The Project Gutenberg EBook of Ivanhoe (4/4), by Walter Scott

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Title: Ivanhoe (4/4)
       Le retour du crois

Author: Walter Scott

Translator: Albert Montmont

Release Date: December 9, 2010 [EBook #34608]
[Last updated: March 26, 2012]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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IVANHOE

OU

LE RETOUR DU CROIS

Par Walter Scott.


TRADUCTION NOUVELLE

PAR M. ALBERT-MONTMONT,


      Toujours de son dpart il faisait les apprts,
      Prenait cong sans cesse, et ne partait jamais.
      (_Trad. de Prior_.)


TOME QUATRIME.



PARIS.

RIGNOUX, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, DITEUR,
Rue des Francs-Bourgeois-S.-Michel, N 8.

AMABLE GOBIN ET Cie,
Successeurs de la Maison Baudouin, rue de Vaugirard, 17.

1829.


Chapitre XXXV


    A exciter le tigre d'Hyrcanie
    ou  disputer sa proie au lion affam,
    il y a moins de pril qu' rallumer le feu mal teint
    du Fanatisme sauvage.
                                            ANONYME.


Revenons maintenant sur les traces d'Isaac d'York.--Mont sur une mule,
prsent de l'Outlaw, et accompag de deux robustes yeomen pour le guider
et le protger, le juif tait parti pour la comanderie de Templestowe dans
l'intention de ngocier la ranon de sa fille. La comanderie n'tait
situe qu' une journe de marche du chteau en ruine de Torquilstone,
et le juif esprait y arriver avant la nuit; au sortir du bois, il
congdia ses guides dont il compensa le zle, en donnant  chacun une
pice d'argent, et reprit sa route avec toute la diligence que lui
permettait la fatigue qu'il prouvait: mais il avait encore quatre
milles  faire pour arriver  Templestowe, lorsque ses forces
l'abandonnrent compltement; des douleurs aigus se firent sentir dans
tous ses membres, ce qui, joint aux angoisses auxquelles son esprit se
trouvait en proie, le fora  s'arrter dans une petite ville o
demeurait un rabbin de sa tribu, habile mdecin, et dont il tait connu.
Nathan Ben Isral accueillit son corrligionnaire souffrant avec ce
sentiment d'hospitalit que sa loi lui commandait, et que les juifs
exeraient les uns envers les autres. Il insista sur la ncessit de
prendre du repos, et lui donna les remdes regards alors comme les plus
propres  arrter les progrs d'une fivre occasionne par la terreur,
la fatigue et le chagrin que le pauvre juif ressentait vivement.

Le lendemain matin, lorsque Isaac parla de se lever et de continuer sa
route, Nathan chercha  s'opposer  ce dessein, non seulement comme ami,
mais encore comme mdecin, lui disant qu'il s'exposait  perdre la vie;
mais Isaac rpondit qu'il fallait absolument qu'il se rendt ce jour-l
mme  Templestowe, et qu'il y allait pour lui plus que de la vie.

 Templestowe! s'cria son hte tonn: puis, lui ttant de nouveau le
pouls, il se dit  lui-mme: Sa fivre n'est plus aussi forte, mais son
esprit parat troubl et mme gar.--Et pourquoi pas  Templestowe?
rpondit le malade. Je conviens avec toi, Nathan, que c'est la demeure de
ceux pour qui les enfans de la Promesse, accabls de mpris, sont une
pierre d'achoppement, et qui ont notre peuple en abomination. Tu sais
nanmoins que des affaires pressantes de commerce nous amnent quelquefois
parmi ces nazarens altrs de sang, et que nous visitons parfois les
prceptoreries des templiers, et les commanderies des chevaliers
hospitaliers, comme on les appelle[1].

      Note 1: Les tablissemens des chevaliers du Temple taient, dit
      Walter Scott, appels prceptoreries, et le prsident prenait le
      titre de prcepteur, de mme que les chefs de l'ordre des chevaliers
      de Saint-Jean-de-Jrusalem s'appelaient commandeurs, et les lieux de
      leur rsidence commanderies. Il parait, au reste, ajoute-t-il par
      erreur, que ces termes taient frquemment employs indistinctement
      l'un pour l'autre. Les _prceptoreries_ templires taient de grandes
      divisions territoriales. Il y en avait deux dans chaque partie du
      monde, laquelle formait une _lieutenance gnrale_. Chaque grande
      prceptorerie comprenait un certain nombre de _grands prieurs_ ou
      tats politiques; chaque grand prieur un certain nombre de
      _bailliages_ ou provinces; et chaque bailliage les _commanderies_ ou
      villes qui en dpendaient. A. M.

Je sais cela, dit Nathan; mais toi, ignores-tu que Lucas de Beaumanoir, le
chef, ou comme ils l'appellent, le grand-matre de l'ordre, est lui-mme en
ce moment  Templestowe?--Je l'ignorais, rpondit Isaac; car les
dernires lettres de nos frres de Paris annonaient qu'il tait dans cette
capitale, sollicitant auprs de Philippe des secours contre Saladin.

Il est venu depuis en Angleterre, sans tre attendu par ses frres, dit le
rabbin; et il s'est prsent avec l'intention bien prononce de chtier et
de punir, en un mot, de faire sentir les effets de son courroux  ceux qui
ont viol les sermens qu'ils avaient faits: aussi les enfans de Blial
sont-ils dans la plus grande consternation. Tu dois avoir entendu parler de
lui?

Son nom m'est bien connu, rpondit Isaac; ce Lucas de Beaumanoir passe,
dit-on, pour un homme zl au point de faire gorger sans misricorde tout
individu qui s'carte de la loi du Nazaren. Nos frres l'ont nomm le
froce destructeur des Sarrasins, et le cruel tyran des enfans de la terre
de Promission.

Parfaitement nomm, s'cria Nathan. D'autres templiers se laisseront
dtourner de leurs projets sanguinaires par l'appt du plaisir ou par la
promesse d'une somme d'argent; mais Beaumanoir est d'un caractre bien
diffrent. Ennemi de toute sensualit, mprisant les trsors, il marche, il
se presse, il se hte d'atteindre  ce qu'on appelle la couronne du
martyre. Puisse le Dieu de Jacob la lui envoyer promptement, aussi bien
qu' tous ceux qui recherchent les moyens de s'en rendre dignes. Mais c'est
plus particulirement sur les enfans de Juda que cet orgueilleux a tendu
son gantelet, comme le saint roi David sur dom, regardant le meurtre d'un
juif comme une offrande aussi douce et aussi agrable que la destruction
d'un Sarrasin. Que de faussets, que d'impits n'a-t-il pas profres mme
contre les vertus de nos remdes, comme si c'taient des inventions de
Satan? Que le Seigneur l'en punisse!

Quoi qu'il en soit, dit Isaac, il faut que je me rende  Templestowe, dt
son visage devenir aussi enflamm qu'une fournaise sept fois chauffe au
blanc. Alors il expliqua  Nathan le motif pressant de son voyage. Le
rabbin l'couta avec intrt, et,  la manire de sa nation, lui tmoigna
toute la part qu'il prenait  son malheur, en dchirant ses vtemens, et
s'criant: Ah, ma fille! ma fille! o est la fille de Sion? Quand viendra
la fin de la captivit d'Isral?

Tu vois, dit Isaac, quelle est ma position; tu vois que je ne puis
m'arrter plus long-temps. Il est possible que la prsence de ce Lucas de
Beaumanoir, le chef de l'ordre, empche Brian de Bois-Guilbert d'accomplir
le mal qu'il mdite, et l'engage  me rendre Rbecca, ma fille.

Eh bien donc, pars! dit Nathan Ben Isral, mais sois sage et prudent; car
ce fut  sa sagesse et  sa prudence que Daniel dut la conservation de sa
vie dans la fosse aux lions, o il avait t jet; puisses-tu russir au
gr de tes dsirs! Cependant, vite autant qu'il te sera possible la
prsence du grand-matre, car son plus grand plaisir, soit le matin, soit
le soir, est de donner quelque preuve de son froce mpris pour notre
nation. Il me semble que, si tu pouvais avoir une conversation particulire
avec Bois-Guilbert, tu t'en trouverais beaucoup mieux; car on dit que ces
maudits nazarens ne s'accordent pas toujours trs bien entre eux  la
prceptorerie. Que Dieu confonde leurs projets et les couvre d'une honte
ternelle! Mais, je t'en prie, mon ami, reviens ici comme tu le ferais chez
ton pre, et instruis-moi de ce qui te sera arriv. J'espre que tu
ramneras Rbecca, cette digne lve de Miriam, dont les cures ont t
calomnies par les gentils, comme si elles eussent t opres par la
ncromancie.

En consquence Isaac prit cong de son ami, et au bout d'une heure de
chemin arriva devant la porte de la prceptorerie de Templestowe. Cet
tablissement des Templiers tait situ au milieu de belles prairies et de
gras pturages, dont la dvotion des anciens prcepteurs avait fait
donation  l'ordre. Le chteau tait solidement bti et bien fortifi,
prcaution que ces chevaliers ne ngligeaient jamais et que l'tat de
trouble o se trouvait l'Angleterre, rendait particulirement ncessaire.
Deux hallebardiers, vtus de noir, gardaient le pont-levis, tandis que
d'autres, portant la mme livre de la tristesse, allaient et venaient sur
les remparts, avec une dmarche lugubre, et ressemblaient plutt  des
sceptres qu' des soldats. C'est ainsi qu'taient habills les officiers
infrieurs de l'ordre, depuis que l'usage de porter des vtemens blancs
semblables  ceux des chevaliers et des cuyers, avait donn naissance dans
les montagnes de la Palestine  une association de faux frres qui avaient
pris le nom de templiers et qui avaient jet beaucoup de dshonneur sur
l'ordre. On voyait de temps en temps un chevalier, traverser la cour,
couvert de son long manteau blanc, les bras croiss et la tte penche sur
la poitrine. Si deux chevaliers se rencontraient, ils passaient  ct l'un
de l'autre, marchant d'un pas grave et solennel, et se faisant un salut
silencieux; car telle tait la rgle tablie dans les statuts de l'ordre,
et fonde sur le texte sacr qui y tait rapport: En disant plusieurs
paroles, tu n'viteras pas le pch; et encore: La vie et la mort sont au
pouvoir de la langue. En un mot, la rigueur svre et asctique de la
discipline du Temple, qui avait pendant si long-temps fait place  la
prodigalit et  la licence, semblait avoir tout  coup repris son empire
 Templestowe, ou demeure du Temple, sous l'oeil svre de Lucas de
Beaumanoir.

Isaac s'arrta  la porte pour considrer comment il pourrait se procurer
l'entre du chteau, de manire  se concilier la faveur des habitans; car
il n'ignorait pas que le fanatisme, renaissant de l'ordre, n'tait pas
moins dangereux pour sa malheureuse race, que la licence effrne qui
rgnait prcdemment, et que sa religion serait maintenant l'objet de la
haine et de la perscution, comme ses richesses l'auraient auparavant
expos aux extorsions d'oppresseurs aussi impitoyables.

En ce moment Lucas de Beaumanoir se promenait dans un petit jardin
appartenant  la prceptorerie, situ dans l'enceinte des fortifications
extrieures, et s'entretenait tristement et confidentiellement avec un
chevalier de son ordre, revenu avec lui de la Palestine.

Le grand-matre tait un homme avanc en ge, comme le prouvait sa longue
barbe grise ainsi que ses sourcils pais et gris, ombrageant des yeux dont
la vieillesse n'avait encore pu amortir le feu. Guerrier et formidable, sa
figure maigre et son air svre conservaient la frocit d'expression du
soldat: bigot asctique, ses traits n'taient pas moins marqus par
l'amaigrissement, effet de l'abstinence, que par l'orgueil qui remplit
l'ame d'un dvot qui est content de lui-mme. Cependant il y avait dans
l'air pre de sa physionomie quelque chose de frappant et de noble, qui
sans doute tait l'effet des rapports que sa haute dignit lui donnait
occasion d'entretenir avec les princes et les monarques, ainsi que de la
suprme autorit qu'il exerait sur les vaillans et nobles chevaliers qui
taient runis sous les statuts et les bannires de l'ordre. Sa taille
tait grande, son corps droit et nullement courb par l'ge et la fatigue,
et sa dmarche majestueuse. Son manteau blanc tait taill avec la plus
stricte rgularit et en la forme prescrite par saint Bernard lui-mme,
tant fait de bure, allant parfaitement  la taille de celui qui le
portait, et ayant sur l'paule gauche la croix octogone de drap rouge
particulire  l'ordre. Ce vtement n'tait orn ni de vair, ni d'hermine;
mais, en raison de son ge, le grand-matre, ainsi que les statuts de
l'ordre le lui permettaient, portait un pourpoint doubl et bord de peau
d'agneau avec la laine qui tait trs fine, en dehors: c'tait l le seul
usage que la rgle lui permettait de faire des fourrures, dans un temps o
elles taient regardes comme le plus grand objet de luxe. Il portait  la
main ce singulier _abacus_ ou bton de commandement, avec lequel on voit
souvent les templiers reprsents, dont l'extrmit suprieure tait
surmonte d'une plaque ronde sur laquelle tait grave la croix de l'ordre
inscrite dans un cercle, ou, en termes de blason, dans un _orle_. Le
chevalier qui accompagnait ce grand personnage portait le mme costume 
peu de chose prs, mais son extrme dfrence envers son suprieur montrait
que c'tait l le seul point d'galit qui existait entre eux. Le
prcepteur[2], car tel tait son rang, ne marchait pas sur la mme ligne
que le grand-matre, mais un peu en arrire, et pas assez loin pour que
Beaumanoir ft oblig de tourner la tte pour lui parler.

      Note 2: L'auteur veut dire le _grand prcepteur_. M. Defauconpret
      traduit le terme par le _prcepteur ou commandeur_; ce qui est une
      erreur grave, puisque entre le grand prcepteur et le commandeur il y
      avait le grand prieur et le bailly. A. M.

Conrad, dit le grand-matre, cher compagnon de mes combats et de mes
fatigues, ce n'est que dans ton sein fidle que je puis dposer mes
chagrins. Ce n'est qu' toi que je puis dire combien de fois, depuis mon
arrive dans ce royaume, j'ai dsir voir le terme de mon existence et tre
compt au nombre des justes. Je n'ai pas rencontr dans toute l'Angleterre
un seul objet sur lequel mon oeil pt se reposer avec plaisir, except les
tombeaux de nos frres, sous les votes massives de notre glise du Temple,
dans cette superbe capitale.  vaillant Robert-de-Ros! disais-je en
moi-mme en contemplant ces braves soldats de la croix, dont les images
sont sculptes sur leurs tombeaux;  digne Guillaume-de-Mareschal! ouvrez
vos cellules de marbre, et partagez le repos dont vous jouissez avec un
frre accabl de fatigues, qui aimerait mieux avoir  combattre contre cent
mille paens que d'tre tmoin de la dcadence de notre ordre!

Il n'est que trop vrai, rpondit Conrad-Montfichet, il n'est que trop
vrai; et les dsordres de nos frres en Angleterre sont encore plus honteux
et plus choquans que ceux de nos frres en France.

Parce qu'ils sont plus riches, rpliqua le grand-matre. Pardonne un peu
de vanit, mon cher frre, si parfois je me donne quelques louanges. Tu
sais la vie que j'ai mene, observant religieusement tous les statuts de
notre ordre, luttant contre des dmons visibles et invisibles, terrassant
le lion rugissant qui tourne sans cesse partout, cherchant qui il pourra
dvorer, le frappant, en preux chevalier et en bon prtre, partout o je le
rencontrerai, suivant ce que le bienheureux saint Bernard nous prescrit par
le quarante-cinquime article de notre rgle, _ut leo semper feriatur_[3].
Mais, par le saint Temple! par le zle qui a dvor ma substance et ma vie,
que dis-je! jusqu' mes nerfs et  la moelle de mes os! par ce saint Temple
mme, je te jure que, except toi et un petit nombre d'autres frres qui
conservent encore l'antique svrit de notre ordre, je n'en trouve aucun
que je puisse dsigner sous ce saint nom. Que disent nos statuts, et
comment nos frres les observent-ils? Ils ne devraient porter aucun
ornement vain, ou mondain, point de cimier sur leurs casques, point d'or 
leurs triers, ni au mors de leurs brides[4]; et cependant, qui se prsente
plus par, plus vain, plus charg d'ornemens que les pauvres soldats du
Temple? Il leur est dfendu de se servir d'un oiseau pour en prendre un
autre[5], de chasser  l'arc ou  l'arbalte[6], de donner du cor, de
courre le cerf; et cependant vnerie, fauconnerie, chasse, pche, toutes
ces vanits du monde ont pour eux les plus grands attraits, les charmes les
plus puissans. Il leur est dfendu de lire d'autres livres que ceux permis
par leur suprieur, ou ceux qu'on lit  haute voix pendant les repas, et
qui leur ordonnent d'extirper la magie et l'hrsie; et voil qu'ils sont
accuss d'tudier les maudits secrets cabalistiques des juifs et la magie
des impies Sarrasins. La frugalit dans les repas leur est prescrite; ils
ne doivent avoir que des mets simples, des racines, des lgumes, des
gruaux, et ne manger de la viande que trois fois par semaine, parce que
l'usage habituel de cette nourriture produit une corruption honteuse du
corps[7]; et leurs tables sont surcharges des mets les plus dlicats. Leur
boisson devrait tre de l'eau, et maintenant _boire comme un templier_ est
un exploit dont se fait gloire tout homme qui veut passer pour un bon
compagnon de table. Ce jardin mme, rempli comme il l'est d'arbustes
curieux et de plantes prcieuses transplantes des climats de l'Orient,
conviendrait mieux au harem d'un mir incrdule qu' un couvent o des
moines chrtiens consacrent un terrain uniquement  la culture des herbes
propres  leur nourriture. Encore, mon cher Conrad, si le relchement de la
discipline s'arrtait l!... Tu sais bien qu'il nous a t dfendu de
recevoir ces femmes dvotes qui dans l'origine taient associes  l'ordre,
sous le titre de soeurs, parce que, dit le quarante-sixime chapitre[8],
notre ancien ennemi a, par le moyen de la socit des femmes, russi 
dtourner plus d'un fidle du droit sentier du paradis. Bien plus, le
dernier article, qui est, si je puis parler ainsi, la pierre de
couronnement que notre bienheureux fondateur a pose sur la doctrine pure
et sans tache qu'il nous a enseigne, nous dfend de donner, mme  nos
mres et  nos soeurs, le baiser d'affection, _ut omnium mulierum fugiantur
oscula_[9]. Mais, j'ai honte de le dire, j'ai honte d'y penser; quelle
corruption est venue fondre sur notre ordre comme un torrent! Les ames
pures de nos saints fondateurs, les esprits de Hughes de Payen, de Godefroy
de Saint-Omer et des sept bienheureux champions qui les premiers se
runirent pour consacrer leur vie au service du Temple, sont troubls dans
leur jouissance du paradis mme. Je les ai vus, Conrad, dans mes visions de
la nuit: leurs yeux, o brillait la saintet, versaient des larmes sur les
pchs et les folies de leurs frres, sur leur luxe honteux et sur le
libertinage affreux dans lequel ils vivent. Beaumanoir, m'ont-ils dit, tu
dors; rveille-toi! Il y a une souillure dans le sanctuaire du Temple,
profonde et infecte comme celle des taches de lpre sur les maisons des
anciens temps[10]. Les soldats de la croix, qui devaient fuir le regard de
la femme, comme l'oeil du basilic, vivent ouvertement dans le pch, non
seulement avec les femmes de leur croyance, mais encore avec celles des
paens maudits et des juifs plus maudits encore. Beaumanoir, tu dors,
lve-toi et venge notre cause; gorge les pcheurs, hommes et femmes;
prends le glaive de Phinas. La vision disparut, Conrad; mais, en me
rveillant, je crus encore entendre le bruit de leur armure et voir flotter
leurs manteaux blancs. Oui, j'agirai suivant leurs ordres; je veux purifier
le sanctuaire du Temple; et les pierres impures qui renferment le levain de
la corruption, je  les arracherai et les jetterai loin de l'difice.

      Note 3: Walter Scott fait ici erreur de cotation de chapitre: c'est
      le quarante-huitime au lieu du quarante-cinquime. Nam est certum,
      quod vobis specialiter creditum est, et debitum pro fratribus vestris
      animam ponere, utque incredulos, qui semper virginis filio
      minitantur, de terra delere. De leone nos hoc dedimus, quia ipse
      circuit, qurens quem devoret et manus ejus contra omnes, omniumque
      manus contra nos. A. M.

      Note 4: Art. 37: De frenis et calcaribus.

      Note 5: Art. 46 de la rgle de Saint-Bernard: Ut nullus avem cum ave
      capiat.

      Note 6: Art. 47: Ut nullus arcu vel balista percutiat. A. M.

      Note 7: Art. 10: De carnis refectione. A. M.

      Note 8: C'est l'art. 56: Amplius sorores non coadunentur maribus.
      Par l'art. 55, saint Bernard permet  quelques frres de se marier.

      Note 9: Art. 72: Periculosum esse credimus omni religione vultmn
      mulierum niimis atlendere... Fugiat ergo fmina oscula. A. M.

      Note 10: _Lvitique_, chap. 13. A. M.

Rflchis cependant, rvrend pre, dit Mont-Fichet; la tache a pntr
profondment, par l'effet du temps et de l'habitude. Votre projet de rforme
est dict par la justice et la sagesse; elle doit tre opre avec prudence
et prcaution.--Non, Mont-Fichet, dit le grand matre; elle doit tre
svre et prompte; notre ordre est dans une crise d'o dpend sa future
existence. La sobrit, le dvouement et la pit de nos prdcesseurs
nous avaient acquis de puissans amis; notre prsomption, notre opulence,
notre luxe, ont soulev contre nous des ennemis non moins redoutables. Nous
devons jeter loin de nous ces richesses qui offrent une tentation aux
princes, humilier cet orgueil qui les offense, rformer cette licence de
moeurs qui est un scandale pour tout le monde chrtien. Sans cela,
souviens-toi bien de ce que je te dis: l'ordre du Temple sera totalement
aboli, et la place qu'il occupait ne sera plus connue parmi les
nations.[11]--Ah! s'cria le prcepteur, puisse le ciel dtourner une
telle calamit!

      Note 11: Cette longue srie d'accusations sur les dsordres des
      templiers a t puise par l'auteur dans les livres de leurs ennemis,
      qui, moines comme eux, supposaient  leurs adversaires les mmes
      vices que ceux de leurs propres corporations. A. M.

_Amen!_ dit le grand-matre d'un ton solennel; mais il faut mriter son
secours. Je te dis, Conrad, que ni les puissances du ciel ni celles de la
terre ne peuvent plus souffrir la mchancet de la prsente gnration. Je
ne me trompe point; le terrain sur lequel s'lve l'difice de notre ordre
est dj min, et chaque addition que nous faisons  l'difice de notre
grandeur ne fait que hter le moment o il sera prcipit dans l'abme. Il
faut que nous retournions sur nos pas, et que nous nous montrions les
fidles champions de la croix, en sacrifiant  l'tat que nous avons
embrass, non pas seulement notre sang et notre vie, non pas seulement nos
passions et nos vices, mais mme notre aisance, notre bien-tre, et jusqu'
nos affections naturelles et  des plaisirs qui peuvent tre lgitimes pour
d'autres, mais qui sont interdits aux soldats dvous du Temple.

En ce moment, un cuyer couvert d'un manteau dont l'toffe ne montrait plus
que la corde (car les aspirans de ce saint ordre portaient pendant leur
noviciat les vieux vtemens uss des chevaliers) entra dans le jardin, et
ayant fait une profonde rvrence au grand-matre, se tint debout devant
lui, gardant le silence et attendant qu'il lui ft permis de parler et de
s'acquitter de la commission dont il tait charg.

N'est-il pas plus convenable, dit le grand-matre, de voir ce Damien
couvert des vtemens de l'humilit chrtienne, se prsenter ainsi dans un
silence respectueux de son suprieur, que follement par comme il l'tait
il n'y a que deux jours, d'habillemens de diverses couleurs, babillant et
disputant d'un air fier et impertinent comme un perroquet? Parle, Damien,
nous te le permettons. Que viens-tu m'annoncer?--Un juif est  la porte,
minentissime pre, rpondit Damien, demandant  parler au frre Brian de
Bois-Guilbert.

Tu as bien fait de m'en informer, dit le grand-matre; lorsque nous sommes
prsens, un prcepteur n'est pas plus qu'un simple compagnon de notre
ordre, qui ne peut pas marcher selon sa volont, mais selon celle de son
matre, conformment au texte sacr de l'criture: Suivant ce que j'ai dit
 son oreille, il m'a obi! Puis se tournant vers Mont-Fichet: Il nous
importe d'une manire toute spciale, Conrad, lui dit-il, de connatre la
conduite de ce Bois-Guilbert.--La renomme, rpondit Conrad, le proclame
comme un chevalier brave et vaillant.

Et la renomme ne se trompe pas, dit le grand-matre; ce n'est qu'en
valeur que nous n'avons pas dgnr de nos prdcesseurs, les hros de la
croix. Mais le frre Brian est entr dans notre ordre comme un homme qui
est de mauvaise humeur, parce qu'il a t tromp dans ses esprances,
pouss, je le souponne fort,  prononcer ses voeux de renoncer au monde et
de faire pnitence, par suite non d'une conviction sincre, mais plutt de
quelque mcontentement. Depuis ce temps, il a toujours t un agitateur
actif et ardent, un machinateur d'intrigues, de complots et de murmures, et
le chef de ceux qui rsistent  notre autorit, oubliant que le
gouvernement de l'ordre est confi au grand-matre sous les symboles du
bton et de la verge; du bton pour soutenir le faible, de la verge pour
chtier le coupable. Damien, continua-t-il, amne ce juif en notre
prsence.

L'cuyer se retira en faisant une profonde inclination, et revint quelques
momens aprs, suivi d'Isaac d'York. Jamais esclave, conduit dans toute sa
nudit en prsence de quelque puissant prince, n'approcha du pied de son
trne avec de plus grandes marques de vnration et de terreur, que celles
que n'en fit paratre le juif en s'avanant vers le grand-matre. Lorsqu'il
fut parvenu  la distance d'environ trois verges, Beaumanoir lui fit signe
avec son bton de ne pas approcher davantage. Le juif s'agenouilla, baisa
la terre en signe de respect, puis s'tant relev, se tint debout devant
les templiers, les bras croiss sur la poitrine, et la tte baisse, avec
toutes les marques de soumission de la servitude orientale.

Damien, dit le grand-matre, retire-toi; aie soin qu'il y ait une garde
prte  excuter mes ordres au premier signal, et ne laisse entrer personne
dans le jardin que nous n'en soyons sortis. L'cuyer fit une inclination
et se retira. Juif, dit le grand-matre avec un ton de hauteur, coute-moi
bien. Il ne convient pas  notre rang de communiquer long-temps avec toi;
d'ailleurs nous ne perdons pas beaucoup de temps ni beaucoup de paroles
avec qui que ce soit. Ainsi, sois bref dans tes rponses aux questions que
je te ferai, et que tes paroles soient dictes par la vrit; car, si ta
langue cherche  me tromper, je la ferai arracher de ta bouche mcrante.
Le juif se disposait  rpondre, mais le grand-matre continua: Silence,
infidle! Pas un mot en notre prsence, except en rponse  nos questions.
Quelles sont tes affaires avec notre frre Brian de Bois-Guilbert?

Isaac, tout tremblant et incertain sur ce qu'il devait rpondre, regarda
le grand-matre et resta bouche bante. S'il racontait son histoire, on
pouvait l'accuser de chercher  attirer le scandale sur l'ordre; et
cependant, s'il ne le faisait point, quel espoir avait-il d'obtenir la
libert de sa fille? Beaumanoir s'aperut de sa frayeur mortelle et
condescendit  le rassurer. Ne crains rien, dit-il, pour ta misrable
personne, juif, pourvu que tu parles franchement et sans dtours. Je te
demande de nouveau quelles affaires tu as avec Brian de
Bois-Guilbert?--Je suis porteur d'une lettre, bgaya le juif, n'en
dplaise  votre magnanime valeur, pour ce brave chevalier, de la part
d'Aymer; prieur de l'abbaye de Jorvaulx.--Ne te disais-je pas, Conrad,
dit le grand-matre, que nous vivions dans des temps dplorables? Un
prieur de l'ordre de Cteaux envoie une lettre  un soldat du Temple, et
ne trouve pas de messager plus convenable qu'un infidle, qu'un juif.
Donne-moi cette lettre.

Le juif, d'une main tremblante, carta les plis de son bonnet armnien,
dans lesquels il avait dpos les tablettes du prieur, pour plus grande
sret, et allait s'approcher, la main tendue et le corps inclin, pour la
mettre  porte de son interrogateur renfrogn. En arrire, chien! dit le
grand-matre, je ne touche point les infidles, except avec mon pe.
Conrad, prends toi-mme la lettre de la main du juif, et donne-la-moi.

Beaumanoir ainsi en possession des tablettes, en examina soigneusement
l'extrieur, et commena ensuite  dnouer la ficelle qui les entourait.
minentissime pre, dit Conrad en l'arrtant, quoique avec beaucoup de
dfrence, est-ce que vous allez rompre le cachet?--Et pourquoi ne le
romprais-je pas? rpondit Beaumanoir en fronant le sourcil. N'est-il pas
crit au chapitre quarante-deux, intitul _de lectione litterarum_, qu'un
templier ne doit recevoir aucune lettre, pas mme de son pre, sans en
donner communication au grand-matre et en faire la lecture en sa
prsence?

Alors il la parcourut  la hte, avec un air ml de surprise et d'horreur;
il la relut ensuite plus lentement; puis la prsentant d'une main  Conrad,
et frappant lgrement dessus avec l'autre, il s'cria: Voil une lettre
crite d'un joli style, de la part d'un chrtien  un autre chrtien, tous
deux membres, et membres distingus, de corporations religieuses!  Dieu!
quand viendras-tu? continua-t-il d'un ton solennel, et en levant les yeux
au ciel; quand viendras-tu avec tes vans pour sparer l'ivraie du bon
grain!

Mont-Fichet prit la lettre des mains de son suprieur, et s'occupait  la
parcourir. Lis-la tout haut, Conrad, dit le grand-matre; et toi,
s'adressant  Isaac, sois bien attentif  son contenu, car nous te
questionnerons  ce sujet. Conrad lut la lettre, qui tait conue dans les
termes suivans:

Aymer, par la grace de Dieu, prieur du couvent de l'ordre de Cteaux,
sous l'invocation de sainte Marie de Jorvaulx,  sire Brian de
Bois-Guilbert, chevalier du saint ordre du Temple; sant, dons de
Bacchus et faveurs de Vnus! Quant  nous, cher frre, nous sommes en ce
moment captif entre les mains de certaines gens sans loi ni religion,
qui n'ont pas craint de dtenir notre personne et de la mettre  ranon;
de qui j'ai galement appris le malheur de Front-de-Boeuf, et que tu
t'es chapp avec la belle juive, dont les yeux noirs t'ont ensorcel.
Nous nous rjouissons de bon coeur de savoir que tu es sain et sauf;
nanmoins, je te conjure de te tenir en garde contre cette seconde
sorcire d'Endor; car nous sommes secrtement assurs que votre
grand-matre, qui ne donnerait pas un ftu pour toutes les joues
fraches et tous les yeux noirs du monde, arrive de Normandie afin de
mettre des bornes  votre vie joyeuse, et de vous ramener de vos carts.
C'est pourquoi nous vous prions instamment d'tre attentif et prudent,
afin que vous soyez trouv veillant, ainsi qu'il est crit dans le texte
sacr: _Invenientur vigilantes_. Et son pre, le riche juif Isaac
d'York, m'ayant demand une lettre en sa faveur, je lui ai donn
celle-ci, vous conseillant bien srieusement de mettre la demoiselle 
ranon, considrant qu'il vous donnera de quoi en trouver cinquante avec
moins de risque; et j'espre en avoir ma part, lorsque nous ferons
ensemble, comme vritables frres, une partie de plaisir, o nous
n'oublierons pas la coupe de vin; car, comme le dit le texte, _vinum
ltificat cor hominis_; et ailleurs, _Rex delectabitur pulchritudine
sua_. Jusqu' ce joyeux moment, reois mon adieu. Donn en cette caverne
de voleurs, vers l'heure de matines.

                         AYMER.
                         Prieur de Sainte-Marie-de-Jorvaulx.

_Postscriptum_. Certes, ta chane d'or n'est pas reste long-temps en ma
possession. Elle servira maintenant  suspendre au cou d'un braconnier
proscrit le sifflet avec lequel il appelle ses chiens, autrement dits ses
camarades.

Eh bien! Conrad, dit le grand-matre, que dis-tu de cette lettre? Une
caverne de voleurs! c'est un lieu trs convenable pour la rsidence d'un
pareil prieur. Il ne faut pas s'tonner si la main de Dieu s'appesantit sur
nous, et si dans la Terre-Sainte nous perdons place aprs place, et sommes
repousss pied  pied par les infidles, lorsque nous aurons des hommes
d'glise comme cet Aymer. Mais apprends-moi ce qu'il entend par cette
seconde sorcire d'Endor? dit-il  demi voix  son confident.

Conrad connaissait mieux, peut-tre par pratique, le jargon de la
galanterie que son suprieur; et il lui expliqua le passage de la lettre
qui l'embarrassait, en lui disant que c'tait une sorte de langage usit
parmi les hommes du monde,  l'gard des femmes qu'ils aimaient _par
amourette_. Mais cette explication ne satisfit pas le bigot Beaumanoir.
Conrad, dit-il, il y a dans ce langage plus que tu ne te l'imagines; la
simplicit de ton coeur ne saurait sonder la profondeur de cet abme
d'iniquit. Cette Rbecca d'York est une lve de cette Miriam dont tu as
entendu parler. Tu vas entendre le juif; il ne tardera pas  en convenir en
notre prsence. Puis se tournant vers Isaac, il lui dit  haute voix: Ta
fille est donc prisonnire de Bois-Guilbert?

Oui, rvrend et valeureux seigneur, rpondit Isaac, et tout ce qu'un
pauvre homme peut payer pour sa ranon.....--Silence, interrompit le
grand-matre. Ta fille a exerc l'art de gurir; n'est-il pas vrai?--Oui,
mon gracieux seigneur, rpondit Isaac, et chevaliers, et paysans, seigneurs
et vassaux, tous peuvent bnir le ciel pour le don merveilleux qu'il a
daign lui accorder. Plus d'un malade et homme souffrant peut attester
qu'il a t guri par le moyen de son art, tandis que tout autre secours
humain avait t inutilement employ; mais la bndiction du Dieu de Jacob
tait sur elle.

Beaumanoir se tourna vers Mont-Fichet, et lui dit avec un sourire hideux:
Tu vois, Conrad, les embches de l'ennemi dvorant. Tel est l'appt avec
lequel il s'empare des ames, donnant un pauvre espace de vie sur la terre,
en change d'un bonheur ternel dans l'autre monde. Notre bienheureuse
rgle a bien raison de dire: _Semper percutiatur leo vorans!_  bas le
lion!  bas le destructeur! ajouta-t-il en levant et brandissant son
mystique abacus, comme pour dfier les puissances de tnbres. Puis
adressant la parole au juif: Ta fille sans doute opre ses cures au moyen
de caractres, de talismans, de paroles, de priaptes et autres mystres
cabalistiques?--Non, rvrend et brave chevalier, rpondit Isaac; mais
c'est principalement  l'aide d'un baume d'une vertu merveilleuse.--D'o
a-t-elle eu ce secret? demanda Beaumanoir.--Il lui a t donn, rpondit
Isaac avec une sorte de rpugnance, par Miriam, une sage matrone de notre
tribu.--Par Miriam, dtestable juif! s'cria Beaumanoir en faisant un
signe de croix; par Miriam, cette abominable sorcire, dont les
enchantemens sont connus de toute la chrtient? Son corps fut brl  un
poteau, et ses cendres furent disperses aux quatre vents; et puisse le
ciel en arriver autant  moi et  mon ordre, si je ne traite pas ainsi sa
pupille et encore plus svrement. Je lui apprendrai  jeter des sorts et
des enchantemens sur les soldats du saint Temple. Damien, qu'on mette ce
juif  la porte, et qu'on le mette  mort s'il rsiste ou s'il se
reprsente. Quant  sa fille, nous agirons envers elle comme nous y
autorisent la loi chrtienne et notre minente dignit.

Le pauvre Isaac fut donc chass sur-le-champ, sans qu'on voult couter ni
ses prires, ni mme ses offres. Il n'eut rien de mieux  faire que de
retourner chez le rabbin et de tcher d'apprendre par son moyen quel serait
le sort de sa fille. Jusqu'alors il avait craint pour son honneur;
maintenant il avait  trembler pour sa vie. Pendant ce temps-l, le
grand-matre envoya ordre au prcepteur de Templestowe de comparatre
devant lui.


CHAPITRE XXXVI.


      Ne dis point que mon art est une imposture. Tout le
      monde vit par la fausset, le dguisement, la dissimulation.
      C'est avec le dguisement que le mendiant
      demande l'aumne, et que le lger courtisan obtient
      des terres, des titres, un rang et du pouvoir. Le clerg
      ne le ddaigne point, et le hardi soldat en fait usage
      pour amliorer son service, pour monter en grade.
      Tout le monde en convient, il convient  tout le
      monde: tout le monde l'emploie; et celui qui se contente
      de paratre ce qu'il est n'aura pas grand crdit
       l'glise, dans les camps et  la cour. Ainsi va le
      monde.
                                _Ancienne comdie_.


Albert Malvoisin, prsident, ou, pour parler le langage de l'ordre, le
prcepteur de l'tablissement de Templestowe, tait frre de ce Philippe
Malvoisin dont nous avons dj eu occasion de parler dans cette histoire,
et tait, comme le baron, intimement li avec Brian de Bois-Guilbert. Parmi
les hommes dissolus et dnus de tout principe dont l'ordre du Temple ne
comptait qu'un trop grand nombre, Albert de Templestowe pouvait rclamer
une sorte de distinction. Il y avait nanmoins cette diffrence entre lui
et Bois-Guilbert, qu'il savait couvrir ses vices et son ambition du voile
de l'hypocrisie, et prendre le masque du fanatisme qu'il mprisait
intrieurement. Si l'arrive du grand-matre n'et pas t aussi soudaine
qu'elle tait inattendue, il n'aurait rien vu  Templestowe qui pt
indiquer le moindre relchement dans la discipline; et, quoique surpris, et
jusqu' un  certain point dcouvert, Albert Malvoisin couta avec tant de
marques de respect et de contrition les rprimandes de son suprieur, et
mit tant d'empressement  rparer les fautes qu'il censurait, en un mot,
russit tellement bien  donner un air de dvotion asctique  une
congrgation qui avait t tout rcemment plonge dans les plaisirs et la
licence, que Lucas Beaumanoir commena  avoir une meilleure opinion des
moeurs du prcepteur, que les premires apparences de l'tablissement ne
l'avaient port  en concevoir.

