Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0012, 20 Mai 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0012, 20 Mai 1843

Author: Various

Release Date: February 4, 2011 [EBook #35166]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0012, 20 MAI 1843 ***




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L'ILLUSTRATION,

JOURNAL UNIVERSEL,

No. 12. Vol. I.--SAMEDI 20 MAI 1843

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un un, 30 fr. Prix de
chaque No, 75 c.--La collection mensuelle fr. 2 fr. 75.

Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mors, 17 fr.--Un an 32 fr. pour
l'tranger.      --       10    --        20    --      40

No. 12. Vol. I.-SAMEDI 20 MAI 1843
Bureaux, rue de Seine, 33.



SOMMAIRE

Le prince de Metternich Portrait. Une soire chez le prince de
Metternich.--Courrier de Paris.--Horticulture. Exposition des produits
de l'Horticulture  l'Orangerie de la Chambre des Pairs. _Cinq
gravures._--La Vengeance des Trpasss par F. G. Nouvelle (fin).--Du
progrs de l'ide morale dans l'histoire de l'humanit.--Beaux-Arts..
Salon de 1843. _Translation de la sainte case de la Vierge, par Devria;
l'Enfant et le Chien, par Maindrom; un Convoi de Blesss, par Charlet;
un Mnestrel, par Couture; Statue de Duquesne, par Dantan an._-La fin
de Don Juan (dix-septime chant).--La Phrnologie, chansonnette. Musique
de M. G. Hquet, paroles de M. Durandeau. _Gravure._--Thtres.
Mademoiselle de La Vallire; l'Homme de Paille; les Cuisines. _Une scne
de mademoiselle de La Vallire; Porte St-Martin._--Bulletin
bibliographique.--Modes. _Gravure.--Napolon ador dans un temple
chinois._--Amusement des Sciences.--Rbus.



[Illustration: Le prince de Metternich[1].]

[Note 1: Ce portrait de M. de Metternich est grav d'aprs le
tableau de Lawrence. Aujourd'hui M. de Metternich n'est plus aussi jeune
que lorsqu'il posait devant l'illustre artiste anglais. Mais aucun des
portraits lithographis depuis en Allemagne n'tait assez satisfaisant
pour pouvoir tre prfr.]

Depuis bien des annes. M. de Metternich occupe en Autriche la premire
place. Plusieurs princes se sont succd sur le trne, et il est demeur
chef du cabinet, poursuivant avec impassibilit toutes les consquences
de son systme politique. La monarchie autrichienne, telle qu'elle
existe aujourd'hui, est son oeuvre. C'est grce  lui qu'elle s'est
releve sur les ruines du Saint-Empire Romain, et que, depuis 1813
jusqu' nos jours, elle a jou un si grand rle dans les affaires de
l'Europe.

Clment Wenceslas, comte de Metternich-Winneburg-Ochsenhausen, est n 
Coblentz, le 15 mai 1773, d'une des meilleures familles du pays. A l'ge
de quinze ans il fut envoy  l'Universit de Strasbourg, o il eut pour
condisciples le comte de Loewestine et Benjamin Constant. Le mouvement
rvolutionnaire clatait au moment o il achevait sa philosophie. Il
complta ses tudes en Allemagne, parcourut la Hollande et l'Angleterre,
et revint  Vienne pour pouser,  l'ge de vingt et un ans, la fille du
fameux prince de Kaunitz. M. de Metternich, destin  la carrire de la
diplomatie, assista d'abord comme simple secrtaire au congrs de
Radstadt, puis il accompagna le comte de Stadion dans ses missions en
Prusse et en Russie. Il allait tre nomm ambassadeur  Ptersbourg
lorsque, le trait de Presbourg changeant tout  fait la situation de
l'Autriche en Europe, il fut envoy  Paris. Dans ce poste difficile, M.
de Metternich se conduisit avec habilet. Convaincu que le meilleur
moyen de reconqurir quelque influence en Europe tait de conserver une
stricte neutralit, tout en demeurant dans une alliance troite avec
Napolon, il s'attacha par-dessus toutes choses  plaire au
tout-puissant Empereur: c'tait la politique adopte par la cour de
Vienne, et il y russit  merveille. Tout en M. de Metternich plaisait 
Napolon, qui cherchait alors  reconstituer en France une cour et une
noblesse. M. de Metternich joignait aux avantages de la naissance des
manires lgantes, de la politesse, une physionomie noble et
distingue; jeune, brillant, d'un esprit fin, d'une parole facile, il
tait aussi ce que l'on appelle un homme  bonnes fortunes; il
paraissait  toutes les ftes de la cour; on admirait le luxe de ses
quipages et de sa maison. Ses formes sduisantes avaient gagn
Napolon, qui, tout en regrettant de le voir si jeune, car il n'avait
alors que trente-trois ans, l'accueillait avec faveur, et se plaisait 
le regarder comme l'expression du systme franais en Autriche.

On esprait  Vienne pouvoir conclure une alliance troite entre la
France et l'Autriche; on rappelait en toute occasion le trait de 1756
Au milieu de ces rves, Napolon partit pour la fameuse entrevue
d'Erfurth. Dans les plans qui y furent agits, on sacrifiait l'Autrirhe.
Ds lors le cabinet de Vienne prta l'oreille aux insinuations de
l'Angleterre, et se prpara sourdement  rompre le trait de Presbourg,
 l'aide des subsides de la Grande-Bretagne M. de Metternich eut pour
mission de couvrir les prparatifs militaires, et s'en acquitta si bien
que, lorsque l'Autriche se dclara, Napolon, furieux d'avoir t si
longtemps tromp, donna l'ordre au ministre de la police d'enlever M. de
Metternich, qui tait demeur  Paris, et de le faire conduire de
brigade en brigade jusqu' la frontire. Fouch adoucit cet ordre
brutal, et se contenta de faire accompagner l'ambassadeur autrichien par
un seul capitaine de gendarmerie.

Deux mois aprs, la victoire avait prononc: le _Moniteur_ proclamait
que _la maison de Lorraine avait cess de rgner_, et l'Autriche
subissait la paix qu'il plaisait  l'Empereur de lui donner par le
trait de Vienne. M. de Metternich, durant toute cette campagne, tait
rest au quartier-gnral de son souverain, avec le titre de ministre
d'tat. Il tenait pour la paix. La ncessit fit prvaloir son opinion,
et l'empereur d'Autriche crut tre agrable  Napolon et tmoigner de
la loyaut avec laquelle il voulait remplir ses engagements, en nommant
M. de Metternich chancelier d'tat, c'est--dire premier ministre, avec
la direction des Affaires trangres: M de Metternich avait trente-six
ans. Alors clata la pense qui a dirig la politique de l'Autriche
jusqu' la retraite de Moscou: reconqurir par une alliance troite avec
la France ce qu'elle avait perdu par la guerre. Le mariage de Napolon
avec une archiduchesse d'Autriche fut le premier acte de cette
politique. Bientt aprs des mcontentements clatent entre la France et
la Russie, et M. de Metternich ngocie et conclut avec Napolon, pour
l'Autriche, une alliance offensive et dfensive. Mais c'est quand la
dsastreuse retraite de Russie fut port le premier coup  la fortune de
Napolon, que se dveloppa l'habilet de M. de Metternich: l'on voit
alors avec combien d'adresse, de fermet, il s'efforce de relever son
pays et de lui rendre son rang parmi les grandes puissances. Il serait
trop long d'analyser ici les ngociations suivies par ce ministre depuis
ce moment jusqu' la ruine de l'Empire franais.

En 1813, M. de Metternich ne voulait srement pas la ruine de Napolon,
mais seulement substituer  son immense puissance une balance europenne
qui mit l'Autriche, la Prusse et la Russie dans un tat d'indpendance 
l'gard de la France. Napolon dcouvrit clairement pour la premire
fois ces intentions de M. de Metternich dans des confrences  Dresde. Il
se rvoltait contre l'audace des peuples qu'il avait tant de fois
crass. Les prtentions de M. de Metternich l'irritaient violemment;
cdant  un mouvement de colre, il lui dit: Metternich, combien
l'Angleterre vous donne-t-elle pour jouer ce rle contre moi? M. de
Metternich plit, et ne rpondit pas; mais comme Napolon, dans la
vivacit de ses gestes, avait laiss tomber son chapeau, il ne se baissa
pas pour le ramasser, comme il l'et fait par tiquette dans toute autre
circonstance. Cette parole outrageante contribua peut-tre  la ruine de
l'Empereur. Des ce moment M de Metternich prta l'oreille aux sentiments
des populations allemandes, et promit la coopration de l'arme
autrichienne, forte de 200,000 hommes, au plan de campagne trac par
Bernadotte dans le congrs de Trachenberg.

Au milieu des longues et difficiles ngociations qui amenrent la chute
de Napolon et la restauration des Bourbons. M. de Metternich s'appliqua
surtout  relever la maison d'Autriche de l'tat de faiblesse et
d'abaissement o l'avait plonge sa lutte contre la France, et  lui
crer une puissance nouvelle qui put contre-balancer l'empire que la
Prusse exerait sur l'Allemagne du nord Ce fut l le but de tous ses
efforts dans le congrs de Vienne, qu'il prsida en quelque sorte; et il
y russit en gagnant  l'Autriche la Lombardie et les bords de la mer
Adriatique. Depuis lors. M. de Metternich s'est appliqu exclusivement 
maintenir intacte son oeuvre branle par de frquentes secousses.
Comprimer le mouvement libral qui agitait les populations italiennes,
arrter les progrs de la Russie; c'est  cela que s'est rduite toute
la politique de M. de Metternich au dedans et au dehors. Jusqu'ici le
succs a couronn ses efforts.

Dans l'administration intrieure de l'Autriche, M. de Metternich semble
persuad que la libert civile est ncessaire pour tous, mais que les
peuples ne doivent avoir que juste assez de libert politique pour ne
troubler ni l'esprit ni la dure des gouvernements Les circonstances
l'ont cependant maintes fois dtourn de ces principes dj peu
tolrables. La monarchie autrichienne se compose d'lments htrognes
entre lesquels il n'y a jamais eu ni alliance complte ni fusion: ce
sont la Bohme, la Pologne, la Hongrie, le Tyrol, l'Italie; et certes on
ne peut voir l des lments d'ordre et de dure: aussi, dans
l'administration intrieure, il rgne un systme de dfiance et
d'oppression effrayant. La police est le principal ressort du
gouvernement, peut-tre le seul, et il n'y a, dans cette immense et
puissante monarchie, ni lumires, ni moralit, ni force vritables.

La vie prive de M. de Metternich a t traverse par bien des malheurs
domestiques, que les distractions du monde n'ont pas toujours pu
effacer. On le dit bon, affable, et ses ennemis mmes ne lui refusent
pas les qualits qui font l'honnte homme. Le tracas des affaires n'a
pas empch M. de Metternich de cultiver son esprit et des talents
littraires fort distingus. Avec une remarquable facilit d'expression,
il a un got pur, une manire noble d'exprimer sa pense, mme dans ses
notes diplomatiques, on le sens est presque toujours cach sous des
phrases techniques. C'est  lui que l'on doit l'introduction dans les
protocoles de cette forme qui en appelle toujours  la postrit, des
passions et des progrs contemporains. M de Metternich possde 
merveille notre langue, il en connat toutes les dlicatesses, et il la
parle avec beaucoup de puret. Les personnes qui l'approchrent lorsque
la maladie de sa femme l'appela  Paris, en 1825, furent surprises de
trouver en lui presque de la vanit littraire. Il connaissait tous nos
bons auteurs, jugeait les contemporains avec une remarquable sagacit,
et on avait peine  concevoir que ce grand politique et trouv le
loisir d'tudier les plus futiles productions de la littrature
contemporaine de notre pays. On dit que M. de Metternich a prpar des
mmoires tendus, appuys de pices justificatives, et qu' l'exemple du
prince de Hardenberg, il les a crits en franais.

A cette esquisse biographique nous ajouterons l'article suivant, qui
nous est communiqu par un tranger tout  fait digne de foi.



UNE SOIRE CHEZ LE PRINCE DE METTERNICH.

Les Allemands ou les trangers qui sont prsents chez le prince de
Metternich le voient rarement, s'ils se retirent avant minuit.
L'archichancelier se montre quelquefois dans ses salons vers onze
heures, mais il ne fait que les traverser; jamais il ne s'arrte auprs
d'un de ses htes, il ne prend part  aucune conversation.

Minuit est l'heure ordinaire de son apparition fixe; car,  moins que
des raisons majeures n'appellent des ambassadeurs trangers chez lui
pendant la journe, il les reoit, et il traite toujours les affaires
d'tat dans le courant de la soire. Ces audiences sont, du reste,
bases compltement sur le systme de la secte des pripatticien... car
tant qu'elles durent, M. de Metternich ne cesse pas de se promener dans
un salon contigu au salon de rception, dont les portes restent fermes,
et ne s'ouvrent que pour laisser entrer et sortir les ministres ou
ambassadeurs trangers.

De temps  autre, vous le voyez entr'ouvrir cette porte, que l'on peut
appeler avec raison la porte ministrielle, saluer le diplomate qu'il
congdie, et, aprs avoir parcouru de son oeil fixe et impassible le
cercle ordinairement rang autour de sa femme, faire signe  celui dont
il requiert la prsence, et disparatre de nouveau avec le nouvel lu.
Cela dure ainsi jusqu' onze heures et demie, et a lieu tous les soirs,
 l'exception du dimanche, jour de ses grandes rceptions, o la foule
encombre sept ou huit vastes salons, et o le prince parle  tout le
monde, sans rien dire  personne.

Pendant la semaine, au contraire, quand l'heure des audiences est passe
et qu'il ne veut plus s'occuper d'affaires il vient s'asseoir  la table
de th, rit et plaisante avec ceux qui s'y trouvent, puis se met 
causer et  raconter des anecdotes des premires annes de sa carrire
politique, et principalement de celles qu'il a passes comme ambassadeur
 la cour de Napolon. Naturellement, au bout de quelques instants, il
tient seul le d de la conversation, et souvent entran peu  peu par
ses souvenirs, il passait une heure ou deux au milieu de nous, nous
procurant ainsi  tous le plaisir d'une soire aussi agrable
qu'intressante et dont il faisait tous les frais.

M. de Metternich est le seul ministre de l'Europe qui, par le grand tat
de sa maison, l'clat avec lequel il reprsente son souverain, la
noblesse de ses manires, l'tendue de sa puissance et le respect qu'il
inspire, nous rappelle aujourd'hui la grandeur passe de Richelieu et de
Mazarin, la profonde habilet de Ximens et l'clat de Buckingham.

Visite-t-il, dans le courant de l't, ses domaines, on le voit suivi,
dans ses voyages, par toute la chancellerie d'tat; sort-il mme de
l'empire pour aller  Johannesberg, il amne toujours avec lui une
douzaine des principaux conseillers auliques, deux fois autant de
secrtaires; et pendant ces excursions, les courriers d'tat ne font que
sillonner nuit et jour la distance qui spare Vienne de la rsidence
momentane du ministre suprme.

Une des ailes de son chteau de Koenigswarth, prs de Carlsbad, o il se
rend tous les ans, a t reconstruite de manire  loger toute la
chancellerie impriale; aussi, si on y entre pendant le sjour du
prince, on peut se croire transport  Vienne, dans les bureaux du
ministre des Affaires trangres.

Je rencontrai un jour, entre Pilsen et Plass, terre du prince _dix-huit
voilures impriales_, atteles chacune de quatre chevaux de poste, et je
m'imaginai d'abord que j'allais voir passer l'empereur ou l'impratrice
qui se rendait  Prague ou  Toeplitz. Grand fut mon tonnement quand
j'appris la vrit: c'tait la chancellerie d'tat; elle allait
s'tablir  Koenigswarth, et prcdait de vingt-quatre heures Son
Altesse, qui se rendait pour un mois ou six semaines  sa maison de
campagne. Arriv  la premire poste, je dus attendre cinq heures avant
de pouvoir continuer ma route; tous les chevaux disponibles avaient t
mis en rquisition pour le transport de messieurs les conseillers
auliques, secrtaires, chefs de division, de bureau, etc., etc. Les
ministres franais et anglais n'talent jamais un pareil luxe, et
cependant le budget de l'Autriche est plus faible de deux tiers que
celui de tous les gouvernements  bon march.

Mais ce n'est point de l'homme d'tat que je veux parler c'est de
l'homme priv. Sous ce rapport, le prince de Metternich est aussi
remarquable qu'il peut l'tre comme diplomate. Personne, en effet, ne
saurait tre plus aimable, n'a de plus belles manires que lui; personne
n'est plus gracieux et plus simple dans son intimit; personne, enfin,
ne saurait engager et soutenir une conversation avec plus d'esprit.

M. de Metternich s'exprime toujours en franais; car cette langue semble
seule tre admise dans son htel, et le prince la parle avec autant de
puret que le plus rigide des grammairiens. J'ai frquent son salon
pendant bien des annes, et jamais je n'ai entendu un mot d'allemand
prononc ni par lui ni par sa femme.

En relisant dernirement le journal de mon sjour en Allemagne, j'y ai
trouv l'anecdote suivante. Je n'ai rien voulu changer aux paroles du
prince, que j'ai transcrites mot pour mot, cinq minutes aprs l'avoir
quitt, selon mon habitude, Je puis donc garantir leur authenticit.

Le 17 fvrier 1838, il y avait chez le prince une grande rception en
l'honneur de Hussein-Khan, ambassadeur extraordinaire de Perse auprs de
la cour de Saint-James. Aprs un sjour  Vienne de peu de dure,
pendant lequel on avait cherch  profiter de sa prsence pour jeter les
fondements d'une espce de ligne soi-disant commerciale, qui devait
renverser l'influence russe au profit de l'Autriche et de l'Angleterre,
irrites de l'affaire d'Hrat, le khan se rsolut  poursuivre son
voyage, dans l'espoir de rencontrer en route les passe-ports anglais que
lord Melbourne lui avait refuss jusqu'alors. Cet ambassadeur tait un
trs-bel homme, et sa beaut mle tait encore releve par la richesse
de ses cachemires et l'clat des pierreries dont son costume oriental
tait chamarr. Ces trois avantages, la beaut, les cachemires et les
pierreries, mais particulirement les deux derniers, ne contriburent
pas peu  lui procurer une vogue inoue, et il n'eut gure que
l'embarras du choix dans la distribution de ses faveurs aux ravissantes
beauts de la haute socit viennoise.

Certes, le baron Huzar, _dolmetch_, ou interprte de la cour impriale
depuis la disgrce du savant Hammer, a d se trouver dans la ncessit de
transmettre  l'illustre khan plus d'une dclaration qui n'avait pas
besoin d'tre embellie par des mtaphores orientales pour blouir et
sduire l'envoy extraordinaire du shah Mahmoud. C'est ainsi qu'entre
mille autres exemples de la manire directe dont on s'adressait au coeur
du Persan, dont l'enveloppe seule tait de _pierre_, et qui se laissait
aisment enivrer par les regards sduisants des houris de Vienne, je me
rappelle,  un dner que M. de Tatischeff, ambassadeur russe, donna 
l'ambassadeur persan, avoir vu passer trs-chevaleresquement deux
magnifiques meraudes de la veste de Hussein dans la main mignonne d'une
jolie princesse. Celle-ci fixait dj depuis longtemps, sur ces deux
belles pierres, un regard dans lequel se concentrait toute la puissance
d'attraction magntique dont elle tait capable, quand enfin elle
dclara  Huzar qu'elle s'extasiait d'autant plus devant l'clat de ces
merveilles de l'Orient, qu'elle en avait jusqu'alors inutilement cherch
deux pareilles pour complter une parure que son tout-puissant mari lui
avait donne. Aussitt que l'interprte eut traduit cette remarque
dsintresse, le galant Persan tira son poignard enrichi de rubis,
coupa les deux meraudes, et les offrit  sa jolie voisine. Cette scne
curieuse eut lieu en plein dner, devant une vingtaine de personnes.

J'ajouterai mme qu'avant le dpart de Hussein plus de quatre cents
turquoises, toutes fort belles, avaient pass des mains du khan dans
celles de la mme princesse.

Or, cette soire tait la dernire  laquelle le khan devait assister;
aussi une foule immense se pressait-elle dans les salons de
l'archichancelier, et un grand nombre de personnages de distinction se
firent-ils prsenter  l'ambassadeur persan, dans l'espoir peut-tre de
profiter des derniers jours qu'il devait encore passer  Vienne. Le
_lion_ de la soire s'tant enfin retir vers minuit, la foule commena
 se dissiper, et une demi-heure aprs il ne restait plus que cinq ou
six personnes. Nous nous rendmes autour de la table de th, o l'on
servit le petit souper habituel, et le prince vint prendre sa place
parmi nous. Il n'y avait alors dans le salon que l'archichancelier et sa
femme; la jeune princesse Herminie Metternich, ge de dix-neuf ans; la
marquise de Villa-Franca; le vieux marquis d'Alcoida, premier ministre
de Ferdinand VII; le baron de Neumann, conseiller aulique, et moi.

La conversation roula d'abord sur les vnements de la soire et sur le
khan, qui en avait t le principal ornement. Tout  coup le prince, qui
s'tait content de dguster sa tasse de crme sucre mle avec de
l'eau chaude, son souper de chaque soir, prit enfin la parole: En
effet, dit-il, le Persan devait tre harass, car il y avait foule
autour de lui; c'est lui qu'on est venu voir. Quant  moi, le plus grand
nombre de mes htes n'a pas song un instant  s'inquiter si j'tais
absent ou prsent; j'ai t compltement clips par le Persan, et comme
je me trouve maintenant en petit comit (ajouta-t-il en souriant),
certain que personne de vous ne trahira ma dconfiture, j'avouerai
franchement ici qu'il m'a relgu ce soir parmi les inconnus dont
personne ne s'occupe.

