adresse au roi afin de supplier Sa Majest de ne pas consentir  la
dissolution du Parlement que ses ministres pourraient lui proposer.

  [157] James Stuart, lord Wharncliffe, n en 1776, entra d'abord 
  l'arme, mais quitta le service en 1801 et fut lu aux Communes
  o il sigea dans le parti tory. En 1826, il succda  son pre 
  la Chambre des lords. Il fut en 1831 l'un des adversaires du bill
  de rforme. En 1834, il devint lord du sceau priv dans le
  cabinet de M. Peel. En 1841, il revint aux affaires comme
  prsident du conseil. Il mourut en 1845.

Cet tat de choses--le doute dans lequel on tait sur les intentions
du roi--les influences que des personnes de sa famille, dont les
opinions sont fort opposes, pouvaient exercer sur Sa Majest,--la
gravit de la rforme en elle-mme--tout avait contribu  rpandre
depuis vingt-quatre heures une grande incertitude dans les esprits.

Hier matin, cependant, le ministre avait obtenu du roi la promesse
positive que le Parlement serait dissous, sous la condition[158] que
le bill relatif au douaire de la reine, serait vot avant la
dissolution, ce qui aurait entran un dlai d'un ou deux jours; mais
l'annonce de la proposition de lord Wharncliffe ayant fait sentir au
cabinet qu'on allait avoir  lutter contre de nouveaux embarras que
tout dlai ne ferait qu'accrotre, Sa Majest s'est dtermine 
prononcer immdiatement la prorogation qui, d'aprs l'usage, est
suivie dans les vingt-quatre heures de la dissolution. Le roi s'est
rendu aujourd'hui  cet effet au Parlement.

  [158] Variante: ... _et Sa Majest dsirait seulement que_ le
  bill relatif au douaire de la reine _ft vot avant la
  dissolution_, ce qui aurait entran, etc...

Vous savez, monsieur le comte, qu'il doit s'couler maintenant un
dlai de quarante jours, avant qu'une nouvelle chambre puisse tre
runie; chaque parti va mettre ce dlai  profit, pour s'assurer des
suffrages; et les plus grands efforts vont avoir lieu pour faire
triompher l'une ou l'autre opinion. Tous les membres du Parlement se
disposent dj  quitter Londres pour se rendre sur les divers
points o ils ont  prparer leur lection.

Il est arriv hier  Londres quatre dputs belges, M. le comte de
Mrode, M. Villain XIV[159], l'abb de Foere[160] et M. de
Brouckre[161]. Ces dputs viennent,  ce que l'on prsume, proposer
la couronne au prince Lopold de Saxe-Cobourg. Dans ma premire
dpche j'aurai l'honneur de vous faire connatre l'objet positif de
leur mission; la forme qu'ils auront adopte pour la remplir et la
rponse qui y sera faite _par le prince_. Il est probable que cette
rponse sera conue dans des termes vasifs et que Son Altesse Royale
vitera d'exprimer une acceptation ou un refus positif avant que la
Belgique ait adhr au protocole du 20 janvier. _Telle est du moins
l'opinion de ceux qui vivent dans l'intimit du prince_[162]...

  [159] Charles-Hippolyte Villain XIV, diplomate belge, n en 1796.
  Il avait sig dans les tats de la Flandre occidentale, et, en
  1830, fut lu au congrs. Sous le rgne du roi Lopold, il fut
  ministre  Florence (1840),  Turin et  Naples (1855).

  [160] Lon de Foere, n en 1787, tait vicaire  Bruges. Ds
  1815, il se mla  la politique et fonda une revue pour
  rveiller l'esprit national, qui lui valut de nombreuses
  poursuites. En 1830, il fut lu dput de Bruges. Au congrs, il
  fut un des chefs du parti anti-franais. Constamment rlu
  jusqu'en 1848, il se retira alors de la vie publique et mourut en
  1851.

  [161] Henry de Brouckre, n en 1801, tait procureur du roi en
  1830. Il se rallia avec empressement  la rvolution et fut lu
  dput. En 1840, il devint gouverneur civil d'Anvers. Il fut
  nomm ministre d'tat en 1847 et prsident du conseil en 1852. Il
  se retira en 1855. Il rentra  la Chambre en 1857, mais ne revint
  plus aux affaires. Il tait le chef du parti libral.

  [162] Supprim dans le texte des archives.

Je vous envoie le discours prononc ce matin par le roi au
Parlement...


    Londres, le 25 avril 1831.

    Monsieur le comte[163],

  [163] Dpche officielle dj publie.

J'ai reu ce matin[164] la dpche que vous m'avez fait l'honneur de
m'crire le 22 de ce mois.

  [164] Variante: _par M. Casimir Prier_.

J'ai prouv une vritable satisfaction, en voyant que le
gouvernement du roi avait donn son adhsion aux protocoles numros 21
et 22[165], et qu'il ne faisait que quelques lgres observations que
je prsenterai  la confrence en les appuyant des arguments contenus
dans votre dpche.

  [165] Le protocole numro 21 (17 avril) constatait l'adhsion
  officielle de la France au protocole du 20 janvier, et rglait
  quelques points de dtail relatifs aux arrangements territoriaux
   intervenir entre la Belgique et la Hollande. Le protocole
  numro 22, sign le mme jour, dcidait que le commissaire de la
  confrence  Bruxelles recevrait l'ordre de communiquer au
  gouvernement belge le protocole du 27 janvier, qui fixait la base
  de sparation des deux tats et qu'il lui demanderait son
  adhsion formelle  cet acte, en exigeant de la part de la
  Belgique l'abandon de toute prtention sur le Luxembourg. En cas
  de refus, le commissaire avait l'ordre de quitter immdiatement
  Bruxelles, et les puissances avertissaient le gouvernement de
  Belgique qu'elles se rservaient de forcer par les armes les
  troupes belges  vacuer le territoire hollandais.

J'aurais fait immdiatement cette communication si lord Palmerston
n'tait  Cambridge pour y prparer sa rlection; il ne doit tre de
retour qu'au milieu de la semaine prochaine mais, dans cet intervalle,
j'aurai soin de voir sparment les autres membres de la confrence.

La demande que fait le gouvernement du roi, d'tablir un concert
entre les cinq puissances afin de rgler le nombre de troupes qui
pourront tre employes dans le Luxembourg et pour fixer l'poque 
laquelle elles devront agir, me parat juste et conforme aux
conseils de la prudence; je pense que la confrence sera naturellement
dispose  l'admettre[166].

  [166] Variante: ... _est si juste et si conforme_ aux conseils de
  la prudence _que la confrence sera sans doute_ naturellement
  dispose  l'admettre.

Quant  l'vacuation de Venloo et de la citadelle d'Anvers, il ne
parat pas qu'il puisse s'lever de difficults  ce sujet, quand les
Belges auront pleinement adhr au protocole du 20 janvier.

A l'gard des changes  oprer entre la Hollande et la Belgique,
vous avez su, monsieur le comte, que, par le protocole numro 21, la
confrence avait dclar qu'elle regardait cette question comme
prcoce, et qu'elle pensait qu'il fallait l'ajourner jusqu'au moment
o elle aurait t claircie par les travaux des commissaires
dmarcateurs. Il me sera extrmement difficile de changer ici la
manire de voir[167] sur ce point; il me sera sans doute object, que
le roi de Hollande ayant dj adher au protocole des limites, ce
serait s'exposer de sa part  beaucoup de difficults s'y l'on
cherchait aujourd'hui  y apporter des modifications[168]. Cependant
je ferai tous mes efforts pour amener les plnipotentiaires  entrer
dans les ides que vous m'exprimez.

  [167] Variante: ... de changer la manire de voir _des
  plnipotentiaires_ sur ce point, _qui m'objecteront_.

  [168] Variante: _ modifier cet acte_

Le dlai que vous voudriez faire accorder aux Belges pour se
prononcer dfinitivement me paratrait, je l'avoue, par trop prolong,
s'il allait jusqu'au 1er juin. Je penserais qu'il serait peut-tre
plus avantageux pour le gouvernement de Sa Majest, comme pour le
gouvernement anglais, de se prsenter devant les Chambres qui,
dans chaque pays, se rassemblent  la mme poque, aprs avoir termin
toutes les affaires principales de la Belgique.

Le prince Lopold a dclar aux dputs de ce pays qui sont venus lui
offrir la couronne, qu'il l'accepterait le jour o la Belgique aurait
adhr au protocole des limites fixes par les cinq puissances, dont
il ne voulait pas se sparer. Une partie de ces dputs a dj quitt
Londres; ils ne se sont prsents, ni chez moi, ni chez aucun membre
de la confrence.

L'Angleterre est livre en ce moment  une agitation trs grande et
qu'elle n'avait pas prouve depuis la rvolution de 1688. La question
de la rforme parlementaire occupe tous les esprits, veille tous les
intrts et place, pour ainsi dire, la nation dans deux camps opposs.
Personne ne reste neutre, et chaque individu qui appartient  un
parti, s'y abandonne sans rserve, en y livrant aussi sa fortune. Des
souscriptions sont ouvertes de part et d'autre; elles s'lvent dj 
des sommes immenses, et un seul engagement monte  cent mille livres
sterling...

L'Irlande ajoute  son tat habituel l'agitation que lui communique
l'Angleterre, et de graves dsordres en agitent en ce moment la partie
mridionale. Il me semble que cet tat de choses offre  la France le
moyen de trouver dans la tranquillit tous les avantages que
l'Angleterre perd par l'agitation.

Sir Frdric Lamb est nomm ambassadeur  la cour de Vienne[169].--Le
duc de Broglie vient d'arriver ici...

  [169] Sir Frdric Lamb tait le frre de lord Melbourne.


    Londres, le 26 avril 1831.

    Monsieur le comte[170],

  [170] Dpche officielle dj publie.

J'ai eu l'honneur de vous mander hier qu'une partie des dputs
belges avait quitt Londres. Cette information n'est pas exacte. Au
moment o ces dputs allaient partir, le prince Lopold les a fait
inviter  dner; ils se sont rendus chez lui. Lord Grey s'y trouvait
aussi. On a beaucoup agit les affaires de la Belgique; la discussion
qui avait eu lieu a t reprise, et le prince Lopold, en persistant
dans la rponse que je vous ai fait connatre hier, a donn  son
opinion de nouveaux motifs et de nouveaux dveloppements.

Il a t dcid que l'abb de Foere partirait seul ce soir et que les
autres dputs resteraient ici  attendre le rsultat des efforts
qu'il va faire  Bruxelles... Le langage qu'on a tenu  ces dputs se
rduit  ceci : Adhrez d'abord au protocole du 20 janvier, faites
lire votre souverain; ces deux choses termines, vous ngocierez des
changes et vous pouvez tre assurs que vous trouverez des
dispositions bienveillantes dans la confrence lorsqu'elle sera
appele  rgler les points sur lesquels vous ne pourriez pas vous
entendre.

Lord Grey augure bien de la conversation que le prince Lopold et lui
ont eue avec les dputs, quoiqu'il ne se dissimule pas que les choses
soient encore loin d'tre termines.

Lord Palmerston n'est pas encore de retour; ainsi, le jour de notre
confrence n'est pas encore fix. Je persiste dans les opinions que je
vous exprimais dans ma lettre d'hier, et je crois qu'en gnral
vous serez content des rponses qui vous seront faites...

On fait grand bruit ici d'une note du gnral Guilleminot au
Reis-Effendi, qui renferme, dit-on, trois dclarations. La premire a
pour objet de montrer  la Porte ottomane que les principes du
gouvernement franais tant diamtralement opposs  ceux que
professent la Russie et l'Autriche, une guerre avec ces deux
puissances est invitable. La seconde dclaration annonce que
l'Angleterre, ou demeurera neutre, ou se dclarera l'allie de la
France. La troisime a pour but de montrer  la Porte qu'elle doit
songer  son indpendance et aux mauvaises chances que lui ferait
courir une alliance avec les puissances opposes  la France[171].

  [171] Voir au sujet de cet incident une dpche de l'ambassadeur
  anglais  Constantinople. (Appendice p. 491.)

J'ai d rpondre, quand on m'a parl de cette note, que je n'avais
aucune connaissance de ce que l'on me disait avoir t fait 
Constantinople, et que la loyaut de mon souverain et de son
gouvernement ne permettait pas d'y croire...

Les dmarches du gnral Guilleminot  Constantinople, dont il est
question dans cette dpche, m'avaient en effet valu des plaintes
extrmement vives de la part du cabinet anglais. En l'absence de lord
Palmerston qui tait occup de son lection  Cambridge, le premier
ministre lord Grey m'avait tmoign une grande irritation de la
conduite de notre ambassadeur. Dans l'ignorance o j'tais des faits,
je ne puis lui exprimer que de l'incrdulit. Le lendemain, en
m'envoyant les rapports de l'ambassadeur d'Angleterre 
Constantinople, qui taient aussi prcis que possible, il
m'crivait:


LORD GREY AU PRINCE DE TALLEYRAND[172].

    _Downing-street, april 26, 1831._

    _My dear prince,_

_I send herewith copies of the information which has reachen this
government respecting the procedings of the French minister at
Constantinople._

<i<I feel confident that a conduct, so contrary to good faith, can
never have been sanctioned by the king of the French, and the
character of his first minister affords me an equal assurance, that it
requires only to be known to him, to be disavowed in the most direct
and effectual manner._

_I thereford forbear to offer any remarks on the character of the
accompanyings papers, which I schall be obliged to you to return to
me, after having read them._

_I am with the highest regard and consideration, dear prince de
Talleyrand, your most faithfully._

    GREY.

  [172] LORD GREY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Downing-street, le 26 avril 1831.

    Mon cher prince,

  Je vous envoie ci-jointes les copies de l'information qui est
  parvenue  notre gouvernement sur les dmarches du ministre de
  France  Constantinople.

  Je me persuade qu'une conduite si contraire  la bonne foi ne
  peut jamais avoir t sanctionne par le roi des Franais et le
  caractre de son premier ministre m'offre galement la certitude
  qu'il suffira qu'elle lui soit connue pour tre dsavoue par lui
  de la manire la plus directe et la plus efficace.

  C'est pourquoi, je m'abstiens de toute rflexion sur le caractre
  des papiers ci-joints, que je vous serai oblig de me renvoyer
  aprs que vous les aurez lus.

  Je suis avec la plus haute considration...

    GREY.


Les pices qu'il me communiquait constataient, en effet, que le
gnral Guilleminot avait annonc  la Porte que la France allait
dclarer la guerre  la Russie et  l'Autriche et que l'Angleterre
resterait neutre ou se joindrait  la France. Il est difficile de
s'expliquer comment un homme aussi expriment que M. Guilleminot
avait pu se hasarder  faire de pareilles dclarations, sans
instructions de son gouvernement.

Quoi qu'il en soit, ds que M. Casimir Prier eut connaissance de ce
qui s'tait pass, on rappela le gnral Guilleminot. Celui-ci,  son
retour  Paris, se plaignit hautement d'avoir t dsavou et
abandonn par le gnral Sbastiani; et le fait, qui des deux avait
tort, n'a jamais t bien clairci[173]. Mais il n'en reste pas moins
vrai qu'un pareil incident n'tait pas de nature  inspirer de la
confiance dans notre gouvernement. Les dates, heureusement,
constataient que les dmarches du gnral Guilleminot avaient t
faites  Constantinople, avant qu'on y connt le changement qui avait
amen M. Casimir Prier  la prsidence du conseil.

  [173] Voir  ce sujet page 340.

Je reviens  mes dpches.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GNRAL SBASTIANI[174].

  [174] Dpche officielle dj publie.

    Londres, le 28 avril 1831.

    Monsieur le comte,

La convocation d'un nouveau Parlement a donn lieu hier soir  de
nombreuses illuminations dans la ville de Londres et  quelques
dsordres: le peuple a bris les vitres chez plusieurs membres
du Parlement, connus pour leur opposition au bill de rforme; ce
tumulte n'a eu, du reste, aucune consquence et aucun caractre
srieux. Ce sont, vous le savez, les paroisses qui supportent, les
frais de ces mouvements populaires qui sont assez frquents  Londres;
les derniers ont eu lieu lors du procs de la reine Caroline et lors
du bill pour l'mancipation des catholiques. Ce qui prouve que cet
vnement a peu de gravit, c'est qu'il n'a eu sur les fonds publics
aucune espce d'influence[175].--Les lections commencent demain dans
la Cit...

  [175] Variante : _ils sont aujourd'hui  79. Aujourd'hui tout est
  rentr dans l'ordre_.

    Londres, le 29 avril 1831.

    Monsieur le comte[176],

  [176] Dpche officielle dj publie.

Je viens d'avoir avec les dputs belges qui sont rests  Londres
une longue confrence dont je dois vous rendre compte.

J'ai commenc par tmoigner  ces messieurs l'intrt que la France
prenait au bien-tre de la Belgique. J'ai ajout que cet intrt ne se
dmentirait pas et que, pntr sur ce point des intentions de mon
gouvernement, je serai toujours prt  faire valoir leurs droits et 
leur donner, en ce qui dpendrait de moi, des preuves de l'amiti
sincre et dsintresse de la France.

M. de Mrode m'a exprim alors que ses compatriotes et lui
regardaient comme une affaire de conscience de ne pas abandonner les
habitants du grand-duch de Luxembourg qui s'taient associs si
franchement  leur cause et en avaient partag les chances.

J'ai cherch  le rassurer sur ce point en lui disant que la
confrence avait pris dans la plus srieuse attention la position
particulire dans laquelle allait se trouver le Luxembourg, et que les
droits des habitants de ce pays  une reprsentation nationale me
paraissaient assurs, non seulement par le dernier protocole numro
21, mais encore par les actes fondamentaux de la Confdration
germanique dont le grand-duch fait partie intgrante.

MM. les dputs ayant pass ensuite  la question des changes, je
les ai pris de remarquer  cet gard, avec quel soin le protocole du
20 janvier avait pos le principe de ces changes et de la contigut
qui devrait tre procure aux possessions de chaque tat. Si, ai-je
ajout, l'excution de cette clause a depuis t ajourne, c'est
uniquement pour laisser aux commissaires dmarcateurs le temps
ncessaire pour rassembler sur ces questions d'change les notions qui
pourraient le mieux clairer les cinq puissances, lorsqu'elles seront
appeles  rgler les points sur lesquels la Belgique et la Hollande
n'auraient pu s'accorder.

J'ai termin cette explication en dclarant aux dputs belges que,
lorsque la confrence aurait  s'occuper de cet important travail, ils
pouvaient tre certains que celles de leurs demandes qui seraient
fondes sur la raison et l'quit seraient convenablement
apprcies...

Enfin,les dputs se sont tendus sur les difficults dont le
gouvernement actuel de la Belgique tait environn, et ils ont
hautement exprim le dsir d'avoir  leur tte un souverain qui pt
faire valoir leurs droits. Je leur ai dit qu'en effet le choix
d'un souverain devait tre l'objet de leurs voeux, mais qu'ils devaient
sentir que probablement le prince sur lequel ils porteraient leur
choix, ne consentirait  accepter la couronne que lorsque la Belgique
aurait adhr au protocole du 20 janvier, parce qu'il reconnatrait
que cette adhsion le placerait, ds le dbut de son rgne, dans des
rapports convenables envers les grandes puissances et utiles pour la
Belgique. Tout cela s'est dit avec beaucoup de dveloppements et en
rptant tous les raisonnements que nous employons depuis un mois.

Telle est, monsieur le comte, la substance de mon entretien avec les
dputs belges. Je pense qu'ils auront d y trouver la franche
expression du dsir que j'ai toujours prouv de seconder les
intentions du gouvernement du roi, en servant ici leurs intrts.
L'impression qui m'est reste de cette confrence est, sans aucun
doute, entirement favorable au caractre d'honntet de ces dputs;
mais je ne peux pas m'empcher de remarquer qu'ils m'ont paru bien
nouveaux dans les affaires...


    Londres, 1er mai 1831.

    Monsieur le comte[177],

  [177] Cette lettre ne se trouve pas dans le recueil de M.
  Pallain.

Les lections marchent dans un sens entirement favorable  la
rforme. Il ne faut pas induire de l que cette mesure sera combine
comme celle qui avait t prsente au dernier Parlement, mais on peut
en conclure que la majorit des Communes dsirera une rforme et que,
bien certainement, il y en aura une.

Lord Palmerston tant retourn aux lections de Cambridge o sa
nomination n'est pas du tout assure, et M. de Wessenberg tant assez
srieusement malade, les runions de la confrence n'ont pas eu lieu
depuis quelques jours et ne pourront tre reprises que la semaine
prochaine. Je chercherai, en attendant,  faire l'usage le plus
convenable des observations contenues dans votre dpche du 28 avril,
sur les dmarches attribues au gnral Guilleminot.

Les dputs belges ont dn avant-hier chez moi; je n'en ai pas tir
grand'chose, parce qu'ils attendent des rponses de l'abb de
Fore...


    Londres, le 3 mai 1831.

    Monsieur le comte[178],

  [178] Dpche officielle dj publie.

... Le prince Lopold est venu chez moi ce matin et j'ai eu avec lui
une trs longue conversation.

Le prince parat dcid  accepter le trne de Belgique, mais il sait
parfaitement que pour faire admettre ce pays au nombre des tats
europens, il est ncessaire de le placer dans de bons rapports avec
les grandes puissances et de le mettre d'abord dans une position
analogue  celle du roi de Hollande, position qui peut seule faire
cesser les difficults qui subsistent depuis six mois.

Son Altesse Royale voit souvent les dputs qui sont  Londres, et
c'est toujours dans le sens que je viens d'indiquer qu'elle s'exprime
avec eux. Le prince leur a rappel les difficults qui avaient eu lieu
lors du blocus d'Anvers; les soins et les efforts qu'il avait t
ncessaire d'employer auprs du roi de Hollande pour les faire
cesser; que, par consquent, il fallait viter de faire natre avec ce
souverain de nouvelles causes de discussions, parce qu'on ne pouvait
pas prvoir quel en serait le terme[179], et que le moyen de les
prvenir tait d'adhrer, comme il l'avait fait, au protocole du 20
janvier. Le prince a dclar, en outre, aux dputs qu'aussitt[180]
qu'ils auraient rtabli des rapports convenables avec les puissances,
il s'occuperait personnellement, avec le plus vif intrt, des
changes et des autres arrangements qui sont l'objet de leurs voeux.

  [179] Variante: _dont on ne pourrait pas calculer le terme_.

  [180] _Il leur a annonc en outre_ qu'aussitt _que par cette
  adhsion_...

Il leur a fait remarquer que le principe de ces changes avait t
pos dans le protocole du 20 janvier, puisqu'une de ses dispositions a
pour but d'assurer aux Belges et au roi de Hollande la contigut de
leurs possessions. Il leur a dit qu'il avait des raisons de croire
que, sous ce rapport, ils auraient des marques de bienveillance de la
part des puissances; qu'enfin il userait de toute l'influence qu'il
pourrait avoir pour travailler sans relche au bonheur de la Belgique,
pour lui faire acqurir le rang qu'elle doit avoir en Europe et pour
dvelopper toutes les sources de prosprit de ce beau pays.

Quant au grand-duch de Luxembourg, il ne serait peut-tre pas
impossible, monsieur le comte, qu'en laissant  la Confdration
germanique la forteresse, on parvnt  s'entendre avec le roi de
Hollande, relativement  la partie territoriale. Vu la distance o
elle se trouve de ses autres possessions, elle n'a peut-tre plus pour
lui un grand prix, et il pourrait se faire qu'on l'ament  en traiter
pour une somme d'argent, aprs toutefois que les Belges auraient
adhr au protocole du 20 janvier...


    Londres, 6 mai 1831.

    Monsieur le comte[181],

  [181] Dpche officielle dj publie.

J'ai reu la dpche que vous m'avez fait l'honneur de m'crire le 3
de ce mois relativement au rappel de M. le gnral Guilleminot. Les
informations contenues dans ma lettre du 26 avril laissaient peu de
doute sur les faits dont j'avais l'honneur de vous parler et dont
j'attribuais une partie aux intrigues des drogmans; la gne que cette
affaire mettait dans nos rapports ici a cess.

Le roi ne se rendra pas au dner que la Cit de Londres devait
offrir. En gnral, on vite tout ce qui peut tre une occasion de
rassemblement populaire. Il y a lieu de croire que lord Palmerston
chouera dcidment aux lections de Cambridge[182]; l'influence du
clerg est trs grande dans cette universit. Le ministre lui
procurera une autre lection moins brillante, mais dont il dispose. Si
l'on faisait quelques pairs, il pourrait aussi tre du nombre de ceux
que le roi choisirait[183].

  [182] Lord Palmerston choua en effet  Cambridge, mais il fut
  lu par le bourg de Bletchingby.

  [183] Variante: _ainsi que lord Sefton qui a une promesse
  ancienne_.

Lord Palmerston sera probablement ici demain. Je pense que nous
pourrons alors avoir une confrence et que la sant de M. de
Wessenberg lui permettra d'y assister...

Les dputs polonais, qui sont  Londres, croient que si l'affaire
qui parat devoir avoir lieu sous peu de jours entre les Russes
et leurs compatriotes tait favorable  ces derniers, l'Autriche et la
Prusse offriraient leur mdiation, ce qui les effraierait. Si la
France et l'Angleterre faisaient partie de cette mdiation, ils
seraient rassurs; et il me semble que l'Angleterre ne pourrait pas se
refuser  y entrer avec nous[184]...

  [184] Sur la politique que lord Palmerston entendait suivre
  vis--vis de la Pologne, on lira avec intrt la lettre suivante
  qu'il crivait  lord Granville:

    [_Particulire_]

    Foreign Office, 29 mars 1831.

  ... Les Polonais se battent galamment et les Russes ont souffert
  plus qu'on ne le suppose, mais l'empereur doit l'emporter  la
  fin. J'ai eu des conversations avec Wielopolski et Waleski et je
  leur ai dit qu'il fallait nous en tenir  nos traits et que,
  puisque d'un ct nous protesterions si la Russie essayait
  d'luder le trait de Vienne, de l'autre nous ne pourrions le
  faire nous-mmes en aidant la Pologne  se rendre entirement
  indpendante. (_Correspondance intime de lord Palmerston_, I,
  32.)

  Lord Palmerston tait donc trs loin d'accder aux demandes des
  dputs polonais qui auraient voulu provoquer une intervention
  active de l'Angleterre.


    Londres, le 9 mai 1831.

    Monsieur le comte[185],

  [185] Dpche officielle dj publie.

Nos confrences ont t reprises aujourd'hui. On s'est occup de la
situation dans laquelle se tient toujours la Belgique envers la France
et envers les autres puissances de l'Europe. On a rendu justice aux
dputs qui sont ici, et qui paraissent anims d'un esprit plus sage
que ceux qui nous ont t envoys jusqu' prsent; mais, comme eux,
ils se trouvent sans pouvoirs et, par l, ne peuvent faire faire aucun
progrs aux questions relatives  leur pays et qu'il faut enfin
terminer.

Il a t convenu, ainsi que vous en exprimiez le dsir dans
votre dpche du 22 avril, que les Belges auraient jusqu'au 1er juin
pour se prononcer dfinitivement sur les propositions contenues dans
le protocole numro 22. Ce dlai sera dtermin dans le premier
protocole qu'arrtera la confrence.

J'ai l'honneur de vous adresser, pour le cas o vous ne l'auriez pas
dj, l'tat des troupes de la Confdration germanique qui doivent
tre employes dans le grand-duch de Luxembourg; elles sont sous le
commandement du gnral Hinber. Il parat, d'aprs les nouvelles qui
sont parvenues ici, que leur marche est lente.

J'ai vu aujourd'hui le prince Lopold, il ne varie pas dans sa
rsolution; il n'acceptera pas la Belgique, telle qu'elle est dfinie
par le congrs, et dans laquelle se trouvent des pays que les Belges
mmes n'occupent pas; mais il accepte la Belgique telle qu'elle est
dfinie par les cinq puissances, en en sparant la question du
grand-duch de Luxembourg.

Le prince a eu de frquents entretiens avec les dputs et leur tient
toujours le langage le plus convenable et le plus franc. De leur ct,
ils prennent confiance en lui, et expriment, en toute circonstance, le
dsir de le voir incessamment plac  leur tte, parce qu'ils
esprent, seulement alors, que l'ordre pourra renatre dans leur pays;
mais le prince Lopold ne leur cache pas qu'il ne se dterminera  se
rendre parmi eux que lorsque les choses seront plus avances et qu'il
n'y aura plus surtout d'incertitude sur les rsolutions du
gouvernement provisoire relativement au protocole du 20 janvier. Vous
voyez que les choses vont encore bien lentement. _En gnral,
cependant, les membres de la confrence sont presss de finir,
et tous ont exprim aujourd'hui ce dsir[186]_...

  [186] Supprim dans le texte des archives.

    Londres, le 10 mai 1831.

    Monsieur le comte[187],

  [187] Dpche officielle dj publie.

J'ai l'honneur de vous transmettre le protocole que la confrence a
arrt ce matin et dans lequel vous retrouverez l'esprit des
protocoles prcdents[188]. Ce protocole--l'adhsion bien connue de la
France aux rsolutions prises  Londres,--l'acceptation du prince
Lopold, conditionnellement annonce aux dputs belges, s'ils
adoptent les limites dtermines par le protocole du 20 janvier,--le
terme du 1er juin qui est fix pour leur adhsion;--tout porte 
croire que la raison se fera enfin entendre en Belgique.

  [188] Le protocole du 10 mai (n 23), confirmant le protocole 22
  du 17 avril et le compltant, fixait au 1er juin le dlai accord
  aux Belges pour accepter ledit protocole. Pass ce dlai, les
  puissances dclaraient devoir rompre avec la Belgique et laisser
  toute libert  la Confdration germanique d'agir  sa guise
  dans le Luxembourg. Le protocole ajoutait que la violation par
  les Belges de l'armistice avec la Hollande serait regarde par
  les puissances comme un _casus belli_.

Dans le cas cependant o les Belges pousseraient les choses 
l'extrme, il a paru prudent d'engager les deux membres de la
confrence qui sont en rapport rgulier avec la Dite de Francfort, 
crire au prsident de cette assemble, en lui envoyant textuellement
ce que nous dsirons trouver dans la rponse de M. de Mnch. Voici la
phrase qui sera insre dans la lettre du prsident:

La Confdration ne fait entrer ses troupes dans le Luxembourg,
que pour y rtablir les droits du roi grand-duc et l'empire des
traits. Agissant dans les intrts connus et avous des tats
limitrophes, elle respectera aussi la neutralit de la Belgique, 
condition que la Belgique elle-mme en respectera les principes.

Vous voudrez bien remarquer que ces dispositions ne s'appliquent
qu'au seul cas o, aprs le 1er juin, qui est l'expiration du dlai
accord aux Belges, la Confdration se verrait oblig de repousser
par la force ceux qui occupent le territoire qui lui appartient.

Mon opinion est que la Confdration dsire beaucoup ne pas tre
oblige de recourir aux moyens d'excution, et surtout de ne pas tre
force de faire passer le Rhin  ses divers contingents dont elle
trouve les mouvements fort coteux...


    Londres, le 12 mai 1831.

    Monsieur le comte[189],

  [189] Dpche officielle dj publie.

J'ai reu la dpche que vous m'avez fait l'honneur de m'crire le 10
de ce mois; elle peint l'tat de la Belgique tel qu'il est et que le
font connatre les informations parvenues ici. Je vous ai mand, par
ma lettre du 9, combien les membres de la confrence taient presss
d'en finir; mais ils ont voulu vous donner une marque de
condescendance, en reculant au 1er juin, ainsi que vous l'avez dsir,
le dernier dlai accord aux Belges.

La dputation belge vient de s'augmenter d'un membre; M.
Devaux[190], qui fait partie du congrs et du conseil des ministres,
est arriv ici; mais il n'a pas plus de pouvoirs que ceux qui l'ont
prcd.

  [190] Paul-Isidore Devaux, n  Bruges en 1801, se fit de bonne
  heure un nom comme journaliste dans le parti libral. Dput au
  congrs en 1830, ministre sans portefeuille sous la rgence de M.
  Surlet de Chokier, il alla  Londres, en mai 1831, comme
  commissaire prs la confrence, se dmit  son retour, de ses
  fonctions de ministre, mais demeura  la Chambre des
  reprsentants jusqu'en 1863. Il fut,  cette poque, atteint de
  ccit et contraint de se retirer de la vie politique.

Le prince Lopold a vu M. Devaux; il lui a dit, ainsi qu' ses
collgues qu'il tait toujours dispos  accepter leurs offres, mais
qu'il ne donnerait pas son acceptation tant que l'tat belge serait
vague, incertain; et surtout tant que les Belges ne seraient pas dans
des rapports de bonne harmonie avec les principales puissances de
l'Europe.

... Je crois qu'il serait utile que vous fissiez connatre au gnral
Belliard l'tat o se trouvent les choses en ce moment, ici, afin
qu'il use de son influence pour amener les Belges aux moyens
conciliatoires qui leur sont proposs...


Je n'ai rien  ajouter  ces dpches qui retracent suffisamment les
entraves que rencontraient nos ngociations compliques. Je tiens
cependant  faire connatre aussi les impressions qu'on en recevait 
Paris et les chos qui me venaient de ce ct.

On les trouvera dans les lettres suivantes que je reus  cette
poque, et qui, on le remarquera, venaient de personnes assez opposes
dans leurs ides et dans leurs vues.

Ainsi, M. Casimir Prier m'crivait:


    Paris, le 23 avril 1831.

C'est, mon prince, avec une grande satisfaction que nous avons reu
vos dernires dpches et les deux derniers protocoles que vous nous
avez envoys. Dans une confrence que nous avons eue hier,  ce sujet,
nous avons russi  les faire approuver. M. le ministre des affaires
trangres doit vous transmettre aujourd'hui quelques observations;
nous serions surtout heureux que vous puissiez prendre en
considration celle qui est relative aux changes et obtenir, pour
elle, l'assentiment de la confrence. Ces arrangements faciliteraient,
nous le pensons, les ngociations sur les affaires de Belgique; et si
nous apprenions qu'ils ont t favorablement accueillis, nous y
verrions un heureux acheminement vers une solution dfinitive que tous
nos voeux appellent. M. le gnral Belliard va partir avec des
instructions conformes aux communications que vous fait M. le ministre
des affaires trangres; toutefois, il ne doit en faire usage que
lorsque nous aurons reu votre rponse  ce sujet.

La marche de nos affaires intrieures devient plus satisfaisante, et
le gouvernement s'avance avec plus de succs vers le but qu'il s'est
propos. Notre position n'en est pas moins extrmement grave, et au
milieu de l'branlement gnral, la paix est une ncessit, non
seulement pour la France, mais pour la stabilit de tous les tats.
Nous rencontrons des obstacles surtout dans cet esprit de dsordre et
d'innovation qui n'est plus seulement franais, et que notre exemple
parat avoir rendu europen. Mais, avec de la persvrance, avec le
maintien de la paix pour lequel vous nous secondez si bien, nous
sortirons de la position difficile o nous avons t placs. Tel est
notre espoir, et, plus que jamais, nous sentons qu'il y a ncessit et
devoir  remplir la mission que nous nous sommes impose...

Le comte Alexis de Noailles[191], que je puis tenir pour un
reprsentant du faubourg Saint-Germain, m'crivait le 30 avril:


    Mon prince,

... Je pars pour mon dpartement, pour assister  la session de mon
conseil gnral et aux lections. On en parle fort diversement; mais,
toutes les ides se modifient chaque jour; les plus alarms reviennent
 la pense qu'en gnral les lections seront fort modres. On cite
mme que MM. Demaray[192], Corcelles[193] et Salverte[194] ne
seront pas rlus  Paris. Le dernier sera toujours rlu; je ne puis
en douter  cause de son talent, de tous ceux de la gauche, le plus
redoutable. Pour les autres, leur lection est, en effet, fort
douteuse.

  [191] L'ancien plnipotentiaire du congrs de Vienne. M. de
  Noailles, membre de la dernire Chambre de la restauration,
  avait, comme dput, prt serment au nouveau gouvernement, mais
  il ne fut pas rlu aux lections de 1831.

  [192] Marc-Jean Demaray, n en 1772, entra fort jeune au service
  et prit sa retraite en 1810 comme gnral de brigade. Sous la
  Restauration, il fut lu dput des Deux-Svres (1819) et devint
  l'un des membres les plus actifs de l'opposition. Il choua aux
  lections de 1824, mais fut lu dans la Seine en 1827. Il se
  rallia un instant au gouvernement de Juillet, mais rentra peu
  aprs dans l'opposition o il sigea jusqu' sa mort (1839).

  [193] Claude de Corcelles, n en 1768, tait officier de
  cavalerie en 1789. Il migra en 1792 et, de retour en France,
  vcut dans la retraite jusqu'en 1814. Nomm, pendant les
  Cent-jours, colonel des gardes nationales du Rhne, il fut arrt
  aprs la seconde Restauration et, bien que relch, dut quitter
  la France o il ne revint qu'en 1818. En 1819, il fut lu dput
  du Rhne et fit,  la Chambre, une vive opposition au
  gouvernement. Il demeura dans l'opposition aprs 1830, se retira
  de la vie publique en 1835 et mourut en 1843.

  [194] Anne-Joseph-Eusbe Baconnire-Salverte, n en 1771, avait
  t reu tout jeune avocat au Chtelet. Il ne joua aucun rle
  pendant la Rvolution. Compromis sous le Directoire dans la
  raction royaliste il fut, aprs le 13 vendmiaire, condamn 
  mort par contumace, mais il se prsenta devant ses juges et fut
  acquitt. Il vcut trs retir sous l'empire, s'occupant
  uniquement de travaux philosophiques et littraires. Sous la
  Restauration, il se fit un nom comme polmiste dans le parti
  libral et fut lu, en 1828,  la Chambre des dputs o il
  sigea dans les rangs les plus ardents de l'opposition. Rlu 
  Paris, en 1831 et 1834, il conserva la mme attitude vis--vis du
  gouvernement de Juillet et mourut en 1839.

Quel sort est le vtre, mon prince, et quelle glorieuse destine
politique a t celle de votre vie! Trois fois, dans les plus grandes
circonstances, au milieu des menaces les plus prochaines de
dissolution pour ce pays-ci, vous serez intervenu, dirigeant presque
seul la barque. Vous l'aurez amene au port. Cette fois, le service
est d'autant plus grand que vous avez lutt et agi d'abord contre une
opinion presque gnrale. Vous avez ramen  vous, non seulement les
ngociations et les vnements, mais encore les opinions. La guerre,
en ce moment, est en horreur en France. Le gouvernement peut tout dans
l'intrt de la paix. Tous les partis sont revenus  cette ide. On
n'oserait en avouer une autre...

coutons maintenant le duc de Dalberg:


    Paris, le 3 mai 1831.

... Le vieux renard du Luxembourg (M. de Smonville)[195] maintient
sa prophtie que tout cela n'est pas tenable, et l'accompagne de
tant de rflexions qu'on a quelque peine  ne pas se ranger de son
avis. Il croit au rappel du petit _Aiglon_ (le duc de Reichstadt) qui
ne tiendra pas plus,  ce qu'il croit, mais qui laissera le champ
libre  d'autres combinaisons entre les prtendants.

  [195] M. de Smonville tait alors grand rfrendaire de la Cour
  des pairs.

J'ai la presque certitude que, pendant que nous menacions l'Autriche
d'une guerre en Italie, le parti bonapartiste ici, trs actif et trs
remuant, avait obtenu des assurances de secours. On tient maintenant
un tout autre langage envers ce parti.

Si on exige que les Autrichiens quittent les tats du pape, les
meutes reprendront sur tous les points. La conduite qu'on tient 
Parme et  Modne est absurde[196].

  [196] Le duc de Modne et la duchesse de Parme (l'ex-impratrice
  Marie-Louise) avaient capitul devant l'meute et s'taient
  retirs.

Casimir Prier avance aussi bien qu'il le peut; mais il a plus de
difficult _au-dessus de lui_ qu'au-dessous.

Le rappel du gnral Guilleminot a fait quelque impression. On
devrait y mettre Latour-Maubourg[197] qui est  Naples, mais on dit
que Sbastiani y enverra son frre[198], ce qui ne conviendra qu'
cette famille...

  [197] Just de Fay, marquis de Latour-Maubourg, n en 1781, entra
  dans la diplomatie sous le Consulat, fut secrtaire d'ambassade 
  Copenhague, puis  Constantinople o il demeura comme charg
  d'affaires jusqu'en 1812. Il passa de l  Stuttgard comme
  ministre (1813). Sous la Restauration, il fut nomm ministre 
  Hanovre, puis ambassadeur  Dresde (1819) et  Constantinople
  (1823). Le gouvernement de Juillet l'accrdita  Naples (1830),
  puis  Rome o il demeura jusqu' sa mort (1837). M. de
  Latour-Maubourg tait entr  la Chambre des pairs par droit
  d'hrdit en 1831.

  [198] Jean-Andr-Tiburce, vicomte Sbastiani, n en 1786, tait
  entr dans l'arme en 1806, gnral de brigade en 1823, il fut
  mis en non activit et entra  la Chambre des dputs en 1828. Il
  n'obtint pas l'ambassade de Constantinople en 1831, mais fut
  nomm lieutenant gnral et pair de France (1837). Il se retira
  en Corse en 1848.


    Paris, le 10 mai 1831.

... L'esprit de parti qui rgne ici et qui augmente par la faiblesse
du gouvernement, lequel cependant fait ce qu'il peut, rend ce sjour
de plus en plus odieux.

Le bonapartisme est  prsent la couleur sous laquelle on travaille.
On s'en sert pour agir sur l'arme et sur les classes infrieures,
sduites par les succs de ceux qui en sortent pour monter sur des
trnes et pour tre dcors des faveurs de la fortune. Le gouvernement
a tort de ne pas mieux clairer l'opinion qu'elle ne l'est, sur le
rgime imprial. Tout le monde se fait bonapartiste, parce que le
Palais-Royal et _sa camarilla_ n'ont peur et n'ont des gards que pour
ce parti. Il en rsulte qu'il prend de la consistance. Mauguin disait,
il y a quelques jours,  un homme dont je le tiens: Il nous faut un
gouvernement provisoire et une rgence au nom du duc de Reichstadt, et
nous y arriverons.

Croyez que si la guerre clatait en Italie, l'Autriche animerait ces
intrigues. D'un autre ct, comment comprimerez-vous l'ardeur de
l'arme que vous avez runie et celle de la population de la France
qu'on a si sottement chauffe, en lui parlant des trangers qui
veulent marcher sur la France?

Enfin,  la prochaine session des Chambres, on verra comment tous ces
lments de discorde pourront tre conjurs...


Je terminerai ces citations de lettres par celle, assez longue, que
m'crivait Madame Adlade d'Orlans,  la date du 11 mai, et qui est
la plus importante de toutes, ainsi qu'on pourra en juger.


MADAME ADLADE D'ORLANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Saint-Cloud, le 11 mai 1831.

C'est bien  regret, mon cher prince, que je suis aussi en retard
dans ma correspondance avec vous. Mais nous avons t si en mouvement
pendant plusieurs jours, pour la fte de notre cher roi (qui s'est
passe comme nous pouvions le dsirer), puis  la suite, notre
tablissement ici, qu'il m'a t impossible de trouver, comme je
l'aurais dsir, un instant pour vous crire. J'ai eu le plaisir de
voir hier madame de Dino, et de savoir par elle que vous tes
maintenant en parfaite sant et toujours bien occup de cette
malheureuse affaire de Belgique que je voudrais bien voir finie. Il me
parat, d'aprs ce que le prince de Cobourg m'crit, qu'il est bien
tent de la chose, mais que l'exprience qu'il a eue de s'tre trop
ht dans l'affaire de la Grce l'empche d'accepter avant que les
arrangements soient faits, ce que, je vous avoue, je comprends[199].
Ce qu'il me dit sur l'arrangement du Luxembourg me parat trs
raisonnable; c'est qu'il serait extrmement dsirable que, pour la
tranquillit de la France, de l'Allemagne et de la Belgique, on pt
induire le roi de Hollande  cder ce pays contre ou pour une
indemnit, et j'aurais bien dsir que cela ft obtenu par
l'intervention de la France, par vous, si cela et t possible, ou si
cela l'est encore. Il me semble que cela serait bien et bon pour
nous; mais, au reste, je raisonne peut-tre sur cela comme une ignare
que je suis en politique. Passez-le-moi, mon cher prince, en me disant
ce que vous en pensez.

  [199] Le prince Lopold avait t, en effet, sur le point d'tre
  nomm roi de Grce. Agr par les puissances et accept par la
  Grce, il n'avait pas voulu se soumettre aux conditions imposes
  par la confrence. Celle-ci, dans son protocole du 3 fvrier
  1830, avait dlimit la Grce de telle sorte que l'Etolie et
  l'Acarnanie taient laisses  la Porte ainsi que les les de
  Candie et de Samos. Le prince Lopold protesta auprs de la
  confrence (lettre du 11 fvrier). Celle-ci ayant maintenu sa
  dcision, le prince refusa dfinitivement la couronne.

Je me flicitais de pouvoir vous mander que nous tions parfaitement
tranquilles, et de fait, nous l'tions jusqu' hier. Mais  la suite
d'un repas donn aux chefs de la protestation sur la croix de Juillet,
il y a eu dans la nuit avant celle-ci des chants, des cris, des
rassemblements et du dsordre[200]. Hier, les rassemblements ont t
disperss  plusieurs reprises; mais vers le soir, tant devenus plus
considrables, sur la place Vendme, aprs les sommations il y a eu
une charge de cavalerie qui les a entirement dissips. La garde
nationale et toute la population de Paris sont furieuses de ces
tentatives de dsordres excites par un petit nombre de mauvais
sujets. Cela ne prsente aucune inquitude relle, mais cela est fort
ennuyeux. J'espre que cette dernire tentative-ci, qui est dsavoue
et dsapprouve gnralement, sera la dernire.

  [200] L'ordonnance du 13 avril, conformment  la loi du 13
  dcembre prcdent, avait cr une dcoration spciale pour les
  combattants de Juillet. Les dcors devaient prter serment de
  fidlit au roi et d'obissance  la charte. La croix portait
  comme lgende: donne par le roi des Franais; ces deux
  dispositions (le serment et la lgende) furent juges
  inconstitutionnelles par les citoyens appels  porter la
  dcoration. Ils protestrent et refusrent de s'y soumettre.
  L'affaire finit par s'arranger non sans beaucoup de bruit et
  quelques manifestations autour de la colonne Vendme. C'est 
  cette occasion que le comte de Lobau fit disperser les
  manifestants avec le jet des pompes  incendie.


Le roi doit partir lundi prochain, pour faire une tourne en
Normandie, qui est depuis longtemps demande et dsire et qui
produira certainement un trs bon effet. Il compte aller  Rouen, au
Havre et revenir par la ville d'Eu. Son projet est d'tre de
retour ici le 26. Pendant ce temps, la reine et moi, nous restons 
Saint-Cloud avec mes nices et mes petits-neveux. Nous avons de bonnes
nouvelles de notre cher petit marin (le prince de Joinville) qui doit
tre en ce moment  Toulon, o il s'embarquera vers le 15. Il ira
premirement en Corse, aprs  Livourne, Naples, la Sicile, Malte et
Alger, puis  Mahon o il fera sa quarantaine. C'est un beau voyage
qui, de toute manire, lui sera utile. Il sera de retour dans trois
mois  peu prs.

Je me rconcilie tout  fait avec le sjour de Saint-Cloud, pour
lequel, avant d'y venir, je me sentais peu d'attrait. C'est un superbe
sjour, les environs sont charmants et les promenades bien agrables;
puis d'anciens souvenirs qui nous sont chers. Je crois que nous y
resterons  peu prs six semaines.

Adieu, mon cher prince...

_P.-S._--Je viens de lire  mon frre la politique que je vous fais
dans ma lettre, et je n'en ai point obtenu les compliments que
j'esprais pourtant un peu. Il m'a dit qu'il ne voulait plus se mler
de donner des conseils aux uns et aux autres, depuis qu'il avait
abandonn  la confrence le soin de s'en dbattre, parce qu'il avait
t un peu fatigu des dfiances qu'il avait aperues et au-dessus
desquelles il s'tait flatt d'tre plac; qu'il ne voulait pas en
donner davantage au prince Lopold, non pas par dfaut de confiance ou
d'amiti pour lui, bien au contraire, mais parce qu'il ne voulait plus
que ses conseils fussent dnaturs; parce qu'il craignait qu'on y
chercht encore autre chose que le sentiment qui les lui dicterait,
qui n'tait autre que son dsir et mme son impatience de voir
l'affaire de la Belgique termine par l'tablissement d'un
souverain qui assurera  la fois son indpendance et l'organisation
d'un gouvernement capable d'y maintenir la paix et le bon ordre.

Il me dit de vous dire que vous avez surpass son attente par
l'habilet et la hardiesse avec lesquelles vous avez amen la
confrence  _fendre_ le royaume des Pays-Bas et  dtacher la
Belgique de la Hollande, ou plutt  faire reconnatre leur
indpendance l'un de l'autre. Mais il croit que, depuis ce grand pas
fait, l'antipathie que les Belges ont inspire a fauss l'allure en ce
point principal, que la difficult de les manier a fait perdre de vue
la ncessit d'obtenir d'eux, avant tout, le choix d'un souverain, car
mon frre me dit qu'il n'a cess de croire, de dire et de rpter,
qu'une fois ce choix fait d'une manire qui convnt  l'Europe, aussi
bien qu' la France en particulier, tout tait fini avec les Belges,
parce que leur concours tait assur et devenait facile  obtenir pour
le reste, au lieu qu'en exigeant des Belges d'agir par eux-mmes, on
se plongeait dans le ddale des assembles gouvernantes; on courait
risque ou de n'obtenir d'eux, comme cela est arriv, que des choix
spontans et inacceptables, ou de voir se prolonger parmi eux l'tat
d'anarchie et d'ingouvernabilit o ils sont encore, et en les jetant
de plus en plus dans les bras de la propagande et des chimres de la
guerre et de la rpublique.

Mon frre me dit qu'il n'a jamais hsit une minute sur le protocole
du 20 janvier et qu'il n'a cess de le dire aux Belges de sa propre
bouche, mais qu'il n'aurait pas voulu retarder le choix du souverain,
retard que le parti rpublicain n'a cess de dsirer, parce qu'il
pensait, qu'une fois le souverain choisi, le parti rpublicain serait
battu et qu'il devait tre fort gal pour le souverain d'avoir exig
d'avance l'acceptation du protocole du 20 janvier, ou de l'exiger
aprs son lection, car on verrait toujours qu'il l'avait exig.

Mais en me permettant de vous transmettre ainsi sa manire de voir
personnelle, mon frre me dit que c'est une marque de confiance qu'il
est toujours bien aise de vous donner, et qu'il n'a pas besoin de vous
recommander de la garder pour vous. Il veut que vous regardiez ceci
comme une conversation qu'il aurait eue avec vous sur son canap, et
nullement comme une communication officielle dont il dit qu'il ne
voudrait jamais que je fusse l'organe...


Je dois m'arrter au long _post-scriptum_ de cette lettre de Madame
Adlade qui avait t videmment dict par le roi. Cela me permettra,
en rtablissant les faits, de rappeler succinctement le point o tait
parvenue l'affaire hollando-belge et ce qui menaait de nous mettre
dans une impasse.

Le congrs belge avait vot une constitution dans laquelle se trouvait
dfini le territoire composant la Belgique, telle que les Belges
l'entendaient[201]. Dans cette dfinition ils avaient compris des
territoires qui ne leur appartenaient  aucun titre, sous le prtexte
que les habitants de ces territoires s'tant associs  eux dans leur
rvolution, ils taient engags d'honneur  rclamer leur adjonction.
C'tait la constitution ainsi rdige, que le souverain, lu par eux,
devait jurer de maintenir en acceptant la royaut. En opposition
 cette constitution, existait le protocole de la confrence du 20
janvier qui avait dtermin la dlimitation du territoire belge
d'aprs les traits et les prcdents historiques. Le roi de Hollande,
dpossd de la Belgique, avait donn, quoique  regret, son
consentement  la dlimitation fixe par la confrence. Voil o en
tait l'tat des choses lorsque dans le congrs belge on avait song 
offrir la couronne au prince Lopold. La prudence la plus ordinaire
commandait clairement  ce prince de n'accepter la couronne qu'aprs
que les Belges seraient revenus de leurs prtentions mal fondes. Une
autre conduite l'aurait plac dans la position la plus fausse et la
plus prilleuse. En effet, si aprs avoir accept la couronne et la
constitution, il insistait auprs des Belges pour les faire renoncer
aux territoires qui ne pouvaient pas leur appartenir, il se mettait en
dehors de la constitution; ou en supposant que les Belges se fussent
soumis  ses instances, il commenait son rgne sous les plus fcheux
auspices, parce qu'on lui reprocherait de n'avoir pas obtenu ce qu'on
esprait obtenir en l'lisant. Si, au contraire, le prince Lopold
devenu roi, appuyait et soutenait les prtentions mal fondes des
Belges, il se mettait par l en opposition directe avec les cinq
puissances reprsentes par la confrence de Londres, et avec la
Confdration germanique qui rclamait le grand-duch de Luxembourg.
Il tait donc simple que le roi Lopold refust d'accepter une
position aussi compromettante. Ceci rpond aux observations du roi
Louis-Philippe, qu'on a lues dans la lettre cite plus haut de Madame
Adlade.

  [201] La constitution belge fut vote le 7 fvrier, l'article 1er
  numrait les territoires revendiqus par le congrs, savoir: les
  provinces d'Anvers, du Brabant, de la Flandre occidentale, de la
  Flandre orientale, du Hainaut, de Lige, de Limbourg, de Namur et
  le Luxembourg, sauf ses relations avec la Confdration
  germanique.

Il ne sera pas inutile de rappeler encore une fois les faits qui
concernaient le grand-duch de Luxembourg. On ne doit pas perdre
de vue que ce grand-duch appartenait personnellement au roi de
Hollande; il lui avait t concd en 1814, en change des territoires
qu'il avait droit, comme prince de la maison de Nassau, de rclamer en
Allemagne, territoires dont une partie avait t cde  la Prusse. En
lui concdant le grand-duch de Luxembourg, on avait stipul qu'il
resterait rattach  la Confdration germanique,  cause de la
forteresse de Luxembourg qui y tait situe et qui avait t dclare
forteresse fdrale. Le roi de Hollande, alors roi des Pays-Bas, avait
bien, en effet, pour faciliter son administration, runi plus tard le
grand-duch de Luxembourg au royaume des Pays-Bas; mais cette runion
n'tait pas complte, puisqu'il restait, comme grand-duc de
Luxembourg, membre de la Confdration germanique et, en cette
qualit, oblig de fournir  l'arme fdrale un contingent militaire
tir du grand-duch mme.

La France, quoi qu'on en dt  Paris, n'avait qu'un intrt trs
secondaire dans toutes ces questions. L'immense avantage qu'elle avait
acquis par la dissolution du royaume des Pays-Bas, par la dclaration
d'indpendance et de neutralit de la Belgique, et subsidiairement,
par la dmolition d'un certain nombre de forteresses belges[202], cet
avantage lui tait acquis, et elle l'avait obtenu sans guerre.
Pouvait-il lui convenir de s'exposer  la guerre, pour assurer aux
Belges une frontire plus ou moins bien limite? videmment non. Aussi
je ne m'embarrassais gure des dclarations venant de Bruxelles ou de
Paris  ce sujet, et je poursuivis mon plan, de faire rgler, aussi
quitablement que possible, les affaires de la Belgique par la
confrence. On avait heureusement fini par comprendre  Paris que le
prince Lopold tait de tous les prtendants celui qui offrait les
meilleures garanties, et cela facilita ma tche qui devait rester
assez laborieuse encore pendant quelques mois.

  [202] Sur la question des forteresses belges, voir pages 357, 363
  et notes.

Avant de reprendre la suite de mes dpches, je dois faire mention
d'un fait sans grande importance, mais qui donna lieu  de ridicules
commentaires dans certains journaux et sur lequel je suis bien aise de
rtablir la vrit en ce qui me concerne. On sait que la duchesse de
Saint-Leu[203], aprs avoir perdu son fils an  Florence  la suite
des troubles dans les tats du pape auxquels il avait pris part, se
rendit incognito  Paris, accompagne du second de ses fils, le prince
Louis Napolon. Elle se trouva dans la ncessit de faire connatre au
roi et  M. Casimir Prier sa prsence dans la capitale, o on tolra
son sjour jusqu' ce que son fils, qui se disait malade, ft en tat
de se remettre en route. De Paris, elle se rendit  Londres et le
gouvernement du roi m'informa de son arrive, en me communiquant les
dtails de son sjour  Paris. Elle me fit tmoigner le dsir de me
voir; mais je jugeai qu'il tait plus convenable d'viter une entrevue
avec elle, et je priai ma nice, madame de Dino, de passer chez elle,
et de savoir en quoi je pouvais lui tre utile. Elle voulait un
passeport pour retraverser la France avec son fils et se rendre en
Suisse o elle possdait une habitation. Je transmis sa demande 
Paris, o aprs quelque hsitation, on se dcida  me donner
l'autorisation de lui donner un passeport, ce que je m'empressai
de faire. Je n'aurais prouv aucun embarras  la voir, si cela avait
eu quelque utilit pour elle; j'avais rencontr dans le monde 
Londres, les deux frres de l'empereur Napolon, Lucien et Joseph
Bonaparte, et j'avais eu pour eux les gards que j'aurai toujours pour
les membres de cette famille. Si je crois maintenant, comme en 1814,
la politique napolonienne dangereuse pour mon pays, je ne puis
oublier ce que je dois  l'empereur Napolon, et c'est une raison
suffisante pour tmoigner toujours aux membres de sa famille un
intrt fond sur ma reconnaissance, mais qui ne peut exercer
d'influence sur mes sentiments politiques.

  [203] C'tait le nom adopt en exil par la reine Hortense. On se
  rappelle que son fils an, le prince Charles Napolon tait mort
  en 1807  Forli.

Voici, au reste, la lettre que madame la duchesse de Saint-Leu
m'crivit,  l'occasion de ses passeports, et qui confirme ce que je
viens de dire:


LA DUCHESSE DE SAINT-LEU AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Tunbridge-wells, 1831.

    Prince,

Je suis autorise  vous demander un passeport pour madame la
comtesse d'Arenenberg (c'tait le nom de sa possession en Suisse) et
sa suite. Si vous croyez que les personnes qui composent cette suite
doivent tre dsignes, vous pouvez ajouter: son fils, mademoiselle
Masuyer, deux domestiques et une femme de chambre.

Je dsire que mon passeport soit donn simplement pour la Suisse,
dont je compte prendre la route les derniers jours de ce mois. Je suis
fort aise de trouver cette occasion de vous remercier, prince, de
l'obligeance que vous avez bien voulu me montrer dans cette
circonstance. Je suis fche de n'avoir pas vu madame la duchesse
de Dino avant mon dpart. Veuillez lui en exprimer tous mes regrets et
recevoir, ainsi qu'elle, l'expression de mes sentiments.

    HORTENSE.


Reprenons la suite de mes dpches[204].

  [204] Toutes les dpches qui vont suivre jusqu' la page 201
  sont des dpches officielles au dpartement et ont dj t
  publies.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GNRAL SBASTIANI.

    Londres, le 16 mai 1831.

    Monsieur le comte,

... On n'a pas attach ici plus d'importance qu'ils ne devaient en
avoir aux derniers mouvements de Paris; au contraire, on a remarqu la
hausse continue des fonds publics. Cependant, il est bien  dsirer
que des scnes semblables ne viennent plus fixer sur nous l'attention
des puissances trangres.

Les journaux anglais annoncent aujourd'hui que le gouvernement de dom
Miguel a accd  toutes les demandes que le commandant des forces
britanniques lui a adresses, et ils ajoutent que, probablement, il
rclamera les bons offices de l'Angleterre pour rgler ses diffrends
avec nous. Il ne m'a encore t fait aucune communication qui puisse
justifier cette allgation.

Lord Ponsonby est arriv hier  Londres et m'a apport une lettre du
gnral Belliard qui m'informe de l'espce d'impossibilit o ils se
trouvaient tous deux de donner suite aux rsolutions de la confrence,
vu que le gouvernement de Bruxelles n'osait rien mettre en
dlibration  ce sujet. Cet tat de choses devient de plus en
plus critique, et il exige des mesures fortes, car l'on peut remarquer
que plus on accorde de dlais aux Belges, plus leur position
s'aggrave. La confrence va prendre connaissance de l'expos qu'aura
fait lord Ponsonby  son gouvernement. De mon ct, je lui
communiquerai les informations que m'a transmises le gnral Belliard,
et nous chercherons quelles sont les mesures applicables  cet tat de
choses.

Les informations que l'on a,  Londres, sur les affaires de Bruxelles
annoncent que des Franais ont pris une part trs active aux derniers
troubles; que, sur dix-sept personnes arrtes, douze se trouvaient
appartenir  la France et que, sur l'une d'elles, on a saisi des
valeurs pour une somme de vingt-deux mille francs. On ajoute que
l'association de Paris correspond activement avec l'association de
Bruxelles et lui fournit des armes et de l'argent. Je dois appeler
votre attention sur ces bruits qui se rpandent assez gnralement.

J'ai vu hier, quelques heures avant leur dpart, les trois dputs
belges qui taient encore  Londres. J'ai renouvel auprs d'eux
toutes mes instances pour qu'ils emploient ce qu'ils ont d'influence 
Bruxelles, afin de bien faire apprcier aux Belges leur position. J'ai
discut quelques objections qu'ils ont encore prsentes sur les
considrations d'honneur national que ne leur permettent pas
d'abandonner le Luxembourg et de renoncer  la possession  venir de
Mastricht. Je leur ai dit qu'il ne fallait pas appliquer les ides
d'honneur national  des territoires qui n'avaient jamais fait partie
de leur pays; qu'il fallait, avant tout, entrer dans la socit
europenne et traiter ensuite les questions qui les occupaient, les
unes aprs les autres, en raison de leur degr d'importance. Enfin,
j'ai tout employ pour leur donner de bonnes impressions et des
ides sages qu'ils pussent transmettre  Bruxelles, mais je les ai
trouvs assez dcourags et fort inquiets sur le sort  venir de leur
pays...


    Londres, le 18 mai 1831.

... Nous avons eu hier une confrence pour nous occuper de la
situation de la Belgique et pour entendre l'expos que lord Ponsonby
avait  faire. Ayant reu quelques heures auparavant votre dpche du
15, je m'tais rendu  cette confrence avec un vif dsir de faire
prvaloir les ides de conciliation que lord Ponsonby devait
prsenter. Vous verrez par ma rponse au gnral Belliard,  qui je
donne beaucoup de dtails sur les rsultats de cette confrence, que
l'on promet aux Belges d'entamer relativement  la cession du
Luxembourg une ngociation avec le roi de Hollande, mais qu'en mme
temps on leur fait bien sentir que toute agression sur le territoire
de ce souverain serait repousse par les moyens dont les puissances
peuvent disposer.

Nous esprons qu'un langage aussi bienveillant et aussi positif
pourra produire un bon effet  Bruxelles. Les autres membres de la
confrence ont crit dans le mme sens.

Lord Ponsonby partira probablement ce soir, aprs avoir vu M. de
Zuylen qui vient d'arriver ici; il est charg par la cour de La Haye,
de reprsenter la ncessit de faire excuter par les Belges les
conditions de la sparation de leur pays avec la Hollande. On
s'inquite,  La Haye, des dlais que les Belges ont obtenus; on
voudrait voir concerter les mesures qui seront la suite de leur refus;
enfin, le gouvernement hollandais se plaint de quelques agressions
partielles du ct d'Anvers, auprs de Luxembourg, etc.; vous
trouverez sans doute des informations plus dtailles dans une dpche
que M. de Mareuil[205] vous adresse de La Haye et que j'ai l'honneur
de vous transmettre...

  [205] Le baron Durant de Mareuil tait ministre  La Haye depuis
  1830. Il avait t prcdemment accrdit une premire fois  La
  Haye en 1821, puis  Washington (1823)  Rio de Janeiro (1829).
  En 1832 il devint ambassadeur  Naples.

Les membres de la confrence pour les affaires de Grce[206] ont
appris avec beaucoup de reconnaissance la mesure prise par le
gouvernement du roi pour que cinq cents hommes de la brigade du
gnral Schneider[207] portassent des secours au gouvernement du comte
Capo d'Istria. Ils m'ont charg de vous exprimer leur gratitude pour
cette disposition...

  [206] Variante: _les membres de la confrence grecque_.

  [207] Antoine Schneider, n en 1780 entra en 1799 dans l'arme du
  gnie. Il tait colonel en 1815, fit en 1823 la campagne
  d'Espagne. En 1828 il fut envoy en More comme gnral de
  brigade, et devint commandant en chef aprs le dpart du marchal
  Maison. De retour en France, il devint lieutenant gnral (1831)
  fut lu dput en 1834, et sigea  la Chambre jusqu' sa mort
  (1847). Il fut un instant ministre de la guerre de 1839  1840.


    Londres, le 19 mai 1831.

L'arrive de M. de Zuylen, qui parat avoir la confiance particulire
du roi de Hollande pour la question belge, retarde de deux jours le
dpart de lord Ponsonby. J'aurai l'honneur de vous rendre compte, par
le premier courrier, du rsultat des entretiens qu'ils doivent avoir
aujourd'hui et demain.


    Londres, le 20 mai 1831.

... L'expos que lord Ponsonby nous a fait de la situation de la
Belgique, de la faiblesse de son gouvernement et de l'anarchie 
laquelle ce pays est livr, n'a pas besoin de vous tre retrac, car
vous l'avez parfaitement jug en me faisant l'honneur de me mander,
par votre dpche du 15, que tout annonait que la voix de la raison
ne serait pas coute  Bruxelles. Le gouvernement du roi a pens que
cet tat de choses exigeait encore de sa part des mnagements, et j'ai
reu l'ordre de chercher  prvenir l'emploi de la force et le
renouvellement des hostilits. Je m'y suis conform et vous avez vu,
par ma dpche numro 143[208], que la confrence avait fait une
concession marque aux ides que vous dsiriez faire prvaloir
puisqu'elle a promis aux Belges d'ouvrir une ngociation avec le roi
de Hollande afin d'arriver, s'il se peut,  un arrangement pour le
Luxembourg. Cependant, je ne dois pas vous cacher que les membres de
la confrence pensent qu'une semblable concession, au lieu d'aplanir
les difficults, les rendra peut-tre plus grandes encore en
fournissant aux Belges et  leurs folles esprances un nouveau motif
d'encouragement. Mais ils ont voulu donner encore une preuve de
dfrence pour le gouvernement de Sa Majest et de leurs sentiments de
conciliation.

  [208] Voir page 183, la dpche du 18 mai.

Si cette concession n'est pas convenablement apprcie par les
Belges, si elle ne les porte pas  accder aux justes demandes qu'on
leur fait depuis plus de cinq mois; si, au contraire, elle les engage
 persister encore plus dans leur systme de rsistance aux
puissances, je vous avoue que, dans ce cas qu'elle a dj prvu, la
confrence penserait[209] qu'elle a puis tous les moyens de
conciliation. Le gouvernement du roi aurait alors  me transmettre de
nouvelles instructions...

  [209] Variante: _serait conduite  penser_.

M. de Zuylen n'a pas de pouvoirs qui lui permettent d'avancer en
aucune manire les affaires qui nous occupent. Il dclare que son
souverain, ayant  craindre une agression de la part des Belges, s'est
mis en mesure de la repousser.

Lord Ponsonby est toujours  Londres; il se rendra demain 
Claremont, afin de voir le prince Lopold. J'ai lieu de croire que le
gouvernement anglais a l'intention de faciliter  ce prince les moyens
d'accepter la couronne de Belgique; mais je ne pense pas qu'il
russisse, parce que le prince Lopold n'est pas dans la disposition
d'accepter quelque chose d'incertain...


    Londres, le 22 mai 1831.

    Monsieur le comte,

Ma dpche numro 143 vous a fait connatre la concession que la
confrence tait dispose  faire aux Belges, relativement au
grand-duch de Luxembourg. Depuis, on s'est occup avec soin des
moyens  prendre pour faciliter au prince Lopold, l'acceptation du
trne de Belgique. Ce prince a vu plusieurs membres de la confrence,
et il leur a donn de nouvelles preuves de son dsir d'accepter.

Nous nous sommes runis hier, et nous avons arrt le protocole
numro 24, dont j'ai l'honneur de vous envoyer une copie[210].

  [210] Ce protocole sign le 21 mai, en suite d'un rapport de lord
  Ponsonby sur la situation politique de la Belgique, traite deux
  objets:

  1 L'acquisition  titre onreux par la Belgique du Luxembourg;
  2 L'acceptation ventuelle de la couronne par le prince Lopold.

  Sur le premier point, la confrence s'engage  entamer avec le
  roi des Pays-Bas une ngociation, dont le but sera d'assurer s'il
  est possible  la Belgique, moyennant de justes compensations, la
  possession du Luxembourg qui conserverait ses rapports actuels
  avec la Confdration germanique. Elle ajoute: que son but en
  agissant ainsi est d'aplanir les difficults qui entraveraient
  l'acceptation de la souverainet de la Belgique par le prince
  Lopold, dans le cas o comme, tout l'autorise  le croire, cette
  souverainet lui serait offerte.

Vous verrez que le nom du prince Lopold de Saxe-Cobourg est plac
dans ce protocole, de manire  montrer aux Belges que si, comme on a
lieu de le supposer, leur choix se porte sur ce prince, les puissances
y donneront leur assentiment. Je vous prie aussi de vouloir bien
remarquer que ce protocole est sign par les deux plnipotentiaires du
gouvernement russe qui, jusqu'ici,  cause de ses sentiments
d'affection pour la maison d'Orange, avait fait des objections au
choix du prince Lopold; et que, par consquent, il se trouve
maintenant avoir donn son adhsion  ce choix.

Il est aujourd'hui ncessaire que le gouvernement du roi emploie
toute l'influence qu'il peut avoir  Bruxelles, afin de dterminer les
Belges  accder  des dispositions si bienveillantes.

Vous verrez aussi que l'action de la Confdration germanique est
maintenant ajourne et subordonne  la ngociation avec la Hollande,
ce qui deviendra un motif de tranquillit pour tout le monde.

Depuis quelque temps la question belge semblait ne prsenter aucune
issue[211]; elle me parat aujourd'hui en offrir une qui, j'espre,
pourra nous conduire[212] au but que nous nous sommes propos. Je
m'en flicite d'autant plus que rarement j'ai eu  traiter une affaire
aussi difficile et qui ait exig autant de soins. Je fais des voeux
sincres pour que les ngociations auxquelles j'ai pris part
obtiennent tout le succs qu'on en peut esprer; je n'aurai, du moins,
rien nglig dans l'intrt de la France et du maintien de la paix.

Lord Ponsonby partira aujourd'hui pour Bruxelles...

  [211] Variante: _satisfaisante_.

  [212] Variante: _aujourd'hui, nous en avons cr une qui pourra,
  je l'espre, nous conduire..._


    Londres, le 24 mai 1831.

... Vous m'avez fait l'honneur de me mander le 21 de ce mois, que le
gouvernement du roi avait appris avec satisfaction que la confrence
s'tait attache au projet d'entamer une ngociation relativement  la
cession du Luxembourg  la Belgique. Vous aurez vu par le protocole
numro 24, joint  ma dpche du 22, la suite qui a t donne  cette
ide qui devient un moyen d'avancer les affaires des Belges s'ils
savent l'apprcier et en profiter en temps convenable.

Il ne serait pas entirement exact, monsieur le comte, d'attribuer
seulement  lord Ponsonby et  l'impression qu'il a produite sur la
confrence l'adoption de la mesure  laquelle elle vient de s'arrter:
la lettre que j'avais reue de M. le gnral Belliard et que j'ai
communique  la confrence a produit beaucoup plus d'effet que
l'expos de lord Ponsonby; j'en ai pour preuve l'attention avec
laquelle elle a t coute; et la demande que m'a faite lord
Palmerston d'en donner une seconde lecture. Quelles que soient au
surplus les circonstances qui ont agi sur l'esprit des
plnipotentiaires, et quels que soient les moyens qui ont t
employs, je crois que nous avons d'autant plus  nous fliciter de la
dcision qui a t prise que je n'aurais peut-tre pas espr
l'obtenir la veille de la confrence, mme quelques heures auparavant.
Je pense, au reste, que la lassitude, comme le besoin de finir, ont pu
y contribuer.

Je n'ai jamais compris que les rapports qui pourront subsister encore
entre le grand-duch de Luxembourg et la Confdration germanique
s'appliquassent[213]  autre chose qu' la forteresse, car il serait
impossible que la Belgique tant neutre, sa neutralit ne s'tendt
pas au territoire du grand-duch de Luxembourg, comme aux autres
acquisitions qu'elle pourrait faire par la suite.

  [213] Variante: _jamais_.

J'ai eu l'honneur de voir ce matin le prince Lopold. Il m'a annonc
le dpart de lord Ponsonby, dont je me suis assur depuis. Ainsi,
l'affaire de Belgique marche maintenant vers une solution  laquelle
on pourrait facilement arriver, si on voulait sainement apprcier 
Bruxelles toute la condescendance que les puissances, dont la
confrence est l'organe, viennent de montrer aux Belges; car il est
impossible de ne pas reconnatre que leur gouvernement a maintenant de
justes motifs d'tre satisfait, et des moyens de rpondre aux
exigences des factieux qui l'entourent. Enfin, les points principaux
de difficults sont aplanis et il ne reste plus que des consquences 
rgler. Nanmoins, le prince Lopold sent, comme moi, que nous ne
sommes pas encore sortis de la crise, et nous avons calcul qu'elle se
prolongerait probablement jusqu' mardi de la semaine prochaine, 31
mai, veille du jour o expire le dlai qui a t donn aux Belges pour
faire connatre leur dcision dfinitive.

L'entretien que j'ai eu avec le prince Lopold m'a encore fourni de
nouvelles preuves de sa rsolution d'accepter la souverainet de la
Belgique, rsolution qui est toujours calcule sur le cas o les
Belges accepteraient les bases fixes par le protocole du 20 janvier;
dans l'hypothse contraire, le prince ne se regarde pas comme
engag...


    Londres, le 25 mai 1831.

    Monsieur le comte,

Il n'est pas douteux que le roi de Hollande esprait que, la
rsistance des Belges ayant enfin lass la patience des puissances, il
allait se prsenter pour lui des chances de guerre qu'il aurait
avidement saisies. J'ai eu l'honneur de vous mander que M. de Zuylen
tait arriv ici afin de reprsenter au gouvernement anglais et  la
confrence les considrations qui pouvaient les dterminer  recourir
aux moyens de rigueur.

Les ides de conciliation ayant, au contraire, prvalu, et le
protocole numro 24 ayant t adopt, les esprances de guerre,
nourries par la Hollande, doivent tre affaiblies; mais, d'un autre
ct, nous avons  craindre qu'elle n'admette pas, sans beaucoup de
difficults, l'ide d'entrer en ngociation pour la cession du
Luxembourg. C'est pour bien fixer son opinion sur la ncessit de
cette transaction, et afin de diminuer autant que possible, les
embarras de cette affaire que, depuis l'adoption du protocole numro
24, et depuis le dpart de lord Ponsonby, j'ai, ainsi que quelques
membres de la confrence, recherch plus particulirement les
ministres hollandais qui sont  Londres.  leur tmoignons le
dsir qu'ils expriment aussi, de voir le roi de Hollande, libre de
toute inquitude extrieure, pouvant se livrer tout entier 
l'administration de ses tats; nous ajoutons que l'intrt gnral et
le sien, qui ne peut en tre spar, semblent exiger qu'il se prte 
la ngociation qui s'ouvrira avec lui, ds que les Belges auront
acquiesc aux propositions qu'on vient de leur faire, et aussitt
qu'ils auront fait choix d'un souverain.

