The Project Gutenberg EBook of Lettres intimes, by Hector Berlioz

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Title: Lettres intimes

Author: Hector Berlioz

Release Date: November 27, 2011 [EBook #38150]

Language: French

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LETTRES INTIMES

CALMANN LVY, DITEUR

OUVRAGES

DE

HECTOR BERLIOZ

FORMAT GRAND IN-18

A TRAVERS CHANTS                            1 vol.

CORRESPONDANCE INDITE                      1 vol.

LES GROTESQUES DE LA MUSIQUE                1 vol.

LES SOIRES DE L'ORCHESTRE                  1 vol.

MMOIRES, comprenant ses voyages en
Italie, en Allemagne, en Russie et en
Angleterre, 1803-1865                       2 vol.

COULOMMIERS.--Typ. PAUL BRODARD.




HECTOR BERLIOZ

LETTRES INTIMES

AVEC UNE PRFACE

PAR

CHARLES GOUNOD

[Illustration]

PARIS

CALMANN LVY, DITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES

3, RUE AUBER, 3

1882

Droits de reproduction et de traduction rservs




PREFACE


Il y a, dans l'humanit, certains tres dous d'une sensibilit
particulire, qui n'prouvent rien de la mme faon ni au mme degr que
les autres, et pour qui l'exception devient la rgle. Chez eux, les
particularits de nature expliquent celles de leur vie, laquelle,  son
tour, explique celle de leur destine. Or ce sont les exceptions qui
mnent le monde; et cela doit tre, parce que ce sont elles qui payent
de leurs luttes et de leurs souffrances la lumire et le mouvement de
l'humanit. Quand ces coryphes de l'intelligence sont morts de la route
qu'ils ont fraye, oh! alors vient le troupeau de Panurge, tout fier
d'enfoncer des portes ouvertes; chaque mouton, glorieux comme la mouche
du coche, revendique bien haut l'honneur d'avoir fait triompher la
rvolution:

    J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine!

Berlioz fut, comme Beethoven, une des illustres victimes de ce
douloureux privilge: tre une exception; il paya chrement cette lourde
responsabilit! Fatalement, les exceptions doivent souffrir, et,
fatalement aussi, elles doivent faire souffrir. Comment voulez-vous que
la foule (ce _profanum vulgus_ que le pote Horace avait en excration)
se reconnaisse et s'avoue incomptente devant cette petite audacieuse de
personnalit qui a bien le front de venir donner en face un dmenti aux
habitudes invtres et  la routine rgnante? Voltaire n'a-t-il pas dit
(lui, l'esprit s'il en fut) que personne n'avait autant d'esprit que
tout le monde? Et le suffrage universel, cette grande conqute de notre
temps, n'est-il pas le verdict sans appel du souverain collectif? La
voix du peuple n'est-elle pas la voix de Dieu?...

En attendant, l'histoire, qui marche toujours et qui, de temps  autre,
fait justice d'un bon nombre de contrefaons de la vrit, l'histoire
nous enseigne que partout, dans tous les ordres, la lumire va de
l'individu  la multitude, et non de la multitude  l'individu; du
savant aux ignorants, et non des ignorants au savant; du soleil aux
plantes, et non des plantes au soleil. Eh quoi! vous voulez que
trente-six millions d'aveugles reprsentent un tlescope et que
trente-six millions de brebis fassent un berger? Comment! c'est donc la
foule qui a form les Raphal et les Michel-Ange, les Mozart et les
Beethoven, les Newton et les Galile? La foule! mais elle passe sa vie 
_juger_ et  _se djuger_,  condamner tour  tour ses engouements et
ses rpugnances, et vous voudriez qu'elle ft un juge? Cette juridiction
flottante et contradictoire, vous voudriez qu'elle ft une magistrature
infaillible? Allons, cela est drisoire. La foule flagelle et crucifie,
_d'abord_, sauf  revenir sur ses arrts par un repentir tardif, qui
n'est mme pas, le plus souvent, celui de la gnration contemporaine,
mais de la suivante ou des suivantes, et c'est sur la tombe du gnie
que pleuvent les couronnes d'immortelles refuses  son front. Le juge
dfinitif, qui est la postrit, n'est qu'une superposition de minorits
successives: les majorits sont des conservatoires de _statu quo_; je
ne leur en veux pas; c'est vraisemblablement leur fonction propre dans
le mcanisme gnral des choses; elles retiennent le char, mais enfin
elles ne le font pas avancer; elles sont des freins,--quand elles ne
sont pas des ornires. Le succs contemporain n'est, bien souvent,
qu'une question de mode; il prouve que l'oeuvre est au niveau de son
temps, mais nullement qu'elle doive lui survivre; il n'y a donc pas lieu
de s'en montrer si fier.

Berlioz tait un homme tout d'une pice, sans concessions ni
transactions: il appartenait  la race des Alceste; naturellement, il
eut contre lui la race des Oronte;--et Dieu sait si les Oronte sont
nombreux! On l'a trouv quinteux, grincheux, hargneux, que sais-je?
Mais,  ct de cette sensibilit excessive pousse jusqu'
l'irritabilit, il et fallu faire la part des choses irritantes, des
preuves personnelles, des mille rebuts essuys par cette me fire et
incapable de basses complaisances et de lches courbettes; toujours
est-il que, si ses jugements ont sembl durs  ceux qu'ils atteignaient,
jamais du moins n'a-t-on pu les attribuer  ce honteux mobile de la
jalousie si incompatible avec les hautes proportions de cette noble,
gnreuse et loyale nature.

Les preuves que Berlioz eut  traverser comme concurrent pour le grand
prix de Rome furent l'image fidle et comme le prlude prophtique de
celles qu'il devait rencontrer dans le reste de sa carrire. Il
concourut jusqu' quatre fois et n'obtint le prix qu' l'ge de
vingt-sept ans, en 1830,  force de persvrance et malgr les obstacles
de toute sorte qu'il eut  surmonter. L'anne mme o il remporta le
prix avec sa cantate de _Sardanapale_, il fit excuter une oeuvre qui
montre o il en tait dj de son dveloppement artistique, sous le
rapport de la conception, du coloris et de l'exprience. Sa _Symphonie
fantastique_ (pisode de la vie d'un artiste) fut un vritable
vnement musical, de l'importance duquel le fanatisme des uns et la
violente opposition des autres peuvent donner la mesure. Quelque
discute cependant que puisse tre une semblable composition, elle
rvle, dans le jeune homme qui la produisait, des facults d'invention
absolument suprieures et un sentiment potique puissant qu'on retrouve
dans toutes ses oeuvres. Berlioz a jet dans la circulation musicale une
foule considrable d'effets et de combinaisons d'orchestre inconnus
jusqu' lui, et dont se sont empars mme de trs illustres musiciens:
il a rvolutionn le domaine de l'instrumentation et, sous ce rapport du
moins, on peut dire qu'il a fait cole. Et cependant, malgr des
triomphes clatants, en France comme  l'tranger, Berlioz a t
contest toute sa vie; en dpit d'excutions auxquelles sa direction
personnelle de chef d'orchestre minent et son infatigable nergie
ajoutaient tant de chances de russite et tant d'lments de clart, il
n'eut jamais qu'un public partiel et restreint; il lui manqua le
public, ce _tout le monde_ qui donne au succs le caractre de la
_popularit_: Berlioz est mort des retards de la popularit. _Les
Troyens_, cet ouvrage qu'il avait prvu devoir tre pour lui la source
de tant de chagrins, _les Troyens_ l'ont achev: on peut dire de lui,
comme de son hroque homonyme Hector, qu'il a pri sous les murs de
Troie.

Chez Berlioz, toutes les impressions, toutes les sensations vont 
l'extrme; il ne connat la joie et la tristesse qu' l'tat de dlire;
comme il le dit lui-mme, il est un volcan. C'est que la sensibilit
nous emporte aussi loin dans la douleur que dans la joie: les Thabor et
les Golgotha sont solidaires. Le bonheur n'est pas dans l'absence des
souffrances, pas plus que le gnie ne consiste dans l'absence des
dfauts.

Les grands gnies souffrent et doivent souffrir, mais ils ne sont pas 
plaindre; ils ont connu des ivresses ignores du reste des hommes, et,
s'ils ont pleur de tristesse, ils ont vers des larmes de joie
ineffable; cela seul est un ciel qu'on ne paye jamais ce qu'il vaut.

Berlioz a t l'une des plus profondes motions de ma jeunesse. Il avait
quinze ans de plus que moi; il tait donc g de trente-quatre ans 
l'poque o moi, gamin de dix-neuf ans, j'tudiais la composition au
Conservatoire, sous les conseils d'Halvy. Je me souviens de
l'impression que produisirent alors sur moi la personne de Berlioz et
ses oeuvres, dont il faisait souvent des rptitions dans la salle des
concerts du Conservatoire. A peine mon matre Halvy avait-il corrig ma
leon, vite je quittais la classe pour aller me blottir dans un coin de
la salle de concert, et, l, je m'enivrais de cette musique trange,
passionne, convulsive, qui me dvoilait des horizons si nouveaux et si
colors. Un jour, entre autres, j'avais assist  une rptition de la
symphonie _Romo et Juliette_, alors indite et que Berlioz allait faire
excuter, peu de jours aprs, pour la premire fois. Je fus tellement
frapp par l'ampleur du grand finale de la Rconciliation des Montaigus
et des Capulets, que je sortis en emportant tout entire dans ma
mmoire la superbe phrase du frre Laurent: Jurez tous par l'auguste
symbole!

A quelques jours de l, j'allai voir Berlioz, et, me mettant au piano,
je lui fis entendre ladite phrase entire.

Il ouvrit de grands yeux, et, me regardant fixement:

--O diable avez-vous pris cela? dit-il.

--A l'une de vos rptitions, lui rpondis-je.

Il n'en pouvait croire ses oreilles.

L'oeuvre total de Berlioz est considrable. Dj, grce  l'initiative
de deux vaillants chefs d'orchestre (MM. Jules Pasdeloup et douard
Colonne), le public d'aujourd'hui a pu connatre plusieurs des vastes
conceptions de ce grand artiste: la _Symphonie fantastique_, la
symphonie _Romo et Juliette_, la symphonie _Harold, l'Enfance du
Christ_, trois ou quatre grandes ouvertures, le _Requiem_, et surtout
cette magnifique _Damnation de Faust_ qui a excit depuis deux ans de
vritables transports d'enthousiasme dont aurait tressailli la cendre de
Berlioz, si la cendre des morts pouvait tressaillir. Que de choses
pourtant restent encore  explorer! Le _Te Deum_, par exemple, d'une
conception si grandiose, ne l'entendrons-nous pas? Et ce charmant opra,
_Beatrix et Bndict_, ne se trouvera-t-il pas un directeur pour le
mettre au rpertoire? Ce serait une tentative qui, par ce temps de
revirement de l'opinion en faveur de Berlioz, aurait de grandes chances
de russite, sans avoir le mrite et les dangers de l'audace; il serait
intelligent d'en profiter.

Les lettres qu'on va lire ont un double attrait: elles sont toutes
indites et toutes crites sous l'empire de cette absolue sincrit qui
est l'ternel besoin de l'amiti. On regrettera, sans doute, d'y
rencontrer certains manques de dfrence envers des hommes que leur
talent semblait devoir mettre  l'abri de qualifications
irrvrencieuses et injustes; on trouvera, non sans raison, que Berlioz
et mieux fait de ne pas appeler Bellini un petit polisson, et que la
dsignation d'illustre vieillard, applique  Cherubini dans une
intention videmment malveillante, convenait mal au musicien hors ligne
que Beethoven considrait comme le premier compositeur de son temps et
auquel il faisait (lui Beethoven, le symphoniste gant) l'insigne
honneur de lui soumettre humblement le manuscrit de sa _Messe
solennelle_, oeuvre 123, en le priant d'y vouloir bien faire ses
observations.

Quoi qu'il en soit, et malgr les taches dont l'humeur acaritre est
seule responsable, ces lettres sont du plus vif intrt. Berlioz s'y
montre pour ainsi dire _ nu_; il se laisse aller  tout ce qu'il
prouve; il entre dans les dtails les plus confidentiels de son
existence d'homme et d'artiste; en un mot, il ouvre  son ami son me
tout entire, et cela dans des termes d'une effusion, d'une tendresse,
d'une chaleur qui montrent combien ces deux amis taient dignes l'un de
l'autre et faits pour se comprendre. Se comprendre! ces deux mots font
penser  l'immortelle fable de notre divin la Fontaine: _les deux Amis_.

Se comprendre! entrer dans cette communion parfaite de sentiments, de
penses, de sollicitude  laquelle on donne les deux plus beaux noms qui
existent dans la langue humaine, l'Amour et l'Amiti! C'est l tout le
charme de la vie; c'est aussi le plus puissant attrait de cette _vie
crite_, de cette conversation entre absents qu'on a si bien nomme la
_correspondance_.

Si les oeuvres de Berlioz le font admirer, la publication des prsentes
lettres fera mieux encore: elle le fera aimer, ce qui est la meilleure
de toutes les choses ici-bas.

CH. GOUNOD.




AVANT-PROPOS


La vie de Berlioz ne nous est gure connue que par les _Mmoires_ qu'il
a publis de son vivant, non pour le vain plaisir d'crire des
confessions, mais pour laisser une notice biographique exacte qui, par
le rcit de ses luttes et de ses dboires, pt servir d'enseignement aux
jeunes compositeurs. Aussi, tout en parlant avec dtails de sa carrire
d'artiste, a-t-il t sobre de confidences sur sa vie prive. Il en a
omis les particularits les plus intressantes, et, quand il en a
rapport certains pisodes, il l'a fait avec toutes les restrictions
possibles, ou les a prsents sous un jour dramatique qui leur enlve
leur plus grand charme, la sincrit de l'expression. A bien des gards,
il lui tait difficile d'agir autrement. S'il est permis  un crivain
de dissimuler des faits personnels sous la fiction du roman, il y a
quelque chose de pnible  voir un homme de talent abuser de sa
clbrit pour dvoiler au public l'intimit de sa vie et parpiller
devant lui le tiroir aux souvenirs. Berlioz n'a donc racont que ce
qu'il pouvait dire sans nuire  sa dignit. Mais la postrit est tenue
 moins de rserve, surtout quand une existence se prsente comme
celle-l, toute pleine des agitations d'un caractre exceptionnel et des
tourments d'un gnie incompris et opprim.

Une partie de la _Correspondance_ de Berlioz, recueillie et publie
rcemment avec un grand soin par M. Daniel Bernard, a commenc de mettre
au jour nombre de points laisss dans l'ombre par les _Mmoires_. Mais
ces lettres ne nous entretiennent encore que de ses travaux, de ses
voyages. Elles ne nous rvlent pas le Berlioz entrevu dans les
_Mmoires_: la nature fougueuse, ardente  la polmique de l'artiste,
s'y rpand en acerbes revendications; son coeur reste ferm, ne livre
aucun des secrets qui l'agitent; son esprit ne nous fait pas assister 
l'closion et au dveloppement des conceptions qui le hantent.

Berlioz n'a vraiment et sincrement ouvert son me qu' une seule
personne,  Humbert Ferrand. Parmi tous les amis qui l'ont entour de
leur sollicitude, il ne semble pas qu'il en ait rencontr de plus
dvou;  coup sr, c'est celui qu'il a le plus aim. Depuis leur
premire rencontre, en 1823, jusqu' sa mort, en 1869, rien n'a pu
altrer la profonde affection qu'il lui portait. Eloigns l'un de
l'autre par les tracas d'une carrire  faire ou par les soucis
d'intrts  soigner, ne trouvant l'occasion de se voir qu' de rares
intervalles, Berlioz et Ferrand ont d recourir  une correspondance
active et trs dtaille pour se tenir mutuellement au courant des
moindres incidents de leur vie. Pour Berlioz surtout, trs expansif,
prompt  l'enthousiasme, s'exasprant contre les difficults de sa
position, domin par une imagination d'une mobilit excessive, c'tait
l un besoin absolu. Sa correspondance avec Humbert Ferrand, embrassant
presque toute sa vie, devient de la sorte une autobiographie d'autant
plus intressante qu'elle a t crite au jour le jour, en dehors de
toute proccupation du public.




LETTRES INTIMES


A M. HUMBERT FERRAND, A PARIS




I

La Cte-Saint-Andr (Isre), 10 juin 1825[1].

    Mon cher Ferrand,

Je ne suis pas plus tt hors de la capitale, que je ne puis rsister au
besoin de converser avec vous. Je vous avais moi-mme engag  ne
m'crire que quinze jours aprs mon dpart, afin de ne pas demeurer trop
longtemps ensuite sans avoir de vos nouvelles; mais je viens vous
engager aujourd'hui  le faire le plus tt possible, parce que j'espre
que vous ne serez pas assez paresseux pour vous contenter de m'crire
une fois et pour me laisser languir pendant deux mois, comme l'homme de
la douleur loign du rocher de l'Esprance et qui voudrait bien aller
prendre une glace  la vanille chez Tortoni (Poitier, _in. lib._
Blousac, page 32).

J'ai fait un voyage assez ennuyeux jusqu' _Tarare_; l, tant
_descendu_ pour _monter_  pied, je me suis trouv, comme malgr moi,
engag dans la conversation de deux jeunes gens qui m'avaient l'air
_dilettanti_ et dont, comme tels, je ne m'approchais gure. Ils ont
commenc  m'apprendre qu'ils allaient au mont Saint-Bernard faire des
paysages et qu'ils taient lves de peinture de MM. Gurin et Gros; sur
quoi, je leur ai appris  mon tour que j'tais lve de Lesueur; ils
m'ont fait beaucoup de compliments sur le talent et le caractre de mon
matre; tout en causant, l'un des deux s'est mis  fredonner un choeur
des _Danades_.

--_Les Danades!_ me suis-je cri; mais vous n'tes donc pas
dilettante?...

--Moi, dilettante? m'a-t-il rpliqu; j'ai vu trente-quatre fois Drivis
et madame Branchu dans les rles de Danas et d'Hypermnestre.

--Oh!...

Et nous nous sommes sauts au col sans autre prambule.

--Ah! monsieur, madame Branchu!... ah! M. Drivis!... Quel talent!...
quel foudre!

--Je le connais beaucoup Drivis, a dit l'autre.

--Et moi donc! j'ai l'avantage de connatre galement la sublime
tragdienne lyrique.

--Ah! monsieur, que vous tes heureux! On dit que, indpendamment de son
prodigieux talent, elle est, en outre, fort recommandable par son esprit
et ses qualits morales.

--Certainement, rien n'est plus vrai.

--Mais, messieurs, leur ai-je dit, comment se fait-il que, n'tant pas
musiciens, vous n'ayez point t infects du virus dilettantique, et que
Rossini ne vous ait pas fait tourner le dos au naturel et au sens
commun?

--C'est, m'ont-ils rpondu, qu'tant habitus  rechercher en peinture
le grand, le beau et surtout le naturel, nous n'avons pu le mconnatre
dans les sublimes tableaux de Glck et de Saliri, non plus que dans les
accents  la fois tendres, dchirants et terribles de madame Branchu et
de son digne mule. Consquemment, le genre de musique  la mode ne
nous entrane pas plus que ne le feraient des arabesques ou des croquis
de l'cole flamande.

A la bonne heure, mon cher Ferrand,  la bonne heure! voil des gens qui
sentent, voil des connaisseurs dignes d'aller  l'Opra, dignes
d'entendre et de comprendre _Iphignie en Tauride_. Nous nous sommes
donn mutuellement nos adresses, et nous nous reverrons  Paris au
retour.

Avez-vous revu _Orphe_, avec M. Nivire, et l'avez-vous saisi
passablement?...

Adieu; tout va bien pour moi: mon pre est tout  fait dans mon parti,
et maman parle dj avec sang-froid de mon retour  Paris.

Votre ami.




II

Paris, 29 novembre (1827).


Mon cher Ferrand,

Vous avez gard un silence inexplicable  mon gard, ainsi qu' l'gard
de Berlioz[2] et de Gounet. Je sais que vous avez fait une seconde
maladie, plusieurs personnes nous l'ont appris; mais n'aviez-vous pas 
votre disposition la plume de votre frre pour nous faire part de votre
convalescence? Pourquoi nous laisser ainsi dans l'inquitude? Nous avons
cru pendant longtemps que vous tiez all en Suisse.

--Mais, disais-je toujours, quand cela serait, je n'y vois pas une
raison pour ne pas nous crire: il y a des postes en Suisse comme
ailleurs.

Je crois donc qu'il faut attribuer votre silence, non pas  l'oubli,
mais  l'insouciance mle de paresse dont vous tes abondamment pourvu.
J'espre cependant que vous retrouverez assez d'activit pour me
rpondre.

Ma _Messe_ a t excute le jour de la Sainte-Ccile avec un succs
double de la premire fois; les petites corrections que j'y avais faites
l'ont sensiblement amliore; le morceau

    _Et iterum venturus_

[Illustration: notation musicale]

surtout, qui avait t manqu la premire fois, a t excut, celle-ci,
d'une manire foudroyante, par six trompettes, quatre cors, trois
trombones et deux ophiclides. Le chant du choeur qui suit, que j'ai
fait excuter par toutes les voix  l'octave, avec un clat de cuivre
au milieu, a produit sur tout le monde une impression terrible; pour mon
compte, j'avais assez bien conserv mon sang-froid jusque-l, et il
tait important de ne pas me troubler. Je conduisais l'orchestre; mais,
quand j'ai vu ce tableau du Jugement dernier, cette annonce chante par
six basses-tailles  l'unisson, ce terrible _clangor tubarum_, ces cris
d'effroi de la multitude reprsente par le choeur, tout enfin rendu
exactement comme je l'avais conu, j'ai t saisi d'un tremblement
convulsif que j'ai eu la force de matriser jusqu' la fin du morceau,
mais qui m'a contraint de m'asseoir et de laisser reposer mon orchestre
pendant quelques minutes; je ne pouvais plus me tenir debout, et je
craignais que le bton ne m'chappt des mains. Ah! que n'tiez-vous l!
J'avais un orchestre magnifique, j'avais invit quarante-cinq violons,
il en est venu trente-deux, huit altos, dix violoncelles, onze
contre-basses; malheureusement, je n'avais pas assez de voix, surtout
pour une immense glise comme Saint-Eustache. _Le Corsaire_ et _la
Pandore_ m'ont donn des loges, mais sans dtails: de ces choses
banales, comme on en dit, pour tout le monde. J'attends le jugement de
Castil-Blaze, qui m'avait promis d'y assister, de Ftis et de
_l'Observateur_; voil les seuls journaux que j'avais invits, les
autres tant trop occups de politique.

J'ai t entendu dans un trs mauvais moment; beaucoup de personnes que
j'avais invites, entre autres les dames Lefranc, ne sont pas venues 
cause des troubles affreux dont le quartier Saint-Denis tait le thtre
depuis quelques jours. Quoi qu'il en soit, j'ai russi au del de mon
esprance; j'ai vraiment un parti  l'Odon, aux Bouffes, au
Conservatoire et au Gymnase. J'ai reu des flicitations de toutes
parts; j'ai reu, le soir mme de l'excution, une lettre de compliments
d'un monsieur que je ne connais pas et qui m'a crit des choses
charmantes. J'avais envoy des lettres d'invitation  tous les membres
de l'Institut, j'tais bien aise qu'ils entendissent excuter ce qu'ils
appellent de la musique inexcutable; car ma _Messe_ est trente fois
plus difficile que ma cantate du concours, et vous savez que j'ai t
oblig de me retirer parce que M. Rifaut n'a pas pu m'excuter sur le
piano, et que M. Berton s'est empress de me dclarer inexcutable,
mme  l'orchestre.

Mon grand crime, aux yeux de ce vieil et froid classique ( prsent du
moins), est de chercher  faire du neuf.

C'est une chimre, mon cher, me disait-il il y a un mois; il n'y a point
de neuf en musique; les grands matres se sont soumis  certaines formes
musicales que vous ne voulez pas adopter. Pourquoi chercher  faire
mieux que les grands matres? Et puis je sais que vous avez une grande
admiration pour un homme qui, sans doute, n'est pas sans talent... sans
gnie... C'est Spontini.

--Oh! oui, monsieur, j'ai une grande admiration pour lui, et je l'aurai
toujours.

--Eh bien, mon cher, Spontini..., aux yeux des vritables connaisseurs,
ne jouit pas... d'une grande _considration_.

L-dessus, vous pensez bien, je lui ai tir ma rvrence. Ah! vieux
podagre, si c'est l mon crime, il faut avouer qu'il est grand, car
jamais admiration ne fut plus profonde ni plus motive; rien ne peut
l'galer, si ce n'est le mpris que m'inspire la petite jalousie de
l'acadmicien.

Faut-il m'avilir jusqu' concourir encore une fois?... Il le faut
pourtant, mon pre le veut; il attache  ce prix une grande importance.
A cause de lui, je me reprsenterai; je leur crirai un petit orchestre
bourgeois  deux ou trois parties, qui fera autant d'effet sur le piano
que l'orchestre le plus riche; je prodiguerai les redondances, puisque
_ce sont l les formes auxquelles les grands matres se sont soumis, et
qu'il ne faut pas faire mieux que les grands matres_, et, si j'obtiens
le prix, je vous jure que je dchire ma _Scne_ aux yeux de ces
messieurs, aussitt que le prix sera donn.

Je vous parle de tout cela avec feu, mon cher ami; mais vous ne savez
pas combien peu j'y attache d'importance: je suis depuis trois mois en
proie  un chagrin dont rien ne peut me distraire, et le dgot de la
vie est pouss chez moi aussi loin que possible; le succs mme que je
viens d'obtenir n'a pu qu'un instant soulever le poids douloureux qui
m'oppresse, et il est retomb plus lourd qu'auparavant. Je ne puis ici
vous donner la clef de l'nigme; ce serait trop long, et, d'ailleurs, je
crois que je ne saurais former des lettres en vous parlant de ce sujet;
quand je vous reverrai, vous saurez tout; je finis par cette phrase que
l'ombre du roi de Danemark adresse  son fils Hamlet:

    _Farewell, farewell, remember me!_




III

Paris, vendredi, 6 juin 1828.


    Mon cher ami,

Vous schez sans doute d'impatience de connatre le rsultat de mon
concert; si je ne vous ai pas crit plus tt, c'est que j'attendais le
jugement des journaux; tous ceux qui ont parl de moi,  l'exception de
la _Revue musicale_ et de _la Quotidienne_, que je n'ai pas encore pu me
procurer, doivent vous parvenir en mme temps que ma lettre.

Grand, grand succs! Succs d'tonnement dans le public, et
d'enthousiasme parmi les artistes.

On m'avait dj tant applaudi aux rptitions gnrales de vendredi et
de samedi, que je n'avais pas la moindre inquitude sur l'effet que
produirait ma musique sur les auditeurs payants. L'ouverture de
_Waverley_, que vous ne connaissez pas, a ouvert la sance de la manire
la plus avantageuse possible, puisqu'elle a obtenu trois salves
d'applaudissements. Aprs quoi est venue notre chre _Mlodie
pastorale_. Elle a t indignement chante par les solos, et le choeur
de la fin ne l'a pas t du tout; les choristes, au lieu de compter
leurs pauses, attendaient un signe que le chef d'orchestre ne leur a pas
fait, et ils se sont aperus qu'ils n'taient pas entrs quand le
morceau tait sur le point de finir. Ce morceau n'a pas produit le quart
de l'effet qu'il renferme.

La _Marche religieuse des mages_, que vous ne connaissez pas non plus, a
t fort applaudie. Mais, quand est venu le _Resurrexit_ de ma Messe,
que vous n'avez jamais entendu depuis que je l'ai retouch et qui tait
chant pour la premire fois par quatorze voix de femmes et trente
hommes, la salle de l'cole royale de musique a vu pour la premire fois
les artistes de l'orchestre quitter leurs instruments aussitt aprs le
dernier accord et applaudir plus fort que le public. Les coups d'archet
retentissaient comme la grle sur les basses et contre-basses: les
femmes, les hommes des choeurs, tout applaudissait; quand une salve
tait finie, une autre recommenait; c'taient des cris, des
trpignements!...

Enfin, ne pouvant plus y tenir dans mon coin de l'orchestre, je me suis
tendu sur les timbales, et je me suis mis  pleurer.

Ah! que n'tiez-vous l, cher ami! Vous auriez vu triompher la cause que
vous dfendiez avec tant de chaleur contre les gens  ides troites et
 petites vues; en vrit, dans le moment de ma plus violente motion,
je pensais  vous et je ne pouvais m'empcher de gmir de votre absence.

La seconde partie s'ouvrait par l'ouverture des _Francs Juges_. Il faut
que je vous raconte ce qui tait arriv  la premire rptition de ce
morceau. A peine l'orchestre a-t-il entendu cet pouvantable solo de
trombone et d'ophiclide sur lequel vous avez mis des paroles pour
Olmerick, au troisime acte,

[Illustration: notation musicale _Adagio._]

que l'un des violons s'arrte et s'crie:

--Ah! ah! l'arc-en-ciel est l'archet de votre violon, les vents jouent
de l'orgue, le temps bat la mesure.

L-dessus, tout l'orchestre est parti et a salu par ses
applaudissements une ide dont il ne connaissait pas mme l'tendue; ils
ont interrompu l'excution pour applaudir. Le jour du concert, cette
introduction a produit un effet de stupeur et d'pouvante qui est
difficile  dcrire; je me trouvais  ct du timbalier, qui, me tenant
un bras qu'il serrait de toutes ses forces, ne pouvait s'empcher de
s'crier convulsivement,  divers intervalles:

--C'est superbe!... C'est sublime, mon cher!... C'est effrayant! il y a
de quoi en perdre la tte!...

De mon autre bras, je me tenais une touffe de cheveux que je tirais avec
rage; j'aurais voulu pouvoir m'crier, oubliant que c'tait de moi:

--Que c'est _monstrueux_, colossal, horrible!

Enfin, vous connaissez notre Scne hroque grecque, le vers: _Le monde
entier_... n'a pas pu produire la moiti de l'effet de cet pouvantable
passage. A la vrit, il a t fort mal excut; Bloc, qui conduisait,
s'est tromp de mouvement en commenant: _Des sommets de l'Olympe_...
Et, pour ramener l'orchestre au mouvement vritable, il a caus un
dsordre momentan dans les violons qui a failli tout gter. Malgr
cela, l'effet est aussi grand et peut-tre plus grand que vous ne vous
imaginez. Cette marche prcipite des auxiliaires grecs, et cette
exclamation: _Ils s'avancent!_ sont d'un dramatique tonnant. Je ne me
gne pas avec vous, comme vous voyez, et je dis franchement ce que je
pense de ma musique.

Un artiste de l'Opra disait, le soir de ma rptition  un de ses
camarades, que cet effet des _Francs Juges_ tait la chose la plus
extraordinaire qu'il et entendue de sa vie.

--Oh! aprs Beethoven, toutefois? disait l'autre.

--Aprs rien, a-t-il rpondu; je dfie qui que ce soit de trouver une
ide plus terrible que celle-l.

Tout l'Opra assistait  mon concert; aprs, c'taient des embrassades 
n'en plus finir. Ceux qui ont t les plus contents sont: Habeneck,
Drivis, Adolphe Nourrit, Dabadie, Prvost, mademoiselle Mori, Alexis
Dupont, Schneitzoeffer, Hrold, Rigel, etc. Il n'a rien manqu  mon
succs, pas mme les critiques de MM. Panseron et Brugnires, qui
trouvaient que mon genre est nouveau, mais mauvais, et qu'on a tort
d'encourager cette manire d'crire.

Ah! mon cher ami, envoyez-moi donc un opra! _Robin Hood!_... Que
voulez-vous que je fasse si je n'ai pas de pome? Je vous en supplie,
achevez quelque chose.

Adieu, mon cher Ferrand. Je vous envoie des armes pour combattre les
dtracteurs; Castil Blaze, ne se trouvant pas  Paris, n'a pu assister 
mon concert; je l'ai vu depuis; il m'a cependant promis d'en parler. Il
ne se presse gure; heureusement je puis m'en passer, et largement.

J'ai appris hier seulement que l'article du journal _le Voleur_, qui
m'est le plus favorable, est de Despraux, qui a concouru avec moi 
l'Institut; ce suffrage d'un rival m'a beaucoup flatt.




IV

28 juin 1828.


O mon ami, que votre lettre s'est fait attendre! Je craignais que la
mienne ne ft gare.

L'cho a bien rpondu...

Oui, nous nous comprenons pleinement, nous sentons de mme; ce n'est pas
tout  fait sans charme que nous vivons. Quoique, depuis neuf mois, je
trane une existence empoisonne, dsillusionne, et que la musique
seule me fait supporter, votre amiti est aussi un lien qui m'enchane
et dont les noeuds se resserrent de jour en jour pendant que les autres
se rompent (ne faites pas de conjectures, vous vous tromperiez). Je
ferai tous mes efforts pour aller passer quelque temps  la Cte dans un
mois et demi; aussitt que mon dpart sera fix, je vous en avertirai et
vous donnerai rendez-vous chez mon pre.

J'attends avec la plus vive impatience le premier et le troisime acte
des _Francs Juges_, et je vous jure sur l'honneur que je vais vous
envoyer une copie du _Resurrexit_ en grande partition et une de la
Mlodie. Je vais les faire copier le plus tt possible, et je vous les
expdierai ds que je pourrai les avoir.

[Illustration: notation musicale _Tout le cuivre.--Largo._]

_Oboe soli._

_Tromb._

(_Cimbales et timbales. Coup de poignard._)

_Orchestre  cordes._

_Uniss._]

L'allocution dont vous me parlez est d'un artiste de votre connaissance
et qui justifie le jugement que vous en portez: c'est Turbri. Puisque
vous devez voir Duboys, il faut que je vous rapporte la conversation que
j'ai eue avant-hier avec Pastou, son ancien matre de musique. Je le
rencontre dans la rue Richelieu, et, sans me donner le temps de lui dire
bonjour:

--Ah! je suis aise de vous voir! me dit-il; je suis all vous entendre.
Savez-vous une chose? c'est que vous tes le Byron de la musique. Votre
ouverture des _Francs Juges_ est un _Childe Harold_, et puis, vous tes
harmoniste!... Ah! diable! L'autre jour, dans un dner, on parlait de
vous, et un jeune homme a dit qu'il vous connaissait et que vous tiez
un bon garon. Eh! je me f.... bien que ce soit un bon garon, lui
ai-je dit; quand on fait de la musique comme a, qu'on soit le diable,
a m'est bien gal! Je ne me doutais pas, quand nous avons applaudi
ensemble Beethoven, avec cris et trpignements, qu'un mois plus tard,
sur la mme banquette, dans la mme salle, ce serait vous qui me feriez
prouver de pareilles sensations. Adieu, mon cher, je suis heureux de
vous connatre.

Concevez-vous un pareil fou?

Je me suis trouv  dner, il y a quelque temps, avec le jeune
Tolbecque, le fashionable des trois. Lorsqu'il entendit parler de mon
projet de concert dans le temps, il trouvait que c'tait le _comble de
l'amour-propre_, et que ce serait sans doute _endormant_. Eh bien, il
est venu excuter  mon orchestre malgr cela, et, ds la premire
ouverture, il s'est fait en lui une telle rvolution, que, devenu ple
comme la mort, m'a-t-il dit, je n'avais pas la force d'applaudir des
_effets qui m'arrachaient les entrailles_; vraiment, cela emporte la
pice!

Cela soulage singulirement, de courber sous le joug ces petits
farceurs.

J'ai beaucoup de choses en train dans ce moment-ci et rien de positif;
deux opras se prparent pour Feydeau, un pour l'Opra, et je vais
sortir tout  l'heure pour aller voir M. Laurent, directeur des thtres
anglais et italien: il s'agit de me faire mettre en opra italien la
tragdie anglaise de _Virginius_. Aussitt que j'aurai quelque chose de
positif, je vous l'crirai.

Adieu, mon cher ami; je vous embrasse de tout mon coeur.

Votre ami pour la vie.




V

28 juin, huit heures plus tard.


Je viens, non pas de chez M. Laurent, mais de Villeneuve-Saint-Georges,
 quatre lieues de Paris, o je suis all depuis chez moi  la
course... Je n'en suis pas mort... La preuve, c'est que je vous
l'cris... Que je suis seul!... Tous mes muscles tremblent comme ceux
d'un mourant!... O mon ami, envoyez-moi un ouvrage; jetez-moi un os 
ronger... Que la campagne est belle!... quelle lumire abondante!...
Tous les vivants que j'ai vus en revenant avaient l'air heureux... Les
arbres frmissaient doucement, et j'tais tout seul dans cette immense
plaine... L'espace... l'loignement... l'oubli... la douleur... la rage
m'environnaient. Malgr tous mes efforts, la vie m'chappe, je n'en
retiens que des lambeaux.

A mon ge, avec mon organisation, n'avoir que des sensations
dchirantes; avec cela les perscutions de ma famille recommencent: mon
pre ne m'envoie plus rien, ma soeur m'a crit aujourd'hui qu'il
persistait dans cette rsolution. L'argent... toujours l'argent!... Oui,
l'argent rend heureux. Si j'en avais beaucoup, je pourrais l'tre, et la
mort n'est pas le bonheur, il s'en faut de beaucoup.

Ni pendant... ni aprs...

Ni avant la vie?

Quand donc?

Jamais.

Inflexible ncessit!...

Et cependant le sang circule; mon coeur bat comme s'il bondissait de
joie.

Au fait, je suis furieusement en train; de la joie, morbleu, de la joie!




VI

Dimanche matin.


Mon cher ami, ne vous inquitez pas de ces malheureuses aberrations de
mon coeur; la crise est passe; je ne veux pas vous en expliquer la
cause par crit, une lettre peut s'garer. Je vous recommande instamment
de ne pas dire un mot de mon tat  qui que ce soit; une parole est si
facilement rpte, qu'elle pourrait venir jusqu' mon pre, qui en
perdrait totalement le repos: il ne dpend de personne de me le rendre;
tout ce que je puis faire, c'est de souffrir avec patience, en attendant
que le temps, qui change tant de choses, change aussi ma destine.

Soyez prudent, je vous en prie; gardez-vous d'en rien dire  Duboys; car
il pourrait le rpter  Casimir Faure, et, de l, mon pre le saurait.

Cette effroyable course d'hier m'a abm: je ne puis plus me remuer,
toutes les articulations me font mal, et cependant il faut que je
marche encore toute la journe.

Adieu, mon cher ami.

Je vous embrasse.




VII

Paris, 29 aot 1828.


    Mon cher Ferrand,

Je pars demain pour la Cte; je vais enfin revoir mes parents aprs
trois ans de sparation; je pense que rien ne vous empchera d'accomplir
votre promesse, et que j'aurai le plaisir de vous voir dans le courant
du mois prochain. Je repartirai le 26 septembre sans remise; ainsi
arrangez-vous pour venir  la Cte le plus tt que vous pourrez. Mais
crivez-moi pour m'en prvenir huit jours d'avance, parce que je
pourrais me trouver  Grenoble si vous ne m'avertissiez pas.

Auguste, qui est  Blois dans ce moment-ci, m'a engag sa parole de
venir me retrouver  la Cte. Je vais lui crire de s'entendre avec vous
pour que vous fassiez le voyage ensemble depuis Belley ou Lyon; j'espre
qu'il y aura moyen d'arranger cela et que vous m'arriverez tous les deux
 la fois. Je vous apporte les deux morceaux que vous attendez, et que
je n'ai pas pu remettre au jeune Daudert, parce qu'ils n'taient pas
finis de copier. Ainsi, adieu; je compte recevoir une lettre de vous le
8 ou le 10 septembre; n'y manquez pas.

Votre ami.




VIII

    Grenoble, lundi 16 septembre 1828.


    Mon cher ami,

Je pars demain matin pour la Cte, d'o je suis absent depuis le jour de
l'arrive de votre lettre. Il m'est impossible d'aller vous voir;
partant le 27 de ce mois, je ne puis absolument pas parler  mes parents
d'une absence. J'avais dj caus de vous avec ma famille; on
s'attendait  vous voir, et votre lettre a redoubl l'impatience avec
laquelle on vous dsirait. Ce dsir, de la part de mes soeurs et de nos
demoiselles, est peut-tre un peu intress; il est question de bals, de
goters  la campagne; on cherche des cavaliers aimables, ils ne sont
pas communs ici, et, quoique ce soit peut-tre un peu pour moi que ce
remue-mnage se prpare, je ne suis pas le moins du monde fait pour y
rpandre de l'entrain ni de la gaiet. J'ai vu Casimir Faure
dernirement chez mon pre; il est  la campagne chez le sien, et nous
ne sommes spars que par une distance qu'on franchit en deux heures.
Robert est venu avec moi, il est le mnestrel ador de ces dames.
Arrivez au plus tt, je vous en prie; votre musique vous attend.

Nous lirons _Hamlet_ et _Faust_ ensemble. Shakspeare et Goethe! les
muets confidents de mes tourments, les explicateurs de ma vie. Venez,
oh! venez! personne ici ne comprend cette rage de gnie. Le soleil les
aveugle. On ne trouve cela que bizarre. J'ai fait avant-hier, en
voiture, la ballade du _Roi de Thul_ en style gothique; je vous la
donnerai pour la mettre dans votre _Faust_, si vous en avez un. Adieu;
le temps et l'espace nous sparent; runissons-nous avant que la
sparation soit plus longue.

Mais laissons cela.

Horatio, tu es bien l'homme dont la socit m'a le plus convenu. Je
souffre beaucoup. Si vous ne veniez pas, ce serait cruel.

Allons! vous viendrez.

Adieu.

Demain je suis  la Cte. Aprs-demain mercredi, j'aurai  aider ma
famille pour la rception de M. de Ranville, procureur gnral, qui
vient avec mon oncle passer deux jours  la maison. Le 27, je pars; la
semaine prochaine, il y a grande runion chez la cousine d'Hippolyte
Rocher, la belle mademoiselle Veyron.

Voyez!




IX

Paris, 11 novembre 1828.


    Mon cher ami,

Je vous remercie de votre obligeance; je suis seulement honteux de ne
l'avoir pas fait plus tt; mais, quand je vous ai adress les ouvrages
que vous me demandiez, j'tais si malade, si incapable, que j'ai prfr
attendre quelques jours pour vous crire.

La Fontaine a bien eu raison de dire: L'absence est le plus grand des
maux. Elle est partie! elle est  Bordeaux depuis quinze jours; je ne
vis plus, ou plutt je ne vis que trop; mais je souffre l'impossible;
j'ai  peine le courage de remplir mes nouvelles fonctions. Vous savez
qu'ils m'ont nomm premier commissaire de la Socit du Gymnase-Lyrique.
C'est moi qui suis charg du choix et du remplacement des musiciens, de
la location des instruments et de la garde des partitions et parties
d'orchestre. Je m'occupe dans ce moment-ci de tout cela. Les
souscripteurs commencent  venir; nous avons dj deux mille deux cents
francs en caisse. Les envieux crivent des lettres anonymes; Chrubini
est en mditation pour savoir _s'il nous servira_ ou _s'il nous nuira_;
tout le monde clabaude  l'Opra, et nous allons toujours notre train.
Je ne fais encore rien copier; j'attends pour cela votre lettre.

Vous me demandez combien coterait la gravure de notre Scne grecque. Il
y a bien longtemps que je me suis inform du prix de la lithographie;
mais elle cote en France un tiers de plus que la gravure. Les planches
graves de notre ouvrage reviendraient  sept cent cinquante francs,
avec l'impression d'une cinquantaine d'exemplaires.

Je n'ai pas encore revu l'auteur d'_Atala_, il est  la campagne; je lui
parlerai de votre Scne aussitt que je le verrai.

Si vous voyez Auguste, excusez-moi auprs de lui de ce que je ne lui
cris pas; dites-lui que je suis tonn de n'avoir pas encore appris son
voyage  la Cte; il m'avait bien dit, en partant, qu'il irait voir mon
pre.

J'ai rencontr avant-hier Flayol au cours d'anglais; il vous dit mille
choses.

Adieu, mon cher ami; je vous embrasse.




X

(Fin de 1828)


    Mon cher ami,

Je vous rponds sur-le-champ; il s'en faut de beaucoup que je renonce 
notre opra, et, si je ne vous en ai pas parl, c'est que je ne voulais
pas vous en rompre la tte davantage, pensant que vous ne doutiez pas de
l'impatience avec laquelle je l'attends; ainsi achevez-le le plus tt
possible.

Je travaille dans ce moment-ci pour les concerts de M. Choron; celui-ci
m'a demand un oratorio pour des voix seules avec accompagnement
d'orgue; j'en ai dj fait la moiti, et je pense qu'il sera excut
d'ici  un mois et demi; cela me fera un peu connatre dans le faubourg
Saint-Germain.

Connaissez-vous assez M. d'Eckstein pour me donner une lettre de
recommandation prs de lui? J'ai appris qu'il tait collaborateur d'un
grand journal mensuel[3],  la tte duquel se trouve M. Beuchon, l'un
des rdacteurs du _Constitutionnel_; ce journal va paratre dans quelque
temps; il est conu sur un plan trs vaste, et les arts y occuperont une
place distingue. Si je pouvais inspirer assez de confiance pour cela,
je voudrais tre charg de la rdaction des articles de musique; voyez
si vous pouvez me servir l dedans. Si M. d'Eckstein me prsente, il est
prsumable qu'on m'acceptera; d'ailleurs, on peut me mettre  l'preuve.

Souffrez-vous toujours de vos dents? Je vous envoie pour vos trennes un
air sublime de _la Vestale_, que vous ne connaissez pas, parce qu'il a
t supprim depuis plus de dix ans. Vous me paraissez triste, vous avez
besoin de pleurer, je vous le donne comme un spcifique. Plus, un autre
air de _Fernand Cortez_, que vous ne connaissez pas non plus par la mme
raison, et qui est peut-tre le plus beau de la pice.

Adieu.

Votre ami pour la vie.




XI

Paris, 2 fvrier 1829.


J'attendais toujours, mon cher et excellent ami, que ma partition de
_Faust_ ft entirement termine pour vous crire en vous l'adressant;
mais, l'ouvrage ayant pris une dimension plus grande que je ne croyais,
la gravure n'est pas encore finie, et je ne puis me passer plus
longtemps de vous crire.

J'ai, il y a trois jours, t, pendant douze heures, dans le dlire de
la joie: Ophlie n'est pas si loigne de moi que je le pensais; il
existe quelque raison qu'on ne veut absolument pas me dire avant quelque
temps, pour laquelle il lui est impossible dans ce moment de se
prononcer ouvertement.

--Mais, a-t-elle dit, _s'il m'aime vritablement_, si son amour n'est
pas de la nature de ceux qu'il est de mon devoir de mpriser, ce ne sera
pas quelques mois d'attente qui pourront lasser sa constance.

Oh! Dieu! si je l'aime vritablement! Turner sait beaucoup d'autres
choses sans doute, mais il s'obstine  me jurer qu'il ne sait rien; je
n'aurais pas mme su cela, si je n'avais pas arrach une partie de mon
secret  sa femme. Je m'apercevais seulement, depuis quelque temps,
qu'il me parlait de mes affaires avec plus de confiance et avec un air
riant; un jour, il n'a pu s'empcher de sortir de son flegme britannique
en me disant:

--Je russirai, je vous dis, j'en suis sr; si je pars avec elle pour la
Hollande, je suis sr de vous crire dans peu d'excellentes nouvelles.

Eh bien, mon cher ami, il part dans quatre jours avec elle et sa mre;
il est charg de leur correspondance franaise et de l'administration de
leurs intrts pcuniaires  Amsterdam.

Et c'est elle, c'est Ophlie qui a arrang tout cela, qui l'a voulu
fortement. Donc, elle veut lui parler beaucoup et souvent de moi; ce
qu'elle n'a pas encore pu faire,  cause de la prsence continue de sa
mre, devant laquelle elle tremble comme un enfant.

coutez-moi bien, Ferrand; si jamais je russis, je sens,  n'en pouvoir
douter, que je deviendrais un colosse en musique; j'ai dans la tte
depuis longtemps une _symphonie descriptive_ de _Faust_ qui fermente;
quand je lui donnerai la libert, je veux qu'elle pouvante le monde
musical.

