The Project Gutenberg EBook of Pellas et Mlisande, by Maurice Maeterlinck

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Title: Pellas et Mlisande
       Drame lyrique en cinq actes tir du thtre de Maurice
       Maeterlinck Musique de Claude Debussy

Author: Maurice Maeterlinck

Contributor: Claude Debussy

Release Date: January 2, 2020 [EBook #61075]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PELLAS ET MLISANDE ***




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  Nouvelle dition, modifie conformment aux
  reprsentations de l'Opra-Comique

  PELLAS
  ET
  MLISANDE

  DRAME LYRIQUE EN CINQ ACTES
  TIR DU THTRE DE
  MAURICE MAETERLINCK

  MUSIQUE DE
  CLAUDE DEBUSSY

  BRUXELLES
  Paul LACOMBLEZ, diteur
  31, RUE DES PAROISSIENS, 31

  1907

  Dpt pour Paris: CALMANN-LVY, 3, rue Auber.




DU MME AUTEUR:


  Serres chaudes suivies de quinze chansons. Un volume in-18
  jsus                                                             3.00

  L'Ornement des Noces Spirituelles de _Ruysbroeck l'admirable_,
  traduit du flamand et accompagn d'une Introduction. Un volume
  in-16, sur papier  la main                                       5.00

  Les Disciples  Sas et les Fragments de _Novalis_, traduits de
  l'allemand et prcds d'une Introduction. Un volume in-18
  jsus                                                             4.00

  Les Sept Princesses, drame. Un petit volume in-18 jsus           2.00

  Le Temple enseveli. Un volume in-18 jsus                         3.50

  Le Trsor des Humbles. Un volume in 18 jsus                      3.50

  La Sagesse et la Destine. Un volume in 18 jsus                  3.50

  La Vie des Abeilles. Un volume in-18 jsus                        3.50

  Thtre Tome I: _La Princesse Maleine._--_L'Intruse._--_Les
  Aveugles_                                                         3.50

  Thtre Tome II: _Pellas et Mlisande._--_Alladine et
  Palomides._--_Intrieur._--_La mort de Tintagiles_                3.50

  Thtre Tome III: _Aglavaine et Slysette._--_Ariane et
  Barbe-bleue._--_Soeur Batrice_                                   3.50

CHEZ LE MME DITEUR:

  Sept Essais d'Emerson, traduits par I. Will, avec une prface
  de _Maurice Maeterlinck_. Un volume in-18 jsus                   3.50




Pellas et Mlisande

DRAME LYRIQUE




PERSONNAGES.


  ARKEL, roi d'Allemonde.
  GENEVIVE, mre de Pellas et de Golaud.
  PELLAS, GOLAUD, petits-fils d'Arkl.
  MLISANDE.
  Le petit YNIOLD, fils de Golaud (d'un premier lit).
  Un mdecin.
  Servantes, pauvres, etc.




ACTE I


SCNE I

Une fort.

_On dcouvre Mlisande au bord d'une fontaine.--Entre Golaud._

GOLAUD.

Je ne pourrai plus sortir de cette fort.--Dieu sait jusqu'o cette bte
m'a men. Je croyais cependant l'avoir blesse  mort; et voici des
traces de sang. Mais maintenant, je l'ai perdue de vue; je crois que je
me suis perdu moi-mme--et mes chiens ne me retrouvent plus--je vais
revenir sur mes pas...--J'entends pleurer... Oh! oh! qu'y a-t-il l au
bord de l'eau?... Une petite fille qui pleure au bord de l'eau? _Il
tousse._--Elle ne m'entend pas. Je ne vois pas son visage. _Il
s'approche et touche Mlisande  l'paule._ Pourquoi pleures-tu?
_Mlisande tressaille, se dresse et veut fuir._--N'ayez pas peur. Vous
n'avez rien  craindre. Pourquoi pleurez-vous ici toute seule?

MLISANDE.

Ne me touchez pas! ne me touchez pas!

GOLAUD.

N'ayez pas peur... Je ne vous ferai pas... Oh! vous tes belle!

MLISANDE.

Ne me touchez pas! Ne me touchez pas! ou je me jette  l'eau!...

GOLAUD.

Je ne vous touche pas... Voyez, je resterai ici, contre l'arbre. N'ayez
pas peur. Quelqu'un vous a-t-il fait du mal?

MLISANDE.

Oh! oui! oui, oui!...

_Elle sanglote profondment._

GOLAUD.

Qui est-ce qui vous a fait du mal?

MLISANDE.

Tous! tous!

GOLAUD.

Quel mal vous a-t-on fait?

MLISANDE.

Je ne veux pas le dire! je ne peux pas le dire!...

GOLAUD.

Voyons; ne pleurez pas ainsi. D'o venez-vous?

MLISANDE.

Je me suis enfuie!... enfuie... enfuie!

GOLAUD.

Oui; mais d'o vous tes-vous enfuie?

MLISANDE.

Je suis perdue!... perdue ici... Je ne suis pas d'ici... Je ne suis pas
ne l...

GOLAUD.

D'o tes-vous? O tes-vous ne?

MLISANDE.

Oh! oh! loin d'ici... loin... loin...

GOLAUD.

Qu'est-ce qui brille ainsi au fond de l'eau?

MLISANDE.

O donc--Ah! c'est la couronne qu'il m'a donne. Elle est tombe en
pleurant.

GOLAUD.

Une couronne?--Qui est-ce qui vous a donn une couronne?--Je vais
essayer de la prendre...

MLISANDE.

Non, non; je n'en veux plus! Je n'en veux plus! Je prfre mourir tout
de suite...

GOLAUD.

Je pourrais la retirer facilement. L'eau n'est pas trs profonde.

MLISANDE.

Je n'en veux plus! Si vous la retirez, je me jette  sa place!...

GOLAUD.

Non, non; je la laisserai l; on pourrait la prendre sans peine
cependant. Elle semble trs belle.--Y a-t-il longtemps que vous avez
fui?

MLISANDE.

Oui, oui... qui tes-vous?

GOLAUD.

Je suis le prince Golaud--le petit-fils d'Arkl, le vieux roi
d'Allemonde...

MLISANDE.

Oh! vous avez dj les cheveux gris...

GOLAUD.

Oui; quelques-uns, ici, prs des tempes...

MLISANDE.

Et la barbe aussi... Pourquoi me regardez-vous ainsi?

GOLAUD.

Je regarde vos yeux.--Vous ne fermez jamais les yeux?

MLISANDE.

Si, si; je les ferme la nuit...

GOLAUD.

Pourquoi avez-vous l'air si tonn?

MLISANDE.

Vous tes un gant?

GOLAUD.

Je suis un homme comme les autres...

MLISANDE.

Pourquoi tes-vous venu ici?

GOLAUD.

Je n'en sais rien moi-mme. Je chassais dans la fort. Je poursuivais un
sanglier. Je me suis tromp de chemin.--Vous avez l'air trs jeune. Quel
ge avez-vous?

MLISANDE.

Je commence  avoir froid...

GOLAUD.

Voulez-vous venir avec moi?

MLISANDE.

Non, non; je reste ici...

GOLAUD.

Vous ne pouvez pas rester seule. Vous ne pouvez pas rester ici toute la
nuit... Comment vous nommez-vous?

MLISANDE.

Mlisande.

GOLAUD.

Vous ne pouvez pas rester ici, Mlisande. Venez avec moi...

MLISANDE.

Je reste ici...

GOLAUD.

Vous aurez peur, toute seule. On ne sait pas ce qu'il y a ici... Toute
la nuit... Toute seule, ce n'est pas possible. Mlisande, venez,
donnez-moi la main...

MLISANDE.

Oh! ne me touchez pas!...

GOLAUD.

Ne criez pas... Je ne vous toucherai plus. Mais venez avec moi. La nuit
sera trs noire et trs froide. Venez avec moi...

MLISANDE.

O allez-vous?

GOLAUD.

Je ne sais pas... Je suis perdu aussi...

_Ils sortent._


SCNE II

Une salle dans le chteau.

_On dcouvre Arkl et Genevive._

GENEVIVE.

Voici ce qu'il crit  son frre Pellas: Un soir, je l'ai trouve tout
en pleurs au bord d'une fontaine, dans la fort o je m'tais perdu. Je
ne sais ni son ge, ni qui elle est, ni d'o elle vient et je n'ose pas
l'interroger, car elle doit avoir eu une grande pouvante, et quand on
lui demande ce qui lui est arriv, elle pleure tout  coup comme un
enfant et sanglote si profondment qu'on a peur. Il y a maintenant six
mois que je l'ai pouse et je n'en sais pas plus qu'au jour de notre
rencontre. En attendant, mon cher Pellas, toi que j'aime plus qu'un
frre, bien que nous ne soyons pas ns du mme pre; en attendant,
prpare mon retour... Je sais que ma mre me pardonnera volontiers. Mais
j'ai peur d'Arkl, malgr toute sa bont, car j'ai du, par ce mariage
trange, tous ses projets politiques, et je crains que la beaut de
Mlisande n'excuse pas  ses yeux, si sages, ma folie. S'il consent
nanmoins  l'accueillir comme il accueillerait sa propre fille, le
troisime soir qui suivra cette lettre, allume une lampe au sommet de la
tour qui regarde la mer. Je l'apercevrai du pont de notre navire; sinon,
j'irai plus loin et ne reviendrai plus... Qu'en dites-vous!

ARKEL.

