Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0064, 18 Mai 1844, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0064, 18 Mai 1844

Author: Various

Release Date: August 16, 2014 [EBook #46598]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 18 MAI 1844 ***




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L'ILLUSTRATION,

JOURNAL UNIVERSEL.

[Illustration.]

        N 64. Vol. III--SAMEDI 18 MAI 1844.
        Bureaux, Rue de Seine 33.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 f.--6 mois. 16 f.--Un an, 30 f.
        Prix chaque N 75 c.--La collection mensuelle br., 2 f. 75 c.

        Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 f.--6 mois. 17 f.--Un an, 32 f.
        Pour l'tranger,    -    10       -    20      -    40



SOMMAIRE.

Histoire de la Semaine. _Le roi de Bavire haranguant le peuple  la
fentre de son palais; Incendie de la tour de Laon_.--L'Allemagne, la
contrefaon et l'histoire du Consulat et de l'Empire, de M.
Thiers.--Courrier de Paris. _Arnal rle de Juvnal, dans le Carlin de la
Marquise_.--Exposition des Produits de l'industrie. (Troisime article.)
Mtaux et Machines. _Moulin  bras adopte pour l'arme d'Afrique; Coupe
du Moulin  bras; Machine  sculpter; Grue balance; Vue gnrale de la
Salle des Machines; Pompe d'puisement Letestu; Pompe foulante et
aspirante de Letestu._--Le Maroc. _Carte du Maroc; Vue gnrale de
Ttouan; une Rue de Tanger; une noce et un Enterrement, six
costumes._--Le Dernier des commis Voyageurs, roman par M. XXX. Chapitre
VIII. Rcit: les Amours de Potard. Chronique musicale. _Portraits de MM.
Prudent, Berlioz, Liszt, Doehler et Habeneck_.--Publications Illustres.
Les cent Proverbes. _Six Gravures par Grandville_.--Bulletin
bibliographique.--Modes. _Gravure._--Amusement des sciences.
_Gravure._--Rbus.



HISTOIRE DE LA SEMAINE

Cette semaine encore les dbats de nos Chambres, les nouvelles de la
politique intrieure ne sauraient prtendre, par leur intrt,  occuper
d'abord l'attention de nos lecteurs. Le rcit de dsastres nouveaux et
d'vnements extrieurs la rclame avant tout.

[Illustration: Incendie de la flche de la cathdrale de Laon]

Les incendies se sont encore multiplis. Le 7 de ce mois, de sombres
nuages s'tant amoncels sur la montagne qui couronne la ville de Laon,
un orage violent clata vers trois heures de l'aprs-midi. Plusieurs
coups de tonnerre, retentissant avec un grand clat, firent craindre que
la foudre ne ft tombe sur quelque point de la ville. Le calme, en
reparaissant assez promptement, avait entirement dissip ces craintes,
lorsqu' quatre heures, le bruit du tocsin partant de l'glise
Notre-Dame, et les cris: Au feu! le feu est dans la cathdrale!
remplirent les rues d'habitants. L'alarme n'avait pas t donne sans
cause. La tour du clotre, cette construction si svelte, si arienne,
qui compte de la base  la plate-forme suprieure quatre-vingts et
quelques mtres, est encore exhausse d'un clocher en flche de dix
mtres environ. Le clocher, de forme hexagone, et qui est termin par un
globe sur lequel se tenait debout un ange aux ailes dployes et portant
une croix, prsente, dans sa partie infrieure, un campanule dans lequel
sont placs la cloche et les timbres de l'horloge. L'ange, haut de trois
 quatre pieds, tait en plomb, et pesait une centaine de livres; le
globe sur lequel il tait debout tait en cuivre; les six cts formant
la flche taient recouverts de feuilles de plomb. C'est  quelques
mtres au-dessous du globe, dans la partie trs-amincie de la flche,
que la foudre a pntr en pratiquant un trou. C'est de l que, du sol
de la rue, ou voyait s'chapper une lgre fume, devenant incessamment
plus intense et annonant l'existence du foyer qu'activait l'air qui
pntrait dans le clocher. Comment combattre un incendie qui s'tait
manifest sur un point qu'on devait croire hors de la porte de tout
effort humain? Mais les pompiers de la ville et des artilleurs du 5e
rgiment, dont plusieurs batteries sont en garnison  Laon, ne se
laissent pas dcourager. L'eau parvient au sommet de la tour, et, 
l'aide de tuyaux de pompes, est lance sur les parties de la flche d'o
sortent la fume et bientt les flammes. Elles sont concentres l; mais
elles semblent y devenir plus actives. On s'attend  un croulement, on
n'ose calculer ni son tendue, ni les ravages qu'il peut faire. La
partie suprieure de la flche s'incline, un craquement se fait
entendre, et tient dans une sorte de stupfaction toute la population
qui, des diffrents points de la ville, a les regards attachs sur un
spectacle bien fait pour causer l'anxit, puisqu'il peut tre suivi de
la ruine de l'un des plus beaux monuments de l'art chrtien. La chute,
cause de tant d'effroi, a eu lieu, et n'a heureusement amen aucun des
graves accidents que l'on redoutait. L'ange seul a t fort mutil.--En
Angleterre, la salle de spectacle Manchester a t dtruite par un
incendie. Ce dsastre n'a pas fait de victimes. L'difice tait assur;
il n'avait rien de monumental.

[Illustration: Place du palais et du thtre,  Munich.--Le roi
haranguant le peuple.]

L'meute, dont nous avons fait connatre la cause dans notre dernier
numro, a grond pendant trois jours  Munich. Les correspondances et
les journaux ne sont pas d'accord sur les moyens rpressifs qui ont t
employs. Plusieurs nient l'intervention du canon, mais tous s'accordent
 reprsenter l'attaque populaire comme fort vive et fort obstine,
c'est dire que l'on a compt des victimes de part et d'autre. Des
barricades ont t formes, et des uniformes militaires ont t vus dans
les rangs de l'meute. Enfin, le roi qui, en parlant au peuple du balcon
de son palais donnant sur la Grande-Place, n'avait, le 2, obtenu qu'une
bien courte suspension d'hostilits, a, le 4, fait annoncer la rduction
du prix de la bire. Cette mesure a eu un succs plus soutenu que
l'allocution de la surveille; la tranquillit s'est rtablie. Des
arrestations ont eu lieu, et l'on instruit sur cette affaire. Ces
mesures judiciaires, qui semblent en contradiction avec le parti qu'on
avait pris de donner satisfaction et en quelque sorte raison au peuple,
n'avaient pas amen de nouveaux troubles; et, le 8 au matin, le roi a
quitte sa capitale pour entreprendre un voyage en Italie et en Sicile,
auquel il se prparait avant ces malheureuses journes. En partant, ce
prince a adress au premier bourgmestre de Munich une lettre autographe
on, aprs avoir rappel les forfaits douloureux dont cette ville a t
le thtre, il dit qu'il a vu avec joie et consolation la ferme altitude
de la bourgeoisie et le zle intrpide avec lequel elle a contribu au
rtablissement de l'ordre. Il fait envisager son dpart comme une preuve
de sa confiance dans cette fidlit et ces sentiments prouvs. Esprons
que les magistrats apporteront une sage mesure dans les poursuites
auxquelles ils se livrent, et que la population ne sera pas amene 
tromper la confiance de l'auguste touriste.

Dans l'le d'Hati l'agitation parat autrement profonde qu'en Bavire.
Les journaux anglais, qui consacrent la moiti de leurs colonnes  la
glorification de nos ministres, et l'autre  les accuser d'avoir une
politique ambitieuse, sans doute pour les lever aux yeux de la France,
ont avanc, avec ce que nous appellerons poliment leur habituelle
assurance, que la rvolution qui gronde et semble prte  clater dans
l'ancienne le de Saint-Domingue est l'oeuvre de notre gouvernement, et
qu'un de ses agents secrets a t arrt et trouv nanti du pouvoirs et
d'instructions. Les inventions sont fort obligeantes sans doute, mais ne
nous paraissent pas destines  faire beaucoup de dupes d'aucun ct de
la Manche. Le gouvernement de la France a prouv de reste assurment
qu'il n'est pas travaill par l'esprit de conqute; Hati
particulirement a prouv la modration de nos exigences les plus
lgitimes, et l'accomplissement de ses engagements  notre gard est
tout ce que nous lui demandons. Si son intrt lui donnait le conseil de
se placer sous la protection d'une grande puissance, et si elle
s'adressait de prfrence  la France, il faudrait prcisment voir dans
cette dmarche et dans cette confiance une preuve que nous ne sommes pas
considrs comme, bien envahisseurs. Du reste, _le Courrier des
tats-Unis_ nous apprend que notre consul,  Santo-Domingo, n'est
intervenu que pour sauver la garnison de cette ville. Cernes par des
forces suprieures, ces troupes allaient tre accables, quand M.
Juchereau de Saint-Denis a offert sa mdiation, qui a t accepte. Les
soldats, par suite de la capitulation qui en a t le rsultat, ont
vacu la place; les officiers seuls ont t autoriss  conserver leurs
armes. Le fils du prsident, qui tait parmi ces derniers, est all au
devant de son pre, qui marchait sur cette ville  la tte d'un corps
d'arme. Des nouvelles postrieures de Port-au-Prince,  la date du 8
avril, annoncent que le gnral Hrard s'tait avanc jusqu' la petite
ville d'Azna, qui n'est qu' vingt-quatre heures de marche de
Santo-Domingo; qu'il avait eu l une longue confrence avec le
contre-amiral de Moges, commandant de notre station des Antilles, et
qu'on ne croyait pas, en raison de la disproportion des forces,  une
rsistance bien longue de la partie espagnole souleve. D'un autre ct,
la ville des Cayes venait d'tre attaque et saccage elle-mme par un
parti d'insurgs. Profitant de l'absence du gnral et des troupes, les
ngres se soulevrent en masse, le dimanche 31 mars, et firent un
massacre effroyable de la population multre. Le mercredi, les gardes
nationaux des Cayes sortirent avec deux pices d'artillerie pour chtier
les rebelles; mais leur commandant passa du ct de ceux-ci et leur
livra les canons. Ainsi arms, ils reconduisirent les gardes nationaux,
entrrent aux Cayes, et s'y livrrent  une horrible boucherie de
multres. Les vaisseaux en rade servirent de refuge  ceux qui purent
chapper, et un capitaine franais, le capitaine Tahet, qui se trouvait
en partance, n'hsita pas, bien qu'il n'et, que les provisions
ncessaires  son quipage,  se charger de cent cinquante de ces
malheureux, qu'il alla dposer  la Jamaque. Selon quelques-uns, ce
n'est qu'une lutte de castes; selon d'autres, ce sont en mme temps des
souvenirs de nationalits diffrentes; une autre version n'y voit, que
des inquitudes sur le sort de la constitution, bientt nous connatrons
mieux les vnements, leur porte, vritable et leur cause relle.

Dans l'Amrique du Sud les nouvelles favorables aux Montevidens
prennent de la consistance. Oribe avait lanc un dcret par lequel il
dclarait, que tous les habitants des campagnes entre Minas, Pando et
Salice, c'est--dire dans un rayon d'environ quarante lieues, devaient
se retirer dans la ville de Minas sous trois jours, et que ceux qui ne
se conformeraient pas  cet ordre seraient traits avec la dernire
rigueur. Des sujets anglais s'tant trouvs compris dans cette
incroyable menace en ont rfr au commodore Purvis, dont la sollicitude
pour les intrts de ses compatriotes s'est constamment et nergiquement
manifest en toute circonstance. Nous n'apprendrons que plus tard
l'issue de ce conflit, heureux pour nos nationaux qui continuent  se
plaindre du peu d'appui qu'ils trouvent dans ces parages auprs des
agents de la France.

Sur la foi du journal d'un de nos ports, auquel taient parvenus des
renseignements mensongers, presque toutes nos feuilles ont annonc que
le gouvernement mexicain, mettant  excution le dcret qui interdit aux
trangers toute espce de commerce de dtail, avait fait fermer, 
Mexico seulement, dix-huit boutiques franaises; et que, les violences
ne se bornant pas l et les Mexicains interprtant  leur manire, les
ides de leur gouvernement, plusieurs citoyens franais avaient t
assassins. Des lettres dignes de toute confiance autorisent  dmentir
cette dernire et si triste partie de la nouvelle mise en circulation.
Quant aux mesures prises contre le commerce, elles se sont bornes 
excepter quatorze trangers seulement de l'autorisation de vendre en
dtail, et dans ce nombre on ne compte que six Franais. Ce fait a
encore sa gravit et attirera sans doute l'attention de notre
gouvernement.

Le ministre des tats-Unis  Buenos-Ayres vient d'adresser  son
gouvernement une lettre qui renferme des dtails trs-dignes d'attention
sur les tats du feu docteur Francia, de Paraguay: Un ministre
plnipotentiaire de la rpublique du Paraguay auprs de la confdration
Argentine, senor don Andres Gil, crit-il, est arriv dans cette ville
et m'est venu visiter, me disant qu'il avait ordre de le faire, et de me
marquer les sentiments d'amiti de son gouvernement envers les
tats-Unis, et de me dire que tous les citoyens des tats-Unis qui se
rendraient au Paraguay seraient considrs exactement comme des citoyens
du Paraguay; que son gouvernement dsirait voir dans les ports de la
rpublique le pavillon des tats-Unis. Le Paraguay, ajoute le consul
amricain, est au centre de l'Amrique du Sud, et probablement en est la
partie la plus fertile. Durant trente annes il a cess d'avoir des
relations avec ses voisins; la paix et la tranquillit y ont rgn
constamment; sa population s'lve aujourd'hui  plus d'un million
d'mes; il est born au nord-ouest par la Bolivie;  l'ouest et au sud,
par la confdration Argentine, et par le Brsil,  l'est et au
nord-est. Le Paraguay ne peut manquer d'exercer bientt une influence
importante dans les affaires des tats de l'Amrique du Sud, qui ont t
dchirs pendant tant d'annes par la guerre civile. Le Paraguay
recevrait des tats-Unis une quantit considrable de tissus de coton et
des farines: en change, il donnerait des peaux, du caf, de l'indigo,
etc. L'Angleterre, la France et le Brsil ont nomm des agents pour
visiter le Paraguay. Le seul qui ait rempli sa mission est M. Gordon,
secrtaire de la lgation britannique  Rio-Janeiro. Dans ce moment, une
convention de dputs de toutes les provinces est assemble dans la
ville capitale, Assomption, pour rdiger une constitution. Le
gouvernement actuel se compose de trois consuls qui administrent en
attendant que la constitution soit adopte.

On esprait que les condamnations  mort de la commission militaire de
Bologne seraient toutes commues. Cette confiance a t trompe. Le 7 de
ce mois au matin, six condamns ont t conduits, ds le lever du
soleil, hors des murs de la ville de Bologne, et fusills par derrire,
au milieu d'un nombreux carr de troupes qui entouraient le lien de
l'excution et empchaient les rares curieux d'approcher. La nature du
tribunal, le supplice outrageant, ont caus beaucoup d'motion dans la
ville.

La discussion sur le bill des manufactures avait t remise  l'ordre du
jour dans la sance de la chambre des communes du 10. Lord Ashley a
modifi sa proposition. Il demandait qu' partir du 1er octobre prochain
aucun enfant ne ft occup dans les fabriques plus de onze heures par
jour, et qu' partir du 1er octobre 1847 ce temps de travail ft rduit
 dix heures. Une amende de 5  10 livres sterling aurait t prononce
contre les manufacturiers qui auraient contraint les enfants 
travailler plus longtemps. Lord Ashley a prvu que le succs pouvait ne
pas couronner ses efforts, mais il a dclar qu'il aurait toujours la
consolation et la satisfaction de penser qu'il a allum en Angleterre le
flambeau de la philanthropie, qui, Dieu aidant, ne s'teindra jamais. Le
ministre de l'intrieur, sir James Graham, avait dclar qu'il
combattrait rsolument la proposition. Mais les coups lui ont t ports
par sir Robert Peel, et, au vote, l'amendement n'a compt en sa faveur
que 159 voix; le ministre a su en runir 297. Malgr cet chec, lord
Ashley a t l'objet d'une sorte d'ovation, et le Times regarde comme
bien fcheux pour le cabinet le succs qu'il a obtenu.

La chambre des pairs poursuit lentement et laborieusement le vote des
articles du projet de loi sur l'enseignement secondaire. On voit la
majorit et le ministre passer subitement d'un plateau de la balance 
l'autre et se montrer d'autant plus complaisants le lendemain qu'ils
auraient eu meilleure envie d'tre exigeants la veille.

M. le ministre de la marine vient de porter au Luxembourg un projet de
loi qui carte tout mode de libration immdiate et absolue de
l'esclavage colonial, mais qui prsente une srie de mesures qui
semblent propres aux auteurs du projet  prparer la population noire 
l'affranchissement, quel que soit le mode que le gouvernement, croie
devoir proposer plus tard. Ce projet statue donc sur la nourriture et
l'entretien que les matres doivent aux esclaves, la discipline, les
heures de travail, la mariage des esclaves, leur instruction religieuse,
leur pcule et la facult de rachat par eux-mmes.

La chambre des dputs s'absorbe, d'autres disent s'embrouille, dans la
discussion d'une loi que le ministre n'avait videmment pas
suffisamment tudie. Des objections qui viennent le prendre au dpourvu
entranent l'adoption d'amendements improviss qui s'harmonisent tant
bien que mal avec l'ensemble et bouleversent plus ou moins le systme
qui a prsid  la confection du Code pnal. Il est bien certain que
quel que soit le vote au palais Bourbon, la rforme des prisons ne
deviendra pas loi cette anne; mais ou est mme port  croire, sur
beaucoup de bancs, que ce projet, dont la discussion a pris un si long
temps, sera, au vote final, repouss par une majorit prise dans toutes
les fractions de rassemble.--Ce dbat aurait donc eu pour unique
rsultat d'empcher la Chambre de s'occuper d'autres projets dont elle
est saisie et de plusieurs propositions qui lui ont t faites. On se
demande ce que font les commissions et o en est leur travail, celle
notamment qui avait t nomme pour examiner la motion de MM. Lacrosse,
Leyraud et Gustave de Beaumont sur la corruption lectorale. Trois
membres de cette commission viennent de dposer, non pas le rapport
qu'on attendait d'eux, mais une autre proposition devine  parer aux
abus qui peuvent natre des translations de domicile politique
concertes et concentres. C'est une toute petite rforme dont l'ide a
t donne, par ce qui s'est pass au collge de Ploernel dans l'intrt
de M. de La Rochejacquelin, et par ce qui se prpare au collge de
Sivenay, dans l'intrt de M. de Genoude. MM. Laurence, Pelletreau de
Villeneuve et Couture demandent qu'on crive dans la loi: Nul ne pourra
tre inscrit sur les listes lectorales d'un arrondissement s'il n'y a
son domicile rel, ou s'il n'y paie au moins 30 francs de contributions
directes. Le vote au chef-lieu parerait  l'inconvnient signal, et
n'aurait pas celui de restreindre encore la libert de l'lecteur.--Une
autre proposition a t faite par MM. Berville et Vivien. Nous serions
bien surpris si elle rencontrait une opposition srieuse. En voici le
texte: Le droit garanti par l'article 39 du dcret du 5 fvrier 1840, 
la veuve et aux enfants d'un auteur d'crits imprims, appartiendra
pendant la mme dure aux veuves et enfants des auteurs d'ouvrages
reprsentes sur un thtre. Le dcret de 1810 ayant prolong, pour les
ouvrages imprims, la dure du droit accord par la loi de 1793  la
veuve et aux enfants de l'auteur, et ayant omis d'accorder le mme
avantage aux oeuvres dramatiques, l'objet de la proposition de MM.
Berville et Vivien est de remplir cette lacune et de rtablir l'galit
entre les diffrents genres de compositions comme la Chambre l'avait
admis, en 1841, dans la discussion du projet de loi sur la proprit
littraire. Plusieurs familles,  ce qu'il parat, notamment celle de
Boieldieu, sont menaces, d'ici  quelques mois, de voir leur proprit
tomber dans le domaine public. Il y a donc l justice et urgence.

On va discuter prochainement la demande du crdit de 46 millions pour
l'amlioration des ports. Cette somme est principalement destine 
l'agrandissement des ports de Marseille et du Havre. C'est ainsi, ou l'a
dj fait observer, qu'on et d procder depuis longtemps, au lieu
d'parpiller nos ressources sur presque tous les ports de France  la
fois. --On vient de distribuer  un certain nombre de membres des deux
chambres et  quelques personnages politiques une _Note sur l'tat des
forces navales de la France_, attribue  M. le prince de Joinville.
C'est un tableau dress d'aprs les informations les plus officielles,
qui fait voir sous un jour bien triste la fausse direction donne 
notre administration maritime, particulirement en ce qui touche  notre
marine  vapeur, et qui tablit malheureusement que nous sommes
infrieurs, sous ce rapport, non pas seulement aux Anglais et aux
Amricains, mais aux Hollandais, aux Napolitains et aux Russes.