Nous leur reprsentons aussi que le Luxembourg est un pays loign
des autres tats hollandais, mal dispos pour entrer sous l'autorit
du roi Guillaume; que moins ils auront de points de contact avec les
Belges, moins il s'lvera entre eux de sujets de discussion; qu'un
capital considrable, ou un revenu bien calcul, peuvent prsenter de
grands avantages pour un administrateur aussi clair que le roi de
Hollande. Enfin, nous ne ngligeons aucun raisonnement, bon ou
mauvais, pour leur faire adopter notre opinion sur l'utilit d'une
transaction  laquelle nos gouvernements attachent la plus grande
importance, puisqu'elle devient le moyen, et peut-tre le seul moyen
de faire les affaires de la Belgique.

J'ai l'honneur de vous envoyer copie d'une note qu'un agent belge,
nomm Michiels[214], rsidant  Francfort, o il a pris un
tablissement, a remise au prsident de la Dite qui l'a communique 
des membres de la confrence. On sait ici, par Francfort, que cet
agent est en correspondance avec M. Lebeau[215], ministre des
affaires trangres  Bruxelles. Vous verrez, par la lecture de cette
pice, que l'on serait autoris  croire que le gouvernement belge
dsire s'unir intimement  la Confdration germanique, et qu'il met
ses rapports avec l'Allemagne, bien au-dessus de ses relations avec la
France. J'ai pens que le gouvernement du roi, pourrait trouver dans
ce document des indices utiles  recueillir...

  [214] T. Michiels, qui rsidait  Francfort depuis le mois de
  dcembre 1830, n'tait que l'agent officieux du ministre et
  n'tait pas reconnu par la Dite.

  [215] Jean-Louis-Joseph Lebeau, homme d'tat belge, n en 1794,
  avait t avocat et journaliste sous le gouvernement du roi
  Guillaume  qui il avait fait une vive opposition. En 1830, il
  fut nomm avocat gnral  Lige en mme temps que cette ville
  l'envoyait au congrs. Il y fut l'adversaire de la runion  la
  France, et pour tcher d'viter l'lection du duc de Nemours il
  fut de ceux qui provoqurent la candidature du duc de
  Leuchtenberg. M. Lebeau devint ministre des affaires trangres
  en 1831, et comme tel appuya le prince Lopold. Il fit partie de
  la dputation charge d'offrir la couronne  ce prince. Il fut en
  1832 rlu dput, fut nomm ministre de la justice, puis
  gouverneur de la province de Namur (1834). En 1839 il fut
  accrdit prs de la Dite et en 1840 devint ministre des
  affaires trangres et prsident du conseil. Il se retira en
  1841, mais conserva sa place  la Chambre o il sigeait dans le
  parti libral.


    Londres, le 26 mai 1831.

Dans un moment o vous dsirez sans doute recevoir de frquentes
informations sur tout ce qui se rattache aux affaires de Belgique qui
approchent d'une dcision, je ne veux pas rester un seul jour sans
avoir l'honneur de vous crire, lors mme que je n'aurais que trs peu
de chose  vous mander...

... M. Van Praet[216], qui faisait partie de la dernire dputation
belge, et qui est rest ici, sort de chez moi. L'expos qu'il m'a
fait de l'tat de son pays est des plus inquitants, et se rduit 
ceci:--c'est que le gouvernement est sans force, sans autorit et
n'est matre de rien. Il m'a dit qu'un grand nombre de Franais se
trouvaient parmi les volontaires et qu'ils recevaient de l'argent
d'une maison de banque de Paris, qui dispose,  ce qu'il parat, de
fonds considrables. Ce fait est consign dans une lettre que M. Van
Praet a reue de son gouvernement et que j'ai lue. Le banquier n'y est
pas nomm, mais M. le gnral Belliard pourrait se procurer des
claircissements  cet gard. Cette circonstance est grave et mrite
de fixer l'attention du gouvernement du roi.

  [216] Jules Van Praet, n en 1806  Bruges tait secrtaire de
  lgation  Londres en 1831. Il devint peu aprs secrtaire du
  cabinet du roi, puis en 1840, ministre de la maison du roi, poste
  qu'il conserva jusque sous le rgne du roi Lopold II.


    Londres, le 29 mai 1831.

... J'ai reu de M. le gnral Belliard plusieurs lettres relatives 
la situation des affaires de Belgique, dont il m'annonce qu'il a
l'honneur de vous envoyer des copies; celle qui a suivi l'arrive de
lord Ponsonby  Bruxelles donnait beaucoup d'inquitude sur l'accueil
qui serait fait aux propositions contenues dans le protocole du 20
mai. Cependant, une lettre du 27, qui m'est parvenue ce matin, fait
concevoir plus d'esprance; vous avez d en recevoir une copie.

La confrence s'est runie aujourd'hui pour prendre connaissance de
ces informations, ainsi que d'une dpche de lord Ponsonby, qui est
galement arrive ce matin. Elle a eu  examiner si, pour acclrer
l'arrangement des affaires de Belgique, il y avait lieu de faire
encore quelques concessions aux Belges, ainsi que ces rapports
cherchaient  en faire sentir la ncessit; ces concessions auraient
t relatives  des territoires que les Belges n'ont jamais
possds  aucun titre, et qu'ils ne possdent mme pas encore.

La confrence a dcid qu'elle ne pouvait rien ajouter aux
dispositions qu'elle avait arrtes par le dernier protocole, et que,
dans le cas o les Belges n'auraient pas adhr le 1er juin aux bases
du protocole du 20 janvier, lord Ponsonby aurait  quitter Bruxelles,
conformment aux instructions qui lui ont t donnes  ce sujet.

Je me suis empress de faire part du rsultat de cette confrence au
gnral Belliard, en lui expdiant sur-le-champ M. le colonel
Repecaud, qui tait arriv hier ici en courrier. J'ai l'honneur de
vous envoyer copie de ma lettre, afin que vous puissiez juger des
considrations que la confrence dsire faire valoir  Bruxelles. Vous
voudrez bien remarquer que j'engage M. le gnral Belliard  revoir
les instructions que vous lui avez donnes lorsqu'il se trouvait
encore  Paris, et qui s'appliquent au cas o les Belges refuseraient
d'accder aux bases du protocole du 20 janvier.


    Londres, le 31 mai 1831.

On a reu ici des nouvelles de La Haye, mais elles sont arrives trop
tard pour que j'aie pu vous en donner connaissance par le courrier
d'hier.

Le roi de Hollande, en apprenant les dernires rsolutions de la
confrence et le projet de cession du grand-duch de Luxembourg,
moyennant des compensations, a montr un grand mcontentement et une
volont assez prononce de ne pas y souscrire.

Il fait remarquer, qu'ayant tmoign une grande dfrence pour
les dcisions des puissances, en adhrant le premier, et il y a
plusieurs mois, aux bases de la sparation, les Belges devraient se
placer, sous ce rapport, dans une position analogue  la sienne; il se
croit donc fond  demander que les protocoles, devenus obligatoires
pour lui, soient enfin excuts par les Belges, et jusqu' ce qu'ils
soient rentrs dans leurs limites et se soient soumis aux conditions
de la sparation, le roi ne pense pas qu'on puisse lui proposer[217]
aucun change de territoire, ni aucun arrangement pour le Luxembourg.
Il ne voit mme pas quels sont les moyens de compensation qu'on
pourrait lui offrir pour le grand-duch.

  [217] Variante: _demander_.

Ces informations sont de nature  nous faire penser que nous
prouverons des obstacles  La Haye, mais je ne doute pas que nous ne
parvenions  les surmonter, si les Belges adhrent aux bases de la
sparation. Il serait bon, je crois, que notre lgation  La Haye
chercht  vaincre l'opinitret du roi de Hollande, disposition qui
est encore augmente dans les circonstances actuelles par l'irritation
que lui cause la perte de quatre millions de sujets, par
l'affaiblissement de sa consistance politique en Europe, et enfin par
l'observation qu'il peut faire que, malgr les pertes qu'il a
prouves, il a adhr aux bases de la sparation, tandis que ceux qui
recueillent tous les avantages font de continuelles difficults pour
les accepter.

Nous devons[218] mettre d'autant plus d'instance  nos dmarches
auprs du roi de Hollande, que nous ne pouvons pas douter qu'il
ait la volont de faire la guerre, si les Belges lui fournissent assez
de motifs pour que l'agression ne puisse pas lui tre reproche.

  [218] Variante: _je crois_.

Vous avez des donnes sur les forces militaires de la Hollande;
celles de terre montent  environ soixante mille hommes, _sans y
comprendre les milices_[219], et celles de mer sont trs imposantes;
car, outre quatorze btiments de guerre qui composent la croisire
devant Anvers, il y a encore dans ces parages environ trois cents
bouches  feu. On connat ici le courage et l'imptuosit des Belges,
mais on pense que leurs ressources militaires sont bien infrieures 
celles de la Hollande. A la vrit, l'tat des finances de ce royaume
ne permettra pas de maintenir longtemps sur le pied de guerre des
forces aussi considrables; mais c'est un motif de plus pour que les
Hollandais souhaitent de voir s'engager promptement des hostilits...

  [219] Supprim dans le texte des archives.


    Londres, le 3 juin 1831.

    Monsieur le comte,

J'ai reu la dpche que vous m'avez fait l'honneur de m'crire le 31
mai, relativement  la lettre que lord Ponsonby,  son arrive 
Bruxelles, a adresse au ministre des affaires trangres de
Belgique[220].

  [220] Lord Ponsonby, ds son retour de Londres, avait crit  M.
  Lebeau une lettre particulire o il exagrait et dnaturait les
  ides de la confrence. Cette lettre lue au congrs le 28 mai par
  M. Lebeau suscita une vive motion en Belgique. Lord Ponsonby
  exhortait le gouvernement belge  se soumettre sur la question
  des limites aux dcisions de la confrence et  ne pas se jeter
  dans des difficults qui pourraient amener jusqu' l'extinction
  du nom belge. Il ajoutait que l'acceptation par le congrs du
  protocole du 20 janvier serait rcompense par l'abandon du
  Luxembourg, Il y a une semaine, disait-il, la confrence
  considrait la conservation de ce duch  la maison de Nassau
  sinon comme ncessaire, au moins comme extrmement dsirable, et
   prsent elle est dispose  une mdiation avec l'intention
  avoue de faire obtenir ce duch pour le souverain de la
  Belgique.

  Cette transaction tait en effet venue  la pense de la
  confrence, mais lord Ponsonby n'avait jamais t autoris  tenir
  un langage aussi catgorique ni  mettre aux Belges le march  la
  main. (Voir la lettre de lord Ponsonby dans les _Dbats_ du 31
  mai.)

Vous avez trop d'exprience des affaires, monsieur le comte, pour
avoir pens un moment que cette lettre pt tre attribue  la
confrence, et je ne saurais croire que vous eussiez srieusement
exprim quelque doute sur la part que j'aurais pu prendre  sa
rdaction. Cette lettre n'a pas t prpare  Londres, et
certainement, elle n'est pas de la confrence; pour s'en convaincre,
il suffit d'une simple lecture; d'ailleurs, la confrence n'aurait pas
pu dire ce que lord Ponsonby a crit  M. Lebeau sur les changements
qui, dans l'espace d'une seule semaine, se sont oprs dans ses
dispositions, relativement au grand-duch de Luxembourg. Au surplus,
lord Ponsonby annonce lui-mme que sa lettre a t crite avec
beaucoup de prcipitation, ce qui prouve encore qu'elle ne lui a pas
t remise avant son dpart de Londres.

Il aurait t dans les formes que M. le gnral Belliard en prt
communication avant qu'elle ft adresse au gouvernement belge, et la
manire dont lord Ponsonby s'tait exprim ici sur le gnral Belliard
ne faisait pas prvoir qu'une telle omission pt avoir lieu; cependant
elle peut jusqu' un certain point s'expliquer, parce que cette lettre
tait une _lettre particulire_.

Nous voyons, par les informations qui parviennent ici de Bruxelles
et que M. le gnral Belliard rend plus prcises et plus intressantes
par les lettres qu'il veut bien m'crire, que le prince Lopold est au
moment d'tre lu souverain de la Belgique, mais que le congrs mettra
 son lection les mmes conditions qu' celle de M. le duc de
Nemours; qu'en outre, s'il donne une sorte d'adhsion aux bases de la
sparation, ce ne sera que d'une manire trs indirecte, et sans
prononcer le mot de protocole; enfin, que le congrs ne renonce pas 
ses prtentions sur Venloo, Mastricht, et sur le Limbourg.

Il est  craindre qu'en suivant cette marche, les Belges ne
s'cartent du but qu'ils veulent atteindre et qu'ils n'prouvent de
grandes difficults pour dterminer le prince Lopold  accepter la
couronne qu'ils ont l'intention de lui offrir; on peut avoir cette
opinion d'aprs les rponses qu'il a faites aux dputs qui sont venus
 Londres.

Au reste, il n'y a de difficults srieuses que pour Mastricht et
Venloo; car si, comme les Belges l'annoncent, ils taient possesseurs
avant 1790 des cinq siximes du Limbourg, et si cinquante-quatre
communes dissmines dans cette province seulement appartenaient  la
Hollande, ce sont des faits que pourront facilement vrifier les
commissaires dmarcateurs. Il semble que des droits aussi bien tablis
qu'ils paraissent l'tre aux yeux des Belges, ne devraient pas arrter
leur adhsion aux bases de la sparation, d'autant plus que le
protocole du 20 janvier pose un principe d'change qui s'appliquera
ncessairement aux communes hollandaises qui forment des enclaves.

Quant  l'ide de placer dans Mastricht une garnison mixte ou une
garnison trangre, je ne pense pas qu'elle soit jamais adopte. La
prtention de souverainet de la Belgique sur Mastricht est bien
nouvelle; celle de la Hollande bien ancienne, car elle date du trait
de Munster[221]; et il y aurait d'ailleurs de graves inconvnients 
mettre des troupes hanovriennes dans cette place, comme M. le gnral
Belliard l'avait propos.

  [221] Mastricht avait t prise en 1642 par le prince
  Henri-Frdric de Nassau, qui, en 1648, la cda  la Hollande.
  Celle-ci la conserva toujours depuis, malgr une revendication
  formule en 1784 par l'empereur Joseph II.

Ainsi, monsieur le comte, les affaires de la Belgique prsentent
toujours des difficults srieuses. Cependant la majorit qui se
prononce dans le congrs en faveur du prince Lopold, annonce qu'on
sent en Belgique le besoin de faire cesser l'tat pnible o se trouve
le pays; mais l'obstination des Belges  ne pas adhrer ouvertement
aux bases de la sparation et  ne cder sur aucune de leurs
prtentions peut amener les fcheux rsultats que nous avons depuis
longtemps cherch  prvenir. Je suis port  croire que les mesures
indiques  la fin de votre dpche, combines avec le dpart de lord
Ponsonby et le rappel de M. le gnral Belliard, pourront tre la
meilleure voie  suivre pour sortir d'une situation si fatigante et si
oppose aux vues conciliantes et pacifiques des principaux tats de
l'Europe.

Telle est l'opinion qu'expriment les membres de la confrence que
j'ai vus en particulier, en l'absence des ministres qui sont aux
courses d'Ascott...


    Londres, le 4 juin 1831.

J'ai reu la dpche que vous m'avez fait l'honneur de m'crire le 2
de ce mois; elle montre combien le gouvernement du roi s'attache 
observer avec ponctualit les dispositions adoptes par la confrence
relativement aux affaires de Belgique. Je mettrai ici beaucoup de soin
 faire envisager la prolongation de dlai accorde aux Belges, par le
gnral Belliard, comme une dtermination qui lui est purement
personnelle. Je dois supposer qu'il se sera concert sur ce point avec
lord Ponsonby, puisque ses instructions le lui prescrivaient.
Cependant, j'ai quelque inquitude  cet gard parce que le gnral
Belliard, en m'annonant qu'il prenait sur lui de retarder jusqu'au 10
de ce mois, le dlai qui tait fix au 1er, ajoutait: Je pense que
lord Ponsonby sera de mon avis.

Je suis fch du retard qu'on a mis  l'excution des ordres que vous
et la confrence aviez donns, parce que cela nous prive de l'effet
probable qui aurait t produit par le dpart des agents franais et
anglais. Les rflexions que leur loignement aurait fait faire aux
Belges auraient pu contribuer  les faire rentrer dans leurs vrais
intrts au lieu qu'aujourd'hui ils croiront plus difficilement aux
menaces...

On vient de recevoir ici des nouvelles de Lisbonne  la date du 26
mai; je vous les transmets parce qu'il serait possible que le bateau 
vapeur qui les a apportes  Portsmouth ne ft pas charg de dpches
pour votre dpartement ou pour celui de la marine. L'escadre
franaise a pris trois btiments portugais; le commandant a fait
prvenir le commerce par l'intermdiaire de M. Hoppner, consul
anglais, qu'il n'avait pas l'ordre de bloquer Lisbonne, mais qu'il
exercerait des reprsailles envers tous les btiments portugais qu'il
rencontrerait en mer. Un embargo a t mis par dom Miguel, sur les
navires portugais qui se trouvaient dans le port de Lisbonne; les
neutres n'prouvent aucun obstacle pour en sortir. Ces nouvelles ne
viennent pas du gouvernement, mais du commerce anglais...

Il faut que j'interrompe encore ici la srie de mes dpches pour
indiquer la nature et la cause des nouveaux embarras qui taient venus
entraver les ngociations de la confrence avec le congrs belge.

Lord Ponsonby, charg des pouvoirs de la confrence, dans le but, sans
doute, d'effrayer les Belges, avait commis la faute d'annoncer dans
une _lettre particulire_ adresse par lui  M. Lebeau, ministre des
affaires trangres  Bruxelles que si le congrs lisait le prince
Lopold, aux conditions imposes par la confrence, le grand-duch de
Luxembourg serait cd  la Belgique; mais que, dans le cas contraire,
les puissances taient dcides  partager la Belgique. Je n'ai pas
besoin de dire qu'il n'avait jamais t question dans le sein de la
confrence, d'une pareille alternative. Le gnral Belliard, de son
ct, domin par les intrigues qui venaient de Paris, avait eu la
faiblesse d'accorder, de son chef, une prolongation du dlai fix au
congrs belge par la confrence, et de chercher avec les meneurs du
congrs, des moyens d'chapper aux dcisions de la confrence; c'est
ainsi qu'il en tait venu  l'trange ide de proposer de laisser
la ville de Mastricht aux Belges, en plaant une garnison hanovrienne
dans cette forteresse qui tait une possession hollandaise depuis la
paix de Westphalie. On a vu, par mes dpches, l'effet que toutes ces
fausses dmarches avaient produit sur la confrence.

Je ne me bornai donc pas  mes dpches, et j'crivis directement  M.
Casimir Prier qui me rpondit  ce sujet.


M. CASIMIR PRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 2 juin 1831.

    Mon prince,

Je n'ai que le temps de rpondre deux mots  la lettre que vous
m'avez fait l'honneur de m'crire le 30 mai, ayant hte de les joindre
aux dpches dont est charg le courrier que vous expdie le ministre
des affaires trangres.

Vous verrez par ces dpches, mon prince, que le gouvernement n'a
modifi en rien ses principes sur les affaires belges, ni sa manire
d'envisager les questions graves qui font l'objet de votre lettre, et
que les instructions qui avaient t donnes au gnral Belliard sont,
en tout, identiques avec l'esprit dans lequel vous avez concouru aux
dlibrations de la confrence.

Le gnral Belliard, ainsi que vous l'avez pressenti, aurait dpass
la mesure de ses instructions dans ses rapports  ce sujet avec le
gouvernement belge. Le ministre des affaires trangres lui adresse le
juste blme qu'il avait encouru par une telle imprudence[222].
C'est une preuve de plus de la difficult de fonder un pouvoir, qu'il
s'agisse des hommes levs ou des petits.

  [222] _Le gnral Sbastiani au gnral Belliard._

  ... J'apprends avec la plus vive surprise que vous avez cru
  pouvoir prendre sur vous de prolonger de dix jours le dlai que la
  confrence avait accord aux Belges pour adhrer  ses rsolutions
  et qu'elle avait fix au 1er de ce mois. Cette dmarche m'a paru
  d'autant plus extraordinaire que vos instructions souvent
  renouveles vous prescrivent d'appuyer les dmarches du
  reprsentant de la confrence. Ma lettre du 31 mai vous prescrit
  de quitter Bruxelles en mme temps que lord Ponsonby si le refus
  des Belges d'adhrer aux dcisions de la confrence lui en
  imposait la ncessit. Je m'empresse de vous renouveler cet ordre
  de la manire la plus positive, et si, lorsque cette dpche vous
  parviendra, l'obstination des Belges avait oblig lord Ponsonby 
  se retirer, vous devrez quitter aussi Bruxelles immdiatement et
  sans adresser au gouvernement belge aucune espce de communication
  crite.

  Le gnral Belliard quitta Bruxelles le jour mme de la rception
  de cette dpche, c'est--dire le 11 juin; le ministre belge, sur
  l'injonction du congrs, venait en effet, au lieu d'adhrer au
  protocole de la confrence, d'ouvrir de nouvelles ngociations.

Je rpondrai demain  la partie de votre lettre relative aux moyens
d'amener absolument le gouvernement belge  souscrire aux actes de la
confrence, moyens sur lesquels vous avez besoin, me dites-vous, de
connatre toute ma pense...


    Paris, le 5 juin 1831.

    Mon prince,

Les dpches que vous adresse le ministre des affaires trangres,
par le courrier porteur de ma lettre, satisfont entirement, et de la
manire la plus explicite, aux diffrentes questions sur lesquelles
vous dsiriez tre fix.

Vous y verrez, mon prince, que la pense qui a prsid  notre
approbation du protocole numro 22 est toujours et entirement la
mme; que notre dtermination sur la ncessit de l'emploi des moyens
qui y sont prciss, pour amener le gouvernement belge  souscrire aux
dlibrations de la confrence contenues dans ce protocole, n'a
prouv aucun changement, et qu'enfin les instructions donnes au
gnral Belliard d'aprs lesquelles, dans un cas donn, il devrait se
retirer ainsi que lord Ponsonby, sont dans le mme sens et tout  fait
identiques.

Vous sentez toutefois que, si malheureusement l'emploi du dernier des
moyens arrts par le protocole, l'entre des troupes de la
Confdration germanique dans le Luxembourg, pouvait devenir
ncessaire, nous attendrons de votre prudence si claire, ainsi que
vous le mandent les dpches, qu' raison de l'influence d'une telle
mesure sur l'opinion publique en France, vous vouliez bien diriger
votre concours aux dlibrations de la confrence sur l'emploi des
forces militaires, de manire  nous donner les moyens de juger,
suivant les circonstances, ce qui serait le plus propre  atteindre un
but que nous voulons entirement d'ailleurs. Cette observation ne
rpond nullement, mon prince,  une modification que nos
dterminations auraient subie, mais a pour objet seulement de prvenir
des difficults qui pourraient nous empcher d'arriver plus srement
au but.

Les choses sont graves, il ne faut pas se le dissimuler, mais on peut
esprer que l'lection du prince de Saxe-Cobourg, dont les dpches
vous portent la nouvelle, aidera  amliorer la situation
embarrassante o nous nous trouvons. Nous ne pouvons toutefois rien
dire encore  ce sujet, puisque, n'ayant jusqu' ce moment, qu'une
dpche tlgraphique, nous ignorons quelles conditions ont pu tre
mises  l'lection du prince.

Le roi part demain pour un assez long voyage, ainsi que vous l'aurez
appris par les journaux. Ce voyage politique servira, comme le
premier,  resserrer les liens qui unissent la France au souverain
qu'elle s'est donn; mais il place cependant le gouvernement dans une
situation plus difficile relativement aux vnements de l'extrieur,
puisqu'il nous prive, pendant son absence, du haut appui et des
lumires de Sa Majest. C'est encore cette circonstance qui motive le
dsir dont je vous entretiens prcdemment.

Dans ma premire lettre, je prendrai, mon prince, la libert de vous
entretenir de notre situation intrieure qui semble s'amliorer sous
beaucoup de rapports, mais qui laisse entrevoir  ceux qui sont  la
tte des affaires des difficults innombrables encore. Depuis
cinquante ans, nous avons cherch  faire de la libert; le problme 
rsoudre aujourd'hui, c'est de dcouvrir les moyens de fonder un
pouvoir qui puisse se concilier avec les exigences de ceux qui veulent
la libert et qui la comprennent si peu...


Ces lettres de M. Casimir Prier me donnaient des motifs assez
rassurants de pouvoir compter sur son ferme concours, mais je n'avais
pas affaire qu' lui seul; je sentais toujours  Paris un foyer
d'intrigues, d'o,  l'aide de perfides insinuations, on cherchait 
entraver ma marche. Ainsi, un journal, _le Courrier franais_,
patronn par le gnral Sbastiani, osait avancer que c'tait moi qui
avais inspir la lettre inconvenante de lord Ponsonby  M. Lebeau,
tandis que c'tait par Paris que j'en avais eu connaissance et qu'elle
avait t svrement blme par la confrence. Je ne sais jusqu' quel
point le gnral Sbastiani autorisait tout cela, et je suis port 
croire qu'il tait au moins autant dupe que meneur de l'intrigue
bonapartiste qui avait ses reprsentants autour du roi et de ses
ministres.

Le duc de Dalberg m'crivait encore  cette poque:


LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, 5 juin 1831.

    Mon cher prince,

Je ne sais rien du _congrs_ que ce qu'en disent les journaux. A mon
avis, il ne conduirait  rien qu' embrouiller les affaires et  finir
par la guerre. Le vritable _congrs_ est  Londres. Qu'on y reste
d'accord; qu'on ne fasse pas de nouvelles intrigues ici, et nous
garderons la paix; sinon,--non!

La coalition est entire; et on se trompe si on croit ici que les
_voltigeurs de l'empire_ ramneront les victoires de Bonaparte. Le
got que Louis-Philippe a pour ces gens est inexplicable. Le duc de
Rovigo dit qu'il a sa parole pour aller comme ambassadeur 
Constantinople. Je sais qu'au conseil Sbastiani et Soult le
soutiennent et que les autres ministres le repoussent comme une
insulte que l'on ferait  l'Europe. C'est dans ce sens que j'en ai
parl  l'un d'eux. Le roi peut-il oublier la catastrophe du duc
d'Enghien, et les ngociations d'Espagne, et tant d'autres faits? Si
on le nomme  la Chambre des pairs, je me demande si un galant homme
peut y rester.

La question de l'hrdit de la pairie perd tous les jours des
appuis. La fureur de l'galit tourmente tellement les esprits qu'on a
manqu avoir une meute parce que l'administration des muses a donn
des billets qui servent  d'autres heures qu' celles o la foule
rend impossible de se tenir dans les galeries. Pauvre pays! Restez 
Londres.....

Ce dernier conseil de Dalberg tait trs bon et je ne l'avais pas
attendu pour me dcider  rester  Londres aussi longtemps qu'il me
serait possible d'y tre utile et d'assurer le maintien de la paix, de
cette paix qui semblait toujours fuir devant nous au moment o nous
croyions l'atteindre. C'tait alors les Belges qui, par leurs folles
prtentions, menaaient de compromettre le prix de nos efforts. Ceci
me ramne  la suite de mes dpches adresses  Paris[223].

  [223] Les dpches qui vont suivre jusqu' la page 236 sont des
  dpches officielles au dpartement et ont dj t publies.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GNRAL SBASTIANI.

    Londres, le 6 juin 1831.

    Monsieur le comte,

Un courrier anglais, expdi de Bruxelles, a apport cette nuit une
lettre par laquelle M. le gnral Belliard m'annonce que, dans la
sance du 4, le congrs a lu le prince Lopold de Saxe-Cobourg roi de
la Belgique,  la majorit de cent cinquante-cinq voix contre
quarante-quatre, et qu'une dputation de dix membres, prside par M.
de Gerlache, allait se rendre  Londres pour porter au prince le
rsultat de cette dlibration.

Si, comme j'ai dj eu l'honneur de vous le mander dans ma lettre du
4, les agents franais et anglais avaient quitt Bruxelles le 1er
juin, ainsi que le leur prescrivaient les instructions de leurs
gouvernements et celles de la confrence, cette dtermination aurait
probablement produit sur les Belges un effet moral tel qu'il aurait pu
dispenser de l'emploi de la force; mais nous sommes entrs maintenant
dans un autre ordre de faits qui exige l'examen d'autres questions.

Les nouvelles de Belgique qui avaient t reues depuis quelques
jours et l'arrive du courrier de cette nuit ont donn lieu  une
confrence. La conduite de lord Ponsonby dont, au surplus, les bonnes
intentions ne sont pas mises en doute, a t unanimement blme, comme
tant en opposition avec ses instructions, et son rappel immdiat a
t dcid[224]. Je joins ici copie de la lettre qui lui est envoye
par un courrier qui partira dans quelques heures; elle n'indique pas
les motifs de son rappel, parce que la confrence a pens qu'en les
laissant dans le vague, ils produiraient plus d'effet et que chaque
parti pourrait leur donner une interprtation particulire[225].

  [224] Lord Ponsonby avait refus de prsenter au gouvernement
  belge le protocole du 10 mai (n 23) qui fixait au 1er juin le
  dernier dlai accord aux Belges pour accepter les limites
  imposes par la confrence. On se rappelle en outre la lettre
  singulire qu'il avait crite  M. Lebeau.

  [225] Variante: _lui attribuer une cause particulire_.

Les vues qui unissent si intimement la France aux rsolutions des
autres puissances, et les instructions qui, rcemment encore, viennent
d'tre transmises au gnral Belliard, ne permettent pas de douter
qu'il quittera Bruxelles en mme temps que lord Ponsonby. Quant  M.
Lehon[226], qui se trouve probablement  Paris en ce moment, je
crois devoir vous faire observer que son gouvernement ayant donn 
celui du roi de justes motifs de mcontentement, il ne parat pas
possible qu'il reste en France aprs le dpart du gnral Belliard.
J'ajouterai, au surplus, que le protocole numro 22, qui avait eu 
prvoir une partie des vnements qui se ralisent aujourd'hui[227], a
dclar que dans le cas o lord Ponsonby serait forc, par la conduite
des Belges,  quitter Bruxelles, leur envoy qui se trouve 
Londres[228] serait engag  partir sans nul retard. Lord Palmerston
en a fait la demande ce matin[229].

  [226] Charles, comte Lehon, n en 1792, fut d'abord avocat 
  Lige, puis dput de cette ville aux tats gnraux des
  Pays-Bas. En 1831, il fit partie de la dputation charge d'aller
  offrir la couronne au duc de Nemours, et fut peu aprs nomm
  ministre  Paris. Il conserva ce poste jusqu'en 1852, revint
  alors en Belgique et fut nomm dput. Il mourut en 1868.

  [227] Voir ce protocole, page 149.

  [228] Variante: _Paris_.

  [229] Variante: _Je dois vous faire connatre au reste que lord
  Palmerston_.

La confrence a pass ensuite  l'examen des mesures que la position
prise par les puissances vis--vis de la Belgique pourrait les mettre
dans la ncessit d'adopter; mais les plnipotentiaires ont jug
d'abord qu'il tait indispensable de connatre les intentions du
gouvernement du roi sur diffrents points que je vais avoir l'honneur
de vous indiquer, et sur lesquels je vous prie de vouloir bien me
donner des rponses dans le plus court dlai possible.

Le premier de ces points, ou la premire question, a pour objet de
savoir quelles sont les mesures coercitives que le gouvernement de Sa
Majest peut adopter  l'gard des Belges, sans qu'elles offrent pour
lui des inconvnients.

_Deuxime question._--Ces mesures consisteront-elles  faire sortir
des troupes hors du territoire franais, ou  runir des forces sur la
frontire de la France?

A cet gard, je crois devoir faire observer que dans mon opinion, il
suffirait de rassembler des forces sur notre frontire: d'abord, parce
que des troupes ainsi runies peuvent toujours entrer, s'il est
ncessaire, sur le territoire voisin, et parce qu'ensuite leur seule
prsence peut produire l'effet qu'on chercherait  obtenir.
J'ajouterai que ces troupes devraient tre des troupes de choix
places sous le commandement d'un chef ferme et prudent.

_Troisime question._--Une escadre franaise prendra-t-elle part au
blocus des ctes et ports de la Belgique?

Il me semble que si les puissances se dcident pour ce blocus, il est
convenable que la France y prenne part, et que ses forces agissent de
concert avec celles de l'Angleterre. Je crois pouvoir vous rappeler
que vous aviez eu l'ide de faire concourir ainsi les forces maritimes
des deux nations,  l'poque o il s'agissait de faire lever le blocus
d'Anvers  l'escadre hollandaise.

Les rponses que vous voudrez bien faire  ces diffrentes questions
me mettront  porte de satisfaire aux demandes que la confrence
pourra m'adresser. Il existe entre les puissances un parfait accord de
vues et de dispositions, parce qu'elles veulent toutes se maintenir
dans la mme position et remplir des engagements qui leur sont
communs, parce que la France, l'Angleterre et la Prusse, plus
spcialement appeles par leur situation  excuter ces engagements
rciproquement obligatoires, tiennent  mettre en parfaite harmonie
leurs dterminations.

Il y a ici un agent de dom Miguel, qui est venu prier le gouvernement
anglais de s'interposer dans ses diffrends avec la France. Il lui a
t rpondu que le gouvernement ne voulait pas intervenir dans cette
discussion, mais que s'il avait un conseil  donner au
gouvernement du Portugal, c'tait de cder aux demandes de la France.
Les choses en sont restes l...


    Londres, le 7 juin 1831.

Les ministres de Hollande  Londres ont adress  lord Palmerston
deux notes: l'une, pour demander quelle tait la rsolution prise par
les Belges  l'expiration du dlai qui leur avait t accord pour se
prononcer sur les bases de la sparation; l'autre, pour se plaindre de
la lettre adresse par lord Ponsonby  M. Lebeau, ministre des
affaires trangres  Bruxelles. Ces deux notes ayant t communiques
 la confrence, il a t rsolu qu'il y serait rpondu. J'ai
l'honneur de vous envoyer des copies de ces diffrentes pices
auxquelles j'en joins une du protocole numro 25 relatif au rappel de
lord Ponsonby.

Vous verrez par les rponses de la confrence aux notes des ministres
de Hollande, qu'elles ont pour but de maintenir le roi Guillaume dans
la ligne de modration dont il ne s'est pas encore cart, de calmer
l'irritation que lui causent la conduite et les prtentions des
Belges, et de lui donner sur le projet de cession,  titre onreux, du
Luxembourg, des explications satisfaisantes. Nous avons lieu d'esprer
que ces notes produiront  La Haye l'effet qu'on s'en promet ici et
qu'elles empcheront, de la part des Hollandais, toute espce
d'agression.

Il a t convenu en mme temps que les ministres des cinq puissances
criraient aux reprsentants de leurs cours  La Haye une lettre dont
j'ai l'honneur de vous transmettre les bases, et qui a pour but de
faire arriver au roi de Hollande, avec ensemble et d'une manire
uniforme, les observations et les considrations qui paraissent de
nature  le rassurer sur les dispositions des puissances et sur le
maintien de ses droits. Je pense que le gouvernement du roi jugera
utile d'envoyer  M. le baron de Mareuil des instructions puises dans
ces documents.

Je viens de recevoir la dpche que vous m'avez fait l'honneur de
m'crire le 5. J'ai lieu de croire que, lors de l'expdition de cette
dpche, vous n'aviez pas une connaissance entire de l'acte qui nomme
le prince Lopold, roi de la Belgique. Comme on veut l'astreindre 
jurer l'intgrit d'un territoire qui n'est pas encore dtermin et
auquel les Belges ajoutent mme des villes qu'ils ne possdent
pas[230], j'ai peu de doute sur la dtermination que prendra le prince
Lopold, et je pense qu'elle sera conforme  ce qu'il a toujours
rpondu aux dputs belges qui sont venus ici s'assurer de ses
dispositions.

  [230] Variante: On veut l'astreindre  juger l'intgrit d'un
  territoire qui n'est pas encore _rgulirement_ dtermin, _et
  qui dans les ides des Belges doit s'tendre _ des villes qu'ils
  ne possdent _mme_ pas. _J'ai peu de doute..._

Les Belges auraient d comprendre que la premire chose qu'ils
avaient  faire tait d'accder aux bases de leur sparation avec la
Hollande; et je remarque dans la lettre du charg d'affaires de France
 Berlin, _dont vous m'avez envoy copie_[231], que ma manire de voir
sur ce point est aussi celle du cabinet prussien, car M. de Bernstorff
lui a dit que pour atteindre le but que se proposaient les puissances,
il tait ncessaire qu'elles fissent reconnatre pralablement aux
Belges l'obligation de se conformer au protocole qui a fix les
limites de leur territoire. Tous les cabinets envisagent cette
question sous le mme point de vue.

  [231] Supprim dans le texte des archives.

Quant aux arrangements pour le Limbourg, ils peuvent suivre, mais ils
ne peuvent prcder la reconnaissance des limites. Les projets que M.
le gnral Belliard vous a communiqus, et sur lesquels il m'a crit
aussi, ont t prsents ici ds longtemps par les Belges, mais sans
succs[232].

  [232] Variante: _et n'ont obtenu_ aucun succs.

Vous aurez vu par ma lettre d'hier que les dispositions que le
gouvernement du roi pourra prendre, doivent tre calcules d'aprs ses
convenances intrieures; j'ai la certitude qu'il lui sera offert, sur
ce point, toutes les facilits qu'il pourra dsirer.

Vous verrez, par les pices dont j'ai l'honneur de vous envoyer des
copies, que personne ici ne doute du rappel du gnral Belliard que
vous m'avez autoris  annoncer comme une consquence du rappel de
lord Ponsonby...


    Londres, le 9 juin 1831.

    Monsieur le comte,

Vous m'avez fait l'honneur de me mander, par votre dpche du 5, que
le gouvernement du roi dsirerait que la place de Luxembourg cesst
d'tre place fdrale et ft dmantele; et vous ajoutez que les soins
de cette ngociation me sont confis.

Je sens toute l'importance de cette affaire, mais je ne pense pas
qu'elle puisse se traiter  Londres, parce qu'elle tient aux intrts
particuliers de la Confdration germanique et qu'elle est trangre
aux questions que la confrence est appele  examiner; elle n'a pas
d'ailleurs de pouvoirs spciaux de la Confdration germanique: 
la vrit, deux de ses membres entretiennent avec elle des relations
suivies et exercent quelque influence sur ses dterminations, mais ils
n'ont pas de pouvoirs.

Je pense que cette ngociation doit se suivre  Berlin ou  Paris, et
je vois, par la lettre du charg d'affaires de France dont une copie
tait jointe  votre dpche, que le cabinet prussien parat dj
dispos  donner son assentiment  la demande du gouvernement de Sa
Majest: c'est un motif de plus pour continuer de la traiter
directement avec lui. M. de Blow, avec qui je me suis entretenu en
particulier de cette affaire, partage mon opinion et pense que c'est 
Berlin qu'il convient d'en laisser la ngociation.

Vous remarquerez sans doute, dans les pices que j'ai eu l'honneur de
vous transmettre avant hier, la manire dont la confrence repousse
les allgations de quelques feuilles publiques qui ont cherch  faire
penser qu'elle n'tait pas trangre  la lettre crite par lord
Ponsonby  M. Lebeau. La note adresse aux ministres de Hollande
dtruit toute espce de doute  cet gard, s'il avait pu en exister.

Je n'ai pas d faire connatre  M. le gnral Belliard les
rsolutions qui viennent d'tre prises, parce que les explications
donnent lieu  des interprtations et que, d'ailleurs, ce n'tait que
de vous qu'il pouvait recevoir des ordres.

La dputation belge qui est charge d'offrir la couronne au prince
Lopold est arrive hier soir  Londres[233]: deux commissaires,
MM. Devaux et Nothomb[234], sont arrivs en mme temps; ils ont vu le
prince Lopold et lui ont annonc qu'ils avaient des pouvoirs, mais
ils n'en ont pas fait connatre l'objet spcial. Si ces pouvoirs
avaient de l'tendue, il serait possible qu'il y et plus de facilit
pour rgler[235] les affaires de Belgique.

  [233] Cette dputation belge tait compose de M. de Gerlache,
  prsident, de MM. F. de Mrode, Van de Weyer, l'abb de Foere,
  d'Arschot, H. Villain XIV, Osy, Destauvelles, Duval de Beaulieu
  et Thorn.

  [234] Jean-Baptiste Nothomb, n en 1805, d'abord avocat 
  Luxembourg et rdacteur politique au _Courrier des Pays-Bas_,
  membre du comit de constitution en 1830, dput au congrs o il
  tait l'un des chefs du parti franais. Il devint secrtaire
  gnral du ministre des affaires trangres (fvrier 1831), se
  rendit  Londres aprs l'lection du roi Lopold et ngocia le
  trait des dix-huit articles. Il conserva ses fonctions aux
  affaires trangres jusqu'en 1836, fut alors nomm ministre des
  travaux publics (1837-1840), ministre plnipotentiaire 
  Francfort (1840), ministre de l'intrieur (1841), ministre des
  affaires trangres et prsident du conseil en 1843. Il quitta le
  pouvoir en 1845 et fut plus tard charg de diverses missions
  diplomatiques en Allemagne.

  [235] Variante: ... _ils pourraient donner de la facilit 
  l'arrangement des_ affaires de Belgique.

La conduite du prince Lopold est simple et convenable; il acceptera
probablement les offres des Belges, si les pouvoirs des deux
commissaires belges sont de nature  amener des rsultats
satisfaisants. Ces pouvoirs n'ont pas t communiqus aux membres de
la dputation[236]. Dans une conversation que j'ai eue hier avec le
prince Lopold, il a annonc le dsir, si les choses s'arrangeaient,
que le gnral Belliard ft envoy auprs de lui.

  [236] Variante: _Les commissaires n'ont pas communiqu ces
  pouvoirs aux membres..._

On a appris ici, par un btiment de commerce venant du Brsil, que
l'empereur dom Pedro, n'ayant pu comprimer les efforts d'un parti qui
se donne le nom de parti national, s'tait vu dans la ncessit de
quitter Rio de Janeiro avec l'impratrice et presque toute sa
famille. On ajoute qu'il a abdiqu en faveur de son fils, mais on ne
sait pas dans quelles mains il l'a confi. Il parat que l'empereur
s'est embarqu pour l'Angleterre.

Cette rvolution peut avoir de l'influence sur les affaires de
Portugal: elle donne ici de l'inquitude au commerce anglais qui a des
intrts considrables au Brsil, et les fonds publics en ont prouv
quelque baisse.

On a reu  Londres des nouvelles de Portugal en date du 29 mai;
elles annoncent que le commandant de l'escadre franaise avait tabli,
devant le port de Lisbonne, un blocus, mais seulement pour les
btiments portugais. Il parat que le gouvernement de dom Miguel,
devant renoncer  l'espoir d'obtenir la mdiation de l'Angleterre dans
ses diffrends avec la France, a maintenant l'intention de rclamer la
mdiation de l'Espagne.

Il y a des mouvements populaires assez srieux dans le Yorkshire et
le Northumberland. Le ministre prend des mesures pour les
rprimer[237].

  [237] C'taient des meutes locales dues  la surexcitation
  produite par les lections.

_P. S._--Depuis que cette lettre est crite, j'apprends que la
rvolution de Rio de Janeiro a clat le 7 avril, par suite du refus
formel de l'empereur de renvoyer son ministre. Le 8, il s'est rendu 
bord de la frgate anglaise _Warspite_, d'o il a sign un acte
d'abdication en faveur de son fils et nomm un conseil de rgence. Cet
acte a t publi  Rio de Janeiro le 9, et le mme jour, dom Pedro,
accompagn de l'impratrice, de sa fille et de quelques autres
personnes, s'est rendu  bord de la frgate anglaise _Volage_,
devant faire route pour Portsmouth. On assure qu'on s'attendait  ce
que le conseil de rgence ne pourrait pas se maintenir, et qu'une
union fdrale ou une rpublique serait proclame quelques jours
aprs...


    Londres, le 12 juin 1831.

J'ai reu la dpche que vous m'avez fait l'honneur de m'crire le 9
de ce mois, et je me suis pntr des instructions qu'elle contient...

Ici, il n'y a encore rien de dcid. Le prince Lopold[238] met une
sage lenteur avant de donner une rponse qui doit, en effet, avoir un
caractre de mre rflexion. Les dputs belges paraissent toujours
satisfaits de ses manires, de sa franchise, et ils placent beaucoup
d'esprance dans leur futur souverain; mais jusqu'ici ils n'ont fait
aucune concession sur les points qui sont l'objet des difficults.

  [238] Variante: _Enfin, monsieur le comte_, il n'y a encore rien
  de dcid _et vous voyez que le prince Lopold..._

En rflchissant aux intrts gnraux que cette poque-ci peut faire
natre, n'est-on pas amen  penser qu'il pourrait tre utile que la
France et l'Angleterre garantissent, par un trait spcial,
l'existence de la Belgique, lorsqu'elle sera constitue et place dans
des limites certaines et reconnues? J'ai plusieurs fois examin cette
question, et il m'a sembl qu'on pourrait trouver dans les motifs de
ce trait les moyens d'tendre ses stipulations  de plus hauts
intrts qui contribueraient  la grandeur de la France en assurant la
tranquillit de l'Europe.


    Londres, le 13 juin 1831.

J'ai reu ce matin votre dpche tlgraphique du 11, qui confirme
celles que vous m'avez fait l'honneur de m'crire le 5 et le 9.

Vous pensez que la confrence a trop prcipit l'application des
mesures qu'elle a prises, et qu'elle a trop perdu de vue les
modifications que des circonstances rcentes devaient apporter  sa
marche.

Ces observations ne me paraissent pas fondes et je crois pouvoir y
rpondre en vous priant de remarquer que la confrence, charge
essentiellement de veiller au maintien de la paix, n'a pas d
concentrer son attention sur la Belgique seulement; la Hollande
exigeait aussi une grande surveillance, surtout quand il rgne dans ce
pays une irritation telle que la plus lgre circonstance peut donner
lieu aux plus fcheuses rsolutions. Il tait donc ncessaire de
chercher  calmer et l'irritation belge et l'irritation hollandaise;
car il fallait empcher que la collision que nous nous attachons 
prvenir vnt d'un de ces deux cts.

Ce sont ces considrations qui m'ont dirig depuis que la confrence
a t informe du refus opinitre des Belges d'adhrer aux bases de la
sparation, refus qui animait si vivement les Hollandais et leur
gouvernement. Je pense que les rponses qu'ont reues leurs
plnipotentiaires ici auront produit  La Haye l'effet qu'on s'en
promettait, et, par consquent, on aura encore retard de quelques
moments les motifs de trouble et d'hostilit.

Les difficults que nous rencontrons ici, en Belgique et en Hollande
proviennent, d'un ct, du cabinet de La Haye, qui veut engager les
puissances  la guerre, et, de l'autre, du cabinet russe, qui a pour
but de dtourner l'attention des puissances en la portant forcment
sur les affaires de l'ouest de l'Europe. Mon langage  la confrence
est toujours celui-ci: Nous ne voulons pas la guerre, mais nous
sommes prts  la faire et nous ne la craignons pas. Je crois, du
reste, que le gouvernement belge n'a pas de projet arrt, et qu'il
cherche  nous susciter des embarras pour voir s'il ne pourra pas en
rsulter pour lui quelque chose de favorable.

Dans cette situation des choses, je vois chaque jour le prince
Lopold ainsi que les ministres anglais, parce que je suis convaincu
que c'est l que nous pourrons trouver analogie de vues et d'intrts.

En dfinitive, mon opinion est qu'il n'y aura pas ncessit de
recourir aux mesures militaires pour lesquelles je vous ai invit 
vous prparer. Il faut tre prt; mais je pense que par des moyens
d'adoucissement et de conciliation nous parviendrons, sans qu'il y ait
un coup de fusil tir,  sortir de l'embarras o nous sommes en ce
moment. Ceci est mon opinion positive...


    Londres, le 14 juin 1831.

Avant son dpart de Bruxelles, M. le gnral Belliard m'a mand
qu'une proposition allait tre faite au congrs, tendant  ce qu'un
commissaire belge et un commissaire hollandais se rendissent  Londres
pour y traiter les questions de limites. Il paraissait croire que
cette proposition serait admise.

Elle pourrait avoir un heureux rsultat si les commissaires avaient
des pleins pouvoirs et si les arrangements qu'ils rgleraient ne
devaient pas tre soumis au congrs; mais vous sentez que, dans le cas
contraire, ce ne pourraient tre que des stipulations provisoires
contre lesquelles le congrs pourrait protester.

Le prince Lopold a vu aujourd'hui les dputs belges; chaque jour
ils font quelques pas.

Le ministre anglais, en m'entretenant du dsir qu'il aurait de
reprendre bientt les affaires de la Grce, m'a donn  entendre qu'il
pourrait tre convenable de placer le prince Frdric de Nassau,
second fils du roi des Pays-Bas, sur le trne de Grce, au lieu d'y
appeler le prince Othon de Bavire. J'ai d dcliner cette proposition
en faisant observer que, dans mon opinion, ce serait nommer un prince
russe et que j'tais autoris  le penser, d'aprs l'intrt que
depuis six mois la cour de Ptersbourg tmoignait  la maison de
Nassau...


    Londres, le 15 juin 1831.

... Vous aurez vu par mes lettres d'hier et d'avant-hier que les
affaires de Belgique faisaient quelques progrs, quoiqu'aucun
arrangement dfinitif ne puisse encore tre regard comme certain. Les
plnipotentiaires du roi des Pays-Bas opposent de la rsistance et
augmentent les difficults que nous avons  surmonter. Dans cette
situation et malgr l'esprance que je conserve d'obtenir un bon
rsultat, je pense, monsieur le comte, que le gouvernement du roi doit
se tenir prt; mais _mon opinion_ est qu'il ne sera pas dans la
ncessit d'agir.

J'ai eu l'honneur de vous mander que l'on se prononait ici dans
un sens tout  fait favorable aux Polonais et que l'on blmait
gnralement la conduite tenue  leur gard en Gallicie. Le
gouvernement anglais s'appuyant sur l'opinion des jurisconsultes de la
couronne qui ont dclar qu'il y avait eu, de la part de la cour
d'Autriche, violation du droit des gens, a fait et fera encore des
reprsentations  Vienne. Mais il agira particulirement, et il n'y
aura pas lieu de former  ce sujet aucun concert, puisque l'Angleterre
est la seule puissance avec laquelle nous pourrions agir d'accord.
Tout le monde ici apprendra avec satisfaction que le gouvernement du
roi a employ ses bons offices, le premier, en faveur du gnral
Dwernicki et des Polonais qu'il commandait[239], mais il ne faut pas
s'attendre  de grands efforts, parce que le gouvernement anglais ne
s'occupe jamais fortement que d'une affaire et que, dans ce moment, il
est surcharg parce qu'il en a deux: la rforme et la Belgique.

  [239] Joseph Dwernicki, gnral polonais, n en 1779, fit la
  plupart des campagnes de l'empire dans les armes franaises, et
  devint colonel en 1814. Il rentra en Pologne en 1815. Gnral en
  1830, il reut le commandement d'un corps de l'arme
  insurrectionnelle. D'abord vainqueur et charg de diriger le
  soulvement de la Volhynie, il finit par tre cern et accabl
  sous le nombre et se retira en Gallicie. Le gouvernement
  autrichien le fit arrter et traiter en prisonnier de guerre
  ainsi que ses soldats. Il recouvra la libert aprs la fin de la
  guerre, se retira en France puis se fixa  Lemberg o il mourut
  en 1859. C'est la conduite du gouvernement autrichien  cette
  occasion qui avait provoqu l'intervention de la France et de
  l'Angleterre.

Par cette raison, l'arrive de l'empereur dom Pedro et de sa famille
en Europe n'a produit que trs peu de sensation, et je puis vous
assurer que l'on ne forme sur cet vnement aucune combinaison
politique, mais on y reviendra et l'on s'en occupera plus tard...


    Londres, le 16 juin 1831.

Nous continuons de ngocier avec les dputs et les commissaires
belges. Le prince Lopold les voit; ils viennent habituellement chez
moi et vont aussi chez les autres membres de la confrence, sur la
bienveillance desquels ils ont des motifs pour compter; enfin, on se
rapproche et on peut esprer qu'il rsultera de ces dispositions
conciliantes quelque arrangement; mais les nouvelles de Belgique,
reues aujourd'hui par le commerce, viennent augmenter nos embarras.
Il se rpand que les Belges ont,  Anvers, attaqu les Hollandais et
que, matres du fort Saint-Laurent, ils ont engag un feu trs vif
avec les btiments qui sont devant le port. Le gnral Chass[240] a
eu heureusement assez de modration pour ne pas faire tirer de la
citadelle, mais les habitants d'Anvers, justement alarms, ont envoy
en toute hte une dputation  Bruxelles. Le rgent a expdi des
ordres; le ministre de la guerre s'est rendu  Anvers; mais leur
autorit mconnue n'a pu arrter les Belges; et tout tendrait 
prouver que le parti anarchiste, le parti de la guerre a pris le
dessus.

  [240] Le baron Chass, gnral hollandais, n en 1765, avait
  d'abord servi dans les armes franaises jusqu'en 1814. Il ne
  revint en Hollande qu'en 1815. Il tait gouverneur d'Anvers pour
  le roi Guillaume en 1830. C'est lui qui, en 1832, dfendit cette
  ville contre les Franais. Il mourut en 1849.

Vous concevez  combien d'observations trs fondes cet incident va
donner lieu de la part des plnipotentiaires hollandais qui
m'assuraient encore hier au soir, de la manire la plus positive,
qu'il n'y aurait aucune attaque de leur ct. En effet, si les
nouvelles sont exactes, ce sont positivement les Belges qui sont
agresseurs.

Cet vnement rendra sans doute plus difficiles les arrangements
auxquels nous travaillions depuis plusieurs jours, et on objectera
avec avantage que, pendant que les Belges ont  Londres une dputation
charge d'une mission toute pacifique, ils attaquent et ne tiennent
aucun compte d'un armistice qui est cependant rigoureusement exig par
les puissances qui s'occupent d'assurer leur indpendance. Cette
conduite est videmment le rsultat de tous les mouvements que se
donnent les ennemis de l'ordre et de la paix qui, n'ayant pu embraser
la France, cherchent  porter l'incendie en Belgique...


    Londres, le 18 juin 1831.

J'ai reu les dpches que vous m'avez fait l'honneur de m'crire le
13 et le 16 juin, ainsi qu'une dpche tlgraphique du 14 au soir.

Lorsque j'ai pens qu'on pourrait faire avec l'Angleterre quelques
arrangements d'elle  nous, relatifs  la Belgique, ce n'tait en
quelque sorte qu' bout de voie, et pour le cas seulement o les
arrangements auxquels nous travaillons maintenant n'auraient pu se
raliser; c'tait enfin pour faire avec l'Angleterre ce que nous
n'aurions pas pu faire avec les autres puissances; mais la marche que
suit aujourd'hui la ngociation nous dispense de recourir  cette
combinaison, et il n'y a pas lieu de s'occuper davantage de l'ide que
j'avais indique dans ma lettre du 12 de ce mois.

Les membres de la confrence se concertent avec le prince Lopold et
avec les deux commissaires belges pour aplanir les obstacles
qu'prouve encore l'arrangement des affaires de Belgique,--obstacles
qui tiennent toujours  la possession de Mastricht et aux enclaves
appartenant  la Hollande. Si les commissaires et les dputs belges
taient, comme j'ai eu l'honneur de vous le mander dj, des hommes
moins nouveaux dans les ngociations, et plus familiariss avec la
manire dont on les suit dans les gouvernements anciennement
constitus, ces difficults seraient plus facilement surmontes;
cependant, j'espre que nous parviendrons  un rsultat passablement
bon.

J'ai annonc  lord Palmerston, d'aprs ce que vous m'avez fait
l'honneur de me mander le 13, qu' son arrive  Lisbonne, M. le
contre-amiral Roussin[241] se mettra en rapport avec le consul
d'Angleterre afin de concerter des mesures pour protger les personnes
et les intrts des sujets de Sa Majest britannique. Lord Palmerston
a paru trs satisfait de cette disposition de notre gouvernement, qui
rpond d'avance aux observations que je vous ai adresses, le 16, sur
les inquitudes que concevait le commerce anglais...

  [241] Le baron Roussin, n en 1781,  Dijon, engag dans la
  flotte  douze ans, capitaine de vaisseau en 1815, contre-amiral
  en 1822, commanda en 1828 l'expdition dirige contre Rio et, en
  1831 fut mis  la tte de la flotte envoye dans le Tage. Promu
  vice-amiral, il devint en 1834 ambassadeur  Constantinople,
  amiral en 1840, puis ministre de la marine en 1840 et 1843. Il
  mourut en 1854.


    Londres, le 21 juin 1831[242].

  [242] Cette lettre ne se trouve pas dans le recueil de M.
  Pallain.

J'ai t invit hier par lord Palmerston  me rendre au Foreign
Office pour y tenir, avec le plnipotentiaire russe, une confrence
sur les affaires de la Grce; j'y tais prpar par la dpche que
vous m'avez fait l'honneur de m'crire le 10 de ce mois.

Lord Palmerston nous a entretenus des derniers troubles qui ont agit
la Grce, et des embarras qu'ils avaient apports  l'administration
du comte Capo d'Istria. Il a exprim le dsir que devaient prouver
les puissances de rtablir l'ordre dans ce malheureux pays, et a
particulirement insist, ainsi que le fait le comte Capo d'Istria
dans sa lettre au prince Soutzo[243], sur la ncessit, soit de
garantir un emprunt en faveur de la Grce, soit de lui donner de
prompts secours en argent. J'ai dclin la premire de ces
propositions, en me servant des indications de votre lettre du 10
juin, et en rappelant que la garantie, consentie par les puissances,
ne l'avait t qu' cause de l'acceptation du prince Lopold avec
lequel seul les puissances avaient t engages.

  [243] Agent du gouvernement grec en France. Il fut l'anne
  suivante accrdit officiellement  Paris.

Quant  la question de secours en argent, j'ai cherch  faire
comprendre qu'elle s'appliquait galement  la renonciation du prince
Lopold, et j'ai lud d'y rpondre, quoique le cas ne soit pas le
mme, puisque de pareils secours ont t accords depuis cette
renonciation.

La confrence n'a, du reste, rien rsolu dans cette sance, mais lord
Palmerston n'a pas nglig de me faire sentir que la garantie d'un
emprunt tant subordonne au choix d'un souverain pour la Grce, et ce
choix  une nouvelle dlimitation, on devait craindre que le dpart de
l'ambassadeur de France de Constantinople ne retardt
indfiniment la ngociation qu'il tait charg de suivre  ce sujet en
commun avec les plnipotentiaires russes et anglais. Je vous engage
donc  me faire connatre le parti qui vous semblera le plus
convenable pour arriver  une solution dfinitive des affaires de la
Grce...


    Londres, le 21 juin 1831[244].

  [244] Dpche officielle dj publie.

J'ai l'honneur de vous envoyer le discours que le roi d'Angleterre a
prononc ce matin  la sance d'ouverture du Parlement[245].

  [245] Ce discours est reproduit dans le _Journal des Dbats_ du
  23 juin.

Ce discours est, comme vous le remarquerez, conu dans un esprit trs
modr et entirement pacifique. Le roi a dit relativement aux
affaires de Belgique, qu'elles n'taient pas encore arrives  une
conclusion; mais que la meilleure intelligence continuait de subsister
entre les puissances dont les plnipotentiaires formaient les
confrences de Londres; que ces confrences avaient t conduites
d'aprs le principe de non intervention dans les affaires intrieures
de la Belgique, mais sous la condition que, dans l'exercice des droits
du peuple belge, la scurit des tats voisins ne serait pas
compromise.

Ce discours a t approuv par tous les bons esprits...

Les confrences entre le prince Lopold, deux plnipotentiaires des
puissances et les dputs belges continuent toujours. Il n'y a plus de
difficults relles, mais de pures chicanes, qui, sans tenir au fond,
prolongent cependant des discussions qui devraient tre termines
depuis plusieurs jours. Je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour
arriver  une conclusion...

Et, en effet, je faisais tout ce qui dpendait de moi, tellement que
je finis en ce moment-l mme par tomber assez srieusement malade,
soit par suite des fatigues et des veilles que m'imposait cette
pnible ngociation, soit peut-tre aussi par l'impatience que les
tergiversations des commissaires belges me causrent. Je fus oblig de
garder le lit pendant plusieurs jours; mais je ne continuai pas moins
 prendre part aux dlibrations de la confrence qui se runissait
autour de mon lit. Je traitais aussi avec les commissaires belges,
auxquels j'avoue que je n'pargnai pas les tmoignages de mon
mcontentement; j'allai mme jusqu' les menacer, s'ils persistaient
dans leur rsistance opinitre, de provoquer le partage de leur pays,
qui pourrait se faire sans causer la guerre, tandis que leurs absurdes
procds devaient y conduire infailliblement. Comme je n'interrompis
pas un seul jour ma correspondance avec Paris, on trouvera les reflets
de ces diverses impressions dans les lettres qui suivent.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GNRAL SBASTIANI[246].

  [246] Dpche officielle dj publie.

    Londres, le 22 juin 1831.

    Monsieur le comte,

J'ai reu la dpche que vous m'avez fait l'honneur de m'crire le 20
et par laquelle vous faites observer que les nouvelles de Londres
vous manquaient depuis deux jours. Ce reproche n'est pas fond, car je
ne suis jamais rest quarante-huit heures sans avoir l'honneur de vous
crire, et s'il y a eu un jour o je ne vous ai pas envoy de dpche,
c'est que ce jour tait celui d'une confrence qui avait t
extrmement longue et que je n'avais plus le temps ncessaire. Vous
aurez, sans doute, reu une lettre de moi peu de moments aprs le
dpart de votre estafette.

Les Belges n'apportent pas dans la ngociation qui nous occupe un
esprit de conciliation d'aprs lequel on puisse penser qu'ils ont un
vritable dsir de terminer, et vous pourrez en juger par ce fait. Il
y a quelques jours, ils ont remis une note sur leurs demandes; les
deux membres de la confrence qui suivent plus particulirement avec
eux les dtails de la ngociation, ont fait des observations sur ces
demandes et ils devaient s'attendre  ce que leurs observations
seraient discutes. Les commissaires belges n'ont pas suivi cette
marche, et au lieu de rpliquer, ils ont, dans une seconde note,
renouvel toutes leurs demandes, sans le moindre changement et sans la
plus lgre concession.

Si les Belges persvrent dans cette marche, s'ils ne cdent sur
aucun point, s'ils s'affermissent, au contraire, dans un systme
d'exigence et d'obstination, il sera impossible de ngocier avec eux
et d'arriver  un arrangement. Aprs avoir puis tous les moyens de
persuasion et de condescendance, aprs avoir recueilli si peu de
fruits de tant de soins, je crois qu'il faudra peut-tre en venir 
l'ide[247] d'oprer une division de la Belgique, dans laquelle la
France trouverait sans doute la part qui lui conviendrait le
mieux. Vous pouvez tre persuad que ce moyen ne conduirait pas plus 
la guerre que tout autre, si nous ne parvenons pas  finir, mais je ne
renonce pas encore  tout espoir d'arrangement.

  [247] Variante: _qui est mon ide favorite...$1

Je pense que les Belges se seraient montrs plus conciliants, s'ils
avaient moins de confiance dans l'appui que leur font esprer les
agitateurs de tous les pays, et s'ils n'taient pas encourags 
penser que c'est par la tnacit seule qu'ils parviendront  leur but.
Cet encouragement, ils le puisent aussi dans l'tat gnral de
l'Europe, dans les checs prouvs par la Russie[248] et dans la
situation particulire de la France et de l'Angleterre.

  [248] Dans la guerre de Pologne.

qu'il serait utile qu'un langage svre apprt  M. Lehon que la
France a pu se prter  l'espoir de voir les affaires de la
Belgique se terminer par des ngociations  Londres, mais qu'elle a
d penser que ce seraient des ngociations franches et
conciliantes, et que le gouvernement du roi apprend avec le plus
juste mcontentement qu'au lieu de ngocier, les dputs belges ne
rpondent pas aux observations qui leur sont adresses et se
renferment dans un cercle de demandes d'o ils ne paraissent
nullement disposs  sortir. Le temps s'coule, et il semble que
les Belges aient quelque motif particulier pour ne pas en faire un
meilleur usage.

Je vous remercie de m'avoir communiqu les informations que vous avez
reues de Ptersbourg, sous la date du 4 de ce mois. Les dtails
contenus dans la lettre de M. de Mortemart, que vous avez eu la bont
de m'envoyer, fournissent une nouvelle preuve de la portion de
difficults que nous avons ici  prouver de la part de la
Russie.

_P.-S._--Hier au soir, le prince Lopold et lord Melbourne croyaient
que tout allait finir; ce matin, il y a des difficults, mais je les
vois de mon lit, car je suis malade...


    Londres, le 24 juin 1831[249].

  [249] Dpche officielle dj publie.

Quoique malade depuis six jours, je n'ai pas cess un moment de voir le
prince Lopold, les membres de la confrence et ceux de la
dputation belge; depuis quarante heures nous sommes en confrence,
mais les dputs sont si peu accoutums au genre d'affaires qu'ils
sont appels  traiter maintenant, ils lvent tant de difficults,
que rien n'avance, rien ne se termine, et je vous avoue que je suis
au dernier degr de fatigue.

Une confrence a eu lieu aujourd'hui chez le prince Lopold elle a
fini  huit heures; elle se continuera ce soir chez moi et se
prolongera probablement dans la nuit, ds qu'il y aura quelque chose
de dcid, j'aurai l'honneur de vous l'crire.


    Londres, le 26 juin 1831[250].

  [250] Dpche officielle dj publie.

Je crois que la direction qui vient d'tre donne aux affaires de Belgique
pourra maintenant nous conduire au but que nous nous sommes
proposs.

J'ai l'honneur de vous envoyer les articles qui ont t convenus
entre la confrence et les dputs belges[251]. Tous les points
qui sont  rgler comme une consquence de la sparation de la
Belgique et de la Hollande sont rappels dans ces articles, de manire
 lever les difficults qui seront prsentes sans blesser tellement
les droits du roi de Hollande qu'il lui soit impossible d'y donner son
adhsion. La Belgique est sensiblement favorise par ces stipulations,
et elle le doit  l'influence de la France. Vous verrez comme ses
intrts sont mnags et assurs par la rdaction qui a t donne aux
articles de Mastricht et du grand-duch de Luxembourg.

  [251] C'est ce projet de trait qui, adopt par le
  congrs le 9 juillet, est connu sous le nom de trait des
  dix-huit articles.--Voir l'Annuaire de Lesur ou le Recueil de
  traits de Martens.

Le prince Lopold a reu ce soir  dix heures la dputation belge et a fait
au discours du prsident la rponse que j'ai l'honneur de vous
envoyer. Le prince lui a remis les articles qui ont t
prcdemment arrts.

Les dputs partent cette nuit pour Bruxelles afin de soumettre ces
articles au congrs. Comme ils reprsentent les opinions et les
nuances d'opinion qui y existent, ils paraissent persuads qu'ils
obtiendront l'assentiment de cette assemble. Ds qu'il aura t
donn, les dputs reviendront  Londres, offrir la couronne au prince
Lopold qui l'acceptera et qui se rendra sans dlai  Bruxelles.

Je pense que lorsque le congrs aura approuv les articles, la France
pourra immdiatement reconnatre le prince Lopold comme roi de la
Belgique; les autres puissances le reconnatront un peu plus tard,
mais il ne rsultera aucun inconvnient de ce dlai.

M. le baron de Wessenberg, l'un des plnipotentiaires d'Autriche  la
confrence et qui a longtemps rsid  la cour des Pays-Bas, part
mardi pour La Haye afin d'employer toute l'influence qu'il a acquise
sur le roi Guillaume et de le dterminer  accder  nos articles. M.
de Wessenberg est la personne qui peut avoir le plus de chances
de succs en s'acquittant de cette mission. Si, malgr quelques
concessions qui sont encore demandes au roi des Pays-Bas, on obtient
son approbation, alors les affaires de la Belgique seront places dans
une position qui permettra _aux puissances_[252] de reconnatre son
indpendance; et cette indpendance aura t fonde sans guerre, et
mme sans prparatifs militaires.

  [252] Supprim dans le texte des archives.

Vous jugerez peut-tre convenable d'engager M. Lehon  crire  Bruxelles
et mme  s'y rendre, afin que par son influence il contribue 
l'adoption des articles par le congrs.

_2 heures du matin._--Je joins ici le discours du prince Lopold; il
n'est pas tel que je l'aurais dsir et que je le lui avais suggr.
Tout ce qui s'est pass  cet gard entre le prince et moi vous sera
expliqu en dtail par la lettre que je viens d'crire au prince, et
dont j'ai l'honneur de vous envoyer une copie...


    DISCOURS

    DU PRINCE LOPOLD A LA DPUTATION BELGE[253]

  [253] Ce discours se trouve dans le recueil de M.
  Pallain.

    [<i>prononc le 26 juin 1831._]

    Messieurs,

Je suis profondment sensible au voeu dont le congrs belge vous a
constitu les interprtes.

Cette marque de confiance m'est d'autant plus flatteuse qu'elle
n'avait pas t recherche par moi.

Les destines humaines n'offrent pas de tche plus noble et plus
utile que celle d'tre appel  maintenir l'indpendance d'une nation
et  consolider ses liberts.

Une mission d'une aussi haute importance peut seule me dcider 
sortir d'une position indpendante et  me sparer d'un pays auquel
j'ai t attach par les liens et les souvenirs les plus sacrs, et
qui m'a donn tant de tmoignages de bienveillance et de sympathie.

J'accepte donc, messieurs, l'offre que vous me faites, bien entendu
que ce sera au congrs des reprsentants de la nation  adopter les
mesures qui, seules, peuvent constituer le nouvel tat et, par l, lui
assurer la reconnaissance des tats europens.

Ce n'est qu'ainsi que le congrs me donnera la facult de me dvouer
tout entier  la Belgique, et de consacrer  son bien-tre et  sa
prosprit les relations que j'ai formes dans les pays dont l'amiti
lui est essentielle et de lui assurer, autant qu'il dpendra de mon
concours, une existence indpendante et heureuse.

LE PRINCE DE TALLEYRAND AU PRINCE LOPOLD[254].

  [254] Cette lettre se trouve dans le recueil de M.
  Pallain.

    Hanover Square, Londres, 27 juin 1831, une heure du matin.

    Monseigneur,

Je viens de lire  l'instant la rponse que Votre Altesse Royale a
adresse dans la soire aux dputs belges. Je vais l'expdier 
Paris. Mon gouvernement sera sans doute charm de la conclusion d'une
affaire aussi difficile et aussi complique; mais je regrette vivement
que notre ministre ne trouve pas dans votre discours ce qu'il faut
pour diminuer les prventions franaises. J'avais suppli Votre
Altesse Royale de ne pas se montrer attache uniquement 
l'Angleterre, dans la rponse qu'elle devait faire aux Belges, et je
vois avec beaucoup de peine, dans votre intrt mme, monseigneur, que
vous avez omis au dernier moment la phrase conciliante, utile et
prudente que vous aviez permis  l'ambassadeur de France de vous
remettre par crit, que je vous ai rappele hier au soir et que vous
m'aviez promis d'y insrer. Quand il s'agit de faciliter le prsent et
d'assurer l'avenir, il faut viter avec soin de blesser les vanits et
les prjugs.

Je suis...


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GNRAL SBASTIANI[255].

  [255] Dpche officielle dj publie.

    Londres, le 27 juin 1831.

    Monsieur le comte,

J'avais remis au prince Lopold deux ou trois phrases qui devaient
tre places dans sa rponse aux dputs belges et qui, je crois,
auraient produit un bon effet. Il m'avait promis de les y insrer, et
cependant, je ne les y ai pas trouves.

J'en ai t fort mcontent, et j'ai crit immdiatement au prince
Lopold la lettre dont j'ai eu l'honneur de vous envoyer hier une
copie. Ce matin, j'ai reu une rponse que je joins ici parce qu'elle
contient des explications dont on pourra tirer parti dans un temps ou
dans un autre.

La question belge me parat aujourd'hui pose aussi bien qu'elle peut
l'tre, et je pense que le gouvernement du roi sera  porte de
repousser les attaques qui pourraient tre faites  ce sujet. Quand
des crivains de parti viendront maintenant comparer la confrence de
Londres  la Sainte-Alliance, ils seront de mauvaise foi, car la paix
de l'Europe et l'indpendance de la Belgique ont t les rsultats de
cette confrence, et il n'y a rien de commun entre ces rsultats et
ceux qu'a obtenus la Sainte-Alliance.

Les dputs belges sont partis cette nuit. M. le baron de Wessenberg
qui, ainsi que je vous l'ai mand hier, va se rendre  La Haye,
quittera Londres ce soir. J'ai l'honneur de vous envoyer copie du
protocole numro 26[256] dont il sera porteur et des instructions qui
lui sont remises. Elles sont confidentielles et doivent tre secrtes.
J'ai cru devoir crire au charg d'affaires de France  La Haye, pour
qu'il contribut, en tout ce qui pourrait dpendre de lui, au succs
de la mission de M. de Wessenberg, et pour qu'il agt de concert avec
lui, afin que la France ne part pas trangre aux dmarches qui vont
avoir lieu. Vous jugerez sans doute  propos de lui donner des
instructions  ce sujet.

  [256] C'est le protocole du 26 juin qui renfermait les
  18 articles que la confrence proposait comme prliminaires de
  paix  la Hollande et  la Belgique.

Les motifs du voyage de l'empereur dom Pedro,  Londres, ne sont pas
encore connus; il est log en htel garni et prend le titre de duc
de Bragance.

Je crois devoir encore inviter le gouvernement du roi  tenir
extrmement secrets les arrangements auxquels on s'est arrt pour les
affaires de la Belgique. Il ne faut pas que les ennemis de la paix
puissent agir auprs de la population belge et des membres du congrs,
pour empcher l'adoption des articles que les dputs portent 
Bruxelles[257]...

  [257] C'est avec cette lettre que se termine le premier
  volume de M. Pallain sur l'ambassade de Talleyrand  Londres, le
  seul qui soit encore publi. Notre travail de comparaison des
  deux textes doit donc forcment prendre fin.

RPONSE DU PRINCE LOPOLD AU PRINCE DE TALLEYRAND[258].

  [258] Cette lettre se trouve dans l'ouvrage de M.
  Pallain. Voir  l'Appendice, p. 492, la lettre que M. de
  Talleyrand crivait  Madame Adlade en lui transmettant cette
  rponse.

    Marlborough House, 27 juin 1831.

    Mon cher prince,

Ce que j'ai dit par rapport  l'Angleterre est simplement la relation
d'un fait historique _pass_. J'avais bien dsir dire quelque chose
de plus positif sur la France; mais j'ai mis les mots que vos
collgues disaient venir de vous, dans le projet de la confrence.