Je n'en dis rien. Cela peut nous paratre trange, parce que nous ne
voyons jamais que l'envers des destines... Il avait toujours suivi mes
conseils jusqu'ici; j'avais cru le rendre heureux en l'envoyant demander
la main de la princesse Ursule... Il ne pouvait pas rester seul, et
depuis la mort de sa femme il tait triste d'tre seul; et ce mariage
allait mettre fin  de longues guerres et  de vieilles haines... Il ne
l'a pas voulu ainsi. Qu'il en soit comme il a voulu: je ne me suis
jamais mis en travers d'une destine: il sait mieux que moi son avenir.
Il n'arrive peut-tre pas d'vnements inutiles...

GENEVIVE.

Il a toujours t prudent, si grave et si ferme... Depuis la mort de sa
femme il ne vivait plus que pour son fils, le petit Yniold. Il a tout
oubli...--Qu'allons-nous faire?

_Entre Pellas._

ARKEL.

Qui est-ce qui entre l?

GENEVIVE.

C'est Pellas. Il a pleur.

ARKEL.

Est-ce toi Pellas?--Viens un peu plus prs, que je te voie dans la
lumire.

PELLAS.

Grand-pre, j'ai reu, en mme temps que la lettre de mon frre, une
autre lettre; une lettre de mon ami Marcellus... Il va mourir et il
m'appelle.

Il dit qu'il sait exactement le jour o la mort doit venir... Il me dit
que je puis arriver avant elle si je veux, mais qu'il n'y a pas de temps
 perdre.

ARKEL.

Il faudrait attendre quelque temps cependant... Nous ne savons pas ce
que le retour de ton frre nous prpare. Et d'ailleurs ton pre n'est-il
pas ici, au-dessus de nous, plus malade peut-tre que ton ami...
Pourras-tu choisir entre le pre et l'ami?...

_Il sort._

GENEVIVE.

Aie soin d'allumer la lampe ds ce soir, Pellas...

_Ils sortent sparment._


SCNE III

Devant le chteau.

_Entrent Genevive et Mlisande._

MLISANDE.

Il fait sombre dans les jardins. Et quelles forts, quelles forts
autour des palais!...

GENEVIVE.

Oui; cela m'tonnait aussi quand je suis arrive ici, et cela tonne
tout le monde. Il y a des endroits o l'on ne voit jamais le soleil.
Mais l'on s'y fait si vite... Il y a longtemps, il y a longtemps... Il y
a prs de quarante ans que je vis ici... Regardez de l'autre ct, vous
aurez la clart de la mer...

MLISANDE.

J'entends du bruit au-dessous de nous...

GENEVIVE.

Oui; c'est quelqu'un qui monte vers nous... Ah! C'est Pellas... Il
semble encore fatigu de vous avoir attendue si longtemps...

MLISANDE.

Il ne nous a pas vues.

GENEVIVE.

Je crois qu'il nous a vues, mais il ne sait ce qu'il doit faire...
Pellas, Pellas, est-ce toi?

PELLAS.

Oui!... Je venais du ct de la mer...

GENEVIVE.

Nous aussi; nous cherchions la clart. Ici, il fait un peu plus clair
qu'ailleurs! et cependant la mer est sombre.

PELLAS.

Nous aurons une tempte cette nuit; il y en a toutes les nuits depuis
quelque temps... et cependant elle est si calme ce soir... On
s'embarquerait sans le savoir et l'on ne reviendrait plus.

MLISANDE.

Quelque chose sort du port...

PELLAS.

Il faut que ce soit un grand navire... Les lumires sont trs hautes,
nous le verrons tout  l'heure quand il entrera dans la bande de
clart...

GENEVIVE.

Je ne sais si nous pourrons le voir... il y a encore une brume sur la
mer...

PELLAS.

On dirait que la brume s'lve lentement...

MLISANDE.

Oui; j'aperois, l-bas, une petite lumire que je n'avais pas vue...

PELLAS.

C'est un phare; il y en a d'autres que nous ne voyons pas encore.

MLISANDE.

Le navire est dans la lumire... Il est dj bien loin...

PELLAS.

Il s'loigne  toutes voiles...

MLISANDE.

C'est le navire qui m'a mene ici. Il a de grandes voiles... Je le
reconnais  ses voiles...

PELLAS.

Il aura mauvaise mer cette nuit...

MLISANDE.

Pourquoi s'en va-t-il cette nuit?... On ne le voit presque plus... Il
fera peut-tre naufrage...

PELLAS.

La nuit tombe trs vite...

_Un silence._

GENEVIVE.

Il est temps de rentrer. Pellas, montre la route  Mlisande. Il faut
que j'aille voir, un instant, le petit Yniold.

_Elle sort._

PELLAS.

On ne voit plus rien sur la mer...

MLISANDE.

Je vois d'autres lumires.

PELLAS.

Ce sont les autres phares... Entendez-vous la mer?... C'est le vent qui
s'lve... Descendons par ici. Voulez-vous me donner la main?

MLISANDE.

Voyez, voyez, j'ai les mains pleines de fleurs.

PELLAS.

Je vous soutiendrai par le bras, le chemin est escarp et il y fait trs
sombre... Je pars peut-tre demain...

MLISANDE.

Oh!... Pourquoi partez-vous?

_Ils sortent._




ACTE II


SCNE I

Une fontaine dans le parc.

_Entrent Pellas et Mlisande._

PELLAS.

Vous ne savez pas o je vous ai mene?--Je viens souvent m'asseoir ici,
vers midi, lorsqu'il fait trop chaud dans les jardins. On touffe,
aujourd'hui, mme  l'ombre des arbres.

MLISANDE.

Oh! L'eau est claire...

PELLAS.

Elle est frache comme l'hiver. C'est une vieille fontaine abandonne.
Il parat que c'tait une fontaine miraculeuse,--elle ouvrait les yeux
des aveugles.--On l'appelle encore la fontaine des aveugles.

MLISANDE.

Elle n'ouvre plus les yeux des aveugles?

PELLAS.

Depuis que le roi est presque aveugle lui-mme, on n'y vient plus...

MLISANDE.

Comme on est seul ici... On n'entend rien.

PELLAS.

Il y a toujours un silence extraordinaire... On entendrait dormir
l'eau... Voulez-vous vous asseoir au bord du bassin de marbre? Il y a un
tilleul o le soleil n'entre jamais...

MLISANDE.

Je vais me coucher sur le marbre.--Je voudrais voir le fond de l'eau...

PELLAS.

On ne l'a jamais vu.--Elle est peut-tre aussi profonde que la mer.

MLISANDE.

Si quelque chose brillait au fond, on le verrait peut-tre...

PELLAS.

Ne vous penchez pas ainsi...

MLISANDE.

Je voudrais toucher l'eau...

PELLAS.

Prenez garde de glisser... Je vais vous tenir la main...

MLISANDE.

Non, non, je voudrais y plonger mes deux mains... On dirait que mes
mains sont malades aujourd'hui...

PELLAS.

Oh! oh! prenez garde! prenez garde! Mlisande!... Mlisande!--Oh! votre
chevelure!...

MLISANDE, _se redressant._

Je ne peux pas, je ne peux pas l'atteindre.

PELLAS.

Vos cheveux ont plong dans l'eau...

MLISANDE.

Oui, ils sont plus longs que mes bras... Ils sont plus longs que moi...

_Un silence._

PELLAS.

C'est au bord d'une fontaine aussi, qu'il vous a trouve?

MLISANDE.

Oui...

PELLAS.

Que vous a-t-il dit?

MLISANDE.

Rien;--je ne me rappelle plus...

PELLAS.

tait-il tout prs de vous?

MLISANDE.

Oui, il voulait m'embrasser...

PELLAS.

Et vous ne vouliez pas?

MLISANDE.

Non.

PELLAS.

Pourquoi ne vouliez-vous pas?

MLISANDE.

Oh! oh! j'ai vu passer quelque chose au fond de l'eau...

PELLAS.

Prenez garde! prenez garde!--Vous allez tomber!--Avec quoi jouez-vous?

MLISANDE.

Avec l'anneau qu'il m'a donn...

PELLAS.

Ne jouez pas ainsi, au-dessus d'une eau si profonde...

MLISANDE.

Mes mains ne tremblent pas.

PELLAS.

Comme il brille au soleil!--Ne le jetez pas si haut vers le ciel!...

MLISANDE.

Oh!...

PELLAS.

Il est tomb?

MLISANDE.

Il est tomb dans l'eau!...

PELLAS.

O est-il? O est-il?

MLISANDE.

Je ne le vois pas descendre...

PELLAS.

Je crois que je la vois briller...

MLISANDE.

Ma bague?

PELLAS.

Oui, oui,... L-bas...

MLISANDE.

Oh! Oh! elle est si loin de nous!... non, non, ce n'est pas elle... ce
n'est plus elle... Elle est perdue... perdue... Il n'y a plus qu'un
grand cercle sur l'eau... Qu'allons-nous faire maintenant?...

PELLAS.

Il ne faut pas s'inquiter ainsi pour une bague. Ce n'est rien... nous
la retrouverons peut-tre. Ou bien nous en retrouverons une autre.

MLISANDE.

Non, non, nous ne la retrouverons plus, nous n'en trouverons pas
d'autres non plus... Je croyais l'avoir dans les mains cependant...
J'avais dj ferm les mains, et elle est tombe malgr tout... Je l'ai
jete trop haut, du ct du soleil...

PELLAS.