M. le ministre des travaux publics vient de prsenter cinq projets de
loi sur des chemins de fer,  ajouter  ceux dont l'examen se poursuit
en ce moment dans les bureaux de la Chambre: ce sont ceux de Vierzon 
Limoges, par Chteauroux; de Vierzon  Clermont, par Bourges; de Tours 
Nantes; de Paris  Rennes, par Chartres et Laval: et, enfin, de Paris 
Strasbourg, avec embranchement sur Reims et sur Metz. Nous ne savons si
tous ces projets pourront tre vots, mais on prte au ministre la
pense d'en avoir prsent un grand nombre prcisment pour assurer
l'adoption de tous. Il espre, par ce moyen, qu'il s'tablira entre les
dputs des diffrentes lignes une assurance mutuelle qui fera arrivera
bon terme tous les projets sans trop de discussion.--On dit mme que sa
confiance dans le vote est si grande que les commissaires du roi prs
des lignes prsentes sont dj nomms _in petto_, et que tel pair de
France n'a pas cru droger en se faisant dsigner comme commissaire de
la ligne d'Orlans  Bordeaux, et tel dput, avocat dmissionnaire,
comme commissaire d'une autre ligne.

Dimanche 12, a eu lieu,  l'Htel-de-Ville, sous la prsidence de M. le
ministre de l'intrieur, la sance annuelle des souscripteurs-fondateurs
de la colonie agricole de Mettray, pour entendre le compte rendu des
travaux de l'arme. Dans le rapport, prsent par M. Demetz, conseiller
honoraire  la cour royale, l'un des deux habiles crateurs de ce bel
tablissement, on a remarqu des dtails du plus vif intrt. Le rapport
est sincre; il avoue cinq ou six rcidives sur une centaine de colons
dj sortis de la colonie et bien placs par leurs dignes chefs: c'est
invitable. Le reste se conduit bien. Plusieurs anciens colons, habitant
le voisinage, viennent  Mettray le dimanche, et retrouvent leur place 
la table commune; malades, ils sont reus et soigns paternellement 
l'infirmerie. C'est une belle institution, dont le sort est dsormais
fix, et que la charit publique n'abandonnera point. Le schnet-heisse
de la rpublique de Berne, pour 1844, Charles Frdric Tscharner, de
Berne, est mort le 9 mai, aprs une longue maladie. _L'Ami de la
Constitution_ du 11 mai, qui donne cette nouvelle, est entour d'une
bande noire en signe de deuil.--Un pauvre crivain qui a crit, sous la
restauration, un pamphlet intitul _Vie de Voltaire,_ qu'on a fait
imprimer alors  grand nombre, M. Lepan, vient galement de
mourir.--Nous apprenons encore le dcs de M. Pons (de Verdun),
successivement membre de la Convention, du conseil des Cinq-Cents,
avocat-gnral  la cour de cassation sous l'empire, et proscrit sous la
restauration, auteur d'un recueil fort piquant de contes en vers et
autres posies.

L'Allemagne la contrefaon des livres et l'_Histoire du Consulat et de
l'Empire_ de M. Thiers.

On a rcemment promulgu en Prusse une loi sur la proprit littraire,
dont les dispositions librales intressent les crivains et les
diteurs qui ont  souffrir de la contrefaon. Cette loi reconnat, au
profit des diteurs prussiens, la proprit des ouvrages publis 
l'tranger,  la condition que ces diteurs puissent justifier, par
titre authentique, de leur qualit de propritaires desdits ouvrages en
tout ou en partie. D'un autre ct, la dite germanique reconnat comme
proprit gnrale dans l'tendue de sa juridiction, toute proprit
littraire reconnue dans l'un des tats de la Confdration. Il rsulte
de la combinaison de cette loi gnrale avec la loi particulire de la
Prusse que la contrefaon d'un ouvrage tranger peut tre interdite dans
toute l'Allemagne. (1) La premire application de cette lgislation au
profit d'un livre franais, sera faite  l'ouvrage de M. Thiers,
l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_, dont une maison de librairie de
Berlin vient d'acqurir la coproprit. L'_Histoire du Consulat et de
l'Empire_ sera publie en France et en Allemagne, par M. Paulin  Paris
et la maison Voss et compagnie  Berlin. De cette manire, le march de
l'Allemagne sera enlev  la contrefaon de cet ouvrage. Voil une loi
d'un bon exemple, et l'on doit regretter que la France, si intresse
dans cette question, n'ait encore fait, pour protger ses crivains et
ses diteurs,  l'tranger, que son trait avec la Sardaigne. M. Guizot
et M. Villemain, deux crivains illustres, sont faits pour comprendre
qu'il y a ici quelque chose d'honorable  tenter. Ce n'est pas du
consentement de ces ministres sans doute que les contrefaons trangres
des livres franais inondent l'Algrie, une possession franaise o les
livres publis en France ne peuvent trouver un dbouch. L'Angleterre a
proclam, il y a quelques annes, un principe qu'il serait urgent de
consacrer  notre profit et au sien. L'Angleterre, reconnat chez elle
la proprit littraire de tout sujet tranger dont la nation reconnat
rciproquement la proprit des Anglais. Il n'y a qu'un simple article
de loi  faire pour assurer dans ce pays le droit des crivains et des
diteurs franais. Le fera-t-on? En attendant, l'Allemagne est ferme 
la contrefaon. Les diteurs de l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_
prennent des mesures pour la prvenir ou la combattre dans les autres
pays, et le public tranger est invit  ne pas regarder comme srieuses
les annonces d'ditions contrefaites ou de traductions publies
contrairement  cet avertissement.

[Note 1: On peut voir le texte traduit en franais de cette loi dans la
_Revue de Lgislation_, publie par M. Fortin.]

Puisque nous parlons de l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_, nous
ajouterons un mot pour continuer ou rectifier ce qui a t dit dans
quelques journaux de la prochaine publication de cet ouvrage. Il n'y a
peut-tre que M. Thiers qui sache aussi bien que _l'Illustration_ ce
qu'il y a de vrai dans cette nouvelle. Il est vrai effectivement que le
travail de M. Thiers est fort avanc et qu'il doit remettre  ses
diteurs, au mois d'aot prochain, six volumes entirement achevs et
revus de manire  pouvoir tre livrs  l'impression. Ainsi la
publication commencera vers le mois d'octobre, par livraison d'un ou de
deux volumes, et sera continue sans interruption, M. Thiers achevant de
revoir la fin de son travail dans le temps employ  imprimer et 
publier les premires livraisons.



Courrier de Paris.

Que dirait Pythagore s'il ressuscitait Parisien de 1844, lui qui avait
horreur de tout festin charnel et voulait mettre les gourmets de son
temps au rgime du lait pur, de l'eau claire et des pois chiches? Il
aurait recul d'pouvante et se serait enfui vers quelque dsert bien
sauvage et bien innocent,  l'aspect des terribles repas que nous
faisons, Paris, en effet, se conduit comme un ogre: il n'y a pas de
loups, de panthres et de tigres qui lui soient comparables; sa cuisine
est un vritable charnier. Paris, dans le mois d'avril qui vient de
finir, a dvor, soit en biftecks, soit  la broche, soit au pot-au-feu,
soit  la gele, 6,759 boeuf; il a mis en ctelettes, en rtis, en
galantine et en salade, 6,311 veaux; quant au mouton,  l'innocent
mouton, Paris l'a encore moins mnag; 36,498 de ces candides
quadrupdes ont t excuts par ses dents dvorantes, les uns  l'heure
du dner, les autres dans le djeuner  la fourchette; mais qu'importe?
qu'il soit mang  onze heures du matin ou  six heures du soir,
l'infortun mouton n'en finit pas moins dans la casserole ou sur le
gril! Quant aux vaches, j'ose  peine en parler: 1,343 vaches, c'est une
bagatelle! et tout au plus Paris a-t-il eu, avec ces 1,343 vaches, de
quoi mettre dans sa dent creuse.

Je dois dire cependant, en scrupuleux narrateur, que ce mois d'avril
1844 s'est distingu de ses prdcesseurs par un apptit et une
consommation extraordinaire. Il a dpass le mois d'avril 1843, son pre
lgitime, de 1,088 boeufs, 986 veaux, 2,619 moutons. La cause de ce
supplment de rti et de ctelettes se devine d'elle-mme: c'est encore
 l'exposition de l'industrie qu'il faut s'en prendre; c'est elle qui a
jet sur le pav de Paris un surcrot de bouches et d'estomacs qui
sentent le besoin de manger quand ils ont faim. Chose trange!
l'humanit est diversifie  l'infini; ou voit des hommes de toutes les
tournures, de tous les caractres et de toutes les couleurs: des blancs,
des noirs, des verts, des coquelicots, des jaunes, des plombs, des
cuivrs, des droits et des tortus; il n'y en a pas un qui ressemble 
l'autre; mais, sur la question du boeuf, du mouton et du veau, ils sont
tous pareils; en un mot, on a fait bien des dcouvertes, et personne
encore n'a trouv un homme ou un animal qui pt vivre sans manger;
Harpagon lui-mme. Harpagon a pouss la recherche de ce phnomne aussi
loin que possible sur ses gens et sur ses chevaux, mais il n'a pu
arriver jusqu' rsoudre compltement ce problme: on trouvera plutt la
pierre philosophale et le mouvement perptuel. Quoi qu'il en soit,
lorsque Paris, s'veillant au 1er mai, voulut rgler ses comptes d'avril
avec l'htelier et demanda son addition, il dut prouver lui-mme une
certaine surprise, Garon ma carte;--Voil, monsieur!--Potage, 6,759
boeufs; entres et rtis, 6,311 veaux; hors-d'oeuvre. 1,313 vaches;
dessert, 36,498 moutons. Trs-bien; le reste est pour le garon.

Cependant, qu'on ne s'y trompe pas, si cet tat de choses surnaturel
fait la joie des marchands de comestibles et des entrepreneurs de viande
animale, si les restaurateurs en tressaillent de bonheur et entassent en
souriant les cus de cette immense cuisine, les honntes bourgeoises,
les vertueuses mnagres qui savent compter, jettent les hauts cris et
dclarent que, pour peu que cette ogrerie dure, la place, c'est--dire
le march, ne sera plus tenable, et qu'il faudra aviser au moyen de
vivre en se rongeant les ongles. Toutes les espces de denres sont
augmentes de plus d'un tiers, depuis la matire carnivore jusqu'au
candide lgume; on se bat pour la botte d'asperges; ou s'arrache les
yeux ou l'honneur des petits pois; le beurre est ruineux; les carottes
sont hors de prix, les poulets inabordables; et le poisson! ah! le
poisson! ne m'en parlez pas: il vous cote les yeux de la tte! De sorte
que si une quantit de dvorants, qui ont l'estomac large et la bourse
bien garnie, font toute la journe des festins de Balthazar, les petits
mnages, les honntes mdiocrits qui se nourrissent surtout d'conomie
sont obligs de brider leur apptit et de se serrer le ventre. On
compte, on lsine, on fait les portions petites, on peste contre ces
mange-tout qui sont tombs sur Paris comme les sauterelles sur l'gypte
pour l'affamer, et les mres de famille prient Dieu qu'il renvoie le
plus tt possible cette race absorbante picorer sur ses propres
domaines.

Je n'ai pas besoin de vous dire que les cuisinires et les cordons bleus
ne se mlent pas de cette prire: bien au contraire, il font des voeux
pour que la province continue longtemps  faire hausser les mercuriales
et  manger  tort et  travers; le cordon-bleu et la cuisinire
trouvent la situation agrable, et l'anse du panier n'en saute que
mieux. Quel plaisir de pcher en eau trouble! personne n'y voit goutte;
et d'ailleurs, Marguerite et Gertrude n'ont-elles pas une excuse toute
pice? Mais, Gertrude, dit madame, pouvante, voil un canard qui me
parat monstrueusement cher!--Pardon, madame: c'est l'exposition de
l'industrie.--Quoi, Marguerite, 6 francs ce poulet tique?--Ah! dam! que
voulez-vous? l'industrie! l'industrie!

La lthargie de Gronte, Voltaire et Rousseau n'ont pas eu si bon dos.
C'est votre lthargie! C'est la faute de Rousseau! C'est la faute de
Voltaire! L'industrie, madame, l'industrie! Il y a toujours eu, dans
tous les temps, un prtexte pour servir de paravent  la btise et  la
rapine des fripons ou des sots.

Mais parlons un peu d'autre chose, et sortons de ce monde de bouchers et
de marmitons.

Le Second Thtre-Franais vient d'avoir une bonne fortune, ce qui n'est
pas  ddaigner, et de jouer une comdie de got et de style, ce qui
n'est gure dans ses habitudes: ce joli ouvrage a pour titre _la Cige_;
il n'est qu'en deux actes; or, dans ses deux simples petits actes, il a
plus d'esprit et de finesse  lui seul que tous les gros ouvrages en
cinq actes que l'Odon entasse ple-mle, l'un sur l'autre, sans honneur
et sans profit, depuis le 1er janvier jusqu' la Saint-Sylvestre.

Le sujet est grec, comme l'indiquent ces mots: la _Cige_. M. Ponsard et
_Lucrce_ ont mis la Grce et Rome  la mode; nous remontons vers
l'antiquit: on trouve cela plus neuf! Aprs _Lucrce_, _la Cige_, et
aprs _la Cige_, l'affiche nous promet _Antigone_, et les
_Grenouilles_, et les _Gupes_. A la bonne heure; nous ne demandons pas
mieux; mais o est Sophocle? o est Aristophane? On les cherche encore.
Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir?

Clinias est las de vivre; Clinias a rsolu de mourir;  vingt ans, riche,
aimable, beau, spirituel, Clinias est repu, et veut quitter, par un
trpas volontaire, le festin o nul mets ne le tente dsormais, o nulle
coupe ne l'attire et ne l'excite; pour les femmes, ne lui en parlez pas
d'avantage, il n'y trouve aucun got, pour en avoir trop mang.
L'exclave Cadumaque est donc averti;  l'heure indique, il apportera 
Clinias une dcoction de cige que Clinias boira, et tout sera dit.

Toutefois, avant de mourir, Clinias veut se donner un divertissement aux
dpens de ses deux amis, Paris et Clon, Clon l'avare et Paris le
dbauch: tous deux ont vcu aux dpens de Clinias, tous les deux l'ont
jet dans ces excs de plaisir et de bonne chre qui ont si vite produit
la lassitude; il faut que Clinias se venge et leur lgue en mourant un
sujet de querelle et de haine mutuelle. Clinias dclare donc qu'il
instituera pour son hritier celui des deux qui saura plaire  une belle
esclave de Cypre, arrive d'hier chez Clinias,  la brune
Hippolyte.--Soit! disent nos compres; et ils se mettent  l'oeuvre. Il
faut vous dire que Paris et Clon sont d'horribles cratures;
qu'importe? la cupidit et l'amour-propre leur donne une intrpidit et
une confiance que n'auraient ni Apollon ni Adonis eux-mmes.

Ils rencontrent donc, ils soupirent, ils implorent Hippolyte, qui les
ddaignent; puis ils en viennent entre eux aux invectives,  peu prs
comme Vadius et Trissotin. V ou jugez de la satisfaction de Clinias,
qui voit sa vengeance russir  souhait, et ses deux parasites, ses
corrupteurs, lui donnant une revanche par leurs querelles et le ridicule
dont ils se couvrent.

Chacun de nos deux burlesques soupirants croit avoir tent le coeur
d'Hippolyle, et par consquent chacun compte obtenir l'hritage. Clinias
profite de cette crdulit pour leur infliger une nouvelle moquerie et
un nouveau tourment. J'ai chang d'avis, dit-il; mon hritier sera celui
de vous deux qu'Hippolyte repoussera; il est bien juste que mes trsors
servent de consolation au malheureux et au disgraci. Quoi! dit Clon!
Quoi! dit Paris; et les voici cherchant  dfaire le travail qu'ils
s'imaginent avoir accompli; Clon dclare  Hippolyte qu'il n'est pas
digne d'elle; c'est Paris qu'elle doit choisir. Je suis laid, dit Clon;
Je suis affreux! s'crie Paris. Aimez Paris, belle Hippolyte, lui qui
est si aimable. Belle Hippolyte, adorez l'aimable Clon.--Certes, on
l'avouera, voil de la comdie, et de la bonne.

Cependant que devient Clinias? Clinias attend toujours le moment de
mourir; cette dgradation de ces deux hommes pour un peu d'or ne fait
que le confirmer dans son mpris pour l'humanit, et il lui tarde de
sortir de ce bouge; il va donc boire la cigu, car la cigu est prte;
mais Hippolyte est l et lui retient la main; Hippolyte, la douce
Cypriote, la vierge pure, Hippolyte, qui ressent pour Clinias un amour
secret; Hippolyte, que Clinias aime sans trop le savoir encore, et dont
il adore la candeur et l'innocence. Ah! s'il tait aim d'Hippolyte!
Mais qui voudrait d'un coeur fltri comme le sien Moi! s'crie
Hippolyte avec navet; moi, Clinias, qui vous aime. Cette grce, cette
simplicit, cet aveu naf, cette fracheur d'amour et de jeunesse,
rveillent dans Clinias la tendresse morte et l'amour de la vie. Et
quand ce Paris et ce Clon viennent rclamer l'hritage, il n'y a plus
d'hritage. Je vis, dit Clinias, car j'aime et j'pouse Hippolyte.

Tout charme de cette comdie est dans les dtails auxquels un vers
lgant et spirituel donne une saveur des plus agrables; depuis
_Lucrece_, le Second-Thtre-Franais n'avait rien reprsent qui
dnont aussi heureusement un auteur nourri aux sources littraires;
cet auteur se nomme M. mile Augier; c'est un jeune homme, petit-fils de
Pigault-Lebrun; le parterre, charm, a ft cet heureux dbut pur les
plus vifs applaudissements.

Si c'est un bonheur que de voir de jeunes talents poindre ainsi 
l'horizon et faire esprer dans l'avenir, ce n'est pas un plaisir moins
grand de retrouver partout dans la route des succs, les talents
prouvs et vigoureux, on aime  s'assurer par l qu'on les possde pour
longtemps, et que leur force ne fait que s'affermir en marchant. Cette
joie, George Sand nous la donne par une nouvelle publication, par cette
_Jeanne_ nave et charmante, dont se pare et se rajeunit, depuis quinze
jours, le feuilleton du _Constitutionnel_. Le lecteur n'en est encore
qu'au dbut de cette histoire intressante et potique, et dj il aime
Jeanne comme il aime les plus frais et les plus gracieux enfants de ce
beau talent, de cette belle imagination qui s'appelle George Sand!
Jeanne est en ce moment la prfre du public; il ne s'occupe que
d'elle, il ne parle que d'elle; il attend, tous les matins, avec anxit
le rcit que le _Constitutionnel_ lui apporte de cette aventure
touchante et d'une excution fine et releve.

Ainsi le _Constitutionnel_ fait honneur  sa parole; il avait promis de
se renouveler par l'lgance, le got et le talent, et il tient ce qu'il
avait promis: _Jeanne_ l'atteste.--Aprs _Jeanne, le Juif errant_ de M.
Eugne Sue, si impatiemment attendu. _Constitutionnel_, mon ami, tu t'y
entends, et tu sais prendre ton monde si bien qu'il ne puisse
t'chapper.

Mademoiselle Taglioni est en effet  Paris, comme on l'a dit; mais il
n'y a de vrai jusqu'ici que son arrive. M. Lon Pillet n'a pas encore
cd au dsir qu'elle tmoigne de donner six reprsentations 
l'Acadmie royale de musique; ou plutt les deux parties contractantes
ne se sont pas encore entendues sur les conditions. La sylphide, en
attendant, s'impatiente, agite ses ailes, et menace de s'envoler de
nouveau. Allons, monsieur Lon Pillet, soyez bon oiseleur et retenez-la.

--Le bruit a couru que M. Ancelot allait quitter la direction du
Vaudeville. L'acadmicien serait-il lass de ce mtier peu acadmique du
vendre ou de fabriquer soi-mme des flonflons? On le dit. Quoi qu'il en
soit, M. Ancelot n'a pas jusqu'ici abdiqu, et le _Carlin de la
Marquise_ vient encore de natre sous son empire. Ce carlin n'est pas
autre chose qu'un vaudeville en deux actes dont matre Arnal fait tous
les frais.