L'amour d'Ophlie a centupl mes moyens. Envoyez-moi _les Francs Juges_
au plus tt; que je profite d'un moment de soleil et de calme pour les
faire recevoir; la nuit et la tempte sont trop souvent l pour
m'empcher de marcher; il faut absolument que j'agisse maintenant. Je
compte sur votre exactitude, et j'espre que vous m'enverrez votre pome
avant dix jours. J'ai reu, il y a peu de temps, une lettre de ma soeur
ane, en rponse  une immense ptre de moi, dans laquelle je m'tais
expliqu ouvertement sur mes projets pour le mariage, sans dire, bien
entendu, que je fusse fix dans mon choix. Nancy m'a rpondu que mes
parents avaient lu ma lettre (c'tait ce que je voulais); et, d'aprs ce
qu'elle me dit, il parat qu'ils s'attendaient tellement  cela, qu'ils
n'en ont pas t surpris; et, lorsque j'en viendrai  leur demander leur
consentement, j'espre que la commotion sera trs lgre. Je vais lui
envoyer ma partition  Amsterdam. Je n'ai mis que les initiales de son
nom. Comment! je parviendrais  tre aim d'Ophlie, ou du moins mon
amour la flatterait, lui plairait?... Mon coeur se gonfle et mon
imagination fait des efforts terribles pour comprendre cette immensit
de bonheur sans y russir. Comment! je vivrais donc? j'crirais donc?
j'ouvrirais mes ailes? _O dear friend! o my heart! o life! Love! All!
all!_

Ne soyez pas pouvant de ma joie; elle n'est pas si aveugle que vous
pouvez le craindre; le malheur m'a rendu mfiant; je regarde en avant,
je n'ai rien d'assur; je frmis autant de crainte que d'esprance.

Attendons le temps, rien ne l'arrte; ainsi nous pouvons compter sur
lui.

Adieu; envoyez-moi _les Francs Juges_, vite, je vous supplie.

       *       *       *       *       *

Avez-vous lu _les Orientales_ de Victor Hugo? Il y a des milliers de
sublimits. J'ai fait sa _Chanson des pirates_ avec accompagnement de
tempte; si je la mets au net et que j'aie le temps de la recopier, je
vous l'enverrai avec _Faust_. C'est de la musique d'cumeur de mer, de
forban, de brigand, de flibustier  voix rauque et sauvage; mais je n'ai
pas besoin de vous mettre au fait, vous comprenez la musique potique
aussi bien que moi.




XII

18 fvrier 1829.


    Mon cher ami,

J'ai crit  M. Bailly aussitt aprs la rception de votre lettre; il
ne m'a pas encore rpondu. Duboys, qui est ici depuis quelques jours, a
vu Carn avant-hier, ils ont parl du journal ensemble[4]; Carn lui a
dit qu'on comptait sur moi.

J'allai voir Carn, il y a  peu prs vingt jours; il me promit de
m'crire aussitt qu'il y aurait quelque chose de dcid; je n'ai point
eu de ses nouvelles. Je n'y comprends rien.

Quant  l'affaire du _Stabat_, voici: Marescot vient de revenir 
Paris, je lui en ai parl; il a consenti  le graver, pourvu qu'on lui
assure la vente de quinze exemplaires au moins. L'ouvrage sera marqu
quatre francs cinquante, et les quinze exemplaires seront livrs  deux
francs.

D'aprs ce que vous m'aviez dit du nombre des personnes qui
s'intressent  M. Dupart, je n'ai pas hsit  rpondre pour le
placement des quinze exemplaires, et Marescot est venu aujourd'hui
chercher le manuscrit. Il sera grav avant la semaine sainte; ainsi on
pourra le chanter sur les exemplaires que je vous enverrai.

Du reste, son atmosphre d'esprance ne s'est pas rembrunie, au
contraire... _Elle_ n'est pas encore partie, elle quittera Paris
vraisemblablement vendredi prochain.

Singulire destine que celle d'un amant dont le voeu le plus ardent est
l'loignement de celle qu'il aime!

Tant qu'elle restera ici, je ne pourrai point obtenir de rponse
positive; on m'assure que j'aurai quelques lignes de sa main en rponse
 ma lettre, qui lui sera remise  Amsterdam. Oh! Dieu! que va-t-elle me
dire?...

    _Farewell, my dear, farewell, love ever your friend._




XIII

Paris, 9 avril 1829.


--Ah! pauvre cher ami! je ne vous ai pas crit, parce que j'en tais
incapable. Toutes mes esprances taient d'affreuses illusions. Elle est
partie, et, en partant, sans piti pour mes angoisses dont elle a t
tmoin deux jours de suite, elle ne m'a laiss que cette rponse que
quelqu'un m'a rapporte: Il n'y a rien de plus impossible.

N'exigez pas, mon cher ami, que je vous donne le dtail de tout ce qui
m'est arriv pendant ces deux fatales semaines; il m'est survenu,
avant-hier, un accident qui me met aujourd'hui dans l'impossibilit de
parler de cela; je ne suis pas encore assez remis. Je tcherai de
trouver un moment o j'aurai assez de force pour retourner le fer qui
est demeur dans la plaie.

       *       *       *       *       *

Je vous envoie _Faust_, ddi  M. de la Rochefoucault; ce n'tait pas
pour lui!... Si vous pouvez, sans vous gner, me prter encore cent
francs pour payer l'imprimeur, vous m'obligerez. J'aime mieux vous les
devoir qu' ces gens-l. Si vous ne me l'aviez offert, j'avoue que je
n'aurais pu me dcider  vous les demander.

Je vous remercie mille fois de votre opra; Gounet le copie en ce
moment-ci; nous allons mettre en jeu tous les ressorts pour le faire
recevoir srement. Il est superbe; il y a des choses sublimes. Oh! mon
cher, que vous tes pote! Le finale des Bohmiens, au premier acte, est
un coup de matre; jamais, je crois, on n'aura prsent de pome d'opra
aussi original et aussi bien crit; je vous le rpte, il est
magnifique.

Ne soyez pas fch si je vous laisse si vite. Je vais  la poste porter
la musique, il est dj deux heures; je suis si souffrant, que je vais
me recoucher en rentrant.

Il y a trente-six jours qu'elle est partie, ils ont toujours
vingt-quatre heures chacun; et _il n'y a rien de plus impossible_.

Adieu.

       *       *       *       *       *

J'ai demand  Schott et  Schlesinger, qui ont de la musique d'glise,
s'ils avaient ce que vous me demandez; mais ils n'ont rien que de trs
grand.

J'ai fait un _Salutaris_  trois voix avec accompagnement d'orgue au
piano; je l'ai cherch toute la journe pour vous l'envoyer, je n'ai pas
pu le retrouver; comme il ne valait pas grand'chose, je l'aurai
vraisemblablement brl cet hiver.




XIV

Paris, ce 3 juin 1829.


    Mon cher ami,

Voil bientt trois mois que je n'ai pas reu de vos nouvelles; j'ai
voulu attendre toujours, pensant que peut-tre vous tiez en voyage;
mais il parat que vous n'avez pas quitt Belley, car ma soeur m'crit,
il y a peu de jours, que vous lui avez envoy des airs suisses dont elle
me charge de vous remercier. Il y a donc ncessairement quelque chose
d'extraordinaire.

Je vous ai envoy _Faust_ avec les exemplaires sans titre du _Stabat_;
vous ne m'avez pas accus rception, je n'y conois absolument rien.
Peut-tre y a-t-il quelque nouvelle lutte anonyme. Votre pre intercepte
peut-tre notre correspondance. Peut-tre ajoutez-vous foi vous-mme aux
absurdes calomnies qu'on a rpandues sur mon compte auprs de votre
famille.

Je ne vous ai pas envoy les titres du _Stabat_; Marescot est reparti
pour la province, et je ne sais o le prendre. _Faust_ a le plus grand
succs parmi les artistes; Onslow est venu chez moi un matin me
dconcerter par les loges les plus passionns; Meyerbeer vient d'crire
de Baden  Schlesinger pour lui en demander un exemplaire. Urhan,
Chlard, beaucoup des artistes les plus marquants de l'Opra se sont
procur des exemplaires, et, chaque soir, ce sont de nouvelles
flicitations. Dans tout cela, rien ne m'a frapp comme l'enthousiasme
de M. Onslow. Vous savez que, depuis la mort de Beethoven, il tient le
sceptre de la musique instrumentale. Spontini vient de monter  Berlin
son opra du _Colporteur_, qui a obtenu un immense succs; il est
extrmement difficile sur l'originalit, et il m'a assur qu'il ne
connaissait rien de plus original que _Faust_.

--J'aime bien ma musique, ajoutait-il; mais, en conscience, je me crois
incapable d'en faire autant.

A tout cela, je ne rpondais gure que des btises, tellement j'tais
troubl de cette visite inattendue.

Le surlendemain, Onslow m'a envoy un exemplaire de la partition de ses
deux grands quintetti.

C'est jusqu' prsent le suffrage qui m'a le plus touch.

J'ai pay ce que je devais  l'imprimeur, une lve m'tant survenue.

Je suis toujours trs heureux, ma vie est toujours charmante; point de
douleurs, jamais de dsespoir, beaucoup d'illusions; pour achever de
m'enchanter, _les Francs Juges_ viennent d'tre refuss par le jury de
l'Opra. M. Alexandre Duval, qui a lu le pome au comit, m'a dit qu'on
l'avait trouv long et obscur; il n'y a que la scne des Bohmiens qui a
plu  tout le monde; du reste, il trouve, lui, que le style est trs
remarquable et qu'il y a _un avenir potique l dedans_.

Je vais me le faire traduire en allemand. J'achverai la musique; j'en
ferai un opra comme le _Freyschtz_, moiti parl, moiti mlodrame, et
le reste musique; j'ajouterai quatre ou cinq morceaux, tels que le
finale du premier acte, les quintetti, l'air de Lnor, etc., etc. On
m'assure que Spohr n'est point jaloux et cherche, au contraire,  aider
les jeunes gens; alors, si j'ai le prix  l'Institut, je partirai dans
quelques jours pour Cassel; il y dirige le thtre, et je pourrai faire
entendre l _les Francs Juges_. Quel que soit le rsultat final de tout
cela, je ne suis pas moins extrmement sensible aux peines que cet
ouvrage vous a cotes, et je vous en remercie mille fois. Il me plat,
 moi, beaucoup. Je prpare un grand concert pour le commencement de
dcembre, o je ferai entendre _Faust_ avec deux grandes ouvertures et
quelques mlodies irlandaises qui ne sont pas graves. Je n'en ai
encore termin qu'une; Gounet me fait beaucoup attendre les autres.

La _Revue musicale_ a publi un article fort bon sur _Faust_; je ne l'ai
pas fait annoncer encore dans les autres journaux.

Je ne puis pas me livrer  la moindre composition importante; quand j'ai
la force de travailler, je copie des parties pour le concert futur, et
je n'ai pas beaucoup de temps  y consacrer; on me tourmente pour des
articles de journaux. Je suis charg de la correspondance,  peu prs
gratuite, de la _Gazette musicale de Berlin_. On me traduit en allemand;
le propritaire est  Paris dans ce moment, et il m'ennuie. Pour _le
Correspondant_, un seul article a paru; comme dans le second,
j'attaquais l'cole italienne. M. de Carn m'a crit avant-hier pour me
prier d'en faire un autre sur un sujet diffrent. On a trouv que
j'tais un _peu dur_ pour l'cole italienne. La _Prostitue_ trouve donc
des amants mme parmi les gens religieux.

Je prpare une notice bibliographique sur Beethoven.

J'ai mes entres au thtre allemand; le _Freyschtz_ et _Fidelio_ m'ont
donn des sensations nouvelles, malgr le dtestable orchestre des
Italiens, dont la voix publique fait enfin justice; les journaux
d'aujourd'hui surtout le tuent.

On m'a offert de me prsenter  Rossini; je n'ai pas voulu, comme vous
pensez bien; je n'aime pas ce Figaro, ou plutt je le hais tous les
jours davantage; ses plaisanteries absurdes sur Weber, au foyer du
thtre allemand, m'ont exaspr; je regrettais bien de ne pas tre de
la conversation pour lui lcher ma borde.

Mon pauvre Ferrand, je vous cris de bien longues digressions qui ne
vous intressent gure; je suis port  craindre que mes lettres n'aient
plus pour vous l'intrt d'autrefois. S'il ne s'tait pas fait en vous
quelque trange changement, seriez-vous rest depuis si longtemps sans
rpondre  ma lettre qui accompagnait le paquet de musique? C'est
pendant la semaine sainte que vous avez d la recevoir. Vous ne m'avez
mme pas crit un mot d'amiti aprs que je vous ai annonc que je
perdais toutes les esprances dont j'avais t berc. Je ne suis pas
plus avanc que le premier jour; cette passion me tuera; on a rpt si
souvent que l'esprance seule pouvait entretenir l'amour! Je suis bien
la preuve du contraire. Le feu ordinaire a besoin d'air, mais le feu
lectrique brle dans le vide. Tous les journaux anglais retentissent de
cris d'admiration pour son gnie. Je reste obscur. Quand j'aurai crit
une composition instrumentale, immense, que je mdite, je veux pourtant
aller  Londres la faire excuter; que j'obtienne sous ses yeux un
brillant succs!

O mon cher ami, je ne puis plus crire: la faiblesse m'te la plume des
doigts.

Adieu.




XV

15 juin 1829.


Oui, mon cher ami, il est entirement vrai que je n'ai pas reu de vos
nouvelles jusqu' ce 11 juin; et il m'est impossible de concevoir ce que
sont devenues vos lettres; peut-tre le dcouvrirez-vous; j'en doute.

Je serais enchant d'tre annonc dans le _Journal de Genve_, si vous
pouvez l'obtenir. Je vous prie de ne pas vous laisser entraner par
votre amiti en parlant de mon ouvrage (_Faust_): rien ne parat plus
trange aux lecteurs froids que cet enthousiasme qu'ils ne conoivent
pas. Je ne sais que vous dire pour le sommaire d'articles que vous me
demandez; voyez celui de la _Revue musicale_, et parlez de chaque
morceau en particulier; ou, si cela ne convient pas au cadre du journal,
appuyez davantage sur le _Premier choeur_, le _Concert des Sylphes_, le
_Roi de Thul_ et la _Srnade_, et surtout sur le double orchestre du
_concert_, dont la _Revue_ n'a pas fait mention, puis quelques
considrations sur le style mlodique et les innovations que vous aurez
le mieux senties.

Je ne fais rien annoncer dans les autres journaux, parce que j'attends
tous les jours la rponse de Goethe, qui m'a fait prvenir qu'il allait
m'crire et qui ne m'crit pas. Dieu! quelle impatience j'prouve de
recevoir cette lettre. Je suis un peu mieux depuis deux jours. La
semaine dernire, j'ai t pris d'un affaissement nerveux tel, que je ne
pouvais presque plus marcher ni m'habiller le matin; on m'a conseill
des bains qui n'ont rien fait; je suis rest tranquille, et la jeunesse
a repris le dessus. Je ne puis me faire  l'impossible. C'est
prcisment parce que c'est impossible que je suis si peu vivant.

Cependant il faut sans cesse m'occuper: j'cris une vie de Beethoven
pour _le Correspondant_. Je ne puis trouver un instant pour composer; le
reste du temps, il faut que je copie des parties.

Quelle vie!

Adieu.




XVI

15 juillet 1829.


    Mon cher ami,

Je vous rponds courrier par courrier, comme vous me le demandez. J'ai
reu vos deux actes sans encombre. Je trouve le dernier magnifique;
l'interrogatoire surtout est de la plus grande beaut; le dnouement
vaut mille fois mieux que celui dont nous tions convenus. Les
observations que j'ai  vous faire portent uniquement sur la coupe des
morceaux de musique et le rapprochement trop frquent de sensations
semblables, qui amneraient une monotonie dsagrable au premier acte;
mais nous reparlerons de cela.

Vous auriez dj reu depuis longtemps la musique que je dois vous
envoyer; mais il faut bien finir par vous avouer le motif de ce retard.
Depuis mon concert, mon pre a pris une nouvelle boutade et ne veut plus
m'envoyer ma pension, de sorte que je me trouve tellement  court
d'argent, que les trente ou quarante francs que coterait la copie de
mes deux morceaux m'ont arrt jusqu' prsent; je n'ai pas voulu
demander  Auguste de me les prter, parce que je lui dois dj
cinquante francs. Je ne puis pas copier moi-mme, puisque, depuis quinze
jours, je suis enferm  l'Institut; cet abominable concours est pour
moi de la dernire ncessit, puisqu'il donne de l'argent et qu'on ne
peut rien faire sans ce vil mtal.

    _Auri sacra fames quid non mortalia pectora cogis!_

Mon pre n'a pas mme voulu fournir  la dpense de mon sjour 
l'Institut; c'est M. Lesueur qui y a pourvu. Je vous crirai ds que
j'aurai des nouvelles  vous apprendre. Le jeune Daudert, qui part le 12
du mois d'aot, se chargera de vous porter la musique, si je puis
l'avoir  cette poque. Je suis trop abattu pour vous crire plus
longuement. J'oubliais de vous dire que Gounet a fini son deuxime acte.

Adieu. Je suis bien aise que vous ayez fait la connaissance de Casimir
Faure.

On donne _la Vestale_ ce soir pour la premire fois depuis sept mois, et
je ne puis y aller; j'aurais eu des billets de madame Dabadie. C'est
elle qui me chantera ma scne, elle me l'a promis.




XVII

21 aot 1829.


    Mon cher ami,

Je vous envoie enfin la musique que vous attendez depuis si longtemps;
il y a de ma faute et de celle de mon imprimeur. Pour moi, le concours
de l'Institut m'excuse un peu, et toutes les nouvelles agitations, _the
new pangs of my despised love_, me justifient malheureusement trop de ne
penser  rien. Oui, mon pauvre et cher ami, mon coeur est le foyer d'un
horrible incendie; c'est une fort vierge que la foudre a embrase; de
temps en temps, le feu semble assoupi, puis un coup de vent... un clat
nouveau... le cri des arbres s'abmant dans la flamme, rvlent
l'pouvantable puissance du flau dvastateur.

Il est inutile d'entrer dans les dtails des nouvelles secousses que
j'ai reues dernirement; mais tout se runit. Cet absurde et honteux
concours de l'Institut vient de me faire le plus grand tort  cause de
mes parents. Ces messieurs les juges, qui ne sont pas _les Francs
Juges_, ne veulent pas, disent-ils, m'encourager dans une fausse route.
Boeldieu m'a dit:

--Mon cher ami, vous aviez le prix dans la main, vous l'avez jet 
terre. J'tais venu avec la ferme conviction que vous l'auriez; mais
quand j'ai entendu votre ouvrage!... Comment voulez-vous que je donne un
prix  une chose dont _je n'ai pas d'ide_. Je _ne comprends pas_ la
moiti de Beethoven, et vous voulez aller plus loin que Beethoven!
Comment voulez-vous que je comprenne? Vous vous jouez des difficults
de l'harmonie en prodiguant les modulations; et moi qui _n'ai pas fait
d'tudes harmoniques_, qui _n'ai aucune exprience de cette partie de
l'art_! C'est peut-tre ma faute! je n'aime que la musique qui me berce.

--Mais, monsieur, si vous voulez que j'crive de la musique douce, il ne
faut pas nous donner un sujet comme Cloptre: une reine dsespre qui
se fait mordre par un aspic et meurt dans les convulsions!

--Oh! mon ami, on peut toujours mettre de la grce dans tout; mais je
suis bien loin de dire que votre ouvrage soit mauvais; je dis seulement
que je ne le comprends pas encore, il faudrait que je l'entendisse
plusieurs fois avec l'orchestre.

--M'y suis-je refus?

--D'ailleurs, en voyant toutes ces formes bizarres, cette haine pour
tout ce qui est connu, je ne pouvais m'empcher de dire  mes collgues
de l'Institut qu'un jeune homme qui a de pareilles ides, et qui crit
ainsi, doit _nous mpriser du fond de son coeur_. Vous tes un tre
volcanis, mon cher ami, et il ne faut pas crire pour soi; toutes les
organisations ne sont pas de cette trempe. Mais venez chez moi,
faites-moi ce plaisir, nous causerons, _je veux vous tudier_.

D'un autre ct, Auber me prend  part  l'Opra, et, aprs m'avoir dit
 peu prs la mme chose, sinon qu'il fallait faire ces cantates _comme
on fait une symphonie_, sans gard pour l'expression des paroles; il a
ajout:

--Vous fuyez les lieux communs; mais vous n'avez pas  redouter de faire
jamais de platitudes; ainsi le meilleur conseil que je puisse vous
donner, c'est de chercher  crire platement, et, quand vous aurez fait
quelque chose qui vous paratra horriblement plat, _ce sera justement ce
qu'il faut_. Et songez bien que, si vous faisiez de la musique comme
vous la concevez, le public ne vous comprendrait pas et les marchands de
musique ne vous achteraient pas.

Mais, encore une fois, quand j'crirai pour les boulangers et les
couturires, je n'irai pas choisir pour texte les passions de la reine
d'gypte et ses mditations sur la mort. O mon cher Ferrand, je voudrais
pouvoir vous faire entendre la scne o Cloptre rflchit _sur
l'accueil que feront  son ombre celles des Pharaons ensevelis dans les
pyramides_. C'est terrible, affreux! c'est la scne o Juliette mdite
sur son ensevelissement dans les caveaux des Capulets, environne
vivante des ossements de ses aeux, du cadavre de Tybalt; cet effroi
qui va en augmentant!... ces rflexions qui se terminent par des cris
d'pouvante accompagns par un orchestre de basses pinant ce rythme:

[Illustration: notation musicale

Oh! Shakspeare!
Shakspeare!
]

Au milieu de tout cela, mon pre se lasse de me faire une pension dont
je ne puis me passer; je vais retourner  la Cte, o je prvois bien de
nouvelles tracasseries, et pourtant je ne vis que pour la musique, elle
seule me soutient sur cet abme de maux de toute espce. N'importe, il
faut que j'y aille, et _il faut_ que vous veniez me voir; songez donc
que nous nous voyons si rarement, que ma vie est si fragile, et que nous
sommes si prs! Je vous crirai aussitt aprs mon arrive.

_Guillaume Tell?..._ Je crois que tous les journalistes sont dcidment
devenus fous; c'est un ouvrage qui a quelques beaux morceaux, qui n'est
pas absurdement crit, o il n'y a pas de _crescendo_ et un peu moins de
grosse caisse, voil tout. Du reste, point de vritable sentiment,
toujours de l'art, de l'habitude, du savoir-faire, du maniement du
public. a ne finit pas; tout le monde bille, l'administration donne
force billets. Adolphe Nourrit, dans le jeune Melchtal, est sublime;
mademoiselle Taglioni n'est pas une danseuse, c'est un esprit de l'air,
c'est Ariel en personne, une fille des cieux. Et on ose porter cela plus
haut que Spontini! J'en parlais avant-hier avec M. de Jouy, 
l'orchestre. On donnait _Fernand Cortez_, et, quoique l'auteur du pome
de _Guillaume Tell_, il ne parlait de Spontini que comme nous, avec
adoration. Il (Spontini) revient incessamment  Paris; il s'est brouill
avec le roi de Prusse, son ambition l'a perdu. Il vient de donner un
opra allemand qui est tomb  plat; les succs de Rossini le font
devenir fou: cela se conoit; mais il devrait se mettre au-dessus des
engouements du public. L'auteur de _la Vestale_ et de _Cortez_ crire
pour le public!... Des gens qui applaudissent _le Sige de Corinthe_,
venir me dire _qu'ils aiment Spontini_, et celui-ci rechercher de
pareils suffrages!... Il est trs malheureux; le non-succs de son
dernier ouvrage le tue.

Je fais des mlodies irlandaises de Moore, que Gounet me traduit; j'en
ai fait une, il y a quelques jours, dont je suis ravi. Ces jours-ci, on
va prsenter un opra pour moi  Feydeau, j'en suis fort content;
puisse-t-il tre reu!

Vous me promettez toujours quelque chose et vous ne faites rien;
cependant nous touchons  une rvolution thtrale qui nous serait
favorable, songez-y! La Porte-Saint-Martin est ruine, les Nouveauts de
mme; et les directeurs de ces deux thtres tendent les bras  la
musique; il est vraisemblable que le ministre va donner l'autorisation
d'un thtre d'opra nouveau; je vous le dis parce que je le sais.

Adieu.




XVIII

3 octobre 1829.


    Mon cher Ferrand,

Je vous cris deux mots  la hte. Les hostilits ont recommenc. Je
donne un concert le 1er novembre prochain, jour de la Toussaint.

J'ai dj obtenu la salle des Menus-Plaisirs; Chrubini, au lieu de me
contrarier cette fois-ci, est indispos. Je donnerai _deux grandes
ouvertures: le Concert des Sylphes_, _le Grand Air de Conrad_ (auquel
j'ai ajout un rcitatif oblig et dont j'ai retouch l'instrumentation).

C'est madame J. Dabadie qui m'a promis hier de me le chanter.

Hiller me joue un concerto de piano de Beethoven, qui n'a jamais t
excut  Paris; sublime! immense!

Mademoiselle Heinefetter, dont les journaux ont d vous apprendre le
succs au thtre Italien, me chantera la scne du _Freyschtz_ en
allemand; du moins, elle ne demande pas mieux; il ne manque plus que
l'autorisation de M. Laurent, le directeur.

Habeneck conduit mon orchestre, lequel, vous pouvez le croire, sera
fulminant.

Sera-t-il dit que vous ne m'entendrez jamais? Venez donc  Paris, ne
ft-ce que pour huit jours.

Je n'ai pas pu aller  la Cte. J'ai tant  courir,  copier, que je
vous quitte dj; mais crivez-moi le plus tt possible, je vous en
prie. Apprenez-moi surtout que vous trouverez quelque prtexte auprs de
votre pre pour venir passer la Toussaint ici.

Adieu.

       *       *       *       *       *

Meyerbeer vient d'arriver de Vienne; le lendemain de son retour, il m'a
fait complimenter par Schlesinger, sur _Faust_.

Un journal musical m'a fait un article de trois colonnes. Si je puis
m'en procurer encore un exemplaire, je vous l'enverrai.

_Farewell, we may meet again, I trust, come, come then; 'tis not so
long._




XIX

Vendredi soir, 30 octobre 1829.


Ferrand, Ferrand,  mon ami! o tes-vous? Nous avons fait la premire
rptition ce matin. Quarante-deux violons, total cent dix musiciens! Je
vous cris chez le restaurateur Lemardelay en attendant mon dessert.
Rien, je vous jure, rien n'est si terriblement affreux que mon ouverture
des _Francs Juges_. O Ferrand, mon cher ami, vous me comprendriez; o
tes-vous? C'est un hymne au dsespoir, mais le dsespoir le plus
dsesprant qu'on puisse imaginer, horrible et tendre. Habeneck, qui
conduit mon immense orchestre, en est tout effray. Ils n'ont jamais
rien vu de si difficile; mais aussi il parat qu'ils trouvent que ce
n'est pas mal, car ils me sont tombs dessus aprs la fin de
l'ouverture, non seulement avec des applaudissements forcens, mais avec
des cris presque aussi effrayants que ceux de mon orchestre. O Ferrand,
Ferrand, pourquoi n'tes-vous pas ici?

Je vais  l'Opra tout  l'heure chercher l'harmonica; on m'en a apport
un ce matin qui est trop bas, et nous n'avons pu nous en servir. Le
sextuor de _Faust_ va  ravir, mes sylphes sont enchants. L'ouverture
de _Waverley_ ne va pas encore bien; demain, nous la rpterons encore,
et dfinitivement elle ira. Et le _Jugement dernier_, comme vous le
connaissez, plus un rcitatif accompagn par quatre paires de timbales
en harmonie. O Ferrand! Ferrand! cent vingt lieues!

...Hier, j'tais malade  ne pouvoir marcher; aujourd'hui, le feu de
l'enfer qui a dict _les Francs Juges_ m'a rendu une force incroyable;
il faut que je coure encore ce soir tout Paris. Le concerto de Beethoven
est une conception prodigieuse, tonnante, sublime! Je ne sais comment
exprimer mon admiration.

_Oh! les sylphes!..._

Je me suis fait un solo de grosse caisse pianissimo dans _les Francs
Juges_.

_Intonuere cav gemitumque dedere cavern._

Enfin, c'est affreux! tout ce que mon coeur peut contenir de rage et de
tendresse est dans cette ouverture.

O Ferrand!




XX

Paris, 6 novembre 1829.


    Mon cher Ferrand,

J'aurais d plus tt vous rendre compte de mon concert; d'aprs ma
dernire lettre, vous tes sans doute bouillant d'impatience d'avoir des
dtails. Mais d'abord tes-vous bien rtabli? Votre maladie a-t-elle
tout  fait disparu? Gounet a reu une lettre d'Auguste, qui lui
apprenait le mauvais tat de votre sant, et ce que vous m'en avez dit
vous-mme me fait craindre qu'elle ne soit pas encore trs bonne.

Quoi qu'il en soit, puisque vous vous intressez si vivement  ce qui me
touche et que votre amiti vous fait prendre tant de part  toutes mes
agitations, je vous dirai que j'ai obtenu un succs immense; l'ouverture
des _Francs Juges_ surtout a boulevers la salle; elle a obtenu quatre
salves d'applaudissements. Mademoiselle Marinoni venait d'entrer en
scne pour chanter une pasquinade italienne; profitant de ce moment de
calme, j'ai voulu me glisser entre les pupitres pour prendre une liasse
de musique sur une banquette; le public m'a aperu; alors les cris, les
bravos ont recommenc, les artistes s'y sont mis, la grle d'archets est
tombe sur les violons, les basses, les pupitres; j'ai failli me trouver
mal. Et des embrassades  n'en plus finir; mais vous n'tiez pas l!...
En sortant, aprs que la foule a t coule, les artistes m'ont attendu
dans la cour du Conservatoire, et, ds que j'ai paru, les
applaudissements en plein air ont recommenc. Le soir,  l'Opra, mme
effet; c'tait une fermentation  l'orchestre, au foyer. O mon ami, que
n'tes-vous ici! Depuis dimanche, je suis d'une tristesse mortelle;
cette foudroyante motion m'a abm; j'ai sans cesse les yeux pleins de
larmes, je voudrais mourir.

Quant  la recette, elle a totalement couvert les frais, et mme j'y
gagne cent cinquante francs. Je vais en donner les deux tiers  Gounet,
qui a eu la bont de me prter de l'argent et qui en est, je crois, plus
press que vous. Aussitt que j'aurai pu raliser une somme un peu
prsentable, je m'empresserai de vous la faire parvenir; car je suis
tourment de vous devoir si longtemps.

Il n'y a encore que _le Figaro_ et les _Dbats_ qui aient parl de mon
concert. Castil-Blaze n'entre dans aucun dtail; ces animaux ne savent
parler que quand il n'y a rien  dire; je vous enverrai tous les
journaux littraires qui auront fait mention de moi.

Adieu; rtablissez-vous vite et crivez-moi.

Votre ami.




XXI

Paris, 4 dcembre 1829.


    Mon cher Ferrand,

Je ne reois point de rponse  deux lettres que je vous ai adresses et
 l'envoi des journaux relatifs  mon concert. Vous tes malade; c'est
sr; n'auriez-vous point de moyens de me faire donner de vos nouvelles
et de me tirer de l'inquitude mortelle o je suis depuis si
longtemps?...

Une lettre d'Auguste  Gounet ne disait rien de bon sur votre sant.

Je vous en prie, crivez-moi seulement un mot ou faites-moi crire.

Je vous enverrai dans peu quelques nouvelles compositions que je viens
de faire graver.

Adieu. J'attends.




XXII

Paris, 27 dcembre 1829.


    Mon cher Ferrand,

_D'abord les affaires srieuses._

J'ai vu M. Rocher le soir mme du jour o j'ai reu votre lettre. Il m'a
rpondu, au sujet de Germain, qu'une seule place de juge auditeur tait
vacante  Lyon et qu'elle venait d'tre donne. Ainsi il n'y a pas
d'espoir.

_Puis les flicitations._

Je vous complimente mille fois,  mon tour, sur le beau succs que vous
venez d'obtenir. Je ne suis pas en peine sur l'impression que vous avez
d produire, anim comme vous l'tiez par l'indignation et l'intrt que
vous inspire votre client.--Encore! Embrassez bien pour moi cet
excellentissime Auguste; je suis heureux pour lui de cette bonne chance.
Gounet lui adresse beaucoup de flicitations l-dessus. Dites-lui que si
je ne lui ai pas crit, c'est que... c'est que... je suis un paresseux
qui pense cependant toujours  lui avec la plus vive affection.

_Ensuite les reproches._

Vous n'tes pas pardonnable de m'avoir laiss aussi longtemps dans
l'inquitude. Je vous ai crit trois fois, et vous me rpondez un mois
et demi aprs la troisime lettre. Je vous croyais toujours malade. Je
pensais que, peut-tre, on avait intercept nos lettres. Je vous ai
envoy les journaux; ils se sont perdus. Si vous y tenez beaucoup, je
vous adresserai les exemplaires que j'ai,  condition que vous me les
renverrez aprs les avoir lus. Je puis en avoir besoin.

_Puis les promesses._

Vous recevrez, d'ici  une vingtaine de jours, notre collection de
_Mlodies irlandaises_, avec le ballet des _Ombres_, que Dubois m'a pri
de faire et qui est dj grav. J'ai essay une musique pour un des
couplets de votre satanique chanson. Elle est passable pour cette
strophe; mais elle ne peut aller avec les autres. C'est horriblement
difficile  faire. Vous tes trop pote pour le musicien. Je ne sais si
je russirai. Dans tous les cas, votre morceau est admirable de vrit
horrible, d'expressions hardies et de nouveaut.

_Ensuite les aveux._

Je m'ennuie, je m'ennuie!... Toujours la mme chose!...

Mais je m'ennuie  prsent avec une rapidit tonnante, je consomme plus
d'ennuis en une heure qu'autrefois en un jour. Je bois le temps comme
les canards mchent l'eau pour y trouver  vivre, et, comme eux, je n'y
trouve que quelques insectes malotrus. Que faire? que faire?

Adieu; au moins, rpondez-moi toutes les deux lettres.

Votre ami.




XXIII

Paris, 2 janvier 1830.


    Mon cher ami,

Je vous ai crit il y a huit jours; votre lettre que je reois 
l'instant ne fait pas mention de la mienne; il est possible que les
mauvais chemins, en retardant le courrier, aient fait croiser notre
correspondance. Dieu veuille qu'elle ne soit pas encore perdue!

Non, je n'ai jamais eu de nouvelle des trente-cinq francs que vous
m'avez expdis de Lyon. Je vous l'avais fait savoir dans l'une des
trois lettres que je vous ai adresses depuis mon concert; comme vous ne
m'en avez manifest ni inquitude ni tonnement dans votre tardive
rponse, je pense que la lettre o je vous en parlais ne vous est pas
non plus parvenue. J'aurais depuis longtemps remis  Marescot les
trente-cinq francs que M. Dupart lui doit; mais le fait est que, depuis
que je me suis mis  faire graver ma musique, je n'ai jamais eu la
moindre avance disponible. Quand ensuite vous m'crivtes, il y a un
mois et demi, que vous m'aviez adress de Lyon un mandat de trente-cinq
francs, je vous crivis que je ne l'avais pas reu, et j'attendais pour
savoir ce qu'il tait devenu. Jamais je ne fus plus surpris qu'en voyant
le silence que vous gardiez  cet gard dans votre avant-dernire
lettre.

Ainsi donc, vous m'avez envoy une fois le manuscrit des _Francs
Juges_.... PERDU!. */

Une autre fois, un mandat de trente-cinq francs.... PERDU!.

Je vous ai envoy un paquet de journaux affranchis par moi et mis  la
poste par moi.... PERDU!. Vous m'crivtes de ne pas vous rpondre
quatre jours avant votre dernier voyage  Paris; si vous ne me l'aviez
pas dit, je n'en saurais rien.... PERDU!.

Je vous avais crit cette fameuse lettre dont le sort nous a si fort
inquit.... PERDU!.

Je vous crit trois fois depuis mon concert et vous ai appris dans la
seconde lettre, je crois, que je n'avais pas reu l'argent de Marescot;
ce n'est qu'aujourd'hui que vous me dites que vous le savez; encore
n'est-ce pas moi qui vous en informe; donc, cette lettre a encore t...
PERDUE!

Mon cher ami, il y a quelque chose d'extraordinaire dans tout cela qu'il
faut absolument claircir.

Marescot est parti ces jours-ci pour la province; je le rencontrai chez
mon imprimeur dernirement, et il m'apprit qu'il allait crire  M.
Dupart pour son argent. Dans le cas mme o il serait ici, je serais
absolument incapable de le lui donner; car je suis dans ce moment avec
ma pension paye et vingt francs. Je dois recevoir deux cents francs de
Troupenas dans quelques jours, pour les corrections de _Guillaume Tell_
que je fais pour lui. Je suis toujours ainsi, mille fois plus gueux
qu'un peintre; je n'ai en tout que deux lves qui me rapportent
quarante-quatre francs par mois. Mon pre m'envoie de l'argent de temps
en temps; puis, quand j'ai pris mes mesures pour tre un peu  l'aise,
viennent ses commissions, qu'il faut presque toujours payer, qui
drangent toute mon conomie. Je vous dois, je dois encore plus de cent
francs  Gounet; cette gne perptuelle, ces ides de dettes,
quoiqu'elles soient contractes envers des amis prouvs, me tourmentent
continuellement. D'un autre ct, votre pre couve toujours l'absurde
ide que je suis un joueur, moi qui n'ai jamais touch une carte ni mis
le pied dans une maison de jeu. Cette pense qu'aux yeux de vos parents
notre liaison n'est pas des plus avantageuses pour vous me met hors de
moi.

Ne m'envoyez pas votre _Dernire Nuit de Faust_. Si je l'avais entre les
mains, je ne pourrais rsister; cependant mon plan de travail est trac
pour longtemps. J'ai  faire une immense composition instrumentale pour
mon concert de l'anne prochaine, auquel il faudra bien que vous
assistiez. Si je russis dans votre chanson de _Brigands_ que je trouve
sublime, vous ne l'attendrez pas longtemps. On grave nos mlodies; ds
qu'elles paratront, nous vous les expdierons: ce qui ne veut pas dire
que vous les recevrez. Plusieurs vous plairont, je l'espre. Nous les
faisons graver  nos frais, Gounet et moi, et nous comptons y gagner au
bout de quelque temps. Avez-vous les _Contes fantastiques_ d'Hoffman?
C'est fort curieux!

Quand vous verrons-nous ici? crivez-moi donc plus souvent, je vous en
prie en grce.

Adieu; je vous embrasse.




XXIV

Paris, 6 fvrier 1830.


    Mon cher ami,

Votre lettre et les trente-cinq francs qu'elle contenait me sont
parvenus cette fois. Marescot n'est pas  Paris; ds qu'il sera revenu,
je les lui remettrai. Je frmis en songeant  ce que vous devez souffrir
de vos dents; si cela peut vous consoler, je vous dirai que je suis 
peu prs dans le mme cas; toutes mes dents se carient peu  peu, et, le
mois dernier, je souffrais comme un damn! J'ai essay de plusieurs eaux
spiritueuses; le _paraguay-roux_, dont j'avais beaucoup entendu parler,
a calm en deux jours une douleur terrible, cause par une dent creuse;
je remplissais le creux avec du coton imbib, et je me gargarisais la
bouche avec de l'eau dans laquelle j'avais vers quelques gouttes du
spcifique; essayez-en, ne ngligez rien; mais j'ai un autre mal dont
rien,  ce qu'il parat, ne pourra me gurir, qu'un spcifique contre la
vie.

Aprs quelque temps d'un calme troubl violemment par la composition de
l'_lgie en prose_ qui termine mes Mlodies, je viens d'tre replong
dans toutes les angoisses d'une interminable et inextinguible passion,
sans motif, sans sujet. Elle est toujours  Londres, et cependant je
crois la sentir autour de moi; tous mes souvenirs se rveillent et se
runissent pour me dchirer; j'coute mon coeur battre, et ses
pulsations m'branlent comme les coups de piston d'une machine  vapeur.
Chaque muscle de mon corps frmit de douleur... Inutile!... Affreux!...

Oh! malheureuse! si elle pouvait un instant concevoir toute la posie,
tout l'infini d'un pareil amour, elle volerait dans mes bras, dt-elle
mourir de mon embrassement.

J'tais sur le point de commencer ma grande symphonie (_pisode de la
vie d'un artiste_), o le dveloppement de mon infernale passion doit
tre peint; je l'ai toute dans la tte, mais je ne puis rien crire...
Attendons.

Vous recevrez, en mme temps que ma lettre, deux exemplaires de mes
chres Mlodies; un artiste du Thtre-Italien de Londres vient d'en
emporter pour Moore, qu'il connat et  qui nous les avons ddies.
Adolphe Nourrit vient de les adopter pour les chanter aux soires o il
va habituellement.

Il s'agit maintenant de les faire annoncer; mais je n'ai plus
d'activit...

Mon cher ami, crivez-moi souvent et longuement, je vous en supplie; je
suis spar de vous; que vos penses me parviennent du moins. Il m'est
insupportable de ne pas vous voir; faut-il qu' travers les nuages
chargs de foudre qui grondent sur ma tte un seul rayon de l'astre
paisible ne puisse venir me consoler!...

Adieu donc; j'attends une lettre de vous dans neuf jours, si votre tat
maladif vous permet d'crire.

Votre fidle ami.




XXV

Paris, 16 avril 1830.


    Mon cher ami,

J'ai demeur bien longtemps sans vous crire, mais j'ai aussi vainement
attendu la lettre que vous deviez m'adresser par Auguste  son passage 
Paris; depuis ma dernire, j'ai essuy de terribles rafales, mon
vaisseau a craqu horriblement, mais s'est enfin relev; il vogue 
prsent passablement. D'affreuses vrits, dcouvertes  n'en pouvoir
douter, m'ont mis en train de gurison; et je crois qu'elle sera aussi
complte que ma nature tenace peut le comporter. Je viens de sanctionner
ma rsolution par un ouvrage qui me satisfait compltement et dont
voici le sujet, qui sera expos dans un programme et distribu dans la
salle le jour du concert.

     _pisode de la vie d'un artiste_ (grande symphonie fantastique en
     cinq parties).

     PREMIER MORCEAU: double, compos d'un court adagio, suivi
     immdiatement d'un allgro dvelopp (vague des passions; rveries
     sans but; passion dlirante avec tous ses accs de tendresse,
     jalousie, fureur, craintes, etc., etc.).

     DEUXIME MORCEAU: _Scne aux champs_ (adagio, penses d'amour et
     esprance troubles par de noirs pressentiments).

     TROISIME MORCEAU: _Un bal_ (musique brillante et entranante).

     QUATRIME MORCEAU: _Marche au supplice_ (musique farouche,
     pompeuse).

     CINQUIME MORCEAU: _Songe d'une nuit du sabbat_.

A prsent, mon ami, voici comment j'ai tiss mon roman, ou plutt mon
histoire, dont il ne vous est pas difficile de reconnatre le hros.

Je suppose qu'un artiste dou d'une imagination vive, se trouvant dans
cet tat de l'me que Chateaubriand a si admirablement peint dans
_Ren_, voit pour la premire fois une femme qui ralise l'idal de
beaut et de charmes que son coeur appelle depuis longtemps, et en
devient perdument pris. Par une singulire bizarrerie, l'image de
celle qu'il aime ne se prsente jamais  son esprit que accompagne
d'une pense musicale dans laquelle il trouve un caractre de grce et
de noblesse semblable  celui qu'il prte  l'objet aim. Cette double
ide fixe le poursuit sans cesse: telle est la raison de l'apparition
constante, dans tous les morceaux de la symphonie, de la mlodie
principale du premier allgro (n 1).

Aprs mille agitations, il conoit quelques esprances; il se croit
aim. Se trouvant un jour  la campagne, il entend au loin deux ptres
qui dialoguent un ranz de vaches; ce duo pastoral le plonge dans une
rverie dlicieuse (n 2). La mlodie reparat un instant au travers des
motifs de l'adagio.

Il assiste  un bal, le tumulte de la fte ne peut le distraire; son
ide fixe vient encore le troubler, et la mlodie chrie fait battre son
coeur pendant une valse brillante (n 3).

Dans un accs de dsespoir, il s'empoisonne avec de l'opium; mais, au
lieu de le tuer, le narcotique lui donne une horrible vision, pendant
laquelle il croit avoir tu celle qu'il aime, tre condamn  mort et
assister  sa propre excution. Marche au supplice; cortge immense de
bourreaux, de soldats, de peuple. A la fin, la _mlodie_ reparat
encore, comme une dernire pense d'amour, interrompue par le coup fatal
(n 4).

Il se voit ensuite environn d'une foule dgotante de sorciers, de
diables, runis pour fter la nuit du sabbat. Ils appellent au loin.
Enfin arrive la _mlodie_, qui n'a encore paru que gracieuse, mais qui
alors est devenue un air de guinguette trivial, ignoble; c'est l'objet
aim qui vient au sabbat, pour assister au convoi funbre de sa victime.
Elle n'est plus qu'une courtisane digne de figurer dans une telle orgie.
Alors commence la crmonie. Les cloches sonnent, tout l'lment
infernal se prosterne, un choeur chante la prose des morts, le
plain-chant (_Dies ir_), deux autres choeurs le rptent en le
parodiant d'une manire burlesque; puis enfin la ronde du sabbat
tourbillonne, et, dans son plus violent clat, elle se mle avec le
_Dies ir_, et la vision finit (n 5).

Voil, mon cher, le plan excut de cette immense symphonie. Je viens
d'en crire la dernire note. Si je puis tre prt le jour de la
Pentecte, 30 mai, je donnerai un concert aux Nouveauts, avec un
orchestre de deux cent vingt musiciens. J'ai peur de ne pouvoir pas
avoir la copie des parties. A prsent, je suis un stupide; l'effroyable
effort de pense qui a produit mon ouvrage a fatigu mon imagination, et
je voudrais pouvoir dormir et me reposer continuellement. Mais, si le
cerveau sommeille, le coeur veille, et je sens bien vivement que vous me
manquez. O mon ami, ne vous reverrai-je donc pas?




XXVI

Paris, 13 mai 1830.


    Mon cher ami,

Vous avez d recevoir par votre cousin Eugne Daudert une lettre de moi,
 peu prs le mme jour que je reus la vtre. Je ne laisse pas partir
Auguste sans le charger d'une autre. Il me dit qu'il vous verra peu
aprs son arrive. Votre lettre m'a excessivement touch; cette
sollicitude inquite pour le danger que vous supposiez que je courais 
l'gard d'Henriette Smithson, vos effusions de coeur, vos conseils!...
Oh! mon cher Humbert, il est si rare de trouver un homme complet, qui
ait une me, un coeur et une imagination, si rare pour des caractres
ardents et impatients comme les ntres de se rencontrer, de s'assortir,
que je ne sais comment vous exprimer mes ides sur le bonheur que j'ai
de vous connatre.

Je pense que vous aurez t satisfait du plan de ma _Symphonie
fantastique_, que je vous ai envoy dans ma lettre. La vengeance n'est
pas trop forte. D'ailleurs, ce n'est pas dans cet esprit que j'ai crit
le _Songe d'une nuit de sabbat_. Je ne veux pas me venger. Je la plains
et la mprise. C'est une femme ordinaire, doue d'un gnie instinctif
pour exprimer les dchirements de l'me humaine qu'elle n'a jamais
ressentis, et incapable de concevoir un sentiment immense et noble comme
celui dont je l'honorais.

Je termine aujourd'hui mes derniers arrangements avec les directeurs des
Nouveauts pour mon concert du 30 de ce mois. Ce sont de fort honntes
gens et trs accommodants; nous commenons  rpter la _Symphonie
gigantesque_ dans trois jours; toutes les parties sont copies avec le
plus grand soin; il y a deux mille trois cents pages de musique; prs de
quatre cents francs de copie. Il faut esprer que nous ferons une
recette prsentable, le jour de la Pentecte, tous les thtres tant
ferms.

L'incroyable chanteur Haitzinger doit chanter; j'espre avoir madame
Schroeder-Devrient, qui, avec son mule, bouleverse tous les deux soirs
la salle Favart dans les opras du _Freyschtz_ et de _Fidelio_.

A propos, Haitzinger m'a demand dernirement s'il y avait un grand rle
de tnor pour lui dans notre opra des _Francs Juges_; sur ma rponse,
et sur ce que lui ont dit de moi tous les Allemands de sa connaissance,
il voudrait emporter le pome, avec les morceaux de chant sans
orchestre, pour le faire traduire, et il donnerait la partition nouvelle
 son bnfice, qui doit avoir lieu cette anne  Carlsruhe. Ce serait
charmant; il faut seulement que je termine tout cela, pour le finale des
_Bohmiens_ et deux ou trois airs de tnor et de soprano, avec
quintette. Je partirais pour Carlsruhe dans quelques mois, prcd d'une
espce de rputation faite par Haitzinger et autres.

