Project Gutenberg's Miracles, by Alain-Fournier and Jacques Rivire

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Title: Miracles
       avec une introduction de Jacques Rivire

Author: Alain-Fournier
        Jacques Rivire

Release Date: September 12, 2020 [EBook #63185]

Language: French

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  ALAIN-FOURNIER

  MIRACLES

  AVEC UNE INTRODUCTION DE
  JACQUES RIVIRE

  Deuxime dition


  PARIS
  Librairie Gallimard
  DITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANAISE
  3, rue de Grenelle (VIme)




DU MME AUTEUR

LE GRAND MEAULNES, roman. (EMILE-PAUL, 1913).




IL A T TIR DE CET OUVRAGE APRS IMPOSITIONS SPCIALES 108 EXEMPLAIRES
IN-QUARTO TELLIRE SUR PAPIER VERG PUR FIL LAFUMA-NAVARRE AU FILIGRANE
DE LA NOUVELLE REVUE FRANAISE DONT 8 HORS-COMMERCE MARQUS DE A A H,
100 EXEMPLAIRES RSERVS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANAISE
NUMROTS DE I A C ET 792 EXEMPLAIRES RSERVS AUX AMIS DE L'DITION
ORIGINALE SUR PAPIER VELIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE DONT 12 EXEMPLAIRES
HORS-COMMERCE MARQUS DE a A l, 750 EXEMPLAIRES NUMROTS DE 1 A 750 ET
30 EXEMPLAIRES D'AUTEUR HORS-COMMERCE NUMROTS DE 751 A 780, CE TIRAGE
CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L'DITION ORIGINALE.


TOUS DROITS DE TRADUCTION ET DE REPRODUCTION RSERVS POUR TOUS LES PAYS
Y COMPRIS LA RUSSIE COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1924.




MIRACLES




INTRODUCTION


Comment rattraper sur la route terrible o elle nous a fuis, au del du
spcieux tournant de la mort, cette me qui ne fut jamais tout entire
avec nous, qui nous a pass entre les mains comme une ombre rveuse et
tmraire?

Je ne suis peut-tre pas tout  fait un tre rel. Cette confidence de
Benjamin Constant, le jour o il la dcouvrit, Alain-Fournier fut
profondment boulevers; tout de suite il s'appliqua la phrase 
lui-mme et il nous recommanda solennellement, je me rappelle, de ne
jamais l'oublier, quand nous aurions, en son absence,  nous expliquer
quelque chose de lui.

Je vois bien ce qui tait dans sa pense: Il manque quelque chose 
tout ce que je fais, pour tre srieux, vident, indiscutable. Mais
aussi le plan sur lequel je circule n'est pas tout  fait le mme que le
vtre; il me permet peut-tre de passer l o vous voyez un abme: il
n'y a peut-tre pas pour moi la mme discontinuit que pour vous entre
ce monde et l'autre.

Ses plus grands enthousiasmes littraires allrent toujours aux oeuvres
qui lui faisaient sentir l'idalit de l'univers et de la vie elle-mme.

Il faut savoir aussi combien il tait sobre: matriellement d'abord
(jamais il ne sembla prendre  la nourriture le moindre plaisir, il ne
lui demandait que de l'entretenir en vie); mais surtout au spirituel:
j'ai souvent admir combien lgrement il gotait  la ralit et
c'tait une surprise pour moi,  chaque fois, de voir de quelle
impondrable mousse s'emplissait seulement la coupe qu'il y plongeait.

Il n'y avait pas l l'effet d'une constitution physique fragile, ni
aucune intolrance par dbilit. Au contraire Fournier fut toute sa vie
robuste et bien portant. C'tait son esprit tout seul dont l'aspiration
tait ainsi prudente et rserve,--comme s'il et eu ailleurs d'autres
sources o puiser, et une alimentation invisible.

Quand je la compare  la sienne, toute ma vie, qui pourtant fut occupe
par beaucoup des mmes vnements, m'apparat affreusement positive.
J'ai saisi bien des choses qu'il laissa chapper; mais c'est lui qui
volait, moi qui reste...

Il serait vain de vouloir distinguer le merveilleux spontan, dans son
histoire, et celui qu'il y ajouta lui-mme par la simple tournure de son
imagination. Elle reste, en tous cas,  peine relle, tisse des
aventures les moins analysables; des femmes y sont mles dont, du fait
que son regard seulement les effleura, il devient impossible de savoir
qui elles furent d'autre que les anges ou les dmons qu'il vit.

Une biographie d'Alain-Fournier? Ecrite du dehors, puise ailleurs que
dans ses contes et dans le _Grand Meaulnes_, ne sera-t-elle pas un
continuel mensonge, le rcit des faits qu'il n'a pas vcus? Et comment
oser, en particulier, reconstituer sa dernire rencontre? Comment savoir
le visage qu'eut pour lui, brusquement dvoil dans la solitude, cette
matresse terrible qu'il avait toujours attendue: la guerre?


I

Pourtant je suis le seul  l'avoir vraiment connu. Nous nous tions lis
au lyce Lakanal, o nous tions entrs tous les deux en octobre 1903
pour prparer l'Ecole Normale Suprieure. Nous avions le mme ge:
dix-sept ans.

Notre amiti ne fut d'ailleurs pas immdiate, ni ne se noua sans
pripties; nos diffrences de caractre se firent jour avant nos
ressemblances. Fournier, anim de l'esprit d'indpendance qu'il devait
attribuer plus tard  Meaulnes, avait entrepris d'branler la vnrable
et stupide institution de la Cagne, c'est--dire l'organisation
hirarchique qui rglait les rapports des lves de rhtorique
suprieure et l'ensemble de rites et d'obligations humiliantes que les
anciens imposaient aux bizuths. Il avait pris la tte d'une coterie de
rvolts, avec laquelle je sympathisais secrtement, mais que ma
timidit et mon dsir d'viter les distractions m'empchrent de rallier
tout de suite.

J'observai longtemps une neutralit rigoureuse dans la bataille qui
opposait mes camarades. La figure de Fournier m'intressait pourtant
dj vivement. Parmi ces jeunes gens, dont plusieurs taient comme lui
fils d'instituteurs, mais que leurs dispositions universitaires
rendaient dj lgrement compasss, il surgissait libre, joueur, ivre
de jeunesse. Ce que l'atmosphre o nous tions plongs avait d'un peu
pdant et artificiel, il le faisait par instants drlement fuser au
dehors et nous restituait le caprice dont nous avions besoin pour
respirer.

Je le regardais combiner ses offensives contre le Bureau, je lisais
les ptitions rvolutionnaires qu'il faisait circuler pendant l'tude.
Je me sentais un peu scandalis, un peu effray, fort sduit malgr tout
par son personnage.

Je ne pensais pourtant pas  me rapprocher de lui. C'est lui qui me fit
le premier des avances, d'ailleurs mles de taquineries et de
moqueries, qui me furent, je l'avoue, trs insupportables. De toute
vidence je l'agaais un peu, si je l'attirais aussi; ma nature
applique, scrupuleuse, mticuleuse lui donnait des impatiences. Il me
jouait des tours que je ne prenais pas toujours trs bien. Que de fois,
en rentrant de rcration, je trouvai mon pupitre boulevers, mes livres
en dsordre: Fournier avait pass par l. Je lui en voulais de tout mon
coeur!

Mais il tenait  moi et peu  peu la sincrit de son attachement
m'apparut, me convainquit, apaisa mes rsistances. C'est aussi qu' ct
de son indiscipline, tout un autre aspect de son caractre se rvlait 
moi, lentement, que je ne pouvais qu'aimer. Sous ses dehors indompts,
je le dcouvrais tendre, naf, tout gorg d'une douce sve rveuse,
infiniment plus mal arm encore que moi, ce qui n'tait pas peu dire,
devant la vie.

Le parc de Lakanal, qui fut celui de la Duchesse du Maine et de la Cour
des Sceaux, est un endroit merveilleux; il dvale lentement vers
Bourg-la-Reine. La grande alle vient aboutir  une grille qui donne sur
un chemin peu frquent; un banc la termine, o, parmi toute cette
banlieue, on peut avoir l'illusion d'une relative solitude. C'est sur ce
banc que chaque jour, pendant l'heure de rcration qui suivait le
djeuner, je venais m'asseoir avec Fournier.

Nous avions de grandes conversations. Il me parlait de son pays avec une
sorte de passion. Il tait n[1]  la Chapelle-d'Angillon, un petit
chef-lieu de canton du Cher,  une trentaine de kilomtres au nord de
Bourges, sur les confins de la Sologne et du Sancerrois, en plein centre
de la France. Mais c'est surtout d'Epineuil-le-Fleuriel, un plus petit
village encore, situ  l'autre extrmit du dpartement, entre
Saint-Amand et Montluon, o ses parents avaient t longtemps
instituteurs et o il avait pass toute sa premire enfance, qu'il me
faisait des descriptions enthousiastes et presque amoureuses. Je
reconstituais sa vie de petit paysan dans cette campagne sans
pittoresque, lente, pure et copieuse et dont les aspects s'taient comme
incorpors  son me: je me rendais compte de ce qu'avait t cette
enfance alimente par la prcieuse ignorance de tout autre paysage au
monde que celui qu'on pouvait dcouvrir des fentres de l'cole. Quelle
estacade que cette solitude pour les voyages de l'imagination!

  [1] Le 3 octobre 1886.

En effet, entran aussi, il faut le dire, par la lecture effrne des
livres de prix que recevaient ses parents chaque anne vers le dbut de
juillet et dont, s'enfermant au grenier avec sa soeur, il consommait
l'entire provision avant qu'ils ne fussent distribus, Fournier s'tait
mis trs tt  imaginer l'inconnu et  le chercher. Comme il tait
naturel, dans ce plein milieu des terres, devant son horizon immobile,
il s'tait particulirement pris de l'ocan. Au point qu'il avait
dcid vers treize ans de se faire officier de marine. Aprs un sjour 
Paris, au lyce Voltaire, il avait t  Brest pour prparer l'examen du
Borda. Mais malgr les succs qu'il avait remports en mathmatiques, il
ne s'tait pas senti dans sa voie, et comme, par surcrot, le milieu lui
dplaisait, au bout d'un an, laissant, le coeur gros, chapper, comme un
infidle oiseau, son premier rve d'aventure, il tait rentr dans son
pays.

Il s'tait tourn alors vers les lettres et tait venu  Lakanal en
faire l'apprentissage.

Il ne les choisissait donc  ce moment que comme un pis-aller. C'est
qu'au fond il ne les avait pas encore, non plus que moi d'ailleurs,
dcouvertes. Je date des environs de Nol 1903 la rvlation qui nous en
fut faite en mme temps  l'un et  l'autre. Pour nous remercier du
compliment traditionnel que nous lui avions adress avant le dpart en
vacances, notre excellent professeur, M. Francisque Vial,  qui mon
ternelle reconnaissance soit ici exprime, nous fit une lecture du _Tel
qu'en songe_ d'Henri de Rgnier:

    _J'ai cru voir ma Tristesse--dit-il--et je l'ai vue
    --Dit-il plus bas--
    Elle tait nue,
    Assise dans la grotte la plus silencieuse
    De mes plus intrieures penses,... etc._

Puis:

    _En allant vers la ville o l'on chante aux terrasses
    Sous les arbres en fleurs comme des bouquets de fiances..._

Et:

    _Les grands vents venus d'outre-mer
    Passent par la Ville, l'hiver,
    Comme des trangers amers..._

Et ces deux vers enfin qui tombrent en nous comme une lente pierre dans
une eau trouble:

    _Pauvre me,
    Ombre de la tour morne aux murs d'obsidiane!_

Nous nous tions dj penchs sur des textes admirables; nous y avions
senti par instants palpiter quelque chose de tendre et d'exquis; mais la
gangue scolaire qui les entourait, emprisonnait aussi leur sortilge.

Et puis ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni mme Flaubert ne
s'adressaient  nous, jeunes gens de 1903; ils parlaient  l'humanit
universelle; ils n'avaient pas cette voix comme  l'avance dirige vers
notre coeur, que tout  coup Henri de Rgnier nous fit entendre.

Nous tombions, sans avoir mme su qu'il en existt de tels, sur des mots
choisis exprs pour nous et qui non seulement caressaient nommment
notre sensibilit, mais encore nous rvlaient  nous-mmes. Quelque
chose d'inconnu, en effet, tait atteint dans nos mes; une harpe que
nous ne souponnions pas en nous s'veillait, rpondait; ses vibrations
nous emplissaient. Nous n'coutions plus le sens des phrases; nous
retentissions seulement, devenus tout entiers harmoniques.

Je regardais Fournier sur son banc; il coutait profondment; plusieurs
fois nous changemes des regards brillants d'motion. A la fin de la
classe, nous nous prcipitmes l'un vers l'autre. Les forts en thme
ricanaient autour de nous, parlaient avec ddain de loufoqueries. Mais
nous, nous tions dans l'enchantement et bouleverss d'un enthousiasme
si pareil que notre amiti en fut brusquement porte  son comble.

Ds la rentre de janvier, dlaissant les occupations dites srieuses et
la prparation de l'Ecole, nous achetmes les oeuvres de Henri de
Rgnier, de Maeterlinck, de Vil-Griffin et nous les dvormes.

Je ne sais s'il est possible de faire comprendre ce qu'a t le
Symbolisme pour ceux qui l'ont _vcu_. Un climat spirituel, un lieu
ravissant d'exil, ou de rapatriement plutt, un paradis. Toutes ces
images et ces allgories, qui pendent aujourd'hui, pour la plupart,
flasques et dfrachies, elles nous parlaient, nous entouraient, nous
assistaient ineffablement. Les terrasses, nous nous y promenions, les
vasques, nous y plongions nos mains et l'automne perptuel de cette
posie venait jaunir dlicieusement les frondaisons mmes de notre
pense.

    _O le Griffon a-t-il enterr le Saphir?_

Nous y eussions conduit sans hsiter le premier de ces chevaliers
masqus, surgis aux lisires ou prs des sources apparus, qui nous et
demand le chemin.

Nous ne connaissions encore ni Mallarm, ni Verlaine, ni Rimbaud, ni
Baudelaire. C'tait dans le monde plus vague et plus artificiel
construit par leurs disciples, que nous nous mouvions, sans souponner
qu'il n'tait qu'un dcor qui nous cachait la vraie posie.

                                   *

                                 *   *

Pourtant des diffrences non pas tant de got que de prdilection ne
tardrent pas  apparatre entre Fournier et moi. Tandis que je mettais
au premier plan Maeterlinck, pour la profondeur philosophique que je lui
attribuais libralement, et plus tard Barrs, dont l'idologie me
ravissait, Fournier lisait avec une affection farouche Jules Laforgue
d'abord, ensuite Francis Jammes. Ces deux admirations qui le prirent
vers 1905, valent la peine d'tre analyses, car elles sont rvlatrices
de certaines tendances trs profondes de son esprit.

Que n'ai-je pas dit et surtout crit  Fournier contre Laforgue? Il
m'agaait; je le trouvais pleurard et pdant; je ne comprenais rien 
ses souffrances; je ne m'en expliquais pas la cause. Fournier le
dfendait avec acharnement et je vois bien maintenant tout ce qu'il
dcouvrait de lui-mme dans le pauvre bless des _Complaintes_.

Bless, mais amoureux, me rpondit-il justement lui-mme dans une des
nombreuses apologies qu'il me fit de son hros[2], bless mais
orgueilleux. Bless, mais d'une si grande douceur de coeur. Bless,
parce que tout cela; et ironique parce que bless et seulement pour
cela. Il n'a jamais t que le jeune homme timide ( ne pas pouvoir
passer devant une dame sans tomber), et qui a rpt toute sa vie:

    _Oh! qu'une, d'elle-mme, un beau soir, st venir,
    Ne voyant que boire  mes lvres et mourir._

  [2] Lettre du 22 janvier 1906.

Fournier tait tout  fait exempt de cette timidit extrieure et
physique qu'il attribue ici  Laforgue, mais il en avait une plus
secrte,  base de tendresse et d'orgueil, qui ne le paralysait pas
moins. Comme Laforgue, il avait un immense besoin de la Femme, mais
avant tout comme d'un calmant pour sa susceptibilit frmissante; il ne
supportait pas l'ide d'tre  dcouvert devant elle, en butte  ses
flches, dconcert, malmen; une puret et une innocence parfaites en
elle taient indispensables  la formation de son amour.

Il lui fallait l'union des mes avant celle des corps et un certain
absolu d'affection o se plonger. Toutes les exigences de Laforgue, il
les reconnaissait pour siennes.

Et aussi les dceptions, car il n'tait pas sans se rendre compte
confusment de ce que son rve avait d'irralisable. Il en prouvait
d'avance cette mme irritation dsole qu'il voyait chez Laforgue se
tourner en ironie. Ironique parce que bless et seulement pour cela.

Laforgue devait lui servir comme d'une vengeance anticipe contre cette
trange nation des femmes  laquelle il avait la plus trange ide
encore d'aller demander du bonheur. Il avait  ce moment-l des
relations, tout  fait pures d'ailleurs, avec une petite tudiante,
qu'il accompagnait chaque dimanche et tchait de former suivant son
idal. Il ne cherchait pas trop  la transfigurer  mes yeux; mais je
sentais quelque chose en lui, ds ce moment, se dbattre contre les
bornes par trop prcises qu'elle infligeait  son imagination; il la lui
fallait dj plus sincre, plus candide surtout qu'elle ne pouvait tre.
Et de ses petitesses, de ses coquetteries il souffrait comme d'autant
d'injustices qu'elle et commises envers lui.

Pourtant il ne faudrait pas se reprsenter Fournier comme domin par le
scepticisme moral ou le dpit, ni comme dpourvu de tout ralisme;  ses
chanceuses aspirations le got des choses concrtes formait ds ce
moment contrepoids.

Dj chez Laforgue il n'admirait pas seulement l'exil en ce monde ni
l'amant tyrannique et craintif. Voulant me le faire comprendre et aimer,
c'est toute une srie d'impressions de nature, choisies au hasard des
pages, qu'il recopiait pour moi dans une de ses lettres:

    _O clotres blancs perdus...
    --Soleils soufrs croulant dans les bois dpouills...
              ... Paris! ses vieux dimanches
    dans les quartiers tanns o regardent des branches
    par-dessus les murs des pensionnats, etc._[3]

  [3] Lettre du 22 janvier 1906.

Ds ce moment il demandait  la posie une certaine traduction, en
langage clair et insaisissable, de la plus humble ralit. C'est
pourquoi Jammes, que nous avions dcouvert dans _l'Anglus de
l'aube_..., l'avait du premier coup enchant.

Toute la campagne, non pas celle qu'on visite, mais celle o Fournier
tait n et dont il sentait l'imprgnation, revivait dans ces lignes un
peu tremblantes, prives de toute architecture interne, que Jammes
traait, les unes au-dessous des autres, d'une main paisible et
maladroite exprs. La faon dont les mots y venaient,  leur place
physique plutt que significative, et dont ils incarnaient les animaux,
les arbres, les mtairies, en suggrant simplement l'odeur, la couleur
ou la forme; la peinture de chaque heure du jour, avec son soleil propre
et l'exacte dclivit des ombres; ces vers si tangibles que certains
pouvaient tre tenus entre les mains comme une gaule, d'autres froisss
dans les doigts comme une feuille de menthe,--toute cette posie
matrielle et pure l'enchantait.

    _Nous ne sparerons pas la vie d'avec l'art._

Fournier s'empara tout de suite de ce vers faux, ou mal cadenc, et le
fit marcher longtemps  cloche-pied, en avant-garde de son oeuvre, comme
un chemineau et comme un guide.

Ce fut appuy sur Jammes qu'il commena  se rvolter contre
l'intelligence, c'est--dire, dans son esprit, contre la culture des
ides, contre l'effort pour dfinir, contre le jugement qui exclut.
Barrs, en qui je me complaisais  ce moment et qu'il fit effort pour
aimer avec moi, dans le fond l'exasprait: Je t'ai dit une fois pour
toutes que je trouvais parfaitement vain ce travail de mise en
formules... Je prfrerai, moi, toujours m'arrter pour parler de la
mer mridionale perdument bleue--ou de la batteuse que j'entends
ronfler dans les champs derrire moi comme pour me dire que c'est encore
l't--encore un peu de tout cet t que je n'ai pas vcu.[4] Et plus
tard: Je me dgote d'crire ainsi tant de petites thories, de petits
jugements, de longues phrases qui ne riment  rien. Alors que lentement,
longuement, silencieusement je devrais chercher en moi des mots brefs et
lgers qui disent le pass ou la vie.[5]

  [4] Lettre du 23 septembre 1905.

  [5] Lettre du 22 janvier 1906.

Il avait commenc d'ailleurs, depuis assez longtemps dj,  les
chercher, ces mots brefs et lgers, dont il devait plus tard trouver
une si dlicieuse et expressive foison. Peu de temps aprs notre
dcouverte du Symbolisme, il s'tait mis  crire des vers. Rien de plus
curieux que ces premiers essais d'Alain-Fournier. Je dois avouer  ma
honte que je ne sus pas y reconnatre sa vocation.

C'est aussi qu'ils rvlaient tout autre chose que le pote qu'on tait
port naturellement  y chercher. Aucune image vraiment neuve, aucune
transformation vraiment chimique du monde par les mots; les objets n'y
devenaient jamais autres et saisissants; un doux courant les entranait
comme des fleurs intactes,--un courant facile et faible comme la
rverie.[6]

  [6] Les premiers vers que j'ai faits, m'crivait Fournier lui-mme
    dans une lettre du 22 aot 1906, taient surtout la dcouverte
    extasie de deux ou trois mots auxquels je ne pensais plus et de
    tout ce que leur son rveillait en moi: Anglus... aubpine...
    aprs-midi... civire... ou voiture  chien.

Je recopie ici,  titre d'exemple, non pas le meilleur mais le plus
important--je dirai en quoi tout  l'heure--de ces pomes:


 TRAVERS LES TS

(A une jeune fille.)

    _Attendue,
    A travers les ts qui s'ennuient dans les cours
    en silence
    et qui pleurent d'ennui,
    Sous le soleil ancien de mes aprs-midi
    lourds de silence
    solitaires et rveurs d'amour_

    _d'amours sous des glycines,  l'ombre, dans la cour
    de quelque maison calme et perdue sous les branches,
    A travers mes lointains, mes enfantins ts,
    ceux qui rvaient d'amour
    et qui pleuraient d'enfance,_

    _Vous tes venue,
    une aprs-midi chaude dans les avenues,
    sous une ombrelle blanche,
    avec un air tonn, srieux,
    un peu
    pench comme mon enfance.
    Vous tes venue sous une ombrelle blanche._

    _Avec toute la surprise
    inespre d'tre venue et d'tre blonde,
    de vous tre soudain
    mise
    sur mon chemin,
    et soudain, d'apporter la fracheur de vos mains
    avec, dans vos cheveux, tous les ts du Monde._

                                   *

                                 *   *

    _Vous tes venue:
    Tout mon rve au soleil
    N'aurait jamais os vous esprer si belle.
    Et pourtant, tout de suite, je vous ai reconnue.
    Tout de suite, prs de vous, fire et trs demoiselle
    et une vieille dame gaie  votre bras,
    il m'a sembl que vous me conduisiez,  pas
    lents, un peu, n'est-ce pas, un peu sous votre ombrelle,
     la maison d'Et,  mon rve d'enfant,
     quelque maison calme, avec des nids aux toits,
    et l'ombre des glycines, dans la cour, sur le pas
    de la porte--Quelque maison  deux tourelles
    avec, peut-tre, un nom comme les livres de prix
    qu'on lisait en juillet, quand on tait petit._

    _Dites, vous m'emmeniez passer l'aprs-midi
    Oh! qui sait o!...  La Maison des Tourterelles._

                                   *

                                 *   *

    _Vous entriez, l-bas,
    dans tout le piaillement des moineaux sur le toit,
    dans l'ombre de la grille qui se ferme.--Cela
    fait s'effeuiller, du mur et des rosiers grimpants,
    les ptales lgers, embaums et brlants,
    couleur de neige et couleur d'or, couleur de feu,
    sur les fleurs des parterres et sur le vert des bancs
    et dans l'alle comme un chemin de Fte-Dieu._

    _Je vais entrer, nous allons suivre, tous les deux
    avec la vieille dame, l'alle o, doucement,
    votre robe, ce soir, en la reconduisant,
    balaiera des parfums couleur de vos cheveux._

    _Puis recevoir, tous deux,
    dans l'ombre du salon,
    des visites o nous dirons
    de jolis riens crmonieux._

    _Ou bien lire avec vous, auprs du pigeonnier,
    sur un banc de jardin, et toute la soire,
    aux roucoulements longs des colombes peureuses
    et caches qui s'effarent de la page tourne,
    lire, avec vous,  l'ombre, sous le marronnier,
    un roman d'autrefois, ou Clara d'Ellbeuse._

    _Et rester l, jusqu'au dner, jusqu' la nuit,
     l'heure o l'on entend tirer de l'eau au puits
    et jouer les enfants rieurs dans les sentes frachies._

                                   *

                                 *   *

    _C'est L... qu'auprs de vous, oh ma lointaine,
    je m'en allais,
    et vous n'alliez,
    avec mon rve sur vos pas,
    qu' mon rve, l-bas,
     ce chteau dont vous tiez, douce et hautaine,
    la chtelaine._

    _C'est L--que nous allions, tous les deux, n'est-ce pas,
    ce Dimanche,  Paris, dans l'avenue lointaine,
    qui s'tait faite alors, pour plaire  notre rve,
    plus silencieuse, et plus lointaine, et solitaire...
    Puis, sur les quais dserts des berges de la Seine...
    Et puis aprs, plus prs de vous, sur le bateau,
    qui faisait un bruit calme de machine et d'eau..._

                                   *

                                 *   *

Evidemment j'aurais d comprendre; j'aurais d dmler ce que Fournier
lui-mme d'ailleurs n'apercevait pas encore  ce moment: que c'tait l
l'exercice d'un conteur, et non d'un pote.

Le vers libre y tait adopt par Fournier sous l'influence sans doute
des Symbolistes, mais surtout comme un moyen de suivre exactement les
phases d'un rcit. Il me semble qu'on le sent ici s'entraner  conter.
Il ne s'est pas encore arrach  ses impressions; il cherche encore 
nous les imposer telles quelles (et avouons franchement qu'il n'y
russit gure); mais dj, malgr lui peut-tre, elles s'analysent,
elles perdent la densit potique et prennent la forme d'une
numration. Des faits, des vnements percent sans cesse au travers des
spectacles; un dynamisme se fait sentir sous l'enveloppe motive; des
moments sont distingus; le prsent, le futur viennent tout
naturellement remplacer le pass:

    _Je vais entrer, nous allons suivre, tous les deux
    avec la vieille dame l'alle, o doucement,
    votre robe, ce soir, en la reconduisant,
    balaiera des parfums couleur de vos cheveux._

D'ailleurs le thme du morceau n'est-il pas une aventure dj? Et
cette aventure, ne la connaissons-nous pas? N'est-ce pas, avant la
lettre, la rencontre de Meaulnes et d'Yvonne de Galais? Plusieurs
dtails du rcit dfinitif figurent dj dans le pome: la vieille dame
dont la jeune fille est accompagne, l'ombrelle de celle-ci, sa
dmarche, le titre de chtelaine qui lui est donn en passant; mme, le
dernier vers se trouvera textuellement dans le chapitre de la _Promenade
sur l'tang_.

Une seule diffrence importante: au lieu de se passer entirement dans
un domaine mystrieux, la scne est d'abord situe  Paris. Ce n'est
que par l'imagination que le pote la transporte par instants  la
campagne.

Ce point serait sans intrt s'il ne nous permettait de remonter plus
haut que le pome ici analys, jusqu' l'origine dans la ralit de
l'aventure qui en fait les frais, jusqu' l'vnement de la vie
d'Alain-Fournier qui a donn naissance au _Grand Meaulnes_.

Il est si dlicat, si fragile que j'ose  peine le toucher avec des
mots; je crains de le briser en le racontant.

Pourtant ses rpercussions sur toute la vie sentimentale et mme
intellectuelle de Fournier furent infinies.

J'ai dit combien il tait exigeant, en pense,  l'gard des femmes et
quelle perfection il leur rclamait comme son d. Il avait t bientt
las des trop pauvres satisfactions que pouvaient lui offrir celles qui
taient  sa porte.

Est-ce une exaspration de son attente qui la lui fit croire tout  coup
comble? Ou bien alla-t-il instinctivement chercher un objet
inaccessible qui ne pourrait le dcevoir? Ou bien la vie vint-elle
rellement, comme il arrive, au-devant de son imagination et lui
prsenta-t-elle son rve authentiquement incarn?

Le fait est simplement qu'il rencontra un jour, dans Paris, au
Cours-la-Reine, une jeune fille merveilleusement belle qu'il suivit,
dont il obtint par mille ruses le nom et l'adresse, qu'il retrouva et,
bien qu'elle et l'air extrmement rserve, aborda. Le miracle est
qu'il obtint d'elle quelques mots de rponse qui purent lui donner 
croire qu'il n'tait pas ddaign. Et il sentit que l'trange apparition
devait faire un effort sur elle-mme pour briser l'entretien et lui
dire: Quittons-nous! Nous avons fait une folie.

Des annes passrent sur cette rencontre sans effacer l'impression que
Fournier en avait reue; au contraire elle alla en s'approfondissant.

La jeune fille avait quitt Paris; Fournier eut beaucoup de peine 
retrouver sa trace; et quand il y parvint, longtemps plus tard, ce fut
pour apprendre, avec un immense dsespoir, qu'elle tait marie.

Ayant suivi Alain-Fournier depuis son adolescence jusqu' sa mort, je
puis dire que cet vnement si discret fut l'aventure capitale de sa vie
et ce qui l'alimenta jusqu'au bout de ferveur, de tristesse et d'extase.
Ses autres amours n'effacrent jamais celui-l, ni mme, je crois,
n'intressrent jamais les mmes parties de son me. Il voyait toujours
la parfaite jeune fille penche sur lui; il ne lui demandait pas de se
caractriser ni de se rvler  lui dans sa diffrence; il n'avait aucun
besoin, dans le fond, de la connatre au sens complexe et dangereux du
mot; il lui suffisait qu'elle ft impossible comme la vie; elle non
plus, n'tait peut-tre pas tout  fait un tre rel: c'est par quoi,
en le comblant d'amertume, elle le consolait aussi.


II

J'avais quitt Lakanal au mois de juillet 1905, ayant obtenu une bourse
de licence en province. Fournier tait all passer ses vacances en
Angleterre, puis tait rentr au lyce pour une troisime anne de
cagne. Nous restmes spars pendant deux ans.

