The Project Gutenberg EBook of Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations
Slaves, by Valrian Krasinski

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Title: Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves
       (traduit de l'anglais)

Author: Valrian Krasinski

Release Date: October 14, 2012 [EBook #41066]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAI SUR L'HISTOIRE RELIGIEUSE ***




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ESSAI SUR L'HISTOIRE RELIGIEUSE DES NATIONS SLAVES


  232.--IMPRIMERIE H. SIMON DAUTREVILLE ET Cie,
  RUE NEUVE-DES-BONS-ENFANTS, 3.



  ESSAI
  SUR
  L'HISTOIRE RELIGIEUSE
  DES
  NATIONS SLAVES


  PAR
  LE COMTE VALRIEN KRASINSKI,

  AUTEUR DE L'HISTOIRE DE LA RFORME EN POLOGNE,
  DU PANSLAVISME ET GERMANISME, ETC.

  (Traduit de l'Anglais.)




  PARIS
  CHEZ GARNIER FRRES, LIBRAIRES, PALAIS-ROYAL,
  PRISTYLE MONTPENSIER.
  1853.




PRFACE.


L'ouvrage que l'on va lire a eu en Angleterre un grand succs d'estime
et deux ditions successives publies en 1849 et en 1851. Bien que le
but de l'auteur, comme il le dclare lui-mme  la fin de son livre,
et t surtout d'exercer une influence directe sur le public anglais,
son travail prsente nanmoins une tude trop srieuse de faits la
plupart inconnus en Europe, pour que la publication de cet ouvrage,
dans la langue la plus rpandue sur le continent, ne soit minemment
utile  tous ceux qui, par position ou par got, se livrent aux tudes
philosophiques, historiques et politiques. La controverse que la
lecture de plusieurs pages de cet essai peut faire natre dans
l'esprit des personnes qui ne partagent pas les ides et les croyances
religieuses de l'Auteur, contribuerait puissamment, en se produisant
par la voie de la presse,  la dcouverte de la vrit dans l'une des
plus importantes questions de l'histoire moderne.

En effet, l'histoire religieuse d'une nation, est, dit l'auteur,
l'histoire de son dveloppement moral et intellectuel; elle a toujours
exerc l'influence la plus dcisive sur son tat politique et social.
Cette vrit n'a peut-tre jamais t dmontre d'une manire plus
vidente que dans les pays habits par les nations slaves.

Ces nations constituent la race la plus nombreuse en Europe, elles
occupent la plus grande partie de son territoire et tendent leur
domination sur une grande partie de l'Asie.

La population slave se monte  80 millions d'habitants soumis au joug
de la Russie, de l'Autriche, de la Porte Ottomane et de la Saxe[1]. Un
mouvement intellectuel des plus remarquables se manifeste dans toutes
les branches de la famille slave. Depuis un quart de sicle, la
littrature a produit dans son sein un grand nombre d'ouvrages d'un
mrite suprieur, dans tous les genres de connaissances humaines. En
mme temps que ce mouvement se propage, il se dveloppe parmi les
populations slaves une tendance vers l'union de leurs branches
multiples, et un dsir irrsistible de se sparer des peuples
d'origine diffrente, avec lesquels elles se trouvent mles sous le
rapport politique.

[Note 1: Voir l'appendice A,  la fin du volume.]

Cette tendance est le rsultat naturel du progrs des communications
entre les branches si varies de la race slave. On a t conduit 
reconnatre que, malgr les diffrences de climats, de religions et de
formes politiques susceptibles de modifier quelques traits de
caractre, tous les Slaves ne forment, pour ainsi dire, qu'une seule
grande nation, parlant divers dialectes mans de la mme langue-mre,
et tellement rapprochs l'un de l'autre, qu'un matelot de Raguse peut
s'entretenir facilement avec un pcheur d'Arkhangel, et un habitant
slave de Prague communiquer sans plus de difficult avec un bourgeois
de Varsovie ou de Moscou.

Dans un ouvrage intitul: _Panslavisme et Germanisme_, l'auteur
avait dj cherch  appeler l'attention du public sur l'importance du
mouvement slave, sur les dangers auxquels s'exposait la Hongrie par
suite de la lutte malheureuse des Madgyars contre la nationalit
slave[2]. Cette lutte eut pour rsultat d'absorber l'existence de la
Hongrie dans la monarchie  laquelle elle ne se rattachait que par des
liens constitutionnels. Ce sont les sentiments de nationalit des
Slaves du Sud, froisss par les tendances du madgyarisme[3], qui ont
fait de ces populations les instruments dociles de la politique de
l'Autriche. L'enthousiasme pour la dynastie de Hapsbourg ne compte
videmment pour rien dans ce rsultat. Mais si la fibre nationale a
t assez puissante pour pousser les Slaves  des actes d'hostilit
contre les Madgyars, avec lesquels ils ont t unis pendant des
sicles par des liens politiques, confondant leurs voeux
d'indpendance avec le patriotisme hongrois, ce mme sentiment les
empchera de se conformer bnvolement aux exigences du pouvoir
central, auquel la politique de l'Autriche veut dcidment imprimer un
caractre allemand.

[Note 2: Voir l'appendice B et C.]

[Note 3: Voir l'appendice D.]

L'Allemagne exercera sans doute une grande influence sur le
dveloppement politique et religieux des Slaves occidentaux, qui ne
laisseront pas que de ragir  leur tour contre cette influence.

Mais les publicistes allemands devraient rflchir que non-seulement
les considrations de religion, de justice et d'humanit, mais encore
leurs propres intrts comme Allemands, leur commandent d'entretenir
la bonne harmonie avec les Slaves de l'Occident, en respectant leurs
sentiments de nationalit au lieu de les irriter par une compression
systmatique.

L'Auteur, profondment afflig par les sentiments hostiles que
l'Assemble nationale de Francfort a manifests contre la Pologne dans
l'affaire de Posen, ne se rjouit cependant nullement de voir ses
prdictions sur le sort qui attendait les travaux de la dite
allemande, si compltement raliss[4]. L'existence d'une Allemagne
forte et unie, est une ncessit europenne utile aux intrts de la
civilisation gnrale, y compris celle des Slaves occidentaux. Mais
les intrts de l'Allemagne exigent que l'on soit juste envers ces
Slaves, dont les sentiments de dignit nationale ont t veills, qui
ont acquis la conscience de leur importance et de leur force, et qui,
par consquent, ne sauraient abdiquer la position que leur assurent et
la nature et la justice. Les Slaves occidentaux formeraient une
puissante barrire entre l'Allemagne et la Russie, si l'Allemagne ne
changeait imprudemment cette barrire en avant-garde de la puissance
russe. Il n'existe pas de Slave clair qui ne sache que le progrs
moral et matriel de sa nationalit aurait bien plus  gagner  une
alliance intime avec l'Occident civilis qu'avec l'Orient encore
barbare de l'Europe, et qu'un progrs dans la premire de ces voies
est de beaucoup prfrable  toute satisfaction de vanit nationale
suggre par l'ide d'une prdominance politique dans le monde. Mais
les Slaves n'achteront pas les avantages d'une civilisation plus
avance au prix d'un vasselage envers une race trangre, qui tend
bien moins  dvelopper qu' dtruire leur nationalit.  dfaut
d'autre alternative, ils prfreront confondre les destines de leurs
branches particulires avec celles de la race commune, sans s'arrter
 la forme qui doit les reprsenter, et chercher une compensation  ce
sacrifice dans les brillantes esprances du Panslavisme politique.
L'Auteur, qui avait dj antrieurement indiqu la possibilit d'une
combinaison semblable (_Panslavisme et Germanisme_, page 331), ne
prsumait pas alors que l'Autriche, dont les intrts les plus vitaux
commandaient l'opposition la plus vigoureuse  un pareil plan, ft
oblige de se jeter dans les bras de la grande puissance Slave, qui
peut seule mettre ce plan  excution. Il s'attendait moins encore 
ce que l'Autriche htt en quelque sorte cet vnement par la
politique sans nom qu'elle a suivie  l'gard de la Hongrie, cette
nation sur laquelle elle devait compter le plus pour opposer une vive
rsistance  la Russie, dont l'influence avait fait de si grands pas
en Gallicie, depuis le temps des atrocits perptres  Tarnow.

[Note 4: Voir l'appendice F.]

Il est tout--fait superflu de dmontrer l'immense accroissement de
puissance que la Russie a acquis par son intervention en Hongrie, et
l'influence qu'elle a solidement tablie sur les Slaves du Sud, qui
parlent des dialectes trs ressemblants au russe et qui professent la
Religion grecque. Aucun homme, quelque peu vers dans la connaissance
des affaires de l'Europe, ne pourra admettre un instant que l'chec que
la Grande-Bretagne et la France ont fait subir  la Russie au sujet de
ses tentatives d'intimidation contre la Turquie, lui aurait fait
abandonner ses projets d'agrandissement politique devenus un instinct,
non-seulement du cabinet, mais du peuple russe. La Russie redoublera
d'efforts pour asseoir encore plus solidement son influence sur les
Slaves de la Turquie, et pour lui infliger ainsi un coup plus sensible
qu'elle ne le ferait par une campagne heureuse. Lorsque la Russie
parviendra  une domination directe ou indirecte sur les Slaves
mridionaux, elle dbordera compltement les Slaves occidentaux, les
forcera  rentrer dans son systme politique, et fera dpendre leur
destine de celle de son empire. Le sort de la Hongrie n'est
certainement pas moins fcheux, parce qu'il a pu tre prdit d'avance.
Il en sera de mme des Slaves occidentaux et mridionaux; une
connaissance exacte de la question suffit pour faire cette prdiction,
bien que le rle de Cassandre ne soit nullement agrable dans les
affaires publiques ou particulires. Le danger est imminent et grave,
mais il n'est pas trop tard encore pour le conjurer. La voix calme que
pourrait lever l'Angleterre pour adoucir l'animosit qui rgne entre
les Slaves et les Allemands, serait d'un grand poids pour viter une
guerre de races dont les horreurs sont faciles  prvoir, lorsqu'on se
rappelle les conflits sanglants qui ont clat entre les Madgyars, les
Slaves, les Valaques et les Allemands pendant les troubles de la
Hongrie. On peut prvenir ces calamits en dveloppant parmi les Slaves
qui ne sont pas encore tombs sous la domination de la Russie, une
nationalit base sur les principes d'une sage libert. C'est l une
mesure pratique, et, si elle est habilement mise  excution, elle
pourra contre-balancer l'influence que la Russie exerce sur ces mmes
Slaves et qu'elle appuie de son immense force matrielle. Bien plus,
elle pourra ragir sur la population de la Russie elle-mme, et obliger
cette puissance  adopter une ligne de politique plus librale. La
mesure dont il s'agit est d'une excution facile, car les Slaves
prfreront une existence nationale libre aux projets ambitieux de la
prpondrance politique. Mais, encore un coup, les Slaves ne voudront
pas acheter la jouissance des institutions librales au prix de leur
nationalit, car ils savent parfaitement qu'on peut les acqurir par une
rvolution politique inattendue, tandis que la nationalit une fois
perdue ne peut tre reconquise. Or, l'attachement  leur nationalit est
le trait distinctif du caractre des Slaves. Ce sentiment anime le
paysan le plus ignorant autant que le plus savant rudit, et il est
aussi vivace en ce moment qu'il l'tait il y a mille ans. L'empereur
Lon le Philosophe (881-912), dit que les Slaves prfrent tre opprims
par leurs princes, plutt que d'obir aux Romains et  leurs sages lois.
Les Croates de nos jours ont pris les armes contre les Madgyars, avec
lesquels ils sont rests pendant des sicles dans l'union politique la
plus intime, jouissant des mmes liberts constitutionnelles sans jamais
tenter de la rompre,--uniquement parce que leur sentiment national a t
froiss par la mesure qui leur imposait de force la langue madgyare. Ce
sentiment est beaucoup moins fort dans la race teutonique, dont le
patriotisme porte un caractre local. Les Allemands de l'Alsace sont
Franais de sentiment et sont fiers de l'tre; il en est de mme des
Allemands des provinces baltiques de la Russie; il en est tout autrement
des Slaves. Un crivain allemand ajustement fait observer que le
patriotisme des Slaves n'est pas attach  la terre, mais qu'ils sont
unis par un lien puissant, celui de la langue, laquelle est aussi souple
et flexible que les nations qui la parlent[5], et l'on peut appliquer
aux Slaves en gnral, ce qu'un homme d'tat minent de la
Grande-Bretagne (Sir Robert Peel) a dit en parlant des Polonais: _Clum
non animum mutant_[6].

[Note 5: M. Bodenstedt dans un article de la _Gazette universelle
d'Augsbourg_ du 11 mai 1848, intitul les Slaves et l'Allemagne.]

[Note 6: L'anecdote suivante peut servir  caractriser, par un trait
de plus, l'assertion ci-dessus: On sait bien qu'en 1846, un certain
nombre de paysans de la Gallicie, entrans par l'appt du pillage des
proprits appartenant  leurs seigneurs, en ont massacr plusieurs,
et que les autorits autrichiennes non-seulement autorisaient, mais,
en beaucoup de cas, rcompensaient ces actes infmes. Il tait tout
naturel qu'une politique aussi abominable donnt naissance  une foule
de dnonciateurs qui, sous prtexte d'attachement au gouvernement
existant, accusaient leurs seigneurs de trahison et de malveillance 
l'gard du souverain. Il est arriv qu'un paysan accusa son seigneur,
devant un magistrat autrichien, d'avoir injuri l'Empereur de la
manire la plus violente.  la question du magistrat: quels taient
les termes injurieux dont il s'tait servi, le paysan, voulant
aggraver autant que possible la faute de son seigneur, rpondit: Oh!
Monsieur, il a dit les mots les plus horribles contre l'Empereur, il
l'a mme appel Allemand! _Naturam expelles furc tamen usqu
recurrit._]

Le sentiment de nationalit est devenu plus fort et plus universel
que jamais parmi les Slaves. Ce sentiment se joint  la conviction que
leur race est destine  prendre dans le monde une position en rapport
avec le chiffre de sa population et l'tendue du territoire qu'elle
occupe. Cette conviction n'est, en aucune manire, le rve de
l'imagination; elle est le rsultat naturel d'une apprciation calme
de l'histoire contemporaine et du pass de la race slave. Aucune race
n'a plus souffert de l'oppression trangre et des dissensions
intrieures, et cependant, au lieu de disparatre et d'tre absorbe
par d'autres nations, comme cela est arriv aux Celtes autrefois si
puissants, les Slaves forment aujourd'hui la population la plus
nombreuse en Europe, occupent la plus grande partie de son territoire,
et sont anims plus que jamais du sentiment que l'on pourrait appeler
leur _nationalisme_ plutt que leur _patriotisme_. Est-il possible
d'admettre que la Providence, qui ne fait rien en vain, et produit un
prodige moral comme celui que prsente l'histoire de la race slave,
prodige auquel nul autre n'est peut-tre comparable dans les annales
du monde, sans un but qui vnt y rpondre dignement. N'est-il pas
beaucoup plus naturel de supposer qu'une race, dont l'existence
matrielle et morale a t conserve d'une manire si merveilleuse,
soit destine  accomplir une grande mission? Cette ide devient la
croyance universelle de tous les Slaves, qui, tout en diffrant sur
d'autres points, s'accordent tous sur celui-ci; et faut-il ajouter
qu'une foi vive dans l'accomplissement d'un grand projet, est le plus
fort garant de sa russite finale. L'auteur de cet essai avoue
franchement qu'il croit autant que tout autre Slave  la future
grandeur de sa race; mais il espre fermement, et il fait des voeux
ardents pour que cette grandeur soit fonde sur le dveloppement moral
et intellectuel de toutes les branches, et pour que leur union en une
grande famille s'accomplisse sur les bases d'une religion pure et
d'une libert rationnelle, au lieu d'tre uniquement une combinaison
de forces brutales, cimentes par la haine commune d'une race
trangre et par l'ambition politique tendant  la conqute et 
l'oppression des autres nations.

Dans un ouvrage publi il y a douze ans, l'auteur a cherch  donner
un rcit dtaill de l'origine des progrs et de la dcadence de la
Rforme religieuse en Pologne et de l'influence que cette Rforme a
exerce sur l'tat gnral du pays. L'ouvrage actuel en contient le
rsum enrichi de quelques faits nouveaux parvenus  la connaissance
de l'auteur. Le coup d'oeil sur les anciens Slaves, par lequel ce
livre dbute, est tir d'un ouvrage manuscrit sur l'histoire et la
situation politique et intellectuelle des nations slaves, auquel
l'auteur a travaill et qu'il publiera sans doute un jour. Les sources
o il a puis, sont, pour l'histoire des Hussites, indpendamment de
l'ouvrage bien connu de Lenfant, les crits de Thobald, Cochlus,
neas Sylvius, Hagee et Balbinus, et surtout celui de Pelzel, que
l'auteur a principalement suivi dans la partie de son travail relative
 la Bohme. En ce qui concerne la Russie, l'auteur a consult
Karamsine; il s'est servi d'une description de la secte des Raskolniky
par un prtre russe, ouvrage qui contient beaucoup de matriaux
intressants mais runis sans examen critique; il a puis dans
Haxthausen, Tourghnff, dans le cours de littrature slave profess
au Collge de France par Mickiewicz; enfin il s'est entour des
renseignements qui lui ont t communiqus personnellement par des
habitants de la Pologne et de la Russie. Le rsum de toutes ces
recherches a t d'abord livr au public en Angleterre, sous forme
d'un cours que l'auteur a fait oralement  Cambridge,  Durham et 
dimbourg. L'ouvrage actuel en est le dveloppement.

L'Auteur a considr comme un devoir pnible, en racontant l'histoire
religieuse de la Bohme et de son propre pays, de passer plus d'une
fois condamnation, non-seulement sur les machinations dont les
Jsuites se sont servis pour abattre la cause de la Rforme, mais
aussi sur l'indolence, les jalousies intestines, les querelles et les
trahisons des Protestants, qui ont plus nui  leur cause que les
attaques de leurs adversaires. L'Auteur, bien qu'il soit n et qu'il
ait t lev dans le sein de l'glise rforme en Pologne, dclare
solennellement qu'il est tranger  tout sentiment d'hostilit contre
les membres de l'glise de Rome, parmi lesquels il compte beaucoup
d'amis et de parents. Une grande partie de sa famille tant
catholique, l'auteur a vcu en Pologne beaucoup plus avec les membres
de cette glise qu'avec les Protestants; il avoue cependant n'avoir
jamais prouv, de leur part, aucune marque de malveillance  cause de
ses opinions religieuses. Bien plus, il constate avec satisfaction que
la publication de son ouvrage, d'une tendance protestante, l'_Histoire
de la Rforme en Pologne_, n'a pas chang,  son gard, les sentiments
de ses amis et de ses parents; mais qu'au contraire, malgr des
opinions religieuses diamtralement opposes aux siennes, la plupart
d'entre eux ont rendu une justice complte  la sincrit de ses
convictions.

Nous esprons que le public clair de l'Europe fera de mme.




CHAPITRE PREMIER.

LES SLAVES.

     Origine de nom des Slaves. -- Hrodote en parle. -- Tacite, Pline
     et Ptolme en font mention. -- Ils s'tendent au Sud et 
     l'Ouest. -- Leur caractre et leurs moeurs. -- Conqute et
     extermination des peuples situs entre l'Elbe et la Baltique. --
     Quelques mots sur les Wendes de la Lusace. -- Oppression des
     Slaves par les Germains, et leur rsistance au Christianisme. --
     Renaissance de l'animosit nationale entre les Allemands et les
     Slaves  notre poque. -- Religion des anciens Slaves. --
     Hospitalit, caractre doux et pacifique, probit des Slaves
     idoltres atteste par les missionnaires chrtiens. -- Anecdote
     qui rappelle les peuples hyperborens. -- Leur bravoure et leur
     habilet militaire. -- Leur courage  supporter les fatigues et
     les tourments. -- Progrs rapide du Christianisme parmi eux, ds
     qu'il est prch dans leur langue. -- Royaume de la
     Grande-Moravie. -- Traduction des critures en slavon, et
     introduction de la langue nationale dans le culte religieux par
     Cyrille et Mthodius. -- Perscution de ce culte par l'glise
     catholique romaine. -- Les rois de France prtaient leur serment
     de couronnement sur un exemplaire des vangiles slaves.


Un crivain minent d'Allemagne, Herder, fait remarquer que les
nations slaves occupent une plus large place sur la terre que dans
l'histoire. La distance qui sparait de l'Empire romain les pays
habits d'abord par ces peuples, lui parat en tre la principale
raison. Ils ne furent connus sous le nom de Slaves que dans le VIe
sicle par les crivains byzantins[7], et ceux de l'Europe
occidentale. Toutefois, le pre des historiens n'avait pas ignor
leur existence; car, on ne peut, un seul instant, mettre en doute que
les peuples cits par Hrodote dans le livre de ses histoires qui a
nom _Melpomne_, les Callipdes, les Halisoniens, les laboureurs
scythes, etc., ne soient des Slaves. Si l'on considre leur immense
population, ils ont autant de titres  tre une nation autochtone
d'Europe, que les Grecs, les Latins, les Celtes et les Germains. Ils
ne sont pas venus dans cette partie du globe en mme temps que les
Huns, les Goths, etc., comme quelques auteurs l'ont suppos. Pline,
Tacite et Ptolme font mention des Slaves sous le nom de Vindes, de
Serbes, de Slavani, etc.; mais ils n'ont commenc  tre bien connus
de l'Ouest et du Sud de l'Europe, qu'aprs tre sortis de leurs
positions primitives  l'Est de la Vistule et au Nord des monts
Carpathes, et s'tre tendus par degrs au Sud et  l'Occident.

[Note 7: Les auteurs qui ont parl des Slaves dans le VIe sicle,
sont: Procope, Jornands, Agathias, l'empereur Maurice, Jean de Biclar
et Mnandre. Ils les appellent Sclavnes ou Sclaves. Ces formes sont
des corruptions du mot Slaves, ou Slavnes, employ par le peuple mme
et par les crivains allemands qui ont t en rapport avec les Slaves
de la Baltique, tels qu'Adam de Brme, Helmold, etc. L'tymologie du
nom de _Slave_, a t entendue de diverses faons. Les uns drivent ce
nom du mot _slava_ qui signifie _gloire_ dans tous les dialectes
slaves; et cette opinion semble confirme par le grand nombre de mots
slaves qui en viennent d'une manire incontestable; par exemple:
_Stanislav_ (Stanislas), fondateur de gloire; _Promislav_, sentiment
de la gloire; _Vladislav_, dominant la gloire, etc. D'autres
tymologistes tirent le mme nom de _slovo_, qui signifie, dans tous
les dialectes slaves, _parole_ ou _mot_. Ils s'appuient sur ce fait
que, dans tous les dialectes, on emploie un a ou un o indiffremment,
_slavani_ ou _slovani_[7-A]. Pour justifier leur tymologie, ils
allguent une circonstance curieuse, c'est que toutes les nations
slaves donnent aux Allemands le nom de _Niemietz_, c'est--dire
_muets_. Ils expliquent ainsi ce nom. Les Slaves, ne pouvant
comprendre les trangers, croyaient qu'ils n'avaient qu'un langage
inarticul, et les appelaient, pour ce motif, _niem_ ou _muets_. Au
contraire, persuads que seuls ils possdaient le don de la parole (du
moins, intelligible pour eux), ils s'appelaient _Slovani_,
c'est--dire, hommes qui ont le don de la parole. Quelle que soit la
vritable tymologie du nom _Slaves_, on ne peut douter que cette
dnomination de Slaves, Sclaves, Esclaves, Schiavi, ne vienne du grand
nombre des Slaves de la Baltique vendus dans les marchs par les
conqurants germains, ou rduits  un esclavage rigoureux sur leur sol
natal. (Cette circonstance sert  expliquer l'antipathie nationale qui
divise la race allemande et la race slave, et qui, il est triste de
l'avouer, s'est rveille rcemment, en plusieurs occasions, avec une
animosit digne des temps les plus barbares.) On doit remarquer aussi
que tous les crivains occidentaux appellent les Slaves, _Slavini_,
_Sclaves_, et mme _Vinid_, _Venedes_ et _Wendes_; ce dernier nom a
t donn par les Allemands aux Slaves de la Baltique, et s'applique
maintenant  ceux de la Lusace et de la Saxe qui s'intitulent
eux-mmes Serbes. Il est impossible d'tablir l'origine de cette
dnomination donne aux Slaves par les Allemands, ainsi que par les
Finnois et les Lettoniens, mais dont eux-mmes ne peuvent se rendre
compte; en un mot, de toutes les conjectures faites sur ce sujet,
aucune n'a abouti  un rsultat satisfaisant. Je ferai seulement
remarquer que ce n'est pas un cas exceptionnel, qu'on trouve beaucoup
de nations qui ont reu des trangers des noms bien diffrents de ceux
qu'elles se donnent  elles-mmes. Ainsi, les Allemands s'appellent
_Deutsche_, et sont appels Allemands par les Franais; Germains par
les Anglais comme par les Romains; Niemtzy par les Slaves et les
peuples de l'Est. Les peuples appels Finnois par les Europens de
l'Occident, s'appellent Suomi ou Suomalaiset et reoivent des Slaves
le nom de Tchoudy.]

[Note 7-A: Ce qui est la plus probable, c'est que les mots _slovo_,
parole, verbe, discours ([Grec: logos] des Grecs), et _slava_, gloire,
n'taient, dans l'origine, qu'un seul et mme mot employ dans deux
sens diffrents. L'ide de la gloire, en effet, ne nat que de la
notorit qu'acquiert un nom ou un vnement divulgu par la parole.
Les verbes _slavit_ et _slovit_, et leurs drivs _vistavit_ et
_vistovit_, etc., signifiaient probablement, dans l'origine,  peu
prs la mme chose: _divulguer, dvelopper par la parole_. Le mot
latin _fama_ et le mot franais _renomm_ n'ont pas une autre
tymologie. (N. d. T.)]

Les causes de cette migration extraordinaire sont inconnues; on
l'attribue  une surabondance de population et  la pression exerce
par les nations trangres de l'Est et du Nord. Quoi qu'il en soit,
cette migration diffra entirement de l'migration des races
teutoniques qui conquirent les provinces situes au sud-ouest de
l'Empire romain et des invasions des hordes asiatiques, des Huns, par
exemple, des Avares, et, dans les derniers temps, des Tartares et des
Mongols. Ce fut une invasion pacifique; ils venaient, non dvaster,
mais fonder des colonies. L'crivain allemand Herder, cit au
commencement de ce chapitre, retrace parfaitement, ainsi qu'il suit,
cet pisode si important dans l'histoire de l'humanit.

Nous rencontrons, dit-il, les Slaves, pour la premire fois sur le
Don, parmi les Goths, plus tard sur le Danube, au milieu des Huns et
des Bulgares. Ils ont souvent port le trouble dans l'Empire romain en
se runissant  ces nations, surtout comme leurs associs, leurs
auxiliaires et leurs vassaux. Malgr quelques expditions, ils ne
formrent jamais, comme les Germains, un peuple de guerriers
entreprenants et aventureux. Au contraire, ils suivirent pour la
plupart les peuplades teutoniques, occupant paisiblement les terres
que celles-ci avaient vacues, et se trouvrent  la fin matres du
vaste territoire qui s'tend du Don  l'Elbe et de la mer Adriatique 
la mer Baltique. Sur le versant septentrional des monts Carpathes,
leurs tablissements,  partir de Lunebourg, couvraient le
Mecklembourg, la Pomranie, le Brandebourg, la Saxe, la Lusace, la
Bohme, la Moravie, la Silsie, la Pologne et la Russie; au-del de
ces montagnes, ils s'taient d'abord tablis en Moldavie et en
Valachie, et s'tendirent de plus en plus jusqu' ce que l'empereur
Hraclius les et admis en Dalmatie. Ils taient aussi trs nombreux
en Pannonie, et s'tendirent du Frioul  l'extrmit sud-est de la
Germanie, de sorte que leur territoire avait pour limites l'Istrie, la
Carinthie et la Carniole. En un mot, les pays qu'ils possdaient
forment la partie la plus tendue de l'Europe que, mme maintenant,
une seule nation puisse occuper. Ils s'tablirent dans les pays
abandonns par les autres peuples, comme agriculteurs et comme
pasteurs; cette occupation pacifique fut un grand bienfait pour ces
contres dpeuples par l'migration de leurs premiers habitants et
dvastes par le passage destructeur des nations trangres. Ces
peuples taient adonns  l'agriculture et aux divers arts
domestiques; ils faisaient des amas de bl, levaient les bestiaux, en
un mot, ils cherchaient  tirer parti de tous les produits de leur
sol et de leur industrie. Le long des ctes de la Baltique,  partir
de Lubeck, ils construisirent quelques ports de mer. Vineta, entre
autres villes, situe dans l'le de Rugen[8], fut l'Amsterdam des
Slaves. Ils entretinrent un commerce assidu avec les Prussiens et les
Lettoniens, comme le prouve la langue de ces peuples. Ils fondrent
Kioff sur le Dnieper et Novgorod sur le Wolkhow; ces deux villes
devinrent des comptoirs florissants, elles reliaient le commerce de la
mer Noire  celui de la Baltique, et distribuaient les produits de
l'Orient, au Nord et  l'Ouest de l'Europe. En Allemagne, ils
travaillaient aux mines; ils savaient fondre et couler les mtaux,
prparer le sel, manufacturer la toile, brasser l'hydromel, planter
des arbres fruitiers et mener, suivant leur usage, une vie joyeuse,
embellie par la musique. Ils taient charitables et hospitaliers 
l'excs, vains de leur indpendance quoique soumis et obissants,
ennemis de la fraude et du vol. Toutes ces qualits cependant ne les
garantissaient pas de l'oppression, ils contriburent eux-mmes  la
perte de leur libert. En effet, comme ils n'ont jamais combattu pour
la domination du monde, ils n'ont jamais eu de princes hrditaires
belliqueux, d'eux-mmes ils ont pay tribut pour occuper en paix leur
contre, et furent toujours opprims par les autres nations, surtout
par les peuples de race germanique.

[Note 8: Ceci est une erreur. Vineta ou Julin tait situe 
l'embouchure de l'Oder et non dans l'le de Rugen.]

Les richesses qu'ils devaient au commerce, furent videmment la cause
des attaques dont ils furent l'objet depuis Charlemagne[9]; la
religion chrtienne en tait le prtexte: il convenait bien mieux 
l'hroque nation des Francs de traiter en esclave un peuple
industrieux, adonn  l'agriculture et au commerce, que de s'appliquer
eux-mmes  ces arts pacifiques. Ce que les Francs avaient commenc,
les Saxons l'achevrent. Les Slaves furent ou extermins ou rduits en
esclavage en masse, par provinces, et les vques et les nobles se
partagrent leurs dpouilles. Les Allemands du Nord ruinrent leur
commerce sur la Baltique. Vineta prit misrablement sous les coups
des Danois, et ce qui reste de ce peuple en Allemagne, peut se
comparer aux Pruviens chapps aux Espagnols. Est-il donc tonnant
qu'aprs des sicles d'esclavage, avec l'exaspration profonde de ce
peuple contre ces despotes et ces brigands qui se paraient du nom du
Christ, leur caractre, si doux jadis, soit devenu cruel, dissimul,
et ait dgnr en une indolence servile? Et cependant leur ancien
caractre se laisse encore apercevoir, l surtout o ils jouissent de
quelque degr de libert[10]. (_Ideen zur Philosophie der
Menschheit_, vol. IV, chap. IV.)

[Note 9: Le mot _attaque_ est faible; _brigandages_ et _rapines_
seraient plus conformes  la vrit.]

[Note 10: L'me gnreuse de Herder exprimait, il y a quatre-vingt
ans, ces regrets sur la dcadence du caractre national des Slaves qui
subsistent encore en Allemagne, c'est--dire des Wendes de la Lusace.
Ils avaient pour fondement des donnes inexactes fournies par des gens
envieux et mal disposs, ou bien ce malheureux tat de choses a
disparu avec les progrs de la civilisation. Elle a mis fin 
l'oppression qui pesait sur ces restes de la race slave en Allemagne:
on le voit d'une manire vidente, d'aprs le portrait suivant de
cette population fait par un crivain moderne d'Allemagne:

     C'est un peuple (les Wendes) vif, robuste, laborieux, appliqu
     aux travaux de l'agriculture et de la pche. Son assiduit 
     l'glise, les souhaits et les expressions pieuses qu'il emploie
     souvent, sa droiture et la puret de ses moeurs, tmoignent de la
     force de ses sentiments religieux. On s'accorde  reconnatre sa
     frugalit, sa propret, sa fidlit conjugale, et une foule
     d'autres excellentes qualits. Les Wendes sont pacifiques, et,
     comme beaucoup d'autres peuples slaves, ils n'ont pas d'esprit
     militaire; cependant ils sont pleins d'audace pour dfendre leurs
     foyers, et leurs recrues bien disciplines ont mrit, en maintes
     occasions, le renom de vaillants soldats. Malgr la plus dure
     oppression, malgr l'esclavage de la glbe, les Wendes ont
     conserv la bonne humeur, la gat qu'ils possdent comme tous
     les autres peuples slaves, et cet esprit modr et joyeux qui se
     retrouve dans leurs chants nationaux, si gais. Des chansons
     allgres font retentir les maisons ou les champs, lorsqu'ils
     travaillent ou se runissent en un cercle joyeux. Ils sont,  la
     lettre, fous de danse. On voit souvent aujourd'hui les femmes qui
     traient les vaches, faire assaut de chants par gageure, et les
     bergers jouer sur des trompes ou des cornemuses leurs airs
     nationaux. Ces airs sont gnralement des airs d'amour,
     quelquefois ce sont des plaintes sur la perte ou l'infidlit de
     l'objet aim. Quelques-uns ont un caractre lgiaque, et sont
     remplis de penses enthousiastes et tincelantes d'imagination
     sur la beaut de la nature, l'instabilit des choses d'ici-bas,
     la destine humaine, avec une forte tendance au merveilleux.
     (_Blicke in die Vaterlandische Vorzeit von Karl Preusker._
     Leipsig, 1843, vol. II, p. 179.)

La faible population qui a sauv jusqu'ici sa nationalit slave et
n'est pas encore germanise, bien qu'elle vive au milieu de la race
teutonique, se rduit  environ 144,000 mes, dont 60,000 subsistent
sous la domination saxonne; le reste appartient  la Prusse; 10,000
environ appartiennent  l'glise catholique romaine; les autres
suivent le luthrianisme. Malgr ce nombre si restreint, ils ont une
littrature nationale, outre la Bible et autres ouvrages de pit.
Elle consiste en collections de chants nationaux, de traditions, de
rcits, et aussi en quelques productions modernes. Ils ont une socit
littraire pour le maintien de leur langue et de leur littrature
nationale. Cette socit est surtout compose de membres du clerg
catholique et protestant.]

Les Allemands ont exerc sur les Slaves de la Baltique une oppression
qui dpasse tout ce que cette race malheureuse eut  souffrir, au Sud,
des Turcs,  l'Est, des Mongols. En effet, la conduite de ces
infidles  l'gard des Slaves conquis, fut pleine d'humanit si on la
compare aux traitements que leur firent subir les Allemands baptiss
(car je ne puis les appeler chrtiens). Les Mongols qui conquirent les
provinces du Nord-Est de la Russie, sous les descendants du terrible
Gengis-Khan, et qui sont la personnification des peuples sauvages et
barbares, laissrent aux chrtiens une libert entire en religion.
Ils exemptrent mme les membres du clerg et leurs familles de la
capitation impose aux autres habitants. Ils ne les privrent point de
leur territoire, et jamais ne leur prescrivirent l'oubli de leur
langue nationale, de leurs moeurs et de leurs coutumes. Les Mahomtans
osmanlis, laissrent aux Bulgares et aux Serbes subjugus, leur foi,
leurs proprits et leurs institutions locales et municipales. Au
contraire, les chrtiens d'Allemagne, princes et vques, se
partagrent les terres des Slaves qui, par provinces entires, furent
extermins ou rduits en servitude[11].

[Note 11: Herder, cit plus haut.]

Les Turcs admirent les Slaves qui, par force ou par persuasion,
avaient embrass l'Islamisme (les Slaves de Bosnie),  tous les droits
et privilges dont ils jouissaient eux-mmes; quelques-uns occuprent
les dignits les plus leves de la Porte ottomane, et mme celle de
vizir, tandis que les Allemands tendirent leurs perscutions jusque
sur les descendants chrtiens de leurs victimes. Ils furent rduits en
esclavage, sans pouvoir rester dans les villages habits par les
colons allemands tablis sur leurs propres terres. Ils taient exclus,
en outre, des compagnies ou corporations de commerce.

Une loi,  Hambourg, tablissait que quiconque aspirait au titre de
bourgeois de cette ville, et  prouver qu'il n'tait pas d'origine
slavonne. Beaucoup de documents officiels prouvent que les
perscutions des conqurants allemands continurent long-temps aprs
la soumission dfinitive et la conversion de cette race
malheureuse[12]; un crivain allemand rapporte que, long-temps aprs
l'tablissement de la religion chrtienne, un Slave, rencontr sur une
grande route et qui ne pouvait justifier d'une faon satisfaisante son
dpart de son village, tait excut sur place ou tu comme un vil
animal[13]. Il ne faut donc pas s'tonner que la langue slave, qui
s'tendait,  l'Ouest, jusqu' la rivire Eyder, et au Sud, au-del
des rives de la Saale, ait disparu  la fin: ceux qui le parlaient,
ont t, soit extermins, soit entirement dnationaliss et changs
en Allemands[14].

[Note 12: Ainsi, par exemple, Meinhard, vque d'Halberstadt,
dcrtait, en 1248, que les habitants slaves de quelques places
dpendantes du couvent de Bistorf, seraient chasss et remplacs par
des Allemands bons catholiques, au cas qu'ils refusassent d'abandonner
ce qu'il appelle leurs coutumes paennes. L'vque de Breslau
ordonnait, en 1495, que tous les paysans polonais d'une place appele
Woitz, apprissent en deux ans l'allemand, sous peine d'expulsion.]

[Note 13: _Gebhardi Geschichte der Wenden_, p. 260. Cet auteur n'est
nullement favorable aux Slaves, et son ouvrage est fait sur les
tmoignages d'un autre crivain allemand, contemporain de ces
vnements.--Helmold, _Chronicon Slavorum_.]

[Note 14: Les Slaves, forcs de se conformer extrieurement aux rites
du christianisme, depuis environ soixante ans, se soulevrent avec
succs contre leurs oppresseurs en 1066 anne de la conqute de
l'Angleterre par les Normands. Ils dtruisirent toutes les glises,
tous les couvents, sacrifirent  leurs dieux, dans la ville de
Lubeck, l'vque de Mecklembourg, et chassrent de leur pays les
Allemands et les Danois. Krouko, prince de l'le de Rugen, qu'ils
appelrent au trne, conquit le Holstein, et le conserva  la paix
qu'il fit accepter aux Danois et aux Allemands. Les Slaves rtablirent
le culte idoltre de leurs pres, et jouirent d'une paix complte
pendant quarante annes. Mais Krouko fut tu au commencement du XIIe
sicle. Les agressions des Allemands et des Danois recommencrent, et
les Slaves soutinrent cette lutte ingale jusqu'en 1168. Cette
anne-l, leur roi Pribislav reut le baptme et fut cr prince de
l'Empire germanique; ses descendants continuent, dans la maison
princire de Mecklembourg, la seule dynastie slave encore subsistante.
L'le de Rugen, le dernier rempart de l'indpendance et de l'idoltrie
slaves, fut conquise et convertie l'anne suivante, 1169, par Waldemar
Ier, roi de Danemark. Les descendants du roi national de l'le se sont
perptus jusqu' nos jours, et sont reprsents par le prince de
Putbus. La langue slave alla en s'teignant dans les contres qui
entourent Leipsig jusqu' la fin du XIVe sicle, et le dernier homme
qui la parla en Pomranie, mourut, dit-on, en 1404. Le service divin
dans la mme langue se continua  Wustrow dans le duch de Lunebourg,
royaume du Hanovre, jusqu'au milieu du XVIIIe sicle. Les habitants du
district de Luchow, situ dans le mme duch et qui s'appelle
communment Wendland ou terre des Wendes ou Slaves, parlent encore
aujourd'hui un dialecte particulier d'allemand, mlang de mots
slavons. Les seuls Slaves de l'Allemagne qui ont conserv leur
nationalit, sont les Wendes de Lusace, dont nous avons dj parl.]

En rappelant cet assassinat d'une nation par l'autre, je n'ai pas
cout les accusations intentes par le parti opprim. Les plaintes de
la victime se sont perdues dans la suite des temps, et les Slaves de
la Baltique n'ont pas eu, comme les Mexicains, un Ixtlilxochilt, comme
les Pruviens, un Garcilasso de la Vega, pour dnoncer  la postrit
les griefs de leur nation. C'est des oppresseurs eux-mmes, qu'est
parti le premier tmoignage contre les cruauts de leurs compatriotes,
et il faut le dire  l'honneur de l'humanit, il s'est trouv, parmi
les Allemands, des gens vertueux, de vritables prtres du Christ, qui
levrent une voix courageuse contre la conduite barbare et inhumaine
des princes et des nobles; car, sous le prtexte de convertir les
Slaves idoltres  la religion chrtienne, ils leur faisaient prouver
une oppression plus cruelle que les perscutions exerces par des
paens.

On dira peut-tre,  quoi bon ranimer le souvenir d'anciennes cruauts
qu'il vaut mieux ensevelir dans l'oubli du pass? Sans doute; mais
malheureusement le contraire a lieu. Depuis quelques annes, une lutte
s'est tablie entre les crivains slaves et allemands; et tous, dans
leur polmique, donnent une grande importance  l'histoire de leurs
mutuelles relations. Mais, ce qui est le plus regrettable, les
animosits nationales entre les deux races ne se sont pas bornes aux
crits des historiens: elles ont t entretenues par les pamphlets,
les journaux, et ont mme abouti  des collisions, comme  Posen et 
Prague. Cette malheureuse disposition se dveloppe avec une trs
grande force, et l'on peut craindre qu'elle ne produise de tristes
rsultats pour les deux races humaines et pour l'humanit en gnral;
on n'a donc nullement le droit, suivant moi, de prsenter, sous des
couleurs favorables, une injustice qui est un fait: il vaut mieux
l'exposer devant le tribunal de l'opinion publique en Europe, qui
trouvera, peut-tre, quelques moyens de remdier, avant qu'il soit
trop tard, aux consquences, autrement invitables, de ce dplorable
tat de choses. Il est d'ailleurs impossible de comprendre nettement
tout l'effet des doctrines religieuses sur le caractre national des
Slaves. La propagation de ces doctrines parmi cette mme nation,
concorde avec les causes de son succs et de sa chute.

Je dsire surtout que les protestants trangers, acquirent une
connaissance parfaite des causes et des effets auxquels je fais
allusion; eux seuls, en effet, pourront se former une juste ide de
l'histoire religieuse des Slaves et du mouvement religieux qui, sans
aucun doute, suivra le mouvement politique qui agite aujourd'hui cette
nation avec une force sans cesse croissante.

Mais, avant de dcrire la conversion des nations slaves  la religion
de l'vangile, je ferai une espce de tableau de leur idoltrie, de
leurs moeurs, coutumes, de l'tat de leur civilisation sous le
paganisme. La condition sociale et morale d'un peuple a toujours une
grande influence sur ses rvolutions religieuses.

Les Slaves, dit Procope[15], honorent un Dieu, matre du tonnerre;
ils le reconnaissent pour le seul Dieu de l'univers, et lui offrent
des animaux et diffrentes sortes de victimes. Ils ne croient pas que
le destin ait aucun pouvoir sur les mortels. Sont-ils en danger de
prir par la maladie ou le fer de l'ennemi, ils font voeu  Dieu de
lui offrir des sacrifices s'ils chappent  la mort. Ils honorent
encore les fleuves, les nymphes, et quelques autres divinits; ils
leur offrent des sacrifices et font en mme temps des pratiques de
divination. Ce tableau de la religion slavonne s'accorde avec le
rcit de Nestor; il raconte que la principale divinit des Slaves,
adore  Kioff,  Novgorod et ailleurs, tait Proun, ou le tonnerre.
Cette idole tait en bois, avec une tte d'argent et des moustaches
d'or. Le mme auteur cite les noms d'autres divinits, mais sans
dcrire leurs attributs[16].

[Note 15: _De Bello Gothico._]

[Note 16: Nestor, moine de Kioff, le plus ancien historien des Slaves,
vivait dans la seconde moiti du XIe sicle.]

Les dtails que les chroniqueurs bohmes et polonais donnent sur les
anciennes divinits de leur pays, laissent beaucoup  dsirer. Ce sont
des traditions recueillies long-temps aprs la disparition de
l'idoltrie; et leur tentative de les accorder avec la mythologie
grecque et romaine, donne  penser que leur imagination a souvent
suppl au manque de connaissances prcises sur ce sujet. Les seules
divinits que l'on puisse affirmer avoir t adores dans la patrie
primitive des Slaves, c'est--dire la Pologne et la Russie, sont
celles dont le souvenir se conserve encore, en partie, dans les chants
populaires, les ftes et les superstitions de ces contres. Les
principales de ces divinits sont: _Lada_[17], que l'on croit la
desse des plaisirs et de l'amour; _Kupala_, le dieu des fruits de la
terre; et _Koleda_, le dieu des ftes. Le nom de _Lada_, dans
certaines parties de la Russie, reparat dans des chants et des danses
qui ne reviennent qu' certaines saisons de l'anne. La fte de
_Kupala_ se clbre, le 23 juin, par des feux de joie autour desquels
le peuple danse. Ce dieu a ainsi survcu  l'extinction de l'idoltrie
nationale, et son culte se perptue en un certain degr dans plusieurs
parties de la Pologne et de la Russie; la jeunesse des villages danse
autour de feux allums, le soir avant la Saint-Jean-Baptiste (23
juin): elle donne  ce saint le nom de _Jean Kupala_[18]. La fte de
_Koleda_ a lieu le 24 dcembre, et il est  remarquer qu'en Pologne et
dans plusieurs autres parties de la Russie, ce nom remplace celui de
fte de Nol: on s'en sert encore pour plusieurs crmonies pratiques
en ce jour.

[Note 17: _Lad_ signifie, dans les langues slaves, _ordre_, _tact_, et
sert de racine  plusieurs mots.]

[Note 18: Il faut remarquer que, dans beaucoup de contres, le soir de
la Saint-Jean, on allume des feux de joie, qui probablement ont
rapport au solstice d't.]

Quant au culte des nymphes des rivires, dont parle Procope, on peut
en retrouver des traces de nos jours. La croyance aux fes et aux
autres tres fantastiques qui habitent les bois, l'eau et l'air, est
encore vivace chez les paysans de plusieurs contres slaves, et s'est
conserve dans de nombreuses traditions populaires, dans des chants et
des pratiques superstitieuses. Tous ces restes de la mythologie
slavonne ont t recueillis avec un soin particulier, et les travaux
de quelques savants slaves ont jet une vive lumire sur cette
question. Toutefois, les seules donnes certaines que nous ayons, sont
ce que rapportent, sur les Slaves de la Baltique, des auteurs
europens, voisins de ces peuples et tmoins oculaires (du moins
quelques-uns) de ce qu'ils dcrivent. Un hasard heureux a mme
conserv jusqu' nos jours les objets qu'adoraient les Slaves[19]. Je
donnerai donc sur l'idoltrie slave, des dtails que l'on peut
admettre comme positifs.

[Note 19: Une collection considrable d'antiquits slaves fut trouve,
vers la fin du XVIe sicle, en creusant le sol, dans le village de
Prillwitz, sur le lac Tollenz, dans le Mecklembourg. On croit que ce
village occupe la place o Rhetra, temple clbre des Slaves, fut
lev. Cette dcouverte resta ignore du monde savant jusqu'en 1771,
o le docteur March, chapelain du duc de Mecklembourg, en publia une
description accompagne de gravures. Ces antiquits furent trouves
dans deux vases de mtal qu'on croit avoir servi aux sacrifices, et
qui taient placs de manire que l'un servt de couvercle  l'autre.
Quelques inscriptions taient graves sur ces vases; malheureusement
on les fondit pour faire une cloche, avant de les donner  examiner 
des personnes comptentes en inscriptions. Ces vases renfermaient des
idoles et quelques objets qui servaient  l'accomplissement des
sacrifices. Tous ces objets sont composs du mlange de divers mtaux,
mais non dans la mme proportion; plusieurs contiennent beaucoup
d'argent, tandis que d'autres n'en ont pas du tout. Quelques-uns
portent des inscriptions slaves, en caractres runiques, mais mutiles
pour la plupart.]

La divinit la plus clbre des Slavons de la Baltique tait
_Sviantovit_ ou _Sviantovid_[20], dont le temple et l'idole taient 
Arkona, capitale de l'le de Rugen. En 1168, Waldemar, premier roi de
Danemarck, dtruisit ce dernier vestige de l'idoltrie slave. Un
historien danois contemporain, Saxo Grammaticus, qui, probablement,
assistait  l'expdition[21], donne les dtails suivants sur
Sviantovit et son culte:

Au milieu de la ville, sur un terrain aplani, s'levait un temple,
construit artistement en bois. Sa magnificence et la saintet de
l'idole qu'il renfermait, l'avaient mis en grande vnration.

[Note 20: Le premier de ces noms signifie en slavon _saint_ guerrier
ou conqurant, le second _sainte vue_; la description de l'idole
montrera que les deux interprtations se justifient galement bien.]

[Note 21: Il tait secrtaire d'Absalon, archevque de Lund, qui
commandait l'expdition sous le roi.]

Les murs intrieurs de l'difice taient d'un travail achev, et
couverts des images de divers objets, peintes d'une manire grossire
et imparfaite. Il n'y avait qu'une seule entre; le temple lui-mme
avait une double enceinte. L'enceinte extrieure consistait en une
muraille surmonte d'un toit peint en rouge. La partie intrieure,
surmonte par quatre poteaux, avait, au lieu de murailles, des
tentures de tapisserie. Le mme toit les abritait toutes deux. L'idole
place dans cet difice, dpassait de beaucoup la taille humaine. Elle
avait quatre ttes et autant de cous, deux poitrines et deux dos,
tourns de cts diffrents. La barbe tait soigneusement peigne, et
la chevelure rase de prs. Dans la main droite, elle tenait une corne
faite de plusieurs mtaux; et, chaque anne, le prtre charg du
culte de cette idole, la remplissait de vin[22]. Le bras gauche de la
divinit tait courb, sur le ct, dans la forme d'un arc; son
vtement descendait jusqu'aux jambes, et celles-ci taient formes de
diffrentes sortes de bois si bien jointes, qu'un examen attentif
pouvait seul dcouvrir les pices du rapport. Les pieds posaient sur
le sol, o ils taient mme enfoncs. Non loin de l'idole, taient
rangs avec art, son pe, sa bride et les autres objets qui lui
appartenaient; parmi eux brillait surtout son pe, d'une grandeur
dmesure, avec une poigne d'argent et un fourreau d'un travail
merveilleux. Voici quelles taient les crmonies de son culte
solennel:--Tous les ans, aprs la moisson, la population s'assemblait
devant le temple; on y immolait des bestiaux, et on faisait un repas
solennel, considr comme une crmonie religieuse.

[Note 22: Peut-tre d'hydromel, boisson nationale des Slaves.]

Le prtre qui, contrairement  l'usage du pays, se faisait
reconnatre  la longueur de sa chevelure et de sa barbe, nettoyait
d'abord, au commencement de la crmonie, l'intrieur du temple, o
seul il avait accs. En accomplissant cette tche, il retenait avec
soin sa respiration, pour ne pas souiller la prsence de la divinit
par l'impuret d'une haleine mortelle. Il sortait du temple toutes les
fois qu'il voulait respirer. Le jour suivant, lorsque le peuple tait
runi devant les portes du temple, le prtre apportait la corne qu'il
avait prise aux mains de l'idole, et augurait du bonheur de l'anne
suivante d'aprs son contenu. Si la liqueur avait baiss, il prdisait
la disette, sinon l'abondance. Il ordonnait alors d'pargner les
provisions, ou bien d'en tre prodigue. Il renversait ensuite le
contenu de la corne aux pieds de l'idole, sous forme de libation, et
le remplaait par du vin nouveau; puis il adressait  sa divinit des
prires pour lui-mme, pour le salut de la contre et de ses
habitants, pour l'accroissement de leurs biens, pour la dfaite des
ennemis, et vidait la corne tout d'un trait. Aprs l'avoir remplie de
nouveau, il la replaait dans la main droite de l'idole. Un pais
gteau rond, fait avec du miel, lui tait aussi offert par le prtre.
Celui-ci plaait le gteau entre lui-mme et le peuple, et demandait
aux assistants s'ils pouvaient le voir par dessus. S'ils rpondaient
oui, il les invitait  se munir, pour l'anne suivante, d'un gteau
capable de le drober  leur vue. Il finissait par bnir le peuple, au
nom de l'idole, et par l'exhorter  tmoigner sa ferveur par des
sacrifices frquents, promettant, en rcompense, la victoire sur terre
et sur mer. Le reste du jour tait consacr  des festins, et
l'assemble consommait les offrandes faites au dieu. Dans cette fte,
l'intemprance tait un acte de pit, la sobrit un pch. Chaque
anne, hommes et femmes donnaient une pice d'argent pour l'entretien
et le culte de l'idole. Le tiers des dpouilles prises sur l'ennemi
lui tait consacr; on les devait  son appui. Le mme dieu avait 300
chevaux, autant de soldats, qui faisaient la guerre en son nom. Tout
leur butin revenait au prtre de l'idole; il l'employait  dcorer
l'intrieur du temple, et l'enfermait sous clef dans des salles
secrtes, o une immense quantit d'argent et de magnifiques
vtements, pourris par le temps, taient amoncels. Il y avait aussi
un nombre considrable d'offrandes faites par ceux qui dsiraient se
concilier la faveur du dieu. La Slavonie[23] n'tait pas la seule 
offrir de l'argent  cette idole: tous les rois voisins lui envoyaient
des prsents, sans penser au sacrilge dont ils se rendaient
coupables. Ainsi, entre autres, Sunon, roi de Danemarck[24], envoya
au dieu, pour se le rendre favorable, une coupe d'un travail achev,
prfrant  sa religion une religion trangre. Il fut puni de ce
sacrilge par une mort violente et misrable. Le mme dieu avait
d'autres temples dans diffrents endroits, sous la direction de
prtres d'un rang gal, mais d'un pouvoir moins tendu. Il avait
encore un cheval blanc, rserv exclusivement pour lui. C'tait un
pch d'arracher un crin de sa crinire et de sa queue; le prtre seul
pouvait lui donner de la nourriture et le monter.

[Note 23: Par Slavonie, les chroniqueurs germains entendaient
d'ordinaire le pays des Slaves de la Baltique.]

[Note 24: D'aprs l'_Histoire du Danemarck_, par Dahlman, ce roi est
Sunon-Grate, qui fut tu en 1157, et non le pre de Canut le Grand,
comme on le croit gnralement.]

Sviantovit (c'est le nom de l'idole) combattait sur ce cheval contre
les ennemis de son culte, suivant la croyance des Rugiens. Ce qui
avait donn lieu  cette croyance, c'est que souvent, le matin, on
trouvait dans l'curie, le cheval du dieu couvert d'cume et de sueur,
comme s'il avait pris un exercice violent et voyag durant la nuit. On
essayait de prvoir l'avenir au moyen de ce cheval, de la manire
suivante:--Avait-on rsolu de porter la guerre quelque part, on
plaait  terre, devant le temple, trois ranges d'pieux, et le
prtre, aprs avoir accompli les prires solennelles, les faisait
franchir au cheval. Si, en passant par dessus les pieux, il levait
d'abord le pied droit, les prsages taient favorables; s'il levait le
pied gauche, ou tous les deux  la fois, les prsages taient
contraires et l'expdition tait alors abandonne.

Suivant le mme auteur, Sviantovit avait un tendard qui donnait 
ceux qui le suivaient le privilge de faire tout ce qu'ils voudraient.
Ils pouvaient piller impunment, mme les temples des Dieux, commettre
toutes sortes de violences, sans qu'on les leur imputt  crimes.

Waldemar, roi de Danemarck et conqurant de Rugen, fit mettre en
pices cette idole si clbre. Les morceaux servirent  cuire des
aliments: circonstance qui contribua beaucoup  dtruire la croyance 
cette divinit.

Les dtails de ce culte, et la description de ce temple le plus
clbre parmi les Slaves, nous ont t conservs par un auteur
contemporain; ils sont authentiques, selon moi, et nous donnent une
ide exacte de l'idoltrie slave. Cette religion se perptua encore
sur les bords de la Baltique, trois sicles aprs la conversion des
autres nations slaves au christianisme.

D'autres tableaux de la mme idoltrie se retrouvent chez diffrents
crivains allemands qui vivaient dans le voisinage des Slaves de la
Baltique: quelques-uns mme les connaissaient particulirement.
Toutefois les limites de cet ouvrage ne me permettent pas d'entrer
dans de longs dtails, et je terminerai par le passage suivant
d'Helmold, prtre allemand du Holstein, qui avait eu des rapports
personnels avec les Slaves idoltres.

Les Slaves, dit-il, ont diffrentes sortes d'idoltrie, et ne
s'accordent pas entre eux dans leurs rites superstitieux.
Quelques-unes de leurs idoles ont des figures bizarres, comme l'idole
de Plunen (Plon, dans le Holstein), appele _Podaga_. Plusieurs dieux
sont censs habiter dans les bois, et n'ont pas d'images pour les
reprsenter, tandis que d'autres ont trois ttes et mme plus. Par
dessus tant de dieux auxquels ils attribuent la protection de leurs
champs et de leurs forts, et mme le pouvoir de dispenser les peines
et les plaisirs, ils placent dans le ciel un Dieu qui commande  tous
les autres, mais ne s'occupe que des choses clestes. Tous les dieux
sont issus de son sang, et sont plus puissants les uns que les autres,
selon qu'ils tiennent de plus prs au grand dieu qui leur assigne
leurs diffrents emplois. (_Chronicon Slavorum_, livre I, ch. XXIII.)
La thogonie slave ressemble  celle de la Grce; dans les deux, les
dieux et les demi-dieux sont issus de la divinit suprme et obissent
 ses commandements. Toutefois, ce n'est pas ici le lieu de chercher
les rapports de la mythologie slavonne avec la mythologie classique ou
indienne, et je dois passer  la description de l'tat moral de la
race qui croyait  cette mythologie.

Tous les auteurs qui ont observ les Slaves sur les bords du Danube et
les rivages de la Baltique, rendent un tmoignage favorable de leur
caractre national. Ils ne sont enclins ni  l'injustice ni  la
fraude, dit Procope; et l'empereur Maurice rapporte qu'ils ne
retenaient pas leurs prisonniers, comme les autres nations, dans un
perptuel esclavage; ils leur permettaient, aprs un certain temps, de
retourner dans leur patrie en payant une ranon, ou de rester parmi
eux, libres et bien traits[25]. La vertu principale des Slaves est
l'hospitalit; sous ce rapport, ils l'emportent sur toute autre
nation. Les empereurs Maurice et Lon le philosophe[26], rapportent
que les Slaves accueillaient les voyageurs avec la plus grande
bienveillance. Ils les conduisaient dans d'autres villes, pourvoyaient
 tous leurs besoins, les confiaient mme en garde  quelques-uns de
leurs compatriotes qui rpondaient de leur sret  la personne qui
les avait amens. S'il arrivait quelque mal  l'tranger, malgr la
vigilance de son hte, celui-ci tait puni par ses voisins ou par ceux
qui lui avaient confi le voyageur. L'hospitalit que les Byzantins
vantent dans les Slaves du Sud, tait en gal honneur chez les Slaves
de la Baltique. Adam de Brme dit[27], qu'aucune nation ne les
surpassa en douceur de moeurs, en hospitalit et en obligeance.
Helmold, qui les avait visits lui-mme en compagnie de l'vque
d'Oldembourg,  l'poque de leur exaspration contre les chrtiens
leurs voisins, en fait le plus grand loge. Il dit avoir appris par
exprience ce qu'il savait dj par ou dire, que les Slaves sont le
peuple le plus hospitalier. Si l'un d'eux, ce qui tait bien rare,
tait convaincu d'avoir conduit un tranger ou de lui avoir refus
l'hospitalit, on avait le droit d'incendier sa maison et ses biens,
tous le traitaient d'infme, de sclrat qui mritait la rprobation
universelle. Le biographe de saint Othon dit que les Pomraniens
tiennent toujours leurs tables charges de viandes et de boissons[28],
afin que le matre de la maison puisse les offrir  ses htes et aux
trangers  tous les moments de la journe. Le mme auteur ajoute ce
qui suit sur la probit des Slaves. Il rgne parmi eux une telle
confiance, dit-il, ils sont si peu enclins au vol et  la fraude, que
jamais ils ne ferment ni leurs coffres ni leurs caisses. Ils ne
connaissent ni clefs ni verroux, et grand est leur tonnement de voir
ferms les coffres et les malles de l'vque. Ils placent leur linge,
leur argent, leurs objets prcieux dans des caisses et des tonneaux
simplement recouverts; ils ne craignent pas le vol, ils ne savent ce
que c'est. Mais la particularit la plus curieuse que cet auteur
rapporte sur les Slaves de Pomranie, c'est qu'ils reprochaient au
Christianisme son immoralit et surtout le vol et le brigandage qui
dominaient chez les chrtiens, ils blmaient aussi les cruauts qu'ils
exeraient les uns sur les autres[29].

[Note 25: _Strategicum_, lib. XI, cap. VIII.]

[Note 26: _Strategicum_, loco citato, et Leonis imperatoris _tactica_,
cap. XVIII, sec. 102, 103.]

[Note 27: Moribus et hospitalite nulla gens honestior ac benignior
potest inveniri. (_Historia ecclesiastica_, lib. II, cap. XII.)]

[Note 28: _Vita S. Othonis_, cap. LX.]

[Note 29: At illi (Pomeranii) inquiunt, nihil nobis ac vobis, patri
leges non dimittimus; contenti sumus religione quam habemus. Apud
Christianos, aiunt, fures sunt, latrones sunt; cruciantur pedibus,
privantur oculis, et omnia genera scelorum, christiani exercent in
christianos: absit a nobis religio talis. (_Vita S: Othonis_, cap.
XXV, p. 673.)]

Les Byzantins et d'autres auteurs de l'Occident ont beaucoup vant la
chastet et la fidlit conjugale des femmes slaves. L'empereur
Maurice[30] dit qu'elles sont des pouses dvoues et que souvent
elles s'immolaient sur le cadavre de leurs maris.

[Note 30: _Strategicum_, lib. XI, cap. VIII. L'empereur Lon le
Philosophe rpte la mme chose dans sa _Tactique_, chap. XVIII, sec.
105. Quelques crivains regardent cette coutume comme indiquant chez
les Slavons une origine indienne.]

L'Anglo-Saxon saint Boniface, l'aptre de la Germanie, parle des
Slaves dans une lettre adresse  son compatriote Ethelbald, roi de
Mercie, qu'on accusait de moeurs dsordonnes[31]. Cette nation, la
plus dtestable de toutes, comme il l'appelle  cause de son
idoltrie, a, dit-il, un tel respect pour la fidlit conjugale, que
les femmes se tuent  la mort de leurs maris, et tous vantent  l'envi
leur dvouement. Il parat que les femmes slaves partageaient avec
leurs maris les difficults des expditions et mme les dangers du
combat. Quand les Avares, en 625, firent une tentative infructueuse
contre Constantinople, beaucoup de Slaves qui avaient pris part 
l'expdition y prirent, et les Grecs trouvrent, aprs leur retraite,
beaucoup de femmes parmi les morts[32].

[Note 31: Lettre de saint Boniface dans les _Antiquits slaves_ de
Szaffarik.]

[Note 32: Stritter, vol. II, p. 72.]

Voici comme Helmold, que j'ai dj cit, parle de leurs liens et de
leurs affections de famille[33]: L'hospitalit et l'amour des parents
sont aux yeux des Slaves les premires vertus. On ne trouve chez eux
ni pauvre ni mendiant; car, lorsque quelqu'un, soit par faiblesse,
soit par l'effet de l'ge, ne peut plus pourvoir  ses besoins, ses
parents le recueillent avec empressement.

[Note 33: _Chronique des Slaves_, chap. XII.]

J'ai cit l'expression de Herder, o il dit que les Slaves menaient
une vie joyeuse et embellie par la musique: l'anecdote suivante,
rapporte par les crivains byzantins, prouve quel amour les Slaves
avaient pour la musique et dans quelle paix ils vivaient lorsque leurs
voisins les laissaient en repos.

En 890, pendant la guerre contre les Avares, les Grecs firent
prisonniers trois trangers qui, au lieu d'armes, portaient des
cistres. L'empereur leur demanda qui ils taient. Nous sommes Slaves,
dirent-ils, et nous habitons  l'extrmit de l'Ocan occidental (mer
Baltique). Le khan des Avares a envoy des prsents  nos chefs et
nous a demand des troupes pour combattre les Grecs. Nos chefs ont
reu les prsents, mais nous ont envoys au khan des Avares rpondre
que notre loignement nous empche de lui porter secours. Nous avons
t nous-mmes quinze mois en chemin. Le khan, plein d'gards pour
notre caractre sacr d'ambassadeurs, nous a laiss retourner dans
nos foyers. Nous avons entendu parler des richesses et de la
bienveillance des Grecs, et nous avons saisi cette favorable occasion
de pntrer en Thrace. Nous ne connaissons pas l'usage des armes, nous
ne jouons que du cistre. Chez nous, il n'y a pas de fer: nous menons
une vie calme et pacifique sans avoir de guerre, et nous consacrant
uniquement  la musique.

L'empereur admira le caractre paisible de ce peuple, la haute et
vigoureuse stature de ces trangers; il les accueillit avec
bienveillance et leur fournit les moyens de regagner leur patrie.
(Stritter, _Memori populorum_, vol. II, p. 53, 54). Cette anecdote
nous fait croire que les rcits rapports par les anciens sur la
flicit et l'innocence des Hyperborens, ne sont pas si dnus de
fondements qu'on le croit gnralement. J'ai dj cit le passage de
Herder o il dcrit l'tat avanc du commerce et de l'industrie chez
les Slaves, et je n'ai pas besoin de rpter les tmoignages varis
des crivains contemporains, sur lesquels il a appuy le tableau qu'il
en trace.

Telle tait la condition morale d'un peuple que les Allemands ont
extermin ou rduit en esclavage. Il ne faudrait pas croire cependant
que les Slavons, pour tre aussi industrieux, aussi pacifiques que les
Pruviens, fussent aussi peu propres que ce peuple  la guerre. Il est
trs vrai, comme Herder l'a observ, qu'ils payaient d'eux-mmes un
tribut pour avoir le droit d'habiter en paix leur patrie. Cependant,
quand les circonstances les contraignaient  la guerre, ils devenaient
terribles pour leurs oppresseurs. Dans les combats, ils dployaient un
courage, une adresse, une constance dans les souffrances et les
fatigues, qui rappelle les indomptables Indiens de l'Amrique
septentrionale, plutt que les Pruviens si soumis. Les crivains
byzantins qui connaissaient les Slaves par leurs observations
personnelles, racontent qu'ils marchaient au combat sans tuniques et
sans manteaux, et n'ayant qu'une sorte de caleon pour couvrir leur
nudit. Ils n'avaient point d'armures, ils ne portaient que des
pieux, quelques-uns seulement y joignaient des boucliers. Ils se
servaient d'arcs et de flches courtes, trempes dans un poison
violent. Ils combattaient toujours  pied, et taient trs habiles 
se dfendre dans les dfils, dans les bois, et dans tous les lieux
d'un difficile accs. Par des manoeuvres adroites, ils savaient
attirer l'ennemi dans des embuscades en simulant la retraite. Ils
taient des plongeurs expriments et pouvaient rester sous l'eau plus
long-temps que personne, en recevant l'air au moyen de longs roseaux
qui s'levaient au-dessus de l'eau.

Ils taient trs adroits  surprendre leurs ennemis dans des
rencontres particulires, et Procope en cite un exemple curieux:
Blisaire assigeait la place de Terracine, en Italie, et dsirait
vivement s'emparer de quelque assig. Dans son arme se trouvaient
beaucoup de Slaves, qui, chez eux, sur le Danube, s'exeraient  faire
des prisonniers en se cachant sous les pierres et parmi les
broussailles: Blisaire offrit une riche rcompense  celui qui lui
ramnerait tout vif un Goth assig.  un certain endroit, prs des
remparts, les Goths venaient d'ordinaire couper de l'herbe. Un jour,
ds le matin, un Slave s'y trana en rampant parmi les hautes herbes
et s'y blottit. Un Goth sort de la ville, et s'avance sans souponner
le danger dont il s'approche, et tout occup  surveiller les
mouvements du camp ennemi. Tout--coup le Slave s'lance de sa
cachette, saisit le Goth par derrire et comprime ses mouvements avec
tant de vigueur, que celui-ci ne put faire de rsistance et se laissa
emporter jusqu'au camp[34].

[Note 34: _De Bello Gothico, apud Stritter_, vol. II, p. 31.

L'empereur Maurice dcrit avec dtail la manire dont les Slaves font
la guerre. Sir Gardner Wilkinson a fait la remarque que la manire
dont les Montngrins de nos jours font la guerre, est tout--fait la
mme. (Voir son livre: _Dalmatie et Montngrins_, vol. 1, p. 35.)]

Les Slaves se rapprochaient encore des Indiens de l'Amrique
septentrionale, par leur constance  supporter les tortures que leur
faisaient subir leurs ennemis, pour apprendre le nombre et la position
de leur arme. Ils se laissaient mourir dans les tourments les plus
cruels, sans rpondre  une seule question et sans faire entendre une
seule plainte[35].

[Note 35: Stritter, _Memori populorum_, vol. II, p. 89.]

Les exploits militaires des Slaves ne se bornent pas  ces faits
individuels qui demandent plus d'adresse que de valeur. On en trouve
la preuve dans les invasions que les Slaves firent  travers l'Empire
grec. Ils tendirent leurs dvastations de la mer Noire  la mer
Ionienne, dfirent souvent les Grecs, surtout  Andrinople en 551, et
pntrrent jusqu'aux portes de Thessalonique et de Constantinople.
Cependant ils furent quelques temps soumis  la nation des Avares
d'Asie; ils combattirent avec valeur  l'avant-garde de leurs
conqurants, et firent voir leur courage  l'attaque de Constantinople
en 626, qu'ils faillirent emporter d'assaut[36].

[Note 36: J'ai rapport plus haut que, dans cette invasion, on trouva
des femmes slaves au milieu des cadavres de leurs maris. Les Grecs
appelrent les Avares contre les Slaves, mais bientt aprs, les mmes
Slaves reparurent sous la domination des Avares, et beaucoup plus
terribles qu'auparavant. Neuf sicles plus tard, un vnement
semblable se reprsentait avec les descendants de ces Slaves, avec les
Serviens. Ils imploraient en vain contre les Turcs, l'assistance des
Chrtiens de l'Occident, et surtout de l'empereur Sigismond. Livrs 
leurs seules forces, ils furent dfaits dans les plaines de
Kossovo-pol, par le sultan Bajazet, en 1386, et obligs de se
soumettre. Cinq ans aprs (1391), ils contriburent beaucoup  la
victoire des Turcs sur l'empereur Sigismond,  Nicopolis. Je dsire
vivement attirer l'attention des esprits rflchis sur cette
circonstance; il se peut que les populations slaves, dont l'opposition
 la Russie a mis obstacle jusqu'ici  ses projets d'agrandissement,
dsesprent un jour de l'assistance de l'Occident, et contribuent le
plus puissamment  l'excution de ces mmes projets.]

Le territoire que les Slaves conquirent sur l'Empire grec, et qu'ils
occupent encore, s'tend jusqu'aux environs d'Andrinople. Pendant deux
sicles et mme plus, ils furent matres presque de toute la
More[37]. Au Nord, ils dfendirent trois cents ans leur indpendance
et l'idoltrie de leurs pres contre le Danemarck, l'Allemagne, et 
l'occasion, contre leurs frres convertis de Pologne.

[Note 37: Voir l'appendice 6.]

Malgr les changements qu'ont fait subir au gnie de la nation slave
l'influence du temps, la forme du gouvernement, la religion, le climat
et les autres circonstances, il n'a subi aucune altration dans ses
caractres essentiels; j'ai donn tous ces dtails, parce qu'ils nous
apprennent  apprcier les causes qui ont eu de l'influence sur
l'histoire politique et religieuse des Slaves. Ils nous montrent
encore ce que nous pouvons craindre et esprer du mouvement qui agite
aujourd'hui cette race d'une manire si puissante.

Le caractre doux et pacifique de la race slave, la rendait
particulirement propre  recevoir la doctrine de l'vangile. Aussi le
Christianisme fit parmi elle de rapides progrs, quand il fut prch
dans la langue nationale et par des missionnaires qui ne souillaient
pas leurs travaux vangliques par des vues d'intrt tout personnel.
Mais on rsista au Christianisme jusqu' la mort, toutes les fois
qu'il devint un instrument politique et qu'il changea les sublimes
prceptes de l'vangile, la douceur, la patience et l'humilit, en
doctrines viles de soumission absolue au joug abhorr des
envahisseurs. Ce fut malheureusement ce qui arriva aux Slavons de la
Baltique. Leur conversion par les Allemands quivalut  leur
destruction. Les quelques mots de Herder que j'ai dj cits, le
rappellent d'une manire bien plus vridique. Les Slaves furent ou
extermins ou rduits en esclavage dans toutes les provinces, et les
nobles et les vques se partagrent leurs dpouilles[38].

[Note 38: Une vive peinture de l'oppression exerce par les Allemands
sur la nation slave, se trouve dans le discours adress  Lubeck, par
un chef slave,  l'vque d'Oldenbourg. Helmold, qui tait prsent, le
rapporte ainsi: L'vque invitait les Slaves  se rendre 
Oldenbourg,  abandonner leurs idoles pour recevoir le baptme, et
renoncer surtout au pillage et  l'assassinat. Pribislav lui
rpondit:--Vnrable prlat, vos paroles sont les paroles de Dieu,
elles sont utiles  notre salut; mais pouvons-nous suivre la voie que
vous nous tracez, au milieu des maux qui nous environnent? Si vous
voulez les connatre, coutez patiemment mes plaintes. Le peuple que
vous voyez est votre peuple, et nous vous dcouvrirons nos besoins,
car c'est  notre vque de nous prendre en piti. Nos matres nous
oppriment avec tant de rigueur, nous imposent tant de tributs et un
esclavage si dur, que la mort nous est plus dsirable que la vie.

Cette anne mme, nous autres, habitants de ce petit coin de terre,
nous avons pay au duc, mille marcs, cent au comte, et cela ne suffit
pas encore, et chaque jour nous sommes pressurs jusqu' l'puisement
de nos ressources. Comment pourrions-nous pratiquer une nouvelle
religion? Comment fonder des glises et recevoir le baptme, lorsque
nous pouvons tre forcs chaque jour  prendre la fuite; s'il y avait
l au moins un lieu de refuge pour nous! Traversons-nous la Travne,
(Trawe, dans le Holstein), mmes calamits nous attendent; nous
retirons-nous  la rivire Panis (Peine en Pomranie), partout les
mmes maux. Quelle ressource nous reste, sinon de quitter la terre, de
nous embarquer sur mer, et de vivre  la discrtion des vagues? Est-ce
notre faute si, chasss de notre pays, nous troublons la paix des
mers; si nous prlevons nos moyens d'existence sur les Danois et sur
les marchands qui passent? Nos matres ne sont-ils pas responsables
des injustices o ils nous rduisent?

L'vque lui reprsenta que cette perscution cesserait du jour o ils
seraient chrtiens; Pribislav rpondit: Si vous dsirez que nous
embrassions votre religion, assurez-nous les mmes droits dont
jouissent les Saxons dans leurs fermes, et de nous-mmes nous nous
ferons chrtiens, nous btirons des glises et paierons les dmes.
(Helmold, _Chronicon Slavorum_.)

Outre Helmold, un autre missionnaire allemand, Adam de Brme, a dcrit
la tyrannie exerce sur les Slaves par les Allemands, sous prtexte de
religion (Voir son _Histoire ecclsiastique_, livre III, chap. XXV).
J'ai eu l'occasion plus haut d'tablir que cette perscution continua
long-temps aprs la conversion des Slaves. On rencontre avec plaisir
une exception  cette conduite cruelle, dans les missions du prlat
allemand saint Othon, vque de Bamberg. Il arriva en Pomranie en
1125, sans forces militaires et connaissant parfaitement la langue du
pays. Ses prdications, jointes  son dsintressement et  son
affabilit, convertirent ces peuples, jusque-l rebelles,  toute
tentative d'une conversion force.]

Il en fut autrement chez les Slaves du Sud, l l'vangile fut prch
dans la langue nationale et ne devint pas un moyen d'acqurir la
richesse et le pouvoir.

Les progrs du Christianisme chez les Slaves doivent dater de leurs
rapports avec les Grecs. Car, malgr les hostilits qui sparrent de
bonne heure les deux nations, il y eut entre elles des relations
actives de commerce. Beaucoup de Slaves entrrent au service des
empereurs grecs, et quelques-uns, au VIe et au VIIe sicle, occuprent
des positions trs leves[39].

[Note 39: Stritter, vol. II, p. 6; le sige patriarcal de
Constantinople fut occup en 766 par un Slave (Stritter, vol. II, p.
80).]

Les Croates et les Serviens, appels par l'empereur Hraclius,
descendirent du nord des monts Carpathes et s'tablirent dans le pays
qu'ils occupent aujourd'hui. Ils furent les premiers Slaves chez qui
le Christianisme devint la religion dominante. Le roi de Bulgarie[40]
se convertit en 861, et c'est dans ce pays que s'tablit d'abord
l'glise chrtienne slave, par la traduction des critures.
L'tablissement de cette glise s'accomplit dans la Grande-Moravie.

[Note 40: Les Slaves qui s'taient tablis graduellement dans la
Moesie, province grecque, furent conquis en 679, par les Bulgares.
Cette nation, grossire et peu nombreuse, imposa son nom aux vaincus,
mais adopta leur langue, leurs moeurs, et, au bout de deux sicles, se
trouva compltement fondue avec les Slaves. La Bulgarie soutint des
luttes sanglantes contre l'Empire grec et d'autres peuples voisins;
mais, aprs une guerre malheureuse contre l'empereur Basile II, elle
fut conquise par lui et devint province grecque en 1018. En 1186, elle
recouvra son indpendance; mais, aprs beaucoup de vicissitudes, elle
fut soumise par les Turcs en 1389, et continua, jusqu' nos jours, de
former une province de l'Empire ottoman.]

Il ne faut pas confondre le royaume de la Grande-Moravie, avec la
province d'Autriche qui porte aujourd'hui ce nom. C'tait un tat
puissant, qui s'tendait des frontires de la Bavire  la rivire
Drina en Hongrie, et des bords du Danube et des Alpes, au Nord,
au-del des monts Carpathes, jusqu' la rivire Stryi dans le Sud de
la Pologne, et  l'Ouest jusqu' Magdebourg. Sa priode de grandeur
politique fut de peu de dure, mais son influence intellectuelle fut
prdominante durant cette courte priode et a laiss des traces qu'on
retrouve encore de nos jours. La traduction des critures et de la
liturgie grecque en langue slave, qui s'accomplit dans la
Grande-Moravie, est encore usite par tous les Slaves qui suivent
cette glise, et mme par une partie de ceux qui ont reconnu la
suprmatie du pape. Je donnerai donc quelques dtails sur ce sujet.

La Moravie tomba, comme les autres nations slaves, sous l'influence de
Charlemagne, et le reconnut, ainsi que Louis le Dbonnaire son fils,
pour son suzerain. La Moravie recouvra son indpendance en 873 sous
Sviatopluk ou Sviatopolk, courageux soldat et gouverneur habile. Ce
fut sous le rgne de Charlemagne que des missionnaires occidentaux y
introduisirent le Christianisme. On y rigea des vchs sous la
juridiction de l'archevque de Passau et sous celle de l'vque de
Salzbourg. Mais la conversion du peuple accomplie par des prtres
trangers, peu verss dans la langue du pays, ne fut que nominale.
Aussi le prince morave Rostislav, prdcesseur de Sviatopluk,
demanda-t-il en 863  l'empereur grec Michel, de lui envoyer des
hommes instruits qui connussent la langue slave. Ils devaient traduire
les critures en slavon, et organiser le culte public selon les moeurs
du pays. Laissons parler le plus ancien chroniqueur slave, Nestor,
moine de Kioff.

Les princes moraves, Rostislav, Sviatopolk et Kotzel, envoyrent dire
 l'empereur Michel: Notre contre a reu le baptme, mais nous
n'avons pas de prdicateurs clairs pour nous instruire et nous
traduire les livres sacrs; nous n'entendons ni le grec ni le latin.
Les uns nous enseignent une chose, les autres une autre, nous ne
pouvons donc comprendre ni le sens ni la porte des critures.
Envoyez-nous des doctes pour nous expliquer les critures et nous en
montrer le sens.

L'empereur Michel, aprs avoir entendu cette lettre, fit venir ses
philosophes et leur montra le message des princes slaves; ceux-ci lui
rpondirent: Il y a  Thessalonique un homme du nom de Lon. Ses deux
fils connaissent tous deux la langue slave et sont tous deux des
philosophes instruits. L'empereur fit dire  Lon d'envoyer  la cour
ses deux fils, Mthodius et Constantin. Ils vinrent, et Michel leur
dit: Les peuples slaves me demandent des savants pour leur traduire
les Saintes-critures. Sur l'ordre de l'empereur, ils allrent
trouver dans les pays des Slaves les princes Rostislav, Sviatopolk et
Kotzel.  leur arrive, ils composrent un alphabet slavon et
traduisirent les vangiles et les actes des aptres. Les Slaves furent
dans la joie en entendant chanter la magnificence du Seigneur dans
leur propre langue, lorsque les Grecs eurent traduit le psalmiste et
les autres livres. (_Annales de Nestor_, texte original, dition de
Saint-Ptersbourg, 1767, pages 20, 23.)

Quelques savants slaves de distinction pensent que Mthodius et son
frre Constantin, mieux connu sous le nom du moine Cyrille, ont
commenc la traduction des critures en Bulgare et invent alors
l'alphabet slavon. Mais que l'invention de l'alphabet et la traduction
des critures aient t effectues d'abord en Moravie ou y aient t
apportes par Mthodius et Cyrille, c'est dans ce pays que les pieux
travaux de ces saints hommes ont reu leur plus entier dveloppement,
par la complte organisation du service divin dans la langue du pays.

Toutefois, il faut remarquer cette circonstance-ci. Quoique Cyrille et
Mthodius aient tabli le service divin en slavon, selon les rites de
l'glise grecque, ils restrent toujours sous l'obissance du pape
romain, et ne passrent pas sous celle des patriarches de
Constantinople. C'tait prcisment alors le commencement de ce grand
dbat qui se termina par la sparation complte des deux glises.
L'tablissement du culte slave en Moravie, o le service latin avait
t introduit, excita la colre du clerg allemand qui en dnona les
auteurs au pape Nicolas Ier. Le pape somma les deux frres de
comparatre devait lui. Ceux-ci obirent et surent si bien se
justifier, que le pape Adrien Ier, successeur de Nicolas, confirma le
mode de culte qu'ils avaient tabli et cra Mthodius archevque de
Moravie. Cyrille refusa la dignit piscopale qu'on lui offrait en
mme temps, entra au couvent, et y mourut peu aprs. De semblables
accusations obligrent Mthodius  reparatre  Rome en 879. Il obtint
du pape Jean VIII, la confirmation de la liturgie slave, mais 
condition qu'en emploierait en mme temps le latin, et que celui-ci
aurait la prsance sur la langue slave. Les hostilits contre la
liturgie slave allrent toujours en croissant, et aprs la mort de
Mthodius, elles dgnrrent en perscution violente. Des prtres qui
dfendaient le culte de Dieu dans la langue nationale, furent chasss
de leur patrie par l'influence allemande. L'tat de Moravie fut
dtruit en 907 par les Magyars ou Hongrois idoltres. Quand les
conqurants furent convertis au Christianisme en 973, le service latin
fut tabli parmi eux, et la liturgie slavonne disparut. Elle subsista
quelque temps en Bohme et en Pologne. J'aurai plus tard occasion de
donner quelques dtails sur ce sujet dans les chapitres relatifs  ces
contres.

Les caractres slavons invents par Cyrille ne sont qu'une
modification de l'alphabet grec, avec l'addition de quelques lettres
empruntes aux alphabets orientaux, et qui ont pour but d'exprimer
certains sons particuliers au slavon, mais trangers  la langue
grecque. Le synode provincial de Salone (en Dalmatie), en 1060,
dclara cet alphabet slavon une invention diabolique et Mthodius un
hrtique. Cependant, de nos jours encore, il continue  tre en usage
dans les livres de pit, chez tous les Slaves qui suivent la religion
grecque, et mme parmi quelques-uns de ceux qui reconnaissent la
suprmatie du pape.

Un autre alphabet slavon est en usage pour les crmonies sacres dans
quelques glises de Dalmatie qui, fidles au dogme et aux rites de
l'glise catholique romaine, ont le privilge d'accomplir le service
divin dans leur langue. Il est connu sous le nom d'alphabet glagolite,
et son origine est attribue  saint Jrme, n en Dalmatie. Cette
opinion ne soutient pas l'preuve de la critique historique. Saint
Jrome est mort en 420, bien avant l'tablissement des Slaves dans sa
patrie. C'est pourquoi Dobrowski, un des savants slaves les plus
minents, a-t-il suppos qu'aprs la prohibition de l'alphabet de
Cyrille par le synode de Salone, en 1060, les caractres glagolites
ont t invents par quelques prtres slaves de Dalmatie, qui, pour
sauver la liturgie nationale, ont attribu ces caractres  saint
Jrme. Cette supposition, gnralement admise depuis quelque temps, a
t rfute par Kopitar, conservateur de la bibliothque impriale 
Vienne, qui fait autant autorit que Dobrowski sur les questions
slaves. Kopitar a tabli, par la dcouverte d'un vieux manuscrit
glagolite, que cet alphabet est au moins aussi ancien que celui de
Cyrille, bien qu'on ne puisse dterminer l'poque de son origine[41].

[Note 41: Voici un fait curieux. Les vangiles sur lesquels les rois
de France,  leur couronnement, prtaient serment dans la cathdrale
de Reims, sont slaves, crits en partie avec les caractres de
Cyrille, en partie avec les caractres glagolites. Pierre le Grand, en
visitant Reims, en 1719, dcouvrit le premier cette circonstance. Le
savant slave si connu, Hanka, a publi, en 1846,  Prague, une
histoire de ce manuscrit, illustre de _fac-simile_, etc. Voici ce
qu'il en dit: Ce manuscrit fut offert par l'empereur Charles III, roi
de Bohme, au couvent d'Emmas, comme un prcieux monument crit par
saint Procope, abb au couvent de Sazava. Il fut enlev du couvent par
les Hussites, qui le sauvrent de la destruction, dans leur vnration
respectueuse pour le rituel slave. On le trouve ensuite 
Constantinople, sans qu'on sache comment il y fut port. On croit
qu'il y fut envoy en prsent par le roi hussite de Bohme, George
Podiebrad,  l'poque o il ngocia un rapprochement avec l'glise
grecque. Ce livre tait magnifiquement reli, et enrichi d'or, de
pierres prcieuses et de saintes reliques. Un sicle environ plus
tard, en 1546, un peintre de Constantinople, nomm Paleokappas, qui
trafiquait d'objets prcieux, le porta au concile de Trente. Le
cardinal de Lorraine l'y acheta et en fit prsent  la cathdrale de
Reims, dont il tait archevque. Il disparut durant la premire
rvolution. Quelques annes plus tard, un Russe trs instruit,
Alexandre Tourguneff, le dcouvrit dans la bibliothque publique de
Reims, o il avait t dpos sous le consulat de Napolon; mais il
n'avait plus cette magnifique reliure qui l'avait fait placer parmi
les ornements du sacre des rois.]




CHAPITRE II.

BOHME.

     Origine de ce nom, et premiers temps historiques. -- Conversion
     au Christianisme. -- Vaudois rfugis dans ce pays. -- Rgne de
     l'empereur Charles VI. -- Jean Huss. -- Son caractre. -- Il se
     met  la tte du parti national  l'Universit de Prague. -- Son
     triomphe sur le parti allemand. -- Consquences. -- Influence des
     doctrines de Wicleff sur Jean Huss. -- L'archevque de Prague
     fait brler les ouvrages de Wicleff et excommunie Jean Huss. --
     Le pape cite Jean Huss devant son tribunal,  Rome. -- Jean Huss
     commence  prcher contre les indulgences du pape et est
     excommuni par le lgat du Saint-Pre. -- Concile de Constance.
     -- Arrive de Jean Huss  Constance. -- Son emprisonnement. --
     L'empereur s'oppose d'abord  la violation du sauf-conduit qu'il
     a donn, mais les pres du concile lui persuadent d'abandonner
     Jean Huss. -- Procs et dfense de ce dernier. -- Sa
     condamnation. -- Son supplice. -- Procs et supplice de Jrme de
     Prague.


La Bohme, quoique relativement d'une mdiocre tendue, occupe une des
premires places dans l'histoire religieuse de l'Europe. Par sa
position gographique, qui entame en forme de coin le corps
germanique, par le vif esprit de nationalit qui anime sa population
slave et que des sicles d'oppression n'ont pu dtruire, cette nation
mrite un intrt particulier de tous ceux que le progrs de
l'humanit ne trouve pas indiffrents. Nulle part, peut-tre,
l'influence des opinions religieuses sur le dveloppement national,
_et vice vers_, n'apparat avec autant d'clat que dans l'histoire de
ce pays, petit par son tendue, mais grand par ce qu'il a fait. Nulle
part on ne voit d'une manire aussi vidente qu'en Bohme, les
avantages de la libert religieuse et les tristes consquences de sa
suppression.

Le nom de Bohme tire son origine de la nation celtique des Boens, qui
occupaient ce pays au commencement de notre re, d'o le nom de
Boohemum (maison ou pays des Boens) est venu; il s'est chang en
Bohme, et est encore usit par l'Europe occidentale, mais non par les
habitants slaves du pays. La population teutonique des Marcomans occupa
ensuite la Bohme. Cette nation disparut au Ve sicle, aprs s'tre
runie aux Goths, aux Alains et aux autres nations, dans leur passage du
nord-est de l'Europe au sud-ouest. Derrire eux, les populations slaves
des Tchekhs occuprent les terres abandonnes par eux durant cette
migration que j'ai rappele dans le premier chapitre en citant les
paroles de Herder. Cette nation s'est maintenue dans le pays, et reoit
de l'Europe occidentale le nom de Bohmiens, bien que dans sa langue
elle conserve son ancien nom de Tchekhs, que lui donnent tous les autres
peuples slaves. La royaut de Bohme se constitua d'une manire
dfinitive sous Boleslav Ier (936-967) et s'adjoignit la province de
Moravie sous Brzetislav (1037-1055). Les rois de Bohme tombrent de
bonne heure sous l'influence des empereurs allemands, reconnurent leur
suzerainet, et en reurent la couronne royale  la fin du XIe sicle.
Pendant le XIIIe sicle, elle acquit une grandeur extraordinaire, mais de
courte dure, sous le roi Przemysl Ottokar, qui tendit sa domination
jusqu'aux rives de l'Adriatique[42]. Ce royaume devint trs florissant
sous la dynastie de Luxembourg, et c'est dans cette priode que prend
place le mouvement politique et religieux si connu qu'a suscit Jean
Huss.

[Note 42: Shakspeare n'aurait pas commis une erreur gographique si
grossire, en plaant ses hros naufrags sur les ctes de la Bohme
(_Rcits d'Hiver_, acte III, scne III), s'il avait choisi cette
priode pour la date de sa pice.]

Le Christianisme doit avoir pntr en Bohme vers l'poque de
Charlemagne, qui fit la guerre  ce pays et le contraignit  payer
tribut. Il s'affranchit cependant de la suzerainet des successeurs de
Charlemagne, et se plaa sous la protection de Swiatopluk, roi de la
Grande-Moravie, o, comme nous l'avons dit, les travaux apostoliques
de Mthodius et de Cyrille avaient tabli dfinitivement le
Christianisme. Mthodius baptisa le roi de Bohme, Borivoy, et donna 
la Bohme l'organisation religieuse qu'il avait fonde en Moravie.
Aprs la destruction du royaume de Moravie, l'influence croissante de
l'Allemagne sur la Bohme fit abandonner cette organisation
religieuse, c'est--dire le culte accompli dans la langue nationale
avec les rites et la discipline de l'glise grecque. On y substitua la
liturgie latine et les pratique de l'glise romaine. En 1094,
l'autorit ecclsiastique fit dtruire le dernier asile de la vieille
religion, le couvent bndictin de Sazava, et anantir les derniers
livres slaves qui subsistaient encore[43].

[Note 43: Voir Palacky, Geschichte Von Bohmen, vol. I, p. 339.]

Cependant, quoique interdites officiellement en Bohme, les glises
nationales doivent avoir continu en secret pendant de longues annes,
chez un peuple aussi attach  tout ce qui est national. Quoi de plus
naturel qu'il ait prfr le culte accompli dans sa langue  celui qui
empruntait une langue inconnue[44]. Ces glises ou congrgations
n'taient pas opposes aux dogmes fondamentaux de Rome ou  sa
suprmatie, la perscution changea leurs dispositions et leur appui
fut assur  tous ceux qui plus tard attaqurent les dogmes. De l'aveu
unanime des crivains protestants et catholiques, les Vaudois
perscuts en France trouvrent un refuge en Bohme et en Pologne.
D'aprs de Thou, le grand rformateur de Lyon, Pierre de Vaux
lui-mme, parcourut les contres slaves et s'tablit en Bohme. Le
savant Perrin dit la mme chose; Stranski[45], crivain protestant de
Bohme, s'exprime ainsi: Les derniers restes de l'idoltrie ou
l'influence des Latins avaient profondment altr le rituel grec. En
1176, de pieux personnages, disciples de Pierre de Vaux, chasss de
France et d'Allemagne, vinrent se rfugier en Bohme et s'tablirent
dans les villes de Zatec et de Lani. Ils se joignirent  ceux qui
suivaient l'glise grecque, et par leurs prdications rformrent le
culte qui s'tait altr.

[Note 44: Lenfant rapporte, d'aprs l'autorit de Spondanus, que le
pape Innocent IV accorda aux Bohmiens, vers la fin du XIIIe sicle,
d'accomplir le service divin dans leur langue (_Histoire des
Hussites_, vol. I, p. 3). Le jsuite bohmien Balbin, considre comme
un privilge glorieux pour les Slaves, d'avoir eu la permission
d'accomplir le culte divin dans leur langue.]

[Note 45: _Respublica Bohema_, cap VI; p. 272.]

Un autre crivain protestant, Francovitch, plus connu sous son nom
d'emprunt Illyricus Flaccius, prtend avoir lu un rcit des procdures
suivies par l'Inquisition en Pologne et en Bohme, vers 1330. Elles
tablissent que des souscriptions furent recueillies dans ces deux
pays, et envoyes aux Vaudois d'Italie, regards comme des frres et
des matres, et que plusieurs Bohmiens visitrent cette secte pour y
tudier la thologie. (_Catalogus testium veritatis_, cap. XV, p.
1505).

L'crivain catholique romain Hagec, s'exprime ainsi:

En 1341, des hrtiques appels _Grubenhaimer_ c'est--dire habitants
des cavernes, rentrrent en Bohme. Nous en avons parl plus haut, 
l'anne 1176. Ils s'tablirent dans les villes, surtout  Prague, o
ils pouvaient mieux se cacher. Ils prchaient dans quelques maisons,
mais avec beaucoup de mystre. Quoique connus de plusieurs, on les
tolra,  cause de la grande apparence de pit sous laquelle ils
savaient cacher leur perversit. (_Histoire de Bohme_, page 550.)

neas Sylvius, depuis le pape Pie II, prtend que les Hussites sont
une ramification des Vaudois. Il est, en effet, trs probable que
cette doctrine s'tait tendue au loin en Bohme, quand Jean Huss
commena  prcher contre Rome, et qu'elle contribua pour beaucoup aux
progrs de ses rformes.

La dynastie nationale de Bohme, qui occupait le trne mme avant
l'introduction du Christianisme dans cette contre, s'teignit dans la
ligne masculine, en 1306, avec Wenceslav II. La couronne de Bohme
passa alors dans la maison de Luxembourg, par le mariage d'lizabeth,
fille du dernier roi de l'ancienne dynastie, avec Jean de Luxembourg,
fils de l'empereur Henri VII.

Jean est clbre par ses exploits militaires, et surtout par sa mort
chevaleresque  la bataille de Crcy. On sait qu'il y combattit sans
motifs politiques, et seulement par amour des aventures. Charles, son
fils et son successeur, fut d'un caractre tout oppos. lev 
l'Universit de Prague, sous la direction des premiers savants de
l'poque, il fut un des plus rudits de son temps, et, sauf Jacques
Ier d'Angleterre, il n'a peut-tre pas eu son pareil sur le trne. Son
intelligence, cependant, tait d'un ordre plus lev que l'esprit de
ce pdant couronn assis sur le trne d'Angleterre: il le fit voir
dans ses crits, et surtout dans ses actes. Il y a, certes, une grande
diffrence entre la vie de Charles, crite par lui-mme, o il donne 
son fils les prceptes d'une humilit chrtienne, et le _Basilicon
doron_ de Jacques, rempli d'absurdes ides sur le pouvoir royal. La
diffrence des deux rgnes est bien plus grande encore; celui de
Jacques fut, au moins, insignifiant, celui de Charles est le rgne le
plus habile et le plus prospre qui ait rendu la Bohme heureuse.

Charles Ier de Bohme est plus connu de l'Europe occidentale sous le
nom de Charles IV, empereur d'Allemagne. Il est, en outre, clbre par
sa bulle d'or, qui rgla l'lection des empereurs. Il prit part encore
aux affaires de Rome, durant la priode si courte de libert dont elle
jouit sous le fameux tribun Cola de Rienzi.

 cette occasion, il eut une correspondance personnelle avec
Ptrarque. Son rgne, comme empereur, est compt parmi les rgnes
inactifs et insignifiants. Cependant, s'il se montra empereur inactif
en Allemagne, il fut, sans contredit, un grand roi pour la Bohme. Il
trouva ce pays puis par les guerres continuelles de son pre.
Celui-ci n'avait eu d'autre pense que d'en tirer de l'or et des
hommes pour ses expditions frquentes, sans grands scrupules sur les
moyens qui lui procuraient ces ressources; aussi son rgne avait-il
engendr de grands abus de toute espce.

Aussitt aprs son avnement, Charles s'appliqua  rformer tous ces
abus, et ses efforts honntes et persvrants pour amliorer l'tat
matriel, moral et intellectuel de son peuple, furent couronns d'un
brillant succs. Toutefois il n'apporta pas, dans ses rformes, la
main violente d'un despote. Souvent, en effet, des mesures bonnes dans
l'intention et mme dans leurs rsultats, abaissent le caractre de la
nation en l'asservissant  son gouvernement, et affaiblissent ou mme
dtruisent tous les germes de vertus viriles, car les socits sont
soumises aux mmes lois que les individus. Mais Charles respecta les
liberts constitutionnelles du royaume, quoiqu'elles missent obstacle
 quelques lois bienfaisantes qui devanaient leur poque. Par
l'influence de son caractre, il russit  rformer une grande partie
des abus les plus criants qui s'taient introduits dans l'ordre
ecclsiastique et civil du royaume. Il rprima l'avidit de beaucoup
de nobles; rtablit la scurit publique par des dits svres contre
les perturbateurs de haut et bas tage; protgea le faible contre le
fort; tendit, dans les villes, les franchises municipales qui avaient
augment leur population, leur commerce et leur industrie, et fit
fleurir l'agriculture. Il avait autant de soins pour le progrs
intellectuel que pour la condition matrielle de ses sujets. En 1347,
il fonda l'Universit de Prague sur le modle de celles de Bologne et
de Paris, en remplit les chaires des savants les plus illustres, et la
soutint de riches dotations. Les nobles efforts de ce roi pour
clairer ses sujets, montrent combien il devanait son sicle. Le
premier, il sut trouver les vritables moyens d'amliorer l'tat
intellectuel d'un peuple, en favorisant le dveloppement et la culture
de sa langue et de sa littrature nationale. Charles s'y appliqua avec
zle par la protection qu'il donna aux auteurs qui crivaient en
bohmien. Cette circonstance eut la plus grande influence sur les
progrs de la doctrine des Hussites. Dans d'autres contres, la
rforme religieuse servit au dveloppement de la langue nationale par
la traduction des critures, que les rformateurs rpandaient parmi le
peuple avec d'autres ouvrages crits dans la langue usuelle. En
Bohme, ce fut le dveloppement de la langue et de la littrature
nationales, qui fraya les voies  cette puissante rvolution
religieuse.

Charles, au dehors, avait maintenu soigneusement la paix avec ses
voisins; au dedans, il avait assur et affermi la tranquillit, en
chtiant avec svrit l'esprit turbulent de la noblesse. Ce repos ne
put pas touffer ce caractre martial des Bohmiens, dont ils avaient
fait preuve si souvent, surtout sous le rgne aventureux du roi
prcdent[46]. Charles rendit mme la valeur de ses sujets plus utile,
par l'organisation qu'il introduisit. Leur ardeur et leurs habitudes
belliqueuses s'entretinrent encore par le service que beaucoup de
Bohmiens prirent  l'tranger, lorsque la paix rgnait chez eux.

[Note 46: Il y a plusieurs anecdotes caractristiques sur l'esprit
chevaleresque qui animait les Bohmiens sous Jean de Luxembourg. Ce
monarque se prparait  marcher contre la Pologne: les nobles lui
reprsentrent que la constitution du pays les obligeait  rejoindre
ses tendards  l'intrieur de la Bohme, mais non  le suivre au-del
des frontires. Il se contenta de rpondre: J'irai seul au combat, et
je verrai qui de vous sera assez hardi, assez vil ou assez lche pour
ne pas suivre son roi. Ces paroles firent cesser toute rsistance.

Il arriva sur le champ de bataille de Crcy, lorsque les Franais
taient dj en droute. Il tait aveugle; ses suivants lui dirent o
en tait le combat, et l'invitrent  se soustraire  un danger
inutile. Le roi leur rpondit en bohmien: _Toho Buh da ne bude, aby
Kral czeski z bitwy utikal!_ ce qui signifie: J'en prends Dieu 
tmoin, on ne verra pas un roi de Bohme prendre la fuite! Ces
paroles inspirrent la confiance  la petite troupe de Bohmiens qui
l'accompagnait. Tous, se serrant autour de leur monarque aveugle, et
rsolus de mourir avec lui, se prcipitrent au milieu des Anglais,
quoique sans espoir de succs ou de salut. Sept grands de Bohme et
plus de deux cents cavaliers prirent en cette occasion.]

Tel tait l'tat de la Bohme avant la terrible commotion qu'elle
subit dans la premire moiti du XVe sicle, et qui est connue sous le
nom de guerre des Hussites. La Bohme tait, en quelque sorte, prte 
cette lutte effroyable contre les forces de l'Allemagne, augmentes
des anathmes de Rome et des croisades de l'Europe occidentale. Le
pays tait riche, clair, belliqueux: par dessus tout, le sentiment
national s'tait dvelopp d'une manire extraordinaire. Ce fut l,
selon moi, la source principale de l'nergie que les Bohmiens
dployrent dans la dfense de leur indpendance politique et
religieuse; nergie qui, je ne crains pas de le dire, n'a jamais t
gale dans l'histoire moderne.

L'tude de l'histoire nationale faite sur les monuments anciens, qui
formaient naturellement une partie importante de la littrature, ne
pouvait que retremper l'attachement des Slaves pour le culte de leur
pays. Il faut y joindre l'influence des Vaudois, dont l'existence en
Bohme durant cette priode, c'est--dire au XIVe sicle, ne peut tre
mise en doute. Quelques annes avant la prdication de Jean Huss, des
prtres pieux et instruits, tels que Stiekna, Milicz, Janova, etc.,
dfendirent la communion sous les deux espces, ce qui tait l'essence
de leur culte. Leurs efforts tendaient  la rforme des moeurs
corrompues de leur temps, plutt encore qu'ils ne marquaient une
opposition dcide contre l'ordre ecclsiastique tabli. Toutefois, en
attirant l'attention des esprits sur les sujets religieux, ils
prparaient les voies aux rformes de Jean Huss.

La vie, les opinions et le martyr du grand rformateur slave ont t
raconts maintes et maintes fois, et surtout dans un ouvrage rcent
trs rpandu en Angleterre (_Les Rformateurs avant la Rformation_,
par mile Bonnechose, traduit du franais par C. Mackenzie). Les
limites troites de cet ouvrage m'interdisent de longs dtails sur ce
sujet intressant; en outre, je n'ai pas pour but de discuter au point
de vue thologique les diffrentes croyances qui ont prvalu et
prvalent encore parmi les races slaves. Je veux seulement dterminer
l'influence que ces diverses croyances ont exerce sur la condition
politique et intellectuelle de ces populations. J'insisterai donc sur
les consquences qu'entranrent les doctrines de Jean Huss, et je
tracerai en quelques mots la vie et les travaux du grand rformateur
slave.

Jean Huss naquit en 1369 dans un village appel Hussinetz. Il tira son
nom (qui signifie oie en bohmien) du lieu de sa naissance,
circonstance  laquelle il fait souvent allusion dans ses lettres. Son
origine tait humble, mais il s'leva par son savoir et ses vertus,
que ne lui contestent pas ses ennemis en thologie, mme les plus
violents. Ainsi le jsuite Balbin dit de lui: Il tait plutt subtil
qu'loquent; mais sa modestie, ses moeurs svres, sa vie dure, sa
conduite irrprochable, sa figure ple et amaigrie, la douceur de ses
habitudes, son affabilit pour les plus humbles, persuadaient plus
qu'une loquence accomplie. Jean Huss se fit galement remarquer 
l'Universit et dans l'glise. En 1393, il fut reu bachelier et
matre s-arts, et, en 1401, doyen de la Facult. En 1400, il devint
confesseur de la reine, sur laquelle il exera une grande influence.
En 1403, il commena  prcher dans la langue nationale, mais ne
commena qu'en 1409 ses attaques contre l'glise tablie. Une des
grandes causes de sa popularit parmi ses concitoyens, fut son vif
attachement pour son pays. Ses crits latins sont connus de l'Europe
occidentale, mais on sait moins qu'il fit faire de grands progrs  sa
langue nationale, en fixant les rgles de l'orthographe. Les rgles
qu'il tablit taient encore en usage il n'y a pas long-temps. Il dut
aussi une bonne part de sa popularit aux modifications qu'il apporta
dans la constitution de l'Universit de Prague. Charles IV, comme nous
l'avons dit, avait fond en 1347 ce corps savant sur le modle des
Universits de Paris et de Bologne, en conservant leurs statuts et
leurs usages. Selon ces statuts, les trangers avaient dans toutes les
affaires de l'Universit un suffrage, et les nationaux trois. Mais, au
dbut de cette Universit, la premire ouverte dans toute l'tendue de
l'Empire germanique, il s'y rendit de toutes parts plus de matres
s-arts et de docteurs trangers que de professeurs bohmiens; on
donna donc trois voix aux trangers, et on n'en rserva qu'une pour
les autres. Cette disposition fit que la plupart des honneurs et des
moluments attachs  l'Universit taient aux mains des Allemands et
non de ceux  qui l'Universit appartenait.

Cette circonstance excitait chez les Bohmiens de la jalousie et du
mauvais vouloir contre les Allemands. Jean Huss, avec son futur
compagnon de martyre, Jrme Zwickowicz, entreprit de changer cette
injuste disposition. Voici ce qu'il dit  cette occasion: Quand
Charles IV, de glorieuse et chre mmoire, a fond cette Universit,
il rgla que, pendant un certain temps, les matres s-arts allemands
auraient dans l'lection du recteur et dans la nomination des autres
officiers acadmiques, trois suffrages contre un dont jouiront les
Bohmiens. Le motif de cette disposition tait le petit nombre de nos
compatriotes qui,  cette poque, avaient reu les grades de docteur
et de matre s-arts. Aujourd'hui que, par la grce de Dieu, beaucoup
parmi nous ont reu ces degrs, il est de toute justice que nous ayons
trois suffrages, et que les Allemands n'en aient qu'un. Des deux
cts, les dbats furent trs vifs;  la fin, l'influence de Jean Huss
obtint du roi de Bohme Wenceslav le dcret suivant: Quoiqu'on doive
aimer tout le monde galement, la charit, cependant, pour tre bien
ordonne, souffre des degrs. Aussi, considrant que la nation
allemande ne fait pas partie de ce pays, et qu'elle s'est en outre,
comme nous nous en sommes assurs, attribu trois suffrages dans tous
les actes de l'Universit de Prague, contre un que possde la nation
bohmienne, la matresse lgitime de cette contre; considrant qu'il
est contraire  la justice que des trangers jouissent des privilges
de nos nationaux aux dpens de ces derniers, nous ordonnons par le
prsent acte, sous peine de notre dplaisir, que la nation bohmienne,
sans aucun retard ni opposition, jouira du privilge des trois
suffrages dans tous les conseils, jugements, lections et autres actes
et dispositions acadmiques, de la mme manire que les choses se
passent  l'Universit de Paris et dans celles de la Lombardie et de
l'Italie.

Les Allemands firent les efforts les plus grands pour conserver leurs
privilges, et, dans une runion qui se tint avant la publication du
dcret qui prcde, on dcida, dit-on, que s'ils taient privs de
leurs droits, ils se retireraient en corps de Prague. Ceux qui
rsisteraient  cette dcision seraient condamns  perdre deux
doigts. Ce trait caractristique d'animosit nationale montre que les
tudes intellectuelles ne font pas toujours cesser ces sentiments
regrettables. Les vnements qui se sont passs depuis 1848 nous
montrent une chose fort dplorable encore  penser. L'Allemagne
moderne se vante de son grand dveloppement intellectuel, et cependant
il n'a en rien chang les sentiments qui animaient contre les Slaves
les Allemands du XVe sicle. Peut-tre les progrs de la civilisation
ont-ils adouci l'expression de ces sentiments, mais au fond ils sont
rests inaltrables. Il y a maintenant quatre ans, et, dans l'poque
si fconde o nous vivons, quatre ans semblent tre le quart d'un
sicle, il y a quatre ans je dnonais ce malheureux tat de choses,
et j'en indiquais les funestes consquences; elles ne se sont que trop
dveloppes avec une rapidit effrayante[47]. Puisse le ciel, dans sa
clmence, nous pargner pourtant les malheurs qui ensanglantrent le
XVe sicle.

[Note 47: _Panslavisme et Germanisme_, page 246, et Appendice H.]

L'dit publi, les Allemands excutrent leur rsolution; sauf un
petit nombre, ils quittrent Prague et se retirrent en Allemagne.
Cette migration parat avoir t considrable[48]. C'est d'elle que
datent l'Universit de Leipsig et, bientt aprs, d'autres
tablissements semblables. Aussi Jean Huss, comme le principal auteur
de cette rsolution, devint-il en Allemagne l'objet d'une haine
universelle. La mme cause le rendit populaire parmi ses compatriotes
et l'objet de leur admiration; sa popularit surpassa mme celle dont
O'Connell jouit en Irlande dans ses plus beaux jours. Cette
circonstance contribua plus que tout le reste  favoriser les progrs
de ses doctrines en Bohme et dans tous les pays de langue slave. Elle
explique aussi en grande partie pourquoi elles n'eurent aucun cho en
Allemagne, o un sicle plus tard la rformation s'tablissait si
rapidement avec Luther.

[Note 48: Tous les auteurs diffrent sur le nombre des tudiants
trangers qui quittrent l'Universit de Prague en cette circonstance.
Hagec le porte  40,000, Lupacius  44,000; Lauda, auteur
contemporain, cit par Balbin, le rduit  36,000, Dubravius  24,000,
Trithme et Cochlus descendent jusqu' 2,000. neas Sylvius dit
qu'ils taient au nombre de 5,000; cette valuation, donne par le
meilleur crivain de son temps et qui fut contemporain de cet
vnement, me parat la plus voisine de la vrit.]

Le fait que je viens de rappeler se passait en 1409. Aussitt aprs,
Jean Huss fut lu recteur de l'Universit de Prague, et se mit 
prcher ouvertement des doctrines opposes  celles de Rome. La
Bohme, comme je l'ai dit, tait dispose  recevoir ses
enseignements. La tradition de l'glise nationale, entretenue par les
Vaudois rfugis, le progrs des ides d  l'Universit de Prague,
l'y avait prpare.  ces causes il faut en ajouter une autre trs
puissante, qui donna le branle au mouvement religieux. Je veux dire
les doctrines de Wiclef ou Wicklyffe, le rformateur de l'Angleterre.