Je vous dirai que vous vous tes  peu prs rencontr avec Onslow, dans
votre jugement sur mes Mlodies; il prfre les quatre suivantes:
d'abord la _Chanson  boire_, l'_lgie_, la _Rverie_ et le _Chant
sacr_. Mon cher, ce n'est pas si difficile que vous croyez; mais il
faut des pianistes. Quand j'cris un piano, c'est pour quelqu'un qui
sait jouer du piano et non pour des amateurs qui ne savent seulement pas
lire la musique. Les demoiselles Lesueur, qui certes ne sont pas des
virtuoses, accompagnent fort bien l'_lgie en prose_, qui est avec le
_Chant guerrier_ ce qu'il y a de moins ais. Cette pauvre mademoiselle
Eugnie, qui a une passion malheureuse pour un aimable garon, froid et
peu sensible, a d'abord t dsoriente par ce morceau. Elle m'a avou
qu'elle n'y avait absolument rien compris dans le commencement; puis, en
l'tudiant, elle a dcouvert une pense, elle s'est reconnue dans ce
douloureux tableau des angoisses d'un mourant d'amour;  prsent, c'est
chez elle une fureur, elle joue continuellement la neuvime Mlodie. Je
ne l'ai encore jamais entendu chanter; il n'y a que Nourrit pour cela,
et je doute qu'il consente  se mettre dans l'tat d'exaltation affreuse
o il faut tre, pour bien rendre ces accents d'un coeur qui se brise.

Il a mes Mlodies, je lui demanderai cependant un jour de me chanter
celle-l. Hiller l'accompagnera, nous serons tous les trois seuls. Je
redonnerai  mon concert l'ouverture des _Francs Juges_ pour saccager un
peu le parterre et faire crier les dames; d'ailleurs, c'est un moyen
d'attirer du monde; elle a une telle rputation  prsent, que bien des
gens ne viendront que pour elle.

Il n'y a que vous qui ne viendrez pas! Mon pre mme voulait venir, il
me l'crivait avant-hier. Oh! mais la symphonie!... J'espre que la
malheureuse y sera ce jour-l; du moins, bien des gens conspirent 
Feydeau pour l'y faire venir. Je ne crois pas cependant; il est
impossible que, en lisant le programme de mon drame instrumental, elle
ne se reconnaisse pas, et, ds lors, elle se gardera bien de paratre.
Enfin Dieu sait tout ce qu'on va dire, tant de gens savent mon histoire!

Adieu!




XXVII

Paris, 24 juillet 1830.


    Mon cher ami,

Je suis toutefois rassur sur votre compte... Songez donc, trois lettres
sans rponse... Vous m'crivez quelques lignes en m'annonant des pages
pour le lendemain; si vous saviez combien de fois je suis rentr de trs
loin chez moi pour voir si cette lettre attendue avec tant d'impatience
tait enfin arrive, vous seriez vraiment fch de ne m'avoir pas tenu
parole. Que vous tes paresseux! car j'espre que vous n'tes pas
malade; j'attends toujours votre lettre. Heureusement, mon cher ami,
tout va bien...

Tout ce que l'amour a de plus tendre et de plus dlicat, je l'ai. Ma
ravissante sylphide, mon Ariel, ma vie, parat m'aimer plus que jamais;
pour moi, sa mre rpte sans cesse que, si elle lisait dans un roman la
peinture d'un amour comme le mien, elle ne la croirait pas vraie. Nous
sommes spars depuis plusieurs jours, je suis enferm  l'Institut,
_pour la dernire fois_; il faut que j'aie ce prix, d'o dpend en
grande partie notre bonheur; je dis comme don Carlos dans _Hernani_: Je
l'aurai. Elle se tourmente en y songeant; pour me rassurer dans ma
prison, madame Moke m'envoie tous les deux jours sa femme de chambre me
donner de leurs nouvelles et savoir des miennes. Dieu! quel vertige
quand je la reverrai dans dix ou douze jours! Nous aurons peut-tre
encore bien des obstacles  vaincre, mais nous les vaincrons. Que
pensez-vous de tout cela?... Cela se conoit-il? un ange pareil, _le
plus beau talent de l'Europe_! J'ai su que dernirement M. de Noailles,
en qui la mre a une grande confiance, avait tout  fait plaid ma cause
et qu'il tait fortement d'avis que, puisque sa fille m'aimait, il
fallait me la donner sans regarder tant  l'argent. Oh! mon cher, si
vous lui entendiez _penser tout haut_ les sublimes conceptions de Weber
et de Beethoven, vous en perdriez la tte. Je lui ai tant recommand de
ne pas jouer d'adagio, que j'espre qu'elle ne le fera pas souvent.
Cette musique dvorante la tue. Dernirement, elle tait si souffrante,
qu'elle croyait mourir; elle voulut absolument qu'on m'envoyt chercher;
sa mre s'y refusa; je la vis le lendemain, ple, tendue sur un canap;
que nous pleurmes!... Elle se croyait attaque de la poitrine; je
pensais que je mourrais avec elle, je le lui dis, elle ne rpondit pas;
cette ide me ravissait. Depuis qu'elle est gurie, elle m'a grond
beaucoup l-dessus.

--Croyez-vous que Dieu vous ait donn une telle organisation musicale
sans dessein? Vous ne devez pas abandonner la tche qui vous est
confie; je vous dfends de me suivre si je meurs.

Mais elle ne mourra pas. Non, ces yeux si pleins de gnie, cette taille
lance, tout cet tre dlicieux parat plutt prt  prendre son vol
vers les cieux qu' tomber fltri sous la terre humide.

Adieu; il faut que je travaille. Je vais instrumenter le dernier air de
ma scne. C'est _Sardanapale_.

Adieu encore; si vous ne m'crivez pas, vous en serez quitte pour
recevoir une cinquime lettre de moi.

Votre fidle Achate.

Spontini est ici, j'irai le voir  ma sortie de l'Institut.




XXVIII

Paris, 23 aot 1830.


    Cher et excellent ami,

Vous m'avez laiss bien longtemps sans me donner de vos nouvelles; il a
fallu des circonstances aussi extraordinaires pour vous dterminer 
mettre ma main  la plume!... mais point de reproche.

J'ai obtenu le grand prix  l'unanimit, ce qui ne s'est encore jamais
vu. Ainsi voil l'Institut vaincu. Le bruit du canon et de la fusillade
a t favorable  mon dernier morceau, que j'achevais alors.

O mon ami, quel bonheur d'avoir un succs qui enchante un tre ador!
Mon idoltre Camille[5] se mourait d'inquitude quand je lui ai
apport, jeudi dernier, la nouvelle si ardemment dsire. O mon _dlicat
Ariel_, mon bel ange, tes ailes taient toutes froisses, la joie les a
relustres; sa mre mme, qui ne voit notre amour qu'avec une certaine
contrarit, n'a pu retenir quelques larmes d'attendrissement.

Je ne m'en doutais pas; pour ne pas m'effrayer, elle m'avait toujours
cach l'importance immense qu'elle attachait  ce prix; mais je viens de
voir ce qu'il en tait au fond.

--Le monde, le monde, me dit-elle, croit que c'est une grande preuve de
talent; il faut lui fermer la bouche.

C'est le 2 octobre que ma _Scne_ sera excute publiquement  grand
orchestre; ma belle Camille y sera avec sa mre; elle en parle sans
cesse. Cette crmonie, qui ne m'et paru sans cela qu'un enfantillage,
devient une fte enivrante; vous n'y serez pas, mon cher, bien cher ami;
vous n'avez jamais vu que mes larmes amres, quand donc verrez-vous dans
mes yeux briller celles de la joie?

Le 1er novembre, il y aura un concert au Thtre Italien. Le nouveau
chef d'orchestre, que je connais particulirement, m'a demand de lui
crire une ouverture pour ce jour-l. Je vais lui faire l'ouverture de
_la Tempte_ de Shakspeare, pour piano, choeur et orchestre. Ce sera un
morceau d'un genre nouveau.

Le 14 novembre, je donnerai mon immense concert pour faire entendre la
_Symphonie fantastique_, dont je vous ai envoy le programme.

Dans le courant de l'hiver, la socit des concerts excutera mon
ouverture des _Francs Juges_; j'en ai la promesse positive. Mais il
faut un succs au thtre, mon bonheur en dpend. Les parents de Camille
ne peuvent consentir  notre mariage que lorsque ce pas sera franchi.
Les circonstances me favoriseront, je l'espre. Je ne veux pas aller en
Italie; j'irai demander au roi de me dispenser de cet absurde voyage et
de m'accorder la pension  Paris. Aussitt que j'aurai touch une somme
un peu passable, je vous adresserai ce que vous avez eu la bont de me
prter si obligeamment. Adieu, mon cher ami; crivez-moi donc, et ne
parlez plus de politique; je n'ai pas eu besoin de faire d'effort pour
garder avec vous le silence l-dessus. Adieu, adieu. Je sors de chez
madame Moke; je quitte la main de mon adore Camille, voil pourquoi la
mienne tremble tant et que j'cris si mal. Elle ne m'a pourtant pas jou
de Weber ni de Beethoven aujourd'hui.

Adieu.

       *       *       *       *       *

Cette malheureuse FILLE Smithson est toujours ici. Je ne l'ai jamais vue
depuis son retour.




XXIX

Octobre 1830.


    Oh! mon cher, inexprimablement cher ami,

Je vous cris des Champs-lyses, dans le coin d'une guinguette expose
au soleil couchant; je vois ses rayons dors se jouer  travers les
feuilles mortes ou mourantes des jeunes arbres qui entourent mon rduit.
J'ai parl de vous toute la journe avec quelqu'un qui comprend ou
plutt qui devine votre me. Je vous cris irrsistiblement. Que
faites-vous cher, bien cher? Vous vous rongez le coeur, je gage, pour
des malheurs qui ne vous touchent qu'en imagination; il y en a tant qui
nous dchirent de prs, que je me dsole de vous voir succomber sous le
poids de douleurs trangres ou trs loignes. Pourquoi? pourquoi?...
Ah! pourquoi!... Je le comprends mieux que vous ne pensez: c'est votre
existence, votre posie, votre _chateaubrianisme_.

Je souffre trangement de ne pas vous voir; enchan comme je le suis,
je ne puis franchir l'espace qui nous spare. J'aurais pourtant tant de
choses  vous dire... Si ce qui m'arrive d'heureux peut vous distraire
de vos sombres penses, je vous apprends que je vais tre excut 
l'Opra, dans le courant de ce mois. C'est encore  mon adore Camille
que je dois ce bonheur.

Voici comment:

A sa taille lance,  son vol capricieux,  sa grce enivrante,  son
gnie musical, j'ai reconnu l'_Ariel_ de Shakspeare. Mes ides
potiques, tournes vers le drame de _la Tempte_, m'ont inspir une
ouverture gigantesque d'un genre entirement neuf, pour _orchestre_,
_choeur_, _deux pianos  quatre mains_ et HARMONICA. Je l'ai propose au
directeur de l'Opra, qui a consenti  la faire entendre dans une
_grande reprsentation extraordinaire_. Oh! _mon cher_, c'est bien plus
grand que l'ouverture des _Francs Juges_. _C'est entirement neuf._ Avec
quelle profonde adoration je remerciais mon idoltre Camille de m'avoir
inspir cette composition! Je lui appris dernirement que mon ouvrage
allait tre excut; elle en a frmi de joie. Je lui ai dit
_confidentiellement_, dans l'_oreille_, aprs deux baisers dvorants, un
embrassement furieux, l'_amour grand et potique_ comme NOUS le
concevons. Je vais la voir ce soir. Sa mre ne sait pas que je dois tre
incessamment entendu  l'Opra. Nous lui en ferons un mystre jusqu'au
dernier moment. Vous tes un homme domin par l'imagination, donc vous
tes un homme infiniment malheureux;

Et moi aussi. Nous nous convenons  merveille: Mon ami, crivez moi au
moins, puisque nous ne nous voyons pas.

C'est le 30 de ce mois qu'aura lieu le couronnement  l'Institut.
_Ariel_ est fier, comme un _classique paon_, de ma vieille couronne; il
ou elle n'y attache pourtant d'autre prix que celui de l'opinion
publique; Camille est trop musicale pour s'y tromper. Mais l'_Ouverture
de la Tempte_, _Faust_, les _Mlodies_, _les Francs Juges_, c'est
diffrent: il y a du feu et des larmes l dedans.

Mon cher Ferrand, si je meurs, ne vous faites pas chartreux (comme vous
m'en avez menac), je vous en prie; vivez aussi prosaquement que vous
pourrez; c'est le moyen d'tre... prosaque. J'ai vu Germain
dernirement, nous avons encore beaucoup parl de vous. Que faire, que
dire, qu'crire de si loin? Quand pourrai-je communiquer mes penses aux
vtres? J'entends chanter l'ignoble _Parisienne_. Des gardes nationaux 
demi ivres la beuglent dans toute sa platitude.

Adieu; le marbre sur lequel je vous cris me glace le bras. Je pense 
la malheureuse Ophlia: _glace_; _froid_; _terre humide_; _Polonius
mort_; HAMLET VIVANT... Oh! elle est bien malheureuse! Par la faillite
de l'Opra-Comique, elle a perdu plus de six mille francs. Elle est
encore ici; je l'ai rencontre dernirement. Elle m'a reconnu avec le
plus grand sang-froid. J'ai souffert toute la soire, puis je suis all
en faire confidence au _gracieux Ariel_, qui m'a dit en souriant:

--Eh bien, vous ne vous tes pas trouv mal? TU n'es pas tomb  la
renverse?...

Non, non, non, mon ange, mon gnie, mon art, ma pense, mon coeur, ma
vie potique! j'ai souffert sans gmir, j'ai pens  toi; j'ai ador ta
puissance; j'ai bni ma gurison; j'ai brav, de mon le dlicieuse, les
flots amers qui venaient s'y briser; j'ai vu mon navire fracass, et,
jetant un regard sur ma cabane de feuillage, j'ai bni le lit de roses
sur lequel je devais me reposer. Ariel, Ariel, Camille, je t'adore, je
te bnis, _je t'aime en un mot_, plus que la pauvre langue franaise ne
peut le dire; donnez-moi un orchestre de cent musiciens et un choeur de
cent cinquante voix, et je vous le dirai.

Ferrand, mon ami, adieu; le soleil est couch, je n'y vois plus, adieu;
plus d'ides, adieu; beaucoup trop de sentiment, adieu. Il est six
heures, il me faut une heure pour aller chez Camille, adieu!




XXX

19 novembre 1830.


    Mon cher ami,

Je vous cris quelques lignes  la hte. J'ai pass chez Denain, je lui
ai donn cent francs -compte dont il m'a fait un reu, et je lui ai
laiss un billet de cent autres francs, payable le 15 janvier prochain.

Je cours toute la soire pour une rptition de ma symphonie que je veux
faire aprs-demain. Je donne le 5 dcembre,  deux heures, au
Conservatoire, un immense concert dans lequel on excutera l'ouverture
des _Francs Juges_, le _Chant sacr_ et le _Chant guerrier_ des
_Mlodies_, la scne de _Sardanapale_ avec cent musiciens pour
l'INCENDIE, et enfin la _Symphonie fantastique_.

Venez, venez, ce sera terrible! Habeneck conduira le gant orchestre. Je
compte sur vous.

L'ouverture de _la Tempte_ sera donne, une seconde fois, la semaine
prochaine  l'Opra. Oh! mon cher, neuf, jeune, trange, grand, doux,
tendre, clatant... Voil ce que c'est. L'orage, ou plutt _la Tempte
marine_, a eu un succs extraordinaire. Ftis, dans la _Revue musicale_,
m'a fait deux articles superbes.

Il disait dernirement  quelqu'un qui observait que j'ai le diable au
corps:

--Ma foi, s'il a le diable au corps, il a un dieu dans la tte.

Venez, venez!

Le 5 dcembre... un dimanche... orchestre de cent dix musiciens...
_Francs Juges_... Incendie... _Symphonie fantastique_... Venez, venez!




XXXI

7 dcembre 1830.


    Mon cher ami,

Cette fois, il faut absolument que vous veniez; j'ai eu un succs
furieux. La _Symphonie fantastique_ a t accueillie avec cris et
trpignements; on a redemand la _Marche au supplice_; le _Sabbat_ a
tout abm d'effet satanique. On m'a tant engag  le faire, que je
redonne le concert le 25 de ce mois, le lendemain de Nol.--Ainsi, vous
y serez, n'est-ce pas?--Je vous attends.

Adieu; je suis tout boulevers.

Adieu.

       *       *       *       *       *

Spontini a lu votre pome des _Francs Juges_; il m'a dit ce matin qu'il
voudrait bien vous voir; il part dans dix jours.




XXXII

Le 12 dcembre 1830.


    Mon cher Ferrand,

Je ne puis donner mon second concert, plusieurs raisons s'y opposent. Je
partirai de Paris au commencement de janvier. Mon mariage est arrt
pour l'poque de Pques 1832,  la condition que je ne perdrai pas ma
pension et que j'irai en Italie pendant un an. C'est ma musique qui a
arrach le consentement de la mre de Camille! Oh! ma chre _Symphonie_,
c'est donc  elle que je la devrai.

Je serai  la Cte vers le 15 janvier. Il faut absolument vous voir;
arrangez tout pour que nous ne nous manquions pas. Vous viendrez  la
Cte; vous m'accompagnerez au mont Cenis, ou du moins jusqu' Grenoble;
n'est-ce pas, n'est-ce pas?...

Spontini m'a envoy hier un superbe cadeau; c'est sa partition
d'_Olympie_ du prix de cent vingt francs, et il a crit de sa main sur
le titre: Mon cher Berlioz, en parcourant cette partition,
souvenez-vous quelquefois de votre affectionn Spontini.

Oh! je suis dans une ivresse! Camille, depuis qu'elle a entendu mon
_Sabbat_, ne m'appelle plus que son cher Lucifer, son beau Satan.

Adieu, mon cher; crivez-moi tout de suite une longue lettre, je vous en
conjure.

Votre ami dvou  tout jamais.




XXXIII

La Cte-Saint-Andr, 6 janvier 1831.


    Mon cher ami,

Je suis chez mon pre depuis lundi; je commence mon fatal voyage
d'Italie. Je ne puis me remettre de la dchirante sparation qu'il m'a
fallu subir; la tendresse de mes parents, les caresses de mes soeurs
peuvent  peine me distraire. Il faut que je vous voie pourtant avant
mon dpart. Nous irons passer une huitaine de jours  Grenoble  la fin
de la semaine prochaine; de l, je retournerai  Lyon m'embarquer sur le
Rhne pour aller prendre  Marseille le paquebot  vapeur qui me
conduira  Civita-Vecchia,  six lieues de Rome. Venez me voir ici, ou 
Grenoble, ou  Lyon; rpondez-moi promptement et positivement l-dessus
pour que nous ne nous manquions pas.

J'aurai tant  vous dire, _de vous_ et de moi; tant d'orages branlent
notre existence  l'un et  l'autre, qu'il me semble que nous avons
besoin de nous rapprocher pour leur rsister. Nous nous comprenons.
C'est si rare.

J'ai quitt Spontini avec la plus vive motion; il m'a embrass en me
faisant promettre de lui crire de Rome. Il m'a donn une lettre de
recommandation pour son frre, qui est Pre dans le couvent de
Saint-Sbastien.

Je vous montrerai tout ce que j'ai de lui.

Je suis si triste aujourd'hui, que je ne puis continuer ma lettre.

Vous m'crirez tout de suite, n'est-ce pas?

O ma pauvre Camille, mon ange protecteur, mon bon Ariel, ne plus te voir
de huit ou dix mois! Oh! que ne puis-je, berc avec elle par le vent du
nord sur quelque bruyre sauvage, m'endormir enfin dans ses bras, du
dernier sommeil!

Adieu, mon cher; venez, je vous en supplie.




XXXIV

Grenoble, 17 janvier 1831.


    Mon cher Ferrand,

Je suis ici depuis deux jours avec mes soeurs et ma mre. Nous repartons
pour la Cte samedi prochain; ainsi je compte sur votre arrive lundi ou
mardi, au plus tard. Je n'ai pas besoin de vous dire combien mes parents
seront charms de vous revoir; ils vous attendent, non pas pour quelques
heures, comme vous m'en avez menac, mais pour autant de temps que vous
pourrez me donner. Je partirai  la fin du mois pour Lyon; enfin nous
causerons de tout cela. A lundi.

J'ai mille choses  vous dire de la part de Casimir Faure.

Adieu.




XXXV

Lyon, jeudi 9 fvrier 1831.


    Mon cher Ferrand,

Vous deviez me recevoir, _moi_, au lieu de ma lettre; je suis arriv ici
hier avec l'intention d'aller  Belley; j'ai retenu aussitt ma place 
la diligence, je l'ai paye en entier; puis, aprs mille indcisions, je
me suis dcid  ne pas aller vous voir. Malgr la torture o je suis,
malgr le dsir dvorant que j'ai d'arriver en Italie pour en tre plus
tt revenu; malgr le temps et l'espace, je serais all  Belley; mais
quelques mots que j'ai surpris au vol aujourd'hui, m'ayant fait craindre
de n'tre pas bien vu de vos parents, et que votre mre surtout ne ft
pas enchante de mon arrive, je me suis dcid  y renoncer.

Je ne sais absolument rien sur la raison qui vous a empch de venir 
la Cte; ainsi je ne puis vous en parler. Je me suis rong les poings 
vous attendre; tout le monde vous a beaucoup regrett; mais enfin tout
n'est-il pas tourn pour le pis?...

Je pars dans quatre heures pour Marseille. Je reviendrai en frmissant
comme un boulet rouge. Tchez donc de vous trouver alors  Lyon; je ne
ferai que passer  la Cte.

Mon adresse  Rome est: _Hector Berlioz, pensionnaire de l'Acadmie de
Rome, villa Medici, Roma_.

Adieu; mille maldictions sur vous et sur moi et sur toute la nature!

La douleur me rendrait fou.




XXXVI

Florence, 12 avril 1831.


O mon sublime ami! vous tes le premier des Franais qui m'ait donn
signe de vie depuis que je suis dans ce jardin, peupl de singes, qu'on
appelle la _belle Italie_! Je reois votre lettre  l'instant; elle m'a
t renvoye de Rome, et elle a demeur sept jours, au lieu de deux,
pour venir ici; oh! tout est bien! Maldiction!... Oui, tout est bien,
puisque tout est mal! Que voulez-vous que je vous dise?... Je suis
parti de Rome pour retourner en France, abandonnant ma pension tout
entire, parce que je ne recevais point de lettres de Camille. Un
infernal mal de gorge m'a retenu ici clou; j'ai crit  Rome qu'on m'y
adresse mes lettres; sans quoi, la vtre aurait t perdue, et c'et t
dommage; qui sait si j'en recevrai d'autres?

Ne m'crivez plus, je ne saurais vous dire o adresser vos lettres; je
suis comme un ballon perdu, qui doit crever en l'air, s'abmer dans la
mer ou s'arrter comme l'arche de No; si je parviens sain et sauf sur
le mont Ararat, je vous crirai aussitt.

Croyez bien que j'avais au moins autant que vous le dsir de nous
runir; il m'en a cot une journe entire de combats et d'hsitations
pour y rsister.

Je conois parfaitement tout ce que vous prouvez de fureur  la vue de
ce qui se passe en Europe. Moi-mme, qui ne m'y intresse pas le moins
du monde, je me surprends quelquefois  me laisser aller  quelque
imprcation!... Ah bien, oui, la libert!... o est-elle?... o
fut-elle?... o peut-elle tre?... Dans ce monde de _vers_. Non, mon
cher, l'espce humaine est trop basse et trop stupide pour que la belle
desse laisse tomber sur elle un divin rayon de ses yeux. Vous me
parlez de musique!... d'amour!... Que voulez-vous dire?... Je ne
comprends pas... Y a-t-il quelque chose sur la terre qu'on appelle
musique et amour; je croyais avoir entendu en songe ces deux noms de
sinistre augure. Malheureux que vous tes si vous y croyez; MOI, JE NE
CROIS PLUS A RIEN.

Je voulais aller en Calabre ou en Sicile, m'engager sous les ordres de
quelque chef de bravi, duss-je n'tre que simple brigand. Alors au
moins j'aurais vu des crimes magnifiques, des vols, des assassinats, des
rapts et des incendies, au lieu de tous ces petits crimes honteux, de
ces lches perfidies qui font mal au coeur. Oui, oui, voil le monde qui
me convient: un volcan, des rochers, de riches dpouilles amonceles
dans les cavernes, un concert de cris d'horreur accompagn d'un
orchestre de pistolets et de carabines, du sang et du lacryma-christi,
un lit de lave berc par des tremblements de terre; allons donc, voil
la vie! Mais il n'y a mme plus de brigands. O Napolon, Napolon,
gnie, puissance, force, volont!... Que n'as-tu dans ta main de fer
cras une poigne de plus de cette vermine humaine!... Colosse aux
pieds d'airain, comme tu renverserais du moindre de tes mouvements tous
leurs beaux difices patriotiques, philanthropiques, philosophiques!
Absurde racaille!

Et a parle d'art, de pense, d'imagination, de dsintressement, de
_posie enfin_! comme si tout cela existait pour elle!

Des pygmes pareils parler Shakspeare, Beethoven, Weber! Mais sot animal
que je suis, pourquoi m'en inquiter? Que me fait le monde entier, 
trois ou quatre exceptions d'individus prs?... Ils peuvent bien se
vautrer tant qu'il leur plaira: ce n'est pas  moi de les tirer de la
fange. D'ailleurs, tout cela n'est peut-tre qu'un tissu d'illusions. Il
n'y a rien de vrai que la vie et la mort. Je l'ai rencontre en mer,
cette vieille sorcire. Notre vaisseau, aprs deux jours d'une tempte
sublime, a sombr dans le golfe de Gnes; un coup de vent nous a couchs
sur le ct. Dj je m'tais envelopp, bras et jambes, dans mon manteau
pour m'empcher de nager; tout craquait, tout croulait, dedans et
dehors; je riais en voyant ces belles valles blanches qui allaient me
bercer pour mon dernier sommeil; _la camarde_ s'avanait en ricanant,
croyant me faire peur, et, comme je m'apprtais  lui cracher  la face,
le vaisseau s'est relev; elle a disparu.

Que voulez-vous que je vous dise encore?... de Rome?... Eh bien, il n'y
a personne de mort; seulement ces braves Transteverini voulaient nous
gorger tous et mettre le feu  l'Acadmie, sous prtexte que nous nous
entendions avec les rvolutionnaires pour chasser le pape. Personne n'y
songeait. Nous nous occupions bien du pape! Il a l'air trop bon pour
qu'on cherche  l'inquiter. Cependant Horace Vernet nous avait tous
arms, et, si les Transteverini taient venus, ils auraient t bien
reus. Ils n'ont pas seulement essay de mettre le feu  la vieille
baraque acadmique! Imbciles! Qui sait, je les aurais peut-tre
aids?...

Quoi encore?...

Ah! oui, ici,  Florence,  mon premier passage, j'ai vu un opra de
_Romeo et Giuletta_, d'un petit polisson nomm Bellini; je _l'ai vu_, ce
qui s'appelle _vu_..., et l'ombre de Shakspeare n'est pas venue
exterminer ce myrmidon!... Oh! les morts ne reviennent pas!

Puis un misrable eunuque, nomm Paccini, a fait une _Vestale_...
Licinius tait jou par une femme... J'ai encore eu assez de force,
aprs le premier acte, pour me sauver; je me ttais, en sortant, pour
voir si c'tait bien moi... et c'tait moi... O Spontini!

J'ai voulu  Rome acheter un morceau de Weber; j'entre chez un marchand
de musique, je le demande...

--Weber, _che cosa ?... Non conosco?... Maestro italiano, francese,
ossia tedesco?..._

Je rponds gravement:

--_Tedesco._

Mon homme a cherch longtemps; puis, d'un air satisfait:

--_Niente di Weber, niente di questa musica, caro signore_, eh! eh! eh!

--Crapaud!

--_Ma ecco_ EL PIRATA, LA STRANIERA, I MONTECCHI, CAPULETI, _dal
celeberrimo maestro signor Vincenzo Bellini_; _ecco_ LA VESTALE, I
ARABI, _del maestro Paccini_.

--_Basta, Basta, non avete dunque vergogna, Corpo di Dio?..._

Que faire? soupirer?... c'est enfant; grincer des dents? c'est devenu
trivial; prendre patience? c'est encore pis. Il faut concentrer le
poison, en laisser vaporer une partie, pour que le reste ait plus de
force, et le renfermer dans son coeur jusqu' ce qu'il le fasse clater.

Personne ne m'crit, ni amis ni amie. Je suis seul ici; je n'y connais
personne. Je suis all ce matin  l'enterrement du jeune Napolon
Bonaparte, fils de Louis, qui est mort  vingt-cinq ans pendant que son
autre frre fuit en Amrique avec sa mre, la pauvre Hortense. Elle vint
jadis des Antilles, fille de Josphine Beauharnais, joyeuse crole,
dansant sur le pont du vaisseau des danses de ngres pour amuser les
matelots. Elle y retourne aujourd'hui orpheline, mre sans fils, femme
sans poux et reine sans tats, dsole, oublie, abandonne, arrachant
 peine son plus jeune fils  la hache contre-rvolutionnaire. Jeunes
fous qui croyaient  la libert ou qui rvaient la puissance! Il y avait
des chants et un orgue; deux manoeuvres tourmentaient le colossal
instrument, l'un qui remplissait d'air les soufflets, et l'autre qui le
faisait passer dans les tuyaux en mettant les doigts sur les touches. Ce
dernier, inspir sans doute par la circonstance, avait tir le registre
des petites fltes et jouait de _petits airs gais_ qui ressemblaient au
gazouillement des roitelets. Vous voulez de la musique; eh bien, en
voil que je vous envoie. Elle n'est gure semblable au chant des
oiseaux, quoique je sois gai comme un pinson.

[Illustration: notation musicale: Serpent. Allegro.

Di- es i- r di- es
il- la
dies i-r
dies il- la

Serpent.

Petite flte.

Presto. A-men.

]

    Mler le grave au doux, le plaisant au svre.

O monsieur Despraux!

Adieu, tenez, je vois tout rouge.

J'attends encore quelques jours une lettre qui devrait m'arriver, et
puis je pars.




XXXVII

Nice, 10 ou 11 mai 1831.


Eh bien, Ferrand, nous commenons  aller; plus de rage, plus de
vengeance, plus de tremblements, plus de grincements de dents, plus
d'enfer enfin.

Vous ne m'avez pas rpondu; c'est gal, je vous cris encore. Vous
m'avez habitu  vous crire toujours trois ou quatre fois pour une.
Celle-ci est la troisime depuis votre lettre adresse  Rome, que je
reus il y a un mois  Florence. Nanmoins, j'ai peine  concevoir
comment il se peut que vous ne m'ayez pas rpondu; j'avais tant besoin
du coeur d'un ami; je croyais presque que vous auriez pu venir me
trouver. Mes soeurs m'crivaient tous les deux jours. J'ai reu
dernirement cinq lettres  la fois, mais il n'y en avait point de vous.
Je m'y perds. coutez, si c'est par pure indolence, par paresse ou
ngligence, c'est mal, c'est trs mal. Je vous avais bien donn mon
adresse: _Maison Clerici, aux Ponchettes, Nice_. Si vous saviez, quand
on rentre dans la vie ou plutt quand on y retombe, combien on dsire
trouver ouverts les bras de l'amiti! Quand le coeur dchir et fltri
recommence  battre, avec quelle ardeur il cherche un autre coeur,
noble et fort, qui puisse l'aider  se rconcilier avec l'existence. Je
vous avais tant pri de me rpondre courrier par courrier! Je ne doutais
pas de votre empressement  joindre vos conseils consolants  ceux que
je recevais de toute part; et pourtant ils m'ont manqu. Oui, Camille
est marie avec Pleyel... J'en suis bien aise aujourd'hui. J'apprends
par l  connatre le danger auquel je viens d'chapper. Quelle
bassesse, quelle insensibilit, quelle vilenie!... Oh! c'est immense,
c'est presque sublime de sclratesse, si le sublime pouvait se
concilier avec l'_ignoblerie_ (mot nouveau, parfait, que je vous vole).

Je repars dans cinq ou six jours pour Rome; ma pension n'est pas perdue.
Je ne vous prie plus de me rpondre, puisque c'est inutile; mais, si
vous voulez m'crire, adressez votre lettre comme la dernire: _Acadmie
de France, villa Medici, Roma_. Dites-moi aussi si vous avez eu des
nouvelles de votre libraire Denain, auquel je n'ai encore donn que cent
francs sur ce que vous lui deviez. Combien vous dois-je encore?
crivez-le-moi, je vous prie.

Adieu; malgr votre indolence, je n'en suis pas moins votre sincre,
_dvou_ et fidle ami.

       *       *       *       *       *

_P.-S._--Mon rpertoire vient d'tre augment d'une nouvelle ouverture.
J'ai achev hier celle du _Roi Lear_ de Shakspeare.




XXXVIII

Rome, 3 juillet 1831.


Enfin, j'ai donc de vos nouvelles!... Je pensais bien qu'il y avait
quelque chose d'extraordinaire! La Suisse est  votre porte, et ses
glaciers sont bien sduisants; je conois  merveille que vous alliez
souvent les admirer. J'ai fait de Nice  Rome le voyage le plus
pittoresque, pendant deux jours et demi, sur la route de la _Corniche_,
taille contre le roc,  six cents pieds au-dessus de la mer, qui se
brise immdiatement au-dessous, mais dont on n'entend plus les
rugissements,  cause de l'immense lvation. Rien n'est beau et
effrayant comme cette vue. C'est avec un bien-tre inexprimable que je
me suis retrouv  Florence, o j'avais pass de si tristes moments. On
m'a mis dans la mme chambre; j'y ai retrouv ma malle, mes effets, mes
partitions, que je ne croyais plus revoir. De Florence  Rome, je suis
venu avec de bons moines qui parlaient fort bien franais et taient
d'une extrme politesse. A San-Lorenzo, j'ai quitt la voiture deux
heures avant son dpart, laissant mon habit et tout ce qui pouvait
tenter les brigands, dont c'est le pays. J'ai ainsi chemin toute la
journe le long du beau lac de Bolzena et dans les montagnes de Viterbo,
en composant un ouvrage que je viens d'crire. C'est un mlologue
faisant suite et fin  la _Symphonie fantastique_. J'ai fait pour la
premire fois les paroles et la musique. Combien je regrette de ne
pouvoir pas vous montrer cela! Il y a six monologues et six morceaux de
MUSIQUE (_dont la prsence est motive_).

1 D'abord, _une ballade avec piano_;

2 _Une mditation en choeur et orchestre_;

3 _Une scne de la vie de brigand pour choeur, voix seule et
orchestre_;

4 _Le Chant de bonheur_, pour une voix, orchestre au commencement et 
la fin, et, au milieu, la main droite d'une harpe accompagnant le chant;

5 _Les Derniers Soupirs de la harpe_ pour orchestre seul;

Et enfin 6 l'_ouverture de la Tempte_, dj excute  l'Opra de
Paris, comme vous savez.

J'ai employ pour _le Chant de bonheur_ une phrase de _la Mort
d'Orphe_, que vous avez chez vous, et, pour _les Derniers Soupirs de la
harpe_, le petit morceau d'orchestre qui termine cette scne
immdiatement aprs la _Bacchanale_. En consquence, je vous prie de
m'envoyer _cette page_, seulement l'adagio qui succde  la
_Bacchanale_, au moment o les violons prennent les sourdines et font
des trmolandi accompagnant un chant de clarinette lointain et quelques
fragments d'accords de harpe; je ne me le rappelle pas assez pour
l'crire de tte, et je ne veux rien y changer. Comme vous voyez, _la
Mort d'Orphe_ est sacrifie; j'en ai tir ce qui me plaisait, et je ne
pourrais jamais faire excuter la _Bacchanale_; ainsi,  mon retour 
Paris, j'en brlerai la partition, et celle que vous avez sera l'unique
et dernire, si toutefois vous la conservez; il vaudrait bien mieux la
dtruire, quand je vous aurai envoy un exemplaire de la symphonie et du
mlologue; mais c'est une affaire au moins de six cents francs de copie!
n'importe,  mon retour  Paris, d'une manire ou d'autre, il faudra que
vous l'ayez.

Ainsi, c'est convenu, vous allez me copier trs fin ce petit morceau, et
je l'attends dans les montagnes de Subiaco, o je vais passer quelque
temps; adressez-le toujours  Rome. Je vais chercher, en _franchissant
rocs et torrents_,  secouer cette lpre de trivialit qui me couvre
dans notre maudite caserne. L'air que je partage avec les _industriels_
de l'Acadmie ne plat pas  mes poumons; je vais en respirer un plus
pur. J'emporte une mauvaise guitare, un fusil, des albums de papier
rgl, quelques livres et le germe d'un grand ouvrage que je tcherai de
faire clore dans mes bois.

J'avais un grand projet que j'aurais voulu accomplir avec vous; il
s'agissait d'un oratorio colossal pour tre excut  une _fte
musicale_ donne  Paris,  l'Opra ou au Panthon, dans la cour du
Louvre. Il serait intitul _le Dernier Jour du monde_. J'en avais crit
le plan  Florence et une partie des paroles il y a trois mois. Il
faudrait trois ou quatre acteurs _solos_, des choeurs, un orchestre de
soixante musiciens devant le thtre, et un autre de trois cents ou deux
cents instruments au fond de la scne tages en amphithtre.

Les hommes, parvenus au dernier degr de corruption, se livreraient 
toutes les infamies; une espce d'Antchrist les gouvernerait
despotiquement... Un petit nombre de justes, dirigs par un prophte,
trancherait au beau milieu de cette dpravation gnrale. Le despote les
tourmenterait, enlverait leurs vierges, insulterait  leurs croyances,
ferait dchirer leurs livres saints au milieu d'une orgie. Le prophte
viendrait lui reprocher ses crimes, annoncerait la fin du monde et le
dernier jugement. Le despote irrit le ferait jeter en prison, et, se
livrant de nouveau aux volupts impies, serait surpris au milieu d'une
fte par les trompettes terribles de la rsurrection; les morts sortant
du tombeau, les vivants perdus poussant des cris d'pouvante, les
mondes fracasss, les anges tonnant dans les nues, formeraient le final
de ce drame musical. Il faut, comme vous pensez bien, employer des
moyens entirement nouveaux. Outre les deux orchestres, il y aurait
quatre groupes d'instruments de cuivre placs aux quatre points
cardinaux du lieu de l'excution. Les combinaisons seraient toutes
nouvelles, et mille propositions impraticables avec les moyens
ordinaires surgiraient tincelantes de cette masse d'harmonie.

Voyez si vous avez le temps de faire ce pome, qui vous va parfaitement,
et dans lequel je suis sr que vous serez magnifique. Trs peu de
rcitatifs... peu d'airs _seuls_... vitez les scnes  grand fracas et
celles qui ncessiteraient du cuivre; je ne veux en faire entendre qu'
la fin. Des oppositions... des choeurs religieux mls  des choeurs de
danse; des scnes pastorales, nuptiales, bachiques, mais dtournes de
la voie commune; enfin vous comprenez...

Nous ne pouvons nous flatter d'entendre cet ouvrage quand nous voudrons,
en France surtout; mais enfin, tt ou tard, il y aura moyen. D'un autre
ct, ce sera un sujet de dpenses terribles et une perte de temps
extraordinaire. Rflchissez si vous voulez vous exposer  faire ce
pome et  ne jamais peut-tre l'entendre... Et crivez-moi au plus tt.

A la fin de ce mois, je vous enverrai cent francs, et ainsi de suite,
peu  peu, le reste.

Adieu; mille millions d'amitis.




XXXIX

Acadmie de France.--Rome, 8 dcembre 1831.


Celle-ci est la troisime!...--Les deux prcdentes sont restes sans
rponse. Vous ne m'avez pas mme fait part de votre mariage...--Mais
n'importe; dans une circonstance pareille, je ne puis moins faire que de
passer sur votre inconcevable silence. Au nom de Dieu, donnez-moi de vos
nouvelles. Comment vous tes-vous trouv et dans quels rapports vous
tes-vous trouv avec cet infernal gchis?... J'espre qu'il ne vous est
rien arriv. J'avais crit  Auguste, de Naples; il ne m'avait pas
rpondu; je viens de ritrer, pour me tirer d'inquitude sur son
compte. Cependant donnez-moi nanmoins de ses nouvelles.

Adieu! adieu!

J'attends avec anxit votre rponse. Pour en assurer l'arrive,
n'oubliez pas d'affranchir jusqu' la frontire.

Votre ami, toujours et malgr tout.




XL

Rome, 1832, neuf heures du soir, 8 janvier.


Voil donc  la fin que vous m'crivez, aprs sept mois et demi de
silence; oui, sept mois! depuis le 24 mai 1831, je n'ai pas reu une
ligne de vous. Que vous ai-je fait? Pourquoi me laisser ainsi? Infidle
cho, pourquoi laisser tant de cris sans rponse? Je me suis plaint de
vous  Carn,  Casimir Faure,  Auguste,  Gounet; j'ai demand  toute
notre terre des nouvelles de l'oublieux ami; ce n'est qu'aujourd'hui que
j'apprends qu'il est encore au nombre des vivants. Vous venez d'prouver
par vous-mme, dites-vous, _tout_ ce qu'un coeur d'homme _peut contenir_
de joie et d'ivresse: oh! je crois fermement que vous avez, en effet,
prouv _tout_ ce qu'il peut contenir, mais rien _de plus_; sans quoi,
il et dbord jusqu' moi. Comment! ne pas mme me faire part de votre
mariage? Mes parents n'en revenaient pas. Je crois bien, puisque vous me
l'assurez, que mes lettres ne vous sont pas parvenues; mais, dans le
cas mme o je ne vous eusse point crit, pouviez-vous, en pareil cas,
garder le silence?... Je viens d'crire  Germain pour savoir ce que
vous tiez devenu; _deux lettres_  Auguste, une de Naples et l'autre de
Rome, sont, comme les vtres, restes sans rponse. Je ne voulais savoir
de lui qu'une petite chose, assez insignifiante, s'il tait mort ou
bless.

J'ai relu ce matin les deux uniques lettres que j'ai reues de vous
depuis que je suis en Italie, je n'y ai rien trouv qui puisse justifier
les craintes horrido-fantastiques de mon imagination; je m'tais dj
figur quelque lettre anonyme, quelque dfense conjugale, quelque
absurdit enfin qui vous faisait brusquement quitter le temple de
l'amiti, sans dtourner la tte ni dire adieu  celui qui vous y a
suivi.

A prsent, vous vous poumonnez  me prouver des choses claires;
certainement, il n'y a ni bien ni mal absolu en politique; certainement,
les hros du jour sont des tratres le lendemain. Il y a longtemps que
je sais que deux et deux font quatre; je regrette toute la part que Lyon
m'a vol dans votre lettre; il suffisait de me dire qu'Auguste tait
sain et sauf, ainsi que Germain. Quand nous sommes enfin dans le
sanctuaire, que nous font les cris tumultueux du dehors? Je ne puis
comprendre votre fanatisme l-dessus. Vous demandez quelle diffrence il
y a entre les barricades de Paris et celles de Lyon? Celle qui spare
une grande force d'une force moindre, la tte des pieds; Lyon ne peut
pas rsister  Paris; donc, il a tort de mcontenter Paris; Paris
entrane aprs lui la France; donc il peut aller o il lui plat.

Assez!

Votre _Noce des Fes_ est ravissante de grce, de fracheur et de
lumire; je la garde pour plus tard, ce n'est pas le moment de faire
l-dessus de la musique; l'instrumentation n'est pas assez avance; il
faut attendre que je l'aie un peu dmatrialise, alors nous ferons
parler les suivants d'Obron;  prsent, je lutterais sans succs avec
Weber.

Puisque vous n'avez pas reu ma premire lettre, o je vous parlais d'un
certain plan d'oratorio, je vous renvoie le mme plan pour un opra en
trois actes. Vous le musclerez; en voici la carcasse:


    LE DERNIER JOUR DU MONDE

Un tyran tout-puissant sur la terre; la civilisation et la corruption au
dernier degr; une cour impie; un atome de peuple religieux, auquel le
mpris du souverain conserve l'existence et laisse la libert. Guerre et
victoire, combats d'esclaves dans un cirque; femmes esclaves qui
rsistent aux dsirs du vainqueur; atrocits.

Le chef du petit peuple religieux, espce de Daniel gourmandant
Balthazar, reproche ses crimes au despote, annonce que les prophties
vont s'accomplir et que la fin du monde est proche. Le tyran,  peine
courrouc par la hardiesse du prophte, le fait assister de force, dans
son palais,  une orgie pouvantable,  la suite de laquelle il s'crie
ironiquement qu'on va voir la fin du monde. A l'aide de ses femmes et de
ses eunuques, il reprsente la valle de Josaphat; une troupe d'enfants
ails sonne de petites trompettes, de faux morts sortent du tombeau; le
tyran reprsente Jsus-Christ et s'apprte  juger les hommes, _quand la
terre tremble_; de vritables et terribles anges font entendre les
trompettes foudroyantes; le vrai Christ approche, et _le vrai jugement
dernier commence_.

La pice ne doit ni ne peut aller plus loin.

Rflchissez-y beaucoup avant de vous lancer, et dites-moi si le sujet
vous va. C'est assez de trois actes; cherchez l'inconnu tant que vous
pourrez, il n'y a plus de succs aujourd'hui sans lui. vitez les
effets de dtail, ils sont perdus  l'Opra. Et, si vous le pouvez,
mprisez comme elles le mritent les rgles absurdes de la rime;
laissez-la mme tout  fait, quand elle devient inutile, _ce qui arrive
souvent_. Toutes ces ides poudres doivent retomber  l'enfance de
l'art musical, qui se serait cru noy si des rimes et une versification
bien compasse ne l'eussent soutenu.

Je partirai d'ici au commencement de mai, je passerai les Alpes;
j'espre pouvoir toucher  Milan la totalit de ma pension de cette
anne; sinon je ferai un _tour_ au rglement et je m'arrangerai pour
entrer en France nanmoins, et revenir chercher mon argent  Chambry 
la fin de l'anne.

Je passerai chez vous, je vous remettrai ce que je vous dois encore; de
l, chez mes parents quelque temps; chez ma soeur,  Grenoble (elle
pouse un juge, M. Pal); de l,  Paris... Deux concerts pour faire
entendre mon _mlologue_ avec la _Symphonie fantastique_, puis je pars
pour Berlin avec toute ma musique... puis... l'avenir.

J'achve en ce moment un grand article sur l'tat de la musique en
Italie, pour la _Revue europenne_ (nouveau titre du _Correspondant_,
comme vous savez). C'est Carn qui me l'a demand en m'apprenant son
mariage en Bretagne; il doit y tre maintenant, et ses nuits sont
claires des rayons de la lune de miel. Auguste aussi!... Bon!

Adieu.




XLI

Rome, 17 fvrier 1832.


Ma dernire lettre se serait-elle encore gare, mon cher ami? J'ai
rpondu  celle que je reus de vous il y a un mois, le lendemain mme
de son arrive; comme je vous y parlais de beaucoup de choses, je
pensais que vous eussiez ripost sur-le-champ, et pourtant j'attends
encore; vous n'crivez pas. Quel tourment que l'exil! chaque courrier,
depuis plus de quinze jours, est un nouveau sujet d'humeur. Si ma lettre
s'est encore perdue, ma foi, je ne sais plus comment il faudra nous y
prendre pour notre correspondance. Je partirai d'ici le 1er mai, je
vous verrai alors au commencement de juin. Allons donc, crivez donc!

Germain m'a donn des nouvelles d'Auguste et de son mariage.

Eh bien, il est mari! eh bien, c'est bien: mais c'est fort mal de ne
pas me rpondre.

Que le diable l'emporte!

Tenez, je comptais remplir ces trois petites pages, mais je n'ai pas
d'autre ide que celle de vous reprocher votre paresse, et je n'en ai
pas le courage.

Adieu quand mme!

Votre ami.




XLII

Rome, 26 mars 1832.