Mais de cette sparation naquit une norme correspondance, qui me permet
aujourd'hui de suivre rtrospectivement le dveloppement de mon ami
pendant cette priode.

Ce fut,  coup sr, une de celles o sa pense fut le plus active, celle
o son talent se nourrit, se forma. Tout le poids dont l'accablait la
prparation de l'Ecole, pour laquelle il n'tait pas directement dou,
et qui tait pour lui, par instants, un vritable cauchemar, ne
l'empcha pas de lire, ni de pomper autour de lui tous les sucs dont il
avait besoin.

Il s'assimila Claudel, Gide, Rimbaud, Ibsen, acheva de digrer Laforgue
et Jammes. En Angleterre, il s'tait pris des Prraphalites. La
peinture l'intressait, mais par les cts, il faut bien le dire, o
elle touchait  la littrature. A Paris, il se mit  visiter les salons:
Maurice Denis et Laprade lui donnrent de grandes motions. Il croyait
dcouvrir dans leurs toiles les paysages purs et dsesprs qu'habitait
naturellement son me, qu'il voulait  son tour voquer.

En toutes ses admirations de cette poque, d'ailleurs, et mme de
toujours, on sent un fort coefficient subjectif: il se cherche au
travers de ce qui l'enthousiasme; il poursuit surtout des exemples, des
permissions.

Un moment, il plie et s'effondre presque sous Claudel; mais on le voit
d'une lettre  l'autre se dmener sous l'norme avalanche, se
rassembler, se saisir: Claudel, s'crie-t-il, apprends-moi  penser et
 crire selon moi,  moi qui sens selon moi[7]. Et dans la lettre
suivante, il note la leon et l'encouragement qu'il croit avoir reu du
pote de _Tte d'Or_: Il m'a renforc... dans cette conviction que j'ai
toujours eue... que je ne serai pas moi tant que j'aurai dans la tte
une phrase de livre,--ou, plus exactement, que tout cela, littrature
classique ou moderne, n'a rien  voir avec ce que je suis et que j'ai
t. Tout effort pour plier ma pense  cela est vicieux. Peut-tre
faudra-t-il longtemps et de rudes efforts pour que profondment, sous
les voiles littraires ou philosophiques que je lui ai mis, je retrouve
ma pense  moi, et pour qu'alors  genoux, je me penche sur elle et je
transcrive mot  mot[8].

  [7] Lettre du 7 mars 1906.

  [8] Lettre du 21 mars 1906.

Il est difficile, tant elles sont nombreuses et riches, de mettre en
ordre toutes les dcouvertes que Fournier fit sur lui-mme, ou plutt
sur son talent et sur les conditions de sa cration, pendant ces deux ou
trois annes.

Les plus gnrales d'abord: il comprend, lui qui vient de s'panouir, au
milieu et par le moyen de la littrature la plus sotrique, la plus
aristocratique peut-tre qui ait jamais t,--il comprend que ses
sources d'inspiration sont d'ordre populaire, qu'il doit obissance 
son hrdit paysanne et que c'est du milieu dont il sort que monteront
 son esprit les vrais thmes de son oeuvre future. Toutes ses lettres
sont pleines de descriptions de son pays, de grands rcits de
promenades, de conversations avec des paysans qu'il me rapporte
mticuleusement: Il me rpondait, dit-il de l'un d'eux, avec une
grossiret, et une lenteur, et une prudence qui me prenaient le
coeur[9]. Et plus loin: Je voudrais dire avec le mme amour les
injures de celui qui veut qu'on ferme les barrires de ses prs, et qui
n'est que haine dchane--et les paroles du braconnier que, revenant en
retard, nous avons rencontr, pouss, le long de la haie, par l'orage
menaant et le vent rouge, vers la nuit d'aot tombe, etc.[10] Et dans
la mme lettre encore: Je voudrais m'adresser  la campagne, comme les
Goncourt  Paris: O Paris..., tu possdes... Je veux au moins dire que
si j'ai connu moins que les autres ces inquitudes de jeunesse, ces
angoisses sur mon moi, ce dsarroi du dracinement, c'est que j'ai
toujours t sr de me retrouver avec ma jeunesse et ma vie,  la
barrire--au coin d'un champ o l'on attelle deux chevaux  une herse...
Et jamais plus que cette anne de douloureuse scheresse, je ne l'ai
trouve aussi compatissante, sympathisante... avec ses pardons pour ma
fivre, ses airs de connatre mon mal comme la lavande connat les
plaies, d'tre accoutume  moi comme je suis terrestrement accoutum 
sa compagnie.[11]

  [9] Lettre du 3 septembre 1906.

  [10] _Ibid._

  [11] Lettre du 3 septembre 1906. La dernire phrase est une allusion 
    un passage des _Muses_ de Claudel.

Cette parent avec les champs, que j'avais tout de suite sentie en lui,
dont Jammes plus tard l'avait aid  mieux prendre conscience, il
commence  l'prouver comme une incitation  crer. Elle prend un sens
positif, actif; elle veut se dvelopper et se dire.

Aussi comme il est hostile  tout ce qui pourrait le sparer de sa terre
et plus gnralement du monde vivant, des tres particuliers, de
l'immense rgne du concret! J'ai dj not plus haut sa rpugnance, sa
rsistance  tout effort critique et l'espce de mauvaise humeur avec
laquelle il repoussait mes tentatives pour emprisonner le rel dans des
formules. Elles vont croissant.

Contre un ami  qui il s'tait confi et qui avait cru lui faire plaisir
en reconnaissant et en tiquetant chaque trait de lui-mme qu'il lui
rvlait, Fournier se rvolte: C'est moi-mme qu'il veut  toute force
comprendre et mme rfuter. Je suis loin, moi, d'avoir la mme ambition
 son gard.[12]

  [12] Lettre du 17-19 fvrier 1906.

Et en effet s'il crit: Le principal est videmment mon horreur, ma
frayeur d'tre class[13], c'est vrai qu'il ne cherche jamais non plus
 cerner,  classer, ni mme  situer dans le plan intelligible, ni les
autres, ni aucun aspect du monde: J'ai le merveilleux pouvoir de
sentir. Toutes choses ne m'ont t connues que par l'impression qu'elles
laissaient sur mon coeur. Aussi ne les ai-je pas distingues.[14]

  [13] Mme lettre. Et ailleurs: Tous ceux qui ont voulu s'occuper de
    ma vie m'ont froiss. (Lettre du 9 novembre 1906). Surtout il faut
    fuir ceux qui se prtendent vos amis, c'est--dire prtendent vous
    connatre et vous explorent brutalement. (Mme lettre). Qu'on me
    laisse ma cervelle  moi! (Lettre du 29 janvier 1906).

  [14] Lettre du 9 novembre 1906.

Fournier aperoit un inconvnient grave pour lui dans toute opration de
discernement ou mme d'abstraction; elle isole, elle brise un contact,
pense-t-il. Et c'est de contact avec les choses, avec les gens, qu'il a
d'abord besoin: Puisque l'ignorance qui accepte est  mon avis plus
prs de la vrit que n'importe quoi, et puisque, selon toi, l'ignorance
est la source des motions infinies (je n'avais pu formuler que par
erreur une telle opinion que toute ma nature dmentait), je te
demande: Pourquoi ne pas se laisser aller tout de suite  cette
ignorance-l?[15] Et dans la mme lettre: Ne rien--mme au
fond--mpriser. S'y fondre, s'y confondre, s'y mler. Y conformer sa
pense. Et la perdre ailleurs, le lendemain. Il n'y a d'atroce dans la
vie que notre, nos faons de la voir--quand nous y tenons.

  [15] Lettre du 19 fvrier 1906.

Au fond, c'est sa vocation de romancier qui se rvle  Fournier, dj,
au travers de son got pour l'ignorance. S'il se drobe  toute
perception et  toute nonciation du gnral, c'est parce qu'il entend
s'tablir sur le plan mme de la vie et dans une sorte de commun niveau
avec les tres particuliers.

Il n'y a d'art et de vrit que du particulier[16] crit-il. Et dj,
bien plus tt: Je ne crois qu' la recherche longue des mots qui
redonnent l'impression premire et complte. J'ai toujours dsir
quelque chose qui touche (dans le sens de toucher  l'paule), qui
arrte et qui voque[17]. Et ailleurs encore: Je puis, des annes,
avoir conu les ides les plus claires, elles ne me sont rien tant que
je ne les ai pas senti passer de mon intellect  cette partie de moi o
les choses sont plus obscures et impossibles  exprimer sinon par
l'nonc difficile, mu, surhumain de tout leur dtail[18].

  [16] Lettre du 23 septembre 1905.

  [17] Lettre du 15 aot 1906.

  [18] Lettre du 21 avril 1906.

Il rclame le droit d'aller trouver chaque tre,  sa place, sans aucune
intention ni ambition pralables, et simplement pour l'y vivifier de son
amour et de son imagination: Je crois que toute vie vaut la peine
d'tre vcue. On les value, on mprise les unes, on glorifie les
autres, parce que peut-tre on en fait arbitrairement les parties d'un
tout, d'une socit, d'un monde idal, qui n'a pas plus de raison d'tre
sous le soleil que tel ou tel autre[19].

  [19] Lettre du 23 septembre 1905.

Dj l'on a vu comment il fait sortir et pour ainsi dire engendre au
courant de la plume des personnages  la fois prcis et mystrieux, que
sa lettre m'apporte fragilement, comme enrobs encore de sa
prdilection. Il y aurait de longs passages exquis  citer.

Toute rencontre l'meut, toute vie entr'aperue; il la reconstruit
aussitt, dans son paysage, sous sa lumire, avec sa vibration; il
s'attendrit sur elle, il panche sur elle le flot de son admiration,
pour mon got un peu trop compatissante et aveugle. Je lui reproche de
temps en temps son excs de sensibilit, que j'appelle sans mnagement
de la sensiblerie. Il se gendarme, comme si je voulais tarir une source
en lui.

C'est vrai, pourtant,  cette poque, qu'il a l'motion un peu facile
devant tout ce qui se prsente avec humilit ou insignifiance; les
profondeurs qu'il veut y voir, je n'y comprends rien. Je suis froiss
par sa tendance  tout transfigurer; je ne sais pas y reconnatre ce don
prodigieux qui est en train de lui venir, de rendre  chaque objet sa
dose latente de merveilleux.

                   *       *       *       *       *

Lui, pourtant (c'est la seconde des dcouvertes qu'il fait sur son
talent), le sent dj se former en lui et devine tout le parti qu'il
pourra en tirer.

Ou plutt il aperoit, il sait que s'il lui faut rester en communion
avec la vie particulire, ce n'est pas seulement pour la bien observer
et la bien dcrire; le naturalisme n'est pas son fait; l'enthousiasme
que lui a donn un moment _Germinie Lacerteux_, est sans lendemain.[20]

  [20] Ces jours-ci j'ai t amen  mditer sur le Ralisme. Je vois
    que c'est encore une formule  travers laquelle on examine le monde.
    Un peu de science et le plus possible de vrits mdiocres et
    courantes: on btit le monde l-dessus et le tour est jou. Le
    principe du ralisme, c'est ceci: se faire l'me de tout le monde
    pour voir ce que voit tout le monde; car ce que voit tout le monde
    est la seule ralit. Je me demande comment nous avons pu tous nous
    laisser prendre  une thorie aussi grossire. Il est vrai que
    c'tait un chelon. (Lettre du 2 avril 1907).

Autant qu' l'abstraction, il rpugne  la reconstruction littrale et
intgrale de ses modles. En fin de compte ce n'est pas du tout
l'paisseur des objets, ni mme le volume des mes qu'il va tcher
d'exprimer. Il n'en prendra que la plus mince pellicule, et tout de
suite il leur fournira une autre chair, comme immatrielle.

L'opration est si particulire et si trange qu'il faut allguer le
plus de textes possible pour la faire bien comprendre: Ce pouvoir de ne
sentir des choses que la fleur tait devenu maladif, cette fin d't
douloureux,  force de subtilit. J'ai revu en rentrant ici le portrait
idal de la Beata Beatrix par Rossetti et l'impression idalement
exquise m'a immdiatement, inconsciemment et invinciblement suggr les
bords du Cher, que je n'ai pas vus depuis dix ans, avec leurs dserts de
saules et de vase. Comment dire cela? C'est vertigineusement
particulier. Cette odeur sauvage et unique et brutalement relle et le
regard idal de Beatrix c'tait, c'est encore tout un pour moi, pour je
ne sais quelle fibre de mon coeur.--Arriver  reconstruire ce monde
particulier de mon coeur qui ne sera comprhensible que quand il sera
complet--o toutes les ralits,  cause du coeur o elles sont passes,
seront pures comme des ides.[21]

  [21] Lettre du 9 novembre 1906.

Donc lien, par suite de perception simultane, du particulier et de
l'idal, autrement dit: sublimation immdiate, sans le secours de
l'intelligence, de l'objet concret. Le rsultat sera une transposition
comme automatique de tout le spectacle abord par l'esprit du romancier
dans un monde quasi-surnaturel:

Pour le moment je voudrais plutt [que de Dickens ou des Goncourt]
procder de Laforgue, mais en crivant _un roman_. C'est contradictoire;
a ne le serait plus si on ne faisait, de la vie avec ses personnages,
que des rves qui se rencontrent. J'emploie ce mot rve parce qu'il est
commode quoique agaant et us. J'entends par rve: vision du pass,
espoirs, une rverie d'autrefois revenue qui rencontre une vision qui
s'en va, un souvenir d'aprs-midi qui rencontre la blancheur d'une
ombrelle et la fracheur d'une autre pense.--Il y a des erreurs de
rve, de fausses pistes, des changements de direction, et c'est tout a
qui vit, qui s'agite, s'accroche, se lche, se renverse. Le reste du
personnage est plus ou moins de la mcanique--sociale ou animale--et
n'est pas intressant.

Ce que je te dis l semble l'nonc de vrits sculaires et banales
sous une forme tant soit peu diffrente.

Mon idal c'est justement d'arriver  rendre cette _forme_, cette faon
d'noncer la vie tangible dans des romans, d'arriver  ce que ce trsor
incommensurablement riche de vies accumules qu'est ma simple vie, si
jeune soit-elle, arrive  se produire au grand jour sous cette forme de
rves qui se promnent[22].

  [22] Lettre du 13 aot 1905.

Aussi Fournier admire-t-il dans _Tess d'Urberville_ ces trois filles de
ferme amoureuses, si simplement irrelles malgr les mille dlicieux
dtails prcis[23]...

  [23] Lettre du 24 janvier 1906.

Ailleurs: Mon credo en art: l'enfance. Arriver  la rendre sans aucune
purilit (cf. J.-A. Rimbaud), avec sa profondeur qui touche les
mystres. Mon livre futur sera peut-tre un perptuel va-et-vient
insensible du rve  la ralit: Rve, entendu comme l'immense et
imprcise vie enfantine planant au-dessus de l'autre et sans cesse mise
en rumeur par les chos de l'autre[24].

  [24] Lettre du 22 aot 1906.

Fournier instinctivement se solidarise avec ses perceptions les plus
intellectuelles, mais en mme temps les plus constructives; il veut
conserver comme principal moyen de connaissance--et de cration--ce
regard de l'enfant qui prlve les plus impondrables lments du monde
et aussitt les ragence, les combine merveilleusement, jusqu' pouvoir
loger dans le chteau qu'il en forme tout ce que l'me petite et
pesante, par derrire, et souffre et dsire.

Son irralisme est foncier; il en ferait presque un systme dj; mais
non; c'est vraiment sa nature qui s'veille et se trouve d'emble tout
occupe  l'illusion: Je trouve que ce qui est difficile, c'est
beaucoup plus de se donner partout l'illusion complte de la beaut, ou
plus gnralement l'illusion[25].

  [25] Lettre du 22 janvier 1906. Cf.: Je n'aurai derrire moi qu'un
    peu de rve trs doux et trs lointain, bien  moi, que je
    faonnerai comme je voudrai. Lettre du 13 aot 1905.

Il le trouve difficile, mais au sens de mritoire seulement; car au
contraire c'est dans ce sens que fonctionne immdiatement, spontanment,
couramment son esprit.

L'expos que nous avait fait notre professeur de philosophie, M.
Mlinand, de la thorie idaliste du monde extrieur, avait profondment
frapp Fournier; mais non pas comme une rvlation faite  son
intelligence, comme une permission plutt donne  tout son tre
d'apercevoir le monde transparent, et modifiable par nos facults.

Lui qui tout  l'heure marquait tant de respect pour les choses et
semblait vouloir prosterner devant elles sa pense, ou l'y laisser se
perdre, c'est dans un mouvement plus sincre encore qu'il s'crie tout 
coup: Je me jouais du monde avec la moindre de mes penses[26], et
qu'aprs l'avoir si religieusement adore, il parle d'une certaine me
de ces campagnes... que j'invente tous les jours un peu plus.[27]

  [26] Lettre du 9 dcembre 1905.

  [27] Lettre du 4 octobre 1905.

On sait l'importance qu'a le mot changer chez Rimbaud, et ce clin
d'oeil, qui a fait fortune, par lequel il communique  tout spectacle un
aspect second. Il y a chez Fournier une disposition analogue, non pas
tout  fait des sens, mais de l'me, si j'ose dire. Encore une fois il
n'est pas directement pote, sa vision n'est pas assez subversive; elle
ne brouille pas assez les choses; il n'entre pas assez de
sens-dessus-dessous dans ce qu'il a regard. Mais il a une faon propre
d'branler les paysages et les tres selon une certaine pulsation comme
amoureuse de son coeur et de les mettre tranquillement en chemin, par ce
seul moteur, sur toutes les pentes du rve.

Avec Rimbaud (je ne fais pas ici de comparaison de valeur), on a la
sensation que toute l'tranget du spectacle dpend d'un clairage
venant du dehors, fourni par le regard du pote. Fournier invente une
manire de dsorientation plus complte, plus sournoise, par la
sympathie. Ce n'est pas en vain qu'il insiste, dans un des passages que
j'ai cits, sur le rle du coeur dans la transformation des choses en
ides. Ce n'est pas par hasard qu'il dbute par cet attendrissement
devant toutes choses,  la Charles-Louis-Philippe, qui me donna un peu
sur les nerfs. Ce qui importe, c'est mon motion, crit-il.[28] Parce
qu'il y distingue un moyen crateur et presque mtaphysique, une source
de dplacement des objets et comme l'origine de la procession qui les
transfigurera.

  [28] Le 22 janvier 1906.

Se plaignant, un peu plus tard, d'une fausse interprtation d'un de ses
pomes en prose, il est vrai, dira-t-il, que j'aime assez cette faon
de se tromper sur moi et de comprendre fantastique l o j'ai voulu
faire mouvant.[29]

  [29] Lettre du 31 dcembre 1908.

Oui, le fantastique,--mais qui n'est pour lui qu'une ralit plus
grande, plus essentielle du monde peru,--est bien la fin suprme, et le
rsultat dernier, de toute sa dvotion sentimentale. C'est  produire un
certain dtachement sur fond inconnu de la vie tout entire que tendent
ses admirations et ses apitoiements.

Aux personnages de _Solness le Constructeur_ il reproche une allure trop
allgorique: Je voudrais que la vie simple des personnages et celle des
symboles ft plus mle. Je voudrais que _leur vie_ ft un symbole et
non pas _eux_... Je voudrais que la vie s'clairt sans qu'on y pense,
rien qu' vivre avec eux.[30]

  [30] Lettre du 17 fvrier 1906.

Le don qu'il se dcouvre est ici dfini dans sa simplicit mme, sous la
forme o il dfie l'analyse. C'est le don d'illumination, au sens actif
du mot, le don d'allumer au sein des tres et des choses, sans en rien
prendre de plus que ce premier coup d'oeil qui dit tout, une sorte
d'absence d'eux-mmes et de vacance sur l'infini,--une clart timide
faite de leur subite alination. Tout drive, tout s'en va sous son
regard, tout se donne, en silence et sans drame,  l'abme. La vie
s'claire sans qu'on y pense. Sa tnuit laisse entrevoir de ples
foyers ravissants. Le monde est jou avec une seule pense.


III

On peut se demander pourquoi Fournier qui semblait, ainsi, ds 1907, si
bien au fait de ses tendances et de ses dons, dut attendre encore
plusieurs annes avant d'en trouver le vritable usage et avant
d'entreprendre le _Grand Meaulnes_.

C'est d'abord qu'il rencontra de nombreux empchements matriels.

En octobre 1906, il s'tait install  Paris avec sa grand'mre et sa
soeur et tait entr, comme externe, en rhtorique suprieure 
Louis-le-Grand. Et comme il voulait cette fois,  tout prix, russir au
concours de l'Ecole Normale, il avait d suspendre compltement son
activit littraire.

Ses incursions dans le domaine qu'il s'tait dfendu, se bornrent,
cette anne-l,  une prise de contact avec le groupe de _Vers et
Prose_, qui nous paraissait,  ce moment, rsumer tout ce qu'il y avait
de vivant en littrature. Fournier fut prsent un soir, au Vachette,
par des amis,  Paul Fort,  Moras,  Adolphe Rett. J'ai gard et je
publierai peut-tre un jour le rcit homrique de la nuit qu'il passa
avec eux et dont il ne sortit pas sans quelques dsillusions. Il devait
pourtant nouer plus tard des relations amicales avec Paul Fort, qui a
ddi  sa mmoire un admirable pome.

Malgr tous ses efforts, handicap d'ailleurs par une fatigue crbrale
qui l'avait afflig au dernier moment, Fournier, admissible  l'crit,
ne put russir  l'oral du concours. Ainsi lui fut ferme dfinitivement
une porte qu'il tait fou, quand j'y repense, de s'attendre  voir
jamais s'ouvrir devant cet esprit trop sensible, trop imaginatif, et qui
ne trouvait jamais faciles que les chemins inexplors.

Le service militaire le guettait. Il ne put profiter du rgime des
dispenses qui venait d'tre supprim, et dut faire deux ans, avec
prparation obligatoire du mtier d'officier. Ce fut une nouvelle
restriction  son essor d'crivain: comme il n'avait jamais de loisirs
qu'imprvus et fort courts, il ne put travailler pendant cette priode
qu' des contes et  de brves esquisses.

Pourtant, ce temps d'esclavage ne fut pas sans lui apporter de secrets
enrichissements; il l'employa  explorer la vie de cette faon trange
et dlicate que j'ai tch de dfinir, et  en extraire ce minerai
subtil qu'elle reclait pour lui, dont lui seul savait reprer les
filons.

Pour la premire fois il entrait en contact intime, familier, avec les
gens du peuple, et non plus seulement avec les paysans, avec les
ouvriers aussi: il les aima, fermant les yeux  leurs dfauts. Il sentit
l'immense misre et le charme enivrant de la camaraderie militaire. Il
traversa  pied, de la seule allure qui permette d'y adhrer vraiment,
une foule de pays nouveaux; il apprit la France, pas  pas; les environs
de Paris d'abord, puis la Brie, la Champagne, Mailly, puis la Touraine,
puis la rgion de Laval, o il fut lve-officier, enfin le Gers et les
Pyrnes,--car il fut envoy, pour ses six derniers mois, comme
sous-lieutenant,  Mirande.

Mirande me parat marquer un moment important du dveloppement de
Fournier: le moment--comment le bien dfinir?--o sa nostalgie dborde.
Jusque-l elle avait t quelque peu contenue et comme canalise par ses
admirations littraires: la voici tout  coup qui jaillit droite, 
l'tat pur, du fond de son me. Le souvenir de son amour, qui,  mon
avis, dans son essence, comme je l'ai dj d'ailleurs insinu, tait la
simple fixation d'un mal plus vague et plus profond dont il souffrait de
naissance, revient  cet instant le traverser d'une manire tout
particulirement douloureuse. Le jour anniversaire de sa rencontre avec
la jeune fille du Cours-la-Reine, il m'crit: Je reste tout ce jour
enferm dans ma chambre pour souffrir plus  l'aise. Depuis des semaines
ceux qui me touchent la main savent que j'ai la fivre. La fatigue mme
ne me fait plus dormir. La joie secrte de ces temps derniers est finie;
maintenant il faut lutter contre la douleur infernale. Comment
traverserai-je tout seul cette fte  laquelle je ne suis pas convi? De
grand matin le soleil est entr dans l'appartement par toutes les
fentres et m'a rveill; le serviteur a tout prpar durant la nuit,
les haies de roses, la route brlante..., pour quelque grand
anniversaire mystrieux; et au moment de rvler  tous le secret de sa
joie, il trouve son matre seul et en larmes et abandonn.[31]

  [31] Lettre date du Jeudi de l'Ascension 1909.

Oserai-je entrer dans le vif d'un caractre?--Pour Fournier, le moment
de la plus complte privation est aussi celui de la plnitude
intrieure. Il ne faut pas que sa souffrance, qui est relle, nous fasse
illusion. Fournier n'est lui-mme et ne trouve toutes ses forces que
dans l'instant o il se sent vide de tout ce dont il a pourtant besoin.

Il y a ici quelque chose d'infiniment subtil que peut-tre je ne
russirai pas  faire comprendre. Tchons seulement de le revoir dans
cette petite ville mridionale dont la grand'route, en la traversant,
forme la seule rue. Au loin, les Pyrnes aigus sont encore blanches.
Le printemps chauffe pourtant dj les maisons basses et a fait sourdre
dans tous les jardins de grandes nappes de fleurs. Il est dix heures;
Fournier revient de l'exercice, retrouve sa chambre au premier tage de
la Maison Hidalgo, sa table devant la fentre ouverte. Un seul livre
est pos devant lui: _l'Idiot_ de Dostoevski; mais bientt viendront
s'y ajouter l'Evangile, la Bible et l'Imitation qu'il ira demander 
l'aumnier de l'Hpital.

Il a vingt-trois ans; il n'a pas su encore se faire une situation; il
sent trs bien, jusque dans ses mains, une sorte de maladresse  forcer
la vie; la dextrit, l'tude et la patience lui font irrmdiablement
dfaut. Il n'est pas sans aucun dsir du bonheur; mais il le voit si
difficile!

Alors--c'est ici que son caractre devient complexe et singulier--il se
sent pris  la fois de dsespoir et d'audace; au lieu de rien rsigner,
il demande tout. Sachant bien qu'il ne l'obtiendra pas, c'est un trsor
qu'il exige, qui lui est d.

Cela ne va pas sans larmes et sans abattements. Qui saurait arriver au
bon moment et lui poserait sans rien dire la main sur le front, quels
fivreux sanglots ne dchanerait-il pas![32]

  [32] Il crivait un peu plus tard (le 13 septembre 1910): Pour la
    dixime fois peut-tre j'organise ma vie comme certain soir de mon
    enfance. Ce soir-l, j'avais fait une tache sur une page longuement
    travaille et je me disais: Ma foi, j'aimerais autant que mon pre
    dchire la page, et je la recommencerais;--mais quand il est venu
    et qu'il l'a dchire, 'a t une crise de sanglots et de
    dsespoir.--Tel est en ce moment mon genre de satisfaction.

Mais cette me est jeune encore et avide et il faut qu'elle se fasse
grande de tout ce qui lui est refus, de toutes ses dceptions, de
toutes ses impuissances: ce qu'elle n'a pu saisir, ce qu'elle ne saisira
pas, fleurit en elle tout  coup, irrel et prsent.

Jamais peut-tre homme ne rva semblablement la vie; son imagination
comble au fur et  mesure toutes les lacunes que son exigence y
dtermine; sur ce monde, qui ne se laisse approcher et goter un peu que
par la ruse, qu'il sent donc inassimilable, elle projette, comme
vengeance, son immense et douloureux reflet.

Fournier, si doux, si tendre, si facile  toucher, avait en mme temps
une espce de cruaut envers les tres. Il se mettait de chacun 
attendre un certain nombre de joies dfinies, mais se gardait bien d'en
rien dire; et si elles lui taient refuses, c'est presque avec triomphe
qu'il constatait le manquement et dclarait sa dception,--et ne
pardonnait pas.

Seules les femmes qui m'ont aim peuvent savoir  quel point je suis
cruel[33]. Il les appelait, les invitait, mais aussitt leur
prescrivait mentalement un certain angle sous lequel elles avaient 
entrer dans sa vie, un certain rle qu'elles y devaient jouer. Et  la
moindre faute qu'elles commettaient, au moindre lapsus, il les accablait
de reproches, leur racontait mchamment, en dtail, tout ce en quoi
elles taient dfaillantes  son idal.

  [33] Lettre du 28 sept. 1910.

Je ne veux pas du tout noircir ici mon ami. Il ne disconvenait pas
lui-mme, on le voit, de cette duret. Je veux seulement aider 
comprendre le caractre actif, presque agressif de sa nostalgie,--et
cette violence qui tait au fond.

Je veux aussi faire pouser le mouvement qui, pendant ce mme sjour 
Mirande, l'entrana si fortement vers le catholicisme. L'origine en
remonte d'ailleurs  1907. Ds ce moment, Fournier s'tait trouv en
butte  des sortes de tentations, qui venaient par accs:

Dsirs d'asctisme et de mortifications: vieux dsirs sourds.

Dsir de puret. Besoin de puret. Jalousie poignante et saignante.

Vous vous seriez endormis et satisfaits dans le catholicisme.

--Insatisfaction ternelle de notre grande me (Gide, Laforgue).

Amours sans rponse pour tout ce qui est.

Sympathies sans rponse avec tout ce qui souffre.

Vide ternel de notre coeur, le catholicisme vous et combl.

--Ambitions jamais lasses, ambitions de conqurir la vie et ce qui est
au del.

Votre douleur se ft calme et votre gloire exalte  la promesse qu'on
vous et faite du Paradis de votre coeur et de ses paysages.[34]

  [34] Lettre du 26 janvier 1907.

Mais  ce moment (il est sous l'influence de Gide) la religion ne lui
apparat qu' la faon de ces oasis dont c'est toujours la suivante
qui est la plus belle. Il la poursuit comme un lieu possible de repos,
mais sans dsir profond de l'atteindre.

A Mirande, la tentation a pris corps; le catholicisme est prsent, comme
un ange multiple et voil,  toutes les portes de son me. Dans un pome
en prose dont il trace  ce moment l'esquisse, il se reprsente sous les
traits de l'adolescent de la nuit, du veilleur aux colombes. Et
tandis que les autres ont connu le triomphe mystrieux dans le pays
nouveau qui tait comme l'expansion de leur coeur, lui, comme dans une
tour, a senti monter vers lui ce paysage inconnu. Chaque jour cela gagne
et cela dferle comme une norme vague. Chaque jour sur un papier, comme
un homme perdu, il dcrit les progrs de l'inondation mortelle. Dans sa
vie trs simple, chaque fois quelque chose de monstrueux, tant cela est
pur et dsirable, se glisse comme une parole incomprhensible dans les
discours de celui qui va devenir fou. Enfin une nuit, au plus haut de sa
tourelle, alors qu'en bas et jusqu' l'horizon fulgure la vie de la Joie
inconnue, il comprend que la vraie joie n'est pas de ce monde, et que
pourtant elle est l, qu'elle ouvre la porte et qu'elle vient se pencher
contre son coeur. Alors il meurt, en crivant quelque chose, un nom
peut-tre, qui n'est pas encore dcid--et sur chaque barrire des
champs d'alentour (redevenus terrestres), un enfant est perch, en robe
blanche, les pieds pendants, et souffle dans une flte d'or, 
intervalles rguliers.[35]

  [35] Lettre du 26 juillet 1909.