Malgr la distance qui spare la Bohme de la Grande-Bretagne, et qui,
surtout, avec les communications imparfaites du XVe sicle, formait
une barrire infranchissable entre les deux pays, des circonstances
particulires facilitrent leurs rapports et apportrent  Prague les
doctrines du prtre de Lutterworth. Richard II pousa la princesse
Anne, fille de l'empereur Charles IV, dont j'ai rappel plus haut le
rgne bienfaisant. Cette princesse emmena avec elle en Angleterre
quelques serviteurs qui, aprs sa mort, rapportrent en Bohme les
crits de Wiclef. Plusieurs Bohmiens frquentrent l'Universit
d'Oxford, si clbre alors; Jrme de Prague y resta, dit-on, quelque
temps, se pntra des opinions de Wiclef et en remporta les ouvrages 
son retour. Deux lollards anglais, Jacques et Conrad de Canterbury,
vinrent  Prague apporter  Jean Huss les ouvrages de Wiclef. Jean
Huss les gota peu d'abord, mais changea d'avis quand il connut mieux
leur contenu.

D'aprs le mme rcit, ces Anglais demandrent  Jean Huss la
permission d'orner de peintures le vestibule de sa maison. Sur un des
murs, ils reprsentrent l'entre du Christ  Jrusalem; sur l'autre,
la procession pontificale avec toutes ses splendeurs et ses pompes.
Jean Huss admira ces peintures; il en parla avec loge, et beaucoup
d'habitants de Prague vinrent les voir et firent des commentaires sur
leur signification. Les opinions taient divises; les uns dfendaient
l'intention de ces peintures, les autres l'attaquaient. On conoit
facilement qu' une poque o l'art de la peinture tait encore
inconnu, une attaque aussi audacieuse contre l'autorit rvre de
Rome devait produire une vive sensation. Elle excita mme une telle
fermentation parmi les habitants de Prague, que les trangers anglais
furent obligs de quitter la ville. Ce fait attira l'attention du
public sur les oeuvres de Wiclef; elles circulrent ds lors en
Bohme, et mme Sbinko, archevque de Prague, en fit brler un grand
nombre publiquement en 1410. L'auteur qui rappelle le fait, ajoute que
les livres qui prirent dans cet auto-da-f taient trs bien crits
et magnifiquement relis. On peut en conclure qu'ils taient entre les
mains de personnes considrables, et qu'ainsi ces opinions avaient
pntr dans les hautes classes de la socit.

Huss traduisit quelques ouvrages de Wiclef, et les envoya aux nobles
les plus distingus de Bohme et de Moravie. Ces ouvrages se
rpandirent encore en Pologne, o ils trouvrent d'ardents
admirateurs. Je remets  plus tard quelques dtails particuliers sur
ce sujet.

Tout ce qui prcde montre que, lorsque Jean Huss se mit  prcher ses
doctrines, la Bohme tait mre pour une insurrection spirituelle
contre l'autorit de Rome. Cependant, avec un autre chef que lui,
cette insurrection aurait t partielle, et elle n'aurait pas eu ce
caractre national auquel elle dut la rapidit de ses progrs et
l'nergie que ses adhrents montrrent dans la longue et dplorable
lutte qui en fut la consquence. Si Jean Huss s'tait renferm dans
les discussions thologiques sans s'identifier  la cause nationale,
ses succs se seraient borns  quelques disciples, au lieu de
s'tendre sur toute une nation. Cette remarque n'a pas chapp 
Balbin, si sagace d'ordinaire dans ses observations; son coeur honnte
bat d'amour pour sa nation, sous l'habit de jsuite qui le recouvre,
et son jugement clair reste impartial malgr l'influence dsolante
de l'ordre auquel il appartenait. Cet crivain minent a fait de
gnreux efforts pour rassembler les monuments historiques et
littraires de la Bohme, que son ordre recherchait avec tant d'ardeur
pour les dtruire. Il a rendu un service immense  son pays par la
profonde tude qu'il a faite de tout ce qui se rapporte  la doctrine
des Hussites. Dvou  l'glise catholique romaine, il condamne
svrement les dogmes de ces rformateurs redoutables; il n'hsite
jamais cependant  leur rendre justice dans l'occasion. Son
impartialit est au-dessus de tout loge, elle vient d'un pur amour de
la vrit, et non de ce qu'on appelle une indiffrence philosophique,
o l'historien, n'ayant ni coeur, ni me, ni foi  rien, n'est plus
qu'une machine propre  peser les faits et les preuves.

Je demande excuse au lecteur pour m'tre arrt trop long-temps sur
l'historien patriotique de la Bohme; mais, dans le cours de cet
ouvrage, je n'aurai que trop souvent le droit de fltrir nergiquement
la conduite du corps clbre auquel Balbin appartenait, on peut donc
me pardonner de m'arrter un moment avec plaisir sur une de ces rares
exceptions qui brillent de loin en loin dans la longue et obscure
suite d'iniquits commises par cette socit, et que nous rencontrons
dans l'histoire de Bohme et dans l'histoire de ma patrie.

Revenons aux causes extraordinaires que Jean Huss exera sur ses
compatriotes. Balbin, qui ne pouvait en parler sans condamner les
hostilits de son ordre contre le sentiment national des Bohmiens,
s'en est tir par un coup de matre. Il dcrit d'abord l'effet produit
par les prdications de Jean Huss dans une chapelle appele Bethlem,
puis il ajoute le vers suivant de Virgile:

     Hic illius arma, hic currus fuit.

Oui, dans toutes les rvolutions religieuses qui, sans doute,
succderont dans l'avenir aux commotions politiques et sociales qui
branlent le monde, la victoire parmi les Slaves appartiendra au parti
qui emploiera les mmes armes et saura monter sur le mme char,
c'est--dire qui sera le parti national.

Comme exemple de l'loquence populaire qu'employait Jean Huss, je
citerai un fragment rapport par l'crivain protestant Thobald, dont
Balbin lui-mme reconnat la science et l'exactitude.

Chers Bohmiens, n'est-il pas indigne qu'on vous empche de proclamer
la vrit, et surtout la vrit qui s'est rvle de nos jours en
Angleterre et ailleurs? N'est-il pas indigne que l'usage des
spultures distinctes et des longues sonneries des cloches n'ont
d'autre but que de remplir la bourse des prtres? Sous prtexte de
discipline, ils maintiennent bien d'autres abus qui ne sont propres
qu' jeter le trouble dans la chrtient. Ils cherchent  vous
entraver dans leurs rgles confuses; mais prouvez que vous tes des
hommes, vous aurez bientt bris ces chanes, et vous vous trouverez
si libres, que vous croirez sortir de prison. Au surplus, n'est-ce pas
une infamie, un crime, que de brler des livres qui n'ont d'autre tort
que de contenir la vrit et d'tre crits pour votre bonheur.

C'est lorsque l'archevque de Prague eut fait brler les livres de
Wiclef que ce sermon eut lieu. On conoit que de telles paroles
adresses  l'intelligence et aux sentiments patriotiques de tous,
devaient produire de puissants effets.

Les circonstances politiques o se trouvait la Bohme  cette poque,
taient galement favorables au progrs des doctrines hostiles  la
hirarchie catholique romaine. Venceslav, fils de Charles IV, avait en
1378 succd  son pre et reu avec la couronne royale de Bohme, la
couronne impriale d'Allemagne. Il hrita des dignits et du pouvoir
de son pre, mais non de ses talents et de ses vertus. Esprit faible,
caractre violent et port  la dbauche, il eut un rgne tyrannique
et oppressif. Dpos dans une conspiration de la noblesse, il fut
replac sur le trne par l'appui de ses parents, et le reperdit
aussitt aprs. Son propre frre, Sigismond, roi de Hongrie, se saisit
de lui par trahison, l'enferma dans la prison publique de sa capitale,
et le retint ensuite sous sa surveillance  Vienne. Venceslav, au bout
de huit mois de captivit, russit  s'chapper, et retourna  Prague,
o ses sujets, dgots de la tyrannie de Sigismond, l'accueillirent
avec joie. Cet vnement se passait en 1403. Du jour o, pour la
troisime fois, Venceslav eut repris possession de sa couronne, il
changea compltement de caractre. Son esprit tait abattu,  la
violence avait succd une sorte d'apathie, il ne pensait plus qu'
satisfaire ses gots sensuels, et avait fait succder aux rigueurs
tyranniques le relchement d'une autorit paresseuse. En un mot,  la
grue de la fable avait succd le soliveau; on ne peut autrement
exprimer les changements que le malheur produisit sur lui. La couronne
impriale lui fut retire et passa  son frre Sigismond. Il garda la
Bohme, et la douceur de son rgne y favorisa le libre dveloppement
des doctrines opposes  l'glise dominante. Sous un autre monarque,
elles auraient trouv une rpression svre dans l'autorit
ecclsiastique et mme dans l'autorit civile. Venceslav, qui
dtestait les prtres et les appelait les plus dangereux de tous les
comdiens, vit avec plaisir leur pouvoir battu en brche par les
prdications de Jean Huss. Il riait des plaintes qu'ils lui
adressaient  ce sujet; aussi tous les efforts de l'autorit clricale
pour arrter les progrs de Jean Huss, n'tant pas soutenus par le
pouvoir royal, n'avaient-ils aucun effet.

Sbinko, archevque de Prague, aprs avoir essay en vain de mettre
obstacle aux succs de Jean Huss, obtint du pape Alexandre V, en 1410,
une bulle qui l'autorisait  rprimer par la force toute hrsie dans
sa juridiction,  dtruire les crits de Wiclef, et enfin, interdisait
toute prdication, sauf dans les paroisses, les couvents et les
glises piscopales. Cette dfense tait dirige contre Jean Huss, qui
prchait dans une chapelle; aussi ses amis les plus puissants
firent-ils une vive opposition  la publication de cette bulle. Elle
fut cependant publie le 9 mars 1410, et aussitt Jean Huss fut cit
devant la cour de l'archevque, sous l'accusation d'hrsie. Jean Huss
et un grand nombre des partisans de Wiclef apportrent leurs livres 
l'archevque, le priant de leur indiquer et de leur faire voir leurs
hrsies, pour qu'ils pussent les abjurer. La commission charge
d'examiner les livres dclara hrtiques tous les ouvrages de Wiclef.
L'archevque fit dcider dans un synode provincial que ces livres
seraient brls, et interdit sous peine d'excommunication de prcher
dans les chapelles.

L'Universit de Prague protesta contre cet arrt. Elle dclara que
l'archevque n'avait pas le droit de disposer des livres qui
appartenaient  ses membres. L'Universit a le droit d'examiner toutes
les doctrines: on ne peut rien apprendre sans livres; que, si l'on
admet le principe que l'archevque met en avant, il faut dtruire
aussi les ouvrages des philosophes paens. Le roi accueillit avec
faveur ces rclamations et invita l'archevque  remettre l'excution
de son auto-da-f littraire. L'affaire fut soumise  la dcision du
nouveau pape, Jean XXIII. L'archevque, sans attendre son jugement,
fit brler les ouvrages de Wiclef et, aussitt aprs, pronona contre
Jean Huss une excommunication solennelle.

 cette nouvelle, grande fut la sensation dans toute l'tendue de la
Bohme. Elle se trouvait partage entre deux partis, violemment
opposs, et dont les dissentiments clataient par de frquentes
collisions. Le roi dfendit svrement toute dmonstration publique
d'aucune sorte, condamna l'archevque  indemniser les propritaires
des livres qu'il avait brls, et, sur son refus, mit ses biens sous
le squestre.

Jean Huss continua ses prdications; il ne voulait, dit-il, enseigner
que ce qu'avaient enseign les critures, le Christ et les aptres. Il
ne cherchait pas  se sparer de l'glise universelle, au contraire,
il se tenait fermement attach  tous les dogmes; le pape n'a pas
connu la vrit dans cette affaire, autrement il n'aurait pas command
les actes de vandalisme que le prlat s'est permis. Il dvoilait les
projets de l'archevque, du clerg et de leurs partisans conjurs
contre lui, et dclarait qu'il ne pouvait pas obir aux commandements
des hommes de prfrence aux commandements de Dieu et de
Jsus-Christ. Il invitait le peuple  rester fidle  la vrit. Outre
ses sermons, lui et ses amis dfendaient publiquement les crits de
Wiclef.

Au milieu de ces agitations, une ambassade pontificale annona
l'lection du pape Jean XXIII. Le roi, la reine, et les chefs de la
noblesse s'adressrent au lgat, lui exposrent l'tat rel de la
question, et le prirent d'obtenir du pape le retrait de la bulle
rendue par son prdcesseur, et surtout de la clause qui attaquait les
privilges de la chapelle de Bethlem. Malgr les efforts du roi, le
lgat fut suivi  Rome des dlgus de l'archevque. Persuad par eux,
le pape approuva la conduite du prlat, et cita Jean Huss 
comparatre devant son tribunal pour y rpondre  l'accusation
d'hrsie porte contre lui. Le roi fit un nouvel appel au
souverain-pontife, pour faire valoir les liberts de l'glise
bohmienne. Jean Huss, y disait-on, ne pouvait entreprendre un voyage
 Rome, au milieu des dangers qui menaceraient ses jours, il fallait
l'autoriser  prcher dans la chapelle de Bethlem, et terminer les
diffrends religieux en les soumettant  l'universit de Prague, ou
bien envoyer aux frais du roi un cardinal charg de tout apaiser.

Le pape rpondit que la prsence de Jean Huss  Rome tait
indispensable, et que trois juges taient dj dsigns pour examiner
son affaire. Ces nouvelles dcisions excitrent l'archevque 
prononcer derechef l'excommunication contre Jean Huss, et  demander
la restitution de ses biens. Irrit de n'avoir obtenu qu'un refus et
de voir beaucoup de prtres se refuser  lancer dans les glises
l'anathme contre Jean Huss, l'archevque mit Prague sous l'interdit.
Le roi, indign de sa conduite, bannit ceux des membres du clerg qui
s'taient le plus signals en excutant les ordres de l'archevque,
saisit le trsor du chapitre de Prague, et, par une sage loi, dfendit
aux tribunaux ecclsiastiques de poursuivre pour une affaire
sculire. Ces vigoureuses mesures dcidrent l'archevque  se
radoucir, et, comme le roi et Jean Huss dsiraient vivement apaiser
ces querelles, les deux partis, d'un commun accord, soumirent leurs
diffrends  un tribunal d'arbitrage. Ce tribunal se runit le 3
juillet 1411, et aprs quelques jours de dlibration, rendit la
dcision suivante:

L'archevque devait faire sa soumission au roi, lever l'interdit et
les peines ecclsiastiques qu'il avait prononces, arrter toutes les
poursuites pour hrsie, et envoyer  Rome une dclaration crite
portant qu'il n'y avait pas d'hrtiques en Bohme. De son ct, le
roi devait rendre les biens de l'archevque, punir toute hrsie,
veiller sur les deux partis et les contenir, et dfendre les
privilges de l'Universit et ceux du clerg. Les deux partis
souscrivirent  cette dcision. Quelque temps aprs, dans une
assemble gnrale de l'Universit, Jean Huss fit une confession de sa
foi, et pria publiquement l'archevque de le dispenser d'aller  Rome,
vu sa rsolution de vivre dsormais en enfant fidle de l'glise.
Toutefois, l'archevque retardait toujours l'excution de sa promesse;
il n'envoyait pas  Rome la dclaration solennelle  laquelle il
s'tait engag; il sentait bien que la cour pontificale refuserait de
la recevoir. La mort le tira bientt d'embarras.

Cette pacification ne pouvait tre qu'une trve de courte dure. Une
circonstance, survenue  la fin de l'anne 1411, ranima la fureur des
querelles religieuses. Le pape Jean XXIII proclama une croisade contre
Ladislas, roi de Naples, et promit indulgence plnire  tous ceux
qui y prendraient part personnellement ou par des contributions
pcuniaires. Un lgat vint,  cet effet, en Bohme, et arracha  la
crdulit du peuple des sommes considrables d'argent. Cette
spoliation choquait vivement les esprits clairs; et Jean Huss prcha
contre cet abus monstrueux de l'autorit pontificale. Il dmontra
publiquement l'absurdit et l'impit de ce trafic scandaleux, qui
servait  remplir le trsor du pape. Le clerg, surtout le haut
clerg, et les bourgeois allemands de Prague, qui formaient une
puissante corporation et occupaient les principaux offices municipaux
de la vieille ville, se rangrent du ct du pape. Jean Huss avait
pour lui le plus grand nombre de laques, qui embrassrent avec
chaleur ses opinions.

Ce dernier parti avait  sa tte Jrme de Prague, qui partagea avec
Jean Huss la palme du martyre. Il tait n  Prague, d'une famille
noble, mais pauvre, et avait fait ses tudes avec Jean Huss, dont il
tait devenu l'ami. Il visita plusieurs Universits trangres, et
entre autres celle d'Oxford, dont il rapporta plusieurs ouvrages de
Wiclef. Il fit un plerinage  la Terre-Sainte, concourut  organiser
l'Universit de Cracovie, et travailla comme un missionnaire en
Lithuanie.

C'tait un homme d'un grand savoir et d'une profonde exprience. Son
caractre nergique, son loquence brillante, produisirent souvent,
sur ses compatriotes, une impression plus puissante que les
prdications de Jean Huss.

Le lgat excommunia Jean Huss; aussitt tout le royaume, et surtout la
capitale, devinrent le thtre de luttes continuelles entre les deux
partis, luttes sanglantes et dplorables.

Le roi intima svrement  toutes les autorits du royaume de faire
cesser ces troubles.  cet effet, le clerg convoqua un synode qui se
runit  Boehmisch-Brod, le 6 fvrier 1413. Les opinions thologiques
qui furent soutenues dans cette runion, taient d'un caractre si
oppos et si tranch, qu'il fut impossible de s'accorder sur un seul
point. Matre Jacobel de Miess, un des disciples les plus absolus et
les plus dcids de Wiclef en Bohme, alla droit au vif de la
question, et demanda, en terminant,  qui il fallait obir: aux ordres
des hommes, d'tres faillibles, ou bien aux commandements de Dieu et
aux prceptes de Jsus-Christ. Le parti romain soutenait que le clerg
bohmien devait une soumission absolue au pape et aux cardinaux, comme
aux vritables et lgitimes successeurs de saint Pierre et des
aptres. Le parti de Jean Huss, reprsent, en l'absence de son chef,
par son ami, Jean Iesienicki, adoptait un moyen terme et demandait que
la pacification de 1411 (Voir page 55) ft renouvele; il fallait
rtablir les anciennes liberts de l'glise de Bohme dans ses
rapports avec Rome; Jean Huss pourrait comparatre devant le synode
pour se justifier de l'accusation d'hrsie; sa justification serait
suivie du chtiment de ses accusateurs, et de pareilles accusations
seraient formellement interdites pour l'avenir; enfin, on rvoquerait
l'excommunication lance contre Jean Huss, et une ambassade irait  la
cour pontificale pour purger la Bohme du soupon d'hrsie.

Ces propositions avaient videmment pour but d'introduire quelques
rformes dans l'glise, sans en venir  une rupture. L'exprience a
prouv plus tard qu'il n'en pouvait tre ainsi. Cependant, l'espoir
que Jean Huss et ses amis semblaient avoir entretenu  plaisir,
n'tait pas si draisonnable qu'il peut nous le paratre aujourd'hui,
surtout si nous nous rappelons que de fervents catholiques demandaient
eux-mmes, avec instance, une rforme ecclsiastique.

Le parti romain se refusa  ces propositions, et le synode se spara
sans avoir abouti  quoi que ce soit. Le roi nomma alors une
commission compose de quelques prlats et du recteur de l'Universit,
qui devait dcider des points en litige. Quand cette commission
commena ses travaux, le parti ultra-montain soutint que le pape et
les cardinaux taient seuls la tte et le corps de l'glise.
Iesienicki, qui reprsentait le parti hussite, consentait 
reconnatre ce principe, en ajoutant que lui et son parti taient
prts  accepter les dcisions de l'glise, mais comme un chrtien
vritable et pieux doit les accueillir. La commission adopta cette
addition dirige contre l'infaillibilit du pape et de son collge,
que le parti romain soutenait avec opinitret. Les chefs de ce parti
protestrent contre cette opinion du conseil, et leur obstination
irrita tellement Venceslav qu'il les chassa de son royaume.

Le roi pria aussi Jean Huss de quitter Prague, o sa prsence
augmentait l'effervescence des partis; celui-ci se retira donc  la
campagne, mme avant la convocation du synode, et, sans ralentir ses
efforts, il continua  prcher en bohmien et  publier des crits
dans cette langue. Sur ces entrefaites, l'empereur Sigismond obtint du
pape Jean XXIII, la convocation d'un concile gnral  Constance, pour
le 1er novembre 1414. Il invita Jean Huss  se prsenter devant le
concile, sous la protection d'un sauf-conduit imprial, et  y
dfendre lui-mme sa cause. Jean Huss accepta aussitt le
sauf-conduit, et revint  Prague. Il y dclara qu'il voulait se
justifier de toute imputation d'hrsie, devant l'archevque et un
synode. Sur le refus de l'archevque, il s'adressa  l'inquisiteur
pontifical. Celui-ci runit quelques membres de la noblesse et du
clerg, dclara Jean Huss pur de tout soupon d'hrsie, et lui en
donna une attestation crite; cette dclaration invitait l'archevque
 lui rendre le mme tmoignage.

Huss crivit alors  Sigismond pour lui ritrer sa promesse de se
rendre  Constance, et pour le prier d'obtenir un examen public de ses
opinions devant le concile. L'empereur le lui promit, et,
conjointement avec son frre Venceslav, dsigna trois nobles Bohmiens
pour l'accompagner au concile.

Aussitt qu'on connut la rsolution de Jean Huss, de toutes parts on
lui envoya des prsents de toute sorte et de l'argent; tous le
considraient comme leur plus digne reprsentant dans une assemble
qui runissait l'lite des esprits de ce sicle.

Avant de partir, Jean Huss adressa une lettre d'adieu  ses
concitoyens. Voici  peu prs ce qu'elle contenait: Il allait
s'exposer, il en tait sr,  la malice de ses nombreux ennemis, mais
il avait une ferme confiance dans la providence divine. Son Sauveur le
protgerait et garderait de tout danger, il lui inspirerait sa sagesse
pour dfendre la vrit, et s'il fallait la sceller de son sang, il
lui donnerait le courage d'accomplir ce sacrifice. En mme temps il
exhortait ses concitoyens  rester fidles  la parole divine,  prier
Dieu avec ferveur pour qu'il lui accordt de se montrer son obissant
serviteur dans cette occasion solennelle.

Le 11 octobre 1414, Jean Huss commena son voyage, qui ressembla  une
marche triomphale  travers la Bohme. Partout, une foule considrable
l'accueillait et l'accompagnait pendant une partie de la route, en
invoquant en sa faveur la protection cleste et en lui tmoignant de
toutes manires son respect. Au moment o il franchit la frontire de
Bohme, il tourna bride, et des hauteurs de Boehmerwald il jeta un
long et dernier regard sur le sol si cher de sa patrie, et, aprs
avoir adress au ciel une fervente prire pour le bonheur de son pays,
il mit le pied sur le sol germanique.

J'ai racont plus haut la part importante que Jean Huss avait prise
dans la querelle des matres allemands et de l'Universit de Prague.
Cette affaire lui avait attir la haine des Allemands. Toutefois,
l'accueil qu'on lui fit fut rien moins qu'hostile. Aux environs de
Nuremberg, une des cits les plus grandes d'Allemagne  cette poque,
un grand nombre d'habitants vinrent au devant de lui et
l'introduisirent solennellement dans leur ville. Tout le temps qu'il y
sjourna, les personnages les plus distingus et les plus savants de
la ville, prtres et laques, s'empressrent autour de lui et
l'entretinrent publiquement des questions les plus importantes. Il
reut encore un favorable accueil de plusieurs autres villes
d'Allemagne, quoique ses ennemis l'eussent fait devancer de trois
journes par un vque qui dfendait aux peuples de prter l'oreille
aux paroles de l'hrtique.

Jean Huss arriva  Constance le 2 novembre 1414, et fut accueilli 
son entre dans cette ville par un immense concours de population. Il
n'avait pas sur lui le sauf-conduit imprial; mais, le lendemain, il
lui fut apport par Venceslav de Duba, un des trois nobles dsigns
pour l'accompagner et qui le fit savoir immdiatement au concile.  la
requte de Chlumski, autre de ces trois nobles, le pape s'engagea  ne
pas inquiter Jean Huss, quand mme il aurait tu son propre frre,
et le 9 novembre, sur la prire des nobles bohmiens, on leva mme
l'interdit qui pesait toujours sur lui.

En Bohme, les nombreux ennemis que Jean Huss s'tait attirs parmi le
clerg, firent tous les efforts imaginables pour le perdre. On invita
tous ceux qui auraient assist  un sermon ou  une controverse
publique,  dclarer par une disposition tout ce qu'ils y auraient
trouv de rprhensible. On dressa de cette faon une longue liste
d'accusations contre le rformateur. La plupart n'avaient d'autres
fondements que des bruits inexacts, ou des malentendus; d'autres
reposaient sur des attaques relles contre les mauvaises moeurs et les
empitements du clerg, ou bien contre la vente des indulgences.
C'taient l des accusations bien autrement dangereuses pour lui, que
quelques erreurs sur de simples points de doctrine. On envoya le
rquisitoire  Jean Huss: il rpondit en protestant contre les
faussets qu'il contenait, mais il ne put empcher le clerg de Bohme
de le faire porter au concile par une dputation spciale.

Le lendemain de son arrive, un membre de cette dputation afficha sur
les portes de toutes les glises de Constance, les plus violentes
dnonciations contre cet hrtique obstin, qui ne faisait aucun cas
ni de l'glise ni de l'interdit. Les autres s'efforaient de persuader
aux cardinaux que Jean Huss travaillait  changer toute l'organisation
de l'glise, et qu'il ne reculait devant aucun moyen pour y parvenir.
En mme temps on semait adroitement le bruit qu'il voulait prcher
publiquement pour gagner le peuple  ses projets, qu'il se prparait
en secret  prendre la fuite; on n'pargnait rien, en un mot, pour lui
faire ravir sa libert. Ces machinations eurent l'effet qu'on en
attendait: le 28 novembre, le bourgmestre de Constance se transporta
au logis de Jean Huss avec deux vques, et le somma de venir se
dfendre devant le pape et les cardinaux. Chlumski, se doutant de leur
intention, dclara que c'tait contraire au sauf-conduit de
l'empereur; mais la dputation insista et fit entourer la maison par
les hommes d'armes qui l'avaient accompagne. Huss obit  ces
injonctions, et comparut devant le collge assembl, qui lui demanda
si la Bohme tait pleine d'hrsies de toute espce. Il rpondit
qu'il avait en horreur toutes doctrines non orthodoxes, qu'il aimerait
mieux mourir que de les suivre: il s'tait rendu devant le concile
pour en recevoir des enseignements, et il tait prt  abjurer toute
erreur et  en faire pnitence. Cette dclaration satisfit
l'assemble, et on l'invita  se retirer. Il resta cependant sous la
surveillance d'une troupe arme.

La haine thologique des ennemis de Jean Huss ne fut pas dconcerte
pour si peu dans la seconde moiti du mme jour;  la runion des
cardinaux, ils firent de tels efforts pour exciter la colre du
sacr-collge, qu'ils lui arrachrent la promesse de ne mettre jamais
Jean Huss en libert. Aussitt aprs cette runion, le concile somma
Chlumski de lui abandonner Jean Huss. Celui-ci, irrit de la violation
du sauf-conduit imprial, s'adressa au pape et le requit avec menaces
de rendre aussitt la libert  son prisonnier. Le pape s'engagea de
nouveau  ne faire aucun mal  Jean Huss, mais dclara qu'il avait la
main force par ses cardinaux, qu'excitait sans cesse la haine
violente du clerg bohmien. Cette dclaration peut avoir quelque
fondement de vrit, si l'on se rappelle que le mme pape fut,
bientt aprs, dpos et jet en prison par le concile[49]. Chlumski
protesta contre la conduite du concile, et fit afficher sa
protestation aux portes de toutes les glises. Il montra le
sauf-conduit imprial aux princes et vques allemands qui se
trouvaient  Constance, au bourgmestre et aux citoyens principaux de
la ville, dans la pense que, vassaux de l'Empereur, ils
respecteraient son sauf-conduit. Ce fut en vain, Jean Huss fut gard
pendant une semaine dans la maison d'un chanoine de Constance, puis
jet, le 6 dcembre, dans le cachot bas et humide d'un couvent
dominicain. L'Empereur, averti par Chlumski, donna immdiatement
l'ordre de remettre Jean Huss en libert; mais les pres du concile
refusrent d'obir. Au jour de Nol, l'Empereur arriva lui-mme 
Constance, et demanda la libert de Jean Huss. Il prvoyait l'effet
que cette affaire produirait en Bohme, dont la couronne devait lui
revenir aprs la mort de son frre Venceslav, et pensait bien qu'on
lui imputerait tout le mal qui aurait t fait. Aprs avoir plusieurs
fois menac le concile de se retirer, il quitta Constance. Une
dputation de cardinaux vint lui reprsenter que le concile avait le
droit de traiter Jean Huss suivant son bon plaisir, que personne
n'tait engag par une promesse faite  un hrtique, et qu'au cas o
l'Empereur ne reviendrait pas  Constance et n'abandonnerait pas Jean
Huss, les pres taient dcids  dissoudre le concile et  abandonner
l'glise aux entreprises des rformateurs. Ces considrations
amenrent Sigismond  rentrer dans la ville, et  dclarer, le 1er
janvier 1415, qu'il ne se mlerait pas davantage de cette affaire.

[Note 49: Le pape Jean XXIII (Balthazar Cossa) tait n  Naples,
d'une famille noble quoique pauvre. Dans sa jeunesse, il fit le mtier
de pirate, puis entra dans les ordres, et sut si bien gagner la faveur
du pape Boniface IX, qu'il fut cr par lui cardinal, et envoy comme
son lgat  Bologne. Sa conduite tait scandaleuse sous tous les
rapports. Il russit cependant  obtenir les bonnes grces du pape
Alexandre V, et  l'emporter, aprs sa mort, en 1410, sur Grgoire XII
et Benoit XIII, qui se disputaient le sige pontifical. Jean avait
convoqu le concile de Constance sur l'invitation de l'empereur
Sigismond, et le concile se dcida, aussitt aprs sa runion,  le
dposer  cause de ses vices. Jean parvint  s'chapper de Constance
et  se mettre sous la protection du duc d'Autriche. On le jugea par
dfaut, et on le dposa. Le concile requit le duc de lui livrer Jean,
et le tint quelque temps prisonnier au chteau de Heidelberg. Plus
tard il put se rendre en Italie, o Martin V, son successeur, le nomma
doyen du sacr-collge. Il mourut en 1419.]

La commission charge d'examiner Jean Huss, recueillit en sa prsence
les tmoignages ports contre lui, et lui prsenta une liste de
quarante-quatre articles qui l'accusaient d'opinions contraires 
l'enseignement de l'glise. Huss y rpondit: il prouva que les uns
taient sans fondements; que les autres taient des doctrines mal
interprtes; quant aux charges qui restaient contre lui, elles
n'entranaient pas le crime d'hrsie, puisqu'aucun concile n'avait
condamn les opinions auxquelles elles avaient rapport; elles taient,
au contraire, conformes aux critures et au sens commun. Sur un seul
point Jean Huss fut compltement oppos au concile; il refusait
d'admettre que le pape et les cardinaux composassent l'glise. Une
circonstance inattendue vint compliquer les difficults de sa
position. J'ai cit, plus haut, matre Jacobel de Miess comme un des
plus hardis partisans de Wiclef. Pendant que Jean Huss tait 
Constance, il se mit  administrer aux laques la communion sous les
deux espces. Dj, avant Jean Huss, un prtre bohmien d'une grande
pit et d'un grand savoir, Mathias de Ianova, avait soutenu cette
forme de communion, dont les glises slaves faisaient primitivement
usage. Ceci provoqua une controverse publique dans l'Universit de
Prague, et malgr les dfenses nergiques du chapitre de la ville, ce
mode de communion fut pratiqu dans trois glises. Les partisans de
Jean Huss ne s'accordrent pas entre eux sur ce point, et s'en
remirent  sa dcision. Huss, pour ne pas diviser ses partisans,
rpondit que l'usage du vin, dans la communion, tait permis aux
laques, sans tre ncessaire. Cette rponse, au lieu de fixer le
point en litige, accrut la violence des discussions, et Jean Huss fut
invit de nouveau  se prononcer, d'une manire dcisive, sur ce
sujet. Il vit bien que sa rponse lui serait fatale devant le concile,
mais sa conscience ne lui permit pas d'hsiter, et il se pronona pour
l'usage du pain et du vin, s'autorisant de l'exemple du Christ et des
aptres, et de la tradition de l'glise primitive. Depuis ce temps,
l'usage du pain et du vin est le symbole de ses partisans.

Les souffrances de la prison firent tomber Huss srieusement malade,
et les mdecins du pape ordonnrent de le transporter dans une prison
plus salubre. Il sortait de maladie, quand la fuite du pape lui valut
de nouvelles souffrances. Cet vnement causa la plus grande
confusion, et il fallut la fermet de l'empereur pour empcher le
concile de se sparer. Les moines dominicains, geliers de Jean Huss,
remirent  l'empereur les clefs de sa prison. Les amis de Jean Huss
conurent alors l'espoir que l'empereur le dlivrerait, ou au moins le
prendrait sous sa garde. Il n'en fut rien:  l'instigation des pres
du concile, l'empereur le livra  l'vque de Constance, qui l'enferma
dans la prison solitaire du chteau de Gottlieben, et lui mit les fers
aux pieds et aux mains.

Ces durs traitements soulevrent en Bohme une indignation
universelle. On discuta, dans des runions publiques, les moyens de
prvenir les dangers qui menaaient le favori de la nation. La
noblesse de Bohme adressa  l'empereur comme  l'hritier de la
couronne, une protestation contre les rigueurs qu'on faisait subir 
Jean Huss: elle lui demandait de traiter Jean Huss d'une manire digne
de lui, et de sauver ainsi l'honneur du peuple bohmien, qu'on
insultait par une telle conduite  la face de l'univers entier[50].

[Note 50: L'original de cette protestation se trouve dans la
bibliothque de la facult d'dimbourg.]

Les nobles bohmiens et polonais qui se trouvaient  Constance, firent
de vives remontrances au concile dans le mme but. Un Polonais du plus
haut rang, Venceslav Leszczynski de Lezna, se fit remarquer par
l'nergie de ses rclamations en faveur de Jean Huss, qu'il appelait
un dfenseur intrpide et zl de la vrit[51]. Il faut remarquer que
les opinions de Jean Huss n'taient nullement aussi radicales que
celles de Wiclef. Il voulait surtout rformer des abus que
reconnaissaient galement les plus zls catholiques; mais il
n'admettait nullement les opinions qu'un sicle plus tard Luther,
Zwingle, Calvin, proclamaient sur la papaut. Quelques-uns de ses
partisans, il est vrai, avaient adopt les opinions des Vaudois. Mais,
quant  Jean Huss, il n'tait jamais all aussi loin. La haine
violente que le clerg lui portait venait en partie de ses opinions
particulires sur certains points de thologie, mais surtout de la
faon dont il voulait trancher les difficults. Il en appelait
toujours aux critures, et soumettait les livres saints au jugement du
peuple, au lieu de les rserver au jugement du clerg. C'tait l un
vritable principe rvolutionnaire. Admis pour des sujets de mdiocre
importance, il pouvait s'appliquer aux questions les plus vitales, et
tablir le droit du jugement priv, ce grand principe que proclama la
Rformation au XVIe sicle. Les pres du concile le sentaient bien,
aussi des hommes tels que le cardinal Pierre d'Ailly, ce grand
dfenseur des rformes dans le clerg, combattaient-ils violemment les
opinions de Jean Huss, et le considraient-ils comme rebelle 
l'autorit de l'glise.

[Note 51: Voir mon _Histoire de la rformation en Pologne_, vol. 1,
62-64.]

Le 5 juin 1415, Jean Huss comparut devant le concile qui lui montra le
manuscrit de son trait sur l'glise, d'o l'on avait extrait les
chefs de l'accusation ports contre lui, et lui demanda si c'taient
bien l ses sentiments. Jean Huss rpondit que oui, et dclara qu'il
tait prt  les justifier et  rtracter toutes les erreurs dont on
le convaincrait, les critures  la main. Cette rponse souleva des
clameurs universelles. On lui rpliqua qu'il ne s'agissait pas de
discuter les critures, mais de rtracter les opinions que l'glise,
c'est--dire le pape et les cardinaux, sous l'inspiration immdiate de
Dieu, dclarait errones. Jean Huss protesta de sa haine pour toute
erreur, et se mit  exposer ses croyances religieuses. Des voix
nombreuses couvrirent la sienne, et lui rpondirent qu'on ne lui
demandait pas ses opinions. Il devait se taire et se contenter de
rpondre aux questions qu'on lui adresserait. Le tumulte dpassa
bientt toutes les bornes. Jean Huss dclara qu'il attendait plus de
dignit, de bienveillance et de modration d'une assemble aussi
vnrable. Il se dfendit avec tant d'loquence et de talent, qu'il
russit  rfuter la premire accusation porte contre lui. Cependant
tant d'efforts l'avaient puis, et il devint ncessaire de le
reconduire en prison.

On lui laissa un jour de rpit, et on reprit son procs le 7 juin. On
l'accusa d'avoir, sur la transsubstantiation, des doctrines contraires
 celles de l'glise, et, comme preuve, on produisit les dpositions
des tmoins. Huss nia la vrit de l'accusation, et fora les juges 
l'abandonner. D'autres accusations furent portes, et ses juges
exigrent de lui une soumission absolue au concile. Huss demandait
qu'on prouvt ce dont on l'accusait, quand l'empereur, qui tait
prsent, le trahit lchement. Il dclara que, malgr le sauf-conduit
qu'il avait accord, instruit aujourd'hui qu'une promesse faite  un
hrtique n'est pas valide, il lui retirait sa protection et
l'invitait  s'en remettre  la dcision du concile. Cette dclaration
si inattendue dcida du sort de Jean Huss; il le vit bien; il remercia
l'empereur de la protection qu'il lui avait accorde jusque l; mais,
vaincu par tant d'motions, il perdit connaissance et ne revint  lui
qu'en prison.

Le lendemain, on reprit le jugement pour la troisime et la dernire
fois. On incrimina les opinions qu'il avait exprimes si souvent 
Prague, et avec tant de force, sur l'glise, le pape et les cardinaux.
On lui reprocha surtout la soumission qu'en certaines circonstances il
rclamait du clerg  l'gard du pouvoir sculier. Jean Huss ne
pouvait nier ces opinions si connues, il ne pouvait que les dfendre.
On ne le lui permit pas. Le cardinal Pierre d'Ailly rsuma les dbats,
et laissa  Jean Huss l'alternative, ou de se soumettre sans
conditions  la dcision du concile, ou d'entendre prononcer sa
sentence. Huss demanda  exposer ses doctrines d'une manire
dtaille, s'engageant, si le concile les rejetait,  se soumettre 
sa dcision. On repoussa cette demande si juste, et on lui imposa la
dclaration suivante:

Il reconnaissait publiquement que les doctrines contenues dans les
quarante-quatre propositions extraites de ses ouvrages taient
fausses; il les abjurait et les rtractait pour croire et enseigner le
contraire.

Huss rpondit qu'il ne pouvait pas abjurer ce qu'il n'avait pas
enseign, et qu'il tait contre sa conscience de nier la vrit de
doctrines dont on ne lui avait pas prouv la fausset. On l'invita 
se soumettre dans le moment; on lui promit d'adoucir les termes du
dsaveu qu'il devait signer. Toutes les reprsentations, toutes les
prires, le trouvrent insensible; il dclara que Dieu jugerait entre
le concile et lui, et fut ramen dans sa prison.

L'empereur Sigismond semble avoir redout l'influence d'un particulier
qui jouissait d'une popularit si grande en Bohme et mme en Pologne.
Quel que soit le motif de son changement, il conseilla aux cardinaux
de ne pas croire Jean Huss, s'il rtractait ses opinions, et de le
condamner comme hrtique. Si on le laissait retourner en Bohme, il
dtacherait de l'glise cette contre tout entire et la Pologne, o
son hrsie avait pntr; il ne fallait pas diffrer son supplice, il
voulait y assister et il promettait le mme traitement  Jrme de
Prague, le plus ardent et le plus capable de ses disciples. Ces
paroles, si agrables aux cardinaux, furent entendues des nobles de la
Bohme qui avaient accompagn Jean Huss, et de Pierre Mladenowicz,
disciple de Huss. Ce dernier avait suivi son matre  Constance, il
assista  son procs et  son supplice, et a laiss une histoire de ce
procs,  laquelle nous avons emprunt notre rcit. Les nobles et
Pierre Mladenowicz allrent immdiatement prvenir Jean Huss du sort
qui l'attendait, et l'exhorter, puisqu'il devait sceller de sa mort
ses opinions,  ne pas cder sur un seul point  ses adversaires.
Avec le caractre de Jean Huss, la recommandation tait superflue. Ils
firent connatre aussi  leurs partisans de Bohme la conduite de
l'empereur. Cette nouvelle souleva de grandes agitations, on tint des
assembles dans plusieurs villes et on envoya au concile des
reprsentations qui devaient tre aussi inutiles que les prcdentes.

Les lettres que de sa prison Jean Huss adressait  ses partisans,
devenaient plus ardentes  mesura que sa fin approchait. Il les
exhortait sans cesse  ne croire que la parole du Christ,  rsister
fermement au concile, qui traitait les Bohmiens en ennemis en
refusant de les convaincre par le raisonnement, et  rester fidlement
attachs  la communion sous les deux espces que le Christ et ses
aptres avaient introduite. Jean Huss insista davantage sur cette
doctrine, lorsque le concile eut rendu un dcret pour interdire aux
laques l'usage du calice, et dclar hrtiques tous ceux qui
rsisteraient  sa dcision.

Le concile prsenta  Jean Huss diffrentes formules d'abjuration o
il rtractait ses opinions et se soumettait  l'glise.

Les plus illustres cardinaux le visitrent souvent dans sa prison, et
par la persuasion, les promesses et les offres de toute sorte,
essayrent d'obtenir de lui une rtractation. Plusieurs dputations du
concile discutrent avec lui sur les points condamns, mais ne purent
branler les convictions qu'il avait de leur vrit. Il leur demandait
des preuves tires de l'criture ou du sens commun, tandis qu'ils ne
lui apportaient que des dcisions de conciles et lui demandaient une
soumission absolue  leur autorit.

Le 1er juillet, Jean Huss envoya au concile sa dernire dclaration:
il ne pouvait pas, il ne voulait pas abjurer aucune de ses opinions,
avant qu'on lui et prouv leur erreur l'criture  la main.

Le concile ayant perdu l'espoir d'amener Huss  une rtractation, fixa
son supplice au 6 juillet 1415. En ce jour, une immense runion de
princes et de seigneurs ecclsiastiques et laques, eut lieu sous la
prsidence de l'empereur, dans la cathdrale de Constance. On avait
dress dans la nef un chafaud lev, avec une petite cellule en bois
o taient suspendus les vtements d'un prtre catholique romain.  la
vue de cet appareil, Huss comprit ce qu'il signifiait. Il se jeta
alors  genoux, et se mit  prier, prostern  terre. Pendant ce
temps, l'vque de Londres adressait  l'empereur, assis sur un trne,
un long discours qui se terminait ainsi:

C'est pour cette sainte oeuvre que vous avez t choisi par Dieu, lu
dans le ciel plutt que sur la terre, plac sur le trne par le Roi du
ciel plutt que par les princes de l'Empire, c'est pour dtruire par
le glaive imprial les hrsies et les erreurs que nous avons
condamnes. Dieu vous a accord pour l'accomplissement de cette sainte
mission, la sagesse de la divine vrit, le pouvoir de la majest
royale, en vous disant: Je place ma parole dans ta bouche, et je
t'inspire ma sagesse, je t'ai lev au-dessus des nations et des
royaumes, je t'ai soumis les peuples pour que tu excutes mes
jugements et dtruises l'iniquit. Frappez donc les hrsies et les
erreurs, frappez surtout cet hrtique obstin, dont la mchancet et
la pestilence ont infect plusieurs royaumes. Voil l'oeuvre qui vous
est assigne, glorieux prince, voil l'oeuvre que vous devez
accomplir, puisque l'autorit de la justice vous appartient. La
bouche des enfants et des nouveau-ns chantera elle-mme vos louanges,
et votre mmoire vivra ternellement pour avoir dtruit de si grands
ennemis de la vraie foi: puisse Jsus-Christ vous accorder la grce
d'accomplir votre pieuse mission.

Aprs ces odieuses paroles, on lut du haut de la chaire, le rsum du
procs de Jean Huss. Jean Huss essaya en vain de prsenter quelques
observations relatives  divers passages de ce rsum, puis,
reconnaissant l'inutilit de ses efforts, il se mit  genoux et se
recommanda  Dieu et  son Sauveur. Mais un vque l'ayant accus de
s'tre donn pour la quatrime personne de la Divinit, il dfia
l'vque de lui citer personne qui l'ait entendu s'exprimer ainsi, et
comme l'vque ne pouvait rpondre, il s'cria: Quel est mon malheur
d'entendre de tels blasphmes! j'en appelle  vous,  Christ, dont ce
concile condamne publiquement la parole. On lut ensuite la sentence
du concile qui condamnait au feu les crits de Jean Huss, le dgradait
lui-mme de la dignit ecclsiastique, et le livrait au pouvoir
temporel. Aprs la lecture de la sentence, sept vques s'approchrent
de Jean Huss et l'invitrent  se revtir des vtements sacerdotaux.
Ils l'engagrent ensuite  rtracter ses erreurs, au nom de son
honneur et de son salut ternel. Jean Huss monta sur l'chafaud sans
rpondre et s'adressa ainsi  la foule qui se pressait dans l'glise:
Les vques m'ordonnent de confesser devant vous mes erreurs; si
cette rtractation n'et entran que la perte de mon honneur mortel,
peut-tre m'auraient-ils persuad de satisfaire leur dsir. Mais je
suis ici sous les yeux du Dieu Tout-Puissant, et je ne puis les
contenter sans dshonorer son nom et sans m'exposer moi-mme aux
reproches de ma conscience. Je n'ai jamais enseign ce qu'on me
reproche: j'ai toujours cru, crit, enseign et prch le contraire.
Pourrais-je lever les yeux au ciel, pourrais-je regarder en face ceux
que ma voix a instruits et dont le nombre est si grand, si j'avais
branl dans leur coeur des croyances aussi saintes? Mon exemple
a-t-il jet dans le doute et l'incertitude tant d'mes, tant de
consciences, claires par les propres paroles de la Sainte-criture,
par la pure doctrine de l'criture, et ainsi mises en garde contre les
atteintes du mal? Non, non, j'ai toujours regard le salut de tant
d'mes comme plus prcieux que la conservation de leur corps
prissable. Les vques interrompirent ses paroles, le firent
descendre et le dgradrent de sa dignit sacerdotale. Un vque lui
prit des mains le calice en disant:  Judas, maudit pour avoir
abandonn les voies de paix et conspir avec les Juifs, nous te
retirons la coupe du salut. Huss, rpondit: J'ai confiance dans Dieu
le Pre et dans Jsus-Christ, je souffre en leur nom, et ils ne me
retireront pas la coupe du salut. J'ai mme la ferme assurance de m'y
abreuver aujourd'hui dans son royaume. Chaque vque s'approchait de
lui  son tour et lui retirait un vtement sacerdotal en maudissant
ses hrsies.  chacun, Huss rpondait qu'il souffrait patiemment ces
blasphmes en considration de Jsus-Christ, son divin matre.  la
fin de la crmonie, quand il s'agit d'enlever la tonsure clricale,
quelques vques voulaient se servir de rasoirs, les autres employer
des ciseaux. Huss se retourna du ct de l'empereur qui, de son trne,
voyait cette contestation, et lui dit avec calme: Je m'tonne,
qu'tant aussi cruels les uns que les autres, ils ne soient pas mme
d'accord sur leurs cruauts. Enfin, ils se dcidrent  couper avec
des ciseaux la peau du sommet de la tte. Aprs cette cruelle
opration, ils annoncrent que l'glise, l'ayant priv de tous ses
ornements et privilges, ils n'avaient plus qu' le livrer 
l'autorit temporelle. Ils se rappelrent, cependant, qu'ils avaient
oubli quelque crmonie, et ils apportrent un capuchon en papier o
l'on avait reprsent trois horribles figures de dmons avec cette
inscription: Hrsiarque. Huss s'cria en voyant le capuchon: Notre
Seigneur Jsus-Christ a port pour moi une couronne d'pines, pourquoi
ne porterais-je pas pour la glorification de son nom cet ignominieux
capuchon. Les vques lui posrent le bonnet sur la tte en disant:
Nous livrons ton corps aux flammes et ton me aux dmons. Huss se
contenta de lever les yeux et de dire:  Jsus-Christ, je remets
entre tes mains mon me que tu as rachete.

Les vques retournrent alors trouver l'empereur, et livrrent Jean
Huss au pouvoir sculier. Sigismond ordonna au duc de Bavire, qui
tait plac  ses pieds, le globe imprial dans la main, de recevoir
Jean Huss des mains des vques, et de le livrer aux excuteurs.

Le duc, suivi de tous les bourgeois arms de la ville, conduisit
immdiatement Jean Huss au lieu du supplice. En quittant l'glise,
celui-ci vit brler en un tas ses crits et ceux de ses disciples. Il
sourit doucement  ce spectacle: il sentait bien que ce feu ne brlait
pas la semence qu'il avait laisse derrire lui. Pendant tout le temps
que cette triste procession mit  se rendre au lieu du supplice, Jean
Huss s'adressa au peuple dont les longues bandes se pressaient sur la
route; il soutenait que sa mort n'avait pas pour cause une hrsie
quelconque, mais la haine de ses ennemis qui avaient runi contre lui
les accusations les plus fausses.

Le lieu de l'excution tait situ au-del de la porte de Gottlieben:
c'tait une voirie o on corchait les animaux; on avait mme laiss 
dessein quelques cadavres pour accumuler les outrages. En y arrivant,
Jean Huss montra une constance noble et sereine. Il se mit  genoux,
et d'une voix haute et claire il chanta les versets 31 et 81 des
Psaumes et pria avec ferveur. Les assistants, en voyant sa pit, se
disaient unanimement: Nous ne savons ce qu'il a fait auparavant; pour
le moment nous le voyons prier, et nous entendons ses prires ardentes
et ses pieuses paroles. Un, entre autres, invita un prtre qui
suivait  cheval le cortge,  confesser le martyr; le prtre rpondit
qu'on devait refuser  un hrtique ce moyen de salut. Huss s'tait
cependant confess  un moine dans sa prison. Mladenowicz ajoute mme
en rapportant cette circonstance: Le Christ, ignor du monde, habite
mme parmi ses ennemis[52].

[Note 52: J'ai dit plus haut qu'il fut tmoin oculaire de tout ce qui
se passa, et que ce rcit lui est surtout emprunt.]

Pendant la prire de Jean Huss, son capuchon tomba de sa tte; un
soldat le replaa en disant qu'il devait tre brl avec les dmons,
les matres qu'il avait servis. Le bourreau lui ordonna de monter; il
obit en s'criant:  Seigneur Jsus-Christ, soutenez-moi, faites que
je puisse supporter avec fermet la mort cruelle et ignominieuse 
laquelle on m'a condamn pour avoir prch la sainte parole de
l'vangile. Il se tourna ensuite vers les assistants; mais le duc de
Bavire lui dfendit de parler, et ordonna  l'excuteur de le
dpouiller de ses habits et de l'attacher au poteau avec les mains
lies derrire le dos. Le bourreau obit; mais, comme Huss avait le
visage tourn vers l'Orient, il fut, en sa qualit d'hrtique, tourn
d'un autre ct du poteau. Aprs qu'il eut remerci l'excuteur de la
douceur avec laquelle il accomplissait ses fonctions, on lui passa
autour du cou une chane qui le liait au poteau. Huss dit qu'il tait
heureux de supporter ces tourments pour la dfense de la foi, quand le
Sauveur avait port un fardeau plus pesant encore. On entassa alors du
bois et de la paille autour de lui, jusqu' la hauteur des genoux. 
ce moment, le marchal de l'empereur, Haupt de Pappenheim, survint et
le somma au nom de l'empereur de rtracter ses erreurs. Huss rpondit:
Qu'ai-je  rtracter, puisque je ne suis convaincu d'aucune erreur?
J'ai toujours prch la vrit et l'vangile de Notre-Seigneur
Jsus-Christ, et je meurs avec joie pour lui.  ces mots, le messager
imprial joignit ses mains au-dessus de sa tte, et partit:
l'excuteur alluma aussitt le feu. Huss s'criait: Jsus-Christ,
fils du Dieu vivant, ayez piti de moi! Comme il le rptait pour la
troisime fois, le vent chassa sur lui les flammes et la fume qui
l'touffrent. On vit toutefois son corps s'agiter pendant le tempe
ncessaire pour dire trois fois la prire du Seigneur.

Quand le bcher fut consum, on trouva la partie suprieure de son
corps suspendue au poteau par la chane sans tre consume. On apporta
aussitt d'autre bois, on abattit le poteau et on consuma compltement
jusqu'aux derniers restes. Le coeur, qui tait tomb du corps et
s'tait bris, fut rduit  coups de bton en petits morceaux et brl
 part. On jeta dans les flammes les habits que Jean Huss avait ports
au supplice, et quand tout fut bien consum, on recueillit avec soin
les cendres et on les jeta dans le Rhin.

Ainsi prit le grand rformateur des Slaves. Quoiqu'il n'ait pas
attaqu les dogmes de l'glise catholique romaine, comme le firent
plus tard les rformateurs du XVIe sicle, il tablit cependant le
principe fondamental du protestantisme, c'est--dire l'appel 
l'autorit des critures et non  celle de l'glise.

Il me reste  ajouter quelques mots sur Jrme de Prague, le plus
minent des disciples de Jean Huss, que le concile de Constance fit
prir comme son matre. En partant de Bohme, Huss, qui connaissait
l'ardeur de Jrme et la haine que le parti romain lui portait, lui
dfendit de le suivre  Constance. Malgr cette dfense, Jrme y
arriva le 4 avril 1415, et, le 7 du mme mois, il afficha  la porte
de l'Htel-de-ville et aux portes de toutes les glises, une demande
rdige en trois langues (latin, allemand, bohmien) et adresse 
l'empereur et au concile. Il y rclamait un sauf-conduit pour venir
assister son ami Jean Huss dans son procs. Le concile rpondit, le
17, qu'il le dfendrait contre la violence, mais non contre la
justice, et qu'il le mettrait en jugement. Cette rponse l'engagea 
dcliner la tendre misricorde des prlats, et il retournait en
Bohme, lorsque, prs des frontires, il fut saisi, ramen et enchan
 Constance le 23 mai, et jet en prison avec des fers pesants aux
mains et aux pieds. Ces durs traitements, son inquitude pour son ami,
lui causrent une cruelle maladie qui lui abattit le corps et
l'esprit. Dans cet tat pitoyable, quelques membres du concile lui
persuadrent de se rtracter. Il le fit en public le 11 septembre
1415, et, sur la demande du concile, renouvela sa rtractation le 23
du mme mois. Il y dclarait qu'il tait prt  faire pnitence de ses
fautes, et qu'il se soumettait d'une manire absolue  l'autorit du
concile.

Cette conduite disposa favorablement pour lui les prlats; ils
proposaient dj de le mettre en libert, lorsque le clerg de Bohme
y mit opposition, en dclarant qu'il ne croyait pas  sa sincrit et
en apportant de nouvelles accusations contre lui. Une nouvelle
commission d'enqute fut nomme sous l'influence de ses plus cruels
ennemis. Elle l'accusa d'tre depuis sa jeunesse l'ami de Jean Huss et
un zl partisan de Wiclef, d'avoir rapport ses ouvrages en Bohme et
de l'honorer comme un saint, d'avoir dirig toutes les attaques contre
le clerg, trait d'idoltrie le culte des images des saints, profan
des reliques, insult publiquement le pape et le clerg, etc., etc.
Jrme demanda  se dfendre en public; on le lui permit en prsence
de tout le concile, le 23 mai 1416. Il rfuta tous les chefs
d'accusation dirigs contre lui, avec tant d'loquence, de finesse, de
savoir sacr et profane, qu'il inspira la plus vive admiration 
l'illustre savant italien Poggio Bracciolini. Ce dernier, qui tait
prsent comme secrtaire du concile, va jusqu' comparer Jrme 
Socrate. Il reprit sa dfense le 26 du mme mois, avec autant de
succs. Mais, invit  rpter sa rtractation, au lieu d'obir il fit
avec la plus grande loquence le pangyrique de son ami Jean Huss, il
proclama son innocence, sa justice, et mme sa saintet; il s'emporta
avec violence contre les Allemands, les accusant d'tre les ennemis
les plus acharns de la Bohme, et d'avoir jur sa perte comme celle
de son ami Jean Huss, parce que tous deux avaient le plus contribu 
leur enlever leurs injustes privilges dans l'Universit de Prague.
C'tait pour satisfaire leur dsir insatiable de vengeance qu'ils le
poursuivaient. Le plus grand pch qu'il et commis, ajoutait-il,
c'tait d'avoir dsavou, sous la contrainte des circonstances, les
doctrines de Jean Huss; mais il y adhrait maintenant de toute son
me, et il tait prt  endurer pour elles, toutes sortes de
souffrances et de supplices.

On ne peut dcrire l'impression que fit sur les auditeurs ce discours
de Jrme auquel on s'attendait si peu. On le ramena en prison et on
essaya tous les moyens possibles de persuasion pour le dcider  une
rtractation. Il ne voulut rien couter. Il fut donc condamn, le 30
mai 1416,  tre dgrad comme Jean Huss, de sa dignit
ecclsiastique, et  tre brl vif dans le mme endroit o celui-ci
avait reu la palme du martyre. Arriv au lieu fatal, il baisa le sol
sur lequel Huss avait march, se dpouilla lui-mme de ses vtements,
pria avec ferveur tandis qu'on l'attachait au poteau, et prsenta ses
mains  l'excuteur. On l'entoura jusqu'au cou d'un amas de bois ml
de paille, et comme on allumait le feu par derrire, il dit 
l'excuteur: Allume le feu sous mes yeux; j'ai eu peur du feu, mais
maintenant je ne pourrai reculer. Il se mit alors  chanter un hymne
sacr, et les flammes l'entouraient dj de tous cts, qu'on
l'entendait encore rpter dans la langue de ses pres: Dieu puissant
et mon pre, ayez piti de moi et oubliez mes pchs! On brla ses
vtements; et quand tout fut teint, on recueillit soigneusement les
cendres et on les jeta dans le Rhin, comme on avait fait pour celles
de Jean Huss.




CHAPITRE III.

BOHME.

(Suite).

     Effet que produit la mort de Jean Huss en Bohme. -- Ziska. --
     Supplice de quelques Hussites ordonn par le lgat du pape. --
     Premire lutte entre les catholiques romains et les Hussites. --
     Proclamation de Ziska et soulvement  Prague. -- Destruction de
     quelques glises et couvents par les Hussites. -- Invasion et
     dfaite de l'empereur Sigismond. -- Ngociations politiques. --
     L'anglais Pierre Payne. -- Ambassade  la Pologne. -- Arrive de
     forces polonaises au secours des Hussites. -- Mort de Ziska. --
     Son caractre.


La nouvelle de la mort de Jean Huss jeta la consternation dans la
Bohme, et souleva contre les auteurs du crime un cri universel
d'indignation. Grands et petits regardrent comme un outrage fait  la
Bohme le supplice du plus populaire de leurs concitoyens.
L'Universit de Prague, dans son adresse  toute la chrtient,
dfendit la mmoire de Jean Huss. Les crits du mme genre se
multiplirent. Un, entre autres, aprs avoir dclar que Jean Huss
avait t assassin malgr son innocence, appelait le concile de
Constance le corps des satrapes du moderne Antechrist. L'annonce du
supplice de Jrme ne fit qu'enflammer l'indignation publique. On
frappa une mdaille en l'honneur de Jean Huss, et, dans le calendrier
des saints, le 6 juillet lui fut consacr. On le regarda comme un
martyr national, victime de la haine des Allemands et de son propre
attachement  son pays. Les doctrines qu'il avait scelles de son
sang en reurent une force nouvelle, et le nombre de ses partisans
s'accrut rapidement. Plusieurs glises admirent la communion sous les
deux espces, et clbrrent les crmonies du culte dans la langue du
pays.

Les disciples de Jean Huss, qui prirent le nom de Hussites, se
partagrent en deux parties: les uns rejetaient tout--fait l'autorit
de l'glise, et ne voulaient accepter que les critures pour rgle de
la foi; les autres se bornaient  la communion sous les deux espces,
 la libre prdication de l'vangile, et  quelques rformes moins
importantes. Les premiers prirent le nom de Taborites, et les autres
de Calixtins,  cause de la communion sous les deux espces dont un
calice tait l'emblme. Cependant ce ne fut que plus tard que les
croyances des deux partis prirent un dveloppement distinct et une
forme dfinitive.

Les progrs du Hussitisme, quoiqu'il se ft rpandu dans toutes les
classes de la Bohme, trouvrent une vive rsistance dans les
catholiques romains. Ceux-ci formaient une minorit puissante, qui
embrassait tout le haut clerg, la plus grande partie du clerg
infrieur, les couvents et les monastres, beaucoup de nobles et de
riches bourgeois, surtout d'origine allemande. Le parti possesseur de
richesses aussi grandes et d'une influence aussi considrable, tait
bien organis, et s'appuyait sur Rome et sur l'empereur Sigismond qui
s'tait dclar contre les Hussites. Les Hussites taient les plus
nombreux, et comprenaient la plus grande partie de la nation. De leur
ct se rangeaient beaucoup de nobles et de bourgeois, et presque tous
les paysans. C'est cette classe, au coeur et  l'esprit simple,
capable de plus de dvouement et d'ardeur pour la cause qu'elle
embrasse que les habitants plus raffins des villes, qui fait la
force d'un parti et le rend vraiment national. Il leur fallait un chef
capable de diriger par ses actes le mouvement que Jean Huss avait
prpar par sa parole. Ce chef fut Jean Trocznowski, plus connu en
Europe sous son sobriquet de Ziska[53]: l'histoire moderne n'offre
peut-tre pas un autre exemple de talents aussi extraordinaires et
d'une nergie aussi sauvage.

[Note 53: Ziska veut dire le borgne. Le Z se prononce comme le J
franais.]

Ziska, noble bohmien, tait n dans la dernire partie du XIVe
sicle,  Trocznow, proprit de son pre, dans le cercle de Bchin.
La tradition rapporte que sa mre, surveillant un jour les
moissonneurs, fut prise des douleurs de l'enfantement et donna
naissance  Ziska sous un chne[54]. Cette circonstance fut plus tard
considre comme un prsage de l'nergie que l'enfant n sous son
ombrage devait dployer durant sa vie. Ziska fut d'abord page de
l'empereur Charles IV, et suivit ensuite la carrire militaire. Il
servit long-temps en Pologne, o il se distingua en maintes occasions,
et surtout  la bataille de Grunwald et Tannenberg, en 1410, o les
chevaliers teutoniques furent vaincus. Ziska,  son retour dans sa
patrie, devint chambellan du roi Venceslav. Il n'tait plus jeune
quand eut lieu le martyre de Jean Huss, et cet homme fit sur son
esprit une puissante impression. Courtisan peu soigneux de sa faveur,
il quitta les joies de la salle du festin, et on le vit se promener
seul, le long des corridors du palais, les bras croiss et plong dans
une mditation profonde. Le roi, le voyant dans cette agitation
extraordinaire, lui demanda: Yankou (Jeanet), qu'avez-vous?--Je ne
puis supporter l'injure faite  la Bohme dans la ville de Constance
par l'assassinat de Jean Huss, rpondit Ziska. Le roi lui rpliqua:
Ni vous, ni moi, ne pouvons venger cet outrage; si vous trouvez
quelque moyen de le faire, vous le pouvez, je vous le permets. Ziska
saisit avec empressement cette ide, et vit tous les avantages qu'il
pourrait retirer pour l'accomplissement de ses projets, de l'appui du
nom royal. Il demanda donc au roi de lui donner par crit et de
marquer de son sceau l'autorisation qu'il venait de lui accorder
verbalement. Le roi, qui aimait  rire et qui savait que Ziska n'avait
ni richesse, ni amis, ni influence, regarda sa demande comme une bonne
plaisanterie, et la lui accorda aussitt. Mais Ziska sut s'en servir
pour faire partager ses projets  beaucoup de personnes. Les querelles
entre les partis religieux augmentaient tous les jours en Bohme; mais
elles n'avaient pas encore t suivies de luttes srieuses. Le roi
Venceslav restait indiffrent. Il n'avait pas d'enfant pour hriter de
sa couronne, et dtestait son frre Sigismond qui lui avait donn
assez de sujet de le har. Son seul souci tait d'inventer de nouveaux
plaisirs pour passer joyeusement le reste de sa vie. Il se disait
probablement: Aprs moi le dluge! comme rptait, dit-on, un homme
d'tat clbre de nos jours, qui fut prcipit du pouvoir en 1848, par
l'ruption soudaine des principes que, depuis plus de trente ans, il
s'tudiait  comprimer.

[Note 54: Le tronc de ce chne resta debout jusqu'au commencement du
XVIIIe sicle. Il fut bientt aprs dtruit  cause des forgerons des
environs. Ils croyaient qu'une tranche enleve  ce tronc, et attache
 leur marteau, avait la vertu de rendre leurs coups plus pesants.
L'autorit ecclsiastique, pour mettre fin  cette pratique
superstitieuse, fit couper ce qui restait du tronc et lever en son
lieu une chapelle portant une inscription qui dclarait qu' cet
endroit tait n l'hrtique Ziska, de triste mmoire.]

Il n'en tait pas de mme de son frre Sigismond, empereur
d'Allemagne, roi de Hongrie, et hritier prsomptif de la couronne de
Bohme. Il sentait que sa lche conduite  l'gard de Jean Huss, la
violation du sauf-conduit qu'il lui avait offert, l'avaient rendu
odieux aux partisans de l'homme qu'il avait trahi. Il lui fallait
perscuter les Hussites, s'il voulait occuper en paix le trne de
Bohme. Le concile de Constance ne pouvait pas non plus rester
indiffrent  un mouvement que sa conduite avait provoqu, et il somma
environ quatre cents principaux Hussites de comparatre devant lui,
leur offrant des sauf-conduits. L'exemple de Jean Huss tait trop
rcent pour que l'on et confiance dans l'honneur du concile et l'on
ne tint compte de sa sommation. Le concile publia alors un dit contre
eux en vingt-quatre articles, et adressa une lettre  l'empereur
Sigismond. Les Hussites, disait cette lettre, sont devenus plus
ardents  soutenir leurs doctrines, depuis le supplice de leurs deux
chefs: grands et petits partagent leurs opinions: on fait circuler
nombre d'crits scandaleux contre les dcrets du concile. La communion
sous les deux espces est administre impunment: on rvre Jean Huss
et Jrme de Prague comme deux saints; on opprime les catholiques
romains et surtout le clerg. La mme lettre dplorait la ngligence
de Venceslav, et le souponnait, sinon de soutenir les Hussites, au
moins de ne pas mettre obstacle  leurs progrs.

Le concile de Constance se spara le 22 avril 1418, aprs avoir mis
fin aux divisions intestines de Rome par l'lection du pape Martin V.
Le soin de poursuivre la guerre contre les ternels ennemis de
l'glise, regardait, ds lors, le nouveau pontife. Il adressa au
clerg de Bohme, de Pologne, d'Angleterre et d'Allemagne, une bulle
o il reprochait  beaucoup de nobles et de prlats, de rester comme
des _chiens muets_ quand l'hrsie levait la tte. Il leur ordonnait
de poursuivre les partisans des doctrines de Jean Huss et de Wiclef,
de les juger suivant les lois ecclsiastiques, et de les livrer au
pouvoir sculier. Il recommandait aux princes et aux juges sculiers
de veiller svrement  l'excution de ses ordres: et, pour que
personne ne pt allguer son ignorance de ces questions, il joignait 
sa bulle quarante-quatre propositions de Wiclef et trente de Jean Huss
que le concile de Constance avait condamnes. Il ne suffisait pas de
promulguer des bulles, il fallait en assurer l'excution. En
consquence, Martin envoya en Bohme, comme lgat, le cardinal
Dominique de Raguse, qui devait veiller  l'excution de la bulle. Le
lgat russit  faire brler deux Hussites dans la ville de Slan; mais
cet acte de perscution souleva contre lui une indignation si violente
et si universelle, qu'il fut oblig de quitter la Bohme. Il adressa
alors une lettre  l'empereur Sigismond, o il dclarait que la parole
et les crits taient dsormais insuffisants en Bohme, et que le fer
et le feu pouvaient seuls la ramener  l'glise.

Toutes ces circonstances ne faisaient que fournir de nouveaux aliments
 l'animation qui soulevait toute la Bohme, et surtout la ville de
Prague. Venceslav, craignant une insurrection, ordonna aux habitants
de rendre leurs armes. Cet ordre jeta la consternation dans la ville;
on craignait de dsobir au roi et on ne voulait pas exciter sa
colre, on craignait encore plus de se mettre soi-mme dans
l'impossibilit de se dfendre. Les habitants furent tirs de leur
perplexit par Ziska, qui, depuis sa conversation avec le roi,
guettait le moment favorable de mettre ses projets  excution. Il
alla trouver les bourgeois qui dlibraient sur la conduite  tenir,
et leur dclara que, connaissant les intentions relles du roi, il
pourrait leur donner le meilleur avis sur les circonstances prsentes.
Sur sa proposition, les citoyens revtirent leurs vtements les plus
riches, endossrent leurs plus belles armes, et se rendirent au palais
du roi, conduits par Ziska qui s'adressa  lui en ces termes: Sire,
Votre Majest nous demande nos armes, les voici, prtes  vous servir.
Montrez-nous les ennemis contre lesquels nous devons les employer.
Cet ingnieux stratagme plut au roi ou l'intimida; il approuva la
conduite des citoyens de Prague et les congdia gracieusement. Cette
circonstance confirma le bruit du crdit dont Ziska jouissait auprs
du roi, et accrut son influence parmi le peuple.

Ziska opra, ds lors, de concert avec Nicolas de Hussinetz, riche
noble, dans les domaines duquel Jean Huss tait n et qui avait
embrass avec ardeur ses doctrines. Il s'empara d'une forte position
sur une montagne, l'appela le mont Thabor, et la fortifia de toutes
les ressources de l'art. Il tait temps, en effet, que les Hussites
songeassent  la rsistance; chaque jour leurs ennemis devenaient plus
entreprenants et s'appuyaient davantage sur Sigismond, l'hritier
prsomptif, qui venait encore d'introduire des troupes dans plusieurs
provinces de la Bohme.

Les causes qui produisent les guerres civiles ou religieuses,
s'accumulent long-temps avant que la lutte ne s'engage. Les discours,
les crits des chefs excitent et chauffent par degrs l'animosit des
partis. Elle devient bientt si ardente, qu'on essaie en vain d'en
calmer l'effervescence et d'en prvenir l'ruption, et une tincelle
suffit pour allumer dans tout un pays un incendie qui ne s'teint
qu'au bout de longues annes de souffrance. C'est ce qui arriva en
Bohme. Quatre ans s'coulrent entre le martyre de Jean Huss et la
terrible lutte qui en fut la consquence.

Pour raconter les premires hostilits qui s'engagrent entre les
Hussites et les catholiques romains, j'emprunterai le rcit d'un
auteur contemporain qui y assista. C'est Benessius Horzowicki,
disciple et ami de Jean Huss, qui prit une part active dans la
question de l'Universit dbattue avec les docteurs allemands. Nous
devons la conservation de son rcit  l'honnte jsuite Balbin, qui le
dclare digne de foi, quoique venant d'un hrtique.

Le jour de la Saint-Michel, dans l'anne 1419, une foule considrable
s'tait runie dans une vaste plaine appele _les Croix_, qui borde la
route de Bneschow  Prague. Plusieurs villes et villages s'y taient
donn rendez-vous. La population de Prague, venue soit  pied, soit en
voiture, y tait surtout en majorit. Trois prtres du nom de Jacob,
Jean Cardinal et Mathias Toczenicki, avaient convoqu  la fois cette
foule immense. Car, tant que vcut Venceslav, le peuple se runissait
sur certaines montagnes qu'il dcorait des titres d'Horeb, de Baranek
(agneau), de Thabor, et o il venait recevoir la communion sous les
deux espces. Mathias Toczenicki fit mettre une table sur trois
tonneaux vides et donna l'Eucharistie  la foule, sans aucun talage.
La table n'tait pas mme recouverte et les prtres ne portaient pas
leurs vtements sacerdotaux.

Vers le soir, toute la multitude se dirigea sur Prague, en
s'clairant avec des torches, et arriva dans la nuit  Wissehrad, la
forteresse de Prague. Il est tonnant qu'ils n'aient pas saisi
l'occasion de surprendre ce chteau, dont la conqute plus tard leur
cota si cher, mais la guerre n'tait pas encore commence. Coranda,
cur de Pilsen, les rejoignit au mme endroit, portant aussi
l'Eucharistie, suivi d'une foule nombreuse des deux sexes. Avant que
cette foule et quitt la plaine _des Croix_, un seigneur invita
l'assemble  rparer le dommage fait  un pauvre homme dont on avait
ravag le champ, et aussitt une collecte abondante l'indemnisa de
tout ce qu'il avait perdu. La foule ne commettait pas d'hostilits,
elle s'avanait en plerinage le bton  la main. Mais les choses
devaient bientt changer de face. Les prtres, en se retirant,
convoqurent l'assemble pour la Saint-Martin. Les garnisons que
Sigismond avaient places dans diffrentes villes, se rassemblrent
pour empcher ces runions et engagrent plusieurs combats sanglants.
Les habitants de Pilsen, Clattau, Tausche et Sussicz, qui se
trouvaient sur la route du lieu fix comme point de ralliement, furent
prvenus par Coranda qu'on avait prpar contre eux une embuscade: ils
s'armrent et prvinrent ceux qui devaient s'y rendre avec eux. On
improvisa ainsi une arme trs nombreuse. En arrivant  la ville de
Cnin, ils apprirent que les habitants d'Aust, ville du district du
Bchin, non loin du Thabor, rclamaient leur secours. Les impriaux
s'taient ports sur la route qui menait  Prague et leur coupaient le
passage. On envoya aussitt  leur secours cinq fourgons remplis
d'hommes arms.  peine ces derniers avaient-ils franchi la Moldau,
qu'ils aperurent deux corps, l'un de cavaliers, l'autre de personnes
 pied. Le premier avait  sa tte Pierre Sternberg, gentilhomme
catholique romain et directeur de la monnaie  Kuttemberg. Le second
groupe se composait d'environ quatre cents personnes, hommes et
femmes, qui faisaient un plerinage d'Aust  Prague. C'tait  leur
secours qu'on les avait envoys. Les Hussites envoyrent aussitt 
Cnin demander du renfort, et, en attendant, se dirigrent vers la
petite minence o le peuple d'Aust s'tait post. Avant leur arrive,
Sternberg attaqua les habitants d'Aust et les mit en fuite.
Quelques-uns s'chapprent et vinrent rejoindre leurs allis de Cnin,
qui prirent position sur une petite colline et attendirent l'attaque
de Sternberg. Ils se dfendirent avec tant de vigueur qu'ils
l'obligrent  se retirer  Kuttemberg. Aprs leur victoire, ils
sjournrent tout le jour dans le lieu o les habitants d'Aust avaient
t mis en fuite, ensevelirent leurs morts et y firent accomplir le
service divin par leurs prtres. Ils se rendirent ensuite  Prague
pour y clbrer leur victoire, et y furent accueillis par de grandes
rjouissances.

Ce rcit prouve que les Hussites ne sont pas la premire cause des
sanglantes luttes qui suivirent. Ce sont les bandes armes de
l'empereur, qui, les premires, ont dispers violemment leurs
plerinages pacifiques et tout religieux.

Ce combat servit la cause des Hussites. Dans toute lutte, le premier
avantage obtenu, si insignifiant et si accidentel qu'il soit, produit
le plus souvent un effet moral trs grand sur l'imagination du
vulgaire. Ce succs excite l'ardeur d'un parti, abat l'enthousiasme de
l'autre, quoique gnralement il n'y ait lieu ni  se rjouir ni  se
dsesprer. Cependant, bien que le jugement froid d'un chef sache
apprcier,  leur juste valeur, ces lgers succs, un homme de gnie
voit toute l'importance du rsultat qui les suit, et Ziska n'tait
pas homme  laisser passer une occasion aussi favorable sans en tirer
parti pour l'excution de ses projets. Il adressa aux habitants de la
ville de Tausch ou Tista, une proclamation en forme de circulaire, et
l'envoya dans toutes les villes de Bohme o l'arme impriale n'avait
pas mis garnison. Cette proclamation faisait appel  leurs sentiments
patriotiques et religieux; tout y tait merveilleusement calcul pour
toucher la corde la plus sensible de leurs coeurs et la faire vibrer
avec le plus de puissance. Voici la traduction de cette pice si
curieuse:

Trs chers Frres, que Dieu vous accorde, avec sa grce, de revenir 
vos premiers sentiments d'amour pour lui, et de mriter, par vos
bonnes oeuvres, d'habiter dans sa crainte comme de sincres enfants de
Dieu. S'il vous a chtis et punis, je vous demande, en son nom, de ne
pas vous laisser abattre par l'affliction. Reportez-vous  ceux qui
travaillent pour la foi, qui sont perscuts par ses ennemis, et
surtout par les Allemands. Vous-mmes, vous avez prouv leur
mchancet,  cause de votre amour pour Jsus-Christ. Imitez vos
anctres, les premiers Bohmiens, qui ont toujours su dfendre la
cause de Dieu et la leur. Pour vous, mes Frres, vous devez avoir
toujours, devant les yeux, la loi de Dieu et le bien de votre patrie,
et veiller aux deux avec vigilance. Que celui de vous qui sait manier
un couteau, jeter une pierre ou porter un bton se tienne prt 
marcher. Je vous prviens donc, mes Frres, que nous runissons de
tous cts des troupes pour combattre les ennemis de notre foi et les
oppresseurs de notre patrie. Recommandez  vos prdicateurs d'exciter,
dans leurs prches, le peuple  la guerre contre l'antechrist, et
d'exhorter tout le monde, jeunes et vieux,  se tenir prts. Que je
vous trouve aussi bien munis de pain, de bire, de vivres et de
provisions, et surtout arms avec de bonnes armes. Les temps sont
venus o il nous faut nous armer et contre l'tranger et contre
l'ennemi domestique. Ayez toujours sous les yeux cette premire
rencontre, o peu contre beaucoup, presque sans armes contre des
soldats bien arms, vous avez obtenu la victoire. La main de Dieu ne
s'est pas retire de nous. Ayez courage et tenez-vous prts. Que Dieu
fortifie vos coeurs.--Ziska du Calice, avec l'espoir en Dieu, chef des
Taborites[55].

[Note 55: M. Bonnechose, en reproduisant cette lettre clbre (les
_Rformateurs avant la rformation_, vol. II, p. 287 de la traduction
en anglais), en a omis les traits les plus caractristiques, tels que
les allusions aux deux nations bohmienne et allemande. Cette lettre
que Lenfant (_Histoire des Hussites_, vol. I, p. 103) a traduite de
l'ouvrage de Thobald, a t publie dans la langue originale avec une
traduction allemande dans le premier volume de _Neue Abhandlungen der
Prager Gesellschaft_.]

Ziska se mit  la tte d'un grand nombre de paysans, qui accoururent
de toutes parts sous ses tendards. Il surprit et fit prisonnier un
corps de cavalerie, dont les chevaux et les armes servirent  monter
et  armer sa propre troupe. Il entra  Prague aux acclamations de
toute la ville. Les Hussites commencrent alors  exercer des
violences sur quelques membres du clerg catholique, et  prendre
possession de leurs glises pour y tablir leur culte. Les magistrats
de la ville voulurent s'y opposer. Une terrible lutte en fut la
consquence, les premiers magistrats y prirent; plusieurs glises et
couvents furent pills.

Ces vnements affectrent tellement le roi Venceslav, qu'il mourut
d'une attaque d'apoplexie. Il tait sans enfants, et la couronne
passait ainsi  son frre Sigismond. Celui-ci tait alors aux prises
avec les Turcs, et cette guerre favorisa le dveloppement du
Hussitisme. Malheureusement, les disciples de Jean Huss compromirent
leur cause par les excs dplorables du plus sauvage fanatisme.
Partout les glises, les couvents furent pills et dtruits[56];
partout les prtres, les moines, et souvent les nonnes furent mis 
mort avec la plus grande barbarie. Ziska, qui tait l'me du
mouvement, perdit, au sige de la ville de Raby, le seul oeil valide
qui lui restait, et c'est lorsqu'il fut compltement aveugle, qu'il
dploya les talents militaires les plus extraordinaires.

[Note 56: Les historiens protestants et catholiques lvent  cinq
cent cinquante le nombre de ces couvents et de ces glises.]

Sigismond convoqua  Brunn, en Moravie, une dite o accoururent les
catholiques romains, aussi dvous  sa cause que les Hussites y
taient contraires. Il promit l'amnistie  tous ceux qui reviendraient
 l'glise. Ses offres furent repousses, et il se prpara  rduire
les hrtiques par la force des armes. La ville de Prague tait au
pouvoir des Hussites; mais la garnison impriale tenait toujours la
citadelle. L'Empereur marcha contre la ville avec une arme compose
de catholiques bohmiens, moraviens, hongrois et allemands. Cette
arme avait pour chefs, au-dessous de l'Empereur, cinq lecteurs, deux
ducs, deux landgraves, et plus de cinquante princes allemands, et se
montait, d'aprs les crivains contemporains,  plus de cent mille
hommes. Malgr ce nombre immense, elle fut repousse par les Hussites,
qui, outre les assaillants, avaient la citadelle  combattre. Les
envahisseurs commirent les plus grandes atrocits, surtout dans leur
retraite. Beaucoup d'habitants furent massacrs par les soldats, pour
qui tout Bohmien tait un Hussite. Une seconde tentative, faite
contre Prague par l'Empereur, dans la mme anne 1420, eut aussi peu
de succs. Ces avantages excitrent, au plus haut degr, le courage et
le fanatisme des Hussites. Beaucoup de leurs prdicateurs annoncrent
que le rgne du juste tait proche, et que les armes des Taborites
allaient l'tablir sur tout le monde. Cette croyance inspirait une
intrpidit inbranlable  ceux qui la partageaient, et explique les
triomphes extraordinaires des Hussites. Il y avait aussi une
prdiction rpandue parmi eux qui soutenait leur courage. Un
tremblement de terre devait engloutir toutes les villes et les
villages de la Bohme, sauf les cinq villes qui auraient montr le
plus d'ardeur pour leur cause. Dans les marches, les prtres
prcdaient toujours les Hussites; ils portaient des calices souvent
faite de bois, et administraient la communion sous les deux espces,
en remplaant plus d'une fois le vin avec de l'eau; derrire les
prtres, marchaient les combattants en chantant les psaumes, et
l'arrire-garde tait forme par les femmes, qui travaillaient aux
fortifications et prenaient soin des blesss. La croyance
superstitieuse sur la destruction des villes et des villages, en
chassait tous les habitants et les ralliait  l'arme qui, ainsi,
n'eut jamais besoin de recrues.

Il me faudrait des volumes pour dcrire les batailles qui se
livrrent, le courage extraordinaire et l'habilet que dployrent les
Hussites  surprendre leurs ennemis. Je ne puis non plus raconter en
dtail les ngociations diplomatiques qui eurent pour effet de mettre
fin  la guerre. Je ne puis qu'esquisser tous ces vnements.

Les Bohmiens runirent une dite dans la ville de Czaslaw pour
dlibrer sur les affaires de leur pays. Ils dclarrent Sigismond
indigne de la couronne et rsolurent de l'offrir au roi de Pologne ou
 un prince de sa dynastie. C'est en cette occasion qu'ils formulrent
les quatre articles clbres dont ils ne se dpartirent jamais dans
leurs ngociations avec les autorits impriales et ecclsiastiques.
Voici ces articles:

1 La parole de Dieu sera librement annonce par les prtres
chrtiens dans le royaume de Bohme et le margraviat de la Moravie;

2 Le sacrement vnrable du corps et du sang de Jsus-Christ sera
administr, sous les deux espces, aux adultes et aux enfants, comme
le Christ l'a tabli;

3 Les prtres et les moines, dont beaucoup s'occupent des affaires
publiques, seront privs des biens temporels qu'ils possdent en si
grand nombre, et pour lesquels ils ngligent leur sacr ministre.
Leurs biens nous seront rendus, afin que, selon la doctrine de
l'vangile et la pratique des aptres, le clerg nous soit soumis,
vive dans la pauvret et serve aux autres d'exemple d'humilit;

4 Tous les pchs publics dclars mortels et tous les dlits
contraires  la loi divine, seront punis suivant les lois du pays, par
ceux qui y seront prposs, sans avoir gard  ceux qui les auront
commis, pour qu'on ne puisse pas dire de la Bohme et de la Moravie
qu'on y tolre les dsordres.

Cette dite,  laquelle beaucoup de catholiques avaient assist,
tablit une rgence compose de magnats et nobles, et de bourgeois:
Ziska en faisait partie. Sigismond adressa  la dite un message o il
promettait de confirmer leurs liberts, de rparer les torts dont ils
se plaignaient justement,  condition qu'on le reconnt pour
souverain: il les menaait de la guerre en cas de refus. La dite
rpondit par une adresse qui montre combien taient entr
profondment, dans le coeur des Hussites, le sentiment de religion et
de patriotisme. Voici ce dont ils se plaignaient:

1 Votre Majest, au grand dshonneur de notre pays, a laiss brler
matre Jean Huss, qui s'tait rendu  Constance sur la foi de votre
sauf-conduit.

2 Tous les hrtiques qui s'cartent de la foi chrtienne, ont eu la
libert de s'expliquer au Concile de Constance; seul, notre noble
compatriote n'a pas eu ce droit. En outre, pour aggraver l'offense
faite  notre pays, vous avez fait brler matre Jrme de Prague, qui
s'tait rendu  Constance sous la mme garantie de la foi publique que
Jean Huss.

3 Dans le mme concile,  votre instigation, la Bohme a t proscrite
et anathmatise. Le pape a lanc une bulle d'excommunication contre les
Bohmiens, leurs prtres et leurs prdicateurs, pour les faire prir.

4 Votre Majest a fait publier la mme bulle  Breslau, pour exciter
les haines contre la Bohme et causer la ruine de tout le royaume.

5 Par cette publication, Votre Majest a anim et soulev contre
nous tous les peuples vaincus, nous dnonant des hrtiques
dclars.

On lui reprochait encore d'usurper la couronne de Bohme sans le
consentement de la nation, ce qui exposait les Bohmiens au mpris et
aux railleries de l'univers.

On l'accusait d'aliner plusieurs provinces appartenant  la Bohme,
sans que les tats y eussent consenti, etc.

Ils terminaient en demandant que la Bohme et la Moravie cessassent
d'tre au ban des autres nations; ils rclamaient le redressement de
leurs griefs, et invitaient Sigismond  se prononcer avec nettet et
prcision sur les quatre articles, qu'ils taient dtermins 
maintenir, ainsi que les droits, les constitutions, les privilges,
les bonnes coutumes de Bohme, dont ils avaient joui sous ses
prdcesseurs. Sigismond rpondit que le supplice de Jean Huss et de
Jrme de Prague avait eu lieu contre sa volont. Il essayait
d'expliquer les autres griefs ports contre lui, et promettait
d'examiner les quatre articles et de maintenir les liberts
nationales.

Ses offres ayant t rejetes, il pntra en Bohme avec une arme
compose surtout de Hongrois, mais fut repouss par Ziska. Les forces
impriales envahirent la Bohme  plusieurs reprises, mais sans plus
de succs, et les Hussites, usant de reprsailles, envahirent les
provinces de l'Empire.

Trois partis politiques divisaient alors la Bohme. Les catholiques
romains et la plus grande partie de la haute noblesse, mme de celle
qui se rattachait aux Calixtins ou aux Hussites modrs, dsiraient le
triomphe de Sigismond. Le parti de Prague, compos des bourgeois de
Prague et de plusieurs autres villes, et soutenu par beaucoup
d'habitants, formait la secte des Calixtins, et voulait un autre roi
que Sigismond. Le troisime parti, les Taborites, dont Ziska tait le
chef, rejetait tout roi. Le parti de Prague proposa d'offrir la
couronne au roi de Pologne. Les Hussites, en prsence des forces
considrables de Sigismond, qui disposait de la Hongrie et de
l'Allemagne, furent amens  apaiser leurs diffrends et  demander,
d'un commun accord, l'assistance d'un peuple parent.  plusieurs
reprises, on envoya en Pologne des ambassades composes de
reprsentants de tous les partis. Parmi eux se remarquait l'Anglais
Pierre Payne, comme dput des Taborites[57]. Le roi de Pologne tait
Vladislav Jagellon, grand-duc de Lithuanie, qui s'tait fait chrtien
 son mariage avec Hedwige, reine de Pologne, en 1386. Il tait trs
vieux et d'un caractre irrsolu. Les Bohmiens lui offrirent la
couronne,  condition qu'il acceptt les quatre articles proclams par
la dite de Czaslaw, et appuyrent leur proposition d'arguments
puissants. Ils invoquaient la communaut d'origine et la ressemblance
du langage[58] qui les unissaient aux Polonais. Ils reprsentaient
quels avantages politiques rsulteraient, pour les deux pays, de la
runion des deux couronnes sur la mme tte. On pourrait alors crer
un puissant empire slave, de l'Elbe  la mer Noire et jusqu'aux
environs de Moscou[59], et rsister victorieusement aux attaques des
Allemands; car les Polonais, comme les Bohmiens, avaient  s'en
plaindre, et surtout de l'ordre teutonique, toujours soutenu par les
empereurs. On reut avec affabilit les dputs bohmiens; mais le roi
ne pouvait se dcider  prendre un parti. Les avantages que les
Bohmiens faisaient briller  ses yeux taient trop grands pour qu'on
pt les accepter. Le clerg, qui dominait dans le snat, s'opposa  ce
projet, et, sans tre dvot, le vieux monarque envisageait avec effroi
l'ide de se mettre  la tte des hrtiques. Il dclara,  la fin,
qu'il consulterait sur cette grave matire, son cousin, le grand-duc
de Lithuanie, Vitold. Il lui envoya une ambassade, avec deux dputs
bohmiens. Les autres restrent en Pologne, bien traits du roi, mais
comme squestrs dans une ville, car l'autorit ecclsiastique avait
mis en interdit tout endroit o les Hussites avaient mis les pieds. Le
caractre de Vitold tait tout oppos au caractre de Jagellon. Il
tait hardi, ambitieux, entreprenant, sans scrupules religieux qui
pussent entraver chez lui l'espoir d'un agrandissement, et se souciant
fort peu de toutes ces matires, comme il le disait avec franchise. Il
n'avait qu'une sorte de souverainet dlgue sur la Lithuanie; il
gouvernait cependant le pays avec un pouvoir absolu, et agissait avec
l'indpendance la plus complte dans ses relations intrieures ou
extrieures. Sans la distance qui sparait sa province de la Bohme,
il aurait, malgr son grand ge, accept la couronne qui lui tait
offerte, et ses sujets, qui suivaient l'glise grecque, auraient
volontiers soutenu les Hussites contre les Latins. Il parat avoir
conseill  son cousin de Pologne, de refuser l'offre des Bohmiens, 
cause de l'opposition de son clerg catholique. Tous deux cependant
furent d'avis de les soutenir, et envoyrent  leur secours Coributt,
neveu du roi, avec cinq mille cavaliers et de l'argent.

[Note 57: Pierre Payne tait n dans le comt de Lincoln,  Haugh ou
Hough,  trois milles de Grantham. Il tudia  Oxford dans Edmund's
Hall, dont plus tard il devint le principal (1410-1415). On ne peut
indiquer avec prcision l'poque o il vint en Bohme; il jouit d'une
grande rputation parmi les Hussites. Lenfant nous le montre comme un
homme d'un profond savoir, qui s'occupa d'claircir les passages
obscurs des crits de Wiclef. Voici ce qu'en dit Cochle, crivain
catholique romain: Petrus Payne, ingeniosus magister Oxoniensis, qui
articulos Wiclephi et libros ejus punctatim et seriatim deduxit, et
suis opusculis pestiferis imposuit, arte inferiores sed veneno
pervicaciores; qu Wicleph obscure posuit, iste explanavit; ipse suo
pravo ingenio non solum erat Wiclephi errorum doctor sed approbator et
auctor, augmentator et promulgator, hujus purissimi regni Bohemi
primarius et perniciosissimus infector et destructor. Taboritis maxime
favebat, sectator Wiclephi obstinacissimus, Pragam cum libris ejus
profugit. Cochle se trompe en accusant Payne d'avoir le premier
infect la Bohme. Bien avant qu'il y vnt, les ouvrages de Wiclef y
taient rpandus. On croit qu'il mourut  Prague en 1455.]

[Note 58: La ressemblance entre les langues polonaise et bohmienne,
si grande encore, l'tait bien plus jadis. L'auteur de cet ouvrage a
lu plusieurs ouvrages de Jean Huss, et tous, sauf quelques mots, sont
aussi facilement entendus d'un Polonais que s'ils taient crits dans
sa propre langue.]

[Note 59: La Lithuanie, runie  la Pologne par le mariage de
Jagellon, avait pour bornes, au XVe sicle,  l'Est, la rivire Ougra
prs de Kalouga, et comprenait la ville de Viazma, distante de Moscou
de 150 milles anglais. Au Sud, elle touchait aux rivages de la mer
Noire, entre les embouchures du Dnieper et du Dniester.]

Coributt entra  Prague  la tte de ses cavaliers et fut accueilli
avec joie. Sans tre trs nombreuses, les forces qu'il amenait taient
considrables pour un sicle qui ne connaissait pas les armes
permanentes; elles apportaient surtout un appui moral trs grand  la
cause des Hussites. Jusque-l, ils avaient t l'objet d'une haine
universelle de la part des peuples environnants, qui les regardaient
comme les ennemis de Dieu. Ils recevaient en ce moment la preuve d'une
sympathie active. Une nation puissante et allie les soutenait, et un
souverain, tout en restant catholique romain, reconnaissait leurs
droits par un acte qui leur permettait d'esprer qu'il prendrait un
jour leur cause comme la sienne. Seuls, il est vrai, les Polonais
soutinrent les Hussites contre les forces unies de Rome et de
l'Allemagne; dj beaucoup, avant l'arrive de Coributt, taient
accourus sous les drapeaux de Ziska, leur ancien compagnon d'armes.

Si l'arrive de Coributt rjouit les Bohmiens, elle alarma vivement
les partisans de l'empereur Sigismond. Ils firent courir les bruits
les plus dfavorables et les plus absurdes contre lui, l'accusant, par
exemple, de n'avoir pas t baptis au nom de la Trinit, _d'tre un
Russe, ennemi du nom chrtien_. On dit mme qu'il avait t lev dans
l'glise grecque de Pologne. Cette circonstance, loin de lui nuire,
lui fut trs favorable; car il ne fit pas de difficults pour recevoir
la communion sous les deux espces, et les Hussites tenaient surtout 
cette pratique. Un fort parti l'appelait au trne de Bohme; mais il
n'avait pas les qualits ncessaires pour se maintenir  la tte d'un
pays aussi boulevers.

Peu de temps aprs l'arrive de Coributt, une arme allemande envahit
la Bohme et vint se faire battre. Ziska, toujours occup avec les
impriaux, n'tait pas d'avis de mettre Coributt  la tte du pays, et
dclarait qu'il ne se soumettrait pas  un tranger, et qu'une nation
libre n'avait pas besoin de roi. Ce dsaccord aboutit  une lutte
entre lui et les villes qui avaient form une ligue pour placer
Coributt sur le trne de Bohme. Ziska marcha contre Prague; mais ses
soldats refusrent de dtruire leur capitale. La paix fut conclue,
Ziska entra  Prague en alli, et reconnut Coributt comme rgent de
Bohme. Il marcha avec lui sur la Moravie, dont les impriaux avaient
occup une partie, mais mourut le 11 octobre 1424, de la peste, prs
la ville de Przybislav qu'il assigeait[60].

[Note 60: Une tradition vulgaire rapporte qu' son lit de mort, il
ordonna de faire un tambour avec sa peau, pour qu' ce son les ennemis
tremblassent de frayeur, et de jeter son corps en pture aux animaux
sauvages et aux oiseaux, aimant mieux tre dvor par eux que par les
vers. On ajoute que ses demandes furent accomplies. Il y avait mme 
Prague un vieux tambour que on prtendait tre fait avec la peau de
Ziska. Mais quand les Prussiens l'eurent enlev  la prise de Prague
par Frdric II, en 1744, les Bohmiens prtendirent que cette
tradition n'avait aucun fondement. Elle est, en effet, de l'invention
la plus absurde, et rien chez les crivains contemporains ne la
justifie.]

J'ai racont, plus haut, l'histoire de ce personnage extraordinaire,
avant de commencer la guerre des Hussites. Je n'ai pu, faute d'espace,
donner des dtails sur les batailles qu'il livra, et sur le courage et
l'habilet militaire qu'il dploya en tant d'occasions, malgr sa
ccit complte. Cochle, qui l'a en horreur, le regarde comme le
premier gnral de son temps, pour avoir gagn tant de batailles
malgr sa ccit sans en perdre plus d'une, et pour avoir enseign
l'art de la guerre  des paysans qui ne s'taient jamais battus. Un
crivain contemporain, neas Sylvius, expose en dtail la tactique
qu'il avait invente pour rompre les charges de la cavalerie pesamment
arme des Allemands, en leur opposant un rempart de fourgons. Cette
tactique procura aux Bohmiens maintes victoires, mme aprs la mort
de Ziska[61]. Il laissa un code militaire qui rglait l'ordre et la
discipline de l'arme en guerre, la manire de camper, de marcher 
l'ennemi, de partager le butin, de punir les dserteurs, etc.

[Note 61: L'usage de faire avec des charrettes des remparts mouvants,
ou, comme on dit maintenant, des barricades, est commun  toutes les
nations nomades du centre et du nord de l'Asie. C'est sans contredit
un des moyens de dfense les plus naturels et les plus primitifs. Les
Polonais en faisaient souvent usage et l'appelaient tabor. Ils l'ont
probablement emprunt des Tartares, avec lesquels ils taient souvent
en guerre. Je pense que Ziska, qui avait long-temps servi en Pologne,
y avait appris ce mode de dfense, et le porta plus tard  sa
perfection.]

Cruel pour l'ennemi, il tait affable pour ses soldats. Il les
appelait ses frres, voulait qu'ils l'appelassent leur frre, et leur
partageait le butin, qui tait toujours abondant. Mme aprs la perte
de son dernier oeil[62], il se tenait dans un chariot, tout prs de
l'tendard principal de son arme; il se faisait renseigner sur les
lieux, la force et la position de l'ennemi, par des officiers qu'on
nommerait aujourd'hui des aides-de-camp, et il leur donnait ses ordres
en consquence. Malgr cette ccit, il excuta des oprations
stratgiques habiles, et dans des lieux trs difficiles, avec une
telle rapidit et un tel bonheur, qu'on en trouverait avec peine un
autre exemple dans l'histoire des guerres modernes.

[Note 62: Il perdit son premier oeil dans sa jeunesse, par un
accident, en jouant avec d'autres enfants.]

Balbin prtend avoir vu un portrait de Ziska de grandeur naturelle,
fait de son vivant, et dont quelques nobles de Bohme conservaient
soigneusement des copies. D'aprs ce portrait, il tait de teille
moyenne, d'une vigoureuse complexion. Il avait une large poitrine et
de larges paules, un vaste front, la tte ronde et le nez aquilin. Il
portait le costume polonais et la moustache polonaise. La tte tait
rase, sauf une touffe de cheveux bruns; c'tait encore l une mode de
Pologne, o, comme je l'ai dit, il avait pendant long-temps obtenu du
service.

Ziska fut enseveli dans la cathdrale de Czaslaw. On lui leva un
monument de marbre avec sa statue et quelques inscriptions latines;
au-dessus on suspendit sa masse d'armes en fer[63].

[Note 63: D'aprs Balbin, l'empereur Ferdinand V, traversant Czaslaw,
visita la cathdrale, et fut frapp  la vue de cette norme masse de
fer suspendue au-dessus d'un tombeau. Il demanda  ses courtisans qui
c'tait. Personne n'osa rpondre. Un des assistants dit enfin que
c'tait le tombeau de Ziska. Fi, fi! dit l'empereur, cette bte
malfaisante, quoique morte depuis plus d'un sicle, fait encore peur
aux vivants. Il quitta l-dessus la cathdrale, et partit aussitt de
Czaslaw o il avait annonc qu'il passerait la nuit.]

On ne peut tablir d'une manire certaine quels dogmes religieux il
professait; du moins il fut le chef politique des Taborites, qui
avaient les mmes dogmes que les Vaudois. Le disciple de Wiclef,
Pierre Payne, avait surtout contribu  rpandre ces dogmes. Cependant
on dit qu'il traita avec la plus grande cruaut un nombre considrable
de _Picards_, nom donn souvent par les catholiques aux Vaudois, aux
Taborites, et  leurs descendants les _Frres bohmiens_. Pour moi, le
tmoignage d'neas Sylvius prouve que les Picards perscuts par
Ziska, taient une secte extravagante venue de France, qui n'avait
avec les Vaudois et les Taborites, de commun que le nom donn par
leurs ennemis. Ziska me parat avoir puni en eux, avec justice, les
actes de cruaut et de violence dont ils s'taient rendus
coupables[64]. Il est curieux cependant qu'une messe permanente ait
t tablie pour le repos de son me, au lieu de sa spulture, et soit
dite par un prtre calixtin.

[Note 64: Selon neas Sylvius, vers l'anne 1418, un certain Picard
(n en France dans la Picardie) vint en Bohme. Ses jongleries
sduisirent beaucoup d'hommes et de femmes; il leur ordonnait d'aller
nus et les appelait Adamites. Il prtendait tre fils de Dieu, et se
faisait appeler Adam. Il s'tablit avec ses disciples dans une le
forme par la rivire Lusinitz, et y introduisit la communaut des
femmes. Il annonait que tout l'univers serait rduit en esclavage,
sauf lui et ses partisans. Un jour, quarante de ses disciples
sortirent de leur le pour attaquer quelques villages voisins et
turent deux cents paysans.  cette nouvelle, Ziska fit cerner l'le
o les Adamites s'taient retirs, et les fit tous tuer, sauf deux
qu'il pargna pour apprendre d'eux leurs pratiques superstitieuses.
Ziska n'a donc pas extermin les Adamites  cause de leurs dogmes
religieux qu'il ne connaissait pas, mais  cause des assassinats
qu'ils avaient commis. Cependant il y a une autre circonstance plus
difficile  expliquer: il fit brler, ou le permit au moins, un prtre
nomm Loquis, qui niait le dogme de la transsubstantiation, que les
Taborites admettaient.]

En effet, pendant quelque temps, il s'opposa aux calixtins qui
formaient le parti de Prague. Il leur fit mme la guerre. De tout
cela, on peut conclure que ce rude soldat n'avait gure de principes
religieux bien arrts. Il semble avoir pris les armes contre Rome,
moins par opposition religieuse que pour venger l'honneur national de
la Bohme auquel, selon lui, le supplice de Jean Huss avait port
atteinte. On peut assurer seulement qu'il regardait la communion sous
les deux espces comme le point de religion le plus essentiel. Il
avait mme adopt pour sa marque distinctive, l'emblme de cette
communion, le calice; il l'avait fait peindre sur ses tendards, et
l'ajoutait mme  son nom dans sa signature. En effet, il signait
Bratr Jan z Kalicha, ou frre Jean du Calice.




CHAPITRE IV.

BOHME.

(Suite.)

     Procope le Grand. -- Bataille d'Aussig. -- Ambassade en Pologne.
     -- Croisade contre les Hussites, conduite par Henry Beaufort,
     vque de Winchester. -- Elle choue. -- Tentative infructueuse
     de rtablir la paix avec l'empereur Sigismond. -- Les Hussites
     ravagent l'Allemagne. -- Nouvelle croisade contre les Hussites,
     commande par le cardinal Csarini, et son issue malheureuse. --
     Observations gnrales sur les succs prodigieux des Hussites. --
     Ngociations du concile de Ble avec les Hussites. --
     _Compactata_ ou concessions faites par le concile aux Hussites.
     -- Les Taborites vont au secours du roi de Pologne. -- Leurs
     prparatifs. -- Divisions parmi les Hussites  la suite des
     _compactata_. -- Mort de Procope et dfaite des Taborites. --
     Observations gnrales sur la guerre des Hussites. -- Leur
     nergie morale et physique. -- On les accuse  tort de cruauts.
     -- Exemple du prince noir de Galles. -- Rtablissement de
     Sigismond. -- Les Taborites changent leur nom pour celui de
     Frres bohmiens. -- Remarques sur les Moraves, leurs
     descendants. -- Luttes entre les catholiques romains et les
     Hussites soutenus par les Polonais. -- George Podiebrad. -- Ses
     grandes qualits. -- Hostilit de Rome contre lui. -- Les
     Polonais le soutiennent. -- Rgne de la dynastie polonaise en
     Bohme.


La mort soudaine de Ziska jeta la consternation dans son arme, qui se
divisa en trois parties. L'une garda le nom de Taborites et choisit
pour chef Procope le Saint ou le Tonsur, que Ziska avait dsign pour
son successeur. Le second corps dclara qu'il ne voulait plus de chef,
parce que nul au monde ne pourrait dignement remplacer Ziska, et prit
le nom d'Orphelins. Ces Orphelins se donnrent pourtant des chefs. Ils
restrent dans leurs camps sans jamais entrer dans les villes, except
pour des ncessits invitables, comme, par exemple, pour acheter des
vivres. Les Orebites formaient le troisime parti. Ce nom venait de la
montagne o ils s'assemblaient d'abord, et  laquelle ils avaient
probablement donn le nom biblique d'Horeb. Ils suivaient toujours
avec les Taborites l'tendard de Ziska, mais avaient des chefs
particuliers. Malgr cette division en trois parties, les Hussites
taient toujours unanimes pour dfendre leur patrie, qu'ils appelaient
la _Terre promise_, donnant aux provinces allemandes voisines, les
noms d'Edom, de Moab, d'Amalek et de terre des Philistins.

Procope est moins clbre que Ziska. Selon moi, il mrite d'tre plac
par l'histoire au-dessus du terrible aveugle. Ziska est trs clbre
pour avoir le premier allum cette guerre sanglante dont les heureux
succs furent continus aprs sa mort par Procope, jusqu' sa chute
hroque sur le champ de bataille de Lipan. Procope, gal  son
prdcesseur en valeur et en habilet militaire, tait en outre un
savant accompli. Ce qui le place au-dessus de Ziska, c'est son
patriotisme. Il n'avait pas l'ambition de celui qu'il remplaait.
Ziska n'avait d'autre but que de punir ses ennemis, et sur son lit de
mort il recommanda  Procope d'exterminer par le fer et par le feu
tous les adversaires de sa religion; l'autre, sans se laisser blouir
par ses triomphes continuels sur l'ennemi, eut toujours  coeur le
rtablissement de la paix.

Procope tait fils d'un noble ruin. Son oncle maternel l'adopta, lui
donna une ducation savante, et le fit voyager en Italie, en France,
en Espagne et en Terre-Sainte.  son retour, son oncle, dit-on, le fit
entrer dans les ordres contre son gr, d'o lui vint le sobriquet de
_Tonsur_. Quand la guerre des Hussites clata, il quitta l'glise
pour l'arme, s'attacha  Ziska qui le choisit pour son successeur.
Ses exploits, plus tard, lui mritrent le surnom de _Grand_, qui
servit  le distinguer d'un autre Procope, chef des Orphelins, et
connu sous le nom de _Prokopek_ ou petit Procope.

La guerre continua, et les Hussites firent plus d'une irruption
heureuse dans les diverses provinces limitrophes d'Allemagne.
L'empereur et les princes d'Allemagne accusaient le pape et le clerg
de leurs checs, disant que c'tait  eux  teindre l'incendie que
les prtres avaient allum. Ils se plaignaient en outre, que le
clerg, matre de richesses considrables, ne les consacrait pas au
succs de leur cause, mais  des vues d'intrt particulier. Le pape
envoya des lettres  l'empereur, au roi de Pologne et aux princes
allemands, pour les exhorter  se runir tous ensemble contre la
Bohme.

Dans ces lettres, il dpeignait les Hussites comme des ennemis plus
odieux que les Turcs. Ceux-ci, ns hors de l'glise, ne commettaient
pas un acte de rvolte en faisant la guerre aux Chrtiens. Ns dans
l'glise, les Hussites se rvoltaient contre son autorit.

Les reprsentations du pape, les instances du clerg, dcidrent le
roi de Pologne  rappeler son neveu de Bohme. Mais Coributt revint
aussitt  Prague, o il avait un puissant parti. Le roi, pour prouver
qu'il agissait contre sa volont, envoya 5,000 hommes aux impriaux;
mais ceux-ci, craignant, et peut-tre non sans raison, que les
Polonais, au lieu de combattre les Hussites, ne se joignissent  eux,
les renvoyrent avant qu'ils ne fussent arrivs au rendez-vous. Les
princes allemands n'taient gure disposs  obir aux injonctions du
pape; mais les frquentes incursions des Hussites les dcidrent 
runir une arme d'environ 100,000 hommes, et  marcher sur la Bohme.
Les Hussites de tous les partis se runirent dans le danger commun.
Procope le Grand commanda les Taborites et les Orphelins: les
Calixtins avaient  leur tte Coributt et quelques nobles de Bohme.
Les Hussites assigrent la ville d'Aussig, qui doit tre bien connue
de ceux qui ont voyag dans ce beau pays, car elle se trouve sur la
route qui mne de Dresde  Toeplitz. L, sur les confins du monde
germanique et slave, eut lieu une rencontre entre les deux armes qui
reprsentaient des croyances opposes et mme des races ennemies; on a
remarqu que dans cette lutte entre les Slaves et les Allemands, les
deux races employrent chacune les armes qui lui taient
particulires. Les soldats allemands, bards de fer, avaient pour
armes, selon l'usage de l'Occident, la lance, l'pe, la hache
d'armes, et montaient sur des chevaux vigoureux et pesants. Les
Bohmiens et leurs auxiliaires de Pologne, s'taient retranchs
derrire 500 chariots, lis ensemble par de fortes chanes; ils se
tenaient  l'intrieur et s'abritaient sous de vastes boucliers en
bois fixs dans le sol. Leurs armes principales taient, outre les
flaux de fer, l'arme si clbre des Hussites, les longues lances 
crochet, qui leur servaient  jeter les ennemis en bas de leurs
chevaux[65]. Bien infrieurs en nombre aux Allemands, ils les
surpassaient par le courage: excits par une longue suite de succs,
ils se croyaient invincibles.

[Note 65: Il faut se rappeler qu' l'poque o la bataille eut lieu,
l'usage des armes  feu tait peu rpandu. La force et le courage
individuel taient d'une bien plus grande importance alors
qu'aujourd'hui depuis l'introduction de ces armes et surtout de
l'artillerie.]

Les Allemands chargrent les Bohmiens avec la plus grande
imptuosit, forcrent la ligne des chariots, rompant avec leurs
haches d'armes les chanes qui les unissaient. Ils russirent mme 
jeter  bas la seconde ligne de dfense que les Bohmiens avaient
forme avec leurs boucliers. Mais une longue marche, par une journe
trs chaude, avait fatigu les Allemands, mme avant le commencement
du combat; les efforts qu'ils avaient faits pour rompre les lignes de
dfense de l'ennemi, avaient puis les cavaliers et les chevaux.
L'oeil d'aigle de Procope saisit l'occasion. Les Hussites, camps en
ce lieu depuis plusieurs jours, et rests sur la dfensive jusque-l,
taient tout frais: ils se prcipitrent avec fureur sur leurs
assaillants puiss. Les pesants cavaliers furent jets  bas de leurs
chevaux par les longs crochets des Hussites, ou assomms par leurs
flaux de fer, cette arme terrible, contre laquelle les piques
servaient si peu de dfense. La bataille dura du matin au soir. Les
Allemands combattirent avec courage; mais, malgr leur supriorit
numrique, la valeur, l'habilet, l'avantage de la position des
Hussites dcidrent la victoire en leur faveur. La droute des
Allemands fut complte, leurs pertes considrables, le butin immense.
Leurs principaux chefs prirent en cette journe. Si grands que furent
les avantages matriels qui rsultrent pour les Hussites de ce combat
(16 juin 1426), il eut des consquences morales bien plus grandes, en
les faisant passer pour invincibles. Ils ne s'endormirent pas aprs ce
brillant succs, mais envahirent l'Autriche, sous la conduite de
Procope et de Coributt, tandis que d'autres bandes ravageaient
d'autres provinces d'Allemagne.