Mais, sentant la ncessit de faire quelque chose de plus _aprs mon
discours, j'ai invit toute la dputation  s'exprimer en mon nom,
officiellement et fortement,_ sur une chose dans le congrs qui
m'tait d'une grande importance:

Que je savais que quelques journaux signalaient le prsent
arrangement comme hostile  la France: que rien ne pouvait _tre plus
faux_; que des relations trs intimes avec la famille rgnante
actuellement en France avaient exist depuis de longues annes; qu'il
n'y avait que peu de pays que je connaissais mieux que la France, y
ayant beaucoup habit depuis ma jeunesse, et que, loin d'tre hostile
contre elle, je la considrais une allie aussi importante qu'utile
pour la Belgique.

Ceci ne peut manquer d'tre connu amplement quand ils seront arrivs
_et d'tre imprim de suite_. Je pense que vous devriez communiquer ce
que je viens vous dire  votre gouvernement, auquel je suis
sincrement reconnaissant pour toutes les marques de confiance et de
bienveillance dont il m'a honor.

Je dois ajouter que les dputs m'ont pri de donner quelques mots
d'explication au rgent, qu'il tait indispensable de dire au congrs
que son adoption des articles me suffirait  moi, pour l'empcher de
croire que mon acceptation vritable serait soumise  l'adoption de la
Hollande.

    Agrez...

    LOPOLD.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GNRAL SBASTIANI.

    Londres, le 29 juin 1831.

    Monsieur le comte,

Les plnipotentiaires hollandais se sont rendus hier soir chez lord
Grey et lui ont exprim des plaintes fort vives contre la confrence,
mais ils ne lui ont pas remis de protestation par crit, comme le
bruit s'en tait rpandu. Aujourd'hui, au surplus, les
difficults ne peuvent plus venir de leur part; elles se dvelopperont
 La Haye; c'est par cette raison que nous devons tre satisfaits que
les articles joints au protocole numro 26 y arrivent avec la
signature des plnipotentiaires des cinq puissances; cette
circonstance fera sentir au roi des Pays-Bas qu'il ne pourra tre
appuy ouvertement, dans sa rsistance, par aucun cabinet ayant de
l'influence en Europe.

Si le gouvernement de Sa Majest se dtermine  reconnatre le prince
Lopold comme roi de la Belgique, immdiatement aprs l'adoption des
articles par le congrs de Bruxelles, je crois que cette
reconnaissance sera utile  l'tablissement de ce pays, et je crois
aussi qu'il serait avantageux pour la France de pouvoir ranger les
affaires de Belgique, sauf quelques questions de dtail, au nombre des
affaires termines...


Les affaires de Belgique taient moins _termines_ que je le disais
dans cette dpche, et on ne le verra que trop par ce qui suit, mais
j'aurais dsir que le gouvernement franais s'en proccupt moins et
employt son habilet  dtourner l'attention publique de ce ct.
C'est  quoi tendait l'insinuation que je glissais dans ma dpche,
qui, je dois en convenir, vint fort mal  propos, car, au moment mme
o nous croyions toucher au terme de cette pnible ngociation, de
nouvelles et plus graves complications surgirent tout  coup et purent
nous faire penser qu'elle allait nous chapper. J'ai donn
prcdemment de trop longs extraits, peut-tre, de mes dpches, mais
je l'ai fait dans le double but, de bien clairer les divers points
qui se rattachaient aux affaires que j'avais  traiter, et aussi
d'enseigner aux jeunes ngociateurs entre les mains desquels ces
souvenirs peuvent tomber un jour, que la patience doit tre un des
premiers principes de l'art de ngocier. Je serai plus sobre dsormais
dans les citations de mes dpches; les lettres que je recevais
offriront sans doute plus d'intrt et appuieront mieux mes rcits.

J'avais expdi mes dernires dpches  Paris par un des secrtaires
de l'ambassade, M. Casimir Prier fils, qui, aussitt aprs son
arrive, m'crivit:


M. CASIMIR PRIER FILS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 5 juillet 1831.

    Mon prince,

Porteur de bonnes nouvelles, et jaloux, suivant le dsir de Votre
Altesse, d'tre le premier  les annoncer, j'ai fait bonne diligence
et rien n'tait encore su avant mon arrive. M. le ministre des
affaires trangres et mon pre, que j'ai vu peu d'instants aprs lui,
m'ont accueilli avec une satisfaction marque et m'ont paru heureux de
voir, au moment des lections, la question de Belgique, sinon
termine, du moins beaucoup simplifie. Quoi qu'en puissent dire les
journaux du _mouvement_, l'opinion de la majorit s'est dclare ici
en faveur des rsultats de cette longue et fatigante ngociation. Les
gens raisonnables, et il y en a encore, malgr ce qui se voit tous les
jours, savent rendre hautement hommage  ce que la France doit  son
ambassadeur.

Quant aux affaires de l'intrieur, j'ai trouv le ministre moins
inquiet sur le rsultat des vnements de ce mois que je ne
devais m'y attendre. On prend des mesures pour prvenir des scnes
fcheuses; des ftes seront sans doute destines  occuper le peuple
en clbrant les anniversaires d'une rvolution que quelques gens
voudraient lui faire recommencer. Il n'y a rien encore de bien arrt
sur ces projets.

D'un autre ct,  la veille des lections, les partis sont en
prsence, sans qu'aucun d'eux ose se promettre la victoire. A Paris,
mon pre a beaucoup de chances dans le premier arrondissement; mais il
est  craindre que les autres collges se montrent moins modrs.

Au reste, le ministre, quel que soit le rsultat de la lutte
lectorale, parat dcid  se prsenter devant les Chambres. Il sait
que les hommes runis en assemble ne sont souvent plus les mmes
qu'ils se montraient isolment, et il sent trop bien  quel point la
partie est srieuse, pour ne pas voir s'vanouir, avant de se retirer,
toutes les chances de succs...


LE GNRAL SBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 5 juillet 1831.

    Mon prince,

Vous avez obtenu un succs dont je vous flicite et vous remercie au
nom du roi qui en sent toute l'importance. Si, comme je l'espre, vous
pouvez y ajouter celui de la dmolition des places leves contre nous
depuis 1815, la France entire applaudira  un arrangement qui lui
assure une paix longue et honorable. Le prince Lopold doit sentir que
ce n'est qu' ce prix qu'il peut compter sur l'amiti d'un voisin
puissant et qui dsire sincrement s'unir avec lui par des liens
indissolubles. Il faut calmer l'irritation d'un pays qui ne pourrait
supporter plus longtemps les affronts de la Sainte Alliance, votre
ennemie personnelle, et qui prluda par votre loignement des affaires
au systme d'abaissement de notre patrie qu'elle a suivi depuis cette
funeste poque. Le nouveau roi belge sera populaire en France, le jour
o on y apprendra qu'il ne partage pas les passions haineuses de nos
ennemis et que nous lui inspirons une confiance mrite. Il faut
d'ailleurs qu'on nous aide  vaincre les ennemis de l'ordre social en
Europe, et ce triomphe ne peut tre obtenu que le jour o les
dfiances injustes auront fait place  des sentiments qui nous sont
dus. C'est au nom de votre gloire, mon prince, que je vous recommande
cette affaire, la plus dlicate et la plus importante de toutes. Notre
repos intrieur en dpend.

Le roi est enchant de son voyage, qui a produit un excellent effet.
Nous esprons que nos lections seront trs bonnes; nous aurons
toutefois beaucoup de nouveaux dputs peu accoutums aux affaires. On
parle d'un mouvement pour le 14 juillet qui probablement n'aura pas
lieu ou qu'il sera facile de rprimer. La prsence de la Chambre et
les prcautions que prend le gouvernement, nous rassurent sur les
journes des 27, 28 et 29.

Il parat que le gnral russe veut tenter le passage de la Vistule
prs de la frontire prussienne. Le gnral polonais a trop dissmin
ses forces. L'insurrection lithuanienne prend un caractre srieux; la
Volhynie, la Podolie exigent la prsence de forces assez
considrables, et l'Ukraine elle-mme montre peu d'affection pour la
Russie. Votre lettre m'a fait un plaisir que vous concevrez
facilement...


Cette lettre du gnral Sbastiani offre cela de curieux qu'
travers l'encens dont il essayait assez maladroitement de m'enivrer,
on retrouve les ides que les factions bonapartiste et rpublicaine
travaillaient alors  faire prvaloir en France pour enflammer
l'opinion publique, en rveillant d'anciennes passions au lieu de
chercher  les apaiser. La question des forteresses belges qu'il
recommandait si spcialement  mes soins avait t dj rgle par un
protocole secret de la confrence, du mois d'avril prcdent[259],
protocole auquel je n'avais bien entendu, pris aucune part, si ce
n'est de le provoquer. Les plnipotentiaires des quatre cours
d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, avaient
reconnu qu' la suite de la dclaration d'indpendance et de
neutralit de la Belgique, un certain nombre de forteresses belges
devraient tre dmolies. Cela devait nous suffire pour le moment;
l'excution du fait admis ne pouvait manquer de s'effectuer plus tard.
Mais  Paris, on insistait pour qu'elle ft immdiate, afin de la
publier pompeusement devant les Chambres et de s'en faire un moyen de
popularit. Il fallait bien trouver une faon de satisfaire  cette
exigence et j'obtins de la confrence que le roi pourrait dans
son discours faire mention de la dcision prise  l'gard de la
dmolition des forteresses.

  [259] Protocole du 17 avril:

  Les plnipotentiaires des quatre cours ont t unanimement d'avis que
  la nouvelle situation de la Belgique, sa neutralit reconnue par
  la France, doit changer son systme de dfense militaire; que les
  forteresses sont trop nombreuses pour tre efficacement dfendues;
  que l'inviolabilit du territoire belge offre une scurit qui
  n'existait pas auparavant, et qu'enfin une partie de ces
  forteresses, leves sous des circonstances diffrentes, pourront
  tre dmolies.

  En consquence, les plnipotentiaires ont dcid qu'une
  ngociation aurait lieu entre la Belgique et les quatre grandes
  puissances pour dterminer le nombre et le choix des forteresses
  qui doivent tre dmolies.

  ESTERHAZY, WESSENBERG, PALMERSTON,
  BLOW, LIEVEN, MATUSIEWICZ.

  Ensuite de ce protocole une convention fut signe le 16 dcembre
  1831 entre les reprsentants des quatre cours et la Belgique, qui
  ordonnait la dmolition des forteresses de Menin, Ath, Mons,
  Philippeville et Marienbourg. Les autres forteresses devaient tre
  entretenues en bon tat par la Belgique.

En gnral, et c'tait l ma plus grande difficult,  Paris on ne
jugeait les affaires qu' un point de vue exclusivement franais, sans
faire aux autres la part qui leur tait due. S'agissait-il des
affaires de la Belgique, on ne pensait qu'aux Belges, sans songer
qu'il y avait un roi des Pays-Bas, des intrts duquel les autres
cabinets taient obligs de tenir compte. On oubliait, ou on feignait
d'oublier qu'il y avait un parlement anglais devant lequel le cabinet
anglais devait rpondre des mesures qu'il adoptait, et on ne
s'occupait que de ce qu'on aurait  rpondre  la Chambre des dputs
de France[260]. Dans la situation complique de l'Europe, une pareille
disposition me crait constamment des embarras infinis; mon devoir
tait d'en sortir le mieux possible: ce n'tait pas ais. Dans la
circonstance dont il s'agit ici, je pressai le prince Lopold de
donner au gouvernement franais des assurances qui pussent le
tranquilliser, et je tirai de lui la lettre suivante:


    Marlborough-House, 11 juillet 1831.

    Mon cher prince,

Je ne perds pas de temps pour rpondre aux observations que vous
m'avez communiques relativement  la destination future des
places fortes construites en consquence des traits de 1815. Mon
opinion est que les relations entre la France et la Belgique doivent
tre bases _sur la confiance et l'amiti_.

Ne voyant aucune raison pourquoi la nation belge n'approuverait point
les vues conciliatrices des cinq puissances, vous pouvez compter sur
ma coopration sincre pour l'adoption de toute mesure qui aura pour
objet l'adoption de ces bases.

    Agrez...

    LOPOLD.

  [260] ... Le gouvernement franais nous rpte sans
  cesse qu'il faut faire ou ne pas faire de certaines choses, afin
  de satisfaire l'opinion publique en France, mais il devrait se
  rappeler qu'il existe un sentiment public en Angleterre aussi
  bien qu'en France; et que, quoi que ce sentiment ne soit pas
  aussi facilement excit par les petites choses que l'esprit
  public en France, il y a cependant des points (et la Belgique en
  est un) sur lesquels ce sentiment est extrmement susceptible et
  o une fois rveill, il ne serait pas facile  apaiser. (_Lord
  Palmerston  lord Granville, 11 aot 1831.--Correspondance intime
  de lord Palmerston._)] e prince Lopold m'crivait cette lettre
  aussi prudente et rserve que lui-mme, il tait dj roi des
  Belges. Il avait t lu la veille par le congrs de
  Bruxelles[261], qui avait pralablement adopt les dix-huit
  articles prliminaires proposs par la confrence  la majorit
  de cinquante-six voix; cent vingt-six voix contre soixante-dix.
  C'tait une grande victoire remporte sur ce point; on ne me
  laissa pas beaucoup de temps pour en jouir: la lettre suivante,
  fort remarquable, de M. Casimir Prier, appelait dj mon
  attention sur un autre point, o il n'y avait malheureusement pas
  moyen d'esprer un succs.

  [261] Voir  l'Appendice, p. 493, une lettre de lord
  Palmerston  M. de Talleyrand,  ce sujet.


LE PRSIDENT DU CONSEIL AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 7 juillet 1831.

    Mon prince,

Je profite, pour m'entretenir quelques moments avec vous du dpart de
mon fils qui vous porte une dpche importante sur les affaires de
Pologne, dlibre d'un commun accord en conseil des ministres.

Peut tre trouverez-vous, mon prince, notre dmarche un peu vive;
mais la situation des Polonais, notre correspondance de
Saint-Ptersbourg, la disposition des esprits en France, toujours de
plus en plus sympathique pour la cause polonaise, et enfin l'attitude
prise vis--vis de la France par notre article du _Messager_, ainsi
que l'approche de la session, ne permettaient pas de ne pas donner
suite, dans tous les cas, aux premires dmarches que nous avons
faites prs le gouvernement russe, et le conseil a cru d'une bonne
politique de faire une tentative prs le cabinet de Londres, quel
qu'en doive tre le rsultat. Nous attachons d'ailleurs un grand prix
 recevoir une rponse prompte; et nous ne pouvons que nous en
remettre,  cet gard,  vos soins et  votre sagesse[262].

  [262] Une dmarche toute platonique en faveur des
  Polonais avait dj t faite par la France auprs du czar dans
  le courant de juin. Elle n'avait pas eu de rsultat. C'est alors
  que sous la pression de plus en plus violente de l'opinion
  publique, le cabinet franais proposa  l'Angleterre et  la
  Prusse d'unir leurs efforts aux siens pour faire adopter une
  mdiation commune. La dpche dont parle ici M. Casimir Prier
  dveloppait sur ce point le plan du gouvernement du roi. A Berlin
  comme  Londres on refusa d'intervenir.

Une dpche tlgraphique de M. de Sainte-Aulaire, arrive  l'instant,
nous annonce que d'un accord commun et par un engagement pris en
prsence de tous les ambassadeurs, les troupes autrichiennes auront
vacu entirement les tats romains avant le 15 juillet[263].

  [263] On se rappelle qu' la suite des insurrections
  survenues dans les tats de l'glise, les Autrichiens taient
  entrs dans Bologne (21 mars). Le cabinet des Tuileries demanda
  l'vacuation. L'Autriche rpondit en exigeant que les puissances
  garantissent le pouvoir temporel du pape. De son ct, la France
  dclara ne vouloir souscrire un pareil engagement que si le pape
  accordait les rformes librales demandes par les insurgs.
  L'Autriche finit par cder et retira ses troupes le 15 juillet.

Restent les affaires de Belgique. Les nouvelles qui nous en
parviennent aujourd'hui sont meilleures: on nous annonce pour demain
ou aprs-demain une solution favorable,  une majorit de cent vingt
voix sur cent quatre-vingts. Je l'espre, je le dsire plus encore,
mais je n'y croirai positivement qu'aprs l'vnement. Si, toutefois,
les choses se dnouent ainsi, il serait urgent que le prince Lopold
prt la rsolution de se rendre de suite en Belgique. L'esprit
rvolutionnaire anime les hommes du mouvement; et ceux de l'ordre et
de la rsistance manquent d'un chef et d'un point d'appui.

Le gnral Sbastiani vous entretient des places fortes; il nous
tarde, mon prince, d'tre fixs  cet gard.

Notre mouvement lectoral touche  sa fin; mon fils vous porte la
liste des dputs nomms jusqu' six heures du soir aujourd'hui. La
premire impression du public est favorable aux rsultats connus; ce
ne sera point encore la convention que nous promettait M. Odilon
Barrot; j'espre que ce ne sera pas non plus l'assemble lgislative.
Les hommes modrs paraissent jusqu' prsent faire le plus grand
nombre; nous esprons que les lections  connatre conserveront la
mme physionomie. Si ces hommes joignent  l'esprit de modration
politique un patriotisme courageux, nous pourrons peut-tre rsister;
mais la cause de tous les maux que l'on peut craindre tient surtout 
l'audace de nos adversaires, fortifie par l'attitude faible, et, l'on
pourrait dire, peureuse de nos partisans. Tout dpendra, au surplus,
du premier moment. Je crains bien d'ailleurs que le pays ne sente pas
assez la gravit de la maladie dont il est atteint, et qu'il ne tienne
les yeux ferms  la lumire, jusqu' ce qu'il se rveille au bruit
d'une catastrophe. Sans doute, elle est encore loigne, mais je la
regarderais comme invitable, si, ds le dbut de la session qui
va s'ouvrir, le gouvernement n'tait soutenu par la Chambre dans
l'attitude vigoureuse et ferme qu'il doit prendre.

Vous voyez, mon prince, avec quelle franchise je m'exprime sur la
situation,  mon avis, de nos affaires. N'allez pas croire cependant
que je dsespre de nos efforts; je suis loin de cette pense; et je
dirai mme que le remde serait encore assez facile peut-tre, si la
question intrieure n'tait pas domine, sans cesse, par la question
trangre et rciproquement; mais cette raction de deux questions si
vives, l'une sur l'autre, et l'appui que la question trangre trouve
dans le parti militaire, ainsi que dans la disposition un peu
fanfaronne de notre nation, rendent videmment la gravit de notre
position trs difficile  surmonter. On s'imagine que nous avons
encore  notre disposition les armes de l'empereur et les finances de
la restauration, et que nous pouvons payer tout  la fois la solde et
la rente; en faisant une guerre partielle, les armes ne nous
manqueraient pas, sans doute, mais on ne songe pas qu'il est
impossible que le premier coup de canon n'entrane une guerre
gnrale. Esprons que le bon sens du pays, aid du souvenir des maux
passs, prvaudra pour le sauver de l'esprit de vertige qui ne s'est
empar que de trop des ttes.

    Agrez...


Je comprenais fort bien l'intrt que le gouvernement du roi
tmoignait pour la cause polonaise que M. Prier me recommandait si
fortement dans cette lettre. Je n'avais pas besoin d'tre stimul dans
ce sens. Les efforts que j'avais faits prs de l'empereur Napolon en
1807 et au congrs de Vienne en 1815 en faveur de la Pologne, j'tais
tout prt  les faire encore prs du gouvernement anglais, mais
je rencontrai l froideur et rsistance. Les tories taient nettement
opposs  la Pologne et lord Grey, retenu par madame de Lieven,
cherchait des prtextes pour viter toute intervention de l'Angleterre
dans une cause que l'on regardait comme perdue. Les motifs d'humanit
n'ont gure qu'un poids relatif dans la politique anglaise; et
personne n'aurait os soutenir alors publiquement qu'il fallait
entreprendre la guerre contre la Russie pour sauver la Pologne. A mon
grand regret, je ne parvins pas  arracher une dmarche un peu
efficace pour cette belle cause de la part du cabinet anglais. Aprs
en avoir inform M. Prier et le gouvernement, j'crivis  Madame
Adlade d'Orlans une lettre qui peint assez bien la situation du
moment.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADLADE D'ORLANS.

    Londres, le 20 juillet 1831.

Mademoiselle aura srement reu du prince Lopold lui-mme une lettre
crite sur le sol franais qu'il a voulu traverser pour avoir une
occasion de plus de tmoigner au roi son respect et son attachement.
Ses dernires paroles, la veille au soir du jour o il est parti pour
Bruxelles, ont exprim son dsir d'appartenir au roi par les liens les
plus plus directs[264]. J'ai laiss sans rponse aucune ce qu'il me
disait, mais je dois l'crire  Mademoiselle.

  [264] M. de Talleyrand insistait sur ce point dans une
  lettre  madame de Vaudmont. (Voir  l'Appendice, p. 493.)

Dom Pdro avait la plus grande envie d'aller  Paris; il trouve dans le nom
de sa femme quelques motifs qui l'en empchent et il ne veut
pas tre un embarras[265]. Je lui donne  dner demain; sa pente
actuelle est toute franaise.

  [265] L'empereur dom Pedro avait pous en secondes
  noces (1829) la princesse Amlie-Augusta-Eugnie de Beauharnais,
  fille du prince Eugne.

On est ici encore bien froid sur la cause polonaise. Les Russes abondent
depuis l'arrive de la grande-duchesse Hlne[266] et de madame de
Nesselrode; ils font une course de vingt-quatre heures  Sidmouth
o la grande-duchesse prend les bains, et ils reviennent  Londres
parler contre la Pologne. Le prince Paul de Wurtemberg a t voir
sa fille, et actuellement il est ici o il cherche  prouver que
personne n'est plus propre que lui  tre roi de Grce. Je ne crois
pas qu'aucun membre du corps diplomatique soit de son avis.

  [266] Frdrique-Charlotte-Marie (Hlne-Pawlowna) ne
  en 1807, fille du prince Paul de Wurtemberg, marie en 1824 
  Michel Pawlowitch, frre de l'empereur Nicolas.

J'attends avec impatience le discours du roi; je crois que les places
fortes de la Belgique y figureront d'une manire qui sera agrable
 Mademoiselle. Le roi de Hollande se montre trs difficile; j'ai
t trs fch que pendant que M. de Wessenberg a t  La Haye, il
ne s'y soit trouv aucun ministre franais. M. de Wessenberg l'a
beaucoup regrett. Un Franais avait des motifs diffrents  faire
valoir pour amener l'acceptation. Nous prouverons par la Hollande
encore bien des difficults. Des pertes relles et une humeur
naturelle rendent les bons conseils lents  se faire jour...


Les nouvelles de La Haye taient, en effet, assez gnantes pour la
confrence. M. de Wessenberg n'avait pu parvenir  surmonter la
mauvaise humeur du roi, qui, aprs toutes les concessions qu'il
avait faites prcdemment, ne voulait plus en ajouter de nouvelles, et
qui avait nettement refus de consentir  celles que renfermaient les
dix-huit articles prliminaires envoys au congrs belge et adopts
par celui-ci. Il fallait donc chercher quelque biais pour sortir de
l'impasse o nous nous trouvions arrts; il n'y en avait pas d'autre
que de proposer un trait dfinitif, quoique les prliminaires ne
fussent pas accepts: cela tait fort peu correct, mais les
circonstances taient assez extraordinaires pour obliger  sortir des
voies ordinaires. Seulement, il tait difficile d'esprer que
l'Autriche, la Russie, la Prusse voudraient nous suivre sur ce
terrain, qui, il faut le reconnatre, n'tait pas prcisment celui du
droit; et il est probable que nous ne serions pas parvenus  maintenir
la bonne harmonie sur ce point dans la confrence, si le roi Guillaume
n'tait venu lui-mme  notre secours, en commettant, comme on le
verra bientt, une faute qui devait achever de gter sa position.

Il y avait du moins un fait rsultant de ce refus du roi de Hollande:
c'est que la confrence n'avait pas sacrifi les intrts de la
Belgique, ainsi que le prtendaient et les journaux franais et
l'opposition dans notre Chambre des dputs. En attendant, voici la
rponse que Madame Adlade me fit  la lettre que j'ai cite plus
haut:


MADAME ADLADE D'ORLANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 30 juillet 1831.

Il y a un an qu' pareil jour, mon cher prince, nous tions dans une
grande et juste agitation; et certes, nous ne pouvons que nous
fliciter de la gnreuse et courageuse rsolution prise alors
par mon frre, et du rsultat qu'a sa loyale et noble conduite. Il
vient d'en recevoir une douce rcompense dans ce moment par la
manifestation la plus franche et la plus vraie de l'amour que toute
notre population ressent pour lui, pendant les trois jours de fte qui
viennent de se passer.

Je n'ai jamais rien vu de pareil  l'enthousiasme raisonn, 
l'affection,  la confiance qui lui ont t tmoigns, qui taient sur
toutes les physionomies; c'est un vritable triomphe! Il est bien
remarquable et bien consolant pour l'avenir, qu'au bout d'un an,
malgr des souffrances relles et les travaux faits pour induire cette
bonne et brave population dans l'erreur, on retrouve chez elle encore
plus d'enthousiasme et de volont pour maintenir celui en qui elle a
confiance et qu'elle a choisi. Cela prouve bien pour son bon sens et
son bon jugement qui mritent vraiment toute confiance aussi. Je suis
bien heureuse de ces trois jours qui ont t excellents. Je suis bien
sre que vous partagerez de tout votre coeur ma satisfaction; aussi
est-ce avec bien de l'empressement que je viens m'en entretenir avec
vous et vous remercier en mme temps de vos deux bonnes lettres des 20
et 25 juillet, ce qu' mon grand regret je n'ai pu faire jusqu' ce
jour. Je suis enchante que vous soyez assez content du discours de
notre bien-aim roi;  la Chambre, il a produit un excellent effet, et
celui de l'annonce de la destruction des places fortes de la Belgique
n'est pas moins bon et tait bien ncessaire pour notre pays.

Je suis fche de la manire fausse dont les Belges ont pris cela
dans le premier moment; c'est une fausse susceptibilit, dont  la
rflexion ils reviendront srement, car c'est une vrit que
c'est autant dans leur intrt que dans le ntre, et ils le sentiront.
J'avoue que cela ne m'inquite pas et je suis persuade qu'ils seront
bientt d'accord et avec nous, sur cela.

Le prince Lopold m'a crit une bonne et excellente lettre de Calais,
en rponse  celle o je lui reprochais de n'avoir rien dit pour la
France dans son premier discours  la dputation belge. Cette fois-ci,
il a dit un mot  la France; mais comment, en rpondant au beau et
juste discours de M. Surlet de Chokier, n'a-t-il pas parl de notre
roi dont le rgent de la Belgique lui faisait un si bel et juste
loge? C'est une grande maladresse dont, je vous avoue, j'ai t
tonne, et j'en dirai certainement un petit mot au prince Lopold, en
rpondant  une petite lettre trs aimable qu'il vient encore de
m'crire. Je connais depuis longtemps son dsir d'appartenir  notre
roi par les liens les plus directs; mais vous comprendrez que je ne
puis rien dire  cet gard.

Dom Pedro est arriv ici le 26, au moment o nous allions nous mettre
 table; nous avions un grand dner ce jour-l qui a t un peu
retard pour lui, et de la musique le soir,  laquelle il a aussi
assist, ainsi qu'aux trois jours de fte suivants: cela a t un beau
et bon spectacle  lui donner; il a d tre trs satisfait de la
rception que lui a faite notre roi. J'aurais voulu qu'il nous laisst
ici sa femme et la petite reine sa fille, et s'il entendait bien son
vritable intrt, aprs avoir fait sa visite en Angleterre, il
reviendrait avec elle ici; mais je crains qu'il n'ait pas d'ide bien
arrte.

Vous me demandez ce que je pense de la Chambre. La manifestation
qu'elle a faite au roi, lors de son discours, me donne l'espoir
qu'elle sera bonne. Je suis dans l'impatience d'avoir des
nouvelles de ces si intressants et braves Polonais; c'est sur cela
que l'opinion est surtout bien vive dans ce moment, et je suis dsole
de voir l'Angleterre si froide  leur gard.

    Adieu, mon cher prince...


J'ai voulu donner dans toute son tendue cette lettre qui tmoigne si
bien des illusions de plus d'un genre, qu'une personne mme aussi
sense que Madame Adlade pouvait partager. Mais laissons l les
illusions: les faits ne vinrent que trop promptement nous rappeler 
la ralit. Le roi des Pays-Bas, irrit de voir l'indpendance de la
Belgique se consolider par l'lection et l'acceptation du prince
Lopold, bless de n'tre appuy par aucune puissance dans ses
rsistances, et se flattant sans doute de l'espoir d'amener une guerre
gnrale en Europe, prit tout  coup la rsolution dsespre de faire
attaquer la Belgique par l'arme que commandait son fils le prince
d'Orange. Le 4 aot, il faisait annoncer  la confrence la rupture de
l'armistice, et le 5, ses troupes entraient sur le territoire belge.
D'un autre ct, le roi Lopold,  peine entr en possession de la
couronne, se trouvait aux prises avec d'inextricables difficults. Il
avait t convenu avant son dpart de Londres, qu'aussitt install 
Bruxelles, il enverrait deux commissaires belges, chargs des pouvoirs
ncessaires pour ngocier, sous la mdiation de la confrence, un
trait dfinitif de sparation entre la Hollande et la Belgique,
d'aprs les bases des dix-huit articles. Le cabinet qu'il avait form
se refusait nettement  l'envoi des commissaires et prtendait que les
Belges pouvaient traiter avec les Hollandais, sans se rencontrer. Le
roi Lopold avait immdiatement fait connatre cette difficult 
la confrence, en lui rendant compte des hostilits des Hollandais et
du secours qu'il avait rclam de la France. Il fallait pourvoir avant
tout aux effets de ces nouvelles et fcheuses complications. Et, chose
assez singulire dans un pareil moment, j'tais depuis douze jours
sans aucune communication de mon gouvernement. Il n'y avait cependant
pas de temps  perdre pour prendre une rsolution. La confrence
dressa un protocole, dans lequel, en blmant svrement la rupture de
l'armistice de la part des Hollandais, elle approuvait l'emploi pour
un temps limit d'une arme franaise, dont l'entre en Belgique avait
t sollicite par le roi Lopold, et dcidait qu'une escadre anglaise
irait dfendre les ctes belges et repousser de ce ct les attaques
des Hollandais[267]. Ce protocole tait essentiel pour empcher qu'une
conflagration gnrale ne rsultt de l'intervention arme de la
France en Belgique.

  [267] Protocole, numro 31 (6 aot 1831).

  La confrence dcidait en outre que les troupes franaises devaient se
  borner  refouler les Hollandais hors du territoire belge sans
  entrer en Hollande. De plus, elles ne devaient investir ni
  Mastricht, ni Venloo pour ne pas s'approcher de la frontire
  allemande. Enfin le gouvernement franais devait s'engager 
  rappeler ses troupes aussitt aprs la cessation des hostilits.

  Ce protocole n'avait pas t ais  obtenir de la confrence car
  l'entre des troupes franaises en Belgique causait une indicible
  motion au cabinet anglais. Lord Palmerston allait jusqu' accuser
  la France de s'entendre secrtement avec la Hollande. Voil,
  crivait-il le 5 aot  lord Granville, une jolie escapade du roi
  des Pays-Bas. Je ne puis deviner ce qui l'a mordu; nous
  souponnons un peu la France... Talleyrand, si vous vous le
  rappelez, m'a propos il y a quelque temps d'exciter les
  Hollandais  rompre l'armistice afin de soulever un cri de
  rprobation contre eux, de couvrir la Belgique de troupes et
  ensuite de tout arranger selon notre bon plaisir. Serait-ce la
  ralisation du premier acte du complot? (_Correspondance intime
  de lord Palmerston._)

Je ne puis mieux faire connatre les pripties de cette grave
affaire qu'en donnant la correspondance qu'elle amena entre Madame
Adlade et moi.


MADAME ADLADE D'ORLANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 7 aot 1831.

Je suis bien sre, mon cher prince, que vous n'aurez pas t moins
surpris que nous de l'inconcevable leve de boucliers du roi de
Hollande, qui, certes, justifie bien entirement et fait bien sentir
l'immense avantage que nous donne la sage, noble et belle conduite de
notre bien-aim roi et de son gouvernement envers la Belgique; et
combien il est heureux que vous ayez conduit et termin, avec autant
de zle, de prudence et d'habilet, cette si importante et difficile
ngociation qui, par l'accord fait entre les cinq puissances, nous
autorise  voler au secours de ce malheureux pays, son roi le
rclamant, contre l'infme agression qui lui est faite par le roi de
Hollande, sans s'inquiter des traits convenus et qui viennent d'tre
conclus entre les cinq puissances, ni sans mme les consulter sur
cette coupable et inconcevable dmarche, que je ne puis m'expliquer
qu'en le considrant comme fou.

Il me parat impossible qu' la demande de secours et d'assistance
que le roi des Belges a demande  l'Angleterre, elle n'envoie pas
sur-le-champ son escadre dans l'Escaut, comme notre roi a envoy ses
deux fils et son arme en Belgique[268]; mais vous jugez avec quelle
impatience nous attendons de le savoir par vous! Je suis bien
convaincue que pour terminer par une paix stable cette lutte
inconcevable et si inattendue, le meilleur moyen, c'est que
l'Angleterre s'unisse franchement  nous, ce que je vous avoue que
j'ai la confiance qu'elle fera. Il me parat de toute impossibilit
que la Prusse, malgr ses liens de parent et son affection pour la
maison de Nassau, l'appuie dans cette tentative, entreprise contre les
traits qu'elle vient elle-mme de signer et contre tout droit des
gens[269]. Le mal est que, dans l'origine, les puissances ne lui ont
pas parl le langage franc et ferme qui l'et persuad; mais, au
contraire, il a vu le dsir de le ramener, de le maintenir en
Belgique, et c'est ce qui lui donne la confiance de faire cette
inconcevable entreprise; il se flatte d'entraner ainsi une guerre
gnrale.

  [268] Le duc d'Orlans et le duc de Nemours. Le premier
  commandait une brigade de cavalerie, et le second, un rgiment de
  lanciers. L'arme tait sous le commandement du marchal Grard.

  [269] Madame Adlade se trompe ici. Le roi des Pays-Bas
  n'avait encore sign aucun trait avec personne; le tort qu'il
  avait, tait d'avoir rompu un armistice qu'il avait conclu huit
  mois auparavant sous la mdiation des cinq puissances. (_Note de
  M. de Bacourt._)] notre roi dsire particulirement savoir de
  vous, et qu'il me charge de vous demander directement et en
  confiance, c'est ce que vous croyez qu'il y a  faire pour
  terminer ceci par un arrangement dfinitif qui ne laisse plus dans
  cette incertitude de la paix ou de la guerre, et qui nous permette
  de faire revenir nos troupes de Belgique, le plus tt possible, ce
  que mon frre dsire, sans que cela compromette nos intrts et
  ceux du roi des Belges, et l'indpendance de ce pays. Vous aurez
  t content de l'admirable lettre que notre cher roi a crite au
  roi des Belges... De grce, crivez-moi le plus tt possible...


    Paris, le 9 aot 1831.

J'tais loin de m'attendre, mon cher prince, quand je vous ai crit
avant-hier,  l'inconcevable conduite du roi Lopold envers notre roi,
la France et notre arme! Comment, pour toute rponse  l'admirable
lettre que notre roi lui crit le 4, en rponse  la sienne du 3, dans
laquelle il demande secours, nous ne voyons que le pauvre prtexte,
pour ne pas dire plus, d'un article de la constitution belge, que le
moindre raisonnement ne peut pas soutenir, mis en avant et appuy par
les inconvenants et sots articles de quelques gazettes belges! et, 
l'heure qu'il est, pas encore une ligne de lui  notre roi! cela me
passe[270]. En attendant, j'espre qu'en ce moment, notre arme entre
en Belgique, en vitant les places fortes, mais en marchant droit
contre les Hollandais qui dvastent et dsolent ce malheureux pays.
L'ordre de notre roi est de voler  son secours et d'en chasser les
Hollandais. Je suis fire, je vous l'avoue, de la grandeur, de la
gnrosit de notre roi et de sa conduite. Je suis certaine que vous
le serez aussi et que vous la ferez bien valoir, que vous en tirerez
bon parti pour nous amener une paix honorable et stable et avantageuse
pour l'humanit et l'Europe.

  [270] Il y avait en Belgique un parti qui supportait
  impatiemment l'ide de devoir son salut  la France et qui
  voulait garder pour soi l'honneur de repousser les Hollandais. M.
  de Muelnaere, ministre des affaires trangres, qui partageait
  ces ides, dclara que la constitution interdisait  toute arme
  trangre d'occuper le territoire belge si ce n'est en vertu
  d'une loi, et il supplia le roi Lopold de ne pas permettre que
  l'arme franaise passt la frontire. Le roi cda et crivit en
  ce sens  Paris. Mais aprs la dispersion de l'arme de la Meuse,
  il se ravisa et pria le marchal Grard de hter sa marche.

Je suis indigne du discours de lord Aberdeen  la Chambre des pairs,
ce que, me connaissant bien, vous comprendrez et sentirez mieux qu'un
autre. Mais je suis enchante de la rponse que lui a faite lord Grey;
notre roi en est trs touch; vous ferez bien de le lui dire[271]. Il
parat, d'aprs les gazettes anglaises, que l'escadre a l'ordre
d'entrer dans l'Escaut, et que le gouvernement anglais et la
confrence jugent le coup de tte du roi de Hollande, comme il mrite
de l'tre, ce qui me fait un extrme plaisir; mais je ne serai bien
satisfaite que quand je saurai tout cela par vous, et que vous m'aurez
donn votre manire de voir, votre opinion sur tout cela; aussi,
est-ce avec une indicible impatience que j'attends vos premires
lettres. Je suis bien fche que le pauvre roi Lopold n'ait pas
franchement suivi son premier mouvement, et qu'il n'ait pas eu un bon
conseil auprs de lui pour lui faire sentir la maladresse et la faute
qu'il faisait en se laissant aller au second, o je crois qu'il a t
entran par de mauvaises insinuations.

  [271] Chambre des pairs, sance du 6 aot:

  _Lord Aberdeen_ s'lve avec violence contre l'intervention franaise 
  Lisbonne et l'inaction de l'Angleterre. Il somme le cabinet de
  protger l'indpendance de dom Miguel] Le gouvernement, dit-il,
  n'a pas  s'inquiter du caractre du roi de Portugal, mais bien 
  voir quel est de fait le souverain de ce pays. Notre position
  vis--vis de dom Miguel est la mme que vis--vis du roi des
  Franais aprs qu'il et saisi l'hritage de son jeune neveu, en
  faveur duquel Charles X avait abdiqu. Je dis plus: si au lieu du
  duc d'Orlans actuel, on et choisi ce monstre d'galit, notre
  politique ne devrait-elle pas toujours tre la mme?...

  _Lord Grey._--Je ne parlerai pas des expressions du noble comte
  lorsqu'il a dit que le roi des Franais a _saisi_ l'hritage de
  son neveu...

  _Lord Aberdeen._--Je n'ai pas dit _saisi_ mais _occup_.

  _Lord Grey._--Cela ne mrite pas de rponse. J'aime bien mieux
  fliciter lord Aberdeen lui-mme et ses anciens collgues de la
  promptitude qu'ils ont mise  reconnatre le souverain actuel de
  la France. La conduite de la France dans les affaires de Portugal
  a t pleine de franchise et de loyaut...] Je crains que le
  retard de l'arrive de nos troupes en Belgique n'ait expos son
  arme, car on dit que, malgr le sage conseil de notre roi, il
  veut s'exposer  une bataille dont les consquences seraient bien
  funestes pour lui, s'il la perdait, ce qui est assez probable,
  d'aprs ce que l'on dit de l'tat de son arme. Adieu, mon cher
  prince...


LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADLADE D'ORLANS.

    Londres, le 10 aot 1831.

Je reois la lettre de Mademoiselle du 7, et je m'empresse d'y
rpondre.

Mademoiselle me fait une question  laquelle le protocole port par
Neukomm rpond en grande partie, car il indique la route  suivre pour
arriver  un arrangement dfinitif. Ce protocole a t longuement et
vivement discut; les plnipotentiaires russes surtout ont t trs
difficiles  amener au systme que nous avons adopt; nous y avons
pass huit heures un jour et six le lendemain; je crois avoir obtenu
tout le possible dans un moment o les esprits de tous les partis
taient fort agits. Si le roi de Hollande cde, nous n'aurons plus
que des stipulations de dtail, qui prouveront, je l'espre, de moins
grandes difficults que celles qu'il a fallu surmonter dans cette
pineuse affaire. Nos troupes pourront alors se retirer; et peut-tre,
finir elles-mmes, en rentrant en France, la question des forteresses.
Mon opinion est que cela dplaira, mais ne donnera que de l'humeur. Je
ne parle que des forteresses leves par la Sainte-Alliance contre
nous. La marche de nos troupes a fort effray les esprits; mais
c'tait surtout la marche en avant qui inquitait tout le monde; ce
qu'elles feraient du ct de Mastricht peut amener des complications
graves; mais ce qu'elles feront en se retirant sera support, parce
qu'on sera surtout bien aise qu'elles se retirent. On se paye par l
des frais de la guerre; et il doit tre plus commode au roi des Belges
qu'une opration de cette nature, qui tt ou tard doit se faire, soit
faite par nous, dont il est oblig de demander les armes, tant les
moyens militaires qu'il a  sa disposition sont faibles. Il me semble
aussi que la destruction des forteresses par la main mme des armes
franaises plairait  tous les Franais et satisferait les exigences
les plus susceptibles...


    Londres, le 11 aot 1831.

J'ai fait ce matin  lord Grey la commission de Mademoiselle. Il en a
t extrmement touch, et m'a dit avec motion: Vous ne pouvez pas
trop dire au roi combien je suis sensible  ce qu'il a la bont de me
faire dire. Aprs quelques moments de silence, lord Grey m'a demand
si je connaissais les dpches que lord Palmerston venait de recevoir
de Hollande. Je lui ai dit que d'abord j'avais d venir chez lui et
que j'allais, en le quittant, chez lord Palmerston qui avait indiqu
une confrence pour deux heures. Vous allez, m'a-t-il dit, y lire une
lettre de La Haye qui annonce que les ordres ont t donns pour que
les troupes hollandaises rentrent immdiatement en Hollande. Vous
connaissez tous les embarras que nous avons ici; vous avez d voir
toute l'agitation produite par l'entre de vos troupes en Belgique. Je
vous conjure d'engager le roi  les rappeler en France, au moment
o il aura connaissance officielle des ordres donns par le roi de
Hollande. Nous avons besoin de cette preuve de modration de votre
part. Cela est essentiel pour nous et pour vous. Dites-le de ma part
au roi. Deux gouvernements qui veulent tre franchement d'accord se
doivent des gards de circonstance; et je vous rpte que nos embarras
seraient extrmes ici, si vous ne retiriez pas vos troupes.

Je suis mont chez lord Palmerston, qui m'a lu la lettre de M.
Verstolk[272]; elle est explicite sur le rappel des troupes
hollandaises. Il me semblerait bien grave de refuser  l'Angleterre ce
qu'elle demande aujourd'hui, car les dernires vingt-quatre heures ont
chang la question. La retraite des troupes hollandaises, d'une part,
et la demande du roi Lopold qu'il a fait connatre ici sont deux
incidents considrables. Il est certain que le ministre anglais ne
saurait affronter le rcri gnral qui s'lverait contre lui si, les
Hollandais se retirant, nous restions en Belgique. Les tories ne sont
pas les seuls qui blment la conduite du cabinet anglais dans la
question hollandaise; et le _leading article_ du _Times_ d'aujourd'hui
(journal ministriel) en est un symptme trs remarqu. Mais, comme il
ne faut pas cependant que notre mouvement militaire reste sans
rsultat pour la France, il faudrait, ce me semble, obtenir ou
arracher de la Belgique et de son roi le consentement pur et simple,
mais officiel, de la dmolition des forteresses. Le marchal
Grard[273] pourrait aisment faire ce trait en s'en allant. Le roi
Lopold, avant de quitter Londres, m'avait crit  ce sujet une lettre
que j'ai envoye  cette poque au gouvernement. Ce prince, arriv 
Bruxelles, n'a plus tenu le mme langage; mais aujourd'hui, il faut
que son langage soit positif.

  [272] Jean Gilbert Verstolk van Soelen, homme d'tat
  hollandais, n en 1777, tait juge  Rotterdam en 1801, puis
  directeur de la Gueldre. Sous la domination franaise, il fut
  nomm prfet de la Frise. En 1815 il devint administrateur du
  grand-duch de Luxembourg, puis ministre  Ptersbourg. En 1825
  il entra au ministre des affaires trangres et y demeura
  jusqu'en 1840. Il mourut en 1845.

  [273] Maurice-tienne comte Grard n en 1773, engag
  volontaire en 1791, gnral de division en 1812; il se signala
  particulirement en 1814 et en 1815. Il quitta le service sous la
  Restauration et fut lu dput. En 1830, il devint marchal de
  France et ministre de la guerre, et fut mis en 1831  la tte de
  l'arme du Nord. Il fut en 1835 nomm grand chancelier de la
  Lgion d'honneur et il mourut en 1855.

Quand une fois nous n'aurons plus  traiter la question des
forteresses qu'avec les quatre puissances, les choses seront fort
avances, parce qu'elles sont fortement engages dans le protocole du
17 avril.

L'Angleterre devrait bien trouver, dans tout ce qui vient de se
passer en Belgique, des motifs pour croire qu'il n'y a pas de Belgique
possible, et que c'est par des ides de partage que l'Europe
trouverait la garantie positive d'une paix gnrale. Mais l'Angleterre
est bien loigne de cette ide. On avait partout aussi d'autres
ides; les ambitions avaient pris d'autres routes. O en est-on  cet
gard en France?

Voil une lettre bien longue; les vieux serviteurs ne sont jamais
courts, mais ils sont tendrement et sincrement attachs...

Quels autres conseils pouvais-je donner au gouvernement franais, dans
des circonstances qui rvlaient de pareilles complications? C'tait
le roi Lopold qui ne voulait plus aujourd'hui ce qu'il voulait hier,
et les fanfaronnades des Belges qui aboutissaient  une fuite
honteuse devant les Hollandais[274]. On pouvait bien certes tre tent
de croire qu'il n'y avait point de Belgique, et point de roi des
Belges. Mais cela tait fort peu commode quand on n'avait voulu le
partage d'aucun ct. En Angleterre, on craignait d'augmenter la
puissance franaise; en France, on voulait M. le duc de Nemours; les
Russes et les Prussiens voulaient le prince d'Orange; l'Autriche
aurait assez aim que le dsordre se prolonget afin de tenir la
France gne de ce ct. Tout cela avait conduit o l'on tait. Mon
affaire tait que cela y conduist sans guerre, et il n'y en avait
point encore. Cela nous avait, en tout cas, donn le temps de faire
une arme. L'essentiel tait que M. Prier restt au pouvoir, parce
que l'opinion du dehors tait tout entire  lui; les gens tranquilles
et le commerce en France lui appartenaient; il ne fallait donc pas se
laisser faire la loi par une poigne de factieux. J'y tais bien
rsolu, ainsi qu' tirer tout le parti possible de cette crise un peu
vive, pour en finir avec cette fastidieuse affaire. Comme toujours, on
ne m'y aidait gure du ct de la France o se manifestaient de
nouvelles exigences,  mesure que j'obtenais des concessions 
Londres. Les lettres suivantes le constateront suffisamment.

  [274] Les Belges avaient t battus le 8 aot  Hasselt
  et le 12  Louvain.

MADAME ADLADE D'ORLANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 13 aot 1831.

    Mon cher prince,

Vous avez fait beaucoup jusqu' prsent, et  merveille. Le roi le
mandait avant-hier dans une lettre au marchal Grard, et qu'il
attendait que vous feriez encore plus, et que votre habilet
parviendrait  obtenir ce qui est ncessaire pour obtenir une paix
stable; et maintenant la seule dmolition des places fortes en
Belgique ne serait pas regarde comme une satisfaction suffisante, ni
une scurit assez grande d'aprs la tentative que vient de faire le
roi de Hollande, qui,  la vrit, sans la dcision prompte de notre
roi et l'arrive de notre arme en Belgique, aurait eu succs, du
moins momentanment; cela est bien prouv, le roi Lopold aurait t
dtrn. Nous voulons le soutenir autant que cela dpendra de nous;
mais pour que cela soit possible au roi,  son gouvernement, il faut
que vous parveniez  obtenir une rparation, un ddommagement qui
satisfasse l'amour-propre national et l'opinion gnrale  cet gard,
de notre propre pays. C'est avec une parfaite conviction, et en toute
amiti et confiance que je vous le dis: _c'est de la plus grande
importance_ pour notre cher roi, son gouvernement, et votre propre
existence comme son ambassadeur.

Nous savons ce matin par dpche tlgraphique que mes neveux
Chartres et Nemours sont entrs hier  Bruxelles,  deux heures aprs
midi, aux acclamations et  la joie de toute la population qui les
attendait avec une impatience extrme, et qui tait dans un tel tat
de terreur de l'arrive des Hollandais, que, la veille, M. d'Arschot
n'avait trouv d'autre moyen de les calmer qu'en faisant prparer un
dner pour mes neveux  l'htel d'Arenberg, en disant qu'ils allaient
arriver. Ici, la discussion de l'adresse dans la Chambre des dputs
se continue; l'on espre qu'il y aura une bonne majorit; il est
certain que ces derniers vnements ont t d'une grande utilit
pour le gouvernement et lui ont donn beaucoup de force; mais il ne
faut pas se dissimuler que tous ces avantages seraient perdus et nous
feraient mme tomber plus bas que nous ne l'tions avant, si,  la
suite, il n'y avait pas un acte, un ddommagement qui satisfasse notre
nation. Cela ne peut tre en meilleures mains que dans les vtres, mon
cher prince; je sens que la tche est difficile, mais vous la
surmonterez, j'en suis sre, surtout ayant force et bon droit de votre
ct.


LE GNRAL SBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 14 aot 1831.

    Mon prince,

Ma dpche officielle d'aujourd'hui vous fait connatre notre
situation. Les dbats de la Chambre des dputs vous montreront nos
embarras. La Belgique est une question dlicate qui exige des
mnagements de tous les genres et de tous les instants. Notre
politique n'est ni change ni modifie; nous voulons conserver la paix
sans exigences draisonnables qui pourraient blesser les puissances;
mais il faut mnager la susceptibilit d'un pays qui se croit offens
par des places qui ont t construites contre nous. C'est toujours le
trait que vous avez repouss en 1815 qui est notre grande difficult.

Nous ne voulons pas le dchirer, mais les puissances doivent prouver
 la France que le systme de haine qui nous l'imposa n'est plus le
sentiment qui les dirige. Vous pouvez seul leur faire entendre
utilement cette vrit. Votre haute position en Europe et  Londres,
la confiance que vous inspirez achveront une union sincre entre
les tats dont le concert et l'accord peuvent prserver l'ordre social
des dangers qui le menacent. Aussitt que le territoire belge sera
vacu par l'arme hollandaise, vingt mille hommes de l'arme
franaise rentreront en France. Le marchal Grard ne conservera que
trente mille hommes qui rtrograderont jusqu' Nivelles, et en de.
Cette diminution de nos forces est une garantie que nous nous
empressons de donner  nos allis de la loyaut de nos intentions.
Vous voyez que vos observations ont exerc une grande influence sur
nos rsolutions. Nous dsirons donner au cabinet anglais toutes les
preuves d'intrt; mais notre position est plus embarrassante encore
que la sienne. Votre prsence  Londres nous rassure sur la
conservation d'une paix qui est l'objet de tous nos voeux et que vous
avez dsire, comme nous, digne et honorable. La Chambre commence  se
rapprocher du ministre, et si nos affaires trangres deviennent plus
faciles, une grande majorit nous est assure. Ce n'est pas le cabinet
franais que nous dsirons conserver, mais la paix.

C'taient l de belles paroles, mais il tait plus ais de les crire
que de satisfaire aux prtentions qu'elles dissimulaient. J'avais
obtenu de la confrence la sanction de l'entre des troupes franaises
en Belgique, pour secourir le roi Lopold contre l'invasion
hollandaise; on reconnaissait que cette dcision de la confrence
avait donn une grande force au gouvernement franais devant les
Chambres. Maintenant, celui-ci demandait la dmolition des forteresses
qui avait t accorde en principe ds le mois d'avril par les
puissances reprsentes dans la confrence de Londres, et il aurait
voulu que l'occupation franaise en Belgique se prolonget
jusqu' l'entire dmolition des forteresses excute sur l'ordre des
puissances. videmment c'tait impossible  obtenir, du moment surtout
o les troupes hollandaises s'taient retires dans leurs limites, sur
l'ordre de la confrence. La scurit des Belges et de leur nouveau
roi tant assure par cette mesure, la prolongation du sjour des
troupes franaises en Belgique ne pouvait plus qu'exciter la mfiance
de toutes les puissances et provoquer dans le parlement anglais des
attaques sans rponse contre le ministre qui aurait succomb[275].
Les tories qui lui auraient succd, engags par leurs attaques mmes
contre l'occupation de la Belgique par l'arme franaise, auraient t
intraitables sur ce point, et la guerre devenait invitable. Il
fallait donc aider le cabinet anglais  se soutenir et ne pas mettre
en avant des exigences mal fondes du ct de la France o une partie
du gouvernement cdait  de malfaisantes influences. On pourra en
juger par ce que m'crivait  cet gard le duc de Dalberg.

  [275] L'attitude que le cabinet anglais entendait
  conserver sur la question de la retraite des troupes franaises
  et de la dmolition des forteresses ressort clairement de la
  lettre suivante de lord Palmerston  lord Granville:

  [_Particulire_]

    Foreign Office, 17 aot 1831.

    Mon cher Granville,

  Je viens de causer avec Talleyrand, qui m'a donn  lire une
  lettre particulire que Sbastiani lui a crite le 14. Dans cette
  lettre, Sbastiani annonait le retour en France de vingt mille
  Franais, et le repliement du reste sur Nivelles, mais il y avait
  un vilain passage relativement aux forteresses insinuant qu'il
  fallait en venir  un arrangement avant que les Franais
  vacuassent entirement la Belgique.

  Talleyrand m'a demand ce que je pensais de cette lettre. J'ai
  dit que son gouvernement se trompait s'il croyait que nous
  puissions jamais mler la question des forteresses avec celle de
  l'vacuation de la Belgique; que le gouvernement franais s'tait
  engag  vacuer la Belgique, et que nous devions nous attendre 
  le voir remplir son engagement; que quant aux forteresses, nous ne
  pouvions mme prendre en considration la question de leur
  dmolition avant que les troupes franaises soient hors de la
  Belgique. Nous avons la ferme intention de dmanteler plusieurs de
  ces forteresses belges, mais nous ne souffrirons jamais que la
  France nous fasse la loi  cet gard  la pointe de la
  baonnette. (_Correspondance intime de lord Palmerston._)


LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 13 aot 1831.

    Mon cher prince,

Je n'ai que le temps de vous dire que la Providence veille sur la
France plus que ceux qui la gouvernent. On s'occupe  faire
l'ducation de deux cents nouveaux dputs appels plus convenablement
 rgir les affaires d'une commune qu' dcider celles d'un empire. Je
crois qu'il y a depuis deux jours amlioration dans les esprits.
L'invasion hollandaise donne un immense avantage, abat le caquet des
rvolutionnaires belges et franais, fournit l'occasion au
gouvernement de montrer un peu de vigueur, et prouve que l'Angleterre
ne se spare pas des intrts crs par la rvolution de Juillet. Je
conseille de hter un arrangement final entre la Hollande et les
Belges, et de tenir une balance juste et quitable pour _la premire_.
Il vous faut le consentement du roi de Hollande, ou vous n'avez rien
fini.

Le bavardage qui clate de la tribune franaise devient insipide.
D'un autre ct, il est plus que temps que la _camaraderie_ du
Palais-Royal avec l'ordure de la rvolution cesse. On se demande en
Europe comment l'autorit peut se retremper ainsi. MM. d'Appony et
Pozzo se plaignent du langage que tiennent hors de France, en Italie
et en Allemagne, les agents franais. Vous pouvez tre sr que, ds
qu'en Italie il y a un autre mouvement insurrectionnel, les
Autrichiens tomberont dessus. A mon avis, ils feront bien.

Cet excellent Casimir Prier que nous avons tenu par les cheveux pour
qu'il ne nous chappe pas, ne parle que de sa retraite. Les plus
plates intrigues s'ourdissent maintenant pour composer un ministre
qui doit lui succder. Les chefs en sont Odilon Barrot, Salverte,
Clauzel[276] auquel on a donn btement le bton de marchal pour
augmenter son influence. Tout cela s'carte de toute raison; et vous
pouvez vous croire heureux d'tre loign de tant de folies...

  [276] Bertrand Clauzel, n en 1772, capitaine  la lgion des
  Pyrnes en 1792, devint gnral de brigade en 1799, et fit
  toutes les campagnes de l'empire notamment en Espagne. Condamn 
  mort par contumace en 1815 pour sa conduite pendant les
  Cent-jours, il s'enfuit en Amrique, revint en France aprs
  l'amnistie (1820) et fut lu dput en 1827. En 1830, il reut le
  commandement de l'arme d'Algrie, fut rappel en 1831 et nomm
  marchal de France (30 juillet). Nomm gouverneur gnral en
  1835, il revint en France l'anne suivante  la suite de l'chec
  de l'expdition de Constantine. Il mourut en 1842.

Le duc de Dalberg indiquait dans cette lettre l'ide  laquelle
j'avais rsolu de m'attacher, aussitt que nous serions sortis de la
crise actuelle des affaires belges: c'tait de poursuivre sans relche
la conclusion d'un trait dfinitif qui rglerait ces affaires;
seulement, j'tais bien dcid, si le roi de Hollande persistait
dans son systme d'opposition  un arrangement final,  me contenter
d'un trait solennel entre les cinq grandes puissances et la Belgique,
convaincu que j'tais qu'un pareil trait mettrait les Belges  l'abri
d'une nouvelle invasion hollandaise et assurerait le maintien de la
paix. Mais il fallait, avant d'en arriver l, apaiser les
effervescences de Paris, et satisfaire aux exigences de la situation
vraiment embarrassante du cabinet anglais; dans ce but, j'crivis 
Madame Adlade:


LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADLADE D'ORLANS.

    Londres, le 17 aot 1831.

Je ne songe qu' une seule chose, c'est au service du roi, c'est au
bien rel de la France que tant de passions compromettent trangement.
Les hasards aussi, il faut en convenir, trompent sans cesse nos
calculs et nos efforts; et la complication actuelle me parat sans
contredit la plus fcheuse de cette longue et pnible ngociation. En
effet, l'entre de nos troupes en Belgique tait force, et leur
sortie prsente des difficults qui,  ce qu'il parat, sont de nature
 compromettre l'existence du ministre sage, ferme, pacifique et
clair dont le roi s'est entour. Il faut  notre esprit franais
excit par les dmonstrations militaires, soit des victoires, soit des
conqutes. La retraite des Hollandais rend les victoires impossibles;
et l'intrt, bien ou mal entendu des puissances, s'oppose aux
conqutes. Pendant que ce dilemme occupe les conseils du roi, il se
passe ici des choses qui ont aussi leur importance.

Le jour o nos troupes ont pass la frontire, ce jour-l mme,
a commenc une raction dans l'esprit anglais, dont le _Times_, qu'il
est bon que vous lisiez, offre des symptmes frappants[277].

  [277] ... Vous aurez vu le langage violent du _Times_ contre la
  France: nous ne pouvons l'empcher. Le _Times_ clate de temps en
  temps et va son train, mais le ton qu'il a adopt dernirement ne
  peut pas avoir fait grand mal, car cela a d servir  convaincre
  les Franais que le langage du gouvernement anglais dans la
  question belge aurait pu tre plus vif encore sans aller au del
  du sentiment gnral. (Lord Palmerston  lord Granville, 26
  aot. _Correspondance intime de lord Palmerston._)

Cette raction s'est visiblement tendue; elle menace essentiellement
le cabinet actuel; elle devient nationale; elle place _la rforme_
mme sur le second plan. Les vieilles jalousies se rveillent, les
susceptibilits se montrent partout, car il y a une fibre anglaise
qui, depuis deux cents ans, appartient si compltement  la question
de la Hollande et des Pays-Bas qu'on ne saurait la faire vibrer
impunment. Lord Grey et le cabinet tout entier ne se dissimulent pas
et ne me cachent pas qu'il y va non seulement de leur existence mais
de la conservation de la paix. S'ils consentaient  la prsence
prolonge de nos troupes en Belgique, les tories, qui comprennent que
la guerre seule peut loigner la rforme, pousseraient  la guerre de
tous leurs efforts, et trouveraient dans l'amour-propre national un
cho qui leur a manqu jusqu' prsent dans le pays. Si le ministre
de lord Grey quittait, il serait remplac par des hommes qui seront
hostiles  tout ce qui s'est fait pour maintenir la paix. Pour que
lord Grey reste, il faut qu'il puisse dire que nos troupes rentrent en
France, ou qu'il se dcide  faire contre nous ce que voudra son pays.

Dans cette situation, quel est le moyen de tout concilier? Il ne se
prsente pas  mon esprit; je vois des inconvnients partout.
Cependant, le parti qui me paratrait en avoir le moins serait
celui-ci: c'est sur la demande du roi Lopold que les troupes du roi
sont entres en Belgique; c'est  son secours que nous nous sommes
ports avec un empressement et avec des dpenses qu'il doit
reconnatre. Il n'est pas moins certain que nous lui avons rendu des
services signals ainsi qu' tout son pays qui devenait la proie de la
guerre en peu d'heures. Une marque de reconnaissance nous est due,
quelques ddommagements nous sont acquis. Les demander  la
confrence, ce serait faire une dmarche illusoire; les Anglais nous
diraient: nous n'en demandons pas, et les autres membres de la
confrence s'inquiteraient. Il me semble que c'est au roi Lopold
lui-mme qu'il faut s'adresser. Une convention directe de souverain
indpendant  souverain indpendant me paratrait propre  nous faire
sortir de l'embarras dans lequel nous sommes. Si donc le marchal
Grard et le gnral Belliard allaient droit au prince Lopold avec la
force et la promptitude que l'on met  une convention militaire, et
s'ils lui disaient: La retraite de nos troupes dpend de telle chose;
prenez l'avis de votre conseil; faites jurer le secret, nous le
garderons avec Paris et signez dans deux heures, ce qui serait fait
l serait fait; et il faudrait bien que, sans guerre, les puissances
s'en accommodassent, car le trait aurait t fait entre princes
reconnus et qui ont le droit de faire, en observant les formes fixes
dans leur propre pays, tout ce qui leur convient. Le prince Lopold
n'a pas consult le congrs pour appeler les forces de la France  son
secours; il n'aurait pas plus besoin de l'appeler pour les faire
retirer. C'est l'urgence qui doit rgler toute cette question.

Personne ici n'a t sensible  la retraite de vingt mille hommes de
nos troupes, parce que trente mille suffisent pour conqurir toute la
Belgique quand en Belgique, il n'y a que des Belges.

Je n'ai pas parl, dans ma dpche d'aujourd'hui, de l'ide que
renferme cette lettre-ci parce que, avec le roi, il est de mon devoir
de tout hasarder, et qu'avec un cabinet il faut rester dans les bornes
de la prudence. Le roi verra si ce que j'ai aujourd'hui dans l'esprit
vaut quelque chose. Je passe ma vie  chercher des expdients; si cela
ne vaut rien, il vaudra peut-tre mieux rester dans la ligne que
demande lord Grey qui, encore ce matin, s'est engag  la dmolition
des places fortes, lorsque le moment en sera venu. Il veut que cela
soit fait, mais il ne veut pas que cela le soit par nous.

J'ai remis au charg d'affaires de dom Pedro la lettre du roi; il
doit l'envoyer aujourd'hui. Dom Pedro est parti hier avec toute sa
famille; il est peu content de son dernier sjour en Angleterre...


    Londres, le 19 aot 1831.

J'avais,  la fin de ma dernire lettre, parl  Mademoiselle de
l'ide que l'on pouvait avoir de traiter avec le prince Lopold, mais
ce que je proposais devait tre parfaitement _secret_. Du moment que
l'on veut faire quelque chose de patent, on chouera et l'on dplaira
 toutes les puissances. Au point o en sont les choses, on ne peut
plus, sans danger, s'occuper que de rendre officielle la lettre qui
m'a t crite par le prince Lopold au moment de son dpart; la
copie en est  Paris; soyez sre que les places seront abattues: lord
Granville en rptera l'assurance au roi; moi, personnellement, je
n'en doute pas. Je crois, en vrit, qu'il n'y aurait aujourd'hui
qu'un moyen de l'empcher, ce serait de vouloir le faire soi-mme.
Cela deviendrait une question d'amour-propre et, entre grandes
nations, on ne peut calculer ce que ce genre de blessure peut amener.

Le roi aura une bonne nouvelle  apprendre  dom Pedro: le comte de
Villaflor est dbarqu  Saint-Michel[278] avec quinze cents hommes et
il est le matre de l'le, dans laquelle il y avait beaucoup
d'artillerie et deux mille hommes de troupes rgles. Ainsi, voil
cinq mille hommes, y compris ce qui tait  Terceira, qui sont  la
disposition de la jeune reine dont la vie aventureuse exigeait qu'elle
ft plus jolie.

  [278] L'le de Saint-Michel est la plus importante de l'archipel
  des Aores. Le comte de Villaflor s'en empara le 1er aot, au nom
  de la rgence de Terceira. Le comte de Villaflor, gnral en chef
  des troupes de dom Pedro, tait n en 1790. Engag  dix-huit
  ans, il tait gnral de brigade en 1826, au dbut de la guerre
  civile. Il prit parti pour dom Pedro. En 1829 il se rendit 
  Terceira, d'o il partit en 1831  la tte de l'expdition qui
  dtermina la chute de dom Miguel et l'avnement de dona Maria. En
  1836, il devint premier ministre pendant quelques mois. Durant
  toute la dure des troubles qui agitrent si longtemps le
  Portugal, il demeura constamment le dfenseur de la reine dona
  Maria et de la charte librale. Il mourut en 1860. Le comte de
  Villaflor avait t cr duc de Terceira en 1833.

Le ministre anglais vient d'avoir un chec parlementaire; il faut
esprer qu'il s'en relvera, nous en avons besoin[279]...

  [279] A la sance de la Chambre des communes du 19 aot, le
  marquis de Chandos avait prsent un amendement qui tendait 
  accorder le droit de suffrage  tous les cultivateurs qui
  possdaient  bail, depuis un an, une terre de la valeur de
  cinquante livres sterling. Cet amendement, bien que combattu par
  le ministre, avait pass  la majorit de deux cent
  quarante-deux voix contre cent quarante-huit.

Aprs de longues discussions dans la confrence, pendant lesquelles
je soutins avec vigueur que la prolongation du sjour des troupes
franaises tait ncessaire  la scurit de la Belgique, nous
convnmes cependant d'imposer au roi de Hollande un nouvel armistice
de six semaines, durant lequel un trait dfinitif serait conclu entre
la Hollande et la Belgique sous la garantie des cinq puissances. Le
protocole numro 34, qui contenait ces stipulations, dclarait en mme
temps que, moyennant de pareilles garanties, la prsence des troupes
franaises en Belgique cessait d'tre indispensable et qu'elles
devraient se retirer sans cependant fixer un terme prcis  leur
retraite. Les ministres anglais avaient insist pour obtenir cette
dclaration comme vitale pour l'existence du cabinet. On va voir qu'
Paris on se considrait galement comme perdu si les troupes
franaises devaient se retirer de Belgique avant qu'on ait obtenu soit
la dmolition immdiate des forteresses, soit de nouvelles garanties
de leur dmolition future. Le roi Louis-Philippe lui-mme,
ordinairement plus calme et plus habile que son entourage, se laissa
aller  des soupons et  des inquitudes qui se peignent trs bien
dans les lettres de lui que je vais donner, et qui,  mon sens, font
plus d'honneur  son patriotisme et  sa loyaut qu' sa prvoyance
politique. Il m'expdia en toute hte le gnral Baudrand, aide de
camp de son fils, que je vis arriver  Londres porteur des lettres
suivantes:


LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, ce samedi 27 aot 1831.

J'prouve, mon cher prince, le besoin de m'ouvrir confidentiellement
 vous sur le protocole que vous venez de signer. Si de pareils
actes peuvent, comme je le conois trs bien, servir au maintien du
cabinet anglais, je ne peux pas vous cacher qu'ils sont de nature 
perdre mon gouvernement et  tout remettre en question parmi nous.
L'honneur de la France qui m'est confi et qui est le mien, sa sret
dont je suis le garant et qui fait la mienne, tout se runit pour
m'interdire de me regarder comme tant li par ce protocole, si
d'autres mesures ne viennent le modifier et le rendre acceptable  mes
ministres. J'ai voulu vous en prvenir moi-mme et vous demander de
faire tous vos efforts pour les faire adopter. Ce sera un bien grand
service que vous me rendrez, et je trouve que la rdaction du second
paragraphe vous en laisse la latitude.

Je vous avoue, mon cher prince, qu'il y a quelque chose d'trange 
mes yeux dans la marche de la confrence. J'ai envoy une arme en
Belgique pour dfendre son ouvrage; sans la prsence de cette arme,
la Belgique tait conquise et Lopold tait dtrn. J'ai promis de
rappeler mes troupes ds qu'il n'y aurait plus de danger de voir les
Belges et leur nouveau souverain  la merci des Hollandais, et la
chose a t entendue ainsi; mais que peut-il et que doit-il mme
arriver si je me dcidais  rappeler toute l'arme en France par suite
de votre dernier protocole? Nous nous retrouverions dans la mme
position o il a fallu une dcision instantane et un miracle de
rapidit dans l'excution pour sauver la Belgique et le trne de
Lopold. Nous ne devons pas nous exposer de nouveau  d'aussi grands
dangers. La Hollande tient aujourd'hui plus de cent mille hommes aux
portes de la Belgique, et les Belges n'ont rien, absolument rien 
leur opposer. Ainsi, si, ddaignant de nouveau la foi de l'armistice,
la Hollande envahissait une seconde fois le territoire belge, ou
si seulement la suspension d'armes expirait sans qu'il y ait eu de
trait de conclu, il est clair que le renversement du trne belge
serait encore plus facile et plus certain qu'il ne l'tait cette
fois-ci; et on peut donc se demander si la confrence veut rellement
laisser dtruire ce qu'elle avait presque conduit  terme avec tant de
soins et d'efforts, ou si elle veut que Lopold, livr  lui-mme et
dnu de moyens, tombe dtrn, sans dfense, et que la Belgique, en
proie  l'anarchie, dsole, ruine par le double flau de la guerre
et des inondations, ne voie plus de salut pour elle qu'en retournant
aux Nassau?

En vrit, mon cher prince, je dois vous le dire avec toute la
franchise de l'amiti qui m'attache  vous, je ne comprends pas
comment cette situation de la Belgique, comment celle de mon
gouvernement et la mienne vous ont chapp  tel point que vous n'ayez
fait nulle difficult de signer ce singulier protocole. Il faut, de
toute ncessit, que vous trouviez le moyen de nous tirer de cette
crise qui menace, au plus haut degr, la paix de l'Europe. Mon
ministre vous en indique un, qu'il me parat facile de faire adopter;
car, le repousser serait justifier des soupons dont, je vous l'ai
dit, je ne me dfends pas sans peine[280].

  [280] L'expdient propos par le cabinet tait que les troupes
  franaises ne sortissent de Belgique qu'aprs avoir obtenu du
  gouvernement belge l'engagement formel de procder  la
  dmolition des forteresses. C'est dans ce but que M. de
  Talleyrand obtint du gouvernement anglais qu'il ne presserait pas
  outre mesure la retraite des troupes franaises, et qu'en mme
  temps le cabinet des Tuileries envoya  Bruxelles M. de
  Latour-Maubourg, charg de ngocier sur la question des
  forteresses un arrangement secret avec le roi Lopold.

Enfin, mon cher prince, soyez convaincu et sachez convaincre vos
collgues de la confrence que tout ce qui m'tait humainement
possible de faire, je l'ai fait; qu'aprs avoir donn  mes allis des
garanties aussi fortes de la puret de mes intentions, j'en dois  mon
pays de plus efficaces que celles qui rsultent de votre dernier
protocole, et cela sous peine de me voir dans l'impuissance de
contenir la fureur et l'imptuosit de la nation. C'est la
connaissance parfaite que j'ai, mon cher prince, de cet tat de choses
qui m'a fait dsirer et presser aussi vivement la dmolition des
places; car ce sont elles qui, considres d'un ct et de l'autre
comme des objets de tentation qu'il ne faut pas laisser  porte ou en
vue des joueurs, sont aujourd'hui la cause de tous les embarras, la
source de toutes les alarmes. Pesez bien tout ce que je vous dis l,
et vous verrez que mon empressement  voir terminer cette affaire est
la preuve la plus positive de la loyaut de mes intentions envers la
Belgique et de la droiture de la politique de mon gouvernement envers
l'Angleterre et les autres puissances. Croyez aussi que c'est la mme
droiture et la mme loyaut qui nous portent  ne pas vouloir retirer
toutes nos troupes de la Belgique avant qu'il ait t pris des mesures
efficaces pour assurer la conservation de Lopold sur son trne. Vous
connaissez ce prince; l'amiti que je lui porte ne doit pas m'empcher
de dire que son caractre est un sr garant qu'il ne nous aurait pas
demand de garder nos troupes, s'il n'avait pas eu la conviction qu'il
ne pouvait pas s'en passer.

Une autre considration bien forte, c'est que le roi de Hollande a eu
bien de la peine  rassembler,  entretenir et  solder ses cent dix
mille hommes, mais qu'il ne peut pas payer longtemps cette force
_factice_; et que, par consquent, il est vident qu'il ne la conserve
sur pied que pour envahir la Belgique, o les distances sont si
courtes qu'il est toujours probable que celui qui entre le premier
devance partout son adversaire. Loin de diminuer cette arme
disproportionne, le roi de Hollande continue  l'augmenter et fait
recruter  tout prix dans toute l'Allemagne. Or, je le demande, quelle
confiance peut-on mettre dans un armistice avec lui, quand le
licenciement de cette arme n'y serait pas stipul?

Mais je m'aperois, mon cher prince, que ma lettre est dj plus
longue que je ne l'aurais voulu. Ne l'attribuez qu' mon dsir de vous
parler  coeur ouvert, et j'aime  croire que vous ne verrez dans ma
franchise qu'une preuve de plus de mon amiti et de tous mes
sentiments pour vous.

    Votre affectionn,

    LOUIS-PHILIPPE.


Le roi ajoutait dans une autre petite lettre de la mme date du 27
aot,  quatre heures:


Aprs vous avoir crit cette longue lettre, mon cher prince, je me
suis dcid  vous l'envoyer par le lieutenant gnral Baudrand, aide
de camp de mon fils an, qui est revenu hier de la Belgique avec lui.
Il connat parfaitement l'tat de ce pays et la position pnible, mme
prcaire, du roi Lopold qui n'a ni troupes ni administration, en
sorte que ce serait le vouer  l'anantissement que de lui refuser la
force morale et relle que la prsence de notre corps de troupes peut
seule lui assurer aprs la secousse terrible qu'il vient d'prouver.