Que cette mtaphore n'aille pas faire croire que la crise se passe pour
Fournier dans le plan purement littraire. Il va  Lourdes et en
rapporte une grande motion; il cherche  s'instruire du dogme; il
m'crit: Si tu as cru que mon amour tait vain et invent, si tu as cru
que je passais un seul jour sans en souffrir, et si, cependant, tu n'as
pas vu que depuis trois ans la question chrtienne ne cessait de me
torturer--certes tu m'as mconnu--certes tu t'es beaucoup tromp. Si je
puis entrer tout entier dans le catholicisme, je suis ds ce moment
catholique[36].

  [36] Lettre du 11 mai 1909.

Quand j'essaie d'imaginer ce que la religion pouvait reprsenter pour
Fournier  cet instant: une force toute faite, me dis-je, pour le porter
au del de ce qu'il ne pouvait matriser; cette rsistance qu'offre la
vie quand on l'aborde avec de grands dsirs et une insuffisante
application d'esprit, il voyait, pour la vaincre, ce grand train de
dogmes et de prires. Son motion religieuse (Il n'y a pas de mots pour
ces larmes) venait aprs combien de dmarches dans les tnbres![37]

  [37] Lettre du 2 juin 1909.

On lui promettait l'effraction des trsors qu'il ne savait pas
solliciter. C'est  un pillage magique du monde qu'il se sentait convi.

Ou, si l'on veut, la faon dont le monde, par le christianisme,
s'claire sans qu'on y pense devait tre pour lui d'une immense
attraction. Ce qui me sduit terriblement, crira-t-il un peu plus
tard, dans les livres sacrs, c'est la simplicit du mystre qu'ils
rvlent. A chaque page, l'closion terrestre de l'vnement merveilleux
me trouve aussi passionnment crdule que l'panouissement d'une fleur
au coeur du pr de juin. Il n'y a pas moyen de ne pas croire tant cela
est vrai et sduisant[38].

  [38] Lettre du 4 avril 1910.

Une certaine immdiatet du prodige, la parent du surnaturel avec
l'humble vie quotidienne, sa ressemblance avec les vnements de tous
les jours: voil ce qu'il reconnat comme sien dans le christianisme et
ce qui le transporte. Dans la mme lettre il m'crit encore parlant de
l'Evangile: C'est la perfection de mon art, le baiser de mon amour, la
consolation de ma peine, l'exaltation de ma joie. Ce n'est pas, comme je
l'ai cru..., le livre de la puret, crit pour les anges; c'est une
rponse inpuisable  toutes mes questions d'homme--c'est comme une
auberge, dont parle Jammes, une auberge bleue o je me suis assis sale
et fatigu; et, sur le coup de midi, je m'aperois qu'elle m'a port au
Paradis, o elle vient de s'envoler, les ailes replies[39].

  [39] Lettre du 4 avril 1910.

On voit dans _Madeleine_, qui est  mon avis la premire russite
positive de Fournier, une expression de tout ce qu'il recevait  la fois
et ple-mle,  ce moment, du christianisme. On sent son inquitude, sa
charit, son impatience ( une certaine faon de bousculer, de retourner
les paysages), et la lueur que l'au-del laisse filtrer jusqu' lui. Il
y a de la piti, de la duret, du dsir, beaucoup d'enfantillage encore,
dans ces pages, et pourtant une force de rve, un besoin de s'arracher
aux lois physiques qui atteignent presque au drame.

De mme, dans les petits pomes en prose qui suivent, et qui sont
construits sur des impressions de grandes manoeuvres.[40] On y respire
dj quelque chose de ce malaise si pur qui fera le charme incomparable
du _Grand Meaulnes_; il y veille une grande peine cache, mais qui
n'accable pas l'me, qui la laisse active et vagabonde; et sans cesse la
mme lampe s'allume au sein de la nuit,--la mme promesse diaphane, le
mme visage limpide et sans pch.

  [40] Il fit les manoeuvres d'arme qui eurent lieu aux environs de
    Toulouse en septembre 1909 et fut libr aussitt ensuite.

Pourtant il ne faut pas nous dissimuler qu'il manque encore quelque
chose  ces premiers essais en prose d'Alain Fournier, non seulement
pour qu'ils nous meuvent profondment, mais mme pour qu'ils
ressemblent tout  fait  leur auteur et portent une marque
indiscutablement originale.

Lui-mme n'est pas sans le sentir, sans s'en inquiter. J'ai dit que le
service militaire l'avait empch de s'attaquer, ds 1907,  une oeuvre
de longue haleine. Il faut corriger cette affirmation. Tous les
obstacles qu'il rencontra, n'taient pas extrieurs; il luttait aussi
contre une certaine faiblesse, ou erreur de son talent, qu'il n'arrivait
pas  se bien dfinir.

Dans presque toutes ses lettres, depuis 1907, il me parlait du _Pays
sans nom_; tout ce qu'il crivait s'y rapportait, devait en faire
partie; mais ce n'en taient jamais que des morceaux, et sans lien,
qu'il parvenait  raliser; l'oeuvre ne venait pas dans son ensemble.

Le _Pays sans nom_, c'tait le monde mystrieux dont il avait rv toute
son enfance, c'tait ce paradis sur terre, il ne savait trop o, qu'il
avait vu, auquel il se voulait fidle toute sa vie, dont il n'admettait
pas qu'on pt avoir l'air de suspecter la ralit, qu'il sentait comme
unique vocation de rappeler et de rvler.

Le _Pays sans nom_, c'tait,  ce moment, dans son esprit, non pas le
germe, mais la fleur trop panouie, impossible  force d'extension et de
fragilit, de ce qui plus tard, dans le _Grand Meaulnes_, devait
s'appeler: le Domaine mystrieux.

Il cherchait  l'voquer directement, par les seuls prestiges de la
posie; il voulait y transporter sans avertissement son lecteur, l'y
faire s'veiller comme Meaulnes enfant, un jour, s'veilla dans la
Chambre verte.

Aussi rpudiait-il tout secours matriel, tout moyen pisodique et
concevait-il sa tche comme celle d'un pur enchanteur.

Mais justement c'est l qu'il trbuchait. Plus il serrait de prs sa
vision, plus il mettait  son service des phrases et des images qui
l'avoisinaient, plus il voulait utiliser, pour l'exprimer, son manation
propre et le halo dont elle s'entourait, plus il cherchait,  son usage,
de ces mouvements muets qui partent du coeur et glissent comme des
anges,--et plus aussi il la sentait s'affaiblir, s'puiser.

Son dcouragement, devant cette dception de ses efforts, eut, 
certains moments, un caractre tragique. Il m'crivait: Peut-tre que
moi-mme j'en suis dj  la deuxime partie de l'_Esprit
Souterrain_--le moment o l'on aperoit que peut-tre on ne rpondra pas
au crdit qui vous fut accord; le moment de la banqueroute et du
lbdvisme.[41] C'est ici qu'il faudrait de l'aide. Mais  qui
s'adresser?

  [41] Lettre du 22 mars 1910. Cf. le 28 aot: Il y a plus de courage
    et de travail  dpenser pour crire un premier livre qui soit un
    livre, qu'il en faudrait  un homme ignorant pour construire tout
    seul une maison.

Heureusement cette fois je ne lui fis pas dfaut. Nous emes ensemble,
pendant l'hiver qui suivit sa libration et qui nous trouva runis 
Paris, des conversations capitales, au cours desquelles je l'aidai 
dbrouiller les embarras qui paralysaient son talent. Lui-mme
d'ailleurs fit preuve dans cette enqute d'une extraordinaire
intelligence technique et finit par saisir le problme avec tant de
lucidit qu'il en fora la solution. Car il avait beau mpriser
l'abstraction et les formules: il savait admirablement raisonner sur son
art et en dcouvrir les lois caches.

Notre tude porta essentiellement sur la valeur du Symbolisme et nous
conduisit  mettre en jugement, et mme en accusation, ce qui avait t
jusque-l l'objet de notre culte.

Un mot d'Andr Gide nous avait beaucoup frapps et travaillait depuis
quelque temps dj notre esprit: Ce n'est plus le moment d'crire des
pomes en prose, m'avait-il dclar en me remettant un essai de
Fournier que je lui avais fait lire. Nous nous tions rvolts contre ce
dcret dont la svrit nous paraissait affreuse; mais en mme temps
nous avions rflchi et le sens en avait pntr profondment dans notre
pense et l'avait mue.

Nous distinguions maintenant, dans cette partie de nous-mmes qui
s'prouvait cratrice, ce que Gide avait voulu dire: une impuissance, en
effet, se trouvait correspondre en nous au genre qu'il avait
condamn,--une impuissance qu'il nous fallait bien  la fin reconnatre.

Le pome en prose, tel que le Symbolisme nous l'avait enseign, tait
devenu, par la simple faute des annes, un instrument entre nos mains
compltement inefficace et ne pouvait plus nous permettre aucune prise
sur la sensibilit d'autrui. Il avait quelque chose de trop tacite; de
tous les lments qu'il ordonnait  son auteur de sous-entendre sous
peine de grossiret, il ne se pouvait pas qu' la fin l'motion du
lecteur ne se trouvt pas diminue; il dispensait de trop de choses pour
qu'en le lisant on ne se sentt pas dispens aussi d'en tre touch.

Et du mme coup une lumire clatante jaillissait, qui nous montrait le
chemin. Fournier l'aperut le premier et la suivit: il fallait rompre
avec le Symbolisme et avec tout l'arsenal trop mental qu'il proposait;
il fallait sortir de l'esprit et du coeur, saisir les choses, les faits,
les amener entre le lecteur et l'motion  laquelle on voulait le
conduire: Ce qu'il y a de plus ancien, de presque oubli, d'inconnu 
nous-mmes,--c'est de cela que j'avais voulu faire mon livre et c'tait
fou. C'tait la folie du Symbolisme. Aujourd'hui cela tient dans mon
livre la mme place que dans ma vie: c'est une motion dfaillante, _
un tournant de route,  un bout de paragraphe_...[42]

  [42] Lettre du 28 sept. 1910.

Fournier dcouvrait cette fois son aptitude et sa force vritables: il
se comprenait romancier. Il chappait d'un seul coup  la rverie, 
cette vague intimit avec lui-mme o il s'tait si longtemps complu et
dans laquelle son manque de lucidit intrieure lui interdisait de faire
des progrs. Il replaait la vie avec tous ses accidents devant ce songe
qu'il avait vainement essay de modeler directement et il ne comptait
plus que sur des faits, que sur des gestes scrupuleusement dcrits pour
faire entrevoir celui-ci  son lecteur,  un tournant de route,  un
bout de paragraphe.

Je travaille, m'crivait-il.[43] J'ai parfois de grands dsespoirs. Je
renonce  beaucoup d'impossibilits. Je travaille simultanment  la
partie imaginaire, fantastique de mon livre et  la partie simplement
humaine. L'une me donne des forces pour l'autre. Mais sans doute
faudra-t-il que je renonce  la premire: La seconde va tellement mieux
et il faut que le _Jour des noces_ (titre qui avait succd dans son
esprit au _Pays sans nom_) soit avant peu termin.[44]

  [43] Lettre du 24 aot 1910.

  [44] Lettre du 24 aot 1910.

Et peu de temps aprs:[45]

  [45] Lettre du 13 sept. 1910.

Je travaille terriblement  mon livre... Pendant quinze jours je me
suis efforc de construire artificiellement ce livre comme j'avais
commenc. Cela ne donnait pas grand'chose. A la fin j'ai tout plaqu
et... j'ai trouv _mon chemin de Damas_ un beau soir.--Je me suis mis 
crire simplement, directement, comme une de mes lettres, par petits
paragraphes serrs et voluptueux, une histoire simple qui pourrait tre
la mienne... Depuis, a marche tout seul.

Ecrire une histoire, combiner ce pige o la curiosit se prend; faire
agir sur le lecteur cet infaillible instrument d'intrt qu'est
l'vnement; au lieu d'allusions, de tentatives directes sur sa
sensibilit, l'impliquer dans une suite organise de pripties, aussi
naturelles que possible: tel est le programme que Fournier tout  coup
se propose et  la ralisation duquel il sent que toutes ses forces vont
enfin pouvoir harmonieusement s'employer.

Car si loign semble-t-il,  premire vue, de celui qu'il avait d'abord
envisag, si modeste puisse-t-il paratre  ct de sa premire ambition
potique, l'tonnant, et ce qui va l'merveiller lui-mme, c'est que,
dans les premiers morceaux qu'il crit en s'y conformant, il y a _tout_
quand mme, _tout moi_ et non pas seulement une de mes ides, abstraite
et quintessencie.[46]

  [46] Lettre du 13 sept. 1910.

En somme nous voyons ici Meaulnes et Seurel, et l'cole de Ste Agathe
surgir du domaine des Sablonnires, s'en dtacher  notre rencontre et
venir nous prendre par la main pour nous y conduire plus srement. Je ne
pense pas qu'on ait jamais assist dans l'histoire des lettres  une
pareille gnration du concret par l'abstrait, du rel par l'imaginaire,
d'tres vus par des tres rvs,--ni  la fcondation en retour du plan
originel par le plan engendr. Car c'est  partir du moment o il s'en
carte et o il nous en carte, que le rve de Fournier se met enfin 
vivre. Il suffit qu'il nous repousse loin de lui pour que naisse la
force qui nous attirera vers lui. Il suffit qu'il ne veuille plus de
nous que comme de spectateurs relgus derrire une rampe, pour que tout
ce qui se passait en lui et laissait notre attention languissante,
prenne un mystre et un attrait imprvus: il n'exprimera plus rien de ce
qu'il porte et de ce qui l'agite, mais les chemins qu'il btit de nous 
lui nous appelleront invinciblement et, nous amenant au bord de son me,
nous contraindront  jamais  la deviner de tout notre amour.

                   *       *       *       *       *

A cette transformation de son premier dessein Fournier fut assurment
pouss par une ncessit intrieure, mais par certaines influences
aussi, qu'il faut noter: les principales furent celles de Marguerite
Audoux, de Stevenson, et, dans une certaine mesure, de Pguy.

_Marie-Claire_ avait dchan en lui un enthousiasme que l'exquise
qualit du livre ne pouvait suffire  expliquer: il y voyait sans aucun
doute briller de ces trsors que les crateurs seuls distinguent, parce
qu'ils sont  moiti virtuels et n'existeront tout  fait qu'une fois
repris par eux et exploits.

Fournier a essay de dire lui-mme quelle sorte de nouveaut et
d'enseignement il apercevait dans _Marie-Claire_: Tel est l'art de
Marguerite Audoux: l'me, dans son livre, est un personnage toujours
prsent, mais qui demande le silence. Ce n'est plus l'Ame de la posie
symboliste, princesse mystrieuse, savante et mtaphysicienne. Mais,
simplement, voici sur la route deux paysans qui parlent en marchant:
leurs gestes sont rares et jamais ils ne disent un mot de trop; parfois,
au contraire, la parole que l'on attendait n'est pas dite et c'est  la
faveur de ce silence imprvu, plein d'motion, que l'me parle et se
rvle.[47]

  [47] Note sur _Marie-Claire_ dans la _Nouvelle Revue Franaise_ du 1er
    novembre 1910, page 617.

En d'autres termes, Fournier admirait la faon dont Marguerite Audoux
avait su insrer ses motions dans un simple rcit; le renoncement au
lyrisme pur, qu'il venait de consommer pour sa part, il le voyait ici
produire tous les merveilleux effets qu'il en esprait: le silence
lui-mme, pourvu qu'il ft bien mnag, et succdt  quelque geste bien
not, pouvait parler, pouvait chanter mme. Il n'y avait donc,  se
taire, ou plutt  s'effacer derrire une histoire, que des avantages.
L'Ame mtaphysicienne, inspiratrice du Symbolisme, devait cder la
place  l'me ignorante et sans voix, celle qui se raconte par les
faits.

Le _Miracle des Trois Dames de Village_, au moment o la _Grande Revue_
le publia (aot 1910), apporta  Fournier une dception: Mes dames de
village sont parues hier, m'crivait-il.[48] On n'a pas gard les
italiques qui enveloppaient plus doucement le texte et lui gardaient un
air de pome. Ecrit ainsi en romaine, il a l'air d'un mauvais conte et
je ne le relis pas sans agacement. Moralit: Ecrire des contes qui ne
soient pas des pomes.

  [48] Lettre du 11 aot 1910.

Et en effet le _Miracle de la Fermire_, qu'il composa tt ensuite, est
un conte bien caractris, mais o justement se marque trs nettement
l'influence de _Marie-Claire_. On y dchiffre  vue d'oeil ce que
Marguerite Audoux lui avait entre temps enseign, ou plutt ce qu'elle
lui avait rvl de ses propres aptitudes,  l'exercice de quels dons
elle l'avait encourag.

Compars  ceux des _Dames de Village_, les paysages du nouveau
miracle se sont faits  la fois plus humains et plus insaisissables;
ils dbordent  peine l'action; ils en naissent plutt et n'en forment,
 la faon de la douce trane des bolides, que le sillage: Ce fut une
belle promenade en voiture, par les chemins de traverse. Nous nous
enfoncions, par instants, sous les branches des haies, et les roues
grinaient dans le sable fin des ornires. Franoise disait qu'il lui
semblait, dans les alles d'un immense jardin, voyager sous les arbres.

On retrouve aussi cette faon discrte, pure et solennelle de faire
parler les paysans, que Marguerite Audoux avait invente,--et plus
gnralement le mme sens que chez elle de la grandeur des moeurs
paysannes.

Aussi ce choix exquis des dtails qui permet de peindre sans adjectifs
et de donner au lecteur des sensations comme immatrielles: C'tait
Beaulande. Nous l'entendmes, au bout du sillon, gourmander lentement
son attelage et arrter, derrire la haie, la charrue, qui fit un bruit
de chanes.

Enfin les quelques rares effusions de l'auteur dans son rcit sont
pareillement amenes, et gardent la mme retenue, ici et dans
_Marie-Claire_: Je connaissais ce grand chant du labour, dont on ne
peut jamais dire s'il est plein de dsespoir ou de joie, ce chant qui
est comme la conversation sans fin de l'homme avec ses btes, l'hiver,
dans la solitude. Mais jamais l'homme qui chantait, de cette voix lente
et tranante comme le pas des boeufs, ne m'avait paru si dsespr
d'tre seul.

Il y a pourtant, dans le _Miracle de la Fermire_, quelque chose de plus
form, de plus serr que dans _Marie-Claire_. Marguerite Audoux s'tait
contente de juxtaposer ses souvenirs, d'mouvoir doucement,  petits
coups, la cloche voile de sa mmoire. Fournier, lui, cerne dj un
vnement, le circonscrit, le cultive, lui fait produire tous les
effets dont il est susceptible. Son rcit est construit; il cre une
attente, une inquitude, une surprise; il se dnoue.

En d'autres termes (il faut se souvenir qu'il fut crit paralllement au
dbut du _Grand Meaulnes_), c'est dj le rcit d'une aventure; c'est un
roman d'aventures en raccourci.

Et en effet l'volution de Fournier se poursuit bien au del de
Marguerite Audoux; il a reu d'elle une impulsion au passage, mais il la
transforme, l'utilise pour des buts nouveaux; maintenant qu'il s'est
dcid  produire sous les yeux du lecteur une action proprement dite,
il cherche  l'agencer avec toute la perfection mcanique possible.

Il faut noter ici la grande impression que les commencements de
l'aviation et les premiers vols au-dessus de Paris produisirent sur son
esprit: Samedi dernier,  7 heures et demie, une clameur
terrible--faite d'acclamations--est monte de la rue tandis que je
terminais mon courrier  _Paris-Journal_. Un instant, avec Le Cardonnel
nous avons--comment dire--support cela sans vouloir y prendre garde.
Puis nous sommes alls  la fentre. Un monoplan, en plein ciel,
au-dessus de nous passait. Pour la seconde fois j'ai regard _cela_,
au-dessus de Paris, avec une motion sans mots.[49]

  [49] Lettre du 11 aot 1910.

Et ce n'tait pas l'motion, simplement, de voir un homme voler; il
percevait, entre l'engin savant et diaphane qui traversait le ciel et le
livre qu'il s'appliquait  construire, une ressemblance secrte. Dans
un cas, m'expliquait-il, le prodige, la rvlation d'un monde nouveau se
produit grce  une combinaison de toiles tendues et de cordes; dans
l'autre, grce  une disposition d'esprit,  une combinaison de
sentiments divers,  un choc moral.--De plus en plus mon livre est un
roman d'aventures et de dcouvertes.[50]

  [50] _Ibidem._

Avec la minutie d'un ingnieur, Fournier se mit, vers cette poque, 
faonner et  monter les pices de l'appareil avec lequel il voulait
enlever son lecteur et le transporter dans le domaine mystrieux. Il
tendit des toiles, installa des commandes; les chapitres se rpondirent,
s'enchevtrrent; un long fuselage de menues circonstances troitement
charpentes s'chafauda, dans lequel le lecteur ne devait plus avoir
qu' s'asseoir, en simple passager.

Pour garer Meaulnes valablement et le conduire sans -coups jusqu'
l'alle de sapins des Sablonnires, d'innombrables ides vinrent 
l'esprit de Fournier, entre lesquelles il choisissait avec lenteur, avec
complaisance et avec un infaillible discernement. Il nous fit
participer, sa soeur et moi,  cette progressive laboration d'un
mystre, que nous sentions devant nous en mme temps s'paissir que se
justifier.

Il n'tait jamais satisfait sur les questions de vraisemblance. Cet ami
du songe ne cherchait plus maintenant qu' le rendre le plus naturel
possible en en tablissant toutes les causes et conditions. Car,
disait-il, je n'aime la merveille que lorsqu'elle est troitement
_insre_ dans la ralit. Non pas quand elle la bouleverse ou la
dpasse.[51]

  [51] A propos de Wells: lettre du 1er septembre 1911.

Dans ce nouvel effort il fut aid surtout par Stevenson. Jacques Copeau
nous avait rvl _l'Ile au Trsor_. J'avais lu avec enchantement ce
gracieux chef-d'oeuvre, mais Fournier avec motion et reconnaissance: il
y trouvait, comme dans _Marie-Claire_, un secours et une incitation.

Il absorba en quelques mois l'oeuvre tout entier du dlicieux anglais.
_Enlev_, _Catriona_, _le Reflux_ et aussi _les Nouvelles Nuits arabes_
le ravirent. Il s'imprgnait de l'art insaisissable avec lequel
Stevenson dispose les vnements pour notre meilleure surprise, sans
jamais devenir rocambolesque; il lui empruntait des plans subtils pour
l'amnagement de son propre alrion.

Et sans doute aussi tait-il sduit par une atmosphre,  coup sr bien
diffrente de celle de _Marie-Claire_ et de celle qu'il s'appliquait
lui-mme  crer, mais pareillement limpide, pareillement exempte de
lourdeur et de miasmes.

La posie de l'action, c'est encore ce que Fournier distinguait et
aimait chez Stevenson. Tous ces hros en mouvement, en aventure, et
qu'entranaient le seul got du risque, le seul refus, tacite d'ailleurs
et sans emphase, des conditions normales de la vie, plaisaient  son
secret et discret romantisme, et venaient nourrir en lui la veine d'o
allait sortir le personnage de Franz de Galais.

                   *       *       *       *       *

Mais Stevenson ne fut pas le seul encouragement que trouva Fournier 
composer un roman d'aventures, une machine o son rve appart
capt,--et ncessaire. Si bizarre que puisse paratre cette convergence,
Pguy l'avait engag, depuis quelque temps dj, dans la mme voie.

Il y aurait toute une tude, presque un roman,  crire sur les
relations de Fournier avec Pguy. Ils firent connaissance au printemps
de 1910. Fournier avait lu avec enthousiasme _Notre Jeunesse_ et avait
rdig pour _Paris-Journal_, o il venait d'ouvrir un courrier
littraire, un petit portrait de Pguy. Puis: Je viens de lire le
_Mystre de la Charit de Jeanne d'Arc_, m'crivait-il en aot. C'est
dcidment admirable. Je ne crains pas de le dire... J'aime cet effort,
surtout dans le commentaire de la Passion, pour faire _prendre terre_,
pour qu'on voie _par terre_, pour qu'on touche _par terre_, l'aventure
mystique. Cet effort qui implique un si grand amour. Il veut qu'on se
pntre de ce qu'il dit jusqu' voir et  toucher.[52]

  [52] Lettre du 28 aot 1910.

Ainsi tout de suite c'est son application  incarner le mystre, c'est
son immense matrialisme spirituel que Fournier admire chez Pguy. Il le
compare trs curieusement, dans cette premire lettre,  Rabelais: Cet
homme est un Rabelais des ides, note-t-il.

Ds le mois d'octobre 1910, il se lie plus intimement avec lui. Pour la
premire fois peut-tre parmi les crivains contemporains, il reconnat
un ami. Comme Fournier, Pguy est du Centre, comme Fournier, il sort
tout frachement du peuple. Ce sont de grandes affinits.

Commencent de longues promenades  travers Paris, Pguy tout  ses
affaires, mais en faisant dcouler d'intarissables considrations
gnrales sur la vie, la saintet, l'honneur, la mort. Je sens Fournier
sduit par tant d'intgrit farouche, par ce gnie paysan, naf,
souponneux, enfantin, retors et, comme le sien, malgr tant de
prcision dans l'esprit, incurablement absent au monde.

Ils marchent l'un  ct de l'autre sur le boulevard Saint-Germain, et
tous les dieux franais les accompagnent, voqus, captivs par leurs
propos. Jeanne d'Arc renait entre eux, pour eux, familire et
protectrice. Et Joinville, et saint Louis, et tous les purs. Une
assemble vraiment divine et fraternelle.

Pguy, si ferm  tout ce qui ne lui ressemble pas, entend Fournier, le
comprend, l'aime. C'est un repos pour lui, dans l'incessant combat
contre les hommes d'affaires, contre les riches, que cette me d'enfant
prs de lui, non pas sans ambition (tous deux en ont de grandes), mais
inapte aux compromis, candide, agressive, absolue.

Quand parat le _Miracle de la Fermire_, c'est bien simple, dclare
Pguy  Fournier, je vais vous dire une chose que je n'ai pas dite
souvent, car j'ai plutt l'habitude de repousser la copie que de
l'appeler. Eh! bien, quand vous aurez sept machins comme votre miracle,
apportez-les moi, je les publie... Vous comprenez sept, parce que c'est
un chiffre sacr. Et un moment aprs, il reprend: Quand j'ai t
l-dedans, mon vieux, vos paysans si beaux!...[53]

  [53] Racont par Fournier dans une lettre du 11 avril 1911.

Le _Portrait_, que publie la _Nouvelle Revue Franaise_ de septembre,
lui arrache le billet suivant: Je viens de lire votre _Portrait_. Vous
irez loin, Fournier. Vous vous rappellerez que c'est moi qui vous l'ai
dit. Je suis votre affectueusement dvou. Pguy.

Cette confiance, dont il a un si grand besoin, et qui lui est, encore 
ce moment, assez avarement marchande, Fournier la gote avec dlices.

L'anne 1912 s'ouvre par trois billets de Pguy. Le premier janvier:
Fournier, je vous souhaite une bonne anne. Puis le mercredi 3:
Aujourd'hui sainte Genevive, patronne de Paris; samedi jour des Rois,
cinq centime anniversaire de la naissance de Jeanne d'Arc. Je vous
embrasse. Pguy. Enfin, sous la mme date, et par consquent sous la
mme invocation: Fournier, appelez-moi Pguy tout court, quand vous
m'crirez, je vous assure que je l'ai bien mrit.

Quand Pguy commence  crire des vers, il les montre  Fournier, les
soumet avec humilit  son jugement dont il n'est pas sans deviner la
prcieuse finesse. Et Fournier sans doute se pose en critique, car Pguy
lui envoie successivement plusieurs tats du mme pome, accompagnant le
dernier de ces mots: Etre exigeant, voici un troisime tat. Vous y
verrez que je suis docile.

Pour une grce obtenue, Pguy va par deux fois  pied, en plerinage 
Notre-Dame de Chartres. Fournier manifeste quelque regret de ne pas
l'avoir suivi. Et voici la lettre profondment touchante qu'il reoit:

Mon petit, oui, il faut tre plus que patient, il faut tre abandonn.

Comment ne pas voir que l'affaire du _Figaro_ s'est faite le 15[54] et
certainement le jour o je n'y pensais absolument pas.

  [54] Le 15 aot, fte de la Vierge.

Et aussi cette impression que quand ces gens-l s'occupent aussi
exactement de vous, tout est hermtiquement interdit...

Mon enfant vous commencez  me dconcerter un peu avec ce regret
persistant de ne point tre venu  Chartres. J'y suis all pour vous
autant que pour moi, vous le savez. Mais pour vous comme pour moi j'y
vais aveuglment. J'ai dfinitivement renonc  rien demander de
particulier  des gens qui savent mieux que nous.

Comment vous dire. Je suis beaucoup moins sur le propos de votre vie
que vous ne paraissez le penser. Pardonnez-le moi. Je suis un peu but
sur ma propre infortune et j'ai pris une horreur de tout ce qui
ressemblerait  de la direction. Mais je suis entirement sur le propos
de votre me et de votre oeuvre.

Quand je vois les prcautions incroyables que j'avais prises pour ne
pas en perdre d'autres, que j'ai perdus, j'ai une terreur panique de
commettre avec vous une maladresse ou d'exercer un atome de
gouvernement.[55]

  [55] Le 22 aot 1913.

En rponse  ces tmoignages, l'amiti et l'admiration de Fournier pour
Pguy grandissent et prennent une allure presque passionne: il m'crit
le 3 janvier 1913: De longues conversations avec Pguy sont les grands
vnements de ces jours passs... Je dis, sachant ce que je dis, qu'il
n'y a pas eu sans doute, depuis Dostoevski, un homme qui soit aussi
clairement Homme de Dieu. Et un peu plus loin: Cet homme-l sait
tout, a pens  tout; et sa bont est inpuisable comme sa svrit.