Peu aprs ce combat, les Calixtins dposrent Coributt de sa dignit
de rgent du royaume, et mme l'enfermrent  Prague. Les Taborites
et les Hussites le dlivrrent, et l'envoyrent avec leurs dputs 
Cracovie, pour inviter son oncle, le roi de Pologne,  se dclarer
pour les Hussites.

Les dputs soutinrent en public des discussions contre les doctrines
de l'Universit de Cracovie; mais l'vque suspendit le service divin
pour tout le temps que les hrtiques resteraient dans cette ville.
Coributt en fut si indign, qu'en prsence mme de son oncle, il
menaa l'vque de sa vengeance, disant qu'il n'pargnerait pas mme
saint Stanislas, le patron du pays. Cette circonstance montre qu'il
partageait les opinions des Taborites[66].

[Note 66: Coributt parat tre rest alors en Pologne; mais il revint
en Bohme en 1430, et se joignit aux Orphelins avec lesquels il fit
plusieurs expditions aventureuses en Silsie et en Lusace. Il revint
en dernier lieu en Pologne, et fut la tige de la famille princire de
Wiszniowiecki, aujourd'hui teinte. Un membre de cette famille, du nom
de Michel, fut roi de Pologne en 1669.]

Le pape, dsesprant de trouver en Allemagne un homme capable de
rduire les Hussites, tourna ses regards vers un pays loign, dont
les armes s'taient illustres sur le sol franais. Il choisit,  cet
effet, un personnage bien connu dans l'histoire d'Angleterre, Henry
Beaufort, le grand vque de Manchester, qu'il venait de crer
cardinal. Il l'envoya comme son lgat _a latere_ en Allemagne, en
Hongrie, en Bohme, par une bulle date du 16 fvrier 1427. La tche
de conqurir et de convertir des soldats aussi intrpides et des
hrtiques aussi obstins que les Hussites, tait faite pour sduire
l'me d'un Plantagenet[67], et Beaufort accepta cette prilleuse
mission. Il fit publier la croisade pontificale dans son diocse; mais
ses concitoyens avaient assez  faire en France, sans aller chercher
si loin l'occasion de montrer leur courage. Il vint presque seul en
Allemagne pour remplir sa mission. De Malines, il informa le pape de
son voyage. Celui-ci lui rpondit une lettre de remerciements, et
l'exhorta  poursuivre vigoureusement son entreprise. Beaufort obtint
un succs merveilleux, et peut-tre, depuis le jour o le cri clbre:
Diex le volt! retentit  Clermont et trouva de l'cho dans tous les
coeurs, jamais prdications ne produisirent un effet aussi rapide et
aussi puissant que celles de Beaufort. Toute l'Allemagne sembla se
lever  sa voix: les bandes armes du bord du Rhin et de l'Elbe, les
riches bourgeois des villes hansatiques, les hardis montagnards des
Alpes, s'empressrent de se rendre sous l'tendard de l'glise
militante, qu'arborait l'vque anglais: Beaufort se trouva ainsi  la
tte d'une nombreuse arme, qui, d'aprs les tmoignages des crivains
contemporains, se montait  90,000 cavaliers et comptait autant
d'hommes  pied.

[Note 67: Henry Beaufort tait fils de Jean de Gaunt par Catherine
Swynford.]

Cette arme immense, commande, sous Beaufort, par trois lecteurs,
beaucoup de princes et de comtes de l'Empire, entra en Bohme au mois
de juin 1427, partage en trois corps, et campa  Egra, Kommotau et
Tausk. Le danger de cette invasion formidable excita les sentiments
patriotiques de tous les Bohmiens, depuis le magnat le plus illustre
jusqu'au plus pauvre artisan. On oublia toutes dissensions
religieuses. Les Calixtins, les Taborites et les Orphelins, laissant
de ct leurs dissentiments, s'unirent contre l'ennemi commun; la
noblesse catholique, elle-mme, reste jusqu'alors la plus zle pour
les ennemis des Hussites, sentit la voix de la patrie parler plus haut
dans les coeurs que les animosits religieuses, et rejoignit les
tendards de Procope le Grand pour repousser l'invasion.

Les forces de l'ennemi, suprieures en nombre  celles que les
Bohmiens avaient runies, mirent le sige devant Miess. Les Bohmiens
se portrent au-devant de lui, et quand ils arrivrent sur les bords
de la rivire Miess, qui les sparait des Allemands, leur vue frappa
ceux-ci d'une terreur si panique, qu'ils tournrent bride avant le
premier choc[68]. Beaufort, aprs avoir essay en vain de les rallier,
fut entran dans la fuite de ses croiss, et fut rejoint par
l'lecteur de Trves, qui arrivait avec un corps de cavalerie. Les
Bohmiens se mirent  poursuivre les fugitifs,  en tuer et  en
pendre un grand nombre; pour eux, ils ne perdirent que peu d'hommes.
Beaucoup de ces malheureux fuyards furent tus par les paysans qui les
traquaient comme des btes fauves. Le butin qui chut aux vainqueurs
fut immense: petits et grands y prirent une large part, et c'est de ce
partage, dit-on, que date la fortune de plusieurs familles de Bohme
qui subsistent encore aujourd'hui[69].

[Note 68: L'auteur contemporain, neas Sylvius, dit que les Croiss
s'enfuirent mme avant d'apercevoir les Bohmiens.]

[Note 69: Il est trange que cet vnement, rapport par tous les
crivains ecclsiastiques, ait chapp  l'exact et consciencieux
Lingard. Il se contente de dire que Beaufort leva une petite arme
dans le but chimrique de combattre les Hussites (_Histoire
d'Angleterre_, vol. VIII, page 38 de la IVme dition), et il semble
avoir ignor que ce projet chimrique fut mis  excution.]

Le pape crivit, le 2 octobre 1427,  Beaufort, une longue lettre de
condolance sur la malheureuse _retraite des fidles_. Il l'invitait 
renouveler sa tentative sur la Bohme; mais le belliqueux prlat parut
s'tre dgot, ds lors, d'une guerre contre les Bohmiens
hrtiques, et ne se mla plus de leurs affaires.

La conduite patriotique des Bohmiens catholiques amena une sorte de
rconciliation entre les diverses sectes religieuses. Les Hussites et
les catholiques conclurent une trve de six mois, et,  l'expiration
de cette trve, une confrence publique entre les deux partis devait
rgler les diffrends religieux.  cette nouvelle, le pape envoya une
lettre  l'archevque d'Olmutz pour prvenir cette confrence, _qui ne
produirait rien de bon et pourrait perdre beaucoup_. La confrence eut
lieu cependant; elle fut sans rsultat au point de vue religieux, et
servit seulement  prolonger la trve.

L'empereur Sigismond, dsesprant de russir par la force, essaya la
voie des ngociations. En 1428, il envoya aux Taborites et aux
Orphelins, une dputation pour leur reprsenter ses droits  la
couronne de Bohme, et pour leur offrir des conditions favorables. Les
ambassadeurs furent entendus  Kuttemberg; mais on leur rpondit que
Sigismond avait perdu tout droit au trne par ses guerres et ses
croisades sanglantes contre la Bohme, et par l'outrage qu'il avait
fait  ce pays en laissant brler Jean Huss et Jrme de Prague.
Procope, qui n'assistait pas  l'entrevue, voyait, au contraire, une
occasion favorable de terminer la lutte cruelle qui, depuis dix ans
dj, dsolait ce pays. Il pria les ambassadeurs de venir le trouver
au Thabor, o se trouvait alors son quartier-gnral, et il leur
exprima son dsir de pacifier la Bohme. Les ambassadeurs
accueillirent avec joie ses propositions, et lui donnrent un
sauf-conduit pour se rendre en Autriche avec une lgre escorte et
avoir une entrevue avec l'empereur. Procope se rendit  la cour
impriale; c'tait la meilleure occasion de faire la paix, dit
Balbin; mais l'Empereur refusa toute concession, et Procope revint en
Bohme avec la satisfaction de lui avoir offert la paix. Sans se
laisser dcourager par son peu de succs, il proposa l'anne suivante,
1429, dans la dite runie  Prague, de reconnatre Sigismond s'il
voulait accepter l'autorit des critures, suivre leurs prceptes,
communier sous les deux espces, et satisfaire les demandes des
Bohmiens. On ouvrit des ngociations avec l'empereur, qui runit une
dite  Presbourg. Procope y vint  la tte d'une dputation
bohmienne. La confrence dura toute une semaine, et la dputation
revint  Prague pour rendre compte de ce qu'elle avait fait. Les
crivains qui ont rapport ces vnements, ne disent pas quels furent
les rsultats de la confrence de Prague; ils racontent seulement que,
malgr le grand nombre de partisans que Sigismond comptait  la dite
de Prague, on repoussa tout projet d'accommodement avec lui. On peut
croire que l'empereur n'aurait pas accompli les demandes qu'on lui
faisait, ou n'aurait pas donn des garanties suffisantes de leur
excution. Quoi qu'il en soit, les Hussites de tous les partis
acceptrent avec enthousiasme la proposition que fit Procope d'envahir
l'Allemagne. Il entra dans ce pays, dsola la Saxe jusqu'aux portes de
Magdebourg, ravagea le Brandebourg et la Lusace, et revint en Bohme
avec un butin immense. L'espoir d'un pareil succs attira sous ses
drapeaux un grand nombre de Bohmiens, et l'anne suivante, 1430, il
runit dans les plaines de Weissenberg, une arme de 52,000 hommes 
pied, de 20,000 cavaliers, avec 3,000 chariots tirs par 12 ou 14
chevaux chaque.  la tte de cette arme il ravagea la Saxe et la
Franconie jusqu'au Mein. Cent villes ou chteaux environ furent
rduits en cendres; le butin fut si considrable, que les chariots des
Bohmiens y suffisaient  peine. Outre ce butin, ils se faisaient
payer des sommes normes par les princes, les vques, les villes,
comme des ranons pour prvenir le pillage et la destruction[70].

[Note 70: L'vque de Bamberg leur paya 9,000 ducats, la ville de
Nuremberg 10,000; sommes normes avant la dcouverte de l'Amrique. De
pareilles ranons furent payes par l'lecteur de Brandebourg, le duc
de Bavire, le margrave d'Anspach, l'vque de Salzbourg, etc.]

Les heureuses invasions des Hussites remplirent Rome et l'Allemagne de
consternation. L'empereur runit une dite de l'empire  Nuremberg, o
l'on rsolut une nouvelle expdition contre la Bohme, et le pape fit
proclamer par son lgat, le clbre Julien Csarini, une Croisade
contre les hrtiques. La bulle publie  ce sujet promettait
indulgence plnire  tous ceux qui prendraient part  la Croisade ou
s'y feraient remplacer. Elle remettait soixante jours des peines du
purgatoire  tous ceux, hommes ou femmes, qui prieraient pour le
succs de l'expdition. Des confesseurs, appartenant au clerg
sculier et rgulier, devaient entendre les confessions des Croiss,
et avaient pleins pouvoirs de les absoudre s'ils s'taient rendus
coupables de violences contre des prtres et des moines, s'ils avaient
brl des glises ou commis d'autres sacrilges, mme dans les cas
rservs pour le sige apostolique.

Tous ceux qui avaient fait voeu de plerinage  Rome,  Compostelle ou
ailleurs, en taient relevs  condition de consacrer  la Croisade
l'argent qu'ils auraient dpens dans leur plerinage. Les confesseurs
ne devaient prendre qu'un sou de Bohme pour confesser un Crois, et
mme ne rien demander, si cette offrande n'tait pas faite
spontanment.

 ces avantages spirituels, on joignait l'espoir d'avantages plus
positifs et plus matriels. Le butin immense que ces heureuses
invasions avaient apport et accumul en Bohme, y avait produit une
richesse considrable. Une Croisade contre la Bohme devait donc
sduire toutes les classes de l'Allemagne, depuis le prince jusqu'au
paysan le plus pauvre. Tous les avantages spirituels et temporels
taient runis: on allait obtenir la rmission de ses pchs sans se
soumettre  des pnitences svres, sans tre oblig  de fortes
donations  l'glise, et de plus on pourrait ou faire sa fortune, ou
la rparer. En un mot, c'tait ce qu'on appellerait aujourd'hui _une
spculation magnifique_, et tmoignait d'un _charlatanisme fieff_,
pour employer le langage du jour. D'autres causes plus leves
poussaient non moins vivement les esprits  une Croisade contre la
Bohme. La honte que les victoires des Bohmiens avaient inflige 
l'antique renomme militaire des Allemands, excitait dans tous les
coeurs fiers un vif dsir de l'effacer par des actes clatants de
valeur. Les ruines fumantes de tant de villes et de chteaux qui
marquaient le passage des Hussites  travers les riches provinces de
l'Allemagne, enflammaient encore chez les habitants de ces contres
l'ardeur de la vengeance contre les auteurs de ces calamits.

Les Croiss accoururent donc  Nuremberg de toutes les parties de
l'Allemagne; mais l'empereur essaya encore la voie des ngociations.
Les propositions qu'il fit aux Bohmiens ayant t acceptes, une
dputation reprsentant tous les partis de la Bohme vint trouver la
cour  Egra. Les ngociations durrent quinze jours; mais l'empereur
se refusait  des concessions sincres. Les Bohmiens, voyant qu'on
continuait les prparatifs de la Croisade contre eux, rompirent la
confrence, dclarant que ce n'tait pas leur faute si une juste paix
ne terminait point cette guerre terrible. Ils se prparrent 
dfendre vigoureusement leur patrie. Tous, mme les Catholiques,
runis contre l'ennemi commun, se rallirent sous la bannire de
Procope le Grand, qui rassembla prs de Chotieschow, 50,000
fantassins, 7,000 cavaliers d'lite, et 3,000 chariots, attirail de
guerre devenu indispensable pour les Bohmiens.

Les Croiss taient environ 90,000 fantassins, 40,000 cavaliers, et
avaient pour chefs, outre le lgat Csarini, les lecteurs de Saxe et
de Brandebourg, le duc de Bavire et un grand nombre de princes
sculiers et ecclsiastiques d'Allemagne. Ils pntrrent en Bohme
par la grande fort qui la limite du ct de la Bavire. Les
claireurs qu'ils avaient envoys reconnatre la position et la force
des Bohmiens, se laissrent tromper par les manoeuvres habiles de
Procope, et par les indications mensongres que leur donnrent les
habitants. Ils rapportrent que les Bohmiens, en proie  des
divisions intestines, fuyaient dans tous les sens devant l'arme des
envahisseurs. Les Croiss s'avancrent sans obstacle jusqu' Tausch et
en firent le sige; mais, quelques jours aprs, Procope apparut  la
tte des Taborites et des Orphelins, et fora les assigeants de
s'enfuir. Les Croiss se dispersrent, mirent tout  feu et  sang, et
se rallirent  Riesenberg o ils prirent une forte position. Ils
s'aperurent bientt que les prtendues divisions des Bohmiens
taient un mensonge, et qu'au contraire ils se runissaient de toutes
parts contre l'ennemi commun. La connaissance de l'accord des
Bohmiens produisit sur les Croiss de Csarini l'effet qu'il avait
dj produit sur les Croiss de Beaufort. Le duc de Bavire fut le
premier  fuir, abandonnant son quipage pour ralentir la poursuite
des ennemis; l'lecteur de Brandebourg, et bientt l'arme tout
entire suivirent son exemple. Le seul homme qui ne partagea pas la
panique gnrale, fut un prtre, le cardinal lui-mme. Il harangua ses
troupes avec une grande prsence d'esprit, il leur reprsenta que leur
fuite dshonorerait leur patrie, et que leurs anctres idoltres
combattaient plus courageusement pour leurs idoles, qu'eux-mmes pour
la cause du Christ. Il les exhortait  se rappeler les anciens hros
de leur race, les Ariovistes, les Tuiscons, les Arminius, et leur
montrait qu'ils avaient plus de chances de se sauver par la rsistance
que par une fuite honteuse o ils seraient pour sr atteints et
gorgs. Que ce soit le souvenir de la gloire de leurs anctres ou le
sentiment de leur propre salut qui donna le plus de poids aux paroles
du cardinal, je ne sais, mais enfin il russit  les rallier et 
occuper la forte position de Riesenberg, o il tait rsolu d'attendre
l'ennemi. Cette dtermination ne dura pas long-temps; car,  la vue
des Bohmiens, les Croiss furent saisis d'une terreur si panique que
Csarini ne put pas les arrter et fut mme entran dans leur fuite;
11,000 Allemands prirent dans cette journe, o l'on ne fit que 700
prisonniers; 240 fourgons chargs d'or et d'argent, et aussi, comme le
remarque un chroniqueur, d'excellent vin, tombrent entre les mains
des Bohmiens. Ils s'emparrent encore de toute l'artillerie des
ennemis qui montait  50 canons; quelques historiens l'valuent  150
canons. Csarini perdit dans cette fuite son chapeau et sa robe de
cardinal, sa crosse, sa sonnette et la bulle pontificale qui
proclamait la croisade dont le rsultat tait si piteux.

Les auteurs allemands ont comment de bien des manires la panique
extraordinaire qui saisit un peuple aussi belliqueux que les
Allemands, et les fit fuir deux fois  la seule vue des Bohmiens.
Jamais personne n'a mis en doute la valeur dont les Allemands ont
donn tant de preuves avant et depuis la guerre des Hussites. Cet
exemple prouve peut-tre plus que tout autre que, mme dans une lutte
physique, l'activit morale est suprieure  la force brute. Une
petite nation qui combat _pro aris et focis_, pour ses autels et sa
libert, qui a foi dans la justice et le succs de sa cause, peut
l'emporter sur les armes les plus nombreuses et les plus
disciplines. Celles-ci n'ont pas d'inspirations semblables pour les
soutenir, et se laissent bientt dcourager mme par leurs succs
temporaires. Les Espagnols ont l'habitude de dire d'un homme qu'il a
t et non pas qu'il est brave; car souvent la mme personne peut
montrer la plus grande bravoure dans une circonstance, et dans
d'autres agir tout diffremment. Tous admettent la vrit de cette
observation; mais ce qui est vrai d'une personne, l'est aussi de
plusieurs, et mme de toute une nation, surtout si l'on songe que les
foules sont plus sujettes que les individus aux effets temporaires de
l'enthousiasme et de l'abattement. L'histoire est pleine d'exemples de
ce fait, et ce sera pour moi une triste tche de dcrire, sous
l'influence dsolante du despotisme autrichien et romain, la
prostration de cet esprit national que la guerre des Hussites avait
dvelopp en Bohme avec une nergie aussi remarquable. Sans scruter
ces pages de l'histoire, nous pouvons voir aujourd'hui revivre
l'esprit national l o depuis long-temps il paraissait teint, et ces
exemples ne peuvent que remplir de joie les coeurs de tous les amis de
la libert du genre humain et de la dignit de la nature humaine.
Rome, dont la gloire semblait ensevelie pour toujours dans l'urne
funraire de ses anciens hros, a montr par la noble rsistance
qu'elle a faite contre l'inqualifiable invasion de la Gaule moderne,
que l'esprit de Camille, endormi depuis tant de sicles sous les
ruines de la ville ternelle, a revcu dans ses nergiques dfenseurs.
Venise, la belle Venise, tombe ignominieusement, aprs des sicles de
grandeur, sans avoir disput son indpendance, a dploy dans son
admirable rsistance aux oppresseurs de l'Italie, un patriotisme digne
des jours glorieux des Dandolo, des Zeno, des Pisani; sa rsistance
n'a pas russi  rendre  la reine de l'Adriatique ses antiques
honneurs, mais elle a fait briller son nom d'un aussi vif clat que
celui qui illumine la page la plus illustre de sa romanesque histoire
de la _Guerre de Chiozza_ (1378-81). On peut donc justement esprer
que, malgr les nuages noirs qui assombrissent aujourd'hui l'horizon
de la belle Italie, ses enfants pourront bientt lui assurer tous les
avantages de la libert civile et religieuse, et qu'elle pourra
redevenir

  Magna parens frugum saturnia tellus,
  Magna virm.

L'issue malheureuse de la croisade de Csarini mit un terme aux
tentatives d'invasion en Bohme; mais les Taborites et les Orphelins
continurent leurs courses sur les provinces de l'Empire. Les deux
Procope pntrrent en Hongrie, o, malgr la vigoureuse rsistance
des habitants, ils commirent de grands dgts. L'Empereur et le
concile qui venait de s'assembler  Ble, se dcidrent donc  obtenir
par la douceur ce qu'ils n'avaient pu obtenir par la force. Par suite
de cette rsolution, l'empereur et le cardinal Csarini adressrent
aux Hussites des lettres affectueuses o ils les invitaient  des
confrences religieuses dans la ville de Ble, et leur accordaient la
libert d'accomplir le service divin suivant leurs rites, pendant le
sjour qu'ils y feraient. Aprs une ngociation prolonge, les
Hussites acceptrent cette entrevue et envoyrent  Ble une
dputation de prtres appartenant  tous les partis, que le recteur de
l'Universit de Prague avait choisis. Il y avait aussi des dputs
laques, et  leur tte tait Procope le Grand.

Ils furent rejoints par un ambassadeur polonais. Procope fit beaucoup
valoir cette nouvelle preuve d'intrt donne par une nation parente;
c'tait probablement la consquence des ambassades envoyes par les
Hussites en Pologne en 1431 et 1432, dont j'ai rendu compte. La
dputation des Hussites, compose de 300 personnes, arriva  Ble le 6
janvier 1433; neas Sylvius assistait  son arrive, et voici comment
il la dcrit:

Toute la population de Ble se pressait dans les rues ou hors de la
ville pour les voir arriver. Ils taient au milieu de membres du
concile qu'avait attirs la rputation de cette belliqueuse nation.
Hommes, femmes, enfants, personnes de tout ge et de toute condition
remplissaient les places publiques, occupaient les portes et les
fentres et mme les toits des maisons pour attendre leur venue. Les
spectateurs considraient attentivement les Bohmiens, dsignant du
doigt ceux qui avaient attir particulirement leurs regards. Ils
s'tonnaient de leurs habits trangers qu'ils voyaient pour la
premire fois, de leur visage terrible, de leurs yeux ardents. On ne
trouvait nullement exagres toutes les peintures qu'on en avait
faites. (Il courait  cette poque en Allemagne, un dicton qui disait
que dans chaque Hussite il y avait cent dmons). Tous les regards se
portaient sur Procope. C'est lui, disait-on, qui a battu tant
d'armes de fidles, dtruit tant de villes, massacr tant de mille
hommes. C'est lui que ses soldats redoutent autant que ses ennemis;
c'est ce gnral, invincible, courageux, qui ne connat pas la
crainte. Les dputs hussites avaient reu de leurs commettants
l'ordre d'insister sur les articles qui avaient toujours servi de base
aux ngociations pour la paix, et ils refusrent d'entrer dans aucune
discussion des dogmes proclams par Jean Huss ou par Wiclef, et sur
lesquels les pres du concile les invitaient  s'expliquer. Si l'on
avait adopt le premier de ces quatre articles, c'est--dire la
libert illimite de prcher la parole de Dieu, sa consquence aurait
t la libre interprtation des critures, principe fondamental du
Protestantisme.

Les dbats entre les Hussites et les pres du concile furent donc
borns  ces quatre articles. Ulric, prtre des Orphelins, dfendit
contre Henry Kalteisen, docteur en thologie, la libert de prcher la
parole de Dieu. Jean de Rokiczan soutint la deuxime proposition, la
communion des deux espces, contre Jean de Raguse, gnral des
Dominicains et plus tard cardinal. L'Anglais Pierre Payne soutint
contre Jean de Polemar, archidoyen de Barcelone, que le clerg ne
pouvait pas possder de biens temporels. La quatrime proposition,
concernant le chtiment des crimes sans considration de leurs
auteurs, c'est--dire du clerg, fut dfendue par un prtre taborite,
Nicolas Peldrzymowski, contre Gilles Charlier, professeur de
thologie, doyen de Cambrai. Les Bohmiens furent beaucoup fatigus et
peu convaincus par les longs discours de leurs adversaires. Le
cardinal Csarini prit  l'occasion part dans ces discussions, et eut
affaire  Procope, qui maniait la dialectique avec autant de
dextrit et de succs que l'pe ailleurs. En voici un exemple: les
dputs ayant refus, comme j'ai dit, de discuter autre chose que les
quatre propositions, sous prtexte qu'ils n'en avaient pas le droit,
le cardinal leur reprocha d'avoir des opinions htrodoxes et de
croire, entre autres choses, _que les ordres mendiants taient une
invention du diable_.--_Oui_, dit Procope, _puisque les mendiants
n'ont t institus ni par les patriarches, ni par Mose, ni par
J.-C., ni par les prophtes, ni par les aptres, que peuvent-ils tre
sinon une invention du diable et une oeuvre de tnbres_. Cette
rponse excita un rire universel dans l'assemble. Rappelons encore
une anecdote relative  ces confrences, qui prouve la vivacit des
parents slaves. Jean de Raguse tait un Slave, n dans la ville dont
il portait le nom, et qui,  cette poque, tait un centre clbre de
la littrature slave en Dalmatie. Pendant ses discussions avec les
dputs hussites, il employa plus d'une fois les mots d'hrtique et
d'hrsie. Procope irrit s'cria: Cet homme, notre compatriote, nous
insulte en nous appelant hrtiques. Jean de Raguse rpondit: C'est
parce que je suis votre compatriote de nation et de langue que je
voudrais vous ramener dans le sein de l'glise. Les sentiments
nationaux des Bohmiens furent si blesss par ce qu'ils considraient
comme un affront dont l'auteur tait un de leurs compatriotes, qu'ils
furent sur le point de se retirer. On eut de la peine  leur persuader
de rester; quelques-uns mme demandrent que Jean de Raguse cesst de
prendre part aux controverses.

Les dputs hussites, aprs avoir sjourn trois mois  Ble,
revinrent en Bohme sans avoir rien obtenu. La haine mortelle qui
animait les Catholiques romains, surtout ceux d'Allemagne, s'adoucit
beaucoup par la courtoisie que montra le concile et les relations
amicales que les deux partis entretinrent pendant le sjour des
Bohmiens.  leur dpart, le concile envoya une ambassade en Bohme
pour reprendre  Prague les confrences infructueuses de Ble. On
accueillit l'ambassade avec de grands honneurs, et une dite fut
convoque  Prague. Les ngociations entre la dite et les dlgus du
concile russirent davantage: les Bohmiens consentirent  admettre
les quatre propositions modifies, ou, comme l'on dit, expliques par
le concile, qui les confirma solennellement sous le nom de
_Compactata_. L'empereur Sigismond fut, aussitt aprs, reconnu comme
roi lgitime de Bohme.

Cet accord avec l'empereur et le concile fut conclu par les magnats et
les villes principales de la Bohme. Ils taient las de cette longue
guerre qui, malgr ses succs, tait une calamit pour le plus grand
nombre, et ceux qui s'taient enrichis  la guerre dsiraient la paix
pour jouir de leurs richesses. Les Calixtins, qui formaient une sorte
d'glise aristocratique, inclinaient plus vers Rome que les Hussites
extrmes, les Taborites, les Orphelins, les Orebites. Sigismond tait
justement impopulaire en Bohme; mais il avait pour lui le prestige de
la lgitimit, et malgr les outrages qu'il avait infligs  la
Bohme, beaucoup se rappelaient qu'il tait fils de Charles IV, le
meilleur roi qui se ft jamais assis sur le trne. Le sentiment de
fidlit  la dynastie lgitime est imprim profondment dans l'esprit
de toute nation. Ce sentiment, malgr la glorieuse administration de
Cromwell, assura au fugitif Charles II son clatante restauration, et
fit que ses partisans restrent si fidlement attachs  la cause de
cette malheureuse dynastie. Ces sentiments trouvaient peu d'cho chez
les Hussites extrmes, que je puis appeler les puritains de Bohme, et
qui, comme ceux d'Angleterre, inclinaient au gouvernement rpublicain.

Pendant les ngociations entre la dite de Prague et le concile,
Czapek, chef des Orphelins, offrit ses services au roi de Pologne,
alors en guerre avec l'Ordre germanique. Malgr l'opposition du
clerg, le roi catholique et le snat polonais accueillirent avec joie
le secours de ces hrtiques obstins.

Les Orphelins et quelques Taborites[71], avec huit mille fantassins,
huit cents cavaliers et trois cent quatre-vingts chariots, entrrent
en Pologne, et, aprs s'tre unis aux Polonais, envahirent les
possessions de l'Ordre teutonique[72], prirent douze places fortes et
ravagrent tout le pays. La vue seule de ces rudes soldats inspirait
la terreur, tous s'enfuyaient  l'approche des Hussites redouts. Ils
pntrrent jusqu' la Baltique, remplirent d'eau de mer leurs
bouteilles, pour les rapporter chez eux comme preuve que leurs armes
avaient atteint les rivages d'une mer lointaine.

[Note 71: Voici comment neas Sylvius dcrit l'aspect des Taborites:
C'taient des hommes compltement noirs, parce qu'ils taient
toujours exposs au soleil, au vent et  la fume de leur camp. Leur
aspect tait horrible et effrayant; leurs yeux taient ceux de
l'aigle, leur chevelure tait hrisse, leur barbe longue, leur
stature prodigieuse, leurs corps velus, et leur peau si dure qu'elle
semblait aussi capable qu'une cuirasse de rsister au fer.]

[Note 72: Elles forment aujourd'hui les provinces de la Prusse
occidentale et la nouvelle Marche de Brandebourg.]

Les Orphelins revinrent en Bohme, et se joignirent  Procope qui,
avec les Taborites et les Orebites, s'tait dclar contre les
_Compactata_, ou quatre propositions expliques par le concile.
Procope se plaignait que le concile et essay de tromper les
Bohmiens par cet artifice, et accusait ceux qui soutenaient les
projets du concile, de trahir leurs propres intrts par une prudence
mal entendue. Aussi les dlgus du concile firent-ils tout ce qu'ils
purent pour exciter les partisans des _Compactata_ contre les
Taborites et leurs allis. Une ligue compose des principaux nobles du
pays, Calixtins et Catholiques, se forma, et son premier acte fut de
s'assurer la possession de Prague. Ils russirent sans peine  occuper
la vieille ville, dont les habitants partageaient leurs opinions. Mais
ceux de la nouvelle ville refusrent de se soumettre  la ligue, et
s'opposrent  l'entre des troupes, sous les ordres de Procope le
Petit et du Taborite Kerski.

Une sanglante bataille eut lieu le 6 mai 1434, les ligueurs
emportrent de force la ville nouvelle et en chassrent les
dfenseurs, qui allrent rejoindre le camp de Procope le Grand. Le
parti des vrais Hussites[73] subsistait encore, malgr les pertes
considrables qu'il avait prouves  la dfaite de Prague. Beaucoup
de villes les appuyaient encore, et leurs forces runies formaient une
nombreuse arme plus  craindre par son esprit que par son nombre.
Procope,  la tte de trente-six mille combattants, marcha sur Prague
pour reprendre la ville nouvelle; mais la ligue runit contre lui une
anne plus nombreuse que la sienne, et rallia mme les premiers allis
de Procope. Les armes se rencontrrent dans les plaines de Lipan, le
29 mai, entre les villes de Boehmish-Brod et de Kaursim,  quatre
milles allemands de Prague.

[Note 73: Les Taborites, les Orphelins et les Orebites donnaient aux
Calixtins le nom de _Hussites boiteux_.]

Procope souhaitait une bataille dans l'espoir de pntrer dans Prague
par un de ces mouvements stratgiques o il excellait, et d'occuper la
ville o il avait de nombreux partisans et d'o ses adversaires
avaient fait sortir toutes leurs forces. Mais les ligueurs firent une
charge furieuse contre son camp, et rompirent son rempart habituel,
les barricades de chariots. Les Taborites, peu habitus  voir la
cavalerie rompre leur rempart mobile, plirent et s'enfuirent de
l'autre ct du camp. Procope rallia les fugitifs; mais,  ce moment
critique, Czapek, le mme qui avait conduit en Pologne les Hussites
auxiliaires, trahit sa cause et s'enfuit du champ de bataille avec sa
cavalerie. Alors Procope, suivi de ses meilleurs soldats, se prcipita
au milieu de l'ennemi, lui disputa long-temps la victoire, jusqu' ce
que, accabl par le nombre, il succombt, ainsi que son homonyme,
Procope le Petit, qui avait vaillamment combattu  son ct.

Ainsi finit le grand chef bohmien, dont le nom seul remplissait de
terreur les ennemis de sa patrie. Ce hros succomba, plutt fatigu de
vaincre que vaincu (_non tam victus quam vincendo fessus_). Cette
expression n'est pas d'un crivain de sa croyance et de sa race, mais
d'un Catholique contemporain (neas Sylvius Piccolomini, depuis le
pape Pie II.--_Hist. Bohm._, cap. LI), qui pouvait apprcier son
caractre et qui l'avait connu personnellement  Ble. Ce fut une
victoire gagne par des Bohmiens sur des Bohmiens, et non pour des
Bohmiens. On peut dire que la bataille de Lipan termine la guerre des
Hussites. Quelques chefs taborites continurent, pendant quelque
temps, une guerre de partisans, mais insignifiante, et qui se termina
facilement.

On doit regarder cette guerre comme un des plus extraordinaires
pisodes de l'histoire moderne, et peut-tre comme le plus
extraordinaire. Une petite nation comme la Bohme, avec une population
divise, sans autres secours extrieurs qu'une poigne de Polonais, a
rsist, pendant prs de quinze ans, aux forces runies de l'Allemagne
et de la Hongrie, et a tir de terribles reprsailles des invasions de
ses ennemis. Une autre circonstance montre que, dans cette lutte
ingale, les Bohmiens ont dploy une valeur incomparable et une
activit intellectuelle dont on trouverait difficilement un pareil
exemple. Au milieu de la tourmente de cette guerre acharne,
l'Universit de Prague continua ses cours habituels et confra ses
grades acadmiques, et l'instruction parat avoir t rpandue dans
toutes les classes de la population. On a des traits sur diffrents
points religieux, crits  cette poque par des artisans, et l'on y
trouve souvent beaucoup de talent et un zle enflamm. neas Sylvius,
dj cit plus d'une fois, dit que toutes les femmes des Taborites
connaissaient  fond l'Ancien et le Nouveau-Testament. Il remarque
qu'en gnral les Hussites, qu'il hait cordialement, n'ont pas d'autre
mrite que l'amour des lettres (_nam perfidum genus illud hominum hoc
solum boni habet quod litteras amat._ Voir sa lettre  Carvajal). Je
ne crois pas que l'Europe occidentale puisse opposer  Procope le
Grand, personne qui ait runi un courage aussi entreprenant, une
habilet militaire aussi consomme et une science si profonde, comme
il en donna la preuve en luttant d'arguments contre les doctrines de
l'glise romaine avec autant de succs que les armes  la main sur le
champ de bataille.

On a beaucoup parl des cruauts commises par les Hussites et surtout
par leurs illustres chefs, Ziska et Procope. Beaucoup d'historiens
allemands emploient l'expression de _barbarie de Hussite_, pour
dsigner tout acte cruel, barbare et sauvage. Je n'ai point
l'intention de justifier les cruauts dont les Hussites se rendirent
coupables plus d'une fois; mais ils n'ont pas t les agresseurs dans
cette lutte sauvage. Que la responsabilit de ces atrocits retombe
sur la tte des cruels et iniques assassins de Jean Huss et de Jrme
de Prague, de ceux qui ont gorg les premiers Hussites  Slan, qui
ont massacr des plerins inoffensifs, occups  honorer Dieu suivant
leur conscience, et qui se sont conduits envers les Hussites avec
autant de cruaut que ceux-ci en ont montr envers leurs ennemis. Les
Allemands et les autres peuples de l'Europe n'ont-ils pas, eux aussi,
 rpondre sur les mmes accusations de cruaut et de barbarie que les
ennemis religieux et politiques des Hussites font peser sur leur
mmoire? Soutenir le contraire serait aller contre l'vidence
historique. Pour moi je m'en porte garant, et un seul exemple prouvera
si j'ai tort ou raison.

L'histoire complte des guerres des Hussites n'offre pas un exemple
d'une cruaut aussi grande que le massacre de Limoges, o hommes,
femmes et enfants furent gorgs, non par un soldat chauff dont la
fureur n'coute plus les ordres du chef, mais d'aprs l'ordre rflchi
du commandant lui-mme. Un gnral ordonna de sang-froid d'gorger les
hommes et mme les femmes et les enfants qui,  genoux devant lui, se
dfendaient d'avoir pris part  la trahison de leurs suprieurs! Et
quel est le chef qui viola si cruellement les lois divines et
humaines? C'tait sans doute un barbare infidle ou un fanatique
pouss  la cruaut par la perscution de sa croyance et de sa race,
comme Ziska et Procope? Non, c'tait le miroir, le parangon de la
chevalerie, le sujet de tant de romans, le prince noir de Galles[74],
et cependant ce carnage insens n'a pas obscurci sur son cusson, aux
yeux de la postrit, la gloire de Crcy et de Poitiers, ou sa
conduite chevaleresque envers le roi de France prisonnier. Les annales
de l'Europe occidentale,  cette poque, fourniraient d'autres
exemples de cruauts semblables; mais un historien impartial ne jugera
pas les grands caractres du moyen-ge au point de vue lev de
moralit que notre sicle clair reconnat, au moins, s'il ne la
pratique pas. Oblig de rapporter leurs crimes, il saura payer  leurs
nobles actions le tribut d'loges qu'elles mritent; car leurs excs,
pour employer l'expression du grand orateur romain, furent la faute de
leur ge et non celle des hommes;--_non vitia hominis, sed vitia
sculi._ Nous donc, Slaves,  la vue de l'nergie que notre race a
dploye dans la guerre des Hussites, nous concevons l'orgueilleux
espoir que l'avenir produira des caractres aussi nergiques que ceux
qui ont signal cette poque, et que leur carrire sera fconde, non
en destructions et en souffrances, mais en bienfaits et en avantages
pour l'humanit. Puisse leur gloire consister, non  continuer les
luttes terribles de Ziska et de Procope, mais  dvelopper et 
complter la noble entreprise de Jean Huss et de Jrme de Prague.

[Note 74: Et puis veci le prince, le duc de Lancastre, le comte de
Cantebruge (Cambridge), le comte de Pembroke, messire Guichard
d'Angle, et tous les autres et leurs gens qui entrrent dedans, et
pillards  pied, qui toient tous appareills de mal faire et de
courir la ville et de occire hommes, femmes et enfants, et ainsi leur
toit-il command. L eut grand' piti; car hommes, femmes et enfants
se jetoient  genoux devant le prince et crioient: mercy, gentil sire;
mais il tait si enflamm d'ardeur que point n'y entendoit, ni nul, ni
nulle n'toit oue, mais tous mis  l'pe quanque (tout ce que) on
trouvoit et encontroit, ceux et celles qui point coupables n'en
toient. Ni je ne sais comment ils n'avoient piti des pauvres gens
qui n'toient mie taills de faire nulle trahison; mais ceux le
comparoient (payaient) et comparrent plus que les grands matres qui
l'avoient fait. Il n'est si dur coeur, que, s'il ft adonc en la cit
de Limoges, et il lui souvint de Dieu, qui n'en pleurt tendrement du
grand meschef qui y toit; car plus de trois mille personnes, hommes,
femmes et enfants y furent dlivrs et dcols cette journe. Dieu en
ait les mes, car ils furent bien martyrs. (_Froissard_, livre Ier,
chap. DCXXXVI).]

Les Calixtins et les Catholiques romains accueillirent l'empereur
Sigismond comme leur monarque lgitime. Il jura le maintien des
_Compactata_ et des liberts nationales. Quelques chefs des Taborites
rsistrent; ils furent dfaits, pris et excuts; mais il eut la
sagesse de ne pas perscuter le reste des Taborites, il leur laissa la
ville de Tabor, leur accorda le libre exercice de leur religion et une
tendue considrable de terrain, en se contentant d'un lger tribut.

Ds qu'on les laissa paisibles, ils s'appliqurent  l'industrie, et
les farouches soldats devinrent de pacifiques citoyens; en un mot, le
vritable caractre slave, paisible et industrieux quand il n'est pas
opprim, reparut l comme auparavant et comme il s'est toujours
montr. neas Sylvius les visita au Tabor. Ne sachant o passer la
nuit, comme il raconte, il aima mieux coucher dans leur ville que dans
la campagne, o il aurait eu  se garder des voleurs. Les Slaves le
reurent avec l'hospitalit nationale, faisant clater leur joie  sa
vue; quoique leur aspect dnott leur misre, ils lui offrirent
aussitt,  lui et  sa suite, de la viande et de la boisson en
abondance. Il les appelle cependant _une secte abominable, perfide,
digne des peines capitales_. Il ne leur reproche aucun vice ni aucune
immoralit, leur seul crime est de rejeter la suprmatie de l'glise
romaine, de ne pas croire  la transsubstantiation, etc. Il numre
une srie de propositions de l'glise que les Taborites rejetaient, et
termine ainsi (lettre  Carvajal): Cependant ce peuple sacrilge et
infme (_sceleratissimos_), que l'empereur Sigismond devrait
exterminer ou relguer  l'autre extrmit du monde, pour l'occuper 
dterrer ou  briser des pierres, et l'exclure de tout rapport avec le
genre humain, obtient de lui, au contraire, des droits et des
immunits, il ne paie qu'un lger tribut: c'est une honte et une
injure pour lui et son royaume. Il suffit d'un peu de levain pour
aigrir toute la pte, et de cette lie du peuple pour souiller toute la
nation. Voil les sentiments charitables avec lesquels le savant
illustre et le pape futur reconnaissait l'hospitalit des pauvres
Taborites.

Vers 1450, les Taborites changrent leur nom pour celui de Frres
bohmiens, et, en 1456, ils formrent une communaut tout--fait
distincte des autres sectateurs de Jean Huss, des Calixtins. En 1458,
les Catholiques et les Calixtins leur firent supporter une violente
perscution. La perscution reprit avec violence en 1466; mais elle ne
put abattre le zle et le courage des Frres, dont la dvotion
grandissait avec les tourments et la perscution. Ils runirent un
synode  Khota, et fondrent leur glise en lisant les plus vieux,
selon l'usage des premiers chrtiens. Ils adoptrent les mmes dogmes
que les Vaudois, et leurs prtres reurent l'ordination d'tienne,
l'vque vaudois de Vienne[75]; ils furent souvent appels, pour ce
fait, Vaudois.

[Note 75: Quelques crivains supposent que c'tait un vque de Vienne
en Autriche, et qu'il y avait  cette poque un nombre considrable de
Vaudois dans ce pays. Cependant ce fait n'est nullement prouv. J'ai
suivi l'opinion du rv. docteur Gilly, dont l'autorit est grande en
pareil cas, et qui pense que cette Vienne est la Vienne du Dauphin,
dans le sud de la France.]

La premire glise protestante des Slaves continua  souffrir la
perscution la plus inexorable, et fut oblige de se rfugier dans
les cavernes et les forts pour y tenir ses synodes et y accomplir le
service divin. On donnait  ses sectateurs les noms injurieux
d'Adamistes, de picards, de voleurs, de brigands, et toutes les
appellations les plus outrageantes.

Les souffrances de cette glise furent suspendues en 1471, 
l'avnement du prince polonais Vladislav Jagellon, qui lui accorda
aussitt la libert religieuse. Les Frres esprrent alors en des
temps plus heureux pour leur culte qui, en 1500, comptait environ deux
cents lieux d'exercice. En 1503 on les exclut des offices publics,
mais ils prsentrent au roi Vladislav une apologie de leurs
croyances, et ce prince, convaincu de leur innocence, arrta la
perscution. En 1506, le clerg catholique russit  la renouveler,
sous prtexte que la reine, qui tait enceinte, pourrait obtenir, par
cet acte de pit, une heureuse dlivrance. Les Frres ne ralentirent
pas leur zle, malgr leur misrable condition, et publirent en 1506,
 Venise, une traduction de la Bible dans leur langue.

Lorsque la dynastie autrichienne reparut sur le trne de Bohme, les
Frres furent de nouveau en butte  ses rigueurs. La dite de Prague,
en 1544, publia contre eux des lois svres, leurs lieux de runion
furent ferms et leurs ministres emprisonns. En 1548, le roi
Ferdinand leur ordonna par un dit, sous les peines les plus svres,
de quitter le pays dans le dlai de quarante-deux jours. Un grand
nombre, et parmi eux les principaux ministres, migrrent en Pologne,
o ils furent trs honorablement accueillis et fondrent des glises
florissantes.

On sait que les Frres moraves continurent la tradition de l'glise
bohmienne, reconstitue pendant le cours du XVIIIe sicle par le
comte Zinzendorff. On connat leurs vertus, leur pit, leur zle
infatigable de propagande. Je ne saurais cependant me dfendre d'un
certain tonnement  la vue d'un fait que je me dclare impuissant 
comprendre. Les Frres moraves consacrent leurs travaux, leur charit,
au monde entier,  l'exception de la race dont ils sont eux-mmes
sortis, de la race qui a produit Jean Huss. Il semble, en vrit,
qu'ils aient plus  coeur la prosprit des Gronlandais, des Ngres
et des Hottentots, que celle des Slaves. Ils pourraient, sans avoir 
franchir mers ni montagnes, faire beaucoup de bien dans le voisinage
de leurs glises les plus florissantes.  coup sr, on ne leur demande
pas d'entreprendre la conversion des Slaves soumis  la domination
russe; mais n'y a-t-il pas en Silsie une foule de Slaves? On n'espre
mme pas qu'ils cherchent  oprer des conversions parmi ceux qui
obissent  l'glise romaine; ces tentatives pourraient entraner des
querelles incompatibles avec leur caractre pacifique, et plus
nuisibles d'ailleurs que profitables; mais il y a en Silsie et dans
la Prusse orientale, un grand nombre de Slaves protestants, dont
l'ducation religieuse est trs imparfaite, faute de pasteurs qui
soient en mesure de les instruire dans leur langue. Ces Slaves offrent
un vaste champ aux travaux des Frres moraves; cependant, bien que
l'on puisse rencontrer parmi ceux-ci plusieurs ministres trs savants
dans la langue des Hindous, des Hottentots et des Esquimaux, je doute
que l'on en trouve qui connaissent le dialecte dans lequel Jean Huss a
proclam la parole de Dieu. Je ne m'tendrai pas davantage sur ce
point: je me bornerai  demander s'il ne paratrait pas trange que le
descendant d'une illustre famille se dvout entirement aux intrts
de l'humanit, et ne ft exception que pour les membres de sa propre
famille? C'est l, prcisment, le cas des Frres moraves. Ils
prennent le nom du pays slave o fut tablie leur premire glise; ils
se prsentent comme les descendants des plus purs disciples du grand
rformateur slave, et pourtant ils demeurent compltement trangers 
cette race! Si je pouvais tre assez heureux pour que ce livre attirt
l'attention de quelques Moraves, je les prierais instamment de
considrer que leur communaut est une branche coupe du grand arbre
slave; que les boutures de l'arbre, transplantes  et l 
l'tranger, n'ont jamais produit que de petits oasis, tandis que, si
elles taient de nouveau regreffes sur le tronc originaire, elles
produiraient en peu de temps une paisse et vaste fort.

Je reviens  l'histoire des Hussites modrs, qui formaient la
majorit des habitants de la Bohme. Aussitt que Sigismond se crut
solidement assis sur le trne de ce pays, il se pronona ouvertement
pour le rtablissement de l'ancien ordre ecclsiastique. Cette mesure
aurait sans doute provoqu une nouvelle guerre entre la Bohme et
Sigismond; mais ce prince mourut en 1437. Il ne laissa point de fils,
et il dsigna pour son successeur en Hongrie et en Bohme, Albert
d'Autriche, poux de sa fille lisabeth. Albert fut reconnu sans
difficult comme roi de Hongrie, et nomm empereur; mais son aversion
connue pour les _Compactata_ lui valut une forte opposition en Bohme.
Accept par les Catholiques et couronn  Prague, il se vit repouss
par les Hussites qui nommrent Casimir, frre du roi de Pologne et
fils de Vladislav Jagellon,  qui ils avaient frquemment offert la
couronne. La dite polonaise de Korczyn confirma cette lection en
dpit du clerg, et envoya une arme  l'appui des Hussites. Casimir,
qui n'avait alors que treize ans, entra en Bohme  la tte de cette
arme, et ayant opr sa jonction avec les Hussites, il remporta des
avantages considrables sur le parti imprial, soutenu par les forces
allemandes et hongroises; mais la trahison du comte de Cilley[76], une
pidmie qui dcima l'arme, et quelques disputes intestines entre les
Hussites, l'empchrent de triompher. Le concile de Ble parvint 
arrter les hostilits, et un congrs se runit  Breslau pour
rtablir la paix. Les dlgus polonais demandrent que Casimir et
Albert consentirent  renoncer  leurs prtentions au trne de Bohme
et se soumissent  la dcision qui serait prise par une dite de ce
pays. Cette proposition librale, qui ralliait les Bohmiens de tous
les partis, fut repousse par l'empereur, qui craignait que le parti
de Casimir, soutenu par les Hussites ne vnt  l'emporter sur le sien,
compos exclusivement de Catholiques. Le concile de Ble prvint le
retour des hostilits, et l'empereur mourut peu de temps aprs en
Hongrie. Ce prince tait un dfenseur nergique de l'autorit absolue
de Rome; mais ses qualits personnelles ont t loues par Bartoszek
Drahonitzki, Bohmien _ultr_, qui a dit de lui: Puisse son me
reposer en paix, parce que, _bien qu'Allemand_, il tait honnte,
vaillant et bon.

[Note 76: Noble allemand, beau-frre de feu l'empereur Sigismond, et,
d'abord, partisan des Hussites.]

Le roi de Pologne, Vladislav III, fut lev au trne de Hongrie aprs
la mort d'Albert, et son frre Casimir, ayant obtenu le gouvernement
de la Lithuanie, ne lui disputa plus la couronne de Bohme. Albert
n'avait point d'enfants; mais il laissait une femme enceinte, dont il
avait invoqu les droits pour obtenir la couronne de Hongrie et pour
prtendre  celle de Bohme. La reine donna le jour  un fils; les
titres du prince enfant (Vladislaus Postumus), mconnus par les
Hongrois qui, comme je l'ai dit, nommrent le roi de Pologne, furent
respects en Bohme, et Georges Podiebradski, noble hussite, homme
trs minent et trs influent dans son pays, fut charg de la rgence
pendant la minorit de Vladislav. Patriote sincre, Podiebradski avait
rellement  coeur la tranquillit de son pays et celle de toute la
chrtient, qui tait alors trs menace par les Turcs. L'empereur
Frdric III et plusieurs autres princes apprcirent ses loyales
intentions; mais ils ne purent russir  obtenir du pape la
confirmation des _Compactata_, qui avaient t solennellement garantis
par le concile de Ble, et dont Podiebradski et les Hussites
sollicitaient l'excution. Le pape Nicolas II envoya en Bohme, en
1447, le cardinal Carvajal, en qualit de lgat. Celui-ci fut reu
avec les plus grands honneurs. Les Bohmiens insistrent sur la
confirmation des _Compactata_; mais il demanda le temps de rflchir
sur cet important sujet, et il rclama l'exemplaire original afin de
l'examiner avec attention. On fit droit  cette requte; mais aussitt
le lgat quitta Prague en secret et emporta le prcieux document. Il
fut arrt en route par des chevaliers de Bohme, qui le sommrent de
restituer ce qu'ils appelaient leur _grande charte_ ecclsiastique.
La voici, dit le lgat; mais un jour viendra o vous n'oserez plus
l'invoquer. En dpit de l'opposition faite aux _Compactata_ par le
pape, l'glise calixtine fut maintenue pendant la rgence de
Podiebradski.

Vladislav Postume prit les rnes du gouvernement en 1456, mais il
mourut l'anne suivante. Un grand nombre de candidats exposrent
leurs prtentions  la dite runie  Prague en 1458: George
Podiebradski fut lu.

Podiebradski tait un homme des plus minents; mais il avait  lutter
contre d'immenses embarras. S'il rendit  la Bohme les provinces qui
avaient t occupes par les princes trangers, il ne put maintenir la
paix infrieure, qui tait continuellement trouble par les intrigues
du pape. Il fut reconnu comme roi de Bohme par l'empereur; il jura
obissance au pape sous la rserve des _Compactata_; mais le pape Pie
II qui, sous le nom d'neas Sylvius, avait t secrtaire du concile
de Ble, et qui, en cette qualit, avait t l'un des principaux
auteurs des _Compactata_, en demanda l'abolition, et il excommunia
Podiebradski en 1463[77]. L'empereur, et plusieurs autres princes qui
avaient l'intention de placer Podiebradski  la tte d'une expdition
contre les Turcs, intercdrent auprs du pape, qui demeura
inexorable. La situation devint encore plus difficile lorsque Paul II
fut lev  l'piscopat. Ce pontife fit savoir, par l'organe de son
lgat, que, bien que le concile de Ble et garanti les _Compactata_,
cet acte n'avait jamais t confirm par le Saint-Pre. Paul II
dclara que le Saint-Pre tait infaillible dans ses jugements contre
l'hrsie; qu'un monarque hrtique tait impie; que le rgne d'un
monarque impie ne pouvait tre que funeste  l'humanit, et, en
consquence, l'emploi de la force tait lgitime. Cette dclaration
fut, en 1465, suivie d'une croisade dont Podiebradski triompha. Mais
les intrigues du pape devinrent plus actives; vainement Podiebradski
fit remarquer les progrs incessants des Turcs depuis la prise de
Constantinople en 1454; vainement il offrit des troupes, de l'argent,
son bras, pour combattre l'ennemi commun de la chrtient. Le lgat du
pape, Fantinus de la Valle, dclara  Nuremberg que, dans la pense du
Saint-Pre, il valait mieux employer l'arme de l'empire et prcher la
croisade contre les hrtiques que contre les Turcs.

[Note 77: Ce changement d'opinion donna lieu au bon mot fait  cette
poque: _Pius damnavit quod neas amavit._]

Les intrigues du pape atteignirent enfin leur but. Un grand nombre de
sujets de Podiebradski, notamment les nobles et les vques, se
dgagrent du serment de fidlit; mais la loyaut de la petite
noblesse et des villes demeura inbranlable. L'empereur Frdric III,
qui avait t l'ami et qui tait l'oblig de Podiebradski, tenta de
s'emparer de la couronne de Bohme, et le roi de Hongrie, l'illustre
Mathias Corvin, se joignit aux ennemis de son beau-pre (il avait
pous la fille de Podiebradski). Ils envahirent la Bohme et
essayrent de persuader  tous les sujets catholiques que le serment
prt  un hrtique ne devait pas tre un lien pour eux. Repousss
par les vrais patriotes, ces conseils infmes exercrent une certaine
influence sur un grand nombre de Bohmiens, et Podiebradski fut mme
en butte aux poignards des assassins; il russit nanmoins  battre
tous ses ennemis, tant la l'intrieur qu'au dehors. Son fils an,
Victorin, dfit l'Empereur et lui dicta la paix prs des murs de
Vienne, et, lui-mme, il entoura le roi de Hongrie qui avait pntr
dans ses tats, et le fora de signer un trait.

Le dernier acte de la vie de Podiebradski fut un acte de noble
patriotisme. Ce prince avait deux fils, Victorin et Henry, tous deux
dous des plus hautes qualits[78]. Il savait cependant  quels
prils serait expose la Bohme sous le gouvernement de son fils, qui
n'aurait pu se maintenir sur le trne qu'en sacrifiant les intrts et
la dignit de son pays. Il chercha donc  se choisir, au dehors, un
successeur qui ft en mesure de dominer la situation. Ce successeur,
il ne devait le trouver ni en Allemagne ni en Hongrie, mais bien chez
une nation allie, au sein de laquelle les affinits de race
l'emportaient sur les querelles thologiques, et qui avait maintes
fois combattu pour les Hussites. Podiebradski ouvrit, en 1460, des
ngociations pour conclure une alliance avec Casimir, roi de Pologne,
celui-l mme que les Hussites avaient, en 1439, lu au trne de leur
pays. Cette alliance fut conclue dans une entrevue des deux souveraine
 Glogow, en 1462, et Podiebradski s'engagea  assurer, par son
influence, la succession de la couronne de Bohme  un fils de
Casimir, qui devait pouser une de ses filles. Lorsque les intrigues
du pape crrent en Bohme un parti hostile  Podiebradski, ce parti
essaya de corrompre Casimir, en lui offrant la couronne de Bohme
ainsi que la cession de plusieurs provinces, pourvu qu'il consentt 
rompre le trait de Glogow et  combattre son nouvel alli. Casimir
repoussa ces propositions; il soutint nergiquement Podiebradski,
malgr les plaintes du pape qui lui reprochait d'agir contre les
intrts de la chrtient.

[Note 78: Henry a laiss de belles posies crites dans la langue
nationale.]

La sant du roi de Bohme s'tait gravement altre au milieu de ces
rudes preuves; sentant que sa fin tait proche, il convoqua une dite
gnrale et prsenta pour son successeur le prince Vladislav, fils
an du roi de Pologne. Ce choix fut agr par la dite bohmienne et
ratifi par la dite de Pologne, contrairement  la volont du
clerg.

Podiebradski mourut en 1471,  l'ge de cinquante-quatre ans. Ce fut
un roi plein de patriotisme, distingu par ses talents, nergique et
noble de caractre. Les difficults contre lesquelles il eut  lutter,
empchrent son rgne d'tre aussi prospre que celui de l'empereur
Charles IV.

Vladislav de Pologne monta sur le trne de Bohme en 1471; il confirma
les _Compactata_; mais le pape Sixte IV se dclara contre lui et
soutint les prtentions rivales du roi de Hongrie, Mathias Corvin. Il
s'ensuivit une guerre qui ne tarda pas  tre apaise par le pape
lui-mme, en prsence des prils que prsentait l'approche des Turcs.
Le rgne de Vladislav fut assez insignifiant. En 1489, ce prince fut
appel  la couronne de Hongrie, aprs la mort de Mathias Corvin. Il
mourut en 1516, et eut pour successeur, sur les trnes de Bohme et de
Hongrie, son fils Louis, qui prit en 1526,  la bataille de Mohacz,
livre contre les Turcs.

Pendant ces deux rgnes, les Hussites et les Catholiques furent
maintenus sur le pied d'une parfaite galit de droits.




CHAPITRE V.

BOHME.

(Suite.)

     Avnement de Ferdinand d'Autriche et perscution des Protestants.
     -- Progrs du Protestantisme sous Maximilien et Rodolphe. --
     Querelles entre les Protestants et les Catholiques sous le rgne
     de Mathias. -- Dfenestration de Prague. -- Ferdinand II: sa
     fermet de caractre et son dvouement  l'glise catholique. --
     Il est dpos; lection de Frdric, palatin du Rhin. -- Zle des
     Catholiques dans l'intrt de leur cause. -- lizabeth
     d'Angleterre et Henry IV de France. -- Conduite dloyale des
     Protestants allemands. -- Dfaite des Bohmiens; consquences de
     cette dfaite. -- Guerre de Trente ans; les Protestants de Bohme
     sont abandonns par ceux d'Allemagne. -- Triste situation de la
     nationalit slave de Bohme. -- Rsurrection de la langue
     nationale, de la littrature et de l'esprit public en Bohme. --
     Condition actuelle et avenir de ce pays.


Louis ne laissa point d'enfants; il fut remplac sur le trne de
Hongrie et de Bohme par Ferdinand d'Autriche, frre de l'empereur
Charles-Quint, et mari  la soeur de Louis. C'tait un prince bigot
et despote. Dj, sous le rgne prcdent, les doctrines de Luther
s'taient rapidement rpandues parmi les Calixtins; le Protestantisme
fit d'autant plus de progrs sous Ferdinand, que les Bohmiens
refusrent de prendre part  la guerre dclare contre la ligue de
Smalkalde, et qu'ils formrent une union pour la dfense des liberts
nationales et religieuses menaces par Ferdinand. La dfaite des
Protestants  la bataille de Muhlberg, gagne par Charles-Quint en
1547, ruina leur cause en Allemagne, et produisit en Bohme une
violente raction. Plusieurs chefs de l'union furent excuts;
d'autres, emprisonns et bannis; on confisqua les biens des nobles, on
surimposa les villes, qui furent dpouilles, en outre, de leurs
privilges. Ces mesures furent excutes avec l'aide des soldats
allemands, espagnols et hongrois, et lgalises par une assemble
connue sous le nom de dite sanglante. Ce fut  cette assemble que le
chapitre de Prague dclara que l'opposition faite  l'autorit royale
tait inspire par les livres des hrtiques; le clerg demanda et
obtint l'tablissement d'une censure place sous sa direction. Ce fut
galement sous le rgne de Ferdinand que les Jsuites s'introduisirent
en Bohme.

Les privilges de l'glise calixtine (officiellement _glise
utraquiste_) ne furent pas abolis. Ferdinand, qui avait pris la
couronne impriale aprs l'abdication de son frre Charles-Quint,
adoucit, pendant les dernires annes de son rgne, les rigueurs de
cette politique impitoyable, qu'il fallait plutt attribuer  son
ducation espagnole et aux leons de Ximns qu' une inspiration
naturelle. Il mourut en 1564, exprimant, dit-on, de sincres regrets
au sujet du traitement qu'il avait inflig  ses sujets de Bohme. Il
eut pour successeur son fils, Maximilien II, dont le noble caractre
et la tolrance firent supposer qu'il avait quelque penchant en faveur
de la Rforme. Maximilien mourut en 1576, honor de tous les partis.
Le jsuite Balbinus l'appelle le meilleur des princes, et le
protestant Stranski lui reconnat une me vraiment pieuse. Son fils,
l'empereur Rodolphe, avait t lev  la cour de son cousin Philippe
II d'Espagne, et il devait naturellement tre hostile au
Protestantisme, devenu dsormais trop puissant en Bohme et en
Autriche pour tre aisment supprim. Mais il tait trop absorb par
ses tudes d'astrologie, d'alchimie, etc., pour suivre une ferme ligne
de conduite, soit en bien, soit en mal. On ne mit donc pas  excution
les mesures projetes contre le Protestantisme. Rodolphe, craignant de
perdre sa couronne, que menaait son frre Mathias, se hta
d'accorder, sous le titre de Charte royale, pleine et entire libert
des cultes, et de livrer aux Protestants l'Universit de Prague.

Rodolphe fut dtrn par son frre Mathias, qui, afin de s'assurer la
possession de la Bohme, confirma la Charte. Les dangers de l'approche
des Turcs engagrent Mathias  runir  Linz, en 1614, une assemble
gnrale des tats. Ce fut la premire fois qu'on recourut  une
convocation de ce genre, qui ne devait plus avoir lieu qu'en 1848. Les
tats de Linz coutrent respectueusement les demandes et les
propositions de l'empereur; mais comme leurs rclamations et leurs
plaintes sur plusieurs points de droit civil et ecclsiastique
demeuraient sans rsultat, l'assemble se spara sans prendre aucune
rsolution.

Mathias russit  renouveler pour vingt ans la trve avec la Turquie.
D'autre part, les affaires religieuses de la Bohme lui crrent de
graves embarras. On ne l'aimait pas, et son successeur dsign,
Ferdinand de Styrie, tait dtest  cause de ses sentiments de
bigoterie outre. Les Jsuites et les autres partisans de Ferdinand
dclaraient ouvertement que la Charte royale, arrache par la force,
tait nulle et non avenue; que l'on devait abattre les ttes des
principaux nobles; qu'un grand nombre de ceux qui ne possderaient
rien alors ne tarderaient pas  habiter de beaux chteaux; que Mathias
tait trop faible pour mettre en pices un vieux parchemin; que le
pieux Ferdinand changerait toutes choses; car, disaient-ils, _novus
rex, nova lex_ (nouveau roi, loi nouvelle).

Le parti national, compos principalement de Protestants, devenait, de
jour en jour, plus jaloux de l'influence allemande, dirige par
l'Autriche. En 1616, la dite de Prague rendit une loi qui interdisait
la dlivrance de lettres de naturalisation aux individus qui ne
parlaient point la langue bohmienne. En mme temps, la lutte entre le
parti des Jsuites, qui avait  sa tte les ministres de l'empire
Slawata et Martinitz, et le parti national protestant, dont les
principaux chefs taient les comtes Thurn et Schlik, devenait de plus
en plus vive. Elle s'envenima  l'occasion de deux nouvelles glises
qui avaient t construites par les Protestants de Klostergrab et de
Braunau, et qui furent fermes, puis dmolies par ordre de
l'archevque[79]. Une ptition, signe par un grand nombre de nobles
et de citadins, contre cet acte arbitraire, fut repousse par le roi.
Les deux partis taient violemment agits; les Protestants prchaient,
les Catholiques faisaient des processions. Plusieurs nobles se
rendirent au chteau royal, et demandrent  Slawata et  Martinitz
s'ils taient les auteurs de la rponse que le roi avait faite  la
ptition. Il s'ensuivit une lutte dans laquelle les ministres furent
jets par les fentres d'une hauteur considrable. Les ministres
tombrent sur un tas de boue et se relevrent sains et saufs; heureux
hasard qui produisit une vive impression sur la multitude, qui y
voyait soit une intervention divine, soit le secours de Satan. Ceux
qui s'taient rendus coupables de cet acte brutal, connu sous le nom
de dfenestration de Prague, allgurent pour exemple que, d'aprs
l'ancienne coutume du pays, ce moyen tait employ pour punir les
tratres, et ils invoqurent l'exemple de Jzabel, celui de la roche
Tarpenne, etc. Ils tablirent immdiatement un conseil de rgence,
compos de trente personnes, qui commencrent par expulser les
Jsuites, auxquels ils attribuaient tous les malheurs. Il fut dfendu
aux Jsuites de rentrer dans le pays, sous peine de mort, et toute
intercession en leur faveur fut rpute crime de haute trahison.

[Note 79: La construction de ces glises n'tait point lgale; suivant
les prescriptions de la Charte royale, chacun pouvait construire des
glises dans ses domaines, et les deux glises dont il est question
avaient t leves sur des territoires appartenant  l'archevque de
Prague et  l'abb de Braunau.]

Mathias, craignant que tous les Protestants de l'empire ne se
levassent en faveur de la Bohme, exprimait le dsir de ngocier; mais
son successeur dsign, Ferdinand, ne reculait devant aucune
considration, du moment qu'il s'agissait des intrts de l'glise. Il
tait compltement dirig par l'influence de son confesseur, le
Jsuite Lamormain, auquel il donna l'assurance qu'il prfrerait
placer sa tte sur le billot, s'exiler, mendier son pain, plutt que
de tolrer dans ses tats la prsence de l'hrsie.

La guerre commena, et les Impriaux, sous les ordres des gnraux
espagnols Buquoi et Dampierre, furent battus par les Protestants.
Mathias mourut: Ferdinand prit la couronne au milieu des circonstances
les plus critiques. Les Bohmiens, seconds par Bethlem Gabor, prince
de Transylvanie, dfirent ses troupes et l'assigrent dans Vienne,
o il comptait beaucoup d'ennemis. Ceux-ci entourrent son palais, en
demandant qu'il ft envoy dans un couvent et que ses ministres
fussent mis  mort. Poursuivi jusque dans ses appartements par une
dputation qui le pressait de cder  la rvolte, Ferdinand ne faiblit
pas un seul instant, et sa fermet donna du coeur  ses partisans. Les
prtres rpandirent le bruit que, pendant qu'il priait devant un
crucifix, celui-ci lui dit en latin: _Ferdinande, non deseram te_
(Ferdinand, je ne t'abandonnerai pas). Un dtachement d'Impriaux
parvint  entrer dans la ville, et, bientt aprs, la nouvelle d'une
victoire remporte par Buquoi sur les insurgs de Bohme, ainsi que la
leve du sige, confirmrent le miracle, auquel toute la population
catholique ne manqua pas d'ajouter foi. Cependant les Bohmiens
prononcrent la dposition de Ferdinand, et nommrent  sa place
Frdric, palatin du Rhin, dont les titres taient,  vrai dire, plus
apparents que rels. Ce prince passait pour le chef de la
confdration protestante de l'Allemagne[80]; de plus, il tait neveu
de Maurice, prince d'Orange, stathouder de Hollande, et gendre de
Jacques Ier, roi d'Angleterre; mais, personnellement, il tait
tout--fait au-dessous de son rle. Les Bohmiens poursuivirent la
guerre avec une grande nergie; ils triomphrent des Impriaux et, de
concert avec Bethlem Gabor, ils mirent de nouveau le sige devant
Vienne. Les chances de Ferdinand paraissaient compltement perdues;
mais elles se relevrent, grce  la persvrante fermet de
l'empereur,  l'immense activit et  l'habilet des Jsuites,  la
fidlit des Catholiques, et grce surtout  la honteuse dsertion des
princes allemands, qui abandonnrent la cause du Protestantisme, dont
ils professaient les doctrines.

[Note 80: Cette confdration, connue sous le nom d'Union vanglique,
fut forme d'aprs les conseils de Henry IV de France, en 1594, 
Heilbronn, confirme en 1603  Heidelberg, et renouvele en 1608 
Aschhausen. Ses membres s'engageaient  fournir un contingent de
troupes et  ne point tenir compte des diffrences de dogme qui
existaient entre les Luthriens et les Calvinistes.]

Les premiers succs des Bohmiens excitrent les alarmes des princes
catholiques, et non-seulement le pape, l'Espagne et l'Allemagne
catholique s'unirent pour la dfense de leur cause, reprsente par
Ferdinand II, mais encore la France oublia, dans cette circonstance,
le principe fondamental de sa politique trangre, qui lui conseillait
de s'opposer  l'agrandissement de la maison d'Autriche. Le magnifique
plan qui avait t form par le gnie de Henry IV et de Sully, pour
fonder, sur des bases durables, la paix et la prosprit de la
communaut europenne, fut,  la veille mme de son excution, dtruit
par le crime de Ravaillac, et lizabeth, qui avait imagin le mme
plan qu'elle avait communiqu  Sully, tait depuis long-temps dans la
tombe. Les successeurs de ces grands monarques taient compltement
incapables de comprendre ces nobles ides[81]. Richelieu qui, plus
tard, dclara la guerre  l'Autriche et soutint les Protestants de
l'Allemagne, n'tait pas encore arriv  la direction des affaires. La
cour de France, trompe par les intrigues de l'Espagne, envoya un
ambassadeur  Vienne, et prpara la paix entre Ferdinand et Bethlem
Gabor, qui avait t oblig de quitter les remparts de la capitale de
l'Autriche, par suite de la rigueur de l'hiver et de l'entre
inattendue de Sigismond III de Pologne sur le territoire de la
Hongrie. Jacques Ier dsapprouva la conduite de son gendre; il
considrait la rvolte de la Bohme contre Ferdinand comme une
atteinte porte au droit divin des rois, et, au lieu de lui venir en
aide, il retint le zle de ses sujets, qui voulaient secourir leurs
coreligionnaires protestants de la Bohme. D'un autre ct, Maurice de
Nassau, oncle du nouveau roi de Bohme, ne pouvait assister son neveu;
car la trve qu'il avait conclue avec l'Espagne n'tait pas encore
expire, et il prouvait, dans son gouvernement intrieur, de graves
embarras.

[Note 81: Il est fait ici allusion au fameux projet conu par Henry IV
et Sully en vue de restreindre l'autorit de la maison d'Autriche et
de rgler d'une manire stable les rapports des nations europennes,
projet qui aurait pu,  l'avantage de tous les peuples, tablir une
paix perptuelle. La paix et t maintenue par un congrs permanent,
compos de dlgus de toutes les nations de l'Europe et arm de
moyens suffisants pour se faire obir. Il semble cependant (et ce fait
est peu connu) que le mme plan avait t conu par lizabeth; il est
mme probable que ce fut cette reine qui en suggra la pense  Henry
IV. Voici comment s'exprime Sully: Si la premire ide de ce plan ne
fut point inspire  Henry par lizabeth, il est au moins certain que
cette grande reine y avait depuis long-temps song, en vue de venger
l'Europe sur l'Autriche, l'ennemi commun. (_Mmoires de Sully_,
_livre_ XXX).

Pendant son voyage en Angleterre (1601), Sully eut sur ce point une
conversation avec lizabeth, et, en rendant compte de cet incident, il
s'tonne de la conformit parfaite de vues qui existait entre les deux
souverains. (_Mmoires_, _livre_ XII). Sully tait rempli d'admiration
en coutant l'expos du plan d'lizabeth, et, aprs avoir rappel que
trop souvent les rois se laissent aller  la conception de chimres
irralisables, il ajoute: Mais ne former que de sages projets, les
organiser avec prudence, en prvoir les inconvnients de telle sorte
que le remde soit toujours  la porte du mal, c'est l une chose
dont peu de princes sont capables. La plupart des articles, des
conditions et des diffrents rouages de ce plan sont dus  la pense
de la reine, et ils prouvent que la pntration, la sagesse et les
autres qualits de l'esprit, taient chez cette princesse gales 
celles des plus grands rois. (_Ibid._).

lizabeth dsirait mettre son projet  excution, et elle se plaignait
vivement de ce que l'tat de la France, puise par de terribles
commotions, ne permt pas  Henry IV de seconder ses vues. De son
ct, Henry IV considrait comme un grand malheur de ne pouvoir
commencer la ralisation de ce projet du vivant d'lizabeth. La mort
d'lizabeth, dit Sully, fut une perte irrparable pour l'Europe, et,
en particulier, pour Henry: celui-ci dut presque abandonner son
projet, car il avait perdu _un second lui-mme_.

Je ne m'explique pas qu'un fait aussi important ne soit rapport ni
par Hume ni par Lingard. Celui-ci dit qu'il tait difficile de
concilier la politique des disciples d'lizabeth avec l'honntet et
la bonne foi, mais que, comme rsultat, elle fut trs avantageuse 
l'Angleterre. (_Vol._ VIII, _chap._ VII). Le plan que je viens de
rappeler, conu par lizabeth elle-mme et non par ses ministres,
tait trs assurment conforme  l'honntet et  la bonne foi. Cette
omission me parat d'autant plus extraordinaire, que Hume et Lingard
n'ont pu ignorer un fait relat dans un livre aussi connu que les
_Mmoires de Sully_.

Je n'hsite pas  dire que lizabeth, Henry IV et Sully marchaient
fort en avant, non-seulement de leur poque, mais encore de l'poque
actuelle. Si ces deux souverains avaient vcu plus long-temps,
l'Angleterre et la France auraient accompli ce grand oeuvre de la
_paix permanente_, qui fait aujourd'hui dpenser tant de phrases
vides. Le projet d'Henry et d'lizabeth n'tait pas une utopie: ses
auteurs n'taient assurment pas des visionnaires; l'histoire de leur
rgne suffit pour dmontrer qu'ils possdaient au plus haut degr la
science du gouvernement; les vnements, d'ailleurs, se sont chargs
de prouver que leur plan tait praticable. Parmi les nombreux articles
de ce vaste plan, se trouvait la restauration d'une Hongrie
indpendante, fortifie par l'adjonction de quelques provinces
voisines et destine  servir de boulevard contre les infidles. On
avait les mmes vues pour la Pologne. La Bohme devait tre
indpendante et augmente de plusieurs provinces peuples de Slaves,
tandis que les princes de la maison d'Autriche, privs de leurs
couronnes de Hongrie et de Bohme et de leurs tats allemands,
devaient entrer en possession de territoires dmembrs des colonies
espagnoles de l'Amrique. Eh bien! est-il besoin de dire que la
destruction de l'indpendance de la Pologne est gnralement
considre aujourd'hui non-seulement comme un crime politique, mais
aussi comme un grand malheur politique;--que les vnements, rcemment
survenus en Hongrie, ont branl jusque dans ses fondements l'difice
de la puissance autrichienne, devenue impuissante  arrter la marche
des Russes vers Constantinople;--enfin, que l'affranchissement des
colonies espagnoles, qui n'taient point prpares  se gouverner
elles-mmes, a jet ces pays lointains dans de continuelles
agitations? Tous ces rsultats n'eussent-ils pas t prvenus, si
l'indpendance de la Hongrie et de la Pologne s'tait trouve
garantie, et si les colonies espagnoles, rendues libres avec une forme
monarchique approprie  leurs moeurs et  leurs habitudes, avaient
t gouvernes par des princes de la maison austro-espagnole? Ces
colonies se seraient dveloppes sous un tel rgime,  leur profit et
au profit du monde entier; car le plan de Henry IV comprenait la
libert universelle des changes aussi bien que l'galit complte de
libert religieuse pour les Catholiques et pour les Protestants. De
plus, le czar de Russie, dont la reine lizabeth avait su mesurer la
puissance, aurait t invit  entrer dans la confdration
europenne, et s'il avait refus, il et t relgu aux confins de
l'Asie. Il est inutile d'ajouter  cette prvision le moindre
commentaire.]

L'Union vanglique, dont l'intrt vident tait de dfendre les
Protestants de la Bohme, adopta une politique toute diffrente. Les
princes luthriens qui la composaient taient plus jaloux des Rforms
ou Calvinistes que des Catholiques. L'lecteur de Saxe craignait que
le succs des Bohmiens ne permt  la branche ane de sa famille
(la branche Ernestine)[82], trs dvoue  la cause protestante, de
reprendre la dignit lectorale ainsi que les tats dont elle avait
t prive par son aeul, sous l'influence de l'Autriche. Il se rangea
donc du parti de Ferdinand, et, au lieu de soutenir les Bohmiens, il
les combattit trs activement. Les autres membres de l'Union
vanglique furent amens, sous l'inspiration de l'ambassade
franaise, qui avait dj rconcili Ferdinand et Bethlem Gabor, 
signer  Ulm, le 3 juillet 1620, un trait en vertu duquel ils
abandonnaient leur chef, le palatin du Rhin, relativement aux affaires
de Bohme, en ne se rservant de le dfendre que dans le cas o ses
tats hrditaires seraient attaqus par la ligue catholique. Ce fut
ainsi que, dans cette occasion mmorable, les Catholiques demeurrent
noblement fidles  leur cause, tandis que les Protestants dsertrent
honteusement celle de leur parti.

[Note 82: Cette branche est aujourd'hui reprsente par les maisons
souveraines de Saxe-Altenbourg, Saxe-Cobourg, Saxe-Meiningen et
Saxe-Weimar.]

Cette dplorable attitude des Protestants de l'Allemagne ne pouvait
que dcourager compltement ceux de la Bohme, qui jugrent bientt de
l'insuffisance d'un roi tel que Frdric. Ils furent dfaits, le 8
novembre 1620,  Weissenberg, prs de Prague, par une arme suprieure
de Bavarois et d'Impriaux, commande par Buquoi. Frdric, qui
festoyait au moment de la bataille, fut si effray  la nouvelle du
dsastre, que, au lieu de dfendre sa capitale, comme ses sujets l'y
engageaient, il prit lchement la fuite, abandonnant son pays aux
vengeances de l'ennemi. Les vengeances furent terribles: les
principaux membres de la noblesse furent excuts; un grand nombre de
citoyens honorables s'exilrent, et leurs biens furent confisqus. On
imposa de fortes amendes  des personnes qui n'avaient pris aucune
part  l'insurrection. Toutes ces dpouilles allrent enrichir une
bande d'aventuriers trangers qui servaient dans l'arme impriale, et
toutes les provinces devinrent la rcompense des princes allis,--du
duc de Bavire, dont le secours avait t si puissant, et de
l'lecteur de Saxe, qui reut, en rcompense de la vigueur qu'il avait
dploye contre ses coreligionnaires de la Bohme, la belle province
de Lusace. Le Protestantisme et la nationalit slave de la Bohme,
confondus dans le mme arrt par les Jsuites qui conseillaient
Ferdinand, furent livrs  la perscution la plus violente, et il en
rsulta pour le pays, une misre effroyable! Voici comment s'exprime,
 cet gard, un Bohmien catholique, dans un livre publi  Vienne
sous le rgime de la censure, il y a un demi-sicle; cette description
ne saurait donc tre taxe de mensonge, ni mme d'exagration:

Sous le rgne de Ferdinand II, la nation bohmienne fut entirement
modifie et refondue. Il n'y a peut-tre pas dans l'histoire un autre
exemple d'une nation dont les conditions aient t si profondment
modifies dans l'espace de quinze ans. En 1620, la Bohme, sauf
quelques nobles et moines, tait protestante;  la mort de Ferdinand
II, elle tait, au moins en apparence, entirement catholique. Les
Jsuites rclamrent l'honneur de cette grande conversion. Un jour
qu'ils s'en glorifiaient  Rome, en prsence du pape, le clbre
capucin, Valrien Magnus, qui avait galement pris part  la
conversion de la Bohme, s'cria: Saint-Pre, donnez-moi des soldats
comme il en a t donn aux Jsuites, et je convertirai le monde
entier.

Avant la bataille de Weissenberg, les tats de Bohme possdaient un
pouvoir au moins gal  celui du Parlement d'Angleterre. Ils
faisaient des lois, concluaient des alliances avec leurs voisins,
frappaient des impts, confraient les titres de noblesse, avaient
leur garde particulire, choisissaient leurs rois, ou, tout au moins,
leur consentement tait demand lorsque le pre dsirait laisser la
couronne  son fils. Ils perdirent tous ces privilges sous le rgne
de Ferdinand II.

Jusqu' cette poque, les Bohmiens paraissaient sur le champ de
bataille comme une nation indpendante, et ils y ont souvent rencontr
la gloire. Dsormais, ils furent confondus avec d'autres peuples, et
leur nom n'a plus retenti dans le combat. On disait autrefois: les
Bohmiens ont march  l'ennemi, les Bohmiens ont livr l'assaut, les
Bohmiens ont pris la ville, les Bohmiens ont gagn la victoire.
Glorieuses paroles qu'aucune bouche n'a plus prononces, qu'aucun
historien n'a plus transmises  la mmoire des hommes! Considrs
comme nation, les Bohmiens avaient t braves, invincibles,
audacieux, passionns pour l'honneur; aprs Weissenberg, ils perdirent
courage, dignit, audace. Ils s'enfuirent dans les forts comme des
troupeaux, ils se laissrent fouler aux pieds! Leur valeur fut
ensevelie dans la plaine o se livra la dernire bataille!
Individuellement, les Bohmiens sont encore braves, anims de l'esprit
militaire et de l'amour de la gloire; mais, mls avec des peuples
trangers, ils ressemblent aux eaux de la Moldave qui se sont
confondues avec celles de l'Elbe. Runies, ces deux rivires portent
des navires, s'lancent par del leurs bords, inondent les terres,
entranent des monts et des rochers; mais on dit toujours: c'est
l'Elbe! et personne ne songe  la Moldave.

La langue bohmienne, qui tait usite dans toutes les affaires
officielles, et dont la noblesse tait si fire, devint un objet de
mpris. Les hautes classes adoptrent l'allemand, que les bourgeois
furent obligs d'apprendre, parce que dans les villes les sermons
taient prononcs en cette langue. Les campagnes seules conservrent
l'idiome national, que l'on appela ddaigneusement la langue des
paysans. Autant les sciences, la littrature et les arts avaient t
florissants sous les rgnes de Maximilien et de Rodolphe, autant ils
dclinrent  cette triste poque. Je ne sache pas qu'il y ait eu,
aprs l'expulsion des Protestants, un seul savant de quelque mrite.
L'Universit de Prague tait aux mains des Jsuites, et encore le pape
avait-il ordonn d'y suspendre toute promotion, en sorte que l'on ne
pouvait plus y recevoir aucun degr acadmique. Quelques patriotes,
prtres ou laques, protestrent contre cette mesure, mais ce fut en
vain. Les Jsuites et d'autres ordres occupaient la grande majorit
des coles, o l'on n'enseignait gure qu'un latin corrompu. Sans
doute, il y avait parmi les Jsuites des hommes trs distingus; mais
on sait que leurs principes sont contraires  l'instruction du peuple,
et ils s'appliquaient  maintenir leurs lves dans une honteuse
ignorance, afin de garder leur supriorit, non-seulement sur les
laques, mais aussi sur les autres congrgations. Ils allaient de
ville en ville, exigeant que les habitants leur fissent voir les
livres qu'ils possdaient. Ces livres taient examins et le plus
souvent brls; c'est ce qui explique aujourd'hui la raret des livres
bohmiens. Les Jsuites voulurent galement effacer toute trace
d'anciens souvenirs littraires; ils contrent  leurs lves,
qu'avant leur arrive, le pays tait vou  la plus profonde
ignorance; ils dissimulrent les travaux, les noms mmes des savants
illustres qui avaient prcd cette triste poque. Aucun des crits
du noble Balbinus sur l'ancienne littrature de la Bohme n'aurait pu
tre publi avant la suppression de leur ordre, parce qu'ils avaient
soin de n'en communiquer le manuscrit  personne. Les Bohmiens
changrent mme leur costume national et adoptrent peu  peu le
costume actuel. Je dois galement faire remarquer qu' cette mme
poque se termine l'histoire des Bohmiens, et que celle des autres
nations tablies en Bohme commence. (_Pelzel's Geschichte von
Boehmen_, _p. 185 et suiv._)

Mais si cet abaissement de la Bohme fut l'oeuvre des satellites
coaliss de Rome et de l'Autriche,--des prtres et des soldats,--il
faut surtout l'attribuer  la lchet des souverains protestants qui,
sauf de rares exceptions, trahirent la dfense de leur foi.

Il est, en vrit, surprenant que divers crivains protestants
semblent embarrasss pour expliquer la ruine presque complte et si
rapide du Protestantisme en Bohme et en Autriche, sous le rgne de
Ferdinand II. On s'en prenait gnralement  la lgret du caractre
slave,  la tmrit des chefs de la Bohme,  leur imprudence, que
sais-je encore? On croyait voir le doigt d'une fatalit mystrieuse
dans cette promptitude avec laquelle Rome tait parvenue  reconqurir
sur le Protestantisme, dans l'Est de l'Europe, tant de pays qui lui
avaient chapp.  mon sens, les causes de la ruine du Protestantisme
en Bohme, peuvent se rduire  deux principales, qui sont: 1 la
violente perscution dirige contre les Protestants; 2 l'effet moral
que produisit sur les Bohmiens la dsertion de ceux qui taient le
plus intresss au triomphe du nouveau culte. Ce dernier fait tait de
nature  influencer profondment l'opinion publique, qui pouvait
penser, soit que les Protestants rallis au Catholicisme n'avaient pas
t sincres dans leurs ides de Rforme, soit que l'on devait
dsesprer d'une cause destine  prir: _Quos Deus vult perdere pris
dementat._ Les Catholiques profitrent habilement de la situation, qui
impressionnait plus vivement la foule que n'auraient pu le faire les
raisonnements les plus logiques. L'histoire prouve que le succs a
toujours exerc plus de prestige sur les esprits des multitudes, que
les mrites ou les dfauts des partis triomphants ou vaincus. Il est
plus facile et plus profitable de se ranger du ct des vainqueurs, et
la plupart des hommes ne sont que trop disposs  croire que la ligne
droite se trouve l o se prsentent pour eux le plus d'avantages; il
n'y a qu'un petit nombre d'mes gnreuses qui soient capables de
tenir jusqu'au bout pour une cause qu'ils considrent comme tant
celle de la justice. Aussi ne faut-il pas s'tonner qu'aprs la mort
ou l'exil des principaux chefs du Protestantisme en Bohme, les masses
se soient laisses entraner, comme un troupeau, sous le joug de
l'glise romaine, ou qu'elles aient tent de dissimuler leur foi en se
confondant extrieurement  ses rites. Quelque mystrieux que soient
les desseins de la Providence, ils suivent cependant les rgles
invariables selon lesquelles Dieu dirige les affaires du monde
physique et du monde moral; ils prsentent un enchanement de causes
et d'effets, dont l'tude ne dpasse point la porte de l'intelligence
humaine. S'tonne-t-on de voir un homme se casser le cou ou les jambes
en tombant d'une hauteur considrable? De mme, il n'est pas
surprenant qu'une cause dserte par ses dfenseurs naturels, finisse
par succomber.

Les princes protestants de l'Allemagne ne tardrent pas  tre
cruellement punis, par Ferdinand lui-mme, de la lchet dont ils
avaient fait preuve en abandonnant les Bohmiens. Aprs avoir eu
raison de ces derniers, Ferdinand s'attaqua aux liberts religieuses
et politiques de ceux qui les avaient abandonns  l'heure du pril.
Telle fut l'origine de la clbre Guerre de Trente ans. Les liberts
de l'Allemagne ne furent sauves que par la valeur de Gustave-Adolphe
et de ses gnraux, et par la politique du grand Richelieu; mais il
fallut payer ce service en livrant l'Alsace  la France, et les plus
belles provinces du Nord  la Sude. Le trait de Westphalie, qui
termina la guerre, rgla dans tous leurs dtails les rapports qui
devaient exister entre les Catholiques et les Protestants de
l'Allemagne, mais il ne renferma pas un seul mot en faveur des
Protestants de la Bohme. Aucune stipulation ne fut faite, soit pour
garantir leur libert religieuse, soit mme pour accorder la plus
lgre compensation  ceux qui avaient t exils ou privs de leurs
biens pour la dfense d'une cause dont les droits taient raffermis
par le trait lui-mme. Tous ces avantages furent pour les Allemands;
quant aux Bohmiens, il semble que, en raison de leur origine slave,
on ne les jugea dignes d'aucune attention. Ils pouvaient bien, en
vrit, s'crier comme le vieux prophte: J'ai appel mes amis, mais
ils ne m'ont pas cout.

Si Gustave-Adolphe avait vcu, le destin de la Bohme et t tout
autre. Malheureusement, le principal auteur du trait de Westphalie
parat s'tre conform  ce clbre adage: _Quantilla sapientia
regitur mundus_; car il n'est point de sage politique qui ne soit
fonde en mme temps sur la justice.--Ces faits doivent veiller dans
l'me des Slaves de pnibles rflexions. Les Bohmiens furent traits
 cette poque, par les Sudois et les Allemands, leurs
coreligionnaires, de la mme faon que de nos jours les Polonais ont
t traits par les nations de l'Occident, qui leur avaient montr
tant de sympathie et qui taient videmment intresses  les
soutenir. Je signalerai ici un fait remarquable qui a chapp aux
historiens de l'Europe: Au XVe sicle, alors que les opinions
religieuses exeraient encore une influence si considrable sur les
affaires politiques, les Polonais catholiques soutinrent les Bohmiens
hussites contre les Allemands fidles  Rome; tandis qu'aujourd'hui,
ni le lien religieux, ni les sympathies politiques, ni mme la
similitude des intrts, n'ont pu procurer  la Bohme et  la Pologne
l'assistance de l'Europe occidentale. Serait-il vrai que ces Slaves,
qui luttent pour la conqute de leurs droits, ne doivent plus compter
sur le secours de l'Ouest, mais qu'ils peuvent tourner leurs regards
vers cette grande nation, slave d'origine, qu'ils ont jusqu' ce jour
si nergiquement combattue? C'est l une opinion qui se rpand parmi
les Slaves de l'Ouest et du Sud, et dont les vnements rcents ne
sont pas de nature  arrter les progrs. Les hommes d'tat de
l'Europe feront sagement de se proccuper de cette situation avant
qu'il soit trop tard.

La Bohme souffrit, pendant la Guerre de Trente ans, d'effroyables
calamits. Ce malheureux pays fut aussi cruellement ravag par les
Sudois et les Saxons (Protestants) que par les troupes catholiques de
Tilly et de Wallenstein. Il comptait 732 villes et 34,700 villages; le
nombre des villes tait rduit de moiti, et la population, qui
s'levait  3,000,000 d'mes, tomba  780,000.

Un grand nombre d'Allemands, attirs par les nouveaux propritaires
et par le gouvernement, s'tablirent sur les terres dsertes de la
Bohme, et repeuplrent peu  peu les villes; des districts entiers
devinrent allemands,  tel point qu'on n'y parlait mme plus la langue
bohme. L'instruction publique tait entirement entre les mains des
Jsuites, qui s'taient montrs si hostiles  la nationalit slave.
Aussi la langue nationale, sans tre abolie lgalement[83], tait-elle
menace de partager le sort du dialecte des Slaves de la Baltique.
Heureusement, elle fut sauve par les efforts de quelques patriotes,
notamment de Balbinus, dont j'ai souvent dj fait mention. Celui-ci
revendiqua, dans un trait, les droits de l'idiome national, dont il
signala tous les mrites en dmontrant combien il tait absurde et
injuste de le proscrire. D'autres personnages, parmi lesquels on
remarque le feld-marchal Kinsky, soutinrent, aprs lui, la mme
cause. En 1781, l'empereur Joseph II publia son dit de tolrance, 
la suite duquel tous ceux qui professaient secrtement le
Protestantisme dclarrent ouvertement leur foi. On croit que ce
prince hsita quelque temps entre l'allemand et le bohmien pour
tablir une langue officielle dans toute l'tendue de son empire.
L'ide d'imposer un seul et mme langage  tant de nationalits
diffrentes qui forment la population des tats autrichiens, tait
assurment trs hasardeuse. Cependant Joseph rsolut de mettre ce
projet  excution, et il choisit l'allemand de prfrence  l'idiome
de la Bohme; ce choix tait assez naturel,  cause du discrdit o
ce dernier tait tomb, bien que la majorit de la population
autrichienne, compose de Slaves, comprt aisment la langue
bohmienne et n'entendt pas un mot de l'allemand. L'allemand fut donc
substitu au latin dans les cours professs  l'Universit de Prague;
il fut introduit dans toutes les coles, sans en excepter les coles
primaires; les enfants qui n'avaient pas appris l'allemand ne
pouvaient tre admis dans les coles latines ni mme tre pris en
apprentissage.

[Note 83: De nombreuses ordonnances dclarrent que la langue
bohmienne jouissait des mmes droits que la langue allemande; mais,
en fait, elle disparut compltement, et ne fut plus employe que dans
les rapports des autorits locales avec les classes ignorantes qui ne
comprenaient que l'idiome national.]

Ce fut ainsi que le plus grand adversaire des Jsuites imagina une
mesure plus fatale  la nationalit slave de la Bohme, que toutes les
manoeuvres employes dans le mme but par les disciples de Loyola
pendant un sicle et demi. Le sentiment national s'mut vivement, et,
depuis cette poque, de continuels efforts ont t tents pour relever
la langue et la littrature de la Bohme. L'ordonnance de Joseph
devint lettre morte comme tout le reste de ses plans; mais l'lan
imprim  la littrature nationale ne fit que s'accrotre, et il a
produit un grand nombre d'ouvrages trs remarquables. Les nobles de la
Bohme ont dploy le zle le plus actif en faveur de cette
littrature; et, chose singulire! les descendants de ces trangers
qui avaient reu des proprits en Bohme pour les services qu'ils
avaient rendus  la dynastie autrichienne en l'aidant  dtruire les
liberts religieuses du pays, figurent aujourd'hui  la tte des plus
ardents patriotes, et dfendent nergiquement la nationalit slave que
leurs anctres avaient vaincue. Le descendant du gnral qui gagna,
sur les Bohmiens, la bataille de Weissenberg, en 1620, le comte
Buquoi, l'un des plus riches propritaires et auteur de plusieurs
ouvrages scientifiques, est en ce moment considr comme le chef du
parti national. Aprs l'insurrection de Prague (juin 1848), il fut mis
en prison par ordre du gouvernement autrichien, qui l'accusait de
diriger une conspiration slave ayant pour but de le placer sur le
trne de la Bohme. Il fut mis en libert; mais le fait que je viens
de rappeler permet d'apprcier le degr de popularit dont jouit,
parmi les patriotes, le descendant du vainqueur de la Bohme.

Les vnements rcemment survenus en Autriche, ont fourni aux
Bohmiens l'occasion de rentrer pleinement dans la possession de leurs
droits, et on reconnat gnralement que, par leur organisation, par
leur esprit de conduite, ils se sont montrs souvent trs suprieurs
aux autres partis politiques qui s'agitent au sein de la monarchie.

Nul ne peut, aujourd'hui, prvoir le tour que prendront les affaires
en Autriche; il y a cependant un fait certain, c'est que l'issue ne
saurait tre favorable  l'lment germanique; car les populations
slaves ne sont demeures fidles  la dynastie autrichienne que dans
l'esprance de rentrer dans la jouissance de leur nationalit; et les
vnements de la Croatie viennent de confirmer ce que j'avanais dj
il y a quelques annes,  savoir que les Slaves ne consentiront pas
plus  devenir Allemands que Magyars[84]. Je puis ajouter que, si
l'agitation actuelle de la Bohme se dveloppe pacifiquement et amne
la cration d'un gouvernement constitutionnel, elle ne tardera pas 
tre suivie d'un mouvement religieux qui produira, dans l'glise, une
rvolution semblable  celle qui s'est accomplie dans l'tat. Cette
rvolution est ardemment dsire par les enfants les plus clairs de
la Bohme.

[Note 84: _Panslavism and Germanism_, p. 193.]




CHAPITRE VI.

POLOGNE.

     Caractre gnral de l'histoire religieuse de la Pologne. --
     Introduction du Christianisme. -- Influence du clerg germanique.
     -- Existence des glises nationales. -- Influence du Hussitisme.
     -- Hymne polonais en l'honneur de Wiclef. -- Influence de
     l'Universit de Cracovie sur les progrs de l'intelligence
     nationale. -- Projet de rforme ecclsiastique prsent  la
     Dite de 1459. -- Doctrines protestantes en Pologne avant Luther.
     -- Progrs du Luthranisme en Pologne. -- Affaire de Dantzick. --
     Caractre de Sigismond. -- Situation politique du pays. --
     Socit secrte  Cracovie pour la discussion des questions
     religieuses. -- Arrive des Frres Bohmes et diffusion de leurs
     doctrines. -- meute souleve par les tudiants de l'Universit
     de Cracovie; leur dpart pour les Universits trangres;
     consquences de cet vnement. -- Premier mouvement contre Rome.
     -- Synode catholique romain de 1551 et ses rsolutions violentes
     contre les Protestants. -- Irritation produite par ses
     rsolutions et abolition de l'autorit ecclsiastique sur les
     hrtiques. -- Orchovius, ses disputes et sa rconciliation avec
     Rome; influence de ses crits. -- Dispositions du roi
     Sigismond-Auguste en faveur d'une rforme de l'glise.


L'histoire de l'glise de Pologne ne prsente pas d'incidents aussi
vifs, aussi varis que la lutte des partis politiques et religieux en
Bohme; mais elle renferme, pour l'poque actuelle, des enseignements
bien plus prcieux que ceux dont les exploits des Hussites ou la
dfaite du Protestantisme en Bohme sous Ferdinand II nous ont dj
fourni le texte. La cause du Protestantisme fut vaincue en Pologne,
non point par la force matrielle, mais par la force morale;--non
point par l'pe ou par le canon, mais par une sorte d'_agitation
pacifique_, entranant parfois des actes de violence; elle fut
vaincue, en un mot, par les moyens employs aujourd'hui dans le mme
but en Angleterre et dans tous les pays libres, sauf toutefois les
diffrences de temps et de lieux. C'est  ce titre que l'histoire du
Protestantisme en Pologne me parat devoir offrir plus d'intrt que
le rcit des guerres sanglantes qui, ailleurs, ont prcd son
triomphe ou sa chute. Elle ne se borne pas, comme l'histoire de la
Bohme,  dmontrer que la propagation des critures a toujours, et
partout, contribu puissamment au dveloppement intellectuel,
politique et matriel des nations, et que leur dcadence ou leur
suppression a produit l'effet contraire; elle confirme, de plus, une
grande et triste vrit,  savoir que, dans les luttes morales comme
dans les luttes matrielles, le succs appartient, non pas aux
meilleures causes, mais  celles qui sont le mieux dfendues. Les
vnements que je me propose de retracer, prouveront que le zle le
plus ardent et les talents les plus distingus, lorsqu'ils procdent
isolment et sans plan arrt, demeurent impuissants en face d'un
systme fortement conu, qui sait runir et diriger vers un seul et
mme but tous les efforts individuels; car l'organisation et la
discipline parviennent le plus souvent  vaincre, dans les luttes
matrielles, le courage le plus intrpide de troupes irrgulires, et,
dans les luttes de l'ordre moral, la rsistance isole des plus
minents esprits.

Le Christianisme parat s'tre introduit de la Grande-Moravie en
Pologne, dans le courant du IXe sicle. Ds le Xe sicle il y avait
dj fait de grands progrs. Le roi Mieczislav Ier reut le baptme en
965, non point  l'instigation de missionnaires trangers envoys pour
le convertir lui et son peuple, mais sous l'influence des chrtiens
ns en Pologne. Il pousa, en mme temps, la fille du roi de Bohme
qui tait chrtien, et fut baptis par un prtre bohmien. L'glise
nationale slave, tablie en Bohme par Mthodius et Cyrille, devait
naturellement franchir les frontires de la Pologne, o elle comptait
dj de nombreux adhrents, convertis par les missionnaires moraves
indpendamment des chrtiens fugitifs de Moravie qui cherchrent un
asile en Pologne aprs la conqute de leur pays par les Magyars. Les
relations intimes qui existaient alors entre les souverains polonais
et l'empire germanique[85], assurrent  l'glise germanique une
grande influence sur la Pologne, dont le premier vque, tabli 
Posen, fut plac sous la juridiction spirituelle de l'archevch de
Mayence d'abord, puis de celui de Magdebourg. Les premiers couvents de
ce pays furent habits par des bndictins venus de Cluny (France),
et, pendant de longues annes, toutes les fonctions ecclsiastiques en
Pologne, appartinrent  des prtres ou  des moines originaires de
l'Italie ou de la France, et surtout de l'Allemagne. Ces derniers se
multiplirent  tel point, que bientt ils remplirent les couvents et
la plupart des paroisses. Ils se proccupaient plus des intrts de
leurs compatriotes que de l'instruction religieuse des indignes; on
vit s'tablir, au centre de la Pologne, des couvents o l'on
n'admettait que des moines de l'Allemagne[86], et il existe encore des
lettres pastorales par lesquelles les vques polonais du XIIIe sicle
enjoignaient au clerg des paroisses de prcher dans la langue
nationale, et non dans la langue allemande, incomprhensible pour
leurs ouailles[87], et interdisaient la nomination des curs qui ne
connaissaient pas le dialecte du pays. Il tait trs naturel que ce
clerg tranger s'effort de dfendre le rituel de Rome contre les
glises nationales qui, cependant, russirent  conserver leur
existence jusqu'au XIVe sicle. Telle est, du moins, l'opinion des
meilleurs historiens polonais, et notamment celle du rv. M.
Juszinsky, prtre catholique, dont l'instruction profonde et la
sagacit sont dcisives en pareille matire. Juszinsky tablit, en
s'appuyant sur des autorits incontestables, que les rformateurs du
XVIe sicle adoptrent, pour leurs congrgations, un grand nombre de
cantiques emprunts aux glises de Pologne (ce qui prouve que leur
souvenir tait encore trs rcent), et il affirme que l'on se servait
trs frquemment des brviaires polonais  la fin du XVe sicle.

[Note 85: Mieczislav reconnut la souverainet de l'empereur pour les
territoires situs au-del du Varta, et sigea rgulirement dans les
dites. Ce lien fodal fut bris sous le rgne suivant.]

[Note 86: Je rapporte ce fait d'aprs le tmoignage d'un crivain
allemand, Ropel, _Geschichte Polens_, vol. I, page 572.]

[Note 87: Le souvenir de ces faits se retrouve dans un proverbe
populaire. Pour dsigner une chose inintelligible, on dit: _C'est un
sermon allemand._]

J'ai rappel, en parlant de la Bohme, que l'influence des Vaudois
s'tait tendue jusqu'en Pologne, et j'ai dcrit les rapports des
Hussites avec ce pays. L'incident le plus remarquable de ces relations
est, sans contredit, la discussion publique qui eut lieu en 1431, en
prsence du roi et du snat, entre les dlgus hussites et les
docteurs de l'Universit de Cracovie. L'historien polonais, l'vque
Dlugosz, qui raconte ce fait, dit que la discussion, soutenue en
langue polonaise, dura plusieurs jours, que, de l'aveu de tous les
assistants, les hrtiques furent battus, mais qu'ils ne voulurent
jamais avouer leur dfaite. Une autre ambassade hussite arriva, en
1432, en Pologne, pour proposer au roi Vladislav Jagellon une alliance
contre les chevaliers teutoniques, et lui annoncer que le concile de
Ble avait admis les dputs de leur secte. Cette dernire
circonstance dtermina l'archevque de Gniezno, ainsi que plusieurs
vques,  recevoir dans leurs glises les dputs hussites; mais
lorsque ceux-ci vinrent  Cracovie, l'vque pronona l'interdit tant
que les hrtiques demeureraient dans l'enceinte de la ville. Le roi,
qui dsirait s'allier avec les Hussites, fut si irrit contre
l'vque, qu'il voulut le mettre  mort; on l'empcha heureusement de
commettre cet acte de violence. L'alliance projete n'eut pas lieu;
mais un ambassadeur polonais fut envoy  Ble afin de soutenir les
Hussites. videmment, grce  ces relations amicales, les Hussites
devaient rpandre leurs doctrines en Pologne; et il suffit de relire,
 cet gard, les rglements publis en diverses occasions par le
clerg romain afin d'arrter le progrs de ces doctrines. Ces
rglements ordonnaient aux curs d'emprisonner et de conduire devant
les vques tous ceux qui taient souponns de favoriser la nouvelle
secte. Ils interdisaient toute communication avec la Bohme ou les
Bohmiens, et recommandaient particulirement d'inspecter les livres
qui se trouvaient entre les mains des curs de paroisse. L'influence
du clerg obtint de l'autorit civile les ordres les plus svres pour
la punition des hrtiques; toutefois, les rcits de cette poque ne
mentionnent qu'un acte de perscution sanglante contre les Hussites,
acte commis dans un moment de trouble et  l'instigation d'un seul
vque[88]. Quelques grandes familles protgeaient ouvertement les
doctrines des Hussites, qui, ayant  leur tte Melsztynski, membre
puissant de la noblesse, taient sur le point de triompher, lorsque
leur chef fut tu dans un combat.

[Note 88: Andr Bninski, vque de Posen, runit 900 hommes arms,
assigea la ville de Zbonszyn et fora les habitants  lui livrer cinq
prdicateurs hussites qu'il fit brler publiquement. Ce fait se passa
en 1439, alors que le pays tait dchir par des dissensions
intrieures pendant la minorit du roi.]

Bien que les doctrines des Hussites se fussent rpandues dans une
grande partie de la Pologne, elles n'avaient point, dans ce pays, les
sympathies nationales qui leur donnrent tant de force en Bohme,
parce que la nationalit polonaise n'avait point  lutter contre
l'lment germanique; en Bohme, cette lutte datait de l'affaire de
l'Universit de Prague et de l'excution de Jean Huss, qui dirigeait
un mouvement  la fois politique et religieux. Cependant, je le
rpte, grce aux affinits des Slaves avec la Bohme et  leur propre
mrite, les doctrines des Hussites avaient pris racine en Pologne,
comme le prouvent les rglements du clerg catholique; elles taient
accueillies par un grand nombre d'esprits, et prparaient le terrain 
la Rforme du XVIe sicle[89]. La cration, en 1400, de l'Universit
de Cracovie, qui enfanta le gnie de Copernic, aprs un sicle  peine
d'existence, imprima une impulsion vigoureuse au mouvement
intellectuel de la Pologne. Les chaires de cet tablissement taient
principalement occupes par des indignes qui comptaient un grand
nombre de savants, forms dans les Universits de l'Italie,  Paris,
et surtout  Prague o les Polonais possdaient un collge. Ds ce
moment, l'instruction fut trs vivement encourage par les honneurs,
les moluments et les perspectives des bnfices attachs aux chaires
de l'Universit de Cracovie; car on choisissait ordinairement, parmi
les plus illustres professeurs, les candidats pour les vchs
vacants. Aussi, pendant le XVe sicle, l'glise polonaise peut-elle
citer avec orgueil plusieurs prlats aussi distingus par leur science
que par leur pit;--entre autres, Dlugosz, qui rendit de grands
services  son pays par la protection qu'il accorda aux lettres, par
l'accomplissement d'importantes missions diplomatiques et par la
publication des _Annales_, ouvrage fort estim de tous les savants de
l'Europe;--Martin Tromba, archevque de Gniezno et primat de Pologne,
qui joua un rle minent au concile de Constance, et qui forma le
projet d'introduire dans les crmonies du culte la langue nationale,
ou, tout au moins, de rendre intelligible pour le peuple, la liturgie
latine, dont il fit traduire les livres en polonais[90].

[Note 89: La plus ancienne posie polonaise que l'on ait conserve,
aprs l'hymne  la Vierge[89-A], est une posie en l'honneur du
rformateur anglais. Ce pome a t compos vers le milieu du XVe
sicle, par Andr Galka Dobrzynski, matre s-arts de l'Universit de
Cracovie. En voici la traduction aussi littrale que possible:

Vous, Polonais, Allemands, et toutes les nations! Wiclef vous parle
le langage de la vrit! La terre et la chrtient n'ont jamais eu et
n'auront jamais d'homme plus grand que lui. Que celui qui dsire se
connatre, approche Wiclef; celui qui suivra sa voie, ne s'garera
jamais.

Il a rvl la sagesse divine, la science humaine et des vrits qui
taient inconnues aux sages.

Il a crit d'inspiration sur la dignit ecclsiastique, sur la
saintet de l'glise, sur l'Antechrist italien, sur la perversit des
papes.

Vous, prtres du Christ, qui tes appels par le Christ, suivez
Wiclef.

Les papes impriaux sont des antechrists; leur pouvoir procde de
l'Antechrist,--des dons des empereurs allemands.

Sylvestre, le premier pape, a emprunt son pouvoir au dragon
Constantin, et il a vers son venin sur toutes les glises; conduit
par Satan, Sylvestre a tromp l'empereur et s'est empar de Rome par
fraude.

Nous dsirons la paix;--prions Dieu! aiguisons nos glaives, et nous
vaincrons l'Antechrist. Frappons l'Antechrist avec le glaive, mais non
avec un glaive de fer. Saint Paul dit: Tuez l'Antechrist avec le
glaive du Christ.

La vrit est l'hritage du Christ. Les prtres ont cach la vrit;
ils la craignent, et ils trompent le peuple avec des fables.  Christ!
pour le salut de tes blessures, envoie-nous des prtres qui puissent
nous guider dans les voies de la vrit et ensevelir l'Antechrist!

Le mme auteur a crit, sur les oeuvres mtaphysiques de Wiclef, un
commentaire latin dont le manuscrit est conserv dans la bibliothque
de l'Universit de Cracovie. Il fut oblig de quitter cette ville,
mais il trouva asile  la cour de Boleslav, prince d'Oppeln (Silsie),
qui professait les doctrines de Jean Huss.

J'ai puis ces dtails dans l'histoire de la littrature polonaise,
publie par M. Michel Wiszniewski, lve de l'Universit d'dimbourg
et long-temps professeur  celle de Cracovie. Cet ouvrage, rellement
national, qui ne le cde  aucune des plus clbres histoires de ce
genre, telles que celles de Tiraboschi, Ginguen, Sismondi, etc., n'a
malheureusement pas t termin, l'auteur ayant d s'exiler de son
pays et s'tablir en Italie. Puissent des circonstances plus
favorables permettre  M. Michel Wiszniewski de complter son travail,
bien qu'il n'ait plus rien  ajouter  la rputation qu'il s'est
acquise dans le monde littraire.]

[Note 89-A: Cet hymne clbre, qui tait chant par les soldats
polonais avant la bataille, et qui a t compos par saint Adalbert au
commencement du XIe sicle, a t traduit en anglais par le docteur
Bowring, dans ses extraits de posie polonaise, et en franais,
par....]

[Note 90: Un manuscrit de cette traduction a t conserv  Varsovie
dans la bibliothque Zaluski, ainsi appele du nom de deux frres qui,
levs  l'piscopat, la fondrent  grands frais. Elle tait
considre comme l'une des plus riches de l'Europe, et les deux
prlats en firent don  l'tat; mais, lors du dmembrement de la
Pologne en 1795, elle fut transporte  Saint-Ptersbourg. Cet acte de
spoliation fut accompli sans aucun soin, et les livres les plus
prcieux furent perdus dans le transport.]