J'ai une grande confiance dans le gnral Baudrand, et je sais que
les rapports qu'il a eus avec l'arme anglaise en 1816 l'ont fait
connatre avantageusement en Angleterre, o il pourra, si vous le
croyez utile, prsenter un tableau vrai de l'tat des choses tant en
France qu'en Belgique...

Le gnral Baudrand m'apportait aussi des lettres de Mademoiselle et
du gnral Sbastiani, crites dans le mme sens que celle du roi. Je
ne donnerai que la lettre du gnral Sbastiani, plus alarm peut-tre
encore que le roi.

LE GNRAL SBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 27 aot 1831.

    Mon prince,

Le trente-quatrime protocole nous place dans une situation dont il
est impossible de calculer les rsultats. Le plus probable et le plus
imminent est, sans doute, la dissolution du ministre. Il est
impossible que nous rsistions  l'vacuation immdiate de la
Belgique, sans autre garantie que celle d'une suspension d'armes de
six semaines, lorsque la Hollande conserve et augmente son arme de
cent mille hommes et vient de montrer si peu d'gards pour les
engagements qu'elle prend envers les puissances.

Il ne suffit pas que nous soyons convaincus que la suspension d'armes
propose nous conduirait, sans nouveaux dangers pour le roi Lopold, 
une paix prochaine et durable; il faut encore que la nation et les
chambres partagent cette conviction, et nous ne saurions l'esprer. La
Belgique est dans l'anarchie; son arme est dissoute; le roi Lopold
ne peut rorganiser ni son arme ni l'administration publique,
s'il n'est pas protg par une force quelconque. L'affaire des places
nous donne des soupons que trop de circonstances font natre.

L'indulgente et obligeante dsapprobation dont le roi de Hollande est
l'objet ne nous rassure pas. Tous les ministres des puissances  La
Haye, y compris M. Bagot[281], ambassadeur d'Angleterre, se rendirent
chez madame la princesse d'Orange pour la fliciter sur les victoires
du prince, aussitt que la nouvelle de la bataille de Louvain parvint
dans cette rsidence. Nous vous envoyons le gnral Baudrand pour vous
faire connatre l'tat actuel de nos affaires; vous nous le renverrez
le plus tt que vous le pourrez; il est  votre disposition.
Arrangez-nous cette affaire si vous voulez prvenir la formation d'un
ministre belliqueux. Nous attendons tout de votre habilet et de
votre amour pour la paix. Nous sommes dans une vritable crise...

  [281] Sir Charles Bagot, n en 1781, membre du conseil priv,
  ministre plnipotentiaire  La Haye, plus tard gouverneur gnral
  du Canada. Il mourut en 1843.

En mme temps que le gnral Baudrand m'apportait ces cris d'alarme,
on avait expdi M. de Latour-Maubourg  Bruxelles pour y faire signer
par le roi Lopold et son gouvernement une convention dans laquelle
ils s'engageraient  la dmolition de certaines forteresses. J'avais
t prvenu assez  temps, mais pas par mon gouvernement, pour pouvoir
avertir M. de Latour-Maubourg des difficults qu'il rencontrerait et
des piges qu'on lui tendrait.

Aussi m'crivit-il de Bruxelles le 28 aot:


M. DE LATOUR-MAUBOURG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Bruxelles, le 28 aot 1831.

    Mon prince,

La lettre que vous avez bien voulu m'adresser ici m'est arrive
rcemment. L'objet spcial pour lequel je suis venu en Belgique n'est
point encore termin; ici, sont des gens craintifs, mfiants,
empresss d'obtenir plus que de donner, et proccups du soin
d'assurer leur responsabilit contre les attaques futures de la
tribune. On m'assurait,  mon dpart de Paris, qu'il s'agissait d'une
chose simple;  mon arrive, j'ai pu me convaincre qu'elle tait trs
complique. Je pressentais l'cueil que m'ont signal vos paroles
transmises par Paris; je l'ai vit avec soin, heureux d'avoir vos
directions, et je crois y avoir russi... Le ministre d'Angleterre, M.
Adair[282], est mcontent des alarmes que montre le ministre belge, 
l'occasion du dernier protocole numro 34. Si les six semaines de
l'armistice s'coulent sans qu'on ait pu terminer la ngociation, nous
resterons dsarms, disent les ministres, et sans garantie contre les
attaques de notre ennemi. La France ne pourra plus, comme elle l'a
fait  prsent, nous secourir de l'aveu de toutes les puissances et
sans compromettre la paix gnrale. Nous leur disons que dans ce cas,
un nouvel armistice protecteur comme les autres les mettra  l'abri
des tentatives de la Hollande. Nous ne russissons pas  les
convaincre. Ils assurent que le roi Guillaume continue  recruter; que
le Rhin est couvert de bateaux conduisant en Hollande des hommes sans
uniforme, mais compltement quips et provenant, selon eux, de
rgiments licencis par la Prusse. Il est certain que, jusqu'au moment
o la confrence aura russi  amener la rduction de l'arme
hollandaise, nous aurons de la peine  leur inspirer de la
scurit...

  [282] Sir Robert Adair, diplomate anglais, n en 1763, entra tout
  jeune au parlement o il sigea dans les rangs des whigs, fut
  charg d'une mission spciale  Vienne en 1806, puis 
  Constantinople. De 1831  1851, il fut accrdit  Bruxelles. A
  son retour, il fut nomm membre du conseil priv. Il mourut en
  1855.

Je m'tais mis en mesure, mme avant de recevoir les lettres du roi et
du gnral Sbastiani du 27 aot, de satisfaire autant du moins qu'il
tait possible de le faire, aux demandes que contenaient ces lettres;
et sur mes trs vives instances, la confrence consentit  fermer les
yeux sur la prolongation du sjour des troupes franaises en Belgique,
sans toutefois exprimer le consentement par crit: c'tait tout ce
qu'il nous fallait. Aprs avoir obtenu de la confrence cette nouvelle
concession, j'attendis quelques jours pour laisser au gnral Baudrand
le temps de juger l'tat des esprits  Londres et je rpondis par lui,
au roi Louis-Philippe, la lettre suivante:


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS-PHILIPPE.

    Londres, le 2 septembre 1831.

    SIRE,

Votre Majest m'crit elle-mme; c'est me traiter avec une bont dont
je sens tout le prix, et qui augmenterait encore mon attachement  sa
personne et mon zle pour son service, s'il en tait besoin. L'un et
l'autre m'ont dirig vers la conservation honorable de la paix
que le roi m'avait donne pour mot d'ordre quand j'ai quitt la
France. Les nombreux vnements qui se sont succd depuis sur tous
les points du globe n'ont pas rendu cette paix moins ncessaire, mais
ils ont contribu  la rendre plus difficile. Les dernires
circonstances surtout, en mettant les intrts de la France et de
l'Angleterre en prsence, nous ont fait arriver au point le plus
dlicat de la question. J'ose esprer qu'elle se rsoudra
pacifiquement et que, cette comptition lude, nous arriverons enfin
 un tat dfinitif qui assurerait pour quelque temps la tranquillit
de l'Europe. Cet tat dfinitif ne sera cependant que relatif, car il
ne faut pas nous dissimuler que nous ne faisons que du provisoire;
mais, pour peu que ce provisoire se prolonge assez pour permettre  la
France de reprendre tranquillement son niveau, la solution effective
tournera ncessairement  son profit. C'est l l'esprit dans lequel
j'ai conduit ici tout ce dont j'ai t charg. J'ai cru, je l'avoue,
avoir beaucoup avanc nos affaires par le trente-quatrime protocole
qui a excit  Paris un mcontentement dont j'ai peine  me rendre
compte. Il ne contient rien de plus qu'un armistice, et j'ai pens que
moins nous disions, mieux nous faisions; y stipuler officiellement
quelque chose sur le sjour de nos troupes en Belgique, m'a paru
impossible.

M. le gnral Baudrand que j'ai men chez tous les membres du
cabinet, et que j'ai ensuite engag  y aller seul, vous fera
connatre srement sa manire de voir  cet gard: et je m'en rapporte
parfaitement  ce que son bon esprit lui aura fait observer. On ne
pressera pas ostensiblement la rentre de nos troupes. On fermera,
autant que possible, les yeux sur le plus ou moins de lenteur de
leur retraite; mais le cabinet anglais est dans l'impossibilit de
rien accorder par crit sur leur sjour prolong; et toutes les
dmarches du roi Lopold, ainsi que toutes les miennes, resteront sans
effet devant la question d'_tre_ ou de _ne pas tre_ que le parlement
place chaque jour devant les ministres.

Je dois supplier le roi de me permettre une rflexion que je crois
bien essentielle  son service. C'est que le plus grand danger, dans
les moments de crise, vient du zle des personnes nouvelles dans les
affaires. Ce zle-l empche de distinguer les choses importantes de
celles qui ne sont que d'un intrt secondaire; je vois avec peine que
Votre Majest n'ait pas de ministre  La Haye. Ici, je ne suis occup
qu' carter et qu' aplanir les difficults. Si j'avais voulu
attacher de l'importance aux rcits officieux, aux inquitudes
bienveillantes des petits nouvellistes, nous aurions d nous croire
menacs par toute l'Europe, et toujours  la veille d'une guerre
gnrale, dont heureusement il n'a t question que dans les journaux.
Si Votre Majest veut bien lire, avec l'attention qu'Elle porte 
tout, la dpche de ce jour que j'adresse au dpartement, Elle y verra
l'tat rel des choses et des esprits. Je la supplie d'avoir confiance
dans ce qu'elle renferme. J'ai toujours cru que la question des places
fortes ne pourrait pas se traiter patemment par d'autres que par les
quatre puissances dont les reprsentants sont runis ici et que la
mission trop vidente de M. de Latour-Maubourg se trouverait entrave
par la susceptibilit qu'elle crerait chez les ministres de Russie,
de Prusse et d'Autriche. Je crains que ma prvision ne soit juste,
mais cela ne me fait pas douter un moment que les puissances ne
tiennent les engagements qu'elles ont pris par le protocole du
mois d'avril, et qu'elles ont renouvels plusieurs fois avec moi
depuis cette poque.

Je remercie le roi de m'avoir envoy le gnral Baudrand. Je dsirais
qu'un homme de sa confiance particulire vt l'Angleterre dans ce
moment-ci...

J'crivis galement  M. Casimir Prier.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A M. CASIMIR PRIER.

    Londres, le 3 septembre 1831.

Il y a longtemps, monsieur, que je n'ai eu l'honneur de vous crire,
mais je vous savais si occup de toutes nos grandes questions
politiques que je n'ai pas voulu vous donner une lettre de plus 
lire, et j'ai laiss M. votre fils, vous mander tout ce qui se passe
ici; je suis sr qu'il le fait bien et je m'en rapporte  ce qu'il
vous crit; je le mets en mesure de bien juger, je suis parfaitement
content du travail dont je le charge. J'arrte son zle, parce que
dans notre carrire, le zle n'est que nuisible. La rserve que je
prescris n'est pas trop populaire, mais je la crois utile.

Nous sommes arrivs  un moment si important et si dlicat que je ne
saurais assez appeler votre attention sur la direction que j'ai 
recevoir de Paris. Il est vident que si l'on est calme, si on laisse
le temps agir, nous arriverons d'ici  six semaines, et en vrit,
cela n'est pas long,  la signature d'un trait dfinitif qui nous
assurera la paix que nous avons voulu avoir, sans avoir froiss les
vanits anglaise et franaise qui sont aussi susceptibles l'une que
l'autre. Si l'on n'tait pas en France aussi ignorant des intrts du
dehors qu'on l'est, on serait bien persuad que nous avons obtenu
depuis un an une position que jamais on n'a pu esprer d'avoir dans la
premire anne d'une rvolution. Mais ne brusquons rien: nous serons
refuss si nous demandons officiellement des choses que l'on est
dcid  nous accorder. Les places fortes seront abattues, c'est sr;
une convention qui le dirait aujourd'hui nuirait au gouvernement
anglais, assez pour menacer son existence. Ce que je demande, c'est
que nous n'effarouchions pas trop par trop de mouvement. Votre
prsence au ministre est de tous les arguments, celui qui me sert le
plus pour calmer les inquitudes que les brouillons donnent et
renouvellent sous toutes les formes depuis un an. Il est positif que
tant que vous serez au ministre, personne ne croira que l'Europe
puisse tre trouble. Laissez-moi vous rpter que vous tes
essentiel, non seulement pour les destines de la France, mais pour la
conservation de l'ordre en Europe; vous rendez les gouvernements plus
forts; c'est l ce qui m'est dit de tous cts.

Adieu, monsieur, je vous renouvelle l'assurance...

Aprs avoir apais ainsi, au moins pour quelque temps les perptuelles
agitations qui se mlaient toujours  Paris, dans la direction des
affaires extrieures, je ne songeai plus qu' la ngociation d'un
trait dfinitif entre la Hollande et la Belgique, sous la mdiation
des cinq puissances. Les circonstances taient plus favorables pour
cette oeuvre. Les grands cabinets avaient t mcontents de
l'chauffoure hollandaise en Belgique, qui, un moment, avait menac
d'amener la guerre gnrale: ils seraient donc mieux disposs 
imposer une solution au roi de Hollande; la Belgique, un peu honteuse
de sa dfaite et de la ncessit dans laquelle elle s'tait
trouve de recourir  la protection de la France, devait, de son ct,
tre porte  en finir et  sortir de son pnible tat d'incertitude.
Aussi s'tait-on dcid,  Bruxelles,  nommer un envoy, charg de
pleins pouvoirs, pour conclure le trait dfinitif: c'tait M. Van de
Weyer qui arriva  Londres dans les premiers jours du mois de
septembre. Ce mois tait un peu trop rempli pour mon ge et mes
forces, car, pendant qu'il fallait suivre notre fatigante ngociation,
le couronnement du roi d'Angleterre eut lieu le 8 septembre. La
crmonie, du reste fort belle, fut trs fatigante. Il fallait tre 
Westminster  huit heures et demie du matin et y rester jusqu' quatre
heures et demie du soir, puis, dans la soire, assister  un grand
dner au Foreign Office. Vers la fin du mme mois, le bill de _Reform_
devait tre port devant la Chambre des pairs, circonstance qui ne
rendait pas les ministres anglais trs maniables  traiter.

Sous ce dernier rapport, un incident frivole en apparence, mais, pour
moi srieux dans ses rsultats, tait venu, depuis quelque temps,
compliquer mes relations avec lord Palmerston et les rendre parfois
assez difficiles. Je me vois oblig d'en faire mention, quelque
ridicule qu'il puisse paratre, parce qu'il a eu rellement des
consquences trs incommodes pour moi.

Il existe en Angleterre une collection de caricatures politiques dont
l'origine remonte, m'a-t-on dit, au ministre de lord Chatham. Un
dessinateur habile de cette poque fit des caricatures sur les
principaux personnages du temps  l'occasion des divers vnements
politiques qui se produisaient. Ces caricatures taient signes _H.
B._, ce qui a fait donner ce nom  cette collection. Une
caricature qui en faisait partie, avait t publie dans le courant de
l'anne 1831. Elle tait intitule: _The lame leading the blind_ (le
boiteux dirigeant l'aveugle), et reprsentait la parfaite ressemblance
de lord Palmerston et la mienne. Il n'y avait rien l qui sortt des
bornes ordinaires du libelle et de la caricature, mais il parat que
lord Palmerston en fut profondment bless, et je ne tardai pas 
m'apercevoir qu'il tait dispos, volontairement ou involontairement,
 me le tmoigner. Depuis lors, jusqu' ce que je quittasse
l'Angleterre en 1834, j'ai retrouv bien des fois les traces de ce
ressentiment. Je n'y pouvais rien changer; il n'y avait pas d'autre
ressource que de n'y pas faire attention, si je ne voulais pas
compromettre le succs des affaires que j'avais  traiter avec lui;
c'est le parti que je pris et auquel je me tins scrupuleusement, mais
je dois dire que cela tait parfois assez incommode.

Cette disposition de lord Palmerston, heureusement n'entrava pas mes
efforts pour arriver  la conclusion du trait que je considrais
comme le seul moyen d'assurer solidement le maintien de la paix. Le
cabinet dont il faisait partie n'avait pas moins d'intrt que nous 
mettre fin  l'affaire belge. Les lettres qu'on va lire montreront
que, pour le moment, c'tait de Paris principalement que venaient les
difficults qui menaaient de compromettre mon oeuvre.


LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, ce samedi 3 septembre 1831.

J'ai travaill, mon cher prince,  une carte que vous envoie le
gnral Sbastiani, et quoiqu'il vous donne srement toutes les
explications ncessaires, je suis bien aise de vous faire part des
avantages que prsente, selon moi, la dmarcation que nous proposons.

Un des points auxquels je tiens le plus, c'est que nos propositions
puissent non seulement obtenir l'assentiment cordial du gouvernement
anglais, mais qu'elles lui facilitent de repousser les attaques
intrieures auxquelles il est en butte, parce que nul ne dsire plus
que moi que lord Grey et ses collgues restent au ministre. J'ai cru
qu'il fallait que la dmarcation nouvelle concilit les intrts
anglais avec les exigences naturelles et quitables de la Belgique.
Ainsi, j'ai reconnu, que d'un ct, la Belgique avait le droit de
demander que les cluses de ses cours d'eau et que les digues qui la
protgent contre les inondations ne fussent pas au pouvoir des
Hollandais, parce qu'il ne peut pas y avoir sret ou indpendance
pour elle, tant qu'il dpend de son voisin d'inonder ses campagnes, de
la ruiner pour des annes et de mettre Bruges et Gand dans la mer.
J'ai reconnu d'autre part que la Hollande avait droit de conserver de
ce ct une frontire bien dfendue, et j'ai cru qu'un des meilleurs
moyens de satisfaire l'Angleterre et de mettre la responsabilit des
ministres anglais  l'abri de toute attaque fonde, tait que la
Hollande continut  possder tout le cours du Hondt ou Escaut
principal, et qu'elle et mme sur la rive gauche une barrire
suffisante pour en garantir la possession.

Je crois, mon cher prince, qu'en examinant notre carte, vous
trouverez ces divers avantages runis par la nouvelle dmarcation,
car, s'il est vrai que, pour que la Belgique soit indpendante, il
faille que la Hollande renonce au droit ou au pouvoir, que lui
donnait la dmarcation de 1790, de l'inonder quand cela lui convenait,
il faut d'abord qu'elle abandonne: 1 l'cluse qui est littralement
l'cluse de Bruges et la clef de toutes les eaux de la West-Flandre;
2 le sas de Gand (et sas veut dire cluse), qui est de mme l'cluse
de Gand et de mme aussi la clef des eaux de l'Ost-Flandre, et par
consquent, que la frontire belge soit porte en avant de ces
cluses, c'est--dire,  la limite du premier canal qui se trouve en
avant des digues,  travers lesquelles on pourrait toujours faire des
coupures comme on vient de le pratiquer d'une manire si dplorable,
si ces digues n'appartenaient pas  la Belgique.

Je crois donc qu'on ne peut pas garantir la sret et l'indpendance
de la Belgique, si on ne porte pas sa frontire  la ligne propose;
et je crois aussi, qu'en l'y arrtant, la Hollande n'abandonne que des
moyens d'attaque sur la Belgique, et qu'elle conserve tous les moyens
de dfense qu'elle peut dsirer pour elle-mme. Elle perd le sas de
Gand, Philippine, Ardenbourg et l'cluse et un territoire de douze 
treize lieues carres; mais elle conserve le cours de l'Escaut intact,
tel qu'elle le possde aujourd'hui. Elle conserve toute l'le de
Cadsand o se trouve la forteresse de Breskens qui garde l'embouchure
de l'Escaut du ct du sud, comme Flessingue du ct du nord; elle
conserve Terneuse et les places fortes de l'Ysendyke, Axel et Hulst,
qui suffisaient pour lui constituer une barrire derrire la ligne des
canaux de sparation, qui en forment dj une excellente par
eux-mmes.

Je crois donc qu'en adoptant cette dmarcation, sauf les lgres
modifications que les localits, mieux reconnues sur les lieux,
pourraient indiquer, on tablirait une neutralit parfaite entre
les deux tats depuis Anvers jusqu' la mer; puisque tous les deux
tant  l'abri de leurs agressions rciproques, toute collision entre
eux deviendrait impossible.

Mais je ne puis assez vous rpter, mon cher prince, que c'est la
situation actuelle des deux tats qui m'inquite plus que leur avenir.
Je ne conois pas comment, dans le dernier protocole, les puissances,
qui, toutes, veulent et ont besoin de la paix, ne se sont pas occupes
de la rduction de l'arme hollandaise. Une arme hollandaise de plus
de cent mille combattants me parat une monstruosit, dans l'ordre
politique de l'Europe, dont l'existence ne peut tre prolonge sans
les plus grands dangers. Dj, c'est  elle seule que doit tre
attribue la ncessit o nous avons t placs d'entrer en Belgique;
et c'est elle seule qui en retarde l'vacuation totale. Une fois cette
arme rduite au taux raisonnable que comportent la sret et les
ressources financires de la Hollande, il n'y aura plus de difficults
sur rien, parce qu'il y aura scurit pour tous, et c'est la mesure la
plus efficace pour parvenir  ce dsarmement gnral que je dsire
vivement pour tant de raisons, et surtout parce que je le regarde
comme le meilleur moyen d'assurer la paix de l'Europe. Dites bien 
lord Grey et  lord Palmerston que la rduction de cette arme est
aussi le meilleur moyen de rassurer en France et en Belgique, et que
c'est cela qui calmerait toutes les exigences et toutes les craintes,
aussi bien que _toutes les esprances de guerre_ pour ceux qui ont le
travers de la dsirer. Malheureusement, mon cher prince, je dois vous
dire que tous les rapports que nous recevons, indiquent une marche
contraire, et qu'il parat que le roi de Hollande continue  recruter
pour son arme tous les vagabonds qu'il peut ramasser en Europe,
en telle sorte que le dernier tat de sa force effective prsente un
total de cent quatorze mille hommes.

De tels faits, mon cher prince, sont plus frappants, selon moi, que
tous les raisonnements que je pourrais prsenter pour dmontrer que ce
n'est pas dans des vues de paix et de dfense que le roi de Hollande
s'est charg d'un pareil fardeau, et qu'il n"y a pas un moment 
perdre pour le contraindre  en exonrer ses tats et ses voisins. Je
suis convaincu que l'intrt de l'Angleterre est bien d'accord avec le
ntre  cet gard, et que c'est mme galement celui de toutes les
autres puissances.

Je vous remets une note explicative relativement  la carte de
dlimitation que le gnral Sbastiani vous envoie.

Je veux encore vous dire que j'ai engag dom Pedro  faire une course
 Londres, pour assister au couronnement du roi d'Angleterre, croyant,
d'aprs ce que vous avez mand, faire en cela une chose qui serait
agrable au roi et  son gouvernement. Je ne sais pas encore ce qu'il
fera.

Je vous renouvelle, de tout mon coeur, mon cher prince, l'assurance de
toute mon amiti, et de tous mes sentiments pour vous.

    Votre affectionn,

    LOUIS-PHILIPPE.


LE GNRAL SBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 7 septembre 1831.

    Mon prince,

Je reois dans cet instant vos dpches du 5, sous les numros 215 et
216. Il parat que la confrence et le cabinet de Londres ne se
doutent pas de la situation de la France. Veuille le ciel que le fruit
de tant de soins ne soit pas perdu! Le ministre whig pourrait bien
avoir immol  ses convenances le repos du monde. Je vais communiquer
vos lettres au roi; le conseil se runit demain. Dans quelques moments
j'aurai un entretien avec M. Prier. Je suis bien fch que votre voix
ait t impuissante pour ramener aux conseils de la raison.
Aurions-nous t seuls modrs et de bonne foi? Dieu seul pourrait
nous dire o nous conduiront les affaires de la Belgique.

    Tout  vous...


    Paris, le 10 septembre 1831.

    Mon prince.

Parmi les raisons qui nous portent  diffrer jusqu'au 30 de ce mois
l'vacuation complte de la Belgique, il en est une qui ne pouvait
trouver place dans ma dpche officielle, mais que je ne veux pourtant
pas vous laisser ignorer. Nous touchons au moment o les dbats
lgislatifs doivent s'ouvrir sur la question de la pairie.
Ncessairement, ces dbats mettront de nouveau les passions en jeu.
Nous avons pens que ce serait leur donner un aliment ou un prtexte
de plus, si nous faisions concider avec cette discussion la rentre
en France de notre arme tout entire; et c'est ce que nous avons
voulu viter. Vous pourrez, mon prince, faire confidentiellement usage
de cette considration prs de vos collgues, dans le cas o vous le
jugeriez ncessaire pour empcher qu'il n'y et rclamation de leur
part contre l'poque assigne par nous  l'vacuation.

Je quitte  l'instant la Chambre. Quelques membres de l'opposition
ont ramen sur le tapis les affaires de Belgique, la question de la
Pologne, et celle de la conduite de la Prusse,  l'gard des Polonais.
Nous avons vit de nous laisser entraner sur ce terrain, et nous
avons jug d'autant plus inutile de rpondre  nos adversaires, que la
grande majorit de la Chambre se montrait fatigue de les voir
ternellement reproduire des opinions et des assertions, dont nous
avions dj fait bonne et complte justice...


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 15 septembre 1831.

Vous tes tonne qu'ici on n'entre pas plus dans les convenances du
ministre franais. On vous trompe quand on vous dit cela. Le
ministre franais est aim et soutenu ici par les gens qui comptent,
dans quelque parti qu'ils soient. Cela est positif. Mais on trouve que
nous avons trop d'activit et que nous sommes trop faiseurs; et un
gouvernement nouveau qui est faiseur inquite tout le monde. Nous
avons besoin de nous vieillir, et l'action produit l'effet contraire.
Quand on est conqurant, l'action continuelle s'explique; mais quand
on arrive par le choix populaire, c'est la tranquillit que l'on
demande au souverain. Les passions ne peuvent tre touffes par lui
qu'au moyen de la paix. Il faut ne parler que de paix, la mettre dans
tous les discours, dans tous les actes. C'est l, ce qui tablit, et
cela uniquement. On ne peut trop repousser toutes les fantaisies
militaires des personnes qui entourent notre famille royale. Ces
gens-l ne veulent et ne savent que cela; ce n'est pas notre intrt
de jamais les couter. Il faut tre bien pour eux, mais ne leur
donner aucun crdit. tablissons-nous. Le roi et sa famille ont de
quoi tre aims par la France; on a besoin d'eux. S'il y a paix, c'est
par eux que le bien-tre vient; s'il y a guerre, c'est par les hommes
d'arme qui veulent plaire aux vanits du pays, et ces vanits-l ne
durent qu'un temps. Le roi fonde, et la paix est son seul moyen.

    Adieu...


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 17 septembre 1831.

... Au Palais-Royal, on devrait se rappeler que _tout, absolument
tout_ ce qui a t entrepris par Paris, l'a t sans succs. On a mme
t oblig de revenir sur ce qu'on avait demand; et ici, cela n'est
jamais arriv pour aucune chose que j'ai faite. Tout cela tient  une
envie de faire qu'il faut bien passer aux personnes nouvelles dans les
affaires. Pour les forteresses, ils sont bien obligs de revenir ici
o tout tait fait, comme je l'ai crit depuis trois mois, sans que
les choses fussent autrement qu'elles ne sont. L'action quand elle ne
sert pas, nuit. Le dsarmement du roi de Hollande aura lieu; mais il
faut faire le trait, et il sera fait dans le mois d'octobre. Ne
croyez pas  une rupture d'armistice; je dclare positivement que du
ct de la Hollande, elle n'aura pas lieu. Les puissances ne le
veulent pas et le roi est averti  ce sujet. Tenez cela pour sr. Nous
ferons le trait et il faut le faire tel, que le roi de Hollande
puisse le signer; sans sa signature  lui, l'affaire de la Belgique
reste en l'air. C'est l le principe; et quand cinq puissances
prennent le pouvoir, il faut qu'elles restent dans les principes. La
Hollande sera ce qu'elle tait en 1790, ayant de plus une partie
du Luxembourg. On pourrait faire mieux en faisant du nouveau, mais on
entrerait dans une mer d'intrigues et de prtentions. Ce que je vous
cris l, c'est uniquement pour vos conversations[283].

    Adieu...

  [283] Conversations avec Madame Adlade qui les rendait au roi.
  (_Note du prince de Talleyrand._)


LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Neuilly, ce 15 septembre 1831.

Il y a dj quelques jours, mon cher prince, qu'en remettant des
dpches  lire, le gnral Sbastiani me remit trs exactement une
lettre de vous, mais elle se glissa dans la pile de papiers  lire et
 signer dont mon bureau n'est que trop souvent encombr et, malgr
mon impatience de la lire et de connatre votre opinion  laquelle
j'attache toujours un grand prix, ce n'est qu'hier que j'ai pu la
retrouver, et je ne perds pas un instant  vous en remercier. La scne
a dj chang d'aspect. Vous nous voyez arrivs au point le plus
dlicat de cette grande affaire de la Belgique, par la ncessit de
tout compromettre dans un sens ou dans l'autre, soit en laissant nos
troupes dans la Belgique par une avant-garde; soit en les retirant
totalement, et, jamais, comme vous le dites avec raison, il n'y eut
rien de plus dlicat. Peut-tre mme m'est-il permis de dire qu'il a
fallu plus de loyaut et de rsolution pour dcider que nos troupes
vacueraient la Belgique le 30 septembre, qu'il n'en avait fallu, le 4
aot, pour les y faire entrer  l'instant mme; et, ce qui est encore
plus singulier et non moins vrai, c'est que ce sont les mmes
motifs et le mme objet qui ont dtermin ces deux mesures que la
prsomptueuse superficialit de notre poque essaiera peut-tre de
reprsenter comme contradictoires. La premire mesure a obtenu
l'assentiment gnral et le succs l'a confirme; et si la seconde
n'obtient pas d'abord autant d'approbation, cependant, j'ai la
confiance que ses rsultats, dans l'une ou l'autre hypothse de la
reprise ou de la non reprise des hostilits par les Hollandais, lui
assureront en dfinitive cette unanimit d'assentiment qui lui aura
peut-tre manqu dans le dbut.

    ... et pour tre approuvs,
    De semblables desseins veulent tre achevs.


C'est donc pour vous demander moi-mme, mon cher prince, toute
l'assistance que vous tes si capable de me donner pour parvenir  cet
heureux achvement, que je vous cris encore.

Il me semble qu'il y a trois points principaux  ngocier et  rgler
par le trait dfinitif entre la Hollande et la Belgique; car je ne
parle pas de celui des dettes, dont la base, mal pose, selon moi, au
mois de janvier, me parat avoir t convenablement et quitablement
rectifie par les dix-huit articles[284].

  [284] Sur la question du partage de la dette entre la Hollande et
  la Belgique, la confrence avait eu  choisir entre deux
  systmes: ou bien laisser subsister la communaut des charges,
  confondre les dettes, et rendre chacun des tats solidaire, ou
  bien partager la dette eu gard  son origine, affranchir la
  Belgique de ce qu'elle n'avait pas contract et rpartir entre
  les deux pays, dans une juste proportion, les charges cres e n
  commun depuis 1815. Le protocole du 27 janvier avait adopt le
  premier systme, se fondant sur un protocole du 21 juillet 1814
  qui tablissait la communaut des charges. Le trait des dix-huit
  articles adopta le second que le congrs belge avait toujours
  soutenu. Un protocole du 6 octobre suivant rgla le partage de la
  dette conformment  ce principe.]

Ces trois points sont:

1 L'attribution du pays de Luxembourg  la Belgique, moyennant un
prix quitable, et la conservation de la forteresse de Luxembourg et
de sa banlieue  la Confdration germanique.

2 La conservation de Mastricht  la Hollande, en compensant
ailleurs  la Belgique les droits de l'vque de Lige, et en
arrangeant une contigut de territoire entre Mastricht et la
Hollande, qui n'existait point en 1790.

3 Une garantie contre les inondations de la Flandre belge, en
attribuant  la Belgique la possession des cluses de ses eaux et des
digues qui la protgent contre la mer, sans laquelle son indpendance
serait une chimre, puisque la possession des cluses et des digues en
est la clef et le boulevard.

Je ne vois plus  craindre de difficult srieuse sur le premier
point, et je crois qu'il n'y en aura aucune de la part du roi des
Belges sur le second, si le troisime lui est accord, mais il nous
tmoigne une grande rpugnance  dire qu'il concdera le second
jusqu' ce qu'il ait acquis la certitude qu'on lui concdera le
troisime. Je dois avouer que je le trouve raisonnable, car je pense,
comme lui, qu'il ne peut pas se soutenir en Belgique, s'il ne
l'obtient pas.

La possession de la forteresse de Mastricht, est sans doute une
grande gne et mme un grand danger pour la Belgique, mais des
traits peuvent la protger efficacement de ce ct, et pourvu que la
frontire soit bien tablie et que le transit de la forteresse soit
bien assur aux bateaux belges qui descendent et remontent la Meuse,
je crois que la chose serait bien arrange; tandis que du ct de la
Flandre il ne peut y avoir de sret et d'indpendance pour la
Belgique, qu'en portant sa frontire aux eaux mortes, et en lui
attribuant ainsi la possession des cluses et des digues qui peuvent
seules prserver son territoire _actuel_ du danger des inondations. La
carte aux lignes rouges et jaunes a eu pour but de dterminer ce qui
tait rigoureusement ncessaire pour atteindre ce but, et pour
dmontrer que cette cession n'enlverait  la Hollande que des moyens
d'attaque et ne porterait aucun prjudice rel  ses moyens de
dfense. Elle ne lui coterait que quatre petites villes,  la vrit
fortifies, quelques villages, moins de six mille habitants, et douze
lieues et demie carres d'un pays toujours dsol par la fivre, ce
que les souvenirs de Walcheren doivent bien tablir en
Angleterre[285].

  [285] Expdition tente en 1809 contre Anvers. Les troupes
  anglaises furent entirement dcimes par les fivres dans l'le
  de Walcheren, situe  l'embouchure de l'Escaut; leurs dbris
  assaillis par Bernadotte durent se rembarquer.

Je sais, mon cher prince, que la premire objection  cette
combinaison, c'est que, en 1790, la Hollande possdait ce territoire;
mais il est juste aussi de considrer qu' cette poque la Flandre
belge faisait partie de cette grande monarchie autrichienne, dont la
politique tait toujours unie  celle de la Hollande, et, dans l'appui
de laquelle la Hollande trouvait cette protection prcieuse dont elle
ne pouvait se passer; et il ne faut pas oublier que de son ct,
l'Autriche sacrifiait le commerce et la richesse de la Belgique 
ceux de la Hollande en consentant  la fermeture de l'Escaut, et en
laissant ruiner Anvers, Gand et Bruges, au profit d'Amsterdam et de
Rotterdam.

Un tel tat de choses n'existant plus, et ne pouvant plus exister,
les rapports rciproques qui en rsultaient ne peuvent pas exister
davantage; et la Belgique, devenue indpendante et neutre, ne peut
plus exister sous les mmes conditions et restrictions que quand elle
tait une ou plusieurs provinces autrichiennes.

J'ai voulu vous communiquer ces rflexions, mon cher prince, telles
qu'elles se prsentent  moi, pour vous convaincre que ce n'est pas en
haine de la Hollande, sentiment qui est bien loin de moi; car je
dsire sa conservation autant que personne, ni de mme, en
prdilection pour la Belgique, que nous insistons pour cette cession
des douze lieues carres de la Flandre zlandaise  la Belgique; mais
que c'est uniquement pour tablir la sparation des deux tats sur la
seule base praticable, qui est la sparation des intrts et
l'indpendance rciproque, et en faisant cesser ainsi toutes les
causes de collision entre eux. Je ne comprends pas de bon trait
dfinitif, qui n'aurait pas cette base, et c'est ce qui nous porte 
ne pas vouloir en admettre d'autre que celui o elle serait adopte.
Mais mon papier, qui finit, m'avertit de finir aussi en vous
renouvelant de tout mon coeur, l'assurance de l'amiti que vous me
connaissez pour vous.

_P.-S._--Veuillez aussi, mon cher prince, ne pas laisser perdre de
vue que, mme sous le point de vue commercial, la cession des douze
lieues carres ne porterait plus un prjudice matriel  la Hollande,
depuis qu'elle a ncessairement perdu la fermeture de l'Escaut,
et que l'ouverture de ce grand dbouch rend  la ville d'Anvers le
commerce qu'elle avait perdu. N'oubliez pas non plus l'tat de
dsolation et de ruine o la Flandre belge a t prcipite pour
plusieurs annes et qu'il est pourtant juste qu'on trouve des
compensations, tant pour ces inondations que rien ne justifiait[286]
que pour les dpenses et les autres maux occasionns et produits par
l'invasion de l'arme hollandaise en Belgique que rien ne justifiait
davantage. Il ne me parat ni quitable en soi-mme, ni conforme  la
dignit des puissances, qu'il n'y ait aucune expiation pour la
violation de l'armistice  _trois jours_ de notification au lieu d'_un
mois_, et au mpris de la garantie de la confrence. Sans doute, il ne
faut rien exiger de la Hollande qui puisse compromettre son existence
future, mais il faut aussi ne pas compromettre celle de la Belgique,
et je suis persuad, non seulement que cet quilibre peut se concilier
avec l'arrangement que nous proposons et que je vous recommande de
soutenir, mais que c'est  peu prs le seul moyen de l'tablir.

  [286] Les Hollandais avaient, ds l'ouverture des hostilits,
  rompu plusieurs digues aux environs d'Anvers pour arrter les
  mouvements de l'arme belge.


MADAME ADLADE D'ORLANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, lundi, 19 septembre 1831.

Je vous avais tellement accabl de mes lettres et de mon criture,
depuis quelque temps, mon cher prince, que j'ai voulu vous en laisser
reposer, sachant surtout combien vous tiez occup et tout ce que vous
aviez  crire. Mais aujourd'hui, je suis sre de vous faire
plaisir, en vous donnant de nos nouvelles et en vous disant ce qui se
passe ici et qui vous arrive certainement d'une manire fort exagre.
Malheureusement depuis samedi soir les meutes ont recommenc[287].
Les agitateurs de tous les partis ont espr trouver une chance
favorable dans la triste nouvelle de la dfaite des Polonais et de la
prise de Varsovie, d'aprs la sympathie trs grande qui existe pour
eux ici. Ils ont donc lanc leur meute, car ce n'est vritablement que
cela, et malgr tous leurs efforts, la population n'y prend aucune
part. Il y a beaucoup de curieux, de badauds et des petits groupes
d'agitateurs qui excitent  l'anarchie, au dsordre: les carlistes,
les bonapartistes, les soi-disant rpublicains sont parfaitement
d'accord sur ce point; leur langage est le mme et leur seul but est
de renverser Louis-Philippe, c'est ce qui est certain. Heureusement
ils ne trouvent pas d'cho; la population, le pays, ne veut pas de
cela. Au milieu de la foule, vous ne voyez tout au plus qu'une
centaine d'hommes, d'enfants, de misrables qui crient:--_Vive la
Pologne!  bas les ministres!_

  [287] Insurrection des 16-19 septembre.

Hier soir, il y en a eu beaucoup d'arrts, et entre autres deux
chefs des _Amis du peuple_ qui avaient dj figur dans les autres
meutes. Tout est fort tranquille en ce moment, dans ce quartier-ci;
la foule et les agitateurs se sont ports vers la Chambre des dputs
o on s'attend qu'il y aura meute dans l'espoir d'effrayer la
Chambre; et moi, j'ai celui que cela produira l'effet contraire sur la
majorit et que, joint aux explications, aux discours que comptent y
faire le prsident du conseil et le ministre des affaires
trangres, cela fera sentir  la saine partie de la Chambre la
ncessit de se rallier et de soutenir fortement et franchement le
gouvernement du roi et le ministre, pour rprimer tous ces partis et
leur espoir qui est le renversement de tout. Dans ces derniers
troubles, le carlisme y est pour beaucoup. Il est vident que ce sont
des gens pays et que l'meute se compose d'trangers, de rfugis et
de tous les repris de justice.


    Mardi, 10 septembre 1831.

Je reprends ma lettre que je n'ai pu finir hier. Ce que je prvoyais
s'est heureusement vrifi hier  la sance de la Chambre qui a t
excellente. Le discours du gnral Sbastiani a t parfait; il a
rpondu victorieusement  l'attaque et aux absurdes accusations de M.
Mauguin qu'il a compltement battu. Le gnral a eu le plus grand
succs, ainsi que le prsident du conseil et M. Barthe[288]. Le
ministre a eu la victoire, et la Chambre a manifest d'excellentes
dispositions dans cette sance. Il y a eu des groupes et de
l'agitation toute la journe, cette meute est revenue le soir du ct
du Palais-Royal, il y a eu des cris d' bas les ministres... La garde
nationale et la troupe de ligne les ont dissips et la nuit a t trs
tranquille. La garde nationale est dans la meilleure disposition,
furieuse contre les agitateurs; et voulant agir et en finir, ils
ne demandent qu' tomber dessus; ils sont pour cela et en tout dans la
plus parfaite harmonie avec la ligne. Les journaux hostiles rendent
compte ce matin, de ce qui s'est pass hier au soir, de la manire la
plus mensongre: ils disent entre eux que les soldats taient ivres:
ils n'avaient pas eu une goutte de vin et on ne leur avait donn que
de l'eau et du vinaigre, mais tout cela est toujours pour tcher
d'exciter la population, mais cela manquera.

  [288] Flix Barthe, n en 1795, avocat  Paris sous la
  Restauration, procureur gnral prs la cour de Paris en 1830,
  dput, puis ministre de l'instruction publique (dc. 1830),
  garde des sceaux (1831), pair de France et premier prsident de
  la Cour des comptes (1834), de nouveau ministre de la justice
  dans le cabinet Mol (1837-1839). En 1852 il fut nomm snateur
  et mourut en 1863.

Aujourd'hui il n'y a rien eu jusqu' prsent, mais il se forme encore
de nouveaux petits groupes; ils enragent de voir que la Chambre leur
chappe, et je crois bien qu'ils feront encore quelques tentatives de
dsordre. Ils voyent qu'ils perdent la partie, ils font tous leurs
efforts, mais les mesures sont bien prises et cela sera rprim. La
bonne disposition de la Chambre est une grande chose. Le marchal
Soult doit parler aujourd'hui, et j'espre que demain ou aprs-demain,
au plus tard, nous serons hors de ces odieux cris; je suis persuade
que s'il y a quelque chose encore, cela sera au moins fort peu de
chose.

Chartres (le duc d'Orlans) est de retour de son petit voyage 
l'arme et en Belgique, depuis hier matin. Le roi des Belges a t
parfait pour lui: son arme s'organise et cela est bien ncessaire,
car il est dans une position bien difficile.

Je veux encore vous dire, mon cher prince, que le roi n'est pas moins
press que vous de voir le trait dfinitif conclu entre la Hollande
et la Belgique, car c'est le gage de la paix. Il me dit qu'il n'a
d'inquitude que sur la partie de la Flandre Zlandaise, sans laquelle
la Belgique ne peut pas exister. Il me disait tout  l'heure de vous
faire apercevoir ce que sera l'tablissement d'une ligne de
douanes hollandaises entre Bruges et l'cluse, et surtout entre Gand
et le Sas de Gand qui, depuis plus de trente ans, sont en libre
communication, mais il ajoutait: Dites  mon ambassadeur que je
compte sur lui pour obtenir de la confrence, ce  quoi aucun autre ne
pourrait peut-tre pas parvenir, c'est de bien reconnatre que Lopold
en Belgique est le gage de la paix et que par consquent, la cession
par le roi de Hollande des douze lieues carres doit tre le _sine qua
non_ du trait, car la raison dit, et Lopold en est bien convaincu,
qu'il ne pourra pas se soutenir sans cela.

Ainsi, mon cher prince, vous qui tes si persuasif, dployez votre
loquence, et si vous russissez, vous aurez rendu au roi,  la France
et  l'Europe le plus grand service qui ait peut-tre jamais t
rendu.

Le roi des Belges a les mmes craintes pour Mastricht et la rive
droite de la Meuse. On lui dit qu'il faut qu'il s'y rsigne mais s'il
n'obtient pas l'autre partie, il est bien probable qu'il succombera et
ne pourra pas tenir. Si cela arrivait, il faut frmir, car, alors ne
serait-ce pas invitablement la guerre? J'ai bien besoin de savoir ce
que vous en pensez.

Adieu...

Me faut-il encore rpter, aprs la lecture de pareilles lettres, ce
qu'tait ma position dans la confrence, dont les membres taient
aussi bien informs que moi de ce qui se passait  Paris? Reprsentant
d'un gouvernement chaque jour menac d'tre renvers, je devais
nanmoins me montrer exigeant pour obtenir des concessions et arracher
de nouveaux territoires du roi des Pays-Bas, dj dpouill de la
plus grande partie de ses tats. Et on s'tonnait  Paris, quand je
n'y parvenais pas immdiatement; on accusait les gouvernements
reprsents  Londres d'tre mfiants envers la France, et moi d'tre
leur dupe. Mais poursuivons.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 23 septembre 1831.

Je ne vous ai pas crit ces jours-ci parce que la ville de Londres et
tous les journaux taient remplis des choses les plus effrayantes
arrives  Paris. Aujourd'hui, il parat, par les lettres, que l'on
est un peu plus calme et j'cris. J'envoie par le courrier
d'aujourd'hui un protocole sign le 19[289], et qui, dans mon opinion,
replace le gouvernement franais dans la position que les derniers
jours de faiblesse lui ont te. La route ouverte par ce protocole est
la route du salut. Je dsire que le roi en sente toute la valeur, et
je crois qu'il le fera. C'est un protocole de principes qui nous met
d'accord avec ce que nous avons fait, et qui tablit que c'est
l'ordre et la paix qui nous ont conduit. De plus, nous sommes d'accord
avec tous les traits existants. Les Belges ont leurs droits, mais ils
ne peuvent pas attaquer ceux des autres.

  [289] Protocole numro 41, sign le 15 septembre et non le 19. Il
  prend acte de la dclaration du prince de Talleyrand qui annonce
  que le gouvernement franais retire de la Belgique le dernier
  corps de troupes, lequel n'y avait t laiss que sur la demande
  expresse du souverain de ce pays, et que la retraite de ce corps
  commencera le 25 septembre pour tre entirement effectue le 30.

  En rponse  cette dclaration, les plnipotentiaires des quatre
  cours ont tmoign au plnipotentiaire de France, la satisfaction
  avec laquelle ils la reoivent. Cette nouvelle manifestation des
  principes levs que la France fait prsider  sa politique et de
  son amour pour la paix avait t attendue par ses allis avec une
  confiance entire, et les plnipotentiaires prient le prince de
  Talleyrand d'tre persuad que leurs cours sauront apprcier  sa
  juste valeur la dtermination prise par le gouvernement franais.

  Depuis les vnements de Juillet, rien n'avait caus  Londres
  une pareille inquitude  celle qui, dans toutes les classes, a
  exist pendant trois jours, et cela n'est pas encore tout  fait
  fini. Adieu, je suis fatigu. Dites bien  Mademoiselle que c'est
  par une marche de principes que l'on prend une situation forte et
  honorable. Sans cela, on est entour d'intrigants de tous genres.
  Je crois que le protocole d'aujourd'hui met le roi  son aise sur
  toutes les affaires de la Belgique. Il peut toujours dire: Ce
  n'est pas moi, c'est la confrence. Il vaudrait encore mieux ne
  rien dire du tout. Ne perdez pas de temps pour voir Mademoiselle.


  LE PRINCE DE TALLEYRAND A M. CASIMIR PRIER.

    Londres, le 24 septembre 1831.

  Vous avez, monsieur, remport un triomphe dont l'Europe entire
  vous sait gr[290]. Comme Franais, je vous remercie au nom de
  notre patrie commune: elle vous devra de reparatre brillante
  et honore. Nous faisons ici ce que nous croyons devoir conduire 
  ce dsarmement dont vous avez parl si  propos. Il sera, si nous
  l'obtenons, principalement d  cette laborieuse semaine que vous
  avez si heureusement termine.

  [290] Le ministre avait eu  subir dans les sances des 19, 20,
  21 et 22 septembre une srie d'interpellations de plusieurs
  dputs de l'opposition. La question extrieure fit
  particulirement les frais du dbat, car les vnements de
  Varsovie avaient surexcit les esprits. La politique intrieure
  fut galement vivement attaque. Aprs de longs discours de MM.
  Mauguin, Lamarque et Thiers, et les rpliques de MM. Casimir
  Prier et Sbastiani, la Chambre vota le 22 septembre par 221
  voix contre 136 un ordre du jour par lequel elle se dclarait
  satisfaite des explications donnes par les ministres et se
  reposait en leur sollicitude pour la dignit extrieure de la
  France.

  Je laisse  M. votre fils,  vous parler de nos angoisses passes
  et de notre satisfaction actuelle. Tous les bons esprits de
  l'Angleterre, et l ils sont nombreux, ont partag notre
  sollicitude.

  Adieu, monsieur, je n'ai  souhaiter pour vous et pour la France
  que la sant...


  LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADLADE D'ORLANS.

    Londres, le 24 septembre 1831.

Mademoiselle a raison: je crois tout  fait  l'amiti de Sbastiani;
il vient de m'en donner une preuve nouvelle en me faisant connatre
par le tlgraphe l'heureuse issue de la sance du 22, si importante
pour nos affaires et dont j'attendais le rsultat avec une agitation
qui m'a donn la fivre hier. Ce n'est pas la premire fois, j'ose le
dire, que je l'ai eue dans de semblables circonstances. A mon ge, les
nerfs s'branlent aisment, mais j'espre n'avoir plus cette triste
preuve de dvouement  donner aux intrts du roi. Ces intrts ont
t noblement et habilement dfendus dans la Chambre des dputs; le
retentissement ici en est heureux et je l'ai fait valoir autant que
possible.

Dans le trait qui nous occupe, je vois chacun anim d'un bon esprit;
tout le monde a envie de faire de la bonne besogne. Nous avons
communiqu  chacune des parties la proposition de l'autre; ils
nous prsenteront, lundi 26, leurs observations, et c'est dans la
discussion qui suivra que je ferai valoir les arguments que le roi a
eu la bont de me fournir. On est dispos  tre juste et quitable
pour tout le monde et  en finir.

Les arrivages de Lisbonne nous ont appris hier de nouvelles cruauts
de dom Miguel; elles faciliteront les efforts de M. de Palmella[291],
que j'ai revu hier avec grand plaisir et qui part dans peu de jours
pour Paris.

  [291] Le marquis de Palmella tait alors l'ambassadeur de dom
  Pedro  Londres. Il fut peu aprs mis  la tte de la rgence de
  Terceira, puis devint ministre des affaires trangres et
  prsident du conseil. M. de Palmella avait autrefois connu M. de
  Talleyrand  Vienne o il reprsentait le Portugal au congrs.

Le ministre anglais n'est occup que de _la rforme_; les ptitions
arrivent de tous cts: le 3 octobre est le jour o commencera le
grand dbat...


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 27 septembre 1831.

L'affaire des forteresses donne de l'embarras et j'en suis trs
fch; mais le fait est qu'elle a t gte par l'envoi de M. de
Latour-Maubourg  Bruxelles. Depuis un an, je m'attache  montrer que
nous ne sommes occups que d'avoir une action commune avec les autres
puissances et particulirement avec l'Angleterre. Tout ce que j'avais
obtenu de confiance  cet gard a t dtruit par cette affaire  part
que l'on a fait faire par M. de Latour-Maubourg  Bruxelles. Vous vous
rappelerez qu' cette poque je vous ai mand tout cela. Aujourd'hui,
il faut se tirer de la position o cela nous a mis, et tcher de ne
pas perdre la confiance que l'on avait en nous. C'est difficile, et
cette fin de question m'est parfaitement dsagrable.--Nous sommes
dans le brouillard depuis huit jours; cela n'arrange pas ma tte qui
est dj fort en malaise par cette affaire des forteresses, qui aurait
t toute seule si l'on n'tait pas venu s'en mler de Paris. J'ai
voulu avant tout montrer que j'tais sans intrigue: c'tait l ma
force. A Paris, on n'a pas voulu de cette manire si simple et on a
fait une petite intrigue de ct qui, aujourd'hui, a engag les autres
 prendre des prcautions contre nous. Tout cela m'ennuie  la mort.

Adieu...


La lettre suivante d'un ami du gnral Sbastiani, d'un des
conseillers trs couts au Palais-Royal, et qui dsirait plus encore
me remplacer  Londres que de garder son poste de ministre  Berlin o
il ne rsida que trois mois, est un assez curieux tmoignage de
l'influence qu'exerce le changement de rsidence sur certains esprits.


LE COMTE DE FLAHAUT AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Berlin, le 25 septembre 1831.

J'ai reu hier le protocole numro 41 que vous avez eu la bont de
m'envoyer; sans cette bont, je ne saurais pas un mot de ce qui se
fait, car le ministre ne donne aucune information  son ministre 
Berlin. Je trouve que les termes (du protocole) en sont excellents et
rparent la position ridicule, embarrassante o nous avait plac le
discours du marchal Soult[292]. Il et fallu, pour agir
conformment  ses paroles, manquer aux engagements les plus clairs et
les plus solennels.

  [292] Le marchal Soult avait dclar que l'arme franaise
  resterait en Belgique jusqu' ce que l'indpendance de ce pays
  ait t solennellement proclame et reconnue.

Je compte quitter Berlin ce soir pour profiter du cong que le roi
m'a donn. Voil trois semaines que je ne suis pas du tout bien et
j'ai besoin aussi d'aller  Paris pour mes affaires. Vous y verrai-je?
Il me semble que vous surtout avez le droit de vous reposer, si, le
10, votre tche est finie. Vous avez bien raison de dire qu'il n'y a
de salut pour nous que dans la paix. La guerre nous livre soit aux
trangers, soit  nos brouillons. Les Polonais servent ces derniers de
tout leur coeur et je commence  me dtacher d'eux. Ils s'alineront,
par cette conduite, leurs meilleurs amis. Ils nous font aujourd'hui un
crime de nos bons sentiments pour eux. En attendant, leurs armes se
flattent d'obtenir de meilleurs termes par la rsistance, et je crois
qu'ils ne font qu'un peu plus gter leurs affaires, car, petit 
petit, les soldats quittent leurs rgiments et retournent chez eux. Il
et mieux valu profiter des bonnes dispositions de Paskiewicz[293];
mais si le courage est l'attribut de cette belliqueuse nation, on ne
peut pas dire qu'elle se distingue par la raison.

  [293] Ivan Foderowitch Paskiewicz, feld-marchal russe n en
  1777, fit les campagnes de 1805, 1806, 1812 et 1813. En 1826, il
  reut le commandement de l'arme du Caucase. En 1831, il remplaa
  le marchal Diebitsch  la tte de l'arme de Pologne, et reut
  aprs la paix le grade de feld-marchal et le titre de prince de
  Varsovie. Il fut en mme temps nomm vice-roi de Pologne. En
  1849, il commanda les troupes russes envoyes en Hongrie. Enfin,
  en 1854, mis  la tte de l'arme du Danube, il fut grivement
  bless devant Silistrie. Il mourut en 1856.

On dit que Romarino est entr en Gallicie avec dix mille hommes et
que l'arme de Modlin fait mine de vouloir se jeter en Prusse[294].
Vous connaissez...

  [294] Aprs la paix de Varsovie, les dbris de l'arme polonaise
  sous la conduite des gnraux Romarino et Rybinski se retirrent
  sur Modlin. Aprs une rsistance dsespre ils se dispersrent
  et se rfugirent en Prusse et en Autriche. Le gnral Romarino
  passa en Gallicie le 16 septembre.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 30 septembre 1831.

Lisez le _Times_ d'aujourd'hui 30. Il faut le lire dans l'original,
parce que les journaux franais le dfigureront, avec ou sans mauvaise
intention. Lord Londonderry[295] m'a attaqu sur l'influence que
j'exerais sur la confrence et sur le ministre anglais; et tout cela
avec des pithtes d'adresse et de finesse qui taient plutt
malveillantes. Le duc de Wellington s'est lev et a vivement repouss
les attaques faites contre moi; il a surtout insist sur ce que
je dfendais avec fermet les intrts de la France, sans que jamais
personne ait pu attaquer la loyaut et la franchise de mon caractre.
(Cela vous apprendra que cet homme qui vous aime est trs franc et
trs loyal). Lord Rolland a parl aprs le duc de Wellington; il a
parl dans le mme sens et avec beaucoup de force. Ainsi, tous les
partis ce sont runis d'une manire trs flatteuse pour moi[296].

  [295] Charles-William Stewart, marquis de Londonderry, le frre
  de lord Castlereagh: on l'a dj connu au congrs de Vienne sous
  le nom de lord Stewart. Voici le passage de son discours qui a
  trait  M. de Talleyrand.--Chambre des pairs; sance du 29
  septembre: _Le marquis de Londonderry._--La France cherche tous
  les moyens de diminuer l'influence de l'Angleterre et de la
  forcer  plier sous son ascendant. L'astucieux diplomate qui la
  reprsente ici n'est pas plus tt battu  un poste qu'il se
  replie sur l'autre... Je me suis servi d'une forte expression en
  parlant du personnage qui dirige maintenant chez nous les
  ngociations de la France. Je ne crois pas qu'on puisse trouver
  dans le monde entier un caractre semblable  celui de ce
  personnage. Il a t successivement ministre de Napolon, de
  Louis XVIII et de Charles X. Quand on voit les ministres de
  l'Angleterre courir l'un aprs l'autre consulter un tel
  personnage, on prouve un dgot qui est tout naturel. Si vos
  seigneuries veulent savoir sur quelle base est fonde mon opinion
  sur le prince de Talleyrand, je les invite  lire le mmoire
  qu'il a adress au premier consul le 15 brumaire an XI.

  [296] Voici l'extrait du _Times_ avec la traduction dont il est
  question dans ce passage:


    HOUSE OF LORDS

    _Thursday, september 29th 1831._

    After lord Londonderry's attack on
    M. de Talleyrand, Lord Goderich said
    in the course of his speech:

    Another part of his noble friend's
    speech to which he desired to advert,
    was that which related to prince de
    Talleyrand, whom his noble friend had
    supposed to have great influence upon
    the councils of this country, and whom,
    proceeding on that supposition and upon
    certain parts of that illustrious person's
    past life, this noble friend has thought
    he was justified in pursuing with the
    most acrimonious animadversion although
    an ambassador from a friendly
    power. (_Loud cries of hear_) His noble
    friend, to do him justice, had not dipped
    his arrows so deeply in gall on
    this as on a former occasion; but still
    he must say that he had, even on this
    occasion, indulged in language the most
    imprudent and the most indiscreet that
    any public man could be betray'd into,
    with regard to an ambassador of a
    friendly power. (_Cheers._) He would not
    willingly have touched upon this part
    of his noble friend's speech because he
    thought the sooner it was forgotten,
    the better; but then, if he were silent,
    with regard to it, it might be supposed
    that the government were of opinion
    that those animadversions were not misplaced;
    and of that, were the case, the
    plain inference was, that prince de
    Talleyrand ought not to be allowed to
    remain here. If the government entertained
    the same opinion as his noble
    friend of prince de Talleyrand, it would
    be their duty to represent to His Majesty
    the king of the French that they could
    not transact business with such a person.
    He felt it necessary, therefore, to speak
    as he had spoken respecting these aspersions
    of the character of an individual
    whose station ought to have shielded
    him from such an assault. (_Cheers._) He
    knew that his noble friend would say
    that, because he protested against this
    indiscreet, imprudent and unjustifiable
    language, the government was truckling
    to France. Let him, however remind his
    noble friend, that prince de Talleyrand
    had been the Minister of the last two
    kings of France; that prince de Talleyrand
    had also had a large and important
    share in the deliberations of the congress
    of Vienna; the result of which deliberations
    the noble marquis thought so
    wise and so good. (_Cheers._) Surely,
    the noble marquis might have thought
    of these facts; but if he had, he would
    never have inter'd upon the unjust as
    well as the invidious occupation of
    ransacking every portion of prince de
    Talleyrand's life and bringing-up in
    judgment against him as present deeds
    and acts of this day, transactions which
    had taken place when the circumstances
    of France were so different, and when
    no man could act as his reason or his
    inclination dictated; but as the strong
    and uncontrolable tide of affairs compelled
    him to fashion his course.

    THE DUKE OF WELLINGTON.--Before
    he stated what his view of the subject
    was (l'emploi d'officiers franais dans
    l'arme belge) he must be allow'd to
    say a few words respecting an illustrious
    individual (prince de Talleyrand) who
    had been so strongly animadverted
    upon by his noble friend near him.
    True it was that that illustrious individual
    had enjoy'd in a very high degree
    the confidence of his noble friend's
    deceased relative; and true it also was,
    that none of the great measures which
    had been resolved upon at vienna and
    at Paris had been concerted or carried
    on without the intervention of that
    illustrious person. He had no hesitation
    in saying that both at that time, in
    every one of the great transactions that
    took place then, and in every transaction
    in which he had been engaged with
    prince de Talleyrand since, the latest
    of which had occured during the short
    period in which he (the duke of Wellington)
    had been in His Majesty's
    councils after the late revolution in
    France,--he had no hesitation in declaring
    that in all those transactions,
    from the first to the last of them, no
    man could have conducted himself
    with more firmness and ability with
    regard to his own country, or with
    more uprightness and honor in all his
    communications with the ministers of
    other countries, than prince de Talleyrand.
    (_Cheers._) They had heard a good
    deal of prince de Talleyrand from many
    quarters; but he felt himself bound to
    declare it to be his sincere and conscientious
    belief that no man's public
    and private character, had ever been so
    much beleid as both the public and
    the private character of that illustrious
    individual had been. (_Much cheering._)
    He had thought it necessary in common
    justice, to say this much of an individual
    respecting whose conduct and
    character he had had no small means
    of forming a judgment.

    LORD HOLLAND--There was one part
    of the noble Duke's speech which had
    given him the greatest pleasure and
    which reflected the highest credit upon
    the noble Duke. He need hardly say that
    he alluded to the temper, the manliness
    and generosity with which the noble
    Duke had animadverted upon what had
    fallen from the noble marquis with
    regard to prince de Talleyrand. On public
    as well as on private grounds, he
    thanked the noble Duke for that part of
    his speech. There could be little difference
    of opinion as to the injustice and the
    want of generosity, of speaking in harsh
    and insulting terms respecting the ambassador
    of a friendly power, resident amongst
    us. On the other hand he felt that there
    could be no good taste in dwelling
    upon the virtue and the merit of a man's
    own acquaintance in an assembly like
    that of their Lordships; yet he trusted
    that he might be allowed to observe
    that forty years acquaintance with the noble
    individual who had been alluded to,
    enabled him to bear his testimony to the
    fact, that although those forty years had
    been passed during a time peculiarly
    fraught with calumnies of every description,
    there had been no man's private
    character more shamefully traduced,
    and no man's public character more mistaken
    and misrepresented, than the
    private and public character of prince de
    Talleyrand.


    CHAMBRE DES LORDS

    _Sance du jeudi 29 septembre 1831._

    Aprs l'attaque de lord Londonderry
    contre M. de Talleyrand, Lord Goderich
    dit dans la suite de son discours:

    Il y a un autre point du discours de
    mon noble ami auquel je dsire m'arrter:
    c'est celui qui concerne le prince de
    Talleyrand qu'il suppose exercer une
    grande influence sur les ministres de ce
    pays; se fondant sur cette supposition et
    sur certains faits de la vie passe de
    cet illustre personnage, mon noble ami
    a pens qu'il pouvait l'accabler des plus
    pres censures quoiqu'il soit ambassadeur
    d'une puissance amie. (_Cris,
    coutez._) Pour tre juste, je dois reconnatre
    que mon noble ami n'a pas aujourd'hui
    tremp ses flches aussi
    profondment dans le fiel qu'il l'avait
    fait  une autre occasion; cependant je
    dois dire que dans cette occasion-ci
    mme, il s'est permis le langage le plus
    imprudent et le plus inconvenant auquel
    un homme public puisse se laisser
    aller  l'gard de l'ambassadeur d'une
    puissance amie. (_Applaudissements._) Je
    me serais volontiers abstenu de toucher
     cette partie du discours de mon noble
    ami, parce que je pense qu'il vaut mieux
    qu'elle soit oublie le plus tt possible;
    mais alors si je gardais le silence sur
    ces attaques, on pourrait supposer que
    le gouvernement croit quelles ne sont
    pas mal fondes; et, si cela tait le cas,
    la consquence naturelle serait qu'on
    ne devrait pas supporter ici le prince
    de Talleyrand. Car si le gouvernement
    avait de lui la mme opinion que mon
    noble ami, son devoir serait de reprsenter
    au roi des Franais qu'il ne peut
    pas traiter les affaires avec une telle
    personne. J'ai donc jug qu'il tait ncessaire
    de parler comme je l'ai fait,
    au sujet d'attaques contre le caractre
    d'un individu dont la position aurait d
    le mettre  l'abri. (_Applaudissements._)
    Je sais que mon noble ami dira que
    le gouvernement est soumis  la France,
    parce que je proteste contre son inconvenant,
    imprudent et injustifiable langage.
    Mais je lui rappellerai que le prince
    de Talleyrand a t le ministre des deux
    derniers rois de France et qu'il a eu
    aussi une grande et importante part
    dans les dlibrations du congrs de
    Vienne, dont le rsultat est considr
    comme si bon et si sage par le noble
    marquis. (_Applaudissements._) Le noble
    marquis aurait certainement pu penser
     ces faits; mais s'il y avait song, il
    ne se serait pas livr  des recherches
    aussi injustes que haineuses sur toutes
    les poques de la vie du prince de Talleyrand,
    et il n'aurait pas t prendre
    pour base de son jugement, sur les faits
    actuels et les actes d'aujourd'hui, des
    faits qui avaient eu lieu lorsque les circonstances
    taient si diffrentes en
    France, et lorsqu'aucun homme ne
    pouvait agir comme sa raison ou son
    inclination l'y aurait port; mais comme
    le puissant et irrsistible courant des
    affaires le forait a rgler sa conduite.

    LE DUC DE WELLINGTON.--Avant que
    j'expose ma manire de voir sur le sujet
    en question (l'emploi d'officiers franais
    dans l'arme belge), il doit m'tre permis
    de dire quelques mots au sujet d'un
    illustre individu qui a t si fortement
    attaqu par mon noble ami qui sige
    prs de moi. Il est vrai que cet illustre
    individu a joui  un trs haut degr de
    la confiance du parent dcd, lord
    Castlereagh, de mon noble ami; et il est
    galement vrai qu'aucune des grandes
    mesures qui ont t adoptes  vienne
    et  Paris, n'a t concerte ou excute
    sans l'intervention de cet illustre personnage.
    Je n'ai aucune hsitation 
    dclarer que, soit  cette poque, dans
    les grandes ngociations qui ont eu lieu,
    soit dans celles que j'ai traites depuis
    lors avec le prince de Talleyrand, et
    dont les dernires se sont passes durant
    la courte priode pendant laquelle
    j'tais dans les conseils de Sa Majest,
    aprs la dernire rvolution de France,--je
    n'ai aucune hsitation, dis-je, 
    dclarer que dans toutes ces ngociations,
    de la premire  la dernire,
    aucun homme ne pouvait se conduire
    avec plus de fermet et d'habilet dans
    l'intrt de son propre pays, ou avec
    plus de droiture et d'honneur dans toutes
    ses communications avec les ministres
    des autres pays, que le prince de Talleyrand.
    (_Applaudissements._) Vous avez
    entendu dire beaucoup de choses sur le
    prince de Talleyrand, et de bien des
    cts diffrents; mais je me sens oblig
    de dclarer que ma conviction sincre
    et consciencieuse est que jamais le caractre
    public et priv d'un homme n'a
    t autant travesti que l'a t le caractre
    priv et public de cet illustre
    individu. (_Grands applaudissements._)
    J'ai pens qu'il tait ncessaire, quitablement,
    de dire tout ceci d'une personne
    sur la conduite et le caractre de
    laquelle j'ai eu de nombreux moyens de
    former mon jugement.

    LORD HOLLAND.--Il y a une partie du
    discours du noble duc qui m'a caus le
    plus grand plaisir et qui lui fait le plus
    grand honneur. J'ai  peine besoin de
    dire que je veux parler de l'esprit, de la
    fermet et de la gnrosit avec lesquels
    le noble duc avait repouss ce qui a t
    dit du prince de Talleyrand, par le noble
    marquis. Dans l'intrt public aussi bien
    que comme homme priv, je remercie
    le noble duc pour cette partie de son discours.
    Il ne peut y avoir une opinion
    diffrente sur l'injustice et le manque
    de gnrosit qu'il y a  parler dans des
    termes pres et insultants de l'ambassadeur
    d'une puissance amie rsidant
    parmi nous. D'un autre ct, je sens
    qu'il ne serait pas de bon got de m'tendre
    sur les qualits et les mrites d'un
    homme de ma connaissance, dans une
    assemble comme celle de vos seigneuries;
    cependant j'espre qu'il me sera permis
    de dire que quarante annes de relation
    avec le noble individu auquel il a
    t fait allusion, m'ont mis en tat de
    rendre tmoignage  ce fait, que, quoique
    ces quarante annes se soient coules
     une poque particulirement fertile
    en calomnies de toute espce, il n'a
    pas exist d'homme dont le caractre
    priv ait t plus honteusement diffam
    et le caractre public plus mconnu et
    plus faussement reprsent que le caractre
    priv et public du prince de Talleyrand.

  Si on se rend compte de la droiture et de la vracit bien connues
  du duc de Wellington et de l'amiti qui a exist pendant quarante
  ans entre lord Holland et le prince de Talleyrand, l'esprit le
  plus prvenu devra apprcier ce que cette sance de la Chambre des
  pairs d'Angleterre a de particulirement honorable pour M. de
  Talleyrand. Il ne faut pas perdre de vue que le duc de Wellington
  tait le chef de l'opposition dont faisait partie l'attaquant, le
  marquis de Londonderry, et que les lords Goderich et Holland
  taient membres du ministre. (_Note de M. de Bacourt._)

A Paris pour lequel je me tue, personne n'imagine d'en faire autant.
On se croit quitte de tout quand vous m'avez crit quelques paroles
douces et je suis port  croire que l'on a raison.--Le sort du bill
de _rforme_ est encore incertain: mais ce qu'il y a de sr, c'est
que, le bill adopt ou rejet, les ministres resteront.--A prsent,
nous avons des confrences de cinq  six heures chaque jour; nous
voulons finir et nous finirons.--Le roi de Hollande n'attaquera pas,
quoi qu'en disent tous les journaux et tous les messieurs de Celles et
Cie. Si mme il tait ncessaire de prolonger de quelques jours
l'armistice, je crois qu'il s'y prterait.--Qu'on nous laisse faire et
l'on finira suffisamment bien.

Adieu...


M. CASIMIR PRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 1er octobre 1831.

J'ai reu, mon prince, les deux lettres que vous avez bien voulu
m'adresser; vous savez tout le plaisir que j'prouve  avoir
directement de vos nouvelles.

J'ai t extrmement sensible  ce que vous voulez bien me dire
d'obligeant  l'occasion des vnements de la semaine dernire. Je
n'ai fait dans cette circonstance, avec quelque danger peut-tre, que
ce que rclamaient la gravit des dsordres et la ncessit de djouer
de coupables projets, arms du prtexte d'un vnement extrieur.

Parvenus cette fois encore  rtablir l'ordre,  surmonter un mal qui
a eu ses retentissements dans de tristes dbats parlementaires, nous
ne ngligerons aucun effort de notre dvouement pour arracher la
France aux prils dont ce mal la menace et avec elle la civilisation
de l'Europe. Ainsi que de votre ct, mon prince, vous vous appliquez
si noblement  le faire, aussi longtemps qu'il me sera donn de
pouvoir rester  la tte des affaires, j'emploierai toutes les forces
qui sont en moi  l'oeuvre si difficile de rasseoir l'ordre social si
branl par les attaques des partis, et, en gnral, si peu
courageusement dfendu par les hommes de bien.

Nous avons reu, mon prince, votre dernire dpche  laquelle tait
joint le quarante-quatrime protocole. La confrence, mue par le
sentiment de la ncessit de terminer les affaires belges, s'est
dcide  prendre l'initiative. Elle a rsolu de dresser un projet de
trait dfinitif entre les deux pays[297]. Nous ne pouvons mconnatre
l'opportunit de cette mesure.

  [297] En excution du trait prliminaire des dix-huit articles,
  la confrence avait propos le 24 septembre un projet de trait
  dfinitif qu'elle adressa aux plnipotentiaires hollandais et
  belges. Ceux-ci rpondirent le 26 par deux contre-projets
  entirement dissemblables. La confrence jugea que les deux
  parties ne pourraient jamais s'entendre si on les laissait 
  elles-mmes; elle dressa un protocole (n 44 du 26 sept.) dans
  lequel elle dcidait de fixer de sa propre autorit les articles
  du projet de trait. C'est en suite de ce protocole que fut
  arrt le trait des vingt-quatre articles.

Nous sommes galement presss, sans doute, de voir enfin cette
question rsolue, et d'ter ainsi aux passions les prtextes qu'elles
y cherchent; mais par-dessus tout, nous tenons, mon prince,  ce que
les bases tablies par le gnral Sbastiani, dans ses diverses
dpches, puissent tre consacres dans le projet de trait, et si,
pour obtenir plus compltement, plus srement ce rsultat, le dlai du
10 octobre tait trop rapproch, nous devrions alors dsirer que ce
terme pt recevoir une prorogation de quinze jours.

Il importe essentiellement dans la position o nous sommes placs,
que la solution des affaires belges satisfasse aux vues comme aux
ncessits du gouvernement. Cette solution renferme jusqu' un certain
point la question de notre maintien possible au pouvoir.

Pour cela, mon prince, une sparation entre les deux pays qui enlve
 l'un et  l'autre tout motif ou prtexte de collision, la
possibilit pour chacun d'eux de jouir en paix de l'indpendance qui
lui est ncessaire et des avantages attachs  leur position
respective, des conditions, en un mot, dont la France puisse exiger
efficacement l'adoption, sont des ncessits dont votre haute sagesse
est certainement bien pntre.

Des propositions ont t entendues par le gouvernement sur la pense
de placer un prince de la maison de Nassau sur le trne de la Grce.
Sans prjuger le sort de ces propositions, on pourrait les envisager
comme une cause possible de plus de facilit dans les arrangements, en
ce qui concerne la Hollande. Le gouvernement ne serait pas loign de
les couter dans cette vue.

Agrez...

M. Casimir Prier fait allusion, dans le dernier paragraphe de sa
lettre,  l'ide qui avait t mise en avant par la Russie de
ddommager le roi des Pays-Bas, en donnant le trne de Grce au fils
cadet de ce souverain, le prince Frdric, qui tait son fils de
prdilection, mais le roi lui-mme repoussa cette proposition qui
n'eut pas d'autre suite.


LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 3 octobre 1831.

Votre lettre en date du 29 pass, mon cher prince, m'a fait un
vritable bien. Vous aviez observ un si long silence que je ne savais
m'en expliquer le motif. Malgr la multiplicit de vos occupations,
j'esprais toujours que vous trouveriez un moment pour me parler de
votre sant et de votre bien-tre. Vous ne pouvez douter que personne
ne forme des voeux plus sincres pour votre bonheur que je ne le fais.