Amal s'appelle Juvnal; il va sans dire qu'il ne s'agit pas du terrible
Juvnal  l'iambe sans piti; Arnal n'est pas de cette force-l. Notre
Juvnal est tout simplement clerc d'huissier; il ne s'indigne point
contre la Rome corrompue et les patriciens avilis; Juvnal n'a qu'une
haine, la haine des carlins. Que lui ont fait les carlins? C'est un
mystre. Lui ont-ils mordu les talons? l'ont-ils outrag par quelque
oubli malencontreux? personne ne le sait; toujours est-il que Juvnal
les dteste.

Prcisment un carlin lui tombe entre les mains, j'allais dire entre les
pattes. Le carlin est un carlin perdu; le carlin de la marquise. D'abord
Juvnal a une ide toute naturelle, c'est d'assouvir en particulier sur
ce carlin le ressentiment qu'il nourrit contre l'espce carline en
gnral. Il le malmne donc, le secoue, lui tire les oreilles et la
queue, et lui dit des choses dsagrables, l'appelant chien, par
exemple.

Puis le bruit d'une rcompense honnte court la ville et arrive jusque
chez Juvnal. Diable! une rcompense honnte; ceci mrite considration.
Juvnal prend donc son carlin, et s'en va trouver la marquise. Me voici,
marquise, moi et votre chien de carlin.

Quel bonheur! quelle joie! mon carlin, mon cher carlin! Et madame la
marquise, qui tout  l'heure se dsolait et avait des crises de nerfs,
se ranime et ne se possde plus. Juvnal s'exaspre  son tour en voyant
une si belle marquise dans une telle conflagration et il s'imagine que
madame la marquise va servir elle-mme de rcompense honnte. Mais la
reconnaissance de la dame ne descend pas jusqu' Juvnal; elle se
contente de l'aider  pouser la fille de l'huissier. Une fille
d'huissier pour un carlin! il n'y a pas msalliance. On a ri d'Arnal, et
le carlin n'a soulev au parterre aucune espce d'aboiement hargneux.

--Il a t distribu deux mille cinq cents croix d'honneur pour la fte
du 1er mai; ce ne sont pas les croix qui manquent.

[Illustration: Arnal, rle de Juvnal, dans le _Carlin et la Marquise_]



Exposition des Produits de l'Industrie.

(Troisime article.--Voir t. III, p. 49, 153 et 164.)

MTAUX ET MACHINES.

Le jury de l'exposition, en 1839, avait reconnu l'amlioration des
procds employs pour le traitement des minerais de fer. On fabrique
maintenant en France, disait-il, des fontes propres  la seconde fusion,
et qui, gales aux meilleures fontes anglaises pour la douceur et la
fusibilit, les dpassent par la tnacit... Les forges franaises sont
en pleine voie de progrs, et rien ne se fait plus dans les forges
anglaises qui ne se fasse galement dans nos usines. Tel tait le
jugement du jury de 1830 sur une des branches les plus importantes du
travail national. Le progrs a-t-il continu? Nous ne craignons pas de
dire Oui! Une foule de procds mtallurgiques se sont perfectionns,
l'emploi de l'air chaud dans les hauts-fourneaux, l'application des gaz
qui s'chappent du gueulard au puddlage, tendent  faire toute une
rvolution, et une rvolution conomique, dans l'industrie franaise.
Quant  la qualit des produits, nos fers peuvent lutter avec avantage,
sur les marchs belge et anglais, avec ceux de ces pays; seulement, le
progrs a eu lieu lentement.

[Illustration: Moulin  bras adopt pour l'arme d'Afrique.]

Dans un temps qui n'est pas encore bien loin de nous, toutes les fontes
et les fers se traitaient par le bois, et l'on ne pensait pas qu'aucune
autre matire put tre employe  cet usage. Cependant le bois allait
s'puisant, et l'on prvoyait le terme o la fabrication cesserait faute
de combustible. Or, s'il est vrai que l'indice le plus certain de la
prosprit d'une nation se trouve dans la consommation de fer qu'elle
fait, il n'est pas moins certain que le fer sert doublement  cette
prosprit, d'abord en faisant vivre ceux qui le fabriquent, puis en
fournissant des instruments de travail  ceux qui l'emploient. Le jour
donc o, faute de combustible, il faudrait cesser le traitement des
minerais, ce jour serait un jour de deuil pour chacun et pour tous, et
la nation prive de ce mtal disparatrait bientt de la surface du
globe. Enfin, et heureusement fut imagin le traitement des minerais de
fer par la houille; essay d'abord en Angleterre par lord Dudley, il ne
fut repris et n'obtint son dveloppement que lorsque Watt eut construit
sa machine  vapeur, et lorsque, plus tard, ou imagina l'tirage des
fers au moyen des cylindres ou laminoirs. Avec ces deux grandes
dcouvertes, l'Angleterre, qui fabriquait  peine le fer ncessaire  sa
consommation, fut bientt en tat d'en approvisionner le monde entier.
Ce n'est que plus tard que les Franais sont entrs dans cette voie, et
ce n'est que peu  peu qu'ils ralisent les progrs que demande
instamment la matire. Ce progrs consiste surtout dans la bonne
fabrication  bon march. Or, nous devons l'avouer, nos fers, bons il
est vrai, sont trs-chers, bien qu'ils aient prouv depuis quelque
temps une lgre baisse; il faudrait, pour arriver  une baisse
importante, des conditions que nous indiquerons tout  l'heure. Le haut
prix auquel se vendent, les fers tient au prix trs-lev du combustible
et  la trop grande quantit d'usines mtallurgiques. En 1837, il y
avait en France, marchant au coke ou au bois, 543 hauts-fourneaux, dont
la production reprsentait seulement celle de 112 hauts-fourneaux aussi
considrables que ceux d'Angleterre ou de Belgique.

[Illustration: Grue-Balance-Bascule.]

[Illustration: Machine  sculpter]

[Illustration: Coupe du Moulin  bras pour l'arme d'Afrique.]

[Illustration: Exposition de l'Industrie.--Vue gnrale de la salle des
Machines.]

Du reste, la question du bon march de la fabrication est tout entire
dans celle des voies de transport, ou, si l'on aime mieux, dans la
position de l'usine. Quand le minerai et le combustible ne se trouvent
pas runis, comme les minerais carbonates des houillres d'Angleterre,
il faut asseoir son usine de manire  ce que les matires les plus
lourdes soient le moins loignes possible. Il vaut mieux, en effet,
tre loin du lieu de consommation que des lieux o se trouvent les
matires premires. Quelques usines seulement, en France, jouissent de
cet avantage dans le centre de la France, dans le Nord et dans le Midi.
Il ne faut pas d'ailleurs prendre pour terme de comparaison des prix de
la fonte et du fer, ceux des pays trangers. En ce moment, en Belgique
et en Angleterre, les fers se vendent il vil prix, il est vrai; mais la
raison en est dans la production exagre  laquelle on s'est livr dans
ces deux pays pour les rails de chemins de fer. On a rpondu  un besoin
accidentel par des tablissements permanents, et le besoin une fois
satisfait, la cessation des travaux, ou la vente au-dessous du prix de
fabrication, sont venues jeter le trouble et le dsordre dans les usines
les mieux montes. Les lenteurs du gouvernement et les tergiversations
de l'industrie dans les questions de chemins de fer ont en cela
d'heureux, que la France a vit cet cueil; quelques usines nouvelles
se sont montes dans la prvision des fournitures de rails, mais peu 
peu, et sans jeter de trouble sur le march. Aussi les prix baissent,
mais sans secousse, les procds de fabrication s'amliorent, et tout
fait prsager que si nous arrivons enfin  un systme de voies de
communication perfectionnes, et  un tarif de douanes suffisamment
protecteur, les consommateurs franais auront le bon march des Anglais
sans leurs crises commerciales. Tout tarif de douanes doit subir deux
phases: dans la premire,  la naissance de la fabrication, ces tarifs
doivent tre assez levs pour permettre aux producteurs et aux
constructeurs de monter leurs ateliers et de lutter de prime abord avec
l'industrie trangre; dans la deuxime, quand l'industrie est
suffisamment assise, si l'on peut fabriquer au mme prix dans les deux
pays, tout tarif doit tre supprim, sinon il faut en conserver la
portion reprsentative de la diffrence des prix de main-d'oeuvre ou de
matires premires. Nous sommes arrivs pour la plupart de nos
industries  cette seconde priode. Mais la difficult, on le conoit,
est de tarifer ces diffrences de prix sur lesquelles doit tre assis un
tarif quitable; la nouvelle loi de douanes, prsente cette anne  la
chambre des dputs, satisfait en partie  ce besoin.

[Illustration: Pompe foulante et aspirante Letestu.]

[Illustration: Pompe d'puisement Letestu, avec la disposition des
tuyaux d'aspiration.]

Nos lecteurs nous permettront de ne pas les arrter plus longtemps sur
les mtaux proprement dits; disons seulement que l'exposition renferme
de beaux chantillons de cuivre, de zinc, de fer, de fonte, et surtout
d'acier fondu et de mtaux ouvrs, et que, sous ce rapport, les
prvisions du jury de 1839 n'ont pas t trompes. Ce que nous ne
pouvons donner, sans entrer dans des dtails longs et fastidieux, et ce
qui pourtant constitue le vritable progrs de ces industries, ce sont
les prix comparatifs de ces produits  dix ans de distance. La baisse
est en gnral satisfaisante; mais nous avons hte de conduire nos
lecteurs au milieu des applications auxquelles nos industriels ont pli
les mtaux.

L'aspect gnral de la salle des machines, de cette triple galerie o
l'on trouve prs l'une de l'autre la machine la plus minime, celle 
faire des chaussons de lisire ou  cambrer les tiges de bottes, par
exemple, et les normes outils-machines, qui semblent destins  des
travaux herculens; cet aspect gnral, disons-nous, est saisissant, et
donne de l'intelligence de l'homme l'ide la plus haute et la plus
complte. Comment se dire, en effet, sans admiration, que cet tre si
petit, si faible, si incapable par lui-mme d'un effort matriel
puissant, domine la matire la plus rebelle, change et modifie suivant
ses besoins la cration tout entire, dompte et plie  son service les
animaux les plus redoutables, et manie les masses les plus normes,
comme fait le vent de la feuille qu'il pousse devant lui? Quant,  nous,
en parcourant cette magnifique exposition de l'industrie, encore si
nouvelle en France, de la construction des machines, si nous
rencontrions sur notre chemin quelqu'un de nos fiers et ddaigneux
voisins d'outre-mer, nous leur montrerions avec orgueil le rsultat de
quelques annes de paix, et nous leur dirions: Nous avons appris pendant
les guerres de l'empire, pendant l'poque qui vous a t si dsastreuse,
du blocus continental,  nous passer de vous pour une foule de
fabrications dont nous tions habitus  vous demander les produits.
Aujourd'hui nous vous enlevons encore un des fleurons de votre couronne
industrielle; non-seulement nous faisons des machines pour nous, mais
nous commenons  les transporter sur les marchs trangers. C'est une
guerre toute pacifique que nous vous faisons, guerre digne des deux
peuples, o l'on est fort par le travail et o l'on triomphe par
l'intelligence.

Un dernier prjug, cependant reste  vaincre dans l'esprit d'un grand
nombre de Franais, et ce prjug fatal a t l'obstacle le plus fort au
dveloppement de l'industrie des constructeurs; c'est la suprmatie
accorde jusqu' ce jour aux produits anglais sur les produits franais.
Ce prjug, disons-le, tend  disparatre, et pour ceux chez lesquels il
est encore enracin, nous ne pouvons que les inviter  parcourir
l'exposition de 1844,  regarder d'un oeil non prvenu ce magnifique
spcimen de l'industrie franaise, et  se demander ensuite, tout esprit
national  part, si on fait mieux ou autrement chez nos voisins.

Nous voudrions pouvoir donner  nos lecteurs des explications dtailles
sur chacune des nombreuses machines exposes cette anne; mais ils
comprendront que nous sommes obligs de nous arrter  un petit nombre
d'entre elles et  celles qui nous paraissent le plus remarquables.
Encore ici avons-nous l'embarras du choix. Il y a en France six  huit
constructeurs dont les ateliers sont mouls sur l'chelle la plus grande
et outills de la manire la plus puissante, et un grand nombre d'autres
de proportions moindres. La plupart de ces constructeurs ont envoy 
l'exposition des produits dont les uns se distinguent par le fini des
pices, par la bonne excution de l'ensemble, et les autres par d'utiles
innovations. La navigation  vapeur et la locomotion sur chemins de fer
ont t les points de dpart de ce progrs. Les ateliers franais ont eu
 construire, depuis quelques annes, les machines de 450 chevaux
destines aux paquebots transatlantiques et un grand nombre d'autres
appareils de force moindre, mais dont les dimensions sont encore
colossales. Ces ateliers se sont mis  l'oeuvre, et, au dire des
connaisseurs, la fabrication en est excellente et gale au moins  ce
que les Anglais ont fait de plus perfectionn dans ce genre.

Plusieurs ateliers se sont galement outills pour la fabrication des
locomotives, et leurs produits, d'abord repousss  cause de
l'infriorit invitable d'un premier essai, puis quelque temps encore
victimes du prjug dont nous parlions plus haut, commencent cependant 
prendre le rang qui leur appartient dans les constructions de ce genre.
Les modles, d'abord emprunts aux Anglais, ont t changs, modifis,
amliors, et maintenant c'est  un Franais, M. Meyer, de Mulhouse, que
l'on doit l'importante innovation de la dtente variable de la vapeur,
innovation qui se traduit en conomie de combustible, d'usure et
d'entretien.

Les grands fabricants ont donc envoy quelques-uns de ces produits dont
nous parlions plus haut, parmi lesquels nous avons notamment remarqu un
tour parallle de M. Calla, dont la table a dix mtres de longueur; une
machine  faire les roues, de M. Eug. Philippe; des appareils normes en
masse et en puissance, de M. Aug. Pillet, tels qu'un tour parallle, des
machines  diviser les engrenages,  tarauder les crous et les boulons;
les machines de M. Decoster et celles de MM. Durosne et Gail.

Parmi les tablissements qui ont envoy de magnifiques produits en ce
genre, le Creusot occupe une des premires places. Pour ceux de nos
lecteurs qui ne connaissent pas cette importante usine, nous dirons que
les lments de production du Creusot se composent de trois industrie
distinctes et concentres dans un mme lien, c'est assez dire qu'elle se
trouve dans les conditions d'une bonne fabrication  bon march. Les
industries sont, 1 l'extraction de la houille, qui s'lve  un million
d'hectolitres par an; 2 la fabrication du fer et de la fonte au moyen
de quatre hauts-fourneaux qui produisent ensemble, seize  dix-huit
tonnes par jour, et de feux de forge et d'affinerie pouvant fabriquer
huit cents tonnes de fer par mois; et 3 la construction des machines,
pour laquelle le Creusot s'est acquis une rputation europenne.

Ce qui, parmi les produits de cette usine, attire principalement
l'attention dans les salles de l'exposition, ce sont les pices
suivantes: une traverse et une grande bielle pour un appareil de quatre
cent cinquante chevaux; un mouton  vapeur vertical, et une marmite 
percer et river les tles. La bielle prsente un spcimen des
proportions donnes aux appareils destins  la navigation
transatlantique. Cette pice, d'une difficile excution, se distingue
par sa masse imposante et par la perfection du travail.

Le mouton  vapeur est une prcieuse application de la force de la
vapeur au battage des fers. Jusqu' prsent les marteaux et martinets
sont gnralement mus par l'eau, et les coups qu'ils donnent en
retombant de tout leur poids sur l'enclume sont  peu prs uniformes, ou
au moins on ne peut pas en modrer la force  volont. Ce nouveau
marteau se compose d'un cylindre  vapeur  simple effet, avec un piston
dont la tige traverse le fond du cylindre, pour tre fixe ensuite au
mouton. Le cylindre est mont sur une charpente en fonte qui sert de
coulisse au mouton. Au moyen de cet appareil, et  la volont du
conducteur, sur deux coups qui se suivent, l'un est capable de pntrer
dans une masse de fer chaud, comme dans de l'argile, et l'autre peut
tre assez doux pour faire entrer  moiti seulement un clou dans le
bois le plus tendre. Cette machine peut employer sa puissance  des
coups longs et terribles, ou bien, se rglant elle-mme, faire tomber
sur l'enclume des coups modrs par centaines et par minute. Le
mcanisme consiste simplement dans l'appareil qui permet l'introduction
et la sortie de la vapeur. Si la vapeur, aprs tre entre et avoir
soulev le piston et le marteau, sort brusquement, le marteau retombe de
tout son poids; si elle sort peu  peu, le marteau redescend doucement.
Une discussion s'est leve entre un Anglais, M. Nasmith, et M.
Schneider, pour savoir  qui appartient la priorit de cette invention.
Sans vouloir entrer dans ce dbat, ni expliquer les raisons de notre
conviction, nous dirons que, des explications donnes par ces derniers,
il rsulte pour nous la certitude que la priorit appartient  M.
Bourdon, ingnieur mcanicien en chef du Creusot.

La troisime pice, la machine  percer et  river les tles, est conue
d'aprs le principe du marteau dont nous venons de parler. Elle runit
par compression, au lieu du procd long et dispendieux du martelage,
les tles et fers d'angle par des rivets ordinaires, ou des rivets de
fer rond,  chaud ou  froid. Le travail est simplifi, et prsente plus
d'uniformit et d'conomie.

Puisque nous avons parl du rle que joue la vapeur dans les
outils-machines de la haute industrie, nos lecteurs nous sauront gr de
les entretenir des nouveaux appareils de sret contre les explosions de
machines  vapeur, imagins par M, Chaussenot an, et qu'il a envoys
cette anne  l'exposition. On sait combien sont redoutables ces
explosions, contre lesquelles la science cherche en vain  lutter depuis
longtemps, qu'elle parvient quelquefois  prvenir, et pas toujours 
expliquer aprs l'vnement. Sans parler de la partie mystrieuse de la
force de la vapeur, de cette partie qui trompe toutes les prvisions et
produit une catastrophe l o on se croyait  l'abri de tout danger,
nous dirons qu'il est cependant une srie d'accidents qu'on peut viter
au moyen de bons appareils de sret et de soupapes convenablement
tablies, et nous ne saurions recommander trop vivement aux industriels
ceux de M. Chaussenot. Ils se composent d'un nouveau systme de soupapes
excessivement sensibles, et dont la disposition est telle qu'elles se
soulvent  la moindre tension de vapeur suprieure  celle  laquelle
l'appareil doit marcher, et avec la plus grande facilit; d'un flotteur
d'alarme quilibr dans l'intrieur de la chaudire, et qui permet  la
vapeur de soulever une soupape et de se faire jour jusqu' un sifflet,
qui prvient le chauffeur, et enfin d'un flotteur indicateur, au moyen
duquel le chauffeur peut lire  chaque instant, sur un tableau plac en
dehors de la chaudire,  quel niveau se trouve l'eau, et en rgler
l'introduction; et l'on sait que beaucoup d'explosions ont eu pour cause
l'abaissement de l'eau qui laisse rougir les parois de la chaudire, et
la production instantane d'une grande masse de vapeur, quand l'eau
arrive sur ces parois rougies. Nous sommes persuad que l'emploi
simultan de ces trois appareils doit prvenir la plupart des
explosions.

Nous ne quittons qu' regret ces magnifiques produits de la haute
industrie franaise; nous voudrions qu'il nous soit permis de faire voir
une  une  nos lecteurs chacune de ces machines; et ceux qui comme nous
ont parcouru l'exposition comprendront nos regrets; car tout, dans ces
salles, concourt  l'instruction des masses; et, tel qui entre ignorant
 l'exposition, s'il parcourt les galeries avec un bon cicrone, en
sortira instruit; car,  ct de l'instrument, il aura eu l'explication;
 ct de la machine, son histoire et son usage;  ct de l'industriel,
l'aperu de la situation commerciale de son pays. Mais nous avons encore
 vous entretenir de machines non moins intressantes, et dont nous vous
offrons quelques dessins. Passons donc aux petits appareils.