Nous trouvons une preuve trs remarquable de l'lvation de sentiments
qui distinguait,  cette poque, le clerg polonais, dans la
dissertation qui fut prsente au concile de Constance, et lue
publiquement le 8 juillet 1418, par le docteur Paul Voladimir, recteur
de l'Universit de Cracovie et chanoine de la cathdrale. Cette
dissertation attaque vivement le principe reconnu et pratiqu par les
chevaliers teutoniques,  savoir: _que les Chrtiens sont autoriss 
convertir les infidles par la force des armes, et que les terres des
infidles appartiennent de droit aux chrtiens_; principe en vertu
duquel le pape concda aux chevaliers la possession de la Prusse,
habite par une population paenne, qui fut, ds ce moment, conquise,
baptise, et soumise en outre au plus rude servage.

Rappelons, enfin, le projet de rforme ecclsiastique prsent  la
dite polonaise de 1459, par Ostrorog, palatin de Posen. Ce projet,
sans rien toucher aux dogmes ni aux rites de l'glise catholique
romaine, signalait nergiquement les abus et proposait des rformes si
dcisives, que son adoption et amen la sparation avec Rome plus
rapidement peut-tre que ne l'eussent fait les plus violentes attaques
diriges contre le dogme[91]. Il y avait, dans plusieurs pays, des
hommes qui critiquaient isolment les abus de l'glise; mais, ici, il
s'agissait d'une critique faite publiquement par un snateur du
royaume  rassemble des tats, et d'aprs laquelle on peut se former
une ide des sentiments qui animaient,  cette poque, les hommes
d'tat de la Pologne. Ce furent sans doute ces dispositions qui
permirent au roi Casimir III de porter secours au roi de Bohme,
Georges Podiebradski, bien que celui-ci ft excommuni et malgr la
vive opposition du pape et des vques. Casimir n'et point os
rsister  l'autorit, s'il n'avait t soutenu par l'opinion publique
de son pays.

[Note 91: Dans ce plan de rforme, Ostrorog soutenait que le Christ
ayant dclar que son royaume n'est pas de ce monde, le pape n'avait
aucune autorit  exercer sur le roi de Pologne, et qu'il ne devait
pas exiger de ce dernier une attitude et un langage contraires  sa
dignit;--que Rome tirait chaque anne du pays de fortes sommes
d'argent sous prtextes religieux, mais, en ralit, par des moyens de
superstition, et que l'vque de Rome inventait les motifs les plus
injustes pour lever des taxes destines non aux vrais besoins de
l'glise, mais  l'intrt personnel du pape;--que tous les procs
ecclsiastiques devaient tre jugs dans le pays, et non  Rome, qui
ne prenait aucune brebis sans tondre la laine;--qu'il y avait, parmi
les Polonais, des gens qui respectaient les affiches de Rome, ornes
de cachets rouges et de ficelles de chanvre et places  la porte
d'une glise, mais que l'on ne devait pas ajouter foi  ces impostures
de l'Italie.--Il ajoute: N'est-ce pas chose ridicule de voir le pape
nous imposer, en dpit du roi et du snat, je ne sais quelles bulles
appeles indulgences? Le pape soutire de l'argent en promettant au
peuple de l'absoudre de ses pchs; et cependant Dieu a dit par la
voix de son prophte: Mon fils, donnez-moi votre coeur et non votre
argent. Le pape prtend qu'il emploie ses trsors  l'rection des
glises, mais, par le fait, il ne s'en sert que pour enrichir sa
famille. Je passe sous silence des actes encore plus blmables. Il y a
des moines qui croient encore  de pareilles fables; il y a un grand
nombre de prdicateurs qui ne pensent qu' rcolter une riche moisson
et  se nourrir des dpouilles du pauvre peuple. Ostrorog se plaint,
en outre, de l'incapacit de certains moines. Avec une tonsure et un
capuchon, dit-il, le premier venu se croit apte  corriger le genre
humain. Il crie, et beugle presque, dans la chaire, o il ne rencontre
aucun antagoniste. Les hommes instruits, et mme le vulgaire, ne
peuvent couter sans horreur les non-sens et mme les blasphmes de
ces prdicateurs.]

Ainsi, il est vident que le terrain tait suffisamment prpar pour
la Rforme en Pologne, avant que ce mouvement se ft dclar en
Allemagne et en Suisse, et je crois que la Pologne n'avait point
besoin d'tre stimule par l'exemple de l'tranger. Les premires
penses de Rforme se firent jour dans un livre publi  Cracovie en
1515, c'est--dire deux ans avant que Luther ft entr en lutte avec
Rome. Ce livre posait ouvertement le principe de la Rforme, et
proclamait--que l'on ne doit ajouter foi qu' la Bible, et que l'on
peut se dispenser d'obir aux commandements humains[92].--Les
doctrines de Luther se rpandirent trs rapidement dans la Prusse
polonaise, habite par des bourgeois allemands frquemment en rapport
avec l'Allemagne.  Dantzick, qui tait la principale ville de cette
province, et qui, sous la suzerainet des rois de Pologne, jouissait
d'une libert complte pour son administration intrieure, la rforme
de Wittemberg fit de tels progrs, qu'en 1524 ses adhrents
possdaient cinq glises. Malheureusement, les rformateurs furent
aveugls par leurs succs; et, au lieu de poursuivre leurs avantages
par les moyens qu'ils avaient d'abord employs, par la persuasion, ils
eurent recours  la violence, et imprimrent  leurs cultes un
caractre politique. Quatre mille hommes arms entourrent
l'Htel-de-Ville avec des canons, et forcrent le conseil, compos de
membres de l'aristocratie de la cit,  se dissoudre et  signer une
dclaration constatant qu'il avait, par ses propres actes, provoqu
l'insurrection. Le nouveau conseil, choisi dans le parti du mouvement,
abolit entirement les crmonies du culte catholique, ferma les
monastres, et ordonna que les couvents et autres difices consacrs
au clerg fussent convertis en coles et en hpitaux. Il dclara que
les biens de l'glise seraient runis au domaine de l'tat; il les
laissa cependant intacts.

[Note 92: _ptre de Bernard de Lublin  Simon de Cracovie._ Deux
crits antrieurs, _De vero cultu Dei_ et _De matrimonio sacerdotum_,
publis  Cracovie en 1504, contenaient galement des doctrines que
Rome considre comme des hrsies.]

Cette rvolution ne pouvait se justifier; car un trs grand nombre
d'habitants adhraient aux principes de l'ancienne glise, et ils
avaient incontestablement le droit de jouir, quant  l'exercice de
leur culte, d'une libert gale  celle que les Rformistes
rclamaient pour eux-mmes. Le changement opr par la violence d'un
parti et non par le vote rflchi des citoyens dans l'ordre religieux
et politique, tait aussi illgal qu'injuste, et il ne pouvait avoir
d'autre caractre aux yeux du roi, quelle que ft, d'ailleurs,
l'opinion personnelle de ce prince.

Le trne de Pologne tait alors occup par Sigismond Ier, noble coeur
et esprit lev. Une dputation de l'ancien conseil de Dantzick se
prsenta devant lui en habits de deuil, le suppliant de sauver la
ville, attaque par l'hrsie, et de rtablir les institutions. Elle
l'assura, en mme temps, que la majorit des citoyens dsirait cette
restauration. Le roi invita les chefs de la rvolution  comparatre
en sa prsence: ceux-ci, tout en protestant de leur fidlit,
refusrent d'obir  cet ordre; ils furent mis hors la loi par la
dite, et le roi se rendit lui-mme  Dantzick, pour rinstaller le
conseil, pendant que les principaux chefs du mouvement taient
excuts ou bannis.

Cet acte de Sigismond Ier ne peut tre considr que comme une mesure
politique; il ne se rattachait  aucun plan de perscution religieuse.
Si le roi avait laiss libre carrire  la rvolte dans une ville
soumise  son autorit, il et encourag d'autres soulvements qui
auraient compromis la tranquillit gnrale. Il ne poursuivit aucun
disciple du Protestantisme dans les diverses provinces de ses tats,
et, si les Rformistes de Dantzick s'taient contents d'une
prdication pacifique, il ne les aurait pas inquits. En effet, bien
qu'en rtablissant l'ancienne administration de Dantzick, il et
prohib l'hrsie, il y tolra compltement, peu d'annes aprs, les
paisibles manoeuvres du Luthranisme qui devint, sous le rgne
suivant, la religion de la majorit des habitants, sans qu'il ft
port atteinte  la libert des catholiques romains. Sigismond
professa publiquement ses intentions tolrantes dans une rponse
adresse au clbre Jean Eck ou Eckius, qui lui avait ddi un livre
contre Luther, o il le pressait de perscuter les hrtiques et de
suivre l'exemple de Henry VIII d'Angleterre qui venait de publier un
livre contre le rformateur allemand: Que le roi Henry crive contre
Martin, si bon lui semble, dit Sigismond; quant  moi, je demeurerai
le roi des brebis et des boucs.

Le progrs intellectuel que j'ai dj signal favorisa la cause de la
Rforme, qui fut galement seconde par la constitution politique du
pays. Il n'y avait peut-tre pas alors de nation plus libre que la
Pologne. Cette libert tait, il est vrai, restreinte aux classes
nobles: mais la noblesse polonaise ne pouvait tre compare  celle
des royaumes de l'Europe occidentale; elle formait une sorte de caste
militaire qui comprenait  peu prs le dixime de la population, en
sorte que le nombre des habitants jouissant de droits politiques, se
trouvait, proportionnellement  l'ensemble, plus considrable que ne
l'tait celui des lecteurs en France, avant l'application du suffrage
universel. Il y avait, dans cette caste, des familles dont la fortune
et l'influence galaient celles des plus puissants barons de la
fodale Angleterre; d'autres, au contraire, cultivaient elles-mmes
leurs champs. Mais, quelle que ft l'ingalit des fortunes, tous les
nobles taient gaux en droit. Le plus pauvre, dans sa cabane, tait
un _seigneur_ aussi bien que le riche dans son palais, et sa personne
tait aussi efficacement protge par le _neminem captivabimus_,
l'_habeas corpus_ du Polonais[93].

[Note 93: La loi _neminem captivabimus nisi jure victum_, fut tablie
par la dite de 1431. D'aprs cette loi, le roi, qui reprsentait
alors le pouvoir judiciaire ainsi que l'autorit excutive, ne pouvait
faire emprisonner aucun noble, si ce n'est dans le cas de _flagrant
dlit_; mais il devait accepter une caution en rapport avec le dlit
qui donnait lieu  l'accusation.]

Cette corporation puissante n'tait pas moins jalouse des empitements
du clerg que de ceux de l'autorit royale, et ces dispositions
devaient faciliter le progrs des nouvelles doctrines. Les villes qui,
pour la plupart, taient trs florissantes, se gouvernaient d'aprs
les lois municipales importes de l'Allemagne; et, par le fait, elles
formaient de petites rpubliques, administres par des magistrats
civils qui rendaient la justice au civil comme au criminel.

Un crivain contemporain constate que les ouvrages de Luther furent
publiquement vendus  l'Universit de Cracovie, qu'on les lut
avidement, sans que les thologiens polonais exprimassent aucun
sentiment de dsapprobation. Quant  lui, ajoute-t-il,  mesure qu'il
les parcourait, ses vieilles opinions faisaient place  une conviction
nouvelle[94]. Telles taient, en Pologne, les dispositions des esprits
les plus clairs, qui, cependant, n'en taient encore arrivs qu'au
doute. Une socit secrte, compose des tudiants les plus instruits,
prtres et laques, se runissait frquemment pour discuter sur les
matires religieuses, et notamment sur les nouvelles publications
anti-papistes, qui se produisaient en Europe et qui lui taient
transmises par Lismanini, moine italien, confesseur de l'pouse de
Sigismond, Bona Sforza, et qui prenait une part active  ces runions.
Les dogmes de l'glise romaine qui ne s'appuyaient pas sur la lettre
des critures, taient librement examins; mais,  l'une de ces
runions, un prtre belge, nomm Pastoris, attaqua le mystre de la
Trinit comme tant incompatible avec l'unit de Dieu. Cette doctrine,
toute nouvelle en Pologne (bien qu'elle et t dj mise en avant
dans les oeuvres de Servet), mut  tel point les personnes prsentes,
qu'elles demeurrent stupfaites et terrifies, en songeant qu'une
proposition aussi hardie conduirait  la ngation de la religion
rvle. Elle fut adopte par quelques membres, et amena
l'tablissement, en Pologne, d'une secte qui devint plus tard clbre
sous le nom de Socinianisme, bien que ni Lelius ni Faustus Socin n'en
soient les vritables fondateurs. D'autre part, l'audacieuse
proposition de Pastoris jeta l'effroi dans les mes timores, et
arrta un grand nombre de Rformistes, qui prfrrent demeurer
fidles  l'glise tablie, malgr ses erreurs et ses abus, plutt que
de s'aventurer dans une voie qui les et plongs dans un pur disme,
en rduisant la Bible  un simple code de morale. Toutefois, il y eut
des esprits fermes et sincres qui rsolurent de poursuivre la
recherche de la vrit, non point seulement avec leur raison, mais
avec le texte mme des critures.

[Note 94: Modrzewski.]

 l'poque o ce mouvement religieux agitait les hautes classes 
Cracovie, les masses populaires, dans la province de Posen, furent
excites plus vivement encore par l'arrive des Frres Bohmes.
Ceux-ci, exils de leur pays au nombre de mille environ, se dirigrent
vers la Prusse o le duc Albert de Brandebourg leur offrait un asile.
Lors de leur passage  Posen, en juin 1548, Andr Gorka, juge suprme
des provinces de la Grande-Pologne[95], membre de la noblesse et trs
riche, les accueillit avec empressement et les logea dans ses
domaines. Il avait dj embrass trs chaudement les doctrines de la
Rforme. Les Frres Bohmes clbrrent publiquement le service divin;
leurs sermons et leurs hymnes, dont les habitants comprenaient le
langage, leur concilirent les sympathies de la population. Leur
origine slave leur donnait des avantages que le Luthranisme,
d'origine germanique, ne possdait pas, et leur permettait d'esprer
la conversion de toute la province o ils avaient trouv une
hospitalit si gnreuse. L'vque de Posen, voyant le danger que
courait son autorit spirituelle, obtint du roi Sigismond-Auguste, qui
venait de succder  son pre Sigismond Ier, un ordre d'exil contre les
Frres Bohmes. On aurait pu luder cet ordre ou en obtenir la
rvocation; mais les Frres, craignant de soulever des troubles, se
rendirent en Prusse, o le duc Albert leur accorda la naturalisation,
une complte libert religieuse, ainsi qu'une glise pour leur culte:
en mme temps, la protection de ce prince les dfendit contre les
attaques que les docteurs luthriens commenaient  diriger contre
leurs dogmes[96]. L'anne suivante, 1549, un grand nombre de Frres
retournrent en Pologne o ils avaient t si bien reus, et ils y
continurent leurs travaux sans tre inquits. Leurs congrgations
s'accrurent rapidement; plusieurs grandes familles, les Leszczynski,
les Ostrorog, etc., adoptrent leurs doctrines; en peu de temps ils
levrent environ quatre-vingts glises dans la province de la
Grande-Pologne, indpendamment de celles qu'ils avaient fondes sur
diffrents points du pays.

[Note 95: La Pologne tait divise politiquement en Pologne _grande_
et _petite_. La premire de ces deux provinces, comprenant la rgion
de l'Ouest, reut le nom de _grande_, parce qu'elle fut le berceau de
la monarchie qui s'tendit successivement vers l'Est et vers le Sud.
Elle tait cependant moins vaste que la _Petite-Pologne_, qui
comprenait la rgion du Sud-Est.]

[Note 96: Les Frres Bohmes ne jouirent de cette protection que
durant la vie du duc Albert. Aprs sa mort, la perscution reprit son
cours. En 1568, on dfendit aux Frres l'exercice public de leur
culte; on leur ordonna de signer les vingt articles de la Confession
reconnue en Prusse, et on leur dfendit d'entretenir aucunes relations
avec leurs coreligionnaires, soit de Pologne, soit de Bohme. Cette
situation les dcida  migrer en 1574 pour la Pologne, o leurs
glises taient devenues nombreuses et o la loi garantissait la
libert des cultes.]

Ici se prsente un incident qui tourna encore au profit du
Protestantisme. Les tudiants de l'Universit de Cracovie ayant eu une
querelle avec les bedeaux du recteur, ceux-ci firent usage de leurs
armes et turent plusieurs jeunes gens. On demanda justice contre les
meurtriers en accusant le recteur, qui tait dignitaire de l'glise,
d'avoir ordonn le massacre. Les tudiants reurent la promesse que
l'affaire serait juge; mais ils taient si irrits que, malgr les
efforts de quelques personnes influentes, ils quittrent Cracovie en
masse et se rendirent presque tous dans les Universits trangres,
notamment  l'Acadmie protestante de Goldberg en Silsie et 
l'Universit rcemment tablie  Koenigsberg, d'o ils revinrent plus
tard, conservant l'empreinte profonde des opinions rformistes[97].

[Note 97: L'Universit de Koenigsberg contribua puissamment  rpandre
en Pologne la connaissance des critures, en publiant les premires
Bibles et les premiers crits anti-papistes qui aient paru dans la
langue du pays. Elle avait t fonde en 1544 par Albert, duc de
Prusse, en vue de populariser les principes protestants. Une anecdote
assez curieuse se rapporte  sa cration.  cette poque, la sanction
du pape ou de l'empereur semblait indispensable pour la fondation
d'une Universit, et Sabinus, le premier recteur de l'Universit de
Koenigsberg, tait tellement pntr de cette pense, qu'il s'adressa
au cardinal Bembo afin d'obtenir du pape l'autorisation d'riger une
cole qui avait pour but avou de combattre l'autorit de Rome. Le
cardinal Bembo rpondit  cette singulire requte par un refus poli.
L'Empereur rejeta de mme la demande, qui ne fut accorde que par
Sigismond-Auguste, roi de Pologne, se fondant sur son titre de
suzerain du duc de Prusse. Chose bizarre! l'autorisation donne pour
l'rection d'une Universit protestante, fut contresigne par un
vque catholique romain, Padniewski, chancelier de Pologne.]

L'influence acquise par le Protestantisme en Pologne, se rvla 
l'occasion du mariage d'un prtre dans les environs de Cracovie. Ce
prtre fut cit  comparatre devant le tribunal de son vque; il
obit; mais il se prsenta accompagn d'un si grand nombre d'amis
influents, que la poursuite fut abandonne. Enfin, un noble trs
riche, Olesniki, porta un coup dcisif aux rglements de l'glise
catholique romaine, en chassant les nonnes d'un couvent dans la ville
de Pinczow, qui lui appartenait; il fit arracher les images qui
ornaient l'glise et tablit le culte protestant de la Confession de
Genve. Cet exemple fut suivi et dcida le progrs du Protestantisme
dans la province de Cracovie.

Le clerg catholique, voyant l'inutilit de ses dnonciations contre
les hrtiques, se runit, en 1551, dans un synode gnral, prsid
par le primat. Ce fut  cette occasion que l'vque de Varmie
(Ermeland), Hosius, composa sa clbre Confession de la foi
catholique, qui fut adopte par l'glise de Rome comme tant l'expos
fidle de ses doctrines. Le synode ordonna qu'elle ft signe par tous
les membres du clerg, parmi lesquels quelques-uns taient suspects,
et il demanda au roi d'exiger galement la signature des laques. Il
ne se contenta pas de prendre des mesures contre les progrs de la
Rforme, il dcida en outre que l'on dclarerait la guerre  la
noblesse hrtique, et il imposa, dans ce but, une lourde taxe sur le
clerg. Le synode comptait s'assurer le concours du roi auquel
devaient revenir les produits des confiscations. Plusieurs prlats
objectrent qu'il y avait pril  attaquer un corps aussi puissant que
la noblesse polonaise; la passion l'emporta; le synode dcida qu'il
mettrait  excution ses rsolutions violentes, et les vques
envoyrent partout des citations judiciaires aux prtres et aux nobles
qui avaient rompu avec l'glise romaine. Ils furent appuys par la
cour de Rome qui, dans une lettre encyclique, recommanda l'extirpation
de l'hrsie.

Il tait, cependant, plus ais de voter toutes ces mesures que de les
excuter, dans un pays o la libert des citoyens tait si solidement
tablie. Il y eut bien quelques perscutions sanglantes, accomplies
dans l'ombre d'un couvent ou d'un donjon; mais les premires attaques
diriges contre la Rforme produisirent un effet diamtralement
oppos  celui que l'on attendait. Stadniki, noble influent,
introduisit dans ses domaines de Dobieko[98], le culte de la
Confession de Genve. Cit  comparatre devant l'vque de son
diocse, il offrit de justifier ses opinions religieuses; le tribunal
repoussa cette proposition et le condamna, par dfaut,  la mort
civile et  la perte de ses biens. Stadniki dnona cet acte, en
termes trs violents,  une assemble des nobles, qui virent avec
effroi les tendances de l'glise et l'avnement d'une autorit
nouvelle plus menaante pour eux que l'autorit royale. Les nobles
polonais furent saisis d'horreur  la pense qu'ils deviendraient les
sujets d'une corporation qui, sous la direction d'un chef tranger et
non responsable, disposerait de la vie, de la proprit, de l'honneur
des citoyens, et le cri d'alarme pouss par le Protestant Stadniki,
trouva de l'cho dans toute la Pologne, mme parmi les nobles qui
demeuraient attachs  la foi romaine. De l une indignation
universelle contre le clerg, dont les prtentions fournirent le texte
presque exclusif des dbats qui eurent lieu lors des lections de
1552[99]. Le pays tout entier enjoignit  ses dputs, dans les termes
les plus nergiques, de restreindre l'autorit des vques.

[Note 98: Actuellement dans la Pologne autrichienne.]

[Note 99: La constitution polonaise, de mme que celle de Hongrie,
tait _dlgative_ et non _reprsentative_; les lecteurs dcidaient
les questions qui devaient tre portes  la Dite, et ils dictaient,
 l'avance, les votes de leurs dputs.]

Les dispositions de la dite de 1552, se runissant sous de tels
auspices, ne pouvaient tre un instant douteuses; les opinions
religieuses de la plupart des membres se rvlrent immdiatement. 
la messe qui prcda, selon l'usage, l'ouverture des dlibrations,
plusieurs dputs dtournrent la tte pendant l'lvation de
l'hostie, tandis que le roi et les snateurs baissaient humblement
leurs fronts. Raphal Leszczynski, noble, riche et influent, fit plus
encore: il demeura couvert au moment o s'accomplissait la crmonie
la plus solennelle du culte romain. Les Catholiques n'osrent point
censurer ces actes de mpris pour leur foi, et la chambre des dputs
exprima son approbation en appelant  la prsidence ce mme
Leszczynski, lequel avait donn sa dmission de snateur pour devenir
dput[100]. Ainsi, l'esprit de la majorit tait nettement indiqu;
les partis les plus opposs en politique se rencontraient dans un
sentiment commun d'hostilit contre la juridiction piscopale. Le roi,
qui inclinait naturellement vers la modration, essaya de concilier
les diffrends; mais il choua, et, de concert avec la dite, il
dcida que le clerg se bornerait dsormais  juger l'orthodoxie des
doctrines, sans appliquer aux hrtiques aucune peine temporelle. Ce
fut ainsi que la libert religieuse pour toutes les croyances se
trouva virtuellement consacre en Pologne, ds 1552,  une poque o,
dans d'autres pays, mme dans des pays protestants, cette libert
n'tait accorde qu' une croyance privilgie.

[Note 100: Leszczynski avait pour devise: _Malo periculosam libertatem
qum tutum servitium._ Il descendait de Stanislas Leszczynski,
dfenseur de Jean Huss au concile de Constance, et tait aeul du roi
Stanislas, depuis duc de Lorraine, et dont la fille, Maria
Leszczynski, pousa Louis XV, roi de France.]

Un homme contribua puissamment au succs de l'opposition dirige
contre le clerg; il a acquis une haute renomme dans l'histoire du
XVIe sicle, et il et rendu  son pays d'immenses services, si
l'clat de ses talents n'avait pas t terni par une inconcevable
violence de passion et par une absence totale de principes: je veux
parler de Stanislas Orzechowski, plus connu sous le nom latin
d'Orichovius[101].

[Note 101: Voyez Bayle, article _Orichovius_.]

Orzechowski naquit en 1513 dans le palatinat ou province de
Russie-Rouge ou Ruthnie (aujourd'hui la Galicie-Orientale). Il tudia
dans les Universits allemandes, et, pendant son sjour  Wittemberg,
il tait le favori de Luther et de Melanchton. Il visita ensuite Rome
et revint dans son pays en 1543, compltement gagn  la cause de la
Rforme. Mais, jugeant que cette dernire ne pouvait rien pour lui,
tandis que l'glise romaine disposait des honneurs et des richesses,
il prit les ordres et fut promu  la dignit de chanoine. Il ne tarda
pas cependant  exprimer ses vritables opinions et il se maria
publiquement. Excommuni et condamn aux chtiments les plus svres,
il fut si vigoureusement assist par l'influence de ses amis, que
personne n'osa mettre  excution le jugement rendu contre lui. Ses
crits et ses discours dans de nombreuses runions eurent une grande
part  l'affermissement de la libert religieuse, reconnue par la loi
de 1552. Avant cette date, Orzechowski s'tait rconcili avec Rome;
relev de l'excommunication, il avait invoqu la dcision du pape au
sujet de son mariage, dont on lui avait promis la confirmation; car
les vques voulaient  toute force enlever au parti de la Rforme un
crivain aussi puissant. Cependant le pape ajournait son jugement. Il
n'osait pas autoriser un prcdent aussi dangereux; en outre,
Orzechowski venait de perdre, par sa versatilit, l'influence
extraordinaire qu'il avait exerce sur le peuple, et il ne passait
plus pour un adversaire trs redoutable. Orzechowski vit bien que
Rome se jouait de lui et il recommena ses attaques plus vivement que
jamais[102]. Ses oeuvres furent mises  l'index, et on le dnona
comme un serviteur de Satan. Violemment excit par la perscution, il
redoubla d'invectives contre le pape Paul IV, et dans un crit adress
au roi, il fit observer qu'un vque catholique investi de la dignit
de snateur, tait ncessairement tratre  son pays, attendu qu'il
tait oblig de sacrifier les intrts de son souverain  ceux du
pape,--ayant prt serment d'abord au pape, puis au roi[103].

[Note 102: Afin de donner une ide de la violence de son style, je
citerai quelques passages des lettres qu'il adressa au pape Jules III:
 Saint-Pre, je vous en conjure, pour l'amour de Dieu et de notre
seigneur Jsus-Christ et des saints anges, lisez ce que je vous cris
et rendez-moi rponse! Ne rusez pas avec moi: je ne vous donnerai pas
d'argent, je ne veux avoir avec vous aucune affaire.... Ailleurs,
Orzechowski s'adresse ainsi au mme pontife: Sachez, Jules, sachez
bien  quel homme vous avez affaire,--non pas  un Italien, pas mme 
un Russe,--non pas  l'un de vos pauvres sujets, mais au citoyen d'un
royaume o le monarque lui-mme est tenu d'obir  la loi. Vous
pouvez, si cela vous plat, me condamner  mort; mais ce ne sera pas
tout. Le roi n'excutera pas votre sentence. La cause sera soumise 
la Dite. Vos Romains courbent leurs genoux devant vos domestiques:
ils flchissent le cou sous le joug honteux de vos scribes. Il n'en
est pas ainsi parmi nous. Le roi, notre seigneur, ne peut pas faire
tout ce qui lui plat; il doit faire ce que la loi prescrit. Il ne
dira pas, le jour o vous lui adresserez un signe de votre doigt, ou
lorsque vous ferez briller  ses yeux votre anneau: Stanislas
Orzechowski, le pape Jules dsire que vous alliez en exil: partez
donc! Non, je vous assure que le roi ne vous obira pas. Nos lois ne
lui permettent pas d'exiler ou d'emprisonner quiconque n'a pas t
condamn par le tribunal comptent. Tout ce que dit Orzechowski
touchant l'autorit royale et la libert des citoyens en Pologne tait
parfaitement exact, et je ne sache pas qu'aucun autre pays pt jouir 
cette poque d'un gal degr de libert.]

[Note 103: Le serment, dit Orzechowski en s'adressant au roi, dtruit
la libert des vques, qui ne sont plus que des espions pour la
nation et pour le souverain. Le haut clerg, qui s'est volontairement
soumis  cet esclavage, a conspir, par le fait, et s'est constitu en
tat de rvolte contre le pays. Ces conspirateurs ont sig dans vos
conseils, ils ont pi vos projets et les ont fait connatre  leur
matre tranger. Si vous vouliez, dans l'intrt public, arrter les
usurpations du pape, ils vous excommunieraient et exciteraient des
meutes sanglantes. Le pape a lch les moines, qui se sont abattus
sur votre royaume comme une nue de sauterelles. Voyez-les, conjurs
contre vous! comme ils sont nombreux et cruels! Contemplez abbayes,
couvents, chapitres, synodes! autant de ttes tonsures, autant de
ttes qui conspirent contre vous!]

Le clerg, pour lequel Orzechowski tait surtout dangereux  cause de
l'ascendant que la violence de son langage lui donnait sur les masses
populaires, dsirait vivement le rduire au silence pour le convertir
ensuite  la cause de l'glise catholique. La mort de la femme
d'Orzechowski fit disparatre le plus grand obstacle qui s'oppost 
sa rconciliation avec Rome. Le Rformiste de la veille se soumit
alors  la loi de l'glise qui pouvait rcompenser gnreusement ses
services. Il attaqua les Protestants avec une vivacit gale  celle
qu'il avait dploye contre Rome[104]. Il dfendit la suprmatie du
pape sur tous les souverains de la chrtient, et soutint cette cause
avec plus d'audace et de vigueur qu'on ne l'avait jamais fait[105].
Les doctrines qu'il dveloppa dans la vhmence de sa passion,
prsentent d'autant plus d'intrt qu'elles peuvent tre considres
comme l'expos fidle des principes qui auraient gouvern le monde si
l'glise romaine avait triomph. Il ne fit en dfinitive que
proclamer les opinions de cette glise, et le cardinal Hosius donna
son approbation complte  toutes ses propositions. Mais pourquoi
remonter au XVIe sicle? La doctrine qui reconnat la suprmatie du
pape sur les rois n'a-t-elle pas t dfendue de nos jours, comme elle
le fut par Orzechowski, et avec un style beaucoup plus remarquable,
par des crivains de premier mrite, tels que le comte de Maistre,
dans les _Soires de Saint-Ptersbourg_, et par l'abb de Lamennais?
Ce dernier, il est vrai, aprs avoir dfendu le despotisme politique
et spirituel, est pass  l'autre extrme avec une versatilit
semblable  celle d'Orzechowski, sinon par les mmes motifs d'intrt
personnel.

[Note 104: Ces abominables sauterelles d'Ariens, de Macdoniens,
d'Eutychens et de Nestoriens se sont abattues dans vos champs. Elles
croissent en nombre et se rpandent dans toute la Pologne et en
Lithuanie, grce  la ngligence des magistrats. Une bande insolente
allume l'incendie, dtruit les glises, mconnat les lois, corrompt
les moeurs, mprise l'autorit et ravale le gouvernement. Elle
renversera le trne. Il importe bien plus de vaincre les fureurs de
l'hrsie que l'ennemi moscovite!]

[Note 105: Orzechowski dit: Le roi n'est tabli que pour protger le
clerg. Le souverain-pontife a seul le droit de faire les rois, et,
ds lors, il a pleine autorit sur eux. La main d'un prtre est la
main de Jsus-Christ.... L'autorit de saint Pierre ne peut tre
subordonne  aucune autre; elle est suprieure  tout: elle ne paye
ni tributs ni taxes. La mission du prtre est suprieure  celle du
roi. Le roi est le sujet du clerg; le roi n'est rien sans le prtre.
Le pape a le droit d'enlever au roi sa couronne. Le prtre sert
l'autel, mais le roi sert le prtre et n'est que son ministre arm,
etc., etc. Orzechowski reprsentait l'tat sous la forme d'un
triangle, avec le clerg au sommet; le roi, ainsi que les nobles,
remplissaient le corps de ce triangle; le reste de la nation n'tait
rien. Il recommandait aux nobles de gouverner le peuple
paternellement.]

Orzechowski tait cependant un alli trop dangereux pour rendre 
l'glise romaine, dont la situation tait presque dsespre,
l'influence qu'elle avait perdue. Le roi Sigismond-Auguste, prince
clair et tolrant, montrait une vive prdilection pour les doctrines
des Rformistes. Les _Institutes_ de Calvin taient lues et commentes
devant lui par Lismanini, Italien fort instruit dont j'ai dj parl,
et il accueillait trs gracieusement les lettres que Calvin lui
adressait. Il tait entour de Protestants ou d'hommes qui dsiraient
la rforme de l'glise, tels que Franois Krasinski, qui avait t
lev avec lui, et qui, aprs avoir tudi sous Melanchton, tait
devenu vque de Cracovie. Les Rformistes espraient que le roi se
dclarerait contre Rome; mais ce qui arrtait surtout Sigismond,
c'taient les luttes intrieures qui dchiraient le Protestantisme. Il
voulait, toutefois, rformer l'glise en convoquant un synode
national. Ce voeu, partag par un grand nombre de personnages
considrables de la noblesse et mme du clerg, fut exprim par la
dite de 1552, renouvel par celle de 1555, les dputs ayant insist
sur la ncessit de runir un synode national, sous la prsidence du
roi lui-mme, pour rformer l'glise en prenant pour base les
Saintes-critures. On devait appeler au sein de cette assemble les
reprsentants de toutes les sectes religieuses du pays, ainsi que les
Rformateurs les plus clbres de l'Europe, Calvin, Beza, Melanchton
et Vergerius qui se trouvait alors en Pologne. Mais l'homme qui
inspirait le plus de confiance pour le succs de cette grande oeuvre,
tait Jean Laski, ou Lasco, qui avait acquis dj une haute rputation
en Allemagne et en Angleterre. Je crois devoir arrter l'attention de
mes lecteurs sur ce personnage minent.




CHAPITRE VII.

POLOGNE.

(Suite.)

     Jean A Laski ou Lasco; sa famille, ses travaux vangliques en
     Allemagne, en Angleterre et en Pologne. -- Arrive du nonce
     Lippomani, et ses intrigues. -- Synode catholique de Lowicz et
     meurtre juridique d'une jeune fille et de plusieurs Juifs,
     meurtre commis par ce synode  l'instigation de Lippomani. -- Le
     prince Radziwill le Noir; services qu'il a rendus  la cause de
     la Rforme.


La famille des Laski a produit, pendant le XVIe sicle, plusieurs
hommes illustres dans l'glise, dans la politique et dans les camps.
Jean Laski, archevque de Gniezno, chancelier de Pologne, publia en
1506 la premire collection des lois de ce pays, collection connue
sous le nom de _Statut de Laski_. Il avait trois neveux, qui tous
acquirent une rputation europenne. Stanislas rsida long-temps  la
cour du roi de France, Franois Ier, qu'il accompagna  la bataille de
Pavie et dont il partagea la captivit; puis il revint dans son pays
o il fut successivement revtu des plus hautes dignits. Jaroslav,
dont les talents extraordinaires et l'exprience militaire et
politique sont attests par les premiers crivains de l'poque, par
Paul Jovius, rasme, etc., est demeur surtout clbre par le rle
qu'il joua lors de l'intervention des Turcs en Hongrie et du sige de
Vienne en 1529[106]. Le troisime frre tait Jean Laski le
Rformiste. Il naquit en 1499; destin ds sa jeunesse  la carrire
de l'glise, il reut une excellente instruction et visita les
diffrents pays de l'Europe, o il se mit en relation avec les savants
les plus distingus de son temps. En 1524, il fut, en Suisse, prsent
 Zwingle, qui jeta dans son me les premiers doutes sur l'orthodoxie
de l'glise romaine. Il passa l'anne 1525  Ble avec rasme, chez
lequel il vivait et qui avait pour lui une admiration presque
enthousiaste. Laski fit voir le prix qu'il attachait  l'amiti
d'rasme, en subvenant  tous ses besoins avec autant de gnrosit
que de dlicatesse. Non-seulement il le remboursa trs largement de
toutes les dpenses occasionnes par son sjour, mais encore il lui
acheta sa bibliothque, dont il lui laissa la jouissance sa vie
durant[107]. Il est probable qu'il dut  rasme cette rare douceur de
caractre qui distingua tous ses actes.

[Note 106: Aprs la mort de Louis le Jagellon, roi de Hongrie, qui
prit  la bataille de Mohacz contre les Turcs, en 1525, et ne
laissait point de postrit, un parti puissant leva au trne Jean
Zapolya, wovode de Transylvanie. Celui-ci ne put se maintenir en
prsence de Ferdinand d'Autriche, qui avait t lu par le parti
oppos, et qui, ayant pous une soeur du dernier roi, lui succda en
Bohme, avec l'aide de son frre Charles-Quint. Zapolya se retira en
Pologne, o Jaroslav Laski lui proposa de le replacer sur le trne de
Hongrie en s'appuyant du secours des Turcs. Zapolya donna  Laski ses
pleins pouvoirs, et lui promit, en rcompense de ses services, la
principaut de Transylvanie. Laski se rendit donc  Constantinople: il
n'avait rien  offrir, et il avait tout  demander. Cependant, ses
ngociations furent si heureuses, que, le 20 fvrier 1528, deux mois
seulement aprs son arrive, il signa un trait d'alliance contre
l'Autriche avec le sultan Soliman, qui s'engageait  rendre  Zapolya
la couronne de Hongrie, sans autre condition que celle d'tre reconnu
comme le protecteur ou _le frre an_ du nouveau roi. Le succs de
l'ambassade de Laski fut d en grande parti  l'influence slave. Le
vizir et les principaux dignitaires de la Turquie taient des Slaves
de Bosnie, qui avaient embrass l'islamisme et taient devenus les
plus fidles sujets de la Porte, tout en conservant leur langue et un
vif attachement pour la nationalit slave. On parlait  la cour du
sultan le slave autant que le turc, et Laski put s'entretenir
librement avec le vizir et les ministres, qui le traitaient comme un
compatriote. Laski a laiss un journal de son voyage, et il cite les
paroles remarquables qui lui furent adresses par Mustapha-Pacha:
Nous sommes du mme peuple; vous tes Lekh[106-A], et je suis
Bosnien. Il est naturel que chacun prfre son pays  tout autre. Ces
paroles, dites par un Slave musulman, investi d'une haute fonction de
l'Empire turc,  un Polonais chrtien, prouvent la force des affinits
slaves et indiquent le parti que l'on pourrait tirer de ces
dispositions nationales.--Conformment au trait, une arme turque
rtablit Zapolya sur le trne de Hongrie, et vint mettre le sige
devant Vienne, qui fut sur le point d'tre prise. Cependant Zapolya
oublia ce qu'il devait  Laski, ou plutt il ne put supporter l'ide
d'tre  ce point son oblig. Au lieu de recevoir la principaut de
Transylvanie, Laski fut accus de conspiration et emprisonn.
L'influence de ses amis le fit remettre en libert: son innocence fut
proclame par lettres-patentes, et il reut en ddommagement des
sommes qu'il avait dpenses au service de Zapolya, les villes de
Kesmark et de Debreczyn. L'me fire de Laski ne pouvait tre apaise
par cet acte de justice pniblement arrach  l'ingratitude d'un roi
qui lui devait sa couronne. Il quitta le service de Zapolya et rsolut
de dfaire son propre ouvrage en dtrnant ce prince. Il se rendit, en
consquence, auprs de Ferdinand d'Autriche, qui accueillit  bras
ouvert un alli aussi prcieux. En 1540, lorsque Ferdinand runissait
une arme pour reconqurir la Hongrie, Laski fut envoy 
Constantinople pour empcher Soliman de secourir Zapolya. Son arrive
 la cour ottomane, dans un rle diamtralement oppos  celui qu'il
avait rempli douze annes auparavant, excita la colre et les soupons
du sultan, qui le fit emprisonner. Sa vie fut mme quelque temps en
pril; mais il russit  calmer Soliman, et rentra tout--fait en
grce. Il tomba malade  Constantinople et se retira en Pologne; il
mourut en 1542 des suites de cette maladie,  laquelle on a suppos
que le poison n'tait pas tranger. Son fils Albert, palatin de
Sieradz, visita l'Angleterre en 1583, et fut reu par la reine
lizabeth avec les marques de la plus haute distinction. On lui rendit
 Oxford les honneurs rservs d'ordinaire aux souverains. (Voyez
_Wood's History and antiquities of Oxford_, traduction anglaise, vol.
2, pag. 215-218.)]

[Note 106-A: Nom donn anciennement aux Polonais par les Russes et
adopt par les Turcs.]

[Note 107: rasme exprime dans ses lettres la plus vive admiration
pour les talents et le caractre de Laski. Il dit que, malgr son
grand ge, il tira grand profit de ses relations avec ce jeune savant.
Laski n'avait alors que vingt-six ans, et il tait dj connu des
personnages les plus minents de son poque: ainsi, dans une lettre
crite  Marguerite de Navarre, soeur de Franois Ier,  l'occasion de
la bataille de Pavie, rasme mentionne les lettres crites par cette
reine  Jean Laski, son hte. Il est probable que Laski fut connu de
la reine de Navarre par l'entremise de son frre Stanislas, qui tait
attach  la cour de Franois Ier.]

Laski retourna en Pologne en 1526; il inclinait dj vers le
Protestantisme: il resta toutefois fidle  l'glise tablie, dans
l'esprance que l'on pourrait la rformer sans rompre avec Rome; ce
fut dans cette pense qu'il engagea rasme  signaler avec de grands
mnagements, au roi de Pologne, la ncessit d'oprer quelques
rformes. Par l'influence de ses relations de famille, et par
l'ascendant de son propre mrite, Laski se serait certainement lev
aux premires dignits de l'glise polonaise; dj mme le roi l'avait
nomm vque de Cujavie. Mais il se prsenta devant le prince, et lui
dclara franchement que ses opinions religieuses ne lui permettaient
pas d'accepter cette marque de faveur. Ses scrupules furent respects;
il quitta son pays en 1540, rendit publique son adhsion aux principes
de l'glise protestante de Suisse, et se maria  Mayence (1540). Ses
connaissances tendues, son esprit lev, ses relations avec les
savants de son poque, lui acquirent une grande rputation parmi les
princes protestants, qui cherchrent  l'attirer dans leurs tats. Le
souverain de la Frise orientale, o la Rforme avait t introduite en
1528, dsira que Laski vnt complter cette grande oeuvre. Laski
hsita long-temps; il dsigna, pour le suppler, son ami Hardenberg;
enfin, cdant aux plus vives instances, il accepta, en 1543, la
mission qui lui tait propose, et fut nomm surintendant de toutes
les glises de la Frise. Il devait rencontrer d'immenses obstacles,
car il lui fallut lutter contre la rpugnance que l'on prouvait
encore  supprimer entirement les rites de la religion catholique,
contre la corruption du clerg, et surtout contre l'indiffrence de la
majeure partie du peuple en matire de religion.  force de zle et de
persvrance, il russit, aprs six ans de lutte,  extirper
compltement les racines du Papisme et  tablir dans le pays la
Religion protestante. Pendant ces six annes (sauf quelques
intervalles de dcouragement et de dgot), Laski abolit l'adoration
des images, amliora les rgles de la hirarchie et de la discipline,
organisa, selon les critures, la crmonie de la communion, et
composa une confession de foi; en un mot, il fut le vritable
fondateur du Protestantisme dans la Frise.

La confession de foi, crite par Laski, confirmait, au sujet de la
communion, la doctrine adopte par les rformateurs suisses et par
l'glise anglicane; aussi veilla-t-elle l'indignation violente des
Luthriens. Les docteurs de Hambourg et de Brunswick dirigrent contre
Laski les accusations les plus grossires, auxquelles celui-ci
rpondit par de solides arguments. Cependant,  partir de cette
poque, il se manifesta en Frise un mouvement marqu en faveur des
doctrines de Luther, et les chefs de ce nouveau parti annoncrent
hautement le projet d'appeler Melanchton. Le Rformateur polonais se
dcida alors  abandonner la direction des affaires religieuses en
Frise, et ne conserva que l'administration d'un temple  Emden.

En 1548, Laski fut instamment pri, par l'archevque Cranmer, de venir
se joindre en Angleterre  plusieurs hommes minents qui taient
chargs de complter la Rforme de l'glise. Cette invitation lui
tait adresse d'aprs les conseils de Pierre Martyr et de Turner.
Bien que Laski et encore en Frise de nombreux partisans et se vt
retenu par la reine, il rsolut de rpondre  l'appel de Cranmer.
Toutefois, comme il n'tait pas fix sur les principes qui devaient
servir de base  la Rforme de l'glise anglicane, il jugea prudent de
ne faire d'abord qu'une visite temporaire en Angleterre, afin
d'tudier le terrain. Il prit donc un cong et arriva en Angleterre au
mois de septembre 1548. Il demeura six mois  Lambeth avec
l'archevque Cranmer, dont il devint l'intime ami et dont les vues
s'accordrent compltement avec les siennes, tant sur le point de
doctrine que sur les questions de hirarchie et de discipline
ecclsiastique. Il retourna en Frise au mois d'aot 1548, et l'on peut
juger de l'impression favorable qu'il produisit en Angleterre, par les
louanges que lui dcerna Latimer, dans un sermon prch devant le roi
douard VI[108].

[Note 108: Latimer prpara la rception de Laski, dont il fit un grand
loge, dans l'un de ses sermons prononc devant le roi douard: Jean
Laski, disait-il, est venu en Angleterre; c'est un homme d'une haute
instruction, c'est un noble dans son pays. Il est parti: s'il nous a
quitts faute d'emploi, c'est un malheur. Je dsirerais que de tels
hommes demeurassent dans le royaume. Celui qui vous reoit me
reoit, a dit le Christ. Le roi s'honorerait donc en leur faisant
accueil et en les gardant en Angleterre. (_Strype's Memorials of
Cranmer_, page 236.)]

Laski retrouva sa congrgation dans une situation trs prilleuse, et
l'introduction de l'_Intrim_[109] dans la Frise hta son dpart. Il
visita plusieurs tats de l'Allemagne, et se rendit ensuite en
Angleterre, o il arriva au printemps de 1550.

[Note 109: On nomme ainsi le rglement ecclsiastique qui fut publi
par Charles-Quint aprs sa victoire sur les Protestants, et qui devait
demeurer en vigueur jusqu' la runion d'un concile gnral. Ce
rglement permettait aux Protestants de communier sous les deux
espces, mais il leur imposait les rites et les dogmes de l'glise
romaine. Il fut aboli par le trait de Passau en 1552.]

Laski fut nomm surintendant de la congrgation protestante trangre
tablie  Londres, et sa nomination fut signe par douard VI, le 23
juillet 1550, et rdige dans les termes les plus flatteurs. La
congrgation fut mise en possession de l'glise des Frres Augustins,
et d'une charte qui lui confrait tous les droits attribus aux
corporations. Elle se composait de Franais, d'Allemands, d'Italiens,
gnreusement accueillis par le gouvernement anglais. Le rle qu'elle
tait appele  jouer avait une grande importance, et sa cration fait
honneur au zle et aux vues claires de Cranmer, car elle contenait,
en quelque sorte, la semence destine  fconder la Rforme dans les
pays o ses membres avaient d s'exiler.

Laski eut beaucoup de peine  dfendre la libert de sa congrgation
contre les paroisses qui rclamaient frquemment son concours pour le
service des glises locales. En 1551, il fut attach  la commission
charge de rformer la loi ecclsiastique, et devint ainsi le collgue
de Latimer, Cheek, Taylor, Cox, Parker, Cook et Pierre Martyr. Il se
trouvait donc dans une position trs favorable pour soutenir les
trangers de distinction qui avaient t obligs de chercher refuge en
Angleterre. Dans une lettre qu'il lui adressa, Melanchton fit lui-mme
appel  son patronage.

La mort d'douard VI et l'avnement de Marie arrtrent les progrs de
la Rforme en Angleterre; toutefois, la congrgation de Laski put
quitter le pays sans tre inquite. Elle s'embarqua le 15 septembre
1553  Gravesend, en prsence d'une foule de Protestants anglais qui
invoquaient  genoux la protection divine en faveur des pieux
voyageurs. Une tempte spara la flottille, et le navire qui portait
Laski entra dans le port d'Elseneur. Le roi de Danemark accorda une
audience aux plerins et les couta avec bont; mais son chapelain,
Noviomagus, parvint  changer ses dispositions bienveillantes en
attaquant violemment, devant Laski lui-mme, la confession de Genve.
Laski fut profondment affect de ce procd du clerg danois, qui ne
se borna pas  insulter un homme malheureux, mais qui alla jusqu' lui
proposer d'abjurer son _hrsie_. La dfense qu'il soumit au roi
n'apaisa pas l'_odium theologicum_ des Luthriens; l'un d'eux,
Westphalus, appela _Martyrs du diable_ les disciples de Laski, tandis
qu'un autre, nomm Bugenhagius, dclara qu'ils ne devaient pas tre
considrs comme chrtiens. On leur signifia que le roi aimerait mieux
encore souffrir la prsence des Papistes dans ses tats, et ils durent
s'embarquer malgr la mauvaise saison. Les enfants de Laski obtinrent
seuls la permission d'attendre, pour partir, que le temps devnt plus
favorable.

 Lubeck,  Hambourg,  Rostock, la congrgation fut en butte aux
mmes sentiments de haine de la part des Luthriens, qui refusrent
mme de prendre connaissance de ses doctrines, et qui les condamnrent
sans l'entendre. Dantzick donna asile aux dbris de la congrgation;
quant  Laski, il fut accueilli avec respect dans la Frise, d'o il
crivit au roi de Danemarck une lettre de remontrances au sujet de la
rigueur immrite que ce prince avait dploye contre lui; bientt
aprs, l'illustre roi de Sude, Gustave Wasa, lui offrit une retraite
dans ses tats, en lui promettant une libert complte pour toute la
congrgation. Laski ne profita point de cette offre gnreuse; il
comptait sans doute s'tablir en Frise, o dj il avait servi avec
tant de succs la cause de la Rforme. Mais l'influence croissante du
Luthranisme et l'hostilit qu'il rencontra, le dterminrent  se
retirer  Francfort-sur-le-Mein, o il fonda une glise pour les
rfugis protestants de la Belgique.

Laski entretenait des relations suivies avec ses compatriotes, et
jouissait de l'estime du roi de Pologne, auquel il avait t vivement
recommand par douard VI. Il ne perdait jamais de vue la grande
mission qu'il se proposait d'accomplir, ds que l'occasion lui
permettrait de propager la Rforme dans son propre pays. Lorsqu'il
s'engagea au service de la Frise et de l'Angleterre, il se rserva
toujours expressment la facult de retourner en Pologne aussitt que
la situation des affaires religieuses pourrait l'y appeler utilement.

Pendant son sjour  Francfort, Laski s'occupa activement de runir
les deux glises protestantes, c'est--dire l'glise luthrienne et
l'glise rforme. Il y fut encourag par les lettres de
Sigismond-Auguste, qui avait fort  coeur cette fusion, considre par
lui comme un acheminement vers la conclusion des luttes religieuses
qui dchiraient le royaume. Laski prsenta donc au snat de Francfort
un mmoire dans lequel il prouvait qu'il n'y avait pas de raisons
suffisantes pour motiver la sparation des deux glises. Une
discussion sur cet important sujet devait avoir lieu le 22 mai 1556.
Le rsultat aurait-il t favorable? cela est plus que douteux. Le
docteur luthrien Brentius arrta la tentative projete, en demandant
que l'glise rforme signt la Confession d'Augsbourg. De l un trs
vif dbat qui, au lieu d'amener un rapprochement, ne fit qu'envenimer
la situation. Cependant Laski ne dsesprait pas; sur l'invitation du
duc de Hesse, il se rendit  Wittenberg pour s'entretenir avec
Melanchton. Bien qu'il ft trs honorablement accueilli, il ne put
obtenir la faveur d'une discussion officielle. Melanchton lui remit,
pour le roi de Pologne, une lettre  laquelle il annexa la Confession
d'Augsbourg, telle qu'il l'avait modifie, en promettant de plus
amples explications si le roi se dcidait  tablir la Rforme dans
ses tats.

Avant de retourner en Pologne, Laski publia une nouvelle dition du
livre dans lequel il rendait compte de la situation des glises
trangres  Londres, pendant son sjour en Angleterre et depuis son
dpart. Il ddia cette dition au roi, au snat et  toutes les
assembles locales. En outre, il fit connatre ses vues sur la
ncessit de rformer l'glise polonaise, et exposa les motifs qui le
poussaient  rejeter les doctrines et la hirarchie de Rome. Il
soutint que les critures seules taient la base de la doctrine
religieuse et de la discipline ecclsiastique;--que les traditions et
les vieilles coutumes ne devaient jouir d'aucune autorit;--que mme
le tmoignage des Pres de l'glise ne pouvait tre considr comme
dcisif, attendu qu'ils avaient souvent exprim des opinions trs
diverses, et qu'ils n'avaient jamais russi  constituer l'unit du
dogme;--que le plus sr moyen de lever tous les doutes tait de
remonter  la doctrine et  l'organisation de l'glise primitive;--que
la lettre des critures ne pouvait tre explique ni commente en
termes compltement trangers  leur esprit; et que sous ce rapport
les conciles et les thologiens avaient commis de graves erreurs.
Laski ajouta que le pape opposait au rtablissement du texte de la
Bible, de srieux obstacles qu'il tait indispensable de surmonter, et
que l'on avait dj fait un grand pas vers le but, puisque le roi
n'tait pas hostile  la Rforme, rclame par la majorit du pays.
Cette Rforme, toutefois, devait tre conduite avec beaucoup de
prudence, parce que tous ceux qui combattaient Rome n'taient pas
galement orthodoxes; il fallait prendre garde d'lever une nouvelle
tyrannie sur les ruines de l'ancienne, et en mme temps de favoriser
l'athisme par un excs d'indulgence. On ne s'entend pas encore, dit
Laski, sur le vrai sens de l'Eucharistie; supplions Dieu de nous
clairer. Nous ne recevons que par la foi le corps et le sang de
Notre-Seigneur; il n'y a point dans la communion de prsence relle.
Aprs avoir expos ses principes religieux, il fournit quelques
explications personnelles. Il rappela qu'il n'avait jamais t exil,
mais qu'il avait quitt son pays avec l'autorisation du feu roi, et
qu'il avait t, dans plusieurs tats, ministre de la foi chrtienne.

Laski tait le chef naturel du parti de la Rforme en Pologne:
l'admiration et les esprances des Protestants l'appelaient  cette
haute position, aussi bien que la haine et les calomnies des Papistes.
Il arriva en Pologne  la fin de 1556. Aussitt les vques, 
l'instigation du nonce Lippomani, se runirent pour dlibrer sur la
ligne de conduite qu'ils devaient adopter  l'gard de celui qu'ils
appelaient le bourreau de l'glise. Ils reprsentrent au roi les
prils dont il tait menac par le retour d'un homme qui n'avait
d'autre but que de semer le trouble; ils dirent que Laski rassemblait
des troupes pour dtruire les glises du diocse de Cracovie et
soulever le pays contre le roi. Mais ces observations ne produisirent
aucun effet. Laski fut nomm surintendant de toutes les glises
rformes de la Petite-Pologne. Sa science, sa moralit, ses relations
avec les familles les plus distingues, contriburent puissamment  la
propagation des doctrines de l'glise suisse parmi les classes
suprieures de la socit. Il avait constamment en vue la fusion de
toutes les sectes protestantes, et la fondation d'une glise nationale
rforme,  l'exemple de celle d'Angleterre, qui lui inspirait une
vive admiration et  laquelle il s'intressa jusqu' la fin de sa
vie[110]. Pour surcrot de difficults, il dut lutter trs vivement
contre l'apparition des doctrines anti-trinitaires. Il prit une part
active aux discussions des synodes et  la premire traduction
polonaise de la Bible. Il publia galement un grand nombre d'crits,
dont la plupart sont aujourd'hui perdus. Il mourut en 1560, et ne put
mener  fin ses vastes projets. Nous ne possdons malheureusement que
trs peu de renseignements sur les travaux qu'il accomplit en Pologne
 la fin de sa carrire, les prtres catholiques, et surtout les
Jsuites, ayant eu grand soin de dtruire tout ce qui se rattachait 
l'histoire du Protestantisme. Il faut ajouter que les descendants de
Laski se convertirent au Papisme, et que, ds lors, ils ont sans doute
essay de supprimer les crits de leur aeul, qu'ils considraient
comme hrtique[111].

[Note 110: Laski vivait encore  l'avnement d'lizabeth, et bien
qu'il ne ft pas retourn en Angleterre depuis la mort d'douard VI,
il entretint une correspondance suivie avec les principaux chefs de
l'glise anglicane et avec la reine elle-mme. Zanchy, professeur 
Strasbourg, lui crivait, en 1558 ou 1559, les lignes suivantes: Je
ne doute pas que vous n'ayez dj donn votre avis  la reine sur les
moyens de servir les intrts de la religion. Je ne saurais cependant
trop insister pour que vous lui criviez le plus souvent possible; car
je sais quelle est votre influence en Angleterre. Le moment est venu,
o les hommes tels que vous doivent soutenir la reine et l'entourer de
conseils pour venir en aide  l'glise chrtienne; si le royaume du
Christ s'tablit en Angleterre, ce rsultat sera trs profitable pour
les glises parses en Allemagne, en Pologne et dans les autres pays.
(Voyez _Strype's Memorials of Cranmer_, pages 238, 239.)]

[Note 111: Laski se maria deux fois; son second mariage eut lieu en
Angleterre. Il laissa neuf enfants, dont le plus distingu fut Samuel,
qui suivit avec honneur la carrire militaire et fut employ dans
plusieurs missions diplomatiques trs importantes. Laski dissipa, dans
la conception de ses projets, une immense fortune, et sa famille,
tombe dans l'oubli, embrassa la foi catholique. Il y a cependant, 
ce que je crois, une branche de cette famille qui est demeure fidle
au Protestantisme.]

Rome s'opposa de toutes ses forces  la convocation du synode national
conseill par Laski et mme par des Catholiques dsireux de former une
glise polonaise. Le pape Paul IV envoya en Pologne un de ses plus
habiles serviteurs, Lippomani, vque de Vrone, et il crivit au roi,
au snat, ainsi qu'aux membres les plus influents de la noblesse,
qu'il allait procder lui-mme aux rformes ncessaires, et qu'il
rtablirait l'unit de l'glise par la convocation d'un concile
gnral. Mais le clbre rformiste, Vergerio[112], dvoila le
mensonge d'une telle promesse. La lettre que le pape adressa au roi
est trs remarquable[113]; elle donne une juste ide des progrs
accomplis par le Protestantisme en Pologne, et elle prouverait au
besoin que les prtentions de la papaut ont toujours t invariables.

[Note 112: Voyez _M'Crie's Reformation in Italy_.]

[Note 113: Voici cette lettre: Si je suis bien inform, je dois
prouver la plus vive douleur, douter mme de votre salut et de celui
de votre royaume. Vous favorisez les hrtiques, vous assistez  leurs
sermons, vous conversez avec eux, vous les admettez  votre table;
vous recevez leurs lettres et vous leur crivez; vous souffrez que
leurs crits circulent avec votre approbation; vous ne prohibez point
les assembles, les conciliabules, les prches des hrtiques.
N'tes-vous point, par cette conduite, le soutien des rebelles et des
ennemis du Catholicisme, puisque vous les appuyez au lieu de les
combattre? Comment pouvez-vous, contrairement  votre serment et aux
lois de votre royaume, accorder aux infidles les premires dignits
de l'tat? Oui, vous entretenez, vous nourrissez, vous rpandez
l'hrsie par les faveurs que vous prodiguez aux hrtiques. Vous avez
nomm, sans attendre la sanction du Saint-Sige, l'vque de Chelm,
qui professe les doctrines les plus odieuses,  l'vch de Cujavie.
Le palatin de Vilna (le prince Radziwill), un hrtique, le soutien et
le chef de l'hrsie, est investi, par vous, des plus hautes dignits.
Il est chancelier de Lithuanie, palatin de Vilna, l'ami le plus intime
du roi; il est, pour ainsi dire, le rgent du royaume, et presque le
second roi. Vous avez dtruit la juridiction de l'glise et promulgu
un acte de la dite qui autorise chacun  choisir, selon son gr, ses
prdicateurs et son culte. C'est par vos ordres que Jean Laski et
Vergerius sont venus en Pologne; c'est sous votre autorisation que les
habitants d'Elbing et de Dantzick ont aboli la religion catholique
romaine! Si vous ne tenez pas compte de cet avertissement qu'ont
provoqu de tels scandales, je me verrai oblig de recourir  des
moyens plus efficaces. Vous devez changer de conduite. Ne prtez point
l'oreille  ceux qui veulent que vous vous rvoltiez contre l'glise
et contre la vraie religion; excutez les ordonnances de vos pieux
anctres; supprimez toutes les innovations qui ont t introduites
dans votre royaume; rendez aux glises leur juridiction, reprenez aux
hrtiques les glises dont ils se sont empars; chassez les
prdicateurs qui corrompent impunment les sentiments du peuple.
Pourquoi attendre un concile gnral, puisque vous avez en mains les
moyens d'extirper l'hrsie? Je vous le rpte, si notre avertissement
demeure sans effet, je serai oblig d'employer les moyens auxquels le
Saint-Sige ne recourt jamais en vain contre les rebelles endurcis.
Dieu nous est tmoin que nous n'avons nglig aucun effort; mais comme
nos lettres, nos ambassades, nos avertissements et nos prires auront
t striles, nous pousserons la rigueur aux dernires limites.
(Voyez _Raynaldus ad ann._, 1566.)]

La mission de Lippomani ne fut pas infructueuse. Le nonce ranima le
courage du clerg, accrut les hsitations du roi en l'assurant que
Rome accorderait les rformes reconnues ncessaires, et russit mme,
par ses intrigues,  semer la discorde dans le camp des Protestants.
Ds que l'on connut les conseils de violence qu'il avait donns au
roi, le pays tout entier se souleva contre lui avec tant d'ardeur que,
lorsqu'accompagn de sa suite, il fit son entre dans la chambre des
Dputs, lors de la dite de 1556, il fut apostroph d'un cri unanime:
_Salve progenies viperarum!_ (Salut, race des vipres!) Il runit 
Lowicz le clerg polonais, qui s'apitoya sur la situation de l'glise
et vota une foule de rsolutions destines  combattre l'hrsie. Ce
synode ne russit cependant pas  faire reconnatre sa juridiction.
Lutomirski, chanoine de Przemysl, cit  comparatre sous
l'inculpation d'hrsie, proclama publiquement ses opinions
protestantes; il arriva suivi de ses amis, portant tous une Bible,
c'est--dire l'arme la plus redoutable pour Rome. Le synode n'osa plus
poursuivre un antagoniste aussi hardi, et il ferma les portes de la
salle o il tait assembl.

Aprs cet chec, le clerg voulut prendre sa revanche sur une question
de sacrilge. Afin de russir plus srement, il choisit sa victime
dans les rangs infrieurs de la socit. Une pauvre jeune fille,
Dorothe Lazeka, fut accuse d'avoir drob une hostie aux moines
dominicains de Sochaczew[114], en feignant de recevoir la communion.
On disait qu'elle avait cach cette hostie sous ses vtements, et
qu'elle l'avait vendue aux Juifs d'un village voisin, moyennant trois
dollars et une robe brode de soie. L'hostie aurait alors t porte 
la synagogue, o, perce  coups d'pingle, elle aurait laiss
chapper du sang qui aurait t recueilli dans un vase. Les Juifs
essayrent vainement de dmontrer l'absurdit de cette fable, en
allguant que leur religion n'admettait pas le mystre de la
transsubstantiation, et que ds lors on ne pouvait les souponner
d'avoir soumis  une pareille preuve une hostie, qui n'tait pour eux
qu'un simple pain  cacheter. Le synode, sous l'influence de
Lippomani, les condamna, ainsi que la malheureuse jeune fille,  tre
brls vifs. Cette sentence inique ne pouvait tre excute sans
l'_exequatur_, ou l'autorisation du roi, et Sigismond-Auguste tait un
prince trop clair pour que l'on esprt d'obtenir sa sanction.
L'vque Przyrembski, vice-chancelier de Pologne, fit un rapport dans
lequel il supplia le roi de ne pas laisser impuni un crime aussi
horrible, commis contre la majest de Dieu. Myszkowski, grand
dignitaire de la couronne et protestant, fut si indign de ce rapport,
que la prsence seule du roi retint sa main prte  frapper le prlat.
Sigismond envoya au _staroste_ (gouverneur) de Sochaczew, l'ordre de
relcher les accuss; mais le vice-chancelier fabriqua un _exequatur_
auquel il apposa secrtement le sceau royal, et il transmit un ordre
d'excution. Inform de cette fourberie, le roi se hta d'expdier un
messager pour en prvenir les tristes effets. Il tait trop tard.
L'assassinat juridique tait accompli!

[Note 114: Petite ville situe entre Lowicz et Varsovie,  38 milles
anglais de cette capitale.]

Ce crime a t racont par les crivains protestants et par les
historiens catholiques. Raynaldus, qui a crit sous l'inspiration de
la cour de Rome, fait remarquer que ce miracle se produisit en Pologne
fort  propos pour confondre les hrtiques, qui demandaient la
communion sous les deux espces, et pour leur prouver que le corps, la
chair et le sang de J.-C. taient contenus dans chacune des deux
espces. Il serait superflu d'apprcier ici les rflexions de
l'historien catholique[115].

[Note 115: _Raynaldus ad annum. 1556_, vol. XII, p. 605.]

Cette atrocit souleva d'horreur toute la Pologne: la haine contre
Lippomani ne fit que s'accrotre. Le nonce fut attaqu par des
pamphlets, par des caricatures, etc.; sa vie fut mme en danger, et il
dut quitter le pays.

Parmi les actes de Lippomani, je signalerai encore l'essai qu'il tenta
pour convertir le prince Radziwill. Il lui crivit une lettre dans
laquelle il parut douter de son hrsie, et lui dclara qu'il serait
le plus parfait de tous les hommes s'il voulait servir fidlement la
vritable glise. Radziwill lui renvoya une rponse, rdige par
Vergerius, et pleine de rcriminations contre Rome. Ce personnage
minent mrite de fixer notre attention; car il contribua plus que
tout autre aux progrs de la Rforme polonaise.

Nicolas Radziwill, surnomm _le Noir_,  cause de son teint,
appartenait  une riche famille lithuanienne. Une instruction solide
et de nombreux voyages dvelopprent ses talents naturels.
Sigismond-Auguste ayant pous sa cousine, Barbe Radziwill, il se
trouva en relations intimes avec le roi, dont il gagna toute la
confiance. Il fut nomm chancelier de Lithuanie et palatin de Vilna:
il figura dans les affaires les plus importantes, et obtint, en
rcompense, la proprit d'immenses domaines. Il visita  plusieurs
reprises, en qualit d'ambassadeur, les cours de Charles-Quint et de
Ferdinand Ier, et reut de Charles-Quint le titre de prince de
l'Empire. Radziwill fut converti aux doctrines de la Rforme,  la
suite de ses rapports avec les Protestants de Prague, et, vers 1553,
il se rallia  la confession de Genve.  partir de ce moment, il se
voua tout entier aux intrts de sa nouvelle religion. L'influence
considrable et la popularit dont il jouissait en Lithuanie lui
permirent d'engager avec succs la lutte contre Rome. Le clerg ne put
rsister  un adversaire aussi redoutable; les prtres eux-mmes se
convertissaient avec tant d'ensemble, qu'il ne restait plus, dans le
diocse de Samogitie, que huit prtres catholiques. La noblesse
presque entire adopta le culte protestant. Radziwill btit  Vilna un
magnifique temple et un collge; il patrona par ses libralits les
hommes distingus de son parti; il fit traduire et imprimer  ses
frais (1564), la premire Bible protestante qui ait paru en Lithuanie,
ainsi qu'un grand nombre d'autres crits en faveur de la Rforme[116].
Il ft parvenu, sans aucun doute,  obtenir la conversion du roi;
malheureusement, il mourut en 1565, dans toute la force de l'ge. 
son lit de mort, il conjura son fils an, Nicolas-Christophe, de
demeurer fidle  la foi de son pre. Dj, lorsque son fils
s'approcha pour la premire fois de la sainte table, il lui avait
rappel, dans un discours loquent, qu'il allait hriter d'une immense
fortune, d'un nom illustre, d'une estime universelle; que tous ces
biens taient prissables, et qu'il devait surtout songer aux biens
solides qui procurent le salut ternel! La mort de Radziwill porta un
coup fatal  la cause du Protestantisme en Lithuanie, bien que ce
grand homme ft, jusqu' un certain point, remplac par son cousin,
Nicolas Radziwill, frre de la reine Barbe et surnomm Rufus, ou le
_Rouge_. Celui-ci commanda en chef les forces lithuaniennes, et se
distingua par ses talents militaires. Aprs la mort de son cousin, il
fut nomm palatin de Vilna, et protgea avec ardeur les temples et les
coles. Les descendants de Radziwill le Noir rentrrent tous au sein
de l'glise romaine, et leur ligne s'est perptue jusqu' nos jours;
mais ceux de Radziwill Rufus professrent le Protestantisme jusqu'
l'extinction de leur branche. J'aurai, dans la suite de cet ouvrage,
occasion de revenir sur cette famille.

[Note 116: Cette Bible, in-folio, est trs connue des collectionneurs
sous le nom de Bible de Radziwill. Le dernier duc de Sussex en
possdait un exemplaire magnifique qu'il avait pay 50 liv. sterl. Le
fils de Nicolas Radziwill tant devenu catholique, dpensa 5,000
ducats  racheter tous les exemplaires qu'il put trouver et qu'il fit
brler sur la place publique de Vilna. Radziwill avait ddi cette
Bible au roi, en l'engageant trs vivement  abjurer le Papisme. La
traduction fut confie  plusieurs savants polonais et trangers;
Laski, notamment, y prit part. Elle se distingue par la puret et
l'lgance du style.]




CHAPITRE VIII.

POLOGNE.

(Suite.)

     Demandes adresses au pape par le roi de Pologne. -- Projet de
     synode national combattu par les intrigues du cardinal
     Commendoni. -- Efforts des Protestants polonais pour oprer
     l'Union des Confessions Bohmienne, Genevoise et Luthrienne. --
     _Consensus_ de Sandomir. -- Dplorables consquences de la haine
     des Luthriens contre les autres confessions protestantes. --
     Origine et progrs des Anti-trinitaires ou Sociniens. --
     Situation prospre du Protestantisme et son influence sur le
     pays. -- Le cardinal Hosius. -- Introduction des Jsuites.


J'ai fait connatre l'indignation qu'prouvrent les membres de la
dite de 1557, lorsque Lippomani osa pntrer dans la salle de leurs
dlibrations. Si le roi avait t un homme de rsolution et de
caractre, il et, d'un seul coup, tabli l'indpendance spirituelle
de son royaume, en chargeant un synode national de la Rforme
ecclsiastique; car une grande partie du clerg dsirait vivement
cette mesure et n'attendait que le signal de l'autorit.
Malheureusement, Sigismond-Auguste, bien qu'il comprt la ncessit de
convoquer ce synode, tait trop irrsolu pour prendre un parti
dcisif. Il avait les meilleures intentions; il aimait sincrement son
pays; mais il ressemblait  tant d'autres qui, placs  la tte d'un
tat, obissent toujours  l'opinion publique ou plutt se laissent
entraner par le courant, au lieu de le diriger. Press par les
instances de la dite, il adopta un moyen-terme, et adressa au pape
Paul IV, au concile de Trente, une lettre par laquelle il formulait
les cinq demandes ci-aprs:

1 La facult de dire la messe dans la langue nationale;

2 La communion sous les deux espces;

3 Le mariage des prtres;

4 L'abolition des annates;

5 La convocation d'un concile national pour oprer la Rforme de
l'glise ainsi que la runion des diffrentes sectes.

Il est presque inutile d'ajouter que ces demandes furent repousses
par le pape[117].

[Note 117: Le pape prit connaissance de ces demandes avec un vif
sentiment de dpit, et il s'exprima  leur sujet avec la plus grande
vhmence. (_Histoire du Concile de Trente_, par Pietro Soave Polano
(Sarpi), traduite en anglais par sir Nathaniel Brent. Londres, 1626,
page 374).]

Cependant le parti protestant devenait, chaque jour, plus hardi, et, 
la dite de 1559, une tentative fut faite pour enlever aux vques la
dignit de snateurs, sur le motif que leur serment de fidlit au
pape tait en contradiction directe avec leurs devoirs envers le pays.
Ossolinski, auteur de cette proposition, lut publiquement la formule
du serment incrimin, il en expliqua les funestes tendances, et il
conclut en soutenant que, si les vques l'observaient fidlement, ils
devaient trahir l'tat. La motion ne fut pas adopte; on s'attendait 
une Rforme prochaine et gnrale de l'glise, et la dite de 1563
vota une rsolution qui prescrivait la convocation d'un synode
national reprsentant toutes les sectes de la Pologne. Cette mesure,
appuye par l'archevque-primat Uchanski, dont les opinions
rformistes taient bien connues, fut entrave par le clbre
diplomate romain, le cardinal Commendoni, qui avait dj dploy de
grands talents dans d'importantes ngociations, et, en particulier,
pendant sa mission en Angleterre (1553), o il aida de ses conseils la
reine Marie pour la restauration de la religion romaine.

Commendoni s'appliqua  persuader au roi que la convocation d'un
synode national, au lieu de rtablir la paix et l'union au sein de
l'glise polonaise, amnerait des dsordres politiques, et les
funestes dissensions qui agitaient alors le parti protestant,
donnrent un grand poids aux arguments du cardinal[118].

[Note 118: La biographie de Commendoni contient le rcit de cette
importante affaire qui, sans l'habilet du diplomate italien, aurait
entran la chute dfinitive de l'autorit romaine en Pologne: Les
chefs des hrtiques, c'est--dire les nobles les plus riches et les
plus influents tant  la cour que dans le pays, songrent  fortifier
leur parti, ds qu'ils virent que Commendoni agissait activement en
faveur de la cause catholique. Ils s'attachrent  provoquer la
runion d'un concile national, o ils auraient pu dcider les
questions religieuses conformment aux coutumes et aux intrts de
l'tat et sans la participation du pape. Ils disposaient d'un
archevque (Uchanski), auquel sa dignit donnait une gale influence
dans le snat et parmi le clerg, et qu'ils avaient sduit par leurs
promesses. Commendoni dcouvrit le projet ainsi que les intrigues
d'Uchanski et des hrtiques. Il rsolut d'abord de dissimuler ce
qu'il savait, ne voulant pas irriter un homme aussi considrable, qui
se serait dclar ouvertement pour les Protestants s'il avait pens
que ses desseins taient dcouverts. Uchanski tait d'autant plus 
craindre, que le roi paraissait trs dispos  assembler le clerg.
Commendoni employa toute son intelligence et toute son habilet 
combattre ces fcheuses dispositions; il ne cessa de reprsenter au
roi les prils que courait son autorit ainsi que la tranquillit
publique; il lui dit que les concessions faites aux hrtiques et aux
masses populaires entraneraient la perte successive de tous les
droits attachs  la couronne;--que si les lois, les ordonnances et
les prcdents suffisaient  peine  maintenir l'autorit royale,
cette autorit serait bien plus compromise ds que l'on semblerait
lgitimer les mauvaises intentions des Rformistes. Commendoni rappela
en outre que, deux ans auparavant, le roi de France, encore enfant,
avait t entran par la faiblesse de sa mre et par les funestes
conseils de ses ministres,  montrer la mme condescendance en
assistant au colloque de Poissy, comme s'il avait pu tre l'arbitre
des diffrends et des controverses de l'glise;--que cette assemble
avait t la source de grandes divisions et tait devenue comme une
trompette excitant le peuple  la rvolte;--que les disputes souleves
par elle, n'avaient contribu qu' envenimer la guerre civile.

Ce fut ainsi que Commendoni parvint  dissuader le roi d'assembler un
synode national. Ce prince aimait la tranquillit et ne craignait rien
tant que les troubles et les rvoltes dans ses tats. C'est pourquoi,
lorsque la question s'engagea au sein du snat, il arrta le dbat et
dclara qu'il n'avait point  intervenir dans les affaires de
l'glise. Un grand nombre d'vques et de snateurs dfendirent avec
zle, dans cette circonstance, la cause de la religion. (_Vie de
Commendoni_, par Gratiani).]

J'ai dit dj que les discussions intrieures du parti protestant
empchrent la cration d'une glise polonaise rforme; elles
produisirent galement le plus dplorable effet sur les dispositions
d'un grand nombre d'hommes influents qui, dgots de la violence avec
laquelle les Rformistes, au lieu de s'unir sur les larges bases de la
Bible, se querellaient sur des questions de dtail, retournrent 
l'glise catholique avec la certitude que celle-ci, malgr des erreurs
manifestes, devait les conduire plus srement au salut. Les
Catholiques ne manqurent pas de tirer parti de ces disputes et de les
signaler comme un chtiment du ciel, en disant que la Providence, afin
de prouver que les hrtiques ne proclamaient pas le Verbe de Dieu,
comme ils le prtendaient, mais seulement leurs propres impostures,
suscitait entre eux ces luttes interminables.

Les Protestants de la Pologne se partageaient entre trois confessions,
 savoir: 1 La confession bohmienne ou vaudoise, qui se rpandit
dans la Grande-Pologne; 2 la confession de Genve ou de Calvin,
dominante en Lithuanie et dans la Pologne du Sud, et  laquelle
appartenaient les principales familles polonaises; 3 la confession
luthrienne, qui prvalait surtout dans les villes habites par des
bourgeois d'origine allemande, et qui tait professe par quelques
grandes familles, telles que les Gorka, les Zborowski, etc. Il n'y
avait pas de diffrence entre les deux premires, si ce n'est que la
confession bohmienne admettait la succession apostolique de ses
vques, doctrine emprunte aux Vaudois d'Italie, ce qui lui fit
donner souvent le nom d'glise vaudoise. Aussi, ces deux confessions
purent-elles aisment conclure, en 1555, dans la ville de Kozminek,
un pacte d'union par lequel elles se dclaraient en communaut
spirituelle, tout en gardant leur hirarchie respective. Cette fusion
rpandit une joie trs vive parmi les rformateurs de l'Europe, dont
quelques-uns, entre autres Calvin, adressrent aux Protestants
polonais des lettres de flicitations.

Les glises unies entreprirent de s'allier galement avec les
Luthriens; c'tait une oeuvre difficile, attendu les diffrences de
dogmes qui existaient entre la confession d'Augsbourg et celle de
Genve, au sujet de l'Eucharistie. Un synode des glises bohmienne et
genevoise de Pologne, assembl en 1557 et prsid par Jean Laski,
invita les Luthriens  contracter l'union; mais ces avances
demeurrent sans effet, et les Luthriens continurent  accuser
d'hrsie l'glise bohmienne. Celle-ci cependant poursuivit son but,
et dlgua deux de ses ministres pour soumettre sa doctrine au
jugement des princes protestants d'Allemagne, ainsi qu'aux principaux
rformateurs de ce pays et de la Suisse. Elle parvint ainsi  obtenir
l'approbation du duc de Wurtemberg, du palatin du Rhin, de Calvin, de
Beza, de Viret, de Pierre Martyr, etc. De tels tmoignages apaisrent
momentanment le mauvais vouloir des Luthriens, qui se montrrent
moins rebelles aux ides de fusion; mais ces bonnes dispositions
furent neutralises par l'arrive de plusieurs missaires allemands et
par la prtention de diffrents docteurs luthriens, qui demandaient
que les autres glises protestantes souscrivissent  la confession
d'Augsbourg, et qui attaquaient, comme hrtique, la confession de
l'glise de Bohme. Ce fut pour ce motif que les Bohmiens envoyrent,
en 1568, une dputation  Wittemberg, afin de faire examiner leur
doctrine par la facult de thologie. L'approbation sans rserve qui
fut exprime par ce corps savant, produisit une impression favorable
sur les Luthriens qui,  partir de ce moment, cessrent d'attaquer
l'glise de Bohme.

L'anne 1569 fut marque par l'un des vnements les plus
considrables de l'histoire de mon pays, je veux parler de l'union
forme par la dite de Lublin entre la Lithuanie et la Pologne[119].
Les principaux nobles, qui appartenaient aux trois Confessions
protestantes de la Pologne, rsolurent de prparer l'union de leurs
glises et de l'accomplir l'anne suivante, esprant que
Sigismond-Auguste, qui avait souvent mis le voeu de voir cette fusion
s'accomplir, se dciderait enfin  embrasser le Protestantisme. Ils
voulaient, en mme temps, mettre fin au scandale caus par toutes ces
divisions intrieures qui compromettaient la cause de la Rforme. Le
synode s'assembla, en avril 1570, dans la ville de Sandomir: il se
composait des membres les plus influents de la noblesse, tels que les
palatins de Sandomir, de Cracovie, etc., ainsi que des principaux
ministres des diffrentes Confessions. Aprs de longs dbats, l'union
si dsire fut conclue et signe le 14 avril 1570[120].

[Note 119: Jusqu'alors la Lithuanie et la Pologne n'taient unies que
dans leur souverain, lequel tait hrditaire dans le premier de ces
pays, et lectif dans le second. En vertu de l'acte de 1569, le roi
rsigna ses droits hrditaires en Lithuanie et devint lectif pour
les deux pays, qui eurent galement un corps lgislatif commun, bien
que leur administration, leurs lois et leur arme demeurassent
distinctes. Cette situation dura, sauf de lgres modifications,
jusqu' la dissolution de la Pologne.]

[Note 120: Cette union, bien connue dans l'histoire de l'glise sous
le nom de _Consensus Sandomiriensis_, a t frquemment raconte. Les
relations les plus exactes se trouvent dans l'_Histoire du Consensus
de Sandomir_, par J. E. Jablonski, et dans l'_Histoire de l'glise de
Bohme en Pologne_, par F. Lukaszewicz (ces livres sont crits en
polonais). J'ai galement donn quelques dtails sur l'union de
Sandomir dans mon _Histoire de la Rforme en Pologne_, vol. I, chapitre
IX.]

Si cette union avait subsist, le Protestantisme n'aurait pas tard 
triompher dfinitivement en Pologne. Ce rsultat n'chappait pas 
l'attention des Papistes, qui recommencrent leur guerre d'pigrammes
et d'injures. Cependant ce ne fut point de l que vint le danger; si
l'union fut dissoute, il faut s'en prendre aux Protestants. Par le
fait, ce contrat tait atteint d'un vice radical, et il devait se
rompre de lui-mme sous les efforts qui avaient t tents pour
fondre, quant au point de dogme, des Confessions dont les doctrines
sur l'Eucharistie taient si diffrentes. Comment s'tonner que les
Luthriens, avec leur dogme de la _consubstantiation_, qui se
rapproche beaucoup plus de celui de la _transsubstantiation_ que de la
doctrine genevoise et bohmienne, aient plus souvent inclin vers
l'glise de Rome que vers les autres sectes protestantes? De nombreux
synodes essayrent vainement de conjurer la rupture du pacte de
Sandomir. Les plus violentes attaques vinrent du ministre luthrien de
Posen, Gericius, dont les Jsuites excitaient habilement
l'amour-propre, et d'un autre ministre de la mme Confession, Enoch,
qui, ne pouvant se plier  la discipline svre de l'glise de Bohme,
tait pass aux Luthriens. Ces deux hommes poussrent la violence de
leur hostilit au point de prtendre, dans leurs sermons, que l'on
devait prfrer le Papisme  l'union de Sandomir;--que tous les
Luthriens qui frquentaient les glises bohmiennes compromettaient
le salut de leurs mes,--et qu'il tait beaucoup plus criminel de se
rallier aux Bohmiens que de s'unir avec les Jsuites. Ces
dclamations causrent un immense scandale; nombre de Protestants,
encore incertains dans leur foi, se dgotrent, et abandonnant leurs
congrgations, retournrent sous le joug de l'ancienne glise.
L'exemple donn par de nobles familles, fut imit par le peuple. Il
et t beaucoup plus sage de choisir, pour base du pacte d'union, une
doctrine commune  toutes les Confessions protestantes, telle que le
salut par la foi, et de ne point toucher aux doctrines sur
l'Eucharistie, qui s'cartent trop les unes des autres pour se
rapprocher jamais. Au lieu de traiter les questions qui rentrent
surtout dans le domaine de la conscience individuelle, on aurait d se
concerter sur l'adoption de mesures pratiques destines  garantir la
libert de toutes les sectes et  organiser la dfense contre l'ennemi
commun; on aurait aisment atteint le but en tablissant un centre
d'action. Malheureusement, les choses ne se passrent pas ainsi, et
c'est l une des principales causes de la chute du Protestantisme en
Pologne.

L'hostilit des Luthriens, contre les autres Confessions, tait
assurment trs nuisible aux intrts de tous les Protestants; mais ce
fut de l'glise de Genve, dominante en Lithuanie et dans le Sud de la
Pologne, que vinrent les plus grands prils: je veux parler des
doctrines anti-trinitaires qui avaient pris naissance au sein d'une
socit secrte en 1546. Les crits de Servet avaient circul en
Pologne. Lelius Socin, qui visita ce pays en 1552, avait propag les
mmes opinions, de mme que Stancari, Italien trs instruit,
professeur d'hbreu  l'Universit de Cracovie; ce dernier affirmait
que la mdiation de N. S. Jsus-Christ avait eu lieu en vertu de sa
nature humaine, et non en vertu de son caractre divin. Le docteur
qui, le premier, rigea les opinions anti-trinitaires en corps de
doctrine, fut un certain Pierre Gonesius ou Goniondski. Aprs avoir
suivi les cours de plusieurs Universits trangres, il abandonna, en
Suisse, la foi romaine pour les ides anti-trinitaires. Il revint en
Pologne, o il passa d'abord pour un sectateur de la Confession de
Genve; mais, au synode de 1556, il se refusa  reconnatre la Trinit
telle qu'on l'expliquait, et il soutint l'existence de trois dieux
distincts, en attribuant au Pre seul le caractre vritable de la
divinit. Le synode, redoutant un nouveau schisme, envoya Gonesius 
Melanchton, qui essaya vainement de changer ses opinions. Au synode de
Brestz, en Lithuanie (1558), Gonesius lut un trait contre le baptme
des enfants, et il ajouta qu'il y avait encore d'autres erreurs que le
Papisme avait lgues  la Rforme. Le synode lui commanda le silence
sous peine d'excommunication; mais Gonesius refusa d'obir, et il
trouva un grand nombre d'adhrents, entre autres Jean Kiszka,
commandant en chef des troupes de la Lithuanie, noble, riche et
influent, qui favorisa la fondation d'glises o l'on prchait la
suprmatie du Pre sur le Fils. Ces doctrines, qui se rapprochaient
plus de celles d'Arius que des ides de Servet, n'taient qu'une
transition conduisant  la ngation complte de la Trinit et de la
divinit de Jsus-Christ. Gonesius compta bientt, au nombre de ses
disciples, des personnages minents appartenant  la noblesse et au
clerg. Les docteurs anti-trinitaires se divisrent sur plusieurs
points; mais l'ensemble de la doctrine se propagea trs rapidement, et
menaa des prils les plus srieux l'existence de l'glise rforme.
Ces prils s'accrurent par la mort de Jean Laski.

La Providence laissa au Protestantisme de vaillants champions qui
luttrent avec zle et courage contre le mal qui allait chaque jour
s'aggravant, et qui attaquait mme les esprits les plus clairs; mais
ils luttrent sans succs. La scission fut complte en 1562, et, en
1565, l'glise anti-trinitaire, ou, comme l'appelaient ses membres,
la jeune glise rforme de Pologne, se trouva entirement constitue.
Elle avait ses synodes, ses coles, son organisation; voici ses
principaux points de doctrine, tels qu'ils furent exposs dans sa
Confession, publie en 1574: Dieu a fait le Christ, c'est--dire le
prophte le plus parfait, le prtre le plus saint, le roi invincible,
par lequel il a cr le monde nouveau. Ce monde a t prch, tabli,
accompli par le Christ. Le Christ a amend l'ancien ordre de choses;
il a assur  ses lus la ville ternelle, afin qu'ils puissent croire
en lui, aprs Dieu. Le Saint-Esprit n'est pas Dieu, c'est un don que
le Pre a accord au Fils. La mme Confession interdisait le serment
ou les poursuites devant les tribunaux; les coupables devaient tre
rprimands, jamais perscuts ni punis. L'glise se rservait
seulement le droit d'expulser les prtres rfractaires. Le baptme
devait tre administr aux adultes et tre considr comme un emblme
de purification, changeant le vieil homme en homme du ciel.
L'Eucharistie tait explique dans le mme sens que par l'glise de
Genve. Malgr la publication de ce manifeste, il subsista toujours de
grandes divisions sur les questions de doctrine entre les
Anti-trinitaires, qui ne s'accordaient que sur un point: la
prminence du Pre sur le Fils; tandis que les uns soutenaient le
dogme d'Arius, les autres allaient jusqu' nier la divinit du Christ.
Ces doctrines reurent leur formule dfinitive du clbre Faustus
Socinus, dont le nom a t injustement donn  une secte qu'il n'avait
nullement fonde. Il arriva en Pologne en 1579, et s'tablit 
Cracovie, d'o, aprs un sjour de quatre ans, il alla s'tablir dans
un village appel Pavlikovic, qui appartenait  Cristophe Morsztyn,
dont il pousa, bientt aprs, la fille, lizabeth. Ce mariage, qui
l'allia aux premires familles de Pologne, prpara les voies 
l'influence extraordinaire qu'il exera dans les hautes classes de la
socit et sur les congrgations anti-trinitaires qui l'avaient
d'abord repouss. Socinus fut invit  assister  leur principale
runion, et il prit une grande part aux dbats. Ainsi, au synode de
Wengrow, en 1584, il russit  maintenir l'adoration de Jsus-Christ,
en affirmant que le rejet de cette doctrine aboutirait au judasme et
mme  l'athisme. Dans ce mme synode et dans celui de Chmielnik, il
fit repousser les opinions millnaires enseignes par plusieurs
Anti-trinitairiens. Enfin, son autorit fut compltement tablie en
1588, au synode de Brestz (Lithuanie) o, tranchant tous les
diffrends qui divisaient la nouvelle dite, il donna  celle-ci
l'unit et un corps de doctrine.

Socinus avait t plusieurs fois l'objet des perscutions des
Papistes, mais il n'en avait point souffert srieusement.  la fin, la
publication de son livre _De Jesu Christo servatore_, souleva de
violentes haines contre lui, et, pendant sa rsidence  Cracovie, une
bande de peuple, conduite par des lves de l'Universit, envahit sa
demeure, le maltraita, et l'et sans doute assassin sans
l'intervention des professeurs Wadowita et Goslicki et du recteur
Lelovita, tous trois Catholiques. Ces hommes gnreux ne parvinrent 
l'arracher aux fureurs de la populace qu'en s'exposant eux-mmes aux
plus graves prils. Socinus perdit, dans cette affaire, sa
bibliothque et ses manuscrits, parmi lesquels se trouvait un Trait
contre les athes. Il se rendit  Luklavic, village situ  9 milles
polonais de Cracovie, o s'tait tablie depuis quelque temps une
glise anti-trinitaire. Il habita la demeure d'Adam Blonski,
propritaire de ce village, et y demeura jusqu' sa mort arrive en
1607. Il laissa une fille appele Agns, qui pousa Wyszowaty, noble
lithuanien, et qui est la mre du clbre crivain de ce nom.

Aprs la mort de sa femme, qu'il aimait avec passion, son nergie et
sa rsignation dans l'infortune semblrent l'abandonner, et il resta
plusieurs mois sans pouvoir reprendre ses travaux. Vers le mme temps,
il perdit le revenu considrable de ses domaines de Toscane, qui
furent confisqus  la mort de son protecteur Franois de Mdicis, et
il dut avoir recours  la gnrosit de ses amis; mais il supporta
trs patiemment ce revers de fortune et conserva la douceur habituelle
de son caractre. Ses crits taient exempts de cette violence de
langage qui dshonore les discussions religieuses de cette poque. Ses
talents, son savoir immense, la sincrit vidente de son me et la
puret de ses intentions font vivement regretter qu'un tel homme se
soit mis au service de l'erreur et qu'il ait prch, avec tant de
succs, de dplorables doctrines dont il ne pouvait assurment prvoir
les fatales consquences!

Dj, du vivant de Socinus, ses disciples les plus ardents avaient
commenc  nier la rvlation; mais ses commentaires sur les critures
et sur le Nouveau-Testament le firent expulser de l'glise comme
infidle. Les ides rationalistes, dfendues par les Anti-trinitaires,
ne conviennent pas  l'esprit des Slaves, et si elles s'taient
produites un sicle plus tard, c'est--dire aprs le triomphe de la
Rforme, elles n'auraient eu qu'un trs petit nombre d'adhrents parmi
les savants et les docteurs, sans entraner la masse de la population.
Prches au milieu de la lutte qui se dbattait entre Rome et le
Protestantisme,  une poque o l'union du parti de la Rforme tait
plus que jamais indispensable, elles exercrent l'influence la plus
funeste. Leur hardiesse pouvanta les mes timores qui cherchrent un
refuge dans la tyrannie de l'glise romaine, habile  profiter des
circonstances qui la servaient avec tant d'-propos. L'archevque
Tillotson a reconnu que les Sociniens, tout en combattant avec succs
les innovations de l'glise de Rome, ont fourni les arguments les plus
solides contre la Rforme. De notre temps, le Rationalisme a produit
le mme effet sur les hommes les plus minents de l'Allemagne,
Stolberg, Werner, Frdric Schlegel, etc. Les doutes que faisaient
natre les doctrines de Socinus rendirent les Protestants fort
indiffrents aux distinctions qui existaient entre les glises
rformes et l'glise romaine. Ce fut l le principal motif de la
dcadence du Protestantisme en Pologne. Pouvait-on, en effet,
s'attendre  voir des esprits indcis sacrifier leurs intrts  une
confession religieuse, et s'exposer sans foi  la perscution? Aussi
devrons-nous rappeler plus loin comment Sigismond III parvint 
enlever tant de familles  la cause du Protestantisme, en rservant
aux Papistes les honneurs et les dignits et en perscutant les
partisans de la Rforme.

Les rgles de morale prescrites par les Anti-trinitaires taient trs
svres, car elles commandaient l'observance littrale des critures,
sans exception aucune. Les doctrines que Socinus lui-mme professa sur
la politique, et qu'il dveloppa dans sa lettre  Palologue,
imposaient l'obissance passive et la soumission absolue; elles
blmaient vivement la rvolte des Pays-Bas contre les Espagnols, ainsi
que la rsistance des Protestants franais contre leurs perscuteurs.
Bayle remarque avec raison que le langage de Socinus est plutt celui
d'un moine qui se serait propos d'avilir la Rforme, que celui d'un
rfugi italien. Cependant, ces principes n'taient point compltement
adopts par les Sociniens de Pologne, qui, aux synodes de 1596 et
1598, exploitrent, dans l'intrt de leur propre dfense, les
privilges que la constitution accordait  la noblesse. Les Sociniens
des classes infrieures critiqurent cet abandon partiel de la
doctrine, et, dans le synode de 1603, ils firent adopter une
rsolution, dclarant que les Chrtiens devaient quitter les rgions
exposes  l'invasion des hordes tartares plutt que de tuer ces
barbares en dfendant leurs foyers. Mais une rgle aussi contraire 
l'indpendance d'un pays expos, comme l'tait la Pologne,  de
continuelles invasions,--condamne par le sentiment national,--et, de
plus, contredite par l'exemple des premiers Chrtiens qui combattirent
vaillamment dans les lgions romaines,--une telle rgle ne pouvait
tre strictement observe par les Sociniens polonais, qui comptaient
dans leurs rangs des hommes vous  la carrire des armes.

Ce ne fut pas Socinus qui crivit le catchisme de la secte  laquelle
il a donn son nom; ce fut un Allemand tabli en Pologne, nomm
Smalcius, aid par un noble fort instruit, Moskorzewski. Ce catchisme
est le dveloppement de celui de 1574, et il est connu sous le nom de
Catchisme Racovien, parce qu'il fut publi  Racow, petite ville dans
le sud de la Pologne, o tait tablie une cole socinienne clbre
dans toute l'Europe. Il fut dit en polonais et en latin, et il en
parut une traduction anglaise  Amsterdam en 1652. Dans la mme anne,
le Parlement anglais, par un vote du 2 avril, dclara que le livre
intitul _Catechesis Ecclesiarum in Regno Poloni_, etc., communment
appel Catchisme Racovien, contenait des doctrines blasphmatoires,
errones et scandaleuses, et il ordonna en consquence, aux sheriffs
de Londres et de Middlesex, de saisir tous les exemplaires partout o
ils les pourraient trouver, et de les brler devant la Vieille Bourse
 Londres, et  New-Palace  Westminster. En 1819, M. Abraham Rees a
publi une nouvelle traduction anglaise, accompagne d'une notice
historique.

Les congrgations sociniennes, principalement composes de nobles et
de riches propritaires, ne furent jamais bien nombreuses; elles
avaient cependant plusieurs coles, notamment celle de Racow, qui
tait frquente par des lves de diverses sectes; elles produisirent
des crivains trs distingus sur les matires thologiques. La
collection appele _Bibliotheca fratrum polonorum_ est trs estime,
et elle est tudie par les Protestants de toutes les Confessions.

Lors du Consensus de Sandomir, c'est--dire en 1570, le Protestantisme
tait  l'apoge de sa prosprit. On ne saurait dire exactement quel
tait le nombre de ses temples. Le Jsuite Skarga, qui vivait  la fin
du XVIe sicle et au commencement du XVIIe, affirme que les
Protestants prirent aux Catholiques environ deux mille glises. Les
principales familles de Pologne avaient embrass le Protestantisme,
qu'elles abandonnrent ensuite en partie, dgotes par les divisions
de sectes et pouvantes par les ides anti-trinitaires[121]. Elles
avaient cr des coles ainsi que des imprimeries, d'o sortirent
non-seulement des crits de polmique, mais encore des oeuvres de
littrature et de science. La Rforme imprima, en effet,  toute la
nation, un mouvement intellectuel dont les rsultats furent
considrables. L'arme la plus puissante dont les Protestants de
Pologne firent usage pour attaquer le Papisme, fut la Bible elle-mme,
traduite et commente en langue nationale. De leur ct, les
Catholiques se dfendirent vigoureusement, et ces controverses
perptuelles obligrent les deux adversaires  se livrer  de fortes
tudes. La connaissance du latin tait dj trs rpandue, on y
joignit celle de l'hbreu et du grec. Les traductions de la Bible,
publies par les Protestants aussi bien que par les Catholiques, sont
des modles de puret et d'lgance; elles vont de pair avec les
autres produits du XVIe sicle, qui fut pour la Pologne le sicle
d'Auguste, et les crivains de nos jours les relisent avec fruit.

[Note 121: Voici les noms des principales familles qui embrassrent le
Protestantisme au XVIe sicle: Radziwill, Zamoyski, Potoki,
Leszczynski, Sapiha, Ostrorog, Olesniki, Sieninski, Szafranie,
Tenczynski, Ossolinski, Jordan, Zborowski, Gorka, Mieleki, Laski,
Chodkiewicz, Melsztinski, Dembinski, Bonar, Boratynski, Firley, Tarlo,
Lubomirski, Dzialynski, Sienlawski, Zaremba, Malachowski, Bninski,
Wielopolski, etc.]

Les publications de cette poque indiquent une tendance prononce en
faveur d'une rvision de la Constitution nationale, qui resserrait
dans des limites beaucoup trop restreintes le pouvoir excutif dont le
roi tait investi; et les nombreuses rformes accomplies par la dite
de 1564 avaient dj produit d'heureux rsultats. Cependant, les
dfauts de la Constitution polonaise taient largement compenss par
les avantages d'une libert qui n'avait pas encore dgnr en
licence. Il y avait en Pologne plus de libert religieuse qu'en aucun
autre pays d'Europe; on n'y connaissait pas la perscution; le
commerce et l'industrie offraient un champ  l'activit humaine; aussi
les trangers, chasss de leur pays pour leurs opinions religieuses,
affluaient-ils en Pologne. Il y avait  Cracovie,  Vilna,  Posen,
etc., des Congrgations protestantes franaises et italiennes; les
Congrgations cossaises taient galement trs nombreuses; la plus
florissante tait concentre  Kiydany, petite ville de Lithuanie
appartenant aux princes Radziwill. Parmi les principales familles
cossaises, on distinguait celle des Bonar, qui arriva en Pologne
avant la Rforme et qui adhra avec la plus vive ardeur aux principes
du Protestantisme. Aprs s'tre leve par les richesses et par les
talents de quelques-uns de ses membres aux plus hautes dignits de
l'tat, cette famille s'teignit dans le cours du XVIIe sicle. Il y a
aujourd'hui encore en Pologne plusieurs familles nobles d'origine
cossaise, les Haliburton, les Wilson, les Fergus, les Stuart, les
Hasler, les Watson, etc.; deux ministres cossais, Forsyth et Inglis,
ont compos des posies sacres. Le plus distingu de tous est sans
contredit le docteur John Johnstone, le plus remarquable peut-tre des
naturalistes du XVIIe sicle[122].

[Note 122: John Johnstone naquit, en 1603,  Szamotuly ou Sambter,
dans la Grande-Pologne. Son pre, Simon Johnstone, tait un ministre
protestant descendant des Johnstone de Craigbourne en cosse. John
tudia dans diverses coles de son pays; il alla, en 1622, en
Angleterre, puis en cosse, o il demeura jusqu'en 1625; de l, il
revint en Pologne. En 1625, il entreprit l'ducation de deux fils du
comte Kurzbach, et habita avec eux  Lissa. En 1628, il se rendit en
Allemagne, puis (1629)  Franeker, en Hollande, o il suivit les cours
de mdecine. Il se livra aux mmes tudes  Leyde,  Londres et 
Cambridge. De retour en Pologne, il devint le prcepteur de deux
jeunes nobles, Boguslav Leszczynski et Vladislav Dorohostayski, avec
lesquels il visita Leyde et Cambridge, o il reut le diplme de
docteur en mdecine; il parcourut d'autres contres de l'Europe et
rentra en Pologne vers la fin de 1636. L'anne suivante, il se maria,
perdit sa femme, se remaria en 1638, et eut, de cette seconde union,
plusieurs enfants. En 1642, les Universits de Francfort-sur-l'Oder et
de Leyde lui offrirent leurs chaires de mdecine; il refusa, prfrant
vivre dans son pays, et rsida  Lissa, en qualit de mdecin de son
lve Boguslav Leszczynski. Les guerres de 1655  1660 le forcrent 
quitter la Pologne; il se retira en Silsie, prs de Liegnitz, o il
habita jusqu' sa mort, arrive en 1675. Son corps fut enseveli 
Lissa. Voici les titres de ses principaux ouvrages:--_Thaumatographia
naturalis in X classes divisa_, Amsterdam, 1632, 1633, 1661 et
1666;--_Historia universalis, civilis et ecclesiastica, ab orbe
condito ad 1633_, Leyde, 1633 et 1638, Amsterdam, 1644, Francfort,
1672;--_De natur constanti, etc._, Amsterdam, 1632, traduit en
anglais sous ce titre: _the History of the constancy of nature, etc._,
Londres, 1657;--_Systema Dendrologicum_, Lissa, 1646;--_Historia
naturalis de Piscibus et Cetis_, Francfort, 1646;--_De quadrupedibus,
avibus, piscibus, insectis et serpentibus_, Francfort, 1650, 2 vol.
Cette dition est trs estime,  cause des planches excutes par le
clbre Merian.--_Idea medicin universa pratic_, Amsterdam, 1652,
1664, Leyde, 1655;--_Historia naturalis de Insectis_, Francfort,
1653;--_Historia natur. animal. cum figuris_, 1657, etc., etc. Le
grand nombre de ces ouvrages, qui eurent, de leur temps, une trs
haute rputation, prouve le mrite extraordinaire de John Johnstone.]

Il semble, en vrit, qu'il y ait entre l'cosse et la Pologne un lien
mystrieux. Si, dans le pass, les cossais ont trouv en Pologne une
seconde patrie, n'est-ce pas de l'cosse que sont partis, de nos
jours, les accents les plus gnreux en faveur de notre nationalit?
L'illustre pote, Thomas Campbell, n'a-t-il pas chant en vers
immortels les grandes et tristes destines de la Sarmatie? Et  ce
nom, comment ne pas ajouter celui de cet homme au coeur si noble, qui
s'est toujours montr le dfenseur si ardent de la cause polonaise, le
nom de lord Dudley Stuart?

Malgr ses dissensions intrieures, le Protestantisme de Pologne se
trouvait dans une situation trs favorable; il avait pour lui la
majorit des nobles, tandis que plusieurs familles puissantes et la
masse de la population, dans les provinces de l'est, appartenaient 
l'glise grecque, aussi hostile au Catholicisme qu'aux Protestants.
J'ai dj dit que le primat de Pologne inclinait fortement vers les
doctrines de la Rforme; il en tait de mme d'un grand nombre de
prlats et de prtres, qui taient disposs  concourir  la fondation
d'une glise nationale rforme, mais qui taient loigns du
Protestantisme par les divisions peu difiantes de tant de sectes. La
plupart des membres laques du snat polonais taient ou Protestants
ou partisans de l'glise grecque. Enfin, le roi donna une preuve
marque de ses prfrences pour la Rforme, en appelant au snat
l'vque catholique Pa, qui tait devenu protestant. Ainsi l'glise
romaine en Pologne tait sur le bord de l'abme: elle ne fut sauve
que par l'un de ces puissants caractres qui apparaissent parfois dans
l'histoire pour hter ou pour arrter pendant des sicles la marche
des vnements. Je veux parler d'Hosius, que l'on a eu raison
d'appeler le grand cardinal.

Stanislas Hosen (en latin Hosius) naquit  Cracovie, en 1504, d'une
famille allemande enrichie par le commerce. Il fut lev en Pologne;
mais il complta ses tudes  Padoue, o il se lia intimement avec le
clbre prlat anglais Reginald de la Pole (cardinal Polus). De Padoue
il se rendit  Bologne, o il prit le grade de docteur en droit sous
la direction de Buoncompagni, qui plus tard devint pape sous le nom de
Grgoire XIII. Revenu en Pologne, il fut recommand par l'vque de
Cracovie, Tomiki,  la reine Bona Sforza, qui lui procura un
avancement rapide. Le roi Sigismond Ier lui confia les affaires de la
Prusse polonaise et le nomma chanoine de Cracovie. Hosius se distingua
bientt par son hostilit contre les Protestants; toutefois, il ne les
combattit pas d'abord directement, imitant, selon l'expression de son
biographe (Rescius), la prudence du serpent, il les fit attaquer par
d'autres prdicateurs. Il fut appel  l'vch de Culm, et s'acquitta
avec talent de missions importantes auprs de l'empereur Charles-Quint
et de son frre Ferdinand. Devenu vque d'Ermeland, et, par
consquent, chef de l'glise dans la Prusse polonaise, il opposa
vainement son influence aux progrs de la Rforme de Luther, 
laquelle se convertirent rapidement la plupart des habitants. Son
activit tenait du prodige; il dictait  la fois  plusieurs
secrtaires; pendant ses repas, il traitait souvent les affaires les
plus difficiles, expdiait sa correspondance ou coutait la lecture de
quelque livre nouveau; il se mettait ainsi au courant de tous les
vnements de son poque, et de toutes les opinions exprimes par les
rformateurs qu'il combattait. Il s'adressait continuellement au roi,
aux nobles, au clerg; il assistait aux dites, aux runions
provinciales, aux synodes, aux chapitres, etc., et en mme temps il
composait une foule d'ouvrages qui l'ont lev au rang des premiers
crivains de son glise, et qui ont t traduits dans les principales
langues de l'Europe[123]. Il crivait avec une gale habilet en
latin, en polonais et en allemand, et il savait adapter son style au
caractre de ses lecteurs. Ainsi, ses ouvrages latins nous montrent le
thologien profond, rudit et subtil; en allemand, il imite avec
succs la vigueur et la rudesse du style de Luther, et en polonais il
prend une forme lgre, presque plaisante, et conforme au got et au
caractre de ses concitoyens. Hosius tudiait particulirement la
polmique des crivains appartenant aux diffrentes Confessions
protestantes, et il sut merveilleusement tirer parti de leurs
arguments contradictoires. Il ne se faisait aucun scrupule de
conseiller la rpression la plus violente contre les hrtiques, et,
sur ce point, il professa ouvertement ses principes dans une lettre
qu'il adressait au cardinal de Lorraine (Guise) pour le fliciter du
meurtre de Coligny, et pour remercier Dieu du massacre de la
Saint-Barthlemy. Il n'hsitait pas  dclarer que ces nouvelles
l'avaient rempli de joie et qu'il invoquait en faveur de la Pologne un
semblable bienfait[124].

[Note 123: Voici les titres des principaux crits d'Hosius: _Confessio
catholic fidei christian, vel potius explicatio confessionis 
patribus facta in synodo provinciali qu habita est Petricovi, ann.
1551_, Mayence, 1551. (Rescius dit que cet ouvrage a eu trente-deux
ditions en diverses langues du vivant d'Hosius).--_De expresso verbo
Dei_, 1567.--_Propugnatio christian catholicque doctrin_, Anvers,
1559.--_Confutatio prolegomenon Brentii_, Anvers, 1565.--_De
communione sub utrque specie._ _De sacerdotum conjugio._ _De Miss
vulgari lingua celebranda_, etc. La meilleure dition de ces divers
ouvrages est celle de Cologne, 1584. La vie d'Hosius, crite par
Rescius (Reszka), a t publie  Rome en 1587.]

[Note 124: Voyez dans les crits d'Hosius, _Epistola Carolo cardinali
Lotharingo_, etc., _Sublacio, 4 septembris 1572_.]

Et cependant ce prlat, qui se laissait aller  de si odieux
sentiments, possdait  tous autres gards les plus nobles qualits;
sans partager l'exagration de Bayle, qui le considre comme le plus
grand homme que la Pologne ait jamais produit, on doit reconnatre
qu'Hosius se distinguait autant par l'lvation de ses talents que par
l'minence de ses vertus. Aussi, n'est-ce point  lui qu'il convient
d'imputer les fautes qu'il a commises, mais aux principes de l'glise
qu'il dfendait. Sa passion tait si vive, que, dans l'un de ses
crits de polmique, il dclara que, dpourvues de leur caractre
sacr, les critures n'auraient point  ses yeux plus de valeur que
les fables d'sope[125]. Il fut cr cardinal, en 1561, par le pape
Pie IV, et il prsida le concile de Trente. Nomm grand-pnitentiaire
de l'glise, il passa les dernires annes de sa vie  Rome, o il
mourut en 1579,  l'ge de soixante-dix-huit ans.

[Note 125: Voyez _Bayle_, art. _Hosius_.]

En politique comme en religion, Hosius dfendait nergiquement les
doctrines de Rome; il soutenait que les sujets n'avaient aucun droit,
et qu'ils devaient une obissance aveugle  leur souverain. De mme
qu'un grand nombre d'crivains catholiques, il attribuait les
innovations politiques aux doctrines de la Rforme; il affirmait que
les peuples se rvoltaient parce qu'ils lisaient les critures, et il
rprimandait surtout les femmes qui lisaient la Bible.

Malgr sa profonde instruction, Hosius ne put se soustraire au prjug
qui, dans la pratique du Catholicisme, reprsentait la mortification
comme agrable  Dieu; il se soumettait  de rudes flagellations et se
frappait jusqu'au sang avec une ferveur gale  celle qu'il et
dploye contre les ennemis du pape.

Telle fut la vie de cet homme clbre qui, voyant chouer tous ses
efforts pour combattre la Rforme en Pologne, adopta une politique qui
lui valut l'ternelle reconnaissance de Rome et la maldiction de sa
patrie. Hosius appela  son aide le nouvel ordre des Jsuites, qui,
par son admirable organisation, par son zle, par son activit peu
scrupuleuse sur le choix des moyens, russit  prserver le
Catholicisme d'une ruine imminente dans toute l'Europe, et mme  le
rtablir triomphant dans des contres o il avait t dj vaincu.