Je flicite l'Europe et la France en particulier si, par un
_arbitrage quitable_, la question batave finit. Aussi longtemps que
la question de la guerre est pendante, il ne faut pas croire qu'il
soit possible de ramener la confiance. Personne ne se fait illusion
sur les consquences de la guerre. Elle doit amener des
bouleversements sur plusieurs points, et la France aurait tort de se
flatter qu'ils seraient  son avantage. Toutes mes relations en Italie
et en Allemagne me confirment que si les peuples ont applaudi  la
rvolution de Juillet, tous voient et jugent les consquences des
fautes qui se commettent ici.

Un ami, dans une haute position en Allemagne, m'crit: Votre France
et votre Paris commencent rellement  nous dgoter. Prenez-y garde!
un beau jour, vous pourriez facilement dans une guerre gnrale avec
nous avoir le sort de la Belgique dans la dernire bagarre avec la
Hollande. Il n'est pas crit dans le ciel que, partout et toujours la
victoire sera fidle aux armes franaises. Rappelez-vous les
dernires annes de Louis XIV et de Napolon. Cette soi-disant
sympathie des peuples se perd de plus en plus. On est fatigu de vos
meutes, de vos intrigues, de vos inconsquences, et du bavardage
insultant de vos factions.

Des voyageurs reviennent de Cologne. Ils confirment cette mme
observation. A Cologne, les Prussiens tiennent un parc d'artillerie de
deux cents pices atteles. Le comte Nostitz[298] qui y commande une
partie de l'arme, a dit  une personne que je ne puis nommer:--Nous
dfendrons contre la France notre trait. Qu'elle fasse ce qu'elle
voudra chez elle, mais qu'elle cesse de troubler la situation de ses
voisins. Notre arme dsire la guerre, nous pouvons entrer en campagne
avec deux cent mille hommes. Notre organisation et notre nombre nous
assurent des succs. Le prince de Metternich s'est engag avec nous.
Les Autrichiens et les contingents allemands prsenteront le mme
nombre sur le Rhin, et ils en auront autant avec les Pimontais en
Italie. Si le roi de France ne veut tre que le roi du jacobinisme
qu'il cherche un autre thtre que l'Europe. Nous nous dfendrons.

  [298] Le comte de Nostitz-Rieneck, gnral de cavalerie, n en
  1777. Il fit les campagnes de 1806, 1813,1814 et 1815. Aprs la
  paix, il commanda la cavalerie de la garde. En 1830, le prince
  Guillaume, frre du roi, ayant t envoy dans les provinces
  rhnanes comme gouverneur civil et militaire, le comte de Nostitz
  l'accompagna en qualit de chef d'tat-major. Il quitta l'arme
  en 1848 et fut en 1850 nomm ministre  Hanovre. Il se retira en
  1859 et mourut en 1866.

A Munich, le roi s'est livr entirement au prince de Wrde. Soixante
mille Bavarois sont  la disposition du cabinet de Vienne.
Pfeffel[299] n'a pas reu depuis six mois un mot de rponse  toutes
les balivernes qu'on lui dbite ici au ministre des affaires
trangres. Il y a  Munich un M. Mortier[300] qui est haut et
cassant, qui dplat au roi et  tout le monde et auquel on tourne le
dos. On y regrette Rumigny[301] qui tait commre, mais qui ne
tracassait pas.

  [299] Chrtien Hubert, baron Pfeffel de Kriegelstein, fils de
  l'historien et du diplomate de ce nom qui avait servi autrefois
  dans les bureaux de M. de Vergennes. N en 1765, il entra dans la
  diplomatie au service de la Bavire, et mourut en 1835  Paris
  comme ministre plnipotentiaire de ce pays.

  [300] Le baron Hector Mortier, neveu du marchal duc de Trvise,
  n en 1797, tait premier secrtaire  Berlin sous la
  Restauration. Aprs la rvolution de Juillet, il fut nomm
  ministre plnipotentiaire  Munich, puis  Lisbonne (1833),  la
  Haye (1835),  Berne (1839) et  Parme (1844). Il avait t cr
  pair de France en 1845. En 1851, il devint premier chambellan du
  prince Jrme Napolon et mourut en 1864.

  [301] M. de Rumigny tait le frre du gnral de ce nom, aide de
  camp du roi.

Louis de Rohan est de retour  Vienne. Il dit qu'on y est furieux
contre tout ce qui est Franais, et qu'on est prt  la plus
vigoureuse dfense. Un de mes amis en Suisse, chef d'un des cantons,
m'crit en date du 20 septembre:

Les troubles qui nous agitent ont tous une origine qui part de vos
clubs. Mauguin, qui a fait cet t un voyage en Suisse, a excit les
esprits. Plusieurs de nos chefs qui sont alls  Paris, se vantent
d'tre encourags par La Fayette, Lamarque, et poussent nos
dmagogues. Tout cela est odieux et vous prparera de grands malheurs.
L'Europe ne peut pas vivre ainsi.

Quant  la Pologne, mon cher prince, vous devez avoir de meilleures
informations que je ne puis vous en offrir. Voici, au reste, ce que
j'en pense et ce que je sais. La rvolution de la Pologne tait toute
dans l'arme; la guerre, toute sur la Vistule. Les cabinets
connaissent les noms de vingt-sept individus partis de Paris pour
oprer le mouvement  Varsovie. Les premiers succs taient dus  une
brillante arme polonaise, fournie de tout, prte  entrer en
campagne, et qui tenait vingt  trente millions en caisse. Des noms
respectables furent entrans; on croyait  des secours d'ici. Ils
taient promis!!! Le marchal Diebitsch a attaqu avec des forces
incompltes. L'hiver a t l'alli des Polonais. Quand les Russes ont
eu leur arme runie et que la Vistule tait passe, la victoire a
fait ce qu'elle fait pour l'ordinaire: elle s'est dcide pour les
gros bataillons. Les Polonais ont t malmens; Varsovie s'est rendue;
l'arme polonaise, que l'empereur Nicolas ne veut plus laisser
subsister, s'est retire; elle a ngoci, mais en attendant les
rponses de Saint-Ptersbourg, elle s'est presque dissoute. Il n'y a
plus dix mille hommes sous les armes. En un seul jour six cents
officiers ont fait leur soumission. La dfection est gnrale. Cette
rvolution avait commenc par des assassinats et des crimes; elle a
fini de mme.

Voici, je crois, le systme que le cabinet russe va suivre. 11
n'admettra l'intervention d'aucun autre cabinet. Il laissera subsister
_limite_ et _nom_ du royaume de Pologne; mais il ne consentira plus ni
 l'existence d'une dite, ni  celle d'une arme polonaise. Et,  mon
avis, il a raison. Dans le moment prsent, il n'y a d'habilet qu'en
organisant une autorit forte et en la maintenant. Le Palais-Royal a
tellement branl tous les liens de la socit politique, qu'il est
temps d'y regarder de prs. Je conseille  notre ministre de se
pntrer de cette vrit. C'est dans ce mme besoin que j'applaudis 
toutes les dispositions favorables aux Hollandais. De plus, permettez
que je vous soumette une observation fonde sur des faits historiques.
La Hollande, forte et puissante, comme tat qui a une marine, importe
beaucoup plus  la France que la Belgique bavarde et turbulente comme
elle l'est et le sera encore longtemps. Il y a quelques jours que j'ai
fait cette observation  M. Casimir Prier. Cette sollicitude pour la
rvolution belge me parat absurde. Tout ce qui sera rendu  la
Hollande sera bien donn. Voil, au moins, mon avis.

J'en tais l, mon cher prince, lorsqu'on m'a apport les journaux
anglais qui rendent compte des folies de lord Londonderry. Il est ce
qu'il a toujours t, mais je vous fais mon compliment du rsultat de
ce dbat parlementaire, aussi honorable que possible pour votre
position et dont je me rjouis pour vous.

Tchez, mon cher prince, que l'affaire batave finisse. Si le roi de
Hollande insiste sur du territoire au lieu d'argent, il faut le lui
donner. Le Luxembourg a deux cent quarante mille habitants. La
forteresse reste avec un rayon; cela peut compter pour quarante mille
habitants. Eh bien! les deux cent mille restant peuvent tre donns
autour de Venloo et de Mastricht. Quelle importance y a-t-il que les
Belges aient quelques villages de plus ou de moins? L'essentiel est
qu'on conserve la paix. Il y a eu avant-hier une assez vive discussion
 ce sujet entre M. Sbastiani, Werther[302] (ministre de Prusse)
et Pozzo. Une personne prsente m'en a fait le rcit. Le premier se
soulevait contre le rsultat de _l'arbitrage_. Il prtendait qu'il ne
pouvait pas le dfendre  la tribune; il disait mme que plutt que
d'y adhrer, la France retirerait ses pouvoirs et verrait sans regret
la fin de la confrence; M. de Werther le combattit; Pozzo dit peu;
mais en sortant du salon, il dit  Werther: Pourquoi vous
disputiez-vous avec lui? vous savez bien que ce n'est pas avec lui
qu'on fait les affaires.

  [302] Ministre de Prusse  Paris. Son fils fut plus tard
  ambassadeur de Prusse  Paris. Il tait encore accrdit en 1870,
  au moment de la guerre.

Je pense donc, mon prince, que M. Prier ne vous laissera pas dans
l'embarras. Il faut finir, comme vous l'observez trs bien. Plus tard
on reconnatra l'immense service que vous avez rendu  la France.

Je ne vous parle pas de nos Chambres. Celle des dputs est stupide,
et le ministre et le roi ont abandonn celle des des pairs. C'est une
des plus grosses inconsquences dans le nombre de celles qui se
commettent tous les jours.

Agrez...


Je n'acceptai pas comme compltement exact _tout_ ce que contenait
cette lettre de M. de Dalberg; mais je dois reconnatre qu'il y avait
beaucoup de vrai.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 3 octobre 1831.

Je trouve qu' Paris on prend trs mal les affaires de la Belgique
dans le moment actuel. On veut faire une Belgique en prenant dans
un endroit ou dans un autre; c'est bien ais: tout le monde sait faire
cela; mais, ce n'est pas la question. Il s'agit de remettre la
Hollande et la Belgique dans la situation respective o elles taient
l'une vis--vis de l'autre en 1790. Avant cette poque, la Hollande
n'inondait pas la Belgique; il y avait un trait de 1785 qui empchait
ce genre de dsordre[303]. On peut le renouveler et la proximit de la
France aura bien plus d'influence sur la Hollande que n'en avait
l'Autriche qui tait si loigne. En vrit, toutes les difficults
que l'on fait  Paris et qui sortent du cerveau et des machinations de
M. de Celles sont bien faibles; elles peuvent toutes tre rsolues par
un enfant. Il est cependant singulier que l'on soit la dupe d'un
mauvais sujet comme M. de Celles, qui ne peut pas retourner en
Belgique, et qui craint que les affaires ne s'arrangent. C'est une
affaire de laquelle dpend la paix ou la guerre, cette affaire belge;
elle pourrait se finir bien; et j'appelle _bien_,  l'avantage des
Belges, sans mettre le roi de Hollande dans la position de refuser son
adhsion. Pourquoi prendre  quelqu'un? Est-ce l un trait juste? Ici
on ne consentira pas  ce que l'on veut en France. C'est vraiment
chercher des embarras. Ma raison ne me laisse voir que des malheurs si
on reste dans les ides folles dans lesquelles les faiseurs nous
jettent.

  [303] Article VI du trait du 8 novembre 1785 entre les Pays-Bas
  et l'empereur.

Adieu, je voudrais bien n'avoir que de l'humeur; mais j'ai plus que
cela, j'ai du chagrin...


    Londres, le 4 octobre 1831.

La premire discussion du bill de _rforme_ a eu lieu hier  la
Chambre des lords; elle continue aujourd'hui, et peut-tre ne
finira-t-on que demain. On est toujours dans la mme incertitude;
cependant, on croit que quelques vques se sont rapprochs du
ministre dans la soire d'hier. Il y avait dans la Chambre et autour
de la Chambre un monde prodigieux. Je vais maintenant  une
confrence. Nous sommes prs de finir, si  Paris on ne veut pas faire
une Belgique chimrique; mais on peut, si on le veut, avoir une vraie
Belgique. On fera des stipulations, pour empcher les inondations; on
aura aux cluses des commissaires belges et des commissaires
hollandais; ainsi, il n'y aura plus de danger de ce ct. La Belgique
aura deux routes de communication de plus pour dboucher ses produits
et ses marchandises en Allemagne. Elle aura une augmentation de
population de cinquante mille mes, et la France verra dtruire les
forteresses que M. de Latour-Maubourg a dsignes et pour lesquelles
nous avons ici le gnral Goblet[304]. Il me semble que cela est assez
pour tre content. Enfin, finissons et cherchons dans la paix une
force nouvelle. C'est l o le gouvernement trouvera des appuis
et des forces de tout genre....

  [304] Albert-Joseph Goblet comte d'Alviella, gnral belge n en
  1790, sortit en 1811 de l'cole polytechnique et servit jusqu'en
  1815 dans les armes franaises. A cette date, il passa au
  service du roi des Pays-Bas. En 1830 il se rallia au gouvernement
  provisoire belge qui le nomma gnral de brigade et ministre de
  la guerre. En 1831, il fut envoy  Londres comme commissaire
  prs la confrence. En 1832 il devint ministre des affaires
  trangres. En 1836 il fut lu dput, et l'anne suivante envoy
   Lisbonne comme ministre plnipotentiaire. De retour en Belgique
  (1843) il rentra aux affaires trangres. Il se retira en 1845.
  Il fut  plusieurs reprises lu dput, et sigea toujours dans
  le parti libral. Il mourut en 1873.


LE ROI LOPOLD AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Bruxelles, le 4 octobre 1831.

    Mon cher prince,

J'avais charg le baron de Stockmar[305] d'une lettre pour vous;
comme il a t malade, il se peut bien qu'il n'ait pu encore vous la
remettre.

  [305] Christian-Frdric baron de Stockmar, n  Cobourg en 1787,
  tait mdecin dans cette ville. Il y fut connu du prince Lopold
  qui en 1815 l'attacha  sa personne et l'emmena  Londres. Il
  demeura auprs de lui durant tout son sjour en Angleterre, fut
  choisi comme mdecin par la famille royale et vcut
  particulirement dans l'intimit du duc de Kent, pre de la reine
  Victoria. Sa situation devint bientt importante. Il fut le
  conseiller et le confident influent et trs cout de la reine
  Victoria. Aussi ses souvenirs et notes historiques qu'il a
  laisss sont-ils une source d'informations trs prcieuses pour
  l'histoire de cette poque. M. Saint-Ren-Taillandier en a tir
  matire pour une srie d'articles qui ont paru dans la _Revue des
  Deux Mondes_ de 1876  1878. Aprs tre rest de longues annes 
  Londres, M. de Stockmar se retira  Cobourg o il mourut en 1863.

Nous nous trouvons ici dans l'attente du courrier de La Haye. Le
temps pressant, j'ai d faire mes arrangements militaires comme si la
guerre tait certaine, mais que faire? Je ne puis pas attendre le
dernier moment. Poussez la confrence  quelque mesure _nergique_; il
est vident que le roi de Hollande voudrait embrouiller les affaires
pour y gagner. Cependant, il est bien dsirable pour tout le monde que
cette guerre ne se fasse point. Vous pouvez compter sur mes
sentiments, vous les connaissez; je puis me flatter d'avoir contribu
au maintien de la paix, et je ne cesserai de le faire. Mon objet a
toujours t de maintenir la bonne harmonie entre la France et
l'Angleterre; j'y ai russi jusqu' prsent; soutenez-moi de votre
ct. J'y trouve le _vritable salut_ de l'Europe entire. Il faut
cependant que, dans la crise actuelle, la confrence montre de
_l'nergie_; sans cela, la confusion dans les affaires _va tre
grande_.

Offrez mes hommages  madame de Dino; conservez-moi un peu de
bienveillance, et agrez l'expression de mes sentiments distingus.

    LOPOLD.


LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 4 octobre 1831.

    Mon cher prince,

M. de Mortemart est arriv (de Ptersbourg). On rpand qu'il a t
trs bien trait par l'empereur Nicolas  son dpart. N'en croyez
rien: l'empereur a t poli, voil tout. Croyez encore que Pozzo n'a
plus la confiance de son matre. L'empereur voulait le rappeler.
Nesselrode l'a soutenu en priant l'empereur de consentir qu'il se
retirt galement de son poste de ministre des affaires trangres.
L'empereur, alors, a suspendu sa dcision.

Si on ne met ici la plus grande prudence dans les relations avec la
coalition, nous aurons la guerre au printemps. C'est mon opinion qu'on
finisse l'affaire batave, ou _La Haye_ reste une bote de Pandore.

A Berlin, le roi seul se refuse  faire la guerre; Flahaut y a fait
une pauvre figure.

Ici, l'affaire de la pairie tourne vers l'adoption du projet de M.
Teste[306], invention de Smonville. On l'esprait hier. Je crois
qu'on n'est sr de rien.

  [306] M. Teste avait propos un amendement aux termes duquel la
  pairie se transmettait au fils an du pair  condition qu'il
  serait dclar _digne_ par un collge lectoral. Cet amendement
  fut repouss.

  Jean-Baptiste Teste, n en 1780, avait t avocat  Paris, puis 
  Nmes et commissaire gnral de police  Lyon sous les Cent-jours.
  Proscrit  la deuxime Restauration il se rfugia  Lige o il
  demeura jusqu'en 1830. Il revint alors  Paris, fut lu dput en
  1831, devint vice-prsident de la Chambre, puis garde des sceaux
  en 1839, ministre des travaux publics en 1840, pair de France et
  premier prsident de la Cour de cassation en 1843. Impliqu en
  1847 dans le procs intent au gnral Cubires, il fut traduit
  devant la Cour des pairs, et condamn  trois ans de prison. Il
  mourut en 1850.


MADAME ADLADE D'ORLANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 7 octobre 1831.

J'ai t plus longtemps que je ne voulais, mon cher prince, sans vous
crire; mais nous avons t dans un tel culbutis pour nous installer
aux Tuileries, et j'y suis si en l'air encore et si mal tablie, que,
pour moi, et jusqu' ce que je puisse aller dans le logement du
capitaine des gardes que l'on arrange, autant que cela est possible,
je suis,  la lettre, en campement. Mais, toute affaire cessante, j'ai
besoin de vous exprimer combien je jouis du triomphe que vous venez
d'avoir dans le parlement d'Angleterre, et de m'en fliciter de tout
mon coeur avec vous. Maintenant, ce qu'il nous faut  la suite de cela,
c'est un bon trait pour la Belgique, qui donne scurit et assurance
que le roi de Hollande n'aura plus autant de facilit pour inonder ce
malheureux pays, ou y rentrer si la fantaisie lui en revenait, qu'il
dsarme, et que vous puissiez vous reposer un peu de toutes vos
fatigues, que je vois avec peine, d'aprs ce que vous me mandez de
votre sant qui nous est bien ncessaire. J'espre cependant que vous
ne vous ressentez plus de cet accs de fivre dont vous me parliez
dans votre dernire lettre. Il me tarde bien d'en avoir l'assurance
par vous-mme. Nous attendons aussi avec impatience le rsultat de la
seconde lecture du bill de rforme.

Notre installation dans ces tristes et dtestables Tuileries produit,
 ce qu'on assure, un excellent effet. Nous avons bien besoin de cette
consolation, car cela a t un bien grand sacrifice pour notre cher
roi, de quitter son beau et charmant Palais-Royal, notre berceau, et
que nous aimons tant, pour venir dans ce triste palais, le plus
incommode du monde, o il est impossible de s'arranger d'une manire
commode et agrable, sans y faire de grands changements et de grands
travaux. Mais, patience! il ne faut avoir en vue que le but et y
marcher sans s'arrter  ce qui plat ou ne plat pas, et faire tous
les sacrifices pour l'atteindre. C'est ce que fait notre bien-aim
roi, de la meilleure grce du monde et d'une manire admirable et
touchante; et j'ai toujours la confiance qu'il en sera amplement
rcompens, ce dont j'ai un grand besoin, quand je vois que sa vie,
depuis qu'il est roi, n'a t qu'une succession de sacrifices et de
privations. Heureusement, au milieu de tout cela, sa sant se soutient
trs bonne; il me charge de mille et mille choses pour vous ainsi que
la reine, qui trouve, avec trop de raison, une immense diffrence du
logement qu'elle quitte au Palais-Royal,  celui qu'elle trouve ici:
c'est celle du bien au mal. Chartres et Nemours sont partis dimanche
dans la nuit pour Maubeuge; nous avons de trs bonnes nouvelles de
leur arrive....


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 8 octobre 1831.

Le bill de la rforme a t rejet  la Chambre des lords; la
majorit contre a t de quarante et une voix; c'est beaucoup plus
qu'on ne croyait. Ce nombre empchera probablement de faire des pairs.
Tous les esprits sont en suspens et chacun se demande quel parti
prendront le roi et le ministre. Il y a un conseil de cabinet en
permanence depuis ce matin. On ignore quel en sera le rsultat....


    Londres, le 12 octobre 1831.

... Je reois chaque jour des apologies sur ce que l'on a fait si
tourdiment  Bruxelles, en affichant une lettre de Sbastiani qui
disait qu'on ne reconnat pas les dcisions de la confrence. Cela a
fait ici un si mauvais effet, que l'on est oblig d'abandonner cette
dmarche et de l'attribuer  des causes locales qui exigeaient que
pour empcher des folies, on ft une pareille communication. Tout cela
ne fait pas respecter la marche du gouvernement; on se presse trop en
toute chose. L'Angleterre n'estime pas cela. L'empereur Napolon, qui
tait un homme de _mouvement_, me savait toujours gr de ce que je
retardais l'excution, ce qui lui donnait le temps d'abandonner des
rsolutions prises trop vite.--Je resterai jusqu'au bout dans ma
manire de voir; je veux faire tout pour la paix: c'est l ma mission;
et tout ce qu'il sera indispensable de faire pour cela, je le ferai,
sans regarder qui je blesse ou ne blesse pas....


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA DUCHESSE DE BAUFFREMONT.

    Londres, le 13 octobre 1831.

... Il y a eu hier soir quelque train  Londres. On a cass les
vitres du duc de Wellington, celles de lord Bristol[307] et du marquis
de Londonderry. Aujourd'hui tout est tranquille. Dans les campagnes il
y a eu aussi quelques dsordres, mais ils n'ont pas t nombreux. Je
crois que l'assurance que l'on a que le ministre restera, va faire
finir tous ces troubles-l. Mais ce n'est pas moins un moment
difficile et dont la vue est pnible pour ceux surtout qui savent ce
que c'est que les mouvements politiques dont le peuple s'empare.

  [307] Frdric-William Hervey marquis de Bristol, n en 1769,
  membre de la Chambre des communes de 1796  1803. A cette date,
  il succda  son pre  la Chambre des lords. Il fut ministre des
  affaires trangres de 1801  1803. Lord Bristol tait l'un des
  membres les plus ardents du parti tory et l'adversaire du bill de
  rforme. Il mourut en 1859.

J'ai des confrences ici tous les jours et je crois que nos affaires
de Belgique seront finies de la part de la confrence dans huit jours.
Mais aprs, il faudra les adhsions des rois de Hollande et de
Belgique et les ratifications des grands cabinets de l'Europe....


LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADLADE D'ORLANS.

    Londres, le 22 octobre 1831.

J'espre qu'enfin nous touchons au terme et que l'affaire si
difficile de la Belgique va tre termine. Le jour o j'en aurai la
certitude sera le plus beau jour de ma vie, car j'aurai servi  faire
quelque chose qui, sous tous les rapports, doit convenir au roi et 
Mademoiselle. Il me semble que tout va devenir plus facile en France;
on te aux malveillants un grand moyen d'attaque, et le bienfait de la
paix doit runir tous les intrts autour du trne. Je suis bien
heureux, je vous vois grande et tranquille.

Il faut  prsent jeter les esprits actifs vers les amliorations
intrieures dont, par la paix, ils peuvent s'occuper sans crainte. La
dcentralisation de l'administration doit,  ce qu'il me semble, tre
la premire occupation du roi. Il faut donner  tout le monde quelque
chose  faire.

On est bien fort pour montrer, comme le roi d'Angleterre l'a fait
dans son discours[308],  quel point la confrence a t utile et 
quel point le travail de cette confrence est loin de tout ce qui est
sorti de la Sainte-Alliance. J'crirais des volumes sur tout cela et
Mademoiselle le sait bien mieux que moi.

  [308] Discours prononc le 20 octobre pour proroger le parlement.

Je la prie....

Ainsi que cette lettre le dit, la confrence avait avanc dans l'oeuvre
de mdiation qu'elle poursuivait si pniblement depuis prs d'un an,
entre la Hollande et la Belgique. Elle avait d ncessairement revenir
sur quelques-unes de ses rsolutions prcdentes, dont les vnements
avaient modifi les bases. Elle en expliqua ses motifs dans ses
protocoles du 15 octobre; je me bornerai  en citer ici quelques
extraits:

Ne pouvant abandonner  de plus longues incertitudes des questions
dont la solution immdiate est devenue un besoin pour l'Europe;
forcs de les rsoudre, sous peine d'en voir sortir l'incalculable
malheur d'une guerre gnrale; clairs, du reste, sur tous les points
en discussion, par les informations que M. le plnipotentiaire belge,
et MM. les plnipotentiaires des Pays-Bas leur ont donnes, les
soussigns n'ont fait qu'obir  un devoir dont leurs cours ont 
s'acquitter envers elles-mmes, comme envers les autres tats, et que
tous les essais de conciliation directe envers la Hollande et la
Belgique ont encore laiss inaccompli; ils n'ont fait que respecter la
loi suprme d'un intrt europen du premier ordre; ils n'ont fait que
cder  une ncessit de plus en plus imprieuse, en arrtant les
conditions d'un arrangement dfinitif que l'Europe, amie de la paix et
en droit d'en exiger la prolongation, a cherch en vain, depuis un an,
dans les propositions faites par les parties, ou agres tour  tour
par l'une d'elles et rejetes par l'autre....

... Les cinq cours se rservant la tche et prenant l'engagement
d'obtenir l'adhsion de la Hollande (et de la Belgique) aux articles
dont il s'agit, quand mme elle commencerait par les rejeter;
garantissant de plus leur excution et convaincues que ces articles
fonds sur des principes d'quit incontestables offrent  la Belgique
(et  la Hollande) tous les avantages qu'elle est en droit de
rclamer, ne peuvent que dclarer ici leur ferme dtermination de
s'opposer, par tous les moyens en leur pouvoir, au renouvellement
d'une lutte qui, devenue aujourd'hui sans objet, serait pour les deux
pays la source de grands malheurs, et menacerait l'Europe d'une guerre
gnrale que le premier devoir des cinq puissances est de prvenir.
Mais, plus cette dtermination est propre  rassurer la Belgique (et
la Hollande) sur son avenir et sur les circonstances qui y causent
maintenant de vives alarmes, plus elle autorisera les cinq cours 
user galement de tous les moyens en leur pouvoir, pour amener
l'assentiment de la Belgique (de la Hollande) aux articles ci-dessus
mentionns, dans le cas o, contre toute attente, elle se
refuserait....

A la suite des protocoles du 15 octobre, la confrence avait rdig
les bases de la sparation, entre la Hollande et la Belgique, en
vingt-quatre articles qu'elle avait adresss  La Haye et  Bruxelles
en rclamant l'adhsion des deux gouvernements  ces articles. Cette
mesure de la confrence tait irrvocable et mettait ainsi  l'abri
d'un renouvellement des hostilits entre les deux parties, puisque
c'tait dsormais l'Europe qui avait tranch leur diffrend. La
correspondance qui suit fera voir que la question tait juge dans ce
sens  Paris, ainsi qu'elle le fut partout.


MADAME ADLADE D'ORLANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Londres, le 19 octobre 1831.

C'est avec bien de l'empressement, et de bien bon coeur, mon cher
prince, que je viens me fliciter avec vous de votre immense et beau
succs en terminant d'une manire aussi heureuse, cette longue et si
complique affaire de la Belgique. Notre cher roi me charge aussi de
vous bien dire combien il en est heureux, et satisfait _de son
ambassadeur_. Je suis sre que c'est le meilleur remerciement que je
puisse vous faire de sa part. Je regarde que cela nous assure la paix;
et cela est tout, car, avec elle, la confiance renatra et avec cela
la prosprit de notre chre et belle France. Cette bonne et grande
nouvelle fait un effet prodigieux et cause une joie gnrale. J'espre
que maintenant vous pourrez vous reposer et soigner votre sant, en
jouissant de vos succs et des grands rsultats qu'ils auront. Je ne
doute pas un instant de l'acceptation du roi des Belges; certes, ils
doivent tre contents.

Quant au roi de Hollande, il faudra bien qu'il se contente de ce que
la confrence a fait pour lui. Je vous avoue que ce ct ne me
tourmente pas.

Ce qui est une bien bonne chose aussi, c'est que le ministre anglais
reste, et que tout se calme et se tranquillise par la juste confiance
qu'il inspire[309].

  [309] On avait craint que le cabinet anglais ne se retirt devant
  le vote de la Chambre des lords qui avait repouss le bill de
  rforme.

Dieu veuille que notre grande question de la pairie se termine bien!
nous sommes dans la mme incertitude  cet gard, que vous l'tiez en
Angleterre sur le bill de rforme. Du reste, mon cher prince, je suis
toujours remplie de confiance, et il me semble que nous marchons
bien....


M. CASIMIR PRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 3 novembre 1831.

Je n'ai pas besoin de vous dire, mon prince, combien j'ai ressenti de
satisfaction en recevant les dernires lettres que vous m'ayez fait
l'honneur de m'crire. Le retour de mon fils, porteur de la premire
de ces lettres, ne devait me rien laisser  dsirer, puisque je
recevais  la fois de vos nouvelles et la certitude que l'oeuvre si
importante et si difficile confie  votre haute sagesse tait enfin
accomplie.

Cette oeuvre, mon prince, vous l'avez mene  fin  notre plus grande
satisfaction possible; elle est et demeurera, malgr les attaques des
passions et des vils intrts qu'elle djoue, un nouvel et immense
service rendu au pays. L'effet s'en est promptement fait sentir, bien
que les partis aient cherch, comme ils cherchent encore,  inspirer
des craintes sur l'accueil rserv  cette grande dtermination par
les parties qu'elle intresse directement.

La paix maintenue, la paix reposant dsormais sur de solides bases,
est un vnement qui ne peut avoir pour la France que des rsultats
favorables, sous le double rapport de sa politique au dehors et de son
tat intrieur; et cet vnement, qui justifie si bien votre opinion
sur l'utilit de la confrence, nous le devons, la France le doit, mon
prince,  vos nobles efforts; et ce n'est pas ce qui me cause le moins
de satisfaction. La postrit vous rendra cette justice entire que,
dans les temps d'agitations sociales, les hommes chargs des intrts
publics ne doivent point attendre des contemporains.

Ainsi, mon prince, je vous le dis avec plaisir, notre situation est
sans nul doute amliore par le maintien de la paix en Europe; mais
nous ne devons pas nous dissimuler qu'il nous reste beaucoup  faire
encore; que le problme n'est pas encore rsolu, et qu'il faut trouver
le point d'appui.

Parmi les difficults intrieures qui nous restent  surmonter, celle
de la pairie n'est pas la moins ardue. Diverses considrations non
sans gravit, et qui ne sauraient chapper  vos lumires, nous
faisaient dsirer de pouvoir viter, jusqu'aprs l'adoption de la
loi, de faire une adjonction  la Chambre des pairs, mais nous avons
reconnu que cela n'tait pas possible et qu'une promotion immdiate
tait indispensable....

Nous avons reu hier la nouvelle de l'acceptation des vingt-quatre
articles par la Chambre des reprsentants de la Belgique; tout annonce
que le Snat suivra immdiatement cet exemple[310]. La Hollande, nous
devons le croire, acceptera. Ainsi vont se trouver aplanies les
difficults prilleuses du dehors; ainsi se trouvera accompli ce grand
devoir qui, dans l'tat actuel des peuples de l'Europe, tait impos
aux hommes placs  leur tte: celui de prvenir entre eux toute
collision. Heureux effet, mon prince, de cette confiance que vous avez
su inspirer dans les vues franches et loyales du gouvernement du roi.

  [310] Le trait des vingt-quatre articles fut adopt le 1er
  novembre par la Chambre des dputs  la majorit de 59 voix
  contre 38, et le 3 novembre par le Snat par 35 voix contre 8.

La fatigue que vous avez prouve, mon prince, pouvait me faire
craindre pour votre sant. Vos dernires nouvelles, en se taisant 
cet gard, me font esprer que vous ne vous en ressentez plus. Je ne
puis, toutefois, me dfendre de vous engager  mnager beaucoup une
sant si prcieuse  l'tat et qui m'est particulirement bien
chre....


LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, 4 novembre 1831.

    Mon cher prince,

... Le ministre continue  ngocier avec la Chambre des pairs pour
la faire consentir  se suicider. M. Prier est venu deux fois
chez moi pour traiter cette question. Je n'ai pu admettre que le roi
et le ministre n'aient, par leur faute, compromis cette question;
mais j'ai pris l'engagement d'aider  carter une trop grande
dissidence entre les deux Chambres. Pour faire passer la loi, il
faudra nommer trente ou quarante pairs, et,  ma connaissance, dix ou
douze nominations ont t refuses. Cependant, je crois qu'on arrivera
 une transaction.

M. Sbastiani nous a donn encore un nouvel chantillon de sa manire
de diriger les affaires de son ministre. Personne ne conserve un
doute que le _duplicata_ adress au gnral Guilleminot n'ait point eu
de _primata_[311]....

  [311] On se rappelle les motifs qui avaient provoqu le rappel du
  gnral Guilleminot ambassadeur  Constantinople (voir page 153).
  De retour  Paris le gnral prit la parole  la Chambre des
  pairs (sance du 2 novembre) et pour se justifier, dclara que
  n'ayant jamais reu aucune instruction du gouvernement franais,
  il ne pouvait tre accus d'y avoir contrevenu; qu' la vrit il
  avait reu avec son ordre de rappel le duplicata d'une dpche
  qui lui aurait t envoye prcdemment, mais que cette dpche,
  il ne l'avait jamais reue. Le gnral Sbastiani protesta qu'il
  avait envoy cette dpche, et la question ne fut pas lucide.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 10 novembre 1831.

... Le roi de Hollande fera traner son acceptation jusqu'au retour
du courrier qu'il a envoy  Ptersbourg, pour s'assurer de l'opinion
du cabinet, qu'il croit diffrer de celle des plnipotentiaires russes
 Londres. La rponse viendra dans les premiers jours de dcembre, et
celle qu'il fera faire  la confrence par ses plnipotentiaires
suivra. Ainsi, nous avons naturellement vingt jours  attendre.
Cela donne le temps aux journaux de dire et d'crire toutes sortes de
conjectures, toutes plus insenses les unes que les autres....


    Londres, le 15 novembre 1831.

Nos articles sont signs. Les Belges vont crier, mais ils ont tort;
tout est fait quitablement et, je crois, favorise les Belges, ce que
je voulais, surtout du ct de la frontire qui touche la France. La
Belgique paye beaucoup moins de la dette publique, qu'elle ne le
faisait avant la sparation; ainsi, elle n'a rien  dire. Sa
population est augmente et le commerce intrieur, par les facilits
qu'on lui donne, va beaucoup gagner; deux routes de commerce entre la
Belgique et l'Allemagne, la jouissance de tous les canaux intrieurs,
la jonction de l'Escaut au Rhin, et l'application de tout ce qui a t
fait  Mayence pour la navigation des fleuves  la Belgique qui en
jouira immdiatement.

Je suis horriblement fatigu; hier notre confrence jusqu' cinq
heures du matin, et avant-hier jusqu' quatre. Je crois avoir obtenu
tout ce qui tait possible d'obtenir. Il faut que la France appuie par
tous ses moyens  Bruxelles nos articles qui sont excellents....


Voici comment la confrence avait procd pour arriver au rsultat que
j'indique dans ma lettre  madame de Vaudmont:

Les Chambres belges aprs des dbats trs anims, avaient accept les
vingt-quatre articles que nous avions adresss le 15 octobre aux
gouvernements hollandais et belge; mais le ministre belge avait
pris l'engagement de ne donner son adhsion dfinitive:

1 Qu'aprs avoir obtenu ou tent d'obtenir quelques modifications aux
articles;

2 Qu'aprs avoir acquis la certitude que le roi, lu par les Belges,
serait immdiatement reconnu.

Le plnipotentiaire belge  Londres nous avait remis le 12 novembre
une note pour faire valoir ces restrictions[312]. La confrence lui
rpondit le mme jour que les vingt-quatre articles ne pouvaient subir
de modification et qu'il n'tait plus au pouvoir des cinq puissances
d'en consentir une seule; par une seconde note du 14 novembre, la
confrence prvint le plnipotentiaire belge que rien ne s'opposait 
ce que les vingt-quatre articles reussent la sanction d'un trait
entre les cinq puissances et la Belgique, ce qui satisfaisait  la
demande de reconnatre le roi lu par les Belges.

  [312] Par sa note du 12 novembre, M. Van de Weyer demandait, sur
  le premier chef:

  1 La revision des calculs qui avaient servi  la confrence de
  base pour le partage de la dette entre la Hollande et la Belgique;

  2 Une rectification de frontires en faveur de la Belgique, sur
  les points o la ligne frontire sparait des usines
  mtallurgiques du minerai ncessaire  leur exploitation;

  3 Le libre accs et la libre navigation de la Moselle pour les
  habitants du Luxembourg.

Cependant, la confrence informa le 13 novembre les plnipotentiaires
hollandais de l'acceptation de la Belgique et leur offrit l'initiative
de la signature du trait. Leur rponse ayant t ngative, le 15
novembre le trait fut sign entre les plnipotentiaires des cinq
cours et celui de la Belgique[313].

  [313] Voir ce trait dans l'Annuaire de Lesur ou le Recueil des
  traits de Martens.

Ce trait reproduisait d'abord les vingt-quatre articles auxquels on
ajouta les trois suivants:

ARTICLE XXV.--Les cours d'Autriche, de France, de la Grande-Bretagne,
de Prusse et de Russie, garantissent  Sa Majest le roi des Belges
l'excution de tous les articles qui prcdent.

ARTICLE XXVI.--A la suite des stipulations du prsent trait, il y
aura paix et amiti entre Leurs Majests l'empereur d'Autriche, le roi
des Franais, le roi du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et
d'Irlande, le roi de Prusse et l'empereur de Russie d'une part, et Sa
Majest le roi des Belges de l'autre part, leurs hritiers et
successeurs, leurs tats et sujets respectifs  perptuit.

ARTICLE XXVII.--Le prsent trait sera ratifi et les ratifications en
seront changes  Londres dans le terme de deux mois, ou plus tt, si
faire se peut.

Aprs la signature de ce trait, on aurait pu croire que la question
du sort de la Belgique, qui depuis prs d'un an tenait l'Europe en
suspens, tait dfinitivement rgle, sinon en ce qui concernait le
Hollande, du moins en ce qui touchait la Belgique et les cinq
puissances, mais on va voir que la chose n'tait pas aussi simple, et
que j'tais loin encore du terme de mes travaux. Comme prcdemment,
je laisserai parler la correspondance qui clairera mieux que je ne
pourrais le faire moi-mme, sur les nouvelles difficults qui
survinrent.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 16 novembre 1831.

... Nous avons sign hier le trait avec la Belgique: voil le prince
Lopold reconnu ainsi que son pays. C'est une grande affaire de faite.
La signature des cinq puissances  ce trait entrane
ncessairement l'adhsion du roi de Hollande. Il n'y a enttement qui
tienne, il faudra qu'il cde. Je crois qu'aux Tuileries on verra avec
plaisir le courrier que j'envoie pour porter ce trait. C'est le
premier que fait le roi, et il est utile  la France dont il couvre la
frontire et  la Belgique qu'il rend indpendante.

Je suis loin de penser  retourner  Paris; je ne l'ai dit 
personne; c'est un des contes que fait madame de Flahaut, qui pense
toujours  venir en Angleterre o elle ne peut pas venir parce qu'elle
y est dteste, et parce que son mari n'est pas un assez gros
personnage pour l'ambassade de Londres; car, sous d'autres rapports,
il conviendrait. Il est aimable, connat assez de monde et parle bien
anglais; mais ici ce n'est pas tout.

Je vais  Brighton respirer et faire ma cour au roi. Je viens de
travailler outre mesure et j'ai besoin de repos. Dites-moi quel est le
prtendu homme d'tat qui a fait l'histoire de la Restauration? Cela
n'est vrai que chronologiquement, c'est plein de faussets et
d'ignorance[314]....

  [314] Voir page 350.


MADAME ADLADE D'ORLANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 18 novembre 1831.

Le trait est arriv hier soir, mon cher prince, je ne puis vous
exprimer le plaisir que m'a fait la vue de la guirlande des cachets
des reprsentants des cinq puissances, poss sur nos trs chres
couleurs. C'est une immense affaire que vous venez de terminer, j'ai
besoin de m'en fliciter avec vous et de vous en faire mon compliment,
du meilleur de mon coeur. Car, certes, il a fallu tout votre zle,
tout votre talent, votre habilet pour arriver  cet heureux rsultat
si important pour le bonheur de notre chre patrie et en vrit pour
celui de toute l'Europe.

Ce qu'il faut maintenant, pour que cette grande affaire soit
rellement termine, c'est d'obliger le roi de Hollande  se prononcer
et  excuter le trait. Il est bien essentiel pour _tous_ que cela se
fasse promptement, mais particulirement pour le roi des Belges, car,
si cette incertitude se prolongeait, elle le remettrait envers ses
sujets, dans une position bien fcheuse et qui serait tout  fait
contraire  la dignit et aux engagements des cinq puissances qui
viennent de signer ce trait. Je suis convaincue que vous voyez de
mme  cet gard et que tous vos efforts vont tendre  l'excution
prompte et parfaite du trait, ce qui est de la plus grande
importance, du moins cela me parat ainsi, comme de le faire signer au
roi de Hollande.

Rien de nouveau encore sur notre loi de la pairie qui est aussi une
bien grande affaire. Je suis dans la mme ignorance et la mme attente
 cet gard que la dernire fois que je vous ai crit. Madame de
Vaudmont m'a fait part de votre dernire lettre et j'ai donn
connaissance de ce que vous y mandiez,  qui de droit....


LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, ce samedi 19 novembre 1831.

    Mon cher prince,

Le trait de Londres du 15 novembre 1831 sera une grande poque dans
l'histoire. Plus ses consquences se dvelopperont, plus la
France apprciera le grand service que vous venez de lui rendre, et je
suis press de vous tmoigner combien je m'associe  cette
apprciation et  tous les sentiments que ce grand succs doit
inspirer pour vous. C'est une belle rponse  toutes les attaques par
lesquelles on a vainement essay de fausser la marche de mon
gouvernement et la vtre pendant le cours de ces longues et
laborieuses ngociations. C'est pour moi la plus douce rcompense de
la constance et de la tnacit avec lesquelles je vous ai soutenu
ainsi que le gnral Sbastiani dans toutes les phases de cette longue
lutte. La voil enfin termine d'une manire aussi solide
qu'honorable, car je regarde le trait que vous venez de signer comme
la fin des coupables esprances de ceux qui se croyaient certains de
tout bouleverser par la guerre et qui ne la proclamaient invitable
qu'afin de se donner plus de moyens de l'allumer. Il est remarquable
que c'tait  la fois le langage des absolutistes et celui des
propagandistes dans tous les pays, et ne vous dissimulez pas que pour
achever de paralyser leurs efforts, il faut encore obtenir que le roi
de Hollande signe et excute le trait dans le plus court dlai.

Vous nous donnez l'assurance qu'il va s'y dcider et j'en accepte
l'augure avec d'autant plus de plaisir que je crois que ce n'est pas
seulement notre intrt particulier et mme l'intrt gnral de
l'Europe qui doivent le faire dsirer, mais que c'est minemment le
sien propre et celui de la Hollande qui lui prescrivent de renoncer au
systme de procrastination pour lequel il parat pencher, et duquel je
pense qu'on ne peut attendre que des malheurs pour lui-mme et pour
ses voisins. Il me semble que l'heureux accord qui s'est tabli
entre tous les plnipotentiaires de la confrence et que vous avez si
efficacement contribu  maintenir, devrait suffire pour lui faire
sentir que c'est le meilleur parti qu'il puisse prendre aujourd'hui.

Vous connaissez, mon cher prince, tous les sentiments....


LE COMTE DE FLAHAUT AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 19 novembre 1831.

Vous voil donc au but: ce n'est pas sans peine. Ce sera un bien
grand rsultat que d'tre parvenu  maintenir la paix au milieu de
toutes ces rvolutions et ces dchirements. Qui aurait pu croire que
le royaume des Pays-Bas, cette oeuvre de la Sainte-Alliance, hostile 
la France, pt tre anantie sans une guerre gnrale? Il fallait
toute votre habilet. Vous avez t bien servi par le ministre
actuel; mais auparavant, vous n'avez pas t sans difficults partant
d'ici. Mais vous voil au port; car je ne crois pas  une vritable
opposition, ni de la Hollande, ni de la Belgique. On a envoy hier le
marchal Grard  Bruxelles, pour bien dire qu'il n'y avait aucun
appui  attendre d'ici pour une rsistance aux conditions stipules.
On avait song  m'y envoyer; mais Grard vaut infiniment mieux et
aura une voix bien plus puissante.

La loi sur la pairie a t vote par les dputs  une majorit de
trois cent quarante-six voix; il n'y a gure moyen de rsister  une
manifestation aussi prononce. Cependant, on ne sait pas encore ce que
feront les pairs. Des folies, je prsume....


LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 21 novembre 1831.

Votre petite lettre du 15 ne m'est parvenue qu'hier au soir. Je vous
remercie du fond de mon coeur. Chaque fois que vous m'crivez vous
m'allumez un flambeau au milieu des tnbres, et je vois que vous
poursuivez avec vigueur la carrire que la confrence a entreprise. La
sparation de la Belgique d'avec la Hollande brise une forte machine
de guerre place sur notre frontire et sur les points les plus
vulnrables. _Cela vous est d_: et il n'y a que la crasse ignorance
de nos dputs et de nos journalistes, leur mauvaise foi, leur
inspiration passionne qui empchent qu'on le dise et qu'on le
reconnaisse.

Le roi de Hollande a droit de ressentir vivement les faons peu
courtoises de ses allis. Comme la Prusse et la Russie consentent 
sacrifier leurs relations de famille et que ces deux cabinets
paraissent agir avec sincrit pour maintenir l'tat de paix en
Europe, je crois que le roi de Hollande accdera aux conventions dj
arrtes; et si mme, son consentement n'arrive pas dans les premiers
jours de dcembre, il ne peut tarder beaucoup au del. Vous lui avez
laiss, au reste, deux mois de temps, et je suppose que vous l'avez
fait pour qu'il ait le temps de recevoir des rponses du nord. Il
accdera donc, mais il restera, comme ses anctres Guillaume II et
III, l'ennemi le plus irrconciliable de la France, et il formera
autour de lui un foyer d'intrigues pour renverser ce qui existe ici.
Il y a pour cela de puissants lments, et l'alliance faite dans ce
sens entre le carlisme et le bonapartisme, peut seconder et nourrir
ses efforts.

Pour le moment, l'attitude des cabinets de l'Europe est calme.
Ils rflchissent sur leur position, et regardent autour d'eux. Mais
le ressentiment et la dfiance germent dans leurs entrailles, et
comment pourrait-il en tre autrement? Nos tribunes, les intrigues
rvolutionnaires qui partent d'ici sans que le gouvernement puisse ou
veuille l'empcher, le langage insens et insultant de nos journaux,
sont autant d'excitations pour eux,  resserrer fortement les traits
de Chaumont, signs contre la _Rvolution franaise_. Je crois tre
sr que les trois grandes cours se sont entendues de nouveau  ce
sujet. Le langage de leurs lgations en Allemagne, et en Italie,
mielleux avec nos agents, est trs excitant avec les petits tats. On
reprsente la France comme exigeant la plus svre surveillance et on
cherche  assurer et  fortifier les liens d'une troite alliance, en
cas qu'ici le parti rvolutionnaire et du mouvement reprendrait le
dessus. Il est impossible qu'il en soit autrement. Jusqu' ce que
l'Europe ait la conviction que la rvolution de Juillet se consolide,
il n'y aura pour la France _accueil nulle part_.

Cependant, si dans deux ans ce qui a t tabli est fortifi, croyez
qu' l'heure qu'il est, ici et  Ptersbourg, on pense dj  un
mariage, et que Pozzo, qui a vu manquer celui du duc de Berry,
travaille celui qui peut tre en projet. C'est mme dans cet avenir
que la demande du roi de Bavire pour son fils a t dcline 
Ptersbourg. Je ne doute pas que, si on pntre ce projet  Londres et
 Vienne, ces cours ne cherchent  le contrecarrer, comme cette
dernire fait ce qu'elle peut  Naples pour en loigner une princesse
d'Orlans. Tout cela, mon cher prince, me prouve que la confiance a
quelque peine  s'tablir, et qu'il faut viter tout ce qui peut
l'altrer.

Vous me demandez, qui est _l'homme d'tat_ qui publie la mdiocre
histoire de la Restauration? C'est un nomm Capefigue[315] journaliste
et auteur de quelques autres ouvrages. Li avec Mignet, il a eu, sous
M. Mol, accs aux archives; il va chez Mol et Pasquier qui ont lu et
corrig sa publication. Il a cherch pendant plusieurs annes  runir
un tas d'anecdotes en causant avec les uns et les autres; et il a
conu son plan pour se faire de l'argent. Aprs la publication des
deux premiers volumes, j'ai fait sa connaissance, par M. Buchon[316];
j'ai voulu lui faire corriger quelques faits avancs par lui, mais mes
efforts ont t inutiles. Il crit pour son libraire; il veut faire
dix volumes; et, pour les remplir, il accapare tout ce qui lui vient
sous la main. M. Decazes s'est maintenant empar de lui, et il lui
fournit des matriaux pour crire ce qui regarde son ministre. M.
Capefigue avait, il y a quelque temps, une note qu'il disait lui tre
venue de Londres et de gens qui vous sont attachs. Elle renfermait
l'ide d'une alliance entre la France, l'Angleterre et l'Autriche, qui
se ngociait. Il en a fait des articles pour quelques journaux, on en
a caus; mais les initis ont tout de suite dit que c'tait une
mystification; que M. de Metternich, peut-tre, en laissait percer la
possibilit, mais que, dans le fond, il s'en tiendrait 
l'alliance continentale avec les deux cours de Berlin et de
Ptersbourg.

  [315] Baptiste-Honor-Raymond Capefigue, n  Marseille en 1801,
  journaliste et publiciste. Il collabora sous la Restauration  un
  grand nombre de journaux, principalement au _Messager des
  Chambres_ qui dfendait le ministre Martignac. Il se fit
  galement connatre par un grand nombre d'ouvrages historiques
  que, dans les premiers temps, il signait habituellement du
  pseudonyme: _un homme d'tat_. Il mourut en 1872.

  [316] Jean-Alexandre Buchon, journaliste et publiciste. Sous la
  Restauration il crivit dans le _Censeur europen_ et le
  _Constitutionnel_. Il s'occupa galement d'histoire et publia les
  _Chroniques nationales franaises_, en 47 volumes.

A l'heure qu'il est, il ne faut pas vouloir jeter la division parmi
les puissances. Le monde se fond, se dissout, sous les coups de
l'anarchie mentale qui a envahi la socit humaine. Il faut
constamment parler de rformer les abus, y toucher un peu, mais
recrer de l'autorit.

Les vnements de Bristol[317] et ceux dont Londres peut tre menac,
rvlent la plaie profonde qui ronge sourdement le sein de
l'Angleterre. Lord Grey et son compre M. Brougham ont saisi la
rforme sur une trop vaste chelle. C'est M. Necker avec son
_doublement du tiers_. Quand les masses sont souleves, sont pousses
par des brouillons, par des La Fayette, qui peut les arrter? C'est
sous ce point de vue que le succs de la rvolution belge produit un
mauvais effet et il s'agit de le neutraliser. L'empereur Nicolas, en
attendant, s'en est charg en Pologne. Il faut ramener du repos dans
les esprits, ou tout ira au diable.

  [317] Une meute sanglante avait clat le 29 octobre  Bristol,
   l'occasion de l'arrive dans cette ville de sir Ch. Wetherell,
  dput aux Communes, qui s'tait montr particulirement ardent
  contre le bill de rforme. Pendant deux jours, la ville avait t
  domine par les meutiers qui incendirent la plupart des
  monuments publics.

En Allemagne, on commence  tre fou. Les tribunes de Munich et de
Carlsruhe sont en dlire. On se demande,  Berlin et  Vienne, comment
y parer? Je conseille d'tablir, par la dite de Francfort, que les
dbats ne seront pas publics et que les droits de la _confdration
gnrale_ ne sont pas sujets  tre discuts. Cela servira d'arrt.

Notre Chambre des pairs a enfin reu aujourd'hui son coup de
grce[318]. M. Casimir Prier et le roi en font un cadavre. Le premier
mdite de dissoudre la Chambre des dputs aprs que le budget de 1832
sera vot. Je ne le conseille pas. On en aurait probablement une plus
mauvaise. Il faut laisser celle-ci puiser ses sottises.

Le prince Paul de Wurtemberg me prie de vous rappeler ses voeux et son
ambition de courir les chances de ce malheureux Capo d'Istria. Je
crois que le choix de sa personne comme roi de Grce ne serait pas
mauvais....


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 2 dcembre 1831.

... Je ne sais rien de cette affaire de Lyon que par les
journaux[319]; elle inquite ici. Le souvenir de Bristol et la crainte
de Manchester[320] ne laissent pas le pays sans quelque souci. On
dsire ardemment que cela finisse et que l'on trouve quelque
arrangement qui, sans tre trop une concession, satisfasse les gens
qui n'ont pas de quoi vivre avec la journe qui leur est paye dans
les grandes fabriques. C'est un problme qui est difficile 
rsoudre. Mon opinion n'est pas que la population soit trop nombreuse
pour la totalit du territoire, mais elle n'est pas bien distribue et
c'est de cette distribution dont le gouvernement devrait s'occuper.
Et, pour le faire, au lieu de donner des secours en masse dans tel
endroit, dans une grande ville, il faut ordonner un travail dans un
dpartement o il y a beaucoup de dfrichements  faire, beaucoup de
marais  desscher. Ce travail-l, on le payerait  des hommes d'un
autre dpartement qui y viendraient, car on vient toujours o il y a
un travail et un salaire. Ainsi en Auvergne, en Limousin, en
Nivernais, en Berry, on n'a pas les bras suffisants; il faut faire des
efforts l pour y appeler du monde. Cela soulagerait des provinces o
il y a trop, et cela enrichirait les provinces qui manquent. En Berry,
par exemple, nous avons besoin de trois cent mille mes; en Nivernais,
on manque aussi. Des avantages accords  ceux qui iraient en
appelleraient beaucoup: c'est l de la bonne administration....

  [318] Allusion  l'ordonnance du 20 novembre qui crait
  trente-six nouveaux pairs. Cette ordonnance avait pour but de
  modifier la majorit de la Chambre haute et la rendre favorable
  au projet de loi vot par la Chambre des dputs qui dcidait
  l'abolition de l'hrdit de la pairie.--Le 27 dcembre suivant,
  en effet, la Chambre des pairs se prononait contre l'hrdit 
  la majorit de trente-trois voix.

  [319] Une insurrection avait clat  Lyon le 21 novembre,
  provoque par une baisse de prix sur les soies. Le mouvement
  n'avait rien de politique. Aprs deux jours de combat les troupes
  durent vacuer la ville. Il fallut attendre une arme de
  trente-deux mille hommes commande par le marchal Soult et le
  duc d'Orlans pour y rentrer.

  [320] On craignait  Manchester une rptition des scnes de
  Bristol.


M. CASIMIR PRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 4 dcembre 1831.

    Mon prince,

Il y a longtemps que j'prouve le besoin de vous adresser de nouveau
l'expression de la gratitude que nous devons  vos soins dans le cours
difficile des ngociations au milieu desquelles vous avez assur au
reprsentant de la France le rang et l'influence qui lui
appartiennent.

Le gouvernement n'attendait pas moins de cette haute exprience dont
les inspirations ont si heureusement prpar le trait qui vient
de fonder les relations des grandes puissances sur le pied d'une
galit politique et d'une communaut d'intrts dsormais
incontestable pour tout le monde.

Je me flicite, mon prince, d'avoir  vous remercier  la fois comme
prsident du conseil du roi, comme dput, comme Franais, de la part
notable que vous avez prise  cette importante transaction qui
commence, en quelque sorte, l're nouvelle d'un autre droit public
dont l'unique objet sera d'assurer le repos des peuples et le
dveloppement paisible des bienfaits de la civilisation.

Mais l'Europe, mon prince, entre ainsi dans cette voie, ne peut plus
permettre  personne, vous le sentez comme moi, d'y semer des
obstacles. Je ne doute donc pas que vous n'ayez insist, et que vous
n'insistiez encore avec persvrance, pour carter les vaines
difficults que le roi de Hollande semble essayer d'opposer encore aux
dterminations des puissances. Il est temps d'en finir. Le roi le veut
aussi sincrement que ses allis qui se sont engags, comme lui, 
assurer l'excution des vingt-quatre articles, et j'ose rclamer de
votre part les soins les plus actifs pour ajouter cette dernire
garantie  l'oeuvre de pacification dont l'affermissement doit d'autant
plus vous tenir  coeur que vous y avez eu le plus de part. C'est
l'accompagnement indispensable du dsarmement gnral qui est dans la
volont et dans l'intrt de tous et dont un incident isol ne doit
pas contrarier plus longtemps l'excution.

Je ne puis, mon prince, vous parler des intrts de l'tat sans y
trouver, avec empressement, l'occasion de m'applaudir des relations
plus troites qu'ils ont tablies entre nous deux et que la
prsence de mon fils prs de vous me rend si prcieuse. Je suis
heureux de penser qu'il contribue, par son assiduit et son zle, 
vous rappeler sans cesse les sentiments de son pre, et je fais des
voeux ardents pour que son avenir tmoigne  tous, un jour, sous quels
auspices il est entr au service du roi et du pays....


LE PRINCE DE TALLEYRAND A M. CASIMIR PRIER.

    Londres, le 10 dcembre 1831.

    Monsieur,

Dans la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire, le 4 de ce
mois, votre amiti vous fait dire des choses dont je sens tout le
prix. Vous oubliez que ce que j'ai eu  faire a t bien moins
difficile, du moment o l'administration de notre pays a t dirige
par une volont forte et avec cet esprit de franchise auquel j'entends
chaque jour donner les plus grands loges et qui est devenu un gage de
scurit pour l'Europe.

L'obstination du roi de Hollande nous empche de dire aujourd'hui que
les affaires de Belgique sont termines, mais le fait est que plus tt
ou plus tard, c'est--dire dans plus ou moins de semaines, il faudra
qu'il cde. La marche mthodique que nous suivons nous a russi avec
la Belgique; en ne prcipitant rien, nous russirons de mme avec la
Hollande. L'accord qui existe et qu'il faut soigneusement entretenir
entre les grandes puissances finira par carter les difficults qui
existent encore. Les rponses de Ptersbourg doivent,  ce que dit le
prince de Lieven, arriver sous peu de jours et dissiperont les
illusions que le roi Guillaume se fait encore. Attendons, s'il
est ncessaire. Ne pas se presser dans les dmarches que l'on a 
faire a un grand avantage: c'est que, quand on ne se presse pas, cela
prouve qu'on est bien.

Permettez-moi de vous engager  laisser l'assemble faire des
conomies tant que cela lui plat; cela ne vaut pas la peine de rompre
des lances tous les matins; le bon sens fera changer bientt tout ce
que l'amour de la popularit aura fait faire cette anne. Comme la
liste civile est fixe pour tout le rgne, c'est elle seule qui mrite
vos efforts.

Je suis fort aise que vous me laissiez encore quelque temps M. votre
fils. Dans le courant de sa carrire, il trouvera bien peu de
circonstances o il y ait tant  apprendre. Non seulement les affaires
politiques qu'il suit avec moi, mais les discussions parlementaires de
cette anne, lui serviront toute sa vie. Je ne saurais donner trop
d'loges  son caractre,  son assiduit, au dsir qu'il a d'tre
utile et aux dveloppements que fait son esprit chaque jour.

Je vous renouvelle, monsieur....

_P.-S._--Ne vous dcouragez pas! C'est l tout ce que l'Europe vous
demande.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 15 dcembre 1831.

Une rponse de Hollande est arrive; elle a quarante pages in-folio
et je suis oblig de la lire. Je vous assure que j'aimerais mieux lire
quarante pages de votre mauvaise criture.--En rsultat, le roi de
Hollande accepte les limites, se soumet  la rpartition de la dette
et demande qu'il soit fait, entre lui et la Belgique, un trait qu'il
veut ngocier, pour tablir la navigation sur les rivires et les
droits sur les canaux[321].... Cela veut dire qu'il adopte ce qui est
bon pour lui, c'est--dire les limites, et qu'il se refuse  ce qui
convient  la Belgique, c'est--dire  la libre navigation des fleuves
et des canaux.

  [321] Ce mmoire dat du 14 dcembre, proteste contre la
  communaut de la surveillance du pilotage, du balisage et de la
  police de l'Escaut; il revendique le cours de ce fleuve sur le
  territoire hollandais comme une proprit hollandaise; il s'lve
  galement contre la participation des Belges  la navigation des
  eaux intermdiaires entre l'Escaut et le Rhin.

Tout cela s'arrangera, mais avec peine. Le roi Lopold nous embarrasse
un peu en dclinant son engagement sur les forteresses, engagement
qu'il a pris avec M. de Latour-Maubourg et dans une lettre qu'il a
crite au roi Louis-Philippe[322]. Il faudra bien aussi que cela
s'arrange sans trop se fcher. Le principe de la dmolition est tabli
et reconnu, l'injure faite  la France est rpare et
quarante-cinq millions que cotent aux allis les forteresses sont
perdus. Voil le vrai rsultat de ce trait qui serait meilleur sans
la _ngociation  part_ que l'on a voulu faire  Bruxelles et qui a
mis ici tout le monde en mfiance....

  [322] Le gouvernement belge avait sign le 8 septembre
  l'engagement suivant: Sa Majest le roi des Belges a autoris le
  soussign, ministre des affaires trangres  communiquer au
  gouvernement franais, par la voie de M. le marquis de
  Latour-Maubourg, qu'elle consent et s'occupe, conformment au
  principe pos dans le protocole du 17 avril 1831,  prendre de
  concert avec les quatre puissances aux frais desquelles les
  forteresses ont t en partie construites, des mesures pour la
  prompte dmolition des forteresses de Charleroi, Mons, Tournai,
  Ath et Menin, riges depuis 1815 dans le royaume des Pays-Bas.

  Or, au cours de la ngociation engage  Londres sur cette
  question des forteresses, le gnral Goblet, plnipotentiaire
  belge, voyant la rpugnance de la confrence  admettre le
  dmantlement de Tournai et de Charleroi, laissa substituer  ces
  places celles infiniment moins importantes de Philippeville et de
  Marienbourg. Le cabinet franais protesta vivement, se fondant sur
  l'engagement formel pris le 8 septembre par le gouvernement belge.
  A quoi le roi Lopold rpliqua que cette convention n'tait pas un
  engagement ferme, mais de simples prliminaires qui n'engageaient
   rien. La France dut accepter le fait accompli. La convention du
  14 dcembre entre la Belgique d'une part et les quatre cours de
  l'autre consacra cette substitution.--Les pages qui vont suivre
  dvelopperont la suite de ces ngociations. Voir galement sur
  cette grave question des forteresses: _Une Mission  Londres en
  1831_ par le gnral Goblet.


    Londres, le 17 dcembre 1831.

... Je vais aller entendre la lecture de la note de quarante pages,
envoye au Foreign Office avant-hier. Quand on a raison, on n'crit
pas quarante pages.--A Paris, on sera mcontent du trait sur les
forteresses; mais cette affaire se traite sans moi dans des
confrences des quatre puissances et du plnipotentiaire belge. La
France recommande, mais ne rpond pas et n'entrane pas. C'est, du
reste, lord Grey qui est effray de la motion de lord Aberdeen[323],
soutenue par le duc de Wellington, ce qui rend plus difficile 
dfendre la question des forteresses. Depuis que l'on a transport 
Bruxelles la ngociation des forteresses, on a ici de la mfiance.
Cette affaire, _traite  part_, a dplu depuis qu'elle est devenue
publique. J'avais recommand le secret, on ne l'a pas gard....

  [323] Lord Aberdeen avait eu ds ce moment la pense de proposer
   la Chambre des pairs une motion contre le trait des 24
  articles et la convention du 14 dcembre; mais une indisposition
  du duc de Wellington qui lui avait promis son appui le dtermina
   renvoyer sa motion aprs les vacances de Nol (sance du 16
  dcembre); elle eut lieu le 26 janvier. Lord Grey dfendit
  victorieusement la politique du cabinet, et la Chambre lui donna
  raison par 132 voix contre 95.

Pour l'intelligence de cette lettre et de celles qui vont suivre, il
est indispensable de revenir encore une fois sur cette affaire de la
dmolition des forteresses belges. C'est  l'poque o je suis
parvenu qu'elle me causa les plus graves difficults, puisqu'elle
retarda quelque temps l'envoi des ratifications franaises au trait
du 15 novembre. Duss-je rpter des explications dj donnes, je
reprendrai la question  son origine; elle tait assez importante pour
me valoir l'indulgence de ceux qui seront condamns  lire ceci.

J'ai dj dit qu' mon instigation et par un protocole que je n'avais
point sign, les plnipotentiaires des quatre cours d'Autriche, de la
Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie avaient admis le principe de
la dmolition d'un certain nombre de places fortes belges. Je crois
devoir donner ici ce protocole mme qui porte la date du 17 avril
1831:

Les plnipotentiaires d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et
de Russie s'tant runis, ont port leur attention sur les forteresses
construites aux frais des quatre cours, depuis l'anne 1815, dans le
royaume des Pays-Bas, et sur les dterminations qu'il conviendrait de
prendre  l'gard de ces forteresses, lorsque la sparation de la
Belgique d'avec la Hollande serait dfinitivement effectue.

Aprs avoir mrement examin cette question, les plnipotentiaires de
quatre cours ont t unanimement d'opinion que la situation nouvelle
o la Belgique serait place et sa neutralit reconnue et garantie par
la France devraient changer le systme de dfense militaire adopt
pour le royaume des Pays-Bas; que les forteresses dont il s'agit
seraient trop nombreuses pour qu'il ne ft pas difficile aux Belges de
fournir  leur entretien et  leur dfense; que d'ailleurs
l'inviolabilit, unanimement admise, du territoire belge offrait une
sret qui n'existait pas auparavant; qu'enfin une partie des
forteresses construites dans des circonstances diffrentes
pourrait dsormais tre rase.

Les plnipotentiaires ont ventuellement arrt, en consquence, qu'
l'poque o il existerait en Belgique un gouvernement reconnu par les
puissances qui prennent part aux confrences de Londres, il serait
entam entre les quatre cours et ce gouvernement une ngociation 
l'effet de dterminer celles desdites forteresses qui devraient tre
dmolies.


Ce protocole est aussi net et catgorique que possible; j'en avais eu
connaissance au moment de sa signature. Il existait donc un engagement
dcisif sur ce point de la part des quatre puissances. A l'poque du
dpart du prince Lopold pour Bruxelles, on se souviendra que j'avais
cherch  obtenir de lui une dclaration crite qui confirmt de sa
part la rsolution adopte par les quatre puissances. Le prince ne me
fit, j'en conviens, qu'une rponse assez vague, mais des termes de
laquelle, cependant, il tait possible de faire dcouler un
engagement. Le gouvernement franais ne s'tait content ni de cette
lettre, ni du protocole du 17 avril, qui,  la vrit, n'avait point
t publi. Il voulait,  l'ouverture des Chambres franaises, pouvoir
proclamer un fait qui tait de nature  produire un certain effet sur
la nouvelle Chambre qu'on runissait et, en gnral, sur les esprits
en France. Les plnipotentiaires des quatre cours consentirent encore,
sur ma demande,  ce qu'on donnt la publicit au protocole du 17
avril, qui me fut, en consquence, notifi officiellement par eux le
14 juillet. Ils en adressrent galement une notification au
gouvernement belge, le 29 du mme mois; mais avant cette dernire
notification, le roi Louis-Philippe, en ouvrant les Chambres le
23 juillet, avait annonc la dmolition des forteresses. De l, grande
rumeur  Bruxelles et embarras du roi Lopold qui, en prsence du
rcri des Belges, tmoigna d'abord quelque hsitation  remplir la
condition qui lui avait t impose par les quatre cours. On s'alarma,
 mon sens, inutilement  Paris, et on envoya sur-le-champ M. de
Latour-Maubourg  Bruxelles pour arracher un consentement du
gouvernement belge, qui se trouvait en mme temps fort compromis par
la malencontreuse expdition des Hollandais contre lui. Le roi des
Belges, press par les circonstances, finit par donner, le 8
septembre, une dclaration qui nonait que, _conformment au principe
pos dans le protocole du 17 avril_, il s'occupait  prendre, de
concert avec les quatre puissances, des mesures pour la dmolition
d'un certain nombre de forteresses dsignes. M. de Latour-Maubourg
emporta cette dclaration  Paris, et le gnral Goblet arriva 
Londres muni des pouvoirs du gouvernement belge, pour y suivre, avec
les plnipotentiaires des quatre cours, la ngociation indique dans
le protocole du 17 avril.

La publicit donne  ce protocole par le discours du roi
Louis-Philippe avait provoqu aussi des dbats dans le parlement
anglais sur cette question. Lord Grey,  la Chambre des pairs, et lord
Palmerston,  la Chambre des communes, avaient d dposer le protocole
du 17 avril, en faisant bien remarquer qu'il ne s'agissait que d'une
ngociation entre les quatre cours et la Belgique, dont la France
tait exclue. Ils imposrent ainsi le silence aux clameurs de
l'opposition. Mais leurs inquitudes s'veillrent lorsqu'ils
apprirent qu'une ngociation  part se suivait  Bruxelles entre M. de
Latour-Maubourg et le gouvernement belge, pendant que les troupes
franaises occupaient encore la Belgique; c'tait un dmenti donn 
leurs assertions devant le Parlement. Lord Granville exprima ces
inquitudes  M. Sbastiani, qui, pour les apaiser, demanda que les
quatre puissances fissent un nouveau protocole, confirmatif de celui
du 17 avril, par lequel on lierait plus explicitement le gouvernement
belge  l'obligation de dmolir un certain nombre de forteresses et
qui remplacerait la convention faite  Bruxelles. On y consentit, mais
on oublia seulement, dans le protocole dress  cette occasion, le 29
aot 1831, de faire mentionner les forteresses  dmolir, comme on
l'avait fait dans la convention de Bruxelles entre M. de
Latour-Maubourg et le gouvernement belge.

Non seulement, on me tint en dehors de toutes ces transactions, mais
le gouvernement franais lui-mme en garda le secret envers moi. Je
n'en ressentis pas moins les effets de la mfiance que ces manires de
procder ne pouvaient manquer d'inspirer aux plnipotentiaires des
quatre cours; j'eus beaucoup de peine  la dtruire pour ce qui me
concernait personnellement.

Cette mfiance exploite par le gnral Goblet, plnipotentiaire belge
 Londres, fit apporter des modifications dans la dsignation des
forteresses  dmolir. Ainsi, dans la dclaration donne par le roi
des Belges  M. de Latour-Maubourg, c'taient les forteresses de
Charleroy, Mons, Tournai, Ath et Menin, qui devaient tre dmolies;
tandis que, dans une convention signe le 14 dcembre entre les
plnipotentiaires des quatre cours et le gnral Goblet, c'taient les
forteresses de Menin, Ath, Mons, Philippeville et Marienbourg qui
taient dsignes comme devant tre dmolies. C'est cette dernire
convention qui donna lieu  la correspondance qui va suivre, et
que nous croyons maintenant avoir lucide[324].

  [324] Il ne sera peut-tre pas inutile de complter cet expos en
  rsumant les diverses phases de la ngociation des forteresses
  depuis la convention du 14 dcembre jusqu'au rglement dfinitif
  de la question. C'est qu'en effet cette convention, loin de clore
  la discussion, la ranima. Les lettres qui vont suivre nous
  mettent au fait des pripties du dbat, mais on en suivrait
  difficilement le fil si l'on n'en connaissait par avance les
  lignes principales.

  Le cabinet franais fut mcontent de la convention du 14 dcembre,
  et cela pour deux raisons: la premire est qu'il et voulu voir
  substituer Charleroi et Tournai  Philippeville et  Marienbourg;
  la deuxime et la plus importante c'est que, d'aprs le texte de
  l'article 1er, les puissances semblaient s'adjuger une sorte de
  patronage prsent et  venir sur les forteresses  dmolir,
  d'autant plus que la France avait t exclue de cette convention.
  On a vu, en effet, qu'elle avait t signe uniquement entre les
  quatre puissances d'une part et la Belgique de l'autre.

  M. de Talleyrand reut l'ordre d'obtenir des puissances qu'elles
  modifiassent la convention sur ces deux points et le cabinet des
  Tuileries ajouta qu'il ferait attendre la ratification du trait
  du 15 novembre jusqu' ce que satisfaction ait t donne  la
  France. M. de Talleyrand diffrait sur cette question d'opinion
  avec le ministre. Il craignait de voir pour un dtail qu'il
  assurait tre secondaire compromettre toute son oeuvre. Aussi
  voulut-il user d'un moyen dilatoire en proposant d'ajourner la
  discussion sur Philippeville et Marienbourg (voir p. 388), mais ce
  biais fut peu got  Paris o l'on rclamait une solution prompte
  et franche. Ce n'est que le 23 janvier, et aprs bien des
  atermoiements, que M. de Talleyrand obtint des puissances la
  dclaration reproduite page 407 qui mit fin  la discussion.
  Toutefois le cabinet franais n'obtint pas gain de cause sur la
  question de Philippeville et Marienbourg.


LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 16 dcembre 1831.

    Mon cher prince,

Les dpches que le gnral Sbastiani vient de me communiquer, me
font voir que la ngociation relative  la dmolition des forteresses
prend une tournure qui me cause beaucoup d'inquitude, et qui m'est
personnellement doublement pnible, par suite de l'engagement
solennel que j'ai pris  cet gard envers les Chambres et la nation
sur la foi qui m'tait donne. C'est ce qui me dtermine  vous en
crire moi-mme, outre tout ce que le gnral Sbastiani vous mande
officiellement, pour que vous soyez dpositaire de mes sentiments
personnels et que vous puissiez mme, au besoin, les faire connatre 
ceux auprs desquels j'aime  croire qu'ils auraient quelque poids.

Je dois donc commencer par vous dire, mon cher prince, que je
n'aurais pas sign les arrangements relatifs  la Belgique; que
surtout je n'aurais pas accept sa neutralit perptuelle, si je ne
m'tais pas fi  l'engagement de la dmolition des places riges
pour nous menacer, et si j'avais pu croire qu'on voult laisser
subsister, sur un territoire neutre, des arsenaux d'hostilits. Et
qu'on y pense bien, mon cher prince, en point de droit, cette
conservation des places nous donne celui de ne pas les respecter, et
aprs les promesses qui nous avaient t donnes, elle serait  mes
yeux un objet de guerre lgitime. Je n'ai pas besoin de vous dire que
par l je prtende m'engager  la faire dans ce cas, mais seulement
que le droit en serait incontestable, et que la question de la faire
ou de ne pas la faire deviendrait optionnelle. Je ne crois pas qu'il
convienne  l'Angleterre, ni  aucune des puissances de la confrence,
de placer la France dans une position o elle croie avoir ce droit,
surtout aprs la bonne foi et la loyaut que nous avons mises l't
dernier  vacuer ces places aprs les avoir occupes.