Fournier me reprocha de ne pas comprendre Pguy, de ne pas savoir me
faire simple, pauvre et croyant  son image. Toute science et toute
vertu lui semblaient infuses dans cette me ferme, ttue et pourtant
abandonne. Ma rsistance, d'ailleurs, je tiens  le dire, n'tait
conditionne que par certains besoins intellectuels que Pguy m'aidait
insuffisamment  satisfaire; elle ne s'adressait en aucune faon ni  sa
personne, ni  son talent.

Si complexe qu'ait t l'influence de Pguy sur Fournier, on en
distingue du moins maintenant, j'espre, la direction principale. Au
moment o Fournier venait de se dcider  saisir son rve par les ailes
pour l'obliger  cette terre et le faire circuler captif parmi nous,
Pguy, non seulement par ses crits, mais par toute son attitude, le
fortifiait dans la croyance que les rves se promnent, que
l'Invisible est le vrai, ou plutt qu'il n'y a d'Invisible que pour les
mes faibles et mfiantes. Il lui montrait le surnaturel immanent  la
vie quotidienne, les saints nous protgeant, nous gouvernant,  leur
tour de calendrier, Notre-Dame  la besogne dans nos moindres affaires.
Et, en mme temps, il l'aidait  se reprsenter Notre-Dame, et les
Saints, tous ces gens-l  la ressemblance de nous-mmes et
profondment parents du monde o ils intervenaient, des hommes qu'ils
venaient secourir.

Il corroborait ainsi chez Fournier la tendance  humaniser son
merveilleux. Meaulnes et Mlle de Galais reurent certainement de Pguy,
par d'insensibles radiations, quelque chose, dans tous leurs mouvements,
dans toutes leurs paroles, de plus familier; ils s'engagrent plus
solidement et plus humblement dans la nature, dans l'vnement. Sous le
climat cr par Pguy, ils achevrent de natre  la vie concrte et,
sans rien perdre de leur dignit d'anges, trouvrent les gestes prcis
qui les approchrent dfinitivement de nous.

Pguy dlivra Fournier de cette ide de _mythe_, qui l'avait toujours
scandalis; il lui apprit, il lui permit de croire, que tout ce qu'il
imaginait _avait lieu_, au sens fort de l'expression. Et ainsi se trouva
active, excite  son comble, cette facult, chez Fournier, qui lui
faisait voir mille petits incidents  dcrire, une aventure  raconter 
la place du grand mystre qui avait si longtemps possd obscurment
son esprit.

                   *       *       *       *       *

_Le Grand Meaulnes_ fut termin au dbut de 1913. Fournier le prsenta
d'abord  _l'Opinion_ o Henri Massis chercha en vain  le faire
accepter. Je lui avais d'ailleurs rclam le premier son manuscrit pour
la _Nouvelle Revue Franaise_, alors dirige par Jacques Copeau, et
c'est finalement dans les pages de cette revue, exactement dans les
numros de juillet  novembre 1913, que l'oeuvre vit pour la premire
fois le jour. Elle parut en volume au mois d'octobre, chez l'diteur
Emile Paul.

                   *       *       *       *       *

Dans la bataille pour le prix Goncourt, Fournier eut un moment les plus
grandes chances. Lucien Descaves et Lon Daudet s'taient pris de son
livre et le poussrent avec acharnement contre la _Maison Blanche_ de
Lon Werth, que soutenait Octave Mirbeau. Onze tours de scrutin n'ayant
pas russi  les dpartager, les Dix se rabattirent sur un out-sider:
Marc Elder.

                   *       *       *       *       *

Malgr cet chec, le _Grand Meaulnes_ fut accueilli par le public et par
la presse avec faveur; il trouva mme tout de suite des admirateurs
passionns; Fournier reut de nombreuses lettres pleines de tendresse et
d'enthousiasme. Au moment de la guerre, plusieurs ditions de l'ouvrage
avaient t vendues.

Voici deux fois, dans ma vie, que j'assiste  ce spectacle, sur le
moment incomprhensible, mais rtrospectivement pathtique, d'un
crivain qui cherche  prouver et  valuer sa gloire avant de mourir.
Qu'on n'aille pas imaginer que l'amour-propre seulement, ou la vanit,
taient en jeu chez Fournier, quand il recueillait si complaisamment
tous les loges qui montaient vers son livre et cet encens dlicieux des
premiers articles de journaux. Son avidit tait  la mesure de son
pressentiment. Depuis longtemps dj il vivait persuad que ce ne
pouvait pas tre pour longtemps; et de loin en loin cette conviction,
qu'aucune maladie, qu'aucune faiblesse ne justifiaient, affleurait dans
ses paroles: Je suis las et hant par la crainte de voir finir ma
jeunesse, m'crivait-il dj le 2 juin 1909. Je ne m'parpille plus. Je
suis devant le monde comme quelqu'un qui va s'en aller. Et l'anne
suivante, traant dans une lettre un premier crayon du grand Meaulnes:
Il est dans le monde, me rptait-il, comme quelqu'un qui va s'en
aller. Revenant  lui-mme, il me dcouvrait une couche plus profonde
encore de son dsespoir: Se retrouver jet dans la vie sans savoir
comment s'y tourner ni s'y placer. Avoir chaque soir le sentiment plus
net que cela va tre tout de suite fini. Ne pouvoir plus rien faire, ni
mme commencer, parce que cela ne vaut pas la peine, parce qu'on n'aura
pas le temps. Aprs le premier cycle de la vie rvolu, s'imaginer
qu'elle est finie et ne plus savoir comment vivre... De tout cela,
certes, je ne suis pas compltement guri.[56]

  [56] Lettre du 4 avril 1910.

Au moment d'Agadir, comme nous parlions de la guerre possible: Je sais,
s'cria-t-il tout  coup avec une motion extraordinaire, qu'elle est
invitable et que je n'en reviendrai pas.

Et le 25 mars 1913, ayant appris la mort d'une jeune cousine: Encore
quelqu'un de notre ge, m'crivait-il, qui est mort et pour qui, chaque
jour, il faut dire les prires qu'il a oubli, nglig de dire durant sa
vie. Je m'tais imagin qu'aprs B., le prochain ce serait moi.

Sur cette sourde, mais irritante sensation d'tre priv d'avenir,
Fournier avait videmment besoin, quand il ne s'en repaissait pas, de
pouvoir appliquer un calmant: c'est de quoi lui servit le succs du
_Grand Meaulnes_: c'est pourquoi il chercha  percevoir compltement et
jusqu'en ses plus lgres manifestations, ce succs.

Pour la premire fois la vie, cette vie qu'il avait su si mal caresser,
lui apportait quelque chose, lui rpondait tendrement et par une
promesse. Pour la premire fois il avait l'impression d'une certaine
victoire sur la destine; il sentait qu'il s'tait enfin impos, si
frlement que ce ft, au temps,  ce courant aride, par lequel il
s'tait vu jusque-l vainement travers, qui jusque-l n'avait rien
fait, croyait-il, qu'entraner et dissiper ses forces.

Oh! ce n'tait point de l'ivresse, et il n'en rsultait en lui aucun
vritable contentement; le monde ne lui apparaissait pas meilleur, ni
plus facile  habiter. Mais autour de son me inexperte et souffrante,
cette aube d'immortalit rayonnait doucement, l'aidant  dgager plus
utilement ses vertus.

Les projets qui avaient commenc de se faire jour dans l'esprit de
Fournier ds avant l'achvement du _Grand Meaulnes_, se prcisrent
aussitt et s'panouirent. Il se mit  travailler  un nouveau roman qui
devait s'appeler _Colombe Blanchet_.

Le sujet en tait extrmement compliqu. Ramen  l'essentiel, c'tait
l'histoire des amours d'un jeune instituteur, dans une petite ville de
province dchire par les rivalits politiques. Le hros, Jean-Gilles
Autissier, s'prenait d'abord d'une jeune fille, Laurence, qui devenait
sa matresse, mais trop facilement et sans que se calmt la grande
attente o il avait vcu d'un amour intact et parfait. C'est chez
Colombe,  qui, malgr l'hostilit du vieux pre Blanchet contre les
instituteurs, il donnait des leons, qu'il trouvait enfin l'tre idal
dont il avait rv. Il finissait par s'enfuir avec elle  bicyclette;
ils voyageaient tous les deux pendant trois jours, couchant dans les
vignes, comme des enfants perdus. Mais un ennemi les rattrapait,
racontait  Colombe la liaison de Jean-Gilles avec Laurence, et ses
aventures. Colombe, qui avait cru jusque-l son ami aussi pur
qu'elle-mme, le quittait brusquement et allait se noyer.

En pigraphe de cette histoire, qu'il est difficile de rsumer sans
l'endommager, Fournier voulait placer une phrase de l'_Imitation_, qu'il
avait recueillie plusieurs annes auparavant et porte longtemps avec
amour: Je cherche un coeur pur et j'en fais le lieu de mon repos.

Toute son me tendait ainsi  nouveau  s'exprimer dans cette fiction,
pourtant si minutieusement construite et beaucoup plus fournie encore de
dtails objectifs que ne l'tait le _Grand Meaulnes_,--toute son me
avide d'innocence et de batitude. Par la fuite de Meaulnes et par la
mort d'Yvonne de Galais, par cette grande chastet glisse au sein mme
de leur union, elle ne s'tait pas encore dcharge de tout son besoin
de puret et de privation; l'enfance la travaillait encore et cherchait
encore  lui faire animer hors d'elle des personnages immaculs.

Mais o l'influence de la vie commenait  se trahir chez Fournier,
c'tait au poids qu'il faisait traner  son hros. L'amour l'avait
instruit et marqu; les expriences charnelles qu'il avait faites,
'avait pu tre dans l'impatience, dans le dgot; il les sentait
pourtant irrmdiables.

Ou du moins il et fallu pour l'en gurir, le pardon et le baiser de
Colombe; il et fallu ce coeur pur et qu'il pt en faire le lieu de
son repos. Hlas!--c'est ici que s'exprimait  nouveau dans toute sa
force ce mysticisme latent qui avait inspir dj  Fournier son premier
essai: sur le Corps de la Femme--il suffit d'avoir une fois cd  la
chair pour ne plus trouver de rmission ni d'asile; la souillure est
trop forte; mme au feu de Colombe elle ne sera pas efface. C'est
Colombe au contraire, qu'elle oblige, sitt qu'elle lui est rvle, 
se volatiliser.

Le moment o il mditait ce dnouement tait celui o Fournier avait
enfin russi  revoir, mais marie, mais plus inaccessible que jamais,
l'ancienne jeune fille du Cours-la-Reine: C'tait vraiment,
m'crivait-il[57], c'est vraiment le seul tre au monde qui et pu me
donner la paix et le repos. Il est probable maintenant que je n'aurai
pas la paix dans ce monde.

  [57] Le 4 septembre 1913.

Comment expliquer les additions et les corrections que reut ensuite,
dans le courant de 1914, le scnario de _Colombe Blanchet_? Un nouveau
personnage, celui d'Emilie, la savante, la soeur ane de Colombe, fit
son apparition. Elle devait, dans cette nouvelle version, consoler
Jean-Gilles de la fuite de Colombe, car Colombe ne se noyait plus, mais
se retirait dans un couvent.

Beaucoup de raisons me font croire que cette transformation de son
projet, si elle correspondit  quelque vnement de la vie de Fournier,
n'exprima point pourtant une volution relle et profonde de son me.
Pour se reprsenter dans son essence vritable l'oeuvre qu'il laissa
inacheve, il faut y penser, je crois, sous l'aspect o elle lui tait
d'abord apparue.

Une autre bauche, mais beaucoup moins pousse, nous reste de cette
dernire priode de la vie de Fournier: celle d'une pice intitule: _La
Maison dans la Fort_. Un jeune homme, trahi par sa matresse, fuit
Paris et vient s'installer dans une maison de garde-chasse, en pleine
fort. De son ct, une jeune fille romanesque s'est chappe de son
couvent et s'est clotre, avec sa suivante, dans une aile abandonne du
mme pavillon. Le jeune homme ignore la prsence de la jeune fille, qui
ne se dcle peu  peu qu' d'imperceptibles indices que, moiti par
ngligence et moiti par coquetterie, elle laisse filtrer. Il la
dcouvre enfin, l'aime et l'pouse.

Thme enfantin, mais sur lequel Fournier certainement et brod avec
grce et mystre. Je voudrais, nous disait-il, donner  peu prs
l'motion que j'prouvais en lisant autrefois l'histoire des petits ours
qui, rentrant dans leur cabane, s'crient: Quelqu'un a mang dans ma
petite assiette; quelqu'un s'est assis dans ma petite chaise, etc..
L'oeuvre reste, malheureusement, sauf une scne,  l'tat de simple
esquisse.

La dernire anne que vcut Fournier est celle, hlas! pendant laquelle
je l'ai connu le moins. Quelle force nous arrachait l'un  l'autre? Nous
avions vingt-sept ans; nous abordions en mme temps  l'ge de
l'originalit et de l'isolement. Il et fallu que l'un de nous acceptt
d'tre vaincu,--d'tre vaincu dans ses gots, dans ses tendances, dans
ses perversits. Ni lui, ni moi n'tions de force, ou plutt de
faiblesse,  subir cette diminution. Nous nous repoussions donc
doucement comme deux tres lectriques qui ont besoin chacun de leur
intgrit et savent qu'un peu de champ entre eux y est indispensable.

Dure tche que de s'accomplir! Que de liens il faut briser! Que de
contacts il faut rompre! Comme il est seul l'homme en qui bouge le
pauvre et imprieux devoir de crer!

Et la mlancolie ici s'accrot de ce que le chemin o j'avais d laisser
mon ami, le conduisait vers une solitude tellement plus grande encore!


IV

        la voix sourde et merveilleuse qui appelle.

        A. F. (Madeleine).

Car voici Fournier accompagn jusqu'au seuil terrible que, mme par le
plus grand effort d'amour, nous ne pouvons dpasser, qu'il franchit.
Nous sommes en juillet 1914. Depuis le dbut du mois, je suis install
aux environs de Bordeaux. Il doit aller passer une partie de ses
vacances  Cambo. Le 18, si je me souviens bien, nous nous rencontrons
pour la dernire fois  Bordeaux. Je vois encore tourner, brusque et
calme, au coin de la rue Esprit-des-Lois, l'automobile qui l'emporta.

Quelques jours plus tard, le pril de guerre se dclare. Jours sombres
et grands, en promontoire sur un avenir bouch! Fournier, je l'ai dit,
en avait eu le pressentiment le plus net.

Pourtant, il refuse maintenant l'vidence de la menace. Jusqu'au dernier
moment il met en doute l'vnement. Il n'arrive pas  croire que ce
puisse tre dj! Je ne sais rien de plus bouleversant que cette
paresse du dernier moment qui le prit devant sa destine.

Il part cependant. Comme moi, c'est le 4 aot qu'il rejoint son corps,
le 288e rgiment d'infanterie,  Mirande. Par un hasard extraordinaire
nous faisons partie de la mme division, la 67e de rserve: des trains
qui se suivent  quelques heures, par la mme voie, vont nous promener,
au pas de l'homme, pendant trois jours  travers toute la France. Nous
passerons par les mmes gares o les femmes viendront accrocher des
mdailles bnites  nos poitrines, entre les mmes champs o les paysans
se dcouvriront devant nous, comme si le train tait notre convoi
funbre dj; nous entendrons gueuler, presque par les mmes voix, la
mme _Marseillaise_ assaisonne d'ail puisque c'est avec des Gascons que
nous marcherons tous deux.

Fournier descendit-il  la gare de Bourges, vit-il Sancerre sur son
coteau, o moi je passai de nuit? A Saint-Florentin, reut-il, comme
moi, un oeuf dur lanc  la vole, du haut d'un wagon,  la foule des
soldats, par une dame de la Croix-Rouge? On crevait de faim.

En tous cas il dut voir comme moi cet aroplane en miettes parmi des
dbris de wagons, prs de la gare de Brienne-le-Chteau: un tamponnement
simplement, le premier accident de la guerre, et qui nous fit rire tant
nous esprions mieux pour bientt.

A Suippes il dut arriver comme j'en partais tranant la patte, vann
dj.

Et c'est peut-tre le mme jour que moi, qu'en pleine Argonne, dans la
grande combe des Islettes, qui rsonnait comme une glise, sous le ciel
sombre, entre les arbres noirs, il entendit pour la premire fois le
canon.

Verdun sous l'clipse; la Wovre plate, peuple de soldats, de canons,
de voitures; des espces de grandes manoeuvres sinistres, sous le soleil
chancr, avec le gros bourrelet triste du canon en bordure de tout
l'horizon. Il doit y avoir dj du rab' de kpis, l-bas, me dit un de
mes hommes.

Nous sommes sans aucune nouvelle: simplement je remarque que la ligne
qui va vers Etain est dserte, et les maisons de garde-barrire fermes.

Fournier rencontra-t-il comme moi,  l'entre d'Etain, cette charrette 
bche, charge de meubles et de gens, que nous prmes pour une roulotte,
que nous encadrmes de cris et de plaisanteries, mais qui se turent,
quand l'ayant croise, nous dcouvrmes derrire, accroupie entre un lit
et une armoire, une jeune fille aux yeux compltement hagards?

Dans Etain, le flot des fugitifs encombrait la rue: C'est pouvantable!
Ils tuent les femmes et les enfants. N'y allez pas! nous criait
risiblement, du sein de la foule, une femme affole.

A la sortie de la ville,--la nuit tait tombe,--s'il y passa peu
d'heures aprs moi, Fournier put voir tout l'horizon plein d'incendies
tranquilles, chacun marquant un village: Celui-l, nous disait un
homme, c'est Audun-le-Roman, cet autre... Et nous nous glissions dans
une petite maison, o la famille, y compris un gros bb rose et sale,
tait attable en silence, et o l'on remplissait nos bidons d'un vin
trs cher et trs mauvais.

Mais puis-je plus longtemps retracer par la mienne l'entre de Fournier
dans la guerre? Y eut-il ressemblance entre la faon dont nous vcmes
chacun, si prs l'un de l'autre pourtant, ces instants? Je ne le saurai
jamais. Le 24, notre division fut engage pour la premire fois  la
lisire du Bassin de Briey. Mon bataillon tait en premire ligne, le
sien en seconde. Et c'est sans doute tout prs de lui, spar seulement
par la ligne de bivouacs des Allemands qui s'tait referme derrire nos
positions, que je dus passer cette terrible nuit du 25.

Trs endommage dans cette premire affaire, la division fut pourtant de
tous les combats qui se livrrent en fin d'aot et pendant tout
septembre autour de Verdun. Pendant la Marne, elle dut faire face de
deux cts en mme temps: on la transporta plusieurs fois de Souilly sur
la rive gauche de la Meuse, o elle servit  contenir le Kronprinz, aux
Hauts-de-Meuse o elle s'opposa, vers les Eparges,  la pousse d'une
autre arme allemande. C'est dans cette rgion, exactement au nord-est
de Vaux-les-Palameix, au Bois de St-Rmy, qu'elle se trouvait le 22
septembre, au moment o les efforts des deux partis s'tant neutraliss,
la ligne de front tendait  se fixer.

Il y avait pourtant encore, surtout dans ces bois, une certaine marge
entre les deux armes. Fournier tait revenu le matin mme  sa troupe,
de l'tat-major o il avait t dtach pendant quelques jours. Son
capitaine qui faisait fonction de commandant, voulut entreprendre une
reconnaissance avec deux compagnies; Fournier commandait la 23e. Le
parti atteignit la tranche de Calonne que jalonnait la ligne des
sentinelles et la franchit un peu  droite de la route de Vaux 
St-Rmy; il s'enfona sous bois, en colonne par quatre. Cent mtres plus
loin, un peu avant la lisire, les hommes virent une forme bondir de
derrire un arbre, courir, sauter dans un trou. Le capitaine ne voulut
pas y prendre garde, malgr les avertissements de ses lieutenants,
prtend-on.

Tout  coup, d'une petite tranche invisible, un feu nourri fut dirig
sur cette troupe imprudemment masse. Les taillis s'opposaient  tout
dploiement. Le capitaine voulut entraner ses hommes et se prcipita
sur la tranche, revolver au poing; mais il ne fut suivi que par les
deux lieutenants et par un petit paquet, qui fut aussitt dcim; le
reste s'enfuit.

Fournier tomba, frapp au front, m'a affirm un homme qui tait prs de
lui.

Longtemps le mystre rgna sur cet engagement et les histoires tantt
les plus encourageantes, tantt les plus horribles circulrent dans la
troupe sur le sort des disparus. On crut que Fournier avait t
seulement bless et recueilli par l'ennemi. La fin de la guerre a
cruellement dtruit ce dernier espoir.

J'ai refait  pied, en 1919, la dure dernire tape sur cette terre de
mon ami. Pays affreux, sur lequel pesait,  ce moment,--je ne sais s'il
s'est ranim depuis--une solitude vraiment monstrueuse. De Ranzires,
sans rencontrer une me, j'ai gagn Vaux-les-Palameix, ras, enlev par
la guerre, comme on cueille un chardon avec un couteau, du vallon o il
tait tapi; je me suis assis longtemps sur une pierre plate, prs du
ruisseau, seul murmure en ce dsert. J'ai mont la longue cte qui longe
le Bois Bouchot, entre les arbres dcharns, points, noircis. Mais
plus loin, toute la vgtation avait repris et couvrait dj les petits
cimetires allemands, pleins de grenades, o s'effaaient des noms. Ein
franzsischer Krieger, ou mme: Ein franzsischer Held, dcouvrais-je
 et l, mais pas une date qui ft antrieure  dcembre 1914. Plus
loin une ville de tle ondule,--les cadres de bois,  l'intrieur, qui
servaient de lits, tout pourris et moussus dj. Dans le talus mme de
la route, l'entre de profonds abris, mais effondrs. Et tout seul, dans
un taillis, par quel miracle chou l? tout  coup un vieux coup de
louage, pave drisoire.

Plus loin encore,  la lisire des bois, au bord de la pente qui descend
vers St-Rmy, dans les parages o Fournier a d tomber, sur les
anciennes positions allemandes, les Amricains, en 18, avaient camp.
Conserves et brochures, du linge abandonn: une voie de soixante sinuait
entre les buissons sournoisement; prs d'un gros tas d'obus, un crne de
cheval tout blanchi; des croix par-ci par-l au pied des arbres,
d'autres sur le versant dcouvert de la colline, comme de petites
barques en peine, tranant un lourd filet, mais qui peu  peu, dans la
terre, s'allge. Une paix cependant, dsolante, infinie... Le vent
berait les arbres; une odeur de fraises me venait. Devant des baraques
en bois, alignes droit comme dans un ranch, des chaises restaient
debout en plein air. Je me suis assis.

Les autres endroits du front que j'ai visits depuis,--l'endroit mme o
j'ai t fait prisonnier,--n'ont su rien me redire. Mais l, tout 
coup,  ce vague emplacement de mort, j'ai senti remonter en moi cette
me pnitente, sature de tendresse et de larmes, comme agrandie de
misre, et vraiment dtache de ce monde, vraiment saoule de
renoncement, que la guerre un moment m'avait faite.

Est-ce celle dont fut habit Fournier au moment de mourir? Un compagnon
de ses derniers jours me l'affirme. Elle avait en tous cas plus
d'affinits avec sa nature qu'avec la mienne.

Je ne pense pas qu'il aimerait que j'embellisse indment ses dernires
transes, lui qui m'crivait en 1906,  propos de la catastrophe de
Courrires, s'indignant de la faon dont les journaux dguisaient en
hros les malheureux rescaps: Comme si on avait de beaux gestes
lorsque la mort et cent pieds d'obscurit vous sparent du monde
civilis. Ou plutt comme si tous les gestes, quels qu'ils soient,
n'taient pas beaux, dans l'horreur et l'effroi de ce drame.

Pourtant je songe combien plus que moi il tait capable de foi et de
courage. Son esprit n'avait pas de barrires critiques; le flot, qui
fora les miennes, un moment, n'eut certainement, pour l'envahir, qu'un
assaut bien moins fort  donner.

Et puis il tait meilleur que moi, plus tendre, plus confiant, plus
insouciant de sa perfection abstraite. Ce contre quoi je m'tais si
longtemps rvolt, en lui, son refus de s'tudier, sa faon de regarder
au dehors plus qu'en lui-mme, son got de l'action plus que de la
connaissance, et mme sa recherche de l'illusion, qu'il avouait lui tre
plus chre et plus parente qu'aucune ralit, durent hausser tout
naturellement son me au niveau de cette grande vague qui n'eut plus
qu' le prendre,  l'emporter.

On s'tonnera peut-tre que je raisonne si longtemps sur les chances que
mon ami ait prouv un sentiment qu'on considrera comme seul indiqu,
seul admissible dans les circonstances o il se trouvait. Mais tout le
monde ne sait peut-tre pas qu'il est assez dur de s'avancer tout
vivant, au comble de sa force, entre les bras de la mort. Tout le monde
ne sait peut-tre pas qu'il faut une certaine grce pour renoncer, en
pleine conscience, non pas seulement au charme de la vie,  ceux qu'on
aime, mais encore  tout ce que l'on sent en soi de capacits latentes
et, pour tout dire d'un mot,  son oeuvre quand on en porte une. Une
fort, que le vent caresse comme  l'habitude, vous rappelant la vie,
mais o l'on devine la greffe secrte de mitrailleuses et de fusils,
c'est un dcor assez sinistre et pour que le pas d'un homme jeune et
fort y reste calme et qu'une certaine joie l'y accompagne encore, il est
besoin de lui supposer quelques encouragements intrieurs.

De tels encouragements, d'ailleurs, je le rpte, tout m'indique que
Fournier fut amplement gratifi. Il y avait cette me en lui, que j'ai
dite, si prompte  s'aliner, et puis son profond amour de la France, et
puis surtout sa facilit  prendre la vie comme un grand jeu (qu'il
avait aim cette expression de _Kim_!), comme une aventure par o
rejoindre quelque chose de mieux.

Je ne dis pas qu'il s'est spar de nous sans tristesse; mais cet ordre
de son capitaine d'aller chercher les Boches (Faut trouver les
Boches, disait sans cesse ce malheureux, dont il semble que ce fut
toute la pense tactique),--cet ordre dut lui apparatre  peu prs
comme  Meaulnes l'appel de Frantz: vain et irrsistible. Ce fut
l'invitation  quitter ce peu de bonheur qu'il avait conquis, pour une
chance plus obscure, mais plus grande.

S'il acceptait de n'tre pas ici-bas tout  fait un tre rel,
n'tait-ce pas dans le pressentiment qu'il le pouvait devenir ailleurs?

Oui, je ne rsiste pas, par instants,  cette impression que la mort fut
pour lui, dans cette vaste et incertaine tempte de la guerre, comme une
rame tout  coup pour s'aider vers plus de ralit et d'existence. Le
son de cette voix qui l'appelait plus loin, si triste d'abord qu'il ait
pu lui sembler, de quelque privation qu'il lui ait donn le signal, si
dchirantes qu'en aient t, dans ce grand bois plaintif, les
harmoniques, il dut bientt y percevoir l'annonce aussi, quand il l'eut
laiss pntrer jusqu'au fond de son coeur, et la permission, d'un
accomplissement jusque-l impraticable de lui-mme.

Il marcha fidlement jusqu' cette lisire o sa trace se perd, o je
reste, plutt qu' le pleurer,  l'imaginer; il replia sans un mot sa
frle armure, ce corps dont il avait us pour nous accompagner quelque
temps, tant bien que mal, et nous parler, et souffrir avec nous; mais
elle tait si dlicate que nous n'en retrouvons plus rien.

Esprit timide et sans peur, il s'enfona dans ce monde mme qui avait
toujours rgn sur sa pense et n'avait cess d'en former l'horizon.
D'un nouvel acte de foi, plus profond encore que celui qui avait donn
naissance au _Grand Meaulnes_, il se l'ouvrit, j'en suis sr, et de
toute son me, en un clin d'oeil, le rejoignit. Il faut que nous
pensions  lui, toujours, comme  quelqu'un de sauv.

JACQUES RIVIRE




PREMIRE PARTIE

POMES




L'ONDE...

            Une touffe de fleurs o trembleraient des larmes.

        SAMAIN.


    _L'onde a fait rentrer les enfants en droute,
    La nuit vient lente et frache au silence des routes,
    Et mon coeur au jardin s'panche goutte  goutte_

    _Si discret, maintenant, et si pur... qu' l'aimer
    On pourrait se risquer--Oh! Belle qui viendrez,
    Vous ouvrirez la grille un soir mouill de mai._

    _Timidement, avec des doigts qui se mfient,
    Et qui tremblent... un peu, vous ouvrirez, ravie
    D'amour et de fracheur et de frayeur... un peu._

    _Les lilas aux barreaux sont encore lourds de pluie,
    Qui sait si les lilas, inclins, lourds d'aveux,
    Vont pas pleurer sur vos cheveux!..._

    _Vous irez, doucement, tout le long des bordures,
    Chercher des fleurs pour vous les mettre  la ceinture
    Mes penses frissonnantes pour en faire un bouquet._

    _Gardez-vous bien, surtout, de passer aux sentiers
    O les herbes, ce soir, ont d'tranges allures,
    O les herbes sont folles et meurent de rver!...
    Si vous alliez mouiller vos petits pieds!..._

    _Les rondes folles se sont tues,
    Les herbes folles vont dormir.
    L'alle embaume  en mourir...
    Tu peux venir, ma bienvenue!_

    _Tout le soir, sagement, tu descendras l'alle
    Tide d'amour, de ptales et de rose._

    _Tu viendras t'accouder au ruisseau de mon coeur,
    Y dlier ta cueillette, y dlier fleur  fleur
    La candeur des jasmins et l'orgueil des penses._

    _Et tout le soir, dans l'ombre humide et parfume,
    Dbordant de printemps, de pluie et de bonheur,
    Les larges eaux de paix, les eaux fleurdelises
    Rouleront vers la Nuit des branches et des fleurs..._




CONTE DU SOLEIL ET DE LA ROUTE

(A une petite fille).