_Pompes._--Cette anne, comme aux expositions prcdentes, il y a un
grand nombre de pompes, dont les inventeurs ont tous la prtention
d'avoir illumin le systme le plus simple, celui qui se drange le
moins, et qui, avec une force donne, produit le plus d'effets utiles.
On conoit en effet, que les esprits ingnieux travaillent dans cette
direction, si l'on songe que la pompe est l'engin le plus indispensable
 toute espce d'industrie; qu'elle est le principe de l'alimentation de
toutes les usines; qu'elle sert pour les travaux agricoles, pour les
incendies, dans un grand nombre de travaux o les puisements sont
indispensables, dans les vaisseaux o le travail des pompes absorbe une
grande partie du temps de l'quipage, et que son usage est aussi
frquent que celui de l'eau qu'elle doit chercher, puiser, retenir et
emmagasiner.

Parmi les diffrents systmes exposs, nous avons surtout remarqu les
pompes de M. Letestu. Il y a dans ce systme un progrs vident sur
toutes les inventions prcdentes. Ce progrs consiste uniquement dans
l'adoption d'une soupape et d'un piston entirement nouveaux. Une grande
difficult qui a constamment nui  l'usage avantageux des pistons des
pompes, c'est la matire dont est faite ce piston. Il est ordinairement
en mtal, fermant hermtiquement le corps de pompe, condition
indispensable pour que le vide se fasse exactement, que l'eau s'lve et
ne redescende pas; mais on conoit que si cette fermeture hermtique est
indispensable lorsque le piston remonte avec l'eau qui s'est introduite
 sa partie suprieure au moyeu de l'ouverture du clapet, il n'en est
pas de mme lorsqu'il redescend, et que l'eau, forant le clapet  se
soulever, passe de la partie infrieure  la partie suprieure. A ce
moment il y aurait avantage  ce que le piston dispart, pour laisser
affluer la plus grande quantit d'eau possible. De plus, si l'eau
contient du gravier ou des corps trangers quelle entrane avec elle
dans son mouvement ascensionnel, ces corps, en s'insrant entre les
lvres du clapet, l'empchent de se refermer, et des lors l'eau, quand
le piston remonte, repasse  travers le clapet, et le jeu de la pompe
est arrt ou son effet devient nul.

M. Letestu a supprim tous ces inconvnients: sa soupape et son piston,
dont nous donnons les dessins  nos lecteurs, sont de la plus grande
simplicit. Le piston (fig. 2) se compose d'un cne en cuivre, perc
d'une multitude de trous pour donner passage  l'eau. Ce cne mtallique
est recouvert d'un cne en cuir (fig. 4) d'un millimtre d'paisseur,
prpar  la chaux et formant soupape. Une tige en fer traverse le cne
ou entonnoir, et est rive en dessous, de manire  joindre d'une
manire fixe et invariable les deux cnes. Le cne en cuivre ne touche
pas le cylindre du corps de pompe, et le cne en cuir le dpasse un peu,
de manire  s'appliquer contre ce corps de pompe dans la manoeuvre. Le
jeu de ce piston est simple et facile  comprendre: quand on baisse le
piston, l'eau passe par les trous de l'entonnoir et par le vide
annulaire que forme l'interstice entre les cnes et le corps de pompe;
dans le mouvement ascensionnel, au contraire, le cuir s'applique
hermtiquement contre le cuivre, et ses bords, qui le dpassent un peu,
forment bourrelet contre le corps de pompe: en sorte qu'au-dessous du
piston le vide est parlait, et l'eau qu'un autre coup de piston ira
puiser soulve le clapet (fig. 3) et remplit l'intervalle qu'il vient de
quitter. On comprend que dans ce systme, les graviers et les corps
trangers ne peuvent plus dranger le jeu de la pompe, puisque si ce
gravier entre par les trous de l'entonnoir, le cuir, qui jouit d'une
grande souplesse, l'enveloppe de toutes parts, et, s'il entre par le
vide annulaire, son poids le fait retomber au fond du cne de cuir, d'o
il ne peut plus s'lever. Le bourrelet de cuir donnant toujours une
fermeture hermtique, permet d'appliquer ce systme aux corps de pompe
les plus imparfaits en bois, ou les plus grossirement alss en mtal.
M. Letestu a appliqu son systme  toutes les espces de pompes. Nous
donnons  nos lecteurs le dessin d'une pompe aspirante et foulante (fig.
1) et celui d'une pompe d'puisement (fig. 5). Enfin nous dirons
spcialement pour ceux qui savent le prix d'une pompe  incendie et qui
regrettent que chaque commune ne puisse pas s'en procurer, que
l'inventeur a simplifi considrablement ses appareils de manire  ce
que le bourrelier et le marchal ferrant du plus misrable hameau
peuvent les rparer dans toutes les circonstances. Ajoutons qu'il a fait
acte de bon citoyen en en rduisant le prix et en offrant aux communes
pauvres de ne les payer que par annuits, selon leurs ressources et 
leur gr. Les pompes de M. Letestu ont t exprimentes en grand par la
marine, et ont donn les rsultats les plus satisfaisants comme
simplicit de mcanisme, dure et conomie.

_Instruments de pesage._--Parmi les objets d'une utilit gnrale et
pratique, qui ont pris rang dans les salles de l'exposition, nous
pouvons citer les balances de toute espce, et principalement celles qui
sont dites  MM. Roll et Schwilgu, de Strasbourg, qui ont expos des
balances de comptoir trs-sensibles, et l'on sait  combien de fraudes
les consommateurs sont exposs tant par l'imperfection des balances que
par la mauvaise foi des marchands;  MM. Sagnier et compagnie, de
Montpellier, et  MM. George, ingnieurs-mcaniciens. Les
balances-bascules exposes par MM. Sagnier sont des romaines, qu'ils ont
perfectionnes au point d'en faire des instruments de prcision: romaine
oscillante  plateau, romaine-bascule portative et romaine oscillante de
prcision. On connat le principe d'aprs lequel est construire la
romaine. Ce principe est celui du levier du premier genre, c'est--dire
pour lequel le point d'appui est situ entre la puissance et la
rsistance. Si le point d'appui est exactement au milieu du levier, on a
la balance ordinaire; mais si le point d'appui est plac de manire  ce
que les deux bras de levier soient ingaux, les poids qui se feront
quilibre aux deux extrmits du levier seront dans le rapport inverse
des longueurs des bras; ainsi, un poids d'un kilogramme, plac 
l'extrmit d'un bras de levier de 10 centimtres de long, fera
quilibre  un poids de 10 kilogrammes plac  l'extrmit du bras de
levier qui n'aurait qu'un centimtre de longueur. On voit donc que, pour
la romaine, il suffit d'avoir un poids unique, qu'on fait voyager sur le
grand bras du levier divis et gradu convenablement pour obtenir
instantanment, par une seule opration et sans poids additionnel, le
poids d'un objet quelconque plac  l'extrmit de l'autre bras. Dans
les romaines-bascules en usage jusqu' prsent, le grand bras du levier
a une longueur constante;  son extrmit est un plateau fixe, qui
reoit les poids; mais ce systme est incommode, d'abord parce qu'il
faut avoir une srie de poids  sa disposition, et qu'une erreur de
quelques grammes, facile  commettre, prend de suite une proportion
assez forte quand elle a lieu  l'extrmit d'un bras de levier un peu
long. MM. Sagnier ont vit cet inconvnient en appliquant  ces
romaines-bascules comme aux romaines ordinaires, un poids curseur;
seulement leur porte ou calibre se trouve limite par la longueur du
bras de levier.

MM. George ont introduit dans les instruments de pesage une innovation
que nous regardons comme une des plus fcondes en rsultats heureux.
Nous voulons parler de leurs balances-bascules et de leur
grues-balances-bascules. Dans les premires, le paralllogramme, qui
donne le paralllisme au mouvement du plateau, est plac verticalement
entre deux montants fixes; et le plateau, solidement reli d'querre aux
tiges verticales, et forc de prendre un mouvement toujours parallle,
peut ainsi porter la charge sur un point quelconque sans qu'il en
rsulte aucune inexactitude.

Quant  la grue-balance, c'est une combinaison fort ingnieuse de ces
deux machines qui n'en forment plus qu'une seule. Nous donnons  nos
lecteurs le dessin de cette nouvelle machine. Tout le monde a vu, sur
les quais ou dans les usines, des grues, ces normes engins au moyen
desquels quelques hommes agissant sur une roue d'engrenage soulvent les
fardeaux les plus pesants, et en imprimant ensuite, suit un mouvement de
rotation, soit un mouvement de translation, les transportent ou les
dposent avec la plus grande facilit. C'est cet engin qui, par un
mcanisme trs-simple, devient lui-mme une balance. La difficult 
vaincre tait de mettre en oscillation la grue avec tout son mcanisme,
de manire  en faire un plateau de bascule. C'est  quoi les inventeurs
sont parvenus, en conservant  la grue toute sa puissance et  la
balance toute sa sensibilit. On lve le fardeau  la manire
ordinaire, et on le pse dans son tat de suspension sans embarras et
sans autre perte de temps que celui ncessaire pour reconnatre le poids
de l'objet suspendu. Cette machine peut rendre de grands service 
l'industrie des transports, et notamment aux chemins de fer, o des
voitures entires, des fourgons, des diligences sont enlevs par des
grues et placs sur les cadres qui les emportent en convois.

_Moulin  bras portatif._-Nous avons tenu  donner  nos lecteurs une
ide d'une de ces machines simples et conomiques dont l'usage est
journalier et indispensable, et qui, par la simplicit de leur mcanisme
et la modicit de leur prix, sont  la porte de toutes les bourses et
de toutes les positions. Nous avons voulu leur montrer en mme temps un
des appareils adopts pour nos frres d'Afrique, et qui, grce  leur
lgret, peuvent se transporter  la suite des corps d'armes, et
donner aux troupes campes et loin de tous les lieux habits l'lment
le plus indispensable de la nourriture, une farine bien faite, et du
pain frais et de bonne qualit. Le moulin  bras portatif, dont nous
donnons le dessin, a ralis ces avantages. Il se compose, comme tous
les moulins, d'une meule fixe et d'une meule tournante. On introduit le
bl au-dessus de la meule fixe: il est d'abord concass par une noix
cannele, puis rduit en farine entre les deux meules; il est blut dans
un tamis qui reoit son mouvement de va et vient d'une tige mise
elle-mme en oscillation par une pice carre monte sur l'axe des
manivelles; la farine tombe dans le fond de la caisse du moulin, et le
son est expuls par un auget qui termine le tamis. Pour empcher
l'cartement des meules, on se sert d'une vis taraude qui passe dans
une traverse fixe  la partie suprieure du moulin, et qui presse sur
une griffe scelle dans la meule fixe. Ce moulin, manoeuvr par deux
hommes, donne 20 kilogrammes de mouture de bl par heure. En remplaant
la noix ordinaire par une noix  grosses dents, il devient propre 
moudre du mas ou d'autres grosses graines. Enfin, on peut remplacer les
manivelles par des roues  courroies, et le mettre ainsi en
communication avec une machine  vapeur ou une roue hydraulique.
L'inventeur de cet ingnieux appareil est M. Tarm.

Machine  sculpter.--Il nous reste  parler d'une des machines les plus
intelligentes que nous ayons jamais vues. Avouons d'abord que cette
machine n'est pas  l'exposition, mais seulement les oeuvres d'art
qu'elle a produites.

Nous aurions peut-tre d attendre, pour en entretenir nos lecteurs,
notre article sur les objets d'art, mais nous n'aurions eu qu' les
signaler, tandis que la partie vraiment intressante n'est pas le
rsultat seulement du travail de cette machine, mais la machine
elle-mme, dont nous avons pu nous procurer un dessin. Qu'on se figure
une srie de paralllogrammes articuls qui soutiennent entre eux un
cadre, qu'on imagine que ce cadre a de vritables bras, dont les
articulations sont des roues et des pignons; des nerfs, des chanes, des
cordes sans fin; des doigts, du fer et les ongles des instruments
pointus, ronds, chancrs,  vis,  spirale; qu'on donne  ces bras le
mouvement, au moyen d'une machine  vapeur, l'un d'eux va venir
s'appuyer sur l'objet  reproduire de manire  suivre dlicatement tous
les contours, le creux des yeux, la saute du nez, les intervalles des
cheveux, et l'autre suivant rigoureusement les mouvements du premier va
d'abord, au moyen de deux marteaux glissant l'un sur l'autre, bauche 
coups prcipits le marbre qu'il touche; puis, au moyen d'un ciseau,
enlever peu  peu les parties que le marteau a laisses; et enfin, au
bout d'une heure, vous verrez l'outil intelligent se retirer et
prsenter  vos regards surpris un nez parfaitement model, des cheveux
artistement travaills; enfin une copie semblable en tout au modle. Tel
est l'instrument que nous avons vu fonctionner il y a peu de jours, et
peu s'en est fallu que nous ne lui demandions notre buste, sance
tenante. Les produits figurent  l'exposition sous le nom de M. Contzen.

Du reste, les machines envahissent tout;  l'exposition nous avons vu
une machine  faire des moulures qui, en trois minutes, en a produit
dix-sept mtres; pauvres menuisiers! une machine  battre ou plutt 
comprimer le linge; pauvres blanchisseuses! une machine  cambrer les
tiges de bottes et  comprimer, sans les battre, les semelles; pauvres
cordonniers! une machine  faire des tonneaux, avec une conomie de 40 
70 pour cent; pauvres tonneliers!

Mais rassurez-vous, vous tous qui craignez que les machines ne vous
tent le travail; partout et toujours la substitution d'un mtier au
travail manuel a augment la consommation et appel un plus grand nombre
de bras. Depuis l'invention du mtier  bas, cette marchandise, de luxe
autrefois, est devenue une des parties indispensables du plus pauvre
vtement; depuis le mtier  la Jacquart les toffes de soie sont
devenues l'apanage de la bourgeoisie; depuis qu'il y a des chemins de
fer en Belgique, les marchands de chevaux, les carrossiers, les
bourreliers, ont vu doubler leur industrie. C'est qu' ct d'un progrs
est un besoin, et que jamais l'un ne se dveloppe sans tre amen,
excit et adopt par l'autre.



Le Maroc.

Avant de rendre le dernier soupir, Mahomet avait recommand  ceux qui
lui succderaient, mais qu'il ne voulut pas dsigner, de purger la terre
sacre de l'Islam de tous les infidles, et de porter la vraie foi
jusqu'aux extrmits du monde. Pour obir  cette loi, les Arabes se
rpandirent sur la terre. La 22e anne de l'hgire, l'an 640 de
Jsus-Christ, l'gypte tait conquise. En 645, Abdallah fit une premire
incursion dans la Numidie. En 665, il se jeta de nouveau sur l'Afrique,
 la tte de 40,000 combattants; toujours victorieux, il parcourut,
comme s'il et t guid par le doigt de Dieu, les plaines, les
montagnes, les dserts; et poussant enfin son cheval dans l'Ocan qui
baigne les ctes du Maroc, Grand Dieu' s'cria-t-il, tu le vois, la mer
seule m'arrte.

La mer ne devait pas mme arrter les Arabes. Mais, avant de franchir le
dtroit de Gibraltar, ils firent une halte sur ces rivages o Abdallah
les avait conduits.

Les peuples tablis alors dans cette partie de l'Afrique septentrionale
qui forme l'empire de Maroc actuel, taient connus sous le nom gnrique
de Maures; mais ils se divisaient en trois tribus principales encore
faciles  reconnatre aujourd'hui; les berbres, les Schelloks et les
Maures proprement dits. Dsire-t-on connatre les conjectures faites sur
leurs origines et leur histoire, on n'a qu' lire l'ouvrage remarquable
publi en 1787 par Chnier, le pre des deux Chnier, sous ce titre:
_Recherches historiques sur les Maures et Histoire de l'Empire du
Maroc_. Depuis leur tablissement dans ces contres, ils avaient presque
toujours t subjugus par leurs voisins. Ainsi, ils s'taient soumis
tour  tour aux Carthaginois, aux Romains, aux Vandales, aux Grecs du
Bas-Empire. Souvent ils tentrent de se rvolter contre leurs occupants:
ils furent toujours dfaits. Deux fois ils repoussrent l'invasion
arabe, deux fois les nouveaux conqurants revinrent avec des forces
suprieures, et triomphrent de leur rsistance. Enfin, retrouvant chez
eux leurs propres habitudes, les Arabes persuadrent aux Maures qu'ils
avaient une origine commune; ils leur firent adopter leur religion, et,
pour occuper leur activit turbulente, Mouza-Ben-Nozeir en emmena un
grand nombre avec lui  la conqute de l'Espagne.

Une seule bataille, celle du Guadalete (710 ou 711), dcida du sort de
la monarchie des Goths. Les Arabes et les Maures, victorieux, fondrent
en Espagne un royaume qui devait durer huit sicles. Deux annes leur
avaient suffi pour achever leur conqute; il fallut huit cents ans aux
Espagnols pour la leur reprendre. Ce ne fut qu'en 1491
qu'Abdallah-al-Zaquir cda au roi Ferdinand la ville de Grenade, et
pleura comme une femme en quittant ce dernier asile qu'il n'avait pas su
dfendre en homme. En vain les Maures qui restrent en Espagne, appels
dsormais les Mauresques, embrassrent la religion catholique, et se
soumirent d'abord sans murmurer  tout ce qu'on exigea d'eux, la
tyrannie croissante de leurs oppresseurs les fora de se rvolter; et en
1610, un arrt de Philippe III les bannit du royaume. L'migration dura
jusqu' la fin de 1611. Pendant les trois aimes suivantes, on fit dans
toute l'Espagne les plus minutieuses recherches pour dcouvrir ceux, qui
avaient chapp  la commune proscription. En 1614 les commissaires
chargs de ces perquisitions dclarrent qu'ils avaient accompli les
ordres du roi, et que l'Espagne tait dlivre du _serpent rchauff
dans son sein_.

Plus de deux sicles se sont couls depuis cette poque, et une guerre
nouvelle menace d'clater entre les Arabes-Maures et les Espagnols.
Cette fois, ce sera l'Espagne qui prendra l'offensive, qui fondra
peut-tre un royaume chrtien sur une terre infidle, et qui portera 
son tour les bienfaits de la civilisation chez un peuple ignorant et
barbare. Elle a pu pendant longtemps oublier de venger ses anciennes
injures; mais l'insulte qui vient de lui tre faite tout rcemment exige
une rparation prompte et clatante.

[Illustration.]

Il y a quelques mois, le vice-consul d'Espagne  Mazagan, M.
Victor---------- [Texte corrompu.]

[Illustration: Maroc.--Vue gnrale de Ttouan.]

Le sultan a proclam la guerre sainte contre les infidles; il lve des
troupes, il amasse des provisions, distribue des armes, etc.

La Sardaigne, avons-nous dit dans notre dernier numro (voir _Histoire
de la Semaine,_ p. 162), a consenti  accepter les excuses de l'empereur
de Maroc. Muley-Abd-er-Rahman a dclar, en effet,  S. M. sarde, qu'il
tait trs-afflig de ce qui tait arriv, et que pareille chose ne se
renouvellerait plus.

L'Espagne obtiendra-t-elle une semblable rparation? Et si elle
l'obtient, s'en contentera-t-elle? Nous ne le pensons pas.

[Illustration: Retour de noce,  Tanger.]

D'ailleurs, il ne s'agit pas seulement pour l'Espagne, dans ce
diffrend, de tirer une vengeance complte de l'attentat commis 
Mazagan sur la personne de son reprsentant; un plus beau rle lui est
rserv. Qu'elle comprenne sa situation, et qu'elle en profite, dans son
intrt personnel comme dans l'intrt de l'Europe et de l'humanit.

[Illustration: Abraham, Juif tangrien, interprte du consulat de
France.]

L'Orient a longtemps dbord sur l'Occident. C'est l'Occident qui
dborde sur l'Orient. Le Nord envahit le Midi, la Russie s'apprte 
s'emparer de Constantinople; l'Autriche passe les Alpes et s'tend dans
les plaines de la Lombardie et le long des rives de l'Adriatique;
l'Angleterre a conquis l'Asie; Gibraltar et Malte lui appartiennent; la
France jette dans l'Algrie les fondements d'une puissance inbranlable,
en attendant qu'elle ralise en gypte les grands projets de Napolon;
la civilisation europenne se rpand sur tous les points du globe, mais
nulle part elle ne fait de plus grands progrs qu'en Afrique; seul,
l'empire du Maroc avait chapp jusqu'ici  la loi commune; seule,
l'Espagne, si malheureusement occupe de ses guerres civiles, n'a pas
encore cherch une nationalit complmentaire sur la cte musulmane de
la Mditerrane.

[Illustration: Aitja, juive marocaine.]