Mais ces sentimens favorables de la part du grand-matre furent fortement
branls quand il apprit qu'Albert avait admis dans l'tablissement
religieux une captive juive; et, comme il y avait lieu de le craindre, la
matresse d'un chevalier de l'ordre. Aussi, lorsqu'Albert se prsenta
devant lui, il jeta sur le prcepteur un regard plein de svrit. Il y a,
dit-il, dans cette maison consacre au saint ordre du Temple, une femme
juive amene par un de nos frres et par votre connivence, sire
prcepteur.

Albert Malvoisin fut accabl de confusion; car l'infortune Rbecca avait
t enferme dans une partie recule et secrte du btiment, avec toutes
les prcautions convenables pour empcher qu'on n'en ft instruit. Celui-ci
lut dans les yeux de Beaumanoir la perte de Bois-Guilbert et la sienne,
s'il ne parvenait  dtourner l'orage qui les menaait. Pourquoi
gardez-vous le silence? demanda le grand-matre.--M'est-il permis de
parler? dit le prcepteur du ton de la plus profonde humilit, quoiqu'en
faisant cette question il ne chercht qu' gagner un peu de temps pour
mettre de l'ordre dans ses ides.--Parle, nous te le permettons, dit le
grand-matre; parle, et dis-nous si tu connais le chapitre de nos saints
statuts, qui a pour titre: _De commilitonibus Templi in sancta civitate,
qui cum miserrimis mulieribus versantur, propter oblectationem carnis?_

Assurment, trs rvrend pre, rpondit le prcepteur; je ne suis pas
parvenu  la haute dignit  laquelle j'ai t lev sans connatre une des
plus importantes prohibitions de notre sainte rgle.--Comment se fait-il
donc, dit le grand-matre, je te le demande de nouveau, que tu aies
souffert qu'un de nos frres ament sa matresse, et mme une sorcire
juive, dans notre sainte maison, pour la profaner et la polluer?--Une
sorcire juive! rpta Albert Malvoisin; que les bons anges nous
protgent!

Oui, mon frre, une sorcire, dit le grand-matre. Oseras-tu nier que
cette Rbecca, fille de ce misrable usurier, Isaac d'York, et lve de
l'infme sorcire Miriam, ne soit en ce moment (j'ai honte de le dire, ou
mme de le penser) loge dans cette prceptorerie?--Votre sagesse,
minentissime pre, rpondit le prcepteur, vient de dissiper les tnbres
qui obscurcissaient mon entendement. Je ne pouvais en effet revenir de mon
tonnement  en voyant un digne chevalier comme Brian de Bois-Guilbert aussi
passionnment pris des charmes de cette fille, que je n'ai reue dans
cette maison que pour opposer une barrire aux progrs de leur intimit,
laquelle, sans cela, aurait t cimente par la chute de notre vaillant et
vertueux frre.

Quoi! ne s'est-il donc encore rien pass entre eux de contraire  son
voeu? demanda le grand-matre.--Comment? sous ce toit? dit le prcepteur
en faisant un signe de croix. Sainte Madeleine et les dix mille vierges
nous en prservent! Non, si j'ai commis une faute en la recevant ici, cette
faute provient de la pense que j'avais que je russirais ainsi  rompre
l'attachement insens de notre frre  cette juive, parce que je le
regardais comme si extraordinaire et si peu naturel, que je ne pouvais
l'attribuer qu' un accs de dmence plus digne de piti que de reproches.
Mais, puisque votre haute sagesse a dcouvert que cette juive est une
sorcire, cette dcouverte peut expliquer la cause de l'extravagante
passion de Bois-Guilbert.

Oui, elle l'explique; oui, sans doute, s'cria Beaumanoir. Tu vois,
Conrad, le danger de cder aux premires tentations, et de s'abandonner aux
sductions de Satan. Nous portons nos regards sur une femme uniquement pour
satisfaire le plaisir des yeux, et pour admirer ce qu'on appelle la beaut;
et notre antique ennemi acquiert du pouvoir sur nous, pour complter par
les talismans et les sortilges un ouvrage qui a t commenc par
l'oisivet et la folie. Il est possible que notre frre Bois-Guilbert
mrite en cette occasion plutt la piti qu'un chtiment svre, plutt le
soutien du bton que le poids de la verge, et que nos admonitions et nos
prires le gurissent de sa folie, et le rendent  ses frres.

Ce serait grand dommage, dit Conrad Mont-Fichet, que l'ordre perdt une de
ses meilleures lances dans un temps o il a besoin du secours de tous ses
enfans. Trois cents Sarrasins ont t tus de la propre main de Brian de
Bois-Guilbert.

Le sang de ces chiens maudits, dit le grand-matre, sera une offrande
agrable aux saints et aux anges qu'ils mprisent et qu'ils blasphment;
et, avec leur aide, nous empcherons l'effet des sortilges et des
enchantemens dont notre frre se trouve entour comme d'un filet. Il rompra
les liens de cette Dalila, comme Samson rompit les deux cordes neuves dont
les Philistins l'avaient li, et il immolera les infidles monceaux sur
monceaux. Mais quant  cette misrable sorcire, qui a jet ses sorts sur
un frre du saint Temple, assurment elle mourra.--Mais les lois
d'Angleterre..., dit le prcepteur, qui, bien qu'il vt que le
ressentiment du grand-matre ne se portait plus sur lui ni sur
Bois-Guilbert, mais avait pris une autre direction, commena maintenant 
craindre qu'il ne le portt trop loin.

Les lois d'Angleterre, dit Beaumanoir, permettent et enjoignent  chaque
juge de faire excuter ses jugemens dans sa propre juridiction. Eh quoi! le
plus mince baron peut faire arrter, peut juger et condamner une sorcire
qui serait trouve dans ses domaines, et le mme pouvoir serait refus au
grand-matre du Temple, dans une prceptorerie de son ordre! Non, nous
jugerons et nous condamnerons. La sorcire n'habitera plus sur la terre, et
son iniquit sera oublie. Faites prparer la grande salle du chteau, pour
le jugement de la sorcire.

Albert Malvoisin fit une inclination et se retira, non pour faire prparer
la grande salle, mais pour chercher Brian de Bois-Guilbert, et l'instruire
de ce qui se passait, ainsi que du rsultat probable de l'affaire. Il ne
fut pas long-temps  le trouver, bouillant d'indignation d'un nouveau refus
qu'il venait d'prouver de la part de la belle juive. L'imprudente!
l'ingrate! disait-il, mpriser celui qui, au milieu des flammes et du
carnage, lui a sauv la vie au risque de perdre la sienne! Par le ciel,
Malvoisin, je restai dans le chteau jusqu'au moment o le toit et les
poutres taient prs de s'crouler, et s'branlaient dj avec un fracas
pouvantable. J'tais le but vers lequel se dirigeaient cent flches qui
faisaient sur mon armure un bruit semblable  celui de la grle tombant sur
une fentre treillisse, et je n'ai fait usage de mon bouclier  que pour la
garantir de toute atteinte. Voil  quoi je me suis expos pour elle, et
maintenant cette ingrate et cruelle me reproche de ne pas l'avoir laiss
prir, et me refuse non seulement la plus lgre preuve de reconnaissance,
mais mme le plus petit espoir que jamais elle veuille m'en accorder. Le
diable, qui a inspir tant d'obstination  sa race, semble en avoir
concentr toute la force dans sa seule personne.

Je crois, dit le prcepteur, que vous tes tous les deux possds du
diable. Combien de fois ne t'ai-je pas prch si non la continence, du
moins la prudence? Ne vous ai-je pas dit que vous trouveriez ici bon nombre
de filles chrtiennes assez complaisantes, qui s'imputeraient  crime de
refuser  un si brave chevalier _le don d'amoureux merci_; et il faut que
vous alliez placer vos affections sur une juive opinitre qui ne veut faire
que sa volont! En vrit, je crois que le vieux Lucas Beaumanoir a devin
juste, en disant qu'elle a jet un sort sur vous.

Lucas Beaumanoir! dit Bois-Guilbert. Sont-ce l vos prcautions,
Malvoisin? Comment as-tu souffert que le vieux radoteur apprt que Rbecca
est dans la prceptorerie?--Comment pouvais-je l'empcher? dit le
prcepteur. Je n'ai rien nglig pour lui cacher ce secret; mais il est
trahi; et si c'est par le diable ou non, il n'y a que le diable lui-mme
qui le sache. J'ai cependant arrang les choses aussi bien que j'ai pu.
Vous n'avez rien  craindre si vous renoncez  Rbecca. On vous plaint; on
vous regarde comme la victime d'un prestige magique. Quant  elle, c'est
une sorcire, et il faut qu'elle prisse comme telle.

Elle ne prira pas, de par le ciel, s'cria Bois-Guilbert.--De par le
ciel, il faut qu'elle prisse, et elle prira, rpliqua Malvoisin; ni vous
ni qui que ce soit ne la sauverez. Lucas Beaumanoir est fermement persuad
que la mort de la juive sera une offrande suffisante pour expier tous les
pchs amoureux des chevaliers du Temple; et tu sais qu'il a non seulement
le pouvoir, mais aussi la volont d'excuter un dessein aussi raisonnable
et aussi pieux.

Les sicles futurs pourront-ils croire qu'un fanatisme aussi stupide ait
jamais exist? s'cria Bois-Guilbert en se promenant  grands pas dans
l'appartement.--Ce que les sicles futurs croiront, je n'en sais rien, dit
Malvoisin d'un ton calme; mais je sais bien que dans celui-ci, sur cent
individus, soit clercs, soit laques, il s'en trouvera
quatre-vingt-dix-neuf qui crieront _amen_  la sentence du grand-matre.

J'y suis, dit Bois-Guilbert. Albert, tu es mon ami. Il faut que tu
favorises son vasion, Malvoisin, et je la transporterai dans un endroit
plus sr et plus secret.--Quand mme je le voudrais, je ne le pourrais
point, rpliqua le prcepteur; la maison est pleine de gens de la suite du
grand-matre, et d'autres qui lui sont dvous; et,  vous parler
franchement, mon frre, je ne voudrais pas m'embarquer avec vous dans cette
affaire, quand mme je pourrais esprer de conduire ma barque heureusement
au port. J'ai dj couru assez de risques pour l'amour de vous; je n'ai pas
envie de courir encore celui de la dgradation, ou de la perte de ma
prceptorerie, pour l'amour d'un minois juif, quelque joli qu'il soit. Et
quant  vous, si vous voulez suivre mon avis, renoncez  votre vaine
poursuite, et lancez vos chiens sur quelque autre gibier. Songe-s-y bien,
Bois-Guilbert; le rang que tu occupes, les honneurs auxquels tu peux
prtendre, tout dpend de ta prsence dans l'ordre. Si tu t'obstines 
conserver ta folle passion pour cette Rbecca, tu fourniras  Beaumanoir
l'occasion de t'expulser, et il ne la ngligera pas. Il est jaloux du
pouvoir que lui donne le bton de commandement qu'il tient dans sa main
tremblante, et il sait que la tienne est prte  le saisir. Ne doute pas
qu'il ne cherche  te perdre, si tu lui en offres un si beau prtexte dans
la protection que tu accordes  une sorcire juive. Laisse-lui le champ
libre dans cette affaire, puisque tu ne saurais t'y opposer. Lorsque le
bton te sera transfr, et que tu le tiendras d'une main assure, alors tu
pourras caresser les filles de Juda, ou bien les brler, comme bon te
semblera.

Malvoisin, dit Bois-Guilbert, ton sang-froid me prouve que tu es
un....--Ami, dit le prcepteur, se htant d'ajouter ce mot, en
remplacement de celui que Bois-Guilbert se disposait  dire, et qui
probablement n'aurait pas t aussi agrable. J'ai le sang-froid d'un
ami, et par consquent d'autant plus en tat de donner un conseil. Je te
dis encore une fois que tu ne peux pas sauver Rbecca; je te rpte que
tu ne pourrais que prir avec elle. Va, cours trouver le grand-matre;
tombe  ses pieds et dis-lui....

Non pas  ses pieds, de par le ciel! mais  sa barbe,  la barbe de ce
vieux radoteur je dirai....

Eh bien!  sa barbe donc, dit Malvoisin du ton le plus calme; oui; dis-lui
 sa barbe que tu aimes ta juive au point d'en perdre la raison; et plus tu
lui parleras de ta passion, plus il se htera d'y mettre un terme par la
mort de la belle enchanteresse; tandis que toi, pris en flagrant dlit, par
ton propre aveu, d'un crime contraire  ton serment, tu ne peux esprer
aucun secours de la part de tes frres, tu dois renoncer  toutes tes
brillantes perspectives d'ambition et de puissance, pour aller peut-tre
brandir ta lance mercenaire dans quelque misrable querelle entre la
Flandre et la Bourgogne.

Tu as raison, Malvoisin, dit Brian de Bois-Guilbert aprs un moment de
rflexion; je ne veux pas donner  ce vieux bigot cet avantage sur moi;
et quant  Rbecca, elle ne mrite pas que je mette en pril pour
l'amour d'elle mon rang actuel et les honneurs auxquels j'aspire. Oui je
la repousserai loin de moi; je l'abandonnerai  son sort,  moins
que....--Pas de restriction  une rsolution aussi sage et aussi
ncessaire, interrompit Malvoisin. Les femmes ne doivent tre pour nous
que des jouets propres  gayer quelques heures de notre vie; l'ambition
doit tre notre grande affaire. Prissent plutt mille fragiles babioles
comme ta juive, que de te trouver arrt au milieu de la brillante
carrire qui s'ouvre devant toi! Maintenant il faut nous sparer, car il
ne faut pas que l'on nous voie tenir de conversation particulire.
D'ailleurs, j'ai  faire prparer la grand'salle pour le jugement de la
sorcire.

Comment! si tt? demanda Bois-Guilbert.--Oui, rpondit le prcepteur; le
procs s'instruit rapidement, lorsque le juge est dj fix sur la sentence
qu'il veut prononcer.

Rbecca, dit Bois-Guilbert quand il fut seul, il est probable que tu vas
me coter cher. Que ne puis-je t'abandonner  ton sort, ainsi que cet
hypocrite me le conseille avec son grand sang-froid! Je vais faire encore
un effort pour te sauver; mais ne va pas me payer d'ingratitude; car si
j'prouve un nouveau refus, le poids de ma vengeance galera la force de
mon amour. Il ne faut pas que Bois-Guilbert hasarde sa vie et son honneur,
lorsque le mpris et les reproches sont toute sa rcompense.

Le prcepteur avait  peine donn les ordres ncessaires lorsque Conrad
Mont-fichet vint le trouver, pour lui faire connatre la rsolution
qu'avait prise le grand-matre de procder  l'instant au jugement de la
juive, pour cause de sorcellerie. Tout ceci me parat un songe, dit le
prcepteur: car enfin il y a beaucoup de juifs qui sont mdecins; mais bien
qu'ils oprent des cures merveilleuses, nous ne disons pas pour cela que ce
soient des sorciers.

Le grand-matre pense autrement, dit Mont-Fichet; et,  te parler
franchement, Albert, il vaudrait mieux que cette misrable fille prt que
si Brian de Bois-Guilbert tait perdu pour l'ordre, ou que l'ordre ft
dchir par des dissensions intestines. Tu connais le haut rang qu'il
occupe, ainsi que la rputation qu'il s'est acquise dans les armes; tu
connais l'estime et l'affection que lui portent plusieurs de nos frres;
mais tout cela ne lui servira de rien auprs de notre grand-matre, s'il
vient  le regarder comme le complice et non la victime de la juive. Les
mes des douze tribus seraient toutes renfermes dans son seul corps, qu'il
vaudrait mieux qu'elle souffrt seule, que si elle entranait Bois-Guilbert
dans sa ruine.

Je viens  l'instant mme, dit Malvoisin, de faire tous mes efforts pour
l'engager  l'abandonner. Mais encore, y a-t-il des motifs suffisans pour
condamner Rbecca comme sorcire? Et le grand-matre ne changera-t-il pas
d'avis lorsqu'il verra que les preuves sont si faibles?

Il faut les corroborer, Albert, dit Conrad; il faut les corroborer; me
comprends-tu bien?--Fort bien, rpondit le prcepteur, et je suis trs
dispos  tout faire pour l'intrt de l'ordre; mais le temps est bien
court pour trouver des instruments convenables.--Il faut en trouver,
Malvoisin, dit Conrad; il le faut pour l'avantage de l'ordre, et pour le
tien. La prceptorerie de Templestowe est peu de chose; celle de
Maison-Dieu vaut le double; tu connais mon crdit auprs de notre vieux
chef; trouve des gens qui puissent conduire cette affaire  bien, et te
voil prcepteur de Maison-Dieu, dans le fertile comt de Kent: qu'en
dis-tu?

Il y a, rpliqua Malvoisin, parmi ceux qui sont venus ici avec
Bois-Guilbert, deux hommes que je connais fort bien. Ils taient au service
de mon frre, Philippe de Malvoisin, d'o ils ont pass  celui de
Front-de-Boeuf. Il est possible qu'ils sachent quelque chose des
sorcelleries de cette fille.--Cours vite les chercher, dit Mont-Fichet,
et, coute, s'il faut un besant ou deux pour rafrachir leur mmoire, n'en
sois pas avare.--Pour un sequin, ils jureraient que la mre qui les a
ports  tait une sorcire, dit le prcepteur.

Va donc, dit Mont-Fichet.  midi, l'affaire commencera. Je n'ai jamais vu
notre vieux chef se prparer avec autant d'ardeur, depuis le jour o il
condamna au feu Hamet Alfagi, qui s'tait converti, et avait de nouveau
embrass la religion de Mahomet.

La grosse cloche du chteau venait de sonner midi, lorsque Rbecca entendit
le bruit que l'on faisait en montant l'escalier secret qui conduisait  la
chambre o elle  tait enferme. Ce bruit annonait l'arrive de plusieurs
personnes, et cette circonstance lui fit quelque plaisir, car elle
craignait plus les visites solitaires du fougueux et passionn
Bois-Guilbert que tous les maux qui auraient pu lui arriver d'autre part.
La porte de la chambre s'ouvrit, et elle vit entrer Conrad et le prcepteur
Malvoisin, suivis de quatre gardes vtus de noir et portant des
hallebardes.

Fille d'une race maudite, cria le prcepteur, lve-toi et
suis-nous.--O, demanda Rbecca, et  quel dessein?--Jeune fille,
dit Conrad, ce n'est pas  toi  interroger, tu ne dois qu'obir. Sache,
nanmoins, que tu vas tre traduite devant le tribunal du grand-matre
de notre saint ordre, pour y tre juge.--Que le Dieu d'Abraham soit
lou! dit Rbecca en joignant dvotement ses mains. Le nom de mon juge,
bien qu'il soit ennemi de mon peuple, est pour moi comme le nom d'un
protecteur. Je vous suivrai trs volontiers; permettez-moi seulement de
mettre mon voile sur ma tte.

Ils descendirent l'escalier d'un pas lent et grave; en traversant une
galerie, et par une porte  deux battans place  l'extrmit, ils entrrent
dans la salle o le grand-matre avait pour le moment tabli son tribunal.
La partie infrieure de ce vaste appartement tait remplie d'cuyers et
d'hommes d'armes, qui, non sans quelque difficult, firent place pour que
Rbecca, accompagne du prcepteur et de Mont-Fichet, et suivie des quatre
hallebardiers, pt arriver  la place qui lui tait destine.

Comme elle traversait la foule, les bras croiss et la tte penche,
quelqu'un mit dans sa main un morceau de papier, qu'elle prit presque sans
s'en apercevoir, et qu'elle continua  tenir sans en lire le contenu. La
persuasion o elle tait qu'elle avait quelque ami dans cette redoutable
assemble lui donna le courage de jeter ses regards autour d'elle, et
d'examiner en prsence de qui elle avait t conduite. Nous essaierons dans
le chapitre suivant de dcrire la scne qui se prsenta devant elle.


CHAPITRE XXXVII.


      Barbare tait cette religion qui ordonnait  ses sectateurs
      de cesser de compatir avec des entrailles d'hommes
      aux maux de leurs semblables. Barbare tait cette religion
      qui dfendait de sourire aux attraits magiques
      d'une franche et innocente gat: plus barbare encore
      lorsqu'elle brandissait en l'air la verge de fer d'un tyrannique
      pouvoir, qu'elle osait appeler le pouvoir de
      Dieu.
                                 _Le moyen ge_.


Le tribunal rig pour le jugement de l'innocente et infortune Rbecca
occupait l'estrade, ou la partie leve de la grande salle, c'est--dire la
plate-forme que nous avons dj dcrite, comme tant la place d'honneur,
destine aux habitans les plus distingus d'une antique mansion, ou aux
personnes qui venaient les visiter.

Sur un sige lev, directement en face de l'accuse, tait assis le
grand-matre du Temple, couvert de ses vtemens blancs, amples et flottans,
tenant en main le bton mystique, lequel portait le symbole de l'ordre. 
ses pieds tait place une table, occupe par deux scribes, chapelains de
l'ordre, chargs de rdiger en forme le procs-verbal de la sance du jour.
Les vtemens noirs, les ttes chauves et l'air grave de ces
ecclsiastiques, formaient un contraste frappant avec la contenance
belliqueuse des chevaliers qui assistaient  cette assemble, soit comme
rsidens en la prceptorerie, soit comme trangers venus pour prsenter
leurs hommages au grand-matre. Les prcepteurs, au nombre de quatre,
taient placs sur des siges moins levs et moins avancs que celui de
leur suprieur. Les chevaliers, qui taient d'un rang infrieur dans
l'ordre, taient assis sur des bancs encore moins levs, et  pareille
distance des prcepteurs que ceux-ci l'taient du grand-matre. Derrire
eux, mais toujours sur l'estrade, ou partie leve de la salle, taient les
cuyers de l'ordre, debout, vtus d'une toffe blanche d'une qualit
infrieure.

Toute l'assemble offrait l'aspect de la gravit la plus majestueuse et la
plus imposante, et dans la contenance des chevaliers on pouvait voir les
traces de la valeur militaire jointe au maintien dcent et recueilli,
convenable  des hommes qui ont embrass la profession religieuse; et cet
ensemble caractristique se faisait encore plus remarquer dans un moment o
ils se trouvaient en prsence du grand-matre.

Les autres parties de la salle taient occupes par des gardes arms de
pertuisanes et par une foule de gens que la curiosit avait attirs pour
voir en mme temps un grand-matre et une sorcire juive. Au reste, la
majeure partie tait d'une manire ou d'une autre lie  l'ordre; voil
pourquoi presque tout le monde tait vtu en noir, couleur distinctive de
l'ordre.

Les paysans des campagnes environnantes avaient galement eu la facult
d'entrer; car Beaumanoir s'tait fait une gloire de rendre aussi public que
possible l'acte difiant de justice qu'il allait exercer. Ses grands yeux
bleus semblaient s'ouvrir encore davantage lorsqu'il en promenait les
regards autour de lui, et sa physionomie paraissait anime d'une sorte
d'orgueil produit par le sentiment intime de sa haute dignit et de
l'importance du rle qu'il allait jouer. Le chant d'un psaume que lui-mme
accompagna d'une voix grave, sonore et que l'ge n'avait pas dpouille de
tous ses agrmens, annona l'ouverture de la sance. Les sons religieux du
_Venite, exultemus Domino_, si souvent chant par les templiers avant d'en
venir aux mains avec leurs ennemis, avaient t regards par Lucas comme
les plus convenables pour clbrer par anticipation le triomphe, comme il
l'envisageait, sur les puissances des tnbres. Ces sons, lentement
prolongs, et produits par cent voix accoutumes  chanter en choeur,
s'levrent jusqu' la vote de la salle, et se firent entendre en ondoyant
le long de ses arceaux, comme le bruit harmonieux et solennel d'une
majestueuse cataracte.

Lorsque les chants eurent cess, le grand-matre parcourut lentement des
yeux le cercle qui l'entourait et remarqua que le sige d'un des
prcepteurs tait vacant. Brian de Bois-Guilbert, qui l'avait occup,
l'avait quitt, et se tenait maintenant debout  l'extrmit la plus
recule d'un des bancs sur lesquels taient assis les compagnons du Temple;
d'une main, il tendait son manteau de manire  cacher une partie de sa
figure, tandis que de l'autre il tenait son pe, dont la poigne tait en
forme de croix, et avec la pointe traait des lignes sur le plancher de la
salle.

L'infortun! dit le grand-matre aprs avoir jet sur lui un coup
d'oeil de compassion; tu vois, Conrad, quel trouble apporte dans son ame
l'oeuvre pieuse  laquelle nous sommes occups.  quoi le regard
licencieux de la femme, aid par le prince des puissances de l'enfer, ne
peut-il pas porter un digne et vaillant chevalier? Vois-tu qu'il n'ose
lever les yeux sur nous; qu'il n'ose les lever sur elle? Et qui sait si
ce n'est pas par l'impulsion du dmon qui le tourmente que sa main trace
sur le plancher ces lignes cabalistiques? Il est possible que notre vie
et notre sret soient menaces par ces caractres; mais nous bravons,
nous dfions notre impur ennemi: _semper leo percutiatur_.

Le grand-matre parlait ainsi  voix basse  son confident Conrad
Mont-Fichet. Ensuite, levant la voix et s'adressant  l'assemble, il
s'exprima en ces termes: Rvrends et vaillans commandeurs, prcepteurs,
chevaliers et compagnons de ce saint ordre, mes frres et mes enfans! vous
aussi, dignes et pieux cuyers, qui aspirez  porter cette sainte croix! et
vous aussi frres chrtiens de tous les rangs et de toutes les
dnominations! nous voulons bien vous faire savoir que ce n'est pas une
insuffisance de pouvoir en nous qui a donn lieu  la convocation de cette
assemble; car, quelque indigne que nous nous reconnaissions, nous avons
t investi, en recevant ce bton, du pouvoir plein et entier de poursuivre
et juger dans tout ce qui a rapport au bien et aux intrts de notre saint
ordre. Le bienheureux saint Bernard, au cinquante-neuvime chapitre des
statuts de notre profession chevaleresque et religieuse, a dit qu'il ne
voulait pas que les frres fussent convoqus pour se runir en conseil,
sauf  la volont et par l'ordre du matre, nous laissant la libre facult
de dterminer et de juger, comme l'ont fait les dignes et vnrables pres
qui nous ont prcd dans notre haute dignit, de l'objet, de l'poque et
du lieu o devait tre convoqu un chapitre, soit gnral, soit partiel de
l'ordre. La rgle dit aussi que, dans ces chapitres, il est de notre devoir
d'couter les avis de nos frres, et d'agir ensuite selon notre bon
plaisir. Mais, lorsque le loup furieux est venu fondre sur le troupeau et
en a emport une brebis, il est du devoir du bon pasteur de rassembler tous
ses compagnons afin de repousser l'ennemi avec l'arc et la fronde, suivant
notre rgle bien connue, que le lion doit tre continuellement frapp.

C'est pourquoi nous avons fait comparatre en notre prsence une juive,
nomme Rbecca, fille d'Isaac d'York, femme honteusement clbre par ses
sortilges et ses enchantemens,  l'aide desquels elle a corrompu le coeur
et gar l'esprit, non d'un serf, mais d'un chevalier; non d'un chevalier
sculier, mais d'un chevalier dvou au service du saint Temple; non d'un
chevalier compagnon, mais d'un prcepteur de notre ordre, galement
distingu et par la gloire qu'il a acquise et par le rang qu'il occupe.
Notre frre Brian de Bois-Guilbert est bien connu de nous et de tous ceux
qui m'coutent en ce moment, comme un vrai et zl champion de la croix,
dont le bras a fait des prodiges de valeur dans la Terre-Sainte, et a
purifi les lieux saints par le sang des infidles qui les avaient
souills. Et notre frre ne se faisait pas moins distinguer par sa sagacit
et sa prudence que par sa valeur et ses talens militaires, au point que,
soit dans l'Orient, soit dans l'Occident, nos chevaliers dsignaient
Bois-Guilbert comme celui qui pouvait avec justice tre nomm mon
successeur, et tenir ce bton, lorsqu'il plaira  Dieu de me dlivrer de la
fatigue de le porter. Si l'on nous disait qu'un tel homme, aussi honor et
aussi honorable, oubliant tout  coup ce qu'il doit  son rang,  son
caractre,  ses voeux,  ses frres,  ses esprances, a fait socit avec
une fille juive, a err avec elle dans des lieux solitaires, a nglig sa
propre dfense pour ne s'occuper que de celle de sa compagne, et enfin a
pouss l'aveuglement et la dmence jusqu' l'amener dans une de nos
prceptoreries; que devrions-nous penser, sinon que le noble chevalier
tait possd d'un malin esprit, ou se trouvait sous l'influence de quelque
malfice. Si nous pouvions souponner qu'il en ft autrement, croyez que ni
son rang, ni sa valeur, ni sa haute rputation, ni aucune autre
considration humaine, ne nous empcheraient de lui infliger un juste
chtiment, afin d'enlever l'iniquit du milieu de nous, ainsi qu'il est dit
dans le texte de l'criture: _Auferte malum a vobis_.

Nombreux et dtestables sont les actes de transgression aux statuts de
notre saint ordre dans cette lamentable histoire. Premirement, il a march
selon sa propre volont, ce qui est contraire  l'article 33: _Quod nullus
juxta propriam voluntatem incidat_; secondement, il a eu communication avec
une personne excommunie, article 57: _Ut fratres non participent cum
excommunicatis_: aussi a-t-il encouru une partie de _l'anathema maranatha_;
troisimement, il a convers avec des femmes trangres, en contravention 
l'article, _Ut fratres non conversentur cum extraneis mulieribus_;
quatrimement, il n'a pas vit, que dis-je! il est  craindre qu'il n'ait
sollicit le baiser de la femme, par le moyen duquel, dit le dernier
rglement de notre saint ordre, _Ut fugiantur oscula_, les soldats de la
croix sont entrans dans le pige. En punition desquelles offenses, aussi
odieuses que multiplies, Brian de Bois-Guilbert serait retranch et
expuls de notre congrgation, en ft-il le bras droit et l'oeil droit.

Beaumanoir s'arrta un instant. Un murmure sourd se fit entendre dans
l'assemble. Quelques uns des plus jeunes chevaliers, qui avaient paru
disposs  sourire du statut _De osculis fugiendis_, prirent maintenant un
air de gravit, et attendirent avec anxit ce que le grand-matre allait
ajouter. Tel serait, dit-il, et tel devrait tre le chtiment d'un
chevalier du Temple, qui aurait, volontairement et sciemment, pch contre
des articles aussi formels de nos statuts. Mais si, par le moyen de charmes
et sortilges, Satan tait parvenu  s'emparer de l'esprit du chevalier,
sans doute parce qu'il avait port des regards trop imprudens sur la beaut
de cette fille, nous devons plutt dplorer que punir un pareil cart, et
nous borner seulement  lui imposer une pnitence proportionnelle et qui
puisse le purifier de son iniquit, et tourner le glaive de notre
indignation sur l'instrument maudit qui a failli occasionner sa perte.
Levez-vous donc, et venez rendre tmoignage, vous tous qui avez
connaissance de ces faits dplorables, afin que nous connaissions le nombre
et l'importance des preuves, et que nous nous assurions si notre justice
peut tre satisfaite par le chtiment de cette infidle, ou si nous devons,
quoique notre coeur saigne d'y penser, continuer  procder rigoureusement
contre notre frre.

Plusieurs tmoins furent appels pour prouver les dangers auxquels
Bois-Guilbert s'tait expos en s'efforant de sauver Rbecca de l'incendie
du chteau, et l'oubli de sa propre dfense pour la mettre  couvert. Ils
donnrent tous ces dtails avec l'exaltation habituelle aux esprits
vulgaires ds qu'ils sont fortement excits par quelque vnement
remarquable; ainsi, par l'effet de ce penchant naturel pour le merveilleux,
les tmoins appels se plurent  exagrer dans leurs rcits toutes les
circonstances qui tendaient  prononcer la non culpabilit de l'minent
personnage qui avait demand une pareille information. Ainsi les prils que
Bois-Guilbert avait surmonts, dj grands en eux-mmes, passrent pour des
prodiges; et le dvouement du chevalier pour la dfense de Rbecca fut
exagr au del des bornes non seulement de toute modration, mais mme
d'un zle chevaleresque port  l'excs; et sa dfrence  tout ce qu'elle
disait, encore que le langage de la captive devnt souvent svre et plein
de reproches personnels, fut reprsente comme pousse  un point qui, dans
un homme de son caractre, fougueux et hautain, semblait, pour ainsi dire,
contre nature.

Le prcepteur de Templestowe fut ensuite appel pour dcrire la manire
dont Bois-Guilbert et la juive taient arrivs  la prceptorerie. La
dposition de Malvoisin fut faite avec beaucoup de prudence et d'habilet.
Tout en cherchant  mnager le caractre et la susceptibilit de
Bois-Guilbert, il entremla son discours de quelques expressions qui
donnaient presque  entendre qu'il tait en proie  une alination
temporaire d'esprit, tant il paraissait pris de la fille qu'il avait
amene. Le prcepteur, avec de profonds soupirs de contrition, tmoigna le
regret qu'il avait d'avoir reu Rbecca et son amant dans la prceptorerie.
Mais, dit-il en finissant, ma dfense est dans les aveux que j'ai faits 
notre minentissime pre, le grand-matre; il sait que mes motifs n'taient
point criminels, quoique ma conduite puisse avoir t irrgulire.

Tu as trs bien parl, frre Albert, dit Beaumanoir; tes motifs taient
purs, puisque tu pensais qu'il fallait arrter ton frre dans la carrire
d'erreur et de folie o il allait se prcipiter. Mais ta conduite a t
blmable; tu as t aussi imprudent que celui qui, voulant arrter un
cheval dans sa course fougueuse, saisit l'trier, au lieu de le prendre par
la bride, et se nuit  lui-mme, sans atteindre le but qu'il s'tait
propos. Notre pieux fondateur a ordonn qu'on rcitt treize _Pater
noster_  matines, et neuf  vpres; ce nombre sera doubl pour toi. Il est
permis aux templiers de manger de la viande trois fois la semaine; tu t'en
abstiendras pendant les sept jours. Fais cela pendant six semaines, et ta
pnitence sera acheve.

Affectant la plus profonde soumission, le prcepteur de Templestowe
s'inclina jusqu' terre et retourna  sa place. Ne serait-il pas  propos,
mes frres, dit le grand-matre, que nous prissions quelques informations
sur la vie antrieure de cette femme, principalement afin de dcouvrir s'il
est probable qu'elle fasse usage de magie et de sorcellerie, puisque les
faits contenus dans les dpositions que nous avons entendues peuvent avec
juste raison nous porter  croire que, dans cette malheureuse affaire,
notre coupable frre a agi sous l'influence de quelque enchantement, ou de
quelque prestige infernal?

Herman de Goodalrick tait le quatrime prcepteur prsent; les autres
trois taient Conrad, Malvoisin et Bois-Guilbert lui-mme. Herman tait
un ancien guerrier, dont le visage tait couvert de cicatrices que lui
avait faites le sabre des musulmans, et jouissait d'une haute estime et
d'une grande considration parmi ses frres. Il se leva et fit une
grande inclination au grand-matre, qui lui accorda sur-le-champ la
permission de parler.

minentissime pre, dit-il, je dsirerais savoir de notre vaillant
frre Brian de Bois-Guilbert ce qu'il a  rpondre  ces tonnantes
accusations, et de quel oeil il regarde-lui-mme en ce moment sa
malheureuse liaison avec cette fille juive.--Brian de Bois-Guilbert,
dit le grand-matre, tu entends la question  laquelle notre frre de
Goodalrick dsire que tu rpondes. Je t'ordonne de le faire.
Bois-Guilbert tourna la tte vers le grand-matre qui lui adressait la
parole et garda le silence.

Il est possd d'un dmon muet, dit le grand-matre. Retire-toi, Satan!
Parle, Brian de Bois-Guilbert, je t'en conjure par ce symbole de notre
saint ordre.

Bois-Guilbert fit un effort pour cacher le mpris et l'indignation dont il
se sentait pntr, et dont il savait bien que l'expression ne lui aurait
t d'aucune utilit. minentissime pre, rpondit-il, Brian de
Bois-Guilbert ne rpond point  des accusations aussi tranges et aussi
vagues. Si son honneur est attaqu, il le dfendra de son corps et de son
pe, qui a si souvent combattu pour la chrtient.--Nous te pardonnons,
frre Brian, dit le grand-matre. Te vanter ainsi de tes exploits guerriers
en notre prsence, c'est te glorifier de tes propres actions, et c'est
l'oeuvre de notre grand ennemi, qui, par ses tentations, nous porte  nous
lever un autel  nous-mmes. Mais tu as notre pardon, parce que nous
pensons que tu parles moins d'aprs tes propres sentimens, que d'aprs les
suggestions de celui qui,  l'aide du ciel, nous subjuguerons et chasserons
hors de cette assemble.

L'oeil noir et farouche de Bois-Guilbert lana un regard de ddain sur le
grand-matre, mais il garda le silence. Maintenant, poursuivit le
grand-matre, puisque la question de notre frre Goodalrick a t rpondue,
quoique d'une manire imparfaite, nous allons, mes frres, continuer notre
enqute, et avec l'aide de notre patron, approfondir ce mystre d'iniquit.
Que ceux qui ont quelque dposition  faire concernant la vie et la
conduite de cette juive se prsentent devant nous.

Il se fit en ce moment un tumulte dans la partie infrieure de la salle, et
lorsque le grand-matre en demanda la cause, on lui rpondit qu'il se
trouvait dans la foule un homme qui avait t perclus de tous ses membres,
et qui avait t parfaitement guri par le moyen d'un baume merveilleux.