J'ai reu votre lettre, mon cher Humbert, et l'aveu de votre paresse
sublime; vous ne vous en corrigerez donc jamais?... Si vous saviez
pourtant quel supplice c'est que l'exil et comme _sad hours seem long_
dans ma sotte caserne, je doute que vous me fissiez tant attendre vos
rponses.

Vous m'avez fait une belle homlie; mais je vous assure qu'elle porte 
faux et qu'il n'y a rien  craindre pour moi  l'gard de la direction
_callotienne_ que vous me supposez prt  prendre.

Jamais je ne serai un amant du laid, soyez tranquille. Ce que je vous
disais de la rime n'tait que pour vous mettre  votre aise; il me
cote de vous voir employer du temps et du talent  vaincre des
difficults inutiles et sans rsultat. Vous savez aussi bien que moi
qu'il y a mille cas o des vers mis en musique sont arrangs de manire
que la rime, et mme l'hmistiche, disparaissent compltement; alors 
quoi bon cette versification? Les vers bien cadencs et rims sont 
leur place dans des morceaux de musique qui ne comportent pas ou presque
pas de rptition de paroles; c'est l seulement que la versification
est apparente et sensible; partout ailleurs elle n'existe pas.

Il y a loin des vers _parls_ aux vers _chants_. Quant  la question
littraire de la rime, il ne m'appartient pas de l'aborder avec vous.
Seulement, je crois fermement que c'est  l'ducation et  l'habitude
que vous devez l'horreur des vers blancs; songez que les trois quarts de
Shakspeare sont en vers blancs, que Byron en a fait et que _la Messiade_
de Klopstock, le chef-d'oeuvre pique de la langue allemande, est en
vers blancs; j'ai lu, ces jours-ci, une traduction franaise en vers
blancs du _Jules Csar_ de Shakspeare qui ne m'a pas choqu le moins du
monde, quoique, d'aprs ce que vous m'en aviez dit, je m'attendisse  en
tre rvolt. Tout cela est tellement l'effet de l'habitude, que les
_vers latins rims_ du moyen ge paraissent une barbarie aux mmes
personnes qui sont choques des _vers franais non rims_. Mais assez
l-dessus.

Vous acceptez donc mon sujet. Voil un champ incroyable de grandeur et
de richesse ouvert  votre imagination. Tout est vierge l dedans,
puisque _la scne est dans l'avenir_. Vous pouvez supposer tout ce que
vous voudrez en fait de moeurs, usages, tat de civilisation, arts,
coutumes et mme (ce qui n'est pas  ddaigner) costumes; il est donc
vrai que vous pouvez, que vous devez mme chercher l'_inconnu_; car,
vous avez beau dire, il y en a, de l'_inconnu_: tout n'est pas
dcouvert. Pour la musique, je vais dfricher une fort brsilienne, o
je me promets d'immenses richesses; nous marcherons, hardis pionniers,
tant que les moyens matriels nous le permettront.

Je vous verrai dans le courant de mai; aurez-vous dj esquiss quelque
chose?...

Je viens encore de courir  Albano, Frascati, Castel-Gandolfo, etc.,
etc.: des lacs, des plaines, des montagnes, de vieux tombeaux, des
chapelles, des couvents, de riants villages, des grappes de maisons
pendues aux rochers, la mer  l'horizon, le silence, le soleil, une
brise parfume, l'enfance du printemps; c'est un rve, une ferie!...

Il y a un mois que je fis une autre grande course dans les hautes
montagnes des frontires; un soir, au coin du feu, j'crivis au crayon
le petit air que je vous envoie;  mon retour  Rome, il a eu un tel
bonheur, que de tous cts on le chante, depuis les salons de
l'ambassade jusque dans les ateliers de sculpteurs. Je souhaite qu'il
vous plaise; cette fois au moins, l'accompagnement ne vous paratra pas
difficile.

Adieu, mon cher ami; j'espre avoir encore une fois de vos nouvelles
avant le 1er mai, poque de mon dpart. Pour tre plus sr, en
supposant des retards de la poste, que votre lettre me parvienne,
adressez-la  _Florence, posta firma_.

Je vous embrasse.

    Tout  vous.




XLIII

Turin, 25 mai 1832.


    Mon cher Humbert,

Me voil bien prs de vous; jeudi prochain, je serai  Grenoble.
J'espre que nous ne tarderons pas  nous voir; pour mon compte, je ne
ngligerai rien pour avancer le moment de notre runion; crivez-moi 
la Cte-Saint-Andr quelques mots l-dessus. J'ai t bien fch, mais
peu surpris, de ne point trouver  Florence de lettres de vous; pourquoi
tre aussi incorrigiblement paresseux? Je vous avais pourtant bien pri
de n'y pas manquer.

N'importe, je vois les Alpes...

Votre tte a bien des sujets de fermentation dans ce moment-ci;
travaille-t-elle beaucoup?... plus que je ne voudrais, bien
certainement. Cependant pourquoi dsirer l'uniformit morale des tres;
pourquoi effacer des individualits?... J'ai tort, c'est vrai. Suivons
notre destine; d'autant plus que nous ne pouvons pas faire autrement.
Avez-vous des nouvelles de Gounet? Je n'en ai point reu depuis les
dbuts du cholra. J'espre cependant qu'il n'a rien eu  dmler avec
lui.

Et le silencieux Auguste?... Si je lui cris dornavant, que mes deux
mains se paralysent! Je n'aurais jamais cru rien de pareil de sa part.

Quelles superbes et riches plaines que celles de la Lombardie! Elles ont
rveill en moi des souvenirs poignants de nos jours de gloire, comme
un vain songe enfui.

A Milan, j'ai entendu, pour la premire fois, un vigoureux orchestre;
cela commence  tre de la musique, pour l'excution au moins. La
partition de mon ami Donizetti peut aller trouver celles de mon ami
Paccini ou de mon ami Vacca. Le public est digne de pareilles
productions. On cause tout haut comme  la Bourse, et les cannes font
sur le plancher du parterre un accompagnement presque aussi bruyant que
celui de la grosse caisse. Si jamais j'cris pour ces butors, je
mriterai mon sort; il n'en est pas de plus bas pour un artiste. Quelle
humiliation!

En sortant, ces vers divins de Lamartine me sont venus en tte (il parle
de sa muse potique):

    Non, non, je l'ai conduite au fond des solitudes,
    Comme un amant jaloux d'une chaste beaut;
    J'ai gard ses beaux pieds des atteintes trop rudes
    Dont la terre et bless leur tendre nudit.
    J'ai couronn son front d'toiles immortelles,
    J'ai parfum mon coeur pour lui faire un sjour,
    Et je n'ai rien laiss s'abriter sous ses ailes
            Que la prire et que l'amour.

Celui-l comprend toutes les posies; il est digne d'elles.

Adieu, mon cher et excellent ami.

Au revoir bientt.

       *       *       *       *       *

Voulez-vous saluer votre femme, de ma part? Je dsire bien vivement lui
tre prsent.

Adieu.




XLIV

La Cte, samedi, juin 1832.


Mon cher et trs cher ami, je suis ici depuis huit jours; j'ai reu
votre lettre; j'irai vous voir, je ne sais pas quand; vraisemblablement
dans huit jours. Ne m'attendez pas plus tt que le lundi de l'autre
semaine; je ne sais comment j'irai  Belley; je crois que ce sera 
pied, par les Abbrets.

Saluez pour moi toute votre famille; nous avons  caqueter, ferme...

Aussi je me tais pour le prsent.

    Adieu.




XLV

La Cte, vendredi 22 juin 1832.


    Mon cher ami,

Ne m'en veuillez pas, ce n'est pas ma faute. Comme je me disposais 
partir, ma soeur est venue de Grenoble passer quelques jours chez mon
pre,  cause de moi; vous pensez bien que je ne pouvais faire manquer
la runion de famille; puis un mal de dent trs violent, et qui m'a
empch de dormir toute cette nuit, est venu me clouer dans ma chambre
pour je ne sais combien de temps; j'ai la joue comme une boule.

Il n'y a qu'une chose  faire: crivez-moi votre retour de Lyon, et je
vous rponds de partir aussitt, si je suis capable de sortir.

Duboys aussi m'a renouvel une invitation, dj faite  Rome, d'aller 
sa campagne de la Combe, mais ce ne sera qu'aprs vous.

Je viens de recevoir une lettre de Gounet, dont j'tais un peu en peine
depuis le cholra et la dernire meute. Il va bien.

Adieu; je vous embrasse.

  Tout  vous.




XLVI

Grenoble, 13 juillet 1832.


Eh bien, mon cher ami, nous ne pourrons donc pas parvenir  nous
joindre? Quel diable de charme nous a donc t jet?... J'attends ici,
depuis plusieurs jours, l'annonce de votre retour de Lyon, et voil que
madame Faure m'apprend que vous n'y tes pas encore all! crivez-moi au
moins, je vous en prie; donnez-moi de vos nouvelles. Je m'ennuie 
prir! je suis all passer une journe  la campagne de Duboys, o nous
avons moult parl de vous. Sa femme est fort bien, mais rien de plus. Je
vis depuis mon retour d'Italie au milieu du monde le plus prosaque, le
plus desschant! Malgr mes supplications de n'en rien faire, on se
plat, on s'obstine  me parler sans cesse musique, art, haute posie;
ces gens-l emploient ces termes avec le plus grand sang-froid; on
dirait qu'ils parlent vin, femmes, meute ou autres cochonneries. Mon
beau-frre surtout, qui est d'une loquacit effrayante, me tue. Je sens
que je suis isol de tout ce monde, par mes penses, par mes passions,
par mes amours, par mes haines, par mes mpris, par ma tte, par mon
coeur, par tout. Je vous cherche, je vous attends; trouvons-nous donc.
Si vous devez rester plusieurs jours  Lyon, j'irai vous y rejoindre;
cela vaudra encore mieux que d'aller  Belley  pied, comme j'en avais
le projet; la chaleur en rend l'excution presque impossible.

J'ai tant  vous dire! et sur le prsent et sur l'avenir; il faut
absolument que nous nous entendions au plus tt. Le temps ne m'attend
pas, et j'ai peur que vous ne vous endormiez.

J'ai deux cent cinquante francs  vous remettre; depuis longtemps, je
vous les aurais envoys si j'avais su comme, et si je n'avais d'un jour
 l'autre pens vous revoir. Parlez-moi de tout cela. Casimir Faure se
marie avec une charmante petite brune de Vienne, qui se nomme
mademoiselle Delphine Fornier et qui a deux cent cinquante mille
qualits. Il ira habiter Vienne.

Je vais retourner  la Cte dans peu; ainsi rpondez-moi l, et
n'oubliez pas sur l'adresse de mettre mes deux noms pour que la lettre
ne paraisse pas adresse  mon pre.

Dieu, comme la chaleur hbte!

Adieu; tout  vous.




XLVII

La Cte, 10 octobre 1832.


En deux mots, mon cher Humbert, il faut que vous veniez plus tt que
nous n'tions convenus. J'ai rflchi que, ne partant pour Paris qu'au
milieu de novembre, je m'exposais  manquer mon concert; en consquence,
je partirai  la fin de ce mois. Venez donc sans faute dans la dernire
huitaine d'octobre, nous aurons tout le temps de monter nos batteries et
de bien digrer nos projets pour l'avenir. Puis je vous accompagnerai
jusqu' Lyon, o nous nous sparerons bien saturs l'un de l'autre.
crivez-moi aussitt aprs la rception de ce billet, et indiquez-moi
le jour fixe de votre arrive. Mes parents ont conserv de vous un trop
agrable souvenir pour ne pas tre charms de votre visite; ils me
chargent de vous tmoigner l'impatience qu'ils ont de vous revoir. Ma
soeur ane seulement ne sera plus ici,  son grand regret, car elle
vous apprcie bien. En revanche, je compte sur votre frre, ne manquez
pas de l'amener. Apportez avec vous le volume d'_Hamlet_, celui
d'_Othello_ et du _Roi Lear_, et la partition de _la Vestale_; tout cela
nous sera utile.

Je n'ose esprer que vous ayez quelque chose de notre grande machine
dramatique  me montrer; pourtant vous me l'aviez bien promis.

Enfin n'importe, venez, et d'abord crivez-moi.

Prsentez mes salutations respectueuses  vos parents, et en particulier
 votre charmante femme.

Adieu, mon ami.

    Tout  vous.

Mes amitis  votre frre.




XLVIII

Lyon, 3 novembre 1832.


    Cher ami,

Nous n'avons donc pas pu nous revoir! Je pars ce soir pour Paris...
Depuis hier que j'erre dans les boues de Lyon, je n'ai pas une ide qui
ne me ft oppressante et douloureuse; pourquoi ne sommes-nous pas
ensemble aujourd'hui! Cela aurait peut-tre t possible. Mais je ne
pouvais vous prvenir du jour de mon passage ici, ne le sachant pas
moi-mme vingt-quatre heures d'avance.

Je suis all hier soir au Grand-Thtre, o j'ai ressenti une commotion
profonde et pnible en entendant, dans un ignoble ballet, cet ignoble
orchestre jouer un fragment de la _Symphonie pastorale_ de Beethoven
(_le Retour du beau temps_). Il m'a sembl retrouver dans un mauvais
lieu le portrait de quelque ange ador que jadis avaient poursuivi mes
rves d'amour et d'enthousiasme. Oh! deux ans d'absence!

Je crois que je vais devenir fou en entendant de nouveau de la vraie
musique. Je vous enverrai le mlologue ds qu'il sera imprim. Vous
m'aviez parl de journaux qu'il faut avoir et dont vous connaissez les
rdacteurs; crivez-moi un mot l-dessus le plus tt possible, 
l'adresse de Gounet, rue Sainte-Anne, n 34 ou 32; mettez sous enveloppe
la lettre avec mon nom.

Je souffre aujourd'hui cruellement. Je suis tout seul dans la grande
ville. Auguste a perdu avant-hier le jeune frre de sa femme, mort de la
poitrine; il est fort tristement occup.

Oh! que je suis seul!! comme je souffre au dedans!!! Que je suis
malheureusement organis! un vrai baromtre, tantt haut, tantt bas,
soumis aux variations de l'atmosphre, ou brillante ou sombre, de mes
dvorantes penses.

Je suis sr que vous ne faites rien de notre grand ouvrage; et pourtant
ma vie s'coule  flots, et je n'aurai rien fait de grand avant la fin.
Je vais voir Vron, le directeur de l'Opra. Je tcherai de me faire
comprendre de lui, de l'arracher aux ides mercantiles et
administratives; y russirai-je? Je ne m'en flatte gure. Mon concert
aura lieu dans les premiers jours de dcembre.

    Adieu, adieu; _remember me_.




XLIX

Paris, 2 mars 1833.


Je vous remercie, mon cher ami, de votre lettre affectueuse. Je ne vous
ai pas crit, par la raison que vous avez devine; je suis entirement
absorb par les inquitudes et les chagrins dvorants de ma position.
Mon pre a refus son consentement et m'oblige  faire des sommations.

Henriette, dans tout cela, montre une dignit et un caractre
irrprochables; sa famille et ses amis la perscutent plus encore que
les miens pour la dtacher de moi.

Quand j'ai vu  quel point cela tait port et les scnes journalires
dont j'tais la cause, j'ai voulu me dvouer: je lui ai fait dire que je
me sentais capable de renoncer  elle (ce qui n'tait pas vrai, car j'en
serais mort), plutt que de la brouiller avec ses parents. Bien loin
d'accepter ma proposition, elle n'en a prouv qu'un chagrin cruel, et
un redoublement de tendresse pour moi en a t le rsultat. Depuis lors,
sa soeur nous laisse tranquilles, et, quand je viens, elle s'en va.

Ces tte--tte sont quelquefois bien pnibles; comme vous pensez bien,
je suis oblig de me consumer en efforts pour me contenir. Un rien
l'effarouche, elle a peur de mon exaspration; mes caresses, si
rserves qu'elles soient, lui paraissent trop ardentes; elle me brle
le coeur; moi, je l'pouvante; nous nous tourmentons mutuellement. Mais
mes propres inquitudes, mes craintes de ne pas l'obtenir me rendent le
plus malheureux des hommes. Il ne manquait plus que son malheur  elle
pour complter le mien?

Ses affaires ont trs mal tourn; elle allait avoir une reprsentation 
son bnfice, qui pouvait les remonter un peu; je lui avais arrang un
concert assez beau dans un entr'acte; tout allait assez bien, quand,
hier,  quatre heures, en revenant du ministre du commerce en
cabriolet, elle a voulu descendre sans que sa femme de chambre lui
donnt la main; sa robe s'est accroche; son pied a tourn dans le
marchepied, et elle s'est cass la jambe au-dessus de la cheville.

Elle a souffert horriblement cette nuit; ce matin encore, quand Dubois
fils a revu l'appareil, elle n'a pu retenir ses cris; je les entends
encore. Je suis dsol. Vous dire mon chagrin est impossible. La voir
souffrante et si malheureuse et ne pouvoir rien pour elle est affreux!

Quelle destine sera donc la ntre?... Le sort nous a videmment faits
pour tre unis, je ne la quitterai pas vivant. Plus son malheur
deviendra grand, plus je m'y attacherai. Si elle perdait, avec son
talent et sa fortune, sa beaut, je sens que je l'aimerais galement.
C'est un sentiment inexplicable; quand elle serait abandonne du ciel et
de la terre, je lui resterais encore, aussi aimant, aussi prostern
d'amour qu'aux jours de sa gloire et de son clat. O mon ami, ne me
dites jamais rien contre cet amour, il est trop grand et trop potique
pour n'tre pas respectable  vos yeux.

Adieu; crivez-moi et donnez-moi des nouvelles de vos nouveaux embarras;
ne nous parlons prsentement que de ce qui nous touche le plus prs. La
musique n'est pas toute grave, je vous l'enverrai aussitt qu'elle le
sera.

Adieu.




L

Paris, 12 juin 1833.


Merci encore, mon cher Humbert, de toute votre inquite et constante
amiti! J'ai appris dernirement par Gounet qu'il avait reu de vous une
lettre pour moi, mais que, par une de ces fatalits inconcevables, il
l'avait gare _dans sa chambre_, o il n'a pas t possible de la
retrouver. Votre billet, qu'il vient de me montrer, m'a fait voir
combien vous tiez inquiet sur mon compte. Je suis vraiment coupable
d'avoir demeur si longtemps sans vous crire. Vous savez comme je suis
absorb, comme ma vie ondule. Un jour, bien, calme, potisant, rvant;
un autre jour, maux de nerfs, ennuy, chien galeux, hargneux, mchant
comme mille diables, vomissant la vie et prt  y mettre fin pour rien,
si je n'avais pas un dlirant bonheur en perspective toujours plus
prochaine, une bizarre destine  accomplir, des amis srs, la musique
et puis la _curiosit_. Ma vie est un roman qui m'intresse beaucoup.

Vous voulez savoir ce que je fais? Le jour, si je suis bien portant, je
lis ou je dors sur mon canap (car je suis bien log  prsent), ou je
barbouille quelques pages pour _l'Europe littraire_, qui me les paye
trs bien. Le soir, ds six heures, je suis chez Henriette; elle est
encore malade et souffrante, ce qui me dsespre. Je vous parlerai
d'elle trs au long une autre fois. Seulement, vous saurez que toute
l'opinion que vous pouvez vous tre forme d'elle est aussi fausse que
possible. C'est tout un autre roman que sa vie; et sa manire de voir,
de sentir et de penser, n'en est pas la partie la moins intressante. Sa
conduite, dans la position o elle a t place ds l'enfance, est tout
 fait incroyable, et j'ai t longtemps sans y croire. Assez l-dessus.

Je m'occupe avec entrain de mon projet d'opra dont je vous avais parl
dans une lettre de Rome, il y a un an et demi; et, comme il ne vous a
pas t possible de vaincre votre paresse pour vous y mettre depuis ce
temps, j'ai dsespr de vous et je me suis adress  mile Deschamps et
 Saint-Flix, qui travaillent activement. Vous ne m'en voudrez pas,
j'espre, car j'ai t bien patient.

On vient me chercher justement pour cela. Je vous rcrirai dans quelque
temps.

Adieu. Votre sincre ami.




LI

Paris, 1er aot 1833.


    Cher, bon et fidle ami,

Je rponds immdiatement  votre lettre. Je connais effectivement
beaucoup _Jules_ et non pas _Louis_ Bndict, lve de Weber. Il est
vraisemblablement encore  Naples, o il s'est fix. Je ne lui ai
_jamais_ fait de propositions pour les _Francs Juges_; je ne lui ai
_jamais_ dit que vous en fussiez l'auteur; il ignore compltement qu'il
y ait un morceau intitul _Mlodie pastorale_. Je suis  Paris, sans
aucune _intention_ de partir pour Francfort. Tchez de confondre cet
impudent voleur. L'ouverture est grave depuis peu; je vous en enverrai
un exemplaire, mais ce ne sont que les parties spares. Il vous sera
facile de la faire mettre en partition. Je suis occup  terminer la
scne des _Bohmiens_; j'ai un projet sur notre ouvrage rduit en un
acte; je le ferai traduire en italien, peut-tre _tout entier_ en trois
actes, et essayer cet hiver, si _Severini_ veut tenter l'aventure. Je
vais monter une grande affaire de concerts pour cet hiver. Si je pouvais
avoir l'esprit entirement libre, tout irait bien; je dfierais la meute
de l'Opra et celle du Conservatoire, qui sont aujourd'hui plus
acharnes que jamais  cause de mes articles de _l'Europe littraire_
sur l'_illustre vieillard_ (Chrubini), et surtout parce que je me suis
permis,  la premire reprsentation d'_Ali-Baba_, d'offrir _dix francs
pour une ide_ au premier acte, vingt francs au second, trente francs au
troisime, quarante francs au quatrime, en ajoutant:

--Mes moyens ne me permettent pas de pousser plus haut; je renonce.

Cette charge a t sue de tout le monde, mme de Vron et de Chrubini,
qui m'aiment, comme vous pouvez penser.

Je suis toujours dans la mme vie dchire et bouleverse; je verrai
peut-tre Henriette ce soir pour la _dernire fois_; elle est si
malheureuse, que le coeur m'en saigne: et son caractre irrsolu et
timide l'empche de savoir prendre la moindre dtermination. Il faut
pourtant que cela finisse; je ne puis vivre ainsi. Toute cette histoire
est triste et baigne de larmes; mais j'espre qu'il n'y aura que des
larmes. J'ai fait tout ce que le coeur le plus dvou pouvait faire; si
elle n'est pas plus heureuse et dans une situation fixe, c'est sa
faute.

Adieu, mon ami; ne doutez jamais de mon amiti, vous vous tromperiez
horriblement.

C'est effectivement votre _Choeur hroque_ qu'il a t question
d'excuter aux Tuileries; mais il ne l'a pas t, _les bougies ayant
manqu_; les musiciens n'y voyaient plus quand est venu le tour de mon
morceau, et on a fini le concert en rechantant _la Marseillaise_ et
l'ignoble _Parisienne_, qu'on pouvait excuter sans voir.

La premire rptition de cet immense orchestre a t faite dans un
endroit ferm, les ateliers de peinture de Cicri aux Menus-Plaisirs, et
l'effet du _Monde entier_ a t immense, quoique la moiti des chanteurs
_non musiciens_ ne sussent lire ni chanter. J'ai t un instant oblig
de sortir, tellement la poitrine me vibrait. Au choeur de _Guillaume
Tell_ (_Si parmi nous il est des tratres_), j'ai failli me trouver mal.
En plein air... _rien_... aucun effet. La musique n'est dcidment pas
faite pour la rue, en aucune faon.

Adieu; crivez-moi le dnouement de cette insolente intrigue avec le
faux Bndict.

Ne m'oubliez pas auprs de votre frre et de vos parents, je vous en
prie.

Votre inaltrable.




LII

Paris, 30 aot 1833.


Vous avez raison, ami, de ne pas dsesprer de mon avenir! Ils ne savent
pas, tous ces peureux, que, _malgr tout_, j'observe et j'acquiers; que
je grandis en flchissant sous les efforts de la tempte; le vent ne
m'arrache que des feuilles; les fruits verts que je porte tiennent trop
fortement aux branches pour tomber. Votre confiance m'encourage et me
soutient.

Je ne sais ce que je vous avais crit de ma sparation d'avec cette
pauvre Henriette, mais elle n'a pas encore eu lieu, elle ne l'a pas
voulu. Depuis lors, les scnes sont devenues plus violentes; il y a eu
un commencement de mariage, un acte civil que son excrable soeur a
dchir; il y a eu des dsespoirs de sa part; il y a eu un reproche de
ne pas _l'aimer_; l-dessus, je lui ai rpondu de guerre lasse en
m'empoisonnant  ses yeux. Cris affreux d'Henriette!... dsespoir
sublime!... rires atroces de ma part!... dsir de revivre en voyant ses
terribles protestations d'amour!... mtique!... ipcacuana!
vomissements de deux heures!... il n'est rest que deux grains d'opium;
j'ai t malade trois jours et j'ai survcu. Henriette, dsespre, a
voulu rparer tout le mal qu'elle venait de me faire, m'a demand
quelles actions je voulais lui dicter, quelle marche elle devait suivre
pour fixer enfin notre sort; je le lui ai indiqu. Elle a bien commenc,
et,  prsent, depuis trois jours, elle hsite encore, branle par les
instigations de sa soeur et par la crainte que lui cause notre
misrable situation de fortune. Elle n'a rien et je l'aime, et elle
n'ose me confier son sort... Elle veut attendre quelques mois... des
mois! Damnation! je ne veux plus attendre, j'ai trop souffert. Je lui ai
crit hier que, si elle ne voulait pas que j'aille la chercher demain
samedi pour la conduire  la mairie, je partais _jeudi prochain_ pour
Berlin. Elle ne croit pas  ma rsolution et m'a fait dire qu'elle me
rpondrait aujourd'hui. Ce seront encore des phrases, des prires
d'aller la voir, qu'elle est malade, etc. Mais je tiendrai bon, et elle
verra que, si j'ai t faible et mourant  ses pieds si longtemps, je
puis encore me lever, la fuir, et vivre pour ceux qui m'aiment et me
comprennent. J'ai tout fait pour elle, je ne puis rien de plus. Je lui
sacrifie tout, et elle n'ose rien risquer pour moi. C'est trop de
faiblesses et de _raison_. Je partirai donc.

Pour m'aider  supporter cette horrible sparation, un hasard inou me
jette entre les bras une pauvre jeune fille de dix-huit ans, charmante
et exalte, qui s'est enfuie, il y a quatre jours, de chez un misrable
qui l'avait achete enfant et la tenait enferme depuis quatre ans comme
une esclave; elle meurt de peur de retomber entre les mains de ce
monstre et dclare qu'elle se jettera  l'eau plutt que de redevenir
sa proprit. On m'a parl de cela avant-hier; elle veut absolument
quitter la France; une ide m'est venue de l'emmener; on lui a parl de
moi, elle a voulu me voir, je l'ai vue, je l'ai un peu rassure et
console; je lui ai propos de m'accompagner  Berlin et de la placer
quelque part dans les choeurs, par l'entremise de Spontini; elle y
consent. Elle est belle, seule au monde, dsespre et confiante, je la
protgerai, je ferai tous mes efforts pour m'y attacher. Si elle m'aime,
je tordrai mon coeur pour en exprimer un reste d'amour. Enfin je me
figurerai que je l'aime. Je viens de la voir, elle est fort bien leve,
touche assez bien du piano, chante un peu, cause bien et sait mettre de
la dignit dans son trange position. Quel absurde roman!

Mon passeport est prt, j'ai encore quelques affaires  terminer et je
pars. Il faut en finir. Je laisse cette pauvre Henriette bien
malheureuse, sa position est pouvantable; mais je n'ai rien  me
reprocher et je ne puis rien de plus pour elle. Je donnerais encore 
l'instant ma vie, pour un _mois_ pass prs d'elle, aim comme je dois
l'tre. Elle pleurera, se dsesprera; il sera trop tard. Elle subira la
consquence de son malheureux caractre, faible et incapable d'un grand
sentiment et d'une forte rsolution... Puis elle se consolera et me
trouvera des torts. C'est toujours ainsi. Pour moi, il faut que j'aille
en avant, sans couter les cris de ma conscience, qui me dit toujours
que je suis trop malheureux et que la vie est une atrocit. Je serai
sourd. Je vous promets bien, cher ami, de ne pas faire mentir votre
oracle.

Je vous envoie ce que vous me demandez; la _Chanson de Lutzow_ est
grave, arrange par Weber pour le piano. Vous y ferez des paroles. Je
n'ai pas pu vous envoyer mon manuscrit, que j'ai donn  Gounet.
D'ailleurs, il n'y a presque pas de changements.

Vous enverrez  M. Schlesinger, rue Richelieu, 97, un bon de _seize
francs_ pour votre envoi et celui de M. Rolland runis.

Adieu. Pour la vie, votre ami sincre et fidle.

       *       *       *       *       *

Vron a refus _le Dernier Jour du monde_. _Il n'ose pas_. Je vais vous
faire envoyer l'ouverture des _Francs Juges_.

Liszt vient d'arranger ma symphonie pour le piano; c'est tonnant.

Je vous crirai de Berlin.




LIII

Mardi, 3 septembre 1833.


Henriette est venue, je reste. Nous sommes annoncs. Dans quinze jours,
tout sera fini, si les lois humaines veulent bien le permettre. Je ne
crains que leurs lenteurs. Enfin!!! Oh! il le fallait, voyez-vous.

Nous avons,  plusieurs, fait un petit sort  la pauvre fugitive. Jules
Janin s'en est charg spcialement pour la faire partir.




LIV

Vincennes, 11 octobre 1833.


    Mon cher ami,

Je suis mari! enfin! Aprs mille et mille peines, oppositions terribles
des deux parts, je suis venu  bout de ce chef-d'oeuvre d'amour et de
persvrance. Henriette m'a expliqu, depuis, les mille et une calomnies
ridicules qu'on avait employes pour la dtourner de moi et qui avaient
caus ses frquentes indcisions. Une, entre autres, lui avait fait
concevoir d'horribles craintes: on lui avait assur que j'avais des
attaques d'pilepsie. Puis on lui a crit de Londres que j'tais fou,
que tout Paris le savait, qu'elle tait perdue si elle m'pousait, etc.

Malgr tout, nous avons, l'un et l'autre, cout la voix de notre coeur,
qui parlait plus haut que ces voix discordantes, et nous nous en
applaudissons aujourd'hui.

Pour moi, je puis, comme  mon meilleur ami, vous dire et vous affirmer
sur l'honneur que j'ai trouv ma femme aussi pure et aussi vierge qu'il
soit possible de l'tre. Et, certes, dans la position sociale o elle a
vcu jusqu' ce jour, elle n'est pas sans mrite d'avoir su rsister aux
mauvais exemples et aux sductions de l'or et de l'amour-propre dont
elle tait sans cesse environne. Vous devez penser quelle scurit cela
me donne pour l'avenir. Il n'y a pas beaucoup d'exemples d'un mariage
aussi original que le ntre, et il dconcertera bien des prvisions
sinistres. Cet hiver, nous partirons ensemble pour Berlin, o
m'appellent mes affaires musicales et o l'on va tablir un thtre
anglais pour lequel on vient de faire des propositions  Henriette.

Spontini voudra-t-il nous aider, ou, du moins, ne pas nous entraver? Je
l'espre. Avant de partir, je donnerai quelque horrible concert dont
vous serez inform avec dtails. Oh! ma pauvre Ophlie, je l'aime
terriblement! Je crois que, quand nous aurons pu renvoyer sa soeur, qui
nous trouble toujours plus ou moins, nous aurons enfin une existence
laborieuse, il est vrai, mais heureuse, que nous aurons bien achete.

Ecrivez-moi, mon ami,  la mme adresse; je suis actuellement 
Vincennes, o ma femme profite du beau temps pour achever de se rtablir
par de grandes promenades dans le parc. Je vais tous les jours  Paris,
o notre mariage fait un remue-mnage d'enfer, on ne parle que de cela.

Adieu, adieu.

Votre inaltrable ami.




LV

Paris, 25 octobre 1833.


Mon ami! mon bon et digne et noble ami! Merci, merci de votre lettre si
franche, si touchante, si tendre. Je suis press, horriblement press
par des occupations urgentes qui me forcent de courir Paris toute la
journe; mais je ne puis rsister au besoin que j'prouve de vous
remercier tout de suite de votre bon lan de coeur.

Oui, mon cher Humbert, j'ai _cru_ malgr vous tous, et ma foi m'a sauv.
Henriette est un tre dlicieux. C'est Ophlie elle-mme; non pas
Juliette, elle n'en a pas la fougue passionne; elle est tendre, douce
et _timide_. Quelquefois seuls, silencieux, appuye sur mon paule, sa
main sur mon front, ou bien dans une de ces poses gracieuses que jamais
peintre n'a rves, elle pleure en souriant.

--Qu'as-tu, pauvre belle?

--Rien. Mon coeur est si plein! je pense que tu m'achtes si cher, que
tu as tout souffert pour moi... Laisse moi pleurer, ou j'touffe.

Et je l'coute pleurer tranquillement, jusqu' ce qu'elle me dise:

--Chante, Hector, chante!

[Illustration: notation musicale]

Moi, alors de commencer la _Scne du bal_, qu'elle aime tant; la _Scne
aux champs_ la rend tellement triste, qu'elle ne veut pas l'entendre.
C'est une _sensitive_. En vrit, jamais je n'ai imagin une pareille
impressionnabilit; mais elle n'a aucune ducation musicale, et, le
croiriez-vous? elle se plat  entendre certains ponts-neufs d'Auber.
Elle trouve cela _pas beau, mais gentil_.

Ce qui me charme le plus dans votre lettre, c'est que vous me demandez
son portrait; je vous l'enverrai certainement. Le mien va se graver; ds
qu'il paratra, vous l'aurez. Je suis seul aujourd'hui  Paris; j'arrive
de Vincennes, o j'ai laiss ma femme jusqu' ce soir. Je serai
transport de joie de lui montrer votre lettre, et je suis sr qu'elle
la sentira, surtout le passage relatif au thtre, son voeu le plus cher
ayant _toujours_ t de pouvoir le quitter.

Je vais m'informer de ce que coterait la copie de la _Fantaisie
dramatique_ sur _la Tempte_. J'aime mieux que vous ayez cela que des
_fragments_ de la _Symphonie_, car c'est un oeuvre complet. En outre,
Liszt vient de rduire pour le piano seul la _Symphonie_ entire. On va
la graver, et cela suffira pour vous en rafrachir la mmoire.

Adieu. crivez-moi souvent. Il me sera si doux de vous rpondre et de
vous parler du ciel que j'habite; il n'y manque que vous. Oh! si... mais
plus tard. S'il y a quelque chose sur la terre de beau et de sublime,
c'est l'amour et l'amiti comme nous les comprenons.

J'ai toujours sur ma table _les Francs Juges_, et je n'ai pas besoin de
vous dire le serrement de coeur que j'prouve  voir vos vers si
cadencs, si musicaux, rester enfouis et inutiles. J'ai crit la scne
des _Bohmiens_, en y mlant le choeur qui commence le second acte:
_L'ombre descend_. Cela fait un choeur immense et d'un rythme curieux.
Je suis  peu prs sr de l'effet. Je le ferai entendre  mon prochain
concert.

Adieu, AMI!

Je n'ai pas besoin de voir Henriette pour vous rpondre, de sa part,
qu'elle est sensible autant qu'on peut l'tre  ce que vous m'avez crit
pour elle et pour moi.

Adieu; _farewell dearest Horatio, remember me, I'll not forget thee_.




LVI

Mercredi, 19 mars 1834.


Ce n'est pas par paresse, mon ami, que je ne vous cris plus depuis que
votre dernire lettre s'est croise en route avec la mienne; un excs de
travail, au contraire, en a t la cause. Avant-hier encore, j'ai crit
pendant treize heures sans quitter la plume. Je suis  terminer la
_Symphonie_, avec alto principal, que m'a demande Paganini. Je comptais
ne la faire qu'en _deux_ parties; mais il m'en est venu une _troisime_,
puis une _quatrime_; j'espre pourtant que je m'en tiendrai l. J'ai
encore pour un bon mois de travail continu. Je reois chaque jour _le
Rparateur_, de M. le vicomte A. de Gouves. Vous me demandez de vous
donner le moyen de tenir votre pari; mais je ne vous donnerai gure
d'autres nouvelles musicales que celles que vous pouvez trouver dans un
feuilleton du _Rnovateur_ tous les dimanches. crivez quelque chose
sur la mise en scne  l'Opra de _Don Juan_; mais dites, ce que ma
position ne m'a pas permis d'avouer, que tous les artistes sans
exception, et Nourrit surtout, sont  mille lieues au-dessous de leurs
rles; Levasseur trop lourd et trop srieux, mademoiselle Falcon trop
froide, madame Damoreau froide et nulle comme actrice et insupportable
par ses sottes broderies; en gnral, except les choeurs, qui sont
inimitablement beaux, tout manque de _chaleur_ et de _mouvement_. Le duo
final entre don Juan et la statue du Commandeur est seul d'une excution
admirable. Drivis fils est trs bien dans le rle du Commandeur.
Touchez sur les ballets; ajoutez qu'ils sont d'une musique infme
(composs par Castil Blaze pre!); vous ne pouvez en nommer l'auteur,
son nom tant rest  peu prs secret.

Dites quelque chose sur l'absurdit de la direction, qui s'amuse 
dpenser son argent  remonter des ouvrages connus de tout le monde et
ne sait pas nous donner un ouvrage _nouveau_ digne d'intresser les amis
de l'art. La reprise de _la Vestale_ par mademoiselle Falcon va avoir
lieu dans quinze jours. Cela fera un autre effet que _Don Juan_, parce
que c'est vritablement un grand opra, crit et instrument en
consquence, et, en outre, parce que c'est _la Vestale_.

Parlez de l'incroyable _quatuor_ des quatre frres Muller, qui jouent
Beethoven d'une faon qui nous tait jusqu' prsent demeure inconnue.

La _Symphonie_, arrange par Liszt, n'a pas encore paru. Je vous
l'enverrai, avec _le Paysan breton_, ds qu'elle sera imprime.--Vous
n'avez pas une ide pour un grand opra? Rien?...

Adieu, tout  vous du fond du coeur.

       *       *       *       *       *

_P.-S._--Je viens d'crire une grande biographie de Glck pour _le
Publiciste_, journal nouveau sous la forme de l'ancien _Globe_, qui
paratra le mois prochain. Je vous en enverrai un exemplaire.




LVII

Montmartre, 15 ou 16 mai 1834.


Je vous rponds en achevant de lire votre lettre, mon cher ami, pour me
justifier. Vous tes fch, et vous auriez raison de l'tre si j'avais
rellement mrit les reproches que vous m'adressez.

Peu aprs le gchis de Lyon[6], un peintre de ma connaissance, qui se
rendait  Rome, se chargea d'une lettre pour Auguste, dans laquelle je
demandais  celui-ci de ses nouvelles, et consquemment des vtres. Je
suis bien dsagrablement surpris d'apprendre que cette lettre ne lui
est pas parvenue. Dites-le lui si vous le voyez.

J'allais vous crire directement, ne recevant point de rponse
d'Auguste, et vous m'avez  peine prvenu de quelques jours. Je suis tu
de travail et d'ennui, oblig par ma position momentane de gribouiller
 tant la colonne pour ces gredins de journaux, qui me payent le moins
qu'ils peuvent; je vous enverrai dans peu une _Vie de Glck_, avec notre
fameux morceau de _Telemaco_, qui y est annex.

Pour ce qui est de la _Chasse de Lutzow_, la voici telle que j'ai fait
chanter au Thtre-Italien par ces animaux de choristes, qui en ont
dtruit l'effet.

[Illustration: notation musicale: Voix seule.

Quels feux lointains brillent aux pieds des monts? quels cris se mlent
 l'o-ra-ge? L'E-cho plaintif attris-te nos vallons, qui meurt l-bas?
pour qui ces fiers clairons sonnent-ils l'heure du car-na-ge? Le noir
chas-seur r-pond en ces mots:

Tout le choeur.

Hourrah! hourrah! c'est la chasse c'est la chasse de Lut-zow.]

La prosodie de vos vers n'est pas la mme  chaque couplet et ne va pas
sur la musique; mais, plutt que d'altrer le rythme musical, il vaut
mieux gner un peu la marche de la posie. Au reste, vous verrez
vous-mme ce que vous aimerez le mieux. J'espre que vous ne chanterez
jamais cette froce mlodie sur la scne que vos vers dcrivent si bien.
Je redoute pour vous le sort du _Fergus_ de Walter Scott, et je conois
aussi bien, que vous tout ce qui se passe dans votre coeur, beaucoup
trop accessible  certaines ides. Si le marchand de musique de Lyon
grave le morceau avec vos paroles, faites bien attention que pour rien
au monde je ne voudrais avoir l'air de corriger ou retoucher Weber, et
qu'en ce cas il doit graver la musique _entirement conforme_ 
l'exemplaire que je vous ai fait adresser par Schlesinger, dans lequel
il n'y a d'harmonie qu' l'entre du choeur,

[Illustration: notation musicale]

tout le reste tant pour une voix seule. Mon nom ne doit y figurer en
aucune faon, je vous le recommande. Le _Hourrah_ mme n'est pas de
Weber. Vous savez qu'il y a,  la place de ces deux mesures, les deux
suivantes:

[Illustration: notation musicale

Das icht
(C'est)
]

Je ne sais pourquoi, aujourd'hui, je suis horriblement triste, incapable
de rpondre  votre lettre comme je le voudrais. Je vous remercie bien
sincrement de vos affectueuses questions sur Henriette. Elle est
souvent fort souffrante, une grossesse avance en est la cause;
pourtant, depuis quelques jours, elle va mieux.

Mes affaires,  l'Opra, sont entre les mains de la famille Berlin, qui
en a pris la direction. Il s'agit de me donner l'_Hamlet_ de Shakspeare
suprieurement arrang en opra. Nous esprons que l'influence du
_Journal des Dbats_ sera assez grande pour lever les dernires
difficults que Vron pourrait apporter. Il est dans ce moment-ci 
Londres;  son retour, cela se terminera d'une manire ou d'autre. En
attendant, j'ai fait choix, pour un opra comique en deux actes, de
_Benvenuto Cellini_, dont vous avez lu sans doute les curieux Mmoires
et dont le caractre me fournit un texte excellent sous plusieurs
rapports. Ne parlez pas de cela avant que tout soit arrang.

La _Symphonie_ est grave; nous corrigeons les preuves, mais elle ne
paratra pas avant le retour de Liszt, qui vient de partir pour la
Normandie, o il passera quatre ou cinq semaines. Je vous l'enverrai
aussitt, avec _le Paysan breton_, que je n'ai point oubli, ainsi que
vous le supposez, et que vous recevrez en mme temps. Je ne veux pas le
faire graver; sans quoi, vous l'auriez dj; je le mettrai dans quelque
opra; en consquence, je vous prie de ne pas en laisser prendre de
copie.

J'ai achev les _trois premires parties_ de ma nouvelle symphonie avec
alto principal; je vais me mettre  terminer la quatrime. Je crois que
ce sera bien et surtout d'un pittoresque fort curieux. J'ai l'intention
de la ddier  un de mes amis que vous connaissez, M. Humbert Ferrand,
s'il veut bien me le permettre. Il y a une _Marche de plerins chantant
la prire du soir_, qui, je l'espre, aura, au mois de dcembre, une
rputation. Je ne sais quand cet norme ouvrage sera grav; en tout cas,
chargez-vous d'obtenir de M. Ferrand son autorisation. A mon premier
opra reprsent, tout cela se gravera. Adieu, pensez  _Fergus_...
sinon pour vous, du moins pour votre femme et vos amis. Mille choses 
elle et  vos parents.

Tout  vous du fond du coeur.




LVIII

Montmartre, 31 aot 1834.


    Mon cher Humbert,

Je ne vous oublie pas le moins du monde; mais vous ne savez pas jusqu'
quel point je suis esclave d'un travail indispensable; je vous eusse
crit vingt fois sans ces damns articles de journaux, que je suis forc
d'crire pour quelques misrables pices de cent sous que j'en retire.
Je venais d'apprendre par un journal le triste vnement qui vient de
mettre votre courage  l'preuve, et je me disposais  vous crire quand
votre lettre est arrive. Je ne vous offrirai pas de ces banales
consolations impuissantes et inutiles en pareil cas; mais, si quelque
chose pouvait adoucir le coup que vous venez de recevoir, ce serait de
songer que la fin de votre pre a t aussi douce et aussi calme qu'il
ft possible de la dsirer. Vous me parlez du mien, il m'a crit
dernirement en rponse  une lettre o je lui apprenais la dlivrance
d'Henriette et la naissance de mon fils. Sa rponse a t aussi bonne
que je l'esprais et ne s'est pas fait attendre. Les couches d'Henriette
ont t extrmement pnibles; j'ai mme prouv quelques instants d'une
inquitude mortelle. Tout cependant s'est heureusement termin aprs
quarante heures d'horribles souffrances. Elle vous remercie bien
sincrement des lignes que vous mettez pour elle dans chacune de vos
lettres; il y a longtemps qu'elle a reconnu avec moi que votre amiti
tait d'une nature aussi rare qu'leve. Pourquoi sommes-nous si loin
l'un de l'autre?...

Je n'ai pas reu des nouvelles de Bloc, ni des _Francs Juges_. Depuis
que les concerts des Champs-lyses et du Jardin Turc se sont empars de
cette malheureuse ouverture, elle me parat si encanaille, que je n'ose
plus m'intresser a son sort.

Je ne suis pour rien dans le ballet de _la Tempte_ dont Adolphe Nourrit
a fait le programme et Schneitzoffer la musique.

Il y a deux mois, et je crois vous l'avoir crit, que ma symphonie avec
alto principal, intitule _Harold_, est termine. Paganini, je le crois,
trouvera que l'alto n'est pas trait assez en concerto; c'est une
symphonie sur un plan nouveau et point une composition crite dans le
but de faire briller un talent individuel comme le sien. Je lui dois
toujours de me l'avoir fait entreprendre; on la copie en ce moment; elle
sera excute au mois de novembre prochain au premier concert que je
donnerai au Conservatoire. Je compte en donner trois de suite. Je viens
de terminer pour cela plusieurs morceaux pour des voix et orchestre qui
figureront bien, je l'espre, dans le programme. La premire symphonie
arrange par Litz est _grave_; mais elle ne sera _imprime_ et publie
qu'au mois d'octobre; alors seulement je pourrai vous l'envoyer. _Le
Paysan breton_, je vais le faire graver, vous l'aurez aussitt. Je
donnerai demain l'ordre, chez M. Schlesinger, de vous envoyer mes
articles de la _Gazette musicale_ sur Glk et _la Vestale_.

Parbleu! si je connais Barbier! A telles enseignes, qu'il vient
d'prouver  mon sujet un dsappointement assez dsagrable. J'avais
propos  Lon de Wailly, jeune pote d'un grand talent et son ami
intime, de me faire un opra en deux actes sur les Mmoires de
_Benvenuto Cellini_; il a choisi Auguste Barbier pour l'aider; ils m'ont
fait  eux deux le plus dlicieux opra-comique qu'on puisse trouver.
Nous nous sommes prsents tous les trois comme des niais  M. Crosnier;
l'opra a t lu devant nous et _refus_. Nous pensons, malgr les
protestations de Crosnier, que je suis la cause du refus. On me regarde
 l'Opra-Comique comme un _sapeur_, un _bouleverseur du genre
national_, et on ne veut pas de moi. En consquence, on a refus les
paroles pour ne pas avoir  admettre la musique d'un fou.

