The Project Gutenberg EBook of De la terre  la lune, by Jules Verne

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Title: De la terre  la lune
       trajet direct en 97 heures 20 minutes

Author: Jules Verne

Illustrator: de Montaut

Release Date: January 25, 2012 [EBook #38674]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  L'abrviation du mot Compagnie, qui dans le texte est C exposant e
  a t remplace par Cie.




  DE LA TERRE
  A LA LUNE


  Paris.--Imp. GAUTHIER-VILLARS, 55, quai des Grands-Augustins.


  (LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES)
  _couronns par l'Acadmie franaise_


  DE LA TERRE A LA LUNE

  TRAJET DIRECT
  EN 97 HEURES 20 MINUTES

  PAR

  JULES VERNE

  _41 Dessins et une Carte par De Montaut_

  [Illustration]

  BIBLIOTHQUE
  _D'DUCATION ET DE RCRATION_

  J. HETZEL ET Cie, 18, RUE JACOB
  PARIS

  Tout droits de traduction et de reproduction rservs.




--JULES VERNE--

[Illustration]

DE LA TERRE A LA LUNE




CHAPITRE PREMIER

LE GUN-CLUB.


Pendant la guerre fdrale des tats-Unis, un nouveau club trs-influent
s'tablit dans la ville de Baltimore, en plein Maryland. On sait avec
quelle nergie l'instinct militaire se dveloppa chez ce peuple
d'armateurs, de marchands et de mcaniciens. De simples ngociants
enjambrent leur comptoir pour s'improviser capitaines, colonels,
gnraux, sans avoir pass par les coles d'application de
West-Point[1]; ils galrent bientt dans l'art de la guerre leurs
collgues du vieux continent, et comme eux ils remportrent des
victoires  force de prodiguer les boulets, les millions et les hommes.

  [1] cole militaire des tats-Unis.

Mais en quoi les Amricains surpassrent singulirement les Europens?
ce fut dans la science de la balistique. Non que leurs armes
atteignissent un plus haut degr de perfection, mais elles offrirent des
dimensions inusites, et eurent par consquent des portes inconnues
jusqu'alors. En fait de tirs rasants, plongeants ou de plein fouet, de
feux d'charpe, d'enfilade ou de revers, les Anglais, les Franais, les
Prussiens, n'ont plus rien  apprendre; mais leurs canons, leurs
obusiers, leurs mortiers ne sont que des pistolets de poche auprs des
formidables engins de l'artillerie amricaine.

Ceci ne doit tonner personne. Les Yankees, ces premiers mcaniciens du
monde, sont ingnieurs, comme les Italiens sont musiciens et les
Allemands mtaphysiciens,--de naissance. Rien de plus naturel, ds lors,
que de les voir apporter dans la science de la balistique leur
audacieuse ingniosit. De l ces canons gigantesques, beaucoup moins
utiles que les machines  coudre, mais aussi tonnants et encore plus
admirs. On connat en ce genre les merveilles de Parrott, de Dahlgreen,
de Rodman. Les Armstrong, les Palliser et les Treuille de Beaulieu
n'eurent plus qu' s'incliner devant leurs rivaux d'outre-mer.

Donc, pendant cette terrible lutte des Nordistes et des Sudistes, les
artilleurs tinrent le haut du pav; les journaux de l'Union clbraient
leurs inventions avec enthousiasme, et il n'tait si mince marchand, si
naf booby[2], qui ne se casst jour et nuit la tte  calculer des
trajectoires insenses.

  [2] Badaud.

Or, quand un Amricain a une ide, il cherche un second Amricain qui la
partage. Sont-ils trois, ils lisent un prsident et deux secrtaires.
Quatre, ils nomment un archiviste, et le bureau fonctionne. Cinq, ils se
convoquent en assemble gnrale, et le club est constitu. Ainsi
arriva-t-il  Baltimore. Le premier qui inventa un nouveau canon
s'associa avec le premier qui le fondit et le premier qui le fora. Tel
fut le noyau du Gun-Club[3]. Un mois aprs sa formation, il comptait
dix-huit cent trente-trois membres effectifs et trente mille cinq cent
soixante-quinze membres correspondants.

  [3] Littralement Club-Canon.

Une condition _sine qua non_ tait impose  toute personne qui voulait
entrer dans l'association, la condition d'avoir imagin ou, tout au
moins, perfectionn un canon;  dfaut de canon, une arme  feu
quelconque. Mais, pour tout dire, les inventeurs de revolvers  quinze
coups, de carabines pivotantes ou de sabres-pistolets ne jouissaient
pas d'une grande considration. Les artilleurs les primaient en toute
circonstance.

L'estime qu'ils obtiennent, dit un jour un des plus savants orateurs du
Gun-Club, est proportionnelle aux masses de leur canon, et en raison
directe du carr des distances atteintes par leurs projectiles!

Un peu plus, c'tait la loi de Newton sur la gravitation universelle
transporte dans l'ordre moral.

Le Gun-Club fond, on se figure aisment ce que produisit en ce genre le
gnie inventif des Amricains. Les engins de guerre prirent des
proportions colossales, et les projectiles allrent, au-del des limites
permises, couper en deux les promeneurs inoffensifs. Toutes ces
inventions laissrent loin derrire elles les timides instruments de
l'artillerie europenne. Qu'on en juge par les chiffres suivants.

Jadis, au bon temps, un boulet de trente-six,  une distance de trois
cents pieds, traversait trente-six chevaux pris de flanc et
soixante-huit hommes. C'tait l'enfance de l'art. Depuis lors, les
projectiles ont fait du chemin. Le canon Rodman, qui portait  sept
milles[4] un boulet pesant une demi-tonne[5], aurait facilement renvers
cent cinquante chevaux et trois cents hommes. Il fut mme question au
Gun-Club d'en faire une preuve solennelle. Mais, si les chevaux
consentirent  tenter l'exprience, les hommes firent malheureusement
dfaut.

  [4] Le mille vaut 1,609 mt. 31 centim. Cela fait donc prs de trois
  lieues.

  [5] Cinq cents kilogrammes.

Quoi qu'il en soit, l'effet de ces canons tait trs-meurtrier, et 
chaque dcharge les combattants tombaient comme des pis sous la faux.
Que signifiaient, auprs de tels projectiles, ce fameux boulet qui, 
Coutras, en 1587, mit vingt-cinq hommes hors de combat, et cet autre
qui,  Zorndoff, en 1758, tua quarante fantassins, et, en 1742, ce canon
autrichien de Kesselsdorf, dont chaque coup jetait soixante-dix ennemis
par terre? Qu'taient ces feux surprenants d'Ina ou d'Austerlitz qui
dcidaient du sort de la bataille? On en avait vu bien d'autres pendant
la guerre fdrale! Au combat de Gettysburg, un projectile conique lanc
par un canon ray atteignit cent soixante-treize confdrs, et au
passage du Potomac, un boulet Rodman envoya deux cent quinze Sudistes
dans un monde videmment meilleur. Il faut mentionner galement un
mortier formidable invent par J.-T. Maston, membre distingu et
secrtaire perptuel du Gun-Club, dont le rsultat fut bien autrement
meurtrier, puisque,  son coup d'essai, il tua trois cent trente-sept
personnes,--en clatant, il est vrai!

Qu'ajouter  ces nombres si loquents par eux-mmes? Rien. Aussi
admettra-t-on sans conteste le calcul suivant, obtenu par le
statisticien Pitcairn: en divisant le nombre des victimes tombes sous
les boulets par celui des membres du Gun-Club, il trouva que chacun de
ceux-ci avait tu pour son compte une moyenne de deux mille trois cent
soixante-quinze hommes et une fraction.

A considrer un pareil chiffre, il est vident que l'unique
proccupation de cette socit savante fut la destruction de l'humanit
dans un but philanthropique, et le perfectionnement des armes de guerre,
considres comme instruments de civilisation. C'tait une runion
d'Anges Exterminateurs, au demeurant, les meilleurs fils du monde.

Il faut ajouter que ces Yankees, braves  toute preuve, ne s'en tinrent
pas seulement aux formules et qu'ils payrent de leur personne. On
comptait parmi eux des officiers de tout grade, lieutenants ou gnraux,
des militaires de tout ge, ceux qui dbutaient dans la carrire des
armes et ceux qui vieillissaient sur leur afft. Beaucoup restrent sur
le champ de bataille dont les noms figuraient au livre d'honneur du
Gun-Club, et de ceux qui revinrent la plupart portaient les marques de
leur indiscutable intrpidit. Bquilles, jambes de bois, bras
articuls, mains  crochets, mchoires en caoutchouc, crnes en argent,
nez en platine, rien ne manquait  la collection, et le susdit Pitcairn
calcula galement que, dans le Gun-Club, il n'y avait pas tout  fait un
bras pour quatre personnes, et seulement deux jambes pour six.

Mais ces vaillants artilleurs n'y regardaient pas de si prs, et ils se
sentaient fiers  bon droit, quand le bulletin d'une bataille relevait
un nombre de victimes dcuple de la quantit de projectiles dpenss.

Un jour, pourtant, triste et lamentable jour, la paix fut signe par les
survivants de la guerre, les dtonations cessrent peu  peu, les
mortiers se turent, les obusiers musels pour longtemps et les canons,
la tte basse, rentrrent aux arsenaux, les boulets s'empilrent dans
les parcs, les souvenirs sanglants s'effacrent, les cotonniers
poussrent magnifiquement sur les champs largement engraisss, les
vtements de deuil achevrent de s'user avec les douleurs, et le
Gun-Club demeura plong dans un dsoeuvrement profond.

Certains piocheurs, des travailleurs acharns, se livraient bien encore
 des calculs de balistique; ils rvaient toujours de bombes
gigantesques et d'obus incomparables. Mais, sans la pratique, pourquoi
ces vaines thories? Aussi les salles devenaient dsertes, les
domestiques dormaient dans les antichambres, les journaux moisissaient
sur les tables, les coins obscurs retentissaient de ronflements tristes,
et les membres du Gun-Club, jadis si bruyants, maintenant rduits au
silence par une paix dsastreuse, s'endormaient dans les rveries de
l'artillerie platonique!

C'est dsolant, dit un soir le brave Tom Hunter, pendant que ses jambes
de bois se carbonisaient dans la chemine du fumoir. Rien  faire! rien
 esprer! Quelle existence fastidieuse! O est le temps o le canon
vous rveillait chaque matin par ses joyeuses dtonations?

--Ce temps-l n'est plus, rpondit le fringant Bilsby, en cherchant  se
dtirer les bras qui lui manquaient. C'tait un plaisir alors! On
inventait son obusier, et,  peine fondu, on courait l'essayer devant
l'ennemi; puis on rentrait au camp avec un encouragement de Sherman ou
une poigne de main de Mac-Clellan! Mais, aujourd'hui, les gnraux sont
retourns  leur comptoir, et au lieu de projectiles, ils expdient
d'inoffensives balles de coton! Ah! par sainte Barbe! l'avenir de
l'artillerie est perdu en Amrique!

--Oui, Bilsby, s'cria le colonel Blomsberry, voil de cruelles
dceptions! Un jour on quitte ses habitudes tranquilles, on s'exerce au
maniement des armes, on abandonne Baltimore pour les champs de bataille,
on se conduit en hros, et deux ans, trois ans plus tard, il faut perdre
le fruit de tant de fatigues, s'endormir dans une dplorable oisivet et
fourrer ses mains dans ses poches.

Quoi qu'il pt dire, le vaillant colonel et t fort empch de donner
une pareille marque de son dsoeuvrement, et cependant, ce n'taient
pas les poches qui lui manquaient.

Et nulle guerre en perspective! dit alors le fameux J.-T. Maston, en
grattant de son crochet de fer son crne en gutta-percha. Pas un nuage 
l'horizon, et cela quand il y a tant  faire dans la science de
l'artillerie! Moi qui vous parle, j'ai termin ce matin une pure, avec
plan, coupe et lvation, d'un mortier destin  changer les lois de la
guerre!

--Vraiment? rpliqua Tom Hunter, en songeant involontairement au dernier
essai de l'honorable J.-T. Maston.

--Vraiment, rpondit celui-ci. Mais  quoi serviront tant d'tudes
menes  bonne fin, tant de difficults vaincues? N'est-ce pas
travailler en pure perte? Les peuples du nouveau monde semblent s'tre
donn le mot pour vivre en paix, et notre belliqueux _Tribune_[6] en
arrive  pronostiquer de prochaines catastrophes dues  l'accroissement
scandaleux des populations!

  [6] Le plus fougueux journal abolitionniste de l'Union.

--Cependant, Maston, reprit le colonel Blomsberry, on se bat toujours en
Europe pour soutenir le principe des nationalits!

--Eh bien?

--Eh bien! il y aurait peut-tre quelque chose  tenter l-bas, et si
l'on acceptait nos services...

--Y pensez-vous? s'cria Bilsby. Faire de la balistique au profit des
trangers!

--Cela vaudrait mieux que de n'en pas faire du tout, riposta le colonel.

--Sans doute, dit J.-T. Maston, cela vaudrait mieux, mais il ne faut
mme pas songer  cet expdient.

--Et pourquoi cela? demanda le colonel.

--Parce qu'ils ont dans le vieux monde des ides sur l'avancement qui
contrarieraient toutes nos habitudes amricaines. Ces gens-l ne
s'imaginent pas qu'on puisse devenir gnral en chef avant d'avoir servi
comme sous-lieutenant, ce qui reviendrait  dire qu'on ne saurait tre
bon pointeur  moins d'avoir fondu le canon soi-mme! Or c'est tout
simplement...

--Absurde! rpliqua Tom Hunter en dchiquetant les bras de son fauteuil
 coups de bowie-knife[7], et puisque les choses en sont l, il ne
nous reste plus qu' planter du tabac ou  distiller de l'huile de
baleine!

  [7] Couteau  large lame.

--Comment! s'cria J.-T. Maston d'une voix retentissante, ces
dernires annes de notre existence, nous ne les emploierons pas au
perfectionnement des armes  feu! Une nouvelle occasion ne se
rencontrera pas d'essayer la porte de nos projectiles! L'atmosphre ne
s'illuminera plus sous l'clair de nos canons! Il ne surgira pas une
difficult internationale qui nous permette de dclarer la guerre 
quelque puissance transatlantique! Les Franais ne couleront pas un seul
de nos steamers, et les Anglais ne pendront pas, au mpris du droit des
gens, trois ou quatre de nos nationaux!

--Non, Maston, rpondit le colonel Blomsberry, nous n'aurons pas ce
bonheur! Non! pas un de ces incidents ne se produira, et, se
produist-il, nous n'en profiterions mme pas! La susceptibilit
amricaine s'en va de jour en jour, et nous tombons en quenouille!

--Oui, nous nous humilions! rpliqua Bilsby.

--Et on nous humilie! riposta Tom Hunter.

--Tout cela n'est que trop vrai, rpliqua J.-T. Maston avec une nouvelle
vhmence. Il y a dans l'air mille raisons de se battre et on ne se bat
pas! On conomise des bras et des jambes, et cela au profit de gens qui
n'en savent que faire! Et tenez, sans chercher si loin un motif de
guerre, l'Amrique du Nord n'a-t-elle pas appartenu autrefois aux
Anglais?

--Sans doute, rpondit Tom Hunter en tisonnant avec rage du bout de sa
bquille.

--Eh bien! reprit J.-T. Maston, pourquoi l'Angleterre  son tour
n'appartiendrait-elle pas aux Amricains?

--Ce ne serait que justice, riposta le colonel Blomsberry.

--Allez proposer cela au prsident des tats-Unis, s'cria J.-T. Maston,
et vous verrez comme il vous recevra!

--Il nous recevra mal, murmura Bilsby entre les quatre dents qu'il avait
sauves de la bataille.

--Par ma foi, s'cria J.-T. Maston, aux prochaines lections il n'a que
faire de compter sur ma voix!

--Ni sur les ntres, rpondirent d'un commun accord ces belliqueux
invalides.

--En attendant, reprit J.-T. Maston, et pour conclure, si l'on ne me
fournit pas l'occasion d'essayer mon nouveau mortier sur un vrai champ
de bataille, je donne ma dmission de membre du Gun-Club, et je cours
m'enterrer dans les savanes de l'Arkansas!

--Nous vous y suivrons, rpondirent les interlocuteurs de l'audacieux
J.-T. Maston.

Or les choses en taient l, les esprits se montaient de plus en plus,
et le club tait menac d'une dissolution prochaine, quand un vnement
inattendu vint empcher cette regrettable catastrophe.

Le lendemain mme de cette conversation, chaque membre du cercle
recevait une circulaire libelle en ces termes:

  Baltimore, 3 octobre.

  Le prsident du Gun-Club a l'honneur de prvenir ses collgues qu'
  la sance du 5 courant il leur fera une communication de nature  les
  intresser vivement. En consquence, il les prie, toute affaire
  cessante, de se rendre  l'invitation qui leur est faite par la
  prsente.

  Trs-cordialement leur

  IMPEY BARBICANE, P. G.-C.




[Illustration: Les artilleurs du Gun-Club (p. 5).]

CHAPITRE II

COMMUNICATION DU PRSIDENT BARBICANE.


Le 5 octobre,  huit heures du soir, une foule compacte se pressait dans
les salons du Gun-Club, 21, Union-square. Tous les membres du cercle
rsidant  Baltimore s'taient rendus  l'invitation de leur prsident.
Quant aux membres correspondants, les express les dbarquaient par
centaines dans les rues de la ville, et si grande que ft la hall des
sances, ce monde de savants n'avait pu y trouver place; aussi
refluait-il dans les salles voisines, au fond des couloirs et jusqu'au
milieu des cours extrieures; l, il rencontrait le simple populaire qui
se pressait aux portes, chacun cherchant  gagner les premiers rangs,
tous avides de connatre l'importante communication du prsident
Barbicane, se poussant, se bousculant, s'crasant avec cette libert
d'action particulire aux masses leves dans les ides du self
government[8].

  [8] Gouvernement personnel.

[Illustration: Le prsident Barbicane (p. 11).]

Ce soir-l, un tranger qui se ft trouv  Baltimore n'et pas obtenu,
mme  prix d'or, de pntrer dans la grande salle; celle-ci tait
exclusivement rserve aux membres rsidants ou correspondants; nul
autre n'y pouvait prendre place, et les notables de la cit, les
magistrats du conseil des selectmen[9] avaient d se mler  la foule de
leurs administrs, pour saisir au vol les nouvelles de l'intrieur.

  [9] Administrateurs de la ville lus par la population.

Cependant l'immense hall offrait aux regards un curieux spectacle. Ce
vaste local tait merveilleusement appropri  sa destination. De hautes
colonnes formes de canons superposs auxquels d'pais mortiers
servaient de base soutenaient les fines armatures de la vote,
vritables dentelles de fonte frappes  l'emporte-pice. Des panoplies
d'espingoles, de tromblons, d'arquebuses, de carabines, de toutes les
armes  feu anciennes ou modernes s'cartelaient sur les murs dans un
entrelacement pittoresque. Le gaz sortait  pleine flamme d'un millier
de revolvers groups en forme de lustres, tandis que des girandoles de
pistolets et des candlabres, faits de fusils runis en faisceaux,
compltaient ce splendide clairage. Les modles de canons, les
chantillons de bronze, les mires cribles de coups, les plaques brises
au choc des boulets du Gun-Club, les assortiments de refouloirs et
d'couvillons, les chapelets de bombes, les colliers de projectiles, les
guirlandes d'obus, en un mot, tous les outils de l'artilleur
surprenaient l'oeil par leur tonnante disposition et laissaient 
penser que leur vritable destination tait plus dcorative que
meurtrire.

A la place d'honneur on voyait, abrit par une splendide vitrine, un
morceau de culasse, bris et tordu sous l'effort de la poudre, prcieux
dbris du canon de J.-T. Maston.

A l'extrmit de la salle, le prsident, assist de quatre secrtaires,
occupait une large esplanade. Son sige, lev sur un afft sculpt,
affectait dans son ensemble les formes puissantes d'un mortier de
trente-deux pouces; il tait braqu sous un angle de quatre-vingt-dix
degrs et suspendu  des tourillons, de telle sorte que le prsident
pouvait lui imprimer, comme aux rocking-chairs[10], un balancement
fort agrable par les grandes chaleurs. Sur le bureau, vaste plaque de
tle supporte par six caronades, on voyait un encrier d'un got exquis,
fait d'un biscaen dlicieusement cisel, et un timbre  dtonation qui
clatait,  l'occasion, comme un revolver. Pendant les discussions
vhmentes, cette sonnette d'un nouveau genre suffisait  peine 
couvrir la voix de cette lgion d'artilleurs surexcits.

  [10] Chaises  bascule en usage aux tats-Unis.

Devant le bureau, des banquettes disposes en zigzags, comme les
circonvallations d'un retranchement, formaient une succession de
bastions et de courtines o prenaient place les membres du Gun-Club, et
ce soir-l, on peut le dire, il y avait du monde sur les remparts. On
connaissait assez le prsident pour savoir qu'il n'et pas drang ses
collgues sans un motif de la plus haute gravit.

Impey Barbicane tait un homme de quarante ans, calme, froid, austre,
d'un esprit minemment srieux et concentr; exact comme un chronomtre,
d'un temprament  toute preuve, d'un caractre inbranlable; peu
chevaleresque, aventureux cependant, mais apportant des ides pratiques
jusque dans ses entreprises les plus tmraires; l'homme par excellence
de la Nouvelle-Angleterre, le Nordiste colonisateur, le descendant de
ces Ttes-Rondes si funestes aux Stuarts, et l'implacable ennemi des
gentlemen du Sud, ces anciens Cavaliers de la mre-patrie. En un mot, un
Yankee coul d'un seul bloc.

Barbicane avait fait une grande fortune dans le commerce des bois; nomm
directeur de l'artillerie pendant la guerre, il se montra fertile en
inventions; audacieux dans ses ides, il contribua puissamment aux
progrs de cette arme, et donna aux recherches exprimentales un
incomparable lan.

C'tait un personnage de taille moyenne, ayant, par une rare exception
dans le Gun-Club, tous ses membres intacts. Ses traits accentus
semblaient tracs  l'querre et au tire-ligne, et s'il est vrai que,
pour deviner les instincts d'un homme, on doive le regarder de profil,
Barbicane, vu ainsi, offrait les indices les plus certains de l'nergie,
de l'audace et du sang-froid.

En cet instant, il demeurait immobile dans son fauteuil, muet, absorb,
le regard en dedans, abrit sous son chapeau  haute forme, cylindre de
soie noire qui semble viss sur les crnes amricains.

Ses collgues causaient bruyamment autour de lui sans le distraire; ils
s'interrogeaient, ils se lanaient dans le champ des suppositions, ils
examinaient leur prsident et cherchaient, mais en vain,  dgager l'X
de son imperturbable physionomie.

Lorsque huit heures sonnrent  l'horloge fulminante de la grande salle,
Barbicane, comme s'il et t mu par un ressort, se redressa subitement;
il se fit un silence gnral, et l'orateur, d'un ton un peu emphatique,
prit la parole en ces termes:

Braves collgues, depuis trop longtemps dj une paix infconde est
venue plonger les membres du Gun-Club dans un regrettable
dsoeuvrement. Aprs une priode de quelques annes, si pleine
d'incidents, il a fallu abandonner nos travaux et nous arrter net sur
la route du progrs. Je ne crains pas de le proclamer  haute voix,
toute guerre qui nous remettrait les armes  la main serait bien
venue...

--Oui, la guerre! s'cria l'imptueux J.-T. Maston.

--coutez! coutez! rpliqua-t-on de toutes parts.

--Mais la guerre, dit Barbicane, la guerre est impossible dans les
circonstances actuelles, et, quoi que puisse esprer mon honorable
interrupteur, de longues annes s'couleront encore avant que nos canons
ne tonnent sur un champ de bataille. Il faut donc en prendre son parti
et chercher dans un autre ordre d'ides un aliment  l'activit qui nous
dvore!

L'assemble sentit que son prsident allait aborder le point dlicat.
Elle redoubla d'attention.

Depuis quelques mois, mes braves collgues, reprit Barbicane, je me
suis demand si, tout en restant dans notre spcialit, nous ne
pourrions pas entreprendre quelque grande exprience digne du
dix-neuvime sicle, et si les progrs de la balistique ne nous
permettraient pas de la mener  bonne fin. J'ai donc cherch, travaill,
calcul, et de mes tudes est rsulte cette conviction que nous devons
russir dans une entreprise qui paratrait impraticable  tout autre
pays. Ce projet, longuement labor, va faire l'objet de ma
communication; il est digne de vous, digne du pass du Gun-Club, et il
ne pourra manquer de faire du bruit dans le monde!

--Beaucoup de bruit? s'cria un artilleur passionn.

--Beaucoup de bruit dans le vrai sens du mot, rpondit Barbicane.

--N'interrompez pas! rptrent plusieurs voix.

--Je vous prie donc, braves collgues, reprit le prsident, de
m'accorder toute votre attention.

Un frmissement courut dans l'assemble. Barbicane, ayant d'un geste
rapide assur son chapeau sur sa tte, continua son discours d'une voix
calme:

Il n'est aucun de vous, braves collgues, qui n'ait vu la Lune, ou tout
au moins, qui n'en ait entendu parler. Ne vous tonnez pas si je viens
vous entretenir ici de l'astre des nuits. Il nous est peut-tre rserv
d'tre les Colombs de ce monde inconnu. Comprenez-moi, secondez-moi de
tout votre pouvoir, je vous mnerai  sa conqute, et son nom se joindra
 ceux des trente-six tats qui forment ce grand pays de l'Union!

--Hurrah pour la Lune! s'cria le Gun-Club d'une seule voix.

--On a beaucoup tudi la Lune, reprit Barbicane; sa masse, sa densit,
son poids, son volume, sa constitution, ses mouvements, sa distance, son
rle dans le monde solaire sont parfaitement dtermins; on a dress des
cartes slnographiques[11] avec une perfection qui gale, si mme elle
ne surpasse pas celle des cartes terrestres; la photographie a donn de
notre satellite des preuves d'une incomparable beaut[12]. En un mot,
on sait de la Lune tout ce que les sciences mathmatiques, l'astronomie,
la gologie, l'optique peuvent en apprendre; mais jusqu'ici il n'a
jamais t tabli de communication directe avec elle.

  [11] De [Grec: seln], mot grec qui signifie Lune.

  [12] Voir les magnifiques clichs de la Lune, obtenus par M. Waren
  de la Rue.

Un violent mouvement d'intrt et de surprise accueillit cette phrase de
l'orateur.

Permettez-moi, reprit-il, de vous rappeler en quelques mots comment
certains esprits ardents, embarqus pour des voyages imaginaires,
prtendirent avoir pntr les secrets de notre satellite. Au
dix-septime sicle, un certain David Fabricius se vanta d'avoir vu de
ses yeux des habitants de la Lune. En 1649, un Franais, Jean Baudoin,
publia _le Voyage fait au monde de la Lune par Dominique Gonzals,
aventurier espagnol_. A la mme poque, Cyrano de Bergerac fit paratre
cette expdition clbre qui eut tant de succs en France. Plus tard, un
autre Franais,--ces gens-l s'occupent beaucoup de la Lune,--le nomm
Fontenelle crivit _la Pluralit des Mondes_, un chef-d'oeuvre en son
temps; mais la science, en marchant, crase mme les chefs-d'oeuvre!
Vers 1835, un opuscule traduit du _New-York American_ raconta que sir
John Herschell, envoy au cap de Bonne-Esprance pour y faire des tudes
astronomiques, avait, au moyen d'un tlescope perfectionn par un
clairage intrieur, ramen la Lune  une distance de quatre-vingts
yards[13]. Alors il aurait aperu distinctement des cavernes dans
lesquelles vivaient des hippopotames, de vertes montagnes franges de
dentelles d'or, des moutons aux cornes d'ivoire, des chevreuils blancs,
des habitants avec des ailes membraneuses comme celles de la
chauve-souris. Cette brochure, oeuvre d'un Amricain nomm Locke[14],
eut un trs-grand succs. Mais bientt on reconnut que c'tait une
mystification scientifique, et les Franais furent les premiers  en
rire.

  [13] Le yard vaut un peu moins que le mtre, soit 0,91 cent.

  [14] Cette brochure fut publie en France par le rpublicain Laviron,
  qui fut tu au sige de Rome en 1849.

--Rire d'un Amricain! s'cria J.-T. Maston; mais voil un _casus
belli_!...

--Rassurez-vous, mon digne ami. Les Franais, avant d'en rire, avaient
t parfaitement dupes de notre compatriote. Pour terminer ce rapide
historique, j'ajouterai qu'un certain Hans Pfaal de Rotterdam,
s'lanant dans un ballon rempli d'un gaz tir de l'azote, et
trente-sept fois plus lger que l'hydrogne, atteignit la Lune aprs
dix-neuf jours de traverse. Ce voyage, comme les tentatives
prcdentes, tait simplement imaginaire, mais ce fut l'oeuvre d'un
crivain populaire en Amrique, d'un gnie trange et contemplatif. J'ai
nomm Po!

--Hurrah pour Edgard Po! s'cria l'assemble, lectrise par les
paroles de son prsident.

--J'en ai fini, reprit Barbicane, avec ces tentatives que j'appellerai
purement littraires, et parfaitement insuffisantes pour tablir des
relations srieuses avec l'astre des nuits. Cependant, je dois ajouter
que quelques esprits pratiques essayrent de se mettre en communication
srieuse avec lui. Ainsi, il y a quelques annes, un gomtre allemand
proposa d'envoyer une commission de savants dans les steppes de la
Sibrie. L, sur de vastes plaines, on devait tablir d'immenses figures
gomtriques, dessines au moyen de rflecteurs lumineux, entre autres
le carr de l'hypothnuse, vulgairement appel le Pont aux nes par
les Franais. Tout tre intelligent, disait le gomtre, doit
comprendre la destination scientifique de cette figure. Les
Slnites[15], s'ils existent, rpondront par une figure semblable, et
la communication une fois tablie, il sera facile de crer un alphabet
qui permettra de s'entretenir avec les habitants de la Lune. Ainsi
parlait le gomtre allemand, mais son projet ne fut pas mis 
excution, et jusqu'ici aucun lien direct n'a exist entre la Terre et
son satellite. Mais il est rserv au gnie pratique des Amricains de
se mettre en rapport avec le monde sidral. Le moyen d'y parvenir est
simple, facile, certain, immanquable, et il va faire l'objet de ma
proposition.

  [15] Habitants de la Lune.

Un brouhaha, une tempte d'exclamations accueillit ces paroles. Il
n'tait pas un seul des assistants qui ne ft domin, entran, enlev
par les paroles de l'orateur.

coutez! coutez! Silence donc! s'cria-t-on de toutes parts.

Lorsque l'agitation fut calme, Barbicane reprit d'une voix plus grave
son discours interrompu:

Vous savez, dit-il, quels progrs la balistique a faits depuis quelques
annes et  quel degr de perfection les armes  feu seraient parvenues,
si la guerre et continu. Vous n'ignorez pas non plus que, d'une faon
gnrale, la force de rsistance des canons et la puissance expansive de
la poudre sont illimites. Eh bien! partant de ce principe, je me suis
demand si, au moyen d'un appareil suffisant, tabli dans des conditions
de rsistance dtermines, il ne serait pas possible d'envoyer un boulet
dans la Lune!

A ces paroles, un oh! de stupfaction s'chappa de mille poitrines
haletantes; puis il se fit un moment de silence, semblable  ce calme
profond qui prcde les coups de tonnerre. Et, en effet, le tonnerre
clata, mais un tonnerre d'applaudissements, de cris, de clameurs, qui
fit trembler la salle des sances. Le prsident voulait parler; il ne le
pouvait pas. Ce ne fut qu'au bout de dix minutes qu'il parvint  se
faire entendre.

Laissez-moi achever, reprit-il froidement. J'ai pris la question sous
toutes ses faces, je l'ai aborde rsolment, et de mes calculs
indiscutables il rsulte que tout projectile dou d'une vitesse initiale
de douze mille yards[16] par seconde, et dirig vers la Lune, arrivera
ncessairement jusqu' elle. J'ai donc l'honneur de vous proposer, mes
braves collgues, de tenter cette petite exprience!

  [16] Environ 11,000 mtres.




CHAPITRE III

EFFET DE LA COMMUNICATION BARBICANE.


Il est impossible de peindre l'effet produit par les dernires paroles
de l'honorable prsident. Quels cris! quelles vocifrations! quelle
succession de grognements, de hurrahs, de hip! hip! hip! et de toutes
ces onomatopes qui foisonnent dans la langue amricaine. C'tait un
dsordre, un brouhaha indescriptible! Les bouches criaient, les mains
battaient, les pieds branlaient le plancher des salles. Toutes les
armes de ce muse d'artillerie, partant  la fois, n'auraient pas agit
plus violemment les ondes sonores. Cela ne peut surprendre. Il y a des
canonniers presque aussi bruyants que leurs canons.

Barbicane demeurait calme au milieu de ces clameurs enthousiastes;
peut-tre voulait-il encore adresser quelques paroles  ses collgues,
car ses gestes rclamrent le silence, et son timbre fulminant s'puisa
en violentes dtonations. On ne l'entendit mme pas. Bientt il fut
arrach de son sige, port en triomphe, et des mains de ses fidles
camarades il passa dans les bras d'une foule non moins surexcite.

Rien ne saurait tonner un Amricain. On a souvent rpt que le mot
impossible n'tait pas franais; on s'est videmment tromp de
dictionnaire. En Amrique, tout est facile, tout est simple, et quant
aux difficults mcaniques, elles sont mortes avant d'tre nes. Entre
le projet Barbicane et sa ralisation, pas un vritable Yankee ne se
ft permis d'entrevoir l'apparence d'une difficult. Chose dite, chose
faite.

[Illustration: La sance du Gun-Club (p. 13).]

La promenade triomphale du prsident se prolongea dans la soire. Une
vritable marche aux flambeaux. Irlandais, Allemands, Franais,
cossais, tous ces individus htrognes dont se compose la population
du Maryland, criaient dans leur langue maternelle, et les vivats, les
hurrahs, les bravos s'entre-mlaient dans un inexprimable lan.

Prcisment, comme si elle et compris qu'il s'agissait d'elle, la Lune
brillait alors avec une sereine magnificence, clipsant de son intense
irradiation les feux environnants. Tous les Yankees dirigeaient leurs
yeux vers son disque tincelant; les uns la saluaient de la main, les
autres l'appelaient des plus doux noms; ceux-ci la mesuraient du
regard, ceux-l la menaaient du poing; de huit heures  minuit, un
opticien de Jone's-Fall-street fit sa fortune  vendre des lunettes.
L'astre des nuits tait lorgn comme une lady de haute vole. Les
Amricains en agissaient avec un sans-faon de propritaires. Il
semblait que la blonde Phoeb appartnt  ces audacieux conqurants et
ft dj partie du territoire de l'Union. Et pourtant il n'tait
question que de lui envoyer un projectile, faon assez brutale d'entrer
en relation, mme avec un satellite, mais fort en usage parmi les
nations civilises.

[Illustration: La promenade aux flambeaux (p. 16).]

Minuit venait de sonner, et l'enthousiasme ne baissait pas; il se
maintenait  dose gale dans toutes les classes de la population; le
magistrat, le savant, le ngociant, le marchand, le portefaix, les
hommes intelligents aussi bien que les gens verts[17], se sentaient
remus dans leur fibre la plus dlicate; il s'agissait l d'une
entreprise nationale; aussi la ville haute, la ville basse, les quais
baigns par les eaux du Patapsco, les navires emprisonns dans leurs
bassins regorgeaient d'une foule ivre de joie, de gin et de wisky;
chacun conversait, prorait, discutait, disputait, approuvait,
applaudissait, depuis le gentleman nonchalamment tendu sur le canap
des bar-rooms devant sa chope de sherry-cobbler[18], jusqu'au waterman
qui se grisait de casse-poitrine[19] dans les sombres tavernes du
Fells-Point.

  [17] Expression tout  fait amricaine pour dsigner des gens nafs.

  [18] Mlange de rhum, de jus d'orange, de sucre, de canelle et
  de muscade. Cette boisson de couleur jauntre s'aspire dans des chopes
  au moyen d'un chalumeau de verre. Les bar-rooms sont des espces de
  cafs.

  [19] Boisson effrayante du bas peuple. Littralement, en anglais:
  _thorough knoch me down_.

Cependant, vers deux heures, l'motion se calma. Le prsident Barbicane
parvint  rentrer chez lui, bris, cras, moulu. Un hercule n'et pas
rsist  un enthousiasme pareil. La foule abandonna peu  peu les
places et les rues. Les quatre rails-roads de l'Ohio, de Susquehanna, de
Philadelphie et de Washington, qui convergent  Baltimore, jetrent le
public hexogne aux quatre coins des tats-Unis, et la ville se reposa
dans une tranquillit relative.

Ce serait d'ailleurs une erreur de croire que, pendant cette soire
mmorable, Baltimore ft seule en proie  cette agitation. Les grandes
villes de l'Union, New-York, Boston, Albany, Washington, Richmond,
Crescent-City[20], Charleston, la Mobile, du Texas au Massachussets, du
Michigan aux Florides, toutes prenaient leur part de ce dlire. En
effet, les trente mille correspondants du Gun-Club connaissaient la
lettre de leur prsident, et ils attendaient avec une gale impatience
la fameuse communication du 5 octobre. Aussi, le soir mme,  mesure que
les paroles s'chappaient des lvres de l'orateur, elles couraient sur
les fils tlgraphiques,  travers les tats de l'Union, avec une
vitesse de deux cent quarante-huit mille quatre cent quarante-sept
milles[21]  la seconde. On peut donc dire avec une certitude absolue
qu'au mme instant les tats-Unis d'Amrique, dix fois grands comme la
France, poussrent un seul hurrah, et que vingt-cinq millions de
coeurs, gonfls d'orgueil, battirent de la mme pulsation.

  [20] Surnom de la Nouvelle-Orlans.

  [21] Cent mille lieues. C'est la vitesse de l'lectricit.

Le lendemain, quinze cents journaux quotidiens, hebdomadaires,
bimensuels ou mensuels, s'emparrent de la question; ils l'examinrent
sous ses diffrents aspects physiques, mtorologiques, conomiques ou
moraux, au point de vue de la prpondrance politique ou de la
civilisation. Ils se demandrent si la Lune tait un monde achev, si
elle ne subissait plus aucune transformation. Ressemblait-elle  la
Terre au temps o l'atmosphre n'existait pas encore? Quel spectacle
prsentait cette face invisible au sphrode terrestre? Bien qu'il ne
s'agt encore que d'envoyer un boulet  l'astre des nuits, tous voyaient
l le point de dpart d'une srie d'expriences; tous espraient qu'un
jour l'Amrique pntrerait les derniers secrets de ce disque
mystrieux, et quelques-uns mme semblrent craindre que sa conqute ne
dranget sensiblement l'quilibre europen.

Le projet discut, pas une feuille ne mit en doute sa ralisation; les
recueils, les brochures, les bulletins, les magazines publis par les
socits savantes, littraires ou religieuses, en firent ressortir les
avantages, et la Socit d'Histoire naturelle de Boston, la Socit
amricaine des sciences et des arts d'Albany, la Socit gographique
et statistique de New-York, la Socit philosophique amricaine de
Philadelphie, l'Institution Smithsonienne de Washington, envoyrent
dans mille lettres leurs flicitations au Gun-Club, avec des offres
immdiates de services et d'argent.

Aussi, on peut le dire, jamais proposition ne runit un pareil nombre
d'adhrents; d'hsitations, de doutes, d'inquitudes, il ne fut mme pas
question. Quant aux plaisanteries, aux caricatures, aux chansons qui
eussent accueilli en Europe, et particulirement en France, l'ide
d'envoyer un projectile  la Lune, elles auraient fort mal servi leur
auteur; tous les life-preservers[22] du monde eussent t impuissants
 le garantir contre l'indignation gnrale. Il y a des choses dont on
ne rit pas dans le nouveau monde.

  [22] Arme de poche faite d'une baleine flexible et d'une boule de
  mtal.

Impey Barbicane devint donc,  partir de ce jour, un des plus grands
citoyens des tats-Unis, quelque chose comme le Washington de la
science, et un trait, entre plusieurs, montrera jusqu'o allait cette
infodation subite d'un peuple  un homme.

Quelques jours aprs la fameuse sance du Gun-Club, le directeur d'une
troupe anglaise annona au thtre de Baltimore la reprsentation de
_Much ado about nothing_[23]. Mais la population de la ville, voyant
dans ce titre une allusion blessante aux projets du prsident Barbicane,
envahit la salle, brisa les banquettes et obligea le malheureux
directeur  changer son affiche. Celui-ci, en homme d'esprit,
s'inclinant devant la volont publique, remplaa la malencontreuse
comdie par _As you like it_[24], et pendant plusieurs semaines, il
fit des recettes phnomnales.

  [23] _Beaucoup de bruit pour rien_, une des comdies de Shakspeare.

  [24] _Comme il vous plaira_, de Shakspeare.




CHAPITRE IV

RPONSE DE L'OBSERVATOIRE DE CAMBRIDGE.


Cependant Barbicane ne perdit pas un instant au milieu des ovations dont
il tait l'objet. Son premier soin fut de runir ses collgues dans les
bureaux du Gun-Club. L, aprs discussion, on convint de consulter les
astronomes sur la partie astronomique de l'entreprise; leur rponse une
fois connue, on discuterait alors les moyens mcaniques, et rien ne
serait nglig pour assurer le succs de cette grande exprience.

Une note trs-prcise, contenant des questions spciales, fut donc
rdige et adresse  l'Observatoire de Cambridge, dans le
Massachussets. Cette ville, o fut fonde la premire Universit des
tats-Unis, est justement clbre par son bureau astronomique. L se
trouvent runis des savants du plus haut mrite; l fonctionne la
puissante lunette qui permit  Bond de rsoudre la nbuleuse d'Andromde
et  Clarke de dcouvrir le satellite de Sirius. Cet tablissement
clbre justifiait donc  tous les titres la confiance du Gun-Club.

Aussi, deux jours aprs, sa rponse, si impatiemment attendue, arrivait
entre les mains du prsident Barbicane.

Elle tait conue en ces termes:

  _Le Directeur de l'Observatoire de Cambridge au Prsident du Gun-Club, 
  Baltimore._

  Cambridge, 7 octobre.

  Au reu de votre honore du 6 courant, adresse  l'Observatoire de
  Cambridge au nom des membres du Gun-Club de Baltimore, notre bureau
  s'est immdiatement runi, et il a jug  propos[25] de rpondre comme
  suit:

  Les questions qui lui ont t poses sont celles-ci:

  1 Est-il possible d'envoyer un projectile dans la Lune?

  2 Quelle est la distance exacte qui spare la Terre de son satellite?

  3 Quelle sera la dure du trajet du projectile auquel aura t
  imprime une vitesse initiale suffisante, et par consquent,  quel
  moment devra-t-on le lancer pour qu'il rencontre la Lune en un point
  dtermin?

  4 A quel moment prcis la Lune se prsentera-t-elle dans la position
  la plus favorable pour tre atteinte par le projectile?

  5 Quel point du ciel devra-t-on viser avec le canon destin  lancer
  le projectile?

  6 Quelle place la Lune occupera-t-elle dans le ciel au moment o
  partira le projectile?

  Sur la premire question:--Est-il possible d'envoyer un projectile dans
  la Lune?

  Oui, il est possible d'envoyer un projectile dans la Lune, si l'on
  parvient  animer ce projectile d'une vitesse initiale de douze mille
  yards par seconde. Le calcul dmontre que cette vitesse est suffisante.
  A mesure que l'on s'loigne de la Terre, l'action de la pesanteur
  diminue en raison inverse du carr des distances, c'est--dire que, pour
  une distance trois fois plus grande, cette action est neuf fois moins
  forte. En consquence, la pesanteur du boulet dcrotra rapidement, et
  finira par s'annuler compltement au moment o l'attraction de la Lune
  fera quilibre  celle de la Terre, c'est--dire aux quarante-sept
  cinquante-deuximes du trajet. En ce moment le projectile ne psera
  plus, et, s'il franchit ce point, il tombera sur la Lune par l'effet
  seul de l'attraction lunaire. La possibilit thorique de l'exprience
  est donc absolument dmontre; quant  sa russite, elle dpend
  uniquement de la puissance de l'engin employ.