Le pauvre paysan, Saxon de naissance, fut tran jusqu' la barre du
tribunal, accabl de terreur par l'ide des chtimens qui pouvaient lui
tre infligs pour le crime de s'tre laiss gurir de la paralysie par une
fille juive. Dire qu'il tait parfaitement guri, c'tait une exagration,
car ce fut avec des bquilles qu'il alla faire sa dclaration. Ce fut avec
beaucoup de rpugnance qu'il balbutia cette dclaration, et il l'accompagna
de beaucoup de larmes. Il avoua cependant que deux ans auparavant,
lorsqu'il demeurait  York, il fut subitement attaqu d'une cruelle
maladie, pendant qu'il travaillait pour Isaac, le riche juif, dans son tat
de menuisier; qu'il lui avait t impossible de se lever de son lit jusqu'
ce que les remdes employs sous la direction de Rbecca, et
particulirement un baume rchauffant et odorifrant, lui eussent rendu en
partie l'usage de ses membres. En outre, dit-il, elle lui avait donn un
pot de ce prcieux onguent, et de plus une pice d'or, pour retourner chez
son pre, prs de Templestowe. Et plaise  votre gracieuse rvrence,
ajouta-t-il; je ne puis croire que la damoiselle ait eu aucun dessein de me
nuire, quoiqu'elle ait le malheur d'tre juive; car, mme lorsque je
faisais usage de son remde, j'ai dit le _Pater_ et le _Credo_, et il n'en
a pas opr moins efficacement.

Silence, misrable, dit le grand-matre, et retire-toi. Il convient bien 
des rustres comme toi de prendre des remdes, de te mler de cures
infernales, et de donner ton travail aux enfans de l'incrdulit. Je te dis
que le dmon peut envoyer des maladies, dans le seul but de les gurir
lui-mme, afin de mettre en crdit quelque prparation infernale. As-tu sur
toi cet onguent dont tu parles?

Le paysan, fouillant dans son sein d'une main tremblante, en tira une
petite bote, qui avait quelques caractres hbraques sur le couvercle, ce
qui, pour le plus grand nombre des assistans, fut considr comme une
preuve certaine qu'elle sortait de la pharmacie du Diable. Beaumanoir,
aprs avoir fait un signe de croix, prit la bote; et comme il connaissait
la plupart des langues orientales, il lut facilement l'inscription qui
tait sur le couvercle: _Le lion de la tribu de Juda a vaincu_. trange
pouvoir de Satan! dit-il, qui peut transformer l'criture sainte en
blasphme en mlant du poison avec notre nourriture journalire! N'y a-t-il
pas ici quelque mdecin qui puisse nous dire quels sont les ingrdiens de
cet onguent mystique?

Deux soi-disant mdecins, l'un moine et l'autre barbier, s'avancrent, et
dclarrent qu'ils ne connaissaient pas les drogues qui entraient dans la
composition de ce remde, except qu'ils y trouvaient une odeur de myrrhe
et de camphre, qu'ils pensaient tre des herbes orientales. Mais avec cette
haine qu'inspire leur profession contre celui qui exerce leur art avec
succs, ils insinurent que puisque la composition du remde passait leur
propre savoir, elle ne pouvait avoir t faite que dans une pharmacie
impure et diabolique, puisque eux-mmes, bien qu'ils ne fussent pas
sorciers, connaissaient parfaitement toutes les branches de leur art, en
tant qu'elles taient compatibles avec la conscience d'un chrtien. Lorsque
cette enqute mdicale fut termine, le paysan saxon demanda humblement
qu'on lui rendt le remde qu'il avait trouv si salutaire: mais le
grand-matre, fronant le sourcil et le regardant d'un air svre, lui dit;
Misrable estropi, quel est ton nom?

--Higg, fils de Snell, rpondit le paysan.--Eh bien! Higg, fils de
Snell, dit le grand-matre, je te dis qu'il vaut mieux tre paralytique que
de devoir aux remdes des infidles la facult de se lever et de marcher,
et qu'il vaut mieux dpouiller les infidles de leurs trsors, de vive
force, que d'accepter les dons de leur bienveillance, ou de se mettre 
leur service pour des gages. Va et fais ton profit de la leon que je te
donne.--Hlas! dit le paysan, n'en dplaise  votre rvrence, cette
leon vient trop tard pour moi; car je ne suis qu'un estropi; mais je
dirai  mes deux confrres, qui sont au service du riche rabbin Nathan ben
Samuel, que votre grand'matrise dit qu'il est plus lgitime de le voler
que de le servir fidlement.--Qu'on fasse retirer ce vilain bavard! dit
Beaumanoir, qui n'tait pas prpar  rfuter cette application pratique de
sa maxime gnrale.

Higg, fils de Snell, rentra dans la foule; mais s'intressant au sort de sa
bienfaitrice, il resta dans la salle pour savoir ce qui serait dcid  son
gard, mme au risque de rencontrer de nouveau les regards de ce juge
svre qui, par la terreur qu'il lui inspirait, faisait frissonner tout son
corps.

Alors le grand-matre ordonna  Rbecca d'ter son voile. Ouvrant les
lvres pour la premire fois, elle rpondit d'un ton pudique, mais avec
dignit, que ce n'tait pas la coutume parmi les filles de son peuple de se
dcouvrir le visage quand elles taient seules dans une assemble
d'trangers. Le doux son de sa voix et la modestie de sa rponse firent
natre dans l'auditoire un sentiment de piti et de sympathie. Mais
Beaumanoir, qui regardait comme une vertu en elle-mme de rprimer tout
sentiment d'humanit qui aurait pu empcher l'accomplissement de ce qu'il
s'imaginait tre un rigoureux devoir, ritra l'ordre d'ter le voile  sa
victime. Les gardes se disposaient  obir, lorsque Rbecca se leva devant
le grand-matre et dit: Ah! pour l'amour de vos filles!... mais j'oublie
que vous n'avez point de filles, ajouta-t-elle aprs un moment de
rflexion: mais par le souvenir de vos mres, pour l'amour de vos soeurs
et de la dcence naturelle  mon sexe, ne souffrez pas que je sois ainsi
traite en votre prsence: il n'est pas convenable qu'une jeune fille
soit dcouverte par des paysans aussi grossiers. Je vous obirai,
ajouta-t-elle avec une expression de douleur et de patience qui
attendrit presque le coeur de Beaumanoir lui-mme. Vous tes les anciens
de votre peuple, et  votre commandement je vous montrerai les traits
d'une fille infortune.

Elle leva son voile et dcouvrit aux spectateurs un visage sur lequel on
apercevait un mlange parfait de modestie et de noblesse. Son extrme
beaut excita un murmure de surprise, et les jeunes chevaliers, se
regardant les uns les autres, se dirent des yeux que la meilleure excuse de
Brian tait dans le pouvoir plutt de ses charmes rels que de ses
sortilges imaginaires. Mais Higg, fils de Snell, fut celui qui se sentit
le plus affect  la vue du visage de sa bienfaitrice. Laissez-moi sortir,
dit-il  ceux qui gardaient la porte de la salle, laissez-moi sortir: si je
la regarde encore une fois, j'en mourrai, puisque j'aurai particip au
meurtre que l'on veut commettre.

Paix! brave homme, dit Rbecca lorsqu'elle entendit cette exclamation; tu
ne m'as point fait de mal en disant la vrit; tu ne saurais me faire de
bien par tes plaintes et tes lamentations. Garde donc le silence, je t'en
prie; retire-toi, et que Dieu te protge!

Higg allait tre mis  la porte par les gardes, qui le plaignaient, mais
qui craignaient qu'une nouvelle interruption de sa part ne leur attirt des
reproches et  lui mme un chtiment: mais il promit d'tre calme, et on
lui permit de rester. On appela alors les deux hommes d'armes avec lesquels
Albert de Malvoisin n'avait pas manqu de s'entendre sur la dposition
qu'ils avaient  faire. Quoique ce fussent des sclrats endurcis et
entirement trangers  la piti, nanmoins la vue de l'accuse, aussi bien
que son extrme beaut, parut d'abord leur en imposer; mais un coup d'oeil
expressif du prcepteur de Templestowe leur rendit aussitt leur horrible
sang-froid; et ils donnrent, avec une prcision qui aurait paru suspecte 
des juges moins prvenus, des dtails, soit totalement faux, soit
indiffrens et naturels en eux-mmes, mais qui veillaient le soupon par
la manire exagre avec laquelle ils taient raconts, et par les
commentaires sinistres que les tmoins ajoutaient aux faits. Leur
dposition aurait pu, dans des temps modernes, tre divise en deux
parties: l'une contenant des faits insignifians; l'autre des faits
totalement faux, et d'ailleurs matriellement impossibles: mais, dans ces
temps d'ignorance et de superstition, les uns et les autres taient admis
comme preuves de culpabilit. Dans la premire classe de ces faits il tait
dit qu'on avait entendu Rbecca se parler  elle-mme dans une langue
inconnue; que les chansons qu'elle chantait de temps en temps avaient un
son trs doux qui charmait les oreilles et faisait tressaillir le coeur de
ceux qui les entendaient; qu'en se parlant quelquefois  elle-mme, elle
levait les yeux au ciel et semblait attendre une rponse; que ses vtemens
taient d'une forme trange et mystique, et diffraient de ceux que
portaient les femmes de bon renom; qu'elle avait des bagues sur lesquelles
taient graves des devises cabalistiques, et que des caractres inconnus
taient brods sur son voile.

Toutes ces circonstances, si naturelles et si triviales, furent coutes
gravement comme des preuves, ou du moins comme de fortes prsomptions
indicatrices d'une correspondance coupable avec des puissances mystiques.

Mais un des soldats fit une dposition moins quivoque et qui fixa plus
particulirement l'attention des assistans et entrana leurs suffrages,
malgr l'invraisemblance des faits. Il avait vu, dit-il, Rbecca oprer une
cure sur un homme bless qu'on avait apport avec lui  Torquilstone. Elle
fit certains signes sur la blessure et pronona certains mots mystrieux,
que, grce au ciel, il n'avait pas compris, sur quoi le fer d'un carreau
d'arbalte s'tait dgag de la blessure, le sang s'tait tanch, la
blessure s'tait referme, et que, un quart d'heure aprs, le moribond
tait sur les remparts, aidant le tmoin  charger et  diriger la machine
destine  lancer des pierres. Cette fable tait probablement fonde sur le
fait rel que Rbecca avait donn des soins  Ivanhoe bless, lorsqu'il se
trouvait au chteau de Torquilstone. Mais il tait plus difficile de
rvoquer en doute la vracit du tmoin, parce que, pour donner une preuve
matrielle  l'appui de son tmoignage, il tira de sa poche le fer qui,
suivant ce qu'il affirmait, avait t miraculeusement extrait de sa
blessure; et comme le fer pesait tout juste une once, cette circonstance
tait une confirmation complte de la vrit, quelque merveilleuse qu'elle
part.

Son camarade avait vu, du haut d'une tour voisine, la scne qui s'tait
passe entre Rbecca et Bois-Guilbert, lorsqu'elle tait sur le point de se
prcipiter du haut de la plate-forme. Pour ne pas rester en arrire de son
compagnon, il dclara qu'il avait vu Rbecca se percher sur le parapet de
la tour, et l prendre la forme d'un cygne blanc comme du lait, voler trois
fois autour du chteau de Torquilstone, puis se percher de nouveau sur la
tour et parvenir  reprendre ensuite sa premire forme.

Un petit nombre de tmoignages de cette importance auraient suffi pour
convaincre de sorcellerie toute femme vieille, pauvre et laide, quand bien
mme elle n'aurait pas t juive; mais, joints  une fatale circonstance,
ils formaient un corps de preuves trop redoutable pour la jeunesse de
Rbecca, qui runissait  tant d'autres prcieuses qualits la beaut la
plus remarquable.

Le grand-matre, ayant recueilli les suffrages, demanda d'un ton grave 
Rbecca ce qu'elle avait  allguer contre la sentence de condamnation
qu'il allait prononcer. Invoquer votre piti, dit l'aimable juive d'une
voix tremblante, serait, j'ai tout lieu de le craindre, entirement
superflu, si d'ailleurs je ne regardais cette dmarche comme une bassesse.
Vous dire que soulager les malades et les blesss d'une autre religion ne
peut dplaire au fondateur reconnu de nos deux croyances ne servirait
galement de rien; allguer que plusieurs choses dont ces hommes (que Dieu
puisse leur pardonner!) m'ont accuse, sont impossibles, ne serait pas plus
favorable  ma cause, puisque vous croyez  leur possibilit. Je ne
russirais pas mieux en vous disant que mes vtemens, mon langage, mes
habitudes, tout cela tient aux usages de mon peuple... j'allais dire de ma
patrie; mais, hlas! nous n'avons plus de patrie. Je ne chercherai mme pas
 me justifier aux dpens de mon oppresseur qui est l, coutant les
fictions et les prsomptions qui semblent transformer le tyran en victime.
Que Dieu soit juge entre lui et moi! mais plutt souffrir dix fois le genre
de mort auquel il sera de votre bon plaisir de me condamner, que d'couter
les propositions que cet homme de Blial a os me faire lorsque j'tais
sans amis, sans dfense, et sa prisonnire! Mais il est de votre croyance;
 ce titre, tout ce qu'il pourra dire pour sa justification, ou pour
m'accuser, aura bien plus de poids auprs de vous que les protestations les
plus solennelles d'une malheureuse juive. Je ne rtorquerai donc pas contre
lui l'accusation porte contre moi; mais c'est  lui..., oui, Brian de
Bois-Guilbert, c'est  toi que j'en appelle, c'est toi que j'interpelle de
dire si ces accusations ne sont pas fausses, si elles ne sont pas aussi
monstrueuses et calomnieuses qu'elles sont peu mrites, cruelles et
meurtrires.

Elle s'arrta un moment. Tous les yeux se tournrent vers Brian de
Bois-Guilbert. Il garda le silence, Parle, reprit-elle; si tu es homme, si
tu es chrtien, parle! je t'en conjure par l'habit que tu portes, par le
nom que tes anctres t'ont laiss pour hritage, par l'ordre de la
chevalerie dont tu te fais gloire, par l'honneur de ta mre, par le tombeau
et par les ossemens de ton pre, je te somme de dclarer si tout ce qu'on a
dit contre moi est vrai.--Rponds-lui, mon frre, dit le grand-matre, si
toutefois l'ennemi contre lequel je te vois lutter t'en laisse le pouvoir.

En effet, Bois-Guilbert paraissait tre en proie  un tumulte de passions,
qui, se combattant les unes les autres, opraient une sorte de convulsion
dans tous ses traits; et ce ne fut que d'une voix qui exprimait la plus
grande contrainte, qu'il put articuler ces mots entrecoups en regardant
Rbecca: Le papier! le papier!

Vous l'entendez, s'cria Beaumanoir; voil ce qu'on peut regarder comme
une preuve irrfragable, puisque la victime de ses sortilges ne peut
prononcer que: Le papier! Le papier fatal, le talisman, sur lequel
probablement est inscrite la cause de son silence.

Mais Rbecca interprta diffremment les paroles arraches pour ainsi dire
 Bois-Guilbert; et jetant un coup d'oeil rapide sur le morceau de papier
qu'elle tenait encore  la main, elle lut ces mots tracs en caractres
arabes: _Demande le privilge  un champion._ Le murmure qui se fit
entendre dans l'assemble, occasionn par les commentaires que les
spectateurs se communiquaient sur l'trange rponse de Bois-Guilbert, donna
 Rbecca le temps de lire, et au mme instant de dtruire le papier, sans
qu'on s'en apert. Lorsque le silence fut rtabli le grand-matre reprit
la parole.

Rbecca, dit-il, tu ne peux retirer aucun avantage du tmoignage de ce
malheureux chevalier, contre qui, nous le voyons bien, l'ennemi est trop
puissant. As-tu quelque autre chose  dire?--Il me reste encore une
chance pour sauver ma vie, dit Rbecca, mme d'aprs vos lois barbares. Ma
vie a t misrable, bien misrable, du moins dans ces derniers temps; mais
je ne rejetterai point un don que j'ai reu de Dieu, tant qu'il me fournira
les moyens de le dfendre. Je nie l'accusation porte contre moi; je
maintiens mon innocence et la fausset de l'inculpation; je rclame le
privilge du combat en champ clos, et je comparatrai par un champion.

Et qui voudra, Rbecca, dit le grand-matre, lever sa lance et la mettre
en arrt pour une sorcire? Qui voudra se prsenter comme le champion d'une
juive?--Dieu me suscitera un champion, rpondit Rbecca. Il n'est pas
possible que, dans l'heureuse Angleterre, sur cette terre hospitalire,
chez cette nation gnreuse et libre, o l'on trouve un si grand nombre de
chevaliers prts  hasarder la vie pour l'honneur, il ne s'en trouve un
seul qui veuille combattre pour la justice. Mais il suffit que je rclame
le privilge du combat, et voil mon gage. En disant ces mots elle ta un
de ses gants brods et le jeta devant le grand-matre avec un air de
modestie et de dignit qui excita une surprise et une admiration
universelles.


CHAPITRE XXXVIII.


      Je jette l mon gage pour te prouver la vrit de ce
      que j'avance, jusqu'au dernier degr de la valeur martiale.

                                  SHAKSPEARE. _Richard_.


Lucas Beaumanoir lui-mme se sentit alors mu par l'air de noblesse et le
maintien dcent de Rbecca. Il n'tait naturellement ni cruel, ni mme
svre; mais son caractre froid, sans passions vives, uni  un sentiment
lev, quoique faux, lui faisait regarder comme un devoir les impressions
d'un coeur qui s'tait graduellement endurci par l'effet d'une vie
asctique, comme par l'exercice du pouvoir suprme, et encore par la
ncessit suppose de subjuguer les infidles et de draciner l'hrsie,
qu'il s'imaginait tre pour lui une obligation toute particulire. Ses
traits se relchrent un peu de leur inflexibilit habituelle, lorsque ses
regards se fixrent sur la belle et intressante crature qui tait devant
lui, seule, sans amis, et qui se dfendait avec tant de dignit et de
courage. Il fit deux fois le signe de la croix, ne sachant d'o provenait
cet attendrissement inusit d'un coeur qui, dans des occasions semblables,
avait t d'une duret gale  celle de l'acier de son pe. Enfin il
reprit la parole.

Jeune fille, dit-il, si la piti que je ressens pour toi est l'effet de
quelque art magique que tu aies pratiqu sur moi, ton crime est grand; mais
j'aime  la regarder comme produite par de plus doux sentimens de la
nature, qui s'afflige de voir qu'un corps qui prsente une forme aussi
agrable ne soit qu'un vase de perdition; exprime ton repentir, ma fille,
confesse tes crimes de charmes et d'enchantemens, renonce  ta fausse
croyance, embrasse notre sainte religion, et tu seras encore heureuse, et
dans cette vie et dans l'autre. Place dans quelque monastre de l'ordre le
plus austre, tu auras encore le temps de prier et de faire pnitence, et
tu ne te repentiras pas de cette rsolution. Fais ce que je te dis, et
sauve ta vie. Qu'a fait pour toi la loi de Mose? qui t'oblige  lui
sacrifier ta vie?

Ce fut la loi de mes pres, rpondit Rbecca; elle leur fut donne sur
le mont Sina, au milieu du tonnerre et des clairs, et dans un nuage de
feu; c'est ce que vous croyez si vous tes chrtiens; elle est,
dites-vous, rvoque, mais c'est l ce que mes matres ne m'ont point
enseign.--Qu'on fasse venir notre chapelain, dit Beaumanoir; qu'il
dise  cette infidle obstine...--Pardonnez si je vous interromps,
dit Rbecca avec douceur; je ne suis qu'une jeune fille, inhabile 
discuter sur ma religion; mais je saurai mourir pour elle, si telle est
la volont de Dieu. Daignez m'accorder une rponse  ma demande du
privilge d'un champion.

Donnez-moi son gant, dit Beaumanoir. Certes, continua-t-il en examinant
le tissu lger et les doigts effils de ce gant, voil un gage bien
faible et bien frle pour un combat aussi terrible. Vois-tu, Rbecca,
comme ton gant mince et lger est  un de nos lourds gantelets d'acier?
ainsi est ta cause  l'gard de celle du Temple; car c'est notre saint
ordre que tu as dfi.--Mets mon innocence de l'autre cot de la
balance, rpondit Rbecca, et le gant de soie l'emportera sur le gant de
fer.

Ainsi donc, dit le grand-matre, tu persistes dans ton refus de confesser
ton crime, et dans l'audacieux dfi que tu as fait?--Je persiste, noble
sire, rpondit Rbecca.--Soit donc ainsi fait, au nom du ciel! dit le
grand-matre, et que Dieu fasse triompher le bon droit!--_Amen!_
rpondirent les prcepteurs autour de lui, et le mot fut rpt par toute
l'assemble.

Mes frres, dit Beaumanoir, vous n'ignorez pas que nous aurions trs bien
pu refuser  cette femme le privilge du jugement par combat; mais, quoique
juive et infidle, elle est trangre et sans dfense;  Dieu ne plaise
que, lorsqu'elle rclame le bnfice de nos douces lois, nous refusions de
l'en faire jouir! D'ailleurs nous sommes des chevaliers et des soldats
aussi bien que des religieux, et ce serait une honte  nous de refuser,
sous aucun prtexte, le combat demand. Voici donc l'tat de la cause.
Rbecca, fille d'Isaac d'York, est, d'aprs un grand nombre de faits et de
prsomptions, accuse du crime de sorcellerie commis sur la personne d'un
noble chevalier de notre saint ordre, et a rclam le privilge du combat
pour prouver son innocence.  qui tes-vous d'avis, rvrends frres, que
nous devions remettre le gage du combat en le nommant en mme temps notre
champion dans la lice?

 Brian de Bois-Guilbert, dit le prcepteur Goodalrick, qui est
personnellement intress dans cette affaire, et qui d'ailleurs connat
mieux que personne de quel ct est la vrit et la justice.

Mais, dit le grand-matre, si notre frre Brian est sous l'influence d'un
charme ou d'un sort? Ce n'est au reste que par motif de prudence; car il
n'est pas dans tout notre ordre un bras auquel je confierais plus
volontiers la dfense de cette cause, ou de toute autre d'une plus grande
importance.--minentissime pre, rpondit le prcepteur Goodalrick, aucun
charme ne peut oprer sur le champion qui se prsente au combat pour le
jugement de Dieu.

Tu as raison, mon frre, dit le grand-matre. Albert Malvoisin, donne ce
gage de bataille  Brian de Bois-Guilbert. La recommandation que nous avons
 te faire, mon frre, continua-t-il en s'adressant  Bois-Guilbert, est
que tu combattes vigoureusement et en homme de courage, ne doutant pas que
tu ne fasses triompher la bonne cause. Et toi, Rbecca, fais attention que
je te dsigne le troisime jour,  partir de celui-ci, auquel tu auras d
trouver un champion.--C'est un dlai bien court, rpondit Rbecca, pour
une trangre, pour une femme d'une croyance diffrente de la vtre, s'il
faut trouver quelqu'un qui veuille combattre et exposer sa vie et son
honneur  cause d'elle.

Il ne nous est pas possible de le prolonger, dit le grand-matre. Le
combat doit avoir lieu en notre prsence, et divers motifs puissans nous
appellent ailleurs le quatrime jour.--Que la volont de Dieu soit
accomplie, dit Rbecca. Je mets ma confiance en celui pour qui un instant
est aussi efficace pour se sauver que le serait une suite de sicles.--Tu
as trs bien dit, jeune fille, observa le grand-matre; mais nous savons
quel est celui qui peut se couvrir d'armure et ressembler  un ange de
lumire. Il ne reste plus qu' dsigner le lieu du combat, et, s'il y a
lieu, celui de l'excution. O est le prcepteur  de cette maison?

Albert Malvoisin, ayant encore  la main le gant de Rbecca, parlait en
ce moment  Bois-Guilbert d'un air anim, mais  voix basse. Quoi! dit
le grand-matre, ne veut-il pas recevoir le gage?--Il le recevra, il
le reoit, minentissime pre, rpondit Malvoisin en cachant le gant
sous son propre manteau. Quant au lieu du combat, je pense qu'il n'en
est pas de plus convenable que la lice de Saint-Georges, appartenant 
la prceptorerie, et o nous faisons ordinairement nos exercices
militaires.--C'est bien, dit le grand-matre. Rbecca, c'est dans
cette lice que tu devras produire ton champion; et s'il ne s'en prsente
point, ou si celui qui viendra est vaincu par le jugement de Dieu, tu
mourras de la mort des sorcires, conformment  notre sentence. Que ce
jugement soit consign dans nos registres, et qu'on en fasse lecture 
haute voix, afin que personne n'en prtende cause d'ignorance.

L'un des chapelains qui remplissaient les fonctions de greffier inscrivit
tout de suite ce jugement sur un norme registre qui contenait les
procs-verbaux des sances solennelles des chevaliers du Temple, et
lorsqu'il eut fini d'crire, l'autre chapelain lut  haute voix la sentence
du grand-matre, rdige en ces termes:

Rbecca, juive, fille d'Isaac d'York, atteinte et convaincue de
sorcellerie, de sduction et autres damnables pratiques, faites contre un
chevalier du trs saint ordre du Temple de Sion, nie le fait, et dit que le
tmoignage en ce jour port contre elle est faux, mchant et dloyal, et
que par lgitime _essoine_[12], ou privilge de son corps, comme ne pouvant
combattre elle-mme, elle offre, par un gentilhomme, en sa place, de
soutenir sa cause, et par lui faisant son loyal devoir, en toute manire
chevaleresque, avec telles armes qu' gage de bataille il appartient, et ce
 ses prils et frais, pour quoi elle a jet son gage; et le gage ayant t
remis s-mains du noble sire et chevalier Brian de Bois-Guilbert, du saint
ordre du Temple de Sion, il a t dsign pour soutenir cette bataille au
nom de son ordre et de lui-mme, comme partie offense et comme victime des
pratiques de la rclamante. C'est pourquoi l'minentissime pre et puissant
seigneur Lucas, marquis de Beaumanoir, a octroy permission de faire ledit
dfi, accord ledit essoine et privilge du corps de la rclamante, et
dsign le troisime jour pour ledit combat, le lieu tant l'enclos dit la
lice de Saint-Georges, prs la prceptorerie de Templestowe; et le
grand-matre somme la rclamante de comparatre audit lieu par son
champion, sous peine de subir sa sentence comme convaincue de sorcellerie
ou de sduction, et aussi somme le dfendant d'y comparatre, sous peine
d'tre tenu pour lche, et dclar tel comme dfaillant; et le noble
seigneur et minentissime pre susnomm, ordonne que ledit combat ait lieu
en sa prsence, le tout suivant les us et coutumes en pareil cas tablis et
dtermins. Que Dieu fasse justice  la bonne cause!

      Note 12: Ce vieux mot signifie _excuse_ par impossibilit de
      comparatre en justice. Il se rapporte ici, observe l'auteur anglais,
      au privilge qu'avait l'accuse d'envoyer un champion, ne pouvant
      combattre elle-mme  cause de son sexe. A. M.

_Amen!_ dit le grand-matre, et le mot fut rpt par tous les assistans.
Rbecca ne parla point, mais elle leva les yeux au ciel, et, joignant les
mains, resta une minute sans changer d'attitude. Ensuite elle rappela
modestement au grand-matre qu'on devait lui permettre de profiter des
occasions qui se prsenteraient de communiquer librement avec ses amis,
pour leur faire connatre sa position, et pour se procurer, s'il tait
possible, un champion qui voult combattre  sa place.

Cela est juste et lgitime, dit le grand-matre; choisis tel messager que
tu croiras digne de ta confiance, et il aura libre communication avec toi
dans la chambre qui te sert de prison.--Y a-t-il quelqu'un ici, dit
Rbecca, qui par intrt pour une cause juste, ou pour un ample salaire,
veuille rendre ce service  un tre qui est dans la dtresse?

Tout le monde garda le silence, croyant qu'il n'tait pas prudent, en
prsence du grand-matre, de manifester de l'intrt  la prisonnire qui
venait d'tre condamne, et aussi par la crainte d'tre souponn de
protger le judasme, ou de nourrir l'espoir d'une rcompense, ou encore de
trahir un sentiment naturel de compassion. Rbecca resta quelques instans
dans un tat d'anxit impossible  dcrire. Est-il croyable?
s'cria-t-elle enfin. Eh quoi! en Angleterre, me trouver ainsi prive de la
seule esprance de salut qui me reste, faute d'un acte de charit qu'on ne
refuserait pas mme au dernier des criminels!

 la fin, Higg, fils de Snell, rpondit: Je ne suis qu'un estropi, mais
si je puis me remuer ou marcher un peu, c'est  son secours charitable que
je le dois. Je ferai ta commission, ajouta-t-il, autant que le peut un
homme qui n'a pas le libre usage de ses membres; et plt  Dieu que je
fusse assez ingambe pour pouvoir rparer par ma promptitude le mal que j'ai
fait avec ma langue! Hlas! lorsque je me glorifiais d'avoir t l'objet de
ta charit, j'tais loin de penser que je mettrais ta vie en danger.

Dieu, dit Rbecca, dispose de tous les vnemens ici-bas. Il peut faire
cesser la captivit de Juda, mme avec le plus faible instrument. Pour
porter ses ordres, le limaon est un messager aussi sr que le faucon. Il
te faut chercher Isaac d'York; voici de quoi payer tes frais de voyage, y
compris ton cheval. Donne-lui ce billet; je ne sais si c'est du ciel que me
vient cet espoir; mais j'ai rellement celui que je ne subirai pas la mort
 laquelle on vient de me condamner, et que Dieu me suscitera un champion.
Adieu! de ta diligence, dpend ma vie ou ma mort.

Le paysan prit le billet, qui contenait quelques mots en hbreu. Plusieurs
des assistans voulaient dissuader Higg de toucher  un objet aussi suspect;
mais il tait rsolu  servir sa bienfaitrice. Elle avait guri son corps,
disait-il, et il ne pouvait croire qu'elle et le dessein de mettre son ame
en pril. Je vais, dit-il, emprunter le bon cheval de mon voisin Buthan,
et je serai  York en aussi  peu de temps qu'il sera possible avec une
pareille monture.

Mais sa bonne fortune ne le laissa pas aller si loin, car  environ un
quart de mille des portes de la prceptorerie, il rencontra deux cavaliers,
qu' leur costume et  leurs gros bonnets jaunes il reconnut pour tre des
juifs; et lorsqu'il en fut rapproch, il vit que l'un d'eux tait Isaac
d'York pour qui il avait autrefois travaill: l'autre tait le rabbin Ben
Samuel, et tous deux taient venus aussi prs de la prceptorerie qu'ils
l'avaient os, sur la nouvelle qu'ils avaient reue que le grand-matre
avait convoqu un chapitre pour faire le procs  une sorcire.

Frre Ben Samuel, disait Isaac, mon esprit est troubl, et je ne sais
pourquoi. Cette accusation de ncromancie n'est que trop souvent employe
pour cacher de mauvais desseins contre notre peuple.

Tranquillise-toi, mon frre, rpondit le mdecin; tu peux prendre des
arrangemens avec ces Nazarens, parce que tu es en possession de richesses,
qui sont le mammon de l'iniquit, et qui te mettent en tat d'acheter
pleine et entire immunit. L'or a sur les esprits froces de ces hommes
abandonns de Dieu le mme pouvoir qu'on attribuait au sceau du puissant
roi Salomon, que l'on disait commander aux mauvais gnies. Mais quel est ce
pauvre malheureux qui vient ici, appuy sur des bquilles, et qui, je
crois, dsire nous parler? Ami, dit-il en s'adressant  Higg, fils de
Snell, je ne te refuse pas le secours de mon art, mais je ne donne pas mme
un aspre  ceux qui demandent l'aumne sur le grand chemin. Fi! n'as-tu pas
de honte? Tu es paralys des jambes, eh bien, travaille des mains pour
gagner ta vie; car, si tu ne peux courir la poste, si tu ne peux avoir la
garde fatigante d'un troupeau, tre militaire ou servir un matre
impatient, tu peux trouver d'autres occupations... Eh bien, mon frre,
qu'est-ce qu'il y a donc, dit-il en s'interrompant pour regarder Isaac, qui
n'ayant fait que jeter un coup d'oeil sur le billet que Higg lui avait
prsent, poussa un profond soupir, et se laissa tomber de sa mule, comme
un homme qui va mourir, et resta un moment tendu sur la terre, priv de
sentiment.

Le rabbin alarm descendit de cheval, et employa aussitt les remdes que
son art lui suggrait pour faire revenir son compagnon. Il avait mme tir
de sa poche une bote de ventouses, et se prparait  le saigner, lorsque
l'objet de ses vives inquitudes reprit tout  coup ses sens, mais ce fut
pour jeter son bonnet et rouler sa tte dans la poussire. Le mdecin eut
d'abord la pense d'attribuer cette subite et violente motion  un accs
de dmence, et, persistant dans sa premire intention, reprit en main ses
instrumens. Mais Isaac le convainquit bientt de son erreur.

Enfant de ma douleur! s'cria-t-il, on aurait bien pu te nommer Benoni au
lieu de Rbecca. Pourquoi faut-il que ta mort conduise mes cheveux blancs
au tombeau, et que, dans l'amertume de mon ame, je maudisse Dieu et que je
meure?--Frre, dit le rabbin saisi de surprise, es-tu pre en Isral, et
oses-tu prononcer des paroles semblables? J'espre que l'enfant de ta
maison vit encore.

Elle vit, rpondit Isaac, mais c'est comme Daniel, que Balthasar avait
fait jeter dans la fosse aux lions. Elle est prisonnire des enfans de
Blial, et ils exerceront leur cruaut sur elle, sans piti pour sa
jeunesse ni sa beaut. Oh! elle tait comme une couronne de palmes
verdoyantes sur mes cheveux blancs! et elle se fanera dans une nuit comme
la courge ou citrouille de Jonas! Enfant de mon amour!  Rbecca, fille de
Rachel, les tnbres de la mort t'environnent dj.--Mais enfin, lis ce
billet, dit le rabbin; il est possible que nous trouvions encore quelque
moyen de la dlivrer.--Lis, mon frre, rpondit Isaac, lis toi-mme, car
mes yeux sont comme une fontaine. Le mdecin lut, en hbreu, ce qui suit:

 Isaac, fils d'Adonikam, que les Gentils appellent Isaac d'York. Que la
paix et la bndiction de la promesse se multiplient sur toi. Mon pre, je
suis comme une personne qui est condamne  mourir pour une chose que mon
ame ne connat point, pour le crime de sorcellerie. Mon pre, si on peut
trouver un homme fort, qui combatte pour ma cause, avec l'pe et la lance,
suivant l'usage des Nazarens, et cela dans la lice de Yostowe, le
troisime jour  compter de celui-ci, le Dieu de nos pres lui donnera
peut-tre assez de force pour dfendre l'innocence, et celle qui n'a
personne pour la secourir. Mais si cela ne peut tre, que les vierges de
notre peuple pleurent sur moi comme sur une personne qui a t rejete,
comme sur la biche qui a t frappe par le chasseur, et comme sur la fleur
qui a t coupe par la faux du moissonneur. C'est pourquoi vois ce que tu
peux faire et s'il t'est possible de trouver un librateur. Il y a un
guerrier nazaren qui pourrait  la vrit prendre les armes pour ma
dfense, Wilfrid, fils de Cedric, que les Gentils appellent Ivanhoe; mais
il est possible qu'il ne soit pas encore en tat de soutenir le poids de
son armure. Nanmoins fais-lui connatre ma position, mon pre; car il
jouit d'une grande considration auprs des hommes vaillans de son peuple;
et comme il a t notre compagnon dans la maison de servitude, il peut
indiquer quelqu'un qui vienne combattre en ma faveur. Et dis-lui, dis 
lui-mme, dis  Wilfrid, fils de Cedric, que, soit que Rbecca vive, soit
que Rbecca meure, elle vivra et elle mourra entirement innocente du crime
dont on l'accuse. Et si c'est la volont de Dieu que tu sois priv de ta
fille, ne demeure pas long-temps, maintenant que tu es vieux, dans cette
terre de sang et de cruaut, mais retire-toi  Cordoue, o ton frre vit en
sret,  l'ombre du trne, mme du trne de Boabdil le sarrasin; car moins
affreuses sont les cruauts des Maures envers la race de Jacob, que les
cruauts des Nazarens d'Angleterre.

Isaac couta assez tranquillement la lecture que Ben Samuel fit de cette
lettre, et ensuite recommena ses exclamations et ses dmonstrations de
douleur,  la manire orientale, dchirant ses vtemens, couvrant sa tte
de poussire, et s'criant: Ma fille! ma fille! chair de ma chair! os de
mes os!

Et cependant, dit le rabbin, il faut prendre courage, car cette douleur ne
remdie  rien. Il s'agit de ceindre tes reins, et d'aller  la recherche
de ce Wilfrid, fils de Cedric. Il est possible qu'il t'aide, soit de ses
conseils, soit de ses armes, car ce jeune homme est en faveur auprs de
Richard surnomm par les Nazarens Coeur-de-Lion, et la nouvelle de son
retour est constante dans le pays. Il peut se faire qu'il en obtienne des
lettres scelles de son sceau, dfendant  ces hommes de sang, qui
dshonorent le Temple d'o drive leur nom, de donner suite  l'acte qu'ils
se proposent d'accomplir.

J'irai  sa recherche, dit Isaac, car c'est un brave jeune homme, qui a
compassion de l'exil de Jacob. Mais il ne peut encore se revtir de son
armure, et quel autre chrtien voudra combattre pour l'opprime de Sion?

Mais, mon frre, dit le rabbin, tu parles comme un homme qui ne connat
point les Gentils; avec de l'or tu achteras leur valeur, comme avec de
l'or tu achtes ta propre sret. Aie bon courage, et te mets en route pour
trouver ce Wilfrid d'Ivanhoe. Et moi aussi je partirai, j'agirai, car ce
serait un grand crime que de te laisser abattre par cette calamit. Je vais
me rendre  York, o un grand nombre de guerriers et d'hommes forts sont
assembls, et je ne doute pas que je ne trouve parmi eux quelqu'un qui
consente  combattre pour ta fille; car l'or est leur dieu, et pour de l'or
ils engageraient leur vie aussi facilement qu'ils engagent leurs terres. Tu
ratifieras, tu accompliras sans doute, mon frre, toutes les promesses que
je pourrai faire en ton nom.

Assurment, mon frre, rpondit Isaac: et je bnis le ciel qui m'a envoy
un tel consolateur dans ma misre. Il ne faut pas cependant leur accorder
tout de suite la totalit de leurs demandes, car tu trouveras que c'est le
propre de cette maudite race de demander des marcs, et ensuite de se
contenter de recevoir des onces. Au surplus, fais comme tu jugeras
convenable, car ceci me met au dsespoir, et  quoi me servirait tout mon
or, si l'enfant de mon amour venait  prir?

Adieu donc, dit le mdecin, et puisse-t-il t'arriver tout ce que ton coeur
dsire! Ils s'embrassrent et partirent chacun par une route diffrente.
Le paysan estropi resta quelque temps  regarder aprs eux.