J'ai crit cependant la premiers scne, _le Chant des ciseleurs de
Florence_, dont ils sont engous tous au dernier point. On l'entendra
dans mes concerts. J'ai lu ce matin  Lon de Wailly le passage de votre
lettre qui concerne Barbier; pour lui, il voyage en Belgique et en
Allemagne dans ce moment. Comme il venait de partir, Brizeux nous est
arriv d'Italie, toujours plus pris de sa chre Florence. Il en apporte
de nouveaux vers; je les lui souhaite aussi ravissants que ceux de
_Marie_. Avez-vous lu _Marie_? Avez-vous lu le dernier ouvrage de
Barbier sur l'Italie,

    Divine Juliette au cercueil tendue,

comme il l'appelle? Il est intitul _il Pianto_. Il contient aussi de
belles choses. Je vous avoue que j'avais t extrmement tonn de ne
pas vous voir partager mon enthousiasme pour les _Iambes_, lorsque je
vous en rcitai des fragments. Ah! oui, c'est furieusement beau.
Envoyez-moi votre _Grutli_. Je ne manquerai pas de le lui faire
connatre, ainsi qu' Brizeux,  Wailly, Antony Deschamps et Alfred de
Vigny, que je vois le plus habituellement. Hugo, je le vois rarement, il
_trne_ trop. Dumas, c'est un braque cervel. Il part avec le baron
Taylor pour une exploration des bords de la Mditerrane. Le ministre
leur a donn un vaisseau pour cette expdition. L'Adultre va donc se
reposer pendant un an au moins sur nos thtres. Lon de Wailly ne se
dcourage pas; il vient, avec le _jeune_ Castil Blaze (qui ne ressemble
pas  son pre), de me finir le plan d'un grand opra en trois actes sur
un sujet historique, non encore trait, ainsi que nous l'avait demand
Vron; nous verrons dans peu si le sort de celui-ci sera plus heureux.
Oh! il faudra bien que cela vienne, allez! Je n'ai pas d'inquitude; si
seulement j'avais de quoi vivre... j'entreprendrais bien d'autres choses
encore que des opras. La musique a de grandes ailes que les murs d'un
thtre ne lui permettent pas d'tendre entirement.

    Patience et longueur de temps
    Font plus que force ni que rage.

Je vous crirais toute la nuit; mais, comme j'ai  ramer sur ma galre
demain tout le jour, il faut que j'aille dormir.

Henriette vous dit mille choses pour vous remercier de votre _good
friendship_. En revanche, ne m'oubliez pas auprs de votre femme et de
votre famille.

Adieu; mon affection est aussi srement  vous que la vtre est  moi.




LIX

Dimanche, 30 novembre 1834.


    Cher et excellent ami,

Je m'attendais presque  recevoir une lettre de vous. Je profite d'une
demi-heure qui me reste ce soir pour y rpondre. Je suis abm de
fatigue, et il me reste encore beaucoup  faire. Mon second concert a eu
lieu, et votre _Harold_ a reu l'accueil que j'esprais, malgr une
excution encore chancelante. La _Marche des plerins_ a t bisse;
elle a aujourd'hui la prtention de faire le pendant (religieux et doux)
de la _Marche au supplice_. Dimanche prochain,  mon troisime concert,
_Harold_ reparatra dans toute sa force, je l'espre, et par d'une
parfaite excution. L'orgie de brigands qui termine la symphonie est
quelque chose d'un peu violent; que ne puis-je vous la faire entendre!
Il y a beaucoup de votre posie l dedans; je suis sr que je vous dois
plus d'une ide.

Auguste Barbier vous remercie beaucoup de vos vers et vous crit  ce
sujet.

La _Symphonie fantastique_ a paru; mais, comme ce pauvre Liszt a dpens
horriblement d'argent pour cette publication, nous sommes convenus avec
Schlesinger de ne pas consentir  ce qu'il donne un seul exemplaire; 
telles enseignes que, moi, je n'en ai pas un. Ils cotent vingt francs;
voulez-vous que je vous en achte un? Je voudrais bien pouvoir vous
l'envoyer sans tout ce prambule; mais vous savez que, pendant quelque
temps encore, notre position sera assez gne. Pourtant, d'aprs la
recette du dernier concert, qui a t de deux mille quatre cents francs
(double de celle du premier), j'ai lieu d'esprer que je gagnerai
quelque chose au troisime. A prsent, toute la copie est paye; et
c'tait norme. Si vous voulez, je vous ferai copier en partition la
romance que mademoiselle Falcon a chante au dernier concert. C'est
celle que vous connaissez sous le nom du _Paysan breton_ avec de
nouvelles paroles d'Auguste Barbier faites sur la musique. Ce petit
morceau fait partie d'un opra que nous avons un instant cru voir
reprsenter  l'Opra cet hiver; mais les intrigues d'Habeneck et
consorts, et la stupide obstination de Vron aprs quelques hsitations,
nous ont ajourns indfiniment.

Vous me parlez de la _Gazette_; mais M. Laforest, qui fait les
feuilletons, est un de mes plus chauds ennemis; je suis trs content
qu'il ne dise rien. Vous avez lu l'article du _Temps_, celui du
_Messager_, etc.?

Henriette vous remercie beaucoup d'avoir parl d'elle et surtout de son
petit Louis, qui est bien le plus doux et le plus joli enfant que j'aie
vu. Ma femme et moi sommes aussi unis, aussi heureux qu'il soit possible
de l'tre, malgr nos ennuis matriels. Il semble que nous nous en
aimons davantage. L'autre jour,  l'excution de la Scne aux champs
de la _Symphonie fantastique_, elle a failli se trouver mal d'motion;
elle en pleurait encore de souvenir le lendemain.

Adieu, adieu; mille amitis, et rappelez-moi au souvenir de votre femme
et de votre famille.




LX

Paris, 10 janvier 1835.


Vous m'engagez, mon cher ami,  ne jamais manquer de franchise avec
vous; mais j'en ai toujours eu, bien certainement. C'est que vous croyez
peut-tre que les raisons d'argent sont la cause du retard que vous avez
prouv dans la rception de la _Symphonie_. En ce cas, vous vous
trompez; car, lorsque je vous ai crit que l'ouvrage n'tait pas encore
publi, cela tait vrai. Je ne vous connais pas d'hier, et je savais
bien que je ne devais pas me gner  ce point avec vous. Quoi qu'il en
soit, vous aurez l'ouvrage de Liszt aujourd'hui; dans peu, vous recevrez
un exemplaire du _Jeune Ptre breton_, grav avec piano; je le publie
moi-mme, ainsi je n'ai pas besoin de vos vingt-cinq francs.

Je voudrais bien pouvoir vous envoyer _Harold_, qui porte votre nom et
que vous n'avez pas. Cette symphonie a eu une recrudescence de succs 
sa troisime excution; je suis sr que vous en seriez fou. Je la
retoucherai encore dans quelques menus dtails, et, l'anne, prochaine,
elle produira, je l'espre, encore plus de sensation.

Votre histoire d'Onslow m'a fait monter le rouge au visage; mais c'tait
d'indignation et de honte pour lui; Henriette a eu la faiblesse d'en
pleurer. Figurez-vous que Onslow, ne venant  Paris qu'au mois de
fvrier ou de mars pour y passer seulement la moiti de l'anne, ne
s'est jamais trouv dans la capitale  l'poque de nos concerts et n'a,
en consquence, jamais entendu ma _Symphonie fantastique_. Il ne peut
l'avoir lue, puisque je ne lui ai jamais prt le manuscrit et que
l'arrangement de piano par Liszt vient de paratre. Tout cela est
dgotant de mauvaise foi et de prvention pdantesque. Je commence 
furieusement mpriser et l'opposition et les gens qui la font; quand je
dis qu'un ouvrage est mauvais, c'est que je le pense, et, quand je le
pense, c'est que je le connais. Ces messieurs ont d'autres motifs que
ceux qui guident les _artistes_; j'aime mieux mon lot que le leur. Mais
laissons cela.

Vous avez vu sans doute le dernier article du _Temps_, il est de
d'Ortigue; je le trouve faux de point de vue, quoique juste dans
beaucoup de critiques de dtail. Par exemple, il prtend qu'il n'y a pas
l'ombre d'une prire dans la _Marche des plerins_; il signale
seulement, au milieu, des _harmonies plaques  la manire de
Palestrina_. Eh! c'est cela, la prire; car c'est ainsi qu'on chante
toute musique religieuse dans les glises d'Italie. Du reste, ce passage
a impressionn, comme je l'esprais, tout le monde, et d'Ortigue est le
seul de son avis. Ah! si vous tiez ici, vous! Barbier et Lon de Wailly
se sont presque chargs de vous remplacer dans un certain sens, car je
ne connais personne qui sympathise plus qu'eux avec ma manire
d'envisager l'art.

Vous ne me parlez en aucune faon de ce que vous devenez, ni de ce que
vous faites. Ne viendrez-vous point  Paris? N'crivez-vous rien? Quand
je verrai d'Ortigue, je lui dirai de vous crire la lettre que vous me
demandez. A dfaut de celle-l, je pourrais vous adresser un grand
article que M. J. David a fait pour la _Revue du progrs social_; il me
l'a annonc, et, _si j'en suis content_, je vous l'enverrai.

Si j'avais le temps, j'aurais dj entrepris un autre ouvrage que je
rumine pour l'anne prochaine; mais je suis forc de gribouiller de
misrables feuilletons qu'on me paye fort mal... Ah! si les arts taient
compts pour quelque chose par notre gouvernement, peut-tre n'en
serais-je pas rduit l. C'est gal, il faudra trouver le temps pour
tout.

Adieu; mille choses  votre frre, et prsentez mes hommages respectueux
 votre femme.

    Tout  vous.




LXI

Avril ou mai 1835.


    Mon cher Humbert,

J'ai reu hier votre lettre. Je vous avais crit, il y a un mois
environ, pour vous recommander un jeune artiste nomm Allard (violon
fort distingu), qui se rendait  Genve en passant par Belley.
Probablement il se sera prsent chez vous en votre absence et n'aura
pas laiss la lettre, ou bien est-il encore  Lyon.

Vous venez de Milan! Je n'aime pas cette grande ville; mais c'est le
seuil de la grande Italie, et je ne saurais vous dire quel regret
profond me prend, quand il fait beau, pour ma vieille plaine de Rome et
les sauvages montagnes que j'ai tant de fois visites. Votre lettre m'a
rappel tout cela. Pourquoi ne faites-vous pas une petite excursion 
Paris? J'aurais tant de plaisir  vous prsenter  ma femme, et elle est
si empresse de vous connatre.

Vous me demandez des dtails sur notre intrieur; les voici en peu de
mots:

Notre petit Louis vient d'tre sevr; il s'est bien tir de cette
preuve, malgr les alarmes dlirantes de sa mre. Il marche presque
seul. Henriette en est toujours plus folle. Mais il n'y a que moi dans
la maison qui possde toutes ses bonnes grces; je ne puis sortir sans
le faire crier pendant une heure. Je travaille comme un ngre pour
quatre journaux qui me donnent mon pain quotidien. Ce sont: _le
Rnovateur_, qui paye mal; _le Monde dramatique_ et la _Gazette
musicale_, qui payent peu, les _Dbats_, qui payent bien. Avec tout
cela, j'ai  combattre l'horreur de ma position musicale; je ne puis
trouver le temps de composer. J'ai commenc un immense ouvrage intitul:
_Fte musicale funbre  la mmoire des hommes illustres de la France_;
j'ai dj fait deux morceaux, il y en aura sept. Tout serait fini depuis
longtemps si j'avais eu seulement un mois pour y travailler
exclusivement; mais je ne puis disposer d'un seul jour en ce moment sous
peine de manquer du ncessaire peu de temps aprs. Et il y a des
polissons qui se sont amuss dernirement,  la barrire du Combat, 
dpenser quinze cents francs pour faire dvorer vivants, en leur
prsence, un taureau et un ne par des chiens! Ce sont des lgants
du _Caf de Paris_; ce sont _ces messieurs_ qui se
divertissent!--Voil!--Si vous n'tiez pas celui que je connais, je
douterais qu'il ft possible de vous faire comprendre ce que mon volcan
me dit  ce sujet...

Vron n'est plus  l'Opra. Le nouveau directeur, Duponchel, n'est gure
plus musical que lui; cependant il est engag avec moi sur sa parole
pour un opra en deux actes; il demande des changements importants dans
le pome; quand ils seront adopts, nous en viendrons _au fait_,
c'est--dire  lui faire signer un _bon contrat_ avec un _ddit solide_;
car je fais cas d'une parole de directeur comme de celle d'un Grec ou
d'un Bdouin. Je vous dirai quand tout cela sera termin.

Mon pre m'a crit il n'y a pas longtemps, ma soeur Adle galement,
des lettres pleines d'affection.

Je ne sais de quel concert vous me demandez des nouvelles, j'en ai donn
sept cette anne. Je recommencerai au mois de novembre, mais je n'aurai
rien de nouveau  donner; ma _Fte musicale_ ne sera pas termine, et,
d'ailleurs, elle est pour sept cents musiciens. Je crois que le plan et
le sujet vous plairont. Je redonnerai encore notre _Harold_. Vous vous
tonnez du jugement des Italiens en musique. Ils sont presque aussi
btes que des Franais. A Paris, nous assistons en ce moment au triomphe
de Musard, qui se croit, d'aprs ses succs et l'assurance que lui en
donnent les habitus de son bastringue, bien suprieur  Mozart. Je le
crois bien! Mozart a-t-il jamais fait un quadrille _tap_ comme celui de
_la Brise du matin_, ou celui du _Coup de pistolet_, ou celui de _la
Chaise casse_?... Mozart est mort de misre, c'tait trop juste! Musard
gagne,  l'heure qu'il est, vingt mille francs par an au moins, c'est
encore plus juste. Dernirement, Ballanche,--l'immortel auteur
d'_Orphe_ et d'_Antigone_, deux sublimes pomes en prose, grands et
simples et beaux comme l'antique,--ce pauvre Ballanche a failli tre
emprisonn pour un billet de deux cents francs qu'il ne pouvait payer!
Songez donc  a, Ferrand! De bonne foi, n'y a-t-il pas de quoi devenir
fou? Si j'tais garon et que mes tmrits ne dussent avoir de
consquence que pour moi, je sais bien ce que je ferais. Mais ne parlons
pas de cela. Adieu; aimez-moi toujours comme je vous aime. crivez-moi
le plus souvent que vous pourrez; je trouverai, malgr mon esclavage de
tous les instants, le temps de vous rpondre. Ma femme, qui m'est
toujours de plus en plus chre, vous remercie de vos quelques mots pour
elle; ne m'oubliez pas auprs de la vtre.

Adieu! Adieu!

Faites-moi le plaisir de lire le _Chatterton_ d'Alfred de Vigny.




LXII

Montmartre, 2 octobre 1835.


    Mon cher Ferrand,

Je profite d'un instant de loisir pour vous demander pardon de mon long
silence; je crois que vous tes fch, votre envoi littraire _sans
lettre_ m'en est la preuve. Avez-vous eu l'intention de riposter  celui
que je vous ai fait de la partition des _Francs Juges_, sans vous
crire? Je le crains. Pourtant la pure vrit est qu'entre mes maudits
articles de journaux, mes cent fois maudites rptitions de _Notre-Dame
de Paris_ et la composition de mon opra, je n'ai rellement pas le
temps de fumer un cigare. Voil pourquoi je ne vous ai pas crit. Quoi
qu'il en soit de ce que vous pensez de mes torts, j'espre que vous
aurez l'air de ne pas les croire bien graves.

J'ai lu avec un vif plaisir tout ce que vous m'avez envoy; vos vers sur
le _Grutli_ surtout me plaisent au del de ce que je pourrais vous dire,
et, entre nous, Barbier doit tre fier de la ddicace. Il va publier
bientt une nouvelle dition de ses oeuvres contenant ses _Iambes_,
_Pianto_ et ses nouvelles posies sur l'Angleterre, encore inconnues. Je
pense que vous en serez content.

Il y a aussi des choses charmantes de lui dans notre opra. Je touche 
la fin de ma partition, je n'ai plus qu'une partie, assez longue il est
vrai, de l'instrumentation  crire. J'ai,  l'heure qu'il est,
l'assurance _crite_ du directeur de l'Opra d'tre reprsent, un peu
plus tt, un peu plus tard; il ne s'agit que de prendre patience jusqu'
l'coulement des ouvrages qui doivent passer avant le mien; il y en a
trois malheureusement! Le directeur Duponchel est toujours plus engou
de la pice et se mfie tous les jours davantage de ma musique (qu'il ne
connat pas, comme de juste!), il en tremble de peur. Il faut esprer
que je lui donnerai un bon dmenti et que mes collaborateurs en
consoleront son amour-propre. Il est de fait que le libretto est
ravissant. Alfred de Vigny, le protecteur de l'association, est venu
hier passer la journe chez moi; il a emport le manuscrit pour revoir
attentivement les vers; c'est une rare intelligence et un esprit
suprieur, que j'admire et que j'aime de toute mon me. Il publiera
aussi dans peu la suite de _Stello_; n'admirez-vous pas le style de son
dernier ouvrage (_Servitude et grandeur militaires_)? Comme c'est senti!
comme c'est vrai!

Mon fils grandit et devient beau de jour en jour, ma femme en perd la
tte; pardonnez-moi de vous dire cela; je sens que j'ai tort.

Le libraire Coste a commenc sa publication des _Hommes illustres de
l'Italie_. Il tait convenu qu'il vous crirait pour vous demander d'y
travailler; je ne sais s'il l'a fait. Depuis longtemps, je ne l'ai pas
vu. Je lui en parlerai ces jours-ci. Votre grand tort est d'tre absent.
Les livraisons qui ont paru contiennent, entre autres vies remarquables,
celle de Benvenuto Cellini. Lisez cela, si vous n'avez pas lu les
Mmoires autographes de ce bandit de gnie.

Prsentez mes hommages respectueux  madame Ferrand et  madame votre
mre. Il parat que vous spculez, ou tout au moins que vous prenez
quelque intrt aux spculations industrielles de votre voisinage; c'est
bien, si vous russissez.

Adieu; crivez-moi vite; il y a un temps affreux que je dsire de vos
nouvelles.

Votre ami sincre et toujours le mme, quoi que vous puissiez croire.




LXIII

Montmartre, 16 dcembre 1835.


    Mon cher Ferrand,

Je ne suis pas coupable en demeurant si longtemps sans vous crire: vous
ne sauriez vous faire une ide exacte de tout ce que j'ai  faire
journellement et du peu de loisir que j'ai, _quand j'en ai_. Mais il est
inutile de m'appesantir l-dessus: vous ne doutez pas du plaisir que je
trouve  vous crire, j'en suis sr.

J'ai vu hier A. Coste, l'diteur de l'_Italie pittoresque_; il m'a
rpondu qu'il tait trop tard pour accepter de nouvelles livraisons pour
cet ouvrage, qui touche  sa fin; mais que, si vous vouliez lui envoyer
quelques biographies des hommes ou femmes illustres pour la publication
intitule: _Galerie des hommes illustres de l'Italie_, qui va faire
suite  l'_Italie pittoresque_, il en serait enchant. Ainsi crivez-moi
les noms que vous choisissez, afin qu'il n'y ait pas de double emploi et
qu'on ne les donne pas  biographier  d'autres. Personne n'a song aux
femmes, Coste dsirerait que vous vous en occupassiez spcialement. Vos
livraisons vous seront payes cent francs au moins et cent vingt-cinq
francs au plus; je tcherai d'obtenir les cent vingt-cinq francs.

Je vous remercie de vos vers; si j'ai un moment, j'essayerai de trouver
une musique qui puisse aller  leur taille.

Je voudrais bien vous envoyer ma partition de _Harold_, qui vous est
ddie. Elle a obtenu, cette anne, un succs double de celui de l'anne
dernire, et dcidment cette symphonie enfonce la _Symphonie
fantastique_. Je suis bien heureux de vous l'avoir offerte avant de vous
la faire connatre; ce sera un nouveau plaisir pour moi quand cette
occasion se prsentera. Franchement, je n'ai rien fait qui puisse mieux
vous convenir.

J'ai un opra reu  l'_Opra_; Duponchel est en bonnes dispositions; le
_libretto_, qui, cette fois, sera un _pome_, est d'Alfred de Vigny[7]
et Auguste Barbier. C'est dlicieux de vivacit et de coloris. Je ne
puis pas encore travailler  la musique, _le mtal me manque_ comme 
mon hros (vous savez peut-tre dj que c'est Benvenuto Cellini). Je
tcherai de trouver, dans quelques jours, le temps de vous envoyer des
notes pour l'article que vous voulez faire, et spcialement sur
_Harold_.

J'ai un grand succs en Allemagne, d  l'arrangement de piano de ma
_Symphonie fantastique_, par Liszt. On m'a envoy une liasse de journaux
de Leipzig et de Berlin, dans lesquels Ftis a t,  mon sujet, roul
d'importance. Liszt n'est pas ici. D'ailleurs, nous sommes trop lis
pour que son nom ne fit pas tort  l'article au lieu de lui tre utile.

Je vous remercie bien de tout ce que vous me dites sur ma femme et mon
fils; il est vrai que je les aime tous les jours davantage. Henriette
est bien touche de tout l'intrt qu'elle vous inspire; mais ce qui la
ravit bien davantage, c'est ce que vous m'crivez sur notre petit
Louis...

Adieu, adieu.

Tout  vous.

       *       *       *       *       *

_P.-S._--Les deux morceaux de _Harold_ ne peuvent pas se sparer du
reste sans devenir des non-sens. C'est comme si je vous envoyais le
second acte d'un opra.




LXIV

23 janvier 1836.


    Mon cher Humbert,

Excusez-moi de ne vous crire que quelques mots; je suis horriblement
press.

Je vous remercie mille fois de vos nouveaux tmoignages d'amiti; vous
tes, comme je vous ai toujours connu, un homme excellent au plus
gnreux coeur. Que voulez-vous! il n'y a qu'heur et malheur.

Cet aimable petit M. Thiers vient de me faire perdre la place de
directeur du gymnase musical, qui, d'aprs mon engagement, m'aurait
rapport douze mille francs par an, et tout cela en refusant d'y laisser
chanter des oratorios, des choeurs et des cantates; ce qui aurait fait
tort  l'Opra-Comique!

Vous me demandez ce qu'est mon morceau du _Napolon_. Ce sont bien les
mauvais vers de Branger que j'ai pris, parce que le _sentiment_ de
cette quasi-posie m'avait sembl musical. Je crois que la musique vous
ferait plaisir, malgr les vers; c'est extrmement grand et triste,
surtout la fin:

    Autour de moi pleurent ses ennemis...
    Loin de ce roc nous fuyons en silence.
    L'astre du jour abandonne les cieux.
    Pauvre soldat, je reverrai la France,
    La main d'un fils me fermera les yeux.

Je voudrais bien avoir le temps de faire la musique de vos vers
nergiques; il faudrait quelque chose de SABRANT; malheureusement, je
n'ai pas une heure  moi pour composer.

Adieu, mon cher ami.

Tout  vous, comme toujours.




LXV

15 avril 1836.


C'est trs vrai, mon cher Humbert, je vous dois depuis longtemps une
rponse; mais il est trs vrai aussi, dans la plus rigoureuse acception
du mot, que je n'ai pas eu  ma disposition un instant de libert pour
vous crire. Encore aujourd'hui, je crains de ne pouvoir vous dire la
moiti de ce que j'ai sur le coeur. Je suis dans la mme position avec
ma soeur,  qui, depuis trois mois, je n'ai pu adresser une ligne.

Je suis oblig de travailler horriblement  tous ces journaux qui me
payent ma prose. Vous savez que je fais  prsent les feuilletons de
musique (_des concerts seulement_) dans les _Dbats_; ils sont signs
H***. C'est une affaire importante pour moi; l'effet qu'ils produisent
dans le monde musical est vraiment singulier; c'est presque un vnement
pour les artistes de Paris. Je n'ai pas voulu, malgr l'invitation de M.
Bertin, rendre compte des _Puritani_, ni de cette misrable _Juive_:
j'avais trop de mal  en dire; on aurait cri  la jalousie. Je conserve
toujours _le Rnovateur_, o je ne contrains qu' demi ma mauvaise
humeur sur toutes ces gentillesses. Puis il y a _l'Italie pittoresque_,
qui vient encore de m'arracher une livraison. En outre, la _Gazette
musicale_, tous les dimanches, me harcle pour quelque colonne de
concert ou le compte rendu de quelque misrable niaiserie nouvellement
publie. Ajoutez que j'ai fait mille tentatives, depuis deux mois, pour
donner encore un concert; j'ai essay de toutes les salles de Paris,
celle du Conservatoire m'tant ferme, grce au monopole qu'on en
accorde aux membres de la Socit des concerts. J'ai reconnu,  n'en
pouvoir douter, que cette salle tait la seule dans Paris o je pusse me
faire entendre convenablement. Je crois que je donnerai une dernire
sance le 3 mai, le Conservatoire ayant fini ses concerts  cette
poque. Je viens de refaire ou plutt de faire la musique de votre scne
des _Francs Juges_: Noble amiti... Je l'ai crite de manire qu'elle
pt tre chante par un tnor ou un soprano, et, quoique ce soit un rle
d'homme, j'ai eu en vue mademoiselle Falcon en crivant; elle peut y
produire beaucoup d'effet; je lui porterai la partition ces jours-ci.

Pardonnez-moi de ne vous avoir pas encore envoy les exemplaires du
_Ptre breton_; je vais les faire mettre  la poste tout  l'heure. La
vrit est que je l'oubliais chaque jour en sortant. Je vais faire cet
t une troisime symphonie sur un plan vaste et nouveau; je voudrais
bien pouvoir y travailler librement.

Votre _Harold_ est toujours en grande faveur. Liszt en a fait excuter,
 son concert de l'htel de ville, un fragment qui a obtenu les honneurs
de la soire. Je suis bien dsol que vous n'ayez pas  vous cette
partition qui vous est ddie.

Je ne vous ai pas envoy l'article de J. David, parce que je n'ai pu me
le procurer. Il a paru dans la _Revue du progrs social_. Je n'ai
vraiment pas le temps d'crire ce que vous me demandez pour une notice
biographique. Du reste, il parat que les gazettes musicales de Leipzig
et de Berlin sont pleines de mes biographies; plusieurs Allemands qui
sont ici m'en ont parl. Ce sont des traductions plus ou moins tendues
de celle de d'Ortigue.

A propos de d'Ortigue, il est mari, vous le saviez sans doute. Votre
femme a bien de la bont d'aimer ma petite chanson; remerciez-la, de ma
part, d'avoir si bien accueilli _le Petit Paysan_. Henriette et notre
petit Louis vont trs bien; mille remerciements pour votre bon souvenir.

Nous parlons souvent de vous avec Barbier. C'est un des hommes du monde
avec lesquels vous aimeriez le plus  vous trouver. Personne ne comprend
mieux que lui tout ce qu'il y a de srieux et de noble dans la mission
de l'_artiste_.

On m'a demand, de Vienne, un exemplaire de la partition de la
_Symphonie fantastique_  quelque prix que ce ft; j'ai rpondu que,
devant tt ou tard faire un voyage en Allemagne, je ne pouvais, _
aucune condition_, l'envoyer.

Tous les potes de Paris, depuis Scribe jusqu' Victor Hugo, m'ont
_offert_ des pomes d'opra; il n'y a plus que ces canailles stupides de
directeurs qui m'empchent d'arriver. Mais j'ai de la patience, et je
saurai bien un jour leur mettre le pied sur la nuque; alors... nous
verrons.

Vous ne me dites pas ce que vous faites... Plaidez-vous?...
Voyagez-vous?... tes-vous all  Genve?... en Suisse?... Et votre
frre, que devient-il? C'est votre seconde dition; je n'a jamais vu
une ressemblance plus complte que celle qu'il a avec vous.

Avez-vous lu l'_Orphe_ et l'_Antigone_ de Ballanche? Savez-vous que
cette imitation de l'antique est d'une beaut et d'une magnificence sans
gales? J'en suis tout proccup depuis plusieurs mois.

Je vous quitte pour aller aux _Dbats_ porter mon article sur la
symphonie en _ut mineur_ de Beethoven, o se trouve la phrase que vous
me signalez. Meyerbeer va arriver pour commencer les rptitions de son
grand ouvrage, _la Saint-Barthlemy_. Je suis fort curieux de connatre
cette nouvelle partition. Meyerbeer est le seul musicien parvenu qui
m'ait rellement tmoign un vif intrt. Onslow, qui assistait
dernirement au concert de Liszt, m'a accabl de ses compliments
ampouls sur la _Marche des plerins_. J'aime  croire qu'il n'en
pensait pas un mot. J'aime mieux la haine bien franche de tout ce
monde-l.

Liszt a crit une admirable fantaisie  grand orchestre sur la _Ballade
du pcheur_ et la chanson des _Brigands_.

Adieu. Mille amitis.

Tout  vous de coeur et d'me.




LXVI

11 avril 1837.


Que le diable m'emporte, mon cher ami, si, depuis votre dernire lettre,
je n'ai pas cherch inutilement dix minutes pour vous rpondre vingt
lignes! Vous n'avez pas d'ide de cette existence de travaux forcs!
Enfin, je suis libre un instant!...

Vous tes bien toujours le mme, excellent ami, et je vous en remercie;
crivez-moi le plus souvent que vous pourrez, sans trop m'en vouloir et
en me plaignant, au contraire, d'avoir moins de libert que vous. Votre
grande et prcieuse lettre m'a charm; elle contenait une foule de
dtails qui m'ont, je vous jure, fait un plaisir extrme.

Vos questions sur _Esmeralda_, j'y rponds d'abord. Je ne suis pour
rien, absolument rien que des conseils et des indications de forme
musicale, dans la composition de mademoiselle Bertin; cependant on
persiste dans le public  me croira l'auteur de l'air de Quasimodo. Les
jugements de la foule sont d'une tmrit effrayante.

Mon opra est fini. Il attend que MM. Halvy et Auber veuillent bien se
dpcher de donner chacun un opra en cinq actes, dont la mise en scne
(d'aprs mon engagement) doit prcder l'excution du mien.

En attendant, je fais dans ce moment un _Requiem_ pour l'anniversaire
funbre des victimes de Fieschi. C'est le ministre de l'intrieur qui me
l'a demand. Il m'a offert pour cet immense travail _quatre mille
francs_. J'ai accept sans observation, en ajoutant seulement qu'il me
fallait cinq cents excutants. Aprs quelque effroi du ministre,
l'article a t accord en rduisant d'une cinquantaine mon arme de
musiciens. J'en aurai donc quatre cent cinquante au moins. Je finis
aujourd'hui la _Prose des morts_, commenant par le _Dies ir_ et
finissant au _Lacrymosa_; c'est une posie d'un sublime gigantesque.
J'en ai t enivr d'abord; puis j'ai pris le dessus, j'ai domin mon
sujet, et je crois  prsent que ma partition sera passablement
_grande_. Vous comprenez tout ce que ce mot ambitieux exige pour que
j'en justifie l'usage; pourtant, si vous veniez m'entendre au mois de
juillet, j'ai la prtention de croire que vous me le pardonneriez.

On m'a crit d'Allemagne pour m'acheter mes symphonies, et j'ai refus
de les laisser graver _ aucun prix_ avant que je puisse aller les
monter moi-mme.

_Les Francs Juges_ (ouverture) viennent d'tre excuts  Leipzig avec
un norme succs; puis, en France, ils ont t aussi heureux,  Lille, 
Douai et  Dijon; les artistes de Londres et ceux de Marseille n'ont pu,
au contraire, en venir  bout aprs plusieurs rptitions et les ont
abandonns. Mes deux concerts de cette anne ont t magnifiques, et le
succs de notre _Harold_ vraiment extraordinaire. Voil toutes mes
nouvelles; j'ai sur les bras _feuilletons_ aux _Dbats_, _revue_ dans la
_Chronique de Paris_ et _critiques_ dans la _Gazette musicale_, que je
dirige depuis quelques semaines, en l'absence de Schlesinger, qui est 
Berlin. Vous voyez que le travail ne me manque pas. Je ne rponds 
personne.

Vos vers et votre nouvelle en prose m'ont bien vivement intress; il y
a des choses magnifiques.

Gounet vient nous voir souvent. Il a prouv dernirement un cruel
chagrin: son jeune frre, g de vingt et un ans, est mort  l'cole de
Saint-Cyr, aprs des souffrances atroces, des suites d'une luxation  la
cuisse. crivez-lui, si vous pouvez, quelques mots de condolance.

J'ai perdu aussi mon grand-pre, qui s'est teint paisiblement,  l'ge
de quatre-vingt-neuf ans, auprs de ma mre et de ma soeur. Mon oncle
est ici; il vient d'tre nomm colonel de dragons, il commande le 11e
rgiment. Nous le voyons frquemment. Quelle fluctuation d'vnements
tristes, mlangs d'un petit nombre de sujets de joie ou d'esprance!

Barbier a bien raison de comparer Paris  une infernale cuve o tout
fermente et bouillonne constamment. A propos, son nouveau pome,
_Lazare_, vient de paratre dans la _Revue des Deux Mondes_; l'avez-vous
lu? Il y a des morceaux d'une grande lvation et tout  fait dignes des
_Iambes_

Il vous remercie de toute son me de votre ddicace.

Adieu, mon bien cher ami; crivez-moi, je vous le rpte, le plus
possible, et croyez toujours  mon inaltrable amiti.




LXVII

17 dcembre 1837.


    Mon cher Ferrand,

Flayol vous a crit il y a huit ou dix jours; c'est ce qui m'a fait
prendre patience, et ma lettre vous ft parvenue sans cela beaucoup plus
tt. Voici le fait. Le _Requiem_ a t bien excut; l'effet en a t
terrible sur la grande majorit des auditeurs; la minorit, qui n'a rien
senti ni compris, ne sait trop que dire; les journaux en masse ont t
excellents,  part _le Constitutionnel_, _le National_ et _la France_,
o j'ai des ennemis intimes. Vous me manquiez, mon cher Ferrand, vous
auriez t bien content, je crois; c'est tout  fait ce que vous rviez
en musique sacre. C'est un succs qui me popularise, c'tait le grand
point; l'impression a t foudroyante sur les tres de sentiments et
d'habitudes les plus opposs; le cur des Invalides a pleur  l'autel
un quart d'heure aprs la crmonie, il m'embrassait  la sacristie en
fondant en larmes; au moment du _Jugement dernier_, l'pouvante produite
par les cinq orchestres et les huit paires de timbales accompagnant le
_Tuba mirum_ ne peut se peindre; une des choristes a pris une attaque de
nerfs. Vraiment, c'tait d'une horrible grandeur. Vous avez vu la lettre
du ministre de la guerre; j'en ai reu je ne sais combien d'autres dans
le genre de celles que vous m'crivez quelquefois, moins l'amiti et la
posie. Une entre autres de Rubini, une du marquis de Custine, une de
Legouv, une de madame Victor Hugo et une de d'Ortigue (celle-l est
folle); puis tant et tant d'autres de divers artistes, peintres,
musiciens, sculpteurs, architectes, prosateurs. Ah! Ferrand, c'et t
un beau jour pour moi si je vous avais eu  mon ct pendant
l'excution. Le duc d'Orlans,  ce que disent ses aides de camp, a t
aussi trs vivement mu. On parle, au ministre de l'intrieur,
d'acheter mon ouvrage, qui deviendrait ainsi proprit nationale. M. de
Montalivet n'a pas voulu me donner les quatre mille francs tout secs; il
y ajoute, m'a-t-on dit aujourd'hui dans ses bureaux, une assez bonne
somme;  prsent, combien m'achtera-t-il la proprit de la partition?
Nous verrons bien.

Le tour de l'Opra arrivera peut-tre bientt; ce succs a joliment
arrang mes affaires; tout le peuple des chanteurs et choristes est pour
moi plus encore que l'orchestre. Habeneck lui-mme est tout  fait
revenu. Ds que la partition sera grave, vous l'aurez. Je crois que je
pourrai faire entendre une seconde fois la plupart des morceaux qu'elle
contient au concert spirituel de l'Opra. Il faudra quatre cents
personnes, et cela cotera dix mille francs, mais la recette est sre.

A prsent, dites-moi au plus vite ce que vous faites, o vous tes, ce
que vous devenez, si vous ne m'en voulez pas trop de mon long silence,
comment va votre femme et votre famille en gnral, si vous m'avez pas
de projet de voyage  Paris, etc.

Adieu, adieu; mille amitis; je vous embrasse cordialement.

    Votre tout dvou et sincre ami.




LXVIII

Paris, 20 septembre 1838.


    Mon cher Humbert,

Je vous remercie de m'avoir crit; je suis si heureux de vous savoir
toujours le mme et de penser  votre amiti qui veille au loin, malgr
la raret de vos lettres et vos occupations!

Eh bien, oui, nous avons eu tort de croire qu'un livret d'opra, roulant
sur un intrt d'art, sur une passion artiste, pourrait plaire  un
public parisien. Cette erreur a produit un effet trs fcheux; mais la
musique, malgr toutes les clameurs habilement mises en choeur de mes
ennemis intimes, a gard le terrain. La seconde et la troisime
reprsentation ont march  souhait. Ce que les feuilletonistes
appellent mon systme n'est autre que celui de Weber, de Glck et de
Beethoven; je vous laisse  juger s'il y a lieu  tant d'injures; ils ne
l'attaquent de la sorte que parce que j'ai publi dans les _Dbats_ des
articles sur le _rythme_, et qu'ils sont enchants de faire,  ce
sujet, des pages de thorie contenant presque autant d'absurdits que de
notes. Les journaux _pour_ sont _la Presse_, l'_Artiste_, _la France
musicale_, _la Gazette musicale_, _la Quotidienne_, les _Dbats_.

Mes deux cantatrices ont eu vingt fois plus de succs que Duprez, ce
dont ce dernier a t offusqu au point d'abandonner le rle  la
troisime soire. C'est Alexis Dupont qui va le remplacer, mais il lui
faudra encore  peu prs dix jours pour bien apprendre toute cette
musique, ce qui cause dans mes reprsentations une interruption assez
dsagrable. Aprs quoi, le rpertoire de l'Opra est combin de telle
sorte, que je serai jou beaucoup plus souvent avec Dupont que je ne
l'eusse t avec Duprez.

C'est l l'important; il ne s'agit que d'tre entendu trs souvent. Ma
partition se dfend d'elle-mme. Vous l'entendrez, je pense, au mois de
dcembre, et vous jugerez si j'ai raison de vous dire aujourd'hui que
_c'est bien_. L'ouverture ne fait pas honte, je crois,  celles des
_Francs Juges_ et du _Roi Lear_. Elle a toujours t chaudement
applaudie. C'est la question du _Freyschtz_  l'Odon qui se
reprsente; je ne puis vous donner de comparaison plus exacte, bien
qu'elle soit ambitieuse musicalement. C'est pourtant _moins
excentrique_ et _plus large_ que Weber.

J'ai fait une ouverture de _Rob-Roy_ qui m'a paru mauvaise aprs
l'excution; je l'ai brle. J'ai fait une messe solennelle dont
l'ensemble tait, selon moi, galement mauvais; je l'ai brle aussi. Il
y avait trois ou quatre morceaux dans notre opra des _Francs Juges_ que
j'ai dtruits pour le mme motif. Mais, quand je vous dirai: Cette
partition est doue de toutes les qualits qui donnent la vie aux
oeuvres d'art, vous pouvez me croire, et je suis sr que vous me
croyez. La partition de _Benvenuto_ est dans ce cas.

Adieu; mille amitis bien vives.

Mes hommages respectueux  votre femme.




LXIX

Septembre 1838.


Ah! ah! voil une joie! vous arrivez enfin!

Je vous envoie le seul billet qui me reste.

Venez ce soir aprs l'opra  la loge des troisimes n 35; c'est celle
de ma femme; j'irai vous y retrouver: le plus tt possible avant ou
pendant le ballet.

Massol est malade et il se voit oblig de passer son air du matre
d'armes!




LXX

22 aot 1839.


    Mon cher Humbert,

Grand merci de votre longue et charmante lettre! c'est toujours une fte
pour moi, quand je reconnais votre criture sur une enveloppe; mais,
cette fois, la fte a t d'autant plus joyeuse, qu'elle s'tait
attendue plus longtemps. Je ne savais plus ce que vous tiez devenu.
tiez-vous en Sardaigne,  Turin ou  Belley? Je conois tout le charme
que vous devez trouver dans votre immense mtairie, et je me dis bien
souvent aussi: _O rus, quand te aspiciam!_ mais rien de plus impossible
pour le moment qu'un pareil voyage! C'est trop loin de ma route; il faut
que je passe le Rhin et non la Mditerrane.

Pardonnez-moi de vous crire un peu  la hte. Depuis huit jours, je
cherche en vain le temps de causer  loisir avec vous, et je suis oblig
d'y renoncer. Voil donc quelques lignes sur les choses auxquelles vous
voulez bien vous intresser.

J'ai fini ma grande symphonie avec choeurs; cela quivaut  un opra en
deux actes et remplira tout le concert; il y a quatorze morceaux!

Vous avez d recevoir trois partitions: le _Requiem_, l'ouverture de
_Waverley_ et celle de _Benvenuto_. Je viens de copier pour votre frre,
que je remercie de son bon souvenir, toute la scne des ouvriers:
_Bienheureux les matelots!_ avec le petit duo d'Ascanio et Benvenuto qui
s'y joint. Comme la partition est trs simple et que l'accompagnement
est tout dans les guitares, il m'a t facile de le rduire, et vous
aurez tout de la sorte; mais a va vous coter, par la poste, un prix
ridicule!

Voici la phrase du serment des ciseleurs:

[Illustration: notation musicale]

Ruolz vient de donner son opra de _la Vendetta_, que Duprez a soutenu
avec frnsie, mais dont le succs est une ngation complte. Le public
en masse a senti lui-mme toute la nullit d'une pareille composition;
mais on l'a laiss passer sans rien dire. J'tais cruellement embarrass
pour en rendre compte; mais M. Bertin n'entendait pas raillerie, et il
m'a fallu dire  peu prs la vrit.

Je n'ai pas revu Ruolz depuis lors.

A propos d'article, lisez donc les _Dbats_ d'aujourd'hui dimanche: vous
verrez,  la fin, une homlie  l'adresse de Duprez, sous le nom d'_un
Dbutant_. Cela vous fera rire.

L'_Ode  Paganini_ a paru, il y a huit jours, dans la _Gazette
musicale_, avec une faute d'impression atroce, qui rend une strophe
inintelligible!

Mille remerciements  votre frre pour la peine qu'il a prise de me
traduire Romani. C'est merveilleusement beau, et j'ai trouv, ainsi que
ma femme, une singulire ressemblance entre la couleur de cette posie
et celle des pomes de Moore. Dites bien  M. Romani, quand vous le
verrez, que je l'admire de toute mon me.

Spontini est toujours plus absurde et plus sottement envieux. Il a crit
 mile Deschamps avant-hier une lettre incommensurablement ridicule. Le
voil reparti pour Berlin, aprs avoir dsenchant ici ses plus vrais
admirateurs. O diable le gnie a-t-il pu aller se nicher! Il est vrai
qu'il a dlog depuis longtemps. Mais enfin _la Vestale_ et _Cortez_
sont toujours l.

Adieu, mon cher ami. Je vous tiendrai au courant des rptitions de
_Romo et Juliette_. Je suis occup  corriger les copies en ce moment,
et je vais de ce pas chez un littrateur allemand qui se charge de la
traduction de mon livret. mile Deschamps m'a fait l de bien beaux
vers,  quelques exceptions prs. Je vous enverrai cela.

Adieu! adieu!

Votre tout dvou.




LXXI

Londres, vendredi 31 janvier 1840.


    Mon cher Humbert,

Me voil un peu libre aujourd'hui et moins tourment par le vent que
ces dix jours derniers; je vais donc vous rpondre sans trop d'ides
noires. Vos flicitations, si pleines de chaleur et d'amiti vraie, me
manquaient; je les attendais sans cesse. Me voil content, le succs est
complet. _Romo et Juliette_ ont fait encore cette fois verser des
larmes (car on a beaucoup pleur, je vous assure). Il serait trop long
de vous raconter ici toutes les pripties de ces trois concerts. Il
vous suffit de savoir que la nouvelle partition a excit des passions
inconcevables, et mme des conversions clatantes. Bien entendu que le
noyau d'_ennemis quand mme_ reste toujours plus dur. Un Anglais a
achet cent vingt francs, du domestique de Schlesinger, le petit bton
de sapin qui m'a servi  conduire l'orchestre. La presse de Londres, en
outre, m'a trait splendidement.

Ces trois sances cotaient pour les excutants douze mille cent francs,
et la recette s'est leve  treize mille deux cents francs; sur ces
treize mille deux cents francs, il ne m'en reste donc qu'onze cents de
bnfice! N'est-ce pas triste d'avouer qu'un rsultat si beau, si l'on
tient compte de l'exigut de la salle et des habitudes du public, est
misrable quand j'y veux chercher des moyens d'existence? Dcidment
l'art srieux ne peut pas nourrir son homme, et il en sera toujours
ainsi, jusqu' ce qu'un gouvernement comprenne que cela est injuste et
horrible.

Je vous envoie le livret d'mile Deschamps et les couplets du prologue,
le seul morceau que j'aie voulu publier; vous vous chanterez a 
vous-mme. C'est, du reste, trs ais d'accompagnement. Paganini est 
Nice; il m'a crit il y a peu de jours; il est enchant de son
_ouvrage_. Il est bien _ lui_, celui-l, il lui doit l'existence.

Alizard a eu un vritable succs dans son rle du bon moine (le Pre
Laurence, dont le nom lui est rest). Il a merveilleusement compris et
fait comprendre la beaut de ce caractre shakspearien. Les choeurs ont
eu de superbes moments; mais l'orchestre a confondu l'auditoire
d'tonnement par les miracles de verve, d'aplomb, de dlicatesse,
d'clat, de majest, de passion, qu'il a oprs.

Je vous enverrai aussi dans peu l'ouverture du _Roi Lear_, qui va
paratre en partition.

On a voulu  l'Opra me faire crire la musique d'un livret en trois
actes de Scribe. J'ai pris le manuscrit; puis, me ravisant, je l'ai
rendu dix minutes aprs, sans l'avoir lu. Il serait trop long de vous
dire pourquoi. L'Opra est une cole de diplomatie, je me forme. Eh
bien, tenez, Ferrand, tout a m'ennuie, me dgote, m'indigne, me
rvolte. Heureusement, nous allons peut-tre voir du changement;
l'administration se ruine. Aguado ne veut plus de ses _deux thtres_,
et il ne sait comment s'en dbarrasser. Les Italiens sont aux abois. En
attendant, vous vivez dans votre le, vous voyez le soleil et les
orangers et la mer... Venez donc un peu  Paris. Si vous saviez comme je
suis triste en dedans! a passera peut-tre.

Remerciez votre frre de son bon souvenir. Tchez de l'amener avec vous.
Mes hommages respectueux  madame Ferrand.

Henriette est un peu inquite: Louis est malade, le mdecin ne peut pas
deviner ce qu'il a. J'espre pourtant le voir sur pied ces jours-ci.

La _Gazette musicale_ donne, jeudi prochain, un concert  grand
orchestre pour ses abonns; c'est moi qui le conduis. Votre _Symphonie
d'Harold_ et l'ouverture de _Benvenuto_ y figureront.

C'est gal, je suis horriblement triste; que va-t-il m'arriver?
Probablement rien.

Adieu, nous verrons bien. Dans tous les cas, je vous aime sincrement,
n'en doutez jamais.

       *       *       *       *       *

_P.-S._--Gounet est assez rare, et en gnral fort mlancolique; il
devient rellement _vieux_, plus que vous ne pourriez croire. Barbier
vient de publier un nouveau volume de satires que je n'ai pas encore
lues. Nous avons _dans_ tous les deux dernirement chez Alfred de
Vigny. Que tout a est ennuyeux! Il me semble que j'ai cent dix ans.




LXXII

3 octobre 1841.


    Mon cher Humbert,

Me croirez-vous si je vous dis que, depuis la rception de votre lettre,
qui m'a caus tant de vritable joie, je n'ai pas trouv une heure de
loisir complet pour vous rpondre? C'est pourtant la vrit.

Je ne menai jamais une vie plus active, plus proccupe mme dans
l'inaction. J'cris, comme vous le savez peut-tre, une grande partition
en quatre actes sur un livret de Scribe intitul _la Nonne sanglante_.
Il s'agit de l'pisode du _Moine_ de Lewis que vous connaissez; je crois
que, cette fois, on ne se plaindra pas du dfaut d'intrt de la pice.
Scribe a tir, ce me semble, un trs grand parti de la fameuse lgende;
il a, en outre, termin le drame par un terrible dnouement, emprunt 
un ouvrage de M. de Kratry, et du plus grand effet scnique.

On compte sur moi  l'Opra pour l'anne prochaine  cette poque; mais
Duprez est dans un tel tat de dlabrement vocal, que, si je n'ai pas un
autre premier tnor, rien ne serait plus fou de ma part que de donner
mon ouvrage. J'en ai un en perspective, dont je surveille l'ducation et
qui dbutera au mois de dcembre prochain dans le rle de Robert le
Diable; j'y compte beaucoup; mais il faudra le voir en scne avec
l'orchestre et le public. Il s'appelle Delahaye; c'est un grand jeune
homme que j'ai enlev aux tudes mdicales aprs avoir entendu sa belle
voix: il avait tout  apprendre alors, mais ses progrs sont rapides...
J'espre donc. Attendons.