  Sur la deuxime question:--Quelle est la distance exacte qui spare la
  Terre de son satellite?

  La Lune ne dcrit pas autour de la Terre une circonfrence, mais bien
  une ellipse dont notre globe occupe l'un des foyers; de l cette
  consquence que la Lune se trouve tantt plus rapproche de la Terre, et
  tantt plus loigne ou, en termes astronomiques, tantt dans son
  apoge, tantt dans son prige. Or, la diffrence entre sa plus grande
  et sa plus petite distance est assez considrable, dans l'espce, pour
  qu'on ne doive pas la ngliger. En effet, dans son apoge, la Lune est 
  deux cent quarante-sept mille cinq cent cinquante-deux milles (--99,640
  lieues de 4 kilomtres), et dans son prige  deux cent dix-huit mille
  six cent cinquante-sept milles seulement (--88,010 lieues), ce qui fait
  une diffrence de vingt-huit mille huit cent quatre-vingt-quinze milles
  (--11,630 lieues), ou plus du neuvime du parcours. C'est donc la
  distance prigenne de la Lune qui doit servir de base aux calculs.

  Sur la troisime question:--Quelle sera la dure du trajet du
  projectile auquel aura t imprime une vitesse initiale suffisante, et,
  par consquent,  quel moment devra-t-on le lancer pour qu'il rencontre
  la Lune en un point dtermin?

  Si le boulet conservait indfiniment la vitesse initiale de douze
  mille yards par seconde qui lui aura t imprime  son dpart, il ne
  mettrait que neuf heures environ  se rendre  sa destination; mais
  comme cette vitesse initiale ira continuellement en dcroissant, il se
  trouve, tout calcul fait, que le projectile emploiera trois cent mille
  secondes, soit quatre-vingt-trois heures et vingt minutes pour atteindre
  le point o les attractions terrestre et lunaire se font quilibre, et
  de ce point il tombera sur la Lune en cinquante mille secondes, ou
  treize heures cinquante-trois minutes et vingt secondes. Il conviendra
  donc de le lancer quatre-vingt-dix-sept heures treize minutes et vingt
  secondes avant l'arrive de la Lune au point vis.

  Sur la quatrime question:--A quel moment prcis la Lune se
  prsentera-t-elle dans la position la plus favorable pour tre atteinte
  par le projectile?

  D'aprs ce qui vient d'tre dit ci-dessus, il faut d'abord choisir
  l'poque o la Lune sera dans son prige, et en mme temps le moment o
  elle passera au znith, ce qui diminuera encore le parcours d'une
  distance gale au rayon terrestre, soit trois mille neuf cent dix-neuf
  milles; de telle sorte que le trajet dfinitif sera de deux cent
  quatorze mille neuf cent soixante-seize milles (--86,410, lieues). Mais,
  si chaque mois la Lune passe  son prige, elle ne se trouve pas
  toujours au znith  ce moment. Elle ne se prsente dans ces deux
  conditions qu' de longs intervalles. Il faudra donc attendre la
  concidence du passage au prige et au znith. Or, par une heureuse
  circonstance, le 4 dcembre de l'anne prochaine, la Lune offrira ces
  deux conditions:  minuit, elle sera dans son prige, c'est--dire  sa
  plus courte distance de la Terre, et elle passera en mme temps au
  znith.

  Sur la cinquime question:--Quel point du ciel devra-t-on viser avec le
  canon destin  lancer le projectile?

  Les observations prcdentes tant admises, le canon devra tre braqu
  sur le znith[26] du lieu; de la sorte, le tir sera perpendiculaire au
  plan de l'horizon, et le projectile se drobera plus rapidement aux
  effets de l'attraction terrestre. Mais, pour que la Lune monte au znith
  d'un lieu, il faut que ce lieu ne soit pas plus haut en latitude que la
  dclinaison de cet astre, autrement dit, qu'il soit compris entre 0 et
  28 de latitude nord ou sud[27]. En tout autre endroit, le tir devrait
  tre ncessairement oblique, ce qui nuirait  la russite de
  l'exprience.

  Sur la sixime question:--Quelle place la Lune occupera-t-elle dans le
  ciel au moment o partira le projectile?

  Au moment o le projectile sera lanc dans l'espace, la Lune, qui
  avance chaque jour de treize degrs dix minutes et trente-cinq secondes,
  devra se trouver loigne du point znithal de quatre fois ce nombre,
  soit cinquante-deux degrs quarante-deux minutes et vingt secondes,
  espace qui correspond au chemin qu'elle fera pendant la dure du
  parcours du projectile. Mais comme il faut galement tenir compte de la
  dviation que fera prouver au boulet le mouvement de rotation de la
  terre, et comme le boulet n'arrivera  la Lune qu'aprs avoir dvi
  d'une distance gale  seize rayons terrestres, qui, compts sur
  l'orbite de la Lune, font environ onze degrs, on doit ajouter ces onze
  degrs  ceux qui expriment le retard de la Lune dj mentionn, soit
  soixante-quatre degrs en chiffres ronds. Ainsi donc, au moment du tir,
  le rayon visuel men  la Lune fera avec la verticale du lieu un angle
  de soixante-quatre degrs.

  Telles sont les rponses aux questions poses  l'Observatoire de
  Cambridge par les membres du Gun-Club.

  En rsum:

  1 Le canon devra tre tabli dans un pays situ entre 0 et 28 de
  latitude nord ou sud.

  2 Il devra tre braqu sur le znith du lieu.

  3 Le projectile devra tre anim d'une vitesse initiale de douze
  mille yards par seconde.

  4 Il devra tre lanc le 1er dcembre de l'anne prochaine,  onze
  heures, moins treize minutes et vingt secondes.

  5 Il rencontrera la Lune quatre jours aprs son dpart, le 4 dcembre
   minuit prcis, au moment o elle passera au znith.

  Les membres du Gun-Club doivent donc commencer sans retard les travaux
  ncessits par une pareille entreprise et tre prts  oprer au moment
  dtermin, car, s'ils laissaient passer cette date du 4 dcembre, ils ne
  retrouveraient la Lune dans les mmes conditions de prige et de znith
  que dix-huit ans et onze jours aprs.

  Le bureau de l'Observatoire de Cambridge se met entirement  leur
  disposition pour les questions d'astronomie thorique, et il joint par
  la prsente ses flicitations  celles de l'Amrique tout entire.

  Pour le bureau:

  J.-M. BELFAST,

  Directeur de l'Observatoire de Cambridge.

  [25] Il y a dans le texte le mot _expedient_, qui est absolument
  intraduisible en franais.

  [26] Le znith est le point du ciel situ verticalement au-dessus
  de la tte d'un observateur.

  [27] Il n'y a en effet que les rgions du globe comprises entre
  l'quateur et le vingt-huitime parallle, dans lesquelles la
  culmination de la Lune l'amne au znith; au-del du 28e degr, la
  Lune s'approche d'autant moins du znith que l'on s'avance vers les
  ples.




[Illustration: L'Observatoire de Cambridge (p. 20).]

CHAPITRE V

LE ROMAN DE LA LUNE.


Un observateur dou d'une vue infiniment pntrante, et plac  ce
centre inconnu autour duquel gravite le monde, aurait vu des myriades
d'atomes remplir l'espace  l'poque chaotique de l'univers. Mais peu 
peu avec les sicles, un changement se produisit; une loi d'attraction
se manifesta,  laquelle obirent les atomes errants jusqu'alors; ces
atomes se combinrent chimiquement suivant leurs affinits, se firent
molcules et formrent ces amas nbuleux dont sont parsemes les
profondeurs du ciel.

[Illustration: Les mouvements de translation de la Lune (p. 27).]

Ces amas furent aussitt anims d'un mouvement de rotation autour de
leur point central. Ce centre, form de molcules vagues, se prit 
tourner sur lui-mme en se condensant progressivement; d'ailleurs,
suivant des lois immuables de la mcanique,  mesure que son volume
diminuait par la condensation, son mouvement de rotation s'acclrait,
et ces deux effets persistant, il en rsulta une toile principale,
centre de l'amas nbuleux.

En regardant attentivement, l'observateur et alors vu les autres
molcules de l'amas se comporter comme l'toile centrale, se condenser 
sa faon par un mouvement de rotation progressivement acclr, et
graviter autour d'elle sous forme d'toiles innombrables. La nbuleuse,
dont les astronomes comptent prs de cinq mille actuellement, tait
forme.

Parmi ces cinq mille nbuleuses, il en est une que les hommes ont nomme
la Voie lacte[28], et qui renferme dix-huit millions d'toiles, dont
chacune est devenue le centre d'un monde solaire.

  [28] Du mot grec [Grec: galaktos], qui signifie lait.

Si l'observateur et alors spcialement examin entre ces dix-huit
millions d'astres l'un des plus modestes et des moins brillants[29], une
toile de quatrime ordre, celle qui s'appelle orgueilleusement le
Soleil, tous les phnomnes auxquels est due la formation de l'univers
se seraient successivement accomplis  ses yeux.

  [29] Le diamtre de Sirius, suivant Wollaston, doit galer douze fois
  celui du Soleil, soit 4,300,000 lieues.

En effet, ce Soleil, encore  l'tat gazeux et compos de molcules
mobiles, il l'et aperu tournant sur son axe pour achever son travail
de concentration. Ce mouvement, fidle aux lois de la mcanique, se ft
acclr avec la diminution de volume, et un moment serait arriv o la
force centrifuge l'aurait emport sur la force centripte, qui tend 
repousser les molcules vers le centre.

Alors un autre phnomne se serait pass devant les yeux de
l'observateur, et les molcules situes dans le plan de l'quateur,
s'chappant comme la pierre d'une fronde dont la corde vient  se briser
subitement, auraient t former autour du Soleil plusieurs anneaux
concentriques semblables  celui de Saturne. A leur tour, ces anneaux de
matire cosmique, pris d'un mouvement de rotation autour de la masse
centrale, se seraient briss et dcomposs en nbulosits secondaires,
c'est--dire en plantes.

Si l'observateur et alors concentr toute son attention sur ces
plantes, il les aurait vu se comporter exactement comme le Soleil et
donner naissance  un ou plusieurs anneaux cosmiques, origines de ces
astres d'ordre infrieur qu'on appelle satellites.

Ainsi donc, en remontant de l'atome  la molcule, de la molcule 
l'amas nbuleux, de l'amas nbuleux  la nbuleuse, de la nbuleuse 
l'toile principale, de l'toile principale au Soleil, du Soleil  la
plante, et de la plante au satellite, on a toute la srie des
transformations subies par les corps clestes depuis les premiers jours
du monde.

Le Soleil semble perdu dans les immensits du monde stellaire, et
cependant il est rattach, par les thories actuelles de la science, 
la nbuleuse de la Voie lacte. Centre d'un monde, et si petit qu'il
paraisse au milieu des rgions thres, il est cependant norme, car sa
grosseur est quatorze cent mille fois celle de la Terre. Autour de lui
gravitent huit plantes, sorties de ses entrailles mmes aux premiers
temps de la cration. Ce sont, en allant du plus proche de ces astres au
plus loign, Mercure, Vnus, la Terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus
et Neptune. De plus, entre Mars et Jupiter circulent rgulirement
d'autres corps moins considrables, peut-tre les dbris errants d'un
astre bris en plusieurs milliers de morceaux, dont le tlescope a
reconnu quatre-vingt-dix-sept jusqu' ce jour[30].

  [30] Quelques-uns de ces astrodes sont assez petits pour qu'on
  puisse en faire le tour dans l'espace d'une seule journe en marchant
  au pas gymnastique.

De ces serviteurs que le Soleil maintient dans leur orbite elliptique
par la grande loi de la gravitation, quelques-uns possdent  leur tour
des satellites. Uranus en a huit, Saturne huit, Jupiter quatre, Neptune
trois peut-tre, la Terre un; ce dernier, l'un des moins importants du
monde solaire, s'appelle la Lune, et c'est lui que le gnie audacieux
des Amricains prtendait conqurir.

L'astre des nuits, par sa proximit relative et le spectacle rapidement
renouvel de ses phases diverses, a tout d'abord partag avec le Soleil
l'attention des habitants de la Terre; mais le Soleil est fatigant au
regard, et les splendeurs de sa lumire obligent ses contemplateurs 
baisser les yeux.

La blonde Phoeb, plus humaine au contraire, se laisse complaisamment
voir dans sa grce modeste; elle est douce  l'oeil, peu ambitieuse,
et cependant, elle se permet parfois d'clipser son frre, le radieux
Apollon, sans jamais tre clipse par lui. Les mahomtans ont compris
la reconnaissance qu'ils devaient  cette fidle amie de la Terre, et
ils ont rgl leurs mois sur sa rvolution[31].

  [31] Vingt-neuf jours et demi environ.

Les premiers peuples vourent un culte particulier  cette chaste
desse. Les gyptiens l'appelaient Isis, les Phniciens la nommaient
Astart; les Grecs l'adorrent sous le nom de Phoeb, fille de Latone
et de Jupiter, et ils expliquaient ses clipses par les visites
mystrieuses de Diane au bel Endymion. A en croire la lgende
mythologique, le lion de Nme parcourut les campagnes de la Lune avant
son apparition sur la Terre, et le pote Agsianax, cit par Plutarque,
clbra dans ses vers ces doux yeux, ce nez charmant et cette bouche
aimable, forms par les parties lumineuses de l'adorable Sln.

Mais si les anciens comprirent bien le caractre, le temprament, en un
mot, les qualits morales de la Lune au point de vue mythologique, les
plus savants d'entre eux demeurrent fort ignorants en slnographie.

Cependant, plusieurs astronomes des poques recules dcouvrirent
certaines particularits confirmes aujourd'hui par la science. Si les
Arcadiens prtendirent avoir habit la Terre  une poque o la Lune
n'existait pas encore, si Simplicius la crut immobile et attache  la
vote de cristal, si Tatius la regarda comme un fragment dtach du
disque solaire, si Clarque, le disciple d'Aristote, en fit un miroir
poli sur lequel se rflchissaient les images de l'Ocan, si d'autres
enfin ne virent en elle qu'un amas de vapeurs exhales par la Terre, ou
un globe moiti feu, moiti glace, qui tournait sur lui-mme, quelques
savants, au moyen d'observations sagaces,  dfaut d'instruments
d'optique, souponnrent la plupart des lois qui rgissent l'astre des
nuits.

Ainsi Thals de Milet, 460 ans avant J.-C., mit l'opinion que la Lune
tait claire par le Soleil. Aristarque de Samos donna la vritable
explication de ses phases. Clomne enseigna qu'elle brillait d'une
lumire rflchie. Le Chalden Brose dcouvrit que la dure de son
mouvement de rotation tait gale  celle de son mouvement de
rvolution, et il expliqua de la sorte le fait que la Lune prsente
toujours la mme face. Enfin Hipparque, deux sicles avant l're
chrtienne, reconnut quelques ingalits dans les mouvements apparents
du satellite de la Terre.

Ces diverses observations se confirmrent par la suite et profitrent
aux nouveaux astronomes. Ptolme, au deuxime sicle, l'Arabe
Aboul-Wfa, au dixime, compltrent les remarques d'Hipparque sur les
ingalits que subit la Lune en suivant la ligne ondule de son orbite
sous l'action du Soleil. Puis Copernic[32], au quinzime sicle, et
Tycho Brah, au seizime, exposrent compltement le systme du monde et
le rle que joue la Lune dans l'ensemble des corps clestes.

  [32] Voir _Les Fondateurs de l'Astronomie moderne_, un livre admirable
  de M. J. Bertrand, de l'Institut.

A cette poque, ses mouvements taient  peu prs dtermins; mais de sa
constitution physique on savait peu de chose. Ce fut alors que Galile
expliqua les phnomnes de lumire produits dans certaines phases par
l'existence de montagnes auxquelles il donna une hauteur moyenne de
quatre mille cinq cents toises.

Aprs lui, Hvelius, un astronome de Dantzig, rabaissa les plus hautes
altitudes  deux mille six cents toises; mais son confrre Riccioli les
reporta  sept mille.

Herschell,  la fin du dix-huitime sicle, arm d'un puissant
tlescope, rduisit singulirement les mesures prcdentes. Il donna
dix-neuf cents toises aux montagnes les plus leves, et ramena la
moyenne des diffrentes hauteurs  quatre cents toises seulement. Mais
Herschell se trompait encore, et il fallut les observations de
Shroeter, Louville, Halley, Nasmyth, Bianchini, Pastorf, Lohrman,
Gruithuysen, et surtout les patientes tudes de MM. Beer et Moedeler,
pour rsoudre dfinitivement la question. Grce  ces savants,
l'lvation des montagnes de la Lune est parfaitement connue
aujourd'hui. MM. Beer et Moedeler ont mesur dix-neuf cent cinq
hauteurs, dont six sont au-dessus de deux mille six cents toises, et
vingt-deux au-dessus de deux mille quatre cents[33]. Leur plus haut
sommet domine de trois mille huit cent et une toises la surface du
disque lunaire.

  [33] La hauteur du mont Blanc au-dessus de la mer est de 4,813 mtres.

En mme temps, la reconnaissance de la Lune se compltait; cet astre
apparaissait cribl de cratres, et sa nature essentiellement volcanique
s'affirmait  chaque observation. Du dfaut de rfraction dans les
rayons des plantes occultes par elle on conclut que l'atmosphre
devait presque absolument lui manquer. Cette absence d'air entranait
l'absence d'eau. Il devenait donc manifeste que les Slnites, pour
vivre dans ces conditions, devaient avoir une organisation spciale et
diffrer singulirement des habitants de la Terre.

Enfin, grce aux mthodes nouvelles, les instruments plus perfectionns
fouillrent la Lune sans relche, ne laissant pas un point de sa face
inexplor, et cependant son diamtre mesure deux mille cent cinquante
milles[34], sa surface est la treizime partie de la surface du
globe[35], son volume la quarante-neuvime partie du volume du sphrode
terrestre; mais aucun de ses secrets ne pouvait chapper  l'oeil des
astronomes, et ces habiles savants portrent plus loin encore leurs
prodigieuses observations.

  [34] Huit cent soixante-neuf lieues, c'est--dire un peu plus du quart
  du rayon terrestre.

  [35] Trente-huit millions de kilomtres carrs.

Ainsi ils remarqurent que, pendant la pleine Lune, le disque
apparaissait dans certaines parties ray de lignes blanches, et pendant
les phases, ray de lignes noires. En tudiant avec une plus grande
prcision, ils parvinrent  se rendre un compte exact de la nature de
ces lignes. C'taient des sillons longs et troits, creuss entre des
bords parallles, aboutissant gnralement aux contours des cratres;
ils avaient une longueur comprise entre dix et cent milles et une
largeur de huit cents toises. Les astronomes les appelrent des
rainures, mais tout ce qu'ils surent faire, ce fut de les nommer ainsi.
Quant  la question de savoir si ces rainures taient des lits desschs
d'anciennes rivires ou non, ils ne purent la rsoudre d'une manire
complte. Aussi les Amricains espraient bien dterminer, un jour ou
l'autre, ce fait gologique. Ils se rservaient galement de reconnatre
cette srie de remparts parallles dcouverts  la surface de la Lune
par Gruithuysen, savant professeur de Munich, qui les considra comme un
systme de fortifications leves par les ingnieurs slnites. Ces deux
points, encore obscurs, et bien d'autres sans doute, ne pouvaient tre
dfinitivement rgls qu'aprs une communication directe avec la Lune.

Quant  l'intensit de sa lumire, il n'y avait plus rien  apprendre 
cet gard; on savait qu'elle est trois cent mille fois plus faible que
celle du Soleil, et que sa chaleur n'a pas d'action apprciable sur les
thermomtres; quant au phnomne connu sous le nom de lumire cendre,
il s'explique naturellement par l'effet des rayons du Soleil renvoys de
la Terre  la Lune, et qui semblent complter le disque lunaire, lorsque
celui-ci se prsente sous la forme d'un croissant dans ses premire et
dernire phases.

Tel tait l'tat des connaissances acquises sur le satellite de la
Terre, que le Gun-Club se proposait de complter  tous les points de
vue, cosmographiques, gologiques, politiques et moraux.




CHAPITRE VI

CE QU'IL N'EST PAS POSSIBLE D'IGNORER ET CE QU'IL N'EST PLUS PERMIS DE
CROIRE DANS LES TATS-UNIS.


La proposition Barbicane avait eu pour rsultat immdiat de remettre 
l'ordre du jour tous les faits astronomiques relatifs  l'astre des
nuits. Chacun se mit  l'tudier assidment. Il semblait que la Lune
appart pour la premire fois sur l'horizon et que personne ne l'et
encore entrevue dans les cieux. Elle devint  la mode; elle fut la
lionne du jour sans en paratre moins modeste, et prit rang parmi les
toiles sans en montrer plus de fiert. Les journaux ravivrent les
vieilles anecdotes dans lesquelles ce Soleil des loups jouait un rle;
ils rappelrent les influences que lui prtait l'ignorance des premiers
ges; ils le chantrent sur tous les tons; un peu plus, ils eussent cit
de ses bons mots; l'Amrique entire fut prise de slnomanie.

De leur ct, les revues scientifiques traitrent plus spcialement les
questions qui touchaient  l'entreprise du Gun-Club; la lettre de
l'Observatoire de Cambridge fut publie par eux, commente et approuve
sans rserve.

Bref, il ne fut plus permis, mme au moins lettr des Yankees, d'ignorer
un seul des faits relatifs  son satellite, ni  la plus borne des
vieilles mistress d'admettre encore de superstitieuses erreurs  son
endroit. La science leur arrivait sous toutes les formes; elle les
pntrait par les yeux et les oreilles; impossible d'tre un ne... en
astronomie.

Jusqu'alors, bien des gens ignoraient comment on avait pu calculer la
distance qui spare la Lune de la Terre. On profita de la circonstance
pour leur apprendre que cette distance s'obtenait par la mesure de la
parallaxe de la Lune. Si le mot parallaxe semblait les tonner, on leur
disait que c'tait l'angle form par deux lignes droites menes de
chaque extrmit du rayon terrestre jusqu' la Lune. Doutaient-ils de la
perfection de cette mthode, on leur prouvait immdiatement que,
non-seulement cette distance moyenne tait bien de deux cent
trente-quatre mille trois cent quarante-sept milles (--94,330 lieues),
mais encore que les astronomes ne se trompaient pas de soixante-dix
milles (--30 lieues).

A ceux qui n'taient pas familiariss avec les mouvements de la Lune,
les journaux dmontraient quotidiennement qu'elle possde deux
mouvements distincts, le premier dit de rotation sur un axe, le second
dit de rvolution autour de la Terre, s'accomplissant tous les deux dans
un temps gal, soit vingt-sept jours et un tiers[36].

  [36] C'est la dure de la rvolution sidrale, c'est--dire le temps
  que la Lune met  revenir  une mme toile.

Le mouvement de rotation est celui qui cre le jour et la nuit  la
surface de la Lune; seulement il n'y a qu'un jour, il n'y a qu'une nuit
par mois lunaire, et ils durent chacun trois cent cinquante-quatre
heures et un tiers. Mais, heureusement pour elle, la face tourne vers
le globe terrestre est claire par lui avec une intensit gale  la
lumire de quatorze Lunes. Quant  l'autre face, toujours invisible,
elle a naturellement trois cent cinquante-quatre heures d'une nuit
absolue, tempre seulement par cette ple clart qui tombe des
toiles. Ce phnomne est uniquement d  cette particularit que les
mouvements de rotation et de rvolution s'accomplissent dans un temps
rigoureusement gal, phnomne commun, suivant Cassini et Herschell, aux
satellites de Jupiter, et trs-probablement  tous les autres
satellites.

Quelques esprits bien disposs, mais un peu rtifs, ne comprenaient pas
tout d'abord que, si la Lune montrait invariablement la mme face  la
Terre pendant sa rvolution, c'est que, dans le mme laps de temps, elle
faisait un tour sur elle-mme. A ceux-l on disait:--Allez dans votre
salle  manger, et tournez autour de la table de manire  toujours en
regarder le centre; quand votre promenade circulaire sera acheve, vous
aurez fait un tour sur vous-mme, puisque votre oeil aura parcouru
successivement tous les points de la salle. Eh bien! la salle, c'est le
Ciel, la table, c'est la Terre, et la Lune, c'est vous!--Et ils s'en
allaient enchants de la comparaison.

[Illustration: Vue de la Lune (p. 29).]

Ainsi donc, la Lune montre sans cesse la mme face  la Terre;
cependant, pour tre exact, il faut ajouter que, par suite d'un certain
balancement du nord au sud et de l'ouest  l'est appel libration,
elle laisse apercevoir un peu plus de la moiti de son disque, soit les
cinquante-sept centimes environ.

[Illustration: Barbicane prit la parole (p. 36).]

Lorsque les ignorants en savaient autant que le directeur de
l'Observatoire de Cambridge sur le mouvement de rotation de la Lune, ils
s'inquitaient beaucoup de son mouvement de rvolution autour de la
Terre, et vingt revues scientifiques avaient vite fait de les instruire.
Ils apprenaient alors que le firmament, avec son infinit d'toiles,
peut tre considr comme un vaste cadran sur lequel la Lune se promne
en indiquant l'heure vraie  tous les habitants de la Terre; que c'est
dans ce mouvement que l'astre des nuits prsente ses diffrentes phases;
que la Lune est pleine, quand elle est en opposition avec le Soleil,
c'est--dire lorsque les trois astres sont sur la mme ligne, la Terre
tant au milieu; que la Lune est nouvelle quand elle est en conjonction
avec le Soleil, c'est--dire lorsqu'elle se trouve entre la Terre et
lui; enfin que la Lune est dans son premier ou dans son dernier
quartier, quand elle fait avec le Soleil et la Terre un angle droit dont
elle occupe le sommet.

Quelques Yankees perspicaces en dduisaient alors cette consquence, que
les clipses ne pouvaient se produire qu'aux poques de conjonction ou
d'opposition, et ils raisonnaient bien. En conjonction, la Lune peut
clipser le Soleil, tandis qu'en opposition, c'est la Terre qui peut
l'clipser  son tour, et si ces clipses n'arrivent pas deux fois par
lunaison, c'est parce que le plan suivant lequel se meut la Lune est
inclin sur l'cliptique, autrement dit, sur le plan suivant lequel se
meut la Terre.

Quant  la hauteur que l'astre des nuits peut atteindre au-dessus de
l'horizon, la lettre de l'Observatoire de Cambridge avait tout dit  cet
gard. Chacun savait que cette hauteur varie suivant la latitude du lieu
o on l'observe. Mais les seules zones du globe pour lesquelles la Lune
passe au znith, c'est--dire vient se placer directement au-dessus de la
tte de ses contemplateurs, sont ncessairement comprises entre les
vingt-huitimes parallles et l'quateur. De l cette recommandation
importante de tenter l'exprience sur un point quelconque de cette partie
du globe, afin que le projectile pt tre lanc perpendiculairement et
chapper ainsi plus vite  l'action de la pesanteur. C'tait une
condition essentielle pour le succs de l'entreprise, et elle ne
laissait pas de proccuper vivement l'opinion publique.

Quant  la ligne suivie par la Lune dans sa rvolution autour de la
Terre, l'Observatoire de Cambridge avait suffisamment appris, mme aux
ignorants de tous les pays, que cette ligne est une courbe rentrante,
non pas un cercle, mais bien une ellipse, dont la Terre occupe un des
foyers. Ces orbites elliptiques sont communes  toutes les plantes
aussi bien qu' tous les satellites, et la mcanique rationnelle prouve
rigoureusement qu'il ne pouvait en tre autrement. Il tait bien entendu
que la Lune dans son apoge se trouvait plus loigne de la Terre, et
plus rapproche dans son prige.

Voil donc ce que tout Amricain savait bon gr mal gr, ce que personne
ne pouvait dcemment ignorer. Mais si ces vrais principes se
vulgarisrent rapidement, beaucoup d'erreurs, certaines craintes
illusoires, furent moins faciles  draciner.

Ainsi, quelques braves gens, par exemple, soutenaient que la Lune tait
une ancienne comte, laquelle, en parcourant son orbite allonge autour
du Soleil, vint  passer prs de la Terre et se trouva retenue dans son
cercle d'attraction. Ces astronomes de salon prtendaient expliquer
ainsi l'aspect brl de la Lune, malheur irrparable dont ils se
prenaient  l'astre radieux. Seulement, quand on leur faisait observer
que les comtes ont une atmosphre et que la Lune n'en a que peu ou pas,
ils restaient fort empchs de rpondre.

D'autres, appartenant  la race des trembleurs, manifestaient certaines
craintes  l'endroit de la Lune; ils avaient entendu dire que, depuis
les observations faites au temps des Califes, son mouvement de
rvolution s'acclrait dans une certaine proportion; ils en dduisaient
de l, fort logiquement d'ailleurs, qu' une acclration de mouvement
devait correspondre une diminution dans la distance des deux astres, et
que, ce double effet se prolongeant  l'infini, la Lune finirait un jour
par tomber sur la Terre. Cependant, ils durent se rassurer et cesser de
craindre pour les gnrations futures, quand on leur apprit que, suivant
les calculs de Laplace, un illustre mathmaticien franais, cette
acclration de mouvement se renferme dans des limites fort restreintes,
et qu'une diminution proportionnelle ne tardera pas  lui succder.
Ainsi donc, l'quilibre du monde solaire ne pouvait tre drang dans
les sicles  venir.

Restait en dernier lieu la classe superstitieuse des ignorants; ceux-l
ne se contentent pas d'ignorer, ils savent ce qui n'est pas, et  propos
de la Lune ils en savaient long. Les uns regardaient son disque comme un
miroir poli au moyen duquel on pouvait se voir des divers points de la
terre et se communiquer ses penses. Les autres prtendaient que sur
mille nouvelles Lunes observes, neuf cent cinquante avaient amen des
changements notables, tels que cataclysmes, rvolutions, tremblements de
terre, dluge, etc.; ils croyaient donc  l'influence mystrieuse de
l'astre des nuits sur les destines humaines; ils le regardaient comme
le vritable contre-poids de l'existence; ils pensaient que chaque
Slnite tait rattach  chaque habitant de la Terre par un lien
sympathique; avec le docteur Mead, ils soutenaient que le systme vital
lui est entirement soumis, prtendant, sans en dmordre, que les
garons naissent surtout pendant la nouvelle Lune, et les filles pendant
le dernier quartier, etc., etc. Mais enfin il fallut renoncer  ces
vulgaires erreurs, revenir  la seule vrit, et si la Lune, dpouille
de son influence, perdit dans l'esprit de certains courtisans de tous
les pouvoirs, si quelques dos lui furent tourns, l'immense majorit se
pronona pour elle. Quant aux Yankees, ils n'eurent plus d'autre
ambition que de prendre possession de ce nouveau continent des airs et
d'arborer  son plus haut sommet le pavillon toil des tats-Unis
d'Amrique.




CHAPITRE VII

L'HYMNE DU BOULET.


L'Observatoire de Cambridge avait, dans sa mmorable lettre du 7
octobre, trait la question au point de vue astronomique; il s'agissait
dsormais de la rsoudre mcaniquement. C'est alors que les difficults
pratiques eussent paru insurmontables en tout autre pays que l'Amrique.
Ici ce ne fut qu'un jeu.

Le prsident Barbicane avait, sans perdre de temps, nomm dans le sein
du Gun-Club un Comit d'excution. Ce Comit devait en trois sances
lucider les trois grandes questions du canon, du projectile et des
poudres; il fut compos de quatre membres trs-savants sur ces matires,
Barbicane, avec voix prpondrante en cas de partage, le gnral Morgan,
le major Elphiston, et enfin l'invitable J.-T. Maston, auquel furent
confies les fonctions de secrtaire-rapporteur.

Le 8 octobre, le Comit se runit chez le prsident Barbicane, 3,
Republican-street. Comme il tait important que l'estomac ne vnt pas
troubler par ses cris une aussi srieuse discussion, les quatre membres
du Gun-Club prirent place  une table couverte de sandwiches et de
thires considrables. Aussitt J.-T. Maston vissa sa plume  son
crochet de fer, et la sance commena.

Barbicane prit la parole:

Mes chers collgues, dit-il, nous avons  rsoudre un des plus
importants problmes de la balistique, cette science par excellence, qui
traite du mouvement des projectiles, c'est--dire des corps lancs dans
l'espace par une force d'impulsion quelconque, puis abandonns 
eux-mmes.

--Oh! la balistique! la balistique! s'cria J.-T. Maston d'une voix
mue.

--Peut-tre et-il paru plus logique, reprit Barbicane, de consacrer
cette premire sance  la discussion de l'engin...

--En effet, rpondit le gnral Morgan.

--Cependant, reprit Barbicane, aprs mres rflexions, il m'a sembl que
la question du projectile devait primer celle du canon, et que les
dimensions de celui-ci devaient dpendre des dimensions de celui-l.

--Je demande la parole, s'cria J.-T. Maston.

La parole lui fut accorde avec l'empressement que mritait son pass
magnifique.

Mes braves amis, dit-il d'un accent inspir, notre prsident a raison
de donner  la question du projectile le pas sur toutes les autres! Ce
boulet que nous allons lancer  la Lune, c'est notre messager, notre
ambassadeur, et je vous demande la permission de le considrer  un
point de vue purement moral.

Cette faon nouvelle d'envisager un projectile piqua singulirement la
curiosit des membres du Comit; ils accordrent donc la plus vive
attention aux paroles de J.-T. Maston.

Mes chers collgues, reprit ce dernier, je serai bref; je laisserai de
ct le boulet physique, le boulet qui tue, pour n'envisager que le
boulet mathmatique, le boulet moral. Le boulet est pour moi la plus
clatante manifestation de la puissance humaine; c'est en lui qu'elle se
rsume tout entire; c'est en le crant que l'homme s'est le plus
rapproch du Crateur!

--Trs-bien! dit le major Elphiston.

--En effet, s'cria l'orateur, si Dieu a fait les toiles et les
plantes, l'homme a fait le boulet, ce criterium des vitesses
terrestres, cette rduction des astres errants dans l'espace, et qui ne
sont,  vrai dire, que des projectiles! A Dieu la vitesse de
l'lectricit, la vitesse de la lumire, la vitesse des toiles, la
vitesse des comtes, la vitesse des plantes, la vitesse des satellites,
la vitesse du son, la vitesse du vent! Mais  nous la vitesse du boulet,
cent fois suprieure  la vitesse des trains et des chevaux les plus
rapides!

J.-T. Maston tait transport; sa voix prenait des accents lyriques en
chantant cet hymne sacr du boulet.

Voulez-vous des chiffres? reprit-il, en voil d'loquents! Prenez
simplement le modeste boulet de vingt-quatre[37]; s'il court huit cent
mille fois moins vite que l'lectricit, six cent quarante mille fois
moins vite que la lumire, soixante-seize fois moins vite que la Terre
dans son mouvement de translation autour du Soleil, cependant,  sa
sortie du canon, il dpasse la rapidit du son[38], il fait deux cents
toises  la seconde, deux mille toises en dix secondes, quatorze milles
 la minute (--6 lieues), huit cent quarante milles  l'heure (--360
lieues), vingt mille cent milles par jour (--8,640 lieues), c'est--dire
la vitesse des points de l'quateur dans le mouvement de rotation du
globe, sept millions trois cent trente-six mille cinq cents milles par
an (--3,155,760 lieues). Il mettrait donc onze jours  se rendre  la
Lune, douze ans  parvenir au Soleil, trois cent soixante ans 
atteindre Neptune aux limites du monde solaire. Voil ce que ferait ce
modeste boulet, l'ouvrage de nos mains! Que sera-ce donc quand,
vingtuplant cette vitesse, nous le lancerons avec une rapidit de sept
milles  la seconde! Ah! boulet superbe! splendide projectile! j'aime 
penser que tu seras reu l-haut avec les honneurs dus  un ambassadeur
terrestre!

  [37] C'est--dire pesant vingt-quatre livres.

  [38] Ainsi, quand on a entendu la dtonation de la bouche  feu, on
  ne peut plus tre frapp par le boulet.

Des hurrahs accueillirent cette ronflante proraison, et J.-T. Maston,
tout mu, s'assit au milieu des flicitations de ses collgues.

Et maintenant, dit Barbicane, que nous avons fait une large part  la
posie, attaquons directement la question.

--Nous sommes prts, rpondirent les membres du Comit en absorbant
chacun une demi-douzaine de sandwiches.

--Vous savez quel est le problme  rsoudre, reprit le prsident; il
s'agit d'imprimer  un projectile une vitesse de douze mille yards par
seconde. J'ai lieu de penser que nous y russirons. Mais, en ce moment,
examinons les vitesses obtenues jusqu'ici; le gnral Morgan pourra nous
difier  cet gard.

--D'autant plus facilement, rpondit le gnral, que, pendant la guerre,
j'tais membre de la commission d'exprience. Je vous dirai donc que les
canons de cent de Dahlgreen, qui portaient  deux mille cinq cents
toises, imprimaient  leur projectile une vitesse initiale de cinq cents
yards  la seconde.

--Bien. Et la Columbiad[39] Rodman? demanda le prsident.

  [39] Les Amricains donnaient le nom de Columbiad  ces normes engins
  de destruction.

--La Columbiad Rodman, essaye au fort Hamilton, prs de New-York,
lanait un boulet pesant une demi-tonne  une distance de six milles,
avec une vitesse de huit cents yards par seconde, rsultat que n'ont
jamais obtenu Armstrong et Palliser en Angleterre.

--Oh! les Anglais! fit J.-T. Maston en tournant vers l'horizon de l'est
son redoutable crochet.

--Ainsi donc, reprit Barbicane, ces huit cents yards seraient la vitesse
maximum atteinte jusqu'ici?

--Oui, rpondit Morgan.

--Je dirai, cependant, rpliqua J.-T. Maston, que si mon mortier n'et
pas clat....

--Oui, mais il a clat, rpondit Barbicane avec un geste bienveillant.
Prenons donc pour point de dpart cette vitesse de huit cents yards. Il
faudra la vingtupler. Aussi, rservant pour une autre sance la
discussion des moyens destins  produire cette vitesse, j'appellerai
votre attention, mes chers collgues, sur les dimensions qu'il convient
de donner au boulet. Vous pensez bien qu'il ne s'agit plus ici de
projectiles pesant au plus une demi-tonne!

--Pourquoi pas? demanda le major.

--Parce que ce boulet, rpondit vivement J.-T. Maston, doit tre assez
gros pour attirer l'attention des habitants de la Lune, s'il en existe
toutefois.

--Oui, rpondit Barbicane, et pour une autre raison plus importante
encore.

--Que voulez-vous dire, Barbicane? demanda le major.

--Je veux dire qu'il ne suffit pas d'envoyer un projectile et de ne plus
s'en occuper; il faut que nous le suivions pendant son parcours jusqu'au
moment o il atteindra le but.

--Hein! firent le gnral et le major, un peu surpris de la proposition.

--Sans doute, reprit Barbicane en homme sr de lui, sans doute, ou notre
exprience ne produira aucun rsultat.

--Mais alors, rpliqua le major, vous allez donner  ce projectile des
dimensions normes?

--Non. Veuillez bien m'couter. Vous savez que les instruments d'optique
ont acquis une grande perfection; avec certains tlescopes on est dj
parvenu  obtenir des grossissements de six mille fois, et  ramener la
Lune  quarante milles environ (--16 lieues). Or,  cette distance, les
objets ayant soixante pieds de ct sont parfaitement visibles. Si l'on
n'a pas pouss plus loin la puissance de pntration des tlescopes,
c'est que cette puissance ne s'exerce qu'au dtriment de leur clart, et
la Lune, qui n'est qu'un miroir rflchissant, n'envoie pas une lumire
assez intense pour qu'on puisse porter les grossissements au-del de
cette limite.

--Eh bien! que ferez-vous alors? demanda le gnral. Donnerez-vous 
votre projectile un diamtre de soixante pieds?

--Non pas!

--Vous vous chargerez donc de rendre la Lune plus lumineuse?

--Parfaitement.

--Voil qui est fort! s'cria J.-T. Maston.

--Oui, fort simple, rpondit Barbicane. En effet, si je parviens 
diminuer l'paisseur de l'atmosphre que traverse la lumire de la Lune,
n'aurai-je pas rendu cette lumire plus intense?

--videmment.

--Eh bien! pour obtenir ce rsultat, il me suffira d'tablir un
tlescope sur quelque montagne leve. Ce que nous ferons.

--Je me rends, je me rends, rpondit le major. Vous avez une faon de
simplifier les choses!... Et quel grossissement esprez-vous obtenir
ainsi?

[Illustration: La Columbiad Rodmar (p. 38).]

--Un grossissement de quarante-huit mille fois, qui ramnera la Lune 
cinq milles seulement, et pour tre visibles, les objets n'auront plus
besoin d'avoir que neuf pieds de diamtre.

--Parfait! s'cria J.-T. Maston, notre projectile aura donc neuf pieds
de diamtre?

--Prcisment.

--Permettez-moi de vous dire, cependant, reprit le major Elphiston,
qu'il sera encore d'un poids tel que...

--Oh! major, rpondit Barbicane, avant de discuter son poids,
laissez-moi vous dire que nos pres faisaient des merveilles en ce
genre. Loin de moi la pense de prtendre que la balistique n'ait pas
progress, mais il est bon de savoir que ds le moyen ge on obtenait
des rsultats surprenants, j'oserai ajouter, plus surprenants que les
ntres.

[Illustration: Le canon de l'le de Malte (p. 42).]

--Par exemple! rpliqua Morgan.

--Justifiez vos paroles, s'cria vivement J.-T. Maston.

--Rien n'est plus facile, rpondit Barbicane; j'ai des exemples 
l'appui de ma proposition. Ainsi, au sige de Constantinople par Mahomet
II, en 1453, on lana des boulets de pierre qui pesaient dix-neuf cents
livres, et qui devaient tre d'une belle taille.

--Oh! oh! fit le major, dix-neuf cents livres, c'est un gros chiffre!

--A Malte, au temps des chevaliers, un certain canon du fort Saint-Elme
lanait des projectiles pesant deux mille cinq cents livres.

--Pas possible!

--Enfin, d'aprs un historien franais, sous Louis XI, un mortier
lanait une bombe de cinq cents livres seulement; mais cette bombe,
partie de la Bastille, un endroit o les fous enfermaient les sages,
allait tomber  Charenton, un endroit o les sages enferment les fous.

--Trs-bien! dit J.-T. Maston.

--Depuis, qu'avons-nous vu, en somme? Les canons Armstrong lancer des
boulets de cinq cents livres, et les Columbiads Rodman des projectiles
d'une demi-tonne! Il semble donc que, si les projectiles ont gagn en
porte, ils ont plutt perdu en pesanteur. Or, si nous tournons nos
efforts de ce ct, nous devons arriver, avec le progrs de la science,
 dcupler le poids des boulets de Mahomet II et des chevaliers de
Malte.

--C'est vident, rpondit le major, mais quel mtal comptez-vous donc
employer pour le projectile?

--De la fonte de fer, tout simplement, dit le gnral Morgan.

--Peuh! de la fonte! s'cria J.-T. Maston avec un profond ddain, c'est
bien commun pour un boulet destin  se rendre  la Lune.

--N'exagrons pas, mon honorable ami, rpondit Morgan; la fonte suffira.

--Eh bien! alors, reprit le major Elphiston, puisque la pesanteur du
boulet est proportionnelle  son volume, un boulet de fonte, mesurant
neuf pieds de diamtre, sera encore d'un poids pouvantable!

--Oui, s'il est plein; non, s'il est creux, dit Barbicane.

--Creux! ce sera donc un obus?

--O l'on pourra mettre des dpches, rpliqua J.-T. Maston, et des
chantillons de nos productions terrestres!

--Oui, un obus, rpondit Barbicane; il le faut absolument; un boulet
plein de cent huit pouces pserait plus de deux cent mille livres, poids
videmment trop considrable; cependant, comme il faut conserver une
certaine stabilit au projectile, je propose de lui donner un poids de
cinq mille livres.

--Quelle sera donc l'paisseur de ses parois? demanda le major.

--Si nous suivons la proportion rglementaire, reprit Morgan, un
diamtre de cent huit pouces exigera des parois de deux pieds au moins.