Ces chiens de juifs! dit-il, ne pas plus faire attention  un membre libre
d'une corporation, que si j'tais un esclave ou un Isralite circoncis
comme eux. Ils auraient bien pu, il me semble, me jeter un ou deux mancus.
Rien ne m'obligeait  leur apporter leur maudit griffonnage, et   courir
le risque d'tre ensorcel, comme plus d'une personne m'en a averti. Je me
soucie bien du morceau d'or que la jeune fille m'a donn, si, lorsque
j'irai  confesse,  Pques prochain, je dois tre grond par le prtre, et
si je suis oblig de lui donner le double pour me rconcilier avec lui, et
peut-tre encore recevoir le nom de _Messager Boiteux_ du juif, par dessus
le march? Je crois rellement que j'ai t ensorcel par cette fille,
pendant que je me tenais prs d'elle. Mais 'a toujours t de mme; soit
juif, soit Gentil, toutes les fois qu'il y avait une commission  faire,
personne ne pouvait rester en place; et, ma foi! moi-mme, quand j'y pense,
je donnerais outils, boutique, tout, pour lui sauver la vie.


CHAPITRE XXXIX.


       jeune fille! tout impitoyable que soit ton coeur,
      le mien ne le cde pas au tien pour la fiert.

                                       SEWARD.


Vers la fin du jour o le jugement, si on peut l'appeler ainsi, avait eu
lieu, on  frappa doucement  la porte de la chambre qui servait de prison 
Rbecca. Ce bruit ne drangea nullement la captive, qui, dans ce moment,
rcitait la prire du soir prescrite par sa religion, et qu'elle termina
en chantant l'hymne suivant:


  Quand Isral, peuple chri de Dieu,
  S'en retournait du pays d'esclavage,
  L'astre sauveur marchait devant l'Hbreu;
  Guide imposant, et qui sur ce rivage
  S'environna d'un nuage de feu.
  Durant le jour la colonne enflamme
  Avec lenteur, sur les peuples surpris,
  Suivait son cours voil par la fume,
  Tandis qu'au loin les sables d'Idume
  Gardaient l'clat de ses rayons chris.

  Les hymnes saints s'levaient dans les nues,
  Au son bruyant des clairons et des cors;
  Et de Sion les vierges ingnues,
  Aux chants guerriers unissaient leurs accords.
  Nos ennemis ddaignent les prodiges;
  Isral voit mourir ses faibles tiges;
  En refusant de suivre les sentiers,
  Nos fiers aeux ont pay leurs prestiges,
  Et de leurs maux tu nous rends hritiers.

  Bien que prsent, tu restes invisible,
  Quand brilleront de plus fortuns jours,
  Que ta mmoire offre un voile sensible,
  Contre des feux qui nous trompent toujours;
  Et quand la nuit, de ses noires tnbres,
  Aura couvert nos riantes cits,
  Retiens tes coups dans ces momens funbres,
  Et prte-nous tes divines clarts.

   Babylone en silence et captives,
  Ont d gmir nos harpes fugitives:
  Tout Isral est en proie aux tyrans.
  Sur nos autels plus de feux odorans;
  Et nos clairons et nos trompes sommeillent.
  Mais ta clmence a dit: qu'ils se rveillent!
  Le sang des boucs et la chair des bliers
  N'ont aucun prix o mon regard s'attache;
  D'humbles pensers, un coeur pur et sans tache,
  Me sont plus chers et non moins familiers.

Lorsque le silence eut succd au chant expressif de la pit de Rbecca,
on frappa de nouveau  la porte. Entre, dit-elle, si  tu es un ami: si tu
es un ennemi, je n'ai pas les moyens de te refuser l'entre.--Je suis,
dit Brian de Bois-Guilbert en entrant dans l'appartement, un ami ou un
ennemi, suivant le rsultat de cette entrevue.

Alarme  la vue de cet homme, dont elle regardait la passion licencieuse
comme la cause de ses malheurs, Rbecca, d'un air timide et rserv,
quoique anime d'un sentiment de crainte relle qu'elle ne manifesta point,
se retira dans la partie la plus recule de l'appartement, comme bien
dtermine  s'loigner autant qu'elle le pourrait, mais aussi  dfendre
son terrain le plus long-temps possible. Elle prit une attitude, non de
dfi, mais de rsolution, comme quelqu'un qui voudrait viter de provoquer
une attaque, mais qui serait bien dcid  repousser de tout son pouvoir
celle que l'on tenterait de diriger contre lui.

Vous n'avez aucun motif de me craindre, Rbecca, dit le templier, ou, s'il
faut que je m'exprime avec plus de prcision, vous n'avez, du moins en ce
moment, aucun motif de me redouter.--Je ne vous crains point, dit
Rbecca, dont la respiration oppresse semblait dmentir l'hrosme du
discours; ma confiance est ferme et je ne vous crains point.

Vous n'en avez pas de sujet, rpondit Bois-Guilbert; vous n'avez pas
maintenant  redouter que je renouvelle mes prcdentes tentatives dictes
par la dmence.  quelques pas d'ici sont des gardes sur lesquels je n'ai
aucune autorit. Ils sont chargs de vous conduire  la mort, Rbecca, et
nanmoins ils ne souffriraient pas que vous fussiez insulte par qui que ce
soit, mme par moi, si ma dmence, car c'est rellement une dmence,
pouvait me faire oublier  ce point.

Que le ciel soit lou! dit la juive; la mort est ce qui m'pouvante le
moins dans ce repaire d'iniquit.--Sans doute, rpliqua le templier,
l'ide de la mort n'a rien d'effrayant pour une ame courageuse, lorsqu'elle
se prsente soudainement et ouvertement. Un coup port par une lance ou par
une pe, pour moi, serait peu de chose. Pour toi, sauter du haut d'une
tour, te percer d'un poignard, n'inspire  point de terreur; l'infamie, la
perte de l'honneur, voil ce que l'un et l'autre considrerait. Remarque
bien, je te parle ainsi, parce que tu penses que mes ides et mes sentimens
sur l'honneur sont diffrens des tiens; mais nous savons l'un et l'autre
mourir pour lui.

Infortun! dit la juive, es-tu donc condamn  exposer ta vie pour des
principes dont tes propres rflexions et ton propre jugement ne
reconnaissent point la solidit? Certes, c'est se dpouiller d'un trsor en
change d'une chose qui n'est pas du pain. Mais ne juge pas ainsi de moi.
Ta rsolution peut varier au gr des vagues agites et inconstantes de
l'opinion humaine, la mienne est ancre sur le rocher des sicles.

Silence, jeune fille, rpondit le templier, de pareils discours ne servent
pas  grand'chose maintenant. Tu es condamne  mourir, non d'une mort
soudaine et douce, telle que le malheur la dsire ou que le dsespoir se la
donne, mais d'une suite continue, lente, affreuse, prolonge, de tortures,
organises pour punir ce que la bigoterie diabolique de ces hommes appelle
ton crime.

Et  qui, si tel doit tre mon destin, dit Rbecca,  qui suis-je
redevable de tout cela? Srement c'est  celui-l seul qui, pour un motif
personnel et brutal, m'a trane jusqu'ici, et qui maintenant, pour quelque
autre motif secret, mais galement personnel, s'efforce d'exagrer le sort
pouvantable auquel lui-mme m'a expose.--Ne pense pas, dit le templier,
que je t'aie expose comme tu le dis; mon propre sein t'aurait servi de
bouclier pour te garantir d'un tel danger, avec autant d'ardeur et
d'abngation que j'en ai mis  te garantir des traits qui sans cela
t'auraient t la vie.

Si ton dessein et t d'accorder une protection honorable  l'innocence,
dit Rbecca, je t'aurais remerci de tes soins; mais comme il en est
autrement, malgr les assertions contraires et souvent rptes, je te
dclare que la vie n'est rien pour moi, si je devais la conserver au prix
que tu voudrais exiger.

Fais trve  tes reproches, Rbecca, dit le templier; j'ai mes propres
motifs de chagrin, et je ne supporterais pas que tu vinsses les
aggraver.--Quel est donc ton dessein? sire chevalier, dit la juive.
Dis-le en peu de mots. Si tu as quelque chose en vue, autre que d'tre
tmoin du malheur dont tu es la cause, parle, et ensuite daigne, je t'en
supplie, me laisser  moi-mme; le passage du temps  l'ternit est
court, mais il est terrible, et je n'ai que peu de momens pour m'y
prparer.

Je m'aperois, Rbecca, dit Bois-Guilbert, que tu continues  faire peser
sur moi l'accusation des malheurs que j'aurais vivement dsir de pouvoir
prvenir.--Sire chevalier, dit Rbecca, je voudrais viter de faire des
reproches; mais, comment peux-tu nier que je dois ma mort  ta passion
effrne?

C'est une erreur, c'est une erreur, s'cria prcipitamment le templier;
vous vous trompez si vous imputez  mes desseins ou  mes actions des
circonstances que je ne pouvais ni prvoir ni empcher. Pouvais-je deviner
l'arrive inattendue de ce vieil imbcille, que quelques clairs de
bravoure, et les louanges donnes aux stupides austrits d'un asctique,
ont lev pour le moment  un rang bien au dessus de son mrite, au dessus
du sens commun, au dessus de moi, au dessus de plusieurs centaines de
chevaliers de notre ordre qui pensent et qui sentent comme des hommes
exempts des sots et ridicules prjugs qui forment la base de ses opinions
et de ses actions?

Et cependant, dit Rbecca, vous avez sig comme mon juge, tout innocente,
parfaitement innocente que j'tais, et que vous saviez que j'tais; vous
avez particip  ma condamnation; bien plus, si je l'ai nettement compris,
vous devez vous-mme comparatre, en armes, pour soutenir l'accusation et
assurer l'excution de la sentence.

Patience, jeune fille, rpliqua le templier, patience, je t'en supplie; il
n'est pas de race qui sache aussi bien que la tienne cder  l'orage et
gouverner sa barque de manire  tirer parti, mme d'un vent contraire.

Dplorable,  jamais lamentable, dit Rbecca, l'heure  laquelle la maison
d'Isral a t force d'avoir recours  cet art! Mais l'adversit courbe le
coeur, comme le feu courbe l'acier indocile; et ceux qui ne se gouvernent
plus par leurs propres lois, et qui ne sont plus habitans de leur tat
libre et indpendant, doivent se courber et s'humilier devant les
trangers. C'est une maldiction prononce contre nous, sire chevalier,
mrite sans doute en expiation de nos fautes et de celles de nos pres;
mais vous, vous qui vous vantez de votre libert comme d'un droit qui vous
appartient ds votre naissance, combien n'est-il pas plus honteux pour vous
de vous abaisser jusqu' flatter et caresser les prjugs des autres, mme
en dpit de votre propre conviction?

Vos paroles sont amres, Rbecca, dit Bois-Guilbert en parcourant
l'appartement avec un air d'impatience; mais je ne suis point venu pour
faire assaut de reproches avec toi. Je veux que tu saches que Bois-Guilbert
ne cde  homme quelconque, quoique les circonstances puissent l'engager
pour un temps  apporter quelque changement  ses projets; sa volont est
comme le fleuve qui descend de la montagne, dont le cours peut bien tre
dtourn pour quelques instans par un rocher, mais qui bientt reprend sa
direction vers l'ocan. Ce billet qui t'a conseill de rclamer le
privilge d'un champion, de qui as-tu pu penser qu'il venait, si ce n'est
de Bois-Guilbert?  quel autre individu as-tu pu inspirer de l'intrt?

Rpit bien court d'une mort instantane, rpliqua Rbecca, et qui me sera
de bien peu d'utilit. Est-ce l tout ce que tu as pu faire pour une
infortune, sur la tte de qui tu as accumul les chagrins, et que tu as
conduite jusqu'au bord du tombeau?

Non, jeune fille, rpondit Bois-Guilbert, ce n'est pas l tout ce que je
m'tais propos; sans la maudite intervention de ce vieux fanatique et de
cet imbcille Goodalrick, lequel, bien que templier, affecte nanmoins de
penser et de juger conformment aux lois ordinaires de l'humanit, l'office
de champion dfenseur tait dvolu, non  un prcepteur, mais  un
compagnon de l'ordre. Alors moi-mme, tel tait mon projet au premier son
de la trompette, je me serais prsent dans la lice comme ton champion, 
la vrit sous le dguisement d'un chevalier errant qui va  la recherche
des aventures, afin de prouver la bont de son bouclier et de sa lance; et
puis, que Beaumanoir et choisi, non pas un, mais deux, trois des frres
qui se trouvent maintenant ici, je n'avais pas le moindre doute que je ne
leur eusse fait vider les triers avec ma simple lance. C'est ainsi,
Rbecca, que ton innocence aurait t prouve, et je m'en serais remis  ta
reconnaissance pour la rcompense que tu m'aurais accorde comme
vainqueur.

Tout ceci, sire chevalier, dit Rbecca, n'est que pure vanterie, une
manire de vous faire un mrite de ce que vous auriez fait, si vous n'aviez
pas trouv convenable de faire autrement. Vous avez accept mon gant; et mon
champion, si une crature aussi abandonne, aussi dlaisse peut en trouver
un, doit s'exposer aux coups de votre lance dans la lice; et vous voudriez,
aprs cela, vous donner avec moi l'air d'un ami et d'un protecteur!

Votre ami et votre protecteur! dit gravement le templier: eh bien, je veux
encore l'tre; mais remarquez bien  quel risque, ou plutt avec quelle
certitude de dshonneur; et ensuite ne me blmez pas si je stipule mes
conditions avant d'exposer tout ce que j'aie eu jamais de plus cher
jusqu'ici, pour sauver la vie  une jeune fille juive.

Parle, dit Rbecca, je ne te comprends point.--Eh bien! dit
Bois-Guilbert, je vais te parler avec autant de franchise que jamais bigot
pnitent a parl  son pre spirituel, au tribunal de la pnitence.
Rbecca, si je ne comparais point dans la lice, je perds mon rang et ma
rputation; je perds ce qui m'est plus cher que l'air que je respire, je
veux dire l'estime dont mes frres m'honorent, et l'espoir que j'ai d'tre
un jour investi de cette suprme autorit, dont jouit aujourd'hui ce bigot
barbon, Lucas de Beaumanoir. Voil le sort invitable qui m'attend, si je
ne comparais point contre toi. Que maudit soit ce Goodalrick qui m'a dress
un pareil pige! et doublement maudit Albert Malvoisin, qui m'a dtourn de
la rsolution que j'avais prise de jeter ton gant  la figure de ce
fanatique vieillard, qui avait cout une accusation aussi absurde, et
contre une crature aussi noble et aussi aimable que tu l'es!

Mais  quoi sert maintenant tout ce jargon emphatique de flatterie? dit
Rbecca; tu as dclar ton choix entre faire rpandre le sang d'une femme
innocente, et conserver ton rang et tes esprances temporelles.  quoi sert
de discuter? ton choix est fait.

Non, Rbecca, dit le chevalier d'un ton plus doux et en se rapprochant
d'elle, mon choix n'est point fix; je dis plus, coute-moi bien, c'est 
toi  le faire. Si je parais dans la lice, il faut que je soutienne ma
renomme comme guerrier, et si je fais cela, que tu aies un champion ou
non, tu meurs par le poteau et le fagot, car il n'existe pas un chevalier
qui ait combattu contre moi  galit, encore moins  supriorit de
rsultat, except Richard Coeur-de-Lion et son favori Ivanhoe. Ivanhoe, tu
le sais fort bien, n'est pas en tat de vtir son corselet, et Richard est
prisonnier en pays tranger. Ainsi donc, si je me prsente dans la lice, tu
meurs, quand bien mme tes charmes engageraient quelque jeune cervel 
entrer en lice pour ta dfense.

Mais  quoi bon me rpter cela si souvent? demanda Rbecca.--Il le
faut, rpondit le templier, parce qu'il est essentiel que tu envisages ton
destin sous tous les rapports.--Eh bien! dit Rbecca, tourne la
tapisserie et fais-moi voir l'autre ct.

Si je me prsente dans la lice, dit Bois-Guilbert, tu meurs d'une mort
lente et cruelle, accompagne de tourmens gaux  ceux que l'on dit tre
destins aux coupables dans l'autre vie. Mais, si je ne me prsente point,
je suis un chevalier dgrad et dshonor, accus de sorcellerie et de
communiquer avec les infidles; le nom illustre que je porte, et que j'ai
rendu encore plus illustre par mes exploits, devient une dnomination de
mpris et de reproche; je perds la rputation; je perds l'honneur; je perds
la perspective d'une grandeur  laquelle les empereurs mme auraient peine
 s'lever; je sacrifie mes projets d'ambition; je dtruis les plans que
j'avais construits aussi haut que les montagnes, par le moyen desquelles
les paens disent que leur ciel faillit tre escalad... Eh bien, Rbecca!
ajouta-t-il en se jetant  ses pieds, cette grandeur, je la sacrifie; cette
renomme, j'y renonce; ce pouvoir, je ne l'ambitionne plus, mme en ce
moment o je suis prs de m'en saisir, si tu veux dire: Bois-Guilbert, je
t'accepte pour mon amant.

Laissons l toutes ces folies, sire chevalier, rpondit Rbecca, et
htez-vous d'aller trouver le rgent, le prince Jean; par honneur pour la
couronne, on ne peut tolrer les procds de votre grand-matre. C'est ainsi
que vous me ferez jouir de votre protection, sans sacrifice de votre part,
et sans prsent, pour demander une rcompense de la mienne.

Je n'ai point de rapports avec ces personnages, dit Bois-Guilbert tenant
le bord de sa robe. C'est  toi seule que je m'adresse; et qu'est-ce qui
peut contrarier ton choix? Penses-y bien; fuss-je un dmon, le trpas est
pire, et c'est le trpas que j'ai pour rival.

Je ne discute point sur la mesure de ces maux, dit Rbecca qui craignait
de provoquer le chevalier dont elle connaissait le caractre, mais qui
tait galement dtermine  ne pas souffrir la passion ni mme faire
semblant de la souffrir. Sois homme, sois chrtien. S'il est vrai que ta
croyance vous recommande  tous cette charit que vous prchez plus que
vous ne pratiquez, sauve-moi de cette mort affreuse, sans stipuler une
rcompense qui transformerait ta magnanimit en vil trafic, en pure
opration mercantile.

Non, dit le bouillant templier en se relevant, non, jeune fille, tu ne
m'en imposeras pas ainsi. Si je renonce  ma renomme prsente et  mes
vues ambitieuses pour l'avenir, c'est pour toi que j'y renonce, et c'est
ensemble que nous devons fuir. coute-moi, Rbecca, dit-il en prenant de
nouveau un ton de douceur, l'Angleterre, l'Europe, tout cela ne compose pas
l'univers. Il y a d'autres sphres dans lesquelles on peut se mouvoir, et
assez vastes, mme pour mon ambition. Nous irons en Palestine. Conrad de
Montferrat[13] est mon ami, un vritable ami, tout aussi exempt que moi de
ces vains et sots scrupules qui tiennent la raison captive; plutt faire
ligue avec Saladin qu'endurer les ddains des bigots que nous mprisons. Je
me fraierai de nouveaux sentiers pour m'lever au fate des honneurs,
ajouta-t-il en marchant de nouveau  grands pas dans l'appartement.
L'Europe entendra le bruit des pas de celui qu'elle a retranch du nombre
de ses enfans. Les millions d'hommes que ces croiss envoient pour ainsi
dire  la boucherie en Palestine, ne peuvent la dfendre aussi
efficacement; les sabres des nombreux milliers de Sarrasins ne sauraient
s'ouvrir une route aussi certaine dans cette terre pour la conqute de
laquelle on voit des nations entires prendre les armes, que la force, la
valeur et la discipline de moi et de ceux de nos frres qui, en dpit de ce
vieux bigot, s'attacheront  moi, advienne ce qu'il pourra. Tu seras reine,
Rbecca; c'est sur le mont Carmel que nous tablirons le trne que ma
valeur aura conquis, et le bton aprs lequel j'ai si long-temps soupir,
je l'changerai contre un sceptre.

      Note 13: Le texte porte Montserrat. A. M.

Tout cela, dit Rbecca, n'est qu'un rve, un vain songe, une vision de la
nuit; mais, ft-ce mme une ralit, rien de tout cela ne me touche. Il me
suffit de te dire que toute cette haute puissance  laquelle tu te proposes
de t'lever, je ne veux point la partager avec toi. D'ailleurs je ne
regarde pas avec assez d'indiffrence tous les liens qui nous attachent 
notre patrie et  notre foi religieuse pour accorder mon estime  celui
qui, aprs avoir bris ceux qui devaient le retenir dans le sein d'un ordre
dont il fait partie, ne craint point d'y renoncer uniquement dans la vue de
satisfaire sa passion dsordonne pour la fille d'un autre peuple. Ne mets
point de prix  la libert que tu veux me procurer, sire chevalier; ne
vends point un acte de gnrosit; protge l'opprime par esprit de charit
et non pour ton avantage personnel. Va te mettre au pied du trne
d'Angleterre; Richard coutera mon appel de la sentence de ces hommes
cruels.

Jamais, Rbecca! dit firement le templier. Si je dois renoncer  mon
ordre, c'est pour toi seule que j'y renoncerai. Si tu rejettes mon amour,
l'ambition me restera; il ne faut pas que je perde de tous les cts. Moi!
abaisser mon cimier devant Richard! Solliciter un don de ce coeur altier et
orgueilleux! Jamais, Rbecca; jamais je ne placerai  ses pieds l'ordre du
Temple en ma personne. Je puis renoncer  mon ordre; mais le dgrader, mais
l'avilir, non, jamais!

Que Dieu, dans sa bont, daigne me soutenir, dit Rbecca, car je n'ai
gure de secours  esprer de la part des hommes.--C'est la vrit, dit
Bois-Guilbert, car toute fire que tu es, ma fiert est gale  la tienne.
Si j'entre dans la lice, la lance en arrt, il n'est pas de considration
humaine qui puisse m'empcher de faire usage de toute la force de mon bras,
et alors pense au sort qui t'attend. Prir de la mort des plus grands
criminels; tre consume au milieu des flammes d'un bcher; savoir que tes
cendres seront disperses  travers les lmens dont nos corps sont
mystiquement composs; pas un atome ne restera de cette organisation, toute
gracieuse que nous puissions la reprsenter dans son clat de mouvement et
de vie, Rbecca, il n'est pas au pouvoir de la femme de s'arrter  une
pareille ide; tu cderas  mes instances; tu couteras mon amour.

Bois-Guilbert, rpondit la juive, tu ne connais pas le coeur de la femme,
ou tu n'as jamais convers qu'avec celles qui avaient perdu leurs plus
nobles sentimens. Je te dis, fier templier, que jamais, dans tes batailles
les plus sanglantes, tu n'as fait preuve d'un courage comparable  celui
qu'a dploy la femme, quand il tait command par l'affection ou le
devoir. Moi-mme, je suis une femme leve avec tous les soins de la
tendresse, naturellement timide dans le danger, et impatiente dans la
douleur; et cependant, lorsque nous entrerons l'un et l'autre dans la lice,
toi pour combattre, et moi pour souffrir, je sens au dedans de moi
l'assurance que mon courage surpassera le tien. Adieu; je n'ai plus de
paroles  perdre avec toi. Le peu de temps qui reste  la fille de Jacob 
passer sur la terre doit tre employ diffremment. Elle doit chercher le
consolateur, qui peut bien dtourner les yeux de dessus son peuple, mais
dont l'oreille est toujours ouverte au cri de celui qui le cherche avec
ferveur et vrit.

C'est donc ainsi que nous nous sparons? dit le templier aprs quelques
momens de silence; plt  Dieu que nous ne nous fussions jamais rencontrs,
ou que tu fusses ne noble et chrtienne! Oui, lorsque je te regarde, et
que je pense quand et comment nous nous rencontrerons de nouveau, je
voudrais pouvoir tre membre de ta race dgrade, ma main comptant des
shekels et transportant des lingots, au lieu de porter la lance et le
bouclier, courbant la tte devant le dernier des nobles, et ne prenant un
air terrible que pour le dbiteur pauvre et insolvable; voil, Rbecca, ce
que je dsirerais et  quoi je consentirais, pour passer ma vie avec lui,
et pour viter la part pouvantable que je dois avoir  ta mort.

Tu as dpeint le juif, dit Rbecca, tel que l'a rendu la perscution de
ceux qui te ressemblent. Le ciel dans sa colre la chass de son pays; mais
l'industrie lui a ouvert le seul chemin  l'opulence et au pouvoir que
l'oppression n'a pu lui fermer. Lis l'histoire du peuple de Dieu, et
dis-moi si ceux par qui Jhovah a opr tant de merveilles parmi les
nations taient alors un peuple d'avares et d'usuriers. Sache aussi,
orgueilleux chevalier, que nous comptons parmi nous des noms auprs
desquels votre noblesse la plus ancienne n'est que comme la citrouille
compare au cdre; des noms qui remontent  ces temps reculs o la divine
prsence faisait trembler le propitiatoire entre les chrubins, et qui ne
tirent leur splendeur d'aucun prince de la terre, mais de la voix cleste
qui ordonna  leurs pres de s'approcher le plus de la congrgation de la
vision. Tels furent les princes de la maison de Jacob.

Les joues de Rbecca se coloraient pendant qu'elle se vantait ainsi de
l'ancienne gloire de ses anctres; mais ces couleurs s'vanouirent en
soupirant: tels taient les princes d'Isral; mais  prsent, tels ils ne
sont plus; ils sont fouls aux pieds comme l'herbe fauche et mle  la
boue des grands chemins. Cependant il s'en trouve encore parmi eux qui ne
dmentent pas leur antique origine, et tu verras que la fille d'Isaac, fils
d'Adonikam, est de ce nombre. Adieu; je n'envie ni tes honneurs achets par
des flots de sang, ni les barbares anctres venus des landes borales, ni
ta foi, qui est toujours dans ta bouche, et jamais dans ton coeur ou dans
tes actions.

De par le ciel, un sort est jet sur moi, s'cria le templier; je suis
port  croire que ce squelette vivant, notre grand-matre, a dit la
vrit, et le regret avec lequel je me spare de toi a quelque chose de
surnaturel. Crature enchanteresse! ajouta-t-il en s'approchant plus prs
d'elle, mais d'un air respectueux; si jeune et si belle, si affranchie des
craintes de la mort, et pourtant condamne  mourir de la manire la plus
cruelle et la plus ignominieuse: qui pourrait ne pas pleurer sur ton sort
dplorable? Les larmes, qui depuis vingt ans taient inconnues  mes yeux,
les remplissent aujourd'hui pour toi, et je les sens couler sur mes joues
en te considrant. C'en est donc fait, rien ne peut maintenant te sauver.
Toi et moi nous ne sommes que les aveugles instrumens d'une fatalit
irrsistible qui nous poursuit, comme deux vaisseaux pousss devant
l'orage, luttant l'un contre l'autre pour s'abmer ensemble et prir dans
les flots. Pardonne-moi donc, et sparons-nous du moins en amis. J'ai
vainement essay d'branler ta rsolution, et la mienne est galement fixe
comme les arrts immuables du destin.

C'est ainsi, dit Rbecca, que les hommes rejettent sur le destin les
suites de leurs violentes passions. Mais je vous pardonne, Bois-Guilbert,
quoique vous soyez la cause de ma mort si prmature. Il y a de grandes
choses dont votre esprit tait capable; mais c'est le jardin du paresseux,
et l'ivraie s'y est mise pour touffer la bonne semence.

Oui, Rbecca, dit le templier, je suis fier, indomptable; mais c'est ce
qui m'a lev au dessus des esprits vulgaires, des bigots et des lches qui
m'entourent. Je fus ds ma premire jeunesse un enfant de la guerre,
audacieux dans mes vues, ferme et invariable dans leur excution: tel je
serai toujours; imprieux, inbranlable et que rien ne pourrait faire
dvier de ma route. L'univers en aura la preuve, mais tu m'as pardonn,
n'est-ce pas, Rbecca?--Aussi librement que jamais victime pardonna  son
bourreau.--Adieu donc, dit le templier, et il quitta l'appartement.

Le commandeur Albert de Malvoisin attendait avec impatience dans une
chambre contigu le retour de Bois-Guilbert.--Tu as tard bien long-temps,
lui dit-il; j'tais comme tendu sur des charbons ardens, par le dsir que
j'prouvais de te revoir. Que serait-il arriv si le grand-matre, ou
Conrad son espion, fussent venus ici? j'aurais pay cher ma complaisance.
Mais qu'as-tu donc, frre? tes pas sont chancelans, ton front est aussi
sombre que la nuit[14]. Qu'as-tu donc, Bois-Guilbert?--Je suis, rpondit
le templier, dans le mme tat qu'un misrable condamn  mourir avant une
heure. Non, par la sainte hostie, je suis encore plus mal, car il y en a
qui dans une situation pareille quittent la vie aussi facilement qu'un
vieil habit. Par le ciel, Malvoisin, cette jeune fille m'a dsarm et a
dtruit ma rsolution. Je suis presque rsolu d'aller trouver le
grand-matre, et de lui dclarer que j'abjure l'ordre  sa barbe, et refuse
de jouer le rle cruel que sa tyrannie m'a impos.

      Note 14: _Thy brow is as black as night_: image vraiment ossianique
      remplace par cette ide commune: ton front parat charg de noirs
      soucis, dans la version de M. Defauconpret. A. M.

Tu es fou, rpondit Malvoisin, c'est vouloir te ruiner sans pour cela
conserver une seule chance de sauver cette juive qui te parat si chre.
Beaumanoir nommera un autre champion pour soutenir son jugement  ta place,
et l'accuse ne prira pas moins que si tu eusses rempli le triste devoir
qu'il t'impose.--Cela est faux, rpliqua Bois-Guilbert, je prendrai
moi-mme les armes pour la dfendre; et si je le fais, Malvoisin, je pense
que tu ne connais pas un seul des chevaliers de notre ordre qui veuille se
tenir sur la selle devant la pointe de ma lance.

Soit; mais tu oublies que tu n'auras ni le loisir, ni les moyens
d'excuter ce projet insens. Va trouver Lucas de Beaumanoir, dis-lui que
tu as renonc  ton voeu d'obissance, et tu verras combien de temps le
vieux despote te laissera libre de ta personne. Tes paroles se seront 
peine chappes de tes lvres, que tu seras jet  cent pieds sous terre,
dans les cachots de la prceptorerie, pour subir un jugement comme
chevalier flon; ou s'il continue  croire que tu es ensorcel, tu n'auras
plus pour lit que de la paille, du pain et de l'eau pour aliment, les
tnbres pour clart, et des chanes pour jouets dans quelque cellule de
couvent, isol, tourdi par les exorcismes, et noy d'eau bnite pour
chasser l'ennemi qui se sera empar de toi. Il faut te prsenter dans la
lice, ou tu es un homme perdu et dshonor.

Je fuirai, dit Bois-Guilbert, j'irai dans une contre lointaine, o la
folie et le fanatisme n'ont pas encore pntr; aucune goutte du sang de
cette crature anglique ne sera rpandu de mon consentement.--Tu ne
saurais fuir, lui dit le prcepteur, ton dlire a excit le soupon, et
l'on ne te permettra point de sortir de la commanderie. Essaie si tu veux;
prsente-toi  la porte et tu verras comment les sentinelles t'y recevront.
Tu es surpris et bless de pareilles prcautions; mais si tu fuyais tu
encourrais le dshonneur de ta race et ta propre dgradation, en mme temps
que tes exploits se trouveraient comme effacs du souvenir. Songe  cela.
En quel lieu iront-ils cacher leurs ttes, ces compagnons d'armes qui te
sont si dvous, quand Bois-Guilbert, la meilleure lame de l'ordre, sera
proclam rengat et flon devant le peuple assembl? Quel deuil pour la
cour de France, quelle joie pour l'orgueilleux Richard, quand il apprendra
que le chevalier qui sut lui tenir tte en Palestine, et dont la renomme
clipsa la sienne propre, a perdu toute sa gloire et son honneur pour le
seul amour d'une juive qu'il n'a pu mme sauver par un tel sacrifice!

Malvoisin, dit le chevalier, je te remercie; tu as touch la corde la plus
sensible de mon coeur. Quoi qu'il arrive, jamais le titre de flon ne sera
ajout au nom de Bois-Guilbert. Plt  Dieu que Richard lui-mme ou
quelqu'un de ses favoris d'Angleterre, part dans l'arne! Mais ils seront
absens, aucun ne risquera de rompre une lance pour une fille innocente et
perscute.--Tant mieux pour toi, si cela est, dit le prcepteur; si
aucun champion ne se prsente pour la dfense de cette jeune infortune, tu
auras t tranger au sort fatal de Rbecca, tout le blme retombera sur le
grand-matre qui nanmoins s'en fera gloire.

Tu dis vrai, rpondit Bois-Guilbert; si aucun champion ne parat, je
n'aurai rien  me reprocher, et je ne serai que tmoin du spectacle, mont
sur mon palefroi et couvert de mes armes au milieu de la lice; je ne
prendrai aucune part  ce qui doit en rsulter.--Pas la moindre, dit
Malvoisin, pas plus que la bannire de saint-Georges, quand on la porte
dans une procession.--Eh bien, ma rsolution est prise. La juive m'a
rebut, mpris, accabl de reproches; pourquoi lui sacrifierais-je
l'estime que j'ai acquise de mes semblables? Oui, Malvoisin, je viendrai
dans l'arne.

 ces mots il sortit en hte de l'appartement, et le prcepteur le suivit
pour le surveiller, et le confirmer dans son dessein; car il portait le
plus vif intrt  la rputation de Bois-Guilbert, esprant de grands
avantages dans le cas o celui-ci deviendrait quelque jour grand-matre de
l'ordre; ce qui lui permettrait alors de monter  un des premiers rangs. Il
avait encore un motif bien puissant pour agir de la sorte, vu les promesses
que lui avait prodigues Conrad de Mont-Fichet, s'il contribuait  la
condamnation de l'infortune Isralite. Cependant, quoique, en combattant
les sentimens de compassion de son ami, il et sur lui tout l'avantage
qu'une disposition vile, astucieuse et goste donne sur un homme agit par
des passions violentes et opposes, il eut besoin d'employer toute sa ruse
pour maintenir Bois-Guilbert dans la rsolution qu'il lui avait fait
adopter. Il fut contraint de le surveiller de trs prs, pour l'empcher de
reprendre ses projets de fuite, ou pour faire avorter son dessein de revoir
le grand-matre, et d'en venir  une rupture ouverte avec son chef suprme.
Enfin, il dut lui rpter frquemment les mmes argumens par lesquels il
s'tait efforc de lui prouver qu'en paraissant dans la lice comme
champion, en une telle circonstance, lui, Bois-Guilbert, sans hter ni
retarder le sort de Rbecca, suivrait uniquement la voie par laquelle il
saurait mettre  couvert en mme temps son honneur et sa renomme.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE XL.


      Spectres, loin d'ici! voil Richard lui-mme.

                        SHAKSPEARE. _Richard III_.


Lorsque le chevalier noir, car il est ncessaire de reprendre le cours de
ses aventures, eut quitt le grand arbre qui avait servi de lieu de
rendez-vous au brave Locksley, il se rendit en droite ligne  une maison
religieuse du voisinage, peu vaste et peu riche, nomme le prieur de
Saint-Botolph, o Ivanhoe bless avait t conduit aprs la prise du
chteau, par les soins du fidle Gurth et du magnanime Wamba. Il est
inutile  prsent de mentionner ce qui arriva dans l'intervalle, entre
Wilfrid et son librateur: il suffit de dire qu'aprs une longue et
srieuse confrence, des messages furent envoys par le prieur dans
plusieurs directions, et que, le lendemain matin, le chevalier noir se
disposa  continuer son voyage, accompagn de Wamba qui lui servait de
guide.

Nous nous retrouverons  Coningsburgh, dit-il  Ivanhoe, puisque c'est l
que ton pre Cedric doit clbrer les funrailles de son noble parent. Je
voudrais voir vos amis saxons, cher Wilfrid, et me lier avec eux; tu m'y
joindras, et je me charge de te rconcilier avec ton pre.  ces mots il
reut un affectueux adieu d'Ivanhoe, qui lui exprima le plus vif dsir
d'accompagner son librateur; mais le chevalier noir n'y voulut pas
consentir. Demeure ici aujourd'hui, tu auras  peine assez de force pour
voyager demain; je ne veux d'autre guide que l'honnte Wamba, qui jouera
prs de moi le rle de moine ou celui de fou, selon l'humeur o je me
trouverai.

Et moi, dit Wamba, je vous suivrai trs volontiers; je dsire vivement
assister au banquet des funrailles d'Athelstane; car, s'il n'est pas
splendide et nombreux, le dfunt sortira du tombeau pour venir se prendre
de querelle avec le cuisinier, son intendant et l'chanson: ce serait, vous
l'avouerez, un spectacle assez amusant. Toutefois, sire chevalier, je prie
votre valeur de m'excuser, et je compte sur elle pour faire ma paix avec
Cedric, si mon esprit vient  faillir.

Et que pourrait ma faible valeur, mon cher bouffon, si ton esprit venait 
chouer? apprends-moi cela.--L'esprit, noble chevalier, rpliqua le
bouffon, peut faire beaucoup; c'est un fripon vif et intelligent qui voit
le ct faible de son voisin, qui en profite et se tient  l'cart si
l'orage des passions vient  gronder trop haut; mais le courage est un
compagnon vigoureux qui brise tout: il rame  la fois contre vent et mare,
et poursuit son chemin malgr tous les obstacles. Et moi, bon chevalier, si
je prends soin du temprament de notre noble matre dans le beau temps,
j'espre que vous vous en chargerez durant la tempte.

Sire chevalier du cadenas, puisque tel est votre plaisir de vous faire
donner ce nom, dit Ivanhoe, je crains que vous n'ayez pris pour guide un
fou bien bavard et bien importun; mais il connat tous les sentiers de nos
bois aussi bien que le meilleur des gardes qui les frquentent; et le
pauvre diable, comme vous l'avez pu voir, est aussi fidle que l'acier qui
ne rompt point.--S'il a le don de montrer le chemin, dit le chevalier, je
ne serai point fch qu'il le rende agrable. Adieu, mon cher Wilfrid, je
te recommande de ne pas songer  te mettre en voyage avant demain.

Parlant ainsi, il prsenta sa main  Ivanhoe, qui la pressa contre ses
lvres; et prenant cong du prieur, il monta  cheval et partit avec son
guide Wamba. Ivanhoe les suivit des yeux, jusqu' ce que les arbres de la
foret les eussent drobs  ses regards, et il retourna au couvent. Mais
peu d'instans aprs Wilfrid demanda  voir le prieur. Le vieillard vint en
hte, et s'informa avec inquitude de l'tat des blessures du chevalier.