J'avais lu dans le _Journal des Dbats_, avant votre lettre, les dtails
de vos succs agricoles. Vous avez fond un magnifique tablissement, je
n'en doute pas; et il a fallu, malgr les avantages naturels de votre
domaine, de bien longs travaux et une persvrance bien intelligente
pour arriver  de tels rsultats. Vous tes une espce de Robinson, dans
votre le, moins la solitude et les sauvages. Quand le soleil brille,
j'ai des dsirs violents d'aller vous y rendre visite, de respirer vos
brises parfumes, de vous suivre dans vos champs, d'couter avec vous le
silence de vos solitudes; nous nous comprenons si bien, j'ai pour vous
une affection si vive, si confiante, si entire!... Mais, quand les
jours brumeux reviennent, la fivre de Paris me reprend et je sens que
vivre ailleurs m'est  peu prs impossible. Et cependant, le
croiriez-vous?  l'emportement de mes passions musicales a succd une
sorte de sang-froid, de rsignation, ou de mpris si vous voulez, en
face de ce qui me choque dans la pratique et dans l'histoire
contemporaine de l'art, dont je suis loin de m'alarmer. Au contraire,
plus je vais, plus je vois que cette indiffrence extrieure me conserve
pour la lutte des forces que la passion ne me laisserait pas. C'est
encore de l'amour; ayez l'air de fuir, on s'attache  vous poursuivre.

Vous savez sans doute le succs _spaventoso_ de mon _Requiem_ 
Saint-Ptersbourg. Il a t excut en entier dans un concert donn _ad
hoc_ par tous les thtres lyriques runis  la chapelle du czar et aux
choristes de deux rgiments de la garde impriale. L'excution, dirige
par Henri Bomberg, a t,  ce que disent des tmoins auriculaires,
d'une incroyable majest. Malgr les dangers pcuniaires de
l'entreprise, ce brave Bomberg, grce  la gnrosit de la noblesse
russe, a encore eu, en sus des frais, un bnfice de cinq mille francs.
Parlez-moi des gouvernements despotiques pour les arts!... Ici,  Paris,
je ne pourrais sans folie songer  monter en entier cet ouvrage, ou je
devrais me rsigner  perdre ce que Bomberg a gagn.

Spontini vient de revenir; je lui avais crit  Berlin une lettre sur la
dernire reprsentation de _Cortez_, qui m'avait agit jusqu'aux spasmes
nerveux; elle s'est croise avec lui. Je ne l'ai pas encore vu depuis
son retour, faute d'une demi-heure pour aller rue du Mail; je ne sais
pas mme s'il a reu ma lettre. Il a t, pour ainsi dire, chass de la
Prusse; c'est pourquoi j'ai cru devoir lui crire. Il ne faut pas, en
pareil cas, ngliger la moindre protestation capable de rendre un peu de
calme au coeur ulcr de l'homme de gnie, quels que soient les dfauts
de son esprit et mme son gosme. Le temple peut tre indigne du dieu
qui l'habite, mais le dieu est dieu.

Notre ami Gounet est bien triste; il a perdu, dans la faillite du
notaire Lehon, presque tout l'avoir de sa mre et le sien; il m'a appris
ce malheur trois mois aprs la catastrophe. Je ne vois pas Barbier; il y
a plus de six mois que je ne l'ai rencontr.

J'ai fait cette anne, entre autres choses, des rcitatifs pour le
_Freyschtz_ de Weber, que je suis parvenu  monter  l'Opra sans la
moindre mutilation, ni correction, ni castilblazade d'aucune espce
dans la pice ni dans la musique. C'est un merveilleux chef-d'oeuvre.

Si vous venez cet hiver, nous aurons d'immenses causeries sur mille
choses qu'on explique mal en crivant. Je voudrais bien vous voir! Il me
semble que je descends la montagne avec une terrible rapidit; la vie
est si courte! je m'aperois que l'ide de sa fin me vient bien souvent
depuis quelque temps! aussi est-ce avec une avidit farouche que
j'arrache plutt que je ne cueille les fleurs que ma main peut atteindre
en glissant le long de l'pre sentier.

Il a t et il est encore question de me donner la place d'Habeneck 
l'Opra; ce serait une dictature musicale dont je tirerais parti, je
l'espre, dans l'intrt de l'art; mais il faut pour cela qu'Habeneck
arrive au Conservatoire, o le vieux Chrubini s'obstine  dormir. Si je
deviens vieux et incapable, la direction du Conservatoire ne peut que
m'tre dvolue... Je suis encore jeune, il n'y a donc pas  y songer.




LXXIII

La Cte-Saint Andr, jeudi 10 septembre 1847.


    Mon cher Humbert,

Je n'ai que huit jours  donner  mon pre; vous voyez qu'il m'est
impossible d'aller vous voir. Je pars dimanche prochain, je serai  Lyon
lundi matin; si par hasard vous y tiez encore, ou si vous pouviez y
venir, je serai _ midi_ devant le bureau de poste, place Bellecour. Je
suis bien contrari de ne vous avoir pas vu. Si je ne vous vois pas 
Lyon, je vous crirai de Paris une lettre moins laconique que celle-ci.
Je n'ai jamais dout de l'intrt que vous prenez  ce que je fais et de
votre chaleureuse affection, que je vous rends bien, vous le savez
aussi. J'ai lu, ou plutt bu, votre brochure sur la Sardaigne et sur
l'ouvrage de M. de la Marmora; c'est admirablement crit et d'une
rectitude de jugement, d'une finesse d'aperus bien rares. Je vous en
fais mille compliments.

Mes hommages respectueux  madame Ferrand et mes amitis a votre frre.

    Tout  vous.




LXXIV

1er novembre 1847.


    Mon cher ami,

Je pars pour Londres aprs-demain; j'y suis appel, avec un fort bel
engagement, pour diriger l'orchestre du Grand-Opra anglais et donner
quatre concerts. Dieu sait maintenant quand nous nous reverrons, mon
engagement tant de six ans, et pour les quatre mois de l'anne pendant
lesquels j'avais la chance de vous rencontrer de temps en temps  Paris.

Vous avez su l'excellent rsultat de mon voyage en Russie; on m'y a fait
un accueil imprial. Grands succs, grandes recettes, grandes
excutions, etc., etc.

Voyons maintenant l'Angleterre. La France devient de plus en plus
profondment bte  l'endroit de la musique; et _plus je vois
l'tranger, moins j'aime ma patrie_. Pardon du blasphme!...

Mais l'art, en France, est mort; il se putrfie... Il faut donc aller
aux lieux o il existe encore. Il parat qu'il s'est fait en Angleterre
une singulire rvolution depuis dix ans, dans le sens musical de la
nation.

Nous verrons bien.




LXXV

8 juillet, 1850.


    Mon cher Humbert,

J'allais partir pour la rue des Petits-Augustins quand m'est parvenue
votre lettre. J'avais  vous dire que dcidment vos strophes ne sont
pas des couplets, qu'elles expriment trois sentiments distincts et trop
grands pour une _chanson_ dont la musique, pour n'tre pas excrable,
devrait prendre des allures de juste milieu qui me paraissent bien peu
dignes. La magnifique apostrophe  la mort, surtout, a trop de caractre
pour la jeter dans le sac aux couplets. Vous m'avez donn un pome, une
ode, qui exige une musique pindarique. J'ai senti, en vous quittant,
cette musique s'agiter et clamer en moi. Mais, en raison de son
importance, je ne puis me laisser aller  l'accueillir en ce moment. Il
s'agit d'un grand morceau, pour un choeur d'hommes et un orchestre
puissant. Je l'crirai au moment o, vous et moi, nous y attendrons le
moins. Jamais plus qu' prsent je ne fus malade d'ennui; je ne songe
qu' dormir, j'ai toujours la tte lourde, un malaise inexplicable me
stupfie. J'ai besoin de voyages lointains, trs lointains, et je ne
puis me mouvoir que de la rive droite  la rive gauche de la Seine.

Autre chose, confidentielle. J'ai relu hier plusieurs fois le passage
sur la musique contenu dans le livre de M. Mollire; et franchement
j'aurais  contrecarrer les trois cinquimes de ses propositions.

Malgr les explications qu'il vous a envoyes pour me les transmettre,
et qui feraient au moins peser sur son style le reproche de manque de
prcision et de clart, j'ai trouv qu'il disait trs catgoriquement:

La musique, qu'on peut dfinir: _la parole_ rythme et module de
l'homme.

Non, on ne peut pas la dfinir ainsi.

D'autres et nombreux passages soulveraient des controverses sans fin.
Ensuite, il dit en terminant:

L'excution, elle aussi, se ralise par trois modes, _majeur_, _mineur_
et NATUREL.

Qu'est-ce que des _modes_ majeur ou mineur d'_excution_?... et
qu'est-ce qu'un mode _naturel_ quelconque?... Je n'y comprends
absolument rien.

Cet ouvrage n'est pas de ceux dont on puisse faire mention en trois
lignes, comme nous faisons d'une romance de Panseron; et je me vois dans
l'impossibilit de parler comme je le voudrais de la partie consacre 
la musique. Croyez bien que j'en suis dsol et que j'eusse t heureux
de faire et de faire _bien_ un article auquel l'auteur et vous attachez
une importance que malheureusement il ne pourrait avoir en aucun cas. On
sait trop que tout ce que je dirai jamais sur des questions semblables
n'a aucune valeur; ce n'est pas mon affaire. Autant vaudrait me faire
apprcier un pome sanscrit.

Voulez-vous, mon cher ami, aller voir Gounet de ma part et me donner de
ses nouvelles. Son tat de sant m'inquite et m'afflige beaucoup.

Mille amitis  Auguste.

Tout  vous.




LXXVI

28 aot 1850.


    Mon cher Humbert,

Rien de nouveau ici; la noble Assemble est en vacances, nous n'avons
presque plus de reprsentants, et le soleil n'en continue pas moins  se
lever chaque jour, comme si tout tait en ordre dans le monde. Les
journaux s'obstinent  s'envoyer des dmentis au sujet de l'accueil que
les provinces font au Prsident. Ce qui est vrai pour l'un est faux pour
l'autre. Vous tes fou!--Vous en tes un autre! etc. Et le lecteur
rpte le mot de Beaumarchais: De qui se moque-t-on ici? Ces farces-l
ne vous paraissent-elles pas un peu bien stupides et infiniment
prolonges?

Voyez-vous, mon cher, on n'a pas su trouver l'homme qu'il nous fallait
pour prsider la Rpublique. Cet honnte homme est pourtant bien connu,
aim, respect; administrateur intgre et habile, il le prouve chaque
jour par la manire remarquable dont il remplit les fonctions
municipales  lui confies depuis trois ans; il a dj (il peut s'en
vanter) fait le bonheur de bien des milliers d'ingrats qui l'oublient;
il a exerc mme une puissante influence sur le mouvement littraire de
notre poque; il est d'un ge mr, peu ambitieux, blas sur la gloire,
revenu des sductions de la popularit. C'est un sage enfin, un vrai
philosophe. C'est le maire de Courbevoie, c'est Odry!

On avait bien parl, dans le temps, de l'illustre maire d'Auteuil, de M.
Musard; mais celui-ci a trop de superbe. Il et involontairement mpris
tout ce qui n'a que de l'esprit et du bon sens; c'est un homme de gnie.
On a bien fait, je pense, de renoncer  lui. Mais Odry, le brave et bon
Bilboquet!

Il le fallait!

Adieu.

Votre bien dvou.




LXXVII

Hanovre, 13 novembre 1853.


    Mon cher Humbert,

Je vous cris un peu au hasard, ne sachant si vous tes  Belley, 
Lyon, en Sardaigne ou _en Europe_. Mais j'espre que ma lettre vous
trouvera.

A mon retour de Londres, au mois d'aot, je suis all  Bade, o j'tais
engag par M. Bnazet, le directeur des jeux. J'y ai organis et dirig
un beau festival o l'on a entendu deux actes de _Faust_, etc. De l, je
suis all  Francfort, o j'ai donn deux autres concerts au thtre,
avec _Faust_ toujours.

Il n'y avait pas la foule immense de Bade; mais on m'a ft d'une faon
tout  fait inusite dans les _villes libres_, c'est--dire dans les
villes esclaves des ides mercantiles, des _affaires_, comme l'est
Francfort. De l, je suis revenu  Paris. A peine rinstall, une double
proposition m'est arrive de Brunswick et de Hanovre, et je suis
reparti. Vous dire tous les dlires du public et des artistes de
Brunswick aprs l'audition de _Faust_ serait trop long:

Bton d'or et argent offert par l'orchestre; souper de cent couverts o
assistaient toutes les _capacits_ (jugez de ce qu'on a mang) de la
ville, les ministres du duc, les musiciens de la chapelle; institution
de bienfaisance fonde sous mon nom (_sub invocatione sancti_, etc.);
ovation dcerne par le peuple un dimanche qu'on excutait le _Carnaval
romain_ dans un jardin-concert... Dames qui me baisaient la main en
sortant du thtre, en pleine rue; couronnes anonymes envoyes chez moi,
le soir, etc., etc.

Ici, autre histoire. En arrivant  ma premire rptition, l'orchestre
m'accueille par des fanfares de trompettes, des applaudissements, et je
trouve mes partitions couvertes de lauriers comme de respectables
jambons. A la dernire rptition, le roi et la reine viennent  neuf
heures du matin et restent jusqu' la fin de nos exercices, c'est--dire
jusqu' une heure aprs-midi. Au concert, grandissimes hourras et bis,
etc. Le lendemain, le roi m'envoie chercher et me demande un second
concert, qui aura lieu aprs-demain.

--Je ne croyais pas, me dit-il, qu'on pt encore trouver du nouveau beau
en musique, vous m'avez dtromp. Et comme vous dirigez! je ne _vous
vois pas_ (le roi est aveugle), mais je le sens.

Et, comme je me rcriais sur mon bonheur d'avoir un pareil auditeur
_musicien_:

--Oui, a-t-il ajout, je dois beaucoup  la Providence, qui m'a accord
le sentiment de la musique en compensation de ce que j'ai perdu!

Ces simples mots, cette allusion au double malheur dont ce jeune roi a
t la victime il y a quinze ans, m'ont vivement touch.

J'ai bien pens  vous, il y a trois semaines, dans un voyage pdestre
que j'ai fait dans les montagnes du Hartz (lieu de la scne du sabbat de
_Faust_). Je ne vis jamais rien de si beau; quelles forts! quels
torrents! quels rochers! Ce sont les ruines d'un monde... Je vous
cherchais, vous me manquiez sur ces cimes potiques. J'avoue que
l'motion m'tranglait.

Adieu; crivez-moi _poste restante  Leipzig_ jusqu'au 11.

Mille ferventes amitis.

       *       *       *       *       *

Ce matin, j'ai reu la visite de madame d'Arnim, la Bettina de Goethe,
qui venait non pas _me voir_, disait-elle, mais _me regarder_. Elle a
soixante-douze ans et bien de l'esprit.




LXXVIII

Samedi matin, octobre 1854.


    Mon cher, trs cher ami,

Je suis vraiment effray de tous les sourires que me prodigue la fortune
depuis quinze jours; vous manquiez  mon auditoire, et vous voil!

C'est demain  deux heures prcises, chez Herz, rue de la Victoire. Je
vous envoie deux places de pourtour o vous pourrez vous faire
accompagner; car je crains que vous ne puissiez encore vous passer d'un
bras. Je n'ai plus de stalles numrotes; mais vous serez bien en
arrivant de bonne heure.

Je voulais vous prier de venir dner avec moi aujourd'hui; mais ma femme
est si malade, qu'il n'y aura pas moyen (vous ne savez peut-tre pas
encore que je suis remari depuis deux mois).

Je crve de joie de vous faire entendre mon nouvel ouvrage[8]. Il a un
succs norme; toutes les presses franaises, anglaises, allemandes,
belges, chantent _hosanna_ sur tous les tons, et il y a ici deux
individus qui se gangrnent de rage. Rien ne manquait que votre
prsence.

Il faut absolument que je vous voie demain aprs le concert.




LXXIX

2 janvier 1855.


    Mon cher, trs cher ami,

Votre pome est admirable, superbe, _magnificent_ (comme disent les
Anglais); il m'a d'autant plus violemment mu, que j'ai mon fils en
Crime... Pauvre garon! il a assist  la prise de Bomarsund et n'a
fait que passer ici pour entrer dans la flotte de la mer Noire... J'ai
eu peur d'abord d'une satire  la manire des _Chtiments_ d'Hugo!...
Hugo fou furieux de n'tre pas empereur! _Nil aliud!_

Mais vous m'avez bien vite rassur; moi, je suis tout  fait
imprialiste; je n'oublierai jamais que notre empereur nous a dlivrs
de la sale et stupide rpublique! Tous les hommes civiliss doivent s'en
souvenir. Il a le malheur d'tre un barbare en fait d'art; mais quoi!
c'est un barbare sauveur,--et Nron tait un artiste.--Il y a des
esprits de toutes les couleurs.

Je suis chaque jour sur le point de partir pour Bruxelles. Je m'occupe 
grand'peine des prparatifs du concert du Thtre-Italien pour la fin du
mois.

Je suis engag pour trois concerts  Londres pour y faire entendre
_Romo_ et _Harold_. Je ne sais o donner de la tte. Mais je veux vous
voir; donnez-moi un rendez-vous absolument.




LXXX

Paris, 3 novembre 1858.


O mon pauvre cher ami, que votre lettre m'a fait de mal! Et moi qui
vous accusais d'indiffrence  mon gard! Je me disais souvent: Ds que
Ferrand a quitt Paris, il ne pense plus  moi, il ne daigne pas
seulement me faire savoir s'il est  Lyon, ou  Belley, ou en
Sardaigne.

Que je vous plains, cher ami! et pourtant, d'aprs votre aveu, il faut
se rjouir de la lgre amlioration de votre sant. Vous pouvez penser,
vous pouvez crire, marcher. Dieu veuille que le rude hiver qui nous
menace, et dont les morsures se font dj sentir, ne vienne pas retarder
les progrs de votre gurison.

Quant  moi, je suis la proie d'une nvralgie qui s'est fixe depuis
deux ans sur les intestins, et je souffre presque constamment, except
la nuit. Dernirement,  Bade, je pouvais  peine me traner 
l'orchestre  certains jours, pour faire mes rptitions. Au bout de
quelques minutes, il est vrai, la fivre musicale arrivait et me rendait
les forces. Il s'agissait d'organiser une grande excution des quatre
premires parties de ma symphonie de _Romo et Juliette_. J'ai fait
_onze_ rptitions acharnes. Mais quelle excution ensuite! C'tait
merveilleux. Le succs a t grandissime. La _Scne d'amour_ (l'adagio)
a fait couler beaucoup de larmes, et j'avoue que rien ne m'enchante
autant que de produire par la musique seule ce genre d'motion. Pauvre
Paganini, qui n'a jamais entendu cet ouvrage, compos pour lui plaire.

Nous nous crivons si rarement, qu'il faut bien vous rendre compte de ma
vie depuis deux ans. Ce long temps a t employ  faire un long
ouvrage, _les Troyens_, opra en cinq actes, dont j'ai crit (comme pour
_l'Enfance du Christ_) les paroles et la musique. Cela fait grand bruit
un peu partout; les journaux anglais, allemands et franais en ont mme
beaucoup trop parl. Je ne sais ce que deviendra cet immense ouvrage,
qui n'a pas en ce moment la moindre chance de reprsentation. Le thtre
de l'Opra est en dsarroi. C'est, en outre, une espce de thtre priv
de l'empereur o l'on n'excute en fait d'ouvrages nouveaux que ceux des
gens _adroits_  se faufiler de faon ou d'autre. Enfin, c'est fait;
j'ai crit cela avec une passion que vous concevrez parfaitement, vous
qui admirez aussi la grande inspiration virgilienne.

Personne ne connat rien de ma musique; mais le pome, que j'ai lu
souvent devant de nombreuses assembles d'artistes et d'amateurs
lettrs, passe dj  Paris pour _quelque chose_. Je regrette bien de ne
pas pouvoir vous le faire connatre; je le pourrai plus tard, j'espre.

Cet ouvrage me donnera sans doute beaucoup de chagrins; je m'y suis
toujours attendu; je supporterai donc tout sans me plaindre.

_Le Monde illustr_ publie des fragments de mes Mmoires, o il est
souvent question de vous. Cela vous est-il tomb sous les yeux?

Madame Ferrand m'a sans doute oubli depuis longtemps; voulez-vous, cher
ami, me rappeler  son souvenir et lui prsenter mes hommages
respectueux?

Adieu, adieu; je vous embrasse de tout mon coeur.

       *       *       *       *       *

Vous me demandez des nouvelles de mon fils; ce cher enfant est
lieutenant  bord d'un grand navire franais dans l'Inde. Il va revenir.




LXXXI

Paris, 8 novembre 1858.


    Mon trs cher ami,

Quand je lis vos lettres si riches d'expressions affectueuses et dictes
par un coeur si chaud et si expansif, je trouve les miennes bien froides
et bien prosaques. Mais, croyez-moi, c'est une sorte de timidit qui me
fait crire ainsi; je n'ose me livrer et j'exprime seulement  demi ce
que je sens si compltement. Au reste, je suis persuad que vous le
savez, et je n'insiste pas l-dessus.

J'ai reu votre ardente posie du _Brigand_; c'est bien beau! cela sent
la poudre et le plomb frachement fondu. Mais l'article, le feuilleton
dont vous me parlez ne m'est pas parvenu. La gaiet de cet crit, que
vous comparez aux fleurettes qui croissent sur les tombes, est,  ce
qu'il parat, un contraste naturel entre le sujet trait par certains
esprits et les dispositions intimes de ces esprits eux-mmes. Je suis
souvent, comme vous avez t en composant cela, d'une tristesse profonde
en allumant les _soleils_ et les serpenteaux de la plus folle joie.

Je vais aller au bureau du _Monde illustr_ vous faire envoyer les
numros du journal qui contiennent les premiers fragments de mes
Mmoires; vous recevrez ensuite les autres au fur et  mesure qu'ils
paratront. Bien que j'aie supprim les plus douloureux pisodes (on ne
les connatra que si mon fils veut plus tard publier le tout en volume),
ce rcit, je le crains, vous attristera. Mais peut-tre aimerez-vous
tre ainsi attrist...

Je vous enverrai aussi dans peu une partition complte de _l'Enfance du
Christ_; elle a paru depuis prs de trois ans. Je n'ose vous adresser
le manuscrit du pome des _Troyens_, je me mfie trop des moyens de
transport. Mais, quand j'aurai quelque argent disponible, je le ferai
copier et je courrai alors les risques du chemin de fer.

Votre frre est donc auprs de vous? Je le croyais loign de Belley, je
ne sais pourquoi. Je lui serre la main en le remerciant de son bon
souvenir. Et notre ami Auguste Berlioz, que devient-il?

J'ai reu ce matin de Parme une lettre d'Achille Paganini au sujet de
mes Mmoires; vous la lirez dans _le Monde illustr_ prochainement.

J'en reois une autre ce soir de Pise d'un homme de lettres qui m'a
envoy deux pomes d'opra. Hlas! je suis ainsi fait, qu'il suffit de
m'offrir un texte  musique pour m'ter l'envie et souvent la
possibilit de le traiter.

Oh! que je voudrais vous lire et vous chanter mes _Troyens_! Il y a l
des choses bien curieuses, ce me semble.

    _Heu! fuge nate dea, teque his, ait, eripe flammis;
    Hostis habet muros, ruit alto  culmine Troja!_

    Ah! fuis, fils de Vnus! l'ennemi tient nos murs!
    De son fate lev Troie entire s'croule!...
            La mer de flamme roule,
    Des temples au palais, ses tourbillons impurs...
    Nous eussions fait assez pour sauver la patrie
    Sans l'arrt du Destin. Pergame te confie
    Ses enfants et ses dieux. Va!... cherche l'Italie,
        O, pour ton peuple renaissant,
    Aprs avoir longtemps err sur l'onde,
    Tu dois fonder un empire puissant,
    Dans l'avenir dominateur du monde,
        O la mort des hros t'attend.

Ce rcitatif d'Hector, ranim un instant par la volont des dieux, et
qui redevient mort peu  peu en accomplissant sa mission auprs d'ne,
est, je crois, une ide musicale trangement solennelle et lugubre. Je
vous cite cela parce que c'est justement  de pareilles ides que le
public ne prend pas garde.

Adieu, adieu.




LXXXII

Paris, 19 novembre 1858.


    Mon cher Humbert,

Il n'y a point eu dans ma pense de mprise au sujet de l'anecdote de la
rue des Petits-Augustins et de la belle personne qui voulut bien ouvrir
sa fentre pour entendre mon pauvre trio. J'aime et j'admire la
dlicatesse de votre scrupule, et je vous embrasserais de bon coeur pour
l'avoir exprim... Oh! comme nous sentons certaines choses... _ensemble_
(pour parler en musicien chef d'orchestre). Il est vident que j'tais
digne d'tre votre ami.

Je n'ai rien oubli de ce temps que vous me rappelez; mais je n'cris
plus mes souvenirs, tout cela a t rdig de 1848  1850, et je n'en
publie des _fragments_ qu'afin d'avoir un peu d'argent pour les
prochaines tudes que mon fils devra faire dans un port de mer,  son
retour des Indes. _Auri pia fames!_

Vous verrez trs prochainement l'histoire des _Francs Juges_ dans _le
Monde illustr_; je ne pouvais oublier cela. Quant au critique sagace
qui prtend que l'ouverture de cet opra porte un titre de fantaisie, je
n'ai pas cru qu'il valt la peine d'une rponse; j'ai lu bien d'autres
sottises aussi bien fondes que celle-l et auxquelles je ne rpondrai
jamais.

Hier, je suis all au ministre d'tat; l'huissier du ministre m'a
introduit sans lettre d'audience, en voyant sur ma carte: _Membre de
l'Institut_. Et, si je n'eusse pas exhib ce beau titre, on m'et
conduit comme un paltoquet. J'avais  parler au ministre au sujet des
_Troyens_ et de l'hostilit de parti pris du directeur de l'Opra contre
cet ouvrage, dont il ne connat pas une ligne ni une note. Son
Excellence m'a dit une foule de demi-choses et de demi-mots:

--Certainement... votre grande rputation... vous donne des droits... et
justifie bien les prtentions... Mais un grand opra en cinq actes...
c'est une terrible responsabilit pour un directeur!... Je verrai...
J'avais dj entendu parler de votre ouvrage...

--Mais, monsieur le ministre, il ne s'agit pas de monter _les Troyens_
cette anne, ni l'anne prochaine: le thtre de l'Opra est hors d'tat
de mener  bien une telle entreprise; vous n'avez pas les sujets
ncessaires, l'Opra actuel est incapable d'un pareil effort...

--Pourtant, en gnral, il faut crire pour les moyens que l'on a...
Enfin, je rflchirai  ce qu'on pourra faire...

Et l'empereur s'y intresse! il me l'a dit, et j'ai eu la preuve, ces
jours-ci, qu'il m'avait dit vrai. Et le prsident du conseil d'tat et
le comte de Morny, tous les deux de la commission de l'Opra, ont lu et
entendu lire mon pome et le trouvent beau, et ils ont parl en ma
faveur  la dernire assemble!... Et parce que l'Opra est dirig par
un demi-homme de lettres _qui ne croit pas  l'expression musicale_ et
trouve que les paroles de _la Marseillaise_ vont aussi bien sur l'air de
_la Grce de Dieu_ que sur celui de Rouget de Lisle, je serai tenu en
chec, pendant sept ou huit ans peut-tre!...

L'empereur aime trop peu la musique pour intervenir directement et
nergiquement. Il me faudra subir l'ostracisme que cet insolent thtre
infligea de tout temps  certains matres, sans savoir pourquoi. Tels
furent Mozart, Haydn, Mendelssohn, Weber, Beethoven, etc., qui tous
eussent voulu crire pour l'Opra de Paris et n'ont jamais pu tre admis
 cet honneur.

Cher ami, pardon de laisser voir ma colre... Ne vous inquitez pas des
moyens  prendre pour la copie du pome des _Troyens_; je trouverai cela
un jour ou l'autre. En attendant, je vous envoie la grande partition de
_l'Enfance du Christ_; vous aimerez mieux _lire_ cela sans doute que de
vous faire _corcher sur le piano_ la petite partition; et vos souvenirs
s'veilleront ainsi plus aisment.

Je vous laisse. On vient m'interrompre. Au reste, cela vaut mieux. Je
sortirai, et mon tremblement nerveux se dissipera.

Adieu, adieu;  vous et aux vtres.




LXXXIII

26 novembre 1858.


    Cher ami,

Je n'ai rien  vous dire que ceci: j'prouve le besoin de vous crire,
pourquoi n'y cderais-je pas? vous me pardonnerez bien, n'est-ce pas?
je suis malade, triste (voyez combien de _je_ en si peu de lignes!),
quelle piti! toujours _je_! toujours _moi_! on n'a des amis que pour
_soi_! et l'on devrait n'tre que pour ses amis.

Que voulez-vous? _je_ suis une brute, un lopard, un chat si vous
voulez; il y a des chats qui aiment rellement leurs amis, je ne dis pas
leurs matres, les chats ne reconnaissent pas de matres...

En vous crivant, l'oppression de mon coeur diminue; ne restons plus,
comme nous l'avons fait, des annes sans nous crire, je vous en prie.

Nous mourons avec une rapidit effrayante, songez-y... Vos lettres me
font tant de bien! Vous avez reu la partition de _l'Enfance du Christ_,
n'est-ce pas? Il n'y a pas moyen de faire de la musique ici, ou il
faudrait tre riche comme votre ami Mirs. J'en ai rv cette nuit (de
la musique, non de Mirs). Ce matin, mon songe m'est revenu; je me suis
mentalement excut, comme nous l'excutmes  Bade, il y a trois ans,
l'adagio de la symphonie en si bmol de Beethoven:

[Illustration: notation musicale]

et peu  peu, tout veill, je suis tomb dans une de ces extases
d'outre-terre... et j'ai pleur toutes les larmes de mon me, en
coutant ces sourires sonores comme les anges seuls en doivent laisser
rayonner. Croyez-moi, cher ami, l'tre qui crivit une telle merveille
d'inspiration cleste n'tait pas un homme. L'archange Michel chante
ainsi, quand il rve en contemplant les mondes debout au seuil de
l'empyre... Oh! ne pouvoir tenir l sous ma main un orchestre et me
chanter ce pome archanglique!...

Redescendons... Ah! on vient me dranger.... banalit, vulgarismes, la
vie bte!

Plus d'orchestre inspir! je voudrais avoir l cent pices de canon pour
les tirer toutes  la fois.

Adieu; me voil un peu soulag. Pardonnez-moi, pardonnez-moi!




LXXXIV

Paris, 28 avril 1859.


    Mon trs cher ami,

Tout malade que je suis, j'ai encore la force de ressentir une grande
joie quand je reois de vos nouvelles. Votre lettre m'a ranim. Elle m'a
surpris pourtant au milieu des tracas d'un concert spirituel que j'ai
donn samedi dernier (23) au thtre de l'Opra-Comique. _L'Enfance du
Christ_ y a t mieux excute qu'elle n'avait encore pu l'tre. Le
choix des chanteurs et des musiciens tait excellent. Vous me manquiez
dans l'auditoire. La troisime partie (l'arrive  Saf) surtout a
produit un trs grand effet d'attendrissement. Le solo du pre de
famille: Entrez, pauvres Hbreux, le trio des Jeunes Isralites, la
conversation: Comment vous nomme-t-on?--Elle a pour nom Marie, etc.,
tout cela a paru toucher beaucoup l'auditoire. On ne finissait pas
d'applaudir. Mais, entre nous, ce qui m'a touch bien davantage, c'est
le choeur mystique de la fin: O mon me! qui pour la premire fois a
t excut avec les nuances et l'accent voulus. C'est dans cette
proraison vocale que se rsume l'oeuvre entire. Il me semble qu'il y a
l un sentiment de l'infini, de l'amour divin... Je pensais  vous en
l'coutant. Mon trs cher ami, je ne sais pas, comme vous, exprimer dans
mes lettres certains sentiments qui nous sont communs; mais je les
prouve, croyez-moi bien. En outre, je n'ose pas me livrer trop; il y a
tant de choses flatteuses pour moi dans ce que vous m'crivez!... J'ai
peur de me laisser influencer par vos sympathiques paroles. Avouez-le,
ce serait bien misrable de ma part.

J'avais totalement oubli, pardonnez-le-moi, que vous ne deviez plus
recevoir _le Monde illustr_ depuis plusieurs mois. Vous avez donc pris
un abonnement, puisque vous le lisez encore?... Sinon, faites-le-moi
savoir, et je vous ferai envoyer les numros qui vous manquent et
rgulariser les envois. C'est une misre, ne vous en proccupez pas. Les
derniers numros contiennent (trs affaibli) le rcit du crime tent sur
moi par Cav et Habeneck, lors de la premire excution de mon
_Requiem_. Cela fait du bruit. Je reois frquemment des lettres en
prose et en vers de mes amis inconnus. Cela me console.

Pour rpondre  vos questions sur les trois nouvelles oeuvres
dramatiques du moment, je vous dirai que le _Faust_ de Gounod contient
de fort belles parties et de fort mdiocres, et qu'on a dtruit dans le
livret des situations admirablement musicales qu'il et fallu trouver,
si Goethe ne les et pas trouves lui-mme.

Que la musique d'_Herculanum_ est d'une faiblesse et d'un _incoloris_
(pardon du nologisme) dsesprants! que celle du _Pardon de Plormel_
est crite, au contraire, d'une faon magistrale, ingnieuse, fine,
piquante et souvent potique!

Il y a un abme entre Meyerbeer et ces jeunes gens. On voit qu'il n'est
pas Parisien. On voit le contraire pour David et Gounod.

Non, je n'ai fait aucune dmarche en faveur des _Troyens_. Pourtant on
en parle de plus en plus. Vron, l'ancien directeur,  qui j'ai lu le
livret, s'est pris de passion pour cet ouvrage, et s'en va prnant
partout ce qu'il veut bien appeler le pome. Je laisse dire, je laisse
faire, et demeure immobile comme la montagne, en attendant que Mahomet
marche  sa rencontre.

Il y a quinze jours, j'tais aux Tuileries; l'empereur m'a vu et m'a
serr la main en passant. Il est trs bien dispos; mais il a tant
d'autres bataillons  commander!... les Grecs, les Troyens, les
Carthaginois, les Numides, cela se conoit, ne doivent gure l'occuper.

En outre, mon sang-froid s'explique mieux par le dcouragement o je
suis de trouver des interprtes capables. Les chanteurs-acteurs de
l'Opra sont tellement loin de possder les qualits ncessaires pour
reprsenter certains rles! Il n'y a pas une _Priamea virgo_, une
Cassandre. La Didon serait bien insuffisante, et j'aimerais mieux
recevoir dans la poitrine dix coups d'un ignoble couteau de cuisine que
d'entendre massacrer le dernier monologue de la reine de Carthage.

          Je vais mourir.....
    Dans ma douleur immense submerge...
          Et mourir non venge? etc.

Shakspeare l'a dit: Rien n'est plus affreux que de voir dchirer de la
passion comme des lambeaux de vieille toffe...

Et la passion surabonde dans la partition des _Troyens_; les morts
eux-mmes ont un accent triste qui semble appartenir encore un peu  la
vie; le jeune matelot phrygien qui, berc au haut du mt d'un navire,
dans le port de Carthage, pleure le

      Vallon sonore
      O, ds l'aurore,
    Il s'en allait chantant...

est en proie  la nostalgie la plus prononce; il regrette avec passion
les grands bois du mont Didyme... Il aime.

Autre rponse:

Je vais  Bordeaux passer la premire semaine de juin pour un concert de
bienfaisance o je suis invit  diriger deux scnes de _Romo et
Juliette_, _la Fuite en gypte_ et l'ouverture du _Carnaval Romain_.

Au mois d'aot, je retournerai  Bade, y remonter la presque totalit de
_Romo et Juliette_.

Il s'agit, pour en excuter le finale, de trouver un chanteur capable de
bien rendre le rle du pre Laurent.

Quant  l'orchestre et aux choeurs, je n'aurai rien  dsirer, bien
certainement. Si vous aviez entendu, l'an dernier, comme ils ont chant
l'adagio, la scne d'amour, la scne du balcon de Juliette, la scne
immortelle qui suffirait  faire de Shakspeare un demi-dieu!... Ah! cher
ami, vous eussiez peut-tre dit, comme la comtesse Kablergi, le
lendemain du concert: J'en pleure encore!

Suis-je naf!...

Vous tes trop mal portant pour songer  un dplacement; sans quoi, le
voyage de Bade, au mois d'aot, n'est pas une grande affaire. Nous nous
verrions au moins! C'est, en outre, un ravissant pays; il y a de belles
forts, des chteaux de burgraves, du monde intelligent, et des
solitudes, sans compter les eaux et le soleil. Mais quoi, nous sommes
deux impotents; et je n'ai pas le droit de me plaindre, si je songe
combien plus que moi vous tes maltrait.

Adieu, _most noble brother_,

    _Let us be patient_
    _Your for ever._




LXXXV

29 novembre 1860.


    Mon cher Ferrand,

Merci de votre envoi. Je viens de lire _Tratre ou Hros?_ C'est
vigoureusement crit, d'un grand intrt, plein de coloris et de
chaleur. Quant  moi, je n'hsite pas  rpondre  votre question: Ulloa
fut un tratre, son action fut infme; sa victoire, due au mensonge et 
la ruse, soulve le coeur; s'il repoussa l'argent, il accepta les
distinctions, qui, pour lui, avaient plus de valeur. C'est toujours le
mme mobile; l'intrt d'une faon ou l'intrt d'une autre.
Croiriez-vous que, en songeant au poignard de ce brave Ephisio, une
larme a jailli de mes yeux, et que j'ai pouss une sorte de rauquement
comme un sauvage. Pauvre homme! il a tu le lche qui avait abandonn
sa soeur pour de l'argent; il a bien fait. Par suite, il a tu le juge
qui le poursuivait, il a encore bien fait; mais il n'a pas tu son hte,
celui qui lui avait tendu la main, livr son pain, son toit, sa
couche... Non, non, s'il y a un hros l dedans, c'est Ephisio.

Cher ami, que devenez-vous? J'ai eu de vos nouvelles par Pennet; il m'a
parl de vos chagrins, de vos tourments de toute espce. Si je ne vous
ai pas crit alors, vous ne croyez pas que ce soit par indiffrence,
j'en suis bien sr. J'tais embarrass pour vous parler de choses si
tristes que vous ne m'avez pas confies. Maintenant que vous me savez
instruit, dites-moi donc si les plus graves difficults ont t aplanies
et comment va votre douloureuse sant. Quant  moi, je monte et je
descends dans le plateau de la triste balance; mais je vais toujours. Je
viens d'tre repris d'une ardeur de travail d'o est rsult un
opra-comique en un acte, dont j'ai fait les paroles et dont j'achve la
musique. C'est gai et souriant. Il y aura dans la partition une douzaine
de morceaux de musique; cela me repose des _Troyens_. A propos de ce
grand canot que Robinson ne peut mettre  flot, je vous dirai que le
thtre o mon ouvrage doit tre reprsent s'achve; mais trouverai-je
le personnel chantant dont j'ai besoin? voil la question. Un de mes
amis est all dire au directeur du thtre Lyrique (que l'on suppose
devoir tre encore l'an prochain  la tte de cette administration)
qu'il tiendrait cinquante mille francs  sa disposition pour l'aider 
monter convenablement _les Troyens_. C'est beaucoup, mais ce n'est pas
tout. Il faut tant de choses pour une pareille pope musicale!

Donnez-moi de vos nouvelles, je vous en prie. Comme c'est bien  vous
d'avoir song  m'envoyer votre brochure! Rappelez-moi au souvenir de
votre frre.

Mille amitis sincres.




LXXXVI

Dimanche, 6 juillet 1861.


Vous avez raison, mon cher ami, j'aurais d vous crire malgr votre
long silence; car je savais par Pennet combien la moindre lettre 
rdiger vous cotait de peine; mais il faut que vous sachiez que, moi
aussi, je suis rudement prouv par une nvralgie intestinale obstine.
A certains jours, je me trouve hors d'tat d'crire dix lignes de suite.
Je mets maintenant parfois quatre jours pour achever un feuilleton.

Je suis moins tortur aujourd'hui, et j'en profiterai pour rpondre 
vos questions.

Oui, _les Troyens_ sont reus  l'Opra _par le directeur_; mais leur
mise en scne dpend maintenant du ministre d'tat. Or le comte
Walewski, tout bienveillant et gracieux qu'il a t pour moi, est, 
cette heure, fort mcontent, parce que j'ai refus de diriger les
rptitions d'_Alceste_  l'Opra. J'ai dclin cet honneur  cause des
transpositions et des remaniements qu'on a t oblig de faire pour
accommoder le rle  la voix de madame Viardot. Ces choses-l sont
inconciliables avec les opinions que j'ai professes toute ma vie. Mais
les ministres, et surtout les ministres de ce temps-ci, comprennent mal
de tels scrupules d'artiste et n'admettent pas du tout qu'on rsiste 
un de leurs dsirs. Je suis donc, pour le quart d'heure, mal en cour. Ce
qui n'empche pas tout le monde musical d'Allemagne et de Paris de me
donner raison. J'assisterai seulement  quelques rptitions, et je
donnerai les instructions au metteur en scne, pour prouver au ministre
que je ne fais pas d'opposition. Le directeur pense que cette
complaisance suffira pour calmer la mauvaise humeur du comte Walewski.

On doit monter d'abord un opra en cinq actes de Gounod (qui n'est pas
fini), puis un autre de Gevaert (compositeur belge peu connu); aprs
quoi, on se mettra probablement  l'oeuvre pour _les Troyens_. L'opinion
publique et toute la presse me portent tellement, qu'il n'y a pas trop
moyen de rsister. J'ai, d'ailleurs, fait un changement important au
premier acte, pour cder  la volont de Royer (le directeur). L'ouvrage
est maintenant de la dimension  laquelle il voulait le rduire; je n'ai
mis aucune raideur dans les conditions auxquelles cet incident a donn
lieu. Je n'ai donc plus qu' me croiser les bras et  attendre que mes
deux rivaux aient achev leur affaire.

Je suis bien rsolu  ne plus me tourmenter, je ne cours plus aprs la
fortune, je l'attends dans mon lit.

Pourtant je n'ai pu m'empcher de rpondre avec un peu trop de franchise
 l'impratrice, qui me demandait, il y a quelques semaines, aux
Tuileries, quand elle pourrait entendre _les Troyens_:

--Je ne sais trop, madame, mais je commence  croire qu'il faut vivre
cent ans pour pouvoir tre jou  l'Opra.

L'ennui et l'inconvnient de ces lenteurs, c'est qu'on fait  l'ouvrage
une rputation anticipe qui pourra nuire  son succs. J'ai lu un peu
partout le pome; on a entendu, il y a deux mois, des fragments de la
partition chez M. douard Bertin; on en a beaucoup parl. Cela
m'inquite.

En attendant, je fais graver la partition de chant et piano, non pour la
publier, mais pour qu'elle soit prte  l'poque de la reprsentation.
Savez-vous  qui je l'ai ddie? On m'a envoy le titre hier. Il porte
en tte ces deux mots: _Divo Virgilio_.

Je vous assure, cher ami, que c'est crit en bon style, grandement
simple. Je parle du style musical. Ce serait pour moi une joie sans
gale de pouvoir vous faire entendre au moins quelques scnes.

Mais le moyen?

A prsent, c'est  qui, parmi ces dames de l'Olympe chantant, obtiendra
le rle de Cassandre ou celui de Didon; et celui d'ne et celui de
Chorbe me font circonvenir par les tnors et les barytons.

J'achve peu  peu un opra-comique en un acte pour le nouveau thtre
de Bade, dont on termine en ce moment la construction. Je me suis taill
cet acte dans la tragi-comdie de Shakspeare intitule _Beaucoup de
bruit pour rien_.

Cela s'appelle prudemment _Batrice et Bndict_. En tout cas, je
rponds qu'il n'y a pas _beaucoup de bruit_.--Bnazet (le roi de Bade)
fera jouer cela l'an prochain! (si je trouve le moment opportun, ce qui
n'est pas sr). Nous aurons des artistes de Paris et de Strasbourg. Il
faut une femme de tant d'esprit pour jouer Batrice! la trouverons-nous
 Paris?...

Je pars pour Bade dans un mois pour y organiser et y diriger le festival
annuel. Cette fois, je leur lche deux morceaux du _Requiem_, le _Tuba
mirum_ et l'_Offertoire_. Je veux me donner cette joie; et puis il n'y a
pas grand mal  faire tous ces riches oisifs un peu songer  la mort.




LXXXVII

14 juillet 1861.


Hlas! cher ami, aller vous faire une visite, nous rafrachir ensemble
le coeur et l'esprit, est un luxe auquel il ne m'est pas permis de
songer. Je suis esclave, comme vous l'tes dans votre cercle d'affaires,
de travaux, d'obligations de cent espces, _siam servi_, sinon, _agnor
frementi_, comme dit Alfieri, au moins tristes et rsigns.

J'ai reu le nouvel exemplaire de _Tratre ou Hros?_ je le ferai lire 
Philarte Chasles, qui pourra en parler dans le _Journal des Dbats_;
s'il n'crit rien, je m'adresserai  Cuvillier-Fleury, dont c'est aussi
la spcialit. Quant  moi,  la prochaine occasion, j'essayerai d'en
parler dans un de mes feuilletons.

Vous ne m'avez pas envoy la _Puissance des nombres_. Michel Lvy est
l'diteur qui conviendrait le mieux  la publication de votre recueil.
Quand vous voudrez que je lui en parle, donnez-moi de plus amples
dtails sur l'ouvrage, et dites-moi s'il se composera seulement de
nouvelles dj publies dans les journaux. C'est la premire chose dont
il s'informera.

Du 6 aot au 28 du mme mois, je serai  Bade, o vous pourrez m'crire
en adressant simplement la lettre sans dsignation de rue. Mon fils,
dont vous avez la bont de me demander des nouvelles, est en ce moment
dans les environs de Naples. Il fait partie du corps d'officiers d'un
navire des Messageries impriales. Il a t reu capitaine au long
cours, aprs de fort svres examens. Il espre partir prochainement
pour la Chine.

Un entrepreneur amricain a voulu m'engager pour les tats-_Dsunis_
cette anne; mais ses offres ont chou contre des antipathies que je
ne puis vaincre et le peu d'pret de ma passion pour l'argent. Je ne
sais pas si votre amour pour ce grand peuple et pour ses moeurs
_utilitaires_ est beaucoup plus vif que le mien.... J'en doute.

Je ne pourrais, d'ailleurs, sans une haute imprudence m'absenter pour un
an de Paris. On peut me demander _les Troyens_ d'un moment  l'autre. Si
quelque grave accident arrivait  l'Opra, on devrait ncessairement
recourir  moi. Absent, j'aurais tort.

    Adieu, cher ami; je vous serre les mains.




LXXXVIII

27 juillet 1861.


    Cher ami,

Je vous cris aujourd'hui parce que j'ai un instant de libert que je ne
retrouverai peut-tre pas demain ni aprs-demain.

Michel Lvy est absent de Paris. Alors, pour ne pas perdre de temps, je
suis all trouver le directeur de la _Librairie nouvelle_ (M.
Bourdilliat), et je lui ai propos la chose en lui remettant la note
manuscrite que vous m'avez envoye et un exemplaire de _Tratre ou
Hros?_ que je l'ai pri de lire. Il parat dispos  accepter votre
proposition; il me rendra rponse et me fera ses offres lundi prochain.
J'ai publi chez lui mes _Grotesques de la musique_. J'espre russir
pour vous.

Adieu; je vous crirai plus au long la semaine prochaine avant de partir
pour Bade.




LXXXIX

Vendredi, aot 1861.


    Mon cher Ferrand,

Aprs trois rendez-vous manqus (non par moi), M. Bourdilliat a fini par
me donner une rponse vasive, qui quivaut  un refus. Michel Lvy
n'est pas de retour; il sera sans doute  Paris quand je reviendrai de
Bade; alors j'essayerai auprs de lui.