Venez, nous reviendrons un autre jour... venez, il est temps. On irait 
notre rencontre... Midi sonnait au moment o l'anneau est tomb...

MLISANDE.

Qu'allons-nous dire  Golaud s'il demande o il est?

PELLAS.

La vrit, la vrit, la vrit...

_Ils sortent._


SCNE II

Un appartement dans le chteau.

_On dcouvre Golaud tendu sur son lit; Mlisande est  son chevet._

GOLAUD.

Ah! ah! tout va bien, cela ne sera rien. Mais je ne puis m'expliquer
comment cela s'est pass. Je chassais tranquillement dans la fort. Mon
cheval s'est emport tout  coup, sans raison. A-t-il vu quelque chose
d'extraordinaire?... Je venais d'entendre sonner les douze coups de
midi. Au douzime coup, il s'effraie subitement, et court, comme un
aveugle fou, contre un arbre. Je ne sais plus ce qui est arriv. Je suis
tomb, et lui doit tre tomb sur moi. Je croyais avoir toute la fort
sur la poitrine; je croyais que mon coeur tait dchir. Mais mon coeur
est solide. Il parat que ce n'est rien...

MLISANDE.

Voulez-vous boire un peu d'eau?

GOLAUD.

Merci, je n'ai pas soif.

MLISANDE.

Voulez-vous un autre oreiller?... Il y a une petite tache de sang sur
celui-ci.

GOLAUD.

Non, non; ce n'est pas la peine.

MLISANDE.

Est-ce bien sr?... Vous ne souffrez pas trop?

GOLAUD.

Non, non, j'en ai vu bien d'autres. Je suis fait au fer et au sang...

MLISANDE.

Fermez les yeux et tchez de dormir. Je resterai ici toute la nuit...

GOLAUD.

Non, non; je ne veux pas que tu te fatigues ainsi. Je n'ai besoin de
rien; je dormirai comme un enfant... Qu'y a-t-il, Mlisande? Pourquoi
pleures-tu tout  coup?...

MLISANDE, _fondant en larmes_.

Je suis... Je suis malade ici...

GOLAUD.

Tu es malade?... Qu'as-tu donc, qu'as-tu donc, Mlisande?...

MLISANDE.

Je ne sais pas... Je suis malade ici... Je prfre vous le dire
aujourd'hui; seigneur, je ne suis pas heureuse ici...

GOLAUD.

Qu'est-il donc arriv?... Quelqu'un t'a fait du mal?... Quelqu'un
t'aurait-il offense?

MLISANDE.

Non, non; personne ne m'a fait le moindre mal... Ce n'est pas cela...

GOLAUD.

Mais tu dois me cacher quelque chose?... Dis-moi toute la vrit,
Mlisande... Est-ce le roi?... Est-ce ma mre?... Est-ce Pellas?...

MLISANDE.

Non, non; ce n'est pas Pellas. Ce n'est personne... Vous ne pouvez pas
me comprendre... C'est quelque chose qui est plus fort que moi...

GOLAUD.

Voyons; sois raisonnable, Mlisande.--Que veux-tu que je fasse?--Tu n'es
plus une enfant.--Est-ce moi que tu voudrais quitter?

MLISANDE.

Oh! non; ce n'est pas cela... Je voudrais m'en aller avec vous... C'est
ici, que je ne peux plus vivre... Je sens que je ne vivrai plus
longtemps...

GOLAUD.

Mais il faut une raison cependant. On va te croire folle. On va croire 
des rves d'enfant.--Voyons, est-ce Pellas, peut-tre?--Je crois qu'il
ne te parle pas souvent...

MLISANDE.

Si, si; il me parle parfois. Il ne m'aime pas, je crois; je l'ai vu dans
ses yeux... Mais il me parle quand il me rencontre...

GOLAUD.

Il ne faut pas lui en vouloir. Il a toujours t ainsi. Il est un peu
trange. Il changera, tu verras; il est jeune...

MLISANDE.

Mais ce n'est pas cela... Ce n'est pas cela...

GOLAUD.

Qu'est-ce donc?--Ne peux-tu pas te faire  la vie qu'on mne ici?
Fait-il trop triste ici?--Il est vrai que ce chteau est trs vieux et
trs sombre... Il est trs froid et trs profond. Et tous ceux qui
l'habitent sont dj vieux. Et la campagne peut sembler bien triste
aussi, avec toutes ses forts, toutes ses vieilles forts sans lumire.
Mais on peut gayer tout cela si l'on veut. Et puis, la joie, la joie,
on n'en a pas tous les jours; il faut prendre les choses comme elles
sont. Mais dis-moi quelque chose; n'importe quoi; je ferai tout ce que
tu voudras...

MLISANDE.

Oui, c'est vrai... On ne voit jamais le ciel clair... Je l'ai vu pour la
premire fois ce matin...

GOLAUD.

C'est donc cela qui te fait pleurer, ma pauvre Mlisande?--Ce n'est donc
que cela?--Tu pleures de ne pas voir le ciel?--Voyons, tu n'es plus 
l'ge o l'on peut pleurer pour ces choses... Et puis l't n'est-il pas
l? Tu vas voir le ciel tous les jours.--Et puis l'anne prochaine...
Voyons, donne-moi ta main; donne-moi tes deux petites mains. _Il lui
prend les mains._ Oh! ces petites mains que je pourrais craser comme
des fleurs...--Tiens, o est l'anneau que je t'avais donn?

MLISANDE.

L'anneau?

GOLAUD.

Oui; la bague de nos noces, o est-elle?

MLISANDE.

Je crois... Je crois qu'elle est tombe...

GOLAUD.

Tombe?--O est-elle tombe?...--Tu ne l'as pas perdue?

MLISANDE.

Non, elle est tombe... elle doit tre tombe... Mais je ne sais pas o
elle est...

GOLAUD.

O est-elle?

MLISANDE.

Vous savez bien... vous savez bien... la grotte au bord de la mer?

GOLAUD.

Oui.

MLISANDE.

Eh bien, c'est l... Il faut que ce soit l... Oui, oui; je me
rappelle... J'y suis alle ce matin, ramasser des coquillages pour le
petit Yniold... Il y en a de trs beaux... Elle a gliss de mon doigt...
puis la mer est entre; et j'ai d sortir avant de l'avoir retrouve.

GOLAUD.

Es-tu sre que ce soit l?

MLISANDE.

Oui, oui; tout  fait sre... Je l'ai sentie glisser...

GOLAUD.

Il faut aller la chercher tout de suite.

MLISANDE.

Maintenant?--tout de suite?--dans l'obscurit?

GOLAUD.

Maintenant, tout de suite, dans l'obscurit. J'aimerais mieux avoir
perdu tout ce que j'ai plutt que d'avoir perdu cette bague. Tu ne sais
pas ce que c'est. Tu ne sais pas d'o elle vient. La mer sera trs haute
cette nuit. La mer viendra la prendre avant toi... Dpche-toi.

MLISANDE.

Je n'ose pas... Je n'ose pas aller seule...

GOLAUD.

Vas-y, vas-y avec n'importe qui. Mais il faut y aller tout de suite,
entends-tu?--Dpche-toi; demande  Pellas d'y aller avec toi.

MLISANDE.

Pellas?--Avec Pellas?--Mais Pellas ne voudra pas...

GOLAUD.

Pellas fera tout ce que tu lui demandes. Je connais Pellas mieux que
toi. Vas-y, hte-toi. Je ne dormirai pas avant d'avoir la bague.

MLISANDE.

Oh! oh! Je ne suis pas heureuse!... Je ne suis pas heureuse!

_Elle sort en pleurant._


SCNE III

Devant une grotte.

_Entrent Pellas et Mlisande._

PELLAS, _parlant avec une grande agitation._

Oui; c'est ici, nous y sommes. Il fait si noir que l'entre de la grotte
ne se distingue pas du reste de la nuit... Il n'y a pas d'toiles de ce
ct. Attendons que la lune ait dchir ce grand nuage; elle clairera
toute la grotte et alors nous pourrons entrer sans danger. Il y a des
endroits dangereux et le sentier est trs troit, entre deux lacs dont
on n'a pas encore trouv le fond. Je n'ai pas song  emporter une
torche ou une lanterne, mais je pense que la clart du ciel nous
suffira.--Vous n'avez jamais pntr dans cette grotte?

MLISANDE.

Non...

PELLAS.

Entrons-y... Il faut pouvoir dcrire l'endroit o vous avez perdu la
bague, s'il vous interroge... Elle est trs grande et trs belle. Elle
est pleine de tnbres bleues. Quand on y allume une petite lumire, on
dirait que la vote est couverte d'toiles, comme le ciel. Donnez-moi la
main, ne tremblez pas, ne tremblez pas ainsi. Il n'y a pas de danger:
nous nous arrterons au moment que nous n'apercevrons plus la clart de
la mer... Est-ce le bruit de la grotte qui vous effraie? Entendez-vous
la mer derrire nous?--Elle ne semble pas heureuse cette nuit... Ah!
Voici la clart!

_La lune claire largement l'entre et une partie des tnbres de la
grotte; et l'on aperoit,  une certaine profondeur, trois vieux pauvres
 cheveux blancs, assis cte  cte, se soutenant les uns les autres, et
endormis contre un quartier de roc._

MLISANDE.

Ah!

PELLAS.

Qu'y a-t-il?

MLISANDE.

Il y a... Il y a...

_Elle montre les trois pauvres._

PELLAS.

Oui, oui; je les ai vus aussi...

MLISANDE.

Allons-nous en!... Allons-nous en!...