Ds 1558, l'ordre des Jsuites envoya en Pologne un de ses membres nomm
Canisius, pour tudier la situation du pays. Canisius dclara que la
Pologne tait profondment atteinte par l'hrsie, et il attribuait ce
fait  l'loignement que le roi manifestait pour toute mesure
sanguinaire destine  rprimer le Protestantisme. Il s'entretint, avec
les principaux chefs du clerg catholique, au sujet de l'tablissement
des Jsuites en Pologne; mais il revint de sa mission sans avoir obtenu
aucun rsultat positif. En 1564, Hosius,  son retour du concile de
Trente, remarqua les progrs du Protestantisme dans son diocse; il
s'adressa  l'illustre gnral des Jsuites, Lainez, et le pria de lui
envoyer quelques membres de son ordre. Lainez lui expdia immdiatement
des Jsuites de Rome et d'Allemagne. Hosius logea ses nouveaux htes 
Braunsberg, petite ville de son diocse, et dota richement cette
Congrgation naissante, dont le but tait de se rpandre dans toute la
Pologne. En 1561, on essaya d'introduire les Jsuites  Elbing; mais la
population protestante de cette ville montra une opposition si vive,
qu'Hosius fut oblig d'abandonner son projet. Les progrs des Jsuites
furent d'abord trs lents; ce ne fut que six ans aprs leur arrive en
Pologne, que l'vque de Posen, cdant aux instances du lgat, les
accueillit dans cette ville, leur fit donner l'une des principales
glises, ainsi que deux hpitaux et une cole, les dota d'un fonds de
terre et leur abandonna sa bibliothque. Les Jsuites gagnrent ensuite
la faveur de la princesse Anne, soeur du roi Sigismond-Auguste. Plus
tard, le primat Uchanski, qui, par la mort de Sigismond-Auguste, voyait
s'vanouir les chances du Protestantisme, qu'il avait paru dispos 
adopter, voulut se rconcilier avec Rome en dployant le plus grand zle
pour les intrts catholiques, et il s'rigea en protecteur de l'ordre
des Jsuites. Son exemple fut suivi par plusieurs vques. Je dcrirai
ailleurs le nombre et l'influence des Jsuites, lorsque j'aurai 
retracer les intrigues incessantes  l'aide desquelles cet ordre parvint
 dtruire en Pologne le parti anti-papiste, sacrifiant ainsi  la
domination de Rome la prosprit nationale et les plus chers intrts
du pays.




CHAPITRE IX.

POLOGNE.

(Suite).

     Situation de la Pologne  la mort de Sigismond-Auguste. -- Les
     intrigues du cardinal Commendoni et l'hostilit des Luthriens
     contre la Confession de Genve, empchent la nomination d'un
     candidat protestant au trne de Pologne. -- Projet, suggr par
     Coligny, de donner la couronne  un prince franais. -- Parfaite
     galit de droits accorde par la confdration de 1573  toutes
     les sectes chrtiennes. -- Patriotisme dploy  cette occasion
     par Franois Krasinski, vque de Cracovie. -- Effet produit en
     Pologne par le massacre de la Saint-Barthlemy. -- Aspect de la
     dite lectorale, dcrit par un Franais. -- lection de Henri de
     Valois et concessions obtenues par les Protestants polonais en
     faveur de leurs coreligionnaires de France. -- Arrive  Paris de
     l'ambassade polonaise, et son influence sur le sort des
     Protestants franais. -- Tentatives faites dans le but d'empcher
     le nouveau roi de confirmer, dans son serment, les droits des
     Protestants. -- Henri est forc, par ces derniers, de confirmer
     leurs droits lors de son couronnement. -- Fuite de Henri et
     lection de tienne Batory. -- Conversion soudaine de ce prince 
     l'glise de Rome, sous l'influence de l'vque Solikowski. -- Les
     Jsuites se concilient ses faveurs en affectant de protger les
     lettres et les sciences.


Sigismond-Auguste, dont les tendances inspiraient aux Protestants
l'espoir d'une Rforme prochaine, mourut en 1571 sans laisser de
postrit, et, avec lui, s'teignit la dynastie jagellonne, qui avait
occup le trne pendant deux sicles (1386-1572). La Pologne se trouva
alors dans une situation trs critique; car il fallait procder  une
lection, formalit qui n'avait exist qu'en thorie, tant que la
dynastie des Jagellons avait pu fournir des souverains. La division
des partis religieux augmentait les difficults, les Protestants et
les Catholiques s'attachant, avec une ardeur gale,  donner la
couronne  un candidat qui partaget leur croyance. Les Catholiques
avaient commenc leurs intrigues avant la mort de Sigismond-Auguste,
et ils avaient trouv un chef habile dans le cardinal Commendoni, qui
connaissait dj la Pologne et qui tait revenu dans ce pays afin de
pousser  la guerre contre les Turcs. Commendoni voulait lever au
trne l'archiduc Ernest, fils de l'empereur Maximilien II, et, dans ce
but, il proposa  plusieurs nobles catholiques le plan suivant: on
devait d'abord lire grand-duc de Lithuanie l'archiduc Ernest, qui
aurait ensuite lev une arme de 24,000 hommes, pour contraindre, en
cas de besoin, la Pologne  suivre l'exemple du grand-duch.

Aprs s'tre concert avec le parti papiste, Commendoni s'effora de
diviser et d'affaiblir les Protestants, dont le chef tait Jean
Firley, palatin de Cracovie et grand-marchal de Pologne[126].
Celui-ci dirigeait les sectateurs de la Confession de Genve, et, en
sa qualit de grand-marchal, il tait le premier dignitaire de
l'tat: sa haute position, sa popularit, son influence, faisaient
supposer qu'il aspirait lui-mme  la couronne et qu'il avait de
fortes chances de succs. Un sentiment d'inimiti personnelle,
peut-tre mme la crainte d'assurer le triomphe de la Confession de
Genve, dtermina la puissante famille luthrienne des Zborowski 
s'opposer  Firley; par les mmes motifs, les Gorka, autre famille
luthrienne trs influente, s'unit aux Zborowski. Commendoni profita
de ces divisions. Il sut, de plus, en se servant habilement d'Andr
Zborowski, demeur seul de sa famille fidle  la foi romaine,
envenimer les sentiments de jalousie dont Firley tait l'objet, et il
amena les Zborowski  abandonner l'intrt du parti protestant et  se
rallier au candidat catholique. Il informa alors l'empereur du succs
de ses manoeuvres, et le pria de lui envoyer de l'argent et de faire
avancer ses troupes vers la frontire de Pologne. Il assura que
l'archiduc pourrait ainsi, avec l'aide des Papistes, obtenir le trne
sans souscrire  aucune condition qui ft de nature  restreindre son
autorit et en dpit de tous les efforts des Protestants[127]. Cet
odieux complot, qui aurait plong le pays dans les horreurs de la
guerre civile sans assurer la couronne sur la tte de l'archiduc, fut
djou par la prudence et la modration de l'empereur lui-mme, qui,
malgr son dsir de placer son fils sur le trne de Pologne, comprit
l'impossibilit de russir par la trahison et la violence, et qui
prfra recourir aux ngociations.

[Note 126: Le grand-marchal avait la direction suprme du pouvoir
excutif.]

[Note 127: Les dbats de ce complot ont t dcrits par le secrtaire
de Commendoni. (Voir _Vie de Commendoni_, par Gratiani, livre IV, c.
III).]

L'influence acquise  la cour de France par Coligny et le parti
protestant,  la suite de la paix de Saint-Germain, en 1570, exera
une grande influence dans les relations de la France avec les
puissances trangres et particulirement avec la Pologne. Coligny
avait conu le projet d'abaisser le Papisme en s'attaquant surtout 
l'Espagne, et il voulait runir les Protestants, jusqu'alors si
diviss, pour ne former qu'un centre d'action et assurer le succs de
sa cause dans toute l'Europe. Coligny comprit que l'alliance politique
et religieuse de la France et de la Pologne servirait merveilleusement
ses combinaisons et pourrait porter le coup de mort  la domination
de Rome et de la maison d'Autriche. Il conseilla donc  la cour de
France de faire tous ses efforts pour placer Henri de Valois, duc
d'Anjou, sur le trne de Pologne, et Catherine de Mdicis saisit
avidement une occasion si favorable  l'ambition de son fils. Ce plan
avait t prpar du vivant de Sigismond-Auguste, et un ambassadeur,
nomm Balagny, fut envoy en Pologne, sous le prtexte de demander
pour le duc d'Anjou la main de la princesse Anne, soeur de Sigismond,
mais en ralit pour tudier de prs la situation du pays.

Plusieurs assembles provinciales, ainsi qu'une assemble gnrale des
tats de la Pologne, prirent les mesures ncessaires pour maintenir la
tranquillit publique pendant l'interrgne. Les affaires de l'tat
furent administres par le grand-marchal, au nom du primat et du
snat. La dite de convocation[128] se runit  Varsovie au mois de
janvier 1573. Le clerg catholique ne songea plus  triompher des
Anti-Papistes, il dut se rsigner  dfendre ses positions.
Karnkowski, vque de Cujavie, proposa une loi qui devait assurer 
toutes les sectes chrtiennes de la Pologne, une parfaite galit de
droits. Son but tait de garantir ainsi les privilges et les liberts
des vques catholiques. Il demandait cependant qu'on supprimt
l'obligation impose aux propritaires, patrons des paroisses, de ne
confrer les bnfices qu'aux prtres catholiques romains. Mais
l'influence de Commendoni opra un changement complet dans l'opinion
des vques, qui se mirent  protester contre la mesure propose par
un de leurs collgues, et refusrent de la signer. Un seul fit
exception: ce fut Franois Krasinski, vque de Cracovie et
vice-chancelier de Pologne; plaant les intrts de son pays au-dessus
des intrts de Rome, il signa l'acte, qui fut accept dfinitivement
par la dite, le 6 janvier 1573. Son patriotisme lui attira les plus
vives censures de Rome, et Commendoni le considra comme suspect, au
point de vue de l'orthodoxie, et comme entirement dvou 
Firley[129]. La mme dite fixa l'lection du roi au 7 avril, 
Kamien, petite ville voisine de Varsovie.

[Note 128: On appelait dite de _convocation_ celle qui se runissait
aprs la mort du roi pour fixer l'poque et le lieu de l'lection,
convoquer l'assemble lective et adopter les mesures ncessaires pour
maintenir la tranquillit dans le pays. Elle tait toujours
_confdre_, c'est--dire que le snat votait avec la chambre des
dputs et que les affaires taient dcides  la majorit et non 
l'unanimit des suffrages.]

[Note 129: Ce prlat avait fort  coeur la Rforme de l'glise
nationale, et il en entretint trs activement le roi Sigismond-Auguste,
ds 1555. C'tait un homme aussi distingu par ses talents politiques
que par ses ides claires en matire de religion. J'ai dit plus haut
qu'il avait tudi  Wittemberg, sous Melanchton. Il complta son
instruction ecclsiastique  Rome, et, aprs son retour en Pologne, il
fut nomm chanoine de Lowicz et archidiacre de Kalish. Il alla deux fois
 Rome pour rgler les affaires de l'glise polonaise, et il fut envoy
ensuite par Sigismond-Auguste, en qualit d'ambassadeur, auprs de
l'empereur Maximilien II.  la cour de Vienne, il se lia intimement avec
tienne Batory, envoy de Jean Zapolya, prince de Transylvanie; et
lorsque Batory fut plus tard mis en prison par l'empereur, Krasinski fit
les plus grands efforts pour obtenir sa libert, et il y parvint.--Il
contribua puissamment  oprer la fusion lgislative de la Lithuanie
avec la Pologne, et il en fut rcompens par la dignit de
vice-chancelier de Pologne, puis par sa nomination  l'vch de
Cracovie.

Cet vch possdait un revenu trs considrable, notamment la
souverainet du duch de Svrie, auquel taient attaches toutes les
prrogatives royales (droit de battre monnaie, de confrer des titres
de noblesse, etc.). Aussi les vques de Cracovie laissaient-ils
ordinairement de grandes richesses  leurs hritiers; mais Krasinski
dpensa toute sa fortune dans l'intrt de l'glise ou de l'tat.
Lorsque la Pologne, aprs le dpart de Henri de Valois, fut envahie
par les Turcs, il envoya  ses frais un corps de cavalerie pour
grossir l'arme polonaise, et il reut,  cette occasion, les
remerciements de la dite.

tienne Batory, lu roi de Pologne, aurait sans doute plac Krasinski
 la tte de l'glise nationale; mais ce noble prlat mourut en 1579,
 l'ge de cinquante-quatre ans. Le dernier acte de sa vie fut
d'envoyer au roi, qui assigeait alors Dantzick, un renfort de 50
cuirassiers et de 200 fantassins levs  ses frais. Il tait dj
malade, et la nouvelle de sa mort arriva au camp en mme temps que le
corps de troupes dont il faisait don  son royal ami.

L'auteur de ce livre descend d'un frre de l'vque Krasinski.

La famille des Krasinski s'enorgueillit de compter parmi ses membres
un autre prlat illustre, Adam Krasinski, vque de Kaminietz, dont
les efforts pour secouer le joug de l'invasion trangre ont t
retracs avec dtail par l'crivain franais Rulhire (_Histoire de
l'Anarchie de la Pologne_). Ce fut sur la proposition du mme Adam
Krasinski, que l'lection royale fut abolie et que l'hrdit du trne
de Pologne fut proclame par la clbre constitution du 3 mai 1791.]

On prsentait plusieurs candidats; mais deux seulement taient
srieux: l'archiduc Ernest d'Autriche, et Henri de Valois, duc
d'Anjou. Le parti de l'archiduc, dirig par Commendoni, tait le plus
fort; mais il ne tarda pas  perdre du terrain, par suite des fautes
que commirent les gens de l'empereur, et surtout  cause du
ressentiment qu'excitait, contre les Hapsbourg, l'atteinte porte,
par cette maison, aux liberts de la Bohme. Ce ressentiment devint si
vif, que Commendoni, voyant la cause perdue, transporta son influence
du ct du prince franais.

La France dploya,  cette occasion, une adresse extraordinaire. Comme
l'avnement d'un prince franais au trne de Pologne avait
principalement pour but de renverser la suprmatie de l'Autriche et de
l'Espagne en agrandissant l'influence du Protestantisme en Europe, la
cour de France envoya en Allemagne, avant la mort de Sigismond-Auguste,
un agent nomm Schomberg, avec mission de prparer une alliance avec les
princes protestants. Ds que la mort de Sigismond fut connue, Montluc,
vque de Valence, fut charg de se rendre en Pologne, muni des
instructions de Coligny; mais il n'avait pas encore pass la frontire,
au moment o s'accomplit le massacre de la Saint-Barthlemy. On sait que
Coligny fut l'une des victimes de cette abominable journe. Montluc crut
devoir suspendre son voyage; mais Catherine de Mdicis lui ordonna de
poursuivre sa route, sans changer un mot  ses instructions; ce qui
prouve avec quelle justesse et avec quel patriotisme Coligny avait
apprci les intrts franais en Allemagne.

Montluc arriva en Pologne au mois de novembre 1572, et il y trouva la
situation respective des partis compltement change. Les Papistes,
dsesprant du succs de l'archiduc, s'taient, depuis le massacre de
la Saint-Barthlemy, chaudement rallis au duc d'Anjou, qu'ils
regardaient comme l'exterminateur de l'hrsie, tandis que les
Protestants, indigns, abandonnaient la cause de la France. Il y avait
mme, parmi les Catholiques, des patriotes sincrement rvolts par le
rcit des atrocits commises  Paris[130]. Montluc eut donc  vaincre
d'immenses difficults. Il fut vivement soutenu par sa cour, qui fit
les plus grands efforts pour dmontrer que la Saint-Barthlemy tait
un vnement politique, et non religieux, et le duc d'Anjou lui-mme,
dans une lettre crite aux tats de Pologne, dclina toute
participation au massacre.

[Note 130: Choisain, qui accompagnait Montluc et qui a crit le rcit
de l'ambassade, dit que toutes les dames de Pologne, en parlant du
massacre de la Saint-Barthlemy, versaient d'abondantes larmes, comme
si elles avaient assist  cette scne horrible.]

La dite d'lection s'ouvrit en avril 1573. Un auteur contemporain,
qui y assistait, dit que cette dite ressemblait plus  un camp qu'
une assemble civile; tout le monde tait arm, et cependant il ne
coula pas une goutte de sang![131]

[Note 131: Il y avait dj  Varsovie un grand nombre d'hommes
d'armes et de nobles venus de toutes les parties du royaume avec leurs
amis et leurs vassaux. La plaine o ils avaient tabli leurs tentes et
o devait se tenir la dite, prsentait l'aspect d'un camp. On les
voyait se promener avec de grands sabres au ct, et parfois marcher
en troupes armes de piques, mousquets, arcs et flches. Quelques-uns
mme avaient amen des canons et se retranchaient dans leur camp. On
aurait pu croire qu'ils allaient  une bataille, et non  une dite;
que tous ces prparatifs taient destins  la guerre et non  un
conseil d'tat; qu'il s'agissait plutt de conqurir un royaume
tranger que de disposer de la couronne nationale. Du moins, en
prsence de ce spectacle, il tait permis de supposer que l'affaire
serait plutt dcide par la force des armes que par une discussion et
par des votes.

Mais ce qui me parut le plus extraordinaire, ce fut de voir que, au
milieu de cette foule d'hommes arms, et  un moment o il n'y avait
ni lois ni magistrats rgulirement tablis, il ne se commit pas un
meurtre, pas une pe ne sortit du fourreau. Ces grands dbats, o il
s'agissait de donner ou de refuser un royaume, se passrent en
paroles, tant la nation polonaise a horreur de verser son sang dans
les guerres civiles! (Voyez _Vie de Commendoni_, par Gratiani, liv.
IV, chap. X).]

Les dtails relatifs  l'lection de Henri de Valois appartiennent 
l'histoire politique de la Pologne; il nous suffira donc de rappeler
que Montluc russit  surmonter les obstacles que le massacre de la
Saint-Barthlemy venait d'opposer au succs de sa mission. Il repoussa
toutes les objections leves contre son candidat, promit tout ce qui
tait demand, souscrivit  toutes les garanties que l'on rclamait en
matire politique et religieuse. Les Protestants, qui n'avaient point
de prince tranger  prsenter comme candidat, dsiraient l'lection
d'un Polonais; mais l'antagonisme des Luthriens rendait ce rsultat
impossible. Voyant alors que leur opposition pourrait entraner une
guerre civile, les Protestants rsolurent d'accepter la candidature du
duc d'Anjou, en stipulant, pour leur religion, de solides garanties.
Firley, leur principal chef, rdigea des conditions qui devaient
protger, non-seulement les Protestants de Pologne, mais encore ceux
de France, et Montluc fut oblig de les accepter sous peine de voir
chouer l'lection.

En vertu de ces stipulations, signes le 4 mai 1573, le roi de France
devait accorder aux Protestants de ce royaume, une amnistie complte,
ainsi que la libert religieuse; les Protestants qui dsiraient
quitter le pays devaient tre autoriss  vendre leurs biens ou 
toucher leurs revenus, pourvu qu'ils ne se retirassent pas dans des
contres ennemies de la France; ceux qui avaient migr pouvaient
rentrer dans le royaume. Toute procdure contre les Protestants
accuss de trahison devait tre annule. Ceux qui avaient t
condamns reprendraient leurs honneurs et leurs biens, et on
accorderait une indemnit aux enfants de ceux qui avaient t
massacrs. Le roi devait dsigner, dans chaque province, certaines
villes o les Protestants pourraient exercer librement leur religion,
etc.[132]--De telles conditions permettent d'apprcier les avantages
qu'aurait procurs, au Protestantisme, l'tablissement dfinitif de la
Rforme en Pologne. Ce pays avait alors une telle influence, et le
sentiment religieux y tait si profond, que son exemple et entran
toute l'Europe.

[Note 132: Popelinire, _Histoire de France_, 1581, vol. II, fol. 176,
p. II.]

Une ambassade compose de douze nobles, parmi lesquels se trouvaient
plusieurs Protestants, se rendit  Paris afin d'annoncer au duc
d'Anjou son lection au trne de Pologne. De Thou dcrit l'admiration
universelle qu'ils excitrent par la splendeur de leur appareil, et
plus encore par leur science et leur distinction[133]. Leur arrive
influa favorablement sur les intrts des Protestants franais. Le
sige de Sancerre fut suspendu, et les Protestants de cette ville
furent admis  traiter  de meilleures conditions. Malgr la
prminence du parti papiste, qui rendait trs difficile
l'accomplissement des promesses faites par Montluc, la cour de France,
par un dit de juillet 1573, accorda aux Protestants plusieurs
concessions importantes. Ainsi, on interdit la publication de tout
libelle dirig contre eux; on leur garantit, dans les villes de
Montauban, La Rochelle et Nmes, la facult d'exercer publiquement la
religion protestante, qui pouvait tre professe en particulier dans
toutes les parties du royaume, sauf dans un rayon de deux lieues de
Paris; enfin, la vie et les biens des Protestants furent dclars
inviolables. Malgr ces concessions, les membres protestants de
l'ambassade polonaise, abandonns et mme combattus sur ce point par
leurs collgues catholiques, insistrent sur l'excution complte du
trait sign avec Montluc; mais leurs rclamations demeurrent sans
rsultat[134].

[Note 133: Il n'y en avait pas un seul parmi eux qui ne parlt le
latin; beaucoup savaient l'italien et l'espagnol, et quelques-uns
parlaient le franais trs purement, et on aurait pu les prendre pour
des hommes levs sur les bords de la Seine et de la Loire plutt que
pour des riverains de la Vistule ou du Dnieper. Ils firent rougir nos
courtisans, qui ne se contentent pas d'tre trs ignorants par
eux-mmes, mais qui affectent en outre d'tre les ennemis dclars de
tout savoir... (_De Thou_, livre 56).]

[Note 134: Popelinire reproduit le texte des remontrances adresses 
Charles IX par les ambassadeurs polonais. Cette pice n'a pas moins de
quatre pages in-folio. (Voyez son _Histoire_, vol. II, fol. 196 et
suiv.). Les ambassadeurs pressrent, en outre, le roi, de rclamer la
libert de la veuve de Coligny, dtenue  Turin, et de rviser le
procs de l'amiral, qui avait t condamn par un tribunal partial et
inique.]

Pendant que l'ambassade polonaise tait  Paris, le parti papiste
essaya, par ses intrigues, de dtruire l'effet des garanties
constitutionnelles donnes  la libert des cultes. Hosius prtendit
que la loi du 6 janvier 1573, constituait un crime contre Dieu, et
qu'elle devait tre abolie par le nouveau roi; il engagea vivement
l'archevque de Gniezno et le fameux cardinal de Lorraine,  empcher
le roi de prter serment en faveur de la libert des cultes. Enfin,
lorsque Henri prta ce serment, il lui conseilla ouvertement le
parjure, en lui affirmant que la foi jure aux hrtiques pouvait tre
viole impunment[135]. Guillaume Ruzeus, confesseur de Henri, fut
charg d'expliquer au roi que son devoir tait de trahir son serment.
Solikowski donna au prince un avis plus dangereux encore, en lui
faisant observer que, plac sous le joug de la ncessit, il devait
promettre et jurer tout ce qu'on lui demandait, et prvenir ainsi la
guerre civile; mais que, une fois en possession du trne, il se
trouverait parfaitement en mesure d'abattre l'hrsie sans mme user
de violence.

[Note 135: Hosius envoya au roi Rescius, son confident (plus tard son
biographe), et il lui rappela en outre, dans une lettre du 13 octobre
1573, qu'il ne devait pas suivre l'exemple d'Hrode, mais bien plutt
celui de David, qui n'avait point cru devoir garder un serment
irrflchi. Il ne s'agissait pas d'un seul Nabal, mais de plusieurs
milliers d'mes qui pouvaient tre livres au diable. Le roi avait
pch avec Pierre; il devait, comme Pierre, reconnatre son erreur et
se convaincre que son serment ne pouvait le lier  l'iniquit. Il
n'tait pas ncessaire de le relever de son serment, attendu que,
suivant toute loi, les actes irrflchis sont nuls et non avenus...]

Ce fut le 10 septembre 1573, en l'glise Notre-Dame de Paris, que fut
solennellement prsent,  Henri, le diplme de son lection. L'vque
Karnkowski, membre de l'ambassade polonaise, protesta, au commencement
de la crmonie, contre l'article du serment qui garantissait la
libert religieuse. Cette dmarche produisit une certaine confusion,
et le Protestant Zborowski s'adressa ainsi  Montluc: Si vous n'aviez
pas accept, au nom du duc, les conditions relatives  la libert des
cultes, nous aurions pu empcher l'lection. Henri feignit de ne pas
comprendre, mais Zborowski, se tournant vers lui, ajouta: Je rpte,
Sire, que si votre ambassadeur n'avait pas accept la condition qui
garantit la libert des cultes en Pologne, nous aurions empch votre
lection, et que si, en ce moment, vous ne confirmez pas les promesses
qui ont t faites, vous ne serez pas notre roi.  la suite de cet
incident, les membres de l'ambassade entourrent leur nouveau
souverain, et l'un d'eux, appartenant  la religion catholique, lut la
formule du serment que Henri rpta sans hsitation. L'vque
Karnkowski s'approcha du roi aprs la prestation du serment, et
dclara que l'octroi de la libert religieuse ne devait point porter
atteinte  l'autorit de Rome; le roi souscrivit par crit  cette
dclaration.

Henri quitta Paris au mois de septembre; il voyagea  petites
journes, et n'arriva en Pologne qu'au mois de janvier 1574. Malgr
les termes de son serment, les Protestants n'taient pas compltement
rassurs, et ils rsolurent d'observer attentivement la conduite de
leurs adversaires lors de la dite du couronnement. Leurs craintes
n'taient que trop fondes. Gratiani, secrtaire de Commendoni, partit
de Cracovie, muni des instructions du parti papiste; il joignit Henri
en Saxe, lui fit observer qu'il avait le droit de gouverner la Pologne
 titre de souverain absolu, et lui traa le plan  suivre pour
dtruire les liberts que le roi avait jur de maintenir. On connut
bientt les doctrines soutenues par Hosius sur la valeur du serment,
les lettres qu'il avait crites au clerg polonais pour l'engager 
violer la loi du 6 janvier 1573, et pour assurer que le serment prt
 Paris n'tait qu'une feinte, le roi devant, aprs son couronnement,
proscrire toutes les glises contraires  celles de Rome. Les vques
manifestrent ouvertement l'intention de modifier la formule du
serment de Paris. Le lgat du pape prcha dans le mme sens. Ces
intrigues excitrent naturellement les soupons du parti protestant,
qui paraissait mme dispos  empcher le couronnement de Henri et 
dclarer l'lection nulle et non avenue. Le pays tait  la veille
d'une guerre religieuse.

Le roi gardait en apparence une attitude de neutralit entre les deux
partis; toutefois, il fit savoir qu'il tait dispos  prter un
serment qui serait conforme au vote unanime du snat et de la Chambre
des nonces; c'tait, en ralit, mettre en doute la lgalit du
serment qu'il avait prt  Paris et qui avait t prescrit, non point
par l'unanimit, mais seulement par la majorit des reprsentants de
la nation. L'influence du parti de Rome devenait de plus en plus
sensible, et, bien que l'poque du couronnement ft proche, il n'y
avait encore rien de dcid sur la formule du serment. Avant le
commencement de la crmonie, Firley, grand-marchal, Zborowski,
palatin de Sandomir, Radziwill, palatin de Vilna, et quelques autres
chefs protestants, se rendirent au cabinet du roi et lui proposrent,
soit d'omettre entirement la partie du serment relative aux affaires
religieuses (c'est--dire de ne garantir ni les droits des Protestants
ni ceux de la hirarchie romaine), soit de rpter la formule de
Paris. Le roi, n'osant manquer ouvertement  une promesse solennelle,
essaya d'une rponse vasive en assurant qu'il dfendrait l'honneur et
les biens des Protestants; mais Firley insista pour que le serment de
Paris ft rpt sans restriction d'aucune sorte. Pendant le cours de
la crmonie, et au moment o la couronne allait tre place sur la
tte du roi, Firley dclara que si le serment en question n'tait pas
prt, il ne permettait pas que le couronnement et lieu, et en mme
temps, assist de Dembinski, chancelier de Pologne, Protestant comme
lui, il prsenta  Henri, qui tait agenouill au pied de l'autel, un
parchemin contenant la formule arrte  Paris. Cette hardiesse
effraya le roi qui se leva immdiatement; les dignitaires placs
auprs de lui demeurrent muets de surprise; mais Firley s'empara de
la couronne et dit  Henri  haute voix: Si vous ne jurez pas, vous
ne rgnerez pas. De l, grande confusion! les Catholiques furent
frapps d'pouvante, quelques Protestants mme, entre autres Zborowski
et Radziwill, hsitrent dj. Firley ne s'mut pas, il obligea le roi
 rpter le serment de Paris; il sauva ainsi par son courage la
libert religieuse de son pays.

Le serment que Henri avait prt  contre-coeur, n'tait point de
nature  dissiper les craintes et les soupons des Protestants. Chaque
jour les vques, encourags par la faveur du roi, devenaient plus
audacieux et parlaient hautement de leurs projets; il y avait dans
tout le pays un mcontentement gnral produit par l'influence
croissante du clerg. Les Zborowski, famille protestante bien
accueillie  la cour par suite de l'appui qu'elle avait donn 
l'lection de Henri, vit peu  peu son crdit s'vanouir. Firley
mourut, et on souponna le poison. Enfin, par ses moeurs dissolues, le
roi blessait ouvertement le sentiment public. Le dgot tait
universel et la guerre civile tait imminente, lorsque, fort
heureusement, Henri quitta secrtement la Pologne en apprenant la mort
de son frre Charles IX, auquel il succda comme roi de France, sous
le nom de Henri III.

Aprs avoir attendu pendant prs d'un an le retour de Henri, les
Polonais dclarrent le trne vacant, et lurent pour roi tienne
Batory, prince de Transylvanie. Sorti des rangs du peuple, Batory ne
devait son lvation qu' son propre mrite, et il tait si populaire,
que les vques n'osrent pas s'opposer  son lection, bien qu'il ft
Protestant. Ils envoyrent cependant auprs de lui leur collgue
Solikowski, dont j'ai dj eu occasion de parler plus haut. Celui-ci
se trouvait dans une situation trs difficile; car, parmi les treize
dlgus chargs d'annoncer  Batory son lection au trne de Pologne,
il y avait douze Protestants. Solikowski parvint  obtenir une
entrevue avec Batory, et il russit  lui persuader qu'il n'avait
aucune chance de se maintenir sur le trne s'il ne professait
publiquement le Catholicisme; il lui dmontra que la princesse Anne,
soeur de Sigismond-Auguste, catholique zle, ne consentirait jamais 
prendre pour poux un Protestant; or, cette alliance tait au nombre
des conditions imposes au nouvel lu. Batory cda, et les dlgus
protestants furent trs dsappoints lorsque, le lendemain, ils virent
le roi assister dvotement  la messe. Cet acte ranima les esprances
des Catholiques, dont la cause tait si compromise.

Batory garantit sans hsitation les droits des Protestants. Il
s'opposa  toute perscution religieuse, et rcompensa le mrite sans
distinction de culte. Ce grand prince, dont le rgne dura dix ans et
doit tre rang au milieu des rgnes les plus glorieux de la Pologne,
causa cependant un grand prjudice  son pays en protgeant les
Jsuites. J'ai dj racont comment, par l'influence de Hosius, cette
corporation s'tait introduite en Pologne, et comment elle s'tait
place sous le patronage de la princesse Anne, devenue l'pouse
d'tienne Batory. Ils ne firent qu'augmenter leur influence en
laissant croire au roi qu'ils pouvaient dvelopper les arts et les
sciences en Pologne. Batory fonda, pour leur ordre, l'Universit de
Vilna, le collge de Polotzk et quelques autres tablissements
auxquels il accorda de riches dotations, malgr l'opposition des
Protestants.

L'influence des Jsuites nuisit  la politique extrieure de Batory,
qui, aprs avoir fait essuyer plusieurs dfaites aux armes
moscovites, tait dj entr en Russie. Il s'arrta dans sa marche
victorieuse en signant le trait de paix de 1582, d'aprs les conseils
du clbre Jsuite Possevinus, qui, tromp par les promesses du czar
Ivan Vassilvitch, engagea Batory  abandonner tous les avantages de
la campagne.




CHAPITRE X.

POLOGNE.

(Suite.)

     lection de Sigismond III. -- Son caractre. -- Sa soumission
     complte aux Jsuites; efforts de ces derniers pour dtruire le
     Protestantisme en Pologne. -- Expos des manoeuvres des Jsuites
     et leur succs. -- Histoire de l'glise d'Orient en Pologne. --
     Histoire de la Lithuanie. -- Rle de l'glise d'Orient dans ce
     pays; dualisme religieux des princes lithuaniens. -- Union avec
     la Pologne. -- Les Jsuites entreprennent de soumettre l'glise
     de Pologne  la suprmatie de Rome. -- Instructions donnes par
     eux  l'archevque de Kioff, pour prparer en secret l'union de
     son glise avec Rome tout en paraissant s'y opposer. -- L'Union
     est conclue  Brestz; ses dplorables effets pour la Pologne. --
     Lettre du prince Sapiha.


tienne Batory mourut en 1586, et fut remplac sur le trne de Pologne
par Sigismond III, fils de Jean, roi de Sude, et de Catherine
Jagellon, soeur de Sigismond-Auguste. Le nouveau roi dut en grande
partie son lection  sa qualit d'unique reprsentant, par sa mre,
de la dynastie, pour laquelle la nation avait conserv un vif
attachement, et dont la descendance mle s'tait teinte avec
Sigismond-Auguste. La mre de Sigismond III professait avec ardeur la
foi romaine, et s'tait mise entirement  la merci des Jsuites. Son
royal poux, fils du grand Gustave Wasa, se disait Luthrien; mais il
variait parfois dans ses opinions religieuses et inclinait vers Rome.
Il permit que son fils et successeur Sigismond ft lev dans la
religion romaine, pensant lui faciliter ainsi son avnement au trne
de Pologne: ce fut pour la mme raison que le jeune prince apprit la
langue polonaise. Le roi Jean entama  diverses reprises des
ngociations avec le Jsuite Possevinus et d'autres envoys du pape,
en vue d'une rconciliation avec le sige de Rome; il demanda que la
communion sous les deux espces, le mariage des prtres et la
clbration de la messe dans la langue nationale, fussent autoriss en
Sude. Le pape rejeta ces conditions; et on peut douter que le roi ait
eu l'intention sincre de mener  bonne fin cette rconciliation avec
Rome, car il aurait vraisemblablement provoqu une rvolte de ses
sujets et compromis sa couronne. Il regretta mme d'avoir lev son
fils dans les principes catholiques; mais le jeune prince tait
profondment dvou  sa foi, et son pre ne put jamais le dcider 
assister  une crmonie luthrienne.

Ses dispositions taient si bien connues  Rome, que Sixte V crivit 
l'ambassadeur de France que Sigismond abolirait le Protestantisme,
non-seulement en Pologne, mais encore en Sude. Cette lection
menaait donc en Pologne la cause protestante, dj mise en pril par
la dplorable partialit qu'tienne Batory avait montre en faveur des
Jsuites, et par les nombreuses coles que cet ordre avait fondes. Si
la raction romaine avait pu faire de si grands progrs sous le rgne
d'un prince qui dsirait dfendre la libert religieuse de ses sujets,
que ne devait-on pas attendre de la bigoterie excessive de Sigismond
III? Et, en effet, toute la politique de ce prince pendant son long
rgne (de 1587  1632) eut exclusivement pour but d'assurer la
suprmatie de Rome dans les affaires intrieures et dans les relations
extrieures de la Pologne, au prix mme de l'intrt national sacrifi
sans scrupule. Ce dplorable systme compromit la prosprit de la
Pologne et prpara la dcadence et la ruine de ce malheureux pays. Le
parti anti-romain tait encore assez fort pour empcher toute
perscution ouverte; la perscution, d'ailleurs, tait interdite par
la loi. Mais Sigismond, docile aux conseils des Jsuites, essaya avec
succs de la corruption, et il adopta un plan analogue  celui que
Gratiani avait propos  Henri de Valois.

Bien que son autorit ft limite,  certains gards, le roi avait
conserv, pour la distribution des honneurs et des richesses, des
prrogatives beaucoup plus tendues que celles des autres souverains
de l'Europe[136], et il se fit une rgle de n'admettre  ses faveurs
que les Catholiques romains, et plus particulirement les proslytes
que l'intrt, plutt que la raison, avait convertis. L'influence que
les Jsuites exeraient sur ce prince, tait sans limite. Sigismond se
glorifiait du titre de roi des Jsuites, et, par le fait, il n'tait
qu'un instrument docile aux mains des disciples de Loyola, dont le
patronage tait ncessaire pour obtenir tous les bnfices, et qui
exigeaient de leurs protgs un dvouement complet non-seulement  la
cause de Rome, mais encore aux intrts de leur ordre. En
consquence, les principales dignits de l'tat et les riches domaines
de la couronne n'taient plus le prix de services rendus au pays; on
ne les obtenait qu'en faisant profession de Romanisme, et ils taient
employs  doter les Jsuites. Aussi les richesses de cet ordre
s'accrurent si rapidement, qu'en 1607 ils possdaient 400,000 dollars
de revenu (environ 2,500,000 francs), somme norme  cette poque. Les
Jsuites fondrent partout des collges; ils possdaient cinquante
coles o taient instruits la plupart des enfants de la noblesse:
c'tait l le but principal de leur ambition, car ils voulaient
surtout s'emparer de l'ducation nationale et tablir ainsi leur
influence, ou plutt leur domination, sur le pays.

[Note 136: Les rois de Pologne disposaient d'un grand nombre de
domaines connus sous le nom de _Starosties_, qu'ils taient tenus de
distribuer  des nobles qui les conservaient pendant leur vie. Ces
dons, originairement concds en rcompense de services rendus,
taient appels _panis bene merentium_; mais comme le roi tait
entirement libre de les distribuer  sa guise, il s'en servait dans
l'intrt de son autorit. Ils furent largement exploits par
Sigismond III, qui les donnait  ceux de ses sujets qui abandonnaient
le Protestantisme ou l'glise grecque pour se convertir  la cause de
Rome.]

J'ai retrac les progrs considrables que la Rforme avait faits en
Lithuanie, grce aux efforts du prince Nicolas Radziwill, surnomm le
Noir, et  ceux de son cousin et homonyme Radziwill Rufus, j'ai
galement signal les dispositions favorables manifestes  l'gard
des Jsuites par le roi tienne Batory, qui fonda pour eux
l'Universit de Vilna, ainsi que plusieurs collges. La majorit des
habitants de la Lithuanie appartenaient soit aux Confessions
protestantes, soi  l'glise grecque; aussi ce fut dans ce pays que
les disciples de Loyola dployrent le plus d'activit. Un auteur
catholique de nos jours[137], qui a crit cette histoire avec
impartialit et dont les travaux annoncent de profondes recherches, a
dcrit, ainsi qu'il suit, les manoeuvres employes par les Jsuites
pour atteindre leur but.

[Note 137: Lukaszewicz, _Histoire des glises helvtiques de la
Lithuanie_, en polonais, 2 vol. in-8. Posen, 1842, 1843.]

Aprs avoir rappel la fondation des collges livrs par Batory 
cette corporation, cet auteur ajoute:--L'exemple du roi fut suivi par
quelques magnats lithuaniens, notamment par Christophe Radziwill, qui
tablit un collge de Jsuites  Nieswiez en 1584; il avait t
rattach  l'glise catholique par les conseils du clbre Jsuite
Skarga, et il avait dtermin ses jeunes frres, Georges (devenu plus
tard cardinal et archevque de Vilna et de Cracovie), Albert et
Stanislas,  abandonner la Confession de Genve.

Ce retour des fils de Radziwill le Noir  la foi de leurs pres, porta
une rude atteinte aux progrs de la Confession de Genve en Lithuanie;
car les nouveaux convertis chassrent immdiatement, de leurs vastes
domaines, tous les ministres protestants, et donnrent les glises aux
Catholiques. Ds ce moment, cette branche de la famille des Radziwill
fit une opposition vigoureuse au Protestantisme, qui tait soutenu par
Radziwill Rufus, et son exemple engagea un grand nombre de nobles 
rentrer dans le sein de l'glise romaine. Les Jsuites, favoriss par
le roi, invitrent les membres les plus distingus de leur socit 
venir enseigner dans leurs coles et prcher dans leurs chaires. Ils
attaqurent les Protestants par des crits de polmique; sur ce
terrain, les Protestants pouvaient leur rpondre, avec des hommes tels
que Volanus, Lasiki, Sudrovius, etc.; mais les Jsuites, l comme
ailleurs, ne tardrent pas  faire usage d'autres armes. Du haut de la
chaire, ils dclamrent contre Zwingle, Luther, Calvin et leurs
adhrents; ils provoqurent les Protestants  des disputes publiques,
s'adressrent  la multitude dans les marchs et dans tous les lieux
de runion, recherchrent la faveur des nobles afin de les gagner 
leur cause; bref, ils ne ngligrent aucun moyen pour affaiblir ou
calomnier leurs adversaires, ils poussrent la foule  dtruire les
temples protestants, bien que, d'aprs les lois de la Lithuanie, ce
ft un crime capital. En 1581, ils persuadrent  l'vque de Vilna
d'interdire aux Protestants qui portaient leurs morts au cimetire, la
rue dans laquelle leur glise tait situe; et comme les Protestants
ne tenaient pas compte de cette dfense, leurs lves, aids de la
populace, attaqurent les ministres qui revenaient d'un enterrement,
et les laissrent pour morts. Ces mmes lves avaient form le projet
de dtruire les temples de Vilna, en profitant de l'absence de
Radziwill Rufus, palatin de la ville et commandant en chef les forces
de la Lithuanie, parti alors pour faire campagne contre la Moscovie.
Toutefois, ces excs furent prvenus par un ordre rigoureux du roi,
qui cda aux instances du plus illustre et du plus dvou de ses
gnraux.

Radziwill Rufus jouissait, en effet, de la faveur de son souverain et
d'une grande influence dans son pays; il les employait au service de
ses coreligionnaires, qu'il dfendait par tous les moyens dont il
disposait. Il donna asile aux ministres qui avaient t chasss par
Radziwill le Noir; il attacha  sa cour les Protestants les plus
instruits, encouragea leurs travaux, et ouvrit aux plus mritants
l'accs des dignits et des honneurs. S'appuyant sur les troupes
nombreuses places sous son commandement, il tint les Jsuites en
respect dans toutes les parties de la Lithuanie, et les empcha de
perscuter ouvertement les Rformistes. Mais il mourut en 1584,
accabl par l'ge et puis de fatigue; sa mort affligea vivement les
Protestants, qu'elle priva d'un puissant appui, et elle rpandit la
joie dans le camp des Jsuites, qui voyaient tomber le plus ferme
soutien de la Confession de Genve.

Son fils Christophe succda  toutes ses dignits; mais il n'avait pas
rendu au pays les mmes services; il ne possdait pas la mme
influence, et les Jsuites pouvaient lui opposer la branche catholique
de la famille des Radziwill. Cette branche fit alors les efforts les
plus nergiques pour dtruire l'ouvrage de Radziwill le Noir; Georges,
cardinal et vque de Vilna, dclara une guerre d'extermination aux
Rformistes de la Lithuanie. Ds qu'il eut pris possession de son
sige, il donna l'ordre de saisir les crits protestants chez tous les
libraires de Vilna, et de les brler devant l'glise du collge des
Jsuites. Il n'y avait pas un seul point de la Lithuanie o cette
socit n'et ses missions; on la retrouvait dans les maisons des
nobles, dans les glises, aux ftes, aux enterrements, partout enfin,
et partout  la recherche des conversions. Elle parlait au coeur de la
foule en sduisant les yeux, par le charme des reprsentations
scniques qui rappelaient la canonisation des saints, par des
processions, par des reliques exposes en grande pompe, etc. Tous ces
actes avaient pour but de faire impression sur la multitude et
d'effacer les Protestants, dont les Jsuites ne cessaient de
ridiculiser le culte et de le rendre odieux par leur polmique
toujours pleine de personnalit. Les calomnies les plus violentes
taient diriges contre les Protestants les plus vertueux et les plus
instruits, particulirement contre ceux qui appartenaient  la
Confession de Genve; Volanus[138], par exemple, qui, grce  sa
sobrit, vcut prs de quatre-vingt-dix ans, fut trait d'ivrogne. On
rpandit contre Sudrowski[139], dont le savoir galait celui des
Jsuites les plus rudits, le bruit qu'il s'tait rendu coupable de
vol et qu'il avait rempli l'office de bourreau. Ds qu'un synode
protestant se runissait, on voyait paratre un pamphlet contenant une
lettre du diable aux membres de cette assemble, quelque histoire
ridicule sur ses dlibrations, etc. Lorsqu'un prtre protestant se
mariait, il tait sr de recevoir un pithalame crit par les
Jsuites; et, lorsqu'un ministre mourait, ceux-ci publiaient des
lettres qu'il tait cens adresser de l'enfer aux principaux membres
de sa secte. Toutes ces pices de bouts-rims, nourries de gros sel,
produisaient ncessairement un grand effet sur la populace. Les
Protestants rfutaient les calomnies des Jsuites; mais les Jsuites
revenaient  la charge, et, en fin de compte, ils russirent  couvrir
de haine et de mpris les ministres de la religion rforme[140].

[Note 138: Andr Volanus, n en Silsie, mais lev en Pologne o il
arriva ds sa jeunesse, tait l'un des hommes les plus instruits de
son temps. Protg par Radziwill le Noir, il remplit avec talent
d'importantes fonctions et reut en rcompense de vastes terrains. Il
composa plusieurs ouvrages politiques; ce furent ses crits contre les
Jsuites et les Sociniens qui le firent surtout connatre. Il mourut
en 1610.]

[Note 139: Stanislas Sudrowski tait un homme instruit et renomm pour
ses vertus. Il fut ministre de l'glise de Genve et surintendant du
district de Vilna. Il publia plusieurs ouvrages, dont l'un, intitul
_Idolatri Loyolitarum oppugnatio_, excita  tel point le ressentiment
des Jsuites, que ceux-ci demandrent au roi que l'auteur et le livre
fussent brls sur le mme bcher.]

[Note 140: _Lukaszewicz_, vol. I, pages 47-85.]

Cette lutte, commence sous le rgne d'tienne Batory, ne fit que
s'envenimer sous le rgne de Sigismond III, qui tait entirement
dvou aux Jsuites. Les coles et les collges ouverts par cet ordre
devinrent l'instrument le plus nergique des conversions;
l'instruction y tait gratuite, et on y admettait, on cherchait mme 
y attirer les lves protestants et ceux qui appartenaient  l'glise
grecque. Ce libralisme apparent gagna aux Jsuites un grand nombre de
partisans, mme parmi les adversaires de Rome, et, comme on voyait
beaucoup de jeunes gens qui avaient pu terminer leurs tudes chez les
Jsuites sans abandonner leur religion, les Protestants et les Grecs
ne faisaient aucune difficult d'envoyer leurs enfants dans ces
collges, qui taient tablis sur tous les points du pays, tandis que
les coles protestantes se trouvaient fort loignes. Les Protestants
possdaient cependant d'excellentes coles o l'ducation tait
suprieure  celle des Jsuites; mais comme ces tablissements
n'taient soutenus que par des contributions volontaires, ils ne
pouvaient lutter contre leurs concurrents, qui jouissaient de riches
dotations. La plupart de ceux qui taient entretenus par la libralit
des grandes familles protestantes, cessrent d'exister ou furent
convertis en coles catholiques, ds que leurs patrons furent rentrs
dans le sein de la vieille glise. Les Jsuites apportaient le plus
grand soin  rattacher leurs lves  leur ordre, en les traitant avec
une extrme douceur, en les patronnant dans toutes les carrires, en
les maintenant le plus long-temps possible sous leur tutelle, afin de
bien connatre leurs dispositions et de s'en servir dans l'intrt de
leurs desseins[141]. Les lves protestants devinrent ainsi l'objet de
l'attention particulire des Jsuites qui, matres de l'esprit des
enfants, pouvaient exercer sur les parents une influence plus
efficace. D'une part, les Jsuites perscutaient trs activement les
ministres et les crivains de l'glise rforme; d'autre part, ils
employaient tous les moyens de sduction  l'gard des laques, et
notamment des hommes riches et haut placs, auxquels ils prodiguaient
les bons procds et les services. Ils entreprirent alors de convertir
les familles, ou au moins quelques-uns de leurs membres, en branlant
leur foi par la subtilit des arguments, puis en leur prsentant les
faveurs royales et tous les avantages temporels comme prix de leur
retour  la religion catholique. En outre, ils s'entremettaient dans
les mariages, et tchaient d'unir les Protestants influents avec de
jeunes filles catholiques, belles, riches et entirement dvoues 
leur ordre. Cette politique fut couronne d'un plein succs; car si
les dames catholiques ne russissaient pas toujours  convertir leurs
maris, elles obtenaient au moins que leurs enfants fussent levs dans
la foi catholique, et ce fut ainsi que beaucoup de familles
protestantes revinrent  l'glise romaine. Le zle des Jsuites a
souvent entran les consquences les plus dplorables au sein des
familles, o s'introduisaient les divisions de sectes et de cultes.
Tel qui avait jusqu'alors rsist  toute sduction, se laissait
gagner par les conseils affectueux, par l'insistance, par le dsespoir
d'un parent soumis  l'influence des Jsuites, et ces prdications du
foyer domestique taient plus puissantes que les plus forts
raisonnements. On sait bien, d'ailleurs, que l'glise de Rome a fait
plus de proslytes en parlant  l'imagination et au coeur qu'en
s'attaquant  la raison.

[Note 141: Le systme d'ducation pratiqu par les Jsuites est
admirablement dcrit par Broscius, prtre catholique, professeur de
l'Universit de Cracovie et l'un des hommes les plus clairs de son
temps, dans un livre publi en polonais vers 1620 sous ce titre:
_Dialogue entre un propritaire et un cur._ Cet ouvrage excita la
colre des Jsuites qui, ne pouvant se venger sur l'auteur, s'en
prirent  l'diteur qui fut,  leur instigation, fouett en place
publique, puis banni. Voici un extrait de Broscius: Les Jsuites
enseignent aux enfants la grammaire d'Alvar, qui est trs difficile et
trs longue  apprendre. Ils ont, pour cela, plusieurs raisons: 1 En
gardant long-temps leurs lves dans les coles, ils peuvent recevoir
un plus grand nombre de prsents. (Dans une autre partie de son
ouvrage, Broscius a dmenti que les Jsuites recevaient en dons
volontaires des parents et des lves une valeur suprieure  celle
qu'et produite le paiement rgulier d'une pension); 2 Ils peuvent
connatre  fond le caractre de leurs lves; 3 Dans le cas o les
amis de l'enfant voudraient le retirer de l'cole, les Jsuites ont un
prtexte pour le retenir, en disant qu'il faut au moins lui laisser le
temps d'apprendre la grammaire, fondement de toute science; 4 Ils
gardent leurs lves jusqu' l'ge adulte, afin d'engager dans leur
ordre ceux qui ont le plus de talent ou qui attendent les plus forts
hritages. Lorsqu'un enfant n'a ni talent ni esprance de fortune, ils
ne le retiennent pas. Et alors, le malheureux, incapable de rien
faire, en est rduit  invoquer la charit des Jsuites, qui lui
procurent quelque place subalterne dans la maison d'un de leurs
patrons, et s'en servent ensuite dans l'intrt de leur cause.]

Je ne puis passer sous silence le fait suivant, qui caractrise
parfaitement la politique des Jsuites. Dans une meute,  Vilna, le
fils d'un noble protestant nomm Lenczyki, enfant de quinze ans, se
prcipita au milieu de la populace furieuse, qui criait: Mort aux
hrtiques! et se dclara hardiment Protestant et prt  mourir pour
sa foi. Les Jsuites furent frapps d'admiration. Non-seulement ils
protgrent le jeune homme, mais encore ils l'accablrent de caresses
et le rendirent sain et sauf  ses parents. Ils russirent ensuite 
le convertir et  en faire l'un des membres les plus distingus de
leur ordre.

Les Jsuites polonais comptrent dans leurs rangs plusieurs hommes de
talent, tels que Casimir Sarbiewski, ou Sarbievius, le premier pote
latin des temps modernes[142]; Smigleki ou Smiglecius, dont le trait
sur la logique, adopt dans diffrentes coles, fut rimprim  Oxford
en 1658. Mais leur systme d'ducation tait plus propre  arrter
qu' dvelopper les progrs des lves; car ils suivirent en Pologne
la mthode qu'ils avaient applique en Bohme, o, selon la remarque
de Pelzel, ils se contentrent de donner  leurs disciples les
cailles du savoir, tandis qu'ils gardrent l'hutre pour eux. Les
dplorables effets de ces vices d'ducation ne tardrent pas  se
rvler.  la fin du rgne de Sigismond III, alors que les Jsuites
s'taient empars presque exclusivement de la direction des coles
publiques, la littrature nationale avait dclin avec une rapidit
gale  celle de ses progrs pendant le sicle prcdent. La Pologne
qui, depuis la moiti du XVIe sicle jusqu' la fin du rgne de
Sigismond III (1632), avait produit une foule d'ouvrages remarquables
en langue polonaise comme en langue latine, ne put citer qu'un trs
petit nombre d'crits remarquables composs depuis cette poque
jusqu' la seconde partie du XVIIIe sicle. Le mlange de locutions
latines avec la langue polonaise, dit macaronisme, cra un style
barbare qui dshonora, pendant plus d'un sicle, la littrature
nationale.

[Note 142: Grotius s'exprime ainsi sur Sarbiewski: _Non solum equavit
sed etiam superavit Horatium._ Non-seulement il gala, mais encore il
surpassa Horace. Il y a assurment beaucoup d'exagration dans ce
jugement.]

Comme le but des Jsuites tait surtout de combattre les
Anti-papistes, le principal objet de leur enseignement se rattachait 
la polmique religieuse; en sorte que leurs lves les plus
distingus, au lieu d'acqurir de solides connaissances qui les
eussent rendus utiles au pays, perdaient leur temps  tudier les
vaines subtilits de la dialectique. Les disciples de Loyola savaient
bien que, de toutes les faiblesses humaines, la vanit est celle qui
offre le plus de prise, et ils taient aussi prodigues de louanges
pour leurs partisans que prodigues d'injures pour leurs adversaires.
Ils accablrent de flatteries les bienfaiteurs de leur ordre, et le
style de leurs pangyriques enthousiastes atteste la dcadence
complte du got et du sentiment littraire chez un peuple qui pouvait
applaudir  de tels crits. Les oeuvres classiques du XVIe sicle ne
furent point rimprimes, tant que domina l'influence des Jsuites.
Les hommes distingus du rgne de Sigismond III, les Zamoyski, les
Sapiha, les Zolkiewski, ainsi que les principaux crivains de cette
poque, furent levs  d'autres coles; car les Jsuites resserraient
l'horizon des intelligences, et les hommes exceptionnels qui
s'levrent au-dessus du niveau commun puisrent vainement leurs
efforts  lutter contre l'ignorance et les prjugs populaires. Il n'y
avait plus ni notions de droit, ni sentiment d'galit civile, le
temps des castes et des privilges tait revenu, les paysans taient
partout soumis  la plus dgradante servitude.

Les Jsuites ont t souvent accuss de favoriser le relchement des
moeurs, et, en effet, un grand nombre de leurs crits tendent 
affaiblir les principes de la morale. Cependant, je le dclare
sincrement, cette accusation ne doit pas atteindre les Jsuites
polonais. Cet ordre fit reculer l'intelligence de la nation; il
n'enseigna qu'un mauvais latin, il se montra plein de prjugs, il fut
violent et querelleur; mais il faut reconnatre que ses moeurs taient
pures et que, sous son influence, le foyer domestique prsenta l'image
des vertus patriarcales. S'il y a eu des Jsuites qui ont dfendu
certains principes d'une moralit plus que douteuse, il ne faut point
les chercher parmi les Jsuites polonais.

Aprs avoir rompu en quelque sorte les rangs du Protestantisme, les
Jsuites se disposrent  soumettre  la domination de Rome l'glise
grecque de Pologne, qui comprenait environ la moiti de la population,
et dont les adhrents habitaient principalement les territoires
annexs  la Pologne pendant le cours du XIVe sicle. Je dcrirai
ailleurs l'tablissement de l'glise grecque parmi les populations
slaves (ou russes). Je me bornerai ds  prsent  rappeler que la
principaut de Halitch (aujourd'hui la Gallicie) fut runie  la
Pologne en 1340, lorsque le roi Casimir le Grand fit valoir ses droits
d'hritage aprs l'extinction de la famille rgnante de Halitch.
Casimir assura  son pays cette importante acquisition de territoire
en confirmant les anciens droits et privilges des habitants, et en
accordant  ses nouveaux sujets toutes les liberts polonaises.
Toutefois, ce fut en 1386, lors de son union avec la Lithuanie[143],
que la Pologne vit s'accrotre chez elle le chiffre des adhrents 
l'glise grecque. La manire dont les souverains de la Lithuanie
tablirent leur autorit sur ce pays, mrite d'tre signale, et elle
est, je crois, unique dans l'histoire.

[Note 143: Cette union fut accomplie par le mariage de Jagellon,
grand-duc de Lithuanie, avec Hedwige, reine de Pologne.]

Les Lithuaniens ou Lettoniens, forment une race  part, compltement
distincte des races slave et teutonne. Leur langue se rapproche plus
du sanskrit qu'aucun autre idiome de l'Europe[144]. Depuis un temps
immmorial, ils habitaient les ctes de la Baltique, depuis les
Bouches de la Vistule  l'Est, jusqu'aux rives de la Narva, et
s'tendaient au loin dans le Sud. Ils se divisaient en Prussiens,
Lettoniens ou Livoniens, et Lithuaniens, et ne diffraient les uns des
autres que par de lgres variantes de dialecte. La conqute et la
conversion des Prussiens furent tentes par les rois polonais pendant
les XIe et XIIe sicles, mais elles ne furent dfinitivement
accomplies qu'au XIIIe sicle. L'Ordre teutonique des chevaliers
hospitaliers, acheva la soumission complte des Prussiens, tandis
qu'un autre Ordre, celui des chevaliers Porte-Glaive, fit subir le
mme sort  la Livonie. Quant aux Lithuaniens, ils russirent
non-seulement  conserver leur indpendance, mais encore  fonder un
puissant empire par la conqute des principauts de la Russie
occidentale. Ces principauts, habites par une population convertie 
l'glise grecque, se trouvaient trs affaiblies depuis l'invasion des
Mongols en 1240, et elles taient sans cesse exposes aux brigandages
de ces barbares. Vers le milieu du XIIIe sicle, les rois lithuaniens
les occuprent en y tablissant, comme gouverneurs, des princes de
leur famille, qui taient chargs de protger les habitants, et qui,
peu  peu, adoptrent la religion du pays. Des troubles extrieurs
arrtrent, pendant quelque temps, le dveloppement de l'empire
lithuanien; mais, vers 1320, aprs l'avnement de Ghdimine, cet
empire fit de grands progrs. Ghdimine, militaire habile et sage
politique, s'empara, sans prouver de rsistance, de tout le pays
compris entre ses frontires et la mer Noire, et il l'organisa  la
manire fodale, soit en remettant le gouvernement de certaines
principauts  ses fils, qui devenaient ainsi ses vassaux, soit en
laissant en place les dignitaires qui administraient les provinces au
moment de la conqute. Les fils de Ghdimine reurent tous le baptme
et furent admis au sein de l'glise grecque; quelques-uns se marirent
 des princesses dont les familles avaient autrefois rgn sur le
pays. Ghdimine prit lui-mme le titre de grand-duc de Lithuanie et de
Russie, et, bien qu'il demeurt fidle aux pratiques de l'idoltrie,
il fut loyalement servi par ses sujets chrtiens, qui combattirent,
sous ses ordres, contre leurs propres coreligionnaires. Le dialecte
de la Russie-Blanche fut adopt pour les transactions officielles en
Lithuanie, et il ne fut remplac par la langue polonaise que vers le
milieu du XVIIe sicle.

[Note 144: Le professeur Bohlen de Koenigsberg, a dit  l'auteur de ce
livre que les paysans lithuaniens pouvaient comprendre des phrases
entires de sanskrit.]

Ghdimine eut pour successeur son fils Olgherd, qui fut baptis, selon
les rites de l'glise grecque, lors de son mariage avec une princesse
de Vitepsk.  Kioff et dans d'autres villes russes, ce prince suivait
les crmonies chrtiennes, construisait des glises et des couvents,
tandis qu' Vilna, capitale de la Lithuanie, il se prosternait devant
les idoles et adorait le feu sacr. On assure qu'il mourut en
chrtien; mais son corps fut brl selon les rites du Paganisme.
Quelques-uns de ses fils furent baptiss et levs au sein de l'glise
grecque; quant  Jagellon, qui lui succda sur le trne, il reut une
ducation paenne; il se convertit toutefois aux doctrines de l'glise
d'Occident, en 1386, lorsqu'il pousa Hedwige, reine de Pologne. Il
entrana en mme temps la conversion des idoltres lithuaniens[145];
les partisans de l'glise grecque demeurrent d'ailleurs fidles 
leur foi.

[Note 145: Le Paganisme subsista cependant en Lithuanie long-temps
aprs la conversion du roi, notamment dans la Samogitie, province
voisine de la Baltique et situe au sud de la Courlande; l'idoltrie
ne fut entirement dtruite dans cette province qu'en 1420. En 1390,
Henry IV d'Angleterre, alli aux chevaliers allemands de la Prusse,
prit part  une croisade contre la Lithuanie, que l'on considrait
encore comme paenne, bien qu'elle et reu le baptme depuis quatre
ans. Henry combattit sous les murs de Vilna contre les Lithuaniens et
les Polonais, et il tua dans un combat singulier le prince
Czartoryski, frre de Jagellon. Ce fait est rapport dans les
chroniques lithuaniennes et par Walsingham, qui dit que: Henry tua le
frre du roi de Pologne.]

Les archevques de Kioff, mtropolitains des glises russes,
transportrent leur rsidence  Vladimir sur la Kliazma, vers le
milieu du XIIIe sicle; ils se rendirent ensuite  Moscou, d'o leur
juridiction spirituelle s'tendait sur toutes les glises des tats
lithuaniens; mais, en 1415, le grand-duc Vitold fit nommer un
archevque de Kioff, qu'il rendit indpendant de celui de Moscou.
Malgr les efforts de plusieurs prlats, les glises de la Lithuanie
n'accdrent point  l'Union conclue en 1438,  Florence, entre les
glises d'Orient et d'Occident. Les glises de Halitch, principaut
runie  la Pologne en 1340, reconnurent pour leur mtropolitain
l'archevque de Kioff, qui, lui-mme, avait reu son investiture du
patriarche de Constantinople. L'glise grecque de Pologne possdait
aussi une hirarchie complte et un grand nombre de couvents richement
dots. Les vques taient nomms par les nobles, confirms par le roi
et sacrs par l'archevque. Les dignitaires appartenaient, en gnral,
 la noblesse, et comptaient dans leurs rangs un grand nombre d'hommes
de mrite qui avaient fait leurs tudes dans les Universits
trangres ou  Cracovie. J'ai dj dit que la plupart des grandes
familles de la Lithuanie appartenaient  l'glise grecque; je citerai,
entre autres, les princes Czartoryski, Sanguszko, Wiszniowiecki,
Ostrogski, etc. Les membres de l'glise grecque, en Pologne, servirent
leur pays avec une loyaut gale  celle des Catholiques romains. Ils
remplirent les emplois les plus levs. La plus grande victoire que
les Polonais eussent jamais remporte sur les Moscovites (celle
d'Orscha, en 1515), fut gagne par le prince Constantin Ostrogski,
sectateur de la foi grecque et trs hostile  toute union avec Rome.

Telle tait la situation de l'glise grecque en Pologne, lorsque les
Jsuites entreprirent de soumettre ce pays  la suprmatie de Rome.
Ils publirent d'abord de nombreux crits en faveur de l'union de
Florence, et cherchrent  gagner  leur cause les membres les plus
influents du clerg grec, en leur faisant esprer que leurs vques
auraient place au snat,  ct des vques de l'glise catholique.
Ils n'essayrent pas de convertir les lves appartenant  l'glise
grecque, qui frquentaient leurs coles; ils s'appliqurent seulement
 leur faire partager leurs ides, relativement  l'Union avec Rome,
esprant que, ce premier pas fait, ils pourraient, plus tard, arriver
facilement  leurs fins. Les Jsuites ont t souvent accuss de
prendre, en quelque sorte, le masque d'une religion oppose  la leur,
dans le seul but de la dtruire; cette tactique n'a jamais t aussi
manifeste que dans les incidents qui se rapportent  l'histoire de
l'glise de Pologne. Le personnage choisi par les Jsuites pour jouer
le principal rle dans cette triste comdie fut un noble lithuanien,
Michel Rahoza, qui avait t lev dans leurs coles et qu'ils
parvinrent  faire nommer archevque de Kioff par le roi Sigismond
III. Cette nomination tait contraire  l'usage tabli; l'archevque
devait tre nomm par les nobles de son glise, et confirm seulement
par le roi. Rahoza obissait aveuglment aux Jsuites, qui lui
adressrent une instruction crite sur les moyens de dtruire le parti
hostile  l'glise de Rome, tout en paraissant tre attach  ce mme
parti. Ce document remarquable, qui jette un grand jour sur la
politique des Jsuites, a t imprim dans l'ouvrage de Lukaszewicz;
je crois devoir, dans la note ci-dessous[146], en donner la
traduction littrale en conservant les expressions latines qui s'y
trouvent mles au polonais. C'est assurment une pice diplomatique
des plus curieuses; on y exalte le zle et les talents du prlat; on
fait briller  ses yeux la perspective des plus hautes dignits, et on
lui enseigne un systme de mensonge et de fraude qui doit le conduire
au succs.

[Note 146: Nous dsirons que vous considriez nos conseils et nos
exhortations comme une preuve de l'intrt que nous vous portons ainsi
qu' l'glise catholique. Sans mconnatre que notre principal devoir
est de soutenir la cause de l'glise universelle, nous devons ajouter
que notre patriotisme (_erga publicum bonum zelus_) nous inspire
d'autant plus d'affection pour votre personne que vous vous montrez
mieux dispos  l'gard de la sainte glise. Les Catholiques se
rjouiront en voyant l'Union s'accomplir sous la direction sage et
habile d'un chef tel que vous, et en mme temps ce sera pour vous un
grand honneur de siger, comme primat de l'glise orientale,  ct du
primat du royaume (l'archevque de Gniezno). Cependant, il ne pourra
en tre ainsi tant que vous dpendrez d'un patriarche sujet des
infidles, tant que vous entretiendrez le moindre rapport avec lui:
car le respect ainsi que la raison d'tat (_ratio status_) ne
permettra ni aux rois ni aux tats du royaume de vous accorder ce
privilge. Comment les provinces polonaises, qui suivent les rites de
l'glise d'Orient, seraient-elles moins favorises que la Russie qui a
son patriarche particulier? Vous avez dj rompu avec succs la
premire glace, en acceptant votre dignit; vous n'avez point rclam
la bndiction du patriarche de Constantinople; vous pouvez agir, 
l'avenir, selon les mmes principes. Que les obstacles ne vous
effraient pas (_non terreant_); la plupart sont dj surmonts; quant
aux autres, la persvrance et l'habilet en auront bientt raison.
Dj l'lection des vques et des mtropolitains a t enleve aux
nobles qui piaient nos tentatives et qui les eussent surveilles
encore de plus prs: peut-tre mme chercheront-ils  vous crer des
embarras pour l'accomplissement de nos desseins. Certes, c'est par la
grce de la Divine Providence que vous avez t lu sans leur concours
et que vous vous tes maintenu malgr leur hostilit. Vous avez en
Pologne et en Lithuanie des allis particuliers (_privatim
clientelas_) et un parti puissant qui vous soutient: l'glise entire
vous viendrait en aide aux jours de danger. Qui pourrait vous dtrner
(_thronum reposcet_), si,  l'exemple des prlats d'Occident, vous
choisissez un coadjuteur destin  vous succder, prt  marcher sur
vos traces et investi  l'avance de la protection royale? Du reste, ne
vous inquitez ni du clerg ni de la populace. Quant au clerg, voici
comment vous le maintiendrez dans le devoir:--Nommez aux emplois
vacants, non point des hommes considrables qui seraient
indisciplins, mais des hommes simples, pauvres et compltement
soumis. Renversez et privez de leurs bnfices, sous un prtexte ou
sous un autre, tous ceux qui vous seraient hostiles, et donnez leur
place et leurs revenus  des hommes de confiance. Exigez de chacun
d'eux le paiement exact de la somme qu'ils doivent  votre dignit;
ayez soin que la richesse ne les rende trop indpendants: changez-les
de rsidence, s'il en est besoin; confiez-leur des missions
honorifiques qu'ils auront  remplir  leurs frais. Ayez toujours
auprs de vous plusieurs _protopapas_ (degr suprieur  celui des
prtres de paroisse) et enseignez-leur vos principes. Taxez les
prtres de paroisse dans l'intrt de l'glise et ayez soin qu'ils ne
se runissent jamais en synodes sans votre autorisation. Pour les
laques, continuez  agir, comme par le pass, trs prudemment
(_prudentissime_), afin qu'ils ne puissent pas dcouvrir votre plan.
En cas de dissentiment, ne les attaquez pas d'une manire trop
ouverte; si la bonne harmonie se maintient, usez de tous vos moyens
pour sduire leurs chefs en leur rendant quelques services, ou par des
cadeaux. Les crmonies de Rome ne doivent tre introduites que par
degrs dans votre glise. Il ne faut pas ngliger les occasions de
disputes et de controverses avec l'glise d'Occident, afin de
dissimuler vos desseins et de dtourner l'attention des nobles aussi
bien que du bas peuple. On peut ouvrir des coles spares pour leurs
enfants pourvu que ceux-ci puissent frquenter les glises catholiques
et complter leur ducation dans nos tablissements. Le mot Union ne
doit jamais tre prononc, il faut employer un autre terme; ceux qui
conduisent les lphants vitent de porter des vtements rouges. En ce
qui touche particulirement les nobles, faites-leur un cas de
conscience de n'avoir aucun rapport avec les hrtiques, et de
seconder toujours et partout les Catholiques romains pour extirper
l'hrsie. Dans notre pense, ce conseil est de la plus haute
importance; car, tant que les hrtiques ne seront pas extermins, il
n'y aura jamais concorde et union entre les glises Grecque et
Catholique. Comment les sectateurs de l'glise d'Orient pourraient-ils
se soumettre  l'autorit du Saint-Pre, tant qu'il y aura en Pologne
des hommes qui, aprs avoir appartenu  l'glise d'Occident, ont reni
la suprmatie de Rome? Enfin, fiez-vous  Dieu, puis au roi qui
dispose des bnfices spirituels (_beneficiorum spiritualium_), aux
propritaires qui, jouissant du droit de patronage (_jus
patrionatus_), n'en useront qu'au profit des Unionistes. Comptez sur
le succs. Quant  nous, nous vous aiderons non-seulement de nos
prires, mais encore de nos travaux pour dfricher la vigne du
Seigneur. (Extrait d'une lettre adresse par le collge des Jsuites
de Vilna  l'archevque Rahoza.) _Lukaszewicz_, vol. I, p. 70.]

Ds que le terrain fut ainsi prpar, l'archevque de Kioff convoqua
en 1590,  Brestz (Lithuanie), une runion de son clerg, auquel il
reprsenta la ncessit et les avantages d'une alliance avec Rome; il
valait bien mieux, disait-il, obir au chef de l'glise d'Occident, 
une autorit entoure de prestige, reconnue par les hommes les plus
minents et respecte par les nations les plus puissantes du monde
civilis, que d'tre soumis au patriarche de Constantinople, 
l'esclave d'un roi infidle, au chef d'une glise ignorante et
superstitieuse.--Le projet de l'archevque fut trs chaudement
accueilli par le clerg; mais il rencontra une forte opposition parmi
les laques. En 1594, on runit dans la mme ville un autre synode
auquel assistrent plusieurs vques catholiques, et l'archevque et
quelques vques signrent leur consentement d'adhsion  l'Union
conclue  Florence en 1438; ils admirent ainsi le _Filioque_ (pour la
filiation du Saint-Esprit), le purgatoire et la suprmatie du pape;
ils conservaient la langue slave pour la clbration du service divin,
ainsi que le rite et la discipline de l'glise d'Orient. Une
dputation se rendit  Rome pour annoncer au pape Clment VIII ce
grave vnement. En 1596, le roi ordonna la convocation d'un synode
pour procder  la publication et  la mise en vigueur de l'Union. Ce
synode s'assembla  Brestz, et l'archevque de Kioff, ainsi que les
prlats qui avaient souscrit  l'Union, firent une solennelle
proclamation de cet acte, remercirent le Tout-Puissant et
excommunirent leurs adversaires. Cependant la majorit des laques,
ayant  leur tte le prince Ostrogski, palatin de Kioff, et les
vques de Lopol et de Premysl, se dclarrent contre l'Union, et
dans une nombreuse assemble, convoque par le prince, ils
excommunirent,  leur tour, les vques qui l'avaient proclame. Ds
ce moment, le parti de l'Union, soutenu par le roi et les Jsuites,
ouvrit la perscution contre ses adversaires, auxquels il enleva ses
couvents et ses glises. Il tait dirig par Rudzki, lve des
Jsuites, qui, ayant abjur le Protestantisme, avait remplac Rahoza
sur le sige mtropolitain. L'vque de Polotzk, Josaphat Koncewicz,
prlat irrprochable dans ses moeurs, mais trs intolrant dans son
zle, rencontra, dans son diocse, une vive opposition qu'il tenta de
rprimer avec un tel excs de violence, que les Catholiques eux-mmes
en furent effrays. Le prince Lon Sapiha, chancelier de Lithuanie,
l'un des hommes les plus remarquables que ce pays ait produits, lui
fit observer, en termes trs nergiques, combien sa conduite tait 
la fois impolitique et contraire aux principes chrtiens. Sa lettre,
dont je publie en note la traduction[147], dcrit exactement
l'intolrance du parti catholique et sa funeste influence sur le pays.
Mais dj les Jsuites taient assez puissants pour combattre l'effet
de toutes ces remontrances. Koncewicz persista dans la voie des
perscutions, et le 12 juillet 1623, les habitants de Vitepsk,
indigns, se soulevrent et turent le prlat, qui fut canonis en
1643. Ce crime fut svrement puni.

[Note 147: Voici comment s'exprime Sapiha dans sa lettre date de
Varsovie, 12 avril 1622:--Par l'abus de votre autorit, par vos actes
contraires aux lois du pays et aux prceptes de la charit, vous avez
rpandu partout de dangereuses tincelles qui peuvent allumer
l'incendie. L'obissance aux lois est plus ncessaire que l'union avec
Rome. Vos manoeuvres imprudentes portent atteinte  la dignit du roi.
Sans doute, il est dsirable qu'il n'y ait qu'un seul troupeau et un
seul pasteur; mais il faut tendre  ce but avec rflexion et ne point
user de violence. C'est par la charit, non pas par la force, que
l'Union peut tre accomplie; aussi n'est-il pas surprenant que votre
autorit rencontre une si vive opposition. Vous m'informez que votre
vie est en danger: je crois que c'est par votre faute. Vous me dites
que vous tes prt  imiter les anciens vques dans leurs
souffrances: cette imitation est louable, et vous devriez prendre pour
modle la pit, la sagesse et la douceur des nobles pasteurs. Lisez
leurs vies et vous n'y trouverez pas le rcit de poursuites devant les
tribunaux d'Antioche ou de Constantinople; tandis que toutes les cours
de justice ne sont occupes que de procs intents par vous.--Vous
dites que vous devez vous dfendre contre la sdition. Le Christ a t
perscut, et, loin de chercher  se dfendre, il priait pour ses
perscuteurs; ainsi deviez-vous agir, au lieu de rpandre des crits
injurieux ou de profrer des menaces inconnues des aptres. Vous vous
attribuez le droit de dpouiller les schismatiques et de leur couper
la tte; les critures enseignent le contraire. Cette Union a produit
de grands maux. Vous violentez les consciences, vous fermez les
glises, en sorte que les Chrtiens meurent comme les infidles, sans
prires et sans sacrements. Vous abusez, sans autorisation, des
prrogatives du souverain. Quand vos actes provoquent des troubles,
vous nous crivez qu'il faut proscrire les adversaires de l'Union.
Dieu veuille que notre pays ne soit point dshonor par cette
politique impitoyable! Qui donc avez-vous converti par vos rigueurs?
Vous avez mcontent les Cosaques, fidles jusqu' ce jour; vous avez
chang les brebis en boucs; vous avez mis le pays en pril; peut-tre
mme avez-vous dtruit le Catholicisme. L'Union n'a produit que
discordes et querelles. Il et mieux valu qu'il n'en ft pas question.
Maintenant, je vous informe que, par l'ordre du roi, les glises
doivent tre ouvertes et rendues aux Grecs pour que ceux-ci puissent y
accomplir le service divin. Nous n'empchons pas les Juifs et les
Musulmans d'avoir leurs temples, et cependant vous fermez les glises
chrtiennes? Je reois de toutes parts des menaces de rupture. L'Union
nous a dj enlev Starodoub, Svrie et d'autres villes. Il ne faut
pas qu'elle entrane notre ruine complte.--Cette condamnation de la
conduite de l'vque est d'autant plus remarquable, que Sapiha, n et
lev dans la foi protestante, s'tait plus tard converti au
Catholicisme. Lon Sapiha a servi trs utilement son pays comme
chancelier et commandant en chef des troupes en Lithuanie. Le code des
lois, compos sous sa direction, tait trs populaire, et lorsqu'il
fut aboli par l'empereur actuel dans les provinces polonaises de la
Russie, les gouvernements de Tchernigoff et de Poultava (dmembrs de
la Pologne au XVIIe sicle), obtinrent,  titre de grce spciale, la
facult de le conserver.]

Parmi les rsultats politiques de l'Union, le plus dplorable fut,
sans contredit, le mcontentement des Cosaques de l'Ukraine, qui
taient trs sincrement dvous aux doctrines de l'glise d'Orient.
Ces Cosaques formaient une nombreuse arme, fortement aguerrie par ses
luttes constantes avec les Turcs et les Tartares. Organiss en troupes
rgulires par tienne Batory, ils servaient loyalement la Pologne,
qu'ils dfendaient, non-seulement contre les Mahomtans, mais encore
contre les Moscovites, leurs propres coreligionnaires. Il tait donc
aussi impolitique qu'injuste de diriger contre l'glise d'Orient une
perscution qui devait la rendre hostile. On voulut les entraner dans
l'Union, et il y eut parmi eux quelques rvoltes partielles qui furent
aisment apaises, grce  la popularit dont jouissaient le prince
Vladislav, fils an du roi, et le commandant en chef Pierre
Konaszewicz. Ce dernier rendit  son pays d'immenses services pendant
les guerres de Turquie et de Russie; mais il tait aussi fidlement
attach  l'glise d'Orient qu' la Pologne. Ce fut sous sa protection
que le parti hostile  l'Union s'assembla  Kioff dans un synode o
furent lus un archevque et plusieurs vques pour remplacer ceux qui
avaient accept cet acte; ces nouveaux prlats furent sacrs par
Thophile, patriarche de Jrusalem, qui s'tait arrt  Kioff  son
retour de Moscou.

L'Union divisa ainsi l'glise de Pologne en deux camps hostiles, et
l'anarchie religieuse engendra bientt l'anarchie politique. Mais je
dois maintenant revenir  l'histoire du Protestantisme.




CHAPITRE XI.

POLOGNE.

(Suite.)

     Succs dplorable des efforts de Sigismond pour renverser la
     cause du Protestantisme en Pologne. -- Consquences funestes de
     sa politique, malgr les services rendus au pays par d'illustres
     patriotes. -- Potoki. -- Zamoyski le Grand. -- Christophe
     Radziwill. -- Fcheux effet de l'administration de Sigismond sur
     les relations extrieures de la Pologne. -- Rgne de Wladislav IV
     et impuissance de ses efforts pour dtruire l'influence des
     Jsuites.


L'Union conclue  Brestz, repousse par une notable partie de la
noblesse et du clerg, mal accueillie par la grande majorit des
masses, trouva cependant accs auprs de beaucoup de riches familles
et d'ecclsiastiques influents; et cette adhsion, fortifiant le parti
des Jsuites, lui souffla l'audace d'agir avec plus de violence contre
les Protestants, en joignant la perscution aux moyens de sduction.
Les lois du pays ne fournissant aucune arme qui permt aux autorits
d'opprimer les Anti-Papistes, les Jsuites atteignirent le mme but,
en se servant de la chaire et du confessionnal pour exciter les
classes infrieures  des actes de violence contre les coles et les
temples protestants, sans pargner la personne des Pasteurs, et en
couvrant ces crimes du voile de l'impunit assure  leurs intrigues.
Le roi Sigismond III, avons-nous dit, s'tait plu, dans le cours de
son rgne,  confrer les plus hautes dignits de la couronne aux
cratures du parti jsuitique. Les tribunaux se composaient de
magistrats lectifs, et il tait facile aux Jsuites de n'ouvrir les
portes du sanctuaire qu'aux personnes dvoues  leurs intrts. La
direction presque exclusive qu'ils s'taient arroge de l'ducation
des nobles, la classe dominante de la nation, mettait  leur dvotion
les gnrations leves dans leurs coles, et leur donnait une
influence immense dans l'administration de la justice, sur toute
l'tendue du territoire. Aussi n'y avait-il pas lieu de s'tonner que
les auteurs des plus violentes agressions contre les Protestants
obtinssent l'impunit devant de semblables tribunaux, qui acquittaient
les coupables en recourant, au besoin, aux subtilits juridiques,
telles qu'une nullit d'enqute, etc.; ou, quand le dlit tait par
trop flagrant, on procurait aux criminels le moyen d'chapper, par la
fuite, aux consquences de l'arrt que les juges se voyaient forcs de
prononcer contre les accuss. En beaucoup de cas, les coupables
restaient  l'abri du chtiment, grce  l'intimidation qui paralysait
les poursuites judiciaires, et  la conviction dans laquelle on tait,
que toute mesure de ce genre ne servirait qu' constituer la victime
en frais, sans autre rsultat pour elle. Les Protestants avaient vu
leurs temples menacs de destruction, la spulture de leurs
coreligionnaires trouble par les plus sacrilges attentats  la mort,
et leurs ministres odieusement traits, mme avant l'avnement de
Sigismond III; mais ces tentatives avaient rencontr presque toujours
une juste rpression. Sous le rgne de ce monarque, cependant, une
guerre de parti, fomente dans la lie du peuple, clata contre les
Rforms,  l'instigation des Jsuites et de leurs instruments. En
1591, la populace signala son entre en campagne par l'incendie de
l'glise protestante de Cracovie, sous la conduite de quelques
tudiants de l'Universit[148]. Ce crime demeura impuni, et, pour
prvenir le retour d'une semblable catastrophe, les Protestants
transfrrent le sige de leur culte dans un village voisin de
Cracovie, o ils ne se virent pas toujours  l'abri des attaques du
fanatisme. Ces agressions ritres, jointes aux insultes personnelles
et aux actes de violence auxquels ces citoyens taient frquemment en
butte, dcidrent un grand nombre d'entre eux  migrer de cette
ville, qui vit ainsi dcrotre sa prosprit. Les temples de Posen,
Vilna et autres villes, furent dtruits de la mme manire, les
spultures violes, et les ministres de la religion accabls de
mauvais traitements. De frquents attentats  la proprit prive
venaient encore ajouter aux griefs des Protestants; mais l'influence
du clerg catholique leur interdisait tout recours utile en justice.
Le chevet des mourants tait assailli, dans l'espoir de leur arracher
un mot ou un signe qui montrt qu'ils avaient abjur leur croyance
avant de mourir. On voyait les plus proches parents, le pre ou la
mre, l'enfant lui-mme, entreprendre de troubler l'agonie des siens;
zle inconsidr! plus propre  jeter le doute et les tnbres dans
leur esprit, qu' les prparer  faire face  ce moment solennel,
comme il convient  un vrai chrtien[149]. Les Protestants essayrent
en vain  rsister. Ils projetrent, peu de temps aprs l'avnement de
Sigismond III, de fonder  Vilna une Universit, rivale de celle des
Jsuites; mais leur plan fut travers par une ordonnance du roi et par
l'influence du clerg. Les rangs des Protestants s'claircissaient, de
jour en jour, au profit de l'glise de Rome, dont nous avons dpeint
l'infatigable sduction; et la perscution croissait en raison de
l'affaiblissement de leurs forces. Le seul moyen de faire face 
l'orage et t une troite union entre tous les Anti-Papistes du
pays; mais, hlas! l'esprit de division l'emporta, et l'alliance de
Sandomir, aprs d'impuissants efforts pour la maintenir, fut
dfinitivement dissoute par les Luthriens. Une assemble fut
convoque  Vilna, en 1599, pour y dlibrer d'un pacte d'alliance
entre les Protestants et l'glise grecque, sans que cette tentative
ft plus heureuse que les prcdentes. Une association de dfense
mutuelle se conclut cependant  cette poque, mais elle resta sur le
papier, sans produire aucun rsultat.

[Note 148: Heydensteyn dit que cette meute fut cause par des
cossais, qui avaient alors une Congrgation considrable  Cracovie.
Ayant commenc, selon lui,  soutenir une thse publique sur la
religion, ils se prirent de querelle avec leurs adversaires, et,
emports au plus haut degr par le _perfervidum scotorum ingenium_,
ils turent quelques-uns de ces derniers. Le contemporain Thuanus fait
voir distinctement la main des Jsuites dans cet vnement. Le jsuite
Skarga, qui a publi un pamphlet  cette occasion, accuse les
Protestants d'avoir pris l'offensive, et soutient en mme temps que ce
qui existait illgalement pouvait tre dtruit sans injustice; et
telle tait la position,  ses yeux, de l'glise protestante de
Cracovie, puisque les vques,  qui revient, de droit divin, toute
apprciation locale en matire de foi religieuse, n'avaient pas
autoris l'rection de ce monument. En consquence de cette doctrine,
tout tablissement religieux, fond sans l'approbation du clerg
catholique, n'a pas d'existence lgale.]

[Note 149: Afin de prvenir de si graves abus, Krolik, bourgeois de
Cracovie, fit construire,  quelques pas de l'glise de Wielkano,
village peu loign de cette ville, une maison o les Protestants
malades pussent se rfugier pour mourir en paix et  l'abri de la
tyrannie catholique.]

Vers la fin du long rgne de Sigismond III (1587-1632), le
Protestantisme pouvait tre considr comme abattu, bien qu'il comptt
encore beaucoup de sectateurs parmi lesquels les grandes familles du
pays revendiquent des noms illustres: des Leszczynski, des rejetons
de la souche des Radziwill, etc. Jean Potoki, palatin de Bralaw,
offrit, en dpit des sductions royales les plus pressantes, un rare
et noble exemple de fidlit  la religion de l'vangile. Et nous
sommes heureux de pouvoir dire que la famille distingue dont il a
fond en ralit la brillante fortune, est encore en possession de la
plus grande partie de ses vastes domaines, et compte, dans son sein,
plusieurs membres qui portent dignement l'illustration de leur race.

Jean Potoki naquit d'une famille dj riche et considrable, et fut
lev dans la religion protestante. Il se distingua par ses services
militaires sous tienne Batory et sous le rgne de Sigismond III; et
ce fut entirement aux exploits et  l'habilet de ce guerrier, que ce
dernier roi dut la droute des mcontents  la bataille de Gouzow, en
1608. Il s'tait joint aux troupes royales  la tte d'une force
importante, leve  ses frais avec le concours des siens; en
rcompense de ses services, le roi lui confra, avec de vastes
domaines, la dignit de palatin de Bralaw. Les plus hautes dignits
de la couronne attendaient Potoki, s'il et consenti  trahir sa
religion pour la faveur royale; mais il tait digne de ce hros de ne
devoir sa fortune qu' l'clat de ses services. Il commandait l'arme
polonaise au sige de Smolensk, o il mourut en 1611,  l'ge de
cinquante-six ans. La ville fut prise peu de temps aprs sa mort par
son frre Jacques, qui lui avait succd dans le commandement de
l'arme, mais dont l'abjuration avait afflig l'glise au sein de
laquelle ses frres et lui avaient t nourris depuis le berceau. Jean
Potoki ne laissa pas d'enfants, et ses biens passrent  son neveu
Stanislas, qui devint plus tard un guerrier renomm. Converti  la
foi catholique, ce dernier ferma l'Acadmie protestante fonde par son
oncle, et transforma ses btiments en curie, ainsi que le rapporte
avec joie un crivain des Jsuites du nom de Niesieki. Il y eut
d'autres branches de la mme famille qui restrent fidles au
Protestantisme; car ce mme auteur, qui crivait il y a cent ans
environ, dit que l'hrsie, dont cette illustre famille avait t
infecte, ne s'teignit que de son temps[150].

[Note 150: Une traduction polonaise de l'apostille de _Scultetus_,
ouvrage trs populaire chez les Protestants d'Allemagne, est d  Jean
Potoki, qui en fit  ses filles une ddicace, empreinte d'un
sentiment de pit fervente et sincre.]

Une particularit bien remarquable de l'histoire de Sigismond, au
milieu des succs sans nombre qu'il obtint dans la conversion de ses
sujets, est l'impuissance de ses efforts pour branler la foi
vanglique de sa propre soeur, la princesse Anne, qu'il tenait en
grande et affectueuse estime. Puffendorf, dans son histoire de Sude,
rapporte que lorsque la mre de cette jeune princesse, Catherine
Jagellon, se vit sur son lit de mort, elle fut si trouble par la
crainte du purgatoire, que son confesseur, le jsuite Warszewiki
(clbre auteur), eut piti de l'agonie de son me, et lui dit que le
purgatoire n'tait qu'une fable invente pour le vulgaire. Ces paroles
furent entendues par la princesse Anne, qui se tenait derrire le
rideau du lit de sa mre, et la dcidrent  mditer les critures et
plus tard  embrasser la religion protestante.

Le triomphe crasant de Sigismond III sur le parti anti-catholique de
Pologne, si puissant au moment de son avnement, fut cependant achet
au prix des plus chers intrts du pays, dont ce prince tait toujours
prt  faire le plus complet sacrifice, quand les Jsuites, ses
conseillers ordinaires, le rclamaient au nom de leur glise en
gnral, ou de leur ordre en particulier. Nous avons dcrit plus haut
l'empire absolu qu'ils exercrent sur l'esprit du roi Sigismond; mais
leur funeste influence fut long-temps balance par Zamoyski,  qui
notre histoire a dcern le titre de _Grand_, et qui, runissant en sa
personne, avec un ardent patriotisme, les qualits suprieures de
l'homme d'tat, du guerrier et de l'crivain, exera une influence
immense sur ses concitoyens[151]. Il tait n Protestant, mais
rebut, selon toute apparence, par les divisions qui rgnaient au sein
du Protestantisme, et s'attendant probablement, comme beaucoup de
patriotes clairs,  une rforme de l'glise nationale, il s'unit 
cette glise, mais il n'en resta pas moins toute sa vie l'un des plus
ardents dfenseurs de la libert religieuse. Il avait coutume de dire
que, bien qu'il ft prt  donner la moiti de sa vie pour convertir
ses concitoyens  sa foi, il la sacrifierait tout entire, plutt que
de souffrir qu'aucun d'eux ft perscut  cause de ses croyances.
Sigismond, qui devait en partie sa couronne aux efforts de ce puissant
magnat, tait forc d'accueillir ses avis avec dfrence; mais son
influence auprs du roi baissait en raison de l'empire croissant des
Jsuites. Zamoyski prit le monarque  partie, au sein d'une dite
assemble, et lui reprocha, dans un langage svre, l'abandon de ses
devoirs de souverain. Il ft parvenu sans doute  opposer une digue
infranchissable  l'envahissement du mal; malheureusement pour la
Pologne, il mourut peu de temps aprs, et les choses allrent de mal
en pis, jusqu' l'explosion d'une guerre civile. Cette leve de
boucliers se termina par la dfaite des adversaires de Sigismond,
suivie d'une paix conclue par les efforts de plusieurs patriotes
influents; mais rien n'empcha ce monarque aveugle de courir  l'abme
vers lequel il prcipitait la nation. Nous avons dcrit plus haut
l'influence funeste des Jsuites sur l'ducation nationale, et le
mcontentement des sectaires de l'glise d'Orient produit par la mme
cause. Ces deux circonstances devinrent dans la suite une source de
maux incalculables pour la Pologne, et la cause premire de la
dcadence et de la chute de ce royaume; mais les dplorables effets
de cette influence sur les affaires trangres de ce pays, se firent
sentir pendant le rgne de Sigismond lui-mme. C'est ainsi qu'il
perdit son sceptre hrditaire de Sude, pour avoir voulu y rtablir
le Catholicisme, et qu'il suscita  la Pologne une guerre avec cette
puissance, qui s'offrait naturellement comme sa premire allie, la
couronne des deux pays reposant sur la mme tte. La Livonie, riche
province particulirement importante par ses ports de mer, qui s'tait
soumise  la Pologne sous Sigismond-Auguste, et dont la population
tait protestante, fut perdue par l'inconcevable bigoterie de ce
monarque. Un violent mcontentement s'tait manifest parmi ses
habitants, lors de l'installation des Jsuites  Riga sous tienne
Batory, et cette circonstance en avait rendu la conqute aise  la
Sude. Elle et t sauve cependant par le prince Christophe
Radziwill, qui la dfendit vaillamment contre les armes sudoises, et
raffermit par son influence la fidlit branle de sa population.
Mais Sigismond et ses misrables conseillers, qui dtestaient dans
Radziwill le Protestant fervent, refusrent de lui envoyer tout
secours[152]. Ainsi, pour enlever  un sujet protestant l'occasion de
se distinguer, ft-ce mme contre une nation protestante, une province
importante fut sacrifie. Un fait analogue se produisit dans la Prusse
polonaise, o plusieurs villes, irrites des entreprises continuelles
des Jsuites contre leur libert religieuse, opposrent  peine une
ombre de rsistance  Gustave-Adolphe, malgr le concours des
circonstances qui semblaient mettre obstacle  l'ambition de ce
souverain. Le hros polonais Zolkiewski avait su, dans une assemble
des grands de Moscovie, en 1612, faire tomber le sceptre de la maison
teinte de Rurik aux mains de Vladislav, fils de Sigismond; mais ce
monarque entt perdit ce vaste empire pour la Pologne, en se refusant
 excuter le trait conclu  cet effet par Zolkiewski, et en essayant
 ceindre pour son propre compte la couronne moscovite. Ses faiblesses
trop connues au profit de la Socit de Jsus, et son ardeur de
proslytisme, poussrent les Moscovites  une rsistance dsespre
contre l'alliance qu'ils avaient prcdemment recherche. L'influence
de ses conseillers en Loyola asservissait son gouvernement  la
politique de l'Autriche,  laquelle il sacrifiait, en toutes
circonstances, la grandeur et la libert de son royaume. Ainsi, quand
la Bohme se leva pour dfendre ses liberts politiques et religieuses
contre la maison d'Autriche, au lieu de suivre l'exemple de Casimir
Jagellon et de soutenir cette nation amie contre une injuste
oppression, il fit intervenir en Hongrie, sans le consentement de la
dite, exig en cas de guerre par la constitution, un corps
considrable de Cosaques, qui contribua puissamment  arrter les
progrs de Bethlem Gabor, prince de Transylvanie. Ayant, en outre,
irrit le sultan par cette violation de neutralit, il s'attira une
guerre avec la Turquie, aussi peu ncessaire que funeste aux intrts
de la Pologne. Tout compte fait, ces calamits l'emportent de beaucoup
sur l'avantage d'avoir conquis quelques provinces moscovites, perdues
en un quart de sicle aprs sa mort.

[Note 151: Jean Zamoyski naquit en 1541. Il fut envoy  Paris  l'ge
de douze ans, et attach  la cour du dauphin (Franois II, poux de
Marie d'cosse), qu'il laissa bientt pour l'Universit. Il poursuivit
ensuite ses tudes  Strasbourg et  Padoue, o, conformment  un
ancien usage de nommer, chaque anne, un des tudiants recteur ou
_princeps juventutis literat_, ses camarades lui dcernrent cette
distinction. Il avait vingt-deux ans quand il publia un trait _de
Senatu Romano_, Venise, 1563, ouvrage trs estim des classiques, et
tir  plusieurs ditions. Il fit paratre, peu de temps aprs, deux
nouveaux opuscules: _De constitutionibus et immunitatibus alm
universitatis Patavin_, et _De perfecto senatore syntagma_. Le roi
Sigismond-Auguste prit un vif intrt  la personne de Zamoyski, et
lui confia,  son retour en Pologne, la tche importante, mais
pnible, de classer les archives nationales; ce travail, accompli en
trois laborieuses annes, lui valut,  titre de rmunration, une
riche _starostie_ (sorte de dotation viagre en biens fonds). Cet
important service, joint  la jeunesse, aux talents et au caractre de
celui qui l'avait rendu, le recommanda avantageusement  l'attention
de ses concitoyens; mais son influence devint immense, quand,  la
mort de Sigismond-Auguste, il proposa, avec un succs d'enthousiasme,
de soumettre l'lection du monarque, non  la dcision d'une dite,
mais aux votes directs des nobles ou lecteurs. Cette mesure le rendit
trs populaire parmi la petite noblesse, mais elle constituait
videmment une erreur funeste de la part de Zamoyski, en ce qu'elle
livrait le plus haut intrt de l'tat  une multitude, souvent anime
des intentions les plus pures, mais facile  garer sur les pas d'un
meneur artificieux, quand une affaire de cette importance aurait exig
la mre dlibration des citoyens les plus recommandables par leurs
lumires et par leur caractre. Zamoyski s'aperut plus tard de la
faute qu'il avait commise, et il essaya, en 1589, de revenir sur le
mode d'lection du souverain, mais ses efforts furent paralyss par un
parti contraire.

Zamoyski fut l'un des dlgus qui vinrent  Paris pour annoncer 
Henri de Valois son lection au trne de Pologne, et aprs la fuite de
ce monarque, il devint l'un des plus ardents promoteurs de l'avnement
d'tienne Batory. Le nouveau roi rcompensa ce service de Zamoyski, en
le nommant chancelier de la couronne, et il se fit accompagner par
lui, en cette qualit, pendant sa mmorable campagne de Moscovie, en
1579-1582. Quand Batory fut forc de revenir dans sa capitale, il
laissa le commandement de l'arme  Zamoyski, qu'il cra _hetman_, ou
grand-gnral des forces polonaises. tranger  la vie des camps, ce
grand homme poussa cependant la campagne avec la vigueur et l'habilet
d'un guerrier consomm, jusqu' la paix qui vint la couronner. Il se
vit encore lever  la dignit de castellan de Cracovie, ou premier
snateur sculier, et runit ainsi dans sa personne les plus hautes
distinctions civiles et militaires. Son immense popularit, jointe 
tant d'lvation, le porta  un degr de pouvoir et d'influence,
auquel n'a peut-tre jamais atteint un sujet dans aucun autre pays, si
ce n'est en Angleterre le grand comte de Warwick, surnomm le faiseur
de rois.

Ce fut, comme nous l'avons dit dans le texte, entirement par
l'influence de Zamoyski, que Sigismond III fut lu en opposition de
l'archiduc Maximilien, fils de l'empereur Rodolphe, qui tait soutenu
par un parti puissant. Maximilien s'avana en Pologne pour soutenir
ses prtentions  main arme; mais il fut vaincu et fait prisonnier
par Zamoyski, qui le retint captif jusqu' ce qu'il et renonc
solennellement  ses prtentions au trne de Pologne. Zamoyski
s'aperut bientt que l'lection de Sigismond III, issue de son appui,
n'tait rien moins qu'avantageuse  son pays, et il opposa tous les
contrepoids de sa puissance aux tendances de ce funeste rgne. Il alla
plusieurs fois en personne dfendre les frontires menaces, et
rsolut de consacrer toute l'nergie de son patriotisme  lutter
contre la politique de plus en plus fatale de Sigismond III, et, en
particulier, contre l'influence de l'Autriche, soutenue par les
Jsuites aux dpens des intrts de la nation. Enfin, quand il eut
puis toutes les reprsentations, sans que le roi cesst de se livrer
 une foule d'actes en violation directe de la Constitution et
attentatoires  la dignit nationale, Zamoyski qui, en sa qualit de
chancelier, tait le premier gardien des liberts publiques, se
dtermina  gourmander publiquement le roi, au milieu d'une dite
assemble. Il s'approcha du trne et commena par lui reprocher, dans
un langage anim, ses fautes d'omission et de commission; il conclut
en dclarant que s'il voulait continuer  violer la Constitution, il
courait risque de perdre sa couronne... Sigismond, enflamm de colre,
se leva de son trne et saisit son pe; mais Zamoyski s'cria: _Rex!
non move gladium, ne te Caum Csarem nos Brutos sera posteritas
loquatur. Sumus electores regum destructores tyrannorum. Regna, sed
non impera!_[151-A] Cet vnement date de 1608, et Zamoyski, qui tait
alors g de soixante-quatre ans, mourut peu de temps aprs. Mcne
dans sa sphre, il fonda, sur ses domaines patrimoniaux,  Zamostz,
une acadmie dont il confia les chaires  de savants professeurs, 
l'exclusion des Jsuites. Il tablit aussi au mme endroit, une
imprimerie d'o sont sortis beaucoup de livres prcieux, entre autres
un ouvrage accueilli avec la plus grande faveur, et qui, bien que
publi sous le nom de son ami Burski, est considr gnralement comme
l'oeuvre de Zamoyski lui-mme, ou tout au moins comme une composition
faite d'aprs ses notes. Cet ouvrage a pour titre _Dialectica
Ciceronis qu dispers in scriptis reliquit maxim ex stocorum
sententia_, etc., etc. 1604.

Le contemporain Thuanus paye un juste tribut d'loge  Zamoyski. Ses
descendants occupent encore une haute position dans leur pays natal,
et sont honorablement connus  l'tranger.]

[Note 151-A: Roi! ne tire pas l'pe, de peur qu'une postrit recule
ne te nomme Caius Csar, et nous des Brutus. Nous faisons les rois,
nous immolons les tyrans. Rgne, mais ne commande pas.]

[Note 152: Le prince Christophe Radziwill tait fils de Christophe
Radziwill, palatin de Vilna et _hetman_ ou grand-gnral de Lithuanie,
qui s'tait distingu par de nombreux faits d'armes, et petit-fils de
Radziwill Rufus. La notice suivante sur sa vie est extraite d'un
ouvrage sur la noblesse polonaise, du jsuite Niesieki, que nous
avons dj cit, et  qui il faut rendre cette justice, qu'il
reconnat avec impartialit, comme son coreligionnaire bohmien
Balbinus, le mrite de beaucoup de ses concitoyens, dont il condamne
les croyances:--S'tant joint,  la tte d'une troupe considrable
des siens, au grand-hetman Chodkiewicz (clbre guerrier), il se
comporta si brillamment contre les Sudois, que ce chef, frapp de ses
talents militaires et de sa rare intrpidit, obtint pour lui la
dignit de hetman-de-camp ou gnral-de-camp (second en commandement).
Plus tard, dans le temps que Chodkiewicz tait occup  repousser les
Turcs, les Sudois envahirent inopinment la Livonie et s'emparrent
de Riga. Radziwill, ayant runi tout ce qu'il put de troupes
polonaises, harcela l'ennemi et remporta sur lui plusieurs avantages;
mais, priv de tous renforts, il dut renoncer  lutter, avec une
poigne de soldats, contre les forces dbordantes des Sudois, qui
envahirent la Lithuanie et prirent son propre chteau de Birz. Il
parvint cependant, malgr l'infriorit des siennes,  arrter leurs
progrs dans cette province. Ces maux taient l'ouvrage de quelques
flatteurs de la royaut, qui ne pouvaient voir sans envie les exploits
de cet homme distingu et le calomniaient auprs du souverain, de
telle sorte que la dignit de grand-hetman de Lithuanie, devenue
vacante par la mort de Chodkiewicz, ne fut pas confre, comme elle
et d l'tre, au guerrier qui avait si bien mrit de sa patrie.
Malgr cette marque de dfaveur royale, Radziwill reut les
remercments de la dite, pour sa courageuse dfense de la Lithuanie.
Il ne prit nanmoins aucune part aux affaires militaires, pendant le
rgne de Sigismond III; mais, aprs l'avnement de Vladislav IV, il
fut fait grand-hetman et palatin de Vilna. Il conclut un trait de
paix avec la Moscovie en 1634, et fit ensuite, contre les Sudois, une
expdition qui se termina bientt de la mme manire. Radziwill tait
fort dans l'action et puissant au conseil. Il mourut, en 1640, l'un
des fervents dfenseurs des doctrines de Genve.--Niesieki, vol.
VIII, p. 54, dit. de 1841.

Radziwill se montra, en effet, tout dvou aux intrts de la religion
rforme, comme son pre et son aeul, dont les richesses immenses et
les hautes dignits lui taient dvolues avec le mrite et les vertus
patriotiques qui les distinguaient. Il publia  ses frais une nouvelle
dition de la Bible, prcde d'une ddicace  son souverain, dans
laquelle il dclarait, au nom de ses coreligionnaires, qu'ils taient
prts  comparatre devant l'oint du Seigneur, et  rendre compte de
leur croyance en s'appuyant, non sur les traditions humaines, mais
uniquement sur les critures illumines de l'Esprit-Saint. Bien qu'il
n'employt aucune expression aussi nergique que celles dont son
prdcesseur Radziwill le Noir s'tait servi dans sa ddicace de la
mme Bible  Sigismond-Auguste, il en parlait comme d'un prcdent 
la sienne. L'abolition de l'glise et de l'cole protestantes de
Vilna, fondes par les anctres de Radziwill, et dont tous ses efforts
n'avaient pu prvenir la perte, vint briser le coeur du vieux
guerrier, qui avait consacr sa longue carrire au service de son
pays, soit en le dfendant contre les attaques du dehors, soit en
luttant contre l'hostilit plus dangereuse encore des dvots
conseillers du monarque. Son fils Janus, palatin de Vilna et
grand-hetman de Lithuanie, vaillant soldat et gnral habile, rendit
de grands services  son pays pendant la guerre des Cosaques
(1648-54). Il dfit plusieurs fois ces rebelles, qui avaient ravag
beaucoup d'autres provinces, et mit la Lithuanie  l'abri de leurs
incursions. Au temps o Charles-Gustave de Sude, second par un grand
nombre de mcontents, envahit la Pologne en 1655, et fora le roi
Jean-Casimir  quitter le territoire de la Rpublique (Voir le
chapitre suivant.), la Lithuanie fut tout--coup inonde par une
immense arme moscovite, que le czar envoyait en aide aux Cosaques
rvolts. Les Lithuaniens, placs dans cette extrmit, reconnurent le
roi de Sude pour leur souverain hrditaire et se dclarrent
indpendants de la Pologne. Cela eut lieu en vertu d'un trait conclu
 Kiydany le 18 aot 1651, et sign en faveur de la Lithuanie par le
prince Janus Radziwill, l'vque de Samogitie et un autre snateur
catholique. Ce fut donc une affaire purement politique et trangre 
la religion, ngocie, non dans l'intrt particulier des Protestants,
mais en considration de la position des Lithuaniens en gnral, qui
ne pouvaient se soustraire au joug d'un ennemi barbare et cruel, qu'en
reconnaissant la souverainet d'un monarque dont l'autorit s'tendait
dj  une grande partie de la Pologne. Cependant, chose trange 
dire! beaucoup d'crivains mettent toute cette affaire sur le compte
du protestantisme de Radziwill, et accusent les Rforms d'avoir fray
le chemin aux Sudois, bien qu'un simple expos des faits dmontre le
contraire. Ce n'est l, toutefois, qu'un exemple isol de la
partialit avec laquelle un grand nombre d'auteurs ont trait les
protestants polonais, pour n'avoir pas t meilleurs en dfinitive que
leurs concitoyens catholiques, tandis que les services importants,
rendus  la nation par les clbrits du Protestantisme, guerriers et
hommes d'tat, sont le plus souvent enregistrs sans aucune allusion 
leur foi religieuse, de manire  laisser croire  la majorit des
lecteurs, que la catholicit revendique la gloire de ces grands
hommes. Il est trs remarquable que beaucoup d'crivains polonais,
fort indiffrents d'ailleurs en matire de Papisme, n'aient pu se
dfendre d'une sorte de prvention involontaire contre les
Protestants; et cela prouve peut-tre, plus que toute autre chose, la
vrit de la maxime: _Calumniare fortiter semper aliquid hret_,
principe dont les Jsuites ont fait une large application  leurs
adversaires vivants ou morts.

Le prince Janus Radziwill mourut en 1655, peu de temps aprs l'affaire
dont nous venons de parler. Il laissa un seul enfant, une fille, qui
se maria  son cousin, le prince Boguslav Radziwill, le dernier
Protestant de sa famille, mort en 1660. Celui-ci eut une fille, la
princesse Louise, qui pousa un prince de Brandebourg, fils du
grand-lecteur, et aprs la mort de son premier mari, le prince
palatin de Neubourg. La maison royale de Bavire descend de cette
princesse, et de l vient que tous les Radziwill naissent chevaliers
de l'ordre bavarois de Saint-Hubert.]

Protestant, nous serions peut-tre suspect d'exagrer la dsastreuse
influence de la raction catholique sur les destines de notre pays;
mais il s'agit d'un fait consacr par l'impartialit de l'histoire et
proclam par un auteur contemporain d'un mrite avou, vque
catholique lui-mme (Piaseki), qui dclara, en termes formels, que
c'est par l'influence exclusive des Jsuites[153] que Sigismond III
appela d'ternels malheurs sur le royaume que l'lection lui avait
livr.

[Note 153: Subter finem ejusdem anni (1616) decesserat quoque cubili
regii prfectus Andreas Bobola, octogenarius. Homo rudis, morosus,
promotus ad illud officium patrocinio sacerdotum Societatis Jesu, quod
illis in omnibus consentiret. Und utrique, conjuncta opera, in
privatis colloquis, qu ipsis semper patebant, sollicitantes regem
adeo constrixerant, ut omnia consiliis eorum ageret; et aulicorum spes
et cur, non nisi ab eorum favore penderent, quem et in publicis
negotiis, isti suggerebant, quid rex decerneret, tanto majori
reipublic periculo, quod ad hujusmodi familiaritatem regis
assumebantur person (prsertim confessor et concionator) a scholiis
vel a magisterio novitiorum religiosorum, rerum et status politi
prorss expertes. Hc que causa unica fuit errorum, non in domesticis
solum, sed in publicis, ut Moschicis, Suecis, Livonicisque, regis
rationibus, et tamen sacrilegii crimen reputabatur, si quis tamen
eorum dicta factave reprehendisset, et nemini quid non ipsis
applauderet, facilis ad dignitates aditus patebat. (_Chronica
Gestarum in Europa._ Cracovie, 1648, ad ann. 1616).]

 ce faible prince succda son fils an, Vladislav IV, jeune
monarque d'un esprit droit et gnreux. Ses lumires et son exprience
des maux causs par la pit ignorante de son pre, lui inspirrent
une aversion si profonde contre les Jsuites, qu'aucun membre de cette
socit ne fut admis  sa cour. Sa nature bienveillante rpugnait  la
perscution. Le mrite personnel avait seul droit  ses faveurs, et le
guidait dans le choix des dignitaires de l'tat sans gard  leur
conviction religieuse. Ses efforts pour opposer une digue au flot
toujours montant de la perscution, ne purent triompher cependant de
l'esprit d'intolrance que les Jsuites avaient rpandu au loin,
surtout au sein de la noblesse infrieure et nombreuse, forme dans
leurs coles. Bien qu'il ft parvenu  rprimer les meutes populaires
suscites contre les Protestants, il resta impuissant en face de deux
grands actes de perscution lgale, l'abolition du temple et du
collge protestants de Vilna, en 1640, et celle de la clbre cole
des Sociniens; mesures de rigueur ordonnes par les dites, sous
prtexte d'injures adresses aux statues des saints par les lves de
ces tablissements. Vladislav fit de grands efforts pour calmer
l'irritation produite au sein des populations de l'Ukraine[154], par
les tentatives qui avaient t faites pour leur imposer l'Union avec
Rome. Il confirma la hirarchie adopte par les partisans de l'glise
indpendante, qui se retrempa dans la clbre Acadmie fonde  Kioff
par Pierre Mohila, prlat d'un noble caractre, de haute naissance et
de grand savoir[155]. La mort de ce souverain, qui sut enchaner, par
un mrite tout personnel, les aveugles passions du fanatisme voqu
sous le rgne de son pre, leur donna de nouveau libre carrire et
appela sur la Pologne les terribles calamits au rcit desquelles nous
consacrerons le chapitre suivant.

[Note 154: La dnomination d'_Ukraine_, qui signifie littralement
confins, fut donne aux provinces de la Pologne limitrophes de la
Moscovie et de la Turquie, soumises aujourd'hui  la Russie. Nous
avons parl des Cosaques qui habitaient la province polonaise de ce
nom.]