--Ce serait beaucoup trop, rpondit Barbicane; remarquez-le bien, il ne
s'agit pas ici d'un boulet destin  percer des plaques; il suffira donc
de lui donner des parois assez fortes pour rsister  la pression des
gaz de la poudre. Voici donc le problme: quelle paisseur doit avoir
un obus en fonte de fer pour ne peser que vingt mille livres? Notre
habile calculateur, le brave Maston, va nous l'apprendre sance tenante.

--Rien n'est plus facile, rpliqua l'honorable secrtaire du Comit.

Et ce disant, il traa quelques formules algbriques sur le papier; on
vit apparatre sous sa plume des [Grec: p] et des _x_ levs  la
deuxime puissance. Il eut mme l'air d'extraire, sans y toucher, une
certaine racine cubique, et dit:

Les parois auront  peine deux pouces d'paisseur.

--Sera-ce suffisant? demanda le major d'un air de doute.

--Non, rpondit le prsident Barbicane, non, videmment.

--Eh bien! alors, que faire? reprit Elphiston d'un air assez embarrass.

--Employer un autre mtal que la fonte.

--Du cuivre? dit Morgan.

--Non, c'est encore trop lourd; et j'ai mieux que cela  vous proposer.

--Quoi donc? dit le major.

--De l'aluminium, rpondit Barbicane.

--De l'aluminium! s'crirent les trois collgues du prsident.

--Sans doute, mes amis. Vous savez qu'un illustre chimiste franais,
Henry Sainte-Claire-Deville, est parvenu, en 1854,  obtenir l'aluminium
en masse compacte. Or ce prcieux mtal a la blancheur de l'argent,
l'inaltrabilit de l'or, la tnacit du fer, la fusibilit du cuivre et
la lgret du verre; il se travaille facilement, il est extrmement
rpandu dans la nature, puisque l'alumine forme la base de la plupart
des roches, il est trois fois plus lger que le fer, et il semble avoir
t cr tout exprs pour nous fournir la matire de notre projectile!

--Hurrah pour l'aluminium! s'cria le secrtaire du Comit, toujours
trs-bruyant dans ses moments d'enthousiasme.

--Mais, mon cher prsident, dit le major, est-ce que le prix de revient
de l'aluminium n'est pas extrmement lev?

--Il l'tait, rpondit Barbicane; aux premiers temps de sa dcouverte,
la livre d'aluminium cotait deux cent soixante  deux cent
quatre-vingts dollars (--environ 1,500 francs); puis elle est tombe 
vingt-sept dollars (--150 fr.), et aujourd'hui enfin, elle vaut neuf
dollars (--48 fr. 75 c.).

--Mais neuf dollars la livre, rpliqua le major, qui ne se rendait pas
facilement, c'est encore un prix norme!

--Sans doute, mon cher major, mais non pas inabordable.

--Que psera donc le projectile? demanda Morgan.

--Voici ce qui rsulte de mes calculs, rpondit Barbicane; un boulet de
cent huit pouces de diamtre et de douze pouces[40] d'paisseur
pserait, s'il tait en fonte de fer, soixante-sept mille quatre cent
quarante livres; en fonte d'aluminium, son poids sera rduit  dix-neuf
mille deux cent cinquante livres.

  [40] Trente centimtres; le pouce amricain vaut 25 millimtres.

--Parfait! s'cria Maston, voil qui rentre dans notre programme.

--Parfait! parfait! rpliqua le major, mais ne savez-vous pas qu'
dix-huit dollars la livre, ce projectile cotera...

--Cent soixante-treize mille deux cent cinquante dollars (--928,437 fr.
50 c.), je le sais parfaitement; mais ne craignez rien, mes amis,
l'argent ne fera pas dfaut  notre entreprise, je vous en rponds.

--Il pleuvra dans nos caisses, rpliqua J.-T. Maston.

--Eh bien! que pensez-vous de l'aluminium! demanda le prsident.

--Adopt, rpondirent les trois membres du Comit.

--Quant  la forme du boulet, reprit Barbicane, elle importe peu,
puisque, l'atmosphre une fois dpasse, le projectile se trouvera dans
le vide; je propose donc le boulet rond, qui tournera sur lui-mme, si
cela lui plat, et se comportera  sa fantaisie.

Ainsi se termina la premire sance du Comit; la question du projectile
tait dfinitivement rsolue, et J.-T. Maston se rjouit fort  la
pense d'envoyer un boulet d'aluminium aux Slnites, ce qui leur
donnerait une crne ide des habitants de la Terre!




CHAPITRE VIII

HISTOIRE DU CANON.


Les rsolutions prises dans cette sance produisirent un grand effet au
dehors. Quelques gens timors s'effrayaient un peu  l'ide d'un boulet,
pesant vingt mille livres, lanc  travers l'espace. On se demandait
quel canon pourrait jamais transmettre une vitesse initiale suffisante 
une pareille masse. Le procs-verbal de la seconde sance du Comit
devait rpondre victorieusement  ces questions.

Le lendemain soir, les quatre membres du Gun-Club s'attablaient devant
de nouvelles montagnes de sandwiches et au bord d'un vritable ocan de
th. La discussion reprit aussitt son cours, et cette fois, sans
prambule.

Mes chers collgues, dit Barbicane, nous allons nous occuper de l'engin
 construire, de sa longueur, de sa forme, de sa composition et de son
poids. Il est probable que nous arriverons  lui donner des dimensions
gigantesques; mais, si grandes que soient les difficults, notre gnie
industriel en aura facilement raison. Veuillez donc m'couter, et ne
m'pargnez pas les objections  bout portant. Je ne les crains pas!

Un grognement approbateur accueillit cette dclaration.

N'oublions pas, reprit Barbicane,  quel point notre discussion nous a
conduits hier; le problme se prsente maintenant sous cette forme:
imprimer une vitesse initiale de douze mille yards par seconde  un obus
de cent huit pouces de diamtre et d'un poids de vingt mille livres.

--Voil bien le problme, en effet, rpondit le major Elphiston.

--Je continue, reprit Barbicane. Quand un projectile est lanc dans
l'espace, que se passe-t-il? Il est sollicit par trois forces
indpendantes, la rsistance du milieu, l'attraction de la Terre et la
force d'impulsion dont il est anim. Examinons ces trois forces. La
rsistance du milieu, c'est--dire la rsistance de l'air sera peu
importante. En effet, l'atmosphre terrestre n'a que quarante milles
(--16 lieues environ). Or, avec une rapidit de douze mille yards, le
projectile l'aura traverse en cinq secondes, et ce temps est assez
court pour que la rsistance du milieu soit regarde comme
insignifiante. Passons alors  l'attraction de la Terre, c'est--dire 
la pesanteur de l'obus. Nous savons que cette pesanteur diminuera en
raison inverse du carr des distances; en effet, voici ce que la
physique nous apprend: quand un corps abandonn  lui-mme tombe  la
surface de la Terre, sa chute est de quinze pieds[41] dans la premire
seconde, et si ce mme corps tait transport  deux cent cinquante-sept
mille cinq cent quarante-deux milles, autrement dit,  la distance o se
trouve la Lune, sa chute serait rduite  une demi-ligne environ dans la
premire seconde. C'est presque l'immobilit. Il s'agit donc de vaincre
progressivement cette action de la pesanteur. Comment y
parviendrons-nous? Par la force d'impulsion.

  [41] Soit 4 mt. 90 centimt. dans la premire seconde;  la distance
  o se trouve la Lune, la chute ne serait plus que de 1 millim. 1/3,
  ou 590 millimes de ligne.

--Voil la difficult, rpondit le major.

--La voil, en effet, reprit le prsident, mais nous en triompherons,
car cette force d'impulsion qui nous est ncessaire rsultera de la
longueur de l'engin et de la quantit de poudre employe, celle-ci
n'tant limite que par la rsistance de celui-l. Occupons-nous donc
aujourd'hui des dimensions  donner au canon. Il est bien entendu que
nous pouvons l'tablir dans des conditions de rsistance pour ainsi dire
infinie, puisqu'il n'est pas destin  tre manoeuvr.

--Tout ceci est vident, rpondit le gnral.

--Jusqu'ici, dit Barbicane, les canons les plus longs, nos normes
Columbiads, n'ont pas dpass vingt-cinq pieds en longueur; nous allons
donc tonner bien des gens par les dimensions que nous serons forcs
d'adopter.

--Eh! sans doute, s'cria J.-T. Maston. Pour mon compte, je demande un
canon long d'un demi-mille au moins!

--Un demi-mille! s'crirent le major et le gnral.

--Oui! un demi-mille, et il sera encore trop court de moiti.

--Allons, Maston, rpondit Morgan, vous exagrez.

--Non pas! rpliqua le bouillant secrtaire, et je ne sais vraiment
pourquoi vous me taxez d'exagration.

--Parce que vous allez trop loin!

--Sachez, monsieur, rpondit J.-T. Maston en prenant ses grands airs,
sachez qu'un artilleur est comme un boulet, il ne peut jamais aller trop
loin!

La discussion tournait aux personnalits, mais le prsident intervint.

Du calme, mes amis, et raisonnons; il faut videmment un canon d'une
grande vole, puisque la longueur de la pice accrotra la dtente des
gaz accumuls sous le projectile, mais il est inutile de dpasser
certaines limites.

--Parfaitement, dit le major.

--Quelles sont les rgles usites en pareil cas? Ordinairement la
longueur d'un canon est vingt  vingt-cinq fois le diamtre du boulet,
et il pse deux cent trente-cinq  deux cent quarante fois son poids.

--Ce n'est pas assez, s'cria J.-T. Maston avec imptuosit.

--J'en conviens, mon digne ami, et, en effet, en suivant cette
proportion, pour un projectile large de neuf pieds pesant trente mille
livres, l'engin n'aurait qu'une longueur de deux cent vingt-cinq pieds
et un poids de sept millions deux cent mille livres.

--C'est ridicule, repartit J.-T. Maston. Autant prendre un pistolet!

--Je le pense aussi, rpondit Barbicane, c'est pourquoi je me propose de
quadrupler cette longueur et de construire un canon de neuf cents
pieds.

Le gnral et le major firent quelques objections; mais nanmoins cette
proposition, vivement soutenue par le secrtaire du Gun-Club, fut
dfinitivement adopte.

Maintenant, dit Elphiston, quelle paisseur donner  ses parois?

--Une paisseur de six pieds, rpondit Barbicane.

--Vous ne pensez sans doute pas  dresser une pareille masse sur un
afft? demanda le major.

--Ce serait pourtant superbe! dit J.-T. Maston.

--Mais impraticable, rpondit Barbicane. Non, je songe  couler cet
engin dans le sol mme,  le fretter avec des cercles de fer forg, et
enfin  l'entourer d'un pais massif de maonnerie  pierre et  chaux,
de telle faon qu'il participe de toute la rsistance du terrain
environnant. Une fois la pice fondue, l'me sera soigneusement alse
et calibre, de manire  empcher le vent[42] du boulet; ainsi, il n'y
aura aucune dperdition de gaz, et toute la force expansive de la poudre
sera employe  l'impulsion.

  [42] C'est l'espace qui existe quelquefois entre le projectile et
  l'me de la pice.

--Hurrah! hurrah! fit J.-T. Maston, nous tenons notre canon.

--Pas encore! rpondit Barbicane en calmant de la main son impatient
ami.

--Et pourquoi?

--Parce que nous n'avons pas discut sa forme. Sera-ce un canon, un
obusier ou un mortier?

--Un canon, rpliqua Morgan.

--Un obusier, repartit le major.

--Un mortier, s'cria J.-T. Maston.

Une nouvelle discussion assez vive allait s'engager, chacun prconisant
son arme favorite, lorsque le prsident l'arrta net.

Mes amis, dit-il, je vais vous mettre tous d'accord; notre Columbiad
tiendra de ces trois bouches  feu  la fois. Ce sera un canon, puisque
la chambre de la poudre aura le mme diamtre que l'me. Ce sera un
obusier, puisqu'il lancera un obus. Enfin ce sera un mortier, puisqu'il
sera braqu sous un angle de quatre-vingt-dix degrs, et que, sans recul
possible, inbranlablement fix au sol, il communiquera au projectile
toute la puissance d'impulsion accumule dans ses flancs.

--Adopt, adopt, rpondirent les membres du Comit.

--Une simple rflexion, dit Elphiston, ce can-obuso-mortier sera-t-il
ray?

--Non, rpondit Barbicane, non; il nous faut une vitesse initiale
norme, et vous savez bien que le boulet sort moins rapidement des
canons rays que des canons  me lisse.

--C'est juste.

--Enfin, nous le tenons, cette fois! rpta J.-T. Maston.

--Pas tout  fait encore, rpliqua le prsident.

--Et pourquoi?

--Parce que nous ne savons pas encore de quel mtal il sera fait.

--Dcidons-le sans retard.

--J'allais vous le proposer.

[Illustration: Vue idale du canon de J.-T. Maston (p. 46).]

Les quatre membres du Comit avalrent chacun une douzaine de sandwiches
suivis d'un bol de th, et la discussion recommena.

Mes braves collgues, dit Barbicane, notre canon doit tre d'une grande
tnacit, d'une grande duret, infusible  la chaleur, indissoluble et
inoxydable  l'action corrosive des acides.

--Il n'y a pas de doute  cet gard, rpondit le major, et comme il
faudra employer une quantit considrable de mtal, nous n'aurons pas
l'embarras du choix.

[Illustration: Le moine Schwartz inventant la poudre (p. 51).]

--Eh bien, alors, dit Morgan, je propose pour la fabrication de la
Columbiad le meilleur alliage connu jusqu'ici, c'est--dire cent parties
de cuivre, douze parties d'tain et six parties de laiton.

--Mes amis, rpondit le prsident, j'avoue que cette composition a donn
des rsultats excellents; mais, dans l'espce, elle coterait trop cher
et serait d'un emploi fort difficile. Je pense donc qu'il faut adopter
une matire excellente, mais  bas prix, telle que la fonte de fer.
N'est-ce pas votre avis, major?

--Parfaitement, rpondit Elphiston.

--En effet, reprit Barbicane, la fonte de fer cote dix fois moins que
le bronze, elle est facile  fondre, elle se coule simplement dans des
moules de sable, elle est d'une manipulation rapide; c'est donc  la
fois conomie d'argent et de temps. D'ailleurs, cette matire est
excellente, et je me rappelle que pendant la guerre, au sige d'Atlanta,
des pices en fonte ont tir mille coups chacune de vingt minutes en
vingt minutes, sans en avoir souffert.

--Cependant, la fonte est trs-cassante, rpondit Morgan.

--Oui, mais trs-rsistante aussi; d'ailleurs, nous n'claterons pas, je
vous en rponds.

--On peut clater et tre honnte, rpliqua sentencieusement J.-T.
Maston.

--videmment, rpondit Barbicane. Je vais donc prier notre digne
secrtaire de calculer le poids d'un canon de fonte long de neuf cents
pieds, d'un diamtre intrieur de neuf pieds, avec parois de six pieds
d'paisseur.

--A l'instant, rpondit J.-T. Maston.

Et, ainsi qu'il avait fait la veille, il aligna ses formules avec une
merveilleuse facilit, et dit au bout d'une minute:

Ce canon psera soixante-huit mille quarante tonnes (--68,040,000 kil.)

--Et  deux cents la livre (--10 centimes), il cotera?...

--Deux millions cinq cent dix mille sept cent un dollars (--13,608,000
francs).

J.-T. Maston, le major et le gnral regardrent Barbicane d'un air
inquiet.

Eh bien! Messieurs, dit le prsident, je vous rpterai ce que je vous
disais hier, soyez tranquilles, les millions ne nous manqueront pas!

Sur cette assurance de son prsident, le Comit se spara, aprs avoir
remis au lendemain soir sa troisime sance.




CHAPITRE IX

LA QUESTION DES POUDRES.


Restait  traiter la question des poudres. Le public attendait avec
anxit cette dernire dcision. La grosseur du projectile, la longueur
du canon tant donnes, quelle serait la quantit de poudre ncessaire
pour produire l'impulsion? Cet agent terrible, dont l'homme a cependant
matris les effets, allait tre appel  jouer son rle dans des
proportions inaccoutumes.

On sait gnralement et l'on rpte volontiers que la poudre fut
invente au quatorzime sicle, par le moine Schwartz, qui paya de sa
vie sa grande dcouverte. Mais il est  peu prs prouv maintenant que
cette histoire doit tre range parmi les lgendes du moyen ge. La
poudre n'a t invente par personne; elle drive directement des feux
grgeois, composs comme elle de soufre et de salptre. Seulement,
depuis cette poque, ces mlanges, qui n'taient que des mlanges
fusants, se sont transforms en mlanges dtonants.

Mais si les rudits savent parfaitement la fausse histoire de la poudre,
peu de gens se rendent compte de sa puissance mcanique. Or c'est ce
qu'il faut connatre pour comprendre l'importance de la question soumise
au Comit.

Ainsi un litre de poudre pse environ deux livres (--900 grammes)[43];
il produit en s'enflammant quatre cents litres de gaz; ces gaz rendus
libres, et sous l'action d'une temprature porte  deux mille quatre
cents degrs, occupent l'espace de quatre mille litres. Donc le volume
de la poudre est aux volumes des gaz produits par sa dflagration comme
un est  quatre mille. Que l'on juge alors de l'effrayante pousse de
ces gaz lorsqu'ils sont comprims dans un espace quatre mille fois trop
resserr.

  [43] La livre amricaine est de 453 gr.

Voil ce que savaient parfaitement les membres du Comit quand le
lendemain ils entrrent en sance. Barbicane donna la parole au major
Elphiston, qui avait t directeur des poudres pendant la guerre.

Mes chers camarades, dit ce chimiste distingu, je vais commencer par
des chiffres irrcusables qui nous serviront de base. Le boulet de
vingt-quatre, dont nous parlait avant-hier l'honorable J.-T. Maston en
termes si potiques, n'est chass de la bouche  feu que par seize
livres de poudre seulement.

--Vous tes certain du chiffre? demanda Barbicane.

--Absolument certain, rpondit le major. Le canon Armstrong n'emploie
que soixante-quinze livres de poudre pour un projectile de huit cents
livres, et la Columbiad Rodman ne dpense que cent soixante livres de
poudre pour envoyer  six milles son boulet d'une demi-tonne. Ces faits
ne peuvent tre mis en doute, car je les ai relevs moi-mme dans les
procs-verbaux du Comit d'artillerie.

--Parfaitement, rpondit le gnral.

--Eh bien! reprit le major, voici la consquence  tirer de ces
chiffres, c'est que la quantit de poudre n'augmente pas avec le poids
du boulet: en effet, s'il fallait seize livres de poudre pour un boulet
de vingt-quatre; en d'autres termes, si, dans les canons ordinaires, on
emploie une quantit de poudre pesant les deux tiers du poids du
projectile, cette proportionnalit n'est pas constante. Calculez, et
vous verrez que, pour le boulet d'une demi-tonne, au lieu de trois cent
trente-trois livres de poudre, cette quantit a t rduite  cent
soixante livres seulement.

--O voulez-vous en venir? demanda le prsident.

--Si vous poussez votre thorie  l'extrme, mon cher major, dit J.-T.
Maston, vous arriverez  ceci, que, lorsque votre boulet sera
suffisamment lourd, vous ne mettrez plus de poudre du tout.

--Mon ami Maston est foltre jusque dans les choses srieuses, rpliqua
le major, mais qu'il se rassure; je proposerai bientt des quantits de
poudre qui satisferont son amour-propre d'artilleur. Seulement je tiens
 constater que, pendant la guerre, et pour les plus gros canons, le
poids de la poudre a t rduit, aprs exprience, au dixime du poids
du boulet.

--Rien n'est plus exact, dit Morgan. Mais avant de dcider la quantit
de poudre ncessaire pour donner l'impulsion, je pense qu'il est bon de
s'entendre sur sa nature.

--Nous emploierons de la poudre  gros grains, rpondit le major; sa
dflagration est plus rapide que celle du pulvrin.

--Sans doute, rpliqua Morgan, mais elle est trs-brisante et finit par
altrer l'me des pices.

--Bon! ce qui est un inconvnient pour un canon destin  faire un long
service n'en est pas un pour notre Columbiad. Nous ne courons aucun
danger d'explosion, et il faut que la poudre s'enflamme instantanment,
afin que son effet mcanique soit complet.

--On pourrait, dit J.-T. Maston, percer plusieurs lumires, de faon 
mettre le feu sur divers points  la fois.

--Sans doute, rpondit Elphiston, mais cela rendrait la manoeuvre plus
difficile. J'en reviens donc  ma poudre  gros grains, qui supprime ces
difficults.

--Soit, rpondit le gnral.

--Pour charger sa Columbiad, reprit le major, Rodman employait une
poudre  grains gros comme des chtaignes, faite avec du charbon de
saule simplement torrfi dans des chaudires de fonte. Cette poudre
tait dure et luisante, ne laissait aucune trace sur la main, renfermait
dans une grande proportion de l'hydrogne et de l'oxygne, dflagrait
instantanment, et, quoique trs-brisante, ne dtriorait pas
sensiblement les bouches  feu.

--Eh bien! il me semble, rpondit J.-T. Maston, que nous n'avons pas 
hsiter, et que notre choix est tout fait.

--A moins que vous ne prfriez de la poudre d'or, rpliqua le major en
riant, ce qui lui valut un geste menaant du crochet de son susceptible
ami.

Jusqu'alors Barbicane s'tait tenu en dehors de la discussion. Il
laissait parler, il coutait. Il avait videmment une ide. Aussi se
contenta-t-il simplement de dire:

Maintenant, mes amis, quelle quantit de poudre proposez-vous?

Les trois membres du Gun-Club s'entre-regardrent un instant.

Deux cent mille livres, dit enfin Morgan.

--Cinq cent mille, rpliqua le major.

--Huit cent mille livres, s'cria J.-T. Maston.

Cette fois, Elphiston n'osa pas taxer son collgue d'exagration. En
effet, il s'agissait d'envoyer jusqu' la Lune un projectile pesant
vingt mille livres et de lui donner une force initiale de douze mille
yards par seconde. Un moment de silence suivit donc la triple
proposition faite par les trois collgues.

Il fut enfin rompu par le prsident Barbicane.

Mes braves camarades, dit-il d'une voix tranquille, je pars de ce
principe, que la rsistance de notre canon construit dans les conditions
voulues est illimite. Je vais donc surprendre l'honorable J.-T. Maston
en lui disant qu'il a t timide dans ses calculs, et je proposerai de
doubler ses huit cent mille livres de poudre.

--Seize cent mille livres? fit J.-T. Maston en sautant sur sa chaise.

--Tout autant.

--Mais alors il faudra en revenir  mon canon d'un demi-mille de
longueur.

--C'est vident, dit le major.

--Seize cent mille livres de poudre, reprit le secrtaire du Comit,
occuperont un espace de vingt-deux mille pieds cubes[44] environ; or,
comme votre canon n'a qu'une contenance de cinquante-quatre mille pieds
cubes[45], il sera  moiti rempli, et l'me ne sera plus assez longue
pour que la dtente des gaz imprime au projectile une suffisante
impulsion.

  [44] Un peu moins de 800 mt. cubes.

  [45] Deux mille mtres cubes.

Il n'y avait rien  rpondre. J.-T. Maston disait vrai. On regarda
Barbicane.

Cependant, reprit le prsident, je tiens  cette quantit de poudre.
Songez-y, seize cent mille livres de poudre donneront naissance  six
milliards de litres de gaz. Six milliards! Vous entendez bien?

--Mais alors comment faire? demanda le gnral.

--C'est trs-simple; il faut rduire cette norme quantit de poudre,
tout en lui conservant cette puissance mcanique.

--Bon! mais par quel moyen?

--Je vais vous le dire, rpondit simplement Barbicane.

Ses interlocuteurs le dvorrent des yeux.

Rien n'est plus facile, en effet, reprit-il, que de ramener cette masse
de poudre  un volume quatre fois moins considrable. Vous connaissez
tous cette matire curieuse qui constitue les tissus lmentaires des
vgtaux, et qu'on nomme cellulose.

--Ah! fit le major, je vous comprends, mon cher Barbicane.

--Cette matire, dit le prsident, s'obtient  l'tat de puret parfaite
dans divers corps, et surtout dans le coton, qui n'est autre chose que
le poil des graines du cotonnier. Or le coton, combin avec de l'acide
azotique  froid, se transforme en une substance minemment insoluble,
minemment combustible, minemment explosible. Il y a quelques annes,
en 1832, un chimiste franais, Braconnot, dcouvrit cette substance,
qu'il appela xylodine. En 1838, un autre Franais, Pelouze, en tudia
les diverses proprits, et enfin, en 1846, Shonbein, professeur de
chimie  Ble, la proposa comme poudre de guerre. Cette poudre, c'est le
coton azotique...

--Ou pyroxyle, rpondit Elphiston.

--Ou fulmi-coton, rpliqua Morgan.

--Il n'y a donc pas un nom d'Amricain  mettre au bas de cette
dcouverte? s'cria J.-T. Maston pouss par un vif sentiment
d'amour-propre national.

--Pas un, malheureusement, rpondit le major.

--Cependant, pour satisfaire Maston, reprit le prsident, je lui dirai
que les travaux d'un de nos concitoyens peuvent tre rattachs  l'tude
de la cellulose, car le collodion, qui est un des principaux agents de
la photographie, est tout simplement du pyroxyle dissous dans de l'ther
additionn d'alcool, et il a t dcouvert par Maynard, alors tudiant
en mdecine  Boston.

--Eh bien! hurrah pour Maynard et pour le fulmi-coton! s'cria le
bruyant secrtaire du Gun-Club.

--Je reviens au pyroxyle, reprit Barbicane. Vous connaissez ses
proprits, qui vont nous le rendre si prcieux; il se prpare avec la
plus grande facilit; du coton plong dans de l'acide azotique
fumant[46], pendant quinze minutes, puis lav  grande eau, puis sch,
et voil tout.

  [46] Ainsi nomm, parce que, au contact de l'air humide, il rpand
  d'paisses fumes blanchtres.

--Rien de plus simple, en effet, dit Morgan.

--De plus, le pyroxyle est inaltrable  l'humidit, qualit prcieuse 
nos yeux, puisqu'il faudra plusieurs jours pour charger le canon; son
inflammabilit a lieu  cent soixante-dix degrs au lieu de deux cent
quarante, et sa dflagration est si subite, qu'on peut l'enflammer sur
de la poudre ordinaire, sans que celle-ci ait le temps de prendre feu.

--Parfait, rpondit le major.

--Seulement il est plus coteux.

--Qu'importe? fit J.-T. Maston.

--Enfin il communique aux projectiles une vitesse quatre fois suprieure
 celle de la poudre. J'ajouterai mme que, si on y mle les huit
diximes de son poids de nitrate de potasse, sa puissance expansive est
encore augmente dans une grande proportion.

--Sera-ce ncessaire? demanda le major.

--Je ne le pense pas, rpondit Barbicane. Ainsi donc, au lieu de seize
cent mille livres de poudre, nous n'aurons que quatre cent mille livres
de fulmi-coton, et, comme on peut sans danger comprimer cinq cents
livres de coton dans vingt-sept pieds cubes, cette matire n'occupera
qu'une hauteur de trente toises dans la Columbiad. De cette faon, le
boulet aura plus de sept cents pieds d'me  parcourir sous l'effort de
six milliards de litres de gaz, avant de prendre son vol vers l'astre
des nuits!

A cette priode, J.-T. Maston ne put contenir son motion; il se jeta
dans les bras de son ami avec la violence d'un projectile, et il
l'aurait dfonc, si Barbicane n'et t bti  l'preuve de la bombe.

Cet incident termina la troisime sance du Comit. Barbicane et ses
audacieux collgues, auxquels rien ne semblait impossible, venaient de
rsoudre la question si complexe du projectile, du canon et des poudres.
Leur plan tant fait, il n'y avait qu' l'excuter.

[Illustration: Le capitaine Nicholl (p. 58).]

Un simple dtail, une bagatelle, disait J.-T. Maston.

  NOTA.--Dans cette discussion, le prsident Barbicane revendique pour
  l'un de ses compatriotes l'invention du collodion. C'est une erreur,
  n'en dplaise au brave J.-T. Maston, et elle vient de la similitude de
  deux noms.

  En 1847, Maynard, tudiant en mdecine  Boston, a bien eu l'ide
  d'employer le collodion au traitement des plaies, mais le collodion
  tait connu depuis 1846. C'est  un Franais, un esprit trs
  distingu, un savant tout  la fois peintre, pote, philosophe,
  hellniste et chimiste, M. Louis Menard, que revient l'honneur de
  cette grande dcouverte.--J. V.




[Illustration: Nicholl publia nombre de lettres (p. 60).]

CHAPITRE X

UN ENNEMI SUR VINGT-CINQ MILLIONS D'AMIS.


Le public amricain trouvait un puissant intrt dans les moindres
dtails de l'entreprise du Gun-Club. Il suivait jour par jour les
discussions du Comit. Les plus simples prparatifs de cette grande
exprience, les questions de chiffres qu'elle soulevait, les difficults
mcaniques  rsoudre, en un mot, sa mise en train, voil ce qui le
passionnait au plus haut degr.

Plus d'un an allait s'couler entre le commencement des travaux et leur
achvement; mais ce laps de temps ne devait pas tre vide d'motions;
l'emplacement  choisir pour le forage, la construction du moule, la
fonte de la Columbiad, son chargement trs-prilleux, c'tait l plus
qu'il ne fallait pour exciter la curiosit publique. Le projectile, une
fois lanc, chapperait aux regards en quelques diximes de secondes;
puis ce qu'il deviendrait, comment il se comporterait dans l'espace, de
quelle faon il atteindrait la Lune, c'est ce qu'un petit nombre de
privilgis verraient seuls de leurs propres yeux. Ainsi donc, les
prparatifs de l'exprience, les dtails prcis de l'excution en
constituaient alors le vritable intrt.

Cependant l'attrait purement scientifique de l'entreprise fut tout d'un
coup surexcit par un incident.

On sait quelles nombreuses lgions d'admirateurs et d'amis le projet
Barbicane avait rallies  son auteur. Pourtant, si honorable, si
extraordinaire qu'elle ft, cette majorit ne devait pas tre
l'unanimit. Un seul homme, un seul dans tous les tats de l'Union,
protesta contre la tentative du Gun-Club; il l'attaqua avec violence, 
chaque occasion, et la nature est ainsi faite, que Barbicane fut plus
sensible  cette opposition d'un seul qu'aux applaudissements de tous
les autres.

Cependant il savait bien le motif de cette antipathie, d'o venait cette
inimiti solitaire, pourquoi elle tait personnelle et d'ancienne date,
enfin dans quelle rivalit d'amour-propre elle avait pris naissance.

Cet ennemi persvrant, le prsident du Gun-Club ne l'avait jamais vu.
Heureusement, car la rencontre de ces deux hommes et certainement
entran de fcheuses consquences. Ce rival tait un savant comme
Barbicane, une nature fire, audacieuse, convaincue, violente, un pur
Yankee. On le nommait le capitaine Nicholl. Il habitait Philadelphie.

Personne n'ignore la lutte curieuse qui s'tablit pendant la guerre
fdrale entre le projectile et la cuirasse des navires blinds;
celui-l destin  percer celle-ci; celle-ci dcide  ne point se
laisser percer. De l une transformation radicale de la marine dans les
tats des deux continents. Le boulet et la plaque luttrent avec un
acharnement sans exemple, l'un grossissant, l'autre s'paississant dans
une proportion constante. Les navires, arms de pices formidables,
marchaient au feu sous l'abri de leur invulnrable carapace. Les
_Merrimac_, les _Monitor_, les _Ram-Tenesse_, les _Weckausen_[47]
lanaient des projectiles normes, aprs s'tre cuirasss contre les
projectiles des autres. Ils faisaient  autrui ce qu'ils ne voulaient
pas qu'on leur ft, principe immoral sur lequel repose tout l'art de la
guerre.

  [47] Navires de la marine amricaine.

Or, si Barbicane fut un grand fondeur de projectiles, Nicholl fut un
grand forgeur de plaques. L'un fondait nuit et jour  Baltimore, et
l'autre forgeait jour et nuit  Philadelphie. Chacun suivait un courant
d'ides essentiellement oppos.

Aussitt que Barbicane inventait un nouveau boulet, Nicholl inventait
une nouvelle plaque. Le prsident du Gun-Club passait sa vie  percer
des trous, le capitaine  l'en empcher. De l une rivalit de tous les
instants qui allait jusqu'aux personnes. Nicholl apparaissait dans les
rves de Barbicane sous la forme d'une cuirasse impntrable contre
laquelle il venait se briser, et Barbicane, dans les songes de Nicholl,
comme un projectile qui le perait de part en part.

Cependant, bien qu'ils suivissent deux lignes divergentes, ces savants
auraient fini par se rencontrer, en dpit de tous les axiomes de
gomtrie; mais alors c'et t sur le terrain du duel. Fort
heureusement pour ces citoyens si utiles  leur pays, une distance de
cinquante  soixante milles les sparait l'un de l'autre, et leurs amis
hrissrent la route de tels obstacles qu'ils ne se rencontrrent
jamais.

Maintenant, lequel des deux inventeurs l'avait emport sur l'autre, on
ne savait trop; les rsultats obtenus rendaient difficile une juste
apprciation. Il semblait cependant, en fin de compte, que la cuirasse
devait finir par cder au boulet. Nanmoins il y avait doute pour les
hommes comptents. Aux dernires expriences, les projectiles
cylindro-coniques de Barbicane vinrent se ficher comme des pingles sur
les plaques de Nicholl; ce jour-l, le forgeur de Philadelphie se crut
victorieux et n'eut plus assez de mpris pour son rival; mais quand
celui-ci substitua plus tard aux boulets coniques de simples obus de six
cents livres, le capitaine dut en rabattre. En effet ces projectiles,
quoique anims d'une vitesse mdiocre[48], brisrent, trourent, firent
voler en morceaux les plaques du meilleur mtal.

  [48] Le poids de la poudre employe n'tait que 1/12e du poids de
  l'obus.

Or les choses en taient  ce point, la victoire semblait devoir rester
au boulet, quand la guerre finit le jour mme o Nicholl terminait une
nouvelle cuirasse d'acier forg! C'tait un chef-d'oeuvre dans son
genre; elle dfiait tous les projectiles du monde. Le capitaine la fit
transporter au polygone de Washington, en provoquant le prsident du
Gun-Club  la briser. Barbicane, la paix tant faite, ne voulut pas
tenter l'exprience.

Alors Nicholl, furieux, offrit d'exposer sa plaque au choc des boulets
les plus invraisemblables, pleins, creux, ronds ou coniques. Refus du
prsident, qui dcidment ne voulait pas compromettre son dernier
succs.

Nicholl, surexcit par cet enttement inqualifiable, voulut tenter
Barbicane en lui laissant toutes les chances. Il proposa de mettre sa
plaque  deux cents yards du canon. Barbicane de s'obstiner dans son
refus. A cent yards? Pas mme  soixante-quinze.

A cinquante alors, s'cria le capitaine par la voix des journaux, 
vingt-cinq yards ma plaque, et je me mettrai derrire!

Barbicane fit rpondre que, quand mme le capitaine Nicholl se mettrait
devant, il ne tirerait pas davantage.

Nicholl,  cette rplique, ne se contint plus; il en vint aux
personnalits; il insinua que la poltronnerie tait indivisible; que
l'homme qui refuse de tirer un coup de canon est bien prs d'en avoir
peur; qu'en somme, ces artilleurs qui se battent maintenant  six milles
de distance ont prudemment remplac le courage individuel par les
formules mathmatiques, et qu'au surplus il y a autant de bravoure 
attendre tranquillement un boulet derrire une plaque, qu' l'envoyer
dans toutes les rgles de l'art.

A ces insinuations Barbicane ne rpondit rien; peut-tre mme ne les
connut-il pas, car alors les calculs de sa grande entreprise
l'absorbaient entirement.

Lorsqu'il fit sa fameuse communication au Gun-Club, la colre du
capitaine Nicholl fut porte  son paroxysme. Il s'y mlait une suprme
jalousie et un sentiment absolu d'impuissance! Comment inventer quelque
chose de mieux que cette Columbiad de neuf cents pieds! Quelle cuirasse
rsisterait jamais  un projectile de trente mille livres! Nicholl
demeura d'abord atterr, ananti, bris sous ce coup de canon, puis il
se releva, et rsolut d'craser la proposition du poids de ses
arguments.

Il attaqua donc trs-violemment les travaux du Gun-Club; il publia
nombre de lettres que les journaux ne se refusrent pas  reproduire. Il
essaya de dmolir scientifiquement l'oeuvre de Barbicane. Une fois la
guerre entame, il appela  son aide des raisons de tout ordre, et, 
vrai dire, trop souvent spcieuses et de mauvais aloi.

D'abord, Barbicane fut trs-violemment attaqu dans ses chiffres;
Nicholl chercha  prouver par A + B la fausset de ses formules, et il
l'accusa d'ignorer les principes rudimentaires de la balistique. Entre
autres erreurs, et suivant ses calculs  lui, Nicholl, il tait
absolument impossible d'imprimer  un corps quelconque une vitesse de
douze mille yards par seconde; il soutint, l'algbre  la main, que,
mme avec cette vitesse, jamais un projectile aussi pesant ne
franchirait les limites de l'atmosphre terrestre! Il n'irait seulement
pas  huit lieues! Mieux encore. En regardant la vitesse comme acquise,
en la tenant pour suffisante, l'obus ne rsisterait pas  la pression
des gaz dvelopps par l'inflammation de seize cent mille livres de
poudre, et rsistt-il  cette pression, du moins il ne supporterait pas
une pareille temprature, il fondrait  sa sortie de la Columbiad et
retomberait en pluie bouillante sur le crne des imprudents spectateurs.

Barbicane,  ces attaques, ne sourcilla pas et continua son oeuvre.

Alors Nicholl prit la question sous d'autres faces; sans parler de son
inutilit  tous les points de vue, il regarda l'exprience comme fort
dangereuse, et pour les citoyens qui autoriseraient de leur prsence un
aussi condamnable spectacle, et pour les villes voisines de ce
dplorable canon; il fit galement remarquer que si le projectile
n'atteignait pas son but, rsultat absolument impossible, il retomberait
videmment sur la terre, et que la chute d'une pareille masse,
multiplie par le carr de sa vitesse, compromettrait singulirement
quelque point du globe. Donc, en pareille circonstance, et sans porter
atteinte aux droits de citoyens libres, il tait des cas o
l'intervention du gouvernement devenait ncessaire, et il ne fallait pas
engager la sret de tous pour le bon plaisir d'un seul.

On voit  quelle exagration se laissait entraner le capitaine Nicholl.
Il tait seul de son opinion. Aussi personne ne tint compte de ses
malencontreuses prophties. On le laissa donc crier  son aise, et
jusqu' s'poumonner, puisque cela lui convenait. Il se faisait le
dfenseur d'une cause perdue d'avance; on l'entendait, mais on ne
l'coutait pas, et il n'enleva pas un seul admirateur au prsident du
Gun-Club. Celui-ci, d'ailleurs, ne prit mme pas la peine de rtorquer
les arguments de son rival.

Nicholl, accul dans ses derniers retranchements, et ne pouvant mme pas
payer de sa personne dans sa cause, rsolut de payer de son argent. Il
proposa donc publiquement dans l'_Enquirer_ de Richmond une srie de
paris conus en ces termes et suivant une proportion croissante.

Il paria:

  1 Que les fonds ncessaires  l'entreprise
  du Gun-Club ne seraient pas faits, ci                  1,000 dollars

  2 Que l'opration de la fonte d'un canon
  de neuf cents pieds tait impraticable et
  ne russirait pas, ci                                  2,000    --

  3 Qu'il serait impossible de charger la
  Columbiad, et que le pyroxyle prendrait
  feu de lui-mme sous la pression du
  projectile, ci                                         3,000    --

  4 Que la Columbiad claterait au premier
  coup, ci                                               4,000    --

  5 Que le boulet n'irait pas seulement
   six milles et retomberait quelques
  secondes aprs avoir t lanc, ci                     5,000    --

On le voit, c'tait une somme importante que risquait le capitaine dans
son invincible enttement. Il ne s'agissait pas moins de quinze mille
dollars[49].

  [49] Quatre-vingt-un mille trois cents francs.

Malgr l'importance du pari, le 19 mai, il reut un pli cachet, d'un
laconisme superbe et conu en ces termes:

  Baltimore, 18 octobre.

  Tenu.

  BARBICANE.




CHAPITRE XI

FLORIDE ET TEXAS.


Cependant une question restait encore  dcider: il fallait choisir un
endroit favorable  l'exprience. Suivant la recommandation de
l'Observatoire de Cambridge, le tir devait tre dirig perpendiculairement
au plan de l'horizon, c'est--dire vers le znith; or la Lune ne monte
au znith que dans les lieux situs entre 0 et 28 de latitude, en
d'autres termes, sa dclinaison n'est que de 28[50]. Il s'agissait donc
de dterminer exactement le point du globe o serait fondue l'immense
Columbiad.

  [50] La dclinaison d'un astre est sa latitude dans la sphre cleste;
  l'ascension droite en est la longitude.

Le 20 octobre, le Gun-Club tant runi en sance gnrale, Barbicane
apporta une magnifique carte des tats-Unis de Z. Belltropp. Mais, sans
lui laisser le temps de la dployer, J.-T. Maston avait demand la
parole avec sa vhmence habituelle, et parl en ces termes:

Honorables collgues, la question qui va se traiter aujourd'hui a une
vritable importance nationale, et elle va nous fournir l'occasion de
faire un grand acte de patriotisme.

Les membres du Gun-Club se regardrent sans comprendre o l'orateur
voulait en venir.

Aucun de vous, reprit-il, n'a la pense de transiger avec la gloire de
son pays, et s'il est un droit que l'Union puisse revendiquer, c'est
celui de recler dans ses flancs le formidable canon du Gun-Club. Or,
dans les circonstances actuelles...

--Brave Maston... dit le prsident.

--Permettez-moi de dvelopper ma pense, reprit l'orateur. Dans les
circonstances actuelles, nous sommes forcs de choisir un lieu assez
rapproch de l'quateur, pour que l'exprience se fasse dans de bonnes
conditions...

--Si vous voulez bien... dit Barbicane.

--Je demande la libre discussion des ides, rpliqua le bouillant J.-T.
Maston, et je soutiens que le territoire duquel s'lancera notre
glorieux projectile doit appartenir  l'Union.

--Sans doute! rpondirent quelques membres.

--Eh bien! puisque nos frontires ne sont pas assez tendues, puisque au
sud l'Ocan nous oppose une barrire infranchissable, puisqu'il nous
faut chercher au-del des tats-Unis et dans un pays limitrophe ce
vingt-huitime parallle, c'est l un _casus belli_ lgitime, et je
demande que l'on dclare la guerre au Mexique!

--Mais non! mais non! s'cria-t-on de toutes parts.

--Non! rpliqua J.-T. Maston. Voil un mot que je m'tonne d'entendre
dans cette enceinte!

--Mais coutez donc!...

--Jamais! jamais! s'cria le fougueux orateur. Tt ou tard cette guerre
se fera, et je demande qu'elle clate aujourd'hui mme.

--Maston, dit Barbicane en faisant dtoner son timbre avec fracas, je
vous retire la parole!

Maston voulut rpliquer, mais quelques-uns de ses collgues parvinrent 
le contenir.

Je conviens, dit Barbicane, que l'exprience ne peut et ne doit tre
tente que sur le sol de l'Union, mais si mon impatient ami m'et laiss
parler, s'il et jet les yeux sur une carte, il saurait qu'il est
parfaitement inutile de dclarer la guerre  nos voisins, car certaines
frontires des tats-Unis s'tendent au-del du vingt-huitime
parallle. Voyez, nous avons  notre disposition toute la partie
mridionale du Texas et des Florides.

L'incident n'eut pas de suite; cependant, ce ne fut pas sans regret que
J.-T. Maston se laissa convaincre. Il fut donc dcid que la Columbiad
serait coule soit dans le sol du Texas, soit dans celui de la Floride.
Mais cette dcision devait crer une rivalit sans exemple entre les
villes de ces deux tats.

[Illustration: Carte de la Floride (p. 64).]