PELLAS.

Ce sont trois vieux pauvres qui se sont endormis... Pourquoi sont-ils
venus dormir ici?... Il y aura une famine dans le pays.

MLISANDE.

Allons-nous en!... Venez... Allons-nous en!...

PELLAS.

Prenez garde, ne parlez pas si fort... Ne les veillons pas... Ils
dorment encore profondment... Venez.

MLISANDE.

Laissez-moi; je prfre marcher seule...

PELLAS.

Nous reviendrons un autre jour...

_Ils sortent._




ACTE III


SCNE I

Une des tours du chteau.--Un chemin de ronde passe sous une fentre de
la tour.

MLISANDE, _ la fentre, tandis qu'elle peigne ses cheveux dnous._

    Mes longs cheveux descendent jusqu'au seuil de la tour!
    Mes cheveux vous attendent tout le long de la tour!
          Et tout le long du jour!
          Et tout le long du jour!

          Saint Daniel et saint Michel,
          Saint Michel et saint Raphal,
          Je suis ne un Dimanche!
          Un Dimanche  midi!

_Entre Pellas par le chemin de ronde._

PELLAS.

Hol! Hol! ho!

MLISANDE.

Qui est l?

PELLAS.

Moi, moi, et moi!... Que fais-tu l  la fentre en chantant comme un
oiseau qui n'est pas d'ici?

MLISANDE.

J'arrange mes cheveux pour la nuit...

PELLAS.

C'est l ce que je vois sur le mur!... Je croyais que c'tait un rayon
de lumire...

MLISANDE.

J'ai ouvert la fentre. Il fait trop chaud dans la tour, il fait beau
cette nuit.

PELLAS.

Il y a d'innombrables toiles; je n'en ai jamais vu autant que ce
soir;... mais la lune est encore sur la mer... Ne reste pas dans
l'ombre, Mlisande, penche-toi un peu, que je voie tes cheveux dnous.

_Mlisande se penche  la fentre._

MLISANDE.

Je suis affreuse ainsi.

PELLAS.

Oh! Mlisande!... oh! tu es belle!... tu es belle ainsi!... penche-toi!
penche-toi!... laisse-moi venir plus prs de toi...

MLISANDE.

Je ne puis pas venir plus prs de toi... Je me penche tant que je
peux...

PELLAS.

Je ne puis pas monter plus haut... donne-moi du moins ta main ce soir...
avant que je m'en aille... Je pars demain...

MLISANDE.

Non, non, non...

PELLAS.

Si, si; je pars, je partirai demain... donne-moi ta main, ta main, ta
petite main sur mes lvres...

MLISANDE.

Je ne te donne pas ma main si tu pars...

PELLAS.

Donne, donne, donne...

MLISANDE.

Tu ne partiras pas?...

PELLAS.

J'attendrai, j'attendrai.

MLISANDE.

Je vois une rose dans les tnbres...

PELLAS.

O donc?... Je ne vois que les branches du saule qui dpassent le mur...

MLISANDE.

Plus bas, plus bas, dans le jardin; l-bas, dans le vert sombre.

PELLAS.

Ce n'est pas une rose... J'irai voir tout  l'heure, mais donne-moi ta
main d'abord; d'abord ta main...

MLISANDE.

Voil, voil;... Je ne puis me pencher davantage...

PELLAS.

Mes lvres ne peuvent pas atteindre ta main...

MLISANDE.

Je ne puis me pencher davantage... Je suis sur le point de
tomber...--Oh! oh! mes cheveux descendent de la tour!...

_Sa chevelure se rvulse tout  coup, tandis qu'elle se penche ainsi et
inonde Pellas._

PELLAS.

Oh! oh! qu'est-ce que c'est?... Tes cheveux, tes cheveux descendent vers
moi!... Toute ta chevelure, Mlisande, toute ta chevelure est tombe de
la tour!... Je les tiens dans les mains, je les tiens dans la bouche...
Je les tiens dans les bras, je les mets autour de mon cou... Je
n'ouvrirai plus les mains cette nuit...

MLISANDE.

Laisse-moi! Laisse-moi!... Tu vas me faire tomber!...

PELLAS.

Non, non, non;... Je n'ai jamais vu de cheveux comme les tiens,
Mlisande!... Vois, vois, vois, ils viennent de si haut et ils
m'inondent jusqu'au coeur... Ils m'inondent encore jusqu'aux genoux...
Et ils sont doux, ils sont doux comme s'ils tombaient du ciel!... Je ne
vois plus le ciel  travers tes cheveux. Tu vois, tu vois, mes mains ne
peuvent plus les tenir... Il y en a jusque sur les branches du saule...
Ils vivent comme des oiseaux dans mes mains... et ils m'aiment, ils
m'aiment mille fois mieux que toi!

MLISANDE.

Laisse-moi... laisse-moi... Quelqu'un pourrait venir...

PELLAS.

Non, non, non; je ne te dlivre pas cette nuit... Tu es ma prisonnire
cette nuit; toute la nuit, toute la nuit...

MLISANDE.

Pellas! Pellas!

PELLAS.

Tu ne t'en iras plus... Je les noue, je les noue aux branches du saule,
tes cheveux. Je ne souffre plus au milieu de tes cheveux. Tu entends mes
baisers le long de tes cheveux? Ils montent le long de tes cheveux. Il
faut que chacun t'en apporte. Tu vois, tu vois, je puis ouvrir les
mains... Tu vois, j'ai les mains libres et tu ne peux plus
m'abandonner...

_Des colombes sortent de la tour et volent autour d'eux dans la nuit._

MLISANDE.

Oh! oh! tu m'as fait mal!... Qu'y a-t-il, Pellas?--Qu'est-ce qui vole
autour de moi?

PELLAS.

Ce sont les colombes qui sortent de la tour... Je les ai effrayes;
elles s'envolent.

MLISANDE.

Ce sont mes colombes, Pellas.--Allons-nous en, laisse-moi; elles ne
reviendraient plus...

PELLAS.

Pourquoi ne reviendraient-elles plus?

MLISANDE.

Elles se perdront dans l'obscurit... Laisse-moi relever la tte...
J'entends un bruit de pas... Laisse-moi!--C'est Golaud!... Je crois que
c'est Golaud!... Il nous a entendus...

PELLAS.

Attends! Attends!... Tes cheveux sont autour des branches... Ils se sont
accrochs dans l'obscurit. Attends! attends!... il fait noir...

_Entre Golaud par le chemin de ronde._

GOLAUD.

Que faites-vous ici?

PELLAS.

Ce que je fais ici?... Je...

GOLAUD.

Vous tes des enfants... Mlisande, ne te penche pas ainsi  la fentre,
tu vas tomber... Vous ne savez pas qu'il est tard?--Il est prs de
minuit.--Ne jouez pas ainsi dans l'obscurit.--Vous tes des enfants...
_Riant nerveusement._ Quels enfants! Quels enfants!...

_Il sort avec Pellas._


SCNE II

Les souterrains du chteau.

_Entrent Golaud et Pellas._

GOLAUD.

Prenez garde; par ici, par ici.--Vous n'avez jamais pntr dans ces
souterrains?

PELLAS.

Si, une fois, dans le temps; mais il y a longtemps...

GOLAUD.

Eh bien! Voici l'eau stagnante dont je vous parlais... Sentez-vous
l'odeur de mort qui monte!--Allons jusqu'au bout de ce rocher qui
surplombe et penchez-vous un peu. Elle viendra vous frapper au visage.
Penchez-vous; n'ayez pas peur... Je vous tiendrai... donnez-moi... non,
non, pas la main... elle pourrait glisser... le bras... Voyez-vous le
gouffre?... Pellas? Pellas?...

PELLAS.

Oui, je crois que je vois le fond du gouffre... Est-ce la lumire qui
tremble ainsi?... Vous...

GOLAUD.

Oui; c'est la lanterne... Voyez, je l'agitais pour clairer les parois.

PELLAS.

J'touffe ici... Sortons.

GOLAUD.

Oui, sortons...

_Ils sortent en silence._


SCNE III

Une terrasse au sortir des souterrains.

PELLAS.

Ah! Je respire enfin! J'ai cru un instant que j'allais me trouver mal
dans ces normes grottes; j'ai t sur le point de tomber... Il y a l
un air humide et lourd comme une rose de plomb, et des tnbres
paisses comme une pte empoisonne. Et maintenant tout l'air de toute
la mer!... Il y a un vent frais, voyez; frais comme une feuille qui
vient de s'ouvrir, sur les petites lames vertes. Tiens! On vient
d'arroser les fleurs au bord de la terrasse et l'odeur de la verdure et
des roses mouilles monte jusqu'ici... Il doit tre prs de midi, elles
sont dj dans l'ombre de la tour. Il est midi; j'entends sonner les
cloches et les enfants descendent sur la plage pour se baigner.

Tiens, voil notre mre et Mlisande  une fentre de la tour.

GOLAUD.

Oui; elles se sont rfugies du ct de l'ombre. A propos de Mlisande,
j'ai entendu ce qui s'est pass et ce qui s'est dit hier au soir. Je le
sais bien, ce sont l jeux d'enfants; mais il ne faut pas que cela se
rpte. Elle est trs dlicate et il faut qu'on la mnage, d'autant plus
qu'elle sera peut-tre bientt mre et la moindre motion pourrait
amener un malheur. Ce n'est pas la premire fois que je remarque qu'il
pourrait y avoir quelque chose entre vous. Vous tes plus g qu'elle;
il suffira de vous l'avoir dit... vitez-la autant que possible; mais
sans affectation d'ailleurs; sans affectation.