Du reste, son succs doit l'avoir mis sur les dents, car tout
concourut  le fatiguer: d'abord la chaleur occasionne par la foule qui
encombrait les salons, puis la grande quantit de personnes qui lui ont
t prsentes, et auxquelles il a fallu dire, ou desquelles il a fallu
entendre quelque chose; puis, par-dessus tout, les immenses succs qu'il
a eus; car il a eu les succs les plus enrags qu'un homme puisse
avoir.

Ici le prince se permit d'articuler quelques noms propres, et les
accompagna de rvlations que nous nous garderons bien de rpter.

Aprs ces dtails intimes, M. de Metternich, enfonc dans son fauteuil
et balanant lgrement sa jambe droite sur son genou gauche, sa
position habituelle quand il raconte: Nanmoins, continua-t-il, il n'a
jamais voulu s'en aller, quoique je l'y aie souvent engag, par amiti
pour lui; mais c'est ce mdecin anglais qui l'accompagne, et qui a une
grande influence sur lui, qui l'en a empch. Il parat que cet homme,
qu'en dit trs-habile, se plaisait dans cette foule. Je ne lui envie pas
ce got, qui n'est certes pas le mien. Quant  ce pauvre Huzar, il est
venu me dire qu'il tait tellement fatigu de traduire de l'allemand et
du franais en persan, et du persan en allemand et en franais, qu'il ne
se sentait plus capable de prononcer un mot, et pouvait  peine encore
me souhaiter une bonne nuit. Allez, mon cher, lui dis-je, allez vous
coucher; vous avez mrit le sommeil qui va bientt vous transporter en
rve parmi les houris de l'Orient.

Je vous avouerai, du reste, que les Orientaux ont toujours prouv une
grande attraction pour moi; j'en ai connu plusieurs, ils m'ont tous
aim, et je vais vous en citer un trait: Quand j'tais ambassadeur 
Paris, j'avais un collgue persan, dont le caractre tait le plus
intraitable du monde, et personne n'avait de pouvoir sur lui que moi.
Or, un matin, on m'annona la visite de son mdecin, qui entra, tout
effar, dans mon cabinet... Je vous en supplie, me dit-il, courez chez
l'ambassadeur persan, il va commettre quelque folie, et il n'y a plus que
vous qui puissiez lui faire entendre raison. Mais, de grce, courez
vile.

--De quoi s'agit-il donc? lui demandai-je.

--coutez, me dit le mdecin: Je me rends ce matin chez lui comme
d'ordinaire, lorsque je vois, en entrant, une longue file de grands
gaillards l'pe nue  la main. tonn, je demande  l'ambassadeur ce
que signifient ces apprts; et il me rpond, avec le plus grand
sang-froid possible, qu'il va faire couper la tte  un de ses
gens.--Comment, couper la tte! lui dis-je; mais  quoi pensez-vous
donc? Vous n'en avez pas le droit, c'est contraire aux lois du
pays.--Mais je ne sais pas vraiment qui peut m'en empcher, rpondit-il;
cet homme est  moi, il a mrit la mort; je lui ferai couper la tte,
cela ne regarde personne, et je suis dans mon droit. Enfin, j'ai
inutilement puis tous les raisonnements auprs de cet entt; il est
impossible de le faire changer de rsolution; il n'y a que vous qui
puissiez empcher cet acte barbare Que dirait l'Empereur?

L'affaire tait grave en effet; je courus aussitt chez mon collgue,
qui terminait les derniers prparatifs d'une excution capitale. Je
l'abordai avec un ton d'autorit que j'tais habitu  prendre vis--vis
de lui dans son propre intrt, et je lui dclarai qu'il ne ferait pas
couper la tte  son domestique; que tout s'y opposait, que l'Empereur
serait furieux, et que moi personnellement, comme ambassadeur et comme
son ami, je le lui dfendais.

--Puisque vous me le dites, je ne le ferai pas, me rpondit le Persan
avec son calme habituel. Je sortais fier de l'influence que j'exerais
sur mon honorable collgue, quand il ajouta: Je vais donc renvoyer le
coupable en Perse, et l je lui ferai couper le cou. C'tait
l'ultimatum de sa clmence.

Une autre fois, j'assistais  un grand concert donn par l'Empereur
dans la salle des Marchaux; comme je commenais  m'ennuyer et que la
chaleur devenait insupportable, je quittai ma place et je sortis de la
salle sans avoir t aperu. Je me mis  parcourir les appartements qui
taient ouverts, et o je pouvais esprer trouver un peu d'air frais.
Aprs avoir travers plusieurs pices, je parvins enfin dans la salle du
Trne. Mais en y pntrant, que vois-je? mon Persan, les jambes croises
sous lui  l'orientale, commodment assis sur le trne de l'Empereur.

Chass comme moi par la chaleur excessive du concert, il avait cherch
un refuge dans cette salle, et le trne du grand Napolon lui avait paru
l'endroit le plus convenable pour s'y reposer en caressant sa barbe.

A ce spectacle, je faillis clater de rire; cependant je me retins et
je m'avanai vers le Persan d'un air solennel et passablement effar:
Mais, mon cher, lui dis-je, quelle imprudence vous commettez! vous
ignorez donc  quel danger vous vous exposez? Dguerpissez au plus vite;
car, si l'on vous apercevait, et si l'Empereur apprenait que vous avez
os monter sur son trne, il vous ferait _couper la tte!..._ Non,
jamais je n'oublierai l'effet de cette menace sur mon malheureux
collgue, ni la frayeur dont il fut saisi, ni sa figure grotesque quand
il sauta, d'un seul bond,  bas du trne, et quand, retroussant ses
longues robes de cachemire et de soie, il se sauva  travers les
appartements, victime d'une panique pouvantable. Il parait, du reste,
que les Orientaux ne peuvent, s'accoutumer  se laisser couper le cou,
malgr leur frquent usage de ce moyen expditif, car j'ai toujours
remarqu que la menace de ce supplice faisait sur eux bien plus grand
effet que sur les Europens. Peut-tre aussi cela provient-il de ce que
chez eux la menace ne prcde l'excution que d'un instant, tandis que
chez nous l'excution suit bien rarement la menace. Quoi qu'il en soit,
le Persan s'tait sauv comme s'il avait vu le glaive fatal suspendu sur
sa tte.

Le concert venait de finir; j'allai au-devant de l'Empereur, qui se
rendait, suivi de la cour, dans les grands appartements, et n'eus rien
de plus press que de lui raconter mon aventure, Sire, lui dis-je en
l'abordant, je viens de chasser un usurpateur du trne de Votre
Majest. Il rit beaucoup de la frayeur de l'ambassadeur du shah, et
nous nous mimes  sa recherche; Napolon se promettait de s'amuser
encore  ses dpens. Mais il fut impossible de le trouver; on le
cherchait, on le demandait vainement; personne ne l'avait vu; enfin,
nous commencions  ne savoir trop que penser de cette disparition, quand
je l'aperus tout  coup blotti derrire une perte, et s'y cachant aussi
bien que possible. Je le montrai  Napolon, qui se dirigea vers lui de
ce pas saccad et imposant qu'il prenait quand i! tait mcontent. Le
Persan, en le voyant ainsi venir, les sourcils froncs et les yeux
irrits, crut que sa dernire heure tait arrive. Malheureusement
l'Empereur ne put pas garder son srieux, la figure grotesquement si
bouleverse de mon pauvre ami lui arracha un grand clat de rire, et
nous primes tous part  son hilarit.

Cependant mon collgue ne fut pas toujours aussi heureux. A la suite de
l'expdition de _Gardanne_, il reut un jour l'ordre de quitter Paris
dans quarante-huit heures. Aussitt il accourut chez moi, fort dsol,
me disant qu'il lui tait impossible de partir si promptement; sa caisse
tait vide, et il avait beaucoup de dpenses  payer. Il finit par me
prier de lui avancer l'argent dont il avait besoin. Je n'tais pas
tent, je l'avoue, de lui prter une grosse somme; je l'engageai
d'crire au ministre des Affaires trangres, en lui faisant connatre
sa position.--Puisqu'on vous renvoie si brusquement, lui dis-je, on doit
au moins vous procurer l'argent qui vous est ncessaire.--On m'a refus,
me rpondit-il, et on m'enjoint imprieusement de quitter Paris dans le
dlai indiqu.--Quelle somme voulez-vous que je vous prte'?--25.000
francs, me rpondit-il.--J'envoyai alors (se tournant vers sa femme)
Florette, que tu n'as pas oublie sans doute, avec une lettre, chez mon
banquier. C'tait M. Laffitte. Je remis  mon pauvre ami la somme qu'il
m'avait demande. Il m'adressa une quantit innombrable de
remerciements, plus mtaphoriques les uns que les autres, et promit de
me renvoyer mon argent de Constantinople.--De Constantinople ou de
Thran, lui dis-je, cela m'est indiffrent. Prenez votre temps, et ne
vous gnez pas.

Il partit trs-content, et, franchement, je ne comptais plus revoir
mon argent.

Cependant, quelque temps aprs, je reus une lettre de l'internonce 
Constantinople, qui m'annonait qu'il tait charg de me faire remettre
25.000 francs, me priant de lui faire savoir o je dsirais les toucher.
C'tait l'argent de mon honnte Persan, et ce pauvre homme avait pouss
la dlicatesse si loin, qu'il avait calcul les variations du change sur
Constantinople avec tant de minutie, que, loin de rien perdre, je crois
mme que j'y gagnai.

Cela lui a mal russi.

Ali-Shah, qui rgnait alors, tait un homme extrmement avare; non
content des prsents que les souverains trangers lui envoyaient par ses
ambassadeurs, il trouvait encore moyen d'accaparer ceux que les envoys
recevaient eux-mmes des cours o ils taient accrdits.
Donnez-les-moi, disait-il, afin que je vous les garde; ils seront plus
en sret dans mon trsor. On les lui remettait, sinon il vous les
prenait et la tte aussi; mais jamais le trsor ne se rouvrait pour
laisser sortir ce prcieux dpt. Or, mon infortun collgue ayant t
renvoy de la cour de France. Napolon s'tait bien gard d'envoyer des
prsents  Ali-Shah; mais l'ambassadeur, en habile courtisan qui connat
le faible de son matre, en avait expdi un grand nombre peu de temps
avant son renvoi. Il les avait achets de son propre argent; aussi,
quand il les retrouva  Constantinople, heureux de saisir l'occasion de
se librer envers moi, il s'empressa d'en vendre jusqu' concurrence de
la somme qu'il me devait, puis il porta ceux qui lui restaient dans les
coffres d'Ali. Mais le shah, furieux d'une telle perte, fit appliquer 
son ambassadeur cent coups de bton sur la plante des pieds, pour avoir
os vendre des prsents qui lui avaient t primitivement destins.
Ainsi la vertu fut encore une fois diablement mal rcompense.......

Les moeurs ne sont pas encore aujourd'hui trs-douces dans ce pays; car
je faisais dernirement des propositions  Hussein, _et l'on sait que je
ne suis pas exigeant dans mes propositions_. Cependant ds que je les
eus formules au khan:--Oh! non, s'cria-t-il, jamais je n'oserai
prendre cela sur moi, le shah me ferait crever les yeux......--Crever
les yeux! Bon Dieu, mon cher Hussein, que le ciel me garde d'tre cause
d'un pareil malheur! S'il en est ainsi, laissons l toute l'affaire et
n'en parlons plus.... Du reste, ajouta-t-il en s'adressant  la jolie
marquise de Villa-Franca, il tait tellement enchant de moi, que, ne
sachant comment m'exprimer son attachement, il m'a fait offrir une
dlicieuse Circassienne qu'il mne partout avec lui. Je l'ai bien
remerci; mais je lui ai dit que je craignais la jalousie de Mlanie (sa
femme), ce qui me forait de refuser... bien  contre-coeur. Aprs
cette plaisanterie le prince se leva, et comme il tait une heure et
demie, chacun se retira.

EDWARD G. (Travels in Austria.)



Courrier de Paris.

On a beau vivre dans ce pays prodigieux qui s'appelle Paris, tre en
quelque sorte le fils de la maison,  tout moment on y trouve des
surprises; on y fait des dcouvertes comme si l'on dbarquait
frachement de Limoges avec l'innocence de M. de Pourceaugnac. Je ne
parle pas seulement des tonnements rservs aux diffrentes nations,
aux peuplades diverses qui composent l'univers parisien, quand par
hasard elles se visitent et voyagent les unes chez les autres. Il existe
 Paris des espces qui, ne s'tant jamais vues, tombent dans une extase
rciproque en se rencontrant, et se regardent avec, de grands yeux
ouverts et stupfaits. Prenez un _lion_ sorti de quelque lgante
tanire de la rue Saint-Georges, un lion compltement enharnach: pattes
vernies, fourrure flottante et  larges basques, face velue, crinire 
tout vent, mchoire arme d'un cigare, griffes jaune paille; faites
passer le magnifique animal dans la rue de Charonne ou sur la place
Maubert, on se mettra aux fentres et sur les portes, et les petits
enfants regarderont les mres d'un air moiti riant, moiti voisin des
pleurs. Qu'un philosophe du quartier Mouffetard, en costume de
l'endroit, se trouve  son tour gar au boulevard des Italiens, il y
fera sensation. Qu'est-ce? dira-t-on; comment appelez-vous cela? d'o
cela sort-il? Les femmes Chausse-d'Antin pur sang hteront le pas
effrayes  l'aspect de cette race inconnue, et les hommes se
proposeront de consulter, en rentrant au logis, leur dictionnaire
d'histoire naturelle.

Rien de plus simple et de plus facile  expliquer: Paris passe pour une
ville unie et compacte, eh bien! point du tout: Paris est un monde
divis par des espaces immenses: les habitudes, le travail, les moeurs
variant par couches d'habitants et par quartiers, font de Paris une
sorte de vaste continent o le nord ne ressemble pas au midi, o
l'orient ignore l'occident. Telles parties de la ville sont aussi
trangres l'une  l'autre que si elles taient Tobolsk et Cadix;
celle-l est pour celle-ci une terre perdue, une le inabordable. Un
naturel de la rue de la Paix se dcidera plus difficilement 
entreprendre un voyage  la Montagne Sainte-Genevive, qu'une ascension
au Mont-Blanc. Il y a des Parisiens qui ont travers tous les ponts du
monde, except le pont de la Cit; il y en a qui courent  toutes les
extrmits de l'Europe, et que vous ne dcideriez pas  sortir un matin
de leurs pantoufles et de leur robe de chambre, pour aller  Vaugirard
ou  l'Estrapade, le jour o ils ont ce courage, vous jugez qu'en effet
ils voyagent en pays de dcouvertes; et peu s'en faut qu'ils ne se
prennent pour des Vasco de Gama et des Christophe Colomb.

Mais  quoi bon aller au-del des ponts et faire invasion dans les
rgions parisiennes recules et mystrieuses? Paris vous en dispense; il
vous fait des surprises sous vos yeux mme,  votre porte, chaque jour
amne quelque changement ou quelque mtamorphose; le soir on se couche
avec un magnifique et bruyant caf en perspective; le lendemain on met
le nez  la fentre, et le joyeux bazar a fait place  un lugubre
magasin de deuil. Voici un boulevard montueux et malais; attendez, il
s'aplanit comme un parquet, et vous y marchez de plain-pied. tes-vous
rest huit jours sans passer dans la rue voisine, vous la trouvez
dmolie; huit jours aprs elle est reconstruite. Les plus grands
prodiges  Paris se font par le pltre et la pierre de taille; on y sme
du moellon, et de tous cts il pousse des maisons et des rues. On btit
sous vos pieds, on btit sur votre tte; la ville ressemble  une
pltrire,  un four  chaux,  un atelier de maonnerie.--Il est
certain, pour peu que cette pousse effroyable de maisons continue et
s'tende, que les entrepreneurs de btiments seront obligs d'inventer
une machine  btir des locataires.

Une des plus tonnantes conqutes de la truelle, c'est assurment cette
rue audacieuse qui va relier l'glise Saint-Eustache  la place Royale.
Le champ de bataille tait vaste et difficile  parcourir; eh bien! dj
la formidable rue a fait d'immenses brches dans les flancs des
quartiers Saint-Martin et Saint-Denis, qui lui opposaient les pais
bataillons de leurs carrefours troits et boueux et de leurs noires
maisons. Du ct du Marais, la rue nouvelle s'tend orgueilleusement sur
deux lignes parallles, et l'oeil commence  se perdre dans les
profondeurs de son horizon; vers le march Saint-Denis, des masures en
dbris, des murs pantelants annoncent, par leur aspect dlabr,
l'approche de la rue conqurante qui se fait passage  travers les
dcombres et les ruines; mais elle n'abat que pour relever: elle ne
dtruit que pour reconstruire avec magnificence. Avant un an, au lieu de
ces baraques malsaines et de ces ruelles hideuses, la rue Rambuteau, se
rejoignant par ses deux extrmits, facilitera les communications,
adoucira la distance, jettera l'air et le jour dans ces quartiers
populeux et sombres, et talera, non sans coquetterie, la double haie de
ses blanches maisons. Cette fois, je l'avoue, on doit de la
reconnaissance  la pierre de taille; le maon, en cette occasion, joue,
sans le savoir, un rle de philosophe et de mdecin: il rapproche, il
civilise, il assainit. Mais suivez-le ailleurs, vers quelque autre point
de la ville: il dtruit ici ce qu'il faisait l-bas, interceptant la
respiration et le jour par de monstrueuses montagnes de pierre et de
pltre, et enlevant chaque matin,  la ville, quelques derniers espaces
d'air libre et de perspective. Si bien qu'un moment viendra o Paris,
n'ayant plus une chappe de terre ni de ciel pour y reposer sa vue par
hasard, vivra resserr et touff entre deux maisons  six tages.

Sur le boulevard Poissonnire, un vaste jardin, au fond un magnifique
htel, rsistaient depuis long-temps  cette invasion, et semblaient se
moquer des entrepreneurs et des architectes  tant la toise. C'tait le
jardin de M. Rougemont de Lowenberg. Les passants le regardaient avec
envie, ou plutt avec une sorte de vnration, le voyant intact et
incorruptible dans un sicle o les htels de grande origine, les Biron,
les Richelieu, ne se font pas scrupule de se vendre  beaux deniers
comptants, et de se convertir en boutiques. On admirait,  travers les
grilles dores, l'immuable persvrance de ces alles rgulires, de ces
gazons tondus suivant la mode ancienne, de ces arhres coiffs au got du
vieux jardin franais. L'htel de M. Rougemont de Lowenberg, avec ce
parterre pour avant-garde, ressemblait  ces bastions imprenables qui
tiennent bon quand toute la ville est rendue et que le reste de la
citadelle a capitul. N'tait-ce pas d'ailleurs un passe-temps original,
une vritable vanit de millionnaire et de banquier, que d'abandonner
ngligemment, en plein air, ce terrain inutile, tandis que tout  ct
chaque morceau se vendait au poids de l'or? Pendant plus de vingt ans,
M. Rougemont de Lowenberg a laiss ainsi deux ou trois millions se
desscher au soleil. Il n'a fallu rien moins que la mort pour mettre 
la raison ce jardin entt. Les hritiers de M. Rougemont ne l'ont pas
encourag dans une plus longue rsistance; et, ma foi, ne se trouvant
plus appuy sur la vertu de ses matres, il s'est laiss aller au
penchant et aux vices du sicle; deux desses toutes-puissantes et
singulirement adores de ce temps-ci, la spculation et la boutique,
viennent de mettre le pied dans les alles vaincues et soumises, foulant
et dracinant la pelouse, abattant les ttes vnrables de quelques
arbres centenaires. L'htel est mort du mme coup qui a dtruit le
jardin; maintenant ce n'est plus que confusion et ruines De cette
cendre, il ne renatra pas un phnix,  coup sur, mais un magasin de
draps, un picier, un restaurateur, un bottier, un marchand de
comestibles: l'utile  la place de l'agrable, si proche parent de
l'inutile.

Puisque nous flnons sur les boulevards et  travers les rues, en
vritable badaud de Paris, parlons un peu des trottoirs; s'occuper des
trottoirs pour les trottoirs eux-mmes, le plaisir ne serait pas grand.
Que vous importe ces petits sentiers troits, revtus de grs ou
d'asphalte, qui ctoient, d'un air monotone, le flanc des boutiques et
des maisons? La matire est dure, et les fleurs de l'esprit y
pousseraient difficilement. Mais une circonstance particulire rehausse
le trottoir et lui donne une importance accidentelle: M. le prfet de
police a daign rcemment jeter les yeux sur lui,--y trouvant, ce
jour-l, un grand dsordre et une grande anarchie, le prvoyant
magistrat vient d'expdier au peuple des trottoirs une charte  leur
usage: cette charte n'est pas octroye; elle ne procde point par ordre
et sous forme de droit souverain; figurez-vous une charte bnvole qui
conseille et ne dit pas: Je veux! Or, ce qu'elle conseille, le voici:
Prenez toujours la droite du trottoir! On devine le rsultat de ce
systme bien simple et  la porte de toutes les jambes: les passants
allant et venant chacun par sa droite, la foule ne se ruera plus dans ce
ple-mle inextricable o elle garait ses bras, ses pieds et ses ttes,
se coudoyant, se poussant, se renversant, se heurtant nez contre nez, et
enfin, comme dit Oedipe,

                Se disputant du pas le frivole avantage.