Je me trouve mieux, dit ce dernier, que je ne l'esprais; ma blessure est
moins profonde que je ne l'avais cru d'abord, d'aprs la faiblesse o
m'avait mis la perte de mon sang: peut-tre que le baume employ pour la
gurir a t efficace. Je me sens presque assez fort dj pour porter une
armure, et je suis tellement bien, que mes penses me poussent  ne plus
rester dans l'oisivet plus long-temps.-- Dieu ne plaise, dit le prieur,
que le fils de Cedric s'en aille de mon couvent avant que ses blessures ne
soient cicatrises! Ce serait une honte pour la communaut si je le
souffrais.--Je ne songerais point  quitter votre demeure hospitalire,
vnrable prieur, si je ne me sentais point capable de supporter la fatigue
du voyage, et si je n'tais pas forc de l'entreprendre.--Et qui donc
peut vous obliger  un si prompt dpart? dit le prieur.--N'avez-vous donc
jamais, mon digne pre, lui rpondit le chevalier, ressenti de fcheux
pronostics auxquels il vous tait impossible d'assigner aucune cause?
N'avez-vous jamais trouv votre esprit tout obscurci par des nuages, comme
les paysages fantastiques qui apparaissent tout  coup dans les airs sous
les feux du soleil, et qui annoncent la tempte? Croyez-vous que de
semblables pressentimens soient indignes de notre attention, et ne soient
pas comme des inspirations de nos anges gardiens, qui nous avertissent de
quelques dangers imprvus?

Je ne saurais nier, dit le prieur en faisant un signe de croix, que le
ciel n'ait ce pouvoir, et que de pareilles choses n'aient exist; mais
alors de telles inspirations avaient un but visible et utile. Mais toi,
bless comme tu l'es,  quoi te servirait de suivre les pas de celui que tu
ne peux aider, s'il tait attaqu?--Prieur, dit Ivanhoe, vous vous
trompez. Je me sens assez fort pour changer un coup de lance contre
quiconque voudrait me dfier. Mais ne peut-il courir aucun autre pril o
je pourrais le secourir autrement que par les armes? Il n'est que trop vrai
que les Saxons n'aiment point la race normande. Et qui sait ce qui peut
arriver s'il se prsente au milieu d'eux, dans un moment o leurs coeurs
sont irrits de la mort d'Athelstane, et o leurs ttes seront chauffes
par les orgies du banquet funraire? Je regarde cette apparition parmi eux
comme trs prilleuse, et je suis rsolu de partager ou de prvenir le
danger auquel il s'expose. Je te prie donc de me laisser partir sur un
palefroi dont le pas soit plus doux que celui de mon destrier.

Assurment, dit le vnrable ecclsiastique, vous aurez ma propre
haquene; elle est accoutume  l'amble, et son allure est aussi favorable
au voyageur que la jument de l'abb de Saint-Alban. Vous ne pourriez
trouver une monture plus commode que Malkin, nom sous lequel je dsigne ma
bte, quand mme vous prendriez le poulain du jongleur qui danse  travers
les oeufs sans en briser aucun. Je la dois au prieur de Saint-Bees, et je
vous promets que c'est un animal rempli d'intelligence, et qui ne
souffrirait pas un fardeau incommode. J'empruntai un jour le _Fructus
temporum_ de l'abb de Saint-Bees, et, je vous l'assure, elle ne voulut
point franchir la porte du couvent que je n'eusse chang l'norme in-folio
contre mon brviaire.--Fiez-vous  moi, mon pre, dit Ivanhoe, je ne
l'accablerai point d'un trop lourd fardeau, et si Malkin me provoque au
combat, je vous certifie que j'en saurai triompher.

Gurth arriva dans ce moment, et attacha aux talons du chevalier une paire
de grands perons dors propres  convaincre le cheval le plus rtif que le
meilleur parti  prendre est de se conformer aux volonts du cavalier.
Cette vue inspira des craintes au prieur pour sa chre monture, et il
commena  se repentir intrieurement de sa courtoisie. J'ai oubli,
dit-il, de vous prvenir, sire chevalier, que ma mule se cabre au premier
coup d'peron. Il vaudrait mieux que vous prissiez dans la grange la mule
de notre pourvoyeur. Je puis l'envoyer chercher, et elle sera prte en
moins d'une heure. Elle ne saurait tre que fort douce, ayant fait
rcemment toute notre provision de bois pour l'hiver, et ne recevant jamais
un grain d'avoine.--Je vous remercie, rvrend pre, mais je m'en
tiendrai  votre premire offre, puisque dj votre Malkin est sortie et a
franchi la porte principale. Gurth portera mon armure, et pour le reste,
soyez bien sr que le dos de Malkin ne sera point charg, et qu'elle n'aura
aucune raison  allguer pour lasser ma patience. Maintenant recevez mes
adieux.

Ivanhoe descendit l'escalier plus vite et plus aisment que sa blessure ne
l'et fait esprer, et il sauta lestement sur la mule, joyeux d'chapper 
l'importunit du prieur qui le suivait aussi vite que son ge et son
embonpoint le permettaient, tantt chantant la louange de Malkin, tantt
recommandant au chevalier de ne la point trop fatiguer. Elle est dans
l'ge le plus dangereux pour les jumens comme pour les filles, dit le
prieur en riant lui-mme du bon mot; elle est dans sa quinzime anne.

Ivanhoe qui songeait  toute autre chose qu'aux importans avis et aux
facties du prieur, et qui ne voulait pas entendre davantage ces rflexions
bizarres sur la mule, le poids qu'elle devait porter et le pas qu'elle
devait tenir, donna sur-le-champ  Malkin le signal du dpart, au moyen
d'un coup d'peron au flanc, et il prescrivit  Gurth de le suivre. Pendant
qu' travers la foret il suivait le chemin de Coningsburgh, en allant  la
trace du chevalier noir, le prieur se tenant  la porte du couvent
l'accompagnait des yeux, et criait: Sainte Marie! comme ils sont vifs et
imptueux ces hommes de guerre! je voudrais bien ne lui avoir pas confi
Malkin; car, perclus comme je le suis, par un rhumatisme, que deviendrai-je
s'il lui arrive malheur? Et, cependant, ajouta-t-il aprs une seconde
rflexion, comme je n'pargnerais pas mes vieux membres ni mon sang pour la
bonne cause de la vieille Angleterre, Malkin doit aussi courir le mme
hasard, et il peut arriver qu'ils jugent notre pauvre couvent digne de
quelque magnifique donation; du moins qu'ils envoient au vieux prieur un
jeune cheval habitu au pas. S'ils ne font rien de tout cela, car les
grands oublient souvent les services des petits, je me trouverai
suffisamment rcompens, en songeant que j'ai rempli mon devoir. Mais il
est temps de faire sonner la cloche pour appeler les frres au djeuner
du rfectoire; c'est un appel auquel ils obissent plus volontiers qu'
celui des matines[15].

      Note 15: Ceci rappelle les vers du _Lutrin_ de Boileau:

      Ces chanoines vermeils et brillans de sant
      S'engraissaient d'une longue et sainte oisivet;
      Sans sortir de leurs lits, plus doux que leurs hermines,
      Ces pieux fainans faisaient chanter matines,
      Veillaient  bien dner, et laissaient en leur lieu
       des chantres gags le soin de louer Dieu.

      Ch. Ier.

      Walter Scott a la tte pleine des ouvrages de nos meilleurs
      crivains; mais il ne les cite point: il croit peut-tre que sa
      nationalit en souffrirait.

 ces mots le prieur revint en clopinant[16] vers le rfectoire, afin de
prsider  la distribution du stockfish et de l'ale qu'on venait de servir
pour le repas des frres. Haletant et grave, il s'assit  table, et laissa
chapper quelques mots des avantages que le couvent pouvait esprer et des
services que lui-mme venait de rendre, lesquels, dans une autre
circonstance, eussent attir l'attention gnrale. Mais le stockfish tait
fort sal, l'ale assez bonne, et les mchoires des frres commensaux trop
occupes pour qu'ils pussent laisser quelque usage  leurs oreilles; de
sorte que nul des anachortes ne fut tent de rflchir sur les discours
mystrieux de leur suprieur, except le frre Diggory[17], qui tait
afflig d'un atroce mal de dents et ne pouvait mcher que d'un cot de la
bouche.

      Note 16: _Hobbled back_, clopine pour le retour, expression que
      M. Defauconpret a rendue par il reprit  pas lents le chemin, ce
      qui n'est pas, je crois, reproduire un des traits les plus
      caractristiques de l'abb.  A. M.

      Note 17: _Digged_, creus; _gory_, plein de mauvais sang; comme qui
      dirait, le frre de _triste figure_. A. M.

Pendant ce temps, le chevalier noir et son guide parcouraient
tranquillement l'obscurit de la fort. Tantt le bon chevalier fredonnait
 demi-voix des chansons qu'il avait retenues de quelque troubadour
amoureux, tantt il encourageait par ses questions le penchant naturel de
Wamba au babil, de manire que leur conversation tait un mlange assez
bizarre de chants et de quolibets. Nous essaierons d'en offrir une ide au
lecteur. Il faut vous reprsenter ce chevalier comme nous l'avons dj
dpeint: haut de taille, vigoureusement constitu, ayant de larges paules,
et mont sur un cheval noir qui semblait avoir t choisi tout exprs pour
le fardeau qu'il devait supporter; le cavalier avait lev la visire de son
casque pour respirer plus librement, mais la mentonnire en tait ferme,
de faon qu'il et t difficile de distinguer ses traits. On voyait
pourtant des joues pleines et vermeilles, quoique brunies par le soleil de
l'orient, et de grands yeux bleus qui tincelaient sous l'ombre forme par
sa visire leve; du reste, toute la physionomie et la contenance du
chevalier annonaient une gaiet insouciante, une confiance affranchie de
toute crainte, un esprit aussi peu fait  prvoir le danger que prompt  le
dfier quand il se prsentait, et qu'il attendait sans tonnement, la
principale de ses penses ou de ses occupations ayant t la guerre et les
aventures prilleuses.

Le bouffon portait ses vtemens ordinaires; mais les derniers vnemens
dont il avait t tmoin l'avaient dtermin  substituer  son sabre de
bois une espce de couteau de chasse bien affil, et un petit bouclier,
objets dont il s'tait assez bien servi, malgr sa profession, dans la tour
de Torquilstone, le jour de la ruine de ce chteau. Il est vrai que
l'infirmit du cerveau de Wamba ne consistait gure qu'en une sorte
d'impatience irritable qui ne lui permettait ni de rester long-temps dans
la mme posture, ni de suivre un certain cours d'ides, quoiqu'il st
s'acquitter  merveille de ce qui n'exigeait qu'une attention de quelques
minutes, et qu'il saist parfaitement tout ce qui fixait un moment son
intelligence.

Dans la circonstance actuelle il changeait perptuellement de situation sur
son cheval; tantt sur le cou, tantt sur la croupe de l'animal; d'autres
fois les deux jambes pendantes du mme ct, ou la face tourne vers la
queue; enfin remuant sans cesse, et tourmentant de mille faons la pauvre
bte, qui finit par se cabrer et le jeter sur le gazon, accident qui n'eut
d'autre suite que d'veiller le rire du chevalier et de forcer son guide 
demeurer plus tranquille.

Au point de leur voyage o nous revenons  eux, ils taient occups 
chanter un virelai, o le bouffon mlait un refrain moiti rauque moiti
doux au savoir plus grand du chevalier de Fetterlock ou du cadenas[18].
Voici quel tait ce virelai;

      LE CHEVALIER.

      Lve-toi, douce Anna-Marie,
      Dj revient l'astre du jour;
      Il revient dorer la prairie,
      Et le brouillard fuit  son tour.
      Les oiseaux dans l'pais bocage
      Ont repris leur joyeux ramage;
      Debout, l'aurore est de retour.
      Du chasseur absent de sa couche
      Le cor sonne aux bois d'alentour,
      D'o le cerf effray dbouche;
      Et l'cho charm du dsert
      Redit ce sauvage concert.
      Lve-toi donc, Anna-Marie,
      Sors de ta chaste rverie,
      Et viens de ta maison chrie
      Foltrer sur le gazon vert.

      WAMBA.

      Quel bruit rsonne  mon oreille?
       Tybalt, ne m'veille pas;
      Sur le duvet quand je sommeille,
      Qu'un doux songe a pour moi d'appas!
      Que sont, prs d'un rve paisible,
      Les plaisirs du monde veill?
       Tybalt, j'y suis peu sensible,
      Mon coeur en est peu chatouill.
      Devant le brouillard qui s'enlve,
      Que l'oiseau rpte ses chants;
      Que du cor, au milieu des champs,
      Le bruit aigu monte et s'achve:
      Des sons plus doux et plus touchans
      Me flattent pendant que je rve;
      Mais ne crois pas qu'en ces momens
      Ton amour occupe mon rve.

Dlicieuse chanson, dit Wamba quand ils l'eurent finie, et belle morale,
je le jure par ma marotte. Il me souvient que je la chantais un jour  mon
camarade Gurth qui, par la grce de Dieu et de son matre, n'est pas moins
aujourd'hui qu'un homme libre; et nous remes tous deux la bastonnade pour
tre demeurs au lit jusqu' deux heures aprs le soleil lev, pour rpter
notre romance; rien qu'en songeant  l'air il me semble que le terrible
jonc secoue mes paules et m'arrache des cris. Cependant, pour vous
obliger, noble chevalier, je n'ai point balanc  chanter la partie
d'Anna-Marie. Le bouffon passa ensuite  une autre chanson comique, dans
laquelle le chevalier, saisissant le ton, l'accompagna comme on va le voir:

      LA VEUVE DE WYCOMBE.

      LE CHEVALIER ET WAMBA.

      Trois preux galans de l'est, du nord et du couchant,
      (Mes amis, chantons  la ronde),
      Ensemble courtisaient certaine veuve blonde:
      De qui la veuve a-t-elle cout le penchant?

      Le premier qui parla, venu de Tynedale[19],
      Se prtendait issu d'aeux de grand renom;
      Devant cette origine, ingnieux ddale,
      La veuve dira-t-elle non?

      Son pre tait un laird[20], son oncle tait un squire[21];
      Son orgueil galait celui d'Agamemnon.
      Elle lui dit: Ailleurs va conter ton martyre;
       tes voeux ma rponse est non.

      WAMBA.

      Celui du Nord jura sur son ame et sa race
      Qu'il tait gentilhomme et valeureux Gallois.
      Elle lui dit: Grand bien vous fasse!
      Je ne vivrai pas sous vos lois.

      Il s'appelait David, Ap Tudor, Morgan, Rhice.
      C'est trop de noms, lui dit-elle en riant;
      Une veuve auprs d'eux aurait trop de service;
      Offrez ailleurs votre soupir brlant.

      Mais du comt de Kent, un beau fermier arrive,
      Chantant sa joyeuse chanson:
      La veuve  son aspect cesse d'tre rtive;
      Il est riche et gaillard; elle ne dit plus non.

      ENSEMBLE.

      L'cossais, le Gallois, rebuts de la belle,
      Vont chercher un autre tendron;
      Car au fermier de Kent,  sa rente annuelle,
      Aucune veuve n'a dit non.

Je voudrais, Wamba, dit le chevalier, que notre hte du grand chne, ou le
joyeux moine son chapelain, entendissent cette chanson  la louange de
notre yeoman fermier.--Pour moi, je ne m'en soucierais pas, dit le
bouffon, si je ne voyais le cor suspendu  votre baudrier.--Oui, dit le
chevalier, c'est un gage de l'amiti de Locksley, quoique je n'en aie
apparemment nul besoin. Trois mots sur ce cor, et je suis sr de voir
accourir  notre aide une bande de braves archers.

      Note 18: _Fetter_, fers; _lock_, chane ou tresse; comme qui dirait
      le chevalier de la _chane de fer_. C'est ici le _cadenas_, et nous
      l'avons dj employ, dans ce sens, plusieurs fois. A. M.

      Note 19: Pays sur la limite de l'Angleterre et de l'cosse.

      Note 20: Gentilhomme cossais.

      Note 21: Gentilhomme anglais. A. M.

Je dirais,  Dieu ne plaise que nous n'ayons leur visite, reprit Wamba, si
ce beau prsent n'tait point l pour empcher qu'ils n'exigeassent de nous
un droit de passe.--Que veux-tu dire par l? Penses-tu que sans ce gage
d'amiti ils oseraient nous attaquer?--Je ne dis rien, car ces arbres ont
des oreilles comme les murailles. Mais rpondez  votre tour, sire
chevalier: quand vaut-il mieux avoir sa cruche et sa bourse pleines que
vides?--Ma foi, jamais, je pense, dit le chevalier.--Vous ne mritez
d'avoir pleine ni l'une ni l'autre pour m'avoir fait une semblable rponse.
Il vaut mieux vider sa cruche avant de la passer  un Saxon, et laisser
l'argent  la maison avant de s'aventurer dans un bois.

Vous prenez donc nos amis pour des voleurs, dit le chevalier du
cadenas.--Je n'ai point dit cela, beau chevalier, reprit Wamba; mais un
voyageur peut soulager son cheval en le dchargeant d'un fardeau
inutile, et un homme soulager son semblable en lui tant ce qui est la
source de tout mal. Je ne veux donc pas injurier ceux qui rendent de
tels services; seulement je voudrais avoir laiss ma malle et ma bourse
chez moi, si je rencontrais ces braves gens dans ma route, afin de leur
viter la peine de m'en dbarrasser.

Nous devons prier pour eux, mon ami, nonobstant l'ide flatteuse que tu en
donnes.--Je prierai pour eux de tout mon coeur, mais  la maison et non
dans la fort, comme l'abb de Saint-Bees, qu'ils contraignirent  dire la
messe dans le creux d'un arbre qui lui servit de stalle.--Quoi que tu
puisses en penser, Wamba, ces yeomen ont rendu de grands services  Cedric
au chteau de Torquilstone.--J'en conviens, mais c'tait en guise de
trafic avec le ciel.

De trafic avec ciel! Que veux-tu dire par l?--Rien de plus simple: ils
font avec le ciel une balance de compte, suivant que notre vieil intendant
le pratiquait dans ses critures, suivant que l'tablit le juif Isaac avec
ses dbiteurs: comme ce dernier, ils donnent peu et prennent beaucoup;
calculant sans doute en leur faveur,  titre d'usure, sept fois la somme
que la sainte Bible a promise sur les emprunts charitables.

Donne-moi un exemple de ce que tu entends; je ne sais rien des chiffres ou
rgles d'intrt en usage.--Puisque votre valeur a l'intelligence si
bouche, je vous dirai que ces gens balancent une bonne action avec une qui
n'est pas aussi louable; par exemple, ils donnent une demi-couronne  un
frre mendiant, sur cent besans d'or pris  un gros abb; ou ils caressent
une jolie fille dans un bois, en respectant une veuve ride.--Laquelle de
ces actions est la bonne, et quelle est celle qui ne l'est pas? demanda le
chevalier. Bonne plaisanterie! bonne plaisanterie! dit Wamba; la compagnie
des gens d'esprit aiguise l'intelligence. Je vous assure que vous n'avez
rien dit d'aussi bien, sire chevalier, lorsque vous chantiez matines avec
le saint ermite; mais, pour suivre mon raisonnement, vos braves gens de la
foret btissent une chaumire en brlant un chteau; ils dcorent une
chapelle et pillent une glise; ils dlivrent un pauvre prisonnier et
mettent  mort un shriff[22]; ils secourent un franklin saxon, et jettent
dans les flammes un baron normand. Ce sont enfin de gentils voleurs,
d'honntes brigands; mais il vaut toujours mieux les rencontrer quand leur
balance n'est pas de niveau.

      Note 22: Sorte de prfet ou chef de comt en Angleterre. A. M.

Et pourquoi cela? dit le chevalier; parce qu'alors ils prouvent de la
contrition et tchent de rtablir l'quilibre, vu que cette balance ne
penche jamais du bon cot; mais quand elle est de niveau, malheur  ceux
qu'ils rencontrent. Les premiers voyageurs qu'ils trouveront aprs leur
bonne action  Torquilstone, seront corchs tout vifs. Et cependant,
ajouta le bouffon en se rapprochant du chevalier, il y a dans les bois des
compagnons encore plus dangereux que les outlaws.

Et que peuvent-ils tre? je crois, dit le chevalier, qu'il ne s'y trouve
ni loups, ni ours.--Les hommes d'armes de Malvoisin, rpondit Wamba;
sachez que dans un moment de trouble, une demi-douzaine de ces hommes est
plus dangereuse qu'une bande de loups enrags.  l'heure qu'il est, ils
attendent leur proie, et ils ont recrut les soldats chapps de
Torquilstone; et si nous en rencontrions une bande, elle nous ferait payer
un peu cher nos exploits. Maintenant, sire chevalier, permettez-moi de vous
demander ce que vous feriez si deux de ces gens fondaient sur nous.--Je
les clouerais contre terre avec ma lance s'ils osaient s'opposer  notre
passage.--Mais s'ils taient quatre?--Je les ferais boire  la mme
coupe.--S'ils taient six, pendant que nous ne sommes que deux, ne vous
rappelleriez-vous pas alors le prsent de Locksley?--Quoi! je demanderais
du secours contre une pareille canaille[23], qu'un vrai chevalier chasse
devant lui, comme le vent chasse les feuilles dessches!--Alors, je vous
prierai, sire chevalier, de vouloir bien me permettre d'examiner de plus
prs le cor dont le son a un pouvoir si merveilleux.

      Note 23: Le texte porte _rascaille_, mot imit du franais
      _canaille_, et qui vient de _rascal_, faquin. A. M.

Le chevalier, pour satisfaire  la curiosit du Bouffon, dtacha le cor de
son baudrier et le remit  Wamba, qui aussitt le pendit  son cou:
_tra-lira-la_, dit-il en chuchotant les notes convenues. Je connais ma
gamme aussi bien qu'un autre.--Que veux-tu dire, faquin? rends-moi ce
cor.--Contentez-vous, sire chevalier, de savoir que j'en aurai soin.
Quand la valeur et la folie voyagent ensemble, la folie doit porter le cor,
parce que c'est elle qui souffle le mieux.--Wamba, ceci passe les limites
du respect, dit le chevalier noir, prends garde de mettre ma patience 
bout.--Point de violence, sire chevalier, dit Wamba en s'cartant  une
certaine distance du champion impatient, ou la folie vous montrera qu'elle
a une bonne paire de jambes, et laissera la valeur chercher toute seule sa
route  travers la fort.

Tu m'as vaincu, Wamba, reprit le chevalier; tu as fait vibrer une corde
sensible; d'ailleurs, je n'ai pas le temps de me quereller avec toi: garde
le cor, et poursuivons notre chemin.--Vous me promettez de ne point me
maltraiter, sire chevalier, dit Wamba.--Je te le promets, faquin.--Foi
de chevalier! continua Wamba en se rapprochant avec prcaution.--Foi de
chevalier! mais htons-nous.--Ainsi donc, voil la valeur et la folie
rconcilies encore une fois, dit le bouffon en se replaant sans crainte
auprs du chevalier noir; je n'eusse pas aim un coup de poing comme celui
que vous appliqutes au moine, quand sa pit roula comme une quille sur
le sol; et maintenant que la folie porte le cor, il est temps que la valeur
se lve et secoue sa crinire; car si je ne me trompe, je vois l-bas de la
compagnie qui nous attend.

Qu'est-ce qui te fait juger ainsi? dit le chevalier. Je viens de voir
tinceler  travers le feuillage quelque chose qui ressemble  un
morion. Si c'taient d'honntes gens ils suivraient le sentier; mais
cette broussaille est une chapelle choisie par les clercs de
Saint-Nicolas.--Par ma foi, dit le chevalier en baissant sa visire,
je crois que tu as raison. Il la baissa bien  point; car  l'instant
trois flches lui arrivrent au front, et l'une d'elles lui ft entre
dans la cervelle si le casque ne l'et garantie; les deux autres furent
pares par le bouclier qui pendait  son cou.

Grand merci, ma bonne armure. Wamba, il faut montrer de la vigueur, dit
le chevalier; et il se prcipita vers le taillis. Il y fut entour par sept
individus qui se firent contre sa fougue un rempart de leurs lances. Trois
de ces armes le touchrent et se brisrent comme si elles eussent rencontr
une tour d'airain. Les yeux du chevalier noir semblaient lancer le feu 
travers les ouvertures de sa visire. Il se leva sur ses triers, et, avec
une dignit singulirement imposante, il s'cria: Que signifie ceci, mes
matres? Les assaillans ne lui rpondirent qu'en tirant leurs pes et en
l'attaquant de toutes parts avec ce cri: Mort au tyran!--Ah! saint
douard! saint Georges! dit le chevalier noir en abattant un homme  chaque
invocation, il y a donc ici des tratres?

Les agresseurs, quelque dtermins qu'ils fussent, se tenaient hors de la
porte d'un bras qui  chaque coup donnait la mort; et il tait  prsumer
que sa seule valeur allait mettre en fuite tous ceux qui l'assaillaient,
quand un chevalier couvert d'armes bleues, qui jusqu'alors s'tait tenu en
arrire, fondit sur le noir fainant; mais, au lieu de le frapper de sa
lance, il la poussa contre le cheval que celui-ci montait, et qui tomba
bless  mort. C'est le trait d'un lche et d'un flon! s'cria le
chevalier noir en tombant avec son coursier.

En ce moment, le bouffon prit son cor dont le bruit soudain fit retirer un
peu les assassins, et Wamba, quoique mal arm, ne balana point  voler au
secours du chevalier noir. Lches! s'cria celui-ci, n'avez-vous pas honte
de reculer au seul bruit d'un cor? Anims par cette apostrophe, ils
attaqurent de nouveau le noir fainant, qui n'eut d'autre ressource que de
s'adosser contre un chne et de se dfendre l'pe  la main. Le chevalier
flon, qui avait pris une autre lance, piant le moment o son redoutable
antagoniste tait serr de plus prs, galopa vers lui dans l'espoir de le
clouer avec sa lance contre l'arbre, lorsque Wamba fit encore chouer ce
projet. Le bouffon, supplant  la force par l'agilit, et tant ddaign
par les hommes d'armes, occups d'un objet plus important, voltigeait 
quelque distance du combat, et il arrta l'lan du chevalier bleu, en
coupant les jarrets de son cheval d'un revers de son couteau de chasse. Le
cheval et le cavalier mordirent aussitt la poussire; mais la situation du
chevalier du cadenas n'en tait pas moins prilleuse, car il tait assailli
par plusieurs hommes compltement arms, et il commenait  s'puiser par
la violence de ses efforts ritrs sur tous les points, quand une flche
inconnue et soudaine tendit par terre celui des combattans qui le
harcelait le plus; et presque au mme instant une bande d'archers ayant 
leur tte Locksley et le moine, sortirent du taillis et se rurent sur les
marauds qu'ils turent ou blessrent tous dangereusement. Le chevalier noir
remercia ses librateurs avec une dignit qu'ils n'avaient pas remarque
jusqu'alors; car on le prenait plutt pour un soldat courageux que pour un
personnage de haut rang.

Avant de vous tmoigner ma reconnaissance, mes braves amis, leur dit-il,
il importe que je sache quels sont ces ennemis que je n'avais point
provoqus. Wamba leva la visire du chevalier bleu qui parat tre le chef
de ces bandits. Aussitt le bouffon courut au chef des assassins, qui,
froiss par sa chute et embarrass sous son coursier bless, ne pouvait ni
fuir ni opposer aucune rsistance.

Venez, vaillant chevalier, lui dit Wamba, il faut que je sois votre
armurier aprs avoir t votre cuyer. Je vous ai dmont, et je vais
maintenant vous dlivrer de votre casque. En parlant ainsi, et sans
crmonie, il dnoua les cordons du casque qui, roulant sur le sol, montra
au chevalier noir des traits qu'il tait loin de prsumer.
Waldemar Fitzurse! dit-il frapp de surprise; et quel motif a pu pousser
un homme de ton rang et de ta naissance  une expdition aussi infme?

Richard, lui rpondit le chevalier captif en le regardant avec fiert, tu
connais peu le coeur humain, si tu ne sais pas  quoi l'ambition et la
vengeance peuvent entraner un fils d'Adam.--La vengeance! dit le
chevalier noir; je ne t'ai jamais fait aucun mal; tu n'as rien  venger sur
moi.--Ma fille, Richard, dont tu as ddaign l'alliance, n'tait-ce pas
une injure que ne peut pardonner un Normand, dont le sang est aussi noble
que le tien?--Ta fille! reprit le chevalier noir, et telle est la cause
de ton inimiti et qui te portait  vouloir me tuer!... Mes amis,
loignez-vous un peu, j'ai besoin de lui parler seul... Maintenant que
personne ne nous entend, Waldemar, dis-moi la vrit: qui t'a port  cet
acte de sclratesse?--Le fils de ton pre, rpondit Waldemar, et en
agissant ainsi, il vengeait  son tour ta dsobissance envers ton pre.

Les yeux de Richard, tincelrent d'indignation, mais il reprit bien vite
son sang-froid ordinaire. La main sur le front, il resta un moment 
regarder Fitzurse dans les traits duquel clataient l'orgueil et la honte 
la fois. Tu ne me demandes point grce, Waldemar, dit le roi.--Celui qui
est sous les griffes du lion n'ignore pas, dit Fitzurse, qu'il ne peut en
attendre.--Reois-la donc sans l'avoir demande, rpond Richard; le lion
ne se repat point de cadavres. Garde ta vie, mais  la condition que dans
trois jours tu quitteras l'Angleterre, et tu iras cacher ton infamie dans
ton chteau normand, et que tu ne citeras jamais le nom de Jean d'Anjou
comme ayant quelque chose de commun avec ta flonie. Si tu foules encore le
sol anglais aprs le temps que je t'ai accord, attends-toi  mourir, ou si
tu souffles un mot qui puisse porter atteinte  l'honneur de ma maison, de
par saint Georges l'autel mme ne te servirait pas de refuge; je te ferai
pendre aux crneaux de ton propre chteau pour servir de pture aux
corbeaux. Qu'on donne un cheval  Locksley, car je vois que vos archers se
sont empars de ceux qui taient libres, et qu'il parte sain et sauf.--Si
je ne jugeais que la voix de celui qui me parle de droit  son obissance,
rpondit Locksley, je lancerais  ce sclrat une flche qui lui
pargnerait la fatigue d'un plus long voyage.

Tu portes un coeur anglais, Locksley, dit le chevalier noir, et tu as bien
pens en jugeant que j'avais droit  ton obissance. Je suis Richard, roi
d'Angleterre.  ces mots prononcs avec le ton de majest convenable au
rang lev et au caractre noble de Coeur-de-Lion, tous les archers mirent
le genou en terre devant lui. Ils lui prtrent serment et implorrent le
pardon de leurs offenses. Relevez-vous, mes amis, dit Richard d'un ton
gracieux et les regardant d'un oeil dans lequel l'expression de sa bont
naturelle avait dj fait place  celle du ressentiment, tandis que ses
traits ne conservaient aucune trace de la lutte terrible, sinon que son
teint tait encore anim; relevez-vous, dit-il, mes amis; les fautes que
vous avez pu commettre, soit dans les forts, soit dans la plaine, sont
effaces par les services importans que vous avez rendus  mes sujets
opprims devant les murs de Torquilstone, et le secours que vous venez de
donner  votre monarque. Relevez-vous et soyez toujours des sujets fidles.
Et toi, brave Locksley...--Ne m'appelez plus Locksley, mon roi,
connaissez-moi sous mon vritable nom. Dplorable sort! la renomme en est
sans doute venue jusqu' vous. Je suis Robin-Hood de la fort de Sherwood.

Le roi des proscrits et le prince des bons enfans! dit le roi: et qui n'a
pas entendu citer un nom qui a retenti jusque dans la Palestine! Va, je te
promets, brave proscrit, que je ne me souviendrai contre toi d'aucun fait
commis en mon absence pendant les temps orageux qui y ont donn sujet.

Le proverbe dit vrai, rpondit Wamba avec un peu moins de gaiet que de
coutume:

      Quand les chats n'y sont pas,
      Les souris sont en danse.

H quoi! Wamba, te voil, dit Richard, il y avait si long-temps que je
n'avais entendu ta voix, que j'ai cru que tu avais pris la fuite.

Moi prendre la fuite! dit Wamba; et depuis quand la folie se
sparerait-elle de la valeur; voil le trophe de mon sabre. Le bon cheval
gris que je voudrais bien revoir sur ses jambes,  condition que son matre
resterait couch en sa place. Il est vrai que j'ai d'abord un peu lch
pied; car une jaquette n'est pas  l'preuve des coups de lance comme une
bonne armure d'acier; mais si je n'ai point combattu  la pointe de l'pe,
convenez que j'ai bien sonn la charge.

Et fort  propos, honnte Wamba, dit le roi. Ce bon service ne sera pas
oubli.

_Confiteor, confiteor_, s'cria d'un ton soumis une voix  ct du roi; je
suis au bout de mon latin pour le moment; mais j'avoue ma haute trahison,
et je demande l'absolution avant qu'on ne me mne  mort.

Richard se retourna et aperut le joyeux frre  genoux rptant son
rosaire, tandis que son gourdin, qui n'avait pas t oisif pendant le
combat, tait rest sur le gazon  ct de lui. Sa physionomie cherchait 
exprimer la plus grande contrition; ses yeux taient levs et les coins de
sa bouche abaisss, ainsi que le disait Wamba, comme les coins de
l'ouverture d'une bourse; nanmoins cette affectation de pnitence tait
risiblement dmentie par un air plaisant qui perait sur ses traits
grossiers et semblait indiquer que sa crainte et son repentir n'taient que
de l'hypocrisie. Pourquoi es-tu  genoux, fou de prtre? as-tu peur que
ton diocsain n'apprenne que tu sers bien la cause de Notre-Dame et de
Saint-Dunstan? Ne crains rien, Richard d'Angleterre ne trahit pas les
secrets qui passent sur le flacon.--Non, mon gracieux souverain, rpondit
l'ermite, bien connu des curieux dans l'histoire de Robin-Hood sous le nom
de frre Truck, ce n'est pas la croix que je crains, c'est le sceptre;
hlas! mon poing sacrilge s'est appesanti sur l'oreille de l'oint du
Seigneur.

Ah, ah! dit Richard, le vent vient donc de ce ct? en vrit, j'avais
oubli le soufflet, quoique l'oreille m'en ait siffl toute la journe;
mais si le coup a t bien donn, je m'en rapporte  ces braves gens
pour savoir s'il n'a pas t bien rendu; et si tu penses que je te doive
encore quelque chose, tu n'as qu' t'apprter pour un autre
paiement.--Nullement, rpondit le frre Truck, mon prt a t bien
rendu, et avec usure; puisse votre majest toujours payer ses dettes
aussi largement.--Si je pouvais les payer avec la mme monnaie,
rpondit le roi, mes cranciers ne trouveraient jamais le trsor
vide.--Et cependant, dit le frre reprenant son air hypocrite, je ne
sais quelle pnitence m'imposer pour ce coup sacrilge.--N'en parlons
plus, frre, dit le roi, aprs en avoir tant reu des paens et des
infidles, il faudrait manquer de raison pour chercher querelle au
soufflet d'un clerc aussi saint que l'est celui de Copmanhurst;
cependant, honnte frre, je crois qu'il vaudrait mieux pour l'glise et
pour toi que je te procurasse une licence pour te dfroquer et te
conserver en qualit d'archer de notre garde, attach  notre personne,
comme tu l'tais jadis  l'autel de saint Dunstan.--Mon seigneur, dit
le frre, j'implore votre pardon, et vous me l'accorderiez facilement,
si vous saviez seulement combien le pch de paresse s'est empar de
moi. Saint Dunstan puisse-t-il long-temps nous tre favorable. Il reste
tranquille dans sa niche, quoique j'oublie mes oraisons pour aller tuer
un daim gras; je passe parfois la nuit hors de ma cellule,  faire je ne
sais quoi, saint Dunstan ne se plaint jamais; c'est le matre le plus
doux, le plus paisible qu'on ait jamais fabriqu en bois; mais devenir
garde de mon souverain monarque, l'honneur est grand, sans doute;
nanmoins s'il m'arrivait de m'carter pour aller dans quelque coin
consoler une veuve, ou dans quelque foret pour tuer un daim: o est ce
chien de prtre? dirait l'un; qui a vu ce maudit Truck? dirait l'autre;
ce coquin de moine dfroqu dtruit plus de gibier que la moiti du
comt, dirait un garde; il poursuit aussi toutes les daines timides du
pays, dirait un second; enfin, mon bon seigneur, je vous prie de me
laisser tel que vous m'avez trouv; ou, pour peu qu'il vous plaise
d'tendre votre bienveillance sur moi, veuillez ne me considrer que
comme le pauvre clerc de la cellule de saint Dunstan de Copmanhurst, 
qui la moindre donation sera des plus agrables.

Je t'entends, dit le roi, et j'accorde au rvrend clerc la permission de
prendre mon bois et de tuer mon gibier dans mes forts de Warneliffe, mais
je ne lui permets de tuer que trois daims chaque saison, et si, d'aprs ma
permission, tu n'en tues pas trente, je ne suis ni chevalier chrtien ni
vrai roi.--Je puis assurer  votre majest, dit le frre, que, par la
grce de saint Dunstan, je trouverai le moyen de multiplier les dons de
votre libralit.--Je n'en doute pas, frre, dit le roi; mais comme le
gibier altre, mon sommelier aura ordre de te pourvoir tous les ans d'un
tonneau de vin sec ou de Malvoisin, et trois muids d'ale (bire) de premire
qualit; si tout cela ne suffit pas pour te dsaltrer, tu viendras  ma
cour et tu feras connaissance avec mon sommelier.--Et pour saint Dunstan,
dit le moine, j'ajouterai une chape, une tole, et une nappe d'autel,
continua le roi en faisant le signe de la croix. Mais ne donnons pas un ton
srieux  nos plaisanteries dans la crainte que Dieu ne nous punisse de
penser  nos folies plus qu' l'honorer et  le prier.--Je rponds de mon
patron, dit le prtre gament.--Rponds de toi-mme, frre, dit le roi
Richard d'un ton svre; mais aussitt il tendit la main  l'ermite, et
celui-ci, un peu honteux, s'agenouilla pour la baiser.--Tu fais moins
d'honneur  ma main ouverte que tu n'en fais  mon poing ferm, dit le
monarque; tu ne fais que t'agenouiller devant l'une, et l'autre t'a tendu
par terre. Mais le frre craignant peut-tre de commettre quelque nouvelle
offense en continuant la conversation sur un ton trop plaisant (c'est ce
que devraient viter particulirement tous ceux qui ont  parler avec des
rois), fit un profond salut et se retira en arrire. En mme temps deux
autres personnages parurent en scne.