La collision qui menace d'avoir lieu entre le gouvernement espagnol et
l'empire de Maroc n'est donc point un fait isol, disait il y a quelques
jours le journal _l'Algrie_, elle se rattache aux vnements qui la
prcdent; si elle n'en est pas la consquence, elle en est au moins le
complment ncessaire. Pour clater, elle n'attendait qu'une occasion. A
Mazagan, c'est un coup d'yatagan, comme  Alger ce fut un coup
d'ventail. Il existe une concidence remarquable entre les phases de
cette gravitation mditerranenne et la circonstance principale du
mouvement intrieur qui modifie la face de l'Europe.

[Illustration: Mohammed, soldat marocain.]

La premire rvolution franaise panche sa sve sur l'gypte; la
rvolution de 1850, sur Alger; la rvolution espagnole, sur le Maroc.

Ce besoin d'expansion, qui accompagne toujours les crises politiques,
est, en effet, un de ceux qui travaillent aujourd'hui l'Espagne. Mais,
du ct de l'Europe, les portes du temple de Janus sont fermes; du ct
de l'Ocan, les colonies qui ouvraient jadis un large dbouch 
l'activit espagnole, n'existent plus que dans l'histoire; la formidable
armada a pass en d'autres mains. Le sud est la seule direction dans
laquelle les passions qui agitent la Pninsule puissent trouver une
issue lgitime; que l'Espagne franchisse donc le dtroit, et toutes les
volonts, aujourd'hui divergentes, viendront se runir sur le terrain
neutre de la gloire et de la dignit nationales.

L'empire de Maroc lui-mme semble attendre, pour renatre  une autre
vie, une commotion lectrique. Lui-mme est en travail de rvolution, et
quoiqu'il soit trs-difficile d'en prvoir les suites, on peut affirmer
que cette rvolution ne tardera pas  clater. L'lment berbre a
domin de tout temps dans la population marocaine; il occupe  la fois
les grandes plaines qui rgnent au S.-E. et les normes massifs qui
s'lvent au centre de l'ancienne Tingitanie. Depuis quelques annes,
une fermentation sourde agite ce vieux sang autochtone; elle se
manifeste par des envahissements progressifs sur la race arabe, et elle
saisira toutes les occasions qui favoriseront son dveloppement. On peut
donc tre sr que les embarras de l'empereur dans sa lutte avec
l'Espagne n'inspireront aux berbres que bien peu de sympathie. Le trne
des Chrifs recevra donc, mme  sa base, des atteintes qui
l'branleront.

[Illustration: Muley ben Yusuff, marchand marocain.]

[Illustration: El-Atari, principale rue de Tanger.]

[Illustration: Enterrement  Tanger.]

[Illustration: Simja, Juive tangrienne.]

C'est dans les habitudes diplomatiques surtout que la rforme est
devenue ncessaire. Dernier reprsentant de la thocratie musulmane,
l'empereur du Maroc a conserv toute l'arrogance d'un sultan, unie 
l'intolrance d'un marabout. Jamais, depuis des sicles, il n'a mesur
ses forces contre des forces europennes; il en est encore au point o
en tait le bey d'Alger, lorsque, plein de confiance en lui-mme, il
laissait tranquillement dbarquer les troupes franaises  Sidi-Ferudj,
dans la crainte, disait-il, qu'elles ne lui chappassent. Il est temps
enfin de faire savoir  cet insolent potentat que l'Europe a quelque
chose  lui apprendre, et d'opposer  cet aveuglement fanatique les
leons de la ralit.

Qu'ont fait les Maures et les Arabes de ce beau et fertile pays dont ils
se sont partag la souverainet? Ils ne savent pas mme profiter de ses
ressources naturelles. Au lieu de se civiliser, au lieu de rester
stationnaires comme les Chinois et comme certains peuples de l'Asie, ils
se barbarisent, qu'on nous permette cette expression... Les
bouleversements que les Maures ont prouvs aprs qu'ils ont t
repousss d'Espagne en Afrique ne prsentent aucune varit qui puisse
intresser le lecteur, dit Chnier, et dguiser la bassesse de leur
esclavage et la frocit de leur usurpateur; c'est un thme continuel et
presque uniforme de dvastations et de forfaits qui ne permet pas de se
distraire un instant sur les malheurs attachs  l'humanit. Un voit
dans Salluste et dans Procope, qui sont, de tous les historiens qui ont
parl des Maures, ceux qui mritent le plus de confiance, que le temps
n'a point influ sur leur gnie et sur leur caractre. Ils sont encore,
comme le dit Salluste, inconstants, perfides et incapables d'tre
retenus par la crainte ou par les bienfaits. Leur vanit gale leur
ignorance. Ils se croient tellement suprieurs aux nations de l'Europe,
qu'ils ne veulent ni les visiter, ni les laisser pntrer chez eux. Pour
franchir les limites de l'empire ou dpasser les murailles des ports de
mer, il faut avoir obtenu une autorisation expresse et spciale du
sultan.

[Illustration: Ali, paysan des environs de Ttouan.]

Aussi le Maroc a-t-il trs-rarement t visit. La plupart des voyageurs
qui se sont avancs un peu loin dans l'intrieur du pays, taient, comme
Lemprire et le docteur Brown, des mdecins dont le sultan malade
sollicitait les secours. Un des derniers ouvrages publis sur le Maroc
porte la date de 1853. Son auteur est un capitaine anglais nomm
Washington. Trois chargs d'affaires franais ont t envoys dans ce
royaume depuis 1830; mais les rsultats de ces missions officielles sont
rests jusqu' ce jour enfouis dans les cartons de nos ministres. Nous
empruntons  la relation anglaise du capitaine Beauclerk (1826). un des
compagnons du docteur Brown, les dtails suivants sur la capitale de
l'empire et sur l'empereur actuel, qui rgne depuis 1822:

Tout  coup, dit Beauclerk, la ville impriale vint frapper nos
regards, assise avec ses musques, ses minarets, sa forteresse, au
centre d'une vaste plaine couverte de palmiers, et, dans le fond, les
neiges ternelles de l'Atlas se dtachant sur l'azur du ciel  une
hauteur de onze mille pieds. Tandis que nous jouissions en silence de ce
magnifique coup d'oeil, notre guide fit faire halte  sa troupe, et ils
prirent en commun pour la sant du sultan leur matre, aprs avoir
remerci Allah de l'heureuse issue de leur expdition.

Maroc est entour de remparts  mchicoulis en terre glaise, de 50
pieds, de hauteur, avec des fondations en maonnerie, et garnis de tours
carres,  cinquante pas l'une de l'autre; ils ont six milles de tour,
et on pntre dans la ville par onze doubles portes; mais sa population
n'est pas en rapport avec sa vaste enceinte; elle renferme de grands
jardins et des terrains ouverts de vingt  trente acres d'tendue. Le
palais du sultan, situ hors de la ville, du ct du midi, est une vraie
forteresse reprsentant un carr, long de quinze cents verges sur six
cents, divis en jardins et en pavillons isols qui forment la rsidence
impriale. Les pices en sont carreles en tuiles de diverses couleurs,
et n'ont d'autre ameublement qu'un tapis et des coussins.

M. Beauclerk raconte ainsi sa visite au sultan:

On nous conduisit dans un jardin spacieux, entour d'une haute
muraille, plant d'arbres  fruits de diverses espces, et arross par
des ruisseaux descendus de l'Atlas. On et dit un jardin potager
d'Europe. A peine notre guide se fut-il avanc de deux pas, il s'arrta
tout court comme un homme frapp de la foudre ou comme, un vieux
chasseur qui vient d'apercevoir un livre au gte; puis, s'agenouillant
jusqu' terre et portant la main  son front, il se tint immobile, le
cou allong, les yeux fixs et les bras tendus, pour nous empcher
d'avancer; en mme temps il se dpchait de crier: _Seedna! Seedna!_
(notre seigneur!) Mes yeux suivirent la direction que les siens avaient
prise, et,  une distance d'environ quatre cents pas, j'aperus le
sultan, qui se dirigeait de notre, ct, et qui nous fit aussitt signe
de la main d'approcher. Nous obmes  cette invitation, et aprs
l'avoir salu, nous remmes nos chapeaux, tandis que notre interprte,
qui tait juif, s'empressait d'ter ses souliers. Le sultan est,  en
juger par l'apparence, un homme d'environ quarante-deux ans, dj fort
gras, et condamn  prendre encore de l'embonpoint, d'une taille de cinq
pieds neuf pouces; sa physionomie est naturellement douce et agrable;
malheureusement une tache qu'il a sur l'oeil gauche en gte
l'expression, en faisant croire qu'il louche. Sa barbe est courte, noire
et touffue. Il est le seul homme de son royaume qui la laisse crotre;
car la crainte de voir se renouveler des accidents semblables  ceux
dont divers sultans ont t victimes ne permet  aucun rasoir
d'approcher de la gorge royale. Nous causmes d'abord de l'Angleterre,
qu'il regarde comme sa plus chre allie; puis, aprs nous avoir demand
amicalement des nouvelles de notre sant, il donna l'ordre au cad de
nous montrer tous les jardins. Alors il fit un signe de la main, nous le
salumes et nous nous retirmes. Durant tout le temps que dura notre
conversation, il resta assis sur un coussin de drap ronge plac sur un
rebord saillant du mur du jardin, construit tout exprs pour cet usage.
C'est l qu'il reoit toutes ses visites Jamais il n'est permis de
s'asseoir en sa prsence, et il n'offre  personne des
rafrachissements; cependant ses manires paraissent aussi simples que
son costume...

Le sultan Muley-Abd-er-Rahman parat justifier l'opinion qu'avait de
lui son oncle Muley Slieinau ou Suleiman, qui le nomma par son testament
le seul hritier de sa couronne et de son royaume, au prjudice des
droits de ses dix-huit fils, parce qu'il le regardait comme, un homme
doux, sens et juste. En effet, il n'a pas consolid son trne, selon la
mode orientale, en exterminant la famille du dernier sultan, mais en se
faisant aimer de ses sujets, et en se montrant le pre et le bienfaiteur
de ces enfants dont il avait pris la place...

La journe de Muley-Abd-er-Rahman est ainsi rgle: le matin il se lve
avec le jour, et, aprs avoir dit ses prires, il se promne seul, 
pied dans ses jardins, donnant des ordres  ses ouvriers. A huit heures
il monte  cheval, et il galope pendant deux ou trois heures, escort de
tous ses grands cads ou capitaines. La maladie pour laquelle il avait
dsir consulter le docteur Brown (les hmorrodes) tait
considrablement aggrave par cet exercice quotidien; mais son mdecin
lui conseilla vainement de prendre un peu de repos. Me prescrire de ne
pas me promener tous les jours  cheval avec mes cads, rpliquait-il
invariablement, c'est m'ordonner d'abdiquer. Le cheval est le trne des
empereurs de Maroc. Cet exercice termin, il se retire dans les
appartements de ses femmes, o il reste jusqu' quatre-heures du soir,
gotant les plaisirs du bain et toutes les autres jouissances physiques
que peuvent lui procurer les innombrables beauts de son harem. A quatre
heures, il se rend  la mosque pour y faire ses prires du soir; puis
il emploie le reste de la soire, soit  se promener  cheval, soit 
rgler quelques affaires d'tat.

Muley Abd-er-Rahman est un rejeton de la famille des Chrifs qui possde
le trne du Maroc depuis le commencement du dix-septime sicle.--La
couronne impriale est hrditaire, mais ce n'est pas d'ordinaire le
fils an du monarque dfunt qui en hrite; elle passe sur la tte du
plus capable, du plus habile ou du plus audacieux de ses nombreux
enfants.

On ne connat pas d'une manire prcise la population et les ressources
de l'empire du Maroc. Les derniers chiffres publis par les
statisticiens sont les suivants:

        tendue, 13,712 milles carrs.
        Population, 14,800,000 habitants.
        Revenu, 25,000,000,
        Forces de terre, en temps de paix       36,000 hommes.
                --              en temps de guerre, 100,000     --
        Forces navales, 24 btiments.

Outre les trois tribus maures dont nous avons parl (les berbres, les
schelloks, les maures), et les arabes, la population totale de l'empire
du Maroc compte un grand nombre de juifs qui sont plutt, tolrs
qu'accepts, et auxquels ou vend cher cette tolrance. Sans compter les
contributions extraordinaires, dit un voyageur franais. M. Charles
Didier, ils sont soumis  un tribut annuel considrable et paient pour
tout, mme pour porter des souliers qu'ils doivent ter vingt fois par
jour devant les mosques, devant les sanctuaires, devant la maison des
santons et des grands.

Une vue gnrale de Ttouan, une rue de Tanger, une scne d'un mariage,
un enterrement et six costumes, tels sont les seuls dessins _originaux_
que _l'Illustration_ a pu se procurer sur le Maroc; elle les doit  M.
Pharamond Blanchard, qui a eu le bonheur rare de visiter les ctes du
Maroc sur un navire espagnol, et qui, cach dans la maison d'un consul,
a pu faire  la hte quelques croquis; car les habitants du Maroc ne
permettent jamais  un tranger de dessiner.

La vue gnrale du Ttouan et les costumes ne ncessitent aucune
explication.

Quant  la rue de Tanger, que reprsente notre dessin, elle se nomme
El-Atari; c'est la rue principale de la ville, car elle la traverse du
nord au sud, et on y trouve non-seulement les habitations des consuls,
mais les plus belles boutiques de l'empire, espces d'antres noirs et
profonds creuss dans le mur. Toutes les maisons du Maroc se
ressemblent: ce sont de grosses masses carres, sans fentres,
surmontes d'une terrasse au lieu de toit, et passes  la chaux. La
mosque., le bazar et le _fondaqu_ (auberge) de Tanger se trouvent
galement dans cette rue.

Les bornes qui nous sont imposes ne nous permettent pas de donner ici
des dtails sur les moeurs et les coutumes des habitants du Maroc. On en
trouvera dans l'ouvrage de Chnier dj cit, dans les voyages de
Lemprire, des capitaines Beauclerk et Washington. Nous terminerons cet
article, ncessairement incomplet, par une courte explication des deux
dessins de M. Pharamond Blanchard, reprsentant une noce et un
enterrement.

Pendant le sjour de M. Blanchard  Tanger, un Maure de la montagne vint
se marier  la ville. La crmonie acheve, la noce retourna dans la
montagne. La marie tait assise dans une sorte de cage forme avec des
morceaux de bois et de la percale blanche, et surmonte d'un dme de
percale bleue; deux Maures soutenaient de chaque ct cette cage, pose
sans aucun lien qui l'assujettit sur la selle du cheval; le mari, 
cheval, suivait sa femme, conduit par deux parents; derrire les poux
se pressait un nombreux cortge de parents et d'amis. Les Maures
arms,--et presque tous les Maures ont des armes,--qui voyaient passer
la noce, tiraient, on signe de joie, des coups de fusil.

S'ils drobent aux regards indiscrets les charmes des nouvelles maries,
les Maures ne se donnent mme pas la peine de jeter un linceul sur les
cadavres qu'ils portent en terre. Ils ont l'habitude d'enterrer les
morts aussitt aprs leur dcs, et,  dfaut de bire, ils se servent,
pour les conduire au cimetire, de tout ce qui leur tombe sous la main.
Ainsi, M. P. Blanchard vit,  Tanger, enterrer un vieillard sur une
chelle.



Le dernier des Commis Voyageurs.

(Voir t. III, p. 70, 86, 106, 118 138, 150 et 170.)

VIII.

RCIT.--LES AMOURS DE POTARD.

Heureusement pour nous, continua Potard, le soldat de l'empire n'tait
plus en tat de donner  sa menace tous les dveloppements qu'elle
comportait. Sous l'influence d'un nectar infiniment prolong, ses ides
couraient dj les champs et sa langue faisait irrgulirement son
service. Aux ballottements de la tte, aux clignotements de l'oeil, il
tait facile de reconnatre que Poussepain venait de s'imbiber outre
mesure, et quand il prit la parole, sa voix avait cet accent nasal qui
est la musique des buveurs.

--Voici la chose, dit-il... Nous venions de passer sur le ventre  cinq
cent trente-six mille cosaques... j'tais du neuvime corps... 
l'arrire-garde... en bataille sur les hauteurs pendant que la grande
arme oprait sa retraite... Victor nous dit: Enfants! il faut tenir
ici deux jours, autrement l'Empereur est cern!... Les mots nous
lectrisent... Deux ponts avaient t jets sur la Brsina... fleuve de
malheur!... Ebl tait l, le brave Ebl!... c'est bien... Napolon
passe... Eugne aussi... Davoust, Ney aussi... Les cuirassiers de
Caulaincourt dfilent sur les ponts... Nous restons cinq mille hommes
contre cent mille... trs-bien!  part un givre qui nous blanchissait
les moustaches... Les Russes nous chargent... de mieux en mieux... les
obus pleuvent... la mitraille nous prend en charpe... personne ne
bouge... Il s'agissait de sauver l'Empereur... Fallait voir a,
Potard... c'tait superbe... quarante-huit heures sans reculer d'une
semelle...  cheval de nuit et de jour... quels hommes! Dieu, quels
hommes!... le moule en est perdu!... Mais vous ne buvez pas, voyageur?
Est-ce que vous seriez malade?... Allons, pays encoure un rouge bord...
c'est innocent au possible... une vraie pelure d'oignon... A la mmoire
du gnral Ebl... brave Ebl!... Sans lui, il faillit passer l'eau  la
faon des canards!... Brave Ebl!... Voil un nuits un peu chouette!...
Qu'en dites-vous, voyageur?

--Un breuvage des dieux, capitaine, rpondis-je en vil flatteur.

--Pour en revenir  la Brsina, reprit Poussepain, le neuvime corps
la traversa des derniers... Le brave Ebl avait fait sa besogne en
conscience... mais les ponts en bois ne sont pas de fer... et puis,
voyageur, pour arriver  l'autre bord, il fallait passer sur le corps de
vingt-cinq mille des ntres, des tranards, des blesss, des
fournisseurs, des infirmiers, des vivandiers, tous les goujats du
camp... Ces malheureux se pendaient  la queue de nos chevaux ou
restaient empils sur les traves des ponts... Pas moyen de tortiller...
les Russes taient sur notre dos. En avant! dis-je  mes hommes, et le
rgiment balaya tout ce qui se trouvait sur son passage... c'taient des
jurons, des cris, des imprcations! Que voulez-vous, voyageur: la guerre
n'a pas t invente pour les poules mouilles.. Une supposition que le
brave Ebl n'et pas t l, quel plongeon nous faisions tous! Mais il
tait l, le brave Ebl!... Nous franchmes donc la Brsina...

--A la bonne heure m'criai-je, croyant tre quitte du rcit.

--Un instant, voyageur; nous ne sommes pas au bout... La grande arme
campe devant Zembin, et l'Empereur la quitte... Jusqu'alors sa prsence
nous avait soutenus... Quand il fut loin, la grle tomba sur l'arme...
le froid nous arrachait la peau... notre haleine se changeait en
glaons... Le dernier du mes trois chevaux s'affaissa entre mes
jambes... je voulus le relever, il tait gel... Un dragon  pied, jugez
du coup d'oeil!... J'arrivai au bivouac, abm, extnu... On fit rtir
du cheval; c'tait notre ordinaire... j'y ajoutai quelques gouttes
d'eau-de-vie et je m'endormis devant un grand feu... Au rveil, autre
histoire, et comble de calamit... je veux me relever, impossible... je
porte la main  mon nez; l'organe est insensible, on l'et dit de
carton... j'essaie de me servir de mes pieds... ce n'est plus de la
chair, c'est du marbre... La position devenait gnante... se voir
mtamorphos en bloc de glace, quelle humiliation pour un homme!... Pour
en sortir, je fais un dernier effort; je me prcipite dans la neige et
me frictionne avec ce liniment... Ide de salut! c'est  elle que je
dois mon nez, qui risquait de tomber au pouvoir des Russes... Le nez me
revint, voyageur; mais l'orteil resta  la bataille... O! l'affreuse
nuit! ajouta Poussepain avec amertume, la dplorable nuit, qui a
empoisonn toutes celles que j'ai passes depuis lors sur cette terre...
Potard, voulez-vous que je vous donne un bon conseil?

--Volontiers, capitaine, rpondis-je.

--Ne vous laissez jamais geler, mon camarade. Le sabre possde des
qualits rafrachissantes; le plomb est l'ami du soldat; mais le froid
ne pardonne jamais. Un homme qui a t gel, ne ft-ce qu'un quart
d'heure en sa vie, peut se dire en bien mauvais tat.

--Je ne sais, dit Potard reprenant la parole pour son compte, lequel
agissait le plus en ce moment sur Poussepain, du vin ou du souvenir;
mais il en tait arriv  un point d'abandon et d'attendrissement
extraordinaires. Se penchant vers mon oreille afin de n'tre pas entendu
d'Agathe, il complta sa confidence par le plus singulier des aveux:
puis il ajouta sur un ton lugubre:

--Oui, en bien mauvais tat!