    _--Un peu plus d'ombre sous les marronniers des places,
    Un peu plus de soleil sur la grande route lasse..._

    _Des noces passeront, aux beaux jours touffants,
    sur la grand'route, au grand soleil, et sur deux rangs._

    _De trs longs cortges de noces campagnardes
    avec de beaux habits dont tout le monde parle_

    _Et de petits enfants, dans la noce, effars,
    auront de trs petits gros chagrins ignors..._

    _--Je songe  l'Un, petit garon, qui me ressemble
    et, les matins lgers de printemps, sous les trembles,_

    _ cause du ciel tide et des haies d'glantiers,
    parce qu'il tait seul, qu'on l'avait invit,
    se prenait  rver  la noce d'Et:_

    _... On me mettra peut-tre--on l'a dit--avec Elle
    qui me fait pleurer dans mon lit, et qui est belle..._

    _(Si vous saviez--les soirs, quelquefois-- mamans,
    les pleurs de tristesse et d'amour de vos enfants!)_

    _... J'aurai mon grand chapeau de paille neuve et blanche;
    sur mon bras la dentelle envole de sa manche...
    --Et je rve son rve aux habits de Dimanche._

    _... Oh! le beau temps d'amour et d'Et qu'il fera,
    Et qu'elle sera douce et penche,  mon bras._

    _J'irai  petits pas. Je tiendrai son ombrelle.
    Trs doucement, je lui dirai Mademoiselle_

    _d'abord--Et puis, le soir, peut-tre, j'oserai,
    si l'tape est trs longue, et si le soir est frais
    serrer si fort son bras, et lui dire si prs,
     perdre haleine, et sans chercher, des mots si vrais_

    _qu'elle en aura ses yeux mouills--des mots si tendres
    qu'elle me rpondra, sans que personne entende..._

    _--Et je songe,  prsent, aux maries pas jolies
    qu'on voit, les matins chauds, descendre des mairies
    Sur la route aveuglante, en musique, et traner
    des couples en cortge, aux habits trenns._

    _Et je songe, dans la poussire de leurs tranes
    o passent, deux  deux, les fillettes hautaines
    les fillettes en blanc, aux manches de dentelles,
    Et les garons venus des grandes Villes--laids,
    avec de laids bouquets de fleurs artificielles,_

    _--je songe aux petits gars oublis, affols
    qu'on n'a mis, au dernier moment avec personne_

    _--aux petits gars des bourgs, amoureux bousculs
    par le cortge au pas ridicule et rythm_

    _--aux petits gars qui ne s'en vont avec personne
    dans le cortge qui s'en va, fier et tran
    vers l'allgresse sans raison, l-bas qui sonne._

    _--Et tout petits, tout perdus, le long des rangs,
    ne peuvent mme plus retrouver leurs mamans_

    _--Un surtout... qui me ressemble de plus en plus!
    un surtout, que je vois--un surtout... a perdu_

    _au grand vent poussireux, au grand soleil de joie,
    son beau chapeau tout neuf, blanc de paille et de soie_

    _et je le vois... sur la route... qui court aprs
    --et perd le dfil des Messieurs et des Dames--
    court aprs--et fait rire de lui--court aprs,
    aveugl de soleil, de poussire et de larmes..._




 TRAVERS LES TS...

  (A une jeune fille
   A une maison.
   A Francis Jammes.)


    _Attendue
    A travers les ts qui s'ennuient dans les cours
    en silence
    et qui pleurent d'ennui,
    Sous le soleil ancien de mes aprs-midi
    Lourds de silence
    solitaires et rveurs d'amour_

    _d'amours sous des glycines,  l'ombre, dans la cour
    de quelque maison calme et perdue sous les branches,
    A travers mes lointains, mes enfantins ts,
    ceux qui rvaient d'amour
    et qui pleuraient d'enfance,_

    _Vous tes venue,
    une aprs-midi chaude dans les avenues,
    sous une ombrelle blanche,
    avec un air tonn, srieux,
    un peu
    pench comme mon enfance,
    Vous tes venue sous une ombrelle blanche._

    _Avec toute la surprise
    inespre d'tre venue et d'tre blonde,
    de vous tre soudain
    mise
    sur mon chemin,
    et soudain, d'apporter la fracheur de vos mains
    avec, dans vos cheveux, tous les ts du Monde._

                                   *

                                 *   *

    _Vous tes venue
    Tout mon rve au soleil
    N'aurait jamais os vous esprer si belle.
    Et pourtant, tout de suite, je vous ai reconnue._

    _Tout de suite, prs de vous, fire et trs demoiselle,
    et une vieille dame gaie  votre bras,
    il m'a sembl que vous me conduisiez  pas
    lents, un peu, n'est-ce pas, un peu sous votre ombrelle,
     la maison d'Et,  mon rve d'enfant,_

    _ quelque maison calme, avec des nids aux toits,
    et l'ombre des glycines, dans la cour, sur le pas
    de la porte--quelque maison  deux tourelles
    avec, peut-tre, un nom comme les livres de prix
    qu'on lisait en juillet, quand on tait petit._

    _Dites, vous m'emmeniez passer l'aprs-midi
    Oh! qui sait o!...  La Maison des Tourterelles._

                                   *

                                 *   *

    _Vous entriez, l-bas,
    dans tout le piaillement des moineaux sur le toit,
    dans l'ombre de la grille qui se ferme,--Cela
    fait s'effeuiller, du mur et des rosiers grimpants
    les ptales lgers, embaums et brlants,
    couleur de neige et couleur d'or, couleur de feu,
    sur les fleurs des parterres et sur le vert des bancs
    et dans l'alle comme un chemin de Fte-Dieu._

    _Je vais entrer, nous allons suivre, tous les deux
    avec la vieille dame, l'alle o, doucement,
    votre robe, ce soir, en la reconduisant,
    balaiera des parfums couleur de vos cheveux._

    _Puis recevoir, tous deux,
    dans l'ombre du salon,
    des visites o nous dirons
    de jolis riens crmonieux._

    _Ou bien lire avec vous, auprs du pigeonnier,
    sur un banc de jardin, et toute la soire,
    aux roucoulements longs des colombes peureuses
    et caches qui s'effarent de la page tourne,
    lire, avec vous,  l'ombre, sous le marronnier,
    un roman d'autrefois, ou Clara d'Ellbeuse._

    _Et rester l, jusqu'au dner, jusqu' la nuit,
     l'heure o l'on entend tirer de l'eau au puits
    et jouer les enfants rieurs dans les sentes frachies_

                                   *

                                 *   *

    _C'est L... qu'auprs de vous, oh ma lointaine,
    je m'en allais,
    et vous n'alliez,
    avec mon rve sur vos pas,
    qu' mon rve, l-bas,
     ce chteau dont vous tiez, douce et hautaine,
    la chtelaine._

    _C'est L--que nous allions, toutes deux, n'est-ce pas,
    ce dimanche,  Paris, dans l'avenue lointaine,
    qui s'tait faite alors, pour plaire  notre rve,
    plus silencieuse, et plus lointaine, et solitaire...
    Puis, sur les quais dserts des berges de la Seine...
    Et puis aprs, plus prs de vous, sur le bateau,
    qui faisait un bruit calme de machine et d'eau..._




CHANT DE ROUTE

            ... des grandes routes o nul ne passe.

        JULES LAFORGUE


Un conqurant, puis tous, chantent:

    _Nous avons eu la fivre
    de tes marais.
    Nous avons eu la fivre et nous sommes partis,_

    _Nous tions avertis
    qu'on ne trouvait
    que du soleil
    au plus profond de tes forts._

    _Nous avons eu des histoires
    de brancards
    casss,
    de fers perdus,
    de chevaux blesss,
    d'nes fourbus
    et suants qui refusaient d'avancer._

    _Nous avons perdu la mmoire de ces histoires
    que l'on raconte  l'arrive:
    nous n'avions pas l'espoir
    d'arriver._

    _Nous avons pris les harnais
    pour nous en faire
    des souliers.
    Nous sommes repartis,  pied dans tes gents
    qui font saigner les pieds
    et nos pieds ont saign,
    et nos pieds ont sch
    dans ta poussire,
    en marchant
    et nous avons guri leurs plaies
    en crasant,
    en marchant,
    le baume et les parfums sauvages de tes bruyres._

    _Nous aurions pu asseoir
    au revers des fosss
    nos corps fumants et harasss.
    Nous n'avions rien  dire: nous n'avions pas d'espoirs.
    Nous n'avions rien  dire; nous n'avions rien  boire_

    _Nous avons prfr la droute
    sans fin
    des horizons et des routes,
    des horizons dfaits qui se refont plus loin
    et des kilomtres qu'on laisse en arrire
    dans la poussire
    pour attraper ceux qu'on voit plus loin,
    avec leurs bornes
    indicatrices de villes aux noms lointains
    aux noms qui sonnent
    comme les cailloux de tes chemins
    sous nos talons_

    _Nous n'atteindrons jamais les villes de merveilles
    qui ne sont que des noms
    qui sonnent,
    les noms des villes qui sont mortes au soleil,_

    _Mais nous, nous voulons vivre au Soleil,
    de tes cieux
    avec nos crnes en feu,
    et faire sonner sans fin les tapes de gloire
    avec nos pieds d'tincelles.
    Nous avons pour chanter des gosiers de victoire
    et nous avons nos chants pour nous verser  boire
    et nous avons la fivre
    de tes marais schs au grand soleil
    de tes routes de poussire
    de tes villes de mirage,_

    _nous avons eu la fivre
    de tes forts sans ombre--et tes bruyres des sables
    avec leurs regards roux et leurs parfums sauvages
    nous ont donn la fivre._




SOUS CE TIDE RESTANT...

2 septembre


    _Sous ce tide restant
    de soleil,
    par ce beau temps
    doux de septembre
    parfum, clair et dor comme une abeille
    je songe  celle
    qu'tait, dans le verger,  petits pas presss,
    dix ans passs,
    la petite vieille._

    _Et je voudrais, comme l'autre anne,
    entrer l-bas secouer les poires,
    dans son verger abandonn,
    et la croire,
    son mouchoir nou autour des tempes,
    son visage,
    rid, tendu, tout  sa tche de Septembre,
    l, sous les poiriers,
     emplir son tablier,
    ou  tendre
    de toute sa vieille petite me villageoise,
    des linges frais lavs sur les haies de framboises._

    _Je sais qu'elle est, par ces derniers beaux temps,
    une me, l-bas, dans les jardins,
     mi-chemin
    de la cte et qu'elle m'attend.
    Puisqu'il y a toujours des histoires  dire
    sur les bancs
    des histoires anciennes de son jeune temps,
    sous le vieux ciel doux de Septembre,
    et des poires  cueillir
    dans les jardins de ses enfants
    des poires qui sentent comme son armoire, il y a dix ans,
    le miel et l'ambre._

    _Peut-tre que l-bas,
    personne ne sent
    que tout cela c'est son me qui bat
    doucement;
    il n'y a que moi.
    Personne ne saurait
    ouvrir la barrire,
    entrer,
    sans troubler la prire
    de l'enclos silencieux et du verger dsert
    o son me se plat._

    _Personne au village
    ne sait, personne._

    _Et c'est moi, tous les ans, qui fais ce plerinage
    avant que le grand vent fou d'automne
    de ses grandes mains brutales et folles
    secoue, en hurlant, les vergers,
    casse les branches et fasse sauter
    les poires oublies
    et souffle--comme un soir, il y a dix annes,
    et comme chaque anne,
    aprs mon dpart,
    souffle, en hurlant, la chandelle
    et l'me de la petite vieille,
    un soir,
    par les vallons et par le ciel._




PREMIRES BRUMES DE SEPTEMBRE

            Crois-moi, c'est bien fini jusqu' l'anne prochaine.

        JULES LAFORGUE


    _Premires brumes de septembre
    sur les fougres, les bruyres, dans les landes,
    par les chasses, dans les sapins_

    _Premiers feux dans les bourgs, flambs de grand matin
    qui craquent et luisent dans les salles
    obscures des auberges, des fermes et des chaumires
    matinales,_

    _Venu de loin par les frais grands chemins
    dans sa voiture couverte,
    l'picier ambulant s'arrte
    pour causer, vendre et se chauffer les mains,
    et laisse son attelage qui grelotte
    et fume aux portes
    entr'ouvertes._

    _Et j'aperois aux murs, par clats de lumire,
    avant qu'on ait ouvert
    les volets,
    les images et les chromos qu'on verra tout l'hiver
    rougetrement illumins
    reprsenter au-dessus de la chemine,
    dans les salles obscures
    et basses des chaumires, des fermes et des auberges,
    de belles dames avec des manchons et des fourrures
    dans des paysages de neige.
    Et j'entends: Pas chaud, ce matin!--Voil les froids.
    --Il a d geler blanc, cette nuit, dans les bois._

    _--Oh! nous tions si bien partis pour les ts!
    va-t-il falloir
    ce soir
    fermer encore toutes les portes des chteaux
    et s'en retourner?
    s'en revenir, envelopp dans les manteaux,
    le long des routes en chtaignes
    dgringoles,
    gels,
    dans les voitures  nes et les calches toutes pleines
    de consterns et petits dsespoirs,
    avec les vacances finies qui s'en reviennent._




ET MAINTENANT QUE C'EST LA PLUIE...


    _Et maintenant que c'est la pluie et le grand vent
    de Janvier
    et que les vitres de la serre
    o je me suis rfugi
    font, sous la pluie, leur petit bruit de verre
    toute la journe,
    et que le vent, qui rabat la fume des chemines,
    dgrafe et soulve
    les vignes vierges de la tonnelle
    Je ne sais plus o Elle est... O est-elle?_

    _A pas pleins d'eau, par les alles,
    dans le sable mouill
    du jardin
    qui nous fut  tous deux notre rve de Juin,
    Elle s'en est alle..._

    _et la maison
    o nous avions, tout cet t,
    sous les feuilles des avenues qu'on arrosait,
    imagin
    de passer notre vie comme une belle saison,
    la maison,
    dans mon coeur, abandonne, est froide
    avec son toit
    d'ardoise luisant d'eau
    et ses nids de moineaux
    dnichs et pourris qui penchent aux corniches
    et tranent dans le vent..._

    _Il va bientt faire nuit,
    et le grand vent brumeux tourne les parapluies
    et mouille au visage
    les dames qui reviennent du village
    et ouvrent la grille..._

    _Mon amie
    O Demoiselle
    qui n'tes pas ici,
    cette heure-ci
    passe, et la grille ne grince pas,
    je ne vous attends pas,
    je ne soulve
    pas le rideau
    pour vous voir, dans le vent et l'eau,
    venir._

    _Cette heure passe, mon amie.
    Ce n'est pas une heure de notre vie...
    et nous l'aurions aime, pourtant, comme toutes celles
    de toute la vie
    apporte simplement dans vos mains graves de dame belle._

    _Vous tes partie..._

    _Il bruine
    dans les alles
    qui ont mouill
    vos chevilles fines.
    Il bruine dans les marronniers
    confus et sombres
    et sur les bancs o, cet t,  l'ombre,
    avec l't
    vous vous seriez assise, blonde!_

    _Il bruine sur la maison et sur la grille et dans les ifs
    de l'entre
    que, pour la dernire fois
    peut-tre je regarde, en songeant  mi-voix
    peut-tre pour la dernire fois;_

    _Elle est trs loin... o est-elle... son front pensif
    appuy  quelle croise?_

    _A la tombe de la nuit,
    je vais fermer, aux fentres d'ici,
    les volets qui battent et se mouillent,
    et j'irai sur la pelouse
    rentrer
    un jeu de croquet oubli qui se mouille._




DANS LE CHEMIN QUI S'ENFONCE...


    _Dans le chemin qui s'enfonce  la ferme
    au soleil tach d'ombre, entre deux haies
    d'o sortent, pour rentrer, les poulets--
    Apparue
     la barrire d'un champ,
    venue  travers bls,
    tenant d'un geste ngligent
    la robe frache et l'ombrelle qui tranent--
    Vous voici revenue,
    par le chemin de noisetiers,
    vers la maison de notre amour abandonn._

    _O crmonieuse amie lointaine, vous ne trouverez plus
    la Maison-Belle de l't pass:
    l'autre t, l'autre amour
    sont passs--et revenus
    au soleil dur, parmi les paysans grossiers,
    vers les pauvres maisons d'autrefois et de toujours,
    Et pourtant,
     ma srieuse amie, ma silencieuse, ma fidle
    lointaine amie, n'ayez pas peur pour venir, pour
    me suivre
    chez les paysans graves, silencieux et lents,
    dans la cour o l'on attelle
    la jument
    pour vous asseoir sur la planche de cuir
    brlante qui balance,
    attache par deux cordes derrire le sige
    de la voiture._

    _Ouvrez votre ombrelle
    comme a...
    l._

    _Le paysan va vous dire: Mademoiselle
    vous auriez t mieux sur le devant.
    Dites-lui doucement
    comme si vous existiez, que non._

    _et restons,
    balancs, secous,  regarder..._

    _On s'arrte... ho..._

    _--l! sur la route devenue,
    aprs des ctes et des descentes et des tournants, dans le petit
                                                            pays, la rue
    o le charron
    a mis scher une voiture;
    o, du ct de l'ombre,
    les femmes cousent au bord des fentres obscures.
    On s'arrte en plein soleil,
    devant une maison._

    _N'ayez pas peur pour passer sur le pont
    du foss.
    J'enlve le loquet
    de la barrire blanche; et, sous la treille,
    dans la petite cour aux murs de bouquets
    enfin, malhabilement, enfin!
    voici vos mains
    sur la poigne noire de la porte dure._

    _On ne nous attend pas.
    Personne n'est sorti, la main sur les yeux,
    pour nous voir arriver. La voiture s'en va.
    Nous sommes l, tous deux, n'osant pas
    ouvrir, ou pousser le volet qui coupe en deux
    la porte paysanne, et apparatre aux vieux._

    _N'ayez pas peur... que de ne pas assez
    follement
    aimer la folle impossible journe..._

    _Et repartons... Allons nous-en
    vers les toits
    sems entre les arbres, sous le ciel fleuri blanc,
    blouissants,  l'horizon
    comme des morceaux de cailloux ou de miroirs,
    dans l'herbe et les fleurs de bl noir._

    _O Taille-Mince,
    on va dire, dans les champs,
    que votre taille tiendrait dans
    la ceinture des deux mains ainsi jointes._

    _O Blonde,
    O ardente apparue,  cheveux blonds,
    on va vouloir vous couronner,
    pour nous faire honneur, de la fleur
    des moissons--
    et de soleil, cueillis au fate des batteuses
    qu'on entend lointainement ronfler par la campagne
    et haleter, et qui crachent,
    dans les cours, la paille poussireuse._

    _Oh! mon amie,
    j'appuierai ma tte
    j'appuierai ma tte sur votre robe
    dans la salle basse et froide o nous sommes assis,
    et ce sera comme si
    depuis l'aube
    nous tions partis  travers bls pour la folle journe;
    comme si, tous les deux nous avions entendu,
    en passant au bourg,
    le roulement lourd
    de la porte humble et du volet vermoulu,
    et, en passant  travers champs,
    le haletant bourdonnement des machines des champs;
    puis ce sera comme si nous tions arrivs
    au soir, dans la salle basse de la ferme inconnue
    o nous irons demander du lait._




DEUXIME PARTIE

PROSES




LE CORPS DE LA FEMME

_A Maurice Denis._

                                   *

                                 *   *

Cette femme que j'ai vue, en passant devant elle, prier au choeur de la
cathdrale, m'a rappel qu'il faut parler du corps de la femme et
comment il faut en parler:

  _On ne voyait d'elle agenouille et incline sur le prie-Dieu, qu'un
  pan de jupe et, sous les ailes noires d'un grand chapeau pench, ses
  mains gantes croises au bas de sa voilette. Elle tait, sous la
  vieille lumire des vitraux terribles, une jeune femme  la mode de
  maintenant. Parmi le culte solennel et svre, dans la procession des
  patriarches, elle tait la petite fille, la fiance et la maman. Cela
  paraissait trange et charmant de la voir ainsi, donner, comme elle
  dit, toute son me au bon Dieu; et pourtant, je ne trouvais point
  profane, sur les dalles taches de rouge et de bleu par les sombres
  vitraux clatants, cette chose crmonieuse, enfantine et  la mode,
  ce grand corps dlicieux, dans sa robe  entre-deux, tout gauchement
  install sur la chaise d'glise, car, en vrit cela tait plus sacr,
  plus dsirable et plus pitoyable que Dieu._

                                   *

                                 *   *

Le corps fminin n'est pas cette idole paenne, ce nu de courtisane
qu'Hippolyte Taine et M. Louys ont exhums des sicles grecs.
L'admiration de sculpteur ou d'humaniste, qu'ils ont cherch  nous
inculquer, ne nous satisfait point; nous ne pouvons nous en tenir, non
plus,  la physiologie grossire qu'un Remy de Gourmont voudrait affiner
de son talent: leurs raisons et leurs humanits n'enlveront pas de nos
molles le pass de notre race, de nos souvenirs, le pass de notre
enfance; et n'empcheront pas que la plus forte passion humaine,
l'amour, n'meuve en nous ce qu'il y a de plus subtil et de plus
lointain: ce pass, et que, selon ce pass, ne soient faonns nos plus
prcieux dsirs. Voici la forme humaine de nos dsirs; voici celle qui
vient pour tre notre femme et partager notre vie: cette douceur
passionne qui nous envahit mystrieusement  son approche, c'est la
premire hsitante motion de reconnatre ce mme tre, anciennement
apparu, ce mme corps fminin tout ml au mystrieux pass, enfantin et
chrtien.

  _Premiers souvenirs d'une existence fminine confondue avec ce matin
  o Elle nous emmenait pour faire ses Pques. On s'en allait, pour la
  messe du grand matin, car on se cachait un peu, entre les haies d'un
  chemin dtourn. A cette tranquillit,  cette douceur mystrieuses en
  nous nous sentions sa prsence; et nous savions que cela tait une
  femme, la seule au monde, et que cela tait vivant comme nous: elle
  s'tait leve de bonne heure, m'avait rveill, habill, pris par la
  main, et, selon que le sentier s'largissait ou se creusait, je tenais
  ses doigts gants, ou je suivais, entre les ronciers pendants  terre,
  la trane grise de sa robe--tandis que la fracheur du soleil levant
  nous donnait  tous deux le mme petit claquement de dents._

  _Jeune mre venue de bonne heure pour prier et faire ses dvotions!
  Quel visage inclin, quelle robe modeste pourra jamais lui ressembler
  assez--jusqu' nous voquer cet autre matin du temps de Pques, quand
  elle s'en allait  la Cathdrale, par la rue aux pavs ingaux: elle
  tait sortie par une petite porte; cette porte basse o l'on sonne et
  que la servante met longtemps  venir ouvrir, dans les quartiers de la
  ville de province; on sentait autour d'elle l'odeur matinale et
  assoupie de cette heure o le soleil commence  filtrer au travers du
  bouleau qui dpasse le mur. Et depuis, nous avons gard l'image
  lointaine et l'amour obscur d'une jeune femme inconnue qu'on voit
  venir de loin vers soi, entre les platanes de l'avenue et les bouleaux
  pendants; du corps de cette femme, nous ne dsirons rien que la
  fracheur et l'obscurit d'autrefois; et nous ne saurions pas qu'il
  existe, plus qu'une ombre soyeuse et presse parmi les ombres lentes
  du matin, si nous ne nous souvenions qu'Elle mettait dans son petit
  sac, pour la faim de huit heures aprs le jene de la communion, une
  raie de chocolat enveloppe de papier d'tain._

                                   *

                                 *   *

Ce corps ainsi doucement rapparu, ce n'est pas en le dvoilant que nous
le connatrons mieux: depuis des sicles, sous le climat de nos pays, il
s'est envelopp; depuis notre enfance, nous lui connaissons ce vtement.
Et cette toilette, bien autre chose qu'une parure, est devenue comme la
grce et la signification essentielles du corps fminin; toute cette
atmosphre dlicate, fminine, maternelle, de la vie d'autrefois,
imprgne impalpablement le vtement de celle qui doit tre notre vie 
venir et notre famille: et c'est pourquoi revoir ce costume maternel
donne aux enfants que nous sommes encore, au plus profond, au plus
passionn de nous-mmes, ce dsir, immense et mystrieux comme le monde
de l'enfance, cre comme le regret de l'impossible pass.

  _Ceci est la jupe o se marquent les genoux quand, tout petit, on nous
  tend sur ces genoux et on nous emmaillotte; c'est serr  la taille
  et a fait si fragile qu'on craignait de la voir se briser, quand le
  petit garon prenait les mains de la maman, sautait  cheval autour;
  et voici le corsage o les enfants qui pleuraient de froid ont cherch
  les coins chauds et se sont endormis.--Ces mains, ce sont les mains
  qui, aprs le dernier coup de la messe, ajustent rapidement le costume
  marin, et donnent au bas de la jupe minuscule de petits coups qui la
  dfripent; ce sont les mains qui poussent doucement sous le porche de
  l'glise, le petit enfant intimid par des hommes en blouse  genoux
  autour du bnitier: elles ont gard le got de cire des gants noirs et
  du livre jets sur la table au retour de la messe... Les femmes de la
  saison dernire avaient des mains merveilleuses, dans de longues
  mitaines au crochet qui leur montaient jusqu'au coude. Je me rappelle
  cette douceur et cette amertume qui m'ont dsol quand, sur le bateau,
   l'ombre de juin, sont venus s'asseoir en face de moi deux enfants et
  une jeune femme. La Mre tait jeune et les enfants posaient des
  questions. Elle coutait simplement, en croisant sur son ombrelle ses
  mains habilles de dentelle, puis au petit garon debout devant elle
  et qui la questionnait, elle tirait des fils rests  son costume, et
  elle rpondait un peu, tout bas. Je l'ai vue s'en aller, je ne sais
  o, dans le soleil. Pour monter l'escalier de pierre du quai, les
  enfants tenaient ses mains, ses mains merveilleuses... Je crois
  qu'elle tait blonde, les cheveux relevs derrire le cou, avec des
  inflexions de cou. Cheveux de la jeune fille de notre pays! Comme
  cette chevelure est devenue blonde sous notre ciel, sous le bonnet de
  paysanne, et plus tard, sous le grand chapeau de roses!... Dans la
  salle  manger d'un t trs lointain, o les stores seraient baisss,
  notre femme rangerait dans l'ombre et sa chevelure par moments,
  claterait dans un rais de soleil._

  _La vie passe, la vie dsire, toute cette vie de France nous est
  offerte dans ce corps fminin. Mais comme cela est impalpable et
  comment oserions-nous y toucher, puisque toute l'essence et la
  dlicatesse du corps de la femme est dans son vtement,--dans cette
  voilette, chaude de sa peau, frache de son haleine, voilette, au
  retour de voyage, embrasse avant qu'elle ne soit releve, voilette de
  la dame qui revient de visites, l'hiver, voilette humide serre au
  visage._

  _Femme, si nous avons tant rd autour de ton corps, certains soirs
  que tu tais une petite fille en toilette, c'est  cause de cette
  frache odeur de linge qu'il avait pour nos ttes enfivres de jeunes
  gens, odeur fminine, maternelle et mnagre, frache comme une tombe
  de la nuit au printemps, dans la salle  manger o l'on raccommode le
  linge de famille._

                                   *

                                 *   *

C'est ainsi qu'il nous est prcieux: tel que notre vie passe et nos
coutumes l'ont fait, tout confondu avec son pass, tout par de cette
vie qu'il nous rapporte, de cette fminit qu'on lui a transmise--avec
ce got d'phmre que lui donne la mode! Tandis que l'idole grecque de
M. Louys, cette nudit sculpturale dresse sous les lustres ne nous
est rien de plus qu'une abstraction. Malgr Taine, nous ne pouvons plus
penser, ni surtout sentir  la faon grecque: ds qu'il ne s'agit plus
de froide spculation, mais de passion, ce sont les quinze sicles de
barbarie occidentale qui revivent en nous. Et que nous assistions aux
exhibitions dont M. Louys a plaid jadis la ncessit, notre admiration
sera force, livresque, pdante; ou peut-tre rirons-nous de ce que nous
prendrons pour une audacieuse plaisanterie: mais si le mot de femme
est prononc, le vieux paysan de Beauce ou de Touraine, l'homme de
toutes convenances et de toutes traditions, parlera en nous son vieux
langage grave et silencieux:

  _La nuit tombe, sur nos chemins creuss de flaques de pluies, 
  l'heure o ce music-hall s'allume comme une suspension d'auberge. Le
  corps de la jeune femme n'est pas quelque chose qu'on exhibe 
  l'auberge. Nous le savons humble et non pas triomphant, humble et
  gauche, et faible, et frileux. Nous n'avons pas connu ce qu'il tait
  sous le ciel d'Alexandrie, mais  cette heure, il s'en va l-bas, sous
  un grand parapluie, vers la ferme loigne du bourg. Si cette pluie de
  la Toussaint redouble, il va s'abriter, un instant, sous la haie
  battue de rafale, tout frissonnant et repli. Faible chose enveloppe
  de laine et de futaine, tel est le corps de la femme. Misrable chose,
  car sous l'auvent noirci de nos chemines, nous nous transmettons
  tacitement cette vrit, que la chair est laide, honteuse et cache:
  et nous sourions incrdules, quand on raconte qu'autrefois des peuples
  trs sauvages l'ont mise  nu publiquement et admire! Si, gravement
  et secrtement, les fermires fcondes qui ont enfant notre race, se
  sont dvtues c'est au fond de nos grandes salles obscures, auprs de
  nos grands lits surlevs comme des dmes.--Et la servante de La
  Belle au Bois Dormant n'est pas venue tirer le rideau, car l'alcve
  paysanne est ferme depuis des sicles d'un rideau de cretonne
  bleue._

                                   *

                                 *   *

Telle, avec les anciennes voix catholique et enfantine, la voix de notre
race paysanne s'lve. Au fond de notre vieux dlice d'amour nous les
entendons; et, s'il est  ce point embelli et subtil qu'auprs de la
jeune fille la plus belle et la mieux aime, nous ne puissions imaginer
la nudit de son corps--cependant, car il ne s'agit point ici de Morale,
non plus que de Raison, mais d'amour, nous aussi, sans y penser, nous
attendons le chaste dvtement.

  _Mais cette attente est en nous comme ces rves fivreux des enfants
  amoureux, o l'on voit, dans leurs salons impossibles,  une heure
  tardive de la nuit des noces, des enfants maris et d'autres, causant
  longuement et mystrieusement.--Et, mme alors si nous l'imaginons
  prcisment, le corps de la femme, dans sa nudit, ne sera point
  dvtu du prestige dont nous l'avons par: Les chastes et rigides
  vtements qu'on lui voit aux vitraux du moyen-ge lui auront laiss
  leur forme; il en sort un peu raide, affin lgrement, tendrement
  maci. A la frileuse gaucherie de ses pas,  cette grce--comme de
  draperie ou de manche pagode--qui accompagne le geste de ses bras, on
  sent enleve  peine sa robe moderne et  la mode. Le chignon sur son
  front n'est pas dfait, ni la natte en arrire de ses cheveux
  blonds... Nous ne pensons pas  la Vnus grecque, car ceci est encore
  fminin, maternel, innocent, avec cette humilit candide que lui
  enseigna l'Imitation de Jsus-Christ, avec cet air mystrieux et
  furtif qu'on lui vit, dress dans le rond de ses habits tombs, au
  fond du Jardin des Vierges sages et sur les Plages, cette hte
  joyeuse de revenir en grelottant au linge abandonn--tel enfin que l'a
  dessin et colori le peintre Maurice Denis,  qui, tout naturellement
  et affectueusement, cet Essai se ddie._




DANS LE TOUT PETIT JARDIN...