_Ils sortent._


SCNE IV

Devant le chteau.

_Entrent Golaud et le petit Yniold._

GOLAUD.

Viens, nous allons nous asseoir ici, Yniold; viens sur mes genoux: nous
verrons d'ici ce qui se passe dans la fort. Je ne te vois plus du tout
depuis quelque temps. Tu m'abandonnes aussi; tu es toujours chez
petite-mre... Tiens, nous sommes tout juste assis sous les fentres de
petite-mre.--Elle fait peut-tre sa prire du soir en ce moment... Mais
dis-moi, Yniold, elle est souvent avec ton oncle Pellas, n'est-ce pas?

YNIOLD.

Oui, oui; toujours, petit-pre; quand vous n'tes pas l.

GOLAUD.

Ah! Tiens, quelqu'un passe avec une lanterne dans le jardin.--Mais on
m'a dit qu'ils ne s'aimaient pas... Il parat qu'ils se querellent
souvent... non? Est-ce vrai?

YNIOLD.

Oui, c'est vrai.

GOLAUD.

Oui?--Ah! ah!--Mais  propos de quoi se querellent-ils?

YNIOLD.

A propos de la porte.

GOLAUD.

Comment? A propos de la porte?--Qu'est-ce que tu racontes l?--Mais
voyons, explique-toi; pourquoi se querellent-ils  propos de la porte?

YNIOLD.

Parce qu'elle ne peut pas tre ouverte.

GOLAUD.

Qui ne veut pas qu'elle soit ouverte?--Voyons, pourquoi se
querellent-ils?

YNIOLD.

Je ne sais pas, petit-pre,  propos de la lumire.

GOLAUD.

Je ne te parle pas de la lumire: je te parle de la porte... Ne mets pas
ainsi la main dans la bouche... voyons...

YNIOLD.

Petit-pre! petit-pre!... Je ne le ferai plus...

_Il pleure._

GOLAUD.

Voyons; pourquoi pleures-tu? Qu'est-il arriv?

YNIOLD.

Oh! oh! petit-pre, vous m'avez fait mal...

GOLAUD.

Je t'ai fait mal?--O t'ai-je fait mal! C'est sans le vouloir...

YNIOLD.

Ici,  mon petit bras...

GOLAUD.

C'est sans le vouloir; voyons, ne pleure plus, je te donnerai quelque
chose demain...

YNIOLD.

Quoi, petit-pre?

GOLAUD.

Un carquois et des flches; mais dis-moi ce que tu sais de la porte.

YNIOLD.

De grandes flches?

GOLAUD.

Oui, de trs grandes flches.--Mais pourquoi ne veulent-ils pas que la
porte soit ouverte?--Voyons, rponds-moi  la fin!--non, non; n'ouvre
pas la bouche pour pleurer. Je ne suis pas fch. De quoi parlent-ils
quand ils sont ensemble?

YNIOLD.

Pellas et petite-mre?

GOLAUD.

Oui; de quoi parlent-ils?

YNIOLD.

De moi; toujours de moi.

GOLAUD.

Et que disent-ils de toi?

YNIOLD.

Ils disent que je serai trs grand.

GOLAUD.

Ah! Misre de ma vie!... je suis ici comme un aveugle qui cherche son
trsor au fond de l'ocan!... Je suis ici comme un nouveau-n perdu dans
la fort et vous... Mais voyons, Yniold, j'tais distrait; nous allons
causer srieusement. Pellas et petite-mre ne parlent-ils jamais de moi
quand je ne suis pas l?

YNIOLD.

Si, si, petit-pre.

GOLAUD.

Ah!... Et que disent-ils de moi?

YNIOLD.

Ils disent que je deviendrai aussi grand que vous.

GOLAUD.

Tu es toujours prs d'eux?

YNIOLD.

Oui, oui; toujours, petit-pre.

GOLAUD.

Ils ne te disent jamais d'aller jouer ailleurs?

YNIOLD.

Non, petit-pre; ils ont peur quand je ne suis pas l.

GOLAUD.

Ils ont peur?...  quoi vois-tu qu'ils ont peur?

YNIOLD.

Ils pleurent toujours dans l'obscurit.

GOLAUD.

Ah! ah!...

YNIOLD.

Cela fait pleurer aussi...

GOLAUD.

Oui, oui...

YNIOLD.

Elle est ple, petit-pre!

GOLAUD.

Ah! ah!... patience, mon Dieu, patience...

YNIOLD.

Quoi, petit-pre?

GOLAUD.

Rien, rien mon enfant.--J'ai vu passer un loup dans la fort.--Ils
s'embrassent quelquefois?--Non?

YNIOLD.

Ils s'embrassent, petit-pre?--Non, non.--Ah! si, petit-pre, si; une
fois... une fois qu'il pleuvait...

GOLAUD.

Ils se sont embrasss?--Mais comment, comment se sont-ils embrasss?--

YNIOLD.

Comme a, petit-pre, comme a!... _Il lui donne un baiser sur la
bouche; riant._ Ah! ah! votre barbe, petit-pre!... Elle pique! elle
pique! Elle devient toute grise, petit-pre, et vos cheveux aussi; tout
gris, tout gris... _La fentre sous laquelle ils sont assis s'claire en
ce moment, et sa clart vient tomber sur eux._ Ah! ah! petite-mre a
allum la lampe. Il fait clair, petit-pre; il fait clair.

GOLAUD.

Oui; il commence  faire clair...

YNIOLD.

Allons-y aussi, petit-pre...

GOLAUD.

O veux-tu aller?

YNIOLD.

O il fait clair, petit-pre.

GOLAUD.

Non, non, mon enfant; restons encore un peu dans l'ombre... On ne sait
pas, on ne sait pas encore... Je crois que Pellas est fou...

YNIOLD.

Non, petit-pre, il n'est pas fou, mais il est trs bon.

GOLAUD.

Veux-tu voir petite-mre?

YNIOLD.

Oui, oui; je veux la voir!

GOLAUD.

Ne fais pas de bruit; je vais te hisser jusqu' la fentre. Elle est
trop haute pour moi, bien que je sois si grand... _Il soulve l'enfant._
Ne fais pas le moindre bruit; petite-mre aurait terriblement peur... La
vois-tu?--Est-elle dans la chambre?

YNIOLD.

Oui... Oh! il fait clair!

GOLAUD.

Elle est seule?

YNIOLD.

Oui... Non, non! mon oncle Pellas y est aussi.

GOLAUD.

Il!...

YNIOLD.

Ah! ah! petit-pre! vous m'avez fait mal!...

GOLAUD.

Ce n'est rien; tais-toi; je ne le ferai plus; regarde, regarde,
Yniold!... J'ai trbuch; parle plus bas. Que font-ils?--

YNIOLD.

Ils ne font rien, petit-pre.

GOLAUD.

Est-ce qu'ils parlent?

YNIOLD.

Non, petit-pre; ils ne parlent pas.

GOLAUD.

Mais que font-ils?

YNIOLD.

Ils regardent la lumire.

GOLAUD.

Tous les deux?

YNIOLD.

Oui, petit-pre.

GOLAUD.

Ils ne disent rien?

YNIOLD.

Non, petit-pre; ils ne ferment pas les yeux.

GOLAUD.

Ils ne s'approchent pas l'un de l'autre?

YNIOLD.

Non, petit-pre; ils ne bougent pas, ils ne ferment jamais les yeux...
J'ai terriblement peur...

GOLAUD.

De quoi donc as-tu peur? Regarde! Regarde!

YNIOLD.

Petit-pre, laissez-moi descendre!

GOLAUD.

Regarde!

YNIOLD.

Oh! je vais crier, petit-pre! Laissez-moi descendre! laissez-moi
descendre!

GOLAUD.

Viens! nous allons voir ce qui est arriv.

_Ils sortent._




ACTE IV


SCNE I

Un corridor dans le chteau.

PELLAS.

O vas-tu? Il faut que je te parle ce soir. Te verrai-je?

MLISANDE.

Oui.

PELLAS.

Je sors de la chambre de mon pre. Il va mieux. Le mdecin nous a dit
qu'il tait sauv. Il m'a reconnu. Il m'a pris la main, et il m'a dit de
cet air trange qu'il a depuis qu'il est malade: Est-ce toi, Pellas?
Tiens, je ne l'avais jamais remarqu, mais tu as le visage grave et
amical de ceux qui ne vivront pas longtemps. Il faut voyager; il faut
voyager... C'est trange; je vais lui obir... Ma mre l'coutait et
pleurait de joie. Tu ne t'en es pas aperue? Toute la maison semble dj
revivre, on entend respirer, on entend marcher... coute, j'entends
parler derrire cette porte. Vite, vite, rponds vite, o te verrai-je?

MLISANDE.

O veux-tu?

PELLAS.

Dans le parc: prs de la fontaine des aveugles? Veux-tu? Viendras-tu?

MLISANDE.

Oui.

PELLAS.

Ce sera le dernier soir. Je vais voyager comme mon pre l'a dit. Tu ne
me verras plus...

MLISANDE.

Ne dis pas cela, Pellas... Je te verrai toujours; je te regarderai
toujours...

PELLAS.

Tu auras beau regarder... Je serai si loin que tu ne pourras plus me
voir.

MLISANDE.

Qu'est-il arriv, Pellas? Je ne comprends plus ce que tu dis...