Le vingt-huitime parallle,  sa rencontre avec la cte amricaine,
traverse la pninsule de la Floride et la divise en deux parties  peu
prs gales. Puis, se jetant dans le golfe du Mexique, il sous-tend
l'arc form par les ctes de l'Alabama, du Mississipi et de la
Louisiane. Alors, abordant le Texas, dont il coupe un angle, il se
prolonge  travers le Mexique, franchit la Sonora, enjambe la vieille
Californie et va se perdre dans les mers du Pacifique. Il n'y avait donc
que les portions du Texas et de la Floride, situes au-dessous de ce
parallle, qui fussent dans les conditions de latitude recommandes par
l'Observatoire de Cambridge.

La Floride, dans sa partie mridionale, ne compte pas de cits
importantes. Elle est seulement hrisse de forts levs contre les
Indiens errants. Une seule ville, Tampa-Town, pouvait rclamer en
faveur de sa situation et se prsenter avec ses droits.

[Illustration: On fut oblig de garder les dputs  vue (p. 67).]

Au Texas, au contraire, les villes sont plus nombreuses et plus
importantes. Corpus-Christi, dans le countie de Nueces, et toutes les
cits situes sur le Rio-Bravo, Laredo, Comalites, San-Ignacio, dans le
Web, Roma, Rio-Grande-City, dans le Starr, Edinburg, dans l'Hidalgo,
Santa-Rita, El Panda, Brownsville, dans le Camron, formrent une ligue
imposante contre les prtentions de la Floride.

Aussi, la dcision  peine connue, les dputs texiens et floridiens
arrivrent  Baltimore par le plus court;  partir de ce moment, le
prsident Barbicane et les membres influents du Gun-Club furent assigs
jour et nuit de rclamations formidables. Si sept villes de la Grce se
disputrent l'honneur d'avoir vu natre Homre, deux tats tout entiers
menaaient d'en venir aux mains  propos d'un canon.

On vit alors ces frres froces se promener en armes dans les rues de
la ville. A chaque rencontre quelque conflit tait  craindre, qui
aurait eu des consquences dsastreuses. Heureusement la prudence et
l'adresse du prsident Barbicane conjurrent ce danger. Les
dmonstrations personnelles trouvrent un drivatif dans les journaux
des divers tats. Ce fut ainsi que le _New-York Herald_ et la _Tribune_
soutinrent le Texas, tandis que le _Times_ et l'_American Review_
prirent fait et cause pour les dputs floridiens. Les membres du
Gun-Club ne savaient plus auquel entendre.

Le Texas arrivait firement avec ses vingt-six comts qu'il semblait
mettre en batterie; mais la Floride rpondait que douze comts pouvaient
plus que vingt-six, dans un pays six fois plus petit.

Le Texas se targuait fort de ses trois cent trente mille indignes, mais
la Floride, moins vaste, se vantait d'tre plus peuple avec
cinquante-six mille. D'ailleurs elle accusait le Texas d'avoir une
spcialit de fivres paludennes qui lui cotaient, bon an mal an,
plusieurs milliers d'habitants. Et elle n'avait pas tort.

A son tour, le Texas rpliquait qu'en fait de fivres la Floride n'avait
rien  lui envier, et qu'il tait au moins imprudent de traiter les
autres de pays malsains, quand on avait l'honneur de possder le vomito
negro  l'tat chronique. Et il avait raison.

D'ailleurs, ajoutaient les Texiens par l'organe du _New-York Herald_,
on doit des gards  un tat o pousse le plus beau coton de toute
l'Amrique, un tat qui produit le meilleur chne-vert pour la
construction des navires, un tat qui renferme de la houille superbe et
des mines de fer dont le rendement est de cinquante pour cent de minerai
pur.

A cela l'_American Review_ rpondait que le sol de la Floride, sans tre
aussi riche, offrait de meilleures conditions pour le moulage et la
fonte de la Columbiad, car il tait compos de sable et de terre
argileuse.

Mais, reprenaient les Texiens, avant de fondre quoi que ce soit dans un
pays, il faut arriver dans ce pays; or les communications avec la
Floride sont difficiles, tandis que la cte du Texas offre la baie de
Galveston, qui a quatorze lieues de tour et qui peut contenir les
flottes du monde entier.

--Bon! rptaient les journaux dvous aux Floridiens, vous nous la
donnez belle avec votre baie Galveston situe au-dessus du
vingt-neuvime parallle. N'avons-nous pas la baie d'Espiritu-Santo,
ouverte prcisment sur le vingt-huitime degr de latitude, et par
laquelle les navires arrivent directement  Tampa-Town?

--Jolie baie! rpondait le Texas, elle est  demi ensable!

--Ensabls vous-mme! s'criait la Floride. Ne dirait-on pas que je suis
un pays de sauvages?

--Ma foi, les Sminoles courent encore vos prairies!

--Eh bien! et vos Apaches, et vos Comanches, sont-ils donc civiliss!

La guerre se soutenait ainsi depuis quelques jours, quand la Floride
essaya d'entraner son adversaire sur un autre terrain, et un matin le
_Times_ insinua que, l'entreprise tant essentiellement amricaine,
elle ne pouvait tre tente que sur un territoire essentiellement
amricain!

A ces mots le Texas bondit: Amricains! s'cria-t-il, ne le sommes-nous
pas autant que vous? Le Texas et la Floride n'ont-ils pas t incorpors
tous les deux  l'Union en 1845?

--Sans doute, rpondit le _Times_, mais nous appartenons aux Amricains
depuis 1820.

--Je le crois bien, rpliqua la _Tribune_; aprs avoir t Espagnols ou
Anglais pendant deux cents ans, on vous a vendus aux tats-Unis pour
cinq millions de dollars!

--Et qu'importe! rpliqurent les Floridiens, devons-nous en rougir? En
1803, n'a-t-on pas achet la Louisiane  Napolon au prix de seize
millions de dollars[51]?

  [51] Quatre-vingt-deux millions de francs.

--C'est une honte! s'crirent alors les dputs du Texas. Un misrable
morceau de terre comme la Floride, oser se comparer au Texas, qui, au
lieu de se vendre, s'est fait indpendant lui-mme, qui a chass les
Mexicains le 2 mars 1836, qui s'est dclar rpublique fdrative aprs
la victoire remporte par Samuel Houston aux bords du San-Jacinto sur
les troupes de Santa-Anna! Un pays enfin qui s'est adjoint
volontairement aux tats-Unis d'Amrique!

--Parce qu'il avait peur des Mexicains! rpondit la Floride.

Peur! Du jour o ce mot, vraiment trop vif, fut prononc, la position
devint intolrable. On s'attendit  un gorgement des deux partis dans
les rues de Baltimore. On fut oblig de garder les dputs  vue.

Le prsident Barbicane ne savait o donner de la tte. Les notes, les
documents, les lettres grosses de menaces pleuvaient dans sa maison.
Quel parti devait-il prendre? Au point de vue de l'appropriation du sol,
de la facilit des communications, de la rapidit des transports, les
droits des deux tats taient vritablement gaux. Quant aux
personnalits politiques, elles n'avaient que faire dans la question.

Or cette hsitation, cet embarras durait dj depuis longtemps, quand
Barbicane rsolut d'en sortir; il runit ses collgues, et la solution
qu'il leur proposa fut profondment sage, comme on va le voir.

En considrant bien, dit-il, ce qui vient de se passer entre la Floride
et le Texas, il est vident que les mmes difficults se reproduiront
entre les villes de l'tat favoris. La rivalit descendra du genre 
l'espce, de l'tat  la Cit, et voil tout. Or le Texas possde onze
villes dans les conditions voulues, qui se disputeront l'honneur de
l'entreprise et nous creront de nouveaux ennuis, tandis que la Floride
n'en a qu'une. Va donc pour la Floride et pour Tampa-Town!

Cette dcision, rendue publique, atterra les dputs du Texas. Ils
entrrent dans une indescriptible fureur et adressrent des provocations
nominales aux divers membres du Gun-Club. Les magistrats de Baltimore
n'eurent plus qu'un parti  prendre, et ils le prirent. On fit chauffer
un train spcial, on y embarqua les Texiens bon gr mal gr, et ils
quittrent la ville avec une rapidit de trente milles  l'heure.

Mais, si vite qu'ils fussent emports, ils eurent le temps de jeter un
dernier et menaant sarcasme  leurs adversaires.

Faisant allusion au peu de largeur de la Floride, simple presqu'le
resserre entre deux mers, ils prtendirent qu'elle ne rsisterait pas 
la secousse du tir et qu'elle sauterait au premier coup de canon.

Eh bien! qu'elle saute! rpondirent les Floridiens avec un laconisme
digne des temps antiques.




CHAPITRE XII

_URBI ET ORBI._


Les difficults astronomiques, mcaniques, topographiques une fois
rsolues, vint la question d'argent. Il s'agissait de se procurer une
somme norme pour l'excution du projet. Nul particulier, nul tat mme
n'aurait pu disposer des millions ncessaires.

Le prsident Barbicane prit donc le parti, bien que l'entreprise ft
amricaine, d'en faire une affaire d'un intrt universel et de demander
 chaque peuple sa coopration financire. C'tait  la fois le droit
et le devoir de toute la Terre d'intervenir dans les affaires de son
satellite. La souscription ouverte dans ce but s'tendit de Baltimore au
monde entier, _urbi et orbi_.

Cette souscription devait russir au-del de toute esprance. Il
s'agissait cependant de sommes  donner, non  prter. L'opration tait
purement dsintresse dans le sens littral du mot, et n'offrait aucune
chance de bnfice.

Mais l'effet de la communication Barbicane ne s'tait pas arrt aux
frontires des tats-Unis; il avait franchi l'Atlantique et le
Pacifique, envahissant  la fois l'Asie et l'Europe, l'Afrique et
l'Ocanie. Les observatoires de l'Union se mirent en rapport immdiat
avec les observatoires des pays trangers; les uns, ceux de Paris, de
Ptersbourg, du Cap, de Berlin, d'Altona, de Stockholm, de Varsovie, de
Hambourg, de Bude, de Bologne, de Malte, de Lisbonne, de Benars, de
Madras, de Pking, firent parvenir leurs compliments au Gun-Club; les
autres gardrent une prudente expectative.

Quant  l'observatoire de Greenwich, approuv par les vingt-deux autres
tablissements astronomiques de la Grande-Bretagne, il fut net; il nia
hardiment la possibilit du succs, et se rangea aux thories du
capitaine Nicholl. Aussi, tandis que diverses socits savantes
promettaient d'envoyer des dlgus  Tampa-Town, le bureau de
Greenwich, runi en sance, passa brutalement  l'ordre du jour sur la
proposition Barbicane. C'tait l de la belle et bonne jalousie
anglaise. Pas autre chose.

En somme, l'effet fut excellent dans le monde scientifique, et de l il
passa parmi les masses, qui, en gnral, se passionnrent pour la
question. Fait d'une haute importance, puisque ces masses allaient tre
appeles  souscrire un capital considrable.

Le prsident Barbicane, le 8 octobre, avait lanc un manifeste empreint
d'enthousiasme, et dans lequel il faisait appel  tous les hommes de
bonne volont sur la Terre. Ce document, traduit en toutes langues,
russit beaucoup.

Les souscriptions furent ouvertes dans les principales villes de l'Union
pour se centraliser  la banque de Baltimore, 9, Baltimore-street; puis
on souscrivit dans les diffrents tats des deux continents:

A Vienne, chez S.-M. de Rothschild;

A Ptersbourg, chez Stieglitz et Cie;

A Paris, au Crdit mobilier;

A Stockholm, chez Tottie et Arfuredson;

A Londres, chez N.-M. de Rothschild et fils;

A Turin, chez Ardouin et Cie;

A Berlin, chez Mendelsohn;

A Genve, chez Lombard, Odier et Cie;

A Constantinople,  la Banque Ottomane;

A Bruxelles, chez S. Lambert;

A Madrid, chez Daniel Weisweller;

A Amsterdam, au Crdit Nerlandais;

A Rome, chez Torlonia et Cie;

A Lisbonne, chez Lecesne;

A Copenhague,  la Banque prive;

A Buenos-Ayres,  la Banque Maua;

A Rio-de-Janeiro, mme maison;

A Montevideo, mme maison;

A Valparaiso, chez Thomas La Chambre et Cie;

A Mexico, chez Martin Daran et Cie;

A Lima, chez Thomas La Chambre et Cie.

Trois jours aprs le manifeste du prsident Barbicane, quatre millions
de dollars[52] taient verss dans les diffrentes villes de l'Union.
Avec un pareil -compte, le Gun-Club pouvait dj marcher.

  [52] Vingt-et-un millions de francs (21,680,000).

Mais, quelques jours plus tard, les dpches apprenaient  l'Amrique
que les souscriptions trangres se couvraient avec un vritable
empressement. Certains pays se distinguaient par leur gnrosit;
d'autres se desserraient moins facilement. Affaire de temprament.

Du reste, les chiffres sont plus loquents que les paroles, et voici
l'tat officiel des sommes qui furent portes  l'actif du Gun-Club,
aprs souscription close.

La Russie versa pour son contingent l'norme somme de trois cent
soixante-huit mille sept cent trente-trois roubles[53]. Pour s'en
tonner, il faudrait mconnatre le got scientifique des Russes et le
progrs qu'ils impriment aux tudes astronomiques, grce  leurs
nombreux observatoires, dont le principal a cot deux millions de
roubles.

  [53] Un million quatre cent soixante-quinze mille francs.

La France commena par rire de la prtention des Amricains. La Lune
servit de prtexte  mille calembours uss et  une vingtaine de
vaudevilles, dans lesquels le mauvais got le disputait  l'ignorance.
Mais, de mme que les Franais payrent jadis aprs avoir chant, ils
payrent, cette fois, aprs avoir ri, et ils souscrivirent pour une
somme de douze cent cinquante-trois mille neuf cent trente francs. A ce
prix-l, ils avaient bien le droit de s'gayer un peu.

L'Autriche se montra suffisamment gnreuse au milieu de ses tracas
financiers. Sa part s'leva dans la contribution publique  la somme de
deux cent seize mille florins[54], qui furent les bienvenus.

  [54] Cinq cent vingt mille francs.

Cinquante-deux mille rixdales[55], tel fut l'appoint de la Sude et de
la Norwge. Le chiffre tait considrable relativement au pays; mais il
et t certainement plus lev, si la souscription avait eu lieu 
Christiania en mme temps qu' Stockholm. Pour une raison ou pour une
autre, les Norwgiens n'aiment pas  envoyer leur argent en Sude.

  [55] Deux cent quatre-vingt-quatorze mille trois cent vingt francs.

La Prusse, par un envoi de deux cent cinquante mille thalers[56],
tmoigna de sa haute approbation pour l'entreprise. Ses diffrents
observatoires contriburent avec empressement pour une somme importante
et furent les plus ardents  encourager le prsident Barbicane.

  [56] Neuf cent trente-sept mille cinq cents francs.

La Turquie se conduisit gnreusement; mais elle tait personnellement
intresse dans l'affaire; la Lune, en effet, rgle le cours de ses
annes et son jene du Ramadan. Elle ne pouvait faire moins que de
donner un million trois cent soixante-douze mille six cent quarante
piastres[57], et elle les donna avec une ardeur qui dnonait,
cependant, une certaine pression du gouvernement de la Porte.

  [57] Trois cent quarante-trois mille cent soixante francs.

La Belgique se distingua entre tous les tats de second ordre par un don
de cinq cent treize mille francs, environ douze centimes par habitant.

La Hollande et ses colonies s'intressrent dans l'opration pour cent
dix mille florins[58], demandant seulement qu'il leur ft fait une
bonification de cinq pour cent d'escompte, puisqu'elles payaient
comptant.

  [58] Deux cent trente-cinq mille quatre cents francs.

Le Danemark, un peu restreint dans son territoire, donna cependant neuf
mille ducats fins[59], ce qui prouve l'amour des Danois pour les
expditions scientifiques.

  [59] Cent dix-sept mille quatre cent quatorze francs.

La Confdration germanique s'engagea pour trente-quatre mille deux cent
quatre-vingt-cinq florins[60]; on ne pouvait rien lui demander de plus;
d'ailleurs elle n'et pas donn davantage.

  [60] Soixante-douze mille francs.

Quoique trs-gne, l'Italie trouva deux cent mille livres dans les
poches de ses enfants, mais en les retournant bien. Si elle avait eu la
Vntie, elle aurait fait mieux; mais enfin elle n'avait pas la Vntie.

Les tats de l'glise ne crurent pas devoir envoyer moins de sept mille
quarante cus romains[61], et le Portugal poussa son dvouement  la
science jusqu' trente mille cruzades[62].

  [61] Trente-huit mille seize francs.

  [62] Cent treize mille deux cents francs.

[Illustration: Les souscriptions furent ouvertes (p. 69).]

Quant au Mexique, ce fut le denier de la veuve, quatre-vingt-six
piastres fortes[63]; mais les empires qui se fondent sont toujours un
peu gns.

  [63] Mille sept cent vingt-sept francs.

Deux cent cinquante-sept francs, tel fut l'apport modeste de la Suisse
dans l'oeuvre amricaine. Il faut le dire franchement, la Suisse ne
voyait point le ct pratique de l'opration; il ne lui semblait pas que
l'action d'envoyer un boulet dans la Lune ft de nature  tablir des
relations d'affaires avec l'astre des nuits, et il lui paraissait peu
prudent d'engager ses capitaux dans une entreprise aussi alatoire.
Aprs tout, la Suisse avait peut-tre raison.

[Illustration: L'usine de Goldspring, prs New-York (p. 74).]

Quant  l'Espagne, il lui fut impossible de runir plus de cent dix
raux[64]. Elle donna pour prtexte qu'elle avait ses chemins de fer 
terminer. La vrit est que la science n'est pas trs-bien vue dans ce
pays-l. Il est encore un peu arrir. Et puis certains Espagnols, non
des moins instruits, ne se rendaient pas un compte exact de la masse du
projectile compare  celle de la Lune; ils craignaient qu'il ne vnt 
dranger son orbite,  la troubler dans son rle de satellite et 
provoquer sa chute  la surface du globe terrestre. Dans ce cas-l, il
valait mieux s'abstenir. Ce qu'ils firent,  quelques raux prs.

  [64] Cinquante-neuf francs quarante-huit centimes.

Restait l'Angleterre. On connat la mprisante antipathie avec laquelle
elle accueillit la proposition Barbicane. Les Anglais n'ont qu'une seule
et mme me pour les vingt-cinq millions d'habitants que renferme la
Grande-Bretagne. Ils donnrent  entendre que l'entreprise du Gun-Club
tait contraire au principe de non-intervention, et ils ne
souscrivirent mme pas pour un farthing.

A cette nouvelle, le Gun-Club se contenta de hausser les paules et
revint  sa grande affaire. Quand l'Amrique du Sud, c'est--dire le
Prou, le Chili, le Brsil, les provinces de la Plata, la Colombie,
eurent pour leur quote-part vers entre ses mains la somme de trois cent
mille dollars[65], il se trouva  la tte d'un capital considrable,
dont voici le dcompte:

  Souscription des tats-Unis                4,000,000 dollars.
  Souscriptions trangres                   1,446,675    --
                                             ---------
                      Total                  5,446,675 dollars.

  [65] Un million six cent vingt-six mille francs.

C'tait donc cinq millions quatre cent quarante-six mille six cent
soixante-quinze dollars[66] que le public versait dans la caisse du
Gun-Club.

  [66] Vingt-neuf millions cinq cent vingt mille neuf cent
  quatre-vingt-trois francs quarante centimes.

Que personne ne soit surpris de l'importance de la somme. Les travaux de
la fonte, du forage, de la maonnerie, le transport des ouvriers, leur
installation dans un pays presque inhabit, les constructions de fours
et de btiments, l'outillage des usines, la poudre, le projectile, les
faux frais, devaient, suivant les devis, l'absorber  peu prs tout
entire. Certains coups de canons de la guerre fdrale sont revenus 
mille dollars; celui du prsident Barbicane, unique dans les fastes de
l'artillerie, pouvait bien coter cinq mille fois plus.

Le vingt octobre, un trait fut conclu avec l'usine de Goldspring, prs
New-York, qui, pendant la guerre, avait fourni  Parrott ses meilleurs
canons de fonte.

Il fut stipul, entre les parties contractantes, que l'usine de
Goldspring s'engageait  transporter  Tampa-Town, dans la Floride
mridionale, le matriel ncessaire pour la fonte de la Columbiad.

Cette opration devait tre termine, au plus tard, le 15 octobre
prochain, et le canon livr en bon tat, sous peine d'une indemnit de
cent dollars[67] par jour jusqu'au moment o la Lune se prsenterait
dans les mmes conditions, c'est--dire dans dix-huit ans et onze jours.

  [67] Cinq cent quarante-deux francs.

L'engagement des ouvriers, leur paye, les amnagements ncessaires
incombaient  la compagnie du Goldspring.

Ce trait, fait double et de bonne foi, fut sign par I. Barbicane,
prsident du Gun-Club, et J. Murphison, directeur de l'usine de
Goldspring, qui approuvrent l'criture de part et d'autre.




CHAPITRE XIII

STONE'S-HILL.


Depuis le choix fait par les membres du Gun-Club au dtriment du Texas,
chacun en Amrique, o tout le monde sait lire, se fit un devoir
d'tudier la gographie de la Floride. Jamais les libraires ne vendirent
tant de _Bartram's travel in Florida_, de _Roman's natural history of
East and West Florida_, de _William's territory of Florida_, de _Cleland
on the culture of the Sugar-Cane in East Florida_. Il fallut imprimer de
nouvelles ditions. C'tait une fureur.

Barbicane avait mieux  faire qu' lire; il voulait voir de ses propres
yeux et marquer l'emplacement de la Columbiad. Aussi, sans perdre un
instant, il mit  la disposition de l'observatoire de Cambridge les
fonds ncessaires  la construction d'un tlescope, et traita avec la
maison Breadwill et Cie d'Albany, pour la confection du projectile en
aluminium; puis il quitta Baltimore, accompagn de J.-T. Maston, du
major Elphiston et du directeur de l'usine de Goldspring.

Le lendemain les quatre compagnons de route arrivaient  la
Nouvelle-Orlans. L ils s'embarqurent immdiatement sur le _Tampico_,
aviso de la marine fdrale, que le gouvernement mettait  leur
disposition, et, les feux tant pousss, les rivages de la Louisiane
disparurent bientt  leurs yeux.

La traverse ne fut pas longue; deux jours aprs son dpart, le
_Tampico_, ayant franchi quatre cent quatre-vingts milles[68], eut
connaissance de la cte floridienne. En approchant, Barbicane se vit en
prsence d'une terre basse, plate, d'un aspect assez infertile. Aprs
avoir rang une suite d'anses riches en hutres et en homards, le
_Tampico_ donna dans la baie d'Espiritu-Santo.

  [68] Environ deux cents lieues.

Cette baie se divise en deux rades allonges, la rade de Tampa et la
rade d'Hillisboro, dont le steamer franchit bientt le goulet. Peu de
temps aprs, le fort Brooke dessina ses batteries rasantes au-dessus des
flots, et la ville de Tampa apparut, ngligemment couche au fond du
petit port naturel form par l'embouchure de la rivire Hillisboro.

Ce fut l que le _Tampico_ mouilla, le 22 octobre,  sept heures du
soir; les quatre passagers dbarqurent immdiatement.

Barbicane sentit son coeur battre avec violence lorsqu'il foula le sol
floridien; il semblait le tter du pied, comme fait un architecte d'une
maison dont il prouve la solidit. J.-T. Maston grattait la terre du
bout de son crochet.

Messieurs, dit alors Barbicane, nous n'avons pas de temps  perdre, et
ds demain nous monterons  cheval pour reconnatre le pays.

Au moment o Barbicane avait atterri, les trois mille habitants de
Tampa-Town s'taient ports  sa rencontre, honneur bien d au prsident
du Gun-Club qui les avait favoriss de son choix. Ils le reurent au
milieu d'acclamations formidables; mais Barbicane se droba  toute
ovation, gagna une chambre de l'htel _Franklin_ et ne voulut recevoir
personne. Le mtier d'homme clbre ne lui allait dcidment pas.

Le lendemain, 23 octobre, de petits chevaux de race espagnole, pleins de
vigueur et de feu, piaffaient sous ses fentres. Mais, au lieu de
quatre, il y en avait cinquante, avec leurs cavaliers. Barbicane
descendit, accompagn de ses trois compagnons, et s'tonna tout d'abord
de se trouver au milieu d'une pareille cavalcade. Il remarqua en outre
que chaque cavalier portait une carabine en bandoulire et des pistolets
dans ses fontes. La raison d'un tel dploiement de forces lui fut
aussitt donne par un jeune Floridien, qui lui dit:

Monsieur, il y a les Sminoles.

--Quels Sminoles?

--Des sauvages qui courent les prairies, et il nous a paru prudent de
vous faire escorte.

--Peuh! fit J.-T. Maston en escaladant sa monture.

--Enfin, reprit le Floridien, c'est plus sr.

--Messieurs, rpondit Barbicane, je vous remercie de votre attention, et
maintenant en route!

La petite troupe s'branla aussitt et disparut dans un nuage de
poussire. Il tait cinq heures du matin; le soleil resplendissait dj
et le thermomtre marquait 84[69]; mais de fraches brises de mer
modraient cette excessive temprature.

  [69] Du thermomtre Fahrenheit. Cela fait 28 degrs centigrades.

Barbicane, en quittant Tampa-Town, descendit vers le sud et suivit la
cte, de manire  gagner le creek[70] d'Alifia. Cette petite rivire se
jette dans la baie Hillisboro,  douze milles au-dessous de Tampa-Town.
Barbicane et son escorte ctoyrent sa rive droite en remontant vers
l'est. Bientt les flots de la baie disparurent derrire un pli de
terrain, et la campagne floridienne s'offrit seule aux regards.

  [70] Petit cours d'eau.

La Floride se divise en deux parties: l'une au nord, plus populeuse,
moins abandonne, a Tallahassee pour capitale et Pensacola, l'un des
principaux arsenaux maritimes des tats-Unis; l'autre, presse entre
l'Amrique et le golfe du Mexique, qui l'treignent de leurs eaux, n'est
qu'une mince presqu'le ronge par le courant du Gulf-Stream, pointe de
terre perdue au milieu d'un petit archipel, et que doublent incessamment
les nombreux navires du canal de Bahama. C'est la sentinelle avance du
golfe des grandes temptes. La superficie de cet tat est de trente-huit
millions trente-trois mille deux cent soixante-sept acres[71], parmi
lesquels il fallait en choisir un situ en de du vingt-huitime
parallle et convenable  l'entreprise; aussi Barbicane, en chevauchant,
examinait attentivement la configuration du sol et sa distribution
particulire.

  [71] Quinze millions trois cent soixante-cinq mille quatre cent
  quarante hectares.

La Floride, dcouverte par Juan Ponce de Lon, en 1512, le jour des
Rameaux, fut d'abord nomme Pques-Fleuries. Elle mritait peu cette
appellation charmante sur ses ctes arides et brles. Mais,  quelques
milles du rivage, la nature du terrain changea peu  peu, et le pays se
montra digne de son nom; le sol tait entrecoup d'un rseau de creeks,
de rios, de cours d'eau, d'tangs, de petits lacs; on se serait cru dans
la Hollande ou la Guyane; mais la campagne s'leva sensiblement et
montra bientt ses plaines cultives, o russissaient toutes les
productions vgtales du nord et du midi, ses champs immenses dont le
soleil des tropiques et les eaux conserves dans l'argile du sol
faisaient tous les frais de culture, puis enfin ses prairies d'ananas,
d'ignames, de tabac, de riz, de coton et de cannes  sucre, qui
s'tendaient  perte de vue, en talant leurs richesses avec une
insouciante prodigalit.

Barbicane parut trs-satisfait de constater l'lvation progressive du
terrain, et, lorsque J.-T. Maston l'interrogea  ce sujet:

Mon digne ami, lui rpondit-il, nous avons un intrt de premier ordre
 couler notre Columbiad dans les hautes terres.

--Pour tre plus prs de la Lune? s'cria le secrtaire du Gun-Club.

--Non! rpondit Barbicane en souriant. Qu'importent quelques toises de
plus ou de moins? Non, mais au milieu de terrains levs, nos travaux
marcheront plus facilement; nous n'aurons pas  lutter avec les eaux, ce
qui nous vitera des tubages longs et coteux, et c'est  considrer,
lorsqu'il s'agit de forer un puits de neuf cents pieds de profondeur.

--Vous avez raison, dit alors l'ingnieur Murchison, il faut, autant que
possible, viter les cours d'eau pendant le forage; mais si nous
rencontrons des sources, qu' cela ne tienne, nous les puiserons avec
nos machines, ou nous les dtournerons. Il ne s'agit pas ici d'un puits
artsien[72], troit et obscur, o le taraud, la douille, la sonde, en
un mot tous les outils du foreur, travaillent en aveugles. Non. Nous
oprerons  ciel ouvert, au grand jour, la pioche ou le pic  la main,
et la mine aidant, nous irons rapidement en besogne.

  [72] On a mis neuf ans  forer le puits de Grenelle; il a cinq cent
  quarante-sept mtres de profondeur.

--Cependant, reprit Barbicane, si par l'lvation du sol ou sa nature
nous pouvons viter une lutte avec les eaux souterraines, le travail en
sera plus rapide et plus parfait; cherchons donc  ouvrir notre tranche
dans un terrain situ  quelques centaines de toises au-dessus du niveau
de la mer.

--Vous avez raison, monsieur Barbicane, et, si je ne me trompe, nous
trouverons avant peu un emplacement convenable.

--Ah! je voudrais tre au premier coup de pioche, dit le prsident.

--Et moi au dernier! s'cria J.-T. Maston.

--Nous y arriverons, Messieurs, rpondit l'ingnieur, et, croyez-moi, la
compagnie du Goldspring n'aura pas  vous payer d'indemnit de retard.

--Par sainte Barbe! vous aurez raison! rpliqua J.-T. Maston; cent
dollars par jour jusqu' ce que la Lune se reprsente dans les mmes
conditions, c'est--dire pendant dix-huit ans et onze jours, savez-vous
bien que cela ferait six cent cinquante-huit mille cent dollars[73]?

  [73] Trois millions cinq cent soixante-six mille neuf cent deux
  francs.

--Non, Monsieur, nous ne le savons pas, rpondit l'ingnieur, et nous
n'aurons pas besoin de l'apprendre.

Vers dix heures du matin, la petite troupe avait franchi une douzaine de
milles; aux campagnes fertiles succdait alors la rgion des forts. L,
croissaient les essences les plus varies avec une profusion tropicale.
Ces forts presque impntrables taient faites de grenadiers,
d'orangers, de citronniers, de figuiers, d'oliviers, d'abricotiers, de
bananiers, de grands ceps de vigne, dont les fruits et les fleurs
rivalisaient de couleurs et de parfums. A l'ombre odorante de ces arbres
magnifiques chantait et volait tout un monde d'oiseaux aux brillantes
couleurs, au milieu desquels on distinguait plus particulirement des
crabiers, dont le nid devait tre un crin, pour tre digne de ces
bijoux emplums.

J.-T. Maston et le major ne pouvaient se trouver en prsence de cette
opulente nature sans en admirer les splendides beauts.

Mais le prsident Barbicane, peu sensible  ces merveilles, avait hte
d'aller en avant; ce pays si fertile lui dplaisait par sa fertilit
mme; sans tre autrement hydroscope, il sentait l'eau sous ses pas et
cherchait, mais en vain, les signes d'une incontestable aridit.

Cependant on avanait; il fallut passer  gu plusieurs rivires, et non
sans quelque danger, car elles taient infestes de camans longs de
quinze  dix-huit pieds. J.-T. Maston les menaa hardiment de son
redoutable crochet, mais il ne parvint  effrayer que les plicans, les
sarcelles, les phatons, sauvages habitants de ces rives, tandis que de
grands flamants rouges le regardaient d'un air stupide.

Enfin ces htes des pays humides disparurent  leur tour; les arbres
moins gros s'parpillrent dans les bois moins pais; quelques groupes
isols se dtachrent au milieu de plaines infinies o passaient des
troupeaux de daims effarouchs.

Enfin! s'cria Barbicane en se dressant sur ses triers, voici la
rgion des pins!

--Et celle des sauvages, rpondit le major.

En effet, quelques Sminoles apparaissaient  l'horizon; ils
s'agitaient, ils couraient de l'un  l'autre sur leurs chevaux rapides,
brandissant de longues lances ou dchargeant leurs fusils  dtonation
sourde; d'ailleurs ils se bornrent  ces dmonstrations hostiles, sans
inquiter Barbicane et ses compagnons.

Ceux-ci occupaient alors le milieu d'une plaine rocailleuse, vaste
espace dcouvert d'une tendue de plusieurs acres, que le soleil
inondait de rayons brlants. Elle tait forme par une large
extumescence du terrain, qui semblait offrir aux membres du Gun-Club
toutes les conditions requises pour l'tablissement de leur Columbiad.

Halte! dit Barbicane en s'arrtant. Cet endroit a-t-il un nom dans le
pays?

--Il s'appelle Stone's-Hill[74], rpondit un des Floridiens.

  [74] Colline de pierres.

Barbicane, sans mot dire, mit pied  terre, prit ses instruments et
commena  relever sa position avec une extrme prcision; la petite
troupe, range autour de lui, l'examinait en gardant un profond
silence.

[Illustration: Tampa-Town, avant l'opration (p. 76).]

En ce moment le soleil passait au mridien. Barbicane, aprs quelques
instants, chiffra rapidement le rsultat de ses observations et dit:

Cet emplacement est situ  trois cents toises au-dessus du niveau de
la mer par 277' de latitude et 57' de longitude ouest[75]; il me
parat offrir par sa nature aride et rocailleuse toutes les conditions
favorables  l'exprience; c'est donc dans cette plaine que s'lveront
nos magasins, nos ateliers, nos fourneaux, les huttes de nos ouvriers,
et c'est d'ici, d'ici mme, rpta-t-il en frappant du pied le sommet de
Stone's-Hill, que notre projectile s'envolera vers les espaces du monde
solaire!

  [75] Au mridien de Washington. La diffrence avec le mridien de Paris
  est de 7922'. Cette longitude est donc en mesures franaises 8325'.

[Illustration: Il fallut passer  gu plusieurs rivires (p. 69).]




CHAPITRE XIV

PIOCHE ET TRUELLE.


Le soir mme, Barbicane et ses compagnons rentraient  Tampa-Town, et
l'ingnieur Murchison se rembarquait sur le _Tampico_ pour la
Nouvelle-Orlans. Il devait embaucher une arme d'ouvriers et ramener la
plus grande partie du matriel. Les membres du Gun-Club demeurrent 
Tampa-Town, afin d'organiser les premiers travaux en s'aidant des gens
du pays.

Huit jours aprs son dpart, le _Tampico_ revenait dans la baie
Espiritu-Santo avec une flottille de bateaux  vapeur. Murchison avait
runi quinze cents travailleurs. Aux mauvais jours de l'esclavage, il
et perdu son temps et ses peines. Mais depuis que l'Amrique, la terre
de la libert, ne comptait plus que des hommes libres dans son sein,
ceux-ci accouraient partout o les appelait une main-d'oeuvre
largement rtribue. Or l'argent ne manquait pas au Gun-Club; il offrait
 ses hommes une haute paie, avec gratifications considrables et
proportionnelles. L'ouvrier embauch pour la Floride pouvait compter,
aprs l'achvement des travaux, sur un capital dpos en son nom  la
banque de Baltimore. Murchison n'eut donc que l'embarras du choix, et il
put se montrer svre sur l'intelligence et l'habilet de ses
travailleurs. On est autoris  croire qu'il enrla dans sa laborieuse
lgion l'lite des mcaniciens, des chauffeurs, des fondeurs, des
chaufourniers, des mineurs, des briquetiers et des manoeuvres de tout
genre, noirs ou blancs, sans distinction de couleur. Beaucoup d'entre
eux emmenaient leur famille. C'tait une vritable migration.

Le 31 octobre,  dix heures du matin, cette troupe dbarqua sur les
quais de Tampa-Town; on comprend le mouvement et l'activit qui
rgnrent dans cette petite ville dont on doublait en un jour la
population. En effet, Tampa-Town devait gagner normment  cette
initiative du Gun-Club, non par le nombre des ouvriers qui furent
dirigs immdiatement sur Stone's-Hill, mais grce  cette affluence de
curieux qui convergrent peu  peu de tous les points du globe vers la
presqu'le floridienne.

Pendant les premiers jours, on s'occupa de dcharger l'outillage apport
par la flottille, les machines, les vivres, ainsi qu'un assez grand
nombre de maisons de tles faites de pices dmontes et numrotes. En
mme temps, Barbicane plantait les premiers jalons d'un railway long de
quinze milles et destin  relier Stone's-Hill  Tampa-Town.

On sait dans quelles conditions se fait le chemin de fer amricain;
capricieux dans ses dtours, hardi dans ses pentes, mprisant les
garde-fous et les ouvrages d'art, escaladant les collines, dgringolant
les valles, le rail-road court en aveugle et sans souci de la ligne
droite; il n'est pas coteux, il n'est point gnant; seulement on y
draille et on y saute en toute libert. Le chemin de Tampa-Town 
Stone's-Hill ne fut qu'une simple bagatelle, et ne demanda ni grand
temps ni grand argent pour s'tablir.

Du reste, Barbicane tait l'me de ce monde accouru  sa voix; il
l'animait, il lui communiquait son souffle, son enthousiasme, sa
conviction; il se trouvait en tous lieux, comme s'il et t dou du don
d'ubiquit et toujours suivi de J.-T. Maston, sa mouche bourdonnante.
Son esprit pratique s'ingniait  mille inventions. Avec lui point
d'obstacles, nulle difficult, jamais d'embarras; il tait mineur,
maon, mcanicien autant qu'artilleur, ayant des rponses pour toutes
les demandes et des solutions pour tous les problmes. Il correspondait
activement avec le Gun-Club ou l'usine de Goldspring, et jour et nuit,
les feux allums, la vapeur maintenue en pression, le _Tampico_
attendait ses ordres dans la rade d'Hillisboro.

Barbicane, le 1er novembre, quitta Tampa-Town avec un dtachement de
travailleurs, et ds le lendemain une ville de maisons mcaniques
s'leva autour de Stone's-Hill; on l'entoura de palissades, et  son
mouvement,  son ardeur, on l'et bientt prise pour une des grandes
cits de l'Union. La vie y fut rgle disciplinairement, et les travaux
commencrent dans un ordre parfait.

Des sondages soigneusement pratiqus avaient permis de reconnatre la
nature du terrain, et le creusement put tre entrepris ds le 4
novembre. Ce jour-l Barbicane runit ses chefs d'atelier et leur dit:

Vous savez tous, mes amis, pourquoi je vous ai runis dans cette partie
sauvage de la Floride. Il s'agit de couler un canon mesurant neuf pieds
de diamtre intrieur, six pieds d'paisseur  ses parois et dix-neuf
pieds et demi  son revtement de pierre; c'est donc au total un puits
large de soixante pieds qu'il faut creuser  une profondeur de neuf
cents. Cet ouvrage considrable doit tre termin en huit mois; or vous
avez deux millions cinq cent quarante-trois mille quatre cents pieds
cubes de terrain  extraire en deux cent cinquante-cinq jours, soit, en
chiffres ronds, dix mille pieds cubes par jour. Ce qui n'offrirait
aucune difficult pour mille ouvriers travaillant  coudes franches
sera plus pnible dans un espace relativement restreint. Nanmoins,
puisque ce travail doit se faire, il se fera, et je compte sur votre
courage autant que sur votre habilet.

A huit heures du matin, le premier coup de pioche fut donn dans le sol
floridien, et depuis ce moment ce vaillant outil ne resta plus oisif un
seul instant dans la main des mineurs. Les ouvriers se relayaient par
quart de journe.

D'ailleurs, quelque colossale que ft l'opration, elle ne dpassait
point la limite des forces humaines. Loin de l. Que de travaux d'une
difficult plus relle et dans lesquels les lments durent tre
directement combattus, qui furent mens  bonne fin! Et, pour ne parler
que d'ouvrages semblables, il suffira de citer ce _Puits du Pre
Joseph_, construit auprs du Caire par le sultan Saladin,  une poque
o les machines n'taient pas encore venues centupler la force de
l'homme, et qui descend au niveau mme du Nil,  une profondeur de trois
cents pieds! Et cet autre puits creus  Coblentz par le margrave Jean
de Bade jusqu' six cents pieds dans le sol! Eh bien! de quoi
s'agissait-il, en somme? De tripler cette profondeur et sur une largeur
dcuple, ce qui rendrait le forage plus facile! Aussi il n'tait pas un
contre-matre, pas un ouvrier qui doutt du succs de l'opration.

Une dcision importante, prise par l'ingnieur Murchison, d'accord avec
le prsident Barbicane, vint encore permettre d'acclrer la marche des
travaux. Un article du trait portait que la Columbiad serait frette
avec des cercles de fer forg placs  chaud. Luxe de prcautions
inutiles, car l'engin pouvait videmment se passer de ces anneaux
compresseurs. On renona donc  cette clause. De l une grande conomie
de temps, car on put alors employer ce nouveau systme de creusement
adopt maintenant dans la construction des puits, par lequel la
maonnerie se fait en mme temps que le forage. Grce  ce procd
trs-simple, il n'est plus ncessaire d'tayer les terres au moyen
d'trsillons; la muraille les contient avec une inbranlable puissance
et descend d'elle-mme par son propre poids.

Cette manoeuvre ne devait commencer qu'au moment o la pioche aurait
atteint la partie solide du sol.

Le 4 novembre, cinquante ouvriers creusrent au centre mme de
l'enceinte palissade, c'est--dire  la partie suprieure de
Stone's-Hill, un trou circulaire large de soixante pieds.

La pioche rencontra d'abord une sorte de terreau noir, pais de six
pouces, dont elle eut facilement raison. A ce terreau succdrent deux
pieds d'un sable fin qui fut soigneusement retir, car il devait servir
 la confection du moule intrieur.

Aprs ce sable apparut une argile blanche assez compacte, semblable  la
marne d'Angleterre, et qui s'tageait sur une paisseur de quatre pieds.

Puis le fer des pics tincela sur la couche dure du sol, une espce de
roche forme de coquillages ptrifis, trs-sche, trs-solide, et que
les outils ne devaient plus quitter. A ce point, le trou prsentait une
profondeur de six pieds et demi, et les travaux de maonnerie furent
commencs.

Au fond de cette excavation on construisit un rouet en bois de chne,
sorte de disque fortement boulonn et d'une solidit  toute preuve; il
tait perc  son centre d'un trou offrant un diamtre gal au diamtre
extrieur de la Columbiad. Ce fut sur ce rouet que reposrent les
premires assises de la maonnerie, dont le ciment hydraulique
enchanait les pierres avec une inflexible tnacit. Les ouvriers, aprs
avoir maonn de la circonfrence au centre, se trouvaient renferms
dans un puits large de vingt et un pieds.

Lorsque cet ouvrage fut achev, les mineurs reprirent le pic et la
pioche, et ils entamrent la roche sous le rouet mme, en ayant soin de
le supporter au fur et  mesure sur des tins[76] d'une extrme solidit;
toutes les fois que le trou avait gagn de deux pieds en profondeur, on
retirait successivement ces tins; le rouet s'abaissait peu  peu, et
avec lui le massif annulaire de maonnerie,  la couche suprieure
duquel les maons travaillaient incessamment, tout en rservant des
vents, qui devaient permettre aux gaz de s'chapper pendant
l'opration de la fonte.

  [76] Sortes de chevalets.

Ce genre de travail exigeait de la part des ouvriers une habilet
extrme et une attention de tous les instants; plus d'un, en creusant
sous le rouet, fut bless dangereusement par les clats de pierre, et
mme mortellement; mais l'ardeur ne se ralentit pas une seule minute, et
jour et nuit: le jour, aux rayons d'un soleil qui versait, quelques mois
plus tard, quatre-vingt-dix-neuf degrs[77] de chaleur  ces plaines
calcines; la nuit, sous les blanches nappes de la lumire lectrique,
le bruit des pics sur la roche, la dtonation des mines, le grincement
des machines, le tourbillon des fumes parses dans les airs tracrent
autour de Stone's-Hill un cercle d'pouvante que les troupeaux de bisons
ou les dtachements de Sminoles n'osaient plus franchir.

  [77] Quarante degrs centigrades.

Cependant les travaux avanaient rgulirement; des grues  vapeur
activaient l'enlvement des matriaux; d'obstacles inattendus il fut peu
question, mais seulement de difficults prvues, et l'on s'en tirait
avec habilet.