Je suis si malade aujourd'hui, que la force me manque pour vous en
crire davantage. Tout cela m'irrite comme doivent irriter les choses
absurdes.

Je pars lundi prochain.




XC

8 fvrier 1862.


    Mon cher Humbert,

Je vous rponds  la hte pour vous remercier d'abord de votre amical
souvenir et pour vous donner, en quelques lignes, les nouvelles que vous
me demandez.

Comment! je ne vous ai pas crit depuis mon retour de Bade? voil qui me
confond. Oui, oui, le concert a t superbe, et j'ai entendu l _notre
symphonie_ d'_Harold_ excute pour la premire fois comme je veux
qu'elle le soit.--Les fragments du _Requiem_ ont produit un effet
terrible; mais nous avions fait huit rptitions.

Oui, j'ai reu votre petit livre _Jacques Valperga_, et je l'ai lu avec
un vif intrt, malgr le peu de sympathie que m'inspirent ces
personnages si tristement historiques.

Je suis un peu moins mal portant que de coutume, grce  un rgime
svre que j'ai adopt.

Le ministre d'tat est en trs bonnes dispositions pour moi; il m'a
crit une lettre de remerciements  propos de la mise en scne
d'_Alceste_, dont j'ai dirig  l'Opra les rptitions. Enfin il a
donn l'ordre  Royer de mettre  l'tude _les Troyens_ aprs l'opra
du Belge Gevaert, qui sera jou au mois de septembre prochain. Je
pourrai donc voir le mien reprsent en mars 1863. En attendant, je fais
rpter chez moi, toutes les semaines, l'opra en deux actes que je
viens de terminer pour le nouveau thtre de Bade. _Batrice et
Bndict_ paratra  Bade le 6 aot prochain. J'ai fait aussi la pice,
comme pour _les Troyens_, et j'prouve un tourment que je ne connaissais
pas, celui d'entendre _dire_ le dialogue au rebours du bon sens; mais, 
force de seriner mes acteurs, je crois que je viendrai  bout de les
faire parler comme des hommes.

Adieu, cher ami; voil toutes mes nouvelles. Je vous serre la main.

Mille amitis dvoues.




XCI

Paris, 30 juin 1862.


    Mon cher Ferrand,

Je ne vous cris que peu de lignes dans ma dsolation. Ma femme vient de
mourir en une demi-minute, foudroye par une atrophie du coeur.
L'isolement affreux o je suis, aprs cette brusque et si violente
sparation, ne peut se dcrire.

Pardonnez-moi de ne pas vous en dire davantage. Adieu, je vous serre la
main.




XCII

Paris, 21 aot 1862.


    Mon cher Humbert,

J'arrive de Bade, o mon opra de _Batrice et Bndict_ vient d'obtenir
un grand succs. La presse franaise, la presse belge et la presse
allemande sont unanimes  le proclamer. Heur ou malheur, j'ai toujours
hte de vous l'apprendre, assur que je suis de l'affectueux intrt
avec lequel vous en recevrez la nouvelle. Malheureusement vous n'tiez
pas l; cette soire vous et rappel celle de _l'Enfance du Christ_.
Les cabaleurs, les insulteurs taient rests  Paris. Un grand nombre
d'crivains et d'artistes, au contraire, avaient fait le voyage.
L'excution, que je dirigeais, a t excellente, et madame
Charton-Demeur surtout (la Batrice) a eu d'admirables moments comme
cantatrice et comme comdienne. Eh bien, le croirez-vous, je souffrais
tant de ma nvralgie ce jour-l, que je ne m'intressais  rien, et que
je suis mont au pupitre, devant ce public russe, allemand et franais,
pour diriger la premire reprsentation d'un opra dont j'avais fait
les paroles et la musique, sans ressentir la moindre motion. De ce
sang-froid bizarre est rsult que j'ai conduit mieux que de coutume.
J'tais bien plus troubl  la seconde reprsentation.

Bnazet, qui fait toujours les choses grandement, a dpens un argent
fou en costumes, en dcors, en acteurs et choristes pour cet opra. Il
tenait  inaugurer splendidement le nouveau thtre. Cela fait ici un
bruit du diable. On voudrait monter _Batrice_  l'Opra-Comique, mais
la Batrice manque. Il n'y a pas dans nos thtres une femme capable de
chanter et de jouer ce rle; et madame Charton part pour l'Amrique.

Vous ririez si vous pouviez lire les sots loges que la critique me
donne. On dcouvre que j'ai de la mlodie, que je puis tre joyeux et
mme comique. L'histoire des tonnements causs par _l'Enfance du
Christ_ recommence. Ils se sont aperus que je ne faisais pas de
_bruit_, en _voyant_ que les instruments brutaux n'taient pas dans
l'orchestre. Quelle patience il faudrait avoir si je n'tais pas aussi
indiffrent!

Cher ami, je souffre le martyre _tous les jours_ maintenant, de quatre
heures du matin  quatre heures du soir. Que devenir? Ce que je vous
dis n'est pas pour vous faire prendre vos propres douleurs en patience;
je sais bien que les miennes ne vous seront pas une compensation. Je
crie vers vous comme on est toujours tent de crier vers les tres aims
et qui nous aiment.

Adieu, adieu.




XCIII

Paris, 26 aot 1862.


Mon Dieu, cher ami, que votre lettre, qui vient d'arriver, m'a fait de
bien! Remerciez madame Ferrand de sa charitable insistance  me faire
venir prs de vous. J'ai un tel besoin de vous voir, que je fusse parti
tout  l'heure, sans une foule de petits liens qui m'attachent ici en ce
moment. Mon fils a donn sa dmission de la place qu'il occupait sur un
navire des Messageries impriales, et il parat, d'aprs ce que
m'crivent mes amis de Marseille, qu'il a eu raison de la donner. Le
voil sur le pav, il faut lui chercher un nouvel emploi. J'ai d'autres
affaires  terminer, consquence de la mort de ma femme. En outre, j'ai
 m'occuper de la publication de ma partition de _Batrice_, dont je
dveloppe un peu la partie musicale au second acte. Je suis en train
d'crire un trio et un choeur, et je ne puis laisser ce travail en
suspens. Je me hte de dnouer ou de couper tous les liens qui
m'attachent  l'art, pour pouvoir dire  toute heure  la mort: Quand
tu voudras! Je n'ose plus me plaindre quand je songe  vos intolrables
souffrances, et c'est ici le cas d'appliquer l'aphorisme d'Hippocrate:
_Ex duobus doloribus simul abortis vehementior obscurat alterum_. Des
douleurs pareilles sont-elles donc les consquences forces de nos
organisations? Faut-il que nous soyons punis d'avoir ador le beau toute
notre vie? C'est probable. Nous avons trop bu  la coupe enivrante; nous
avons trop couru vers l'idal.

Oh! que vos vers sur le cygne sont beaux! Je les ai pris pour une
citation de Lamartine!

Vous avez, vous, cher ami, pour vous aider  porter votre croix, une
femme attentive et dvoue!... Vous ne connaissez pas cet affreux duo
chant  votre oreille, pendant l'activit des jours et au milieu du
silence des nuits, par l'isolement et l'ennui! Dieu vous en garde; c'est
une triste musique!

Adieu; les larmes qui me montent aux yeux me feraient vous crire des
choses qui vous attristeraient encore. Mais je vais tcher de me
librer, et je ne manquerai pas d'aller vous faire une visite, si
courte qu'elle soit, ft-ce en hiver. Je n'ai pas besoin du soleil: il
fait toujours soleil l o je vous vois.

Adieu encore.




XCIV

Dimanche, midi, 22 fvrier 1863.


    Mon cher Humbert,

Je me hte de rpondre  votre lettre, qui vient de me faire un instant
de joie inespre ce matin. Je vais tout  l'heure diriger un concert o
l'on excute, pour la seconde fois depuis quinze jours, _la Fuite en
gypte_ et autres morceaux de ma composition. A la premire excution,
le petit oratorio a excit des transports de larmes, etc., et le
directeur de ces concerts m'a redemand le tout pour aujourd'hui. Vous
allez bien me manquer au milieu de cet auditoire.

Je vais rpondre en peu de mots  vos questions. J'ai dcidment rompu
avec l'Opra pour _les Troyens_, et j'ai accept les propositions du
directeur du Thtre-Lyrique. Il s'occupe, en ce moment,  faire des
engagements pour composer ma troupe, mon orchestre et mes choeurs. On
commencera les rptitions au mois de mai prochain, pour pouvoir donner
l'ouvrage en dcembre.

_Batrice_ est grave, et je vais vous l'envoyer. Je pars le 1er
avril pour aller monter cet opra  Weimar, o la grande-duchesse l'a
demand pour le jour de sa fte. En aot, nous le remonterons  Bade.

En juin, j'irai  Strasbourg diriger le festival du Bas-Rhin, pour
lequel on tudie _l'Enfance du Christ_ (en entier).

Je suis toujours malade; ma nvralgie a t augmente,  un point que je
ne saurais dire, par un affreux chagrin que je viens d'avoir encore 
subir. Il y a huit jours, j'eusse t incapable de vous crire. Je
commence  prendre des forces, et je rsisterai encore  cette preuve.
J'ai eu le coeur arrach par lambeaux.

Mes amis et mes amies semblent heureusement s'tre donn le mot pour
m'entourer de soins et de tendres attentions (sans rien savoir), et la
Providence m'a envoy de la musique  faire...

Dans quinze jours, on chantera, au concert du Conservatoire, le duo de
_Batrice_: _Nuit paisible et sereine_. Tout  l'heure, je vais
retrouver ce public enthousiaste de l'autre jour. J'ai un dlicieux
tnor qui dit  merveille:

    Les plerins tant venus.

J'ai reu votre envoi, et j'ai lu avec une grande avidit les dtails
sur l'isthme de Suez. Quelle fte sera celle de l'ouverture du canal!

Adieu, cher ami, je n'ai que le temps de m'habiller. L'orchestre a bien
rpt hier; je crois qu'il sera superbe.

Je vous embrasse de tout ce qui me reste de coeur.




XCV

3 mars 1863.


Cher ami, vous avez bien fait de m'envoyer votre manuscrit; je ferai ce
que vous me demandez, et de tout mon coeur, je vous jure.

Vos suppositions, au sujet de la cause de mon chagrin, sont heureusement
fausses. Hlas! oui, mon pauvre Louis m'a cruellement tourment; mais je
lui ai si compltement pardonn! Nous avons l'un et l'autre ralis
votre programme. Depuis trois mois, ces tourments-l sont finis. Louis
est remont sur un vaisseau, il espre tre bientt capitaine. Il est
maintenant au Mexique, prt  repartir pour la France, o il sera dans
un mois.

C'est encore d'un amour qu'il s'agit. Un amour qui est venu  moi
souriant, que je n'ai pas cherch, auquel j'ai rsist mme pendant
quelque temps. Mais l'isolement o je vis, et cet inexorable besoin de
tendresse qui me tue, m'ont vaincu; je me suis laiss aimer, puis j'ai
aim bien davantage, et une sparation volontaire des deux parts est
devenue ncessaire, force; sparation complte, sans compensation,
absolue comme la mort...--Voil tout. Et je guris peu  peu; mais la
sant est si triste.

N'en parlons plus...

Je suis bien heureux que ma _Batrice_ vous plaise. Je vais partir pour
Weimar, o on l'tudie en ce moment. J'y dirigerai quelques
reprsentations de cet opra dans les premiers jours d'avril, et je
reviendrai dans ce dsert de Paris. On devait chanter au Conservatoire,
dimanche prochain, le duo _Nuit paisible_; mais voil que mes deux
chanteuses m'crivent pour me prier de remettre cela au concert du 28,
et j'ai d y consentir.

Je serais fort anxieux en ce moment, si je pouvais l'tre encore, au
sujet de l'arrive de ma Didon. Madame Charton-Demeur est en mer,
revenant de la Havane, et j'ignore si elle accepte les propositions que
lui a faites le directeur du Thtre-Lyrique; et, sans elle, l'excution
des _Troyens_ est impossible. Enfin, qui vivra verra. Mais la Cassandre?
On dit qu'elle a de la voix et un sentiment assez dramatique. Elle est
encore  Milan; c'est une dame Colson, que je ne connais pas. Comment
dira-t-elle cet air que madame Charton dit si bien:

    Malheureux roi! dans l'ternelle nuit,
    C'en est donc fait, tu vas descendre.
    Tu ne m'coutes pas, tu ne veux rien comprendre
    Malheureux peuple,  l'horreur qui me suit.

Mais madame Charton ne peut pas jouer deux rles, et celui de Didon est
encore le plus grand et le plus difficile.

Faites des voeux, cher ami, pour que mon indiffrence pour tout devienne
complte, car, pendant les huit ou neuf mois de prparatifs que _les
Troyens_ vont ncessiter, j'aurais cruellement  souffrir si je me
passionnais encore.

Adieu; quand j'aperois sur ma table, en me levant, votre chre
criture, je suis rassrn pour le reste du jour. Ne l'oubliez pas.




XCVI

30 mars 1863.


    Mon cher Humbert,

Je n'ai que le temps de vous remercier de votre lettre, que je viens de
recevoir. Je pars tout  l'heure pour Weimar, et, en outre, je suis
dans une crise de douleurs si violentes, que je ne puis presque pas
crire. J'espre que je pourrai vous donner de bonnes nouvelles de la
_Batrice_ allemande. L'intendant m'a crit, il y a trois jours, que
tout va bien.

Dimanche dernier, au sixime concert du Conservatoire, madame Viardot et
madame Van Denheuvel ont chant le duo _Nuit paisible_, devant ce public
ennemi des vivants et si plein de prventions. Le succs a t
foudroyant; on a redemand le morceau; la salle entire applaudissait. A
la seconde fois, il y a eu une interruption par les dames mues 
l'endroit:

    Tu sentiras couler les tiennes  ton tour
    Le jour o tu verras couronner ton amour.

Cela fait un tapage incroyable.

Je laisse le directeur du Thtre-Lyrique occup  faire les engagements
pour _les Troyens_. C'est la Didon qui demande une somme folle qui nous
arrte. Cassandre est engage.

Adieu, cher bon ami.

Mon Dieu, que je souffre donc! Et je n'ai pas le temps pourtant.

Adieu encore.




XCVII

Weimar, 11 avril 1863.


    Cher ami,

_Batrice_ vient d'obtenir ici un grand succs. Aprs la premire
reprsentation, j'ai t compliment par le grand-duc et la grande
duchesse, et surtout par la reine de Prusse, qui ne savait quelles
expressions employer pour dire son ravissement.

Hier, j'ai t rappel deux fois sur la scne par le public aprs le
premier acte et aprs le deuxime. Aprs le spectacle, je suis all
souper avec le grand-duc, qui m'a combl de gracieusets de toute
espce. C'est vraiment un Mcne incomparable. Pour demain, il a
organis une soire intime o je lirai le pome des _Troyens_. Les
artistes de Weimar et ceux qui taient accourus des villes voisines, et
mme de Dresde et de Berlin, m'ont donn un immense bouquet.

Demain, je pars pour Lwenberg, o le prince de Hohenzollern m'a invit
 venir diriger un concert dont il a fait le programme et qui est
compos de mes symphonies et ouvertures.

Puis je retournerai  Paris, o je vous prie de me donner de vos
nouvelles.

Trouverai-je _les Troyens_ en rptition?... j'en doute. Quand je suis
loin, rien ne va.

Je serai bien content de recevoir un joli petit volume, celui de
_Tratre ou Hros_? Sera-t-il bientt prt?

Hier au soir, j'ai pris, dans ma joie, la libert d'embrasser ma
Batrice, qui est ravissante. Elle a paru un peu surprise d'abord; puis,
me regardant bien en face: Oh! a-t-elle dit, il faut que je vous
embrasse aussi, moi!

Si vous saviez comme elle a bien dit son

[Illustration: notation musicale: Il m'en souvient!]

On me fait beaucoup d'loges du travail du traducteur. Quant  moi, je
l'ai surpris, malgr mon ignorance de la langue allemande, en flagrant
dlit d'infidlit en maint endroit. Il s'excuse mal, et cela m'irrite.
C'est le mme qui traduit mon livre _A travers chants_. Or figurez-vous
que, dans cette phrase: Cet adagio semble avoir t soupir par
l'archange Michel, un soir o, saisi d'un accs de mlancolie, il
contemplait les mondes, debout au seuil de l'empyre; il a pris
l'archange Michel pour _Michel-Ange_, le grand artiste florentin. Voyez
le galimatias insens qu'une telle substitution de personne doit faire
dans la phrase allemande. N'y a-t-il pas de quoi pendre un tel
traducteur?... Mais quoi! il m'est si dvou, c'est un si excellent
garon!

Dieu vous garde de voir traduire votre _Hros_: on en ferait un tratre!
ou votre _Tratre_: on en ferait un hros!

Mille amitis dvoues.

       *       *       *       *       *

Tchez, cher ami, que je trouve sur ma table,  mon retour, une lettre
de vous.




XCVIII

Paris, 9 mai 1863.


    Cher ami,

Je suis ici depuis dix jours. J'ai reu votre lettre ce matin; j'allais
vous rpondre longuement (j'ai tant de choses  vous dire!), quand il
m'a fallu aller  l'Institut. J'en reviens trs fatigu et trs
souffrant; je ne prends que le temps de vous envoyer dix lignes, puis je
vais me coucher jusqu' six heures. Vous ai-je racont mon plerinage 
Lowenberg, l'excution de mes symphonies par l'orchestre du prince de
Hohenzollern? Je ne sais.

Le matin de mon dpart, ce brave prince m'a dit en m'embrassant: Vous
retournez en France, vous y trouverez des gens qui vous aiment...,
dites-leur que je les aime.

Ah! j'ai eu une furieuse motion le jour du concert, quand, aprs
l'adagio (la scne d'amour) de _Romo et Juliette_, le matre de
chapelle, tout lacrymant, s'est cri en franais: Non, non, non, il
n'y a rien de plus beau! Alors tout l'orchestre de se lever debout, et
les fanfares de retentir, et un immense applaudissement... Il me
semblait voir luire dans l'air le sourire serein de Shakspeare, et
j'avais envie de dire: _Father, are you content?_

Je cros vous avoir racont le succs de _Batrice_  Weimar.

Rien encore de commenc pour _les Troyens_; une question d'argent arrte
tout. Puisque vous dsirez connatre cette grosse partition, je ne puis
rsister au dsir de vous l'envoyer. J'ai donc donn  relier ce matin
une bonne preuve, et vous l'aurez d'ici  huit  dix jours. Non, tout
ne se passe pas  Troie. C'est crit dans le systme des _Histoires_ de
Shakspeare, et vous y retrouverez mme, au dnouement, le sublime:
_Oculisque errantibus alto, qusivit coelo lucem ingemuitque repert_.
Seulement je vous prie, cher ami, de ne pas laisser sortir de vos mains
cet exemplaire, l'ouvrage n'tant pas publi.

Je pars le 15 juin pour Strasbourg, o je vais diriger _l'Enfance du
Christ_ au festival du Bas-Rhin, le 22.

Le 1er aot, je repartirai pour Bade, o nous allons remonter
_Batrice_.

Le prince de Hohenzollern m'a donn sa croix. La grand-duc de Weimar a
voulu absolument crire  sa cousine la duchesse de Hamilton ( mon
sujet) une lettre destine  tre mise sous les yeux de l'empereur. La
lettre a t lue, et l'on m'a fait venir au ministre, et j'ai dit tout
ce que j'avais sur le coeur, sans gazer, sans mnager mes expressions,
et l'on a t forc de convenir que j'avais raison, et... il n'en sera
que cela. Pauvre grand-duc! il croit impossible qu'un souverain ne
s'intresse pas aux arts... Il m'a bien grond de ne plus vouloir rien
faire.

--Le bon Dieu, m'a-t-il dit, ne vous a pas donn de telles facults pour
les laisser inactives.

Il m'a fait lire _les Troyens_, un soir  la cour, devant une vingtaine
de personnes comprenant bien le franais. Cela a produit beaucoup
d'effet.

Adieu, cher ami; rappelez-moi au souvenir de madame Ferrand et de votre
frre.

Je suis malade et avide de sommeil.




XCIX

Paris, 4 juin 1863.


    Cher bon ami,

Je suis fch de vous avoir caus une fatigue; je vois bien,  la
physionomie tremble de vos lettres, que votre main tait mal assure en
m'crivant. Je vous en prie donc, gardez-vous de m'envoyer de longues
apprciations de mes tentatives musicales. Cela ressemblerait  des
feuilletons, et je sais trop ce que ces horribles choses cotent 
crire, mme quand on est joyeux et bien portant; _miseris succurrere
disco_. Il me suffit de vous avoir un instant distrait de vos
souffrances.

Nous voil enfin, Carvalho et moi, attels  cette norme machine des
_Troyens_. J'ai lu la pice, il y a trois jours, au personnel assembl
du Thtre-Lyrique, et les rptitions des choeurs vont commencer. Les
ngociations entames avec madame Charton-Demeur ont abouti; elle est
engage pour jouer le rle de Didon. Cela fait un grand remue-mnage
dans le monde musical de Paris. Nous esprons pouvoir tre prts au
commencement de dcembre. Mais j'ai d consentir  laisser reprsenter
les trois derniers actes seulement, qui seront diviss en cinq et
prcds d'un prologue que je viens de faire, le thtre n'tant ni
assez riche ni assez grand pour mettre en scne _la Prise de Troie_. La
partition paratra nanmoins telle que vous l'avez, avec un prologue en
plus. Plus tard, nous verrons si l'Opra s'avisera pas de donner _la
Prise de Troie_.

Adieu, cher ami. Portez-vous bien.




C

Paris, 27 juin 1863.


    Cher ami,

J'arrive de Strasbourg moulu, mu... _L'Enfance du Christ_, excute
devant un vrai _peuple_, a produit un effet immense. La salle,
construite _ad hoc_ sur la place Klber, contenait huit mille cinq cents
personnes, et nanmoins on entendait de partout. On a pleur, on a
acclam, interrompu involontairement plusieurs morceaux. Vous ne sauriez
vous imaginer l'impression produite par le choeur mystique de la fin: O
mon me! C'tait bien l l'extase religieuse que j'avais rve et
ressentie en crivant. Un choeur sans accompagnement de deux cents
hommes et de deux cents cinquante jeunes femmes, exercs pendant trois
mois! On n'a pas baiss d'un demi-quart de ton. On ne connat pas ces
choses-l  Paris. Au dernier _Amen_,  ce pianissimo, qui semble se
perdre dans un lointain mystrieux, une acclamation a clat  nulle
autre comparable; seize mille mains applaudissaient. Puis une pluie de
fleurs... et des manifestations de toute espce. Je vous cherchais de
l'oeil dans cette foule.

J'tais bien malade, bien extnu par mes douleurs nvralgiques... il
faut tout payer... Comment vont les vtres (douleurs)? Vous paraissez
bien souffrant dans votre dernire lettre. Donnez-moi de vos nouvelles
_en trois lignes_.

Me voil replong dans la double tude de _Batrice_ et des _Troyens_.
Madame Charton-Demeur s'est passionne pour son rle de Didon  en
perdre le sommeil. Que les dieux la soutiennent et l'inspirent: _Di
morientis Elyss!_ Mais je ne cesse de lui rpter:

--N'ayez peur d'aucune de mes audaces, et ne pleurez pas!

Malgr l'avis de Boileau, _pour me tirer des pleurs, il ne faut pas
pleurer_.

       *       *       *       *       *

_P.-S._--Je serai  Bade pour remonter _Batrice_ du 1er aot au 10,
et _bien seul_. Si vous en aviez la force, vous feriez oeuvre pie de
m'envoyer l quelques lignes, poste restante.

_Mon directeur_, Carvalho, vient enfin d'obtenir pour le Thtre-Lyrique
une subvention de cent mille francs. Il va marcher sans peur maintenant;
ses peintres, ses dcorateurs, ses choristes sont  l'oeuvre; son
enthousiasme pour _les Troyens_ grandit. L'anne a t brillante ds le
commencement; sera-t-elle de mme  sa fin? Faites des voeux!




CI

8 juillet 1863.


    Cher ami,

Ce n'est pas ma faute, j'ai la conscience bien nette au sujet de la
peine que vous avez prise de m'crire une si longue et si loquente
lettre. Je vous avais mme pri de n'en rien faire. crire des
_feuilletons_ sans y tre forc!... et malade et souffrant comme vous
tes!... Mais, heureusement, je n'ai plus rien  vous envoyer. J'ai reu
le petit volume (trop petit) d'_Ephisio_. Je l'emporterai avec moi 
Bade, afin de le donner  Thodore Anne, si je le trouve. Il peut en
effet crire quelque chose de bien senti l-dessus. Vous m'enverriez un
autre exemplaire. C'est par Cuvillier-Fleury que je voudrais voir
apprcier _Tratre ou Hros_ dans le _Journal des Dbats_. Mais tout ce
monde-l est insaisissable. Il y a prs d'un an que je n'ai vu Fleury;
il n'est que rarement  Paris. Le _Journal des Dbats_ est trs
ddaigneux  mon endroit; on n'y parle presque jamais de ce qui
m'intresse le plus...

Je ne vous cris que ces quelques mots pour vous gronder de m'avoir
envoy tant de si belles choses. Je vous quitte pour aller faire rpter
mon _Anna soror_, qui me donne des inquitudes[9]. Cette jeune femme est
belle, sa voix de contralto est magnifique; mais elle est l'antimusique
incarne; je ne savais pas qu'il existt un si singulier genre de
monstres. Il faut lui apprendre tout, note par note, en recommenant
cent fois. Et il faut que je la style un peu pour une rptition qui
aura lieu chez moi dans quelques jours avec madame Charton-Demeurs.
Didon se fcherait si la _soror_ ne savait pas son duo _Reine d'un jeune
empire_, qu'elle chante, elle, si admirablement. Aprs quoi, nous irons,
Carvalho et moi, chez Flaubert, l'auteur de _Salammb_, le consulter
pour les costumes carthaginois.

Ne me donnez plus de regrets... J'ai d me rsigner. Il n'y a plus de
Cassandre. On ne donnera pas _la Prise de Troie_; les deux premiers
actes sont supprims pour le moment. J'ai d les remplacer par un
prologue, et nous commenons seulement  Carthage. Le Thtre-Lyrique
n'est pas assez grand ni assez riche, et cela durait trop longtemps. En
outre, je ne pouvais trouver une Cassandre.

Tel qu'il est, ainsi mutil, l'ouvrage avec son prologue, et divis
nanmoins en cinq actes, durera de huit heures  minuit,  cause des
dcors compliqus de la fort vierge et du tableau final, le bcher et
l'apothose du Capitole romain.




CII

Paris, 24 juillet 1863.


    Cher ami,

J'ai vu, il y a quelques jours, M. Thodore Anne; je lui ai parl de
votre livre, et il m'a promis d'en faire le sujet d'un article dans
_l'Union_. En consquence, je lui ai port le volume. Il s'agit
maintenant de voir quand il tiendra parole.

Lisez-vous rgulirement _l'Union_?

Je parlerai aussi  Cuvillier-Fleury aussitt que je pourrai le joindre.
On m'a rendu l'autre exemplaire de _Tratre ou Hros_, je le lui
donnerai.

Adieu; je vais tout  l'heure avoir une rptition de mes trois
cantatrices, chez moi; je n'ai que le temps de vous serrer la main. Je
ne partirai pour Bade que le 1er aot.

Tout  vous.




CIII

Mardi, 28 juillet 1863.


Quelle belle chose que la poste! nous causons ensemble  distance, pour
quatre sous. Y a-t-il rien de plus charmant?

Mon fils est arriv hier du Mexique, et, comme il a obtenu un cong de
trois semaines, je l'emmne avec moi  Bade. Ce pauvre garon n'est
jamais  Paris quand on excute quelque chose de mes ouvrages. Il n'a
entendu en tout qu'une excution du _Requiem_, quand il avait douze ans.
Figurez-vous sa joie d'assister aux deux reprsentations de _Batrice_.
Il va repartir pour la Vera-Cruz en quittant Bade; mais il sera de
retour au mois de novembre, pour la premire des _Troyens_.

Non, il ne s'agissait pas de rpter le trio Je vais d'un coeur
aimant..., qui est parfaitement su; il s'agissait de travailler _les
Troyens_, et j'avais ce jour-l Didon--Anna--et Ascagne. Ces dames
savent maintenant leur rle; mais c'est dans un mois seulement que tout
le monde rptera _chaque jour_. J'ai vendu la partition  l'diteur
Choudens quinze mille francs. C'est bon signe quand on achte d'avance.

Madame Charton sera une superbe Didon. Elle dit admirablement tout le
dernier acte;  certains passages, comme celui-ci:

    Esclave, elle l'emporte en l'ternelle nuit!

elle arrache le coeur.

Seulement, quand elle veut faire des nuances de pianissimo, elle a
quelques notes qui baissent, et je me fche pour l'empcher de chercher
de pareils effets, trop dangereux pour sa voix.

Je me suis fait deux ennemies de deux amies (madame Viardot et madame
Stoltz), qui, toutes les deux, prtendaient au trne de Carthage. _Fuit
Troja..._ Les chanteurs ne veulent pas reconnatre du temps
l'irrparable outrage.

Adieu, cher ami; je pars dimanche.




CIV

Dimanche matin, octobre 1863.


Je reois votre lettre, et j'ai le temps de vous dire que les
rptitions des _Troyens_ ont un succs foudroyant. Hier, je suis sorti
du thtre si boulevers, que j'avais peine  parler et  marcher.

Je suis fort capable de ne pas vous crire le soir de la reprsentation;
je n'aurai pas ma tte.

Adieu.




CV

Jeudi, 5 novembre 1863.


    Mon cher Humbert,

Succs magnifique; motion profonde du public, larmes, applaudissements
interminables, et _un sifflet_ quand on a proclam mon nom  la fin. Le
_septuor_ et le _duo d'amour_ ont boulevers la salle; on a fait rpter
le _septuor_. Madame Charton a t superbe; c'est une vraie reine; elle
tait transforme; personne ne lui connaissait ce talent dramatique. Je
suis tout tourdi de tant d'embrassades. Il me manquait votre main.

Adieu.

Mille amitis.




CVI

10 novembre 1863.


    Mon cher Humbert,

Je vous enverrai plus tard une liasse de journaux qui parlent des
_Troyens_; je les tudie. L'immense majorit donne  l'auteur
d'enivrants loges.

La troisime reprsentation a eu lieu hier, avec plus d'ensemble et
d'effet que les prcdentes. On a redemand encore le septuor, et une
partie de l'auditoire a redemand le duo d'amour, trop dvelopp pour
qu'on puisse le redire. Le dernier acte, l'air de Didon, _Adieu, fire
cit_, et le choeur des prtres de Pluton, qu'un de mes critiques
appelle le _De profundis du Tartare_, ont produit une immense sensation.
Madame Charton a t d'un pathtique admirable. Je commence seulement
aujourd'hui  reprendre, comme la reine de Carthage, le _calme_ et la
_srnit_. Toutes ces inquitudes, ces craintes, m'avaient bris. Je
n'ai plus de voix; je puis  peine faire entendre quelques mots.

Adieu, cher ami; ma joie redouble en songeant qu'elle devient vtre.

Mille amitis dvoues.




CVII

Jeudi 26 novembre 1863.


    Mon cher Humbert,

Je suis toujours au lit. La bronchite est obstine, et je ne puis voir
reprsenter mon ouvrage. Mon fils y va tous les deux jours et me rend
compte en rentrant des vnements de la soire. Je n'ose vous envoyer
cette montagne, toujours croissante, de journaux. Vous avez d lire le
superbe article de Kreutzer dans _l'Union_. Je suis, en ce moment, en
ngociation avec le directeur du Thtre de la reine,  Londres. Il est
venu entendre _les Troyens_, et il a la loyaut de s'en montrer
enthousiaste. La partition est dj vendue  un diteur anglais. Cela
paratra en italien. Voil toutes mes nouvelles; donnez-moi des vtres.

Adieu.

Mille amitis.

       *       *       *       *       *

Le grand-duc de Weimar vient de me faire crire, par son secrtaire
intime, pour me fliciter sur le succs des _Troyens_. Sa lettre a paru
partout. N'est-ce pas une attention charmante?

On n'est pas plus gracieux, on n'est pas plus prince, on n'est pas plus
intelligent Mcne.

Vous seriez ainsi, si vous tiez prince.

Adieu.




CVIII

14 dcembre 1863.


Merci, cher ami, de votre sollicitude. Je tousse toujours jusqu'aux
spasmes et aux vomissements; mais je sors pourtant, et j'ai assist aux
trois dernires reprsentations de notre opra. Je ne vous ai pas crit
parce que j'avais trop de choses  vous dire. Je ne vous envoie pas de
journaux; mon fils s'est amus  recueillir les articles admiratifs ou
favorables; il en a maintenant soixante-quatre. J'ai reu hier une
lettre admirable d'une dame (grecque, je crois), la comtesse Callimachi;
j'en ai pleur.

La reprsentation d'hier soir a t superbe. Madame Charton et Monjanze
se perfectionnent rellement de jour en jour. Quel malheur que nous
n'ayons plus que cinq reprsentations! madame Charton nous quitte  la
fin du mois; elle avait fait un sacrifice considrable en acceptant
l'engagement du Thtre-Lyrique pour monter _les Troyens_, et pourtant
elle reoit six mille francs par mois... Il n'y a pas d'autre Didon en
France; il faut se rsigner; mais l'oeuvre est connue, c'tait l
l'important.

On va excuter  Weimar, au concert de la cour, le 1er janvier, la
scne entre Chorbe et Cassandre, au premier acte de la _Prise de
Troie_.

J'cris comme un chat; je suis tout hbt. Le sommeil me gagne, il est
midi.

Adieu, cher ami.




CIX

8 janvier 1864.


    Mon cher Humbert,

Je suis de nouveau clou dans mon lit depuis neuf jours. Je profite d'un
moment o je souffre un peu moins pour vous remercier de votre lettre.
Je vous renverrais aussi votre hymne  quatre parties si j'avais la
partition d'_Alceste_; mais il faudra que je me la fasse prter. Vos
vers vont  peu prs sur la musique; mais il y a quelques syllables de
trop qui vous ont oblig d'altrer la divine mlodie. Je crains aussi
que, pour la facilit du chant, qui ne doit jamais tre forc, vous ne
soyez oblig de baisser le morceau d'une tierce mineure (en _mi_
naturel), surtout si vous avez des voix de soprano sans lesquelles la
moiti de l'effet sera perdu.

Mon fils est reparti avant-hier.

Le prtendu pome dont vous me parlez a t crit par un monsieur qui
s'est prononc nergiquement en ma faveur.

Mais, par malheur, ses vers sont si mchants, qu'il devrait se garder de
les montrer aux gens.

Je n'ai pas la force de vous crire plus au long; ma tte est comme une
vieille noix creuse.

Remerciez madame Ferrand de son bon souvenir.

Adieu, cher ami.




CX

12 janvier 1864.


    Mon cher Humbert,

Ne vous impatientez pas, je n'ai pu encore me procurer la grande
partition d'_Alceste_. On m'a apport l'autre jour la partition de
piano, que l'arrangeur (le misrable!) s'est permis de modifier
prcisment dans la marche. Mais, d'ici  quelques jours vous aurez vos
quatre parties de chant.

Je vous rpte que vos vers ne vont qu' peu prs. Il ne faut pas tenir
compte des prjugs franais pour adapter  cette sublime musique des
vers qui aillent tout  fait bien; le premier vers doit tre de _neuf_
pieds  terminaison fminine, le second de _dix_ pieds  terminaison
masculine, le troisime semblable au premier, le quatrime semblable au
second.

[Illustration: notation musicale

1er - v v - - - v^{v1}      clmence
2e == vv - vv - vv                 jour
3e                           puissance
4e                               amour
]

Mais je vous dsignerai cela plus clairement en vous envoyant le petit
manuscrit. Sur cette musique, si parfaitement belle, il faut que la
parole puisse aller comme une draperie de Phidias sur le nu de la
statue. Cherchez avec un peu de patience, et vous trouverez. Ils ont
fait des paroles en Angleterre sur ce mme chant pour les crmonies
protestantes; j'aime mieux ne pas les connatre.

Le monsieur dont vous me parliez l'autre jour m'a encore adress des
vers ce matin. Je vous les envoie.

Je suis toujours dans mon lit, et j'cris comme un chat.... malade.

Adieu, cher ami.

Mille amitis.




CXI

Jeudi matin, 12 janvier 1864.


    Cher ami,

Je connaissais l'article du _Contemporain_; l'auteur me l'avait envoy
avec une trs aimable lettre.

Gasprini va faire ces jours-ci une confrence publique sur _les
Troyens_.

Je viens de corriger la premire preuve de votre hymne; vous recevrez
vos exemplaires dans quelques jours.

Adieu; mes douleurs sont si fortes ce matin que je ne puis crire sans
un horrible effort.

A vous.




CXII

17 janvier 1864.


    Cher ami,

Voil la chose. C'est mille fois sublime, c'est  faire pleurer les
pierres des temples... Vous n'avez pas besoin de faire un second
couplet, chaque reprise devant se dire deux fois. Ce serait trop long,
et l'effet en souffrirait beaucoup. Vous verrez deux ou trois
changements de syllabes que vous arrangerez comme vous le jugerez
convenable. Les parties n'tant pas toutes parallles, il a fallu, pour
les tnors et les basses, faire ce changement. Il faut vous dire qu'en
certains endroits, la partie d'alto tnor est fort mal crite par Glck;
il n'y a pas un lve qui ost montrer  son matre une leon d'harmonie
aussi maladroitement dispose sous certains rapports. Mais la basse,
l'harmonie et la mlodie sublimisent tout. Je crois, si vous avez des
femmes ou des enfants, que vous pourrez laisser le morceau en sol; mais
il ne faut pas crier; il faut que tout cela s'exhale comme un soupir
d'amour cleste. Sinon, mettez le tout en mi-dize.

Adieu.




CXIII

12 avril 1864.


    Mon cher Humbert,

Merci de votre lettre et des nouvelles  peu prs satisfaisantes que
vous me donnez de votre sant. Voil, je crois, enfin le soleil qui
semble vouloir nous sourire. Nous avons bien besoin de chaleur tous les
deux. Je suis, moi, presque aussi prouv que vous par mon infernale
nvrose. Je passe dix-huit heures sur vingt-quatre dans mon lit. Je ne
fais plus rien que souffrir; j'ai donn ma dmission au journal des
_Dbats_. Je suis aussi d'avis que vous fassiez graver votre hymne avec
la musique de Glck; mais choisissez le meilleur graveur de Lyon, et,
quand vous aurez fait corriger les preuves, revoyez-les vous-mme mot 
mot et note  note. Cela ne cotera pas grand'chose, et, si les glises
s'en emparent, cela peut rapporter de l'argent. Vous avez tout intrt 
ne pas le marquer plus de deux francs l'exemplaire. Les frais seront
peut-tre d'une trentaine de francs, tout au plus.

Adieu; me voil dj  bout de forces, et je dois terminer ma lettre.

Mille amitis dvoues




CXIV

Paris, 4 mai 1864.


Comment vous trouvez-vous, cher ami? comment la nuit? comment le jour?
Je profite de quelques heures de rpit que me laissent aujourd'hui mes
douleurs pour m'informer des vtres.

Il fait froid, il pleut; je ne sais quoi de tristement prosaque plane
dans l'air. Une partie de notre petit monde musical (je suis de
celle-l) est triste; l'autre partie est gaie, parce que Meyerbeer vient
de mourir. Nous devions dner ensemble la semaine dernire; ce
rendez-vous a t manqu.

Dites-moi si je vous ai envoy une partition intitule _Tristia_, avec
cette pigraphe d'Ovide:

                    _Qui viderit illas
    De lacrymis factas sentiet esse meis._

Si vous ne l'avez pas, je vous l'enverrai, puisque vous aimez  lire des
choses gaies. Je n'ai jamais entendu cet ouvrage. Je crois que le
premier choeur en prose: Ce monde entier n'est qu'une ombre fugitive,
est une chose. Je l'ai fait  Rome en 1831.

Si nous pouvions causer, il me semble que tout prs de votre fauteuil je
vous ferais oublier vos souffrances. La voix, le regard ont une
certaine puissance que le papier n'a pas. Avez-vous au moins devant vos
fentres des fleurs et des frondaisons nouvelles? Je n'ai rien que des
murs devant les miennes. Du ct de la rue, un roquet aboie depuis une
grande heure, un perroquet glapit, une perruche contrefait le cri des
moineaux; du ct de la cour chantent des blanchisseuses, et un autre
perroquet crie sans relche: Portez... arrm! Que faire? la journe est
bien longue. Mon fils est retourn  son bord, il repartira de
Saint-Nazaire pour le Mexique dans huit jours. Il lisait l'autre semaine
quelques-unes de vos lettres et me flicitait d'tre votre ami. C'est un
brave garon, dont le coeur et l'esprit se dveloppent tard, mais
richement. Heureusement pour moi, j'ai des voisins, presque  ma porte
(musiciens lettrs), qui sont pleins de bont; je vais souvent chez eux
le soir; on me permet de rester tendu sur un canap et d'couter les
conversations sans y prendre trop de part. Il n'y vient jamais
d'imbciles; mais, quand cela arrive, il est convenu que je puis m'en
aller sans rien dire. Je n'ai pas eu de rage de musique depuis
longtemps; d'ailleurs, Th. Ritter joue en ce moment les cinq concertos
de Beethoven avec un dlicieux orchestre tous les quinze jours, et je
vais couter ces merveilles. Notre _Harold_ vient d'tre encore donn
avec grand succs  New-York... Qu'est-ce qui passe par la tte de ces
Amricains?

Adieu; ne m'crivez que six lignes pour ne pas vous fatiguer.




CXV

Paris, 18 aot 1864.


    Mon cher Humbert,

Je n'ai pas quitt Paris; mon fils est venu y passer quinze jours prs
de moi. J'tais absolument seul, ma belle-mre tant aux eaux de
Luxeuil, et mes amis tant tous partis, qui pour la Suisse, qui pour
l'Italie, etc., etc.

J'allais vous crire, quand votre lettre est arrive. Ce qui a donn du
prix  cette croix d'officier, c'est la lettre charmante par laquelle,
contrairement  l'usage, le marchal Vaillant me l'a annonce. Deux
jours aprs, il y a eu un grand dner au ministre, o tout ce monde
officiel, et le ministre surtout, m'ont fait mille prvenances. Ils
avaient l'air de me dire: Excusez-nous de vous avoir oubli. Il y a,
en effet, vingt-neuf ans que je fus nomm chevalier. Aussi Mrime, en
me serrant la main, m'a-t-il dit: Voil la preuve que je n'ai jamais
t ministre.

Les flicitations me pleuvent, parce qu'on sait bien que je n'ai jamais
rien demand en ce genre. Mais c'est un miracle qu'on ait song  un
sauvage qui ne demandait rien.

Je suis toujours malade, au moins de deux jours l'un. Pourtant il me
semble souffrir moins depuis quelques jours. Oui, on m'a parl
dernirement de reprendre _les Troyens_; mais cela est fort loin de me
sourire, et je me suis ht d'en prvenir madame Charton-Demeurs, afin
qu'elle n'accepte pas les offres qu'on va lui faire. Ce Thtre-Lyrique
est impossible, et son directeur, qui se pose toujours en collaborateur,
plus impossible encore.

Vous ne me dites pas comment vous traitez votre nvrose. Souffrez-vous
raisonnablement ou draisonnablement? avez-vous du luxe dans vos
douleurs, ou seulement le ncessaire? Pauvre ami, nous pouvons bien dire
tous les deux en parlant l'un de l'autre:

    _Misero succurrere disco._

Louis va repartir dans quelques heures; je retomberai dans mon isolement
complet. J'ai un mal de tte fou. Rappelez-moi au souvenir de madame
Ferrand et  celui de votre frre. Adieu, trs cher ami; je vous
embrasse de tout mon coeur.

       *       *       *       *       *

_P.-S._--Un coup, trs facile  prvoir, de la Providence: Scudo, mon
ennemi enrag de la _Revue des Deux Mondes_, est devenu _fou_.




CXVI

Paris, 28 octobre 1864.


    Mon cher Humbert,

En revenant d'un voyage en Dauphin, j'ai trouv votre billet, qui m'a
attrist. Vous avez eu de la peine  l'crire. Pourtant votre jeune ami,
M. Bernard, m'a dit que vous sortiez souvent, appuy sur le bras de
quelqu'un. Je ne sais que penser... tes-vous moins bien depuis peu?
Quant  moi, qui m'tais trouv mieux d'un sjour  la campagne chez mes
nices, j'ai t repris par mes douleurs nvralgiques, qui me
tourmentent rgulirement de huit heures du matin  trois heures de
l'aprs-midi, et par un mal de gorge obstin. Et puis l'ennui et les
chagrins... J'en aurais long  vous crire. Pourtant, d'autre part, il
y a des satisfactions relles; mon fils est maintenant capitaine; il
commande le vaisseau _la Louisiane_, en ce moment en route pour le
Mexique; ce pauvre garon se rsigne difficilement  ne me voir que
pendant quelques jours, tous les quatre ou cinq mois; nous avons l'un
pour l'autre une affection inexprimable.

Quant au monde musical, il est arriv maintenant  Paris  un degr de
corruption dont vous ne pouvez gure vous faire une ide. Je m'en isole
de plus en plus. On monte en ce moment _Batrice et Bndict_ 
Stuttgard; peut-tre irai-je en diriger les premires reprsentations.
On veut aussi me faire aller  Saint-Ptersbourg au mois de mars; mais
je ne m'y dciderai que si la somme offerte par les Russes vaut que
j'affronte encore une fois leur terrible climat. Ce sera alors pour
Louis que je m'y rendrai; car, pour moi, quelques mille francs de plus
ne peuvent changer d'une faon sensible mon existence. Pourtant les
voyages que j'aimerais tant  faire me seraient plus faciles; il en est
un surtout que _vous connaissez_, que je ferais souvent; car il me
semble bien dur de ne pas nous voir. J'ai t sur le point d'aller vous
trouver  Couzieux pendant que j'tais prs de Vienne  la campagne;
puis des affaires m'ont oblig de me rendre  Grenoble, et, le moment
de la rouverture du Conservatoire tant venu, j'ai d rentrer  Paris,
n'ayant point de cong. Auguste Berlioz, que j'ai rencontr  Grenoble,
a d vous donner de mes nouvelles.

Je ne sais  quoi attribuer les flatteries dont m'entourent beaucoup de
gens maintenant; on me fait des compliments  trouer des murailles, et
j'ai toujours envie de dire aux flagorneurs: Mais, monsieur (ou
madame), vous oubliez donc que je ne suis plus critique et que je
n'cris plus de feuilletons?....

La monotonie de mon existence a t un peu anime il y a trois jours.
Madame rard, madame Spontini et leur nice m'avaient pri de leur lire,
un matin o je serais libre, l'_Othello_ de Shakspeare. Nous avons pris
rendez-vous; on a svrement interdit la porte du chteau de la Muette,
qu'habitent ces dames; tous les bourgeois et crtins qui auraient pu
nous troubler ont t consigns, et j'ai lu le chef-d'oeuvre d'un bout 
l'autre, en me livrant comme si j'eusse t seul. Il n'y avait que six
personnes pour auditoire, et toutes ont pleur splendidement.

Mon Dieu, quelle foudroyante rvlation des abmes du coeur humain! quel
ange sublime que cette Dsdemona! quel noble et malheureux homme que cet
Othello! et quel affreux dmon que cet Iago! Et dire que c'est une
crature de notre espce qui a crit cela!

Comme nous nous lectriserions tous les deux, si nous pouvions lire
ensemble ces sublimits de temps en temps!

Il faut une longue tude pour se bien mettre au point de vue de
l'auteur, pour bien comprendre et suivre les grands coups d'aile de son
gnie. Et les traducteurs sont de tels nes! J'ai corrig sur mon
exemplaire je ne sais combien de bvues de M. Benjamin Laroche, et c'est
encore celui-ci qui est rest le plus fidle et le moins ignorant.

Liszt est venu passer huit jours  Paris; nous avons dn ensemble deux
fois, et, toute conversation musicale ayant t prudemment carte, nous
avons pass quelques heures charmantes. Il est reparti pour Rome, o il
joue de la _musique de l'avenir_ devant le pape, qui se demande ce que
cela veut dire.