PELLAS.

Va-t'en, va-t'en, sparons-nous. J'entends parler derrire cette porte.

_Ils sortent sparment._

_Puis Arkl entre accompagn de Mlisande._

ARKEL.

Maintenant que le pre de Pellas est sauv, et que la maladie, la
vieille servante de la mort, a quitt le chteau, un peu de joie et un
peu de soleil vont enfin rentrer dans la maison... Il tait temps!--Car
depuis ta venue, on n'a vcu ici qu'en chuchotant autour d'une chambre
ferme... Et vraiment, j'avais piti de toi, Mlisande... Je
t'observais, tu tais l, insouciante peut-tre, mais avec l'air trange
et gar de quelqu'un qui attendrait toujours un grand malheur, au
soleil, dans un beau jardin... Je ne puis pas expliquer... Mais j'tais
triste de te voir ainsi; car tu es trop jeune et trop belle pour vivre
dj, jour et nuit, sous l'haleine de la mort... Mais  prsent tout
cela va changer. A mon ge,--et c'est peut-tre l le fruit le plus sr
de ma vie,-- mon ge, j'ai acquis je ne sais quelle foi  la fidlit
des vnements, et j'ai toujours vu que tout tre jeune et beau, crait
autour de lui des vnements jeunes, beaux et heureux... Et c'est toi,
maintenant, qui vas ouvrir la porte  l're nouvelle que j'entrevois...
Viens ici; pourquoi restes-tu l sans rpondre et sans lever les
yeux?--Je ne t'ai embrasse qu'une seule fois jusqu'ici, le jour de ta
venue; et cependant, les vieillards ont besoin de toucher quelquefois de
leurs lvres, le front d'une femme ou la joue d'un enfant, pour croire
encore  la fracheur de la vie et loigner un moment les menaces de la
mort. As-tu peur de mes vieilles lvres? Comme j'avais piti de toi ces
mois-ci!...

MLISANDE.

Grand-pre, je n'tais pas malheureuse...

ARKEL.

Laisse-moi te regarder ainsi, de tout prs, un moment... on a tant
besoin de beaut aux cts de la mort...

_Entre Golaud._

GOLAUD.

Pellas part ce soir.

ARKEL.

Tu as du sang sur le front.--Qu'as-tu fait?

GOLAUD.

Rien, rien... J'ai pass au travers d'une haie d'pines...

MLISANDE.

Baissez un peu la tte, seigneur... Je vais essuyer votre front...

GOLAUD, _la repoussant._

Je ne veux pas que tu me touches, entends-tu? Va-t'en, va-t'en!--Je ne
te parle pas.--O est mon pe?--Je venais chercher mon pe...

MLISANDE.

Ici; sur le prie-Dieu.

GOLAUD.

Apporte-la. _A Arkl._ On vient encore de trouver un paysan mort de
faim, le long de la mer. On dirait qu'ils tiennent tous  mourir sous
nos yeux.--_A Mlisande._ Eh bien, mon pe?--Pourquoi tremblez-vous
ainsi? Je ne vais pas vous tuer. Je voulais simplement examiner la lame.
Je n'emploie pas l'pe  ces usages. Pourquoi m'examinez-vous comme un
pauvre?--Je ne viens pas vous demander l'aumne. Vous esprez voir
quelque chose dans mes yeux, sans que je voie quelque chose dans les
vtres?--Croyez-vous que je sache quelque chose?--_A Arkl._ Voyez-vous
ces grands yeux?--On dirait qu'ils sont fiers d'tre riches...

ARKEL.

Je n'y vois qu'une grande innocence...

GOLAUD.

Une grande innocence!... Ils sont plus grands que l'innocence!... Ils
sont plus purs que les yeux d'un agneau... Ils donneraient  Dieu des
leons d'innocence! Une grande innocence! coutez: j'en suis si prs que
je sens la fracheur de leurs cils quand ils clignent; et cependant, je
suis moins loin des grands secrets de l'autre monde que du plus petit
secret de ces yeux!... Une grande innocence!... Plus que de l'innocence!
On dirait que les anges du ciel y clbrent sans cesse un baptme!... Je
les connais ces yeux! Je les ai vus  l'oeuvre! Fermez-les! Fermez-les!
ou je vais les fermer pour longtemps!...--Ne mettez pas ainsi votre main
 la gorge; je dis une chose trs simple... Je n'ai pas
d'arrire-pense... Si j'avais une arrire-pense, pourquoi ne la
dirais-je pas? Ah! ah!--ne tchez pas de fuir!--Ici!--Donnez-moi cette
main!--Ah! vos mains sont trop chaudes... Allez-vous-en! Votre chair me
dgote!... Il ne s'agit plus de fuir  prsent!--_Il la saisit par les
cheveux._--Vous allez me suivre  genoux!--A genoux!--A genoux devant
moi!--Ah! ah! vos longs cheveux servent enfin  quelque chose!... A
droite et puis  gauche!--A gauche et puis  droite!--Absalon!
Absalon!--En avant! en arrire! Jusqu' terre! jusqu' terre!... Vous
voyez, vous voyez; je ris dj comme un vieillard...

ARKEL, _accourant._

Golaud!...

GOLAUD, _affectant un calme soudain._

Vous ferez comme il vous plaira, voyez-vous.--Je n'attache aucune
importance  cela.--Je suis trop vieux; et puis, je ne suis pas un
espion. J'attendrai le hasard; et alors... Oh! alors!... simplement
parce que c'est l'usage; simplement parce que c'est l'usage...

_Il sort._

ARKEL.

Qu'a-t-il donc?--Il est ivre?

MLISANDE, _en larmes._

Non, non; mais il ne m'aime plus... Je ne suis pas heureuse!...

ARKEL.

Si j'tais Dieu, j'aurais piti du coeur des hommes...


SCNE II

Une terrasse, dans la brume.

_On aperoit le petit Yniold qui cherche  soulever un quartier de roc._

YNIOLD.

Oh! Cette pierre est lourde... elle est plus lourde que moi.--Elle est
plus lourde que tout le monde.--Elle est plus lourde que tout.

Je vois ma balle d'or entre le rocher et cette mchante pierre. Et je ne
puis pas y atteindre... Mon petit bras n'est pas assez long--et cette
pierre ne veut pas tre souleve... On dirait qu'elle a des racines dans
la terre.

_On entend au loin les blements d'un troupeau._

Oh! oh! J'entends pleurer les moutons.--Tiens! Il n'y a plus de
soleil!--Ils arrivent les petits moutons; ils arrivent... Il y en a!...
Il y en a!... Ils ont eu peur du noir... Ils se serrent. Ils se serrent!
Ils pleurent... et ils vont vite!... Il y en a qui voudraient prendre 
droite... Ils voudraient tous aller  droite. Ils ne peuvent pas!... Le
berger leur jette de la terre!... Ah! ah!... Ils vont passer par ici...
Je vais les voir de prs.--Comme il y en a!...--Maintenant, ils se
taisent tous. Berger? Pourquoi ne parlent-ils plus?

LE BERGER, _qu'on ne voit pas._

Parce que ce n'est pas le chemin de l'table!--

YNIOLD.

O vont-ils? Berger? Berger? O vont-ils?... Il ne m'entend plus. Ils
sont dj trop loin... Ils ne font plus de bruit.--Ce n'est pas le
chemin de l'table... O vont-ils dormir cette nuit?... Oh! oh! il fait
trop noir... Je vais dire quelque chose  quelqu'un!

_Il sort._


SCNE III

Une fontaine dans le parc.

_Entre Pellas._

PELLAS.

C'est le dernier soir... Le dernier soir... Il faut que tout finisse...
J'ai jou comme un enfant autour d'une chose que je ne souponnais
pas... J'ai jou en rve autour des piges de la destine... Qui est-ce
qui m'a rveill tout  coup? Je vais fuir en criant de joie et de
douleur comme un aveugle qui fuirait l'incendie de sa maison... Je vais
lui dire que je vais fuir... Il est tard; elle ne vient pas... Je ferais
mieux de m'en aller sans la revoir... Il faut que je la regarde bien
cette fois-ci... Il y a des choses que je ne me rappelle plus... on
dirait, par moment, qu'il y a plus de cent ans que je ne l'ai vue... Et
je n'ai pas encore regard son regard... Il ne me reste rien si je m'en
vais ainsi. Et tous ces souvenirs... c'est comme si j'emportais un peu
d'eau dans un sac de mousseline... Il faut que je la voie une dernire
fois, jusqu'au fond de son coeur... Il faut que je lui dise tout ce que
je n'ai pas dit...

_Entre Mlisande._

MLISANDE.

Pellas?

PELLAS.

Mlisande!--Est-ce toi, Mlisande?

MLISANDE.

Oui.

PELLAS.

Viens ici: ne reste pas au bord du clair de lune.--Viens ici. Nous avons
tant de choses  nous dire... Viens ici dans l'ombre du tilleul.

MLISANDE.

Laisse-moi dans la clart...

PELLAS.

On pourrait nous voir des fentres de la tour. Viens ici; ici, nous
n'avons rien  craindre.--Prends garde; on pourrait nous voir...

MLISANDE.

Je veux qu'on me voie...

PELLAS.

Qu'as-tu donc?--Tu as pu sortir sans qu'on s'en soit aperu?

MLISANDE.

Oui; votre frre dormait...

PELLAS.

Il est tard.--Dans une heure on fermera les portes. Il faut prendre
garde. Pourquoi es-tu venue si tard?