Dans le tout petit jardin en pente, qui va du mur de chez les soeurs au
vieux toit rouge dont le bas touche  terre, elle est enfin l, grand
dlice mystrieux comme dans un rve d'enfant. C'est le moment du soir
o l'on s'enfonce, bras carts pour en cueillir, dans les touffes de
lilas; l'ombre des branches fait sur les murs de tides ronds de soleil;
invisibles et lointains, les oiseaux sous toutes les feuilles, vads de
l'cole, se racontent une histoire sans fin... Voici l'heure o sous les
lourdes branches du marronnier qui dpassent la haie du parc, nous
parlions tout bas de notre amour  grandes phrases dfaillantes. Que de
fois, accoud au petit mur, je l'ai attendue  passer dans le chemin,
tandis que l'anglus du soir pascal disait: voici l'heure la plus douce
du jour. A ce tournant plus blanc vers le soir, que de fois j'ai imagin
l'apparition ineffable, en simple robe de tous les jours. Et la nuit me
ramenait, plus dsol dans la maison obscurcie.

Mais cette fois, elle est l. Je lutte contre cette pense, comme le
vertige, comme un regard qui fascine, comme le vol tournoyant d'un ange
cruel: Elle est l. Du mme pas, nous descendons l'alle trs troite.
J'approche, par instants, de sa ceinture, mon bras comme pour l'enlacer;
et, chaque fois, la grande chose trs pure, il semble qu'elle va
dfaillir et se casser en arrire. Un bras contre mon paule, elle
s'appuie; et, de l'autre, balanc vaguement dans le paysage, fait le
geste toujours diffrent de celle qui arrange un bouquet. Sous ses
doigts, le fouillis de branchages obscurs et de parfums crass
s'organise et s'accorde mystrieusement. Selon la courbe qu'a faite la
main, sont venus se placer, comme un dcor attir, ces bois de lilas
blancs aux lisires lointaines. Le petit mur a disparu. Le maigre enclos
s'est largi, comme un cirque immense et inclin, avec de longues ombres
vertes, pareilles  de grands personnages,  des serviteurs immobiles
autour de celle qui va donner des ordres. Et je regarde la femme au
geste inexplicable et souverain, dans son royaume inconnu; comme le
nouveau-n suit des yeux, pour la premire fois, la mre, occupe 
l'trange besogne quotidienne; comme le disciple pouvant se retourna
vers le Matre, lorsqu'ils traversrent le conciliabule des anges, et
que ceux-ci s'tendirent  leurs pieds comme de grands chiens soumis.

Mais elle est l, si simplement que je ne puis avoir peur. Dans ce
vertige, demeure comme un gage de scurit trs nave, la robe un peu
fane, faite  sa grce, qu'elle a prise pour venir. Ses gestes
familiers y sont marqus comme un ineffable pli. Je regarde s'appuyer
derrire le doux col nu la retombe des cheveux blonds; et, comme un
homme qui dcouvre, vers la fin d'un beau jour, sa jeune femme cousant 
l'ombre, le petit enfant entre ses pieds, je m'arrte un instant avec un
doux gonflement de coeur... Elle est l. Sur la pelouse magnifique, dans
le pays nouveau, le soleil se couche lentement. Le soir tombe. On entend
notre pas sur l'herbe paisse. Le dernier bruit d'une clochette vers une
ferme perdue subsiste comme un conseil, comme la parole de l'ami.
Certitude parfaite! Je sais que, dans le bois, cette alle qui s'ouvre
devant nous et que nous descendons, va s'largir immensment, pour
laisser notre maison s'panouir, au milieu des herbes en touffe, comme
une large fleur nocturne.

                   *       *       *       *       *

Ma femme, le bras repli par dessus la barrire, ouvre le loquet
intrieur. Vienne maintenant la nuit d't insupportable! Sur le balcon
qui surplombe le jardin tnbreux s'ouvre la porte du salon plein de
lourds feuillages; mais on allume, ce soir, comme un fanal  l'avant
d'un vaisseau perdu, charg de fivres et de senteurs, la lampe
domestique.




MADELEINE

        ... les publicains et les femmes de mauvaise vie entreront
        avant vous dans le royaume de Dieu.


Lorsqu'ils m'ont demand:

Et celle-l? Nous ne la connaissons point. La chasserons-nous du
royaume, o la voici dresse comme un pois de senteur qui a lev la
nuit? Regardez ces manches qui lui pendent comme des loques de soie, ce
visage o l'on est tent de passer son doigt pour enlever le blanc, et
ces yeux trop grands qui regardent tout d'un seul coup! Elle attend, des
gens de campagne autour d'elle. On dirait une jument dans un troupeau de
moutons, qu'on dcouvre silencieux et effars, sur une butte de terre,
le lendemain de l'inondation...

J'ai rpondu:

Recevez-les parmi vous: c'est Madeleine, la fille perdue; et les autres
se sont trouvs pris avec elle, dans la lumire, durant la dernire nuit
humaine.


I

Cette nuit-l, derrire un village, au clair de lune d't, Madeleine
attend Tristan pour la premire fois. Il est parti d'une ferme loigne
dans les champs,  la chute du jour. Sur le pas de la porte, la tte
incline dans la bue qui monte du soir, un enfant chantait en clouant
un petit chariot. La lisire de la nuit frlait silencieusement le
mtore sous le feuillage tranant des marronniers.

Les pieds dans l'herbe,  la barrire d'un verger profond, la fille
perdue est une mince ombre bleue qui guette et se penche sur la nuit.
Aussi loin qu'elle regarde des pelouses de rose dsertes scintillent
obscurment. Elle se parle  elle-mme:

Je voudrais partir avec lui, s'il venait, dit-elle. Je voudrais
recommencer le premier voyage que je fis, une nuit d't, pour aller 
la ville, lorsque j'tais une petite fille trs pieuse. La grande
voiture  bche blanche des paysans se balanait entre les saules et les
puits des jardins. Nous sommes passs sur les ponts et j'entendais l'eau
invisible parler sous la trane de brume. Tandis que j'imaginais
lointaine, trange, hors de la terre, la ville o nous allions, je me
suis assoupie dans un demi-sommeil. Enveloppe dans des couvertures,
j'ai senti glisser sur mes yeux, aux tournants, les branchages
nocturnes; et, prs de moi, jusqu'au matin, deux voix qui ne dormaient
pas ont parl tout haut du cheval, du pays et des astres. Puis la
fracheur du jour m'a glac les paupires comme de l'eau: la voiture est
arrte aux portes de la ville mystrieuse o nous allons entrer; et,
sur la route, un homme nous parle... Ses premiers mots, je me rappelle,
avant de m'veiller sont entrs dans mon songe. C'taient d'abord des
fleurs inconnues longtemps silencieuses et qui clatent soudain l'une
aprs l'autre comme une phrase. Puis cette phrase tait sur la bouche
sche de quelqu'un d'immense qui s'tait arrt prs de moi, puis de
fatigue. Et, avec cette parole de songe, il m'offrait un royaume o des
sources d'eau vive tanchent tous les dsirs et toutes les soifs...

                                   *

                                 *   *

Le paysan qui la salue dans l'ombre est beau. Ce long visage de passion,
o tant d'mes de femmes se sont regardes, possde le charme divers des
rves o il passa. C'est un paysan, ras haut, qui salue Madeleine avec
le geste solennel des contres nocturnes qu'il quitta. Mais c'est aussi,
lorsqu'il se tourne vers le clair de lune, un enfant de septembre qui
fait chauffer  un feu dans les bois son amour gar; et il regarde 
travers l'air tremblant comme un voile de soie bleue. S'il baisse la
tte, on croit voir, sur la terrasse, avec les larmes d'ombre qui
creusent ses joues, le prince malade qui cherche une me.

Il s'est assis prs de Madeleine, sur un talus, au bord du vaste clair
de lune, comme un paysage sous mer. Elle rit, sous son grand chapeau
obscur, les mains appuyes dans les menthes, et demande:

Avez-vous connu d'autres femmes?

Un instant, il baisse la tte sans rpondre. Derrire eux, vers une
maison abandonne,  demi-cache dans les feuilles, comme un moulin, on
entend monter le calme bruit d'eaux que fait la nuit. Alors, plus
gravement, elle demande:

Quelle tait la plus belle?

--Certes, rpond-il, j'ai connu d'autres femmes. Mais aucune n'a compris
ce que je demandais; et les plus belles ont cherch dsesprment ce
qu'elles pourraient donner;--et j'en ai eu grand'piti. Je me rappelle:

Celle qui, prs d'un chteau en fte, allum dans les arbres, tandis
que s'teignaient au piano les dernires bougies avec les derniers airs
de danse, dansait pour moi dans une alle demi-obscure du parc. Elle
dansait pour me faire joie, mais, s'apercevant que sa danse ne consolait
pas ma peine, le grand geste gracieux se brisait et elle fondait en
larmes.

Celle qui est entre chez moi, toute nue, vers les dernires heures de
la nuit; et elle m'offrait son pauvre corps avec la voix de quelqu'un
qui a perdu son chemin et qui offre tout ce qu'il a pour le retrouver.

Il y en eut d'autres qui crurent comprendre l'espace d'un instant, et
qui ont pris peur:

Celle qui eut l'ide de venir au premier rendez-vous avec un manteau de
pauvresse;--et qui ne revint pas.

Celle que j'ai rencontre avec sa soeur ane dans les jardins d'une
ville, une nuit d't. Comme je parlais plus doucement  l'ane, parce
que la plus petite m'attirait davantage, celle-ci qui ne disait rien est
partie, et jamais on n'a su o elle s'tait enfuie et jamais on ne l'a
revue.--Ah! de celle-l est-ce que je n'ai pas tout eu?

--Malheureuse, dit Madeleine, sans lever la tte, malheureuse, par un
soir comme celui-ci, l'me qui ne s'est pas dtache, malheureuse celle
qui n'a pas risqu le dpart admirable!

--Et pourtant, poursuit le paysan, je me suis approch, certains soirs
tragiques, de ce que j'ai tant cherch, je me suis approch de l'me
jusqu' l'entendre battre contre mon coeur: Un dimanche matin,--me
racontait une jeune femme,--dans la maison de campagne o nous tions
seules avec des enfants, le plus petit s'est fait couper les doigts dans
une machine. Parce qu'il avait dsobi et craignant d'tre grond par sa
mre, il se cachait en disant: Je me suis march sur la main. Mais au
soir, nous avons compris, lorsque, raidi de fivre, il tait dj
perdu... Et j'imaginais, dans la maison des femmes, cette mort
enfantine, la nuit: je sentais, au contact de cette chose monstrueuse,
leur me palpiter.

Alors Madeleine se tourne vers lui. A mesure qu'elle lve la tte, la
clart de songe modle sous son grand chapeau, comme avec une main, le
fin visage de marbre. De ses doigts qui brlent, embarrasss dans son
charpe, elle touche la main du paysan appuye dans l'herbe. Elle dit,
avec ce lent sourire qui dsolait les hommes  force de douceur:

Je connais des soirs de fte, mon ami, plus tragiques encore. La
servante allume  et l des feux sur le mur; des ombres passent et le
dsir de je ne sais quelle autre fte sans fin vous arrte sur le pas de
la porte comme un vertige soudain.

Je connais au retour des parties de plaisir, ces gonflements de coeur
pareils  de chaudes vagues sanglantes qui vous dtachent. Le bruit des
pas fatigus semble creuser le chemin d'ombre. Certains marchent dans
les champs qui bordent la route; et l'on voit, par instants, leurs
visages entre les branches,  la clart de la lune. Conversations  voix
basse... L'enfant qui s'est aperu, durant la journe de plaisir, qu'il
aimait la femme de son frre, marche silencieusement, plein de dtresse,
et soudain, bute dans l'ombre et se fait mal; alors incapable de lutter
davantage il s'appuie contre l'paule de l'an qui le relve, et
sanglote longuement.

Et encore: l'instant du dpart, aux beaux jours d't, lorsque, les
volets accrochs  la porte vitre, les malles dj parties, avant de
fermer  clef la dernire porte, on se penche dans le vestibule obscur
pour couter la voix sourde et merveilleuse qui appelle.

Oh! mon ami, tous mes amants m'ont ennuye. Ce sont tous gens d'ici qui
se sont ruins  chercher des ftes o je ne fusse jamais alle. Mais
avec vous, qui gardez  votre vtement l'odeur humide des chemins
nocturnes, je partirai pour un voyage nouveau. Je connatrai les salles
obscures de vos domaines, avec les grands lustres jaunes qui pendent des
poutres: aprs la moisson, les paysans, n'est-ce pas? se prparent la
nuit pour des noces et des ftes. Et le jour venu, dans la fume verte
qui monte des enclos villageois, les enfants ravis d'une joie parfaite,
tournoient en des jeux pleins de crmonies.

Cependant, derrire eux, dans les vitres de la maison abandonne,
flambent toutes les lueurs de la nuit. Soir des noces! Comme une jeune
femme qu'on attend sort d'entre les arbres o elle s'tait cache, la
douce maison lourde s'est claire dans ses massifs. Appuye au bas de
la voie lacte, la grande vitre s'enflamme; et l'on pense  une baie
mystrieuse ouverte sur une autre aurore. Alors, pareils  deux nouveaux
poux, qui n'ont pu supporter le bonheur sans dmence, Madeleine et
Tristan s'enfuient. Elle marche prs de lui; l'haleine de ses paroles
presses semble plus douce qu'un bras de femme autour du cou; on la
devine encore au loin, tournant vers lui ses beaux yeux invisibles.
Puis, une vague de la nuit, plus obscure que les autres, dferle et les
emporte.


II

        ... le jour du Seigneur viendra comme un voleur qui vient la
        nuit.

Aux fentres des chambres qui donnent derrire la ferme, s'agitent dans
la lune d'avant minuit, les branchages d'un arbre dracin par la
foudre. Cela joue sur les rideaux blancs des lits endormis tout au fond.
Cependant la nuit est calme. Les enfants dorment. De grands jardins
blancs et noirs glissent sous les fentres, avec, par instant, des
visages admirables qui regardent  la vitre.

Sur le devant, la cour balaye comme  la veille d'une fte, luit
faiblement dans la nuit. La treille et les branches d'un chne et les
nids de colombes reposent, appuys  la faade nette et sans ombre,
pareille  un dcor, avant que le jour vienne et qu'il se passe quelque
chose.

C'est en ce lieu, entre le mur et le chne, dont ils cartent les
branches comme des nnuphars, que Madeleine et Tristan mergent de la
nuit o ils ont plong. Ils se concertent un instant tout bas et
poussent la porte. Dans la grande salle o donnent les curies mal
fermes, pleines de paille qui fume, deux lustres obscurs descendent sur
une table immense autour de laquelle des gens rassembls veillent. Des
alcves profondes s'enfoncent dans les murs. De vieilles horloges
travailles luisent comme des trsors dans les couloirs ouverts. Et,
debout sur le carreau cir, toute trempe de rose, comme une nouvelle
servante qui arrive le soir, Madeleine regarde.

Il y a l tous ceux que la fivre de cette nuit rveilla. Ils
s'apprtent pour un dpart; ils veillent dans l'attente d'on ne sait
quel bonheur. Au bout le plus obscur de la table, un vacher roux, la
tte penche sur sa blouse, mange, avant de partir, sa pitance amre. Il
n'ira plus sur la colline garder les btes dans les prs de scabieuses
lorsque la cloche de huit heures parle, avec regret, des belles matines
enfantines. Il ne s'accoudera plus au petit mur,  l'heure o le soleil
penche les ombres, pour regarder au loin, plein de nostalgie. On ne rira
plus de son visage coutur.

Derrire lui, dans l'escalier cir, immobiles, leurs souliers  la main,
les enfants qui se sont levs et habills, regardent, muets de terreur
et d'merveillement, la femme inconnue. Ils savent que cette fois on
leur pardonnera de ne pas dormir toute la nuit. On leur mettra, pour
partir avec tout le monde, leurs plus beaux habits. On les emmnera
jouer dans un pays de tuileries et de couvents abandonns, o l'on
dcouvre, en se poursuivant  la tombe de la nuit dans les couloirs et
les souterrains, l'entre d'une ville immense qui flamboie dans un autre
t.

Deux vieillards sont assis sur un banc, prts  partir, tout raidis dans
leur linge empes. Ce sont les deux vieux qu'on a pris en pension dans
la chambre du haut, et qui s'en vont secrtement toutes les nuits
essayer des machines. Si elles pouvaient marcher, pensent-ils, le monde,
le lendemain matin, serait comme une route ternelle o de grands
bergers aux carrefours silencieusement vous montreraient votre chemin.

Une femme fait dans l'ombre, au-dessus de l'vier, pour le laitage, de
calmes gestes dmesurs comme on en fait dans l'eau. Lorsqu'elle vient,
en posant un bol sur la table, plonger son visage dans la clart, on
dcouvre que ses traits amers, sous la grande aile grise de la
chevelure, durent tre beaux. Pense plus dchirante que le pire
remords: cette femme inconnue doit avoir t belle! Le lendemain de ses
noces, un matin de juin, se trouvant seule dans une alle du vieux
jardin, la marie s'est arrte soudainement, baissant la tte et
pensant: Jamais plus je ne serai jeune. Jamais plus je ne serai belle.
Et depuis il lui faut lutter secrtement contre cette rvolte plus
douloureuse  vaincre qu'une monte de larmes.

Mais cette nuit, l'affreux dsir coupable l'a rveille comme les
autres:

Je veux partir aussi, dit-elle, je veux partir  l'aube, je ne sais o,
pour trouver enfin la joie, la joie qui ne finit pas.

--Oh! ma soeur qui tes belle... lui rpond la fille perdue; et les
voici qui causent toutes les deux  voix basse. Alors tous les autres se
rapprochent, les entourent, et le grand colloque s'engage enfin. Serrs
prs de la porte, visages presss sous la lueur de l'imposte, voyageurs
gars qui se montrent un feu dans la nuit, ils parlent du pays
merveilleux o ils veulent partir, pays de leur dsir et de leur regret:

Des routes indfinies s'enlacent aux coteaux et passent sur les
valles, pareilles  des tranes de brume blanche, qui tournoient
au-dessus des lacs de la nuit.

--Dans toutes les cours, c'est le matin des noces: une voiture o l'on
charge des bagages attend; et l'odeur des syringas fait dfaillir, au
moment o ils grimpent sur le marchepied, les deux enfants trop heureux.

--Entre les feuilles des arbres, lorsque sonne midi, on aperoit dans la
valle le reflet d'un village merveilleux, si creux que le regard
d'abord ne l'avait pu dcouvrir, comme le visage entre les fougres dans
l'eau du puits profond.

Mais la fille coupable, qui dans toutes les ftes et toutes les joies de
ce monde a roul, leur dit:

Le pays que vous avez dcouvert dans le secret de votre coeur, je l'ai
cherch longtemps et vainement sur la terre.

--Et nous, rpondent-ils, chaque soir nous restons longuement, les yeux
ouverts dans les tnbres, imaginant: demain, peut-tre, nous nous
veillerons dans la contre trange; demain l'aurore merveilleuse...

Et soudain tous se sont tus, s'apercevant qu'au dehors,  cette heure de
minuit, le jour avait clat partout; et que, silencieusement, avant
d'entrer--le bras tendu contre le mur comme une treille--l'ange Gabriel
les regardait par l'imposte avec des yeux plus beaux que le vin.




LA PARTIE DE PLAISIR

_A Claude Debussy._


Ce sont des femmes, sur le lac, dans une barque double de soie. C'est
la partie de plaisir. Ce chant que nous entendions, pareil  un palais
d'or et de rose entre les saules du bord de l'eau, pareil  une femme
qui lve sa coupe vaine avec des larmes de gloire, pareil au visage le
plus passionn qui se cache,  l'avant de la barque, dans des manches de
brocart, c'est le chant de Marthe et de Madeleine: je reconnais la voix
des deux filles frivoles. Nous les disions frivoles! Nous ne savions pas
que ce lac, dans la valle inculte, surplomb l-bas de collines grises
et rocheuses, abritait tant de dsirs insouponns. Nous ne pensions
pas, au dclin de ce jeudi soir, tandis que nous chassions dans la
solitude, dcouvrir o s'vadent les mes des enfants enfermes.
Avancez-vous entre les branches des saules et regardez:

La plus studieuse, celle qui lisait sa leon, tous les volets ferms,
dans la chambre frache, les cheveux les plus rebelles de son front
liss touchant presque  la page: voyez maintenant toute sa chevelure
releve comme une huppe de perruche, comme un casque de dogaresse, toute
sa chevelure mutine! Telle est la transfiguration du dsir. J'en
entends, sans les voir, d'autres qui babillent, qui commencent des
phrases incomprhensibles, charmantes, et qui s'arrtent, ne sachant pas
les finir: ce sont celles qui n'ont rien dit, jamais. Par instants,
toutes les voix se confondent et ce n'est plus qu'un bruit vague et
ml, qui donne la fivre et le dsespoir, comme des cloches lointaines
qui sonnent les vpres d't, dans d'autres pays. Mais il y a toujours
une voix qui reprend et que j'coute, la plus grave et pourtant la plus
haute, qui dit que tout est vain, que tout va s'vanouir et que c'est
une gloire, pourtant! Celle que j'entends ainsi, parmi toutes les
autres, est descendue la premire,  l'heure o tout se mourait d'ennui,
de ce morne chteau, sur la colline grise, qu'un orage semble sans cesse
menacer. Regardez comme elle est blonde et ple, sous son grand parasol
noir.

Avancez-vous entre les saules, dans le sable paillet d'argent, sans
bruit, comme un pcheur, en retenant votre haleine: n'effrayez pas les
mes!




TROIS PROSES


I

GRANDES MANOEUVRES.--LA CHAMBRE D'AMIS DU TAILLEUR.

Petite chambre trs lente, avec tes rideaux blancs, ta porte sur le
balcon. Tu voguais le long des journes dsertes, dans les immenses
paysages noirs et bleus, parmi les averses et les ciels. Tu heurtais
parfois, au cours d'une terne matine, les marches d'un moulin  vent
abandonn, sur une colline comme celle d'o tu tais partie. Alors la
vieille musique de ses ailes faisait passer dans tes rideaux un
frmissement, le regret des jeudis matins morts, o les enfants ne sont
pas venus, comme aux images de tes murs, avec de longs discours anxieux
et leurs joues chaudes l'une  l'autre appuyes, guetter l'amour  ton
balcon.

Parfois aussi, vers deux heures, tu rencontrais le soleil, comme un
marchand qui depuis le matin passa tous les villages et toutes les
demeures. L'un vers l'autre vous aviez march longtemps. Lui te disait:
Ce n'est rien! Dans la valle qui s'en va tout au bout des plus
lointaines journes, l-bas, ce ne sont pas encore les villes tranges.
Ce n'est pas encore le pays des vaines arrives parmi les beaux visages
perdus. Il n'y a que des pins et des bruyres. Et cet clair, sur la
dernire ligne de la terre qui monte vers moi comme d'une vitre, ah! ce
n'est que... Et le soleil, aprs s'tre un instant repos sur le
barreau de bois, laissait, une fois de plus, entre les ombres de tes
murs, l'ombre morne d'un jour.

Mais, un soir, voyageur que tu n'attendais plus, je suis mont vers toi.

Du fond des nuits d't, je t'apportais tous les dsirs des autres
maisons, l-bas, maisons o meurent les grandes vacances, o les enfants
pleurent d'ennui  regarder la lueur clatante de la nuit sur la vitre,
maisons o nous t'imaginions si belle, et mouvante dans l'ombre, et
toute peuple de personnages, chambre inconnue! chambre d'amis o nous
ne fmes pas invits!

Hlas, il tait dj trop tard, ce soir-l. J'ai cargu tes rideaux de
toile, et tu ne m'as donn qu' dormir. Au matin, je t'ai trouve vide,
et tu t'tais choue contre l'hiver. Le froid posait sur mon visage
dcouvert et sur ma fivre sa bonne main douloureuse. Un pavillon de
neige tait tendu le long du balcon. Et tant de silence s'tait fait en
toi, aprs le long voyage manqu, qu'on croyait entendre dj le bruit
mat des premires alles et venues, dans la rue, le matin de Nol.


II

GRANDES MANOEUVRES.--MARCHE AVANT LE JOUR.

Chacun de mes pas rcle la terre. Il est minuit, et je trane une troupe
d'hommes derrire moi. La route s'enfonce entre des arbres, l o la
nuit mme ne nous claire plus.

C'tait hier le dernier jour d't; et Bertie, le paysan qui marche 
mon ct, me dit: a va tre l'poque des ftes,  prsent, chez moi.
On revient la nuit!--Bertie, puisque c'est dj fini, l't, puisqu'il
n'y faut plus penser, dj, je voudrais connatre vos ftes d'hiver, et
la fivre des retours par vos grands chemins noirs. Du ct o souffle
le vent, les poteaux de tlgraphe ont une raie de neige. Deux amants
perdus se parlent  voix basse, le long de la haie. Fte des coeurs!...
Halte sans fin dans la nuit! Et voici qu'est close leur maison toute
pleine de grandes lueurs, qui font croire  des feux ou  l'aurore. Ce
n'est pourtant qu'une cabane de cantonniers: le vent, depuis longtemps,
y a fait son passage, et l'on entend claquer la neige et la pluie qui
tombent en flaques. Mais les deux amants glacs pensent sans rien dire:
Le bonheur entrera dans la maison violette avec le petit jour. La porte
lui sera familire comme au facteur que les poux guettent chaque matin
sur la route. Car c'est ici, par cette nuit de dcembre o nous sommes
fous, que nous avons tabli notre maison, notre royaume prcaire et
merveilleux. Les branches que nous avons rapportes de la fte et
suspendues auprs de la croise, frmissent au matin. Bientt nous
allumerons le feu de la journe. La fte pour nous ne finira pas!

                   *       *       *       *       *

Mais moi je continue  cheminer au fond du trou, menant mon troupeau
d'hommes aveugles. Aux bords de l'horizon, la lueur de toutes les
toiles qui sont de l'autre ct nous fait, depuis deux heures, croire 
la fin de la nuit. Je pense marcher dans l'eau, tant il me faut lutter
pour avancer. A chaque pas, je bute du genou contre l'obscurit. Si je
veux savoir ce que j'ai devant moi, j'tends la main. Je ne vois pas mes
pieds, j'entends leur bruit pnible et lent, que double le battement de
mon coeur. Tout est malais! La pense mme est emptre dans ce paysage
invisible. Seule, une vanit me reste, comme une petite flamme
misrable: De tous les hommes qui geignent ici, me dis-je, je suis le
seul  connatre notre mal, qui est l'attente du jour. Alors s'lve,
comme un reproche, la voix de mon frre qui marchait prs de moi dans la
nuit. J'entends, comme un billement, comme s'il demandait grce, Bertie
le paysan m'appeler et dire: Ho! qu'il me tarde qu'il fasse jour!


III

L'AMOUR CHERCHE LES LIEUX ABANDONNS

L'amour par les longues soires pluvieuses, cherche les lieux
abandonns.

Nous avons suivi ce chemin d'herbe qui s'en allait je ne sais o dans le
dimanche de septembre. Il nous a conduits sur la hauteur o s'amassait
la pluie comme une blanche fort perdue. C'est l, dans une vigne
terreuse et noircie, que me prcdait mon amour. Je regardais avec
compassion sous la soie mouille ses paules transparues, et sa main en
arrire, selon le geste de son charpe fauve et trempe, disant: encore
plus loin! Plus perdus encore!

Nous avons trouv ce bosquet dsert avec de grands arceaux de fer
tombs, vestiges d'une tonnelle. On dcouvrait une ville au loin qui
fumait de pluie dans la valle. Visages humains, qui regardiez derrire
les fentres, que les heures taient lentes  passer devant vous dans
les rues, et monotone  vos oreilles la sonnerie rgulire de l'eau dans
le chenal--auprs de la soire errante dans les avenues de notre rduit
de feuillage! Nous nous sommes jet de la pluie  la figure et nous nous
sommes griss  son got profond. Nous sommes monts dans les branches,
jusqu' mouiller nos ttes dans le grand lac du ciel agit par le vent.
La plus haute branche, o nous tions assis, a craqu, et nous sommes
tombs tous deux avec une cascade de feuilles et de rire, comme au
printemps deux oiseaux emptrs d'amour. Et parfois vous aviez ce geste
sauvage, amour, d'carter, avec les cheveux, de vos yeux, les branches
de la tonnelle, pour que le jour prolonget dans notre domaine les
chevauches sur les chemins indfinis, les rencontres coupables, les
attentes  la grille, et les ftes mystrieuses que vous donnent la
pluie, le vent et les espaces perdus.

Mais pour le soir qui va venir, amour, nous cherchons une maison.

Dans la vigne, nous avons longtemps secou la porte du refuge, en nous
serrant sur le seuil pour nous tenir  l'abri, ainsi que deux perdrix
mouilles. Nous entendions  nos coups rpondre sourdement la voix de
l'obscurit enferme. Derrire la porte il y avait, pour nous, de la
paille o nous enfouir dans la poussire lourde et l'ombre de juillet
moissonn; des fruits tranant sur des claies avec l'odeur de grands
jardins pourris o sombrent pour la dernire fois les amants attards;
dans un coin des sarments noircis, avec de vieilles choses, amour, qu'en
vain vous auriez voulu reconnatre; et, vers le soir, dans la chemine
dlabre, nous aurions fait prendre un grand feu de bois mort, dont la
chaleur obscure aurait, le reste de la nuit, rchauff vos pieds nus
dans ses mains.

Quelqu'un avait la clef de ce refuge, et nous avons continu d'errer.
Aucun domaine terrestre, amour, ne vous a paru suffisamment dsert! Ni,
dans la fort, le rendez-vous de chasse comme une borne muette au
carrefour de huit chemins gars; ni mme, au tournant le plus lointain
de la route, cette chapelle rouille sous les branchages funbres...