La foule se diviserait en deux flots distincts, l'un descendant, l'autre
montant, sans mlange de flots mutins et contraires, et chacun d'eux,
d'un mouvement calme et uniforme, arriverait tranquillement  son
embouchure, et se jetterait dans son bras de mer, sans rencontre
fcheuse. Voil la grande harmonie que rve M. le prfet de police. Je
vous demande bien pardon, monsieur le prfet, mais vous faites l une
entreprise plus difficile  excuter que le desschement de l'Ocan. Vos
intentions sont louables, on ne saurait le nier: vous voulez que tout le
monde ait place au trottoir; vous proclamez l'galit des Parisiens
devant le trottoir; vous entendez que ceux-ci ne soient pas obligs d'en
descendre pour faire place  ceux-l: sans compter les chocs violents,
les yeux borgns, les chapeaux renverss, les pieds crass, les ctes
meurtries, les glissades et les culbutes sur le pav, quelquefois sous
les roues, grotesques ou tristes accidents ordinaires  la multitude
indiscipline des grandes villes; telle est, dis-je, le tohu-bohu
prilleux que vous avez l'honntet de vouloir rglementer. Votre
illusion est respectable,  dile philanthrope! mais que vous connaissez
peu le peuple auquel vous avez affaire! Si vous tiez Anglais, soit: si
vous tiez Allemand, encore mieux; si mme il s'agissait de l'Auvergnat,
du Prigourdin, du Franc-Comtois, on pourrait s'entendre; mais obliger
Paris de marcher toujours  droite! allons donc! vous n'y pensez point!
A moins d'attacher  chaque passant quatre gendarmes de service, vous
n'y parviendrez pas. Paris est la ville du monde qui obit le plus au
hasard et  la fantaisie:  droite aujourd'hui,  gauche demain, tel est
son temprament, telle est sa vie; et puis le lendemain, au beau milieu
de la chausse! A dfaut de ses trottoirs, son histoire politique et
morale est l pour le prouver. Vous ne le corrigerez pas plus de ses
caprices, qu'on ne corrige un charmant enfant gt. Paris prfre cent
fois, au risque de se dmettre une jambe ou un bras, le dsordre de ses
rues,  l'ordre rgulirement monotone que vous lui proposez. Paris se
croirait en procession avec vous, allant par bandes solennelles  un
enterrement, et il en mourrait d'ennui et de chagrin. Pour quelques
coups de coude de plus ou de moins, votre charte-trottoirs terait 
Paris son allure vive et hasardeuse, son air leste et cavalier: il ne
s'craserait plus le bout des pieds, mais il se marcherait sur les
talons. Qu'il aille donc, le chapeau lgrement inclin, le nez au vent,
l'oeil mutin, le pied leste et fantasque, regardant les hommes face 
face et avisant les jolies femmes sous le nez, qu'il aille et qu'il
trotte comme Dieu l'a fait!

L'affaire des trottoirs et de M. le prfet de police est le fait le plus
grave et le plus intressant de la semaine. On peut lui opposer
cependant la discussion sur la loi des sucres; ces deux vnements ont
offert plus d'une analogie. La confusion du trottoir s'est reproduite au
parlement; la gauche, la droite et le centre, ont march ple-mle et
d'un pied confus. Le sucre indigne et le sucre colonial allaient et
venaient, celui-ci poussant celui-l, et rciproquement. Plus d'un
orateur a bris l'un, taill l'autre, et de tous cts, d'ici et de l,
du milieu et des extrmits, on s'est jet les morceaux  la tte.

Cette grande bataille  coups de canne, mle de betterave, ne pouvait
manquer de faire tort aux derniers moments du Salon de 1843. La
curiosit publique, tout entire absorbe dans ce duel  mort de sucre 
sucre, s'est montre trs-froide et trs-peu empresse  donner
l'extrme-onction  nos sculpteurs et  nos peintres: le Louvre a ferm
ses portes et le Salon a rendu le dernier soupir en prsence d'un petit
nombre de tmoins; personne ne paraissait regretter bien vivement le
dfunt, et nul oeil n'a vers des larmes. Que voulez-vous? le Salon
vivait depuis deux mois; quelqu'un ou quelque chose qui vit deux mois 
Paris, court le risque de mourir abandonn; d'abord on est plein
d'ardeur et d'enthousiasme: la ville, curieuse et impatiente, se
prcipite, c'est  qui arrivera le premier; elle pourrait jouir de la
merveille paisiblement, et chacun  son tour, mais le beau plaisir!
Assiger les portes, forcer les consignes, s'entasser sur l'escalier,
s'engouffrer dans les salles au risque d'y mourir, voil le vrai
bonheur! La nouveaut, et non l'opinion, est la reine du monde. Le Salon
de 1843 a eu cette destine:  sa naissance, peu s'en est fallu que la
foule ne l'toufft dans ses embrassements; il a disparu l'autre jour au
milieu de l'indiffrence universelle; parlez-lui maintenant du _Peintre_
de Meissonnier, ou du _Tintoret_ de Louis Cogniet. Paris ne saura plus
ce que vous voulez lui dire, et sifflera un air.

Si le Salon du Louvre est ferm, il vous reste le Louvre des victimes.
Le bazar Bonne-Nouvelle a ouvert charitablement ses portes aux toiles et
aux cadres frapps d'ostracisme par le jury d'examen. Charitablement est
le mot, et vraiment ces proscrits ne mritent pas autre chose que la
charit. On a dit que M. Bertin et autres acadmiciens, membres du jury
prescripteur, avaient fait de leurs propres mains les peintures exposes
au bazar, pour prouver leur justice et se donner une excuse sans
rplique; pour moi, je serais tent de le croire; malheureusement
l'Exposition du Louvre m'a enlev la douceur de cette opinion.
Voyez-vous, l-bas, ces nez, ces jambes et ces bras? c'est  faire peur
aux petits enfants; et quelle couleur! quel dessin! quelle composition!
quel style! Le jury est pris en flagrant dlit; s'il a chass des
borgnes et des manchots, il a videmment admis plus d'un aveugle et plus
d'un cul-de-jatte. Donc, les manchots et les borgnes ont raison de se
plaindre et de rclamer leur droit de cit. Pourquoi ces caresses d'une
part et de l'autre ces soufflets?

Aprs tout, cette question du jury est une question inextricable;
retournez l'institution sous toutes ses faces, chaque anne elle
excitera les mmes griefs et les mmes ressentiments. O trouver un
tribunal impeccable et qui ne blesse personne? Vous le choisiriez parmi
les anges, parmi les dieux, vous lui donneriez pour prsidents la sage
Minerve elle-mme et Thmis  l'inflexible, balance, Apollon et le
choeur des Muses (style classique), qu'Apollon, Thmis et Minerve
auraient fort  faire. Un les traiterait certainement d'ignorants, de
cuistres et d'acadmiciens. Quoi qu'on fasse, il y aura tous les ans 
la porte du Louvre, et aprs la bataille d'un jury quelconque, des
centaines de tableaux ou de statues tendus  terre et jetant les hauts
cris: malheureux soldats cruellement blesss dans leur amour-propre et
faisant entendre le long gmissement de cette blessure douloureuse. Vous
en concluez qu'il faut supprimer toute espce de contrle et que tout
jury est bon  dcapiter; et vous demandez une exposition universelle au
nom de la libert de l'art; soit! levez votre muse sur la place Louis
XV ou sur le carr Marigny, mais ayez soin de mettre cette inscription
au frontispice: _Supplment  l'Exposition des Produits de l'Industrie
franaise._

Le Salon tant enterr, Paris aura besoin de quelque autre distraction
et de quelques menus plaisirs, mais Paris en manque-t-il jamais? Il a
beau les dvorer par douzaines, avec un incroyable apptit, ceux-ci
disparaissent, ceux-l les remplacent. Ainsi l'ogre parisien, cet ogre
insatiable, ne risque jamais de mourir de faim.

L'Acadmie royale de Musique prpare, pour la collation de sa
seigneurie, une friandise en trois actes, assaisonne de force
entrechats. Mademoiselle Carlotta Grisi se charge de l'accommodement. Ce
dlicat ballet a pour titre _la Pri._ Tout l'Opra y voltigera; on
parle avec admiration d'un pas d'abeilles. Mille rcits merveilleux
courent et bourdonnent  sa louange. Les plus jolies danseuses sortiront
ce jour-l de leur ruche et excuteront des pas doux comme le miel. Mais
gare aux frelons!

A qui se fier? Nous pleurions l'autre jour Lucile Grahn de tout notre
coeur, lui tressant les plus charmantes couronnes de roses et de cyprs,
et voil que Lucile Grahn ressuscite; elle a fait une chute de cheval,
pas davantage! Aprs cette chute, la sylphide s'est releve plus lgre
et plus rapide. On crit donc aussi des _puffs_ dats de
Saint-Ptersbourg. Enfin Lucile Grahn se porte  ravir; elle aura
l'agrment de lire son oraison funbre en parfaite sant. Et Dieu en
soit lou! Rjouissez-vous, sylphides! quittez vos habits de deuil,
battez des ailes, et courez sur la verdure et sur la rose, en bandes
joyeuses! Lucile Grahn, votre soeur, en est quitte pour une entorse et
une gratignure!



Horticulture.

EXPOSITION DES PRODUITS DE L'HORTICULTURE A L'ORANGERIE DE LA CHAMBRE
DES PAIRS.

[Illustration: Rosiers, Pivoines, Uncidiums, Iris, Oreiller d'Ours de
MM. Cels, Chauvire, Paillet, Margotin, Durand, etc.--Vases en terre
cuite de M. Pollet.]

L'horticulture, en France, a subi de bien nombreuses rvolutions; son
histoire, si quelqu'un s'avisait de l'crire, aurait, comme toutes les
histoires, ses rapports intimes avec les moeurs publiques et les
vnements publics. Sans remonter plus loin que le grand sicle, le got
de nos jardins de cette poque a t universel. Tandis que la perruque 
la Louis XIV faisait le tour du monde, il n'y avait pas de grand
seigneur en Europe qui ne voult avoir un jardin dit fianais, avec ses
longues ligne droites, ses ifs bizarrement faonns, ses lugubres
compartiments de buis, et le fatras mythologique de ses statues: c'tait
la mode. Puis sont venus les jardins  la chinoise, adopts
d'enthousiasme en France sous le nom de jardins anglais, remplacs
aujourd'hui par les jardins paysagers, dont les types les plus beaux
sont en Bavire. Un chapitre  part sur les vicissitudes de nos jardins
publics offrirait un bon nombre d'anecdotes plus ou moins piquantes: par
exemple, peu de personnes savent, en France, que Robespierre a dessin
de sa main et fait excuter sous ses yeux les deux parterres renferms
dans les massifs des Tuileries. Les siges de marbre qu'il y fit placer
sont aussi construits sur ses dessins. A les considrer sous le point de
vue allgorique, ces siges, placs l par un homme qui ne devait pas
s'y asseoir, sont un emblme assez triste de son destin politique. Paris
a vu dans ces parterres, sans y donner une bien grande attention,
briller les premires tulipes de collection dont la culture fut importe
en France par M. Tripet, durant la runion momentane de la Hollande 
l'empire franais. La paix a favoris le dveloppement du got de
l'horticulture, devenu de nos jours le dlassement de prdilection d'un
grand nombre d'hommes clairs, pris dans toutes les classes de la
hirarchie sociale. De ce got universel pour les fleurs et leur culture
sont nes les socits d'horticulture. Elles conservent chez chaque
peuple leur caractre national: les Franais y cherchent du plaisir, les
Anglais du profit; les Belges, demi-Anglais, demi-Franais, y cherchent
plaisir et profit. Essayons d'esquisser l'historique de cette gracieuse
institution.

L'antiquit paenne avait ouvert la voie: Flore et ses ftes rsumaient
tout ce que les crmonies paennes avaient de grce et de posie,
jusqu' ce que Rome dissolue et souill ce culte, comme tout le reste,
de ses dbauches monstrueuses.

Au moyen ge, la chevalerie, malgr ses formes galantes, versait trop de
sang pour donner aux fleurs beaucoup d'attention;  et l, quelques
moines levaient dans les jardins des clotres un petit nombre de fleurs
vulgaires: autour des chteaux, la place du parterre tait envahie par
les fosss et les fortifications. Les rpubliques municipales d'Italie,
malgr les troubles de leur existence orageuse, crrent les premiers
jardins consacrs  l'tude de la botanique; celui de l'Universit de
Padoue est du quinzime sicle, il passe pour le plus ancien de
l'Europe. Ce fait bien constat fait prsumer un degr de lumires que
confirme le got des arts alors si rpandu en Italie. Les chteaux
italiens eurent sans doute des parterres orns long-temps avant qu'il
ft question de rien de semblable ailleurs en Europe. Toutefois aucun
monument de cette poque ne donne lieu de croire que les amis de
l'horticulture en Italie aient eu alors la pense de s'assembler pour
s'clairer mutuellement, pour jouir en commun des dons les plus gracieux
de la nature.

[Illustration: Pelargonium Zampa, ou Carlianium.]

[Illustration: Fruits et Lgumes conserves de Jamin, etc.--Citrons et
Oranges de l'orangerie de Montgeron.--Tulipes de Tripet.]

C'est en Belgique, sous un ciel souvent brumeux, o la raret des beaux
jours est proverbiale  bien plus juste titre encore que sous le climat
de Paris, c'est  Bruxelles que, vers la lin des troubles du seizime
sicle, quand les Pays-Bas se reposrent d'une lutte longue et sanglante
sous l'autorit paternelle de la maison d'Autriche, que se fonda la
premire socit d'horticulture, sous le nom de Confrrie de
Sainte-Dorothe. Cette confrrie brillait d'un grand clat vers le
milieu du sicle suivant; ses statuts, rviss en 1660, constatent son
antiquit dj plus que sculaire  cette poque. On voit figurer sur la
liste des confrres des noms de jardiniers de profession, ple-mle avec
des noms d'artistes, de magistrats, de grands seigneurs et de princes.
La confrrie de Sainte-Dorothe se soutint, chose bien digne de
remarque, jusqu'aprs l'invasion franaise; le registre porte des noms
de confrres admis pendant l'anne 1794, date significative qui en dit
beaucoup sur les moeurs et le caractre du peuple belge. Emporte enfin
par le torrent rvolutionnaire, la confrrie, dtruite en apparence,
conserva toujours un reste d'existence cache; quelques anciens
confrres se voyaient, se concertaient, s'occupaient en commun de la
culture des fleurs, aspirant au moment de rtablir leur confrrie. Ce
moment se fit long-temps attendre. Sous l'Empire on avait trop d'autres
choses  faire; enfin, sous la domination hollandaise, en 1822, ce qui
restait de l'ancien noyau de l'antique confrrie de Sainte-Dorothe se
reconstitua, sous le titre de Socit de Flore, sur de larges bases;
c'est aujourd'hui l'une des socits d'horticulture les plus
Florissantes de la Belgique, o ses runions sont trs-nombreuses; les
serres qu'elle a fait construire sont cites parmi les plus belles de
l'Europe. Cet expos rapide tait d, comme un hommage,  la premire
runion d'hommes ayant pour but de propager le got et la culture des
fleurs. Nos lecteurs voudront probablement savoir pourquoi la confrrie
des Amis de l'Horticulture en Belgique s'tait place sous l'invocation
de sainte Dorothe; nous satisferons leur juste curiosit  cet gard.
La lgende de sainte Dorothe rapporte que, dans une de ses visions, un
ange lui prsenta une corbeille pleine de fleurs dont chacune tait un
symbole; l'ange et sa corbeille figurent d'obligation sur toutes les
reprsentations de sainte Dorothe. Telle est la tradition qui faisait
considrer cette sainte comme la patronne de tous ceux qui s'occupaient
en Belgique de la culture des fleurs. Le jour de sa fte, l'glise tait
pare des plus belles fleurs que chacun s'empressait d'y apporter; ce
furent les premires exhibitions publiques de fleurs, empreintes, selon
l'esprit du temps, d'un caractre religieux.

En France, les jardiniers ont adopt saint Fiacre pour patron. Ce saint
vivait dans un temps ou, le sacerdoce n'tant point un tat, tous ceux
qui appartenaient  l'glise et n'avaient point de patrimoine prenaient
honntement un mtier pour vivre. Saint Fiacre occupait dans l'glise le
rang de diacre; il tait en outre jardinier de profession: le patronage
des jardiniers lui revenait de droit, au mme titre que celui des
cordonniers  saint Crpin, et celui des voleurs au bon larron.

Deux paroisses, de Paris, Sainte-Marguerite faubourg Saint-Antoine, et
Saint-Mdard faubourg Saint-Marceau clbrent encore tous les ans avec
pompe, le .30 du mois d'aot, la fte de saint Fiacre; les plus belles
fleurs et les plus beaux fruits de la saison y sont prsents 
l'offrande par de jeunes jardinires, vtues de blanc, en prsence de
toute la population jardinire du 8e et du 11e arrondissement.

[Illustration: Exposition des produits de l'Horticulture  l'Orangerie
de la Chambre des Pairs.]

Dans le Midi, la corporation des jardiniers s'est place sous
l'invocation de sainte Madeleine. Nous n'avons pu dcouvrir quel rapport
les fleurs et le jardinage pouvaient avoir avec la lgende de cette
sainte.

En France, les socits d'horticulture ont peu de pass; la Socit
royale d'Horticulture de Paris est une des plus anciennes, sinon la plus
ancienne de France: sa fondation ne remonte qu' l'anne 1827. Elle
compte parmi ses membres les hommes les plus haut placs dans
l'aristocratie de naissance et d'argent. Le nombre de ses membres est
illimit; chacun d'eux paie une rtribution annuelle de 20 fr. Un
nouveau rglement tend  rendre  l'avenir les choix plus svres qu'ils
ne l'ont t par le pass. La concorde et l'harmonie, nous regrettons de
le dire, n'ont pas toujours rgn au sein de la Socit royale
d'Horticulture de Paris. Un grand nombre d'horticulteurs de profession
ont form, sous le nom de Cercle des Confrences horticoles de la Seine,
une socit spare, qui n'admet dans son sein que des horticulteurs. La
premire exposition du Cercle des Confrences horticoles a eu lieu au
mois de septembre de l'anne dernire dans l'orangerie des Tuileries,
qu'elle remplissait en entier. Cette exposition offrait un caractre
tout spcial d'utilit jointe  l'agrment; jamais Paris n'avait vu des
fruits aussi varis, aussi parfaits que ceux qui s'y trouvaient offerts
 l'admiration des amateurs. Un millionnaire, qui nous avait pri de l'y
conduire (ce n'tait point un Anglais), ne comprenait pas que, sa bourse
 la main, il ne lui ft pas permis de mordre, pour son argent, dans ces
belles poires, dont jamais il n'avait vu ni rv les pareilles: il les
aurait payes 20 fr., 40 fr. la pice; mais elles n'taient point 
vendre, malheureusement, ce qu'il ne pouvait russir  se persuader, au
grand amusement des exposants.

La Socit d'Horticulture de Rouen date de la mme poque que celle de
Paris; c'est une des mieux organises de France. Nous avons vu  Rouen,
en septembre 1838, une exposition de fleurs par les soins de cette
Socit; _seize mille fleurs de dahlia_ figuraient  cette exposition.
Deux pyramides, hautes chacune de quatre mtres, avaient t formes
avec les plus belles de ces fleurs; chacune en contenait _douze cents_,
toutes diffrentes les unes des autres. Rien de plus riche, de plus
ferique, de plus blouissant que ces pyramides vues  la lueur d'une
profusion de becs de gaz. L'une des deux pyramides tait ddie aux
socits franaises d'horticulture, l'autre aux socits trangres. Au
nombre des amateurs les plus distingus dont s'honore la Socit
d'Horticulture de Rouen, nous nous plaisons  citer monseigneur
l'archevque de cette ville; la collection de plantes rares de ce digne
prlat est une des plus remarquables de France.

[Illustration: (Brassia Cawini.)]

Lille, Caen, Orlans. Angers, Nantes et presque toutes nos grandes
villes ont des socits d'horticulture; d'autres, comme Lyon, ont
seulement une socit d'agriculture, dont une section s'occupe
spcialement d'horticulture Enfin, des villes du cinquime ordre, comme
Meaux, et de toutes petites villes, comme Meulan, ont des socit?
d'horticulture dont les travaux et les succs rivalisent avec ceux des
socits tablies dans les grandes cits.

En Angleterre, les socits d'horticulture sont tellement multiplies,
qu'on ne pourrait s'expliquer leur existence si l'on ne savait qu'elles
sont presque toutes des spculations; sur quoi ne spcule-t-on pas en
Angleterre? Le nombre des socits d'horticulture tait en 1838 de cent
trente; il est aujourd'hui de plus de deux cents; chacune de ces
socits a son exposition annuelle. Mais ce n'est pas tout beaucoup de
particuliers possdant un local convenable ouvrent,  diffrentes
poques de l'anne, des expositions de fleurs ou le public est admis en
payant, et en payant fort cher: les exposants paient aussi pour le droit
d'apporter leurs collections de fleurs. A York, la socit philosophique
du Yorkshire avant ouvert le local de ses sances  une exposition de
fleurs, avait fix le prix d'entre  1 fr. 25 c. de quatre  six heures
de l'aprs-midi, et  2 fr. 50 c. de midi  quatre heures, afin d'offrir
aux gens _comme il faut_ l'attrait d'une socit moins mle. Chacun des
exposants qui apportaient des dahlias et d'autres plantes, payait 9 fr.
50 c., celui qui n'apportait que des dahlias au nombre de quarante-huit
et au-dessous, payait 6 fr. 25 c: enfin, la taxe de celui qui n'exposait
que des fleurs autres que des dahlias, tait de 2 fr. 50 c. seulement
Nous citons ces chiffres pour donner une ide de ce que les expositions
de fleurs peuvent faire circuler d'argent dans un pays o, comme le
faisait remarquer dernirement un journal, le voyageur allant de ville
en ville pourrait trouver une exposition de fleurs  visiter pour chaque
jour de l'anne.