       *       *       *       *       *


CHAPITRE XLI.


      Salut aux grands seigneurs, qui ne sont pas plus
      heureux, quoique plus puissans que nous. S'ils veulent
      voir nos passe-temps sous nos verts feuillages, ils
      seront bien venus dans nos bosquets joyeux.

                                           MAC-DONALD.

Les nouveaux venus taient Wilfrid d'Ivanhoe mont sur le palefroi du
prieur de Botolph, et Gurth qui le suivait sur le cheval de guerre de son
matre. L'tonnement d'Ivanhoe fut extrme quand il vit son roi couvert de
sang et entour de six ou sept cadavres, dans le petit taillis qui avait
t le lieu du combat. Il ne fut pas moins surpris de voir Richard au
milieu de tant d'habitans des bois qui lui paraissaient tre les proscrits
de la foret. Ce cortge lui semblait dangereux pour un prince. Il hsitait
s'il devait s'adresser au roi comme au chevalier noir, et rflchissait
comment il devait se conduire envers lui. Richard vit son embarras. Ne
crains pas, Wilfrid, lui dit-il, de t'adresser  Richard Plantagenet; tu le
vois entour de vritables Anglais, quoiqu'ils aient peut-tre t
entrans par un sang trop bouillant.--Sire Wilfrid d'Ivanhoe, lui dit le
brave proscrit en s'avanant, mes protestations n'ajouteraient rien 
celles de mon souverain. Cependant qu'il me soit permis de dire avec
quelque orgueil que de tous les hommes qui ont souffert beaucoup, il n'a
pas de sujets plus fidles que ceux qui sont maintenant devant lui.--Je
n'en puis douter, brave homme, dit Wilfrid, puisque tu es du nombre. Mais
que signifient ces traces de carnage et de combats, ces hommes tus, et
l'armure sanglante de mon prince?--La trahison nous suivait, Ivanhoe, dit
le roi, mais grace  ces braves gens elle a trouv son chtiment. Ah!
maintenant j'y pense, toi aussi tu es un tratre, continua Richard en
souriant, un tratre dsobissant: mes ordres n'taient-ils pas positifs,
ne devais tu pas te reposer  Saint-Botolph jusqu' ce que ta blessure ft
gurie.--Elle est gurie, dit Ivanhoe, elle ne vaut pas maintenant une
piqre d'pingle. Mais pourquoi, oh! pourquoi, noble prince, affliger ainsi
les coeurs de vos fidles sujets et exposer votre vie dans des aventures
tmraires, comme si elle n'tait pas plus prcieuse que celle d'un simple
chevalier errant, qui n'a d'autre intrt sur terre que celui qui se trouve
au bout de  sa lance et de son pe.

Oui, Richard de Plantagenet, dit le roi, ne veut d'autre gloire que celle
que lui procurent sa lance et son pe. Oui, Richard  de Plantagenet est
plus fier de mener  fin une aventure avec son pe et son bras, que s'il
rangeait en bataille une arme de cent mille hommes.--Mais votre royaume,
mon prince, dit Ivanhoe, votre royaume est menac de guerre civile, vos
sujets courent toute espce de danger, s'il faut qu'ils soient tout  coup
privs de leur souverain dans quelques unes de ces aventures que vous
poursuivez journellement  votre bon plaisir; et en ce moment mme je vois
que votre salut tient du miracle.--Oh, Oh! mon royaume et mes sujets,
rpliqua Richard avec impatience; mais je te dirai, sire Wilfrid, que les
meilleures d'entre eux sont prts  me payer mes folies avec la mme
monnaie. Par exemple, mon trs fidle serviteur Wilfrid d'Ivanhoe n'obit
pas  mes ordres positifs, et cependant il vient faire un sermon  son roi,
parce qu'il ne suit pas exactement ses conseils: lequel de nous d'eux a le
plus de droit de sermonner l'autre. Quoi qu'il en soit, pardonnez-moi, mon
fidle Wilfrid, le temps que j'ai pass et que je dois encore passer
incognito  Saint-Botolph, est comme je te l'ai dj dit, trs ncessaire,
afin que mes amis et mes nobles dvous aient le temps de rassembler leurs
forces, afin que lorsque le retour de Richard sera annonc, il se trouve 
la tte d'une arme qui fasse trembler ses ennemis et anantisse ainsi la
trahison sans qu'on ait besoin de tirer l'pe du fourreau. Estoteville et
Bohun ne sont pas assez en forces pour marcher sur York avant vingt-quatre
heures d'ici. Il faut que j'aie des nouvelles de Salisbury au sud et de
Beauchamp dans le Warwickshire, ainsi que de Multon et de Percy au nord. Il
faut que le chancelier s'assure de Londres. Une apparition trop subite
m'exposerait  d'autres dangers que ceux dont pourraient me tirer ma lance
et mon pe, quoique secondes par l'arc du brave Robin, le gourdin du
frre Truck et le cor du sage Wamba.

Wilfrid s'inclina d'un air soumis, il sentit qu'il tait utile de combattre
l'esprit chevaleresque qui portait souvent son matre  s'exposer  des
dangers qu'il aurait vits facilement, ou plutt qu'il lui tait
impardonnable de chercher. Wilfrid soupira et se tut, tandis que Richard
s'applaudissait d'avoir impos silence  son conseiller, quoiqu'au fond de
son coeur il sentt la justice de ses observations. Il continua la
conversation avec Robin-Hood. Roi des proscrits, lui dit-il, n'auriez-vous
rien  offrir  votre confrre en royaut, car ces misrables dfunts m'ont
donn de l'exercice et de l'apptit.

En toute vrit, rpliqua le braconnier, et j'aurais garde de mentir  mon
souverain, notre magasin est en grande partie pourvu de... Il s'arrta
avec quelque embarras. De gibier, n'est-ce pas[24], dit gament Richard;
bien, bien, on ne peut s'attendre  mieux, et vraiment quand un roi ne veut
pas rester chez lui, ni prendre la peine de tuer lui-mme son gibier, il me
semble qu'il ne doit pas se fcher de le trouver tu d'avance.

Alors, dit Robin, si votre majest daigne encore honorer de sa prsence un
des lieux de rendez-vous de Robin-Hood, la venaison ne manquera pas, non
plus que l'ale (la bire), et peut-tre bien un vin passable. Le
braconnier se mit en marche, suivi du joyeux monarque, plus content
peut-tre de cette rencontre fortuite avec Robin-Hood et ses compagnons,
qu'il ne l'aurait t dans sa royaut au milieu d'un cercle brillant de
pairs et de nobles. Tout ce qui tait nouveau en fait de socit ou
d'aventures faisait le bonheur de Richard Coeur-de-Lion, et il n'tait
jamais si content que lorsqu'il avait rencontr quelque danger, et qu'il
l'avait surmont. Dans ce roi  coeur de lion se ralisait le caractre
brillant, mais dans le fond bon  rien, d'un vrai chevalier de roman; la
gloire personnelle qu'il s'acqurait par ses propres faits d'armes tait
plus prcieuse  son imagination exalte que celle que lui aurait valu dans
son gouvernement la politique et la prudence d'un homme d'tat: aussi son
rgne fut-il semblable  un mtore clatant et rapide, qui s'lance tout 
coup sur la face des cieux, en y rpandant une lumire blouissante, mais
vaine, qui est aussitt ensevelie dans une nuit profonde. Ses hauts faits
de chevalerie fournissaient des sujets aux bardes et aux mnestrels, mais
il n'en rsultait pour son pays aucun de ces avantages rels, de ceux que
l'histoire aime  rapporter et donne pour exemples  la postrit. Dans sa
compagnie actuelle, Richard se montrait sous les plus aimables apparences;
il tait gai, de bonne humeur, et passionn pour le courage dans quelque
personne qu'il se rencontrt. Ce fut sous un norme chne qu'on prpara 
la hte un repas champtre pour le roi d'Angleterre. Il tait entour
d'hommes que son gouvernement avait proscrits rcemment, mais qui
composaient pour l'instant sa cour et son escorte:  mesure que le flacon
circulait, ces hommes grossiers oubliaient la contrainte que leur avait
impose le prsence d'une Majest; bientt on en vint aux chansons et aux
plaisanteries. Ils racontaient avec emphase l'histoire de leurs
entreprises, et tout en se faisant gloire du succs avec lequel ils avaient
viol les lois, pas un ne se rappelait qu'il parlait devant celui qui
devait les faire respecter. Le roi lui-mme, oubliant sa dignit aussi bien
que toute la compagnie, riait, plaisantait avec la bande joyeuse[25]. Le
bon sens naturel et grossier de Robin-Hood l'avertit qu'il fallait finir la
scne avant que rien n'en et troubl l'accord, d'autant plus qu'il
remarquait sur le front d'Ivanhoe une ombre d'inquitude. Nous sommes
honors, dit-il  part au baron, par la prsence de notre loyal souverain,
mais je ne voudrais pas qu'il abust de son temps, que les circonstances
actuelles rendent si prcieux.

      Note 24: Richard Coeur-de-Lion tait d'une grande svrit contre les
      braconniers. A. M.

      Note 25: Ce trait rappelle le bon roi d'Yvetot. A. M.

C'est bien pens, brave Robin-Hood, dit le chevalier; et sachez de plus
que ceux qui plaisantent avec la souverainet, mme dans ses momens
d'abandon, ne font que jouer avec le lionceau, qui peut,  la moindre
provocation, se servir de ses dents et de ses griffes.--Vous avez
prcisment la mme apprhension que moi, dit le proscrit; mes hommes sont
grossiers par tat et par nature. Le roi est aussi fougueux qu'il est de
bonne humeur; je ne puis deviner le moment o il se commettra quelque sujet
d'offense, ni de quelle manire il serait reu... Il est temps que ce repas
finisse.--Tchez donc d'y parvenir, vaillant archer, dit Ivanhoe, car
pour moi, je crois que chaque mot que j'ai hasard  ce sujet n'a servi
qu' le prolonger.--Faut-il que je risque d'une parole le pardon et la
faveur de mon souverain, dit Robin-Hood; mais de par saint Christophe il le
faut; je serais indigne de ses bonnes graces si je ne les aventurais pas
pour son propre intrt... Scathlock, retire-toi derrire ce taillis, et
donne-moi sur ton cor un air normand,  l'instant mme, au pril de ta
vie! Scathlock obit  son capitaine, et en moins de cinq minutes les
convives tressaillirent au son du cor.

C'est le son du cor de Malvoisin, dit le meunier se dressant sur ses pieds
et saisissant son arc; le frre laissa aller le flacon qu'il tenait et
s'empara de son bton  deux bouts; Wamba s'arrta court au milieu de sa
bouffonnerie, s'lana sur son sabre et saisit son bouclier. Tous les
autres tenaient dj leurs armes... Les hommes habitus  une vie prcaire
passent facilement des festins aux combats. Quant  Richard, ce changement
tait pour lui un nouveau plaisir; il demanda son casque et les parties les
plus pesantes de son armure qu'il avait jetes de cot; et, tandis que
Gurth lui aidait  s'en revtir, il enjoignit strictement  Wilfrid, sous
peine de sa plus grande disgrace, de faire partie de la lutte qu'il
supposait devoir se prparer. Tu as combattu cent fois pour moi, Wilfrid,
cent fois j'en fus tmoin: aujourd'hui c'est  ton tour  voir comment
Richard se bat pour son ami et ses sujets.

Pendant ce temps Robin-Hood avait envoy plusieurs de ses compagnons de
divers cts, comme s'il et voulu reconnatre l'ennemi. Voyant alors que
tous les convives taient disperss, il s'approcha de Richard qui tait
compltement arm, et, mettant un genou en terre, il supplia son roi de lui
pardonner. Et pourquoi? brave archer, dit Richard d'un air impatient; ne
t'ai-je point accord le pardon de toutes les fautes que tu as pu
commettre? penses-tu que ma parole soit une plume que le vent chasse et
pourchasse entre nous deux? D'ailleurs, tu ne peux pas m'avoir offens de
nouveau.--Il n'est que trop vrai! rpondit l'archer, si toutefois c'est
offenser mon prince que de le tromper  son avantage. Le cor que vous avez
entendu n'est pas celui de Malvoisin; c'est par mon ordre qu'on l'a sonn
pour faire cesser un banquet qui usurpait sur des momens trop chers pour
qu'on en abust.

Il se releva, et croisant ses mains sur sa poitrine d'un air plutt
respectueux que soumis, il attendit la rponse du roi comme quelqu'un qui
sait qu'il a pu commettre une offense, mais qui se sent fort de sa louable
intention. La colre fit monter le sang aux joues de Richard, mais ce ne
fut qu'une motion passagre; le sentiment de la justice l'eut bientt
remplace. Le roi de Sherwood, dit-il, est avare de son gibier et de son
vin pour le roi d'Angleterre! C'est bien, brave Robin; mais quand vous
viendrez me voir dans notre joyeuse ville de Londres, je ne serai pas un
hte aussi conome. Tu as raison, mon brave ami... Vite  cheval, et
partons. Aussi bien Wilfrid est impatient depuis une heure. Dis-moi, brave
Robin, as-tu un ami dans ta troupe, qui, non content de te donner des avis,
veuille encore diriger jusqu' tes mouvemens, et ne soit pas content quand
tu veux faire ta volont plutt que la sienne?--Tel est mon lieutenant
Petit Jean, dit Robin, il est maintenant en expdition sur la terre
d'cosse, et j'avoue que je suis quelquefois contrari de la libert de ses
conseils; mais, aprs avoir un peu rflchi, je ne puis garder de rancune
contre celui qui n'a d'autre motif d'inquitude que l'intrt de son
matre.--Tu as raison, brave archer, dit Richard, et si j'avais d'un ct
Ivanhoe pour me donner de graves avis et les recommander par la triste
gravit de son front, et toi de l'autre pour me forcer par la ruse  faire
ce que tu croirais m'tre avantageux, je serais aussi peu matre de ma
volont qu'aucun roi de la chrtient ou du paganisme. Mais, allons,
messieurs, partons gaiement pour Coningsburgh et n'y pensons plus.

Robin-Hood lui assura qu'il avait envoy un parti en avant sur le chemin
qu'il devait traverser; que s'il existait quelque embuscade, il ne
manquerait pas de la dcouvrir, et qu'il le prviendrait: de sorte qu'il ne
doutait pas que la route ne ft sre, et que dans tous les cas il en aurait
avis  temps, afin qu'il attendt une forte troupe d'archers qu'il se
proposait de conduire lui-mme sur la mme route. Ces sages et prudentes
dispositions qu'on prenait pour sa sret touchrent sensiblement Richard,
et effacrent entirement tout souvenir de la petite ruse du capitaine
braconnier. Il lui tendit encore une fois la main, l'assura de son pardon
et de sa faveur future, ainsi que de la ferme rsolution de restreindre les
droits tyranniques de la chasse, en changeant des lois trop rigoureuses qui
avaient pouss tant d'archers anglais  la rbellion. Mais la mort
prmature de Richard rendit nulles ses bonnes intentions, et l'on arracha
des mains de Jean la charte des forts, quand il succda  son vaillant
frre. Le reste de la vie de Robin-Hood, ainsi que l'histoire de la
trahison dont il fut victime, tout cela se retrouvait dans ces petits
livres qu'on payait jadis un sou, et qui sont maintenant  bon march, lors
mme qu'on en donne leur pesant d'or.

Le proscrit avait dit vrai, et le roi suivi d'Ivanhoe, de Gurth et de
Wamba, arriva sans nul accident devant Coningsburgh avant le coucher du
soleil. Il existe en Angleterre peu de vues plus belles et plus imposantes
que celles du voisinage de cette antique forteresse saxonne. La rivire
paisible du Don traverse un amphithtre dans lequel les plaines sont
richement entrecoupes de collines et de bois; il est sur une montagne qui
s'lve non loin de la rivire qu'on aperoit. Cet ancien difice,
environn de murailles et de tranches, ainsi que l'indique son nom saxon,
servait avant la conqute d'habitation aux rois d'Angleterre: les murs
extrieurs semblent avoir t construits par les Normands, mais le donjon
porte l'empreinte d'une haute antiquit. Il est situ sur une cte dans un
angle de la cour intrieure, et forme un cercle complet d'environ
vingt-cinq pieds de diamtre; le mur est d'une paisseur norme, et est
soutenu par six arcs-boutans qui partent de la demi-lune, et flanquent la
tour qu'ils paraissent supporter. Les arcs-boutans massifs sont creux vers
le sommet, et se terminent par des espces de tourelles qui communiquent
avec l'intrieur de la tour morne. Vu  une certaine distance, cet norme
difice avec son bizarre entourage offre autant de charmes aux yeux d'un
amateur du pittoresque, que l'intrieur du chteau prsente d'intrt 
l'antiquaire avide dont l'imagination se transporte aux temps de
l'heptarchie. On montre dans le voisinage du chteau un monticule qui passe
pour tre le tombeau du clbre Hengist. D'autres monumens de la plus
grande antiquit, et tous dignes de curiosit, existent dans le cimetire
voisin.

Quand Richard Coeur-de-Lion et sa suite approchrent de cet difice, d'une
architecture grossire mais imposante, il n'tait pas comme aujourd'hui
entour de fortifications extrieures; l'architecte saxon avait puis son
art pour dfendre la tour principale: le reste ne consistait qu'en une
barrire de palissades.

Une norme bannire noire, qui flottait au sommet d'une tour, annonait
qu'on tait encore occup  clbrer les obsques de son dernier matre;
elle ne portait aucun emblme de la qualit ni du rang du dfunt: car les
armoiries taient encore trs nouvelles parmi les chevaliers normands, et
tout--fait inconnues des Saxons; mais au dessus de la grille on voyait une
autre bannire qui portait la figure grossirement peinte d'un cheval
blanc, indiquant la nation et le rang du dfunt par le symbole bien connu
de Hengist et de ses guerriers. Les environs du chteau offraient une scne
anime: car  cette poque d'hospitalit des banquets funraires prpars
en grand nombre, invitaient  s'y asseoir quiconque se prsentait, puisque
non seulement les parens les plus loigns, mais encore tous les passans
avaient droit d'y prendre part. Les richesses et la grandeur d'ame
d'Athelstane dcd faisaient qu'on observait cette coutume dans toute sa
plnitude.

On voyait donc des troupes nombreuses monter et descendre la colline sur
laquelle le chteau tait situ; et quand le roi et sa suite pntrrent
dans les barrires ouvertes et sans garde, ils furent tmoins d'une scne
qui ne s'accordait gure avec la cause de ce rassemblement: d'un ct,
c'taient des cuisiniers occups  faire rtir des boeufs normes et des
moutons gras; de l'autre, des muids d'ale ou bire taient placs  la
disposition de tous les arrivans. On voyait des groupes de toute espce
dvorant les alimens et buvant la liqueur qu'an abandonnait  leur
discrtion; le serf saxon,  moiti nu, oubliait sa demi-anne de faim et
de soif dans une journe de voracit et d'ivresse; le bourgeois, mieux
nourri, choisissait son morceau et discutait sur le talent du brasseur et
la qualit de la boisson; quelques uns des plus pauvres parmi la noblesse
normande se faisaient aussi reconnatre  leur menton ras et  leurs
casaques courtes autant qu' l'affectation qu'ils mettaient  se tenir
ensemble, jetant de temps en temps un oeil de mpris sur la crmonie, tout
en daignant prendre leur part de tant de libralit.

Les mendians, bien entendu, y taient par centaines, parmi lesquels on
distinguait quelques soldats errans qui se disaient arriver de la
Palestine. Des colporteurs offraient leurs marchandises, des ouvriers
demandaient de l'ouvrage, des plerins vagabonds, des prtres de toute
sorte, des mnestrels saxons, des bardes errans du pays de Galles,
murmuraient des prires et arrachaient quelque hymne de leurs harpes et
autres instrumens. L'un dans un pangyrique lamentable faisait entendre les
louanges d'Athelstane, un autre dans un long pome gnalogique en vers
saxons, citait les noms durs et dsagrables de ses nobles anctres. Les
jongleurs, les bouffons, ne manquaient pas, et la cause de cette runion ne
paraissait pas devoir interrompre l'exercice de leur profession: au fait,
les ides des Saxons sur ce sujet taient aussi naturelles que grossires;
si le chagrin altrait, il fallait boire; s'il affamait, il fallait manger;
s'il attristait, il fallait s'gayer, ou au moins se distraire. Les
assistans ne manquaient pas de profiter de tous ces moyens de consolation;
seulement de temps  autre comme s'ils se fussent rappel la cause de leur
runion, les hommes poussaient des gmissemens, et les femmes qui taient
en grand nombre levaient la voix pour imiter des cris de douleur.

Telle tait la scne qui se passait dans la cour du chteau de Coningsburgh
au moment o Richard y arrivait avec sa suite. Le snchal, qui ne daignait
pas s'occuper des htes subalternes qui entraient et sortaient
continuellement, fut frapp du maintien du monarque et d'Ivanhoe, surtout
il lui semblait que les traits de ce dernier lui taient connus. D'ailleurs
la prsence de deux chevaliers, car tel l'indiquait leur costume, tait un
vnement assez rare dans une solennit Saxonne, pour tre considr comme
un honneur rendu au dfunt et  sa famille. Dans son habit de deuil et
tenant  la main la baguette blanche, marque de son office, l'important
personnage fit ranger les convives de toute classe, conduisant ainsi
Richard et Ivanhoe jusqu' l'entre de la tour; Gurth et Wamba y eurent
bientt trouv des connaissances, et ne se permirent pas d'avancer plus
loin jusqu' ce que leur prsence devnt ncessaire.


CHAPITRE XLII.


      Je les vis suivre le corps de Marcello, et il y avait
      une mlodie solennelle dans les chants, les larmes
      et les lgies, comme on en remarque au lit de mort
      des grands.                  _Ancienne comdie_.


La manire d'entrer dans la grande tour du chteau de Coningsburgh est
toute particulire et tient de la rustique simplicit des temps reculs o
fut construit cet difice. Les marches raides et troites conduisent  une
petite porte du ct du sud, par laquelle l'antiquaire explorateur peut
encore, ou du moins pouvait, il y a peu d'annes, gagner un escalier
pratiqu dans l'paisseur du gros mur de la tour et conduisant au troisime
tage; car les deux premiers n'taient que des donjons ou cachots qui ne
recevaient ni air, ni jour, si ce n'est par un trou carr dans le troisime
tage, d'o il parat que l'on communiquait avec une chelle. On montait
aux appartemens suprieurs, c'est--dire au quatrime ou dernier tage, par
des escaliers pratiqus dans les arcs-boutans extrieurs.

Ce fut par cette entre difficile et complique que le bon roi Richard
suivi de son fidle Ivanhoe pntra dans la grande salle en rotonde,
formant la totalit du troisime tage. Le dernier eut le temps de se
couvrir la figure avec son manteau, comme il avait t convenu, afin de ne
se faire reconnatre de son pre que lorsque le roi lui en donnerait le
signal.

L se trouvaient rassembls autour d'une grande table en bois de chne
environ douze reprsentans les plus distingus des familles saxonnes des
contres adjacentes; tous vieillards ou du moins hommes mrs; car la
plupart des jeunes gens, au grand dplaisir de leurs pres, avaient, comme
Ivanhoe, rompu les barrires qui sparaient depuis un demi-sicle les
Normands vainqueurs des Saxons vaincus. L'air grave et triste de ces hommes
vnrables, leur silence tudi, formait un contraste frappant avec le
bruit des orgies qu'on clbrait dans la cour extrieure. Leurs cheveux
blancs, leur longue barbe, leur tunique modele sur des coutumes antiques,
et leurs grands manteaux noirs, avaient une singulire analogie avec le
lieu dans lequel ils se trouvaient, et leur donnaient l'air d'une troupe
des adorateurs de Wodin, rappels  la vie pour pleurer la dcadence de
leur gloire nationale.

Cedric, assis sur le mme rang que ses compatriotes, semblait nanmoins,
par un consentement unanime, agir comme chef de l'assemble.  l'aspect de
Richard, qu'il ne connaissait que sous le nom de valeureux chevalier du
cadenas, il se leva gravement et le salua suivant l'usage des Saxons, en
prononant les mots de _waes hael_, votre sant, et en levant en mme temps
une coupe  la hauteur de sa tte. Le roi qui n'ignorait pas les usages de
ses sujets anglais, rpondit au salut par les mots _drink hael_, je bois 
votre sant, et il prit la coupe que lui offrit l'chanson. Cedric usa de
la mme courtoisie envers Ivanhoe, qui rpondit  son pre en inclinant
seulement la tte, de peur que sa voix ne le ft reconnatre.

Lorsque fut termine cette crmonie prliminaire, Cedric se leva, et
prsentant sa main  Richard le conduisit dans une petite chapelle rustique
prs d'un des arcs-boutans. Comme il n'y avait d'autre ouverture qu'une
troite barbacane, le lieu et t environn de tnbres, si deux grossiers
flambeaux n'y eussent rpandu un peu de lumire au milieu d'un nuage de
fume, et  l'aide de laquelle on apercevait un toit form en vote, des
murailles nues, un petit autel en pierres non polies, et un crucifix
galement en pierre.

Devant cet autel tait place une bire,  chaque ct de laquelle on
voyait trois prtres  genoux, un chapelet  la main, et qui murmuraient
des prires avec tous les signes de la plus grande dvotion extrieure.
C'taient des moines du couvent de Saint-Edmond, en faveur desquels la mre
du dfunt avait fait un legs considrable, en change de prires promises
par eux pour le repos de l'aine de son fils Athelstane. Aussi presque tout
le couvent se trouvait l runi, except le frre sacristain, vu qu'il
tait boiteux. Les moines se relevaient d'heure en heure autour de la
bire, et pendant que six d'entre eux priaient, les autres se livraient
dans la cour aux sensualits de la gastronomie. En exerant cette pieuse
garde, les bons moines avaient bien soin de ne pas interrompre leurs hymnes
un seul instant, de peur que Zernebock, l'ancien appollyon, ou dmon des
Saxons, ne saist ce moment pour s'emparer de l'ame du pauvre Athelstane.
Ils ne veillaient pas moins  ce qu'aucun laque ne s'avist de toucher au
pole qui couvrait la bire, lequel ayant t employ aux funrailles de
Saint-Edmond, se ft trouv profan par un semblable attouchement. Si
toutes ces attentions dvotes pouvaient tre de quelque utilit au dfunt,
il avait droit de les attendre des moines de Saint-Edmond, puisque outre
cent marcs d'or que sa mre leur avait pays pour la ranon de l'ame de son
fils, elle avait annonc l'intention de laisser aprs le dcs de ce
dernier tous ses biens  ce couvent, pour assurer  son fils,  son mari et
 elle-mme des prires perptuelles.

Richard et Wilfrid suivirent le saxon Cedric dans la chambre du mort, o,
comme leur guide leur indiquait d'un air solennel la bire d'Athelstane
moissonn avant le temps, ils suivirent son exemple en s'agenouillant et en
faisant le signe de la croix, et une courte prire pour le repos de l'ame
du dfunt.

Cet acte de pieuse charit accompli, Cedric leur fit signe de le suivre, et
montant quelques marches d'un pas grave et sans bruit, il ouvrit avec une
grande prcaution la porte d'un petit oratoire adjacent  la chapelle.
C'tait une pice carre d'environ huit pieds, claire par deux
barbacanes, o descendaient alors les derniers rayons du soleil couchant,
qui leur firent apercevoir une femme dont la figure respectable offrait
encore des traces de sa premire beaut. Sa longue robe de deuil et son
voile flottant de crpe noir relevaient la blancheur de sa peau, et la
beaut de sa chevelure aux tresses d'or, o le temps n'avait pu encore
mler son empreinte argente. Sa contenance exprimait le plus profond
chagrin, uni pourtant  la rsignation. Sur une table de pierre, devant
elle, on voyait un crucifix en ivoire, et un missel dont les marges taient
richement enlumines et ornes d'agrafes d'argent avec les coins de mme
mtal.

Noble Edith, dit le Saxon Cedric aprs avoir gard un moment le silence,
comme pour donner  Richard et  Wilfrid le temps de considrer la dame de
ce chteau, voil de dignes trangers qui viennent prendre part  tes
chagrins, et celui-ci spcialement est le vaillant chevalier qui combattit
si vaillamment pour la dlivrance de celui que nous pleurons en ce jour.

Je prie sa valeur d'agrer mes remerciemens, rpondit la dame, quoiqu'il
ait plu  Dieu que cette valeur ne pt sauver mon fils; je remercie
galement l'tranger et son compagnon de la courtoisie qui les a ports 
visiter la veuve d'Adeling, la mre d'Athelstane dans un moment de deuil et
de lamentations. En remettant ces htes  vos soins hospitaliers, mon digne
parent, je suis certaine qu'ils seront bien accueillis dans cette demeure.

Les deux htes salurent humblement la mre afflige, et ils se retirrent
avec leur guide. Celui ci les fit monter par un escalier tournant dans un
autre appartement au dessus de la chapelle et de mme grandeur. Avant que
la porte ft ouverte, un chant mlancolique et lent se fit entendre.
C'tait un hymne que lady Rowena et trois autres jeunes filles chantaient
pour le repos de l'ame du dfunt. En voici quelques strophes, les seules
qui aient t conserves:

      L'homme n'est que poussire,
      Dans l'horreur des tombeaux
      Sa dpouille grossire
      Va terminer ses maux,
      Et nourrir dans la bire
      L'avide fourmilire
      Des rampans vermisseaux.

      Ton ame est envole
      En des lieux inconnus,
      Et sera console
      Au sjour des vertus;
      Elle oubliera ses peines
      Et les terrestres haines
      Au milieu des lus.

      Par ta grce,  Marie!
      Abrge notre vie
      Qu'assigent les tourmens;
      Jusqu' ce que l'aumne,
      Et quelques voeux fervens,
      Nous gagnent la couronne
      Qu' leur trpas Dieu donne
      Aux vertueux vivans.

Tandis que l'on chantait cet hymne  voix demi-basse et triste, Cedric
s'avana, et les deux autres se trouvrent devant une vingtaine de
jeunes Saxonnes appartenant  d'illustres familles, et dont les unes
travaillaient  broder, autant que leur habilet et leur got le
permettaient, un grand pole de soie destin  couvrir le cercueil
d'Athelstane, pendant que les autres, recueillant des fleurs dans des
paniers placs devant elles, en formaient des guirlandes de deuil.
L'extrieur de ces jeunes filles tait dcent, s'il n'annonait pas une
profonde affliction: parfois un chuchotement ou un sourire attirait 
quelques unes la rprimande de matrones plus graves; et quelques autres
semblaient plus attentives  examiner leurs guirlandes qu' rflchir
sur cette pompe funraire. Enfin, si nous devons dire toute la vrit,
la venue de deux trangers causa des distractions  ces belles Saxonnes,
qui jetrent sur eux plus d'une oeillade  la drobe. Lady Rowena, trop
fire pour tre vaine, les salua d'un air imposant et gracieux  la
fois. Sa physionomie tait srieuse sans annoncer l'abattement; il peut
se faire que la jeune Saxonne et une tristesse profonde, mais alors il
est probable que l'incertitude o elle tait sur le destin d'Ivanhoe n'y
avait pas moins de part que la mort d'Athelstane son parent.

Quant  Cedric, dont l'esprit n'tait pas toujours bien clairvoyant, il
crut lire cependant sur la figure de sa pupille un chagrin plus grand que
sur celle de ses autres compagnes, et il jugea convenable d'en expliquer la
cause aux deux trangers, en leur disant que sa main avait t promise au
noble Athelstane. Il est probable qu'une pareille confidence n'augmenta
point l'affliction de Wilfrid  l'gard du deuil que clbrait Cedric.

Ayant ainsi introduit en forme ses htes dans les divers appartemens o
l'on clbrait les obsques d'Athelstane, Cedric les conduisit dans une
salle destine, comme il le dclara, aux personnes de distinction qui
assisteraient  ces funrailles, et qui n'ayant eu que de lgres liaisons
avec le dfunt, ne pouvaient naturellement manifester le mme regret que
ses parens et ses amis. Il les assura qu'on ne leur laisserait manquer de
rien, et il tait au moment de se retirer quand le chevalier noir le retint
par la main.

Je dsire vous rappeler, noble thane, lui dit-il, que lorsque nous nous
sparmes dernirement, vous me promtes de m'accorder une faveur en
reconnaissance du service que j'avais eu l'avantage de vous rendre.--Il
est accord d'avance, noble chevalier, dit Cedric, quoique dans un moment
si triste...--J'y ai de mme pens, dit le roi; mais le temps presse, et
l'occasion ne me semble pas si mal choisie qu'on pourrait le croire....;
car en fermant la tombe du noble Athelstane, nous devrions y dposer
certains prjugs et de certaines opinions.--Sire chevalier du cadenas,
rpondit Cedric le visage color de honte, et en interrompant le monarque
 son tour, je me flatte que le don que vous avez  rclamer de moi vous
regarde, et personne autre; car en ce qui concerne l'honneur de ma maison,
il paratrait peu convenable, selon moi, qu'un tranger s'en occupt.

Aussi ne veux-je m'en occuper, dit le roi avec douceur, qu'autant que vous
me regarderez comme partie intresse. Jusqu'ici vous ne m'avez connu que
sous le nom de chevalier noir ou du cadenas; reconnaissez maintenant en moi
Richard Plantagenet.--Richard d'Anjou! s'cria Cedric en reculant et
dans la plus grande surprise.--Non, noble Cedric, dit le roi, Richard
d'Angleterre, dont le plus cher intrt, le plus ardent dsir, est de voir
tous ses enfans unis ensemble et ne faisant qu'un seul peuple. Eh bien,
noble thane, ton genou ne pliera-t-il point devant ton prince?--Jamais il
n'a flchi devant le sang humain, rpondit Cedric.

Eh bien! rserve ton hommage, dit le monarque, jusqu' ce que j'aie prouv
que j'y ai des droits par la protection que j'accorderai aux Normands et
aux Anglais.--Prince, rpliqua Cedric, j'ai toujours rendu justice  ta
bravoure et  ton mrite. Je n'ignore pas non plus tes droits  la
couronne, comme descendant de Mathilde, nice d'Edgar Atheling, et fille de
Malcolm d'cosse. Mais Mathilde, quoique du sang royal saxon, n'tait pas
hritire de la monarchie.

Je ne veux pas discuter mon titre avec toi, noble thane, dit Richard; mais
jette les yeux autour de toi, et dis-moi si tu en vois quelque autre qui
puisse tre mis dans la balance avec le mien.--Et tes pas errans
t'ont-ils donc conduit jusqu'ici, prince, pour me parler ainsi? dit Cedric.
Me reprocher la ruine de ma race avant que la tombe se soit ferme sur le
dernier rejeton de la royaut saxonne. Sa figure s'animait  mesure qu'il
parlait. C'est un acte d'audace!... de tmrit!--Non, par la sainte
croix! rpliqua le roi, j'ai agi avec cette confiance franche qu'un homme
brave peut mettre dans un autre, sans l'ombre la plus lgre de danger.

Tu dis bien, sire roi, dit Cedric, car roi je te reconnais, et roi tu
seras, en dpit de ma faible opposition. Je n'ose employer le seul moyen
que j'aurais de l'empcher, quoique tu m'aies donn une forte tentation
d'en faire usage, et que ce moyen soit  ma porte.

Parlons maintenant, dit le roi, du don que j'ai  te demander, et que je
ne te demanderai pas avec moins de confiance, quoique tu aies contest la
lgitimit de ma souverainet. Je requiers de toi, comme homme qui gardes ta
parole sous peine d'tre tenu pour un homme sans foi, parjure et
_nidering_, de pardonner et rendre ton affection paternelle au brave
chevalier Wilfrid d'Ivanhoe. Tu conviendras que j'ai un grand intrt dans
cette rconciliation, celui du bonheur de mon ami, celui de mettre fin 
toute dissension entre mes fidles et loyaux sujets.

Et c'est l Wilfrid, dit Cedric en tendant la main  son fils.--Mon
pre! mon pre! dit Ivanhoe en se jetant aux pieds de Cedric,
accorde-moi ton pardon.

Tu l'as, mon fils, dit Cedric en le relevant. Le fils d'Hereward sait
tenir sa parole, mme quand il l'a donne  un Normand. Mais je voudrais te
voir prendre les vtemens et le costume de tes anctres anglais; point de
manteaux courts, de bonnets bizarres, de plumes fantastiques, dans ma
maison, o je ne veux voir que la dcence. Celui qui veut tre le fils de
Cedric doit se montrer le descendant d'anctres anglais. Tu voudrais me
parler, ajouta-t-il en prenant un air grave, mais je devine le sujet. Lady
Rowena doit porter le deuil pendant deux ans, comme si elle et t fiance
 l'poux qui lui tait destin. Tous nos anctres saxons nous
dsavoueraient si nous songions  une nouvelle union avant que la tombe de
celui auquel elle devait donner sa main, de celui qui, par sa naissance et
par ses aeux, tait le plus digne d'elle, soit irrvocablement ferme.
L'ombre d'Athelstane lui-mme briserait son cercueil encore humide de son
sang, et apparatrait devant nous pour nous dfendre de dshonorer ainsi sa
mmoire.

On et dit que les dernires paroles de Cedric avaient conjur un spectre;
car  peine les eut-il prononces que la porte s'ouvrit et qu'Athelstane,
couvert des enveloppes d'un mort, se prsenta devant eux, le visage pale,
les yeux hagards et comme une ombre qui sort du tombeau.

L'effet que cette apparition produisit sur les personnages prsens fut
pouvantable au del de toute expression. Cedric recula jusqu' ce que le
mur de l'appartement ne lui permt pas d'aller plus loin; et s'y appuyant,
comme ne pouvant plus se soutenir, porta ses regards sur la figure de son
ami, dont les yeux paraissaient fixes et la bouche incapable de se fermer.
Ivanhoe faisait des signes de croix, rcitait des prires en saxon, en
latin, en franais, suivant que sa mmoire les lui fournissait, pendant que
Richard disait _Benedicite_, et jurait _Mort de ma vie!_

En mme temps on entendit un bruit horrible qui se faisait dans les
appartemens infrieurs de la maison. Les uns criaient: Saisissez ces
tratres de moines; d'autres: Jetez-les dans le cachot; d'autres enfin:
Prcipitez-les du haut des murailles.--Au nom de Dieu! dit Cedric
s'adressant  celui qui lui semblait tre le spectre de son ami mort, si tu
es encore mortel, parle; si tu es une ame spare de son corps, dis-moi
pourquoi tu viens visiter de nouveau cette terre, et si je puis faire
quelque chose pour ton repos. Vivant ou mort, noble Athelstane, parle 
Cedric.