Le premier mois coul, le puits avait atteint la profondeur assigne
pour ce laps de temps, soit cent douze pieds. En dcembre cette
profondeur fut double, et triple en janvier. Pendant le mois de
fvrier, les travailleurs eurent  lutter contre une nappe d'eau qui se
fit jour  travers l'corce terrestre. Il fallut employer des pompes
puissantes et des appareils  air comprim pour l'puiser afin de
btonner l'orifice des sources, comme on aveugle une voie d'eau  bord
d'un navire. Enfin on eut raison de ces courants malencontreux.
Seulement, par suite de la mobilit du terrain, le rouet cda en partie,
et il y eut un boulement partiel. Que l'on juge de l'pouvantable
pousse de ce disque de maonnerie haut de soixante-quinze toises! Cet
accident cota la vie  plusieurs ouvriers.

Trois semaines durent tre employes  tayer le revtement de pierre, 
le reprendre en sous-oeuvre et  rtablir le rouet dans ses conditions
premires de solidit. Mais grce  l'habilet de l'ingnieur,  la
puissance des machines employes, l'difice, un instant compromis,
retrouva son aplomb, et le forage continua.

Aucun incident nouveau n'arrta dsormais la marche de l'opration, et
le 10 juin, vingt jours avant l'expiration des dlais fixs par
Barbicane, le puits, entirement revtu de son parement de pierres,
avait atteint la profondeur de neuf cents pieds. Au fond, la maonnerie
reposait sur un cube massif mesurant trente pieds d'paisseur, tandis
qu' sa partie suprieure elle venait affleurer le sol.

Le prsident Barbicane et les membres du Gun-Club flicitrent
chaudement l'ingnieur Murchison; son travail cyclopen s'tait accompli
dans des conditions extraordinaires de rapidit.

Pendant ces huit mois, Barbicane ne quitta pas un instant Stone's-Hill;
tout en suivant de prs les oprations du forage, il s'inquitait
incessamment du bien-tre et de la sant de ses travailleurs, et il fut
assez heureux pour viter ces pidmies communes aux grandes
agglomrations d'hommes et si dsastreuses dans ces rgions du globe
exposes  toutes les influences tropicales.

Plusieurs ouvriers, il est vrai, payrent de leur vie les imprudences
inhrentes  ces dangereux travaux; mais ces dplorables malheurs sont
impossibles  viter, et ce sont des dtails dont les Amricains se
proccupent assez peu. Ils ont plus souci de l'humanit en gnral que
de l'individu en particulier. Cependant Barbicane professait les
principes contraires, et il les appliquait en toute occasion. Aussi,
grce  ses soins,  son intelligence,  son utile intervention dans les
cas difficiles,  sa prodigieuse et humaine sagacit, la moyenne des
catastrophes ne dpassa pas celle des pays d'outre-mer cits pour leur
luxe de prcautions, entre autres la France, o l'on compte environ un
accident sur deux cent mille francs de travaux.




CHAPITRE XV

LA FTE DE LA FONTE.


Pendant les huit mois qui furent employs  l'opration du forage, les
travaux prparatoires de la fonte avaient t conduits simultanment
avec une extrme rapidit; un tranger, arrivant  Stone's-Hill, et t
fort surpris du spectacle offert  ses regards.

A six cents yards du puits, et circulairement disposs autour de ce
point central, s'levaient douze cents fours  rverbre, larges de six
pieds chacun et spars l'un de l'autre par un intervalle d'une
demi-toise. La ligne dveloppe par ces douze cents fours offrait une
longueur de deux milles[78]. Tous taient construits sur le mme modle
avec leur haute chemine quadrangulaire, et ils produisaient le plus
singulier effet. J.-T. Maston trouvait superbe cette disposition
architecturale. Cela lui rappelait les monuments de Washington. Pour
lui, il n'existait rien de plus beau, mme en Grce, o d'ailleurs,
disait-il, il n'avait jamais t.

  [78] Trois mille six cents mtres environ.

On se rappelle que, dans sa troisime sance, le Comit se dcida 
employer la fonte de fer pour la Columbiad, et spcialement la fonte
grise. Ce mtal est, en effet, plus tenace, plus ductile, plus doux,
facilement alsable, propre  toutes les oprations de moulage, et,
trait au charbon de terre, il est d'une qualit suprieure pour les
pices de grande rsistance, telles que canons, cylindres de machines 
vapeur, presses hydrauliques, etc.

Mais la fonte, si elle n'a subi qu'une seule fusion, est rarement assez
homogne, et c'est au moyen d'une deuxime fusion qu'on l'pure, qu'on
la raffine, en la dbarrassant de ses derniers dpts terreux.

[Illustration: Les travaux avanaient rgulirement (p. 85).]

Aussi, avant d'tre expdi  Tampa-Town, le minerai de fer, trait dans
les hauts fourneaux de Goldspring et mis en contact avec du charbon et
du silicium chauff  une forte temprature, s'tait carbur et
transform en fonte[79]. Aprs cette premire opration, le mtal fut
dirig vers Stone's-Hill. Mais il s'agissait de cent trente-six millions
de livres de fonte, masse trop coteuse  expdier par les railways; le
prix du transport et doubl le prix de la matire. Il parut prfrable
d'affrter des navires  New-York et de les charger de la fonte en
barres; il ne fallut pas moins de soixante-huit btiments de mille
tonneaux, une vritable flotte qui, le 3 mai, sortit des passes de
New-York, prit la route de l'Ocan, prolongea les ctes amricaines,
embouqua le canal de Bahama, doubla la pointe floridienne, et, le 10 du
mme mois, remontant la baie Espiritu-Santo, vint mouiller sans avaries
dans le port de Tampa-Town. L les navires furent dchargs dans les
wagons du rail-road de Stone's-Hill, et, vers le milieu de janvier,
l'norme masse de mtal se trouvait rendue  destination.

  [79] C'est en enlevant ce carbone et ce silicium par l'opration de
  l'affinage dans les fours  puddler que l'on transforme la fonte
  en fer ductile.

[Illustration: La fonte (p. 91).]

On comprend aisment que ce n'tait pas trop de douze cents fours pour
liqufier en mme temps ces soixante mille tonnes de fonte. Chacun de
ces fours pouvait contenir prs de cent quatorze mille livres de mtal;
on les avait tablis sur le modle de ceux qui servirent  la fonte du
canon Rodman; ils affectaient la forme trapzodale, et taient
trs-surbaisss. L'appareil de chauffe et la chemine se trouvaient aux
deux extrmits du fourneau, de telle sorte que celui-ci tait galement
chauff dans toute son tendue. Ces fours, construits en briques
rfractaires, se composaient uniquement d'une grille pour brler le
charbon de terre, et d'une sole sur laquelle devaient tre dposes
les barres de fonte; cette sole, incline sous un angle de vingt-cinq
degrs, permettait au mtal de s'couler dans les bassins de rception;
de l douze cents rigoles convergentes le dirigeaient vers le puits
central.

Le lendemain du jour o les travaux de maonnerie et de forage furent
termins, Barbicane fit procder  la confection du moule intrieur; il
s'agissait d'lever au centre du puits, et suivant son axe, un cylindre
haut de neuf cents pieds et large de neuf, qui remplissait exactement
l'espace rserv  l'me de la Columbiad. Ce cylindre fut compos d'un
mlange de terre argileuse et de sable, additionn de foin et de paille.
L'intervalle laiss entre le moule et la maonnerie devait tre combl
par le mtal en fusion, qui formerait ainsi des parois de six pieds
d'paisseur.

Ce cylindre, pour se maintenir en quilibre, dut tre consolid par des
armatures de fer et assujetti de distance en distance au moyen de
traverses scelles dans le revtement de pierre; aprs la fonte, ces
traverses devaient se trouver perdues dans le bloc de mtal, ce qui
n'offrait aucun inconvnient.

Cette opration se termina le 8 juillet, et le coulage fut fix au
lendemain.

Ce sera une belle crmonie que cette fte de la fonte, dit J.-T.
Maston  son ami Barbicane.

--Sans doute, rpondit Barbicane, mais ce ne sera pas une fte publique!

--Comment! vous n'ouvrirez pas les portes de l'enceinte  tout venant?

--Je m'en garderai bien, Maston; la fonte de la Columbiad est une
opration dlicate, pour ne pas dire prilleuse, et je prfre qu'elle
s'effectue  huis clos. Au dpart du projectile, fte si l'on veut, mais
jusque-l, non.

Le prsident avait raison; l'opration pouvait offrir des dangers
imprvus, auxquels une grande affluence de spectateurs et empch de
parer. Il fallait conserver la libert de ses mouvements. Personne ne
fut donc admis dans l'enceinte,  l'exception d'une dlgation des
membres du Gun-Club, qui fit le voyage de Tampa-Town. On vit l le
fringant Bilsby, Tom Hunter, le colonel Blomsberry, le major Elphiston,
le gnral Morgan, et _tutti quanti_, pour lesquels la fonte de la
Columbiad devenait une affaire personnelle. J.-T. Maston s'tait
constitu leur cicerone; il ne leur fit grce d'aucun dtail; il les
conduisit partout, aux magasins, aux ateliers, au milieu des machines,
et il les fora de visiter les douze cents fourneaux les uns aprs les
autres. A la douze centime visite, ils taient un peu coeurs.

La fonte devait avoir lieu  midi prcis; la veille, chaque four avait
t charg de cent quatorze mille livres de mtal en barres, disposes
par piles croises, afin que l'air chaud pt circuler librement entre
elles. Depuis le matin, les douze cents chemines vomissaient dans
l'atmosphre leurs torrents de flammes, et le sol tait agit de sourdes
trpidations. Autant de livres de mtal  fondre, autant de livres de
houille  brler. C'taient donc soixante-huit mille tonnes de charbon,
qui projetaient devant le disque du soleil un pais rideau de fume
noire.

La chaleur devint bientt insoutenable dans ce cercle de fours dont les
ronflements ressemblaient au roulement du tonnerre; de puissants
ventilateurs y joignaient leurs souffles continus et saturaient
d'oxygne tous ces foyers incandescents.

L'opration, pour russir, demandait  tre rapidement conduite. Au
signal donn par un coup de canon, chaque four devait livrer passage 
la fonte liquide et se vider entirement.

Ces dispositions prises, chefs et ouvriers attendirent le moment
dtermin avec une impatience mle d'une certaine quantit d'motion.
Il n'y avait plus personne dans l'enceinte, et chaque contre-matre
fondeur se tenait  son poste prs des trous de coule.

Barbicane et ses collgues, installs sur une minence voisine,
assistaient  l'opration. Devant eux, une pice de canon tait l,
prte  faire feu sur un signe de l'ingnieur.

Quelques minutes avant midi, les premires gouttelettes du mtal
commencrent  s'pancher; les bassins de rception s'emplirent peu 
peu, et lorsque la fonte fut entirement liquide, on la tint en repos
pendant quelques instants, afin de faciliter la sparation des
substances trangres.

Midi sonna. Un coup de canon clata soudain et jeta son clair fauve
dans les airs. Douze cents trous de coule s'ouvrirent  la fois, et
douze cents serpents de feu ramprent vers le puits central, en
droulant leurs anneaux incandescents. L ils se prcipitrent, avec un
fracas pouvantable,  une profondeur de neuf cents pieds. C'tait un
mouvant et magnifique spectacle. Le sol tremblait, pendant que ces
flots de fonte, lanant vers le ciel des tourbillons de fume,
volatilisaient en mme temps l'humidit du moule et la rejetaient par
les vents du revtement de pierre sous la forme d'impntrables
vapeurs. Ces nuages factices droulaient leurs spirales paisses en
montant vers le znith jusqu' une hauteur de cinq cents toises. Quelque
sauvage, errant au-del des limites de l'horizon, et pu croire  la
formation d'un nouveau cratre au sein de la Floride, et cependant ce
n'tait l ni une ruption, ni une trombe, ni un orage, ni une lutte
d'lments, ni un de ces phnomnes terribles que la nature est capable
de produire! Non! l'homme seul avait cr ces vapeurs rougetres, ces
flammes gigantesques dignes d'un volcan, ces trpidations bruyantes
semblables aux secousses d'un tremblement de terre, ces mugissements
rivaux des ouragans et des temptes, et c'tait sa main qui prcipitait,
dans un abme creus par elle, tout un Niagara de mtal en fusion.




CHAPITRE XVI

LA COLUMBIAD.


L'opration de la fonte avait-elle russi? On en tait rduit  de
simples conjectures. Cependant tout portait  croire au succs, puisque
le moule avait absorb la masse entire du mtal liqufi dans les
fours. Quoi qu'il en soit, il devait tre longtemps impossible de s'en
assurer directement.

En effet, quand le major Rodman fondit son canon de cent soixante mille
livres, il ne fallut pas moins de quinze jours pour en oprer le
refroidissement. Combien de temps, ds lors, la monstrueuse Columbiad,
couronne de ses tourbillons de vapeurs, et dfendue par sa chaleur
intense, allait-elle se drober aux regards de ses admirateurs? Il tait
difficile de le calculer.

L'impatience des membres du Gun-Club fut mise pendant ce laps de temps 
une rude preuve. Mais on n'y pouvait rien. J.-T. Maston faillit se
rtir par dvouement. Quinze jours aprs la fonte, un immense panache de
fume se dressait encore en plein ciel, et le sol brlait les pieds dans
un rayon de deux cents pas autour du sommet de Stone's-Hill.

Les jours s'coulrent, les semaines s'ajoutrent l'une  l'autre. Nul
moyen de refroidir l'immense cylindre. Impossible de s'en approcher. Il
fallait attendre, et les membres du Gun-Club rongeaient leur frein.

Nous voil au 10 aot, dit un matin J.-T. Maston. Quatre mois  peine
nous sparent du premier dcembre! Enlever le moule intrieur, calibrer
l'me de la pice, charger la Columbiad, tout cela est  faire! Nous ne
serons pas prts! On ne peut seulement pas approcher du canon! Est-ce
qu'il ne se refroidira jamais! Voil qui serait une mystification
cruelle!

On essayait de calmer l'impatient secrtaire sans y parvenir, Barbicane
ne disait rien, mais son silence cachait une sourde irritation. Se voir
absolument arrt par un obstacle dont le temps seul pouvait avoir
raison,--le temps, un ennemi redoutable dans les circonstances,--et tre
 la discrtion d'un ennemi, c'tait dur pour des gens de guerre.

Cependant des observations quotidiennes permirent de constater un
certain changement dans l'tat du sol. Vers le 15 aot, les vapeurs
projetes avaient diminu notablement d'intensit et d'paisseur.
Quelques jours aprs, le terrain n'exhalait plus qu'une lgre bue,
dernier souffle du monstre enferm dans son cercueil de pierre. Peu 
peu les tressaillements du sol vinrent  s'apaiser, et le cercle de
calorique se restreignit; les plus impatients des spectateurs se
rapprochrent; un jour on gagna deux toises, le lendemain, quatre, et,
le 22 aot, Barbicane, ses collgues, l'ingnieur, purent prendre place
sur la nappe de fonte qui effleurait le sommet de Stone's-Hill, un
endroit fort hyginique,  coup sr, o il n'tait pas encore permis
d'avoir froid aux pieds.

Enfin! s'cria le prsident du Gun-Club avec un immense soupir de
satisfaction.

Les travaux furent repris le mme jour. On procda immdiatement 
l'extraction du moule intrieur, afin de dgager l'me de la pice; le
pic, la pioche, les outils  tarauder fonctionnrent sans relche; la
terre argileuse et le sable avaient acquis une extrme duret sous
l'action de la chaleur; mais, les machines aidant, on eut raison de ce
mlange encore brlant au contact des parois de fonte; les matriaux
extraits furent rapidement enlevs sur des chariots mus  la vapeur, et
l'on fit si bien, l'ardeur au travail fut telle, l'intervention de
Barbicane si pressante, et ses arguments prsents avec une si grande
force sous la forme de dollars, que, le 3 septembre, toute trace du
moule avait disparu.

Immdiatement l'opration de l'alsage commena; les machines furent
installes sans retard et manoeuvrrent rapidement de puissants
alsoirs dont le tranchant vint mordre les rugosits de la fonte.
Quelques semaines plus tard, la surface intrieure de l'immense tube
tait parfaitement cylindrique, et l'me de la pice avait acquis un
poli parfait.

Enfin, le 22 septembre, moins d'un an aprs la communication Barbicane,
l'norme engin, rigoureusement calibr et d'une verticalit absolue,
releve au moyen d'instruments dlicats, fut prt  fonctionner. Il n'y
avait plus que la Lune  attendre, mais on tait sr qu'elle ne
manquerait pas au rendez-vous.

La joie de J.-T. Maston ne connut plus de bornes, et il faillit faire
une chute effrayante, en plongeant ses regards dans le tube de neuf
cents pieds. Sans le bras droit de Blomsberry, que le digne colonel
avait heureusement conserv, le secrtaire du Gun-Club, comme un nouvel
Erostrate, et trouv la mort dans les profondeurs de la Columbiad.

Le canon tait donc termin; il n'y avait plus de doute possible sur sa
parfaite excution; aussi, le 6 octobre, le capitaine Nicholl, quoi
qu'il en et, s'excuta vis--vis du prsident Barbicane, et celui-ci
inscrivit sur ses livres,  la colonne des recettes, une somme de deux
mille dollars. On est autoris  croire que la colre du capitaine fut
pousse aux dernires limites et qu'il en fit une maladie. Cependant il
avait encore trois paris de trois mille, quatre mille et cinq mille
dollars, et pourvu qu'il en gagnt deux, son affaire n'tait pas
mauvaise, sans tre excellente. Mais l'argent n'entrait point dans ses
calculs, et le succs obtenu par son rival, dans la fonte d'un canon
auquel des plaques de dix toises n'eussent pas rsist, lui portait un
coup terrible.

Depuis le 23 septembre, l'enceinte de Stone's-Hill avait t largement
ouverte au public, et ce que fut l'affluence des visiteurs se comprendra
sans peine.

En effet, d'innombrables curieux, accourus de tous les points des
tats-Unis, convergeaient vers la Floride. La ville de Tampa s'tait
prodigieusement accrue pendant cette anne, consacre tout entire aux
travaux du Gun-Club, et elle comptait alors une population de cent
cinquante mille mes. Aprs avoir englob le fort Brooke dans un rseau
de rues, elle s'allongeait maintenant sur cette langue de terre qui
spare les deux rades de la baie Espiritu-Santo; des quartiers neufs,
des places nouvelles, toute une fort de maisons, avaient pouss sur ces
grves nagure dsertes,  la chaleur du soleil amricain. Des
compagnies s'taient fondes pour l'rection d'glises, d'coles,
d'habitations particulires, et en moins d'un an l'tendue de la ville
fut dcuple.

On sait que les Yankees sont ns commerants; partout o le sort les
jette, de la zone glace  la zone torride, il faut que leur instinct
des affaires s'exerce utilement. C'est pourquoi de simples curieux, des
gens venus en Floride dans l'unique but de suivre les oprations du
Gun-Club, se laissrent entraner aux oprations commerciales ds qu'ils
furent installs  Tampa. Les navires frts pour le transportement du
matriel et des ouvriers avaient donn au port une activit sans
pareille. Bientt d'autres btiments, de toute forme et de tout tonnage,
chargs de vivres, d'approvisionnements, de marchandises, sillonnrent
la baie et les deux rades; de vastes comptoirs d'armateurs, des offices
de courtiers s'tablirent dans la ville, et la _Shipping Gazette_[80]
enregistra chaque jour des arrivages nouveaux au port de Tampa.

  [80] _Gazette maritime._

Tandis que les routes se multipliaient autour de la ville, celle-ci, en
considration du prodigieux accroissement de sa population et de son
commerce, fut enfin relie par un chemin de fer aux tats mridionaux de
l'Union. Un railway rattacha la Mobile  Pensacola, le grand arsenal
maritime du Sud; puis, de ce point important, il se dirigea sur
Tallahassee. L existait dj un petit tronon de voie ferre, long de
vingt et un milles, par lequel Tallahassee se mettait en communication
avec Saint-Marks, sur les bords de la mer. Ce fut ce bout de road-way
qui fut prolong jusqu' Tampa-Town, en vivifiant sur son passage et en
rveillant les portions mortes ou endormies de la Floride centrale.
Aussi Tampa, grce  ces merveilles de l'industrie dues  l'ide close
un beau jour dans le cerveau d'un homme, put prendre  bon droit les
airs d'une grande ville. On l'avait surnomme Moon-City[81], et la
capitale des Florides subissait une clipse totale, visible de tous les
points du monde.

  [81] Cit de la Lune.

Chacun comprendra maintenant pourquoi la rivalit fut si grande entre le
Texas et la Floride, et l'irritation des Texiens quand ils se virent
dbouts de leurs prtentions par le choix du Gun-Club. Dans leur
sagacit prvoyante, ils avaient compris ce qu'un pays devait gagner 
l'exprience tente par Barbicane et le bien dont un semblable coup de
canon serait accompagn. Le Texas y perdait un vaste centre de commerce,
des chemins de fer et un accroissement considrable de population. Tous
ces avantages retournaient  cette misrable presqu'le floridienne,
jete comme une estacade entre les flots du golfe et les vagues de
l'ocan Atlantique. Aussi, Barbicane partageait-il avec le gnral
Santa-Anna toutes les antipathies texiennes.

Cependant, quoique livre  sa furie commerciale et  sa fougue
industrielle, la nouvelle population de Tampa-Town n'eut garde d'oublier
les intressantes oprations du Gun-Club. Au contraire. Les plus minces
dtails de l'entreprise, le moindre coup de pioche, la passionnrent. Ce
fut un va-et-vient incessant entre la ville et Stone's-Hill, une
procession, mieux encore, un plerinage.

On pouvait dj prvoir que, le jour de l'exprience, l'agglomration
des spectateurs se chiffrerait par millions, car ils venaient dj de
tous les points de la terre s'accumuler sur l'troite presqu'le.
L'Europe migrait en Amrique.

Mais jusque-l, il faut le dire, la curiosit de ces nombreux arrivants
n'avait t que mdiocrement satisfaite. Beaucoup comptaient sur le
spectacle de la fonte, qui n'en eurent que les fumes. C'tait peu pour
des yeux avides; mais Barbicane ne voulut admettre personne  cette
opration. De l maugrement, mcontentement, murmures; on blma le
prsident; on le taxa d'absolutisme; son procd fut dclar peu
amricain. Il y eut presque une meute autour des palissades de
Stone's-Hill. Barbicane, on le sait, resta inbranlable dans sa
dcision.

[Illustration: Tampa-Town, aprs l'opration (p. 94).]

Mais, lorsque la Columbiad fut entirement termine, le huis clos ne put
tre maintenu; il y aurait eu mauvaise grce, d'ailleurs,  fermer ses
portes, pis mme, imprudence  mcontenter les sentiments publics.
Barbicane ouvrit donc son enceinte  tout venant; cependant, pouss par
son esprit pratique, il rsolut de battre monnaie sur la curiosit
publique.

C'tait beaucoup de contempler l'immense Columbiad, mais descendre dans
ses profondeurs, voil ce qui semblait aux Amricains tre le _nec plus
ultra_ du bonheur en ce monde. Aussi pas un curieux qui ne voult se
donner la jouissance de visiter intrieurement cet abme de mtal. Des
appareils, suspendus  un treuil  vapeur, permirent aux spectateurs de
satisfaire leur curiosit. Ce fut une fureur. Femmes, enfants,
vieillards, tous se firent un devoir de pntrer jusqu'au fond de l'me
les mystres du canon colossal. Le prix de la descente fut fix  cinq
dollars par personne, et, malgr son lvation, pendant les deux mois
qui prcdrent l'exprience, l'affluence des visiteurs permit au
Gun-Club d'encaisser prs de cinq cent mille dollars[82].

  [82] Deux millions sept cent dix mille francs.

[Illustration: Le festin dans la Columbiad (p. 98).]

Inutile de dire que les premiers visiteurs de la Columbiad furent les
membres du Gun-Club, avantage justement rserv  l'illustre assemble.
Cette solennit eut lieu le 25 septembre. Une caisse d'honneur descendit
le prsident Barbicane, J.-T. Maston, le major Elphiston, le gnral
Morgan, le colonel Blomsberry, l'ingnieur Murchison et d'autres membres
distingus du clbre club. En tout, une dizaine. Il faisait encore bien
chaud au fond de ce long tube de mtal. On y touffait un peu! Mais
quelle joie! quel ravissement! Une table de dix couverts avait t
dresse sur le massif de pierre qui supportait la Columbiad claire _
giorno_ par un jet de lumire lectrique. Des plats exquis et nombreux,
qui semblaient descendre du ciel, vinrent se placer successivement
devant les convives, et les meilleurs vins de France coulrent 
profusion pendant ce repas splendide servi  neuf cents pieds sous
terre.

Le festin fut trs-anim et mme trs-bruyant; des toasts nombreux
s'entre-croisrent; on but au globe terrestre, on but  son satellite,
on but au Gun-Club, on but  l'Union,  la Lune,  Phoeb,  Diane, 
Sln,  l'astre des nuits,  la paisible courrire du firmament!
Tous ces hurrahs, ports sur les ondes sonores de l'immense tube
acoustique, arrivaient comme un tonnerre  son extrmit, et la foule,
range autour de Stone's-Hill, s'unissait de coeur et de cris aux dix
convives enfouis au fond de la gigantesque Columbiad.

J.-T. Maston ne se possdait plus; s'il cria plus qu'il ne gesticula,
s'il but plus qu'il ne mangea, c'est un point difficile  tablir. En
tout cas, il n'et pas donn sa place pour un empire, non, quand mme
le canon charg, amorc et faisant feu  l'instant, aurait d l'envoyer
par morceaux dans les espaces plantaires.




CHAPITRE XVII

UNE DPCHE TLGRAPHIQUE.


Les grands travaux entrepris par le Gun-Club taient, pour ainsi dire,
termins, et cependant, deux mois allaient encore s'couler avant le
jour o le projectile s'lancerait vers la Lune. Deux mois qui devaient
paratre longs comme des annes  l'impatience universelle! Jusqu'alors
les moindres dtails de l'opration avaient t chaque jour reproduits
par les journaux, que l'on dvorait d'un oeil avide et passionn; mais
il tait  craindre que dsormais, ce dividende d'intrt distribu au
public ne ft fort diminu, et chacun s'effrayait de n'avoir plus 
toucher sa part d'motions quotidiennes.

Il n'en fut rien; l'incident le plus inattendu, le plus extraordinaire,
le plus incroyable, le plus invraisemblable vint fanatiser  nouveau les
esprits haletants et rejeter le monde entier sous le coup d'une
poignante surexcitation.

Un jour, le 30 septembre,  trois heures quarante-sept minutes du soir,
un tlgramme, transmis par le cble immerg entre Valentia (Irlande),
Terre-Neuve et la cte amricaine, arriva  l'adresse du prsident
Barbicane.

Le prsident Barbicane rompit l'enveloppe, lut la dpche, et, quel que
ft son pouvoir sur lui-mme, ses lvres plirent, ses yeux se
troublrent  la lecture des vingt mots de ce tlgramme.

Voici le texte de cette dpche, qui figure maintenant aux archives de
Gun-Club:

  FRANCE, PARIS.

  30 septembre, 4 h. matin.

  Barbicane, Tampa, Floride,

  tats-Unis.

  Remplacez obus sphrique par projectile cylindro-conique. Partirai
  dedans. Arriverai par steamer _Atlanta_.

  MICHEL ARDAN.




CHAPITRE XVIII

LE PASSAGER DE L'_ATLANTA_.


Si cette foudroyante nouvelle, au lieu de voler sur les fils
lectriques, ft arrive simplement par la poste et sous enveloppe
cachete, si les employs franais, irlandais, terre-neuviens,
amricains n'eussent pas t ncessairement dans la confidence du
tlgraphe, Barbicane n'aurait pas hsit un seul instant. Il se serait
tu par mesure de prudence et pour ne pas dconsidrer son oeuvre. Ce
tlgramme pouvait cacher une mystification, venant d'un Franais
surtout. Quelle apparence qu'un homme quelconque ft assez audacieux
pour concevoir seulement l'ide d'un pareil voyage? Et si cet homme
existait, n'tait-ce pas un fou qu'il fallait enfermer dans un cabanon
et non dans un boulet?

Mais la dpche tait connue, car les appareils de transmission sont peu
discrets de leur nature, et la proposition de Michel Ardan courait dj
les divers tats de l'Union. Ainsi Barbicane n'avait plus aucune raison
de se taire. Il runit donc ses collgues prsents  Tampa-Town, et sans
laisser voir sa pense, sans discuter le plus ou moins de crance que
mritait le tlgramme, il en lut froidement le texte laconique.

Pas possible!--C'est invraisemblable!--Pure plaisanterie!--On s'est
moqu de nous!--Ridicule!--Absurde! Toute la srie des expressions qui
servent  exprimer le doute, l'incrdulit, la sottise, la folie, se
droula pendant quelques minutes, avec accompagnement des gestes usits
en pareille circonstance. Chacun souriait, riait, haussait les paules
ou clatait de rire, suivant sa disposition d'humeur. Seul, J.-T. Maston
eut un mot superbe:

C'est une ide cela! s'cria-t-il.

--Oui, lui rpondit le major, mais s'il est quelquefois permis d'avoir
des ides comme celles-l, c'est  la condition de ne pas mme songer 
les mettre  excution.

--Et pourquoi pas? rpliqua vivement le secrtaire du Gun-Club, prt 
discuter. Mais on ne voulut pas le pousser davantage.

Cependant le nom de Michel Ardan circulait dj dans la ville de Tampa.
Les trangers et les indignes se regardaient, s'interrogeaient et
plaisantaient, non pas cet Europen,--un mythe, un individu
chimrique,--mais J.-T. Maston, qui avait pu croire  l'existence de ce
personnage lgendaire. Quand Barbicane proposa d'envoyer un projectile 
la Lune, chacun trouva l'entreprise naturelle, praticable, une pure
affaire de balistique! Mais qu'un tre raisonnable offrt de prendre
passage dans le projectile, de tenter ce voyage invraisemblable, c'tait
une proposition fantaisiste, une plaisanterie, une farce, et pour
employer un mot dont les Franais ont prcisment la traduction exacte
dans leur langage familier, un humbug[83]!

  [83] Mystification.

Les moqueries durrent jusqu'au soir sans discontinuer, et l'on peut
affirmer que toute l'Union fut prise d'un fou rire, ce qui n'est gure
habituel  un pays o les entreprises impossibles trouvent volontiers
des prneurs, des adeptes, des partisans.

Cependant la proposition de Michel Ardan, comme toutes les ides
nouvelles, ne laissait pas de tracasser certains esprits. Cela
drangeait le cours des motions accoutumes. On n'avait pas song 
cela! Cet incident devint bientt une obsession par son tranget mme.
On y pensait. Que de choses nies la veille dont le lendemain a fait des
ralits! Pourquoi ce voyage ne s'accomplirait-il pas un jour ou
l'autre? Mais, en tout cas, l'homme qui voulait se risquer ainsi devait
tre fou, et dcidment, puisque son projet ne pouvait tre pris au
srieux, il et mieux fait de se taire, au lieu de troubler toute une
population par ses billeveses ridicules.

Mais, d'abord, ce personnage existait-il rellement? Grande question! Ce
nom, Michel Ardan, n'tait pas inconnu  l'Amrique! Il appartenait 
un Europen fort cit pour ses entreprises audacieuses. Puis, ce
tlgramme lanc  travers les profondeurs de l'Atlantique, cette
dsignation du navire sur lequel le Franais disait avoir pris passage,
la date assigne  sa prochaine arrive, toutes ces circonstances
donnaient  la proposition un certain caractre de vraisemblance. Il
fallait en avoir le coeur net. Bientt les individus isols se
formrent en groupes; les groupes se condensrent sous l'action de la
curiosit comme des atomes en vertu de l'attraction molculaire, et,
finalement, il en rsulta une foule compacte, qui se dirigea vers la
demeure du prsident Barbicane.

Celui-ci, depuis l'arrive de la dpche, ne s'tait pas prononc; il
avait laiss l'opinion de J.-T. Maston se produire, sans manifester ni
approbation ni blme; il se tenait coi, et se proposait d'attendre les
vnements, mais il comptait sans l'impatience publique, et vit d'un
oeil peu satisfait la population de Tampa s'amasser sous ses fentres.
Bientt des murmures, des vocifrations, l'obligrent  paratre. On
voit qu'il avait tous les devoirs et, par consquent, tous les ennuis de
la clbrit.

Il parut donc; le silence se fit, et un citoyen, prenant la parole, lui
posa carrment la question suivante: Le personnage dsign dans la
dpche sous le nom de Michel Ardan est-il en route pour l'Amrique, oui
ou non?

--Messieurs, rpondit Barbicane, je ne le sais pas plus que vous.

--Il faut le savoir, s'crirent des voix impatientes.

--Le temps nous l'apprendra, rpondit froidement le prsident.

--Le temps n'a pas le droit de tenir en suspens un pays tout entier,
reprit l'orateur. Avez-vous modifi les plans du projectile, ainsi que
le demande le tlgramme?

--Pas encore, Messieurs; mais, vous avez raison, il faut savoir  quoi
s'en tenir; le tlgraphe, qui a caus toute cette motion, voudra bien
complter ses renseignements.

--Au tlgraphe! au tlgraphe! s'cria la foule.

Barbicane descendit, et prcdant l'immense rassemblement, il se dirigea
vers les bureaux de l'administration.

Quelques minutes plus tard, une dpche tait lance au syndic des
courtiers de navires  Liverpool. On demandait une rponse aux questions
suivantes:

Qu'est-ce que le navire l'_Atlanta_?--Quand a-t-il quitt
l'Europe?--Avait-il  son bord un Franais nomm Michel Ardan?

Deux heures aprs, Barbicane recevait des renseignements d'une prcision
qui ne laissait plus place au moindre doute.

Le steamer l'_Atlanta_, de Liverpool, a pris la mer le 2
octobre,--faisant voile pour Tampa-Town,--ayant  son bord un Franais,
port au livre des passagers sous le nom de Michel Ardan.

A cette confirmation de la premire dpche, les yeux du prsident
brillrent d'une flamme subite, ses poings se fermrent violemment, et
on l'entendit murmurer:

C'est donc vrai! c'est donc possible! ce Franais existe! et dans
quinze jours il sera ici! Mais c'est un fou! un cerveau brl!... Jamais
je ne consentirai.....

Et cependant, le soir mme, il crivit  la maison Breadwill et Cie, en
la priant de suspendre jusqu' nouvel ordre la fonte du projectile.

Maintenant, raconter l'motion dont fut prise l'Amrique tout entire;
comment l'effet de la communication Barbicane fut dix fois dpass; ce
que dirent les journaux de l'Union, la faon dont ils acceptrent la
nouvelle et sur quel mode ils chantrent l'arrive de ce hros du vieux
continent; peindre l'agitation fbrile dans laquelle chacun vcut,
comptant les heures, comptant les minutes, comptant les secondes; donner
une ide, mme affaiblie, de cette obsession fatigante de tous les
cerveaux matriss par une pense unique; montrer les occupations cdant
 une seule proccupation, les travaux arrts, le commerce suspendu,
les navires prts  partir restant affourchs dans le port pour ne pas
manquer l'arrive de l'_Atlanta_, les convois arrivant pleins et
retournant vides, la baie Espiritu-Santo incessamment sillonne par les
steamers, les packets-boats, les yachts de plaisance, les fly-boats de
toutes dimensions; dnombrer ces milliers de curieux qui quadruplrent
en quinze jours la population de Tampa-Town et durent camper sous des
tentes comme une arme en campagne, c'est une tche au-dessus des forces
humaines et qu'on ne saurait entreprendre sans tmrit.

Le 20 octobre,  neuf heures du matin, les smaphores du canal de Bahama
signalrent une paisse fume  l'horizon. Deux heures plus tard, un
grand steamer changeait avec eux des signaux de reconnaissance.
Aussitt le nom de l'_Atlanta_ fut expdi  Tampa-Town. A quatre
heures, le navire anglais donnait dans la rade d'Espiritu-Santo. A cinq,
il franchissait les passes de la rade Hillisboro  toute vapeur. A six,
il mouillait dans le port de Tampa.

L'ancre n'avait pas encore mordu le fond de sable, que cinq cents
embarcations entouraient l'_Atlanta_, et le steamer tait pris
d'assaut. Barbicane, le premier, franchit les bastingages, et d'une voix
dont il voulait en vain contenir l'motion:

Michel Ardan! s'cria-t-il.

--Prsent! rpondit un individu mont sur la dunette.

Barbicane, les bras croiss, l'oeil interrogateur, la bouche muette,
regarda fixement le passager de l'_Atlanta_.

C'tait un homme de quarante-deux ans, grand, mais un peu vot dj,
comme ces cariatides qui portent des balcons sur leurs paules. Sa tte
forte, vritable hure de lion, secouait par instants une chevelure
ardente qui lui faisait une vritable crinire. Une face courte, large
aux tempes, agrmente d'une moustache hrisse comme les barbes d'un
chat et de petits bouquets de poils jauntres pousss en pleines joues,
des yeux ronds un peu gars, un regard de myope, compltaient cette
physionomie minemment fline. Mais le nez tait d'un dessin hardi, la
bouche particulirement humaine, le front haut, intelligent et sillonn
comme un champ qui ne reste jamais en friche. Enfin un torse fortement
dvelopp et pos d'aplomb sur de longues jambes, des bras musculeux,
leviers puissants et bien attachs, une allure dcide, faisaient de cet
Europen un gaillard solidement bti, plutt forg que fondu, pour
emprunter une de ses expressions  l'art mtallurgique.

Les disciples de Lavater ou de Gratiolet eussent dchiffr sans peine
sur le crne et la physionomie de ce personnage les signes indiscutables
de la combativit, c'est--dire du courage dans le danger et de la
tendance  briser les obstacles; ceux de la bienveillance et ceux de la
merveillosit, instinct qui porte certains tempraments  se passionner
pour les choses surhumaines; mais, en revanche, les bosses de
l'acquisivit, ce besoin de possder et d'acqurir, manquaient
absolument.

Pour achever le type physique du passager de l'_Atlanta_, il convient de
signaler ses vtements larges de forme, faciles d'entournures, son
pantalon et son paletot d'une ampleur d'toffe telle que Michel Ardan se
surnommait lui-mme la mort au drap, sa cravate lche, son col de
chemise libralement ouvert, d'o sortait un cou robuste, et ses
manchettes invariablement dboutonnes,  travers lesquelles
s'chappaient des mains fbriles. On sentait que, mme au plus fort des
hivers et des dangers, cet homme-l n'avait jamais froid,--pas mme aux
yeux.

D'ailleurs, sur le pont du steamer, au milieu de la foule, il allait,
venait, ne restant jamais en place, chassant sur ses ancres, comme
disaient les matelots, gesticulant, tutoyant tout le monde et rongeant
ses ongles avec une avidit nerveuse. C'tait un de ces originaux que le
Crateur invente dans un moment de fantaisie et dont il brise aussitt
le moule.

[Illustration: Le prsident Barbicane  sa fentre (p. 101).]

En effet, la personnalit morale de Michel Ardan offrait un large champ
aux observations de l'analyste. Cet homme tonnant vivait dans une
perptuelle disposition  l'hyperbole et n'avait pas encore dpass
l'ge des superlatifs; les objets se peignaient sur la rtine de son
oeil avec des dimensions dmesures; de l une association d'ides
gigantesques; il voyait tout en grand, sauf les difficults et les
hommes.

C'tait d'ailleurs une luxuriante nature, un artiste d'instinct, un
garon spirituel, qui ne faisait pas un feu roulant de bons mots, mais
s'escrimait plutt en tirailleur. Dans les discussions, peu soucieux de
la logique, rebelle au syllogisme, qu'il n'et jamais invent, il avait
des coups  lui. Vritable casseur de vitres, il lanait en pleine
poitrine des arguments _ad hominem_ d'un effet sr, et il aimait 
dfendre du bec et des pattes les causes dsespres.

[Illustration: Michel Ardan (p. 103).]

Entre autres manies, il se proclamait un ignorant sublime, comme
Shakspeare, et faisait profession de mpriser les savants: des gens,
disait-il, qui ne font que marquer les points quand nous jouons la
partie. C'tait, en somme, un bohmien du pays des monts et merveilles,
aventureux, mais non pas aventurier, un casse-cou, un Phaton menant 
fond de train le char du soleil, un Icare avec des ailes de rechange. Du
reste, il payait de sa personne et payait bien, il se jetait tte leve
dans les entreprises folles, il brlait ses vaisseaux avec plus
d'entrain qu'Agathocls, et, prt  se faire casser les reins  toute
heure, il finissait invariablement par retomber sur ses pieds, comme ces
petits cabotins en moelle de sureau dont les enfants s'amusent.

En deux mots, sa devise tait: _Quand mme!_ et l'amour de l'impossible
sa ruling passion[84], suivant la belle expression de Pope.

  [84] Sa matresse passion.

Mais aussi, comme ce gaillard entreprenant avait bien les dfauts de ses
qualits! Qui ne risque rien n'a rien, dit-on. Ardan risqua souvent et
n'avait pas davantage! C'tait un bourreau d'argent, un tonneau des
Danades. Homme parfaitement dsintress, d'ailleurs, il faisait autant
de coups de coeur que de coups de tte; secourable, chevaleresque, il
n'et pas sign le bon  pendre de son plus cruel ennemi, et se serait
vendu comme esclave pour racheter un ngre.

En France, en Europe, tout le monde le connaissait, ce personnage
brillant et bruyant. Ne faisait-il pas sans cesse parler de lui par les
cent voix de la Renomme enroues  son service? Ne vivait-il pas dans
une maison de verre, prenant l'univers entier pour confident de ses plus
intimes secrets? Mais aussi possdait-il une admirable collection
d'ennemis, parmi ceux qu'il avait plus ou moins froisss, blesss,
culbuts sans merci, en jouant des coudes pour faire sa troue dans la
foule.

Cependant on l'aimait gnralement, on le traitait en enfant gt.
C'tait, suivant l'expression populaire, un homme  prendre ou 
laisser, et on le prenait. Chacun s'intressait  ses hardies
entreprises et le suivait d'un regard inquiet. On le savait si
imprudemment audacieux! Lorsque quelque ami voulait l'arrter en lui
prdisant une catastrophe prochaine:--La fort n'est brle que par ses
propres arbres,--rpondait-il avec un aimable sourire, et sans se
douter qu'il citait le plus joli de tous les proverbes arabes.

Tel tait ce passager de l'_Atlanta_, toujours agit, toujours bouillant
sous l'action d'un feu intrieur, toujours mu, non de ce qu'il venait
faire en Amrique,--il n'y pensait mme pas,--mais par l'effet de son
organisation fivreuse. Si jamais individus offrirent un contraste
frappant, ce furent bien le Franais Michel Ardan et le Yankee
Barbicane, tous les deux, cependant, entreprenants, hardis, audacieux 
leur manire.

La contemplation  laquelle s'abandonnait le prsident du Gun-Club en
prsence de ce rival qui venait le relguer au second plan fut vite
interrompue par les hurrahs et les vivats de la foule. Ces cris
devinrent mme si frntiques, et l'enthousiasme prit des formes
tellement personnelles, que Michel Ardan, aprs avoir serr un millier
de mains dans lesquelles il faillit laisser ses dix doigts, dut se
rfugier dans sa cabine.

Barbicane le suivit sans avoir prononc une parole.

Vous tes Barbicane? lui demanda Michel Ardan, ds qu'ils furent seuls
et du ton dont il et parl  un ami de vingt ans.

--Oui, rpondit le prsident du Gun-Club.

--Eh bien, bonjour, Barbicane. Comment cela va-t-il? Trs-bien? Allons,
tant mieux! tant mieux!

--Ainsi, dit Barbicane, sans autre entre en matire, vous tes dcid 
partir?

--Absolument dcid.

--Rien ne vous arrtera?

--Rien. Avez-vous modifi votre projectile ainsi que l'indiquait ma
dpche?

--J'attendais votre arrive. Mais, demanda Barbicane en insistant de
nouveau, vous avez bien rflchi?...

--Rflchi! Est-ce que j'ai du temps  perdre? Je trouve l'occasion
d'aller faire un tour dans la Lune, j'en profite, et voil tout. Il me
semble que cela ne mrite pas tant de rflexions.