Des sommes importantes sont distribues tous les ans en prix et
encouragements divers aux diffrentes branches de l'horticulture; ces
prix ne sont pas toujours disputs avec toute la loyaut possible. Il y
a des exemples de dahlias couronns comme nouveaux et  fleurs
parfaites, qui n'taient autre chose que des fleurs factices; on avait
insr avec beaucoup d'art des fleurons de forme rgulire dans le
calice commun,  la place des fleurons dfectueux. Les fraudes du mme
genre sont trs-frquentes, et les juges des concours, quelle que soit
leur exprience, ont beaucoup de peine  les reconnatre.

Cette anne, l'exposition de la Socit royale d'Horticulture de Paris a
t des plus brillantes; le vaste local de l'Orangerie de la Chambre des
Pairs tait entirement rempli de fleurs remarquables par leur raret,
leur lgance ou la beaut de leur vgtation.

Madame la duchesse d'Orlans a voulu ajouter, cette anne, aux prix
dcerns sur les fonds de la Socit, une mdaille d'or de la valeur de
200 francs, sans destination spciale, s'en remettant au jury de
l'exposition du soin d'en disposer. Cette mdaille a t obtenue par M.
Tripet-Leblanc pour sa collection de 700 tulipes.

Les regards des connaisseurs se sont principalement arrts sur un
uncidium papilio, admirable orchide provenant des cultures de M.
Lhomme, jardinier en second du jardin de l'cole de Mdecine, rue
d'Enfer. Nous avons donn un dessin de cette fleur dans un de nos
prcdents numros. La partie la plus brillante de l'exposition
appartenait  MM. Cels frres; les plantes de toute nature qu'ils
avaient apportes et dont plusieurs paraissaient pour la premire fois
dans une exhibition publique en Europe, l'emportaient en nombre, en
varit et en beaut de vgtation sur tout le reste de l'exposition.
Nous donnons  nos lecteurs le dessin d'aprs nature d'une des plus
belles plantes exposes par MM. Cels, la brassia Cawini, appartenant 
la famille des orchides.

Les pelargoniums taient nombreux  l'exposition; la beaut des
collections exposes montre les progrs de la culture de ce beau genre.
Nous reproduisons le pelargonium zampa, ou carliana, des cultures de M.
Chauvire, l'un des plus beaux de tous ceux qui figuraient cette anne 
l'exposition.

Les masses de rhododendrums, d'azales, de cinraires, de calcolaires,
de rosiers, de penses, tmoignent du got toujours croissant du public
pour les fleurs de collection.

Dans une allocution pleine d'intrt, M. Hricart de Thury, cartant les
fleurs de rhtorique toujours dplaces  propos et en prsence de tant
de belles fleurs naturelles, s'est content de faire ressortir
quelques-uns de ces faits dont nul ne peut contester l'loquence. C'est
ainsi qu'il a rappel  l'assemble, dont bien des membres auront hsit
sans doute  le croire sur parole, que les plantes runies dans
l'orangerie du Luxembourg pour l'exposition dpassaient la valeur de
300,000 francs, sur lesquels la collection seule de MM. Cels en valait
plus de 30,000. Nous croyons, nous, que MM. Cels, en donnant pour 30,000
francs les plantes qu'ils avaient apportes  l'exposition, auraient
fait un trs-mauvais march, et que l'ensemble des plantes exposes
valait plus de 400,000 francs, chiffre qui dit assez  lui seul l'tat
avanc et progressif de l'horticulture en France.

Outre les prix dcerns comme encouragement  divers genres de cultures
spciales, la Socit royale d'Horticulture a aussi accord des
mdailles  divers objets d'art accessoires relatifs  l'horticulture,
parmi lesquels nous avons remarqu des vases en terre cuite de formes
lgantes et varies, dont nous reproduisons ceux qui nous ont paru de
meilleur got.

Beaucoup de transactions particulires ont eu lieu pendant le cours de
l'exposition. Nous y avons remarqu un grand nombre de riches Anglais:
ils pourront dire dans leur patrie que nous aussi nous savons cultiver
les fleurs.



La Vengeance des Trpasss.

NOUVELLE.

(Suite et fin.--Voyez pages 73, 89, 105, 121, 137 et 166.)

 VIII.--Le camaldule.

Lorsqu'on va de Subiaco  Rome, on remarque  gauche de la route une
minence revtue d'arbres de toute espce, des buis, des pins, des
chnes, des mlzes. Du milieu de cette touffe de verdure, on voit
s'lever le toit du couvent, surmont d'un campanile qui le partage en
deux moitis gales, et ses murs blancs percs d'une ligne de petites
fentres serres au niveau de la cime des arbres. La maison, pose au
sommet d'un amas de roches, est d'un accs difficile; il n'y a point de
sentier trac, et  chaque instant l'on est arrt par des courants
d'une eau limpide et torrentueuse qu'entretient en ces lieux l'paisseur
des ombrages. C'est dans cette solitude que saint Benoit vint, au
commencement du sixime sicle, se rfugier loin du monde et des
tentations. On montre encore la caverne qu'il habitait, et o il conut
cette rgle fameuse au moyen de laquelle son ordre ne tarda pas 
couvrir l'Europe.

Il tait environ cinq heures du soir; on tait dans les grands jours de
l't. Deux hommes descendaient ensemble du couvent: un religieux et un
paysan d'une trentaine d'annes; le camaldule en pouvait bien avoir dix
ou douze de plus que son compagnon.

Vous dites donc, mon ami, que vous tes envoy par madame l'abbesse de
Sainte-Claire?

--Oui, mon pre, pour vous prier de venir confesser la soeur
Sainte-Lonore qui se meurt.

A ce nom, le moine ne put s'empcher de tressaillir, il se remit et
reprit froidement:

Comment se fait-il qu'on s'adresse  moi? L'aumnier du couvent est-il
malade?

--Oh! mon Dieu, non: il se porte  ravir; je lui ai encore servi la
messe aujourd'hui, car je suis  la fois jardinier et sacristain du
couvent. Mais c'est la soeur Sainte-Lonore qui vous a demand
elle-mme.

--Elle me connat donc?

--Apparemment... Prenez garde, mon pre; voici un courant plus large
que les autres. Mettez vos pieds sur les pierres, aprs moi; donnez-moi
la main..... l..... bon.

--Je ne sors cependant gure du couvent. Voici, je crois, la seconde
fois que cela m'arrive depuis huit ans que j'y suis entr.

--Oh! cela ne fait rien, mon pre. La renomme de votre saintet a
rpandu votre nom dans tout le pays.

--Et cette pauvre soeur Sainte-Lonore, elle est donc bien mal?

--Dsespre,  ce que disent les mdecins. Mais je ne saurais le
croire, puisqu'elle peut venir tous les jours dans mon jardin s'asseoir
sous les orangers, c'est--dire qu'on l'y apporte dans un fauteuil; mais
c'est gal, je dis que si elle tait  sa fin, comme on le prtend, on
ne la sortirait pas de son lit.

--Cela dpend du genre de sa maladie. Qu'a-t-elle?

--Ah! ne me le demandez pas, mon pre; je n'en sais rien, et je pense
que personne n'en sait davantage,  commencer par le docteur. C'est bien
singulier! Figurez-vous qu'elle a toujours la tte enveloppe d'un grand
voile de toile blanche qu'elle ne lve jamais, comme si la lumire lui
faisait mal aux yeux. Elle ne parle presque pas, et c'est avec une
petite voix si faible, si faible!... Enfin, moi, qui lui ai parl
plusieurs fois, je ne l'ai pas encore vue! Je veux dire que je n'ai pas
vu son visage, en sorte que je ne saurais vous rendre compte si elle est
belle ou laide, jeune ou vieille. Pourtant,  sa voix, je la juge plutt
jeune que vieille.

--Y a-t-il long-temps qu'elle est chez les nonnes de Sainte-Claire?

--Elle y tait avant moi, et voil... combien?... sept ans que j'y suis;
oui, sept ans,  la Saint-Martin.--Prenez garde  ce bourbier; sautez,
mon pre... bien!--Je disais donc  la Saint-Martin. Soeur
Sainte-Lonore,  ce qu'on m'a cont, y tait arrive un ou deux ans
plus tt. Elle fut amene en grande crmonie par l'archevque-cardinal
de... de... j'oublie toujours ce diable de nom! (Pardon, mon pre; je
n'ai pas l'habitude de jurer.) Le vieux Grgorio, mon prdcesseur, en
avait conclu que c'tait quelque femme d'importance, peut-tre une dame
de la cour, qui s'tait convertie... Mais vous allez la voir et en
apprendre bien plus que je ne puis vous en dire, car nous voici au
couvent.

Ma soeur, continua le jardinier, en s'adressant  la converse qui vint
les recevoir, voici le rvrend fra Cristoforo que soeur Sainte-Lonore
attend avec impatience; conduisez-le, s'il vous plat, auprs d'elle. Je
retourne  ma bche et  mon arrosoir.

La converse s'inclina avec les marques d'un profond respect, et
conduisit le religieux en silence. Elle lui fit traverser des salles,
des corridors, et l'introduisit dans un jardin qui n'tait pas le grand
jardin de la communaut, mais un petit jardin particulier qu'on appelait
le jardin de l'abbesse. C'tait un ancien prau que l'on avait
transform en jardin; un vieux clotre  colonnes de marbre blanc
l'enfermait par les quatre cts. Ce clotre, dgrad en plusieurs
endroits, au point que le lierre, les framboisiers et les rosiers
sauvages y croissaient librement et eussent ferm le passage  qui
aurait voulu en faire le tour, faisait ressortir, par son air de
dlabrement, l'tat brillant du parterre entretenu avec le soin le plus
minutieux. Les alles taient sables d'un sable fin et dor; les buis
des bordures taient irrprochables; les massifs de fleurs et d'arbustes
taient disposs avec une coquetterie dont l'art se dissimulait au
premier coup d'oeil; tout dans cette enceinte respirait le calme, le
bien-tre religieux; l'on y sentait cette mlancolie vague et
tranquille, insparable des plaisirs de la retraite, et dont le charme,
lorsqu'on l'a got, se fait regretter au milieu des joies turbulentes
du monde. Il semblait que le vent retint son haleine de peur de dranger
quelque chose aux aimables symtries de ce sjour. Le seul bruit qu'on y
entendt tait le murmure d'un jet d'eau qui s'lanait d'une coupe de
marbre place au centre du jardin. Autour de ce jet d'eau taient
disposes des caisses d'orangers fleuris,  l'ombre desquels fra
Cristoforo aperut la malade assise, immobile et voile, telle que son
guide la lui avait dpeinte.

Il prit un sige auprs d'elle, et, aprs quelques paroles, la converse
les ayant laisss seuls, soeur Sainte-Lonore commena sa confession,
mais sans lever son voile, qui tombait assez bas pour lui cacher
entirement les bras et les mains.

Lorsqu'il lui eut donn l'absolution, fra Cristoforo lui demanda:

Est-il possible, ma soeur, que vous soyez aussi mal qu'on le dit?

--Mon pre, rpondit-elle, les mdecins assurent que je ne passerai pas
cette nuit, et je le sens encore mieux qu'ils ne peuvent le dire.

--Et vous accomplirez sans regret ce sacrifice?

--Sans aucun regret.

--Je vous flicite, ma fille, de ces dispositions. La mort n'est, en
effet, cruelle que pour ceux qui survivent.

--Je ne laisserai personne ici-bas pour me pleurer.

--Quoi! tes-vous absolument sans famille, sans amis?

--Absolument! Je suis indiffrente et inconnue  toute la terre.

--Cependant, ma soeur, je ne sais si c'est une illusion, mais il me
semble avoir dj entendu votre voix.

--Vraiment! dit la mourante avec un peu d'motion, vous croyez la
reconnatre?

--Mais j'ai beau chercher dans ma mmoire, je ne puis me rappeler en
quel temps ni en quelle circonstance cette voix a frapp mon oreille.

--Vous vous trompez sans doute.

--Non!... non... je ne me trompe pas. Si vous vouliez m'aider, peut-tre
je parviendrais  fixer ce souvenir confus...

La malade, sans rien dire, tira lentement sa main droite de dessous son
voile et la posa sur ses genoux; cette main tait recouverte d'un gant
noir.

O ciel! s'cria le moine: Rachel!... tes-vous Rachel ou Amin?

--J'tais Rachel, don Christoval. J'ai demand et reu au baptme le nom
de Lonor, parce que vous aimiez ce nom. Je suis aujourd'hui la soeur
Sainte-Lonore.

--Rachel! Lonor! O Dieu!... Laissez-moi revoir ces traits...

Elle arrta le bras qui touchait son voile:

Vous ne les reverriez pas: ils sont dtruits. Ma beaut d'autrefois
n'existe plus que dans votre mmoire; ne la chassons pas de ce dernier
asile. Vous avez reconnu ma voix, vous ne reconnatriez pas mon visage:
la lpre l'a envahi! Don Christoval, je suis une lpreuse! Reculez-vous
un peu, de crainte de respirer l'air que je respire; car mon souffle
empoisonne et donne la mort!

--Infortune! Quoi, l'arrt d'en haut qui pesait sur votre famille ne
vous a pas pargne!.... Mais par quel miracle vous retrouv-je ici,
chrtienne, religieuse? Comment sortites-vous du souterrain o je vous
frappai de mon poignard? Que sont devenus votre pre, votre oncle, votre
soeur?

--Ils ont satisfait  la justice des hommes; j'espre que Dieu aura
accept leur supplice en expiation de leurs crimes. Les alguazils
envoys sur la dnonciation du meunier pour fouiller notre demeure,
m'avaient galement saisie; mais le tribunal me dclara innocente et me
relcha. Qu'euss-je fait en Espagne? Je vins en Italie; j'abjurai entre
les mains de l'archevque d'Urbino, et c'est lui qui me fit entrer dans
ce couvent, o j'ai vcu de l'espoir d'tre un jour runie  vous dans
la vie future; car je vous aimais, don Christoval; et pourquoi le
cacher, puisque cet amour n'a rien que de pur? je vous aime encore; je
meurs en vous aimant!

--Funeste amour! il a caus tous vos malheurs.

--Que dites-vous, don Christoval? c'est lui qui m'a porte jadis  vous
dlivrer; il a sauv ma vie, la vtre et celle de votre Lonor; c'est
par lui que je suis devenue chrtienne, et vous l'appelez funeste amour!
Heureux amour, au contraire! Vous le voyez bien, c'est encore lui qui
fait luire une consolation sur le bord de ma fosse. Mais c'est assez,
c'est trop vous parler de moi, parlons de vous; racontez-moi votre
histoire et cette de cette charmante Lonor, dont j'ai pris le nom, ne
pouvant lui prendre le bonheur qu'elle avait de vous plaire et d'unir
son sort au votre.

Don Christoval fit ce pnible rcit, durant lequel il crut entendre
souvent la pauvre Rachel sangloter sous son voile.

Lorsqu'il eut termin: Vous avez t, lui dit-elle, tendrement chri
de deux femmes, et le ciel vous a permis d'entrevoir le bonheur avec
celle des deux que vous aimiez. Ne vous plaignez pas; soyez sr qu'il
est des destines plus cruelles que la vtre. Quant  moi, j'ai le coeur
plein de reconnaissance pour le moment de joie que Dieu me permet de
goter avant de quitter la terre; je n'esprais pas tant.

--coutez, Lonor, car je veux dsormais ne vous donner que ce nom: ce
moment peut se prolonger au-del de cet entretien. Aprs tant de
malheurs, le ciel veut peut-tre nous accorder la douceur de les pleurer
ensemble. Votre maladie n'est point incurable, ou, si elle l'est, on
saura reculer la catastrophe qui doit la terminer. Ni vos liens ni les
miens ne sont indissolubles: je vais me jeter aux genoux du Saint-Pre
et lui demander notre libert. Je dois avoir encore en Espagne des amis
puissants; je les ferai intervenir. Vous viendrez avec moi; je serai
votre frre et vous serez ma soeur; je vous soignerai, je vous gurirai
peut-tre....

En cet endroit, don Christoval fut interrompu par le tintement d'une
clochette. Il se retourna et vit marcher dans le crotre un prtre en
surplis portant une espce de petite cassette en vermeil. Il tait
prcd de deux enfants de choeur dont l'un sonnait cette clochette 
intervalles gaux: l'autre portait une lanterne allume au bout d'un
long bton.

Adieu, dit la soeur Sainte-Lonore, je vais recevoir l'extrme-onction;
adieu, Christoval; mais nous nous reverrons.... Voulez-vous me serrer la
main? il n'y a pas de danger.

Don Christoval saisit en pleurant cette main, et s'efforait de
l'approcher de ses lvres; mais la malade la retira brusquement avec un
mouvement d'effroi. Merci, dit-elle, merci, mon ami, je suis dj
heureuse, et bientt je le serai encore plus.

La soeur converse s'tait rapproche avec deux hommes dont l'un tait le
jardinier qui avait emmen don Christoval. Ils enlevrent avec
prcaution le fauteuil de la malade, et rejoignirent le petit cortge
arrt sous le clotre pour les attendre. Rachel, sur les paules de ses
porteurs, se retourna  demi: Priez pour moi, dit-elle  don
Christoval, tomb  genoux sur la place que venait de quitter la
mourante. Il demeura quelques secondes abm dans sa douleur, et
lorsqu'il revint  lui et put regarder, tout avait disparu.

Fra Cristoforo se releva, et, son capuchon rabattu sur les yeux, il
traversa de nouveau le couvent de Sainte-Claire et reprit tout seul le
chemin des camaldules.
                                                                F. G.



Sur le progrs de l'ide morale

DANS L'HISTOIRE DE L'HUMANIT.

De tout temps la civilisation a eu ses dtracteurs, qui l'ont accuse
d'tre la mre de tous les flaux et de tous les vices, et qui, au nom
d'une morale austre, mprisant ses pompes, ses magnificences
intellectuelles, et ce qu'on nomme communment ses bienfaits, n'ont
voulu voir en elle que l'infme corruptrice de tous les bons sentiments
humains. voquant sans grande magie le fantme d'un idal de l'humanit
primitive, ils se sont plu  l'orner de toutes les vertus, de toutes les
grces, de toutes les richesses naturelles, et ils lui ont procur un
triomphe facile sur l'homme rel et civilis. D'un autre ct, les
partisans de la civilisation ont trait de paradoxes et de rveries tous
les arguments des moralistes rtrospectifs; ils ont vivement raill cet
amour exclusif du sauvage, et n'ont pas eu de peine  prouver que
l'homme primitif n'tait pas aussi amiable qu'on voulait bien le dire,
et qu'outre le lger dfaut qu'il a gnralement de manger les gens, on
pouvait encore remarquer en lui, sous une plus rude corce, tous les
vices d'orgueil, de luxure, de perfidie, dont on attribuait gratuitement
la paternit  la civilisation.

Mais, dans ces termes, le dbat est-il vritablement vid? la
civilisation est-elle suffisamment dfendue lorsqu'on a montr qu'elle
n'est point une cause de dmoralisation, et ne reste-t-il pas, pour
qu'elle gagne vritablement le procs,  faire voir que son influence,
au contraire, est toute morale, et qu'il ne dpend pas d'elle que
l'homme atteigne le mieux et le parfait? Il ne s'agit pas, en effet,
pour que la question soit entendue, de chercher lequel a le plus de
vices de l'homme primitif et de l'homme civilis. Il est certain que les
vices rsultant, dans leur principe, des apptits, de l'organisation de
l'homme, et, dans leur application, du libre exercice de la volont
humaine, le plus ou le moins dans le degr de civilisation ne peut
modifier radicalement ni leur dveloppement ni leur essence. Que si la
civilisation, par les progrs du luxe et de l'industrie, ouvre quelques
voies plus agrables et plus faciles  quelques vices humains, elle a
aussi, par le progrs des lumires, des lois qui rpriment beaucoup de
vices impunis dans l'tat sauvage, que si, par quelques-uns de ses
effets, elle favorise certains penchants de la mauvaise nature, elle
introduit dans l'intelligence mille notions excellentes sur la justice,
le bien et le mal, et tout  fait propres  assurer un bon usage du
libre arbitre. En se maintenant sur ce terrain, on demeurerait donc
ternellement dans les troites limites d'une discussion ngative, dont
l'unique rsultat serait d'tablir une sorte de balance, de livre de
doit et avoir entre la civilisation et l'tat sauvage, en laissant 
chacun le soin de choisir, selon son got, entre le pagne et la
redingote, entre le wig-wam et la maison, le casse-tte et le pistolet,
la chair du guerrier de la tribu ennemie et la dinde truffe. Il faut
donc, avant tout, liminer de la discussion tout ce qui tient  la
nature humaine, tout ce qui en est la consquence ncessaire; et sans
cesser de demander  la civilisation, pour la reconnatre une chose
grande, utile, admirable, d'exercer une salutaire influence, n'attendons
pas, n'exigeons pas d'elle qu'elle change le coeur de l'homme. Ne la
regardons ni comme une fe Urgande, dont la bienfaisante baguette ne
sme que perles, que rubis et que fleurs; ni comme une fe Dentue, dont
l'effroyable grimoire n'enfante que montagnes inaccessibles, ravins et
reptiles hideux; voyons-la travailler sur cet inaltrable fonds de
l'tre humain, dont elle n'est qu'une des puissances; mais n'esprons
pas que l'effet puisse dnaturer sa cause, que la civilisation, produit
du gnie de l'homme, le change essentiellement.