Actuellement on me demandera pourquoi je ne dsire pas que
Philippeville et Marienbourg soient rases comme les autres places, et
je rpondrai  cette question, avec la mme sincrit, que ces
deux places n'ont pas t construites comme les autres avec les
deniers des puissances, mais que la France les a cdes, et que c'est
prcisment parce qu'elles ont t franaises, que l'orgueil national
considrera leur dmolition comme une insulte[325]. Il ne faut pas se
dissimuler, mon cher prince, que la cession de ces deux places est une
plaie toujours saignante pour nos vanits nationales, que la voix du
pays serait dispose  me reprocher ainsi qu' mon gouvernement de
n'en avoir pas exig la restitution premptoirement et  tous risques,
et je crois pouvoir avancer qu'il n'y a de moyens de la calmer que de
conserver Philippeville et Marienbourg et de dtruire les autres
places.

  [325] Les deux places fortes de Philippeville et Marienbourg
  avaient t runies  la France par le trait des Pyrnes
  (1659). Le trait de 1815 les lui avait enleves.

Mais, si au lieu de cet arrangement sur lequel je croyais pouvoir
compter, la France voit dtruire Philippeville et Marienbourg, tandis
qu'on conserve Ypres, Tournai et Charleroy, je crois qu'il en
rsultera une sensation dont les consquences sont effrayantes; et, en
fait, il est certain qu'Ypres d'une part, et de l'autre Charleroy et
Namur, lies par le point central de Tournai, prsentent  la France
une ligne d'oprations qui rduit la neutralit belge  une illusion.
La conservation de ces places est, d'ailleurs, un mauvais calcul tant
pour la France que pour les puissances, dans l'tat actuel des choses;
car, il faut bien le dire, sans vouloir,  Dieu ne plaise! lever des
soupons contre personne, une perfidie ou une surprise peuvent
toujours, tant que ces places subsistent, les faire tomber au pouvoir
de l'une ou de l'autre partie, et, par consquent, leur existence
est tout  la fois une cause d'inquitude et d'attraction dont il est
dsirable, de part et d'autre, de se dbarrasser.

Il est d'ailleurs fort dsirable, dans l'intrt de la Belgique, et
mme dans celui de l'Europe, qu'elle ne soit pas crase de dpenses,
qu'elle aurait de la peine et que mme elle ne pourrait probablement
pas supporter. Tel serait, cependant, l'entretien des places qu'on
voudrait conserver, et surtout celui des garnisons, sans lesquelles il
m'est, plus qu' un autre, permis de dire qu'elles seraient  notre
merci, ce dont je ne me soucie nullement. La France ne pourrait jamais
consentir  ce que ces places fussent considres comme un dpt des
puissances entre les mains du roi des Belges, et qu' dfaut de
troupes belges, on s'avist de vouloir en confier la garde  des
trangers, car ce serait non seulement crer une cause lgitime de
guerre, mais placer la France dans la ncessit de la faire pour s'y
opposer. Mais l'exclusion du roi des Belges de la Confdration
germanique est suffisante pour carter toute crainte  cet gard, et
seulement on doit dire que, plus il est vident que la Belgique est,
par elle-mme, hors d'tat d'entretenir ces places  ses frais et d'y
mettre des garnisons suffisantes, plus il est ncessaire, dans tous
les intrts, qu'elles soient dmolies.

Je sais, mon cher prince, que votre opinion et celle de mes ministres
sont d'accord avec celle que je viens de vous manifester, mais j'tais
bien aise que vous connussiez mes sentiments personnels, car j'aime
toujours  vous les confier et  saisir toutes les occasions de vous
tmoigner combien j'apprcie tout ce que vous avez fait dans la
mission pineuse o vous venez d'obtenir un succs aussi brillant pour
vous qu'important pour la France et pour moi. J'espre que vous allez
achever de le consolider, en faisant prendre  la ngociation sur les
forteresses une meilleure direction que celle qu'on parat dispos 
lui donner. MM. Prier et Sbastiani vous seconderont de leur mieux,
comme ils l'ont fait constamment; et vos efforts runis prserveront
la France et l'Europe des dangers que cette fausse direction pourrait
faire natre; car, ne vous y trompez pas, ceci est grave; et nous
avons affaire  des opinions trs irritables.

Recevez, mon cher prince, l'assurance de tous les sentiments que vous
me connaissez depuis longtemps pour vous, et qui sont bien
sincres....


MADAME ADLADE D'ORLANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 19 dcembre 1831

Je vous remercie beaucoup, mon cher prince, de votre lettre du 15
dcembre, et je suis charme que vous ayez t content de la mienne;
mais je ne puis vous dire combien j'ai t surprise et afflige de la
manire dont la confrence essaie de finir l'affaire des forteresses
et de la conduite du roi Lopold, dans cette circonstance, qui est en
opposition avec les engagements qu'il a pris. Tout cela est mal et
vilain, surtout quand du ct de notre cher roi et de son
gouvernement, il n'y a que loyaut et franchise. Il est _impossible_
de se laisser jouer ainsi. Je suis bien fche que vous n'ayez pas
assist aux confrences o cette dtestable dcision a t prise, car
je suis bien sre que vous l'auriez empche. Maintenant c'est 
vous d'en faire revenir. Je sens que c'est une tche difficile, mais
ce sont celles-l qui vous conviennent, et il me semble que vous avez
de bonnes et belles armes  employer pour cela, en faisant valoir
toute la franchise, la loyaut de notre cher roi dans toute cette
affaire; et encore, au mois d'aot, en retirant nos troupes de ces
forteresses de la Belgique, se confiant en l'honneur de ceux qui
faisaient alors de belles promesses, qu'il faut, mon cher prince, que
vous fassiez excuter. Cela est bien grave et de la plus grande
importance pour notre bien-aim roi et la France, et c'est une grande
et belle tche que vous avez  remplir; et je vous avoue que je crois
que quand la confrence sera bien convaincue que le roi _ne veut pas_
accder  cet arrangement, elle fera celui qui peut convenir  la
dignit de la France.

C'est parce que le roi voyait cette tendance, qu'il se dcida 
envoyer M. de Maubourg  Bruxelles, traiter directement cette affaire
avec le roi Lopold, et obtenir de lui un _engagement_, ce que vous ne
pouviez faire de Londres et que, vous conviendrez, il est bien bon
d'avoir maintenant.

Je suis indigne de toute cette affaire, mais cependant, mon cher
prince, j'ai toute confiance en notre bon droit, en votre zle et en
votre talent, pour seconder les efforts de notre cher roi, ce qui me
donne la conviction intime qu'il sortira de cette vilaine affaire avec
avantage. Il me tarde d'avoir de vos nouvelles et que vous me disiez
ce que vous en pensez; mais, pour cette fois, il faut tout finir et
faire expliquer ce roi de Hollande et tenir ce que l'on a promis.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS-PHILIPPE.

    Londres, le 22 dcembre 1831.

    SIRE,

Votre Majest attache une grande importance  la dmolition des
places fortes en Belgique, qui ont t leves pour rappeler nos
dfaites, et elle sent que c'est  Elle  effacer ces tmoignages
insultants de nos malheurs. Mais, Sire, ce serait voir d'une manire
trop sombre ce qui vient de se passer que de l'attribuer  un retour
vers la Sainte-Alliance.

Les gages de sagesse et de modration que votre gouvernement donne
chaque jour  l'Europe ont dtruit  jamais cette ligue forme contre
la libert des peuples.

Je suis dsol de ce qu'il arrive de ce ct-ci, o vous avez la
bont de me supposer quelque influence, de l'inquitude ou mme des
peines pour Votre Majest. Je voudrais n'avoir  lui annoncer que des
rsultats sur lesquels ses yeux se reposassent avec plaisir.

Les intrigues belges, o se laisse apercevoir toute la faiblesse d'un
gouvernement nouveau et incertain, ont amen la convention dont nous
avons  nous plaindre. Les graves circonstances o se trouve le
ministre anglais, et la crainte exagre que lui inspirent les
attaques amres de lord Aberdeen ont galement servi l'intrigue belge.
Le mal est venu de Bruxelles, le remde ne peut venir que du mme
point. Ce que je dis l n'a pas pour objet de m'pargner aucune
dmarche, car j'en fais vis--vis de tous les hommes importants,
non seulement auprs des membres de la confrence, mais aussi auprs
de tout ce qui est influent dans le cabinet anglais. Le soir, quand je
me rends compte de ma journe, ma conviction augmente, et je reste
persuad qu'une action utile ne peut venir que de la Belgique. Aussi,
cela ne peut tre que de l'influence de Votre Majest sur le roi
Lopold que pourront venir les changements que vous dsirez.

Cette question est pleine de difficults, parce que la manire
d'arriver  une solution qui nous convienne serait que le gouvernement
belge ne ratifit pas, et ce moyen-l, qui peut-tre est le seul
vritable, a le danger de compromettre le sort du trait du 15
novembre qui forme, entre nous et les puissances, des liens qu'il
serait trs malheureux de voir s'affaiblir dans l'tat actuel de
l'Europe.

Les observations si fortes et si sages que fait Votre Majest m'ont
fourni de nouveaux moyens de discussion avec lord Grey et lord
Palmerston, et avec des formes plutt tristes qu'animes, je crois
n'avoir rien oubli de ce qui pouvait les bien convaincre de votre
juste mcontentement. Lord Grey qui professe une sincre admiration
pour Votre Majest, a prouv une vive douleur de la manire dont
cette affaire des forteresses tait saisie en France. Lord Palmerston
regrette aussi que la ngociation donne des rsultats qui dplaisent
au gouvernement de Votre Majest. C'est  tel point que je crois
qu'ils disent sincrement, quand ils assurent qu'ils ne comprennent ni
l'un ni l'autre que le gouvernement du roi en soit aussi bless que je
leur ai dit qu'il devait l'tre.

Je suis vraiment dsol, Sire, des contrarits que Votre Majest
prouve, mais j'ai besoin de croire que ce n'est ma faute en aucune
manire. Tout aurait t vit, si les Belges avaient agi ici avec
moins de mystre, pour ne pas dire, avec moins d'intrigue, et
peut-tre aussi si l'engagement de Bruxelles avait t tenu plus
secret.

Je suis....


LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADLADE D'ORLANS.

    Londres, le 27 dcembre 1831.

A la manire dont a t conduite par les Belges l'affaire des
forteresses, je crois qu'aujourd'hui il est impossible d'arriver 
faire ce que dsire le roi. Mademoiselle doit tre bien sre que j'y
ai employ tous mes efforts. Mais,  prsent, regardons bien l'affaire
en elle-mme, et nous trouverons que son importance n'est pas bien
grande. On abat des forteresses, celles qui sont prs de nous, Ath et
Mons: ainsi, voil une rparation faite  la France. Il faut prendre
cela du bon ct et se souvenir, pour une autre occasion, qu'il ne
faut pas abandonner  eux-mmes les gouvernements nouveaux et faibles.

Dans la crise qui est toujours menaante et qui le sera longtemps
encore en Europe, il est du premier intrt que les gouvernements, qui
ont une analogie quelconque, marchent ensemble. L'affaire de la
Pologne runit, par leur intrt, trois gouvernements; deux seuls ont
un intrt divers; il faut que ceux-l restent unis, et fassent mme
pour cela des sacrifices, si cela est ncessaire. Je confie mon
opinion  Mademoiselle pour qu'elle veuille bien en faire usage avec
qui de droit....


LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, ce 26 dcembre 1831.

    Mon cher prince,

Votre lettre du 22 me parat exiger quelques explications de ma part,
et je suis d'autant plus empress de vous les donner, moi-mme, que le
gnral Sbastiani est bien malade[326], ce qui m'afflige
profondment, qu'il est tout  fait hors d'tat de vous crire et de
s'occuper d'aucune affaire, et que je tiens infiniment  vous
dvelopper ma manire de voir sur cette grande et importante affaire
de la Belgique.

  [326] Le gnral Sbastiani venait d'avoir une attaque
  d'apoplexie. Voir  ce sujet une lettre de l'amiral de Rigny  M.
  de Talleyrand (Appendice p. 494).

On nous fait quelques reproches, parmi lesquels un surtout vous
parat fond; car, quoique vous m'ayez mnag avec votre obligeance
ordinaire pour moi, en ne m'en parlant pas dans votre lettre, vous en
avez souvent parl dans vos dpches: c'est celui de la mission 
Bruxelles de M. de Latour-Maubourg. Si cette mission avait un
caractre de mfiance, ce ne pouvait tre, dans ma manire de voir,
qu'envers le roi Lopold ou le gouvernement belge, mais nullement
envers vous, mon cher prince, ni mme envers les quatre puissances.
Relativement  vous, ni moi ni mes ministres, nous n'avions ni ne
pouvions avoir ni soupons, ni mfiance d'aucun genre. Le protocole du
17 avril tait en quelque sorte votre ouvrage, et c'tait videmment 
vous que la France devait de l'avoir obtenu. Il y a plus: vous aviez
eu l'heureuse ide de demander au roi Lopold une lettre qui
contnt un engagement sur la dmolition des forteresses, c'est--dire
 peu prs la mme chose que ce qui tait l'objet de la mission de M.
de Latour-Maubourg; et la lettre qu'il vous a adresse tait moins un
engagement qu'un avertissement qu'il ne s'engageait  rien. Il tait
donc assez naturel, surtout aprs le petit service que nous lui avions
rendu dans l'intervalle, que nous cherchassions  obtenir de lui 
Bruxelles l'engagement qu'il ne vous avait pas donn  Londres.

Ce n'tait pas plus un acte de mfiance envers les puissances que ne
l'avait t votre demande au roi Lopold. C'tait uniquement le dsir
d'obtenir de lui un engagement semblable  celui que les puissances
nous avaient donn par le protocole du 17 avril, afin que les deux
parties, qui devaient faire entre elles et sans nous un trait sur des
objets qui ne nous taient trangers que sous le point de vue
pcuniaire, fussent lies  nous par un engagement semblable. Certes,
mon cher prince, nous avons quelque droit d'exiger des puissances de
ne pas tre accuss de mfiance envers elles, quand on considre en
outre ce qu'a t la conduite de la France, dans tout le cours de
l'affaire de la Belgique et surtout la manire dont les places belges
ont t vacues, aprs qu'il n'avait tenu qu' nous de les faire
sauter en l'air dix fois pour une. Si mes contemporains ne me rendent
pas toute la justice que je crois mriter  cet gard, au moins, j'ai
la confiance que je l'obtiendrai de la postrit.

Je vois aussi par une de vos dpches, qu'on nous reproche d'avoir
gt l'affaire en ayant donn trop de publicit au protocole du 17
avril.

Ici, mon cher prince, je vous rappelerai qu'avant que mon conseil et
dcid qu'il en serait parl dans le discours du trne, le gnral
Sbastiani vous a consult, et que vous avez cru, comme nous, que cela
pouvait se faire, et je puis vous assurer que si nous avons cru que
cette communication serait utile pour satisfaire notre orgueil
national, nous avons cru aussi qu'il tait bon de montrer que les
puissances ne cherchaient pas  le blesser, ni  lser en rien les
intrts de la France, mais nous avons cru surtout que rien n'tait
plus propre que cette communication pour rconcilier l'opinion
publique au choix du prince Lopold, qui, comme vous savez, avait eu
peu de succs en France, o, en gnral, on ne voyait en lui, qu'un
lieutenant de l'Angleterre ou de la Sainte-Alliance. Nous avons voulu
montrer  la France et  la Belgique o cela n'aurait pas mieux
russi, que le systme de 1815 tait abandonn par les puissances, que
la dissolution du royaume des Pays-Bas qui suffisait pour le rendre
impossible, en tait un gage, aussi bien que la dmolition des
forteresses de 1815 et l'exclusion du roi des Belges de la
Confdration germanique; et je n'ai aucun doute, mon cher prince, que
tout cela n'ait t minemment utile, tant pour maintenir la paix, que
pour soutenir mon gouvernement dans l'intrieur et raffermir celui du
roi Lopold en Belgique.

Ce n'est donc pas la valeur intrinsque de ces actes qui a fait
prendre  la ngociation sur les forteresses, la tournure que nous
dplorons  prsent; mais c'est l'action simultane et peut-tre
runie de l'opposition des tories et des intrigues belges. Vous avez
trs bien fait de le faire sentir aux ministres anglais; car, c'est ce
qui doit leur dmontrer qu'il n'est pas plus conforme  leurs
intrts qu'aux ntres, que le trait de M. Van de Weyer ou de M.
Goblet, soit maintenu dans les termes o il a t sign. Le roi
Lopold et son gouvernement devraient le sentir bien mieux encore;
car, que deviendront-ils, si, par suite de cette malheureuse
anicroche, ils amnent l'annulation du trait que la confrence des
cinq puissances a sign le 15 novembre? Vous le dites avec raison, mon
cher prince, et c'est d'autant plus  craindre, que c'est certainement
ce que veut le roi de Hollande et peut-tre ce que l'empereur de
Russie veut aussi. C'est l ce que je crois que vous pouvez faire
valoir avec beaucoup d'effet auprs du gouvernement anglais; et nul
n'est plus capable que vous, de donner  ces craintes, qui ne sont que
trop fondes, tout le dveloppement dont elles sont susceptibles.

Je ne crains pas d'avancer, mon cher prince, qu'il n'est pas plus
dans la pense du gouvernement anglais que dans celle du gouvernement
franais de vouloir allumer la guerre, et qu'au contraire l'un et
l'autre prouvent galement le besoin de la paix et le dsir de la
conserver; mais la paix est dans la solution  l'amiable de la
question belge, et cette solution ne peut s'oprer que par l'union
intime de la France et de l'Angleterre; mais pour que cette runion se
maintienne, il faut s'entendre  l'avance, avant de conclure avec
d'autres des arrangements qui pourraient la troubler. Or, c'est l ce
qui rsulte de la cachotterie qu'on nous a faite  Londres et 
Bruxelles, des arrangements qu'on faisait sur les places. On ne
voulait pas que nous intervinssions dans cette ngociation, parce que
nous n'avions pas concouru  celle qui avait prcd; et c'tait
simple, mais, si on nous avait communiqu ce qu'on voulait conclure,
on ne se serait pas mis, et on ne nous aurait pas mis dans la
position embarrassante dont il faut tous vos efforts et tous vos
moyens pour nous tirer aujourd'hui. Mais, si le gouvernement anglais
se pntre bien, d'une part, que nous n'avons _aucune arrire-pense_
dans ce que nous lui demandons, et que, de l'autre, nous ne lui
demandons que de ne pas perptuer ou renouveler un systme impossible,
qui est celui d'aprs lequel on avait constitu le royaume des
Pays-Bas, il ne verra plus que le danger qui nous menace du ct de la
Hollande et de la Russie, il fera modifier le trait des places de
manire que le roi Lopold ne soit pas plac  l'avenir dans des
rapports diffrents avec quatre des cinq puissances, de ceux qui sont
tablis avec toutes les cinq. Ceci doit tre pour la France, un _sine
qua non_, et le reste est secondaire.

Quoique cette lettre soit dj beaucoup trop longue, je veux encore
vous faire observer quelle serait la position du roi Lopold, s'il
ratifiait un trait avec quatre puissances collectives, avant que la
quatrime et, non seulement ratifi ce trait particulier, mais, mme
le trait gnral des cinq puissances, qui tablit l'indpendance de
son tat, et l'en reconnat roi? Je crois donc que, par la force des
choses, la ratification du trait avec les quatre puissances ne
saurait avoir lieu tant que la Russie n'a pas adhr  celui du 15
novembre, d'autant plus que tant que la Russie n'y a pas adhr,
aucune des cinq puissances ne peut plus tre appele  le ratifier, et
la France, moins qu'aucune, tant que le trait des places n'aura pas
t modifi. Mais s'il l'tait, ce qui me parat devoir tre possible,
puisqu'en fait il n'y a aucune divergence relle d'intrts entre les
cinq puissances sur les forteresses, alors, l'action runie de la
France et de l'Angleterre forcerait le roi de Hollande  ratifier
et la Russie ne s'y refuserait plus. Sans cet accord croyez-le, mon
cher prince, non seulement le roi de Hollande ne ratifiera pas, mais
le roi Lopold aura peut-tre beaucoup de peine  se maintenir en
Belgique o, selon moi, il ne peut se soutenir que par l'appui et
l'accord sincre de la France et de l'Angleterre. Cet appui et cet
accord, mon gouvernement n'a cess de le donner et dsire vivement le
continuer; mais il faut qu'on nous le rende possible et qu'on n'exige
pas de nous ce qu'on n'accepterait pas soi-mme.

Ceci est mille fois trop long, mais puisqu'il est crit, qu'il parte.
Je l'envoie tout ouvert  M. Prier, pour qu'il le lise avant de vous
l'adresser, et je vous renouvelle, de tout mon coeur, l'assurance de
tous les sentiments que vous me connaissez pour vous.

LOUIS-PHILIPPE.

_P.-S._--Savez-vous bien que ce Marienbourg qu'on classe dans les
forteresses est une malheureuse bicoque qui a cinq bastions en
_terre_, et dont la superficie est la mme que celle du _parterre_ des
Tuileries?


M. CASIMIR PRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 27 dcembre 1831.

    Mon prince,

J'ai l'honneur de vous annoncer que le gnral Sbastiani tant assez
gravement malade, le roi m'a charg, par intrim, du portefeuille des
affaires trangres. Sans la triste circonstance qui a rendu
ncessaire cette dcision, je me fliciterais avec empressement de me
voir ainsi appel  entretenir avec vous des communications
officielles et suivies. Veuillez m'excuser, d'ailleurs, si j'abrge
cette lettre et n'entre pas ici dans quelques dtails sur notre
situation. Je vous annoncerai pourtant que la Chambre des pairs a,
dans la sance de ce jour, adopt l'article 1er de la loi sur la
pairie,  une majorit de cent trois voix contre soixante-sept.
J'aurai l'honneur de vous crire plus longuement demain....


LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 28 dcembre 1831.

    Mon cher prince,

Je ne veux pas qu'une nouvelle anne commence sans que mes voeux pour
votre bonheur se confondent avec tous ceux qui vous seront offerts;
croyez-les bien sincres.

La Chambre des pairs vient, comme on pouvait s'y attendre, de se
suicider. C'est un monument de lchet qui peut compter parmi ceux du
snat de Napolon. Une manifestation pnible a t observe  ce
sujet. Tous les pairs disaient que c'tait au roi seul qu'il fallait
reprocher d'avoir amen de telles circonstances. Si, un jour, une
nouvelle crise clate, celui qui la dominera trouvera, avec le
principe de l'hrdit, grand accueil au Luxembourg. C'est
l'observation que m'a faite M. de Bassano qui a voulu tre mon voisin.

Je ne me suis pas tromp sur les rponses venues de Ptersbourg pour
les affaires belges. De nouveaux indices, venus de l et de Berlin,
font dsirer que d'autres protocoles satisfassent le roi de Hollande.

Le rapport de la navigation intrieure est inadmissible, mme pour
les Hollandais; elle resterait une source inpuisable de tracasseries;
comment Wessenberg, qui connat ces dtails, ne l'a-t-il pas vu?

_Votre chef_ Sbastiani doit son accident aux manires bouffonnes
avec lesquelles il s'est prsent  la tribune du Luxembourg. Il
s'tait gonfl comme un crapaud pour faire effet: le sang lui a port
 la tte. Le public et le corps diplomatique dsirent que M. Prier
le remplace. On avait pens  joindre Mounier[327]  d'Argout; le
premier se refuse  faire partie du ministre.

  [327] Claude, baron Mounier, n en 1784, auditeur au Conseil
  d'tat en 1806, puis intendant de Saxe-Weimar et de Silsie,
  intendant des btiments de la couronne, conseiller d'tat (1815)
  et pair de France en 1817. Il refusa le ministre en 1820, mais
  fut nomm directeur gnral de l'administration dpartementale.
  Sous la monarchie de Juillet il continua de siger  la Chambre
  des pairs jusqu' sa mort (1843).

La confiance en l'avenir se perd de plus en plus. Le langage des
agents russes y contribue beaucoup. On observe qu'videmment le
gnral Pozzo n'a plus le secret de son gouvernement. Les Autrichiens
disent aussi que, tt ou tard, il faudra faire revenir la Belgique 
la Hollande.

Le public se demande comment sont gres les affaires de la France au
dehors, pendant qu'il n'y a de ministre ni  Ptersbourg, ni  Berlin,
ni  Copenhague, ni  Madrid, ni  Constantinople. Les plaintes se
multiplient dans les bureaux sur ce dfaut complet de protection dans
ces diffrents pays. Il est bon que vous sachiez tout cela....


M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Berlin, le 29 dcembre 1831.

    Mon prince,

J'ai reu hier la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire
le 20 du courant. Je n'ai pu voir MM. de Bernstorff et Ancillon,
mais je me suis arrang pour que cette lettre ft en leur possession
assez longtemps pour qu'ils la communiquassent au roi, s'ils le
jugeaient convenable. J'ai fait plus: ce sont des paroles si hautes et
si sages que, partout o elles arriveront, elles ne peuvent produire
que le bien, et l'empereur de Russie, lui-mme, en recevra un extrait,
moins le premier paragraphe. J'espre, mon prince, que vous daignerez
m'approuver. Malheureusement, le temps possible n'y est plus pour que
la dmarche du roi de Prusse, s'il s'y dtermine, amne, avant le 15
janvier, un changement si dsirable dans les rsolutions de l'empereur
de Russie[328].

  [328] Il s'agissait d'une dmarche directe du roi de Prusse prs
  de l'empereur de Russie pour le dterminer  ratifier le trait
  du 15 novembre. (_Note de M. de Bacourt._)

Le cabinet prussien, dont les intentions sont bien franches et bien
loyales, n'a rien nglig pour faire apercevoir  Saint-Ptersbourg
tous les dangers d'un dsaccord sur l'acte important du 15 novembre,
entre les cinq puissances dont les ministres l'ont sign. Nous n'avons
plus qu'une faible esprance que ces reprsentations aient produit
leur effet. Le roi de Prusse ne retire pas sa promesse de ratifier,
mais MM. de Bernstorff et Ancillon pensent que la non ratification de
l'une des cinq puissances annule le trait. Leur argument est que la
solidarit a t la base de toutes les transactions de la confrence
et que l'appel du roi des Pays-Bas a t adress aux cinq puissances,
ainsi que le voulait le protocole d'Aix-la-Chapelle. Je crois
important, nanmoins, que la ratification de la Prusse soit donne
telle quelle, et j'espre qu'elle vous sera envoye au terme
premptoire du trait. Si des incidents imprvus devaient dtruire cet
acte qui terminait tout, peut-tre faudrait-il recourir aux deux
moyens proposs par M. Ancillon. Je pense seulement que le second,
c'est--dire _la dclaration unanime des cinq puissances, que la
Hollande et la Belgique ne_ POURRONT _reprendre les hostilits_,
serait le vrai point de dpart  prendre: le premier ou son
quivalent, c'est--dire _des offres de mdiation de la confrence
pour un trait entre la Hollande et la Belgique, sur les bases des
vingt-quatre articles_, pourrait alors tre essay.

Quand M. Ancillon me fit l'honneur de me communiquer, en octobre, ces
vingt-quatre articles, je mis aussitt le doigt sur celui qui accorde
aux Belges la navigation intrieure, et je lui prdis que toutes les
difficults y prendraient leur source. Il a eu pour effet de
rapprocher le roi des Pays-Bas et ses sujets qui, avant cette clause,
ne voyaient et ne sentaient pas de mme dans la question belge...


LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADLADE D'ORLANS.

    Londres, le 30 dcembre 1831.

Je m'occupe sans relche de l'affaire des forteresses dont je crois
qu'aujourd'hui l'on exagre l'importance. Cette affaire a pris une
fausse direction  Bruxelles; les soupons, les mfiances, qui gtent
tout, ont port chacun  prendre trop de srets. De l les reproches
et les protocoles secrets. Du reste, il faut en sortir de notre mieux,
et je crois que le roi aura t frapp des observations et des
explications qui lui auront t donnes par lord Granville; mais il
faut arriver  quelque chose de plus. J'aurai l'honneur d'crire au
roi ds que j'en saurai davantage...


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 30 dcembre 1831.

Je suis vraiment fch de l'accident de Sbastiani; il avait
quelquefois des inconvnients, mais il avait aussi des avantages. Il
avait de l'habilet, du savoir vivre, et je suis sr qu'il tait
amical; tout cela est quelque chose; c'est une perte pour le roi qu'il
servait bien. Voil l'affaire des pairs finie, et finie sans secousse
ministrielle. A prsent, il faut finir celle de la Belgique et nous y
arriverons, quoi que l'on en dise. Je pourrai bien y mourir comme
Sbastiani, mais c'est l mon champ de bataille. Plaise  Dieu que ce
soit le champ d'honneur!--Vos Belges sont faibles et faux, de plus ils
se font battre dans le pays de Luxembourg[329]; tout cela n'est pas
bien honorable.--J'espre toujours les ratifications de Berlin avant
le 15 janvier; et si nous avons celles de Berlin, nous n'attendrons
pas longtemps celles de Vienne. Ptersbourg montrera sa puissance,
comme  Paris on montre son lgance, en arrivant tard...

  [329] Une insurrection orangiste avait clat le 20 dcembre dans
  le Luxembourg sous la conduite du baron de Torcano. Les insurgs,
  d'abord vainqueurs, avaient proclam le rtablissement du roi
  Guillaume. Les gardes civiques et les troupes belges eurent
  bientt raison de ce mouvement.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A M. CASIMIR PRIER.

    Londres, le 2 janvier 1832.

J'ai reu, monsieur, la dpche du dpartement en date du 30 du mois
dernier, et je crois qu'outre la rponse officielle contenue dans
ma dpche d'aujourd'hui, il est du devoir de l'amiti si sincre que
je vous ai voue, d'appeler l'attention sur le manque d'exactitude
dans les faits et les raisonnements de ce qui m'a t crit de Paris.
Le zle s'y montre d'ailleurs un peu trop, et il me semble aussi qu'il
ne faut pas que la plume d'un chef de division devienne jamais
l'interprte de sa propre pense. Dans le genre d'affaires que nous
avons  suivre, il est important de ne pas btir de systme, car un
systme dans les affaires politiques est bientt appuy sur des
suppositions et alors on peut s'garer. Il faut, au contraire, ne
chercher dans les actes que ce qui s'y trouve vritablement. Si l'on
se faisait dans les bureaux des affaires trangres une tude de
suivre les dmarches des puissances, en leur supposant toujours des
projets de Sainte Alliance, on crerait un fantme qui finirait par
tout dnaturer et tout embrouiller. Votre excellent esprit saura
donner une meilleure direction aux travaux auxquels vous prsidez.

Je vois avec le plus vif regret que l'affaire des forteresses, qui,
si les journaux s'en emparent, peut donner quelque ennui au
gouvernement, mais qui, au fond, n'est que trs secondaire, ait
retard les progrs que faisait une affaire d'une bien autre
importance, c'est celle du dsarmement  laquelle vous aviez donn une
si heureuse impulsion. Vous trouverez l, une rponse premptoire 
ceux qui ne voient partout que Sainte Alliance. Y a-t-il apparence
d'une ligue semblable quand tous les cabinets, mme celui de Russie,
expriment le dsir de diminuer leurs armes, afin de soulager les
peuples? Craignons, monsieur, permettez-moi de le dire, qu'en
attachant trop d'importance  l'affaire des forteresses, nous
n'ayons l'air de flatter ou de mnager un peu trop le parti exagr
que les puissances regardaient comme vaincu depuis votre entre au
ministre. Le pavillon de la Sainte-Alliance s'est abaiss devant
celui de la France dans le protocole du 17 avril; nous pourrions
dsirer, mais nous ferions mal de demander quelque chose de plus. Le
principe de la destruction commence; la destruction commence, nous
devons,  tout prendre, tre satisfaits.

De grce, monsieur, reprenez bien vite le dsarmement, qui ajoutera
une gloire si pure  tous vos succs, et qui allgera si heureusement
le budget de la France. Nous avons d augmenter nos charges quand nous
nous sommes crus menacs, mais, je ne pense pas que nous devions les
prolonger pour des combinaisons assez indiffrentes au rsultat
dfinitif, car ce qui reste de places en Belgique, ou tombera en
ruine, ou deviendra notre proprit dans un temps quelconque. Tout ce
qui est rellement utile  l'tablissement de la France se
consolidera, si nous conservons notre position actuelle avec
l'Angleterre. C'est  la dtruire que tendent les efforts des
puissances: j'espre et je crois qu'elles choueront....


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 2 janvier 1832.

Je voudrais savoir au juste comment est Sbastiani. On me mande d'un
ct qu'il est trs malade, et d'autres disent que, avec quelques
jours de repos, il se remettra, et pourra rentrer dans les affaires.
Dites-moi ce qu'il y a de vrai, c'est toujours vous que je crois.
Quand j'aime, je crois; j'ai eu tort quelquefois, mais c'est gal, ma
nature est ainsi. L'affaire des forteresses qui agite tant les ttes
de Paris, et surtout celles de nos chefs, n'est au fond qu'une affaire
de second ordre. Ayons les ratifications de la Prusse et de
l'Autriche, et soyons unis  l'Angleterre: voil ce qui est
vritablement notre affaire essentielle. Le reste est de la
pointillerie qui arrivera tt ou tard mais qui arrivera
ncessairement. Il fallait obtenir le principe des forteresses; nous
l'avons: ainsi le roi doit tre content. J'ai fait tout au monde pour
obtenir les ratifications au trait du 15 novembre: je les espre. Je
ne me soucie beaucoup que de celles de Vienne et de Berlin: celles-l
arrives, les autres cderont; mme votre bien-aim roi de Hollande.
Je travaille trop, j'cris tous les jours, je finirai par avoir, comme
Sbastiani, quelque mauvaise aventure.


M. CASIMIR PRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 1er janvier 1832.

    Mon prince

Je profite du dpart d'un courrier de MM. de Rothschild pour vous
envoyer le discours du roi en rponse aux ambassadeurs. Ce discours
est plus pacifique que nos rapports diplomatiques. Cependant nous
pensons toujours que vous parviendrez  faire changer les dispositions
du cabinet anglais, relativement aux places belges. Je crois que nous
finirons par obtenir, sans condition, les ratifications de la Prusse
et de l'Autriche.

J'attends en ce moment l'ambassadeur d'Angleterre qui doit me
faire connatre la communication de son cabinet aux cours de Berlin et
de Vienne, relativement aux retards apports par la Russie  la
ratification du trait du 15 novembre. Si cette communication est
ferme et rclame imprieusement l'excution des promesses faites, je
ne doute nullement, qu'elle ne dtermine la Prusse et surtout
l'Autriche dont le systme politique parat se rapprocher davantage,
sur cette question, du systme anglais.

Des dpches que je reois aujourd'hui de M. Bresson, m'annoncent que
la Prusse, au milieu de toutes ses hsitations, n'a pas os,
cependant, s'engager dfinitivement  suivre la marche que la Russie
parat adopter. Je pense donc que, si nous tenons ferme, ainsi que
nous en avons le droit, nous parviendrons  vaincre cet obstacle.

Restera le trait des forteresses qu'il faudra ncessairement
modifier et je dsire vivement pour notre tranquillit comme pour
celle de l'Europe, que vous parveniez, ainsi que j'ai eu l'honneur de
vous le dire dans ma lettre confidentielle,  obtenir ces
modifications que nous jugeons indispensables. Je dois ajouter que
l'attitude que nous avons prise ici vis--vis des ambassadeurs, en
tmoignant notre mcontentement avec mesure, mais avec nergie, nous
parat avoir fait une grande impression.

Nous ne voulons pas abuser de notre situation, mais avec la franchise
et la loyaut que nous avons mises dans toutes nos relations, nous
avons droit de nous attendre  les voir respecter.

Recevez, mon prince....


M. DE FLAHAUT AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 2 janvier 1832.

Je crois pouvoir vous annoncer le rtablissement de Sbastiani.
Aujourd'hui, il est tellement mieux que j'espre pour lui une
convalescence plus rapide que je n'osais d'abord m'en flatter. Sa
maladie est arrive dans un moment inopportun, mais je ne crois pas
que cela amne de changement dans le ministre. Il sera en tat de
reprendre les affaires avant que son successeur intrimaire d'Argout,
ait eu le temps de se mettre au fait.

On est inquiet ici du bruit qui se rpand que les ratifications ne
vous arriveront pas le 15. Ce serait bien malheureux, et donnerait
beaucoup de force au parti de la guerre; et si une fois elle commence,
au lieu de quelques millions de florins et d'une navigation de
quelques canaux, il s'agira de la destruction de la France ou du
renversement de tous les trnes de l'Europe; car, mme les gens sages
d'ici s'armeront d'un bton surmont d'un bonnet rouge. Aprs tous les
efforts qu'on a faits pour la conservation de la paix, si les
gouvernements trangers se jouent de nous et dsavouent leurs
ambassadeurs, il n'y aura plus qu' tirer l'pe.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 5 janvier 1832.

J'envoie aujourd'hui une norme liasse de papiers qui probablement
ennuieront encore plus  lire qu'ils ne m'ont ennuy  crire. J'ai
trouv un biais pour cette question des forteresses qui occupe
beaucoup trop le roi[330]. J'ai obtenu l tout ce qu'il tait possible
d'obtenir dans des circonstances que, par les arrangements faits 
Bruxelles, on avait rendues trs difficiles. On doit tre maintenant
sans crainte du fantme qu'on appelle Sainte-Alliance et qui jamais
n'existera tant que nous serons bien avec l'Angleterre. C'est l le
vritable appui de notre nouvelle dynastie. Tout ira sans guerre en
Europe tant que nous serons unis  l'Angleterre. La France n'avait
jamais eu ce systme politique, il tait rserv au roi de montrer sa
valeur. Je finirai brillamment ma carrire en attachant mon nom  ce
grand rapprochement....

  [330] M. de Talleyrand, voyant l'hostilit que rencontrait 
  Paris la convention du 14 dcembre, et devant le refus des
  puissances de substituer Tournai et Charleroi  Philippeville et
  Marienbourg avait propos la rdaction suivante: Les
  plnipotentiaires des quatre cours ont commenc par arrter la
  dmolition de Mons, Ath et Menin, se rservant de dterminer plus
  tard le sort des autres places. Le cabinet franais n'admit pas
  cette solution, car elle laissait toujours supposer que la France
  reconnaissait aux puissances le droit ultrieur de disposer
  souverainement des forteresses belges.


NOTE REMISE PAR M. LE BARON PASQUIER, PRSIDENT DE LA CHAMBRE DES
PAIRS, A MADAME LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

  [_Pour tre communique par elle  M. le prince de Talleyrand_]

    Paris, mercredi 4 janvier 1832.

Il est important que M. de Talleyrand sache ceci:

J'arrive de chez le prsident du conseil, et j'ai eu avec lui une
longue conversation sur les affaires extrieures du moment. Sa
position, relativement  ces affaires, est rellement fort difficile,
et comme tout le monde, au dedans comme au dehors, a intrt  le
conserver, il est bon qu'on le sache pour agir en consquence. Je l'ai
trouv plein de confiance en M. de Talleyrand et sentant bien que lui
seul peut conduire jusqu'au port la barque de ces ngociations dans
lesquelles il a montr tant d'habilet. Cette habilet n'a jamais t
plus ncessaire qu'en ce moment. Il y a deux points en litige: les
ratifications et le trait sign entre les quatre puissances sur les
places fortes de Belgique. En eux-mmes, ces points ne sont peut-tre
pas aussi graves qu'on le suppose, mais qu'importe, si l'effet est le
mme? Ainsi, les ratifications arriveront un peu plus tt, un peu plus
tard, je n'en doute pas. L'affaire des places fortes touche plus aux
amours-propres qu'aux intrts rels, mais c'est  cause de cela
prcisment, qu'elle acquiert une vritable importance. S'il fallait
avouer le trait tel qu'il est, je ne crois pas que le ministre
actuel ni aucun ministre pt tenir a cet aveu. On y verrait trop
clairement une humiliation, et il n'y aurait pas de bonne explication
qui pt effacer ou seulement couvrir cet aperu. Si donc l'Angleterre
veut que l'ordre actuel se consolide en France, et il me semble
qu'elle y a un vritable intrt, il faut que son cabinet se prte 
quelque arrangement sur ce point. Je ne doute pas que l'affaire dans
l'un et l'autre pays, n'ait  lutter contre la mme nature de
difficults; ainsi le ministre anglais veut mnager son opposition
tory, comme celui de France veut mnager son opposition librale et
rpublicaine, mais la partie n'est pas gale et la position ici est
bien autrement menaante.

M. de Talleyrand a dj rendu d'immenses services, mais, suivant moi,
il n'en peut pas rendre  l'avenir un plus grand que celui qui en
est attendu aujourd'hui, car celui-l consolidera tous les autres. Il
consisterait  amener un nouvel arrangement et surtout une nouvelle
forme d'arrangement sur les places fortes. A mon sens, quel que soit
cet arrangement, il est indispensable qu'il soit consenti et _sign_
par les cinq puissances; autrement on le tiendra toujours ici pour un
affront et il y aura explosion. Dans la ralit, quand la France
demande la dmolition de quelques places fortes, on pourrait trs
bien, si on le voulait, voir dans cette demande une preuve de sa bonne
foi, car il est vident qu' une premire rupture, ces places
tomberont entre ses mains, et il vaudrait mieux, pour elle, les avoir
fortifies que rases.

Qu'on y pense donc  deux fois, avant de faire d'une question si
oiseuse en elle-mme une cause de rupture. Que cette question
s'arrange au contraire; et on ne voit pas ce qui pourrait ensuite
s'opposer  une union fort intime entre la France et l'Angleterre,
union dont les deux tats ne tarderont pas  sentir les avantages.

M. de Talleyrand a dj tant fait pour avancer cette oeuvre! il faut
esprer qu'il l'accomplira. Autrement on ne peut s'empcher
d'entrevoir de grands embarras, pour ne pas dire plus.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 7 janvier 1832.

J'ai reu votre lettre du 5 et la lettre de M. Pasquier qui y tait
jointe.--La mission de M. de Maubourg, qu'on me jette  la tte ici
dans toutes mes confrences me gne beaucoup. Le refrain est:
Vous vous servez de nous, quand cela vous convient, et vous faites
vos affaires  part, quand vous jugez que cela vous est utile. La
confiance ne s'tablit pas comme cela. J'envoie  Paris M. Tellier
expliquer ce qu'on n'a pas l'air de comprendre. J'ai tant crit,
dict, confr que je suis  bout de force.--Les forteresses, le
principe de dmolition adopt, sont une trs petite affaire, si l'on
veut la bien comprendre; le fait est que personne n'y met
d'importance. L'amour-propre seul, et assez btement, est engag. S'il
n'y a pas guerre, elles tomberont, parce que personne ne les rparera;
s'il y a guerre, nous les prendrons, voil le vrai. Faites mes amitis
 celui qui vous a donn la note.


M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Berlin, le 7 janvier 1832.

    Mon prince,

La Prusse n'changera les ratifications qu'elle envoie demain 
Londres, que si les autres puissances sans exception ratifient.

Le cabinet prussien est trs embarrass. Il aurait certainement
dsir que l'empereur de Russie ratifit purement et simplement.
Aujourd'hui il ne veut se compromettre ni envers lui, ni envers nous,
et il se croit  couvert par son interprtation de la nature des actes
de la confrence. Ds le premier moment, il n'a pas approuv le trait
du 15 novembre. Il ratifiait toutefois, par amour de la paix, trait
distinctif de sa politique et des inclinations du roi. Il n'aurait
fait que deux rserves: la premire, _des droits de la
Confdration sur le Luxembourg_; la seconde, _que la Prusse ne
participerait jamais  des mesures coercitives actives contre le roi
des Pays-Bas_.--Le refus de Ptersbourg est survenu, accompagn de
sollicitations pressantes  la Prusse et  l'Autriche de suivre cet
exemple. Peut-tre n'tait-on pas loign de cder, mais j'ai
sur-le-champ dclar qu'il n'y aurait en pareil cas d'autre
alternative pour notre gouvernement que de prendre sous sa garantie la
Belgique, telle que les vingt-quatre articles l'avaient constitue, et
d'annoncer hautement que la Hollande, pas plus que toute autre
puissance, n'y toucherait. Alors l'on a fait de plus mres rflexions,
et, aprs bien des hsitations, l'on a pris le parti quivoque dont je
rends compte  Paris, et que je vous communique, en rsum, par ma
dpche tlgraphique.

L'empereur de Russie ne russira pas  entraner le cabinet prussien
dans des rsolutions violentes ou dans des mesures hostiles. L'on
comprend ici tous les avantages que l'on retire du _statu quo_, et
l'on veut les conserver. Je suis convaincu que M. de Blow aura pour
instructions de se prter  tous les termes moyens,  toutes les
combinaisons qui empcheront la rupture des ngociations ou la
scission d'une ou plusieurs puissances. M. Ancillon m'a en propres
termes dclar, _que le roi de Prusse se considrait comme le gardien
de la paix en Europe; que son systme politique reposait tout entier
sur l'impartialit et la dfensive, et qu'il respecterait toujours les
droits de ceux qui respecteraient les siens_.

Vous avez les ratifications: elles sont signes du roi, mais
l'change en sera suspendu aussi longtemps que toutes les autres
puissances n'apporteront pas les leurs. Ce n'est pas ce que vous
dsirez, mon prince, mais c'est beaucoup cependant. L'empereur de
Russie reste isol dans son refus et il attendait plus de
condescendance....


LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Stanhope Street, 3 janvier 1832.

    Mon cher prince,

Le rapport qu'Esterhazy et Wessenberg viennent de me faire de la
communication qu'ils ont reue de leur cour est beaucoup moins mauvais
que celui que votre gouvernement croit avoir reu du comte Appony. Il
parat que la cour de Vienne admet que la confrence se trouvait dans
la ncessit de faire un arbitrage entre la Hollande et la Belgique;
que cette mme cour approuve l'acte d'arbitrage soutenu dans les
vingt-quatre articles; qu'elle considre ces articles, accepts qu'ils
sont par la Belgique, comme constituant une convention solennelle
entre le gouvernement belge et les cinq puissances; et que, puisque le
trait n'est effectivement que les articles, la cour de Vienne est
rsolue de ratifier le trait; que, cependant, elle veut ajourner la
ratification pour le moment, dans l'espoir d'amener la cour de Russie.

Vous voyez que tout ceci n'a pas l'air d'une dclaration officielle,
faite par l'Autriche, au nom de la Russie et de la Prusse.

Je suis bien fch que votre cour pense  refuser sa ratification au
trait du 15 novembre, parce que la convention du 14 dcembre lui
dplat. Mais comment pourrait-elle trouver des raisons valables pour
lier ensemble deux transactions entirement diffrentes et
spares? Comment pourrait-elle refuser sa ratification sans vous
dsavouer et sans vous rappeler? Et quel serait le triomphe que cela
donnerait  tous ceux qui ont toujours tch de nous inspirer des
soupons de la France! Cette manire de traiter si  la lgre les
transactions solennelles entre les gouvernements est-elle bien propre
 donner de la confiance  ceux qui auront affaire,  l'avenir, avec
la France? Mais je suis sr qu'il est inutile que je vous suggre
toutes les considrations graves qui n'auront pas manqu de se
prsenter dj  votre esprit par rapport  ce sujet dsagrable....

On peut juger, par cette lettre de lord Palmerston, la nature des
rsistances que je rencontrais  Londres pour satisfaire aux exigences
du gouvernement franais  l'gard de la convention du 14 dcembre
relative  la dmolition de certaines forteresses. J'tais parvenu
cependant  obtenir quelques concessions, sous la forme d'un protocole
interprtatif de la convention. Je l'envoyai  Paris par le premier
secrtaire de mon ambassade, M. Tellier, que je chargeai en mme temps
d'explications dveloppes. La suite des lettres mettra au fait des
rsultats de cette nouvelle tentative de ngociation.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 10 janvier 1832.

J'espre que toutes les explications que j'ai donnes, et toutes
celles que porte M. Tellier, amneront notre cabinet  une
dtermination qui nous conservera en bons rapports avec l'Angleterre,
car c'est ce  quoi je travaille depuis dix-huit mois, et ce qui fera
notre salut.--Mon opinion est qu'il y aura retard, mais pas refus dans
les ratifications. Une fois arrives et changes, il faudra laisser
aller les choses un peu toutes seules. Il n'y aura plus qu'un roi de
Grce  faire. En avez-vous un dans la tte? On dit qu'il faut pour la
Grce, dans la situation o elle est, un roi qui ait des qualits et
des dfauts. Cela a fait,  ce que j'entends dire, penser un peu au
prince Paul de Wurtemberg. Il a de tout cela; quelque peu de qualits,
instruction, esprit, tout cela pas mal, et des dfauts en
abondance....


    Londres, le 12 janvier 1832.

J'ai reu, il y a une heure, votre lettre du 10; j'ai lu avec
beaucoup d'attention les informations qu'elle contient. Voici o en
sont les affaires. Le 31, positivement, nous aurons les ratifications
de l'Autriche et de la Prusse; celles de la Russie, viendront plus
tard; on ne les attendra pas pour faire l'change.

Ce point obtenu, la Hollande entrera en quelques explications, et
nous ferons tout ce qui sera possible; le fait est que nous voulons
tout arranger et finir. Les difficults ne peuvent pas venir de la
Belgique; elles ne peuvent venir que de la France, qui, par de doubles
intrigues, embarrasse toujours ses affaires. Il est de fait, que, sans
la mission de M. de Latour-Maubourg  Bruxelles, et sans les
confrences de Sbastiani avec lord Granville, qui ont amen le
protocole du 29 aot dont,  Paris, on ne m'a pas mme donn
connaissance, les choses ne seraient pas arrives  une suite de
difficults dont il est trs difficile de sortir.

Le protocole dont je parle n'est point mon oeuvre: c'est celui des
quatre puissances, qui l'ont fait passer par lord Granville, qui l'a
remis  Sbastiani. Je n'ai connu son existence que par une lettre de
Belliard qu'il m'a crite  la fin de dcembre. Est-ce l faire et
conduire des affaires? On embrouille tout, et puis l'on revient  moi.
Tout cela commence  m'ennuyer. Cependant, j'irai jusqu'au bout. Je
veux bien finir l'affaire dont je me suis charg. On la gtera aprs,
si l'on veut....


Pendant que j'crivais lettres et dpches dans ce sens de Londres,
voici celles qu'on m'adressait de Paris.


M. CASIMIR PRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 9 janvier 1832.

    Prince,

Ma dpche officielle, qui vous parviendra en mme temps que cette
lettre, vous fait connatre quelles sont les diverses solutions que
peut recevoir la difficult grave qu'ont fait natre le trait du 14
dcembre et l'insuffisance des modifications qui y sont apportes par
la note diplomatique que vous avez reue des ambassadeurs des quatre
puissances. Comme une dpche ne comporte pas l'explication dtaille
des motifs qui s'opposent  ce que le gouvernement du roi consente 
l'change des ratifications qui emporteraient son adhsion aux
principes consacrs par le trait du 14 dcembre, si, pralablement,
il n'tait modifi, j'ai pri mon frre Camille[331] de se rendre
auprs de vous. Les entretiens que j'ai eus avec lui l'ont mis au fait
de la question; il vous confirmera ce que j'ai eu l'honneur de vous
dire sur les effets fcheux de la faute grave qu'ont faites les
puissances, en laissant l'opinion si longtemps incertaine sur leurs
dispositions  changer les ratifications, et sur la ncessit de
donner aux actes qui termineront cette dlicate ngociation telle
forme qui puisse les rendre irrprochables aux yeux d'un peuple,
jaloux,  si juste titre, de ce qui peut toucher  l'honneur national.

  [331] Camille Prier, ancien auditeur au conseil d'tat et ancien
  prfet sous l'Empire et la Restauration. tait dput depuis
  1828. Cr pair en 1837.

Dans une confrence que j'ai eue ce matin avec lord Granville, j'ai
ritr l'assurance des dispositions du gouvernement du roi, de
resserrer les liens qui unissent les deux peuples et de persvrer
dans le systme politique qui a concili leurs intrts depuis la
rvolution de Juillet; mais j'ai expliqu les motifs qui ne nous
permettraient pas d'accepter le trait du 14 dcembre. Mes
communications se sont tendues confidentiellement jusqu'aux moyens de
rsoudre les difficults nouvelles qu'il a fait natre. Ces moyens
n'ont t, de sa part, le sujet d'aucune objection, ce qui me donne
l'espoir que vous trouverez dans le concours du cabinet britannique,
un appui efficace pour faire agrer l'un d'entre eux....


M. CASIMIR PRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 11 janvier 1832.

    Prince,

J'ai reu avec un vif intrt les dpches que vous m'avez adresses
par M. Tellier. Vous aurez vu, par celle que j'ai charg mon
frre de vous porter et que vous devez possder au moment o j'cris,
que nous nous tions en quelque sorte rencontrs sur la manire de
sortir des embarras que cause au cabinet de Londres et au ntre le
trait du 14 dcembre relatif aux forteresses. Je dsire bien vivement
que vous puissiez terminer cette importante affaire.

Vous verrez, prince, par ma dpche officielle de ce jour que nous
vous laissons une latitude de plus que par celles qui vous ont t
portes par mon frre; puisque en dfinitive, si vous ne pouviez pas
terminer, ainsi que nous vous l'avons indiqu par le protocole que je
vous ai fait passer, nous nous contenterions de l'expdient qui nous
est prsent dans votre dpche numro 291. Mais il est indispensable,
prince, que la dclaration soit claire et explicite dans tout son
contenu, comme le protocole que nous vous avons adress[332]. Il faut
que le royaume de Belgique et son roi soient entirement affranchis de
tout engagement antrieur ou postrieur aux actes des cinq puissances
qui ont reconnu l'indpendance et la neutralit de la Belgique: c'est
l ce que le pays demande  tort ou  raison: c'est ce qu'il veut, et
amis ou ennemis, tout le monde nous abandonnerait si nous cdions sur
ce point. Quant au fond de la question, nous n'y ajoutons pas plus
d'importance qu'elle ne mrite; peu nous importe que, sauf
Philippeville et Marienbourg, qui ne font point partie des places
comprises dans les catgories du protocole du 17 avril, telle ou telle
forteresse soit dmolie; mais une fois que les quatre puissances
auront dtermin les places qui doivent l'tre, qu'elles n'aient aucun
droit de suite sur ces forteresses,  moins que ce ne soit en commun
pour les cinq puissances signataires du trait du 15 novembre.

  [332] Le cabinet des Tuileries dsirait obtenir des puissances
  une dclaration explicite qu'elles n'entendaient, garder sur les
  forteresses belges aucune espce de suzerainet. M. de Talleyrand
  obtint gain de cause sur ce point (Voir page 407).

J'attendrai, avec bien de l'impatience pour notre pays et pour notre
cabinet, la russite de cette affaire; mais, lors mme que les trois
puissances viendraient  ne pas donner de suite leur ratification, il
suffit que la France et l'Angleterre soient d'accord, par l'change de
leurs ratifications respectives, pour que l'effet moral de cette
dtermination prvienne toute ide srieuse de collision qui pourrait
amener la guerre, car, il serait vident pour tout le monde que, la
France et l'Angleterre, une fois d'accord, il ne ft pas difficile,
pour ne pas dire impossible, aux autres gouvernements de ne pas
accder aux dterminations de ces deux grandes puissances.

Je ne vous rpterai pas, prince, ce que j'ai dj eu l'honneur de
vous dire, que notre politique,  l'gard de l'Angleterre, est
entirement conforme  la vtre. Je charge M. Tellier, avec qui je
suis entr dans quelques dtails, de vous le ritrer expressment, et
de vous dire combien il est urgent pour l'Europe et pour nous, que
nous puissions entrer franchement dans le systme de dsarmement que
nous avons annonc si positivement sur la foi des promesses de tous
les ambassadeurs, lesquels nous avaient assur de la manire la plus
formelle que les ratifications de leurs cabinets au trait du 15
novembre, ne seraient qu'une affaire de forme. Je veux bien croire
encore qu'il n'y a aucune mauvaise intention de la part des
diffrentes puissances et surtout de celle de l'Autriche et de la
Prusse, mais elles ont commis une faute bien grande, si elles veulent
sincrement la paix, ainsi qu'elles nous en ont donn si souvent
l'assurance, en ne ratifiant pas aux poques convenues, et en
branlant ainsi la puissance et la force morale de notre cabinet, dans
son systme de paix et de dsarmement. Si la difficult relative aux
forteresses disparat entre nous et l'Angleterre, et que nos
ratifications soient changes, nous parerons encore une fois  ce
danger. La chute de nos fonds publics, l'inquitude gnrale qui rgne
dans les esprits, vous en rvleront l'imminence, mieux encore que je
ne pourrais le faire.

Notre sort, prince, est dans vos mains. Je me confie sans rserve 
votre haute sagesse et  votre patriotisme, pour amener  terme une
ngociation dont peuvent dpendre la paix de notre pays et la
civilisation du monde. Je remets  M. Tellier la lettre de lord
Palmerston qui n'a t lue que de Sa Majest et de moi.

    Agrez....
    CASIMIR PRIER.

_P.-S._--Je recommande  vos bonts mon frre s'il se trouve encore
auprs de vous.


LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, ce 11 janvier 1832.

Je reois dans le moment, mon cher prince, votre lettre du 8 apporte
par M. Tellier, et j'avais reu celle du 5, il y a deux jours. Quoique
j'eusse eu un grand plaisir  vous voir,  vous entendre, et aussi 
me faire entendre de vous, cependant, je prfre infiniment que vous
ne soyez pas venu, car, outre la fatigue et l'incommodit d'une course
pareille par le temps qu'il fait, j'aurais regard comme un vritable
malheur que vous ne fussiez pas  Londres, lorsque les dpches
que M. Prier vous a adresses par son frre y seront parvenues.

Je pense qu'elles auront calm vos inquitudes, et que les
propositions qu'elles contiennent vous auront paru de nature 
trancher toutes les difficults et  faire sortir _les cinq
puissances_ de la fausse position o le dplorable trait du 14
dcembre les a places les unes envers les autres. Je le dsire
vivement, et j'espre que le gouvernement anglais y aura vu une
nouvelle preuve du prix que mon gouvernement met, ainsi que moi, 
entretenir cordialement entre nous cette union qui est le meilleur
garant de la paix de l'Europe et de la stabilit de l'ordre social.
Arrangeons ce trait de manire  ce que les anciens engagements du
roi des Pays-Bas ne soient pas contracts par le roi des Belges et 
ce que,  l'avenir, sa position, ses rapports et ses engagements
soient identiquement les mmes avec toutes les cinq puissances;  ce
qu'aucune de ces puissances ne conserve sur ses places et sur son
territoire une suzerainet particulire, et rien ne pourra plus
troubler ni notre union avec l'Angleterre ni, par consquent, la paix
gnrale. Vous pouvez affirmer, mon cher prince, comme je sais au
reste que M. Prier vous le mande, avec plus de dtails, que c'est l
tout ce que veut la France, mais que c'est ce qu'elle veut, et qu'il
est vraiment extraordinaire qu'on puisse voir dans une demande aussi
juste, aussi simple et aussi modre, autre chose que ce qu'elle est
et qu'on veuille y chercher des prtextes pour lever des soupons et
pour nous accuser d'arrire-penses que notre propre proposition
dment d'une manire aussi formelle et que, j'ose dire, toute ma
conduite et celle de mon gouvernement aurait d suffire pour
repousser. Au reste, il est vraiment singulier que ce soit ceux
qui nous ont fait un mystre de ce trait, tandis qu'on faisait de sa
signature un _sine qua non_ de celle de celui du 15 novembre qui nous
tait commun, qui croient avoir le droit de nous souponner, et _qu'un
dfaut de sincrit_, qui tout au moins, n'est pas de notre ct, pt
porter atteinte  la confiance que nous demandons, et dont il me
semble que l'Angleterre a eu tant de preuves de notre part.

Il y a plus: c'est parce que nous avions la pleine conviction que les
vues du gouvernement actuel, relativement  la Belgique, taient
entirement conformes aux ntres, que nous nous sommes endormis dans
une scurit aussi complte sur la ngociation des places. C'est
prcisment parce que nous n'avions aucune inquitude de son ct, que
nous n'avons pas cherch  obtenir d'autre engagement de sa part que
celui du protocole du 17 avril; mais c'est aussi parce que, d'aprs ce
qui s'tait pass, nous ne pouvions pas avoir la mme confiance dans
le gouvernement belge, que nous avons voulu avoir un gage spcial de
sa part, que nous lui avons envoy M. de Latour-Maubourg, mission 
laquelle nous avons exprs donn la plus grande publicit, que nous
avons communique dans tous ses dtails  lord Granville et  sir
Robert Adair qui ont eu une connaissance pralable de ce que nous
demandions, avec lesquels on est convenu des formes et des termes de
l'engagement demand au roi des Belges, engagement qui a t contract
avec leur pleine connaissance et mme avec leur approbation, sans
laquelle le roi Lopold ne l'aurait pas sign.

J'avoue, mon cher prince, que je ne conois pas encore, malgr toutes
les explications qui nous ont t donnes sur les soupons que
cette mission avait excits, comment elle a pu en faire natre aucun.
Mais laissons l le pass et occupons-nous exclusivement du prsent et
de l'avenir.

Nous sommes persuads que c'est la crainte des attaques des tories,
seconde par des intrigues belges, qui ont dtermin la forme et les
termes du trait du 14 dcembre. Nous croyons que le gouvernement
anglais actuel a renonc  tout systme de Sainte-Alliance, et qu'il
n'est pas plus favorable  celui de faire de la Belgique _une tte de
pont_ contre la France, auquel a t substitu le systme bien plus
sage, et que nous avons adopt, de la neutralit permanente et de
l'indpendance de ce nouvel tat.

L'excution franche, pleine et entire de ce systme d'indpendance
et de neutralit belge est pareillement tout ce que nous rclamons,
tout ce que nous voulons. Nous n'avons aucune arrire-pense ni sur
Philippeville et Marienbourg, ni sur quoi que ce soit. Nous
n'attachons pas la moindre importance  ces deux places qui n'ont
d'autre valeur pour la France que celle des souvenirs qui s'y
rattachent, souvenirs qu'on aurait d mnager davantage au lieu d'en
faire un sujet d'irritation. Mon gouvernement n'a jamais eu d'autre
intention que de la calmer, et c'est uniquement dans cette vue qu'il
en a parl. C'tait pour pouvoir dire qu'il l'avait fait, mais que
quand il avait trouv que cette rclamation pouvait entraver le grand
objet de la paix gnrale, il s'en tait dsist; et, en effet, vous
savez qu'il n'en a pas t question depuis, ni  Londres, ni 
Bruxelles, au moins _par nous_, car je crois que beaucoup d'autres
s'en sont occups en sens contraire, et le trait du 14 dcembre en
est une preuve suffisante.

Nous tions tellement soigneux d'viter tout ce qui pourrait
rveiller les souvenirs de Philippeville et de Marienbourg que, quand
l'arme franaise est entre en Belgique, il tait dfendu au marchal
Grard de faire occuper ces deux places.

Je vous prie, mon cher prince, de vouloir bien dire de ma part  lord
Palmerston, en lui faisant mes compliments, que telle est ma politique
personnelle autant que celle de mon gouvernement, et vous pourrez
ajouter, si cependant vous pouvez le faire sans que cela le pique, ce
que je vous prie particulirement d'viter, que ce n'est que par votre
dpche que j'ai eu connaissance des assertions du _National_ que je
ne lis pas plus que les autres journaux, et qui est l'ennemi le plus
acharn de ma personne et de mon gouvernement. Je dsire, s'il veut
continuer  s'en faire rendre compte, que ce soit toujours pour
prendre le _contre pied_ de tout ce qui sera extrait du _National_, de
_la Tribune et Cie_.

Je vous renouvelle toujours bien sincrement, mon cher prince,
l'assurance de mon ancienne amiti pour vous.

LOUIS-PHILIPPE.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 14 janvier 1832.

Voil la ratification de Prusse arrive; un courrier de Berlin l'a
apporte ce matin: ainsi voil la question belge fortifie d'une
puissante adhsion. La ratification d'Autriche sera ici la semaine
prochaine,  ce que l'on croit, mais srement avant la fin du
mois. C'est une grande chose de faite: il faut croire que cette
pineuse affaire de Belgique sera termine sans guerre. Il faut que la
paix joue son rle qui est d'amortir les passions. Les hommes du
mouvement perdront par la paix, la plus grande partie de leurs moyens
de troubles....


    Londres, le 17 janvier 1832.

... Je tche de faire donner sur la dmolition des forteresses les
explications que l'on m'a demandes de Paris. Je crois que j'en
obtiendrai de satisfaisantes, mais c'est trs difficile. Vous savez ce
que c'est qu'une affaire mal entame et qu'on a voulu conduire dans
deux endroits. J'ai eu ici plus de peine pour rparer que pour faire.
Ce mot de _faiseur_, que l'on employait autrefois, me revient bien
souvent  l'esprit; mais il faut s'en arranger, parce que c'est une
nature d'esprit que l'on ne peut pas changer, et ce pauvre Sbastiani
tait n comme cela, ce qui ne l'empche pas d'avoir une assez bonne
dose d'esprit.--Est-il vrai que l'on prpare de fortes attaques contre
le budget? J'espre et je compte que tout le monde doit souhaiter que
le ministre en sorte avec avantage, car nous avons tous besoin de
tout ce que M. Prier a de force de caractre et de capacit pour
ramener l'ordre. Le roi a essentiellement besoin de lui. C'est
l'opinion de tout le monde ici. M. Prier hors du ministre, toutes
les puissances croiraient  un nouvel ordre de choses. Le Parlement
rentre aujourd'hui, mais il n'y aura rien d'important que la semaine
prochaine....


    Londres, le 19 janvier 1832.

Je crois que tous les cabinets se rapprochent un peu de nous et que
les ratifications nous arriveront. Si quelques-unes tranent un peu,
cela ne change rien  la rsolution. Ce sont plutt des gards pour le
roi de Hollande que toute autre chose qui ont occasionn les retards.
J'arriverai, je crois,  ce que dsire notre gouvernement sur les
forteresses; nous aurons des explications que les plus susceptibles ne
pourront pas blmer....


    Londres, le 23 janvier 1832.

M. Camille Prier retourne ce soir  Paris. Il y porte des pices
qui,  ce que je crois, satisferont. C'est le rsultat d'efforts
continus pendant quinze jours. J'ai, ce que je n'aime gure, employ
la tnacit la plus importune, mais j'ai russi; il n'y avait aucun
moyen d'obtenir davantage. Je vous assure que je travaille trop, mais
j'en viendrai  mon honneur....

Pour faire comprendre ce que M. Camille Prier emportait  Paris, je
dois placer ici un extrait de la convention du 14 dcembre 1831, entre
les quatre puissances et la Belgique, relativement aux forteresses. Je
me bornerai  citer le texte de l'article 1er de cette convention, qui
est le plus important:

ARTICLE PREMIER.--En consquence des changements que l'indpendance
et la neutralit de la Belgique ont apports dans la situation
militaire de ce pays, ainsi que dans les moyens dont il pourra
disposer pour sa dfense, les hautes parties contractantes conviennent
de faire dmolir parmi les places fortes leves, rpares ou tendues
dans la Belgique depuis 1815, en tout ou en partie, aux frais des
cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie,
celles dont l'entretien ne constituerait dsormais qu'une charge
inutile.

D'aprs ce principe, tous les ouvrages de fortification des places de
Menin, Ath, Mons, Philippeville et Marienbourg seront dmolis dans les
dlais fixs par les articles ci-dessous.

Les articles suivants rglent le mode de dmolition.


Le gouvernement franais ayant voulu voir dans la rdaction de cet
article que les quatre puissances proclamaient une sorte de patronage
particulier, prsent et  venir, sur les forteresses  dmolir,
patronage dont la France avait t exclue, je dus insister pour
obtenir des plnipotentiaires de ces puissances une dclaration
catgorique qui mt fin  toute incertitude  cet gard.

Aprs des efforts infinis, je parvins  leur faire adopter la
dclaration suivante qui porte la date du 23 janvier 1832:

Les plnipotentiaires des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de
Prusse et de Russie, en procdant  l'change des ratifications de la
convention du 14 dcembre dernier, dclarent  cette occasion:

1 Que les stipulations de la convention du 14 dcembre dernier,
motives par le changement survenu dans la situation politique de la
Belgique, ne peuvent et ne doivent tre entendues que sous la rserve
de la souverainet pleine et entire de Sa Majest le roi des Belges
sur les forteresses indiques dans ladite convention, ainsi que sous
celle de la neutralit et de l'indpendance de la Belgique,
indpendance et neutralit qui, garanties aux mmes titres et aux
mmes droits par les cinq puissances, tablissent sous ce rapport un
lien identique entre elles et la Belgique;

2 Que les sommes dont il est question dans l'article V ne sont
mentionnes que pour dcompte, l'intention des cours tant que, si le
dcompte offrait un rsidu, ce rsidu serve  soulager la Belgique
dans les dpenses qu'elle aura  faire pour la dmolition des
forteresses indiques dans l'article premier;

3 Qu'enfin, la rserve faite par les quatre cours  l'article VI,
n'ayant rapport qu'aux articles II et III, ne s'applique par
consquent qu'aux places  dmolir.

Par cette dclaration sur les trois points qui prcdent, les
plnipotentiaires des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de
Prusse et de Russie placent hors de doute que toutes les clauses de la
convention du 14 dcembre sont en parfaite harmonie avec le caractre
de puissance indpendante et neutre, qui a t reconnu  la Belgique
par les cinq cours.

C'est cette dclaration que M. Camille Prier emporta  Paris et qu'on
trouva enfin suffisamment explicite.


M. CASIMIR PRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 23 janvier 1832.

Prince, j'ai vu avec une vive satisfaction par votre dpche
officielle et surtout par votre lettre particulire, que vous comptiez
obtenir les modifications que nous avions demandes, relatives  la
convention du 14 dcembre, si contraire  nos droits et, j'ose dire 
notre dignit.

M. Van de Weyer doit avoir reu maintenant les instructions les plus
positives de son gouvernement qui lui ordonne de s'entendre avec vous
pour vous faire modifier les articles qui nous avaient justement
blesss.

Nous esprons donc, prince, que vous serez en mesure de lever les
obstacles qui s'opposaient  l'change des ratifications du trait du
15 novembre, et que nous vous avions signals par le modle de
protocole que nous avions fait pass, en vous exprimant, de la manire
la plus formelle, l'impossibilit o nous serions de ratifier si nous
n'obtenions pas une entire satisfaction sur tous ces points.

Maintenant, prince, que vous connaissez toutes nos difficults, si
elles sont rsolues, ainsi que vous m'en donnez l'esprance, d'une
manire conforme  nos voeux et  nos instructions, nous ne voyons
aucun inconvnient  ce que vous changiez les ratifications pour le
31 de ce mois. Ce sera un immense service que vous aurez rendu et ce
sera une obligation de plus que vous aura l'Europe.

Si l'Angleterre et nous ratifions seuls avant les puissances, il
faut, je crois, nous rserver le moyen de ne pas refermer toute voie
de conciliation entre la Hollande et la Belgique, en ce qui concerne
la navigation; il faut surtout que l'Angleterre ne puisse pas nous
opposer un jour, notre signature au trait du 15 novembre, comme un
_sine qua non_ qui mettrait un obstacle invincible  ces modifications
qui sont le seul prtexte raisonnable d'opposition que puisse faire le
roi Guillaume dans la position o il se trouve plac.

J'approuve, prince, ce que vous me dites, de ne pas faire une chose
trop importante de ces ratifications, vis--vis des autres cabinets;
mais cette dmarche leur donnera  penser, et tout en ne voulant
point nous sparer d'eux, il est bon cependant qu'ils voient que nous
pouvons marcher sans eux: il ne leur chappera pas, comme vous le
dites fort bien, qu'un semblable accord entre nous et l'Angleterre,
est, au fait, un trait offensif et dfensif....


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 27 janvier 1832.

Le ministre anglais s'est trs bien tir de l'attaque de lord
Aberdeen[333]. Lord Grey qui lui a rpondu, a plac dans son discours
des choses trs bien pour la France. Le duc de Wellington a soutenu
lord Aberdeen, mais il a respect toutes les convenances qui avaient
t toutes violes par lord Aberdeen. Allez, n'coutez pas les petits
politiques de la socit; le fait est que c'est de notre union avec
l'Angleterre que sortira notre tablissement et pas d'ailleurs; toute
ma politique se borne  cela.

  [333] Lord Aberdeen avait interpell le cabinet sur les affaires
  de Belgique et s'tait lev violemment contre l'intervention
  franaise (Voir les _Dbats_ du 30 janvier).

J'attends avec impatience des nouvelles de tout ce que j'ai envoy
par M. Camille Prier. Je crois que l'on fera ce que je demande; il
faut que je reoive les ratifications avant le 31....


MADAME ADLADE D'ORLANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 29 janvier 1832.

C'est avec bien de l'empressement, mon cher prince, que je viens vous
remercier de votre lettre du 23, et vous tmoigner tout le
plaisir qu'elle m'a fait en m'annonant que la plus forte difficult
de cette longue et pnible ngociation de la Belgique est surmonte.
Je m'en flicite avec vous de bien bon coeur, et il est assurment bien
juste de vous en adresser les compliments. Certes, c'est une belle et
grande chose que cette question belge se soit termine de cette
manire, surtout ayant t, il faut malheureusement en convenir, si
mal second par eux, car cette dernire difficult est leur ouvrage,
et je comprends parfaitement ce qu'elle a t pour vous. Il faut se
consoler de ce qui froisse un peu la petite vanit, la gloriole
nationale, si vous voulez, en se rptant ce que vous m'crivez: _Il
n'y avait rien de plus  obtenir._ Et, certes, Philippeville et
Marienbourg ne valent pas la guerre. L'essentiel est obtenu, voil le
vrai, grce  votre zle et  votre habilet.

J'espre et je dsire bien, comme vous me le mandez, que le mois
prochain soit le terme dfinitif de vos travaux. Je sais, mon cher
prince que vous avez grand besoin de pouvoir vous soigner et vous
reposer un peu, et c'est encore admirable que votre sant ait aussi
bien support tant de fatigues morales et physiques. Je souhaite du
fond de mon coeur, que vous n'ayez plus qu' jouir de vos succs et des
heureux rsultats qu'ils auront pour notre chre France et pour notre
bien-aim roi qui aurait aussi grand besoin de repos.

Sbastiani est infiniment mieux, et mme tout  fait bien. La
difficult maintenant est d'obtenir de lui qu'il se soigne assez
longtemps et qu'il ne reprenne pas trop tt les affaires, ce que je
crois bien important pour consolider son rtablissement....


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 31 janvier 1832.