Barbicane dvorait du regard cet homme qui parlait de son projet de
voyage avec une lgret, une insouciance si complte et une si parfaite
absence d'inquitudes.

Mais au moins, lui dit-il, vous avez un plan, des moyens d'excution?

--Excellents, mon cher Barbicane. Mais permettez-moi de vous faire une
observation: j'aime autant raconter mon histoire une bonne fois,  tout
le monde, et qu'il n'en soit plus question. Cela vitera des redites.
Donc, sauf meilleur avis, convoquez vos amis, vos collgues, toute la
ville, toute la Floride, toute l'Amrique, si vous voulez, et demain je
serai prt  dvelopper mes moyens comme  rpondre aux objections
quelles qu'elles soient. Soyez tranquille, je les attendrai de pied
ferme. Cela vous va-t-il?

--Cela me va, rpondit Barbicane.

Sur ce, le prsident sortit de la cabine et fit part  la foule de la
proposition de Michel Ardan. Ses paroles furent accueillies avec des
trpignements et des grognements de joie. Cela coupait court  toute
difficult. Le lendemain chacun pourrait contempler  son aise le hros
europen. Cependant certains spectateurs des plus entts ne voulurent
pas quitter le pont de l'_Atlanta_; ils passrent la nuit  bord. Entre
autres, J.-T. Maston avait viss son crochet dans la lisse de la
dunette, et il aurait fallu un cabestan pour l'en arracher.

C'est un hros! un hros! s'criait-il sur tous les tons, et nous ne
sommes que des femmelettes auprs de cet Europen-l!

Quant au prsident, aprs avoir convi les visiteurs  se retirer, il
rentra dans la cabine du passager, et il ne la quitta qu'au moment o la
cloche du steamer sonna le quart de minuit.

Mais alors les deux rivaux en popularit se serraient chaleureusement la
main, et Michel Ardan tutoyait le prsident Barbicane.




CHAPITRE XIX

UN MEETING.


Le lendemain, l'astre du jour se leva bien tard au gr de l'impatience
publique. On le trouva paresseux, pour un soleil qui devait clairer une
semblable fte. Barbicane, craignant les questions indiscrtes pour
Michel Ardan, aurait voulu rduire ses auditeurs  un petit nombre
d'adeptes,  ses collgues, par exemple. Mais autant essayer d'endiguer
le Niagara. Il dut donc renoncer  ses projets et laisser son nouvel ami
courir les chances d'une confrence publique. La nouvelle salle de la
Bourse de Tampa-Town, malgr ses dimensions colossales, fut juge
insuffisante pour la crmonie, car la runion projete prenait les
proportions d'un vritable meeting.

Le lieu choisi fut une vaste plaine situe en dehors de la ville; en
quelques heures on parvint  l'abriter contre les rayons du soleil; les
navires du port, riches en voiles, en agrs, en mts de rechange, en
vergues, fournirent les accessoires ncessaires  la construction d'une
tente colossale. Bientt un immense ciel de toile s'tendit sur la
prairie calcine et la dfendit des ardeurs du jour. L trois cent mille
personnes trouvrent place et bravrent pendant plusieurs heures une
temprature touffante, en attendant l'arrive du Franais. De cette
foule de spectateurs, un premier tiers pouvait voir et entendre; un
second tiers voyait mal et n'entendait pas; quant au troisime, il ne
voyait rien et n'entendait pas davantage. Ce ne fut cependant pas le
moins empress  prodiguer ses applaudissements.

A trois heures, Michel Ardan fit son apparition, accompagn des
principaux membres du Gun-Club. Il donnait le bras droit au prsident
Barbicane, et le bras gauche  J.-T. Maston, plus radieux que le soleil
en plein midi, et presque aussi rutilant.

Ardan monta sur une estrade, du haut de laquelle ses regards
s'tendaient sur un ocan de chapeaux noirs. Il ne paraissait aucunement
embarrass; il ne posait pas; il tait l comme chez lui, gai,
familier, aimable. Aux hurrahs qui l'accueillirent il rpondit par un
salut gracieux; puis, de la main, rclamant le silence, il prit la
parole en anglais, et s'exprima fort correctement en ces termes:

Messieurs, dit-il, bien qu'il fasse trs-chaud, je vais abuser de vos
moments pour vous donner quelques explications sur des projets qui ont
paru vous intresser. Je ne suis ni un orateur ni un savant, et je ne
comptais point parler publiquement; mais mon ami Barbicane m'a dit que
cela vous ferait plaisir, et je me suis dvou. Donc, coutez-moi avec
vos six cent mille oreilles, et veuillez excuser les fautes de
l'auteur.

Ce dbut sans faon fut fort got des assistants, qui exprimrent leur
contentement par un immense murmure de satisfaction.

Messieurs, dit-il, aucune marque d'approbation ou d'improbation n'est
interdite. Ceci convenu, je commence. Et d'abord, ne l'oubliez pas, vous
avez affaire  un ignorant, mais son ignorance va si loin qu'il ignore
mme les difficults. Il lui a donc paru que c'tait chose simple,
naturelle, facile, de prendre passage dans un projectile et de partir
pour la Lune. Ce voyage-l devait se faire tt ou tard, et quant au mode
de locomotion adopt, il suit tout simplement la loi du progrs. L'homme
a commenc par voyager  quatre pattes, puis, un beau jour, sur deux
pieds, puis en charrette, puis en coche, puis en patache, puis en
diligence, puis en chemin de fer; eh bien! le projectile est la voiture
de l'avenir, et,  vrai dire, les plantes ne sont que des projectiles,
de simples boulets de canon lancs par la main du Crateur. Mais
revenons  notre vhicule. Quelques-uns de vous, Messieurs, ont pu
croire que la vitesse qui lui sera imprime est excessive; il n'en est
rien; tous les astres l'emportent en rapidit, et la Terre elle-mme,
dans son mouvement de translation autour du soleil, nous entrane trois
fois plus rapidement. Voici quelques exemples. Seulement je vous demande
la permission de m'exprimer en lieues, car les mesures amricaines ne me
sont pas trs-familires, et je craindrais de m'embrouiller dans mes
calculs.

La demande parut toute simple et ne souffrit aucune difficult.
L'orateur reprit son discours:

Voici, Messieurs, la vitesse des diffrentes plantes. Je suis oblig
d'avouer que, malgr mon ignorance, je connais fort exactement ce petit
dtail astronomique; mais avant deux minutes vous serez aussi savants
que moi. Apprenez donc que Neptune fait cinq mille lieues  l'heure;
Uranus, sept mille; Saturne, huit mille huit cent cinquante-huit;
Jupiter, onze mille six cent soixante-quinze; Mars, vingt-deux mille
onze; la Terre, vingt-sept mille cinq cents; Vnus, trente-deux mille
cent quatre-vingt-dix; Mercure, cinquante-deux mille cinq cent vingt;
certaines comtes, quatorze cent mille lieues dans leur prihlie! Quant
 nous, vritables flneurs, gens peu presss, notre vitesse ne
dpassera pas neuf mille neuf cents lieues, et elle ira toujours en
dcroissant! Je vous demande s'il y a l de quoi s'extasier, et n'est-il
pas vident que tout cela sera dpass quelque jour par des vitesses
plus grandes encore, dont la lumire ou l'lectricit seront
probablement les agents mcaniques?

Personne ne parut mettre en doute cette affirmation de Michel Ardan.

Mes chers auditeurs, reprit-il,  en croire certains esprits
borns,--c'est le qualificatif qui leur convient,--l'humanit serait
renferme dans un cercle de Popilius qu'elle ne saurait franchir, et
condamne  vgter sur ce globe sans jamais pouvoir s'lancer dans les
espaces plantaires! Il n'en est rien! On va aller  la Lune, on ira aux
plantes, on ira aux toiles, comme on va aujourd'hui de Liverpool 
New-York, facilement, rapidement, srement, et l'ocan atmosphrique
sera bientt travers comme les ocans de la Lune! La distance n'est
qu'un mot relatif, et finira par tre ramene  zro.

L'assemble, quoique trs-monte en faveur du hros franais, resta un
peu interdite devant cette audacieuse thorie. Michel Ardan parut le
comprendre.

Vous ne semblez pas convaincus, mes braves htes, reprit-il avec un
aimable sourire. Eh bien! raisonnons un peu. Savez-vous quel temps il
faudrait  un train express pour atteindre la Lune? Trois cents jours.
Pas davantage. Un trajet de quatre-vingt-six mille quatre cent dix
lieues, mais qu'est-ce que cela? Pas mme neuf fois le tour de la Terre,
et il n'est point de marins ni de voyageurs un peu dgourdis qui n'aient
fait plus de chemin pendant leur existence. Songez donc que je ne serai
que quatre-vingt-dix-sept heures en route! Ah! vous vous figurez que la
Lune est loigne de la Terre et qu'il faut y regarder  deux fois avant
de tenter l'aventure! Mais que diriez-vous donc s'il s'agissait d'aller
 Neptune, qui gravite  onze cent quarante-sept millions de lieues du
Soleil! Voil un voyage que peu de gens pourraient faire, s'il cotait
seulement cinq sols par kilomtre! Le baron de Rothschild lui-mme, avec
son milliard, n'aurait pas de quoi payer sa place, et faute de cent
quarante-sept millions, il resterait en route!

Cette faon d'argumenter parut beaucoup plaire  l'assemble; d'ailleurs
Michel Ardan, plein de son sujet, s'y lanait  corps perdu avec un
entrain superbe; il se sentait avidement cout, et reprit avec une
admirable assurance:

Eh bien! mes amis, cette distance de Neptune au Soleil n'est rien
encore, si on la compare  celle des toiles; en effet, pour valuer
l'loignement de ces astres, il faut entrer dans cette numration
blouissante o le plus petit nombre a neuf chiffres, et prendre le
milliard pour unit. Je vous demande pardon d'tre si ferr sur cette
question, mais elle est d'un intrt palpitant. coutez et jugez! Alpha
du Centaure est  huit mille milliards de lieues, Wega  cinquante mille
milliards, Sirius  cinquante mille milliards, Arcturus  cinquante-deux
mille milliards, la Polaire  cent dix-sept mille milliards, la Chvre 
cent soixante-dix mille milliards, les autres toiles  des mille et des
millions et des milliards de milliards de lieues! Et l'on viendrait
parler de la distance qui spare les plantes du soleil! Et l'on
soutiendrait que cette distance existe! Erreur! fausset! aberration des
sens! Savez-vous ce que je pense de ce monde qui commence  l'astre
radieux et finit  Neptune? Voulez-vous connatre ma thorie? Elle est
bien simple! Pour moi, le monde solaire est un corps solide, homogne;
les plantes qui le composent se pressent, se touchent, adhrent, et
l'espace existant entre elles n'est que l'espace qui spare les
molcules du mtal le plus compacte, argent ou fer, or ou platine! J'ai
donc le droit d'affirmer, et je rpte avec une conviction qui vous
pntrera tous: La distance est un vain mot, la distance n'existe pas!

--Bien dit! Bravo! Hurrah! s'cria d'une seule voix l'assemble
lectrise par le geste, par l'accent de l'orateur, par la hardiesse de
ses conceptions.

--Non! s'cria J.-T. Maston plus nergiquement que les autres, la
distance n'existe pas!

Et, emport par la violence de ses mouvements, par l'lan de son corps
qu'il eut peine  matriser, il faillit tomber du haut de l'estrade sur
le sol. Mais il parvint  retrouver son quilibre, et il vita une chute
qui lui et brutalement prouv que la distance n'tait pas un vain mot.
Puis le discours de l'entranant orateur reprit son cours.

Mes amis, dit Michel Ardan, je pense que cette question est maintenant
rsolue. Si je ne vous ai pas convaincus tous, c'est que j'ai t timide
dans mes dmonstrations, faible dans mes arguments, et il faut en
accuser l'insuffisance de mes tudes thoriques. Quoi qu'il en soit, je
vous le rpte, la distance de la Terre  son satellite est rellement
peu importante et indigne de proccuper un esprit srieux. Je ne crois
donc pas trop m'avancer en disant qu'on tablira prochainement des
trains de projectiles, dans lesquels se fera commodment le voyage de la
Terre  la Lune. Il n'y aura ni choc, ni secousse, ni draillement 
craindre, et l'on atteindra le but rapidement, sans fatigue, en ligne
droite,  vol d'abeille, pour parler le langage de vos trappeurs.
Avant vingt ans, la moiti de la Terre aura visit la Lune!

[Illustration: Le Meeting (p. 108).]

Hurrah! hurrah! pour Michel Ardan! s'crirent les assistants, mme les
moins convaincus.

--Hurrah pour Barbicane! rpondit modestement l'orateur.

Cet acte de reconnaissance envers le promoteur de l'entreprise fut
accueilli par d'unanimes applaudissements.

Maintenant, mes amis, reprit Michel Ardan, si vous avez quelque
question  m'adresser, vous embarrasserez videmment un pauvre homme
comme moi, mais je tcherai cependant de vous rpondre.

Jusqu'ici, le prsident du Gun-Club avait lieu d'tre trs-satisfait de
la tournure que prenait la discussion. Elle portait sur ces thories
spculatives dans lesquelles Michel Ardan, entran par sa vive
imagination, se montrait fort brillant. Il fallait donc l'empcher de
dvier vers les questions pratiques, dont il se ft moins bien tir,
sans doute. Barbicane se hta de prendre la parole, et il demanda  son
nouvel ami s'il pensait que la Lune ou les plantes fussent habites.

[Illustration: Les trains de projectiles pour la Lune (p. 111).]

C'est un grand problme que tu me poses l, mon digne prsident,
rpondit l'orateur en souriant; cependant, si je ne me trompe, des
hommes de grande intelligence, Plutarque, Swedenborg, Bernardin de
Saint-Pierre et beaucoup d'autres se sont prononcs pour l'affirmative.
En me plaant au point de vue de la philosophie naturelle, je serais
port  penser comme eux; je me dirais que rien d'inutile n'existe en
ce monde, et rpondant  ta question par une autre question, ami
Barbicane, j'affirmerais que si les mondes sont habitables, ou ils sont
habits, ou ils l'ont t, ou ils le seront.

--Trs-bien! s'crirent les premiers rangs des spectateurs, dont
l'opinion avait force de loi pour les derniers.

--On ne peut rpondre avec plus de logique et de justesse, dit le
prsident du Gun-Club. La question revient donc  celle-ci:--Les mondes
sont-ils habitables?--Je le crois, pour ma part.

--Et moi, j'en suis certain, rpondit Michel Ardan.

--Cependant, rpliqua l'un des assistants, il y a des arguments contre
l'habitabilit des mondes. Il faudrait videmment dans la plupart que
les principes de la vie fussent modifis. Ainsi pour ne parler que des
plantes, on doit tre brl dans les unes et gel dans les autres,
suivant qu'elles sont plus ou moins loignes du soleil.

--Je regrette, rpondit Michel Ardan, de ne pas connatre
personnellement mon honorable contradicteur, car j'essayerais de lui
rpondre. Son objection a sa valeur, mais je crois qu'on peut la
combattre avec quelque succs, ainsi que toutes celles dont
l'habitabilit des mondes a t l'objet. Si j'tais physicien, je dirais
que, s'il y a moins de calorique mis en mouvement dans les plantes
voisines du soleil, et plus, au contraire, dans les plantes loignes,
ce simple phnomne suffit pour quilibrer la chaleur et rendre la
temprature de ces mondes supportable  des tres organiss comme nous
le sommes. Si j'tais naturaliste, je lui dirais, aprs beaucoup de
savants illustres, que la nature nous fournit sur la terre des exemples
d'animaux vivant dans des conditions bien diverses d'habitabilit; que
les poissons respirent dans un milieu mortel aux autres animaux; que les
amphibies ont une double existence assez difficile  expliquer; que
certains habitants des mers se maintiennent dans les couches d'une
grande profondeur et y supportent sans tre crass des pressions de
cinquante ou soixante atmosphres; que divers insectes aquatiques,
insensibles  la temprature, se rencontrent  la fois dans les sources
d'eau bouillante et dans les plaines glaces de l'Ocan polaire; enfin,
qu'il faut reconnatre  la nature une diversit dans ses moyens
d'action souvent incomprhensible, mais non moins relle, et qui va
jusqu' la toute-puissance. Si j'tais chimiste, je lui dirais que les
arolithes, ces corps videmment forms en dehors du monde terrestre,
ont rvl  l'analyse des traces indiscutables de carbone, que cette
substance ne doit son origine qu' des tres organiss, et que, d'aprs
les expriences de Reichenbach, elle a d tre ncessairement
animalise. Enfin, si j'tais thologien, je lui dirais que la
Rdemption divine semble, suivant saint Paul, s'tre applique
non-seulement  la Terre, mais  tous les mondes clestes. Mais je ne
suis ni thologien, ni chimiste, ni naturaliste, ni physicien. Aussi,
dans ma parfaite ignorance des grandes lois qui rgissent l'univers, je
me borne  rpondre:--Je ne sais pas si les mondes sont habits, et
comme je ne le sais pas, je vais y voir!

L'adversaire des thories de Michel Ardan hasarda-t-il d'autres
arguments? Il est impossible de le dire, car les cris frntiques de la
foule eussent empch toute opinion de se faire jour. Lorsque le silence
se fut rtabli jusque dans les groupes les plus loigns, le triomphant
orateur se contenta d'ajouter les considrations suivantes:

Vous pensez bien, mes braves Yankees, qu'une si grande question est 
peine effleure par moi; je ne viens point vous faire ici un cours
public et soutenir une thse sur ce vaste sujet. Il y a toute une autre
srie d'arguments en faveur de l'habitabilit des mondes. Je la laisse
de ct. Permettez-moi seulement d'insister sur un point. Aux gens qui
soutiennent que les plantes ne sont pas habites, il faut
rpondre:--Vous pouvez avoir raison, s'il est dmontr que la Terre est
le meilleur des mondes possible, mais cela n'est pas, quoi qu'en ait dit
Voltaire. Elle n'a qu'un satellite, quand Jupiter, Uranus, Saturne,
Neptune en ont plusieurs  leur service, avantage qui n'est point 
ddaigner. Mais ce qui rend surtout notre globe peu confortable, c'est
l'inclinaison de son axe sur son orbite. De l l'ingalit des jours et
des nuits; de l cette diversit fcheuse des saisons. Sur notre
malheureux sphrode, il fait toujours trop chaud ou trop froid; on y
gle en hiver, on y brle en t; c'est la plante aux rhumes, aux
coryzas et aux fluxions de poitrine, tandis qu' la surface de Jupiter,
par exemple, o l'axe est trs-peu inclin[85], les habitants pourraient
jouir de tempratures invariables; il y a la zone des printemps, la zone
des ts, la zone des automnes et la zone des hivers perptuels; chaque
Jovien peut choisir le climat qui lui plat et se mettre pour toute sa
vie  l'abri des variations de la temprature. Vous conviendrez sans
peine de cette supriorit de Jupiter sur notre plante, sans parler de
ses annes, qui durent douze ans chacune! De plus, il est vident pour
moi que, sous ces auspices et dans ces conditions merveilleuses
d'existence, les habitants de ce monde fortun sont des tres
suprieurs, que les savants y sont plus savants, que les artistes y sont
plus artistes, que les mchants y sont moins mchants, et que les bons y
sont meilleurs. Hlas! que manque-t-il  notre sphrode pour atteindre
cette perfection? Peu de chose! Un axe de rotation moins inclin sur le
plan de son orbite.

  [85] L'inclinaison de l'axe de Jupiter sur son orbite n'est que de 35'.

--Eh bien! s'cria une voix imptueuse, unissons nos efforts, inventons
des machines et redressons l'axe de la Terre!

Un tonnerre d'applaudissements clata  cette proposition, dont l'auteur
tait et ne pouvait tre que J.-T. Maston. Il est probable que le
fougueux secrtaire avait t emport par ses instincts d'ingnieur 
hasarder cette hardie proposition. Mais, il faut le dire,--car c'est la
vrit,--beaucoup l'appuyrent de leurs cris, et sans doute, s'ils
avaient eu le point d'appui rclam par Archimde, les Amricains
auraient construit un levier capable de soulever le monde et de
redresser son axe. Mais le point d'appui, voil ce qui manquait  ces
tmraires mcaniciens.

Nanmoins cette ide minemment pratique eut un succs norme; la
discussion fut suspendue pendant un bon quart d'heure, et longtemps,
bien longtemps encore, on parla dans les Etats-Unis d'Amrique de la
proposition formule si nergiquement par le secrtaire perptuel du
Gun-Club.




CHAPITRE XX

ATTAQUE ET RIPOSTE.


Cet incident semblait devoir terminer la discussion. C'tait le mot de
la fin, et on n'et pas trouv mieux. Cependant, quand l'agitation se
fut calme, on entendit ces paroles prononces d'une voix forte et
svre:

Maintenant que l'orateur a donn une large part  la fantaisie,
voudra-t-il bien rentrer dans son sujet, faire moins de thories et
discuter la partie pratique de son expdition?

Tous les regards se dirigrent vers le personnage qui parlait ainsi.
C'tait un homme maigre, sec, d'une figure nergique, avec une barbe
taille  l'amricaine qui foisonnait sous son menton. A la faveur des
diverses agitations produites dans l'assemble, il avait gagn peu  peu
le premier rang des spectateurs. L, les bras croiss, l'oeil brillant
et hardi, il fixait imperturbablement le hros du meeting. Aprs avoir
formul sa demande, il se tut et ne parut pas s'mouvoir des milliers de
regards qui convergeaient vers lui, ni du murmure dsapprobateur excit
par ses paroles. La rponse se faisant attendre, il posa de nouveau sa
question avec le mme accent net et prcis, puis il ajouta:

Nous sommes ici pour nous occuper de la Lune et non de la Terre.

--Vous avez raison, Monsieur, rpondit Michel Ardan, la discussion s'est
gare. Revenons  la Lune.

--Monsieur, reprit l'inconnu, vous prtendez que notre satellite est
habit. Bien. Mais s'il existe des Slnites, ces gens-l,  coup sr,
vivent sans respirer, car--je vous en prviens dans votre intrt--il
n'y a pas la moindre molcule d'air  la surface de la Lune.

A cette affirmation, Ardan redressa sa fauve crinire; il comprit que la
lutte allait s'engager avec cet homme sur le vif de la question. Il le
regarda fixement  son tour, et dit:

Ah! il n'y a pas d'air dans la Lune! Et qui prtend cela, s'il vous
plat?

--Les savants.

--Vraiment?

--Vraiment.

--Monsieur, reprit Michel, toute plaisanterie  part, j'ai une profonde
estime pour les savants qui savent, mais un profond ddain pour les
savants qui ne savent pas.

--Vous en connaissez qui appartiennent  cette dernire catgorie?

--Particulirement. En France, il y en a un qui soutient que
mathmatiquement l'oiseau ne peut pas voler, et un autre dont les
thories dmontrent que le poisson n'est pas fait pour vivre dans l'eau.

--Il ne s'agit pas de ceux-l, Monsieur, et je pourrais citer  l'appui
de ma proposition des noms que vous ne rcuseriez pas.

--Alors, Monsieur, vous embarrasseriez fort un pauvre ignorant qui,
d'ailleurs, ne demande pas mieux que de s'instruire!

--Pourquoi donc abordez-vous les questions scientifiques si vous ne les
avez pas tudies? demanda l'inconnu assez brutalement.

--Pourquoi! rpondit Ardan! Par la raison que celui-l est toujours
brave qui ne souponne pas le danger! Je ne sais rien, c'est vrai, mais
c'est prcisment ma faiblesse qui fait ma force.

--Votre faiblesse va jusqu' la folie, s'cria l'inconnu d'un ton de
mauvaise humeur.

--Eh! tant mieux, riposta le Franais, si ma folie me mne jusqu' la
Lune!

Barbicane et ses collgues dvoraient des yeux cet intrus qui venait si
hardiment se jeter au travers de l'entreprise. Aucun ne le connaissait,
et le prsident, peu rassur sur les suites d'une discussion si
franchement pose, regardait son nouvel ami avec une certaine
apprhension. L'assemble tait attentive et srieusement inquite, car
cette lutte avait pour rsultat d'appeler son attention sur les dangers
ou mme les vritables impossibilits de l'expdition.

Monsieur, reprit l'adversaire de Michel Ardan, les raisons sont
nombreuses et indiscutables qui prouvent l'absence de toute atmosphre
autour de la Lune. Je dirai mme _a priori_ que, si cette atmosphre a
jamais exist, elle a d tre soutire par la Terre. Mais j'aime mieux
vous opposer des faits irrcusables.

--Opposez, Monsieur, rpondit Michel Ardan avec une galanterie parfaite,
opposez tant qu'il vous plaira!

--Vous savez, dit l'inconnu, que, lorsque des rayons lumineux traversent
un milieu tel que l'air, ils sont dvis de la ligne droite, ou, en
d'autres termes, qu'ils subissent une rfraction. Eh bien! lorsque des
toiles sont occultes par la Lune, jamais leurs rayons, en rasant les
bords du disque, n'ont prouv la moindre dviation ni donn le plus
lger indice de rfraction. De l cette consquence vidente que la Lune
n'est pas enveloppe d'une atmosphre.

On regarda le Franais, car, l'observation une fois admise, les
consquences en taient rigoureuses.

En effet, rpondit Michel Ardan, voil votre meilleur argument, pour ne
pas dire le seul, et un savant serait peut-tre embarrass d'y rpondre;
moi, je vous dirai seulement que cet argument n'a pas une valeur
absolue, parce qu'il suppose le diamtre angulaire de la Lune
parfaitement dtermin, ce qui n'est pas. Mais passons, et dites-moi,
mon cher Monsieur, si vous admettez l'existence de volcans  la surface
de la Lune.

--Des volcans teints, oui; enflamms, non.

--Laissez-moi croire pourtant, et sans dpasser les bornes de la
logique, que ces volcans ont t en activit pendant une certaine
priode!

--Cela est certain, mais comme ils pouvaient fournir eux-mmes l'oxygne
ncessaire  la combustion, le fait de leur ruption ne prouve
aucunement la prsence d'une atmosphre lunaire.

--Passons alors, rpondit Michel Ardan, et laissons de ct ce genre
d'arguments pour arriver aux observations directes. Mais je vous
prviens que je vais mettre des noms en avant.

--Mettez.

--Je mets. En 1715, les astronomes Louville et Halley, observant
l'clipse du 3 mai, remarqurent certaines fulminations d'une nature
bizarre. Ces clats de lumire, rapides et souvent renouvels, furent
attribus par eux  des orages qui se dchanaient dans l'atmosphre de
la Lune.

--En 1715, rpliqua l'inconnu, les astronomes Louville et Halley ont
pris pour des phnomnes lunaires des phnomnes purement terrestres,
tels que bolides ou autres, qui se produisaient dans notre atmosphre.
Voil ce qu'ont rpondu les savants  l'nonc de ces faits, et ce que
je rponds avec eux.

--Passons encore, rpondit Ardan, sans tre troubl de la riposte.
Herschel, en 1787, n'a-t-il pas observ un grand nombre de points
lumineux  la surface de la Lune?

--Sans doute, mais sans s'expliquer sur l'origine de ces points
lumineux; Herschel lui-mme n'a pas conclu de leur apparition  la
ncessit d'une atmosphre lunaire.

--Bien rpondu, dit Michel Ardan en complimentant son adversaire; je
vois que vous tes trs-fort en slnographie.

--Trs-fort, Monsieur, et j'ajouterai que les plus habiles observateurs,
ceux qui ont le mieux tudi l'astre des nuits, MM. Beer et Moedler,
sont d'accord sur le dfaut absolu d'air  sa surface.

Un mouvement se fit dans l'assistance, qui parut s'mouvoir des
arguments de ce singulier personnage.

Passons toujours, rpondit Michel Ardan avec le plus grand calme, et
arrivons maintenant  un fait important. Un habile astronome franais,
M. Laussedat, en observant l'clipse du 18 juillet 1860, constata que
les cornes du croissant solaire taient arrondies et tronques. Or ce
phnomne n'a pu tre produit que par une dviation des rayons du soleil
 travers l'atmosphre de la Lune, et il n'a pas d'autre explication
possible.

--Mais le fait est-il certain? demanda vivement l'inconnu.

--Absolument certain!

Un mouvement inverse ramena l'assemble vers son hros favori, dont
l'adversaire resta silencieux. Ardan reprit la parole, et sans tirer
vanit de son dernier avantage, il dit simplement:

Vous voyez donc bien, mon cher Monsieur, qu'il ne faut pas se prononcer
d'une faon absolue contre l'existence d'une atmosphre  la surface de
la Lune; cette atmosphre est probablement peu dense, assez subtile,
mais aujourd'hui la science admet gnralement qu'elle existe.

--Pas sur les montagnes, ne vous en dplaise, riposta l'inconnu, qui
n'en voulait pas dmordre.

--Non, mais au fond des valles, et ne dpassant pas en hauteur quelques
centaines de pieds.

--En tout cas, vous feriez bien de prendre vos prcautions, car cet air
sera terriblement rarfi.

--Oh! mon brave Monsieur, il y en aura toujours assez pour un homme
seul; d'ailleurs, une fois rendu l-haut, je tcherai de l'conomiser de
mon mieux et de ne respirer que dans les grandes occasions!

Un formidable clat de rire vint tonner aux oreilles du mystrieux
interlocuteur, qui promena ses regards sur l'assemble, en la bravant
avec fiert.

[Illustration: Attaque et riposte (p. 118).]

Donc, reprit Michel Ardan d'un air dgag, puisque nous sommes d'accord
sur la prsence d'une certaine atmosphre, nous voil forcs d'admettre
la prsence d'une certaine quantit d'eau. C'est une consquence dont je
me rjouis fort pour mon compte. D'ailleurs, mon aimable contradicteur,
permettez-moi de vous soumettre encore une observation. Nous ne
connaissons qu'un ct du disque de la Lune, et s'il y a peu d'air sur
la face qui nous regarde, il est possible qu'il y en ait beaucoup sur la
face oppose.

--Et pour quelle raison?

[Illustration: L'estrade fut enleve tout d'un coup (p. 123).]

--Parce que la Lune, sous l'action de l'attraction terrestre, a pris la
forme d'un oeuf que nous apercevons par le petit bout. De l cette
consquence due aux calculs de Hansen, que son centre de gravit est
situ dans l'autre hmisphre. De l cette conclusion que toutes les
masses d'air et d'eau ont d tre entranes sur l'autre face de notre
satellite aux premiers jours de sa cration.

--Pures fantaisies! s'cria l'inconnu.

--Non! pures thories, qui sont appuyes sur les lois de la mcanique,
et il me parat difficile de les rfuter. J'en appelle donc  cette
assemble, et je mets aux voix la question de savoir si la vie, telle
qu'elle existe sur la Terre, est possible  la surface de la Lune?

Trois cent mille auditeurs  la fois applaudirent  la proposition.
L'adversaire de Michel Ardan voulait encore parler, mais il ne pouvait
plus se faire entendre. Les cris, les menaces fondaient sur lui comme la
grle.

Assez! assez! disaient les uns.

--Chassez cet intrus! rptaient les autres.

--A la porte!  la porte! s'criait la foule irrite.

Mais lui, ferme, cramponn  l'estrade, ne bougeait pas et laissait
passer l'orage, qui et pris des proportions formidables, si Michel
Ardan ne l'et apais d'un geste. Il tait trop chevaleresque pour
abandonner son contradicteur dans une semblable extrmit.

Vous dsirez ajouter quelques mots? lui demanda-t-il du ton le plus
gracieux.

--Oui! cent, mille, rpondit l'inconnu avec emportement. Ou plutt, non,
un seul! Pour persvrer dans votre entreprise, il faut que vous
soyez...

--Imprudent! Comment pouvez-vous me traiter ainsi, moi qui ai demand un
boulet cylindro-conique  mon ami Barbicane, afin de ne pas tourner en
route  la faon des cureuils?

--Mais, malheureux, l'pouvantable contre-coup vous mettra en pices au
dpart!

--Mon cher contradicteur, vous venez de poser le doigt sur la vritable
et la seule difficult; cependant, j'ai trop bonne opinion du gnie
industriel des Amricains pour croire qu'ils ne parviendront pas  la
rsoudre!

--Mais la chaleur dveloppe par la vitesse du projectile en traversant
les couches d'air?

--Oh! ses parois sont paisses, et j'aurai si rapidement franchi
l'atmosphre!

--Mais des vivres? de l'eau?

--J'ai calcul que je pouvais en emporter pour un an, et ma traverse
durera quatre jours!

--Mais de l'air pour respirer en route?

--J'en ferai par des procds chimiques.

--Mais votre chute sur la Lune, si vous y arrivez jamais?

--Elle sera six fois moins rapide qu'une chute sur la Terre, puisque la
pesanteur est six fois moindre  la surface de la Lune.

--Mais elle sera encore suffisante pour vous briser comme du verre!

--Et qui m'empchera de retarder ma chute au moyen de fuses
convenablement disposes et enflammes en temps utile?

--Mais enfin, en supposant que toutes les difficults soient rsolues,
tous les obstacles aplanis, en runissant toutes les chances en votre
faveur, en admettant que vous arriviez sain et sauf dans la Lune,
comment reviendrez-vous?

--Je ne reviendrai pas!

A cette rponse, qui touchait au sublime par sa simplicit, l'assemble
demeura muette. Mais son silence fut plus loquent que n'eussent t ses
cris d'enthousiasme. L'inconnu en profita pour protester une dernire
fois.

Vous vous tuerez infailliblement, s'cria-t-il, et votre mort, qui
n'aura t que la mort d'un insens, n'aura pas mme servi la science!

--Continuez, mon gnreux inconnu, car vritablement vous pronostiquez
d'une faon fort agrable!

--Ah! c'en est trop! s'cria l'adversaire de Michel Ardan, et je ne sais
pas pourquoi je continue une discussion aussi peu srieuse! Poursuivez 
votre aise cette folle entreprise! Ce n'est pas  vous qu'il faut s'en
prendre!

--Oh! ne vous gnez pas!

--Non! c'est un autre qui portera la responsabilit de vos actes!

--Et qui donc, s'il vous plat? demanda Michel Ardan d'une voix
imprieuse.

--L'ignorant qui a organis cette tentative aussi impossible que
ridicule!

L'attaque tait directe. Barbicane, depuis l'intervention de l'inconnu,
faisait de violents efforts pour se contenir, et brler sa fume comme
certains foyers de chaudires; mais en se voyant si outrageusement
dsign, il se leva prcipitamment et allait marcher  l'adversaire qui
le bravait en face, quand il se vit subitement spar de lui.

L'estrade fut enleve tout d'un coup par cent bras vigoureux, et le
prsident du Gun-Club dut partager avec Michel Ardan les honneurs du
triomphe. Le pavois tait lourd, mais les porteurs se relayaient sans
cesse, et chacun se disputait, luttait, combattait pour prter  cette
manifestation l'appui de ses paules.

Cependant l'inconnu n'avait point profit du tumulte pour quitter la
place. L'aurait-il pu, d'ailleurs, au milieu de cette foule compacte?
Non, sans doute. En tout cas, il se tenait au premier rang, les bras
croiss, et dvorait des yeux le prsident Barbicane.

Celui-ci ne le perdait pas de vue, et les regards de ces deux hommes
demeuraient engags comme deux pes frmissantes.

Les cris de l'immense foule se maintinrent  leur maximum d'intensit
pendant cette marche triomphale. Michel Ardan se laissait faire avec un
plaisir vident. Sa face rayonnait. Quelquefois l'estrade semblait prise
de tangage et de roulis comme un navire battu des flots. Mais les deux
hros du meeting avaient le pied marin; ils ne bronchaient pas, et leur
vaisseau arriva sans avaries au port de Tampa-Town.

Michel Ardan parvint heureusement  se drober aux dernires treintes
de ses vigoureux admirateurs; il s'enfuit  l'htel _Franklin_, gagna
prestement sa chambre et se glissa rapidement dans son lit, tandis
qu'une arme de cent mille hommes veillait sous ses fentres.

Pendant ce temps, une scne courte, grave, dcisive, avait lieu entre le
personnage mystrieux et le prsident du Gun-Club.

Barbicane, libre enfin, tait all droit  son adversaire.

Venez! dit-il d'une voix brve.

Celui-ci le suivit sur le quai, et bientt tous les deux se trouvrent
seuls  l'entre d'un wharf ouvert sur le Jone's-Fall.

L ces ennemis, encore inconnus l'un  l'autre, se regardrent.

Qui tes-vous? demanda Barbicane.

--Le capitaine Nicholl.

--Je m'en doutais. Jusqu'ici le hasard ne vous avait jamais jet sur mon
chemin...

--Je suis venu m'y mettre!

--Vous m'avez insult!

--Publiquement.

--Et vous me rendrez raison de cette insulte.

--A l'instant.

--Non. Je dsire que tout se passe secrtement entre nous. Il y a un
bois situ  trois milles de Tampa, le bois de Skersnaw. Vous le
connaissez?

--Je le connais.

--Vous plaira-t-il d'y entrer demain matin  cinq heures par un ct?..

--Oui, si  la mme heure vous entrez par l'autre ct.

--Et vous n'oublierez pas votre rifle? dit Barbicane.

--Pas plus que vous n'oublierez le vtre, rpondit Nicholl.

Sur ces paroles froidement prononces, le prsident du Gun-Club et le
capitaine se sparrent. Barbicane revint  sa demeure, mais au lieu de
prendre quelques heures de repos, il passa la nuit  chercher les moyens
d'viter le contre-coup du projectile et de rsoudre ce difficile
problme pos par Michel Ardan dans la discussion du meeting.




CHAPITRE XXI

COMMENT UN FRANAIS ARRANGE UNE AFFAIRE.


Pendant que les conventions de ce duel taient discutes entre le
prsident et le capitaine, duel terrible et sauvage, dans lequel chaque
adversaire devient chasseur d'homme, Michel Ardan se reposait des
fatigues du triomphe. Se reposer n'est videmment pas une expression
juste, car les lits amricains peuvent rivaliser pour la duret avec des
tables de marbre ou de granit.

Ardan dormait donc assez mal, se tournant, se retournant entre les
serviettes qui lui servaient de draps, et il songeait  installer une
couchette plus confortable dans son projectile, quand un bruit violent
vint l'arracher  ses rves. Des coups dsordonns branlaient sa porte.
Ils semblaient tre ports avec un instrument de fer. De formidables
clats de voix se mlaient  ce tapage un peu trop matinal.

Ouvre! criait-on. Mais, au nom du ciel, ouvre donc!

Ardan n'avait aucune raison d'acquiescer  une demande si bruyamment
pose. Cependant il se leva et ouvrit sa porte, au moment o elle allait
cder aux efforts du visiteur obstin.

Le secrtaire du Gun-Club fit irruption dans la chambre. Une bombe ne
serait pas entre avec moins de crmonie.

Hier soir, s'cria J.-T. Maston _ex abrupto_, notre prsident a t
insult publiquement pendant le meeting! Il a provoqu son adversaire,
qui n'est autre que le capitaine Nicholl! Ils se battent ce matin au
bois de Skersnaw! J'ai tout appris de la propre bouche de Barbicane!
S'il est tu, c'est l'anantissement de nos projets! Il faut donc
empcher ce duel! Or un seul homme au monde peut avoir assez d'empire
sur Barbicane pour l'arrter, et cet homme, c'est Michel Ardan!

Pendant que J.-T. Maston parlait ainsi, Michel Ardan, renonant 
l'interrompre, s'tait prcipit dans son vaste pantalon, et, moins de
deux minutes aprs, les deux amis gagnaient  toutes jambes les
faubourgs de Tampa-Town.

Ce fut pendant cette course rapide que Maston mit Ardan au courant de la
situation. Il lui apprit les vritables causes de l'inimiti de
Barbicane et de Nicholl, comment cette inimiti tait de vieille date,
pourquoi jusque-l, grce  des amis communs, le prsident et le
capitaine ne s'taient jamais rencontrs face  face; il ajouta qu'il
s'agissait uniquement d'une rivalit de plaque et de boulet, et qu'enfin
la scne du meeting n'avait t qu'une occasion longtemps cherche par
Nicholl de satisfaire de vieilles rancunes.

Rien de plus terrible que ces duels particuliers  l'Amrique, pendant
lesquels les deux adversaires se cherchent  travers les taillis, se
guettent au coin des halliers et se tirent au milieu des fourrs comme
des btes fauves. C'est alors que chacun d'eux doit envier ces qualits
merveilleuses si naturelles aux Indiens des Prairies, leur intelligence
rapide, leur ruse ingnieuse, leur sentiment des traces, leur flair de
l'ennemi. Une erreur, une hsitation, un faux pas peuvent amener la
mort. Dans ces rencontres, les Yankees se font souvent accompagner de
leurs chiens et,  la fois chasseur et gibier, ils se relancent pendant
des heures entires.

Quels diables de gens vous tes! s'cria Michel Ardan, quand son
compagnon lui eut dpeint avec beaucoup d'nergie toute cette mise en
scne.

--Nous sommes ainsi, rpondit modestement J.-T. Maston; mais
htons-nous.

Cependant Michel Ardan et lui eurent beau courir  travers la plaine
encore tout humide de rose, franchir les rizires et les creeks, couper
au plus court, ils ne purent atteindre avant cinq heures et demie le
bois de Skersnaw. Barbicane devait avoir pass sa lisire depuis une
demi-heure.

L travaillait un vieux bushman occup  dbiter en fagots des arbres
abattus sous sa hache.

Maston courut  lui en criant:

Avez-vous vu entrer dans le bois un homme arm d'un rifle, Barbicane,
le prsident... mon meilleur ami?...

Le digne secrtaire du Gun-Club pensait navement que son prsident
devait tre connu du monde entier. Mais le bushman n'eut pas l'air de le
comprendre.

Un chasseur, dit alors Ardan.

--Un chasseur? oui, rpondit le bushman.

--Il y a longtemps?

--Une heure  peu prs.

--Trop tard! s'cria Maston.

--Et avez-vous entendu des coups de fusil? demanda Michel Ardan.

--Non.

--Pas un seul?

--Pas un seul. Ce chasseur-l n'a pas l'air de faire bonne chasse!

--Que faire? dit Maston.

--Entrer dans le bois, au risque d'attraper une balle qui ne nous est
pas destine.

--Ah! s'cria Maston avec un accent auquel on ne pouvait se mprendre,
j'aimerais mieux dix balles dans ma tte qu'une seule dans la tte de
Barbicane.

--En avant donc! reprit Ardan en serrant la main de son compagnon.

Quelques secondes plus tard, les deux amis disparaissaient dans le
taillis. C'tait un fourr fort pais, fait de cyprs gants, de
sycomores, de tulipiers, d'oliviers, de tamarins, de chnes-vifs et de
magnolias. Ces divers arbres enchevtraient leurs branches dans un
inextricable ple-mle, sans permettre  la vue de s'tendre au loin.
Michel Ardan et Maston marchaient l'un prs de l'autre, passant
silencieusement  travers les hautes herbes, se frayant un chemin au
milieu des lianes vigoureuses, interrogeant du regard les buissons ou
les branches perdues dans la sombre paisseur du feuillage et attendant
 chaque pas la redoutable dtonation des rifles. Quant aux traces que
Barbicane avait d laisser de son passage  travers le bois, il leur
tait impossible de les reconnatre, et ils marchaient en aveugles dans
ces sentiers  peine frays, sur lesquels un Indien et suivi pas  pas
la marche de son adversaire.

Aprs une heure de vaines recherches, les deux compagnons s'arrtrent.
Leur inquitude redoublait.

Il faut que tout soit fini, dit Maston dcourag. Un homme comme
Barbicane n'a pas rus avec son ennemi, ni tendu de pige, ni pratiqu
de manoeuvre! Il est trop franc, trop courageux. Il est all en avant,
droit au danger, et sans doute assez loin du bushman pour que le vent
ait emport la dtonation d'une arme  feu!

--Mais nous! nous! rpondit Michel Ardan, depuis notre entre sous bois,
nous aurions entendu!...

--Et si nous sommes arrivs trop tard! s'cria Maston avec un accent de
dsespoir.

Michel Ardan ne trouva pas un mot  rpondre, Maston et lui reprirent
leur marche interrompue. De temps en temps ils poussaient de grands
cris; ils appelaient soit Barbicane soit Nicholl; mais ni l'un ni
l'autre des deux adversaires ne rpondaient  leurs voix. De joyeuses
voles d'oiseaux, veills au bruit, disparaissaient entre les branches,
et quelques daims effarouchs s'enfuyaient prcipitamment  travers les
taillis.