Or, si on considre la civilisation en elle-mme, et sans lui attribuer
des rsultats qui ne sont pas les siens, ce qui frappe surtout, ce qui
frappe et ce qui console, c'est le progrs constant de l'ide morale
dans l'humanit. Si corrompus que les temps paraissent  l'observateur
dans le dtail des faits publics et des actes privs, que la socit se
dbatte dans la fange des moeurs les plus inoues, non-seulement la loi
morale n'est pas teinte, mais, en quelque sorte et quelque hardi que
cela puisse paratre, elle triomphe dans la sphre surhumaine ou elle
habite, et elle est proclame avec plus de nettet que jamais. La preuve
en est facile  administrer: Qu'on mette en regard la loi des
Douze-Tables, cette loi de l'ge d'or des moeurs romaines, et la
lgislation de l'empire, cet ge d'avilissement, de dcomposition,
d'agonie: c'est  peine si, dans la premire, le sentiment de l'humanit
se fait jour. La loi du talion, cet absurde semblant de justice; le
droit de vie et de mort attribu aux pres, cette iniquit hroque; le
droit de vendre ses enfants, cette infamie lgale; toutes ou presque
toutes les dispositions dnotent l'enfance de l'esprit, la barbarie du
coeur, et cependant il y avait quelque chose d'incontestablement pur
dans les moeurs de la nation. Au contraire, dans la lgislation
impriale qui prsidait  tant d'excs sans nom, quit, humanit,
profonde connaissance de la nature humaine, habile rpartition des
peines selon les dlits, rpression juste et morale de toutes les fautes
que peut atteindre l'action publique.

Un autre exemple plus proche de nous montre, d'une manire bien
sensible, que la loi morale progresse toujours avec la civilisation,
lors mme que le spectacle des moeurs ferait croire  la stagnation, ou
mme, au dire des pessimistes,  la dcadence. Certes, pour
l'observateur impartial, il n'y a pas une diffrence fortement
caractrise entre les moeurs du sicle de Louis XIV et les moeurs du
ntre. Toute compensation faite, quelques vices d'alors remplacs par
d'autres vires, quelques vertus du grand sicle oublies, mais aussi
quelques autres acquises qu'il ne pratiquait pas, il ne parat pas que
sur ce chapitre il y ait lieu  se lamenter ni  se rjouir. D'un autre
ct, il est constant que depuis cette poque la civilisation a march.
Si elle s'est arrte en quelques-unes de ses branches, le grand
mouvement de 89 a donn  la sve de l'arbre une agitation salutaire,
qui lui a l'ait produire une foule de rameaux inconnus. En outre, le
luxe et ses raffinements ont fait des pas considrables, et par
consquent favoris l'amollissement des habitudes. Toutefois, la loi
morale que reconnat notre sicle est de beaucoup suprieure  celle qui
rgissait le sicle du grand roi. On peut le montrer par une infinit
d'exemples. Je me bornerai  en citer un seul, mais qui me parat
dcisif. A l'appui de la mme thse, on a souvent invoqu la lgret
avec laquelle madame de Svign a parl de ces paysans bretons qui,
dit-elle, ne se lassent pas de se faire pendre, lgret qu'on
dclarait tre incompatible avec nos moeurs actuelles. Mais l'exemple me
semble mal choisi; car, outre que nous avons vu de nos jours, sinon
pendre, du moins fusiller beaucoup plus de rvolts qu'on n'en avait vu
du temps de Louis XIV, il ne semble point prouv que quelque belle
aristocrate n'ait,  la faon de madame de Svign, trait comme un
accident trs-indiffrent les _msaventures_ des rvolts vaincus. On
trouve dans les mmoires de Dangeau quelque chose de bien plus frappant,
de bien plus incomprhensible dans nos moeurs, et, partant, de bien plus
irrcusable en faveur de ce qu'on veut dmontrer. Voici ce qu'on lit
dans le journal de cet cho de la cour de Versailles:

Aujourd'hui, le roi a donn un homme qui s'est tu  madame la
dauphine; elle espre en tirer beaucoup d'argent.

Voil une phrase dont tous les mots sont franais! dont aucune
expression n'a vieilli, dont la construction est parfaitement claire et
irrprochable; cependant il nous est impossible,  nous, hommes de notre
temps, de comprendre cette phrase, si nous ne nous dpouillons en
quelque sorte du caractre contemporain pour nous faire un moment les
sujets du grand roi. Il parat que cette phrase se rapporte  la mort
d'un graveur, qui, aprs avoir pass de longues annes  la Bastille
pour avoir grav quelques caricatures contre madame de Montespan, se
laissa aller au dsespoir et se suicida. Une coutume alors en vigueur
attribuait au roi la fortune des suicids. Par l'homme qui s'est tu et
que le roi donne  madame la dauphine, Dangeau entend donc les biens de
l'infortun graveur; et aprs cette atroce mtonymie, il ajoute avec le
plus imperturbable sang-froid: Elle espre en tirer beaucoup d'argent.

Ainsi, voil un monarque illustre sur lequel l'histoire porte sans doute
des jugements fort divers, mais  qui elle reconnat de grandes et
nobles parties de caractre. Voil une princesse, la dauphine, dont la
bont, la pit, les moeurs sont vantes, et l'un, sans sourciller,
gratifie sa fille d'un cadavre, et l'autre s'en flicite parce que le
cadavre lui rapporte;, beaucoup d'argent. Il se rencontre  leur cour un
honnte homme, born si l'on veut, mais dont le caractre paisible et la
probit n'ont jamais t contests, qui crit cette nouvelle comme il
crirait un _reversis_ du roi. videmment, dans le sicle o se passent
de telles choses, o la loi les consacre, o les moeurs les supportent
comme une mesure indiffrente, le sentiment de l'humanit est touff
sous des principes de convention, et il ne vit que sous l'empire d'une
quit factice. La civilisation, cet ardent aptre des ides d'humanit
et de justice, n'est encore, dans un pareil temps, qu' la moiti de sa
course. Et, en effet, nous, les petits-fils du dix-septime sicle, nous
jouissons de toutes les conqutes que la civilisation a faites dans le
champ de la libert, de l'galit, ces imprescriptibles droits de la
nature humaine. On peut voir encore dans notre ge des gens hriter de
ceux qu'ils assassinent; on y peut constater toutes les vilenies de la
cupidit ou de l'abus de la force, mais elles sont obliges  des
voiles,  des mnagements,  des transactions, qui les dguisent et les
affaiblissent; mais le sentiment moral est bien plus puissant, bien plus
rpandu, et je ne doute pas qu'au dernier degr de l'chelle un bandit
ne pt crire sans un tremblement intrieur la phrase que le marquis de
Dangeau crivait en toute sret de conscience; en la lisant, il n'y
aurait pas une seule fibre des coeurs contemporains qui ne s'mt
d'indignation et d'horreur.

Ainsi marche la lumire morale, comme une colonne de feu de plus en plus
riche en lumire,  la tte de l'humanit, clairant de plus en plus les
peuples, les amliorant dans les limites de In nature humaine, et
formant comme l'esprit visible de l'humanit elle-mme dans le sein
mobile des gnrations qui se succdent, hritage qu'elles se
transmettent comme un patrimoine lgu par les anctres, et que les fils
pieux doivent agrandir et fconder pour le confier,  leur tour, au
pieux labeur de leurs descendants.



Beaux-Arts.--Salon de 1843

PREMIER ARTICLE..

Voyez pages 41, 56, 68, 88 et 120

TABLEAUX ET SCULPTURES.

_M. Devria Achille.--Translation de la sainte case de la Vierge._--La
mythologie chrtienne a souvent fait le dsespoir des potes, et depuis
Dante jusqu' l'auteur des _Martyrs_, ils se sont puiss  dcrire cette
milice cleste, qui, malgr ses doubles ailes et ses brlantes auroles,
ne les inspirait pas comme autrefois les nymphes profanes, simplement
couronnes de feuillages. Mais, en revanche, la peinture doit de belles
actions de grces aux anges, aux chrubins, aux ttes ailes: l'original
n'existant pas, la copie pourra se recommencer jusqu' la lin des
sicles, sans monotonie d'ailleurs,  moins qu'un ange ne descende
lui-mme un jour dans l'atelier d'un peintre, et ne lui rvle enfin
l'archtype lumineux, vainement cherch par les imaginations humaines.

M. A. Devria a pris pour sujet la lgende merveilleuse de
Notre-Dame-de-Lorette: quatre anges transportent  travers les airs la
maison que la Vierge habitait  Nazareth; sur le fate. Marie est assise
elle-mme avec l'enfant Jsus, pour choisir le lieu ou elle tablira
cette prcieuse demeure. Autour de la Madone brillent de larges rayons
ou plutt des lames d'or disposes en ventail, et inscrites elles-mmes
dans un cercle lumineux tout sem de ttes d'anges: enfin, un choeur
d'innombrables toiles remplit le ciel et accompagne la prgrination
arienne de la sainte case.

M. Devria a su rendre, avec la richesse ordinaire de son pinceau, le
magnifique voyage dont la lgende d'ailleurs lui imposait tous les
dtails. La figure de la Vierge est particulirement belle et sereine;
peut-tre mme l'immobilit des draperies a-t-elle t exagre par le
peintre, les anges vont vite, s'il faut en croire Milton: nous devrions
sentir le vent de leur course, et, comme il est dit dans _le Paradis
perdu_, l'air devrait tre _vann par les plumes de leurs ailes_ Les
anges qui supportent la sainte case, dans le tableau de M. A. Devria,
ressemblent presque  d'heureuses cariatides gracieusement sculptes
sous la divine maison: leurs ailes ne s'agitent point, leurs pieds
s'entre-croisent comme pour le repos; on dirait que tout le saint
cortge fait une halte et s'arrte pour prendre haleine.--Cette critique
d'ailleurs, n'infirme en rien les loges que nous avons donns  la
savante excution de cette grande toile, relgue  l'extrmit de la
grande galerie, tandis que l'on voit au salon carr plusieurs tableaux
religieux d'une complte insignifiance.

_M. Charlet.--Un Convoi de blesss._--M. Charlet est avant tout, un
homme d'esprit; ses dessins, ses tableaux ne sont proprement que de
l'esprit visible aux yeux, de l'esprit mis en couleur; sur ses toiles,
il y a telle figure qui vaut mieux qu'un vaudeville, tel nez rouge ou
bleu qui touche  la haute comdie. Duclos croyait mettre une profonde
vrit lorsqu'il disait: L'esprit sert  tout, et ne supple jamais 
rien. M. Charlet dment chaque jour l'apophthgme du moraliste;
assurment M. Charlet n'est ni un grand peintre ni un grand dessinateur,
il le sait bien lui-mme il ne s'en inquite gure, certain que son
esprit enrichira la plus pauvre et la plus terne de ses couleurs,
harmonisera ses tons les plus disparates, adoucira les plus crus, saura
mme donner de la correction aux lignes incorrectes, et de la
vraisemblance aux invraisemblables.

Pour dcrire le tableau de M. Charlet, il faudrait avoir sa verve
intarissable, il faudrait analyser chaque groupe chaque figure isole,
chaque trait pris  part: nous laissons cette tche difficile  l'esprit
de nos lecteurs, en plaant sous leurs yeux une gravure qui reproduit
fidlement la toile de M. Charlet.

_M. Maindron.--L'Enfant et le Chien_, groupe en marbre.--Nous avons
dj, dans un prcdent article, rendu justice  la grce parfaite,  la
vrit touchante de ce groupe: nous ne saurions mieux prouver combien
nos loges taient lgitimes, qu'en illustrant aujourd'hui l'oeuvre
elle-mme. Peut-tre notre copie suffira-t-elle  donner une ide du
modle.

_M. Couture.--Un Mnestrel._--Le bachelier de la gaie science, du
_gentil savoir_, est assis sur une pierre, les jambes  demi croises;
deux belles jeunes filles l'coutent, le sourire sur les lvres et dans
les yeux; et des enfants, petits ptres quelque peu dguenills, se
pressent autour du maestro, qui leur dduit les _leys d'amors_ ou _flors
du guay saber._

Chacun s'est arrt devant ce tableau, d'une belle couleur et d'une
touche vigoureuse; chacun a lou la vrit gracieuse des figures et des
poses, l'originalit charmante des diverses physionomies. Cependant la
toile de M. Couture n'est pas irrprochable, il s'en faut de beaucoup.
La tte du mnestrel rappelle celle de l'enfant prodigue, et peut-tre,
par cela mme, convient-elle assez peu sur les paules d'un troubadour.
Un dfaut plus grave dpare surtout le tableau de M. Couture: ses
figures semblent poser isolment, comme elles faisaient dans l'atelier,
elles regardent le spectateur plutt qu'elles ne se regardent entre
elles, et paraissent chacune exclusivement occupe de son sourire
particulier, de son expression individuelle. Nous pargnons  M. Couture
quelques autres critiques de dtail que lui ont dj faites plusieurs
feuilletons. Au total, ce tableau, qui est videmment l'oeuvre d'un
jeune homme, et ressemble beaucoup  une bauche, annonce cependant des
qualits solides et un talent remarquable, et nous ne doutons pas que M.
Couture ne tienne un des premiers rangs aux future expositions.

_M. Dantan an.--Petit modle de sa grande statue de
Duquesne._-L'uniforme d'un amiral n'est pas beaucoup plus favorable  la
statuaire que celui d'un adjoint au maire ou d'un officier de sant M.
Dantan a su nanmoins tirer parti de ces vtements peu pittoresques; la
pose de Duquesne est belle et fire, sans rodomontade ni crnerie: pour
peu que l'amiral voult quitter son habit d'ordonnance et ses oripeaux
officiels, il pourrait bien faire une statue hroque. Le modle est
d'ailleurs excut dans de si petites proportions, qu'on ne saurait,
sans tmrit, en rien conclure entre la statue colossale qui dcore une
des places de Dieppe.

[Illustration: Translation de la sainte case de la Vierge, par Devria.]

Nous ne voulons point terminer notre revue du Salon de 1843, sans dire
quelques mots au moins de plusieurs tableaux remarquables dont nous
n'avons pas encore parl, et que nous regrettons surtout de ne pouvoir
illustrer. Il entre aussi dans notre pense de rparer maints oublis de
la critique et, d'autre part, d'adoucir quelques-uns de ses jugements
les plus svres.

[Illustration: (L'Enfant et le Chien, groupe en marbre, par Maindron.)]

_M. Rodolphe Lehmann.--Vendangeuse italienne._--M. Lehmann ne s'est
peut-tre pas assez dfendu des rminiscences, et sa vendangeuse
rappelle un peu sa moissonneuse _Chiarruccia_. Cette simple tude
cependant vaut elle seule un grand tableau; elle rvle un pinceau des
plus vigoureux et des plus riches; la force surtout domine dans la tte
et le corsage, et la beaut lui semble subordonne; c'est une chaude
cration, que l'on dirait avoir t conue et accomplie sous le soleil
brlant de Naples ou de Rome. M. Rodolphe Lehmann a sans doute, comme
Lopold Robert, long-temps et mrement tudi les matres italiens, et
nous ne doutons pas que sa puissante couleur et son riche dessin ne lui
assurent une place distingue parmi nos peintres, qui pchent si souvent
par la pleur, la mollesse et la pauvret des formes.

M. Poirot, dont le nom se rattache aux plus beaux travaux de
l'expdition de More, est au premier rang parmi les peintres qui ont eu
le courage de ne point abandonner le genre architectural. M. le
capitaine Baccuet, qui vient aprs lui,  distance respectueuse, nous a
donn l'Arc de Djimilah comme souvenir de l'expdition scientifique et
artistique d'Algrie M. Cassel se maintient au rang qu'il avait conquis
par son _Christ au Jardin des Oliviers_. M. Menn est un peintre de
l'cole de Rubens, que Rubens ne dsavouerait pas parmi ses meilleurs
lves. _Le Cimetire arabe_, de M. Lon Vinit, tait dignement plac
dans le salon carr, _Le dpart de Guillaume le Conqurant_, de M.
Lebon, et le _Jean Bart_, de M. Vester, sont deux toiles remarquables.
Les charmants intrieurs de M. Couder mritent aussi une mention
particulire. Enfin, M. Penguilly-l'Haridon continue hardiment Callot
dans son spirituel dessin des _Fourberies de Scapin_: c'est  lui qu'on
peut appliquer le fameux vers:

                 Ille Calotanae referens deliria dextrae....

Nous avons dj mentionn avec grands loges les portraits de MM.
Hippolyte Flandrin, Belloc et Couture; il nous reste  parler encore de
quelques portraitistes distingus.

_M. Guignet_ a soutenu dignement la juste rputation que lui avaient
faite ses prcdents portraits, et surtout celui du sculpteur Pradier.
M. Guignet ne se contente pas de donner  ses portraits une ressemblance
saisissante, incontestable lors mme qu'on ne connat pas le modle,
mais il sait aussi heureusement disposer ses figures; il drape
lgamment le corps, et sauve autant que possible la vulgarit de nos
vtements modernes. Chacun des portraits de M. Guignet est  lui seul
une habile et heureuse composition: le musicien a une lyre  ses pieds,
l'historien s'appuie sur un in-folio, et ces attributs allgoriques sont
si habilement dessins, si ingnieusement peints, qu'ils semblent
relever encore et ennoblir la figure que le peintre a reprsente. M.
Guignet possde en outre le secret d'accuser vigoureusement les lumires
par l'intensit de ses ombres, et de faire ainsi vivement ressortir ses
portraits; enfin l'architecture, qui forme d'habitude le fond de ses
tableaux, contribue  donner aux modles une sorte de grandeur et de
dignit romaine; disons d'ailleurs que ces modles se prtent
d'ordinaire  ce genre de portrait _hroque_. M. Guignet a sur les
autres portraitistes un grand avantage: il peint le plus souvent des
figures bien connues, aimes du publie, des artistes clbres, des
crivains distingus; ainsi, cette anne, chacun s'arrtait avec plaisir
devant le portrait de M. Thodose Burette, et le peintre semblait, en
vrit, fort redevable  l'historien.

_M. Guignet jeune_ s'est montr digne de son frre, et sa _Retraite des
dix mille_, surtout en l'absence de Decamps, mritait d'tre compte
parmi les belles pages d'histoire du salon.

_M. Bonne-Grce_ a peint un des plus spirituels professeurs de la
Sorbonne, M. Grusez. C'est encore l pour le peintre une de ces bonnes
fortunes dont nous parlions tout  l'heure  propos de M. Guignet. La
ressemblance n'est pas d'ailleurs le seul mrite de ce double portrait
(M. Grusez y est peint avec son jeune fils); le dessin et la couleur
mritent des loges.

_Madame Pensotti_ se recommande aussi par un excellent portrait, celui
de madame Faustin Hlie, femme du criminaliste.

_M. Rudder_ a modestement intitul _Tte d'tude_ un des portraits les
plus simples et les plus nobles de l'exposition. M. Brian, le sculpteur,
doit aussi marquer honorablement parmi les portraitistes: ses deux
excellents bustes, surtout celui de M. E. Pelletan, valent mieux que
bien des statues colossales. Les portraits de M. Coels valent mieux, 
notre avis, que son tableau historique.

Enfin, nous croyons devoir une mention toute spciale  _M. Grevedon_. M
Grevedon, comme chacun sait, est un de nos lithographes les plus
distingus; ses innombrables portraits, populaires entre tous, rvlent
un talent remarquable qui lui et, sans aucun doute, assur une place
honorable dans la peinture, s'il n'avait prfr tre le premier dans le
portrait lithographie. Cette anne-ci, cependant, M. Grevedon a envoy
au Salon deux portraits peints, entre autres celui d'une jeune et
charmante Espagnole. Il est fort surprenant que les journaux n'aient pas
daign dire un mot d'loge ou de blme sur ces deux portraits, que le
nom seul de l'auteur recommandait  l'attention, je dirai mme  la
bienveillance de la critique. Pour notre part, nous flicitons
sincrement M. Grevedon de cette double tentative, qui nous semble
couronne d'un trs-beau succs.

Quelques mots sur les paysagistes.--Nous passerons  dessein sous
silence la nouvelle glogue de M. _Corot_, nous rservant de parler de
ce peintre,  propos de l'exposition du boulevard Bonne-Nouvelle, qu'il
a bien voulu honorer d'un de ses paysages.

[Illustration: Un Convoi de blesss, par Charlet.]

_M. Ed. Bertin_ peint toujours une nature grave, pensive, stoque
jusqu' l'affectation; il semble qu'il y ait une ostentation de
svrit, une pret calcule, dans ces arbres branchs par la tte et
monstrueux par la base, dans ces rochers gris et volcaniques dgarnis de
plantes et de mousses, et faisant saillie  tous les coins du paysage,
comme la charpente osseuse sur un corps amaigri. La prtention se voit
sous la simplicit: c'est le manteau trou de Diogne.

[Illustration: (Un Mnestrel, par Couture.)]

Les tableaux de M. Bertin ressemblent  ces livres qu'on ne peut lire et
goter que dans certaines dispositions de tristesse morale et de
mlancolie contemplative: c'est une campagne asctique, et au lieu du
ptre qui l'habite solitairement, nous y placerions plutt saint Paul ou
saint Augustin. Il y a, par exemple, tel chapitre des _Confessions_ qui
se passerait volontiers dans ces paysages dsols du M. Bertin. _M.
Gaspard Lacroix._--Ce n'est plus la nature austre, pensive et
dpouille de M. Ed. Bertin, ni l'aspect indcis, voil, transparent des
paysages de _Diaz_ ou de _Nanteuil_; c'est une nature relle, prcise,
vue avec de trs-bons yeux, et prise sur le fait,  ciel dcouvert. Les
paysages de G. Lacroix ont un aspect printanier; ils offrent une
vgtation luxuriante et touffue: toutes les plantes en sont rellement
animes, sans qu'on y voie aucun des mille animaux qui peuplent les
tableaux de Breughel; mais  coup sr on sent que d'invisibles insectes
fourmillent sous ces gazons vigoureux:

        La mousse paisse et verte abonde au pied des chnes.

Peut-tre pourrait-on reprocher  M. Lacroix un excs de curiosit
d'artiste. Il semble qu'il soit pris du soleil et de la verdure, moins
pour la tideur des rayons ou la fracheur de l'ombre, que pour les
jolis effets de lumire, pour les contrastes heureux de jour et
d'obscurit. Le charme des dtails fait oublier au peintre non-seulement
l'impression, mais encore l'harmonie de l'ensemble.