L'ivresse, accrue par l'exaltation qu'occasionne toujours un long
monologue, tait arrive  son dernier paroxysme. L'ancien dragon
balbutia encore quelques mois, auxquels se mlait le nom du gnral
Ebl, du brave Ebl; mais peu  peu les sons devinrent plus confus, et
la tte alourdie finit par prendre un point d'appui sur la table. Le
bourgogne oprait; Poussepain s'endormit profondment.

Je me sens incapable, jeune homme, de vous rendre les sentiments qui
m'assigrent alors. Tout le pass venait d'tre clair  mes yeux
d'une manire soudaine; je comprenais ce qu'il y avait d'inexplicable
dans l'existence de ce mnage; l'nigme de cette maison n'avait plus
rien d'obscur pour moi. Tant que l'ancien ne me parut pas entirement
absorb par le sommeil, je ne le perdis pas de vue, craignant un pige
et surveillant ses moindres mouvements; mais sitt que je le vis plong
dans une immobilit profonde, je me tournai vers Agathe et fixai sur
elle un regard triomphant. La jeune fille le soutint avec une candeur
anglique. Rien ne semblait pouvoir altrer la puret, la srnit de
son visage. Cependant nous restions seuls pour la premire fois, et cet
isolement aurait d faire natre un peu de confusion chez la femme la
moins exprimente. Agathe n'prouvait rien de pareil; elle semblait
partage entre le bonheur que lui inspirait ma prsence et la piti que
lui causait l'tat de son mari. Pendant qu'ivre d'espoir et en butte 
une tentation invincible, je contemplais ce visage cleste et tant de
trsors mconnus, elle s'absorbait tout entire dans les soins
qu'exigeait cet incident, mettait un peu d'ordre autour d'elle,
cherchait  rendre plus commode l'oreiller sur lequel Poussepain
exhalait les fumes de l'ivresse. J'tais si heureux de ce spectacle, si
fier de ma proie, si assur de la victoire, que je ne fis rien pour la
distraire de cette occupation. Quand elle eut achev, elle revint vers
moi, me prit la main avec une vivacit charmante et la pressa sur son
coeur. C'tait le dernier aveu de la pudeur vaincue. Une partie de la
nuit s'coula dans ce tte--tte, et je pus quitter la maison avant que
Poussepain ft sorti de son assoupissement.

Six jours aprs cette aventure, je quittai Dijon. Depuis longtemps les
Grabeausec se plaignaient de ma ngligence; les affaires en souffraient,
et Alfred, de la maison Papillon, avait profit de cette clipse pour
embaucher une partie de ma clientle. Il tait temps de se livrer  une
revanche; elle ressembla au rveil du lion. En moins de quatre mois je
fis une tourne gnrale et enlevai  la course pour 500,000 fr. de
commissions. On eut dit Napolon dans son retour de l'le d'Elbe:
j'allais de clocher en clocher. Alfred, de la maison Papillon, dtalait
devant moi, et quittait les villes o je plantais mes aigles. Jamais je
n'avais eu plus d'orgueil, plus d'aplomb, plus de confiance; je me
donnais des airs de conqurant qui subjuguaient l'picier et
anantissaient le droguiste... Ceux qui semblaient le plus anims contre
moi se retournaient  ma vue, et, convertis par quelques mots  effet,
reprenaient la cocarde des Grabeausec. Cette campagne, Beaupertuis, a
laiss des souvenirs dans l'histoire des voyages: j'eus mon 20 mars en
attendant mon Sainte-Hlne.

Je viens d'voquer un rapprochement avec Napolon; je dois y ajouter
une petite couleur d'Annibal. Quand on a brill dans une partie, on a le
droit de puiser chez tous les grands hommes; comme eux j'appartiens  la
postrit. C'est pour vous dire, douard, que si je conduirais la
clientle d'une manir aussi militaire, un espoir m'y animait et un
dsir bien vif me soutenait en cela. Je songeais aux dlices de Capone,
et je voulais m'en passer la fantaisie: voil le trait par lequel
j'tais lgrement Annibal. Revoir Dijon, et, avec Dijon, la maison de
la place Sainte-Bnigne, et, dans cette maison, l'ange qui la
remplissait de lumire, telle tait mon ide, le mobile qui me rendait
si fort contre l'picerie en rvolte, et si suprieur  Alfred, de la
maison Papillon. Que pouvaient dire dsormais les Grabeausec? J'amenais
 leurs pieds la clientle repentante et vaincue; je les couvrais de mes
lauriers, je les enivrais de l'encens de mes triomphes: Alfred tait
mt; il expiait ses succs phmres. Aussi, ds que ma tourne fut
acheve, repris-je le chemin de la capitale de la Bourgogne: j'en avais
videmment le droit.

Je revis Agathe; quatre mois d'absence l'avaient bien change. Les airs
de jeune fille qui l'animaient autrefois avaient disparu; mais une
beaut plus srieuse tait empreinte sur son visage. Un cercle bleutre
entourait ses yeux et leur donnait une grce mlancolique; sa lvre
n'avait plus le mme incarnat, ses joues me semblrent polies; ce
n'tait plus ni sa taille de gupe, ni ses mouvements de gazelle. Je me
doutais du motif de cette mtamorphose, et au premier moment mon coeur
s'en enorgueillit. Cependant Agathe semblait en proie  une tristesse
profonde. Heureuse de ma prsence, elle semblait nanmoins plus retenue,
plus timide qu'autrefois, et je voyais des larmes trembler au bord de
ses paupires. Dans une premire visite, il me fut impossible d'avoir
avec elle le moindre entretien: Poussepain tait l, non plus vaincu par
le vin, mais vigilant, svre et souponneux. En me reconduisant jusqu'
l'escalier, elle put seulement me dire avec une expression douloureuse:
Mon ami, vous m'avez perdue!

Vous le devinez, Beaupertuis, Agathe allait tre mre. Jusqu'alors elle
avait pu cacher sa faute  son mari, mais le moment arrivait o toute
feinte serait impossible. C'tait grave, et en y rflchissant mieux, je
ne vis au bout de cet vnement que deuil et abme. Nous n'avions pas
affaire  un poux de comdie; Poussepain avait pu dsarmer devant moi
et cacher ses griffes  cause de mon humeur joviale; dans tout cela il
n'y avait qu'une trve. Au premier soupon, au moindre indice, son
naturel farouche devait reparatre, et une vengeance terrible pesait sur
nous, pour ce qui me reperdait personnellement, j'tais prt  tout;
mais il s'agissait de sauver cette malheureuse victime que le vieux
soldat allait dchirer de ses mains, de l'arracher de cette maison qui
menaait de devenir sa tombe. Devant un tel pril, il n'y avait qu'un
parti  prendre, c'tait de fuir au plus tt. Agathe n'y consentit pas
d'abord; elle voulait mourir o l'enchanait son devoir; mais j'invoquai
mon amour, je lui parlai de son enfant, et elle cda. Il fut convenu que
je lui chercherais un asile o elle put se croire  l'abri des
poursuites, et o elle attendrait le moment de sa dlivrance.

Agathe avait t leve et nourrie dans le village de Val-Suzon,
endroit dlicieux qu'arrose un ruisseau charmant et qui forme une sorte
d'oasis au sein d'une chane de collines. Quoique loign seulement de
quelques lieues de la ville, le Val-Suzon n'est peupl que de ptres et
il est rare que le citadin s'aventure dans ses profondeurs; l'artiste
seul et l'ami de la nature peuvent se plaire  de tels sites. Ce fut l
qu'Agathe m'envoya  la dcouverte. Le lieu me parut favorable  nos
desseins; il tait calme, salubre et solitaire. J'y achetai une
maisonnette et la fis arranger du mieux qu'il fut possible: quelques
meubles, des hardes et les objets les plus ncessaires dans un mnage,
furent apports de la ville et rendirent ce sjour habitable. Au
Val-Suzon vivaient de braves gens qui avaient soign Agathe dans sa
premire enfance; je les trouvai tout dvous pour celle qu'ils
nommaient encore leur fille. Ils m'aidrent dans mes prparatifs,
surveillrent l'installation de la maisonnette, et, quoique pauvres,
voulurent contribuer aux premiers approvisionnements.

Tout tait dispos dans cette retraite, et il ne s'agissait plus que de
combiner les moyens de fuite, d'en choisir le jour et l'heure, de
manire  chapper  la surveillance de Poussepain. La chose offrait de
grandes difficults, pour que les soupons du guerrier ne se portassent
point sur moi, il avait t convenu avec la jeune femme que je
paratrais moins souvent chez le fabricant de moutarde et que
j'viterais ce qui pourrait trahir notre connivence. Aussi,
volontairement, je m'tais priv des occasions o nous pouvions nous
concerter. D'un autre ct, les mfiances de Poussepain s'taient
subitement rveilles; parfois,  table, il lui chappait des allusions
qui avaient un sens farouche, et, de loin en loin, il jetait des regards
sombres sur son sabre de cavalerie. Lorsque Agathe entendait ces propos
et apercevait ces gestes menaants, il lui prenait des frissons affreux,
et souvent il lui vint la pense de se prcipiter aux genoux de son mari
afin de lui demander grce. Il fallait en finir; une pareille situation
ne pouvait se prolonger sans danger. A tout vnement, je tins un
cabriolet prpar aux portes de la ville et rsolus de profiter de la
premire circonstance. Poussepain sortait rarement, mais ses affaires
l'obligeaient nanmoins  quelques absences. Un soir je le vis entrer au
caf Militaire, et  l'instant mme j'allai frapper chez lui. Agathe
n'tait pus prte, elle faisait quelques objections; je l'enlevai dans
mes bras, traversai la partie solitaire de la ville, et la portai ainsi
jusqu'il la voiture. Cinq minuits aprs, nous roulions sur la route du
Val-Suzon. J'tais un Pierre Bonaventure, et Agathe tait ma Bianca
Capello; passez-moi le souvenir historique.

Si j'en avais le temps, Beaupertuis, je vous raconterais ici une
pastorale du genre le plus sentimental. Je vous peindrais d'abord les
paysages du Val-Suzon et les petites fleurs bleues ou jaunes qui
maillent les berges du ruisseau; vous y verriez les troupeaux broutant
les gazons de la montagne, et les villageoises allant  la glande au
bruit de la cornemuse et du cornet  bouquin. Les peintures-l sont d'un
genre trs-moderne; on les recommence vingt fois de la mme manire et
toujours avec un nouveau succs. Certes, s'il est des sites au monde qui
mritent cet honneur, ce sont ceux du Val-Suzon. J'y ai pass,  cot
d'Agathe, des journes entires  voir couler l'eau du torrent et 
entendre chanter les fauvettes sur la cime des peupliers. La pauvre
enfant retrouvait dans tel air pur la sant et le bonheur; elle ne se
souvenait plus qu'elle avait t madame Poussepain; son mariage lui
paraissait un mauvais rve. J'tais son seul poux, son seul matre, sa
seule pense et son seul amour. Aucun droit ne se plaait  ct du
mien, n'en ternissait la puret et n'en diminuait la valeur. En se
retrouvant prs de la nature, Agathe se sentait libre de tout lien de
convention et prenait le ciel pour tmoin et pour complice.

J'ai vu s'couler dans ces solitudes les semaines les plus heureuses de
ma vie. Le travail n'en souffrait pas; seulement, quand j'avais exploit
une ville de la Bourgogne et rcolt la fleur des affaires, je laissais
mes rebuts aux autres et venais me reposer pendant quelques jours au
Val-Suzon. L, je menais la vie d'un sultan; j'tais le roi, l'oracle du
village. Les notables accouraient,  la veille, s'asseoir chez moi
autour d'un broc de vin, et je les comblais de cavatines et de romances.
Agathe runissait les femmes dans une autre pice et tournait le rouet
avec elles. Quand le temps tait beau, nous faisions des courses aux
environs,  Curtis et  taulle; nous nous enfoncions dans les
chtaigneraies et dans les forts de chnes, nous recueillions en chemin
les baies des prunelliers ou ramassions les fraises des bois. C'taient
des joies d'enfant, des rires sans fin, assaisonns de djeuners sur
l'herbe. Je tournis dcidment au champtre.

Cependant le terme de la grossesse s'approchait et il fallait songer
aux derniers prparatifs. J'avais  Dijon un mdecin qui m'tait dvou;
malgr la distance, il me promit de venir assister Agathe. La layette
tait prte, la nourrice aussi; nous avions choisi une belle et frache
villageoise dont le lait devait arriver  point. On la nommait
Marguerite...

--Marguerite, dit douard, par un entranement presque involontaire.

--Oui, Beaupertuis, Marguerite; c'tait ainsi que s'appelait la
nourrice. Oh! nous avions song  tout, mme au nom de l'enfant. Un
garon se serait nomm Pierre, une fille devait se nommer Jenny.

--Jenny! rpta douard, mais sur un ton plus bas cette fois et en se
contenant.

Potard ne parut pas dispos  abuser de son embarras, et il reprit;

Tout tait prt; j'avais arrang ma besogne de manire  pouvoir rester
trois semaines auprs d'Agathe; je voulais me trouver l dans le moment
critique, et ne la quitter que lorsqu'elle serait entirement hors
d'affaire. Jusqu'alors tout nous avait russi, aucun nuage n'avait
travers notre bonheur. Dans les premiers jours qui suivirent la fuite
de sa femme. Poussepain avait jet un feu du diable; mais depuis ce
temps, le volcan semblait s'tre apaise, et une rsignation sourde
prenait la place de cette bouillante colre. Peut-tre se doutait-il
d'o venait le coup, et dans la crainte d'tre pi, je mis, dans le
dbut, une extrme circonspection dans mes dmarches. Ce n'tait qu' la
suite de longs circuits et avec la certitude de n'tre pas suivi que je
me rendais  la montagne. Plus tard, j'y apportai un peu moins de
prudence; je ne croyais pas que la surveillance put s'tendre si loin et
s'exercer d'une manire si persvrante.

Enfin le jour tant souhait tait venu, des symptmes certains
l'annonaient. Je montai  cheval et courus,  toute bride  la ville,
d'o je ramenai mon ami le docteur. L'ivresse  laquelle j'tais en
proie ne me permit pas de songer aux prcautions les plus simples. La
perspective de la paternit me causait des vertiges; j'tais si heureux
que je n'y voyais plus, et que je lanai mon cheval au galop le long des
prcipices. Nous arrivmes  temps, les grandes douleurs de
l'enfantement avaient commenc. Il y avait un petit dsordre dans la
maison; nous nous trouvions dans les beaux jours d't; les portes
taient ouvertes; on allait et l'on venait avec la libert qu'autorise
le village. Fixe au pied du lit d'Agathe et tenant l'une de ses mains
dans la mienne, je ne pouvais me dtacher de ce spectacle. Cependant une
crise eut lieu et en mme temps un cri se fit entendre. Jugez de mes
transports. Beaupertuis, j'tais pre.

--C'est une fille, dit le docteur.

Agathe suivit des yeux l'enfant que l'on emportait, et sa figure
portait l'empreinte de ce saint orgueil qui rayonne sur le front des
mres, quand je vis tout  coup ses traits se dcomposer et passer de
l'expression de la joie  celle d'une terreur profonde.

Je me retournai me trouvai en face de Poussepain assist d'un gaillard
 moustaches et balafr comme lui.

(_La suite  un prochain numro._)

XXX.



Chronique musicale,

_Le Bal du sous-prfet_, opra-comique en un acte, paroles de MM.
Saint-Hilaire et P. Dupont, musique de M. Boilly.--Concerts; M. Graldy;
les pianistes: MM. Liszt, Doehler, Prudent.--M. Berlioz.--Concert au
bnfice de madame Berton.--M. Habeneck.

_Le bal du sous-prfet_ n'est au fond qu'une petite plaisanterie que
l'Opra-Comique s'est permise, en passant, pour se rjoui; une
irruption, une razzia qu'il a excute sur le territoire de ses deux
voisins de la place de la Bourse et du passage des Panoramas. _Le bal du
sous-prfet_ ne fut et n'a jamais d tre qu'un vaudeville. Par quel
caprice du hasard s'est-il tromp d'adresse et a-t-il reu l'hospitalit
place Favard? Nous l'ignorons, et,  tout prendre, peu nous importe. Ce
qu'il y a de certain, c'est qu'en cessant d'tre vaudeville, il n'est
pas devenu opra pour cela.

M. le sous-prfet de Meaux donne un bal, et a sans doute invit tous les
habitants de la ville sans exception, car M. Fillard y sera, et M.
Alfred Delaunay, le commis voyageur, et mademoiselle Agathe Davithers,
jeune personne blonde et d'une navet assez manire et mademoiselle de
Mussy, vieille dvote, qui jadis faisait ses prires tte  tte avec un
dragon,-- ce que dit M. Fillard,--et madame Meyret, marchande de modes
trs-achalande, et M. Ducastel, qui est venu de Paris  Meaux tout
exprs pour cela. M. Ducastel n'aime pourtant pas la danse, et il est
arriv  l'ge o l'on ne danse plus. Il a, pour aller au bal, des
motifs plus graves; il y doit rencontrer mademoiselle Agathe,
mademoiselle de Mussy et madame Meyret, et, aprs avoir suffisamment
examin ces trois beauts, il offrira la pomme  celle qui lui agrera
davantage. Ducastel et le berger Paris, c'est tout un.

A quoi bon aller au bal? lui dit son ami Fillard; le sous-prfet reoit
trs-mauvaise compagnie. (Fillard n'a pas encore reu son invitation,
dont il enrage.) Reste ici, o nous sommes, dans la boutique de madame
Meyret. Toutes les femmes de la ville y viennent infailliblement d'ici 
ce soir, et tu y verras les trois desses en dshabill. Cela n'est-il
pas plus sr que de les voir en grande toilette? Seulement ne te nomme
pas, et, pour jouir plus agrablement ton rle d'observateur, fait
semblant d'tre sourd.

Voil un perfide conseil! mais qu'attendre d'un vieux garon comme ce
Fillard? Tout vieux garon est l'ennemi naturel du beau sexe, il le
dtracteur acharn du mariage. Grce  la surdit prtendue du bonhomme,
ces dames parlent devant lui sans contrainte, et ne dguisent ni leurs
travers, ni leurs ridicules, ni leurs projets ruineux, ni leurs
affections secrtes, et Ducastel, justement effray, reprend la
diligence et va se coucher  Paris, laissant M. le sous-prfet faire les
honneurs de son bal comme il l'entendre.

Aprs tout, si ce vaudeville n'est pas trs-neuf, il est fort gai, ce
qui vaut mieux. M. Boilly l'a orn d'une ouverture, d'un air avec
choeur, des trois romances ou chansonnettes, d'un duo, d'un trio et d'un
septuor; mais tout cela est petit, resserr, tronqu, mutil. On voit
que le vaudeville a dfendu pied  pied son terrain contre la musique:
il ne lui a jamais laiss assez d'espace pour qu'elle pt se mouvoir
avec aisance et se dployer dans des proportions convenables. Il y a
cependant de jolies phrases et d'agrables dtails dans l'air bouffe et
dans le trio que nous avons indiqus ci-dessus; le duo est un morceau
spirituellement conu et excut avec un talent incontestable;
l'ouverture est fort bien faite, et prouve que M. Boilly a beaucoup plus
de talent qu'on ne lui a permis d'en montrer cette fois.

Jamais la saison des concerts ne s'tait prolonge aussi tard que cette
anne. Tout rcemment encore, M. Graldy vient d'en donner un
trs-brillant, et qui a hermtiquement rempli la salle de M. Herz,
malgr la chaleur. M. Graldy est un artiste des plus distingus. Sa
voix n'est pas trs-nergique, et ne pourrait remplir une salle de
spectacle ni lutter contre un orchestre, mais au concert, et dans un
salon, il n'y a pas de chanteur plus agrable que M. Graldy; personne
ne dtaille un morceau avec plus d'esprit; personne n'excute avec plus
de verve.

Parmi tous ces artistes concertants, les pianistes forment toujours le
gros bataillon. Cette anne, ce gros bataillon s'tait plac 
l'arrire-garde, en manire de corps de rserve. Toute l'arme avait
dout, que les pianistes taient encore  l'tat de troupe frache; mais
le moment est venu, la trompette a sonn, et ils sont  leur tour
descendus sur le champ de bataille.