Pendant une heure encore, la recherche se prolongea. La plus grande
partie du bois avait t explore. Rien ne dcelait la prsence des
combattants. C'tait  douter de l'affirmation du bushman, et Ardan
allait renoncer  poursuivre plus longtemps une reconnaissance inutile,
quand, tout d'un coup, Maston s'arrta.

[Illustration: Maston fit irruption dans la chambre (p. 125).]

Chut! fit-il. Quelqu'un l-bas!

--Quelqu'un? rpondit Michel Ardan.

--Oui! un homme! Il semble immobile. Son rifle n'est plus entre ses
mains. Que fait-il donc?

--Mais le reconnais-tu? demanda Michel Ardan, que sa vue basse servait
fort mal en pareille circonstance.

--Oui! oui! Il se retourne, rpondit Maston.

--Et c'est?...

--Le capitaine Nicholl!

[Illustration: Au milieu du rseau, un petit oiseau se dbattait
(p. 129).]

--Nicholl! s'cria Michel Ardan, qui ressentit un violent serrement de
coeur.

Nicholl dsarm! Il n'avait donc plus rien  craindre de son adversaire?

Marchons  lui, dit Michel Ardan, nous saurons  quoi nous en tenir.

Mais son compagnon et lui n'eurent pas fait cinquante pas, qu'ils
s'arrtrent pour examiner plus attentivement le capitaine. Ils
s'imaginaient trouver un homme altr de sang et tout entier  sa
vengeance! En le voyant, ils demeurrent stupfaits.

Un filet  maille serre tait tendu entre deux tulipiers gigantesques,
et, au milieu du rseau, un petit oiseau, les ailes enchevtres, se
dbattait en poussant des cris plaintifs. L'oiseleur qui avait dispos
cette toile inextricable n'tait pas un tre humain, mais bien une
venimeuse araigne, particulire au pays, grosse comme un oeuf de
pigeon, et munie de pattes normes. Le hideux animal, au moment de se
prcipiter sur sa proie, avait d rebrousser chemin et chercher asile
sur les hautes branches du tulipier, car un ennemi redoutable venait le
menacer  son tour.

En effet, le capitaine Nicholl, son fusil  terre, oubliant les dangers
de sa situation, s'occupait  dlivrer le plus dlicatement possible la
victime prise dans les filets de la monstrueuse araigne. Quand il eut
fini, il donna la vole au petit oiseau, qui battit joyeusement de
l'aile et disparut.

Nicholl attendri le regardait fuir  travers les branches, quand il
entendit ces paroles prononces d'une voix mue:

Vous tes un brave homme, vous!

Il se retourna. Michel Ardan tait devant lui, rptant sur tous les
tons:

Et un aimable homme!

--Michel Ardan! s'cria le capitaine. Que venez-vous faire ici,
Monsieur?

--Vous serrer la main, Nicholl, et vous empcher de tuer Barbicane ou
d'tre tu par lui.

--Barbicane! s'cria le capitaine, que je cherche depuis deux heures
sans le trouver! O se cache-t-il?...

--Nicholl, dit Michel Ardan, ceci n'est pas poli! il faut toujours
respecter son adversaire; soyez tranquille, si Barbicane est vivant,
nous le trouverons, et d'autant plus facilement que, s'il ne s'est pas
amus comme vous  secourir des oiseaux opprims, il doit vous chercher
aussi. Mais quand nous l'aurons trouv, c'est Michel Ardan qui vous le
dit, il ne sera plus question de duel entre vous.

--Entre le prsident Barbicane et moi, rpondit gravement Nicholl, il y
a une rivalit telle que la mort de l'un de nous...

--Allons donc! allons donc, reprit Michel Ardan, de braves gens comme
vous, cela a pu se dtester, mais cela s'estime. Vous ne vous battrez
pas.

--Je me battrai, Monsieur!

--Point.

--Capitaine, dit alors J.-T. Maston avec beaucoup de coeur, je suis
l'ami du prsident, son _alter ego_, un autre lui-mme; si vous voulez
absolument tuer quelqu'un, tirez sur moi, ce sera exactement la mme
chose.

--Monsieur, dit Nicholl en serrant son rifle d'une main convulsive, ces
plaisanteries...

--L'ami Maston ne plaisante pas, rpondit Michel Ardan, et je comprends
son ide de se faire tuer pour l'homme qu'il aime! Mais ni lui ni
Barbicane ne tomberont sous les balles du capitaine Nicholl, car j'ai 
faire aux deux rivaux une proposition si sduisante qu'ils
s'empresseront de l'accepter.

--Et laquelle? demanda Nicholl avec une visible incrdulit.

--Patience, rpondit Ardan, je ne puis la communiquer qu'en prsence de
Barbicane.

--Cherchons-le donc, s'cria le capitaine.

Aussitt ces trois hommes se mirent en chemin; le capitaine, aprs avoir
dsarm son rifle, le jeta sur son paule et s'avana d'un pas saccad,
sans mot dire.

Pendant une demi-heure encore, les recherches furent inutiles. Maston se
sentait pris d'un sinistre pressentiment. Il observait svrement
Nicholl, se demandant si, la vengeance du capitaine satisfaite, le
malheureux Barbicane, dj frapp d'une balle, ne gisait pas sans vie au
fond de quelque taillis ensanglant. Michel Ardan semblait avoir la mme
pense, et tous deux interrogeaient dj du regard le capitaine Nicholl,
quand Maston s'arrta soudain.

Le buste immobile d'un homme adoss au pied d'un gigantesque catalpa
apparaissait  vingt pas,  moiti perdu dans les herbes.

C'est lui! fit Maston.

Barbicane ne bougeait pas. Ardan plongea ses regards dans les yeux du
capitaine, mais celui-ci ne broncha pas. Ardan fit quelques pas en
criant:

Barbicane! Barbicane!

Nulle rponse. Ardan se prcipita vers son ami; mais, au moment o il
allait lui saisir le bras, il s'arrta court en poussant un cri de
surprise.

Barbicane, le crayon  la main, traait des formules et des figures
gomtriques sur un carnet, tandis que son fusil dsarm gisait  terre.

Absorb dans son travail, le savant, oubliant  son tour son duel et sa
vengeance, n'avait rien vu, rien entendu.

Mais quand Michel Ardan posa sa main sur la sienne, il se leva et le
considra d'un oeil tonn.

Ah! s'cria-t-il enfin, toi! ici! J'ai trouv, mon ami! J'ai trouv!

--Quoi?

--Mon moyen!

--Quel moyen?

--Le moyen d'annuler l'effet du contre-coup au dpart du projectile!

--Vraiment? dit Michel en regardant le capitaine du coin de l'oeil.

--Oui! de l'eau! de l'eau simple qui fera ressort... Ah! Maston! s'cria
Barbicane, vous aussi!

--Lui-mme, rpondit Michel Ardan, et permets que je te prsente en mme
temps le digne capitaine Nicholl!

--Nicholl! s'cria Barbicane, qui fut debout en un instant. Pardon,
capitaine, dit-il, j'avais oubli... je suis prt...

Michel Ardan intervint sans laisser aux deux ennemis le temps de
s'interpeller.

Parbleu! dit-il, il est heureux que de braves gens comme vous ne se
soient pas rencontrs plus tt! Nous aurions maintenant  pleurer l'un
ou l'autre. Mais, grce  Dieu qui s'en est ml, il n'y a plus rien 
craindre. Quand on oublie sa haine pour se plonger dans des problmes de
mcanique ou jouer des tours aux araignes, c'est que cette haine n'est
dangereuse pour personne.

Et Michel Ardan raconta au prsident l'histoire du capitaine.

Je vous demande un peu, dit-il en terminant, si deux bons tres comme
vous sont faits pour se casser rciproquement la tte  coup de
carabine?

Il y avait dans cette situation, un peu ridicule, quelque chose de si
inattendu, que Barbicane et Nicholl ne savaient trop quelle contenance
garder l'un vis--vis de l'autre. Michel Ardan le sentit bien, et il
rsolut de brusquer la rconciliation.

Mes braves amis, dit-il en laissant poindre sur ses lvres son meilleur
sourire, il n'y a jamais eu entre vous qu'un malentendu. Pas autre
chose. Eh bien! pour prouver que tout est fini entre vous, et puisque
vous tes gens  risquer votre peau, acceptez franchement la proposition
que je vais vous faire.

--Parlez, dit Nicholl.

--L'ami Barbicane croit que son projectile ira tout droit  la Lune.

--Oui, certes, rpliqua le prsident.

--Et l'ami Nicholl est persuad qu'il retombera sur la terre.

--J'en suis certain, s'cria le capitaine.

--Bon! reprit Michel Ardan. Je n'ai pas la prtention de vous mettre
d'accord; mais je vous dis tout bonnement:--Partez avec moi, et venez
voir si nous resterons en route.

--Hein! fit J.-T. Maston stupfait.

Les deux rivaux,  cette proposition subite, avaient lev les yeux l'un
sur l'autre. Ils s'observaient avec attention. Barbicane attendait la
rponse du capitaine. Nicholl guettait les paroles du prsident.

Eh bien? fit Michel de son ton le plus engageant. Puisqu'il n'y a plus
de contre-coup  craindre!

--Accept! s'cria Barbicane.

Mais, si vite qu'il et prononc ce mot, Nicholl l'avait achev en mme
temps que lui.

Hurrah! bravo! vivat! hip! hip! hip! s'cria Michel Ardan en tendant la
main aux deux adversaires. Et maintenant que l'affaire est arrange, mes
amis, permettez-moi de vous traiter  la franaise. Allons djeuner.




CHAPITRE XXII

LE NOUVEAU CITOYEN DES TATS-UNIS.


Ce jour-l toute l'Amrique apprit en mme temps l'affaire du capitaine
Nicholl et du prsident Barbicane, ainsi que son singulier dnoment. Le
rle jou dans cette rencontre par le chevaleresque Europen, sa
proposition inattendue qui tranchait la difficult, l'acceptation
simultane des deux rivaux, cette conqute du continent lunaire 
laquelle la France et les tats-Unis allaient marcher d'accord, tout se
runit pour accrotre encore la popularit de Michel Ardan. On sait avec
quelle frnsie les Yankees se passionnent pour un individu. Dans un
pays o de graves magistrats s'attlent  la voiture d'une danseuse et
la tranent triomphalement, que l'on juge de la passion dchane par
l'audacieux Franais! Si l'on ne dtela pas ses chevaux, c'est
probablement parce qu'il n'en avait pas, mais toutes les autres marques
d'enthousiasme lui furent prodigues. Pas un citoyen qui ne s'unt  lui
d'esprit et de coeur! _Ex pluribus unum_, suivant la devise des
tats-Unis.

A dater de ce jour, Michel Ardan n'eut plus un moment de repos. Des
dputations venues de tous les coins de l'Union le harcelrent sans fin
ni trve. Il dut les recevoir bon gr mal gr. Ce qu'il serra de mains,
ce qu'il tutoya de gens ne peut se compter; il fut bientt sur les
dents; sa voix, enroue dans des speechs innombrables, ne s'chappait
plus de ses lvres qu'en sons inintelligibles, et il faillit gagner une
gastro-entrite  la suite des toasts qu'il dut porter  tous les comts
de l'Union. Ce succs et gris un autre ds le premier jour, mais lui
sut se contenir dans une demi-brit spirituelle et charmante.

Parmi les dputations de toute espce qui l'assaillirent, celle des
lunatiques n'eut garde d'oublier ce qu'elle devait au futur conqurant
de la Lune. Un jour quelques-uns de ces pauvres gens, assez nombreux en
Amrique, vinrent le trouver et demandrent  retourner avec lui dans
leur pays natal. Certains d'entre eux prtendaient parler le slnite
et voulurent l'apprendre  Michel Ardan. Celui-ci se prta de bon
coeur  leur innocente manie et se chargea de commissions pour leurs
amis de la Lune.

Singulire folie! dit-il  Barbicane aprs les avoir congdis, et
folie qui frappe souvent les vives intelligences. Un de nos plus
illustres savants, Arago, me disait que beaucoup de gens trs-sages et
trs-rservs dans leurs conceptions se laissaient aller  une grande
exaltation,  d'incroyables singularits, toutes les fois que la Lune
les occupait. Tu ne crois pas  l'influence de la Lune sur les maladies?

--Peu, rpondit le prsident du Gun-Club.

--Je n'y crois pas non plus, et cependant l'histoire a enregistr des
faits au moins tonnants. Ainsi, en 1693, pendant une pidmie, les
personnes prirent en plus grand nombre le 21 janvier, au moment d'une
clipse. Le clbre Bacon s'vanouissait pendant les clipses de la Lune
et ne revenait  la vie qu'aprs l'entire mersion de l'astre. Le roi
Charles VI retomba six fois en dmence pendant l'anne 1399, soit  la
nouvelle, soit  la pleine Lune. Des mdecins ont class le mal caduc
parmi ceux qui suivent les phases de la Lune. Les maladies nerveuses ont
paru subir souvent son influence. Mead parle d'un enfant qui entrait en
convulsions quand la Lune entrait en opposition. Gall avait remarqu que
l'exaltation des personnes faibles s'accroissait deux fois par mois, aux
poques de la nouvelle et de la pleine Lune. Enfin il y a encore mille
observations de ce genre sur les vertiges, les fivres malignes, les
somnambulismes, tendant  prouver que l'astre des nuits a une
mystrieuse influence sur les maladies terrestres.

--Mais comment? pourquoi? demanda Barbicane.

--Pourquoi? rpondit Ardan. Ma foi, je te ferai la mme rponse qu'Arago
rptait dix-neuf sicles aprs Plutarque:--C'est peut-tre parce que
a n'est pas vrai!

Au milieu de son triomphe, Michel Ardan ne put chapper  aucune des
corves inhrentes  l'tat d'homme clbre. Les entrepreneurs de succs
voulurent l'exhiber. Barnum lui offrit un million pour le promener de
ville en ville dans tous les tats-Unis et le montrer comme un animal
curieux. Michel Ardan le traita de cornac et l'envoya promener lui-mme.

Cependant, s'il refusa de satisfaire ainsi la curiosit publique, ses
portraits, du moins, coururent le monde entier et occuprent la place
d'honneur dans les albums; on en fit des preuves de toutes dimensions,
depuis la grandeur naturelle jusqu'aux rductions microscopiques des
timbres-poste. Chacun pouvait possder son hros dans toutes les poses
imaginables, en tte, en buste, en pied, de face, de profil, de
trois-quarts, de dos. On en tira plus de quinze cent mille exemplaires,
et il avait l une belle occasion de se dbiter en reliques, mais il
n'en profita pas. Rien qu' vendre ses cheveux un dollar la pice, il
lui en restait assez pour faire fortune!

Pour tout dire, cette popularit ne lui dplaisait pas. Au contraire. Il
se mettait  la disposition du public et correspondait avec l'univers
entier. On rptait ses bons mots, on les propageait, surtout ceux qu'il
ne faisait pas. On lui en prtait, suivant l'habitude, car il tait
riche de ce ct.

Non-seulement il eut pour lui les hommes, mais aussi les femmes. Quel
nombre infini de beaux mariages il aurait faits, pour peu que la
fantaisie l'et pris de se fixer. Les vieilles missess surtout, celles
qui depuis quarante ans schaient sur pied, rvaient nuit et jour devant
ses photographies.

Il est certain qu'il et trouv des compagnes par centaines, mme s'il
leur avait impos la condition de le suivre dans les airs. Les femmes
sont intrpides quand elles n'ont pas peur de tout. Mais son intention
n'tait pas de faire souche sur le continent lunaire, et d'y
transplanter une race croise de Franais et d'Amricains. Il refusa
donc.

Aller jouer l-haut, disait-il, le rle d'Adam avec une fille d've,
merci! Je n'aurais qu' rencontrer des serpents!...

Ds qu'il put se soustraire enfin aux joies trop rptes du triomphe,
il alla, suivi de ses amis, faire une visite  la Columbiad. Il lui
devait bien cela. Du reste, il tait devenu trs-fort en balistique,
depuis qu'il vivait avec Barbicane, J.-T. Maston et _tutti quanti_. Son
plus grand plaisir consistait  rpter  ces braves artilleurs qu'ils
n'taient que des meurtriers aimables et savants. Il ne tarissait pas en
plaisanteries  cet gard. Le jour o il visita la Columbiad, il
l'admira fort et descendit jusqu'au fond de l'me de ce gigantesque
mortier qui devait bientt le lancer vers l'astre des nuits.

Au moins, dit-il, ce canon-l ne fera de mal  personne,--ce qui est
dj assez tonnant de la part d'un canon. Mais quant  vos engins qui
dtruisent, qui incendient, qui brisent, qui tuent, ne m'en parlez pas,
et surtout ne venez jamais me dire qu'ils ont une me, je ne vous
croirais pas!

Il faut rapporter ici une proposition relative  J.-T. Maston. Quand le
secrtaire du Gun-Club entendit Barbicane et Nicholl accepter la
proposition de Michel Ardan, il rsolut de se joindre  eux et de faire
la partie  quatre. Un jour il demanda  tre du voyage. Barbicane,
dsol de refuser, lui fit comprendre que le projectile ne pouvait
emporter un aussi grand nombre de passagers. J.-T. Maston, dsespr,
alla trouver Michel Ardan, qui l'invita  se rsigner et fit valoir des
arguments _ad hominem_.

Vois-tu, mon vieux Maston, lui dit-il, il ne faut pas prendre mes
paroles en mauvaise part; mais vraiment, l, entre nous, tu es trop
incomplet pour te prsenter dans la Lune!

[Illustration: Partez avec moi, et venez voir (p. 132).]

--Incomplet! s'cria le vaillant invalide.

--Oui! mon brave ami! Songe au cas o nous rencontrerions des habitants
l-haut. Voudrais-tu donc leur donner une aussi triste ide de ce qui se
passe ici-bas, leur apprendre ce que c'est que la guerre, leur montrer
qu'on emploie le meilleur de son temps  se dvorer,  se manger,  se
casser bras et jambes, et cela sur un globe qui pourrait nourrir cent
milliards d'habitants, et o il y en a douze cents millions  peine?
Allons donc, mon digne ami, tu nous ferais mettre  la porte!

[Illustration: Le chat retir de la bombe (p. 138).]

--Mais si vous arrivez en morceaux, rpliqua J.-T. Maston, vous serez
aussi incomplets que moi!

--Sans doute, rpondit Michel Ardan, mais nous n'arriverons pas en
morceaux!

En effet, une exprience prparatoire, tente le 18 octobre, avait donn
les meilleurs rsultats et fait concevoir les plus lgitimes esprances.
Barbicane, dsirant se rendre compte de l'effet de contre-coup au moment
du dpart d'un projectile, fit venir un mortier de trente-deux pouces
(--0,75 cent.) de l'arsenal de Pensacola. On l'installa sur le rivage de
la rade d'Hillisboro, afin que la bombe retombt dans la mer et que sa
chute ft amortie. Il ne s'agissait que d'exprimenter la secousse au
dpart et non le choc  l'arrive.

Un projectile creux fut prpar avec le plus grand soin pour cette
curieuse exprience. Un pais capitonnage, appliqu sur un rseau de
ressorts faits du meilleur acier, doublait ses parois intrieures.
C'tait un vritable nid soigneusement ouat.

Quel dommage de ne pouvoir y prendre place! disait J.-T. Maston en
regrettant que sa taille ne lui permt pas de tenter l'aventure.

Dans cette charmante bombe, qui se fermait au moyen d'un couvercle 
vis, on introduisit d'abord un gros chat, puis un cureuil appartenant
au secrtaire perptuel du Gun-Club, et auquel J.-T. Maston tenait
particulirement. Mais on voulait savoir comment ce petit animal, peu
sujet au vertige, supporterait ce voyage exprimental.

Le mortier fut charg avec cent soixante livres de poudre et la bombe
place dans la pice. On fit feu.

Aussitt le projectile s'enleva avec rapidit, dcrivit majestueusement
sa parabole, atteignit une hauteur de mille pieds environ, et par une
courbe gracieuse alla s'abmer au milieu des flots.

Sans perdre un instant, une embarcation se dirigea vers le lieu de sa
chute; des plongeurs habiles se prcipitrent sous les eaux, et
attachrent des cbles aux oreillettes de la bombe, qui fut rapidement
hisse  bord. Cinq minutes ne s'taient pas coules entre le moment o
les animaux furent enferms et le moment o l'on dvissa le couvercle de
leur prison.

Ardan, Barbicane, Maston, Nicholl se trouvaient sur l'embarcation, et
ils assistrent  l'opration avec un sentiment d'intrt facile 
comprendre. A peine la bombe fut-elle ouverte, que le chat s'lana au
dehors, un peu froiss, mais plein de vie, et sans avoir l'air de
revenir d'une expdition arienne. Mais d'cureuil point. On chercha.
Nulle trace. Il fallut bien alors reconnatre la vrit. Le chat avait
mang son compagnon de voyage.

J.-T. Maston fut trs-attrist de la perte de son pauvre cureuil, et se
proposa de l'inscrire au martyrologe de la science.

Quoi qu'il en soit, aprs cette exprience, toute hsitation, toute
crainte disparurent; d'ailleurs les plans de Barbicane devaient encore
perfectionner le projectile et anantir presque entirement les effets
de contre-coup. Il n'y avait donc plus qu' partir.

Deux jours plus tard, Michel Ardan reut un message du prsident de
l'Union, honneur auquel il se montra particulirement sensible.

A l'exemple de son chevaleresque compatriote le marquis de La Fayette,
le gouvernement lui dcernait le titre de citoyen des tats-Unis
d'Amrique.




CHAPITRE XXIII

LE WAGON-PROJECTILE.


Aprs l'achvement de la clbre Columbiad, l'intrt public se rejeta
immdiatement sur le projectile, ce nouveau vhicule destin 
transporter  travers l'espace les trois hardis aventuriers. Personne
n'avait oubli que, par sa dpche du 30 septembre, Michel Ardan
demandait une modification aux plans arrts par les membres du Comit.

Le prsident Barbicane pensait alors avec raison que la forme du
projectile importait peu, car, aprs avoir travers l'atmosphre en
quelques secondes, son parcours devait s'effectuer dans le vide absolu.
Le Comit avait donc adopt la forme ronde, afin que le boulet pt
tourner sur lui-mme et se comporter  sa fantaisie. Mais, ds l'instant
qu'on le transformait en vhicule, c'tait une autre affaire. Michel
Ardan ne se souciait pas de voyager  la faon des cureuils; il voulait
monter la tte en haut, les pieds en bas, ayant autant de dignit que
dans la nacelle d'un ballon, plus vite sans doute, mais sans se livrer 
une succession de cabrioles peu convenables.

De nouveaux plans furent donc envoys  la maison Breadwill et Cie
d'Albany, avec recommandation de les excuter sans retard. Le
projectile, ainsi modifi, fut fondu le 2 novembre et expdi
immdiatement  Stone's-Hill par les railways de l'est.

Le 10, il arriva sans accident au lieu de sa destination. Michel Ardan,
Barbicane et Nicholl attendaient avec la plus vive impatience ce
wagon-projectile dans lequel ils devaient prendre passage pour voler 
la dcouverte d'un nouveau monde.

Il faut en convenir, c'tait une magnifique pice de mtal, un produit
mtallurgique qui faisait le plus grand honneur au gnie industriel des
Amricains. On venait d'obtenir pour la premire fois l'aluminium en
masse aussi considrable, ce qui pouvait tre justement regard comme un
rsultat prodigieux. Ce prcieux projectile tincelait aux rayons du
soleil. A le voir avec ses formes imposantes et coiff de son chapeau
conique, on l'et pris volontiers pour une de ces paisses tourelles en
faon de poivrires, que les architectes du moyen ge suspendaient 
l'angle des chteaux-forts. Il ne lui manquait que des meurtrires et
une girouette.

Je m'attends, s'criait Michel Ardan,  ce qu'il en sorte un homme
d'armes portant la haquebutte et le corselet d'acier. Nous serons
l-dedans comme des seigneurs fodaux, et, avec un peu d'artillerie, on
y tiendrait tte  toutes les armes slnites, si toutefois il y en a
dans la Lune!

--Ainsi le vhicule te plat? demanda Barbicane  son ami.

--Oui! oui! sans doute, rpondit Michel Ardan qui l'examinait en
artiste. Je regrette seulement que ses formes ne soient pas plus
effiles, son cne plus gracieux; on aurait d le terminer par une
touffe d'ornements en mtal guilloch, avec une chimre, par exemple,
une gargouille, une salamandre sortant du feu les ailes dployes et la
gueule ouverte...

--A quoi bon? dit Barbicane, dont l'esprit positif tait peu sensible
aux beauts de l'art.

--A quoi bon, ami Barbicane! Hlas! puisque tu me le demandes, je crains
bien que tu ne le comprennes jamais!

--Dis toujours, mon brave compagnon.

--Eh bien, suivant moi, il faut toujours mettre un peu d'art dans ce que
l'on fait, cela vaut mieux. Connais-tu une pice indienne qu'on appelle
_le Chariot de l'Enfant_?

--Pas mme de nom, rpondit Barbicane.

--Cela ne m'tonne pas, reprit Michel Ardan. Apprends donc que, dans
cette pice, il y a un voleur qui, au moment de percer le mur d'une
maison, se demande s'il donnera  son trou la forme d'une lyre, d'une
fleur, d'un oiseau ou d'une amphore? Eh bien, dis-moi, ami Barbicane, si
 cette poque tu avais t membre du jury, est-ce que tu aurais
condamn ce voleur-l?

--Sans hsiter, rpondit le prsident du Gun-Club, et avec la
circonstance aggravante d'effraction.

--Et moi je l'aurais acquitt, ami Barbicane! Voil pourquoi tu ne
pourras jamais me comprendre!

--Je n'essaierai mme pas, mon vaillant artiste.

--Mais au moins, reprit Michel Ardan, puisque l'extrieur de notre
wagon-projectile laisse  dsirer, on me permettra de le meubler  mon
aise, et avec tout le luxe qui convient  des ambassadeurs de la Terre!

--A cet gard, mon brave Michel, rpondit Barbicane, tu agiras  ta
fantaisie, et nous te laisserons faire  ta guise.

Mais, avant de passer  l'agrable, le prsident du Gun-Club avait song
 l'utile, et les moyens invents par lui pour amoindrir les effets du
contre-coup furent appliqus avec une intelligence parfaite.

Barbicane s'tait dit, non sans raison, que nul ressort ne serait assez
puissant pour amortir le choc, et pendant sa fameuse promenade dans le
bois de Skersnaw, il avait fini par rsoudre cette grande difficult
d'une ingnieuse faon. C'est  l'eau qu'il comptait demander de lui
rendre ce service signal. Voici comment.

Le projectile devait tre rempli  la hauteur de trois pieds d'une
couche d'eau destine  supporter un disque en bois parfaitement
tanche, qui glissait  frottement sur les parois intrieures du
projectile. C'est sur ce vritable radeau que les voyageurs prenaient
place. Quant  la masse liquide, elle tait divise par des cloisons
horizontales que le choc au dpart devait briser successivement. Alors
chaque nappe d'eau, de la plus basse  la plus haute, s'chappant par
des tuyaux de dgagement vers la partie suprieure du projectile,
arrivait ainsi  faire ressort, et le disque, muni lui-mme de tampons
extrmement puissants, ne pouvait heurter le culot infrieur qu'aprs
l'crasement successif des diverses cloisons. Sans doute les voyageurs
prouveraient encore un contre-coup violent aprs le complet chappement
de la masse liquide, mais le premier choc devait tre presque
entirement amorti par ce ressort d'une grande puissance.

Il est vrai que trois pieds d'eau sur une surface de cinquante-quatre
pieds carrs devaient peser prs de onze mille cinq cents livres; mais
la dtente des gaz accumuls dans la Columbiad suffirait, suivant
Barbicane,  vaincre cet accroissement de poids; d'ailleurs le choc
devait chasser toute cette eau en moins d'une seconde, et le projectile
reprendrait promptement sa pesanteur normale.

Voil ce qu'avait imagin le prsident du Gun-Club et de quelle faon il
pensait avoir rsolu la grave question du contre-coup. Du reste, ce
travail, intelligemment compris par les ingnieurs de la maison
Breadwill, fut merveilleusement excut; l'effet une fois produit et
l'eau chasse au dehors, les voyageurs pouvaient se dbarrasser
facilement des cloisons brises et dmonter le disque mobile qui les
supportait au moment du dpart.

Quant aux parois suprieures du projectile, elles taient revtues d'un
pais capitonnage de cuir, appliqu sur des spirales du meilleur acier,
qui avaient la souplesse des ressorts de montre. Les tuyaux
d'chappement dissimuls sous ce capitonnage ne laissaient pas mme
souponner leur existence.

Ainsi donc toutes les prcautions imaginables pour amortir le premier
choc avaient t prises, et pour se laisser craser, disait Michel
Ardan, il faudrait tre de bien mauvaise composition.

Le projectile mesurait neuf pieds de large extrieurement sur douze
pieds de haut. Afin de ne pas dpasser le poids assign, on avait un peu
diminu l'paisseur de ses parois et renforc sa partie infrieure, qui
devait supporter toute la violence des gaz dvelopps par la
dflagration du pyroxyle. Il en est ainsi, d'ailleurs, dans les bombes
et les obus cylindro-coniques, dont le culot est toujours plus pais.

On pntrait dans cette tour de mtal par une troite ouverture mnage
sur les parois du cne, et semblable  ces trous d'homme des
chaudires  vapeur. Elle se fermait hermtiquement au moyen d'une
plaque d'aluminium, retenue  l'intrieur par de puissantes vis de
pression. Les voyageurs pourraient donc sortir  volont de leur prison
mobile, ds qu'ils auraient atteint l'astre des nuits.

Mais il ne suffisait pas d'aller, il fallait voir en route. Rien ne fut
plus facile. En effet, sous le capitonnage se trouvaient quatre hublots
de verre lenticulaire d'une forte paisseur, deux percs dans la paroi
circulaire du projectile; un troisime  sa partie infrieure et un
quatrime dans son chapeau conique. Les voyageurs seraient donc  mme
d'observer, pendant leur parcours, la Terre qu'ils abandonnaient, la
Lune dont ils s'approchaient et les espaces constells du ciel.
Seulement ces hublots taient protgs contre les chocs du dpart par
des plaques solidement encastres, qu'il tait facile de rejeter au
dehors en dvissant des crous intrieurs. De cette faon, l'air contenu
dans le projectile ne pouvait pas s'chapper, et les observations
devenaient possibles.

Tous ces mcanismes, admirablement tablis, fonctionnaient avec la plus
grande facilit, et les ingnieurs ne s'taient pas montrs moins
intelligents dans les amnagements du wagon-projectile.

Des rcipients solidement assujettis taient destins  contenir l'eau
et les vivres ncessaires aux trois voyageurs; ceux-ci pouvaient mme se
procurer le feu et la lumire au moyen de gaz emmagasin dans un
rcipient spcial sous une pression de plusieurs atmosphres. Il
suffisait de tourner un robinet, et pendant six jours ce gaz devait
clairer et chauffer ce confortable vhicule. On le voit, rien ne
manquait des choses essentielles  la vie et mme au bien-tre. De plus,
grce aux instincts de Michel Ardan, l'agrable vint se joindre 
l'utile sous la forme d'objets d'arts; il et fait de son projectile un
vritable atelier d'artiste, si l'espace ne lui et pas manqu. Du
reste, on se tromperait en supposant que trois personnes dussent se
trouver  l'troit dans cette tour de mtal. Elle avait une surface de
cinquante-quatre pieds carrs  peu prs sur dix pieds de hauteur, ce
qui permettait  ses htes une certaine libert de mouvement. Ils
n'eussent pas t aussi  leur aise dans le plus confortable wagon des
Etats-Unis.

La question des vivres et de l'clairage tant rsolue, restait la
question de l'air. Il tait vident que l'air enferm dans le projectile
ne suffirait pas pendant quatre jours  la respiration des voyageurs;
chaque homme, en effet, consomme dans une heure environ tout l'oxygne
contenu dans cent litres d'air. Barbicane, ses deux compagnons, et deux
chiens qu'il comptait emmener, devaient consommer, par vingt-quatre
heures, deux mille quatre cents litres d'oxygne, ou, en poids,  peu
prs sept livres. Il fallait donc renouveler l'air du projectile.
Comment? Par un procd bien simple, celui de MM. Reiset et Regnault,
indiqu par Michel Ardan pendant la discussion du meeting.

On sait que l'air se compose principalement de vingt et une parties
d'oxygne et de soixante-dix-neuf parties d'azote. Or que se passe-t-il
dans l'acte de la respiration? Un phnomne fort simple. L'homme absorbe
l'oxygne de l'air, minemment propre  entretenir la vie, et rejette
l'azote intact. L'air expir a perdu prs de cinq pour cent de son
oxygne et contient alors un volume  peu prs gal d'acide carbonique,
produit dfinitif de la combustion des lments du sang par l'oxygne
inspir. Il arrive donc que dans un milieu clos, et aprs un certain
temps, tout l'oxygne de l'air est remplac par l'acide carbonique, gaz
essentiellement dltre.

La question se rduisait ds lors  ceci: l'azote s'tant conserv
intact, 1 refaire l'oxygne absorb; 2 dtruire l'acide carbonique
expir. Rien de plus facile au moyen du chlorate de potasse et de la
potasse caustique.

Le chlorate de potasse est un sel qui se prsente sous la forme de
paillettes blanches; lorsqu'on le porte  une temprature suprieure 
quatre cents degrs, il se transforme en chlorure de potassium, et
l'oxygne qu'il contient se dgage entirement. Or dix-huit livres de
chlorate de potasse rendent sept livres d'oxygne, c'est--dire la
quantit ncessaire aux voyageurs pendant vingt-quatre heures. Voil
pour refaire l'oxygne.

Quant  la potasse caustique, c'est une matire trs-avide de l'acide
carbonique ml  l'air, et il suffit de l'agiter pour qu'elle s'en
empare et forme du bicarbonate de potasse. Voil pour absorber l'acide
carbonique.

En combinant ces deux moyens, on tait certain de rendre  l'air vici
toutes ses qualits vivifiantes. C'est ce que les deux chimistes MM.
Reiset et Regnault avaient expriment avec succs.

Mais, il faut le dire, l'exprience avait eu lieu jusqu'alors _in anima
vili_. Quelle que ft sa prcision scientifique, on ignorait absolument
comment des hommes la supporteraient.

Telle fut l'observation faite  la sance o se traita cette grave
question. Michel Ardan ne voulait pas mettre en doute la possibilit de
vivre au moyen de cet air factice, et il offrit d'en faire l'essai avant
le dpart.

Mais l'honneur de tenter cette preuve fut rclam nergiquement par
J.-T. Maston.

[Illustration: L'arrive du projectile  Stone's-Hill (p. 139).]

Puisque je ne pars pas, dit ce brave artilleur, c'est bien le moins que
j'habite le projectile pendant une huitaine de jours.

Il y aurait eu mauvaise grce  lui refuser. On se rendit  ses voeux.
Une quantit suffisante de chlorate de potasse et de potasse caustique
fut mise  sa disposition avec des vivres pour huit jours; puis, ayant
serr la main de ses amis, le 12 novembre,  six heures du matin, aprs
avoir expressment recommand de ne pas ouvrir sa prison avant le 20, 
six heures du soir, il se glissa dans le projectile, dont la plaque fut
hermtiquement ferme.

Que se passa-t-il pendant cette huitaine? Impossible de s'en rendre
compte. L'paisseur des parois du projectile empchait tout bruit
intrieur d'arriver au dehors.

[Illustration: J.-T. Maston avait engraiss! (p. 145).]

Le 20 novembre,  six heures prcises, la plaque fut retire; les amis
de J.-T. Maston ne laissaient pas d'tre un peu inquiets. Mais ils
furent promptement rassurs en entendant une voix joyeuse qui poussait
un hurrah formidable.

Bientt le secrtaire du Gun-Club apparut au sommet du cne dans une
attitude triomphante.

Il avait engraiss!




CHAPITRE XXIV

LE TLESCOPE DES MONTAGNES ROCHEUSES.


Le 20 octobre de l'anne prcdente, aprs la souscription close, le
prsident du Gun-Club avait crdit l'Observatoire de Cambridge des
sommes ncessaires  la construction d'un vaste instrument d'optique.
Cet appareil, lunette ou tlescope, devait tre assez puissant pour
rendre visible  la surface de la Lune un objet ayant au plus neuf pieds
de largeur.

Il y a une diffrence importante entre la lunette et le tlescope; il
est bon de la rappeler ici. La lunette se compose d'un tube qui porte 
son extrmit suprieure une lentille convexe appele objectif, et  son
extrmit infrieure une seconde lentille nomme oculaire,  laquelle
s'applique l'oeil de l'observateur. Les rayons manant de l'objet
lumineux traversent la premire lentille et vont, par rfraction, former
une image renverse  son foyer[86]. Cette image, on l'observe avec
l'oculaire, qui la grossit exactement comme ferait une loupe. Le tube de
la lunette est donc ferm  chaque extrmit par l'objectif et
l'oculaire.

  [86] C'est le point o les rayons lumineux se runissent aprs avoir t
  rfracts.

Au contraire, le tube du tlescope est ouvert  son extrmit
suprieure. Les rayons partis de l'objet observ y pntrent librement
et vont frapper un miroir mtallique concave, c'est--dire convergent.
De l ces rayons rflchis rencontrent un petit miroir qui les renvoie 
l'oculaire dispos de faon  grossir l'image produite.

Ainsi, dans les lunettes, la rfraction joue le rle principal, et dans
les tlescopes, la rflexion. De l le nom de rfracteurs donn aux
premiers, et celui de rflecteurs attribu aux seconds. Toute la
difficult d'excution de ces appareils d'optique gt dans la confection
des objectifs, qu'ils soient faits de lentilles ou de miroirs
mtalliques.

Cependant,  l'poque o le Gun-Club tenta sa grande exprience, ces
instruments taient singulirement perfectionns et donnaient des
rsultats magnifiques. Le temps tait loin o Galile observa les astres
avec sa pauvre lunette qui grossissait sept fois au plus. Depuis le
seizime sicle, les appareils d'optique s'largirent et s'allongrent
dans des proportions considrables, et ils permirent de jauger les
espaces stellaires  une profondeur inconnue jusqu'alors. Parmi les
instruments rfracteurs fonctionnant  cette poque, on citait la
lunette de l'Observatoire de Poulkowa en Russie, dont l'objectif mesure
quinze pouces (--38 centimtres de largeur[87]), la lunette de
l'opticien franais Lerebours, pourvue d'un objectif gal au prcdent,
et enfin la lunette de l'Observatoire de Cambridge, munie d'un objectif
qui a dix-neuf pouces de diamtre (48 cent.).

  [87] Elle a cot 80,000 roubles (320,000 francs).

Parmi les tlescopes, on en connaissait deux d'une puissance remarquable
et de dimension gigantesque. Le premier, construit par Herschel, tait
long de trente-six pieds et possdait un miroir large de quatre pieds et
demi; il permettait d'obtenir des grossissements de six mille fois. Le
second s'levait en Irlande,  Birrcastle, dans le parc de Parsonstown,
et appartenait  lord Rosse. La longueur de son tube tait de
quarante-huit pieds, la largeur de son miroir de six pieds (--1 m. 93
cent.)[88]; il grossissait six mille quatre cents fois, et il avait
fallu btir une immense construction en maonnerie pour disposer les
appareils ncessaires  la manoeuvre de l'instrument, qui pesait
vingt-huit mille livres.

  [88] On entend souvent parler de lunettes ayant une longueur bien plus
  considrable; une, entre autres, de 300 pieds de foyer, fut tablie
  par les soins de Dominique Cassini  l'Observatoire de Paris; mais il
  faut savoir que ces lunettes n'avaient pas de tube. L'objectif tait
  suspendu en l'air au moyen de mts, et l'observateur, tenant son
  oculaire  la main, venait se placer au foyer de l'objectif le plus
  exactement possible. On comprend combien ces instruments taient d'un
  emploi peu ais et la difficult qu'il y avait de centrer deux
  lentilles places dans ces conditions.

Mais, on le voit, malgr ces dimensions colossales, les grossissements
obtenus ne dpassaient pas six mille fois en nombres ronds; or un
grossissement de six mille fois ne ramne la Lune qu' trente-neuf
milles (--16 lieues), et il laisse seulement apercevoir les objets ayant
soixante pieds de diamtre,  moins que ces objets ne soient
trs-allongs.

Or, dans l'espce, il s'agissait d'un projectile large de neuf pieds et
long de quinze; il fallait donc ramener la Lune  cinq milles (--2
lieues) au moins, et, pour cela, produire des grossissements de
quarante-huit mille fois.

Telle tait la question pose  l'Observatoire de Cambridge. Il ne
devait pas tre arrt par les difficults financires; restaient donc
les difficults matrielles.

Et d'abord il fallut opter entre les tlescopes et les lunettes. Les
lunettes prsentent des avantages sur les tlescopes. A galit
d'objectifs, elles permettent d'obtenir des grossissements plus
considrables, parce que les rayons lumineux qui traversent les
lentilles perdent moins par l'absorption que par la rflexion sur le
miroir mtallique des tlescopes. Mais l'paisseur que l'on peut donner
 une lentille est limite, car, trop paisse, elle ne laisse plus
passer les rayons lumineux. En outre, la construction de ces vastes
lentilles est excessivement difficile et demande un temps considrable
qui se mesure par annes.

Donc, bien que les images fussent mieux claires dans les lunettes,
avantage inapprciable quand il s'agit d'observer la Lune, dont la
lumire est simplement rflchie, on se dcida  employer le tlescope,
qui est d'une excution plus prompte et permet d'obtenir de plus forts
grossissements. Seulement, comme les rayons lumineux perdent une grande
partie de leur intensit en traversant l'atmosphre, le Gun-Club rsolut
d'tablir l'instrument sur l'une des plus hautes montagnes de l'Union,
ce qui diminuerait l'paisseur des couches ariennes.

Dans les tlescopes, on l'a vu, l'oculaire, c'est--dire la loupe place
 l'oeil de l'observateur, produit le grossissement, et l'objectif qui
supporte les plus forts grossissements est celui dont le diamtre est le
plus considrable et la distance focale plus grande. Pour grossir
quarante-huit mille fois, il fallait dpasser singulirement en grandeur
les objectifs d'Herschel et de lord Rosse. L tait la difficult, car
la fonte de ces miroirs est une opration trs-dlicate.

Heureusement, quelques annes auparavant, un savant de l'Institut de
France, Lon Foucault, venait d'inventer un procd qui rendait
trs-facile et trs-prompt le polissage des objectifs, en remplaant le
miroir mtallique par des miroirs argents. Il suffisait de couler un
morceau de verre de la grandeur voulue et de le mtalliser ensuite avec
un sel d'argent. Ce fut ce procd, dont les rsultats sont excellents,
qui fut suivi pour la fabrication de l'objectif.

De plus, on le disposa suivant la mthode imagine par Herschel pour ses
tlescopes. Dans le grand appareil de l'astronome de Slough, l'image des
objets, rflchie par le miroir inclin au fond du tube, venait se
former  son autre extrmit o se trouvait situ l'oculaire. Ainsi
l'observateur, au lieu d'tre plac  la partie infrieure du tube, se
hissait  sa partie suprieure, et l, muni de sa loupe, il plongeait
dans l'norme cylindre. Cette combinaison avait l'avantage de supprimer
le petit miroir destin  renvoyer l'image  l'oculaire. Celle-ci ne
subissait plus qu'une rflexion au lieu de deux. Donc il y avait un
moins grand nombre de rayons lumineux teints. Donc l'image tait moins
affaiblie. Donc, enfin, on obtenait plus de clart, avantage prcieux
dans l'observation qui devait tre faite[89].

  [89] Ces rflecteurs sont nomms front view telescope.

Ces rsolutions prises, les travaux commencrent. D'aprs les calculs du
bureau de l'Observatoire de Cambridge, le tube du nouveau rflecteur
devait avoir deux cent quatre-vingts pieds de longueur, et son miroir
seize pieds de diamtre. Quelque colossal que ft un pareil instrument,
il n'tait pas comparable  ce tlescope long de dix mille pieds (--3
kilomtres et demi) que l'astronome Hooke proposait de construire il y a
quelques annes. Nanmoins l'tablissement d'un semblable appareil
prsentait de grandes difficults.