_M. H. Blanchard_ met dans toutes ses toiles un excs de propret qui
nuit  la vrit et mme  la vraisemblance; jamais ses terrains n'ont
un grain de poussire, ses rochers semblent toujours lavs, ses
feuillages toujours frais et luisants comme aprs une pluie de
printemps. Ce dfaut est surtout sensible dans le petit paysage que M.
Blanchard a expos cette anne: les gazons y paraissent tondus et
peigns, les feuilles poussetes et soigneusement arroses, les chvres
et les moutons feignent de brouter cette herbe, mais en ralit ils ne
font que la lcher.

[Illustration: Statue de Duquesne, petit modle, par Dantan an.]

M. Blanchard rachte d'ailleurs ce dfaut, qui contrarie tant
l'impression potique, par des qualits minentes d'excution, par
l'harmonie de sa couleur, le choix heureux de ses sujets et l'excellente
distribution de la lumire.--Il lui faudrait seulement un peu plus de
fantaisie.

_M. Alp. Teytaud_ mrite peut-tre, aprs._M. Hostein_, la premire
place parmi les paysagistes de cette anne, moins encore parce qu'il a
dj produit que par les promesses que semble faire son beau talent. M.
Teytaud est un paysagiste trs-idaliste; il parat avoir fait une tude
profonde du Poussin et s'inspire sans cesse du sentiment triste et
svre de ce matre. Ses paysages sont entirement composs: le peintre
runit sur une seule toile des arbres, des plantes, des eaux qu'il a
observes, tudies dans le nord, dans le midi, dans les montagnes et
dans les plaines. Par suite de ce systme, il arrive que l'artiste tente
quelquefois un mlange, une synthse impossible.--Ce qui domine surtout
dans les toiles de M. Teytaud, c'est le sentiment du repos: ses eaux
semblent glaces, il n'y a pas un souffle d'air dans ses feuillages. Un
paysage sans vent, disait Jean Paul, c'est une tapisserie verte cloue
sur une muraille. Malgr toutes ces critiques, nous saluons volontiers
l'avnement de M. Teytaud, et nous esprons qu'il passera les esprances
que ses amis et ses admirateurs ont d'abord conues vis--vis de ses
premires toiles.

Nous devons signaler aussi avec loges une valle un peu ple et un peu
chimrique de._M. Lessieur_, et un petit paysage de _M. Gabriel
Bourret_, sous ce titre: _Vue des mares en Normandie_. Les deux toiles
se recommandent par des mrites divers, et annoncent deux artistes
distingus, dont le talent se rvlera mieux encore aux prochaines
Expositions. N'oublions pas enfin un charmant tableau de M. Dounault,
_les Paysagistes en voyage_, dj illustr par _la France littraire_,
et donnons une mention honorable aux paysages si fins et si francs  la
fois de Lon Fleury.



La fin de Don Juan.

NOTE PRLIMINAIRE.

On commence  se proccuper assez vivement, en Angleterre, de la
prochaine publication des huit derniers chants du _Don Juan_ de lord
Byron.

On sait que cette pope si trange, ce dfi moqueur jet  la socit
humaine, et surtout  la socit anglaise, semblait arrte  jamais au
seizime chant, sans que rien pt faire supposer que le grand pote et
laiss quelque part les huit derniers chants qu'il avait promis  son
oeuvre, ou au moins les matriaux prpars, les fragments qui pourraient
la complter.

Cependant, au commencement de cette anne, le bruit se rpandit que M.
Gaspard Nicolini, de Gnes, qui avait eu avec lord Byron des relations
assez intimes avant son dernier dpart pour la Grce, avait en sa
possession de nombreux papiers, parmi lesquels se trouvent les derniers
chants du _Don Juan._

Ces pices importantes, que M. Nicolini refusa de communiquer  Thomas
Moore, et ne songea mme pas  prsenter  lady Byron, parvinrent
bientt en Angleterre, o leur publication se prpare avec activit.

C'est cette publication prpare qui a pu tre communique  l'un de nos
collaborateurs. Nous donnons ici la traduction qu'il a faite, pour notre
Collection, du premier chant de cette suite.

Il nous serait difficile de justifier de l'authenticit de ces dtails
et de cette origine; nous ne combattrons point les doutes qu'ils
pourraient soulever, et nous ne nous trouvons aucunement en mesure de
rpondre aux critiques, aux rclamations qu'ils pourraient nous attirer.

Ce qui est plus ncessaire, peut-tre, c'est, au commencement de cette
publication, qui se lie si troitement aux derniers chants du pome, de
rappeler en peu de mots les noms et les circonstances qui se rencontrent
dans la premire partie de cette extraordinaire pope.

Don Juan, aprs avoir promen son adolescence et sa jeunesse en Espagne
et en Orient, au milieu des aventures les plus potiques, s'chappe du
srail, se rend au camp des Russes et assiste au sige d'Ismail. A ce
sige, si admirablement peint par le grand pote, Juan sauve de la mort
une jeune fille de dix ans; c'est Leila, qu'il n'abandonnera plus
dsormais, et qu'il emmne avec lui en Russie, o le gnral Souwarow
l'envoie donner  Catherine la nouvelle de la victoire. A peine arriv 
la cour, Juan devient le favori de la czarine. Tout combl d'honneurs et
de richesses, il tombe malade, et, pour recouvrer la sant dans un
climat plus doux, Catherine l'envoie avec une mission secrte en
Angleterre. C'est alors que se lit cette piquante satire de la socit
anglaise et de Londres, dans laquelle Byron semble s'tre tant complu.
Don Juan arrive bientt au chteau de lord Henry et de sa noble pouse,
_lady Adeline_. La fte de Nol survient: lady Adeline a runi pour ce
temps de ftes la fleur de l'aristocratie anglaise et la foule des
voisins du chteau. De l des peintures charmantes, parmi lesquelles
clatent surtout celles de la charmante et nave _Aurora_, de l'altire
et audacieuse _duchesse de Fitz-Fulke_, que poursuit avec la plus
ridicule assurance un jeune fat, lord Fitz-Plantagenet. Juan, qu'agite
une triple et vague tendresse pour ces trois femmes, Adeline, Aurora et
la duchesse, est surpris pendant la nuit par l'apparition d'un fantme
couvert des habits d'un moine, qui le regarde fixement et disparat.
C'est le _moine noir_, le sujet d'une tradition et d'une lgende
domestique, que le lendemain Adeline chante  don Juan. La curiosit
l'excite, et la nuit suivante il pie le retour du moine noir. Son
attente n'est pas trompe: le fantme apparait dans l'obscurit d'un
corridor; mais, voulant pousser la chose  bout, Juan surmonte une
premire frayeur, court au moine, l'atteint; mais, au lieu d'un tre
surnaturel, il reconnat, au milieu d'une atmosphre parfume et des
boucles abondantes de cheveux blonds, le ravissant fantme de _sa
foltre excellence, la duchesse de Fitz-Fulke_.

Tels sont les derniers mots et la dernire circonstance du seizime
chant. L se termine ou plutt s'arrte ce pome; l aussi commence le
dix-septime chant dont nous donnons la traduction[2].

[Note 2: En marge du manuscrit se trouvaient galement huit stances d'un
autre commencement du dix-septime chant, et lord Byron parat avoir
renonc  ce dbut; mais nous avons pens qu'il y avait quelque intrt
 donner ici cette importante variante.]

DON JUAN.

CHANT DIX-SEPTIME.

I. Ne froncez pas le sourcil, Murray, vous le Jupiter des livres, de
peur que don Juan ne meure  ce signe. ET pourquoi le libraire des
libraires s'indignerait-il? s'agit-il donc encore d'un _orageux
mystre?_[3]  trs-grand et trs-bon Murray! n'allez pas frissonner
comme faisait don Juan en face du fantme espigle de la duchesse de
Fitz-Fulke, lorsqu'il touchait un sein palpitant et que ses doigts
tressaillaient sur les battements de ce noble coeur.

II. Vous aussi, Gifford [4], vous vous indignez! Eh quoi! ne voil-t-il
pas encore l'ombre du grand Johnson qui se dresse svre et largissant
lus sphres de ses yeux vides? Elle aussi, la _Revue d'dimbourg_, met
en riant ses fers infamants au feu de sa forge, prte  en stigmatiser
mes vers!

[Note 3: _Cain_, mystre qui avait suscit de grands embarras  Murray,
libraire de Byron.]

[Note 4: _Gifford_, ami de lord Byron, et charg de rviser ses ouvrages,]

        I.

        Heroes are men, and man is heav'n knows what,
        A yea, and else a nay, a Gordian riddle,
        An Alexander perhaps may cut the knot
        Some future day, and thus, just in the middle
        Of all our ruminatings on our lot,
        Show us that all our reasoning is but fiddle--
        Faddle, and all our boasted hard-earned knowledge,
        Is even less than what I learnt at college.

        II

        Heroes are more than men; mine's more than any.
        If he's a hero who can love and hate.
        As few can do, yet look just like the many;
        Who has a mind so poised by the weight
        Of his own worth, that e'en without a penny,
        Or one poor menial slave to grace his state,
        He'd feel as soaring and as proud of heart,
        As Rothschild's self or even Bonaparte.

        III.

        How many heroes never had a name!
        How many that have had one have none now!
        Renown like Fortune is a fickle dame,
        Nor lights her halo up on ev'ry brow.
        And yet who is there would not feel her flame!
        E'en I myself sometimes would, I avow:
        And should not like to see Oblivion's finger
        One day snuff out what might around me linger.

        IV.

        Yet after all, as I've said already,
        Fame is but fume, a motion of the
        mind, A very pleasant draught, but somewhat heady,
        As many oft have found and yet may find;
        Its only fault is that it makes unsteady
        Our very best resolves and seems design'd,
        Just like most good things as Champaign and Hock;
        Only to make us go off on half-cock.

        V.

        Now Juan was a hero as I've said,
        Or shall be one which will do quite as well,
        'Tis not alone the "unforgotten dead"
        The Poet can embalm within his spell.
        A Pitt or Luther, when his soul has sped,
        Is but a name like him of whom I tell.
        The shade 'twixt real and fictitious glory,
        Is living in history or in a story.

        VI.

        But Juan was a hero, or at least,
        Felt like a hero 'neath her grace's look,
        I will not say he made himself a beast,
        Such as Sterne tells us he did, in his book,
        When near Maria (true Sterne was a priest.
        And as a priest some strange vagaries took).
        But this I know that Juan then did feel.
        If not a beast-like, yet a priest-like zeal.

        VII

        And sad it is to think he should feel so,
        My candid reader, both for you and me.
        For if things take a natural course you know,
        Why they may chance to shock your modesty,
        If you have any: yet, indeed, I trow
        To be without it is almost an oddity,
        'Tis common now-a-days; though folks 'tis said
        Ne'er fail to doff it when they go to bed.

        VIII.

        So Juan felt beneath her grace's eye
        As, I have sung, and I confess his feeling
        Acts strongly on my own, I can't tell why;
        But as I like plain, honest, upright dealing,
        I'll e'en confess I'm half afraid to try
        Another line; my pen's, like Juan, reeling;
        For 'tis indeed an awkward situation,
        Might end in.... heav'ns!--now don't say what--flirtation.

(Qu'il y songe! ce Briare aux cent plumes!) [5] et puis (tenez votre
rire, mes amis) le masque du pudique _Little_ [6] se couvre,  la pense
de ce qui va arriver, de je ne sais quel rouge qu'il nomme de la
rougeur.

[Note 5: La _Revue d'dimbourg_. Voir la satire de Byron intitule:
_English Bards and Scotch reviewers_.]

[Note 6: _Little_. Thomas Moore a publi, sous ce pseudonyme, des pomes
un peu plus qu'anacrontiques.]

III. Croyez-vous donc, Gifford, aux faits ncessaires? avez-vous partag
cette insigne folie des probabilits qui rduisent l'avenir au calcul,
mathmatisant avec du hasard, et additionnant le fortuit, comme ils font
de leurs X? Oh! ne savez-vous pas, Gifford, mon matre, qu'il y a des
abmes entre les deux ides qui vont se succder, et qu'entre le
tressaillement de la main de don Juan et ce qui d'avance fait rougir
Little, il y a un monde, et peut-tre la fin du monde?

IV. Oui, la fin du monde;  tout prendre, ce serait une merveilleuse
faon de sortir de cette anxit, et ce ne serait pas de trop pour
apaiser le courroux de Johnson et rendre au sourcil de Murray sa courbe
habituelle. N'en plaisantez pas, Gifford, le moyen n'est pas trop
exagr pour me sauver de cet embarras; car ce moyen fera bien d'autres
choses: il tuera du mme coup Babylone et une fourmi, un Walter Scott et
un Southey[7]. Pardon, Scott!

[Note 7: _Southey_. Le pote Laurent, ennemi de Byron.]

V. Il coupera par le milieu, au mme moment, la parole d'un Fox et la
grimace d'un *****, le coup d'pe de Napolon (qui n'en donna jamais)
et le coup de bton de polichinelle, le flot de l'Ocan qui tonne, et la
roulade de la cantatrice; que de choses incompltes, Gifford! que de
Voltaires manqus! que de grandeurs inacheves! que de petitesses
teintes  ce moment suprme! Dcidment, voici la fin du monde.

VI. Au dernier vers de la dernire stance du seizime chant de don Juan,
il arriva ceci, que la terre fut dtruite. Une comte ardente s'tait
abattue sur elle et s'tait comme engrave dans les profondeurs creuses
par sa chute. L'astre avait enroul le globe de ses cheveux de feu et
l'en teignait de toutes parts. La terre poussa d'horribles mugissements
de douleur, les plantes en furent troubles dans leur marche, et dans
leurs cercles reculs Jupiter et Saturne en furent mus.

VII. L'incendie avait clat dans l'Asie. On et dit d'une mer de feu
qui montait sans cesse, entranant dans ses flots rouges les villes qui
fondaient comme la cire, se brisant contre les montagnes, se soulevant
jusqu' leurs crtes et lanant en vapeur leurs glaciers ternels; et
quand elles taient dessches, les montagnes se brisaient
d'elles-mmes, s'entrouvraient et tombaient, comme la chaux que l'eau
vient de dissoudre, dans cette mer enflamme, qui les dvorait.

VIII. Puis l'Afrique, ses dserts de sable, surpris par le souffle de
feu qui venait, se calcinrent en une contre de cristal; mais cette
mtamorphose fut courte. L'incendie accourut  la suite de son souffle,
et les plaines vitrifies se rduisirent en cendres. L'Europe prit
aussi tout entire: les glaces du ple bouillonnrent, et, s'tant
dissipes, laissrent  nu l'axe de fer sur lequel la terre avait
incessamment pivot jusqu' ce moment de douleur et de mort.

IX. Car les convulsions de la nature taient grandes. Pour l'homme, sa
douleur n'tait rien, sa voix tait soudainement touffe, et il ne lui
tait pas mme laiss le temps d'invoquer ses dieux. Car aux vapeurs
approchantes de l'incendie, ils mouraient frapps, dissous en cendres
impalpables, comme si le feu les et dj atteints. Les temples et leurs
dieux taient aussi consums avec les penses, les ambitions, les amours
et les haines.

X Alors, la mer de feu, vainqueur du ple aux extrmits de l'Afrique,
se dploya devant l'Ocan. Ce fut une bataille terrible. Les deux
ennemis face  face s'armrent de toute leur puissance: l'incendie
levait ses mille pyramides, l'Ocan lui opposait jusque dans la nue ses
vagues gigantesques. Tous deux s'entrelaaient, et tandis que les
flammes traversaient les vagues et brlaient au milieu d'elles, ailleurs
c'taient les vagues qui s'abattaient sur les flammes pour les craser
et les teindre.

XI. L'Ocan rugissait furieux aux affreux sifflements de son ennemi;
mais les embrasements de la terre qui se consumait fournissaient sans
relche  celui-ci des forces nouvelles. La mer, au contraire,
s'affaiblissait de plus en plus en vapeurs; ses vagues retombaient
brlantes dans son sein; les rives de feu la pressaient et marchaient en
avant. Sa force l'abandonna, elle se reposa calme, comme un martyr
rsign  la mort; elle n'opposa plus rien aux faux vainqueurs, et,
exhalant ses derniers soupirs, elle laissa  nu ses profondeurs
palpitantes et calcines.

XII. Il n'y eut plus de mer! il n'y eut plus de combat! L'incendie,
agrandi de sa victoire, passa. Il dvora les les; l'Amrique tout
entire se tordit comme une corde au feu; les volcans eux-mmes
n'taient pas pargns. Comme si l'incendie cleste et ddaign de
reconnatre ces flammes dcolores et froides de la terre, il insultait
 leur inertie, il mettait le feu  leurs feux et il enflammait leurs
flammes.

XIII. C'en tait fait de la terre: un vtement de feu l'enveloppait de
toutes parts; ses entrailles brlaient aussi et dardaient jusqu'aux
cieux les mtaux liqufis. Cependant ce squelette consum par
l'incendie implacable s'amoindrissait de plus en plus; les flammes
elles-mmes s'affaiblissaient autour de ce globe de cendres et rampaient
humbles et expirantes; il n'y avait plus rien  dvorer. L'incendie
vainqueur succomba sur le corps de sa victime, et sa dernire flamme se
perdit dans les airs avec un bruit lger.

XIV. Alors vint un grand vent... Il brisa ce noyau de cendres et le
dissipa en nuages obscurs dans l'espace. Il ne resta plus rien de la
terre, pas mme la ruine qui marque ce qui a t. Raye du nombre des
mondes, elle disparut; son atmosphre fut anantie aussi, et les sphres
des autres plantes, se rapprochant avec une grande secousse, envahirent
la sienne et formrent un nouvel ordre.

XV. Don Juan et la folle duchesse de Fitz-Fulke avaient aussi disparu
avec les dbris de la terre, et remarquez l'immense dveloppement que
donna cet incendie  ma _Juanude_ ou  ma _Juaneida_, comme il vous
plaira de l'intituler, car mes personnages ne vont plus dsormais ramper
sur la terre, mais leurs mes immatrielles se rpandront dans l'univers
avec leur coquetterie et leurs amours.

XVI. Il n'y aura plus de terre, mais il y aura l'espace. Adeline ira 
tire-d'aile se rfugier dans l'anneau de Saturne, et s'y balancer comme
une goutte de rose  la fleur qui vacille avec elle; l'me de don Juan
poursuivra la folle immatrialit de la duchesse au travers des toiles,
tandis que le jaloux Fitz-Plantagenet enfourchera quelque comte errante
pour atteindre ces mes amoureuses.

XVII. Car la scne serait largie; elle aurait l'univers pour lieu et le
temps pour dure: la virginale Aurora irait aussi promener ses rveries
au milieu des cieux, et absorbe dans les tendres ides qu'elle ne
dmle pas bien elle-mme, elle s'en irait proccupe et pensive,
heurter une toile qui fuirait effraye du choc..... Mais c'en est assez,
je suis harass de cette posie, et me voici de retour dans le corridor
de Norman-Abbey.

XVIII. Don Juan, comme vous le savez, venait de sentir sa main palpiter
sur la taille palpitante de la duchesse, lorsque..... tout  coup un
bruit se fit entendre  l'extrmit du corridor. Aussitt sa main
retombe d'elle-mme. La duchesse se dresse froide et inquite, et leurs
yeux, qui ne voyaient pas dans l'obscurit, se tournrent cependant vers
le bruit, comme pour le regarder et le mieux entendre.

XIX. Et maintenant,  Little, trs-pudibond Little vous comprenez que la
fin du monde n'tait point ncessaire pour rassurer votre
timidit.--Tous deux coutant, retenant leur haleine: ils aspiraient, le
cou tendu les moindres parcelles du bruit, les plus lgers atomes qui
troublaient la silencieuse srnit de cette nuit.--Ils crurent entendre
quelques pas, et bientt aprs un faible rayon de lumire vint
scintiller  leurs yeux.

XX. Mais dj la duchesse avait devin ce qu'elle n'avait pu voir, car
les femmes sont toutes ainsi; elles ont un vingtime sens qui devine et
pressent; il y a dans elles de l'instinct et de l'inspiration du
prophte, quand l'homme raisonne encore, elles savent dj. Lady
Fitz-Fulke, pour chapper  quelque sotte catastrophe, avait donc
poursuivi son rle de fantme et, glissant comme une ombre, avait
disparu.

_La suite  un prochain numro._



La Phrnologie

CHANSONNETTE.

[Illustration.]

Parole de M. Durandeau

Musique de M G Hquet.

[Partition musicale.]



Thtres.

_Mademoiselle de La Vallire_, drame en cinq actes et en vers, de M.
ADOLPHE DUMAS.--_L'Homme de Paille_.--_Les Cuisines._

On ne reprochera pas  M. Adolphe Dumas de manquer de hardiesse; aucun
fait ne l'a intimid, aucun nom ne l'a fait reculer: ni les amours, ni
les intrigues de Versailles, ni la cour, ni le ciel, ni Dieu, ni le roi;
Anne d'Autriche, Montespan, Soissons, Henriette d'Orlans, Louis XIV,
Molire, Guise, Cond, Bossuet, Fontainebleau et les Carmlites, la vie
et la mort, M. Adolphe Dumas a tout mis intrpidement dans son drame. Il
a t rprimand de cette audace par plus d'un critique rigide. Comment
avez-vous pu tenter une telle entreprise? lui a-t-on dit. Comment vous
tes-vous senti assez de vrit et de puissance, pour faire agir et
parler de tels hommes et de telles femmes? Qui vous a dvoil le secret
de tant de gnies puissants et de tant de coeurs amoureux? Quoi! en mme
temps, la tendresse de La Vallire, la fire passion de Louis XIV, le
regard profond et mlancolique de Molire, la grande voix chrtienne de
Bossuet! y songez-vous? Par quel art donner leur vie propre, leurs
sentiments vritables, leur langage rel  tous ces morts, si
diversement curieux et clbres?