[Note 155: Pierre Mohila tait fils d'un prince rgnant de Moldavie,
et alli de prs aux premires familles de Pologne. Il fit ses tudes
 l'Universit de Paris, et servit ensuite avec distinction dans les
rangs de l'arme polonaise pendant la guerre de Turquie de 1621. Entr
au giron de l'glise en 1628, il fut lu archevque de Kioff en 1633.
Il publia plusieurs ouvrages, dont le plus remarquable est son _Expos
de la foi de l'glise d'Orient_, qui avait t approuv par tous les
patriarches grecs. Ce livre fut publi en polonais  Kioff, en 1637.
Il a t imprim plusieurs fois en grec, et traduit en latin par le
savant Sudois Laurentius Normann, vque de Gottenbourg. Il y en a
aussi une traduction allemande.]




CHAPITRE XII.

POLOGNE.

(Suite.)

     Rgne de Jean-Casimir. -- Rvolte des Cosaques. -- Le bigotisme
     des vques catholiques s'oppose  toute rconciliation avec eux.
     -- Invasion et expulsion des Sociniens. -- Rgne de Jean
     Sobieski. -- Pillage et destruction du temple protestant de
     Vilna,  l'instigation des Jsuites. -- Meurtre juridique de
     Lyszczynski. -- lection et rgne d'Auguste II. -- Premire
     disposition lgale contre la libert religieuse des Protestants,
     obtenue par surprise sous l'influence de la Russie. --
     Protestation des patriotes catholiques contre cette mesure. --
     Nobles efforts de Leduchowski pour dfendre les droits de ses
     concitoyens protestants, menacs par les intrigues de l'vque
     Szaniawski. -- Meurtre juridique de Thorn. -- Rflexions sur cet
     vnement. -- Lettre pastorale de l'vque Szaniawski aux
     Protestants. -- Les reprsentations des puissances trangres, en
     faveur des Protestants polonais, ne servent qu' rendre la
     perscution plus violente contre eux. -- Ils sont privs des
     droits politiques. -- Situation malheureuse des Protestants
     polonais sous le rgne d'Auguste III. -- Gnreuse conduite du
     cardinal Lipski.


Vladislav IV eut pour successeur son frre, Jean-Casimir, Jsuite et
cardinal, que le pape avait relev de ses voeux lors de son lection
au trne. L'esprit de tolrance du dernier rgne ne pouvait trouver
son compte  ces prcdents, bien que la pit du nouveau monarque ft
loin de l'aveuglement de son pre. Vladislav avait  peine ferm les
yeux, qu'une rvolte terrible s'alluma dans l'Ukraine, appuye par des
hordes de paysans, sectaires de l'glise grecque. La Pologne se
trouvait sans dfense contre l'irruption d'un pareil flau, quand les
insurgs, ayant  leur tte Chmielniki, noble polonais de la religion
grecque, homme d'nergie et de talents suprieurs, s'avancrent en
flots presss et irrsistibles. Le roi, qui marchait  leur rencontre
avec des forces insuffisantes, se vit assig par eux dans son camp
fortifi. Sa perte semblait invitable; mais Chmielniki et les
principaux chefs de Cosaques s'arrtrent sur le bord de l'abme vers
lequel ils prcipitaient leur patrie, la voix du patriotisme s'leva
dans leurs coeurs et imposa silence au fanatisme haineux et aux
mauvaises passions qui marchent  sa suite. La concorde fut le
rsultat de cet heureux retour. Chmielniki, qui avait assig son
souverain, lui rendit fidlement l'hommage d'un homme-lige, implora
son pardon en flchissant le genou, et reut du roi la nomination de
hetman ou gnral des Cosaques, dont les droits politiques et
religieux furent confirms en cette circonstance. Le trait intervenu
entre les parties belligrantes, stipulait expressment que
l'archevque de Kioff, mtropolitain de l'glise grecque de Pologne,
aurait un sige dans le snat. Cette condition, demande par les
Cosaques, tait non-seulement juste, car le reprsentant d'une glise
qui comptait des provinces entires de sectateurs avait un titre
incontestable  siger au sein de l'Assemble politique o chaque
vque catholique avait sa place marque; mais le pays tout entier
avait encore le plus haut intrt  ce que le chef spirituel d'un
corps aussi formidable que les Cosaques devnt membre du conseil
suprme de l'tat, puisque cela ne pouvait que contribuer puissamment
 confirmer ces populations guerrires, mais indisciplines, dans leur
fidlit  la couronne de Pologne. Cette combinaison, tout quitable
et avantageuse qu'elle ft, choua devant le fanatisme arrogant des
prlats romains; en effet, quand l'archevque grec de Kioff, Sylvestre
Kossowski, dont l'actif patriotisme avait entran la pacification de
l'Ukraine, entra au snat pour prendre possession de son sige, les
dignitaires catholiques sortirent en groupe de la salle des sances,
en dclarant qu'ils ne consentiraient jamais  siger avec un
schismatique. Les remontrances respectueusement adresses aux vques
sur l'injustice de leur conduite et sur les dangers qui en rsultaient
pour la nation, demeurrent toutes infructueuses, et cet outrage, par
lequel on rpondait aux services patriotiques de l'archevque de
Kioff, produisit une violente irritation parmi les Cosaques, qui ne
tardrent pas  se soulever de nouveau. Dfaits cette fois, ils
s'attachrent  la fortune du czar de Moscovie, qui vint attaquer la
Pologne avec des forces immenses, pendant que Charles-Gustave, roi de
Sude, l'envahissait de son ct. Ce dernier monarque, sachant mettre
 profit les graves mcontentements que Jean-Casimir avait soulevs en
Pologne, s'avana  la tte d'un corps formidable de troupes d'lite.
Des bandes de mcontents se joignirent  lui, et il se vit bientt
matre de la plus grande partie du pays. Son gnie guerrier, la
svre discipline de son arme et la bienveillance de ses manires lui
conquirent en peu de temps une grande popularit parmi les Polonais,
et tous les patriotes clairs, sentant la ncessit d'avoir un
monarque capable d'opposer une digue  l'anarchie et aux incursions
des barbares, offrirent la couronne  Charles-Gustave, en demandant
qu'une dite ft convoque pour consacrer officiellement son lection.
Le choix d'un monarque protestant, du caractre de Charles-Gustave,
crasait d'un seul coup la faction clricale et dotait le pays d'un
gouvernement fort; si l'on considre, en outre, que la Sude,
monarchie constitutionnelle, possdait alors, dans le nord de
l'Allemagne, de vastes provinces contigus  la Pologne, l'on ne
saurait douter que l'avnement de son roi au trne de ce pays n'et
inaugur, dans l'Europe septentrionale, l're d'un grand empire
constitutionnel, rival redout de l'Autriche, et mortel aux
envahissements des czars de Moscovie vers l'ouest. Malheureusement,
cette combinaison choua devant l'arrogance que Charles-Gustave, enfl
de ses succs, mit dans sa rponse  la dputation polonaise charge
de l'inviter  convoquer une dite pour son lection: Formalit
superflue, objecta-t-il, son pe l'ayant dj fait matre du
royaume. L'insolence de cette rplique irrita violemment la fibre
nationale. Le roi de Sude fut abandonn, et ses forces, assaillies de
toutes parts, furent chasses du territoire. La paix se rtablit en
1660, par le trait d'Oliva, conclu sous la garantie mdiatrice de
l'Angleterre, de la France et de la Hollande. Les Protestants eurent
plus  souffrir durant ces guerres que le reste des habitants. Dans la
Grande-Pologne, on les perscuta pour les maux infligs aux
Catholiques par les Sudois[156], tandis que plusieurs de leurs
temples et de ceux des Sociniens furent mis en cendres par les
Cosaques, qui confondaient Catholiques et Protestants dans leur
ressentiment religieux.

[Note 156: Les troupes sudoises, qui avaient observ tout d'abord une
discipline rigoureuse, se rendirent coupables des excs les plus
odieux quand le pays se souleva contre elles, et se livrrent alors 
des actes de frocit contre plusieurs membres du clerg catholique.
Les Protestants payrent pour l'ennemi. Un certain nombre de ministres
et d'autres individus attachs  la Confession de Bohme, furent mis 
mort, et leurs glises rduites en cendres, sans compter celle de
Lissa, avec une cole clbre. Il existe un manuscrit intressant  la
bibliothque archipiscopale de Lambeth: _Ultimus in protestantes
Confessionis Bohemi ecclesias Anti-Christi furor_, par Hartmann et
Cyrille, ecclsiastiques protestants et professeurs de l'cole de
Lissa, qui s'intitulent les exils du Christ, et qui furent envoys
en Hollande et dans la Grande-Bretagne pour solliciter, en faveur de
leurs frres en dtresse, des secours qui leur furent gnreusement
accords par les Protestants de ces contres. Le manuscrit renferme
une description de la barbarie rvoltante dploye contre les
Protestants, sans gard  l'ge ou au sexe, et se termine par les mots
_dolor vetat plura addere_. On avait aussi compos, d'aprs cet
original, un document imprim, soumis par les dlgus  Cromwell, qui
les autorisa, en vertu d'une ordonnance date du 2 mai 1659, 
organiser des souscriptions par tout le pays.]

Jean-Casimir, qui s'tait enfui en Silsie lors de l'invasion
sudoise, fut rappel par la nation, et fit voeu  son retour, sous
l'invocation de la Vierge dont il implora la protection pour lui et
pour son royaume, de s'appliquer  rprimer les abus qui pesaient sur
les classes infrieures, et  convertir, ce qui voulait dire 
perscuter, les hrtiques. La premire parti de ce voeu, tout digne
qu'elle ft des proccupations d'un Chrtien, resta dans l'oubli.
Jean-Casimir crut s'acquitter envers le ciel en rduisant l'hrsie.
Le Protestantisme comptait encore un grand nombre d'adhrents, et
parmi eux plusieurs familles influentes. Les religionnaires avaient en
outre pour eux l'appui intress des princes trangers de leur glise,
allis en ce moment de la Pologne. Le voeu royal ne trouvant ds lors
 s'appesantir que sur les Sociniens, un Jsuite, du nom de Karwat,
pressa la dite de 1658 de tmoigner sa reconnaissance  Dieu par des
actes. Cette dite fit une loi qui dfendit, sous la sanction la plus
svre, de professer ou de propager le Socinianisme dans les tats
polonais; la peine de mort menaait ceux qui passeraient outre ou
favoriseraient cette secte en quelque manire que ce ft. On laissait
cependant  ceux qui persvreraient dans leur croyance, un dlai de
trois ans pour vendre leurs proprits et raliser leur avoir. Une
entire sret leur tait promise pendant ce temps, mais on leur
interdisait les pratiques de leur culte et toute intervention dans les
affaires publiques. Ce dcret n'tait motiv par aucune considration
politique, aussi n'imputait-il pas de trahison aux Sociniens; mais on
l'avait entirement fond sur des motifs thologiques, et
principalement sur ce qu'ils n'admettaient pas la Divinit de
Jsus-Christ,--raison assez bizarre chez un peuple qui tolrait les
Juifs et admettait les Mahomtans  la jouissance des droits civils.
Le dlai triennal accord par la dite de 1658, fut rduit  deux ans
par celle de 1659, qui dcrta que tous les Sociniens qui n'auraient
pas embrass le Catholicisme le 10 juillet 1660, eussent  quitter le
pays sous les peines dictes par la dite de 1658. Aux termes du mme
dcret, ces Sociniens, qui pouvaient abjurer leur croyance, n'eurent
plus d'autre choix que la Confession romaine, beaucoup d'entre eux
s'tant faits Protestants pour se soustraire aux rigueurs de la
premire loi.

La rapidit du temps, l'tat du pays ruin par la guerre, et l'avidit
des acqureurs qui mirent leur accablement  profit, obligrent les
Sociniens  vendre leurs proprits  vil prix. Sur ces entrefaites,
la perscution s'amoncelait autour d'eux sous toutes les formes. La
proscription semblait les mettre hors la loi, et comme tous exercices
religieux leur taient interdits, rien n'tait plus facile que de
trouver  les perscuter sur ce terrain. Pour chapper  cette
destine, les Sociniens tentrent un effort suprme, d'une nature si
extraordinaire, que l'on chercherait en vain  expliquer comment ils
auraient pu s'illusionner un seul instant sur un succs impossible.
Ils prsentrent une requte au roi contre le dcret de 1658,
s'offrant  prouver qu'il n'existait pas de diffrence fondamentale
entre leurs dogmes et les doctrines de l'glise catholique. Cette
proposition fut rejete. Ils implorrent la protection, ou, tout au
moins, l'intercession des puissances trangres; mais, bien que le
trait d'Oliva, conclu en 1660, garantt  toutes les Confessions
religieuses de Pologne les droits dont elles avaient joui avant la
guerre, et que la Sude s'effort de sauver le Socinianisme du
naufrage, leur sort n'en resta pas moins fix, sans que les
reprsentations faites en leur faveur par l'lecteur de Brandebourg
obtinssent un meilleur rsultat. Le dsespoir conduisit les Sociniens
 proposer un rapprochement avec Rome, au moyen d'une confrence tenue
 l'amiable. L'autorisation en fut donne par l'vque de Cracovie,
qui pouvait raisonnablement voir, dans cette dmarche de leur part,
l'intention secrte d'entrer au giron de son glise avec quelque
semblant de conviction, et non par contrainte. Et, en effet, quel
homme de bon sens et suppos que des controversistes aussi habiles
que les membres de cette secte, pussent se bercer de l'espoir
d'obtenir des concessions d'une glise dont les doctrines taient
diamtralement opposes  leurs dogmes... Quoi qu'il en soit, les
Sociniens maintinrent trs srieusement leurs arguments au colloque de
Roznow (10 mars 1660), et il est presque inutile d'ajouter qu'autant
en emporta le vent. Il ne leur resta plus que le parti de l'exil,
avant l'expiration du dlai prescrit. Cette migration force fut
accompagne de beaucoup de cruauts, malgr la gnreuse intervention
de plusieurs membres minents de la noblesse, qui, tout en faisant
profession de Catholicisme, restaient attachs  un grand nombre de
Sociniens par les liens du sang et de l'amiti. Ils se dispersrent
en Europe; la Transylvanie, qui comptait beaucoup de coreligionnaires,
et la Hongrie, offrirent un refuge  une grande partie d'entre eux. La
reine de Pologne permit  beaucoup de ces infortuns de s'tablir dans
les principauts silsiennes d'Oppeln et de Ratibor, qui lui
appartenaient, et quelques princes de la Silsie suivirent son
exemple. Dissmins sur plusieurs points de cette contre, ils n'y
formrent aucune Congrgation, et ils l'abandonnrent peu  peu ou se
convertirent au Protestantisme. Un nombre considrable d'entre eux
fondrent une association religieuse  Manheim, sous la protection du
palatin du Rhin; mais ils se rendirent bientt suspects de propager
leurs doctrines, ce qui n'a rien que de probable, eu gard  la
ferveur bien connue de leur zle, et ils furent obligs de se
disperser. Ils demandrent, pour la plupart, un asile  la Hollande,
o la libert des cultes rgnait sans entrave, et qui comptait
quelques Sociniens, dont la fraternit, jointe  celle des sectaires
de l'Angleterre et de l'Allemagne, vint largement en aide aux bannis
de la Pologne. Les renseignements nous font dfaut sur leur sort dans
cette contre hospitalire; mais tout porte  croire qu'ils y avaient
une Congrgation florissante, puisqu'ils purent diter  Amsterdam, en
1680, un Nouveau-Testament en langue polonaise. Quelques Sociniens se
retirrent en Prusse, o les attendait l'accueil hospitalier de leur
compatriote le prince Boguslav Radziwill, dernier Protestant de sa
famille, qui gouvernait cette province pour l'lecteur de Brandebourg.
Ils formrent deux tablissements limitrophes de la Pologne, appels
Rutow et Andraswalde. En 1779, les habitants de ces endroits reurent
du gouvernement l'autorisation de btir un temple; mais leur
Congrgation, qui n'avait jamais t bien considrable, alla en
dclinant; et, d'aprs les renseignements authentiques que nous avons
obtenus sur ce point en 1838, grce  la bienveillance du feu baron
Bulow, ministre de Prusse  la cour d'Angleterre, l'association
d'Andraswalde subsista jusqu'en 1803, poque  laquelle elle fut
dissoute; et, en 1838, il ne restait plus en Prusse que deux
gentilshommes, derniers membres survivants de la secte jadis clbre
des Sociniens, un Morsztyn et un Schlichtyng, tous les deux vieillards
trs avancs en ge et reprsentants de noms distingus dans les
annales politiques et religieuses de la Pologne. Les familles de ces
personnages s'taient runies au Protestantisme, comme l'avaient fait
le reste des sectaires. En Pologne mme, depuis l'expulsion des
Sociniens en 1660, on ne retrouve aucun vestige de la secte qui
s'tait glorifie de compter au nombre de ses adhrents quelques-unes
des grandes familles du pays, et sur laquelle les lumires de ses
membres avaient jet le plus vif clat dans toute l'Europe. Les rangs
des Protestants taient alors entirement rompus. Ils perdirent leur
principal appui dans les familles toutes-puissantes des Radziwill et
des Leszczynski; la branche protestante de la premire tant venue 
s'teindre en 1669, et la dernire ayant pass  l'glise de Rome vers
cette poque. Les Leszczynski, devenus Catholiques, ne se firent pas
pour cela les perscuteurs de leurs anciens coreligionnaires; ils
continurent, au contraire,  protger de leur influent patronage les
habitants protestants de Lissa, ville qui leur appartenait.

Le roi Jean Sobieski, admirablement dot par la main de la Providence,
avait une aversion profonde pour la perscution religieuse; mais
l'autorit royale, trangle dans d'troites limites, tait
impuissante  faire respecter les lois qui reconnaissaient encore la
parfaite galit des Confessions religieuses, et, sous son rgne, deux
vnements fltrissants signalrent le pouvoir que le clerg
catholique s'tait acquis en Pologne, et la manire dont il entendait
en user.

L'glise protestante de Vilna, avons-nous dit, avait t abolie en
1640, en vertu du dcret d'une dite qui dfendait aux Protestants
d'avoir un lieu consacr au culte dans l'enceinte de la ville. Ils
avaient, en consquence, lev dans un faubourg un temple, un hospice
et un asile pour leurs ministres.

Le 2 avril 1682, une populace nombreuse, souleve par des tudiants du
collge des Jsuites, se rua sur ce temple et le dtruisit de fond en
comble, brisa les cercueils, en arracha les morts, et, aprs leur
avoir prodigu les plus indignes outrages, les mit en lambeaux et
livra aux flammes ces restes profans. Rien n'chappa sur les lieux au
pillage ou  la destruction, ni les valeurs matrielles, ni un grand
nombre de documents prcieux dposs en cet endroit comme dans un lieu
de sret. L'orgie populaire dura deux jours entiers, sans que
l'autorit prt la moindre mesure de rpression, et le recteur du
collge des Jsuites, mis en demeure d'interposer son autorit au sein
d'une meute dirige par ses lves, osa non-seulement s'y refuser,
mais encore donner des louanges  leur conduite. Les ministres durent
la vie  un noble catholique appel Puzyna, qui accourut  la tte de
quelques hommes arms et les conduisit au couvent des moines
franciscains, o ils trouvrent un asile et les traitements les plus
humains. Jean Sobieski, inform de l'attentat, institua immdiatement
une commission pour instruire le procs et punir les coupables. Cette
commission, compose de l'vque de Vilna et de plusieurs dignitaires
de la couronne, aprs l'enqute la plus consciencieuse, condamna
quelques-uns d'entre les assaillants, lves des Jsuites et autres, 
la peine de mort, et ordonna la restitution du pillage; mais les
Jsuites corrompirent les geliers, qui favorisrent l'vasion des
condamns, et l'on ne revit, en somme, qu'une trs faible partie des
objets drobs. Le roi voulait que les Jsuites payassent les dommages
causs par l'meute; mais comme il ne put obtenir aucun acte de
rparation pour ses sujets protestants, ces derniers relevrent leur
temple de leurs propres deniers[157]. L'autre crime qui dshonore
cette priode historique, est l'assassinat juridique de Casimir
Lyszczynski, estimable propritaire, frapp par l'aveugle haine du
clerg, malgr les efforts de Sobieski pour sauver cette innocente
victime du fanatisme. Lyszczynski parcourait un livre intitul
_Theologia naturalis_, par Henri Alsted, thologien protestant, et,
trouvant dans les arguments employs par l'auteur pour prouver
l'existence de Dieu, une confusion telle, qu'il tait possible d'en
dduire des consquences entirement opposes, il ajouta en marge:
_Ergo, non est Deus_, tournant videmment en drision les arguments de
l'auteur. Un malheureux, appel Brzoska, dbiteur de Lyszczynski,
dcouvrit cette circonstance et lana contre lui une accusation
d'athisme, en produisant aux yeux de Witwiki, vque de Posnanie, un
exemplaire de l'ouvrage avec l'annotation ci-dessus mentionne. Ce
prlat se saisit de l'affaire comme d'une proie expiatoire, et son
aveugle zle fut second par Zaluski, vque de Kioff, dignitaire
connu pour sa brillante rudition et dou de quelques autres qualits
qui ne l'empchrent pas, nanmoins, de sacrifier  la rage du
fanatisme[158]. Le roi, dont l'esprit clair se soulevait  l'ide de
semblables normits, entreprit de sauver Lyszczynski, en ordonnant
que l'affaire ft voque  Vilna, o, comme Lithuanien, il avait ses
juges naturels; mais rien ne put soustraire l'infortun  la fureur
fanatique des deux vques; on alla jusqu' violer en sa personne le
privilge inviolable de tout noble polonais, privilge religieusement
respect jusque-l dans les plus grands criminels eux-mmes, de
demeurer libre jusqu' ce que la justice ait prononc. Sur la simple
accusation d'un dbiteur, soutenue par deux vques, l'affaire fut
dnonce  la Dite de 1689, devant laquelle le clerg, mais
particulirement l'vque Zaluski, accusa Lyszczynski d'avoir ni
l'existence de Dieu et profr des blasphmes contre la divinit de
Marie et contre les saints. La malheureuse victime, terrifie par le
danger de sa situation, avoua tout ce que l'on voulut mettre  sa
charge, fit une ample rtractation de ce qu'elle pouvait avoir dit ou
crit contre les doctrines de l'glise romaine, et dclara s'humilier
devant son infaillibilit. Vain refuge d'un courage abattu! La Dite,
cdant aux exhortations impies du clerg, condamna Lyszczynski  avoir
la langue arrache par le bourreau,  tre ensuite dcapit et jet
sanglant sur le bcher. Cette monstrueuse sentence fut excute, et
Zaluski lui-mme en parle comme d'un acte de justice et de pit. Le
roi, rvolt de ces horreurs, s'cria que l'Inquisition n'aurait pas
fait pis. Ajoutons, en historien impartial, que le pape Innocent XI,
loin d'approuver cette dcision infme, clata en amers reproches
contre ses instigateurs. Ces sanglants holocaustes ont dshonor
plusieurs contres de l'Europe, et cette mme poque vit non-seulement
des hommes, mais des femmes et des jeunes filles, tomber en cosse
sous le glaive de la perscution, non pour avoir blasphm Dieu, mais
pour s'tre refuss  reconnatre la suprmatie spirituelle du roi.
L'hroque souverain de la Pologne, dsarm sur son trne en prsence
d'un acte de fanatisme sauvage, tel est l'enseignement  tirer, contre
la raction catholique, de l'horrible spectacle que toute sa volont
n'et pas impos  la nation un sicle plus tt. Nous recommandons
cette leon  la mditation de tous ceux qui nient la possibilit
d'une raction de ce genre.

[Note 157: L'ouvrage de M. Lukaszewicz contient toute la procdure
criminelle relative  cette affaire.]

[Note 158: Ce prlat ne doit tre confondu avec aucun de ceux
prcdemment nomms en note.]

Zaluski raconte ainsi cette scne rvoltante: Aprs l'amende honorable,
le condamn fut men sur l'chafaud, o le bourreau lui arracha d'abord
avec un fer rouge la langue de la bouche _avec laquelle il avait t
cruel envers Dieu_; ensuite ils brlrent  petit feu ses mains,
instrument de la production abominable. Le papier sacrilge fut jet aux
flammes; lui-mme, enfin, ce monstre de son sicle, ce dicide, fut
prcipit dans les flammes expiatoires,--expiatoires si un tel forfait
pouvait tre lav![159] Il nous semble que ces lignes du savant vque
n'ont rien  envier aux blasphmes imputs  la malheureuse victime de
son fanatisme.

[Note 159: Salvandy, _Histoire de Pologne sous Jean Sobieski_, vol.
III, p. 388.]

L'lecteur de Saxe, choisi pour succder  Jean Sobieski, en 1696,
sous le nom d'Auguste II, confirma, suivant l'usage, les droits et les
liberts des Dissidents; mais une nouvelle condition fut introduite
dans les _Pacta conventa_, ou garanties constitutionnelles stipules
des rois  leur avnement, sous le sceau du serment,  savoir, qu'il
ne leur serait confr par lui aucune dignit de marque, snatoriale
ou autre, ni aucun emploi important de la couronne. Bien que ce
prince, Luthrien d'origine, et plutt fait profession d'indiffrence
religieuse, en payant d'une messe le trne de Pologne, il livra les
hrtiques  la funeste pit des vques, afin de convertir ces
derniers  ses vues politiques. L'avnement de Stanislas Leszczynski,
qui y fut lu en 1704, aprs l'expulsion d'Auguste par Charles XII,
ranima dans le coeur des Protestants l'espoir de jouir encore en paix
des droits que la Constitution leur garantissait comme  tous les
autres citoyens. L'esprit clair du nouveau monarque et l'influence
de Charles XII, qui lui avait mis le sceptre entre les mains,
rpondaient que cette attente ne serait pas trompe. Le trait
d'alliance conclu entre le roi Stanislas et le hros sudois, assurait
aux Dissidents de Pologne la pleine jouissance des droits et des
liberts consacrs en leur faveur par les lois du pays; abrogation,
expressment prononce, des restrictions introduites dans les derniers
temps. Les esprances des Protestants, qui se virent perscuts par
les troupes de Pierre le Grand, comme partisans de Stanislas
Leszczynski, s'croulrent, avec la fortune de Charles XII,  la
bataille de Pultawa. Soutenu par les armes russes, Auguste II reprit
possession du trne de Pologne, que Stanislas fut oblig d'abandonner,
et, pour raffermir son autorit conteste par les partisans de son
adversaire, il s'entoura d'un corps nombreux de troupes saxonnes qui
se rendirent odieuses par leurs excs. Les habitants se confdrrent,
sous la prsidence de Leduchowski, et engagrent une lutte  outrance
avec les satellites royaux. Pierre le Grand finit par offrir sa
mdiation entre le roi et la nation, et son ambassadeur insinua,  cet
effet, un trait qui fut conclu  Varsovie, le 3 novembre 1716. La
cheville ouvrire de cette ngociation fut Szaniawski, vque de
Cujavie, qui, devant son lvation  l'influence de Pierre le Grand,
lui tait entirement dvou. Ce prlat russit, par ses intrigues, 
rendre de grands services  la Russie et  Rome, en leur sacrifiant
les intrts de son pays. Sous prtexte d'conomie, d'une organisation
plus efficace, etc., etc., l'effectif de l'arme polonaise fut rduit,
en vertu d'une clause de ce trait,  un chiffre tout--fait
disproportionn  la dfense d'un vaste territoire. L'article 4 du
mme acte, sous prtexte de rformer les abus qui s'taient glisss
dans le pays durant l'invasion sudoise, et par une interprtation
perfide de quelques lois, prescrivait la dmolition de tous les
temples protestants levs depuis 1632, et dfendait aux
Religionnaires, except dans les villes o ils avaient des glises
avant cette poque, de se runir en public ou dans l'intimit, pour
prcher ou pour chanter. Une premire infraction  ces dispositions
tait punie d'une amende, la rcidive de l'emprisonnement, et enfin du
bannissement. Les ministres trangers pouvaient clbrer le service
divin dans leur demeure; mais les natifs, en y assistant, tombaient
sous l'application de cette pnalit.

La politique oppressive de la Russie atteignait ainsi deux buts
considrables: elle dsarmait la Pologne et se mnageait un prtexte 
future intervention dans les affaires de ce pays, en crant un parti
mcontent, opprim dans ses foyers et d'autant plus ardent  chercher
un protecteur au dehors. Le roi Auguste II trahit alors, d'une
manire que l'on ne saurait trop fltrir, les intrts du pays qui lui
avait confi ses destines; et tout prouve aujourd'hui qu'il
nourrissait le projet de dmembrer la Pologne au profit de Pierre le
Grand.

Le clerg n'attendit pas la conclusion du trait pour promulguer
l'article en question, qu'il fit afficher aux portes des glises en le
dclarant loi de l'tat. Cette mesure excita non-seulement de vives
alarmes parmi les Protestants, mais une indignation gnrale dans la
partie saine du Catholicisme. Des protestations s'levrent de toutes
parts; elles taient adresses au marchal de la Confdration,
Leduchowski, par les notabilits du pays, le prince Casimir Sapiha,
palatin de Vilna, le prince Vladislav Sapiha, palatin de Brestz, le
prince Radziwill, chancelier de Lithuanie, le prince Czartoryski,
vice-chancelier de la mme province, Stanislas Potoki, grand-gnral
de l'arme lithuanienne, Skorzewski, marchal de la Confdration de
Posnanie, etc., tous tmoins irrcusables du patriotisme des
Protestants et des services rendus par eux  la nation. Mais la plus
remarquable de ces dclarations spontanes est celle assurment qui
mane d'Anuta, vque de Missionopolis, coadjuteur de Vilna et
rfrendaire de Lithuanie. Dans une lettre adresse  Szaniawski
lui-mme, ce prlat rend le plus clatant hommage aux vertus
patriotiques des Religionnaires, et demande instamment qu'aucune
disposition restrictive contre leurs privilges ne soit tendue aux
habitants lithuaniens. Nous sommes fiers de constater qu'il se trouva,
dans notre patrie, un dignitaire catholique assez courageux pour
revendiquer les droits de la justice et de l'humanit, quand
l'influence jsuitique y dominait en souveraine.

Leduchowski pousa chaleureusement la cause de ses concitoyens
protestants, et il insista pour que leurs droits, dj consacrs par
les lois du pays, fussent strictement maintenus. Szaniawski lui fit
une rponse quivoque, contre laquelle il protesta par la prsentation
d'un projet d'article stipulant la confirmation des droits garantis
aux Dissidents par la loi de 1573, nonobstant toutes ordonnances ou
rglements. Rien de plus simple assurment; mais le patriote, dont la
droiture conjurait ainsi l'orage grondant au ciel de son pays, vit ses
intentions traverses par l'artificieux vque, qui parvint 
substituer au projet de Leduchowski l'interprtation suivante de
l'article attaqu: Nous maintenons tous les anciens droits et
privilges des Dissidents en religion, mais tous les abus seront
rforms[160].

[Note 160: Leduchowski tait un gentilhomme, possesseur d'une fortune
considrable, mais entirement exempt d'ambition. Il ne prit aucune
part  la lutte entre Auguste II et Stanislas Leszczynski, et s'tant
soustrait aux fureurs de ces deux monarques, il continua  vivre dans
ses domaines. Investi au plus haut degr de la confiance de ses
concitoyens, il fut lu  plusieurs emplois publics. Priv d'enfants,
il fit un testament par lequel il lguait ses biens  des collatraux,
 l'glise et aux pauvres. Mais quand il vit le pays en danger, son
patriotisme l'emporta sur ses affections de famille et sur ses
intentions religieuses et charitables; il annula ses dispositions
testamentaires, et consacra toute sa fortune  l'entretien des troupes
de la Confdration. Son patriotisme tait pur de toute haine
politique ou personnelle, et il rsista constamment  ceux qui
voulaient dtrner le roi, ne comprenant, pour son compte, d'autre but
 poursuivre que la paix et la libert de sa patrie. (V. Ruihire, _de
l'Anarchie de Pologne_, t. II.) Tel fut ce patriote minent, le dernier
qui se leva en faveur des droits de ceux de ses concitoyens dont la
croyance n'tait pas la sienne. Le sentiment religieux qui prsidait 
la libre disposition de ses biens quand les besoins du pays n'en
rclamaient pas le sacrifice, prouve suffisamment que la noblesse de
ses procds, en cette circonstance, ne dcoulait pas d'une
indiffrence religieuse, improprement appele philosophique.]

Le pays, min par les guerres, dvor par l'anarchie, aspirait  tout
prix  la paix. Aussi la dite convoque pour la confirmation du
trait projet entre Auguste II et la nation, dura-t-elle  peine
sept heures, consacres tout entires  la lecture et  la signature
des conventions: ce qui la fit surnommer la Dite muette. Le roi donna
aux Protestants, qui lui avaient adress une ptition  ce sujet, une
dclaration portant que leurs droits n'taient pas invalids par le
trait en question. Mais cette dclaration, comme les explications
fournies  Leduchowski, taient  peu prs illusoires, en ce que le
mot _abus_ laissait la plus grande latitude  la perscution
catholique, dont les aptres voyaient autant d'abus  dtruire dans
tous les faits religieux qui ne ressortaient pas de leur glise.

Cette premire disposition lgale, obtenue par la ruse contre la
libert religieuse des Protestants, ne touchait pas  leurs droits
politiques; et cependant,  la dite de 1718, la faction clricale osa
s'opposer  ce que Piotrowski, membre dissident, prt possession de
son sige, quelles que fussent les reprsentations de la partie
claire de cette assemble et bien qu'il n'existt aucune loi qui
exclt les Protestants de la lgislature du pays. Mais rien n'gale,
en fait d'acte d'audacieuse perscution, le spectacle que la ville de
Thorn offrit  l'Europe indigne, sous le rgne de ce mme Auguste II.

La ville de Thorn, situe dans la Prusse polonaise et habite en
partie par une population d'origine allemande, se fit Protestante au
XVIe sicle. Les citoyens, distingus de tout temps par leur loyaut
envers les rois de Pologne, avaient vaillamment dfendu leurs remparts
contre Charles XII, inbranlables dans leur serment de fidlit 
Auguste II. La politique des Jsuites les poussait invariablement 
implanter leur bannire au sein des populations anti-papistes, afin
d'y recruter des proslytes pour le Saint-Sige. C'est ainsi qu'aprs
une longue rsistance de la part des habitants de Thorn, ils
russirent  tablir leur collge dans cette ville, dont la partie
protestante se vit ds lors en butte, comme partout ailleurs,  la
haine fanatique de leurs lves. Les ministres avaient aussi  lutter
contre une hostilit de tous les instants.

Il tait naturel que de tels procds, source d'une irritation
continuelle, amenassent des collisions; et, en effet, le 16 juillet
1724, une lutte s'engagea pendant une procession des Jsuites, entre
leurs lves et un certain nombre d'coliers protestants. Les
autorits de la ville ayant fait arrter l'un des premiers  cause de
sa turbulence; ses camarades se saisirent d'un jeune Protestant, le
maltraitrent et l'emmenrent prisonnier dans leur collge, dont le
recteur ferma sur lui les portes, malgr les rclamations des
magistrats. Cette rsistance illgale excita la colre des habitants;
une foule considrable s'assembla devant le collge et dlivra le
captif sans commettre cependant aucun excs. Au moment o elle
s'coulait, des coups d'armes  feu partent de l'tablissement; ivre
de fureur, elle se retourne contre le collge, en arrache les
ornements et brle tout sur place. L'ordre ne tarda pas nanmoins  se
rtablir, sans qu'il en et cot la vie  personne.

Les crivains catholiques prtendent que le peuple, ayant pris
possession du collge, foula aux pieds l'hostie consacre, dtruisit
plusieurs images du Sauveur, de la Vierge et des Saints, et profana
leur culte de diverses manires; mais cette allgation est repousse
par les Protestants. On s'tonnerait peu toutefois que la populace
s'en ft prise  quelques images.

Jamais occasion ne fut plus favorable, pour les Jsuites, de porter
un nouveau coup aux Protestants de Pologne. Ils se mirent
immdiatement  l'oeuvre, et rpandirent, dans tout le pays, un rcit
imprim des faits qu'ils dnonaient  la nation comme un sacrilge,
invoquant la Majest divine outrage, pour appeler un chtiment
exemplaire sur la tte des habitants de Thorn, et demandant
solennellement que leurs temples et leurs coles leur fussent enlevs,
pour tre remis avec l'administration de la ville entre les mains des
Catholiques. Cette peinture assombrie impressionna vivement l'esprit
public, et les passions populaires se rveillrent si impatientes,
qu'aux lections, auxquelles on procdait en ce moment, les
commettants enjoignirent  leurs mandataires de n'entrer en fonction
qu'aprs avoir veng la Majest de Dieu offense. Tout fut mis en
oeuvre pour exalter la rage du fanatisme contre les Protestants de
Thorn. Des agents, mis en campagne sur tous les points du royaume,
distribuaient des imprims chargs des plus sombres couleurs; des
jenes et des prires publics furent ordonns par le clerg, et la
chaire et le confessionnal se transformrent en deux puissants foyers
d'agitation. Les miracles, comme le sang jaillissant des images
profanes, etc., ne faillirent pas davantage  la sainte propagande.

Une commission, compose d'ecclsiastiques et de laques, tous
Catholiques, fut charge par le roi de l'instruction de l'affaire.
L'enqute, dirige par les Jsuites, n'admit que les dpositions des
tmoins produits par eux, ceux des Protestants tant rcuss sous
prtexte de complicit dans le crime. Plus de soixante personnes
furent jetes en prison, et l'affaire fut porte devant le tribunal
appel la Cour assessoriale, qui reprsentait le degr suprme de
juridiction pour les villes. Ce tribunal, compos des premiers
magistrats du royaume, et certainement couvert de son intgrit le
droit sacr de la dfense; mais cette garantie s'vanouit par
l'adjonction de quarante membres nouveaux, choisis pour les dbats,
sous l'influence des Jsuites.

L'avocat de Thorn plaida l'illgalit de la commission, exclusivement
forme de Catholiques, la confrontation des tmoins et la dfense
paralyss. Vains efforts! la cour n'accueillit aucune exception, et
pronona son arrt sur le tmoignage unique de la commission. Cet
arrt, en tte duquel figurait la dclaration impie: Que le chtiment
resterait encore au-dessous de la vengeance divine, condamnait le
prsident du conseil municipal, Roesner,  avoir la tte tranche, et
prononait la confiscation de ses biens. L'accusation avait eu
seulement  lui imputer de n'avoir pas fait son devoir  l'explosion
du tumulte, et ce dlit, en le supposant prouv, n'entranait que la
destitution. Le vice-prsident de la ville et douze bourgeois, accuss
d'avoir excit la foule, s'entendirent frapper de la mme peine;
enfin, plusieurs individus furent condamns  l'amende,  la prison et
 d'autres peines afflictives. Aux termes du mme arrt, la moiti du
Conseil de Thorn et de la milice bourgeoise devait se composer 
l'avenir de Catholiques. Le collge protestant leur tait livr avec
l'glise de Sainte-Marie. Les Religionnaires ne pouvaient plus avoir
d'coles qu' l'extrieur de la ville, et il leur tait interdit
d'imprimer quoi que ce ft sans l'autorisation de l'vque catholique.

La dite confirma ce dcret, et le prsident et le vice-prsident de
la ville, qui taient rests libres jusque-l, furent arrts en mme
temps. De nombreuses protestations s'levrent jusqu'au trne en
faveur des condamns; le conseil municipal de Thorn ptitionna pour
qu'un sursis leur ft au moins accord; mais tout cela en vain. Les
Jsuites, au contraire, russirent  avancer d'une semaine le jour de
l'excution.

Une circonstance qui avait d influer sur l'adhsion de plusieurs
membres du tribunal, semblait cependant s'offrir en obstacle 
l'excution de cette affreuse sentence. C'tait l'obligation, pour les
Jsuites, de confirmer par le serment les faits prsents dans l'acte
d'accusation; cette condition, que la loi exigeait, en pareil cas, de
la partie poursuivante, avant que la justice ait son cours, paraissait
un gage de salut en prsence du saint caractre de cette partie, qui
reculerait sans doute devant une attestation quivalente  un ordre
d'excution. La commission charge de faire excuter l'arrt, se
runit, le 5 dcembre 1724,  l'htel-de-ville de Thorn, et appela en
sa prsence accuss et accusateurs. Ces derniers taient reprsents
par Wolenski et par d'autres Jsuites. Quand la sentence fut lue, le
serment _confirmatoire_ fut dfr; Wolenski rpondit avec une douceur
affecte, que l'glise n'tait pas altre de sang: _Religiosum non
sitire sanguinem._ Mais il fit signe  deux autres Jsuites,
Piotrowski et Schubert, qui flchirent le genou et profrrent le
serment requis. Six laques, appartenant  la lie du peuple, firent
comme eux et profrrent le serment requis, bien que l'arrt exiget
qu'ils fussent gaux en rang aux accuss[161].

[Note 161: Strimesius, auteur protestant, dit que le nonce du pape 
la cour de Pologne dsapprouva l'affaire de Thorn, et dfendit aux
Jsuites de faire le serment requis pour l'excution de la sentence.
On dit aussi que le mme nonce apostolique avait obtenu un dlai en
faveur des condamns, mais que lorsque l'ordre de surseoir parvint 
Thorn, il tait trop tard, et qu'il transmit  Rome une accusation
contre les Jsuites.]

L'excution eut lieu le 7 dcembre. Le vieux Roesner, homme
universellement respect, qui avait fait ses preuves de patriotisme en
dfendant Thorn contre les Sudois, eut la tte tranche au point du
jour, dans la cour de l'htel-de-ville. Il s'tait refus  racheter
sa vie au prix d'une abjuration, et il mourut avec la constance et la
rsignation d'un martyr chrtien. Libre pendant tout le cours des
dbats, il n'et tenu qu' lui de se soustraire  la mort par la
fuite; mais il tait fort de son innocence, et il craignait, en outre,
d'appeler des rigueurs sur la ville qu'il administrait. Il annona
lui-mme sa condamnation en disant: Dieu veuille que ma mort assure
la paix de l'glise et de la ville! Les restes de cet homme de bien
reurent tous les honneurs dus  son lvation. Le vice-prsident,
Zernike, qui, aux termes de la sentence, tait beaucoup plus coupable
que Roesner, obtint un sursis d'excution, et finit par tre graci.
Les autres condamns furent excuts,  l'exception d'un seul, qui
embrassa le Catholicisme. L'glise enleve aux Luthriens fut
consacre le jour suivant, et le Jsuite Nieruszowski pronona, 
cette occasion, un sermon sur les premiers Machabes, IV, 36, 48, 57,
o les membres de la commission d'excution apparaissaient plus
semblables aux anges qu' de simples mortels: _Ecce viri potis
angelis qum hominibus simillimi!_

Les meurtres juridiques de Thorn sont d'autant plus douloureux 
contempler, que la Pologne s'tait vue exempte de ces cruauts  une
poque o le sang des querelles religieuses rougissait presque toutes
les contres de l'Europe. Un frisson d'indignation avait couru
jusqu'aux extrmits du pays, quand, en 1556, l'influence de Lippomani
fit dresser l'chafaud de quelques malheureux Juifs et d'une pauvre
fille chrtienne; et cependant, en 1724, le cri de vengeance et de
mort du parti jsuitique contre d'imaginaires blasphmateurs, trouvait
un cho universel sur tous les points du territoire. Loin de nous la
pense d'excuser la Pologne sur ce qu'il n'existe pas de nation qui ne
se soit dshonore par de bien plus grandes normits encore. Ce qui
est mal en soi ne saurait se justifier par l'exemple d'autrui. Nous
pensons, cependant, qu'un examen srieux et impartial de cette
tragique affaire, dchargerait les coeurs polonais d'une
responsabilit qui incombe tout entire  la faction anti-nationale,
dont la politique avait fait de la nation l'instrument de ses vues. Il
est trs facile  un corps fortement organis, obissant  une seule
volont, tendant ses ramifications sur tout un pays et son influence
sur toutes les classes de la socit, de produire une agitation
universelle sur le premier sujet venu; mais principalement s'il s'agit
de religion, et bien plus encore s'il possde  son service deux
moyens d'action aussi puissants sur l'esprit du peuple que la chaire
et le confessionnal. Comment s'tonnerait-on que ces leviers, aux
mains des Jsuites de Pologne, aient produit leur effet naturel sur la
masse de la nation, et que le bruit de la multitude souleve ait
touff la voix de quelques patriotes clairs? Que tout lecteur
impartial et rflchi veuille nous dire s'il n'arrive pas, dans tout
pays libre, que l'opinion de la grande majorit, gnralement appele
opinion publique, se laisse fourvoyer  ce point par l'esprit
d'agitation, que les hommes dous de sagesse, malgr leur supriorit
intellectuelle sur les masses, n'ont d'autre alternative que de se
soumettre ou de faire place  ceux qui partagent l'erreur ou qui en
profitent. Telle tait la situation de la Pologne, quand la
toute-puissante socit de Jsus, secouant le drapeau de l'agitation
contre la ville de Thorn, dirigea l'lection des membres de la Dite,
et choisit la commission prpose  l'instruction de cette affaire.

Ces considrations, on le comprend, ne se prsentrent pas  l'esprit
sous l'impression premire de ce dplorable vnement, qui fit
beaucoup de tort  la Pologne dans l'opinion de toute l'Europe. Les
monarques protestants et les tats de Hollande adressrent des
remontrances au roi de ce pays, et l'ambassadeur anglais  la dite
allemande, M. Finch, pronona  Ratisbonne, le 7 fvrier 1725, un
discours des plus violents  ce sujet, menaant la Pologne de la
guerre dans le cas o il ne serait pas fait droit aux rclamations des
religionnaires. Ces menaces ne firent qu'aggraver le mal en irritant
la nation, et fournirent de nouvelles armes  la perscution contre
les Protestants polonais. Immdiatement aprs l'affaire de Thorn,
Szaniawski, dont nous avons dit la duplicit fatale  la sret de son
pays et  la libert religieuse de ses concitoyens, et qui avait t
promu  l'vch de Cracovie, publia, le 10 janvier 1725, une lettre
pastorale o, aprs avoir invit les Protestants  entrer au giron de
son glise, il dclarait aux rcalcitrants qu'ils eussent  se
rappeler qu'il tait leur pasteur, puisqu'ils avaient franchi le seuil
de l'glise par le baptme, et qu'elle voyait en eux des enfants
dsobissants et des sujets rebelles. Il se mit  l'oeuvre en
consquence, et, aux termes de ses nouveaux mandements, les
Protestants furent tenus d'observer les ftes catholiques et soumis
spirituellement aux prtres de leur paroisse; leurs mariages durent
tre clbrs par le clerg romain, conformment aux canons du
concile de Trente: les unions contractes devant un ministre de la
religion ou devant un magistrat civil, taient dclares nulles et de
nul effet, par ce motif, que le tribunal du nonce apostolique avait
dcid, le 25 octobre 1723, sur une instance ouverte  Cracovie, que
le mariage des dissidents, clbr par un ministre hrtique, n'tait
pas valable[162]. Ainsi, un nonce du pape et un vque catholique
imposaient des lois aux Protestants en matire de foi religieuse.

[Note 162: _Lukaszewicz_, vol. I, p. 351, donne la teneur tout entire
de cette lettre pastorale.]

Les puissances protestantes, la Russie, la Sude, le Danemarck et la
Hollande, continuaient  intervenir, par voie diplomatique, en faveur
des Protestants polonais, et le ministre anglais  la cour de Pologne,
M. Woodward, en 1731, remit au roi un mmoire dans lequel il numrait
les diverses souffrances des Protestants, demandait avec instance la
rpression de ces abus, et finissait par une menace de reprsailles
envers les Catholiques tablis au sein des nations protestantes.
C'tait jeter autant d'huile sur la flamme, et la menace de M.
Woodward, de faire payer les maux des Protestants  des Catholiques
entirement innocents de ces torts, constituait, non-seulement une
injustice, mais une inconsquence frappante dans la bouche du
reprsentant d'un pays o la loi pnale svissait contre les
Catholiques. La faction clricale, se faisant une arme de ces
dmonstrations maladroites contre les Protestants de Pologne, les
proclama livrs  l'influence trangre, et obtint ainsi, en 1732, une
loi qui les excluait de tous les emplois publics.  l'honneur de la
nation, la perscution lgale dut s'arrter l; et la mme loi,
dclarant avec la paix l'inviolabilit des personnes et des proprits
des Anti-Papistes, les autorisa  prendre rang dans l'arme jusqu'au
grade d'officier-gnral inclusivement, et  possder des starosties
ou fiefs de la couronne.

Le rgne d'Auguste III, de 1733  1764, laissa les Protestants gmir
sous l'oppression religieuse, comme l'atteste le mmoire qu'ils
adressrent  son successeur, le roi Stanislas Poniatowski, et  la
dite de 1766: Nos temples, y disaient-ils entre autres plaintes,
nous ont t enlevs en partie sous diffrents prtextes; ceux qui
nous restent tombent partout en ruines, et il nous est interdit de les
restaurer, ou, si nous en obtenons la permission, ce n'est qu'au prix
de beaucoup de peine et d'argent. Notre jeunesse, prive d'coles en
beaucoup d'endroits, crot dans l'ignorance, sans pouvoir s'lever 
la connaissance de Dieu. La vocation des ministres de notre culte
rencontre de nombreux obstacles, et leurs visites au lit des malades
et des mourants les exposent  de grands dangers. Il nous faut
non-seulement acheter la permission d'accomplir les rites sacrs du
baptme, du mariage et des funrailles, mais ce prix, laiss 
l'arbitraire de ceux qui la donnent, est toujours excessif. Nos morts
n'arrivent  leur dernire demeure, mme  la nuit, qu' travers mille
entraves sacrilges; et pour baptiser nos enfants, nous sommes
condamns  les mener hors du pays, n'ayant encore qu'un souffle de
vie. Le _jus patronatus_ dans nos terres nous est disput; nos glises
ont  subir l'inspection des vques catholiques, et notre discipline
ecclsiastique, maintenue suivant l'ancienne rgle, est entrave de
toutes manires. Dans beaucoup de villes, nos coreligionnaires sont
contraints  suivre les processions catholiques. Les lois
ecclsiastiques, ou _jura canonica_, nous sont imposes. Non-seulement
force-t-on  lever dans la foi catholique les enfants issus de
mariages mixtes, mais ceux d'une veuve protestante qui pouse un
catholique, sont obligs de suivre la religion de leur beau-pre. On
nous appelle hrtiques, bien que les lois du pays nous accordent le
nom de dissidents. Notre situation est d'autant plus dsespre, que
le snat, les dites et les tribunaux,  quelque juridiction qu'ils
appartiennent, sont veufs de tout patronage en notre faveur. Nous
n'oserions paratre, mme aux lections, sans nous exposer  un danger
certain, et l'ancien droit national a cess de nous couvrir de son
gide tutlaire.

Ce sombre tableau de l'oppression universelle qui s'appesantit sur les
Protestants de Pologne pendant le rgne de la dynastie saxonne, est
adouci par un seul trait de lumire tout--fait inespr. La
Providence leur suscita un bon gnie et un protecteur influent dans la
personne du cardinal Lipski, vque de Cracovie. Ce noble prlat
portait sous la pourpre romaine le coeur d'un patriote et d'un vrai
chrtien; il ne se borna pas  protger les Protestants de son diocse
contre son clerg, et  leur permettre de rparer leurs temples, il
exhorta les tribunaux  leur tre favorables, et intercda pour eux
auprs du roi. C'est  la tolrance claire de ce dignitaire
catholique, que les Religionnaires furent redevables, sans doute, de
leurs dernires glises dans la Petite-Pologne, qui tait sous sa
juridiction spirituelle; tandis que, sous la mme dynastie, ils
perdirent la moiti environ de celles qu'ils possdaient dans la
Grande-Pologne et dans la Lithuanie.




CHAPITRE XIII.

POLOGNE.

(Suite).

     tat dplorable de la Pologne sous la dynastie saxonne. --
     Asservissement de la cour saxonne aux intrts de la Russie. --
     Efforts des princes Czartoryski et d'autres patriotes pour
     relever leur pays. -- Rtablissement des Anti-Papistes ou
     Dissidents dans leur anciens droits par l'influence trangre. --
     Rflexions  ce sujet. -- Remarques gnrales sur les causes de
     la chute du Protestantisme en Pologne. -- Comparaison avec
     l'Angleterre. -- Condition actuelle des Protestants polonais. --
     Services rendus par le prince Adam Czartoryski  la cause de
     l'ducation publique, dans les provinces polonaises de la Russie.
     -- Triste destine de l'cole protestante de Kiydany. --
     Esquisse biographique de Jean Cassius, ministre protestant dans
     la Pologne prussienne. -- De la haute cole de Lissa, et du
     prince Antoine Sulkowski.


La situation de la Pologne aux derniers jours de la dynastie saxonne,
est ainsi dcrite par l'minent historien polonais Lelevel: Du
commencement du rgne de Jean-Casimir et des rvoltes des Cosaques, 
la fin de la guerre de Sude et  la Dite muette, c'est--dire de
1648  1717,--priode de soixante-dix annes,--des maux de diverses
natures ravagrent le sol de la Pologne et dsolrent la nation. Ces
calamits entranrent la dcadence de la Rpublique, qui vit refouler
ses anciennes limites en perdant plusieurs provinces, tandis que les
rangs de sa population s'claircirent par l'migration des Cosaques,
des Sociniens et d'un grand nombre de Protestants, comme par
l'exclusion civique prononce contre le reste des Dissidents. Les
finances ruines, la dtresse gnrale, l'ducation, ou confie aux
Jsuites ou compltement nglige, l'puisement rsultant des crises
convulsives qui avaient agit le pays durant soixante-dix annes, tout
menaait la nation affaiblie du plus funeste avenir. La Pologne perdit
toute son nergie sous la dynastie saxonne; elle tomba dans une
lthargie profonde, et ne donna plus d'autres signes de vie que ceux
qui indiquent la paralysie. Faite  la souffrance et  l'humiliation,
elle se croyait en possession du bonheur; imbue de faux principes, il
lui suffisait de jouir dans le dsordre d'une tendue encore vaste de
pays, et de conserver des institutions rpublicaines au milieu des
puissances absolues qui grandissaient sur ses ruines.

Le principe rpublicain prsidait  la constitution de la Pologne,
mais elle n'en avait pas moins vcu de longues annes sous la tutelle
trangre. Les deux rois de la dynastie saxonne ne s'taient pas fait
scrupule de la livrer  l'influence russe, et de l'abaisser sous le
protectorat de Pierre le Grand, d'Anne et d'lisabeth. La cour de
Saint-Ptersbourg protestait sans cesse de tout l'intrt qu'elle
prenait  la sret du monarque, ainsi qu' la paix, au bien-tre et 
la libert de la Rpublique. Elle disait bien haut qu'elle avait 
coeur la conservation de ces lments de prosprit, et que pour
prouver la sincrit de son dvouement au roi et  la nation, elle ne
laisserait se former, sous aucun prtexte, l'ombre mme d'une
confdration, ou se glisser, de quelque part que cela vnt, aucune
innovation qui portt une atteinte sacrilge aux prrogatives royales
ou  la Rpublique,  sa libert et  ses droits; mais qu'elle saurait
prendre, au contraire, des mesures efficaces contre toute ventualit
de ce genre[163].

[Note 163: Lelevel, _Histoire du rgne de Stanislas Poniatowski_.]

Tel tait le degr d'abaissement auquel la raction dirige par les
Jsuites avait rduit la Pologne. Une soumission dgradante 
l'influence de la Russie, constituait en effet tout le systme
politique d'Auguste III et de son ministre, le comte Bruhl, qui
gouvernait en son nom.

Il tait tout naturel ds lors que beaucoup de Polonais
s'empressassent prs de la cour de Saint-Ptersbourg, pour y briguer
les faveurs qui relevaient de la cour. Il tait plus naturel encore
que les Protestants, courbs sous l'oppression dans leurs foyers,
recourussent  la mme protection; et, en effet, la Russie n'aurait eu
qu'un mot  dire pour redresser, par son influence en Pologne, les
torts sous lesquels gmissaient les dissidents de ce pays, ou tout au
moins pour allger leurs souffrances, si elle avait t sincre dans
ses dclarations ritres de maintenir la paix, les droits et la
libert de la Rpublique;--dclarations qui ne pouvaient qu'ajouter
aux motifs de ceux-l mmes dont la paix, les droits et la libert
taient viols, de rclamer l'accomplissement de promesses faites de
la manire la plus solennelle, par une puissance qui n'avait qu'
vouloir pour les tenir. Mais par le maintien des droits et de la
libert de la Rpublique polonaise, la politique russe n'entendait
rien autre chose que le maintien de sa constitution dfectueuse, avec
tous les abus qui condamnaient le pays  l'impuissance, et,
fatalement,  la perptuit du joug moscovite; aussi les Protestants
ne reurent-ils jamais de ces rgions le moindre adoucissement  leurs
maux.

La ncessit de remdier  une situation grosse d'une ruine imminente
pour la Rpublique, proccupait de plus en plus vivement plusieurs
patriotes clairs, mais surtout les princes Czartoryski. Cette
famille, en possession d'une influence et de richesses immenses,
entreprit de corriger les vices de la constitution, en substituant au
principe lectif les bases solides d'une monarchie dont la stabilit
et offert au pays le seul moyen de se relever de l'humiliation o
l'avait plong la forme dfectueuse de son gouvernement. Avant
d'atteindre ce but, les princes Czartoryski avaient  lutter contre
des prjugs enracins et contre des factions puissantes; ils
rsolurent, pour carter ces obstacles, d'clairer la nation, dont le
droit sens s'tait corrompu sous le misrable systme d'ducation
publique des Jsuites. Ils firent fleurir,  force de labeurs, les
lettres et les sciences, et suscitrent des partisans  leur oeuvre,
sur tous les points du territoire. Ils levrent  un certain degr de
considration des familles obscures, et rendirent  leur ancien lustre
celles que le vent de la fortune avait abattues. Le comte Bruhl,
ministre d'Auguste III, converti  leurs vues au moyen de quelques
services d'importance, les laissa disposer des fonctions publiques,
qu'ils confirent aux plus mritants. S'empressant partout au-devant
des hommes suprieurs, et capables, par leurs crits, d'exercer de
l'influence sur l'opinion publique, ils rpandirent dans la nation le
got de la littrature et des arts. Leurs gnreux efforts trouvrent
un auxiliaire puissant dans la personne de Konarski, prtre catholique
de l'ordre des _Patres Pii_ (Piiaristes), qui fonda des coles o le
systme d'ducation tait aussi bien combin pour dvelopper
l'intelligence des lves, que celui des Jsuites semblait l'tre pour
en arrter les progrs. Ayant ainsi prpar le terrain, ils
russirent,  la dite de convocation assemble aprs la mort
d'Auguste III, en 1764,  triompher du parti rpublicain,  l'aide des
troupes russes qui avaient t envoyes pour appuyer l'lection de
leur parent Poniatowski, et  introduire, dans la constitution de leur
pays, plusieurs rformes dj trs salutaires, qui fortifiaient le
pouvoir excutif et limitaient la facult de dissoudre les dites par
le _veto_ d'un seul membre. Le gouvernement russe s'aperut bientt
que cet accroissement de l'autorit royale tait contraire  sa propre
influence. Son appui passa, en consquence, aux rpublicains, qui
abolirent toutes les rformes introduites par les Czartoryski, et dont
le maintien et prserv la Pologne du dmembrement qui mit fin peu
d'annes plus tard  son existence nationale.

C'est dans ces conjonctures que l'impratrice Catherine, prise des
adulations de Voltaire et d'autres crivains de son cole qui
exaltaient son libralisme, se dclara pour les Anti-Papistes, ou,
comme on les appelait officiellement, les Dissidents de Pologne, et
s'adjoignit Frdric II, de Prusse. Les demandes de ces souverains
philanthropes furent faites d'un ton si imprieux, que bon nombre de
patriotes, disposs  accueillir les demandes des Protestants sur le
terrain de la religion, se sentirent atteints dans leur fiert
nationale. L'influence de la Russie engagea ces mmes Dissidents 
former deux confdrations pour le recouvrement de leurs droits, l'une
 Thorn, dans la Prusse polonaise, et l'autre  Sloutzk, en Lithuanie.
Composes de Protestants et du seul vque grec de Mohilow, toute la
noblesse polonaise ayant rpudi le schisme grec, auquel restaient
nanmoins attachs un grand nombre de paysans, ces deux confdrations
ne comptaient que cinq cent soixante-treize membres. Beaucoup de
Protestants dsapprouvaient hautement la violence de ces mesures,
disant que le salut du pays tait la loi suprme, et qu'il valait bien
mieux gmir sous les abus et subir l'injustice de ses concitoyens, que
d'exposer l'tat  des commotions qui mettraient son indpendance en
danger[164]. Mais la logique brutale des faits les poussait en avant,
et, malgr tous leurs regrets, un grand nombre d'entre eux se virent
contraints par les troupes russes de s'unir  ces confdrations.

[Note 164: Ce fait est constat par Rulhire, que l'on ne saurait
taxer de partialit pour les Protestants. (V. son _Histoire de
l'Anarchie de Pologne_, vol. II, p. 352, dition de 1819). Et il est
avr qu'ils regrettrent amrement de s'tre faits les instruments de
l'influence trangre.]

Le cadre de cette esquisse ne comporterait pas le rcit de toutes les
intrigues politiques mles  la cause des Protestants, de 1764 
1767, et dont nous avons donn le dtail dans un ouvrage spar[165].
Nous dirons seulement qu'en 1767 les Dissidents de Pologne furent
radmis  une parfaite galit de droits avec les Catholiques, aprs
une longue ngociation,  laquelle prirent part non-seulement
l'ambassadeur de Russie et le ministre de Prusse, mais encore ceux
d'Angleterre, de Danemarck et de Sude.

[Note 165: _Histoire de la Rformation en Pologne_, vol. II, pages
422-534.]

Le rtablissement des Dissidents polonais dans leurs anciens droits,
par l'intervention des puissances trangres, est un vnement que
tout Protestant patriote accueillit avec plus de regret que de joie.
Et l'on ne saurait douter que les rapides progrs de l'intelligence
nationale, surtout depuis l'abolition de la socit des Jsuites, en
1773, n'eussent amen d'eux-mme ce rsultat au bout de quelques
annes[166]. Toute l'tendue de ce progrs et la gnrosit du
caractre polonais ne se rvlrent jamais avec plus de force, selon
nous, que dans cette remarquable occurrence o, dlaisss par leurs
protecteurs trangers quand l'heure sonna, pour ces derniers,
d'arracher  la nation un consentement drisoire  la premire
mutilation de son territoire, les Protestants n'eurent  essuyer
aucune reprise de perscution, malgr les circonstances justement
odieuses sous l'empire desquelles ils avaient t remis en possession
de leurs anciens droits.

[Note 166: L'auteur contemporain Walch, zl Protestant, est de la
mme opinion. (Voir son _Neuere Kirchen Geschichte_, vol. VII).]

Nous ne saurions nous empcher de faire remarquer, en terminant ce
rcit, que, bien que les moyens qui firent triompher les rclamations
des Religionnaires soient profondment regrettables, le reproche qui
leur a t souvent jet d'avoir fray le chemin  l'ambition de la
Russie, en invoquant sa protection, est parfaitement absurde. Est-ce
la faute des Protestants si l'influence russe posa la couronne de
Pologne sur la tte d'Auguste III, dont l'avnement se signala par
l'abolition de leurs droits politiques? Est-ce leur faute si ce mme
Auguste et son ministre tinrent la Pologne honteusement enchane,
durant tout son rgne, aux pieds de la cour de Saint-Ptersbourg; si
ce monarque rduisit le pays  une telle attitude de servilit
vis--vis de cette cour, qu'elle put disposer du mme sceptre en
faveur de son successeur Poniatowski? Est-ce juste de jeter la pierre
 une faible minorit de citoyens, opprims pour s'tre appuys sur la
main que beaucoup de leurs compatriotes catholiques flattaient dans
l'espoir d'en obtenir des faveurs, et  laquelle d'autres croyaient
attach le salut de leur patrie expirante? Les Protestants eurent tort
d'agir comme ils le firent; ils auraient d dfendre leur cause par
tous les moyens constitutionnels, et plutt souffrir mille
perscutions que d'invoquer l'appui moral de l'tranger; ils auraient
d rester purs de cette souillure contagieuse qui dshonora tant de
leurs concitoyens catholiques. C'et t l, cependant, un hrosme
presque au-dessus de notre faible humanit, et l'on ne saurait
s'tonner que, sous l'aiguillon de la perscution, ils aient commis
une faute dont les Catholiques se sont rendus coupables en bien plus
grand nombre, sans avoir la mme excuse;  l'exemple dplorable de la
cour, qui poussa, en quelque sorte, toute la nation dans cette voie
funeste. Et cependant, l'appel des Protestants  la protection du
dehors devint un thme d'ternels reproches contre eux, et leurs
prtentions en souffrirent auprs de beaucoup de patriotes sincres;
il se trouve mme aujourd'hui des auteurs qui, en parlant de cette
phase regrettable, continuent  rejeter sur la faible minorit
protestante, le blme d'une faute imputable, au premier chef,  la
grande majorit catholique, aussi justes en cela que dans un autre cas
dj rappel. Quiconque, cependant, est vers dans l'histoire de
l'humanit, s'tonnera peu de l'inconsquence trange de ce procd;
car, hlas! partout, et de tout temps,

  Les petits ont pti des sottises des grands.

Il est trs remarquable que chaque malheur public qui s'abat sur la
Pologne, semble s'appesantir plus particulirement sur les
Protestants de ce pays, tandis que leur prosprit se lie  l're la
plus brillante des annales polonaises, aux jours glorieux de
Sigismond-Auguste et d'tienne Batory. Ainsi, les calamits qui
assombrirent le rgne de Jean-Casimir, eurent la plus dplorable
influence sur les affaires des Protestants. Le trait de 1717, qui
porta le premier coup  l'indpendance nationale, frappa aussi leur
libert religieuse de la premire restriction lgale. Le long rgne de
la dynastie saxonne, qui prpara la chute de la nation en paralysant
son nergie, fut galement destructif des dernires liberts des
Dissidents; mais cette concidence n'apparut nulle part plus frappante
qu'au sanglant dnoment des destines de la Pologne, au jour le plus
fatal de ses annales, le 5 novembre 1794. Parmi les troupes peu
nombreuses destines  dfendre contre les forces formidables de
Souvaroff, le faubourg de Varsovie, Praga, dont les fortifications
s'tendent au loin, se trouvaient une partie de la garde de Lithuanie,
commande presque exclusivement par des nobles protestants de cette
province et le cinquime rgiment d'infanterie, qui en comptait aussi
plusieurs dans ses rangs. Le chef de ce dernier rgiment, le comte
Paul Grabowski, d'une illustre famille protestante, jeune homme
brillant d'avenir, languissait en ce moment sur un lit de douleur. Il
se trane cependant o l'honneur l'appelle, et trouve une mort
glorieuse  la tte de son rgiment, qui s'ensevelit tout entier, avec
la garde lithuanienne, sous les ruines de la Rpublique;--pas un homme
ne s'enfuit, pas un ne se rendit. Cette funbre journe jeta le deuil
dans presque toutes les grandes familles protestantes de Lithuanie,
chacune d'elles ayant un de ses membres  regretter. Si les
Protestants de Pologne donnrent prise au blme, en recourant 
l'tranger pour s'affranchir de la perscution, ils rachetrent
noblement cette faute par ce sacrifice expiatoire sur l'autel de leur
patrie expirante.

Aprs avoir esquiss  larges traits l'histoire de la Rforme en
Pologne, nous soumettrons au lecteur quelques rflexions gnrales sur
cet vnement religieux. Le Protestantisme dut surtout son
accroissement rapide en ce pays, aux germes d'indpendance que les
doctrines de Jean Huss, non moins que les institutions libres, avaient
fait clore au sein de la nation; mais le triomphe des Rformateurs,
uniquement appuy sur des efforts individuels, s'croula sous les
coups de la raction catholique; parce qu'ils n'eurent pas, pour le
soutenir, l'autorit suprme de l'tat, qui restait avec leurs
adversaires. Ils dtachaient des fragments de l'glise constitue,
mais ils ne la rformaient pas: il manquait  la dure de leur oeuvre
un rgime uniforme de culte national, qui,  l'exemple de l'Angleterre
et de l'cosse, et embrass dans sa sphre d'action le pays tout
entier. La proximit de l'Allemagne et l'lment allemand ml  la
population des villes, facilitrent la diffusion du Luthranisme dans
ces rgions; tandis que la Confession bohmienne, favorise par la
similitude de langage et par les sympathies de race entre les Polonais
et les Bohmiens, fit de rapides progrs dans la Grande-Pologne. Les
doctrines de Genve, grce aux efforts nergiques de Radziwill le
Noir, se rpandirent avec une rapidit merveilleuse en Lithuanie, et
obtinrent un grand succs dans la Pologne mridionale, o elles furent
propages par plusieurs familles influentes. Le triomphe
extraordinaire qui avait signal l'apparition de la Rforme en
Pologne, fut suivi d'une srie de malheurs qui auraient amen partout
les mmes rsultats. Les succs, comme les revers de cette cause
religieuse, dans tous les pays o elle a paru, dpendirent
essentiellement de l'influence exerce sur elle par l'autorit
souveraine ou rellement dominante, qui avait entrepris de la faire
triompher ou de l'abattre. Les doctrines de Luther eussent-elles
tabli aussi facilement leur empire dans une grande partie de
l'Allemagne, si elles n'avaient pas t embrasses par l'lecteur de
Saxe et par d'autres princes allemands, puis sauves de la raction
catholique, autrement dit l'intrim de Charles V, par Maurice de
Meissen? Et, sans l'intervention de Gustave-Adolphe pour arrter
Ferdinand II dans la voie de la compression, l'Allemagne protestante
n'et-elle pas t expose au sort de la Bohme et de l'Autriche, o
le Protestantisme fut cras par ce mme Ferdinand? C'est grce aux
efforts du glorieux monarque de Sude, Gustave Wasa, que la Rforme
s'tablit si rapidement dans son royaume; le Danemarck l'embrassa de
mme sous Christiern III. Et l'Angleterre verrait-elle le
Protestantisme fleurir aujourd'hui sur son sol, si la reine Marie
tait monte sur le trne immdiatement aprs la mort de son pre,
quand un intervalle de six annes claires par l'ardent proslytisme
du grand martyr protestant Cranmer, n'empcha pas cette souveraine de
trouver un parlement pour proclamer l'abolition de tout ce qui avait
t fait sous le rgne de son prdcesseur? Et suppos qu'elle et
tenu le sceptre vingt ans encore, avec un monarque catholique pour
successeur, qui peut dire si la Rforme et t la religion dominante
de la Grande-Bretagne, ou seulement la croyance d'une faible minorit
de ses habitants? D'un autre ct, la France ne serait-elle pas
aujourd'hui une nation protestante, si Franois Ier avait embrass le
Protestantisme? Et cette rvolution salutaire n'et-elle pas trs bien
pu s'accomplir  une poque moins recule, si Henry IV avait montr
plus d'attachement  sa foi religieuse?

Les mmes causes qui agirent sur les destines de la Rforme dans
diverses contres de l'Europe, produisirent les mmes effets en
Pologne. Que les jours de deux aptres de la foi vanglique, aussi
puissants dans leur zle que Radziwill le Noir et Jean Laski, vinssent
 se prolonger au-del du terme fatalement assign  leur mission, et
leur crdit, principalement celui dont jouissait Radziwill, dcidait,
trs probablement, l'esprit chancelant de Sigismond-Auguste 
embrasser cette croyance et  consolider d'un seul coup la triomphe de
la Rforme en Pologne; mais, malheureusement pour la cause des
critures et pour celle de la nation, la mort trancha ces deux nobles
carrires au moment o elles multipliaient les plus hardis efforts
pour fonder une glise nationale rforme dans leur pays, et quand le
Protestantisme rclamait au plus haut degr l'assistance de pareils
hommes pour rsister aux attaques de champions de l'glise romaine
aussi formidables qu'Hosius et Commendoni. tienne Batory, attir du
Protestantisme dans le giron de cette glise, porta un nouveau coup 
la cause de la Rforme en Pologne; et le rgne de Sigismond III, qui,
pendant prs d'un demi-sicle, travailla sans relche  la ruine des
Confessions dissidentes de son royaume, y produisit les mmes effets
que chez toute autre nation.

Les Protestants eux-mmes commirent incontestablement de dplorables
erreurs, dont la premire est leurs divisions, causes par la
jalousie et le mauvais vouloir qui animaient les Luthriens contre les
Confessions de Genve et de Bohme. C'est ce malheureux sentiment qui,
aprs la mort de Sigismond-Auguste, mit obstacle  l'lection d'un
Protestant au trne de Pologne. Et les dclamations de plusieurs
thologiens luthriens contre ces deux Confessions, auxquelles ils
dclaraient hautement prfrer l'glise catholique, ne purent qu'agir
de la manire la plus funeste sur les intrts de tous les
Protestants. Les Luthriens polonais ne sont pas seuls, cependant, 
porter le blme de ces regrettables procds; et, malheureusement, la
conduite de leurs frres d'Allemagne fut aussi condamnable et
produisit des consquences plus dsastreuses encore; car, ainsi que
nous l'avons rapport, leur misrable jalousie de la Confession
rforme entrana la dissolution de l'Union vanglique, et la chute
du Protestantisme en Bohme et dans l'Autriche proprement dite.

L'une des grandes causes de la faiblesse des Protestants en Pologne
tait l'organisation dfectueuse de leurs glises, qui manquaient d'un
centre commun. La Confession genevoise et celle de Bohme, unies ds
1555, taient assez nombreuses  cette poque pour soutenir une lutte
victorieuse contre leurs ennemis, si elles avaient su centraliser dans
leur sein une administration forte avec une action permanente. Mais,
au lieu de ce lien commun, chacune des trois provinces qui divisaient
politiquement le pays, la Grande-Pologne, la Petite-Pologne et la
Lithuanie, avait son organisation ecclsiastique spare, entirement
indpendante l'une de l'autre; et les Protestants polonais ne
s'unissaient qu'accidentellement en synodes gnraux, leur grande
convocation nationale. C'tait l un vice trs srieux; car de longs
intervalles s'coulaient toujours entre ces assembles, et laissaient
leurs affaires exposes, sans aucune garantie protectrice,  la
perscution incessante des autorits catholiques constitues 
demeure. Pour contre-balancer cette influence hostile, les Protestants
eussent d fonder une sorte de comit de permanence, ayant son sige
dans la capitale du pays et veillant sans relche  leurs intrts.
Malheureusement, rien de semblable n'eut lieu, et les rares synodes
gnraux qui s'assemblrent, ne parvinrent pas une fois, malgr le
zle incontestable de leurs membres,  atteindre le but de leur
convocation;  vrai dire, il est presque sans exemple qu'une assemble
nombreuse, convoque accidentellement pour quelque objet d'importance,
produise autre chose qu'une surexcitation fbrile, suivie par contre
d'une lassitude et d'un refroidissement qui rendent illusoires toutes
les bonnes intentions dont elle s'tait montre anime. C'est l ce
qui explique, selon nous, comment des rsolutions les plus fermes
adoptes aux synodes protestants, il ne sort trop souvent que _vox,
vox et prterea nihil_, tandis que les Catholiques, sans faire aucune
dmonstration publique, marchent pas  pas, mais sans jamais dvier, 
l'accomplissement de leurs desseins.

Les Dissidents polonais commirent encore une grande faute  la dite
de 1573, qui leur garantit une parfaite galit de droits civils et
religieux avec les Catholiques. Il ne suffisait pas, comme
l'exprience le dmontra, d'arracher  la lgislation du pays une
dclaration que le clerg catholique invalida en fait par son refus
d'y souscrire, et que ses efforts rendirent en effet illusoire; il et
fallu que les Dissidents tinssent ferme, jusqu' ce qu'ils eussent mis
leurs adversaires dans l'impossibilit de leur nuire, en leur tant
les armes qui faisaient leur supriorit, c'est--dire jusqu' ce
qu'ils eussent exclu les vques du snat, dclar par la voix de la
lgislature que l'glise de Rome n'tait pas l'glise dominante de
Pologne, et dtruit ainsi dans sa source l'influence qu'elle exerait
sur les affaires temporelles  l'exclusion des Confessions
dissidentes. L'glise catholique une fois rduite  son attitude
spirituelle, ses adversaires avaient l'avantage de pouvoir la
combattre  armes gales, au lieu de se laisser prendre  l'apparence
d'une paix impossible avec un ennemi qui, les traitant de rebelles et
d'usurpateurs, ne reculait pour les frapper qu'en prsence d'un
obstacle insurmontable. Les Protestants, unis  cette poque aux
sectaires de l'glise d'Orient, taient assez forts pour remporter
cette victoire, qui pouvait seule assurer leur repos; et l'opinion
rgnante les autorisait  compter sur un appui srieux, mme de la
part de beaucoup de Catholiques. Mais ils ddaignrent leur ennemi,
s'imaginant que l'opinion publique du pays resterait toujours avec
eux; et, en consquence, au lieu de suivre une voie qui leur tait
trace par les plus sains principes de la conservation de soi-mme,
ils reconnurent tous les droits et privilges de cette mme glise,
dont les vques,  l'exception d'un seul, leur refusaient toute
satisfaction de ce chef.

Les Protestants travaillaient avec ardeur  fortifier leur position en
amliorant leur condition morale, en fondant des coles et en publiant
la Bible et des ouvrages religieux; mais le courant de la raction fut
si rapide et si fort, et les attaques de leurs antagonistes si
incessantes, qu'ils eurent  lutter sur ce terrain mme avec les plus
grandes difficults, usant leurs forces contre un ennemi que le
triomphe grandissait. Nous avons dcrit en son lieu, l'influence
dsastreuse des doctrines des Anti-Trinitaires sur la cause de la
Rforme en Pologne.

Nous ne cherchons en aucune manire  attnuer les fautes dont les
Protestants polonais avaient assum la responsabilit; mais nous
rptons notre conviction, que les circonstances extrieures qui
causrent principalement la chute de la Rforme en Pologne, eussent
entran le mme rsultat dans tout autre pays. Nous avons dj dit
que le triomphe de la Religion rforme, en Angleterre, et t trs
douteux si la reine Marie avait tenu le sceptre plus long-temps, et
si, au lieu de transmettre la couronne  lizabeth, elle l'avait
laisse  un souverain catholique. Ajoutons que Jacques II, monarque
qui ne disposait ni des artifices ni des moyens de sduction que
Sigismond III avait au service de sa bigoterie, mais qui se tenait
seul dans sa croyance, contre une glise rforme constitue et
comptant pour adhrents tout un parlement et la grande majorit de la
nation, russit dans le court espace de son rgne, malgr toutes les
difficults de sa position,  sduire beaucoup d'individus qui
trahirent leur religion pour la faveur du roi. Et qui peut dire o
cela se serait arrt, si, au lieu de s'abandonner aux mouvements
imprieux de sa dvotion et de sa nature despotique, il et agi avec
cette habilet consomme qui caractrise en gnral la politique des
Jsuites? Mais, allons plus loin, et admettons pour un instant une
ventualit que nous esprons bien ne voir jamais se raliser;
laissant toutefois  nos lecteurs le soin d'apprcier si elle est dans
les choses possibles. Suppos, donc, qu'il existt dans la
Grande-Bretagne une faction,--le nom ne fait rien  l'affaire,--ayant
pour but de rtablir la suprmatie de l'glise de Rome; que cette
faction poursuivt son dessein avec une persvrance infatigable et
une grande habilet, employant tous les moyens possibles pour arriver
 ses fins; qu'elle recourt aux artifices employs par les Jsuites
pour soumettre l'glise grecque de Pologne  la domination catholique,
et s'abaisst jusqu' voler l'habit des ministres de l'glise mme
qu'elle aspirerait  dtruire ou  subjuguer; suppos que la
littrature, levier le plus puissant pour semer le bon grain ou
l'ivraie dans un tat civilis, se transformt dans les mains de cette
mme faction en instrument de ses vues, prostituant les trsors de la
science et les plus nobles dons de l'intelligence  une oeuvre de
tnbres, et convertissant ou plutt garant l'opinion publique, au
moyen de publications adaptes aux degrs les plus bas comme aux plus
levs de la culture intellectuelle, par la philosophie, la posie,
l'histoire, aussi bien que par le roman, la lgende populaire, voire
mme les contes de nourrice;--que tous ces ouvrages eussent une
tendance plus ou moins cache, mais toujours la mme,  dprcier le
Protestantisme et  exalter le Catholicisme; tandis que les
protestants, soit imprudent mpris de leurs adversaires, soit
impuissance d'une organisation sans lien commun, se contenteraient
d'tre les hrauts des triomphes de leurs ennemis et de profrer des
plaintes amres contre leurs succs, au lieu de lutter d'efforts pour
clairer l'opinion publique et de prendre des mesures efficaces pour
arrter leurs progrs;--suppos, enfin, que notre faction catholique
se ft un parti imposant parmi les classes suprieures du pays et
acqut ainsi  sa cause l'influence souveraine du rang, de la richesse
et de la mode,--influence puissante en tous lieux, mais surtout en
Angleterre, o la grande disproportion du capital au travail tablit
entre l'employ et celui qui employe, entre le commerant et le
chaland, des liens de dpendance beaucoup plus troits que ceux de la
hirarchie fodale,--en ce pays, o souvent les radicaux les plus
dtermins en politique se soumettent au prestige du rang et de la
_fashion_, dont les sductions ne sont mme pas toujours sans empire
sur l'esprit le plus srieux;--toutes ces batteries une fois dresses
et combines pour porter  la fois sur le Protestantisme de cette
contre, avec le mme acharnement que l'on y mit en Pologne, _mutatis
mutandis_, qui saurait prdire ce qu'il en adviendrait?

Nos lecteurs apprcieront si les vnements dont nous sommes tmoins,
sont de nature  justifier, ou non, les aperus qui se trouvent
consigns dans ces lignes.

Quant  l'tat actuel du Protestantisme en Pologne, il est loin d'tre
tel que les amis de la Rforme le souhaiteraient. Szafarik, dans son
ethnographie slave, porte le nombre des Protestants polonais, en
chiffres ronds,  442,000, dissmins pour la plupart en Prusse et en
Silsie. Il existe un nombre considrable de Protestants en Pologne;
mais ce sont des colons allemands, dont beaucoup toutefois se sont
incarns dans leur nouvelle patrie et sont vraiment Polonais de coeur
et de langage. Suivant le tableau statistique publi en 1845, il y
avait dans le royaume de Pologne, c'est--dire cette partie du
territoire polonais qui fut annexe  la Russie par le trait de
Vienne, sur une population de 4,857,250 habitants, 252,009 Luthriens,
3,790 Rforms, et 546 Moraves. Nous n'avons pas de donnes
statistiques concernant la population protestante des autres
provinces polonaises soumises  la Russie. Nous pouvons seulement
dire, d'aprs nos souvenirs, qu'il y a vingt ans environ, il existait
l de vingt  trente glises de la Confession genevoise. Leurs
Congrgations, consistant principalement en petite noblesse, sont loin
d'tre nombreuses,  l'exception de deux, qui, composes de paysans se
montent  trois ou quatre mille mes environ[167]. La mme Confession
possdait plusieurs coles de plus haute ligne en Lithuanie, fondes
en partie et soutenues par la branche protestante de la famille des
princes Radziwill. On comptait de ces coles  Vilna, Brestz, Szydlow,
Birz, Sloutzk et Kiydany.

[Note 167: Ils se distinguent des paysans voisins par une meilleure
ducation, chacun d'eux sachant lire et crire, ainsi que par la
supriorit de leurs moeurs et par leur aptitude au travail.]

De celles-l, les deux dernires seulement vcurent jusqu' nous,
richement dotes par leurs fondateurs, les Radziwill, et mises 
couvert de la perscution catholique par cette puissante famille, dont
les membres, vous plus tard au Catholicisme, n'en continurent pas
moins  tmoigner beaucoup de bienveillance aux institutions
protestantes de leurs anctres. En 1804, le dpartement universitaire
de Vilna, comprenant les provinces enleves  la Pologne par la
Russie, reut une nouvelle organisation du prince Adam Czartoryski,
que l'empereur Alexandre[168] avait nomm _curateur_, c'est--dire
directeur suprme de ce dpartement. Cette organisation intronisa un
systme d'ducation publique, rival des meilleures crations de
l'Europe, et l'instruction, reue en polonais, prserva la
nationalit polonaise sous la domination de la Russie. L'cole
protestante de Kiydany[169] et celle de Sloutzk, eurent une large
part  la nouvelle organisation; elles furent considrablement
agrandies, et touchrent des revenus additionnels au moyen d'un
prlvement annuel concd  perptuit sur le fonds gnral du
dpartement de l'instruction publique, et une indemnit en faveur des
lves qui tudiaient  l'Universit de Vilna pour exercer le
professorat aux mmes coles. Ainsi le prince Czartoryski, en rendant
service  son pays en gnral, a procur en mme temps un grand
avantage  ses concitoyens protestants, en relevant la condition de
leurs coles; et, comme l'histoire tmoigne que la vrit religieuse a
toujours progress sous l'empire d'un bon systme d'ducation
publique, il n'avait pas peu mrit de cette cause sacre, en
gnralisant un tel progrs dans les provinces polonaises de la
Russie. Les services de ce grand patriote sont assez connus en ce pays
et dans le reste de l'Europe, ils n'ont pas besoin de nos louanges
pour tre apprcis comme ils le mritent, par tout ce qu'il y a de
nobles mes et d'esprits clairs chez toutes les nations. L'cole de
Sloutzk existe encore, si nous ne nous trompons, bien que profondment
modifie; mais celle de Kiydany, qui avait travers deux sicles de
prosprit et rsist  toutes les perscutions catholiques, fut
supprime en 1824 dans les malheureuses circonstances que voici: en
1823, le snateur russe Novossiltzoff, qui tait charg de la
direction suprme des affaires de l'instruction publique de la
Lithuanie, sous le grand-duc Constantin, signala son administration
par diverses mesures oppressives contre les tablissements
universitaires de cette province. Une grande fermentation commena 
se manifester parmi les lves, et s'accrut des rigueurs dployes
contre les plus mutins, de mme que du systme d'inquisition appliqu
 l'Universit de Vilna et aux coles de son dpartement. Une
circulaire secrte fut adresse aux recteurs de tous les
tablissements, leur enjoignant de surveiller les compositions
diffamatoires qui pourraient chapper  l'effervescence des lves, et
d'en rendre bon compte aux autorits. Le malheur voulut que le fils du
rvrend M. Moleson (descendant des anciennes familles cossaises dont
nous avons parl), ministre protestant et recteur de l'cole de
Kiydany, dcouvrt, par hasard, l'une de ces circulaires parmi les
papiers de son pre; provoqu par ses termes mmes, il rsout 
l'instant, avec la fougue d'un colier de dix-sept ans, de jouer un
tour de son mtier aux autorits, en composant et en placardant
quelques pamphlets auxquels il n'et autrement jamais pens. Plusieurs
tudiants se joignent  lui, et bientt il a mis au jour et affich
sur les murs de quelques maisons, un libelle, trs peu sanglant
d'ailleurs, contre le grand-duc Constantin.

[Note 168: Les sentiments de ce souverain taient sans doute aussi
bienveillants que ses vues taient librales et claires; mais une
influence occulte semble avoir jet un voile sur cet esprit d'lite,
dans les dernires annes de son rgne.]

[Note 169: Nous avons dit que Kiydany se faisait remarquer par une
Congrgation cossaise trs importante.]

Novossiltzoff, en personne, se rendit  Kiydany pour diriger
l'instruction de cette affaire; les auteurs du libelle furent bientt
dcouverts, et le cas fut soumis  une cour martiale, qui condamna le
jeune Moleson et un autre enfant de son ge, appel Tyr, pour une
offense qui et appel partout ailleurs sur les coupables une
correction d'colier, aux travaux perptuels dans les mines de
Nertchinsk, en Sibrie; et la sentence fut immdiatement excute. Le
collge de Kiydany fut supprim par un _oukaze_, et l'admission de
tous ses lves interdite dans tout tablissement public d'ducation.
Le prince Galitzin, ministre de l'instruction publique en Russie,
essaya d'adoucir l'ordonnance barbare qui privait d'enseignement deux
cents jeunes gens environ, innocents mme de l'offense purile d'une
tte chaude; mais l'influence de Novossiltzoff paralysa ses bonnes
intentions.

Le clerg protestant de la Confession genevoise, en Lithuanie, tire
ses ressources de biens fonds, ainsi que de proprits d'une autre
nature dont les glises ont t dotes par la libralit de leurs
fondateurs. Les avantages d'une fondation  perptuit sur le principe
d'une contribution volontaire, sont crits dans le sort des glises et
des coles protestantes de Pologne. En effet, presque toutes celles du
dernier ordre s'croulrent, comme nous l'avons dj fait observer,
aussitt que les patrons ou les Congrgations qui les avaient
alimentes vinrent  dserter leur culte,  se disperser ou 
s'appauvrir par la perscution ou par toute autre cause; tous les
tablissements, au contraire, qui avaient l'avantage d'une fondation
perptuelle, soutinrent le choc de toutes les adversits et
contriburent puissamment  raffermir la foi des habitants protestants
de leur ressort.  ce propos, nous ne saurions nous empcher de faire
remarquer, avec une vritable satisfaction patriotique, que malgr
l'influence que les Jsuites exercrent sur notre malheureux pays, ils
ne purent jamais, quoi qu'ils fissent, effacer de l'esprit national
tout sens de justice et de lgalit, au point d'obtenir la
confiscation des biens des glises et des coles protestantes, et Dieu
sait pourtant si l'intention manquait  ces bons pres!

L'cole de Sloutzk et celle de Kiydany furent du plus grand avantage
aux Protestants de la Lithuanie; car non-seulement l'instruction y
tait gratuite, mais il y avait des bourses dans chacune d'elles, pour
les lves sans ressources, qui taient entirement entretenus aux
frais de ces tablissements. L'ducation qu'ils y recevaient leur
ouvrait les portes d'une Universit. Les ministres et les professeurs
faisaient leurs tudes aux Universits protestantes du dehors. Des
dons pour cette classe d'tudiants, furent fonds  Koenigsberg par
les princes Radziwill;  Marbourg, par une reine de Danemarck,
princesse de Hesse;  Leyde, par la maison d'Orange, et  dimbourg,
par un ngociant cossais qui avait long-temps fait le commerce en
Pologne. Cette dernire fondation est de trs peu d'importance, et,
quand personne n'y prtend, on l'emploie  quelque autre objet. Les
autres fondations dont nous avons parl n'ont pas t supprimes, que
nous sachions; et, tout au moins, quelques-unes d'entre elles servent
aux Protestants de la Pologne prussienne. Le gouvernement russe a
interdit  ceux de la Lithuanie et du royaume de Pologne de recourir
aux Universits trangres, mais il dfraie leurs tudiants en
thologie  l'Universit de Dorpat. Les Universits de Vilna et de
Varsovie, qui avaient tant profit  la jeunesse polonaise, sans
acception de Confessions, ont t abolies  la suite des vnements de
1831, et l'ensemble du systme d'ducation a subi une modification que
l'on ne saurait malheureusement considrer comme un progrs.

Dans la Pologne prussienne, on comptait, selon le recensement de 1846,
dans les provinces de la Prusse occidentale ou l'ancienne Prusse
polonaise, sur une population de 1,019,105 habitants, 502,148
Protestants, et, dans celle de Posen, ou Posnanie, sur 1,364,399 mes,
il y avait 416,648 Protestants. Parmi ces Protestants, il y a des
Polonais; mais, malheureusement, leur nombre, au lieu d'augmenter,
diminue chaque jour, grce aux efforts du gouvernement pour germaniser
 tout prix ses sujets d'origine slave. Le culte, dans presque toutes
les glises, est fait en allemand; le service polonais, loin d'tre
encourag, est cart par tous les moyens imaginables, les efforts
continuels du gouvernement prussien pour fondre la population slave
dans l'lment germain, donnrent au Catholicisme le grand avantage
d'y tre considr, et non sans raison, comme le dernier refuge de la
nationalit polonaise, et firent par l un tort considrable au
Protestantisme. La masse de la population appelle le Protestantisme la
Religion allemande, et considre l'glise de Rome comme l'glise
nationale. Il en rsulte que beaucoup de patriotes, qui eussent bien
plus volontiers inclin vers le Protestantisme, se sont rallis  la
bannire de Rome comme au seul moyen de prserver leur nationalit de
l'envahissement du Germanisme. Voil sur quels fondements la presse
allemande accuse les Polonais de Posen d'tre de superstitieux
Catholiques, courbs sous la domination des prtres. Mais nous pouvons
opposer  cette insinuation un fait rcent. La Ligue polonaise, ou
l'Association nationale de la Pologne prussienne, qui s'tait forme,
en 1848, pour assurer la conservation de sa nationalit par tous les
moyens lgaux et constitutionnels, par la propagation de la
littrature, du langage national et de l'ducation, et qui comptait
dans son sein tout ce que cette province renfermait d'honorables
Polonais, avait pour prsident honoraire l'archevque de Posen, tandis
que son comit de direction tait prsid par un noble Protestant, le
comte Gustave Potworowski. L'auteur de ce livre espre avoir donn
des preuves incontestables de l'nergie de ses opinions protestantes,
dans son _Histoire de la Rforme en Pologne_, ouvrage qui,
principalement dans la traduction allemande, a t rpandu  profusion
dans son propre pays. Il dclare, avec une sorte d'orgueil
patriotique, que, loin de lui nuire dans l'esprit de ses concitoyens,
la sincrit de ses convictions lui a valu des tmoignages d'estime
mme de la part de ceux dont les vues religieuses s'loignent le plus
des siennes. L'Association nationale dont il vient de parler,
gardienne de ces nobles sentiments d'impartialit, lui avait fait
l'honneur de le nommer son correspondant. Mais ce qui dnote au plus
haut degr l'absence de tout fanatisme religieux chez les Polonais
catholiques, et leur sincrit  reconnatre le mrite de leurs
concitoyens protestants, c'est l'admiration respectueuse qu'ils
professaient pour le caractre de Jean Cassius, ministre de la ville
de Orzeszkow, non loin de Posen, dont la mort, arrive en 1849, fut
une perte cruelle pour la cause de sa religion et de son pays.
Quelques dtails incidents sur la vie de cet homme distingu ne seront
peut-tre pas sans intrt pour nos lecteurs.

Jean Cassius descendait d'une ancienne famille appartenant aux Frres
Bohmiens. Elle s'tait tablie en Pologne au temps des perscutions
qui s'appesantirent sur cette communaut vraiment chrtienne, et avait
produit sur cette terre d'adoption plusieurs ministres distingus par
leur pit et par leur savoir. Jean Cassius hrita des qualits
minentes de ses anctres, et l'ardent patriotisme qui faisait battre
son coeur et dirigeait toutes ses actions, en reut une nouvelle
grce. Il unit pendant quelque temps, aux devoirs d'un ministre de la
religion, l'emploi de professeur de classiques  la haute cole de
Posen, o ses talents et son zle firent de ses lves des citoyens
utiles et lui acquirent l'estime de ses compatriotes. Le gouvernement
 qui ses tendances et ses aspirations patriotiques portaient ombrage,
le destitua de son emploi en 1827, comme _persona ingrata_ aux
autorits, et lui offrit cependant une situation beaucoup plus
avantageuse en Pomranie. Cassius rejeta cette offre, qui avait pour
but de l'enlever  une sphre d'action toute morale, et pourtant il
n'avait d'autre ressource, pour subvenir aux besoins de sa nombreuse
famille, qu'un trs mince revenu attach  ses fonctions de ministre.
L'estime de tous ses concitoyens, fut, pour cette me gnreuse, une
riche compensation  son sacrifice. Il n'y avait pas d'affaire
publique de quelque importance qui ne lui ft soumise, et le zle, les
talents, la rsolution droite et ferme qu'il dployait en toute
occasion, lui acquirent  lui, ministre protestant, parmi les hommes
de toutes religions, un degr d'influence auquel ont atteint bien peu,
s'il en est, de hauts dignitaires de l'glise nationale. Ses
concitoyens na furent pas oublieux de ses services, ils prirent soin
de ses enfants et leur firent donner une ducation brillante et solide
 la fois. Les malheurs qui frapprent, en 1848, son pays natal,
brisrent son coeur patriotique; sa mort fut pleure comme une
calamit publique. Les principaux citoyens de la province, sans
excepter les plus hauts dignitaires de l'glise romaine, assistrent
aux funrailles du patriote chrtien, et l'accompagnrent en deuil
jusqu' sa dernire demeure, pour honorer sa mmoire. On a pourvu 
l'existence de sa famille, et une souscription a t ouverte pour
l'rection d'un monument destin  perptuer le souvenir de ses
services et de la reconnaissance de ses concitoyens.

L'exemple de Cassius montre quels avantages le Protestantisme et pu
obtenir dans la Pologne prussienne et dans d'autres contres slaves,
s'il avait t soutenu dans sa marche par les moyens puissants qui
l'avaient rendu autrefois si florissant dans ces rgions, c'est--dire
par la nationalit qu'une forme pure de Christianisme dveloppe, lve
et sanctifie, en lui confiant la noble mission de travailler aux
grandes fins de la Religion; car il n'y a qu'une glise fille de
l'erreur, ou un systme capable d'asservir la Religion  ses vues
politiques, qui essaiera jamais d'teindre les sentiments de
nationalit, sacrs pour tous les peuples qui ne sont pas tombs  ce
degr de dgradation morale et intellectuelle o le bien-tre matriel
devient le but suprme de la vie.

Nous ne terminerons pas cette esquisse de l'histoire religieuse de
notre pays, sans parler de l'institution protestante qui subsiste
encore sur son sol, et qui, dans notre ferme conviction, pourrait tre
de la plus haute utilit  la cause de la Religion des critures, si,
au lieu d'avoir  lutter sans cesse contre la germanisation
systmatique du gouvernement prussien, elle tait livre  la libert
de ses allures nationales, nous voulons parler de la haute cole de
Lissa ou Leszno, dans la Pologne prussienne.

Nous avons saisi plusieurs fois l'occasion de mentionner, dans le
cours de cet ouvrage, que la puissante famille des Leszczynski,
propritaires de cette ville, d'o ils tirent leur nom, s'tait
distingue par l'ardeur de son zle et de son attachement  la vraie
Religion, ds le temps de Huss. Raphal Leszczynski, dont nous avons
dit la manifestation hardie contre Rome, donna l'glise catholique de
Leszno aux Frres Bohmiens en 1550, et y fonda, en 1555, une cole
qui fut considrablement augmente par son descendant Andr
Leszczynski, palatin de Brzescie, en Cujavie. C'tait cependant une
sorte d'cole primaire; mais quand Leszno vit sa prosprit se
dvelopper par l'immigration de plusieurs milliers d'industrieux
Protestants, qui venaient de la Bohme et de la Moravie demander  la
Grande-Pologne un refuge contre la perscution qui suivit dans ces
contres la bataille de Weissenberg (1620), le propritaire de cette
ville, Raphal Leszczynski y ouvrit (en 1628) une cole d'un plus haut
degr pour la Confession helvto-bohmienne, et la dota
magnifiquement. Outre les langues anciennes, le polonais et
l'allemand, on enseignait dans cette cole beaucoup d'autres sciences,
telles que les mathmatiques, l'histoire universelle, la gographie,
l'histoire naturelle, etc. Elle tait dirige par des hommes du plus
grand savoir, comme Johnston, professeur d'origine scoto-polonaise,
dont nous avons parl, et qui composa pour elle un Manuel d'histoire
universelle, publi  Leszno en 1639. L'individualit la plus
remarquable de celles qui figurent dans l'enseignement de cette cole,
est assurment le clbre philologue Jean Amos Comnius[170], dont
les ouvrages acquirent  leur auteur une rputation plus
qu'europenne, et qui,  une poque o presque toutes les coles de
l'Europe s'en tenaient aux anciennes mthodes d'instruction, bonnes
tout au plus  gaspiller le temps des lves, osa ouvrir une nouvelle
route dans ce champ si tendu, en composant pour l'cole de Leszno son
clbre trait _Janua linguarum reserata_, qui facilita beaucoup
l'tude des langues trangres.

[Note 170: Comnius naquit, en 1592,  Komna, en Moravie, d'o il tire
son nom. Aprs avoir tudi dans plusieurs Universits, il devint, en
1618, pasteur et matre d'cole  Fulnek, ville de sa province. Il
avait conu de bonne heure une nouvelle mthode d'enseignement des
langues; il publia quelques essais et prpara sur ce sujet quelques
papiers qui furent dtruits en 1621, avec sa bibliothque, par les
Espagnols, qui s'taient rendus matres de la ville o il rsidait. La
proscription de tous les ministres protestants de Bohme et de
Moravie, par l'dit de 1624, fora Comnius, avec beaucoup d'autres, 
chercher un asile en Pologne, o il fut nomm recteur de l'cole de
Leszno et chef de la petite glise des Frres Moraves. Il publia, en
1631, sa _Janua linguarum reserata_, c'est--dire la Porte des
Langues, qui valut rapidement  son auteur une rputation prodigieuse;
Bayle dit avec raison que ce livre seul et suffi pour immortaliser
Comnius, car il fut traduit et publi pendant sa vie non-seulement en
douze langues europennes, en latin, en grec, en bohmien, en
polonais, en allemand, en sudois, en hollandais, en anglais, en
franais, en espagnol, en italien et en hongrois, mais encore en
plusieurs langues orientales, telles que l'arabe, le turc et le
persan. On peut ajouter que cet ouvrage tablit aussi la rputation de
Leszno, o il parut pour la premire fois, aprs avoir t compos
pour son cole. La rputation de Comnius engagea le gouvernement
sudois  lui offrir la mission de rglementer les coles de ce
royaume; mais, prfrant sa rsidence  Leszno, il promit seulement
d'aider de ses avis ceux que ce gouvernement emploierait  cette
tche. Il traduisit ensuite en latin une nouvelle mthode
d'instruction pour la jeunesse, qu'il avait crite en bohmien. Cette
traduction parut  Londres en 1639, sous le titre de _Pansophi
prodromus_. Une traduction anglaise en fut faite par J. Collier, qui
lui donna pour titre _les Avant-coureurs du savoir universel_
(Londres, 1651). Cet ouvrage augmenta sa rputation  un tel point,
que le Parlement anglais l'invita, en 1641,  venir cooprer  la
rforme de l'cole de ce pays. Il arriva  Londres en 1641 mais la
guerre civile qui clata dans la Grande-Bretagne empcha d'utiliser
ses talents; il tourna ses pas vers la Sude, o sa prsence tait
sollicite par de hauts personnages. Aprs plusieurs confrences avec
le chancelier Oxenstiern, il fut dcid qu'il s'tablirait  Elbing,
ville de la Prusse polonaise, et qu'il composerait dans cette
rsidence un ouvrage sur sa nouvelle mthode d'enseignement,  l'aide
d'une rmunration considrable qui lui permt de consacrer son temps
tout entier  la recherche des mthodes gnrales propres  faciliter
l'ducation et l'instruction de la jeunesse. Aprs quatre ans
consacrs  cette occupation, il revint en Sude et soumit son
manuscrit  une commission charge de l'examiner; il fut dclar digne
d'tre imprim quand il serait achev, mais nous ignorons s'il a
jamais t publi. Il passa encore deux ans  Elbing, et retourna
ensuite  Leszno, en 1650. Il se rendit en Transylvanie, o le prince
rgnant, tienne Ragodzi, l'avait invit  venir rformer les coles
publiques. Il fit un rglement pour le collge protestant de
Saros-Patak, conformment aux principes de son _Pansophi prodromus_.
Aprs une rsidence de quatre ans en Transylvanie, il revint  Leszno
et prsida aux destines de son cole jusqu' la destruction de cette
ville. Il s'enfuit en Silsie, et, aprs avoir err dans diffrentes
parties de l'Allemagne, il s'tablit dfinitivement  Amsterdam, o il
mourut, en 1691, dans la prosprit.

Outre les ouvrages dj mentionns, Comnius a crit _Synopsis Physic
ad Lumen divinum reformat_, Amsterdam, 1641, publi en anglais en
1652; _Porta sapienti reserata, seu nova et compendiosa methodus
omnes artes ac scientias addiscendis_, Oxoni, 1637, et plusieurs
autres ouvrages. Son vaste savoir ne l'empcha pas de sacrifier  la
superstition de son poque. Il devint l'un des fermes croyants de
toutes ces prophties qui circulaient parmi les Protestants
d'Allemagne, de Bohme et de Moravie, sur la venue immdiate du
Millenium, la rvolution, la chute de l'Antechrist, c'est--dire le
Pape, et qui taient le produit d'imaginations exaltes par la
perscution. Il runit et publia  Amsterdam, en 1657, dans un ouvrage
intitul _Lux in tenebris_, les visions du Morave Drabitius, le
Silsien Kotterus, et Christine Poniatowski, dame polonaise qui prdit
la ruine prochaine du Catholicisme et la destruction de l'Autriche par
la Sude, Cromwell et Ragodzi. Ce livre lui fit un tort considrable
aux yeux de beaucoup de ses contemporains.]

Cette cole tait suivie par des lves protestants, non-seulement de
toutes les parties de la Pologne, mais encore de la Prusse, de la
Silsie, de la Bohme, de la Moravie et mme de la Hongrie. Elle
possdait une imprimerie, d'o sont sortis plusieurs ouvrages
importants en polonais, en bohmien, en allemand et en latin.

La ville de Leszno, dtruite comme nous l'avons dit, en 1656, fut
rebtie, et son cole rouverte en 1663, par les efforts runis des
habitants protestants de cette ville et de la province dans laquelle
elle est situe. On y attacha un sminaire pour l'instruction des
futurs ministres. Cette cole resta bien au-dessous de sa premire
splendeur, car elle avait perdu une grande partie des biens de sa
fondation, et les Protestants taient gnralement ruins par la
guerre et par la perscution. La ville de Leszno vit cependant
refleurir sa prosprit sous le patronage de la famille Leszczynski
qui, bien que convertie au Catholicisme, fut loin de perscuter les
habitants protestants de ses possessions, et les protgea, au
contraire, de son influence, contre l'oppression du clerg. Pendant
les commotions produites par l'invasion de Charles XII, les habitants
de la ville de Leszno pousrent avec chaleur les intrts de leur
seigneur hrditaire, le roi Stanislas Leszczynski, ce qui attira sur
eux le ressentiment de son adversaire, le roi Auguste II, lecteur de
Saxe, et de ses allis, les Russes, qui brlrent la ville en 1707.
Leszno, ou Lissa, fut nanmoins reconstruit peu de temps aprs, avec
l'glise et l'cole protestante, qui dut sa rorganisation aux grands
sacrifices et aux efforts des habitants protestants de la ville et de
la province dans laquelle elle est situe. En 1738, la cit de Leszno
fut acquise par la famille des princes Sulkowski, qui se montrrent
aussi bons et utiles patrons que les Leszczynski. L'cole se releva
graduellement sous l'administration de plusieurs recteurs de la
famille de Cassius, la mme qui produisit l'homme distingu dont nous
avons esquiss les principaux traits; mais cette institution, qui est
aujourd'hui le meilleur de tous les tablissements de ce genre en
Pologne, et qui peut entrer en lice avec les premires coles de
l'Allemagne, doit la prosprit dont elle jouit de nos jours au zle
paternel du dernier propritaire de Leszno, le prince Antoine
Sulkowski[171], qui, aprs avoir fourni une brillante carrire
militaire au service de son pays, vint chercher le calme de la vie
prive au sein de sa famille, qu'il ne quitta plus que lorsque les
intrts de sa patrie exigrent imprieusement son concours. Cependant
les occupations auxquelles il se consacrait dans cette retraite, moins
apparentes que celles qui avaient rempli la premire partie de son
existence, n'en furent ni moins mritantes ni moins utiles  ses
concitoyens. Il prit lui-mme l'administration suprieure de l'cole
de Leszno, et, grce aux fatigues et aux dpenses qu'il prodigua pour
son amlioration, il parvint  lui rendre tout l'clat dont elle avait
brill aux beaux jours des Leszczynski.

[Note 171: Quelques mots sur la vie de cet homme remarquable,  qui le
principal tablissement protestant d'ducation en Pologne doit tant de
sa prosprit, ne dplairont sans doute pas aux lecteurs de cet
ouvrage. L'auteur saisit avec empressement l'occasion de payer un
tribut de regrets  la mmoire de son ami, dont les sympathies ont
adouci l'amertume des plus rudes preuves de son exil, et que sa mort
laissera toujours inconsolable.