Mais le lieu mme de notre amour, ce fut, par la nuit d'automne o nous
dmes nous dprendre, cette cour abandonne sous la pluie, dont elle
m'ouvrit secrtement la porte. Sur le seuil o elle m'appela tout bas,
je ne pus distinguer la forme de son corps; et des jardins pais o nous
entrmes  ttons, je ne connatrai jamais le visage rel. Touchez,
disait-elle, en appuyant sur mes yeux sa chevelure, comme mes cheveux
sont mouills! Autour de nous ruisselaient immensment les profondes
forts nocturnes. Et je baisais sur cette face invisible que jamais plus
je ne devais revoir la saveur mme de la nuit. Un instant, elle enfona
dans mes manches, contre la chaleur de mes bras, ses mains fines et
froides, caresse triste qu'elle aimait. Perdus pour les hommes et pour
nous-mmes, pareils  deux noys confondus qui flottent dans la nuit,
ah! nous avions trouv le dsert o dployer enfin comme une tente notre
royaume sans nom. Au seuil de l'abandon sans retour, vous me disiez,
amour, dont la tte encore roule sur mon paule, avec cette voix plus
sourde que le dsespoir: Jamais!... il n'y aura jamais de fin!
Eternellement, nous nous parlerons ainsi tout bas, bouche  bouche,
ainsi que deux enfants qu'on a mis  dormir ensemble, la veille d'un
grand bonheur, dans une maison inconnue;--et la voix de la fort qui
dferle jusqu' la vitre illumine se mle  leurs paroles...




LE MIRACLE DES TROIS DAMES DE VILLAGE


Deux dames sont en visite, chez Madame Meillant, dans une maison isole,
 la sortie du village. C'est le dbut d'une longue soire de fvrier.
Depuis ce matin, comme une troupe d'hommes refouls qui mettra tout le
jour  s'couler, le vent passe, charg de neige. A la fentre basse,
qui donne sur le jardin, les branches secoues d'un rosier sans feuilles
battent la vitre, par instants.

Dans leur salon ferm, comme dans une barque amarre au milieu du
courant, ces femmes parlent du temps. Ce sont trois jeunes dames, les
plus pauvres du bourg. Madame Henry, la plus jeune, est celle qui a sa
joue contre la fentre. La lumire du dehors, qui rejaillit sur l'appui
mouill de la croise, vient doucement, dans l'ombre du salon, dessiner
son profil.

Quand ma soeur tait petite, dit-elle, son grand dsir tait d'aller
dehors par ces temps de grand vent et de neige. Maintenant encore, quand
la neige se pose sur toutes les choses de la plaine, ou lorsqu'il pleut
indfiniment jusqu'au bout des paysages, elle voudrait tre  la place
du mcanicien qui voyage au milieu de l'averse, enferm dans sa maison
de vitres...

--Que fait-elle donc aujourd'hui? Pourquoi n'est-elle pas venue?

--Elle est reste chez nous. Elle achve sa toilette. Depuis longtemps,
nous y travaillons chaque soir. Si vous saviez comme elle sera belle!

Avec quel amour craintif, elle parle de cette petite soeur romanesque!
Comme elle se rappelle prcieusement ses moindres mots d'enfant!
Pourtant il s'agit d'une jeune fille qui a couru dj plus d'une
aventure coupable. Madame Henry a tout cach. Sur cette figure trs
ple, que l'ombre des joues creuses amincit, on n'imagine pas sans
souffrance la rougeur que ces histoires ont d faire monter. Cependant,
 cette heure, elle parle crmonieusement de sa soeur Marie, comme
d'une enfant dont on n'a jamais rien dit.

Les autres lui rpondent avec cette science trs chaste que possdent
les jeunes femmes pour parler des jeunes filles. Et leur conversation se
poursuit avec cette mme rserve. Elles parlent de toutes choses ainsi.
Le monde, tel que le dcrivent leurs paroles, est fait de convenances et
de puret... Il y a par instants de grands silences, pleins de toutes
les peines, de toute la pauvret qu'il ne faut pas dire: alors, on
entend s'vanouir au loin la rumeur amre du grand vent chass.

Ce soir-l, Madame Henry s'est mise au piano. Immobiles sur leurs
fauteuils grenats, les dames ont cout d'abord avec grand respect. Puis
l'une a inclin doucement son visage, comme une femme qui veut qu'on lui
parle tout bas, contre l'oreille: et l'autre, sans y songer, a fait
comme sa compagne. Chante la douce voix complice, et toute misre est
oublie: les comptes  la chandelle, le dimanche soir, pour la longue
semaine, et l'attente indfinie dans la salle  manger, lorsque le mari
ne rentre pas et que les enfants, aprs avoir jou silencieusement,
s'endorment...

La musique parle de promenades, de paradis et de fianailles: puis elle
se tait, et les dames reprennent plus lentement, tandis que la soire
s'achve, le rcit de leurs souvenirs heureux. Madame Henry se rappelle
la demeure de ses parents, o elles taient autrefois, avec sa soeur
Marie, par les belles vpres d'hiver, d'heureuses jeunes filles qui
attendent. Pour les deux autres, Madame Defrance et Madame Meillant, la
vie semble s'tre arrte  l'poque des fianailles, des premires
promenades avec leurs maris, qui les emmenaient alors en voiture dans
leurs tournes de marchands  travers les villages,--ou bien, le soir, 
pied par les chemins, les aidaient  sauter les flaques d'eau... Les
pauvres dames sont en visite, et toute misre est oublie. Il ne reste
plus que, par moments, ce poids sur le coeur.

                                   *

                                 *   *

Cependant, prs du bourg, devant une maison abandonne, des gens sont
ameuts. Vers cinq heures, la soeur de Madame Henry est arrive l, sans
sa toilette neuve: avec une robe presque droite qui la faisait svelte et
flexible comme une baguette de coudrier, avec un grand chapeau noir sous
lequel on la devinait sourire. Elle avait l'intention de tout raconter 
celui qui l'attendait; elle pensait qu'il l'aimerait quand mme et qu'il
lui pardonnerait. Mais lui, savait depuis la veille qu'il n'tait pas
le premier: fou de colre, il a pris avec lui des garons et des filles
pour aller attendre Marie au rendez-vous, dans la maison inhabite.
Quand l'enfant est arrive, on l'a dshabille et battue, puis enferme
 clef. Les filles ont ameut les passants.

On se presse  la fentre. L'enfant est blottie dans le coin le plus
noir de la grande pice vide qu'obscurcit la tombe du jour. Ils ne lui
ont laiss par drision que son chapeau. De son visage baiss, on
n'aperoit que le bout du nez. Elle tremble convulsivement comme un
petit chat galeux qu'on assomme  coups de pierres.

Les hommes du caf voisin sont sortis, pour venir voir a. Monsieur
Meillant, lgrement gris, est au premier rang. Il plaisante:

Si a continue, dit-il, tout le bourg va tre l! Mais il faudrait voir
la tte que va faire sa soeur. Il faut aller la chercher.

--On y est all, dit la grande fille qui travaille chez la couturire.
Elle n'y est pas. C'est ferm.

--Allez donc chez moi. Elle doit tre avec ma femme.

Alors la grande fille s'en va vers la maison isole o les dames sont en
visite, escorte d'une bande de gamins. Elle porte sur son bras une robe
salie, droite comme une blouse de nuit.

                                   *

                                 *   *

Chez Madame Meillant, les trois femmes crurent entendre une rumeur
lointaine, comme celle d'un grand vent qui s'en va. Elles prtrent
l'oreille: mais elles s'taient si bien accoutumes, durant cette longue
aprs-midi,  l'atmosphre de leur salon ferm, qu'elles ne purent
distinguer aucun bruit, pas mme le tic-tac de la pendule.

On n'entend plus le balancier, dirent-elles. Est-ce que le mouvement
est arrt?

--Comme il doit tre tard! nous allons partir.

--Je vais vous conduire, dit Madame Meillant.

Mais, en sortant sur le perron, elles furent comme cet homme qui,
rentrant chez lui le soir, ne retrouva plus sa maison. Elles firent
toutes les trois: Ah! Et leur voix sonna aussi claire et aussi trange
que celle de ma mre, lorsqu'autrefois, ouvrant la porte  une heure
tardive de la nuit, elle dcouvrait, entr dans notre cour, ainsi qu'une
nappe d'eau glauque tendue, le mystrieux clair de lune. Elles se
demandrent aussitt ce qui leur avait fait pousser ce cri: or, il leur
tait si facile de parcourir le paysage tal devant elles, qu'elles se
trouvaient gnes, comme quelqu'un qui n'a plus besoin de sa lanterne
pour sortir dans la nuit claire de lune. Tout poids sur le coeur tait
enlev. Le monde tait devenu semblable au paradis que les pauvres dames
en visite s'taient invent.

Devant elles, coulait l'avenue qui mne au bourg. Le grand vent avait
cess d'y gmir et d'y secouer les arbres. On sentait qu'il tait pass
dans un autre paysage. Cependant les flocons de neige continuaient 
voleter longtemps avant de se poser: ils voltigeaient autour de la tte
des trois femmes comme une bande d'oiseaux curieux, qui eussent voulu
becqueter leurs visages, ou comme des insectes du soir qu'attire la
lumire des yeux.

Allons voir au bourg ce qui s'est pass, dit l'une d'elles.

Au bout de l'avenue, il y avait, prs de la route, un coude du ruisseau,
o, d'ordinaire,  l'heure de la soupe, des gamins dguenills
glissaient: on entendait leur cris pointus,  la tombe de la nuit,
comme une sortie de l'cole attarde. Cette fois, les femmes
n'entendirent aucun bruit; mais, au tournant, la rivire gele
s'largissait comme un fleuve. Partout au loin, c'tait l'hiver, mais
l'hiver comme dans les tableaux des Quatre-Saisons qui dcorent les
chambres des jeunes filles--l'Hiver, o des patineurs blancs et noirs,
avec de grands foulards qui ondulent au vent, glissent au crpuscule sur
un fond de forts roses.

Htons-nous de monter au bourg, dirent-elles. Que doivent dire nos
maris? Mais il n'y avait plus de maris, ce n'taient plus que des
fiancs. Le premier qu'elles rencontrrent fut Monsieur Meillant. Il
arrivait en voiture vers le bourg et elles se rangrent sur
l'accotement. Il fit: Oh!... l et la voiture s'arrta au bord de la
cte qui dominait le village, de telle sorte que les femmes et la
voiture taient dans l'ombre de la terre, et que, seuls, les naseaux du
cheval semblaient tremper dans le ciel bleu du soir. Monsieur Meillant
parla  sa jeune femme, comme si elle et t seule, ainsi qu'aux jours
d'autrefois: Vous voil bien tard sur la route, Mademoiselle, lui
dit-il. Vous ne voulez pas monter dans ma voiture? Elle accepta, et ils
s'en allrent ainsi: lui, tenant les rnes, sa blouse gonfle de vent.
Il ne faisait pas plus froid qu'au mois d'avril. Elle se rappelait son
enfance, les places de village traverses en voiture  la tombe du
jour. Derrire les rideaux des auberges allumes, passaient des ombres
qui n'taient plus celles des joueurs de billard.

Les deux autres femmes continurent leur chemin, le long des haies
dchiquetes dans le haut par la lumire du crpuscule. Telles que la
lune, lorsqu'elle merge avant la nuit au bord d'un paysage, elles
arrivrent toutes deux au sommet de la cte. Elles dcouvrirent alors
les jardins qui entouraient le village, immenses, ainsi qu'elles les
voyaient quand elles taient petites. Madame Defrance descendit dans ces
jardins o l'attendait son fianc: il lui tendait la main pour l'aider 
franchir les fosss, et le bras lev de la jeune femme faisait, avec son
corps mince et tendu, comme une ligne de puret...

Ils disparurent et Madame Henry poursuivit seule son chemin. Elle se
rappela ce vers d'une posie apprise  l'cole:

    _Les chemins que le soir emplit de voix lointaines..._

et elle entendit ces voix qu'autrefois elle avait souvent cherch 
entendre: les unes, tout prs, plus douces que des fontaines; les autres
l-bas, au bout du chemin qui semblait plonger de l'autre ct de la
terre, dans l'air blanc o montait une toile.

Elle traversa le bourg sans s'arrter: d'autres femmes, sur le seuil des
maisons o elles habitaient seules comme des vierges, levaient,
au-dessus de leurs robes  longs plis et de leur taille haute, leur
enfant premier-n. Elle arriva ainsi  la dernire maison du village,
qui tait abandonne; et elle aperut debout, derrire la fentre,
regardant sur le chemin, une jeune fille. Il y avait, dans l'air et sur
la vitre, cette impalpable fume bleue qui flotte aprs la pluie, le
soir, entre toutes choses. On ne voyait que le visage de la jeune fille
et ses mains, appuyes  la vitre. Le reste de son corps disparaissait
dans l'ombre et le reflet vert de sa chambre, comme dans un beau
vtement. Et les hommes qui arrivaient  l'entre de ce village,
fatigus de leur vie comme d'une longue journe de peine, se disaient:

Voici le beau domaine que j'ai vu en rve une fois... Ah! et voici  la
fentre celle que j'ai tant cherche sur la terre!

Ils ne savaient pas que cette jeune fille s'appelait Marie ni qu'elle
tait nue parce que son amant avait dchir ses habits.




LE MIRACLE DE LA FERMIRE


Depuis plus de deux semaines j'tais  la campagne, dans le bourg de la
Colombire, avec Jacques, Franoise et Isabelle, et chaque jour Isabelle
disait, en riant au bout de chaque parole:

--La Colombire!... Nous imaginions trois fermes en ruine autour d'un
colombier perch sur une cte, avec des milliers de pigeons qui se
seraient envols  notre approche... Pas du tout! C'est une petite ville
rouge et blanche aligne proprement sur la route...

--Nous pensions voir des paysans, disait un autre. Il en passe
quelquefois en voiture, qui ne s'arrtent jamais!

Et moi je rpondais:

--Prenez patience. Quelque jour, nous irons ensemble au hameau des
Chevris. Vous verrez: il n'y a qu'une vieille ferme grise derrire des
barrires blanches et la maison d'cole o j'ai pass mon enfance, en
pension chez l'instituteur. Je vous ferai connatre Beaulande et sa
femme, les fermiers des Chevris.

--Je n'y compte gure, disait Franoise. Et, soulevant le rideau de la
fentre, en se penchant un peu, elle regardait au loin curieusement...
Je regarde o vont les voitures des gens de campagne.

Et elle regarda ainsi jusqu'au jour o Jean Meaulnes, le fils du
matre d'cole des Chevris, nous crivit enfin:

                                   *

                                 *   *

  _J'irai demain vous chercher en voiture avec Beaulande._

  _Beaulande a bien chang depuis que tu l'as connu. Il boit. Le peu
  d'argent qu'il a gagn lui a tourn la tte. Il veut mettre son plus
  jeune fils Claude en pension  Paris. Sa femme se dsole, le petit n'y
  tient gure et Beaulande a pens  toi pour les convaincre. Car on
  parle toujours de toi, ici; on se rappelle le temps o tu passais dans
  la cour de la ferme comme un petit seigneur, avec ta blouse noire et
  ton grand col blanc._

  _La mre Beaulande me rptait l'autre jour: il y a quinze ans de
  cela, mais je le vois encore. Il avait dans les neuf ans. Il
  s'appuyait contre un chenet, et il m'a dit tout d'un coup, aprs
  m'avoir longtemps regarde tourner dans la maison:--Madame
  Beaulande!--Quoi donc, mon mignon!--Vous tes bien comme une espce de
  reine!... Et elle riait encore comme alors, la tte en arrire, d'un
  grand rire tranquille._

  _Elle aussi a beaucoup chang, pourtant, et vieilli. On raconte, je
  ne sais pourquoi, que la mauvaise conduite de Beaulande lui a drang
  la tte et qu'elle est un peu folle._

  _Dis bien  Isabelle et  Franoise, pour qu'elles n'aient pas de
  dception, que les paysans ne ressemblent gure  ce qu'elles
  imaginent, et que, d'ailleurs, personne au monde ne peut se vanter de
  les connatre._

                                   *

                                 *   *

Ce fut une belle promenade en voiture, par les chemins de traverse. Nous
nous enfoncions, par instants, sous les branches des haies, et les roues
grinaient dans le sable fin des ornires. Franoise disait qu'il lui
semblait, dans les alles d'un immense jardin, voyager sous les arbres.

Puis le chemin monta. Nous commenmes d'apercevoir entre les haies
interrompues, par del les terres plus arides et plus grises, tout un
grand paysage liquide.

--De chez nous, disait Beaulande, on dcouvre par les temps clairs plus
de vingt lieues de pays. Et il appelait un  un par leurs noms ces
villages perdus qui tremblaient  l'extrme horizon.

--Paris est l-bas, dit-il en riant, et d'un geste vague, avec son
fouet, il montrait la valle qui tournait et se perdait au loin, comme
une lente rivire toute voile de vapeurs, seme de fermes dans des
bouquets d'arbres, pareilles  des les bleues.

Il ajouta:

--Le petit va bientt y partir: les vacances s'achvent...

Dans ce calme paysage o l't finissait, un train passa, comme un
regret. Sa fume blanche monta, tout prs de nous, derrire une haie.
Nous l'entendmes plus loin rouler sur un petit pont, et nous
imaginmes, l-bas, le ruisseau o cet hiver, entre les roseaux cassants
et gels, le petit Beaulande ne viendrait plus, silencieusement, en
fraude, tendre ses cordes  poissons.

--Voil, me dit Franoise, le train qui l'emmnera. Mais pourquoi
veut-on qu'il s'en aille? Et s'il s'ennuie en pension?... Et s'il
regrette sa campagne, comme vous?...

Certes, le petit Beaulande regretterait les longues journes d'hiver aux
Chevris, lorsque, enferm dans une tude moisie d'un lyce de Paris, il
regarderait la grande pluie de dcembre plaque par le vent sur les
vitres, ou lorsque, prtant l'oreille  quelque voix perdue de ses
souvenirs, il entendrait seulement monter de la rue le morne cri captif
des raccommodeurs et des marchands d'oiseaux.

Il n'irait plus, les matins de gele blanche,  sept heures, avec les
autres, attendre devant l'glise que le cur sortt de son presbytre en
se frottant les mains, et vnt sonner  la petite cloche les trois coups
du catchisme.

Avec quel regret il se rappellerait ces lointaines matines!... En
sortant de l'cole,  midi, dans la cuisine de la ferme, il se glissait
sans rien dire pour attendre le goter. C'tait le dgel, et des flaques
d'eau froide tombaient des pailliers dans la cour. Il mangeait bien vite
et repartait en courant, avec ses poches remplies de chtaignes
bouillies.

Le soir, un peu avant l'anglus,  l'heure o l'picerie du hameau
s'allume et sonne, les demoiselles institutrices venaient chercher du
lait. Elles attendaient un instant dans l'ombre, sur le pas de la porte,
qu'on les et servies, et elles faisaient, au moment de partir, des
gestes si doux et de si beaux saluts que l'enfant paysan courait se
cacher dans quelque grange, tant il se sentait de honte auprs d'elles.

Et parfois, le jeudi matin, il dcouvrait, en se levant, toute la cour
de la ferme et les prs, l-bas, jusqu' la rivire enfoncs dans la
neige. Au loin, dans les creux du paysage, on apercevait quelques
mtairies pareilles  celles qu'on voit sur les images et les
calendriers. Toute serre entre la neige et le ciel bas, appuye contre
un grand arbre mort, chacune d'elles paraissait seule dans la campagne
abandonne... Alors, le petit Claude se prenait  courir droit devant
lui, en se retournant de temps  autre, pour regarder la trace de ses
sabots; puis, choisissant sur le chemin l'endroit le plus blanc et le
plus scintillant, il s'y couchait de tout son long, le nez en avant,
pour y faire son portrait.

Aprs midi, quand il revenait au mme endroit, le menton dans le
cache-nez que sa mre lui avait mis, le haut de sa rude petite figure
fouett par le vent, il retrouvait intact le creux que son corps avait
fait dans la neige. Il lui semblait que personne ne passerait l jamais
plus; qu'il tait le matre de tout ce pays blanc et il reprenait sa
course  travers le grand aprs-midi gel, comme un patineur qui
s'lance sur un lac immense, en poussant un cri de plaisir!

Prisonnier, dans l'tude, quand le veilleur viendrait allumer les
lampes, avec quel regret il se rappellerait les soirs purs et glacs
qui, lentement, descendaient sur ces belles journes d'hiver!... Il s'en
revenait alors, entre les champs de neige, qui faisaient sous la nuit
tombante de grandes lueurs immobiles, vers la ferme chaude et vivante o
les travaux des hommes cessaient, tandis que sa mre, avec les
domestiques, prparait le repas. Elle prenait le petit sur ses genoux,
lui enlevait ses bas humides, les glissait dans les hauts chenets de
fer. Puis, assise dans un coin de la vaste chemine noire, elle
s'attardait un instant  faire chauffer les jambes nues de son
dernier-n...

                                   *

                                 *   *

Entre deux haies serres, par un petit chemin tournant, la voiture
filait en frlant les ronces et dboucha soudainement dans la cour des
Chevris. Il y avait, dans un pr voisin, auprs des barrires de la
grande entre, la machine  battre. On l'entendait depuis le matin
bourdonner comme une grosse gupe prise dans le beau temps.

Les hommes, au fate de la machine, dans la paille poussireuse,
continuaient, sans vouloir prendre garde aux visiteurs, leur travail
rythm qui ressemble  un grand jeu pnible. C'est  peine si deux
d'entre eux se dressrent, la main au front, pour nous regarder. Les
autres disaient  haute voix, dans le bruit de la batteuse, des mots que
nous n'entendions pas et que nous sentions pleins de reproches et
d'hostilit.

Meaulnes et Beaulande taient partis  la recherche du petit Claude.
Descendus de la voiture, nous restmes immobiles un instant au milieu de
la cour, Franoise, Isabelle, Jacques et moi, serrs les uns contre les
autres, un peu gauches et ridicules comme quatre Anglais dbarqus. Et
je revois Franoise si gne sous le regard des paysans, si malheureuse,
qu'elle fit le geste soudain de se rfugier contre l'un de nous.

La porte et le volet de la grande cuisine noire taient ouverts; mais
personne ne sortit sur la plus haute marche pour nous regarder venir et
nous faire bon accueil. Nous entrmes, et Meaulnes nous fit asseoir
autour de la table o l'on avait pos une jatte de lait.

Sans nous dire bonjour, ou si bas qu'on ne l'entendit pas, la fermire
entra pour nous servir. Je reconnus cette figure rude et amicale et je
fis un mouvement comme pour aller vers elle. Mais, la tte basse, elle
distribua lentement les assiettes sans vouloir nous jeter un regard et
s'en retourna dans une chambre voisine.

--Vous irez la trouver, m'avait dit Beaulande; vous lui parlerez; mais
vous verrez qu'elle n'est pas commode  prendre.

Je la trouvai prs d'une croise basse,  rideaux rouges,  demi
obstrue par les reines-marguerites d'un profond jardin vert. Elle
cousait avec obstination, et je vis bien, tout de suite, que je ne la
prendrais pas.

Lorsqu'elle leva la tte enfin, pour me rpondre, ce n'tait plus cette
femme paisible, ni ce visage confiant de la paysanne qui me souriait
jadis, mais une pauvre figure affole et ruine, que battait une mche
de cheveux gris sortis de sa coiffure; et elle me parlait de sa forte
voix campagnarde, comme si elle se ft adresse  une troupe de gens
ameuts contre elle. Immobile, mais soulevant la tte,  chaque mot,
elle me jetait amrement des reproches:

--Qui donc s'occupera de ses affaires? disait-elle, et qui donc
raccommodera son linge?... C'est-il vous qui le soignerez s'il est
malade!... Si loin que a de chez nous,  cent dix lieues, jamais il ne
s'habituera! On n'ira jamais le voir... Ecrire des lettres? Je ne sais
pas lire et je ne sais pas crire!

Sans se lasser, elle continuait:

--Jamais on n'avait envoy nos garons chez les autres. Jamais on n'en
avait lou un...

Et comme je disais, un peu honteux, que c'tait la volont de son pre:

--Un homme qui boit, rpondit-elle, et qui est perdu maintenant,
fallait-il l'couter?

Elle avait laiss son ouvrage. Elle tait dresse prs de la fentre, 
contre-jour, et je la revis un instant comme jadis, lorsque j'tais un
enfant campagnard semblable au petit Claude,--patronne de quatre
servantes et commandant tout un peuple de volailles, haranguant au
milieu de la cour un ocan de poulets blancs, jetant avec lenteur de
grandes poignes de mil et poussant un long cri tranant sur la campagne
de midi, qui faisait accourir, tte baisse, l-bas, dans le petit
chemin, deux, trois, quatre... sept poulets en retard!

Beaulande, pendant ce temps, faisait battre en vain les alentours de la
ferme pour trouver l'enfant:

--Il s'est cach, disait-il avec un rire fch. On ne le tient pas!

Jusqu' notre dpart, en effet, le petit Beaulande resta perdu, soit que
les valets de ferme fussent de connivence avec lui, soit plutt qu'il
ft enfonc dans une de ces cachettes que, seuls, connaissent les
enfants des domaines, au creux d'une meule de paille ou dans un trou au
bord de la rivire.

Peut-tre, plein d'une rvolte silencieuse et entte, resterait-il l
deux jours sans manger et sans bouger, comme cette fois o le matre
d'cole l'avait injustement battu. Peut-tre, tout prs de nous, dans un
coin du grand domaine complice, regardait-il partir, avec rancune et
moquerie, notre petite troupe due, et, ds que nous aurions tourn
dans le chemin, le verrait-on, ml soudain au groupe des valets,
travailler sans rien dire.

                                   *

                                 *   *

Aux premires grandes pluies d'octobre, nous avons quitt la Colombire.
De grand matin, tandis que les fougres des talus dgouttaient dans le
brouillard, nous sommes passs  pied devant les Chevris, pour aller
prendre le train.

De loin, nous entendions chanter, dans une grande terre voisine de la
route, et nous nous sommes arrts un instant, pour couter en silence.
Je connaissais ce grand chant du labour, dont on ne peut jamais dire
s'il est plein de dsespoir ou de joie, ce chant qui est comme la
conversation sans fin de l'homme avec ses btes, l'hiver, dans la
solitude. Mais jamais l'homme qui chantait, de cette voix lente et
tranante comme le pas des boeufs, ne m'avait paru si dsespr d'tre
seul.

C'tait Beaulande. Nous l'entendmes, au bout du sillon, gourmander
lentement son attelage et arrter, derrire la haie, la charrue, qui fit
un bruit de chanes. Il vint  nous:

--Le petit est parti depuis le dbut de la semaine, dit-il. On a fini
par le dcider. Seulement, voil, les nouvelles sont mauvaises, ce
matin.

Il chercha sous sa blouse, dans sa ceinture, une lettre plie, qu'il me
tendit. L'enfant crivait qu'il ne pourrait jamais s'habituer, que les
autres l'avaient battu et qu'il voulait revenir, parce que, disait-il,
mon pre est  la charrue, maintenant, et je suis sr qu'il a besoin de
moi.

--J'avais fait cela pour son bien, nous dit Beaulande en baissant la
tte. J'ai eu tort, il faut croire... J'ai bien cach la lettre  la
maison, mais la matresse a l'air de se douter de quelque chose.

Le train tait annonc. Nous entendions, dans la valle, la cloche de la
petite gare. Il nous fallut quitter Beaulande et reprendre notre route,
aprs l'avoir consol tant bien que mal. Longtemps nous avons ignor ce
qui s'tait pass  la ferme des Chevris aprs notre dpart, et c'est
Jean Meaulnes qui, l'autre jour, m'a cont ce qui suit.

                                   *

                                 *   *

Le soir mme,  la tombe de la nuit, il y avait eu, dans une table,
entre le fermier et sa femme, une de ces disputes autour desquelles tout
le monde s'carte parce qu'elles sont rares et terribles. Elles rompent
l'accord silencieux de la ferme et l'ordre tabli. On ne sait plus qui
est le matre. Et la servante, qui obit d'ordinaire  la femme, craint
de passer auprs du fermier.

On avait connu dj cette sorte d'angoisse, lorsque le frre de
Beaulande, devenu fou, errait chaque nuit autour du domaine, pour mettre
le feu aux meules de paille, et, rcemment encore, quand une des
servantes avait racont que Beaulande rdait autour d'elle.

Ce soir-l, comme alors, il y eut donc, au coeur de la ferme, un grand
dsordre silencieux. Le berger, voyant la fermire toute tremblante,
avait voulu l'aider. Il avait oubli de faire rentrer ses moutons, qui
taient rests longtemps serrs les uns contre les autres,  bler dans
la cour. Enfin, la plus vieille des servantes elle-mme tait entre,
toute pensive, dans l'curie aux juments, pour traire les vaches, et
Beaulande lui avait demand rudement ce qu'elle venait faire l...

Elle en tait reste trouble. C'tait elle qui, chaque matin, ou plutt
chaque nuit, vers trois heures, se levait la premire pour mettre l'eau
de la soupe sur le feu. Sitt veille, elle se leva cette nuit-l,
comme d'habitude, cassa du bois et remplit d'eau la marmite. C'est alors
qu'accroupie, la tte basse, rflchissant devant l'eau qui commenait 
tourner et  chanter, elle entendit sonner les douze coups de minuit...

Elle s'tait leve trois heures trop tt.

Son ouvrage tait trop avanc pour qu'elle pt songer  se remettre au
lit. Pour passer le temps, elle voulut faire, un falot  la main, une
ronde dans le domaine. Il tombait une pluie froide, et sa lanterne
s'teignit deux fois. Elle s'obstina, sans savoir pourquoi, et entrant
dans l'curie chaude o les juments, debout sur leurs quatre pieds,
dormaient, la vieille femme, inquite, leva sa lanterne et la fit
tourner  la hauteur de ses yeux. La jument blanche n'y tait plus. Ni,
dans la remise, la vieille basse voiture bourbonnaise.

Elle comprit tout de suite que la fermire s'tait enfuie. Et elle se
mit  marmotter quelque chose tout bas.

Elle veilla le fermier, qui courut appeler Jean Meaulnes, son voisin,
et longtemps, tous les deux, ils cherchrent dans la boue,  la lueur du
falot, les traces des roues que la pluie avait effaces.

Durant deux jours, ce furent, dans les environs, des recherches vaines.
Beaulande, accabl, ne disait rien. De temps  autre, seulement, il
rptait les mmes phrases:

--Elle est perdue, ma femme. Elle ne peut pas se retrouver. Elle ne
connat pas les routes. Elle est perdue dans les marnires...

                                   *

                                 *   *

Le troisime jour, de grand matin, Jean Meaulnes, qui devait partir,
avec le fermier, pour continuer  battre la contre, s'veilla dans sa
chambre aux poutres basses. Il se retourna sur sa couche. Dans la
fentre obscure, comme dans un vitrail, s'allumaient les rouges, les
jaunes et les bleus profonds du soleil levant.

Une petite pluie vint mouiller la vitre.

Il s'habilla silencieusement et descendit l'escalier. Il faisait jour,
dj. Mais c'tait le jour bas du grand matin, ce jour ple et prcis
comme un clair de lune, dans lequel il semble que toutes les choses
soient poses comme des dcors avant que la vie relle ne commence.