La rponse de M. Adolphe Dumas est concluante.--On n'a pas besoin de
s'inquiter si fort: la vrit, il s'en dbarrasse comme d'un bagage
inutile, la ressemblance, c'est la chose dont il s'est mdiocrement
souci. Les noms de ses personnages sont rels, il est vrai, mais les
personnages ne le sont pas, ou ne le sont gure. En un mot, M. Adolphe
Dumas a suivi la mode du drame capricieux; il a ouvert un champ libre 
l'imagination. Sous l'enseigne de l'histoire, le pote tablit un
magasin de fantaisie; l'histoire, pour M. Adolphe Dumas, est le
prtexte, la fantaisie est la ralit; ou plutt, comme l'a dit un autre
Dumas, l'histoire est le clou que l'auteur a plant dans la muraille
pour y attacher--son chapeau? Non pas, mais son drame.

Qu'on ne s'tonne donc de rien de la part de M. Adolphe Dumas: Louis XIV
lve sa canne sur un ambassadeur: la fantaisie! Guise se laisse insulter
en pleine cour par un comdien: la fantaisie! Mademoiselle de La
Vallire dit en prsence du roi,  madame de Soissons: Vous en avez
menti! la fantaisie! Bossuet donne la main  Molire et fraternise
avec lui: la fantaisie! Molire est duelliste, insolent, et rudement de
morale et de vertu: la fantaisie! Que vous dirai-je? de fantaisie en
fantaisie, on arrive, avec M. Adolphe Dumas, a visiter un Versailles et
un sicle de Louis XIV  peu prs fantastiques. Si vous en demandez la
raison au pote: Car tel est notre bon plaisir, dira-t-il. Que
rpondre  cela, sinon que le bon plaisir a men plus d'un roi et plus
d'un pote  l'abme?

Le drame de M. Adolphe Dumas commence par une scne charmante, et
celle-l a bien pu se passer en 1660, en plein dix-septime sicle, dans
la cour jeune, galante et amoureuse de Louis XIV. M. Dumas n'est pas
toujours dans la supposition; il a d'agrables lueurs de vrit.--Madame
de Soissons, madame Henriette d'Orlans, Athnas de Mortemart, sont
runies dans une salle voisine de l'appartement de la reine mre. Que
font-elles? eh! que peuvent-elles faire, si ce n'est de parler du roi?
Louis est jeune, tendre, beau, magnifique. Comment toutes ces mes
amoureuses, toutes ces ttes ardentes ne songeraient-elles pas d'abord
au roi, c'est--dire  la grce, au plaisir,  la puissance? Elles y
songent donc, elles en rvent; le nom de Louis est sur leurs lvres;
l'image de Louis est dans leur coeur. Mais qui aimera-t-il? qui
choisira-t-il? Louis a pass la nuit dans la galerie: pour quels beaux
yeux? Il a ramass un mouchoir chapp d'une blanche main;... mais de
quelle main?--Cependant l-bas, modestement assise et le front baiss,
voyez-vous cette blonde jeune fille? elle se tait, tandis que les autres
jettent tourdiment leurs esprances et leurs amours au vent; son regard
est plein d'un feu voil; leurs regards hardis tincellent; elle ne dit
rien, mais que quelqu'un s'crie:

Si Louis, jeune et roi, n'tait pas jeune et roi, Laquelle de fous
quatre, enfin, l'aimerait?

Moi! murmure-t-elle. Vous avez reconnu La Vallire, et c'est La Vallire
en effet.

Nous passerons sur un sermon de la reine Anne d'Autriche. N'attristons
pas nos amours par la rigidit et les regrets des douairires. Le roi
survient; et, pour le coup, tous les yeux et tous les coeurs de ces
demoiselles et de ces dames se tournent de son ct. Je l'ai vu la
premire, dit La Vallire tout bas. Parmi res belles impatientes et
ambitieuses de plaire, laquelle le regard du Louis cherche-t-il
furtivement? La Vallire. La douce fille, pour cacher son trouble,
dessine un lis.

Un lis?--Le lis royal!--Bien faible, car il plie; On baiserait la main,
tant la fleur est jolie.

Ainsi se passent ces heures galantes, en coups d'oeil furtifs, en
douceurs, en soupirs; puis, on parle de plaisirs et de ftes. Versailles
sera demain le thtre enchant des plus rares merveilles; Benserade est
 l'oeuvre, et M. de Molire achve _la Princesse d'lide_.

Mais voici Molire en personne; il entre chez le roi, comme s'il tait
le roi lui-mme. Monsieur d'Orlans, le frre de Sa Majest, n'avait pas
le mme privilge; s'il s'en ft avis, Louis XIV l'aurait rprimand
vertement. Quoi qu'il en soit, coutez Molire:

.... Oui, sire, Poquelin! Ce nom vaut bien le nom d'un btard orphelin,
D'un duc dgnr, d'un bourgeois gentilhomme; Mon pre est tapissier,
mon pre est un brave homme, Et son fils fera voir un jour, au plus
moqueur, Que la noblesse vient de l'esprit et du coeur.

Que dites-vous de Molire parlant,  Versailles, de ce ton haut et
provoquant? C'en est fait; M. Adolphe Dumas nage en pleine fantaisie, et
nous en verrons bien d'autres. A compter de cette entre de Molire, il
faut renvoyer l'histoire chez elle; M. Adolphe Dumas n'en veut plus
entendre parler. Il a besoin de l'trangler et de s'en dfaire, pour
satisfaire,  son aise, tous ses caprices; l'histoire est donc morte et
enterre; n'en parlons plus Molire et Louis XIV s'arrangent 
merveille; deux amis intimes ne feraient pas mieux; deux camarades
n'agiraient pas, l'un envers l'autre, avec plus de laisser-aller.
Molire confie  Louis XIV ses peines et ses jalousies, et les trahisons
de sa femme:

A Toulouse j'ai fait rencontre, par hasard, D'une fille, un enfant qu'on
nommait la Bjard. Je lui donne mon nom, seul bien dont je dispose, Si
le nom de Molire est jamais quelque chose. Enfin, j'aurais donn
l'avenir glorieux Et les sicles futurs pour un amour heureux; Sire, eh
bien! mon bonheur, dans sa robe adultre, Tous les soirs se dchire aux
regards du parterre.

A son tour, Louis XIV n'est pas en reste avec Molire; Molire est le
dpositaire de l'amour du roi pour La Vallire; mais, le plus tonnant
de l'aventure, c'est que Poquelin fait de la morale au roi, et, qu'
part lui, il prend la rsolution de soustraire la colombe au vautour
royal. Un alli, sur lequel, certes, vous ne comptez pas, se range du
ct de Molire dans cette entreprise. Bossuet, de moiti avec l'auteur
du _Tartufe_, dfend La Vallire contre les attaques de Louis. Vous
tes un brave homme, dit Molire  Bossuet.--Donnez-moi la main, rpond
Bossuet  Molire. N'est-ce pas trange? Et la fantaisie n'est-elle pas
quelquefois une muse par trop singulire?

La Vallire ne joue pas un rle moins original; qu'elle consulte
Bossuet, rien de mieux; qu'elle coute sa voix prvoyante, je n'ai rien
 y redire; mais que La Vallire appelle Molire son frre et son ami,
voil qui dpasse ma tolrance. Quoi qu'il en soit, malgr Bossuet et
malgr Molire, son frre et ami, La Vallire succombe; elle succombe,
non sans excuse! Une tentative de fuite et de violents combats attestent
qu'elle ne s'est pas rendue lchement. Cette pauvre La Vallire est bien
 plaindre, en vrit, et je suis tent de l'absoudre; quelle vertu
aurait rsist davantage? et comment se soustraire au regard enivrant de
ce roi de vingt ans et  l'blouissant clat de cette cour si pleine
d'ardeurs et de posie? Molire lui-mme, ce Molire dont M. Adolphe
Dumas fait un si rude prdicateur, n'a-t-il pas aid  cette chute de la
vertu? n'est-ce pas lui qui a dit  mademoiselle de La Vallire, dans le
prologue de la _Princesse d'lide._

        Soupirez librement pour un amour fidle,
            Et bravez ceux qui voudraient vous blmer:
        Un coeur tendre est aimable, et le nom de cruelle
            N'est pas un nom  se faire estimer.
                Dans le temps o l'on est belle,
                Rien n'est si beau que d'aimer.

D'ailleurs La Vallire commence dj  expier sa faute: elle essuie les
violences de madame de Soissons, et la reine-mre la traite avec duret.
Louis XIV,  en croire M. Dumas, n'est pas le seul ouvrier de cette
chute: un certain marquis de Santa-Fior, marquis de contrebande, un
drle, un Scapin, lui a facilit les voies. Ce Santa-Fior, fils original
et fantasque, n du cerveau de M. Adolphe Dumas, ne manque ni de verve
ni d'esprit; mais il devance les temps, et transporte  la cour de 1669
le baron de Wormspire, beau-pre de Robert-Macaire de 1835.

Santa-Fior ou Louis, peu importe, La Vallire est vaincue, on ne saurait
plus en douter: voyez-la tendrement suspendue au bras de son royal
amant, et coutant ses douces paroles:

        Blonde comme un soleil, belle comme le jour,
        Je passerai ma vie  te parler d'amour.

--O voulez-vous aller?--Sous ces ombrages silencieux, dit l'amant;
c'est l que mon pre, Louis XIII, aimait  s'asseoir:

        C'est l qu'il est venu, seul avec La Fayette,
        Comme toi toujours tendre et toujours inquite.
        On trouverait encor leurs chiffres amoureux.
        --Que voulez-vous?--Chercher.--Quoi chercher?--Des heureux:

Louis XIII gravant des chiffres amoureux sur les arbres peut sembler un
peu bien hasard, mais les vers sont jolis.

Tandis que La Vallire soupire, Molire est insult par les marquis; que
dis-je, par les marquis, non point seulement par les Acaste et les
Clitandre, mais par un Guise en personne. C'est ici,--le
croiriez-vous?--que Molire met le poing sur la hanche, se pose en
bretteur, et provoque M. de Guise: M. de Guise consent  se battre, pour
surcrot de merveille; mais le roi survient, et drange le combat:

        La royaut, ce soir, soupe avec le gnie.
        Voyons, monsieur, soyez de notre compagnie.

A ces mots, le roi s'assied  une table magnifiquement servie, et donne
prs de lui place  Molire: le banquet est splendide et splendidement
illumin: princes et ducs, duchesses et marquises y prennent part, sur
l'ordre de Louis.

M. Adolphe Dumas agrandit et orne singulirement le petit _en cas de
nuit_ que le roi fit partager, dit-on,  Molire au nez des courtisans.
Louis boit  Molire et  Corneille; Molire riposte en buvant au roi.
Soit, Mais que dites-vous de ce qui suit? Louis XIV oblige Guise de
choquer le verre avec Molire et que fait Molire? Molire se levant, le
verre  la main, porte  Guise et  la noblesse assise  cette table, le
_toast_ incroyable que voici:

        A votre oncle Mayenne, assassin d'Henri Trois!
        Et, comme si j'tais encore sur mon thtre,
        A sa soeur, votre tante, assassin d'Henri Quatre!
        Sire, permettez-moi, c'est un duel entre nous;
        Il faut que tout ceci se passe devant vous.
        Nous autres gens de coeur, nous autres gens de lettres,
        Nous sommes las des beaux, sire, et des petits-matres.
        . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
        Mais qui donc tes-vous? C'est une raillerie.
        Des danseurs!... O hros de la chevalerie:
        Charlemagne et Roland, voil les hritiers
        De ceux de Roncevaux et de ceux de Poitiers.
        Mais, n'allons pas si haut, ombres chres et vaines!
        Votre sang est trop vieux et n'est plus dans leurs veines,
        Mais qui donc tes-vous? un frondeur, un ligueur;
        Des Guises balafrs sur un front sans rougeur,
        Les hommes avilis de nos guerres civiles,
        Les restes cums des troubles de nos villes,
        Qui s'en vont, quand Paris n'est plus  ravager,
        Avec Cond, porter la France  l'tranger!

[Illustration: Thtre de la Porte-Saint-Martin.--Mademoiselle de La
Vallire.--Scne du troisime acte: Molire portant un toast aux
nobles.]

Et Guise ne s'indigne que mdiocrement  ces apostrophes fanfaronnes; et
Louis XIV d'applaudir et d'encourager Molire. Mais, en vrit, o
sommes-nous? o allons-nous? Quoi! c'est l Versailles? quoi! c'est le
roi? quoi! c'est Molire? Il serait si facile de rpondre  cette
dclamation de ce Poquelin sans pareil, qu'aprs tout il se trompe, que
la noblesse de Louis XIV n'tait pas encore la noblesse honteuse et
nerve de la Rgence et de Louis XV, et que les hommes qui se faisaient
tuer bravement dans les fosss de Strasbourg ou de Dle, ajoutant
l'Alsace et la Franche-Comt  la France, n'taient pas de si indignes
hritiers de ceux de Poitiers et de Roncevaux.

Mais dj tout est dit: l'amour de Louis XIV pour La Vallire s'teint
peu  peu et s'en va; la possession a produit la satit. La Vallire
aime toujours, aimera toujours; Louis n'aime dj plus. En vain il
cherche  dissimuler cet abandon par un semblant de tendresse, La
Vallire a lu dans cette me rassasie. La galanterie contrainte, la
froideur, les impatiences du roi ne font que confirmer son infidlit;
Montespan a pris la place de La Vallire.

La pauvre victime abandonne ne songe plus qu' la retraite et  la
pnitence. Appuye d'un ct sur Bossuet et de l'autre sur Molire, elle
se dcide  rompre avec le monde et  cacher sa douleur et son repentir
dans quelque pieux asile; La Vallire ira aux Carmlites.--En mme temps
qu'il nous montre La Vallire brise par la trahison d'un homme, M.
Adolphe Dumas nous fait voir Molire tu par l'infidlit d'une femme:
ici Louis XIV ensevelissant dans une retraite austre La Vallire
vivante; l, la Bjart ouvrant  Molire, mort de chagrin, une tombe
prmature. Et ainsi, tous deux s'acheminent en mme temps vers la
spulture: l'une aux Carmlites, l'autre au cimetire Montmartre. Voici
La Vallire sur la route du couvent; voil les restes inanims de
Molire qui passent, et le peuple s'meut et s'agite autour d'eux.--Par
un dernier retour de tendresse, Louis XIV veut arrter La Vallire; mais
Bossuet l'empche de retenir aux corruptions du monde cette me, qui
court se racheter vers Dieu.--Le roi obit  Bossuet, et cependant salue
le cercueil de Molire:

        Bnissez ce cercueil, Molire est un grand homme,
        Aussi grand que tous ceux de la Grce et de Rome.
        Il tait au thtre, il tait comdien,
        Mais aprs tout, Molire tait homme de bien.

Et la toile tombe.

Si vous pouvez vous isoler de toute proccupation historique; si vous ne
faites cas ni de la vrit des caractres, ni de la vrit des moeurs et
du temps, le drame de M. Adolphe Dumas pourra se faire absoudre; il est
sem de jolis vers, de vers lgants, de vers tendres, de sentiments
nergiques; mais si vous croyez  Molire,  Bossuet,  la
vraisemblance, au bon sens de l'histoire, le drame court le risque d'un
jugement svre. Il parat que le public ne croit  rien de tout cela,
car il a beaucoup applaudi M. Dumas, et court avec curiosit  la
Porte-Saint-Martin.

M. Adelphe Dumas rpondra aux critiques par le grand et terrible
argument du succs. Le succs est quelque chose en effet, mais le succs
n'est pas tout. M. Adolphe Dumas est un homme de trop d'esprit et de
trop de talent pour ne pas vouloir mettre compltement d'accord, dans un
prochain drame, et ceux qui ne voient que le fait du succs, et ceux
qui, dans le succs mme, demandent et regrettent quelque chose.

La semaine a t pauvre en vaudevilles: le thtre du Palais-Royal et le
thtre des Varits ont seuls donn signe de vie: l'un a mis au monde
_L'Homme de Paille_, l'autre a saupoudr de gros mots cinq petits actes
intitules: _Les Cuisines_ L'homme de paille, cela se devine, est une
espce de paravent qui sert  cacher les peccadilles d'un vaurien. M. de
Champvilliers a des vices et des matresses: il craint que cette vie
dsordonne lui enlve une veuve et une dot qu'il veut pouser; il prend
M. Gambriac pour diteur responsable. Tout ce qui lui tombe sur le dos,
duels, dettes, intrigues, c'est de Gambriac qui en est cause. Gambriac
cependant s'aperoit du rle de dupe qu'un lui fait jouer, et comme il
n'est pas niais, il prend sa revanche et enlve au mystificateur la dot
et la veuve. De la gaiet et quelque traits d'esprit, que faut-il
davantage  un vaudeville?

Le thtre des Varits nous men, comme Colletel, de cuisine en
cuisine: cuisine de la grisette, cuisine du portier, cuisine des
Invalides, cuisine  32 sous, cuisine du Pont-Neuf, cuisine
millionnaire; par-ci, par-l le sel manque; mais le public avait faim il
a pris ce repas en cinq services, d'assez bonne grce: l'apptit rend
indulgent Les auteurs sont, d'une part. MM. Marc Michel et Labiche: de
l'autre, MM. Cormon et Dupeuty. Le tout forme un quadrille.



Bulletin bibliographique

_tudes sur les Rformateurs ou Socialistes modernes_, par M. M. LOUIS
REYBAUD. Tome second.--Paris, 1843. Guillaumin. 7 fr. 50.

Ce volume complte l'examen que M. Louis Reybaud s'tait propos de
faire des diverses sectes ou thories qui ont cherch, depuis l'origine
du sicle,  s'emparer de l'attention et  se crer un auditoire. Il est
le rsum et la critique de quelques vues collectives, comme le premier
volume tait le rsum de quelques inspirations individuelles.

Le chapitre 1er, qui a pour titre: _La Socit et le Socialisme_, forme
une espce d'introduction. M. Louis Reybaud ne croit pas, ainsi que
certains dtracteurs de l'ordre social essaient de le prouver, que les
efforts des gnrations, le travail des sicles, n'aient abouti qu'
transformer notre globe en un vaste dpt de mendicit ou en une
lproserie immonde. Dans son opinion, les socits modernes ont t
calomnies; elles sont au-dessus des socits anciennes, comme
intelligence, comme bien-tre. La misre, le vice et le crime, ces trois
flaux, accessoires obligs de toute civilisation humaine, n'augmentent
pas, ils diminuent. Notre sicle vaut mieux sous tous les rapports que
les sicles qui l'ont prcd. Est-ce  dire pour cela qu'il n'y ait
rien  faire? Nullement. Sans doute, ce monde, que le christianisme a
bien jug, sera ternellement le sige de la souffrance; et quand on
songe qu'aucune classe ne se drobe  cette loi, que les plus puissants
comme les plus humbles lui paient un gal tribut, on s'tonne de voir
encore tant de cerveaux en qute de cette chimre que l'on nomme la
perfection absolue. Mais si le mal qui afflige l'humanit ne peut pas se
gurir radicalement, du moins doit-on chercher des remdes partiels et
des moyens d'attnuation. C'est ce qu'a fait M Louis Reybaud. Ainsi, il
demande l'abolition de la prostitution indirecte, en commandite,
collective ou enrgimente; l'tablissement du rgime cellulaire dans
les prisons; la destruction du compagnonnage; la cration de conseils de
prud'hommes, etc.; mais il recommande surtout aux classes laborieuses de
savoir se contenir et se conduire. Ce qui manque  l'ouvrier, dit-il,
c'est l'esprit de calcul et de prvoyance. Avec le temps son ducation
se compltera. Il a eu ses jours d'enfance et d'adolescence, il aura sa
priode de maturit. C'est  lui d'entrevoir dj cet avenir et d'y
aspirer, pour s'en montrer digne, il faut qu'il teigne en lui les
prtentions inquites et sans but, la soif des rformes impossibles, le
besoin d'agitations ruineuses. Il a pour lui le titre de noblesse des
socits modernes, le travail; soldat de l'arme industrielle, son
avancement est dans ses mains, et il n'est point de haut grade auquel il
ne puisse prtendre.

Comme on le voit par ce passage que nous venons de citer, M. Louis
Reybaud ne s'agite pas dans un cercle d'illusions et ne court jamais
aprs des fantmes; aussi n'hsite-t-il pas  se dclarer l'adversaire
de tous les socialistes en gnral, c'est--dire de tous les rveurs qui
cultivent avec plus ou moins de succs l'art d'improviser des socits
irrprochables. Du reste, il n'a pas de luttes srieuses  soutenir; sa
tche se borne pour ainsi dire  enregistrer les noms des morts. On a
offert  la socit, durant ces dernires annes, tant de recettes du
parfait bonheur, que, fort embarrasse de choisir, elle est reste ce
qu'elle tait, mle de mauvais et de bon, s'appuyant sur le pass en
regardant vers l'avenir. Les coles et les glises nouvelles se sont
teintes peu  peu dans le choc des rivalits et les dfaillances de
l'isolement. Toutefois, si le socialisme avou est fini ou bien prs de
finir, il veut laisser une dernire empreinte dans le monde scientifique
et littraire. M. Louis Reybaud a donc cru devoir signaler trois
catgories d'crivains qui, plus ouvertement que les autres, ont
sacrifi ou sacrifient encore aux chimres et aux dclamations du
socialisme: les statisticiens, les philosophes et les romanciers.
Quelques pages loquentes et que tous les honntes gens approuveront
vengent la socit des calculs mensongers de quelques statisticiens, des
erreurs prtentieuses de certains philosophes et des divagations
intresses de la plupart de nos romanciers. Si les enfants perdus de
la philosophie, du roman et de la statistique veulent continuer cette
croisade insense, ajoute M. Louis Reybaud en terminant, la socit les
laissera achever leur suicide sans s'mouvoir, sans s'irriter. A une
dmence obstine et volontaire, elle ne doit rpondre que par la piti
et le ddain. Tout ce qu'il lui reste  faire, c'est de souhaiter  ses
dtracteurs un peu de ce bon sens, prsent du ciel, et dont il est plus
avare qu'on ne se l'imagine; le bon sens quitte toujours les hommes qui
s'enivrent d'eux mmes et de leurs ides: c'est le premier chtiment de
leur vanit et la cause d'une irrmdiable impuissance.