J'ai chang ce soir les ratifications de la France avec la Belgique,
et, ce qui est excellent, c'est que l'Angleterre a chang tout comme
moi, ses ratifications avec les Belges: ainsi voil une affaire bien
finie. L'Angleterre et la France runies en mme temps, c'est plus que
je n'osais l'esprer. A prsent, il faut patienter: le reste viendra;
n'exigeons rien; ne triomphons pas trop, n'embarrassons pas
l'Angleterre de ce qu'elle a fait, et que tous les tories, petits et
grands lui reprocheront demain. Ne lui laissons pas voir que d'tre
lie avec nous, lui fait faire plus de mouvement qu'elle ne veut.
C'est une affaire de prudence et de conduite. Il faut mnager le
ministre anglais; il a ici de grands embarras. Mon opinion est que
les ratifications de Prusse et d'Autriche ne se feront pas attendre
longtemps[334]; celles de Russie viendront plus tard, mais viendront.
Cela fait, on attendra la Hollande, et ce qu'elle dira ne fera rien 
personne. L'Espagne a mis une fois, quatre-vingts ans  faire une
reconnaissance toute pareille, et cela n'a pas drang l'Europe qui
avait fait ses affaires de son ct.--Je ne sais rien de la France au
dedans; je ne lui trouve pas trop bonne mine, mais je sais qu'au
dehors, nous sommes, par ce que nous venons de faire, placs comme le
roi devait le dsirer, sans trop l'esprer.

  [334] Sur les sentiments du cabinet de Berlin  cet gard, voir 
  l'Appendice page 495 une lettre de M. Bresson  M. de Talleyrand.

Cela doit bien tonner et bien fcher les petits messieurs  non
intervention, qui criaient et croyaient  la guerre.--Nous avons pris
une forme excellente, c'est de laisser le protocole ouvert, et c'est
sur la proposition de la Russie, de la Prusse et de l'Autriche. On
doit tre content aux Tuileries de la rdaction de ce protocole...

LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 4 fvrier 1832.

    Mon cher prince,

J'ai beaucoup entendu parler dans ma jeunesse, des talents du comte
d'Avaux et de la longueur et de la difficult des ngociations du
trait de Westphalie. C'tait l'enfance de la diplomatie; et je crois
que les quinze mois de la confrence de Londres, les cinquante-cinq
protocoles toujours signs d'accord par les plnipotentiaires des cinq
grandes puissances prsentent un spectacle bien plus imposant de
talents et de difficults vaincues que tout ce qui l'avait prcd. Il
sera beau pour vous, pour mes ministres et j'ose dire aussi pour moi,
qu'en sortant de la rvolution de Juillet, cette grande crise ait t
conduite de manire  nous faire arriver au rsultat que nous obtenons
enfin, sans que la paix intrieure de la France, ait t trouble, et
sans que l'Europe soit devenue la proie de l'embrasement dont elle
tait menace.

Vous voyez, mon cher prince, que je partage votre opinion, que les
ratifications de la France et de l'Angleterre changes en mme temps
assurent l'change des trois autres, car c'est presque devenu un lieu
commun que de dire que, quand la France et l'Angleterre sont
d'accord, il n'y a plus  craindre la guerre en Europe. J'ai toujours
cru que nos deux puissances pouvaient s'entendre et se mettre
d'accord, sans que ni l'une ni l'autre eussent rien  perdre de leur
honneur national et de leurs intrts politiques, mais j'ai cru aussi
que pour que nos deux nations approuvassent cet accord, il fallait
rendre vident que leurs gouvernements n'en avaient rien sacrifi; et
voil, mon cher prince, ce qui fait que j'ai souvent insist avec tant
de force sur quelques points de la ngociation que mon gouvernement
avait grande raison de vouloir rectifier. A prsent, le succs a
couronn ses efforts et les vtres, et c'est l sans doute la
meilleure rponse  toutes les invectives dont nous sommes tous les
objets.

Je dsire vivement, mon cher prince, que les ratifications des autres
puissances ne se fassent pas attendre longtemps. C'est leur intrt
comme le ntre, car c'est l'change complet qui convaincra tous les
incrdules qu'ils doivent renoncer  leurs esprances de guerre et de
bouleversement. C'est l ce qui les convaincra de la stabilit de
l'ordre de choses actuel et de l'impuissance de leurs efforts pour le
renverser.

C'est toujours de tout mon coeur, mon cher prince, que je vous
renouvelle l'assurance de toute mon amiti pour vous....


LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADLADE D'ORLANS.

    Londres, le 6 fvrier 1832.

Je supplie Mademoiselle de me donner de ses nouvelles. La nuit du 2
fvrier a d tre une nuit d'angoisses, et quoique le danger[335]
n'ait t connu que lorsque dj il n'existait plus, vous avez d
avoir des heures bien pnibles. Il est bien dur, quand on ne songe,
comme vous le faites tous, qu' faire du bien, de rencontrer  chaque
pas des difficults, des intrigues de tout genre. Je m'inquite sans
savoir rien; personne ne m'crit. Je vous conjure, Mademoiselle, de ne
pas me laisser, sur ce qui est d'un tel intrt pour vous, dans une
ignorance complte...

  [335] M. de Talleyrand fait ici allusion au complot dit de la rue
  des Prouvaires. Deux  trois mille hommes avaient t embauchs
  par l'agent lgitimiste Poncelet pour tenter un coup de main sur
  la famille royale. La police arrta les chefs du complot dans la
  nuit du 1er au 2 fvrier dans une maison de la rue des
  Prouvaires, et le mouvement fut touff.


MADAME ADLADE D'ORLANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, lundi 7 fvrier 1832.

    Mon cher prince,

C'est vraiment bien aimable et bien bon  vous de m'avoir crit, tout
de suite,  deux heures du matin, au moment o les ratifications entre
la Belgique, l'Angleterre et la France venaient d'tre faites. Je ne
puis assez vous dire combien j'en suis vivement touche, et c'est de
tout mon coeur que je vous en remercie. Cette bonne et importante
nouvelle est arrive bien  propos pour ddommager un peu notre
bien-aim roi de tout ce qu'il a  souffrir des infmes complots des
carlistes et des rpublicains qui, pour le moment, sont parfaitement
d'accord dans leurs intrigues et leur bien coupable but. Vous savez
par les journaux l'absurde mais excrable conspiration qui vient
d'tre arrte, grce  Dieu, au commencement de son excution.
La police, en cette occasion, a t parfaitement bien faite, car tout
cela a t fait sans que cela caust la moindre agitation dans Paris.
Cela s'est pass pendant notre grand bal du 2, qui n'en a pas moins
dur jusqu' cinq heures du matin. On disait tout bas dans le bal
qu'on s'attendait  quelque tentative d'meute pour la nuit, mais on
tait loin de croire que ce ft une chose aussi grave. Ce n'est qu'
trois heures, au moment o nous nous retirions du bal, la reine et
moi, que nous avons appris les arrestations que l'on venait de faire
de cette bande arme. Ils ne peuvent plus faire d'meute dans la rue;
la population n'en veut pas; ils en viennent aux conspirations, aux
horreurs, comme la machine infernale du temps de Napolon. Il y a cent
dix personnes arrtes, toutes prises les armes  la main. Ainsi, pour
cette fois, il ne peut y avoir de doute sur leurs bonnes intentions.
J'espre que cela mnera  un bon rsultat, et je suis persuade que
cela sera avantageux pour le gouvernement. Le roi est d'un calme, d'un
sang-froid admirable. Je vous avoue que je le trouve sans cesse
beaucoup trop confiant; c'est un sujet de discussion entre nous...


LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADLADE D'ORLANS.

    Londres, le 13 fvrier 1832.

... L'empereur de Russie envoie le comte Orloff[336]  La Haye, pour
dclarer au roi que, s'il ne se dcide pas  adhrer aux articles de
la confrence, il ne peut en aucune manire, ni dans aucun cas,
compter sur son appui. Cela retardera l'envoi des ratifications russes
probablement de huit ou dix jours, mais il est positif qu'on est
dcid  les envoyer...

  [336] Alexis Foedorowitch, comte puis prince Orloff, n en 1786,
  servit dans l'arme russe durant les guerres de l'empire. Il
  devint gnral en 1828. En 1829, il signa le trait d'Andrinople
  avec la Porte, et fut en 1830 nomm ambassadeur  Constantinople.
  En 1832, il fut charg d'une mission importante  La Haye et 
  Londres; de retour en Russie, il reut le commandement de l'arme
  envoye en Turquie contre Ibrahim-pacha, et signa le trait
  d'Unkiar-Skelessi (1833). Il fut ensuite nomm conseiller d'tat,
  directeur de la police secrte, prit part aux confrences de
  Berlin et d'Olmtz (1853) et reprsenta la Russie au congrs de
  Paris (1856). Il reut peu aprs le titre de prince, fut nomm
  prsident du conseil de l'empire et du conseil des ministres. Il
  mourut en 1861.


    Londres, le 14 fvrier 1832.

... Je n'ai appris l'envoi de troupes en Italie que comme un fait;
comme projet, je ne le savais pas[337]. Mais je suppose que l'on s'est
entendu  cet gard avec le gouvernement autrichien; car, sans cela,
il y aurait des complications qui donneraient plus d'embarras qu'il
n'y aurait d'avantages. Du reste, je ne sais rien, et je raisonne sur
tout cela un peu en aveugle, ce qui fait que je n'en parlerais pas 
une autre personne qu' vous. C'est bien assez d'avoir  se mler
de ce qu'on est charg de faire; il serait fou de se mler de ce qui
regarde les autres, surtout quand on le sait mal.

  [337] Il s'agit de l'expdition d'Ancne. Cette ville fut occupe
  le 22 fvrier 1832. On se rappelle qu'en juillet 1831, M. Prier
  avait obtenu le retrait des troupes autrichiennes du territoire
  pontifical. Mais peu de mois aprs, de nouveaux soulvements
  clatrent dans les tats de l'glise. Le pape fit appel aux
  Autrichiens qui accoururent aussitt (janvier 1832) M. Prier vit
  dans ce fait une atteinte  la dignit de la France, et voulut
  que celle-ci partageai avec l'Autriche l'honneur de dfendre le
  Saint-Sige. De l l'expdition d'Ancne. La colre de l'Autriche
  fut trs vive mais impuissante, et les autres cabinets furent
  galement mus. M. Pozzo reut l'ordre de quitter Paris si
  l'ambassadeur d'Autriche demandait ses passeports. A Londres,
  l'opposition tory fit entendre de violentes rcriminations.
  Toutefois, tout se borna en paroles.--M. de Talleyrand blma
  cette expdition, malgr une lettre de Madame Adlade qui lui
  exposait les ides du roi et du cabinet  ce sujet. Voir 
  l'Appendice, page 496.

Je vous ai crit hier l'arrive  La Haye du comte Orloff. Cette
mission retardera probablement de dix ou douze jours les
ratifications, mais elle les assure...


M. CASIMIR PRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 13 fvrier 1832.

    Prince,

J'ai tard plus que je l'aurais voulu  rpondre aux deux lettres
particulires que vous m'avez fait l'honneur de m'crire, car les
premires discussions du budget ont t pour moi pnibles et
laborieuses. Nous avons jusqu'ici gagn toutes les questions
importantes. Nous avons surtout  combattre la Chambre sur des
retranchements et des conomies qui pourraient devenir embarrassantes
pour le gouvernement. Au reste, nous sommes toujours dcids  lutter
jusqu'au bout,  ne pas faire de questions ministrielles de celles
qui ne seront que purement financires, et nous continuerons  faire
tous nos efforts pour consolider au dedans ce systme politique, 
l'affermissement duquel vous avez, prince, si puissamment contribu au
dehors.

J'ai reu hier, avec les ratifications belges que vous m'avez
envoyes, votre dpche du ... J'y ai vu avec la plus grande
satisfaction, ce que vous me dites du discours de lord Palmerston, que
je me suis fait reprsenter ce matin. Le gouvernement du roi
s'applaudit vivement de cette conformit de vues et de sentiments,
dont les deux pays peuvent attendre de si heureux rsultats.
Cette manifestation franche et sincre peut rpondre  bien des choses
et nous tre vritablement utile. Nous y trouvons une confirmation de
notre systme de politique trangre justifi par un aussi heureux
succs dans son but le plus important.

Ma premire dpche officielle, prince, vous donnera des dtails
tendus sur les affaires d'Italie; mais pour rpondre  votre dsir,
je m'empresse de vous informer aujourd'hui que nous avons lieu
d'esprer que Sa Saintet cdera aux pressantes instances que nous lui
avons fait faire et sera dtermine par elles  ne pas laisser
subsister dfinitivement le refus de nous permettre d'occuper Ancne,
refus dont M. de Sainte-Aulaire fils nous avait apport la
nouvelle[338].

  [338] Le gnral Cubires avait t envoy  Rome pour aviser le
  pape de l'occupation d'Ancne par les troupes franaises. Le pape
  fut d'abord vivement irrit de ce coup de force, et fit entendre
  de vives protestations  M. de Sainte-Aulaire. Ce n'est que le 16
  avril qu'une convention intervint entre le cabinet des Tuileries
  et la cour de Rome, aux termes de laquelle le pape autorisait
  l'occupation franaise.

Nos troupes ont reu provisoirement l'ordre _d'entrer_  Ancne, le
seul cas except o les Autrichiens les y auraient devancs. Dans
cette supposition, elles se porteraient sur _Civita Vecchia_ qu'elles
occuperaient.

Nous ne varierons pas du but que nous nous proposons: montrer 
l'Autriche que nous ne pouvons consentir  l'occupation de la Romagne
qu'autant qu'elle sera de courte dure; montrer au Saint-Sige que
nous voulons obtenir de lui les concessions qu'il a solennellement
promises aux puissances[339].

  [339] L'occupation autrichienne n'avait pris fin en juillet 1831
  que sur la promesse du pape faite  la France, mdiatrice, et 
  l'Autriche d'une amnistie et de rformes librales.

Du reste, sans nous dpartir en rien de cette volont bien constante,
nous ne comptons pas nous loigner de notre systme politique que nous
avons voulu rendre modr et juste en mme temps que ferme et digne de
la France, et nous viterons aussi longtemps que nous le pourrons, une
collision contre laquelle ont toujours t dirigs nos efforts...


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 17 fvrier 1832.

... En Angleterre, jusqu' prsent, on ne fait autre chose que
regarder la question portugaise; je suis tonn du peu d'intrt que
l'on y porte dans un sens ou dans l'autre. Quand le dnouement
approchera, peut-tre que cela changera. La rforme et la Belgique se
sont empar de toute la sollicitude du pays. Je commence  croire que
j'ai quelque succs  Paris, car je vois qu'on me libellise dans les
journaux et dans les pamphlets. Il faut se soumettre  cela quand on
veut servir son pays et que l'on cherche les moyens d'arrter le flot
populaire. Au surplus, cela passera comme le reste...


    Le 24 fvrier 1832.

Il n'y aura pas de congrs quant  prsent, personne n'y pense. Le
comte Orloff tient en suspens: il ne s'est ouvert _tout  fait_ 
personne  Berlin. Pozzo, s'il en parle, fait des contes; il n'en sait
pas plus que M. de Liven qui ne sait rien. Le comte Orloff a d
arriver le 20  La Haye, il y restera cinq ou six jours, au plus huit,
et de l, il vient ici. Si Lamb[340] et Esterhazy ont emport
l'envoi des ratifications de l'Autriche, comme ils ont d le faire; si
Metternich a le bon esprit de ne pas vouloir placer l'Autriche  la
remorque de la Russie, alors nous n'aurons plus d'embarras d'aucun
genre: il faudra bien que la morgue russe cde...

  [340] Ambassadeur d'Angleterre  Vienne.


    Le 25 fvrier 1832.

On m'crit que Maubreuil va reparatre sur la scne pour faire
quelque plaidoyer rempli d'injures contre moi, en ma qualit de
prsident du gouvernement provisoire en 1814[341]. Ce sera une ou deux
matines de scandale, et cela finira par une fin de non recevoir. Du
reste, cela ne m'ennuie et ne me trouble gure. C'est dans les
singularits du temps d'tre attaqu par un homme que l'on n'a jamais
vu et qui, en 1814, avait mis la dcoration de la Lgion d'honneur 
la queue de son cheval, et que cet homme-l ait pour lui des libraux
de la fabrique actuelle.

  [341] Maubreuil, qui depuis plusieurs annes tait entirement
  oubli, essaya de rappeler l'attention sur lui en intentant un
  procs  M. de Talleyrand. Il le perdit le 1er mars devant la
  cour de Paris.--L'affaire, au reste, ne fit aucun bruit.


    Le 27 fvrier 1832.

... Je ne sais rien du comte Orloff que des on-dit, mais je sais que
quelque demande qu'il fasse, je ne soumettrai jamais la France 
changer une virgule  un trait que j'ai sign. Il faut que les autres
puissances ratifient; cela fait, je deviens coulant, je consens  ce
que, de gr  gr, il soit fait des modifications entre la Belgique et
la Hollande; je les facilite, je les encourage autant que je peux. Je
vais plus loin, car je suis prt  garantir, si l'Angleterre consent 
le faire avec nous, le trait qui sera fait par la Hollande et la
Belgique. Voil toute ma marche: elle sera invariable. Je suis dans
l'opinion que je parviendrai  ce que je veux faire, et cela ne sera
pas bien long...


    Le 28 fvrier 1832.

... Nous avions obtenu du pape toutes les concessions que les
libraux pouvaient raisonnablement demander. Cela obtenu, les libraux
se rvoltent encore; nous n'avons plus  nous en mler. C'est une
question de police que le pape fait faire comme cela lui convient le
mieux. Mais nous avions fait ce que nous devions aux principes que
nous professons en engageant le pape et en obtenant de lui d'entrer
dans la route o les ides de l'poque dans laquelle il vit le forcent
de se tenir. A prsent cela ne nous regarde plus. C'est avec ce
langage qu'on donnerait confiance  l'Europe et que l'on serait sr de
n'tre inquit par personne. Et puis, on fait connatre son systme
de gouvernement, ce qui est commode pour tout le monde. Voil comme je
raisonne au milieu de mes brouillards.

Savez-vous que l'expdition de dom Pedro, avec mon ide de
neutralit, russira trs probablement si l'on s'en rapporte  tout ce
qui vient de Lisbonne, qui est plus sr que ce qui vient de
Pozzo[342]. Tenons-nous unis  l'Angleterre et nous sommes matres de
nous tablir dans notre intrieur sans tre drangs par le dehors, ce
dont Metternich enrage. L'Espagne dont on veut effrayer le monde n'a
pas un cu et manque de souliers; c'est bien l l'arme de moines
dchausss, comme il y en a par douzaines dans ce qu'on appelle la
pninsule.

  [342] Dom Pedro venait de partir pour son expdition de Portugal.
  Parti de Belle-Isle le 13 fvrier, il aborda  Terceira le 3
  mars. Il parut le 8 juillet devant Porto.

Ici, les partis s'aigrissent: chaque parti croit qu'il aura
l'avantage lors de la discussion  la Chambre des pairs. Je crois que
le ministre aura la majorit  la seconde lecture, mais, dans le
comit o l'on ne vote plus par procuration, la question n'est pas
aussi sre[343]. Lord Grey a rpondu dans le Parlement d'une manire
qui doit convenir au gouvernement franais, en versant beaucoup de
ddain sur lord Aberdeen, qui a t d'une cret et d'un got
dtestable dans son langage sur la France. Tenons-nous bien o nous
sommes; disons-le, montrons-le et nous nous retirons de toutes nos
difficults.

  [343] On sait que, d'aprs la procdure parlementaire anglaise,
  tout bill public doit tre discut successivement par la Chambre
  des communes et par la Chambre _runie en comit_. Ce mot
  comit ne signifie nullement dans le cas prsent une commission
  lue par l'assemble  l'effet de discuter le bill: le _comit_
  comprend toute la Chambre. Lorsque la runion du comit a t
  prononce, le speaker quitte le fauteuil, et  partir de ce
  moment, par une fiction que l'usage a consacre, la sance de la
  Chambre est suspendue et celle du comit commence.


Je ne m'arrterai un moment sur ce qui concerne les affaires d'Italie
et l'occupation d'Ancne dans les lettres qui prcdent et dans celles
qui vont suivre, que pour constater que j'tais en dissentiment sur
ces points avec le gouvernement franais. Je croyais qu'il s'tait
engag l prcipitamment dans de nouvelles difficults, avant d'avoir
rsolu celles qui tenaient depuis dix-huit mois la paix en suspens, et
je ne trouvais pas cela une saine politique. Je n'ignorais pas qu'
Paris, l'opposition jetait les hauts cris  propos de l'entre des
troupes autrichiennes dans les lgations, mais je pensais qu'avec
un peu plus de fermet, on aurait pu rsister  ces cris et attendre
le moment, o le trait du 15 novembre 1831 ratifi par toutes les
puissances, le cabinet franais aurait t mieux plac pour exiger la
retraite des troupes autrichiennes des tats pontificaux, en menaant
d'y transporter une expdition franaise pour obtenir leur libration.
J'ai la certitude qu'il aurait obtenu l'assentiment du gouvernement
anglais  une manire d'agir fonde sur les traits et sur le principe
de non intervention, cette fois sagement appliqu. Quoi qu'on en ait
dit, il y aurait eu plus de dignit et de vritable vigueur dans cette
politique que dans la furtive prise d'Ancne, d'o il devait nous tre
plus difficile encore de sortir qu'il ne l'avait t d'y entrer.
Chacun pourra apprcier mon opinion que je tenais  bien exprimer ici,
et qui se trouvera d'ailleurs dans ma correspondance  travers ce qui
se rapportait  l'affaire belge. Celle-ci qui tait ma vritable
proccupation, continuait  passer par des pripties qui auraient pu
lasser le plus patient. Ainsi, M. Bresson m'crivait de Berlin, le 23
fvrier, qu'il venait d'expdier un courrier  Paris, pour y annoncer
que l'empereur Nicolas tait dcid  dsavouer ses plnipotentiaires
 Londres, qu'il ne ratifierait pas le trait du 15 novembre, et qu'il
l'avait signifi au gouvernement prussien; puis, quelques jours plus
tard, je recevais de lui la lettre suivante qui disait tout le
contraire:


M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND.


    Berlin, le 1er mars 1832.

    Mon prince,

Je n'ai qu'un moment avant le dpart du courrier pour vous annoncer
qu'un courrier russe, qui a pass ici ce matin  quatre heures,
porte au comte Orloff l'ordre de dclarer au roi des Pays-Bas: que
l'empereur a vu avec une extrme affliction le projet de trait
communiqu  la confrence par les plnipotentiaires hollandais[344];
qu'il considre que le roi, en se refusant  admettre comme convenue
la sparation politique de la Belgique, remet en question toutes les
ngociations suivies par les puissances depuis dix-huit mois; qu'agir
ainsi, c'est vouloir la guerre et non la paix, et que, si le roi
n'abandonne pas cette proposition _inadmissible_, l'empereur _pourra
bien_ se considrer comme affranchi des engagements qui le lient et
modifier sur plusieurs points les instructions du comte Orloff,
particulirement dans cette disposition essentielle de ne reconnatre
le roi Lopold qu'aprs qu'il l'aurait t par le roi des Pays-Bas
lui-mme.

  [344] Projet de trait communiqu confidentiellement  la
  confrence par les plnipotentiaires des Pays-Bas en date du 30
  janvier 1832.--Martens, t. XXIII, p. 349.

Le charg d'affaires de Russie  La Haye fera cette communication si
le comte Orloff a dj quitt cette ville pour se rendre 
Londres....


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 1er mars 1832.

Il n'y a point de nouvelles. La malle de Hollande est en retard de
cinq jours. Je ne sais quel jour arrivera le comte Orloff, mais on
l'attend chez les Lieven qui donnent des bals pour prouver que sa
venue  Londres leur fait plaisir. Le fait est qu'ils en sont
trs peins. Je persiste dans l'opinion que tout s'arrangera et,  peu
de jours prs, dans le temps que je vous ai indiqu.

Le roi de Bavire accepte pour son fils Othon la couronne de
Grce[345]; c'est un choix dans lequel le _dsintressement_ des
puissances se montre, ce qui tait ncessaire  faire, et d'ailleurs,
le seul prince de l'Europe qui se soit montr favorable aux Grecs est
le roi de Bavire. Je n'ai point indiqu ce choix, mais je m'y suis
prt, faute de mieux. Le prince Paul de Wurtemberg n'tait pour
personne un choix qui inspirt de la confiance; le prince Frdric des
Pays-Bas ne voulait pas; le prince de Saxe[346] et le margrave
Guillaume de Bade[347] avaient refus. Bolivar[348] tait mort. Qui
pouvait-on prendre?

  [345] La couronne de Grce avait t offerte par la confrence au
  prince Othon dans le courant de janvier. Son pre accepta en son
  nom, et le 7 mai suivant, une convention dfinitive fut signe en
  ce sens  Londres entre la Bavire d'une part, la France, la
  Russie et l'Angleterre de l'autre.

  [346] Le prince Jean de Saxe, n en 1801, mari en 1822  Amlie,
  fille du roi Maximilien de Bavire. Il monta sur le trne en 1854
  et mourut en 1873. Il avait t patronn pour le trne de Grce
  par la France.

  [347] Guillaume-Louis-Auguste, margrave de Bade n en 1792, mari
   lisabeth princesse de Wurtemberg. Il mourut en 1859.

  [348] Simon Bolivar, le fameux librateur de l'Amrique du sud
  (1783-1830). Il avait t en 1819 nomm dictateur de la Colombie
  et du Venezuela. Il s'tait dmis de ses fonctions peu de mois
  avant sa mort.


    Le 6 mars 1832.

Cette prise d'Ancne, me met dans un embarras extrme. Pourquoi donc
y entrer par force? Est-ce que l'on n'tait pas convenu avec
l'Autriche de ce que l'on ferait? Il faut, pour sortir de l, que
le pape fasse ce qu'il avait promis, que l'on dsavoue l'officier qui
commandait l'escadre, et que l'on fasse dire par l'Angleterre, 
Vienne, que nous sommes prts  nous retirer au moment o le pape aura
tenu l'engagement qu'il a pris avec les plnipotentiaires d'Autriche,
d'Angleterre et de France. Et tout cela doit tre fait dans un moment.
Le temps ne rpare point les tourderies; il faut rparer avant qu'on
ait pu s'aigrir et se porter  des mesures qui pourraient devenir
embarrassantes. Si j'tais M. Prier, voil ce que je ferais, et si
j'tais auprs de lui, voil ce que je lui conseillerais. Mais, comme
j'ai le bonheur de ne pas m'tre ml de cette affaire et de ne pas
avoir eu mon opinion  donner, je ne veux pas que vous prononciez mon
nom sur cela. Si l'on vous demande ce que dit M. de Talleyrand, vous
rpondrez: Cela ne le regarde pas; il a assez d'affaires avec le
comte Orloff, et je ne crois pas que ce qui se passe en Italie les
rende plus faciles.

Nos amis en Angleterre sont dsols; ils vont tre attaqus au
Parlement et ne sauront que rpondre aujourd'hui sur cette diable
d'expdition. Le ministre sera press fortement par les arguments
cres de lord Aberdeen. Les Autrichiens seront mal; cette affaire
d'Ancne va leur servir de prtexte....


    Le 7 mars 1832.

... On attend le comte Orloff par le bateau  vapeur du 9. Si vous
voyez le roi, dites-lui que l'Angleterre a besoin que l'officier qui,
 ce que l'on me mande, est entr  Ancne hors de ses instructions,
soit dsavou. En tout, quand on a une affaire importante, il ne faut
pas la compliquer par des intrts qui lui nuisent, quoiqu'ils lui
soient trangers....


M. CASIMIR PRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 7 mars 1832. 8 heures du soir.

Mon prince, en sortant de la sance de la Chambre, je me hte de vous
envoyer le discours que je viens de prononcer dans la discussion
gnrale sur le budget des affaires trangres. Vous apprendrez avec
plaisir, mon prince, que cet expos de la politique du gouvernement a
obtenu un plein succs.

J'ai reu ce matin de Vienne, tant au sujet des ratifications que des
affaires d'Italie, des nouvelles satisfaisantes. Cependant, comme on
m'crivait encore sous la premire impression, je ne puis savoir quel
parti on essayera peut-tre de tirer de notre entre un peu
irrgulire  Ancne et surtout de ce que le consentement du
Saint-Sige n'avait pas t donn d'une manire assez explicite.

Je ne vous cris pas longuement aujourd'hui, mon prince parce que je
pense que vous serez bien aise de recevoir des premiers des nouvelles
de la sance de ce jour....


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 13 mars 1832.

Le roi des Pays-Bas se sert aujourd'hui de l'affaire d'Ancne et de
l'espoir que la _Rforme_ ne passera pas, pour retarder le dpart du
comte Orloff; cela m'est insupportable.

M. Ouvrard[349] se mle aussi avec M. de La Rochejacquelein[350] de
toutes les affaires du roi de Hollande et tous les moyens d'intrigue
qu'il fournit au roi sont accueillis. Je ne me dcouragerai pas, mais
cette affaire-l me tuera. Cette nouvelle difficult, qui arrte
encore le comte Orloff  La Haye, m'est trs dsagrable. A prsent,
on doit convenir que si nous n'avions pas eu la ratification de
l'Angleterre, et si nous n'tions pas lis avec elle, nous serions
aujourd'hui dnus de toute force. En restant comme nous sommes,
accols  l'Angleterre, nous nous en tirerons; c'est l la base solide
de notre dynastie. J'y attache le plus grand prix. Le bill de la
_Rforme_ passera tel qu'il est,  la seconde lecture; il peut y avoir
quelque amendement lorsqu'il sera port au comit; sur cela, on n'est
pas d'accord. Mon opinion n'est pas que les changements altrent les
principes du bill....

  [349] Julien Ouvrard (1770-1847), fameux financier dont la
  fortune date de la Rvolution et de l'empire. Aprs 1830 il fut
  ml  toutes les intrigues politiques du temps et se mit au
  service du roi de Hollande, de dom Miguel et de don Carlos.

  [350] Henry, marquis de La Rochejacquelein, neveu du clbre
  gnral venden, n en 1805, pair de France sous la Restauration,
  dput en 1842, et snateur sous l'empire.


    Le 15 mars 1832.

A la contrarit prs, il ne faut voir dans le retard du comte Orloff
qu'une douzaine de jours de plus de dlai, car les ratifications
arriveront, j'en suis sr, et sans l'affaire d'Ancne, elles seraient
dj ici. Mais on a tant dit  La Haye que cela changerait les
rsolutions du cabinet de Ptersbourg et qu'il fallait attendre, avant
de venir  Londres, l'effet que cela aurait produit et qui ferait
peut-tre changer les instructions qu'avait le comte Orloff, qu'il a
consenti  rester. Mais nous serons si raides ici qu'il faudra bien
qu'il arrive. Je donne  tout cela quinze jours. Sans la prise
flibustire d'Ancne, tout aurait t fini le 10, comme je l'avais
dit. S'il n'y a pas de nouvel incident, tout le sera le 30.--Voil mon
opinion fixe.--Je ne me soucie pas que vous parliez du mauvais effet
d'Ancne, parce que cela ferait tort au ministre, et qu'il faut
l'aider par tout moyen....


M. CASIMIR PRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 14 mars 1832.

    Prince,

Cette lettre vous sera remise par mon fils qui va rejoindre son
poste. Il vous annoncera que le gnral Sbastiani, dont la sant est
meilleure, a repris ce matin son portefeuille. Je crois lui laisser
les affaires trangres dans un moment o la France a pris une
attitude convenable sous tous les rapports vis--vis des puissances,
et o nous avons plus que jamais l'esprance d'arriver  la paix, au
dsarmement,  ce rsultat qui a t le but de tous nos voeux et de
tous nos efforts. Nous comptons toujours pour y parvenir, prince, sur
votre bonne et puissante coopration. Je vous avouerai que l'ardent
dsir de russir  assurer cette paix, si ncessaire au pays, peut
seul me faire rsister  la pnible tche dont je me trouve charg. La
session qui va finir a t bien fatigante pour moi. Nous avons trouv
dans la Chambre un esprit et une tendance qui sont la consquence
naturelle et prvue par nous d'un dplacement tel que celui qui est
rsult de la dernire loi lectorale. Nous avons, en grande
partie, affaire  des hommes dont la tte ne pense point, dont les
mains ne sont propres qu' dtruire, nullement  difier. C'est avec
cela qu'on peut faire facilement des rvolutions sans les consolider.
Nous avons donc trouv sur notre route parlementaire bien des
obstacles. Nous avons t, en dernier lieu, contraris par des
conomies embarrassantes pour nous, sans profit aucun pour la France.
Je dois le dire, cependant, la vrit, que nous n'avons pas hsit 
faire entendre souvent tout haut, n'a pas t totalement perdue. On
commence  revenir dans le pays  des ides d'ordre et de
gouvernement. Sans qu'on nous accuse de nous avancer trop, nous
pouvons affirmer qu' aucune poque, notre position intrieure n'a t
plus solide et plus forte contre les attaques qu'elle ne l'est
aujourd'hui.

Je ne m'tendrai pas, prince, sur nos rapports avec les puissances;
mes deux derniers discours vous auront tout dit sur notre systme de
politique intrieure. Avec l'change des ratifications que nous
attendons impatiemment, nous n'avons plus rien  coeur que de voir
promptement terminer les affaires d'Italie. Je pense qu'on y arrivera
avec l'aide des reprsentations des puissances auprs de la cour de
Rome.

J'ai eu ce matin  ce sujet une runion des ministres des cinq cours.
Deux partis y ont t discuts: le premier, de continuer l'occupation
simultane des troupes autrichiennes et franaises, en sollicitant la
prompte solution des diffrends du Saint-Sige avec les lgations;--le
second, de faire remplacer les troupes actuellement occupantes par des
Suisses venant du royaume de Naples. Cependant, comme cette dernire
mesure entranerait de longs dlais, nous dsirons bien que les
affaires soient termines avant le temps ncessaire pour sa mise 
excution. Tout ceci n'a t cependant qu'une simple conversation
entre les ministres des cinq cours et moi....


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 17 mars 1832.

Aujourd'hui, malgr tous les moyens dilatoires employs par le roi
des Pays-Bas, je dois croire que les ratifications du comte Orloff
arriveront ici en mme temps que lui, et qu'il sera ici au plus tard
dans quinze jours. Les ministres hollandais ont reu leur courrier et
un mmoire, mais je crois qu'ils auront de la difficult  nous faire
une communication parce que le roi trouve qu'il n'est pas de sa
dignit de nous faire une communication nouvelle avant que nous lui
ayons fait une rponse  la note jointe au projet de trait qu'il nous
a fait remettre il y a un mois. Mais comme je suis dcid, ainsi que
l'Angleterre,  ne rien couter avant que les ratifications soient
arrives[351], ils sont fort embarrasss de trouver un moyen pour
entrer en matire avec nous. C'est cette rsolution-l qui forcera les
ratifications d'arriver.--Mais il faut qu' Paris on finisse les
affaires d'Ancne, qui servent de prtexte  tout ce que l'on aime 
dire contre le gouvernement franais  La Haye. Les malveillants
attribuent toujours le systme de dlai de la Hollande  l'espoir
que le ministre anglais ou le ministre franais sera forc de
quitter les affaires....

  [351] Lord Palmerston et M. de Talleyrand marchaient absolument
  ensemble sur ce point. (Voir  l'Appendice trois lettres qui en
  font foi, pages 496, 497 et 498).


    Le 22 mars 1832.

L'effet produit par cette affaire d'Ancne augmente chaque jour. Tout
le monde est effray et on a dans la bouche: Voil les formes
rvolutionnaires qui reviennent.--Le dernier courrier envoy par le
comte Orloff a t motiv par les affaires d'Italie. Le pape a envoy
partout la proclamation du capitaine Gallois[352]; elle anime tout le
monde, amis et ennemis. Si nous tions dans cette situation au moment
o se dcidera l'affaire de la rforme, je ne sais pas ce qui
arriverait. Je vous avoue qu'il me paratrait bien dur, aprs dix-huit
mois de difficults vaincues d'chouer au port, par une fantaisie
d'expdition dnue de sens commun. Qu'est-ce que deux ou trois mille
hommes,  Ancne quand les Autrichiens en ont soixante-mille dans le
Milanais? C'est vraiment de la dmence....

  [352] Le capitaine de vaisseau Gallois commandait l'escadre
  envoye  Ancne. Il devint contre-amiral en 1835.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A M. CASIMIR PRIER.

    Londres, le 22 mars 1832.

La confiance, je dirai l'amiti que vous me tmoignez, monsieur me
font un devoir d'attirer votre attention sur l'extrme importance des
circonstances actuelles; l'entreprise d'Ancne les a fort
compliques; il en est rsult un grand effarement chez nos amis, et
une vive satisfaction chez les ennemis de notre gouvernement, qui y
cherchent des arguments pour attaquer jusqu' la loyaut de notre
cabinet, ce qui n'avait pas t fait depuis que vous tes  la tte du
ministre. Votre grande droiture a donn  notre ministre une force
qu'il ne faut pas perdre; vous en auriez moins pour combattre les
folies intrieures, si vous cessiez d'tre regard par l'Europe comme
le conservateur du bon droit et du bon ordre.

Terminons donc, je vous en supplie, l'affaire d'Ancne, et faites-en
porter la peine  quelques subalternes qui se sont trop souvenus des
temps rvolutionnaires. L'opinion de tous les partis se prononce ici
sur cette question d'une faon embarrassante; le cabinet anglais ne
sait comment l'expliquer, ni comment la justifier. Vous verrez, par ma
dpche de ce jour, en termes adoucis, de quelle manire le roi
d'Angleterre m'en a parl ce matin. Si cette fcheuse affaire n'tait
pas termine avant la question de la rforme, et si la rforme
tournait mal pour le ministre de lord Grey, je ne sais vraiment o
nous en serions. En vrit, trois mille hommes  Ancne sont trop peu
de chose pour que la France puisse y trouver une satisfaction
d'amour-propre; et cependant, notre sjour sur ce point menace
d'embraser tout le midi et augmente les difficults et prolonge les
dlais dans les affaires du nord.

Vous verrez, monsieur, dans cette lettre que j'cris  regret,
combien je suis proccup des intrts de notre gouvernement, et de
votre gloire en particulier.

Agrez....


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 27 mars 1832.

Le comte Orloff arrive dcidment demain  Londres. Il n'a rien
obtenu  La Haye; le roi s'est refus  tout. Nous aurons d'ici  peu
de jours les ratifications de Prusse et d'Autriche, c'est sr. La
dclaration que le comte Orloff a donne en partant s'exprime trs
fortement sur ce que l'empereur Nicolas a voulu tre utile au roi. Il
y dit que le roi s'tant refus  ses conseils, il ne pouvait compter
sur aucun appui de sa part.--Les choses marchent comme je l'ai voulu:
nous triompherons, mais il ne faut pas que les Belges aillent faire
des folies. Quel est le ministre qu'on veut envoyer de chez nous 
Bruxelles? On ne saurait trop choisir un homme prudent. La sance
d'hier sur la rforme a t bonne pour le ministre; le bill passera 
la seconde lecture qui aura lieu jeudi le 5 avril; viendra ensuite le
comit o se feront quelques propositions d'amendements....


    Le 28 mars 1832.

Le comte Orloff est arriv cette nuit, comme je vous l'annonais
hier. Il est venu chez moi ce matin. J'ai laiss,  cette premire
visite toute la rserve d'une visite de politesse. Il m'a parl de son
voyage en Hollande; il m'a dit du bien de M. de Mareuil (je l'ai cit
dans ma dpche) et tenait,  ce qu'il m'a paru,  dire qu'il avait
catgoriquement demand par _oui_ ou par _non_ au roi, s'il adoptait
les vingt-quatre articles. Le roi lui ayant dit que _non_, il a remis
une dclaration dont M. de Fagel a la copie, et il est parti pour
Londres. C'est l tout ce que l'on sait aujourd'hui[353]....

  [353] Voici cette dclaration qui est assez dcisive:

  Aprs avoir puis tous les moyens du persuasion et toutes les
  voies de conciliation pour aider Sa Majest le roi des Pays-Bas 
  tablir par un arrangement  l'amiable et conforme tout  la fois
   la dignit de sa couronne et aux intrts de ses sujets qui lui
  sont rests fidles, la sparation des deux grandes divisions du
  royaume des Pays-Bas, l'empereur ne se reconnat plus dornavant
  la possibilit de lui prter aucun appui ni secours.

  Quelque prilleuse que soit la situation o le roi vient de se
  placer et quelles que puissent tre les consquences de son
  isolement, Sa Majest Impriale faisant taire quoique avec un
  regret inexprimable, les affections de son coeur, croira devoir
  laisser la Hollande supporter seule la responsabilit des
  vnements qui peuvent rsulter de cet tat de choses.

  Fidle  ses principes, elle ne s'associera pas  l'emploi de
  moyens coercitifs qui auraient pour but de contraindre le roi des
  Pays-Bas par la force des armes  souscrire aux vingt-quatre
  articles. Mais, considrant qu'ils renferment les seules bases sur
  lesquelles puisse s'effectuer la sparation de la Belgique et de
  la Hollande ... Sa Majest Impriale reconnat comme juste et
  ncessaire que la Belgique reste dans la jouissance actuelle des
  avantages qui rsultent pour elle desdits articles et notamment de
  celui qui stipule sa neutralit dj reconnue en principe par le
  roi des Pays-Bas lui-mme. Par une consquence naturelle de ce
  principe, Sa Majest Impriale ne saurait s'opposer aux mesures
  rpressives que prendrait la confrence pour garantir et dfendre
  cette neutralit, si elle tait viole par une reprise des
  hostilits de la part de la Hollande....


    Le 30 mars 1832.

On avait promis d'envoyer des troupes franaises en Italie, si les
Autrichiens entraient dans les tats du pape.--Voil ce qu'on vous a
dit; eh bien, cela n'a pas le sens commun. A qui a-t-on promis? Est-ce
au pape?--Il n'a rien demand  la France.--Est-ce 
l'Autriche?--C'est ridicule  penser.--C'est donc  M. Mauguin ou  M.
Lamarque: voil un bel engagement! Peut-on comparer la position de
l'Autriche, vis--vis de Rome,  la position de la France? Quand il y
a des mouvements populaires dans les lgations, l'Autriche, qui
est voisine, est menace; la France l'est-elle?--Je vous le rpte:
lord Holland, sir Francis Burdett[354], lord Grey, trouvent que cette
expdition ne peut pas se dfendre, et ils le disent tous trs
amicalement, mais c'est leur opinion. Une affaire pour laquelle il
faut toujours donner des explications est trs certainement une trs
mauvaise affaire. Je la dfends de mon mieux, mais parce qu'il est de
mon devoir de dfendre ce que fait le gouvernement; mais il ne sortira
de l que des embarras, parce que cela change la position
anti-propagandiste que nous avons voulu prendre. Et en vrit, dans un
temps o il y a une Vende en mouvement, un Midi qui s'y met dans
beaucoup d'endroits, c'est une folie de faire intervenir les questions
et les dmls avec Rome, qui agit dans la Vende et dans plusieurs
villes du Midi. Finissons l'affaire d'Ancne, et tout ira bien pour le
reste. Je m'en charge. Ce matin encore, le comte Orloff, me disait:
C'est une chose que nous ne pouvons pas comprendre d'une manire
plausible, que cette expdition; du reste cela ne me regarde pas. Je
vous parle de cela parce que n'tant qu'un voyageur bnvole, je puis
parler de tout....

  [354] Sir Francis Burdett (1770-1844). Il entra  la Chambre des
  communes en 1796 o il devint un des principaux leaders du parti
  whig. Il reprsentait le bourg de Westminster en 1831, et soutint
  nergiquement le bill de rforme.


    Le 4 avril 1832.

La Russie se fait bien attendre. L'ordre d'changer les ratifications
n'est pas encore arriv; probablement on l'aura demain; mais cela
plat aux Russes, qui veulent croire qu'on les attend; ce qui n'est
pas tout  fait vrai, quoique au fond cela convnt assez. Cela se
borne l, car on peut compter la chose comme faite....


Dans l'intervalle de nos ngociations, le cholra qui tait depuis
plusieurs mois  Londres, clata  Paris et le prsident du conseil,
M. Casimir Prier, en avait t atteint[355], ce qui donna lieu  la
lettre suivante du gnral Sbastiani:


LE GNRAL SBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 12 avril 1832.

    Mon prince,

Je puis vous parler aujourd'hui, en toute certitude et toute
confiance de l'tat de M. le prsident du conseil. Non seulement il
est hors de danger, mais on ne met plus en doute qu'il ne puisse assez
prochainement reprendre ses travaux. J'tais, quant  moi, trs dcid
 quitter les affaires, si sa sant et exig qu'il rentrt dans la
vie prive. Fort heureusement pour la France et pour l'Europe, nous le
conserverons  la tte du ministre, et tous les intrts de premier
ordre qui se rattachent d'une manire si troite au systme que nous
avons adopt trouveront ainsi, dans la continuation assure de ce
systme, les garanties dont ils ont besoin.

  [355] Le cholra s'tait rpandu en Europe vers la fin de 1831.
  En janvier 1832, il tait  Londres. Le 29 mars, il fut signale
  Paris, o il prit immdiatement une intensit redoutable. Le 3
  avril, M. Casimir Prier en fut atteint  la suite d'une visite
  qu'il avait faite  l'Htel-Dieu avec le duc d'Orlans. Il lutta
  six semaines contre le flau et finit par succomber le 16 mai.

Au reste, mon prince, comme vous le pouvez croire, les adversaires du
gouvernement n'ont pas manqu d'exploiter les incertitudes auxquelles
devait d'abord donner lieu le malaise grave de M. le prsident du
conseil, pour chercher  prparer les esprits  de nouvelles
combinaisons ministrielles. Mais leur impuissance  cet gard tait
chose trop notoire pour qu'ils pussent faire impression, et bientt,
avertis eux-mmes de leur peu d'influence par le caractre soutenu de
l'anxit publique, ils ont jug devoir changer leurs batteries et
exprimer le voeu que M. Prier restt aux affaires, pour le voir
succomber plus tard, ont-ils dit, sous les efforts de son propre
systme.

Tout cela, mon prince, n'est que ridicule, et n'a rien d'alarmant. Le
ministre continuera  marcher d'un pas ferme dans les mmes voies, et
si la convalescence de M. le prsident du conseil lui commande d'user,
pendant quelque temps encore, de grands mnagements, les circonstances
n'exigent plus heureusement de lui qu'il se prodigue en efforts et en
travaux comme il a d le faire depuis plus d'une anne. La session
touche  sa fin. Demain ou aprs-demain, la Chambre des dputs sera
close de fait: ils ont hte de terminer et de retourner dans leurs
foyers. Vous aurez pu en juger par la rapidit avec laquelle ils ont
vot les derniers projets de loi.

Le gouvernement du roi va donc se trouver moins entrav, plus libre
dans sa marche: il n'aura plus  perdre, en discussions si souvent
oiseuses, quelquefois mme si inopportunes, un temps que les intrts
positifs du pays rclament presque tout entier. La cause de la paix ne
pourra qu'y gagner et il ne dpendra pas de nous, mon prince, que
toutes les puissances ne mettent  profit cet intervalle pour
resserrer et fortifier des liens dont la dure leur importe  toutes
au mme titre.

    Recevez....


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 16 avril 1832.

Les ratifications autrichienne et prussienne sont ici; le pouvoir de
les changer y est aussi, mais on exprime de Berlin un grand dsir que
l'on attende, si on le peut, la rponse au courrier russe. Tout cela a
pour objet de placer la responsabilit sur MM. de Blow et de
Wessenberg, qu'on n'aime pas  Berlin et  Vienne, parce qu'ils ont
sign le trait du 15 novembre. Je les presse, mais toutefois en les
mnageant, parce que le fait est qu' l'poque de la signature du
trait ils ont t fort bien, trs courageux et trs dcids, croyant
qu'ils faisaient ce qui tait utile  leurs gouvernements. Tout sera
dcid demain au soir. Attendra-t-on trois ou quatre jours de plus, ou
finira-t-on demain? Je n'ai pas encore d'opinion sur cela....


    Le 16 au soir.

Je vous ai crit ce matin,  moiti endormi. La sance de la Chambre
des lords n'a fini qu' sept heures du matin, et j'ai voulu, avant de
me coucher, faire annoncer le succs du ministre anglais par le
tlgraphe. Voil une affaire bien finie, la majorit a t de neuf
voix. Ainsi j'avais exactement annonc au gouvernement quel serait le
rsultat de cette grande et importante affaire. Le comit pour rgler
les dtails du bill de rforme, ne se runira qu'aprs Pques, car
tout le monde est fatigu et veut aller  la campagne. Rien de nouveau
de la Russie. On attend parce qu'on ne peut faire autrement, mais tout
le monde est dans une forte impatience. Je tiendrai bon jusqu'
la fin. Je ne veux penser  mon ge que quand les ratifications seront
venues; mais alors, j'y penserai un peu et je le dirai srieusement.
Je me suis plu  finir ma carrire par une grande chose et par une
grande marque de dvouement: la grande chose, c'est la paix et notre
union avec l'Angleterre: le dvouement, c'est d'avoir donn deux
annes de temps, de fatigue de tte, de changement de vie, 
l'tablissement au dehors de notre dynastie  qui il faut  tout prix
donner des bases solides; et c'est en Angleterre qu'elle les trouvera;
et je vous assure bien que ce n'est pas  Ancne, dont les embarras se
feront sentir, quoi que l'on en dise. On a trop cru faire quelque
chose d'agrable  l'opposition; tout cela a t mal compris: il ne
faut pas chercher  lui plaire, parce qu'on ne lui plaira jamais. Il
faut la contenir, et on le peut. Je raisonne l tout  mon aise, parce
que je ne suis et ne voudrais tre pour rien dans le pouvoir....


    Le 17 avril au soir 1832.

La rponse au courrier du 14 mars envoy par le comte Orloff
lorsqu'il tait  La Haye, est arrive  l'ambassade russe, et, comme
elle n'est pas dfinitive, demain nous passerons outre et nous
engagerons les plnipotentiaires d'Autriche et de Prusse  faire leur
change de ratifications avec le plnipotentiaire belge. Ainsi, demain
18,  quatre heures, cela sera fini; il ne restera plus que la Russie
qui viendra certainement  la fin du mois. Attendre plus longtemps
aurait t une marque de dfrence pour la Russie qui aurait t trop
forte. Des gards, je les comprends; mais de la dfrence qui aurait
l'air d'une reconnaissance de supriorit, nous ne pouvons, nous
ne voulons l'admettre. Ainsi demain, tout tranquillement, nous
laisserons la Russie de ct, et nous aurons les deux autres
ratifications changes. Il ne faut tre raide que quand il le faut;
mais, quand il le faut, il faut tre inbranlable....


    Le 23 avril 1832.

Je ne comprends rien  ce qu'on m'crit de notre ministre des
affaires trangres de Paris sur les ratifications de Prusse et
d'Autriche. Le fait est que les ministres autrichien et prussien
n'taient autoriss  faire leur change qu'avec le consentement des
Russes, et ce consentement ils ne l'ont pas eu,--ou bien en mme temps
que les Russes, c'est--dire plus tard qu'ils ne l'ont fait, puisque
les ratifications russes ne sont pas encore arrives. Je me figure que
c'est pour m'ter le petit mrite de cette affaire que l'on se donne
la peine de dire que M. de Blow avait reu l'ordre positif d'changer
sur-le-champ. Au reste, cela me fait peu de chose; ici on sait bien ce
qui en est....


MADAME ADLADE D'ORLANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 20 avril 1832.

Je vous remercie beaucoup, mon cher prince, d'avoir charg madame de
Vaudmont de me communiquer la lettre que vous lui criviez le 17, ce
qu'elle a fait hier avec un aimable empressement pour moi, et  six
heures le roi a reu, par dpche tlgraphique, la confirmation de
l'importante et si bonne nouvelle de l'change des ratifications de
l'Autriche et de la Prusse, faite le 18, comme vous l'annonciez la
veille[356]. J'ai besoin de vous en exprimer tout de suite ma
satisfaction et de vous en faire tous mes compliments, car c'est bien
 vos peines,  votre habilet et  votre fermet, surtout dans cette
dernire circonstance, que nous devons cet heureux rsultat qui nous
assure l'immense et incalculable avantage de la paix,  laquelle je
croyais depuis longtemps. Mais le retard prolong des ratifications de
l'Autriche et de la Prusse donnait une arme puissante  tous nos
ennemis pour en faire douter, et semer l'inquitude  cet gard, ce
qui tait un grand mal. Grce  vous, c'est enfin fini; et sans
attendre la ratification de la Russie, ce qui est une grande et belle
victoire pour vous, et je suis bien convaincue que personne autre que
vous n'aurait pu la remporter.

  [356] La ratification de l'Autriche contenait une rserve au
  sujet _des droits de la Confdration germanique quant aux
  articles qui concernent l'change d'une partie du Limbourg contre
  une partie du Luxembourg_. En outre, par une dclaration insre
  au protocole, le plnipotentiaire autrichien prvoyait la
  _ncessit_ d'une ngociation ultrieure entre la Hollande et la
  Belgique pour la conclusion d'un trait comprenant les
  vingt-quatre articles avec les modifications que les cinq
  puissances auront jug admissibles.

  La ratification prussienne tait pure et simple dans ses termes.
  Toutefois, M. de Blow adhra verbalement  la rserve de
  l'Autriche et, en outre, fit insrer au protocole une dclaration
  tmoignant des _vives sympathies_ de son gouvernement pour celui
  de la Haye, et de son dsir de voir ajouter ultrieurement au
  trait des articles additionnels qui pourraient amliorer la
  situation de la Hollande.

Cette bonne nouvelle est arrive bien  propos pour ddommager et
consoler un peu notre bon roi de toutes ses peines et de ses soucis.
Ce malheureux cholra nous attaque ici d'une manire bien vive et bien
cruelle et nous plonge dans la tristesse; c'est une affreuse calamit.
M. Prier l'a eu bien fortement; il est en convalescence, mais il
parat que les convalescences de cette maladie sont bien longues. M.
d'Argout aussi a t attaqu bien vivement. Vous jugez dans
quelle anxit cela met le roi...


    Le samedi, 21 avril.

Je reprends cette lettre que je n'ai pu finir hier.--Toutes les
difficults trangres tendent  s'aplanir, car la roi a reu hier
soir la nouvelle que le pape consent  ce que nos troupes restent 
Ancne le temps que les troupes autrichiennes resteront dans ses
tats; et le matin il avait reu celle du rappel du cardinal
Albani[357]. Je suis contente de vous donner ces bonnes nouvelles qui,
j'espre, vous rconcilieront un peu avec notre expdition d'Ancne,
et que, si vous ne croyez pas qu'elle ait fait du bien (manire de
voir que quelques personnes de votre connaissance et _de la mienne_
ont), vous conviendrez au moins qu'elle n'a pas fait de mal, et c'est
beaucoup.

  [357] Joseph Albani, de l'illustre famille romaine de ce nom,
  tait commissaire apostolique dans la Romagne, o il s'tait
  signal par des rigueurs excessives. Son rappel fut le signal
  d'une dtente et d'un apaisement dans le pays. Le cardinal mourut
  en 1834.

Le _Courrier anglais_ a fait un bon article, que je lisais ce matin,
sur le droit de Louis-Philippe au trne, au sujet de la dtestable
phrase[358] de sir Robert Peel, dans la discussion de lundi sur
les captures brsiliennes. Mais je voudrais qu'on et bien tabli que
dom Miguel avait accept la rgence et que, par consquent, il n'avait
qu'en dpt la couronne de dona Maria, qu'il s'est approprie; tandis
que Louis-Philippe n'avait pris aucun engagement, qu'il ne voulait
absolument pas de la royaut et qu'il ne s'est dtermin  l'accepter
que quand il a eu la conviction qu'il n'y avait que ce moyen de sauver
notre chre France de l'anarchie et des plus grands malheurs. Ce n'est
qu'alors qu'il s'est rendu _au voeu unanime_; car il l'tait  cette
poque, dont vous avez t tmoin comme moi...

  [358] A la sance de la Chambre des communes du 16 avril, il
  s'leva une discussion  propos des rclamations de sujets
  anglais contre la capture de btiments de commerce anglais faite
  par le gouvernement brsilien au moment o il tait en guerre
  avec la Rpublique Argentine. Le Brsil avait promis une
  indemnit qui n'avait jamais t paye. Sir R. Peel prit la
  parole et transporta immdiatement la question sur le terrain
  politique: il protesta contre l'appui donn par l'Angleterre 
  dom Pedro. Il compara dom Miguel  Louis-Philippe. En quoi,
  dit-il, ses droits sont-ils moins bons que ceux de Louis-Philippe
   la couronne de France. Certes, ce n'est pas sous le rapport de
  la lgitimit...


  LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 24 avril 1832.

... La lettre que j'ai reue de Mademoiselle est toute pleine
d'Ancne. Je suis charm que cette affaire prenne une tournure
rgulire; c'est la forme rvolutionnaire qu'avait eue cette
entreprise qui avait bless tous nos amis. Les Autrichiens taient
appels; nous ne l'tions pas; voil l'norme diffrence.

Quand l'empereur Napolon est entr en Espagne, dtestable entreprise
d'o date le dcroissement de sa puissance, il s'tait fait appeler
par le roi d'Espagne et il avait mis du soin  ce que cela fut
observ. Nous sortons d'une rvolution, et en pareille position, quand
on veut s'tablir, il faut montrer  tous les gouvernements,
naturellement inquiets, que l'on n'est pas rvolutionnaire. C'est 
cela que je me suis attach ici, et voil pourquoi j'ai russi...


LE COMTE DE FLAHAUT AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 24 avril 1832.

... Nos affaires intrieures et extrieures iraient bien sans la
fcheuse complication produite par la maladie de M. Prier, celle de
d'Argout, et l'tat de Sbastiani, quoique ce dernier se soit fort
remis depuis quelque temps. M. Prier n'a plus de cholra, mais une
gurison de la faon de Broussais[359] quivaut  une maladie
mortelle. En attendant, les intrigues ministrielles vont leur train,
et il existe toujours des faux frres.

  [359] Le docteur Broussais, professeur  la facult de Paris
  (1772-1838), le chef de l'cole physiologique qui, aprs avoir
  t fort en vogue, tait tombe dans un discrdit complet.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 1er mai 1832[360].

  [360] M. de Talleyrand crivait le soir de ce mme jour une autre
  lettre  madame de Vaudmont qu'on lira galement avec
  intrt.--Voir  l'Appendice, p. 498.

Comment voulez-vous que je parle de ratifications russes avant qu'on
les sache  Paris? Ce n'est que par Paris que je les sais et ce n'est
que d'hier au soir qu'elles sont arrives ici, tandis qu' Paris, vous
les connaissez depuis trois jours.

Lord Palmerston ne revient de la campagne que jeudi 3; d'ici l, nous
ne saurons rien que mal. Le 3, nous aurons une confrence, et
j'crirai ce jour-l au dpartement et  vous.


MADAME ADLADE D'ORLANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 29 avril 1832.

Voil la ratification de la Russie arrive, c'est un beau triomphe,
mon cher prince, et qui nous assure la premire chose de toutes: la
paix.--Notre roi avait besoin de cette grande et bonne nouvelle pour
le consoler et le ddommager des nouveaux embarras que lui cause la
maladie de M. Prier, qui l'afflige beaucoup. Malheureusement sa
convalescence n'est rellement pas tablie, et il est dans un tat qui
laisse la plus grande incertitude sur le rsultat qu'il aura. Mais,
qu'il se prolonge ou non, le roi tient  suivre le mme systme de
gouvernement, qui, je sais, est le vtre aussi. C'est pour cela que,
mme sans en rien dire  notre cher roi,  qui je ne veux pas, surtout
dans ce moment, donner un nouveau tourment de plus, je viens vous
consulter sur une nouvelle difficult que l'tat de sant de notre
pauvre gnral Sbastiani, dont je ne suis pas tout  fait contente,
me fait craindre.

S'il tait dans le cas de ne pouvoir rentrer aux affaires trangres,
quel serait votre avis sur le choix bien important de la personne qui
pourrait le remplacer? Je vous le demande en toute confiance, et vous
pouvez me rpondre de mme, tant bien certain que cela restera _entre
vous et moi_. Mais je tiens beaucoup  savoir votre avis sur cet objet
que je regarde comme bien essentiel et sur lequel vous avez tant de
lumires, avant que la chance arrive. Je remettrai cette petite
lettre-ci  madame de Vaudmont, pour vous la faire passer d'une
manire sre, mais elle ignore entirement son objet; et vous
jugez combien je mets de prix  ce que cela soit tout  fait secret de
vous  moi, et que personne ne puisse se douter de la demande que je
vous fais, d'autant que ce n'est qu'une prvoyance pour l'avenir, et
qu'une indiscrtion risquerait de troubler et de gter le prsent....


Cette lettre de Madame Adlade, quoi qu'elle contnt sur l'ignorance
du roi, avait t probablement dicte par lui, pour me sonder sur les
vues personnelles que je pouvais avoir dans la question qui en faisait
le sujet. D'autres personnes m'avaient crit de Paris, pour savoir si
je ne voudrais pas entrer au ministre, soit  la place de M. Prier,
soit  celle du gnral Sbastiani, si ces deux ministres se
retiraient. On m'adressa mme plusieurs envoys, chargs de me faire
des ouvertures de divers cts, sur le mme sujet. C'est ce qui me
dtermina  crire la lettre suivante au baron Louis qui avait t
employ comme intermdiaire prs de moi, en le priant de faire de ma
lettre l'usage qu'il jugerait utile.


LE PRINCE DE TALLEYRAND AU BARON LOUIS.

    Londres, le 3 mai 1832.

Il y avait bien longtemps que je n'avais vu de votre criture, mon
cher Louis. Votre lettre m'a fait plaisir; elle est de confiance, et
me replace par l, dans la situation o j'ai toujours voulu tre avec
vous.

Voici mon opinion: il faut se dvouer pour ce qu'on sait faire et ne
jamais entreprendre ce que l'on n'est pas sr de faire mieux que les
autres. C'est pour cela que je vous dsirais aux finances; et
personne ne pouvait y tre mieux que vous: c'est pour cela aussi que
je suis venu  Londres, croyant que j'tais plus propre qu'aucun autre
 maintenir la paix. Nous avons eu raison tous deux, car nos finances
vont bien, et la paix est assure. J'en reste l pour ma vie
politique. Il y a cinquante ans que je sers la France, car c'est
toujours elle qu'on a d servir. Vous avez pens et agi de mme. A
toutes les poques il y a eu du bien  faire ou du mal  empcher;
voil pourquoi, quand on aime son pays, on peut, et dans mon opinion,
on doit le servir sous tous les gouvernements qu'il adopte.

A prsent, je dois vous dire que je resterai ici jusqu' ce que je me
sois bien assur que le but de mon voyage a t atteint, ou qu'il est
au moment de l'tre. Je demanderai ensuite un cong de quatre mois
pour aller aux eaux, et pour mes propres affaires dont, depuis deux
ans je ne sais rien, car, depuis que je suis  Londres, je ne pense
pas une minute  autre chose qu' ce qui conduit au rsultat dont on
avait tant de besoin, car sans la paix, personne ne peut dire o nous
aurions t entrans.

Ainsi, ne pensez pas  moi pour aucune place ministrielle; je
refuserais, c'est positif. Vous me parlez d'un ministre des affaires
trangres; il n'y en a que deux que l'on puisse prendre: M. de Rigny
ou M. de Sainte-Aulaire. Tout autre, dans les circonstances actuelles,
serait un mauvais choix, et rejetterait le dehors dans son systme de
mfiance dont M. Prier et moi, l'avons tir. M. de Bassano, serait un
choix _funeste_, et d'anciens serviteurs de l'empereur, tels que vous
et moi, doivent en tre pntrs plus que personne: car enfin, il a
perdu son matre. On le tient avec raison pour incapable et
hostile. Adieu. crivez moi le parti que l'on est dispos  prendre.

    Mille amitis.... TALLEYRAND.



LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 5 mai 1832.

A trois heures du matin, les ratifications avec la Russie ont t
changes; et cela a t une trs longue et trs difficile affaire,
parce que la ratification n'a pas t pure et simple[361]. Il a fallu
la fortifier, et je crois que nous y sommes parvenus. Je n'ai t
occup que de cela pendant trente-six heures. Aujourd'hui les choses
sont bien arranges. Le comte Orloff est parti cette nuit.--J'cris
officiellement et particulirement pour demander un cong de quatre
mois, avec libert d'en faire usage  l'poque que je croirai la plus
convenable. J'ai essentiellement besoin de repos; depuis vingt mois,
je ne vis que pour arriver o je suis parvenu hier. Il faut que je
pense  mes jambes,  mes yeux, et que j'aille regarder mes affaires.
Je demande M. Durant de Mareuil pour me remplacer ici, sans que cela
fasse tort  son avancement, le dsignant comme seul qui soit propre 
une chose difficile....

  [361] La ratification russe portait une rserve importante.
  L'empereur Nicolas ne ratifiait que sauf les modifications et
  amendements  apporter dans un arrangement dfinitif entre la
  Hollande et la Belgique aux articles 9, 12 et 13. Or les
  articles en question relatifs  la navigation des eaux
  intermdiaires et au partage de la dette taient prcisment ceux
  que le cabinet de la Haye refusait de reconnatre.


    Londres, le 8 mai 1832.

La premire schdule du bill de rforme est celle qui dsigne un
certain nombre de bourgs qui perdront leur privilge; la seconde
schdule est celle qui dsigne un certain nombre de grandes villes qui
acquerront le privilge lectoral.

Lord Lyndhurst[362] a propos que la seconde schdule ft discute la
premire. Cette motion, attaque par le chancelier lord Holland et
lord Grey et dfendue par lord Harrowby et quelques autres de ce ct,
a t adopte par cent cinquante et une voix contre cent seize,
c'est--dire  une majorit de trente-cinq voix contre le ministre.

  [362] John Singleton Copley, baron de Lyndhurst, n en 1772,
  avait d'abord t dput aux Communes. Il fut lord chancelier
  dans le cabinet Wellington. Il se dmit en 1830 au moment de la
  chute du cabinet tory, fut de nouveau revtu de cette charge en
  1834 et en 1841. Il mourut en 1863.

Lord Ellenborough[363] a fait, en forme de proposition, des
objections au bill dans le sens plus que libral; c'tait dans la vue
de dpopulariser le ministre. Il a agi comme notre _Gazette de
France_ avec son vote universel. Dans la peur d'tre libral, tous ces
gens-l, de tous les pays, se font radicaux. N'est-il pas singulier
que lord Ellenborough prenne ses formes politiques chez M.
Genoude[364]? Quel singulier temps! Lord Grey et le chancelier sont
partis ce matin pour Windsor avec la demande de faire soixante pairs
ou l'offre de leur dmission. Ils ne reviendront que dans la
nuit. Voil o en sont les choses...

  [363] douard Law, comte d'Ellenborough, succda en 1818  son
  pre  la Chambre des lords, o il sigea dans le parti tory. Il
  fut, en 1834 et 1841, prsident du bureau des affaires de l'Inde,
  gouverneur gnral de l'Inde en 1841, premier lord de l'amiraut
  en 1846, et prsident du bureau de contrle de l'Inde en 1858.

  [364] Antoine-Eugne Genoude, n en 1792, fut d'abord professeur
  de l'Universit. Il se fit plus tard un nom comme publiciste et
  journaliste ultra-royaliste sous la Restauration. Aprs 1830, il
  continua la lutte en faveur de la lgitimit dans la _Gazette de
  France_ dont il tait le propritaire et le principal rdacteur.
  Il fut lu dput en 1846 et mourut en 1849. M. Genoude tait
  entr dans les ordres en 1834. Au moment de la discussion de la
  loi lectorale, la _Gazette de France_ avait demand le suffrage
  universel dans le seul but de faire de l'opposition au cabinet
  qui rclamait le cens de deux cents francs.


    Londres, le 9 mai 1832, dix heures du matin.

Le roi a accept la dmission des ministres. Il n'a encore appel
personne pour former un nouveau gouvernement[365].

Il faut, chez nous, montrer une grande tranquillit, suivre la mme
marche, garder les mmes ministres; attendre le retour de la sant de
M. Prier et se fliciter de ce qu'on a fait un arrangement en Italie
et de ce que toutes les ratifications sont changes...

[Footnote 365: Le roi avait refus le 8 mai de crer les soixante pairs
que rclamaient lord Grey et lord Brougham. Il prfra accepter la
dmission des ministres. Le duc de Wellington fut charg de composer un
nouveau cabinet, mais ses ngociations chourent, en mme temps qu'une
vive opposition contre tout changement de ministre se manifestait dans
l'opinion publique. Finalement, aprs une crise qui dura dix jours,
lord Grey retira sa dmission, et le cabinet fut reconstitu.]

    Le 10 mai 1832.

... Ici, rien n'est encore dcid; on est dans les pourparlers et
probablement la journe se passera comme cela. De grce, faites que
chez nous on ne montre que de la curiosit sur le changement du
ministre anglais. Il faut tre tranquille et c'est l'avantage de la
tranquillit que de paratre, aux yeux des autres, sans inquitude
parce qu'on est inbranlable.

L'affaire de madame la duchesse de Berry prouve que c'est bien
peu de chose que le parti carliste[366]. Il n'y a de parti dangereux
que celui de la rpublique, et celui-l a raison de croire que tous
les mouvements, de quelque ct qu'ils viennent, lui sont bons. Notre
gouvernement, au contraire, doit dsirer la stabilit partout; c'est
la manire de se bien tablir. J'aurais bien des choses  dire sur
cela, mais c'est trop pour une lettre...

  [366] Madame la duchesse de Berry avait dbarqu le 29 avril sur
  la cte de Provence; le lendemain, se produisit  Marseille une
  tentative d'insurrection qui fut immdiatement rprime. La
  duchesse, voyant sa cause compromise dans le Midi, traversa
  secrtement la France, gagna la Vende et arriva vers le 15 mai
  au chteau de Dampierre, en Saintonge. L elle prpara le
  soulvement qui allait clater dans l'ouest dans la nuit du 3 au
  4 juin.


    Le 12 mai 1832.

Rien n'est fait compltement. Ce qu'il y a de sr, c'est que le duc
de Wellington et lord Lyndhurst sont nomms et ont accept.

Si dans une pareille circonstance on cherche chez nous de la force
dans les rvolutionnaires, on rendra tout difficile et aucune
difficult ne peut tre leve avec des hommes pris dans le mouvement.
L'Europe s'arrangera de nous tranquilles et s'en arrangera
parfaitement. De nous, propagandistes, elle ne s'en arrangera jamais.
Il faut sortir de cette ide-l; il n'y a rien  faire si on verse de
ce ct...


LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, ce 12 mai 1832.

En effet, mon cher prince, et je jouis de vous le dire, vous
avez bien heureusement atteint le but principal de la grande mission
que je vous avais confie. Aussi ce succs, qui a paru tant de fois
s'loigner de nous, est une rponse accablante  toutes les diatribes
de nos journalistes, dont il a dmenti les absurdes prdictions. Il ne
fallait rien moins que votre persvrance, votre habilet et votre
dvouement pour rsoudre ainsi une des questions les plus difficiles
et les plus pineuses que la diplomatie europenne ait jamais eu 
trancher, et il est bien juste,  prsent, que vous vous donniez un
peu de relche par le cong que vous me demandez. Je vous l'accorde
avec d'autant plus de plaisir que cela me procurera celui de vous
revoir, de causer avec vous et de vous parler de mon ancienne et
constante amiti pour vous.

Mes ministres concourent entirement dans le dsir que vous me
tmoignez que M. de Mareuil soit charg de l'intrim pendant votre
absence qui ne sera que momentane et, dont, comme vous me le
demandez, vous jugerez la convenance quant  l'poque. M. de Mareuil
ira vous rejoindre quand nous aurons pu le remplacer convenablement 
La Haye, poste dont vous sentez srement l'importance, et d'o nous ne
recevons que de mauvaises nouvelles ou de mauvais symptmes.

L'espoir d'allumer la guerre se conserve dans ce cabinet, et ils
croient que tant que le roi de Hollande pourra prolonger son refus, il
restera des chances de collision entre les puissances. Aussi, je crois
que les chances de guerre ne seront tout  fait dtruites que quand le
roi de Hollande aura sign son trait avec le roi des Belges, et
surtout quand la citadelle d'Anvers sera vacue et le trait du 15
novembre compltement excut, ce que nous pourrons bien encore
avoir quelque peine  obtenir; d'autant plus que la dissolution du
ministre de lord Grey va probablement ranimer l'esprance du roi de
Hollande, qui devrait pourtant savoir que l'Angleterre ne changera pas
son systme de politique extrieure et que l'accord des cinq
puissances ne sera point troubl.

Cependant, mon cher prince, il me semble que vous ne devez pas songer
 quitter Londres jusqu' ce que les choses aient repris leur
assiette, et c'est un nouveau sacrifice que je n'hsite pas  vous
demander. Ds que le ministre sera rorganis, la confrence aura 
s'occuper de la rponse du roi de Hollande qui sera encore un refus si
j'en juge par ce qu'il vient de rpondre au sujet de M. de Thorn[367].
Je suis persuad que cette arrestation et ces rponses altires ont
pour cause l'espoir d'entraner les Belges dans des hostilits et de
parvenir ainsi  engager une guerre. J'espre que nous dconcerterons
ces funestes projets; mais jusqu' ce qu'ils soient djous, nous
aurons grand besoin de vous  Londres et, je le rpte, l'affaire ne
sera finie que quand le roi de Hollande aura sign un trait avec le
roi des Belges et vacu la citadelle d'Anvers. Tchons que cela ait
lieu le plus tt possible.

En attendant, mon cher prince, je vous renouvelle...

  [367] M. de Thorn, snateur et gouverneur pour le roi des Belges
  de la province de Luxembourg, avait t arrt par ordre du
  gouvernement hollandais le 17 avril 1832. Le roi Guillaume par
  une note du 7 mai, mettait comme conditions de sa libration,
  l'largissement des individus arrts en Belgique depuis la
  rvolution et le dsistement de toutes poursuites contre les
  contumaces. M. de Thorn ne fut mis en libert que le 23 novembre
  suivant.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 16 mai 1832.

Le ministre Grey reste; les dtails de l'arrangement se font 
l'heure o je vous cris. La crise se simplifie. Certainement, nous
venons de passer les trois jours les plus singuliers que l'histoire
d'aucun pays puisse fournir. Chacun reprend sa place ce soir. Je
dsire fort que tout ce qui s'est pass soit bien compris  Paris, et
bien compris, cela ne fait pas tort au caractre du duc de Wellington,
comme homme.--J'ai reu mon cong et Durant partira pour Londres quand
je lui crirai; il est officiellement nomm. Lord Granville retourne 
Paris. Je ne profiterai de mon cong que quand les choses seront bien
tablies ici, et auront repris la marche accoutume.

Le dner du roi hier a t singulier; nous n'avions ni ministres, ni
grands officiers.--Les dmissions subsistaient encore jusqu' dix
heures du soir...


LE GNRAL SBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, 16 mai 1832.

    Mon prince,

J'ai  vous annoncer une triste nouvelle. M. Prier a termin ce
matin son honorable et laborieuse carrire.

Vous partagerez avec moi, mon prince, avec tous ceux qui avaient
apprci le dvouement clair de ce gnreux citoyen, la douleur
profonde que nous cause sa perte prmature--perte qui nous est
d'autant plus sensible aujourd'hui, qu'une crise dont on esprait
une heureuse issue, nous a fait conserver jusqu'aux derniers jours,
l'espoir de le voir rendu aux affaires et au pays.

Dans ces premiers moments, donns tous aux regrets d'une si noble
existence si tristement tranche, rien n'a pu encore tre arrt, dont
il soit important, mon prince, que vous soyez inform.