M. Liszt a pass le _Rhin allemand_--qu'il a vaillamment dfendu, il y a
trois ans, de sa plume, de son clavier et de son grand sabre contre
nous, qui ne soutenons gure  l'attaque;--M. Liszt, disons-nous, a
pass le Rhin allemand tout exprs pour donner quatre concerts prs de
la Seine _franaise_, entre la rue Neuve-des-Petits-Champs et la rue
Neuve Saint-Augustin. A son appel, la vaste salle Ventadour s'est
remplie deux fois, du parterre jusqu'aux combles, C'est qu'un concert
donn par M. Liszt est un des spectacles les plus curieux qu'on puisse
imaginer. On n'a pas seulement le plaisir d'entendre cet artiste; on a
de plus celui de le voir, et c'est l un divertissement apprciable.

[Illustration: M. Prudent.]

Tout pianiste qui veut se faire entendre du public s'assied,  cet
effet, devant un piano. Cela est tout simple. Aussi, M. Liszt le
trouve-t-il trop simple: il lui faut,  lui, deux pianos.--Quoi! deux
pianos  la fois?--Pas prcisment. Ce serait un prcdent, mais enfin,
M. Liszt s'est content jusqu'ici de passer d'un piano  l'autre deux ou
trois fois dans le cours d'une sance. Tout le monde a cherch les
raisons de cette singularit et, comme il arrive toujours en pareil cas,
chacun a fait son hypothse. C'est, disent les uns, que, jouant des
morceaux de caractres diffrents, il a besoin d'un instrument dont la
sonorit soit diffrente. Cette explication est dmentie par le fait:
les deux pianos qu'emploie M. Liszt sont exactement semblables. Ne
voyez-vous pas, disent les autres,  quelle tonnante qualit de son M.
Liszt a su arriver? Ce n'est pas un excutant comme un autre. Chaque
concert qu'il donne est un combat furieux qu'il livre  son instrument.
De ce duel  mort, il sort toujours vainqueur: le piano est donc vaincu,
c'est--dire qu'il reste, meurtri et disloqu, sur le champ de bataille.
Sous les doigts nerveux de ce terrible athlte, les cordes se rompent,
le clavier se djette, la table d'harmonie volerait en clats si M.
rard ne fabriquait pas pour son usage des pianos tout particuliers
garnis de fer et doubls d'airain. Cette hypothse a son cot potique
et doit sduire l'imagination des jeunes filles; mais elle n'est pas
mieux fonde que la prcdente: M. Liszt ne casse point de cordes, et le
piano ne perd pas l'accord plus rapidement sous ses doigts que sons les
doigts d'un autre. Son incontestable supriorit sous quelques rapports
vient surtout de l'tonnante flexibilit de son poignet, et ce sont
justement les poignets peu flexibles qui fatiguent l'instrument.

[Illustration: M. Berlioz.]

Nous croyons plutt que M. Liszt est bien aise de se montrer sous tous
ses aspects. Entour d'auditeurs de tous les cts, s'il ne changeait
pas de position, il y en aurait une moiti qui ne verrait de l'excutant
que ses coudes, son habit noir et les longs cheveux blonds qui flottent
autour de sa tte. Or, M. Liszt n'est pas seulement un pianiste: c'est
un acteur avant tout. Aucun orateur, aucun prdicateur, aucun danseur,
n'a jamais eu une pantomime aussi savante. L'action, disait Cicron,
est la premire qualit de l'orateur. M. Liszt a fait son profit de
cette maxime, et parat regarder l'action comme la premire qualit du
pianiste. Tout ce qu'il joue se reflte sur son visage; ou voit se
peindre sur sa physionomie tout ce qu'il exprime et mme tout ce qu'il
croit exprimer. Il se fait une figure approprie  chaque morceau; il a
des airs de tte, des gestes et des regards pour chaque phrase; il
sourit aux passages gracieux; il fronce le sourcil quand il frappe un
accord de _septime diminue_. Tout cela est videmment perdu pour ceux
de ses auditeurs  qui il tourne le dos, et c'est par principe de
justice et pour ne faire de tort  personne qu'il fait disposer deux
pianos en sens contraire, et qu'il passe alternativement de l'un 
l'autre. Grce  la dlicatesse de ce procd, chacun peut avoir son
tour.

Il y a pourtant  cela un inconvnient dont il ne se doute pas et que
nous allons lui signaler. A son second concert nous tions plac
derrire une artiste jeune et charmante, et qui donne les plus belles
esprances. Elle examinait M. Liszt avec une ardente curiosit, et
l'admirait avec la candide bonne foi de la jeunesse. Qu'il est beau!
s'cria-t-elle; quelle noble figure! quel sublime regard! Son cavalier,
homme plus froid et d'un ge raisonnable, ne partageait pas cet
enthousiasme et rpliqua, d'un air assez renfrogn: Je le trouve, moi,
trs-ordinaire. M. Liszt, en ce moment, tait assis devant le piano de
gauche et prsentait, par consquent, le ct droit de son profil,
bientt il changea d'instrument. La jeune cantatrice reprit alors sa
lorgnette, et aprs un nouvel examen, s'cria navement: C'est
singulier, il n'est plus si bien de ce ct-ci!

[Illustration: M. Liszt.]

M. Liszt n'est pas seulement un pantomime habile, c'est un excutant
rellement remarquable, et qui n'aurait eu besoin que de son talent pour
tre remarqu. Il fait sur son instrument des choses qu'aucun autre ne
pourrait faire. Il a une verve prodigieuse et une vigueur incomparable.
Il entend mieux que personne l'art des contrastes. Aprs ces violents
clats et ces grands coups de tonnerre par lesquels il tonne et
tourdit ses auditeurs, il s'apaise tout  coup, et les surprend par des
dtails d'une grce et d'une dlicatesse infinie; mais il a les dfauts
de ses qualits, il est compltement dpourvu de simplicit et de
naturel. Ses oppositions sont presque toujours brusques et affectes, et
ses effets exagrs. Le rhythme y prit trop souvent, et, ce qui est
plus triste encore, le sens mme de la mlodie. M. Liszt ferait bien
plus d'effet, ce nous semble, s'il courait moins aprs l'effet.

MM. Doehler et Prudent sont beaucoup plus simples et n'en sont pas moins
des pianistes du premier ordre, nous dirions mme trs-volontiers de
grands pianistes, si l'on n'avait un peu trop l'habitude aujourd'hui de
parler d'un virtuose sur le mme ton que de Charlemagne ou d'Alexandre
le Grand. C'est quelque chose sans doute que d'excuter avec clat un
air vari; mais cela exige, aprs tout, moins de facults qu'il n'en a
fallu pour faire la campagne d'Italie, ou gagner la Bataille
d'Ansterlitz... _Cuique suum_. M. Doehler a donn cet hiver plusieurs
concerts qui tous ont produit une grande sensation. M. Prudent n'en a
donn qu'un; mais c'tait un coup bien hardi, car il s'est fait entendre
dans cette mme salle Ventadour que M. Liszt venait de remplir trois
fois de suite, et l'on pouvait conjecturer que la curiosit des
dilettanti serait puise aussi bien que leur bourse. _Tard
venientibus_...

[Illustration: M. Doehler.]

M. Prudent a fait mentir le proverbe, et bien qu'il ne joue une sur un
seul piano, qu'il ne fasse point de gestes et qu'il n'ait pas la
physionomie aussi mobile que son prdcesseur, il a cependant produit
beaucoup d'effet, et son triomphe, pour tre moins bruyant peut-tre,
n'a pas t moins honorable.

Nous avons dj parl des morceaux que M. Berlioz a fait entendre de
nouveau dans le concert qu'il a donn avec M. Liszt. Au milieu de cette
foule de jeunes musiciens qui se disputent l'attention publique. M.
Berlioz a russi  occuper de lui la renomme d'une manire toute
spciale. Il a obtenu de grands succs dans le plus difficile de tous
les genres, et l'on n'arrive pas l sans un mrite rel.

[Illustration: M. Habeneck]

On nous annonce une solennit musicale des plus intressantes. Les
compositeurs les plus minents de notre poque se sont runis pour
organiser un concert au profit de la veuve de cet homme de gnie dont
nous avons nagure annonc et dplor la perte. Le concert aura lieu
dans la salle du Conservatoire. Il sera compos en entier de morceaux
pris dans les partitions de l'auteur de _Montano_ et d'_Aline_. Mesdames
Stoltz et Sabatier, MM. Duprez, Barroilhet, Ponchard et Antoine de
Kontski, prteront  l'illustre mort l'appui de leur talent. M. Habeneck
conduira l'orchestre. On sait que M. Habeneck est le premier chef
d'orchestre qu'il y ait aujourd'hui en Europe, et c'est assurment l'une
des plus hautes intelligences musicales de ce temps-ci.



PUBLICATIONS ILLUSTRES--CENT PROVERBES PAR
GRANDVILLE ET PAR TROIS TTES DANS UN BONNET (1).

[Note 1: Un volume in-8 contenant, comme texte, cent cinquante
compositions littraires, et, comme illustration, cent sujets par
Grandville, outre les vignettes, frises et lettres ornes. Cinquante
livraisons  30 centimes. Paris, Fournier, libraire-diteur, 7, rue
Saint-Benoit.]

[Illustration.]

Que n'a-t-on pas dit des proverbes depuis qu'ils existent, c'est--dire
depuis le commencement du monde? Ils sont la voix des peuples, la
sagesse des nations, etc., etc... A quoi bon rpter ici ce qui a t
dj imprim tant de fois? Mais ce que nous pouvons apprendre  nos
lecteurs, c'est que M. Fournier est le premier diteur qui, jusqu'au
673,060me jour de l're chrtienne, c'est--dire jusqu au 1er janvier
1844, ait song  faire, avec les proverbes actuellement existants, un
beau volume in-8, crit par trois ttes dans un bonnet, et illustr par
Grandville.

Cette heureuse ide a dj reu un commencement d'excution: quatre
livraisons des _Cent Proverbes_ ont paru,  la grande satisfaction de
tous les amateurs de livres illustrs, et principalement des admirateurs
du talent exceptionnel de Grandville. Les trois ttes dans un bonnet
(nous ne trahirons pas leur incognito) rivaliseront entre elles, nous en
sommes certains, d'esprit et d'originalit. Quant  Grandville, les cinq
dessins que nous empruntons aujourd'hui  son nouvel ouvrage nous
dispensent de tout loge. Ce serait lui faire injure, ainsi qu' nos
abonns, que d'essayer d'analyser les innombrables mrites des grands
bois et des vignettes des _Cent Proverbes._

Laissons un peu parler le prospectus, qui nous rvlera l'ide mre de
cette curieuse publication.

Tantt simple et ingnu, tantt brillant et color, tantt srieux et
ironique, suivant le pays qui l'a vu natre; tour  tour gai et
mlancolique, grotesque et sublime, toujours concis et acr, le
proverbe prend toutes les formes, s'accommode de toutes les situations;
il se montre  la cour, sur la place publique; il habite les palais et
les greniers; il se renouvelle, il se transforme, il est toujours jeune
comme le coeur humain, dont il est la traduction; le proverbe, c'est
l'homme. Voil pourquoi il est si difficile d'crire son histoire; nous
allons l'essayer cependant.

[Illustration: L'amour fait danser les nes.]

[Illustration: Au royaume des Aveugles, les borgnes sont rois.]

[Illustration: Derrire la croix souvent se tient le diable.]

[Illustration: Trois ttes dans un bonnet.]

[Illustration: Il ne faut pas dire: fontaine je ne boirai pas de ton
eau.]

C'est le proverbe populaire que nous tenons de prfrence  mettre en
honneur. Le trait naf et pittoresque, le vtement simple et mme
grossier de la phrase dessinent mieux la vrit qu'une parure splendide;
le bon sens a le geste dcid, l'allure franche, la physionomie ouverte;
la coquetterie n'est bonne qu' ceux qui veulent tromper, et le bon sens
ne cherche qu' convaincre.

Rajeunir par l'actualit de l'application, par la fracheur du costume,
ces ternelles vrits: voil notre but. Sans parti pris, sans
prfrence quelconque, sans aucune acception d'poque ou d'origine, nous
emprunterons aux philosophes comme aux potes,  l'antiquit comme 
notre ge, au Nord comme au Midi. Toutes les formes littraires nous
viendront en aide: dissertation, apologue, nouvelle, scne dramatique,
saynte, fabliau, prteront  des plumes prouves les ressources
illimites de leurs tons divers.

Nous n'en dirons pas davantage aujourd'hui sur les _Cent Proverbes. A
l'oeuvre on connat l'artisan,_ et _qui vivra verra._



Bulletin bibliographique..

_Angleterre_; par M. Alfred Michiels.--Paris, 1844. 1 vol. in-8. 7 fr.
50. _Coquebert._

Il ne faut pas juger de ce livre par son litre. A voir de seul mot,
ANGLETERRE, imprim en gros caractres sur sa couverture et au haut de
ses 480 pages, qui ne s'imaginerait, comme moi, que M. Alfred Michiels
vient de publier un trait politico-conomique sur la plus grande et la
plus intressante partie du Royaume-Uni. La lecture du premier chapitre
a bientt dissip cette illusion. Mais alors mme qu'on pntrerait plus
avant dans ce volume, on pourrait encore, si l'on n'est pas habitu 
ces sortes d'ouvrages, se tromper compltement sur ses mrits et sur
son contenu. En effet, M. Alfred Michiels a eu le tort impardonnable de
commencer sans une prfac on sans une introduction, et de finir sans
une table de matires. On est absolument oblig de lire ou de feuilleter
ses quatorze chapitres pour savoir ce qu'ils valent et ce qu'ils
renferment. Rparons donc en quelques lignes l'omission, peut-tre
volontaire, de M. Alfred Michiels, et apprenons aux lecteurs de notre
bulletin ce qu'ils peuvent tre srs de trouver dans l'_Angleterre_.

M Alfred Michiels est un de ces voyageurs qui ne s'occupent ni
d'eux-mmes, ni du prsent et de l'avenir. Le pass seul l'intresse. A
peine arrive-t-il dans un pays nouveau, il raconte les vnements qui
l'ont illustr. Visite-t-il un monument, il en refait l'histoire. Les
cimetires surtout l'attirent et le retiennent longtemps, car il y
trouve de nombreux sujets d'tudes rtrospectives, historiques ou
littraires,

        Est-ce que les brebis aux louves sont pareilles?
        Est-ce que les frelons frquentent les abeilles?

dit Brute dans _Lucrce_. M. Alfred Michiels a suivi la pente o
l'entranaient ses gots. Il n'a pas voulu publier une analyse dtaille
de toutes les impressions purement personnelles qu'il avait prouves
pendant son voyage, ni risquer de s'garer dans des considrations
philosophiques sur l'tat actuel et la condition future du Royaume-Uni.
Nous le blmerons d'autant moins de cette dtermination, qu'il a
rapport de son excursion  Londres et dans ses environs, un gros volume
dont la lecture est aussi instructive qu'intressante. Peut-tre
seulement M. Alfred Michiels apprend-t-il quelquefois  ses lecteurs une
foule de choses qu'ils ne pouvaient pas ignorer.

Nous venons d'exposer la mthode de l'auteur de _l'Angleterre,_ voyons
comment il l'applique. Arriv  Boulogne, M. Alfred Michiels constate
d'abord deux faits parfaitement connus avant lui,  savoir, qu'il y a
deux villes, une ville haute et une basse, et qu'on y parle l'anglais
aussi bien et aussi souvent que le franais. Mais traversons le dtroit,
malgr le mal de mer, _cette chose bien humiliante_, remontons ce fleuve
magnifique qui n'a inspire  M. Alfred Michiels qu'une seule phrase un
peu trop simple, et dbarquons devant la faade ionique de la douane.
Ds qu'il a mis pied  terre, M. Alfred Michiels aperoit le monument,
et il fait en consquence l'histoire de l'incendie de 1666.

Une fois lanc dans cette voie, M. Alfred Michiels ne s'arrte plus.
Aprs un court chapitre sur l'aspect gnral de Londres, et sur les
moeurs de ses habitants, une visite  l'abbaye de Westminster fournit 
M. Alfred Michiels une trop belle occasion de se livrer  ses tudes
favorites pour qu'il la laisse chapper. Il nous raconte donc l'histoire
de ce monument depuis la lgende la plus ancienne jusqu' nos jours, et
durant sa promenade, il s'arrte devant quelques-uns de ses quatre cents
tombeaux. Chaucer, Shakspere, Addison, reoivent en passant son hommage.
Goldsmith obtient de lui une courte notice biographique.

A Saint--Paul, M. Alfred Michiels continue les tudes littraires qu'il
a commences  Westminster. Le chapitre IV, qui n'a pas moins de
soixante pages, est rempli tout entier par une biographie de Samuel
Johnson, dj publie dans un des derniers numros de la _Revue
indpendante._

Cependant M. Alfred Michiels se lasse bien vite du tumulte de Londres,
et de n'avoir sous les yeux que des pierres tailles et des productions
humaines, il voulut voir un peu le ciel, les collines et les flots
limpides de la Tamise, dont un double rang de maisons ne laisse point
approcher dans l'intrieur de la ville. Il erra d'abord dans les parcs;
puis il s'loigna de Kensington, et il visita successivement Chiswick,
Richmond, Hampton-Court, Twickenham, Runney-Mead et Windsor. Les noms de
ces pays n'indiquent-ils pas suffisamment les tudes auxquelles l'auteur
de _l'Angleterre_ se livra pendant ses excursions rurales. A Chiswick,
il trouve les tombes d'Ugo Foscolo et de Hogarth;  Richmond, celle de
James Thomson;  Twickenham, celle de Pope. En allant de Twickenham 
Hampton-Court, il aperoit Strawberry-Hill, la clbre habitation
d'Horace Walpole. Aussitt il crit la vie et il analyse les oeuvres de
tous ces hommes illustres. La description et l'histoire de Hampton-Court
et de Windsor, qui terminent le volume, sont entremles de notices
biographiques et critiques consacres  Wolsey,  Holbein, au roi Jean,
dont la prairie de Runney-Mead fait voquer l'ombre vile  la
ncromancie de l'histoire. Enfin, M. Alfred Michiels termine ses
promenades par une visite  l'tang de Virginia Waler, au chne de Herne
et au collge d'Elon. Au sortir de ce collge, o tant de personnages
clbres de l'Angleterre ont fait leurs premires chutes, il assista 
une reprsentation de Polichinelle, qu'il a longuement dcrite.

Telle est _l'Angleterre_ de M. Alfred Michiels, mosaque d'tudes
rtrospectives, qui ne manquent ni de talent ni d'intrt, et qui sont
crites d'un meilleur style que les tudes sur l'Allemagne du mme
auteur, mais qui ne forment malheureusement pas un ensemble complet. M.
Alfred Michiels s'est un peu trop ht de rimprimer en un volume les
fragments qu'il avait publis relativement  l'Angleterre dans divers
journaux ou recueils priodiques.

_Histoire des Franais des divers tats aux cinq derniers sicles_; par
M. Alexis Monteil. Tomes IX et X.--Paris, 1844. W. Coquebert. 15 fr..

L'esprit de changement, le got de nouveaut qui, aprs les douloureuses
fatigues de la rvolution, vint tout  coup ranimer l'art et la
littrature, ne tarda pas  faire irruption jusque dans les rgions
sereines de l'histoire. Instruits par le spectacle de nouvelles
aventures, des crivains libres et profonds sortirent des anciennes
voies et s'lancrent avec ardeur  la recherche de vrits trop
longtemps inconnues.

On commena  comprendre que la vie d'un grand peuple ne doit pas se
rsumer dans la biographie de ses rois et dans la sche narration des
scnes ou il a jou un rle; ou sentit qu'une nation doit tre envisage
connue un personne vivante, c'est--dire qu'on doit la suivre dans les
phases varies de sa vie publique et prive. En un mot, on ne se
contenta plus de chercher l'homme historique dans les cours, dans les
palais, sur les champs de bataille, on le chercha dans les villages, au
sein mme de la commune, et jusqu'au dans le foyer domestique; on avait
crit l'histoire des grands, on essuya d'crire l'histoire du peuple.

M. Monteil, qui vient de publier les deux derniers volumes de son
_Histoire des Franais_, est de tous nos crivains celui qui a pntr
le plus profondment dans ces tudes vraiment nouvelles. Tandis que MM.
Thierry, Barante, Guizot, Michelet, travaillaient avec une noble
mulation, mais avec une certaine rserve,  mettre en lumire l'lment
fcond de la dmocratie, et  lui faire faire place dans l'histoire, M.
Monteil aborda de front la difficult et brisa hardiment le vieux cadre
de Mezeray pour en faonner un autre ou entreraient tour  tour, et avec
un relief gal, les principales individualits, qu'on nous passe le mot,
de la nation franaise. Au nom de la science et de la justice, il
convoqua de nouveaux tats gnraux ou chaque reprsentant d'intrts
srieux fut appel  formuler sa plainte ou son esprance. S'il fut
partial, on doit le reconnatre, ce fut en faveur de ceux qui avaient
t d'autant plus froisses qu'ils taient plus longtemps rests sans
organes; mais, nous le rptons, il couta tout le mond.