MLISANDE.

Votre frre avait un mauvais rve. Et puis ma robe s'est accroche aux
clous de la porte. Voyez, elle est dchire. J'ai perdu tout ce temps et
j'ai couru...

PELLAS.

Ma pauvre Mlisande!... J'aurais presque peur de te toucher... Tu es
encore hors d'haleine comme un oiseau pourchass... C'est pour moi, pour
moi que tu fais tout cela?... J'entends battre ton coeur comme si
c'tait le mien... Viens ici... plus prs, plus prs de moi.

MLISANDE.

Pourquoi riez-vous?

PELLAS.

Je ne ris pas;--ou bien je ris de joie, sans le savoir... Il y aurait
plutt de quoi pleurer...

MLISANDE.

Nous sommes venus ici il y a bien longtemps... Je me rappelle.

PELLAS.

Oui... Il y a de longs mois.--Alors, je ne savais pas... Sais-tu
pourquoi je t'ai demand de venir ce soir?

MLISANDE.

Non.

PELLAS.

C'est peut-tre la dernire fois que je te vois... Il faut que je m'en
aille pour toujours...

MLISANDE.

Pourquoi dis-tu toujours que tu t'en vas?...

PELLAS.

Je dois te dire ce que tu sais dj!--Tu ne sais pas ce que je vais te
dire?

MLISANDE.

Mais non, mais non; je ne sais rien...

PELLAS.

Tu ne sais pas pourquoi il faut que je m'loigne... _Il l'embrasse
brusquement._ Tu ne sais pas que c'est parce que je t'aime...

MLISANDE, _ voix basse._

Je t'aime aussi...

PELLAS.

Oh! Qu'as-tu dit, Mlisande! Je ne l'ai presque pas entendu!... On a
bris la glace avec des fers rougis!... Tu dis cela d'une voix qui vient
du bout du monde!... Je ne t'ai presque pas entendue... Tu m'aimes?--Tu
m'aimes aussi?... Depuis quand m'aimes-tu?

MLISANDE.

Depuis toujours... Depuis que je t'ai vu...

PELLAS.

Oh! comme tu dis cela!... On dirait que ta voix a pass sur la mer au
printemps!... je ne l'ai jamais entendue jusqu'ici... on dirait qu'il a
plu sur mon coeur! Tu dis cela si franchement!... Comme un ange qu'on
interroge!... Je ne puis pas le croire, Mlisande!... Pourquoi
m'aimerais-tu?--Mais pourquoi m'aimes-tu!--Est-ce vrai ce que tu
dis?--Tu ne me trompes pas?--Tu ne mens pas un peu, pour me faire
sourire?...

MLISANDE.

Non; je ne mens jamais; je ne mens qu' ton frre...

PELLAS.

Oh! Comme tu dis cela!... Ta voix! ta voix... Elle est plus frache et
plus franche que l'eau!... On dirait de l'eau pure sur mes lvres!... On
dirait de l'eau pure sur mes mains... Donne-moi, donne-moi tes mains.
Oh! tes mains sont petites!... Je ne savais pas que tu tais si
belle!... Je n'avais jamais rien vu d'aussi beau, avant toi... J'tais
inquiet, je cherchais partout dans la maison... Je cherchais partout
dans la campagne... Et je ne trouvais pas la beaut... Et maintenant je
t'ai trouve!... Je t'ai trouve!... Je ne crois pas qu'il y ait sur la
terre une femme plus belle!... O es-tu?--Je ne t'entends plus
respirer...

MLISANDE.

C'est que je te regarde...

PELLAS.

Pourquoi me regardes-tu si gravement!--Nous sommes dj dans
l'ombre.--Il fait trop noir sous cet arbre. Viens dans la lumire. Nous
ne pouvons pas voir combien nous sommes heureux. Viens, viens; il nous
reste si peu de temps...

MLISANDE.

Non, non; restons ici... Je suis plus prs de toi dans l'obscurit...

PELLAS.

O sont tes yeux?--Tu ne vas pas me fuir?--Tu ne songes pas  moi en ce
moment.

MLISANDE.

Mais si, mais si, je ne songe qu' toi...

PELLAS.

Tu regardais ailleurs...

MLISANDE.

Je te voyais ailleurs...

PELLAS.

Tu es distraite. Qu'as-tu donc?--Tu ne me sembles pas heureuse...

MLISANDE.

Si, si; je suis heureuse, mais je suis triste...

PELLAS.

Quel est ce bruit?--On ferme les portes!...

MLISANDE.

Oui, on a ferm les portes...

PELLAS.

Nous ne pouvons plus rentrer!--Entends-tu les verrous?--coute!
coute!... les grandes chanes!... Il est trop tard, il est trop
tard!...

MLISANDE.

Tant mieux! Tant mieux!

PELLAS.

Tu?... Voil, voil!... Ce n'est plus nous qui le voulons!... Tout est
perdu, tout est sauv! tout est sauv ce soir!--Viens! viens... Mon
coeur bat comme un fou jusqu'au fond de ma gorge... _Il l'enlace._
coute! mon coeur est sur le point de m'trangler... Viens! viens!...
Ah! qu'il fait beau dans les tnbres!...

MLISANDE.

Il y a quelqu'un derrire nous!...

PELLAS.

Je ne vois personne...

MLISANDE.

J'ai entendu du bruit...

PELLAS.

Je n'entends que ton coeur dans l'obscurit...

MLISANDE.

J'ai entendu craquer les feuilles mortes...

PELLAS.

C'est le vent qui s'est t tout  coup... Il est tomb pendant que nous
nous embrassions...

MLISANDE.

Comme nos ombres sont grandes ce soir!...

PELLAS.

Elles s'enlacent jusqu'au fond du jardin... Oh! qu'elles s'embrassent
loin de nous!... Regarde! Regarde!...

MLISANDE, _d'une voix touffe._

A-a-h!--Il est derrire un arbre!

PELLAS.

Qui?

MLISANDE.

Golaud!

PELLAS.

Golaud?--o donc?--je ne vois rien...

MLISANDE.

L... au bout de nos ombres...

PELLAS.

Oui, oui; je l'ai vu... Ne nous retournons pas brusquement...

MLISANDE.

Il a son pe...

PELLAS.

Je n'ai pas la mienne...

MLISANDE.

Il a vu que nous nous embrassions...

PELLAS.

Il ne sait pas que nous l'avons vu... Ne bouge pas; ne tourne pas la
tte... Il se prcipiterait... Il nous observe... Il est encore
immobile... Va-t'en, va-t'en tout de suite par ici... Je l'attendrai...
Je l'arrterai...

MLISANDE.

Non, non, non!...

PELLAS.

Va-t'en! va-t'en! Il a tout vu!... Il nous tuera!...

MLISANDE.

Tant mieux! tant mieux! tant mieux!...

PELLAS.

Il vient! il vient!... Ta bouche!... Ta bouche!...

MLISANDE.

Oui!... Oui!... Oui!...

_Ils s'embrassent perdument._

PELLAS.

Oh! oh! Toutes les toiles tombent...

MLISANDE.

Sur moi aussi! sur moi aussi!...

PELLAS.

Toutes! toutes! toutes!...

_Golaud se prcipite sur eux l'pe  la main, et frappe Pellas, qui
tombe au bord de la fontaine. Mlisande fuit pouvante._

MLISANDE, _fuyant._

Oh! oh! Je n'ai pas de courage!... Je n'ai pas de courage!...

_Golaud la poursuit  travers le bois, en silence._




ACTE V


SCNE I

Un appartement dans le chteau.

_On dcouvre Arkl, Golaud et le mdecin dans un coin de la chambre.
Mlisande est tendue sur son lit._

LE MDECIN.

Ce n'est pas de cette petite blessure qu'elle peut mourir; un oiseau
n'en serait pas mort... ce n'est donc pas vous qui l'avez tue, mon bon
seigneur; ne vous dsolez pas ainsi... Et puis, il n'est pas dit que
nous ne la sauverons pas...

ARKEL.

Non, non; il me semble que nous nous taisons trop, malgr nous, dans sa
chambre... Ce n'est pas un bon signe... Regardez comme elle dort...
lentement, lentement... on dirait que son me a froid pour toujours...

GOLAUD.

J'ai tu sans raison! Est-ce que ce n'est pas  faire pleurer les
pierres!... Ils s'taient embrasss comme des petits enfants... Ils
taient frre et soeur... Et moi, moi tout de suite!... Je l'ai fait
malgr moi, voyez-vous... Je l'ai fait malgr moi...

LE MDECIN.

Attention; je crois qu'elle s'veille...

MLISANDE.

Ouvrez la fentre... ouvrez la fentre...

ARKEL.

Veux-tu que j'ouvre celle-ci, Mlisande?

MLISANDE.

Non, non; la grande fentre... c'est pour voir...

ARKEL.

Est-ce que l'air de la mer n'est pas trop froid ce soir?

LE MDECIN.

Faites, faites...

MLISANDE.

Merci... Est-ce le soleil qui se couche?

ARKEL.

Oui; c'est le soleil qui se couche sur la mer; il est tard.--Comment te
trouves-tu, Mlisande?

MLISANDE.

Bien, bien.--Pourquoi demandez-vous cela? Je n'ai jamais t mieux
portante.--Il me semble cependant que je sais quelque chose...

ARKEL.

Que dis-tu?--Je ne te comprends pas...

MLISANDE.