Lorsque les rangs de ceux auxquels on aimait  rattacher son estime
et ses affections, s'claircissent, c'est un besoin que de se
rapprocher encore de ceux qui vous restent. Que la douloureuse
nouvelle qui fait le sujet de ma lettre me soit une occasion de vous
renouveler, mon prince, les expressions de mon attachement et de ma
confiance dans le vtre.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Le 23 mai 1832.

La sance d'hier  la Chambre des pairs s'est passe comme je l'avais
prvu. Beaucoup de pairs de l'opposition se sont retirs, beaucoup
n'ont pas vot, ce qui a donn au ministre une majorit de
cinquante-cinq voix, dans la question assez importante qui a t
dcide[368]. Les autres articles auront le mme sort, trs
probablement, et la question sera termine  ce que je crois, mercredi
30.

  [368] La Chambre avait vot l'article du bill qui confrait la
  franchise lectorale  l'un des faubourgs de Londres; cette
  clause avait t combattue avec acharnement par l'opposition
  tory, ainsi que toutes celles qui augmentaient le nombre des
  reprsentants des grands centres de population.

La mort de M. Prier a fait ici une peine qui s'exprime de
toutes les manires et dans toutes les classes. On a remarqu avec
tonnement que M. le duc d'Orlans n'ait pas port un des cordons du
dais. Ici, cela a t dans plusieurs occasions, pour des hommes
importants, le prince de Galles, le duc d'York[369]. Chaque pays, il
est vrai, a ses habitudes, mais nous n'avons pas d'habitudes, et nos
prcdents sont en Angleterre. Du reste, c'est une chose peu
importante et c'tait plutt une observation de la socit, dont une
partie aime  blmer.--Mandez-moi quand Sbastiani va aux eaux. Je
voudrais, et cela me parat naturel, arriver avant son dpart.

  [369] Frdric duc d'York et d'Albany, deuxime fils du roi
  George III, n en 1763, mari  la princesse Frdrique, fille du
  prince royal de Prusse. Il mourut en 1827.


    Londres, le 24 mai 1832.

Les tories sont en petit nombre  la Chambre des pairs; le bill passe
fort tranquillement: la discussion d'hier n'a pas t aussi aigre que
celle des jours prcdents. Cela n'attnue pas la haine qui est fort
vive dans les partis, mais cela en ajourne l'action. Le roi a fait
dire qu'il voulait que le bill ft adopt, et il le sera. Ceux qui
sont opposs s'absentent.

M. de Rmusat[370] est arriv ici avec sa femme: il m'apporte des
lettres de Paris... Rien de nouveau sur la Hollande; les ministres
hollandais ici n'ont point de rponse  la dernire communication
qu'ils ont t chargs par la confrence de transmettre  La Haye.--Je
n'ai ni affection ni le contraire pour les Belges; je les ai
incontestablement plus servis que personne, mais je ne veux pas qu'ils
fassent des folies qui nous conduiraient peut-tre  une guerre
gnrale, et ils ont assez peu de tte pour ne pas comprendre cela...

  [370] Franois-Marie-Charles comte de Rmusat, n en 1797, neveu
  de Casimir Prier, tait alors dput de Muret. Il devint
  sous-secrtaire d'tat  l'intrieur en 1836, et ministre de
  l'intrieur en 1840. Il vcut dans la retraite sous l'empire. En
  1871, il fut nomm ministre des affaires trangres et mourut en
  1875.


    Le 25 mai 1832.

Depuis la mort de M. Prier, le ton des dpches de notre dpartement
des affaires trangres ne me convient pas; il y a un changement
sensible. Je ne m'en apercevrai pas, mais cela m'engage  ne pas
retarder mon dpart. Je redoute le voyage de Compigne[371]. Il va
rendre les Belges plus difficiles et rien ne peut s'arranger qu'avec
quelques facilits de leur part. On se croit bien habile quand on sait
faire quelques difficults! Belle science! Tout le monde sait faire
cela. Mais ne rsister que jusqu'o il faut, savoir s'arrter, c'est
ce que trs peu de gens savent. Le roi de Hollande ne demande qu'
faire natre des motifs de dlai, et le moyen n'est pas de le forcer,
d'abord parce que cela n'est pas ais, mais de plus, parce que cela
n'est ni juste, ni profitable. Je persisterai dans ce sens-l tant que
je serai charg des affaires de France. Pendant mon absence, j'espre
qu'on fera de mme, mais je n'en suis pas sr. Du reste, Durant, si on
le laisse faire, est plus propre que personne  suivre ma ligne.

  [371] Le roi Louis-Philippe se rendait  Compigne pour y
  rencontrer le roi des Belges, et convenir des prliminaires du
  mariage de celui-ci avec la princesse Louise d'Orlans. (_Note de
  M. de Bacourt._)

Nous sommes dans un singulier temps et singulier partout. Que de
choses j'ai eu sous les yeux, depuis quinze jours! il y a pour parler
un an.--Les Anglais envoient une flotte pour regarder le Tage: je
suppose qu'on fera de mme chez nous. Quand il y a des menaces de
troubles quelque part, il faut protger les hommes de son pays qui
peuvent tre exposs...


    Londres, le 27 mai 1832.

Dans huit jours la troisime lecture du bill de rforme sera faite et
le bill aura pass prcisment comme il aura t propos. Ainsi
l'humeur des tories les privera de quelques amliorations qui auraient
eu lieu dans la discussion.--Chaque jour j'ai une conversation avec
madame de Rmusat, qui, au nom de tous les amis de M. Prier, me
presse d'accepter la prsidence du conseil  Paris. Je suis trs
flatt de leur opinion, mais je suis dcid  ne rien accepter. Je
rponds cela doucement et tranquillement, comme l'on fait quand on est
invariable...


    Le 28 mai.

Nous avons eu ce matin une grande runion  la cour pour fter le
jour de naissance du roi: la cour tait fort brillante; les deux
partis s'y trouvaient, et avec les formes de la meilleure compagnie.
Je ne sais rien de Hollande, le roi veut inquiter les Belges et
espre par ce moyen que quelques hostilits ou du moins quelques pas
faits sur son territoire, motiveront de sa part, sans qu'on puisse le
lui reprocher quelque mouvement hostile...


LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Saint-Cloud, ce dimanche soir, 27 mai 1832.

    Mon prince,

Je n'avais pas besoin de tout ce que vous me dites sur la rserve et
la discrtion que vous comptez mettre  vous absenter du poste
important o vous avez rendu de si grands services  la France et 
moi, pour tre bien sr que vous ne vous en loignerez que quand votre
absence ne prsentera plus de chances fcheuses. Je dsire vivement
que ce moment ne soit pas trop retard, mais j'avoue que je ne crois
pas qu'il soit arriv. Le gnral Sbastiani vous aura inform de
l'entrevue qui va avoir lieu  Compigne entre le roi Lopold et moi.
Vous en connaissez les causes et vous pouvez en pressentir les objets.
Une fois les ratifications des grandes puissances changes, nous
avons cru que l'entrevue ne devait pas tre retarde davantage, et que
cela tait mme important pour acclrer celle du roi de Hollande. Je
ne mne aucune de mes filles  Compigne et vous concevez que, plus
cette entrevue peut influer sur la destine de ma fille ane, plus
j'ai d viter de les y conduire. J'y vais donc seulement avec la
reine, ma soeur et mon second fils.

J'avais crit bien longuement au roi Lopold, et malheureusement sans
succs, pour le presser d'accder  la proposition de la confrence en
dclarant qu'il tait prt  entrer en ngociation avec le roi de
Hollande; il a fait, ou du moins ses ministres lui ont fait faire tout
le contraire; il prend sur lui bien maladroitement les chances de
refus que le roi de Hollande paraissait dcid  lui
pargner[372]. J'espre cependant que cela n'est pas irrvocable et
qu'avec l'aide du gnral Sbastiani qui vient  Compigne, nous
parviendrons  le retirer de la fausse route o il s'est engag. Mais
il n'en est que plus pressant, mon cher prince, que la confrence
agisse envers le roi de Hollande, de manire  faire cesser sa
rsistance dans le plus court dlai. Il faut surtout lui faire vacuer
la citadelle d'Anvers, car c'est l le noeud de l'affaire. C'est 
l'Angleterre  frapper le coup dcisif et c'est, dans tous les sens,
ce qui nous convient le mieux  nous mmes et ce qui me parat le plus
conforme  l'intrt gnral de l'Europe.

  [372] La confrence avait sign le 4 mai un protocole par lequel
  elle invitait la Belgique et la Hollande  entamer immdiatement
  des ngociations pour signer un trait dfinitif. Le roi Lopold
  rpondit  cette invitation par une note en date du 11 mai, qui
  dclarait qu'il ne se prterait  des ngociations qu'autant que
  le trait du 15 novembre aurait eu un commencement d'excution.
  Il exigeait l'vacuation du territoire belge, notamment celle
  d'Anvers, et la libre navigation de la Meuse. Par suite d'une
  indiscrtion, cette note ayant t publie dans les journaux
  avant sa remise officielle  la confrence, le cabinet belge en
  signa une autre que le gnral Goblet porta  Londres au
  commencement de juin. Elle reproduisait en termes catgoriques la
  premire note du 11 mai. Quant au gouvernement hollandais, il
  rpondit galement par une note en date du 7 mai  la confrence.
  Par cette note, il dclarait qu'il voyait avec un regret infini
  les plnipotentiaires des cinq cours regarder le trait du 15
  novembre comme la base invariable de la sparation, de
  l'indpendance, et de l'tat de possession de la Belgique, tandis
  que de son ct il devait persister  considrer ce trait comme
  essentiellement oppos au protocole du 27 janvier 1831.

Tout absorb, comme de raison, dans l'norme affaire du bill de
rforme, le gouvernement anglais ne peut gure s'occuper avant qu'il
soit pass, des intrts continentaux; mais, une fois cette affaire
termine, il n'y a pas un moment  perdre pour adresser au roi de
Hollande le langage catgorique qui peut seul le dterminer  en
finir. Croyez bien qu'il est pntr autant que nous que la paix de
l'Europe ne sera entirement assure que quand le gnral Chass sera
sorti de la citadelle d'Anvers et qu'il aura trait avec Lopold.
C'est donc sur ce point que vous devez diriger toutes vos batteries
diplomatiques; et ce n'est qu'aprs avoir obtenu ce dernier succs,
sans doute le plus difficile de tous, que vous aurez termin la grande
tche que vous avez entreprise avec tant de dvouement et que vous
avez conduite avec tant de talent et d'habilet.

Je n'en dirai pas davantage, mon cher prince, et je me bornerai 
vous renouveler de tout mon coeur l'assurance de ma sincre amiti pour
vous.

    LOUIS-PHILIPPE.

_P.-S._--J'ai sign, comme vous le dsiriez, des lettres de crance
pour M. de Mareuil, qui se rendra auprs de vous aussitt que le
marquis de Dalmatie[373] sera arriv  La Haye.

  [373] Napolon-Hector Soult, marquis, puis duc de Dalmatie, fils
  du marchal. N en 1801, il servit dans l'arme, devint capitaine
  d'artillerie, mais donna sa dmission en 1830 et entra dans la
  diplomatie. Il fut successivement accrdit  Stockholm (1831), 
  la Haye (1832),  Turin et  Berlin. En 1813 il fut lu dput.
  Il mourut en 1857.


LE GNRAL SBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, le 28 mai 1832.

    Mon prince,

Je pars dans quelques heures pour Compigne, o je compte arriver
dans la soire. Nous y recevrons demain le roi Lopold, et nous
traiterons avec lui de l'affaire qui l'y amne. Cette rencontre,
dont vous aurez sans doute apprci la valeur, me sera une occasion
prcieuse d'agir plus directement et sans intermdiaires sur les
dispositions du chef du gouvernement belge et de le convaincre que le
salut de son pays, auquel notre souverain consent  unir par un lien
nouveau les destines du ntre, est attach  sa confiance comme  son
adhsion les plus entires aux projets de notre cabinet et  ceux de
nos allis. Ce sera continuer  Compigne l'oeuvre que vous avez si
habilement conduite  Londres et vous serez exactement inform de tous
les rsultats qui pourront vous intresser.

Aprs les affaires de l'tat, il faut encore, mon prince, que je vous
dise quelques mots des ntres. Mon mdecin m'a ordonn les eaux de
Bourbonne et mon projet est de m'y rendre vers le 2 juillet prochain.
Parmi les motifs qui ont dtermin mes arrangements et qui m'ont
dcid  retarder jusqu' cette poque un voyage que je crois
ncessaire  ma sant, vous voudrez bien compter, mon prince, mon
dsir de vous attendre  Paris et de m'y rencontrer avec vous. Aprs
une absence, que les vnements ont faite si longue en si peu de
temps, vous devez vous douter de tout le prix que j'attache  quelques
heures d'entretien avec vous, et aussi de la joie que j'aurai  vous
renouveler de vive voix les expressions d'un attachement dont je vous
prie, d'agrer ici...


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 2 juin 1832.

Je me donne de la peine pour que Durant trouve notre affaire avec les
Hollandais en disposition de rapprochement, et je crois que
vritablement, l'intrt hollandais forcera le roi de traiter. Tous
les appuis sur lesquels il comptait lui manquent. Je resterai
jusqu'aprs l'arrive de Durant que j'tablirai. On est ici fort en
gracieusets pour moi; on me fait donner ma parole d'honneur de
revenir. Je promets, mais je dpends de l'tat de la France: c'est l
ce qui me dcidera. J'ai fait ce qu'un autre ne pouvait pas faire,
c'est d'avoir conserv les cinq puissances ensemble; elles y sont;
ainsi, si je le veux, ma mission est remplie, et on la croyait plus
que difficile. Le roi fera, j'espre, quelque acte qui prouve bien 
toute l'Europe qu'il reste dans le systme de M. Prier pour le
dedans, et dans le mien pour le dehors...


MADAME ADLADE D'ORLANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Saint-Cloud, le 2 juin 1832.

J'ai t si en l'air, depuis huit jours, mon cher prince, que, malgr
le dsir que j'en avais, il m'a t impossible de vous crire. De
retour depuis hier au soir de notre course  Compigne, je viens avec
empressement vous donner des nouvelles de ce petit voyage qui a t
trs satisfaisant sous tous les rapports. Notre cher roi a t
accueilli sur toute sa route, comme il le mrite, avec les tmoignages
de la plus vive affection; et sa prsence, ses discours, comme
toujours ont produit  Compigne le meilleur effet, ce qui me fait
sincrement regretter qu'il ne puisse voyager davantage; car, rien ne
peut remplacer le bien que font ses paroles.--Nous sommes parfaitement
contents du roi Lopold; il est impossible d'tre mieux sur tous les
points, qu'il ne l'est maintenant; il a t parfait et excellent.
Aussi la grande affaire du mariage vient de se dcider et je
tiens  tre la premire  vous l'annoncer; seulement, l'poque o il
se fera n'est pas encore dcide, mais ce sera, au plus tard, dans le
mois d'aot. Ce mariage, si convenable, sous les rapports politiques,
est aussi, tant par le caractre du roi Lopold, son amiti pour nous
et la proximit des deux pays, celui qui, d'aprs les gots de notre
chre Louise, peut lui offrir le plus de chances de bonheur. Mais la
pauvre bonne petite est bien affecte de la perspective de se sparer
de son pre, de sa mre et de nous tous; cela ne peut tre autrement.
Ce qu'il faut,  prsent, pour assurer la scurit et le bonheur de
cette union, c'est que vous obteniez l'vacuation d'Anvers par les
Hollandais; cela est de la plus grande importance, non seulement pour
la Belgique, qui est toujours inquite tant qu'ils sont l, mais, pour
nous aussi, car en France comme en Belgique, la gnralit ne croira
vritablement  la paix que lorsque le roi de Hollande sera mis  la
raison et soumis au trait du 15 novembre. Il vous reste encore cette
grande et bonne oeuvre  faire conclure, et il est bien essentiel pour
le repos gnral que cela soit prompt.

Nous avons heureusement de trs bonnes nouvelles des chouans et de la
Vende; grce aux mesures prises par le gouvernement, et  la bonne
disposition des masses et de toutes les gardes nationales de ces pays,
le projet du soulvement gnral y est entirement djou et dmontr
impossible. Il y a certainement des malheurs partiels  dplorer; et
ceux qui excitent ainsi  fomenter une guerre civile sont bien
criminels; mais, en rsultat, je ne doute pas que cela ne soit un mal
pour un bien. Ce qui parat incroyable, mais malheureusement ce qui
est, c'est que l'on ignore encore d'une manire positive o est
madame la duchesse de Berry, si elle est en France ou en Espagne[374].
Cette incertitude est trs fcheuse, non pas pour ce qu'elle peut
faire, mais pour l'inquitude et l'agitation o cela laisse.

  [374] On sait que la duchesse de Berry se trouvait alors en
  Vende.

Nous avons de trs bonnes nouvelles de Chartres. Il fait trs bien
dans son voyage, et je crois qu'il est trs utile dans ce moment dans
le Midi. Il ne reviendra qu' la fin de ce mois ou au commencement de
l'autre. Et vous, mon cher prince, quels sont vos projets? Il me tarde
de recevoir une lettre de vous, et que vous me mandiez aussi ce que
vous pensez sur ce qui se passe en Angleterre. J'en reste l
aujourd'hui, dsirant que cette lettre puisse partir le plus tt
possible. Recevez, de nouveau, mon cher prince...


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 7 juin 1832.

L'estafette est arrive et je n'ai point de lettres de vous
aujourd'hui, o toute la ville est remplie de nouvelles dplorables de
Paris. Je suis horriblement inquiet[375]...

  [375] Il y eut  Paris,  la suite de l'enterrement du gnral
  Lamarque, une meute terrible qui clata le 5 juin et qui se
  prolongea jusqu'au milieu de la journe du 6; ces deux journes
  sont connues historiquement sous le nom de _journes de juin_.
  (_Note de M. de Bacourt._)


LE ROI LOPOLD AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Bruxelles, le 5 juin 1832.

    Mon trs cher prince,

J'ai reu votre aimable lettre par M. de Bacourt peu de temps avant
mon dpart pour Compigne, et je voulais attendre mon retour pour
causer avec vous. Vous connaissez les liens d'amiti qui m'unissent
depuis longtemps  la famille royale; vous pouvez donc facilement vous
faire une ide de mon bonheur de passer plusieurs jours avec elle. Le
roi, la reine et Madame Adlade vous sont galement et sincrement
attachs, et nous avons beaucoup caus de vous.

Le mariage avec la princesse Louise a donc t finalement arrt, 
la satisfaction de tous les partis. Cet vnement parat faire du
plaisir en France, et les masses, qu'on ne peut gure influencer,
m'ont donn de grandes marques de bienveillance. Les affaires de la
Vende inspiraient quelque inquitude; cependant, je pense que cela
pourrait donner de la force au gouvernement. Veuillez, dans votre
sagesse, donner quelques conseils pour qu'on agisse avec vigueur;
l'extrme indulgence que le roi avait accorde jusqu' prsent  ce
parti lui en donne doublement le droit.

Malgr une absence d'une semaine, et la distance considrable 
laquelle je me trouvais, il n'y a pas eu le plus petit scandale en
Belgique: je pense que j'ai droit de _faire sonner cela bien haut_.
Mais il est temps qu'on finisse; l'arme et les chauds patriotes
dsirent vivement la guerre, et le cas pourrait arriver o il me
serait impossible de les retenir.

L'Angleterre est dtermine  en finir; rien de plus facile. Qu'on
stationne une flottille dans la Manche, et qu'on fasse connatre aux
Hollandais qu'aprs un certain jour ils perdront l'arrir de la
dette, et que l'on dduira journellement une partie du capital de la
dette; je crois que ces deux mesures exerceraient une grande influence
sans offrir de danger. La dernire rponse de la Hollande rend
l'excution du trait urgente.

Pour moi, on peut tre sr que je ferai ce qui me sera possible pour
le maintien de la paix, et j'ai sur ce point fidlement excut ma
tche; mais qu'on se mette _bien en tte_, qu'on ne me renversera plus
sans que je me dfende  outrance et sans que j'en fasse tomber bien
d'autres. J'ai pris l-dessus mes rsolutions avec le plus grand
sang-froid.

Pour la tranquillit de la France, il est de la plus haute importance
que la question belge soit entirement termine. Louis-Philippe m'a
dit lui-mme, et avec raison, que la confiance ne renatra en France
que quand on aura vu cette conclusion.

Les tmoignages que vous donnez  M. Van de Weyer, m'ont fait
beaucoup de plaisir; il les mrite et il a t bien injustement trait
ici.

Veuillez me rappeler au souvenir de Madame de Dino, si toutefois elle
ne m'a pas entirement oubli, et soyez persuad des sentiments
d'estime et d'une sincre amiti que je vous porterai toujours.

    LOPOLD.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 8 juin 1832.

Je commence ma lettre avant d'avoir des nouvelles de Paris. Je ne
sais rien depuis le 6, neuf heures du matin; jugez de mon tourment.
J'espre que cela finira  l'avantage du pouvoir, et que le pouvoir
saura en profiter pour rtablir par des moyens forts et
constitutionnels l'ordre si gravement troubl. C'est dans l'ordre
constitutionnellement tabli qu'il faut chercher la popularit; c'est
l o elle est bonne. Les caresses  la canaille l'enhardissent et ne
produisent pas d'autre effet.

On dit que le roi s'est montr avec beaucoup de tranquillit et de
fermet le 5 au soir et toute la nuit du 6 qu'il a passe  cheval: on
l'approuve beaucoup ici...


LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Paris, ce vendredi 7 juin 1832.

    Mon cher prince,

Je sais que le gnral Sbastiani vous a instruit en dtail des
vnements dont Paris vient d'tre le thtre.--Vous partagerez ma
douleur que le sang franais ait coul; mais vous partagerez aussi la
juste satisfaction que j'prouve de pouvoir me glorifier de n'avoir
pas plus provoqu cette lutte que de n'avoir rien omis de ce qui
pouvait la terminer heureusement et honorablement pour la France et
pour moi. Ceux qui avaient tant rpt au dedans et au dehors que le
trne de Juillet tomberait, devant l'union des carlistes et des
rpublicains, comme les murailles de Jricho devant les trompettes de
Gdon, doivent maintenant reconnatre qu'une nationalit franche et
complte, un respect religieux pour la foi jure et pour les
institutions, les lois et les liberts de son pays, sont de meilleurs
boulevards pour le trne que le pouvoir absolu, avec sa tourbe de
courtisans et tous ses satellites.

Mais aprs avoir remport cette grande victoire, il faut la
consolider en profitant de la force qu'elle nous donne pour faire
cesser au dehors toutes les incertitudes et toutes les tergiversations
qui pourraient encore compromettre notre sret extrieure et troubler
la paix gnrale.

Je vous ai flicit bien sincrement, mon cher prince, du grand
succs que vous avez obtenu en faisant ratifier le trait du 15
novembre par les cinq grandes puissances runies; mais il est autant
de leur dignit que d'une ncessit absolue pour la France et pour
l'Angleterre que l'_excution du trait_ ratifi suive immdiatement
l'_change dj effectu des cinq ratifications_. Je vous avoue que le
soixante-troisime protocole me parat, sur ce point, d'une pleur et
d'une faiblesse qui m'ont tonn[376]. Mais, quoi qu'il en soit, 
prsent que cette marque d'gard a t encore donne au roi de
Hollande, la manire dont elle a t accueillie par lui est une raison
de plus pour adopter un autre langage et lui fixer un terme prcis
pour remettre la citadelle d'Anvers au roi des Belges. Je crois que le
gouvernement anglais est dispos, comme nous,  faire cette
dclaration catgorique au roi de Hollande, et qu'il n'ignore pas plus
que nous que ce n'est qu'en contraignant Sa Majest nerlandaise 
vacuer cette citadelle qu'on l'amnera  reconnatre l'indpendance
de la Belgique et  signer le trait avec le roi Lopold.

  [376] Ce protocole avait t dress le 31 mai en rponse  une
  note adresse  la confrence par les plnipotentiaires
  hollandais, qui contenait de nouvelles propositions.

  La confrence dclarait dans ce protocole que les propositions de
  cette note ne diffraient en rien de celles qui, adresses il y
  avait plus de deux mois au comte Orloff  la Haye, avaient motiv
  de sa part la dclaration du 27 mars dernier;

   Qu'en consquence, il n'y avait pas lieu pour la confrence de
  tenir compte de ladite note et qu'il lui restait  s'occuper des
  rsolutions que la gravit des circonstances rclamait de sa
  part.

Je suis persuad que les trois puissances, la Prusse, l'Autriche et
mme la Russie, s'attendent  ce que la France et l'Angleterre se
runissent pour faire cette dclaration au roi de Hollande et qu'elles
ne chercheront pas  y mettre obstacle, parce qu'elles n'ignorent pas
plus que nous que cette dclaration est le seul moyen de faire cesser
la rsistance du roi de Hollande, et de lui arracher la triste
esprance qu'il conserve toujours de devenir le perturbateur de la
paix de l'Europe. Je crois d'ailleurs qu'il est facile dfaire
comprendre  ceux qui dsirent que nous n'attaquions pas le roi de
Hollande, que le seul moyen de l'empcher est de ne lui laisser aucun
doute qu'il sera attaqu, s'il n'vacue pas la citadelle d'Anvers au
jour fix par nous. De notre ct, vous pouvez bien assurer le
gouvernement anglais et la confrence que nous dsirons vivement tre
dispenss d'envoyer nos troupes assiger cette citadelle, mais que
nous sommes dcids  le faire s'il ne nous reste pas d'autre moyen de
le contraindre  effectuer cette vacuation au jour nomm, et je le
croirais trs bien fix au 1er de juillet prochain.

Si, comme je n'en doute gure, le gouvernement anglais s'accorde avec
le mien pour adopter cette marche, alors je crois qu'il serait
convenable que vous lissiez, de concert avec lord Palmerston, une
dclaration aux plnipotentiaires hollandais, que vous ne recevrez
plus aucune communication de leur part, jusqu' ce que leur souverain
ait donn un gage de sa disposition  accder aux vues des cinq
puissances en vacuant la citadelle d'Anvers, et que, si cette
vacuation n'est pas effectue le 1er juillet, les ports de la
Hollande seront bloqus par nos escadres combines.

Je crois savoir que ce mode conviendra  l'Angleterre, et quant 
nous, nous le prfrons infiniment  celui beaucoup plus dispendieux
de faire rentrer nos troupes en Belgique, ce qui d'ailleurs nous
exposerait  des complications que nous cherchons de toutes manires 
viter, mais dont nous sommes pourtant dcids  courir la chance, si
on persistait dans le systme de la tergiversation que nous ne devons
ni ne pouvons tolrer plus longtemps.

Vous voyez, mon cher prince, que selon l'expression vulgaire, j'ai
voulu vous _vider mon sac_ parce que je sais bien que vous n'en ferez
qu'un bon usage, et que j'aime toujours  m'ouvrir  vous, en toute
confiance, selon la vieille habitude que je dsire conserver toujours
avec vous. J'en tais d'autant plus press que la circonstance est
grave aprs la crise dont nous venons de triompher, et qu'il est bien
dsirable que vous profitiez du peu de temps que vous serez encore 
Londres pour donner  cette affaire la direction que vous avez plus de
moyens que tout autre de lui imprimer.

Je n'ai plus le temps de vous parler de mon entrevue  Compigne avec
le roi Lopold. Je vous dirai seulement que nous y avons arrt son
mariage avec ma fille ane, et que, d'ailleurs, je l'ai trouv dans
de si bonnes dispositions que j'ai facilement obtenu de lui tout ce
que je vous avais annonc que je lui demanderais. Il m'a promis en
outre, de renvoyer M. Van de Weyer  Londres immdiatement.

Bonsoir, mon cher prince, vous connaissez toute mon amiti pour
vous.

    LOUIS-PHILIPPE.


MADAME ADLADE D'ORLANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Tuileries, vendredi 8 juin 1832.

Je m'empresse, mon cher prince, aussitt que j'en ai l'instant, de
venir vous donner de nos nouvelles, tant bien sre que vous en
dsirez vivement, aprs les vnements aussi importants que ceux qui
viennent de se passer. Il y a eu une soire, une nuit et une journe
bien pnibles et bien douloureuses par le sang qui a t vers. Cela
tait prpar de longue main par les deux factions qui n'en font
qu'une maintenant, les carlistes et les rpublicains, et sans nul
doute, cette conspiration se lie avec celle du Midi et de la Vende.
Notre cher bien-aim roi, comme toujours, a dcid et enlev la
victoire par sa prsence ici, sa dtermination, son courage et son
nergie. Aussitt qu'il sut  Saint-Cloud, le mardi soir, ce qui se
passait  Paris, il commanda ses chevaux et nous montmes en voiture
avec lui, la reine, Nemours, le marchal Grard et moi, et sur toute
la route, toutes les personnes qui s'y trouvaient, toutes les
charrettes, toutes les voitures publiques retentissaient de cris de:
Vive le roi! de mme en arrivant  Paris. Et rien ne peut vous
donner une ide de l'enthousiasme de la troupe et de la garde
nationale qui se trouvaient sur la place du Carrousel. Lorsqu'il alla
les passer en revue, en les quittant, il leur dit: _A demain, mes
chers camarades, je compte sur vous_. Ce mot fut rpt avec
transport: _Oui, oui,  demain, demain!_ Et en effet ils ont tous t
admirables, et notre cher roi a t les animer de nouveau, en se
montrant dans tout Paris et allant bien contre l'avis du marchal
Lobau qui voulait l'en empcher, dans les lieux o les balles
sifflaient encore; grce au ciel, elles l'ont respect. Le marchal
Grard, qui tait avec lui m'a dit qu'il n'avait jamais vu un
enthousiasme comparable  celui de toute la population qui se portait
en foule sur ses pas, et qui criait: _Vive le roi,  bas les
carlistes,  bas les rpublicains!_ Ils disaient aussi : _Mettez Paris
en tat de sige_; et beaucoup se rapprochaient le plus possible du
roi, en lui disant: _Surtout pas de grce aux carlistes!_ Jamais notre
cher roi n'a reu plus de tmoignages d'affection, de dvouement, que
dans ce moment. Sur-le-champ, toutes les gardes nationales de la
banlieue sont arrives, et elles ont fait des merveilles; ils se sont
battus comme des lions. Hier, toutes celles du dpartement de
Seine-et-Oise sont arrives et celle du Havre, en apprenant les
vnements, voulait marcher. Ah! notre cher Louis-Philippe est bien
fort et bien identifi avec notre bonne et chre nation. Ceci est une
bonne rponse pour tous ceux qui doutaient qu'il pt se maintenir et
qu'il et la force de lutter contre les factions. J'espre que
maintenant les puissances de l'Europe seront rassures  cet gard et
persuades que Louis-Philippe sait tre fort et nergique quand cela
est ncessaire au salut de son pays.

Cette coupable et indigne conspiration a fait verser le sang; nous en
gmissons; mais les rsultats sont immenses. Je crois que c'est un bon
moment pour obtenir de la confrence, d'en finir avec le roi de
Hollande et de le mettre  la raison, de faire excuter le trait
sign par les cinq puissances. En vrit, l'on ne peut plus donner ni
un motif ni une excuse pour prolonger davantage cet tat d'incertitude
si nuisible et si contraire aux intrts de la France et de la
Belgique. Votre zle et votre habilet doivent emporter celte dcision
et j'espre que vous nous apporterez cette bonne nouvelle, mon
cher prince.

Notre cher roi veut vous crire et compte le faire, aussitt qu'il en
trouvera l'instant, parce qu'il est bien press de l'vacuation de la
citadelle d'Anvers; et qu' cet gard, la confrence ne tarde plus 
prendre les moyens de le faire faire au roi de Hollande, par force, si
l'on ne peut l'obtenir de bonne volont.

Nous avons de trs bonnes nouvelles de Chartres; il est trs content
de son voyage. Nous savons par dpche tlgraphique qu'il est arriv
 Marseille le 7 juin  trois heures, au milieu d'un concours immense
de peuple, et des acclamations les plus vives. Toutes nos sants sont
bonnes; je dsire que vous puissiez m'en dire autant de la vtre.
Voil donc le bill de rforme pass.

    Recevez, mon cher prince...


  LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT.

    Londres, le 10 juin 1832.

A prsent, tout le monde est convaincu ici que c'est le peuple 
Paris, qui a attaqu; aussi, tout le monde approuve la conduite du
gouvernement. Il faut qu'il tire de cette circonstance, assez de force
pour que jamais pareille crise ne puisse arriver. Le roi doit se
souvenir que dans toutes les crises o le pouvoir a eu le dessus, les
lections ont t bonnes; et que dans toutes celles o il a eu le
dessous, les lections ont t mauvaises.--Il faut de plus renvoyer
tous les rfugis sans exception; ils ne sont bons  rien  Paris. Il
faut les diviser dans les dpartements, par petites portions; les
rfugis du Midi dans les villes du Nord, et les rfugis du Nord dans
celles du Midi. La Loire fait la dmarcation. Espagnols et Portugais,
en Normandie et en Picardie; Pimontais en Flandre; Polonais  Alger;
ils s'y battront ou coloniseront...


    Le 11 juin 1832.

Si l'on a distribu de l'argent et beaucoup d'argent aux meutiers de
Paris, il me parat impossible que l'on ne dcouvre pas d'o cet
argent-l est sorti. La discrtion n'est pas commune chez des gens qui
reoivent cinq, dix, vingt francs.--Je suis, relativement  la
Hollande, dispos  presser une dcision, mais je ne pense pas qu'il
faille rien prcipiter. Avant tout, dans notre position, plus que
jamais, il ne faut pas nous sparer d'action d'avec les quatre
puissances. C'est l la force du roi et de sa dynastie. Il ne faut pas
perdre un moment cette ide de vue. Je suppose et je crois que
l'Angleterre irait aujourd'hui avec nous; mais bientt tous les
cabinets feraient des efforts pour la sparer. Est-on sr qu'elle
rsiste? qu'elle rsiste longtemps? S'il y avait un changement de
ministre ici, qu'arriverait-il? Il ne faut pas croire qu'ici il n'y
ait pas un parti puissant contre nous. Tout cela donne  penser. Une
dcision prompte peut nous mener bien loin. Nous faisons encore une
dmarche; celle-l faite, tous les moyens de conciliation sont
puiss[377]; et alors il faudra se faire dire par les puissances
qui n'agissent pas, que nous sommes libres et que nous pouvons agir.
Voil, ma manire de voir. Croyez bien qu'au dehors, les troubles,
mme les troubles les mieux rprims, font croire qu'il peut y avoir
d'autres troubles plus tard, dans un autre moment, et cela ne donne
pas une confiance entire. Ainsi, ne nous sparons pas des quatre
puissances, ou, que ce soit de leur avis...

  [377] La confrence avait, en effet, renou des ngociations avec
  le roi des Pays-Bas par le protocole n 65 du 11 juin. Il
  renfermait les concessions que la confrence croyait pouvoir
  accorder aux Pays-Bas. Le 30 juin, les plnipotentiaires
  hollandais rpondirent, mais leur rponse ne terminait pas encore
  le diffrend. Toutes ces pices se trouvent dans le
  vingt-troisime volume de la collection de Martens, pages 415 et
  suivantes.


    Le 12 juin 1832.

J'attends Durant, je lui remettrai dans les mains une position que je
crois tre excellente: l'union des cinq grandes puissances tablie, et
cette union forme sur le maintien des principes et de la proprit.
Cela seul peut arrter les efforts que l'esprit du temps fait pour
dtruire la civilisation actuelle et arriver  une civilisation
chimrique. Dites-moi quand le roi m'attend. Je ne quitterai que quand
je ne serai plus essentiel ici; cela est sr, mais je voudrais savoir
quand on m'attend. Comme je ne veux tre rien en France, j'aime autant
n'arriver que quand les choses seront compltement rentres dans
l'ordre, et quand toutes les places et situations seront fixes. Je ne
suis bon qu'ici; il faut faire ce  quoi on est appel; aussi j'y
reviendrai quoi qu'on en dise. Je partirai d'ici au plus tard le 21,
et je serai le 24  Paris...


    Londres, 15 juin 1832.

J'attends donc Durant dimanche 17. Je lui donnerai pour les
prsentations le 18 et 19. Cela fait, et quelques directions donnes,
je m'acheminerai doucement vers Paris. J'arrange les choses de manire
qu'aprs avoir puis tous les gards, l'Angleterre et nous soyons les
matres d'agir comme cela nous conviendra et sans qu'il en
rsulte de froid, avec les autres puissances. J'ai pris sur moi le
dlai, jusqu'au 30 juin, parce que je regarde, comme affaire
principale, l'union des trois puissances, et que je suis sr qu'aprs
avoir consenti  ce retard qu'elles dsiraient, elles trouveront toute
simple une action maritime combine de la France et de l'Angleterre.
Le cabinet franais voulait aller plus vite, mais je crois qu'il
cdait un peu  la prcipitation belge, qui pousse notre ministre par
M. Lehon. Le gnral Goblet qui est  Londres, et M. Van de Weyer qui
est  Bruxelles, pensent de mme. Ainsi je persiste, et, en vrit,
quinze jours de retard ne sont pas grand chose, quand on est sr
d'avoir par cette complaisance, l'assentiment des grandes puissances
qui sont engages vis--vis de nous. Et puis, c'est fait, et je suis
sr que c'est bien fait. Je vous cris dans un intervalle de la
confrence de ce matin o nous allons dcider du sort de M.
Thorn[378]. Nous engageons la Confdration germanique  ordonner
qu'il soit mis en libert, et de passer outre malgr les obstacles
qu'y met le roi de Hollande. Il ne restera  Durant que de suivre ma
ligne: union avec l'Angleterre, accord entre les cinq puissances,
armement de concert avec l'Angleterre, pour forcer le roi de Hollande
 rendre  la Belgique son territoire, et surtout pour le forcer 
vacuer Anvers. Il me semble que c'est avoir mis et laiss les
affaires de France de ce ct, en bonne position.

  [378] M. Thorn, sujet belge, avait t arrt par les autorits
  hollandaises dans la place de Luxembourg, dont le territoire
  tait au roi des Hollandais mais qui tait une forteresse de la
  Confdration. (_Note de M. de Bacourt._)

Je partis en effet, de Londres le 20 juin, et quelques heures avant
mon dpart, je reus le billet suivant de lord Palmerston:


LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND.

    Foreign Office, 19 juin 1832.

    Mon cher prince,

Je viens de recevoir les trois notes[379] que j'ai signes et que
j'expdierai tout de suite.

  [379] Note adresse en triple exemplaire aux plnipotentiaires
  d'Autriche, de Prusse et de Russie de la part des
  plnipotentiaires franais et anglais, en date du 19 juin.

  Cette note dclarait que les plnipotentiaires franais et anglais
  ne s'taient prts  une nouvelle ngociation avec le roi des
  Pays-Bas que dans le seul but de ne pas rompre l'unit d'action
  des cinq puissances; que le rsultat de cette nouvelle ngociation
  tait de suspendre l'excution du trait du 15 novembre: qu'il
  tait regrettable que les plnipotentiaires des trois puissances
  n'aient pu, faute d'instructions, assigner un terme  cette
  suspension; que toutefois les soussigns croyaient devoir prvenir
  les plnipotentiaires des trois cours, qu'ils ne pouvaient
  considrer cette suspension comme illimite, et que si au 31 aot,
  le roi des Belges rclamait l'excution du trait du 15 novembre,
  leurs gouvernements ne pourraient pas lui refuser satisfaction.

Adieu encore une fois, donnez de bons conseils o vous allez, soignez
bien votre sant, remettez-vous vite des longues fatigues de nos
confrences, et revenez ici bientt, mais surtout revenez.

    Tout  vous. PALMERSTON.

J'arrivai  Paris le 22 juin.




FIN DE LA DIXIME PARTIE




APPENDICE


Nous avons consacr, comme nous l'avions dj fait dans le volume
prcdent, un appendice  un certain nombre de lettres particulires
ou confidentielles qui nous ont paru offrir un intrt
particulier.--Toutes ces lettres, extraites des papiers de M. de
Talleyrand, ont t copies sur les originaux autographes qui existent
dans les papiers du prince.


MADAME ADLADE AU PRINCE DE TALLEYRAND[380].

  [380] Voir pages 6, 12 et 16.

    Paris, le 3 janvier 1831.

Cette malheureuse affaire de la Belgique tourmente notre cher roi,
plus que je ne puis vous le dire, mon cher prince, et le met dans un
embarras dont il ne voit pas comment il peut sortir. Vous connaissez
toute notre amiti, tout notre attachement pour le prince de Cobourg,
et certainement il serait celui qui conviendrait le mieux au roi, sous
tous les rapports; mais malheureusement, on ne voit ici en lui qu'un
agent anglais, et, il faut le dire, il est d'une impopularit extrme;
s'il arrivait au trne de Belgique en pousant une de nos petites, on
regarderait cela comme une vente faite de ce pays  l'Angleterre, et
le roi ne peut ni ne veut s'exposer  cette chance, qui pourrait lui
faire perdre toute sa popularit ici, et qui probablement par la mme
raison ne conviendrait pas non plus  la Belgique. Ce qu'elle veut
c'est Nemours ou d'tre runie  la France: ce dernier parti
amnerait infailliblement la guerre: il faut donc aussi l'viter.
Nemours, les puissances n'en voudraient srement pas non plus, et
d'ailleurs, mme quand elles y consentiraient, il prsente des
difficults si grandes, que le roi est loin de le dsirer. Il faudrait
nommer une rgence: comment et par qui la composer? Qui envoyer avec
cet enfant? Cet avenir pour lui effraye son pre et le roi, qui n'y
voit qu'embarras, obstacles et difficults sans avantages certains. De
plus, la fcheuse question du Luxembourg vient encore aggraver les
difficults; les Belges ne veulent point reconnatre la dcision de la
Dite  cet gard, cela les anime de plus en plus, et leur fait
dsirer d'amener la guerre, et ajoutez par-dessus tout cela la
mauvaise foi du roi de Hollande qui ne cesse de tromper, et qui de son
ct fait tout ce qu'il peut pour amener une guerre, et qui, par son
indigne conduite envers eux, exaspre tout ce malheureux pays. Le
prince Charles de Naples, personne n'en veut. Le roi ne sait
vritablement o donner de la tte dans cette malheureuse affaire qui
le dsole, parce qu'il lui est impossible de voir quel parti il y a 
prendre...

... De grce, crivez-moi en toute confiance votre avis, et ce que
vous pensez qu'il y a de mieux  faire; mais pensez bien 
l'irritation qui existe ici, et trs grande, sur cette question belge,
et le dsir bien prononc de notre nation de la voir redevenir
franaise, car il n'y a que le roi qui y mette de la dlicatesse, et
il faut toute la confiance, et l'amour qu'on a pour lui, pour faire
patienter  cet gard. Mais si dans les arrangements, on croyait y
voir un accord fait  l'avantage d'une puissance trangre, ce serait
du plus grand danger pour le roi lui-mme, et notre paix intrieure.
Ayez bien cela dans la pense, parce que cela est.


MADAME ADLADE AU PRINCE DE TALLEYRAND[381].

  [381] Voir page 8.

    Paris, le 5 janvier 1831.

Le parti ardent ici voudrait nous embarbouiller dans les affaires de
la Belgique et entraner la France dans la guerre, en faisant
demander la runion par la Belgique, et arborer la cocarde tricolore
franaise: il se flatte que cet entranement serait irrsistible, mais
il se flatte en vain. Mon frre a dclar qu'il ne cderait pas  cet
entranement et qu'on verrait si c'est le roi ou les tudiants de
Paris qui doivent dcider la question de la paix ou de la guerre...

Il tait bien tourment avant-hier, ne voyant plus quelle combinaison
pouvait convenir aux Belges, et vous demandait vos conseils pour en
trouver une; mais une dpche de M. Bresson lui ayant appris que les
Belges taient disposs  appeler le prince Othon de Bavire, il a
immdiatement fait taire toute autre considration et s'est empar de
cette ouverture, non pas de manire  ce qu'on puisse dire qu'il
voulait imposer ce prince ou tout autre  la Belgique, mais pour
exprimer qu'il n'y avait aucune opposition, qu'il croyait instant d'en
finir, et que, par consquent, il verrait ce choix avec plaisir...


M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND[382].

  [382] Voir page 11.

    [_Particulire_]    Bruxelles, le 13 janvier 1831.

    Mon prince,

J'ai reu avant-hier soir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'crire le 9 courant et les documents qui l'accompagnaient. J'ai pris
si  coeur le chagrin de vous avoir dplu que j'attache le plus grand
intrt  vous faire comprendre les circonstances qui ont amen la
combinaison subite qui, je le sens bien aujourd'hui, ne pouvait
convenir  la confrence. Les partis rpublicain et franais avaient
dress toutes leurs batteries; nous tions serrs de prs; nous
craignions ou un mouvement populaire ou une proclamation de la runion
 la France du ct de Lige et de Verviers. L'on pensait qu' la
moindre complication, le congrs se prononcerait pour M. le duc de
Nemours. Ces dangers taient imminents, et ceux que redoutait le plus
notre gouvernement. Il fallut faire une diversion, et offrir un but
quelconque aux gens sages et modrs. On mit en avant le choix d'un
prince de Bavire, et comme on m'avait crit de Paris que tout
valait mieux que M. le duc de Nemours ou la runion, et que je crus
que nous n'avions pas quarante-huit heures devant nous, je ne vis
aucune objection  cette ide et je laissai faire. Mais, mon prince,
je dsire que la confrence comprenne bien que ce qui a t fait  cet
gard l'a t en opposition aux manoeuvres infatigables du parti qui
veut la guerre, sans autre vue et sans arrire-pense. Lord Ponsonby
qui a connu toutes mes dmarches peut l'affirmer, et l'affirmera, j'en
suis sr.

Au reste, mon prince, aussitt aprs avoir reu votre lettre, j'ai
fait tous mes efforts pour clairer les membres qui adoptaient, cette
combinaison sur les inconvnients si frappants que vous m'indiquiez,
et ils l'ont abandonne. Nous aurons maintenant le temps de nous
reconnatre. Le congrs vient, il est vrai, de dcider dans sa sance
d'aujourd'hui qu'il ne serait pas envoy de commissaires spciaux, ni
 Londres, ni  Paris, pour faciliter le choix du chef de l'tat; mais
la ngociation reste confie aux agents que vous avez prs de vous, et
nous n'avons plus  craindre de ces dterminations soudaines et
prcipites dont nous avons t menacs il y a dix jours...


LE GNRAL SBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND[383].

  [383] Voir page 14.

    [_Cabinet_]

    Paris, le 14 janvier 1831.

    Mon prince,

... La nouvelle direction que lui (M. Bresson) ont imprime vos
dpches a t un objet de surprise pour le roi, et celle que lord
Ponsonby a reue de son gouvernement nous inquite srieusement sur
l'issue de la question belge[384]. Les conseils qu'il donne
encouragent les partisans fort peu nombreux du prince d'Orange et
irritent les partis catholique, rpublicain et constitutionnel. L'tat
rvolutionnaire se prolonge, et il portera des fruits amers. Le
renouvellement des hostilits ne pourra plus tre prvenu, et il
serait difficile de prvoir jusqu'o il peut conduire. Est-ce le
prince de Cobourg, que l'on cache, que l'on prpare et que l'on
espre?

  [384] Sur le dissentiment qui existait alors entre M. de
  Talleyrand et le cabinet franais, et dont M. Bresson supportait
  les consquences, voir page 54. Lord Ponsonby recevait de son
  ct des instructions en faveur du prince d'Orange.

Cette combinaison est devenue impossible. Nous avons t franchement
pour celle des princes de la maison de Nassau, aussi longtemps que
nous avons pens qu'elle avait quelques chances de succs. Nous avons
accueilli avec autant de sincrit et d'empressement celle du prince
de Cobourg, mais le temps nous a rvl la vrit: il faut aux Belges
un prince catholique. Qu'on le prenne dans les maisons de Saxe, de
Naples ou de Bavire, peu nous importe, pourvu qu'il fasse cesser
l'anarchie et qu'il commence immdiatement un gouvernement rgulier.
La ministre anglais respecte l'opinion publique, et il a raison; mais
il doit sentir qu'il faut que nous la respections aussi; et la France
a montr assez de gnrosit, de loyaut et de dsintressement pour
qu'elle exerce quelque influence sur le choix d'un souverain qui doit
rgner  ses portes. Si les affaires de Belgique touchent la politique
de l'Angleterre et des autres puissances, elles intressent  la fois
notre politique et notre propre sret. La confrence de Londres a
trop prsum de son influence en Belgique; sa marche lente et mesure
a peut-tre un peu trop rappel la vieille politique et les pnibles
ngociations du trait de Westphalie...

Je suis sr, mon prince, que vous commencez vous-mme  vous fatiguer
de ce rle complaisant qu'on voudrait imposer  la France, et que vous
ne voulez accepter que celui qui convient  un roi puissant et  une
grande nation. L'Europe ne comprendra bien notre politique que
lorsqu'elle saura que ce n'est pas la crainte de la guerre qui nous
arrte, mais bien la crainte de voir bouleverser l'ordre social en
Europe, de dchaner toutes les temptes et de mettre partout aux
prises les peuples et les gouvernements. Cette crainte seule est digne
de nous, parce qu'elle est morale, parce qu'elle est politique et
prvoyante. On oublie trop aussi que notre action sur les voeux du pays
a ses bornes, et qu'il serait imprudent pour nous et funeste pour
l'Europe de les dpasser...


LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADLADE[385].

  [385] Voir page 22.

    Londres, le 16 janvier 1831.

J'envoie  Mademoiselle une pice qui l'intressera et dont, hors le
roi et elle, personne ne doit avoir connaissance. Faite au nom du
prince d'Orange, c'est lord Grey qui en est le vritable auteur. Il y
met un tel prix et un intrt tel, que nous n'avons pas pu nous
opposer  ce que cette nouvelle tentative ft essaye. Si elle
russit, les choses s'arrangeront d'aprs les premiers souhaits du
roi; si elle manque son effet, nous aurons le champ plus libre pour
tout ce que nous croirons bon et utile de proposer et d'obtenir...

Pice incluse dans la lettre prcdente.


LETTRE DU PRINCE D'ORANGE A ...[386]

  [386] Cette lettre a t crite par le prince d'Orange aux
  personnes qu'il croit dvoues  sa cause en Belgique. (_Note du
  prince de Talleyrand._)

Les derniers vnements de la Belgique ont attir sur moi, sur ma
famille et sur la nation, des malheurs que je ne cesserai de dplorer.

Cependant, au milieu de ces calamits, je n'ai jamais renonc au
consolant espoir qu'un temps viendrait o la puret de mes intentions
serait reconnue et o je pourrais personnellement cooprer 
l'heureuse entreprise de calmer les divisions et de faire renatre la
paix et la prosprit d'un pays auquel m'unissent les liens  jamais
sacrs du devoir et de la plus tendre affection.

Le choix d'un souverain pour la Belgique, depuis sa sparation d'avec
la Hollande, a t accompagn de difficults qu'il est inutile de
dcrire. Puis-je croire sans prsomption que ma prsence offre
aujourd'hui la meilleure et la plus satisfaisante solution de ces
difficults?

Nul doute... que les cinq puissances, dont la confiance est si
ncessaire  acqurir, ne voient dans un tel arrangement le plus sur,
le plus prompt, le plus facile moyen de raffermir la tranquillit
intrieure et d'assurer la paix gnrale de l'Europe.

Nul doute que des communications rcentes et dtailles, venues des
villes principales et de plusieurs provinces de la Belgique, n'offrent
la preuve frappante de la confiance que m'accorde encore une grande
partie de la nation...

Le pass, en autant qui me concerne, sera vou  l'oubli; je
n'admettrai aucune distinction personnelle motive par des actes
politiques, et mes constants efforts tiendront  unir au service de
l'tat, sans exclusion et sans gard  leur conduite passe, les
hommes que leurs talents et leur exprience rendent les plus capables
de bien remplir des devoirs publics.

Je vouerai les soins les plus assidus  assurer  l'glise catholique
et  ses ministres la protection attentive du gouvernement et  les
entourer du respect de la nation...

Un de mes plus vifs dsirs, comme un de mes premiers devoirs, sera de
joindre mes efforts  ceux de la lgislature afin de complter les
arrangements qui, fonds sur la base de l'indpendance nationale,
donneront de la scurit  nos relations au dehors et viendront  la
fois amliorer et tendre nos moyens de prosprit intrieure...

Je viens ainsi, avec toute la franchise et la sincrit que rclamait
notre commune position, de me placer devant la nation belge. C'est sur
les lumires qui la guident dans l'apprciation des besoins du pays,
c'est sur son attachement  sa libert que repose mon principal
espoir. Il ne reste plus qu' rassurer que, dans ma dmarche
d'aujourd'hui, j'ai bien moins consult mon propre intrt que mon vif
et invariable dsir de voir des mesures rparatrices, des mesures de
paix et de conciliation mettre  jamais un terme  tous les maux dont
la Belgique est encore afflige.


M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND[387].

  [387] Voir page 28.

    [_Particulire_]

    Bruxelles, le 20 janvier 1831  une heure du matin.

    Mon prince,

Les partisans de M. le duc de Leuchtenberg avaient tout dispos
pour frapper leur grand coup dans ces quarante-huit heures. M. le duc
de Bassano et M. Mejan[388] sont les moteurs principaux de ce projet
dplorable. Il m'a fallu, pour parer  ces dangers imminents, assumer
une grande responsabilit que je ne puis justifier que par mon vif
dsir de prvenir de grands malheurs.

  [388] tienne, comte Mejan, n en 1766, avocat puis journaliste
  sous la Rvolution. Au 18 brumaire, il devint secrtaire gnral
  de la prfecture de la Seine. Il suivit ensuite le prince Eugne
  en Italie, devint secrtaire de ses commandements, puis
  conseiller d'tat, et en 1816 fut choisi par le prince pour tre
  gouverneur de ses enfants. Il mourut en 1846.

J'ai dclar que si M. le duc de Leuchtenberg tait lu, je romprais
 l'instant mme toute communication avec le gouvernement belge et que
je quitterais Bruxelles dans les vingt-quatre heures. Cette
dclaration nous a bien servis.

Il me parat impossible qu'on vous ait laiss ignorer nos
instructions sur le prince de Naples et le prince Othon de Bavire; je
ne les spcifierai donc pas ici.

Il n'y avait pas force gale pour opposer le prince de Naples au
prince de Leuchtenberg, mais force suffisante pour crer une
diversion. Nous nous y sommes attachs en jetant au travers de ces
intrigues la proposition d'un terme moyen. Les conclusions du rapport
de la section centrale, qui tendaient  ce qu'on procdt ds
aujourd'hui au choix du souverain, n'ont pas obtenu la priorit...


LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADLADE[389].

  [389] Voir page 31.

Le 24 janvier 1831.

L'arrive de M. de Flahaut, qui a pu rpondre  toutes mes questions
et me dire de bonnes paroles sur le Palais-Royal et sur Paris, m'a
fait grand plaisir. 11 a trouv nos affaires de Belgique plus avances
qu'il ne le supposait, et il a dj pu s'assurer que cette neutralit
si pniblement obtenue apparaissait  tous les bons esprits, au milieu
de toutes les discussions actuelles, comme la seule solution du
grand problme. Je suis convaincu que l'esprit prompt et dlicat de
Mademoiselle en aura apprci tous les avantages. Je crois, en effet,
que cette mesure tait la seule qui pt nous laisser avec la paix et
la seule par laquelle nous dsintressons l'Angleterre sans tablir sa
suprmatie. Lui abandonner une situation matrielle en Belgique, ce
serait lui donner au nord un nouveau Gibraltar et nous nous
trouverions un jour quelconque vis--vis d'elle clans une position
analogue  celle de la pninsule. Un semblable expdient sacrifierait
d'une manire trop dangereuse l'avenir au prsent et nous coterait un
prix qu'on pourrait tout au plus accorder  dix batailles perdues. La
runion du reste de la Belgique serait un faible quivalent pour ce
premier pas sur le continent. Si la France avait besoin do s'tendre,
c'est vers la ligne du Rhin qu'elle devrait porter ses regards; c'est
l que ses vrais intrts l'appellent, c'est l qu'il y a de la vraie
puissance et d'utiles frontires  acqurir; mais aujourd'hui la paix
vaut de beaucoup mieux que tout cela: la Belgique nous apporterait
plus d'embarras que d'avantages, et les avantages, la neutralit nous
les assure presque tous...


MADAME ADLADE AU PRINCE DE TALLEYRAND[390].

  [390] Voir page 19.

    Paris, 28 janvier 1831.

    Mon cher prince,

... Certes, M. de Flahaut ne s'attendait pas,  son dpart d'ici, de
ce qu'il a trouv fait en arrivant auprs de vous: c'est un brave
succs[391]; il n'a pas fallu moins que votre zle et votre talent
pour y arriver et nous sommes bien touchs et bien convaincus du motif
qui vous en fait doublement jouir. Certainement, comme vous le dites,
toutes les personnes qui pensent, qui rflchissent, sentent les
avantages, pour nous de cette neutralit, qui sont trs grands, et
vous verrez que la discussion d'hier,  la Chambre des dputs, a t
trs bonne et tout  fait  l'avantage du gouvernement[392] que
la Chambre soutient surtout par la crainte d'un ministre de l'extrme
gauche et pour l'en loigner; car il ne faut pas se dissimuler que le
voeu d'une grande masse, en France, pour ne pas dire de la gnralit,
est la runion de la Belgique et que la tranasserie, la lenteur que
l'Angleterre a mise  faire dcider le congrs belge au choix d'un
souverain nous met, et vis--vis de la France et vis--vis de la
Belgique, dans un trs grand embarras, et cela, de la part de
l'Angleterre, par l'arrire-pense de pouvoir ramener le prince
d'Orange. La question inadmissible du duc de Leuchtenberg est arrive:
nous ne pouvions ne pas la rejeter. L'Angleterre le sent et l'avoue,
mais en mme temps, lord Ponsonby dit qu'il n'a pas d'instructions 
cet gard. Voil donc la question complique de nouveau d'une manire
bien pnible et tourmentante, et cela  qui la faute? Pas  nous,
certes, qui avons t bien franchement, bien loyalement et bien
droitement...

  [391] Le protocole du 20 janvier qui assurait la neutralit de la
  Belgique et qui avait t fort bien accueilli aux Tuileries.

  [392] Sance du 27 janvier. M. Mauguin avait interpell le
  gnral Sbastiani sur l'attitude du gouvernement au sujet de la
  question polonaise.


    Samedi matin, 29 janvier.

_P.-S._--Nous apprenons qu'il ne reste plus  Bruxelles d'alternative
possible qu'entre Nemours et Leuchtenberg. Croirait-on qu'ainsi plac,
lord Ponsonby donne une prfrence dcide  Leuchtenberg? En vrit,
cela passe toute croyance. C'est pourtant certain. Ce qui l'est moins,
mais ce qu'on dit, et ce que le langage de lord Ponsonby ne rend que
trop probable, c'est que M. Van de Weyer a apport de Londres
l'assurance que l'Angleterre reconnatrait Leuchtenberg s'il tait
lu[393].

  [393] M. Van de Weyer se trompait, car huit jours plus tard, le 7
  fvrier, la confrence de Londres signait un protocole qui
  excluait le duc de Leuchtenberg.


M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND[394]

  [394] Voir page 69.

    Bruxelles, le 8 mars 1831.

    Mon prince,

Ne pouvant obtenir de la confrence une dcision  mon gard, je
me dtermine  aller au-devant. J'ai l'honneur de vous adresser ma
dmission des fonctions de son commissaire en Belgique. Je la lui
transmets en mme temps par lord Ponsonby.

Vous trouverez ci-jointe la lettre que j'cris  la confrence et que
je vous prie de lui soumettre, et copies de mes lettres  lord
Ponsonby et  M. Van de Weyer.

Je compte partir vendredi ou samedi pour Paris. J'y ferai un court
sjour; mon plus vif dsir est de me retrouver bientt prs de
vous[395].

  [395] M. Bresson ne revint pas  Londres. Aprs un court sjour
  en France, il fut envoy  Berlin o au bout de quelques mois, il
  fut dfinitivement accrdit.


LE GNRAL SBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND[396].

  [396] Voir page 98.

    Paris, le 20 mars 1831.

    Mon prince,

Je n'ai rien  vous apprendre sur la formation du ministre. Vous
connaissez comme moi les membres qui le composent: le parti de la paix
y est fort jusqu' l'unanimit. Je pense que vous feriez bien d'crire
un mot  M. Casimir Prier, qui sera charm de recevoir une lettre de
vous. Il donne de l'unit  l'action du gouvernement et se montre
dcid  combattre les anarchistes avec vigueur...

... M. Laffitte a quitt les affaires avec peine et montre un peu
d'irritation. L'tat de sa fortune est la principale cause de sa
dfaite politique; la bourse poussait des clameurs qui avaient des
chos dans les Chambres.

La grande affaire aujourd'hui est celle des lections, je crois
qu'elles nous donneront une Chambre modre et qui sera un vritable
appui pour l'ordre et le gouvernement.

Je crois que nous viterons la guerre. Si les Autrichiens n'entrent
pas dans les tats du Saint-Sige, la paix est assure; je me suis
dvou  sa conservation.


TRADUCTION D'UNE DPCHE DE SIR R. GORDON[397] A LORD PALMERSTON[398].

  [397] Sir R. Gordon, frre de lord Aberdeen, tait ambassadeur de
  la Grande-Bretagne prs de la Porte.

  [398] Voir page 153.--On se rappelle que le gnral Guilleminot,
  ambassadeur de France  Constantinople, fut rappel  la suite
  des incidents qui font l'objet de cette dpche.

    [_Confidentielle_]

    Constantinople, 31 mars 1831.

    Milord,

Depuis ma dernire dpche confidentielle du 25, le reis-effendi m'a
assur que l'ambassadeur de France a prsent une note  la Porte qui,
quoique plus rserve que ses communications verbales contient les
trois points importants qui suivent:

1 Les principes du gouvernement franais sont si diamtralement
opposs  ceux professs par la Russie et l'Autriche, qu'une guerre
entre la France et ces deux puissances est invitable;

2 Dans cette guerre, l'Angleterre restera neutre, ou se dclarera
l'allie de la France;

3 L'ambassadeur de France prie instamment la Porte, de la part de
son gouvernement, de prendre les mesures ncessaires pour assurer son
indpendance, avertissant le gouvernement ottoman que si, au
contraire, il pousait la cause oppose aux principes et aux vues de
la nation franaise, la Porte chercherait en vain plus tard,  tre
exempte des pertes qu'elle aurait  subir comme une consquence
ncessaire de la guerre.

J'ai l'honneur...

    _Sign_: R. GORDON.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADLADE D'ORLANS[399].

  [399] Voir page 230.

    27 juin 1831.

Aprs avoir ennuy Mademoiselle des copies de ma correspondance
nocturne par le courrier d'aujourd'hui, je dois encore lui
communiquer la rponse du prince Lopold que je reois  l'instant,
quoiqu'elle ne satisfasse pas toutes mes exigences franaises, et que
les conversations ne remplacent que faiblement ce qui aurait t bien
plus utile  dire officiellement. Cependant il faut se tenir pour
satisfait parce que le contraire serait maintenant sans but. Toujours
est-il bon que ma lettre d'hier ait provoqu l'explication crite du
prince qui tient un peu de l'excuse. Il cherche  se justifier sur ce
que d'autres membres de la confrence ont pu lui dire: il et t plus
simple et plus droit de s'arrter  la phrase crite de ma main, que
je lui avais laisse.

A prsent, esprons que les Belges si ports  l'indiscrtion
n'oublieront pas les assurances de dvouement que le prince leur a
faites pour la France...

Mademoiselle se souviendra que les premires nouvelles de tout ce que
j'ai crit ces jours-ci doivent venir de Bruxelles.

Wessenberg va rendre plus facile le roi des Pays-Bas. C'est une
terrible tche que nous lui donnons l.


LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND[400].

  [400] Voir page 244.

    Samedi, 9 juillet 1831.

    Mon cher prince,

Nous avons des lettres de Bruxelles du 6, au soir. Tout allait bien,
et on comptait sur une majorit trs considrable. On croyait que de
cent soixante-quatorze, qui voteraient, il y aurait cent vingt-cinq
pour; mais ce qui prouve incontestablement que les propositions
seraient acceptes, c'est que Van de Weyer s'tait inscrit pour parler
en leur faveur; et notre petit ami, comme les dieux de Caton, aime 
se trouver du ct des vainqueurs, et il n'aurait pas chang de ct,
s'il n'avait pas eu un fort pressentiment que la victoire allait se
ranger avec les propositions et le prince.

Le discours de Lebeau a converti plusieurs, entre autres
Rodenbach[401] et Coppens[402] et on disait  Bruxelles que ce
discours avait fait parler un bgue et avait fait voir clair  un
aveugle. On croyait cependant que la dcision ne se ferait
qu'aujourd'hui.

  [401] Alexandre Rodenbach, n en 1786, homme politique et
  littrateur belge. Sous le gouvernement du roi Guillaume, il
  s'tait fait un nom comme journaliste libral. Aussi fut-il lu
  dput en 1830. Il demeura  la chambre jusqu'en 1866 et mourut
  en 1869. M. Rodenbach tait aveugle depuis l'ge de onze ans.

  [402] Dput au congrs et l'un des membres les plus bouillants
  de l'assemble.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT[403].

  [403] Voir page 248.

15 juillet 1831.

Le roi de Hollande n'a pas encore rpondu; mais le pouvoir de
Wessenberg n'a pas t plus loin que d'obtenir quelques jours de
dlai. Sa rponse ne sera donne que jeudi au soir et alors Wessenberg
partira le vendredi (qui est aujourd'hui). Mon opinion est que malgr
quelques explications qui ont t donnes, la rponse du roi sera
mauvaise. Quel parti tirera-t-il de son humeur? Je n'en sais rien, car
les choses sont  tel point qu'il n'y a plus moyen de cder. On peut
adoucir par des explications, mais il n'est pas possible d'aller plus
loin. Le prince Lopold n'en part pas moins demain 16; il croit plaire
chez vous, et c'est son projet en allant par Calais. Il dsire
passionnment pouser une de nos princesses; ce matin, il me le
rptait encore. On est bien fou en France quand on veut faire du
prince Lopold un prince anglais; il est parfaitement le contraire.
Cette dernire difficult du roi de Hollande nous est fort
dsagrable, et je crois qu'elle est fort inutile pour lui, il faut
attendre les premires lettres, elles nous apprendront au plus juste
sa disposition...

L'AMIRAL DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND[404].

  [404] Voir page 372.

    Paris, le 28 dcembre 1831.

    Mon prince,

Vous aurez vu, comment hier nous sommes sortis de la question de
la pairie. Il y a dans l'autre Chambre une sorte de frmissement
rvolutionnaire qui indique assez ce qui ft arriv du retour du rejet
de la loi: tel est le pays.

Sbastiani a eu une fausse attaque d'apoplexie; il va mieux, mais on
pense qu'il sera quelque temps hors d'tat de s'occuper d'affaires.
Son inquitude,  cet gard, est manifeste. Pozzo s'en rjouit sans
contrainte, et promet de plus grandes facilits pour les affaires.
Demain, il doit runir le corps diplomatique au sujet des plans
belges, et il me promettait hier soir, qu'il parlerait de manire 
substituer la dmolition de Tournai  celle de Philippeville et
Marienbourg. Si cet arrangement vous paraissait sortable, veuillez
m'en faire dire un mot par madame de Dino; j'agirai ici en
consquence: cela m'est plus facile maintenant.

Veuillez...

    DE RIGNY.


M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND[405].

  [405] Voir page 412.

    Berlin, le 26 janvier 1832.

    Mon prince,

... J'ai su que votre lettre du 20 dcembre avait t mise sous les
yeux de Sa Majest le roi de Prusse. Il a crit  l'empereur pour le
presser de se rattacher aux vues de ses allis, _dans des termes
plutt trop vifs que trop doux_, m'a dit M. de Bernstorff. Ainsi, mon
prince, l'effet que vous dsiriez a t produit.

En apprenant l'ajournement de l'change des ratifications au 31
janvier, l'on a beaucoup regrett ici qu'on ne l'et pas fix au 1er
mars. Hier, j'ai fait de nouvelles instances pour obtenir la
ratification pure et simple au trait du 15 novembre; elles ont t
infructueuses. M. le ministre d'Angleterre, charg par son
gouvernement d'une dmarche analogue, n'a pas t plus heureux. La
Prusse se maintient dans la position qu'elle a prise depuis le refus
de l'empereur de Russie, et l'ajournement n'a rien chang  sa manire
de voir. Il y a seulement une modification qui me parat assez
importante aux instructions de M. de Blow. On le charge
d'indiquer  la confrence si, le 31 janvier, une ou plusieurs
puissances jugent  propos d'changer leurs ratifications avec le
plnipotentiaire belge, de laisser pour les autres le protocole ouvert
jusqu' un terme dfini, le 15 mars par exemple, toujours avec la
rserve de la part de la Prusse que le trait  cette poque mme, ne
serait valable qu'autant que toutes les puissances successivement
auraient ratifi en toute forme. C'est un autre mode d'ajournement qui
a ses inconvnients et ses avantages. M. Ancillon pense que cet
intervalle de temps serait employ avec profit soit  ramener la
Russie aux dcisions prises par la confrence, soit  vaincre ou 
satisfaire le roi des Pays-Bas. On minuterait un trait dfinitif
entre la Hollande et la Belgique, et on le proposerait aux deux
parties; ou bien encore, on ajouterait aux vingt-quatre articles
quelques dispositions additionnelles et explicatives qui pourraient
dcider l'acceptation du cabinet de La Haye, ou dterminer la Russie 
se considrer comme libre de tout engagement et de tout mnagement
envers elle. Telles sont les ides du cabinet de Berlin. J'ai cru, mon
prince, qu'il vous serait intressant de les connatre.


MADAME ADLADE AU PRINCE DE TALLEYRAND[406].

  [406] Voir page 417.

    Tuileries, 4 mars 1832.

... Nous voil donc  Ancne, et en toute loyaut et franchise, car
le pape et les Autrichiens savaient que s'ils rentraient une seconde
fois dans les tats du pape nous irions  Ancne; cela avait t
annonc depuis longtemps. Je crois bien, de vous  moi, qu'ils se
flattaient que nous ne l'oserions pas, comme le roi de Hollande se
flattait que nous n'entrerions pas en Belgique: ainsi, par cette mme
raison, je vous avoue, mon cher prince, que je suis bien aise que nous
ayons tenu parole en cela comme en tout le reste. Tous les
ambassadeurs ont t instruits, au mme moment que l'ordre en a t
donn, du dpart de notre expdition, et comme nous ne voulons
certainement pas de rvolution en Italie, mais, au contraire, engager
 prendre tous les moyens qui peuvent l'viter, ce qui sera
expliqu bien clairement et qui l'est certainement dj, je ne puis me
tourmenter du rsultat de cette expdition qui prouve aux puissances
que nous tenons ce que nous avanons, ce qui  mes yeux est un trs
grand avantage.


LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND[407].

  [407] Voir page 432.

    Stanhope-street, le 15 mars 1832.

    Mon cher prince,

Notre cabinet a pris en considration, hier au soir, la question de
savoir quelle serait la meilleure marche  suivre sur la proposition
qu'on nous annonce de la part de la Hollande, et l'opinion de notre
gouvernement est que je ne puis rien dire ni faire en confrence,
except de demander aux plnipotentiaires des trois cours:
ratifiez-vous, ou ne ratifiez-vous pas? Il nous parat que tant que
les cinq cours ne sont pas sur la mme ligne par rapport  la question
tout importante de la ratification, il est impossible pour la
confrence de rpondre  la communication hollandaise, ou de faire 
la Hollande une communication quelconque.

Si nous sommions le roi de Hollande de nous donner rponse
catgorique quant  l'acceptation des vingt-quatre articles dans un
dlai fixe, cela voudrait naturellement dire que, le terme chu, nous
procderions  l'excution du trait, bon gr malgr la Hollande. Mais
les trois cours seraient-elles prtes  concourir avec nous, pour
concerter des moyens coercitifs? Non, du moins  ce qu'il parat. Donc
la mme demande ne signifierait pas la mme chose pour toutes les
cours. De notre part la question impliquerait: mesures coercitives; de
la part des trois cours: abandon, mais inaction. Il nous parat donc
que nous ferions bien de nous tenir sur le terrain que nous occupons
maintenant, et de ne pas nous laisser entraner en aucune discussion
ni en aucune action commune comme confrence, avant de savoir avec
certitude si nous sommes deux ou cinq.

Si vous pouvez vous rendre au bureau aujourd'hui entre trois et
quatre heures, vous pourrez me dire alors quel est votre avis sur cet
affaire.

Tout  vous.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LORD PALMERSTON[408].

  [408] Voir page 432.

[_Particulire_]

    Le 17 mars 1832.

    Dear lord Palmerston,

Je crois comme vous qu'aprs tant d'attente nous sommes
rigoureusement obligs d'avoir une confrence pour demander aux
plnipotentiaires d'Autriche et de Prusse la dtermination qu'ils
auront prise relativement  l'change des ratifications. Tous les
gards ont t observs, tous les dlais naturels ont t grandement
accords. Il me semble que les choses sont  leur terme, et que ce
serait abuser de notre influence en Belgique que de retarder encore le
moment de la dlivrer de l'inquitude qui l'agite.

Aujourd'hui, prolonger de nouveau les dlais serait un excs de
condescendance qui pourrait mme tre qualifi autrement.

Demain aprs le lever je me rendrai chez vous prt  faire tout ce
qui vous conviendra et  conserver intacte la dignit que nos deux
pays runis doivent avoir.


LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND[409].

  [409] Voir page 432.

    Stanhope-street, le 5 avril 1832.

    Mon cher prince,

Je vous prie de vous rendre au bureau  trois heures. Blow n'a pas
encore son autorisation, et je crois qu'il faudra que nous fassions en
confrence la demande dont nous avons parl. Je voudrais vous proposer
que nous disions aux plnipotentiaires des trois cours: deux mois se
sont passs depuis le 31 janvier, le protocole de ratification reste
encore ouvert; la saison est devenue meilleure, les routes se
sont dessches. Avez-vous tous, reu vos ratifications, et tes-vous
prts  les changer? Et vous qui ne l'tes pas, ayez la bont de
constater sur le protocole les raisons qui vous en empchent.
J'inviterai le comte Orloff afin que nous puissions lui parler.


LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDMONT[410].

  [410] Voir page 446.

    1er mai au soir 1832.

Les ratifications sont arrives, elles sont conditionnelles; mais
j'arrangerai cela, et je les rendrai simples par les dclarations que
j'obtiendrai des Russes: du reste ne parlez pas de cela  personne du
tout, parce que les ordres que je pourrais recevoir de quelque nature
et de quelque personne qu'elles fussent, me gneraient et je veux
avoir fini vendredi. Mais pour cela il faut qu'on ne m'crive pas;
ainsi parfait et complet silence. L'espoir de vous voir le mois
prochain me donne tous les moyens de ma jeunesse et de mon exprience
pour les affaires dont je suis charg et  la fin desquelles je veux
arriver bien. Adieu je me tue peut-tre, mais le russirai. Je
voudrais que tous les employs du gouvernement en fissent autant pour
assurer la paix.

Adieu chre amie.

FIN DE L'APPENDICE ET DU TOME QUATRIME




TABLE DU TOME QUATRIME

DIXIME PARTIE (_Suite_).

RVOLUTION DE 1830 (_suite_)

APPENDICE




PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGRE, 20,--14876-10-91.





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Volume IV (of V), by Charles-Maurice de Talleyrand Prigord

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