Ce n'est pas ici le lieu d'apprcier, dans son ensemble, le remarquable
travail de M. Monteil, auquel d'ailleurs n'ont pas manqu les clatants
tmoignages d'approbation et de sympathie. Mieux vaut se taire que de
profaner, en les effleurant les questions considrables. Nous nous
bornerons  parler des deux derniers volumes, et encore nous n'en
parlerons que d'une manire gnrale.

Les tomes IX et X de l'_Histoire des Franais_ embrassent le
dix-huitime sicle dans tous ses rapports avec notre poque, et
reproduisent avec un soin minutieux la physionomie de la France avant,
pendant et aprs les temps grandioses de la rvolution. L'auteur a
divis cette partie de son livre en cent vingt-cinq chapitres, qu'il a
nomms dcades, on ne sait trop pour quel motif. Depuis la dcade du
temps pass jusqu' la dcade des adieux, c'est--dire depuis la sortie
du vieux monde monarchique jusqu' la solennelle entre dans le sicle
o nous vivons, il a droul, comme dans une srie de petits tableaux de
genre curieusement travaills, pleins de recherches ingnieuses,
d'aperus profonds, de conscience et de couleur, la vie si complique et
encore si peu comprise du dix-huitime sicle.

Il y a parfois sans doute dans les allures de l'historien quelque chose
de bizarre, de prtentieux, de grimaant, qui fatigue l'esprit; mais on
ne doit pas perdre un instant de vue l'immense difficult de la tche
qu'il s'tait impose. Arracher  chaque classe de la socit,  chaque
corporation, en lui empruntant son langage et en quelque sorte ses
attitudes familires, tous les secrets, toutes les habitudes, tous les
gots, tous les besoins de sa condition; accompagner cette dlicate
confession d'une multitude de donnes authentiques et de renseignements
exacts; runir sans dsordre ces matriaux si divers; leur donner 
propos de l'intrt ou de l'autorit, et enfin revtir tout cela d'une
forme qui ne ft point ou trop monotone ou trop discordante, quelle
prodigieuse, quelle effrayante entreprise?

Aussi, malgr sa vaste rudition, son esprit vif et curieux, son coup
d'oeil  la fois rapide et profond, M. Monteil n'a russi qu' demi.
Dans un livre qui et exig la science de Mabillon et la verve de
Voltaire, il a quelquefois faibli. Avons-nous le droit de nous en
plaindre? Non; car si on rencontre  et l des traces d'puisement et
d'insuffisance, on retrouve, aux endroits mme les plus dfectueux, le
cachet de la science et du travail. L'_Histoire des Franais des divers
tats_ restera donc sous les yeux des savants, des philosophes et des
artistes, comme une riche mosaque dont chaque fragment peut inspirer un
bon livre ou un piquant tableau.

E. de C.

_Posies de Schiller_, traduites par M. X. Marmier; avec une
introduction du traducteur.--Paris, 1844. _Charpentier_. 1 vol. in-18. 3
fr. 50.

La posie lyrique, dit M. X. Marmier dans son introduction, est l'une
des posies les plus pures et l'une des gloires littraires les plus
brillantes du peuple allemand. On n'a point vu se dvelopper dans ce
vaste pays d'Allemagne certains rameaux de la pense humaine, qui, dans
d'autres contres, ont port tant de fleurs prcieuses et tant de fruits
vivifiants. L'Allemagne n'a point eu de Molire, point de Walter Scott,
ni de La Fontaine, et le drame, qui, dans les derniers temps, lui a
donn une si grande illustration, le drame n'est apparu sur la scne
allemande avec une relle originalit et un vritable clat, qu'aprs
une longue suite d'obscurs ttonnements, de froids essais, de fades
imitations; mais depuis les plus anciens temps, l'Allemagne, avec sa
nature tendre, rveuse, idale, a senti s'veiller en elle le sentiment
de la posie lyrique.

Parmi tes potes lyriques de l'Allemagne, Schiller occupera toujours une
place distingue. Dans l'introduction,  laquelle nous venons
d'emprunter le fragment prcdent, M X. Marmier recherche les premires
traces de ses compositions lyriques, et indique les diffrentes phases
que sa pense a suivies, le cercle qu'elle a parcouru, jusqu' ce
qu'elle arrivt  sa dernire manifestation,  son dernier
dveloppement, interrompu, bris par une mort prmature. Il nous le
montre dbutant  seize ans dans la carrire littraire par ode
intitule _le Soir_; composant pniblement, en 1779, une seconde pice
intitule _le Conqurant_, qui annonait encore moins de puret et de
got que d'inspiration nave; puis, aprs le succs des _Brigands_,
publiant, en 1782, une _Anthologie_, qu'il remplit presque en entier de
ses propres oeuvres; plus tard enfin, enrichissant les _Horen_, ou les
_Almanachs des Muses_ de ses plus belles compositions lyriques, _le
Plongeur, le Chant de la Cloche, le Gant,_ etc.

Les posies lyriques de Schiller n'avaient jamais t traduites en
franais. En 1822 seulement parut un petit volume non sign, qui
contenait la traduction d'un certain nombre de pices. M. X. Marmier
vient de refaire et de complter ce premier travail, et il s'est
acquitt avec autant de bonheur que de conscience de la tche difficile
qu'il s'tait impose. Toute posie lyrique, dit-il, avec raison, est
difficile  traduire, car toute posie lyrique, on l'a souvent et
trs-justement remarqu, perd dans la plus fidle des traductions
l'harmonie, qui en est une des qualits essentielles, et souvent la
couleur. Celles de Schiller prsentent plus de difficults encore, par
la nature mme de la langue allemande, dont nous ne pouvons rendre dans
notre langue les teintes vaporeuses, et par le gnie particulier du
pote, gnie rveur et philosophique, qui, dans ses compositions
lyriques, enveloppe souvent sa pense d'une forme abstraite.

Tel que nous l'avons compos, ajoute M. Marmier en terminant, ce
recueil est aussi complet qu'il est rigoureusement possible de le
dsirer, et nous avons essay, dans notre traduction, de rester
fidlement attach au texte original. C'est un travail qui avait pour
nous un attrait de coeur; c'est un hommage qu'il nous tait doux de
rendre  la mmoire de Schiller, dont nous avons suivi avec amour les
traces  Stuttgart,  Ina,  Weimar, parmi ceux qui ont eu le bonheur
de le connatre, et qui se souviennent de lui connue d'un homme dou des
plus beaux dons de l'esprit et des plus nobles qualits de l'me.

_Simples Amours_; par Eugne de Lonlay.--Paris, 1844. _Amyot._ 2 fr.

L'auteur des _Bluettes_ est toujours amoureux et pote. Au lieu de
diminuer avec le temps, ces deux passions qui le dvorent, ne font
qu'augmenter. Que d'autres dsirent la fortune et la gloire, M. Eugne
de Lonlay se contente d'aimer et de chanter: Loin de moi, s'crie-t-il,
ces tristes accents qu'emprunte le barde plor pour surprendre les
transports et les larmes! L'aveugle fortune, comme il l'appelle, ne m'a
point favorise; mais je bannis le chagrin, et ma devise est l'amour. Si
riche que soit la possession, elle tue le rve, elle entrane  sa suite
toutes les craintes de la perte. L'homme qui n'a que le pain quotidien
est moins charg d'ennuis que l'avare qui possde et palpe l'or. Non, je
ne suis pas de ceux qui se plaignent... La vie est belle pour le
croyant.

M. Eugne de Lonlay croit donc  l'amour, et il adore sa divinit avec
toute la ferveur d'un nophyte enthousiaste. Il rime chaque jour en son
honneur quelques _verselets,_ comme il appelle lui-mme ses petits vers
et chaque anne il publie un petit recueil de romances amoureuses, dont
la simplicit sans prtention dsarmera toujours les critiques les plus
svres:

        Croyant tendre et fidle, humblement te prie,
        Va, ne m'accable pas du poids de ton courroux,
        De mme que la Vierge, on te nomme Marie;
        Ah! laisse-moi, comme elle, t'adorer  genoux!
                       Hlas! ma vie
                       A son matin
                       Passe fltrie
                       Sans lendemain !
                       Le temps avide,
                       D'un vol rapide
                       M'emporte aux cieux!
                       A vous, Marie,
                       Ma voix qui prie,
                       Et mes adieux!

_La Lgomanie_; par Timon.--Paris, 1844. _Pagnerre_. 75 c.

Quel que soit le sujet qu'elle traite, une brochure de Timon est
toujours une bonne fortune pour tous les lecteurs qui recherchent
avidement l'esprit et la verve satiriques. Sous ce titre, _la
Lgomanie_, M. Pagnerre vient de rimprimer en un petit volume in-32,
une srie d'articles que l'auteur du _Livre des Orateurs_ a publis, le
mois dernier, dans la _Gazette des Tribunaux_, sur le nouveau projet de
loi concernant le conseil d'tat. Timon trouve cette loi inopportune et
mauvaise, et il l'avoue hautement, et il explique avec tant de bonheur
les motifs de son opinion, qu'il est difficile, aprs l'avoir cout, de
ne pas se ranger de son avis. Il attribue, en commenant la prsentation
de ce malencontreux projet  une maladie fatale, qu'il appelle la
_Lgomanie_. Je concevrais, s'crie-t-il des le dbut, qu'on et la
lgophobie, c'est--dire l'horreur des lois nouvelles, et si j'tais
lecteur, je dirais  mon dput: Faites vos affaires, et, si vous le
pouvez, les miennes; je ne disconviens pas que je ne vous ai nomm un
peu pour cela; mais, en outre, et de grce, donnez-nous le moins de lois
possible, le moins de lois possible, entendez-vous bien?
Malheureusement, la chambre des dputs a le diable de la lgomanie au
corps. Il faut absolument pour lui plaire que chacune des neuf
Excellences donne son coup de pioche dans la corve lgislative; sans
cela ne dirait-on pas: Concevez-vous un pareil ministre, qui ne prsente
pas le plus petit bout de loi? Est-ce que nous continuerons  gratifier
ce paresseux d'un traitement de 80,000 fr.? Est-ce que nous ne lui
terons pas les chevaux de son quipage? Qu'il aille, se faire traner
par des boeufs, comme les rois fainants de la premire race!... C'est
singulier, mais, moi, j'avoue que tout au contraire je donnerais
volontiers vingt autres mille francs  tout sobre et judicieux ministre
qui ne voudrait pas ajouter une loi de plus aux 52,000 lois
indispensables dont nous avons le bonheur de jouir; 52,000 lois! et vous
en voulez encore! O gens de peu de ressources! ouvrez le _Bulletin_,
mettez-y la main, retirez-la, et ce sera bien du hasard si vous n'y
trouvez votre affaire?

_Annuaire de l'Ordre judiciaire de France_ publi par un employ du
ministre de la justice.--Paris, 1844. 1 vol. in-18 de 600 pages. _Coste
et Delamotte_.

L'anne 1844 a produit  elle seule plus d'annuaires nouveaux que les
dix annes prcdentes. Il y a quelques semaines, nous annoncions la
mise en vente d'un _Annuaire de l'conomie politique_ et d'un _Annuaire
des Voyages_; aujourd'hui, nous recevons le premier volume d'un
_Annuaire de l'Ordre judiciaire_, publi par un employ du ministre de
la justice. Ce recueil, dont l'utilit ne saurait tre conteste,
contient la nomenclature exacte et complte des magistrats des
diffrentes juridictions, des membres de tous les barreaux, des notaires
de chefs-lieux et des cantons ruraux, des avous d'appel et de premire
instance, des commissaires-priseurs et des huissiers, tant de la France
que des colonies. Les facults de droit, coles prparatoires 
l'exercice des fonctions de l'ordre judiciaire et les conseils de
prfecture, tribunaux administratifs, qui, sans faire partie de l'ordre
judiciaire proprement dit, s'y rattachent cependant  quelques gards,
occupent les premires et les dernires pages de cette nomenclature
d'environ 60,000 personnes.

On s'occupe beaucoup aujourd'hui de la peinture moderne. Certains
artistes ont vu leurs ouvrages prendre rang dans les cabinets des
amateurs concurremment avec les oeuvres des matres d'autrefois, et les
ventes publiques font depuis quelque temps un vritable succs aux
compositions des peintres de la jeune cole. Il est curieux d'tudier la
physionomie de ces ventes, o l'estime publique couronne, en dpit de
l'Institut, des artistes que les Acadmies repoussent.

On visite en ce moment, aux Galeries des Beaux-Arts, une exposition
particulire de tous les objets retirs de l'exposition gnrale et
annuelle de cet tablissement d'art et destins  la vente opre tous
les ans, au nom des artistes, par l'administration des Galeries des
Beaux-Arts, et qui aura lieu le 21 et le 22 mai. Cette exposition est
intressante par la runion des noms qui composent son catalogue, et qui
appartiennent aux artistes les plus aims et les plus connus. Nous
citerons entre autres MM. Bellange, Boilly, Raume, Canon. Charlet,
Couder, Danzats, Decamps, Dedreux, Deveria, Diaz, Franais, Huet,
Johannot, Eug. Lami, Marchal, Meissonier, Roqueplan, Souls, Tourneux,
etc.



[Illustration.]

Modes.

Paris est magnifique, et personne ne songe  le quitter. Bien au
contraire, l'exposition nationale amne chaque jour une foule de curieux
pour lesquels on prolonge les plaisirs de l'hiver, et nous avons
toilettes pour le soir, toilettes de matines dansantes, de promenades
et de thtres. Aussi, dans un tel embarras de richesses, croyons-nous
qu'il est mieux de donner les ensembles de parures remarques dans ces
diffrentes runions.

Pour toilette de promenade: redingote de pkin ray glac; corsage juste
 revers trs-dcollet, en coeur devant; manches justes non fermes du
bas,  petit revers relev, laissant passer un bouillon de mousseline;
mantelet de taffetas ou charpe de crpe de chine brode; capote de
paille avec fond d'toffes en rubans.

Une autre toilette plus lgante se compose d'une capote de crpe blanc
avec bouillonns de tulle, orne de fleurs et rubans dessous; d'une robe
de barge cossais  deux grands volants bords de trois petits rangs de
velours qu'on assortit  une des nuances de la robe; un seul rang est
pos  la tte de chaque volant; le corsage est fronc, demi-dcollel,
galement  revers, bord de trois rangs de petit velours, et laisse
voir un riche fichu  devant brod et  trs-petit col; un chle de
dentelle noire enveloppe, sans la cacher, cette gracieuse parure.

Pour matines dansantes, on a beaucoup remarqu une robe de barge de
soie rose et blanche  deux jupes, dont la tunique tait ouverte du ct
droit jusqu'il la ceinture; deux bouquets de roses naturelles
rattachaient; du ct gauche elle tait releve  la moiti de sa jupe
par un bouquet; la coiffure se composait d'une guirlande de petites
roses formant touffes de chaque ct; presque derrire la tte un mince
feuillage passait seulement sur le front.

Mais cette jolie toilette n'tait pas la seule remarquable, elle avait
pour rivale redoutable celle que nous reprsentons ici.

Le ruban qui compose sa garniture est pliss  la vieille, une dentelle
le borde et suit ses contours.

[Illustration.]

Au milieu de ces nouveauts en barge de soie, il y a toujours foule de
robes en tarlatane  grands volants dcoups. Pour les jeunes personnes,
on adopte les jupes  plis au nombre de dix-sept ou dix-neuf; mais comme
ce chiffre pourrait sembler trange, disons bien vite que ces plis n'ont
pas plus de deux centimtres de hauteur. Les femmes de petite taille se
font faire des robes de barge avec ces nombreux petits plis, et cela
leur convient beaucoup mieux que les volants, sous lesquels elles
semblent disparatre.

Les robes de soie camlon sont trs-coquettes avec leurs corsages
laces, mais trs-peu ouverts; les manches sont aussi laces jusqu'
moiti de l'avant-bras; un bouillon de mousseline passe entre les
lacets; le corsage est bord, ainsi que les manches et les poches, d'un
pliss de rubans ou d'une lgre passementerie.

Les camezons  entre-deux de tulle et entre-deux de mousseline brode se
porteront beaucoup avec les robes d'et. On verra aussi des charpes en
tarlatane unies ou doubles de gaze bleue, lilas ou rose. En attendant
ces modes lgres, les chles de crpe de Chine imprims se voient
souvent en toilette nglige de promenade.



[Illustration: Amusements des Sciences.]

SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSES DANS LE CINQUANTE-HUITIME NUMRO.

1. Le diamtre ou module des pices de monnaie que l'on frappe en France
depuis la cration du systme mtrique, est fix exactement en parties
dcimales du mtre: ces diamtres, pour les diffrentes pices que nous
avons considres dans notre premire question, sont les suivants:

        Valeurs des pices : 25 c. 50 c. 1 fr. 2 fr. 3 fr. 20 fr. 40 fr.

        Diamtre en mill. ;   15     18    25     27   37     21    26

On fait abstraction, dans l'valuation de ces modules, de la marque sur
tranche en relief qui a t adopte depuis 1830; de sorte que les
rsultats suivants ne sont exacts qu'autant qu'on vitera de mettre en
contact les lettres en saillie sur la tranche.

Cela pos, on trouvera que l'on peut former, avec les pices dont
rmunration prcde, les longueurs d'un, de deux, de trois, de neuf
centimtres, de huit manires diffrentes pour chacune de ces longueurs,
et de dix manires diffrentes pour le mtre. En tout quatre-vingt-deux
combinaisons.

Voici l'indication pour le premier dcimtre, qui servira  trouver ce
qui concerne tous les autres.

On forme un dcimtre avec:

1 2 pices de 25 c., 1 de 50 c. et 2 de 40 fr.

2 2 pices de 25 c., 1 de 1 fr., 1 de 20 fr, et 1 de 40 fr.

3 2 pices de 3 fr. et 1 de 40 fr.

4 1 pice de 25 c., 2 de 50 c., 1 de 1 fr. et 1 de 40 fr.

5 1 pice de 5 fr. et 3 de 20 fr.

6 2 pices de 50 c., 1 de 2 fr. et 1 de 5 fr.

7 3 pices de 25 c., 1 de 50 c. et 1 de 5 fr.

8 2 pices de 1 fr. et 2 de 2 fr.

Quant au mtre, il y aura videmment d'abord huit manires de le former,
en prenant les dcuples des nombres de pices employes pour former le
dcimtre; ensuite 52 pices de 40 fr. et 8 de 20 fr., ou 11 de 40 fr.
et 34 de 20 fr. donneront encore la longueur du mtre; enfin, 27 pices
de 5 fr. mises bout  bout font 999 millimtres, c'est--dire le mtre
moins un millimtre seulement.

II. Soit M la bille choque et N la bille qui va toucher la premire au
point O. Tirez la tangente O P, et par le centre n de la bille N arrive
au point de contact soit mene la parallle n p  O P; cette parallle
indiquera la direction de la bille choquante aprs le choc. On voit que,
dans le cas de notre figure, cette bille irait se perdre dans la blouse.
C'est ce qui arrive souvent dans cette position des billes, et les
joueurs habiles qui ont affaire  un novice donnent souvent cet acquit
captieux.

[Illustration.]

Nous devons revenir ici sur la rserve que nous avons dj faite au
sujet de ces solutions purement thoriques de divers cas du jeu de
billard; les frottements qui ont lieu dans le roulement des billes sur
le tapis et dans les chocs, doivent modifier et modifient rellement en
pratique les rsultats que nous avons exposs.


NOUVELLES QUESTIONS  RSOUDRE.

I. De combien de manires peut-on former successivement toutes les
longueurs de millimtre en millimtre, depuis un seul millimtre jusqu'
un mtre, avec des pices de 25 c., de 50 c., de 1 fr., de 2 fr., de 5
fr., de 20 fr. et de 40 fr., en les empilant dans le sens de leur
paisseur?

II. Construire une balance dans laquelle des poids gaux placs 
quelque distance que ce soit des points d'appui se tiennent en
quilibre.



Rbus.

EXPLICATION OU DERNIER RBUS.

Qui vivra verra.

[Illustration: Nouveau rbus.]









End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0064, 18 Mai 1844, by Various

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or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

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facility: www.gutenberg.org

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