Le prince Antoine Sulkowski, fils du prince Sulkowski, palatin de
Kalisch, naquit  Leszno, en 1785. Aprs avoir achev ses tudes 
l'Universit de Gottingue, il finissait de se former en voyageant,
quand les succs de l'empereur des Franais en Prusse veillrent dans
le coeur des Polonais l'espoir de recouvrer leur indpendance.
Sulkowski prcipita son dpart de Paris, o il se trouvait en ce
moment, et rentra dans ses foyers vers la fin de 1806. Il fut nomm
par Napolon colonel du premier rgiment polonais  lever.
L'enthousiasme patriotique fut si grand, que Sulkowski, ayant accompli
sa tche avec une merveilleuse rapidit, emporta d'assaut la ville
fortifie de Dirschau,  la tte de son nouveau rgiment, le 23
fvrier de l'anne d'ensuite (1807). Il prit une part active au reste
de la campagne, qui se termina par la paix de Tilsitt, en vertu de
laquelle une partie de la Pologne fut rtablie sous le nom de duch de
Varsovie. En 1808, quand plusieurs dtachements de la nouvelle arme
polonaise furent dirigs sur l'Espagne, le rgiment du prince
Sulkowski fut compris dans l'ordre de dpart, et, bien qu'il et
pous depuis fort peu de temps ve Kiki, jeune femme d'une beaut
accomplie,  laquelle il avait vou ses premires affections, et qu'il
pt aisment se faire dispenser de ce service pnible, il crut de son
devoir de se joindre  ses compagnons d'armes. Arriv dans la
Pninsule, il se distingua aux batailles d'Almonacid et d'Ocana, ainsi
qu' la dfense de Tolde. Malaga fut pris par les Franais, le prince
Sulkowski fut nomm gouverneur de cette ville, et, malgr le sentiment
de haine et de vengeance qui animait les Espagnols contre les armes
envahissantes, il parvint, par sa conduite,  se concilier l'affection
de ses habitants. Il fut promu au rang de major-gnral, et revint
dans son pays en 1810, o il resta jusqu' la mmorable campagne de
1812, pendant laquelle il commanda une brigade de cavalerie, prit part
aux principales batailles et fut gravement bless dans la retraite.
Guri de ses blessures et nomm au grade de lieutenant-gnral, il se
joignit  l'arme polonaise sous le prince Poniatowski, et combattit,
 la bataille de Leipsick,  la tte d'une division de cavalerie.
C'est  la suite de cette bataille qu'il se vit assailli par les
circonstances les plus difficiles, qui lui donnrent occasion de
dployer toutes les qualits honorables de l'me la plus intgre. Peu
de jours aprs la mort du prince Poniatowski, il fut nomm, par
l'empereur Napolon, commandant en chef des dbris du corps polonais,
qui, malgr ses grandes pertes, avait conserv tous ses tendards et
son artillerie. Ce commandement fut donn  Sulkowski  la demande
gnrale de ses compatriotes, malgr sa jeunesse (il avait alors
vingt-neuf ans) et la prsence de plusieurs gnraux plus gs. Les
troupes polonaises, exaspres par de longues souffrances et fatigues
de se battre pour une cause qui menaait de les rduire  l'tat de
mercenaires, sans avancer celle de leur patrie, pressrent leur chef
de les reconduire dans leurs foyers, leur souverain lgitime, le roi
de Saxe, tant rest  Leipsick sur le dsir de Napolon lui-mme.
Sulkowski reporta leurs plaintes bruyantes  l'Empereur, qui promit de
donner une rponse sous huit jours. Cela satisfit les troupes, et la
marche vers le Rhin continua; mais quand le dlai fix fut coul sans
que la dcision attendue intervint, l'irritation des Polonais devint
si violente et ils accusrent si bruyamment le prince Sulkowski d'tre
prt  les sacrifier aux vues de son ambition personnelle, que, pour
les dcider  accompagner l'Empereur jusqu' la frontire de ses
tats, il dut leur promettre sur l'honneur de ne passer en aucun cas
au-del du Rhin. Cette promesse solennelle calma l'irritation des
troupes, qui continurent leur marche. Quand elles furent parvenues 
un endroit appel Schluchtern, l'Empereur, passant devant leur front,
appela Sulkowski et lui demanda s'il tait vrai que les Polonais
voulussent le quitter. Oui, Sire, rpondit le prince; ils supplient
Votre Majest de les autoriser  retourner dans leurs foyers, leur
nombre tant dsormais trop insignifiant pour tre de quelque valeur 
Votre Majest. L'Empereur rsista, et, ayant assembl les Polonais,
il leur adressa l'une ces allocutions par lesquelles il savait si bien
ranimer l'enthousiasme du soldat. Les troupes polonaises, exaltes par
les paroles impriales, oublirent toutes leur premire rsolution et
promirent de suivre Napolon jusqu' la mort. On peut aisment se
faire une ide de la position cruelle dans laquelle le prince
Sulkowski se trouva plac par cette circonstance imprvue; il se
voyait dans l'alternative pnible ou de manquer  la parole par
laquelle il s'tait engag, envers ses compagnons d'armes,  prendre
le Rhin pour limite extrme de leurs travaux guerriers, ou de
sacrifier, si jeune, toutes ses esprances de gloire et d'ambition
(car l'empereur Napolon, malgr le revers de Leipsick, avait encore
de grandes chances de ramener  lui la fortune), et, ce qui tait plus
important encore, en s'exposant aux divers commentaires qui ne
manqueraient pas d'accueillir sa conduite dans cette malheureuse
conjoncture. Il choisit cependant le dernier parti, pensant qu'il n'y
avait pas de compromis possible avec une parole engage d'une manire
aussi explicite et aussi solennelle que la sienne l'avait t, bien
que ses compatriotes, qui n'taient pas lis de la mme manire,
eussent chang de rsolution; il demanda, en consquence, 
l'Empereur, et obtint de sa bienveillance la permission de retourner
vers son souverain lgitime le roi de Saxe, dont la destine tait
alors inconnue. Il quitta l'arme franaise, accompagn des officiers
de son tat-major qui partagrent sa rsolution. Ayant appris que son
souverain tait prisonnier  Berlin, il lui adressa de Leipsick une
lettre pour lui demander une libration de service, tant pour lui-mme
que pour les officiers qui l'avaient accompagn, et bientt aprs il
obtint des souverains allis la permission de rejoindre sa famille. Il
convient d'ajouter que ses concitoyens rendirent hommage  la loyaut
de sa conduite.--De nouvelles esprances furent conues, en faveur de
la Pologne, au congrs de Vienne, sous l'inspiration de l'empereur
Alexandre. Le prince Sulkowski fut appel  cooprer  la formation
d'une arme polonaise, et il accepta avec joie une mission dans
laquelle il pouvait encore servir utilement sa patrie. Bien que le
congrs de Vienne n'ait pas ralis l'espoir qui avait t nourri, de
voir la Pologne rendue  l'indpendance, il rigea une petite portion
de son territoire en royaume constitutionnel, soumis  l'empereur de
Russie comme roi de Pologne. C'en tait assez cependant pour stimuler
les efforts des patriotes polonais et pour les engager  maintenir
cette cration imparfaite, d'autant mieux qu'on avait stipul que des
institutions nationales seraient accordes  ces parties de
l'_ancienne Pologne_ qui restaient annexes comme provinces  la
Russie,  la Prusse et  l'Autriche, et que ces stipulations
laissaient briller la perspective d'un complet rtablissement de ce
pays. Le prince Sulkowski entra donc au service du nouveau royaume, et
fut nomm aide-de-camp gnral de l'empereur Alexandre. Mais les
caprices tyranniques du grand-duc Constantin conduisirent bientt
Sulkowski  demander sa mise en disponibilit, en dclarant
franchement  l'empereur les raisons qui l'engageaient  agir ainsi.
L'empereur insista auprs de Sulkowski pour qu'il revnt sur sa
dtermination, et lui dit que les circonstances dont il se plaignait
n'taient que temporaires. Sulkowski, que ses devoirs conduisirent
plusieurs fois  Saint-Ptersbourg, et qui reut de l'empereur
Alexandre des tmoignages de la plus grande bienveillance, insista de
son ct pour quitter le service, et, aprs plusieurs refus, obtint de
rentrer dans la vie prive en 1818. Il s'tablit au chteau de Reisen,
dans le voisinage de Leszno, et se dvoua tout entier  l'ducation de
sa famille. Depuis la mort de sa vertueuse et charmante compagne, il
ne se reposait plus que sur lui de ce soin. Le bien-tre de ses
tenanciers et de tous ceux qui respiraient dans sa dpendance devint
aussi l'objet de sa constante sollicitude. Une nouvelle carrire
s'ouvrit, en outre, pour son patriotisme, quand le grand-duch de
Posen, o Leszno est situ, reut une reprsentation provinciale, dont
il fut cr membre hrditaire. Il prsida aux tats assembls de sa
province, et fut fait membre du conseil d'tat de Prusse. Cela le mit
dans une position difficile et dlicate entre le monarque et les tats
provinciaux, dont les dputs se plaignaient justement des
envahissements continuels du gouvernement sur la nationalit de la
province, qui avait son existence garantie par le trait de Vienne. En
possession de la confiance des deux partis, il russit, par la fermet
qu'il dploya dans la dfense des privilges nationaux,  gagner la
confiance de ses concitoyens, tandis que le monarque rendit justice 
sa modration dans l'accomplissement consciencieux de ses pnibles
devoirs. Il se tint cependant  l'cart des affaires publiques autant
qu'il le put, consacrant son temps aux occupations utiles que nous
avons dcrites dans cette note. Une mort prmature vint couper court
 cette carrire, si noblement remplie. Le 14 avril 1835 plongea dans
une douleur profonde sa famille et tous ceux qui l'avaient connu, soit
personnellement, soit de rputation. Mais nul ne sentit sa perte plus
vivement que l'cole de Leszno, qui lui devait tout. Professeurs et
lves accompagnrent sa dpouille mortelle, et aprs un discours
pathtique du recteur, dposrent une couronne sur le cercueil de leur
bienfaiteur, dont la mmoire vivra long-temps dans leurs coeurs
reconnaissants.

Cette notice biographique fut insre par l'auteur dans son _Histoire
de la Rforme en Pologne_, (vol. 2, p. 334, etc.). Il saisit avec
empressement l'occasion de la reproduire, car ses sentiments et ses
opinions  cet gard sont rests les mmes.]

L'cole se divise aujourd'hui en six classes, o les lves apprennent
les principes de la religion, le latin, le grec et l'hbreu, le
polonais, l'allemand, la langue et la littrature franaises, les
mathmatiques, l'histoire naturelle et la philosophie, la gographie,
l'histoire, le dessin et la musique. La jeunesse catholique s'y trouve
reprsente d'une manire notable. Un ecclsiastique de ce culte est
attach au collge pour son instruction religieuse. Le nombre des
lves est d'environ trois cents; chacun d'eux trouvait dans ce prince
un ami toujours prt  donner une assistance gnreuse  ceux qui en
avaient besoin et qui mritaient sa bienveillance par leur conduite. 
leur sortie du collge, son active influence les suivait dans la
carrire qu'ils avaient embrasse, et allait au-devant de leurs
esprances. Sulkowski fournit, en effet, un noble exemple de la
hauteur de vues justement attribue aux Catholiques les plus
distingus de notre pays, qui ont toujours fait abstraction de la
diffrence de religion, quand il s'est agi d'tre utiles  leurs
concitoyens.

Nous terminerons ici l'histoire religieuse de deux nations amies dont
les destines sont intimement lies  celle du Protestantisme. Nous
allons essayer d'esquisser les principaux traits religieux du grand
Empire slavon, qui exerce dj une puissante influence non-seulement
sur les nations d'origine slave, mais sur les affaires de l'Europe en
gnral, et mme sur celles de l'Asie.




CHAPITRE XIV.

RUSSIE.

     Origine du nom de Russie. -- Novogorod et Kioff. -- Premire
     expdition russe contre Constantinople. -- Expditions ritres
     contre l'Empire grec. -- Relations commerciales entre les deux
     pays. -- Introduction du Christianisme en Russie et influence de
     la civilisation byzantine sur cet empire naissant. -- Expdition
     des Russes chrtiens contre Constantinople, et prdiction
     concernant la conqute de cette ville par leurs armes. --
     Division de la Russie en plusieurs principauts. -- Conqute de
     ce pays par les Mogols. -- Origine et progrs de Moscou. --
     Esquisse historique de l'glise russe depuis sa fondation jusqu'
     nos jours; son organisation actuelle. -- Union force avec
     l'glise de Russie de l'glise grecque, dj unie  Rome. --
     Description des sectes russes ou les Raskolniky. -- Les
     Strigolniky. -- Les Judastes. -- Effets de la rforme du XVIe
     sicle sur la Russie. -- Rectification des livres sacrs et
     schisme qui en est la suite. -- Terribles actes de superstition.
     -- Les Starovrtzy ou sectateurs de l'ancienne foi. --
     Superstitions payennes. -- Les Eunuques. -- Les Flagellants. --
     Les Malakanes ou Protestants. -- Les Doukhobortzi ou Gnostiques.
     -- Superstitions horribles dans lesquelles ils tombent. --
     Proclamation du comte Woronzoff  ce sujet.


L'histoire ecclsiastique de la Russie n'offre pas, comme celle de la
Bohme et de la Pologne, le triste et mouvant tableau de ces luttes
morales et physiques entre des partis religieux, dont les forces se
balancrent assez pour laisser douter un moment de quel ct resterait
la victoire. L'glise d'Orient, tablie en Russie depuis la conversion
de ce pays au Christianisme, y rgna sans rivale et sans autre
ferment de discorde, que les querelles intestines de ses propres
sectes.

Le nom de Russie, qui, depuis Pierre le Grand, a remplac celui de
Moscovie, s'applique  une vaste tendue de pays que le czar n'est
mme pas encore parvenu  placer tout entire  l'ombre de son
sceptre. Ce nom prit naissance au IXe sicle,  l'poque o des hordes
de ces aventuriers scandinaves, connus dans l'histoire byzantine sous
le nom de Vargues[172], et qui portaient le surnom de Russes, vinrent
fonder, sous la conduite d'un chef appel Rurick, un tat voisin des
bords de la Baltique, en soumettant  leurs armes plusieurs tribus
slavonnes et finoises. Cette nouvelle puissance, dont Novogorod tait
la capitale, reut de ses fondateurs la dnomination de Russie, de
mme que la Neustrie prit des Normands le nom de Normandie, et la
Gaule celui de France depuis la conqute des Francs.

[Note 172: Les Vargues taient des aventuriers scandinaves et
anglo-saxons, qui servaient en qualit de gardes-du-corps 
Constantinople. On a assign plusieurs origines au nom de Russe; mais
la plus vraisemblable est celle qui le fait driver de _Rhos_,
_Rotses_, ou _Rouotses_, nom donn aux Sudois par les Finois, qui
jadis avaient plus de relations avec le _Roslagen_ qu'avec toute autre
contre de la Sude. Les Slaves adoptrent ce nom, en usage chez les
Finois, qui vivaient entre eux et la Sude.]

Un vnement remarquable signala le rgne de Rurick. Les conqurants
scandinaves, mis en contact avec la Grce, frayrent la voie au
Christianisme, dans les contres qu'ils avaient soumises. Deux chefs
venus avec Rurick de la Scandinavie, leur commune patrie, Ascold et
Dir, entreprirent une expdition sur Constantinople, en descendant le
cours du Dnieper. Ils n'avaient d'autre dessein, selon toute
apparence, que d'entrer au service de l'empereur, comme le faisaient
frquemment leurs compatriotes; mais ayant aperu en chemin une
petite ville btie sur la rive la plus leve du fleuve, ils s'en
emparrent et y tablirent le sige d'une domination nouvelle. C'tait
la ville de Kioff. Beaucoup de Vargues de Novogorod tant venus
augmenter leurs forces, que grossirent un grand nombre d'indignes,
ils mditrent bientt une plus vaste entreprise, digne de l'audace
des hommes du Nord. Ils s'ouvrirent une route vers le Bosphore de
Thrace, mirent tout  feu et  sang sur les ctes, et furent bientt
aux portes de Constantinople, qu'ils assigrent par mer; les
habitants de cette ville prononcrent pour la premire fois en
frmissant le nom des Russes ([Grec: Rs]). Une violente tempte,
attribue par les Grecs  un miracle, dispersa et dtruisit en partie
les barques des pirates, dont il ne retourna  Kioff que de misrables
restes. Les annalistes byzantins qui dcrivent cet vnement, ajoutent
que les Russes idoltres, effrays du courroux cleste, demandrent le
baptme; une ptre circulaire du patriarche Photius, publie vers la
fin de 866, confirme ce tmoignage historique. Quoi qu'il en soit, les
Slaves du Dnieper et leurs vainqueurs scandinaves, semblent avoir reu
les premires impressions chrtiennes  cette poque; elles
pntrrent facilement chez ces peuples,  la faveur des relations
commerciales qui existaient entre eux et les colonies grecques des
ctes septentrionales de la mer Noire, d'o les colons venaient
probablement visiter Kioff et d'autres contres slaves, pour les
intrts de leur commerce.

La domination des Khozars[173], allis des empereurs grecs et tablis
dans ces rgions antrieurement  l'incursion des Scandinaves, n'avait
pu que prparer favorablement le terrain.

[Note 173: Les Khozars, nation asiatique vivant le long des ctes
occidentales de la mer Caspienne, sont mentionns pour la premire
fois en 626, poque  laquelle l'empereur Hraclius conclut un trait
d'alliance avec leur monarque, qui se joignit  lui,  la tte d'une
arme considrable, dans cette guerre mmorable o Hraclius dfit
compltement les Persans. Depuis ce temps, les Khosars restrent les
fidles allis de Constantinople, et les empereurs mirent tout en
oeuvre pour maintenir cette alliance prcieuse. Les Khozars occupaient
tout le pays situ entre les rives du Volga, la mer d'Azof et la
Crime, et avaient pouss leurs conqutes vers le Nord, jusqu'aux
bords de l'Oka. Leur capitale, appele Balangiar ou Ateb, tait situe
 l'embouchure du Volga. Ils possdaient plusieurs autres villes
clbres par leur commerce; les raffinements de la civilisation
byzantine n'taient pas inconnus  leurs moeurs. Vers le milieu du
VIIIe sicle, leurs souverains embrassrent le Judasme; mais, un
sicle plus tard, il furent convertis au Christianisme par le mme
Cyrille et le mme Mthodius, qui devinrent ensuite les aptres des
Slaves. L'empire des Khozars, affaibli par les attaques continuelles
des Mahomtans et par d'autres circonstances malheureuses, fut dtruit
en 1016 par les Grecs, ses anciens allis.]

Rurick mourut en 879, il eut pour successeur Oleg, comme tuteur de son
jeune fils Igor. Oleg s'avana vers le Sud,  la tte d'une force
considrable, compose  la fois de Scandinaves et d'aborignes du
nouvel empire. Il subjugua tout le pays baign par le Dnieper, tablit
sa capitale  Kioff, et imposa ses armes victorieuses  plusieurs
contres slaves qui, runies  l'empire fond par Rurick, prirent
galement le nom de Russie.

Oleg entreprit en 906 une expdition contre Constantinople, mit le
sige devant cette ville, et fora l'empereur  lui payer un lourd
tribut. Il conclut alors un trait de paix et de commerce, qui fut
renouvel en 911, et dont les dtails, conservs par l'historien
Nestor, offrent un tableau intressant des relations qui existaient 
cette poque entre la Grce et les sujets d'Oleg. Son successeur Igor,
aprs tre rest long-temps en paix avec les Grecs, dirigea ses armes
vers l'Asie mineure, o il exera de grands ravages. Il fut dfait par
eux, et la paix se rtablit en 945, sur les bases du trait d'Oleg,
sauf quelques modifications.

Les rapports constants des Grecs avec le nouvel Empire russe,
favorisrent les progrs du Christianisme dans ces rgions.

Olga, veuve d'Igor et dpositaire de sa puissance durant la minorit
de son fils Sviatoslav, alla  Constantinople en 955, y fut instruite
dans la religion chrtienne et baptise en grande pompe; mais son
exemple ne trouva d'imitateurs, ni dans son fils, ni dans un grand
nombre de ses sujets. Sviatoslav, prince d'humeur guerrire, tendit
les limites de son empire jusqu'au pied du Caucase. Aid des subsides
de l'empereur grec et sur son invitation, il marcha contre le roi des
Bulgares, le battit, et rsolut de transfrer le sige de son empire
sur les rives du Danube. En guerre avec les Grecs, qui se repentaient
de l'avoir attir vers le midi de l'Europe, il entra dans la Thrace,
qu'il ravagea jusqu' Andrinople; ce n'est donc pas la premire fois
que les Russes virent cette ville en 1829. Jean Zimiscs s'avana
contre lui et l'obligea  vacuer la Bulgarie. Sviatoslav, vaincu,
demanda la paix qui fut conclue. Il reprit le chemin de Kioff o il
fut tu. Il eut pour successeur Vladimir, qui s'empara de la couronne,
 l'exclusion de ses frres, reut le baptme en 986, pousa une
princesse grecque et introduisit le Christianisme dans ses tats, en
ordonnant la destruction des idoles et de leurs temples, et en
imposant le baptme  ses sujets.

L'empire de Vladimir, connu sous le nom de Russie, s'tendait des
rivages de la Baltique  la mer Noire, des bords du Volga et du pied
du Caucase au sommet des Carpathes et aux rives du Bug et du San. Cet
empire se composait de diverses populations d'origine slave, et, au
Nord, de plusieurs tribus finoises, toutes galement comprises sous la
dnomination gnrale de Russes, mais de moeurs bien diffrentes, et
runies, en l'absence de tout systme rgulier de gouvernement, par le
lien commun d'une souverainet dont la prrogative consistait
uniquement  prlever sur elles un certain tribut, qui se payait le
plus souvent quand le souverain ou ses dlgus se trouvaient en
mesure de le rclamer  main arme. Les relations frquentes de
Constantinople avec Kioff contriburent beaucoup, non-seulement 
convertir la capitale de ce nouvel empire au Christianisme, mais
encore  le faonner  la civilisation byzantine, aux arts et au luxe,
qui furent probablement imports de la Grce, mme avant les dogmes de
la Religion chrtienne. L'annaliste allemand, Ditmar de Mersebourg, 
qui une description de la ville de Kioff fut faite par quelques-uns de
ses compatriotes, qui l'avaient visite avec l'expdition de Boleslav
Ier, roi de Pologne, en 1018, l'appelle la rivale de Constantinople, 
cause du grand nombre d'glises, de marchs, d'difices publics et de
la quantit de richesses qu'elle renfermait. Il ajoute que beaucoup de
Grecs y taient tablis. Vladimir mourut en 1015, et partagea son
empire entre ses douze fils, qui devaient tenir leurs gouvernements
sous la suzerainet de l'an, rsidant  Kioff avec le titre de
grand-duc de Russie.--Ce partage de la Russie entre tant de
gouvernements remis  des princes du sang, entrana les suites les
plus funestes aprs la mort de Vladimir, jusqu' ce que l'un de ses
fils, Yaroslav, et runi sous son sceptre tous les tats paternels.
Ce monarque, dou d'une intelligence leve, aida puissamment aux
progrs du Christianisme et de la civilisation dans son empire. Il fit
lever un grand nombre d'glises et de couvents par des architectes
de Byzance, fonda de nouvelles villes, ouvrit des coles, attira dans
ses tats des ecclsiastiques grecs, des savants, des artistes, et fit
traduire beaucoup d'ouvrages du grec en langue slave. Son zle pour la
religion chrtienne ne l'empcha cependant pas d'imiter les
entreprises de ses anctres payens contre Constantinople. Sous
prtexte de mauvais traitements subis par quelques-uns de ses sujets
dans la ville impriale, il dclara la guerre  Constantin Monomaque,
et leva, en 1043, une arme considrable qui s'avana le long des
rivages de la mer Noire, soutenue par une flotte imposante. La flotte
russe parvint  l'embouchure du Bosphore; aprs un combat long-temps
incertain, elle succomba en partie sous les ravages du feu grgeois et
dut profiter d'un vent propice pour sauver ses dbris. L'expdition de
terre atteignit Varna; mais, prive de l'appui de la flotte, elle fut
accable par le nombre, aprs une rsistance dsespre, sans qu'un
seul homme chercht son salut dans la fuite[174].

[Note 174: Il est remarquable que la campagne russe de 1828 et de 1829
fut dirige exactement d'aprs le plan suivi par l'expdition de
Yaroslav, en 1043.]

Ce fut la dernire expdition des Russes contre l'Empire grec. La
Russie, dchire par des factions ennemies, perdit toute force
d'action  l'extrieur, et finit par devenir elle-mme la proie des
trangers. N'et t cette circonstance, il est probable que les
sicles passs eussent vu s'accomplir la prdiction trouve inscrite
au IXe sicle sous la statue de Bellrophon  Constantinople, 
savoir, que la cit impriale serait prise par les Russes; prdiction
bien rare, selon Gibbon, par la clart du style et la prcision
incontestable de la date. Qui sait si, de nos jours, nous ne verrons
pas s'accomplir la destine prophtise  la superbe mtropole de
l'Orient.

Yaroslav partagea son empire entre ses fils, en laissant toutefois le
titre de grand-duc et la suprmatie  l'an des princes. Cette
autorit suprme fut transmise, suivant l'usage des contres slaves,
non par ordre de primogniture, mais  l'anciennet, c'est--dire que
le grand-duc dcd, eut pour successeur le membre le plus g de sa
dynastie. Cette combinaison ne pouvait manquer de produire des
troubles continuels, d'autant que les diverses principauts se
subdivisaient toujours entre les fils du monarque dcd. Le pouvoir
se fractionna ainsi aux mains d'un grand nombre de petits princes,
guerroyant les uns contre les autres, et la Russie se vit bientt sans
dfense contre les incursions de ses voisins. L'autorit du grand-duc
de Kioff tomba, sous la pression de ces circonstances, dans la plus
complte insignifiance; tandis que deux principauts puissantes,
fondes par les talents de leurs chefs, s'levrent au Sud et au
Nord-Est. La premire est celle de Halitch, comprenant toute la zone
orientale de la province autrichienne de Gallicie et une partie des
gouvernements russes de Volhynie et de Podolie; la seconde est la
principaut de Vladimir sur la Klazma, embrassant tout le gouvernement
russe de ce nom, avec quelques provinces adjacentes, et dont les
souverains prirent le titre de grands-ducs. Il existait aussi trois
rpubliques, rgies par des institutions entirement populaires.
Novogorod, Pskow et Viatka, communaut forme par des migrants de
Novogorod, dans l'endroit qui porte aujourd'hui ce nom.

La Russie se divisait donc en plusieurs tats frquemment en guerre
entre eux, habits par des populations aussi diffrentes l'une de
l'autre, qu'elles l'taient des Polonais, des Bohmiens et d'autres
nations slaves, n'ayant de commun que le nom et la mme dynastie, 
laquelle se rattachaient galement les nombreux souverains de ce pays.
Le seul lien rel de tous ces tats, tait l'unit de l'glise,
gouverne par l'archevque de Kioff, son mtropolitain.

Telle tait la situation de la Russie, quand les Mogols, commands par
Batou-Khan, petit-fils de Dgenghis-Khan, envahirent ce pays en
1238-1239 et 1240, ne laissant que ruines et dsolation sur leur
passage. Ils poursuivirent le cours de leurs ravages en Pologne et en
Hongrie, et s'avancrent jusqu' Liegnitz, en Silsie, o ils dfirent
compltement une arme chrtienne. Le chemin leur tait ouvert
jusqu'au Rhin; mais, heureusement pour l'Europe, quelques vnements
survenus dans l'Asie centrale les rappelrent aux rivages de la mer
Caspienne.

Batou-Khan posa ses tentes sur les bords du Volga, et somma les
princes de Russie de lui rendre hommage, les menaant, en cas de
refus, d'une reprise d'hostilits. L'obissance tait le seul parti 
suivre; le grand-duc de Vladimir rendit hommage  Batou, dans son camp
sur le Volga, et ensuite au grand khan Koublay, prs le grand mur de
la Chine. Ses successeurs reurent l'investiture des descendants de
Batou, qui devinrent indpendants sous le nom de khans de Kiptchak.

Au commencement du XIVe sicle, le prince de Moscou, s'tant concili
les bonnes grces du khan, obtint la dignit hrditaire de grand-duc,
 laquelle tait attache une sorte de suzerainet sur les autres
princes de Russie, et qui, jusque-l, n'avait t la prrogative
exclusive d'aucune de leurs branches. Ses successeurs s'efforcrent,
comme ligne invariable de politique, de briguer, par tous les moyens
possibles, la faveur du khan, dont l'appui grandissait incessamment
leur puissance aux dpens de celle des autres princes de Russie. De
cette manire, le pouvoir des grands-ducs de Moscou se fortifia par
degrs, tandis que celui du khan s'affaissait sous les commotions
intrieures, jusqu' ce qu'enfin ils se sentirent assez forts pour
secouer le joug, vers la fin du XVe sicle.

Telle fut l'origine de Moscou, le coeur de l'empire russe actuel,
form des principauts nord-est de l'ancienne Russie. Nous avons
expliqu, au chap. X, comment les principauts du sud et de l'ouest de
la Russie se runirent, au XIVe sicle,  la Pologne et  la
Lithuanie.

Le premier archevque de Kioff fut sacr, vers 900, par le patriarche
de Constantinople, et institu mtropolitain de toutes les glises de
Russie.  partir de cette poque, les mtropolitains de Russie furent
sacrs  Constantinople, et frquemment choisis parmi les Grecs. Aprs
la prise de Constantinople par les Latins, le sige de l'empire et
celui du patriarchat ayant t transfrs  Nice, les archevques de
Kioff furent sacrs dans cette ville, jusqu' ce que l'ancien ordre de
choses se rtablt par l'expulsion des Latins.

Les chroniques parlent de plusieurs tentatives faites par les papes
pour soumettre l'glise russe  leur suprmatie, mais sans atteindre
le but de leur politique. Une circonstance rvle cependant
l'influence temporaire que Rome s'tait acquise  Kioff, vers la fin
du XIe sicle. Le Grec Ephram, mtropolitain de cette ville, de 1070
 1096, introduisit en effet, dans le calendrier russe, sous la date
du 9 mai, la commmoration de la translation des reliques de saint
Nicolas, de la Lycie  Bari, en Italie, fte inconnue de l'glise
d'Orient, mais observe par celle de Rome. La principaut de Halitch,
situe entre les rgions catholiques de la Pologne et de la Hongrie,
devint le point de mire des efforts de la Papaut. Les Hongrois
s'tant rendus matres de cette principaut en 1214, essayrent de la
soumettre  leur chef spirituel; mais leur expulsion du pays dtruisit
tout espoir d'annexion religieuse. Daniel, prince de Halitch, homme
d'tat et guerrier distingu, pensa qu'il pourrait tirer du pape
quelque assistance contre les Mogols, et, dans cette vue, il entama
une ngociation avec Innocent IV, qui envoya son lgat pour recevoir
la soumission de Daniel et celle de l'glise de Halitch,  laquelle il
promit de tolrer telles de ses anciennes pratiques qui ne seraient
pas en opposition directe avec les rites de l'glise catholique.
Daniel fut sacr roi de Halitch par le lgat, en 1254, et il reconnut
la suprmatie de Rome; mais, comme l'assistance promise n'arrivait
pas, il rompit en visire avec le pape. Halitch fut runie  la
Pologne en 1340. L'histoire de son glise a trouv son cadre ailleurs.

Nous avons dj parl de l'invasion des Mogols et des terribles
ravages qu'ils exercrent dans ce pays. Les glises et les couvents
jonchrent le sol de leurs dbris; le clerg fut ou massacr ou tran
en captivit; mais aussitt que ces Asiatiques eurent tabli leur
domination sur les principauts du nord-est de la Russie, ils
s'efforcrent de consolider leur puissance en convertissant  leurs
vues politiques le clerg des pays conquis; en consquence, le khan
des Mogols dclara que tout individu, touchant de prs ou de loin 
l'glise, serait exempt de l'impt personnel frapp sur la
population, pour les annes 1254-1255; et, en 1257, le mme khan, en
vertu de lettres-patentes, accorda au clerg russe et  toute personne
attache  l'glise nationale, une exemption pleine et entire de tous
les impts et charges pesant soit sur la proprit, soit sur la
personne des habitants de la Russie. Un vque russe avait sa
rsidence  Saray, capitale des khans, qui chargeaient quelquefois ces
prlats de missions de haute confiance. C'est ainsi que l'vque
Thognoste fut envoy, en 1279, par le khan Mengutemir,  l'empereur
grec Michel Palologue. Cette position toute favorable de l'glise
russe la fit crotre rapidement en influence et en richesse. Beaucoup
de personnes cherchrent dans son sein un refuge contre l'oppression
de leurs matres barbares; tandis que d'autres, pour mettre leurs
proprits  l'abri de tout attentat, en faisaient don  l'glise, qui
les leur restituait  titre de tenanciers.

La ville de Kioff fut dtruite par les Mogols en 1240; mais l'autorit
des khans demeura toujours plus forte et plus respecte dans les
principauts de l'est de la Russie que dans les rgions occidentales,
o des troubles se manifestaient frquemment. Cet tat de choses
conduisit le mtropolitain de Kioff  transfrer sa rsidence 
Vladimir sur la Klazma, capitale des grands-ducs de Russie, sous la
protection desquels la bannire des glises russes se dployait en
toute scurit.

Nous avons parl plus haut de l'union de Kioff avec la Lithuanie et
des destines de l'glise d'Orient dans ce pays. Les mtropolitains de
Vladimir, qui transportrent plus tard leur sige  Moscou,
s'efforcrent de maintenir leur juridiction sur les glises de la
Lithuanie, en tablissant de temps  autre leur rsidence dans cette
province; mais, malgr leurs tentatives ritres, cette union fut
entirement rompue par l'lection d'un archevque de Kioff, en 1418.
Une haine violente s'alluma entre les deux glises,  ce point que le
khan de Crime ayant pill Kioff, en 1484,  l'instigation du
grand-duc de Moscou, lui envoya,  titre de prsent, une partie des
vases sacrs enlevs  l'glise de cette ville. Les mtropolitains de
Moscou taient ou sacrs par les patriarches de Constantinople, ou
simplement approuvs par eux. Le mtropolitain Isidore, savant
d'origine grecque, assista, en 1438, au concile de Florence, o il
souscrivit  l'union de son glise avec Rome, d'aprs les bases
arrtes  cet effet entre l'empereur grec Jean Palologue et le pape
Eugne IV. Il revint  Moscou en 1439, avec la dignit de cardinal et
investi de l'autorit d'un lgat; mais il fut dpos et renferm dans
un couvent, d'o il parvint nanmoins  s'chapper; il mourut  Rome
dans un ge avanc. Aprs la prise de Constantinople par les Turcs,
les mtropolitains de Moscou furent lus et sacrs sans aucun recours
au patriarche grec. En 1551, un synode gnral tenu  Moscou,
promulgua un code de lois ecclsiastiques, appel _Stoglav_,
c'est--dire les Cent-Chapitres.

En 1588, le patriarche de Constantinople Jrmie, ayant un procs au
divan, vint  Moscou demander des secours pour ses glises. Le pieux
czar Foedor Ivanovitsch s'empressa de rpondre  son appel, et
Jrmie, renonant  ses prtentions sur les glises russes, sacra
patriarche de Russie le mtropolitain de Moscou. La chaire s'leva
presque au niveau du trne sous ces patriarches indpendants. La
considration dont ils jouissaient s'augmentait encore des marques
publiques de respect qu'ils recevaient du czar, qui, le dimanche des
Rameaux, marchait nu-tte devant eux, en conduisant par la bride l'ne
sur lequel ils traversaient les rues de Moscou, en souvenir de
l'entre du Christ  Jrusalem. En 1682, l'Acadmie slavo-grco-latine
fut fonde  Moscou par le czar Foedor, fils d'Alexis; il pourvut cet
tablissement de savants professeurs, sortis de l'Acadmie de Kioff,
que la Pologne avait perdue sous le rgne prcdent. Aprs la mort du
patriarche Adrien, en 1702, Pierre le Grand abolit cette dignit, se
proclama chef suprme de l'glise grecque, et institua, sous le nom de
trs saint synode, un conseil charg de toutes les affaires
ecclsiastiques du pays. Ce souverain ordonna aussi que des coles
fussent ouvertes dans chaque sige piscopal. Il dcrta que les
couvents ne pourraient plus acqurir de proprits territoriales, et
soumit les domaines de l'glise  l'impt gnral. En 1764,
l'impratrice Catherine confisqua tous les biens du clerg, qui
possdait environ neuf cent mille serfs mles, et substitua  ses
possessions des pensions pour les vques, les couvents, etc.
Plusieurs coles ecclsiastiques s'ouvrirent sous divers rgnes, et
leur organisation fut fixe par un oukaze de 1814.

Le synode institu par Pierre le Grand prside encore au gouvernement
de l'glise russe. Ce conseil se compose habituellement de deux
mtropolitains, de deux vques, du premier prtre sculier, et des
membres lais venant  la suite; il y a encore le procureur, deux
secrtaires-gnraux, cinq secrtaires ordinaires, et un certain
nombre de clercs. Le procureur a le droit de suspendre l'excution des
dcisions du synode, et d'en appeler, dans tous les cas,  la dcision
de l'empereur. Le synode a le jugement des choses religieuses en
matire de foi et de discipline, il contrle l'administration des
diocses, qui lui transmettent deux fois par an un rapport dtaill
sur la situation des glises, des coles, etc.

Il existe en Russie, outre un grand nombre de sminaires, cinq
acadmies ecclsiastiques: Kioff, Moscou, Saint-Ptersbourg, Kasan et
Trotza. Tous les fils du clerg doivent tre levs dans ces
sminaires, qui entretiennent gratuitement un certain nombre d'lves.
Ce systme d'ducation obligatoire a produit quelques-uns des savants
les plus remarquables de la Russie. Le clerg y forme un corps  part,
et il est bien rare qu'un individu appartenant  une autre classe,
s'enrle sous la bannire de l'glise. De par la loi, la vocation
religieuse est hrditaire, mais on obtient aisment du pouvoir
l'autorisation de suivre une autre carrire. Les membres les plus
distingus de la famille ecclsiastique ont le plus souvent recours 
cette facult,  l'exception de ceux qui, entrant dans l'ordre
monacal, peuvent aspirer aux degrs les plus levs de la hirarchie
religieuse. C'est pour cette raison que le clerg sculier (ou les
prtres de paroisse) se compose gnralement de ceux qui ne sauraient
prtendre  rien de plus avantageux.

Il a dj t question de l'Union de l'glise grecque de Pologne avec
Rome, et des consquences qu'elle produisit. Le dmembrement du
territoire polonais fit tomber sous la domination russe la majeure
partie des habitants appartenant  cette glise. On essaya par tous
les moyens, sous le rgne de Catherine, de pousser ses sectaires dans
le giron de celle de Russie; mais ces tentatives n'eurent qu'un succs
partiel et cessrent tout--fait sous le rgne de l'empereur
Alexandre. En 1839, plusieurs vques de l'glise ci-dessus
mentionne, formulrent,  l'instigation du gouvernement russe, le
voeu d'une sparation d'avec Rome et d'une runion  l'glise
nationale de Russie. Cette dclaration fut suivie d'un oukaze
ordonnant  toutes glises unies de suivre l'exemple de leurs vques.
Les mesures les plus corcitives furent mises en usage pour effectuer
une conversion gnrale. Un grand nombre d'ecclsiastiques qui
refusrent de prendre l'oukaze imprial pour rgle de leur conscience,
furent punis de leur dsobissance par la dportation en Sibrie,
l'emprisonnement, etc. Pour colorer cette conversion force, on
allgua que ces populations avaient appartenu primitivement  l'glise
d'Orient, et devaient, en consquence, rentrer au bercail; principe
d'une admirable logique, en vertu duquel les habitants des les
Britanniques pourraient, avec autant de justice, se voir repousss
dans le giron de l'glise catholique, ou mme ramens  la religion
des druides et au culte d'Odin. Cette perscution a ddommag Rome de
la perte de la population arrache du sein de son glise, en soulevant
en sa faveur tout l'intrt qui s'attache d'ordinaire  un parti
opprim, et en ranimant le zle de beaucoup de ses sectateurs[175].

[Note 175: Un vque de l'glise nationale russe de Mohiloff, appel
Barlaam, homme d'une vaste rudition, se dclara en 1812, lors de
l'occupation de cette ville par les Franais, pour le nouvel ordre de
choses, et fit chanter un _Te Deum_  l'occasion de l'occupation de
Moscou par les armes de Napolon. Il fut dpos par le gouvernement
russe, et confin dans un couvent.]

Ce qu'il y a de plus intressant dans l'histoire de l'glise russe,
c'est assurment celle de ses sectes dissidentes, comprises sous la
dnomination gnrale de _Raskolniky_ ou Schismatiques.

Il est probable que plusieurs des sectes qui avaient troubl l'glise
d'Orient en Grce, taient passes en Russie, car l'on trouve  et l
des traces de leur existence dans les chroniques du moyen-ge. Les
premiers dsordres srieux de l'glise russe se manifestrent en
1375,  Novogorod, quand un homme d'une condition infrieure, du nom
de Karp Strigolnik, se mit  se dchaner publiquement contre la
coutume qui forait les prtres  payer une certaine somme d'argent 
l'vque pour leur ordination. Un tel usage constituait, disait-il,
une vritable simonie, et les Chrtiens devaient fuir les prtres qui
avaient achet les ordres. Il attaquait aussi la confession
auriculaire comme inutile, et ses opinions ne laissrent pas que de
trouver un grand nombre d'adhrents. Les rues de Novogorod devinrent
bientt le thtre d'une lutte acharne entre ces rformateurs et les
partisans de l'ordre de choses tabli. Les premiers furent vaincus, et
leurs principaux chefs, y compris Strigolnik lui-mme, furent
prcipits  la rivire et noys. Leur mort, bien loin d'teindre
leurs doctrines, leur imprima une force nouvelle, comme cela rsulte
des lettres pastorales de plusieurs vques et mme des patriarches de
Constantinople,  qui des rapports avaient t transmis sur cette
secte.

Les institutions rpublicaines de Novogorod et de Pskoff, o les
partisans de Strigolnik taient rpandus en grand nombre, leur
offraient un vaste champ de libert; mais quand ces rpubliques furent
rduites en provinces de Moscou ( la fin du XVe sicle et au
commencement du XVIe), une perscution rigoureuse les fora  chercher
asile dans les possessions sudoises et polonaises. Il semble que les
modernes Raskolniky aient hrit de l'esprit de cette secte.

Une autre secte, plus remarquable, prit naissance pendant la dernire
partie du XVe sicle, dans la mme rpublique de Novogorod. Sa
vritable nature est cependant trs incertaine, car la seule donne
positive que nous ayons sur ses doctrines, est tire d'un ouvrage de
polmique crit contre elle, en 1491, par un certain Joseph, abb du
couvent de Volokolamsk, et nous sommes rduits, en consquence, 
juger de ces sectaires aussi bien que des Strigolniky, sur l'unique
tmoignage de leurs ennemis.

Suivant l'auteur que nous venons de citer, un Juif, du nom de
Zacharie, qu'il appelle suppt de Satan, sorcier, ncromancien,
astrologue, et mme astronome, vint, en 1470,  Novogorod, o il
enseigna, en secret, que la loi de Mose tait la seule vraie
religion, et que le Nouveau-Testament tait une fiction, puisque le
Messie n'tait pas encore n, que le culte des images constituait une
idoltrie coupable. Aid de quelques autres Juifs, il sduisit
l'esprit de plusieurs prtres de l'glise grecque et de leurs
familles, et ces nophytes devinrent si zls, qu'ils demandrent la
circoncision. Leurs matres hbreux les dtournrent cependant d'un
dessein qui les et exposs  tre dcouverts; ils leur conseillrent
de conformer leur conduite extrieure aux prceptes du Christianisme,
car il suffisait qu'ils fussent bons Isralites de coeur. Ils
suivirent cet avis et travaillrent en secret avec beaucoup de succs
 augmenter le nombre de leurs proslytes. Les principaux promoteurs
de cette secte furent deux prtres appels Alexius et Dionysius, les
protopopes de l'glise Sainte-Sophie, cathdrale de Novogorod, un
certain Gabriel et un laque de haut rang.

Ces Juifs mystrieux se conformrent si rigoureusement, en apparence,
aux rites de l'glise grecque, qu'ils s'acquirent une rputation de
grande saintet. Ce fut  ce point que le grand-duc de Moscou, ayant
rduit la rpublique de Novogorod en province de son empire,
transfra dans sa capitale les deux prtres Dionysius et Alexius, et
les plaa  la tte du clerg de ses principales glises. Alexius
s'attira si bien la faveur du grand-duc, qu'il avait ses entres
toujours libres auprs de lui, distinction accorde  un trs petit
nombre de favoris. Il travaillait pendant ce temps  la propagation de
ses doctrines, qui furent embrasses secrtement par beaucoup
d'ecclsiastiques et de laques, entre autres par Kouritzin,
secrtaire du grand-duc, et Zozyme, abb du couvent de Saint-Simon,
qui, recommand par Alexius  la faveur du grand-duc, fut promu, en
1490,  la dignit d'archevque de Moscou. Ainsi, un sectateur secret
du Judasme, devint le chef de l'glise russe.

L'existence de cette secte est un fait historique, mais il est presque
impossible de prciser la nature de ses doctrines. tait-ce un mode
plus pur de Christianisme, rejetant le culte des images et d'autres
superstitions aussi grossires de l'glise grecque, ou simplement une
secte diste; car il est bien difficile de croire que le Judasme pur
et trouv des proslytes parmi les Chrtiens, et surtout au sein du
clerg, que la loi mosaque avait toujours laiss inbranlable. Le
clbre Uriel d'Acosta fournit peut-tre dans l'histoire religieuse le
seul exemple d'une conversion de ce genre[176]. En effet, bien qu'il y
et, comme on sait, en Espagne et en Portugal, un grand nombre de
Juifs qui dguisaient leur croyance sous le manteau du Catholicisme,
au point mme de se charger de fonctions ecclsiastiques, c'taient l
des Juifs de naissance que la perscution avait contraints  prendre
ce masque, et non des Chrtiens qui avaient embrass le Judasme. La
description de cette secte, par l'abb Joseph, est tellement remplie
d'invectives, que l'on est tent de la croire pour le moins trs
exagre. Il donne cependant les noms de quelques-uns de ces
sectaires, qui laissrent le pays pour se faire circonscrire, et il
les accuse de s'tre livrs  la magie et  l'astrologie; mais cette
accusation rpand un faible rayon de lumire sur leurs dogmes, en
donnant  penser que c'tait une de ces sectes mystrieuses dont les
traces sont imprimes dans la poussire du moyen-ge. Alexius et
plusieurs chefs de la secte moururent avec la rputation de pieux
Chrtiens; mais son existence fut dcouverte par Gennadius, vque de
Novogorod, qui envoya plusieurs de ses adhrents  Moscou, avec les
preuves recueillies contre eux, sans savoir toutefois que le
mtropolitain lui-mme et le secrtaire du grand-duc comptaient au
nombre de ses adeptes. Il les accusa d'avoir os comparer les statues
des saints  la matire brute qui les reprsentait, d'en avoir plac
au milieu d'endroits impurs, d'avoir crach sur la croix, blasphm le
Christ et la Vierge, ni la vie future, et, par consquent,
l'immortalit de l'me. Le grand-duc convoqua  Moscou, le 17 octobre
1490, un synode d'vques et d'autres ecclsiastiques, pour juger
cette grave affaire. Les accuss, au nombre desquels figuraient les
protopopes ci-dessus mentionns, Dionysius et Gabriel, outre beaucoup
d'autres, repoussrent avec fermet les faits mis  leur charge; mais
ce systme de dngation ne put prvaloir contre les preuves de tout
genre et les nombreux tmoins produits par l'accusation. Plusieurs
membres du synode voulaient que les accuss fussent mis  la question;
mais le grand-duc ne le permit pas. Chose vraiment tonnante, si l'on
considre la barbarie de l'poque et le penchant de ce souverain  la
cruaut. Le synode dut se contenter d'anathmatiser et de faire
emprisonner les sectaires. Ceux qui furent renvoys  Novogorod eurent
 subir un traitement plus cruel. Pars d'oripeaux fantastiques
reprsentant la figure du diable, et la tte couverte de grands
bonnets d'corce, avec cette inscription: Ceci est la milice de
Satan, ils furent placs  cheval, le visage tourn vers la croupe,
et promens, par l'ordre de l'archevque,  travers les rues de la
ville, en butte aux insultes de la populace. Ils eurent ensuite leur
coiffure brle sur leur tte, et furent jets en prison; traitement
barbare, sans doute, mais encore humain pour ce temps d'intolrance,
o les hrtiques avaient  supporter les perscutions les plus
cruelles dans l'Europe occidentale.

[Note 176: Je ne parle ici que des Chrtiens, car il y a eu beaucoup
de proslytes juifs parmi les paens. Les Idumens avaient t
convertis par Hrode le Grand, et j'ai dj parl des Khozars.]

Zozyme et Kouritzin continurent nanmoins  propager leurs opinions,
et l'on dit que, grce  cette propagande secrte, des doutes se
rpandirent au sein du peuple, sur les dogmes les plus importants du
Christianisme. Ecclsiastiques et laques en vinrent  disputer sur la
nature du Christ, le mystre de la Trinit, la saintet des images.
C'tait l, selon nous, une consquence naturelle de l'agitation
d'esprit cause dans les masses par les rvlations vraies ou
imaginaires sorties du jugement des hrtiques. Le mtropolitain
Zozyme fut  son tour accus d'hrsie par le mme Joseph, dans une
ptre adresse  l'vque de Sousdal. On ignore si cette accusation
suggra une enqute sur l'orthodoxie du chef de l'glise russe. On
sait seulement qu'il se dmit de sa dignit en 1494, et se retira dans
un couvent. Kouritzin continua  jouir de la faveur du monarque, et se
vit charg par lui d'une mission diplomatique auprs de l'empereur
Maximilien Ier; mais l'abb Joseph et l'vque Gennadius, dont la
haine contre les hrtiques tait infatigable, dcouvrirent, vers le
commencement du XVIe sicle, un nombre considrable de ces sectaires,
qui allrent chercher en Allemagne et en Lithuanie un refuge contre
leurs perscuteurs. Kouritzin et plusieurs de ses adhrents,
interrogs sur leurs opinions, les dfendirent ouvertement. Le
grand-duc les abandonna cette fois  la clmence et  la misricorde
de leurs accusateurs; en consquence de quoi, Kouritzin, l'abb du
couvent de Saint-Georges  Novogorod, et plusieurs autres, furent
brls vifs. Karamsin, qui a dcrit cet vnement, n'a pas tabli la
vritable nature des opinions confesses par Kouritzin et ses
compagnons, probablement parce qu'il ne croyait pas pouvoir faire
fonds sur ce qui leur tait attribu par le fanatisme violent de leurs
accusateurs.

La secte semble avoir disparu depuis cette poque. Il existe cependant
aujourd'hui une secte de Raskolniky qui observe la loi mosaque et qui
est gnralement connue sous le nom de Soubotniky, ou Hommes du
samedi, en raison de ce qu'ils clbrent le samedi au lieu du
dimanche; mais l'on ne sait pas d'une manire bien certaine, s'ils ont
adopt le Judasme dans toute sa rigueur ou si leur religion est un
mlange de Christianisme et de loi mosaque. Nous penchons pour la
dernire supposition; car, dans le premier cas, on les et vus
contracter avec les Juifs d'origine une alliance dont il n'existe
aucune trace.

La Rforme, qui put se glorifier d'un grand nombre de conversions
parmi les membres de l'glise grecque de Pologne, passa presque
inaperue sur celle de Russie. Les chroniques russes rapportent qu'en
1553, un certain Mathias Baschkin se mit  enseigner qu'il n'y avait
pas de sacrements, et que la croyance  la divinit du Christ, aux
dcisions des conciles et  la saintet des saints, constituait autant
d'erreurs. Soumis  un interrogatoire, il repoussa l'accusation; mais
une fois en prison, il confessa ses opinions et nomma plusieurs
individus qui les partageaient, dclarant qu'elles leur avaient t
enseignes par deux Catholiques natifs de Lithuanie, et que l'vque
de Rzan les avait confirms dans cette croyance. Un concile
d'vques, convoqu  dessein, condamna les hrtiques  un
emprisonnement  vie. C'est tout ce que l'on trouve sur ce point dans
les chroniques russes; mais il est impossible de dire srement si les
doctrines en question taient celles des Anti-Trinitaires, qui
commenaient  se rpandre en Pologne  cette poque, ou seulement les
dogmes du Protestantisme, dfigur par le fanatisme ignorant des
chroniqueurs. Ce que nous voyons de plus remarquable  noter, c'est
qu'un vque semble avoir nourri ces opinions. Il se dmit de sa
dignit piscopale pour cause de maladie, mais en ralit peut-tre
pour se soustraire  une destitution imminente et  un scandale
public. Que les doctrines de la Rforme ayent pntr dans les tats
de Moscou, cela rsulte videmment de l'expos suivant, man d'un
crivain polonais Protestant, Wengierski, qui prit le pseudonyme de
Regenvolscius. Il dit qu'en 1552, trois moines appels Thodosius,
Artmius et Thomas, arrivrent de l'intrieur de la Moscovie 
Vitepsk, ville de la Lithuanie; ils ne connaissaient pas d'autre
langue que la leur et ne possdaient aucun savoir; ils condamnrent
cependant le culte des images, mirent en pices celles qui leur
tombrent sous la main, et les chassrent des temples et des maisons,
en exhortant le peuple par leurs discours et leurs crits  adorer
Dieu seul dans la personne de notre Seigneur Jsus-Christ. Leur zle
ayant soulev la colre d'un peuple superstitieux, fortement attach
aux rites idoltres, ils quittrent Vitepsk, et se retirrent dans
l'intrieur de la Lithuanie o la parole de Dieu retentissait dj
avec plus de libert. Thodosius, qui avait plus de quatre-vingts ans,
mourut bientt aprs, Artmius se retira auprs du prince de Sloutzk,
et Thomas, plus loquent et mieux vers que les autres dans l'esprit
des critures, devint l'un des ministres de l'glise de Dieu, et
s'tablit  Polotzk, o la religion commenait  se rvler dans sa
puret, pour instruire les fidles et les confirmer dans la
connaissance de Dieu et dans leurs sentiments de pit claire. Aprs
s'tre noblement acquitt des devoirs de sa vocation pendant plusieurs
annes, il scella de sa mort les principes des nouvelles doctrines.
Quand le czar de Moscou, Ivan Vassilvitch, s'empara de Polotzk en
1563, il ordonna, entre autres cruauts exerces contre les habitants,
de prcipiter Thomas  la rivire pour le punir d'avoir t autrefois
son sujet et d'avoir dsert son glise. Le bon grain sem  Vitepsk
par le martyre produisit nanmoins une moisson abondante, car les
habitants prirent le culte des images en aversion, et la Pologne leur
ayant envoy des aptres de la vraie religion, ils consacrrent une
glise au culte vanglique. (_Slavonia Reform._, p. 262). L'on sait
qu'il existe maintenant beaucoup de Protestants en Russie; mais ils
sont tous d'origine trangre,  la seule exception peut-tre de la
famille des comtes Golovkin, qui se firent Protestants en Hollande, au
commencement du XVIIIe sicle, et persvrrent dans cette croyance.
Nous pensons toutefois que le comte Golovkin, auteur de plusieurs
ouvrages en franais, qui fut envoy comme ambassadeur en Chine en
1805, et appel  d'autres missions diplomatiques, est le dernier
Protestant de cette famille.

Le patriarche Nicon, lev au sige patriarchal par son mrite, causa,
sous la rgne d'Alexis, une commotion profonde dans l'glise russe, en
voulant rformer les abus qui s'taient glisss dans l'interprtation
des critures et des livres de dvotion. La longue priode de la
domination des Mogols avait plong le pays entier dans un tat de
barbarie, et le clerg, bien qu'en possession d'immunits
considrables sous cette domination, tait tomb dans la plus
grossire et la plus superstitieuse ignorance, au point de faire
dsesprer de son mancipation intellectuelle, mme long-temps aprs
que le pays et secou le joug des Asiatiques. La transcription des
livres sacrs, confie  d'ignorants copistes, tait devenue par
degrs si infidle, que leur sens tait entirement perdu et que le
texte d'une copie diffrait souvent de celui d'une autre. Dj, en
1520, le czar Vasili Ivanovitch avait demand aux moines du mont Athos
un homme capable de corriger le texte des livres sacrs, et  sa
requte, un moine grec appel Maxime, bien vers dans la langue slave,
fut envoy  Moscou. Il y reut un accueil distingu et travailla
pendant dix laborieuses annes  comparer les manuscrits de la version
slave avec le texte grec original; mais la supriorit de son savoir
excita la jalousie du clerg ignorant de Moscou, qui l'accusa de
corrompre au lieu de corriger les livres sacrs, dans le but d'tablir
une nouvelle doctrine. Toutes les justifications de Maxime ne purent
le sauver, et il fut enferm dans un couvent o il resta jusqu' sa
mort en 1555.

On renouvela vainement plusieurs tentatives pour corriger les livres
sacrs. Enfin, le patriarche Nicon convoqua  Moscou, en 1654, un
concile spcial, auquel assistrent le patriarche d'Antioche, celui de
Servie et cinquante-six vques. Le concile dcida que les critures
et les livres de liturgie  l'usage de l'glise russe seraient
soigneusement mends. En consquence de cette dcision, le czar
Alexis fit recueillir de toutes parts les vieux manuscrits sacrs.
L'agent envoy  cet effet au couvent du mont Athos, rapporta plus de
huit cents originaux grecs, parmi lesquels se trouvaient une copie des
vangiles crite au commencement du VIIIe sicle, et une autre dans le
VIe. Les patriarches d'Alexandrie et d'Antioche, et plusieurs autres
prlats grecs d'Orient, envoyrent plus de deux cents manuscrits. Les
diffrends qui s'levrent entre le czar Alexis et le patriarche
Nicon, et qui finirent par la dposition de ce dernier, en 1664,
entravrent pendant quelque temps l'accomplissement de la rforme
projete; mais elle fut dfinitivement dcide par un concile convoqu
 cette poque et compos, sous la prsidence du czar lui-mme, des
patriarches d'Alexandrie et d'Antioche, qui agissaient aussi au nom de
ceux de Constantinople et de Jrusalem et d'un grand nombre de prlats
russes. En consquence de cette dcision, le texte des critures et
des livres de liturgie fut fix conformment aux plus anciens
manuscrits slaves, qui avaient paru donner la traduction la plus
fidle des originaux grecs et de la version des Septante; les livres
sacrs ainsi corrigs furent livrs  l'impression.

Bien que cette rforme importante se ft accomplie avec la sanction
des plus hautes autorits de toutes les glises d'Orient, elle
rencontra de nombreuses oppositions dans le pays. Paul, vque de
Kolomna, avec beaucoup de prtres et un nombre immense de laques,
surtout des classes infrieures, se dclara contre ce qu'il appelait
l'hrsie Niconnienne. Selon lui et ses nombreux adhrents, les
modifications introduites corrompaient les livres saints et la vraie
doctrine, sous prtexte de les corriger. L'vque rfractaire fut
dpos et renferm dans un couvent; des mesures svres furent prises
contre les opposants; mais la perscution ne servit qu' enflammer
leur fanatisme et  susciter de violentes collisions dans l'enceinte
mme de la capitale. Cette opposition se manifesta plus vivement
encore dans le Nord, sur les bords de la mer Blanche. Ces nouveaux
partisans de l'ancien texte furent appels _Pomoranes_, c'est--dire
habitants de la cte. Le sige principal de leur rsistance organise
tait le couvent fortifi de Solovietzk, situ dans une le de cette
mer. Aprs une dfense acharne, il fut pris d'assaut en 1678, et la
plupart de ses dfenseurs, ceux du moins qui restrent debout, se
jetrent dans les flammes pour gagner la couronne du martyre. Les
_Raskolniky_ ou Schismatiques, comme les appelait alors l'glise
nationale, propagrent leurs opinions dans toute la Sibrie, dans le
pays des Cosaques du Don, et en diverses autres provinces lointaines.
Un grand nombre d'entre eux migrrent en Pologne et mme en Turquie,
o ils formrent de nouveaux tablissements. Le fanatisme, exalt par
la perscution, dgnra bientt en actes de la plus sauvage
superstition. Le suicide ou le baptme du feu, comme ils disaient,
devint  leurs yeux le plus sr moyen de faire son salut. Cette
doctrine suscita dans leurs rangs un nombre infini de victimes. Il est
avr que des milliers de ces sectaires, de tout ge et de tout sexe,
s'enfermaient dans des maisons, dans des granges, etc., y mettaient
le feu et prissaient dans les flammes, en rcitant des prires et en
chantant des hymnes. On croit gnralement que ces scnes d'horrible
superstition se reproduisent encore aujourd'hui dans plusieurs
provinces loignes, particulirement en Sibrie et dans le Nord, o
beaucoup de _Raskolniky_ sont alls fonder des colonies au plus
profond des forts, de manire  cacher leur existence au reste du
monde[177].

[Note 177: Les horribles scnes dont nous avons parl dans le texte,
sont non-seulement dcrites par les crivains religieux de Russie qui
ont pris la plume contre les _Raskolniky_, elles sont encore
rapportes par les savants voyageurs qui ont explor les provinces les
plus recules de la Russie pendant le dernier sicle, tels que Gmelin,
Pallas, Gorgie, Lepekbine, etc. Le baron Haxthausen, qui a habit la
Russie en 1843, dit qu'il y a quelques annes, un certain nombre de
ces fanatiques se donnrent rendez-vous sur une proprit appartenant
 un M. Gourieff, situe sur la rive gauche du Volga, rsolus 
s'offrir en sacrifice en s'entretuant. Aprs quelques rites
prparatoires, cet horrible dessein fut mis  excution. Trente-six
individus taient tombs sous le fer meurtrier, quand l'amour de la
vie se rveilla dans le coeur d'une jeune femme, qui s'enfuit vers un
village voisin et donna l'alarme. On accourut sur le thtre de ce
sanglant holocauste; mais l'on trouva quarante-sept individus tendus
sans vie, et deux de ces meurtriers fanatiques encore debout. Ils
furent pris et subirent le chtiment du knout; mais chaque coup reu
leur arrachait un cri de triomphe, joyeux qu'ils taient de souffrir
le martyre.]

Les _Raskolniky_ se divisent en deux grandes branches: les
_Popovstchina_, ou ceux qui ont des prtres, et les _Bezpopovstchina_,
ou ceux qui n'en ont pas. Ils se subdivisent en un grand nombre de
sectes, dont quelques-unes naquirent sous la pression des vnements
que nous avons rapports, tandis que d'autres, qui avaient une
existence antrieure, furent comprises,  partir de ce moment, sous le
nom gnral de _Raskolniky_. En ce qui concerne ceux de la premire
branche, ils se sparent encore en plusieurs nuances d'opinions, sur
des points de peu d'importance, mais principalement sur les crmonies
extrieures. Ils se considrent comme la vritable glise, victime de
l'hrsie niconnienne, c'est--dire comme l'glise fondamentale, dont
ils ne diffrent pas du reste en doctrine, mais seulement par
quelques rites extrieurs et par leur opinitret  garder le texte
incorrect des livres sacrs. Ils considrent aussi comme un grand
pch de se couper la barbe, opinion partage autrefois par l'glise
constitue, et fonde sur ce qu'un article du Stoglav (canons du
concile tenu  Moscou en 1551), dclare que se raser est un pch que
mme le sang des martyrs ne saurait laver; et, en consquence, celui
qui se dpouille de sa barbe est un ennemi de Dieu, qui nous a cr 
son image. L'argument le plus premptoire des partisans du menton ras
contre la doctrine qui proclame irrmissible l'altration des traits
divins de la crature par l'ablation de la barbe, c'est que la femme,
dpourvue de cet ornement, est aussi cre  l'image de Dieu. Les
dfenseurs de la barbe, forcs dans leurs retranchements par cet
argument, s'appuient sur le passage suivant du Lvitique XIX et XXVII:
Vous ne tondrez point en rond les coins de votre tte et vous ne
gterez point les cornes de votre barbe[178].

[Note 178: Les mmes _Raskolniky_ considrent comme pchs d'autres
choses prohibes par le _Stoglav_, comme par exemple de manger du
livre, atteler avec un seul timon, etc.]

La sparation de l'glise nationale et des _Raskolniky_ devint
complte sous Pierre le Grand, dont les mesures corcitives pour
civiliser ses sujets en modifiant leur extrieur, blessrent
profondment les prjugs de la nation. Un membre intelligent de la
secte des _Raskolniky_, a fait remarquer trs judicieusement au baron
Haxthausen, que ce n'tait pas le patriarche Nicon, mais bien ce
monarque absolu qui les avait spars du reste de leur nation, en lui
imposant le systme occidental de civilisation, dont l'ablation de la
barbe tait un symbole. La mmoire de Pierre le Grand est en horreur
parmi les _Raskolniky_, et quelques-uns d'entre eux soutiennent qu'il
tait le vritable Antechrist, car il est crit que l'Antechrist
changera le cours des ges, et le czar avait accompli cette prophtie
en reportant le commencement de l'anne du 1er septembre au 1er
janvier, et en abolissant la supputation des temps depuis l'origine du
monde, pour adopter le mode des hrtiques latins, qui ne supputent
les annes qu' partir de la naissance du Christ (re chrtienne). Ils
disent aussi que c'est un blasphme de mettre des impts sur l'me (ce
souffle pur de Dieu), au lieu de faire peser toutes les charges sur
les possessions terrestres[179].

[Note 179: Tout le monde sait qu'en Russie la capitation est perue
sur la population mle, appele _mes_ dans le style officiel.]

Les adhrents de l'ancien texte, qui forment la classe la plus nombreuse
des _Raskolniky_, se nomment entre eux _Starovrtzi_, ou ceux de
l'ancienne foi, et sont appels officiellement _Staroobradtzi_, ceux des
anciens rites; leurs ministres sont en gnral des prtres ordonns par
les vques de l'glise constitue, mais qui l'ont abandonne ou ont t
expulss de son sein; le gouvernement ne reconnat pas leur caractre
religieux. Il fait cependant aujourd'hui de grands efforts pour les
rconcilier avec l'glise constitue; il a dclar que les diffrences
existant entre leur rites et ceux consacrs par le concile de 1664, ne
constituent pas d'hrsie, et il leur a accord une autorisation
solennelle de garder intact leur ordre ecclsiastique. On leur a confr
la dnomination de _Yedinovertzi_ ou Coreligionnaires, en leur demandant
seulement que leurs prtres reussent l'ordination des vques de
l'glise de l'tat, avec promesse de n'intervenir en rien dans
l'ducation de ces prtres, et de procder  la crmonie de
l'ordination conformment  l'ancien rituel. On n'a retir encore que
trs peu d'avantages de cette offre, les rares Congrgations qui l'ont
accepte en sont au regret, et surveillent mme d'un regard souponneux
ceux de leurs prtres ordonns de la manire qui prcde, redoutant que
les vques, dont ces derniers ont reu l'ordination, n'exercent sur eux
une influence corruptrice. Ils ont un grand nombre de couvents d'hommes
et de femmes, avec les mmes rgles monastiques que celles qui existent
dans tous les tablissements semblables de l'glise grecque[180].

[Note 180: L'auteur de cet ouvrage apprit en 1830, de la bouche d'un
haut fonctionnaire russe, que le nombre des Raskolniky, de toutes
catgories, pouvait s'lever  cinq millions, et qu'il allait sans
cesse en augmentant. Cela ne se dit pourtant que des classes
infrieures de la socit; car, bien qu'il y ait parmi eux de riches
commerants, leurs enfants, qui ont reu une meilleure ducation, se
rallient presque invariablement  l'glise nationale.]

Les sectes comprises sous la dnomination gnrale de
_Bezpopovstchina_, ou ceux qui n'ont pas de prtres, sont trs
nombreuses; beaucoup d'entre elles ne se distinguent que par quelques
crmonies extrieures; leurs doctrines sont ou inconnues ou bornes 
quelques pratiques superstitieuses qu'ils ont hrites peut-tre des
traditions paennes de leurs anctres[181]. Il existe sans doute
plusieurs sectes descendues de celles qui ont frquemment troubl
l'Empire byzantin; mais cette description prolonge nous entranerait
au-del des limites de notre esquisse. Nous nous bornerons, en
consquence,  donner  larges traits un court aperu des plus
remarquables de celles dont l'existence n'est pas contestable. Tels
sont les _Skoptzi_ ou eunuques, qui sont mme rpandus en assez grand
nombre  Saint-Ptersbourg,  Moscou et dans d'autres grandes villes,
et comptent parmi eux de riches ngociants, principalement des
argentiers, des joailliers, etc. On suppose qu'ils s'infligent la
mutilation d'Origne, prenant  la lettre les paroles de l'vangile
qui poussrent ce Pre de l'glise  cette extravagance (Saint
Mathieu, XIX, v. 12). D'autres doutent cependant que leur superstition
soit fonde sur la mme erreur d'interprtation. Leurs vritables
doctrines sont impntrables; tout ce que l'on peut dire avec
certitude, c'est que la mortification de la chair est l'ide dominante
de leur croyance, car beaucoup d'entre eux s'infligent la discipline
et s'imposent toutes ces tortures, cilices, chanes, croix de fer,
etc., qui ont rendu clbres quelques saints de l'glise de Rome. Une
circonstance vraiment curieuse, est la vnration extraordinaire,
dit-on, que ces fanatiques professent pour la mmoire de l'empereur
Pierre III, l'poux assassin de l'impratrice Catherine. Ils
prtendent qu'il est leur chef et une vritable manation du Christ;
qu'il n'a pas t assassin, et que l'on mit le corps d'un soldat  la
place de celui de Pierre, qui s'enfuit  Irkoutzk en Sibrie; et comme
toute grce sort de l'Orient, il reviendra du lieu de sa retraite
sonner la grande cloche de la cathdrale de Moscou, et son
retentissement sera entendu par ses vrais disciples, les Skoptzi de
toutes les parties du monde, et son rgne commencera...

[Note 181: Un manuscrit russe de 1523, rcemment dcouvert, renferme
un expos d'un auteur inconnu, dans lequel on trouve ce passage
remarquable: Il y a des chrtiens qui croient  _Proun_, dieu de la
foudre,  _Khors_ et _Mokosh_,  _Sim_ et  _Regl_, et aux _Vilas_,
qui, au dire de ce peuple ignorant, sont trois fois neuf soeurs. Ils
les croient tous dieux et desses, leur font des offrandes de
_korovay_ et leur sacrifient des poules; ils adorent le feu, ils
l'appellent _Svarojitch_. Les trois premires divinits avaient,
suivant Nestor, leurs idoles  Kioff avant l'introduction du
Christianisme. On ne sait rien de _Sim_ ni de _Regl_. La croyance 
l'existence des _Vilas_, ou fes bienfaisantes, est encore aujourd'hui
une des superstitions des Morlaques en Dalmatie. _Korovay_ est le nom
du gteau de noces dans plusieurs contres slaves. Le mot
_Svarojitch_, appliqu au feu par ses adorateurs, est le nom
patronymique de Svarog[181-A], le Vulcain des anciens Slaves. Il est
trs probable que les rites secrets des Raskolniky ne sont rien autre
chose que la continuation de l'ancienne idoltrie slave,  laquelle le
manuscrit fait allusion.]

[Note 181-A: La ressemblance de ce mot avec _Surya_ et _Sourug_, noms
indiens du soleil, est l'un des indices de l'origine asiatique des
Slaves.]

Les Skoptzi apportent un zle extrme  faire des proslytes et
donnent des sommes considrables  ceux qui s'unissent  leur secte.
Quiconque russit  faire douze proslytes, reoit le titre d'aptre;
mais l'on ignore quels sont les privilges attachs  cette dignit.

Ils s'assemblent gnralement, pour leur culte mystrieux, dans la
nuit des samedis aux dimanches. Ils ont des signes secrets de
reconnaissance, dont l'un consiste, dit-on,  placer un mouchoir rouge
sur le genou droit et  le frapper de la main droite; ils ont dans
leurs maisons des portraits de Pierre III, avec ce signe de leur
secte[182].

[Note 182: Ces dtails sont tirs, en partie, de l'ouvrage du baron
Haxthausen, _Studien ber Russland_. L'auteur de cette esquisse vint 
se trouver, en 1820,  Bobrouisk, forteresse sur la Brsina, o, peu
de temps auparavant, un missionnaire, arriv de l'intrieur de la
Russie, avait dtermin une centaine de soldats  s'unir  cette
secte, dans les formes requises. Il fut condamn  recevoir le knout,
et ses convertis furent transports en Sibrie.]

Les Khlestovstchiki ou Flagellants (de _khlestat_, flageller), sont
considrs comme une branche des Skoptzi. Ils s'infligent la
discipline et quelques autres pnitences,  l'exemple d'un grand
nombre d'orthodoxes de l'glise d'Occident; mais ils ont, semble-t-il,
des doctrines mystrieuses et des rites marqus au coin de la plus
sauvage superstition[183].

[Note 183: Ces sectaires sont accuss des extravagances coupables
attribues aux Adamites; l'on dit que la police de Moscou surprit l'un
de leurs conciliabules en 1840, et qu'il fut prouv, par l'enqute
faite en consquence de cette dcouverte, que les Khlestovstchiki, ne
reprsentent qu'un degr infrieur ou prparatoire de la secte des
Skoptzi; qu'ils mettent la femme en commun, bien que, pour le cacher,
ils vivent en couples maris par des prtres de l'glise tablie.
C'est un fait constant qu' leurs assembles ils se trmoussent
souvent jusqu' ce qu'ils tombent d'puisement; mais ces extravagances
se retrouvent dans la Grande-Bretagne et en Amrique.

Les Flagellants du moyen-ge avaient t accuss des folies
criminelles imputes aux Khlestovstchiki; il serait possible que, dans
les deux cas, ce ft le rsultat naturel d'une surexcitation
d'imagination, produite par l'excs des mortifications.]

Les plus remarquables des Raskolniky sont incontestablement les
Malakanes et les Doukhobortzi. Malakanes est un surnom donn aux
membres de cette secte, parce qu'ils mangent du lait, en russe,
_malako_, les jours de jene; mais ils s'appellent entre eux
_Istinniy Christian_, c'est--dire vrais Chrtiens. On ne sait rien
sur leur origine. On dit seulement que, vers le milieu du XVIIIe
sicle, un Prussien, prisonnier de guerre, sans grade officiel,
s'tablit au milieu des paysans, dans un village du gouvernement de
Kharkof, et s'acquit une telle influence sur eux, qu'ils le
consultaient en toute occasion et suivaient toujours ses avis. Il
n'avait pas de demeure  lui; mais il allait de chaumire en
chaumire, lisant et expliquant chaque soir la Bible  un groupe de
villageois, et il continua ainsi jusqu' sa mort.

On n'a pu dcouvrir aucun autre dtail sur son compte, ni mme son
nom, et la seule chose que l'on sache, c'est qu'il vcut dans un
village habit par les Malakanes. Il est cependant beaucoup plus
probable qu'il avait trouv une communaut religieuse prexistante,
avec laquelle ses opinions concidaient, plutt que d'en tre le
fondateur, car l'on dcouvrit, vers cette poque, dit-on, une
communaut semblable dans le gouvernement de Tamboff. Cette secte
n'est pas nombreuse. Environ trois mille de ses membres sont tablis
dans le gouvernement de la Crime, o ils ont t visits, en 1843,
par le baron Haxthausen, qui parvint  obtenir l'explication suivante
de leur croyance:

Ils reconnaissent la Bible pour la parole divine, et l'unit de Dieu
en trois personnes. Ce Dieu incr, principe de toutes choses, est un
esprit ternel, immuable, invisible. Dieu demeure au milieu des
clarts d'un monde pur. Il voit tout, il fait tout, il rgit tout;
tout est rempli de lui; il a cr le ciel et la terre et tout ce qui
respire. Au commencement, tout ce qui sortit de ses mains tait bon et
parfait. L'me d'Adam, non son corps, fut cre  l'image de Dieu.
Cette me immortelle tait doue d'une puret cleste et d'une notion
claire de la divinit. Le mal tait inconnu  Adam, qui jouissait
d'une sainte libert aboutissant  Dieu le Crateur. Ils admettent le
dogme de la chute d'Adam, la naissance, la mort et la rsurrection du
Christ, de la mme manire que les autres Chrtiens, et ils donnent
aux dix commandements l'interprtation suivante:

Le premier et le second dfendent l'idoltrie: donc le culte des
images est interdit.

Le troisime montre que l'on ne doit pas faire de serment.

Le quatrime s'observe en passant les dimanches et les autres ftes 
prier,  chanter les louanges de Dieu et  lire la Bible.

Le cinquime, en ordonnant d'honorer pre et mre, commande
l'obissance envers toutes les autorits.

Le sixime dfend deux sortes de meurtre. Premirement, le meurtre
corporel, au moyen d'une arme, du poison, etc., qui est un crime,
except en cas de guerre, o il est permis de tuer pour la dfense du
czar et du pays, et, en second lieu, le meurtre spirituel, que l'on
commet en dtournant les autres de la vrit par des paroles
trompeuses, ou en les attirant, par le mauvais exempte, dans une voie
qui conduit  la damnation ternelle. Ils considrent aussi comme
meurtre, d'injurier, de perscuter ou de har un voisin. Suivant les
paroles de saint Jean: Celui qui hait son frre est un meurtrier.

En ce qui concerne le septime commandement, ils voient un adultre
spirituel, mme dans un trop grand attachement  ce monde et  ses
plaisirs passagers, et, en consquence, l'on doit fuir non-seulement
l'impudicit, mais encore l'ivrognerie, la gourmandise et la mauvaise
frquentation.

Par le huitime, ils mettent la violence et la ruse sur la mme ligne
que le vol.

Aux termes du neuvime commandement, toute insulte, raillerie,
flatterie ou tout mensonge, est considr comme faux tmoignage.

Par le dixime, ils entendent les mortifications de toutes les
convoitises et de toutes les passions.

Ils compltent ainsi leur Confession de foi:

Nous croyons que quiconque observera fidlement les dix commandements
de Dieu, sera sauv; mais nous croyons aussi que, depuis la chute
d'Adam, aucun homme ne saurait les accomplir par sa propre force.
L'homme, pour devenir capable de bonnes oeuvres et de fidlit aux
commandements de Dieu, doit croire en Jsus-Christ, son fils unique.

Cette loi pure, ncessaire pour notre salut, ne peut se puiser que
dans la parole de Dieu seul. Nous croyons que le Verbe divin cre en
nous cette foi, qui nous rend dignes de la grce.

En ce qui concerne le sacrement du baptme, ils disent:

Bien que nous sachions que le Christ fut baptis par Jean dans le
fleuve du Jourdain, et que les Aptres ont eux-mmes confr le
baptme, notamment Philippe  l'eunuque, nous comprenons cependant
par ce sacrement, non l'eau terrestre, qui purifie seulement le corps
et non l'me, mais l'onde vivifiante, qui est la foi absolue en Dieu
et la soumission  sa parole sainte; car le Sauveur dit: Quiconque
croit en moi, son corps se changera en une source d'eau vive. Et
Jean-Baptiste dit: Pour moi, je baptise d'eau, mais il y en a un au
milieu de vous, que vous ne connaissez point, c'est celui qui baptise
du Saint-Esprit. Et Paul dit: Le Christ ne m'a pas envoy pour
baptiser, mais pour annoncer sa parole. Nous entendons, en
consquence, par le sacrement du baptme, l'me purifie du pch par
la foi, et la mort en nous-mmes du vieil homme et de ses oeuvres,
pour revtir  nouveau une vie pure et sainte. Bien qu' la naissance
d'un enfant nous lavions avec de l'eau les impurets de son corps, ce
n'est pas l le baptme  nos yeux. Quant  la sainte Cne, c'est une
commmoration du Christ; mais les paroles de l'vangile sont le pain
spirituel de vie. L'homme ne se nourrit pas de pain seulement, mais de
la parole de Dieu.

L'esprit seul donne la vie. Il n'est donc pas ncessaire de recevoir
le pain et le vin en substance.

Il est trs curieux que cette secte, dont la croyance brille d'un tel
spiritualisme, se compose exclusivement de paysans illettrs, vivant
au milieu d'une population plonge dans la superstition et presque
idoltre, comme cela se voit chez les sectaires de l'glise grecque,
en Russie. Les ouvrages mystiques de l'crivain allemand bien connu,
Jung Stilling, qui ont t traduits en russe, sont trs populaires
parmi les Malakanes, qui croient, en gnral, au Millenium.

En 1833, l'un d'eux, appel Terentius Belioreff, se mit  exhorter au
repentir, annonant que le Millenium commencerait dans trente mois, et
il ordonna que les affaires et les travaux de tous genres, 
l'exception des plus indispensables, fussent abandonns, et que le
peuple passt tout son temps en prires et en chants. Il se proclama
le prophte lie, envoy pour annoncer la venue du Seigneur, pendant
qu'Enoch, son compagnon, tait charg de la mme mission dans l'Ouest.
Il annona le jour o il devait monter au ciel en prsence de tous.
Plusieurs milliers de Malakanes se runirent de diffrentes parties de
la Russie. Au jour convenu, il parut sur un char, ordonna  la foule
de s'agenouiller, et alors, tendant les bras, il s'lana du char et
mesura la terre de son corps.

Les Malakanes, dsappoints, livrrent le pauvre enthousiaste  la
police locale, comme imposteur. Il fut mis en prison; mais au bout de
quelque temps de ce rgime, il cessa de parler de son identit avec le
prophte lie, tout en continuant  prcher le Millenium sous les
verroux, et, aprs son largissement, jusqu' sa mort. Il laissa un
nombre considrable de proslytes, qui s'assemblent souvent pour
passer des jours et des nuits en prires et en chants continuels. Une
communaut de biens s'tablit entre eux, et ils migrrent, avec la
permission du gouvernement, en Gorgie, o ils dressrent leurs tentes
en vue du mont Ararath, pour attendre le Millenium, devancs dans
cette province par une colonie de Luthriens du Wurtemberg, fonde
dans le mme dessein.

S'il est tonnant de trouver au sein des campagnes ignorantes de la
Russie des opinions religieuses d'un spiritualisme aussi lev,
combien n'est-il pas plus surprenant encore de rencontrer chez ces
paysans quelques-unes des doctrines nourries par les Gnostiques qui
appartenaient aux classes les plus claires de la socit chrtienne.
Tel est le cas, cependant, avec les Doukhobortzi, ou Combattants en
esprit[184].

[Note 184: De _Doukh_, esprit ou me dans tous les dialectes slaves,
et _Boretz_, lutteur ou combattant.]

L'origine de cette secte est inconnue. Ils la font driver eux-mmes
des trois jeunes hommes qui furent jets dans la fournaise ardente par
Nabuchodonosor, pour avoir refus d'adorer son image (Daniel, III),
lgende qui porte probablement avec elle un sens allgorique. Ils
n'ont pas de documents historiques sur leur secte, ou du moins on n'en
a dcouvert aucun jusqu'ici. Selon notre opinion, cependant, ils
continuent la secte des Patarnes, qui soutenaient exactement la mme
doctrine que les Doukhobortzi, sur la chute de l'me avant la cration
de ce monde, et qui taient trs nombreux au XIIIe sicle et au XIVe,
en Servie, en Bosnie et dans la Dalmatie, mais dont il n'est plus fait
mention depuis la dernire partie du XVe sicle. Il est trs-naturel
de supposer que quelques-uns de ces sectaires, perscuts dans le
Midi, se rfugirent au milieu de leurs frres slaves de Russie,
d'autant mieux que le dialecte du pays qu'ils avaient habit a
beaucoup de rapport avec le russe. Quoi qu'il en soit, les
Doukhobortzi furent dcouverts, quelques annes avant le milieu du
XVIIIe sicle, sur diffrents points de la Russie. Ils furent
violemment perscuts sous le rgne de Catherine et de Paul,
particulirement  cause de leur refus de servir dans l'arme; et ils
supportrent cette perscution avec une fermet, une rsignation et
une douceur vraiment remarquable. L'empereur Alexandre leur accorda
toute libert, et leur permit de fonder des tablissements dans le
sud de la Russie, sur les bords de Molotchna, o ils se signalrent
par leur industrie et leur droiture. Quant  leurs dogmes, nous
donnons plus bas la Confession de foi qu'ils prsentrent  Kokhowski,
gouverneur de Cathrinoslaff, au temps de leur perscution sous
Catherine, et qui, vu l'ignorance des paysans auteurs de ce document,
tonne vritablement par les ides abstraites et les expressions
recherches qu'il renferme:

Notre langage est rude en toute occasion; les crivains cotent cher,
et il ne nous est pas facile,  nous qui sommes sous les verroux, de
nous en procurer. C'est pourquoi cette dclaration de notre cru est si
mal rdige. Ceci considr, nous vous prions,  chef, de pardonner 
des hommes peu verss dans l'art d'crire, le dsordre des penses, le
peu de clart et la dfectuosit de l'exposition, le dfaut de got
dans le discours et l'pret des mots; et si, revtant l'ternelle
vrit d'une enveloppe grossire, nous dfigurons par l des traits
divins, nous vous conjurons de ne vous en pas lasser pour elle, car
elle brille de sa propre beaut dans tous les temps et de toute
ternit.

Dieu est un, mais il est un en trois personnes. Cette sainte Trinit
est un tre impntrable. Le Pre est la lumire, le Fils est la vie,
le Saint-Esprit est la paix. Dans l'homme, le Pre se manifeste comme
la mmoire, le Fils comme la raison, le Saint-Esprit comme la volont;
l'me humaine est l'image de Dieu; mais en nous cette image n'est rien
autre que la mmoire, la volont et la raison. L'me avait exist
avant la cration du monde visible. Elle est tombe antrieurement
avec beaucoup d'autres esprits, qui faillirent alors dans le monde
spirituel, dans le monde d'en haut; en consquence, la chute d'Adam
et ve ne doit pas tre prise  la lettre; mais cette partie de
l'criture est une image o se trouve reprsente d'abord la chute de
l'me humaine, de son tat de puret cleste dans le monde spirituel
et avant sa venue ici-bas; en second lieu, la rechute faite par Adam,
au commencement des jours de ce monde, et dont la description est
adapte  notre intelligence; et, en dernier lieu, la chute qui,
depuis Adam, se renouvelle spirituellement et charnellement chez tous
les hommes, et qui se renouvellera jusqu' la fin du monde.
Originairement l'me tomba, parce qu'elle dtourna sur elle-mme la
contemplation et l'amour qu'elle devait concentrer sur Dieu, et
qu'elle s'enorgueillit de sa propre beaut. Quand, pour son chtiment,
l'me fut enferme dans sa prison charnelle, elle succomba pour la
seconde fois dans la personne d'Adam, par le crime du serpent
sducteur, c'est--dire sous les excitations corruptrices de la chair.
Maintenant notre chute  tous est due  la sduction du mme serpent
qui est entr en nous par Adam, avec l'orgueil et la vaine gloire de
l'esprit et l'impudicit de la chair. En punition de sa premire chute
dans le monde spirituel, l'me perdit l'image divine et se vit
emprisonne dans la matire. La mmoire de l'homme s'affaiblit, et il
oublia ce qu'il avait t jadis. Un voile s'tendit sur sa raison, et
sa volont se corrompit. C'est ainsi qu'Adam parut sur cette terre
avec un faible souvenir de son premier sjour, et priv d'une raison
ferme et droite. Son pch, ou sa rechute ici-bas, ne s'tend pas
nanmoins  sa postrit, car chacun pche et se sauve pour soi-mme.
Bien que ce ne soit pas la faute d'Adam, mais l'opinitret
individuelle qui forme la racine du pch, personne n'en est cependant
exempt; car l'homme, dj tomb avant de venir au monde, apporte avec
lui un penchant  une nouvelle chute. Aprs la premire chute de
l'me, Dieu cra ce monde pour elle, et la prcipita, selon sa
justice, du sjour de l'ternelle puret sur cette terre, comme dans
une prison, en chtiment du pch[185]; et maintenant notre esprit
dans ses chanes terrestres, se plonge et s'ensevelit dans ce gouffre
d'lments qui fermentent autour de lui. D'un autre ct, l'me est
envoye dans cette vie comme dans un lieu d'preuve, afin que, livre
 son libre arbitre sous son enveloppe charnelle, elle choisisse entre
le bien et le mal, et obtienne ainsi le pardon de son premier crime ou
s'attire un chtiment ternel. Une fois la chair forme pour nous sur
cette terre, notre esprit s'y prcipite d'en haut, et l'homme est
appel  l'existence. Notre chair est la tente dispose pour recevoir
notre me, et sous laquelle nous perdons le souvenir et le sentiment
de ce que nous avions t avant notre incarnation; c'est l'eau des
lments dans ce monde du Seigneur, o nos mes purifies doivent se
transformer en un esprit ternellement pur, suprieur au premier;
c'est l'archange au glaive de feu, qui nous barre le chemin  l'arbre
de vie,  Dieu,  l'absorption en sa divinit. Et ici se trouve
accomplie sur l'homme cette destination divine, et maintenant il faut
prendre garde qu'il n'avance sa main, et aussi qu'il ne prenne de
l'arbre de vie, et qu'il n'en mange et ne vive  toujours.

[Note 185: C'tait l exactement la doctrine des Patarins de la
Bosnie.]

Dieu, prvoyant de toute ternit la chute de l'me dans la chair, et
sachant l'homme incapable de se relever par sa propre force, l'ternel
amour dcida de descendre sur la terre, de se faire homme et de
satisfaire par ses souffrances  l'ternelle justice.

Jsus-Christ est le Fils de Dieu et Dieu lui-mme. Il faut observer
cependant que, lorsqu'il intervient dans l'Ancien-Testament, il ne
reprsente que la sagesse suprme de Dieu, le Tout-Puissant, envelopp
au commencement dans la nature du monde et cach plus tard sous la
lettre de la parole rvle. Le Christ est le Verbe divin, qui nous
parle dans le livre de la nature et dans les critures saintes; le
pouvoir qui, semblable au soleil, brille miraculeusement sur la
cration et dans le coeur de la crature, qui donne  tout le
mouvement et la vie, et se trouve  la fois partout, en nombre, poids
et mesure. Il est le pouvoir de Dieu, qui, dans nos anctres comme
dans nous-mmes, s'est manifest et agit encore en diffrentes
manires; considr dans le Nouveau-Testament, il est l'esprit incarn
de la plus haute sagesse, la connaissance de Dieu et la vrit pure,
l'esprit d'amour, l'esprit descendu d'en haut, incarn, inexprimable,
la plus sainte allgresse, l'esprit de consolation, de paix, de chaque
battement du coeur, l'esprit de chastet, de sobrit, de modration.

Le Christ fut homme aussi, parce que, comme nous-mmes, il naquit
dans la chair; mais il descend aussi en chacun de nous par
l'annonciation de Gabriel, et se communique spirituellement comme dans
Marie. Il nat dans l'esprit de chaque croyant; il va dans le dsert,
et il est tent par le diable dans la personne de tous les hommes, au
moyen des soucis de la vie, de la luxure et des honneurs mondains.
Quand il se dveloppe en nous, il nous donne des paroles
d'enseignement; il est perscut et meurt sur la croix; il est couch
dans le tombeau de la chair; il se lve brillant de gloire dans l'me
des affligs de la dixime heure; il vit en eux quarante jours,
chauffe leurs coeurs, les guide vers le ciel, et les offre sur
l'autel de Gloire comme un sacrifice saint, vritable et agrable 
Dieu.

Au sujet des miracles du Christ, les Doukhobortzi disent: Nous savons
qu'il a fait des miracles; pcheurs, nous tions morts, aveugles et
sourds, et il nous a ressuscits; mais nous repoussons les prtendus
miracles du corps.

Les Doukhobortzi reconnaissent la parole de Dieu dans les critures;
mais ils prtendent que tout y a un sens mystrieux qui n'est
intelligible et n'a t rvl qu' eux seuls, et que tout y est
symbolique. Ainsi l'histoire de Can est une allgorie des fils
corrompus d'Adam, qui perscutent l'glise invisible figure par Abel.
La confusion des langues n'est rien autre chose que la sparation des
glises. Pharaon noy est le symbole de la dfaite de Satan, qui
prira avec tous ses suppts dans la mer rouge de feu,  travers
laquelle les lus, c'est--dire les Doukhobortzi, passeront sains et
saufs. Ils expliquent de la mme manire le Nouveau-Testament; ainsi,
l'eau change en vin aux noces de Cana, signifie que le Christ, lors
de son union mystrieuse avec notre me, convertira dans notre coeur
les pleurs du repentir en un vin spirituel, saint et cleste, en un
breuvage de joie et de flicit.

La croyance mtaphysique de ces sectaires ne suffit pas  les
prserver de la superstition la plus grossire et la plus rvoltante,
preuve surabondante que les spculations mtaphysiques conduisent
quelquefois ceux qui s'y livrent  des consquences dont le simple bon
sens d'un ignorant se serait dfendu, et offrent  peine une ombre de
compensation  l'absence des principes positifs de la religion. On
prtend gnralement qu'ils ont des doctrines et des rites secrets,
dont le mystre n'a jamais t perc. Ceux-l mmes d'entre eux qui se
sont rallis  l'glise officielle ayant gard un silence obstin 
cet gard, nous ne saurions dire si cette opinion est fonde ou non.
Le fait qui suit semble nanmoins tabli d'une manire incontestable:

Un individu appel Kapoustin, officier libr des gardes, s'unit, vers
le commencement de ce sicle, aux Doukhobortzi tablis sur les bords
de la Molotchna. La dignit imposante de son maintien, ses capacits
extraordinaires, et, par dessus tout, sa brillante loquence, lui
acquirent une telle influence sur ces sectaires, qu'ils virent en lui
un prophte et se soumirent aveuglment  toutes ses instructions. Il
introduisit parmi ses disciples la doctrine de la transmigration des
mes, enseignant que l'me de chaque fidle tait une manation de la
Divinit, le Verbe fait chair, et resterait sur la terre seulement en
changeant de corps, tant que le monde cr existerait. Que Dieu s'est
manifest comme Christ dans le corps de Jsus, le plus parfait et le
plus pur des hommes, et que l'me de Jsus tait consquemment la plus
pure et la plus parfaite de toutes les mes. Que depuis le temps o
Dieu s'est manifest en Jsus, il demeure avec l'humanit, vivant et
se manifestant en chaque croyant; mais l'individualit spirituelle de
Jsus, conformment  ce qu'il a dclar lui-mme par ces paroles: Je
resterai avec vous jusqu' la fin des temps, continue  habiter ce
monde, changeant de corps de gnration en gnration, mais gardant,
par un privilge de Dieu, le souvenir de sa premire existence. C'est
pourquoi tout homme en qui rside l'me de Jsus, a la conscience de
ce qu'il est.

Pendant les premiers ges du Christianisme, ce fait tait
universellement admis, et le nouveau Jsus se dvoilait  tous; il
gouvernait l'glise et dcidait toutes les controverses en matire de
Religion. On l'appelait le pape; mais de faux papes usurprent bientt
le trne de Jsus, qui n'a conserv qu'un petit nombre de fidles,
suivant ce qu'il a prdit lui-mme: Qu'il y a beaucoup d'appels,
mais peu d'lus. Ces vrais croyants, dit-il, sont les Doukhobortzi;
Jsus ne les quitte pas, et son me se perptue en l'un d'eux; ainsi,
Sylvain Kolesnikof (un des chefs de leur secte), que beaucoup de vos
anciens ont connu, tait un Jsus vritable; mais aujourd'hui c'est
moi qui suis Jsus, aussi vrai que le ciel est sur ma tte et la terre
sous mes pieds. Je suis le Jsus-Christ unique, votre Seigneur. C'est
pourquoi prosternez-vous et adorez-moi! Et ils se prosternrent et ils
l'adorrent.

Kapoustin fonda une communaut parfaite de biens entre ses disciples;
les champs taient cultivs en commun et leurs fruits rpartis selon
les besoins de chacun; quelques manufactures s'tablirent et la
colonie devint florissante.

En 1814, il fut emprisonn pour son proslytisme, mais relch,
quelque temps aprs, sous caution. Le bruit de sa mort se rpandit
alors; mais les autorits ayant ordonn l'ouverture de la fosse o on
le disait enterr, on ne trouva que le corps d'un autre individu. Tous
les efforts pour dcouvrir sa rsidence furent vains, et ce ne fut
qu'aprs sa mort bien relle que l'on dcouvrit qu'il avait pass
plusieurs annes dans une caverne ignore, d'o il dirigeait ses
disciples. Kapoustin institua un conseil de trente personnes, dont
douze reurent le nom d'aptres. Ce conseil choisit pour son
successeur son fils, jeune homme de quinze ans environ, d'un esprit
faible et drgl; mais le gouvernement de la communaut tait conduit
par le conseil. Ses membres virent cependant s'chapper de leurs mains
l'empire absolu que Kapoustin avait exerc sur l'esprit de ses
disciples, et leur autorit, aussi bien que la vrit de leurs
doctrines, furent mises en question par beaucoup de ces derniers, qui
donnrent des symptmes de rbellion. Le conseil se constitua en
tribunal secret pour le maintien de son autorit, et ceux qui lui
avaient rsist ou qui parurent suspects de dsertion en faveur de
l'glise institue, furent attirs ou conduits de force dans une
maison btie dans une le de la Molotchna, et appele _Ray i Mouka_,
c'est--dire Paradis et Torture, et mis  mort de diverses manires.
Le gouvernement reut avis de cet odieux attentat, et l'on dcouvrit
un grand nombre de cadavres, dont quelques-uns mutils tandis que
d'autres semblaient avoir t enterrs vivants. L'enqute judiciaire
sur cette horrible affaire, commence en 1834, fut termine en 1839.
L'empereur ordonna que tous les Doukhobortzi appartenant  cette
colonie fussent transports au-del du Caucase, et diviss, dans ces
provinces, en communauts spares, soumises  la plus rigoureuse
surveillance. Ceux qui consentirent  entrer dans le giron de l'glise
nationale, purent cependant rester dans leurs anciens tablissements.

Le rcit de ces actes d'affreuse superstition, accomplis de nos jours,
serait incroyable, si l'authenticit n'en tait constate par une
autorit aussi importante que celle du comte, aujourd'hui le prince
Woronzoff, qui est parfaitement connu en Europe. Le fait que l'on
vient de rapporter se produisit dans une province confie  son
administration. Le baron Haxthausen, dont l'ouvrage nous a fourni les
dtails de cette affaire, donne la traduction d'une proclamation
adresse aux Doukhobortzi, et signe du comte de Woronzoff comme
gouverneur-gnral des provinces de la Nouvelle-Russie et de
Bessarabie, le 26 janvier 1841.

Dans cette proclamation, il publie l'ordre de transportation dans les
provinces trans-caucasiennes, et il ajoute qu'au nom de leur croyance
et sur les instructions de leurs prdicateurs, ils s'taient rendus
coupables de meurtres et des plus odieux traitements, donnant asile
aux dserteurs et cachant les crimes de leurs frres, qui attendaient
en prison le juste chtiment de leurs forfaits. En consquence de cet
ordre, deux mille cinq cents individus environ furent transports
au-del du Caucase, et le reste se soumit  l'glise de l'tat; mais,
selon toute probabilit, cette conversion ne fut qu'apparente. Notre
autorit ne donne aucun renseignement sur ceux qui, aux termes de la
proclamation du comte Woronzoff, furent convaincus des crimes auxquels
il fait allusion, et dont les dbats mriteraient certainement de
figurer au premier rang des causes clbres de l'Europe.




CHAPITRE XV.

RUSSIE.

(Suite.)

     Description des Martinistes, ou la Franc-Maonnerie religieuse.
     -- Utilit de leurs travaux. -- Leur perscution par
     l'impratrice Catherine. -- Ils reprennent leurs travaux sous
     l'empereur Alexandre. -- Ils font fleurir les socits bibliques,
     etc. -- Remarques gnrales sur les Russes. -- Constitution
     donne  Moscou par les Polonais. -- Situation religieuse des
     Slaves de l'Empire ottoman. -- Observations gnrales sur la
     condition actuelle des nations slaves. -- Ce que l'Europe peut
     esprer ou craindre d'elles. -- Causes qui s'opposent aujourd'hui
     aux progrs du Protestantisme parmi les Polonais. -- Moyens de
     propager la religion de l'vangile chez les Slaves. --
     Perspective heureuse pour elle en Bohme. -- Succs des efforts
     du rvrend F.-W. Kossuth  Prague. -- Raisons pour que les
     Protestants anglais et amricains prtent quelque attention  la
     situation religieuse des Slaves. -- Alliance entre Rome et la
     Russie. -- Influence du despotisme et des institutions librales
     sur le Catholicisme et le Protestantisme. -- Causes de la
     recrudescence actuelle du Catholicisme. -- Quel contrepoids l'on
     pourrait y opposer. -- Importance d'une alliance entre les
     Protestants anglais et slaves.


Nous n'achverons pas le tableau des sectes religieuses de la Russie,
sans une rapide esquisse des Martinistes, qui mritent une place
honorable dans les annales de la religion, et, tout  la fois, dans
celle de la Franc-Maonnerie, pour avoir mis en pratique, au moyen des
loges maonniques, les sublimes prceptes de la Religion; et peut-tre
la Franc-Maonnerie n'eut-elle jamais occasion de se dployer dans
une plus noble sphre d'activit que sous le nom de Martinisme, en
Russie.

Le chevalier Saint-Martin n'est pas aussi connu qu'il mriterait de
l'tre[186]. Ce serait cependant excder les limites de cet ouvrage,
que de donner une biographie de cet homme remarquable, qui, dans un
sicle o l'cole philosophique exerait en France un tyrannique
empire sur l'opinion publique, travaillait sans relche  rpandre les
doctrines du Christianisme pur, bien qu'empreint d'une teinte
considrable de mysticisme. Il essaya d'tablir ses doctrines au moyen
des loges maonniques, en leur imprimant une direction religieuse et
pratique. Il ne parvint pas  raliser ses vues dans sa patrie, bien
qu'il et obtenu quelque succs au sein des loges de Lyon et de
Montpellier; mais ses doctrines furent importes en Russie par un
Polonais, le comte Grabianka, et par un Russe, l'amiral Plestcheyeff,
et introduites par leur influence dans les loges maonniques de ce
pays, o elles ont pris depuis ce temps de plus grands dveloppements
encore. Les ouvrages de Jacob Boehme et d'crivains religieux
protestants, tels que Jean Arndt, Spener et quelques autres de la mme
cole, et les crits de Saint-Martin lui-mme, devinrent les guides de
cette socit, qui comptait dans son sein des personnes appartenant
aux premiers rangs de la communaut. Leur but n'tait pas de
s'abandonner uniquement  des spculations religieuses, mais de mettre
avant tout en pratique les prceptes du Christianisme, en faisant le
bien, et ils dployrent  cet gard la plus louable activit. Leur
sphre d'action, loin de se limiter  simples actes de charit,
s'tendait  l'ducation et aux progrs des lettres. Ils firent de
Moscou leur sige principal, et ils fondrent dans cette capitale une
socit typographique pour l'encouragement de la littrature. Afin
d'exciter les jeunes gens  se vouer au culte des lettres, cette
socit achetait tous les manuscrits qui lui taient apports, prose
et posie, productions originales et traductions. Un grand nombre de
ces manuscrits, indignes de voir le jour, furent dtruits ou dlaisss
dans les cartons; mais beaucoup d'entre eux eurent les honneurs de
l'impression. Les socitaires favorisaient surtout la publication des
ouvrages de religion et de morale; mais ils imprimaient aussi les
oeuvres consacres aux diverses branches des lettres et des sciences,
si bien que la littrature russe s'enrichit rapidement d'un grande
nombre d'crits traduits en partie des langues trangres. Ils
fondrent aussi une vaste bibliothque, pour laquelle ils dboursrent
plus de quarante mille livres sterling, monnaie d'Angleterre, compose
principalement d'ouvrages religieux, et accessible  tous ceux qui
dsiraient puiser des renseignements. Une cole s'ouvrit  leurs
frais, et ils s'appliquaient  rechercher les jeunes gens de mrite
pour leur fournir les moyens d'achever leurs tudes dans le pays ou
aux Universits trangres.

[Note 186: Le chevalier Saint-Martin naquit en 1743 et mourut en 1803.
Ses principaux ouvrages sont: _de l'Erreur et de la Vrit_, et _des
Rapports entre Dieu, l'Homme et la Nature_. On trouve un aperu de sa
vie et de ses ouvrages dans la _Biographie universelle_.]

Au sein de cette admirable socit, l'on remarque en relief les traits
de Novikoff, qui, ds ses plus jeunes annes, se dvoua, de toutes les
forces de son coeur et de son me, au dveloppement intellectuel de sa
patrie. Il publia, en dbutant, un recueil priodique de littrature,
s'attachant  rpandre des avis utiles, attaquant les prjugs, les
abus, et tout ce qui tait mal. Il fonda ensuite un journal savant et
une autre publication d'un caractre plus populaire, mais toujours
avec un but srieux, et il consacra le produit de ses oeuvres  crer
des coles primaires avec l'instruction gratuite. Il fixa plus tard sa
rsidence  Moscou, o il institua la socit typographique dont nous
avons parl.

Chaque membre de la Franc-Maonnerie contribuait  ces nobles fins,
non-seulement de sa bourse, mais encore par ses efforts personnels, par
son influence sur ses parents et sur ses amis, pour les engager  suivre
son exemple. S'ils dcouvraient, ft-ce au loin, un homme de talent, ils
s'efforaient de le mettre dans son jour. C'est ainsi que l'un des
membres les plus actifs de cette socit, M. Tourghnff[187], trouva,
au fond d'une province, un jeune homme d'avenir, mais qui n'avait pas
les moyens de cultiver ses talents. Il l'emmena  Moscou et le mit 
mme d'tudier  l'Universit. Ce jeune homme devint l'illustre
historien de Russie Karamsin, aussi distingu par la noblesse de son
caractre que par son mrite clatant.

[Note 187: Pre d'Alexandre et de Nicolas Tourghnff, tous les deux
bien connus  l'tranger.]

Le zle des Martinistes en faveur des oeuvres de charit, galait
celui qu'ils apportaient au progrs intellectuel de leur pays. Ceux
qui ne pouvaient donner beaucoup d'argent, donnaient leur temps et
leurs peines. Plusieurs Martinistes dpensrent littralement jusqu'
leur dernier rouble pour venir en aide aux tablissements utiles de
leur socit et aux souffrances de leurs semblables; ainsi,
Lapoukhine, membre de l'une des plus grandes familles de Russie,
dpensa de cette manire une fortune princire, tout en n'accordant 
ses besoins que le plus strict ncessaires. Snateur et juge de la
cour criminelle de Moscou, sa vie entire fut consacre  la dfense
des opprims et des innocents, dans un pays o l'tat de la justice
fournissait ample matire  sa gnrosit. Bien d'autres encore que
l'on pourrait citer, sacrifirent des fortunes considrables et se
soumirent  de grandes privations afin de pouvoir mieux seconder les
nobles efforts de leur socit.

Il est malheureusement bien rare qu'un Polonais trouve  parler ainsi
des Russes; ajoutons qu'il s'est rencontr parmi eux beaucoup
d'individus d'une gnrosit diamtralement oppose  la ligne de
conduite suivie systmatiquement par leur gouvernement envers les
compatriotes de l'auteur; ils ont allg les souffrances de plus d'une
victime de ce systme de perscution; et, ce qui est peut-tre une
preuve plus grande encore d'lvation d'me, ils ont su flatter les
sentiments de nationalit, profondment blesss, de ceux dont les vues
ne pouvaient s'accorder avec les leurs. De tels hommes nous sauraient
peu de gr de proclamer ici leurs noms; mais si ces lignes viennent 
leur tomber un jour sous les yeux, qu'ils demeurent bien convaincus
que nos compatriotes sont instruits de leurs actions et en apprcient
tout le mrite. Rien ne saurait nous empcher cependant d'exprimer le
respect plein de reconnaissance dont nos concitoyens sont pntrs
pour la mmoire du prince Galitzin, gouverneur-gnral de Moscou, qui
se montra d'une bont toute paternelle envers beaucoup de jeunes
Polonais, victimes d'une perscution systmatique commence, en 1820,
contre leur nationalit, dans les provinces polonaises de la Russie,
et qui furent exils de leurs foyers au coeur mme de ce pays,
uniquement pour avoir mis leurs talents et leur conduite morale en
obstacle  l'accomplissement des fins de cette perscution. Nous
n'hsitons pas  affirmer que les opinions que nous avons exprimes
sont partages par tous les vrais patriotes polonais, au nombre
desquels nous en citerions qui ont prfr les souffrances de l'exil
aux avantages considrables qu'ils pouvaient se procurer en faisant
acte d'adhsion  un systme politique contre lequel ils luttent
aujourd'hui. Ce n'est pas une aveugle haine de nationalit qui fera
jamais prosprer une cause lgitime, car de semblables sentiments sont
plutt faits pour la dgrader. Un honnte homme restera fidle  la
cause qu'il a embrasse par des motifs de conscience, sans avoir gard
 son intrt ni aux personnes qui pourraient l'attaquer ou la
dfendre. Il ne la dsertera pas, parce que les tres pour qui il
nourrit des sentiments de considration personnelle et mme
d'affection viendraient  se trouver en opposition avec lui, ou parce
qu'il aurait le malheur de ne pouvoir sympathiser avec beaucoup de ses
dfenseurs.

Revenons aux Martinistes. Il est certain que s'ils avaient eu la
libert de continuer leurs nobles travaux, ils eussent acclr la
marche de la vritable civilisation en Russie; car ils apportaient
tout leur zle  clairer leurs concitoyens, non-seulement en semant 
pleines mains l'instruction littraire et scientifique dans les
diverses classes de la population, mais surtout en inspirant un esprit
vraiment religieux  l'glise nationale, qui ne reprsente qu'un
assemblage de formes extrieures et de croyances superstitieuses, et
en la transformant en agent puissant de moralisation et d'ducation
religieuse pour le peuple.

Les loges maonniques embrassrent peu  peu tout le territoire, et
leur influence bienfaisante commenait  se faire sentir tous les
jours davantage. Elles comptaient dans leur sein les hommes les plus
recommandables de la Russie, de hauts fonctionnaires, des lettrs, des
ngociants, et particulirement des diteurs et des imprimeurs. On
trouvait aussi dans leurs rangs plusieurs hauts dignitaires de
l'glise, en mme temps que de simples prtres de paroisse.

Ce fut une glorieuse poque dans les annales de la Franc-Maonnerie,
qui ne fournit jamais peut-tre, bien que trop courte, hlas! de plus
noble carrire d'utilit, que celle qu'elle parcourut en Russie sous
la conduite de ses chefs martinistes. Elle et dcouvert  ce pays
tout un horizon nouveau, en changeant le cours de ses ides de
conqute et d'agression contre d'autres contres, et en dirigeant
l'nergie de ses populations sur des progrs intrieurs et sa propre
civilisation; mais rien de ce qui est noble et bon ne peut fructifier
sans l'air fcondant de la libert. Les aspirations gnreuses se
fltrissent tt ou tard sous le souffle glac du despotisme, qui, bien
qu'inspir par circonstance d'intentions quitables, les refoulera
toujours quand leur objet viendra  froisser ses intrts rels ou
imaginaires. Il en fut ainsi avec les Martinistes. L'impratrice
Catherine, qui avait ralis dans son empire un certain nombre de
rformes conues dans un esprit de libralisme remarquable, devint de
plus en plus despote en avanant en ge. La peur de la rvolution
franaise lui fit abandonner toutes les ides dont l'talage lui
acquit l'adulation de ces mmes crivains qui avaient prcipit cette
terrible commotion. Il ne fut plus question d'aider par tous les
moyens au dveloppement intellectuel de ses sujets, mais bien, au
contraire, de les arrter dans la voie du progrs, et consquemment,
la Franc-Maonnerie en gnral et la socit typographique en
particulier, veillrent ses dfiances. L'un de ses membres les plus
actifs, Novikoff, dont nous avons dit les efforts pour clairer ses
concitoyens, fut enferm dans la forteresse de Schlusselbourg, et
Lapoukhine, le prince Nicolas Troubetzki et Tourghnff furent exils
dans leurs terres; les ouvrages d'Arndt, de Spener, de Boehme et
d'autres livres religieux traduits en russe, furent saisis et brls
comme dangereux pour l'ordre public.

L'empereur Paul mit Novikoff en libert  son avnement au trne; mais
les preuves de ce patriote n'taient pas termines. Dlivr de ses
fers, il trouva la dsolation assise dans son foyer; sa femme tait
morte, et ses trois jeunes enfants en proie  un flau terrible et
incurable. L'empereur Paul, dont les accs fivreux de despotisme
taient le rsultat d'un esprit affaibli et troubl par un sentiment
douloureux des torts de sa mre  son gard, mais dont la nature avait
quelque chose de noble et de chevaleresque, demanda  Novikoff[188],
quand il lui fut prsent  sa sortie de la forteresse, comment il
pourrait compenser l'injustice dont il avait t victime et les
souffrances qu'il avait endures. En rendant la libert  tous ceux
qui furent jets dans les fers en mme temps que moi, rpondit
Novikoff.

[Note 188: Quelle qu'ait pu tre la conduite de Paul en gnral, et
l'on ne saurait douter du dsordre mental qui influenait le plus
souvent ses actions, les Polonais n'oublieront jamais ses procds
vraiment chevaleresques envers Kosciuszko,  qui il vint apporter
lui-mme la nouvelle de sa libert, en attestant que, s'il avait t
sur le trne, la Pologne n'et pas t dtruite. Le mme monarque,
immdiatement aprs son avnement, consentit en faveur des provinces
polonaises saisies par sa mre, au maintien du langage national, des
lois et de l'administration locales.]

Les Martinistes ne purent reprendre le cours de leurs premiers
travaux, ils continurent cependant  dfendre et  propager leur
doctrine. L'empereur Alexandre qui,  la suite de la guerre de France,
s'tait mis  incliner au mysticisme religieux, particulirement sous
l'influence de la clbre madame Krudener, et qui dsirait sincrement
le bien de son pays, appela les Martinistes dans ses conseils. Il
confia  l'un d'eux, le prince Galitzin, le dpartement des cultes et
de l'instruction publique. Galitzin et d'autres Martinistes
rivalisrent d'efforts pour rpandre les lumires au sein du peuple,
et surtout pour faire dominer l'lment religieux dans l'ducation. Ce
fut  cette poque que les Socits bibliques se multiplirent sous
l'influence du gouvernement, et que beaucoup d'ouvrages trangers d'un
caractre religieux, tels que ceux de Jung Stilling, etc., furent
traduits et publis. Un journal d'une tendance mystique, intitul le
_Messager de Sion_, fut publi en russe par M. Labzin. Ce recueil
priodique eut un grand dbit, et, selon toute apparence, beaucoup de
lecteurs partageaient ces opinions; mais, comme il n'existe pas de
publicit en Russie, il est trs difficile de constater le vritable
tat des choses. On peut dire cependant, en toute assurance, que les
tendances librales et religieuses qui s'taient manifestes sous le
rgne de l'empereur Alexandre, ont disparu de la Russie et cd le
terrain  une ligne de politique dont le but invariable est de mouler
les divers lments de nationalit et de religion renferms dans les
limites de l'Empire russe, en une seule glise, en une seule nation;
politique qui, selon nous, porte en elle-mme plus de germes de
destruction que de conservation d'un tat. Nous avons dit la
perscution  laquelle l'glise grecque unie avait eu  faire tte
sous le gouvernement actuel, les tentatives qui avaient pour objet de
convertir l'glise protestante des provinces de la Baltique, sont
aussi bien connues. C'est en consquence de cette politique, que les
Socits bibliques furent dfendues, et que les missionnaires
protestants qui propageaient la religion des critures dans les
provinces asiatiques de la Russie, furent empchs de poursuivre leurs
travaux.

Nous l'avouerons, c'est avec un sentiment de satisfaction peu
ordinaire, que nous avons insist sur les faits propres  jeter un
jour favorable sur le sombre tableau qui a t souvent fait de la
condition sociale de nos frres slaves de Russie. L'exemple des
Martinistes et des Malakanes, pris dans les classes les plus leves
et les plus basses  la fois de la socit russe, prouve que le long
despotisme qui s'est appesanti depuis des sicles et qui pse encore
sur ce pays, et l'influence non moins funeste d'une servitude
dgradante jusqu'au sein du foyer domestique, n'ont pas dtruit dans
ses habitants les germes des plus nobles qualits morales qui, sous
tout autre ciel plus doux, se fussent dvelopps entirement[189].

[Note 189: Peu d'exemples peut-tre fournissent une plus forte preuve
de l'influence dgradante du despotisme, que celui du comte
Rostopchine, lors de l'incendie de Moscou en 1812. Cet acte de
patriotisme, par lequel une nation voua sa propre capitale aux flammes
pour dlivrer le pays d'un agresseur tranger, mrite l'admiration
sincre de tout vrai patriote, dussent-ce mme les intrts de sa
propre patrie en avoir souffert, comme celle de l'auteur. C'est l, en
effet, une cause de juste orgueil pour tous les Russes, mais
principalement pour l'acteur principal de ce terrible drame qui
n'tait autre que Rostopchine, et cependant la servilit du courtisan
touffa dans le coeur de cet homme la grandeur du hros. Ayant appris
que l'empereur Alexandre n'approuvait pas l'ide de la destruction de
Moscou par les Russes eux-mmes, bien que cette ide ft convertie en
fait, Rostopchine publia un pamphlet en franais dsavouant cette
action hroque et attribuant l'incendie de la capitale russe aux
Franais. Hlas! faut-il, de nos jours, avoir vu une nation dsavouer,
sous l'influence du despotisme, une action que toute autre et
revendique avec orgueil!]