Je parlerai, dit le spectre d'un ton calme, lorsque j'aurai repris haleine
et que vous m'en donnerez le temps. Vivant, dis-tu? Je le suis autant que
peut l'tre celui qui a t nourri de pain et d'eau pendant trois jours,
qui m'ont paru trois sicles. Oui, de pain et d'eau, pre Cedric. Par le
ciel et par les saints qui s'y trouvent, meilleure nourriture n'a pas pass
par mon gosier pendant trois grands jours, et c'est par un coup de la
Providence que je suis ici pour vous le dire.--Mais, noble Athelstane,
dit le chevalier noir, je vous ai vu moi-mme renvers par le farouche
templier vers la fin de l'assaut donn  Torquilstone; et comme je l'ai cru
et comme Wamba l'a rapport, vous aviez eu la tte fendue jusqu'aux dents.

Vous avez mal cru, sire chevalier, dit Athelstane, et Wamba a menti. Mes
dents sont en bon ordre, et je vous en donnerai la preuve tout  l'heure en
soupant. Toutefois ce n'est pas grace au templier, dont l'pe tourna dans
sa main de manire que je ne fus frapp que du plat. Si j'avais eu mon
casque d'acier sur la tte, je n'y aurais pas plus fait attention qu' une
paille, et je lui aurais appliqu une riposte qui lui aurait t tout
espoir d'effectuer sa retraite. Mais enfin je fus renvers, tourdi  la
vrit, mais non bless. D'autres, tant de l'un que de l'autre parti,
furent renverss et tus sur moi, en sorte que je ne repris mes sens que
lorsque je me trouvai dans un cercueil qui, fort heureusement pour moi,
tait ouvert, plac devant l'autel de l'glise de Saint-Edmond. J'ternuai
plusieurs fois, je soupirai, je gmis, je m'veillai, et j'tais au moment
de me lever, lorsque le sacristain et l'abb, tout pleins de terreur,
accoururent au bruit, surpris sans doute, mais nullement satisfaits, de
voir vivant un homme dont ils avaient espr tre eux-mmes les hritiers.
Je demandai du vin: on m'en donna; mais il avait sans doute t fortement
drogu, car je m'endormis encore plus profondment qu'auparavant, et je ne
me rveillai qu'au bout de plusieurs heures. Mes bras taient tendus et
envelopps, mes pieds si fortement lis, que les chevilles m'en font mal
seulement d'y penser; le lieu compltement noir, les oubliettes, je
m'imagine, de ce maudit couvent, et, comme me le fit conjecturer l'odeur
cadavreuse, humide, touffante, un caveau, un lieu de spulture. Je me
faisais dj d'tranges ides sur ce qui venait de m'arriver, lorsque la
porte de mon affreux donjon tourna en criant sur ses gonds, et je vis
entrer deux sclrats de moines. Ne voulaient-ils pas me persuader que
j'tais en purgatoire? Mais je connaissais trop bien la voix poussive, la
respiration courte, du pre abb. Saint Jrmie! quelle diffrence de ce
ton  celui avec lequel il me demandait une autre tranche de venaison! Ce
chien-l a fait bombance avec moi depuis Nol jusqu'aux Rois.

Patience, noble Athelstane, dit le roi, reprenez haleine; racontez votre
histoire  loisir; sur mon honneur, le rcit de cette histoire est aussi
intressant que la lecture d'un roman.--C'est possible, dit Athelstane,
mais, par la croix de Bromeholm, il ne s'agit pas ici de roman. Un pain
d'orge et une cruche d'eau, voil tout ce qu'ils m'ont donn, ces vilains
sclrats que mon pre et que moi-mme avons enrichis, dans un temps o ils
n'avaient pour toute ressource que les tranches de lard et les mesures de
grain que, par leurs cajoleries, ils ont obtenues de pauvres et misrables
serfs en change de leurs prires. Repaire infme de sales, ingrates,
abominables vipres! un pain d'orge et une cruche d'eau pour moi, pour un
bienfaiteur tel que moi! Mais je les enfermerai dans leur tanire, duss-je
tre excommuni.--Mais, au nom de la sainte Vierge, noble Athelstane, dit
Cedric, saisissant la main de son ami, comment es-tu chapp  ce pril
imminent? Leurs coeurs se sont-ils laiss toucher?

Toucher! rpta Athelstane; le soleil peut-il fondre les rochers? J'y
serais encore sans un mouvement dans le couvent, occasionn,  ce que je
vois, par la procession des moines qui venaient pour assister au repas des
funrailles, tandis qu'ils savaient fort bien o et comment ils m'avaient
enterr tout vivant. J'entendis le chant rauque de leurs psaumes, ne me
doutant gure qu'ils taient occups  prier pour le repos de l'ame de
celui qu'ils faisaient mourir de faim. Ils partirent cependant, et
j'attendis long-temps un renouvellement de nourriture, ce qui n'tait pas
fort tonnant parce que le goutteux sacristain s'occupait plus de sa
cuisine que de la mienne. Il arriva enfin d'un pas chancelant, et exhalant
autour de sa personne une forte odeur de vin et d'pices. La bonne chre
avait attendri son coeur, car, au lieu de ma prcdente provision, il me
laissa une tranche de pt et un flacon de vin. Je mangeai, je bus et me
sentis fortifi; et pour surcrot de bonheur, le sacristain, trop vieux
pour remplir convenablement les devoirs de sa place, ferma la porte  clef,
 la vrit, mais de manire que le pne resta en dehors de la gache, et
que la porte resta entr'ouverte. La lumire, la nourriture, le vin,
stimulrent mon invention. L'anneau auquel mes chanes taient attaches
tait plus rouill que le sclrat d'abb ni moi-mme n'avions suppos, car
le fer mme ne pouvait rsister  l'action de l'humidit dans ce donjon
infernal.

Reprends haleine, noble Athelstane, dit Richard, et gote quelques
rafrachissemens avant de continuer ta narration.--Rafrachissemens? dit
Athelstane, j'en ai pris cinq fois aujourd'hui, et nanmoins une tranche de
cet apptissant jambon ne ferait pas de mal  votre affaire. Voulez-vous
bien, beau sire, me faire raison d'un coup de vin?

Les convives, bien que plongs encore dans le plus grand tonnement, burent
 la sant de leur ami ressuscit, qui continua son rcit. Ses auditeurs
taient maintenant plus nombreux que lorsqu'il avait commenc; car dith,
qui avait donn quelques ordres ncessaires pour arranger le chteau, avait
suivi le mort-vivant jusqu' l'appartement destin aux trangers, suivi du
nombre de personnes, tant hommes que femmes, que la chambre avait pu
contenir; tandis que d'autres, se pressant en foule sur l'escalier,
recevaient une dition fautive de l'histoire, et la transmettaient encore
plus inexactement  ceux qui taient plus bas, lesquels la faisaient passer
 la foule qui se trouvait au dehors, de manire  rendre le fait
rellement mconnaissable.

Athelstane reprit ainsi le fil de sa narration: Voyant que ma chane ne
tenait plus  l'anneau, je me tranai au haut de l'escalier aussi bien que
le peut un homme charg de fers et affaibli par le jene; et aprs avoir
march long-temps  ttons, le chant d'un gai couplet dirigea mes pas
jusque dans un appartement o le digne sacristain, sauf respect, tait
occup  dire la messe du diable avec un gros frre en froc et en capuchon,
un drle  larges paules, qui avait plutt l'air d'un voleur que d'un
homme d'glise. Je me prcipitai au milieu d'eux; et le linceul qui me
couvrait, et le bruit que faisaient mes chanes en s'entrechoquant, me
firent paratre plutt comme un habitant de l'autre monde que de celui-ci.
Tous les deux restrent ptrifis: mais lorsque j'eus renvers le
sacristain d'un coup de poing, son compagnon m'allongea un coup d'un norme
bton.

Je parierais la ranon d'un comte, dit Richard, que c'tait notre frre
Truck.--Qu'il soit le diable s'il veut, dit Athelstane; toujours
est-il que fort heureusement il manqua son coup, et que, lorsque je
m'approchai pour lutter avec lui, il s'enfuit  toutes jambes. Je ne
perdis pas de temps  dbarrasser les miennes au moyen de la clef du
cadenas que je trouvai parmi celles du trousseau du sacristain; j'avais
mme quelque envie de lui casser la tte avec le paquet de clefs; mais
le souvenir de la tranche de pt et du flacon de vin que le drle
m'avait donns dans mon cachot vint attendrir mon coeur, et, me
contentant de lui allonger deux bons coups de pied, je le laissai tendu
sur le plancher. Je mangeai un morceau de viande et bus quelques verres
de vin faisant partie du rgal que les deux vnrables frres avaient
prpar. J'allai  l'curie o je trouvai, dans un endroit spar, un de
mes meilleurs palefrois destin probablement  l'usage particulier du
pre abb. Je suis venu ici de toute la vitesse de mon cheval, hommes et
femmes fuyant devant moi partout o je passais, me prenant pour un
spectre, d'autant plus que, pour ne pas tre reconnu, j'avais fait
retomber le linceul sur mon visage. Je n'aurais mme pu entrer dans mon
propre chteau, si l'on ne m'et pris pour le pierrot d'un jongleur, qui
amuse la foule dans la cour du chteau,  l'occasion des funrailles de
son seigneur. Le concierge a sans doute cru, d'aprs mon costume, que je
devais jouer un rle dans la farce du joueur de gobelets, et il m'a
laiss entrer. Je n'ai fait que me dcouvrir  ma mre, manger un
morceau  la hte, et je suis venu vous chercher, mon noble ami.

Et vous m'avez trouv, dit Cedric, prt  reprendre notre noble projet de
recouvrer l'honneur et la libert. Je te dis que jamais jour plus favorable
que celui de demain ne se lvera pour dlivrer la race saxonne.--Ne me
parle pas de dlivrer qui que ce soit, dit Athelstane; c'est bien assez que
je me sois dlivr moi-mme. Ce qui m'occupe davantage, c'est de punir ce
sclrat d'abb. Je veux le faire pendre au haut du chteau de Coningsburgh
avec sa chape et son tole; et si l'escalier est trop troit pour laisser
passer son norme panse, je le ferai hisser au moyen d'une corde et d'une
poulie.--Mais, mon fils, dit dith, considre son sacr caractre.

Considrez mes trois jours de jene, rpliqua Athelstane. Je veux qu'ils
prissent tous, pas un d'except. Front-de-Boeuf a t brl vif pour un
moindre sujet. Du moins, il tenait bonne table pour ses prisonniers;
seulement il y avait trop d'ail dans le dernier plat de potage. Mais ces
hypocrites, ingrats coquins, flatteurs parasites, qui sont venus si souvent
s'asseoir  ma table sans y tre invits, qui ne m'ont donn ni potage, ni
ail! par l'ame d'Hengist, ils priront.

Mais le pape, mon noble ami, dit Cedric...--Mais le diable, mon noble
ami, rpondit Athelstane... Ils mourront, et il n'en sera plus question.
Quand ils seraient les meilleurs de la terre, le monde ira tout aussi bien
sans eux.--Fi! noble Athelstane, dit Cedric; oublie ces misrables dans
un moment o une carrire de gloire s'ouvre devant toi. Dis  ce prince
normand, Richard d'Anjou, que tout Coeur-de-Lion qu'il est, il ne montera
pas sur le trne d'Alfred, sans qu'il lui soit disput, tant qu'il existera
un descendant mle du saint confesseur.

Quoi! s'cria Athelstane, est-ce l le noble roi Richard?--C'est Richard
Plantagenet lui-mme, dit Cedric; nanmoins je n'ai pas besoin de te
rappeler qu'tant venu ici de sa libre volont, tu ne peux lui faire aucun
mal, ni le retenir prisonnier. Tu sais fort bien quel est ton devoir envers
lui comme son hte.

Oui, par ma foi, dit Athelstane, et mon devoir comme son sujet en
outre; car me voici prt  lui rendre foi et hommage, de mon coeur et de
ma main.--Mon fils, dit dith, songe  tes droits.--Songe  la
libert de l'Angleterre, prince dgnr, dit Cedric.--Ma mre, mon
ami, dit Athelstane, trve, je vous prie, de reprsentations. Du pain et
de l'eau, et un donjon, sont une puissance merveilleusement efficace
pour modifier l'ambition, et je sors du tombeau plus sage que je n'y
tais descendu. La moiti de ces vaines folies m'taient souffles 
l'oreille par le perfide abb Wolfram, et vous pouvez juger maintenant
si c'tait l un conseiller bien digne de confiance. Depuis que tous ces
complots ont t mis en agitation, je n'ai eu que marches prcipites,
indigestions, coups, meurtrissures, emprisonnement et famine; outre que
tout cela ne peut s'effectuer que par le massacre de plusieurs milliers
de gens qui n'en peuvent mais, et qui sans cela auraient t fort
tranquilles. Je vous dis que je veux tre roi seulement dans mes propres
domaines, et que mon premier acte de souverainet sera de faire pendre
l'abb.

Et ma pupille Rowena, dit Cedric, j'espre que vous n'avez pas l'intention
de l'abandonner?--Pre Cedric, dit Athelstane, soyez raisonnable. Lady
Rowena ne veut pas de moi; elle aime le petit doigt du gant de mon cousin
Wilfrid plus que ma personne tout entire: la voil prte  en convenir. Ne
rougis pas, ma belle parente; il n'y a pas de honte  prfrer un chevalier
qui a ses entres  la cour,  un franklin qui habite les champs. Ah! il ne
faut pas rire non plus, Rowena; car, Dieu sait, un  costume de mort et un
visage amaigri ne sont pas des objets propres  inspirer la gat. Au
surplus, si tu veux absolument rire, je vais t'en fournir un meilleur
sujet. Donne-moi ta main, ou plutt prte-la-moi, car je ne te la demande
qu' titre d'amiti. Tiens, cousin Wilfrid d'Ivanhoe, je renonce et
j'abjure en ta faveur... Eh bien! par saint Dunstan, notre cousin Wilfrid
s'est clips. Et cependant,  moins que mes yeux ne m'aient fait illusion
par suite du long jene que j'ai souffert, je l'ai vu l il n'y a qu'un
moment.

Tous les regards se portrent autour de l'appartement; on demanda des
nouvelles d'Ivanhoe: il avait disparu. On apprit qu'un juif tait venu le
demander, et qu'aprs un court entretien il avait demand Gurth et ses
armes, et avait quitt le chteau.

Belle cousine, dit Athelstane en s'adressant  Rowena, si je pouvais
penser que cette disparition subite d'Ivanhoe ne ft pas occasionne par
les motifs les plus puissans, je reprendrais...

Mais il n'avait pas plus tt lch la main de Rowena, en voyant qu'Ivanhoe
avait disparu, que la belle lady, qui trouvait sa situation fort
embarrassante, avait profit de cette occasion pour sortir de
l'appartement. Srement, dit Athelstane, de tous les tres qui vivent, les
femmes sont ceux  qui on doive le moins se fier, except toutefois les
abbs et les moines. Je veux tre un infidle, si je ne m'attendais pas 
un remerciement de sa part, peut-tre mme  un baiser par dessus le
march. Ces maudits vtemens de mort sont srement ensorcels; tout le
monde me fuit. C'est donc  vous que je m'adresse, noble roi Richard, pour
vous offrir de nouveau foi et hommage que, comme fidle sujet... Mais le
roi Richard aussi avait disparu, et personne ne savait o il tait all. 
la fin, on apprit qu'il tait descendu en toute hte dans la cour, qu'il
avait fait venir le juif qui avait parl  Ivanhoe, et qu'aprs un moment
d'entretien il avait donn l'ordre de monter tout de suite  cheval, avait
saut lui-mme sur le sien, forc le juif  en prendre un autre, et tait
parti d'un train qui faisait dire  Wamba qu'il ne donnerait pas un sou de
la peau du vieux juif.

Par tout ce qu'il y a de plus saint! dit Athelstane, il n'est pas possible
de douter que Zernebock ne se soit empar de mon chteau pendant mon
absence. Je reviens envelopp d'un linceul, gage de la victoire que j'ai
remporte sur mon tombeau, et tous ceux  qui je m'adresse disparaissent au
seul son de ma voix. Mais tout ce que je dirais ne servirait de rien.
Allons, mes amis, tous ceux qui sont rests autour de moi, veuillez me
suivre  la salle de banquet, de crainte qu'il n'y ait encore quelque
disparition. J'espre que nous trouverons encore le buffet assez bien garni
pour clbrer les obsques d'un noble saxon, et ne restons pas plus
long-temps ici; car, qui sait si le diable ne viendrait pas aussi nous
enlever notre souper?


CHAPITRE XLIII.



      Puissent les crimes de Mowbray peser tellement
      sur son coeur, que le dos de son coursier fougueux
      soit rompu, bris, cass, et jeter le cavalier, tte la
      premire, sur l'arne, comme un lche poltron.

                                   SHAKSPEARE. _Richard II._


TRANSPORTONS NOUS maintenant  l'extrieur du chteau ou de la commanderie
de Templestowe, vers l'heure  laquelle le sort, ou d sanglant devait tre
jet, pour dcider de la vie ou de la mort de Rbecca. Tout tait en moi,
tout tait en mouvement. On et dit que toutes les campagnes environnantes
taient demeures dsertes, et que leurs habitans s'taient rendus 
quelque fte de village, ou  quelque repas champtre. Mais le plaisir
inhumain de contempler le sang et la mort n'est nullement particulier  ces
sicles d'ignorance, bien que dans les combats de gladiateurs, dans les
duels, dans les tournois, on ft habitu au spectacle barbare de chevaliers
renverss les uns par les autres. De mme, de nos jours, o la science des
moeurs est plus rpandue et mieux comprise, l'excution d'un criminel, un
assaut entre deux boxeurs, un tumulte, une assemble de rformateurs
radicaux, attire, non sans un extrme danger de leur part, une foule
immense de spectateurs qui n'ont absolument d'autre intrt dans
l'vnement que celui de savoir quelle est la marche que l'on a adopte, et
si les hros du jour seront, comme le disent les tailleurs dans leurs
insurrections, des pierres  fusil ou des tas de fumier.

Les regards de cette immense multitude assemble taient dirigs sur la
porte de la commanderie de Templestowe, afin d'en voir sortir la
procession, tandis qu'une foule encore plus nombreuse remplissait dj les
alentours de la lice appartenant  l'tablissement. Cet enclos avait t
fait sur un terrain adjacent  la commanderie, qu'on avait soigneusement
nivel pour servir aux exercices militaires et aux combats chevaleresques
des templiers. Le terrain, qui formait une sorte d'amphithtre, tait
entour de palissades: et comme les chevaliers taient bien aises d'avoir
des spectateurs de leurs faits d'armes, ils y avaient fait construire des
galeries et des banquettes pour la commodit des spectateurs.

Dans la circonstance actuelle on avait plac  l'extrmit orientale un
trne destin au grand-matre, avec des siges  l'entour pour les
commandeurs et les chevaliers de l'ordre. Au dessus flottait l'tendard
sacr, appel _le Baucan_, qui tait l'enseigne de l'ordre, comme son nom
tait le cri de ralliement.

 l'autre extrmit de la lice s'levait une pile de fagots, arrangs
autour du poteau, profondment enfonc dans la terre, de manire  laisser
un espace pour que la victime destine  tre consume pt entrer dans le
cercle fatal, et tre attache au poteau avec les chanes qui y taient
suspendues.  ct de cet appareil de mort se tenaient debout quatre
esclaves noirs, dont la couleur et les traits africains, alors peu connus
en Angleterre, frappaient de terreur la populace, qui les regardait comme
des esprits infernaux occups  leurs exercices diaboliques. Ces quatre
hommes restaient immobiles, except que de temps en temps celui qui
paraissait tre leur chef leur donnait l'ordre de changer, ou de dplacer
ce qui devait servir d'aliment  la flamme du bcher. Ils ne regardaient
point la multitude, et, dans le fait, ils semblaient ignorer qu'ils eussent
des spectateurs, et ne penser  autre chose qu' s'acquitter de leur
devoir; et lorsqu'ils se parlaient les uns aux autres, et qu'ils ouvraient
leurs grosses lvres, faisant voir leurs dents blanches, comme s'ils
souriaient dj  l'ide de la tragdie qui allait avoir lieu, les paysans
pouvants pouvaient  peine s'empcher de penser qu'ils taient les
esprits familiers avec lesquels la sorcire avait t en commerce, et qui,
attendu que le temps de la socit tait expir, se tenaient prts 
assister  son chtiment. Ils se parlaient tout bas les uns aux autres, et
se racontaient les prouesses que Satan avait faites dans ces temps de
trouble et d'agitation, sans manquer, comme on peut bien se l'imaginer, de
lui donner plus que son d.

N'avez-vous pas entendu dire, pre Dennet, dit un paysan  un vieillard,
que le diable a emport le corps du thane saxon Athelstane de
Coningsburgh?--Oui, rpondit le vieillard, mais aussi il a t oblig de
le rapporter, grce  Dieu et  saint Dunstan.

Comment cela? dit un jeune veill vtu d'un pourpoint vert, brod en or,
et ayant derrire lui un garon robuste qui portait sa harpe et qui
indiquait sa profession. Ce mnestrel paraissait tre d'un rang au dessus
du vulgaire; car, outre son vtement brod, il avait  son cou une chane
d'argent,  laquelle tait suspendu le _wrest_, ou la clef dont il se
servait pour accorder sa harpe.  son bras droit tait une plaque d'argent,
sur laquelle, au lieu des armes ou de la devise de la famille  laquelle il
tait attach, on lisait simplement le mot _Sherwood_ qui y tait grav.
Que voulez-vous dire? demanda-t-il en se mlant  la conversation des
paysans; je suis venu chercher ici un sujet de ballade, je serai charm
d'en trouver deux.

C'est un fait bien avr, dit le vieillard, que quatre semaines aprs la
mort d'Athelstane de Coningsburgh....--Cela est impossible, dit le
mnestrel, car je l'ai vu bien en vie,  l'assaut d'armes d'Ashby de la
Zouche.--Mort cependant il tait, dit le jeune paysan, et mme on en a
fait la translation, car j'ai entendu les moines de Saint-Edmond chanter
pour lui l'office des morts; et, en outre, il y a eu, comme de raison, un
superbe banquet d'obsques, et ftes de funrailles au chteau de
Coningsburgh, et je m'y serais rendu, sans Mabel Parkins, qui...

Hlas! oui, dit le vieillard, Athelstane est mort, et c'est un grand
malheur, car l'antique sang saxon...--Mais votre histoire, mes amis,
votre histoire? dit le mnestrel d'un air d'impatience.

Oui, oui, raconte-nous cette histoire, dit un gros moine, appuy sur une
perche qui tenait le milieu entre un bourdon de plerin et un gros bton,
et servait probablement, dans l'occasion, aux deux fins; votre histoire,
dit le moine joufflu, ne lambinez point; nous n'avons pas de temps 
perdre.

Eh bien donc, plaise  votre rvrence, dit Dennet; un ivrogne de prtre
vint rendre visite au sacristain de Saint-Edmond...--Il ne plat pas  ma
rvrence, rpondit l'homme d'glise, qu'il existe un animal tel qu'un
prtre ivrogne, ou que, s'il en existait, un laque se permette d'en
parler. Sois honnte, mon ami, et suppose que le saint homme tait absorb
dans ses mditations, ce qui rend la tte lourde et les jambes
chancelantes, comme si l'estomac tait surcharg de vin nouveau; je l'ai
prouv moi-mme.

Eh bien donc, reprit le pre Dennet, un saint homme vint rendre visite au
sacristain de Saint-Edmond; une espce de prtre braconnier, qui tue la
moiti des daims qui sont vols dans la fort, qui aime mieux le glouglou
de la bouteille que le tintin de la cloche de l'office, et qui prfre une
tranche de jambon  dix feuillets de son brviaire; du reste un bon vivant,
un joyeux convive, qui manie un bton, tend un arc, et danse une ronde
aussi bien que qui que ce soit dans l'Yorkshire.

Cette dernire phrase, Dennet, dit le mnestrel, t'a sauv une cte ou
deux.--Oh! je ne crains rien, dit Dennet; je suis vieux et un peu raide;
mais, quand j'ai combattu  Doncaster pour le blier et sa clochette...

Mais l'histoire, ton histoire, mon ami, rpta le mnestrel.--Eh bien!
l'histoire, la voici, dit Dennet; c'est tout simplement qu'Athelstane de
Coningsburgh a t enterr  Saint-Edmond.--C'est un mensonge, et un gros
mensonge, dit le moine, car je l'ai vu porter  son chteau de
Coningsburgh.

Eh bien! racontez donc l'histoire vous-mme, dit Dennet, en se tournant
d'un air de mauvaise humeur de se voir ainsi contrari; et ce ne fut
qu'avec beaucoup de peine que son camarade et le mnestrel parvinrent  lui
faire reprendre le fil de son histoire. Ces deux frres sobres, puisque le
rvrend pre veut absolument qu'ils le fussent, dit-il, avaient pass une
bonne partie de la journe  boire de l'eau, du vin, que sais-je? quand
tout  coup ils entendirent un profond gmissement, un grand bruit de
chanes, et le spectre d'Athelstane dans l'appartement en disant:  vous,
bergers infidles...

C'est faux, dit le moine en l'interrompant, il n'a rien dit.--Oh, oh!
frre Truck, dit le mnestrel en tirant le moine  part, vous venez de
lancer un autre livre,  ce que je vois.--Je dis, Allan-a-dale, reprit
l'ermite, que j'ai vu Athelstane de Coningsburgh aussi distinctement que
les yeux d'un mortel peuvent voir un homme vivant. Il tait couvert de son
linceul, et exhalait une odeur de spulcre. Un tonneau de vin des Canaries
ne l'effacerait pas de ma mmoire.

Bah! dit le mnestrel, c'est pour te moquer de moi que tu me dis
cela.--Dis que je suis un menteur, rpliqua le moine, s'il n'est pas
vrai que je lui ai port un coup avec mon bton, qui aurait suffi pour
terrasser un boeuf, et que le bton a pass  travers son corps comme si
c'et t une colonne de fume.--Par saint Hubert! dit le mnestrel,
voil une histoire bien tonnante, et bien propre  tre mise en ballade
sur l'air ancien de: _Quel chagrin pour un vieux moine!_

Riez, si vous voulez, dit frre Truck; mais si jamais tu m'attrapes 
chanter une pareille ballade, je consens qu'un nouveau spectre ou le diable
m'emporte avec lui, tte premire. Non, non, je pris tout de suite la
rsolution d'assister  quelque bonne oeuvre, comme de voir brler une
sorcire, ou un combat de jugement de Dieu, ou quelque autre acte
mritoire.

Tandis qu'ils s'entretenaient ainsi, la grosse cloche de l'glise de
Saint-Michel de Templestowe, vnrable difice, situ dans un hameau, 
quelque distance de la commanderie, vint mettre fin  leurs discours. Ces
sons lugubres parvenaient successivement  l'oreille, ne laissant qu'un
intervalle suffisant pour que celui que l'on venait d'entendre se perdt
dans le lointain, avant qu'il ft remplac par un autre. Ce signal
solennel, qui annonait l'approche de la crmonie, rpandit la terreur
dans toute l'assemble, et tous les yeux se tournrent vers la commanderie,
s'attendant  voir paratre le grand-matre, le champion et la criminelle.

Enfin le pont-levis se baissa, les portes s'ouvrirent, et un chevalier,
portant le grand tendard de l'ordre, sortit du chteau, prcd de six
trompettes, et suivi des chevaliers commandeurs, marchant deux  deux.
Venait ensuite le grand-matre, mont sur un superbe cheval, dont le
harnais tait de la plus grande simplicit. Derrire lui tait Brian de
Bois-Guilbert, arm de pied en cap, mais nanmoins sans lance, bouclier, ni
pe, que portaient deux cuyers qui le suivaient. Son visage, quoique
ombrag en partie par une longue plume qui flottait sur son casque,
annonait un coeur violemment agit de diverses passions, parmi lesquelles
on pouvait distinguer l'orgueil qui combattait contre l'irrsolution. Il
tait empreint d'une pleur extraordinaire comme un homme qui n'a pas dormi
de plusieurs nuits. Nanmoins il conduisait son coursier avec l'aisance et
la grce ordinaire qui convenait  la meilleure lance de l'ordre du Temple.
Dans son ensemble il avait l'air imposant; mais, en l'examinant avec
attention, on lisait sur ses traits farouches quelque chose qui faisait
involontairement dtourner les yeux.

 ses cts taient Conrad de Mont-Fichet et Albert de Malvoisin, qui
faisaient les fonctions de parrains du champion. Ils taient en costume de
paix, portant les vtemens blancs de l'ordre. Aprs eux venaient les autres
chevaliers compagnons du Temple, avec une longue suite d'cuyers et de
pages, vtus de noir, et qui aspiraient  l'honneur de devenir un jour
chevaliers de l'ordre. Enfin ces nophytes taient suivis d'une troupe de
gardes portant la mme livre, et arms de pertuisanes, au milieu
desquelles on apercevait la malheureuse accuse, ple, et marchant
lentement, mais avec fermet, vers le lieu o devait se dcider son destin.
On l'avait dpouille de tous ses ornemens, de peur qu'il ne s'y trouvt
quelqu'une de ces amulettes que l'on supposait que Satan donnait  ses
victimes, pour les priver du pouvoir de faire des aveux, mme dans les
douleurs de la torture. Une robe blanche, d'une toffe grossire, avait t
substitue  ses vtemens orientaux; mais il y avait dans tout son air un
mlange si exquis de courage et de rsignation, que, mme sous cet
habillement, et sans autre parure que ses longues tresses de cheveux noirs,
chaque oeil qui la regardait se remplissait de larmes, et que le bigot le
plus endurci dplorait le sort qui avait chang une crature aussi
intressante en un vase de perdition, un objet de courroux et un esclave du
dmon.

Une foule de personnages appartenant  la commanderie suivaient la victime,
tous marchant dans le plus grand ordre, les bras croiss sur la poitrine et
les yeux fixs sur la terre. Cette procession s'avana lentement vers
l'minence au sommet de laquelle tait le champ clos, et tant entre dans
la lice, en fit le tour, de droite  gauche, et aprs avoir complt le
cercle, s'arrta. Il s'leva un tumulte momentan, pendant que le
grand-matre descendait de cheval, ainsi que toute sa suite,  l'exception
du champion et de ses parrains. Les chevaux furent emmens hors de la lice
par les cuyers qui taient l pour cet objet.

L'infortune Rbecca fut conduite au sige noir qui tait plac prs du
bcher. Au premier regard qu'elle jeta sur le lieu o se faisaient les
apprts effrayans d'une mort aussi pouvantable pour l'ame que douloureuse
pour le corps, on la vit tressaillir et fermer les yeux, priant sans doute
intrieurement, car elle remuait les lvres, quoiqu'on n'entendt aucune
parole. Au bout d'une minute elle ouvrit les yeux, les fixa sur le bcher,
comme pour familiariser son esprit avec cet objet terrible, et ensuite
tourna lentement la tte, naturellement et sans effort.

Pendant ce temps-l le grand-matre s'tait assis sur son trne; et lorsque
les chevaliers de l'ordre se furent placs  ses cots et derrire lui,
chacun selon son rang, le son fort et prolong des trompettes annona que
la sance tait ouverte. Alors Malvoisin, comme parrain du champion,
s'avana et dposa aux pieds du grand-matre le gant de la juive, qui tait
le gage du combat.

Valeureux seigneur, minentissime pre, dit-il, voici le brave chevalier
Brian de Bois-Guilbert, commandeur de l'ordre du Temple, qui, en acceptant
le gage du combat que je dpose maintenant aux pieds de votre rvrence, a
pris l'engagement de faire son devoir au combat, ce jour, afin de soutenir
que cette fille juive, nomme Rbecca, a justement mrit la sentence
prononce contre elle, en chapitre du trs saint ordre du Temple de Sion,
qui la condamne  mourir comme sorcire; le voici, dis-je, prt  combattre
honorablement, et en vrai chevalier, si tel est le plaisir de votre noble
rvrence.

A-t-il fait serment, demanda le grand-matre, que la querelle est juste et
honorable? Faites apporter le crucifix et le _te igitur_.--minentissime
pre, rpondit promptement Malvoisin, notre frre ici prsent a dj
affirm la vrit de son accusation entre les mains du brave chevalier
Conrad de Mont-Fichet, et il ne doit pas tre autrement asserment, attendu
que son adversaire est une infidle, et que son serment ne saurait tre
admis.

Le grand matre se contenta de cette explication,  la grande satisfaction
d'Albert; car le rus chevalier avait prvu la grande difficult, ou plutt
l'impossibilit d'amener Brian de Bois-Guilbert  prter un pareil serment
devant cette assemble, et avait invent cette excuse pour lui en viter le
devoir. Le grand-matre, aprs avoir admis l'excuse d'Albert Malvoisin,
commanda au hros de s'avancer et de se mettre en action. Les trompettes
sonnrent de nouveau, et un hraut s'tant avanc fit  haute voix la
proclamation suivante: Oyez! oyez! oyez! voici le brave chevalier Brian de
Bois-Guilbert prt  combattre tout chevalier de noble sang qui voudra
soutenir la cause de la juive Rbecca, et se charger du privilge  elle
accord de combattre par champion en lgitime essoine de son corps; et 
tel champion le rvrend et valeureux grand-matre ici prsent assure le
champ impartial, et gal partage de soleil et de vent, et tout ce qui
autrement appartient  juste combat.

Les trompettes sonnrent de nouveau, et un profond silence rgna pendant
quelques minutes. Aucun champion ne se prsente pour l'appelante, dit le
grand-matre. Hraut, va lui demander si elle attend quelqu'un pour
combattre  sa place dans cette cause.

Le hraut s'approcha de la sellette sur laquelle Rbecca tait assise, et
Bois-Guilbert tourna subitement la tte de son cheval vers cette partie de
la lice, malgr les observations de Malvoisin et de Mont-Fichet, et se
trouva  ct de la juive Rbecca en mme temps que le hraut Ceci est-il
rgulier et conforme aux lois du combat? demanda Malvoisin au
grand-matre.--Oui, Albert de Malvoisin, rpondit Beaumanoir, parce que
dans l'appel au jugement de Dieu, nous ne devons pas empcher les parties
d'avoir entre elles des communications qui peuvent tendre  la
manifestation de la vrit.

Cependant le hraut s'adressant  Rbecca, lui dit: Jeune fille,
l'honorable et minentissime grand-matre demande si tu es prpare 
fournir un champion qui veuille combattre en ce moment pour ta dfense, ou
si tu te reconnais justement condamne au sort que tu as mrit.--Dis au
grand-matre, rpondit Rbecca, que je maintiens mon innocence et que je ne
me reconnais point justement condamne, ne voulant pas me rendre moi-mme
coupable de ma mort. Dis-lui que je rclame le dlai que les lois lui
permettent de m'accorder, pour voir si Dieu, qui accorde  l'homme son
secours  la dernire extrmit, me suscitera un librateur; et lorsque le
plus long dlai sera pass, que sa volont soit accomplie. Le hraut se
retira pour porter cette rponse au grand-matre.

 Dieu ne plaise, dit Lucas de Beaumanoir, que juif ou paen puisse nous
accuser d'injustice. Jusqu' ce que les ombres passent de l'occident 
l'orient, nous attendrons pour voir s'il se prsente un champion  cette
femme infortune. Lorsque le jour sera arriv  ce point, qu'elle se
prpare  la mort. Le hraut communiqua les paroles du grand-matre 
Rbecca, qui baissa la tte d'un air de soumission, croisa les bras sur sa
poitrine, et levant les yeux au ciel, parut attendre d'en haut le secours
qu'elle ne pouvait gure se promettre de la part des hommes. Pendant cette
pause solennelle, la voix de Bois-Guilbert vint frapper son oreille; ce
n'tait qu'un murmure, et cependant il la fit tressaillir plus que n'avait
paru le faire ce que le hraut lui avait dit.

Rbecca, dit le templier, m'entends-tu?--Je n'ai rien de commun avec
toi, homme dur et cruel, rpondit l'infortune.--Oui, mais tu comprends
mes paroles, dit le templier, car le son de ma voix m'pouvante moi-mme.
Je sais  peine sur quel terrain nous sommes et dans quel but on nous a
amens ici. Cette lice, cette chaise, ce bcher! Oui, je sais  quel
dessein, et cependant cela me parat comme une chose qui n'est pas relle;
une vision effrayante qui abuse mes sens par des fantmes hideux, et ne
peut convaincre ma raison.

Mon esprit et mes sens sont parfaitement libres, rpondit Rbecca, et
me disent galement que ce bcher est destin  consumer mon corps
terrestre et  m'ouvrir un douloureux mais court passage dans un monde
meilleur.--Songes, Rbecca, songes frivoles! rpliqua le templier,
vaines visions, que vos sadducens, plus sages, rejettent eux-mmes.
coute-moi, Rbecca, continua-t-il d'un ton anim; tu as une chance de
sauver ta vie et ta libert dont ces coquins et ce vieux sclrat ne se
doutent nullement. Monte derrire moi sur mon coursier, sur Zamor, cet
excellent cheval qui n'a jamais bronch sous son cavalier. Je l'ai gagn
en combat singulier contre le sultan de Trbisonde. Monte, te dis-je,
derrire moi. En moins d'une heure nous serons  l'abri de toute
poursuite; un nouveau monde de plaisirs s'ouvre pour toi, pour moi une
nouvelle carrire de gloire. Qu'ils prononcent contre moi une sentence
que je mprise, qu'ils effacent le nom de Bois-Guilbert de la liste de
leurs esclaves monastiques, je laverai avec leur sang toutes les taches
qu'ils oseront faire sur mon cusson.

Tentateur, dit Rbecca, retire-toi! Quoiqu' ma dernire heure, tu ne
pourrais me faire bouger de l'paisseur d'un cheveu de ce sige fatal.
Entoure comme je le suis d'ennemis, je te regarde comme le plus cruel et
le plus froce. Retire-toi, au nom de Dieu! Albert Malvoisin, impatient et
alarm de la dure de cette confrence, s'approcha alors pour
l'interrompre.

L'accuse a-t-elle avou son crime? demanda-t-il  Bois-Guilbert, ou
est-elle rsolue  le nier?--Elle est vritablement rsolue, rpondit
Bois-Guilbert.--En ce cas, dit Malvoisin, il faut, mon noble frre, que
tu reprennes ta place pour attendre le rsultat. Les ombres tournent sur le
cercle du cadran. Viens, brave Bois-Guilbert, viens, espoir de notre ordre,
et bientt son chef.