Le succs de _Roland  Roncevaux_,  l'Opra, dpasse (comme recette)
tout ce qu'on a jamais vu. C'est une oeuvre de mauvais amateur, d'une
platitude incroyable; l'auteur ne sait rien; aussi est-il pouvant de
sa chance. Mais la lgende est admirable, et il a su en tirer parti.
L'Empereur est all l'entendre deux fois dans la mme semaine; il a
fait venir l'auteur[10] dans sa loge, il a donn le ton  la critique,
le chauvinisme lui a fait l'application du nom de Charlemagne, et allez
donc!

_Commedianti!_ Shakspeare a bien raison: _The world is a theater_. Quel
bonheur de n'avoir pas t oblig de rendre compte de cette chose!

Vous savez que notre bon Scudo, mon insulteur de la _Revue des Deux
Mondes_, est mort, mort fou furieux. Sa folie,  mon avis, tait
manifeste depuis plus de quinze ans.

La mort a du bon, beaucoup de bon; il ne faut pas mdire d'elle.

Adieu, cher, trs cher ami; puisque nous vivons encore, ne restons
jamais bien longtemps sans nous dire ce que nous devenons.




CXVII

Paris, 10 novembre 1864.


    Mon cher Humbert,

Puisque mes lettres vous font plaisir, je ne vois pas pourquoi je me
refuserais le bonheur de vous crire. Que puis-je faire de mieux?
Certainement rien. Je me sens toujours moins malheureux quand j'ai
caus avec vous ou quand vous m'avez parl. J'admire de plus en plus
notre civilisation, avec ses postes, ses tlgraphes, sa vapeur, son
lectricit, esclaves de la volont humaine, qui permettent  la pense
d'tre transmise si rapidement.

On devrait bien dcouvrir aussi quelque moyen d'empcher que cette
pense ft si triste en gnral. Le seul que nous connaissions jusqu'
prsent, c'est d'tre jeune, aim, libre et amant des beauts de la
nature et du grand art. Nous ne sommes plus, vous et moi, ni jeunes, ni
aims, ni libres, ni mme bien portants; contentons-nous donc et
rjouissons-nous de ce qui nous reste. Hippocrate a dit: ars longa,
nous devons dire: ars terna, et nous prosterner devant son ternit.

Il est vrai que cette adoration de l'art nous rend cruellement exigeants
et double pour nous le poids de la vie vulgaire, qui est, hlas! la vie
relle. Que faire? esprer? dsesprer? se rsigner? dormir? mourir?
_Non so._ Que sais-je? Il n'y a que la foi qui sauve. Il n'y a que la
foi qui perd. Le monde est un thtre. Quel monde? La terre? le beau
monde? Et les autres mondes, y a-t-il aussi l des comdiens? Les drames
y sont-ils aussi douloureux ou aussi visibles que chez nous? Ces
thtres sont-ils aussi tard clairs, et les spectateurs y ont-ils le
temps de vieillir avant d'y voir clair?...

Invitables ides, roulis, tangage du coeur! misrable navire qui sait
que la boussole elle-mme l'gare pendant les temptes! _Sunt lacrym
rerum._

Croiriez-vous, mon cher Humbert, que j'ai la faiblesse de ne pouvoir
prendre mon parti du pass? Je ne puis comprendre pourquoi je n'ai pas
connu Virgile; il me semble que je le vois rvant dans sa villa de
Sicile; il dut tre doux, accueillant, affable. Et Shakspeare, le grand
indiffrent, impassible comme le miroir qui rflte les objets. Il a d
pourtant avoir pour tout une piti immense. Et Beethoven, mprisant et
brutal, et nanmoins dou d'une sensibilit si profonde. Il me semble
que je lui eusse tout pardonn, ses mpris et sa brutalit. Et Glck le
superbe!...

Envoyez-moi la marche d'_Alceste_ avec vos paroles; je trouverai le
moyen de la faire graver, sans que cela vous cote rien. On ne vous
payera pas vos vers, mais on ne vous battra pas non plus pour les avoir
faits.

La semaine dernire, M. Blanche, le mdecin de la maison de fous de
Passy, avait runi un nombreux auditoire de savants et d'artistes, pour
fter l'anniversaire de la premire reprsentation des _Troyens_. J'ai
t invit sans me douter de ce qu'on tramait. Gounod s'y trouvait,
_Doli fabricator Epeus_; il a chant avec sa faible voix, mais son
profond sentiment, le duo O nuit d'ivresse. Madame Barthe Banderali
chantait Didon; puis Gounod a chant seul la chanson d'Hylas. Une jeune
dame a jou les airs de danse, et l'on m'a fait _dire_, sans musique, la
scne de Didon: Va, ma soeur, l'implorer, et je vous assure que le
passage virgilien a produit un grand effet:

    Terque quaterque manu pectus percussa decorum
    Flaventesque abscissa comas.

Tout ce monde savait ma partition  peu prs par coeur. Vous nous
manquiez.

Adieu, trs cher ami.




CXVIII

12 dcembre 1864.


    Mon cher Ferrand,

Je commenais  tre un peu inquiet de vous; ce n'est rien: il ne s'agit
que de douleurs nouvelles. Je vais faire graver votre hymne. Il y aura
peut-tre un peu de retard; les ouvriers graveurs et imprimeurs se sont
mis en grve, et il faut que cette crise se passe. J'ai arrang les
paroles dans une mesure o vous les aviez laisses en blanc; mais il
faut que vous changiez encore quelques mots; le premier, par exemple,
est impossible; la syllabe muette _Je_ est choquante sur une aussi
grosse note. Cela gte tout  fait le dbut.

Le premier vers du second couplet, au contraire, va trs bien. Il
faudrait l'imiter. Une autre invocation __ ferait merveille. Et puis,
tchez de corriger _en ce jour_ et _ds ce jour_ dans le mme couplet.

Il y a encore une faute de prosodie aux deux parties qui disent:

    Inef-fable ivresse.

L'inverse irait mieux:

    Ivres-se ineffable.

Mais cela dtruit le vers. Revoyez cela; il faut que vos paroles, dont
le sentiment est si beau, se collent  la musique d'une faon
irrprochable.

Je viens de recevoir de Vienne une dpche tlgraphique du directeur de
l'Acadmie de chant. Il m'apprend que, _hier_, pour fter mon jour de
naissance, 11 dcembre, on a excut, au concert de sa socit, le
double choeur de _la Damnation de Faust_: Villes entoures de murs et
remparts.--_Jam nox stellata velamina pandit._ Le choeur a t biss
avec des acclamations immenses.

N'est-ce pas une cordiale attention allemande?

Adieu; renvoyez-moi vos corrections quand vous les aurez bien faites. Il
faut que cela soit pur comme un diamant.

A vous.

       *       *       *       *       *

P.-S.--On ne peut pas dire non plus _ve_-nez, (ni _de ne_) _pou_-voir,
c'est norme.

Pourquoi ne mettez-vous pas votre nom sur le titre? Il faut l'y mettre.

Je crois aussi qu'il est ncessaire de transposer le morceau _en fa_; il
y a des mesures qui montent trop pour les soproni et les tnors; et cela
doit se chanter sans le moindre effort.

Que vous fait Jouvin? A-t-il crit quelques nouvelles injures? C'est un
parent des Gauthier de Grenoble, qui _fait_ dans _le Figaro_.

Louis n'est pas encore revenu du Mexique. Il m'a crit de la Martinique.
Il a sauv son navire au milieu d'une tempte qui a dur quatre jours et
a tout bris  son bord. En arrivant aux Antilles, il a t flicit
par les autorits et nomm capitaine dfinitif.

Adieu  vous et aux vtres. Si cela vous fatigue trop d'crire, priez
votre frre de vous remplacer.




CXIX

Paris, 23 dcembre 1864.


    Cher ami,

Vos paroles sont parfaites, et tout va fort bien. Je viens de parler 
Brandus, qui consent volontiers  graver l'hymne et qui vous en donnera
vingt exemplaires. Son imprimeur ne fait pas partie de la grve, et l'on
pourra se mettre tout de suite  cette petite publication. Mon copiste
transpose le morceau en _fa_, et je mettrai les paroles demain sous sa
copie; aprs quoi, je talonnerai le graveur pour qu'il se hte. Brandus,
au moyen de sa _Gazette musicale_, pourra faire connatre et pousser la
chose. Le titre sera comme vous le voulez.

Je viens de vous envoyer un numro de _la Nation_, o Gasperini a crit
deux colonnes sur l'affaire des _Troyens_ au Conservatoire.

Je ne connaissais pas la lettre de Glck. O diable l'avez-vous trouve?

Il en fut toujours ainsi partout. Beethoven a t bien plus insult
encore que Glck. Weber et Spontini ont eu le mme honneur. M. de
Flotow, auteur de _Martha_, n'a eu que des pangyristes. Ce plat opra
est jou dans toutes les langues, sur tous les thtres du monde. Je
suis all l'autre jour entendre la ravissante petite Patti, qui jouait
_Martha_; en sortant de l, il me semblait tre couvert de puces comme
quand on sort d'un pigeonnier; et j'ai fait dire  la merveilleuse
enfant que je lui pardonnais de m'avoir fait entendre une telle
platitude, mais que je ne pouvais faire davantage.

Heureusement, il y a l dedans le dlicieux air irlandais _The last rose
of summer_, qu'elle chante avec une simplicit potique qui suffirait
presque, par son doux parfum,  dsinfecter le reste de la partition.

Je vais transmettre  Louis vos flicitations, et il y sera bien
sensible; car il a lu de vos lettres, et il m'a, lui aussi, flicit
d'avoir un ami tel que vous.

Adieu.




CXX

25 janvier 1865.


    Mon cher Humbert,

On vient de m'apporter la dernire preuve de votre hymne. Il n'y a
enfin plus de fautes. On va imprimer, et vous recevrez prochainement vos
exemplaires.

Dimanche dernier, notre ouverture des _Francs Juges_, excute au cirque
Napolon par le grand orchestre des concerts populaires, devant quatre
mille personnes, a produit un effet gigantesque. Mes _deux siffleurs_
ordinaires n'ont pas manqu de venir et de lancer leurs coups de sifflet
aprs la troisime salve d'applaudissements, ce qui en a excit trois
autres plus violentes que les premires, et un immense cri de _bis_. En
sortant, on m'arrtait sur le bouvleard, des dames se faisaient
prsenter  moi, des jeunes gens inconnus venaient me serrer la main.
C'tait curieux. C'est vous, mon cher ami, qui m'avez fait crire cette
ouverture, _il y a trente-sept ans_!

C'est mon premier morceau de musique instrumentale.

On vient de m'envoyer un journal amricain contenant un trs bel
article sur l'excution  New-York de l'ouverture du _Roi Lear_, soeur
de la prcdente. Quel malheur de ne pas vivre cent cinquante ans! comme
on finirait par avoir raison de ces gredins de crtins!

Que devenez-vous, cher ami, par ce temps infme de brouillards, de
neige, de pluie, de boue, de vent, de froidure, d'engelures?

Mes amis, ou connaissances, tombent comme grle. Nous avons trois
mourants dans notre section  l'Institut. Mon ami Wallace se meurt;
Flicien David de mme; Scudo est mort; ce digne fou de Proudhon est
mort. Qu'allons-nous devenir? Heureusement, Azevedo, Jouvin et Scholl
nous restent!

Adieu; je vous serre la main.




CXXI

8 fvrier 1865.


    Cher ami,

On vous a envoy, il y a huit jours, vingt-quatre exemplaires de votre
hymne; je pense que vous les avez reus.

Je me lve; il est six heures de l'aprs-midi; j'ai pris hier des
gouttes de laudanum; je suis tout abruti. Quelle vie! Je parie que vous
tes plus malade, vous aussi.

Cependant je sortirai ce soir pour entendre le septuor de Beethoven. Je
compte sur ce chef-d'oeuvre pour me rchauffer le sang. Ce sont mes
virtuoses favoris qui l'excuteront.

Aprs-demain, devant un auditoire de cinq personnes, chez Massart, je
lirai _Hamlet_. En aurai-je la force? Cela dure cinq heures. Il n'y a,
sur les cinq auditeurs, que madame Massart qui ait une vague ide du
chef-d'oeuvre. Les autres (qui m'ont pri avec instance de leur faire
cette lecture) ne savent rien de rien.

Cela me fait presque peur de voir des natures d'artistes subitement
mises en prsence de ce grand phnomne de gnie. Cela me fait penser 
des aveugles-ns  qui l'on donnerait subitement la vue. Je crois qu'ils
comprendront, je les connais. Mais arriver  quarante-cinq et 
cinquante ans sans connatre _Hamlet_! avoir vcu jusque-l dans une
mine de houille! Shakspeare l'a dit: La gloire est comme un cercle dans
l'onde qui va toujours s'largissant jusqu' ce qu'il disparaisse tout 
fait.

Bonjour, cher ami; je vous serre la main. La poste a la bont de vous
porter ce billet; je ne doute pas qu'elle n'ait aussi celle de me
rapporter de vos nouvelles prochainement.

    A vous.




CXXII

26 avril 1865.


    Mon cher ami,

Pardonnez-moi de vous avoir inquit par mon silence; je suis si extnu
et si abruti par mes douleurs, que, ayant crit dernirement  mon fils
une lettre dans laquelle je lui parlais beaucoup _de_ vous, je me suis
imagin que j'avais parl __ vous. Je croyais rellement vous avoir
crit. J'ai fait votre commission pour de Carn: j'ai port moi-mme le
diplme qui lui tait destin. Maintenant dites-moi s'il faut remercier
quelqu'un, et qui il faut remercier, pour cette nomination  l'Institut
d'gypte; je ne sais rien.

J'ai fait, il y a trois semaines, un petit voyage  Saint-Nazaire pour y
voir mon fils, qui arrivait du Mexique et qui allait repartir. J'y ai
pass trois jours au lit. Ce cher Louis est maintenant bien pos; c'est
un officier de marine devant qui tremblent tous ses infrieurs et
qu'estiment et louent hautement ses suprieurs. Notre affection
mutuelle ne fait qu'augmenter.

Il parat que votre frre a t pour vous le sujet d'un chagrin bien
vif; j'espre qu'il y a moins de peines pour vous maintenant dans cette
affaire, qui m'est inconnue.

Que puis-je vous dire de ce qui se cuit dans la taverne musicale de
Paris? J'en suis sorti et n'y rentre presque jamais. J'ai entendu une
rptition gnrale de _l'Africaine_ de Meyerbeer, de sept heures et
demie  une heure et demie. Je ne crois pas y retourner jamais.

Le clbre violoniste allemand Joachim est venu passer ici dix jours; on
l'a fait jouer presque tous les soirs dans divers salons. J'ai entendu
ainsi, par lui et quelques autres dignes artistes, le trio de piano en
_si b_, la sonate en _la_ et le quatuor en _mi_ mineur de Beethoven...
c'est la musique des sphres toiles... Vous pensez bien, et vous
comprenez, qu'il est impossible, aprs avoir connu de tels miracles
d'inspiration, d'endurer la musique commune, les productions patentes,
les oeuvres recommandes par monsieur le maire ou le ministre de
l'instruction publique.

Si je puis, cet t, faire une petite excursion hors Paris, je passerai
chez vous pour vous serrer la main. Je dois aller  Genve,  Vienne, 
Grenoble; tout cela n'est pas bien loin de Couzieux. Je ferai mon
possible, n'en doutez pas. Nous vivons encore tous les deux, il faut
pourtant en profiter; c'est assez extraordinaire.

Adieu; je vous embrasse de tout mon coeur.




CXXIII

8 mai 1865.


    Mon cher Humbert,

J'ai vu M. Vervoite, et il m'a dit ce que je souponnais. La socit
qu'il dirige ne fait quelques recettes que grce aux soins de quatre
cents dames patronnesses qui placent les billets _quand le bnificiaire
les intresse_. Une institution de province qu'elles ne connaissent pas
les laisserait indiffrentes; on ne ferait pas un sou, et il y a huit
cents francs de frais que vous seriez tenu d'assurer. C'est donc un
rve.

Je vais crire, un peu au hasard, au secrtaire de l'Institut d'gypte,
dont le nom est, selon l'usage, illisible. Quant  mon _Trait
d'instrumentation_, il ne pourrait tre d'aucun usage pour aider  la
rorganisation des musiques militaires du sultan. Cet ouvrage a pour
objet d'apprendre aux compositeurs  se servir des instruments, mais
point aux excutants  jouer de ces mmes instruments. Autant vaudrait
envoyer une partition ou un livre quelconque; d'ailleurs, j'aurais l'air
de solliciter ainsi quelque cadeau.

J'ai bien pris part, mon trs cher ami, au malheur de votre frre, et je
n'ose vous offrir de banales consolations.

Mon fils doit tre en ce moment au Mexique; il sera bien charm,  son
retour, de vos bonnes paroles pour lui. Adieu; je suis si malade que je
puis  peine crire.

A vous toujours.




CXXIV

23 dcembre 1865.


    Mon cher Humbert,

Je vous cris quelques lignes seulement pour vous remercier de votre
cordiale lettre. L'cho qui me rpond des profondeurs de votre me me
rendrait bien heureux, si je pouvais encore l'tre; mais je ne puis plus
que souffrir de toutes faons. J'ai voulu ces jours-ci vous rpondre, je
ne l'ai pas pu, je souffrais trop. J'ai pass cinq jours couch, sans
avoir une ide et appelant le sommeil qui ne venait pas. Aujourd'hui, je
me sens un peu mieux. Je viens de me lever, et, avant d'aller  notre
sance de l'Institut, je vous cris. Bonjour et merci de votre amiti et
de votre indulgence, et de tout ce qui vous fait si intelligent, si
sensible et si bon.

En vrit, je ne puis plus crire.

Adieu, adieu.




CXXV

17 janvier 1866.


    Mon cher Humbert,

Je vous cris ce soir; je suis seul l au coin de mon feu. Louis m'a
averti ce matin de son arrive en France et m'a parl de vous. Il a lu
quelques-unes de vos lettres, et il apprcie votre haute amiti pour son
pre. Mais, de plus, c'est que j'ai t violemment agit ce matin. On
remonte _Armide_ au Thtre-Lyrique, et le directeur m'a pri de
prsider  ces tudes, si peu faites pour son monde d'piciers.

Madame Charton-Demeurs, qui joue ce rle crasant d'Armide, vient
maintenant, chaque jour, rpter avec M. Saint-Sans, un grand pianiste,
un grand musicien qui connat son Glck presque comme moi. C'est quelque
chose de curieux de voir cette pauvre femme patauger dans le sublime,
et son intelligence s'clairer peu  peu. Ce matin,  l'acte de la
Haine, Saint-Sans et moi, nous nous sommes serr la main... Nous
touffions. Jamais homme n'a trouv des _accents_ pareils. Et dire que
l'on blasphme ce chef-d'oeuvre partout en l'admirant autant qu'en
l'attaquant; on l'ventre, on l'embourbe, on le vilipende, on l'insulte
partout, les grands, les petits, les chanteurs, les directeurs, les
_chefs d'orchestre_, les diteurs... tous!

          Oh! les misrables!
      O ciel! quelle horrible menace!
      Je frmis, tout mon sang se glace!
    Amour, puissant amour, viens calmer mon effroi,
    Et prends piti d'un coeur qui s'abandonne  toi.

Ceci est d'un autre monde. Que j'aurais voulu vous voir l!
Croiriez-vous que, depuis qu'on m'a ainsi replong dans la musique, mes
douleurs ont peu  peu disparu? Je me lve maintenant chaque jour, comme
tout le monde. Mais je vais en avoir de cruelles  endurer avec les
autres acteurs, et surtout avec le chef d'orchestre. Ce sera pour le
mois d'avril.

Madame Fournier m'crivait dernirement qu'un monsieur qu'elle avait
rencontr  Genve lui avait parl avec une grande chaleur de nos
_Troyens_...--Tant mieux. Mais il vaudrait mieux pour moi avoir fait
une vilenie d'Offenbach.--Que vont dire d'_Armide_ ces crapauds de
Parisiens?...

Adieu.

Pourquoi vous ai-je crit cela? C'est une expansion que je n'ai pu
contenir. Pardonnez-moi.




CXXVI

8 mars 1866.


    Mon cher Humbert,

Je vous rponds ce matin seulement, parce que je voulais vous parler de
ce qui s'est pass hier  un grand concert extraordinaire, donn avec
les prix tripls, au cirque Napolon, au bnfice d'une socit de
bienfaisance, sous la direction de Pasdeloup.

On y jouait pour la premire fois le septuor des _Troyens_. Madame
Charton chantait; il y avait cent cinquante choristes et le grand bel
orchestre ordinaire. A l'exception de la marche de _Lohengrin_ de
Wagner, tout le programme a t terriblement mal accueilli par le
public.--L'ouverture du _Prophte_ de Meyerbeer a t siffle 
outrance; les sergents de ville sont intervenus pour expulser les
siffleurs...

Enfin est venu le septuor. Immenses applaudissements; cris de _bis_.
Meilleure excution la seconde fois. On m'aperoit sur mon banc, o je
m'tais hiss pour mes trois francs (on ne m'avait pas envoy un seul
billet); alors nouveaux cris, rappels; les chapeaux, les mouchoirs
s'agitent: Vive Berlioz! levez-vous, on veut vous voir! Et moi de me
cacher de mon mieux! A la sortie, on m'entoure sur le boulevard. Ce
matin, je reois des visites, et une charmante lettre de la fille de
Legouv.

Liszt y tait, je l'ai aperu du haut de mon estrade; il arrive de Rome
et ne connaissait rien des _Troyens_. Pourquoi n'tiez-vous pas l? Il y
avait au moins trois mille personnes. Autrefois, cela m'et donn une
grande joie...

C'tait d'un effet grandiose, surtout le passage, avec ces bruits de la
mer, que le piano ne peut pas rendre:

                Et la mer endormie
    Murmure en sommeillant les accords les plus doux.

J'en ai t remu profondment. Mes voisins de l'amphithtre, qui ne me
connaissaient pas, en apprenant que j'tais l'auteur de la chose, me
serraient les mains et me disaient toute sorte de remerciements...
curieux. Que n'tiez-vous l?... C'est triste, mais c'est beau!

    _Regina gravi jamdudum saucia cur._

Aprs avoir rpt dix fois _Armide_ avec madame Charton.




CXXVII

9 mars 1866.


    Cher ami,

J'ajoute quelques lignes  ce que je vous ai crit hier.

Une petite socit d'amateurs vient de m'crire une lettre collective,
portant leurs diverses signatures, sur le succs d'avant-hier. Or cette
lettre est une copie un peu modifie de celle que j'crivis  Spontini
il y a vingt-deux ans,  propos d'une reprsentation de _Fernand
Cortez_. Vous la trouverez dans mon volume des _Soires de l'orchestre_.
Ils ont seulement mis: On a jou hier le _septuor des Troyens_ au
Cirque, au lieu de ce que je disais  Spontini.

N'est-ce pas une ide charmante de m'appliquer,  vingt-deux ans de
distance, ce que j'ai dit moi-mme  Spontini? Cela m'a beaucoup
touch.

Adieu. A vous.

       *       *       *       *       *

_P.-S._--Vous trouverez ma lettre  Spontini  la page 185 des
_Soires_.




CXXVIII

16 mars 1866.


    Mon cher Humbert,

On va vous envoyer aujourd'hui _les Soires de l'orchestre_, que je me
croyais sr de vous avoir donnes. Dites-moi si vous avez les deux
autres volumes: _les Grotesques de la musique_ et _A travers chants_.

L'excution du _septuor_ fait de plus en plus de bruit. Hier, on a donn
 Saint-Eustache la messe de Liszt. Il y avait une foule immense. Mais,
hlas! quelle ngation de l'art!

Adieu, mille amitis. Je ne suis pas couch comme vous; pourtant je n'en
vaux gure mieux.




CXXIX

22 mars 1866.


    Mon cher Humbert,

Je suis bien aise que le volume des _Soires_ n'ait pas mis quinze
jours  vous parvenir, comme celui des _Mmoires_. Je vais vous envoyer
_les Grotesques de la musique_ et _A travers chants_. Mais je ne puis
rien crire sur ces volumes, on ne les prendrait pas  la poste.

La scne de la rvolte de _Cortez_ n'est pas grave isolment, pas plus
que le choeur des _Danades_. Quant au septuor, n'essayez pas, je vous
en prie, de le faire chanter par vos jeunes gens. Ce serait affreux, un
charivari complet, rien n'est plus certain. On ne peut, d'ailleurs, pas
plus se passer du choeur que le choeur ne peut se passer du septuor.

On va jouer au Conservatoire, le dimanche de Pques, les trois morceaux
de _la Fuite en gypte_. En attendant, voil mon nigaud de Pasdeloup qui
annonce pour Dimanche prochain l'_ouverture_ de _la Fuite en gypte_,
c'est--dire la petite symphonie sur laquelle les Bergers sont censs
arriver auprs de l'table de Bethlem. Je viens de lui crire pour le
prier de n'en rien faire; mais je parie qu'il s'obstinera. Cela est
absurde, le morceau ne peut se sparer du choeur suivant.

J'ai vu du Boys; il se prsente  l'Institut pour remplacer M. Branger
dans l'Acadmie des sciences morales.

Nous avons enterr hier notre confrre Clapisson. On croit que c'est
Gounod qui obtiendra sa succession.

La longueur de votre lettre me fait esprer que vous allez un peu mieux.

Adieu, mon cher ami; je vous serre la main.

    Tout  vous.




CXXX

10 novembre 1866.


    Mon cher Humbert,

Je devrais tre  Vienne; mais une dpche m'a prvenu l'autre jour que
le concert que je dois diriger tait forcment remis au 16 dcembre; je
ne partirai donc que le 5 du mois prochain. Je suppose que _la Damnation
de Faust_ n'est pas assez tudie  leur gr, et qu'ils ne veulent me la
prsenter qu' peu prs sue. C'est pour moi une vraie joie d'aller
entendre cette partition, que je n'ai plus entendue en entier depuis
Dresde, il y a douze ans.

Votre petite lettre, ce matin, est tombe au milieu d'une de mes crises
de douleurs que rien ne peut conjurer. Je vous cris donc de mon lit, en
m'interrompant pour me frotter la poitrine et le ventre. Je vous
remercie pourtant; vos lignes me font toujours tant de bien, que le
remde et t bon en tout autre moment.

Les tudes d'_Alceste_ m'avaient un peu remont. Jamais le chef-d'oeuvre
ne m'avait paru si grandement beau, et jamais, sans doute, Glck ne
s'est entendu aussi dignement excut. Il y a toute une gnration qui
entend cette merveille pour la premire fois et qui se prosterne avec
amour devant l'inspiration du matre. J'avais, l'autre jour, auprs de
moi dans la salle, une dame qui pleurait avec explosion et attirait sur
elle l'attention du public. J'ai reu une foule de lettres de
remerciements pour mes soins donns  la partition de Glck. Perrin veut
maintenant remonter _Armide_. Ingres n'est pas le seul de nos confrres
de l'Institut qui viennent habituellement aux reprsentations
d'_Alceste_; la plupart des peintres et des statuaires ont le sentiment
de l'antique, le sentiment du beau que la douleur ne dforme pas.

La reine de Thessalie est encore une Niob. Et pourtant, dans son air
final du second acte:

    Ah! malgr moi mon faible coeur partage,

l'expression est porte  un tel degr, que cela donne une sorte de
vertige.

Je vais vous envoyer la petite partition (nouvelle); vous pourrez
aisment la lire, et cela vous fera passer quelques bons moments.

    Adieu; je n'en puis plus!




CXXXI

30 dcembre 1866.


    Cher ami,

Me voil de retour de Vienne, et je vous cris trois lignes pour vous en
informer. Je ne sais si _l'Union_ vous a parl du succs furieux de _la
Damnation de Faust_ en Autriche. En tout cas, sachez que c'est le plus
grand que j'aie obtenu de ma vie. Il y avait trois mille auditeurs dans
cette immense salle des Redoutes, quatre cents excutants.
L'enthousiasme a dpass ce que je connaissais en ce genre. Le
lendemain, ma chambre a t remplie de fleurs, de couronnes, de
visiteurs, d'embrasseurs. Le soir, on m'a donn une fte, avec force
discours en franais et en allemand. Celui du prince Czartoriski surtout
a fait sensation. J'ai t bien malade nanmoins; mais j'avais un
incomparable chef d'orchestre, qui conduisait certaines rptitions
quand je n'en pouvais plus.

Je vous envoie un fragment de journal franais qui me tombe sous la
main.

Adieu; si je vous savais plus content et mieux portant, je serais trs
heureux pour le quart d'heure.

Je vous embrasse de tout mon coeur.




CXXXII

Paris, 11 janvier 1867.


    Cher ami,

Il est minuit; je vous cris de mon lit, comme toujours, et ma lettre
vous arrivera dans votre lit, comme  l'ordinaire. Votre dernier billet
m'a fait mal; j'ai vu vos souffrances dans son laconisme...--Je voulais
vous rpondre tout de suite, et d'intolrables douleurs, des sommeils de
vingt heures, des btises mdicales, des frictions de chloroforme, des
boissons au laudanum, inutiles, fcondes en rves fatigants, m'en ont
empch. Je vois bien maintenant quelle peine nous aurons  nous serrer
la main. Vous ne pouvez pas bouger, et le moindre dplacement, du moins
pendant les trois quarts et demi de l'anne, me tue. Je n'ai pas d'ide
de votre pays de Couzieux, de votre _home_ (comme disent les Anglais),
de votre existence, de votre entourage; je ne _vous vois_ pas. Cela
redouble ma tristesse  votre sujet...--Que faire?...--Ce voyage de
Vienne m'a extermin; le succs, la joie de tous ces enthousiasmes,
cette immense excution, etc., n'ont pu me garantir. Le froid de nos
affreux climats m'est fatal. Mon cher Louis m'crivait avant-hier et me
parlait de ses promenades matinales  cheval dans les forts de la
Martinique, me dcrivant cette vgtation tropicale, le soleil, ce vrai
soleil.... Voil probablement ce qu'il nous faudrait  tous les deux, 
vous et  moi. Qu'importe  la grande nature que nous mourions loin
d'elle et sans connatre ses sublimes beauts!... Cher ami!--quel sot
bruit de voitures secoue le silence de la nuit!--Paris humide, froid et
boueux! Paris parisien!--voil que tout se tait...--il dort du sommeil
de l'injuste!...--Allons! l'insomnie _sans phrases_, comme disait un
brigands de la premire rvolution.

Je vous enverrai _Alceste_ ds que je pourrai sortir. Je n'ai pas
compris votre question au sujet de la petite partition de _la Damnation
de Faust_. Que voulez-vous dire en me demandant s'_il y en a une autre
que la premire_? quelle premire? Le titre est celui-ci: _Lgende
dramatique_, en quatre actes. L'avez-vous?

Dites-moi aussi si vous avez la grande partition de ma _Messe des
morts_. Si j'tais menac de voir brler mon oeuvre entire, moins une
partition, c'est pour la _Messe des morts_ que je demanderais grce. On
en fait en ce moment une nouvelle dition  Milan; si vous ne l'avez
pas, je pourrai, je pense, dans six ou sept semaines vous l'envoyer.

N'oubliez aucune de mes questions, et rpondez-moi ds que vous aurez un
peu de force; hlas! ce n'est pas le loisir qui vous manque.

Adieu, cher ami; je vais veiller en songeant  vous, car _non suadent
cadentia sidera somnos_.




CXXXIII

Paris, 2 fvrier 1867.


    Mon cher Humbert,

Vous m'avez crit deux charmantes pages; une demi-page suffisait pour
m'annoncer que vous aviez reu les deux partitions. Vous avez bien plus
de courage que moi. Tant mieux! cela me prouve que vous n'tes pas aussi
malade; du moins, j'ai la vanit de croire cela. Je souffre toujours
beaucoup. Je veux vous crire, et je ne puis pas.

Adieu; je vous ai au moins dit bonjour.




CXXXIV

11 juin 1867.


    Cher ami,

Je vous remercie de votre lettre; elle m'a fait grand bien. Oui, je suis
 Paris, mais toujours si malade que j'ai  peine en ce moment la force
de vous crire. Je suis malade de toutes manires; l'inquitude me
tourmente. Louis est toujours dans les parages du Mexique, et je n'ai
pas de ses nouvelles depuis longtemps; et je crains tout de ces brigands
de Mexicains.

L'Exposition a fait de Paris un enfer. Je ne l'ai pas encore visite. Je
puis  peine marcher, et maintenant il est trs difficile d'avoir des
voitures. Hier, il y avait grande fte  la cour; j'tais invit; mais,
au moment de m'y rendre, je ne me suis pas senti la force de m'habiller.

Je vois bien que vous n'tes pas plus vaillant que moi, et je vous
remercie mille fois d'avoir la bont de me donner de temps en temps de
vos nouvelles...

Je vous crivais ces quelques lignes au Conservatoire, o devait se
runir le jury dont je fais partie pour le concours de composition
musicale de l'Exposition. On m'a interrompu pour entrer en sance et
donner le prix. On avait entendu les jours prcdents cent quatre
cantates, et j'ai eu le plaisir de voir couronner ( l'unanimit) celle
de mon jeune ami _Camille Saint-Sans_, l'un des plus grands musiciens
de notre poque. Vous n'avez pas lu les nombreux journaux qui ont parl
de ma partition de _Romo et Juliette_  propos de l'opra de Gounod, et
cela d'une faon peu agrable pour lui. C'est un succs dont je ne me
suis pas ml et qui ne m'a pas peu tonn.

J'ai t sollicit vivement, il y a quelques jours, par des Amricains
d'aller  New-York, o je suis, disent-ils, populaire. On y a jou cinq
fois, l'an dernier, notre symphonie d'_Harold en Italie_ avec un succs
qui est all croissant et des applaudissements _viennois_.

Je suis tout mu de notre sance du jury! Comme Saint-Sans va tre
heureux! j'ai couru chez lui lui annoncer la chose, il tait sorti avec
sa mre. C'est un matre pianiste foudroyant. Enfin! voil donc une
chose de bon sens faite dans notre monde musical. Cela m'a donn de la
force; je ne vous aurais pas crit si longuement, sans cette joie.

    Adieu, cher ami. Je vous serre la main.




CXXXV

30 juin 1867.


    Mon cher Humbert,

Une douleur terrible vient de me frapper; mon pauvre fils, capitaine
d'un grand navire  trente-trois ans, vient de mourir  la Havane.




CXXXVI

Lundi, 15 juillet 1867.


    Cher incomparable ami,

Je vous cris quelques mots comme vous le dsirez; mais c'est bien mal 
moi de vous attrister. Je souffre tant de la recrudescence de ma
nvralgie intestinale, qu'il n'y a presque plus moyen de rester vivant.
Je n'ai qu' peine l'intelligence ncessaire pour m'occuper des affaires
de mon pauvre Louis, dont les agents de la Compagnie Transatlantique
m'entretiennent. Un de ses amis, heureusement, m'aide dans tout cela.
Merci de votre lettre, qui m'a fait du bien ce matin. Les douleurs
absorbent tout; vous me pardonnerez; je sens bien que je suis stupide.
Je ne songe qu' dormir.

Adieu, adieu.




CXXXVII

Paris, dimanche 28 juillet 1867.


    Mon cher Humbert,

Aussitt votre lettre reue, je me suis lev et j'ai couru chez le
clbre avocat Nogent Saint-Laurent, pour qui l'empereur a autant
d'affection que d'estime et sur l'amiti duquel je puis compter.
Heureusement, il n'est pas encore parti pour Orange, ainsi que je le
craignais. Si quelqu'un peut faire russir votre affaire, c'est lui. Je
ne doute pas de sa bonne volont. S'il lui faut un aide encore, je lui
enverrai M. Domergue, qu'il connat autant qu'il me connat moi-mme et
qui, en sa qualit de secrtaire du ministre de l'intrieur, se mettra
en quatre pour obtenir la chose. Nogent m'crira demain. Adieu; je vous
tiendrai au courant.

Votre tout dvou.




CXXXVIII

Vendredi, 1 aot 1867.


    Mon cher Ferrand,

Je reois votre lettre, qui ne me parle pas de celle que je vous ai
crite, _contenant_ la lettre de Nogent. Cela m'inquite; vous ne
l'avez donc pas reue? Il demandait tout de suite l'indication _du lieu_
o votre jeune homme allait fixer sa rsidence, pour lui pargner la
police. Dites-moi vite si vous avez envoy cette indication  Nogent,
dont je vous donnais l'adresse.

    A vous. Je suis oblig de me coucher.

       *       *       *       *       *

Je dnerai lundi avec Nogent et avec Domergue.




CXXXIX

Dimanche, deux heures, 4 aot 1867.


Je ne comprends rien  votre silence. Je vous ai crit deux fois, mardi
et jeudi, pour vous renvoyer votre lettre  l'empereur, vous adresser
celle de Nogent, et vous demander ce qu'il demandait, la _dsignation du
lieu_ o votre protg allait fixer sa rsidence; cela est ncessaire,
dit Nogent, pour pouvoir le soustraire  la surveillance de la police.
Ne recevant point de rponse  cette triple lettre, je vous en ai crit
une seconde; vous n'avez pas non plus rpondu  celle-l. Maintenant il
n'y a pas un instant  perdre; envoyez votre indication  M. Nogent
Saint-Laurent, dput, 6, rue de Verneuil. Si vous ne pouvez pas crire,
madame Ferrand le peut.

Je verrai demain Nogent et Domergue. Je devais partir le soir pour
Nris, o l'on m'envoie imprieusementprendre les eaux; mais j'attendrai
encore votre rponse jusqu' mercredi.

Adieu; je suis d'une extrme inquitude, et je reste au lit.

    Tout  vous.




CXL

8 octobre 1867.


    Mon cher Humbert,

Quand je souffre trop (et on souffre toujours trop), j'ai des
distractions incroyables; vous tes comme moi. Vous m'avez crit le 27
septembre; je viens seulement, ce matin, de recevoir votre lettre, parce
que vous l'avez adresse _rue des Colonnes,  Lyon_. O diable
aviez-vous la tte? Heureusement, l'administration de la poste n'est pas
dpourvue d'intelligence; elle a su me trouver rue de Calais,  Paris.
J'tais trs inquiet de ne pas recevoir une ligne de vous, j'allais vous
crire aujourd'hui. Vous avez mal lu la lettre de M. Domergue; il ne dit
pas _ce maudit garon_ mais bien _ce malheureux jeune homme_; c'est trs
diffrent. Enfin, l'affaire est finie, et il faut esprer qu'il ne sera
plus question maintenant de scie, ni de pipe ni de soufflets.

Je suis sur le point de faire un vrai coup de tte. Madame la
grande-duchesse Hlne de Russie tait dernirement  Paris; elle m'a
tant enguirland elle-mme et par ses officiers, que j'ai fini par
accepter ses propositions. Elle m'a demand de venir  Saint-Ptersbourg
le mois prochain pour y diriger six concerts du Conservatoire, dont l'un
serait compos exclusivement de ma musique. Aprs avoir consult
plusieurs de mes amis, j'ai accept, et j'ai sign un engagement. La
gracieuse Altesse me paye mon voyage, aller et retour, me loge chez elle
au palais Michel, me donne une de ses voitures et quinze mille francs.
Je ne gagne rien  Paris. J'ai de la peine  joindre les deux bouts de
ma dpense annuelle, et je me suis laiss aller  acqurir un peu
d'aisance momentane, malgr mes douleurs continuelles. Peut-tre ces
occupations musicales me feront-elles du bien au lieu de m'achever.

J'ai refus, en revanche, et avec obstination, les instances d'un
entrepreneur amricain qui est venu m'offrir cent mille francs pour
aller passer six mois  New-York. Alors ce brave homme, de colre, a
fait faire ici mon buste en bronze et plus grand que nature, pour le
placer dans une salle qu'il vient de faire construire en Amrique. Vous
voyez que tout vient quand on a pu attendre et qu'on n'est  peu prs
plus bon  rien.

Adieu, cher excellent ami; je vous crirai encore avant mon dpart.
Saluez pour moi madame Ferrand.

Votre tout dvou.




CXLI

22 octobre 1867.


    Mon cher Humbert,

Voici la lettre que vous me redemandez; je ne vous cris qu'un mot; j'ai
pris du laudanum cette nuit, et je n'ai pas eu le temps de dormir  mon
aise; il m'a fallu me lever ce matin pour des courses forces.

Donc je vais me recoucher.

Adieu, mille amitis.


FIN




TABLE


                                                           Pages.

PRFACE                                                         I

AVANT-PROPOS DE L'DITEUR                                      XV


1825

I.         10 juin              La Cte-Saint-Andr             1


1827

II.        29 novembre          Paris                           4


1828

III.       Vendredi, 6 juin     Paris                          10

IV.        28 juin                                             15

V.         28 juin                                             19

VI.        Dimanche mat.                                       21

VII.       29 aot              Paris                          22

VIII.      Lundi, 16 sept.      Grenoble                       23

IX.        11 novembre          Paris                          25

X.         Fin de 1828                                         27


1829

XI.        2 fvrier            Paris                          28

XII.       18 fvrier                                          32

XIII.      9 avril              Paris                          34

XIV.       3 juin               Paris                          36

XV.        15 juin                                             41

XVI.       15 juillet                                          43

XVII.      21 aot                                             44

XVIII.     3 octobre                                           50

XIX.       Vendr. soir, 30                                     52

XX.        6 novembre           Paris                          54

XXI.       4 dcembre           Paris                          56

XXII.      27 dcembre          Paris                          57


1830

XXIII.     2 janvier            Paris                          59

XXIV.      6 fvrier            Paris                          63

XXV.       16 avril             Paris                          65

XXVI.      13 mai               Paris                          69

XXVII.     24 juillet           Paris                          73

XXVIII.    23 aot              Paris                          76

XXIX.      Octobre                                             78

XXX.       19 novembre                                         82

XXXI.      7 dcembre                                          84

XXXII.     12 dcembre                                         84


1831

XXXIII.    6 janvier            La Cte-Saint-Andr            86

XXXIV.     17 janvier           Grenoble                       87

XXXV.      Jeudi, 9 fvrier     Lyon                           88

XXXVI.     12 avril             Florence                       89

XXXVII.    10 ou 11 mai         Nice                           98

XXXVIII.   3 juillet            Rome                          100

XXXIX.     8 dcembre           Acadmie de France. Rome      105


1832

XL.        9 h. soir, 8 janv.   Rome                          106

XLI.       17 fvrier           Rome                          111

XLII.      26 mars              Rome                          112

XLIII.     25 mai               Turin                         115

XLIV.      Samedi, juin         La Cte                       118

XLV.       Vendr., 22 juin      La Cte                       118

XLVI.      13 juillet           Grenoble                      119

XLVII.     10 octobre           La Cte                       121

XLVIII.    3 novembre           Lyon                          122


1833

XLIX.      2 mars               Paris                         124

L.         12 juin              Paris                         127

LI.        1er aot             Paris                         129

LII.       30 aot              Paris                         132

LIII.      Mardi, 3 sept.                                     135

LIV.       11 octobre           Vincennes                     136

LV.        25 octobre           Paris                         138


1834

LVI.       19 mars                                            141

LVII.      15 ou 16 mai         Montmartre                    143

LVIII.     31 aot              Montmartre                    148

LIX.       Dim., 30 nov.                                      154


1835

LX.        10 janvier           Paris                         156

LXI.       Avril ou mai                                       159

LXII.      2 octobre            Montmartre                    163

LXIII.     16 dcembre          Montmartre                    166


1836

LXIV.      23 janvier                                         169

LXV.       15 avril                                           170

1837

LXVI.      11 avril                                           175

LXVII.     17 dcembre                                        178


1838

LXVIII.    20 septembre         Paris                         181

LXIX.      Septembre                                          183


1839

LXX.       22 aot                                            184


1840

LXXI.      Vendr., 31 janv.     Londres                       187


1841

LXXII.     3 octobre                                          191


1847

LXXIII.    Jeudi, 10 sept.      La Cte-Saint-Andr           195

LXXIV.     1er novembre                                    196


1850

LXXV.      8 juillet                                          197

LXXVI.     28 aot                                            200


1853

LXXVII.    13 novembre          Hanovre                       201


1854

LXXVIII.   Samedi, octobre                                    204

1855

LXXIX.     2 janvier                                          205


1858

LXXX.      3 novembre           Paris                         206

LXXXI.     8 novembre           Paris                         209

LXXXII.    19 novembre          Paris                         212

LXXXIII.   26 novembre                                        215


1859

LXXXIV.    28 avril             Paris                         218


1860

LXXXV.     29 novembre                                        223


1861

LXXXVI.    Dim., 6 juillet                                    225

LXXXVII.   14 juillet                                         229

LXXXVIII.  27 juillet                                         231

LXXXIX.    Vendredi, aot                                     232


1862

XC.        8 fvrier                                          233

XCI.       30 juin              Paris                         234

XCII.      21 aot              Paris                         235

XCIII.     26 aot              Paris                         237


1863

XCIV.      Dimanche, 22 fv.                                  239

XCV.       3 mars                                             241

XCVI.      30 mars                                            243

XCVII.     11 avril             Weimar                        245

XCVIII.    9 mai                Paris                         247

XCIX.      4 juin               Paris                         250

C.         27 juin              Paris                         251

CI.        8 juillet                                          253

CII.       24 juillet           Paris                         255

CIII.      Mardi, 28 juillet                                  256

CIV.       Dimanche, oct.                                     258

CV.        Jeudi, 5 nov.                                      258

CVI.       10 novembre                                        259

CVII.      Jeudi, 26 nov.                                     260

CVIII.     14 dcembre                                        261


1864

CIX.       8 janvier                                          262

CX.        12 janvier                                         263

CXI.       Jeudi, 12 janv.                                    265

CXII.      17 janvier                                         266

CXIII.     12 avril                                           267

CXIV.      4 mai                Paris                         268

CXV.       18 aot              Paris                         270

CXVI.      18 octobre           Paris                         272

CXVII.     10 novembre          Paris                         276

CXVIII.    12 dcembre                                        279

CXIX.      23 dcembre          Paris                         282


1865

CXX.       25 janvier                                         284

CXXI.      8 fvrier                                          285

CXXII.     26 avril                                           287

CXXIII.    8 mai                                              289

CXXIV.     23 dcembre                                        290


1866

CXXV.      17 janvier                                         291

CXXVI.     8 mars                                             293

CXXVII.    9 mars                                             295

CXXVIII.   16 mars                                            296

CXXIX.     22 mars                                            296

CXXX.      10 novembre                                        298

CXXXI.     30 dcembre                                        300


1867

CXXXII.    11 janvier           Paris                         301

CXXXIII.   2 fvrier            Paris                         303

CXXXIV.    11 juin                                            304

CXXXV.     30 juin                                            306

CXXXVI.    Lundi, 15 juillet                                  306

CXXXVII.   28 juillet            Paris                        307

CXXXVIII.  Vendr., 1er aot                                   307

CXXXIX.    Dimanche, 4 aot                                   308

CXL.       8 octobre                                          309

CXLI.      22 octobre                                         311


FIN DE LA TABLE


Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.


NOTES:

[1] Berlioz avait alors vingt-deux ans. Il se trouvait  cette poque
critique de la vie de l'artiste et de l'crivain o, la vocation
l'emportant sur des aspirations mal dfinies, l'avenir se dcide sans
retour. Il venait de faire excuter  Saint-Roch une messe  grand
orchestre, qui ne lui rapportait rien, mais qui redoublait sa rsolution
de se consacrer uniquement  la musique. Par contre, il chouait au
concours pour le prix de Rome, ce qui dterminait sa famille  lui
supprimer sa modique pension d'tudiant en mdecine. Avec la joie
d'affirmer son talent et l'orgueil d'attirer pour la premire fois sur
son nom l'attention du public et de la presse, commenaient les embarras
qui, jusqu' son dernier jour, ont pes sur sa vie. Il s'tait rendu en
toute hte  la Cte-Saint-Andr, sa ville natale, pour conjurer l'orage
qui le menaait aprs son chec de l'Institut.

[2] Auguste Berlioz.

[3] _Le Correspondant._

[4] _Le Correspondant._

[5] Clbre, depuis, comme pianiste, sous le nom de Marie Pleyel.

[6] Allusion  l'insurrection de Lyon du mois d'avril 1834.

[7] C'est Lon de Wailly qui est dsign dans la collaboration avec
Auguste Barbier.

[8] _L'Enfance du Christ._

[9] Mademoiselle Dubois.

[10] M. Mermet est fils d'un gnral du premier empire.








End of the Project Gutenberg EBook of Lettres intimes, by Hector Berlioz

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     Chief Executive and Director
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