Je ne comprends pas non plus tout ce que je dis, voyez-vous... Je ne
sais pas ce que je dis... Je ne sais pas ce que je sais... Je ne dis
plus ce que je veux...

ARKEL.

Mais si, mais si... Je suis tout heureux de t'entendre parler ainsi; tu
as eu un peu de dlire ces jours-ci, et l'on ne te comprenait plus...
Mais maintenant, tout cela est bien loin...

MLISANDE.

Je ne sais pas...--tes-vous tout seul dans la chambre, grand-pre?

ARKEL.

Non; il y a encore le mdecin qui t'a gurie...

MLISANDE.

Ah!...

ARKEL.

Et puis il y a encore quelqu'un...

MLISANDE.

Qui est-ce?

ARKEL.

C'est... il ne faut pas t'effrayer... Il ne te veut pas le moindre mal,
sois-en sre... Si tu as peur, il s'en ira... Il est trs malheureux...

MLISANDE.

Qui est-ce?

ARKEL.

C'est... c'est ton mari... c'est Golaud...

MLISANDE.

Golaud est ici? Pourquoi ne vient-il pas prs de moi?

GOLAUD, _se tranant vers le lit._

Mlisande... Mlisande...

MLISANDE.

Est-ce vous, Golaud? Je ne vous reconnaissais presque plus... C'est que
j'ai le soleil du soir dans les yeux... Pourquoi regardez-vous les murs?
Vous avez maigri et vieilli... Y a-t-il longtemps que nous ne nous
sommes vus?

GOLAUD, _ Arkl et au mdecin._

Voulez-vous vous loigner un instant, mes pauvres amis... Je laisserai
la porte grande ouverte... Un instant seulement... Je voudrais lui dire
quelque chose; sans cela je ne pourrais pas mourir... Voulez-vous?--Vous
pouvez revenir tout de suite... Ne me refusez pas cela... Je suis un
malheureux... _Sortent Arkl et le mdecin._ Mlisande, as-tu piti de
moi, comme j'ai piti de toi?... Mlisande?... Me pardonnes-tu,
Mlisande?...

MLISANDE.

Oui, oui, je te pardonne... Que faut-il pardonner?

GOLAUD.

Je t'ai fait tant de mal, Mlisande... Je ne puis pas te dire le mal que
je t'ai fait... Mais je le vois, je le vois si clairement aujourd'hui...
depuis le premier jour... Et tout est de ma faute, tout ce qui est
arriv, tout ce qui va arriver... Si je pouvais le dire, tu verrais
comme je le vois!... Je vois tout, je vois tout!... Mais je t'aimais
tant!... Je t'aimais tant!... Mais maintenant, quelqu'un va mourir...
C'est moi qui vais mourir... Et je voudrais savoir... Je voudrais te
demander... Tu ne m'en voudras pas?... Il faut dire la vrit 
quelqu'un qui va mourir... Il faut qu'il sache la vrit, sans cela il
ne pourrait pas dormir... Me jures-tu de dire la vrit?

MLISANDE.

Oui.

GOLAUD.

As-tu aim Pellas?

MLISANDE.

Mais oui; je l'ai aim. O est-il?

GOLAUD.

Tu ne me comprends pas?--Tu ne veux pas me comprendre?--Il me semble...
Il me semble... Eh bien, voici: Je te demande si tu l'as aim d'un amour
dfendu?... As-tu... Avez-vous t coupables? Dis, dis, oui, oui, oui?

MLISANDE.

Non, non; nous n'avons pas t coupables.--Pourquoi demandez-vous cela?

GOLAUD.

Mlisande!... Dis-moi la vrit pour l'amour de Dieu!

MLISANDE.

Pourquoi n'ai-je pas dit la vrit?

GOLAUD.

Ne mens plus ainsi, au moment de mourir!

MLISANDE.

Qui est-ce qui va mourir?--Est-ce moi?

GOLAUD.

Toi, toi! et moi, moi aussi, aprs toi!... Et il nous faut la vrit...
Il nous faut enfin la vrit, entends-tu!... Dis-moi tout! Dis-moi tout!
Je te pardonne tout!...

MLISANDE.

Pourquoi vais-je mourir?--Je ne le savais pas...

GOLAUD.

Tu le sais maintenant... Il est temps!... Il est temps!... Vite!
vite!... La vrit! la vrit!...

MLISANDE.

La vrit... la vrit...

GOLAUD.

O es-tu?--Mlisande!--O es-tu?--Ce n'est pas naturel! Mlisande! O
es-tu? _Apercevant Arkl et le mdecin  la porte de la chambre._--Oui,
oui; vous pouvez rentrer... Je ne sais rien; c'est inutile... Elle est
dj trop loin de nous... Je ne saurai jamais!... Je vais mourir ici
comme un aveugle!...

ARKEL.

Qu'avez-vous fait? Vous allez la tuer...

GOLAUD.

Je l'ai dj tue...

ARKEL.

Mlisande...

MLISANDE.

Est-ce vous, grand-pre?

ARKEL.

Oui, ma fille... Que veux-tu que je fasse?

MLISANDE.

Est-il vrai que l'hiver commence?

ARKEL.

Pourquoi demandes-tu cela?

MLISANDE.

C'est qu'il fait froid et qu'il n'y a plus de feuilles...

ARKEL.

Tu as froid?--Veux-tu qu'on ferme les fentres?

MLISANDE.

Non, non... jusqu' ce que le soleil soit au fond de la mer.--Il descend
lentement, alors c'est l'hiver qui commence?

ARKEL.

Oui.--Tu n'aimes pas l'hiver?

MLISANDE.

Oh! non. J'ai peur du froid!--Ah! J'ai peur des grands froids...

ARKEL.

Te sens-tu mieux?

MLISANDE.

Oui, oui; je n'ai plus toutes ces inquitudes...

ARKEL.

Veux-tu voir ton enfant?

MLISANDE.

Quel enfant?

ARKEL.

Ton enfant, ta petite fille...

MLISANDE.

O est-elle?

ARKEL.

Ici...

MLISANDE.

C'est trange... Je ne peux pas lever les bras pour la prendre...

ARKEL.

C'est que tu es encore trs faible... Je la tiendrai moi-mme;
regarde...

MLISANDE.

Elle ne rit pas... Elle est petite... Elle va pleurer aussi... J'ai
piti d'elle...

_La chambre est envahie, peu  peu, par les servantes du chteau, qui se
rangent en silence le long des murs et attendent._

GOLAUD, _se levant brusquement._

Qu'y a-t-il?--Qu'est-ce que toutes ces femmes viennent faire ici?

LE MDECIN.

Ce sont les servantes...

ARKEL.

Qui est-ce qui les a appeles?

LE MDECIN.

Ce n'est pas moi...

GOLAUD.

Que venez-vous faire ici?--Personne ne vous a demandes... Que
venez-vous faire ici?--Mais qu'est-ce que donc! Rpondez!...

_Les servantes ne rpondent pas._

ARKEL.

Ne parlez pas trop fort... Elle va dormir; elle a ferm les yeux...

GOLAUD.

Ce n'est pas?...

LE MDECIN.

Non, non; voyez, elle respire...

ARKEL.

Ses yeux sont pleins de larmes.--Maintenant c'est son me qui pleure...
Pourquoi tend-elle ainsi les bras? Que veut-elle?

LE MDECIN.

C'est vers l'enfant sans doute. C'est la lutte de la mre contre la
mort...

GOLAUD.

En ce moment?--En ce moment?--Il faut le dire, dites! dites!

LE MDECIN.

Peut-tre...

GOLAUD.

Tout de suite?... Oh! Oh! Il faut que je lui dise...--Mlisande!
Mlisande!... Laissez-moi seul! laissez-moi seul avec elle!...

ARKEL.

Non, non, n'approchez pas... Ne la troublez pas... Ne lui parlez plus...
Vous ne savez pas ce que c'est que l'me...

GOLAUD.

Ce n'est pas ma faute, ce n'est pas ma faute!

ARKEL.

Attention... Attention... Il faut parler  voix basse.--Il ne faut plus
l'inquiter... L'me humaine est trs silencieuse... L'me humaine aime
 s'en aller seule... Elle souffre si timidement... Mais la tristesse,
Golaud... mais la tristesse de tout ce que l'on voit!... Oh! oh! oh!...

_En ce moment, toutes les servantes tombent subitement  genoux au fond
de la chambre._

ARKEL, _se retournant._

Qu'y a-t-il?

LE MDECIN, _s'approchant du lit et ttant le corps._

Elles ont raison...

_Un long silence._

ARKEL.

Je n'ai rien vu.--tes-vous sr?...

LE MDECIN.

Oui, oui.

ARKEL.

Je n'ai rien entendu... Si vite, si vite... Tout  coup... Elle s'en va
sans rien dire...

GOLAUD, _sanglotant._

Oh! oh! oh!...

ARKEL.

Ne restez pas ici, Golaud... Il lui faut le silence, maintenant...
Venez, venez... C'est terrible, mais ce n'est pas votre faute... C'tait
un petit tre si tranquille, si timide et si silencieux... C'tait un
pauvre petit tre mystrieux, comme tout le monde... Elle est l, comme
si elle tait la grande soeur de son enfant...--Venez; il ne faut pas
que l'enfant reste ici dans cette chambre... Il faut qu'il vive,
maintenant,  sa place... C'est au tour de la pauvre petite...

_Ils sortent en silence._


FIN.






End of Project Gutenberg's Pellas et Mlisande, by Maurice Maeterlinck

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PELLAS ET MLISANDE ***

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without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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