En parlant ainsi d'un ton doux et flatteur, il porta la main  la bride du
cheval du templier comme pour le ramener  son poste. Vilain sclrat,
s'cria Bois-Guilbert d'un ton furieux, comment oses-tu porter la main sur
les rnes de mon cheval? Forant son compagnon  lcher prise, il retourna
 l'autre extrmit de la lice.

Il y a encore de la chaleur en lui, dit Malvoisin  part  Mont-Fichet, si
elle tait bien dirige; mais c'est comme le feu grgeois qui brle tout ce
qu'il touche. Les juges taient depuis deux heures dans l'attente, mais en
vain, qu'un champion se prsentt.

Et on a raison, dit le frre Truck, considrant que c'est une juive. Et
nanmoins, par mon ordre! il est dur de voir prir une aussi jeune et aussi
belle crature sans qu'il y ait un seul coup de donn pour sa dfense.
Ft-elle dix fois sorcire, si elle tait un peu chrtienne, mon bton
sonnerait douze heures sur le casque d'acier de ce froce templier l-bas
avant qu'il remportt ainsi la victoire.

Cependant l'opinion gnrale tait que personne ne pouvait ou ne voulait se
prsenter pour une juive accuse de sorcellerie, et les chevaliers, excits
par Malvoisin, se disaient tout bas les uns aux autres qu'il tait temps de
dclarer que le gage de Rbecca n'avait pas t relev. En ce moment, on
vit dans la plaine un chevalier accourant de toute la vitesse de son cheval
et s'avanant vers la lice. L'air retentit des cris: Un champion! un
champion! et, en dpit des prventions et des prjugs de la multitude, il
fut accueilli par les acclamations unanimes en entrant dans la lice. Un
second coup d'oeil nanmoins parut dtruire l'espoir que son heureuse
arrive avait fait natre. Son cheval, puis par une course vive et rapide
de plusieurs milles, paraissait ne pouvoir se soutenir, et le cavalier,
bien qu'il se prsentt avec avidit dans l'arne, soit faiblesse, soit
fatigue, semblait  peine avoir la force de se maintenir sur la selle.

 la demande que lui fit le hraut de son nom, de son rang et du but de son
voyage, l'tranger rpondit promptement et hardiment: Je suis bon
chevalier et noble, et je viens soutenir,  la lance et  l'pe, la juste
cause de Rbecca, fille d'Isaac d'York; je viens maintenir que la sentence
prononce contre elle est fausse et dnue de vrit, et dfier le sire
Brian de Bois-Guilbert comme tratre, meurtrier et menteur; et je le
prouverai dans ce champ clos, avec mon corps contre le sien, avec l'aide de
Dieu, de Notre-Dame et de monseigneur saint Georges le bon chevalier.

L'tranger doit, avant tout, prouver, dit Malvoisin, qu'il est bon
chevalier et de noble lignage. Le Temple ne permet pas  ses champions de
combattre contre des hommes sans nom.--Malvoisin, dit le chevalier levant
la visire de son casque, mon nom est plus connu, mon lignage plus pur que
le tien. Je suis Wilfrid d'Ivanhoe.--Je ne combattrai point contre toi,
s'cria Bois-Guilbert d'une voix sourde et altre. Fais gurir tes
blessures, procure-toi un meilleur cheval, alors peut-tre daignerai-je
consentir  te chtier et  rabaisser ce ton de bravade dplac dans un
jeune homme.

Quoi donc! orgueilleux templier, as-tu oubli que deux fois tu as t
renvers par cette lance? Souviens-toi du tournoi d'Acre; souviens-toi de
la passe d'armes  Ashby; souviens-toi du dfi que tu me portas dans le
chteau de Rotherwood, et du gage de ta chane d'or contre mon reliquaire
que tu combattrais avec Wilfrid d'Ivanhoe, afin de recouvrer l'honneur que
tu avais perdu. C'est par ce reliquaire et par la sainte relique qu'il
contient, que je te proclamerai comme un lche dans toutes les cours de
l'Europe et dans toutes les commanderies de ton ordre, si sans plus de
dlai tu ne combats contre moi.

Bois-Guilbert se tourna avec un air d'irrsolution vers Rbecca, puis
lanant  Ivanhoe un regard farouche: Chien de Saxon, s'cria-t-il, prends
ta lance, et prpare-toi  recevoir la mort que tu t'es attire.--Le
grand-matre m'octroie-t-il le combat, demanda Ivanhoe.--Je ne puis
refuser ce que vous avez rclam, dit le grand-matre, pourvu que la jeune
fille vous accepte pour son champion. Nanmoins je dsirerais bien que vous
fussiez plus en tat de combattre. Tu as toujours t ennemi de notre
ordre, cependant je voudrais en agir honorablement avec toi.

Comme cela, comme je suis, et non autrement, dit Ivanhoe; c'est le
jugement de Dieu; je mets en lui ma confiance. Rbecca, dit-il en
s'approchant de la sellette fatale, m'acceptes-tu pour ton
champion?--Oui, je t'accepte; oui, rpondit-elle avec une motion que
la crainte de la mort n'avait pu produire en elle; je t'accepte comme le
champion que Dieu m'a envoy. Et cependant non, non; tes blessures ne
sont pas guries; ne combats point contre cet orgueilleux. Pourquoi
voudrais-tu prir aussi?

Mais Ivanhoe tait dj  son poste, avait baiss la visire de son casque
et pris sa lance; Bois-Guilbert en fit autant; mais son cuyer remarqua, en
fermant sa visire, que son visage qui, malgr les diverses motions qui
l'avaient agit, avait t pendant toute la journe extrmement ple,
s'tait subitement couvert d'une rougeur trs fonce.

Alors le hraut, voyant chacun des champions  sa place, leva la voix, et
rpta trois fois: _Faites votre devoir, preux chevaliers!_ Aprs le
troisime cri, il se retira de ct, et proclama de nouveau qu'il tait
dfendu  qui que ce pt tre, sous peine d'tre mis  mort  l'instant
mme, d'oser, par un mot, par un cri, ou par un geste, apporter aucune
sorte d'interruption ou de trouble dans ce champ impartial de bataille. Le
grand-matre, qui tenait dans sa main le gage du combat, le gant de
Rbecca, le jeta dans la lice, et donna le fatal signal en disant: _Laissez
aller_.

Les trompettes se firent entendre, et les chevaliers s'lancrent l'un
contre l'autre au grand galop. Le cheval fatigu d'Ivanhoe, et son cavalier
non moins puis, ne purent, ainsi que tout le monde s'y tait attendu,
rsister au choc de la lance bien dirige et au vigoureux coursier de
Bois-Guilbert. Mais quoique la lance d'Ivanhoe ne ft, en comparaison, que
toucher le bouclier de Bois-Guilbert, ce fier champion, au grand tonnement
de tout les spectateurs, chancela, vida les triers et tomba sur l'arne.

Ivanhoe, se dgageant de son cheval, fut bientt relev, et se hta de
chercher  rparer cet accident au moyen de son pe: mais Bois-Guilbert ne
se releva point. Wilfrid, lui posant un pied sur la poitrine et la pointe
de son pe sur la gorge, lui commanda de s'avouer vaincu s'il ne voulait
recevoir le coup de la mort. Bois-Guilbert ne rpondit point--Ne le tuez
pas, sire chevalier, s'cria le grand-matre, sans confession ni
absolution; ne tuez point l'ame et le corps: nous le reconnaissons vaincu.

Il descendit dans l'arne, et ordonna qu'on dtacht le casque du champion
vaincu. Ses yeux taient ferms; son visage tait encore fortement color.
Tandis qu'on le regardait avec tonnement, ses yeux se rouvrirent, mais ils
taient fixes et ternes. La couleur disparut, et fit place  la pleur de
la mort. Ce n'tait point la lance de son ennemi qui avait caus son
trpas: il prit victime de ses passions.--C'est vritablement le jugement
de Dieu, dit le grand-matre en levant les yeux au ciel: _Fiat voluntas
tua!_


CHAPITRE XLIV ET DERNIER.


      Cela finit donc comme un conte de vieille
      femme?
                                WEBSTER.


Quand le premier moment de surprise fut pass, Wilfrid Ivanhoe demanda au
grand-matre, comme juge du champ-clos, s'il avait agi avec justice et
honneur dans le combat.--Tout a t fait avec honneur et justice, rpondit
le grand-matre. Je dclare la jeune fille innocente et libre. Les armes et
le corps du chevalier qui a perdu la vie sont au vainqueur.--Je ne veux
pas le dpouiller de son armure, dit le chevalier d'Ivanhoe, ni livrer ses
restes  l'infamie; il a combattu pour la chrtient; c'est le bras de Dieu
et non une main terrestre qui aujourd'hui lui a fait mordre la poussire:
seulement, que ses obsques ne soient que celles d'un homme qui est mort
pour une injuste cause. Quant  cette jeune fille..... Il fut interrompu
par le bruit occasionn par des pieds de chevaux dont le nombre et la
rapidit faisaient trembler la terre devant eux, et  la tte desquels le
chevalier noir entra dans la lice: une troupe d'hommes d'armes le suivait,
et chaque cavalier tait arm de pied en cap.--Je viens trop tard, dit-il,
promenant ses regards autour de lui: ce Bois-Guilbert m'appartenait.
tait-ce  toi, Ivanhoe, de te charger de cette aventure;  toi, qui te
tiens  peine sur tes arons? Le ciel,  mon souverain! rpliqua Ivanhoe, a
frapp ce superbe; il et t trop honor de mourir de votre main.--Que
la paix soit avec lui! dit Richard en regardant le corps gisant sur le
sable; c'tait un courtois chevalier, et comme un chevalier il est mort
dans son armure. Mais le temps presse: Bohun, fais ton devoir! Un des
chevaliers qui composait la suite du roi s'avana, et, mettant la main sur
l'paule de Malvoisin: Je t'arrte, dit-il; tu es accus de
haute-trahison.

Le grand-matre jusqu'alors tait rest immobile d'tonnement  l'aspect
de cette troupe de guerriers; il se remit, et la parole lui revint: Qui
a l'audace de porter la main sur un chevalier du Temple de Sion, dans
l'enceinte mme de sa propre commanderie, et en prsence du
grand-matre? De quelle autorit se permet-on un pareil outrage?--Par
la mienne, rpliqua le chevalier; c'est moi qui l'arrte, moi Henri
Bohun, comte d'Essex, lord haut constable d'Angleterre.--Et il arrte
Malvoisin, dit le roi levant sa visire, par l'ordre de Richard
Plantagenet, ici prsent. Conrad Mont-Fichet, il est heureux pour toi de
n'tre point n mon sujet; pour toi, Malvoisin, attends-toi de mourir
avec ton frre Philippe avant que le monde soit plus vieux d'une
semaine[26].--Je rsisterai  ta sentence, dit le
grand-matre.--Orgueilleux templier, dit le roi, tu ne le peux; lve
les yeux et regarde le royal tendard qui flotte sur les tours au lieu
de la bannire de ton ordre. De la prudence, Beaumanoir; ne fais point
une vaine rsistance. Ta main est dans la gueule du lion.--J'en
appellerai  Rome, dit le grand-matre, contre cette usurpation des
immunits et des privilges de notre ordre.--Soit, rpondit le roi;
mais, pour l'amour de toi, je te conseille de ne me plus parler
d'usurpation. Dissous ton chapitre; va-t'en avec tes compagnons, et
cherche quelque commanderie, si c'est possible d'en trouver une qui ne
soit pas un rceptacle de tratres et de conspirateurs contre le roi
d'Angleterre,  moins que tu ne prfres rester pour jouir de notre
hospitalit et admirer notre justice.--tre un hte dans une maison o
je devrais commander, rpliqua le templier, jamais! Chapelains, entonnez
le psaume: _Quare fremuerunt gentes!_... Chevaliers, cuyers, milice du
Temple saint, tenez-vous prts  suivre la bannire du Baucan!

      Note 26: Il me semble que M. Defauconpret n'a pas bien rendu cette
      phrase si caractristique, en lui substituant l'expression commune
      avant que huit jours soient couls. A. M.

Le grand-matre pronona ces mots avec autant de dignit qu'en et mis le
roi d'Angleterre lui-mme, et inspira du courage  ses compagnons tonns
et stupfaits. Ils se pressrent autour de lui comme des moutons autour du
chien qui les garde, lorsqu'ils entendent hurler un loup; mais ils taient
loin d'en avoir la timidit: leurs sourcils froncs marquaient
l'indignation, et au dfaut de leur langue qu'ils enchanaient, leurs yeux
lanaient la menace: ils sortirent tous ensemble de la lice et formrent un
front terrible hriss de lances. Les manteaux blancs des chevaliers s'y
faisaient remarquer parmi leurs partisans vtus d'habits d'une sombre
couleur, comme la frange colore et brillante d'un nuage obscur[27]. La
multitude qui avait pouss des clameurs de rprobation, devint calme et
silencieuse  l'aspect de ce corps formidable et vaillant, et se retira 
une certaine distance en arrire devant leur ligne imposante.

      Note 27: Cette belle comparaison est omise dans la traduction de M.
      Defauconpret. A. M.

Ds que le comte d'Essex vit leur contenance et leur phalange serre, il
piqua son cheval de bataille, et courut  toute bride se mettre  la tte
de sa troupe pour faire front  cette masse formidable. Richard, comme s'il
tait fier du danger que provoquait sa prsence, s'avana seul, et galopant
sur la ligne des templiers, il criait  voix haute: Sires chevaliers,
parmi tant de braves que vous tes, s'en trouve-t-il un qui veuille rompre
une lance avec Richard? Milice du Temple saint, vos dames ont le teint bien
hl, s'il n'en est point une seule qui soit digne d'une lance brise en
son honneur.

Les frres du Temple saint, dit le grand-matre poussant son cheval en
avant, ne combattent point pour une cause si futile et si profane; Richard
d'Angleterre ne trouvera pas un templier qui, en ma prsence, croisera sa
lance avec la sienne. Le pape et les princes de l'Europe seront les juges
de notre querelle, et c'est  eux seuls que nous nous en remettrons, pour
savoir si un prince chrtien a bien agi en s'attachant  la cause que tu
viens d'embrasser. Ne nous attaque point, et nous sommes prts  nous
retirer sans vous attaquer. Nous laissons  ton honneur le soin des armes
et des biens de notre ordre, que nous abandonnons, et  ta conscience le
scandale et l'injure dont la chrtient t'est redevable aujourd'hui.  ces
mots, et sans attendre de rponse, le grand-matre donna le signal du
dpart. Les trompettes sonnrent une marche orientale, d'un caractre
sauvage, dont se servaient ordinairement les templiers en campagne. Ils
rompirent la ligne, puis se formrent en colonne; ils partirent  pas lents
et serrs, autant qu'il tait possible aux chevaux, comme pour montrer que,
s'ils se retiraient, c'tait pour obir  l'ordre de leur grand-matre, et
non par crainte. Par l'clat du front de Notre-Dame! dit le roi Richard,
c'est dommage que ces templiers ne soient pas si srs qu'ils sont vaillans
et disciplins. La foule, comme un roquet timide qui attend pour aboyer
que l'objet de sa frayeur ait disparu, poursuivit de ses clameurs les
templiers qui s'loignaient.

Durant le tumulte qui accompagna leur retraite, Rbecca ne vit et
n'entendit rien, dans les bras de son vieux pre qui la serrait contre son
sein, prive de ses sens, gare, et n'tant point encore sre du
changement de scne qui venait d'avoir lieu; mais un mot d'Isaac la rendit
bientt  elle.

Allons, dit-il, ma chre fille, trsor que je viens de recouvrer,
allons nous jeter aux pieds du bon jeune homme.--Non, repartit
Rbecca, non, non, non; je n'oserais lui parler en ce moment. Hlas! je
lui dirais peut-tre plus que... Non, mon pre, fuyons sur l'heure ce
lieu dangereux.--Quoi! ma fille, dit Isaac, quitter si brusquement
celui qui, la lance  la main, et le bouclier au bras, a vol comme le
brave des braves  ta dlivrance, ne faisant nul cas de la vie, toi la
fille d'un peuple tranger! C'est un service digne d'une reconnaissance
ternelle.

C'est, c'est... une reconnaissance ternelle... sans bornes, une
reconnaissance.... Il recevra mes remerciemens au del... mais pas 
prsent... Par l'amour de ta bien-aime[28] Rachel, mon pre, rends-toi
 ma prire... pas  prsent.--Mais, dit Isaac en insistant, on dira
que des chiens sont plus reconnaissans que nous.--Ne voyez-vous donc
pas, mon bien-aim pre, qu'il est  cette heure avec le roi Richard, et
que...--Cela est vrai, bonne et prudente Rbecca, partons d'ici!
partons d'ici!... Il manquera d'argent, car il arrive de Palestine, et
mme, comme on le dit, de prison, et il ne manquera pas de prtexte pour
m'en arracher, ne serait-ce que mon simple trafic avec son frre Jean.
Allons-nous-en, ma fille, allons-nous-en.

      Note 28: Image charmante et biblique omise par M. Defauconpret.
      L'aimable Rachel jete dans le fond de ce tableau y produit le plus
      doux effet. Rachel en hbreu signifie, si je ne me trompe, _brebis de
      Dieu_. D'o vient que ce traducteur trouble pour ainsi dire la paix
      de cette tendre prire de Rbecca par cette phrase parasite, un
      anathme: _Que le dieu de Jacob me punisse s'il ne la possde pas
      tout entire!_ A. M.

Et  son tour, pressant sa fille de sortir, il s'en alla avec elle; et
comme il l'avait dj prvu, il la conduisit dans la maison du rabbin
Nathan. Les vnemens de la journe, dont la juive n'avait point rempli la
moindre partie, avaient  peine attir l'attention de la populace, qui ne
s'aperut point de son dpart, tout occupe qu'elle tait du chevalier
noir. La foule remplissait les airs de ces cris: Vive Richard
Coeur-de-Lion! Mort aux templiers usurpateurs! Malgr toute cette
apparence de loyaut, dit Ivanhoe au comte d'Essex, le roi a fort bien fait
de prendre ses prcautions en gardant auprs de lui ta personne, et en
s'entourant de tes fidles compagnons. Le comte sourit et secoua la tte.
Brave Ivanhoe, toi qui connais si bien notre matre, dit-il, penses-tu que
ce soit lui qui ait pris cette prcaution? Je marchais sur York, ayant eu
connaissance que le prince Jean y avait rassembl le gros de ses partisans,
lorsque je rencontrai le roi Richard qui, de mme qu'un vritable chevalier
errant, arrivait au galop pour terminer l'aventure du templier et de la
juive, et cela par la seule force de son bras; et je l'accompagnai avec ma
troupe, bien qu'il ne le voult pas.

Et qu'y a-t-il de nouveau  York, brave comte? dit Ivanhoe. Les rebelles
s'attendent-ils  nous y voir?--Pas plus que la neige de dcembre
n'attend le soleil de juillet, dit le comte; ils sont disperss; et qui
pensez-vous qui nous apporta cette nouvelle? ce fut Jean lui-mme.--Le
tratre! l'ingrat! l'insolent tratre! dit Ivanhoe; Richard n'a-t-il pas
donn des ordres pour qu'on l'arrte?--Il l'a reu, rpondit le comte,
comme s'il l'et rencontr aprs une partie de chasse; mais remarquant les
regards d'indignation que nous attachions sur le prince: Tu vois, mon
frre, dit-il, que j'ai avec moi des hommes exasprs. Tu feras bien
d'aller trouver notre mre, de lui porter les tmoignages de ma
respectueuse affection, et de rester auprs d'elle jusqu' ce que les
esprits soient un peu pacifis.--Et c'est l tout ce qu'il a dit?
rpliqua Ivanhoe. Ne dirait-on pas que ce prince appelle la trahison par sa
clmence?

Oui, sans doute, dit le comte, comme celui-l appelle la mort, qui se
prsente au combat avec une blessure qui n'est pas encore gurie.--Fort
bien rpliqu, dit Ivanhoe; rappelez-vous cependant que ce n'est que ma vie
que je hasardais, au lieu que Richard compromettait le bien-tre de ses
sujets.

Ceux qui se montrent aussi insoucians  l'gard de leurs propres intrts,
rpondit d'Essex, font rarement attention  ceux des autres. Mais
htons-nous de nous rendre au chteau, car Richard se propose de punir
quelques uns des agens subalternes de la conspiration, quoiqu'il ait
pardonn  celui qui en tait le chef.

D'aprs les procdures qui eurent lieu  cette occasion, et qui sont
rapportes tout au long dans le manuscrit de Wardour, il parat que Maurice
de Bracy passa la mer, et entra au service de Philippe de France. Quant 
Philippe de Malvoisin, et  son frre Albert, ils furent excuts, tandis
que Waldemar Fitzurse, qui avait t l'ame de la conspiration, n'encourut
d'autre peine que celle du bannissement, et que le prince Jean, en faveur
de qui elle avait t organise, ne reut mme pas de reproches de la part
de son frre. Au reste, personne ne plaignit les deux Malvoisin, qui
subirent une mort qu'ils n'avaient que trop justement mrite par plusieurs
actes de fausset, de cruaut et d'oppression.

Peu de temps aprs le combat judiciaire, le Saxon Cedric fut mand  la
cour de Richard, qui la tenait alors  York, dans la vue de rtablir
l'ordre au sein des comts o il avait t troubl par l'ambition de son
frre. Cedric pesta et tempta plus d'une fois en recevant ce message;
nanmoins il ne refusa pas de se rendre. Au fait, le retour de Richard
avait mis fin  toutes les esprances qu'il avait conues de rtablir la
dynastie saxonne sur le trne d'Angleterre; car quelque force qu'ils
eussent pu parvenir  organiser, en supposant qu'une guerre civile et
clat, il tait vident qu'il n'y avait aucun heureux rsultat  esprer
dans un moment o la couronne ne pouvait tre dispute  Richard, jouissant
de la plus grande popularit, tant par ses qualits personnelles que par
ses exploits militaires, quoique les rnes de son gouvernement fussent
tenues avec une insouciance et une lgret qui se rapprochaient tantt
d'un excs d'indulgence, tantt d'un odieux despotisme.

D'ailleurs il n'avait pu chapper  l'observation de Cedric, quelque
rvoltante qu'elle lui part, que son projet d'une union complte et
absolue entre les individus qui composaient la nation saxonne, par le
mariage de Rowena et d'Athelstane, tait maintenant devenue impossible 
cause du renoncement des deux parties intresses. D'ailleurs, c'tait l
un vnement que, dans son zle ardent pour la cause saxonne, il n'avait ni
prvu ni pu prvoir; et mme lorsque l'espce d'loignement de l'un pour
l'autre se fut manifest d'une manire aussi claire, et pour ainsi dire
aussi publique, il pouvait  peine se figurer qu'il ft possible que deux
personnes saxonnes de nation pussent ne pas sacrifier leurs sentimens
personnels, et ne pas former une alliance aussi ncessaire au bien gnral
de la nation. Mais le fait n'en tait pas moins certain. Rowena avait
toujours tmoign une sorte d'aversion pour Athelstane, et maintenant
celui-ci ne s'tait pas expliqu moins positivement en dclarant qu'il ne
donnerait plus de suite  la demande qu'il avait forme de la main de
Rowena. Ainsi l'obstination naturelle de Cedric cda  de pareils
obstacles, et recula devant l'ide d'avoir  conduire  l'autel, tenant
l'un et l'autre de chaque main, deux tres qui ne se laissaient traner
qu'avec la plus grande rpugnance. Il fit nanmoins une dernire et
vigoureuse attaque contre Athelstane; mais il trouva ce rejeton ressuscit
de la royaut saxonne occup, comme le sont de nos jours certains
gentilshommes campagnards,  une guerre furieuse et opinitre avec le
clerg.

Il parat qu'aprs toutes les menaces contre l'abbaye de Saint-Edmond,
l'esprit de vengeance d'Athelstane, cdant partie  son arrogance
naturelle, partie aux prires de sa mre dith, attache comme beaucoup
d'autres dames de cette poque  l'ordre du clerg, avait born son
ressentiment en faisant enfermer l'abb et ses moines dans le chteau de
Coningsburgh[29], pour y tre soumis  une dite rigoureuse pendant trois
jours. L'abb, qu'une telle atrocit avait mis en fureur, menaa le noble
Athelstane d'une excommunication, et il dressa une liste horrible des
souffrances d'entrailles ou d'estomac qu'il avait endures lui et ses
moines, par suite de l'emprisonnement tyrannique et injuste qu'ils avaient
subi. Athelstane avait la tte si remplie des moyens de rsister  la
perscution monacale, que Cedric reconnut ne plus y trouver de place pour
aucune autre ide. Lorsque le nom de Rowena fut prononc, l'ami de Cedric
le pria de lui laisser vider une pleine coupe de vin  la sant de la belle
Saxonne et  celle de celui qui devait tre bientt son poux, c'est--dire
Ivanhoe. C'tait donc un cas dsespr, il n'y avait plus rien  faire
d'Athelstane; ou, pour parler comme Wamba, en employant sa phrase saxonne
arrive jusqu' nous, c'tait un coq qui ne voulait plus se battre.

      Note 29: Il n'est peut-tre pas inutile d'expliquer  ceux de nos
      lecteurs qui ne le sauraient point, que le mot saxon _Coningsburgh_
      veut dire _chteau du roi_: ce qui rappelle le nom de Koenisberg, une
      des villes ou rsidences royales de Prusse. _Templestowe_ signifie
      galement _demeure du Temple_. A. M.

Il ne restait plus, entre Cedric et la dtermination que les deux amans
avaient prise, qu' lever deux obstacles: d'abord, l'obstination du tuteur
de la belle, et puis son inimiti contre la race normande. Le premier
sentiment s'affaiblissait par degrs au moyen des caresses de sa pupille,
et en songeant  l'orgueil qu'il pouvait tirer de la renomme de son fils;
d'ailleurs, il n'tait pas insensible  l'honneur d'allier son sang  celui
d'Alfred, lorsque la race d'douard le confesseur abjurait pour jamais la
couronne. L'aversion de Cedric contre la dynastie des rois normands
diminuait aussi; d'abord en considrant l'impossibilit d'en dlivrer
l'Angleterre, sentiment qui donnait de la loyaut au sujet; ensuite par les
gards personnels du roi Richard, qui, suivant le manuscrit de Wardour,
flatta si bien l'humeur sauvage de Cedric, qu'avant que celui-ci et pass
une semaine  sa cour, il avait donn son consentement au mariage de sa
pupille Rowena avec son fils Wilfrid d'Ivanhoe.

L'union de notre hros, ainsi approuve par son pre, fut clbre dans le
plus auguste des temples, la noble cathdrale d'York. Le roi lui-mme y
assista, et la bienveillance qu'il tmoigna en cette occasion, ainsi que
dans plusieurs autres,   ses sujets saxons, jusqu'ici opprims, leur donna
plus d'espoir d'tre traits moins svrement et de voir leurs droits enfin
respects, sans tre de nouveau exposs aux chances d'une guerre civile. Le
clerg romain dploya toutes ses pompes en cette mmorable solennit.

Gurth demeura attach en qualit d'cuyer  son jeune matre, qu'il avait
servi avec tant de fidlit; et le courageux Wamba, par d'un nouveau
bonnet de fou et d'une plus ample garniture de sonnettes d'argent, passa de
mme au service d'Ivanhoe, avec le consentement du pre de ce dernier. Le
gardeur de pourceaux et le jovial bouffon, ayant tous deux partag les
prils et l'adversit de Wilfrid, demeurrent prs de lui pour aussi
partager les avantages de sa prosprit.

Outre cette faveur accorde aux gens de Cedric, on invita les Normands et
les Saxons de haut parage  la clbration de cette brillante alliance; et,
depuis cette poque, les deux races se sont tellement mles et
identifies, qu'il ne serait plus possible de les distinguer. Cedric vcut
assez long-temps pour voir cette fusion accomplie; car,  mesure que les
deux peuples se mirent davantage en rapport et formrent des liens de
parent, les Normands affaiblirent leur orgueil et les Saxons devinrent
plus civiliss. Ce ne fut nanmoins que cent ans aprs, c'est--dire sous
le rgne d'douard III, que la nouvelle langue, nomme anglaise, fut parle
 la cour de Londres, et que toute distinction hostile de Normand et de
Saxon disparut entirement.

Le surlendemain de cet heureux hymne, lady Rowena fut informe par sa
suivante Elgitha, qu'une damoiselle demandait  tre admise en sa prsence,
et dsirait lui parler sans tmoin. Rowena tonne, balana d'abord; mais
ensuite, emporte par la curiosit, elle finit par ordonner que l'trangre
ft introduite, et que toutes les suivantes demeurassent  l'cart un
moment.

La jeune personne entra: sa figure tait noble et imposante; un long
voile blanc la couvrait sans la cacher, et relevait l'lgance de sa
parure, ainsi que la majest de son maintien. Elle se prsenta d'un air
ml de respect et d'une assurance rserve, sans paratre chercher 
gagner la faveur de celle  qui elle venait parler. Rowena, toujours
dispose  accueillir les rclamations et  couter les voeux des
autres, se leva, et et conduit la belle trangre  un sige voisin, si
un coup d'oeil jet sur Elgitha, seule tmoin jusqu'alors de la
confrence, n'et invit celle-ci,  avancer le sige, et puis  se
retirer; ce qui eut lieu sur-le-champ, bien qu'un peu  regret. Ce fut
alors que l'inconnue,  la grande surprise de lady Rowena, flchit un
genou devant elle, baissa le front et le pressa de ses mains; puis,
malgr la rsistance de la pupille de Cedric, lui baisa le pan de sa
tunique blouissante.

Que signifie cela, dit la nouvelle pouse, et pourquoi me rendez-vous
l'objet d'un respect si trange?--Parce que c'est  vous, digne compagne
d'Ivanhoe, dit Rbecca en se relevant, et reprenant la dignit tranquille
de ses manires; parce que c'est  vous que je puis, lgalement et sans
crainte de reproches, offrir le tribut de reconnaissance que je dois 
votre digne poux. Je suis... oubliez la hardiesse avec laquelle je suis
venue vous prsenter l'hommage de mon pays... je suis une juive infortune
pour qui le nouveau compagnon de votre destine a expos sa vie en champ
clos,  Templestowe.

Damoiselle, repartit Rowena, Wilfrid, en ce jour de glorieuse mmoire, n'a
fait que payer  demi la dette que vos soins charitables l'avaient induit 
contracter lorsqu'il tait bless et malheureux. Parlez, y a-t-il quelque
chose en quoi lui et moi nous puissions vous servir?--Rien, dit Rbecca
dans un calme enchanteur;  moins qu'il ne vous plaise de lui transmettre
mon adieu plein de reconnaissance.--Vous quittez donc l'Angleterre, dit
Rowena revenue  peine de la surprise que lui avait cause cette visite
inattendue.--Oui, noble dame, et avant que la lune change: mon pre a un
frre puissant auprs de Mahomet-Boaldi, roi de Grenade; nous allons le
retrouver, certains de vivre en paix et protgs, en payant le tribut que
les Moslems exigent du peuple hbreux.

Ne trouveriez-vous pas le mme appui en Angleterre? dit Rowena. Mon
poux possde la faveur du roi, et le roi lui-mme est juste et
gnreux.--Je n'en doute point, noble dame, dit Rbecca, mais le
peuple en Angleterre est orgueilleux, querelleur, ami des troubles, et
toujours prt  plonger le glaive dans le coeur de son voisin. Ce n'est
pas un lieu sr pour les enfans d'Abraham. Ephram est une colombe
timide; Issachar, un serviteur trop accabl de travaux et de peines. Ce
n'est point dans un pays de guerre et de sang, environn d'ennemis et
dchir par les factions intrieures, qu'Isral peut esprer le repos,
aprs avoir t errant et dispers depuis tant de sicles.--Mais vous,
jeune fille, dit Rowena, vous ne pouvez rien craindre. Celle qui a
nourri le lit malade d'Ivanhoe[30], continua la princesse avec
enthousiasme, n'a rien  redouter en Angleterre, o les Saxons et les
Normands se disputeront le privilge de l'honorer.

      Note 30: _She who nursed the sick bed of Ivanhoe_, est une si
      heureuse, quoique hardie, mtaphore, que nous croyons devoir la
      hasarder dans notre langue. Nous ne pensons pas que M. Defauconpret
      l'ait rendue par cet quivalent: Celle qui donna des soins si
      touchans  Ivanhoe. A. M.

Ce discours est beau, noble dame, et votre proposition plus belle
encore. Mais je ne puis l'accepter; il existe entre nous un abme que
nous ne saurions franchir: notre ducation, notre foi, tout s'oppose 
ce qu'il soit combl. Adieu, mais avant que je vous quitte accordez-moi
une grace; levez ce voile, qui me drobe vos traits dont la renomme
parle si haut.--Ils ne mritent point d'arrter les regards, dit
Rowena; mais esprant la mme faveur de celle qui me visite, je me
dcouvrirai pour elle.

Elle souleva effectivement son voile, et, soit par timidit, soit par le
sentiment intime de sa beaut, la jeune princesse rougit, et cette rougeur
se manifesta  la fois sur ses joues, son front, son cou et son sein
virginal. Rbecca rougit galement, mais ce ne fut qu'un instant; et
matrise par de plus fortes motions, cette sensation s'vanouit comme le
nuage pourpr qui change de couleur quand le soleil descend sous l'horizon.

Noble dame, dit-elle  lady Rowena, les traits que vous avez daign me
montrer vont demeurer long-temps dans ma mmoire. La douceur et la bont y
rgnent; et si une teinte de la fiert ou des vanits mondaines peut
s'allier avec une expression si aimable, comment pourrions-nous regretter
que ce qui est de terre[31] conserve quelques traces de son origine?
Long-temps, long-temps je me rappellerai vos traits, et je bnis le ciel de
laisser mon digne librateur uni .... Elle s'arrta court, et ici ses
yeux se remplirent de larmes: elle les essuya vite, et rpondit  la
touchante question de Rowena qui lui demandait si elle se trouvait mal:
Non, je me trouve bien, mais mon coeur se gonfle lorsque je songe 
Torquilstone, et au champ clos de Templestowe. Adieu; cependant il me reste
une dernire prire  vous faire: acceptez cette cassette, et ne ddaignez
pas ce qu'elle contient. La princesse ouvrit alors le petit coffre
d'ivoire  enrichi d'ornemens, et y trouva un collier et des boucles
d'oreilles en diamans qui taient d'une valeur inexprimable.

      Note 31: Le premier interprte met ici un vase de terre, au lieu de
      la forme terrestre de la femme. Nous croyons que c'est affaiblir
      l'ide de l'original. A. M.

Il est impossible, dit Rowena en voulant rendre la cassette, que j'accepte
un prsent d'un si grand prix.--Conservez-le, noble dame, rpondit
Rbecca; vous possdez le pouvoir, la grace, le crdit, l'influence; nous
n'avons pour nous que la richesse, source de notre force et de notre
faiblesse. La valeur de ces bagatelles multiplie dix fois n'aurait pas le
mme empire que le moindre de vos souhaits. Le prsent est donc peu de
chose pour vous et moins encore pour moi qui m'en vais. Permettez-moi de
penser que vous ne partagez point les injustes prjugs de votre nation 
l'gard de mes coreligionnaires. Croyez-vous que je prise ces pierres
brillantes plus que ma libert, ou que mon pre les estime plus que la vie
et l'honneur de sa fille? Acceptez-les, noble dame; elles n'ont aucune
valeur pour moi, qui ne porterai plus de semblables joyaux.

Vous tes donc malheureuse, dit Rowena frappe du ton avec lequel Rbecca
venait de prononcer ces dernires paroles. Oh! demeurez avec nous, les avis
d'hommes pieux vous tireront de votre croyance et vous feront renoncer 
votre loi si funeste: alors je deviendrai une soeur pour vous.--Non, dit
Rbecca avec cette mlancolie tranquille et douce qui rgnait dans ses
accens et sur ses traits angliques: je ne saurais quitter la foi de mes
pres, comme un vtement non appropri au climat o je veux habiter;
cependant je ne serai pas malheureuse; celui  qui je consacre dsormais ma
vie deviendra mon consolateur, si je remplis sa volont.--Votre nation
a-t-elle donc des couvens, et vous proposez-vous de vous y retirer? lui
demanda Rowena.--Non, certes, noble dame, reprit la juive; mais parmi
nous, depuis le temps d'Abraham jusqu' nos jours, nous avons eu de saintes
femmes qui ont lev toutes leurs penses vers le ciel, et se sont dvoues
au soulagement de l'humanit en soignant les malades, secourant les
ncessiteux et consolant les affligs. Rbecca ira se mler parmi elles;
dites-le  votre noble poux, s'il lui arrive de s'enqurir du sort de
celle qui lui sauva la vie.

On remarqua un tremblement involontaire dans la voix de Rbecca, et une
expression de tendresse qui en disait peut-tre plus qu'elle ne voulait en
faire entendre. Elle se hta de prendre cong de la princesse. Adieu,
dit-elle: puisse le pre commun des juifs et des chrtiens rpandre sur
vous ses plus saintes bndictions: le navire qui nous attend lvera
l'ancre avant que nous puissions gagner le port.

Elle sortit de l'appartement, laissant la belle Saxonne tonne, comme si
elle avait eu quelque vision, comme si une ombre avait pass devant ses
yeux. Rowena fit part de ce singulier entretien  son poux, qui en garda
une vive impression. Il vcut long-temps heureux avec sa digne compagne,
car ils taient unis l'un  l'autre par une tendre affection, qui
s'augmenta encore avec leurs annes, et prit une nouvelle force par le
souvenir des obstacles qu'ils avaient eus  surmonter. Cependant ce serait
porter trop loin la curiosit, que de demander si le souvenir de la beaut
et des gnreux soins de Rbecca  s'offrit plus frquemment  la pense
d'Ivanhoe que la noble descendante d'Alfred ne l'aurait dsir.

Wilfrid se distingua au service de Richard, et fut combl des faveurs du
monarque. Il se serait probablement encore lev plus haut sans la mort
prmature de l'hroque monarque devant le chteau de Chaluz prs de
Limoges. Avec ce prince gnreux, mais tmraire et romanesque,
s'vanouirent tous les projets que son ambition avait conus; et on peut
lui appliquer, avec un lger changement, ce que Johnson a dit de
Charles XII: Son sort fut d'aller se faire tuer par une main vulgaire au
pied d'une petite forteresse en pays tranger; il laissa un nom qui fit
trembler le monde, pour ne servir qu' donner une haute leon de morale, ou
bien  figurer dans un roman.


FIN.


       *       *       *       *       *


IMPRIMERIE ET FONDERIE DE RIGNOUX,
RUE DES FRANCS-BOURGEOIS-S.-MICHEL, N 8.





End of the Project Gutenberg EBook of Ivanhoe (4/4), by Walter Scott

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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