Les chapitres suivants ne sont pour ainsi dire que le dveloppement de
cette espce d'introduction. M. Louis Reybaud analyse et critique
successivement les systmes des principaux socialistes contemporains.
Son second chapitre est consacr _aux ides et aux sectes communistes_,
le troisime aux _Chartistes_, le quatrime  _Jrmie Bentham_ et _aux
Utilitaires_, le cinquime aux _Humanitains_. Cette suite de dviations
et d'carts auxquels notre temps est en butte, M. Louis Reybaud les
rattache, dans sa conclusion,  deux causes dominantes: les inspirations
de l'orgueil et les calculs de l'intrt.--Cependant, il est trop juste
pour les confondre dans une mme condamnation: il fait une rserve en
faveur des Utilitaires, qu'il traite peut-tre trop svrement, et chez
lesquels des qualits suprieures s'unissent  des intentions
saines,--et en faveur des Humanitaires, qui, au milieu de bien des
folies, ont su nanmoins se tenir en garde contre la provocation directe
et la dclamation turbulente.

Dans la courte prface de ce deuxime volume, M. Louis Reybaud a cru
devoir rpondre  un reproche auquel il avait raison de s'attendre: On
trouvera, dit-il, que le ton de ce deuxime volume est plus svre que
ne l'tait celui du premier, et que je n'ai aujourd'hui que du blme
pour des tentatives auxquelles je n'ai pas refus nagure des
encouragements et des loges. J'irai au-devant d'une explication, et
elle sera courte. Je croyais alors ces aberrations sans danger; je suis
convaincu maintenant, aprs en avoir mieux tudi les effets, qu'elles
sont dangereuses. Sans doute, au premier coup d'oeil, ces excursions
dans le domaine de l'imagination peuvent tre regardes soit comme une
diversion innocente, soit comme un exercice utile  la pense. L'esprit
humain doit agiter des problmes, mme sans espoir de les rsoudre, et
souder l'inconnu, fut-ce avec tmrit. Dans tous les temps il s'est
produit des hommes qui se vouaient  cette tche ingrate, et dont les
convictions mritaient le respect. Leurs rves ne troublaient ni
n'empchaient rien, et leur candeur commandait l'indulgence. Cependant,
quand les chimres prennent trop d'ambition et aspirent  de trop
grandes destines, un autre devoir est trac aux crivains, c'est de
ramener les esprits au sentiment des ralits et d'assigner des limites
 la fantaisie. Voil ou nous en sommes aujourd'hui, et pourquoi je me
suis arm de plus de rigueur. Il m'a sembl que ces doctrines
aventureuses n'clairaient aucune question et les dnaturaient toutes;
que, sans profit pour elles-mmes, elles nuisaient aux notions les plus
saines, les mieux vrifies; que, par la dclamation et la jactance,
elles agissaient sur quelques ttes ardentes et crdules, et que, sans
faire prcisment un grand mal, elles touffaient et paralysaient le
bien qui aurait pu se faire.

Le second volume des _Rformateurs contemporains_ obtiendra, nous en
sommes certain, un aussi grand succs que le premier, couronn,--est-il
ncessaire de le rappeler?--par l'Acadmie franaise.--Les qualits dont
M Louis Reybaud avait donn des preuves si clatantes se sont encore
perfectionnes: le style est devenu plus net et plus vigoureux,
l'argumentation plus serre et plus claire, la critique plus mordante et
plus juste. Nous laisserons les sectes attaques par M Louis Reybaud se
dfendre si elles l'osent ou si elles le peuvent; mais, tout en esprant
que, la plupart d'entre elles ne se relveront pas du rude coup qui
vient de leur tre port, nous ne pouvons nous empcher de regretter que
leur vainqueur ait parfois... un peu trop de raison.

              L'excs en tout est un vilain dfaut,

a dit le pote. Que M. Louis Reybaud profite dsormais de cet avis;
qu'il prenne garde, en combattant les pessimistes, de devenir
optimiste.--Nous l'engagerons beaucoup  lire trois charmants volumes
publis  la librairie Paulin sous ce titre: _Jrme Paturot  la
recherche d'une position sociale et politique_--Cette spirituelle
critique des vices et des ridicules de notre poque lui prouvera, s'il
pouvait jamais en douter, que tout n'est pas pour le mieux dans le
meilleur des mondes possibles.

_Les Colonies franaises, Abolition immdiate de l'Esclavage_; par
VICTOR SCHOELCHER. 1 vol. in-8.--Paris, 1842, _Pagnerre_. 6 fr.

Emancipation des noirs, tel est notre premier voeu, dit M. Victor
Schoelcher au dbut de son introduction; prosprit des colonies, tel
est notre second voeu. Nous demandons l'une au nom de I humanit,
l'autre au nom de la nationalit; toutes deux au nom de la justice.
Bien qu'il ait paru il y a plus d'un an, cet ouvrage de M. Victor
Schoelcher a donc conserv un intrt d'actualit, car la Chambre des
Dputs s'occupe en ce moment d'une loi qui intresse au plus haut degr
la prosprit des colonies, et la question de l'mancipation des noirs,
toujours pendante, va enfin tre soumise,--assure-t-on,--
l'apprciation et au vote de la lgislature.

M. Victor Schoelcher n'a trait avec une tendue suffisante qu'une seule
des deux graves questions qu'il semblait se proposer de rsoudre. Sans
doute, dans son introduction, il indique en passant quelques moyens de
rgnrer les colonies; mais la pense qui le proccupe avant toutes les
autres ne lui permet pas de s'arrter longtemps  ces
prliminaires.--L'auteur des _Colonies franaises_ est le plus sincre
et le plus zl de tous les abolitionnistes franais. Ce grand acte
d'humanit et de justice auquel il a consacr sa fortune et sa vie
entire,--l'mancipation des noirs,--il dsire si ardemment le voir
s'accomplir, qu'il lui tarde, ds les premires lignes, d'appeler
l'esclavage dans la lice et de lui dclarer une guerre  mort.

D'abord M. Victor Schoelcher examine la condition prsente des ngres,
En les suivant dans les diverses phases de leur existence actuelle, il
espre pouvoir prjuger de leur existence future, et trouver la solution
du problme colonial.--Puis, cette tude acheve,--et elle a t faite
d'aprs nature sur les lieux mmes,--il expose et rfute l'opinion des
croles sur la nature de leurs esclaves noirs; il signale l'existence et
les effets dplorables du prjug de couleur--Le terrain ainsi explor,
il y marche suis trop de crainte de s'garer, et il aborde la question
de l'esclavage.

Aprs avoir longuement discut les divers moyens proposs pour amener
l'abolition de l'esclavage, M. Victor Schoelcher dclare que, dans son
opinion, celui qui offre le plus de chances favorables est
l'mancipation en masse pure et simple. Cette mancipation, dit-il, a
pour elle la convenance, l'utilit, l'opportunit; ses rsultats
immdiats seront pour les ngres faits libres; la probabilit de ses
heureuses consquences finales doit fixer les colons sur la ralit de
ses avantages. Il n'est pas vrai que le travail libre soit impossible
sous les tropiques; il ne s'agit que de savoir dterminer les moyens de
l'obtenir. Toute la question se rduit donc l: organiser le travail
libre.

En consquence, M. Victor Schoelcher expose dans le vingt-cinquime et
dernier chapitre de son ouvrage un _Essai de lgislation propre 
faciliter l'mancipation en masse et spontane._ Sans doute il n'a pas
la prtention de construire le code des provinces d'outremer; mais il
manquerait de vracit, s'il dissimulait sa confiance dans les moyens
qu'il indique pour laver les terres coloniales de la tache qui les
souille, sans mettre en pril leur socit, pour substituer sans
trouble, ou du moins sans violence, le brillant ordre libre  l'ignoble
ordre esclave.

_Chants de l'Exil_: par LOUIS DELATTRE. 1 vol. in-18.--Paris, 1843.
Gosselin. 3 fr. 50 c.

La plupart des posies contenues dans ce recueil sont nes sur la terre
trangre, en Italie, en Allemagne, en Belgique en Russie, et surtout en
Suisse. Elles sont, dit leur auteur, le fruit de mes voyages dans ces
divers pays, et presque toutes ont t inspires par le spectacle des
grandes scnes de la nature.

Les _Chants de l'Exil_ se divisent en deux parties: la premire et la
plus considrable se compose de posies objectives, narratives, piques,
lgendes et ballades; la seconde contient les posies intimes.

M. Louis Delattre prie la critique de ne pas condamner ses efforts, et
le public d'accueillir avec indulgence ce volume, o il a _jet tout ce
que son me a d'nergie et de douleur, de colre et d'amour._ Nous
accdons d'autant plus volontiers  sa demande, que nous avons remarqu
 et l, en parcourant ce volume, des vers qui nous ont paru mriter
nos loges. Puisse le public se montrer aussi bienveillant, et recevoir
avec reconnaissance les dons de M. Louis Delattre!--Nous nous bornerons
 faire une seule observation, qui s'adresse gnralement  tous les
jeunes gens qui se prtendent potes: pourquoi se croient-ils obligs
d'imprimer tout ce qu'ils composent, et ne comprennent-ils pas qu'il
faut songer quelquefois au fond autant qu' la forme?--Quel mrite et
quelle utilit y a-t-il  crire et  publier des vers comme ceux-ci, par
exemple, qui commencent la premire strophe de la premire pice de
_Chants de l'Exil_:

        L'azur de l'ternelle vote
        Sourit  l'homme jeune encor,
        Et l'esprance, sur sa route,
        Sme des fleurs de pourpre et d'or.

Ou bien encore,  la seconde strophe:

        Aux plaines, aux forts profondes,
        Un vaisseau verse ses trsors
        Les cygnes voguent sur ses ondes,
        La violette orne ses bords.

Ne serait-il pas temps, enfin, de renoncer  tout ce verbiage
insignifiant, qui n'a plus mme l'intrt de la nouveaut? Et quand un
jeune crivain veut que le public reoive avec indulgence tout ce que
son me a d'nergie et de douleur, de colre et d'amour, ne devrait-il
pas, en vrit, se montrer plus srieusement digne des suffrages qu'il
ambitionne?

_Le Hachych_; 1 vol. in-18.--Paris, 1843. _Paulin_. 3 francs.

Le hachych est une plante de l'Orient qui a la mme forme, le mme
aspect, la mme odeur que le chanvre. A en croire les savants de
l'expdition d'gypte, c'est du chanvre dont les proprits se sont
affaiblies dans le Nord. Le hachych produit des effets extraordinaires
sur toutes les personnes qui en prennent une infusion. Il exalte leurs
ides dominantes, il leur montre d'une manire claire leurs plans les
plus compliqus se dbrouillant sans difficult, leurs projets les plus
chers se ralisant sans obstacle; il leur procure l'intuition prcise de
ce qu'ils cherchent; enfin, dit l'auteur du petit livre qui a pris pour
titre le nom de cette plante remarquable, il leur fait savourer par la
pense la possession anticipe et sans mlange de tout ce qui est
suivant leurs gots, leurs voeux, leurs passions habituelles, ou plutt
suivant leurs dsirs et la direction de leurs penses au moment o le
hachych agit sur eux. C'est ce qui explique les effets diffrents qu'on
en rencontre; car ils varient beaucoup suivant les individus et mme
suivant les dispositions du moment..

Il y a quelques mois, douze convives runis  Marseille autour de la
table d'un mdecin causaient entre eux de la condition et des besoins de
la socit actuelle. Un jeune docteur qui arrivait d'gypte les engagea
 prendre une infusion de hachych au lieu de caf. C'est le remde 
la nostalgie, au dcouragement, aux dceptions de toute espce, leur
dit-il. J'ai pens qu'en France j'en aurais encore besoin pendant bien
longtemps; c'est pourquoi j'en ai rapport une ample provision, et je
vous en offre. Essayez-en, quand ce ne serait que par curiosit. Que
risquez-vous? Une petite dose, une seule tasse de cette prcieuse
infusion ne peut vous donner que de la gaiet, des consolations; vos
prvisions les plus agrables se transformeront, pour un moment, en
ralits; vous possderez le don de seconde vue; vous serez levs au
rang des prophtes.

Quelques-uns des convives cdrent aux instances du jeune docteur; mais
l'auteur anonyme du _Hachych_, se dfiant de sa susceptibilit nerveuse,
se contenta d'abord de fumer un peu de hachych ml avec du tabac
trs-doux, pendant que la discussion continuait bruyante, confuse et
bientt inextricable; puis, se sentant trop agit, il avala une grande
tasse de cette bienheureuse infusion. Enfin il se retira Mais  peine
fut-il couch, il tomba dans un profond sommeil, et il fit un rve
trange qu'il raconte aujourd'hui au public. Il parcourut successivement
l'Abyssinie, l'Inde, le Tibet, la Chine, le Japon, les colonies
anglaises de l'Australie et tout l'archipel de l'Ocanie. Arriv en
Amrique par la Californie, il traversa les montagnes Rocheuses sur un
_railway_. Il passa un des premiers par le canal de Panama; ayant
ensuite dbarqu au cap de Bonne-Esprance, il visita toute l'Afrique
centrale, Tombouctou et les montagnes de la Lune, et il revint 
Alexandrie en descendant le Nil-Blanc et les cataractes.--Le canal de
communication du Nil avec la Mer-Rouge par Suez tait alors en pleine
activit: un chemin de fer reliait Bagdad, Saint-Jean-d'Acre et le
Caire.--Surpris de toutes ces amliorations, il s'embarqua pour revenir
en France sur un navire qui marchait par l'lectricit.--Quand il arriva
 Marseille, il ne fit pas quarantaine, et  l'entre de la Canebire il
vit la foule attroupe autour d'une immense affiche, au haut de laquelle
il lut en gros caractres: Bande du congrs ibergallitale, 27 juillet
1843.

Ici doit s'arrter notre analyse. Rvler le mot de l'nigme serait
faire tort au livre dont nous venons de rsumer la premire partie. Si
quelques-uns des lecteurs de _l'Illustration_ dsirent savoir ce que
seront la France et l'Europe dans cent ans, quelles rvolutions
politiques, sociales, conomiques, un sicle verra s'accomplir, selon
les utopies assez raisonnables d'un mdecin clbre qui dsire garder
l'anonyme, ils n'ont qu' se procurer un exemplaire du
_Hachych_.--L'ouvrage de M. le docteur..... les fera jouir,--sans les
endormir toutefois,--de rves tranges dont la ralisation
trs-dsirable ne leur semblera pas impossible.

_Le Jardin des Plantes_, description et moeurs des mammifres de la
Mnagerie et du Musum d'Histoire naturelle, par M. BOITARD; prcd
d'une notice historique, anecdotique et descriptive du Jardin, par J.
JANIN. Nouvelle dition avec les _figures colories_, illustre de 400
gravures sur acier, sur cuivre et sur bois, planches  l'aquarelle,
etc.; publie en 64 livraisons,  50 c.--Le volume complet, figures
noires, 16 fr.--_Dubochet et Cie._.

Les figures qui reprsentent les sujets que l'histoire naturelle a pour
but de dcrire ne remplissent qu'en partie leur destination, si elles se
bornent  donner la forme sans y joindre la couleur. Le _Jardin des
Plantes_, dont MM. Dubochet et comp. avaient publi une premire dition
avec les figures _en noir_, parat aujourd'hui avec les figures
colories, amlioration dont le public se montrera certainement
reconnaissant. La perfection des dessins faisait regretter qu'on n'eut
pas rendu la reprsentation des animaux plus complte, et les diteurs
ont cd  de nombreuses observations en faisant colorier les figures
dans cette nouvelle dition.

L'auteur du _Jardin des Plantes_. M. Boitard, a runi dans ce volume ce
qu'on chercherait vainement ailleurs: l'histoire morale, qu'on nous
passe cette expression, des animaux, leur instinct, leur intelligence,
leurs habitudes quelquefois si extraordinaires, leur caractre, leurs
ruses, les singularits de leurs actions, leurs affections, leurs
haines, leurs moyens d'attaque et de dfense, leur industrie, leurs
travaux si merveilleux quand on les compare aux facults qu'ils
possdent pour les excuter; en un mot, leurs moeurs sauvages ou
sociales.

Cet intressant travail est prcd d'une introduction, dans laquelle M.
Jules Janin a racont, avec son style pittoresque et anim, l'histoire
du _Jardin des Plantes_, et esquiss les scnes diverses dont il est
chaque jour le thtre.

Enfin, le Jardin des Plantes ne serait qu'un excellent livre d'histoire
naturelle et ne justifierait pas son titre spcial si le dessin et la
gravure n'y avaient ajout tout ce qui attire les regards et la
curiosit des visiteurs et des promeneurs: monuments, constructions,
sites pittoresques, tableaux dlicieux, connus de tous ceux qui ont
visit le Jardin des Plantes, bons  rappeler  ceux qui les
connaissent,  faire connatre  ceux qui n'ont pu les visiter.



Modes.

Ce n'est pas  l'incommodit dj soufferte de la chaleur que nous
devons ces jolies et tranges coiffures qu'Alexandrine, dans son got
artistique, a prises aux modes italiennes; c'est  l'incommodit prvue
de la chaleur prochaine. On va bientt partir pour la campagne: les
femmes qui ne connaissent pas les capelines sont menaces du chapeau 
la suissesse,  bords ronds et plats,  calotte de chapeau, coiffure
dont les jeunes pensionnaires mmes sont lasses et qu'il tait bien
temps de renouveler.

Alexandrine a rencontr la plus heureuse de toutes les innovations, le
chapeau de paille primitif, souple, lger, naf de forme; elle y a pinc
quelques ornements d'un style pittoresque, petites bouffettes de ruban
ou de velours, et, selon la mode italienne, des fleurs poses avec une
sorte d'ingnuit contre les cheveux.

Les capelines sont de ces crations que l'artiste conoit dans ses jours
d'inspiration, et qui plaisent  toutes les femmes d'un got distingu,
comme tout ce qui sort de la vulgarit sans tomber dans la bizarrerie.
De plus, il n'existe pas de chapeau qui gne moins la personne, qui
charge moins la tte et prserve mieux le visage.

L'une de nos figurines porte une robe de batiste  double manche. Son
tablier de taffetas vert-myrte entoure une partie de sa taille: son col
plat est en fine toile de Hollande.

L'autre,  manches demi-longues plates, a une robe de nankin. Son col,
soutenu par une cravate cossaise, est en linon ray, et ses mitaines
sont en taffetas.

Mayer enferme dans la scie noire, pure ou gros-bleu, les petites mains
les plus lgantes de Paris, de Londres et de Saint-Ptersbourg. Quand
une nouveaut sort des magasins de la rue de la Paix, elle a bientt
fait le tour du monde. C'est dire qu'il suffit de s'appuyer d'une telle
autorit pour recommander aveuglment une innovation. Les mitaines de
taffetas sont comme celles de velours, d'autant plus recherches que M.
Mayer ne peut en faire autant qu'il lui en est demand.

La douairire est une ombrelle commode pour la campagne. Sa canne est
utile pour dbarrasser la marche des herbes et des branches que l'on
rencontre dans le parc, sous les avenues ombreuses ou dans la prairie 
hautes fleurs. La marquise y est insuffisante, et l'anglaise gne la
main sans aucun avantage.



Napolon ador dans un temple chinois.--Dessin fait par un tmoin
oculaire.



Amusements des sciences.

Le succs des rbus nous a donn l'ide d'ajouter  ces problmes
d'autres questions, quelquefois moins amusantes, mais plus instructives,
sur toutes sortes de sujets. Nous poserons donc, chaque semaine, des
questions de ce genre, dont nous donnerons les solutions la semaine
suivante. En voici quelques-unes:

I. Comment pourra-t-on faire, dans une balance ordinaire, toutes les
peses possibles d'un nombre entier de grammes avec la srie des poids
1, 2, 4, 8, 16, 32, etc., grammes? La srie de ces poids allant jusqu'
1,024 grammes, quel est le plus grand poids que l'on puisse valuer
directement?

II. Une personne ayant un cruchon de huit litres d'un excellent vin,
voudrait en donner exactement la moiti  un ami; mais elle n'a, pour le
mesurer, que deux autres vases, l'un de cinq, l'autre de trois litres.
Comment doit-elle s'y prendre: 1 pour mettre quatre litres dans le vase
de cinq; 2 pour les laisser dans le vase de huit litres?

III. On prend une boule d'ivoire ou de bois bien sphrique et bien
homogne sur laquelle on trace, comme sur un globe cleste ou terrestre,
des ples, un quateur, des cercles de longitude et de latitude. On
lance ce globe au hasard, et, aprs chaque jet, on marque soigneusement
son point de contact avec le sol, lorsqu'il est parvenu au repos. On
demande les valeurs vers lesquelles tendront les moyennes des longitudes
et des latitudes?



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER REBUS.

Ci-gt Raphal.

[Illustration.]














End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0012, 20 Mai 1843, by Various

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0012, 20 MAI 1843 ***

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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at http://pglaf.org

For additional contact information:
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