Les souffrances qui ont t infliges  la nation de l'auteur de cet
ouvrage par le gouvernement russe, sont trop bien connues; et c'est
prcisment  cause de son opposition  cette aveugle politique, qu'il
se trouve aujourd'hui sur le sol hospitalier de l'Angleterre. Il
n'hsite point toutefois  dclarer, au nom de ses concitoyens, que
les sentiments qui les animent  l'gard des Russes, ne sont pas ceux
de la vengeance, mais d'un regret profond de les voir transforms en
misrables instruments d'oppression, et par cela mme cent fois plus 
plaindre que le parti opprim. Ils esprent qu'une nation qui peut se
glorifier des trophes rpublicains de Novogorod, et qui a produit un
Minine et un Pojarski, est rserve  de plus hautes destines[190].
Longues et sanglantes furent les luttes qui divisrent les deux
nations, et la victoire couronna plus d'une fois les aigles
polonaises; mais peu de peuples peuvent se vanter d'un triomphe aussi
glorieux que celui qui fut obtenu, en 1612, sur Moscou, par le gnral
polonais Zolkiewski. Ayant dfait les forces russes, Zolkiewski marcha
sur leur capitale qui, en proie  l'anarchie et aux factions, trembla
 l'approche d'un ennemi redout. Pour chapper  la ruine imminente
de leur pays, les boyards offrirent, par l'intermdiaire de
Zolkiewski, le trne de Russie au fils de Sigismond III, sans stipuler
d'autre condition que la libert de leur glise. Le gnral victorieux
accepta cette proposition; il y fit ajouter qu'une constitution,
garantissant aux habitants leurs vies et leurs proprits, serait
tablie en mme temps en Moscovie; ainsi, le vainqueur confrait une
libert inespre aux vaincus. Entr dans la capitale  la demande des
boyards, il rtablit l'ordre et se concilia la confiance illimite des
habitants. Quand, pour acclrer l'excution du trait conclu par ses
soins, Zolkiewski partit de Moscou, il laissa cette capitale, nagure
terrifie et consterne  son approche, au milieu des regrets
universels de la population. Les principaux personnages du pays
l'accompagnrent jusqu'aux portes de la ville, les fentres et mme
les toits des maisons, dans les rues qu'il avait  traverser, taient
garnis de Russes appelant la bndiction du ciel sur le gnral
polonais, qu'ils redoutaient peu de temps auparavant comme leur plus
terrible ennemi[191]. Nous autres Polonais, nous serons toujours plus
fiers de ce triomphe de notre Zolkiewski, que de toutes les victoires
remportes par notre nation; que les Russes se glorifient des trophes
sanglants de leur Souvaroff et du massacre de Praga!...

[Note 190: La Russie, plonge dans l'anarchie et en guerre avec la
Pologne par suite de la rupture du trait conclu par Zolkiewski, fut 
deux doigts de sa perte. Elle dut son salut au patriotisme de Minine,
bourgeois de Nijni-Novogorod, et du prince Pojarski, qu'il excita  ce
mettre  la tte d'une force arme.]

[Note 191: Karamsin a fait remarquer justement que l'avnement de
Vladislav et chang le sort de la Russie en affaiblissant
l'autocratie, et peut-tre la face de toute l'Europe et-elle t
modifie, si le pre de ce prince, le roi Sigismond, avait eu en
partage la sagesse de Zolkiewski. Malheureusement nous avons vu qu'il
n'en tait pas ainsi. Zolkiewski ne put obtenir de Sigismond la
confirmation de son trait; il se retira de dgot et ne prit plus
aucune part aux affaires concernant la Russie. Il laissa le lieu de sa
retraite quand le pays fut menac par les Turcs, et prit dans une
bataille qu'il leur livra en 1620.]

Les Slaves de l'empire turc se convertirent  une priode moins
rcente que les autres nations de leur race; c'tait l, du reste, une
consquence de leur proximit de Constantinople et de leurs relations
frquentes avec cette capitale de l'Orient. Ils sont rests depuis ce
temps sous la juridiction du patriarche grec. Leur histoire
ecclsiastique n'offre aucun trait particulier digne d'intrt, 
l'exception de la secte des _Bogomils_, qui eut quelque succs dans la
Bulgarie, et qui tait trs certainement d'origine slave, comme
l'indique son nom, tir de _Boh_, Dieu, et _Milouy_, ayez piti. Nous
citerons encore les _Patarins_, secte importe d'Italie, et qui compta
de nombreux adhrents en Servie, en Bosnie et en Dalmatie, du XIIe au
XVe sicle. La description de ces sectes se trouve dans toutes les
histoires ecclsiastiques; mais il rgne encore beaucoup d'incertitude
sur la vritable nature de leurs doctrines, que nos limites ne nous
permettent pas de rechercher[192]. Nous avons dj fait remarquer que
les _Patarins_ avaient des doctrines semblables  celles des
Doukhobortzi. Un nombre considrable de Serviens, parmi lesquels
plusieurs familles nobles de ce pays, embrassrent l'islamisme vers la
fin du XIVe sicle. Ils ont conserv la langue slave, leurs traditions
nationales et le trait caractristique de ces peuples, l'attachement 
leur race, en unissant  ces sentiments une foi ardente  la lettre du
Koran. Un grand nombre de ces Slaves se distingurent au service de la
Turquie et furent investis des plus hautes dignits de l'tat.
Conformment  l'Ethnographie slave de Szaffarik, leur nombre
s'levait  un demi-million d'mes, outre trois cent mille Bulgares
qui sont devenus aussi sectateurs de Mahomet.

[Note 192: Une tude trs intressante sur ces sectes se trouve dans
l'ouvrage de sir Gardner Wilkinson: _la Dalmatie et le Montenegro_,
vol. II, p. 97.]

Aprs avoir trac rapidement l'histoire religieuse des nations slaves,
nous ajouterons quelques considrations gnrales sur cette question
et sur les principaux sujets qui s'y rattachent immdiatement. Notre
but, en mettant cette esquisse au jour, n'a jamais t d'amuser nos
lecteurs, car un ouvrage de fiction et infiniment mieux convenu dans
ce cas que des faits historiques; notre intention a t d'apporter un
faible support au service de la cause de la Rforme en gnral, en
produisant un nouveau tmoignage en sa faveur, et d'exciter ainsi
l'intrt des Protestants anglais pour la mme cause dans les contres
slaves. Les Protestants de la Grande-Bretagne embrassent, dans leur
zle  rpandre la vrit chrtienne, les nations les plus recules du
globe, et des sommes immenses sont gnreusement dpenses pour
propager la parole divine dans leurs divers langages. Les
missionnaires anglais et amricains font des efforts pour convertir au
Christianisme les sauvages insulaires de l'Ocan Pacifique aussi bien
que les brahmes rudits de l'Inde. Ils cherchent dans toutes les
parties du monde les enfants disperss d'Isral, pour leur ouvrir les
yeux  la lumire; ils ont visit les Nestoriens et d'autres dbris
des glises de l'Orient, afin de ressusciter parmi eux les vrits
obscurcies et presque teintes de l'vangile. Plusieurs contres de
l'Europe occidentale ont eu aussi leur part de ces efforts pour
ranimer l'esprit religieux; mais les nations slaves semblait seules
dshrites de cet apostolat universel. La race qui produisit Jean
Huss et qui a donn des preuves de son zle et de son attachement aux
vrits proclames par ce grand rformateur, plus peut-tre qu'aucune
nation du globe, veille moins d'intrt dans l'esprit et dans le
coeur des Protestants anglais, que les habitants de l'intrieur de
l'Afrique ou ceux des rgions polaires; et cependant cette race, qui
comprend prs du tiers de toute la population de l'Europe, qui occupe
plus de la moiti de son territoire et qui tend sa domination sur
l'Asie septentrionale tout entire, ne compte dans son sein qu'un
million cinq cent mille Protestants. Nous pensons donc que ceux
d'entre les Protestants anglais qui ont rellement  coeur le succs
de la cause protestante, mme aux extrmits du monde, devraient au
moins accorder quelque attention  l'tat actuel de la Rforme et 
son avenir dans des rgions voisines de leurs propres foyers, et dont
les destines religieuses et politiques sont appeles  dcider, soit
en bien, soit en mal, de celles de l'Europe elle-mme. L'exprience de
l'histoire ne devrait-elle pas suffire pour diriger l'attention des
Protestants anglais sur ces nations, o les crits de leur propre
Wickliffe ont eu un puissant retentissement, tandis qu'ils ne
trouvrent aucun cho parmi les habitants de beaucoup d'autres
contres. Un ferment d'agitation politique et religieuse travaille
fortement aujourd'hui l'esprit des nations slaves; le rsultat de ce
bouillonnement peut produire un grand bien ou un grand mal pour
l'Europe, selon la direction qui sera imprime au mouvement rsultant
de cette fermentation. Ce rsultat peut tre un progrs intellectuel,
politique et religieux, conduisant au gouvernement constitutionnel et
 la rforme de l'glise dans les tats slaves. Il peut servir 
naturaliser et  consolider le mme ordre de choses dans d'autres
pays; mais il peut conduire aussi  une guerre de race, dans laquelle
les antipathies et l'orgueil national joueraient un si grand rle, que
toutes autres considrations se tairaient devant le sentiment de
vengeance une fois voqu contre des torts rels ou imaginaires, et
devant la perspective blouissante d'une grandeur nationale 
conqurir, quel que soit d'ailleurs le sort rserv  ces illusions.
Les nations, comme les individus, sont capables des sentiments les
plus levs aussi bien que des plus mauvaises passions. Elles sont
capables de gnrosit, de bont et de reconnaissance, mais aussi
d'arrogance, d'avidit et de vengeance; avec cette diffrence, que ces
derniers sentiments, toujours rprouvs dans l'individu, ne sont que
trop souvent considrs comme des vertus, quand, passs dans l'esprit
d'une nation tout entire, ils prennent le masque du patriotisme. Il
n'est pas rare que des hommes, qui reculeraient devant la moindre
infraction aux rgles les plus strictes de la morale tant qu'il s'agit
de leur intrt particulier, adoptent sans hsitation le principe de
la patrie avant tout. Cette observation s'applique  toutes les
nations, et principalement aux Slaves, dont les sentiments nationaux
ont t irrits par le souvenir des maux historiques qu'ils ont eu 
souffrir des Allemands. Ce souvenir, au lieu d'tre effac en
adoucissant les sentiments blesss du parti opprim, est, au
contraire, entretenu par de nouveaux actes d'agression contre sa
nationalit, et par les ouvrages d'crivains allemands exaltant les
faits d'oppression par lesquels leurs anctres exterminrent les
habitants slaves de provinces entires, et proclamant bien haut
l'intention de continuer cette oeuvre d'anantissement national, en
soumettant les Slaves modernes  la suprmatie politique de
l'Allemagne.

Parmi ces ouvrages, le plus remarquable est celui de M. Heffter, que
nous regrettons de n'avoir pas lu avant d'avoir crit notre _Essai sur
le Panslavisme_. Cet ouvrage est intitul _Der Weltkampf der Deutschen
und der Slaven_, ou _la Lutte universelle entre les Allemands et les
Slaves_ (1847). C'est un ouvrage bien crit, avec une connaissance
profonde du sujet; il contient une description dtaille de
l'asservissement des Slaves de la Baltique par les Allemands. Peu
d'ouvrages cependant soulvent  un plus haut degr les sentiments
violents d'animosit nationale de la part des Slaves contre les
Allemands, car toute sa teneur est une paraphrase continuelle des
vnements ainsi dcrits par Herder: Les Slaves furent ou extermins
ou rduits en servitude par provinces entires, et leurs terres furent
distribues aux vques et aux nobles. Le savant auteur, aprs avoir
runi toutes les preuves historiques contre le caractre national des
Slaves, en excluant systmatiquement tout ce que ses propres
concitoyens ont dit en leur faveur, dclare (page 459) que les Slaves
ne mritent aucun intrt; car c'est leur conduite, ajoute-t-il, qui
leur a valu les maux dont ils se plaignent. Le mme auteur fait
observer que le dernier acte de la lutte nationale fut la violation de
tout principe du droit des gens qui fut accueillie par une rprobation
si gnrale en Europe, c'est--dire l'incorporation de la rpublique
de Cracovie  l'Autriche. Il triomphe  l'ide que le Germanisme
poursuivra avec fermet le cours de ses conqutes sur le territoire
slave; il condescend gnreusement  laisser aux Slaves leur langage
et leur littrature,  la condition qu'ils ne feront aucune tentative
d'mancipation politique; il dclare enfin que les contres slaves
soumises  la domination allemande de la Prusse et de l'Autriche,
doivent perdre tout espoir d'atteindre un but que les Allemands leur
dfendent de poursuivre. Les mmes sentiments furent manifests  la
dite de Francfort, qui oublia probablement que la population slave de
l'Empire autrichien est plus du double de sa population allemande.
Nous avons donn les extraits d'autres crivains allemands exprimant
les mmes opinions, dans notre _Essai sur le Panslavisme_ (p. 133).
Toutes ces manifestations d'une intention positive de tenir
politiquement les Slaves sous la domination de l'Allemagne,
produisirent une immense irritation parmi ceux de la Prusse et de
l'Autriche; il est  craindre que les vnements qui ont suivi, ainsi
que la politique continue aujourd'hui par le cabinet autrichien,
n'aient pas adouci ce malheureux sentiment, et, dans le cas d'une
nouvelle commotion politique dans l'Ouest, cette irritation pourrait
produire des collisions et des complications telles, que les hommes
d'tat de l'Europe n'en ont peut-tre jamais rves dans leurs
spculations philosophiques. Nous saisissons avec empressement
l'occasion de reprsenter  la presse priodique et aux hommes publics
de ce pays, la grande importance qui s'attache  leurs opinions dans
les contres auxquelles ces opinions se rapportent. Ainsi, par
exemple, les articles hostiles de la presse anglaise et les discours
du mme genre dans les deux chambres du Parlement, causs par des
accusations entirement dnues de fondement ou produites par des
parties galement coupables des excs qu'elles imputaient aux
Polonais, firent sur notre pays un effet dplorable; ces
manifestations hostiles ont t dues gnralement  une irritation
momentane, rsultant d'une impression fausse, et quelquefois elles se
sont produites uniquement en opposition au parti politique anglais
favorable  la cause polonaise, et quelquefois mme sans autre raison
qu'un accs de mauvaise humeur chez un individu, qui l'exhalait contre
les Polonais parce qu'ils lui en offraient la premire occasion.
L'impression de tous ces discours et de ces accusations violentes
s'effaa bientt de l'esprit du public anglais, accoutum aux
expressions peu mesures du sentiment politique; et peut-tre un grand
nombre des personnes qui ont pris part  ces manifestations les
ont-elles oublies depuis long-temps; mais l'impression produite en
Pologne fut profonde et pnible, car les rapports de toutes ces
expressions hostiles, manes de la plume des journalistes anglais ou
tombes des lvres des membres du Parlement, circulrent rapidement en
Pologne, tandis que toutes les manifestations de sympathie qui eurent
lieu  cette poque en faveur de ce mme pays, de la part de la presse
et des hommes publics de l'Angleterre, furent soigneusement
soustraites  la connaissance de ses habitants[193]. Ces circonstances
ont rendu un trs grand service  la Russie, en affaiblissant
l'influence morale de l'Angleterre dans l'est de l'Europe, et en
augmentant dans une proportion inverse celle de la Russie, qui a d un
nouvel accroissement aux vnements rcents de la Hongrie; et
cependant peut-on douter un instant que l'influence morale de
l'Angleterre ne soit un des leviers les plus puissants de la libert
et de la civilisation dans plus d'une contre, et que les vritables
intrts de la Grande-Bretagne ne rclament toute l'nergie de ses
efforts pour tablir cette influence en tous lieux, afin de la faire
servir au but religieux que nous avons indiqu? Ce serait l'unique
moyen de contre-balancer des tendances d'une nature tout oppose,
hostiles  la fois aux intrts politiques, commerciaux et religieux
de l'Angleterre. Personne ne doute aujourd'hui du dsir traditionnel
de la Russie de conqurir la Turquie; tt ou tard cette politique
persvrante triomphera,  moins qu'on ne la prive, en temps opportun,
des moyens dont elle dispose. La Russie arrivera infailliblement 
subjuguer l'Empire ottoman, ou tout au moins  lui infliger un coup
mortel, en convertissant  ses vues politiques et religieuses les
Slaves turcs. Elle est mieux que jamais en mesure d'atteindre le but
constant de son ambition, depuis que l'Autriche, domine malgr elle
par les vnements rcents de la Hongrie, et surtout par sa politique
meurtrire dans ce pays, est devenue sans puissance contre
l'envahissement moral de la Russie dans ces rgions. Ses progrs
peuvent encore trouver une barrire infranchissable, sans que l'on use
de mauvais procds envers cette puissance, qui ne fait, en
dfinitive, que ce que toute autre nation, situe comme elle l'est,
et probablement fait  sa place, mais en adoptant, au contraire, les
moyens les plus rflchis pour contre-balancer son influence. Nous
croyons, en toute sincrit, que l'on ne saurait en employer d'autres
plus efficaces que ceux dont nous avons parl dans notre _Essai sur le
Panslavisme et le Germanisme_, c'est--dire un libre dveloppement de
la nationalit des Slaves de l'Ouest et du Sud. Un rgime
constitutionnel, concd _bon fide_ par l'Autriche, aiderait
puissamment  ce progrs si dsirable dans l'intrt de l'Europe tout
entire. Il est bien  craindre qu'il ne soit trop tard, si les Slaves
de l'Ouest, abandonns par l'Europe et exposs aux efforts
inconsidrs de l'Allemagne pour les maintenir dans un tat de
subordination politique, en viennent  se livrer dfinitivement 
l'opinion, qui gagne dj beaucoup de terrain parmi eux, que le seul
moyen pour les Slaves d'obtenir une position dans la socit
europenne, est de sacrifier les intrts de leurs branches spares 
ceux de leur race entire, et de chercher une compensation  ce
sacrifice dans la perspective glorieuse d'un empire qui, form de
toutes leurs branches, acquerrait infailliblement une prpondrance
dcisive dans les affaires du monde. Tous ceux qui ont tudi la
situation des diverses nations slaves, savent qu'une telle combinaison
est bien moins une utopie qu'une prvision ralisable, et l'Europe
fera bien d'y avoir l'oeil avant qu'il soit trop tard.  tout
vnement, c'est un sujet qui mrite l'examen srieux de tous ceux qui
s'intressent  la situation politique du continent. Ils verront
bientt que les effets des dplorables procds dont nous avons parl,
deviennent de jour en jour plus vidents, et qu'ils peuvent appeler de
grandes et ternelles calamits, non-seulement sur les deux races
rivales, mais encore sur la cause de l'humanit et de la civilisation
en gnral. Tous les moyens possibles devraient donc tre employs
pour dtourner les consquences trop probables d'animosits
nationales, dont l'existence ne saurait malheureusement tre mise en
doute.

[Note 193: Le cabinet russe, en obtenant  plusieurs reprises, du
gouvernement franais, l'expulsion de quelques rfugis polonais, de
Paris ou mme de la France, avait en vue un objet assurment plus
important que de vexer simplement ces individus. La diplomatie russe
est trop sage pour condescendre  des actes aussi purils
d'oppression, afin d'empcher ces rfugis de s'abandonner  un esprit
permanent d'hostilit contre la Russie; car elle sait bien que,
chasss de France, ils peuvent recommencer en Angleterre ou en
Belgique, et que son intervention ne servirait qu' produire sur le
public franais une impression dfavorable contre elle. Son vritable
but, en obtenant du gouvernement franais ces actes de condescendance
 ses dsirs, tait de montrer  la Pologne le pouvoir de l'influence
russe en France, afin que les Polonais comprissent bien qu'ils
n'avaient rien  attendre de ce gouvernement. Sa politique a
compltement russi sur ce point, et nous devons ajouter qu'elle a
rendu un grand service aux Polonais, en dtruisant une illusion
dangereuse qui leur a fait beaucoup de mal en plus d'une occasion.]

La Religion n'est-elle pas le plus sr moyen de rconcilier les
individus aussi bien que les nations, bien que trop souvent les hommes
l'aient transforme en instrument de dsordre. Plus la forme sous
laquelle le Christianisme se prsente aux hommes est pure, plus son
influence est puissante  cimenter les liens de charit et de
bienveillance rciproques entre les individus et les nations unies
sous les mmes formes; mais malheureusement, ainsi que nous avons eu
occasion de le dire, la communaut de religion n'a pas empch les
Protestants allemands d'abandonner leurs frres slaves de Bohme, ni
mme de s'unir contre eux aux Allemands catholiques de l'Autriche et
de la Bavire; bien que, d'un autre ct, les Protestants polonais
appuyassent de tout leur zle leurs frres de France. Le Gouvernement
protestant de la Prusse s'applique malheureusement bien plus 
convertir ses sujets slaves en Allemands qu' propager le
Protestantisme parmi eux. Nous avons dit que les glises protestantes
de la Pologne prussienne ont perdu leur nationalit polonaise, et par
cela mme tout moyen d'exercer une influence quelconque sur les
Polonais de cette province. Ajoutons que dans la province de
Koenigsberg il existe une population considrable de Protestants
polonais, de telle sorte qu'il y a soixante-dix glises o le service
divin s'accomplit en langue nationale. Cette population diminue chaque
jour par suite des efforts incessants du gouvernement pour la fondre,
comme nous l'avons dit, avec l'lment germain. Les coles primaires,
pour les enfants de cette population, sont confies,  peu
d'exceptions prs,  des professeurs qui sont ou entirement trangers
au polonais ou trs imparfaitement verss dans cette langue, ce qui
fait que leurs lves polonais passent tout leur temps  apprendre un
peu d'allemand, tandis que toute autre instruction donne dans ces
coles est perdue pour eux. Il arrive frquemment que les lves
apprennent par coeur des pages entires en allemand, sans pouvoir les
comprendre; il est trs naturel ds lors qu'ils restent au-dessous des
lves allemands, qui reoivent l'instruction dans leur propre
langue, et cependant cette circonstance est attribue  l'infriorit
intellectuelle des lves polonais. C'est grce  ce systme vicieux
d'ducation, que la population dont il s'agit perd rapidement sa
langue native; beaucoup d'individus l'abandonnent pour l'allemand, et
l'oublient tout--fait, tandis que d'autres parlent un dialecte
corrompu par un mlange d'allemand.

L'unique palladium de l'idiome national, au sein de cette population,
est la Bible, dont le beau langage et le style correct le prservent
d'une entire destruction. Le clerg, aux soins spirituels duquel
cette population est confie, a fait de grands efforts pour obtenir du
gouvernement un changement de systme, mais toutes ses instances ont
t vaines; il a reprsent le vice d'une ducation qui est plus
calcule pour arrter le dveloppement de l'intelligence de l'lve
que pour le favoriser; il a dit que les prceptes de la Religion ne
sauraient produire aucune impression durable sur l'esprit de la
jeunesse,  moins d'tre enseigns dans la langue maternelle. Il a
fait envisager aussi que la nationalit polonaise de ses glises, dans
l'intrt de la cause protestante en gnral, devrait tre garantie et
dveloppe au lieu d'tre ruine sourdement et dtruite; car ces
glises pourraient jeter un pont entre le Protestantisme et les
Slaves. Toutes ces reprsentations sont restes sans effet, bien qu'il
existe en Prusse quelques Protestants minents qui semblent comprendre
l'importance des glises protestantes polonaises et la ncessit, dans
l'intrt rel du Protestantisme, de dvelopper leur nationalit au
lieu de la dprimer; mais rien n'a t fait  cet gard par le
gouvernement prussien, et le systme de germanisation dont nous avons
parl, poursuit, au contraire, son cours en pleine vigueur.

Outre les antipathies nationales qui ont t rveilles par les
circonstances auxquelles nous avons fait allusion, et qui rendront
illusoires tous les efforts des Allemands pour rpandre les doctrines
protestantes parmi les Slaves, il existe encore une autre cause qui a
contribu puissamment  rallier les Polonais  l'glise catholique et
 arrter les progrs du Protestantisme allemand. Ce sont ces
extravagances thologiques qui le font considrer par les Polonais
comme synonyme d'irrligion[194]. Les mmes causes qui paralysent
l'influence du Protestantisme allemand sur les Polonais, s'appliquent
aux Bohmiens et aux autres Slaves.

[Note 194: Le principal motif de l'hostilit manifeste  Posen contre
le moderne rformateur Czerski, a t celui que le parti auquel il
appartenait tait dsign par le nom de catholiques allemands, et que
les extravagances de Rong et d'autres meneurs du mouvement religieux
qu'ils avaient cr, taient attribues  tous les sectateurs. Il a
donc t facile de reprsenter la tendance de Czerski comme
anti-nationale et irrligieuse.]

Les Protestants qui peuvent propager plus efficacement leur religion
parmi les Slaves, sont ceux d'Angleterre et d'Amrique. L'impression
profonde produite par les doctrines de Wickliffe dans ces rgions
loignes, est un gage certain du succs que les vrits de l'vangile
y obtiendraient encore, si les compatriotes de ce grand rformateur
imitaient la ferveur de son zle. Disons toutefois que cette
entreprise doit tre conduite avec beaucoup de rserve et de
discrtion. Nous sommes parfaitement convaincus que toute tentative de
conversion personnelle, dans les circonstances actuelles, ferait
infiniment plus de mal que de bien  la cause du Protestantisme au
sein de ces populations. La premire mesure et la plus indispensable
pour arriver  la restauration de la cause protestante dans les
contres slaves, est le rtablissement des dernires glises
protestantes, en les rappelant  l'esprit religieux qui les abandonne
et en leur rendant leur nationalit dtruite. Aucun effort ne devrait
coter pour atteindre ce but, car l'entier dveloppement de l'esprit
religieux et de la nationalit de ces glises deviendra une semence
fconde en heureux rsultats. L'existence de pareilles glises sera
mme approuve de beaucoup de Catholiques, qui prouvent une forte
aversion pour le Protestantisme allemand, dgrad, comme nous l'avons
vu, au point de n'tre plus entre les mains du gouvernement qu'un
instrument politique. Les critures, mais surtout le Nouveau-Testament
en langue nationale, devraient tre aussi rpandues le plus possible,
et de prfrence dans les versions autorises par le Catholicisme, de
manire  ce que le clerg de cette glise n'ait aucune raison de
s'opposer  leur circulation. Des traductions des meilleurs ouvrages
protestants de dvotion pourraient tre d'un grand avantage; mais ceux
de controverse devraient tre mis de ct, car l'objet de ces
traductions doit tre de rallier les Slaves catholiques ou grecs, en
leur prouvant que le Protestantisme n'est pas l'irrligion, comme
beaucoup d'entre eux le croient sincrement, mais une forme plus pure
de Christianisme, de manire  viter de blesser leurs sentiments en
s'attaquant  ce qu'ils regardent comme sacr. En rsum, le but des
efforts des Protestants dans ces contres, devrait tre d'clairer et
d'amliorer et non de dtruire; car il sera toujours plus facile de
renverser une glise existante que d'en fonder une nouvelle, et un
difice imparfait est certainement prfrable  un amas de ruines. Une
rforme graduelle des glises nationales dans les contres slaves,
aura une influence bienfaisante sur le progrs religieux et
intellectuel de la nation; elle peut compter, en consquence, sur
l'approbation et le soutien de tous les penseurs de ces pays, qui
s'opposeront, au contraire,  toute tentative d'innovation violente,
comme beaucoup plus propre  bouleverser qu' difier les esprits.

La plus grande contre slave, la Russie, est entirement ferme aux
efforts du Protestantisme, les missionnaires protestants n'ont pas
mme la permission de convertir les populations paennes et
mahomtanes soumises  son empire. La Bohme est le pays dans lequel
se rveille aujourd'hui le Protestantisme, intimement li au sort de
sa nationalit. Beaucoup de Protestants ont certainement entendu
parler des efforts heureux du pasteur protestant Kossuth[195] (de
l'glise genevoise ou presbytrienne), pour ranimer et pour tendre
l'glise protestante en Bohme; nous avons reu de Prague, dans une
lettre date le 9 juillet 1851, les dtails suivants sur les travaux
de ce moderne Rformateur.

[Note 195: C'est un proche parent du Hongrois Kossuth, qui n'est qu'un
Slave madgyaris.]

Le nombre des Protestants bohmiens  Prague et dans le voisinage de
cette ville, tait trs restreint, ils n'avaient pas d'glise qui leur
ft propre, le seul endroit consacr au culte protestant  Prague
tant une chapelle luthrienne. Ils adressrent une ptition au
gouvernement en 1784, pour obtenir l'autorisation de btir une glise;
mais il ne fut pas fait droit  leur requte, parce que les lois
autrichiennes exigent que la congrgation s'lve  cinq cents mes
pour obtenir cette permission. En 1846, le rvrend Frdric-Guillaume
Kossuth essaya de fonder  Prague une vritable Congrgation
protestante bohmienne. Il parvint, aprs de grands efforts,  ranimer
le zle de ses membres en prchant la parole de Dieu. Il agit en mme
temps sur leurs sentiments nationaux, en leur rappelant qu'ils taient
les descendants des grands et glorieux Hussites; sa parole fit une
impression profonde sur beaucoup de Catholiques, parmi lesquels il
obtint plusieurs conversions.

L'anne 1848 apporta la libert religieuse  l'Autriche; l'vangile
put tre prch avec plus de libert. Le lieu o Kossuth prchait
tait rempli chaque dimanche, et les Catholiques s'unissaient par
centaines  sa Congrgation. Ce fait excita l'attention du
gouvernement et du clerg catholique, qui se mit  prcher contre
Kossuth, en l'attaquant dans les termes les moins mesurs.
Quelques-uns de ses membres allrent mme jusqu' dclarer qu'il tait
le vritable Antechrist et que la fin du monde approchait. Ces
dclamations exposrent Kossuth aux insultes de la populace. Il avait
excit la haine du clerg catholique par son zle religieux, et celle
des Allemands par son ardeur  ranimer l'esprit national parmi les
Slaves bohmiens. Les calomnies les plus absurdes furent propages
contre lui dans la presse, et la perscution se multiplia sous mille
formes pour craser le hardi Rformateur. Kossuth, intrpide au milieu
de la tempte dchane contre lui, continua sa croisade en faveur de
la religion et de la nationalit de la Bohme; il publia, en 1849, un
journal religieux intitul: _Czesko Bratrsky Hlasatel_, ou le Hrault
des Frres bohmiens, qui eut un grand succs et produisit
d'excellents rsultats; mais cette publication ne tarda pas  tre
prohibe par le gouvernement. Sa Congrgation s'augmentait rapidement
par les conversions des Catholiques; elle devint bientt si
nombreuse, que la chambre dans laquelle il prchait pouvait  peine en
contenir la moiti. Son principal objet est de rpandre les critures;
il en vendit jusqu' onze cents exemplaires et en aurait vendu
davantage s'il en avait eus. La Congrgation de Kossuth s'est accrue
de plus de sept cents convertis du Catholicisme, parmi lesquels trois
ecclsiastiques, et de deux Juifs qu'il a baptiss; de telle sorte
qu'elle compte aujourd'hui plus de onze cents membres. Kossuth fut
renvoy de la chambre dans laquelle il avait prch et qui avait t
loue pour cet effet. Il adressa une ptition au gouvernement afin
d'obtenir pour sa Congrgation l'une des glises vacantes de Prague,
qui avait appartenu  leurs anctres spirituels les Hussites; mais
cette ptition fut rejete. Kossuth recueillit alors avec beaucoup de
peine la somme de 6,000 florins (15,000 francs), et il acheta une
ancienne glise hussite, qui tait reste ferme depuis l'anne 1620,
au prix de 27,500 florins (68,750 francs). Les 6,000 florins qu'il
avait recueillis ont t pays argent comptant; il doit payer le reste
du prix d'achat par -comptes annuels de 3,000 florins.

C'est l un bien lourd fardeau pour une pauvre Congrgation; mais elle
lutte vaillamment contre les difficults qui l'assaillent de toutes
parts. Nous appellerons cependant l'attention toute particulire des
Protestants anglais sur ce sujet, principalement de la part de ceux
qui ont la conviction des dangers auxquels leur propre Protestantisme
est expos au milieu des attaques incessantes du Catholicisme; ils
verront que toutes les considrations de devoir envers les grands
intrts de leur religion, leur recommandent une active sympathie pour
la Congrgation de Prague qui, en peu de temps, a soustrait sept cents
individus au joug de l'glise catholique. Rome fait tout ce qu'elle
peut pour multiplier ses glises dans cette contre protestante; le
simple bon sens prouve en consquence qu'il est  la fois de l'intrt
et du devoir des Protestants anglais d'tendre, autant qu'ils le
peuvent, l'glise protestante dans les tats catholiques, et surtout
dans les endroits o l'utilit de cet tablissement s'est manifeste
d'une manire aussi vidente qu' Prague.

Les remarques que nous avons faites sur la Bohme, ont t
accompagnes, dans la premire dition de cet ouvrage, du passage
suivant de la prface de la _Lyra Cesko Slowanska_, ou Posies
nationales bohmiennes, traduites par notre ami le rvrend A. H.
Wratislaw, professeur au _Christ College_,  Cambridge, qui a visit
plusieurs fois la Bohme et d'autres contres slaves, et s'est
familiaris avec leur langage et leur littrature.

Nous ne pensons pas que l'Angleterre pt faire  la Bohme un prsent
plus agrable et plus utile qu'une rimpression de la meilleure
traduction bohmienne de la Bible.

Nous disons avec satisfaction que ce dsir, partag par tous les amis
de la Bohme et de la vrit religieuse, est maintenant en voie de
ralisation. La Socit biblique anglaise et trangre imprime en ce
moment en Autriche, sous la direction d'un savant slave, une nouvelle
dition  cinq mille exemplaires de la Bible de Kralitz, renomme pour
l'exactitude de sa traduction aussi bien que pour la puret de son
langage et la beaut de son style. Nous croyons que cette noble
entreprise est due  l'initiative du comte de Shaftesbury, qui a rendu
ainsi un nouveau et signal service  la cause de la vrit
vanglique.

Le plus grand nombre des Slaves protestants se trouvent au nord de la
Hongrie, parmi les Slovaques, qui parlent un dialecte de la langue
bohmienne. Ils comptent environ huit cent mille mes appartenant en
partie  la Confession de Genve, mais surtout, croyons-nous,  celle
d'Augsbourg. Leur nationalit n'a pas t attaque sous le
gouvernement hongrois, sauf quelques rares tentatives de fusion avec
l'lment madgyare, qui produisirent de dplorables disputes entre les
Protestants slaves et les Madgyares. Il existe enfin environ cent
quarante mille Protestants dans la Lusace, sous la domination de la
Prusse et de la Saxe; cette petite population slave est anime d'un
sentiment profond de nationalit, et l'tat avanc de son ducation
pourrait fournir un certain nombre d'individus capables de travailler
 l'vanglisation de leur race. La condition intellectuelle et
religieuse des Protestants slaves mrite l'intrt des Protestants
anglais et amricains, au moins tout autant que celle des Chrtiens
disperss en Orient. Ces derniers ont t l'objet de recherches et de
soins tout particuliers de la part des voyageurs qui ont brav toutes
les fatigues et tous les prils pour visiter ces populations
lointaines. Rien de semblable n'a t fait encore en faveur des
glises protestantes slaves, et, cependant, nous sommes convaincus
qu'un grand service et peut-tre t rendu  la cause protestante en
gnral, si quelques sujets anglais,  la hauteur de cette tche,
eussent entrepris de visiter ces glises, d'examiner leur condition et
d'tablir des relations permanentes entre elles et leur propre pays.
Les plus vastes champs offerts par les contres slaves aux travaux
vangliques des Protestants anglais et amricains, sont
incontestablement les populations appartenant  la race qui suit
l'glise d'Orient et vit sous la domination de la Porte ottomane. Un
bien immense pourrait tre fait en Servie et en Bulgarie, non par des
conversions individuelles  la Religion protestante, mais par la
propagation des critures et d'une saine ducation parmi les habitants
de ces contres en gnral, et au sein du clerg en particulier. Les
Slaves de l'glise d'Orient seront beaucoup plus accessibles au
Protestantisme que les sectateurs de Rome. On trouvera non-seulement
le peuple, mais mme le clerg dispos  accueillir les critures et
les ouvrages de dvotion dans leur langue, si on les leur offre d'une
manire convenable, sans blesser leurs sentiments ou leurs prjugs.
On pourrait aisment rayonner  cet effet des les Ioniennes, de
Constantinople, de Thessalonique, et Belgrade pourrait devenir un
centre d'action trs important. Le gouvernement turc n'empchera pas
de rpandre l'vangile parmi des sujets chrtiens; mais, ainsi que
nous l'avons dj dit, rien de semblable n'est permis aujourd'hui en
Russie.

Outre le but si grand de propager la vrit vanglique, qui porte les
Protestants anglais  s'exposer aux extrmits du monde, il est une
raison pour laquelle nous les engageons  prter une attention toute
particulire  la situation religieuse des Slaves. On ne saurait
douter un instant des progrs immenses que la raction catholique a
faits sur le continent, o, sous le masque de conservation, elle s'est
arroge sur les affaires publiques de divers pays une influence telle,
que les plus beaux jours de la domination clricale auraient  lui
porter envie. Ce parti ractionnaire a dj manifest d'une manire
vidente son hostilit envers l'Angleterre et ses sympathies pour la
Russie. Cette tendance n'est pas le rsultat de quelques vues
personnelles ou des sentiments des chefs de ce parti, mais elle
rside dans la nature mme des choses; en effet, la Russie, malgr sa
msintelligence accidentelle avec le Pape, au sujet des affaires des
glises grecques unies, a le mme intrt que lui  s'opposer aux
progrs des opinions librales. Le sige papal supportera beaucoup de
la Russie plutt que d'entrer en collision avec cette puissance; car
il n'a jamais perdu l'espoir de soumettre l'glise russe  sa
suprmatie au moyen d'une union semblable  celle de Florence, et,
bien que cette union puisse tre aujourd'hui d'un accomplissement
difficile, sa ralisation se supplerait, en attendant mieux, par une
alliance entre le chef spirituel de Rome et le pape politique de
Russie. Une alliance de ce genre ne serait pas une nouveaut; car
c'est en Russie que l'ordre des Jsuites, aboli partout ailleurs,
trouva un refuge et prserva son existence menace, circonstance qui
facilita beaucoup son rtablissement, en 1814, par le pape Pie VII. Le
clerg catholique de Pologne fut soutenu vigoureusement par le
gouvernement russe, qui se servit de beaucoup de ses membres pour
atteindre le but de sa politique ractionnaire. L'insurrection de
1830-1831 rveilla cependant les sentiments patriotiques de la grande
majorit du clerg polonais, de manire  rendre l'influence de Rome
sans force contre la voix de la patrie. La conduite des
ecclsiastiques polonais fut censure svrement par le pape Grgoire
XVI[196], mais il trouva pour le gouvernement russe des remontrances
d'une douceur extrme, au sujet de la sparation force de l'glise
grecque unie d'avec Rome; car il savait bien que sa domination courait
un plus grand danger par l'tablissement d'un gouvernement libral
dans la Pologne catholique, que par le despotisme de la Russie
schismatique, quand mme cette oppression serait dirige contre une
population catholique. La restauration de l'autorit papale, le retour
des Jsuites  Naples et des Liguoristes  Vienne, en consquence de
la raction politique dans ces deux capitales, prouve videmment que
les intrts politiques et religieux deviennent de plus en plus
solidaires les uns des autres, et que, dans un avenir plus ou moins
loign, ils exerceront une grande influence sur leur dveloppement
mutuel. Les intrts du Papisme, c'est--dire du despotisme religieux,
sont intimement lis  ceux de l'absolutisme politique, qui peut seul
le maintenir intact. Il peut s'adapter, en cas de ncessit,  des
institutions librales et se maintenir quelque temps au milieu d'elles
 la faveur de circonstances particulires; mais il ne saurait
rsister long-temps  la libert de discussion, principalement dans un
endroit o il a sa source et son reprsentant suprme. Aucun argument
contraire ne saurait prvaloir contre les principes proclams dans la
lettre encyclique de Grgoire XVI[197], ni contre les mesures
adoptes par le gouvernement papal  Rome, aprs son rtablissement.
Le Christianisme protestant veut la libert pour se dvelopper, et son
plus grand ennemi est le despotisme, de quelque nom qu'il se couvre,
clrical, monarchique ou dmocratique; car il importe peu que la
libert de rpandre la parole de Dieu et la propagation de la vrit
vanglique soit entrave par les dcrets d'un pouvoir absolu ou par
ceux d'une autorit ou d'une faction rpublicaine. Nous citerons 
l'appui, que c'est en consquence de l'tablissement d'un rgime
constitutionnel en Pimont, que les Vaudois obtinrent la pleine
jouissance des droits civils et politiques, et que ce fut le
gouvernement absolu de la Russie qui empcha les missionnaires
protestants de continuer leurs travaux dans ses provinces asiatiques.
Cette cause sacre ne retirera jamais d'avantages du soutien d'un
pouvoir arbitraire ou d'une alliance avec lui; l'histoire prouve que
le Protestantisme ne fut jamais aussi faible que lorsqu'on le dgrada
au point de le faire servir d'instrument ou de prtexte aux vues et
aux passions politiques. Nous savons qu'il y a beaucoup d'hommes pieux
et sincres, particulirement en Allemagne, qui, effrays des excs de
l'aberration politique et de l'incrdulit religieuse, rclament la
main puissante d'un pouvoir absolu, non-seulement pour le maintien de
l'ordre social, mais encore pour celui de la Religion. Il est en
dehors de notre sujet de discuter jusqu' quel point leur premire
supposition est soutenable; mais, en ce qui concerne la seconde, nous
ferons seulement remarquer que c'est sous les gouvernements absolus de
l'Allemagne et quand leurs sujets n'ont eu aucune libert de
discussion, que le Panthisme s'est rpandu le plus largement, et que
les doctrines subversives de tout principe de religion et de moralit
ont t ouvertement propages dans ce pays.

[Note 196: Rome, avec sa sagacit habituelle, prvit le danger qui
menaait sa domination en Pologne, si ce pays tait rendu 
l'indpendance. De l le Bref auquel nous faisons allusion dans le
texte, adress en 1852 aux vques de Pologne par Grgoire XVI, qui
condamnait en termes violents la tentative que la nation avait faite
l'anne prcdente pour recouvrer son indpendance. Le mme Bref en
mentionne un autre d'une teneur semblable, envoy au pays dans le
temps le plus orageux de sa lutte, mais qui n'atteignit pas sa
destination, ainsi que le pape s'en plaint. Nous pensons toutefois que
cette plainte n'est pas dnue de fondement, et, bien que le Bref en
question n'ait pas t proclam publiquement, il doit avoir circul
parmi quelques membres du clerg; car il est bien connu que les moines
de l'ordre des Missionnaires, particulirement dvous  Rome,
refusrent l'absolution aux soldats polonais pour s'tre battus contre
l'empereur de Russie. La _Gazette officielle_ de Rome, qui s'tait
abstenue de toute censure contre l'insurrection polonaise aussi
long-temps que la lutte avait dur, clata, aprs sa malheureuse
issue, en injures les plus grossires contre les patriotes qui y
avaient pris part, et  la bravoure desquels leurs adversaires
politiques eux-mmes ont rendu justice. Le pape avait, en effet, de
bonnes raisons pour redouter le succs de l'insurrection polonaise,
car il y avait dj en voie de circulation, parmi plusieurs jeunes
ecclsiastiques, un plan d'mancipation et de Rforme de l'glise
polonaise sur les principes suivants: Sparation complte d'avec Rome,
service divin en langue nationale au lieu du latin, permission de
mariage au clerg, etc.; la hirarchie tait conserve et le dogme de
la transsubstantiation, de mme que la confession auriculaire,
abandonns  la conscience de chacun. La perscution de l'glise
grecque unie  Rome par le gouvernement russe, et la tendance du
gouvernement prussien  germaniser le gouvernement de Posen, ont
considrablement fortifi dans ces rgions l'attachement du peuple 
l'glise catholique, et le progrs de la religion vanglique n'y a
plus d'autre chance aujourd'hui que l'tablissement trs ventuel
d'institutions libres.]

[Note 197: De cette source corrompue de l'indiffrentisme, dcoule
cette opinion absurde et errone ou plutt cette dmence
(_deliramentum_) que la libert de conscience devrait tre maintenue
et assure. La voie est ouverte  cette trs pernicieuse erreur, par
cette libert d'opinions sans frein ni limites, qui se rpand au loin
au grand dtriment de la socit civile et religieuse, quelques
individus prtendant avec la dernire imprudence que la cause de la
religion ne peut que gagner  cette indpendance de l'esprit. Mais
saint Augustin l'a dit: Que peut-il y avoir de plus mortel pour l'me
que la libert d'erreur! Et, en effet, tez  l'homme le frein qui le
retient dans le sentier de la vrit, sa nature, porte au mal, tombe
dans le prcipice toujours ouvert sous ses pas; nous pouvons dire que
l'abme sans fond d'o saint Jean vit s'lever une paisse fume et
s'lancer les sauterelles qui obscurcirent le soleil avant de dvaster
la terre, s'est ouvert de nouveau. De l le dsordre des esprits, une
plus grande corruption de la jeunesse, un mpris des choses sacres et
des lois les plus saintes, rpandu parmi le peuple, en un mot le flau
le plus mortel  la socit, ainsi que le prouve l'exprience des ges
les plus reculs, o nous voyons les tats les plus florissants en
gloire, en richesses et en puissance tomber par ce seul germe de
destruction--une libert immodre d'opinions et de paroles et l'amour
de la nouveaut.

 cet ordre de choses appartient cette libert funeste, dtestable et
 jamais excrable, de la libert de la librairie, de publier quelque
crit que ce soit, libert que quelques individus osent rclamer et
soutenir par tous les moyens. Nous sommes terrifis, vnrables
Frres,  la vue des doctrines monstrueuses ou plutt des erreurs qui
menacent de submerger notre glise et qui sont semes en tous lieux au
moyen d'une multitude de livres, de pamphlets et de toutes sortes de
publications, petits en taille, mais immenses en malice, et dont la
maldiction qui en sort s'tend sur toute la terre. Il y a cependant,
chose bien pnible  dire! des hommes qui sont arrivs  un tel degr
d'impudence, qu'ils soutiennent obstinment que le dluge d'erreurs
qui provient de cette source, est suffisamment compens par un livre,
en dfense de la vrit de la religion, qui vient apparatre
accidentellement au milieu de ce flot de perversit. Il est
incontestablement contraire  toutes les ides de justice, de
permettre un mal certain parce qu'il y aurait espoir d'en retirer un
bien prsumable. Maintenant, quel homme de sang-froid dira que les
poisons devraient circuler librement, tre vendus publiquement et
colports, et mme bus, parce qu'il existe un remde qui peut
quelquefois sauver de la destruction ceux qui en prennent! La
discipline de l'glise, pour dtruire les mauvais livres, a t toute
diffrente depuis le temps des aptres, dont nous lisons qu'ils
brlrent un grand nombre de livres (_Actes 19_); il suffit de
parcourir les lois qui ont t faites  ce sujet par le cinquime
concile de Latran, et par la constitution publie ensuite par Lon X,
notre prdcesseur d'heureuse mmoire, disant _que ce qui avait t
cr avec sagesse pour la propagation de la foi et des sciences
utiles, ne devait pas tre perverti et devenir prjudiciable au salut
des fidles_. Ce fut aussi l'objet principal de l'examen des pres du
concile de Trente, qui, pour remdier  un pareil mal, publirent un
dcret salutaire, ordonnant de mettre  l'index tous les livres qui
contiendraient des doctrines impures. _Il est ncessaire de combattre
vigoureusement, disait Clment XIII, notre prdcesseur d'heureuse
mmoire, dans ses lettres encycliques sur la proscription des livres
pernicieux_, il est ncessaire de combattre vigoureusement tant que
les circonstances l'exigeront, afin de dtruire le poison mortel de
tant de livres, car l'erreur ne disparatra jamais,  moins que les
criminels lments du mal ne soient livrs aux flammes. Il est donc
suffisamment vident, d'aprs la sollicitude constante avec laquelle
ce saint sige apostolique s'est efforc,  travers les ges, de
condamner les livres pernicieux et suspects et de les arracher de la
main des hommes, combien est fausse, tmraire, injurieuse au sige
apostolique, et fconde en maux de toutes sortes pour les chrtiens,
la doctrine de ceux qui non-seulement rejettent la censure des livres
comme une mesure oppressive, mais sont arrivs mme  un tel degr de
perversit, qu'ils la reprsentent comme oppose aux principes
d'quit et de justice, et osent refuser  l'glise le droit de
l'tablir et de l'exercer.]

Grandes et terribles comme l'ont t les commotions qui ont branl
l'Europe continentale depuis fvrier 1848, et dont la fin, malgr le
calme apparent qui rgne sur le continent d'Europe n'est pas encore
venue, elles n'ont t que l'effet naturel de causes longuement
accumules; elles ont t en grande partie prvues et prdites par
ceux qui surveillaient leur progrs, bien que la soudainet de
l'ruption ait surpris ceux-l mmes qui s'y attendaient depuis
long-temps. Cependant, si l'explosion des passions et des besoins
sociaux et politiques avait t prvue par beaucoup de penseurs, la
tournure que les vnements ont prise tait peu attendue par eux. De
tous les faits cependant qui se sont produits au jour, en consquence
de ces commotions, aucun peut-tre n'est plus frappant que la force
immense manifeste sur le continent par le parti catholique. C'est l
le rsultat naturel des longs et persvrants efforts que ce parti
avait faits sans jamais se laisser abattre. Oppos, comme nous le
sommes,  ses vues et  ses fins, et aussi profondment que nous
dplorions ses erreurs, nous pensons que la fidlit inbranlable
qu'il a montre  sa cause est loin de mriter le blme. Rien, en
effet, ne pouvait tre plus dsespr que la situation du Catholicisme
 l'poque o Napolon tait  l'apoge de sa gloire; sa capitale
rduite en ville provinciale de l'Empire franais, son chef captif,
une indiffrence complte pour ses doctrines et pour ses crmonies
parmi les classes instruites de la socit. C'est dans ces
circonstances que plusieurs individus zls et dous d'intelligence
entreprirent de relever par leurs crits la condition dchue de
l'glise catholique. L'ouvrage de Lamennais sur l'indiffrence en
matire de Religion[198], produisit une immense sensation; plusieurs
autres productions vinrent  l'appui, particulirement celles du comte
Joseph de Maistre et du vicomte de Bonald. Ces ouvrages, crits dans
un style magnifique, attaquaient leurs adversaires  l'aide des
arguments les plus captieux, les tourdissant d'un nombre infini de
citations et de faits adapts  leur objet. Il n'est donc pas tonnant
qu'une telle runion de talents et de savoir, anime par un zle
sincre, produist un effet puissant, surtout  une poque o le
besoin de principes religieux commenait  se faire sentir, et que
beaucoup de jeunes et ardents esprits se rallirent  l'tendard de
l'glise catholique, relev par des champions aussi puissants. Ce
parti, qui prconisait en mme temps l'absolutisme politique, s'accrut
rapidement, et fut second par quelques Protestants, hommes de talent
hors ligne, qui passrent  l'glise catholique et dvourent leur
plume  son service[199]. Ce parti, soutenu par l'influence de la cour
romaine, par les Bourbons rtablis en France et par la politique de
Metternich, s'acquit une grande influence; mais ce succs lui fit
abandonner sa prudence habituelle et recourir  des mesures d'une
violente raction sous le rgne de Charles X, ce qui contribua
beaucoup  la rvolution de Juillet 1830. Cet vnement porta un rude
coup  ce parti. Il ne s'abandonna pas cependant au dcouragement;
mais, form par l'exprience, il ne chercha plus son point d'appui
dans le gouvernement, comme il l'avait fait de 1815  1830. Il
commena alors  agir directement sur le peuple, en se servant avec un
redoublement d'nergie de la presse, de la chaire et du confessionnal.
Nous assistons aujourd'hui au rsultat de ses efforts persvrants. Il
est naturel que ce parti se soit grossi d'une foule d'hommes qui
trouvent que la cause qui triomphe est la cause lgitime; car,
malheureusement, il en a t et il en sera toujours ainsi en tous
lieux. La justice nous oblige cependant  reconnatre que le parti
catholique a trouv pour adhrents beaucoup d'hommes sincres, dont le
jugement a t gar par leurs sentiments. La gnralit des hommes ne
se donnera pas la peine d'examiner de prs le mrite rel d'une cause,
elle jugera de sa valeur par la manire dont elle est dfendue. Les
hommes se rangent, en gnral, du ct o ils trouvent une grande
puissance intellectuelle et un zle sincre, tandis qu'ils condamnent
et mprisent souvent la meilleure cause si elle n'a pas l'avantage
d'tre ainsi reprsente. La grande ferveur et l'ardeur des
Catholiques  gagner leurs adversaires, surtout ceux dont la richesse,
le rang et les talents promettaient d'utiles allis, ont souvent
obtenu plus de succs que les arguments les plus logiques prsents
d'une manire froide. Une proclamation publique de la vrit, tombe
du haut de la chaire, d'une plate-forme, o par la voie de la presse,
bien que soutenue des raisons les plus fortes, manquera souvent de
produire une impression aussi profonde que celle qui peut rsulter
d'efforts individuels. N'est-il pas trs naturel que ceux qui vont sur
les grandes routes russissent  convertir plus de gens que ceux qui
restent chez eux en attendant qu'on vienne frapper  leur porte pour
tre admis. Ce n'est pas seulement le pauvre d'esprit qui a besoin de
soutien, il y a des hommes riches d'intelligence, dont l'me
incertaine et le coeur souffrant se soumettront facilement 
l'influence vivifiante d'un intrt d'affection, mais reculeront, au
contraire, au contact glac d'une svre raison qui n'aura pas pour
elle le contact magique d'une vritable sympathie. C'est l ce qui eut
lieu de la part d'un grand nombre d'individus intelligents, en
Allemagne et peut-tre dans un pays moins loign, individus dont la
position et les principes les mettent au-dessus de tout soupon
d'avoir t influencs par les vils motifs de l'intrt personnel, et
dont l'intelligence suprieure et certainement rsist aux arguments
les plus captieux, mais dont le coeur chaud et la vive imagination ne
rsistrent pas  l'preuve de la fascination d'un change de penses
ml de manifestation de sympathies. Nous esprons qu'aprs avoir
dcrit, comme nous l'avons fait, les procds immoraux des Jsuites et
les calamits qu'ils ont appeles sur notre pays et sur la Bohme, on
ne nous souponnera pas de partialit pour leur ordre. Cependant la
vrit, qui est le premier devoir de l'historien, veut que justice
soit rendue aux qualits extraordinaires qu'ils ont dployes en tant
d'occasions. Il ne saurait y avoir qu'une seule opinion sur la manire
peu scrupuleuse avec laquelle ils n'ont que trop souvent poursuivi le
but de leur tortueuse politique; mais leur zle et leur dvouement 
leur glise, leur persvrance  poursuivre une entreprise une fois
commence, leur savoir, le tact, la prudence et l'habilet qu'ils
apportent  la direction des affaires les plus difficiles, sont
assurment dignes d'une meilleure cause; que leurs adversaires eussent
possd seulement la moiti de ces qualits, bien des choses qui nous
blessent aujourd'hui se fussent passes autrement. Les Jsuites ne
discourent pas, ils agissent; car ils savent que les mots, sans les
actes, n'inspirent ni respect ni confiance, et ne sont bons qu'
discrditer la meilleure des causes en faisant douter de la sincrit
de ses promoteurs et en laissant natre le soupon qu'ils ne sont mis
en avant que pour couvrir la faiblesse relle de la cause; les
Jsuites sont de dangereux ennemis, mais des amis dvous; leurs
adhrents peuvent compter sur leur assistance, autant que leurs
adversaires doivent craindre leur hostilit. Il n'y a donc pas lieu de
s'tonner que ce parti soit servi avec tant de zle et de dvouement;
on les hait, on ne les mprise pas; mais la haine est souvent bien
prs de la crainte, et la crainte conduit  la soumission. Il est donc
bien naturel qu'un parti redout par ses ennemis et qui inspire une
confiance sans bornes  ses amis, remporte de grands avantages sur un
parti qui n'veille ni l'un ni l'autre de ces sentiments.

[Note 198: Lamennais, qui avait rendu d'immenses services  la cause
de Rome par sa plume loquente, reconnut enfin ses illusions; mais,
malheureusement, il tomba dans un autre extrme.]

[Note 199: Tels furent, par exemple, les crivains politiques
allemands bien connus, Haller, Jarcke, Philips, etc.]

Les Jsuites sont des hommes minemment pratiques, car ils employent
toujours les moyens les mieux adapts  l'accomplissement de leurs
desseins, sachant bien que le dfaut d'habilet ne peut tre suppl
par de bonnes intentions. Ils ne se bercent pas de puriles
satisfactions d'amour-propre, ni d'un succs insignifiant; ils ne
considrent un premier pas fait que comme un stimulant pour ce qui
reste  faire et comme un marche-pied pour atteindre des rsultats
plus importants. Ils n'attendent pas l'approche du danger, et ils
essaient d'effrayer leur ennemi par de vagues dnonciations; ils
examinent avec calme sa force et sa position, ses moyens d'attaque,
ses mouvements et ses intentions probables, et ils adoptent les
mesures ncessaires pour lui tenir tte sur tous les points. La
prudence ordinaire prescrit cette manire d'agir; ce n'est pas son
usage, mais son abus qui est condamnable. L'vangile nous ordonne
non-seulement d'tre innocents comme la colombe, mais encore prudents
comme le serpent; il nous recommande la prudence par l'exemple de
l'homme qui btit une tour et du roi qui va  la guerre. La cause de
la vrit ne saurait que se dconsidrer par les moyens exagrs que
les Jsuites ont employs en beaucoup de pays; mais personne ne
saurait nier que cette cause ne puisse progresser  la faveur du
talent, de la prudence et du savoir, et que ces nobles dons de la
Providence devraient tre utiles pour la propagation de ce grand
objet.

Si c'est un tort de travailler dans les tnbres et de prendre les
couleurs d'un parti auquel on s'est oppos, comme cela s'est vu dans
le fait que nous avons rapport prcdemment, est-il donc plus
convenable de tenir conseil dans les rues, de proclamer, sur les
toits, des projets  peine bauchs, et de clbrer des victoires qui
sont encore  gagner...

Se servir du savoir pour corrompre la vrit, comme l'ont fait les
Jsuites en mainte occasion, est un acte d'immoralit que l'on ne
saurait trop fltrir. Le seul moyen efficace pour contre-balancer
cette influence sans principes ainsi que la propagation de l'erreur,
c'est l'instruction. La science est la puissance, a dit un grand
philosophe anglais, et il en est surtout ainsi quand on l'applique 
la dfense de la vrit, qui importe le plus  l'humanit. C'est grce
 la puissance du savoir, que Wickliffe, Huss, et les Rformateurs du
XVIe sicle purent branler l'esclavage spirituel que Rome avait
tabli au moyen-ge, et ce n'est pas par l'ignorance que l'on
parviendra jamais  contre-balancer ses efforts ractionnaires.

L'organisation merveilleuse des Jsuites, qui a t compare  une
pe dont la garde est  Rome et la pointe partout, ne peut tre
imite par les Protestants. L'esclavage moral que leur ordre impose 
ses membres est trop oppos  la libert spirituelle, qui est le trait
caractristique du Protestantisme; mais ce serait tomber dans un autre
extrme que de proclamer le Protestantisme incapable d'organisation;
assertion que les Catholiques rptent comme une sorte de brocard, et
que beaucoup de Protestants reconnaissent comme une triste vrit.
Nous croyons cependant que cette assertion ne repose sur rien de
srieux; car il vaudrait autant dclarer que la libert est
incompatible avec l'ordre; nous sommes convaincus qui si un grand
nombre de socits protestantes ont t prives d'une action puissante
et d'une organisation convenable, c'est que la ncessit n'en avait
pas encore t bien comprise. On ne peut douter cependant qu'une
organisation qui concentrerait en un seul foyer tous les talents et le
savoir disperss parmi les Protestants, et qui donnerait  son action
cette universalit de rayonnement que leurs adversaires dploient pour
garer l'opinion publique en plus d'une contre, ne produise bientt
des rsultats palpables. La possibilit d'une bonne organisation
protestante, et les graves avantages qu'on pourrait en retirer, ont
t dmontrs clairement par l'association puissante sortie du gnie
de Wesley. Les Wesleyens n'ont pas besoin de l'loge d'un individu
aussi humble que l'auteur de cet essai; leurs grands services, et
surtout leur zle  relever la condition religieuse, morale et
intellectuelle des classes ouvrires, sont connus de toutes parts.
Nous ferons seulement remarquer que, bien qu'il puisse se trouver
parmi les autres Congrgations protestantes, des Chrtiens aussi bons
et aussi pieux que chez les Wesleyens, nulle d'elles n'a fait d'aussi
constants efforts que cette branche du Protestantisme pour tendre sa
sphre d'activit bienfaisante; avantage qu'il faut rapporter
entirement  l'efficacit de son organisation. Puisse-t-elle
conserver long-temps ce qui fait sa force et sa vitalit, et continuer
 dvelopper le champ de ses travaux chrtiens, en les tendant
jusqu'aux terres habites par la race dont nous avons essay
d'esquisser les principaux traits religieux!

En prenant cong de nos lecteurs, nous ferons remarquer que, bien que
les Protestants anglais aient laiss passer, sans y prendre garde, la
condition religieuse des nations slaves, celle de leur propre pays est
un sujet d'observation et de commentaires aussi constants parmi ces
nations que dans le reste de l'Europe. L'glise d'Angleterre est le
point principal qui attire l'attention de tout le continent. Toutes
les affaires de cette glise sont surveilles avec soin; car beaucoup
de craintes et autant d'esprance se rattachent  ses destines. Cette
attention fut veille, pour la premire fois, par l'apparition du
clbre ouvrage du comte Joseph de Maistre, _Du Pape_, publi il y a
plus de trente ans[200], dans lequel il prdit hardiment le retour de
l'glise anglicane  Rome; les tendances qui se sont manifestes dans
ce sens, de la part de plusieurs membres ecclsiastiques et laques de
cette glise, ont donn un poids immense  cette prdiction.
L'importance de ces tendances a t considrablement exagre par le
parti catholique, qui est parvenu  rpandre l'opinion que l'glise
d'Angleterre est  la veille de se runir  Rome. Les rapports les
plus dfavorables sur la condition de l'glise anglicane, sont en mme
temps propags avec activit, on la reprsente comme marchant  grands
pas  une dissolution invitable; tandis que ceux qui ont vcu en
Angleterre, peuvent apprcier le savoir et la pit de ses prlats,
ainsi que le zle, la dvotion et les vertus vraiment chrtiennes
dployes par son clerg, qui a souvent  lutter contre de grandes
difficults dans l'accomplissement de ses devoirs sacrs. Tout ceci
est fait de propos dlibr; car une correspondance intime entre
l'tablissement protestant le plus important (telle est sans contredit
l'glise d'Angleterre) et les glises protestantes du continent,
pourrait tre d'un trs grand avantage  la cause protestante en
gnral, et lui fournir les moyens de contre-balancer les efforts
ractionnaires de Rome, ainsi que les dangers provenant d'une toute
autre source. L'importance de cette mesure avait t aperue par
Cranmer, qui en favorisa la ralisation en attirant en Angleterre des
thologiens protestants distingus du continent, et en donnant asile
aux rfugis religieux des diverses parties de l'Europe. C'tait un
premier pas vers l'tablissement d'une alliance permanente, qui et
probablement conduit  des consquences importantes, si les jours
d'douard VI s'taient prolongs. Il n'entre pas dans notre cadre de
discuter l'tat des relations qui existent entre les Protestants de
l'Europe occidentale et ceux de la Grande-Bretagne; mais nous appelons
encore une fois l'attention de ce pays sur les grands avantages qui
pourraient rsulter pour la cause de la vraie religion, et,
consquemment, pour celle de la civilisation et de l'humanit, de
l'tablissement de relations intimes entre l'Angleterre et les Slaves
protestantes et ceux appartenant  l'glise grecque sous la domination
de la Turquie, car ceux de la Russie sont inaccessibles. Le premier
pas indispensable vers la ralisation de ce grand dessein serait,
comme nous l'avons dit, de rechercher sur les lieux mmes la condition
vritable de ces Slaves, et, dans l'tat actuel des communications,
cette tche peut tre aisment accomplie si elle est entreprise par
d'intelligents voyageurs. Une telle alliance, cimente srieusement,
peut produire des avantages incalculables; car le dveloppement de la
religion des critures, parmi ces peuples, aurait une influence
puissante sur toute leur race. Ce sujet mrite l'attention de tout ce
qu'il y a de penseurs et de chrtiens sincres parmi les Protestants
de la Grande-Bretagne.

[Note 200: La prface de ce livre est date de 1817.]

Nous terminons cette esquisse rapide de l'histoire religieuse des
nations slaves, en exprimant toute notre gratitude  nos concitoyens
en particulier, et  nos frres slaves en gnral, pour l'indulgence
et les encouragements qu'ils ont bien voulu accorder aux efforts que
nous avons dj faits pour soumettre au public anglais leur condition
politique et religieuse. Nous les remercions du concours utile qu'ils
nous ont prt par leurs communications sur divers objets importants.
Ces communications sont d'une valeur inapprciable pour un auteur qui,
comme nous, se trouve plac  une grande distance des contres qui
font l'objet de ses travaux; elles nous ont t de la plus grande
utilit pour la publication de cet ouvrage. Nous esprons que cette
esquisse recevra le mme accueil, et qu'on la jugera bien plus par la
sincrit des intentions de l'auteur que par son habilet  les
mettre en relief.




APPENDICE




Appendice A.


DNOMBREMENT DES POPULATIONS SLAVES,

CONFORMMENT AUX DIFFRENTS TATS AUXQUELLES ELLES APPARTIENNENT;

Fait par Szaffarick en 1842.

  +----------------------+----------+----------+---------+---------+----------+------+----------+
  |                      |  Russie. | Autriche.| Prusse. | Turquie.|Rpublique| Saxe.|  Totaux. |
  |                      |          |          |         |         |    de    |      |          |
  |                      |          |          |         |         | Cracovie.|      |          |
  +----------------------+----------+----------+---------+---------+----------+------+----------+
  |Grand-Russes ou       |          |          |         |         |          |      |          |
  |   Moscovites.        |35,314,000|         |        |        |         |     |35,314,000|
  |Petit-Russiens ou     |          |          |         |         |          |      |          |
  |   Ruthniens.        |10,370,000| 2,774,000|        |        |         |     |13,144,000|
  |Blanc-Russiens.       | 2,726,000|         |        |        |         |     | 2,726,000|
  |Bulgares.             |    80,000|     7,000|        |3,500,000|         |     | 3,587,000|
  |Serviens ou Illyriens.|   100,000| 2,594,000|        |2,600,000|         |     | 5,294,000|
  |Croates.              |         |   801,000|        |        |         |     |   801,000|
  |Carinthiens.          |         | 1,151,000|        |        |         |     | 1,151,000|
  |Polonais.             | 4,912,000| 2,341,000|1,982,000|        |  130,000 |     | 9,365,000|
  |Bohmiens et Moraves. |         | 4,370,000|   44,000|        |         |     | 4,414,000|
  |Slovakes (Hongrie     |          |          |         |         |          |      |          |
  |   septentrionale).   |         | 2,753,000|        |        |         |     | 2,753,000|
  |Lusaciens ou Wendes   |          |          |         |         |          |      |          |
  |   (Haute Lusace).    |         |         |   38,000|        |         |60,000|    98,000|
  |   d  (Basse-Lusace).|         |         |   44,000|        |         |     |    44,000|
  |                      |----------|----------|---------|---------|----------|------|----------|
  |         Totaux       |53,502,000|16,791,000|2,108,000|6,100,000|  130,000 |60,000|78,691,000|
  +----------------------+----------+----------+---------+---------+----------+------+----------+


DNOMBREMENT DES POPULATIONS SLAVES,

D'APRS LES DIFFRENTES CROYANCES RELIGIEUSES AUXQUELLES ELLES
APPARTIENNENT.

Supputation de Szaffarick en 1842.

  +----------------------+----------+---------+-------------+------------+-----------+
  |                      | L'glise |  Grecs  | Catholiques.|Protestants.|Mahomtans.|
  |                      |grecque ou|  unis  |             |            |           |
  |                      |d'Orient. |  Rome.  |             |            |           |
  +----------------------+----------+---------+-------------+------------+-----------+
  |Grand-Russes ou       |          |         |             |            |           |
  |  Moscovites.         |35,314,000|        |            |           |          |
  |Petits-Russiens ou    |          |         |             |            |           |
  |    Malo-Russes.      |10,154,000|2,900,000|            |           |          |
  |Blanc-Russiens.       | 2,376,000|        |      350,000|           |          |
  |Bulgares.             | 3,287,000|        |       50,000|           |    250,000|
  |Serviens ou Illyriens.| 2,880,000|        |    1,864,000|           |    550,000|
  |Croates.              |         |        |      801,000|           |          |
  |Carinthiens.          |         |        |    1,138,000|      13,000|          |
  |Polonais.             |         |        |    8,923,000|     442,000|          |
  |Bohmiens et Moraves. |         |        |    4,270,000|     144,000|          |
  |Slovakes (dans le nord|          |         |             |            |           |
  |   de la Hongrie).    |         |        |    1,953,000|     800,000|          |
  |Lusaciens ou Wendes   |          |         |             |            |           |
  |   (Haute-Lusace).    |         |        |       10,000|      88,000|          |
  |   d  (Basse-Lusace).|         |        |            |      44,000|          |
  |                      |----------|---------|-------------|------------|-----------|
  |          Totaux      |54,011,000|2,900,000|   19,359,000|    1,531,00|    800,000|
  +----------------------+----------+---------+-------------+------------+-----------+




Appendice B.


L'tat hongrois fut fond au commencement du Xe sicle,  l'poque o
la nation asiatique des Hongrois ou Madgiares, venue d'un pays voisin
des monts Ourals, dtruisit l'Empire slave de la Grande-Moravie[201]
et conquit le territoire de l'ancienne Dacie, habite par les Slaves
et en partie par les Valaques qui sont les descendants des colons
romains tablis dans ces rgions au temps de la domination romaine. Le
Christianisme pntra en Hongrie (de 972  997); les frontires de ce
pays furent considrablement augmentes, au commencement du XIIe
sicle, par le royaume slave de Croatie, qui, aprs l'extinction de sa
dynastie nationale, choisit volontairement pour monarque Coloman Ier,
roi de Hongrie. La nation hongroise se trouva ainsi compose de trois
populations diffrentes: les Hongrois proprement dits, les Slaves et
les Valaques, auxquels se joignirent un certain nombre d'Allemands qui
migrrent dans ce pays  diffrentes poques, mais principalement
sous la domination autrichienne.

[Note 201: Le royaume de la Grande-Moravie ne comprenait pas seulement
la province qui porte actuellement le nom de Moravie, il s'tendait
aussi sur la plus grande partie de la Hongrie actuelle et sur quelques
autres contres adjacentes.]

 une poque recule, et peut-tre contemporaine de l'tablissement
de la Religion chrtienne, le latin fut adopt pour toutes les
transactions officielles de la Hongrie. C'tait une mesure trs sage,
en ce qu'elle tablissait un lien commun de communication entre les
lments htrognes de la population. Elle cartait la cause de
dissensions le plus active entre des nations d'une origine et d'un
langage entirement diffrents, et consacrait une sorte d'galit
entre le conqurant et le vaincu, en les plaant l'un et l'autre sur
un terrain neutre. L'histoire nous enseigne que chaque fois qu'une
nation en a conquis une autre, une lutte s'est organise entre les
deux races reprsentes pas leur langage, jusqu' ce que la
nationalit du vaincu succombt sous les efforts du conqurant, comme
cela eut lieu  l'gard des Slaves de la Baltique, ou jusqu' ce que
la nationalit des conqurants s'absorbt dans celle des vaincus qui
leur tait suprieurs en nombre, comme nous le voyons avec les Francs
dans la Gaule, les Danois en Normandie, et en quelque sorte avec les
Normands franais en Angleterre. Les annales de la Hongrie n'offrent
aucune lutte de ce genre; et bien que ce pays ait t en butte  la
conqute trangre et aux commotions intrieures; les partis qui le
dchirrent furent tous politiques ou religieux; mais nous ne voyons
aucune lutte s'lever entre les diffrentes races qui forment sa
population. La Hongrie offre un rare exemple dans l'histoire, d'un
tat compos des populations les plus htrognes et unies seulement
par le lien d'un mme langage, tranger  elles toutes, mais galement
adopt par elles, et qui, malgr cette diversit d'lments
constituants, soutint les plus terribles orages qui l'assaillirent 
l'extrieur et  l'intrieur. La Hongrie sut mme conserver sa
constitution libre sous une srie de monarques qui rgnrent d'une
manire absolue sur le reste de leurs tats. Ce fait, peut-tre sans
exemple dans l'histoire, doit tre entirement attribu, dans notre
opinion,  la circonstance qui avait enlev la cause la plus active de
dsunion entre les diverses races, et qui avait fait que les
Madgiares, les Slaves, les Valaques, pussent se considrer comme gaux
aux Hongrois et comme constituant politiquement une seule et mme
nation.

On aurait cru que l'exprience de leur propre histoire et engag les
hommes d'tat de la Hongrie  continuer une ligne de politique qui
avait suffi  leurs anctres pour conserver l'intgrit de leur pays
et de sa constitution, malgr les lments naturels de dissolution
qu'il renferme. Tel n'a pas t cependant le cas, et les Madgiares, ou
Hongrois proprement dits, ayant conu rcemment l'ide de remplacer
l'usage du latin par celui de leur idiome particulier (qui n'est pas
le langage de la grande majorit des habitants), des efforts pour
atteindre ce but se manifestrent pour la premire fois  la dite de
1830, et continurent pendant plusieurs dites successives, jusqu' ce
que celle de 1844 dcrtt la rsolution suivante, qui reut la
sanction impriale: La langue hongroise sera employe dans les
transactions officielles du pays; elle deviendra celle de
l'enseignement dans toutes les coles publiques. Les dites
dlibreront en hongrois. Les dputs des royaumes annexs (la
Croatie et la Slavonie) furent cependant autoriss, pour le cas o ils
ne comprendraient pas le hongrois,  donner leur vote en latin; mais
ce privilge ne devait avoir force de loi que pour les dites qui
auraient lieu dans les six annes suivantes. Les autorits des mmes
royaumes annexs devaient recevoir la correspondance de celles de
Hongrie en langue hongroise, mais on leur permettait d'adresser la
leur en latin aux autorits hongroises. Le hongrois devait tre
enseign dans toutes les coles des provinces ci-dessus mentionnes.

Ces dispositions, calcules pour dtruire la nationalit des
populations non madgiares, souleva une violente opposition parmi les
Slaves. Les provinces de Croatie et de Slavonie, qui ont l'avantage de
possder une dite provinciale, prirent de fortes rsolutions contre
l'introduction de la langue madgiare dans leurs provinces, et firent 
Vienne des reprsentations pressantes  cet effet, demandant mme une
administration spare. Elles finirent par dclarer leur ferme
rsolution de substituer au latin dans leurs provinces, non le
madgiar, mais leur propre langue slave. Les Slovaques, qui n'ont pas
les moyens lgaux des Croates pour s'opposer aux mesures prises contre
leur nationalit, essayrent de lutter pour sa conservation par des
efforts individuels. Le parti national, compos de presque toute la
jeune gnration de la classe instruite, essaya de rpandre, par tous
les moyens possibles, la culture de la langue et de la littrature
nationales, et de dfendre leur nationalit contre les envahissements
du madgiarisme. Le clerg catholique ou protestant multiplia ses
efforts en faveur de ce but patriotique. On peut remarquer aussi que
les Slovaques, qui ont adopt le pur bohmien pour leurs oeuvres
littraires, possdent une littrature de quelque importance. Deux des
crivains bohmiens les plus minents de nos jours, et que nous avons
dj mentionns comme les crateurs de l'ide du panslavisme, Kollar
et Szaffarik, appartiennent aux Slovaques. Il se fait aujourd'hui dans
la Croatie un mouvement littraire trs remarquable, que l'on doit
attribuer, en trs grande partie,  Ludevit Gay, qui a pos les
fondements de la littrature priodique, dont l'influence se fait dj
sentir d'une manire puissante sur les Slaves du sud de la Hongrie,
ainsi que sur ceux de la Dalmatie, et a dj fait revivre un vif
sentiment de nationalit parmi eux.

La dite de Croatie s'est dclare indpendante de la Hongrie, et des
collisions se sont manifestes entre ses habitants et d'autres Slaves
du sud de la Hongrie, d'une part, et les Madgiares et les populations
allemandes d'autre part. Si l'on ne parvient pas  arrter ce dbat
par des moyens de conciliation, on peut s'attendre aux consquences
les plus fatales pour la Hongrie. Un million environ de la population,
comprenant la frontire militaire qui s'tend le long des confins
turcs, se compose de Slaves. Ils sont dresss  la discipline et aux
habitudes guerrires. Un certain nombre d'entre eux prennent dj part
aux dbats si dplorablement soulevs, et, suivant toute apparence,
ils seront bientt suivis du reste de leurs frres et soutenus par une
grande partie des habitants de la Servie. Les Slaves de la Hongrie
septentrionale, qui n'ont pas, comme les Croates, de dite provinciale
pour reprsenter les intrts de leur nationalit, ne pouvaient pas
manifester leur opposition aux Madgiares de la mme manire que leurs
frres du Sud. Il est cependant plus que probable que, s'ils
n'obtiennent pas une garantie complte pour les droits de leur
nationalit, ils se spareront de la Hongrie, et que les Slovaques
s'uniront  la Bohme, avec laquelle ils ont dj un lien commun
d'origine et de langage. La dite hongroise a fait aujourd'hui la
concession trop tardive, en faveur des Slaves de la Croatie, de
laisser  cette province l'usage du langage national dans les
transactions publiques; mais ce droit ayant t arrach plutt
qu'accord, il est trs douteux que les Croates consentent  rester
unis  la Hongrie et  se joindre  ses dites o ils seraient obligs
de dlibrer en madgiar; il n'est pas non plus probable qu'ils
consentent  l'introduction de l'tude de cet idiome dans leurs
coles, car le temps pass  l'apprendre peut tre employ par les
lves  acqurir des connaissances beaucoup plus utiles. Ce que nous
avons dit des Croates s'applique galement  tous les Slaves de la
Hongrie. Nous craignons que ces circonstances ne conduisent fatalement
 une dissolution de la Hongrie comme tat, et ce sera un bien triste
vnement, car aucun ami de la libert ne peut retenir le juste tribut
d'loges qui est d aux Hongrois pour les efforts incessants qu'ils
ont faits depuis long-temps, afin de dvelopper leurs liberts
constitutionnelles et de les tendre  toutes les classes d'habitants.
Nous, en particulier, comme Polonais, nous ne pouvons que porter le
plus vif intrt  une nation qui a toujours manifest la plus vive
sympathie pour notre pays. Esprons donc que la catastrophe qui semble
menacer aujourd'hui la Hongrie sera dtourne de ce noble peuple,
malgr le sombre aspect de son horizon politique, qui prsage une
tempte de la plus terrible espce. (_Panslavisme et Germanisme_, p.
178, 188.)




Appendice C.


Une violente opposition  l'tablissement de l'tat confdr en
question se manifestera infailliblement de la part des Madgiares, en
ce qu'ils seront obligs de se soumettre  un grand sacrifice de
nationalit, en devenant, d'tat spar, la partie d'un autre tat, et
d'accepter ou plutt de subir l'galit avec les Slaves, sur lesquels
ils s'taient efforcs d'tablir leur domination, en leur imposant la
langue madgiare. Mais il ne sera pas possible de retenir plus
long-temps les Slaves de la Hongrie sous la domination de cet tat;
ceux du Sud ayant dj commenc  s'opposer  main arme  cet ordre
de choses, leur exemple sera trs probablement suivi par leurs frres
du Nord, les Slovaques,  la premire occasion favorable. Les
Madgiares sont trop faibles numriquement pour pouvoir maintenir une
existence politique indpendante au milieu des populations slaves qui
les entourent; ils n'auront, en consquence, d'autre ressource que de
s'unir  l'empire confdr, afin de continuer le dveloppement de
leur propre nationalit en devenant partie constitutive de cet tat.
(_Panslavisme et Germanisme_, p. 319 et 320.)




Appendice D.

(Voyez appendice B, page 440).




Appendice E.


Les rapides progrs du dveloppement intellectuel en Europe ont
exerc aussi leur influence sur les nations slaves; la littrature a
march graduellement, et toutes les branches des connaissances
humaines ont t cultives  leur tour par ces nations. Les principaux
sujets cependant qui ont captiv l'attention des savants slaves, sont
l'histoire et les antiquits de leurs pays respectifs, tudies
non-seulement dans leurs chroniques crites, mais encore dans leurs
chants populaires, dans les traditions et les superstitions; la
culture et les progrs de leurs langages nationaux ont galement fait
l'objet de leurs mditations et de leurs efforts. Il en rsulta la
conviction universelle que toutes les nations slaves sont
non-seulement autant de rejetons d'une mme tige et leurs idiomes
respectifs autant de dialectes d'une langue-mre, mais encore qu'il
existe une affinit vidente entre les principaux traits de leur
nature morale et physique. Bref, tous les Slaves, malgr les
modifications diverses rsultant de l'influence du climat, de la
religion et de la forme du gouvernement, appartiennent par leur
essence  une seule et mme nation. Cette conviction rpandit parmi
tous les hommes de la mme race un grand amour de nationalit, et les
savants qui avaient veill ce sentiment le propagrent par leurs
crits parmi tous leurs compatriotes. La pense d'tendre leur
activit intellectuelle sur la race trs nombreuse d'Europe, au lieu
de la limiter  la sphre comparativement troite de leur propre
nation, parut des plus attrayantes aux crivains slaves, dont les
ouvrages n'avaient eu qu'un cercle trs restreint de lecteurs,  cause
du petit nombre d'habitants parlant le langage dans lequel leurs
ouvrages sont crits. C'est surtout ce qui arrive avec la Bohme; car,
bien que ce pays possde aujourd'hui une littrature importante et
compte plusieurs auteurs du premier mrite, son public de lecteurs est
trs limit. La population parlant le bohmien s'lve, y compris les
Slovaques de Hongrie,  plus de sept millions d'individus[202]; mais
comme presque toutes les classes instruites, surtout en Bohme, savent
l'allemand, la littrature nationale de ce pays a souvent  soutenir
une concurrence redoutable avec les productions d'Allemagne, et, en
consquence, les ouvrages les plus importants publis en bohmien
doivent, en gnral, leur appui bien plus au patriotisme clair de
quelques individus qu' l'tendue de leur circulation. La littrature,
de nos jours, ne peut cependant atteindre un haut degr de prosprit
sans avoir un vaste champ ouvert  la renomme de ses crivains et au
bnfice de ses diteurs, qui doivent pouvoir rcompenser le travail
littraire de manire  ce que les hommes de talent soient engags 
se dvouer  la pnible carrire d'auteur. Les lettrs bohmiens
arrivrent en consquence  cette conclusion, que le moyen le plus sr
d'atteindre ce but serait d'tendre l'activit intellectuelle de
chaque nation slave  la race tout entire, au lieu de la limiter,
comme on avait fait jusqu'ici,  telle ou telle branche. Kollar,
ecclsiastique protestant de la congrgation slave de Pesth, en
Hongrie, et qui s'y tait acquis une rputation mrite par ses
productions littraires, fut le premier qui mit en avant cette grande
ide d'une manire saisissable, au moyen de plusieurs crits, mais
surtout par la dissertation qu'il publia en allemand, en 1828, sous le
titre de: _Wechselseitigkeit_, ou Rciprocit. Il adopta la langue
allemande pour cette publication, afin de lui prparer un accs plus
facile dans toutes les contres slaves, auprs des classes les plus
instruites, qui comprennent gnralement cette langue. Il proposa,
dans cet ouvrage, une rciprocit littraire entre toutes les nations
slaves, c'est--dire que tout Slave instruit serait dsormais vers
dans les langages et dans la littrature des principales branches de
la tige commune, et que tous les lettrs slaves possderaient une
connaissance approfondie de tous les dialectes de leur race. Il prouva
en mme temps que les divers dialectes slaves ne diffrent pas plus
entre eux que les quatre principaux dialectes de l'ancienne Grce
(l'Attique, l'Ionien, le Dorique et l'olien), et que les auteurs qui
crivirent dans ces quatre dialectes furent galement considrs comme
Grecs, malgr cette diffrence, et que leurs productions furent
revendiques comme la proprit commune et la gloire de toute la
Grce, et non comme appartenant exclusivement  la population dans le
dialecte de laquelle elles avaient t publies. Si cette division de
langage en plusieurs dialectes n'a pas empch les Grecs de crer la
plus brillante littrature du monde, pourquoi la mme cause
agirait-elle comme une entrave sur celle des peuples d'origine slave?
Les avantages que toutes ces nations pourraient recueillir d'une
rciprocit de ce genre sont certainement trs grands, car elle
donnerait un essor considrable  la littrature de toutes les
branches slaves, et en mme temps une valeur intrinsque plus grande 
leurs productions, en ouvrant aux auteurs un champ plus vaste  leur
renomme et plus de chance d'tre rmunrs de leurs travaux.

[Note 202: Voyez l'appendice A.]

Vers l'poque o Kollar mit l'ide d'une alliance littraire entre
tous les Slaves, un autre crivain bohmien, qui s'est acquis depuis
une rputation europenne par ses recherches sur l'ancienne histoire
slave, Szaffarik, publia une esquisse de tous les dialectes et de la
littrature de ces peuples. Cet ouvrage, publi aussi en allemand,
vint puissamment en aide aux projets de Kollar, en faisant comprendre
aux Slaves,  la fois joyeux et tonns, toute leur importance comme
race. Ce fait, port  la connaissance des autres nations par ce mme
ouvrage, ne saurait plus tre mis en question.

La proposition de Kollar, appuye par les crits de Szaffarik,
rencontra un cho tout naturel parmi les hommes de lettres de toutes
les nations slaves. C'tait une semence qui tombait dans une terre
prpare pour la recevoir par l'tude spciale dont nous avons
parl.--L'tude des divers langages et de la littrature slaves
devient de plus en plus gnrale parmi ces nations, et dj
aujourd'hui il est peu d'crivains de quelque mrite, appartenant 
cette race, qui ne soit pas vers dans les dialectes et dans les
lettres cultives par toutes ses branches.

C'est l'origine de ce qu'on appelle le Panslavisme, qui n'tait,  sa
source, qu'une alliance littraire entre les nations slaves; mais
tait-il possible que ce mouvement, purement intellectuel dans son
principe, ne prt pas une direction politique! et n'tait-il pas
naturel que les diverses nations de la mme race, runissant leurs
efforts spars pour relever leur condition littraire, arrivassent,
par une succession naturelle de raisonnements,  l'ide et au dsir
d'acqurir une importance politique, en runissant toutes les branches
de leur tronc en un puissant empire ou confdration, qui leur assurt
une prpondrance dcisive sur les affaires de l'Europe! Il n'y a donc
pas lieu de s'tonner que ce rsultat naturel de circonstances que
nous avons dcrites, commence dj  se manifester avec une nergie
croissante, en veillant, d'une part, les plus brillantes esprances
et la perspective la plus blouissante dans l'esprit de plus d'un
Slave, et en suggrant, d'un autre ct, dans une proportion
correspondante, les craintes et les apprhensions les plus fortes
parmi un grand nombre d'Allemands, dont le pays, par sa position
gographique, doit tre ncessairement le premier  prouver les
effets d'une telle combinaison. (_Panslavisme et Germanisme_, p.
109, 112.)




Appendice F.


L'Allemagne subit en ce moment une crise importante. La rsolution de
la dite de Francfort, d'abolir la souverainet des trente-huit tats
indpendants qui ont compos la Confdration germanique, afin
d'tablir un seul empire allemand, est, en effet, une entreprise
hardie. Il est cependant beaucoup plus facile de prendre une
rsolution de ce genre que de la mettre  excution, car il n'est pas
ais d'admettre que tous ces tats, surtout les plus grands, rsignent
volontairement leur existence indpendante pour se fondre dans un seul
tat o beaucoup d'intrts locaux ou individuels disparatraient
devant l'intrt gnral. Les intrts commerciaux de l'Allemagne
septentrionale, qui ont empch sa jonction au Zollverein, devraient
tre sacrifis  ceux des contres manufacturires du Sud. Vienne,
Berlin, et d'autres capitales, tombent au rang de villes principales,
et un grand nombre d'individus qui remplissent aujourd'hui des
fonctions plus ou moins hautes dans les ministres, dans les
ambassades trangres, etc., des diffrents tats, se trouveraient
sans emplois. Les monarques eux-mmes deviennent tout au plus des
gouverneurs hrditaires de leurs tats respectifs, et c'est  peine
s'ils peuvent raisonnablement esprer de conserver long-temps cette
position subordonne, leur emploi devant tre reconnu bientt
tout--fait inutile et remplac par des magistratures beaucoup moins
onreuses. L'unit allemande, dcrte  Francfort, rencontrera donc
l'opposition la plus srieuse de la part de tous ces intrts
militants. Le Hanovre s'est dj dclar contre cette dcision; la
Prusse ne semble pas le moins du monde dispose  rsigner
l'importante position que ses monarques et ses hommes d'tat ont si
long-temps et si heureusement travaill  lui conqurir. Il est plus
que probable que le parlement autrichien, assembl en ce moment 
Vienne, ne se soumettra pas  celui de Francfort. (_Panslavisme et
Germanisme_, p. 331 et 332.)

       *       *       *       *       *

_N. B._--Toutes ces observations furent imprimes en mai et juin 1848,
 l'poque o les Hongrois taient, en apparence, dans les meilleurs
termes avec le cabinet autrichien, et la dite de Francfort au znith
de sa gloire.




Appendice G.

LES SLAVES EN MORE.


Un fait singulier a t tabli par l'crivain allemand bien connu, M.
Fallmerayer, dans son _Histoire de la More au moyen-ge_, c'est que
cette partie de la Grce a t en la possession des Slaves du VIe au
IXe sicle; ce qui explique les noms slaves donns  beaucoup de
villes encore existantes de cette province et celui mme de More. Une
version commune veut qu'on l'ait appele ainsi du nombre de ses
mriers (bien qu'elle n'et rien de plus remarquable, sous ce rapport,
que beaucoup d'autres parties de l'empire byzantin); mais il est bien
plus raisonnable de faire driver le nom de cette pninsule de _More_,
en slave la Mer, d'autant mieux que les crivains byzantins ne s'en
servirent jamais et conservrent toujours celui de Ploponse, par la
raison toute vraisemblable que c'tait un mot d'origine barbare,
qu'ils n'eussent pas rejet s'il avait eu sa racine dans le grec.

On sait que les Slaves, qui avaient commenc  faire de trs
frquentes incursions dans l'empire grec, sous Justinien Ier, furent
conquis, pendant la seconde partie du VIe sicle, par la nation
asiatique des Avars, que la cour de Byzance avait excits  attaquer
les Slaves. Cependant, les Avars devinrent des ennemis plus
redoutables pour l'empire grec que les Slaves ne l'avaient t, et ces
derniers, marchant ds lors sous la bannire de leurs vainqueurs et
comme leur avant-garde, pntrrent jusqu'aux murs de Constantinople.
Tout le Ploponse fut ravag par les Slaves,  l'exception de
l'Acrocorinthe, avec ses deux ports de mer (Cenchrea et Lecheum),
Patras, Modon, Coron, Arges, avec la campagne voisine d'Anapli, dans
le district actuel de Praslo, Vitylos, sur le versant occidental du
Taygte, et les hauteurs de la province de Mana. Le reste du
Ploponse fut rduit en un dsert aride, et les habitants qui
chapprent  la mort et  la captivit s'enfuirent, ou dans les
places fortes que nous venons d'indiquer ou dans les les de
l'Archipel.

Les Slaves ayant ainsi conquis la More, y fondrent un tablissement
permanent. C'est un fait dont on peut aisment s'assurer par une tude
attentive des auteurs byzantins. Cedrnus, Thophane et le patriarche
Nicphore, qui crivirent au VIIIe sicle, appellent le pays situ
entre le Danube et les montagnes d'Arcadie et de Messnie,
_Sclabinia_, c'est--dire le pays des Slaves ou Esclavons; Constantin
Porphyrogente dit que tout le Ploponse, au temps de Constantin
Copronyme (741-75), se fondit dans l'lment slave et barbare.

La domination des Avars, qui avaient presque ruin l'empire grec, se
vit branle  sa base par la rvolte des Slaves de l'Ouest, sous le
rgne de l'empereur Hraclius (610-41); la nation slave des Serbes et
des Chrobates (Serviens et Croates) ayant t appele par cet empereur
 les chasser des provinces mridionales du Danube, cette circonstance
laissa les Slaves en paisible possession du Ploponse et des autres
terres qu'ils avaient enleves aux Avars. Suivant la pente naturelle
de leurs dispositions au calme, ils adoptrent, comme ils l'avaient
fait dans d'autres contres, les occupations tranquilles de
l'agriculture et de l'industrie, et ils perdirent bientt toute trace
de cette humeur guerrire qui semblait les caractriser au temps de
leur invasion dans l'empire grec. Cette transformation fournit aux
monarques byzantins les moyens de les attaquer avec succs; Constant
II (642-68) porta la guerre dans le pays des Slaves, afin d'ouvrir une
communication entre la capitale, d'une part, et Philippi et
Thessalonique de l'autre. Justinien II (685-95 et 705-10) dirigea
aussi une expdition victorieuse contre les Slaves, et fit un grand
nombre de prisonniers qu'il transplanta dans l'Asie-Mineure. L'empire
grec ayant repris une nergie momentane sous la dynastie isaurienne,
Constantin Copronyme poussa ses conqutes sur le territoire des Slaves
jusqu' Bre, au-dessus de Thessalonique, ainsi qu'on n'en saurait
douter en examinant la dlimitation des frontires de l'empire faite
par les ordres de l'impratrice Irne, en 793. Les Slaves du
Ploponse furent conquis, sous le rgne de l'empereur Michel III, 
l'exception des _Milingi_ et des _Eserit_ qui habitaient Lacdmone
et Elis, ainsi que le rapporte Constantin Porphyrogente[203].

[Note 203: _De administrando imperio_, part. ij, chap. LVJ.]

L'empereur Basile Ier ou le Macdonien, acheva de les soumettre;
vinrent ensuite la Religion chrtienne et la civilisation grecque, qui
effaa leur individualit, perdue au milieu des Hellnes, de mme que
l'lment allemand absorba celle de leurs frres des rivages de la
Baltique.

Les traces de l'occupation de la More par les Slaves se retrouvent
encore dans ce pays. Plusieurs localits dcrites par Pausanias et
mme par Procope, ont disparu et ont t remplaces par d'autres
portant des noms slaves, tels que Goritz, Slavitza, Veligosti, etc.,
etc. Il est presque inutile d'ajouter que les habitants, dont le
langage avait donn des noms  ces localits, sont ncessairement
rests un temps considrable dans les lieux qui continuent de porter
ces noms, aprs que les individus eux-mmes ont disparu comme nation
des pays o se trouvent situes les villes nommes par eux.

Il parat que la population actuelle de la More a, pour le moins,
autant de sang slave que de sang grec dans les veines. Le caractre
des habitants de la More a cependant, selon un voyageur moderne[204],
plus de ressemblance avec celui des anciens Grecs qu'avec les Slaves
ou tout autre peuple. Il en est de mme de leurs costumes, des moeurs
de leurs diffrentes communauts et de leurs sentiments. Et, bien
qu'ils aient hrit peu des nobles qualits de leurs anctres, ils
possdent leur finesse et leur esprit de ruse, et, comme les anciens
Grecs, ils sont galement _dolis instructi et arte Pelasg_. Cette
rflexion n'est certainement pas applicable aux Slaves.

[Note 204: Sir Gardner Wilkinson, dans son ouvrage sur la Dalmatie et
Montenegro, vol. II, p. 453.]


FIN.




TABLE DES MATIRES.


CHAPITRE PREMIER.

LES SLAVES.

                                                                Pages.

    Origine du nom des Slaves. -- Hrodote en parle. -- Tacite,
    Pline et Ptolme en font mention. -- Ils s'tendent au Sud
    et  l'Ouest. -- Leur caractre et leurs moeurs. -- Conqute
    et extermination des peuples situs entre l'Elbe et la
    Baltique. -- Quelques mots sur les Wendes de la Lusace. --
    Oppression des Slaves par les Germains, et leur rsistance au
    Christianisme. -- Renaissance de l'animosit nationale entre
    les Allemands et les Slaves  notre poque. -- Religion des
    anciens Slaves. -- Hospitalit, caractre doux et pacifique,
    probit des Slaves idoltres atteste par les missionnaires
    chrtiens. -- Anecdote qui rappelle les peuples hyperborens.
    -- Leur bravoure et leur habilet militaire. -- Leur courage
     supporter les fatigues et les tourments. -- Progrs rapide
    du Christianisme parmi eux, ds qu'il est prch dans leur
    langue. -- Royaume de la Grande-Moravie. -- Traduction des
    critures en slavon, et introduction de la langue nationale
    dans le culte religieux par Cyrille et Mthodius. --
    Perscution de ce culte par l'glise catholique romaine. --
    Les rois de France prtaient leur serment de couronnement sur
    un exemplaire des vangiles slaves.                              1


CHAPITRE II.

BOHME.

    Origine de ce nom, et premiers temps historiques. --
    Conversion au Christianisme. -- Vaudois rfugis dans ce
    pays. -- Rgne de l'empereur Charles VI. -- Jean Huss. -- Son
    caractre. -- Il se met  la tte du parti national 
    l'Universit de Prague. -- Son triomphe sur le parti
    allemand. -- Consquences. -- Influence des doctrines de
    Wicleff sur Jean Huss. -- L'archevque de Prague fait brler
    les ouvrages de Wicleff et excommunie Jean Huss. -- Le pape
    cite Jean Huss devant son tribunal,  Rome. -- Jean Huss
    commence  prcher contre les indulgences du pape et est
    excommuni par le lgat du Saint-Pre. -- Concile de
    Constance. -- Arrive de Jean Huss  Constance. -- Son
    emprisonnement. -- L'empereur s'oppose d'abord  la violation
    du sauf-conduit qu'il a donn, mais les pres du concile lui
    persuadent d'abandonner Jean Huss. -- Procs et dfense de ce
    dernier. -- Sa condamnation. -- Son supplice. -- Procs et
    supplice de Jrme de Prague.                                   34


CHAPITRE III.

BOHME. (Suite).

    Effet que produit la mort de Jean Huss en Bohme. -- Ziska.
    -- Supplice de quelques Hussites ordonn par le lgat du
    pape. -- Premire lutte entre les Catholiques romains et les
    Hussites. -- Proclamation de Ziska et soulvement  Prague.
    -- Destruction de quelques glises et couvents par les
    Hussites. -- Invasion et dfaite de l'empereur Sigismond. --
    Ngociations politiques. -- L'anglais Pierre Payne. --
    Ambassade  la Pologne. -- Arrive de forces polonaises au
    secours des Hussites. -- Mort de Ziska. -- Son caractre.       80


CHAPITRE IV.

BOHME. (Suite.)

    Procope le Grand. -- Bataille d'Aussig. -- Ambassade en
    Pologne. -- Croisade contre les Hussites, conduite par Henry
    Beaufort, vque de Winchester. -- Elle choue. -- Tentative
    infructueuse de rtablir la paix avec l'empereur Sigismond.
    -- Les Hussites ravagent l'Allemagne. -- Nouvelle croisade
    contre les Hussites, commande par le cardinal Csarini, et
    son issue malheureuse. -- Observations gnrales sur les
    succs prodigieux des Hussites. -- Ngociations du concile de
    Ble avec les Hussites. -- _Compactata_ ou concessions faites
    par le concile aux Hussites. -- Les Taborites vont au secours
    du roi de Pologne. -- Leurs prparatifs. -- Divisions parmi
    les Hussites  la suite des _compactata_. -- Mort de Procope
    et dfaite des Taborites. -- Observations gnrales sur la
    guerre des Hussites. -- Leur nergie morale et physique. --
    On les accuse  tort de cruauts. -- Exemple du prince Noir
    de Galles. -- Rtablissement de Sigismond. -- Les Taborites
    changent leur nom pour celui de Frres Bohmiens. --
    Remarques sur les Moraves, leurs descendants. -- Luttes entre
    les Catholiques romains et les Hussites soutenus par les
    Polonais. -- George Podiebrad. -- Ses grandes qualits. --
    Hostilit de Rome contre lui. -- Les Polonais le soutiennent.
    -- Rgne de la dynastie polonaise en Bohme.                   104


CHAPITRE V.

BOHME. (Suite.)

    Avnement de Ferdinand d'Autriche et perscution des
    Protestants. -- Progrs du Protestantisme sous Maximilien et
    Rodolphe. -- Querelles entre les Protestants et les
    Catholiques sous le rgne de Mathias. -- Dfenestration de
    Prague. -- Ferdinand II: sa fermet de caractre et son
    dvouement  l'glise catholique. -- Il est dpos; lection
    de Frdric, palatin du Rhin. -- Zle des Catholiques dans
    l'intrt de leur cause. -- lizabeth d'Angleterre et Henry
    IV de France. -- Conduite dloyale des Protestants allemands.
    -- Dfaite des Bohmiens: consquences de cette dfaite. --
    Guerre de Trente ans; les Protestants de Bohme sont
    abandonns par ceux d'Allemagne. -- Triste situation de la
    nationalit slave de Bohme. -- Rsurrection de la langue
    nationale, de la littrature et de l'esprit public en Bohme.
    -- Condition actuelle et avenir de ce pays.                    141


CHAPITRE VI.

POLOGNE.

    Caractre gnral de l'histoire religieuse de la Pologne. --
    Introduction du Christianisme. -- Influence du clerg
    germanique. -- Existence des glises nationales. -- Influence
    du Hussitisme. -- Hymne polonais en l'honneur de Wiclef. --
    Influence de l'Universit de Cracovie sur les progrs de
    l'intelligence nationale. -- Projet de rforme ecclsiastique
    prsent  la Dite de 1459. -- Doctrines protestantes en
    Pologne avant Luther. -- Progrs du Luthranisme en Pologne.
    -- Affaire de Dantzick. -- Caractre de Sigismond. --
    Situation politique du pays. -- Socit secrte  Cracovie
    pour la discussion des questions religieuses. -- Arrive des
    Frres Bohmes et diffusion de leurs doctrines. -- meute
    souleve par les tudiants de l'Universit de Cracovie; leur
    dpart pour les Universits trangres; consquences de cet
    vnement. -- Premier mouvement contre Rome. -- Synode
    catholique romain de 1551 et ses rsolutions violentes contre
    les Protestants. -- Irritation produite par ses rsolutions
    et abolition de l'autorit ecclsiastique sur les hrtiques.
    -- Orchovius, ses disputes et sa rconciliation avec Rome;
    influence de ses crits. -- Dispositions du roi
    Sigismond-Auguste en faveur d'une rforme de l'glise.         161


CHAPITRE VII.

POLOGNE. (Suite.)

    Jean A. Laski ou Lasco; sa famille, ses travaux vangliques
    en Allemagne, en Angleterre et en Pologne. -- Arrive du
    nonce Lippomani, et ses intrigues. -- Synode catholique de
    Lowicz et meurtre juridique d'une jeune fille et de plusieurs
    Juifs, meurtre commis par ce synode  l'instigation de
    Lippomani. -- Le prince Radziwill le Noir; services qu'il a
    rendus  la cause de la Rforme.                               186


CHAPITRE VIII.

POLOGNE. (Suite).

    Demandes adresses au pape par le roi de Pologne. -- Projet
    de synode national combattu par les intrigues du cardinal
    Commendoni. -- Efforts des Protestants polonais pour oprer
    l'Union des Confessions Bohmienne, Genevoise et Luthrienne.
    -- _Consensus_ de Sandomir. -- Dplorables consquences de la
    haine des Luthriens contre les autres Confessions
    protestantes. -- Origine et progrs des Anti-trinitaires ou
    Sociniens. -- Situation prospre du Protestantisme et son
    influence sur le pays. -- Le cardinal Hosius. -- Introduction
    des Jsuites.                                                  201


CHAPITRE IX.

POLOGNE. (Suite.)

    Situation de la Pologne  la mon de Sigismond-Auguste. -- Les
    intrigues du cardinal Commendoni et l'hostilit des
    Luthriens contre la Confession de Genve, empchent la
    nomination d'un candidat protestant au trne de Pologne. --
    Projet, suggr par Coligny, de donner la couronne  un
    prince franais. -- Parfaite galit de droits accorde par
    la confdration de 1573  toutes les sectes chrtiennes. --
    Patriotisme dploy  cette occasion par Franois Krasinski,
    vque de Cracovie. -- Effet produit en Pologne par le
    massacre de la Saint-Barthlemy. -- Aspect de la Dite
    lectorale, dcrit par un Franais. -- lection de Henri de
    Valois et concessions obtenues par les Protestants polonais
    en faveur de leurs coreligionnaires de France. -- Arrive 
    Paris de l'ambassade polonaise, et son influence sur le sort
    des Protestants franais. -- Tentatives faites dans le but
    d'empcher le nouveau roi de confirmer, dans son serment, les
    droits des Protestants. -- Henri est forc, par ces derniers,
    de confirmer leurs droits lors de son couronnement. -- Fuite
    de Henri et lection de tienne Batory. -- Conversion
    soudaine de ce prince  l'glise de Rome, sous l'influence de
    l'vque Solikowski. -- Les Jsuites se concilient ses
    faveurs en affectant de protger les lettres et les sciences.  227


CHAPITRE X.

POLOGNE. (Suite.)

    lection de Sigismond III. -- Son caractre. -- Sa soumission
    complte aux Jsuites; efforts de ces derniers pour dtruire
    le Protestantisme en Pologne. -- Expos des manoeuvres des
    Jsuites et leur succs. -- Histoire de l'glise d'Orient en
    Pologne. -- Histoire de la Lithuanie. -- Rle de l'glise
    d'Orient dans ce pays; dualisme religieux des princes
    lithuaniens. -- Union avec la Pologne. -- Les Jsuites
    entreprennent de soumettre l'glise de Pologne  la
    suprmatie de Rome. -- Instructions donnes par eux 
    l'archevque de Kioff, pour prparer en secret l'union de son
    glise avec Rome tout en paraissant s'y opposer. -- L'union
    est conclue  Brestz; ses dplorables effets pour la Pologne.
    -- Lettre du prince Sapiha.                                   243


CHAPITRE XI.

POLOGNE. (Suite.)

    Succs dplorable des efforts de Sigismond pour renverser la
    cause du Protestantisme en Pologne. -- Consquences funestes
    de sa politique, malgr les services rendus au pays par
    d'illustres patriotes. -- Potoki. -- Zamoyski le Grand. --
    Christophe Radziwill. -- Fcheux effet de l'administration de
    Sigismond sur les relations extrieures de la Pologne. --
    Rgne de Vladislav IV et impuissance de ses efforts pour
    dtruire l'influence des Jsuites.                             266


CHAPITRE XII.

POLOGNE (Suite.)

    Rgne de Jean-Casimir. -- Rvolte des Cosaques. -- Le
    bigotisme des vques catholiques s'oppose  toute
    rconciliation avec eux. -- Invasion et expulsion des
    Sociniens. -- Rgne de Jean Sobieski. -- Pillage et
    destruction du temple protestant de Vilna,  l'instigation
    des Jsuites. -- Meurtre juridique de Lyszczynski. --
    lection et rgne d'Auguste II. -- Premire disposition
    lgale contre la libert religieuse des Protestants, obtenue
    par surprise sous l'influence de la Russie. -- Protestation
    des patriotes catholiques contre cette mesure. -- Nobles
    efforts de Leduchowski pour dfendre les droits de ses
    concitoyens protestants, menacs par les intrigues de
    l'vque Szaniawski. -- Meurtre juridique de Thorn. --
    Rflexions sur cet vnement. -- Lettre pastorale de l'vque
    Szaniawski aux Protestants. -- Les reprsentations des
    puissances trangres, en faveur des Protestants polonais, ne
    servent qu' rendre la perscution plus violente contre eux.
    -- Ils sont privs des droits politiques. -- Situation
    malheureuse des Protestants polonais sous le rgne d'Auguste
    III. -- Gnreuse conduite du cardinal Lipski.                 281


CHAPITRE XIII.

POLOGNE. (Suite.)

    tat dplorable de la Pologne sous la dynastie saxonne. --
    Asservissement de la cour saxonne aux intrts de la Russie.
    -- Efforts des princes Czartoryski et d'autres patriotes pour
    relever leur pays. -- Rtablissement des Anti-Papistes ou
    Dissidents dans leurs anciens droits par l'influence
    trangre. -- Rflexions  ce sujet -- Remarques gnrales
    sur les causes de la chute du Protestantisme en Pologne. --
    Comparaison avec l'Angleterre. -- Condition actuelle des
    Protestants polonais. -- Services rendus par le prince Adam
    Czartoryski  la cause de l'ducation publique, dans les
    provinces polonaises de la Russie. -- Triste destine de
    l'cole protestante de Kiydany. -- Esquisse biographique de
    Jean Cassius, ministre protestant dans la Pologne prussienne.
    -- De la haute cole de Lissa, et du prince Antoine
    Sulkowski.                                                     309


CHAPITRE XIV.

RUSSIE.

    Origine du nom de Russie. -- Novogorod et Kioff. -- Premire
    expdition russe contre Constantinople. -- Expditions
    ritres contre l'Empire grec. -- Relations commerciales
    entre les deux pays. -- Introduction du Christianisme en
    Russie et influence de la civilisation byzantine sur cet
    empire naissant. -- Expdition des Russes chrtiens contre
    Constantinople, et prdiction concernant la conqute de cette
    ville par leurs armes. -- Division de la Russie en plusieurs
    principauts. -- Conqute de ce pays par les Mogols. --
    Origine et progrs de Moscou. -- Esquisse historique de
    l'glise russe depuis sa fondation jusqu' nos jours; son
    organisation actuelle. -- Union force avec l'glise de
    Russie de l'glise grecque, dj unie  Rome. -- Description
    des sectes russes ou les Raskolniky. -- Les Strigolniky. --
    Les Judastes. -- Effets de la rforme du XVIe sicle sur la
    Russie. -- Rectification des livres sacrs et schisme qui en
    est la suite. -- Terribles actes de superstition. -- Les
    Starovrtzy ou sectateurs de l'ancienne foi. -- Superstitions
    payennes. -- Les Eunuques. -- Les Flagellants. -- Les
    Malakanes ou Protestants. -- Les Doukhobortzi ou Gnostiques.
    -- Superstitions horribles dans lesquelles ils tombent. --
    Proclamation du comte Woronzoff  ce sujet.                    344


CHAPITRE XV.

RUSSIE. (Suite.)

    Description des Martinistes, ou la Franc-Maonnerie
    religieuse. -- Utilit de leurs travaux. -- Leur perscution
    par l'impratrice Catherine. -- Ils reprennent leurs travaux
    sous l'empereur Alexandre. -- Ils font fleurir les socits
    bibliques, etc. -- Remarques gnrales sur les Russes. --
    Constitution donne  Moscou par les Polonais. -- Situation
    religieuse des Slaves de l'Empire ottoman. -- Observations
    gnrales sur la condition actuelle des nations slaves. -- Ce
    que l'Europe peut esprer ou craindre d'elles. -- Causes qui
    s'opposent aujourd'hui aux progrs du Protestantisme parmi
    les Polonais. -- Moyens de propager la religion de l'vangile
    chez les Slaves. -- Perspective heureuse pour elle en Bohme.
    -- Succs des efforts du rvrend F.-W. Kossuth  Prague. --
    Raisons pour que les Protestants anglais et amricains
    prtent quelque attention,  la situation religieuse des
    Slaves. -- Alliance entre Rome et la Russie. -- Influence du
    despotisme et des institutions librales sur le Catholicisme
    et le Protestantisme. -- Causes de la recrudescence actuelle
    du Catholicisme. -- Quel contrepoids l'on pourrait y opposer.
    -- Importance d'une alliance entre les Protestants anglais et
    slaves.                                                        392


    APPENDICE.                                                     439






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Nations Slaves, by Valrian Krasinski

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