Quant  la question d'emplacement, elle fut promptement rsolue. Il
s'agissait de choisir une haute montagne, et les hautes montagnes ne
sont pas nombreuses dans les tats.

En effet, le systme orographique de ce grand pays se rduit  deux
chanes de moyenne hauteur, entre lesquelles coule ce magnifique
Mississipi que les Amricains appelleraient le roi des fleuves, s'ils
admettaient une royaut quelconque.

A l'est, ce sont les Appalaches, dont le plus haut sommet, dans le
New-Hampshire, ne dpasse pas cinq mille six cents pieds, ce qui est
fort modeste.

A l'ouest, au contraire, on rencontre les montagnes Rocheuses, immense
chane qui commence au dtroit de Magellan, suit la cte occidentale de
l'Amrique du Sud sous le nom d'Andes ou de Cordillires, franchit
l'isthme de Panama et court  travers l'Amrique du Nord jusqu'aux
rivages de la mer polaire.

Ces montagnes ne sont pas trs-leves, et les Alpes ou l'Himalaya les
regarderaient avec un suprme ddain du haut de leur grandeur. En effet,
leur plus haut sommet n'a que dix mille sept cent un pieds, tandis que
le mont Blanc en mesure quatorze mille quatre cent trente-neuf, et le
Kintschindjinga[90] vingt-six mille sept cent soixante-seize au-dessus
du niveau de la mer.

  [90] La plus haute cime de l'Himalaya.

Mais, puisque le Gun-Club tenait  ce que le tlescope, aussi bien que
la Columbiad, ft tabli dans les tats de l'Union, il fallut se
contenter des montagnes Rocheuses, et tout le matriel ncessaire fut
dirig sur le sommet de Long's-Peak, dans le territoire du Missouri.

Dire les difficults de tout genre que les ingnieurs amricains eurent
 vaincre, les prodiges d'audace et d'habilet qu'ils accomplirent, la
plume ou la parole ne le pourrait pas. Ce fut un vritable tour de
force. Il fallut monter des pierres normes, de lourdes pices forges,
des cornires d'un poids considrable, les vastes morceaux du cylindre,
l'objectif pesant lui seul prs de trente mille livres, au-dessus de la
limite des neiges perptuelles,  plus de dix mille pieds de hauteur,
aprs avoir franchi des prairies dsertes, des forts impntrables, des
rapides effrayants, loin des centres de populations, au milieu de
rgions sauvages dans lesquelles chaque dtail de l'existence devenait
un problme presque insoluble. Et nanmoins, ces mille obstacles, le
gnie des Amricains en triompha. Moins d'un an aprs le commencement
des travaux, dans les derniers jours du mois de septembre, le
gigantesque rflecteur dressait dans les airs son tube de deux cent
quatre-vingts pieds. Il tait suspendu  une norme charpente en fer; un
mcanisme ingnieux permettait de le manoeuvrer facilement vers tous
les points du ciel et de suivre les astres d'un horizon  l'autre
pendant leur marche  travers l'espace.

Il avait cot plus de quatre cent mille dollars[91]. La premire fois
qu'il fut braqu sur la Lune, les observateurs prouvrent une motion 
la fois curieuse et inquite. Qu'allaient-ils dcouvrir dans le champ de
ce tlescope qui grossissait quarante-huit mille fois les objets
observs? Des populations, des troupeaux d'animaux lunaires, des villes,
des lacs, des ocans? Non, rien que la science ne connt dj, et sur
tous les points de son disque la nature volcanique de la Lune put tre
dtermine avec une prcision absolue.

  [91] Un million six cent mille francs.

Mais le tlescope des montagnes Rocheuses, avant de servir au Gun-Club,
rendit d'immenses services  l'astronomie. Grce  sa puissance de
pntration, les profondeurs du ciel furent sondes jusqu'aux dernires
limites, le diamtre apparent d'un grand-nombre d'toiles put tre
rigoureusement mesur, et M. Clarke, du bureau de Cambridge, dcomposa
la _crab nebula_[92] du Taureau, que le rflecteur de lord Rosse n'avait
jamais pu rduire.

  [92] Nbuleuse qui apparat sous la forme d'une crevisse.




CHAPITRE XXV

DERNIERS DTAILS.


On tait au 22 novembre. Le dpart suprme devait avoir lieu dix jours
plus tard. Une seule opration restait encore  mener  bonne fin,
opration dlicate, prilleuse, exigeant des prcautions infinies, et
contre le succs de laquelle le capitaine Nicholl avait engag son
troisime pari. Il s'agissait, en effet, de charger la Columbiad et d'y
introduire les quatre cent mille livres de fulmi-coton. Nicholl avait
pens, non sans raison peut-tre, que la manipulation d'une aussi
formidable quantit de pyroxyle entranerait de graves catastrophes, et
qu'en tout cas cette masse minemment explosive s'enflammerait
d'elle-mme sous la pression du projectile.

Il y avait l de graves dangers encore accrus par l'insouciance et la
lgret des Amricains, qui ne se gnaient pas, pendant la guerre
fdrale, pour charger leurs bombes le cigare  la bouche. Mais
Barbicane avait  coeur de russir et de ne pas chouer au port; il
choisit donc ses meilleurs ouvriers, il les fit oprer sous ses yeux, il
ne les quitta pas un moment du regard, et,  force de prudence et de
prcautions, il sut mettre de son ct toutes les chances de succs.

Et d'abord il se garda bien d'amener tout son chargement  l'enceinte de
Stone's-Hill. Il le fit venir peu  peu dans des caissons parfaitement
clos. Les quatre cent mille livres de pyroxyle avaient t divises en
paquets de cinq cents livres, ce qui faisait huit cents grosses
gargousses confectionnes avec soin par les plus habiles artificiers de
Pensacola. Chaque caisson pouvait en contenir dix et arrivait l'un aprs
l'autre par le rail-road de Tampa-Town; de cette faon il n'y avait
jamais plus de cinq mille livres de pyroxyle  la fois dans l'enceinte.
Aussitt arriv, chaque caisson tait dcharg par des ouvriers marchant
pieds nus, et chaque gargousse transporte  l'orifice de la Columbiad,
dans laquelle on la descendait au moyen de grues manoeuvres  bras
d'hommes. Toute machine  vapeur avait t carte, et les moindres feux
teints  deux milles  la ronde. C'tait dj trop d'avoir  prserver
ces masses de fulmi-coton contre les ardeurs du soleil, mme en
novembre. Aussi travaillait-on de prfrence pendant la nuit, sous
l'clat d'une lumire produite dans le vide et qui, au moyen des
appareils de Ruhmkorff, crait un jour artificiel jusqu'au fond de la
Columbiad. L, les gargousses taient ranges avec une parfaite
rgularit et relies entre elles au moyen d'un fil mtallique destin 
porter simultanment l'tincelle lectrique au centre de chacune
d'elles.

En effet, c'est au moyen de la pile que le feu devait tre communiqu 
cette masse de fulmi-coton. Tous ces fils, entours d'une matire
isolante, venaient se runir en un seul  une troite lumire perce 
la hauteur o devait tre maintenu le projectile; l ils traversaient
l'paisse paroi de fonte et remontaient jusqu'au sol par un des vents
du revtement de pierre conserv dans ce but. Une fois arriv au sommet
de Stone's-Hill, le fil support sur des poteaux pendant une longueur de
deux milles rejoignait une puissante pile de Bunzen en passant par un
appareil interrupteur. Il suffisait donc de presser du doigt le bouton
de l'appareil pour que le courant ft instantanment rtabli et mt le
feu aux quatre cent mille livres de fulmi-coton. Il va sans dire que la
pile ne devait entrer en activit qu'au dernier moment.

[Illustration: Le tlescope des montagnes Rocheuses (p. 150).]

Le 28 novembre, les huit cents gargousses taient disposes au fond de
la Columbiad. Cette partie de l'opration avait russi. Mais que de
tracas, que d'inquitudes, de luttes avait subis le prsident Barbicane!
Vainement il avait dfendu l'entre de Stone's-Hill; chaque jour les
curieux escaladaient les palissades, et quelques-uns, poussant
l'imprudence jusqu' la folie, venaient fumer au milieu des balles de
fulmi-coton. Barbicane se mettait dans des fureurs quotidiennes. J.-T.
Maston le secondait de son mieux, faisant la chasse aux intrus avec une
grande vigueur et ramassant les bouts de cigares encore allums que les
Yankees jetaient  et l. Rude tche, car plus de trois cent mille
personnes se pressaient autour des palissades. Michel Ardan s'tait bien
offert pour escorter les caissons jusqu' la bouche de la Columbiad;
mais, l'ayant surpris lui-mme un norme cigare  la bouche, tandis
qu'il pourchassait les imprudents auxquels il donnait ce funeste
exemple, le prsident du Gun-Club vit bien qu'il ne pouvait pas compter
sur cet intrpide fumeur, et il fut rduit  le faire surveiller tout
spcialement.

[Illustration: L'intrieur du projectile (p. 154).]

Enfin, comme il y a un Dieu pour les artilleurs, rien ne sauta, et le
chargement fut men  bonne fin. Le troisime pari du capitaine Nicholl
tait donc fort aventur. Restait  introduire le projectile dans la
Columbiad et  le placer sur l'paisse couche de fulmi-coton.

Mais, avant de procder  cette opration, les objets ncessaires au
voyage furent disposs avec ordre dans le wagon-projectile. Ils taient
en assez grand nombre, et si l'on avait laiss faire Michel Ardan, ils
auraient bientt occup toute la place rserve aux voyageurs. On ne se
figure pas ce que cet aimable Franais voulait emporter dans la Lune.
Une vritable pacotille d'inutilits. Mais Barbicane intervint, et l'on
dut se rduire au strict ncessaire.

Plusieurs thermomtres, baromtres et lunettes furent disposs dans le
coffre aux instruments.

Les voyageurs taient curieux d'examiner la Lune pendant le trajet, et,
pour faciliter la reconnaissance de ce monde nouveau, ils emportaient
une excellente carte de Beer et Moedler, la _Mappa selenographica_,
publie en quatre planches, qui passe  bon droit pour un vritable
chef-d'oeuvre d'observation et de patience. Elle reproduisait avec une
scrupuleuse exactitude les moindres dtails de cette portion de l'astre
tourne vers la Terre; montagnes, valles, cirques, cratres, pitons,
rainures s'y voyaient avec leurs dimensions exactes, leur orientation
fidle, leur dnomination, depuis les monts Doerfel et Leibnitz, dont le
haut sommet se dresse  la partie orientale du disque, jusqu' la _Mare
frigoris_, qui s'tend dans les rgions circumpolaires du nord.

C'tait donc un prcieux document pour les voyageurs, car ils pouvaient
dj tudier le pays avant d'y mettre le pied.

Ils emportaient aussi trois rifles et trois carabines de chasse 
systme et  balles explosives; de plus, de la poudre et du plomb en
trs-grande quantit.

On ne sait pas  qui on aura affaire, disait Michel Ardan. Hommes ou
btes peuvent trouver mauvais que nous allions leur rendre visite! Il
faut donc prendre ses prcautions.

Du reste, les instruments de dfense personnelle taient accompagns de
pics, de pioches, de scies  main et autres outils indispensables, sans
parler des vtements convenables  toutes les tempratures, depuis le
froid des rgions polaires jusqu'aux chaleurs de la zone torride.

Michel Ardan aurait voulu emmener dans son expdition un certain nombre
d'animaux, non pas un couple de toutes les espces, car il ne voyait pas
la ncessit d'acclimater dans la Lune les serpents, les tigres, les
alligators et autres btes malfaisantes.

Non, disait-il  Barbicane, mais quelques btes de somme, boeuf ou
vache, ne ou cheval, feraient bien dans le paysage et nous seraient
d'une grande utilit.

--J'en conviens, mon cher Ardan, rpondait le prsident du Gun-Club,
mais notre wagon-projectile n'est pas l'arche de No. Il n'en a ni la
capacit ni la destination. Ainsi restons dans les limites du possible.

Enfin, aprs de longues discussions, il fut convenu que les voyageurs se
contenteraient d'emmener une excellente chienne de chasse appartenant 
Nicholl et un vigoureux terre-neuve d'une force prodigieuse. Plusieurs
caisses des graines les plus utiles furent mises au nombre des objets
indispensables. Si on et laiss faire Michel Ardan, il aurait emport
aussi quelques sacs de terre pour les y semer. En tout cas, il prit une
douzaine d'arbustes qui furent soigneusement envelopps d'un tui de
paille et placs dans un coin du projectile.

Restait alors l'importante question des vivres, car il fallait prvoir
le cas o l'on accosterait une portion de la Lune absolument strile.
Barbicane fit si bien qu'il parvint  en prendre pour une anne. Mais il
faut ajouter, pour n'tonner personne, que ces vivres consistrent en
conserves de viandes et de lgumes rduits  leur plus simple volume
sous l'action de la presse hydraulique, et qu'ils renfermaient une
grande quantit d'lments nutritifs; ils n'taient pas trs-varis,
mais il ne fallait pas se montrer difficile dans une pareille
expdition. Il y avait aussi une rserve d'eau-de-vie pouvant s'lever 
cinquante gallons[93] et de l'eau pour deux mois seulement; en effet, 
la suite des dernires observations des astronomes, personne ne mettait
en doute la prsence d'une certaine quantit d'eau  la surface de la
Lune. Quant aux vivres, il et t insens de croire que des habitants
de la Terre ne trouveraient pas  se nourrir l-haut. Michel Ardan ne
conservait aucun doute  cet gard. S'il en avait eu, il ne se serait
pas dcid  partir.

  [93] Environ 200 litres.

D'ailleurs, dit-il un jour  ses amis, nous ne serons pas compltement
abandonns de nos camarades de la Terre, et ils auront soin de ne pas
nous oublier.

--Non, certes, rpondit J.-T. Maston.

--Comment l'entendez-vous? demanda Nicholl.

--Rien de plus simple, rpondit Ardan. Est-ce que la Columbiad ne sera
pas toujours l? Eh bien! toutes les fois que la Lune se prsentera dans
des conditions favorables de znith, sinon de prige, c'est--dire une
fois par an  peu prs, ne pourra-t-on pas nous envoyer des obus chargs
de vivres, que nous attendrons  jour fixe?

--Hurrah! hurrah! s'cria J.-T. Maston en homme qui avait son ide;
voil qui est bien dit! Certainement, mes braves amis, nous ne vous
oublierons pas!

--J'y compte! Ainsi, vous le voyez, nous aurons rgulirement des
nouvelles du globe, et, pour notre compte, nous serons bien maladroits
si nous ne trouvons pas moyen de communiquer avec nos bons amis de la
Terre!

Ces paroles respiraient une telle confiance que Michel Ardan, avec son
air dtermin, son aplomb superbe, et entran tout le Gun-Club  sa
suite. Ce qu'il disait paraissait simple, lmentaire, facile, d'un
succs assur, et il aurait fallu vritablement tenir d'une faon
mesquine  ce misrable globe terraqu pour ne pas suivre les trois
voyageurs dans leur expdition lunaire.

Lorsque les divers objets eurent t disposs dans le projectile, l'eau
destine  faire ressort fut introduite entre ses cloisons, et le gaz
d'clairage refoul dans son rcipient. Quant au chlorate de potasse et
 la potasse caustique, Barbicane, craignant des retards imprvus en
route, en emporta une quantit suffisante pour renouveler l'oxygne et
absorber l'acide carbonique pendant deux mois. Un appareil extrmement
ingnieux et fonctionnant automatiquement se chargeait de rendre  l'air
ses qualits vivifiantes et de le purifier d'une faon complte. Le
projectile tait donc prt, et il n'y avait plus qu' le descendre dans
la Columbiad. Opration, d'ailleurs, pleine de difficults et de prils.

L'norme obus fut amen au sommet de Stone's-Hill. L des grues
puissantes le saisirent et le tinrent suspendu au-dessus du puits de
mtal.

Ce fut un moment palpitant. Que les chanes vinssent  casser sous ce
poids norme, et la chute d'une pareille masse et certainement
dtermin l'inflammation du fulmi-coton.

Heureusement il n'en fut rien, et quelques heures aprs, le
wagon-projectile, descendu doucement dans l'me du canon, reposait sur
sa couche de pyroxyle, un vritable dredon fulminant. Sa pression n'eut
d'autre effet que de bourrer plus fortement la charge de la Columbiad.

J'ai perdu, dit le capitaine en remettant au prsident Barbicane une
somme de trois mille dollars.

Barbicane ne voulait pas recevoir cet argent de la part d'un compagnon
de voyage; mais il dut cder devant l'obstination de Nicholl, qui tenait
 remplir tous ses engagements avant de quitter la Terre.

Alors, dit Michel Ardan, je n'ai plus qu'une chose  vous souhaiter,
mon brave capitaine.

--Laquelle? demanda Nicholl.

--C'est que vous perdiez vos deux autres paris! De cette faon, nous
serons srs de ne pas rester en route!




CHAPITRE XXVI

FEU!


Le premier jour de dcembre tait arriv, jour fatal, car si le dpart
du projectile ne s'effectuait pas le soir mme,  dix heures
quarante-six minutes et quarante secondes du soir, plus de dix-huit ans
s'couleraient avant que la Lune se reprsentt dans ces mmes
conditions simultanes de znith et de prige.

Le temps tait magnifique; malgr les approches de l'hiver, le soleil
resplendissait et baignait de sa radieuse effluve cette Terre que trois
de ses habitants allaient abandonner pour un nouveau monde.

Que de gens dormirent mal pendant la nuit qui prcda ce jour si
impatiemment dsir! Que de poitrines furent oppresses par le pesant
fardeau de l'attente! Tous les coeurs palpitrent d'inquitude, sauf
le coeur de Michel Ardan. Cet impassible personnage allait et venait
avec son affairement habituel, mais rien ne dnonait en lui une
proccupation inaccoutume. Son sommeil avait t paisible, le sommeil
de Turenne, avant la bataille, sur l'afft d'un canon.

Depuis le matin une foule innombrable couvrait les prairies qui
s'tendent  perte de vue autour de Stone's-Hill. Tous les quarts
d'heure, le rail-road de Tampa amenait de nouveaux curieux; cette
immigration prit bientt des proportions fabuleuses, et, suivant les
relevs du _Tampa-Town Observer_, pendant cette mmorable journe, cinq
millions de spectateurs foulrent du pied le sol de la Floride.

Depuis un mois la plus grande partie de cette foule bivaquait autour de
l'enceinte, et jetait les fondements d'une ville qui s'est appele
depuis Ardan's-Town. Des baraquements, des cabanes, des cahutes, des
tentes hrissaient la plaine, et ces habitations phmres abritaient
une population assez nombreuse pour faire envie aux plus grandes cits
de l'Europe.

Tous les peuples de la terre y avaient des reprsentants; tous les
dialectes du monde s'y parlaient  la fois. On et dit la confusion des
langues, comme aux temps bibliques de la tour de Babel. L les diverses
classes de la socit amricaine se confondaient dans une galit
absolue. Banquiers, cultivateurs, marins, commissionnaires, courtiers,
planteurs de coton, ngociants, bateliers, magistrats, s'y coudoyaient
avec un sans-gne primitif. Les croles de la Louisiane fraternisaient
avec les fermiers de l'Indiana; les gentlemen du Kentucky et du
Tenessee, les Virginiens lgants et hautains donnaient la rplique aux
trappeurs  demi sauvages des Lacs et aux marchands de boeufs de
Cincinnati. Coiffs du chapeau de castor blanc  larges bords ou du
panama classique, vtus de pantalons en cotonnade bleue des fabriques
d'Opelousas, draps dans leurs blouses lgantes de toile crue,
chausss de bottines aux couleurs clatantes, ils exhibaient
d'extravagants jabots de batiste et faisaient tinceler  leur chemise,
 leurs manchettes,  leurs cravates,  leurs dix doigts, voire mme 
leurs oreilles, tout un assortiment de bagues, d'pingles, de brillants,
de chanes, de boucles, de breloques dont le haut prix galait le
mauvais got. Femmes, enfants, serviteurs, dans des toilettes non moins
opulentes, accompagnaient, suivaient, prcdaient, entouraient ces
maris, ces pres, ces matres, qui ressemblaient  des chefs de tribu au
milieu de leurs familles innombrables.

A l'heure des repas, il fallait voir tout ce monde se prcipiter sur les
mets particuliers aux tats du Sud et dvorer, avec un apptit menaant
pour l'approvisionnement de la Floride, ces aliments qui rpugneraient 
un estomac europen, tels que grenouilles fricasses, singes 
l'touffe, fish-chowder[94], sarigue rtie, o'possum saignant, ou
grillades de racoon.

  [94] Mets compos de poissons divers.

Mais aussi quelle srie varie de liqueurs ou de boissons venait en aide
 cette alimentation indigeste! Quels cris excitants, quelles
vocifrations engageantes retentissaient dans les bar-rooms ou les
tavernes ornes de verres, de chopes, de flacons, de carafes, de
bouteilles aux formes invraisemblables, de mortiers pour piler le sucre
et de paquets de paille!

Voil le julep  la menthe! criait l'un de ces dbitants d'une voix
retentissante.

--Voici le sangaree au vin de Bordeaux! rpliquait un autre d'un ton
glapissant.

--Et du gin-sling! rptait celui-ci.

--Et le cocktail! le brandy-smash! criait celui-l.

--Qui veut goter le vritable mint-julep,  la dernire mode?
s'criaient ces adroits marchands en faisant passer rapidement d'un
verre  l'autre, comme un escamoteur fait d'une muscade, le sucre, le
citron, la menthe verte, la glace pile, l'eau, le cognac et l'ananas
frais qui composent cette boisson rafrachissante.

Aussi, d'habitude, ces incitations adresses aux gosiers altrs sous
l'action brlante des pices se rptaient, se croisaient dans l'air et
produisaient un assourdissant tapage. Mais ce jour-l, ce premier
dcembre, ces cris taient rares. Les dbitants se fussent vainement
enrous  provoquer les chalands. Personne ne songeait ni  manger ni 
boire, et,  quatre heures du soir, combien de spectateurs circulaient
dans la foule qui n'avaient pas encore pris leur lunch accoutum!
Symptme plus significatif encore, la passion violente de l'Amricain
pour les jeux tait vaincue par l'motion. A voir les quilles du tempins
couches sur le flanc, les ds du creps dormant dans leurs cornets, la
roulette immobile, le cribbage abandonn, les cartes du whist, du
vingt-et-un, du rouge et noir, du monte et du faro, tranquillement
enfermes dans leurs enveloppes intactes, on comprenait que l'vnement
du jour absorbait tout autre besoin et ne laissait place  aucune
distraction.

Jusqu'au soir une agitation sourde, sans clameur, comme celle qui
prcde les grandes catastrophes, courut parmi cette foule anxieuse. Un
indescriptible malaise rgnait dans les esprits, une torpeur pnible, un
sentiment indfinissable qui serrait le coeur. Chacun aurait voulu
que ce ft fini.

Cependant, vers sept heures, ce lourd silence se dissipa brusquement. La
Lune se levait sur l'horizon. Plusieurs millions de hurrahs salurent
son apparition. Elle tait exacte au rendez-vous. Les clameurs montrent
jusqu'au ciel; les applaudissements clatrent de toutes parts, tandis
que la blonde Phoeb brillait paisiblement dans un ciel admirable et
caressait cette foule enivre de ses rayons les plus affectueux.

En ce moment parurent les trois intrpides voyageurs. A leur aspect les
cris redoublrent d'intensit. Unanimement, instantanment, le chant
national des tats-Unis s'chappa de toutes les poitrines haletantes, et
le _Yankee doodle_, repris en choeur par cinq millions d'excutants,
s'leva comme une tempte sonore jusqu'aux dernires limites de
l'atmosphre.

Puis, aprs cet irrsistible lan, l'hymne se tut, les dernires
harmonies s'teignirent peu  peu, les bruits se dissiprent, et une
rumeur silencieuse flotta au-dessus de cette foule si profondment
impressionne. Cependant le Franais et les deux Amricains avaient
franchi l'enceinte rserve autour de laquelle se pressait l'immense
foule. Ils taient accompagns des membres du Gun-Club et des
dputations envoyes par les observatoires europens. Barbicane, froid
et calme, donnait tranquillement ses derniers ordres. Nicholl, les
lvres serres, les mains croises derrire le dos, marchait d'un pas
ferme et mesur. Michel Ardan, toujours dgag, vtu en parfait
voyageur, les gutres de cuir aux pieds, la gibecire au ct, flottant
dans ses vastes vtements de velours marron, le cigare  la bouche,
distribuait sur son passage de chaleureuses poignes de main avec une
prodigalit princire. Il tait intarissable de verve, de gaiet, riant,
plaisantant, faisant au digne J.-T. Maston des farces de gamin, en un
mot Franais, et, qui pis est, Parisien jusqu' la dernire seconde.

[Illustration: Depuis le matin, une foule innombrable... (p. 157).]

Dix heures sonnrent. Le moment tait venu de prendre place dans le
projectile; la manoeuvre ncessaire pour y descendre, la plaque de
fermeture  visser, le dgagement des grues et des chafaudages penchs
sur la gueule de la Columbiad exigeaient un certain temps.

Barbicane avait rgl son chronomtre  un dixime de seconde prs sur
celui de l'ingnieur Murchison, charg de mettre le feu aux poudres au
moyen de l'tincelle lectrique; les voyageurs enferms dans le
projectile pourraient ainsi suivre de l'oeil l'impassible aiguille
qui marquerait l'instant prcis de leur dpart.

[Illustration: Feu!! (p. 162).]

Le moment des adieux tait donc arriv. La scne fut touchante; en dpit
de sa gaiet fbrile, Michel Ardan se sentit mu. J.-T. Maston avait
retrouv sous ses paupires sches une vieille larme qu'il rservait
sans doute pour cette occasion. Il la versa sur le front de son cher et
brave prsident.

Si je partais? dit-il, il est encore temps!

--Impossible, mon vieux Maston, rpondit Barbicane.

Quelques instants plus tard, les trois compagnons de route taient
installs dans le projectile dont ils avaient viss intrieurement la
plaque d'ouverture, et la bouche de la Columbiad, entirement dgage,
s'ouvrait librement vers le ciel.

Nicholl, Barbicane et Michel Ardan taient dfinitivement murs dans
leur wagon de mtal.

Qui pourrait peindre l'motion universelle, arrive alors  son
paroxysme?

La lune s'avanait sur un firmament d'une puret limpide, teignant sur
son passage les feux scintillants des toiles; elle parcourait alors la
constellation des Gmeaux et se trouvait presque  mi-chemin de
l'horizon et du znith. Chacun devait donc facilement comprendre que
l'on visait en avant du but, comme le chasseur vise en avant du livre
qu'il veut atteindre.

Un silence effrayant pesait sur toute cette scne. Pas un souffle de
vent sur la terre! Pas un souffle dans les poitrines! Les coeurs
n'osaient plus battre. Tous les regards effars fixaient la gueule
bante de la Columbiad.

Murchison suivait de l'oeil l'aiguille de son chronomtre. Il s'en
fallait  peine de quarante secondes que l'instant du dpart ne sonnt,
et chacune d'elles durait un sicle.

A la vingtime, il y eut un frmissement universel, et il vint  la
pense de cette foule que les audacieux voyageurs enferms dans le
projectile comptaient aussi ces terribles secondes! Des cris isols
s'chapprent:

Trente-cinq!--trente-six!--trente-sept!--trente-huit!--trente-neuf!
--quarante! Feu!!!

Aussitt Murchison, pressant du doigt l'interrupteur de l'appareil,
rtablit le courant et lana l'tincelle lectrique au fond de la
Columbiad.

Une dtonation pouvantable, inoue, surhumaine, dont rien ne saurait
donner une ide, ni les clats de la foudre, ni le fracas des ruptions,
se produisit instantanment. Une immense gerbe de feu jaillit des
entrailles du sol comme d'un cratre. La terre se souleva, et c'est 
peine si quelques personnes purent un instant entrevoir le projectile
fendant victorieusement l'air au milieu des vapeurs flamboyantes.




CHAPITRE XXVII

TEMPS COUVERT.


Au moment o la gerbe incandescente s'leva vers le ciel  une
prodigieuse hauteur, cet panouissement de flammes claira la Floride
entire, et, pendant un instant incalculable, le jour se substitua  la
nuit sur une tendue considrable de pays. Cet immense panache de feu
fut aperu de cent milles en mer, du golfe comme de l'Atlantique, et
plus d'un capitaine de navire nota sur son livre de bord l'apparition de
ce mtore gigantesque.

La dtonation de la Columbiad fut accompagne d'un vritable tremblement
de terre. La Floride se sentit secoue jusque dans ses entrailles. Les
gaz de la poudre, dilats par la chaleur, repoussrent avec une
incomparable violence les couches atmosphriques, et cet ouragan
artificiel, cent fois plus rapide que l'ouragan des temptes, passa
comme une trombe au milieu des airs.

Pas un spectateur n'tait rest debout; hommes, femmes, enfants, tous
furent couchs comme des pis sous l'orage; il y eut un tumulte
inexprimable, un grand nombre de personnes gravement blesses, et J.-T.
Maston, qui, contre toute prudence, se tenait trop en avant, se vit
rejet  vingt toises en arrire et passa comme un boulet au-dessus de
la tte de ses concitoyens. Trois cent mille personnes demeurrent
momentanment sourdes et comme frappes de stupeur.

Le courant atmosphrique, aprs avoir renvers les baraquements, culbut
les cabanes, dracin les arbres dans un rayon de vingt milles, chass
les trains du rail-way jusqu' Tampa, fondit sur cette ville comme une
avalanche, et dtruisit une centaine de maisons, entre autres l'glise
Saint-Mary, et le nouvel difice de la Bourse, qui se lzarda dans toute
sa longueur. Quelques-uns des btiments du port, choqus les uns contre
les autres, coulrent  pic, et une dizaine de navires, mouills en
rade, vinrent  la cte, aprs avoir cass leurs chanes comme des fils
de coton.

Mais le cercle de ces dvastations s'tendit plus loin encore, et
au-del des limites des tats-Unis. L'effet du contre-coup, aid des
vents d'ouest, fut ressenti sur l'Atlantique  plus de trois cent milles
des rivages amricains. Une tempte factice, une tempte inattendue, que
n'avait pu prvoir l'amiral Fitz-Roy, se jeta sur les navires avec une
violence inoue; plusieurs btiments, saisis dans ces tourbillons
pouvantables sans avoir le temps d'amener, sombrrent sous voiles,
entre autres le _Childe-Harold_ de Liverpool, regrettable catastrophe
qui devint de la part de l'Angleterre l'objet des plus vives
rcriminations.

Enfin, et pour tout dire, bien que le fait n'ait d'autre garantie que
l'affirmation de quelques indignes, une demi-heure aprs le dpart du
projectile, des habitants de Gore et de Sierra-Leone prtendirent avoir
entendu une commotion sourde, dernier dplacement des ondes sonores,
qui, aprs avoir travers l'Atlantique, venait mourir sur la cte
africaine.

Mais il faut revenir  la Floride. Le premier instant du tumulte pass,
les blesss, les sourds, enfin la foule entire se rveilla, et des cris
frntiques: Hurrah pour Ardan! Hurrah pour Barbicane! Hurrah pour
Nicholl! s'levrent jusqu'aux cieux. Plusieurs millions d'hommes, le
nez en l'air, arms de tlescopes, de lunettes, de lorgnettes,
interrogeaient l'espace, oubliant les contusions et les motions, pour
ne se proccuper que du projectile. Mais ils le cherchaient en vain. On
ne pouvait plus l'apercevoir, et il fallait se rsoudre  attendre les
tlgrammes de Long's-Peak. Le directeur de l'observatoire de
Cambridge[95] se trouvait  son poste dans les montagnes Rocheuses, et
c'tait  lui, astronome habile et persvrant, que les observations
avaient t confies.

  [95] M. Belfast.

Mais un phnomne imprvu, quoique facile  prvoir, et contre lequel on
ne pouvait rien, vint bientt mettre l'impatience publique  une rude
preuve.

Le temps, si beau jusqu'alors, changea subitement; le ciel assombri se
couvrit de nuages. Pouvait-il en tre autrement, aprs le terrible
dplacement des couches atmosphriques et cette dispersion de l'norme
quantit de vapeurs qui provenaient de la dflagration de quatre cent
mille livres de pyroxyle? Tout l'ordre naturel avait t troubl. Cela
ne saurait tonner, puisque, dans les combats sur mer, on a souvent vu
l'tat atmosphrique brusquement modifi par les dcharges de
l'artillerie.

Le lendemain, le soleil se leva sur un horizon charg de nuages pais,
lourd et impntrable rideau jet entre le ciel et la terre, et qui,
malheureusement, s'tendit jusqu'aux rgions des montagnes Rocheuses. Ce
fut une fatalit. Un concert de rclamations s'leva de toutes les
parties du globe. Mais la nature s'en mut peu, et dcidment, puisque
les hommes avaient troubl l'atmosphre par leur dtonation, ils
devaient en subir les consquences.

Pendant cette premire journe, chacun chercha  pntrer le voile
opaque des nuages, mais chacun en fut pour ses peines, et chacun
d'ailleurs se trompait en portant ses regards vers le ciel, car, par
suite du mouvement diurne du globe, le projectile filait ncessairement
alors par la ligne des antipodes.

Quoi qu'il en soit, lorsque la nuit vint envelopper la Terre, nuit
impntrable et profonde, quand la Lune fut remonte sur l'horizon, il
fut impossible de l'apercevoir; on et dit qu'elle se drobait  dessein
aux regards des tmraires qui avaient tir sur elle. Il n'y eut donc
pas d'observation possible, et les dpches de Longs'-Peak confirmrent
ce fcheux contre-temps.

Cependant, si l'exprience avait russi, les voyageurs, partis le 1er
dcembre  dix heures quarante-six minutes et quarante secondes du soir,
devaient arriver le 4  minuit. Donc, jusqu' cette poque, et comme
aprs tout il et t bien difficile d'observer dans ces conditions un
corps aussi petit que l'obus, on prit patience sans trop crier.

Le 4 dcembre, de huit heures du soir  minuit, il et t possible de
suivre la trace du projectile, qui aurait apparu comme un point noir sur
le disque clatant de la Lune. Mais le temps demeura impitoyablement
couvert, ce qui porta au paroxysme l'exaspration publique. On en vint 
injurier la Lune qui ne se montrait point. Triste retour des choses
d'ici-bas!

J.-T. Maston, dsespr, partit pour Long's-Peak. Il voulait observer
lui-mme. Il ne mettait pas en doute que ses amis ne fussent arrivs au
terme de leur voyage. On n'avait pas, d'ailleurs, entendu dire que le
projectile ft retomb sur un point quelconque des les et des
continents terrestres, et J.-T. Maston n'admettait pas un instant une
chute possible dans les ocans dont le globe est aux trois quarts
couvert.

Le 5, mme temps. Les grands tlescopes du vieux monde, ceux d'Herschel,
de Rosse, de Foucault, taient invariablement braqus sur l'astre des
nuits, car le temps tait prcisment magnifique en Europe; mais la
faiblesse relative de ces instruments empchait toute observation utile.

Le 6, mme temps. L'impatience rongeait les trois quarts du globe. On en
vint  proposer les moyens les plus insenss pour dissiper les nuages
accumuls dans l'air.

Le 7, le ciel sembla se modifier un peu. On espra, mais l'espoir ne fut
pas de longue dure, et le soir, les nuages paissis dfendirent la
vote toile contre tous les regards.

Alors cela devint grave. En effet, le 11,  neuf heures onze minutes du
matin, la Lune devait entrer dans son dernier quartier. Aprs ce dlai,
elle irait en dclinant, et, quand mme le ciel serait rassrn, les
chances de l'observation seraient singulirement amoindries; en effet,
la Lune ne montrerait plus alors qu'une portion toujours dcroissante de
son disque et finirait par devenir nouvelle, c'est--dire qu'elle se
coucherait et se lverait avec le soleil, dont les rayons la rendraient
absolument invisible. Il faudrait donc attendre jusqu'au 3 janvier, 
midi quarante-quatre minutes, pour la retrouver pleine et commencer les
observations.

Les journaux publiaient ces rflexions avec mille commentaires et ne
dissimulaient point au public qu'il devait s'armer d'une patience
anglique.

Le 8, rien. Le 9, le soleil reparut un instant comme pour narguer les
Amricains. Il fut couvert de hues, et, bless sans doute d'un pareil
accueil, il se montra fort avare de ses rayons.

Le 10, pas de changement. J.-T. Maston faillit devenir fou, et on eut
des craintes pour le cerveau de ce digne homme, si bien conserv
jusqu'alors sous son crne de gutta-percha.

Mais le 11, une de ces pouvantables temptes des rgions
intertropicales se dchana dans l'atmosphre. De grands vents d'est
balayrent les nuages amoncels depuis si longtemps, et le soir, le
disque  demi rong de l'astre des nuits passa majestueusement au milieu
des limpides constellations du ciel.




CHAPITRE XXVIII

UN NOUVEL ASTRE.


Cette nuit mme, la palpitante nouvelle si impatiemment attendue clata
comme un coup de foudre dans les tats de l'Union, et de l, s'lanant
 travers l'ocan, elle courut sur tous les fils tlgraphiques du
globe. Le projectile avait t aperu, grce au gigantesque rflecteur
de Long's-Peak.

Voici la note rdige par le directeur de l'observatoire de Cambridge.
Elle renferme la conclusion scientifique de cette grande exprience du
Gun-Club.

  Long's-Peak, 12 dcembre.

  _A MM. les Membres du bureau de l'Observatoire de Cambridge._

  Le projectile lanc par la Columbiad de Stone's-Hill a t aperu par
  MM. Belfast et J.-T. Maston, le 12 dcembre,  huit heures
  quarante-sept minutes du soir, la Lune tant entre dans son dernier
  quartier.

  Ce projectile n'est point arriv  son but. Il a pass  ct, mais
  assez prs, cependant, pour tre retenu par l'attraction lunaire.

  L, son mouvement rectiligne s'est chang en un mouvement circulaire
  d'une rapidit vertigineuse, et il a t entran suivant une orbite
  elliptique autour de la Lune, dont il est devenu le vritable satellite.

  Les lments de ce nouvel astre n'ont pas encore pu tre dtermins. On
  ne connat ni sa vitesse de translation, ni sa vitesse de rotation. La
  distance qui le spare de la surface de la Lune peut tre value  deux
  mille huit cent trente-trois milles environ (--4,500 lieues).

  Maintenant, deux hypothses peuvent se produire et amener une
  modification dans l'tat des choses:

  Ou l'attraction de la Lune finira par l'emporter, et les voyageurs
  atteindront le but de leur voyage;

  Ou, maintenu dans un ordre immutable, le projectile gravitera autour du
  disque lunaire jusqu' la fin des sicles.

  C'est ce que les observations apprendront un jour, mais jusqu'ici la
  tentative du Gun-Club n'a eu d'autre rsultat que de doter d'un nouvel
  astre notre systme solaire.

  J. BELFAST.

Que de questions soulevait ce dnoment inattendu! Quelle situation
grosse de mystres l'avenir rservait aux investigations de la science!
Grce au courage et au dvouement de trois hommes, cette entreprise,
assez futile en apparence, d'envoyer un boulet  la Lune, venait d'avoir
un rsultat immense, et dont les consquences sont incalculables. Les
voyageurs emprisonns dans un nouveau satellite, s'ils n'avaient pas
atteint leur but, faisaient du moins partie du monde lunaire; ils
gravitaient autour de l'astre des nuits, et, pour la premire fois,
l'oeil pouvait en pntrer tous les mystres. Les noms de Nicholl, de
Barbicane, de Michel Ardan, devront donc tre  jamais clbres dans les
fastes astronomiques, car ces hardis explorateurs, avides d'agrandir le
cercle des connaissances humaines, se sont audacieusement lancs 
travers l'espace, et ont jou leur vie dans la plus trange tentative
des temps modernes.

Quoi qu'il en soit, la note de Long's-Peak une fois connue, il y eut
dans l'univers entier un sentiment de surprise et d'effroi. tait-il
possible de venir en aide  ces hardis habitants de la Terre? Non, sans
doute, car ils s'taient mis en dehors de l'humanit en franchissant les
limites imposes par Dieu aux cratures terrestres. Ils pouvaient se
procurer de l'air pendant deux mois. Ils avaient des vivres pour un an.
Mais aprs?... Les coeurs les plus insensibles palpitaient  cette
terrible question.

[Illustration: Effet de la dtonation (p. 163).]

Un seul homme ne voulait pas admettre que la situation ft dsespre.
Un seul avait confiance, et c'tait leur ami dvou, audacieux et rsolu
comme eux, le brave J.-T. Maston.

D'ailleurs il ne les perdait pas des yeux. Son domicile fut dsormais le
poste de Long's-Peak, son horizon, le miroir de l'immense rflecteur.
Ds que la lune se levait  l'horizon, il l'encadrait dans le champ du
tlescope, il ne la perdait pas un instant du regard et la suivait
assidment dans sa marche  travers les espaces stellaires; il observait
avec une ternelle patience le passage du projectile sur son disque
d'argent, et vritablement le digne homme restait en perptuelle
communication avec ses trois amis, qu'il ne dsesprait pas de revoir un
jour.

[Illustration: Le directeur tait  son poste (p. 164).]

Nous correspondrons avec eux, disait-il  qui voulait l'entendre, ds
que les circonstances le permettront. Nous aurons de leurs nouvelles et
ils auront des ntres! D'ailleurs, je les connais, ce sont des hommes
ingnieux. A eux trois ils emportent dans l'espace toutes les ressources
de l'art, de la science et de l'industrie. Avec cela on fait ce qu'on
veut, et vous verrez qu'ils se tireront d'affaire!


_FIN DE LA TERRE A LA LUNE._




TABLE DES CHAPITRES.


  CHAPITRE                                                   Pages.

       I. Le Gun-Club                                             1

      II. Communication du prsident Barbicane                    8

     III. Effets de la communication Barbicane                   15

      IV. Rponse de l'Observatoire de Cambridge                 20

       V. Le roman de la Lune                                    24

      VI. Ce qu'il n'est pas possible d'ignorer et ce qu'il
          n'est plus permis de croire dans les Etats-Unis        30

     VII. L'hymne du boulet                                      36

    VIII. Histoire du canon                                      44

      IX. La question des poudres                                51

       X. Un ennemi sur vingt-cinq millions d'amis               57

      XI. Floride et Texas                                       62

     XII. _Urbi et Orbi_                                         68

    XIII. Stone's-Hill                                           75

     XIV. Pioche et truelle                                      81

      XV. La fte de la fonte                                    87

     XVI. La _Columbiad_                                         92

    XVII. Une dpche tlgraphique                              98

   XVIII. Le passager de l'_Atlanta_                             99

     XIX. Un meeting                                            108

      XX. Attaque et riposte                                    116

     XXI. Comment un Franais arrange une affaire               125

    XXII. Le nouveau citoyen des Etats-Unis                     133

   XXIII. Le wagon-projectile                                   139

    XXIV. Le tlescope des montagnes Rocheuses                  146

     XXV. Derniers dtails                                      150

    XXVI. Feu!                                                  157

   XXVII. Temps couvert                                         163

  XXVIII. Un nouvel astre                                       166


FIN DE LA TABLE DES MATIRES.


Paris.--Imp. Gauthier-Villars, 55, quai des Grands-Augustins.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  Page  41: 1543 remplac par 1453 (au sige de Constantinople par
              Mahomet II, en 1453)
  Page  97: dollards par dollars (cinq dollars par personne)
  Page  98: Blombeberry par Blomsberry (le colonel Blomsberry,
              l'ingnieur Murchison)
  Page 110: New-Yorck par New-York (de Liverpool  New-York)
            d'aventure par l'aventure (de tenter l'aventure)
  Page 127: mangolias par magnolias (de chnes-vifs et de magnolias)
  Page 142: enmagasin par emmagasin (au moyen de gaz emmagasin)
  Page 149: Apalaches par Appalaches (A l'est, ce sont les
              Appalaches)
            le New-Hampsire par le New-Hampshire (dont le plus haut
              sommet, dans le New-Hampshire)
            Lon's-Peak par Long's-Peak (sur le sommet de Long's-Peak)





End of the Project Gutenberg EBook of De la terre  la lune, by Jules Verne

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