Il sortit. La petite grille de l'cole grina et se referma lourdement.
On entendit, dans le hameau, le cri d'un coq. Puis tout redevint
silencieux et immobile.

Meaulnes s'engagea dans la courte alle qui menait chez les Beaulande.
Il coutait son pas gal, le seul bruit de cette heure, et, sourdement,
profondment, le battement de son coeur, lorsque, levant la tte,  dix
pas devant lui, il aperut, devant les barrires blanches, une voiture
arrte.

Il se dit, presque  mi-voix:

--On dirait Claude Beaulande et sa mre...

Sur le sige, en effet, une femme en bonnet blanc, penche, semblait
guetter dans la cour quelqu'un qui vnt lui ouvrir. Le petit Claude, 
ct d'elle, un vieux chapeau de paille noircie abaiss sur les yeux,
grelottait.

La jument, la tte tombe entre les pattes de devant, paraissait
fatigue comme si elle et voyag toute la nuit. La lanterne, encore
allume, jetait sur la croupe de la bte une lueur trange. Et une fine
petite pluie continuait  tomber, qui faisait briller vaguement la
paille tale sous les pieds des voyageurs.

Au moment o Meaulnes allait interpeller la femme, quelqu'un, de
l'intrieur, ouvrit les grandes barrires, et la voiture, en cahotant,
pntra dans la cour.

Tandis que le valet de ferme commenait  dteler la jument, la femme et
l'enfant descendirent lentement et  reculons,  la faon des paysans,
et la mre Beaulande alla cogner au volet de la porte.

On entendit,  l'intrieur, la servante s'approcher en tranant ses
sabots; elle ouvrit le volet d'abord, puis la porte:

--Salut, matresse, dit-elle d'une voix basse et trangle. Vous l'avez
donc ramen?

--Il a bien fallu, rpondit l'autre simplement. Puis elle s'en alla, au
fond de la chambre, dans l'obscurit, changer de robe pour le travail du
jour.

La pluie avait cess. Le village s'veillait. Sur la cte sonnait, 
toute vole, comme au matin d'une fte, la messe de sept heures.




PORTRAIT

        Nous savons ce que c'est que d'avoir du regret, du remords...;
        de la contrition sans avoir failli et sans rien avoir  se
        reprocher; du pch sans avoir pch; et que ce sont les plus
        profonds et les plus ineffaables.

        CHARLES PGUY.


Il se nommait Davy. Je l'avais connu,  quinze ans, au lyce de B., o
j'ai prpar--dix mois--le concours de l'Ecole Navale. Il devait tre
fils de pcheur ou de matelot. Il portait,  la promenade, une plerine
trop courte, comme nous tous, mais la sienne laissait passer deux
normes mains gourdes et gonfles.

Il tait peu remarquable. A voir sa petite tte basse et son corps
d'adolescent, vous n'eussiez pas devin sa vigueur extraordinaire. Sa
laideur mme tait insignifiante. Il avait les traits courts et la
bouche avance, comme un poisson; des cheveux sans couleur qu'il lissait
avec sa main lorsqu'il tait perplexe...

J'ai vcu longtemps prs de lui sans le voir. Il tait vtran dans ce
lyce o j'arrivais. Il frquentait un groupe o je n'avais nulle envie
d'entrer. C'tait une dizaine d'anciens mousses de La Bretagne,
grossiers et taciturnes, proccups seulement de fumer en cachette. Ils
ne s'appelaient entre eux que par leurs sobriquets: La Bique,
_Coachman_, Peau-de-Chat... Et lorsque, pour la premire fois, je
m'adressai poliment  Davy: Dis donc, Davy, s'il te plat... il me
regarda d'un oeil morne, et, se frottant d'une main la peau du visage
qu'il avait fort dplaisante, il me donna ce renseignement:

--On ne m'appelle pas Davy; mon nom, c'est Peau-de-Chat.

Puis, se tournant vers son voisin, il se prit  rire lourdement.

Longtemps, j'vitai de lui parler. Je l'apercevais parfois dans un
groupe, faisant des tours de force ou donnant  la ronde des claques,
avec ses larges mains molles qui faisaient rire tout le monde. Il
semblait aimer sa misre. Je lui en voulais de n'tre pas plus
malheureux. Et je passais les rcrations avec des externes distingus
qui m'interrogeaient sur Paris, les thtres...

Vers le mois de mai, Davy qui travaillait son examen avec application
fut class premier, en mme temps que moi, dans une composition,
franaise ou latine, je ne me rappelle pas. Ceci nous rapprocha.
Parfois, en tude, il venait comparer sa version  la mienne; et nous
causions un instant. Il n'tait pas satisfait comme je l'avais cru. Il
avait, comme tous les autres, l'immense dsir d'tre un jour officier de
marine, mais il n'esprait pas y parvenir. Je n'ai mme jamais vu de
jeune homme  ce point dpourvu d'esprances. Il parlait de lui-mme
avec un mpris absolu. Et lorsque je lui faisais quelque loge, il avait
une faon de hocher la tte et de souffler du nez... Pourtant je lui ai
connu aussi des instants d'abandon, des gestes pleins de douceur et de
gaucherie; il faisait l'aimable, le plaisant; il disait de petites
phrases btes qui le rendaient tout  fait ridicule.

De ces conversations, maintenant que je sais ce qu'il est advenu de
Davy, maintenant, je cherche vainement  retrouver quelques bribes. Nous
ne parlions qu'examens et compositions. Il ne me serait pas venu 
l'ide de lui parler d'autre chose. Et cependant il me reste, de ces
mois d't 1901, deux ou trois souvenirs que je veux fixer ici pour mon
inquitude et pour mon regret...

Le matin, de trs bonne heure, nous descendions dans la cour, et l'on
nous accordait une courte rcration avant de rentrer en tude. C'tait
une petite cour pave, tout entoure de murs. A cette heure, le soleil
n'y donnait pas encore. Nous tions plongs dans une ombre glace. Mais
sur le toit voisin de l'Htel des Postes, nous apercevions, en levant la
tte, les fils du tlgraphe bleuis, dors, rougis par le soleil levant
et qui tremblaient sous le chant de mille petits oiseaux.

Personne ne criait ni ne jouait. Certains fumaient une cigarette, cache
dans le creux de leur main, au fond de leur poche, et se promenaient de
long en large sous le prau; les autres s'entassaient auprs d'un
portail condamn, dans une sorte de trou form par une brusque descente
qui mettait la cour de niveau avec la rue voisine. On s'asseyait, les
jambes pendantes, sur les parapets de ce trou, sur les crochets de fer
qui condamnaient le portail. On ne voyait pas dans la rue, mais parfois,
contre les battants, tout prs, tout prs de soi, on entendait le pas de
quelqu'un qui s'loignait...

Tous, nous avions la tte lourde, l'estomac vide, une fivre lente... Il
y avait parfois de brusques rveils de cette torpeur, une pousse, de
grandes tapes. La Bique interpellait Peau-de-Chat. Des rires. On
faisait sauter bien loin le livre ou le bret de quelqu'un, et tous
couraient aprs... Puis, lentement, les uns aprs les autres ils
venaient se rasseoir.

C'est par un de ces matins-l, vers la fin de la rcration, que je
dcouvris, dans une anthologie, une page de _Dominique_:

  La distribution avait lieu dans une ancienne chapelle abandonne
  depuis longtemps, qui n'tait ouverte et dcore qu'une fois par an
  pour ce jour-l. Cette chapelle tait situe au fond de la grande cour
  du collge; on y arrivait en passant sous la double range de tilleuls
  dont la vaste verdure gayait un peu ce froid promenoir. De loin, je
  vis entrer Madeleine en compagnie de plusieurs jeunes femmes de son
  monde en toilette d't, habilles de couleurs claires, avec des
  ombrelles tendues qui se diapraient d'ombre et de soleil. Une fine
  poussire, souleve par le mouvement des robes, les accompagnait comme
  un lger nuage, et la chaleur faisait que des extrmits des rameaux
  dj jaunis une quantit de feuilles et de fleurs mres tombaient
  autour d'elles, et s'attachaient  la longue charpe de mousseline
  dont Madeleine tait enveloppe... etc.

Jusqu' ce passage, que je cite aujourd'hui par coeur:

  ... Et quand ma tante, aprs m'avoir embrass, lui passa ma couronne
  en l'invitant  me fliciter, elle perdit entirement contenance. Je
  ne suis pas bien sr de ce qu'elle me dit pour me tmoigner qu'elle
  tait heureuse et me complimenter suivant l'usage. Sa main tremblait
  lgrement. Elle essaya, je crois, de me dire:

  Je suis bien fire, mon cher Dominique, ou c'est trs bien.

  Il y avait dans ses yeux tout  fait troubls comme une larme
  d'intrt ou de compassion, ou seulement une larme volontaire de jeune
  femme timide... Qui sait! Je me le suis demand souvent, et je ne l'ai
  jamais su.

Lecture comme une longue pingle fine enfonce dans le coeur de
l'adolescent que j'tais... Je ne pus supporter de la garder pour moi
seul. Je me levai. Je marchai un instant, tenant le livre ouvert  la
page, et j'aperus Davy, immobile, adoss contre le mur du prau. Les
mains aux poches, enfonc dans un gros paletot bleu, il semblait
grelotter  l'ombre trop frache. Je lui dis: Tiens, lis donc a! Il
lut debout, lentement, et leva la tte lorsqu'il eut termin: son visage
n'exprimait pas l'admiration que j'attendais, mais une gne
indfinissable et insupportable. Il eut un sourire forc, me mit la main
sur l'paule et se prit  me secouer doucement, en disant:

--Voil, voil ce qui arrive!...

Me tromp-je et mes souvenirs sont-ils dforms par ce que je sais
maintenant: il me semble qu' cette poque Davy modifia lgrement ses
habitudes. Il quittait parfois ses amis et s'insinuait dans le groupe
des externes pour voir ce que nous disions. Je le vis s'appliquer 
des tches que l'examen ne rclamait pas. On nous faisait lire  tour de
rle,  la fin des classes de franais; et les anciens mousses, qui
n'avaient pas  cet gard comme les externes des prtentions,
mprisaient cet exercice. Or on vit un jour Davy s'essayer  bien lire.
Ce fut un effort que le professeur encouragea, mais dont l'chec fut
complet. Il s'efforait de lire avec naturel; c'est--dire qu'il donnait
aux dialogues de Corneille le ton dtach d'une conversation; il faisait
disparatre tous les _e_ muets avec tant de hte et tant de gne que le
souffle lui manquait avant la fin des phrases... Dans la cour, le soir,
au milieu de ses compagnons ordinaires, il se mit  contrefaire soudain
sa lecture essouffle, puis il se prit  rire follement en distribuant
au hasard des bourrades et des coups de pied.

A quelque temps de l, au dbut de juillet, le Cirque Barnum vint  B.
J'errais, un matin de cong, dans la banlieue dserte de la ville,
lorsque je rencontrai Davy, dsoeuvr comme moi, qui me proposa de
descendre vers la Place du Vieux-Port, o l'on achevait de monter le
cirque amricain.

Toute une vie extraordinaire s'tait installe sur la place nagure
seme de tessons et de cailloux comme un terrain vague. Des personnages
exotiques glissaient entre les tentes carres en nous regardant du coin
de l'oeil. Des serviteurs, en silence, se htaient vers une tche que
nous ne connaissions pas. Tout l-bas, des rfectoires immenses,
montait, par bouffes, un bruit norme de vaisselle remue.

Ici,  l'ombre des arbres, des chameaux somnolaient; un grand diable
vtu de toile s'efforait de les rveiller et leur tenait en anglais un
petit discours que Davy et moi nous avons compris. Dans la partie haute
de la place, un lphant poussait un tronc d'arbre et, sous les taches
alternes d'ombre et de soleil, deux hommes trangement envelopps dans
des pagnes, l'encourageaient d'un mot guttural, incomprhensible et
toujours le mme.

Il tait prs de onze heures, lorsque,  regret, nous descendmes vers
la ville, en suivant les grandes tentes blanches et grises, comme un
long mur o le soleil donnait. Je commenais  souffrir de la soif, de
cette soif du matin, qui ne s'apaise pas avec du vin, mais qui donne le
dsir de s'asseoir  l'ombre sur l'herbe frache et de regarder couler
l'eau du ruisseau. Je voulais demander  Davy s'il avait soif aussi,
lorsque soudain le vent d't, soulevant un pan du mur de toile, nous
dcouvrit un coin du campement. Tous les deux, nous regardmes avec
curiosit... C'tait, entre les tentes, une sorte de cour intrieure,
qui me parut immense. Au fond, assise  l'ombre et nous tournant le dos,
une jeune fille, qui devait tre une cuyre, lisait. Sur son cou
dlicat retombaient ses cheveux nous. Elle tait renverse dans sa
chaise et ne nous voyait pas. Elle paraissait si loin de nous, dans un
jardin si frais, si paisible et si beau, qu'il nous semblait l'avoir
dcouverte avec une lunette d'approche.

Je me tournai vers mon compagnon et je lui souris. Il me regarda
fixement une seconde et leva la main comme pour me dire: Ne fais pas de
bruit... Puis, avec prcaution, il rabattit le morceau de toile, et nous
partmes tous les deux  pas de loup.

C'est peu aprs que je quittai le lyce de B. En fouillant dans mes
souvenirs, je ne revois plus Davy qu'un soir, le soir du 14 juillet de
cette anne-l. Ce jour de fte s'tait termin par un dfil de gens
des faubourgs, sous des lampions enflamms, qui chantaient des refrains
ignobles. A onze heures, Davy et moi nous dcidmes de rentrer. Dans la
rue du lyce, dserte, des lanternes brlaient. Ailleurs, bien loin, ce
devait tre une extraordinaire nuit d't. Une fille de notre ge, que
nous connaissions je ne sais comment, nous rencontra et nous annona
firement:

--Vous savez? J'ai t raccroche par deux officiers!...

Avec une espce de rire tremblant et colre, Davy lui rpondit:

--Eh bien! Si jamais j'arrive officier, c'est pas encore aprs toi que
je courrai!

Et il me regarda, sr de mon approbation, comme s'il voulait dire: Nous
savons bien, nous, aprs quelles femmes nous courrons...

Il y a dix ans que je n'ai pas revu Davy et je sais maintenant que je ne
le reverrai jamais. Je n'ai pas d'autre souvenir de lui que deux
anciennes cartes postales auxquelles je n'ai pas song  rpondre, et
cette coupure d'un journal rcent:

  Un enseigne de vaisseau, Franois Davy, g de vingt-quatre ans,
  embarqu  bord du croiseur X, s'est tir, ce matin, un coup de
  revolver d'ordonnance dans la bouche. Dsol d'avoir t conduit par
  le pre d'une jeune fille qu'il aimait, il crivit  son pre une
  lettre dsespre et, s'enfermant dans une chambre qu'il avait loue 
  B., tenta de mettre fin  ses jours.

  Il eut la bote crnienne traverse.

  Il a t transport dans un tat dsespr  l'Hpital Maritime.

Qui et jamais pens cela de Davy! Personne ne comprend. Il avait si
bien russi. Il tait si fier. Il avait dit: Maintenant que je suis
reu, je me fous de tout! Son frre voulait arriver comme lui. Ses
parents ne faisaient rien sans le consulter...

Il agonise, maintenant, derrire une porte. Il est midi. Les mdecins
l'ont laiss. Dans le couloir dsert, un matelot passe en jetant de la
sciure de bois.

Les journaux racontent son histoire. Ce fut l'histoire la plus simple et
la plus honnte: Une jeune fille qu'il voulait pouser. _Il l'avait
aperue_, disent-ils, _pendant un cong, dans le pays de ses parents_.
J'imagine cette promenade o il la rencontra. Par une fin de matine
bretonne, pluvieuse et romanesque, une jeune fille se penche  la
balustrade, ou disparat avec un sourire entre les arbres mouills du
jardin... Ah: ds ce premier sourire, mon frre, je sais le grand
dsespoir qui t'a gonfl le coeur!

Il passait, en petite tenue, une badine  la main, sifflotant... Il se
trouva soudain affreusement gauche et bte et laid. Il se rappela
_Dominique_; il se rappela cette matine o nous avions dcouvert la
jeune fille amricaine dans le jardin du cirque. Cette fois, il tait
tout seul, perdu sur cette route difficile, dans ce pays du romanesque
o je l'avais inconsidrment men. Je n'tais pas l pour l'encourager,
pour lui tendre la main  ce dur passage. Rentr chez lui, il pensa
m'crire, puis il se souvint de ses cartes postales restes sans
rponse. Alors il dcida de ne rien dire  personne...




LA DISPUTE ET LA NUIT DANS LA CELLULE


L'aprs-midi commena mal. Sur une pente couverte de bruyres, elle
voulut par jeu, tant elle se sentait enivre de bonheur, se laisser
drouler en poussant de petits cris; mais le vent s'engouffra dans sa
robe et lui dcouvrit les jambes. Meaulnes l'avertit rudement. Elle
tourna deux ou trois fois encore, en essayant vainement d'aplatir  deux
mains l'toffe ballonne; puis elle se redressa, toute ple, sa gaiet
finie, et elle descendit la pente en disant:

Je sais bien, je sais bien que je ne peux plus faire l'enfant...

On entendait  quelque distance, derrire les genvriers, une dispute
basse, assourdie, entre leurs amis, le mari et la femme. La soire avait
un got amer, le got d'un tel ennui que l'amour mme ne le pouvait
distraire... Les deux voix s'loignrent, pres, dsespres, charges
de reproches. Meaulnes et Annette restrent seuls.

A mi-cte, ils avaient dcouvert une sorte de cachette entre des
branches basses et des genvriers. Etendu sur l'herbe, Meaulnes
regardait pensivement Annette assise qui s'inclinait vers lui pour lui
parler. C'tait un jour semblable  bien des jours pluvieux, o seul 
travers la campagne, il avait imagin prs de lui son amour abrit sous
les branches. Aujourd'hui comme alors le vent portait des gouttes de
pluie et le temps tait bas. Aujourd'hui comme alors, couch sur l'herbe
humide, il se sentait mal satisfait et dsol; et il regardait sans joie
ce pauvre visage de femme que le reflet vert de la lumire basse
clairait durement.

Annette, elle, parlait de son amour: Je voudrais, disait-elle, vous
donner quelque chose; quelque chose qui soit plus que tout, plus lourd
que tout, plus important que tout. Ce serait mieux que mon corps. Ce
serait tout mon amour. Je cherche... Et  la fin, en le regardant
fixement, d'un air anxieux et coupable, elle sortit de la poche de sa
jupe un paquet de lettres taches de sang qu'elle lui tendit.

Ils marchaient maintenant sur une route troite, entre les pquerettes
et les foins qu'clairait obliquement le soleil de cinq heures. Meaulnes
lisait sans rien dire. Pour la premire fois, il regardait de prs le
pass d'Annette auquel il s'tait efforc jusqu'ici de ne jamais songer.
Il y avait sur ces feuilles jaunies l'histoire de tout un amour
misrable et charnel; depuis les premiers billets de rendez-vous jusqu'
la longue lettre ensanglante, qu'on avait trouve sur cet homme, quand
il s'tait tu, au retour de Sagon.

Meaulnes feuilletait... Le grand enfant chaste qu'il tait rest malgr
tout n'avait pas imagin cette impuret. C'tait,  cette page, un
dtail prcis comme un soufflet;  cette autre une caresse qui lui
salissait son amour... Une rvolte l'aveuglait. Il avait ce visage
immobile, affreusement calme, avec de petits frmissements sous les
yeux,--cette expression de douleur intense et de colre, qu'on lui avait
vus  la Colombire, un soir o un fermier qu'il aimait beaucoup l'avait
attendu pour l'insulter.

Annette, atterre, voulut s'excuser, expliquer, et ne fit qu'exasprer
sa douleur. Il lui jeta le paquet de lettres, sans rpondre, et, coupant
 travers champs, se dirigea vers le village en haut de la cte. Elle
voulut l'accompagner, lui prendre la main, mais il la repoussa
brutalement.

Allez-vous en. Laissez-moi.

L-bas, dans la valle, au tournant de la route, trois paysans qui
rentraient au village regardaient ce couple soudain spar, cette femme
qui suivait craintivement, de loin, un jeune homme qui ne se retournait
pas.

En montant  travers un grand pr fauch, il regarda en arrire, au
moment mme o Annette se cachait derrire un tas de foin. Sans doute
elle s'tait dit: Il me croira perdue et il sera bien forc de me
chercher. Elle dut attendre l, le coeur battant, une longue minute;
puis il lui fallut sortir de sa cachette et renoncer  son pauvre jeu,
puisque Franois se donnait l'air de n'y avoir pas pris garde.

Cependant il se sentait pour celle qu'il punissait ainsi une piti
affreuse. C'tait l son plus dangereux dfaut: le mal qu'il faisait 
ceux qu'il aimait lui inspirait tant de douloureux remords et de piti
qu'il lui semblait se chtier lui-mme, en les faisant souffrir. Sa
propre cruaut devenait ainsi comme une pnitence qu'il s'infligeait.
Bien des fois, il avait poursuivi sa mre ou son ami le plus aim de
reproches si sanglants, si dchirants qu'il tait lui-mme prt 
clater en sanglots. C'est alors qu'il souffrait. C'est alors qu'il
tait bien puni. Et c'est alors qu'il tait impitoyable...

Annette marchait,  prsent, dans un contrebas, paralllement  lui.
D'un geste mol et mprisant, il se mit  lui lancer, tout en avanant,
de la terre durcie qu'elle prit pour des cailloux. Il semblait la
choisir pour cible simplement parce qu'elle se trouvait l comme une
chose qu'on a jete, dont personne ne veut plus. Puis il parut se piquer
au jeu. On et dit,  la fin, qu'il cherchait  l'atteindre par dgot,
pour se venger du dgot qu'elle lui inspirait... Annette, cependant, ne
s'arrtait pas de grimper pniblement la colline. Elle, si peureuse,
elle ne cherchait pas  viter les coups. Mais, par instants, elle
tournait un peu sa figure toute ple et regardait de ct celui qui lui
lanait des pierres.

Elle s'engagea enfin dans un sentier qui conduisait chez Sylvestre,
tandis que Meaulnes traversait un pr o des petites filles cueillaient
des fleurs. Elles s'arrtrent un instant et levrent la tte pour lui
dire, tout affaires: C'est pour votre dame, Monsieur...

Une fois rentr, il couta longtemps leur amie qui causait paisiblement
dans une salle voisine. Il songeait: Nous allons partir. Je veux partir
demain matin, ce soir. Puis il se fit dans la salle  ct un brusque
silence, et Mme Sylvestre, effraye, vint lui dire qu'Annette tait
vanouie.

Il la trouva assise auprs d'une fentre, la tte tombe, toute blanche.

Quand on l'eut dshabille et couche dans le petit lit de fer, elle se
prit  dire en grelottant: Je suis un petit chien. Je suis un petit
chien; un pauvre petit chien malade. Et Meaulnes fut le seul 
comprendre pourquoi elle disait cela.

Il lui expliqua tout bas qu'il ne lui avait pas jet des pierres. Elle
ne rpondit pas. Et vainement il tenta de la rchauffer en la couvrant
d'oreillers. Elle restait glace, immobile. Et seul, le vieux Sylvestre,
en lui frottant les mains, parvint  lui donner un peu de chaleur, parce
qu'il tait, ce soir-l, son seul ami.

A la tombe de la nuit, on vint dire  Meaulnes qui dnait rapidement
qu'Annette avait peur et le rclamait. Trs tard, assis auprs d'elle,
il lui tint compagnie en silence. Puis il se coucha.

Pour la premire fois ils passaient la nuit dans cette grande cellule.
Ils se trouvaient enfoncs dans le lit troit de la religieuse, tous les
deux, le garon et la fille, le mari et la femme. Malgr leurs griefs,
leurs corps, comme ceux de deux amants, taient, dans l'obscurit,
serrs l'un contre l'autre. Et le drame recommena, plus secret, plus
pnible que la dispute de l'aprs-midi. Ils ne se parlaient pas.
Annette, sur le point de s'endormir, disait de temps  autre, d'une voix
basse et brve: Franois! et cela ressemblait  la fois  un appel
bien tendre et  un cri de frayeur involontaire. Meaulnes, pour la
calmer, lui serrait le bras, sans rpondre.

Une odeur, aigre d'abord, puis fade et coeurante, montait du corps
immobile d'Annette et s'paississait entre les rideaux,--odeur de sang
corrompu, de femme malade... Meaulnes, veill, ne savait plus
maintenant si son dgot tait pour cette misre, cette misre physique
qui soulevait le coeur, ou pour les amours coupables de sa compagne.

Je vais me lever, dit-il soudain, en se dressant sur un coude.

Annette comprit. D'un ton de lassitude infinie, elle dit:

C'est moi qui me lverai. Voyez, vous ne pouvez pas souffrir une femme
auprs de vous. Vous ne pouvez pas endurer une femme...

Il hsita un instant, puis il la retint:

Ah! misre, misre, dit-il d'une voix sourde. Tu sais bien que je
t'aime; que je t'aime, femme! que je t'aime, pauvre femme!...

Et il serrait contre lui avec fureur l'enfant malade et effraye.




NOTE BIBLIOGRAPHIQUE


POMES

Ils sont tous indits.

L'ONDE et CONTE DU SOLEIL ET DE LA ROUTE sont dats d'Avril 1905.

 TRAVERS LES TS accompagnait une lettre du 23 Juillet 1905.

CHANT DE ROUTE est dat d'Aot 1905.

SOUS CE TIDE RESTANT est du 2 Septembre 1905.

PREMIRES BRUMES DE SEPTEMBRE est aussi de 1905.

ET MAINTENANT QUE C'EST LA PLUIE... de Janvier 1906.

DANS LE CHEMIN QUI S'ENFONCE  LA FERME d'Aot 1906.


PROSES

LE CORPS DE LA FEMME est le premier essai d'Alain-Fournier qui ait
trouv un diteur. Il a paru dans la _Grande Revue_, dirige alors par
M. Jacques Rouch, dans le numro du 25 Dcembre 1907.

DANS LE TOUT PETIT JARDIN EN PENTE (indit) est un fragment du _Pays
sans nom_, dat de Mai 1909.

MADELEINE fut crit  Mirande en Juillet-Aot 1909 et a t publi aprs
la mort d'Alain-Fournier dans la _Grande Revue_ de Juin 1915.

LA PARTIE DE PLAISIR a t publie dans _Schhrazade_  une date que
nous n'avons pu retrouver, mais qui doit tre 1909.

LES TROIS PROSES sont de Septembre 1909. La dernire seule: L'AMOUR
CHERCHE LES LIEUX ABANDONNS a paru dans _l'Occident_ de Janvier 1910.

LE MIRACLE DES TROIS DAMES DE VILLAGE a paru dans la _Grande Revue_ du
10 Aot 1910.

LE MIRACLE DE LA FERMIRE dans la _Grande Revue_ du 25 Mars 1911.

PORTRAIT dans la _Nouvelle Revue Franaise_ du 1er Septembre 1911.

LA DISPUTE ET LA NUIT DANS LA CELLULE est un chapitre indit du _Grand
Meaulnes_. Le manuscrit porte de la main d'Alain-Fournier la mention:
_Mis au net_.




TABLE DES MATIERES


  INTRODUCTION                                                    11

    PREMIRE PARTIE

  POMES                                                          91
  L'ONDE                                                         93
  CONTE DU SOLEIL ET DE LA ROUTE                                  95
  A TRAVERS LES TS                                              99
  CHANT DE LA ROUTE                                              103
  SOUS CE TIDE RESTANT                                          107
  PREMIRES BRUMES DE SEPTEMBRE                                  111
  ET MAINTENANT QUE C'EST LA PLUIE                               113
  DANS LE CHEMIN QUI S'ENFONCE                                   117

    DEUXIME PARTIE

  PROSES                                                         123
  LE CORPS DE LA FEMME                                           125
  DANS LE TOUT PETIT JARDIN                                      137
  MADELEINE                                                      141
  LA PARTIE DE PLAISIR                                           155
  TROIS PROSES:
    I.  --GRANDES MANOEUVRES.--LA CHAMBRE D'AMIS DU TAILLEUR     159
    II. --GRANDES MANOEUVRES.--MARCHE AVANT LE JOUR              163
    III.--L'AMOUR CHERCHE LES LIEUX ABANDONNS                   167
  LE MIRACLE DES TROIS DAMES DE VILLAGE                          171
  LE MIRACLE DE LA FERMIRE                                      181
  PORTRAIT                                                       199
  LA DISPUTE ET LA NUIT DANS LA CELLULE                          211




_ACHEV D'IMPRIMER LE 13 MARS 1924 PAR L. PETITBARAT SAINT-OUEN-L'AUMONE
(S.-&-O.)_


Imprim et publi en conformit d'une licence dcerne par le
Commissaire des Brevets, sous le rgime de l'Arrt exceptionnel sur les
brevets, les dessins de fabrique, le droit d'auteur et les marques de
commerce (1939).




DITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANAISE


_LA NOUVELLE REVUE FRANAISE_

Revue mensuelle de Littrature et de Critique

Directeur: Jacques RIVIRE--Secrtaire: Jean PAULHAN

_Parat le 1er de chaque mois_

Par la qualit des oeuvres et des auteurs qu'elle rvle au public
lettr, par le souci constant d'clairer les aspects nouveaux de la
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apporte galement toute son attention  suivre de trs prs les
questions de politique, surtout extrieure, et les articles publis par
elle ces dernires annes, et dont nous donnons la liste ci-dessous,
n'ont rien perdu de leur actualit:

JACQUES RIVIRE.--Notes sur un vnement politique. (Mai 1921)

JACQUES RIVIRE.--Les dangers d'une politique consquente. (Juillet
1922)

JEAN SCHLUMBERGER.--Le sommeil de l'esprit critique. (Mars 1923)

JACQUES RIVIRE.--Pour une entente conomique avec l'Allemagne. (Mai
1923)

PIERRE DE LANUX.--Intelligence et dmocratie. (Mars 1924)

ALFRED FABRE-LUCE.--Sur l'ide de Victoire. (Mai 1924)

CONDITIONS DE L'ABONNEMENT

DITION ORDINAIRE

  FRANCE     : UN AN... 38 FR.--SIX MOIS... 20 FR.
  AUTRES PAYS: UN AN... 45 FR.--SIX MOIS... 24 FR.

DITION DE LUXE

UN AN: FRANCE... 75 FR.--AUTRES PAYS... 90 FR.

PRIX DE VENTE AU NUMRO

FRANCE... 4 FR.--AUTRES PAYS... 4 FR. 50

Tlph.: FLEURUS 12-27--Compte ch. postal 169-33

Adresse: 3, rue de Grenelle, Paris (6e)

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Reg. du Com. Seine, no 35,806


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Case postale 26--Station H--Montral.





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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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